The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 4), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 4)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

Release Date: April 4, 2018 [EBook #56919]

Language: French

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  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.

  TOME SECOND.--SECONDE PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  NEID., lib. 1.




  PARIS,
   LA LIBRAIRIE CLASSIQUE LMENTAIRE,
  CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, N 8.

  M DCCC XXII.




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIRE, N 5.




QUARTIER SAINT-MARTIN.

     Ce quartier est born  l'orient par les rues Barre-du-Bec, de
     Sainte-Avoie et du Temple exclusivement; au septentrion, par le
     faubourg Saint-Martin jusqu'aux barrires inclusivement; 
     l'occident, par la rue Saint-Martin et par la grande rue du
     faubourg du mme nom inclusivement; et au midi, par la rue de la
     Verrerie inclusivement, depuis le coin de la rue Saint-Martin
     jusqu'au coin de la rue Barre-du-Bec.

     On y comptoit, en 1789, soixante-trois rues, treize culs-de-sac,
     trois glises paroissiales, dont une collgiale, trois
     communauts d'hommes, deux couvents de filles, deux hpitaux, un
     thtre, etc.


PARIS SOUS LOUIS XI.

L'glise de Saint-Martin-des-Champs,  laquelle ce quartier doit son
nom, fut souvent visite par Louis XI. On lit qu'il avoit une grande
vnration pour les reliques nombreuses qu'elle possdoit; et que,
chaque fois qu'il venoit leur rendre hommage, il y dposoit des pices
d'or dont le nombre devint assez considrable pour que, dans une
circonstance urgente, les religieux de cette maison demandassent au
parlement la permission de les employer aux besoins de leur communaut,
ce qui leur fut accord par un arrt de l'an 1475.

Avant de raconter le rgne de ce prince, qui offre un grand spectacle,
il convient de complter le tableau que nous avons prsent de l'tat
politique et religieux de la socit en France, depuis que les Capets
avoient commenc  monter sur le trne jusqu'au quinzime sicle, o
nous venons d'entrer: il manque encore quelques grands traits  ce
tableau.

On a vu comment ces princes, irrits et fatigus de l'opposition
continuelle qu'ils rencontroient dans leur noblesse, de ses ligues sans
cesse renaissantes, de ses rvoltes qui alloient souvent jusqu'
compromettre leur propre existence, imaginrent de crer un nouvel ordre
dans l'tat, en accordant aux habitants des cits des droits politiques
dont le rsultat fut d'accrotre encore les prils de leur position, et
de leur crer un ennemi de plus, ennemi qui les rduisit souvent  des
extrmits que jusqu'alors ils n'avoient point connues. Par quel
aveuglement allrent-ils ainsi chercher au-dessous d'eux de si dangereux
secours, tandis qu'ils ngligeoient, ou, pour mieux dire, qu'ils
sembloient redouter, qu'ils s'efforoient d'affoiblir la puissance
auguste et salutaire qui plus d'une fois avoit dj sauv la socit,
qui d'elle-mme venoit s'offrir  eux pour la sauver encore? puissance
galement favorable aux peuples et aux rois, puisque c'toit en rendant
ceux-ci meilleurs qu'elle consolidoit le pouvoir de ceux-l, et
tellement que, si les rois eussent voulu sincrement se runir  elle,
il et t impossible de leur opposer la moindre rsistance, et que mme
on ne l'et pas tent.

Cet aveuglement a sa source dans les plus profondes misres du coeur
humain. Il est hors de doute que la puissance de l'glise, reprsente
par son chef, pouvoit, plus facilement et plus efficacement que les rois
d'alors, apaiser ces temptes que tant de passions dchanes
suscitoient autour d'eux; mais cette puissance ne vouloit point droger
de sa cleste origine, et devenir entre les mains de ces princes
temporels un instrument dont ils pussent se servir  leur gr. Elle
promettoit de maintenir les peuples dans leur lgitime dpendance; mais
elle prtendoit en mme temps protger les peuples contre leurs
violences et leurs passions: elle imposoit galement ses lois divines 
ceux qui commandoient et  ceux qui devoient obir. Les peuples les
eussent coutes sans peine: l'orgueil des rois ne voulut point les
entendre; et nous verrons comment, pour avoir voulu secouer ce joug, ils
apprirent  leurs sujets  le briser.

Ce n'toit point ds les premiers instants de la conqute, et lorsque
les barbares toient encore  peine chrtiens et ne comprenoient
qu'imparfaitement le christianisme, que l'glise avoit pu exercer dans
toute sa plnitude cette puissance qu'elle tient d'en haut, et qui tend
sans cesse  tout ramener  son unit: ce fut par degrs qu'elle la
dveloppa au milieu de cette socit naissante, et  mesure qu'elle y
tendoit sa lumire: car c'est en clairant qu'elle subjugue; et ceux
qui ont cru trouver dans cet accroissement graduel de son influence une
preuve d'artifice dans sa conduite et d'usurpation dans ses actes, se
sont montrs bien ignorants de ce qui constitue la lgitimit du
pouvoir, sa force et sa dure. C'est par le _dveloppement_ que
s'tablit tout ce qui est fort, durable, lgitime; et cette loi
universelle rgit galement le monde physique et celui des
intelligences. Dans les premiers moments de la conqute, les esprits,
encore grossiers, tout en admirant la doctrine que leur avoient apporte
les prtres chrtiens, s'inquitoient peu d'o lui venoit son
inaltrable unit, impossible cependant sans un chef unique,  moins
d'un miracle perptuel. Ils l'apprirent par degrs, et par degrs ils
arrivrent  cette soumission sans rserve  l'autorit spirituelle,
soumission qui, sous la seconde race, fut, nous le rptons, le salut de
la monarchie et de la socit.

Plusieurs causes, qui ds cette poque n'existoient dj plus, avoient
concouru  en arrter la ruine sous la premire dynastie, malgr tant de
dsordres et de troubles intrieurs dont elle toit agite jusque dans
ses fondements; et ces causes, nous les avons plus d'une fois laiss
entrevoir. Le respect que l'on portoit  la famille de Clovis, la
puissance personnelle des rois comme grands propritaires, le caractre
guerrier de la plupart d'entre eux, l'absence presque totale d'ennemis
extrieurs qui pussent accrotre les dangers de tant de discordes
intestines (ce qui du moins est rel jusque dans les derniers temps o
parurent les Sarrasins), par-dessus tout la multitude innombrable de ces
hommes _libres_ et _arms_, qui ne se soulevoient contre un prince que
parce qu'ils dfendoient les droits d'un autre, et qui, combattant pour
dtrner tel ou tel monarque, n'en demeuroient pas moins fidles  la
monarchie et au sang de leurs rois: voil ce qui maintint la France au
milieu de tant d'orages qui entourrent son berceau. Les _nobles_
composoient alors  eux seuls toute la nation; alors il n'y avoit qu'un
seul ORDRE dans l'tat, et cet ordre toit la _noblesse_, cette noblesse
qui, suivant l'expression trs-vive de Montesquieu, nous apparot sans
cesse toute couverte de sueur, de poussire et de sang.

Mais les esprits s'ouvrant de jour en jour davantage aux clestes
clarts de l'vangile, ses ministres dvoiloient insensiblement,  ceux
qui avoient l'intelligence, l'organisation merveilleuse de ce
gouvernement que Dieu lui-mme avoit constitu pour durer jusqu' la fin
des temps, et apprenoient  ces nouveaux chrtiens  tourner leurs
regards vers la chaire de PIERRE, centre de l'unit,  faire de ses
prceptes la rgle de leur bonne foi,  rgler de mme leurs actions
d'aprs ses commandements; et lorsque Pepin se fut ouvert la route du
trne, les Francs toient dj assez avancs dans cette connoissance
pour que ce chef de la seconde dynastie pt tenter avec succs d'y
affermir sa famille, en appelant le souverain pontife  consacrer le
pouvoir encore incertain et chancelant que lui avoient conquis son gnie
et ses exploits.

Alors commena en France l'existence _politique_ du clerg; et
lorsqu'aprs quelques rgnes cette race, dont les chefs de la noblesse
s'toient d'abord dclars les contempteurs et les ennemis[1], eut
commenc  dgnrer, sans s'arrter un seul instant dans cette longue
et rapide dgnration; qu'une invasion terrible d'hommes du nord, plus
barbares encore que ceux qui avoient fait la conqute des Gaules,
pntrant dans toutes les parties de la France, eut rduit presque tous
ses habitants au droit de la dfense naturelle; que les vassaux,
profitant de ces malheurs publics et de l'anarchie qui en toit la suite
invitable, se furent tablis en rvolte permanente contre la royaut;
et que, de toutes parts, l'oppression du foible et l'impunit du fort,
relchant tous les liens de la socit, sembloient devoir en amener
l'entire dissolution, alors, et nous l'avons dj dit, elle se jeta
tout entire dans les bras de la religion[2], socit indestructible
qui seule, au milieu de cet effrayant dsordre, conservoit l'ordre
admirable de ses institutions, et son chef unique, et son inviolable
hirarchie. La religion s'empara donc d'un pouvoir qu'elle seule alors
toit capable d'exercer; ses lois, dsormais le seul lien social, parce
qu'elles toient les seules qui fussent reconnues de tous sans
contestation, continrent  la fois les peuples et les rois, toujours
amies de ceux-ci, mais en mme temps toujours protectrices de ceux-l.
C'est ainsi que le clerg forma un second ORDRE dans l'tat, ordre
vnrable, qui, sous la seconde race, fut pour la monarchie ce que la
noblesse avoit t sous la premire, et qui n'abandonna les rois de
cette race malheureuse que lorsque eux-mmes se furent abandonns.

          [Note 1: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 489.]

          [Note 2: _Ibid._ 1re partie, p. 335.]

Le dsordre social toit  son comble au moment o le premier des Capets
succda au dernier des Carlovingiens; et nous avons fait voir comment,
sans l'appui du clerg, cette race nouvelle et pass plus vite encore
que l'autre, quoiqu'elle ft en effet fort au-dessus d'elle par le
courage, les talents et tant de nobles qualits qui s'y montrrent comme
hrditaires. Les papes exercrent donc, sans aucune contestation,
pendant les premiers rgnes des princes captiens, cette puissance
absolue et vnrable, dont toutes les classes de la socit sentoient
galement le besoin; mais ds lors il fut facile d'entrevoir que les
monarques, satisfaits sans doute de contenir par son intervention tant
de sujets indociles et turbulents, ne la supporteroient qu'avec
impatience lorsqu'elle tendroit son action jusque sur eux-mmes. Or,
cette puissance, inexorable pour tout ce qui est dsordre, et
poursuivant le vice partout o elle le rencontre, prtendoit protger
jusque sur le trne les saintes lois du mariage; et, non moins
prvoyante dans l'avenir que vigilante pour le prsent, sachant quels
risques peut courir un clerg pauvre et que le besoin de vivre met dans
la dpendance du pouvoir temporel, elle s'toit constitue gardienne des
biens et des droits des glises, ne souffroit point qu'on ost y porter
atteinte sans son aveu, et ses foudres qui chtioient les sujets
rebelles n'pargnoient point les rois avares et voluptueux.

Mieux affermis sur leur trne, et voyant leur autorit devenir de jour
en jour plus tendue et moins conteste, les monarques franois
formrent bientt le dessein de s'affranchir par degrs d'un joug qu'une
sage politique eut d leur faire trouver utile et lger, si les passions
des hommes n'toient pas, dans tous les temps, ce qu'il y a de plus
oppos  leurs vrais intrts. La juridiction temporelle du clerg
causoit quelques ombrages  saint Louis lui-mme; et dj sous son rgne
on avoit essay d'y porter quelques atteintes[3]. Elle fut attaque
plus ouvertement, avec plus de suite et de succs sous les rgnes
suivants; et peu  peu ces princes se frayrent la route qui devoit les
conduire hostilement jusqu'au trne pontifical qu'ils vouloient, sinon
dtruire, du moins abaisser jusqu' leur niveau.

          [Note 3: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 717.--Aussi est-il
          remarquable que cette circonstance de sa vie a valu quelques
          loges  ce grand et saint roi de la part des philosophes
          libraux, ce qui n'est gure moins plaisant que de les voir
          louer niaisement l'_ultramontain_ Fnelon, et plus niaisement
          encore le _Dieu_ de Fnelon, parce que cet illustre vque est
          auteur d'un livre qui a t condamn par la cour de Rome.]

Il est trs-remarquable que le premier roi de France qui se soit mis en
rvolte dclare contre le chef de l'glise, est le mme qui imagina de
donner au peuple des droits politiques et d'en former un troisime ORDRE
dans l'tat. Ainsi il croit une force aveugle et imptueuse, et brisoit
en mme temps le seul frein qui pt constamment la lui assujettir et lui
fournir des moyens srs de la diriger  son gr! C'est que ce frein
l'incommodoit lui-mme, parce que, nous devons le rpter encore, les
papes, qui vouloient que les peuples fussent obissants et fidles,
exigeoient que le gouvernement des rois ft juste, religieux et
paternel. Dans la querelle fameuse et  jamais dplorable de
Philippe-le-Bel avec Boniface VIII, le pape avoit videmment raison; le
monarque qui attaquoit ses droits comme dfenseur des privilges de
l'glise avoit tort; et ces torts devinrent des crimes lorsqu' une
rsistance injuste et opinitre succdrent des outrages inous et des
violences sacrilges, qui montrrent aux peuples que ce qui toit
l'objet de leur vnration pouvoit tre impunment insult par leurs
souverains. Le sjour de quelques papes en France leur apprit ensuite
que ces mmes souverains pouvoient faire de ces premiers pasteurs du
monde chrtien des instruments de leur politique ambitieuse; et la
suprmatie temporelle de Rome en reut des atteintes nouvelles que le
grand schisme d'Occident rendit  jamais irrparables. Ce schisme, dont
il n'est point de notre sujet de donner ici l'histoire, produisit deux
grands maux: non-seulement il contribua  affoiblir de jour en jour
davantage le respect des peuples pour le chef suprme de la religion;
mais, ce qui toit plus dangereux encore, il accoutuma les esprits 
soumettre  leurs jugements ce qui avoit t jusqu'alors pour eux la
premire et la plus irrfragable des autorits. Sous prtexte de
chercher un remde  la division qui dsoloit l'glise, on se jeta dans
le systme dsastreux de la _souverainet des conciles_, dont le
principe cach toit la _souverainet du peuple_; et en effet il toit
si difficile d'tablir l'une sans admettre l'autre, que l'on voit tous
les thologiens qui s'infaturent alors de ces ides nouvelles soutenir
simultanment ces deux souverainets dont ils avoient parfaitement saisi
la liaison ncessaire: ainsi l'esprit de rvolte s'introduisoit peu 
peu jusque dans le sein mme de l'glise; et ds cette poque commencent
 se manifester ces premiers symptmes de dissolution sociale, que nous
avons dj signals.

Il ne manquoit plus que la convocation d'un concile pour dvelopper tant
de ferments de discorde dont la chrtient toit sourdement agite.
Celui de Constance fut assembl en 1414 pour mettre fin au schisme: il
le fit cesser en effet par l'lection de Martin V; mais, en consacrant
les maximes dangereuses que ce malheureux vnement avoit fait natre,
il donna naissance  un autre schisme dont les suites devoient tre
encore plus funestes; et le concile de Ble, qui le suivit de
trs-prs[4], fit voir quels progrs effrayants avoient faits en si peu
d'annes ces ides de licence et de rbellion. Ds sa deuxime session,
on le voit approuver les dcrets du concile de Constance sur la
supriorit des conciles  l'gard des papes. Passant bientt toutes les
bornes, il n'eut pas honte d'aller lui-mme inviter les princes
temporels  s'associer  son entreprise contre le chef de l'glise, en
leur offrant des dcrets nouveaux, dont le rsultat toit de lgitimer 
son gard leur entire indpendance, et de briser les derniers liens
par lesquels ils toient encore retenus. Cependant qu'arriva-t-il de ce
mme concile qui, de sa propre autorit, se mettoit ainsi au-dessus de
toute autorit, et qui en vint  cet excs de fureur de dposer celui-l
mme qui l'avoit convoqu? Pour toute rponse  cet acte de rvolte et
de dmence, Eugne IV ordonna aux vques qui le composoient de se
sparer: ds ce moment le concile ne fut plus qu'un _conciliabule_; et
abandonns de tout le monde, les plus opinitres, aprs avoir rsist
quelque temps, se virent enfin forcs d'obir. Mais quoiqu'il et t
ainsi dmontr par le fait, et par un fait des plus clatants, qu'un
concile que le pape _seul_ avoit le droit de convoquer, qu'il avoit
_seul_ encore le droit de dissoudre au moment o il jugeroit  propos de
le faire, ne pouvoit tre un pouvoir suprieur  celui qui le croit ou
le dtruisoit  son gr, on n'en continua pas moins de soutenir en
thorie ce qui toit absurde et impossible dans la pratique; et le mme
esprit de mutinerie qui avoit fait natre ces tristes prtentions,
continua de les maintenir dans les sicles suivants  travers tous les
dsordres, tous les malheurs, tous les crimes, toutes les hrsies
qu'elles ont fait natre, et les a prolonges jusqu' ces derniers
temps, o elles semblent cependant vouloir prendre fin, le mal qu'elles
ont produit tant arriv  son comble.

          [Note 4: Il fut convoqu en 1431.]

Nous avons dj dit que Charles VII, qui rgnoit alors en France, avoit
 la fois rejet et reu les actes du concile de Ble[5], d'une part en
continuant de reconnotre le pape qu'il avoit dpos, de l'autre en
acceptant les dcrets par lesquels ce concile tablissoit sa prtendue
suprmatie, et les rglements nouveaux qu'il avoit faits relativement 
la discipline de l'glise. Ce fut dans une assemble solennelle qu'il
tint  Bourges[6], et o furent entendus les ambassadeurs du concile et
ceux d'Eugne, que furent reus ces rglements dont se composa la
fameuse _pragmatique sanction_, vritable origine de ces _servitudes_ de
l'glise gallicane, que l'on appelle drisoirement ses _liberts_. La
pragmatique sanction fut vrifie et enregistre au parlement, et les
choses en toient l lorsque Louis XI monta sur le trne.

          [Note 5: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 426.]

          [Note 6: En 1432.]

On ne peut douter que la premire pense de ce prince, en succdant 
son glorieux pre, n'ait t d'achever ce que celui-ci avoit si
glorieusement commenc, et d'user des moyens nouveaux que sa sagesse
avoit crs et transmis  ses successeurs, pour anantir sans retour la
puissance des grands vassaux. Il poursuivit en effet ce dessein avec une
infatigable persvrance; nous allons faire voir qu'il l'excuta avec
une rare habilet. Mais ce mme prince dont l'oeil subtil et pntrant
sembloit lire jusque dans les plus secrtes penses de ses ennemis, dont
la main adroite et sre se faisoit comme un jeu de dnouer toutes leurs
trames, et qui, dans cette lutte terrible o il se vit engag, sut tout
prvoir et tout prvenir, s'aperut peut-tre encore moins qu'aucun de
ses prdcesseurs des progrs inquitants que faisoit la puissance
nouvelle qu'ils avoient cre, qui avoit continu de s'agrandir sous
leurs auspices, et dont ils s'toient fait un si dangereux auxiliaire.
Il est remarquable, et il nous semble que l'on n'en a point t jusque
ici assez frapp, que ce fut sous le rgne du monarque le plus absolu
qui et encore rgn sur la France depuis l'origine de la monarchie, que
commena  se consolider,  suivre une marche plus savamment combine,
le troisime ordre introduit depuis peu de temps dans le gouvernement de
l'tat, et qui jusqu'alors s'toit montr flottant au milieu de tous les
intrts. On le voit, ds ce moment, se faire des intrts
trs-distincts, des intrts qui lui sont propres; et c'est dans le
_parlement_ de Paris, tir en partie de son sein, que s'tablit le
centre d'action de ce parti populaire; c'est par lui qu'il est
habituellement reprsent. Il arriva donc, et par le mme principe qui
avoit rendu aux rois insupportable pour eux-mmes le pouvoir suprme des
papes, ce pouvoir qui contenoit si admirablement leurs sujets, que ces
nouveaux dmagogues s'en dclarrent les ennemis _au nom du peuple_ dont
ils s'toient faits les reprsentants, et les ennemis les plus ardents
et les plus acharns, mettant ainsi en pratique, et au dtriment de
leurs propres souverains, les leons de rvolte et d'indpendance que
ceux-ci n'avoient point cess de leur donner. Deux fois le bon sens de
Louis XI le poussa  vouloir abolir la _pragmatique sanction_; deux fois
le parlement s'y opposa avec une libert, ou pour mieux dire avec une
audace qui auroit d lui ouvrir les yeux, s'ils n'eussent t fascins
par cette illusion que l'on peut appeler _hrditaire_, et qui le
portoit  croire que ce n'toit qu'en levant le peuple qu'il pouvoit
contenir la noblesse, et rtablir une sorte d'quilibre dans l'tat. Il
alla mme plus loin dans ce systme qu'aucun autre de ses prdcesseurs;
et nous ne craignons pas de le dire, jamais prince ne fut plus
imprudemment populaire que ce Louis XI, que l'on ne peut considrer sans
doute comme un noble et vertueux caractre, mais qui est bien loin de
mriter l'pithte de _tyran_, si injustement attache  son nom, et
depuis si lgrement et si souvent rpte. La suite des vnements va
prouver ce qu'toit au fond cette prtendue tyrannie, et nous allons en
reprendre le rcit, maintenant que nous avons trac cette esquisse
rapide de l'tat de la socit religieuse en France depuis l'origine de
la monarchie et de ses rapports divers avec la socit politique, ayant
ainsi prsent  nos lecteurs un fil qui les conduira, ce nous semble,
avec quelque sret  travers tant d'agitations intestines, tant de
catastrophes extraordinaires qui vont, pour ainsi dire, se presser les
unes sur les autres jusqu' la dernire de toutes, qui est en mme temps
la plus horrible, la plus sanglante, et dans laquelle s'est  jamais
perdue notre antique monarchie, encore que, dans sa bont, la Providence
ait voulu nous conserver la famille de nos rois; et dsormais, pouvant
sans cesse remonter aux causes, il leur sera facile de mieux comprendre
et d'apprcier plus srement les effets.

Les vnements qui s'toient passs pendant les dernires annes du
rgne de Charles VII toient dj de sinistres avant-coureurs des orages
qui menaoient le rgne suivant. Les seigneurs avoient ds lors perdu
sans doute la plus grande partie de leur influence sur les peuples
dsabuss, et dans la France proprement dite, le pouvoir du roi ne
rencontroit presque plus d'obstacles; mais le duc de Bretagne rgnoit
toujours en souverain dans ses tats; et la puissance du duc de
Bourgogne toit peut-tre plus grande que celle du roi lui-mme. Spars
l'un de l'autre seulement par la Normandie, ces deux vassaux pouvoient,
au premier signal, inonder de troupes cette province, et  la fois
l'envahir et y oprer une jonction redoutable. Ils communiquoient par
la mer avec les Anglois, toujours matres de Calais, et qui, au milieu
des rvolutions sanglantes qui les agitoient, n'avoient renonc ni 
leurs projets ni  leurs prtentions chimriques sur la France. Tous les
deux, suivant la marche ordinaire de tous les gouvernements, visoient 
s'agrandir,  se rendre indpendants, et ne voyoient pas sans de vives
alarmes l'accroissement progressif de la prrogative royale. N'osant pas
alors s'y opposer  force ouverte, ils attisoient les mcontentements,
ils prenoient part secrtement aux rvoltes des grands[7]. Le duc de
Bourgogne surtout, au sein d'une paix apparente et force, toit
rellement contre le roi dans un tat de guerre perptuelle. Tandis que
Charles refusoit de favoriser la rbellion du fils de son vassal,
celui-ci donnoit dans sa cour un asile au dauphin rvolt contre son
pre; ajourn  la cour comme pair de France dans la procdure entame
contre le duc d'Alenon, il n'avoit rpondu  cet appel qu'en levant des
troupes et en rclamant les articles du trait d'Arras qui le
dispensoient de toute sujtion personnelle; et cependant, infidle
lui-mme, peu de temps aprs,  ce trait qu'il rappeloit sans cesse,
il n'avoit pas craint de prendre, sans la participation du roi, divers
engagements avec l'Angleterre. Enfin ce n'toient que plaintes, que
mfiances, que dmls continuels qui sembloient  tout moment devoir
dgnrer en rupture ouverte, et qui sans doute eussent fini par les
dernires violences, sans la considration particulire qu'inspiroit la
personne du roi, et peut-tre sans le grand ge de Philippe-le-Bon,
prince magnifique et voluptueux jusqu'au milieu des glaces de l'ge, et
qui trouvoit des douceurs dans le repos.

          [Note 7: Ils entrrent, par exemple, dans la rvolte des
          princes du sang et des grands seigneurs contre le roi en 1442.
          Cette rvolte avoit t prcde de la guerre connue sous le
          nom de _la Praguerie_, dont le dauphin fut complice, et o il
          n'toit question de rien moins que de dtrner son pre pour
          le mettre  sa place.]

(1461.) Louis toit encore dans les tats de son vassal lorsqu'il apprit
la mort du roi son pre. Il partit aussitt pour la France, non sans
quelques alarmes sur les dispositions que Charles avoit pu faire  son
sujet, et persuad que tous ceux qui remplissoient les premires places
de l'tat toient autant d'ennemis disposs, s'il toit possible,  lui
contester ses droits lgitimes. Cette ide, dont il toit frapp,
dveloppa, ds ces premiers instants, ce caractre inquiet et
souponneux qu'on lui a justement reproch, et qui contribua sans doute
 aggraver les agitations de son rgne. En effet, dans ces alarmes qui
le tourmentoient sur les dispositions de la France  son gard, il avoit
engag le duc de Bourgogne  rassembler des troupes pour lui ouvrir
l'entre de ses tats; et cent mille hommes formoient le cortge avec
lequel les deux princes s'acheminoient vers Reims, o le nouveau
monarque vouloit avant tout se faire sacrer. Mais l'empressement avec
lequel les villes ouvroient leurs portes, et celui de tous les ordres de
l'tat  venir lui faire leurs soumissions, ayant promptement dissip
ces vaines inquitudes, elles se reportrent aussitt sur l'ami trop
puissant qui l'accompagnoit; et, sans oser cependant les lui tmoigner
trop ouvertement, il ne fut tranquille que lorsqu'il eut persuad 
Philippe de congdier sa nombreuse arme, et de ne garder avec lui
qu'une escorte de quatre mille hommes. Alors il affecta, et dans le
voyage et pendant la crmonie, de le combler d'honneurs et de marques
de considration, ce qui parut toucher tellement le vieux duc, qu'il
rendit hommage au roi non-seulement pour ses domaines relevant de la
couronne, mais encore pour toutes ses autres possessions, quoique les
conventions d'Arras l'exemptassent formellement de cet acte de sujtion.
Dans cette intelligence, en apparence si parfaite, les deux princes
prirent ensemble la route de Paris, o le roi fit son entre avec une
pompe  laquelle jusque l il n'y avoit rien eu de comparable: le
cortge se montoit  plus de douze mille hommes; l'or et les pierreries
clatoient sur les habits des seigneurs et sur les harnois de leurs
chevaux. Au milieu d'un si brillant appareil, Louis, donnant dj des
preuves de cette manie bizarre qui lui fit ddaigner, souvent jusqu'
l'indcence, ce faste extrieur, si propre cependant  relever encore la
dignit royale, s'avanoit mont sur un cheval blanc, vtu, disent les
chroniques, d'une robe de soie blanche sans manches, et affubl d'un
petit chapeau loquet[8]. Quatre bourgeois de Paris soutenoient
au-dessus de sa tte un dais de drap d'or; et les cours souveraines
vinrent le recevoir aux portes de la ville. Du reste, les cavalcades
bizarres, les mascarades, les reprsentations de mystres et tous les
autres jeux en usage  cette poque se rptrent sur sa route jusqu'
son arrive  la cathdrale. L le monarque, aprs avoir fait sa prire
et prt le serment accoutum, alla tenir _cour plnire_ au palais,
qu'il quitta le lendemain pour s'tablir au chteau des Tournelles.

          [Note 8: Dcoup en pointes.]

Le caractre de Louis n'toit pas seulement ombrageux, il toit encore
absolu, capricieux et vindicatif. Ces passions haineuses, qu'il sut
depuis si bien contenir ou dissimuler lorsque son intrt le lui
commandoit, l'entranrent, dans ces premiers moments du pouvoir,  une
dmarche qui lui causa depuis d'amers repentirs, et l'exposa  de grands
dangers. Par un coup d'autorit le plus impolitique qu'il ft possible
d'imaginer, il destitua presque tous les officiers civils et militaires
qui avoient obtenu leurs emplois de Charles VII; il en fit mme
emprisonner quelques-uns, et ce bouleversement gnral remplit d'abord
tous les coeurs d'alarmes, et jeta les premiers germes du
mcontentement. Il l'augmenta bientt par des taxes nouvelles et
exorbitantes qui dans plusieurs villes excitrent mme des sditions.

(1462.) Cependant, ds cette poque, il commenoit  mettre en usage les
manoeuvres de cette politique insidieuse qui depuis fut le principal
ressort de toutes les oprations de son rgne; et tandis qu'il
prodiguoit au duc de Bourgogne, et surtout au comte de Charolois son
fils, les marques de la plus tendre amiti et d'une confiance sans
bornes, il renouveloit secrtement avec les Ligeois, ces ennemis
dclars de leur maison, l'alliance que Charles VII avoit contracte
avec eux. Mais soit que ses intrigues n'eussent point chapp aux
regards du jeune comte, soit plutt que cet esprit violent et ambitieux
prvt ce que la puissance du monarque franois pouvoit apporter
d'obstacles aux projets qu'il formoit dj pour l'agrandissement des
tats qui lui toient destins, on le vit ds lors commencer  lui
susciter des ennemis et  se rendre l'me des complots qui se tramrent
contre son autorit. Dans un voyage que le roi fit  Tours, ce prince,
qui toit venu l'y joindre sous prtexte d'un plerinage, eut des
confrences secrtes avec les envoys du duc de Bretagne, confrences
dont Louis fut inform sans pouvoir en pntrer le mystre, mais qui le
dterminrent  loigner de la cour le comte de Charolois avant
l'arrive du duc, qui venoit lui-mme, suivant l'usage tabli au
commencement de chaque rgne, renouveler la crmonie de l'hommage. Les
inquitudes de ce vassal toient les mmes que celles de la maison de
Bourgogne: elles furent encore augmentes par un voyage que le roi fit
dans ses tats, o il voulut exercer une violence[9]  laquelle le duc
crut devoir s'opposer. Tous les deux se sparrent trs-mcontents l'un
de l'autre, et celui-ci se confirma dans la pense qu'il n'y avoit plus
de sret pour lui que dans son alliance avec les ennemis de son
suzerain. On vit aussi ds ce moment le roi, frapp de la terreur qu'il
inspiroit  ses vassaux, bien inform d'ailleurs que la liaison
commence entre le duc de Bretagne et le comte de Charolois se
resserroit de jour en jour davantage, ne pas perdre une seule occasion
de traverser les desseins de ce dernier, et de lui causer des
mortifications dont l'effet toit d'aigrir encore davantage cette me
plus ardente et non moins vindicative que la sienne.

          [Note 9: Il vouloit faire enlever Franoise d'Amboise, veuve
          de Pierre II, dernier duc de Bretagne, dans le dessein de la
          faire pouser au duc de Savoie.]

Cependant le nombre des ennemis du gouvernement augmentoit dans
l'intrieur; et plusieurs actes d'une rigueur excessive exercs mal 
propos sur d'anciens serviteurs de son pre avoient port la haine
contre Louis au dernier degr d'animosit. Le duc et le comte se mirent
aussitt en rapport avec les mcontents, parmi lesquels on comptoit le
comte de Dunois, le duc de Bourbon, et Charles, duc de Berri, propre
frre du roi, qui croyoit avoir  se plaindre de la modicit de son
apanage, et qu'on aigrissoit  dessein pour en faire l'instrument
principal des complots qui se tramoient contre sa propre maison. Louis,
confusment instruit qu'il se formoit contre lui des associations
dangereuses, ne pouvoit cependant percer ce labyrinthe d'intrigues et de
cabales[10]; sa situation devenoit de jour en jour plus difficile; mais
le grand talent de ce prince toit moins d'viter le danger que de
trouver des ressources pour s'en tirer lorsqu'il y toit engag. Soit
que ce ft un simple effet de sa haine contre le comte de Charolois,
soit qu'il ft guid par cette politique raffine dont il donna depuis
tant de preuves, il avoit trouv le moyen de semer la division entre le
duc de Bourgogne et son fils; et cette msintelligence, au moyen de
laquelle la cour de ce prince se trouvoit partage, l'occupoit assez
pour qu'il ne penst point  se mler des affaires de ses voisins. Il
toit surtout trs-loign de se brouiller avec le roi qui l'accabloit 
dessein des plus vifs tmoignages d'amiti et de bienveillance.
Tranquille de ce ct, sr galement qu'il n'avoit rien  craindre des
Anglois encore fatigus de leurs dissensions intestines, jugeant bien
qu'il toit impossible que le duc de Bretagne ne ft pas un des
principaux moteurs d'un complot dont les fils lui chappoient, mais dont
l'existence lui toit dmontre, Louis prit la rsolution hardie de
dconcerter les conjurs en portant sur-le-champ la guerre dans les
tats de ce perfide vassal. Ses mesures furent prises dans un si profond
secret, les mouvements des troupes se firent avec tant de prcautions,
que le duc ne sortit de la scurit dans laquelle il toit plong que
lorsque l'arme du roi bordoit dj ses frontires, et toit sur le
point d'inonder ses tats. Surpris par une inexcusable imprvoyance, il
eut recours  la ruse pour chapper au danger qui le menaoit. Il promit
tout ce qu'on voulut, demandant seulement au roi de rassembler les tats
de son royaume et de les consulter avant de signer un trait dfinitif;
et ce qui ne peut assez tonner de la part de Louis, c'est qu'au lieu
d'craser un ennemi dont la soumission apparente ne pouvoit lui
imposer, il lui accorda le dlai demand et renvoya ses troupes. Cette
faute, qui n'est pas la seule qu'il ait commise dans cette circonstance,
devient d'autant plus inexplicable que l'troite intimit qui rgnoit
entre ce prince et le comte de Charolois ne cessoit point d'tre l'objet
de ses plus vives alarmes. Il sembloit par l prendre plaisir  les
augmenter encore; et en effet le duc, ds qu'il se vit hors de danger,
n'en travailla qu'avec plus d'ardeur  susciter  son ennemi assez
d'embarras pour qu'il se trouvt hors d'tat de pouvoir une seconde fois
le rduire  de semblables extrmits. (1363.) Ses messagers
parcoururent aussitt toute la France, portant  tous les princes du
sang et aux plus grands seigneurs des lettres dans lesquelles il leur
peignoit sous les couleurs les plus sinistres les desseins et la
politique du roi  leur gard, et les pressoit, au nom de leurs plus
chers intrts, de prvenir par leur runion et leur rsistance ouverte
les malheurs dont ils toient menacs. Ces caractres hautains et
indpendants n'toient dj que trop disposs  suivre de tels conseils;
et l'esprit de haine et de rvolte contre un roi qui vouloit rellement
tre le matre toit si gnralement rpandu que le duc de Bretagne ne
rencontra pas un seul sujet fidle dispos  rvler la trahison. Tous
s'unirent  lui et s'engagrent rciproquement les uns avec les autres.

          [Note 10: Il entra dans cette conspiration un nombre infini de
          personnes, parmi lesquelles il y avoit mme des dames et des
          demoiselles. Elle fut quatre ans  se former, et cependant le
          secret en fut si bien gard, qu'elle ne fut dcouverte qu'au
          moment mme de l'excution, et lorsqu'il n'toit plus temps
          d'y apporter remde.]

Il ne manquoit plus que la jonction du duc de Bourgogne aux conjurs
pour que la perte du monarque part invitable. Jusque l Philippe ne
s'toit point montr dispos  entrer dans aucune ligue contre Louis;
et, quoiqu'il y et entre eux de frquents dmls toujours relatifs aux
clauses du trait d'Arras, ils n'toient cependant pas assez violents
pour produire une rupture ouverte, que le vieillard sembloit mme
vouloir viter. Un incident, dont le comte de Charolois profita avec la
plus grande dextrit, changea ces dispositions: le roi, toujours occup
des intrigues mystrieuses qui l'environnoient, instruit que le
vice-chancelier de Bretagne avoit fait plusieurs voyages en Flandre, et
qu'il toit alors  la cour d'Angleterre, donna commission  l'un de ses
officiers de l'enlever  son retour, esprant dcouvrir par ce coup
hardi le noeud de tous ces complots. Cet officier, instruit sans doute
que l'envoy breton devoit se rendre auprs du comte de Charolois, vint
se poster avec un vaisseau arm  l'entre d'un petit port de la
Hollande, o ce prince venoit de se rendre. Mais il arriva qu'tant
imprudemment descendu  terre il fut reconnu et pris. Aussitt le comte
fit rpandre le bruit que le dessein de Louis avoit t de le faire
enlever. La politique peu scrupuleuse du monarque, qui tout rcemment
venoit de s'emparer, par des moyens  peu prs pareils, d'un des fils
du duc de Savoie, donna de la vraisemblance  cette accusation, sur
laquelle les historiens les plus graves n'ont os prononcer[11], mais
qui semble entirement dnue de vraisemblance, si l'on rflchit qu'une
telle violence et t directement contre les intrts de ce prince, au
moment o il avoit  craindre un soulvement gnral qu'une dmarche
aussi odieuse auroit en quelque sorte lgitim. Quoi qu'il en soit, cet
vnement commena  jeter des alarmes dans l'esprit du vieux duc de
Bourgogne; elles furent mme si vives que, se trouvant alors  quelques
lieues du roi sur les frontires de la Picardie, il ne s'y crut pas en
sret et partit prcipitamment pour l'Artois. (1464.) Ce fut en vain
que Louis fit auprs de lui tous les efforts possibles pour se
justifier; vainement lui envoya-t-il un ambassadeur pour redemander le
prisonnier. La rponse de Philippe fit voir qu'il ne croyoit point  sa
justification, et la libert de son agent lui fut refuse. Bientt, au
comte de Charolois, dont les plaintes amres ne cessoient d'aigrir les
ressentiments de son pre, vint se joindre le duc de Bourbon, l'un des
principaux chefs de la nouvelle ligue. Il avoit un grand ascendant sur
Philippe, dont il toit le parent; et il sut lui peindre avec tant de
force les dangers auxquels tous les princes se trouvoient exposs de la
part d'un monarque qui ne faisoit consister sa grandeur que dans leur
abaissement, que le duc branl consentit que son fils levt des
troupes, mais uniquement pour surveiller les entreprises de Louis et
sans projet d'entamer une guerre offensive. Un premier engagement de la
part de son pre toit tout ce que demandoit le comte. Tandis qu'il
formoit une arme, le parti des mcontents ne cessoit de s'accrotre: on
conspiroit contre le roi, dans sa cour, prs de lui, sous ses yeux, sans
qu'il pt parvenir  connotre aucun de ses ennemis, quoique des avis
multiplis vinssent chaque jour redoubler ses alarmes. Une aiguillette
verte attache  la ceinture toit le signe de reconnoissance adopt par
les conjurs; et les crivains contemporains rapportent que la
cathdrale de Paris leur servit plus d'une fois de rendez-vous. Enfin
Louis, dvor d'inquitudes, et se repentant amrement d'avoir pargn
si long-temps le duc de Bretagne, le moteur secret et l'me de tous ces
complots, rsolut de l'attaquer encore une seconde fois, mais plus
efficacement que la premire. Toutefois, avant de prendre un parti aussi
violent, il jugea que les circonstances lui commandoient des mnagements
bien pnibles sans doute pour son esprit inflexible et altier; et l'on
vit ce prince, qui jusqu'alors avoit affect de ddaigner les grands,
les convoquer  Tours dans une assemble solennelle, o ses griefs
contre le duc furent exposs, et dans laquelle il les tablit en quelque
sorte juges entre son vassal et lui. Quelques-uns de nos historiens ont
admir navement le dvouement sans bornes que lui tmoignrent alors
les chefs de la noblesse, et prtendent que ce fut sa duret envers le
duc d'Orlans[12] qui lui alina de nouveau les esprits. Nous ne pouvons
adopter une semblable opinion; et, quoiqu'il soit difficile de justifier
entirement les caprices imprieux du monarque, il suffit d'avoir
quelque connoissance du coeur humain pour reconnotre que les vices
particuliers de son caractre influoient moins ici sur les
dterminations de ces rebelles que le caractre nouveau qu'avoit pris
l'autorit royale. Ces preuves de dvouement n'toient qu'une perfidie
de plus: la plupart toient engags avec le duc de Bretagne, et la
rvolte toit sur le point d'clater. Ce duc, condamn par l'assemble
de Tours, s'humilia devant le roi, lui envoya une ambassade pour
demander grce, souscrivit  tout pour gagner du temps; et tandis que
Louis, qu'il avoit si souvent tromp, se laissoit amuser encore par ces
vaines dmonstrations, le duc de Berri, se livrant enfin aux conjurs,
partit inopinment de la cour et se rfugia en Bretagne, d'o il fit
publier un manifeste contenant ses griefs contre son frre et les motifs
de son vasion.

          [Note 11: Quelques-uns affirment cependant que l'entreprise
          toit dirige contre le comte de Charolois lui-mme; et le P.
          Daniel semble adopter cette opinion.]

          [Note 12: Le duc s'toit permis de faire quelques
          reprsentations sur les abus du gouvernement, et de hasarder
          quelques paroles en faveur du duc de Bretagne; ce qui irrita
          tellement le roi, qu'il l'accabla des plus sanglants
          reproches, l'accusant publiquement de prendre, contre son
          souverain, le parti des rvolts. On prtend que la douleur
          que ce prince ressentit d'un tel affront hta la fin de ses
          jours. Il mourut en effet peu de temps aprs; mais il faut
          observer qu'il toit g de soixante-quatorze ans.]

Son dpart fut le signal de la rvolte: le roi, enflamm de colre, veut
sur-le-champ porter en Bretagne le fer et la flamme; il ordonne au duc
de Bourbon de lever des troupes, et de se hter de venir le joindre:
celui-ci ne lui rpond que par les reproches les plus amers sur son
administration, et par une dclaration formelle du parti qu'il a pris
avec les autres grands du royaume de s'unir troitement pour l'engager
 changer de systme,  rformer les abus, le tout _par compassion pour
le pauvre peuple_[13]. Le duc de Calabre se dclara aussitt aprs lui,
et sa dfection fut suivie de celle de tous les autres princes et
seigneurs. Ceux mmes que le roi avoit le plus combls de bienfaits, le
duc d'Alenon et le comte d'Armagnac, se rallirent aux mcontents,
preuve nouvelle que les motifs apparents que l'on prsentoit pour
justifier cette rbellion n'toient pas les vritables. Au moment mme
o ces choses se passoient au coeur du royaume, un ennemi plus dangereux
 lui seul que tous les autres ensemble, le comte de Charolois, aprs
avoir fait enfin connotre  son pre la ligue puissante  laquelle il
toit li par les plus pressants intrts, lui dclara qu'il alloit
porter la guerre en France, de manire que, de tous les points de ses
tats, le monarque, press entre de si nombreux et de si implacables
ennemis, sembloit tre au moment d'prouver une rvolution aussi funeste
que celle qui avoit failli arracher le sceptre  son pre et renverser
de fond en comble sa maison.

          [Note 13: C'est de ce prtexte, mis continuellement en avant
          par les conjurs, que cette guerre reut le nom de _guerre du
          bien public_.]

La supriorit de son gnie le sauva. Il avoit sur ses ennemis cet
avantage si prodigieux de l'unit d'action et de conseil: il en profita
avec un courage et une habilet qu'on ne peut s'empcher d'admirer. La
monarchie n'toit plus heureusement ce qu'elle avoit t: le temps toit
pass o l'on pensoit  lever des troupes lorsqu'il s'agissoit de
commencer la guerre; une force militaire discipline, et dans une
activit permanente, toit aux ordres du monarque; il avoit pour lui les
peuples, qui trouvoient incomparablement plus de douceur sous une
autorit ferme et rgulire que sous la tyrannie capricieuse des
seigneurs; plac au centre de tant de chefs de partis, qui, runis en
apparence pour un intrt commun, n'avoient en effet pour but que des
intrts particuliers, il n'toit question que de les diviser pour les
affoiblir, et mme pour anantir ce formidable appareil. Louis se
fortifie d'abord de l'alliance du duc de Milan; grivement offens par
le roi d'Angleterre, il dissimule son dpit, et obtient de ce ct une
prorogation de trve; des ngociations adroitement entames avec son
frre, bien qu'elles n'eussent obtenu aucun succs dcid, commencent 
jeter de la mfiance parmi les rebelles; il fait publier solennellement
une amnistie pour tous ceux qui, dans six semaines, rentreront dans le
devoir; un ordre gnral est donn, partout et au mme instant, pour la
sret des villes, dont les fortifications sont rpares, les garnisons
renforces; et tandis que les comtes d'Eu et de Nevers, sur la Somme, le
duc du Maine sur les frontires de la Normandie, surveillent les
mouvements du duc de Bretagne et du comte de Charolois, le roi,  la
tte d'un corps d'arme de quatorze mille hommes, traverse rapidement le
Poitou, une partie du Berri, et, sans s'arrter  faire aucun sige de
ville, se prcipite sur les tats du duc de Bourbon, le plus foible des
princes ligus, et que par cela mme il avoit sagement jug ncessaire
d'attaquer le premier.

Ce qu'il avoit prvu ne manqua pas d'arriver: le duc de Bourbon, pensant
que tout l'effort de Louis se porteroit d'abord contre ses puissants
allis, n'avoit point song  sa propre sret. Surpris  l'improviste
par une arme si suprieure[14] aux troupes qu'il pouvoit lui opposer,
il consentit, dans son premier trouble,  mettre bas les armes, et  se
soumettre aux conditions que le roi voulut lui dicter. Reprenant ensuite
courage  l'arrive du duc de Nemours et des comtes d'Armagnac et
d'Albret, qui vinrent se joindre  lui  la tte de leurs troupes, et
soutenu d'un renfort que lui envoyoit le duc de Bourgogne, il rompit
presque aussitt ses premires conventions, et entreprit de rsister.
Mais toutes ces forces runies toient loin encore d'galer les troupes
royales; et Louis, ne laissant pas aux rebelles le temps de respirer, y
trouva mme cet avantage, qu'au lieu d'un seul ennemi il en rduisit en
mme temps plusieurs. Une trve fut signe avec ces princes; et
quoiqu'elle ne ft que conditionnelle, que mme le roi ne doutt pas
qu'ils ne tarderoient pas  la rompre, satisfait pour le moment d'avoir
drang leur concert avec les chefs de la ligue, le comte de Charolois
et le duc de Bretagne, il tourna sa marche du ct de ces deux
redoutables adversaires, dont le premier, suivi de vingt-six mille
Flamands, s'avanoit vers la Somme, tandis que l'autre dirigeoit son
arme le long des rives de la Seine. Le rendez-vous des confdrs
toit dans l'le-de-France, o l'on avoit dcid d'tablir le thtre de
la guerre.

          [Note 14: Elle s'toit accrue, dans la marche du roi, de plus
          de dix mille hommes.]

Le comte de Charolois ne rencontra sur sa route que de foibles
obstacles: la plupart des villes de Picardie lui ouvrirent leurs portes,
ou se rendirent  la premire sommation. Il se htoit d'arriver dans
l'le-de-France, bien persuad qu'il alloit y trouver l'arme du duc de
Bretagne et les troupes que le marchal de Bourgogne s'toit engag 
lui amener. Son tonnement fut grand d'arriver seul au rendez-vous. Le
marchal, coup par l'arme des royalistes, qui s'toit empare de tous
les passages, se trouvoit dans l'impossibilit de le joindre; l'arme du
duc de Bretagne avoit prouv des retards par le refus qu'avoit fait le
duc de Vendme de lui donner passage sur ses terres, acte de courage et
de fidlit qui, dans ces circonstances extrmes, sauva peut-tre la
monarchie. Le comte, dconcert, mais cependant soutenu par le
vice-chancelier de Bretagne, qui lui annonoit l'arrive prochaine des
troupes bretonnes, rsolut de faire une tentative pour se rendre matre
de Paris.

Il fut propos d'abord dans le conseil de tenter de s'en emparer de vive
force; mais la ville toit trop bien fortifie pour qu'une semblable
entreprise pt tre praticable, et cet avis fut rejet. On essaya alors
d'intimider les Parisiens, en dveloppant  la vue de leurs remparts
toute l'arme bourguignonne range en bataille. Le comte conut mme
l'esprance que cet aspect guerrier pourroit ranimer quelques restes de
l'ancien parti attach  sa maison; mais les habitants de Paris,
malheureux pendant plus d'un sicle par la fureur des factions, n'ayant
trouv de relche  des maux si prolongs que sous l'autorit
monarchique, toient entirement dtromps; et l'on pouvoit les mettre
alors au nombre des sujets sur lesquels le roi avoit le plus droit de
compter. Ils n'avoient pas attendu ce moment pour faire clater leur
zle; et, ds la premire nouvelle de la guerre, les bourgeois de cette
ville s'toient empresss de prendre les armes  la premire rquisition
que leur en avoit faite Charles de Melun leur gouverneur. Le guet avoit
t augment; on avoit distribu les postes, rtabli les chanes, et les
portes de la ville,  l'exception de deux, furent aussitt exactement
mures; enfin ils avoient fait preuve d'une telle ardeur pour le service
du roi, que Louis dputa quatre de ses officiers pour les en remercier.
Peu de temps aprs que ces dispositions eurent t faites, le marchal
de Gamaches, sorti de Pronne, toit venu se renfermer avec un corps de
troupes dans la ville assige, et ce renfort avoit encore redoubl la
rsolution des bourgeois et de la garnison. Ils se hasardrent mme 
faire des sorties, dans lesquelles ils obtinrent sur l'ennemi de petits
avantages. Le comte de Charolois, voyant que rien ne pouvoit branler
leur fidlit, essaya une ruse de guerre qui ne lui russit pas
davantage. Quatre hrauts d'armes vinrent, de sa part, se prsenter  la
porte Saint-Denis, demandant le passage et des vivres, avec menaces, en
cas de refus, de tout saccager. Tandis qu'ils amusoient ainsi par leurs
discours l'officier qui commandoit  cette porte, deux compagnies de
l'arme bourguignonne s'avanoient secrtement vers le faubourg
Saint-Lazare, dont les barrires furent sur le point d'tre forces.
Mais, l'alarme ayant t donne aussitt, la milice bourgeoise se porta
avec rapidit sur le point attaqu, et repoussa les Bourguignons, qui,
foudroys en mme temps par l'artillerie des remparts, se retirrent en
dsordre et avec une perte considrable.

Le comte de Charolois, dsesprant alors de s'emparer de Paris, prit la
rsolution de marcher au-devant du duc de Bretagne, et d'oprer sa
jonction avec lui, dans quelque lieu que ce ft. Le roi toit  Orlans
lorsqu'il apprit cette nouvelle. L'avis de son conseil fut d'aller droit
au duc de Charolois et de lui livrer bataille avant la runion des deux
armes. C'toit sans doute le meilleur; mais le roi s'obstina  suivre
le sien, qui toit au contraire de l'viter en faisant un dtour, et
d'aller par sa prsence rassurer les Parisiens. Alors ses gnraux
rsolurent de le tromper dans l'intention de le servir, et dirigrent
tellement la marche des troupes que les deux armes se rencontrrent
dans la plaine de Long-Jumeau, prs de Montlhry. L fut livre cette
bataille fameuse et singulire, dans laquelle les deux princes donnrent
des preuves gales de sang-froid et d'intrpidit, et dont les succs
furent tellement balancs, que chacun d'eux crut d'abord l'avoir perdue,
et que le lendemain tous les deux prtendirent l'avoir gagne. Cependant
les terreurs et les inquitudes de Louis furent plus grandes que celles
de son ennemi, car il s'enfuit  Corbeil, le laissant matre du champ de
bataille. Cette retraite, le bruit mme qui se rpandit qu'il avoit t
tu dans le combat, donnrent au comte de Charolois les apparences du
triomphe, tandis qu'on agitoit rellement dans son conseil si l'on ne
reprendroit pas  toute hte la route de la Bourgogne, et que des
fuyards de son arme furent trouvs jusqu'aux portes de Paris, et
massacrs ou faits prisonniers par ses habitants.

La disparition de l'arme royale rendit bientt le courage  cette
troupe abattue; et passant d'une extrmit  l'autre, le comte de
Charolois en conut une confiance et un orgueil qui depuis influrent
sur toutes les actions de sa vie. Il opra le mme jour sa runion avec
le duc de Bretagne, tandis que le roi, qui, de son ct, ne trouvoit
plus d'obstacle, marchoit vers Paris, o il entra deux jours aprs la
bataille. Ainsi, par une suite de cette action, non moins singulire
que l'action elle-mme, deux armes qui s'toient crues mutuellement
vaincues trouvrent dans cette dfaite mutuelle tous les avantages
qu'elles avoient voulu obtenir de la victoire.

La prsence du roi et l'arrive successive de ses troupes donnrent un
nouveau degr d'nergie aux Parisiens; et le monarque, par des manires
populaires qui furent toujours dans sa politique, et que les
circonstances prsentes avoient malheureusement rendues ncessaires,
acheva d'y gagner tous les coeurs. Il visitoit familirement les
principaux bourgeois, s'entretenoit avec eux, les admettoit mme  sa
table.  ces marques de bont, si puissantes pour toucher le vulgaire,
il joignit des bienfaits rels dont l'effet fut plus puissant encore. La
plupart des impts furent abolis, les privilges de la ville confirms;
mais ce qui toucha le plus les Parisiens, ce fut l'admission au conseil
de six bourgeois notables, de six membres de l'universit, et d'un
nombre gal de membres du parlement, pour y prendre part 
l'administration et aider  l'expdition des affaires les plus presses.
Louis, aprs s'tre ainsi adroitement assur des dispositions d'une
ville qu'il lui toit si important de conserver, crut pouvoir sans aucun
risque s'en loigner et excuter le dessein qu'il avoit form de
parcourir la Normandie, tant pour en tirer les troupes qu'il y avoit
laisses que pour faire prendre les armes  la noblesse du pays.

Cependant le comte de Charolois, ayant rassembl tous les corps qui
s'toient disperss  la journe de Montlhry, s'avana vers Paris au
moment mme o le roi venoit de le quitter. Ce fut alors que se fit
rellement cette runion menaante des princes confdrs. Les ducs de
Berri et de Bretagne accompagnoient le comte avec leur arme; le duc de
Bourgogne envoyoit  son fils un renfort considrable de cavalerie; on
vit successivement arriver les princes et seigneurs que Louis avoit
d'abord forcs de se soumettre, les ducs de Bourbon et de Nemours, le
comte d'Armagnac, le seigneur d'Albret; le duc de Calabre vint bientt
se runir  cette foule d'ennemis, amenant avec lui le premier corps de
Suisses qui soit entr dans le royaume. Bientt l'le-de-France put 
peine contenir les troupes dont elle toit inonde: on y comptoit plus
de cent mille chevaux. Toutefois, dans l'esprance que les confdrs
conservoient encore de gagner les Parisiens, ils firent observer  cette
nombreuse arme la plus exacte discipline. Elle passa la Seine sur des
ponts de bateaux, parce que les assigs avoient repris, dans le temps
de la bataille de Montlhry, les ponts de Saint-Cloud et de Charenton;
et s'tendant ensuite en demi-cercle, elle ferma toute la partie
septentrionale de Paris qui s'tend de l'un  l'autre pont: les troupes
du roi occupoient le ct du midi.

Malgr l'inutilit de ses premiers efforts, l'ide de s'introduire dans
Paris  la faveur d'une ngociation occupoit toujours le comte de
Charolois. La prsence du duc de Berri,  qui les rvolts donnoient le
titre de rgent du royaume, la terreur que pouvoit inspirer une arme si
formidable, commande par ce qu'il y avoit de plus grand dans la France,
le motif apparent de leur runion qui toit le _bien du peuple_, surtout
l'absence du roi, tout sembloit prsenter les circonstances les plus
favorables pour intimider ou sduire. Il fut dcid qu'on demanderoit
une confrence aux Parisiens; et des lettres du duc de Berri furent
adresses  cet effet au parlement, au clerg,  l'universit, au corps
municipal. Cette dmarche branla les esprits, et Melun, gouverneur de
la ville, quoiqu'il ft  la tte d'une garnison nombreuse, ne put
empcher que l'entrevue ne ft accepte.

Elle se passa au camp des confdrs, o les dputs de la ville de
Paris furent reus avec l'appareil le plus imposant[15]. Le comte de
Dunois parla au nom des princes: sa harangue, dans laquelle la personne
du roi fut trs-maltraite, et la violence de son gouvernement peinte
sous les couleurs les plus odieuses, se termina par une apologie de la
conduite des princes que tant d'abus avoient rduits  prendre les
armes, et  se rendre  Paris pour demander _le commun jugement des
Franois_ et l'assemble des trois tats, afin de remdier aux vices de
l'administration: _que vraiment Loys toit leur roi, mais qu' leur
dignit appartenoit de l'exhorter et admonester_ de suivre les traces de
ses prdcesseurs, de se conformer aux lois, et _d'avoir piti du
peuple_.  ces plaintes et aux promesses d'un meilleur avenir toient
entremles des menaces de livrer les environs de la capitale  tous les
ravages de la guerre, si l'on persistoit  leur en refuser l'entre.

          [Note 15: Lorsqu'on les admit  l'audience, le duc de Berri,
          comme reprsentant le souverain, toit seul assis et couvert.
          Le comte de Charolois, les ducs de Bretagne et de Calabre,
          ayant la tte nue, et du reste arms de toutes pices, se
          tenoient debout aux deux cts du sige.]

Toutefois cette confrence, si facilement accorde, n'eut point le
rsultat que les princes en avoient espr; et les Parisiens, fermes
dans leur devoir, refusrent absolument de recevoir l'arme ennemie dans
leurs murs sans la permission du roi. Tandis que ces choses se
passoient, le monarque,  qui on en avoit port la nouvelle, revenoit 
toute hte  Paris, tremblant que les intrigues des rebelles ne fussent
parvenues  lui enlever une ville  laquelle il attachoit  la fois son
salut et celui de tat[16].

          [Note 16: Guillaume, seigneur de Montmorenci, dj sorti de
          l'enfance  cette poque, et qui vivoit encore soixante ans
          aprs, lorsqu'en 1525 le parlement s'assembla pour donner
          ordre  la sret de Paris, aprs la fatale journe de Pavie,
          rapporta qu'il avoit entendu dire  Louis XI, dans le temps de
          la _guerre du bien public_, qu'il falloit qu'il gardt sa
          bonne ville de Paris, et que, s'il plaisoit  Dieu qu'il y pt
          entrer le premier devant ses ennemis, il se sauveroit, et avec
          sa couronne sur la tte; mais que, si ses ennemis y entroient
          les premiers que lui, il seroit en danger. (_Regist. du
          Parlement_.)]

Il y arriva le 28 aot, amenant avec lui un renfort considrable de
troupes; et, jugeant que la svrit toit aussi ncessaire dans cette
circonstance que sa feinte douceur l'avoit t dans l'autre, il parut
trs-irrit, et traita avec la plus grande rigueur tous ceux qui avoient
pris part aux dlibrations faites sur les propositions des princes. Les
principaux agents de cette confrence furent exils; il destitua le
gouverneur de la ville; Chartier, vque de Paris et chef de la
dputation, ne dut qu' son caractre sacr d'tre plus pargn que les
autres; mais le roi, qui l'accabla des plus vifs reproches, forma ds
lors le projet de lui faire faire un jour son procs comme criminel de
lse-majest; et il l'auroit excut, si la mort de ce prlat, arrive
peu de temps aprs, ne l'et mis  l'abri de son courroux. Ce prince
profita ensuite, avec l'activit qui lui toit propre, de la confiance
que sa prsence rpandoit parmi les habitants pour hasarder contre ses
ennemis d'utiles entreprises: on fit journellement des sorties dans
lesquelles les royalistes eurent presque toujours l'avantage; et telle
toit l'heureuse position que la prvoyance du roi avoit fait prendre 
ses troupes, que l'abondance rgnoit dans la ville assige, tandis que
l'arme des assigeants toit en proie aux horreurs de la plus cruelle
famine. Cette particularit est d'autant plus remarquable que
jusqu'alors, dans les siges que Paris avoit essuys, on n'avoit pris
aucune mesure pour le prserver de ce flau; et nous verrons encore
cette ville, lorsque Henri IV se prsentera devant ses portes,
presqu'aussitt affame qu'investie.

Ces sorties devinrent si frquentes et si vigoureuses qu'elles forcrent
les ennemis, qui avoient pouss leurs postes avancs jusqu' Bercy,
qu'on appeloit alors _la Grange aux Merciers_, de se retirer  Conflans,
o toit le quartier du comte de Charolois. Les royalistes occupoient la
rive oppose de la Seine, o ils avoient lev des batteries qui en
dfendoient l'accs, et les rendoient matres des passages: les princes,
 qui il et t si facile de s'en emparer dans le principe, essayrent
de rparer cette faute; et, pour y parvenir, le comte de Charolois
entreprit de jeter un pont de bateaux sur la Seine, vis--vis du
Port--l'Anglois. Des batteries, postes  propos sur ce point,
foudroyrent les Bourguignons lorsqu'ils voulurent tenter le passage;
et leur pont, dtach du rivage par la hardiesse d'un archer, fut
dtruit et abandonn au courant. Une tentative nouvelle pour faire
passer des troupes sur le pont de Charenton n'eut pas un succs plus
heureux. Cependant il ne s'engageoit point d'action dcisive: ce n'toit
ni l'intention ni l'intrt de Louis, qui ne cherchoit qu' fatiguer ses
ennemis et  les diviser pour profiter de leur fatigue et de leur
dcouragement.

Ces divisions, plus utiles au roi que des victoires, commenoient dj 
clater parmi les confdrs; et leur runion, uniquement fonde sur
l'intrt personnel, malgr le vain talage de leur zle patriotique,
devoit avoir le sort de toutes les associations de ce genre, dans
lesquelles l'alli le plus foible ne tarde pas  s'apercevoir qu'il
n'est qu'un vil instrument dans la main du plus fort, et de la mfiance
passe presque aussitt  l'inimiti. Il suffisoit de temporiser pour
produire de semblables effets; et Louis, si suprieur en habilet  ses
ennemis, dans le temps mme qu'il usoit leurs forces en les obligeant 
rester dans l'inaction, suscitoit encore au comte de Charolois des
ennemis sur ses frontires et dans ses propres tats. Les Ligeois,
excits par ses intrigues, venoient de faire une irruption dans le
Brabant, et les habitants de Dinant ravageoient le comt de Namur; de
manire qu'on vit  la fois les ducs de Nemours, d'Armagnac et plusieurs
autres, s'apercevant trop tard qu'ils ne faisoient une guerre
incertaine et ruineuse qu'au profit du Bourguignon, chercher  entamer
des ngociations avec le roi; et le comte de Charolois, menac chez lui
des dangers les plus pressants, tmoigner lui-mme le dsir de faire la
paix. Ces dispositions produisirent une trve qui se prolongea quelques
jours, et pendant laquelle on essaya de travailler  un accommodement
dfinitif.

Les confrences se tinrent  la Grange-aux-Merciers: les prtentions des
princes furent d'abord si excessives, qu'encore que le roi, dans sa
politique artificieuse, ft dispos  tout accorder pour dissiper la
ligue, il crut devoir contester quelques points, afin de ne jeter aucun
soupon sur sa bonne foi. Les difficults s'levrent principalement sur
l'apanage du duc de Berri: l'intrt des princes ligus toit
visiblement d'lever dans le sein mme de la France une nouvelle
puissance rivale de celle du souverain; et leurs demandes  ce sujet
passrent tellement toutes les bornes, que Louis, en refusant d'y
accder, put en tirer parti pour exciter l'indignation publique, ranimer
le zle des Parisiens, et prouver  la France que les obstacles  la
paix ne venoient point de lui. La publicit qu'il leur donna eut un
plein succs; et cette confiance qu'il tmoignoit  son peuple produisit
un tel enthousiasme, que, sur le bruit qui se rpandit qu'on devoit
livrer aux Bourguignons la porte de la Bastille, les bourgeois, de leur
propre mouvement, prirent les armes, tendirent les chanes, posrent des
corps-de-garde, et allumrent des feux dans toutes les rues. Ce bruit
n'toit que trop vritable: car on s'aperut le lendemain que la porte
Saint-Antoine toit reste ouverte, et qu'on avoit enclou l'artillerie
dont elle toit environne. Les soupons du roi se portrent aussitt
sur Charles de Melun,  qui il avoit confi la garde de la Bastille. Il
avoit dj quelques raisons de voir un tratre dans cet officier; mais
il en eut aussi d'assez fortes pour ne pas clater dans ce moment, et
pour remettre sa vengeance  des temps plus favorables. Du reste, les
lches trahisons qui clatoient de tous les cts sembloient justifier
la svrit quelquefois cruelle dont il usoit dans ses vengeances. Le
commandant de Boulogne venoit d'tre arrt pour avoir voulu livrer
cette place aux Anglois; un coup de main avoit livr Pronne  l'un des
lieutenants du comte de Charolois, et l'on souponnoit fortement le duc
de Nevers, qui en toit gouverneur, d'avoir favoris cette entreprise;
Pontoise fut rendu de la mme manire au duc de Bretagne; enfin la ville
de Rouen tomba dans le mme temps au pouvoir du duc de Bourbon, par la
plus odieuse des perfidies[17]. Environn de tratres et d'ennemis,
menac chaque jour de complots mme contre sa personne[18], le monarque
n'toit pas moins press de conclure la paix  quelque prix que ce ft,
que les princes, dont l'arme, puise par la famine et par les
maladies, ne pouvoit plus tenir devant Paris. Ces derniers vnements le
dcidrent mme  ne plus rejeter aucune demande,  ne plus mettre le
moindre obstacle aux ngociations entames. Leur rsultat fut le fameux
trait de Conflans, par lequel le comte de Charolois rentra en
possession des villes sur la Somme, rachetes par le roi au duc de
Bourgogne, et obtint en outre une foule de concessions. Par le mme
trait, le duc de Berri eut pour son apanage le duch de Normandie avec
la suzerainet de la Bretagne et d'Alenon; le duc de Bretagne, les
comts d'tampes et de Montfort, et le gouvernement de la Normandie;
tous les autres princes et seigneurs, des terres, des villes, des
chteaux, comme si la France et t une proie qui dt leur tre
partage; trait, du reste, tellement honteux et rvoltant, que sa
violence mme le rendoit impraticable, et que, s'il et t excut,
Louis et t, plus qu'aucun de ses prdcesseurs, rduit au vain titre
de roi. Il se parjuroit en le signant, car il toit bien rsolu  ne pas
le tenir, ne cherchant qu' gagner du temps pour mettre la dsunion
entre les princes ligus[19]; mais ces vassaux insolents, qui
rduisoient leur roi  de telles extrmits, toient encore plus
coupables que lui.

          [Note 17: Elle fut livre par la dame de Varennes, veuve de
          Pierre de Proze, snchal de Normandie, tu  la bataille de
          Montlhry. Cette femme perfide, que le roi avoit comble de
          bienfaits, le trompoit par des lettres o elle l'assuroit
          qu'elle avoit donn les meilleurs ordres pour la sret de la
          ville, tandis qu'elle introduisoit le duc dans la citadelle.]

          [Note 18: Les ennemis avoient fait rpandre dans Paris des
          libelles sditieux, dans lesquels le monarque et ses ministres
          n'toient point pargns. On commenoit dj  commettre des
          dsordres dans la ville, et l'vque d'vreux, Balue, l'un des
          plus intimes confidents de Louis, fut attaqu la nuit rue
          Barre-du-Bec, reut deux coups d'pe, et ne dut son salut
          qu' la vitesse de sa mule.]

          [Note 19: Ce fut dans cette intention qu'il eut une entrevue
          particulire pendant le sige avec le comte de Charolois,
          qu'il alla trouver lui-mme, quoiqu'une semblable dmarche ne
          convint point  sa dignit, et qu'elle ne ft mme pas sans
          quelque danger. Mais ce qu'il avoit prvu ne manqua pas
          d'arriver: les autres seigneurs en conurent de l'inquitude
          et de la jalousie, affectrent de tenir conseil ensemble sans
          y appeler le comte de Charolois, et furent mme sur le point
          de se sparer de lui.]

Toutefois il se pressa trop de conclure; et comme on ne peut accuser ce
prince d'avoir manqu de courage, on est forc de convenir que la
sagacit de son esprit ne le servit pas dans cette circonstance, et
qu'il avoit conu sur sa situation des frayeurs qui lui en exagroient
le danger. S'il et attendu encore quelque temps, il et pu voir cette
arme si formidable, rduite aux dernires extrmits de la misre et de
la faim, se fondre en quelque sorte sous ses yeux. En effet, aussitt
aprs la signature du trait, la premire demande que firent les chefs
de la ligue fut qu'on leur fournt des vivres; et ce fut un spectacle
remarquable de voir des assigs, aprs une longue dfense, procurer aux
assigeants la subsistance dont ils manquoient.

Ainsi finit la guerre du bien public, le seul des grands vnements de
ce rgne dans lequel la ville de Paris ait jou un rle important. Cette
guerre, qui sembloit devoir renverser de fond en comble la monarchie et
le monarque, et la paix dshonorante qui la suivit, contriburent au
contraire  raffermir l'une et l'autre, en clairant ce prince sur ses
fautes, et en lui offrant, pour se tirer  l'avenir d'une situation
aussi extrme, des ressources que la tournure de son esprit fin et
dissimul le rendoit plus propre qu'un autre  faire valoir. Convaincu
par une si triste exprience que les grands de tat toient ses ennemis
irrconciliables, il vit qu'il n'avoit d'espoir de salut que dans leur
dsunion; et ds ce moment toutes ses penses, toutes ses actions, tous
les traits qu'il fit, toutes les faveurs qu'il accorda, tendirent  ce
but unique de mettre leurs intrts en opposition, et de les affoiblir
en les dsunissant.

Ce fut ainsi que, mettant  profit les divisions qui ne tardrent pas 
s'lever entre son frre et le duc de Bretagne, il sut adroitement
gagner celui-ci, en lui confirmant tous les avantages qu'il avoit
obtenus dans le trait, et du reste, tranquille du ct du comte de
Charolois,  qui il avoit suscit des embarras dans ses tats
hrditaires, rentrer de vive force dans la Normandie, six semaines
aprs l'avoir donne au duc de Berri. Tandis qu'il combattoit ainsi par
les armes et la politique des ennemis puissants qu'il ne pouvoit
sduire, il n'toit pas de moyens qu'il n'employt pour regagner les
seigneurs qui avoient pris part  la guerre du bien public. Tous ceux
qui se prsentrent  lui furent reus avec la plus grande faveur et un
entier oubli du pass; souvent il ne ddaigna pas de faire lui-mme les
premires dmarches. Abolitions gnrales et particulires, promesses,
bienfaits, il mit tout en usage; satisfait mme de rendre suspects 
leurs allis ceux qui ne revenoient  lui que pour le tromper, il les
traitoit quelquefois avec une bienveillance plus marque que les autres.
Aussi actif, aussi intrpide que le comte de Charolois, il fut heureux
et pour la France et pour lui qu'il et sur cet implacable adversaire
une si grande supriorit de vues et de conduite: car il est hors de
doute que le projet de celui-ci toit de dtruire de fond en comble la
monarchie, et d'en partager les dpouilles avec les complices de sa
rbellion; et ce fut surtout aprs la mort de son pre que ces funestes
projets clatrent dans toute leur violence.

(1467.) Vainqueur des Ligeois que le roi avoit abandonns par une
politique aussi fausse que perfide (car cet esprit si rus et si perant
commit quelquefois les fautes les plus impardonnables), Charles, devenu
duc de Bourgogne, renoua toutes ses anciennes liaisons, reprit avec plus
d'activit que jamais la suite de ses projets, et retrouva ses allis
naturels dans les mmes dispositions. Plusieurs ont pens que cette
animosit furieuse et continuelle, que la mort seule put teindre,
prenoit sa source dans l'opposition des caractres, dans une antipathie
naturelle qui, ds qu'ils s'toient connus, avoit clat entre Louis et
le comte de Charolois; mais, nous le rptons, il faut pntrer plus
avant et chercher la cause de cette guerre d'extermination dans la
constitution mme de l'tat. Un vassal assez puissant pour lever cent
mille hommes, et dont les domaines toient aussi vastes et aussi
florissants que ceux de son seigneur, ne pouvoit plus supporter l'espce
d'humiliation et les servitudes qu'entranoit avec elle la fodalit. Il
falloit ou qu'il ft subjugu par le suzerain, ou que, secouant le joug
de son autorit, il le mt dans une position  ne pouvoir plus rclamer
ses anciennes prrogatives. C'toit uniquement pour parvenir  ce but
que Jean-sans-Peur avoit boulevers la France; Philippe-le-Bon, plus
modr que lui, n'en avoit pas moins impos  son souverain les
conditions les plus humiliantes; un caractre tel que celui de
Charles-le-Tmraire devoit pousser les choses aux dernires extrmits.

Le simple rcit des faits le prouve plus que toutes les rflexions; et
si nous jetons un coup d'oeil rapide sur la suite de ce rgne, nous
voyons cette guerre des vassaux contre leur seigneur se rallumer de
nouveau chaque fois que l'occasion en semble favorable, et le roi de
France press sans cesse entre le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne
et le roi d'Angleterre, rsister avec d'autant plus de peine  ces trois
ennemis, que, pour combler ses embarras, les brouillons et les
sditieux, dont la France toit infeste, trouvoient dans sa propre
famille un chef qui les soutenoit dans leurs continuelles rbellions. On
peut dire que sa vie fut un combat continuel: on le voit plac au centre
de tant d'ennemis, tudiant tous leurs mouvements, profitant de toutes
leurs fautes, sachant exciter leurs passions lorsqu'elles pouvoient les
aveugler sur leurs intrts, corrompant leurs ministres, surtout leur
suscitant  propos des adversaires qui, par d'utiles diversions, ne
combattoient en quelque sorte que pour lui. (1468.) Aussi habile 
rparer ses fautes qu' profiter de celles qu'il leur faisoit commettre,
lorsque la fatale et imprudente entrevue de Pronne[20] l'eut livr en
quelque sorte  la discrtion du duc de Bourgogne, et forc  signer le
plus dshonorant des traits, ce ne fut point  force ouverte qu'il
tenta de rompre une convention qu'il toit bien rsolu de ne pas tenir;
mais, se renfermant dans la dissimulation la plus profonde, il parut
d'abord dispos  en excuter toutes les clauses, et ne commena 
lever des difficults pour attaquer ensuite le trait tout entier que
lorsque ses intrigues politiques eurent prpar au milieu de
l'Angleterre des troubles[21] qui, changeant tout  coup les intrts
de cette nation, rendirent l'alli de la France un cabinet jusque l
l'auxiliaire du duc de Bourgogne. Attentif  diviser ses ennemis,
non-seulement par leurs intrts, mais encore par leur position, il
avoit persuad  son frre de recevoir pour apanage[22], au lieu de la
Brie et de la Champagne qu'il lui avoit d'abord promises et qui
l'auroient trop rapproch du duc de Bourgogne, la Guienne, situe 
l'autre extrmit de la France; et ce fut en corrompant le favori de ce
prince qu'il parvint  lui faire accepter cet change dsavantageux.
Aussi lent dans ces ngociations astucieuses que prompt  agir lorsque
la situation des choses demandoit un mouvement rapide et dcisif, tandis
que le duc de Warwick, d'accord avec lui, oproit  Londres cette
rvolution qui alloit lui procurer de si grands avantages, il amusoit
d'un ct le duc de Bourgogne par des promesses vagues, par une feinte
modration, de l'autre chtioit d'une manire aussi prompte que terrible
les ducs d'Armagnac et de Nemours qui s'toient de nouveau rvolts, et
frappoit d'pouvante le duc de Bretagne, en se montrant toujours prt 
fondre sur lui s'il osoit tramer de nouveaux complots. C'toit ainsi
qu'il attendoit le grand vnement d'Angleterre. Aussitt qu'il est
consomm, Louis lve le masque; le duc de Bourgogne est dclar criminel
de lse-majest; il le fait ajourner au parlement de Paris et entre 
main arme dans ses tats. (1471.) Jamais succs ne furent plus
brillants et plus dcisifs, parce que jamais conduite n'avoit t plus
active et plus prvoyante; mais la trahison ne permit pas au roi d'en
recueillir tous les fruits. La cour de Guienne toit devenue le centre
de toutes les intrigues que tramoit de nouveau contre lui cette foule de
vassaux subalternes frmissant sous le joug qu'il les foroit  porter;
et dans leurs projets assez habilement concerts, projets dont le frre
de Louis toit l'aveugle instrument, ils ne servoient le roi dans cette
guerre contre le duc de Bourgogne que pour forcer celui-ci  contracter
avec le jeune prince une alliance qui et port  la monarchie le coup
le plus mortel[23]; de manire que, plus la situation de Charles
devenoit fcheuse, plus il toit  craindre qu'il ne prt un parti qui 
l'instant auroit produit la dfection de tous les grands du royaume, et
rduit le roi lui-mme aux plus fcheuses extrmits. Louis ignoroit
cette tnbreuse intrigue, et ce fut le duc de Bourgogne lui-mme qui la
lui dvoila, parce que l'alliance propose ne lui convenoit pas, et
qu'il voyoit dans cet aveu un moyen sr d'obtenir du roi une paix dont
il avoit besoin. Arrt dans ses succs par cette fatale nouvelle, forc
d'accorder  son ennemi une trve dont personne ne pouvoit deviner les
motifs secrets, et qui indisposa la France entire contre lui[24], ce
prince, qui venoit d'chapper  peine  la plus odieuse trahison, eut
bientt  combattre, dans les vnements mmes, des dangers bien plus
pressants. Une rvolution plus rapide encore que celle qui l'avoit si
bien servi crasa en Angleterre le parti de Warwick, rtablit sur le
trne douard qu'il en avoit prcipit, et ranima avec plus de force que
jamais la ligue des grands vassaux. Dans les ngociations qui
s'entamrent alors entre le roi d'Angleterre, les ducs de Bourgogne et
de Bretagne, il ne s'agissoit de rien moins que de dmembrer la France,
et d'en faire entre eux le partage; et, pour que rien ne s'oppost au
succs de leur ligue nouvelle, ils maintenoient le duc de Guienne dans
sa rvolte, en lui donnant de nouveau l'espoir de cette alliance qui
faisoit l'objet de tous ses voeux, et que le Bourguignon toit bien
dcid  ne jamais conclure. Ce fut alors que Charles, dclar peu de
temps auparavant criminel de lse-majest, se dclara  son tour quitte
de tout devoir de vassal envers le roi. Celui-ci, incapable de rsister
par la force  une ligue aussi formidable, appelle la ruse  son
secours: le duc de Bourgogne se laisse tromper encore dans une
ngociation o Louis lui offroit d'acheter la paix, en lui abandonnant
des villes[25] qu'il rclamoit depuis long-temps, et dont le sige et
t lent et douteux; mais, de mme qu'il toit bien rsolu  ne pas
excuter cette convention, son ennemi, non moins perfide que lui,
l'toit galement  continuer la guerre, aussitt que cette proie lui
auroit t livre. Tandis que le roi gagne ainsi du temps, le duc de
Guienne meurt, empoisonn par deux de ses domestiques[26]. Cette mort,
arrive si  propos pour les intrts de Louis, lve contre lui les
plus affreux soupons; et quoiqu'il n'y ait  ce sujet rien de positif,
ni mme qui offre des probabilits suffisantes, c'est cependant un
argument fcheux contre le caractre de ce prince, qu'on ait pu un seul
instant le souponner d'un crime aussi atroce. Quoi qu'il en soit, la
Guienne est aussitt soumise, et le foyer de rvolte intrieure, sinon
teint, du moins assoupi. (1473). Le combat s'engage alors entre le roi
et son terrible vassal; et tel toit l'tat des choses, que le duc de
Bourgogne pouvoit  lui seul balancer les forces de la monarchie: car le
duc de Bretagne, incapable d'opposer par lui-mme une utile rsistance,
forc de se soumettre chaque fois que les troupes royales entroient dans
ses tats, ce qui arriva deux fois encore dans cette lutte nouvelle, ne
se soutenoit que par les diversions qu'oproit son puissant alli.

          [Note 20: Louis XI, en mme temps qu'il appuyoit la rvolte
          des Ligeois, eut l'imprudence de se livrer au duc de
          Bourgogne en le venant trouver  Pronne. Charles, qui apprit
          les intelligences du roi avec les Ligeois, le retint
          prisonnier proche de cette mme tour o Charles-le-Simple
          avoit fini sa vie; il hsita mme s'il ne porteroit pas la
          vengeance plus loin; enfin il le fora  conclure avec lui un
          trait qui lui fut fort avantageux, et  l'accompagner au
          sige de Lige, contre ces mmes peuples qu'il avoit lui-mme
          excits  prendre les armes. Le roi assista  la prise de
          cette ville. (HNAULT.)]

          [Note 21: Il produisit cet heureux changement en profitant des
          divisions qui s'toient leves entre le comte de Warwick et
          le roi douard, que ce grand capitaine avoit mis sur le trne,
          aprs en avoir prcipit Charles VI. Marguerite d'Anjou, veuve
          du roi dtrn, toit alors rfugie en France avec le jeune
          prince de Galles son fils. Peu de temps aprs, Warwick, qui
          s'toit brouill avec douard, y arriva aussi en fugitif, et
          Louis XI, profitant avec la plus grande habilet du malheur
          commun de deux ennemis qui sembloient devoir tre  jamais
          irrconciliables, rendit leurs intrts insparables par le
          mariage politique du prince de Galles avec une des filles de
          Warwick. Celui-ci repassa aussitt en Angleterre, o il battit
          douard, le renversa du trne, et y fit remonter Henri VI,
          qu'on tira de la prison o il toit renferm. Cette rvolution
          ne fut pas malheureusement de longue dure.]

          [Note 22: Cet change fut fait en 1469.]

          [Note 23: Le duc de Guienne, sans la participation du roi, et
          pour se fortifier contre lui, pressoit le duc de Bourgogne de
          lui donner en mariage sa fille unique; il toit second dans
          cette demande par le conntable de Saint-Pol,  qui la guerre
          toit ncessaire pour maintenir son crdit, ainsi que par le
          duc de Bretagne, qui prvoyoit que le roi ne chercheroit qu'
          les abattre quand il n'auroit plus d'affaires avec le duc de
          Bourgogne. (HNAULT.)]

          [Note 24: Cette trve dplut galement et  ses sujets fidles
          et  ceux qui ne lui tmoignoient de l'attachement que pour le
          trahir. Les Parisiens affichrent des placards o ils se
          dchanrent sans mnagement contre les conseillers du roi: le
          duc de Bretagne, ne pouvant cacher le mpris que lui inspiroit
          la conduite de Louis, l'appeloit hautement _le roi couard_. Le
          duc de Bourgogne toit le seul qui lui rendit intrieurement
          justice, parce qu'il se sentoit encore plus humili que le roi
          d'avoir t dans la ncessit de lui faire de semblables
          aveux.]

          [Note 25: Les villes de Saint-Quentin, d'Amiens, de Roye et de
          Montdidier, rachetes par Louis XI  Philippe-le-Bon.]

          [Note 26: L'un des deux toit un moine bndictin, abb de
          Saint-Jean-d'Angli, nomm Jean Faure de Vercors ou Versois;
          l'autre se nommoit Henri de la Roche, et toit cuyer de la
          bouche du duc. Ils l'empoisonnrent, dit-on, par le moyen
          d'une pche prpare, avec la dame de Monsoreau sa matresse.
          Celle-ci mourut le jour mme; le jeune prince languit encore
          quelque temps.]

La guerre se fit d'abord avec des succs divers, ensuite avec des succs
marqus pour le roi; mais il toit arrt que les trahisons continuelles
des grands viendroient sans cesse lui arracher le fruit de ses
victoires. Tandis qu'il battoit le duc de Bourgogne, un prince du sang,
le duc d'Alenon, traitoit avec cet ennemi du roi et de la France, pour
lui livrer ses places fortes dans le Maine et dans la Normandie; le
comte d'Armagnac se rvoltoit de nouveau  l'autre extrmit du royaume;
et le duc de Lorraine se dclaroit ouvertement pour le Bourguignon.
(1474.) D'autres soins se mloient encore  des embarras aussi
cruels[27], de manire que Louis, dont l'activit avoit su prvenir la
runion des forces de ses ennemis, et qui, par des mesures si bien
concertes, se voyoit sur le point d'humilier, de subjuguer peut-tre
son vassal, se vit contraint de demander une trve dsavantageuse, que
celui-ci n'eut garde de refuser, puisqu'en le tirant d'une situation
prilleuse elle lui fournissoit les moyens de porter  ce prince des
coups plus certains. Il falloit du temps pour qu'douard, rtabli sur le
trne par une rvolution, pt agir de concert avec lui; et d'ailleurs
son insatiable ambition lui suggroit des projets qu'il croyoit devoir
excuter sur-le-champ, et qui demandoient qu'il ft tranquille du ct
de la France. Il ne s'agissoit de rien moins que de s'emparer de la
Lorraine, de faire riger son duch en royaume, et de devenir, par une
alliance avec la maison d'Autriche, vicaire de l'empire et souverain
indpendant; mais il avoit affaire  un ennemi dont l'oeil toit fix
sans cesse sur toutes ses dmarches. Louis XI, tandis qu'il exeroit sur
ses vassaux rebelles les plus terribles chtiments, dconcertoit les
projets de Charles sur la Lorraine, et semoit entre l'empereur et lui
les mfiances qui renversrent galement ceux qu'il avoit forms pour
l'indpendance et la royaut.

          [Note 27: Louis trompoit alors le roi d'Aragon par des feintes
          dmonstrations d'amiti, tandis qu'il faisoit entrer une arme
          dans le Roussillon, dont il s'empara.]

Ce fut cette ambition dsordonne de Charles-le-Tmraire qui sauva
Louis: car, quelles que fussent les ressources que lui fournissoient son
gnie et son exprience, si un parfait concert se ft tabli entre tant
d'ennemis[28] qui se prparoient  l'attaquer, il toit impossible que
ce prince, chapp dj  de si grands dangers, n'y succombt pas cette
dernire fois, et tout sembloit prpar pour son entire destruction.
Mais tandis qu'douard, sur la foi du trait qui le lioit au duc de
Bourgogne, rassembloit contre la France une arme formidable, celui-ci
soulevoit imprudemment tout l'empire contre lui, par cette passion qu'il
avoit d'agrandir ses tats, consumoit ses troupes au sige d'une ville,
et fournissoit ainsi au roi les moyens de lui susciter tous ses voisins
pour ennemis. (1475.) On peut dire que ce prince se surpassa lui-mme en
cette circonstance, par la sagesse, la prvoyance et l'activit qui
dirigrent toutes ses dmarches. douard n'toit pas encore embarqu,
que Charles, forc de combattre  la fois les Suisses que Louis tira le
premier de leur obscurit pour les armer contre lui, le duc de Lorraine
qui l'attaqua sur-le-champ parce qu'il craignoit d'en tre attaqu, le
roi lui-mme qui fit une irruption subite dans l'Artois o il ne trouva
aucune rsistance, se vit dans la ncessit de lever le sige qu'il
s'toit obstin  faire, aprs qu'une partie de son arme eut t
taille en pices par les gnraux du roi, et rduit ensuite  la honte
de parotre sans ressources et sans soldats devant un alli qui ne
venoit sur le continent que dans l'espoir d'tre soutenu par toutes ses
forces. On put voir dans cette circonstance quel est le vice radical de
ces associations qu'un intrt commun semble avoir formes, et que
traversent en effet mille passions particulires. douard avoit compt
sur Charles; Charles comptoit  son tour sur le conntable de Saint-Pol,
qui, toujours ml  toutes les intrigues qui s'ourdissoient contre le
roi, toujours dvor de l'ambition de se faire aussi une souverainet
indpendante, avoit promis aux allis de leur livrer la place importante
de Saint-Quentin. Des intrts trangers  la ligue empchoient Charles
de tenir sa parole: une mfiance qui prenoit aussi sa source dans
l'intrt personnel dtourna galement le conntable de tenir la sienne.
Le premier, ne pouvant soutenir les reproches d'douard, l'abandonna
brusquement pour aller tirer vengeance du duc de Lorraine, qui
continuoit  lui faire la guerre; le second, somm de rendre la place
qu'il avoit promise, soit qu'il ne s'attendt pas  recevoir sitt une
semblable sommation, soit que, dans la situation des choses, il n'y vt
pas de srets suffisantes pour lui, fit tirer le canon sur les Anglois
lorsqu'ils s'approchrent des murailles. Cependant le roi, qui dj
recueilloit les fruits d'une division excite par ses manoeuvres, semoit
la corruption dans le cabinet d'douard pour en obtenir une trve, qu'on
peut regarder comme un des chefs-d'oeuvre de sa politique artificieuse.
Dans les embarras o il toit rduit, Charles se vit forc d'y accder,
en frmissant de rage; et le conntable, qui vouloit y mettre obstacle,
devenu galement odieux et suspect  tous les partis qu'il avoit trahis
tour  tour, fut enfin livr au roi par le duc lui-mme, et reut sur un
chafaud la juste rcompense de ses perfidies et de sa folle ambition.

          [Note 28: Outre les forces combines du roi d'Angleterre et de
          ses deux puissants vassaux, il avoit encore  redouter le
          conntable de Saint-Pol,  qui sa charge, sa naissance, sa
          fortune et ses talents donnoient un grand crdit parmi la
          noblesse; le duc de Bourbon, mcontent de la cour, ami et
          alli de la maison de Bourgogne; le roi Ren, comte de
          Provence, lequel, imputant  Louis ses pertes et ses malheurs,
          avoit dj conu le dessein d'instituer Charles son hritier;
          le duc de Nemours, irrit de son humiliation et de la mort
          encore rcente du comte d'Armagnac, chef de sa maison; la
          duchesse de Savoie, propre soeur de Louis, que l'esprance de
          marier son fils  l'hritire de Bourgogne avoit mise dans les
          intrts de Charles, et qui avoit entran dans le mme parti
          son alli le duc de Milan; le roi de Naples, dont le fils
          toit  la cour de Bourgogne; le roi d'Aragon et le prince
          Ferdinand son fils, alors en guerre ouverte contre la France.]

(1476.) Le reste de la conduite de Louis jusqu' la fin tragique de
Charles-le-Tmraire n'offre ni moins de prudence ni moins d'habilet.
Le caractre de son ennemi lui toit connu; il avoit dj t si
heureusement servi par les passions violentes de ce malheureux prince,
qu'il ne vit rien de mieux  faire que de s'en remettre  elles du soin
de le perdre sans retour. Ce fut donc avec une joie secrte qu'il le
vit, aussitt que la trve eut t signe, rentrer  main arme dans la
Lorraine, et s'en rendre entirement possesseur. Loin de le troubler
dans une si rapide conqute, il lui en et plutt aplani les chemins,
bien sr qu'une conduite aussi extravagante alloit exciter contre lui
les plus horribles temptes. On sait quel en fut le rsultat: Charles,
aveugl par le succs, prenant pour de la timidit les artifices de son
ennemi, attaque les Suisses qui le battent compltement  la journe de
Granson.  la nouvelle de cet vnement, Louis, loin de rompre la trve
conclue avec le duc, consent  la prolonger, pour le perdre plus
srement, et lui suscite un ennemi nouveau dans la personne de Ren, duc
de Lorraine, qu'il envoie secrtement se joindre  l'arme des Suisses.
Aid de cette brave nation, ce jeune prince attaque le duc de
Bourgogne, crase son arme, et se remet en possession de la Lorraine
plus promptement encore qu'elle ne lui avoit t enleve. L'imptueux
Charles se livre aux plus violentes fureurs lorsqu'il apprend que Nanci
a ouvert ses portes au vainqueur; il revient avec une sorte de dsespoir
sous les murs de cette ville, dont il s'obstine  faire le sige, malgr
l'tat de foiblesse et de dlabrement o son arme toit rduite.
Attaqu pour la troisime fois dans une si triste position par le duc de
Lorraine et les Suisses runis, la trahison d'un partisan italien nomm
Campobasse lui fait perdre  la fois la bataille et la vie. Cet
vnement mmorable arriva le 5 janvier 1477.

On peut regarder la mort tragique de ce prince insens comme le dernier
coup port  la puissance politique des grands vassaux. Ds ce moment
l'quilibre fut rompu entre le pouvoir monarchique et cette puissance
qui l'avoit si long-temps menac; Charles n'ayant point laiss
d'hritiers mles, la Bourgogne revint au domaine de la couronne, et le
roi de France, entour dsormais de vassaux trop foibles et trop diviss
pour pouvoir lui causer de srieuses inquitudes, devenu  peu prs le
seul matre dans un grand empire dont toutes les parties s'unissoient
plus fortement de jour en jour, put  la fois assurer la paix de
l'intrieur, et agir avec plus de vigueur dans ses rapports politiques
et militaires avec les tats voisins.

Toutefois les vues ambitieuses de Louis ne s'arrtoient pas  la simple
possession de la Bourgogne: la Picardie, l'Artois, tous les tats de
l'hritire de Charles lui faisoient envie; et leur runion  la France
en auroit fait sans doute la monarchie la plus puissante de l'Europe.
Une alliance sembloit tre le moyen le plus simple et le plus naturel
pour y parvenir, soit qu'on ft pouser la jeune princesse au dauphin,
soit qu'on la marit au comte d'Angoulme, premier prince du sang. Le
premier parti parut impraticable  Louis, peut-tre mme
impolitique[29]; le second dplaisoit  son caractre ombrageux: il
craignoit, en agrandissant un prince de la maison de France, de
ressusciter les droits et les prtentions des ducs de Bourgogne. Il y
avoit bien sans doute  cela quelque danger; toutefois le projet auquel
il s'arrta, de s'emparer par la force des provinces que Marie tenoit de
la couronne, et mme de pousser plus loin ses conqutes dans les
domaines de cette princesse, toit encore plus mauvais. Car  peine
eut-il manifest ces intentions hostiles, que les Flamands, qui
redoutoient par-dessus tout de tomber sous sa domination, entamrent
avec l'empereur une ngociation dont le rsultat fut le mariage de leur
souveraine avec l'archiduc Maximilien, mariage qui mit la maison
d'Autriche en possession de l'hritage de Bourgogne, devint la base de
la puissance o s'leva depuis Charles-Quint, et l'origine des querelles
qui, pendant deux sicles, ont cot tant de sang  la France, travers
les mesures, comprim les forces, et arrt tous les progrs des
successeurs de Louis XI.

          [Note 29: Une telle alliance ne pouvoit se faire que par un
          trait qui auroit conserv  Marie tous ses droits. Or, la
          jeune princesse toit nubile, le dauphin n'toit encore qu'un
          enfant; et si le mariage n'et pu tre consomm du vivant du
          roi, ce qui toit trs-vraisemblable; si, aprs sa mort, des
          intrigues de cour et des cabales presque insparables d'une
          minorit eussent fait rompre des noeuds mal assortis; enfin si
          la princesse, se retirant dans ses tats, et fait choix d'un
          autre poux, la France perdoit une occasion unique de
          recouvrer une partie de cette riche succession.

                                                          (VILLARET.)]

Cependant on ne peut nier que, dans ce plan conu par une politique plus
astucieuse que raisonnable, ce prince n'ait dploy une adresse et des
talents extraordinaires. S'il ne russit pas  dpouiller entirement
Marie, il parvint du moins  s'assurer la jouissance tranquille de la
Bourgogne, qui lui appartenoit lgitimement, et acquit la possession
ventuelle de l'Artois et de la Picardie. Ces conqutes qui furent le
rsultat d'une guerre longue et acharne qu'il lui fallut soutenir
contre Maximilien; ses ngociations adroites avec le roi d'Angleterre,
qu'il sut toujours empcher de se runir  ses ennemis; les intrigues
qui consommrent la runion  la France de la Provence et de l'Anjou;
dans l'intrieur, une administration aussi sage que vigoureuse,
remplirent les dernires annes de la vie de Louis XI, qui mourut au
chteau du Plessis-ls-Tours le 30 aot 1483, un mois aprs avoir fianc
le dauphin avec Marguerite, fille de Marie, esprant par ce mariage,
assurer  la France la possession de l'Artois, que ses armes avoient
dj conquis.

Paris jouit sous ce rgne d'une tranquillit qu'il n'a jamais gote que
lorsqu'il est rest fidle  ses souverains lgitimes. Depuis la guerre
du bien public, ses murs n'toient plus menacs par des armes ennemies;
les factions toient teintes, et chacun jouissoit avec dlices d'une
paix qui ne fut momentanment trouble que par quelques-uns de ces
vnements qui, dans certaines circonstances, sont au-dessus de toute
prvoyance humaine. On a dj pu remarquer que, dans ces temps d'une
police encore imparfaite[30], les maladies pidmiques toient beaucoup
plus frquentes que de nos jours, o le soin que l'on donne 
l'entretien de la propret des rues maintient dans l'air une salubrit
suffisante pour la sant des citoyens. En 1466 Paris fut afflig d'un
flau de ce genre, que la superstition attribua  l'apparition d'une
comte, mais dont la vritable cause fut une pluie continuelle, suivie
tout  coup d'excessives chaleurs. Cette peste emporta dans l'espace de
deux mois plus de quarante mille habitants de cette grande cit, et ne
commena que vers l'automne  ralentir son activit meurtrire[31]. Une
catastrophe si remarquable en elle-mme le devint encore davantage par
le moyen bizarre et condamnable que Louis XI employa pour rparer la
population sensiblement diminue de sa capitale. Ce fut d'ouvrir un
asile  toutes sortes de personnes indistinctement, gens perdus de
dettes, nots d'infamie, chargs de crimes, voleurs, assassins: les
criminels de lse-majest furent seuls excepts. Un historien observe
avec raison que depuis la fondation de Rome on n'avoit rien imagin de
pareil, et qu'une si honteuse association apportoit dans la ville une
peste morale pire que le flau physique qui l'avoit ravage. On ignore
du reste quel fut le rsultat de cette trange opration; mais ces
calamits dont Paris avoit t afflig dans les premires annes de ce
rgne se renouvelrent encore peu de temps avant la mort du roi[32]. Une
famine affreuse dsola le royaume entier, et surtout l'le-de-France; la
misre fut telle que l'on vit les habitans des campagnes, chasss par la
faim de leurs tristes demeures, se prcipiter en foule dans la capitale
pour y chercher une subsistance qu'on ne pouvoit que difficilement leur
procurer. Ils arrivoient, extnus par une longue abstinence, tranant
avec eux leurs familles mourantes; les hpitaux pouvoient  peine les
contenir; presque tous y prirent, et leur sjour fut surtout funeste
aux Parisiens, parce qu' la famine succda une fivre ardente qui
s'tendit sur la ville entire et moissonna de nouveau un grand nombre
de ses habitants[33]. Du reste, dans l'espace de prs de vingt annes
que rgna encore Louis XI depuis cette guerre du bien public, rien de
plus strile que l'histoire de Paris. Les ftes politiques donnes aux
ambassadeurs d'Aragon; l'arrive du roi de Portugal, et la rception
trs-peu royale[34] qui lui fut faite, quelques autres ftes donnes 
l'occasion des vnements les plus importants de ce rgne; la revue
militaire que le roi voulut faire des Parisiens[35], dans un voyage
qu'il fit dans leur ville, car on sait qu'il n'en fit jamais son sjour
habituel; quelques fondations, telles que celles des coles de mdecine,
du couvent de l'_Ave-Maria_, etc., tels sont les petits vnements dont
nous entretiennent les historiens; mais tous ont appel l'attention sur
les terribles excutions du duc de Nemours et du conntable de
Saint-Pol, dont Paris offrit le lugubre spectacle. Nous avons dj dit
que le premier fut dcapit aux halles[36]; l'autre avoit eu la tte
tranche long-temps auparavant sur la place de Grve. Cette punition de
deux coupables convaincus juridiquement du plus grand crime qu'un sujet
puisse commettre, et condamns par un tribunal lgitime et jugeant
suivant les lois de l'tat, excita sans doute cette compassion que les
grandes infortunes font toujours natre parmi le vulgaire; mais elle
toit juste, ncessaire, et ne fut appele tyrannique et cruelle que par
des factieux qui auroient dsir pour eux-mmes l'impunit.

          [Note 30: _Voyez_ t. Ier, p. 426, 1re partie.]

          [Note 31: Dix ans aprs cet vnement, les inconvnients de la
          malpropret des rues devinrent si graves, que, par un arrt du
          parlement, il fut arrt que Paris seroit nettoy, et que tous
          les habitants contribueroient aux frais de cette opration,
          privilgis ou non.]

          [Note 32: En 1483.]

          [Note 33: Parmi ces victimes, on compte un grand nombre de
          personnes illustres, entre autres les archevques de Narbonne
          et de Bourges; l'vque de Lisieux; Jeanne de France, soeur du
          roi, et femme de Jean, duc de Bourbon; Gaucourt, gouverneur de
          Paris; Jean Le Boulanger, premier prsident du parlement,
          etc.]

          [Note 34: _Voyez_ p. 361, 1re partie de ce vol.]

          [Note 35: Dans cette revue, faite en 1467, aux environs de
          Conflans, il se trouva que cette ville pouvoit fournir
          quatre-vingt mille hommes, dont plus de la moiti toient bien
          arms, et en tat de servir.]

          [Note 36: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 433.]

L'imprimerie, invente en Allemagne dans le courant de ce sicle, fut
apporte  Paris sous le rgne de Louis XI.

       *       *       *       *       *

Nous le demanderons maintenant que nous avons prsent le rcit exact
des faits, Louis XI doit-il tre compt au nombre des tyrans, et
partager l'excration que mritent ces ennemis des hommes, quels que
soient d'ailleurs l'clat et le bonheur de leurs entreprises, les
prestiges dont la flatterie les a environns, les grandes choses mme
qu'ils ont pu excuter? Sur une semblable question, dj dcide pour
beaucoup de bons esprits, nous ne pouvons offrir que quelques rflexions
rapides comme l'expos que nous avons fait de la vie de ce prince, mais
suffisantes pour ceux qui, en lisant l'histoire, cherchent  se
dpouiller de toutes prventions. Dans cette vie si agite, si remplie
d'vnements, la premire chose qui frappe un esprit droit, c'est la
situation vraiment dplorable d'un roi qui, de quelque ct qu'il tourne
ses regards, ne voit que des ennemis acharns  sa perte. Des vassaux
que le malheur des temps avoit faits presque aussi puissants que lui,
l'entourent de toutes parts, le combattent sans relche, non pour
l'appt de quelques provinces, ou pour venger quelques injures
passagres, mais pour le prcipiter d'un trne dont l'existence les
inquite sur leur propre salut; et cette terreur dont ils sont frapps
runit d'abord leurs intrts divers dans un seul intrt, et donne 
leurs attaques un concert et une vigueur qui semblent lui ter toute
esprance de salut. Dans des prils aussi imminents, qui menacent  la
fois et sa personne et la socit entire dont la Providence lui a
confi les destines, il oppose tour  tour la ruse et la force aux
violences et aux perfidies;  des ngociations insidieuses il rpond par
des traits frauduleux; il trahit les secrets qu'il a su arracher; il
flatte toutes les passions, aveugle ceux qu'il veut perdre, corrompt
ceux qu'il veut s'attacher. Prodige de dissimulation, il sait feindre
tous les sentiments: le calme et l'assurance, lorsqu'il est dvor
d'inquitudes et d'alarmes, la foiblesse et la peur, lorsqu'il est prt
 porter les coups les plus terribles et les plus imprvus; enfin il ne
rpugne  aucuns moyens, ds qu'ils peuvent le mener  son but qui est
de perdre ceux qui cherchent galement sa perte par tous les moyens
possibles: car le simple rcit des faits prouve qu'avec moins d'habilet
ses adversaires n'toient ni moins dissimuls ni moins fourbes que lui.
Certes, il sera difficile, quels que soient le courage d'un tel prince,
sa prudence, son activit, la supriorit de ses vues, de le prsenter
comme un hros, comme un caractre noble et gnreux. Une politique
aussi perverse ne pourra se faire estimer, parce qu'il est faux, quoi
qu'on en ait dit, que ceux qui gouvernent les hommes soient dispenss de
suivre les lois de la probit; et si d'absurdes dclamateurs ont
prtendu, dans leurs vains systmes, que la morale toit souvent
incompatible avec le salut des empires, nous avons aujourd'hui des
exemples clatants qui prouveront  jamais  la postrit que ce
machiavlisme infme en amne tt ou tard la ruine et le dshonneur.
Mais, quelque odieux que soient de tels principes, il seroit injuste et
mme draisonnable de considrer comme une tyrannie l'usage que Louis
XI en a pu faire dans le cas de la dfense la plus lgitime; et l'on
n'est point un tyran pour chercher  dtruire des ennemis qui nous
attaquent  main arme. Si nous examinons ensuite ce prince dans
l'intrieur de ses tats, nous l'y voyons entour d'ennemis plus
dangereux peut-tre, et surtout plus coupables. Ils ne cessent de tramer
contre lui d'indignes complots; ces trames mystrieuses se rattachent
aux desseins funestes des ennemis du dehors, et parmi ces tratres on
compte des hommes qu'il a tirs de la poussire pour les combler de
bienfaits, pour les lever aux dignits les plus minentes, des ingrats
 qui il a dj plusieurs fois pardonn, des perfides qu'il honore de sa
confiance la plus intime. Il fait clater sa colre contre ces hommes
pervers; il les livre  toute la svrit des lois; ils ne sont
condamns qu'aprs avoir t convaincus devant les tribunaux lgalement
institus, et subissent le juste supplice qu'ils ont mrit: o donc est
la tyrannie? On a cit avec une indignation exagre ces cages de fer,
dans lesquelles des prisonniers languirent pendant de longues annes;
mais il n'est point prouv que Louis XI ait fait subir une semblable
peine  des innocents; et personne n'ignore que le cardinal Balue et
l'vque de Verdun, d'Haraucourt, qui y furent si long-temps renferms,
et qui du reste toient eux-mmes les inventeurs de ces affreux
cachots, mritoient la mort la plus honteuse et la plus cruelle, pour
avoir trahi le prince et l'tat. Son caractre ombrageux,
qu'aigrissoient encore les trahisons continuelles dont il toit
environn, lui fit commettre quelques injustices envers de fidles
serviteurs: mais quel est le souverain, mme le meilleur, dont la vie
n'offre pas quelques-unes de ces foiblesses? Lui reprochera-t-on
l'augmentation des impts, lorsqu'on le voit employer l'argent qu'il
tire de ses peuples  assurer leur tranquillit en achevant d'organiser
les armes cres par son pre,  consolider d'utiles traits,  faire
fleurir le commerce  l'agriculture, enfin  amliorer toutes les
parties de l'administration?  quelle poque les cours souveraines
purent-elles user avec moins de danger du droit de remontrances et
s'arroger mme plus impunment celui d'opposition aux volonts du
prince[37]? Enfin si, sous Louis XI, les peuples furent heureux et
tranquilles, les lois respectes, la religion florissante; si l'on ne
peut lui reprocher d'avoir maintenu, au prix du sang des hommes, une
autorit qui ne lui appartenoit pas, doit-on l'accuser de tyrannie,
parce qu'il rduisit sous un joug salutaire, et rendit ainsi utiles 
l'tat quelques sujets factieux qui, depuis de si longues annes, en
toient les vritables tyrans[38]?

          [Note 37: En 1467, Jean de Saint Romain, procureur-gnral du
          parlement de Paris, tant seul en la cour, osa s'opposer 
          l'enregistrement des lettres qui abrogeoient la pragmatique
          sanction, et reprocher hautement  l'vque d'vreux, qui
          conduisoit cette affaire, qu'il trahissoit le prince et
          l'tat. Cette hardiesse, loin de lui nuire, ne fit
          qu'accrotre l'estime que le roi avoit conue pour ce
          magistrat. En 1483, l'anne mme de la mort de Louis XI,
          Jacques de La Vacquerie, premier prsident, ayant reu des
          dits qu'il jugeoit contraires au bien de l'tat, se prsenta
          devant lui  la tte d'une dputation de cette cour
          souveraine. Le roi, surpris de leur arrive, leur ayant
          demand ce qu'ils vouloient: _La perte de nos charges ou mme
          la mort_, rpondit La Vacquerie, _plutt que d'offenser nos
          consciences_. Ce prince admira cette rponse et retira ses
          dits. Nous rapportons ces deux faits, non que nous
          approuvions la rsistance de ces deux magistrats aux volonts
          de leur souverain, et que nous pensions que Louis XI ait eu un
          juste sujet de les en estimer davantage; mais uniquement pour
          prouver que ce n'est point l la manire d'agir ordinaire aux
          tyrans. On pourroit citer plusieurs autres faits du mme
          genre; et, nous le rptons encore, si l'on pouvoit faire un
          juste reproche  ce prtendu tyran, ce seroit d'avoir t plus
          populaire que ne le demandoit une sage et noble politique.]

          [Note 38: Nous ne prtendons point justifier les actes d'une
          trop grande rigueur exercs au Plessis pendant les deux
          dernires annes de son rgne; mais nous soutenons qu'il ne
          faut point juger la vie entire d'un roi sur ces actes d'un
          esprit malade et mme alin par tant de trahisons dont il n'a
          pas cess un seul instant d'tre environn.]


ORIGINE DU QUARTIER SAINT-MARTIN.

Avant Philippe-Auguste, tout le terrain que comprend ce quartier toit
en bourgs et en cultures; et il n'y avoit de renferm dans l'enceinte
de la ville que l'glise et le clotre de Saint-Merri. La porte de cette
premire enceinte, que l'on croit avoir t btie sous les derniers rois
de la seconde race, toit situe un peu au-del de cette collgiale; il
en subsistoit encore quelques vestiges au quinzime sicle sous le nom
de l'_archet Saint-Merri_. Les anciennes chroniques rapportent qu'elle
fut donne par Dagobert  l'abbaye de Saint-Denis; et nous avons dj
dit que, dans les comptes que Suger, abb de ce monastre et rgent du
royaume pendant l'absence de Louis-le-Jeune, nous a laisss de son
administration, il nous apprend que cette porte, dont les droits
d'entres n'avoient jusque l produit au trsor que 12 livres par an,
rapportrent depuis, par ses soins, jusqu' 50 livres. Suivant Raoul de
Presle, on voyoit encore, sous le rgne de Charles V, un des jambages
dont elle toit forme.

Les nouvelles murailles leves par Philippe traversrent l'endroit o
est maintenant la rue Grenier-Saint-Lazare, renfermant ainsi dans cette
partie de leur circonfrence tout cet amas de maisons bties dans le
onzime sicle, et que l'on connoissoit sous le nom de _Beaubourg_.
L'abbaye de Saint-Martin-des-Champs, qui depuis donna son nom au
quartier, toit toujours hors de la ville.

Elle y fut renferme dans le quatorzime sicle lors de l'enceinte
leve sous Charles V et Charles VI; alors les vides qui sparaient les
bourgs et les diverses cultures de l'enceinte prcdente se trouvoient
couverts d'difices, et la rue Saint-Martin se prolongeoit hors des
murs, par-del l'abbaye.

Sous les rgnes suivants, jusqu' celui de Louis XIII, la nouvelle rue
qui commena  se former en dehors de la dernire enceinte resta isole
au milieu des champs, et l'on ne voit pas, dans les anciens plans,
qu'elle se soit tendue au-del de l'glise Saint-Laurent. Sous Louis
XIV elle commena, de mme que dans la rue du faubourg Saint-Denis, 
tre coupe de rues transversales, c'est--dire que des chemins qui
existaient dj depuis long-temps furent successivement couverts de
maisons, ce qui se continua sous les deux rgnes suivants, pendant
lesquels ce quartier parvint enfin  cette grande tendue qu'il prsente
aujourd'hui[39].

          [Note 39: L'ancienne porte Saint-Martin, dont nous donnons une
          vue grave d'aprs le plan en tapisserie excut sous le rgne
          de Charles IX, toit situe au coin de la rue
          Grenier-Saint-Lazare; _voyez_ pl. 100.]


L'GLISE COLLGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-MERRI.

Cette glise a t btie sur la place qu'occupoit anciennement une
chapelle ddie sous l'invocation de saint Pierre, dont on ne connot ni
l'origine ni le fondateur, mais dont l'existence remonte jusque vers la
fin du onzime sicle. On lit en effet, dans la vie de Merri ou Mdric,
que ce pieux personnage, ayant quitt le monastre de Saint-Martin
d'Autun dont il toit abb, vint  Paris avec _Frodulfe_ ou _Frou_ son
disciple; qu'ils logrent dans une cellule btie auprs de la chapelle
de Saint-Pierre; et enfin que saint Merri, aprs l'avoir habite pendant
trois ans, y mourut en odeur de saintet, et fut inhum dans cette
chapelle. Or, son historien fixe l'poque de sa mort au 29 aot de l'an
700; et cette date tablit ncessairement l'existence antrieure de la
chapelle[40].

          [Note 40: Les anciens historiens qui ont parl de cette
          chapelle ont commis deux erreurs; ils disent qu'elle
          s'appeloit _Saint-Pierre-des-Bois_, parce que la partie
          septentrionale de Paris o elle toit situe toit
          anciennement couverte d'une fort. Mais, dit Jaillot, il
          n'est rien moins que prouv qu' l'poque dont il s'agit ici
          il n'y et que des bois au nord et au midi de Paris;
          supposons-le cependant, on ne pourra du moins disconvenir que,
          du temps des Romains, ou sous le rgne de nos rois de la
          premire race, il n'y ait eu une enceinte au nord, et je ne
          crois pas qu'on puisse douter qu'elle ne s'tendt au-del de
          l'endroit o est aujourd'hui situe l'glise de Saint-Merri.
          Or, puisque cette glise toit renferme dans cette enceinte,
          on ne voit pas la raison pourquoi on auroit donn le surnom
          _des Bois_  la chapelle de Saint-Pierre, qui n'toit pas dans
          une fort. Quoi qu'il en soit de la valeur de ces raisons,
          que nous ne donnons pas comme premptoires, cette erreur est
          assez lgre; la seconde est plus grave.

          Quelques auteurs, et parmi eux les savants bndictins  qui
          nous devons une Histoire de Paris, ont avanc que cette
          chapelle avoit t qualifie de _petite abbaye_. Cependant on
          ne trouve aucun monument qui constate qu'il y ait jamais eu un
          monastre en cet endroit, nul titre, nul acte qui en fasse
          mention. Ces historiens se sont fonds sans doute sur un
          diplme de Louis d'Outremer, du 1er fvrier 936[40-A]; mais,
          avec un examen un peu plus approfondi, ils auroient vu que le
          titre d'_abbaye_ n'est pas donn  l'glise Saint-Merri de
          Paris, mais  une autre situe  _Linas_, prs de Montlhry,
          laquelle dpendoit de la premire. Les termes de ce diplme ne
          sont ni obscurs ni quivoques:

          _Prcipimus atque jubemus ut tam prnominat person..... quam
          successores eorum prdicti ecclesi Sancti Petri et
          pretiosissimi confessoris Christi Mederici_ ABBATIOLAM _ubi
          adspiciunt in_ VILLA LINAIAS _manselli XX, etc., in suorum
          usibus omni tempore possideant, etc._]

          [Note 40-A: Gal. christ., t. VII, Inst., p. 18.]

Nous apprenons, par un diplme de Louis-le-Dbonnaire de l'anne
820[41], que ce lieu toit ds lors trs-clbre par les miracles qu'y
oproient les reliques de Saint-Merri. Sous Charles-le-Chauve on y avoit
dj tabli en son honneur un culte public, ce qui est prouv par un
martyrologe compos sous le rgne de ce prince par _Usuard_, dans lequel
le nom de ce saint prtre fut insr, et qui, depuis cette poque, fut
lu dans tous les chapitres.

          [Note 41: _Baluz. append. ad capitul._, p. 1418.]

La chapelle de Saint-Pierre continua long-temps encore de porter son
ancien nom; et l'on voit, dans les actes de Saint-Merri[42], qu'en 884
un prtre nomm _Thodelbert_, qui la desservoit, ne trouvant pas que le
corps de ce saint ft plac dans un lieu convenable, en fit prparer un
plus digne de le recevoir, et pria _Goslen_, vque de Paris, de venir
faire la translation de ce prcieux dpt. Les mmes actes ajoutent que
l'vque, n'ayant pu s'y rendre, s'y fit reprsenter par ses
archidiacres, qui prsidrent  cette crmonie en prsence du clerg
sculier, des moines de Paris et des environs, et d'un grand concours de
peuple.

          [Note 42: _Sc. 3, Benedict._, p. 14.]

On voit ensuite qu' l'occasion de cette translation, et suivant l'usage
de ces temps-l, un certain comte Adalard et plusieurs autres firent 
cette glise des donations[43] qui furent successivement approuves par
les rois Eudes et Carloman. Louis d'Outremer les confirma de nouveau par
sa charte dj cite, laquelle fut donne  Laon le 1er fvrier 936.
L'abb Lebeuf a pens avec raison qu'on pouvoit fixer  l'poque de
cette translation l'existence d'un petit clerg destin  soulager le
chapelain dans ses fonctions,  clbrer avec lui l'office divin, et 
remplir les fondations. Les libralits qui venoient d'tre faites  cet
oratoire pouvoient en effet suffire pour assurer l'existence de ces
nouveaux ministres.

          [Note 43: Hist. du Dioc. de Par., t. I, p. 253. Dans ces
          donations toit comprise, suivant la note prcdente, la
          _petite abbaye de Linas_ et vingt petites maisons qui en
          dpendoient.]

Ce fut alors que cette chapelle fut change en une glise, sous
l'invocation de saint Pierre et de saint Merri. On ignora long-temps le
nom du fondateur de cette basilique; et ce n'est que sous le rgne de
Franois Ier, qu'en la dmolissant pour la reconstruire telle que nous
la voyons aujourd'hui[44], on trouva dans un tombeau de pierre le corps
d'un guerrier qui avoit aux jambes des bottines de cuir dor, et une
inscription qui portoit ces mots:

  _Hic jacet vir bon memori Odo Falconarius fundator hujus
  ecclesi_[45].

          [Note 44: L'glise construite sous le rgne de Franois Ier
          toit le second difice bti depuis la chapelle de
          Saint-Pierre; ou du moins l'glise fonde par Odon avoit t
          considrablement agrandie, si elle ne fut pas rebtie en
          entier vers l'an 1200.]

          [Note 45: On peut prsumer que cet _Odon le Fauconnier_ toit
          ce fameux guerrier de Paris; lequel, avec Godefroi, autre
          guerrier non moins clbre, dfendit si vigoureusement la
          ville contre les Normands en l'an 886, sous les ordres du
          comte Eudes, qui devint roi deux ans aprs; du moins ne
          trouve-t-on aucun autre monument qui fasse mention d'un _Odo
          Falconarius_. Il peut se faire que ce surnom de _Falconarius_
          lui ft venu de ce que le comte Eudes l'auroit fait son
          fauconnier, lorsqu'il se vit lev  la royaut; ou de ce que,
          pour repousser les Normands, il se seroit servi de l'espce de
          lance qu'on appeloit _falco_, parce qu'elle toit recourbe.
          (L'abb LEBEUF, _Histoire du Diocse de Paris_, tome I.)]

Il y a lieu de croire que, ds le temps de la fondation, cette glise
toit devenue paroissiale; et l'on en trouve une preuve commune 
beaucoup d'autres glises, dans son loignement des deux paroisses au
milieu desquelles elle toit situe, et dans la population nombreuse de
ce quartier. Mais on ne connot aucun titre qui la prsente alors comme
une collgiale desservie par des chanoines, ainsi que l'ont avanc
quelques auteurs; et lorsque vers l'an 1015 le chapitre de Notre-Dame la
demanda et l'obtint de Renaud, vque de Paris, les lettres qui furent
donnes  ce sujet ne font nullement mention de ces chanoines, dont le
consentement et t essentiel pour oprer cette union, s'ils eussent
effectivement exist. On n'y parle que de l'archidiacre _Elisiard_, de
qui cette glise dpendoit, et du prtre _Herbert_ qui la desservoit, et
 qui on la conserva pendant sa vie[46]. Telle est du reste l'origine
de la supriorit que l'glise mre a toujours conserve sur celle de
Saint-Merri, qui, pour cette raison, toit nomme l'une des filles de
Notre-Dame.

          [Note 46: _Ibid._; p. 255.]

Une simple tradition veut que le chapitre de la cathdrale, s'tant mis
en possession de l'glise de Saint-Merri, y ait aussitt plac sept de
ses bnficiers, qui prirent le titre de chanoines, et formrent ds
lors cette collgiale telle qu'elle toit au moment de sa suppression.
Quel qu'ait t le nombre des prtres qui furent employs alors au
service de cette glise, il est constant qu'ils portoient, au douzime
sicle, le nom de chanoines, et qu'ils administroient alternativement,
et par semaine, les sacrements, usage qui subsista jusqu'en 1219, qu'
la requte et du consentement de ces chanoines de Saint-Merri le
chapitre de Notre-Dame attacha la cure de leur glise  la prbende dont
toit alors pourvu _tienne Dupont_, ordonna qu' l'avenir elle seroit
toujours annexe  cette prbende, sans jamais pouvoir en tre spare,
et dchargea les autres chanoines du soin des mes et de toutes les
fonctions qui y sont relatives[47]. Ce chanoine cur fut appel
_pleban_, _presbyter_, _plebanus qui plebi prest_, _qui plebem regit_.

          [Note 47: _Gr. Past._, _lib. 20_, c. 97.]

Le nombre des paroissiens s'toit dj si fort augment au commencement
du quatorzime sicle, que le chanoine pleban ou cur se vit dans la
ncessit de demander un coadjuteur, qui lui fut accord. Ils
partageoient entre eux les fonctions curiales, et les remplissoient
alternativement; cependant la prminence et quelques prrogatives
utiles et honorifiques distinguoient le premier du second. Tous les deux
toient nomms _chefciers_[48].

          [Note 48: Les auteurs se sont partags sur l'tymologie de ce
          mot: les uns le font driver de la cire que ces dignitaires
          prenoient, _capicerius  capiend cer_; d'autres disent
          _capitiarius  capitio_, qui est le chevet de l'glise, ou le
          sanctuaire dans lequel se portoient les offrandes. Dom
          Mabillon et l'abb Lebeuf ont adopt cette dernire
          tymologie. Jaillot pense, au contraire, que chefcier, en
          latin, _capicerius_, venant de _caput_ et de _cera_, est la
          mme chose que _primi cerius_, parce que, selon lui, le
          chefcier toit le premier inscrit sur une petite planche
          enduite de cire, qui contenoit la table ou liste des
          ecclsiastiques d'une glise, et que la dignit de chefcier
          rpondoit  celle de primicier, qui jouissoit dans d'autres
          glises de la mme prrogative.]

L'tablissement de deux chefciers ou curs  Saint-Merri, contraire 
l'esprit et aux lois de l'glise, fut quelquefois une source de scandale
et de division. Il subsista cependant jusqu'en 1683 que le projet de la
runion des deux cures fut approuv par une bulle d'Innocent XI. La
transaction passe en consquence entre les deux curs, le 12 avril de
la mme anne, fut ratifie par l'archevque, par le chapitre de
Notre-Dame et par les marguilliers de Saint-Merri, dans le courant du
mai 1685; tous donnrent leur consentement  l'excution des
lettres-patentes obtenues  cet effet au mois d'avril prcdent; elles
furent enregistres au parlement le 25 mai de la mme anne.

Le chapitre de Saint-Merri toit compos du chefcier cur, de six
chanoines et de six chapelains en titre. Tous ces bnfices toient
confrs par deux chanoines de Notre-Dame, qui jouissoient exclusivement
de ce droit attach  leur canonicat.

L'glise qui subsiste aujourd'hui, bien qu'elle ait t btie sous le
rgne de Franois Ier, est d'une architecture gothique. On y fit, dans
le sicle dernier, de grandes rparations et beaucoup d'embellissements,
suivant le got du temps, c'est--dire qu'ils toient d'une extrme
richesse et d'un style peu svre.

Le choeur avoit t dcor sur les dessins des frres Slodtz. Les
arcades en toient revtues d'un stuc imitant le marbre; celles du
sanctuaire toient enrichies de bas-reliefs reprsentant des vases
sacrs. On y voyoit la chsse de saint Merri soutenue par deux anges;
elle toit d'argent, enrichie de pierres prcieuses, et contenoit la
plus grande partie de ses reliques. Le grand autel, isol en forme de
tombeau, toit orn, dans ses faces et dans ses encognures, de consoles
de bronze dor; et deux anges placs au bas du choeur soutenoient les
pupitres de l'ptre et de l'vangile: du reste, l'intrieur est
compos, comme le plus grand nombre des glises gothiques, d'une nef
troite, de bas cts et de chapelles[49].

          [Note 49: _Voyez_ pl. 94. Cette glise est une de celles que
          la rage rvolutionnaire a le plus pargnes. Le choeur a
          conserv presque toutes ses dcorations; les vitraux mme
          n'ont t que trs-peu endommags. C'est maintenant une des
          paroisses de Paris.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-MERRI.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la Communion, les Plerins d'Emmas, par
     _Charles Coypel_.

     Le Purgatoire, par _Couet_.

     La rparation de la sainte Hostie, par _Belle_.

     Dans une autre, prs de la sacristie, une Adoration des bergers,
     par _d'Ulin_.

     Dans les quatre chapelles de la croise, lesquelles toient
     dcores de colonnes de marbre, la Vierge et l'enfant Jsus, par
     _Carle Vanloo_.

     Saint Charles Borrome, par le mme.

     Un tableau de _Vouet_.

     Un tableau de _Restout pre_.

     Dans la seconde chapelle  gauche, prs le choeur, un tableau en
     mosaque fort estim, reprsentant la Vierge et l'enfant Jsus
     entre deux anges; il toit de _David Florentin_, et avoit t
     apport d'Italie en 1496 par Jean de Ganay, qui avoit suivi le
     roi Charles VIII dans son expdition.

     Les tapisseries de cette glise, faites sur les dessins de _Louis
     Lerambert_, sculpteur de l'acadmie, reprsentoient l'histoire de
     N. S. J. C.

     Les amateurs de la peinture sur verre admiroient,  Saint-Merri,
     plusieurs vitraux excuts dans le seizime sicle, c'est--dire
     dans le temps o cet art toit parvenu  son dernier degr de
     perfection, par les plus habiles artistes de ce genre.
     _Pinaigrier_ en avoit peint plusieurs; mais on cite entre autres
     une Suzanne qui passoit pour le chef-d'oeuvre de _Parroy_, autre
     clbre peintre sur verre. Ce morceau avoit t dpos pendant la
     rvolution au Muse des monuments franois.


     SPULTURES.

     Dans cette glise toient inhums Jean de Ganay, premier
     prsident au parlement, puis chancelier, mort en 1512.

     Simon Marion, avocat gnral, jurisconsulte d'une grande
     rputation, mort en 1699.

     Jean Chapelain, de l'Acadmie franoise, auteur de _la Pucelle_,
     mort en 1674[50].

     Arnaud, marquis de Pomponne, ministre d'tat, mort en 1699.

     Jean Auberi, marquis de Vastan, mort en 1711.

          [Note 50: Ce pote, qui fut pendant si long-temps l'oracle de
          la littrature, o son nom est depuis devenu ridicule, avoit
          t gratifi par ses hritiers bnvoles, et sans doute assez
          satisfaits de son riche hritage[50-A], d'une pitaphe qu'on
          pouvoit lire encore avant la rvolution, et qui certainement
          est une des plus curieuses que la flatterie ait jamais
          imagines; la voici:

          _D. O. M. S. Et memori sempitern D. Clar. Joannis_ Chapelain
          _regi  consiliis; qui prter exquisitam rei potic
          cognitionem, scriptis immortalibus abunde publico testatam,
          tot tantasque dotes animo complectebatur, ut universum
          virtutis bonarumque artium nomen qum lat diffunditr, hic
          collegisse semet ac fixisse sedem videri posset. Prudenti
          singularis, comitatis, candoris, integritatis, studii in
          demerendis non mins exteris quam popularibus suis, prsertm
           disciplin liberaliori instructis quibuscumque, ut nunquam
          non parati, sed sic prorss indefessi, rarissimo et amabili
          plan exemplo. Is principum tempestatis su virorum, at in
          hisce maximorum regum_ Ludovici _utriusque, patris et filii_,
          Armandi _adhc_ Richelii, _tum_ Julii Mazarini, _prcipu
          ver_ Longavilli _ducis, munificum favorem solid consecutus
          cm esset, hc omni prrogativ tamen ade sibi moderat
          utendum est arbitratus, ut intra privati laris angustias
          adfluentis ultr fortun atque ad majora identidem invitentis
          auram modestus coerceret. Hredes animum, uti par erat,
          professi gratum, benemerenti posuerunt. Vixit an. 78, mens. 2,
          dies 18. Obiit Luteti natali in solo an. 1674, die 22
          februarii_.]

          [Note 50-A: On sait que Chapelain toit de la plus sordide
          avarice, et que cet homme, qui se refusoit le plus absolu
          ncessaire, laissa, aprs sa mort, plus de cinquante mille
          cus.]


CIRCONSCRIPTION.

On ne peut reprsenter le circuit et l'tendue de la paroisse de
Saint-Merri qu' diverses reprises, son territoire embrassant plusieurs
parties fort loignes les unes des autres; mais on peut faire le tour
de la portion principale de la manire suivante:

En sortant de l'glise et allant toujours  la gauche des rues, il faut
suivre ainsi la rue des Arcis, puis celle de la Planche-Mibrai; entrer
dans le haut de la rue de la Vannerie, la suivre  gauche, ainsi que la
rue de la Coutellerie; remonter la rue de la Poterie dans son ct
gauche, et le mme ct de la rue de la Verrerie, depuis le coin de la
rue du Renard; entrer dans la rue Barre-du-Bec, dont la plus grande
partie toit de cette paroisse, ainsi que les rues Sainte-Croix, du
Pltre et des Blancs-Manteaux, mais seulement dans les extrmits qui
aboutissoient  la rue Sainte-Avoie. Elle avoit aussi la rue
Geoffroi-Langevin tout entire, et tournant  gauche au bout de cette
rue, le ct gauche de la rue Beaubourg. Mais, depuis le coin de la rue
de la Corroyerie, les deux cts de cette mme rue Beaubourg lui
appartenoient. On entre ensuite dans la rue Maubu, dont elle avoit le
ct gauche; enfin,  partir du bout de cette rue elle avoit le ct
gauche de la rue Saint-Martin jusqu' Saint-Merri. Dans ce circuit
toient renfermes les rues de la Verrerie en partie, de la Lanterne, de
Saint-Bon, de la Tacherie, de Jean-Pain-Molet, de Taille-Pain,
Brise-Miche, du Renard, Neuve-Saint-Merri, du Poirier, Pierre-Aulard et
Simon-le-Franc.

Cette paroisse offroit les carts suivants:

1. Du ct de Saint-Julien-des-Mntriers, elle avoit la rue des
Petits-Champs, la rue de la Cour-du-More, jusqu'aux culs-de-sacs de
Clairvaux et des Anglais, avec les maisons de la rue Saint-Martin et de
la rue Beaubourg, qui font le retour de la rue des Petits-Champs; de
plus, le ct gauche du cul-de-sac Bertrand et de la rue Beaubourg.

2. Dans la rue Saint-Denis,  partir de l'glise du Spulcre, elle
embrassoit toutes les maisons situes du mme ct jusqu'au coin de la
rue Aubry-le-Boucher, o elle possdoit encore deux maisons.

3. Dans la rue Saint-Martin elle avoit quelques maisons aprs la rue
Aubry-le-Boucher jusqu'au-del de la rue de Venise; de plus, elle
renfermoit la rue de Venise en son entier, le cul-de-sac du mme nom qui
est au bout, et quelques maisons dans la rue Quincampoix.

Outre le corps de saint Merri, cette glise possdoit un grand nombre
d'autres reliques dont l'abb Lebeuf donne l'histoire et la
description[51].

          [Note 51: T. I, p. 260.]


_Hospice de Saint-Merri._

Cet hospice, situ dans le clotre Saint-Merri, fut fond, le 15
dcembre 1783, en faveur des pauvres de cette paroisse. On y comptoit
seize lits. Les malades y toient soigns par les soeurs grises[52],
sous l'administration du cur et de MM. de la Charit. Les coles de
charit situes derrire cet hospice avoient leur entre par la rue
Brise-Miche.

          [Note 52: Cet hospice existe encore sous la surveillance du
          bureau de Bienfaisance.]


LES JUGES CONSULS.

La maison de la juridiction consulaire, actuellement nomme _tribunal de
commerce_, toit situe dans le clotre Saint-Merri, derrire le chevet
de cette glise. Les juges consuls furent tablis  Paris par un dit de
Charles IX du mois de novembre 1563, pour connotre et dcider
sommairement toutes contestations entre marchands et autres, pour le
fait de la marchandise, et les juger sans appel, pourvu toutefois que la
demande n'excdt pas 500 livres. L'tablissement de cette juridiction,
dont on ne connoissoit pas encore toute l'utilit, souffrit d'abord
quelques difficults, et le parlement n'enregistra l'dit que par
provision, et pour obir aux lettres de jussion qui lui furent adresses
 ce sujet; mais l'enregistrement s'en fit ensuite purement et
simplement au mois de janvier 1565.

Les juges consuls prirent d'abord l'auditoire de Saint-Magloire pour y
tenir leurs sances; mais, le 16 novembre 1570, ayant achet dans le
clotre Saint-Merri la maison du prsident Baillet, ils y firent faire
les dispositions ncessaires pour y tablir leur tribunal, et s'y
installrent peu de temps aprs. Cette juridiction consulaire toit
compose d'un juge et de quatre consuls, et tenoit ses sances trois
fois par semaine[53].

          [Note 53: Ce tribunal a subi peu de changements; le nombre des
          juges est toujours le mme. Il vient d'tre transport dans le
          nouveau btiment de la Bourse, lev sur le terrain des
          Filles-Saint-Thomas. (_Voyez_ p. 291, 1re partie de ce vol.)]


     CURIOSITS.

     Au-dessus de la principale porte de la maison consulaire, une
     statue de marbre par _Guillain_, reprsentant Louis XIII.

     Dans la salle d'audience, un tableau reprsentant le jugement de
     Salomon.

     Le roi Charles IX remettant aux juges consuls l'dit de leur
     cration, par _Porbus_.

     Le portrait en pied et grand comme nature, de Louis XV, dont ce
     prince avoit fait prsent, en 1758,  ce tribunal.

     La salle du conseil toit orne d'un tableau de _Lagrene_ le
     jeune, reprsentant le buste de Louis XVI soutenu par la Justice.

Les consuls portoient le titre de _Sire_. Cette qualification
appartenoit autrefois indistinctement  tous les seigneurs franois
d'une haute naissance: on disoit le _sire de Joinville_, le _sire de
Coucy_; mais depuis le seizime sicle elle n'a plus t donne qu'aux
rois et aux consuls en charge.


L'GLISE SAINT-JULIEN-DES-MNTRIERS.

Le surnom de cette glise indique quels furent ses fondateurs. On
rapporte qu'en 1330 deux mntriers ou joueurs d'instruments, touchs de
compassion de voir une femme paralytique que son extrme misre foroit
 rester nuit et jour expose aux injures du temps, formrent
sur-le-champ le charitable dessein de fonder, dans l'endroit mme o ils
avoient trouv cette infortune, un petit hpital qui pt servir d'asile
aux pauvres passans. Ce terrain, situ dans la rue Saint-Martin, un peu
au-dessus de Saint-Merri, appartenoit  l'abbesse de Montmartre, qui
consentit  le leur vendre, moyennant cent sous de rente et huit livres
payables en six ans. L'acte, dat de la mme anne 1330, le dimanche
avant Saint-Denis, nous apprend que ces deux hommes se nommoient
_Jacques Grare_ et _Huet_ ou _Hugues Le Lorrain_. L'hpital fut aussitt
bti; les mntriers, qui toient dj forms en confrrie, s'unirent
alors aux deux fondateurs par un nouvel acte du 21 aot 1331, et
obtinrent la permission de faire construire une chapelle, sous la
condition de la doter de seize livres. Cette condition ayant t
remplie, l'hpital fut ds lors connu sous le nom de _Saint-Julien_ et
_Saint-Gens_, et la chapelle ddie sous ceux de _Saint-Georges_,
_Saint-Julien_ et _Saint-Gens_. Le pape, le roi, l'vque de Paris
approuvrent cet tablissement, et la chapelle fut rige en bnfice 
la nomination des mntriers.

Les choses restrent en cet tat jusqu'au mois de novembre 1644, que
l'archevque de Paris jugea  propos de charger les pres de la Doctrine
Chrtienne du soin de desservir cette chapelle, qui fut dfinitivement
unie  leur congrgation en 1649. Cette union excita de vives
rclamations de la part de la confrrie des Mntriers, et fit natre
d'assez longues contestations dont le dtail ne prsenteroit aujourd'hui
aucun intrt, et qui furent dfinitivement termines en 1658, par un
arrt qui confirma les pres de la Doctrine Chrtienne dans la
possession de cette chapelle. Les mntriers n'y conservrent que le
droit de nommer un chapelain, et quelques autres prrogatives dont
jouissoient ordinairement les fondateurs.

L'glise ou chapelle des Mntriers n'avoit rien de remarquable ni dans
son architecture ni dans ses ornemens intrieurs. On remarquoit
seulement, parmi les figures de ronde-bosse qui en ornoient le portail,
celle d'un jongleur qui tenoit un instrument de ce temps-l que l'on
nommoit _vielle_ ou _rebec_, et dont on jouoit avec un archet[54].

          [Note 54: Cette petite glise a t change en maison
          particulire.]


LES RELIGIEUSES CARMLITES DE LA RUE CHAPON.

Ces religieuses, tablies ds 1604 au faubourg Saint-Jacques, durent ce
second tablissement  la faveur de la jeune reine Anne d'Autriche, qui
protgeoit leur ordre institu en Espagne, et qui en dsiroit
l'accroissement. Sur l'autorisation qu'elle leur fit obtenir de la
puissance spirituelle, les nouvelles Carmlites se logrent d'abord dans
une maison situe rue Chapon, o elles furent entirement installes le
8 septembre 1617; mais ayant bientt reconnu les inconvnients d'une
demeure qui n'toit ni assez spacieuse ni assez commode pour une
communaut, elles jetrent les yeux sur un htel voisin dont l'vque et
le chapitre de Chlons[55] toient propritaires. Ceux-ci donnrent
leur consentement  cette transaction ds le mois de janvier 1618; et en
1619, Cosme Clausse de Marchaumont, alors vque de cette ville, en fit
la vente aux religieuses Carmlites. Le contrat, pass le 6 aot de
cette anne, fut ratifi le 6 septembre suivant par l'archevque de
Reims, et approuv par lettres-patentes du 23 janvier 1621, enregistres
le 16 mars de la mme anne. Cette communaut y est appele _Prieur et
couvent de la Sainte-Mre de Dieu, ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel_.

          [Note 55: Cet htel appartenoit, au douzime sicle, aux
          archevques de Reims: il fut ensuite alin et rachet par eux
          en 1266. Les vques de Chlons l'acquirent ds le
          commencement du sicle suivant.]

Les Carmlites avoient pris possession de leur nouvelle habitation ds
le mois d'octobre 1619. Aides des libralits de madame la duchesse
douairire d'Orlans-Longueville, de M. le duc son fils, et de plusieurs
autres personnes, elles y firent construire les lieux rguliers, et une
chapelle qui fut ddie en 1625. La sage conomie qu'elles mirent dans
leur administration leur permit, peu d'annes aprs, de faire dans le
voisinage des acquisitions qui tendirent considrablement leur enclos,
lequel comprenoit un grand espace entre les rues Chapon et de
Montmorenci.

Le roi, par ses lettres-patentes du mois d'avril 1688, amortit toutes
ces acquisitions, et mit le dernier sceau de l'autorit  cet
tablissement. Sur le consentement de l'archevque de Paris du 15 juin,
et sur l'avis du lieutenant de police et du prvt des marchands et des
chevins, des 15 et 28 juillet, ces lettres furent enregistrs le 17
aot de la mme anne. Comme on y lit que le roi amortit la moiti de
la maison des religieuses de l'Incarnation, acquise par les Carmlites,
et comprises dans leur couvent et enclos, on pourroit peut-tre en
infrer qu'il y avoit eu en cet endroit un couvent de l'Incarnation, ce
qui seroit une erreur. Il s'agit seulement de la premire habitation de
ces religieuses, rue Chapon, laquelle appartenoit aux Carmlites de la
rue Saint-Jacques, dont le monastre toit ddi sous le titre de
l'Incarnation.


     CURIOSITS DE LA CHAPELLE.

     Sur le matre-autel une Nativit de _Simon Vouet_. Dans le choeur
     des religieuses, dix-neuf tableaux reprsentant une partie de la
     vie de J.-C., par _Verdier_ et _Chron_.


     SPULTURES.

     Catherine de Gonzague et de Clves, duchesse douairire
     d'Orlans-Longueville, l'une des principales bienfaitrices de ces
     religieuses, avoit t inhume dans le clotre de cette maison.

Le couvent et la chapelle n'avoient rien de remarquable[56].

          [Note 56: Le couvent des Carmlites a t en partie dtruit,
          en partie chang en maisons particulires.]


SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.

Tous les anciens historiens[57] ont t dans l'erreur au sujet de cette
glise, en avanant que le roi Robert avoit un palais prs de
Saint-Martin-des-Champs, et que Saint-Nicolas en toit la chapelle. La
critique plus exacte des antiquaires du dix-huitime sicle a prouv que
ce prtendu palais n'avoit jamais exist, et que ces premiers
compilateurs, pour avoir mal compris le vritable sens des passages
d'_Helgaud_ et de _Guillaume de Nangis_, ont attribu  l'oratoire dont
il est ici question ce qui ne doit s'entendre que de la chapelle de
Saint-Nicolas au Palais, dont nous avons parl en dcrivant ce monument.
_In civitate Parisius ecclesiam (dificavit) in honore sancti Nicolai
Pontificis in Palatio._ Tels sont les termes dont se sert l'ancien
historien de la vie du roi Robert.

          [Note 57: Dubreul, Belleforet, Delamarc, dom Marrier.]

On peut ajouter que cette chapelle de Saint-Nicolas ayant t btie
vers l'an 1030, au rapport de Nangis, cette poque, beaucoup trop
recule, ne peut convenir  Saint-Nicolas-des-Champs, puisque cette
dernire chapelle fut construite pour l'usage des domestiques de
Saint-Martin-des-Champs et de ceux qui vinrent former des habitations
sur son territoire; et que ce monastre, ruin depuis long-temps de fond
en comble, n'avoit t lui-mme rebti que sous le rgne de Henri Ier,
qui succda  Robert en 1031.

Si l'poque prcise de l'rection de cette chapelle est enveloppe de
quelque obscurit, on a du moins des preuves qu'elle existoit en 1119,
par une bulle de Calixte II, du 5 des calendes de dcembre (27 novembre)
de cette mme anne[58], dans laquelle il est fait mention de la
chapelle de Saint-Nicolas, situe prs du monastre Saint-Martin; et
comme il n'en est pas parl dans les bulles d'Urbain II, du 14 juillet
1097, et de Paschal II, du 30 avril 1108, on peut en infrer que la
chapelle de Saint-Nicolas n'avoit pu tre btie qu'entre les annes 1108
et 1119.

          [Note 58: _Hist. S. Martini_, p. 157.]

L'abb Lebeuf a pens que cette chapelle pouvoit bien tre dj
paroisse vers cette anne 1119[59], quoiqu'on ne la trouve dsigne
sous ce titre que vers l'an 1220. Il se fonde sur ce que
Saint-Jacques-la-Boucherie, qui toit certainement paroisse  cette
poque, est qualifi encore de chapelle dans les annes 1175 et 1176.
C'toit, ajoute-t-il, une paroisse desservie dans une chapelle,
laquelle suffisoit pour contenir ceux qui en toient paroissiens.

          [Note 59: T. I, p. 326.]

Jaillot, qui dans ces matires pousse l'exactitude jusqu'au scrupule,
trouve l'opinion de l'abb Lebeuf un peu hasarde, parce que, dit-il,
les deux glises dont il est ici question sont mentionnes dans les
mmes bulles avec des qualifications spcialement diffrentes. On y
dsigne Saint-Nicolas comme une simple chapelle, et Saint-Jacques comme
une chapelle paroissiale. _In suburbio Parisiac urbis capellam
Sancti-Jacobi cum PAROCHIA. Prop monasterium Sancti-Martini, CAPELLAM
Sancti-Nicolai._ Il en conclut que cette distinction n'et point t
faite si ces deux chapelles avoient t galement dcores du mme
titre[60].

          [Note 60: Quart. S. Mart., p. 55.]

Le mme auteur ajoute qu'elle existoit sous le titre de paroisse en
1184, ce qu'il avance cependant sans en donner une preuve dcisive.
Cependant on ne peut douter qu'elle n'et cette qualit avant l'an
1220, et la preuve s'en trouve dans un acte de cette mme anne, o
elle est qualifie du titre d'_ecclesia_, de manire  faire
clairement entendre qu'elle le possdoit depuis long-temps; il suffit
de le lire pour s'en convaincre. En effet, jusqu' cette poque, la
cour de Saint-Martin-des-Champs avoit tenu lieu de cimetire, quoique
la disposition du lieu la rendt peu propre  cet usage. Cet
emplacement n'toit point ferm, et ne pouvoit l'tre sans causer un
notable prjudice au monastre; il toit troit, malpropre, et les
enterremens frquens troubloient le repos des religieux. Ces
inconvniens engagrent l'abb de Saint-Martin et Gautier, prtre de
l'glise de Saint-Nicolas,  demander  Guillaume de Seignelai, vque
de Paris, la translation de ce cimetire dans un autre endroit. Ce
prlat y consentit, et dans les lettres qu'il donna  cet effet, en
date du mois de mars 1220[61], on lit que l'_glise de Saint-Nicolas
n'avoit point de cimetire suffisant pour enterrer les PAROISSIENS: ad
sepelienda corpora defunctorum de PAROCHIA ejusdem ecclesi; que le
peuple de cette PAROISSE s'toit si fort augment que ceux qui
mouroient sur cette paroisse, etc._ Ces expressions de _prtre_ et de
_paroisse_ ne permettent pas de douter que la chapelle de
Saint-Nicolas ne ft une cure en forme avant l'poque des lettres de
Guillaume de Seignelai. C'est de l que Jaillot conjecture qu'elle
avoit t rige en titre peu aprs qu'on eut entirement achev le
monastre de Saint-Martin.

          [Note 61: _Hist. eccles. Par._, t. I, p. 270. Au commencement
          du dernier sicle, les religieux de Saint-Martin-des-Champs
          firent construire dans cette cour plusieurs maisons qu'ils
          louoient  des marchands. On y voyoit encore avant la
          suppression du monastre une chapelle sous l'invocation de
          saint Michel. (Nous avons dj dit que c'toit l'usage d'en
          btir une dans les cimetires sous son invocation[61-A].) Elle
          avoit t rige par Nicolas Arrode[61-B]. Les marchands
          rubaniers tablirent ensuite leur confrrie dans cette
          chapelle, qui, spulcrale dans son origine, devint ensuite
          baptismale, et servoit  ce dernier usage pour les enfants de
          la paroisse Saint-Laurent qui naissoient sur la partie du
          territoire de cette glise renferme dans la ville par
          l'enceinte de Philippe-Auguste.]

          [Note 61-A: _Voyez_ p. 443, 1re partie de ce vol.]

          [Note 61-B: Dom Marrier nous a conserv l'pitaphe de ce
          fondateur. Elle est ainsi conue:

          Ci gt Nicolas Arrode (fuiz feu Heudon Arrode), qui difia
          cette chapelle, qui trpassa en l'aage de LIX ans, en l'an
          MCCLII, lendemain de la Saint-Lorens: priez pour lui que Dex
          ayt merci de l'ame.]

Le nombre des paroissiens s'tant considrablement augment, on fut
oblig, en 1420, d'agrandir cette chapelle. Le grand portail et le bas
de la tour semblent tre de ce temps-l. Les constructions qui
s'levrent alors successivement ne comprirent que sept arcades  partir
de la grande porte, car  la huitime on reconnot un genre
d'architecture tout diffrent et plus nouveau. On travailloit encore 
l'achvement des chapelles de cette partie occidentale en 1480. Cette
glise fut depuis largie: le lieu o avoient t les chapelles devint
la seconde aile, et les chapelles furent rebties  ct, ce qui est
prouv par plusieurs actes cits par l'abb Lebeuf[62].

          [Note 62: T. I, p. 327.]

Enfin, vers l'an 1575, les religieux de Saint-Martin cdrent une
portion de terrain de vingt toises carres du ct de l'orient, 
l'endroit o toit l'entre de leur prieur[63], et sur cet emplacement
on construisit la suite de la nef, le passage d'une porte  une autre,
le choeur et le sanctuaire avec leurs collatraux et les chapelles du
chevet. C'est  cette poque que fut construit le portail mridional de
cette glise. Il est compos d'une ordonnance de pilastres corinthiens
avec entablement et fronton; et les sculptures en sont traites avec
beaucoup de dlicatesse. On y voyoit, avec la statue de saint Nicolas,
celle de saint Jean l'vangliste, parce que effectivement cette glise
avoit t ddie sous l'invocation de ces deux saints. Du reste,
l'intrieur de ce monument est d'un gothique trs-peu remarquable.

          [Note 63: De ce ct toient aussi les prisons qui en
          dpendoient. Il fallut alors changer toutes ces dispositions;
          et la fabrique de Saint-Nicolas ayant transig avec les
          religieux, leur cda en change une cour qui donnoit sur la
          rue Saint-Martin.]

Une inscription pose sur la porte des charniers indiquoit qu'en 1688
il avoit t fait plusieurs embellissements  Saint-Nicolas-des-Champs,
et principalement que la tour en avoit t exhausse.

Cette glise est toujours reste dans la dpendance des moines de
Saint-Martin, qui en toient les curs primitifs. Ils nommoient  la
cure en cette qualit, dans laquelle ils furent maintenus par arrt du
grand conseil du 29 novembre 1720, malgr tous les efforts du cur et
des marguilliers pour les dpouiller de cette prminence.


     CURIOSITS DE SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.

     TABLEAUX ET SCULPTURES.

     Sur le matre-autel, une Assomption peinte par _Vouet_, et deux
     anges sculpts par _Sarrazin_.

     Deux mdaillons sur les portes des deux cts de l'autel,
     reprsentant saint Nicolas et saint Jean, par _Robin_.

     Dans la chapelle de la Communion, saint Charles Borrome donnant
     la communion aux pestifrs, par _Godefroy_. Cette chapelle avoit
     t dcore, quelques annes avant la rvolution, par _Boullan_,
     architecte.


     SPULTURES.

     Plusieurs personnes distingues par leur savoir et leurs talents
     avoient t inhumes dans cette glise, entre autres:

     Guillaume Bud, savant illustre, mort en 1540;

     Thophile Viau, pote franois, mort en 1626;

     Pierre Gassendi, astronome, mort en 1655;

     Henri et Adrien de Valois, savants antiquaires, morts en 1676 et
     1692;

     Franois Milet, connu sous le nom de _Francisque_, fameux peintre
     de paysage, mort en 1680;

     Magdeleine de Scudri, clbre dans le dix-septime sicle par
     ses productions littraires, morte en 1701, etc.

     Les chapelles de Brief, d'Ormesson et de Montmort contenoient des
     monuments consacrs  la mmoire de divers membres de ces
     familles.

Il y avoit dans cette glise une confrrie sous le nom de _Notre-Dame de
Misricorde_, dont les membres faisoient voeu d'exercer continuellement
des actes de charit envers les pauvres malades de la paroisse.

La dvotion  saint Nicolas y avoit introduit autrefois un usage assez
bizarre: les registres du parlement nous apprennent que, sous le rgne
de Franois Ier, les enfants de choeur de Notre-Dame clbroient la fte
de ce saint en se donnant en spectacle au milieu des rues qui
conduisoient  son glise, et qu'ils s'y rendoient ainsi, faisant mille
postures ridicules et dbitant des _facties par le chemin_. Sauval
marque que des excs commis en 1525 par des gens mal intentionns qui se
mlrent parmi eux attirrent les plaintes de la cour; que sur ses
rclamations le chapitre jugea  propos d'y mettre ordre, et qu'on s'en
tint par la suite  un salut que ces enfants alloient chanter  cette
glise, accompagns des chantres et des chapelains[64].

          [Note 64: Saint-Nicolas-des-Champs est maintenant une des
          paroisses de Paris.]


CIRCONSCRIPTION.

Pour faire le tour de la partie principale de cette circonscription, il
falloit, partant de l'glise par le ct gauche de la rue Saint-Martin,
aller jusqu' la rue Grenier-Saint-Lazare. La paroisse avoit les deux
cts de cette rue, puis les deux cts de la rue Michel-le-Comte et de
la rue Sainte-Avoie jusqu' l'htel de Beauvilliers inclusivement. Elle
avoit galement les deux cts de la rue de Braque, le ct gauche de la
rue du Chaume et de celles du Grand-Chantier et d'Anjou; les rues de
Poitou, de Limoges, de Boucherat en entier, et le ct gauche de la rue
des Filles-du-Calvaire. Au bout de cette dernire rue on tournoit 
gauche pour prendre le boulevart jusqu' la porte Saint-Martin, et l'on
suivoit le ct gauche de la rue qui porte le mme nom jusqu' l'glise,
point de dpart.

Ses carts toient nombreux. Elle possdoit trois groupes de maisons
spares du corps de la paroisse par le territoire de Saint-Merri, et
quelques autres petites portions dans d'autres rues. Ces diverses
portions toient dissmines dans les rues Beaubourg, des Mntriers,
des tuves, de la Corroyerie, Maubu, aux Ous, Quincampoix et
Saint-Denis.


LE PRIEUR ROYAL DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.

On ne peut rvoquer en doute ni l'antiquit ni la clbrit du culte de
saint Martin. Les historiens contemporains attestent que, peu de temps
aprs sa mort, son tombeau devint le plerinage le plus frquent du
royaume. Nos rois de la premire race voyoient en lui le saint tutlaire
de la France, et le protecteur de leur couronne. Ils faisoient porter sa
_chape_ au milieu des batailles, la regardant comme un bouclier qui les
mettoit  couvert des traits de l'ennemi, et c'toit sur cette relique
que se prononoient les sermens solennels alors en usage. On vit dans
presque toutes les villes, s'lever des glises sous son invocation; d'o
l'on peut conclure que Paris ne fut pas la dernire  honorer un si
grand saint, et qu'au sixime sicle, ou du moins au commencement du
septime, il y avoit dans cette capitale une glise ou une chapelle
btie sous son nom. Mais les historiens sont loin d'tre d'accord entre
eux  ce sujet. Ils parlent d'un monastre ou abbaye de Saint-Martin,
sans nous apprendre quand ni par qui cette basilique fut fonde. On
ignore mme le lieu o elle toit situe. Les uns la placent au midi,
les autres au nord; ceux-ci croient qu'elle s'levoit prs de la porte
septentrionale, ceux-l  l'endroit mme o sont encore aujourd'hui les
restes du prieur de Saint-Martin-des-Champs; et ces opinions opposes,
que soutiennent des savans distingus par leur profonde rudition, sont
appuyes de tmoignages qui leur donnent galement un air de vrit.
Sans prtendre rien dcider, nous allons exposer ce qui nous a paru tre
le plus vrai, ou du moins le plus vraisemblable, aprs avoir examin les
longues discussions des auteurs qui ont trait ce point obscur des
antiquits de Paris.

Les deux principales opinions qui ont partag les historiens du prieur
de Saint-Martin-des-Champs sont fondes sur deux passages de Grgoire de
Tours, dans lesquels il fait mention du lieu o, de son temps, saint
Martin toit honor. Dans l'un il dit, _que Domnole, abb de
Saint-Laurent, ayant appris que le roi Clotaire vouloit le mettre sur
le sige piscopal d'Avignon, vint  la basilique de Saint-Martin, o ce
prince faisoit sa prire_[65]. Dans l'autre, parlant de l'incendie qui
consuma une partie de la ville de Paris en 586, il ajoute, _que le feu
s'tendit jusqu' un oratoire qu'on avoit bti prs de la porte en
l'honneur de saint Martin, lequel avoit autrefois guri un lpreux en
cet endroit_[66].

          [Note 65: _Lib. VI, cap. 9._]

          [Note 66: _Lib. VIII, cap. 33._]

Ceux qui placent le monastre de Saint-Martin au nord de la ville,
croient le reconnotre dans la _basilique_ dont parle Grgoire de Tours.
Dans cette hypothse, elle toit voisine de celle de Saint-Laurent, dont
Domnole toit abb, et cette proximit leur semble une probabilit de
plus, puisqu'il est dit que ce saint moine vint y trouver Clotaire.
Cependant une telle explication de ce texte a t justement conteste.

En effet, cet historien ne dit point que Clotaire ft alors  Paris.
Cette ville n'toit point dans son partage en 559, poque o se passa
cet vnement; il ne rgna seul sur les Franois qu'en 560. Il parot
plus vraisemblable de croire qu'il parle en cet endroit de la basilique
de Saint-Martin de Tours, o toit le tombeau du saint vque, et o
l'on accouroit alors en plerinage de toutes les parties de la France.
De plus, quand ce prlat, dans le cours de son histoire, dit simplement
_la basilique de Saint-Martin_, sans dsigner un pays particulier, il
veut toujours indiquer celle qui toit prs de sa ville piscopale.
Cette conjecture acquiert presque le caractre d'une preuve, 1 par un
passage de la vie de saint Lubin[67], o il est dit qu'un incendie
considrable, arriv en 547, et miraculeusement arrt par les prires
de ce saint, _commena du ct de Saint-Laurent_; 2 par un autre
passage de Grgoire de Tours[68], dans lequel, parlant de l'inondation
de 583, il ajoute _que cet vnement causa plusieurs naufrages entre la
ville et l'glise Saint-Laurent_. S'il y et eu un _monastre_, une
_abbaye_ ou une _basilique_ de Saint-Martin au lieu mme o elle fut
depuis leve, il est probable que cet historien et l'auteur de la vie
de saint Lubin en auroient fait mention par prfrence  une glise qui
n'toit pas aussi remarquable, et dont la situation toit plus loigne;
d'o l'on peut conclure presque avec certitude qu' l'poque dont parle
Grgoire dans son premier passage, il n'existoit point encore de
basilique de Saint-Martin au nord de la ville.

          [Note 67: _Vit. S. Leob. coll. hist. franc._, t. III, p. 431.]

          [Note 68: _Lib. VI, cap. 25._]

D'autres historiens, s'appuyant du second passage du mme auteur,
relatif  l'incendie de 586, et dont nous avons rapport la substance,
ont mtamorphos l'oratoire dont il parle en _une basilique_, et l'ont
plac au milieu de la ville: il y a deux erreurs manifestes dans cette
assertion. En effet, 1, cet oratoire, suivant l'historien mme, n'toit
qu'une trs-petite chapelle couverte de branchage, btie depuis peu par
un simple particulier, qui vivoit encore  l'poque o il crivoit, et
qui s'y rfugia pour se garantir de l'incendie. 2. Cet oratoire toit
au nord, car Grgoire de Tours dit expressment que le feu commena par
la premire maison prs de la porte mridionale, et que par la force du
vent il s'tendit jusqu' l'autre porte, o il y avoit un oratoire bti
en l'honneur de saint Martin, parce qu'il avoit guri un lpreux dans ce
lieu mme en l'embrassant[69]. Or cette autre porte ne pouvoit tre que
la porte septentrionale. D'ailleurs les mots _urbs_ et _civitas_,
employs par cet auteur, ne peuvent et ne doivent s'entendre que de la
_ville_, de la _cit_, et non des faubourgs ouverts du ct du midi.

          [Note 69: Voici le texte du passage de Grgoire de Tours:

               _Domus prima secus portam qu ad medium diem pandit
               egressum....... incendio concrematur....... Igitur cm
               PER TOTAM CIVITATEM, huc atque illuc, flante vento,
               flamma ferretur, totisque viribus regnaret incendium,
               adpropinquare ad ALIAM PORTAM cepit, in qu beati Martini
               oratorium habebatur; quod hoc aliquando factum fuerat, e
               qud ibi lepram maculosi hominis osculo depulisset._]

Il est probable que cette chapelle de Saint-Martin ne subsista pas
long-temps[70], et il y a des preuves que, ds le dix-huitime sicle, il y
avoit une autre glise rige au nord sous l'invocation du saint vque de
Tours: car il existe une charte de Childebert III, sous la date de 710[71],
qui porte formellement que la foire de Saint-Denis avoit t transfre
depuis quelque temps entre les glises de Saint-Laurent et de
Saint-Martin; mais comme rien n'indique le lieu o elle toit prcisment
situe, chaque auteur a form encore sur ce sujet des conjectures plus ou
moins probables. L'abb Lebeuf place cette glise vers l'endroit o se
trouve aujourd'hui Saint-Jacques-de-la-Boucherie[72], et il fonde son
opinion sur ce que, dans un acte du dixime sicle, le terrain de
Saint-Martin est marqu comme contigu  celui de Saint-Merri et de
Saint-George, depuis Saint-Magloire; mais outre qu'un acte du dixime
sicle ne peut tablir l'tat de ce qui existoit au huitime, on ne peut
disconvenir qu' cette dernire poque il y avoit une enceinte dans
laquelle Saint-Jacques-de-la-Boucherie et ses environs jusqu'au-del de
Saint-Merri toient renferms, et par consquent  l'abri de la fureur des
Normands: or, il y a des preuves sans nombre et sans rplique qu'ils
dtruisirent l'glise de Saint-Martin, et que la ville fut prserve de
leur dvastation par l'enceinte septentrionale qui la dfendoit de ce ct,
d'o il faut ncessairement conclure que la basilique de Saint-Martin toit
btie au-del.

          [Note 70: Les diffrents historiens de Paris se sont livrs 
          de longues discussions pour dterminer l'endroit prcis o
          toit situ cet oratoire. Adrien de Valois le place au nord en
          de de la porte du grand pont. L'abb Lebeuf a embrass cette
          opinion, et a fix la situation de cette chapelle  l'endroit
          o est prsentement la tour de l'horloge. Jaillot combat
          l'opinion de ces deux crivains, et insinue qu'il devoit tre
          beaucoup plus loin au-del du pont, hors de l'enceinte de la
          ville. Il fonde son sentiment 1 sur ce qu'il n'y a nulle
          preuve que l'oratoire de Saint-Martin ft construit dans le
          lieu du palais indiqu par l'abb Lebeuf, parce qu'alors ce
          palais ne comprenoit pas l'endroit o est la tour de
          l'horloge; 2 sur ce que Grgoire de Tours dit positivement
          que cet oratoire fut bti au lieu mme o saint Martin avoit
          guri un lpreux. Or, on sait qu'il n'toit pas permis aux
          lpreux d'entrer dans les villes; ils se tenoient aux environs
          des portes ou sur les ponts. Nous avons abrg autant que
          possible cette discussion, laquelle n'offre qu'un mdiocre
          intrt, puisqu'elle n'est appuye sur aucune preuve positive,
          et qu'on ne rencontre, dans la suite, nul vestige de ce
          monument.]

          [Note 71: _Diplom., lib. 6, n. 28._]

          [Note 72: T. I, p. 302.]

Dans le concours de ces diffrentes opinions on pourroit avancer avec
beaucoup de probabilit que le monastre ou abbaye de Saint-Martin
toit, ds son origine, au lieu o on le voyoit encore avant la
rvolution. Ce sentiment est fond sur les titres mmes qui constatent
sa reconstruction. Henry Ier, dans son diplme de 1060[73], dit qu'il y
avoit devant la porte de la ville de Paris une abbaye en l'honneur de
saint Martin, qui avoit t tellement dtruite par la rage tyrannique
des Normands, qu'il ne sembloit presque pas qu'elle et exist, _quasi
non fuerit, omnin deletam_. La charte de Philippe Ier, de l'an
1067[74], prsente les mmes expressions, et dit qu'elle toit presque
rduite  rien, _pen ad nihilum redactam_. Ces termes nous donnent
certainement  entendre que cette abbaye n'existoit plus, mais qu'il en
restoit encore des vestiges. Le premier de ces diplmes indique qu'elle
toit situe devant la porte, _ante parisiac urbis portam_. Plusieurs
auteurs ont conclu que ces expressions signifioient le grand Chtelet;
mais ils n'ont pas pens que, la partie septentrionale de la ville tant
environne d'une enceinte, la porte dont il est fait mention dans ce
diplme devoit tre celle qui toit alors prs de Saint-Merri, et qui
subsistoit ds le temps du roi Dagobert, puisqu'il est prouv par des
titres authentiques qu'il en fit don  l'abbaye de Saint-Denis[75].

          [Note 73: _Hist. S. Mart._, p. 4.]

          [Note 74: _Hist. S. Martini_, p. 664.]

          [Note 75: _Voyez_ p. 664.]

On pourroit peut-tre objecter que les mots _devant la porte_ ne
conviennent pas au lieu o l'glise de Saint-Martin toit situe, lequel
toit  une distance assez loigne de cette porte et dans la campagne,
ce qui fit donner  cette glise le surnom de Saint-Martin-des-Champs.
 cette objection on rpond que c'toit la seule expression dont on pt
se servir pour marquer qu'elle toit situe dans la rue qui conduisoit
directement  l'entre de la ville. On a plusieurs exemples de cette
manire de s'exprimer. L'glise de Saint-Germain-des-Prs toit encore
plus loigne de la porte mridionale; cependant Childebert dit qu'il
avoit commenc  la faire btir _in urbe parisiac prop muros
civitatis_; et dans un diplme de Lothaire et de Louis-le-Fainant la
chapelle de Saint-Magloire est dite _haud procul  mnibus_; enfin la
charte de Philippe Ier, dj cite, nous apprend que Henri Ier avoit
fait rdifier cette abbaye, et elle ne dit pas que ce ft dans un autre
endroit, _Henricus eam renovare et redificare studuerat_. Il parot
donc trs-vraisemblable que ce prince fit reconstruire l'glise et le
monastre de Saint-Martin au mme lieu, ou  peu prs, sur lequel
l'ancien avoit t bti; mais on ignore l'anne prcise de cette
reconstruction, et la recherche de cette date a encore beaucoup occup
les savants. Nous ne les suivrons pas dans cette aride discussion, qui
ne nous donneroit aucun rsultat satisfaisant[76].

          [Note 76: Nous ne devons cependant pas dissimuler qu'il est
          difficile de concilier les trois dates qu'on lit dans la
          charte de Henri Ier, cite ci-dessus. Elle porte l'an 1060, la
          vingt-septime anne du rgne de ce prince, _indiction
          quinze_. Or, Henri fut associ  la couronne, par Robert son
          pre, le 14 mai 1027; si l'on compte de cette poque, la vingt
          septime anne de son rgne tomboit  l'an 1054, et alors
          c'toit l'indiction sept. Il succda au roi Robert le 20
          juillet 1031. Si l'on date de ce jour, la vingt-septime anne
          toit rvolue  pareil jour de l'an 1058, et c'toit
          l'indiction onze. Les savants bndictins qui nous ont donn
          la _Gallia christiana_ et la collection des historiens de
          France, n'ayant pu concilier ces dates, se sont borns  dire
          qu'elles toient fautives; qu'en 1060 c'toit la
          vingt-neuvime anne du rgne de Henri, et qu'il faut aussi
          corriger l'indiction qui toit la treizime en cette anne.
          Jaillot, tout en reconnoissant le poids de cette autorit,
          propose cependant aussi ses conjectures. Il croit que la
          vritable date est l'anne 1059, indiction douze. Les
          copistes, dit-il, par ignorance ou ngligence, auront pu
          facilement omettre la lettre I entre L et X, et auront crit
          MLX pour MLIX, et, runissant les deux II, auront mis XV pour
          XII  l'indiction. Les raisons dont il appuie son sentiment
          sont, 1 qu'il a t plus facile de se tromper sur ces
          chiffres que sur d'autres; 2 que, suivant le calcul de nos
          anciens historiens, Henri est mort en 1059, et que par
          consquent on ne pourroit admettre une charte de ce prince
          date de 1060; enfin qu'un auteur anonyme cit par Duchesne
          place en 1032 la mort du roi Robert, pre de Henri Ier: la
          vingt-septime anne du rgne de ce prince tomberoit par
          consquent  l'anne 1059. Nous avouerons que ces preuves ne
          nous ont paru nullement dcisives. L'auteur anonyme et les
          autres historiens, ne s'accordant point sur l'poque de la
          mort du roi Robert, ne peuvent faire ensemble autorit pour
          dterminer le nombre des annes du rgne de Henri Ier, non
          plus que pour celle de sa mort. Il y a plus; on lit dans
          l'histoire de France du prsident Hnault qu'Henri Ier parvint
           la couronne le 20 juillet 1031, g d'environ vingt-sept
          ans; qu'il _mourut sur la fin de l'anne 1060_, g de
          cinquante-cinq ans. Suivant la supputation de l'ge, il seroit
          _mort en 1059_. Tout cela, nous le rptons, n'est pas facile
           concilier; mais il n'en est pas moins constant que Henri
          fut le second fondateur de Saint-Martin-des-Champs.]

Henri Ier avoit choisi des chanoines sculiers pour desservir l'glise
de Saint-Martin; Philippe Ier leur substitua en 1079 des religieux de
Cluni[77]. Ce changement fit perdre  cette glise le titre d'abbaye; ce
ne fut plus alors qu'un prieur, qui toit le second de cet ordre. Cette
cession fut approuve en 1097 par une bulle d'Urbain II. Louis-le-Gros
en 1111, et Louis-le-jeune en 1137, confirmrent aussi tous les
privilges et toutes les possessions des religieux de Saint-Martin;
elles sont dtailles dans cette dernire charte qu'on appelle par cette
raison _la grande charte de Saint-Martin_[78].

          [Note 77: _Hist. S. Mart._, p. 19.]

          [Note 78: _Ibid._, p. 26.]

Cette maison eut d'abord des prieurs rguliers. Au commencement du
dix-septime sicle, ils furent changs en prieurs commendataires.
Quelques-uns d'entre eux ont t abbs de Cluni, vques et cardinaux,
et ce monastre a produit plusieurs religieux qui ne se sont pas rendus
moins recommandables par leur rudition que par leurs vertus.

Ces religieux toient seigneurs dans leur enclos, et ils y avoient en
consquence un bailliage et une gele ou prison. Ce bailliage
connoissoit de toutes les causes civiles et criminelles dans l'tendue
de son ressort. Les appels se relevoient au parlement.

L'glise de Saint-Martin ne conservoit que le sanctuaire et le fond de
l'ancien difice bti dans le onzime sicle. Ce fond, qui se terminoit
en rond, toit appel _carole_, par corruption du mot latin _choraula_,
rond-point. Quelques antiquaires, ignorant l'tymologie de ce nom, ont
imagin qu'il tiroit son origine d'une image miraculeuse qui y fut
place du temps de Charles VI[79]; mais l'abb Lebeuf a prouv que ce
nom de _carole_ existoit ds le quatorzime sicle, et qu'il toit en
usage dans d'autres pays. La tour des grosses cloches toit aussi du
genre de construction en usage sous Henri Ier et sous Philippe; le grand
portail paroissoit tre galement du mme temps. Quant au choeur et  la
nef, ils toient d'un style d'architecture bien postrieur. Ces deux
parties de l'difice formoient un grand vaisseau fort large sans
piliers, sans ailes et sans vote; il toit simplement lambriss, et
paroissoit avoir t lev vers le rgne de Philippe-le-Bel.

          [Note 79: _Voyez_ p. 577, 1re partie de ce vol.]

Au commencement du dix-huitime sicle, cette glise fut rpare,
dcore d'une nouvelle faade, et revtue d'une riche boiserie, dans
laquelle on encadra de trs-bons tableaux. Les btiments religieux
furent reconstruits  la mme poque sur les dessins d'un architecte
nomm Le Tellier. La faade sur le jardin avoit soixante-deux pieds de
longueur sur dix de largeur, et environ quarante-cinq pieds de hauteur.
Un pavillon de sept toises et demie de face, formant avant-corps au
milieu, offroit les armes du roi sculptes dans son fronton; les
dimensions des deux ailes prsentoient une longueur de vingt-deux toises
sur cinq de largeur. C'toit dans une de ces ailes qu'toit la
bibliothque.

On admiroit le rfectoire bti sur les dessins de Montereau,  cause de
la lgret de son architecture gothique, de la hardiesse de la vote,
et de la dlicatesse des piliers qui la soutenoient.


     CURIOSITS DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.

     TABLEAUX.

     Dans la nef de l'glise, quatre tableaux de _Jouvenet_.

       1. J.-C. chassant les marchands du temple.
       2. La rsurrection de Lazare.
       3. J.-C.  table chez les Pharisiens.
       4. Les aptres jetant leurs filets[80].

     Au-dessus du matre-autel, une Nativit, par _Vignon_.

     Dans le choeur, le Centenier, par _Cazes_; l'Aveugle-n, par
     _Lemoine_; l'entre de J.-C. dans Jrusalem, par _J. B. Vanloo_;
     le Paralytique sur le bord de la Piscine, par _Restout_ pre.

     Dans la salle du chapitre, une Annonciation, par _Cazes_; une
     Adoration des mages, par _Oudry_; une Prsentation au temple, par
     _Carle Vanloo_; les Noces de Cana, par _Louis-Michel Vanloo_.

     Dans le rfectoire, J.-C. dans le dsert, par _Nicolas Poilly_;
     la Vie de saint Benot, reprsente dans onze petits tableaux,
     par _Louis Sylvestre_.

     La bibliothque toit compose d'environ quarante mille volumes,
     parmi lesquels il y avoit beaucoup de manuscrits. On y voyoit
     aussi deux trs-beaux globes de Coronelli.

          [Note 80: Ces tableaux, qui sont au nombre des plus beaux de
          Jouvenet, ont t transports dans le muse du Roi.]


     TOMBEAUX.

     Dans l'glise avoient t inhums: Philippe de Morvilliers,
     premier prsident au parlement, et Jeanne du Drac son pouse,
     fondateurs en cette glise d'une chapelle de saint Nicolas[81].

     Pierre de Morvilliers, chancelier de France, leur fils, mort en
     1476.

     Dans la chapelle dite de Saint-Michel, situe au midi de l'glise
     Saint-Martin,  la distance de vingt pas, toient les spultures
     de tous ceux qui composoient la famille des _Arrodes_, anciens
     bourgeois de Paris du treizime sicle. Ces tombes toient au
     nombre de trente-deux,  commencer par celle de Nicolas Arrode,
     fondateur de cette chapelle[82], et mort en 1252. Les plus
     nouvelles ne passoient pas le quatorzime sicle, et leurs
     pitaphes, conserves par dom Marrier, sont remarquables pour
     l'orthographe.

          [Note 81: Sur une table de marbre attache  l'un des piliers
          de cette chapelle, on lisoit une fondation faite par eux, en
          1426, en faveur de l'glise de Saint-Martin-des-Champs,  la
          charge que les religieux, _par leur maire et un religieux,
          doivent donner chacun an, la veille de Saint-Martin d'hiver,
          au premier prsident du parlement, deux bonnets  oreilles,
          l'un double et l'autre sengle[81-A], en disant certaines
          paroles; et au premier huissier du parlement de Paris ungs
          gands et une escriptoire, en disant certaines paroles; et
          doivent tre lesdits bonnets du prix de vingt sols parisis, et
          lesdits gands et escriptoire de douze sols parisis_, etc.

          Voici les compliments que le maire et un religieux faisoient
          au premier prsident et au premier huissier du parlement, en
          leur prsentant les prsents ordonns par la fondation.


          AU PREMIER PRSIDENT.

          _Monseigneur,_

          _Messire Philippe de Morvilliers, en son vivant premier
          prsident en parlement, fonda, en l'glise et monastre de
          monsieur Saint-Martin-des-Champs  Paris, une messe
          perptuelle, et certain autre service divin, et ordonna, pour
          la mmoire et conservation de ladite fondation, tre donn et
          prsent, chacun an  ce jour,  monseigneur le premier
          prsident du parlement, qui pour le temps seroit, par le maire
          desdits religieux, et un d'iceux, ce don et prsent, lequel il
          vous plaise prendre en gr._

          Le discours au premier huissier toit le mme,  l'exception
          de la qualit.]

          [Note 81-A: Sengle veut dire simple, sans ornements ni
          fourrures.]

          [Note 82: _Voyez_ p. 689.]

L'glise Saint-Martin possdoit un petit ossement de son patron, et
plusieurs autres reliques qui, quoique peu authentiques, jouissoient 
Paris d'une grande rputation[83].

          [Note 83: LEBEUF, t. I, p. 307. L'glise de
          Saint-Martin-des-Champs sert aujourd'hui de dpt au
          Conservatoire des arts et mtiers. (_Voyez_ pl. 96.)]


LES FILLES DE LA MAGDELEINE.

Voici encore une de ces institutions cres par cet amour de l'ordre et
cet esprit de charit que la religion rpandoit autrefois  Paris dans
toutes les classes de la socit. Ce n'toit pas seulement dans les plus
illustres maisons, parmi ceux  qui leur rang et leurs richesses
rendoient ces vertus plus faciles, que l'on rencontroit de ces
bienfaiteurs de l'humanit souffrante; il n'toit pas rare de trouver
dans les classes les plus obscures des hommes  qui la pit inspiroit
de ces gnreux desseins que sans elle ils n'eussent jamais eu la force
de concevoir et d'excuter. En 1618, deux filles, engages dans le
libertinage et tombes dans l'abandon et la misre qui en sont les
suites ordinaires, trouvrent le moyen de faire connotre leur situation
au sieur _Robert Montri_, marchand de vin, que sa bienfaisance et la
saintet de ses moeurs rendoient respectable  tout son quartier. En
implorant ses secours, elles lui tmoignrent un tel repentir de leurs
garements, un dsir si vif de sortir de leur malheureux tat et de se
convertir, que cet homme charitable, touch de leur affliction, les
retira chez lui, et forma ds-lors le projet de procurer une retraite 
celles qui voudroient suivre leur exemple. Aprs s'tre assur par une
courte preuve de la sincrit de leurs rsolutions, il engagea la dame
Chaillou qui demeuroit prs de la porte Saint-Honor,  se charger de
ces deux infortunes; mais cette dame ayant rompu peu de temps aprs
l'engagement qu'elle avoit pris avec lui, Montri fit rentrer ces filles
dans sa propre demeure, situe prs de la Croix-Rouge, et en prit une
autre  loyer o il alla s'tablir avec sa famille.  peine cet asile
eut-il t ouvert que quelques autres filles vinrent se joindre aux
premires. Les Bndictines de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, dans la
censive desquelles se trouvoit la maison qu'elles occupoient, leur
accordrent la permission d'avoir une chapelle qui fut bnite, et dans
laquelle on dit la premire messe le 25 aot de la mme anne 1618.

L'accroissement rapide de cet tablissement dmontra bientt combien il
toit utile: il s'agissoit d'en assurer la stabilit en lui procurant
des ressources suffisantes, ce qui toit au-dessus des moyens du pieux
fondateur; mais il ne tarda pas  trouver des cooprateurs d'une si
bonne oeuvre. M. Dupont, cur de Saint-Nicolas-des-Champs, le P.
Athanase Mol, capucin, et M. Dufresne, officier aux gardes, entrrent
d'abord dans ses vues et apportrent les premiers secours; ils furent
bientt heureusement seconds par une main plus puissante.
Marguerite-Claude de Gondi, veuve de Florimond d'Halluyn, marquis de
Maignelay, se dclara fondatrice du nouvel tablissement. Dj celles
qui le composoient, sentant les dangers auxquels les exposoit la libert
qu'elles avoient de sortir et de revoir le monde qu'elles vouloient
entirement quitter, avoient demand la clture et l'avoient obtenue:
elles abandonnrent alors la demeure de Montri, et ce fut madame de
Maignelay qui acheta, de ses propres deniers, la maison situe rue des
Fontaines, que ces religieuses ont occupe jusqu'au moment de la
rvolution. Elle les en rendit propritaires en les y installant le 29
octobre 1620, et joignit  ce premier bienfait un legs de 101,600
livres, somme trs-considrable pour ce temps-l, quoique insuffisante
encore pour tous les besoins d'une communaut.

Louis XIII, inform qu'un tablissement dont on retiroit des avantages
si considrables n'avoit pas encore tous les moyens ncessaires pour se
soutenir, voulut aussi tre au nombre de ses bienfaiteurs, et lui
assigna une somme de 3000 livres,  prendre chaque anne sur la recette
gnrale de Paris. Le brevet de ce prince, dat du mois de mai 1625, fut
enregistr au bureau des finances le 11 fvrier 1626.

Comme une institution de cette nature ne peut se maintenir que par la
sagesse et la prudence de son administration, on jugea qu'il n'toit pas
convenable de la confier  des personnes sans exprience, et dont la
ferveur et le repentir ne pouvoient remplacer les talents ncessaires 
un ministre aussi difficile et aussi dlicat. Il fut donc dcid qu'on
chercheroit hors de la maison les personnes  qui seroit remis le soin
de la gouverner. Les religieuses de la Visitation de Sainte-Marie
acceptrent cette direction qu'on vint leur offrir; M. de Gondi approuva
ce choix le 13 juillet 1629; et le 20 du mme mois quatre religieuses de
cet ordre furent mises  la tte de la nouvelle communaut.

Le nouvel institut fut approuv par une bulle d'Urbain VIII, du 15
dcembre 1631, et confirm par des lettres-patentes du 16 novembre
1634, enregistres au parlement le 30 aot 1640,  la chambre des
comptes le 24 mars 1662, et au bureau des finances le 29 mars 1678. Pour
que rien ne pt en altrer la solidit, les religieuses de la Visitation
firent dresser en 1637 des constitutions que M. de Gondi approuva le 7
juillet 1640.

Elles gardrent pendant plus de quarante ans le pnible emploi dont
elles s'toient volontairement charges; et ce n'est qu'en 1671 qu'elles
tmoignrent le dsir d'tre remplaces dans l'administration de cette
maison. On leur substitua des Bndictines de l'abbaye de Bival en
Normandie, qui cinq ans aprs (le 31 mars 1677) firent place  des
Ursulines de la maison de Sainte-Avoie. Celles-ci montrrent plus de
patience et de courage, et ne se retirrent qu'aprs trente ans
d'administration, le 18 juillet 1707. Les Ursulines de Saint-Denis, qui
vinrent aprs elles, n'y restrent que trois ans;  celles-ci
succdrent les Hospitalires de la Misricorde de Jsus, qui, aprs un
sjour de dix ans dans cette maison, la quittrent  leur tour le 2 mai
1720.

Enfin ce gouvernement si difficile fut confi aux religieuses de
Saint-Michel, qui s'y sont maintenues jusqu' l'poque de la rvolution,
d'autant plus admirables dans leur zle et dans leur dvouement, que
toutes celles auxquelles elles succdoient avoient prouv que les
vertus ordinaires de la vie religieuse ne suffisoient pas pour diriger
un tablissement de l'espce de celui-ci, et n'avoient pu triompher
d'aussi pnibles preuves.

Cette communaut toit distribue en trois classes.

La premire, sous le titre de la Magdeleine, toit compose de celles
dont la ferveur et la pit, aprs plusieurs preuves, avoient t
reconnues assez solides pour qu'elles pussent tre admises  faire des
voeux. Celles-ci portoient l'habit de l'ordre de Saint-Augustin.

La seconde, sous le nom de congrgation de Sainte-Marthe, comprenoit
celles qui, revenues de leurs garements, ne montroient pas encore une
vocation assez dcide pour qu'on pt les admettre dans la premire, ou
qui ne pouvoient y entrer  cause des engagements qu'elles avoient
contracts dans le monde. Cette classe portoit un habit gris.

Enfin la troisime comprenoit un certain nombre de personnes qui avoient
t places dans la maison contre leur gr pour y faire une pnitence
force. Cette dernire classe toit distingue par un habit noir.

L'glise de ce couvent toit sous l'invocation de la Sainte-Vierge: elle
fut btie en 1680 et ddie le 2 septembre 1685[84].

          [Note 84: En 1647 on avoit construit dans ce couvent une
          chapelle semblable  celle de Notre-Dame-de-Lorette, et sous
          le mme titre. Elle fut btie par les ordres de M. de Fieubet,
          trsorier de l'pargne, et de dame Claude Ardier sa veuve,
          pour satisfaire  la dernire volont de demoiselle Marguerite
          de Fieubet leur fille, morte  l'ge de seize ans, le 11
          novembre 1646. Elle avoit visit deux fois la chapelle de
          Notre-Dame-de-Lorette, et tmoign un dsir trs-ardent d'en
          faire btir une semblable. La reine Anne d'Autriche assista 
          la premire messe qui fut chante dans cette chapelle le 22
          mars 1648.]

Comme le couvent de la Magdeleine toit dans la censive du prieur de
Saint-Martin-des-Champs, il lui payoit tous les ans, le jour de
Saint-Jean-Baptiste, un cens annuel, et de plus cent sous  chaque
mutation de prieur de Saint-Martin-des-Champs, que ces religieuses
avoient choisi pour _leur homme vivant et mourant_[85]; cette dernire
redevance toit tablie pour le droit d'indemnit de l'acquisition
qu'elles avoient faite de trois maisons, par contrat du 3 septembre
1633.

          [Note 85: _Voyez_ t. Ier, p. 1052, 2e partie.]

L'glise et la maison n'avoient rien dans leur intrieur qui ft digne
d'tre remarqu[86].

          [Note 86: Cette communaut, vulgairement connue sous le nom de
          _Magdelonnettes_, est aujourd'hui une maison de rclusion.]


LA PORTE SAINT-MARTIN.

La porte Saint-Martin, construite peu de temps aprs celle de
Saint-Denis, est comme elle un monument de l'amour et de la
reconnoissance de la ville de Paris envers Louis XIV. Elle fut leve
sur les dessins de Pierre Bullet, disciple de Franois Blondel; mais,
quoiqu'elle ne soit pas dpourvue de mrite, elle est loin d'galer le
caractre noble et lgant de l'autre difice.

La masse gnrale de cette porte offre, de mme que la premire, un
carr parfait. Sa hauteur est de cinquante-quatre pieds sur une largeur
gale, y compris l'attique qui rgne au-dessus de l'entablement, lequel
a onze pieds de hauteur; son paisseur est de quinze pieds: elle est
perce de trois arcades en plein cintre, une grande et deux petites.
Celle du milieu a quinze pieds de largeur sur trente de hauteur; les
deux autres huit sur seize; quatre pidroits larges de cinq pieds et
demi soutiennent ces portes latrales. Les deux faces et les retours
sont orns de bossages vermiculs, except les deux cts du grand arc
qui sont occups par des bas-reliefs. Le tout est couronn d'un riche
entablement dont la saillie est soutenue par des consoles pratiques
dans la frise; au-dessus rgne un attique dans toute la largeur du
monument.

Les deux bas-reliefs qui ornent la faade du ct de la ville
reprsentent la prise de Besanon et la triple alliance. Ceux qui sont
en regard du faubourg offrent la prise de Limbourg, et la dfaite des
Allemands exprime par la figure allgorique du dieu Mars repoussant un
aigle. Ces sculptures ont t excutes par quatre artistes, Desjardins,
Marsy, Le Hongre et Le Gros.

Aux extrmits de l'attique qui couronne toute cette construction sont
placs deux pilastres angulaires saillants, entre lesquels est une
grande table enrichie dans sa bordure de moulures et taille
d'ornements. Cette table rpte des deux cts de la faade contient
des inscriptions qui, comme celles de la porte Saint-Denis, sont de la
composition de Franois Blondel[87].

          [Note 87: Dans la table du ct de la ville on lit:

          _Ludovico Magno, Vesontione Sequanisque bis captis, et fractis
          Germanorum, Hispanorum et Batavorum exercitibus, Prf. et
          dil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

          Du ct du faubourg:

          _Ludovico Magno, qud Limburgo capto impotentes hostium minas
          ubiqu repressit, Prf. et dil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H.
          M. DC. LXXIV.]

L'usage de vermiculer les pierres toit trs-pratiqu avant Louis XIV,
et de son temps quelques architectes avoient encore conserv ce genre
d'ornement. L'espce de richesse qu'il rpand sur un difice nous a
toujours sembl de mauvais got, et prsenter, dans son effet, quelque
chose de rustique qui convenoit peu surtout  la dcoration d'une porte
triomphale leve dans la capitale. Il donne au monument dont nous
parlons une sorte de pesanteur qui n'est pas le caractre qu'il doit
avoir; et par un contraste qui forme une inconvenance de plus, le grand
entablement  consoles qui couronne l'arc et le spare de l'attique,
quoique excut avec une grande puret, est compos de trop petites
parties, et charg de trop d'ornements relativement  la simplicit du
reste de l'difice. Tels sont, selon nous, les dfauts de cette
construction, qui, sous le rapport de l'harmonie qui rgne dans les
proportions gnrales, mrite des loges.


L'OPRA.

Le thtre dont nous allons parler a subi depuis sa naissance de grandes
rvolutions. Personne n'ignore qu'il se compose d'une runion complte
de tous les prestiges des beaux-arts. C'est un tableau magique dans
lequel la posie, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture,
talent  l'envi, et souvent dploient dans le mme instant toutes leurs
richesses, o l'on cherche  s'emparer de tous les sens du spectateur.
On essaie aussi d'y toucher le coeur, et d'y intresser l'esprit; mais
c'est une entreprise plus difficile que celle de captiver l'oreille et
de sduire les yeux; et peut-tre faut-il chercher dans cette
surabondance mme de jouissances, dans ces prestiges si divers, si
multiplis, si blouissants, la cause du peu d'effet que ce spectacle a
produit de tout temps sur les esprits dlicats, qui, comme le dit La
Bruyre, n'y trouvent assez ordinairement que de la fatigue et de
l'ennui, malgr la dpense _toute royale_ que l'on prend plaisir  y
prodiguer.

Nous empruntmes ces faux brillants  l'Italie: c'est l qu'il faut
chercher le berceau de l'opra[88], dont on fit d'abord en France
d'informes essais, pour le porter ensuite  un degr de perfection que
les inventeurs n'avoient pas mme souponn. Des deux parties
principales qui le composent, le pome lyrique et les ballets d'action,
celle-ci fut la premire qui s'introduisit parmi nous. Ds le
commencement du seizime sicle, on faisoit entrer dans la composition
des ftes de la cour des danses figures que l'on entremloit de rcits
et de dialogues; mais il n'y avoit dans cet assemblage bizarre ni rgles
ni invention. Le premier ballet o l'on remarqua quelques traces de bon
got fut celui que l'on dansa en 1581 aux noces du duc de Joyeuse et de
mademoiselle de Vaudemont, soeur de la reine. Il avoit t compos par
un Italien nomm _Balthasarini_, devenu valet-de-chambre de Catherine de
Mdicis, sous le nom de _Balthasar de Beaujoyeux_.

          [Note 88: Il fut, dit-on, invent par un pote italien nomm
          _Ottavio Rinuccini_, natif de Florence, et qui vivoit dans le
          seizime sicle. S'tant associ avec un musicien nomm
          _Giacomo Corsi_, ils composrent ensemble et firent
          reprsenter, devant le grand-duc de Toscane, le premier opra
          qui ait t donn en Italie. Cette pice toit intitule _les
          Amours d'Apollon et de Circ_. Ce Rinuccini vint ensuite en
          France  la suite de la reine Marie de Mdicis.]

Quelque temps avant les ftes de ce mariage, _Jean Antoine Baf_, qui
toit  la fois pote et musicien, et qui,  cette poque, passoit pour
exceller galement dans ces deux arts, avoit dj essay d'introduire en
France les spectacles qu'il avoit vus dans son enfance  Venise, o il
toit n pendant que son pre y toit ambassadeur. Mais, dans cette
alliance qu'il voulut faire de la posie avec la musique, il se trompa
sur le gnie de la langue franoise, qui, jusqu' Malherbe, semble avoir
t mconnu de tous nos potes, et offrit dans ses productions lyriques
des vers composs d'ambes, de dactyles et de spondes, o il prtendit
imiter l'harmonie et les formes de la posie grecque et latine.
Toutefois son entreprise eut du succs: le roi Charles IX, qui aimoit la
musique, assistoit une fois par semaine aux reprsentations que Baf
donnoit dans sa propre maison, faubourg Saint-Marcel, et l'avoit
autoris  donner  son spectacle le nom d'_Acadmie de musique_, par
des lettres-patentes o il s'en toit dclar le protecteur et le
_premier auditeur_. Henri III lui continua la mme protection; et sous
son rgne il ne se fit  la cour ni ballets ni mascarades qui ne fussent
invents et dirigs par Baf, et par son associ Jacques Mauduit,
greffier des requtes, et comme lui pote et musicien.

Aprs la mort de Baf, arrive en 1589, l'acadmie de musique fut
transfre chez Mauduit; mais elle ne s'y soutint que foiblement, et
finit par s'teindre entirement au milieu des agitations des guerres
civiles, qui arrtrent tout  coup en France les progrs de tous les
beaux-arts.

Depuis cette poque jusqu'au milieu du sicle suivant, on ne voit plus
aucune trace de ce spectacle, dont on avoit mme presque perdu le
souvenir, lorsqu'en 1645 et 1647 le cardinal Mazarin fit venir d'Italie,
pour l'amusement du jeune roi, des acteurs qui jourent au Petit-Bourbon
deux opras italiens[89]. Cette nouveaut fit un plaisir extrme 
toute la cour. On admira la beaut de la musique et des voix, le jeu
surprenant des machines, la magnificence des habits et des dcorations;
et ds ce moment les potes franois conurent l'ide d'imiter ces
reprsentations italiennes.

          [Note 89: Le premier avoit pour titre: _la Festa theatrale de
          la Finta Pazza_; le second, _Orfeo e Euridice_.]

L'Andromde de Corneille, donne en 1650, fut le premier essai que l'on
fit en ce genre. C'toit une espce de tragdie  machines, o les
personnages chantoient et dclamoient tour  tour. Elle fut aussi joue
sur le thtre du Petit-Bourbon par la troupe royale; et l'on n'pargna
aucune dpense pour que la pompe de cette reprsentation galt celle
des opras italiens. Toutefois ce n'toit point encore tout--fait le
mme spectacle: personne n'osoit hasarder l'union complte de la musique
avec des paroles franoises, parce qu'on toit dj imbu de ce prjug
que beaucoup de personnes ont conserv jusqu' prsent, que notre langue
n'est point propre  tre chante; du reste on manquoit de musiciens et
de belles voix. La cour offroit seule, de temps en temps, quelque image
des opras dans les ballets ingnieux que composoit le pote Benserade,
divertissements qu'il entremloit de dclamations et de symphonies, et
dans lesquels les princes, les plus grands seigneurs de la cour, et le
roi lui-mme, ne ddaignoient pas de figurer.

Enfin, en 1659, l'abb Perrin, successeur de Voiture dans la charge
d'introducteur des ambassadeurs auprs de Gaston, duc d'Orlans,
entreprit de vaincre ces petites dlicatesses qui sembloient mettre un
obstacle insurmontable  l'tablissement de l'opra franois. Quoiqu'il
ft absolument dpourvu de tout talent pour la posie et pour le
thtre, il eut la hardiesse de composer une pastorale en cinq actes
qu'il fit mettre en musique par Cambert, organiste de Saint-Honor, et
l'un des plus grands musiciens qu'il y et alors. Quoique l'invention de
cet ouvrage ft misrable et que les vers en fussent trs-mauvais, il
obtint cependant un trs-grand succs  Issy, o il fut d'abord
reprsent dans une maison particulire, et ensuite  Vincennes, o on
le joua devant le roi. Ce fut, dit Saint-vremont, comme un essai
d'opra qui eut l'agrment de la nouveaut; mais ce qu'il y eut de
meilleur encore, c'est qu'on y entendoit des concerts de fltes, ce que
l'on n'avoit point entendu sur aucun thtre, depuis les Grecs et les
Romains.

Toutefois ce spectacle avoit t reprsent sans danses et sans
machines, c'est--dire qu'il toit encore dpourvu de la plus grande et
de la plus belle partie des agrments de l'opra italien. L'abb Perrin,
encourag par le succs qu'il venoit d'obtenir, et surtout par la
satisfaction que lui tmoigna le cardinal Mazarin[90], tendit ses vues
plus loin, et s'tant associ le marquis de Sourdac, dont la fortune
toit considrable et qui avoit fait une tude approfondie de l'art des
machines, il obtint, conjointement avec lui, des lettres-patentes du
roi, dates du 28 juin 1669, par lesquelles il leur fut permis d'tablir
pendant douze annes, dans la ville de Paris et dans les autres villes
du royaume, des acadmies de musique, pour chanter en public des pices
de thtre,  l'imitation de ce qui se pratiquoit en Italie, en
Allemagne et en Angleterre. Un certain Champeron, admis dans leur
association, fournissoit aux principaux frais de l'entreprise. On fit
venir du Languedoc les plus clbres musiciens que l'on tira des
cathdrales, o il y avoit depuis assez long-temps des musiques fondes;
Cambert y joignit les meilleures voix qu'il put trouver, et l'on
commena aussitt les rptitions d'un opra intitul _Pomone_, qui
toit encore de la composition de l'abb Perrin. Pendant ces rptitions
on achevoit d'arranger un thtre que les entrepreneurs avoient fait
lever dans un jeu de paume de la rue Mazarine, vis--vis la rue
Gungaud[91]. Le 28 mars 1671, l'ouvrage y fut prsent avec beaucoup
de magnificence et un trs-grand succs. Mais l'intrt jeta bientt de
la division parmi les associs; le marquis de Sourdac, sous prtexte
des avances qu'il avoit faites, s'empara de la recette, et voulut mme
expulser entirement l'abb Perrin de cette entreprise, en s'associant
pour un nouvel opra avec Gilbert, secrtaire des commandements de la
reine de Sude, et son rsident en France.

          [Note 90: Il composa, sur la demande de ce ministre, un opra
          d'Ariane, plus mauvais encore que sa pastorale, mais dont la
          musique fut juge le chef-d'oeuvre de Cambert. Il fut jou en
          1661, l'anne mme de la mort du cardinal; et cette mort, qui
          en arrta les reprsentations, suspendit aussi quelque temps
          les progrs de ce nouveau genre de spectacle.]

          [Note 91: Il en existoit encore des dbris il y a quelques
          annes.]

Ce fut alors que Jean-Baptiste Lully, devenu depuis si clbre et dj
surintendant de la musique du roi, obtint,  la faveur de ces divisions,
le privilge de l'administration de l'Opra. L'abb Perrin, dgot des
tracasseries qu'il venoit d'prouver, lui cda sans beaucoup de regret
tous ses droits; et Cambert, dplac par un rival qui lui toit de
beaucoup suprieur, passa en Angleterre, o il mourut en 1677,
surintendant de la musique de Charles II. Les lettres-patentes qu'obtint
Lully furent conues de manire qu'elles le rendoient matre absolu de
l'entreprise[92]; et sur-le-champ, pour n'avoir rien  dmler avec les
associs de Perrin, dont il avoit conu une juste mfiance, il refusa de
se servir du thtre de la rue Mazarine, et alla en tablir un nouveau
dans le jeu de paume du Bel-Air, situ rue de Vaugirard,  peu de
distance du palais du Luxembourg. Il s'toit dj attach Quinault pour
la composition des pomes, et pour les machines il engagea un Italien
nomm _Vigarani_, lequel toit, en ce genre, un des hommes les plus
habiles de l'Europe.

          [Note 92: Ces lettres-patentes permettoient au sieur Lully
          d'tablir une acadmie royale de musique  Paris, compose de
          tels nombre et qualits de personnes qu'il aviseroit, et que
          le roi choisiroit et arrteroit sur son rapport. Ce privilge,
          dont il devoit jouir sa vie durant, toit en outre
          transmissible  celui de ses enfants qui seroit pourvu de la
          survivance de la charge de surintendant de la chambre du roi.
          Ces mmes lettres ajoutoient que l'acadmie royale de musique
          toit rige sur le pied des acadmies d'Italie, et que les
          gentilshommes et les demoiselles pourroient y chanter, sans
          que pour cela ils fussent censs droger au titre de noblesse,
          ni  leurs privilges, charges, droits, immunits, etc. On
          doit compter au nombre des fautes qu'il est possible de
          reprocher  Louis XIV cette faveur extrme qu'il accordoit aux
          histrions, et tous ces encouragements donns sous son rgne
          aux jeux publics du thtre, vritable cole de corruption
          pour les peuples, et que les gouvernements sages et
          consciencieux doivent tout au plus tolrer, lorsque
          l'inconvnient seroit trop grand de les supprimer.]

L'ouverture de leur thtre se fit le 15 novembre 1672; et ils
continurent d'y reprsenter jusqu'au mois de juillet 1673. Mais la mort
de Molire, arrive le 17 fvrier de cette mme anne, ayant inspir au
roi le dessein de faire quelques changements dans les thtres tablis 
Paris, la salle du Palais-Royal, qui depuis 1661 toit alternativement
occupe par la troupe de cet homme clbre et par les comdiens
italiens, fut accorde  Lully pour les reprsentations de l'Opra, ce
qui dura jusqu' sa mort, arrive en 1687, et continua ensuite sous
l'administration de Francine, son gendre, et premier matre-d'htel du
roi.

Francine en jouit jusqu'en 1712, poque  laquelle sa mauvaise
administration le mit dans la ncessit d'abandonner  ses cranciers la
direction de l'entreprise. Ceux-ci choisirent parmi eux un rgisseur qui
dirigea les affaires au nom de Francine, et qui toutefois ne fut pas
plus heureux que lui: car il se trouva qu'en 1724 il avoit endett
l'Opra de plus de 300,000 liv. Le roi prit alors le parti de nommer
lui-mme un directeur et un caissier comptables envers lui; ce qui dura
jusqu'au 1er juin 1730, qu'un arrt du conseil accorda, pour trente
annes, le privilge de l'Opra au sieur Gruer, sous la condition qu'il
en acquitteroit toutes les dettes.

Cet engagement, qui sembloit assurer solidement, et pour un terme assez
long, les destines de ce thtre, ne dura qu'un moment; Gruer fut
forc, au bout d'un an, pour des fautes assez graves, de se dmettre de
son privilge, qui fut donn au sieur Lecomte, sous-fermier des aides.
On voit au bout de trois ans celui-ci solliciter sa retraite pour
quelques tracasseries qu'il ne voulut point supporter.  ce dernier
administrateur succde un ancien capitaine au rgiment de Picardie,
nomm Thuret, qui conduit cette entreprise difficile plus heureusement
que ses devanciers, et la garde jusqu'en 1744.  cette poque elle tombe
entre les mains d'un sieur Berger, ancien receveur des finances, qui,
dans l'espace de trois ans et demi, la grve de 450,000 liv. de dettes,
ce qui fut reconnu aprs sa mort, arrive le 3 novembre 1747.

Fatigu de tant de rvolutions, le roi crut y porter remde en remettant
la rgie de l'Opra aux sieurs Francoeur et Rebel, tous les deux
surintendants de sa musique; mais il ne parot pas que cette direction
ait t moins mauvaise que les prcdentes: car, le 4 mai de l'anne
suivante, un sieur de Tresfontaine en obtint de nouveau le privilge, 
la charge d'acquitter toutes les dettes contractes par Berger; mais,
peu de temps aprs, ce nouveau contrat fut encore rompu, parce que celui
qui l'avoit sign se trouva hors d'tat d'en remplir les engagements.

Aprs tant de fcheuses catastrophes, la chute totale d'un thtre que
l'on considroit comme un des plus beaux ornements de la capitale
sembloit tre invitable. Pour prvenir un vnement qui et t pour
les Parisiens d'alors, comme il seroit encore pour ceux d'aujourd'hui,
une vritable calamit, on ne vit d'autre parti  prendre que d'annuler
tous les privilges accords jusqu' cette poque, et de charger 
perptuit de cette administration les officiers composant le corps de
ville, sous la condition d'en rendre compte au secrtaire d'tat ayant
le dpartement de la maison de Sa Majest. Ce nouvel ordre fut tabli
par un arrt du conseil du mois d'aot 1749.

En consquence de cet arrt, le bureau de la ville prit la direction de
l'Opra, et se chargea lui-mme de l'administrer, ce qu'il fit jusqu'en
1757.  cette poque, les anciens directeurs, Francoeur et Rebel,
reparoissent dans cette affaire, et reprennent, comme fermiers de la
ville, la rgie de ce thtre, ce qu'ils continurent pendant six annes
seulement, quoique leur bail ft de trente. Mais les conditions en
toient trop onreuses pour qu'ils pussent l'excuter jusqu'au bout; et
il parot qu'on en fut frapp, puisqu'ils en obtinrent, sans beaucoup de
peine, la rsiliation. Depuis leur retraite jusqu'en 1775, on voit
plusieurs particuliers[93] prendre successivement leur place, essayer de
rsoudre le problme impossible de balancer la recette avec la dpense,
et se retirer presque aussitt aprs avoir commenc ces prilleux
essais. L'Opra toit cependant bien loin d'avoir la pompe et la
richesse qu'on y dploie maintenant.

          [Note 93: Les sieurs Trial, Le Breton, Joliveau et
          d'Auvergne.]

En 1776 les administrateurs des Menus-Plaisirs imaginrent qu'ils
seroient plus habiles ou plus heureux, et demandrent  la ville de
leur cder cette direction, qu'ils s'empressrent de lui rendre ds
l'anne suivante. Aprs eux vint encore un entrepreneur (le sieur de
Visme), qui ne tint aussi qu'une anne. Enfin, en 1780, il fut tellement
dmontr que ce spectacle ne pouvoit se soutenir dans tout son clat que
par la munificence royale, qu'on crut devoir prendre le seul parti qui
pt en effet le sauver de sa destruction, lequel toit de le faire
rentrer pour toujours sous la protection puissante du roi. Des
directeurs nouveaux furent nomms sous l'inspection immdiate du
ministre de l'intrieur, et le trsor public se chargea de l'excdant
des dpenses. Ce nouvel ordre s'est maintenu jusqu' la fin de la
monarchie, et pendant ce court espace de temps l'Opra, dont le dficit
n'a cess d'augmenter, s'est aussi tellement accru en prestiges et en
magnificence, qu'il est devenu, sans contredit, le spectacle le plus
tonnant de l'Europe.

Ce thtre avoit prouv bien d'autres vicissitudes: en 1763, le feu
prit  la salle du Palais-Royal, o il toit toujours rest depuis qu'il
y avoit succd  la troupe de Molire. L'incendie se communiqua avec la
plus extrme violence  la partie du btiment qui tenoit au palais, et
fit en peu de temps des progrs si considrables que la salle fut
consume avant qu'il et t possible d'y apporter le moindre
secours[94]. Cet accident interrompit les reprsentations de l'acadmie
royale de musique jusqu'au 24 janvier 1764, que le roi permit  ses
membres de s'tablir dans la salle des Tuileries, vulgairement nomme
_salle des machines_[95]. Ce fut l qu'ils donnrent la premire
reprsentation de l'opra de _Castor et Pollux_.

          [Note 94: Le comble du grand escalier s'croula en une heure
          et demie.]

          [Note 95: _Voyez_ t. Ier, p. 939, 2e partie.]

Ils y restrent dix ans. Pendant cet intervalle on reconstruisit la
faade entire du Palais-Royal[96]; et sur un terrain donn par M. le
duc d'Orlans, fut btie, aux frais de la ville, une nouvelle salle plus
vaste et beaucoup plus riche que la premire. Elle avoit t leve sur
les dessins de M. Moreau,  qui l'on devoit aussi la nouvelle faade; et
tous les historiens de Paris ont vant l'lgance de cette construction,
dont la forme arrondie toit  peu prs la mme que celle qu'on emploie
aujourd'hui. Elle devoit en effet, quels que fussent ses dfauts,
parotre un chef-d'oeuvre  ct de l'ancienne, btie dans le
dix-septime sicle, et  une poque o l'on n'apportoit ni soin ni
exprience dans la disposition de semblables difices.

          [Note 96: _Ibid._, p. 881.]

L'ouverture s'en fit le 26 janvier 1770; et le 21 juin 1781 un nouvel
incendie, aussi violent que le premier, consuma en quelques heures ce
riche monument. Le got du public pour ce genre de spectacle toit
alors plus vif que jamais, et l'ide d'en tre priv pendant un long
intervalle de temps rpandit, au milieu d'une population dont les
frivolits toient alors la plus grande affaire, une sorte de
consternation qu'on jugea  propos de faire cesser le plus promptement
possible. Des ordres furent donns pour que l'on construist  l'instant
mme, et avec tous les moyens qui seroient de nature  en acclrer
l'dification, une salle provisoire o l'acadmie royale de musique pt
continuer ses reprsentations, en attendant qu'il plt au roi de
dsigner la place qu'il vouloit qu'elle occupt. On choisit  cet effet
un emplacement situ entre le boulevart Saint-Martin et la rue de Bondi;
et l'architecte charg de cette entreprise, M. Le Noir, y mit une telle
activit, que, dans l'espace de soixante-quinze jours, la nouvelle salle
fut compose, btie, dcore, et qu'on put en faire l'ouverture.

Cet difice, entirement construit en charpente et lev en si peu de
temps, n'en toit pas moins, tant pour la solidit de sa construction
que pour l'lgance de son ensemble, un des monuments les plus
remarquables en ce genre qu'il y et alors  Paris.

Sa principale faade sur le boulevart a quatre-vingt-seize pieds de long
sur cinquante-quatre de haut, non compris l'attique, qui s'lve encore
de douze pieds au-dessus. Cet attique, perc de cinq croises et
surmont d'un comble, est pos  l'aplomb de l'avant-corps, qui a
environ douze pieds de saillie sur les arrire-corps. L'ordonnance de
cette faade est compose d'un soubassement appareill en refends
horizontaux et verticaux sur l'avant-corps seulement. Huit cariatides,
adosses aux piliers qui forment les portes d'entre, en font la
dcoration; sur cette premire ordonnance sont poses huit colonnes
ioniques accouples, et dont la corniche architrave se termine  une
niche carre, dans laquelle toutes ces parties d'ornements sont
renfermes, ainsi que le bas-relief qui les surmonte. Entre les colonnes
toient autrefois placs les bustes de Quinault, de Lully, de Rameau et
de Gluck; et, dans les entre-colonnements, des croises ornes
d'archivoltes et de bas-reliefs conduisent au balcon du foyer, lequel
est port par les cariatides. Tout cet avant-corps est termin par un
entablement d'ordre dorique compos, avec colonnes canneles, et vient
finir en plinthe sur les arrire-corps[97].

          [Note 97: _Voyez_ pl. 100.]

L'intrieur de la salle offre un cercle parfait, coup par
l'avant-scne. Cette forme, qui se conservoit alors jusqu'aux quatrimes
loges, se terminoit au-dessus par un carr long tronqu dans les
angles[98]. L'avant-scne avoit trente-six pieds d'ouverture, le
thtre soixante-douze de profondeur, et quatre-vingt-quatre dans sa
largeur totale d'un mur  l'autre. Toute cette composition toit dcore
avec lgance et lgret.

          [Note 98: Cette disposition a t change depuis la
          restauration de cette salle.]

C'est sur ce thtre que l'Opra a commenc  dvelopper cette
magnificence de dcorations, cette varit de tableaux, ces richesses
musicales, en un mot tous ces prestiges de l'art qui lui ont acquis en
Europe, et mme par-del les mers, une si haute renomme.  la vrit
ses plus grands admirateurs sont contraints d'avouer que les chanteurs
du sicle pass crioient pour le moins aussi fort que ceux de nos jours;
mais ils soutiennent que, compars  ceux que nous avons le bonheur de
possder aujourd'hui, les danseurs d'alors ne faisoient que marcher, que
les peintres n'toient que des barbouilleurs, les musiciens que des
croque-notes, et qu'en dfinitive, cette belle institution tant au
nombre de celles qui attestent de la manire la plus triomphante les
progrs toujours croissants des lumires, de la civilisation et surtout
des moeurs, dans la premire ville de France, le gouvernement ne sauroit
lui donner trop de preuves de sa munificence, et que les millions qu'il
dpense tous les ans pour en soutenir l'clat et la prosprit sont de
l'argent admirablement employ[99].

          [Note 99: Sur les diverses mutations qu'a prouves l'Opra
          depuis la rvolution, _voyez_ la 1re partie de ce volume, p.
          292. La salle que nous venons de dcrire porte aujourd'hui le
          nom de _Thtre de la porte Saint-Martin_, et est occupe par
          une troupe de comdiens qui y jouent des pantomimes et des
          mlodrames.]


L'GLISE DE SAINT-LAURENT.

On ignore par qui et dans quel temps cette glise a t btie; on n'a
pas mme la certitude qu'elle ait toujours t situe dans l'endroit o
nous la voyons aujourd'hui; cependant on ne peut douter qu'elle ne soit
une des plus anciennes basiliques de Paris; cette antiquit est prouve
par le tmoignage de Grgoire de Tours, qui nous apprend qu'elle
existoit dj au commencement du sixime sicle, et que c'toit alors
une abbaye. En effet, cet auteur dit[100] que, _du temps de Clotaire,
Domnole, abb du monastre de Saint-Laurent, fut le successeur immdiat
de saint Innocent, vque du Mans, lequel mourut en 543_; et dans un
autre endroit[101], _que l'inondation de l'anne 583 fut si
considrable, qu'il arriva de frquents naufrages entre la ville et
l'glise de Saint-Laurent_.

          [Note 100: Liv. VI, chap. 9.]

          [Note 101: _Ibid_, chap. 6.]

Nous ne devons pas dissimuler que quelques auteurs, dont le nom est
clbre dans la critique littraire, ont regard comme suspect et ajout
par un faussaire le chapitre o Grgoire de Tours a parl de la
basilique de Saint-Laurent. Cette opinion, adopte par le P. Lecointe,
le P. Papebroch[102], a t attaque et rfute par dom Thierri Ruinart,
dom Mabillon, M. Le Courvoisier et le P. Boudonnet, savants dont
l'autorit suffit au moins pour contre-balancer celle des prcdents.
Mais quand on supposeroit, ce qui n'est pas facile  prouver, que le
chapitre 9 du sixime livre de Grgoire de Tours a t interpol dans
les temps postrieurs, cela ne prouveroit pas que les faits rapports
par l'auteur fussent contraires  la vrit: du moins trouvons-nous son
tmoignage, relativement  l'existence de la basilique de Saint-Laurent,
confirm par celui de l'auteur de la _Vie de saint Lubin_. Nous avons
dj eu l'occasion de citer le passage[103] dans lequel, parlant d'un
violent incendie miraculeusement teint par les prires de ce saint
vque, cet auteur dit que _le feu, venant du ct de Saint-Laurent_,
avoit dj gagn les maisons qui toient sur le pont: _A parte BASILIC
B. LAURENTII, noctu edax ignis exiliens_; et tous les historiens
s'accordent  dire que cet incendie arriva en 547. Voil donc encore une
preuve de l'existence d'une basilique de Saint-Laurent dans le sixime
sicle.

          [Note 102: Lecointe, ann. 545, n 49; Papeb., mai, t. III, p.
          604, n 6.]

          [Note 103: _Voyez_ p. 697.]

Adrien de Valois[104] et dom Duplessis, sans contester l'authenticit
des passages de Grgoire de Tours, en ont infr que l'glise de
Saint-Laurent ne pouvoit tre situe au nord de la Cit. Ils se sont
fonds, pour soutenir cette opinion, sur la distance qui devoit se
trouver,  cette poque, entre la ville et Saint-Laurent. Si l'glise
de Saint-Laurent, disent-ils, et t la mme que celle qui subsiste
aujourd'hui, il est impossible qu'il n'y et pas dj entre la ville et
le faubourg plusieurs monuments remarquables, que l'historien et
probablement cits de prfrence. De plus, cet endroit leur semble trop
loign de la rivire pour qu'il soit vraisemblable que tout le terrain
intermdiaire et pu tre inond au point d'occasionner des
_naufrages_[105]; d'o ils tirent cette conclusion, qu'il est plus
probable que la basilique dont parle Grgoire de Tours toit btie sur
la rive mridionale. D'aprs cette supposition, appuye de conjectures
extrmement hasardes, dom Duplessis ne craint pas d'avancer que cette
glise de Saint-Laurent, tant abbatiale, ne pouvoit tre autre que
l'glise de Saint-Severin, qui existe encore aujourd'hui; et la raison
qu'il en donne, c'est que dans un diplme de Henri Ier on la trouve
dsigne avec trois autres, dont quelques-unes avoient le titre
d'abbaye.

          [Note 104: Val., _De Basil. Reg., cap. 3_, p. 21.]

          [Note 105: Ceci a rapport  un autre passage de Grgoire de
          Tours. (_Voyez_ p. 697.)]

On objecte  ce systme, 1 que le sol de Paris n'toit pas alors, 
beaucoup prs, aussi lev qu'il l'est aujourd'hui; que cependant
depuis, et malgr cette lvation successive, la Seine, dans ses
dbordements, a souvent inond les marais au milieu desquels l'glise de
Saint-Laurent est situe; que dans ces temps reculs il n'y avoit ni
fosss qui pussent absorber une partie des eaux, ni quais pour rtrcir
le lit de la rivire, et par consquent qu'il est extrmement probable
que le terrain qui se trouve au-del des portes Saint-Martin et
Saint-Denis pouvoit tre facilement inond; 2 que, lorsque Grgoire de
Tours parle de la basilique de Saint-Laurent, il ne dit pas que les eaux
se fussent tendues jusqu'au pied de ses murs, mais qu'il se contente de
l'indiquer comme un des endroits les plus remarquables du faubourg o
l'inondation avoit tendu ses ravages; et l'on peut ajouter que, si,
ds ce temps-l, il y avoit une muraille au nord de la ville, comme il
n'est gure possible d'en douter, cet historien ne pouvoit pas citer les
monuments renferms dans son enceinte, parce qu'ils toient en quelque
sorte  l'abri de l'inondation ou en tat d'y rsister plus long-temps
que de simples maisonnettes, telles qu'toient alors celles des
faubourgs; 3 que le terme de _naufrage_, dont se sert Grgoire de
Tours, ne doit pas se prendre  la lettre, mais dans un sens plus
tendu, qui comprend le renversement des jardins, la chute des murs et
des maisons, en un mot tous les dsastres qu'occasionne la crue subite
des eaux, dsastres qui sans doute auroient t beaucoup plus
considrables, et peints d'une manire plus anime et plus frappante, si
le monastre de Saint-Laurent et t situ sur le terrain qu'occupe
aujourd'hui Saint-Severin; 4 dans le diplme que l'on cite, Henri Ier
donne  Imbert, vque de Paris, les glises de Saint-tienne, de
Saint-Julien, de Saint-Severin, solitaire, et de Saint-Bache, dont
quelques-unes avoient t abbayes: mais il est remarquable qu'il ne
spcifie pas que ce titre et t donn  Saint-Severin; et nous ferons
voir,  l'article de cette glise, qu'il n'est gure vraisemblable que,
sous le rgne de Childebert et de Clotaire, elle ft l'glise d'un
monastre.

Nous convenons cependant que les expressions de l'auteur de la Vie de
saint Lubin, que nous venons de citer, en prouvant l'existence de la
basilique de Saint-Laurent au sixime sicle, ne fixent pas positivement
l'endroit o elle toit situe. Suivant lui, le feu commenoit  brler
les maisons du pont, _domos pendulas, qu per pontem construct erant,
exurere coepit_. Adrien de Valois, et ceux qui ont adopt son systme,
ont cru pouvoir appliquer ces termes au Petit-Pont, et y trouver une
preuve nouvelle que l'glise de Saint-Laurent toit place au midi: mais
ne peut-on pas galement les appliquer au Grand-Pont situ au nord?
Telle est l'opinion de dom Bouquet, du P. Dubois, de l'abb Lebeuf,
etc., etc. Aux raisons que nous avons dj de lui donner la prfrence,
se joint l'autorit d'un diplme de Childebert III, cit par dom
Mabillon[106]. Par ce titre authentique, dont la date est de 710, il
parot que le march ou foire de Saint-Denis avoit t transfr depuis
quelque temps  Paris, dans un lieu situ entre les glises de
Saint-Laurent et de Saint-Martin. _Clade intercedente, de ipso vico
sancti Dionysii ipse marcadus fuit emutatus, et ad Parisius civitate,
inter sancti Martini et sancti Laurentii baselicis, ipse marcadus fuit
factus_, etc. Cette charte n'avoit pas sans doute chapp aux savantes
recherches d'Adrien de Valois, puisque lui-mme, press par l'vidence
de ces preuves, aprs avoir avanc que l'glise de Saint-Laurent toit
situe au midi, convient que, ds l'an 650, il y avoit au nord une
basilique sous le mme nom[107]. Nous croyons avoir dmontr, par tout
ce que nous venons de dire, et par les autorits que nous avons
rapportes, que sous la premire race de nos rois il n'a exist qu'une
seule glise de Saint-Laurent. Cette dernire preuve, reconnue par ceux
mmes qui soutiennent l'opinion contraire, ne permet donc pas de douter
un seul instant qu'elle ne ft situe au nord de la Cit. Mais en
doit-on conclure qu'elle toit place prcisment o nous la voyons
aujourd'hui? c'est sur quoi les avis sont partags.

          [Note 106: Mabill., _De Re diplom., lib, 6_, n 28.]

          [Note 107: _Deff. not. Gall._, p. 164.]

L'historien de l'glise de Paris, le P. Dubois, et quelques autres, ont
pens que cette basilique a toujours t situe dans la place qu'elle
occupe encore maintenant. Dubreul, le commissaire Delamare et l'abb
Lebeuf[108] ont cru, au contraire, que la situation primitive de ce
monastre toit un peu plus recule du ct du faubourg Saint-Denis, 
l'endroit o a t btie depuis la maison de la congrgation de
Saint-Lazare; et cette opinion parot la plus vraisemblable. On sera
port  l'adopter de prfrence, si l'on fait attention que le chemin
qui conduit actuellement en ligne droite de Saint-Martin  Saint-Laurent
n'existoit pas alors, mais que, commenant en effet  Saint-Martin, il
se runissoit un peu au-dessus de cette glise,  la grande chausse qui
conduisoit  Saint-Denis. Cette disposition des lieux ne permet pas de
douter que le fondateur de l'abbaye de Saint-Laurent l'aura plutt fait
btir le long d'un chemin public trs-frquent, que dans un marais
situ vis--vis, et dont le terrain toit souvent impraticable, tant par
la nature et la position du sol que par l'exhaussement de la chausse.
Mais comme dans les premiers sicles de la monarchie l'usage d'enterrer
les morts dans les glises ne s'toit pas encore introduit parmi nous,
ne pourroit-on pas penser que le cimetire de l'ancienne abbaye toit
situ au mme lieu qu'occupe aujourd'hui Saint-Laurent, et que depuis
cette basilique aura pris la place de la chapelle qui, suivant la
coutume tablie partout, devoit s'lever au milieu de cet enclos
consacr? Cette opinion n'est point une conjecture vague et dpourvue
d'autorit, elle est appuye sur la dcouverte que l'on fit, en creusant
la terre entre l'glise et le cimetire vers la fin du dix-septime
sicle, de plusieurs tombeaux antiques en pierre et en pltre, dans
lesquels on trouva des corps dont les vtements noirs parurent
semblables  des habits de moines; et nous ajouterons que l'abb Lebeuf
et les auteurs dont nous avons cit le tmoignage ont fait la remarque
importante que le prieur de Saint-Lazare se trouvoit charg envers le
chapitre de Notre-Dame de certaines redevances qui, dans l'origine,
avoient t acquittes par l'abbaye de Saint-Laurent, redevances
auxquelles il ne se seroit pas assujetti, si les lieux qu'il occupoit
n'avoient pas autrefois fait partie du territoire de cette abbaye.

          [Note 108: Dubreul, p. 866; Delamare, t. I, p. 75; Lebeuf, t.
          II, p. 474.]

La situation de ce monastre l'exposoit  toute la fureur des Normands;
et l'on ne peut douter qu'il n'ait t,  plusieurs reprises, dvast
par ces barbares: car il n'en restoit presque pas de vestiges  la fin
du neuvime sicle. Les religieux qui avoient t forcs de
l'abandonner, ou n'existoient plus, ou manquoient des moyens ncessaires
pour le rtablir, et jusqu'au douzime sicle nos annales n'en font
aucune mention.  cette poque, on voit reparotre l'glise de
Saint-Laurent: des lettres de Thibaud, vque de Paris[109], semblent
faire entendre qu'en 1149 elle appartenoit au prieur de
Saint-Martin-des-Champs, et l'abb Lebeuf insinue que ce pouvoit tre un
don de cet vque qui avoit t prieur de ce monastre[110].

          [Note 109: _Hist. S. Martini_, p. 156.]

          [Note 110: T. II, p. 473. Ces donations ne se faisoient point
          sans le consentement du chapitre, qui se rservoit certains
          droits et redevances, comme marques de sa juridiction.]

Il n'est pas bien facile d'assigner l'poque prcise o cette glise
commena  devenir paroissiale. Sauval, Lacaille et Piganiol la placent
en 1180, sans en indiquer la preuve; Dubreul, sous Philippe-Auguste,
lorsque ce prince ordonna de faire lever l'enceinte acheve pendant son
rgne; ce qui recule cette poque de dix ans. L'abb Lebeuf,
trs-instruit dans ces matires, ne s'explique pas clairement sur cet
article; cependant il laisse entrevoir qu'il croit  cette paroisse une
plus grande antiquit. Jaillot est du mme avis: il ne doute point que
cette glise n'ait t baptismale dans des temps antrieurs  la clture
de Philippe-Auguste: la distance qu'il y avoit entre elle et la ville,
et le nombre considrable d'habitants qui demeuroient sur son
territoire, en sont une preuve qu'il est difficile de combattre. Ce fut
cette multitude d'habitants, dont le nombre augmentoit tous les jours
dans les bourgs environnant Paris, qui donna lieu  l'rection des
curs. Dans le concile tenu en 829 dans cette capitale[111], on voit
qu'il est dfendu aux ecclsiastiques de possder deux cures  la fois;
et celui de 847[112] ordonne aux vques d'riger, dans les villes et
dans les faubourgs, des _titres-cardinaux_, c'est--dire des paroisses,
et d'y prposer des prtres: or le prieur de Saint-Martin-des-Champs et
le cur de Saint-Laurent sont nomms parmi ces prtres-cardinaux[113].

          [Note 111: _Hist. eccles. Par_., t. I, p. 346.]

          [Note 112: _Ibid._, p. 397.]

          [Note 113: _Past._ A, _lib._ 19, cart. 79. C'est de l que les
          vques avoient introduit l'usage de se faire assister 
          l'autel, les jours de Nol, de Pques et de l'Assomption, par
          ces prtres-cardinaux, et qu' la tte de leur chapitre ils
          alloient clbrer la fte patronale dans leurs glises.]

La nomination de cette cure appartenoit au prieur de
Saint-Martin-des-Champs, qui avoit le droit d'envoyer plusieurs
religieux de son monastre officier  la paroisse de Saint-Laurent,
conjointement avec les chanoines dputs de Notre-Dame. Ce droit fut
restreint au prieur titulaire seulement, par une dclaration du roi, de
l'an 1726; de sorte que, dans ces derniers temps, il n'y avoit plus que
les dputs de l'glise mtropolitaine qui y vinssent chanter la
grand'messe le 10 aot, jour de Saint-Laurent. C'toit une marque de la
supriorit de l'glise-mre sur ces paroisses riges par elle, et de
leur dpendance de la cathdrale.

L'glise de Saint-Laurent, qui subsistoit au douzime sicle, fut
rebtie au commencement du quinzime, et la ddicace en fut faite le 19
juin 1429 par Jacques du Chatellier, vque de Paris. On l'augmenta en
1548; elle fut reconstruite en grande partie en 1595; enfin en 1622 on y
fit des rparations considrables, et on y ajouta le portail qui existe
encore aujourd'hui[114].

          [Note 114: _Voyez_ pl. 98.]


     CURIOSITS ET SPULTURES.

     Il n'y avoit dans cette glise aucun tableau remarquable. Elle
     possdoit quelques sculptures mdiocres de _Gilles Gurin_,
     professeur de l'acadmie royale de peinture et sculpture, mort en
     1678, et inhum sous le jub. Dans la chapelle de la Visitation
     avoit t enterre _Louise de Marillac_, veuve de M. Legras,
     fondatrice et premire suprieure des filles de la Charit; et
     dans l'glise, _Charlotte Gouffier_, pouse de Franois
     d'Aubusson, duc de la Feuillade; morte en 1623.

La paroisse de Saint-Laurent s'tendoit du ct du nord jusqu'au village
de La Chapelle.  l'orient elle comprenoit une partie de la Courtille,
et l'hpital Saint-Louis; d'un autre ct elle revenoit passer  la
Villette, dont presque toutes les maisons lui appartenoient. Au midi,
elle s'tendoit au-del des portes Saint-Denis et Saint-Martin, et dans
la rue Saint-Denis, son territoire finissoit  la communaut de
Saint-Chaumont. Du ct de la porte Saint-Martin, il se prolongeoit 
peu prs jusqu'aux maisons qui font face  la rue de Montmorenci, ce qui
embrassoit les rues Sainte-Apolline, des Deux-Portes, Gurin-Boisseau,
une portion de la rue Greneta et de la rue du Grand-Hurleur, du ct o
elle touche  celle de Saint-Martin. Saint-Josse et Notre-Dame de
Bonne-Nouvelle toient succursales de Saint-Laurent.

Il y avoit dans cette glise une chapelle d'un revenu considrable,
fonde en 1431 par _Jeanne de Tasseline_, veuve de Regnault de
Guillonet, cuyer-pannetier de Charles VII. Le chapelain toit  la
nomination du cur[115].

          [Note 115: L'glise de Saint-Laurent, rendue au culte, est
          maintenant l'une des paroisses de Paris.]


LE COUVENT DES RCOLLETS.

Le zle et la ferveur qui s'toient ranims dans l'ordre de
Saint-Franois avoient dj fait natre deux communauts rformes[116],
lorsque vers la fin du seizime sicle il s'en forma une troisime, non
moins ardente que les autres  ramener la rgle  la svrit primitive
tablie par son fondateur. Ceux qui l'embrassrent prirent le nom de
_frres mineurs de l'troite observance de saint Franois_; mais ils
toient plus gnralement connus sous celui de _Rcollets_[117].

          [Note 116: La premire fut celle des Capucins, la seconde fut
          celle des religieux du Tiers-Ordre ou Picpus.]

          [Note 117: Ce mot vient de _rcollection_, qui, en style
          mystique, signifie le recueillement, les rflexions que l'on
          fait sur soi-mme, et l'loignement de tout ce qui peut nous
          en distraire.]

L'troite observance des frres mineurs avoit pris naissance en Espagne
ds l'an 1484, et de l toit passe en Italie vers 1525. On voit, par
l'histoire des ordres monastiques[118], qu'elle toit dj connue en
France en 1582: mais elle n'y fut reue qu'en 1592, et les troubles dans
lesquels le royaume toit alors plong empchrent qu'elle y et un tat
fixe et lgal avant 1597. Ce fut  Nevers que s'en fit le premier
tablissement.

          [Note 118: T. VII, p. 133.]

Le pape Clment VIII ne se contenta pas d'approuver cette rforme, et de
confirmer les bulles de Clment VII et de Grgoire XIII, qui l'avoient
autorise; il donna encore, en 1601, un bref par lequel il invitoit les
archevques et vques de France  assigner aux PP. Rcollets un ou deux
couvents dans leurs diocses. Sur cette invitation du souverain pontife,
Henri de Gondi, alors vque de Paris, leur donna, la mme anne, la
permission de s'y tablir. Henri IV les prit sous sa protection, et la
pit charitable de deux citoyens obscurs leur procura, ds 1603, un
asile dans cette capitale. _Jacques Cottard_, marchand tapissier, et
_Anne Grosselin_ sa femme, leur prtrent d'abord une maison dont ils
toient propritaires au faubourg Saint-Laurent, et leur en firent
ensuite, le 4 dcembre de la mme anne, une donation que confirmrent
des lettres-patentes accordes le 6 janvier suivant. Ces religieux y
firent aussitt construire une petite glise qui fut consacre par
l'archevque d'Auch le 19 dcembre 1605. Henri IV leur donna en mme
temps un champ assez vaste et contigu  leur jardin; et quelques annes
aprs, les libralits de plusieurs illustres bienfaiteurs[119] leur
fournirent les moyens d'augmenter leurs btiments et de faire rebtir
leur glise qu'ils trouvoient trop petite. La reine Marie de Mdicis,
qui s'toit dclare fondatrice de ce couvent par ses lettres du 5
janvier 1605, posa la premire pierre du nouvel difice, qui fut ddi
le 30 aot 1614 sous le titre de l'Annonciation de la Sainte-Vierge.

          [Note 119: Le baron de Thisy, son pouse, M. de Bullion, le
          chancelier Sguier, etc.]

Les religieux de cet ordre rendoient de grands services  la religion et
 l'tat, soit en aidant les prtres sculiers dans les fonctions du
saint ministre, soit par les prdications dont ils s'acquittoient avec
autant de zle que de succs[120]. C'toient ordinairement des Rcollets
qu'on envoyoit dans les colonies, et qu'on employoit dans les armes en
qualit d'aumniers[121].

          [Note 120: Cet ordre a produit deux prdicateurs qui ont
          honorablement occup les meilleures chaires de Paris. Le
          premier se nommoit _Olivier Juvernay_, et l'autre _Candide
          Chalippe_.]

          [Note 121: Depuis la rvolution on a converti ce couvent en un
          hospice consacr  recevoir des hommes indigents attaqus
          d'infirmits graves et incurables. On y compte environ quatre
          cents lits.]


     CURIOSITS DU COUVENT DES RCOLLETS.

     Ce couvent toit orn de plusieurs tableaux peints par le frre
     _Luc_, religieux de cet ordre.

     La bibliothque toit compose d'environ trente mille volumes; on
     y voyoit aussi deux trs-beaux globes de _Coronelli_:


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Guichard Faure, baron de Thisy, et Magdeleine Brlart sa femme,
     morts en 1623 et 1635.

     Nol de Bullion, prsident  mortier au parlement de Paris, mort
     en 1670.

     Franoise de Crqui, pouse de Maximilien de Bthune, duc de
     Sully, grand-matre de l'artillerie de France, morte en 1657, et
     Louise de Bthune sa fille, morte en 1679;

     Gaston, duc de Roquelaure, mort en 1683.

     Antoine-Gaston de Roquelaure, duc et marchal de France, fils du
     prcdent, mort en 1738.

     Marie-Louise de Laval son pouse, morte en 1735.


HPITAL DU SAINT-NOM-DE-JSUS.

On ignore quel est le fondateur de cet hpital, non qu'il soit
trs-ancien, car son tablissement ne date que du milieu du dix-septime
sicle; mais parce que ce fondateur, aussi modeste que charitable,
voulut accomplir  la lettre le prcepte de l'vangile en cachant aux
yeux des hommes les oeuvres de sa charit. Le clbre Vincent-de-Paul
fut le seul confident de ce bienfait mystrieux.

Le projet de l'inconnu toit d'assurer, dans un asile convenable, une
retraite paisible  vingt pauvres artisans de chaque sexe que la
vieillesse ou les infirmits mettroient hors d'tat de gagner leur vie.

Pour remplir ce dessein, Vincent-de-Paul acheta deux maisons contigus,
et un assez grand emplacement dans le faubourg Saint-Laurent, un peu
au-dessus de l'glise paroissiale; il y fit construire une chapelle et
deux corps-de-logis spars l'un de l'autre, mais tellement disposs que
les hommes et les femmes pouvoient entendre la mme messe et la lecture
qu'on faisoit pendant le repas, sans avoir la facult de se voir ni de
se parler. Il acheta en mme temps des outils et fit dresser des
mtiers, afin d'occuper ces pauvres gens selon leur talent et le degr
de leurs forces. L'argent qui lui resta aprs que toutes ces
dispositions eurent t faites fut converti en une rente annuelle au
profit de l'tablissement.

Cet hospice, fond par contrat du 29 octobre 1653, approuv par
l'archevque de Paris le 15 mars 1654, et confirm par lettres-patentes
du mois de novembre de la mme anne, toit sous la direction de MM. de
Saint-Lazare, qui commettoient un prtre de leur congrgation pour y
dire la messe et y administrer les sacrements: il toit desservi, quant
au temporel, par les soeurs de la Charit.

Les privilges qui furent accords  cette maison lors de son
tablissement furent confirms par d'autres lettres-patentes du mois de
dcembre 1720, et par celles de surannation du 11 septembre 1738[122].

          [Note 122: Le nombre des pauvres qui toient entretenus dans
          cette maison avoit t rduit, en 1719,  quinze hommes et
          quinze femmes; il fut ensuite port  dix-huit vers la fin du
          sicle dernier. C'est maintenant une maison de sant, sous la
          direction de l'administration gnrale des hospices.]


HPITAL DE SAINT-LOUIS.

Les suites funestes de la contagion dont la ville de Paris fut afflige
en 1606 firent sentir la ncessit de prvenir dornavant la
communication rapide de ces dsastreuses pidmies, en construisant un
hpital destin  recevoir et  sparer sur-le-champ de la socit tous
ceux qui en seroient frapps. On avoit d'abord pens  prparer pour cet
objet l'hpital du faubourg Saint-Marcel; mais comme on eut bientt
reconnu qu'il toit trop petit, on choisit un lieu plus commode entre le
faubourg du Temple et celui de Saint-Martin, dans lequel il fut rsolu
qu'on feroit lever un plus vaste difice. Les administrateurs de
l'Htel-Dieu furent chargs de l'excution de ce projet; et pour leur en
fournir les moyens, le roi, par son dit du mois de mars 1607, accorda 
cet hospice 10 sous sur chaque minot de sel qui se vendroit dans les
greniers de Paris pendant quinze ans, et 5 sous  perptuit aprs
l'expiration de ce terme. Assurs d'un tel secours, ces administrateurs
conclurent, le 20 juin de la mme anne, un march pour la construction
de cet difice; et l'on mit dans les travaux une telle activit que la
premire pierre de la chapelle fut pose le 13 juillet suivant[123]. On
travailloit en mme temps  l'hpital _de la Sant_ du faubourg
Saint-Marcel; tous les deux furent achevs en quatre ans et demi, et la
dpense totale monta  795,000 liv. Celui-ci fut nomm l'hpital
Saint-Louis, non comme l'a dit un auteur (Germain Brice), parce que
Louis XIII rgnoit alors, mais par un ordre exprs de Henri IV, dont
l'intention toit d'honorer la mmoire de ce saint roi, mort de la peste
devant Tunis. L'erreur de cet crivain est d'autant plus inconcevable
que ce fait toit constat sur une inscription grave au-dessus de la
porte.

          [Note 123: Sauval dit que cet hpital fut commenc par Henri
          IV en 1604, et achev par Louis XIII en 1617. L'abb Lebeuf et
          plusieurs autres en placent la fondation en 1608. Toutes ces
          dates manquent d'exactitude.]

Quoique l'octroi accord ft considrable, il parot cependant, par les
registres du parlement, qu'il ne se trouva pas suffisant pour subvenir 
toutes les dpenses qu'exigeoit une si grande entreprise. Un arrt du 4
septembre 1609 autorisa en consquence les administrateurs de
l'Htel-Dieu  emprunter  rente une somme de soixante mille livres, 
mesure que le besoin l'exigeroit, sous la condition qu'ils la
rembourseroient, dans la suite, du produit de cet octroi. C'toit dans
la mme intention que, ds le mois d'aot prcdent, le roi avoit adjug
 l'Htel-Dieu l'argenterie et les ornements d'glise employs au
service de la confrrie des changeurs, anciennement tablie dans
l'glise de Saint-Leufroi, et qui avoit cess d'exister.

Cet hpital toit, comme nous l'avons dit, principalement destin 
recevoir les personnes attaques de maladies contagieuses; mais comme de
tels flaux ne sont heureusement que passagers, on fut quelque temps
incertain de savoir quelle destination on lui donneroit dans les longs
intervalles qui sparent la courte dure de ces pidmies. Un projet
charitable conu par madame de Bullion indiqua bientt le parti qu'il
toit possible d'en tirer. Cette dame, touche de l'tat de dtresse o
se trouvoient une foule de convalescents qui, n'tant plus assez malades
pour rester  l'Htel-Dieu, n'avoient cependant point encore recouvr
les forces ncessaires pour reprendre leurs travaux et pourvoir  leur
subsistance, avoit form le projet de procurer un asile momentan 
quelques-uns d'entre eux, et venoit de fonder  cet effet un hospice
pour huit personnes sortant de l'hpital de la Charit. L'exemple toit
assez beau pour n'tre pas perdu, et l'on rsolut de faire en grand,
dans l'hpital Saint-Louis, ce qu'elle n'avoit pu excuter qu'en petit.
Le cardinal de Mazarin lgua, dans cette vue, une somme de 70,000 liv. 
l'Htel-Dieu; le duc de Mazarin y ajouta 30,000 liv.; les libralits
runies de quelques autres personnes formrent une troisime somme de
60,000 liv.; et pour faciliter encore une entreprise aussi utile, on
unit  l'Htel-Dieu le prieur de Saint-Julien-le-Pauvre. Malgr de si
gnreux secours, il s'en falloit cependant encore de beaucoup que ce
capital ft suffisant mme pour la dpense des btiments ncessaires; et
il et t imprudent de les commencer sans savoir comment on pourroit
soutenir les charges de ce nouvel tablissement. Les administrateurs de
l'Htel-Dieu demandrent en consquence la permission de faire dans
l'hpital Saint-Louis une preuve de la dpense la plus indispensable,
afin de voir s'ils pourroient la soutenir; cette demande leur fut
accorde par arrt du 24 novembre 1676, sous la condition nanmoins que,
si la ville se trouvoit afflige de quelque mal contagieux, ils seroient
obligs de faire retirer les convalescents de l'hpital, pour le laisser
libre aux malades. L'preuve fut tente, et elle eut tout le succs
qu'on en pouvoit dsirer.

En 1709, la rigueur de l'hiver, et la misre qu'elle occasionna,
causrent diffrentes maladies, et principalement le scorbut. L'hpital
Saint-Louis fut aussitt destin  recevoir tous ceux qui en toient
attaqus; et comme le nombre en toit trs-considrable, on augmenta les
btiments, on rpara les anciens, et on les mit dans l'tat o on les
voyoit en 1789.

L'architecture d'un hpital doit avoir un caractre particulier. Les
points les plus essentiels pour arriver au but important qu'on se
propose dans la construction d'un semblable difice consistent dans une
situation avantageuse, une tendue de terrain suffisant, surtout une
distribution bien entendue du plan, qui permette la runion de toutes
les choses ncessaires au service intrieur, et une disposition telle
qu'elles puissent toutes, sans confusion, se prter un mutuel secours.
Toute dcoration seroit superflue; il suffit qu' l'extrieur les masses
soient grandes, simples et rgulires.

Sous ces diffrens rapports, on peut prsenter le plan de l'hpital
Saint-Louis comme un modle en ce genre, et le meilleur qui existe 
Paris.

Autour d'une grande cour de cinquante-deux toises carres, servant de
promenoir commun aux malades, s'lvent quatre grands corps de btiment,
contenant au rez-de-chausse huit salles et huit pavillons. Ces huit
salles ont vingt-quatre toises de longueur sur quatre de largeur, et
onze pieds d'lvation. Elles sont partages en deux nefs par un rang de
piliers qui soutiennent les votes. Les huit pavillons d'entre ont
chacun cinq toises et demie en carr, et sont vots  la mme hauteur
que les deux salles. Deux de ces pavillons renferment des escaliers,
deux contiennent des chapelles, deux autres des chauffoirs; les deux
derniers servent de vestibule.

Le premier tage a la mme tendue et la mme distribution que le
rez-de-chausse; les greniers placs au-dessus sont absolument vacants.
Au sommet des pavillons on a pratiqu des lanternes pour l'purement de
l'air.

Indpendamment de toutes les prcautions particulires, dont aucune n'a
t nglige pour la perfection de cet tablissement, les dispositions
gnrales sont telles que le grand btiment qui contient les malades est
totalement isol par une cour plante d'arbres, laquelle forme un
intervalle de seize toises entre ce btiment et un premier mur de
clture.

C'est sur ce mur que sont appuyes toutes les constructions qui forment
les logements des personnes attaches au service des malades, les dpts
et les magasins: prs de l sont les pompes, les lavoirs, etc.

Derrire cette premire clture rgne, dans tout le pourtour, un
trs-grand espace employ aux jardins, aux cours, aux cuisines,  la
boulangerie, au logement des personnes occupes de ces diffrents
services. Elles ne peuvent jamais pntrer dans la premire clture pour
y porter les aliments, et les personnes de l'intrieur ne peuvent la
franchir pour les recevoir: l'introduction s'en fait par le moyen d'un
tour plac dans un pavillon construit  cet effet.

Ces cours et ces jardins sont entours d'un second mur de clture, 
vingt toises de distance de la voie publique. Au-del, et d'un ct
seulement, sont deux autres terrains[124] spars par une cour qui
conduit  l'glise[125]. Ce dernier btiment est construit de manire
que les personnes du dehors peuvent entrer dans la nef, et celles de la
maison dans le choeur, sans se communiquer.

          [Note 124: _Voy._ pl. 99.]

          [Note 125: L'un est un verger, l'autre un jardin botanique.]

Ce beau monument, lev sur les dessins d'un architecte nomm Claude
Chtillon, est contenu dans un paralllogramme de cent quatre-vingts
toises de longueur sur cent vingt de largeur, ce qui donne une
superficie de vingt-un mille six cents toises. Au moment de la
rvolution, il contenoit mille malades[126].

          [Note 126: L'hpital Saint-Louis existe encore, et contient
          huit cents malades; il est particulirement destin aux
          personnes des deux sexes qui sont attaques de maladies
          chroniques, dartres, teignes et gales compliques.]


HTELS ANCIENS ET NOUVEAUX.

_Htel de Chlons._

Cet htel, dont nous avons parl  l'article des religieuses carmlites,
existoit ds le commencement du douzime sicle dans la rue Chapon; il
appartenoit alors aux archevques de Reims. On trouve qu'il fut ensuite
alin et rachet par eux en 1266. Les vques de Chlons l'achetrent
au commencement du sicle suivant.


_Htel de Montmorenci, et Maison de Nicolas Flamel._

Cet htel toit situ dans la rue de ce quartier qui jusqu' ce jour a
conserv le nom de rue de Montmorenci. Sauval[127] et ses copistes
prtendent que Nicolas Flamel avoit fait btir et fond un hpital dans
cette mme rue. Sauval s'est tromp: il est vrai que cet homme
charitable possdoit une maison dans cette rue, sur le mur de laquelle
il avoit fait sculpter des figures et des caractres, et qu'entre les
legs qu'il avoit faits  sa servante, on trouve nonc: Le louage par
bas de la maison haute o est le puits, en la rue de Montmorenci; mais
il ne dit point que ce fut un hpital, il ne donne point  entendre que
le _haut_ ft occup par des pauvres et des plerins; on ne trouve nulle
part de trace de cette fondation; et certes il n'et pu oublier de faire
un legs  un hpital que lui-mme auroit fait btir, lui qui en avoit
fait  tous les hpitaux.

          [Note 127: T. III, p. 307.]


_Maison de la rue Saint-Martin._

Cette maison, situe vis--vis de l'glise des Mntriers, et rebtie
vers la fin du sicle dernier, offroit au-dessus de sa porte
l'inscription suivante, grave sur une table de marbre.

_Summum crede nefas animam prferre pudori, Et propter vitam vivendi
perdere causas[128]._

     Crois que c'est un grand crime de prfrer l'existence 
     l'honneur, et de perdre, pour conserver ta vie, les vrais motifs
     que nous avons de vivre.

          [Note 128: Sat. VIII, v. 83.]

Cette inscription excita la curiosit, et fit faire des recherches. On
prtendit qu'elle avoit t d'abord habite par Gabrielle d'Estres;
qu'ensuite elle toit devenue un rceptacle des plus abominables
dbauches; que, celui qui y demeuroit ayant pri  la place de Grve du
mme supplice dont Dieu punit les villes de Sodome et Gomorrhe, cette
inscription avoit t mise sur la porte en excution de l'arrt qui
l'avoit condamn. Cette tradition n'est appuye d'aucune preuve. Tout ce
que l'on a pu dcouvrir de certain sur cette maison, c'est qu'en 1647
c'toit un bureau o se faisoient inscrire ceux qui vouloient
s'embarquer pour les Indes ou y expdier des marchandises, et dans les
actes o il en est fait mention, elle est ainsi indique: _L'htel des
Indes orientales pour s'embarquer_.


_Maison des Fiacres._

Cette maison, qui toit galement situe dans la rue Saint-Martin, en
face de la rue du Cimetire-Saint-Nicolas, appartenoit dans le
dix-septime sicle  un particulier nomm Galland, et avoit alors pour
enseigne une image de _saint Fiacre_[129]. En 1637 elle toit occupe
par Jacques Sauvage, lequel avoit alors l'entreprise des coches publics:
il imagina de faire faire pour la ville des carrosses auxquels on donna
le nom de _fiacres_,  cause de l'enseigne de cette maison. Ils ont
conserv jusqu' ce jour ce nom bizarre, qui a mme pass aux cochers
qui les conduisent, et il n'y a pas d'apparence qu'il soit jamais
chang.

          [Note 129: M. S. de S.-Germain-des-Prs, c. 1585.]


_Bureau des jurs crieurs._

Ce bureau toit situ rue Neuve-Saint-Merri, dans une maison o l'on
prtend que Catherine de Mdicis a demeur. Cette tradition n'est
appuye d'aucun tmoignage authentique; et c'est galement sans aucune
preuve que l'on a dit que la maison voisine, laquelle a d faire partie
de celle-ci, avoit appartenu  la reine Blanche, mre de saint Louis.
Cette opinion n'avoit d'autre fondement qu'une simple fleur de lis
sculpte sur le mur extrieur, ce qui certainement ne suffit pas pour
prouver que ce fut l'htel d'une reine de France. Toutefois on ne peut
douter qu'elle n'ait t jadis occupe par des personnes d'un haut rang;
car on y voyoit encore,  la fin du sicle dernier, un cabinet orn de
peintures, de sculptures et de dorures, qui donnoient l'ide d'une
grande magnificence dans l'ancienne dcoration de cette maison.


HTELS MODERNES.

Les plus remarquables en 1789 toient:

  L'htel d'Aligre, rue de Bondi.
  ----    de Rosambo, mme rue.
  ----    de Boyne, faubourg Saint-Martin.


WAUXHALL D'T.

Cet difice, construit en 1785,  l'extrmit de la rue de Bondi, prs
du boulevart, occupoit un emplacement d'un arpent et demi, y compris le
jardin. L'intrieur offroit une salle de danse de forme elliptique,
dcore avec beaucoup d'lgance, environne d'un double rang de
galeries pour les spectateurs, et se prolongeant dans une dimension de
soixante-douze pieds sur cinquante-six de largeur; le plafond, soutenu
par des cariatides, avoit cinquante pieds d'lvation, et sous la salle
toit pratiqu un caf souterrain. On donnoit dans cet emplacement des
ftes, des feux d'artifice, etc., qui, depuis la rvolution, ont t
successivement transports au jardin de Marbeuf et  Tivoli[130].

          [Note 130: Le Wauxhall est occup maintenant par des bains
          publics.]


FONTAINES.

_Fontaine Maubu._

Cette fontaine, situe au coin de la rue de ce nom et de celle de
Saint-Martin, donne de l'eau de l'aquduc de Belleville.


_Fontaine Saint-Martin_ ou _du Verdbois_.

Elle fut construite en 1712, sur un emplacement donn  cet effet par
les religieux bndictins de Saint-Martin, prs de l'encoignure de la
rue du Verdbois. Cette fontaine donne de l'eau du mme aquduc.


_Fontaine des Rcollets._

Cette fontaine, situe dans la rue du Chemin de Pantin, faubourg
Saint-Martin, est trs ancienne; l'eau qu'elle donne vient de l'aquduc
des Prs-Saint-Gervais.


BARRIRES.

L'extrmit septentrionale de ce quartier en offre trois; savoir:

  La barrire Saint-Martin[131].
  ----        de Pantin[132].
  ----        de la Chopinette.

          [Note 131: Cette barrire est partage maintenant en deux
          entres, dont la plus orientale se nomme barrire de _Pantin_;
          l'autre, barrire de _la Villette_.]

          [Note 132: Il y a galement dans cette barrire deux entres;
          celle qui est  l'orient se nomme barrire du _Combat_;
          l'autre, barrire de _la Boyauterie_.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-MARTIN.

_Rue Bailly._ Cette rue, ouverte depuis 1780 dans le march
Saint-Martin, forme un angle avec la rue Henri et celle de Saint-Paxant.

_Rue Beaubourg._ Elle aboutit  la rue Simon-le-Franc et  la rue
Grenier-Saint-Lazare. Son nom lui vient de quelques maisons qui furent
bties en cet endroit vers la fin du onzime sicle, ou au commencement
du suivant. Elles formrent un territoire auquel on donna le nom de
_Beaubourg, in Pulchro Burgo_. Il comprenoit l'espace qui est
aujourd'hui renferm entre les rues Maubu, Grenier-Saint-Lazare,
Saint-Martin, Sainte-Avoie; ce qui duroit encore dans le quatorzime
sicle, temps auquel toute cette tendue n'toit dsigne que sous le
nom gnral de _Biau-Bourc_, qu'on a donn privativement depuis  la rue
qui traverse cet espace du nord au sud.

Cette rue fut depuis coupe en deux par le mur de l'enceinte ordonne
par Philippe-Auguste. On ouvrit en cet endroit une fausse porte ou
poterne dsigne dans tous les anciens titres sous le nom de _Nicolas
Huidelon_, et quelquefois, mais mal  propos, _Huidron_ et _Hydron_. On
trouve aussi que, depuis cette porte jusqu' la rue Transnonain, la rue
Beaubourg s'appeloit _rue outre la poterne Nicolas Hydron_; mais la
partie en-de de cette porte n'a jamais t nomme _cul-de-sac le
Grand_, comme le prtendent Sauval et l'auteur des Tablettes
parisiennes[133]. En effet, cette partie de rue ne pouvoit nullement
tre regarde comme un cul-de-sac, _angiportus_. Ce mot signifie une
ruelle qui n'a pas d'issue; or la rue Beaubourg, comme nous venons de le
dire, aboutissoit  une porte; elle en avoit mme reu le nom de rue de
la _Poterne_ et de la _Fausse Porte_; et c'est ainsi qu'elle est
dsigne dans la liste des rues du quinzime sicle. D'ailleurs elle
avoit des issues dans toutes les rues voisines, dont la plupart
existaient dj  cette poque.

          [Note 133: Sauval, t. II, p. 114.--Tab. Par., p. 31.]

Il y a dans cette rue deux culs-de-sac fort anciens. Le premier et le
plus grand est situ entre les rues Geoffroi-l'Angevin et
Michel-le-Comte, et s'appelle aujourd'hui _cul-de-sac Bertaut_. Il est
indiqu dans l'accord fait en 1273 entre Philippe-le-Hardi et le
chapitre de Saint-Merri, sous le nom de _cul-de-sac sans chef_: _Item
quemdam vicum, qui vocatur cul-de-sac sine capite_. Il a t ensuite
prolong jusqu' un cul-de-sac de la rue Geofroi-l'Angevin, qu'on a
supprim depuis, et qui formoit le retour d'querre de celui-ci. On ne
trouve point que, jusqu'au milieu du quatorzime sicle, ce dernier
cul-de-sac ait eu un nom particulier; mais en 1342 on le nommoit _rue
Agns-aux-Truyes_, et en 1386 _rue des Truyes_. Il conserve ce nom sur
le plan de Gomboust, et l'a mme port long-temps depuis; dans le papier
terrier de Saint-Merri de 1723, toutes les maisons de ce cul-de-sac sont
dsignes rue _des Truyes_, autrement grand _cul-de-sac de la rue
Beaubourg_. Les mmes nonciations se trouvent dans les terriers de
Saint-Martin-des-Champs.

Le second cul-de-sac de cette rue est nomm dans l'inscription
_cul-de-sac des Anglois_. Dans l'accord de 1273, que nous avons cit, il
est simplement dsign _cul-de-sac-le-Petit sine capite_ et _petit
cul-de-sac prs la fausse Poterne Nicolas Hydron_. Dans des temps
postrieurs, et vers l'an 1517, Jean Bertaut fit construire, rue
Beaubourg, un jeu de paume qui rgnoit le long de ce cul-de-sac, ce qui
lui fit donner le nom de _cul-de-sac du Tripot-de-Bertaut_, nom qu'il
portoit encore en 1640. Dans les dclarations des censitaires de
Saint-Merri en 1722, on le nomme _cul-de-sac de la rue Beaubourg, tenant
au jeu de paume appel Bertaut_. Ainsi le nom de ce particulier ayant
prvalu dans la dnomination de ce cul-de-sac, il n'est pas surprenant
qu'il se trouve dans les titres qui en font mention, sur les plans de
Gomboust et sur ceux qui ont t publis depuis. D'aprs toutes ces
autorits, fondes sur les titres et les anciens plans, il parot
dmontr que c'est par une mprise de ceux qui, dans le sicle dernier,
ont renouvel les inscriptions, qu'on a appliqu le nom de _Bertaut_ au
premier cul-de-sac dont nous venons de parler, et qu'il appartient
incontestablement au dernier, appel mal  propos cul-de-sac _des
Anglois_.

_Rue Saint-Benot._ C'est une des rues ouvertes depuis 1765 dans le
march Saint-Martin. Elle est ferme dans sa partie septentrionale, et
donne de l'autre ct dans la rue Royale.

_Rue de Bondi._ Cette rue commenoit  la rue du Faubourg-Saint-Martin,
et aboutissoit autrefois  une voirie de laquelle elle avoit pris
d'abord le nom de _chemin de la voirie_. On la nomma ensuite rue _des
Fosss-Saint-Martin_, et depuis elle fut prolonge jusqu' la barrire
du Temple, sous le nom de _rue Basse-Saint-Martin_, parce qu'elle est en
effet plus basse que le boulevart le long duquel elle est situe. C'est
ainsi qu'elle est dsigne dans un arrt du conseil du 7 aot 1769. Le
roi en rendit un second le 17 mars 1770, par lequel il ordonna qu'elle
seroit continue en ligne droite, paralllement  la grande alle du
Rempart, jusqu' la rue du Faubourg-du-Temple. Cette rue ayant t
aligne en consquence de cet ordre, le nom de rue Basse-Saint-Martin
fut chang en celui de _Bondi_, par l'effet d'un troisime arrt du
conseil, du mois de dcembre 1771[134].

          [Note 134: Il y avoit autrefois dans cette rue une caserne des
          Gardes-Franoises; depuis la rvolution on y a bti, au coin
          de la rue de Lancry, une petite salle de spectacle, connue
          sous le nom de _Thtre des Jeunes Artistes_, et depuis
          change en maison particulire.]

_Rue de Breteuil._ Cette rue, ouverte depuis 1765 dans le march
Saint-Martin, donne d'un ct dans la rue Royale, et vient finir de
l'autre, par un retour d'querre, dans le passage qui borne ce march au
nord; elle est ferme  cette extrmit.

_Rue Brise-Miche._ Cette rue, qui aboutit au clotre Saint-Merri et dans la
rue Neuve-Saint-Merri, n'a t ouverte qu'au commencement du quinzime
sicle. Jusqu' cette poque il n'y avoit l qu'une seule rue reprsente
aujourd'hui par la rue _Taille-Pain_. Elle aboutissoit  la rue
Neuve-Saint-Merri, toit ferme par une porte  chacune de ses extrmits,
et portoit le nom de rue _Bailleho_, nom qui toit dj altr: car on a
trouv dans les archives de Saint-Merri un acte du 8 octobre 1207, dans
lequel on lit trs-distinctement _vicus de Bay-le-Hoeu_; et, dans
l'nonciation de la censive de Saint-Martin-des-Champs, en 1540[135], on
indique la _Villette Saint-Ladre au lieu dit_ BAILLEHEU, _autrement
Chaumont_, ce qui fait conjecturer que ces deux endroits devoient leur nom
 un particulier.

          [Note 135: Rec. de Blondeau. (Bibl. du R., t. XX, 2e
          cahier.)]

Il y avoit dans cette rue un petit cul-de-sac qui fut prolong et ouvert
du ct du clotre. On donna dans le quinzime sicle le nom de
_Brise-Miche_  cette nouvelle rue, et le nom de _Bailleho_ fut
conserv  la partie qui toit du ct de la rue de Saint-Merri. Il fut
galement affect  l'entre de la rue Taille-Pain, comme on peut le
voir sur le plan manuscrit de la censive de Saint-Merri, fait en
1512[136].

          [Note 136: Sauval et ses copistes ont parl inexactement de
          cette rue, en disant qu'en 1273 elle s'appeloit la rue
          _Baillorhe_; en 1399, 1424 et 1427, la rue _Boullehou_,
          _Bailleho_ et _Baillehoc_. On voit, par ce que nous venons de
          dire, que ces auteurs se sont tromps, tant pour l'orthographe
          que pour la situation.]

Sauval a conjectur que _le nom de Brise-Miche pouvoit venir de
quelques-uns des devanciers d'tienne Brise-Miche, cur de Besons, qui
mourut en_ 1515. Comme il n'appuie cette conjecture sur aucune autorit,
nous trouvons plus vraisemblable l'tymologie donne par Jaillot, qui
suppose que les noms _Brise-Pain_, _Tranche-Pain_, _Taille-Pain_, et
_Brise-Miche_[137] ont t donns  cet endroit, parce qu'on y faisoit
la division et la distribution des pains de _chapitre_, que l'usage
toit de donner aux chanoines de la collgiale de Saint-Merri.

          [Note 137: L'abb Lebeuf pense que Guillot a voulu dsigner
          ces deux rues par celles qu'il appelle _rues  Chavetiers_ et
          _de l'table du Clotre_. Mais, outre qu'on n'a trouv, dans
          les archives de Saint-Merri, aucun acte qui ft mention des
          deux rues indiques par Guillot, il parot, par la marche de
          ce pote, que les rues qu'il mentionne ne pouvoient tre de ce
          ct, mais qu'elles toient du ct de la rue de la Verrerie
          et de l'entre du clotre qui conduit au Tribunal des
          Consuls.]

_Rue du Carme-Prenant._ Elle va de l'hpital Saint-Louis  la rue du
Faubourg-du-Temple. Il parot, par les plans de Gomboust, La Caille et
autres, qu'elle commenoit autrefois  la rue du Faubourg-Saint-Laurent,
et que la rue des _Rcollets_ en faisoit alors partie. Cette rue doit
son nom au territoire sur lequel elle a t ouverte.  la fin du
quatorzime sicle on appeloit cet endroit la _Courtille Jacqueline
d'pernon_[138]; et, en 1417, _la Courtille Barbette_[139]. On trouve
dans les archives de Saint-Merri un titre de 1455, qui nonce le clos
_Jacqueline d'pernon, autrement dit Carme-Prenant, et la Courtille
tenant au chemin qui conduit  Saint-Maur_. Elle est indique rue de
Carme-Prenant dans le terrier du roi, de 1540.

          [Note 138: Arch. de S. Merri.]

          [Note 139: Manusc. de la Bibl. du R., E. 5185, B.]

_Rue des Petits-Champs._ Elle traverse de la rue Beaubourg dans celle de
Saint-Martin. Il en est fait mention sous ce nom dans l'accord de
Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri, en 1273. _Vicus de
Parvis Campis._

_Rue Chapon._ Elle aboutit  la rue Transnonain et  celle du Temple. On
l'appeloit anciennement _vicus Roberti Begonis_, et _Beguonis sive
Caponis_, comme l'indiquoient les terriers de Saint-Martin de 1293 et de
1300. On la trouve sur quelques plans prolonge mal  propos jusqu' la
rue Saint-Martin; car la rue du Cimetire-Saint-Nicolas, qui en est la
continuation, existoit sous ce nom ds 1220. L'auteur du supplment _aux
Antiquits de Paris_ de Dubreul, a voulu, de son autorit prive,
ennoblir le nom de cette rue; il l'appelle rue _du Coq_[140]. Ds 1313
elle toit connue sous celui qu'elle porte aujourd'hui.

          [Note 140: P. 52 et 81.]

_Rue du Combat._ Cette rue, qui commence  la rue du
Faubourg-Saint-Laurent, et se prolonge jusqu' la barrire de Pantin,
toit encore un chemin sans nom dans le sicle dernier. Elle prit celui
qu'elle porte aujourd'hui, quelques annes avant la rvolution, et le
dut au spectacle connu sous le nom de _combat du taureau_, spectacle qui
subsiste encore, et qui n'est frquent que par la dernire classe du
peuple. On la nomme aujourd'hui rue de la _Butte Saint-Chaumont_.

_Rue de la Corroyerie._ Elle aboutit  la rue Beaubourg et  celle de
Saint-Martin. Cette rue s'appeloit au treizime sicle _rue de la
Pltrire_. Cependant le censier de Saint-Martin-des-Champs, de 1300,
indique d'abord _vicus Plastrari_, et quelques lignes aprs _vicus
Correarii_; ce qui sembleroit marquer deux rues diffrentes. Quoi qu'il
en soit, on voit, par un registre de la chambre des comptes[141], qu'on
la nommoit rue _de la Pltrire_ en 1313 et en 1482. Dans la liste du
quinzime sicle, elle est dsigne sous le nom de _la Plastaye_. Elle
avoit dj pris le nom de _Conroirie_ en 1500, quoique Sauval lui donne
une origine plus moderne d'un sicle. Sur les plans de Gomboust, de
Bullet et autres, elle est indique sous le nom de _Courroyerie_, et mal
 propos sous celui de _Courrerie_ dans les tables de La Caille et de
Valleyre.

          [Note 141: Reg. _noster_.]

Il y a dans cette rue un cul-de-sac qu'on appelle _cul-de-sac
Boudroirie_. Sauval et ceux qui l'ont suivi ont t induits en erreur
par la dnomination de ce cul-de-sac, lorsqu'ils ont dit qu'en 1300
cette rue s'appeloit de la _Baudrarie_, et depuis _Baudroirie_; ils ont
confondu cette rue avec celle du Poirier, ainsi nomme alors, ou avec la
rue Maubu,  laquelle on a quelquefois donn ce nom par extension.

_Rue Cour-au-Vilain._ (Voyez rue Montmorenci.)

_Rue Cour-du-More._ Cette rue, qui traverse de la rue Beaubourg dans
celle de Saint-Martin, doit sans doute son nom  une cour qu'on aura
perce et prolonge. On l'appeloit, suivant le rle de 1313, rue _Jehan
Pale_, et ensuite _Pale_. Elle est encore dsigne sous ce nom dans
une dclaration des religieuses de Montmartre, du 3 juillet 1551.
Cependant, ds le commencement du quatorzime sicle, la proximit de
l'glise de Saint-Julien,  laquelle elle est contigu, lui avoit fait
donner le nom de _ruelle_ ou _rue Saint-Julien_, sous lequel elle est
indique dans le compte des confiscations de 1421, et dans Corrozet. On
l'a aussi nomme rue de _la Poterne_ ou de _la Fausse Poterne_, parce
qu'elle aboutissoit dans la rue Beaubourg,  peu de distance de la
poterne ou fausse porte de Nicolas Huidelon. Depuis on lui a donn le
nom de _Cour-du-More_ et de _rue du More_ qu'elle portoit ds 1606,
suivant plusieurs titres des archives de Saint-Merri. On la trouve
aussi, en 1640, indique _Cour-de-More_, dite des _Anglois_. Jaillot
pense que c'est sans fondement qu'on a grav sur plusieurs anciens plans
_Cour des Morts_, tymologie que l'abb Lebeuf a suivie.

_Rue de la Croix._ Elle aboutit d'un ct  la rue Phelipeaux, et de
l'autre au coin des rues Neuve-Saint-Laurent et du Verdbois. Ce nom lui
vient d'un canton de la Courtille-Saint-Martin, hors les murs, qui
s'appeloit _la Croix-Neuve_ en 1546; et dans le terrier de cette anne,
cette rue est effectivement indique sous le nom de _la Croix-Neuve_. La
dnomination de ce canton, suivant toute apparence, toit due  une
croix qu'on y avoit leve ou rtablie depuis peu. On sait que c'toit
l'usage ordinaire de placer des croix  la sortie des villes,  l'entre
des principaux chemins et dans les carrefours.

_Rue des tuves._ Elle traverse de la rue Saint-Martin  la rue
Beaubourg. Son nom lui vient des _tuves aux femmes_, situes dans la
rue Beaubourg, au coin de celle-ci. Ces tuves avoient pour enseigne _le
lion d'argent_, et il en est fait mention dans des lettres de
Philippe-le-Bel, de 1313. Il est mme certain qu'elles existoient avant
ce temps-l, puisque dj Guillot nonce cette rue sous le mme nom: en
1578 elles subsistoient encore. On l'a quelquefois appele _rue des
Vielles-tuves_. Au milieu du treizime sicle, on la nommoit _rue
Geofroi-des-Bains_, _vicus Gaufridis_, ou _Gaudefridi de balneolis sive
stupharum_[142].

          [Note 142: Arch. de S. Mart. des Champs. Il y avoit dans cette
          rue une petite maison, vieille et sans apparence, dont la
          porte offroit un marbre noir avec cette inscription:

            Dieu tient le coeur des rois en ses mains de clmence,
            Soit chrtien, soit paen, leur pouvoir vient d'en haut,
            Et nul mortel ne peut (c'est un faire le faut)
            Dispenser leurs sujets du joug d'obissance.

          Une tradition populaire veut que cette maison ait t btie
          par un architecte de Henri IV, ou qu'elle lui ait appartenu.
          Sur quoi Jaillot remarque que, si cette opinion a quelque
          fondement, la maison fait moins d'honneur au got et aux
          talents de l'architecte, que l'inscription n'en fait au coeur
          et aux sentiments du sujet.]

_Rue des Fontaines._ Cette rue donne d'un bout dans la rue du Temple, et
de l'autre dans celle de la Croix. Ds le commencement du quinzime
sicle, elle toit connue sous ce nom qu'elle a toujours conserv
depuis. Quelques auteurs la nomment des _Madelonettes_,  cause du
couvent des filles de la Madeleine, qui en toit voisin; mais cette
dnomination toit entirement populaire.

_Rue Frepillon._ Elle fait la continuation de la rue de la Croix, et
aboutit au cul-de-sac de Rome et  la rue au Maire. Elle doit son nom 
celui d'une famille qui demeuroit dans cette rue au treizime sicle.
Dans un acte de 1269, elle est nomme _vicus Ferpillonis_; rue
_Ferpillon_ en 1282; _vicus Ferpillionis_ dans le terrier de
Saint-Martin-des-Champs, de 1300. Depuis ce temps ce nom a t altr
par le peuple ou par les copistes, et l'on a crit _Ferpeillon_,
_Serpillon_, _Frepillon_, _Fripilon_, etc.

_Rue Geoffroi-l'Angevin._ Elle traverse de la rue Beaubourg  celle de
Sainte-Avoie. Ds le milieu du treizime sicle elle portoit ce nom, et
l'a toujours conserv depuis,  quelques variations prs, introduites
dans l'orthographe ou dans la prononciation. Ainsi on la trouve crite
_Gfroi-l'Angevin_ en 1278 et 1287, et _Gifroi-l'Angevin dans_
Guillot[143].

          [Note 143: Jaillot relve une erreur commise par Sauval, qui
          dit que _cette rue s'appeloit, en 1273, Vicus sine capite, qui
          vocatur Cul-de-Pet; en 1389, une ruelle sans bout, nomme
          Cul-de-Pet, et en 1445, la rue du Cul-de-Sac_. Cette erreur a
          t adopte par l'auteur des _Tablettes parisiennes_, qui sans
          doute n'avoit, non plus que Sauval, lu ni l'original ni la
          copie du titre qu'il cite: car, dans l'accord de 1273, cette
          rue est nonce: _Item totum vicum Gaufridi Langevin, sicut se
          comportat ab utrque parte cum qudam ruell sine capite, qu
          vocatur Cul-de-Pet._ Ce qui prouve clairement qu'ils ont
          confondu la rue et la ruelle, et qu'ils ont pris pour la rue
          Geoffroy-l'Angevin le cul-de-sac qu'on y trouvoit et qui a
          subsist trs-long-temps. La maison qui le terminoit avoit sa
          sortie dans le cul-de-sac nomm aujourd'hui mal  propos
          _cul-de-sac Bertaut_, sur lequel ces deux auteurs se sont
          encore tromps. Du reste, le cul-de-sac nomm _Cul-de-Pet_
          dans le treizime sicle n'avoit point de nom dans le
          quinzime; et dans le suivant il toit dsign par l'enseigne
          de la maison devant laquelle il toit situ. C'est pourquoi,
          immdiatement aprs la rue Geoffroi-l'Angevin, Corrozet
          indique _une ruelle devant le Petit-Paon_. Elle ne subsiste
          plus aujourd'hui.]

_Rue Grange-aux-Belles._ Cette rue, ouverte depuis 1780, commence 
la rue des Marais en face de la rue de Lancry, et traverse la rue
de Carme-Prenant et celle des Rcollets jusqu' celle de
l'Hpital-Saint-Louis.

_Rue des Gravilliers._ Elle donne d'un bout dans la rue Transnonain et
de l'autre dans celle du Temple. Son vritable nom est rue _Gravelier_,
ou du _Gravelier_, _vicus Gravelarii_, qu'elle portoit en 1250[144]. On
l'a appele depuis rue des _Graveliers_. Elle conservoit ce nom jusqu'
la rue Saint-Martin, comme on peut le voir sur plusieurs anciens plans.

          [Note 144: _Cart. S. Martini._]

_Rue Henri._ Cette rue, ouverte dans le march Saint-Martin depuis 1765,
donne d'un ct rue Bailly, de l'autre rue Royale. Le nom qu'elle porte
lui a sans doute t donn en l'honneur de Henri Ier, qui rebtit le
monastre de Saint-Martin.

_Rue Saint-Hugues._ Elle a t ouverte dans le mme temps que la
prcdente et dans la mme direction. Elle est seulement situe un peu
plus  l'orient du march.

_Rue Jean Robert._ Elle fait la continuation de la rue des Gravilliers,
dont elle portoit le nom, ainsi que nous venons de le dire, et aboutit 
la rue Saint-Martin. Celui qu'elle porte actuellement ne lui a t donn
qu'au commencement du sicle dernier.

_Rue Grenier-Saint-Lazare._ Elle commence  la rue Saint-Martin, et
aboutit au coin des rues Transnonain et Beaubourg, vis--vis la rue
Michel-le-Comte. L'usage des sicles passs l'avoit fait appeler _rue
Grenier-Saint-Ladre_: c'est ainsi qu'on nommoit alors Saint-Lazare.
Toutefois le premier nom avoit t altr; car anciennement on disoit
_Garnier-Saint-Lazare, vicus Garnerii de sancto Lazaro_. C'toit le nom
d'une famille connue  la fin du douzime sicle, et la rue qui le porte
toit dj habite au milieu du sicle suivant.

Au coin de cette rue, et un peu en-de, toit la porte Saint-Martin de
l'enceinte de Philippe-Auguste.

_Rue de Lancry._ Cette rue, ouverte depuis 1780, traverse de la rue de
Bondi dans celle des Marais, en face de la rue Grange-aux-Belles.

_Rue Neuve-Saint-Laurent._ Elle aboutit  la rue du Temple,  l'angle de
celles de la Croix et du Pont-aux-Biches. On l'a ouverte sur la culture
de Saint-Martin, et elle toit connue ds le quinzime sicle sous ce
nom qu'elle a toujours conserv depuis. Dans un terrier de 1546, elle
est appele rue Neuve-Saint-Laurent, dite du Verdbois.

_Rue du Faubourg-Saint-Laurent._ Elle fait la continuation du
Faubourg-Saint-Martin, depuis l'gout jusqu'au chemin qui conduit au
village de la Chapelle. Sur quelques plans on trouve l'extrmit de ce
faubourg dsigne sous le nom de _Faubourg-de-Gloire_.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac, un peu au-dessus de l'hospice des
Rcollets, nomm le _cul-de-sac de Saint-Michel_. Ce nom lui vient
probablement d'une enseigne.

_Rue de l'Hpital-Saint-Louis._ Elle est situe  l'extrmit de la rue
des Rcollets, et aboutit  la rue Saint-Maur ou du chemin de
Saint-Denis. Elle doit ce nom  l'hpital Saint-Louis qui en est voisin.

_Rue au Maire._ Elle commence  la rue Saint-Nicolas et aboutit  la rue
Frepillon et au petit cul-de-sac du puits de Rome. Le nom de cette rue
n'a vari que dans l'orthographe. On disoit rue au Maire ds le
treizime sicle, et au _Mayre_ en 1450 et 1560: c'toit son vritable
nom, _vicus Majoris sancti Martini_. On l'a dfigure depuis en crivant
_Omer_, _Aumaire_, _Aumre_ et _Aumaire_, comme on le voit sur
plusieurs plans et dans les nomenclatures. Ce nom lui vient du maire ou
juge de la justice de Saint-Martin-des-Champs, qui avoit son domicile
affect dans cette rue, et y tenoit sa juridiction. Elle se prolongeoit
autrefois jusqu' la rue du Temple. Sur un plan manuscrit de 1546, cette
dernire partie est dsigne sous le nom de _rue de Rome_.

Il y a dans cette rue un petit cul-de-sac nomm _cul-de-sac du Puits de
Rome_. Ce nom lui vient de l'enseigne d'une maison qui toit ainsi
appele. Auparavant on la nommoit _rue aux Cordiers_ et _des Cordiers_.
Les titres de Saint-Martin, de 1382 et de 1386, _noncent une maison rue
aux Cordiers y sant delez de la rue au Maire, et une autre faisant le
coin de la rue Frepillon et de la rue des Cordiers_.

_Rue Saint-Marcou._ Cette rue, ouverte depuis 1765, dans le march
Saint-Martin, est situe  l'orient de la rue Saint-Hugues, et dans la
mme direction.

_Rue Saint-Martin._ Cette rue, qui commence au coin des rues de la
Verrerie et des Lombards, et vient finir  la porte Saint-Martin, doit
son nom au prieur de Saint-Martin-des-Champs qui y toit situ. Dans
les anciens titres, on trouve dsigne, sous les noms de _rue
Saint-Merri_ et de _l'Archet-Saint-Merri_, la partie de la rue
Saint-Martin comprise entre la rue Neuve-Saint-Merri et celle de la
Verrerie. Nous avons dj fait connotre l'origine de cette
dnomination; cependant, dans un petit terrier latin de
Saint-Martin-des-Champs, dont l'criture est au moins du treizime
sicle, cette partie de la rue est dj dsigne par son nom actuel,
_vicus sancti Martini juxta portam sancti Mederici_. Et, dans le mme
terrier, toute la rue Saint-Martin est nonce _extra et intra
muros_[145]. On la trouve galement indique, dans toute son tendue
actuelle, sous le mme nom de _vicus sancti Martini de Campis_, dans le
cartulaire de Saint-Maur, en 1231 et en 1247[146]. On a ouvert dans
cette rue un passage qui donne  travers une maison, dans le march
Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

          [Note 145: Ds le commencement de la rvolution, l'on
          s'empressa de btir dans cette rue une salle de spectacle, o
          l'on n'a jou que par intervalles, et qui est maintenant
          abandonne. On la nommoit _Thtre de Molire_.]

          [Note 146: _Cart. S. Mauri ex bibliot. Reg._, n 5414, f 368.
          Guillot indique une _rue de la porte Saint-Merri_, mais ce nom
          n'a rien de commun avec aucune partie de la rue Saint-Martin,
          et ne convient qu'au bout de la rue de la Verrerie, du ct de
          la rue Neuve-Saint-Merri, ou au cul-de-sac de Saint-Fiacre,
          comme l'abb Lebeuf l'a pens.]

_Rue du Faubourg-Saint-Martin._ Cette rue doit galement son nom 
l'abbaye de Saint-Martin. Elle commence  la porte Saint-Martin, et
finit  l'endroit o commence celle du Faubourg-Saint-Laurent.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac nomm _des gouts_,  cause des eaux
qui se rendent dans cet endroit.

_March Saint-Martin._ Ce march qui se tenoit autrefois dans la rue
Saint-Martin, o il causoit beaucoup d'incommodit au public, fut
transport, en 1765, dans le territoire du prieur, sur un espace
d'environ cinq cents toises, qui en fut spar  cet effet. On y arrive
par les rues Frepillon, au Maire et Saint-Martin.

_Rue du March-Saint-Martin._ Elle commence rue Frepillon, et finit au
march qui lui a donn son nom. Ouverte en mme temps que ce march fut
construit, elle n'a reu sa dnomination que depuis 1780.

_Rue Neuve-Saint-Martin._ Elle commence  la rue Saint-Martin et finit
 la rue Notre-Dame-de-Nazareth, au coin de celle du Pont-aux-Biches.
Cette rue tire son nom du territoire sur lequel elle est situe, lequel
s'appeloit autrefois la _Pissote de Saint-Martin_[147]. Elle portoit sa
dnomination actuelle ds le commencement du quinzime sicle. On
l'appeloit aussi rue du _Mrier_; et, dans un procs-verbal de 1638, on
lit _la rue du Mrier_, dite rue _Neuve-Saint-Martin_.

          [Note 147: On entend par ce mot, des choppes, de petites
          chaumires, ou lieux couverts de branchages.]

_Rue des Marais du Faubourg-Saint-Martin._ Elle traverse de la rue du
Faubourg-Saint-Martin  celle du Faubourg-du-Temple, et tire son nom des
marais ou jardins sur lesquels elle a t ouverte.

_Rue Maubu._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Martin, et de
l'autre au coin de la rue du Poirier, vis--vis la rue Simon-le-Franc,
dont elle fait la continuation. Elle toit connue sous le nom qu'elle
porte, ds le commencement du quatorzime sicle. On la trouve aussi en
1357 sous celui de _la Fontaine Maubu_,  cause de la fontaine qu'on a
fait construire au coin de cette rue, et qui fut rebtie  neuf en 1734.
Suivant les censiers de Saint-Merri, on la nommoit aussi rue de la
_Baudroirie_ dans les quatorzime et quinzime sicles, parce qu'elle
faisoit le retour d'querre de la rue du Poirier, qui portoit alors ce
nom.

_Rue Saint-Maur._ Elle commence  la rue du Faubourg-du-Temple, et fait
la continuation du chemin de Saint-Denis, dont on lui donne quelquefois
le nom par extension; elle a pris celui qu'elle porte du lieu o elle
est btie, indiqu dans tous les titres anciens sous la dnomination de
_Chemin de Saint-Maur_.

_Rue des Mntriers_[148]. Elle aboutit  la rue Saint-Martin et  la
rue Beaubourg. Cette rue ne doit pas son nom, comme on pourroit le
penser,  l'glise de Saint-Julien des Mntriers, qui n'en est pas
loigne, mais aux joueurs de vielle qui demeuroient dans cet endroit.
On trouve dans le grand pastoral de Notre-Dame un acte du mois de mai
1225[149], un chapitre intitul _vicus Viellatorum_, dans lequel est
nonce une maison sise _in vico des Jugleours_; et, dans un terrier de
Saint-Martin-des-Champs, du treizime sicle, cette rue est nomme
_vicus Joculatorum_. Au commencement du quinzime sicle, on disoit rue
des _Menestrels_. Elle toit connue en 1482 sous celui de Mntriers.

          [Note 148: Par le mot de _mntriers_ on entend aujourd'hui
          les joueurs de vielle ou de violon qui vont dans les
          guinguettes et dans les villages. Celui de _jongleurs_ n'a pas
          une signification plus noble; mais, dans l'origine, c'toient
          des potes qui alloient rciter leurs vers dans les chteaux
          des grands, o ils toient honorablement reus. On donna
          ensuite ce nom  des bateleurs ou farceurs qui chantoient les
          posies des _trouvres_ ou _troubadours_, et accompagnoient
          ces chants ou rcits sur diffrents instruments.]

          [Note 149: Past. A, f 805.]

_Rue du Clotre-Saint-Merri._ Elle aboutit dans la rue Saint-Martin et
dans celle de la Verrerie. Ce clotre comprenoit autrefois les rues
Taille-Pain et Brise-Miche, et toit ferm  toutes ses issues. 
l'entre, du ct de la rue Saint-Martin, il y avoit une porte et une
barrire, et cet endroit en avoit pris le nom de _la Barre-Saint-Merri_.
Ce nom pouvoit aussi venir de la juridiction temporelle que les
chanoines de Saint-Merri faisoient exercer dans cette enceinte: car leur
auditoire et les prisons du chapitre y toient situs, et c'toit l
qu'on tenoit encore, dans les derniers temps, les assembles
capitulaires. La partie de ce clotre qui donne dans la rue de la
Verrerie a reu depuis le nom de rue des _Consuls_, nom qu'elle doit au
tribunal qui, jusqu' ces derniers temps, y a tenu ses sances.

_Rue Neuve-Saint-Merri._ Elle commence  la rue Saint-Martin, et finit 
la rue Barre-du-Bec, vis--vis celle de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
Cette rue toit dj btie au commencement du treizime sicle, et peu
aprs la nouvelle enceinte ordonne par Philippe-Auguste[150]. On lui
donna le surnom de Neuve, non-seulement parce qu'elle toit nouvellement
btie, mais encore pour la distinguer de la rue de la Verrerie, qu'on
appeloit, en 1284[151], rue Saint-Merri dans sa partie occidentale. Elle
est indique sous son nom actuel dans l'accord fait entre
Philippe-le-Hardi et le chapitre Saint-Merri, en 1273, et l'a toujours
conserv depuis.

          [Note 150: _Cartul. Livriac.--Gall. christ._, t. VII, col.
          93.]

          [Note 151: _Cart. S.-Magl._, fol. 407.]

 l'extrmit de cette rue est un cul-de-sac appel _du Boeuf_. Dans les
actes les plus anciens des archives de Saint-Merri il est nomm _de
Bec-Oye_; dans les titres subsquents de _Beuf et O_, de _Beuf et Ou_,
enfin, _cul-de-sac de la rue Saint-Merri_.

_Rue Meslai._ Elle traverse de la rue Saint-Martin  celle du Temple. Au
commencement du dernier sicle, il n'y avoit encore dans cette rue que
quelques maisons bties du ct de la rue du Temple. La principale toit
l'htel _Meslai_, dont, par la suite, la rue a pris le nom: car alors
elle s'appeloit _rue des Remparts_. Du ct de la rue Saint-Martin toit
une butte sur laquelle toient placs trois moulins. On abattit cette
butte; on aligna la rue qu'on y ouvrit, avec celle de Sainte-Apolline,
et elle fut nomme d'abord _rue Sainte-Apolline_ ou _de Bourbon_. En
1726, cette rue ayant t continue et couverte de maisons des deux
cts, elle prit le nom de _rue Meslai_ dans toute son tendue.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac nomm de _la Planchette_. C'toit le
commencement d'une rue ouverte en 1680, et qu'on n'a pas continue. Dans
un compte de 1423, rapport par Sauval, on trouve l'indication d'une
maison rue Saint-Martin, _devant la Planchette_; et dans un contrat de
vente du 15 octobre 1614, consign dans les archives de l'archevch, on
fait mention d'une maison rue Saint-Martin, o pendoit pour enseigne _la
Planchette_. On conjecture que ce nom pouvoit venir de la planche
tablie sur l'gout, qui passoit  dcouvert en cet endroit depuis la
rue du Temple jusqu' celle de Saint-Martin.

_Rue Michel-le-Comte._ Elle donne d'un bout dans la rue Beaubourg,
vis--vis la rue Grenier-Saint-Lazare, dont elle fait la continuation,
et de l'autre dans la rue du Temple, au coin de celle de Sainte-Avoie.
Ds le milieu du treizime sicle, elle portoit ce nom, _vicus Michaelis
comitis_, et n'en a pas chang depuis.

_Rue de Montmorenci._ Elle commence  la rue Saint-Martin et finit 
celle du Temple. Cette rue se bornoit ci-devant  la rue Transnonain, et
sa prolongation s'appeloit _Cour-au-Villain_, et par corruption
_Court-au-Villain_; mais,  la requte des habitants, le roi rendit un
arrt en son conseil, au mois de mars 1768, par lequel il supprima le
nom de _Cour-au-Villain_, et ordonna qu'elle seroit appele _de
Montmorenci_ dans toute son tendue. On la nommoit anciennement _rue au
seigneur de Montmorenci_, parce que son htel y toit situ. C'est sous
ce nom qu'elle est indique dans les censiers de Saint-Martin-des-Champs
du quatorzime sicle. Sauval dit qu'elle toit habite ds 1297.

_Rue des Morts._ Cette rue toit autrefois un chemin sans nom, qui
donnoit d'un bout dans la rue Saint-Maur, de l'autre dans celle du
Faubourg-Saint-Laurent. Elle n'a reu que depuis 1780 le nom qu'elle
porte, et peut-tre le doit-elle au cimetire des protestans situ  son
extrmit orientale.

_Rue des Moulins._ C'est une ruelle ou chemin qui conduisoit autrefois
de la rue Saint-Maur aux moulins qui sont sur la butte de Chaumont, et
c'est de l qu'elle avoit tir son nom. Elle est indique sur quelques
plans sous le titre de ruelle des _Caves_, nom qu'elle avoit pris d'un
clos nomm _Cavon_, sur lequel elle a t ouverte. Il est fait mention
de ce clos dans les titres de Saint-Martin.

_Rue Notre-Dame-de-Nazareth._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Pont-aux-Biches, et de l'autre dans celle du Temple. C'est une
continuation de la rue Neuve-Saint-Martin, dont elle portoit autrefois
le nom. Celui qu'on lui a donn depuis vient des religieux du
tiers-ordre de Saint-Franois, connus sous le nom des _Pres de
Notre-Dame-de-Nazareth_, lesquels possdoient une maison dans son
voisinage; elle n'a pu, par consquent, le porter que depuis 1630.

_Rue du Cimetire-Saint-Nicolas._ Elle commence  la rue Saint-Martin et
finit  la rue Transnonain. Cette rue, ouverte en 1220, conduisoit 
l'emplacement que les religieux de Saint-Martin avoient cd  la
paroisse de Saint-Nicolas, pour y tablir son cimetire. Elle en prit
ds lors le nom qu'elle a toujours conserv depuis.

_Rue Neuve-Saint-Nicolas._ Cette rue, sans nom avant 1780, donne d'un
bout dans celle du Faubourg-Saint-Martin, de l'autre dans la rue Sanson.

_Rue Saint-Paxant._ Cette rue, ouverte depuis 1765 dans le march
Saint-Martin, et dans la mme direction que la rue Saint-Marcou, mais
plus  l'orient, doit son nom  saint Paxant, dont le prieur de
Saint-Martin possdoit les reliques, et clbroit annuellement la fte.

_Rue Phelipeaux._ Elle aboutit dans la rue du Temple et au coin des rues
Frepillon et de la Croix. Son vritable nom est _Frpaut_. Elle le
portoit en 1397. On l'a depuis altr et dfigur. Elle est nomme sur
diffrents plans _Frapaut_, _Fripaux_, _Frpaux_, _Frippau_, _Phelipot_,
_Philipot_. On a enfin adouci ce nom en l'appelant rue _Phelipeaux_, et
ce changement a prvalu.

_Rue Pierre-Aulard._ Elle commence  la rue Saint-Merri, et, retournant
en querre, aboutit  la rue du Poirier. Elle formoit autrefois deux
rues distinctes, et dsignes, dans les anciens titres, sous diffrents
noms. La partie qui donne dans la rue Saint-Merri s'appeloit en 1273
_vicus Aufridi de Gressibus_, et au sicle suivant la rue _Espaulart_.
L'autre partie, aboutissant dans la rue du Poirier, toit nomme _vicus
Petri Oliart_. Elles sont toutes deux distingues dans le rle de taxe
de 1313. Ce nom ne tarda pas  changer. Elle est indique dans un acte
de 1303 sous le nom de _Pierre Allard_. Guillot crit _Pierre o lard_,
d'autres _au lard_ et _Aulart_. En 1500 cette rue n'toit plus
distingue de la rue Espaulart, et depuis on la trouve toujours sous le
nom qu'elle porte aujourd'hui.

_Rue du Poirier._ Elle traverse de la rue Neuve-Saint-Merri  la rue
Maubu. Cette rue s'appeloit autrefois _de la Petite-Bouclerie_, _Parva
Bouclearia_[152]. Elle porte ce nom dans un acte de 1302. Guillot
l'appelle aussi la Bouclerie.  ce nom succda celui de la _Baudroirie_,
qu'elle portoit encore en 1512, et mme en 1597, quoique avant cette
dernire poque on lui et donn, d'aprs une enseigne, le nom de rue du
_Poirier_.

          [Note 152: Sauval, qui donne  cette rue le nom de _Petite
          Boucherie_, a t induit en erreur par une copie inexacte de
          l'accord fait, en 1273, entre Philippe-le-Hardi et le chapitre
          de Saint-Merri.]

_Rue du Pont-aux-Biches._ Elle fait la continuation de la rue de la Croix
jusqu'au coin des rues Notre-Dame-de-Nazareth et Neuve-Saint-Martin. Ce nom
lui vient d'un petit pont construit sur l'gout pour faciliter la
communication des deux rues auxquelles elle aboutit, et d'une enseigne
reprsentant des biches.

Vis--vis l'extrmit de cette rue est un petit cul-de-sac qui porte le
mme nom; il a t aussi appel _cul-de-sac de la Chiffonnerie_ par ceux
qui donnoient ce nom  la rue Neuve-Saint-Martin.

_Rue des Rcollets._ Elle commence  la rue du Faubourg-Saint-Laurent,
et finit  celle du Carme-Prenant, vis--vis l'hpital Saint-Louis. Ce
n'toit autrefois qu'une ruelle  laquelle on a donn le nom des
religieux dont elle ctoyoit l'enclos.

_Rue du Renard._ Elle traverse de la rue Neuve-Saint-Merri dans celle de
la Verrerie. Elle s'appeloit anciennement _la Cour Robert de Paris_, ou
_la Cour Robert_. On trouve, dans les archives de Saint-Merri, des
titres o elle est nonce sous ce nom en 1185, ainsi que dans l'accord
de 1273 et dans d'autres actes. Guillot lui donne le mme nom. Corrozet
l'appelle _rue du Regnard qui prche_.

_Rue Royale._ Cette rue, qui traverse le march Saint-Martin de l'orient
au couchant, a t ouverte ds l'origine de ce march, mais n'a reu le
nom qu'elle porte que depuis 1780.

_Rue Sanson._ Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un ct dans la
rue de Bondi, sur le boulevart, de l'autre dans celle des Marais.

_Rue Simon-le-Franc._ Elle aboutit  la rue Sainte-Avoie et  la rue
Maubu qui en fait la continuation. Cette rue est trs-ancienne. Sauval
parle d'un Simon Franque, mort avant 1211. Ce qu'il y a de certain,
c'est que, suivant les cartulaires de Saint-Maur et de Saint-loi, il y
avoit une rue portant ce nom ds 1237. Elle l'a toujours conserv
jusqu' ce jour.

_Rue Taille-Pain._ Elle aboutit au clotre de Saint-Merri et  la rue
Brise-Miche, avec laquelle on l'a souvent confondue, ainsi que nous
l'avons remarqu  l'article de cette dernire rue. Sur un plan
manuscrit de 1512, elle est nomme _Brise-Pain_; dans le retour
d'querre, _Bailleho_; et _Brise-Miche_ depuis la rue Neuve-Saint-Merri
jusqu'au clotre. Le nom de Brise-Pain a t successivement chang en
celui de _Mche-Pain_, _Tranche-Pain_, _Planche-Pain_; enfin
_Taille-Pain_ qui lui est rest.

_Rue Transnonain._ Elle aboutit  la rue au Maire, et au coin des rues
Grenier-Saint-Lazare et Michel-le-Comte. Le premier nom que cette rue
ait port est celui de _Chlons_. Elle le devoit  l'htel des vques
de Chlons, qui y toit situ: on le lui donnoit encore en 1323 et en
1379; mais, depuis la rue Chapon jusqu' la rue au Maire, on la nommoit
_Trace-Nonain_. La mauvaise rputation des femmes qui demeuroient dans
la rue Chapon fit donner  celle-ci, par le bas-peuple, des noms peu
dcents auxquels a succd celui qu'elle porte aujourd'hui.

_Rue de la Verrerie._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence  la rue Saint-Martin, et finit au coin de la rue Barre-du-Bec.
Nous avons observ prcdemment qu'en cet endroit on l'appeloit _rue
Saint-Merri_. On ignore quand elle a quitt ce nom pour prendre dans sa
totalit celui de la Verrerie, que portoit l'autre partie; mais il est
certain qu'elle toit ainsi dsigne ds 1380[153].

          [Note 153: Plusieurs titres font mention d'une rue nomme
          _Helliot de Brie_, qui devoit aboutir dans celle-ci, et qui ne
          subsiste plus. Sauval dit que, si ce n'est pas la rue
          _Jean-Pain-Mollet, il ne sait quelle elle peut tre_. Jaillot
          pense que Sauval s'est tromp dans sa conjecture, parce que la
          rue Jean-Pain-Mollet existoit sous ce nom en 1261; il lui
          semble que la rue Helliot de Brie toit situe entre les rues
          Saint-Bon et de la Poterie; les cartulaires de Saint-Maur et
          de Sainte-Genevive ne permettent pas, dit-il, d'en douter;
          ils noncent _Domum D. Helyoti de Braia in quadrivio sancti
          Mederici, in strat qu tendit versus orientem_.]

_Rue des Vertus._ Elle traverse de la rue des Gravilliers  la rue
Phelipeaux. On n'a de renseignements ni sur l'origine ni sur
l'tymologie du nom de cette rue. Jaillot la trouve indique pour la
premire fois dans un papier-censier de Saint-Martin, en 1546.

_Rue du Verdbois._ Elle commence  la rue Saint-Martin, et finit au
Pont-aux-Biches. Il parot qu'anciennement on ne la distinguoit pas de
la rue Neuve-Saint-Laurent, dont elle fait la continuation; car dans le
censier de Saint-Martin, de 1546, cit ci-dessus, on lit rue
Neuve-Saint-Laurent, dite du _Verdbois_. Comme cet endroit toit en
marais et en jardinages, il est assez vraisemblable que le nom de
_Verdbois_ qu'on lui a donn vient des arbres qui environnoient de ce
ct l'enclos du prieur Saint-Martin avant qu'on et perc la rue.
Quelques plans la dsignent sous le nom du _Gaillard-Bois_.

_Rue des Vinaigriers._ Elle commence  la rue Saint-Martin, et, se
divisant ensuite en deux branches, elle aboutit  la rue de
Carme-Prenant et  celle des Marais-Saint-Martin. Ce n'est qu'une
ruelle ou chemin serpentant, dont le commencement est dsign sur la
plupart des plans sous le nom de rue de _Carme-Prenant_. Elle doit
celui qu'elle porte  un champ appel _des Vinaigriers_, qu'elle
ctoie, et dont elle suit les irrgularits. Sur un plan de 1654, elle
est nomme _ruelle de l'Hritier_.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_L'glise Saint-Merri._ Cette glise est dcore d'un nouveau tableau
reprsentant saint Charles Borrome qui donne la communion aux
pestifrs, par _Colleton_. Ce tableau lui a t donn par la ville en
1819. Auprs de ce tableau ont t places deux statues, l'une de saint
Jean, l'autre de saint Sbastien.

_L'glise Saint-Nicolas-des-Champs._ La chapelle de la Vierge a t
orne d'un tableau nouveau reprsentant le Repos en gypte, par
_Caminade_, et donn par la ville en 1817. Ce tableau est d'une bonne
excution. Dans une des chapelles  droite de la nef est un autre
tableau dont le sujet est saint Bruno enlev au Ciel par deux anges.

_L'glise de Saint-Laurent._ Cette glise possde un tableau donn de
mme par la ville en 1817; il reprsente ce saint diacre revtu des
habits sacerdotaux et au moment o les bourreaux vont le saisir pour le
traner au supplice. C'est un bon tableau.

_L'glise Saint-Martin-des-Champs._ Nous avons dit que cette glise et
tous les btiments qui en dpendoient sont maintenant occups par le
Conservatoire des arts et mtiers. La portion du jardin qui a t
conserve est ferme par une grille au niveau des btiments; sur l'autre
on a construit un nouveau march.

_L'hpital Saint-Louis._ Cet hpital a t augment de plusieurs salles
que l'on a construites  l'angle de la rue Saint-Louis et  celui de la
rue Carme-Prenant. Au-dessus de la porte d'entre est une inscription
qui porte ces mots: _Traitements externes et Consultations gratuites_.

_Nouveau March Saint-Martin._ Ce march, tabli, comme nous venons de
le dire, sur la plus grande portion du jardin de l'abbaye
Saint-Martin-des-Champs, se compose de deux corps de btiments percs
d'arcades et recouverts en tuiles. Ces btiments, lis ensemble par deux
grilles de fer, sont situs au nord et au midi; contre la grille du
levant s'lvent deux pavillons avec porches orns de deux colonnes et
de deux piliers: l'un sert de corps-de-garde, et l'autre de bureau.

_Le Chteau-d'Eau du boulevart de Bondi._ Cette fontaine, acheve en
1811, s'lve sur l'esplanade qui est entre la porte Saint-Martin et la
rue du Faubourg-du-Temple, et forme un point de partage, d'o les eaux
du canal de l'Ourcq vont alimenter les fontaines du quartier. C'est en
raison de cette destination qu'on lui a donn le nom de _Chteau-d'eau_,
bien que l'aspect de ce monument ne justifie pas compltement une telle
dnomination.

Au milieu d'un bassin circulaire s'lvent en gradins trois autres
bassins concentriques qui servent de base  une double coupe en fonte de
fer, compose d'un pidouche et de deux patres ingales, spares l'une
de l'autre par un ft. Au bas de cette coupe, et au niveau de la cuvette
suprieure, quatre socles carrs supportent chacun deux lions de fer qui
jettent de l'eau par la gueule. Les eaux s'chappent en bouillons au
centre de la vasque la plus leve, s'talent dans leur chute et forment
cinq nappes qui recouvrent presque toutes les surfaces du monument.
Plus bas, du ct de la rue de Bondi, deux niches carres, pratiques
dans le soubassement, servent de fontaines particulires aux habitants
du quartier.

On a critiqu ce monument dont l'aspect gnral est assez agrable, dont
la position est heureusement choisie. Il parot imit de la fameuse
fontaine des lions de l'Alhambra; mais il est loin de prsenter un aussi
bel effet, non-seulement parce que l'artiste a jug  propos de
reprsenter les huit lions couchs, ce qui forme des masses trop
crases, mais encore parce qu'il les a accoupls au lieu de les placer
isolment autour des bassins suprieurs. Cette disposition interrompt
trop la continuit des chutes d'eau: il est hors de doute que la
subdivision des quatre masses auroit fait prdominer davantage la double
vasque dont l'effet est un peu mesquin au milieu de ces lourds
accessoires; et ce qui rend cette imperfection encore plus choquante,
c'est que ces lions sont d'un dessin dpourvu de caractre et d'une
excution au-dessous du mdiocre.

_Fontaine du march Saint-Martin._ Elle se compose d'un faisceau
d'arbres et de roseaux groups ensemble qu'entourent trois enfants, dont
l'un porte un chevreuil et sonne du cor, l'autre soutient une corne
d'abondance charge de fruits; le troisime jette un filet. Le faisceau
est surmont d'une coupe d'o l'eau se rpand en nappes dans un bassin
circulaire. Les enfants, d'une proportion au-dessus de nature, sont d'un
beau dessin, et le monument en entier, coul en bronze, est d'un bel
effet, d'un excellent got, et digne de figurer d'une manire plus
honorable qu'au milieu d'un march d'une aussi mdiocre tendue. Du ct
du Conservatoire, et vers la grille qui spare le jardin du march, sont
adosses deux pierres en forme de cippe, ornes de masques en bronze qui
vomissent l'eau dans un bassin demi-circulaire.

_Fontaine de l'ancien march Saint-Martin._ Ce n'est encore qu'un simple
pidestal qui parot attendre une statue. Il fournit de l'eau de trois
cts.


RUES NOUVELLES.

_Rue Berthoud._ Elle commence  la rue Montgolfier et aboutit dans celle
de Vaucanson.

_Rue Borda._ Elle donne d'un bout au milieu du March Saint-Martin, de
l'autre dans celle de la Croix.

_Rue du Buisson Saint-Louis._ Elle commence dans la rue Saint-Maur et
vient finir  la barrire de la Chopinette.

_Rue de la Chopinette._ Elle commence comme la prcdente dans la rue
Saint-Maur, et vient finir  la barrire du mme nom.

_Rue Cont._ Elle commence dans la rue de Vaucanson, longe le march au
midi, et vient aboutir dans la rue Montgolfier.

_Rue Neuve-Sainte-lizabeth._ Elle donne d'un ct dans la rue des
Fontaines, de l'autre dans la rue Neuve-Saint-Laurent.

_Rue Montgolfier._ Elle commence au bout de la rue Cont, longe le
march au levant, et vient finir  l'angle de la rue Berthoud.

_Rue du Chemin de Pantin._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Martin, et de l'autre aboutit  la barrire de ce nom.

_Rue Vaucanson._ Elle borde au nord le march Saint-Martin, traverse la
rue Cont, et aboutit  celle du Verdbois.




QUARTIER DE LA GRVE.

     Ce quartier est born  l'orient par la rue Geoffroi-l'Asnier et
     par la vieille rue du Temple exclusivement; au septentrion, par
     les rues de la Croix-Blanche et de la Verrerie exclusivement; 
     l'occident, par les rues des Arcis et de Planche-Mibrai
     inclusivement; et au midi, par les quais Pelletier et de la Grve
     inclusivement, jusqu'au coin de la rue Geoffroi-l'Asnier.

     On y comptoit, en 1789, trente-quatre rues, deux culs-de-sac,
     deux glises paroissiales, deux chapelles, une communaut de
     filles, un hpital, l'Htel-de-Ville, deux places, etc.


Ce quartier est, sans contredit, l'un des plus anciens de la partie
septentrionale de la ville de Paris; et l'on voit d'abord sur les plans
qu'il toit renferm dans cette premire enceinte leve avant les murs
btis par Philippe-Auguste.

Toutefois il reste encore, sur le vritable tat des lieux qu'il
embrasse aujourd'hui, des incertitudes qu'il est difficile de rsoudre,
mais qui forcent du moins  douter dans des matires o plusieurs
historiens ont prononc trop affirmativement; par exemple, sur la foi de
Sauval et du commissaire Delamare, presque tous ont crit que l'glise
de Saint-Gervais, qui fait partie de ce quartier, toit hors des murs
avant l'enceinte de Philippe. Nous l'avions d'abord rpt comme eux,
et nos plans la reprsentent d'aprs cette hypothse. Jaillot prtend,
au contraire, que la porte _Baudoyer_ toit situe prs de la rue
Geoffroi-l'Asnier[154], et par consquent que cette basilique toit, 
cette poque, renferme dans la ville. Les preuves qu'il en donne ne
sont point,  la vrit, suffisantes, et ne peuvent mme passer que pour
de simples conjectures; cependant, comme l'autre opinion n'est pas
appuye sur des raisons meilleures, il en rsulte que, jusqu' ce qu'on
ait obtenu des renseignements plus positifs, il n'est pas permis de rien
prononcer sur ce point trs-obscur des antiquits de Paris.

          [Note 154: Quartier Saint-Paul.]

Il en est de mme de l'tablissement des Juifs dans ce quartier. En
reconnoissant qu'ils y ont effectivement possd une synagogue, le mme
auteur a jet quelques doutes sur l'opinion qui veut qu'ils en aient
occup plusieurs rues, et nous aurons incessamment occasion de faire
connotre les raisons qu'il en a donnes.

Quant aux changements assez nombreux qui se sont oprs pendant une si
longue suite de sicles dans l'intrieur de ce quartier, la description
des anciens difices et la nomenclature historique des rues
dvelopperont tout ce que les traditions en ont laiss parvenir jusqu'
nous.


PLACE DE GRVE.

C'est de sa situation sur le bord de la Seine que cette place a reu le
nom qu'elle porte, nom qu'elle a donn ensuite  tout le quartier. Nous
avons dj dit que c'toit sur cet emplacement que se tenoit, dans
l'origine, le march de toute la partie septentrionale de la ville de
Paris[155]; et ce fut en consquence de cette ancienne disposition
qu'aprs le transport du march dans les Champeaux, les bourgeois
habitans de la Grve et du Monceau-Saint-Gervais demandrent 
Louis-le-Jeune qu' l'avenir il ne ft lev dans cet espace aucun
btiment. La charte qui leur accorde ce privilge est date de 1141, et
porte qu'ils l'ont obtenu moyennant la somme de 70 liv. une fois paye.

          [Note 155: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 427.]

Tous les ans, la veille de la Saint-Jean, les prvt et chevins de la
ville faisoient tirer un feu d'artifice au milieu de cette place. Avant
l'invention de la poudre on y allumoit simplement un grand bcher,
auquel plusieurs de nos rois ne ddaignrent point de mettre eux-mmes
le feu. Cette solennit, pratique parmi nous de temps immmorial,
remonte, par une suite non interrompue, jusqu' la plus haute antiquit.
L'usage d'allumer des feux et d'illuminer les rues et les places
publiques  certains jours de fte, se trouve chez les Romains  toutes
les poques, chez les Grecs ds leurs premiers temps; et saint Bernard a
remarqu que les Turcs et les Sarrasins allumoient un grand feu  peu
prs  la mme poque que celle de notre feu de la Saint-Jean. On croit
trouver l'origine de cette coutume dans les feux sacrs, qui servoient,
dans les anciennes religions,  brler les victimes. La place de Grve
toit encore le lieu o se faisoient les rjouissances les plus
remarquables  la naissance de nos princes et dans les autres
circonstances heureuses et solennelles.

Par un contraste qui peut parotre singulier, cette place toit depuis
long-temps le thtre des excutions publiques[156]. Les historiens ne
nous apprennent point positivement  quelle poque on commena  la
consacrer  ces tristes crmonies. La premire excution faite en ce
lieu, dont l'histoire fasse mention, est celle de Marguerite Porette,
hrtique, laquelle y fut brle en 1310; en 1398, deux prtres y furent
dgrads, et ensuite dcapits dans le mme endroit, suivant Le
Laboureur, aux Halles, suivant Juvnal des Ursins. Toutefois il y a des
preuves que, dans le sicle suivant, les excutions des criminels se
faisoient encore ordinairement sur la place aux Chats, aux Halles et au
march aux Pourceaux.

          [Note 156: Elles s'y font encore aujourd'hui.]

On voit, par les registres de la ville[157], que l'tape, ou march aux
vins, fut transfre de la Halle sur cette place par lettres de Charles
VI, du mois d'octobre 1413[158]. Cependant il y a lieu de croire qu'on y
dposoit dj du vin avant cette poque, car, dans un recueil
d'ordonnances[159], on en trouve une des gnraux trsoriers _pour le
fait de la boite du vin tant en Grve, pour la dlivrance du roi Jean,
du 16 dcembre 1357_. On voit dans le mme recueil que la place du
charbon y toit tablie en 1642.

          [Note 157: Spicil., t. II, p. 636.]

          [Note 158: C'est sans doute  ce march que faisoient allusion
          les deux vers qu'on lisoit sur une fontaine leve dans un
          coin de cette place.

            _Grandia qu cernis statuit sibi regna Lyus:
                Ne violenta gerat, suppeditamus aquas._

          Cette fontaine, construite en 1624, fut abattue en 1674, et
          transporte  la place Maubert.]

          [Note 159: Rec. de Blondeau.]


HOSPICE ET CHAPELLE DES HAUDRIETTES.

Les anciens historiens de Paris ont adopt trop lgrement les fables
imagines sur l'origine de cet hpital, origine qu'ils reculent jusqu'au
rgne de saint Louis. Cependant le premier monument authentique o il en
soit fait mention est une charte de Philippe-le-Bel[160], donne  Milly
au mois d'avril 1306; par cette charte, ce prince permet  tienne
Haudri son panetier de btir sur la place _qu'il a nouvellement acquise
 la Grve, tenant d'un long  l'hpital des pauvres qu'il a fond_; et
il y a bien de l'apparence que cette fondation avoit t faite depuis
peu de temps, puisqu'il n'y avoit point encore de chapelle[161].

          [Note 160: Trs. des chart. Rg. 38, c. 137.]

          [Note 161: Quelques historiens ont avanc que la chapelle de
          cet hpital avoit t btie sur l'emplacement d'un ancien
          monastre fond par sainte Genevive au lieu mme o elle
          demeuroit. Cependant il n'en existe aucune tradition
          authentique[161-A]; et, en supposant qu'il y et des
          monastres  Paris du temps de cette sainte fille, ce qu'il
          seroit difficile de prouver, nous demanderons quand et par qui
          celui-ci a t dtruit, et dans ce cas, comment il se fait
          qu'on n'en ait conserv aucun souvenir? Les Parisiens
          auroient-ils laiss ensevelir sous des ruines la demeure de
          leur patronne et des vierges qui composoient sa communaut?
          Auroient-ils perdu jusqu' la mmoire, d'un lieu consacr par
          les vertus de cette sainte, et par la pieuse reconnoissance
          qu'ils lui ont toujours conserve?

          Cette opinion est aussi dnue de preuves que de
          vraisemblance, et nous l'aurions passe sous silence, ainsi
          que tant d'autres contes de ce genre, qu'on trouve dans les
          vieilles lgendes, si elle n'avoit t adopte par dom
          Duplessis, auteur moderne, renomm par son rudition.]

          [Note 161-A: Ces historiens paroissent avoir confondu cette
          chapelle avec la chapelle que sainte Genevive fit
          effectivement btir prs de Saint-Germain-le-Vieux dans la
          Cit. (_Voyez_ t. I, p. 262, 1re partie.)]

tienne Haudri, fils du prcdent, fonda une seconde chapellenie, et
Jean son frre en cra deux autres, dont le revenu fut amorti par
Philippe-le-Bel en 1309. Le mme Jean Haudri et sa femme y fondrent
aussi deux chapelains, ainsi qu'il rsulte d'un acte dat du 5 aot
1327[162].

          [Note 162: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 606.]

Il ne parot pas que les fondateurs eussent fix le nombre des femmes
veuves qui devoient tre reues dans cet hpital; et l'historien de
l'glise de Paris manque d'exactitude en affirmant qu'il avoit t
tabli pour douze de ces femmes, puisqu'il est certain que l'on en
trouve plus ou moins dans ce sicle et dans les suivans. Une bulle de
Clment VII, de 1386, nous apprend qu' cette poque il y en avoit
trente-deux; on les appeloit les _Bonnes-Femmes de la chapelle des
Haudriettes_.

Les statuts qui leur furent donns en 1414 n'indiquent point que cette
maison dt tre regarde comme un couvent. On n'y parle que d'une
matresse et de femmes hospitalires vivant en commun; et ce qui prouve
que leur engagement n'toit que conditionnel, c'est qu'il y est dclar
que, dans certains cas, elles seront chasses honteusement. Dans la
quittance des droits d'amortissement, qui leur fut donne le 10 novembre
1521, elles ne sont qualifies, comme auparavant, que de Matresses et
Bonnes-Femmes de la chapelle tienne Haudri. Il parot cependant, par
quelques actes, que la matresse prenoit le titre de suprieure, et les
hospitalires celui de soeurs.

Il seroit assez difficile d'assigner l'poque o elles contractrent des
voeux, et devinrent rellement religieuses; mais il est certain qu'elles
l'toient, lorsqu'en 1622 elles furent transfres rue Saint-Honor[163].

          [Note 163: _Voyez_ t. I, 2e partie, p. 999. Des Capucins
          remplacrent les Haudriettes dans leur ancienne demeure, qui
          maintenant est change en maisons particulires.]


L'HTEL-DE-VILLE.

Dans la dcadence de l'empire romain, les dangers sans cesse renaissants
dont le menaoient les incursions des barbares avoient forc les
empereurs  accorder, particulirement dans les Gaules, de grands
privilges  ceux de ses habitants qui s'armoient pour la dfense de
l'tat; et bientt des lois positives distingurent les familles
militaires de celles des simples citadins[164]. Ceux-ci se partagrent
encore en deux classes: l'une, de propritaires auxquels toient
exclusivement rserves les charges municipales[165]; l'autre, des
non-propritaires ou plbiens, dont la condition diffroit peu de celle
des esclaves.

          [Note 164: _Cod. Theod._, _lib._ VII, _tit._ 13, 20, 22, etc.]

          [Note 165: _Ibid._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 53, 78.]

L'administration intrieure des cits toit donc confie  un snat
compos de cette premire classe d'habitans propritaires; et ces
snateurs toient nomms _dcurions_[166]. Nous apprenons qu'ils
avoient le maniement et la dispensation des deniers publics, et qu'ils
toient chargs de l'exaction des vivres (_annon_) et de leur
rpartition. Dans quelques provinces on choisissoit parmi eux les
receveurs publics; dans d'autres on les chargeoit seulement de presser
la recette des impts, et c'toient eux qui nommoient les receveurs 
leurs risques et prils. Ils avoient encore la charge de conduire  leur
destination l'argent et les denres qui provenoient de la leve des
tributs; la garde des rsidences impriales, leur entretien, toient
aussi confis  leurs soins, et ils avoient, en qualit de prvts,
celle des bourgades et des greniers publics. C'toit parmi eux que l'on
prenoit les inspecteurs des mines, les inspecteurs et directeurs des
travaux publics; devant eux se dressoient tous les actes municipaux, et
ils devoient, en toute sorte de cas, se trouver prts  excuter les
ordres des juges[167]. Tel toit le _dcurionat_, qui, pour quelques
striles privilges qu'il portoit avec lui, mettoit effectivement ceux
qui y toient appels par leur naissance et par leur fortune sous le
joug de la plus dure servitude; et les lois tablies pour forcer les
plus riches habitants  en remplir les fonctions, et pour les empcher
de s'y soustraire, prouvent  quel point cette servitude leur toit
insupportable. Avant de parvenir  la vtrance, un dcurion toit
souvent oblig de passer par tous les emplois que nous venons de citer,
en commenant par l'exaction des impts, qui de tous toit le moins
honorable[168]. Cette vtrance ne s'obtenoit qu'aprs vingt-cinq annes
d'exercice, et ouvroit alors la voie  tous les honneurs. Enfin,  la
tte de ce corps municipal toient deux magistrats annuels nomms
_duumvirs_, devant lesquels on portoit les faisceaux, et qui offroient
ainsi, dans ces villes de province, quelque image de l'ancienne dignit
consulaire[169].

          [Note 166: _Ibid._, _leg._ 13, 96, 101, etc.]

          [Note 167: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 8,
          14, 21, 39, 49, 117, 151, 161, 189, etc.]

          [Note 168: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 71,
          75, 77, etc.]

          [Note 169: _Ibid._ _leg._ 56, 174 et 21.]

On sait que, dans ces derniers moments qui prcdrent la conqute, la
duret, ou pour mieux dire la cruaut du gouvernement romain  l'gard
des provinces gauloises qu'il mettoit en quelque sorte au pillage, comme
une proie qui alloit lui chapper[170], furent une des causes qui
favorisrent et consolidrent la conqute qu'en firent les rois francs.
Rduites au dsespoir, un grand nombre de cits, et entre autres celles
des Armoriquains, se livrrent elles-mmes aux barbares, cherchant en
quelque sorte un refuge auprs de ces grossiers vainqueurs, contre les
agents du fisc, pour elles mille fois plus  craindre et plus
impitoyables. Leurs nouveaux souverains les reurent aux mmes
conditions que les empereurs les avoient possdes; c'est--dire que,
tandis qu'ils accordoient aux familles militaires qui avoient transig
avec eux, et qui s'toient ranges sous leurs drapeaux, tous les
privilges dont jouissoient leurs _fidles_, auxquels elles furent, pour
la plupart, entirement assimiles; les cits, leurs habitants, tout
leur territoire, devinrent, de mme que sous les empereurs, proprits
de la couronne, et furent au nombre des _choses_ et des _corps_ que les
rois partagrent entre eux[171], et que mme ils eurent le droit de
donner  qui bon leur sembloit. C'est ainsi que l'administration des
villes devint entirement trangre au gouvernement militaire des
provinces; qu'on les voit souvent entrer dans l'apanage des princes du
sang, quelquefois mme appartenir  des seigneurs que le monarque avoit
voulu rcompenser; elles furent constamment rgies par d'autres lois;
elles eurent des tribunaux qui leur toient particuliers; elles toient
gouvernes par les propres officiers des rois dont elles relevoient
directement[172],  qui elles payoient tribut, dont elles faisoient la
principale richesse, et qui les traitoient avec bien plus de douceur
qu'elles n'avoient t traites sous le gouvernement romain. Leurs
habitants furent dsigns sous le nom gnrique de _provinciaux_, et
distingus ainsi des nobles ou _cantonniers_, qui ne quittoient point la
campagne et rsidoient dans leurs chteaux.

          [Note 170: On peut voir l'affreux tableau qu'en prsente le
          saint vque Salvien (_de Gubernat. Dei_, _lib._ V, p. 155.)
          C'est peu pour un Romain, dit-il en parlant de ces agents du
          fisc, d'tre heureux, s'il ne rend son concitoyen malheureux,
          etc.]

          [Note 171: _Convent. apud Andelau_, _an._ 587.]

          [Note 172: _Greg. Tur. hist._, _lib._ II, _cap._ 23 et 36.]

Parmi ces cits, toutes celles qui toient romaines continurent d'tre
gouvernes par les lois romaines[173]; et, sauf quelques lgers
changements qu'on y introduisit et qui furent tous  leur avantage, on y
retrouve galement, deux ordres de citoyens; les uns _propritaires_,
les autres qui n'avoient point de proprit. Les premiers, sous le nom
de _snateurs_, exeroient, comme les anciens _dcurions_, toutes les
fonctions municipales[174]; les autres formoient le menu peuple
(_plebs_), et n'avoient d'autre obligation que de payer le tribut, qui
ne se levoit pas aussi arbitrairement que sous les empereurs.

          [Note 173: _Cap. Car. Calv._, _tit._ XXXVI, _cap._ 20.]

          [Note 174: _Greg. Tur. hist._, _lib._ XV, _cap._ 31,
          _passim_.]

Un passage de Grgoire de Tours semble nous indiquer que le commerce
toit la profession la plus ordinaire des bourgeois des cits; que les
profits en toient si considrables qu'en trs-peu de temps ils
doubloient leurs capitaux, et que c'toit l ce qui faisoit
principalement leur richesse et leur considration[175]. Ce passage nous
prouve qu'ils continurent de faire, sous les rois francs, ce qu'ils
avoient dj fait sous les Romains: car, pour ce qui regarde Paris,
lorsque cette ville eut t enfin subjugue par les Romains et rduite
au rang des villes tributaires, on voit, sous la protection immdiate du
proconsul qui toit seul charg du gouvernement de la Gaule celtique,
s'lever dans ses murs un corps d'officiers subalternes, charg de
rendre la justice en son nom et dans des cas peu importants, dont on
pouvoit mme appeler encore devant ce magistrat suprme. Ces officiers,
qui prenoient le nom de _dfenseurs de la cit_[176], toient tirs
d'une socit de _nautes_, ou commerants par eau, laquelle toit
elle-mme compose des premiers citoyens de la ville. Ces nautes
jouissoient d'une grande considration; on les retrouve dans toutes les
principales villes de l'empire, et plusieurs toient mme dcors du
titre de chevaliers romains[177].

          [Note 175: _Greg. Tur._, _lib._ III, _cap._ 34.]

          [Note 176: _Cod. Theod._, _lib._ III, _de deff. civ._]

          [Note 177: _Voyez_ t. I, p. 461, 1re partie, ce qui y est dit
          de l'autel dcouvert dans les fondations de N. D., et consacr
          par cette compagnie de _nautes_  diverses divinits. Une des
          inscriptions qui y sont graves prouve que, ds le temps de
          Tibre, ces nautes formoient un corps assez riche et assez
          considrable pour pouvoir consacrer des monuments publics.]

Nous venons de dire que le rgime municipal se maintint sous les
premiers rois de France  peu prs tel qu'il avoit t sous les Romains,
et ceci dura jusqu' ce que l'invasion des Normands et l'usurpation des
grands vassaux eussent arrach des mains de ces monarques cette portion
si belle de leurs attributions et de leurs proprits. On sait comment
ils la recouvrrent, lorsque les _communes_ se rtablirent sous la
troisime race, et rentrrent peu  peu sous l'administration du roi,
leur protecteur naturel.

Toutefois il ne parot pas que, sous ce rapport, Paris ait subi d'aussi
grandes rvolutions que beaucoup d'autres villes. Nous trouvons que le
gouvernement municipal ne cessa point de s'y maintenir. Quelques
rglements faits par Dagobert en 630, par Charlemagne en 798, et par
Charles-le-Chauve en 865, concernant la police de la navigation, ne nous
permettent pas de douter que le commerce par eau ne ft alors
trs-florissant; on trouve aussi une ordonnance de Louis-le-Dbonnaire,
au sujet de certains droits qu'on levoit pour le roi sur les
marchandises qui remontoient la rivire, ordonnance dans laquelle il est
dit que ces droits se percevoient ds le temps du roi Pepin, et de
toutes ces autorits il rsulte que le corps des _nautes_ n'avoit point
cess d'exister sous diffrents noms; tout semble indiquer que
l'administration municipale et la police de la navigation toient
confies  cette compagnie, qui, regarde ds lors comme municipale,
changea son premier nom en celui de _hanse_, qui signifie _union_,
_association_. Une charte de Louis VII, dans laquelle il confirme les
coutumes et les privilges dont les _marchands de l'eau_ jouissoient
sous Louis VI dit _le Gros_, prouve que jusqu' cette poque leur
corporation n'avoit point cess de se maintenir  travers tant de
dsordres et de bouleversements qui avoient chang la face de la
France[178]. Enfin, en 1315, on voit de nouveaux privilges accords par
Philippe-Auguste au corps des _marchands de l'eau hanss_ de Paris.

          [Note 178: Les principaux articles des privilges dont ce
          prince leur accorda la confirmation portoient que les
          marchands de cette capitale pouvoient seuls faire remonter les
          bateaux depuis le pont de Mantes jusqu'au port de Paris; que
          ceux qui contrevenoient aux dfenses faites  ce sujet
          perdoient leurs marchandises, dont la moiti toit confisque
          au profit du roi, et l'autre moiti au profit des marchands de
          l'eau de Paris. On y lit de plus que si le valet d'un marchand
          se rend coupable de quelque crime, il n'est justiciable que de
          son matre,  moins qu'il n'et t pris sur le fait par la
          justice du roi.]

Jusque l il n'est point encore parl de prvt des marchands et
d'chevins; et c'est  tort que quelques crivains en ont attribu la
cration  ce dernier roi, car il n'existe pas un seul acte qui puisse
servir de fondement  cette opinion[179]. Cependant, ds cette poque,
la ville avoit des armoiries qu'elle avoit prises au commencement des
croisades[180]. Ce n'toit pas alors ce gros vaisseau voguant  pleines
voiles, qu'on a vu depuis dans son cusson jusqu'au moment de la
rvolution, mais seulement une nef mise  flot, sur un champ parsem de
fleurs de lis sans nombre. Cet emblme toit aussi grav sur son
sceau[181].

          [Note 179: Son testament, que l'on cite  ce sujet, ne fait
          mention que d'une commission particulire donne  quelques
          habitants de Paris, pour avoir, en son absence, le dpt de
          ses finances; ce qui n'a aucun rapport avec les droits de la
          ville.]

          [Note 180: Elle le fit  l'exemple des nobles, qui inventrent
          ces armoiries pour se distinguer les uns des autres, et
          tablir en mme temps la distinction de leurs sceaux.]

          [Note 181: On le trouve sur un ancien sceau grav vers le
          temps de saint Louis, avec cette inscription: _Sceau de la
          marchandise de l'eau de la ville_. Ces armoiries ont t
          rtablies depuis la restauration.]

Le premier titre o il soit parl des prvt des marchands et chevins
est une ordonnance de police d'tienne Boilesve, prvt de Paris, o les
chevins sont tour  tour prsents sous cette dnomination, et sous
celle de _jurs de la confrrie des marchands de Paris_. Le chef de ces
jurs est galement appel _prvt des marchands_ dans un arrt du
parlement de la Chandeleur, donn en 1269. Cependant ce nom ne lui toit
pas encore dfinitivement accord; car en 1273 on le trouve dsign sous
celui de _matre des chevins_ de la ville de Paris, dans un autre arrt
du parlement de la Pentecte. Enfin, l'anne suivante, sous
Philippe-le-Hardi, on abandonna entirement ces anciens titres pour
celui que le corps municipal n'a point cess de porter jusqu' sa
destruction.

L'htel-de-ville jouit de tous les privilges qui lui avoient t
successivement accords par nos rois jusqu' Charles VI. Ce prince,
voulant tirer une vengeance clatante de la sdition des Maillotins, ne
se contenta pas d'ter aux bourgeois leurs armes, la garde, les chanes
de la ville, il supprima encore la prvt des marchands, l'chevinage,
la juridiction, la police et le greffe; et le premier prvt de Paris
fut charg de l'administration municipale,  laquelle on voulut bien
admettre quelques bourgeois, mais sans en rendre la proprit  la
ville. Cet tat violent ne fut pas de longue dure. Le roi, s'tant
apais, rtablit en 1411 _le parloir aux bourgeois_, et rendit  la
ville tous ses privilges; mais il ne put lui rendre galement les
titres sur lesquels ils toient fonds. Il s'toit commis pendant cette
interruption du gouvernement municipal des dsordres irrparables dans
les archives qui avoient t presque entirement dtruites ou dissipes.
Il fallut pour remdier  un tel dsastre travailler  une ordonnance
gnrale qui pt servir de rgle dans l'administration de la police et
de la justice municipale. On tcha, autant qu'il fut possible, de
rassembler les chartes, les titres, les registres gars: pour viter
les innovations dans le nouveau code, aux preuves par crit furent
runies les preuves testimoniales, et des assembles furent formes,
dans lesquelles on runit tous ceux qui pouvoient donner des
claircissements sur cette matire importante. Ce fut ainsi qu'aprs
trois ans de soins et de recherches on parvint  rtablir l'ancien droit
de la ville, lequel fut rdig dans une ordonnance gnrale, scelle du
grand sceau au mois de fvrier 1415. Cette ordonnance toit compose de
prs de 700 articles, parmi lesquels on pouvoit surtout remarquer ceux
qui regardoient le commerce par eau, et la juridiction que la ville de
Paris a toujours eue sur la rivire de Seine et sur toutes celles qui
s'y jettent.

Pendant ces diverses rvolutions du corps municipal, nos historiens font
mention de quatre endroits dans lesquels il a tenu successivement ses
assembles. Le premier, situ _ la valle de Misre_[182], toit connu
sous le nom de _maison de la Marchandise_. Le second, que l'on nommoit
le _Parlouer aux bourgeois_, toit dans le voisinage de l'glise
Saint-Leufroi et du Grand-Chtelet. On voit ensuite les officiers
municipaux tenir leurs sances prs la porte Saint-Michel, dans de
vieilles tours qui appartenoient  la ville; enfin, en 1357, ce corps
acheta une grande maison situe  la place de Grve. Elle se nommoit, en
1212, la _maison de la Grve_, et appartenoit alors  Philippe _Cluin_,
chanoine de Notre-Dame, qui la vendit cette anne mme 
Philippe-Auguste[183]. On la nomma ensuite la _Maison aux piliers_,
parce qu'elle toit ds lors soutenue par un rang de piliers assez
semblables  ceux qu'on y voyoit encore avant la rvolution. Enfin elle
prit le nom de _Maison aux Dauphins_, parce qu'on en avoit fait don aux
deux derniers dauphins de Viennois. Charles de France,  qui elle
appartenoit en cette qualit, finit par la donner  _Jean d'Auxerre_,
receveur des gabelles de la prvt de Paris; et celui-ci la vendit  la
ville, par contrat du 7 juillet 1357, moyennant 2880 liv. parisis. Cette
demeure toit bien loin d'tre aussi considrable qu'elle l'est
aujourd'hui[184]; mais dans la suite des temps la ville ayant fait
l'acquisition d'un assez grand nombre de maisons environnantes, il fut
dcid, lorsqu'on crut possder un terrain assez vaste, que les
anciennes constructions seroient dmolies, et que sur leur emplacement
on leveroit un monument plus digne d'une aussi grande capitale.

          [Note 182: _Voyez_ t. Ier, p. 595, 2e partie.]

          [Note 183: Trsor des chart.]

          [Note 184: Cet htel Dauphin n'toit qu'une maison forme par
          deux pignons, et situe entre plusieurs maisons de simples
          particuliers. Il y avoit, dit Sauval, deux cours, un
          poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et petites;
          des tuves accompagnes de chaudires et de baignoires; une
          chambre de parade, une autre d'audience, appele _le
          plaidoyer_; une chapelle lambrisse, une salle couverte
          d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, et
          _plusieurs autres commodits_. Cette maison, qui nous
          parotroit aujourd'hui si chtive, toit une des plus grandes
          de ce temps-l, et servoit non-seulement de lieu d'assemble
          aux officiers municipaux, mais encore de logement au prvt
          des marchands et  sa famille. En 1384, Juvnal des Ursins y
          demeuroit avec ses frres.]

Ce fut en 1532 que le projet du nouvel difice fut dfinitivement
arrt; et le 15 juillet de l'anne suivante la premire pierre en fut
pose par Pierre Niole, alors prvt des marchands. Il avoit t conu
d'abord sur un plan gothique, et s'levoit dj jusqu'au second tage,
lorsqu'on en suspendit tout  coup la construction. On commenoit  se
dgoter en France de ce genre d'architecture; et cette lumire des
beaux-arts, qui venoit de renatre en Italie, avoit dj pntr jusqu'
nous. Un architecte italien (_Dominique Boccadoro_, dit _Cortone_)
conut un projet qu'il prsenta, en 1549, au roi Henri II, et qui fut
adopt: c'est celui du btiment qui subsiste encore aujourd'hui.
Toutefois l'inventeur n'eut pas la satisfaction de le voir achever: de
mme que presque tous les grands monuments de Paris, celui-ci n'a t
construit que lentement et  plusieurs reprises; et ce n'est qu'en 1605,
sous le clbre prvt des marchands, _Franois Miron_[185], qu'il fut
entirement achev. Henri IV rgnoit alors; et ce fut ce magistrat qui
fit placer la statue questre de ce monarque, qu'on voyoit avant la
rvolution dans le cintre qui surmonte la porte d'entre[186], ainsi
qu'une autre statue de bronze reprsentant Louis XIV. Celle-ci toit
pdestre, de ronde-bosse, et place sous l'arcade de la cour qui fait
face  celle de l'entre.

          [Note 185: Ce fut lui qui changea le don que la ville faisoit
          tous les ans  Notre-Dame, d'une bougie d'une longueur gale 
          celle de l'enceinte de Paris, en celui d'une lampe d'argent.
          (_Voyez_ t. I, p. 316.) Dans une courte administration de deux
          annes, il fit  lui seul plus d'embellissements  la ville,
          et fonda plus de monuments utiles, que tous les prvts
          ensemble qui l'avoient prcd.]

          [Note 186: Au-dessus de cette porte toit grave, en lettres
          d'or, l'inscription suivante:

            _Sub Ludovico Magno felicitas urbis._]

Quoique l'Htel-de-Ville ne soit pas un monument d'un style trs-pur, ni
conu d'aprs les vrais principes de la bonne architecture, il est
cependant extrmement remarquable, si l'on considre l'poque  laquelle
il fut bti. Il y rgne une ordonnance qui annonce le retour au bon got
de l'antiquit. Les entablements, les profils, les chambranles des
fentres et les dtails de sculpture d'ornement rpandus tant au dehors
qu'au dedans, annoncent une tendance bien marque vers la rgularit des
formes et le vrai style de dcoration. La cour intrieure, assez
spacieuse pour le btiment, est environne de portiques.

C'est avec raison sans doute que l'on regarde aujourd'hui cet difice
comme hors de toute proportion avec les besoins actuels d'une ville
aussi immense et aussi opulente que Paris, puisqu'il n'offre pas mme
d'entre aux voitures; mais, comme l'a judicieusement observ un auteur
moderne[187], il y auroit de l'injustice  en accuser les hommes
d'alors. Paris est plus que doubl, depuis ce temps, en tendue et en
population; et le luxe des commodits de la vie s'est accru dans une
proportion beaucoup plus grande encore. L'Htel-de-Ville n'toit
d'ailleurs destin jadis qu' quelques crmonies annuelles, et il
n'toit,  vrai dire, le centre d'aucune grande administration. Une
vaste salle pour les banquets publics toit la partie la plus importante
de ces sortes de btiments. C'est encore dans ce systme qu'est bti
l'Htel-de-Ville d'Amsterdam, l'un des beaux difices de l'Europe.

          [Note 187: Feu M. Legrand.]

Les prvt des marchands et chevins tenoient leur juridiction les
mercredis et samedis matin. Elle s'tendoit, avant la rvolution, sur
les rentes de l'Htel-de-Ville, sur la police des quais et des ports de
la rivire, sur les marchandises qui arrivoient par eau, etc.[188]

          [Note 188: Outre le prvt des marchands et les quatre
          chevins, qui toient lus tous les ans le 16 aot, jour de
          saint Roch, avec beaucoup de pompe, il y avoit vingt-six
          conseillers de ville, un procureur, un avocat du roi, un
          substitut, un greffier, un receveur, des quarteniers,
          dixainiers, cinquanteniers, trois cents archers et leurs
          officiers, des commis, des huissiers, des commissaires de
          police sur les ports, des talonneurs, etc.]


     CURIOSITS DE L'HTEL-DE-VILLE EN 1789.

     Dans le cintre, la statue de Henri IV, dont nous avons dj
     parl. Elle toit en bronze dor, et fixe sur un marbre noir qui
     subsiste encore. Cette statue, qui passoit pour le chef-d'oeuvre
     de _Biard_, habile sculpteur de ce temps-l, fut dgrade en
     1652, dans une meute populaire, restaure ensuite avec la plus
     grande maladresse par _Biard_ le fils, et enfin dtruite
     entirement pendant la rvolution.

     Au milieu de la base d'une des arcades qui environnent la cour
     intrieure, la statue galement en bronze de Louis XIV. Elle
     toit pdestre et pose sur un pidestal de marbre blanc, charg
     de bas-reliefs et d'inscriptions[189]. Dans ce monument, qui
     passoit pour un des chefs-d'oeuvre de _Coizevox_, le monarque
     toit reprsent revtu de l'habit d'un triomphateur romain,
     appuy d'une main sur un faisceau d'armes, et tendant l'autre en
     signe de commandement.

          [Note 189: La principale toit conue en ces termes:

          _Ludovico Magno, victori perpetuo, semper pacifico, ecclesi
          et regum dignitatis assertori; prfectus et diles ternum hoc
          fidei, obsequenti, pietatis et memoris animi monumentum
          posuerunt an._ R. S. U. M. D. C. LXXXIX.]

     Le long des portiques on voyoit incrusts dans le mur les
     portraits en mdaillons d'un grand nombre de prvts des
     marchands, et plus de trente inscriptions composes par _Andr
     Flibien_, lesquelles toient relatives aux vnements les plus
     glorieux des rgnes de Louis XIV et de Louis XV.

     Dans les vastes salles de cet difice toient plusieurs autres
     monuments, savoir:

     _Dans l'antichambre de la salle des gouverneurs_, un tableau
     peint par _de Troy_ le pre,  l'occasion de la naissance du duc
     de Bourgogne, pre de Louis XV; _entre les croises_, les
     portraits des gouverneurs, revtus de leurs habits de crmonie.

     _Dans la salle des gouverneurs_, 1 sur la chemine un portrait
     de Louis XV, donn par ce prince en 1736  l'Htel-de-Ville; 2
     un grand tableau de _Carle Vanloo_, reprsentant le mme monarque
     qui reoit sur son trne les actions de grces des prvt et
     chevins de Paris,  l'occasion de la paix de 1739.

     _Dans la salle dite de la Seine_, un tableau dans lequel est
     reprsent Louis XIV accordant des lettres de noblesse au corps
     de ville.

     _Dans l'antichambre de la salle des petites audiences_, plusieurs
     tableaux, parmi lesquels on remarquoit celui o Louis XIV reoit
     les hommages des chevins, en 1654.

     _Dans la grande salle_, 1 Louis XIV rendant  la ville les
     lettres de noblesse dont elle avoit t dpouille, par _Louis
     Boullongne_; 2 deux tableaux de _Rigaud_, reprsentant des
     hommages rendus au roi par le corps-de-ville; 3 le mariage du
     duc de Bourgogne avec Adlade de Savoie, par _Largillire_; 4
     la rception de Louis XV  l'Htel-de-Ville, aprs sa maladie de
     Metz, par _Roslin_; 5 l'inauguration de la statue de ce
     monarque, par _Vien_; 6 la naissance du dauphin, fils de Louis
     XVI, par _Mnageot_; 7 deux tableaux de Porbus, dans lesquels on
     voyoit les chevins aux pieds de Louis XIII, avant et aprs sa
     majorit.

     _Dans la salle d'audience_, 1 Henri IV faisant son entre 
     Paris, aprs la rduction de cette ville; 2 l'entre de Louis
     XVI  Paris,  l'occasion du rtablissement des parlements en
     1774. Ce dernier tableau avoit t peint par _Robin_.

     Dans une autre pice les douze mois de l'anne, par _Jean
     Goujon_. Nous n'avons pu nous assurer si ces sculptures
     existoient encore; mais il est inutile sans doute de dire que
     presque tous les autres monuments ont t dtruits par la rage
     rvolutionnaire.

 l'entre de la rue de la Mortellerie, au-dessus de l'arcade qui sert
d'entre  la rue du Martroy, est un btiment qui servoit autrefois
d'arsenal  la ville.


L'HPITAL DU SAINT-ESPRIT.

Tous les historiens de la ville de Paris fixent la fondation de cet
hpital  l'anne 1362[190], et s'accordent  dire que les malheurs des
temps ayant considrablement augment le nombre des pauvres orphelins,
quelques personnes charitables se runirent pour leur procurer un asile
et des secours. Elles achetrent  cet effet une maison et une grange 
la place de Grve; dans la mme anne, Jean de Meulent, vque de Paris,
permit la construction, sur cet emplacement, d'un hpital, et l'rection
d'une confrrie qui devoit fournir aux frais de l'tablissement. Le pape
Urbain V ne tarda pas  l'approuver, et sa bulle fut confirme par deux
autres papes, Grgoire XI et Clment VII. On btit la chapelle en 1406;
elle fut bnite le 4 aot 1415, et ddie le 15 juillet 1503.

          [Note 190: L'abb Lebeuf est le seul qui dise, sur la foi d'un
          pouill de l'ordre du Saint-Esprit, imprim au commencement du
          dix-septime sicle, que l'hpital du Saint-Esprit existoit
          avant l'an 1228, et que de son temps il restoit une tradition
          selon laquelle cet hpital avoit t tabli au haut de la rue
          Geoffroi-l'Asnier; mais il ajoute que peut-tre il y a eu deux
          hpitaux du mme nom.]

C'est encore dans cette glise, le 8 septembre 1413, que fut fonde une
confrrie de Notre-Dame de Liesse. Le roi Charles VI et Isabelle de
Bavire sa femme en furent les principaux bienfaiteurs; et c'est la
cause pour laquelle on voyoit leurs portraits peints sur les vitraux
auprs du grand htel.

Cet hpital toit destin aux orphelins des deux sexes, ns  Paris en
lgitime mariage, et dont les pres et mres toient dcds 
l'Htel-Dieu. On y recevoit ces enfants jusqu' l'ge de neuf ans. Ils
donnoient en y entrant la somme de 150 liv., qui leur toit rendue
lorsqu'ils en sortoient pour apprendre un mtier.

L'administration de cet hpital fut runie  celle de l'hpital gnral,
par lettres-patentes du 23 mai 1679, enregistres le 18 avril de l'anne
suivante.


     CURIOSITS.

     Dans l'glise de cet hospice toient quatre tableaux:

     Un saint Sbastien, par _Lpicier_; sainte Genevive, saint loi,
     saint Nicolas, par _Eysen_.

     La classe des garons toit orne d'un tableau reprsentant la
     Vierge protgeant des enfants bleus.


_Grand Bureau des pauvres._

Il toit situ prs de cet hpital. Franois Ier, par ses
lettres-patentes du 5 novembre 1544, ayant charg le corps de ville du
soin gnral des pauvres et de l'administration de tout ce qui concerne
cette classe souffrante de la socit, les magistrats qui le composoient
choisirent treize personnes notables qu'elles chargrent de diriger
cette opration importante conjointement avec quatre commissaires nomms
par le parlement. Il avoit t dcid d'abord que les directeurs du
nouvel tablissement tiendroient leurs assembles dans une salle de
l'Htel-de-Ville; mais comme,  cette poque, les btiments n'en toient
point encore achevs, les officiers municipaux achetrent une maison
dans laquelle ce bureau fut tabli et s'est maintenu jusqu'au moment de
la rvolution[191].

          [Note 191: Ce bureau n'existe plus, et les btiments de
          l'hpital du Saint-Esprit sont employs  divers usages.]


CHAPELLE SAINT-BONT.

Cette chapelle, situe dans la rue qui porte son nom, toit fort
ancienne, et la grossiret de son architecture faisoit reconnotre
d'abord cette haute antiquit. On y descendoit par plusieurs marches; et
la tour leve sur le ct mridional du sanctuaire paroissoit avoir t
btie depuis environ six ou sept cents ans. Quant  l'poque de la
fondation entire de l'difice, il toit impossible d'en juger autrement
que sur les apparences: car il ne reste aucuns documents authentiques ni
sur cette origine ni sur le nom du fondateur. La seule chose qui soit
certaine, c'est que cette chapelle existoit au douzime sicle sous le
nom d'_Ecclesia Sancti Boniti_[192], qu'elle a toujours conserv depuis.

          [Note 192: C'est ainsi qu'elle est nomme dans une numration
          faite  cette poque des biens qui appartenoient au monastre
          de Saint-Maur, alors nomm _Saint-Pierre-des-Fosss_. L'abb
          Lebeuf a tch de prouver que l'glise de Sainte-Colombe, dont
          il est fait mention dans la vie de saint loi, toit la mme
          que la chapelle Saint-Bont; il a prtendu encore que ce
          n'toit point  la gloire de saint Bont ou Bonnet, vque de
          Clermont, qu'elle avoit t leve, mais bien  la gloire de
          saint Baldus, pnitent et solitaire de Sens; cependant ce
          savant avoue qu'il n'en a point trouv de preuves entirement
          dcisives; et en effet les conjectures, qu'il tablit fort
          longuement, ne portent que sur ce qu'il a pu entrevoir de plus
          probable. Jaillot, qui avoit fouill toutes les archives, et
          consult la plupart des chartes et des titres concernant les
          anciennes glises, rfute, par un grand nombre de raisons,
          l'opinion de l'abb Lebeuf. Nous avons cru devoir pargner 
          nos lecteurs cette longue discussion, qui n'offre pour
          rsultat que des _conjectures_ sur un monument qui d'ailleurs
          est par lui-mme de peu d'importance.

          La chapelle Saint-Bont n'existe plus; elle est remplace par
          des maisons particulires.]

Cette chapelle n'a jamais t rige en paroisse; elle servoit seulement
 faire l'office de quelques confrries.


L'GLISE SAINT-JEAN.

Cette glise n'toit originairement que la chapelle baptismale de
Saint-Gervais. Elle devint paroissiale, comme tant d'autres, par
l'augmentation considrable des habitants de la partie septentrionale de
la ville, aprs l'rection de l'enceinte ordonne par Philippe-Auguste.
Pour tablir cette nouvelle cure, Pierre de Nemours, vque de Paris en
1212[193], partagea en deux la paroisse de Saint-Gervais, aprs avoir
obtenu le consentement de l'abb du Bec-Hellouin et du prieur de
Meulent,  qui appartenoit la prsentation de la cure de Saint-Gervais,
et qui n'autorisrent cette division qu'en se rservant le droit de
prsenter le nouveau cur.

          [Note 193: Sauval ou ses diteurs attribuent cette rection 
          _Pierre Louis_; mais ils se sont videmment tromps, n'y ayant
          eu aucun vque de Paris ainsi nomm. L'auteur du _Calendrier
          historique_ nomme avec aussi peu de fondement _Pierre
          Lombart_, oubliant que cet vque toit mort cinquante-deux
          ans auparavant.]

Il est donc constant que Saint-Jean toit un dmembrement de la paroisse
Saint-Gervais: _Cura Sancti Joannis suum sumpsit exordium  cur Sancti
Gervasii_, comme le porte l'acte d'rection du mois de janvier 1212. En
consquence l'vque voulut que le nouveau cur supportt une partie des
redevances dues au chapitre de Notre-Dame par le cur de Saint-Gervais,
et que le jour des Morts il vnt en procession au cimetire de cette
paroisse. Il fut mis, peu de temps aprs, au nombre des
prtres-cardinaux qui devoient accompagner l'vque clbrant aux
grandes ftes.

Cette glise toit dans l'origine peu spacieuse. L'accroissement
successif et continuel de population, qui avoit dtermin  en faire
une paroisse, mit bientt dans la ncessit de l'agrandir[194]. En 1324,
le roi Charles IV, fils de Philippe-le-Bel, accorda des lettres-patentes
qui permettoient de dmolir plusieurs maisons voisines pour construire
sur leur emplacement l'glise qui a subsist jusqu' la fin du sicle
dernier[195]. C'toit un btiment gothique d'une assez belle
excution[196]. Les connoisseurs estimoient surtout la tribune de
l'orgue, faite, long-temps aprs, sous la conduite de Pasquier de Lille,
et excute par Daily, un des meilleurs appareilleurs de la fin du
quinzime sicle. Elle toit extrmement surbaisse et toute suspendue
en l'air par une arrire-voussure de vingt-quatre pieds d'ouverture.
Cette construction, d'une excution hardie, avoit en outre l'avantage de
se raccorder trs-ingnieusement avec la forme des piliers de la nef.

          [Note 194: Outre les nombreux paroissiens qui en dpendoient,
          le miracle de la Sainte-Hostie, dont nous parlerons 
          l'article des Billettes, y attiroit un concours prodigieux de
          fidles de toutes les parties de la ville.]

          [Note 195: L'glise de Saint-Jean avoit dj t agrandie: car
          on trouve qu'au mois d'aot 1255 saint Louis accorda
          l'amortissement de la maison de Marie La Goulire, que les
          curs et marguilliers de Saint-Jean devoient acheter pour
          augmenter l'glise et btir la maison curiale.]

          [Note 196: _Voyez_ pl. 104. Le portail en toit entirement
          masqu par le btiment de l'Htel-de-Ville.]

Ce monument fut reblanchi et restaur en entier au commencement du
sicle dernier (en 1724), et peu de temps aprs (en 1733) on construisit
sur une partie du cimetire[197] une chapelle de la communion qui
passoit pour un morceau d'architecture trs-estimable. Elle avoit t
leve sur les dessins d'un architecte nomm Franois Blondel, qui
passoit pour avoir du mrite, mais qu'il ne faut cependant pas confondre
avec le clbre auteur de la porte Saint-Denis.

          [Note 197: Avant que ce terrain ft destin  la spulture des
          paroissiens de Saint-Jean, on le nommoit _la place au
          Bon-homme_. Il portoit ce nom en 1322.]

Dans les processions publiques, le clerg de cette paroisse toit
accompagn des religieux de Saint-Benot, dits les Blancs-Manteaux, des
Carmes-Billettes, des Capucins qui avoient remplac les Haudriettes, et
des enfants de l'hpital du Saint-Esprit. On appeloit ces quatre
communauts _les Fillettes de Saint-Jean_.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-JEAN.

     Le matre-autel toit dcor d'une demi-coupole soutenue par huit
     colonnes de marbre rare, et d'ordre corinthien, avec ornements
     dors. Sous cette coupole toit un groupe de marbre blanc,
     reprsentant le baptme de J.-C. par saint Jean. Ces deux
     figures, grandes comme nature, toient de _Lemoine_.

     Dans le coeur toient cinq tableaux de _Colin de Vermont_:

       1. La naissance de saint Jean;
       2. Le baptme de J.-C.;
       3. La prison de saint Jean;
       4. Sa mort;
       5. La prsentation de sa tte  Hrode;
       La danse d'Hrodiade, par _Nol Coypel_;
       La prdication de saint Jean, par _Lucas_;
       La Visitation, par _Dumesnil_.
       Dans le vestibule de la chapelle de la Communion, la Manne,
         par _Colin de Vermont_;
       La Piscine, par _Lamy_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums Alain Veau, clbre
     financier sous les rois Franois Ier, Henri II, Franois II et
     Charles IX;

     Jacques Guillemeau, l'un des plus habiles chirurgiens de son
     temps, lve d'Ambroise Par.

     Louis de Harlay de Beaumont et son pouse.

     Claude de Lorraine, chevalier de Malte, gnral des galres de la
     religion, abb du Bec, et connu sous le nom de chevalier
     d'Aumale;

     Claude Le Tonnellier de Breteuil, conseiller d'tat;

     Jean-Pierre Camus, vque de Bellay;

     Simon Vouet, peintre estim, et matre de Le Sueur et de Le Brun;

     Michel-Antoine Baudran, habile gographe.

Le fameux _Gerson_, qui fut chancelier de l'universit, avoit t cur
de Saint-Jean-en-Grve.


CIRCONSCRIPTION.

Cette paroisse n'avoit au midi qu'un assez petit canton, o toient
compris trois carrs de maisons dont la rue du Martroy formoit un ct;
la droite de la rue Pernelle, en descendant vers la rivire, formoit le
second; elle embrassoit ensuite l'Htel-de-Ville, la place de Grve, la
rue du Mouton, le ct droit des rues de la Vannerie, de la Coutellerie,
et la rue Jean-l'pine.

Au nord elle avoit plus d'tendue. Elle comprenoit une partie du ct
droit de la rue de la Tixeranderie et du Pet-au-Diable, toute la rue des
Vieilles-Garnisons, et le ct droit du Clotre; elle reprenoit ensuite
les cts gauches des rues de la Tixeranderie, Regnaut-Lefebvre, et du
march Saint-Jean; une partie de la rue de la Verrerie jusqu' la rue de
la Poterie, dont elle avoit pareillement le ct gauche en descendant;
puis les rues des Coquilles, du Coq, des Deux-Portes et des
Mauvais-Garons. Elle avoit quelques maisons dans la rue Barre-du-Bec,
les rues entires des Billettes et de Moussy, la plus grande partie des
rues Sainte-Croix de la Bretonnerie et du Puits, plus toute la rue de
l'Homme-Arm et celle du Pltre;  l'exception de quelques maisons, la
plus grande partie des rues des Blancs-Manteaux et du Chaume. Elle
comprenoit en outre tout le carr form par cette rue du Chaume, par
celle de Paradis, la vieille rue du Temple et celle des Quatre-Fils; de
plus un second carr form par la mme rue des Quatre-Fils, par celles
du Grand-Chantier, d'Anjou, la vieille rue du Temple, avec les rues
d'Orlans, du Perche et de Touraine contenues dans ce carr; enfin le
ct gauche de la rue du Temple jusqu' la rue de Bretagne, o elle
finissoit.

Quoique la construction de la dernire glise de Saint-Jean-en-Grve ait
t commence sous le rgne de Charles-le-Bel, cependant le caractre de
ses diverses parties indiquoit clairement que, de mme que la plupart
des monuments de Paris, elle n'avoit t btie qu' diffrentes
reprises, et  des poques extrmement loignes les unes des autres. La
nef et le choeur furent effectivement achevs en entier sous
Charles-le-Bel; leur structure et ce qu'on y avoit conserv des anciens
vitraux indiquoient ce temps-l. Il est probable qu'alors cet difice
avoit une forme carre, et qu'il fut perc depuis pour la construction
du sanctuaire, dont la btisse et les vitres paroissoient postrieures
de plus d'un sicle  celles du choeur et de la nef. Les deux tours et
la porte qui donnoit sur la rue sembloient n'tre que du quinzime
sicle, et les chapelles des ailes toient des additions, suivant toutes
les apparences, encore plus nouvelles. Il est marqu, dans les _Miracles
de saint Louis_, crits vers l'an 1280, que le sol de cette basilique
toit alors plus bas d'un ct que celui de la rue, et qu'il falloit
descendre plusieurs degrs pour y entrer[198].

          [Note 198: Cette glise, dont nous donnons une vue releve
          d'aprs divers plans, et grave pour la premire fois, a t
          entirement dtruite au commencement de la rvolution, 
          l'exception de la chapelle de la communion, qui a servi
          dernirement aux sances du grand Sanhdrin, et dont on vient
          d'achever depuis peu la dmolition.]

Il toit peu d'glises  Paris qui possdassent un aussi grand nombre de
reliques que Saint-Jean-en-Grve. L'abb Lebeuf en a parl avec beaucoup
de dtail, et a donn en mme temps l'historique de plusieurs
chapellenies qui y avoient t fondes[199].

          [Note 199: T. I, p. 140.]


LE MARCH, OU VIEUX CIMETIRE SAINT-JEAN.

Lorsqu'on eut renonc  l'usage salutaire d'enterrer les morts hors des
cits, les cimetires furent tablis dans des portions de terrain
contigus aux glises. Quelques cercueils antiques, trouvs dans la rue
de la Tixeranderie en 1612, prouvent que, dans des temps trs-reculs,
cet endroit avoit t destin aux spultures; et les anciens titres
nous fournissent plusieurs preuves qu'il avoit dj cess de servir 
cet usage vers le commencement du treizime sicle. En effet on voit
dans les lettres de Philippe-le-Hardi en faveur de saint loi, donnes
en 1280, et cites par le commissaire Delamare[200], que ds lors on
appeloit cette place le Vieux Cimetire, _platea Veteris Cimeterii_;
Guillot lui donne le mme nom en 1300.

          [Note 200: Trait de la Pol., t. IV, p. 793.]

On seroit d'abord port  croire,  cause de sa proximit de l'glise
Saint-Jean, que cet ancien cimetire toit encore employ  cet usage,
et auroit pu tre annex  cette glise vers l'anne 1212, poque o
elle fut rige en paroisse. Cependant on n'en trouve aucune preuve; on
voit au contraire que les corps des paroissiens de cette glise toient
ports au cimetire Saint-Gervais; et quelques arrts du seizime sicle
font foi que le droit de spulture dans ce dernier cimetire ayant t
contest au cur de Saint-Jean, il y fut maintenu. Quoiqu'il part que
ses prtentions ne fussent fondes que sur la ncessit et sur l'usage,
les juges dcidrent sans doute suivant l'axiome: _Possession vaut
titre_. Peut-tre le cur de Saint-Jean auroit-il pu faire valoir la
clause des lettres de Pierre de Nemours, portant rection de sa cure,
clause qui l'obligeoit d'aller en procession, le jour des Morts, au
cimetire Saint-Gervais. Pourquoi cette obligation, si le cimetire
n'et t commun aux deux paroisses? On en peut donc conclure que ds
lors le vieux cimetire toit entirement abandonn; et en effet, ds
l'an 1313, le rle des taxes nous apprend qu'il toit converti en un
march qu'on y appelle le _marciai Saint-Jean_.

Les biens de Pierre de Craon ayant t confisqus[201], et son htel,
situ  l'extrmit de la rue de la Verrerie, ayant t abattu en 1392,
l'glise de Saint-Jean obtint de Charles VI l'emplacement sur lequel
s'levoit cet difice. Dans les lettres d'amortissement, donnes  ce
sujet le 16 mars 1393, il est dit que le roi a ordonn que cet htel
ft dmoli, et que l'emplacement en ft donn, except les vergers et
jardins, aux marguilliers de Saint-Jean, pour y faire un cimetire, qui
seroit appel _cimetire neuf de Saint-Jean_. Ces lettres furent
enregistres  la chambre des comptes le 21 octobre 1393; et depuis ce
temps cet emplacement, qui toit de 408 toises, fut effectivement
destin  un cimetire que les titres et les plans appellent le
_cimetire vert_. Il existoit encore en 1772, et ce n'est que depuis
qu'il a t, comme l'autre, converti en march.

          [Note 201: Aprs l'assassinat du conntable de Clisson.
          (_Voy._ 1re partie de ce 2e vol., p. 97.)]

Quelques historiens de Paris[202] sont tombs dans l'erreur  l'gard de
ces deux cimetires. Ils ont confondu le vieux et le nouveau, en disant
1 que l'htel de Craon toit situ rue des Mauvais-Garons; 2 que de
son emplacement on fit un cimetire, et de ce cimetire un march. On
vient de voir, par les titres et autorits cits ci-dessus, que plus de
quatre-vingts ans avant la dmolition de l'htel de Craon, situ rue de
la Verrerie et non rue des Mauvais-Garons, le vieux cimetire ou march
Saint-Jean, depuis long-temps dtruit, existoit sous ces deux
dnominations.

          [Note 202: Brice, Piganiol, Saint-Foix.]

L'glise de Saint-Jean avoit encore, suivant l'ancien usage, un autre
cimetire, dans un terrain contigu  ses constructions. C'est sur une
partie de l'espace qu'il occupoit que fut construite, comme nous l'avons
dj dit, la chapelle de la communion. Le reste formoit une petite
place.


CLOTRE SAINT-JEAN.

L'abb Lebeuf a conjectur que les comtes de Meulent, ayant donn
l'glise de Saint-Gervais et la chapelle de Saint-Jean aux religieux de
Saint-Nicaise de Meulent, ceux-ci vinrent s'tablir  Paris et
agrandirent cette chapelle. Il ajoute qu'ils ne l'abandonnrent que
lorsqu'elle fut rige en cure, et que c'est du sjour qu'ils firent
dans cet endroit qu'est venu l'usage de dire _clotre Saint-Jean_.
Jaillot ne trouve cette raison ni dcisive ni mme suffisante pour
tablir une pareille conjecture, parce qu'on dit encore aujourd'hui le
clotre Notre-Dame, le clotre Saint-Germain-l'Auxerrois, le clotre
Saint-Marcel, etc., quoiqu'il n'y ait point eu de religieux dans ces
glises. J'avoue, ajoute-t-il, qu'il y a eu des chanoines qui vivoient
en commun, mais c'est dans des temps postrieurs  l'rection de cette
paroisse. Je crois donc que le nom de clotre qu'on lui a donn vient de
la forme carre des clotres monastiques qu'avoit le territoire de
Saint-Jean avant la construction du chevet de cette glise. Cette
conjecture semble plus vraisemblable que l'autre.


PLACE BAUDOYER.

Cette place se trouve derrire Saint-Gervais, au commencement de la rue
Saint-Antoine, et nous apprenons, dans les anciens titres, qu'une des
portes de l'enceinte de Philippe-Auguste, situe vis--vis la rue
Geoffroi-l'Asnier, portoit le mme nom. Le devoit-elle  la place, ou la
place devoit-elle son nom  la porte? c'est ce qu'il n'est pas facile de
dcouvrir. Il n'est gure plus ais d'expliquer la vritable tymologie de
ce nom barbare: car il en est peu qui aient t crits avec d'aussi
nombreuses altrations. Dans les actes du treizime sicle, on trouve
_vicus et porta Balderii_, _Baldaeri_, _Baudeerii_, _Baldeorum_,
_Bauderia_, _Baudia_, _Baudeti_. On l'appeloit en franois _porte Bauder_,
_Baudier_, _Baudez_, _Baudais_, _Baudois_, _Baudayer_ et _Baudoyer_. Nous
ne parlerons pas du nom de porte des _Bagauds_, ou _Bagaudes_, que
quelques crivains supposent lui avoir t donn parce qu'elle toit situe
devant le chemin qui conduit  Saint-Maur-des-Fosss, lieu o l'on prtend
que, sous Diocltien, toient le camp et le chteau des Bagaudes, _Castrum
Bagaudarum_. L'abb Lebeuf a rfut solidement cette opinion[203], et a
prouv que la tradition qui s'en est conserve n'est fonde que sur des
chartes absolument fausses ou du moins trs-suspectes. Le mme auteur a
pens que la place et la porte pouvoient avoir pris leur nom de
_Baudacharius_ (dfenseur de Paris), officier ou magistrat dont la charge
dans le temps toit trs-importante, et dont le nom se trouve dans le
testament d'une dame Hermentrude, de l'an 700. Cette conjecture parot
assez naturelle. On pourroit peut-tre objecter que la finale des noms
latins termins en _carius_ se traduit en franais par _caire_; mais il ne
faut pas tre trop rigoureux sur le latin de ces temps reculs, ni sur les
traductions qui en ont t faites. Il est trs-possible que de
_Baudacharius_ on ait fait par contraction _Baudarius_; et l'on voit alors
combien il a t facile de faire ensuite de _Baudarius_, _Baudaire_,
_Baudaier_ et _Baudier_; de ce dernier on a fait Baudoyer, qu'on lit dans
une charte de Charles V en 1366; et, quoiqu'on l'ait encore altr depuis,
il a cependant prvalu.

          [Note 203: Tome V, pag. 97 et suiv.]


L'GLISE DE SAINT-GERVAIS.

Cette glise est, dans la partie septentrionale de Paris, la plus
ancienne dont l'histoire fasse mention. On ignore l'poque prcise de sa
fondation; et mme le nom de son fondateur; mais on a des preuves
certaines que, ds le sixime sicle de l're chrtienne, il y avoit 
Paris une glise du titre de Saint-Gervais. Fortunat, qui a crit la vie
de Saint-Germain, vque de cette ville, dit qu'il vint deux fois faire
sa prire dans la basilique de Saint-Gervais et de Saint-Protais: _in
basilic Sanctorum Gervasii et Protasii_[204]. Or, la dnomination de
_basilique_, comme nous avons dj eu occasion de le remarquer, ne
convenoit qu'aux grandes glises; par consquent on ne peut douter que
celle dont il s'agit ici n'existt dj quelque temps avant la mort de
saint Germain, et personne n'ignore qu'il mourut en 576. Le testament
d'Hermentrude, dj cit, et conserv  l'abbaye de Saint-Denis, fait
mention de cette basilique, immdiatement aprs la cathdrale, en ces
termes: _Basilic Domini Gervasi anolo aureo_ (Sic. _Lege anolom
aureom_, pour _annulum aureum_) _nomen meum in se habentem scriptum dari
prcipio_. On ne peut donc douter que, ds le septime sicle, cette
glise n'et quelques clercs qui la desservoient. Il est aussi probable
que l'difice qui existoit en ce temps-l toit  la mme place que
celui d'aujourd'hui, ou tout au moins aux environs; car souvent, pour
agrandir les glises, on les rebtissoit dans les lieux o avoient t
leurs cimetires[205].

          [Note 204: _Vit. S. Germ., cap._ 57 et 66.]

          [Note 205: Lorsque vers l'an 1717 on creusa le cimetire de
          Saint-Gervais pour btir les maisons qui se trouvent entre
          l'glise et la place Baudoyer, on y trouva plusieurs cercueils
          de pierre  plus de douze pieds de profondeur; ce qui prouve
          qu'ils toient trs-anciens.]

De mme qu'on ignore l'poque de sa fondation, on ne sait pas non plus
quand cette glise devint paroissiale. Il y a lieu de croire que Paris
s'tant accru de ce ct, on l'rigea en paroisse pour la commodit de ceux
qui habitoient la plus grande partie de l'enceinte septentrionale. Trop
loigns du Grand-Pont, ils toient souvent hors d'tat d'aller dans la
cit,  cause des inondations et de la rapidit des eaux qui en empchoient
l'accs, ou rendoient le passage dangereux. Ce fut alors que cette glise
obtint le privilge d'avoir une chapelle baptismale qui, suivant l'ancien
usage, fut ddie sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, et devint depuis la
paroisse de Saint-Jean-en-Grve, dont nous venons de parler.

Au onzime sicle, l'glise de Saint-Gervais et les biens qui en
dpendoient appartenoient aux comtes de Meulent, qui, vers ce temps-l,
en firent don au prieur de Saint-Nicaise, qu'ils avoient fond dans la
ville de leur comt. Galeran de Meulent confirma, en 1141, cette
donation et toutes celles qui avoient t faites par ses anctres. Sa
charte nomme spcialement les glises de Saint-Gervais et de Saint-Jean,
situes  Paris _in vico qui dicitur Greva_.

Jaillot dit avoir lu dans un pastoral de Notre-Dame que Guillaume,
archidiacre de Paris, donna au chapitre de Notre-Dame, du consentement
de l'vque Galon, _tertiam partem altaris Sancti Gervasii Parisiensis_.
Cet acte est de 1108, tant dat de la premire anne du rgne de
Louis-le-Gros, indiction I, et de la quatrime anne de l'piscopat de
Galon. Cette donation, en supposant qu'elle soit authentique, ne peut
causer aucun embarras: elle prouve seulement que cet archidiacre pouvoit
avoir quelques droits dans l'glise de Saint-Gervais, sans que cette
circonstance soit de nature  dtruire ou mme  infirmer la validit
des actes que nous venons de citer.

Le prieur de Saint-Nicaise de Meulent ayant t concd  l'abbaye du
Bec-Hellouin, le droit de prsentation aux cures de Saint-Gervais et de
Saint-Jean, qui en est un dmembrement, fut dvolu  l'abb de ce
monastre; nanmoins l'glise de Saint-Gervais toit, sous quelques
rapports, dans la dpendance du chapitre de Notre-Dame, auquel le cur
devoit certaines redevances; par exemple, on voit qu'en 1230 il toit
tenu de donner aux chanoines un certain nombre de moutons, et qu'en 1484
les enfants de choeur de la cathdrale avoient l'offrande du jour de la
fte patronale de Saint-Gervais, et qu'en outre le cur toit oblig de
leur donner des cerises.

Cette glise, rebtie en 1212 et ddie en 1420, fut considrablement
augmente en 1581. Les votes en sont hardies et d'une grande lvation;
elles sont traverses par de doubles nervures croises avec art, et dont
plusieurs soutiennent des clefs pendantes, enrichies d'ornements; celle
de la chapelle de la Vierge est surtout remarquable par son volume
extraordinaire et par son videment, dont la dlicatesse est telle
qu'elle lui donne l'apparence d'un petit temple suspendu au sommet de la
vote, dans l'appareil des pierres.

Cependant le merveilleux de ces sortes d'ouvrages est au fond peu de
chose, et n'tonne que ceux qui ignorent les procds de l'art _du
trait_ ou de la construction des votes. Il s'agit seulement de donner
une trs-grande saillie aux pierres qui composent le _lanternon_,
autrement la clef de la vote, et de les vider ensuite  diffrents
degrs, en employant alors les procds de la sculpture, et dguisant
avec art les soutiens des divers ornements de figures ou d'architecture
qu'on y fait entrer. Ces prestiges, qui annoncent plus d'adresse et de
patience que de jugement et de bon got, toient considrs, dans les
principes de l'architecture gothique, comme des beauts du premier
ordre.

 l'entre de cette antique construction on leva, en 1616, un portail
d'un style bien diffrent. La premire pierre en fut pose par Louis
XIII; et le fameux Desbrosses, architecte du palais du Luxembourg et de
la grande salle du palais de justice, en donna le dessin. Il fit dans
cette occasion un heureux emploi des ordres de l'architecture romaine,
auxquels il donna un caractre mle et soutenu, et qu'il assembla dans
d'excellentes proportions.

Ce portail a joui d'une trs-grande clbrit. Son chelle immense, la
forte saillie de ses membres oppose  la maigreur du gothique, ou  la
dlicatesse des petits ordres qu'on employoit dans ces temps voisins de
la renaissance de l'art, produisirent, ds l'origine, une forte
impression qui n'est point encore entirement dtruite. Son ensemble
prsente en effet de l'unit, de l'harmonie; les dtails dont il est
compos sont habilement enchans dans sa masse imposante, et l'oeil les
parcourt sans embarras et sans confusion; cependant un examen plus
rflchi fait dcouvrir que tout cet appareil si brillant et si riche
n'est au fond qu'une dcoration postiche, sans liaison avec l'difice
devant lequel elle est place, sans aucun but d'utilit dans aucune de
ses parties, ce qui est absolument contraire  tous les principes de la
bonne architecture.

En face de cette glise toit un orme qu'on avoit soin de renouveler de
temps en temps, quoiqu'il offusqut le portail et gnt la voie
publique. Guillot en fait mention, et l'appelle l'_Ourmeciau_. Il parot
que c'toit un ancien usage, qui se conserve encore en quelques
endroits, de planter un orme devant les glises et les maisons
seigneuriales: c'toit l que s'assembloient les paysans aprs l'office;
les potes mmes ont conserv cette tradition, en plaant toutes les
ftes de village sous un ormeau. C'toit encore sous ces arbres que
venoient s'asseoir les juges _pdanes_, qu'on appeloit aussi _juges de
dessous l'orme_; les juges des seigneurs y tenoient galement leur
juridiction, et les vassaux y venoient payer leurs redevances. Il y a
lieu de croire que l'orme de Saint-Gervais n'a eu ni une autre origine
ni une autre destination. Dans un compte de 1443, on trouve une
dclaration des vignes et terres appartenantes  M. le duc de Guienne, 
cause de son htel du Pont-Perrin, prs la Bastille, _dont ceux qui les
tiennent sont obligs de payer la rente  l'orme Saint-Gervais,  Paris,
le jour de Saint-Remi et  la Saint-Martin d'hiver_[206].

          [Note 206: Cet orme a t abattu depuis peu de temps.]

On en donne encore une autre explication. Les premiers chrtiens, pour
distinguer les tombeaux des martyrs, gravoient sur la pierre de leur
tombeau les instruments de leur supplice ou une palme, symbole de la
victoire qu'ils avoient remporte; et dans plusieurs endroits l'usage
s'introduisit de planter des palmiers ou des ormes devant les basiliques
qui portoient le nom des martyrs. C'toit peut-tre pour conserver la
mmoire de cet ancien usage que sur la bannire, le banc de l'oeuvre,
une des portes de cette glise, et sur les jetons que ses marguilliers
faisoient frapper, on voyoit reprsent un orme plac entre les figures
de Saint-Gervais et de Saint-Protais.

L'glise de Saint-Gervais toit l'une des plus riches de Paris en belles
peintures et autres monuments des arts.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINT-GERVAIS.

     TABLEAUX.

     Dans la nef: saint Gervais et saint Protais refusant de sacrifier
     aux idoles, par _Le Sueur_[207];

          [Note 207: Ce tableau est actuellement dans la collection du
          Muse franois, ainsi que le Christ port au tombeau, du mme
          peintre, que l'on voyoit dans une des chapelles. On admire
          dans la premire de ces deux excellentes peintures un grand
          style de dessin, une composition noble et dramatique. C'est un
          des chefs-d'oeuvre de ce grand peintre et de l'cole
          franoise.]

     Saint Gervais sur le chevalet et fouett jusqu' la mort, par
     _Gaulay_;

     La dcollation de saint Protais, par _Bourdon_[208];

          [Note 208: Ce tableau de Bourdon, infrieur  ceux de Le Sueur
          et de Champagne, est aussi dans le Muse franois.]

     L'apparition de ces deux saints  saint Ambroise, par _Philippe
     de Champagne_;

     L'invention de leurs reliques, par _le mme_;

     La translation de leur corps, par _le mme_[209].

          [Note 209: Ces trois tableaux, dont le premier surtout est une
          des meilleures productions de cet habile peintre, sont runis
          dans la mme collection.

          Toutes ces peintures ont t excutes en tapisserie.]

     Sur le matre-autel: _les Noces de Cana_, par un peintre inconnu.

     Dans une chapelle: J.-C. mis au tombeau, par _Le Sueur_;

     Un portement de croix, par _le mme_.

     Dans la chapelle de la Providence, la multiplication des pains,
     par _Cazes_.

     Sur les vitraux du choeur, la Samaritaine, le Paralytique et le
     martyre de saint Laurent, par _Jean Cousin_.

     Sur ceux de la chapelle des Trois-Maries, la vie de sainte
     Clotilde, par _le mme_.

     Sur ceux de la chapelle Saint-Michel, le mont Saint-Michel, o
     arrivent quantit de plerins, par _Pinaigrier_.

     Sur ceux de la chapelle Le Camus, le martyre de saint Gervais et
     saint Protais, par _Perrin_, d'aprs les dessins de Le Sueur,
     etc. etc.[210].

          [Note 210: Ces prcieux vitraux, notamment ceux qui ont t
          peints par _Jean Cousin_, sont extrmement mutils, et chaque
          jour ajoute encore  leur dgradation.  mesure qu'ils se
          brisent on remplace les vides par des vitres blanches, qui
          changent entirement l'effet doux et mystrieux de la lumire,
          et produisent du reste sur ces peintures les plus bizarres
          disparates.]


     SCULPTURES.

     Au matre-autel, les statues de saint Gervais et de saint
     Protais, par _Bourdin_.

     Sur la porte du choeur, un Christ, par _Sarrasin_;

     Les figures de la Vierge et de saint Jean, par _Buirette_.

     Dans la chapelle de Fourci, un _Ecce Homo_ en pierre, grand comme
     nature, par _Germain Pilon_.


     TOMBEAUX.

     Dans cette glise toient inhums: Mathieu de Longuejoue,
     seigneur d'Yverni, vque de Soissons, et garde des sceaux, mort
     en 1558;

     Pierre de Ruyer, auteur tragique, et membre de l'Acadmie
     franaise, mort en 1658;

     Paul Scarron, auteur du Roman Comique, pote burlesque, et le
     premier mari de Franoise d'Aubign, depuis madame de Maintenon,
     mort en 1660;

     Marin, sieur de Gomberville, de l'Acadmie franoise, mort en
     1674;

     Philippe de Champagne, peintre clbre, mort en 1674.

     Michel Le Tellier, chancelier de France, mort en 1685. Son
     mausole, excut par deux sculpteurs, _Mazeline_ et _Hurtrel_,
     se voyoit dans une chapelle  la droite du choeur[211];

          [Note 211: Ce monument, dpos depuis au Muse des
          Petits-Augustins, reprsente le chancelier, les mains jointes,
          et  moiti couch sur un sarcophage de marbre noir. On voit 
          ses pieds un gnie en pleurs appuy sur son cusson. Malgr
          tous les loges qu'on a donns  ce morceau, nous ne le
          regardons que comme une production trs-mdiocre. L'attitude a
          de la roideur, la draperie est lourde, la tte manque
          d'expression; l'enfant n'offre ni lgance ni souplesse dans
          ses contours, et son attitude manire est peut-tre plus
          mauvaise encore que celle de la figure principale.]

     Charles Dufresne, plus connu sous le nom de Du Cange, savant
     distingu, mort en 1688;

     Louis Boucherat, chancelier de France, mort en 1699;

     Amelot de La Houssaye, rudit, mort en 1706;

     Antoine de La Fosse, auteur tragique, mort en 1708;

     Charles Maurice Le Tellier, archevque, duc de Reims, mort en
     1710; il fut inhum dans le tombeau du chancelier Le Tellier son
     pre.

     Claude Le Pelletier, contrleur-gnral des finances, mort en
     1711;

     Claude Voisin, chancelier de France, mort en 1717.

     Dans une chapelle, vis--vis la porte latrale du choeur, toit
     le mausole de Franois Feu, cur de cette paroisse, mort en
     1761. Il avoit t excut en stuc par _Feuillet_.


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de Saint-Gervais consistoit en plusieurs portions, savoir:

1. Le carr form par les rues Pernelle, du Monceau, de Long-Pont et de
la Mortellerie, avec les deux petits carrs qui sont au-dessous de cette
tendue, et qui bordent le quai; il faut ensuite y comprendre la rue de
Long-Pont, la rue du Pourtour, la rue des Barres, le ct occidental de
la partie infrieure de la rue Geoffroi-l'Asnier, et le ct mridional
de la rue Grenier-sur-l'Eau;

2. Tout l'assemblage de maisons qui n'toient spares du chevet de
Saint-Jean que par un petit passage; il falloit suivre ensuite le dedans
du clotre Saint-Jean  droite, la rue du Pet-au-Diable du mme ct,
le ct droit de la rue de la Tixeranderie, et revenir par la place
Baudoyer, prs du chevet de Saint-Jean, d'o l'on toit parti;

3. Quelques maisons  l'entre de la rue Saint-Antoine, et dans la rue
Cloche-Perche.

4. Un carr de maisons form par la rue Saint-Antoine, par une partie
de la vieille rue du Temple  gauche jusqu' la rue de Berci qui toit
en entier de cette paroisse, puis par le ct gauche du cimetire
Saint-Jean.

5. La portion la plus considrable de la paroisse de Saint-Gervais
commenoit au coin de la rue du Roi de Sicile, le plus avanc dans la
vieille rue du Temple; elle comprenoit tout le ct droit de cette mme
rue du Temple jusqu'aux remparts, puis les deux cts de la rue
Saint-Louis-du-Marais et presque toutes les rues environnantes jusqu'
la rue Neuve-Saint-Gilles, dont elle avoit le ct septentrional. Aprs
quoi, revenant par la rue du Parc-Royal dont elle embrassoit
pareillement le ct septentrional, elle reprenoit le ct droit de la
rue des Trois-Pavillons, puis les deux cts de la rue des Juifs;
tournant enfin dans la rue du Roi de Sicile, elle en prenoit encore le
ct droit jusqu'au point d'o nous sommes partis.

6. Le territoire de cette paroisse s'tendoit aussi un peu au-del de
la place de Grve; savoir:

De la rue de la Vannerie  la place de Grve, elle avoit les maisons
qui commencent  gauche, jusque dans la rue des Arcis, o elle
continuoit  gauche; elle renfermoit galement les maisons de la rue
Planche-Mibrai, jusqu'au milieu du pont Notre-Dame, toujours du mme
ct; ensuite, le quai Pelletier avec son retour jusqu'au coin de la rue
de la Vannerie, point de dpart.

On comptoit plus de vingt chapellenies fondes dans cette glise depuis
le treizime sicle, et trois confrries, au nombre desquelles toit la
fameuse confrrie des Ligueurs, de laquelle nous aurons, par la suite,
occasion de parler[212].

          [Note 212: L'glise de Saint-Gervais a t rendue au culte.
          C'est une des paroisses de Paris.]


_Hpital Saint-Gervais._

Vers le milieu du sicle dernier on voyoit encore, au bout de la rue de
la Tixeranderie, la chapelle et les restes d'un hpital qui y a
long-temps subsist sous le nom de Saint-Gervais. Il avoit t construit
par les soins et aux frais d'un maon nomm _Garin_, et de son fils;
celui-ci toit prtre et se nommoit _Harcher_. Ces deux particuliers
destinrent  cet tablissement une maison dont ils toient
propritaires devant l'glise de Saint-Gervais, laquelle maison fut
amortie, en 1171, par Robert, comte de Dreux[213]. Les btiments de cet
hospice tombant en ruines, on les abattit en 1758, et sur leur
emplacement on construisit des maisons particulires.

          [Note 213: Nous en parlerons plus au long  l'article des
          religieuses de Sainte-Anastase ou Hospitalires de
          Saint-Gervais, vieille rue du Temple.]


LES FILLES DE LA CONGRGATION DE SAINTE-CROIX.

Cette socit, forme d'abord  Roye par les soins d'un vertueux
ecclsiastique nomm Gurin, avoit pour objet d'exercer envers les
jeunes filles nes de pauvres parents toutes les oeuvres spirituelles et
temporelles qu'exigent l'instruction chrtienne et l'ducation de leur
sexe. Les dsordres que la guerre occasionnoit en Picardie ayant forc
les vertueuses personnes qui composoient cette communaut  venir, en
1636, chercher un asile  Paris, le P. Lingendes, jsuite, trouva le
moyen d'intresser en leur faveur Marie Luillier, veuve de Claude
Marcel, matre des requtes, et seigneur de Villeneuve-le-Roi. Cette
dame, dont la charit toit ardente et la dvotion claire, conut
d'abord toute l'utilit qu'il toit possible de tirer d'un semblable
tablissement pour les moeurs et pour la religion; et, non contente de
procurer  ces pieuses institutrices une maison  Brie-Comte-Robert,
elle voulut elle-mme venir l'habiter avec elles et partager tous leurs
travaux. Le 15 fvrier 1640, M. de Gondi, archevque de Paris, rigea, 
sa sollicitation, cette socit en congrgation sous le nom de Filles de
la Croix, et les rglements qu'il lui donna furent confirms par la
puissance temporelle en 1642 et 1644.

Peu de temps aprs madame de Villeneuve se retira  Vaugirard avec une
partie de ses compagnes, comme le lui permettoient les lettres-patentes
qu'elle avoit obtenues; mais ayant voulu outrepasser les statuts qui
dfendoient aux membres de cette socit aucun voeu solennel, et exiger
de ces filles qu'elles s'engageassent, en mme temps qu'elle,  la vie
religieuse, quelques-unes d'entre elles qui ne voulurent pas se
soumettre  cette loi nouvelle restrent  Brie-Comte-Robert, et celles
qui consentirent  suivre son exemple l'accompagnrent peu de temps
aprs  Paris: ainsi se formrent deux socits, l'une dite de la
Congrgation de la Croix, l'autre des Filles de la Socit de la Croix.
C'est  la tte de celle-ci qu'toit madame de Villeneuve.

Les filles qui composoient la premire restrent encore quelques annes
 Brie-Comte-Robert, et dans cette retraite elles se bornrent, suivant
leur institut,  vivre en communaut et  exercer envers les jeunes
filles les charits et les oeuvres spirituelles auxquelles elles
s'toient engages; mais le sjour  Paris de madame de Villeneuve et de
son troupeau ayant fait connotre de quelle utilit pouvoient tre de
tels tablissements dans une si grande capitale, on jugea qu'il toit
utile de les y multiplier, et les soeurs de la Congrgation de la Croix
obtinrent de M. de Prfixe la permission de venir se fixer dans cette
ville. Ceci arriva en 1664; et les lettres qu'elles obtinrent  ce sujet
furent confirmes par M. de Harlai et par des lettres-patentes du roi en
1686 et 1687. Jusqu'au moment de la rvolution, elles ont continu, dans
la mme maison, rue des Barres, l'exercice de leurs travaux charitables.

La suprieure de cette communaut ne prenoit que le titre de _soeur
premire_[214].

          [Note 214: Les btiments de cette communaut sont maintenant
          occups par des particuliers.]


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

Il y avoit autrefois dans ce quartier plusieurs htels fameux par leur
tendue et par la qualit des personnes qui les habitoient.


_Htel de Sicile ou d'Anjou._

Il toit situ dans la rue de la Tixeranderie, o il occupoit tout
l'espace qui se trouve entre la rue du Coq et celle des Coquilles
jusqu' la rue de la Verrerie. Sauval dit qu'il s'tendoit jusqu' celle
de la Poterie, ce qu'il ne faut entendre que des dpendances de cet
htel; car la rue Gentien ou des Coquilles, qui traverse cet
emplacement, existoit dj  cette poque; peut-tre son erreur
vient-elle de ce qu'il a confondu cet difice avec un autre htel qui
portoit le nom du _Chantier d'Anjou_, et subsistoit encore en
1575[215]. L'htel de Sicile fut aussi appel l'_Htel du roi Louis_,
parce qu'il fut habit,  la fin du quatorzime sicle, par Louis II,
duc d'Anjou, roi de Naples, de Jrusalem, d'Aragon et de Sicile,
petit-fils de Jean, roi de France.

          [Note 215: Cet htel prit ensuite le nom de _La Macq_, de
          Thomas La Macque, qui demeura d'abord vis--vis, et occupa
          depuis cette maison, dans laquelle, selon Sauval, on a
          pratiqu pour la premire fois l'art de filer de l'or, suivant
          les procds employs  Milan, et introduits en France vers
          cette poque.]


_Htels de Berri, du conntable de Bourbon, de Faron et d'Auxerre._

Entre la rue du Coq et celle des Deux-Portes toient situs les htels
de Jacques de Bourbon, conntable de France sous le roi Jean, et du duc
de Berri, fils de ce monarque. Ces deux htels furent ensuite runis et
passrent  Blanche de Navarre, seconde femme de Philippe de Valois.
Telle est l'origine du nom d'_Htel de la reine Blanche_, qu'ils
portrent aprs leur runion.

Dans le mme temps les abbs de Saint-Faron et les comtes d'Auxerre
avoient leurs htels dans cette rue et dans celle de la Verrerie.


_Htel du Pet-au-Diable._

Dans la rue du Pet-au-Diable toient une maison et une ancienne tour
carre, appeles, comme la rue, l'_Htel du Pet-au-Diable_[216]. Cette
demeure avoit encore plusieurs autres noms que nous ferons connotre en
parlant de la rue. Des titres authentiques nous apprennent que, le 18
aot 1379, Raoul de Couci acheta cet htel de Franois Chante-Prime; et
l'on y lit qu'il toit situ au _martelet Saint-Jehan_. Par un autre
acte de 1463, il parot que cet difice avoit appartenu  Jean de
Bthisi, et ensuite  Jean Thuillier; il passa depuis  M. Jacques de
l'Hpital, seigneur de Sainte-Mesme, et tous les titres du dix-septime
sicle le nomment en consquence l'Htel de Sainte-Mesme. M. de Torci en
devint ensuite propritaire par son mariage avec Sylvie de l'Hpital.
Son fils le vendit en 1719, et il fut possd depuis par diffrents
particuliers.

          [Note 216: Sur ce nom singulier, _voyez_ l'article de la rue
          du _Pet-au-Diable_, dans la nomenclature des rues de ce
          quartier.]


_Htel de Chelles._

Dans la rue de Berci les religieuses de Chelles avoient un htel o
elles se sont quelquefois retires en temps de guerre; elles le
possdoient encore  la fin du dernier sicle, sous le nom de _Maison
du Mouton_.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Charni._

Cet htel portoit anciennement le nom d'_Htel des Barres_, nom qu'il a
donn  la rue dans laquelle il est situ. Il existoit au treizime
sicle, et fut amorti, au mois de juin 1364, en faveur des religieux de
Saint-Maur-des-Fosss; on l'appeloit alors l'htel Saint-Maur, autrement
de _la Barre_.

 la fin du dix-huitime sicle on avoit tabli dans cet difice le
bureau de l'administration gnrale des aides, lequel fut depuis
transport rue de Choiseul, dans le quartier Montmartre.


FONTAINES.

_Fontaine de la Grve._

Nous avons dj parl de cette fontaine depuis long-temps dtruite[217].

          [Note 217: _Voyez_ p. 797.]


_Fontaine du cimetire Saint-Jean._

Elle est situe place Baudoyer, et n'a rien de remarquable dans son
architecture. On ignore l'poque de sa construction.


RUES ET PLACES DU QUARTIER DE LA GRVE.

_Rue des Arsis_ ou _Arcis_. Elle est situe entre les rues
Planche-Mibrai et Saint-Martin, depuis la rue de la Vannerie jusqu'
celle de la Verrerie. Sauval dit[218] que dans le douzime sicle elle
s'appeloit _de Arsionibus, vicus de Assiz_; lui-mme la nomme _rue des
Assis_. Toutefois les tymologies qu'il en donne ne sont fondes que sur
des conjectures faciles  dtruire. Dans les anciens titres elle est
nomme indiffremment rue des _Assis_, des _Arcis_, et des _Arsis_, mais
plus ordinairement de cette dernire manire. On la trouve dans un
pastoral de 1254 appele _magnus vicus qui dicitur des Ars_[219].

          [Note 218: T. I, p. 110.]

          [Note 219: Past. A., p. 654.]

La rue des Arsis fut largie en 1673, ainsi que la rue
Planche-Mibrai[220].

          [Note 220: Le censier de Saint-loi de 1367 nonce dans la rue
          des Arsis _une maison qui fait le coin d'une ruelle qui va
          vers Saint-Jacques devers la Planche-Mibrai_. Cette ruelle
          s'appeloit, en 1304, ruelle _Richard-Arrode_. Elle a t
          depuis comprise dans l'glise Saint-Jacques-de-la-Boucherie.]

_Rue des Barres._ Cette rue, qui aboutit d'un ct  la rue
Saint-Antoine, et de l'autre au quai de la Grve, doit son nom  l'htel
des Barres qui y toit situ; vis--vis toient des moulins qui en 1293
appartenoient aux Templiers. De l vient que la rue a t appele tantt
_ruelle aux Moulins des Barres_, tantt _ruelle des Moulins du Temple_;
mais elle portoit ce nom seulement depuis la rue de la Mortellerie
jusqu' la rivire. La partie situe du ct de la rue Saint-Antoine
toit confondue avec celle du _Pourtour_, alors appele rue du
Cimetire-Saint-Gervais. Vers la fin du quatorzime sicle, on la nomma
rue du _Chevet-Saint-Gervais_, et rue des _Barres_. Enfin, vers le
milieu du seizime sicle, le bout de cette rue, du ct de la rivire,
fut appel rue _Malivaux_. On lui donnoit ce nom  cause du moulin de
Malivaux qui toit plac sur la rivire, vis--vis de son ouverture.

_Rue de Berci._ Elle aboutit d'un ct  la vieille rue du Temple, et de
l'autre au cimetire Saint-Jean. Sur le plan de Saint-Victor, publi par
d'Heuland, elle est nomme rue _du Hoqueton_, et sur celui de Boisseau,
rue de la _Rale_.

_Rue Saint-Bont._ Elle traverse de la rue Jean-Pain-Mollet dans celle de
la Verrerie. Dans les titres du treizime sicle, elle portoit dj ce
nom, _vicus sancti Boniti_[221]. Elle le doit  la chapelle qui y toit
situe, et l'a conserv jusqu' nos jours.

          [Note 221: Past. A., p. 639 et 772.]

_Rue du Coq._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle de la
Tixeranderie. Le premier nom que cette rue ait port est celui d'_Andr
Malet_; elle est ainsi nomme dans un acte de 1243. On voit, dans
l'accord de Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri en 1273,
que cette rue y est nonce sous le nom de _Lambert de Rle_ ou _Andr
Malet_. Guillot lui donne ce dernier nom. Ds 1416, elle avoit pris
d'une enseigne le nom de rue du Coq.

_Rue des Coquilles._ Elle va de la rue de la Tixeranderie  celle de la
Verrerie. On voit, dans les actes du quatorzime sicle, qu'elle se
nommoit ruelle _Gentien_. Le cartulaire de Saint-Maur[222] fait mention
de Pierre Gentien, dont la maison, situe dans la rue de la
Tixeranderie, vis--vis de celle-ci, toit occupe par les Lombards. On
l'a depuis nomme _ruelle Jean Gentien_; elle prit ensuite celui de
Jacques Gentien, et de rue Gentien, _vicus Gentianus_.  la fin du
quinzime sicle[223] on btit au coin de cette rue une maison dont la
porte et les fentres toient ornes de coquilles, laquelle fut nomme
htel des Coquilles; et ds lors la rue prit ce nom qui lui est rest.
Jaillot croit que c'est cette rue que les anciens titres indiquent sous
le nom de _vicus Radulphi de S. Laurentio_.

          [Note 222: _Cart. S. Mauri._, 1263.]

          [Note 223: Sauval, t. I, p. 127.]

_Rue de la Coutellerie._ Elle aboutit aux rues de la Tixeranderie et de
la Vannerie. Sauval dit qu'en 1300 on la nommoit _rue aux
Commanderesses_, et un censier de Saint-loi, de 1495, nonce une maison
faisant le coin de la rue de la Vannerie et de la rue des Couteliers,
dite des _Recommandaresses_[224]. Cette rue n'toit connue au treizime
sicle que sous le nom de _Vieille-Oreille_, _Veteris Auris_. On
trouvoit dans les archives de Saint-Maur une foule de titres qui
faisoient mention du carrefour, de la rue et du four de Vieille-Oreille.
Ce nom, dont aucun historien n'a pu dcouvrir l'tymologie[225], a t
depuis altr en celui de _Guigne-Oreille_ et de _Guillori_. Le rle des
taxes de 1513 nous apprend qu'un marchal nomm _Guillori_ demeuroit au
carrefour de cette rue: on trouve aussi un fief qui porte le mme nom;
et c'est l sans doute ce qui aura engag  le donner au carrefour.
Enfin les couteliers qui vinrent s'tablir dans cette rue lui firent
perdre son ancien nom pour celui de _rue aux Couteliers_, et de _la
Coutellerie_, qu'elle portoit ds le rgne de Henri II, et qu'elle a
toujours port depuis.

          [Note 224: Jaillot pense que ce nom n'toit donn qu' la
          partie de cette rue qui va du petit carrefour  la rue
          Planche-Mibrai.]

          [Note 225: L'auteur des Tablettes Parisiennes dit _qu'on
          nommoit ce carrefour Guigne-Oreille, parce qu'on y coupoit les
          oreilles au pilori, qui y toit du temps de Raoul de Presle_.
          Jaillot pense que cette tymologie ne mrite pas une grande
          confiance. Il est vrai, dit-il, qu'on coupoit les oreilles
          dans les carrefours, aux halles et aux places publiques, et
          celui-ci pouvoit tre un lieu patibulaire de la justice de
          Saint-loi ou Saint-Maur; mais je ne vois pas que dans notre
          ancien langage, ni dans le nouveau, le mot _guigner_ ait
          jamais signifi _couper_.]

_Rue des Mauvais-Garons._ Elle traverse de la rue de la Tixeranderie
dans celle de la Verrerie. Tous les anciens titres qui parlent de cette
rue prouvent qu'elle s'appeloit rue de _Chartron_. Ce n'est que dans
ceux du seizime sicle qu'elle est indique sous le nom de rue de
_Chartron, dite des Mauvais-Garons_[226].

          [Note 226: Sauval a prtendu que les seigneurs de Craon
          avoient dans cette rue un htel dont elle avoit pris d'abord
          le nom; que Pierre de Craon ayant cach dans cet htel
          quelques gens aposts pour assassiner le conntable de
          Clisson, l'on donna  la rue le nom des _Mauvais-Garons_, que
          l'htel fut ras, et la place donne aux marguilliers de
          Saint-Jean pour tre convertie en cimetire. Non-seulement les
          historiens modernes ont adopt ce rcit peu exact; il y en a
          mme qui ont fait de nouvelles fautes en disant que ce
          cimetire avoit t _depuis_ converti en march. Nous avons
          dj prouv, en parlant du cimetire Saint-Jean, que cette
          opinion est contraire aux titres, que l'htel de Craon n'toit
          point dans cette rue, et qu'on a confondu l'ancien cimetire
          avec le nouveau.]

_Rue des Vieilles-Garnisons._ Elle se termine d'un bout  la rue de la
Tixeranderie, et de l'autre aboutissoit  la place ou clotre
Saint-Jean. Cette rue toit connue au treizime sicle sous le nom de
_Marteret_, _Martrai_ et _Martroi-Saint-Jean_[227]. Elle commenoit
au-del de l'arcade que l'on voit  la Grve, et passant entre l'glise
Saint-Jean et l'Htel-de-Ville actuel, elle aboutissoit  la rue de la
Tixeranderie, comme elle fait  prsent. Un compte de la prvt, de
1448[228], nonce la _rue des Garnisons_, et le compte de l'ordinaire de
Paris, de 1463, l'indique comme une petite ruelle  laquelle il ne donne
aucun nom[229]. Sauval en parle sous le nom de ruelle _Jehan-Savari_.
Jaillot croit y reconnotre la rue _Simon-Bade_ dont il est fait mention
dans un acte de 1482, lequel indique, rue de la Tixeranderie, _une
maison faisant le coin de la rue Simon-Bade, tenant au matre qui fut
des garnisons_. Elle a t appele _du Saint-Esprit_,  cause des
btiments de cet hpital qui en toient voisins.

          [Note 227: Reg. du parlem. 1320.]

          [Note 228: Sauval, t. I, p. 345.]

          [Note 229: _Ibid._, p. 367.]

_Rue du Monceau-Saint-Gervais_[230]. Cette rue, qui fait la
continuation de la rue du Martroi, et aboutit  l'glise Saint-Gervais,
doit son nom au terrain plus lev que la Grve, sur lequel cette glise
a t btie. On la confondoit  la fin du treizime sicle avec la rue
du Pourtour, et on l'appeloit _rue entre Saint-Gervais et Saint-Jean_,
et rue du Cimetire-Saint-Gervais.

          [Note 230: Le Monceau-Saint-Gervais, _Moncellum_, toit connu
          sous ce nom avant le rgne de Louis-le-Jeune; il en est fait
          mention dans une charte de ce prince de l'an 1141. (Hist. de
          Par., t. 1, p. 95.) On voit, par le petit cartulaire de
          l'vch de Paris (_Fol._ 35, _verso_, Cart. 55.), que le
          _Monceau_ de Saint-Gervais tait un fief de cet vch; que
          Pierre de Nemours le transmit par un change, en 1216, 
          Gautier, fils de Jean-le-Chambrier; et que celui-ci le cda
          ensuite au roi, ainsi qu'il est constat par la charte de
          Philippe-Auguste, de 1222. (Rec. des hist. de Fr., t. 6, 2e
          part., not. 122.) Ce fief toit qualifi de prvt: car on
          voit, dans le trsor des chartes, qu'au mois de juin 1245
          saint Louis acquit de Gui et d'Isabelle sa femme, 100 sous sur
          la prvt du Monceau-Saint-Gervais.]

_Rue Grenier-sur-l'Eau._ Elle traverse de la rue Geoffroi-l'Asnier dans
celle des Barres. Le vritable nom de cette rue est _Garnier-sur-l'Eau_.
Sauval dit qu'en 1257 on la nommoit _Andr-sur-l'Eau_. Guillot et le
rle de 1313 l'appellent _Garnier-sur-l'Yau_, qui est le nom d'un
bourgeois de Paris[231].

          [Note 231: Sauval et l'auteur des Tablettes Parisiennes ont
          avanc qu'en 1410 cette rue s'appeloit la _rue aux Bretons_:
          ils se sont tromps et l'ont confondue avec une ruelle nomme
          _aux Bretons_, qui avoit d'un bout une issue dans une maison
          de la rue Grenier-sur-l'Eau, et de l'autre dans la rue de la
          Mortellerie. Dreux Bud, secrtaire du roi et audiencier en la
          chancellerie, avoit, en 1449, sa maison rue des Barres; elle
          aboutissoit par-derrire sur la ruelle aux Bretons, et il
          obtint la permission de renfermer dans son enclos la partie de
          cette ruelle qui rgnoit le long de sa maison. Sauval en
          convint lui-mme en rapportant le compte qui en fait mention.
          (T. 3, p. 34.)]

_Rue des Haudriettes._ Elle aboutit  la rue de la Mortellerie et au
quai de la Grve. Cette rue doit son nom  la chapelle qui y toit
situe; et il ne parot pas qu'elle en ait jamais eu d'autre. Quelques
plans ne l'indiquent que sous le nom gnral de _ruelle descendant  la
Seine_.

_Rue Jean-de-l'pine._ Elle aboutit  la Grve et  la rue de la
Coutellerie. Il parot qu'elle doit son nom  Jean de l'pine, dont la
maison, suivant un cartulaire de Saint-Maur, de 1284[232], s'ouvroit
dans la rue de _Vieille-Oreille_, et avoit sa sortie dans la place de
Grve. Sauval dit, mais sans en donner des preuves, qu'elle s'est
appele autrefois _rue de la Tonnellerie_ et du _carrefour Guillori_.
Elle porte le nom de _Philippe-l'pine_ dans la liste du quinzime
sicle; mais le premier nom a prvalu, et cette rue l'a depuis toujours
conserv.

          [Note 232: F. 233 et seg.]

_Rue Jean-Pain-Mollet._ Elle commence  la rue des Arsis et aboutit au
carrefour Guillori, vis--vis la rue Jean-de-l'pine. Sauval seul dit
qu'elle s'est nomme rue du _Croc_[233]. Elle toit connue ds 1261[234]
sous le nom de Jean-Pain-Mollet, qui toit celui d'un bourgeois de
Paris. Il ne parot pas qu'elle en ait chang depuis.

          [Note 233: T. 1, p. 144.]

          [Note 234: Past. A., p. 759 et 777.]

_Rue de la Lanterne._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Arsis, et de
l'autre  la rue Saint-Bont. Ds le milieu du treizime sicle on la
connoissoit sous le nom de _ruelle de Saint-Bont_. Elle est ainsi
dsigne dans l'accord fait entre Philippe-le-Hardi et le chapitre de
Saint-Merri. On ne sait pas prcisment  quelle poque elle prit le nom
de la Lanterne, qui lui vient probablement d'une enseigne; mais elle le
portoit en 1440, comme on peut le voir dans un contrat de vente de cette
mme anne, qui se trouve dans les Archives de l'archevch. Cependant
de Chuyes l'appelle _rue de la Dentelle_, et l'auteur des Tablettes
Parisiennes lui donne le mme nom, quoiqu'on ne trouve aucun titre o
elle soit indique ainsi.

_Rue de la Levrette._ Elle donne d'un ct dans la rue du Martroi, et de
l'autre dans celle de la Mortellerie. Cette rue se prolongeoit autrefois
jusqu'au quai de la Grve, sous le nom de rue _Pernelle_, dont elle
conserve encore le nom dans cette extrmit. On voit dans un compte du
domaine de 1491[235] qu'elle se nommoit  cette poque _ruelle aux
Poissons_, et Sauval dit qu'en 1552 elle s'appeloit la rue _des Trois
Poissons_[236]. Gomboust, qui publia son plan dans le sicle suivant, la
nomme rue _Pernelle_.

          [Note 235: Sauval, t. III, p. 494.]

          [Note 236: _Ibid._, t. I, p. 146.]

_Rue de Longpont._ Elle commence vis--vis l'glise de Saint-Gervais, et
aboutit au quai de la Grve. Les religieux de Longpont y avoient sans
doute un hospice au treizime sicle, car alors on la nommoit rue aux
moines de _Longpont_. Au commencement du seizime, on l'appeloit _rue du
Port-Saint-Gervais, autrement de Longpont_[237]. Elle a repris ce
dernier nom et ne l'a pas quitt.

          [Note 237: Ordin. de Par., 1518, f. 352.]

_Rue du Martroi._ Elle aboutit d'un ct  la place de Grve, et de
l'autre  la rue du Monceau-Saint-Gervais. Nous avons dj vu qu'on
l'appeloit du _Marteret_, _Martrai_, et _Martroi-Saint-Jean_. Le censier
de l'vch de 1372 la nomme _le Martelet-Saint-Jean_. On la trouve
aussi dsigne sous le nom du Chevet-Saint-Jean, et de _rue Saint-Jean_
dans plusieurs actes[238] et sur les plans du dix-septime sicle. On
lui a ensuite donn le nom de _Martroi_, que portoit celle qui venoit y
aboutir; et depuis ce nom a t altr de diffrentes faons. Corozet
l'appelle _du Martel-Saint-Jean_, d'autres _du Maltois_, _Martrois_ et
_Martrai_. L'tymologie de ce nom n'est pas facile  donner. Sauval[239]
le fait driver du vieux mot _Martyretum_, diminutif de _Martyrium_,
qui, selon lui, signifie un tombeau, une chsse, un cimetire, une
glise. En admettant la signification qu'il donne  ce mot, un tel nom
auroit plutt convenu  la rue du Monceau-Saint-Gervais; cependant on ne
voit point qu'on le lui ait jamais donn. Borel, dans son _Trsor des
recherches et antiquits gauloises_[240], dit que le mot Martroi vient
de _Martyrium_, qui signifie _lieu de supplice_. Cette tymologie parot
mieux fonde que celle de Sauval, d'autant plus que cette rue n'a port
ce nom que depuis que la place de Grve, o elle aboutit, a t destine
au supplice des criminels[241].

          [Note 238: Sauval, t. III, p. 371 et 552.--Compte des
          Annivers. de N. D., 1482.]

          [Note 239: Sauval, t. I, p. 149.]

          [Note 240: Pag. 387.]

          [Note 241: Le jeune roi Philippe, que son pre Louis-le-Gros
          avoit associ  la couronne, passant par cette rue, un cochon
          s'embarrassa dans les jambes de son cheval et l'abattit; la
          chute du jeune prince fut si rude qu'il en mourut le
          lendemain, 13 octobre 1131. Il fut alors dfendu de laisser
          vaguer des pourceaux dans les rues.]

_Rue de la Mortellerie_[242]. La partie de cette rue qui est dans ce
quartier commence  la Grve et finit au coin de la rue
Geoffroi-l'Asnier. Il y a plusieurs opinions relativement  l'tymologie
de son nom. Quelques-uns ont cru qu'elle l'avoit pris des meurtres qu'on
y commettoit autrefois. Sauval prtend qu'elle le doit  Pierre et 
Richard _Le Mortelier_, qui y demeuroient en 1358[243]; qu'on la nomma 
cause d'eux _Mortelire_, ensuite de _la Mortiellerie_, et enfin de _la
Mortellerie_. Jaillot pense que ce nom vient des _Morteliers_, espce
d'ouvriers qui emploient la chaux et le pltre, et dont il est parl
dans les _rglements de la marchandise_. Quoi qu'il en soit, si cette
rue doit son nom  une famille des _Mortelier_, elle le portoit
long-temps avant l'poque que Sauval lui assigne; car elle est nomme
rue _de la Mortellerie_ dans un acte de 1212, et _Mortelleria_ dans un
autre de 1264[244], ainsi que dans des lettres de Simon, vque de Paris
en 1289. Guillot et le rle de 1313 l'appellent aussi _la Mortellerie_,
et il ne parot pas que ce nom ait vari[245].

          [Note 242: Dans cette rue, entre celle de Longpont et la rue
          des Barres, sont deux rues autrefois sans nom. La plus
          occidentale se nomme aujourd'hui _rue des Trois-Maures_,
          l'autre _rue Frileuse_. Cependant celle-ci offroit une
          ancienne inscription grave sur la pierre, laquelle porte le
          nom de _Chat-Frileux_.

          Entre la rue des Barres et celle de Geoffroi-l'Asnier se
          trouve une autre rue sans nom, qui a reu celui de _rue
          Hyacinthe_.]

          [Note 243: Sauval, t. I, p. 152.]

          [Note 244: _Ibid._, p. 423.]

          [Note 245: Quelques titres indiquent dans cette rue la _cour
          Brisset_, laquelle devoit tre situe entre les rues
          _Pernelle_ et _de Longpont_. Jaillot parle aussi d'une _ruelle
          aux Foulons_ et d'une _rue Dame-Agns_, qu'il dit avoir
          trouves mentionnes dans des titres du quinzime sicle, mais
          dont il n'a pu dcouvrir aucune trace. Cette dernire toit
          situe prs de la chapelle des Haudriettes.]

_Rue du Mouton._ Elle aboutit  la rue de la Tixeranderie et  la place
de Grve. Son nom est d  l'enseigne d'une maison qui probablement le
devoit elle-mme au propritaire: car, au treizime sicle, Jean Mouton
en possdoit deux en cet endroit. Cette maison est appele _domus de
ariete_, et _domus arietis_ dans le cartulaire de Saint-Maur de
1263[246].

          [Note 246: On a autrefois fabriqu de la monnoie  la Grve,
          et c'toit peut-tre dans cette maison. Nos annales font
          mention des _moutons d'or et des cus au mouton_. Saint Louis
          passe pour tre le premier qui les ait fait frapper. On les
          appeloit des _agnels d'or_: ils portoient pour empreinte un
          mouton ou agneau d'or, avec ces mots: _Ecce Agnus Dei._]

_Rue Pernelle._ Elle fait la continuation de la rue de la Levrette, et
va depuis celle de la Mortellerie jusqu'au quai de la Grve. Sur la
plupart des anciens plans, elle n'est pas distingue de celle de la
Levrette. L'abb Lebeuf l'appelle _Peronelle_[247]. Elle n'toit
anciennement connue que sous le nom gnral de _ruelle de Seine_.
Corrozet parot l'indiquer sous celui de ruelle du Port-au-Bl. La
Caille la nomme _Pernelle_ ou _Prunier_.

          [Note 247: T. II, p. 600.]

_Rue du Pet-au-diable_[248]. Elle va de la rue de la Tixeranderie au
clotre Saint-Jean. La singularit de ce nom a engag plusieurs auteurs
 en chercher la vritable tymologie. Sauval, que les historiens
modernes ont copi, dit que[249] ce nom vient d'une ancienne tour carre
qui y toit situe, et qu'on nommoit autrefois la _Synagogue_, _le
Martelet-Saint-Jean_, _le vieux Temple_, _et l'htel du
Pet-au-Diable_[250], par drision des Juifs. Cette tymologie nous
semble fausse, attendu qu'il ne parot pas naturel que les Juifs eussent
une synagogue dans cet endroit, puisqu'ils en possdoient certainement
une dans la rue de la Tacherie, qui en est voisine. On donne au nom de
cette rue une autre origine, qui a l'air d'une plaisanterie, et qui
cependant pourroit bien tre la vritable. On suppose que la maison et
la tour dont il s'agit ont t possdes et occupes par un particulier
appel _Petau_, qui toit si mchant qu'on le surnomma _Diable_, et que
son nom est rest  la rue. Le pote Villon, dans son _Grand Testament_,
parle d'un roman qui portoit le mme nom.

  Je lui donne ma librairie
  Et le roman du Petau-Diable.

          [Note 248: On la nomme maintenant _rue du Sanhdrin_.]

          [Note 249: T. I, p. 157.]

          [Note 250: _Voyez_ pag. 852 et 853.]

Cette rue n'toit autrefois qu'une ruelle que l'auteur des Tablettes
Parisiennes appelle par inadvertance ruelle _Tournai_, ayant mal entendu
ces deux vers de Guillot, qui dit simplement qu'il tourna dans une
ruelle.

  . . . . . En une ruelle _tournai_
  Qui de Saint-Jean voie  Porte.

Corrozet et Bonfons indiquent seulement une rue au _Chevet-Saint-Jean_.
Le rle de 1636 l'appelle rue du _Clotre-Saint-Jean_; mais de Chuyes,
Boisseau, Gomboust, la nomment rue du Pet-au-Diable.

_Rue Planche-Mibrai._ Elle commence en face du pont Notre-Dame, et
aboutit  la rue des Arsis. On disoit simplement, en 1300, le _Carrefour
de Mibrai_, en 1313 _les Planches de Mibrai_, et en 1319 _les Planches
dou petit Mibrai_. Ce n'toit alors qu'une ruelle qui conduisoit  la
rivire. Il y avoit en cet endroit des moulins et un pont de planches
pour y conduire[251]. Quelques-uns ont pens que le nom de _Mibrai_
venoit de ce que le bras de la rivire qui passoit auprs n'avoit que la
moiti de la largeur de la rue. Ren Mac, moine de Vendme, dans son
pome manuscrit intitul _le Bon Prince_, en donne une tymologie plus
juste.

  L'empereur vient par la Coutellerie
  Jusqu'au Carfour nomm la Vannerie,
  O fut jadis la Planche de Mibray:
  Tel nom portoit pour la vague et le bray[252]
  Gett de Seyne en une creuse tranche,
  Entre le pont que l'on passoit  planche,
  Et on l'toit pour tre en seuret, etc.

La construction du pont Notre-Dame mit dans la ncessit d'largir la
ruelle de Mibrai[253].

          [Note 251: Il est fait mention dans un diplme de Henri Ier
          d'environ 1032, et dans la grande charte de
          Saint-Martin-des-Champs en 1137, d'un moulin en Mibrai, que
          Robert Pisel avoit donn  ce prince, _in Malbraio_. (_Hist.
          S. Martini de Campis._, p. 27.)]

          [Note 252: _Fange_, _boue_.]

          [Note 253: C'toit au coin de cette rue que le voyer de Paris
          tenoit autrefois sa justice.]

_Rue des Plumets._ C'est une ruelle qui descend de la rue de la
Mortellerie sur le quai de la Grve, entre les rues Pernelle et de
Longpont. Elle ne porte aucun nom sur les anciens plans; il parot que
c'est elle que Corrozet indique sous celui de _ruelle du
Petit-Port-Saint-Gervais_.

_Rue des Deux-Portes._ Elle traverse de la rue de la Tixeranderie dans
celle de la Verrerie. Cette rue doit son nom aux portes qui la fermoient
anciennement  ses extrmits, et non aux portes d'une ancienne
enceinte, comme l'ont pens quelques auteurs modernes. En 1281 elle se
nommoit _rue entre deux Portes_, et en 1300 _rue des Deux-Portes_. On la
trouve aussi quelquefois sous le nom de _rue Galiace_ ou _des
Deux-Portes_.

_Rue de la Poterie._ Elle donne d'un bout dans la rue de la Verrerie, et
de l'autre au carrefour Guillori. Sauval[254] et quelques autres disent
que cette rue s'appeloit autrefois de _Vieille-Oreille_, et par
corruption _Guigne-Oreille_ et _Guilleri_. Nous avons dj remarqu
qu'on avoit confondu cette rue et d'autres avec le carrefour o elles
aboutissent. Le cartulaire de Saint-Maur de 1263 et 1264 indique et
distingue le carrefour et les deux rues, _in vico qui dicitur Poteria,
in vico veteris Auris, in quadrivio veteris Auris_. Sauval a avanc que
le nom de cette rue toit d  Guillaume et Gui Potier, qui avoient leur
maison en cet endroit dans le treizime sicle, ainsi qu'on le lit dans
le cartulaire cit ci-dessus. Jaillot pense qu'il ne vient ni d'eux ni
de leurs anctres, attendu qu'on trouve dans les archives de
Saint-Martin-des-Champs un acte de donation fait en 1172, dans lequel
cette rue est nomme _Figularia_[255], ce qui prouve qu'elle le tenoit
des potiers qui s'y toient tablis long-temps auparavant. Le nom de la
rue de la Poterie n'a pas vari depuis: on la nommoit _Poteria_ ds
1228[256].

          [Note 254: T. I, p. 159.]

          [Note 255: Archiv. de Saint-Martin-des-Champs.]

          [Note 256: _Cart. S. Mauri_, fol. 237, cart. 5.]

_Rue du Pourtour._ On donne ce nom  la continuation de la rue du
Monceau-Saint-Gervais jusqu' la place Baudoyer. On l'appeloit
anciennement le _Monceau-Saint-Gervais_, et en 1300 _rue du Cimetire_,
parce que l'enclos du cimetire s'tendoit alors jusqu' la place; ce
n'est qu'en 1473 qu'on en prit une partie pour y btir des maisons.
Corrozet la nomme rue Saint-Gervais. Elle fut largie de sept pieds en
1583, ainsi que l'indiquoit une inscription rapporte par le mme
auteur.

_Rue Renaud-Le-Fvre._ Elle aboutit  la place Baudoyer et au cimetire
ou march Saint-Jean. Ce n'toit qu'une ruelle au seizime sicle,
laquelle n'toit alors dsigne que sous ce nom gnral _de ruelle par
laquelle on va au cimetire Saint-Jean_, ainsi qu'on le voit dans la
dclaration de l'abbaye Saint-Antoine, en 1522. Le nom de cette rue n'a
vari depuis que dans l'orthographe, _Regnault_, _Regnaud Le Feure_, _Le
Fvre_. La Caille la nomme _Renard-le-Fvre_.

_Rue de la Tcherie._ Elle aboutit d'un ct  la rue de la Coutellerie,
et de l'autre  la rue Jean-Pain-Mollet. C'toit anciennement le lieu de
la demeure et des coles ou synagogue des Juifs[257]: aussi n'est-elle
dsigne, dans les anciens titres, que sous le nom de _Juiverie_. Dans
les lettres de l'official de Paris de 1261, elle est nomme _Judaria
sancti Boniti_[258]; dans l'accord de Philippe-le-Bel avec le chapitre
de Saint-Merri, _Judaria_; et _vetus Judaria_ en 1284, dans le
cartulaire de Saint-Maur[259]. Ds 1300 elle avoit pris le nom de la
Tcherie, comme on peut le voir dans Guillot, et il ne parot pas
qu'elle en ait chang depuis[260].

          [Note 257: Lorsque les Juifs furent chasss par
          Philippe-le-Bel, en 1306, ce prince donna l'anne suivante
          leur synagogue  Jean Pruvin son cocher. (Sauval, t. I, p.
          163.)]

          [Note 258: Part. A., p. 759 et 782.]

          [Note 259: Fol. 2333 et 407. Biblioth. du Roi.]

          [Note 260: Il y a dans cette rue un cul-de-sac appel
          _Saint-Benot_; il se nommoit auparavant _Ruelle des
          Bons-Enfants_. Ces deux noms viennent d'une enseigne. La
          caille l'appelle _de la petite Tcherie_.]

_Rue de la Tannerie._ Elle va de la rue Planche-Mibrai  la place de
Grve. Cette rue portoit ce nom en 1300, puisque Guillot en fait
mention. Sauval dit, sans en donner de preuves bien solides, qu'en 1348
elle s'appeloit _ruelle de la Planche-aux-Teinturiers_, et depuis _rue
de l'corcherie_[261].

          [Note 261: Sauval, t. I, p. 163. Il y avoit dans cette rue, au
          commencement du dix-septime sicle, trois ruelles descendant
           la rivire, lesquelles n'existent plus: la premire, du ct
          de la Planche-Mibrai, est simplement appele _ruelle_, sans
          aucun nom dans les censiers de l'archevch. Peut-tre
          toit-ce celle qu'on nommoit _Jean-Le-Forestier_ en 1369. La
          seconde, nomme de l'_Archet_,  cause d'une arcade qui toit
          au bout, faisoit la continuation de la rue des Teinturiers,
          laquelle va maintenant jusque sur le quai. La troisime est
          celle que Corrozet dsigne sous le nom de _ruelle allant aux
          chambres de Matre Hugues_. On nommoit ainsi trois moulins qui
          toient situs vis--vis l'entre de cette ruelle, et qu'un
          particulier nomm M{e} Hugues Restor, avoit eu la permission
          de faire reconstruire. (Cart. S. Magl., 5414. Fol. 273,
          Bibliot. du Roi.) Gomboust les a marqus sur son plan.]

_Rue de la Vieille-Tannerie._ Cette rue, qui aboutit de la rue de la
Tannerie au bord de la rivire en passant sous le quai, portoit aussi le
nom de _Simon-Finet_, qu'elle vient de reprendre dans la nouvelle
nomenclature faite depuis quelques annes. Elle le devoit  Simon Finet,
dont le pre obtint, le 5 juin 1481, _la permission de ficher quatre
pieux en la rivire de Seine, pour soutenir un quai derrire sa maison,
faisant le coin d'une petite ruelle qui va  Seine_. (Arch. de
l'archevch.)

_Rue des Teinturiers._ Elle traverse de la rue de la Vannerie  celle de
la Tannerie. Les censiers du quinzime sicle et le compte des
Anniversaires de Notre-Dame de 1482 ne la dsignent que comme _une
ruelle qui va de la Tannerie en la Vannerie_. Il parot, par le plan de
Gomboust, qu'on lui donnoit un nom qui n'est pas honnte, et qui ne
devoit s'appliquer qu'au bout qui donne sur la rivire; car, suivant de
Chuyes, cette rue s'appeloit depuis long-temps des _Teinturiers_, 
cause des artisans de cette profession que le voisinage de la rivire
avoit engags  s'y tablir. L'autre bout toit nomm de l'_Archet_,
comme nous l'avons remarqu dans l'article de la rue de la Tannerie. On
l'a depuis appel _Navet_ et _des Trois-Bouteilles_,  cause d'une
enseigne.

_Rue de la Tixeranderie_[262]. Elle aboutit d'un ct au carrefour
Guillori, de l'autre  la place Baudoyer. Le commencement de cette rue,
du ct du carrefour jusqu' la rue du Mouton, se nommoit _rue de
Vieille-Oreille_[263], nom qui, comme nous l'avons remarqu, fut donn 
plusieurs des rues qui aboutissoient au carrefour Guillori; le reste
s'appeloit de la Tixeranderie, comme on le voit dans un contrat du mois
de dcembre 1263, insr dans le Trsor des chartes. Il ne parot pas
qu'elle ait port d'autre nom que celui-ci, nom qu'elle devoit
probablement aux tisserands qui l'habitoient. En 1300 on l'appeloit _la
Viez-Tisseranderie_; on la trouve mme indique ds 1293 dans un
amortissement fait  Saint-Nicolas-du-Louvre[264].

          [Note 262: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nomm le
          _cul-de-sac Saint-Faron_, lequel doit ce nom  l'htel des
          abbs de Saint-Faron, qui y toit autrefois situ. On trouve
          qu'il a t aussi nomm successivement rue de l'_Escullerie_,
          rue de la _Violette_ en 1313, et depuis _cul-de-sac_ et _rue
          des Juifs_, _ruelle_ ou _cul-de-sac Barentin_, enfin
          _cul-de-sac Saint-Faron_.]

          [Note 263: _Cart. S. Mauri_, p. 253.]

          [Note 264: (Ms. de Saint-Germain-des-Prs, cot. 453, p. 144.)
          Paul Scarron logeoit au second tage d'une maison situe au
          milieu de cette rue; lui et sa femme (depuis madame de
          Maintenon) n'avoient pour tout logement que deux chambres sur
          le devant, spares par l'escalier, une cuisine sur la cour,
          et un cabinet o couchoit un petit laquais.]

_Rue de la Vannerie._ Elle va de la rue Planche-Mibrai  la place de
Grve. Sauval dit que cette rue s'appeloit en 1269 vicus _in Avenari_,
et _rue de l'Avoinerie en_ 1296. Jaillot croit que c'est une faute du
copiste, parce que, dit-il, dans une transaction entre le sieur
Saint-Germain et le prieur de Saint-loi[265], passe au mois de
novembre 1162, elle est appele _Vaneria_; elle porte le mme nom dans
l'accord de Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri; Guillot
et le rle des taxes de 1313, la nomment _la Vannerie_. On l'a
quelquefois distingue en Haute et Basse-Vannerie[266].

          [Note 265: Arch. de l'archev.]

          [Note 266: Il y a dans cette rue un carrefour o aboutit la
          rue de la Coutellerie, que quelques auteurs ont mal  propos
          appel _le carrefour Guilleri_ ou _Guillori_, dont nous avons
          dj parl. Sauval le nomme _carrefour des Recommandaresses_;
          et il en a conclu avec raison que le haut de cette rue, du
          ct de la Planche-Mibrai, tait appel _rue des
          Recommandaresses_. On voit en effet, dans une sentence du
          trsor du 12 juillet 1597, concernant le fief de _Mercad_,
          qu'il consiste entre autres en deux maisons rue de la
          Coutellerie, et une entre la _rue des Recommandaresses_,
          autrement dite _rue de la Vannerie_. Il parot que ce
          carrefour a t form par le retranchement de quelques
          maisons, retranchement qui fut ordonn le 19 mars 1565, ainsi
          qu'on le voit dans les registres de la ville. (F. 255,
          _verso_.)]


QUAIS.

_Le Port-au-Bl._ Il fait la continuation du quai de la Grve jusqu' la
rue Geoffroi-l'Asnier. Son nom indique assez  quel usage il toit
destin. Cet usage n'a point chang.

_Quai de la Grve._ Il rgne depuis la place  laquelle il doit son nom
jusqu'au coin de la rue des Barres. C'toit autrefois un chemin qui, en
1254, se nommoit _vicus Merrenorum_, la rue _des Merreins_[267]. Ds ce
temps-l et depuis, jusqu' nos jours, ce lieu a toujours t destin 
la dcharge du charbon, du foin et autres marchandises qui arrivent par
eau en cet endroit.

          [Note 267: Past. A., p. 654.]

_Quai Pelletier_ ou _quai Neuf_. Ce quai, qui commence  l'entre de la
rue Planche-Mibrai, a pris son nom de _Claude Pelletier_, prvt des
marchands, qui le fit construire en 1675 par _Pierre Bullet_, habile
architecte. Auparavant on ne voyoit, depuis la Grve jusqu'au pont
Notre-Dame, que quelques vieilles maisons habites par des tanneurs et
des teinturiers, dont les travaux infectoient ce quartier. Il fut
ordonn, par arrt du conseil du 24 fvrier 1673[268], qu'ils iroient
s'tablir au faubourg Saint-Marcel et  Chaillot; et, par un second
arrt du 17 mars de la mme anne, le roi ordonna que le quai de Grve
seroit continu sur cet emplacement, depuis la premire cule du pont
Notre-Dame; ce qui fut excut en deux annes par le magistrat que nous
venons de nommer. Tout le trottoir en est port sur une voussure d'une
coupe trs-hardie; il se termine  la place de Grve.

          [Note 268: Trait de la pol. t. I, p. 555.]


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Htel-de-Ville._ La cour de ce monument a reu une dcoration nouvelle.
On y arrive par un double perron; et cette cour, qui forme un carr, est
entoure de portiques orns de colonnes ioniques. On compte de chaque
ct sept arcades que surmontent autant de fentres cintres et
accompagnes de colonnes corinthiennes. Le couronnement est form par
des fentres dtaches du toit; qui sont des restes de la construction
primitive. L'arcade en face du perron fait saillie, et au milieu de deux
colonnes de marbre dont elle est dcore, on a replac une statue
pdestre et en bronze de Louis XIV. Le monarque est appuy d'une main
sur un casque; un lion est  ses pieds. C'est un ouvrage d'un assez beau
dessin, mais d'un style manir qui rappelle celui du dix-septime
sicle.

Dans le cintre de la faade on a rtabli en stuc la statue questre de
Henri IV. Cette sculpture, d'un mauvais dessin, est encore d'une plus
mauvaise excution.

_L'glise Saint-Jean-en-Grve._ Dans ce qui reste encore des btiments
de cette glise, ont t places les archives et la bibliothque de la
ville. C'est dans une salle de ces btiments, que l'on avoit restaure 
cet effet, que fut tenu le _grand Sanhdrin_.

_L'glise Saint-Gervais._ Dans une des chapelles de cette glise on voit
un trs-beau tableau de _Blondel_, reprsentant le martyre de sainte
Juliette et celui de son fils Saint-Cyr (donn par la ville en 1819);
dans une autre chapelle un _Ecce homo_, peint par _Rouget_, qui offre
aussi de trs-belles parties; dans une troisime chapelle, une sculpture
assez mdiocre, reprsentant le mme sujet; enfin, dans la chapelle
situe  droite de celle de la Vierge, une descente de croix moule,
groupe de six figures et d'un trs-bel effet.


RUES NOUVELLES.

_Rue Frileuse._ Elle va de la rue de la Mortellerie sur le quai.

_Rue Hyacinthe._ Cette rue suit la mme direction. Elle est ferme par
une porte du ct du quai.

_Rue des Trois-Maures._ Elle suit la mme direction que les deux
prcdentes[269].

          [Note 269: Ces trois rues ne sont point nouvelles; mais elles
          toient sans nom avant la rvolution. (_Voyez_ p. 863).]




QUARTIER SAINT-PAUL OU DE LA MORTELLERIE.

     Ce quartier est born  l'orient par les fosss de l'Arsenal
     inclusivement[270], depuis la rivire jusqu' la porte
     Saint-Antoine; au septentrion, par la rue Saint-Antoine
     exclusivement;  l'occident, par la rue Geoffroy-l'Asnier
     inclusivement; et au midi, par les quais inclusivement, depuis le
     coin de la rue Geoffroy-l'Asnier jusqu' l'extrmit de
     l'emplacement de l'ancien Mail.

          [Note 270: Depuis que la Bastille a t abattue, une partie de
          ces fosss a t remplace par un nouveau boulevart; mais le
          mur de revtement existe encore du ct de la rue
          Contrescarpe, et la ligne qu'il dcrit forme, de ce ct, la
          limite du quartier.]

     On y comptoit, en 1789, vingt-quatre rues, sept culs-de-sac, une
     glise paroissiale, une communaut d'hommes, une de filles, un
     arsenal, trois quais, etc.


PARIS SOUS CHARLES VIII ET LOUIS XII.

Sous les rgnes de Charles VIII et de Louis XII, on ne voit pas qu'il se
soit opr de changements importants, ni pass aucun vnement
remarquable dans ce quartier,  moins qu'on ne veuille regarder comme
tels l'union dfinitive des religieuses de Sainte-Claire  celles du
Tiers-Ordre, qui occupoient le couvent des Bguines, connu ds cette
poque sous le nom de l'_Ave-Maria_. Cette union, dj projete sous le
rgne de Louis XI, long-temps suspendue par des obstacles que nous
ferons connotre, fut enfin consomme dans les premires annes du rgne
de son successeur, par la dame de Beaujeu, fille ane du feu roi, et
protectrice de cette institution.

La ville entire de Paris est galement strile, sous ces deux rgnes,
en grands vnements. Grce  ce Louis XI, dont la mmoire toit ds
lors abhorre, l'administration hautement dcrie, dont on recherchoit
les agents et les favoris comme des criminels dignes du dernier
supplice[271], les rois de France ne se voyoient plus dans la triste
ncessit de consumer leurs forces au milieu des discordes intestines,
et de dchirer l'tat pour parvenir  le sauver. L'ascendant de leur
autorit toit enfin assur dans un grand royaume dont toutes les
parties lies entre elles formoient un tout trs-compact, dont la
position au centre des tats chrtiens toit admirable, la population
nombreuse, active et guerrire; qui trouvoit dans la fertilit de son
sol des richesses inpuisables; et ds ce moment leur place fut marque
 la tte de la grande socit europenne. Dans une situation si
brillante et pendant long-temps si inespre, qui les faisoit si grands
parmi les princes temporels, on aperoit maintenant mieux peut-tre
qu'on n'et pu le faire avant la leon terrible qui vient d'tre donne
au monde, ce qu'une sage et religieuse politique auroit d leur inspirer
de faire: il est vident que, pour soutenir l'difice social dj menac
par les doctrines licencieuses qui venoient de s'y introduire, leur
premier soin devoit tre de resserrer les noeuds qui les unissoient  la
puissance spirituelle; et renonant  tous projets ambitieux, puisqu'ils
toient arrivs au point o toute noble ambition pouvoit tre
satisfaite, se dclarant hautement les protecteurs de l'Italie dont les
papes dfendoient depuis si long-temps les liberts contre la tyrannie
des empereurs d'_Allemagne_, qui prtendoient  toute force tre
empereurs _romains_, de n'employer leur pouvoir et leur influence qu'
ramener autant que possible  l'unit politique cette belle contre,
centre de l'unit religieuse. Ainsi se ft en mme temps rtablie
d'elle-mme l'influence du chef suprme de la religion; et cette
influence toujours paternelle et t plus douce au milieu de
gnrations que cette religion sainte avoit par degrs rendues moins
barbares, et de princes dont les moeurs toient devenues moins
violentes, parce qu'ils trouvoient aussi par degrs moins d'obstacles 
leurs volonts. Ainsi, ce nous semble, ft parvenue la socit
chrtienne  sa plus haute perfection. Mais la providence a des desseins
qui nous sont inconnus, et elle arrive au but qu'elle veut atteindre par
des voies qui nous sont impntrables. Ce fut le contraire qui arriva:
les rois de France allrent porter le trouble dans le sein de cette
Italie dont ils auroient d assurer la paix; un pontife indigne de la
tiare, Alexandre VI, contribua lui-mme et pour de vils et coupables
intrts,  y attirer un jeune roi sans exprience; et les successeurs
de Charles VIII entrrent aprs lui dans la route qu'il leur avoit
ouverte. La politique de l'Europe entire devint ds lors toute
extrieure. Elle fut plus subtile, plus mensongre, plus applique 
tout ce qui toit d'un intrt purement humain, plus indiffrente  ce
qui touchoit les croyances religieuses et l'intrt de la religion;
souvent mme elle regarda avec un ddain stupide et laissa se dvelopper
 peu prs sans contrainte cette licence des esprits qui devoit bientt
clater par la plus dtestable des hrsies, hrsie qui en mme temps
sera la dernire, puisqu'elle renferme toutes les autres dans son sein;
et cette politique descendit elle-mme  un tel degr de corruption,
qu'au lieu de runir toutes ses forces pour l'teindre, il lui arriva
souvent de chercher  en faire son profit.

          [Note 271: Olivier Le Daim et Jean Doyac, les deux hommes
          qu'il avoit le plus tendrement aims, qu'il avoit recommands
          avec le plus de soin  son fils avant de mourir, furent livrs
           la justice, l'anne mme de sa mort. La haine publique les
          poursuivoit depuis long-temps, et on les accusoit d'abus de
          pouvoir et de cruauts atroces, surtout pendant les trois
          dernires annes du rgne du feu roi. Le Daim, convaincu,
          dit-on, de plusieurs assassinats, fut pendu avec un de ses
          agents; Doyac n'vita la potence que pour subir un autre
          supplice plus long et non moins ignominieux: il fut condamn 
          tre fouett dans tous les carrefours de Paris,  avoir une
          oreille coupe et la langue perce d'un fer chaud. On le
          conduisit ensuite  Montferrand en Auvergne, lieu de sa
          naissance; l il fut fouett de nouveau, perdit l'autre
          oreille et fut banni  perptuit. Cependant on trouve que,
          peu de temps aprs, sa famille fut rhabilite.

          Le mdecin de Louis XI, le fameux Cotier, fut envelopp dans
          la mme disgrce. Toutefois, comme on ne pouvoit lui reprocher
          qu'un orgueil extrme et une insatiable avarice, il ne fut
          condamn qu' des restitutions, qui le replacrent dans son
          ancienne mdiocrit. On dit que, content d'tre chapp au
          naufrage et rendu  sa premire profession, il fit sculpter
          sur sa maison un abricotier, avec ce rbus en forme de devise:
          _ l'Abri-Cotier_.]

Nous ne sommes pas maintenant trs-loigns de cette poque  jamais
mmorable, la plus fatale sans doute du monde civilis, et qui sera pour
Paris et pour le royaume entier une source fconde de malheurs nouveaux
et de dsordres qu'on n'y avoit point encore connus. Jusque l la
capitale de la France fut tranquille. Le pouvoir royal y toit dsormais
tabli d'une manire inbranlable; et il n'existoit plus ni princes ni
vassaux assez puissants pour oser y lutter  force ouverte contre le
souverain, et appeler hautement et impunment les habitants de cette
grande ville  la rvolte. Mais ces grands vassaux abattus et humilis
conservoient profondment grav dans leur mmoire le souvenir de ce
qu'ils avoient t; et long-temps contenus par le prince habile dont la
main ferme venoit de quitter les rnes de l'tat,  peine eut-il ferm
les yeux qu'ils esprrent ressaisir sous un roi enfant le pouvoir et
l'influence qu'ils avoient perdus. Nous allons voir que les efforts
qu'ils firent pour russir dans un tel dessein ne servirent qu' faire
clater davantage leur foiblesse; mais nous verrons aussi le parlement
prendre, au milieu de ces intrigues, et de jour en jour, plus de
consistance, y dvelopper peu  peu ses prtentions  devenir un pouvoir
politique dans l'tat, saisir habilement toutes les circonstances qui
lui semblrent favorables pour se crer des droits nouveaux et une
existence plus indpendante, se prparant de la sorte et insensiblement
 parotre  la tte des factions qui de nouveau vont dsoler la France.

On eut, ds le commencement du rgne de Charles VIII, une preuve
clatante de ce bon esprit qui animoit alors les Parisiens. Le
gouvernement de la personne du roi encore en bas ge (1483.), et par
consquent l'administration de l'tat, toient entre les mains de la
dame de Beaujeu, ainsi que l'avoit ordonn une des clauses du testament
de Louis XI. Il arriva alors ce qui ne manque presque jamais d'arriver
dans les minorits: ce pouvoir passager devint l'objet de l'envie de
tous ceux qui crurent y avoir quelque droit. La reine-mre leva d'abord
des rclamations, qui cessrent bientt par sa mort arrive trois mois
aprs celle de son poux; et  l'instant mme parurent sur les rangs le
duc de Bourbon et le duc d'Orlans, que leur qualit de princes du sang
sembloit autoriser  disputer ces honorables fonctions. Ils remplirent
le conseil de leurs cratures, s'attachrent surtout  dcrier le
nouveau gouvernement, et, confondant ensemble leurs intrts, appelant
impolitiquement  la _nation_ de l'injustice qu'ils prtendoient leur
tre faite par les dernires dispositions du feu roi, ils se runirent
pour demander la convocation des tats-gnraux, comme le seul moyen de
remdier aux abus et d'tablir une forme de gouvernement  la fois
solide et salutaire. Par une telle demande, il toit visible pour tous
les bons esprits que ces princes imprudents exposoient le salut de la
monarchie, et que le plus grand danger qu'elle pt courir alors toit de
voir ses destines remises aux dlibrations d'une assemble de ce
genre, au commencement d'un rgne dont la foiblesse frappoit dj tous
les yeux, et lorsque cette irritation qu'avoit produite la vigueur du
rgne prcdent n'toit point encore apaise; mais, ds qu'ils eurent
fait cette demande solennelle, elle excita un tel mouvement de joie au
milieu de cette nation si ardente et toujours impatiente du joug; toutes
les classes de la socit en conurent de telles esprances, qu'il et
t plus dangereux encore de la refuser. Telle fut l'origine de ces
fameux tats de Tours, o l'on put reconnotre quels progrs effrayants
avoient dj faits les nouveaux principes d'indpendance politique et
religieuse dans tous les ordres de l'tat, et mme parmi ceux dont ils
attaquoient le plus visiblement les intrts[272]. Toutefois les suites
n'en furent pas aussi fcheuses pour la rgente qu'elle avoit pu le
craindre d'abord: les dispositions du testament de Louis XI y furent
confirmes, et madame de Beaujeu conserva la conduite du jeune roi et
l'administration du royaume.

          [Note 272: Le clerg, qui ds lors montroit contre la cour de
          Rome l'esprit de mutinerie, qui depuis, a fait sa honte et a
          t le commencement de sa servitude, y demanda le
          rtablissement _formel_[272-A] de la pragmatique-sanction et
          des dcrets des conciles de Constance et de Ble. Les cahiers
          du tiers-tat toient galement dirigs contre la cour de Rome
          qu'ils accusoient d'exaction et d'abus d'autorit; ils se
          plaignoient, _suivant l'usage de tous les peuples dans tous
          les temps_, du fardeau accablant des impts et de la manire
          dure et impitoyable dont ils toient exigs; puis les trois
          ordres runis demandrent que dsormais il ne ft fait aucune
          leve sur le peuple sans _leur consentement_, et qu'on
          _rassemblt de nouveau_ les tats dans deux ans. Nous
          jouissons maintenant de ces heureuses prrogatives dans toute
          leur plnitude; nous avons mme beaucoup plus qu'on ne
          demandoit alors, et nous savons par exprience combien est
          _lger_ le fardeau des peuples qui _consentent_ eux-mmes
          l'impt.]

          [Note 272-A: Elle avoit t abolie par Louis XI, mais n'en
          continuoit pas moins d'tre suivie dans tous ses points, dans
          toutes les parties de la France; et ne fut rellement annule
          que sous Franois Ier par le concordat.]

Frustrs de leurs prtentions, les princes dissimulrent pendant quelque
temps leur dpit, mais n'en travaillrent pas avec moins d'ardeur 
supplanter celle qu'ils regardoient comme l'usurpatrice de leurs
droits. La rgente avoit cru les apaiser par des bienfaits: depuis la
dcision solennelle donne par l'assemble de Tours, elle les avoit
combls de faveurs; et le duc d'Orlans, qu'il lui importoit surtout de
mnager, dj nomm par elle gouverneur de Paris, toit encore prsident
d'un conseil auquel assistoient galement tous les princes du sang, et
que les tats avoient institu pour aider madame de Beaujeu dans son
administration. Ces fonctions importantes l'approchoient de la cour et
lui donnoient une grande influence dans les affaires: il se servit de
l'avantage de sa position pour s'insinuer dans la confiance du jeune
roi, dont il partageoit les plaisirs, et  qui il parvint  inspirer
tant de dgot pour l'espce d'esclavage dans lequel il toit retenu,
qu'il le dtermina  se laisser enlever. Ce projet ayant t dcouvert,
et la rgente ayant habilement soustrait son pupille aux entreprises et
aux sductions d'un si dangereux ennemi, le duc, que des liaisons dont
nous ne tarderons pas  parler rendoient de jour en jour plus audacieux,
voulut essayer si,  la faveur de son titre de gouverneur de Paris, il
ne pourroit pas parvenir  se faire un parti dans cette capitale.

(1485.) Il employa pour parvenir  ce but tous ces moyens de popularit
dont le charme est si puissant sur l'esprit du vulgaire. Il affectoit de
se montrer souvent en public; dans sa maison o il attiroit beaucoup de
monde, aux assembles de l'htel-de-ville o il assistoit frquemment,
il ne cessoit de dclamer hautement contre la duret du gouvernement, et
tmoignoit une grande compassion pour la misre du pauvre peuple, ainsi
qu'un vif dsir d'y apporter du soulagement. Lorsqu'il jugea que toutes
ces manoeuvres lui avoient suffisamment acquis la faveur de la
multitude, il alla se prsenter au parlement; accompagn du comte de
Dunois[273], l'me de tous ses conseils, et de son chancelier Denis
Mercier. Celui-ci, prenant la parole au nom de son matre, commena 
faire l'loge de ce prince, qui, dans les circonstances critiques o la
trop grande jeunesse du roi venoit de placer la France, uniquement
occup du salut de l'tat et du soulagement des peuples, avoit demand,
conjointement avec les ducs de Bretagne et de Bourbon, une convocation
des tats-gnraux, dans laquelle il avoit t tabli une forme de
gouvernement salutaire, et arrt une foule de rglements utiles, tant
pour l'administration de la justice que pour la rpartition des impts,
oprations dont les avantages eussent t considrables pour le peuple
et pour le souverain, s'ils eussent t fidlement suivis. Il ajouta
que la dame de Beaujeu, les foulant aux pieds, dtruisant toutes ces
esprances qu'on avoit conues d'un gouvernement quitable et modr,
tyrannisoit  la fois et le roi qu'elle tenoit dans une sorte de
captivit, et le peuple dont elle prodiguoit la substance pour
s'attacher des cratures et cimenter son autorit despotique; qu'il
toit  craindre que de telles violences ne jetassent la nation entire
dans une sorte de dsespoir; que, comme premier prince du sang, il toit
du devoir du duc d'Orlans de veiller  la fois sur le monarque et sur
l'tat; qu'il demandoit que Charles VIII, dj assez avanc en ge pour
pouvoir se conduire par lui-mme, ft enfin tir de cette indigne
tutelle, et libre de choisir sa rsidence et ses conseillers; que, bien
rsolu d'employer ses biens, de sacrifier mme sa vie pour la dlivrance
de son souverain, il avoit cru devoir venir consulter  ce sujet le
parlement, qui toit _la justice suprme_ du royaume; dclarant en
outre, pour preuve de son entier dsintressement, qu'au cas que la dame
de Beaujeu consentt  s'loigner de dix lieues de la cour, il prenoit
l'engagement de s'exiler lui-mme  quarante, et de renoncer  toute
communication avec le roi. Ainsi, par un aveuglement qu'on a peine 
concevoir, un prince qui toit alors l'hritier prsomptif de la
couronne donnoit de son plein gr,  la _cour de justice du roi_, un
titre et des attributions que d'elle-mme elle n'et jamais eu la
hardiesse de prendre, et l'excitoit autant qu'il toit en lui  sortir
des bornes lgitimes o la nature de ses fonctions devoit la tenir 
jamais renferme.

          [Note 273: Il toit fils de ce fameux btard d'Orlans dont
          nous avons racont les exploits sous Charles VII.]

Toutefois le temps n'toit pas encore venu o il ft possible au
parlement d'accepter les hautes fonctions politiques que le duc
d'Orlans prtendoit si gratuitement lui donner; il est mme probable
que les magistrats qui le composoient alors furent plus tonns que
satisfaits de cette dmarche du premier prince du sang; et, dans une
circonstance aussi dlicate, La Vacquerie, qui en toit encore premier
prsident, sut parfaitement marquer la ligne de devoirs que devoit
suivre sa compagnie, quel en toit le vritable caractre, et pour quel
but elle avoit t institue. Il rpondit donc, avec une rare prsence
d'esprit, que le bien du royaume consistoit principalement dans la
tranquillit publique; que cette tranquillit ne pouvoit s'tablir que
par l'union des principaux membres de l'tat, et qu'il appartenoit
surtout au premier prince du sang de chercher  la maintenir, en
cartant avec soin toutes les semences de divisions qui pouvoient la
troubler, semences que faisoient natre souvent les prtextes les plus
frivoles, les rapports les plus mensongers. Quant  la cour du
parlement, elle a t institue, ajouta-t-il, par le roi _pour
administrer_ la justice; et n'ont point ceux de la cour l'administration
de guerre, de finances, ni du fait et gouvernement du roi ni des grands
princes; et sont messieurs de la cour de parlement _gens clercs et
lettrs_ pour vaquer et entendre _au fait de la justice_; et quand il
plairoit au roi leur commander plus avant, la cour obiroit: car elle a
seulement l'oeil et regard au roi, qui en est le chef et sous lequel
elle est; et par ainsi venir faire ses remontrances  la cour, et faire
autres exploits _sans le bon plaisir et exprs commandement du roi_, ne
se doit pas faire.

Cette rponse dconcerta le duc et ses partisans. Mercier, reprenant la
parole, se borna alors  demander que le parlement employt sa mdiation
dans une affaire qui intressoit de si prs le bonheur du souverain et
de la nation; que du moins il s'informt du roi lui-mme s'il toit
content de sa situation, et s'il ne dsiroit point en changer. Cette
fois, le premier prsident ne lui rpliqua que pour lui demander une
copie de son discours, ajoutant que la cour en dlibreroit; et le
rsultat de ses dlibrations fut d'envoyer au roi et  la rgente une
dputation qui leur donna connoissance des dmarches et des demandes du
duc d'Orlans.

Repouss par le parlement, ce prince crut qu'il lui seroit possible de
tirer un meilleur parti de l'universit. Ce corps, plus florissant alors
que jamais, comptoit dans son sein plus de vingt-cinq mille tudiants,
la plupart en tat de porter les armes, et formoit au sein de la
capitale une sorte de rpublique indpendante, qui souvent en avoit
troubl la tranquillit, et pouvoit devenir encore, entre les mains d'un
chef de faction, un instrument aussi puissant que terrible. On vit donc
parotre le duc d'Orlans au milieu d'une assemble gnrale que
l'universit tenoit aux Bernardins; et l, changeant de langage suivant
l'intrt de ses nouveaux auditeurs, il se mit  dplorer, dans un long
discours, l'inutilit des soins qu'il avoit pris pour le rtablissement
de la pragmatique et la confirmation des privilges des tudiants,
faisant entendre qu'on ne pourroit rien faire ni rien esprer tant que
le gouvernement seroit entre les mains de ceux qui obsdoient le jeune
roi. Mais l'universit, qui ne voyoit point ses intrts compromis dans
cette affaire, ni que sa cause ft lie en aucune manire  celle du
prince, demeura inbranlable comme le parlement; et suivant exactement
la marche que cette compagnie sembloit lui avoir trace, elle se borna,
par une sorte de dfrence pour la qualit d'un si illustre solliciteur,
 envoyer des dputs au roi, les chargeant de lui rapporter simplement
les paroles du duc d'Orlans, sans tmoigner y prendre le moindre
intrt.

Quoique toutes les dmarches de ce prince eussent t sans succs,
madame de Beaujeu n'en avoit pas moins conu les plus vives alarmes,
bien persuade qu'un caractre aussi entreprenant ne s'arrteroit point
 ces premiers obstacles, ne doutant pas mme que, pour arriver  son
but, il ne se portt aux dernires extrmits. Dans un danger aussi
pressant, elle forma la rsolution de tenter, par un coup hardi et
dcisif, de couper le mal dans sa racine, et de dtruire ainsi dans un
moment le parti qui se formoit contre elle. Des soldats dguiss, et qui
lui toient entirement dvous, furent envoys avec ordre d'enlever le
duc d'Orlans, qui, dans le lieu o il toit et dans les circonstances
o il se trouvoit, croyoit certainement n'avoir rien  redouter. Ils
s'toient approchs secrtement de Paris, et avoient dj trouv le
moyen de s'introduire dans ses faubourgs, lorsqu'ils furent dcouverts
par deux officiers de ce prince. Il toit alors aux halles, jouant
tranquillement  la paume, quand on vint l'avertir du pril qui le
menaoit. Ce pril toit si pressant qu'il eut  peine le temps de
monter sur une mule que ces deux fidles serviteurs lui avoient amene,
et de sortir promptement de la ville[274]. Tandis qu'il s'en loignoit,
madame de Beaujeu, qui, malgr la rigueur de l'hiver, avoit trouv le
moyen de rassembler quelques troupes, et qui suivoit de prs ses
missaires, y fit son entre avec le roi qu'elle avoit amen,
trs-fche de n'avoir pas russi dans une entreprise qui finissoit sans
trouble et sans effort des dbats d'o naquirent depuis bien des alarmes
et bien des maux.

          [Note 274: Nous suivons ici le rcit de Vly; celui du P.
          Daniel est un peu diffrent, et ne place la dmarche du duc
          auprs du parlement et de l'universit qu'aprs sa fuite de
          Paris, o, selon cet historien, il revint ds qu'il eut
          rassembl une petite arme qu'il laissa  Beaugenci, esprant
          mettre alors plus aisment cette ville et le parlement dans
          ses intrts. Vly nous semble ici plus exact.]

En effet, le duc d'Orlans avoit contract des liaisons intimes avec le
duc de Bretagne, Franois II, le seul des grands vassaux qui n'et pas
encore perdu sa souverainet. Ce prince, le dernier mle de sa race, et
parvenu  un ge avanc, voyoit avec une extrme douleur l'hritage de
ses deux filles dj disput par plusieurs rivaux, qui, mme avant sa
mort, faisoient valoir de prtendus droits  sa succession; et, dans les
alarmes qui l'agitoient, il cherchoit  ces jeunes princesses des poux
assez puissants pour leur servir un jour d'appui, et renouveler ainsi la
race des ducs de Bretagne. Le duc d'Orlans, quoique mari  l'une des
filles de Louis XI, s'toit mis sur les rangs, attir par Landais,
favori du vieux duc, sclrat obscur[275], qui, par toutes les bassesses
imaginables, et toutes les ressources d'un esprit suprieur, s'toit
lev  la place de premier ministre, et gouvernoit  la fois son matre
et l'tat. Ses vues, en favorisant les prtentions du jeune prince
franois, toient de s'en faire un protecteur contre les seigneurs
bretons qu'il avoit opprims, et dont il avoit tout  redouter aprs la
mort du duc. Les qualits personnelles de Louis avoient merveilleusement
second son projet; et dans un voyage que ce prince fit en Bretagne,
avant les intrigues dont nous venons de parler, il avoit fait sur le
coeur de la princesse Anne, fille ane du duc, une impression si vive
qu'elle augmenta les alarmes des mcontents, qui voyoient dans ce
mariage le triomphe de l'insolent favori et la continuation de la
tyrannie avilissante sous laquelle ils gmissoient. Ils clatrent
d'abord en murmures, qui finirent enfin par une rvolte dclare, et si
violente, qu'ils s'adressrent au roi de France, dont ils reconnurent
les droits au duch de Bretagne[276], s'engageant  se soumettre  lui,
aprs la mort de Franois II, comme  leur lgitime souverain. Tant que
le duc d'Orlans resta  la cour de leur prince, les rebelles ne purent
que se maintenir; mais  peine fut-il revenu en France pour disputer le
pouvoir  la rgente, qu'ils se trouvrent les plus forts, s'emparrent
de Landais et le firent punir du dernier supplice. Priv de cet appui,
Louis n'en avoit pas moins conserv ses relations avec le vieux duc,
dont les dmarches de sa noblesse auprs de Charles VIII avoient encore
redoubl les inquitudes. Ces relations du jeune prince continurent
plus vivement que jamais aprs sa sortie de Paris, quoiqu'il et t
forc de se soumettre presque aussitt, et qu'une nouvelle confdration
qu'il forma encore peu de temps aprs avec les autres princes du sang,
confdration connue dans l'histoire sous le nom de _la guerre folle_,
n'et galement abouti qu' une paix humiliante, qui ne fit qu'aigrir
ses ressentiments et ceux des grands conjurs avec lui.

          [Note 275: Il avoit t d'abord tailleur d'habits dans la
          petite ville de Vitr.]

          [Note 276: Ses droits n'toient autre chose que ceux des
          Penthivres, descendants de Charles de Blois, vaincu, sous le
          rgne de Philippe de Valois, par le comte de Montfort
          qu'assistoient les Anglois, et dpouill de la Bretagne,
          quoique le roi de France, son suzerain, lui et donn gain de
          cause. Les Penthivres avoient tent plusieurs fois de faire
          valoir ces droits, sans aucun succs; cependant, par une
          intrigue qu'il n'est point de notre sujet de faire connotre
          ici, l'un d'eux avoit extorqu du duc de Bretagne, Franois
          Ier, des lettres qui sembloient porter une reconnoissance de
          la lgitimit de leurs prtentions; et c'toit en vertu de ce
          titre que Louis XI, voyant la ligne masculine prte 
          dfaillir dans la branche de Montfort, avoit achet de Nicole
          de Penthivre et de Jean de Brosse son mari, derniers
          hritiers de la branche de Blois, tous leurs droits au duch
          de Bretagne. Quelque litigieux qu'ils fussent, ce prince se
          proposoit de les appuyer d'une arme formidable, et
          n'attendoit que la mort du duc pour les faire hautement
          valoir: il mourut le premier, et les transmit  son fils.]

Le duc de Bretagne, qui l'avoit mal second dans cette dernire leve de
boucliers, suivit son exemple, et fit aussi sa paix; mais dans le temps
mme qu'on la signoit avec lui, madame de Beaujeu, par une dmarche
qu'on peut regarder comme impolitique, prenoit secrtement des mesures
qui tendoient  consolider les droits ventuels du roi au duch de
Bretagne. Les haines et les ressentiments se rallumrent aussitt; et
telle fut l'origine de cette guerre acharne qui, pendant trois annes,
dsola cette partie de la France et rappela en quelque sorte les maux
qu'avoient causs les discordes fodales, dont elle toit en effet la
dernire scne et le dernier effort. La marche qu'on y suivit fut
exactement la mme. Franois II, plus effray que jamais, indign
surtout que, de son vivant mme, on voult enlever  ses filles leur
lgitime hritage, se ligua de nouveau avec tous les mcontents de
France, et notamment avec le duc d'Orlans. (1486.) Maximilien, toujours
attentif  profiter des troubles du royaume, s'empressa d'entrer dans
cette ligue, et dclara brusquement la guerre  la France. La Bretagne
devint alors l'objet de l'attention gnrale, et le centre de tous les
mouvements de l'Europe, intresse surtout  ce qu'elle ne passt pas
sous la domination de la France. Cependant il toit ais de prvoir ds
lors cet invitable vnement; et pour le prdire il suffisoit de
considrer un seul instant la position de cette puissance et celle de
ses ennemis. Henri VII, plac par une rvolution subite sur le trne
d'Angleterre, mal affermi encore sur ce trne si souvent ensanglant, ne
pouvoit rien hasarder sans compromettre sa propre sret; l'archiduc,
toujours arm contre ses Flamands indociles, n'ayant d'ailleurs aucun
point de contact avec la province conteste, toit encore moins 
redouter; l'Espagne ne pouvoit rien sans le concours de ces deux
puissances; tandis que la France, unie dsormais dans toutes ses
parties, se fortifiant de jour en jour davantage par l'ascendant
toujours croissant de la prrogative royale, touchoit aux frontires de
cette petite souverainet, encore affoiblie par mille prtentions
rivales, par mille passions opposes. Aussi, quels que fussent les
efforts des princes, les esprances de Franois II dans les promesses de
l'archiduc, ses continuelles sollicitations auprs du roi d'Angleterre,
ds que l'arme royale parut en Bretagne, tout plia devant elle. (1488.)
La bataille de Saint-Aubin, gagne par La Trmouille, et dans laquelle
le duc d'Orlans fut fait prisonnier, dtruisit d'abord le parti des
princes; et lorsque la mort du duc de Bretagne eut enfin amen le moment
de consommer cette runion politique, depuis si long-temps mdite,
quoique l'Angleterre employt alors une arme et clatt en menaces;
malgr la rsistance de la princesse Anne, qui, dans la plus tendre
jeunesse, dveloppa un courage et un caractre au-dessus de son sexe;
bien que, dans la rpugnance invincible qu'elle prouvoit pour le roi de
France, elle et contract par procureur un mariage secret avec
l'archiduc, Charles, qui ne vouloit pas que la Bretagne lui chappt,
fora les Anglois  se rembarquer, et la princesse  rompre son mariage;
Maximilien,  qui l'on enlevoit son pouse, se vit encore dans la
ncessit humiliante de reprendre sa fille Marguerite, fiance ds la
plus tendre enfance au jeune monarque, leve  la cour de France, dans
l'esprance d'y rgner un jour, et qui lui fut honteusement renvoye
(1491.); et Anne de Bretagne devint, malgr elle, reine de ce beau
royaume, par un trait dans lequel les droits des deux parties,
confondus ensemble, furent mutuellement cds au dernier survivant.

Leur entre  Paris fut une des plus pompeuses que l'on et vues depuis
long-temps. La jeune reine, dit un historien, fixoit tous les regards;
la multitude admiroit l'clat de sa parure, l'lgance de sa
taille[277], la rgularit de ses traits, l'clat de ses yeux; les sages
cherchoient  dmler dans cet ensemble quelques indices de ces
brillantes qualits qui l'avoient leve, dans un ge si tendre, au rang
des plus grands hommes.

          [Note 277: Si l'on en juge d'aprs ses portraits, elle toit
          effectivement d'une beaut remarquable; et les contemporains
          ont vant ses grces naturelles, tout en convenant qu'elle
          toit petite et un peu boiteuse.]

Pendant tous les troubles qui avoient prcd une union si heureuse pour
la France, Paris n'avoit cess de jouir de la plus profonde tranquillit
sous le gouvernement du comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, que le
roi en avoit fait gouverneur  la place du duc d'Orlans; et mme, au
moment o la guerre avoit clat, ses habitants avoient eu l'occasion de
donner un nouveau tmoignage de leur fidlit, en rejetant avec mpris
un manifeste que l'archiduc avoit os leur adresser. Dans cette pice,
o il affectoit de partager l'opinion des princes et de dcrier le
gouvernement de la rgente, Maximilien, comme beau-pre futur du roi, et
par consquent comme intress  la prosprit du royaume, invitoit le
parlement  s'unir avec lui pour demander une nouvelle convocation des
tats-gnraux, o l'empereur consentiroit  intervenir en qualit de
co-mdiateur. Dans la rponse ddaigneuse que lui fit cette cour
souveraine, elle l'invita de son ct  quitter un ton d'autorit qui ne
lui convenoit nullement, et  ne point se mler d'affaires qui ne
pouvoient en aucune manire le regarder.

Toutefois cette soumission  l'autorit lgitime n'toit pas telle que
cette ville n'entreprt avec succs de dfendre ce qu'elle appeloit ses
franchises, et ne trouvt dans les concessions que nos rois n'avoient
cess de lui faire des moyens suffisants pour luder les demandes d'un
monarque plus puissant cependant que tous ses prdcesseurs,
lorsqu'elles lui sembloient attaquer ses privilges et blesser ses
intrts. (1494.) Ce fut peu de temps aprs son mariage, et lorsqu'il
jouissoit, au sein de ses tats, dans la plnitude du pouvoir
monarchique, d'une prosprit et d'une paix que rien ne sembloit pouvoir
dsormais troubler, que Charles, emport par un vain dsir de gloire,
pouss par des conseils imprudents, attir mme par une confdration de
quelques princes d'Italie qui esproient en faire un instrument utile 
leurs petites ambitions particulires, avoit rsolu de faire revivre les
droits que son pre lui avoit laisss sur Naples; et cette conqute
qu'il mditoit n'toit, dans les rves de son imagination, que le
prlude d'une plus vaste entreprise qui devoit le conduire jusqu'aux
portes de Constantinople. On sait quelle fut l'issue de cette expdition
tmraire: le jeune monarque parcourut l'Italie en vainqueur, ou plutt
comme un grand souverain qui visite une de ses provinces. Le roi de
Naples Ferdinand, frapp de terreur, mourut subitement; Alphonse, son
fils, fut forc de prendre la fuite, et le conqurant, port en quelque
sorte jusqu' cette capitale, y fit son entre, revtu des ornements
impriaux. Cependant ceux mmes qui l'avoient appel en Italie, le duc
de Milan, le pape, les Vnitiens[278], pouvants des progrs d'une
puissance plus redoutable pour eux que l'ennemi contre lequel ils
avoient implor son secours, formrent, pour l'en chasser, une ligue
nouvelle avec toutes les puissances jalouses ou rivales de la France:
Maximilien, alors empereur; l'archiduc Philippe son fils; Ferdinand, roi
d'Aragon; Henri VII, roi d'Angleterre. Charles, qui toit entr si
facilement dans cette belle contre, courut les plus grands dangers
pour en sortir: une arme formidable, rassemble par les allis,
l'attendoit dans la plaine de Fornoue, et la victoire la plus clatante
put seule lui ouvrir la route de ses tats[279]. (1495.) Les troupes
qu'il avoit laisses dans le royaume de Naples en furent chasses peu de
temps aprs; et Alphonse, rappel par ses sujets, second par Gonzalve
de Cordoue, gnral de Ferdinand d'Aragon et surnomm _le grand
capitaine_, remonta sur son trne presque aussitt aprs en avoir t
renvers.

          [Note 278: Chacun avoit eu son intrt particulier dans cette
          dmarche commune. Les Vnitiens l'avoient faite par
          l'esprance de s'agrandir au milieu des troubles; le pape
          Alexandre VI, pour procurer des tablissements  sa famille;
          mais Ludovic Sforce y toit surtout intress, parce qu'ayant
          form le projet d'usurper le duch de Milan sur son neveu
          Galas, qu'il mditoit d'empoisonner, il vouloit donner assez
          d'affaires  Ferdinand, roi de Naples, dont la petite-fille
          avoit pous Galas, pour l'empcher de s'en venger.]

          [Note 279: Les Franois toient au nombre de sept  huit mille
          combattants, et l'arme des confdrs, commande par Franois
          de Gonzague, marquis de Mantoue, montoit  trente-cinq mille
          hommes.]

(1496.) Ce fut dans les circonstances qui suivirent ces malheureux
vnements que la ville de Paris fit un acte de libert qui lui attira
la disgrce du roi. Le projet de venger l'honneur des armes franoises
et de rentrer en Italie toit dj form; et, pour lui assurer un succs
meilleur que celui de la premire entreprise, on levoit dj de tous
cts des impositions extraordinaires. Les Parisiens avoient t taxs 
cent mille cus: cette imposition les fit d'abord murmurer. Toutefois,
sans refuser absolument de la payer, les officiers municipaux
demandrent que du moins la rpartition de cette somme ft faite sans
aucune distinction sur tous les citoyens, et supplirent le parlement
d'envoyer des dputs  leur assemble pour s'entendre avec eux  ce
sujet. La cour, tout aussi mal dispose que l'Htel-de-Ville, mais
place dans une position qui lui commandoit plus de mesure et de
prudence dans ses dmarches, rpondit qu'elle n'enverroit personne, mais
proposa seulement d'aider de ses conseils le corps municipal, s'il
jugeoit  propos de la consulter. La ville, s'autorisant de cette
rponse, n'offrit au roi que 50 mille liv., qui ne furent point
acceptes; toutefois ce prince, qui rpugnoit  employer la violence
pour se faire obir, poussa la condescendance jusqu' envoyer au
parlement un message port par plusieurs seigneurs de sa cour, lesquels
dclarrent aux chambres assembles que l'intention du roi toit que,
pour cette fois seulement et sans tirer  consquence, les membres du
parlement contribuassent avec les autres citoyens. La Vacquerie, premier
prsident, aprs avoir pris les voix, fit rponse aux commissaires que
le royaume toit puis par tant d'impositions qui se succdoient tous
les ans; qu'on ne lisoit qu'avec douleur, dans les archives des cours
souveraines, l'excs de misre o le peuple toit rduit: _Que dure
chose toit de prsent rendre les bonnes villes franches, les grands
personnages et cours souveraines du royaume, contribuables  si grands,
merveilleux et insupportables emprunts: laquelle chose, en brief temps,
pouvoit tre cause de grandes dsolations._ Faisant alors un pas de
plus dans cette route que sa compagnie venoit de s'ouvrir, il pria les
commissaires d'exposer au roi la pauvret de ses sujets, et de lui
annoncer, de la part du parlement, une dputation et des _remontrances_.
Charles VIII n'insista pas; mais il conut de cette rsistance un
ressentiment si vif et si profond, qu'ayant fait, peu de temps aprs, un
voyage  Saint-Denis pour en visiter les tombeaux avant son dpart, il
refusa d'entrer  Paris o l'on s'apprtoit  le recevoir avec la plus
grande magnificence, et reprit subitement la route d'Amboise. Il avoit
mme le projet de pousser plus loin la vengeance, surtout contre le
parlement[280]; mais d'autres soins lui firent oublier son ressentiment.

          [Note 280: Ce projet toit d'tablir un nouveau parlement 
          Poitiers, et de lui donner pour ressort les provinces de
          Poitou, de Touraine, d'Anjou, du Maine, de la Marche, d'Aunis
          et d'Augoumois.]

(1497.) Les premires dispositions du nouveau projet sur l'Italie
toient d'envoyer d'abord le duc d'Orlans s'emparer de la ville de
Gnes. Mais ce prince, dit Hnault, qui voyoit la sant du roi
chancelante, et que la mort du dauphin rendoit de nouveau l'hritier
prsomptif de la couronne, crut ne devoir pas s'loigner, ni souffrir
qu'il repasst les monts. Le roi lui-mme n'en avoit pas grande envie:
il toit amoureux,  Tours, d'une des _filles de la reine_ (c'toit
ainsi qu'on appeloit les filles de qualit qu'Anne de Bretagne commena
la premire  prendre auprs d'elle). Deux annes se passrent donc en
ngociations infructueuses, en projets avorts presque aussitt que
conus, lorsque ce prince, que l'ge commenoit  mrir, et qui
employoit alors  l'administration intrieure de son royaume un temps et
des moyens qu'il avoit d'abord si imprudemment dissips, mourut
subitement  Amboise le 7 avril 1498, g de prs de vingt-sept ans.

Charles VIII, dit Commines, ne fut jamais que petit homme de corps, et
peu entendu; mais il toit si bon, qu'il n'est point possible de voir
meilleure crature.

L'histoire de Paris offre encore moins d'vnements importants sous le
rgne paternel de Louis XII que sous celui de son prdcesseur. Par son
divorce politique avec Jeanne, fille de Louis XI, ce prince succda 
toute la puissance de Charles VIII, dont il pousa ensuite la veuve Anne
de Bretagne; et le grand fief qu'elle avoit apport pour dot  la
couronne de France n'en fut point spar.

Les premires annes de ce rgne, signales par une admirable
clmence[281], par le soulagement des peuples, auxquels Louis remit une
partie des impts, surtout par ces ordonnances clbres[282] qui ont
rendu le nom de ce prince si cher  la nation, n'excitrent cependant
pas une satisfaction gnrale; et ce furent ces mmes ordonnances, au
moyen desquelles de nombreux abus toient extirps, et le plus bel ordre
s'tablissoit dans les parties les plus importantes de l'administration,
qui firent natre les mcontentements d'un corps nombreux, dj trop
clbre dans cette histoire par son orgueil et son esprit indpendant et
factieux. On voit d'abord qu'il est question ici de l'universit et de
ses suppts. (1469.) Toutes les classes suprieures de l'tat, la
noblesse, les magistrats, les gens de guerre, s'toient soumis sans
murmurer aux utiles rformes ordonnes par le roi. Dans la foule des
rglements dont les rformes toient composes, ce prince avoit cru
devoir attaquer de vieux privilges de l'universit, utilement tablis
sans doute dans l'origine, mais devenus abusifs par l'extension qu'on
leur avoit donne, laquelle toit de nature  scandaliser le peuple et 
troubler l'ordre judiciaire[283]. Ces abus toient si notoires et si
gnralement rpandus, que les tats tenus  Tours sous le rgne
prcdent en avoient dj demand la suppression. L'universit, qui
auroit d prvenir par un dsistement gnreux ou du moins politique une
rforme qu'il toit impossible que l'autorit tardt long-temps  faire,
n'eut pas plutt connoissance de l'dit qui dtruisoit ces prrogatives,
impossibles dsormais  soutenir, qu'elle se crut attaque jusque dans
son existence, jeta les hauts cris, et conclut, comme dans les temps de
sa plus grande influence,  fermer ses coles et  interdire la
prdication dans toutes les chaires de Paris, jusqu' ce qu'elle et
obtenu une rparation entire de cette prtendue violation de ses
droits. Jamais peut-tre cette compagnie ne s'toit montre anime d'une
plus grande fureur; et cet esprit de vertige fut port  un tel point
que les prdicateurs chargs de notifier au peuple cette trange
rsolution se rpandirent contre le gouvernement en invectives
violentes, dans lesquelles la personne sacre du roi ne fut pas mme
pargne. Toutefois ces prdications sditieuses produisirent peu
d'effet sur les Parisiens, et il n'y avoit pas lieu de craindre qu'ils
prissent parti dans une querelle qui leur toit tout--fait trangre;
mais Louis, qui dans d'autres temps avoit voulu faire de l'universit un
instrument de sdition, savoit mieux que personne ce qu'il y avoit 
redouter de cette multitude d'tudiants qu'elle renfermoit dans son
sein, multitude aveugle, indiscipline, compose en grande partie
d'trangers ou de gens qui n'avoient rien  perdre, et dont le premier
mouvement pouvoit causer des malheurs irrparables, et provoquer sur
elle les plus terribles vengeances. Dj Paris toit inond de libelles,
dans lesquels les principaux ministres du roi, et surtout le chancelier
Guy de Rochefort, toient dchirs sans aucun mnagement; aux murmures
avoient succd les menaces, et le bruit se rpandit mme qu'anims par
leurs matres les coliers venoient de prendre les armes, et se
portoient contre le parlement. Ce bruit toit faux, mais il pouvoit se
raliser, et  moins qu'on ne comprimt ces commencements de rvolte par
une terreur salutaire, il toit  craindre que la guerre civile ne
s'allumt dans Paris. Louis en avoit les moyens, et il sut les mettre en
usage. Tandis que le prvt de Paris et le chevalier du guet
disposoient, par son ordre, des corps-de-garde dans tous les quartiers,
et surtout dans les places publiques, o ils dissipoient  l'instant les
moindres rassemblements, ce prince, quittant Corbeil, o il faisoit
alors sa rsidence, s'avana vers sa capitale  la tte de ses gardes et
de toute sa maison. Ce fut assez de cette fermet et de ces effrayantes
dmonstrations pour abattre toute la fiert des mutins. Avant mme qu'il
ft entr dans la ville, l'universit arrta d'envoyer des dputs, pour
essayer de flchir sa colre. Leur harangue fut humble et soumise, et le
cardinal d'Amboise, rpondant au nom du roi, leur fit entendre
trs-durement que c'toit  sa seule clmence qu'ils devoient de ne pas
prouver le juste chtiment qu'ils avoient mrit. Louis ajouta lui-mme
au discours de son ministre quelques paroles svres et mme
menaantes[284]; et suivant de prs ces dputs, qu'il renvoya aussitt,
il entra dans Paris, traversa le quartier de l'Universit, prcd des
archers de sa garde et de deux cents gentilshommes de sa maison, arms
de toutes pices, la lance en arrt; et, dans cet appareil formidable,
se rendit au parlement, o il ordonna une seconde fois la publication de
l'dit. Mais dj tout toit rentr dans l'ordre, les classes avoient
t rouvertes, les matres recommenoient leurs leons, et l'exil du
chef le plus ardent de ce mouvement sditieux fut la seule vengeance que
le roi crut devoir en tirer, encore ne tarda-t-il pas  le
rappeler[285].

          [Note 281: Tout le monde connot le beau mot de ce prince,
          qu'on exhortoit  se venger de ses ennemis, principalement de
          Louis de La Trmouille, qui l'avoit fait prisonnier  la
          bataille de Saint-Aubin, et ne l'avoit pas pargn dans son
          malheur: _Un roi de France ne venge point les querelles d'un
          duc d'Orlans._]

          [Note 282: Elles avoient t mdites dans une assemble
          compose des magistrats les plus intgres et les plus clairs
          du royaume, que le roi avoit convoqus  Paris; et contenoient
          des rglements sur presque toutes les parties de
          l'administration, sur la discipline des troupes, sur celle des
          cours de judicature, sur les monnoies, sur le grand-conseil,
          dont la forme fut change, etc., etc.]

          [Note 283: Nos rois ayant eu, dans tous les temps, le plus vif
          dsir de faire fleurir les lettres en France, avoient accord
          une foule de privilges  ceux qui venoient tudier  Paris,
          entre autres celui d'avoir leurs causes voques au Chtelet,
          et de pouvoir dcliner toute autre juridiction; en cela ils
          considroient la situation particulire des tudiants, qui,
          forcs de s'expatrier pour rsider dans la capitale, auroient
          t sans cesse exposs  se voir dpouills de leurs biens, ou
           interrompre leurs tudes pour se transporter dans des lieux
          loigns. Mais on avoit fait la faute d'tendre ce privilge 
          toute la dure de la vie, au lieu de le restreindre au cours
          des tudes, et il en rsultoit que non-seulement ceux qui
          avoient tudi dans l'universit en abusoient, mais encore que
          beaucoup de gens, dsirant jouir d'une exemption si favorable,
          trouvoient le moyen de se faire inscrire sur les registres de
          cette compagnie, mme sans avoir jamais fait d'tudes. Outre
          ce premier privilge, les membres de l'universit avoient
          obtenu des papes la permission de procder dans les affaires
          qui les concernoient personnellement, par la voie de
          l'interdit et de l'excommunication; et par une contradiction
          trange ils prtendoient conserver ce droit, alors qu'ils se
          montroient les plus grands ennemis de l'autorit des papes.
          C'toient ces abus que l'dit du roi attaquoit.]

          [Note 284: Aprs la rponse du cardinal, les dputs s'tant
          adresss au roi pour lui demander ses ordres: Saluez de ma
          part, leur dit-il, ceux de vos confrres qui n'ont point eu de
          part  la sdition; quant aux autres, je ne m'en soucie gure;
          ils ont os, ajouta-t-il avec motion, m'insulter dans leurs
          sermons; je les enverrai bien prcher ailleurs.]

          [Note 285: C'toit le fameux Standonck, principal du collge
          de Montaigu. Quelques annes aprs son bannissement, qui
          devoit tre perptuel, le roi ayant t inform que cet homme
          dur et atrabilaire toit au fond vertueux et bienfaisant;
          qu'il consacroit un riche patrimoine et le revenu de ses
          bnfices  la subsistance des pauvres tudiants; qu'enfin le
          collge de Montaigu, jusque l l'asile de tous les jeunes gens
          sans fortune qui montroient des dispositions pour les lettres,
          toit  la veille d'tre dtruit en perdant un tel protecteur,
          ce prince daigna lui-mme, dans une lettre qu'il crivit au
          parlement, faire l'loge de son ennemi, et ordonna qu'on le
          rtablit avec honneur dans toutes ses places.]

Ces soins vigilants, ce mlange de douceur et de fermet, sembloient
annoncer  la France une longue suite de prosprits; mais les prjugs
du sicle ne permirent pas  un si bon roi de s'occuper uniquement d'un
peuple qui lui toit si cher. Louis XII succdoit aux droits de Charles
VIII sur le royaume de Naples; il avoit sur le duch de Milan des droits
particuliers qui lui sembloient encore plus incontestables; et l'honneur
chevaleresque, qui toit alors le principal mobile de toutes les
actions, lui ordonnoit imprieusement d'employer tous les moyens que le
ciel lui avoit donns, pour tenter des conqutes qu'il jugeoit si
lgitimes. Il y trouvoit d'ailleurs des facilits faites pour le
sduire. Ces princes de l'Italie, que l'apparition de Charles VIII avoit
si promptement runis dans un intrt commun, s'toient diviss de
nouveau ds que le danger avoit t pass, et cette partie de l'Europe
toit plus que jamais agite par des discordes intestines. Les Vnitiens
toient brouills avec le duc de Milan; l'impie Alexandre VI, dvor
d'ambition, souill de tous les crimes, toit prt  en commettre de
nouveaux,  tout faire pour accrotre sa puissance temporelle. Louis XII
fit avec les premiers une alliance que ces rpublicains acceptrent
uniquement pour la ruine de Ludovic, car ils toient loin de souhaiter
des voisins tels que les Franois; et le pape, qui dsiroit ardemment
obtenir un tablissement en France pour son fils Borgia, accorda  ce
prix sa neutralit. L'arme royale entra donc sans obstacle dans le
duch de Milan, dont elle fit la conqute en vingt jours. Par l'effet
immanquable d'un semblable succs, l'quilibre de l'Italie est rompu une
seconde fois, la terreur rentre dans toutes les mes, et bientt elle
est porte  son comble par l'excution du trait honteux que Louis XII
avoit consenti de faire avec le pape et Borgia, trait par lequel il
s'engageoit  laisser ces deux hommes odieux dpouiller impunment une
foule de maisons souveraines de l'Italie[286]. (1500.) Ludovic,  l'aide
des troubles que produit cette haine gnrale qu'inspirent les Franois,
rentre dans sa capitale, dont il est chass de nouveau par les gnraux
du roi. Il court se renfermer dans Novare, son dernier asile; mais,
assig aussitt par Louis de La Trmouille, trahi par les Suisses qui
composoient la plus belle partie de son arme, il est fait prisonnier;
et Louis,  qui il ne sembloit pas que rien pt dsormais enlever le
Milanois, fait marcher une arme nouvelle  la conqute du royaume de
Naples. L'Europe entire commence alors  s'agiter pour opposer des
obstacles  une ambition qui en alarme tous les souverains; et Ferdinand
d'Aragon, non moins ambitieux peut-tre que Louis, mais plus adroit et
plus politique, est l'me de tous ces mouvements.

          [Note 286: Il s'agit ici de ces petits princes qui, pendant
          les troubles occasionns par les longues factions des Guelphes
          et des Gibelins, s'toient empars, sous le titre de _vicaires
          de l'empire_ ou _de l'glise_, d'un grand nombre de villes, o
          ils exeroient une entire souverainet. Il avoit t convenu,
          entre le pape et le roi, qu'on formeroit une principaut 
          Borgia d'une partie de leurs dpouilles.]

(1501.) Il n'entre point dans notre sujet de raconter cette longue
affaire d'Italie; de dvelopper ces mouvements compliqus de la
politique et de la guerre, les succs et les revers de Louis XII,
presque toujours vainqueur les armes  la main, succombant sans cesse
dans des ngociations o il est toujours tromp; de montrer le royaume
de Naples conquis par les Franois et les Espagnols runis, et aprs une
suite infinie de combats, de victoires, de dfaites, de traits, arrach
enfin sans retour au roi de France par ce mme Ferdinand, le prince le
plus infidle de son temps, et qui se vantoit de l'avoir souvent
tromp; ce trop crdule Louis XII, qui s'toit vu tour  tour l'alli
ou l'auxiliaire de l'empereur, du pape, du roi d'Espagne; qui, dans la
conqute de Naples, dans la fameuse ligue de Cambrai, n'avoit cess
d'tre l'instrument de tous leurs projets ambitieux, et constamment
l'objet de leurs craintes et de leurs jalousies, forc de se dfendre 
son tour contre une ligue formidable compose de tous ces perfides
allis; faisant tte  la fois  tant d'ennemis en Italie, en Flandre,
sur les frontires d'Espagne, avec un courage admirable et des succs
divers; puis dans les derniers temps par la multitude autant que par
l'tendue des oprations qu'il avoit  soutenir; et dans l'impuissance
o il toit de rsister plus long-temps  des ennemis si suprieurs en
force et non moins habiles que persvrants, rduit enfin  la ncessit
humiliante de terminer la guerre en abandonnant tout ce qu'il avoit
acquis en Italie (1513.),  l'exception du chteau de Milan et de
quelques villes peu considrables de ce duch.

Dans ce cours d'vnements rapides et varis, si les princes d'Italie,
gnralement ennemis de tous les trangers qui prtendoient s'tablir
dans leur pays, parurent surtout anims contre les Franois; si, dans
l'application qu'ils firent de cette politique astucieuse de leurs
petits tats aux rapports nouveaux o les circonstances les plaoient
avec les grandes puissances, la perfidie de leurs conseils fut plutt
dirige contre la France que contre les autres monarchies, c'est
qu'effectivement, dans le systme d'quilibre qu'ils avoient imagin, et
qui devint depuis la base de toute la politique europenne, la situation
de ce royaume leur sembloit alors plus alarmante pour leur indpendance
que celle d'aucune autre puissance. En effet, depuis le rgne de Louis
XI, la France toit le seul tat de l'Europe dans lequel,  partir du
dixime sicle, les institutions fodales eussent enfin cess
d'entraver la marche du pouvoir monarchique: elles existoient encore
telles que les avoient faites ces temps malheureux, dans l'empire
germanique, o, malgr les titres pompeux et les vains honneurs dont ils
toient entours, les empereurs n'avoient effectivement qu'une ombre de
pouvoir; et dans l'Espagne, quoique l'heureux mariage de Ferdinand et
d'Isabelle et runi sous une seule autorit tous ces petits royaumes
forms des diverses provinces successivement reconquises sur les Maures,
il n'en est pas moins vrai que les privilges excessifs de la noblesse,
les droits des communes, plus tendus peut-tre chez cette fire nation
que partout ailleurs, y apportoient  chaque instant les plus grands
obstacles  l'exercice de la prrogative royale. D'ailleurs l'Espagne
toit spare de l'Italie par la mer et par des tats intermdiaires. Le
roi de France, au contraire, touchant aux frontires de cette belle
contre, pouvant plus facilement rassembler des hommes, lever des
impts, et diriger vers le but qu'il lui plaisoit de choisir toutes les
forces de son grand empire, paroissoit, aux yeux de ces petits princes,
toujours prt  les craser de sa masse formidable. Ce fut donc contre
lui que se dirigrent d'abord toutes les manoeuvres de leur politique;
et l'on peut trouver, dans ces diffrents rapports des principales
monarchies de l'Europe entre elles et avec l'Italie, les raisons qui
dcidrent les nombreux souverains qui la partageoient  s'allier
plutt  Ferdinand et  Maximilien qu' Louis, quoiqu'au fond ils ne
fussent pas plus disposs  favoriser l'tablissement de ceux-ci dans
leur pays, et que Jules II, reprenant le projet gnreux qu'avoient
constamment suivi tant d'illustres papes ses prdcesseurs, et form le
projet d'en chasser tous les trangers.

On ne peut disconvenir que, dans ces longues guerres qui jetrent tant
d'amertume sur sa vie, Louis XII n'ait commis de grandes fautes, et
qu'il n'ait t un fort mauvais politique. Sans parler de la tmrit de
l'entreprise et du dsavantage d'une conqute qu'il toit impossible de
conserver autrement qu'en dpeuplant la France pour y envoyer des
colonies et y entretenir sans cesse une arme, on peut lui reprocher
avec juste raison son alliance avec un aussi mchant homme qu'Alexandre
VI, sa crdule confiance aux serments tant de fois viols du perfide
Ferdinand, et surtout sa brouillerie imprudente avec les Suisses, qu'il
toit si facile de ramener, et qui, en se livrant  ses ennemis, furent
la principale cause de ses revers. Mais ce qui le place au-dessus d'un
grand nombre d'autres rois, qui se prsentent dans l'histoire avec plus
d'clat et de bonheur, c'est que, pendant le cours de ces dsastreuses
expditions, il rendit ses peuples plus heureux qu'ils n'auroient pu
esprer de l'tre sous d'autres princes, mme au milieu de la paix la
plus profonde. Sa vigilance sut faire observer dans la France entire
les rglements paternels que sa sagesse avoit tablis: la justice y fut
mieux administre; le commerce et l'agriculture y devinrent plus
florissants qu'ils ne l'avoient jamais t. Tant qu'il rgna, les impts
qu'il avoit diminus de moiti ne furent jamais augments: _Il ne
courut oncques_, dit Saint-Gelais, _du rgne de nul des autres si bon
temps qu'il a fait durant le sien_. Enfin sa vie fut honore des
bndictions, sa mort, des larmes de toute la France qui l'adoroit; le
titre de _Pre du peuple_, le plus glorieux qu'un monarque puisse jamais
acqurir, le seul qu'il ambitionnt, lui fut donn, et la postrit, qui
juge les rois, le lui a confirm.

Louis XII, ainsi que ses deux prdcesseurs, ne fit point de Paris sa
demeure habituelle. Il sjournoit le plus souvent  Blois, et faisoit de
temps en temps des voyages dans sa capitale, o sa prsence toit
presque toujours signale par quelques nouveaux bienfaits. Depuis le
mouvement sditieux de l'universit, on peut dire que le calme dont
jouit cette ville ne fut pas troubl un seul instant. Il en rsulte que
les petits vnements qui s'y passrent mritent  peine d'tre
raconts, ou du moins appartiennent  l'histoire particulire de ses
monuments et des institutions diverses qu'elle renfermoit dans son sein.
Parmi ces vnements les plus remarquables sont la chute du pont
Notre-Dame, dont nous avons dj parl[287], la rforme gnrale opre
dans divers couvents, rforme dont les dtails assez curieux trouveront
naturellement leur place dans l'histoire des ordres religieux qui y
furent soumis; les entres des deux reines Anne de Bretagne et Marie
d'Angleterre, etc. Enfin, si l'on en excepte une de ces maladies
contagieuses que rendirent si frquentes des causes que nous avons
signales, maladie qui enleva en 1503 un grand nombre de ses habitants,
on peut dire que, depuis bien des annes, cette grande cit n'avoit t
ni si tranquille ni si heureuse.

          [Note 287: _Voyez_ t. Ier, p. 398, 1re partie.]

Cet excellent prince mourut  Paris, dans son palais des Tournelles, le
1er janvier 1515, g de 53 ans. (1515.)  sa mort, les crieurs des
corps, en sonnant leurs clochettes, crioient le long des rues: _Le bon
roi Louis, Pre du peuple, est mort._


ORIGINE DU QUARTIER SAINT-PAUL.

Avant l'enceinte de Philippe-Auguste, tout le terrain qu'occupe ce
quartier, situ alors hors des murs de la ville, toit entirement
couvert de cultures et de terres labourables qui paroissent avoir t en
grande partie dans la censive du monastre de Saint-loi. L'glise
Saint-Paul, qui depuis lui a donn son nom, n'toit alors qu'une simple
chapelle dpendante du mme monastre, et situe au milieu d'un bourg
nomm _bourg Saint-loi_.

Les murs levs par Philippe renfermrent dans Paris l'extrmit
occidentale du quartier Saint-Paul; mais l'glise, suivant toutes les
apparences, n'y fut point comprise, quoiqu'on trouve qu'elle ait t
rige en paroisse vers ce temps-l. Ce n'est que sous Charles V et
Charles VI que les nouveaux remparts achevrent de faire entrer dans
cette capitale la partie de ce quartier qui toit encore hors des murs;
et ces remparts en formrent les limites depuis le bord de la rivire
jusqu'au chteau de la Bastille.

L'accroissement continuel de la population de Paris, rsultat des
privilges dont jouissoient ses habitants, produisit dans le quartier
Saint-Paul les mmes effets que partout ailleurs. Il se couvrit
rapidement de maisons; et  ces circonstances gnrales s'en joignit une
particulire qui contribua plus efficacement encore  accrotre le
nombre de ses habitants: Charles V y fit btir une maison royale, que,
pendant plusieurs sicles, ce prince et ses successeurs habitrent de
prfrence  toute autre; c'en fut assez pour que cette partie de la
ville devnt la plus anime, et celle o l'on s'empresst d'aller
demeurer.

Ce quartier a prouv de grands changements, et perdu toute son ancienne
splendeur.


LES RELIGIEUSES DE L'AVE-MARIA.

Ce monastre avoit t originairement tabli par saint Louis, pour y
recevoir des filles ou veuves dvotes, connues sous le nom de
_Bguines_[288], et son premier nom fut le _Bguinage_, et l'_htel des
Bguines_. Geoffroi de Beaulieu, qui nous a donn une vie de saint
Louis[289], ne dit point  quelle poque ce prince les fit venir 
Paris; il se contente de remarquer qu'il leur acheta une maison, et
pourvut suffisamment  leur subsistance. On prsume toutefois, sans en
avoir de preuves trs-positives, qu'elles y furent tablies vers l'an
1230. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces filles y toient dj en
1264; car on trouve, dans le trsor des chartes, qu'au mois de novembre
de cette anne l'abb et le couvent de Tiron leur amortirent quelques
proprits qu'elles venoient d'acqurir. Geoffroi de Beaulieu ajoute
qu'il y avoit dans cette maison environ quatre cents de ces Bguines; et
voici comment il s'exprime  ce sujet: _Domum Parisiis honestarum
mulierum qu vocantur Beguin de suo acquisivit, et eisdem assignavit in
qu hnest et religios conversantur circiter quadringenta_. Le
tmoignage de cet auteur est d'autant plus digne de foi qu'il prchoit
dans cette communaut en 1273, trois ans aprs la mort de saint
Louis[290].

          [Note 288: Cette institution avoit commenc, en 1226, 
          Nivelle en Flandre, et se rpandit ensuite en trs-peu de
          temps dans toute la contre, et mme en France. (_Dict. de
          Trvoux._)]

          [Note 289: Duches., t. V, p. 252.]

          [Note 290: Vie des crivains de l'ordre de Saint-Dominique,
          par le P. Echard, t. II, p. 265.]

Dans les deux sicles suivants, leur nombre diminua si considrablement
qu'il ne restoit plus que trois personnes dans cette maison lorsque
Louis XI jugea  propos de la donner _aux religieuses de la Tierce-Ordre
pnitente et observante de Monsieur saint Franois_, et ordonna qu'
l'avenir ce monastre seroit appel de l'_Ave-Maria_[291]. Quelques
auteurs placent l'poque de ce nouvel tablissement en 1461[292]. Sauval
dit que ce fut en 1471, et cette dernire date est en effet conforme 
un mmoire manuscrit de cette maison et  l'inscription qui se lisoit
sur la porte du ct de la cour. Cependant les lettres-patentes de Louis
XI ne sont que de l'an 1480, et l'on voit qu'elles furent enregistres
le 1er mars de la mme anne.

          [Note 291: On sait que ce prince avoit une dvotion
          particulire  la Sainte-Vierge; ce fut lui qui, le 1er mai
          1472, institua en son honneur, au son de la grosse cloche de
          la cathdrale, les trois rcitations de l'_Ave-Maria_.]

          [Note 292: Dubreul et Lemaire.]

Ce changement prouva d'abord quelques obstacles: l'universit et les
quatre ordres mendiants y formrent, ds le principe, une opposition
qu'ils renouvelrent en 1482. Ils furent pousss  cette dmarche,  la
fois violente et ingale, par le vif dsir qu'ils avoient d'tablir 
Paris les religieuses de Sainte-Claire, qu'ils protgeoient et qui
dsiroient elles-mmes obtenir un tablissement dans cette capitale.
Elles furent en mme temps appuyes par Anne de France, dame de Beaujeu,
fille de Louis XI; et le monarque crut ne pas devoir refuser  ses
instances en faveur de ces religieuses des lettres-patentes contraires 
celles qu'il avoit accordes deux ans auparavant aux filles du
Tiers-Ordre. Mais (et ceci est extrmement remarquable sous un rgne
qu'on a tant accus de tyrannie) le parlement n'y eut aucun gard. Par
son arrt du 2 septembre 1482 il maintint les religieuses du Tiers-Ordre
de Saint-Franois dans la possession du couvent des Bguines, et dbouta
la dame de Beaujeu, l'universit et autres de leurs oppositions. Par ce
mme arrt il fut dfendu aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'riger en
ce lieu aucun couvent de Cordeliers de l'Observance[293], ni aucun autre
difice pour y loger des religieux.

          [Note 293: Elles toient sous la direction de ces religieux.]

Cependant les religieuses de Sainte-Claire obtinrent peu de temps aprs
ce qu'elles dsiroient; et ce succs fut d'autant plus flatteur qu'elles
n'en furent redevables qu' l'excs de leurs vertus. Les filles du
Tiers-Ordre, pntres d'admiration pour les austrits que pratiquoient
ces saintes recluses, leur offrirent volontairement, en 1484, de se
soumettre  leur rgle et de se runir avec elles dans le mme
monastre: telle toit la tradition de cette communaut. Mais on peut
croire aussi qu'Anne de Beaujeu, qui avoit obtenu l'tablissement des
filles de Sainte-Claire,  l'_Ave-Maria_, et qui n'avoit pu l'effectuer,
se voyant, aprs la mort de Louis XI, et pendant la minorit de Charles
VIII,  la tte de l'administration, se servit du crdit et de
l'autorit que les derniers ordres de son pre lui avoient donns, pour
achever ce qu'elle n'avoit jusqu'alors qu'imparfaitement commenc. Ds
ce moment les religieuses du Tiers-Ordre ne durent pas penser  apporter
la moindre rsistance aux volonts de cette princesse, et ce fut
peut-tre pour se faire un mrite de leur obissance qu'elles
demandrent  s'unir aux religieuses de Sainte-Claire.

La tradition dont nous venons de parler ajoute que Charlotte de Savoie,
veuve de Louis XI, crivit, au sujet de cette runion,  Innocent VIII,
et que ce souverain pontife ayant permis par son bref du 3 des ides de
janvier 1485, aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'embrasser et de suivre
la rgle de Sainte-Claire, cette princesse fit venir de Metz quatre
religieuses de cet ordre, qu'elle mit dans ce couvent. Les historiens de
Paris[294], en adoptant cette tradition, semblent avoir manqu de
critique, n'ayant pas pris garde qu'elle ne s'accorde pas avec la
chronologie: car Innocent VIII ne fut lu pape que le 29 aot 1484, et
Charlotte de Savoie ne put ni lui demander un bref, ni faire venir des
religieuses de Metz, et les introduire  l'_Ave-Maria_ le 11 janvier de
cette anne, puisqu'elle ne survcut que trois mois  son poux, qui
toit mort le 30 aot de l'anne prcdente, 1483.  cette preuve
dmonstrative on peut ajouter qu'il ne parot gure vraisemblable que
cette malheureuse reine, que la politique inquite de Louis XI avoit
constamment tenue loigne de Paris, et qui, dans les derniers temps de
sa vie, toit relgue dans le Dauphin, s'y occupt des moyens de
dtruire son propre ouvrage en faisant substituer les filles de
Sainte-Claire  celles du Tiers-Ordre qu'elle y avoit places elle-mme,
et surtout qu'elle cont un semblable dessein aprs l'arrt de 1482. Il
est tonnant, d'aprs cela, que des crivains graves et judicieux tels
que Flibien, Lobineau, et les auteurs du _Gallia Christiana_, aient
rpt un rcit aussi dnu de vraisemblance. Ils auront sans doute t
induits en erreur par des lettres de Charles VIII, dans lesquelles il
est dit que la reine sa mre, par autorit apostolique  elle commise,
fonda, institua et tablit, de son consentement et autorit, ledit lieu
et htel de Bguinage en monastre et couvent des soeurs religieuses
dudit ordre de Saint-Claire. Ces lettres, qui sont trs-postrieures et
de l'anne 1492, ne s'accordent pas, il est vrai, avec ce qui a t dit
ci-dessus; mais en supposant mme qu'elles soient exactes, elles ne
peuvent dtruire la force des raisons que nous avons donnes, raisons
qui prouvent invinciblement que la reine Charlotte de Savoie ne put
prendre part  cette runion.

          [Note 294: Hist. de Par., t. II, p. 875.--_Gall. christ._, t.
          VII, col. 959.]

Les religieuses de Sainte-Claire de Metz toient diriges par des
religieux de l'Observance de Saint-Franois de la province de France
Parisienne rforme, et elles dsirrent rester sous leur conduite; mais
comme l'arrt de 1482 avoit dfendu aux filles du Tiers-Ordre d'riger
ou faire riger aucun couvent des Cordeliers de l'Observance; ni mme
d'autres religieux, la nouvelle communaut eut recours  Charles VIII,
qui lui accorda cette grce par des lettres-patentes de l'anne 1485, et
ajouta  cette faveur le don de deux tours de l'ancienne enceinte, et du
mur de clture qui joignoit leur couvent[295].

          [Note 295: Les historiens de Paris, suivant toujours la mme
          tradition, font revivre Charlotte de Savoie, et lui
          attribuent, en cet endroit, la fondation d'un hospice propre 
          loger douze religieux.]

Les austrits que pratiquoient ces saintes filles paroissoient
inconcevables, et surpasser en quelque sorte les forces de la nature:
elles n'avoient aucuns revenus, ne vivoient que d'aumnes, ne faisoient
jamais gras mme dans leurs maladies, jenoient tous les jours except
le dimanche, marchoient pieds nus, ne portoient point de linge,
couchoient sur la dure, et alloient tous les jours au choeur  minuit,
o elles restoient debout jusqu' trois heures. Malgr la pratique d'une
rgle aussi rigoureuse, ce couvent fut toujours trs-nombreux.

L'glise n'offroit rien de remarquable dans sa construction.


     CURIOSITS DU COUVENT DE L'AVE-MARIA.

     Sur la porte d'entre, situe rue de Barres et restaure en 1660,
     deux statues, l'une reprsentant saint Louis et l'autre sainte
     Claire, par _Renaudin_.

     Dans l'attique, un bas-relief reprsentant l'Annonciation.

     La dcoration intrieure de cette mme porte consistoit en trois
     statues: la premire toit une image de la Vierge tenant
     l'Enfant-Jsus entre ses bras; des deux cts, mais plus bas,
     toient celles de Louis XI et de Charlotte de Savoie. Le tout
     avoit t excut par un sculpteur nomm _Masson_.


     SPULTURES.

     Dans l'glise avoient t inhums:

     Jeanne de Vivonne, pouse de Claude de Clermont, seigneur de
     Dampierre, morte en 1583. Sa statue,  genoux, toit place sur
     un tombeau de marbre blanc, au bas duquel on lisoit son
     pitaphe[296].

          [Note 296: Ce monument, dpos au Muse des Petits-Augustins,
          n'y toit point expos.]

     La clbre Claude-Catherine de Clermont sa fille, pouse
     d'Albert de Gondi, duc de Retz, morte en 1603. Elle y toit
     reprsente, en marbre blanc,  genoux, sur une table de marbre
     noir que soutenoient quatre colonnes ioniques de la mme matire;
     deux gnies en bronze accompagnoient son pitaphe. Ce monument
     toit de _Barthlemi Prieur_[297].

          [Note 297: On le voyoit au mme Muse: c'est un ouvrage d'un
          travail assez mdiocre, mais auquel on a ajout deux gnies en
          marbre, du mme auteur; qui sont d'une assez bonne excution.]

     Charlotte de la Trimouille, princesse de Cond, morte en 1629.
     Son tombeau toit galement dcor de sa statue  genoux, et en
     marbre blanc[298].

          [Note 298: Cette statue, dont on ignore l'auteur, a t
          extrmement vante par tous les historiens pour la navet de
          son excution; quant  nous, nous n'y avons vu que de la
          scheresse et une petite manire. Le vtement, dont on louoit
          surtout la vrit, nous a sembl d'un ciseau lourd et
          entirement dpourvu de sentiment. Elle toit aussi dpose
          aux Petits-Augustins.]

     Le coeur de don Antoine, roi de Portugal, chass de son royaume,
     et mort  Paris en 1595, toit plac dans la muraille, au ct
     gauche du matre-autel. Au-dessous on lisoit deux inscriptions
     latines, l'une en vers, l'autre en prose, composes par un
     cordelier portugais nomm Frey Diego Carlos, cousin germain de
     don Antoine.

     Dans le chapitre des religieuses furent inhums, par permission
     du pape, le fameux Mathieu Mol, premier prsident du parlement
     de Paris, puis garde-des-sceaux, et Rene de Nicola sa femme.

     Sur l'un des piliers de la nef toit l'pitaphe de Robert
     Tiercelin, lieutenant du grand-matre de l'artillerie, et l'un
     des bienfaiteurs de ce monastre, mort en 1616.

     En face du choeur, et attenant  la grande grille, s'levoit une
     tribune en pierre de liais, au-dessus de laquelle on lisoit, dans
     un cartouche, l'inscription suivante, crite en lettres d'or:

     _Le corps entier de saint Lonce, martyr, donn par madame de
     Gungaud en 1709._[299]

          [Note 299: L'glise de l'_Ave-Maria_ a t change en un
          magasin de bois; on a fait une caserne du reste des
          btiments.]


L'GLISE PAROISSIALE DE SAINT-PAUL.

Cette glise n'toit, dans son origine, qu'une simple chapelle, sous le
titre de saint Paul[300]. Saint loi la fit btir au milieu d'un
emplacement destin  servir de spulture aux religieuses du monastre
qu'il avoit fond dans la Cit[301]. Ce petit difice toit alors hors
des murs de la ville, dont il est devenu depuis une des principales
paroisses; et c'est  cause de cette situation qu'il avoit reu le nom
de _chapelle de Saint-Paul-des-Champs_.

          [Note 300: Tous les historiens,  l'exception de l'abb
          Lebeuf, conviennent que cette chapelle cimtriale toit sous
          l'invocation de saint Paul aptre, et ils se sont fonds sur
          l'autorit du texte de la vie de saint loi, crite par saint
          Ouen son ami. Ce savant pense, au contraire, qu'elle toit
          sous le nom de saint Paul, premier ermite; mais les raisons
          qu'il en apporte ne paroissent pas dcisives.]

          [Note 301: Sainte Aure, abbesse de ce monastre, y fut
          inhume, ainsi que l'abb Quintilien. Le corps de la sainte
          fut depuis transfr dans son couvent.]

Une tradition, qui n'est appuye sur aucun titre positif, nous apprend
que les foulons et tondeurs de draps se prtendoient fondateurs de cette
glise; et on lit en tte de leurs statuts, imprims en 1742, qu'ils
firent btir l'glise de Saint-Paul sous le rgne de Clovis II, en 650.
Il y avoit en effet sous le clocher, du ct de la rue, un vitrage o
ils toient reprsents travaillant  leur mtier; et ils avoient outre
conserv l'usage de faire en particulier dans cette glise, et avec une
grande solennit, la fte de saint Paul, le lendemain du jour qu'elle
avoit t clbre par la paroisse. Toutefois il n'est pas difficile de
voir le peu de fondement de cette prtention, si l'on se rappelle, 1
que le monastre de Saint-Aure fut fond par saint loi en 633, et qu'il
n'est gure vraisemblable qu'on ait attendu jusqu'en 650 pour accorder
un cimetire  cette communaut, compose ds lors de trois cents
religieuses; 2 que, ds l'anne 640, saint loi ayant t nomm 
l'vch de Noyon, partit aussitt pour se rendre  Rouen, et s'y
prparer  recevoir les ordres sacrs. Quant au vitrage, qui, suivant
les apparences, n'toit que du dix-septime sicle, il avoit t fait
sans doute en mmoire de quelque contribution assez considrable que les
foulons, alors en trs-grand nombre dans cette paroisse, avoient
peut-tre paye pour la construction de l'glise antrieure,
c'est--dire de celle qui fut btie au treizime sicle. Cette opinion
devient trs-probable si l'on considre que ces artisans avoient alors
une place ou march aux environs de la porte et de la place Baudoyer; et
que le prieur de Saint-loi y possdant une censive, ce lieu devoit
tre de la paroisse Saint-Paul.

Il ne nous reste aucun monument qui puisse nous instruire de l'tat de
cette glise jusqu'au douzime sicle; il parot cependant qu'elle toit
dj assez considrable ds le neuvime, puisque, lors de
l'tablissement de la procession du 25 avril, introduite alors en France
avec plusieurs rites romains, l'glise de Paris la choisit pour la
station de cette journe. Une charte de Galon, vque de Paris, de l'an
1107, fait entendre que ds lors c'toit une ancienne coutume que le
chapitre de Paris allt  l'glise de Saint-Paul le jour de la fte, et
que pour cette raison l'abbaye de Saint-loi toit tenue, ce jour-l,
envers ce chapitre,  une redevance de huit moutons, deux muids de vin,
mesure du clotre, trois setiers de froment, six deniers et une
obole[302]. Ce titre ne prouve pas sans doute que ds lors Saint-Paul
ft paroisse; mais il est vraisemblable qu'il le devint vers ce
temps-l, ainsi que les autres chapelles dpendantes de l'abbaye de
Saint-loi[303]: car dans une bulle d'Innocent II de 1136, o il est
parl de quatre autres glises de la Cit, celle-ci est qualifie
d'_Ecclesia sancti Pauli extra civitatem_; et vers le mme temps, la
qualification de _presbyter_, qui ne s'accordoit qu'aux prtres
cardinaux ou curs, fut donne  l'ecclsiastique qui la desservoit.

          [Note 302: _Gallia Christiana_, t. VIII.]

          [Note 303: Il est probable que ce changement arriva aprs la
          donation faite du monastre de Saint-loi et de ses
          dpendances  l'abbaye de Saint-Maur-des-Fosss, et lors de la
          remise qui en fut faite, en 1125,  l'vque de Paris, par
          Thibaut. (_Voyez_ t. Ier, p. 226.)]

On ne peut douter que la chapelle btie par saint loi n'ait t
plusieurs fois ravage par les Normands, et qu'elle n'ait entirement
cess d'exister au dixime sicle, poque  laquelle on rebtit la
plupart des glises. Elle ne fut reconstruite que dans le cours du
treizime; mais depuis la nouvelle enceinte de Philippe-Auguste, les
environs de Saint-Paul ayant t couverts de maisons, et le nombre des
habitants s'tant considrablement augment, tant par cette circonstance
que par le voisinage de l'htel Saint-Paul, bti depuis par Charles V,
cette glise fut de nouveau rebtie, augmente et dcore par les
libralits de ce prince et de ses successeurs. La ddicace en fut faite
en 1431 par Jacques du Chatellier, vque de Paris; et l'on y fit, en
1542 et 1547, des augmentations et des rparations qui se renouvelrent
encore en 1661.

La maonnerie lourde et massive de cet difice, ses votes basses et
mal claires, annonoient combien l'architecture avoit encore peu fait
de progrs dans le temps o il fut lev. Le bas de l'intrieur de la
tour devoit tre du treizime sicle, et les bases des trois portiques
paroissoient avoir t construites vers le milieu du quatorzime. Le
reste toit du rgne de Charles VII.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-PAUL.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, l'institution de l'Eucharistie, par
     _Jean-Baptiste Corneille_.

     Dans la premire chapelle  gauche, un _Benedicite_, par
     _Lebrun_.

     Dans la quatrime, une Ascension, par _Jouvenet_.

     Dans la chapelle du cur, un saint Jacques, dont l'auteur est
     inconnu.

     Les jours de ftes, la nef toit orne d'une tenture de
     tapisserie, en or, argent et soie, reprsentant l'histoire de
     saint Paul; c'toit un prsent qu'avoit fait  cette glise Anne
     Phelypeaux de Villesavin, veuve de M. Bouthilier, comte de
     Chavigni, ministre d'tat.

     Le jour de la Fte-Dieu, on portoit, avec beaucoup de pompe, une
     arche faite sur les dessins de _Mansard_, et enrichie de
     pierreries.

     Dans la chapelle de la communion et autour des charniers, on
     voyoit sur les vitraux de trs-belles peintures, excutes,
     d'aprs les cartons de Vignon, par les trois _Pinaigrier_,
     _Levasseur_, _Monnier_, _Perrier_, _Desaugives_ et _Porcher_,
     tous contemporains, et les premiers artistes qu'il y et alors en
     ce genre[304].

          [Note 304: Nous croyons que ces vitraux ont t entirement
          dtruits pendant la rvolution.]


     TOMBEAUX.

     Auprs du matre-autel avoient t inhums trois favoris de Henri
     III, _Caylus_, _Maugiron_ et _Saint-Mgrin_, les deux premiers
     tus en duel le mme jour, le troisime assassin en sortant du
     Louvre. Le roi leur avoit fait lever des tombeaux en marbre
     noir, orns de leurs statues extrmement ressemblantes. Ces
     tombeaux furent dtruits, en 1588, par la populace de Paris,
     lorsqu'on y eut appris la mort des Guises, assassins  Blois par
     l'ordre de ce prince. Ils toient tous les trois de la main de
     _Germain Pilon_[305].

          [Note 305: Ces monuments toient chargs d'pitaphes, parmi
          lesquelles nous citerons seulement celle de Maugiron, crite
          en vers franois.

            La desse Cyprine avoit conu des cieux,
            En ce sicle dernier, un enfant dont la vue
            De flammes et d'clairs toit si bien pourvue,
            Qu'Amour, son fils an, en devint envieux.
            Chagrin contre son frre et jaloux de ses yeux,
            Le gauche lui creva[305-A]; mais sa main fut due;
            Car l'autre, qui toit d'une lumire aigu,
            Blessoit plus que devant les hommes et les dieux.
            Il vient, en soupirant, s'en complaindre  sa mre:
            Sa mre s'en moqua; lui, tout plein de colre,
            La Parque supplia de lui donner confort.
            La Parque, comme Amour, en devint amoureuse;
            Aussi Maugiron gt sous cette tombe ombreuse,
            Et vaincu par l'Amour et vaincu par la Mort.

          Saint-Foix remarque avec raison qu'on peut prouver quelque
          tonnement de rencontrer les Parques, l'Amour et Vnus dans
          une glise.]

          [Note 305-A:  l'ge de seize ans il avoit perdu un oeil au
          sige d'Issoire.]

     Prs la petite porte du choeur  gauche, on voyoit le mausole de
     Franois d'Argouges, premier prsident du parlement de Bretagne,
     conseiller d'tat, par _Coizevox_.

     Sur un pilier prs la chapelle de la communion toit un monument
     rig  la mmoire de Jules-Hardouin Mansard, par le mme
     sculpteur. Il offroit le mdaillon, en marbre blanc, de cet
     architecte clbre, pos sur une demi-colonne de la mme
     matire[306]. Pierre Biard, autre architecte, mort en 1609, toit
     aussi enterr dans cette glise.

          [Note 306: Ce tombeau, dcor d'une pitaphe trs-honorable,
          se voyoit au Muse des Petits-Augustins.]

      ct de l'autel de cette chapelle toit le tombeau, en marbre,
     d'un duc de Noailles. Ce monument, compos de plusieurs figures,
     avoit t excut par _Anselme Flamand_.

     Dans la chapelle de Saint-Louis on lisoit l'pitaphe de Nicolas
     Gilles, auteur des Annales et Chroniques de France, mort en 1503.

     Dans l'glise toient inhums: Jacques Bourdin, sieur de La
     Villette, secrtaire des finances sous Charles VIII et Louis XI,
     mort en 1524.

     Robert Ceneau, vque d'Avranches, docteur en thologie de la
     facult de Paris, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1560. Son
     tombeau, plac dans le choeur, offroit, sur une table de marbre
     noir, une statue en cuivre de ce personnage, dcore des
     attributs de sa dignit.

     Adrien Baillet et Pierre-Silvain Regis, crivains connus, morts
     en 1706 et 1707.

     Le fameux Rabelais, mort le 9 avril 1553, avoit t enterr dans
     le cimetire de cette paroisse, etc. etc.


CIRCONSCRIPTION.

Pour avoir une ide du contour de la paroisse Saint-Paul, on peut le
commencer  la maison qui fait le coin de la rue des Nonaindires et du
quai des Ormes, de l, suivre jusqu'aux Clestins, puis y comprendre
ensuite l'Arsenal et l'emplacement de la Bastille, et aprs avoir pass
par-devant la porte Saint-Antoine, y renfermer tout ce qui est au-dedans
des remparts, jusqu' la rue Saint-Gilles, qui donne dans celle de
Saint-Louis.

Dans cet endroit la paroisse traversoit cette mme rue Saint-Louis; elle
prenoit ensuite le ct gauche des rues du Parc-Royal, des
Trois-Pavillons, le ct oriental de la rue des Francs-Bourgeois,
ensuite la rue Pave, la rue du Roi de Sicile jusqu' celle des Juifs:
l elle n'avoit que le ct gauche et quelques maisons de la rue du
Temple  gauche, et jusqu' la rue Saint-Antoine qu'elle partageoit avec
la paroisse Saint-Gervais. Le ct gauche de la rue de Joui lui
appartenoit, ainsi qu'une grande partie du ct droit. Les rues de
Fourci et des Nonaindires dpendoient d'elle en totalit. Elle
comprenoit encore le carr de la rue de la Mazure, s'tendoit ensuite
sur le quai des Ormes jusqu' la rue du Paon-Blanc inclusivement, et
enfin dans la rue de la Mortellerie.

Tel toit le plus grand contour de cette paroisse qui renfermoit les rues
de Fourci, Perce, du Figuier, des Prtres, des Barres, des Jardins, de
Sainte-Anastase, de Saint-Paul, l'ancienne et la neuve, des Lions, de
Grard-Boquet, des Trois-Pistolets, du Beau-Treillis, du Petit-Musc, du
Foin, des Minimes, de la Cerisaie, de Lesdiguires, des Fournelles, du
Pas-de-la-Mule, de Sainte-Catherine, de l'gout-Sainte-Catherine, Paenne,
des Barres, Cloche-Perce, et la grande rue Saint-Antoine.

Il y avoit aussi quelques cantons dtachs: le plus tendu commenoit 
la vieille rue du Temple, au coin de la rue de la Croix-Blanche; et
s'tendoit  gauche de cette rue jusqu'au premier coin de la rue des
Blancs-Manteaux, o il tournoit  gauche; il continuoit de ce ct
jusqu'au coin de la rue du Puits, et dans une partie des rues
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, Bourg-Thiboud et de la Croix-Blanche.
Cette paroisse avoit encore plusieurs autres carts singuliers, d'o il
rsultoit que son territoire se trouvoit enclav en plusieurs endroits
dans celui de la paroisse Saint-Gervais.

Il n'y avoit point de reliques remarquables dans cette glise, et l'on
n'y comptoit que trois ou quatre chapellenies qui mritassent d'tre
cites[307].

          [Note 307: L'glise Saint-Paul a t entirement dtruite
          pendant la rvolution. La vue que nous en donnons, faite
          d'aprs un dessin original, et que nous croyons unique, n'a
          jamais t grave. _Voyez_ pl. 106.]


LES CLESTINS.

Ces religieux furent institus vers le milieu du treizime sicle par
saint Pierre dit de _Morron_[308], du nom d'une montagne o il s'toit
retir prs de Sulmone, dans l'Abbruze citrieure. Ce pieux cnobite
s'tablit ensuite sur le mont de Majelle,  quelque distance de cette
ville; et c'est l que, rassemblant plusieurs de ses disciples, il forma
une congrgation sous la rgle de saint Benot, laquelle fut approuve
par le concile gnral tenu  Lyon en 1274. Ayant t lu pape le 5
juillet 1294, le saint fondateur prit le nom de Clestin VI, nom qui fut
depuis adopt par tous les religieux de son ordre.

          [Note 308: Dom Flibien crit _de Mouron_.]

Saint Louis,  son retour de la terre sainte, en 1254, avoit amen avec
lui six religieux du Mont-Carmel, depuis connus sous le nom de _Carmes_,
mais que l'on appeloit alors les _Barrs_,  cause de leurs manteaux
blancs et noirs. Ces religieux, que le saint roi avoit d'abord logs
dans une partie d'un vaste terrain nomm le _Champ au pltre_, ayant t
transfrs en 1318  la place Maubert, vendirent l'emplacement qu'ils
venoient de quitter  Jacques Marcel, bourgeois de Paris. Ce nouveau
propritaire y fit btir deux chapelles, et les dota chacune de 20 liv.
de rente amortie. On trouve dans le grand cartulaire que l'acte de
fondation en fut approuv le 1er juin 1319 par l'vque de Paris.

Ce terrain et les deux chapelles passrent  Garnier Marcel, fils du
prcdent, qui les donna aux Clestins[309], par contrat du 10 novembre
1352. On voit cette donation confirme la mme anne par des lettres de
Jean de Meulan, vque de Paris, et de Guillaume de Melun, archevque de
Sens. Robert de Jussi, chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois et
secrtaire du roi, qui avoit t novice chez les Clestins 
Saint-Pierre de Chtres, prs Compigne, fut un de ceux qui
contriburent le plus  leur tablissement  Paris.

          [Note 309: Dubreul attribue  Jacques Marcel la donation faite
          aux Clestins. Cette erreur a t releve par Jaillot, qui
          produit  l'appui de son opinion les actes et titres que nous
          avons cits dans le texte.]

Quoique ces religieux ne fussent qu'au nombre de six, le revenu que
Garnier Marcel leur avoit donn toit si modique qu'ils avoient bien de
la peine  subsister.  la sollicitation de leur ardent protecteur,
Robert de Jussi, les secrtaires du roi tablirent chez eux leur
confrrie, et avec la permission du roi Jean, ils donnrent chaque mois
 ce couvent une bourse pareille  celle qu'ils recevoient pour leurs
honoraires. Charles, dauphin et rgent du royaume, confirma cette
libralit en 1358, et de plus permit aux Clestins d'acqurir 200 liv.
parisis de rente, qu'il amortit par ses lettres donnes  Melun au mois
de juin 1360. Toutes ces dispositions furent ratifies par le roi Jean 
son retour d'Angleterre, en 1361 et 1362; et ces religieux ont continu
 jouir de la bourse jusqu'au moment de leur suppression.

Charles V avoit conu une telle affection pour l'ordre des Clestins,
qu' son avnement  la couronne il s'en dclara non-seulement le
protecteur, mais encore le fondateur. Au don de la bourse de la
chancellerie et des deux cents livres de rente, il ajouta celui de dix
mille livres, et de tous les bois ncessaires pour la construction de
leur glise. Il y fit btir les lieux rguliers, en augmenta
l'emplacement d'une partie des jardins de l'htel Saint-Paul et d'un
htel contigu  leurs murs, qu'il acheta  leur intention; enfin il mit
le comble  tant de bienfaits en accordant  ces religieux un grand
nombre d'exemptions et de privilges, que son successeur Charles VI
confirma et tendit ensuite sur tous les monastres de cet ordre.

Lorsque l'glise, aux fondements de laquelle Charles V avoit voulu
poser la premire pierre, eut t acheve, ce prince la fit consacrer et
ddier sous le titre de l'invocation de la Sainte-Vierge. Cette
ddicace, faite le 15 septembre 1370, fut accompagne d'une foule de
dons prcieux[310], dont les auteurs contemporains nous ont transmis
tous les dtails, et qui furent ensuite conservs avec soin dans le
trsor de ce monastre.

          [Note 310: Ces dons consistoient principalement en riches
          ornements, parmi lesquels on remarquoit deux chapes de drap
          d'or, l'une seme de fleurs de lis et l'autre d'toiles. 
          l'offertoire de la premire messe qui y fut clbre, le roi
          prsenta une croix d'argent dor, la reine une statue de la
          Vierge aussi d'argent dor, et le dauphin, qui rgna dans la
          suite sous le nom de Charles VI, un vase trs-riche du mme
          mtal.]

Le duc d'Orlans, Louis, fils pun du roi Charles V, hrita de la
prdilection de son pre pour ce couvent, et ne cessa de le combler de
marques de sa bienveillance. Ce fut lui qui y fit btir la magnifique
chapelle qui portoit son nom[311], et sous l'autel de laquelle il fut
inhum en habit de Clestin, ainsi que l'avoit ordonn une disposition
de son testament, dat du 19 octobre 1403[312].

          [Note 311: Un accident, dont ce prince fut la cause innocente,
          donna lieu  la construction de cette chapelle. Dans un bal
          qui se donnoit  l'occasion du mariage d'une des dames de la
          reine, Charles VI avoit imagin de se dguiser en satyre avec
          quelques jeunes seigneurs de sa cour. Lorsqu'ils entrrent
          dans la salle, le duc d'Orlans, qui n'toit pas dans le
          secret de cette partie, s'tant approch avec un flambeau pour
          essayer de reconnotre ces masques, le feu prit  l'habit de
          l'un d'entre eux, et se communiqua aux autres avec d'autant
          plus de rapidit que ces habits avoient t enduits de poix,
          afin d'y faire tenir du coton et du lin, disposs de manire 
          figurer le poil des satyres. Par une circonstance plus
          malheureuse encore, il se trouva que tous ceux qui composoient
          la mascarade toient enchans les uns aux autres, ce qui
          porta le dsordre  son comble, et donna une nouvelle activit
           l'embrasement. Plusieurs y prirent; le roi lui-mme courut
          risque de la vie, et n'chappa  cet affreux danger que par le
          courage et la prsence d'esprit de la duchesse de Berri, qui
          jeta sur lui son manteau, et touffa les flammes en le serrant
          fortement dans ses bras. On rendit au ciel les actions de
          grces les plus solennelles, et le duc d'Orlans, pour expier
          son imprudence, fit btir aux Clestins la chapelle qui
          portoit son nom. C'est ce mme duc d'Orlans qui fut
          assassin, en 1407, par ordre du duc de Bourgogne.]

          [Note 312: L'original de ce testament toit gard dans ce
          monastre.]

Cet ordre a donn  la France plusieurs sujets distingus: il toit
gouvern par un provincial qui, dans le royaume, avoit la mme autorit
sur tous les monastres de cet ordre que le gnral sur l'ordre entier.
Cette prrogative avoit t accorde par une bulle de Clment VII; et il
y eut  ce sujet en 1418, entre les Clestins de France et ceux
d'Italie, un concordat qui fut ratifi par le souverain pontife en 1423.
Quoique le monastre des Clestins de Paris ne ft pas le plus ancien du
royaume, cependant, par des constitutions de l'an 1417, il fut arrt
qu' l'avenir il seroit, non pas le chef-lieu de l'ordre, comme quelques
auteurs semblent le faire entendre, mais le chef-lieu principal de la
congrgation des Clestins en France: ce qui toit fort diffrent. Ce
monastre fut supprim quelques annes avant la rvolution.

Le couvent passoit pour une des plus belles et des plus riches maisons
religieuses qu'il y et  Paris. L'glise, d'une architecture gothique
trs-grossire, toit peu digne des autres constructions, mais elle n'en
toit pas moins une des plus curieuses de cette capitale, et celle que
les trangers visitoient avec le plus d'empressement,  cause de la
quantit prodigieuse de monuments qui y toient en quelque sorte
entasss. Aprs l'abbaye de Saint-Denis, c'toit sans contredit l'glise
de France qui contenoit le plus d'illustres spultures[313].

          [Note 313: _Voyez_ pl. 107.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CLESTINS.

     TABLEAUX.

     Au-dessus de la principale porte du choeur, en dedans,
     Jsus-Christ avec les docteurs de la loi, par _Stradan_.

     Au-dessus de la mme porte, en dehors, l'conome de l'vangile,
     par le mme.

     Dans une chapelle, saint Lon devant Attila, par _Paul Mathey_.

     Dans une autre, une Magdeleine, par _Pierre Mignard_.

     Derrire le matre-autel, un grand tableau de la Transfiguration.

     Sur l'autel de la chapelle d'Orlans, une descente de croix,
     peinte sur bois, par _Salviati_, Florentin.

     Le plafond du grand escalier du couvent, peint par _Bon
     Boullongne_, reprsentoit Pierre de Morron enlev au ciel par
     des anges.


     SCULPTURES.

     Le matre-autel toit orn de quelques figures, entre autres
     d'une Annonciation, par _Germain Pilon_.

     Dans une chapelle on voyoit la figure de Charlemagne, vtu d'un
     habit de guerre, par _Paul Ponce_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     _Nef et Sanctuaire._

     Devant le matre-autel avoient t inhums le coeur du roi Jean,
     mort en 1364, et celui de Jeanne, comtesse de Boulogne, sa
     seconde femme, morte en 1361.

     Philippe de France, premier duc d'Orlans, fils pun de Philippe
     VI et de Jeanne de Bourgogne, avoit sa spulture dans cette
     glise, devant le sanctuaire.  l'poque o il mourut, en 1391,
     la chapelle d'Orlans n'toit point encore btie.

      peu de distance, et aussi devant le sanctuaire, avoit t
     inhum Henri, duc de Bar, mort  Venise en 1398.

     Sous une tombe de cuivre, et vers la mme place, toient
     renferms les corps de Jean Bud, audiencier de la chancellerie
     de France, mort en 1501, et de Catherine Le Picard sa femme,
     morte en 1506. Le savant Guillaume Bud, matre des requtes sous
     Franois Ier, toit leur fils.

     Dans le mur, du ct de l'vangile, toit le mausole de Lon de
     Lusignan, roi d'Armnie, mort  Paris en 1393[314].

          [Note 314: Ce monument, qui avoit t dpos au Muse des
          Petits-Augustins, reprsente ce prince couch sur sa tombe, et
          revtu de ses ornements royaux. Il est du gothique le plus
          grossier.]

     Plus bas, et du mme ct, une pitaphe grave sur un autre
     tombeau annonoit qu'il contenoit les cendres de Jeanne de
     Bourgogne, pouse du duc de Bedfort, rgent de France, morte en
     1432. Sur ce monument de marbre noir toit sa statue couche, et
     en marbre blanc[315].

          [Note 315: Dpos aux Petits-Augustins.]

     Du mme ct,  peu de distance du clotre, avoit t inhum
     _Fabio Mirto Frangipani_, nonce du pape prs Charles IX et Henri
     III, mort  Paris en 1587.

     Du ct de l'ptre, un tombeau de marbre noir, sur lequel toit
     couche une figure de marbre blanc, contenoit les entrailles de
     Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, morte en 1377[316].

          [Note 316: Dpos au Muse des Petits-Augustins.]

     Auprs de cette tombe furent inhums deux fils de Louis, duc
     d'Orlans, et de Valentine de Milan, morts en bas ge.

     Du mme ct toit le tombeau d'Andr d'Espinay, cardinal,
     archevque de Bordeaux et de Lyon, et petit-neveu de Louis, duc
     d'Orlans, mort en 1500.

     Au milieu de la nef et devant le crucifix avoient t inhums,
     sous une tombe de marbre noir, Garnier Marcel, bourgeois et
     chevin de Paris, bienfaiteur de cette maison, et Eudeline sa
     femme, morts en 1352. Son pre, Jacques Marcel, et sa soeur,
     avoient aussi leur spulture sous le mme tombeau.


     _Chapelle d'Orlans._

     Elle contenoit un grand nombre de monuments trs-remarquables,
     savoir:

     Un tombeau de marbre, orn dans son pourtour des statues des
     douze aptres et de celles de plusieurs saints. Sur ce tombeau
     toient couches quatre figures, reprsentant Louis de France,
     duc d'Orlans, Valentine de Milan sa femme, et leurs deux fils,
     Charles, duc d'Orlans, et Philippe d'Orlans, comte de
     Vertus[317].

          [Note 317: Ce tombeau, partag maintenant, nous ne savons
          pourquoi, en trois parties, se voyoit aussi dans le mme
          Muse. Louis d'Orlans et Valentine de Milan sont sparment
          sur deux portions du monument, et leurs deux fils sur la
          troisime. On voit dj dans ces sculptures gothiques une
          sorte de retour vers l'tude de la nature. Il y a dans les
          grandes figures une excution qui n'est pas dpourvue
          d'agrment; et les petites figures d'aptres, quoique d'un
          dessin trs-mauvais, annoncent dj quelque science et
          l'origine d'une cole. Elles ont t excutes sous le rgne
          de Louis XII,  qui l'on devoit l'rection entire du
          monument.]

     Prs de ce mausole, trois grandes tables de marbre, sur
     lesquelles toient gravs quatre cussons des armes de France et
     d'Orlans, contenoient des inscriptions, monuments de la pit de
     Louis XII, petit-fils de Louis et de Valentine de Milan.

     Assez prs de ce tombeau, et du ct de l'autel, on voyoit ce
     fameux groupe des trois Grces, sculptes en albtre par _Germain
     Pilon_; elles toient debout sur un pidestal, se tenant par la
     main, et soutenoient sur leur tte une urne de bronze dor, dans
     laquelle toient renferms les coeurs de Henri II, de Catherine
     de Mdicis, de Charles IX et de Franois de France, duc d'Anjou,
     son frre[318].

          [Note 318: Sur chacune des trois faces du pidestal toient
          gravs deux vers latins.

          Ire face.

            _Cor junctum amborum longum testatur amorem,
                Ante homines junctus, spiritus ante Deum._

          IIe face.

            _Cor quondam charitum sedem, cor summa secutum,
                Tres charites summo vertice jure ferunt._

          IIIe face.

            _Hc cor deposuit regis Catharina Mariti,
                Id cupiens proprio condere posse sinu._

          On toit tonn de rencontrer dans un temple chrtien un
          monument dont l'allgorie toit toute paenne, et cette
          inconvenance avoit en effet quelque chose de choquant; mais
          cette premire impression peu favorable faisoit bientt place
           la juste admiration que faisoit natre cette excellente
          production. On y retrouve sans doute un peu du style manir
          de l'cole florentine, mais il y a tant d'lgance dans les
          formes, une grce si nave dans les attitudes, les caractres
          de ttes sont si vrais et si charmants, l'excution totale
          d'un sentiment si dlicat, qu'on pardonne facilement 
          l'artiste l'agencement bizarre de ses draperies, qui
          ressemblent un peu  de la gaze chiffonne, et sous lesquelles
          toutefois il a eu l'adresse de faire sentir parfaitement le
          nu. Ce vtement singulier nous semble le seul dfaut qu'on
          puisse reprocher  ce monument, considr avec juste raison
          comme l'un des chefs-d'oeuvre de la sculpture franoise. Il
          toit dpos aux Petits-Augustins.]

      l'autre extrmit du tombeau des ducs d'Orlans s'levoit, sur
     un pidestal triangulaire en porphyre, une colonne de marbre
     blanc seme de flammes. Cette colonne supportoit une urne de
     bronze dor, dans laquelle toit renferm le coeur de Franois
     II. Au pied de la colonne trois enfants ou gnies aussi en marbre
     blanc, tenoient chacun un flambeau. Une inscription annonoit que
     ce monument avoit t rig par Charles IX[319].

          [Note 319: Ce monument existoit, dit-on, dans les dpts du
          mme Muse, mais n'toit point expos.]

      l'entre de la chapelle, une urne de bronze pose sur une
     grande colonne de marbre blanc, charge de feuillages et de
     moulures, renfermoit le coeur d'Anne de Montmorenci, conntable
     de France, tu  la bataille de Saint-Denis le 12 novembre 1567.
     Cette colonne toit leve sur un pidestal de marbre, et
     accompagne de trois statues qui reprsentoient des vertus. Le
     tout toit de la main de _Barthlemi Prieur_.

     Des tables noires places au-dessous de ces figures contenoient
     des vers franais et latins, et une inscription en prose  la
     louange de cet homme illustre[320].

          [Note 320: Cette colonne, que les historiens ont appele
          _composite_, n'est certainement d'aucun ordre; et l'on ne peut
          rien imaginer de plus bizarre et de plus capricieux que les
          ornements dont elle est surcharge depuis la base jusqu'au
          chapiteau. Toutefois ces ornements sont traits avec un soin
          extrme et une grande dlicatesse. Il n'en est pas de mme des
          figures; et si l'on peut juger de celles qui manquent par la
          seule qui nous reste, le dessin en toit roide, mesquin,
          presque barbare, le travail trs-grossier. Cette figure est
          maintenant fixe sur le sommet de la colonne, o elle remplace
          l'urne, qui probablement aura t profane et dtruite pendant
          les jours rvolutionnaires. (Dpos aux Petits-Augustins.)]

     Dans le mur, sur un tombeau de marbre noir, toit une statue en
     marbre blanc,  demi couche. Cette figure, due au ciseau de
     _Jean Cousin_, reprsentoit Philippe Chabot, amiral de France
     sous Franois Ier, mort en 1543.

     Au bas de cette statue le mme artiste avoit plac une petite
     figure de la Fortune, couche et dans l'attitude de
     l'abattement[321].

          [Note 321: Ce beau monument, qui se voyoit galement au Muse
          des Petits-Augustins, doit tre mis, de mme que les Grces de
          Germain Pilon, au nombre des chefs-d'oeuvre de la sculpture
          franoise. L'attitude de la figure est simple et noble, la
          tte pleine de vrit et du plus beau caractre; l'excution
          totale d'une main ferme et savante; on reconnot ici la grande
          cole de Michel-Ange, et ce morceau ne seroit pas indigne de
          lui. Cependant il est remarquable que tous les historiens de
          Paris qui ont donn la description de ces monuments et
          prononc sur leur mrite, accoutums  prendre leurs jugements
          dans Piganiol, n'ont pas manqu de rpter trs-exactement,
          d'aprs lui, que tout ce monument _toit bizarre et de mauvais
          got_. Ils dbitoient de semblables blasphmes dans le temps
          mme qu'infatus de tous les prjugs systmatiques du sicle
          de Louis XV, ils prodiguoient les loges les plus outrs aux
          dtestables productions de cette poque de dgnration et de
          barbarie.

          La petite figure de la Fortune existe encore; l'attitude en
          est un peu contourne, mais le style et l'excution y sont
          dignes de la figure principale. Du reste ce tombeau est
          maintenant compos d'une foule de pices de rapport, de dbris
          tirs d'autres monuments. Il n'est pas le seul qu'on ait
          dfigur de cette manire, et il est inutile sans doute de
          faire sentir le ridicule et l'inconvenance de ces
          restaurations arbitraires: il n'est pas un bon esprit qui
          d'abord n'en soit frapp.]

      ct de ce mausole, on en voyoit un autre de marbre blanc, sur
     lequel toit la statue d'un homme mort, dont la tte toit
     soutenue par un petit gnie. Un autre gnie plac  ses pieds
     semble drouler le manteau ducal qui l'enveloppe. Cette figure
     toit celle de Henri Chabot, duc de Rohan, pair de France,
     gouverneur d'Anjou, mort en 1655[322].

          [Note 322: Ce monument, dpos aux Petits-Augustins, est de la
          main d'_Anguier_, que les mmes historiens qualifient de
          _fameux_. Ils donnent aussi de grands loges  toutes ces
          figures. S'il faut dire ce que nous en pensons, nous les
          trouvons lourdes, manires, d'un mauvais got, d'une
          excution qui manque de finesse, et dans laquelle on ne trouve
          qu'un sentiment mdiocre d'imitation de la nature, ml  ces
          combinaisons systmatiques qui commenoient dj  infecter
          l'cole.]

     Vis--vis, et de l'autre ct de la chapelle, sur un pidestal de
     marbre noir, toient deux gnies appuys sur un bouclier;
     au-dessus s'levoit une colonne en marbre blanc, charge de
     chiffres et de colonnes ducales. L'entablement,  quatre faces,
     et couvert des mmes ornements, supportoit une urne dore, dans
     laquelle toit le coeur de Timolon de Coss, comte de Brissac,
     colonel-gnral de l'infanterie, grand-panetier et
     grand-fauconnier de France, tu au sige de Mucidan en 1569.

     Le mausole de la maison d'Orlans-Longueville toit un des
     monuments les plus considrables de cette chapelle; il se
     composoit d'une pyramide en marbre blanc, charge de trophes en
     bas-relief, accompagne, aux quatre angles de son pidestal, des
     quatre vertus cardinales, et de deux bas-reliefs dors qui en
     occupoient les deux faces principales, reprsentant, l'un _le
     secours d'Arques_, et l'autre _la bataille de Senlis_. Ce
     mausole, qui renfermoit les coeurs de plusieurs ducs de
     Longueville, avoit t commenc pour celui de Henri Ier, qui
     mourut  Amiens en 1595, des suites d'un coup de mousquet[323];
     il fut achev par Anne Genevive de Bourbon, pour Henri II, duc
     de Longueville, son poux, fils du prcdent, et mort en 1663. On
     y avoit aussi dpos les restes de Charles-Pris d'Orlans son
     fils, tu au passage du Rhin en 1672. Toute la sculpture en fut
     alors compose et excute par _Franois Anguier_[324].

          [Note 323: Dans une salve d'artillerie que l'on avoit faite
          pour lui  son entre  Dourlens. Son pitaphe faisoit
          entendre que c'toit un simple accident. Saint-Foix en pense
          autrement, et voici ce qu'il dit  ce sujet: La princesse de
          Conti, dans son Histoire des amours de Henri IV, met
          l'assassinat de ce duc sur le compte de Gabrielle d'Estres,
          qui vouloit se venger, dit-elle, d'une fourberie qu'il lui
          avoit joue; mais d'autres ont crit avec plus de
          vraisemblance que le marquis d'Humires, ayant surpris
          quelques lettres de sa femme et du duc de Longueville, se
          dtermina  faire tuer ce prince. Il est certain, ajoute-t-il,
          qu' peu prs dans ce temps-l le mari, qui devenoit furieux
          au moindre sujet de jalousie, trangla sa femme avec ses
          propres cheveux.]

          [Note 324: Voici encore un monument prsent comme un prodige
          de perfection par Piganiol et par ses copistes, admir sur
          parole par le vulgaire des amateurs, et qui cependant est un
          ouvrage de tous points mdiocre et de mauvais got. Les quatre
          vertus, grandes comme nature, qui en sont les parties les plus
          remarquables, offrent, dans toutes leurs draperies, un style
          manir, un agencement faux; dans leurs formes, un dessin
          lourd, dpourvu de sentiment, et qu'on peut appeler en quelque
          sorte la _caricature_ de l'antique. Les ornements qui couvrent
          la pyramide, les deux bas-reliefs dors qui dcorent le
          pidestal, sont encore plus mdiocres que les statues. On
          remarque seulement, sur les deux autres faces de ce pidestal,
          deux petits bas-reliefs en marbre blanc, qui reprsentent des
          enfans et quelques autres sujets allgoriques, dont le dessin,
          le sentiment et l'excution sont tellement suprieurs  tout
          le reste, qu'on peut douter qu'ils soient de la mme main.
          (Dpos au Muse des Monuments franois.)]

     Au ct droit de l'autel, sur un tombeau de marbre noir, toit
     couche une petite statue de marbre blanc, reprsentant Rene
     d'Orlans, comtesse de Dunois, morte  Paris en 1525,  l'ge de
     sept ans[325].

          [Note 325: Ce petit monument existe encore dans le mme muse.
          L'attitude de la figure a la roideur gothique alors en usage;
          mais le travail en est fin et naf, et l'on y remarque ce
          progrs sensible vers la bonne sculpture, qui caractrise
          cette poque de l'art.]

     Dans le fond de la chapelle, et sous une arcade vitre, on voyoit
     une petite urne peinte et dore, o toient renfermes les
     entrailles du jeune duc de Valois et de Marie-Anne de Chartres,
     enfants du duc d'Orlans et de Marguerite de Lorraine, tous les
     deux morts en bas ge en 1656[326].

          [Note 326: L'pitaphe du jeune duc de Valois toit en vers
          latins trs-dlicatement tourns; ils exprimoient avec
          beaucoup de vivacit les sentiments des tendres parents  qui
          la mort l'avoit enlev.

            _Blandulus, eximius, pulcher, dulcissimus infans,
                Delici matris, delicique patris,
            Hc situs est teneris raptus Valesius annis,
                Ut rosa qu subitis imbribus icta cadit._]

     Dans la mme chapelle toient encore inhums:

     Jean de Montauban, mort en 1407.

     Bonne Visconti de Milan, soeur de Valentine, duchesse d'Orlans,
     morte en 1468.

     Arthus de Montauban, archevque de Bordeaux, mort en 1468.

     Franois d'Espinay, seigneur de Saint-Luc, grand-matre de
     l'artillerie de France, tu au sige d'Amiens en 1597.

     Jeanne de Coss sa femme, morte en 1602.

     Franois de Roncherolle, dit de Maineville, tu au sige de
     Senlis en 1689.


     _Chapelle de Rostaing._

     Cette chapelle, situe derrire celle d'Orlans, avoit t
     construite en 1652 par Charles, marquis de Rostaing, en l'honneur
     de sa famille, qui parot avoir t infatue de sa noble
     extraction au point de se rendre un peu ridicule[327]. Les
     armoiries de cette maison et celles de ses alliances faisoient
     l'unique ornement de cette chapelle. Celle qui toit destine 
     sa spulture toit dans l'glise des Feuillants[328].

          [Note 327: On prtend que les Rostaing avoient offert aux
          pres Feuillants de faire reconstruire leur matre-autel, dont
          le dessin toit trs-pauvre,  condition qu'ils y placeroient
          leurs armoiries en soixante endroits. Cette vanit parut  ces
          bons pres si dplace et si peu chrtienne qu'ils rejetrent
          l'offre qu'on leur faisoit, quel qu'en ft d'ailleurs
          l'avantage.]

          [Note 328: Voyez tome 1er, page 991.]


     _Chapelle des dix mille Martyrs._

     Au ct mridional de l'glise des Clestins toit une autre
     glise vote et spare de la premire par plusieurs piliers.
     C'est l qu'avoit t situe jadis cette chapelle des Martyrs
     abattue depuis long-temps. Son existence toit constate par
     plusieurs inscriptions, qui apprenoient que la premire pierre en
     avoit t pose par le cardinal de Bourbon, archevque de Lyon;
     la ddicace du nouveau btiment fut faite en 1482, par Louis de
     Beaumont, vque de Paris.


     _Chapelle de Gvres ou de Saint-Lon._

     Elle avoit t btie par Franois, duc de Luxembourg et d'pinay,
     sur une partie de l'emplacement de la chapelle des dix mille
     martyrs, et ddie, le 19 juin 1621, par Pierre Scaron, vque de
     Grenoble, sous l'invocation de la Sainte-Vierge, des dix mille
     martyrs et de saint Pierre de Luxembourg. Cette chapelle, qui
     toit celle des ducs de Gvres, avoit pris, au commencement du
     sicle dernier, le nom de saint Lon, patron d'un des chefs de
     cette maison. Elle contenoit plusieurs tombeaux remarquables.

     Du ct de l'ptre toit le mausole de Ren Potier, duc de
     Tresmes, etc. etc., mort en 1670. Sa statue, en marbre blanc,
     toit  genoux sur ce monument.

     Contre le mur du choeur et du ct de l'vangile, on voyoit, sur
     un tombeau de marbre blanc, la statue galement  genoux de
     Marguerite de Luxembourg, sa femme, morte en 1645.

     Louis Potier, marquis de Gvres, leur fils, tu, en 1643, au
     sige de Thionville, avoit sa spulture dans cette chapelle. Il y
     toit aussi reprsent  genoux, et arm de pied en cap[329].

          [Note 329: Ces trois statues avoient t dposes au Muse des
          Petits-Augustins.]

     Vis--vis toit le tombeau de Lon Potier, duc de Gvres, premier
     gentilhomme de la chambre, etc., mort en 1704.

     Plusieurs autres personnages illustres y avoient encore leur
     spulture et leurs pitaphes; savoir:

     Franois de Gvres, fils du prcdent, mort en 1685.

     Louis de Gvres, marquis de Gandelus, mort en 1689.

     Bernard-Franois de Gvres, duc de Tresmes, pair de France, etc.,
     mort en 1739.

     Dans la nef toit un tombeau de marbre noir adoss contre le mur
     du choeur, sur lequel la passion de Jsus-Christ toit
     reprsente en marbre blanc. Une inscription apprenoit que ce
     monument avoit servi de spulture aux deux chanceliers Guy et
     Guillaume de Rochefort, morts en 1492 et 1527, ainsi qu'
     plusieurs de leurs descendants. (Ce tombeau a t dtruit.)

     Auprs de ce tombeau, et du mme ct, toit la statue, en pierre
     de liais, de Charles de Maign, capitaine des gardes de la porte
     sous Henri II. Il toit reprsent assis, vtu de l'habit de
     guerre, et la tte appuye sur le bras gauche. Ce monument,
     excut par _Paul Ponce_, avoit t rig  ce gentilhomme en
     1556, par Martine de Maign sa soeur[330].

          [Note 330: Cette figure, d'une excution mdiocre, est
          cependant encore de la bonne cole. La roideur qu'on y
          remarque ne doit tre attribue qu' l'armure dont elle est
          couverte, car du reste l'attitude ne manque pas de navet.
          (Dpose aux Petits-Augustins.)]


     _Chapelle de la Magdeleine ou de Noirmoustier._

     Dans cette chapelle avoient t inhums,

     Claude de Beaune, femme de Claude Gouffier, marquis de Boissy,
     duc de Rouanez, morte en 1561.

     Louis de La Trmouille, marquis de Noirmoustier, etc., mort en
     1613.

     Charlotte de Beaune, femme de Franois de La Trmouille, et mre
     du prcdent, morte en 1617.

     Dans la nef toit le tombeau de Zamet, ce financier fameux qui,
     n dans l'indigence et l'obscurit, vint d'Italie en France, o
     il trouva le moyen non-seulement d'acqurir des richesses
     immenses, mais encore d'obtenir les bonnes grces de Henri IV.
     Ses richesses et sa considration passrent  ses descendants,
     dont plusieurs avoient leur spulture dans ce mme tombeau, lev
     pour sa famille par Sbastien Zamet, abb de Saint-Arnould de
     Metz, vque et duc de Langres. On y lisoit trois pitaphes de
     ces divers personnages.

     Dans le clotre avoit t inhum Antoine Perez, ministre de
     Philippe II, accus de trahison, et rfugi en France, o il
     mourut en 1611.

     Dans le chapitre, une tombe peu leve contenoit les cendres de
     Philippe de Maizires, chevalier, chancelier de Chypre du temps
     de Pierre de Lusignan, mort en 1405.

     Il y avoit encore dans cette glise plusieurs autres tombeaux de
     prlats, prsidents, conseillers au parlement, etc. etc., dont le
     dtail seroit peu intressant, et passeroit d'ailleurs les bornes
     que nous devons donner  ces sortes de nomenclatures[331].

          [Note 331: Presque tous les monuments dont nous venons de
          faire la description toient orns de longues pitaphes, dont
          la plupart avoient t composes par le pre _Carneau_,
          clestin. Il et t fastidieux de les rapporter; et
          gnralement, dans ces sortes d'inscriptions, nous nous
          bornons  choisir celles qui offrent quelque chose de piquant
          ou de singulier.]


     VITRAUX DES CLESTINS.

     Ces vitraux, prcieux par leur antiquit, ne l'toient pas moins
     par l'authenticit des portraits qu'ils reprsentoient. Les plus
     anciens, placs au fond du choeur vers la sacristie, offroient
     les portraits du roi Jean et de Charles V dans la proportion de
     dix-huit pouces de hauteur[332].

          [Note 332: Nous croyons qu'ils avoient t transports au
          Muse des monuments franois.]

     Les autres ornoient la chapelle d'Orlans, et reprsentoient
     galement onze rois ou princes avec les costumes du temps. Dans
     l'origine on n'en comptoit que sept; mais l'explosion de la tour
     de Billy les ayant dtruits, Franois Ier, qui les fit rtablir,
     y ajouta le sien, celui de Franois, dauphin, et de Henri, duc
     d'Orlans, ses deux fils ans. On y joignit depuis le portrait
     de Charles IX. Une inscription latine place sous chaque portrait
     faisoit connotre le personnage qu'il reprsentoit.

     Ces derniers portraits, dgrads par le temps, et restaurs 
     diverses reprises, ont t presque entirement dtruits pendant
     la rvolution; et  peine en restoit-il quelques dbris, que l'on
     conservoit aux Petits-Augustins. On les attribue  un Flamand
     nomm _Van Orlay_, qui florissoit vers 1535.

Le clotre des Clestins passoit pour un des plus beaux de Paris,
surtout  cause de la dlicatesse des sculptures dont ces arcades
toient ornes. La bibliothque, dcore avec le mme soin, contenoit
environ dix-sept mille volumes, parmi lesquels on remarquoit des
ouvrages rares et plusieurs manuscrits trs-curieux. Le jardin, spacieux
et bien situ, rgnoit le long des murs de l'Arsenal[333]. Dans le
clotre toit la salle de la confrrie des secrtaires du roi.
L'institution de cette confrrie sous l'invocation des quatre
vanglistes datoit du temps mme de l'tablissement du monastre.

          [Note 333: L'glise et les btiments des Clestins ont t
          depuis peu en partie abattus; ce qui reste de ces
          constructions forme une caserne de cavalerie. La vue que nous
          en donnons est curieuse, en ce qu'elle offre la perspective de
          l'ancien Mail qui rgnoit le long de l'Arsenal. (_Voyez_ pl.
          107).]


L'ARSENAL[334].

On ne peut douter que les rois de France, commandant  une nation
guerrire, et occups de guerres continuelles, n'aient eu dans tous les
temps des arsenaux; mais on ignore absolument en quel endroit de Paris
toient ces grands dpts d'armes, sous la premire et la seconde race,
mme pendant les deux premiers sicles de la troisime. Le premier
arsenal, dont l'existence soit bien prouve, toit situ dans l'enceinte
du Louvre. Nous en trouvons la preuve dans les comptes des baillis de
France, rendus en la chambre en 1295. _Il y est parl des arbaltes, des
nerfs et des cuirs de boeufs, du bois, du charbon, et autres menues
ncessits du service de l'artillerie._ Les comptes des domaines, des
treizime et quatorzime sicles, sont remplis des noms et des pensions
de ceux qui avoient la direction de cet arsenal; ils y sont dsigns
sous le nom _d'artilleurs ou canonniers, matres des petits engins,
gardes et matres de l'artillerie._

          [Note 334: _Voyez_ pl. 108.]

Les registres des oeuvres royaux de la chambre des comptes font foi
qu'en 1391 la troisime chambre de la tour du Louvre toit pleine
d'armes; que cette pice ayant t destine  recevoir des livres, ces
armes en furent enleves, et qu'en 1392 la basse cour, qui toit du ct
de Saint-Thomas-du-Louvre, servoit d'arsenal. Nos rois ont eu aussi de
l'artillerie et des munitions de guerre au jardin de l'htel Saint-Paul,
 la Bastille,  la tour de Billy[335],  la tour du Temple et  la
Tournelle.

          [Note 335: Le tonnerre tant tomb sur la tour de Billy le 19
          juillet 1538, mit le feu  une grande quantit de poudre qui y
          toit renferme, et dtruisit entirement cette tour, place
          sur le bord de la Seine, derrire les Clestins.]

La ville de Paris possdoit de son ct un arsenal particulier. On
comptoit autrefois, outre son htel, plusieurs endroits dans lesquels
elle avoit des dpts d'armes et de munitions de guerre. Mais son
tablissement le plus vaste en ce genre toit situ derrire les
Clestins, dans une partie de ce terrain dont nous avons dj parl, et
qui se nommoit _le Champ au Pltre_. Cet emplacement toit si vaste
qu'en 1396 Charles VII en donna une partie  son frre le duc d'Orlans,
qui y fit construire un htel; et que ce qui restoit fut encore
suffisant pour y btir des granges et les autres btiments dont
l'ensemble constitue un arsenal. La ville en jouit paisiblement jusqu'en
1533, que Franois Ier, ayant rsolu de faire fondre des canons,
emprunta l'une de ces granges, avec promesse de la rendre aussitt que
cette opration seroit finie. Pour acclrer cette opration, il en
emprunta, peu de temps aprs, une seconde. Cette fois-ci la ville
n'obit qu'avec beaucoup de rpugnance: elle prvoyoit sans doute que la
restitution n'auroit pas lieu; et en effet, elle n'toit pas encore
effectue en 1547.  cette poque, Henri II, voulant faire construire
d'autres fourneaux pour une nouvelle fonte de canons, demanda encore au
prvt des marchands et chevins quelques btiments de l'arsenal, en
leur faisant dire toutefois que _la ville avist  ce qu'elle vouloit
pour ddommagement_. Ces magistrats acquiescrent  la demande du roi,
et la promesse du ddommagement fut oublie. Ce prince, devenu ainsi
matre de tout l'arsenal, y construisit plusieurs logements pour les
officiers de l'artillerie, sept moulins  poudre, deux grandes balles
et plusieurs autres btiments. Tout cela fut presque ruin le 28 janvier
1562, par un accident qui mit le feu  prs de vingt milliers de poudre.

Henri IV, ayant acquis quelques terrains des Clestins, fit beaucoup
d'augmentations  l'arsenal; il l'embellit d'un jardin, et fit planter
le long de la rivire un mail qui a t dtruit[336] vers le milieu du
sicle dernier; sous Louis XIII et Louis XIV, on y ajouta quelques
embellissements; en 1713, on dtruisit une grande partie des anciens
btiments; enfin, en 1718, ceux qui existent encore aujourd'hui
commencrent  s'lever sous la direction de l'architecte Germain
Boffrand.

          [Note 336: Ce fut aussi ce prince qui cra, en 1600, la charge
          de grand-matre de l'artillerie de France, en faveur de Sully,
          son ministre et son ami, chez lequel il alloit souvent; et
          c'est en s'y rendant, le 14 mai 1610, qu'il fut assassin.
          Cette place fut supprime par dit du 8 dcembre 1755, et ses
          fonctions runies au ministre de la guerre. Quelques
          historiens attribuent l'rection du mail  Charles IX.]

Cet tablissement toit divis en deux parties, que l'on nommoit _le
grand et le petit Arsenal_. Le grand avoit cinq cours, et le petit deux,
lesquelles communiquoient les unes avec les autres. Dans le premier
toient les appartements du grand-matre, du lieutenant-gnral et du
secrtaire-gnral; dans l'autre, celui du contrleur-gnral, etc.

On y voyoit deux fonderies construites sous Henri II, et dans lesquelles
on a fabriqu autrefois une trs-grande quantit de pices d'artillerie;
mais depuis long-temps elles avoient cess d'tre employes  ce
service, parce que Louis XIV avoit jug plus convenable de faire fondre
l'artillerie sur les frontires des pays o il portoit la guerre. Sous
son rgne, le seul usage qu'on en tira fut de les faire servir  la
fonte des statues qui dcorent le jardin de Marly et de Versailles.

Au-dessus de la grande porte qui toit situe en face du quai, prs du
couvent des Clestins, et qu'on avoit dcore de canons en place de
colonnes, toit une table de marbre sur laquelle on lisoit les deux vers
suivants composs par _Nicolas Bourbon_:

  _tna hc Henrico Vulcania tela ministrat,
  Tela giganteos debellatura futuros._

L'architecture de la seconde porte toit d'un meilleur got: on prtend
que les ornements en avoient t sculpts par _Jean Goujon_.

Dans l'intrieur de l'Arsenal il y avoit un bailliage de l'artillerie de
France, lequel connoissoit de toutes les affaires civiles et criminelles
dans l'enclos de sa juridiction. Les appels en ressortissoient
directement au parlement.


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel Saint-Paul._

Nous avons eu souvent occasion de parler, dans la partie historique de
ce livre, de cette maison royale que Charles V fit btir pour tre
_l'htel solennel des grands battements_, ainsi qu'il est marqu dans
son dit du mois de juillet 1364. Ce prince n'toit encore que dauphin
lorsqu'il acheta de Louis, comte d'tampes, et de Jeanne d'Eu sa femme,
leur htel situ rue Saint-Antoine, lequel s'tendoit depuis le
cimetire Saint-Paul jusqu'aux jardins de l'archevque de Sens. Dans les
deux annes suivantes il acquit encore l'htel de ce prlat, et un autre
htel connu sous le nom de Saint-Maur. Quelque vaste que ft
l'emplacement de ces difices, Charles V et ses successeurs
l'agrandirent encore en y joignant celui de _Pute y Muce_, et plusieurs
autres; en sorte qu'il comprenoit tout l'espace qui s'tend depuis la
rue Saint-Paul jusqu'aux Clestins, et depuis la rue Saint-Antoine
jusqu' la rivire,  la rserve de l'glise, du cimetire Saint-Paul,
et des granges de Saint-loi.

Cet htel, comme toutes les maisons royales de ce temps-l, toit
flanqu de grosses tours; l'on trouvoit alors, et l'on avoit raison d'en
juger ainsi, que ces constructions massives donnoient  de tels difices
un caractre de puissance et de majest. Le roi, la reine, les enfants
de France, les princes du sang, les conntables, les chanceliers et les
grands en faveur, y avoient d'immenses appartements, la plupart
accompagns de chapelles, de jardins, de praux, de galeries; on y
comptoit plusieurs grandes cours, une entre autres si spacieuse qu'on y
faisoit des exercices de chevalerie, et qu'elle en avoit pris le nom de
_Cour des Joutes_.

Les historiens nous ont conserv des dtails assez curieux sur
l'appartement du roi: il consistoit d'abord en une grande antichambre et
une chambre de parade, appele la chambre  _parer_. Cette pice, qui
avoit quinze toises de long sur six de large, toit aussi nomme chambre
de _Charlemagne_.  la suite de cette chambre, on trouvoit
successivement celle du _gte du roi_, celle des _nappes_, la chambre
d'_tude_, celle des _bains_, etc. Les poutres et solives des principaux
appartements toient enrichies de fleurs de lis d'tain dor. Il y avoit
des barreaux de fer  toutes les fentres, avec un treillage de fil
d'archal _pour empcher les pigeons de venir faire leurs ordures dans
les appartements_. Les vitres, peintes de diffrentes couleurs, et
charges d'armoiries, de devises et d'images de saints et de saintes,
toient semblables en tout aux vitraux des anciennes glises. On n'y
voyoit d'autres siges que des bancs ou des escabelles. Le roi seul
avoit des chaises  bras garnies de cuir rouge avec des franges de soie.
Les lits toient de drap d'or[337]. L'histoire et les mmoires du temps
nous apprennent que les chenets de fer de la chambre du roi pesoient
cent quatre-vingts livres.

          [Note 337: On appeloit alors les lits _Couches_ quand ils
          avoient dix ou douze pieds de long sur autant de large, et
          _Couchettes_ quand ils n'avoient que six pieds de long et six
          de large. Il a t long-temps d'usage en France de retenir 
          coucher ceux  qui l'on vouloit donner une marque
          d'affection.]

Les jardins n'toient pas plants d'ifs et de tilleuls, mais de
pommiers, de poiriers, de vignes et de cerisiers. On y voyoit la
lavande, le romarin, des pois, des fves, de longues treilles et de
belles tonnelles. C'est d'une treille qui faisoit la principale beaut
de ces jardins, et d'une belle alle plante de cerisiers, que l'htel,
la rue Beautreillis et la rue de la Cerisaie ont pris leurs noms.

Les basses-cours toient flanques de colombiers et remplies de
volailles que les fermiers des terres et domaines du roi toient tenus
de lui envoyer, et qu'on y engraissoit pour sa table et pour celles de
ses commensaux. On y voyoit aussi une volire, une mnagerie pour les
grands et petits lions, etc. Le principal corps-de-logis de l'htel
Saint-Paul et la principale entre toient du ct de la rivire, entre
l'glise Saint-Paul et les Clestins.

Charles V unit cet htel au domaine par son dit du mois de juillet
1364, et ordonna qu'il n'en seroit _jamais dmembr pour quelque cause
et raison que ce pt tre_. Cependant, soit qu'il tombt en ruines, ou
que le palais des Tournelles part alors plus commode, en 1516 Franois
Ier en permit l'alination, et vendit d'abord quelques-uns des difices
qui le composoient. Le reste fut achet, en 1551, par divers
particuliers qui commencrent  btir et  percer les rues encore
existantes aujourd'hui sur le vaste terrain qu'occupoit cet htel.

_Htel de Beautreillis._

Cet htel avoit t construit sur une partie de l'emplacement de l'htel
Saint-Paul. Il contenoit plusieurs corps-de-logis, des cours, des
jardins et un jeu de paume. Toutefois il parot que ces constructions
avoient t faites avec peu de soin, car, ds 1548, le roi Henri II en
ordonna l'alination. Le parlement ayant jug ncessaire de faire une
information pralable et nomm des commissaires  cet effet, on voit,
par le procs-verbal qu'ils dressrent le 13 avril 1554, que cet htel
tomboit en ruine, et que, pour l'utilit et la dcoration de la ville,
on en pouvoit diviser l'emplacement en trente-sept places  btir, et
percer une rue sur le jardin; ce qui fut excut.


_Htel de Lesdiguires_[338].

          [Note 338: En 1742 on voyoit encore dans les jardins de cette
          maison un monument assez singulier: c'toit un petit tombeau
          de fort bon got, que Paule-Franoise-Marguerite de Gondi,
          veuve d'Emmanuel de Crqui, duc de Lesdiguires, avoit fait
          riger  une chatte qu'elle avoit beaucoup aime. On y lisoit
          cette pitaphe, d'un tour naf et dlicat:

            Cy gt une chatte jolie:
            Sa matresse, qui n'aima rien,
            L'aima jusques  la folie.
            Pourquoi le dire? on le voit bien.]

Cet htel avoit t bti dans la rue qui porte ce nom, par Sbastien
Zamet, ce financier fameux dont nous avons dj eu occasion de parler.
Il toit trs-considrable, et les jardins qui en dpendoient
s'tendoient jusqu' la rue Saint-Antoine.

Ses hritiers le vendirent  Franois de Bonne, duc de Lesdiguires et
conntable de France. Il passa ensuite, par succession, dans la maison
de Villeroi; et enfin il fut vendu dans le sicle dernier  des
particuliers qui le firent dmolir. Plusieurs maisons en prirent la
place, et sur son emplacement on pera un passage. C'est dans cet htel
que logea, en 1717, le czar Pierre, pendant le sjour qu'il fit  Paris.


_Htel de la Barre._

Cet htel, situ dans la rue de Jouy, est clbre dans l'histoire par la
destine extraordinaire d'un de ses possesseurs, Jean de Montaigu,
grand-matre de l'htel du roi, lequel termina, par une mort tragique et
ignominieuse, une vie qui avoit t remplie de toutes les faveurs de la
fortune. Avant lui, ce manoir avoit appartenu  Hugues Aubriot, prvt
de Paris, qui l'avoit reu en prsent de Charles V. Il toit pass
ensuite  Pierre de Giac, chancelier de France; et ce fut encore par une
libralit du roi, qui lui accorda en mme temps les vieux murs de la
ville, lesquels s'tendoient depuis la rue Saint-Antoine jusqu' son
jardin. Ceci se passa en 1383; et cet difice s'appeloit alors la
_Maison du Porc-pic_. On ignore  quel titre elle fut ensuite possde
par le duc de Berri; mais on a la certitude que ce fut lui qui, en 1404,
la donna  Jean de Montaigu, dont nous venons de parler.

Celui-ci y fit des augmentations considrables; mais ayant eu la tte
tranche en 1409, Charles VI donna cet htel  Guillaume de Bavire,
aprs la mort duquel ce prince en fit encore prsent  Jean de
Bourgogne, duc de Brabant. Diffrents titres nous apprennent qu'au
commencement du seizime sicle cet difice avoit t divis, donn ou
vendu  divers particuliers. Il s'tendoit depuis la rue Perce
jusqu'aux anciens murs, et de ce dernier ct il toit appel l'htel de
la Barre. On voit, par le censier de l'vch de 1498, qu'anciennement
il avoit t nomm _Maison des Marmouzets_.


_Htel de Jouy et de Chlis, etc._

Dans cette mme rue toit, au treizime sicle, l'htel de l'abb et des
religieux de Jouy.

Les religieux de Chlis y possdoient aussi un htel.

Les religieux de Preuilli avoient leur htel dans la rue
Geoffroi-l'Asnier.


_Htel des Barbeaux._

Vis--vis le couvent de l'_Ave-Maria_ toit l'htel des _Barbeaux_. Cet
htel devoit son nom  l'abbaye de _Portus Sacer_ ou _Barbeaux_, prs
Melun. On l'avoit bti sur un terrain que Philippe-le-Hardi donna  ce
monastre en 1279.


_Chantier du Roi._

En face de cet htel, du ct de la rivire, on avoit construit, sur
une place que le roi destina  cet effet le 13 novembre 1392, un
btiment de vingt-deux toises de profondeur sur six et demi de large,
qu'on appela le _Chantier du Roi_. On en abattit une partie en 1606,
pour continuer le quai Saint-Paul, et le reste fut donn, en 1614, 
Jean Fontaine, matre de la charpenterie. Depuis, l'difice entier a t
dmoli, pour faciliter la dcharge des bateaux qui dbarquent au port
Saint-Paul.


_Htel Saint-Maur._

Il toit situ sur l'emplacement o a t depuis perce la rue
Neuve-Saint-Paul, et fut destin  faire les curies d'Isabelle de
Bavire. Cette circonstance lui fit donner le nom d'_Htel des curies
de la Reine_.


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Sens._

L'ancien htel de Sens, demeure des archevques de ce sige, toit situ
sur le quai des Clestins,  quelque distance de celui qui existe
aujourd'hui. Charles V ayant dsir l'avoir pour agrandir son htel de
Saint-Paul, l'archevque Guillaume de Melun le lui vendit au
commencement du seizime sicle[339]. Tristan de Salazar, l'un de ses
successeurs, fit depuis rebtir cet htel comme on le voit
aujourd'hui[340]. Les traditions nous apprennent que la reine
Marguerite, premire femme de Henri IV, y vint loger  son retour
d'Auvergne.

          [Note 339: Trs. des Chart., f. 45.]

          [Note 340: Nous avons jug  propos de donner une vue de ce
          btiment, qui, dans plusieurs parties, telles que les portes
          et les frontons, toit charg des ornements les plus dlicats
          de l'architecture gothique. On retrouve sur notre gravure
          toutes ces sculptures, dtruites pendant la rvolution.
          (_Voyez_ pl. 109.) L'htel de Sens est depuis long-temps une
          maison de roulage, et on le trouve dj indiqu sous ce titre
          dans le plan de La Caille.]


AUTRES HTELS

LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.

  Htel d'Aumont, rue de Jouy.
  ---- de Beauvais, mme rue.
  ---- de Fourci, rue de Fourci.


FONTAINES.

_Fontaine des Lions._

Elle est situe dans la rue qui porte le mme nom, et n'offre rien de
remarquable dans son excution.


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-PAUL.

_Rue Neuve-Saint-Anastase._ Elle aboutit d'un ct  celle de
Saint-Paul, vis--vis l'glise, et de l'autre, en faisant un retour
d'querre,  la rue des Prtres-Saint-Paul. Il parot que cette rue est
celle que le censier de Saint-loi, de 1367, indique sous le nom de
ruelle Saint-Paul; les plans du milieu du dix-septime sicle n'en font
pas mention.

_Rue des Barrs._ Cette rue, qui aboutit au carrefour de l'htel de Sens
et  la rue Saint-Paul, doit son nom aux Carmes qu'on appeloit ainsi 
cause de leurs manteaux de deux couleurs. On sait que ces religieux,
lors de leur arrive  Paris, furent tablis au lieu occup depuis par
les Clestins; et la rue dont nous parlons conduisoit  leur couvent. 
son extrmit toit une porte du mme nom. L'une et l'autre ont aussi
t appeles _des Bguines_, parce que le couvent de ces filles y toit
situ. Enfin, dans le dix-septime sicle, la rue avoit t nomme _rue
des Barrires_. C'est ainsi qu'elle est dsigne dans Corrozet, Sauval,
de Chuyes, et sur les plans de Gomboust, Bullet, De Fer, De l'Isle,
etc.; quoique long-temps auparavant, sous le rgne de Franois Ier, on
la nommt dj _rue Barre_ ou _des Barrs_, nom qu'elle porte encore
aujourd'hui.

_Rue de Beautreillis._ Un de ses bouts donne dans la rue Saint-Antoine,
et l'autre se termine  la rencontre des rues Grard-Boquet, des
Trois-Pistolets et Neuve-Saint-Paul. Il parot, par les anciens plans,
qu'elle se prolongeoit autrefois jusqu' la rue des Lions. Sauval dit
qu'elle s'appeloit alors _Grard-Bacquet_[341]. Une partie en a
vritablement le nom; mais celui de Beautreillis, dont nous avons dj
fait connotre l'tymologie, est le plus ancien, et cette rue le prit
parce qu'elle avoit t perce sur les jardins de l'htel qui le portoit
avant elle.

          [Note 341: T. I, p. 115.]

_Rue de la Cerisaie._ Elle commence  la rue du Petit-Musc, et aboutit 
la cour du petit Arsenal. Cette rue est une de celles qui furent perces
sur l'emplacement de l'htel Saint-Paul, et nous avons dj dit qu'elle
prit son nom d'une avenue plante de cerisiers qu'elle remplaoit.
Jaillot prsume qu'anciennement il y avoit eu une rue dans ce mme
endroit; il dit avoir lu dans un cartulaire de Saint-Maur qu'au mois
d'avril 1269 on donna  _Bertaud de Canaberiis_ un arpent et quatre
toises et demie de terre dans la culture de Saint-loi, pour y btir et
faire une rue, et l'acte porte que ces quatre toises et demie faisoient
partie _d'une masure et dpendances sise hors les murs, et contigu  la
maison ou glise ou monastre de l'ordre de la bienheureuse Marie du
Mont-Carmel_.

_Rue de l'toile._ Elle aboutit  l'extrmit de la rue des Barrs dont
elle faisoit anciennement partie, et au port Saint-Paul. Son nom est d
 une maison appele le _Chteau de l'toile_[342]; elle a aussi port
celui _des Petites-Barrires_, parce que la rue des Barrs toit ainsi
nomme, comme nous l'avons dit ci-dessus. Dans le procs-verbal de 1637
elle est simplement indique _petite ruelle descendant au chantier du
roi_. Jaillot croit que c'est elle qu'on trouve dans quelques titres
sous la dnomination de _Petite-Barre_, _Tillebarre_ et de _l'Arche
dore_; il se fonde sur ce que _l'Arche dore_ toit l'enseigne d'une
maison contigu au chteau de l'toile, et qui appartenoit au sieur
Dore. Cette rue a depuis t nomme _l'Arche-Beaufils_. Le mme nom fut
aussi donn au quai sur lequel elle aboutissoit; et, par corruption, ce
quai fut dans la suite appel _Mofils_ et _Monfils_.

          [Note 342: Mss. de S. Germ. des Prs, c. 1589.]

_Rue du Fauconnier._ Elle va de la rue des Prtres-Saint-Paul 
l'extrmit des rues du Figuier et des Barrs. Son vritable nom est
_des Fauconniers_; elle est indique ainsi dans Guillot, Corrozet, et
sur tous les plans exacts. Cette rue est ancienne, car on trouve, dans
le Trsor des chartes, qu'au mois d'avril 1265 les Bguines acquirent
une maison _en la censive de Tiron, rue aux Fauconniers_.

_Rue du Figuier._ Elle commence comme la prcdente, et suit la mme
direction. Ds 1300 elle portoit ce nom, et il ne parot pas qu'elle en
ait chang.

_Rue de Fourci._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine  celle de Jouy.
Ce n'toit anciennement qu'un cul-de-sac, appel, en 1313, _ruelle
Sans-Chief_; en 1642, _rue Sans-Chef_; en 1657, _cul-de-sac Sancier_. Ce
nom a t altr presque dans le mme temps, car de Chuyes et Gomboust
la nomment _rue Cense et Sanse_. Elle doit sa dnomination actuelle 
M. Henri de Fourci, prvt des marchands, qui fit percer ce cul-de-sac
et ouvrir la rue jusqu' celle de Jouy. Le premier plan o elle se
trouve est celui de De Fer, publi en 1692.

_Rue Geoffroi-l'Asnier._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine au quai
de la Grve. On trouve que, dans le quatorzime sicle et mme au milieu
du quinzime, on l'appeloit _Frogier_ et _Forgier-l'Asnier_, quoique,
ds 1445, elle ft indique sous le nom de Geoffroi-l'Asnier. Cette rue
doit sans doute son nom  la famille des l'Asnier, qui toit fort
connue; et il est vraisemblable qu'un Geoffroi l'Asnier aura fait
substituer son prnom  celui de Frogier[343].

          [Note 343: Il y a dans cette rue deux culs-de-sac; le premier,
          qu'on nomme _Putigno_[343-A], n'est dsign sur aucuns plans
          antrieurs  celui de Roussel, publi en 1731; il existoit
          cependant ds la fin du treizime sicle. Guillot en fait
          mention sous le nom de _rue des Poulies-Saint-Pou_
          (Saint-Paul). Sauval en parle sous celui _de Viez-Poulies_ (t.
          I, p. 170), comme d'une rue inconnue, quoiqu'il rapporte
          ensuite des titres o elle est clairement nonce.

          Le second, appel _Putigneux_, a t confondu avec le premier
          dans la nomenclature des rues de Paris par Valleyre; Corrozet
          le nomme _Putigneuse_. Jaillot croit que c'est le cul-de-sac
          que Guillot a dsign sous le nom de _Rue Ermeline-Boiliau_,
          laquelle sans doute se prolongeoit alors jusqu' la rue des
          Barrs. Ces deux culs-de-sac servoient encore, en 1640, de
          passage et d'entre  deux jeux de paume.]

          [Note 343-A: Ce cul-de-sac est maintenant occup par un
          tablissement de voitures publiques.]

_Rue Grard-Boquet._ Elle fait la continuation de la rue Beautreillis
depuis la rue Neuve-Saint-Paul jusqu' celle des Lions; anciennement
elle n'en toit pas distingue, comme on peut le voir dans de Chuyes et
sur les plans de Gomboust, Bullet, Jouvin et autres. Les auteurs qui
sont venus aprs la nommoient _rue du Pistolet_; on l'a ensuite appele
Grard-Boquet et Grard-Bouquet, du nom d'un particulier, et pour ne pas
la confondre avec la rue des Trois-Pistolets qui vient y aboutir.

_Rue des Jardins._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Barrs, et de
l'autre  celle des Prtres-Saint-Paul: Sauval n'a pas fait mention de
cette rue, qui existoit cependant au treizime sicle; elle est ainsi
nomme dans deux contrats de vente faits par l'abb et le couvent du
Val-des-coliers en 1277 et 1298[344]; elle est indique sous le mme
nom dans les archives de l'archevch de 1302, et dans le censier de
Saint-loi de 1367; elle l'avoit pris des jardins sur lesquels elle a
t ouverte, lesquels aboutissoient aux murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste.

          [Note 344: Trsor des chart.]

_Rue de Jouy._ Cette rue, qui va de la rue Saint-Antoine  celle des
Prtres-Saint-Paul, doit son nom  l'htel que l'abb et les religieux
de Jouy y avoient dans le treizime sicle[345]; on l'appeloit _rue 
l'Abb-de-Joy_, et elle conservoit encore ce nom dans le sicle suivant;
elle a t aussi quelquefois appele _rue des Juifs_, par corruption du
nom de Jouy, et se prolongeoit alors jusqu'aux murs, o il y avoit une
fausse poterne, ce qui l'a fait aussi nommer _rue de la
Fausse-Poterne-Saint-Paul_; mais elle ne portoit ce dernier nom que
depuis la rue des Nonaindires.

          [Note 345: Il y avoit dans cette rue deux culs-de-sac. Le
          premier s'appelle _cul-de-sac Gupine_: l'abb Lebeuf a pris
          ce cul-de-sac pour la _rue des Viez-Poulies_ de Guillot;
          cependant la _rue  la Gupine_ toit connue sous ce nom, et
          indique dans un acte du mois de mai 1266 (Cart. _S. Maur.,
          fol._ 22), et dans le rle de taxe de 1313.

          Le second se nomme _cul-de-sac de Fourci_; il doit ce nom 
          l'htel auquel il est contigu. Le censier de Saint-loi de
          1367 le nomme _petite ruelle Sans-Chef_, et ruelle qui fut
          jadis _Hlie-Annot_. Au commencement du dix-septime sicle on
          le nommoit _rue de l'Aviron_, nom qui lui venoit d'une
          enseigne. On voit cependant que ds 1633 il avoit t donn 
          M. de Fourci. (Chamb. des Compt. Mem. C. D., f. 260.)]

_Rue Lesdiguires._ C'est un passage qui conduit de la rue de la
Cerisaie  celle de Saint-Antoine: il doit son nom  l'htel de
Lesdiguires, situ jadis, en cet endroit, et sur l'emplacement duquel
il a t perc.

_Rue des Lions._ Elle traverse de la rue Saint-Paul  celle du
Petit-Musc. Sur le plan de Dheulland elle est figure sans nom, et
Corrozet n'en fait pas mention; ainsi on ne peut gure faire remonter
son origine au-del du rgne de Charles IX. Elle doit son nom  la
partie de l'htel Saint-Paul o l'on gardoit des lions du roi.

_Rue de la Masure._ Elle va de la rue de la Mortellerie  la place aux
Veaux ou quai des Ormes. Les anciens plans ne lui donnent aucun nom;
elle n'est pas mme figure sur celui de Gomboust: il parot cependant
qu'elle existoit plus de cent ans auparavant, car Corrozet la dsigne
sous le nom gnral d'une descente  la rivire.

_Rue de la Mortellerie._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce
quartier commence au coin de la rue Geoffroi-l'Asnier, et finit au
carrefour de l'htel de Sens[346].

          [Note 346: Il y avoit dans cette rue un cul-de-sac appel
          d'_Aumont_. La Caille et Valleyre l'ont confondu avec celui de
          Fourci, et n'en font qu'un des deux. On voit, par l'indication
          qu'ils en donnent comme aboutissant  la place aux Veaux,
          qu'ils l'ont identifi avec la rue du Paon-Blanc. Ce
          cul-de-sac a t bouch depuis quelques annes.

          Il y avoit aussi dans cette rue un autre cul-de-sac appel de
          _la Longue-Alle_, qui conduisoit  un grand logis nomm _la
          cour Gentien_. Il est assez difficile d'en dterminer au juste
          la position: car dans le manuscrit du procs-verbal des
          commissaires, fait en 1637 et annes suivantes, ce cul-de-sac
          est indiqu entre la rue Geoffroi-l'Asnier et celle des
          Nonaindires; et dans la dclaration de l'abb de Tiron, du 12
          avril 1676, la ruelle Gentien est dite _aboutir sur le quai
          des Ormes et la rue des Nonaindires, entre cette rue et le
          chantier du Roi, prs l'htel de Sens_. Dans le mme recueil
          qui contient ces actes, on trouve qu'il y avoit une ruelle
          sans bout nomme ruelle du _Mrier_, dont l'entre toit rue
          de la Mortellerie, et dont rien n'a pu nous indiquer la
          position.]

_Rue du Petit-Musc._ Cette rue, qui traverse de la rue Saint-Antoine au
quai des Clestins, occupe une partie de l'ancien _Champ-au-Pltre_ et
d'une voirie qui y toit situe, d'o l'on a prtendu que lui venoit le
nom de _Put-y-Muce_ qu'elle portoit anciennement. Sauval[347] dit qu'en
1358 elle s'appeloit du _Petit-Muce_ et de _Pute-y-Muce_. Corrozet a
jug  propos de la nommer _rue de la Petite-Pusse_, quoique sous le
rgne de Franois Ier, et mme ds 1450, elle ft connue sous le nom du
_Petit-Musse_. Germain Brice avoit avanc que la rue du _Petit-Musc_
toit ainsi appele par altration du mot latin _petimus_, parce que
Charles VI avoit fait construire sur l'emplacement qu'elle occupe un
logement pour les matres des requtes; et toutes celles qu'on leur
prsentoit tant en langue latine, suivant l'usage de ces temps-l,
commenoient ainsi: _Petimus_. Piganiol a relev cette erreur en
prouvant que l'htel des matres des requtes toit dans la rue
Saint-Paul. Jaillot ajoute que cette rue toit ouverte avant le rgne de
Charles VI, et que cent ans auparavant il existoit un htel du
Petit-Musc, dont cette rue a pris le nom, ou auquel elle avoit donn le
sien.

          [Note 347: T. I, p. 157.]

_Rue des Nonaindires._ Elle va depuis la rue de Jouy jusqu'au quai des
Ormes, en face du pont Marie: on devroit crire et prononcer _rue des
Nonains-d'Hires_, nom qu'elle porte dans tous les titres. En effet,
ve, abbesse d'Hires, acheta en cette endroit une maison en 1182[348],
et c'est certainement ce qui a fait donner  la rue le nom de ces
religieuses. Sauval dit que, de son temps, cette maison s'appeloit
_maison de la Pie_[349].

          [Note 348: _Gall. christ._, t. VII, col. 607.]

          [Note 349: T. II, p. 270.]

_Rue du Paon-Blanc._ Elle descend de la rue de la Mortellerie sur le
quai des Ormes ou place aux Veaux. Valleyre ne l'nonce que comme un
cul-de-sac, quoiqu'il ne paroisse pas qu'elle ait jamais t ferme 
aucune de ses extrmits. Corrozet ne l'indique que sous le nom de
_Descente  la rivire_. Quelques auteurs lui ont donn les noms de _la
Porte_ ou de _l'Arche dore_, qui ne conviennent qu' la rue de
l'toile.

_Rue Saint-Paul._ Elle commence  la rue Saint-Antoine, et aboutit au
quai et port Saint-Paul. Cette rue est trs-ancienne, puisqu'elle doit
son nom  l'glise Saint-Paul, qui elle-mme est d'une grande antiquit.

_Rue des Prtres-Saint-Paul._ Elle fait la continuation de la rue de
Joui, et aboutit  la rue Saint-Paul. Nous avons dj fait observer que
la rue de Joui se prolongeoit jusqu'aux murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste, et que dans cet endroit il y avoit une fausse porte,
qui fit donner  cette partie le nom de _la Fausse-Poterne-Saint-Paul_.
Lorsqu'on continua cette rue jusqu' celle de Saint-Paul, on lui
conserva d'abord cette mme dnomination de _rue de la Fausse-Poterne_;
depuis on lui a donn le nom de Prtres-Saint-Paul, parce que la plupart
de ceux qui desservoient cette glise avoient leur domicile dans cette
rue.

_Rue Neuve-Saint-Paul._ Elle va d'un bout dans la rue Saint-Paul, et
aboutit de l'autre au coin de celles de Beautreillis et Grard-Boquet:
elle a t ouverte sur l'ancien emplacement de l'htel Saint-Maur. Le
voisinage de l'glise Saint-Paul lui a fait donner le nom qu'elle porte
aujourd'hui.

_Rue Perce._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Antoine, et de
l'autre  celle des Prtres-Saint-Paul. Cette rue est ancienne; Guillot
en fait mention, et l'appelle _rue Perci_; on lit aussi _rue Percie_
dans le rle de 1313, et ce nom n'a pas chang depuis.

_Rue des Trois-Pistolets._ Elle fait la continuation de la rue
Neuve-Saint-Paul depuis la rue de Beautreillis jusqu' celle du
Petit-Musc, et doit son nom  une enseigne.


QUAIS.

_Quai des Clestins._ Il commence  la rue Saint-Paul, et finit 
l'Arsenal. Il est inutile de dire que ce quai, qui fut refait et pav en
1705, doit son nom aux religieux qui se sont tablis dans son voisinage.

_Quai des Ormes._ Suivant La Caille, il s'tend depuis la rue
Geoffroi-l'Asnier jusqu' celle du Paon-Blanc. D'autres le placent entre
la rue des Nonaindires et celle de l'toile, et le nomment _Mofils_ et
_Monfils_. En 1586, ce lieu fut destin par la ville au _dbclage_ des
bateaux, jusqu'aux Clestins[350]; et la place aux Veaux y fut
transfre par arrt du 8 fvrier 1646.

          [Note 350: Reg. de la ville, f. 371.]

_Quai Saint-Paul._ Il rgne depuis le quai des Ormes jusqu' la rue
Saint-Paul. C'est celui de Paris qui a le moins d'tendue; et c'est l
qu'arrivent le poisson d'eau douce et les fruits, et qu'on en fait la
vente.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Arsenal._ Il a t opr de grands changements dans les constructions
de l'Arsenal: 1 une partie de la porte d'entre du grand Arsenal et le
pavillon situ  l'entre de la grande cour ont t abattus pour
l'ouverture d'une large rue nomme _rue de Sully_, qui vient aboutir au
nouveau boulevart. Ce pavillon runissoit les deux parties du btiment
o se trouve la bibliothque; 2 le jardin a t dtruit et remplac par
le boulevart dont nous venons de parler; 3 l'esplanade, anciennement
nomme le Mail, qui suit le bord de l'eau depuis les Clestins jusqu'au
foss, forme un nouveau quai, dont les travaux sont maintenant achevs;
4 le petit Arsenal a t dmoli en grande partie, pour l'ouverture
d'une autre rue qui donne galement sur le boulevart, et qu'on nomme
_rue Neuve-de-la-Cerisaie_. Les deux pavillons encore existants sont
occups, l'un par l'administration gnrale, l'autre par la raffinerie
des salptres.

La bibliothque de MONSIEUR a t place dans les btiments du grand
Arsenal.

_Greniers de rserve._ Ils ont t commencs en 1807, par M. Delaunay,
sur l'ancien jardin de l'Arsenal. Ces greniers forment une longue ligne
de cinq pavillons carrs lis entre eux par quatre grands corps de
btiments, et s'tendent le long du boulevart, depuis la pointe du
grand Arsenal jusqu'au petit. Chaque faade offre 67 croises en
arcades au-dessus desquelles ont t pratiques autant d'ouvertures
carres. L'intrieur est divis en plusieurs planchers o l'on conserve
le grain. Si l'on ne considre un difice que sous le rapport de
l'utilit, celui-ci remplit son but; mais, sous le rapport de l'harmonie
qui doit rgner dans toutes les parties d'une composition, il laisse 
dsirer.

_La Gare._ On pousse avec activit les travaux de cette gare qui n'est
point encore acheve. La vote qui doit s'tendre sous le pav de la
place de la Bastille est en partie termine; et la poudrire que l'on
avoit tablie dans les fosss a t dmolie.


RUES NOUVELLES.

_Rue Neuve-de-la-Cerisaie._ (Voyez p. 975.)

_Rue de Sully._ (Voyez _id._)




QUARTIER SAINTE-AVOIE, OU DE LA VERRERIE.

     Ce quartier est born  l'orient par la vieille rue du Temple
     exclusivement; au septentrion, par les rues des Quatre-Fils et
     des Vieilles-Haudriettes aussi exclusivement;  l'occident, par
     les rues Sainte-Avoie et Barre-du-Bec inclusivement, depuis la
     rue des Vieilles-Haudriettes jusqu' celle de la Verrerie; et au
     midi, par les rues de la Verrerie et de la Croix-Blanche
     inclusivement, depuis le coin de la rue Barre-du-Bec jusqu' la
     vieille rue du Temple.

     On y comptoit, en 1789, seize rues, un cul-de-sac, quatre
     communauts d'hommes, une de femmes, etc.


L'espace que contient ce quartier, encore hors de la ville sous
Louis-le-Jeune, fut renferm dans son enceinte par la muraille que fit
lever Philippe-Auguste. Ce n'toit d'abord qu'un terrain vague, lequel
dpendoit en grande partie de la censive du Temple. Il se couvrit par
degrs de maisons; plusieurs tablissements religieux s'y formrent; et
sous les rgnes de Charles V et Charles VI, si l'on en excepte sa partie
septentrionale qui n'toit point encore entirement habite, ce quartier
toit  peu prs tel que nous le voyons aujourd'hui. Sur cette partie
septentrionale s'levrent successivement plusieurs htels qui furent
ensuite presque tous runis pour composer le clbre htel de Soubise,
dont nous ne tarderons pas  parler.


LES CARMES-BILLETTES.

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de cet tablissement.
Corrozet, Dubreul, Flibien, Helyot, Sauval, en ont parl chacun
diffremment. La vrit se perd au milieu de ce conflit d'opinions
diverses; et, sans fatiguer nos lecteurs d'une discussion fastidieuse et
peu importante, nous nous bornerons  donner ici ce qui nous a paru le
plus vraisemblable.

En 1294, Reinier Flaming, bourgeois de Paris, ayant obtenu du roi
Philippe l'emplacement de la maison d'un juif condamn au dernier
supplice pour un sacrilge horrible qu'il avoit commis sur la sainte
hostie[351], rsolut d'y btir une chapelle: le pape Boniface VIII,
instruit de ses intentions, engagea, par sa bulle du 17 juillet 1295,
l'vque de Paris  permettre l'rection de ce pieux monument, lequel
fut appel _la Maison des Miracles_[352].

          [Note 351: Nous rapporterons ce fait et le miracle dont il fut
          accompagn, d'aprs le tmoignage unanime de tous les
          historiens, qui eux-mmes ne l'ont racont qu'en s'appuyant
          sur des titres certains et sur une tradition constante qui
          remonte jusqu'aux contemporains. Ce juif se nommoit
          _Jonathas_: une pauvre femme lui ayant emprunt 30 sous
          parisis sur le meilleur de ses habits, et se trouvant hors
          d'tat de retirer ce gage extrmement prcieux pour elle, le
          pria de vouloir bien le lui prter seulement pour les ftes de
          Pques, afin qu'elle pt parotre dcemment  cette solennit.
          Le juif n'y consentit que sous la condition qu'elle lui
          apporteroit l'hostie qu'elle recevroit  la communion. Cette
          malheureuse le lui promit, reut la communion  Saint-Merri,
          mit l'hostie dans un mouchoir et alla la livrer au juif.
          Celui-ci, qui ne l'avoit demande que pour exercer sur elle
          les outrages les plus insenss, prit un canif et l'en frappa 
          plusieurs reprises; il en jaillit aussitt du sang, qui coula
          encore avec plus d'abondance lorsqu'il eut imagin de la
          dchirer avec un clou, de la flageller, de la percer d'un coup
          de lance, imitant ainsi tous les supplices raconts dans la
          passion de Jsus-Christ. Enfin, n'ayant pu la dtruire par
          tant d'outrages ritrs, il la jeta dans un grand feu, la
          plongea dans une chaudire d'eau bouillante, d'o l'hostie
          s'leva, voltigeant dans la chambre, et chappant  tous les
          efforts qu'il faisoit pour la saisir, jusqu' ce qu'une bonne
          femme du voisinage tant entre dans sa maison pour demander
          du feu, l'hostie miraculeuse vint se reposer sur une jatte de
          bois qu'elle tenoit  la main. Elle la reut avec respect, et
          la porta  Saint-Jean-en-Grve, o on la voyoit encore avant
          la rvolution[351-A]. Telles sont les circonstances
          principales d'un rcit sur lequel les incrdules peuvent
          former telles conjectures qu'il leur plaira d'imaginer, mais
          dont tant d'actes authentiques qui en constatent la vrit,
          qui constatent en mme temps et les aveux du juif et son
          supplice, ne nous permettent pas de douter. Ce crime fut
          commis le 2 avril 1290.]

          [Note 351-A: Elle toit enchsse dans un petit soleil plac
          au-dessous du grand. On conservoit aux Carmes-Billettes le
          canif arec lequel le juif l'avoit perce, et le vase de bois
          sur lequel elle s'toit repose.]

          [Note 352: D. Flibien a cru, sans fondement, que ce lieu
          toit dans le fief _aux Flamands_, et qu'on l'avoit ainsi
          appel  cause de Reinier Flaming, fondateur de la chapelle.
          Il est vrai que ce territoire a depuis reu ce nom; mais on le
          nommoit alors _la Bretonnerie_, et il toit possd par Jean
          Arrode, panetier de France, lequel le tenoit  foi et hommage
          de Jean de Svre (JAILLOT.)]

Gui de Joinville, seigneur de _Dongeux_ ou _Dongiers_ (de Domno
Georgio), avoit, en 1286, fait btir  Boucheraumont, dans le diocse de
Chlons-sur-Marne, un hpital pour y recevoir _les malades et les
pauvres passants_. Cet hpital toit desservi par une communaut
sculire d'hommes et de femmes, sous le titre et la protection de la
Sainte-Vierge, ce qui leur avoit fait donner le nom d'_Hospitaliers de
la Charit N.-D._

Le succs de cet tablissement ayant fait natre au fondateur la pense
d'en former un autre tout semblable  Paris, il jeta les yeux sur la
maison des Miracles, que Reinier Flaming consentit  lui cder.
Non-seulement Philippe-le-Bel, qui rgnoit alors, donna son approbation
 ce march; mais ce prince voulut encore favoriser la nouvelle
institution, en faisant prsent aux Hospitaliers des restes de la maison
du juif et d'un autre btiment qui en toit voisin[353].

          [Note 353: Les lettres-patentes par lesquelles Philippe-le-Bel
          donna cette maison aux frres de la Charit-de-Notre-Dame, se
          trouvoient en original dans les archives du couvent des
          Carmes-Billettes. Comme cette maison toit alors dans la
          censive et seigneurie de la Bretonnerie, les frres de la
          Charit obtinrent de Jean Arrode, seigneur de ce fief, des
          lettres d'amortissement dates de 1302. Ce territoire prit
          ensuite, comme nous l'avons dit, le nom de _fief aux
          Flamands_. On y btit plusieurs htels et de grandes maisons,
          qui appartinrent par la suite aux Carmes-Billettes, et dont
          ils furent possesseurs jusqu'au moment de leur suppression.]

Ceci arriva en 1299.  cette poque les frres qui composoient cette
communaut n'toient encore d'aucun ordre approuv par l'glise. En
1300, Gui de Joinville les engagea  choisir celui du tiers-ordre, ils
l'embrassrent en effet; mais il parot qu'ils le firent sans
autorisation de suprieurs ecclsiastiques, et sans les formalits
requises; car quoique plusieurs actes, dats de 1312 et 1315, leur
donnent dj le titre de _religieux_, et appellent leur maison
l'_Hpital des frres religieux_, ou _Collge des Miracles de la Charit
N.-D._, il n'en est pas moins vrai qu'ils reconnurent eux-mmes qu'ils
toient illgalement constitus, dans une supplique qu'ils prsentrent
au pape Clment VI, lequel, par ses bulles du 27 juillet 1346, leur
donna l'absolution des censures qu'ils avoient encourues, et commit
l'vque de Chlons pour leur donner l'habit et la rgle de
Saint-Augustin; ce qui fut excut le 13 avril de l'anne suivante.

La vie exemplaire que menoient ces religieux ne tarda pas  exciter la
libralit des fidles; et les aumnes qu'ils reurent furent bientt
assez abondantes pour leur fournir les moyens de faire btir un clotre,
des lieux rguliers, et d'agrandir leur chapelle, qui fut consacre en
1350[354]. Il parot cependant que les changements oprs dans ce
quartier au commencement du quinzime sicle, et principalement
l'exhaussement considrable du pav de la rue des Billettes, les
obligrent de rebtir de nouveau le clotre et l'glise[355]: cette
dernire fut ddie le 13 mai 1408.

          [Note 354: Parmi les acquisitions que les religieux de la
          Charit firent pour s'agrandir, toit une maison situe
          vis--vis leur glise. Charles V, par ses lettres du 6 juillet
          1375, leur avoit permis de faire construire une arcade sur la
          rue, pour communiquer de leur couvent  cet difice; mais il
          est probable qu'ils n'usrent pas de cette permission, puisque
          Charles VI, par d'autres lettres du 29 juin 1382, leur permit
          de faire une vote sous la rue, pour servir au mme usage.
          Cette maison tant tombe en ruines fut entirement dmolie au
          commencement du seizime sicle. Il parot que l'emplacement
          qu'elle occupoit forme aujourd'hui le petit cul-de-sac qui se
          trouve dans cette rue.]

          [Note 355: L'ancienne devint alors souterraine, et servit,
          jusque dans les derniers temps, de cimetire aux religieux et
          aux bienfaiteurs du couvent. Malgr ces changements et ceux
          qui les ont suivis, la chapelle des Miracles fut toujours
          conserve, et l'on voyoit prs d'elle des restes de l'ancien
          clotre. Sur l'entre de cette chapelle, dans laquelle on
          descendoit par un escalier entour d'une balustrade, on lisoit
          encore, en 1685, une inscription conue en ces termes:

            _Ci-dessous le juif fit bouillir la sainte Hostie._

          Mais cette partie de la chapelle souterraine ayant t depuis
          couverte d'une espce de tambour de bois, l'ancienne
          inscription avoit t remplace par celle-ci:

            _Cette chapelle est le lieu o un juif outragea la sainte
            Hostie._]

Dans la suite des temps, le relchement qui s'toit insensiblement
introduit parmi ces religieux fut enfin port  un tel excs qu'on
songea  les rformer; mais les diffrents projets que l'on proposa 
ce sujet prouvrent tant d'obstacles qu'il fallut y renoncer, et
prendre le parti de laisser teindre cet ordre. Autoriss  vendre leurs
biens pour payer leurs dettes, les Hospitaliers, aprs avoir offert leur
maison  diffrents ordres religieux, traitrent avec les Carmes de
l'observance de Rennes, en la province de Tours,  qui ils cdrent
l'_glise, prieur et monastre des Billettes, et tous les biens,
meubles et immeubles appartenans audit prieur_, par concordat du 24
juillet 1631, lequel fut approuv la mme anne par l'archevque de
Paris, et confirm par lettres-patentes du roi, vrifies au parlement
le 8 janvier 1632, et en la chambre des comptes le 22 mai 1633; enfin
l'union de ce prieur  la congrgation des Carmes reut le dernier
sceau de l'autorit, par les bulles confirmatives que ces religieux
obtinrent d'Urbain VIII, le 12 fvrier 1632, en vertu desquelles ils en
prirent possession le 27 juillet 1633. Ils s'y sont maintenus jusqu'au
moment de la suppression des ordres monastiques.

Vers le milieu du dernier sicle, l'glise de ce couvent fut rebtie de
nouveau sur les dessins du frre Claude, religieux dominicain, qui se
mloit d'architecture, mais qui ne donna pas, dans cette occasion, une
grande preuve de son habilet. Il toit impossible de voir une
construction plus mauvaise, plus incohrente dans toutes ses parties que
celle de cet difice[356].

          [Note 356: L'glise des Billettes a t restaure et accorde
          aux religionnaires professant le culte luthrien.]


     CURIOSITS.

     SPULTURES.

     Dans cette glise toit le tombeau de Papire Masson, crivain
     franois, et rudit estim, mort en 1611.

     Dans une des chapelles avoit t inhum le coeur de l'historien
     Mezeray, ainsi que le faisoit connotre l'inscription suivante:

     D. O. M.

     Ci-devant repose le coeur de Franois-Eudes de Mezeray,
     historiographe de France, secrtaire perptuel de l'acadmie
     franoise. Ce coeur, aprs sa foi vive en Jsus-Christ, n'eut
     rien de plus cher que l'amour de sa patrie. Il fut constant ami
     des bons, et ennemi irrconciliable des mchants. Ses crits
     rendront tmoignage  la postrit de l'excellence et de la
     libert de son esprit, amateur de la vrit, incapable de
     flatterie, qui, sans aucune affectation de plaire, s'toit
     uniquement propos de servir  l'utilit publique. Il cessa de
     respirer le 10 juillet 1683.


LES CHANOINES RGULIERS DE SAINTE-CROIX-DE-LA-BRETONNERIE.

Thodore de Celles, chanoine de Lige, dsirant mener une vie solitaire
et contemplative, s'toit retir avec quelques compagnons sur une petite
colline prs de Huy, entre Lige et Namur. Il y avoit en cet endroit une
petite glise appele Saint-Thibaud-de-Clairlieu: l'vque de Lige la
leur donna, et ils y btirent, en 1211, un monastre, qui devint depuis
le chef-lieu de l'ordre. La nouvelle institution fut approuve par
Honor III, et confirme au concile gnral tenu  Lyon en 1245 par
Innocent IV. Ces chanoines suivoient alors la rgle de Saint-Dominique;
et comme leur occupation principale toit de mditer sur la Passion et
sur la Croix de Jsus-Christ, ils furent appels _Frres de la
Sainte-Croix_, _Croisiers_, _Porte-Croix_, _Cruciferi_, _Crucigeri_,
_Cruce signati_.

Saint Louis ayant t inform de la vie difiante de ces chanoines
rguliers, et des succs des prdications de Jean de Sainte-Fontaine,
leur troisime gnral, en fit venir quelques-uns  Paris, et les plaa
rue de la Bretonnerie, dans une maison o toit l'ancienne monnoie du
roi, et que depuis ils ont toujours occupe.

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'poque prcise  laquelle le
pieux monarque introduisit ces chanoines  Paris; mais on peut
conjecturer avec beaucoup de vraisemblance que ce fut entre les annes
1254 et 1258. En effet, saint Louis partit le 10 juin 1248 pour la
Terre-Sainte, d'o il ne revint qu' cette poque de 1254; et des
lettres de ce prince, du mois de fvrier 1258, constatent que, pour
augmenter la demeure de ces chanoines, il leur avoit fait cder par
Robert Sorbon quelques maisons contigus, en lui donnant en change
d'autres maisons, situes rue Coupe-Gueule[357]: il en faut donc
conclure que les frres de Sainte-Croix toient dj tablis en 1258,
mais que leur tablissement toit trs-rcent.

          [Note 357: _Cartul. Sorbon._, f 54, v.--Dubreul, p. 618.]

Ces chanoines restrent long-temps paisibles dans l'obscurit de leur
clotre, jusqu' ce que le relchement qui s'introduisit peu  peu dans
l'observation de leur rgle et fait d'assez grands progrs pour appeler
sur eux l'attention de l'autorit. On tenta, au commencement du
seizime sicle et  plusieurs reprises, mais inutilement, d'y oprer
une rforme; et, quoique le parlement se ft joint  cet effet  la
puissance ecclsiastique, il n'en rsulta rien de bien satisfaisant
jusque vers la fin du rgne de Louis XIII, que le cardinal de La
Rochefoucauld ayant t charg, par le souverain pontife, de la
rformation des ordres religieux, saisit l'occasion de quelques
dsordres qui s'toient passs dans cette maison, pour y introduire des
chanoines rguliers de Sainte-Genevive. Ceux-ci, aprs y tre rests
trois mois, furent obligs d'en sortir[358]; mais les chanoines de
Sainte-Croix, touchs sans doute du scandale qui rsultoit de semblables
vnements, prirent le parti de se rformer eux-mmes, et reprirent la
rgle de Saint-Augustin, qu'ils n'ont cess d'observer avec beaucoup de
rgularit jusqu' la suppression des ordres monastiques.

          [Note 358: Ils en sortirent le 13 octobre 1641, par un ordre
          du roi, que les chanoines de Sainte-Croix eurent le crdit
          d'obtenir.]

L'glise, ddie sous le titre de l'exaltation de la Sainte-Croix, toit
un monument gothique assez vaste, et bti par le clbre architecte de
la Sainte-Chapelle, _Eudes de Montreuil_. Elle avoit son entre
principale rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie; et sur la plus grande
porte on lisoit l'inscription suivante:

  _Hc est domus Domini_, 1689.

La maison toit dans le got moderne et nouvellement rebtie[359].

          [Note 359: L'glise et la maison n'existent plus; une moiti a
          t remplace par des maisons particulires, l'autre partie
          forme un passage qui donne dans le cul-de-sac ouvert vis--vis
          les Billettes.]


     CURIOSITS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un tableau reprsentant Notre-Seigneur mis
     au tombeau, par un peintre inconnu.

     Sur le ct gauche du choeur, une Nativit, par _Simon Vouet_.

     Dans une chapelle latrale, un Christ, par _Philippe de
     Champagne_.

     Le rfectoire toit dcor de quelques tableaux, parmi lesquels
     on distinguoit un saint Jean-Baptiste et une Magdeleine, par
     _Colin de Vermont_. Ces tableaux toient encadrs dans une
     superbe boiserie, excute sur les dessins de _Servandoni_.

     Dans le vestibule de ce rfectoire toit une trs-belle fontaine
     construite par le mme architecte; elle toit dcore de colonnes
     peintes en marbre; les caissons et autres ornements toient en
     plomb dor.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Barnab Brisson, second prsident au parlement, l'un des quatre
     magistrats qui furent pendus, le 15 novembre 1591, par ordre des
     Seize,  une poutre de la chambre du conseil du Chtelet.

     Hennequin, conseiller clerc. On voyoit son monument au-dessus des
     stalles du choeur. C'toit un bas-relief excut par _Sarrasin_,
     lequel reprsentoit une Vertu en pleurs, soutenant le mdaillon
     de ce magistrat.

     Il y avoit au-dessous de l'glise seize caveaux, qui servoient de
     spulture  plusieurs familles de Paris.


LES RELIGIEUSES DE SAINTE-AVOIE.

Les historiens se sont expliqus si diffremment sur l'origine de ces
religieuses, qu'il est presque impossible de dmler la vrit dans la
foule de leurs rcits contradictoires[360]. Le pre Dubois[361] est le
seul qui nous paroisse avoir recueilli des renseignements exacts sur
l'tablissement de cette communaut. Cet crivain rapporte un acte pass
devant l'official de Paris, le samedi avant Nol 1288, par lequel il
semble que _Jean Sequence_, chefcier de Saint-Merri, avoit achet depuis
peu une maison dans la rue du Temple; que, conjointement avec une veuve
nomme _Constance de Saint Jacques_, il avoit fait rebtir cette maison
dans l'intention d'y placer une communaut de pauvres femmes veuves,
ges au moins de cinquante ans; et enfin, qu' cette poque, ces deux
charitables fondateurs en avoient dj recueilli quarante. Le mme acte
porte qu'ils donnrent cette maison _auxdites pauvres femmes, avec ses
appartenances et dpendances_, sous la condition de reconnotre comme
suprieur et administrateur le chefcier de Saint-Merri et ses
successeurs.

          [Note 360: Les uns attribuent leur tablissement  saint
          Louis, d'autres confondent ces religieuses avec les _bguines
          de l'Ave-Maria_, et la porte des _Barrs_ avec celle du
          Temple. Quelques-uns, comme nous le dirons tout  l'heure,
          pensent que les bguines n'y furent pas tablies d'abord, mais
          qu'on les y introduisit par la suite, etc.]

          [Note 361: _Hist. eccles. Paris_, t. II, p. 510.]

L'abb Lebeuf prtend[362] que des maisons et un oratoire du nom de
Sainte-Avoie furent compris dans l'acquisition de Jean Sequence. L'acte
que nous venons de citer ne fait aucune mention de cet achat; la
fausset de cette opinion est encore prouve par une inscription qu'on
lisoit autrefois sur le mur de la chapelle de Sainte-Avoie, et qui a t
conserve par du Breul[363]. Elle contenoit un legs fait par _M. Jean
Hersant, jadis fondateur de la chapelle de l'htel Sainte-Avoie_. Le
pre Dubois pense aussi que le nom de Sainte-Avoie ne fut donn  la
chapelle et  la maison des pauvres femmes que postrieurement  l'an
1288. Il est certain qu'en 1303 et mme au milieu du seizime sicle on
les appeloit encore _les pauvres veuves de la rue du Temple_, et que
dans tous les titres du chapitre de Saint-Merri, le chefcier y est
dsign ainsi: _Magister, seu provisor doms pauperum mulierum de port
Templi._ Il est vrai qu'il existoit dans les archives de ce chapitre un
concordat de 1423, o cette communaut est dsigne sous le titre de
_Matresses et bonnes femmes de l'htel et hpital Sainte-Avoie_; que
Corrozet et le plan de Dheulland indiquent galement _la Chapelle
Sainte-Avoie_; enfin que la rue o elle est situe est appele _rue du
Temple, autrement Sainte-Avoie_, dans le manuscrit d'un plan terrier de
Saint-Merri, fait en 1512; mais on ne peut tirer aucune preuve de ces
dates postrieures de beaucoup  la fondation.

          [Note 362: T. I, p. 271.]

          [Note 363: Pag. 827.]

Sans appartenir  aucun ordre religieux, ces bonnes femmes vivoient en
communaut, soumises  des statuts et  des rglements particuliers.
Cependant, ayant tmoign le dsir d'embrasser un genre de vie vraiment
monastique, pour se conformer aux ordonnances du royaume qui toient
contraires  leur tablissement, madame Luillier, veuve de M. de
Sainte-Beuve, leur proposa, de concert avec M. Guy Houissier, cur de
Saint-Merri, d'adopter la rgle et les constitutions des Ursulines, 
qui cette dame avoit procur un tablissement, rue Saint-Jacques; et 
cette condition elle s'engagea de leur faire une rente de mille livres.

Le concordat par lequel ces bonnes femmes acquiescrent  ce
changement[364] fut sign le 10 dcembre 1621, homologu par les grands
vicaires de M. le cardinal de Retz, vque de Paris, le 4 janvier
suivant, confirm par le souverain pontife, et approuv par
lettres-patentes du mois de fvrier 1623, qui furent vrifies au
parlement quelques jours aprs. Les religieuses ursulines furent mises
en possession de la maison de Sainte-Avoie ds le mois de janvier 1622.
Les bonnes femmes qui l'occupoient, et dont le nombre toit rduit 
neuf, prirent aussitt l'habit et persvrrent avec dification dans le
nouvel institut qu'elles avoient embrass. Ce changement ne fit rien
perdre au cur de Saint-Merri de ses droits sur cette maison, et il y
conserva jusqu' la fin tous ceux dont avoient joui ses
prdcesseurs[365].

          [Note 364: Ce changement est le seul qu'ait subi cette maison,
          quoique dom Flibien, Piganiol et ceux qui les ont copis,
          aient dit qu'on y introduisit des _religieuses bguines_.
          Cette erreur a pris sa source dans le mot _bguines_, que l'on
          n'a pas bien entendu, ou auquel on a donn trop d'extension.
          Les bguines toient des filles ou femmes dvotes qui, sans
          s'astreindre  aucune rgle, ni s'engager par des voeux,
          vivoient en commun, et consacroient  la prire et  d'autres
          exercices de pit le temps qu'elles n'employoient pas au
          travail des mains. Ainsi elles tenoient un milieu entre le
          genre de vie des laques et celui des personnes qui avoient
          embrass l'tat religieux. Le peuple prit l'habitude de donner
          le nom de bguines  toutes les femmes qui vivoient en commun;
          et comme les bonnes femmes de Sainte-Avoie vivoient ainsi, on
          les appela _bguines_, sans que pour cela il y ait eu le
          moindre changement dans leur communaut.]

          [Note 365: En reconnoissance de ces droits, le couvent faisoit
          prsenter chaque anne  l'offrande, en l'glise de
          Saint-Merri, et le jour de la fte de ce saint, un cierge
          d'une livre, auquel toit attach un cu d'or.]

Il falloit monter au premier tage pour voir l'glise de ces
religieuses, qui toit assez jolie, mais fort petite. Le matre-autel
toit dcor d'un assez bon tableau reprsentant l'Annonciation, par un
peintre inconnu.

Les religieuses de Sainte-Avoie tenoient une pension de jeunes
demoiselles.


LES RELIGIEUX DE LA MERCI,

OU DE NOTRE-DAME DE LA RDEMPTION DES CAPTIFS.

C'est, selon nous, une chose admirable de voir  quel point les
institutions religieuses l'emportent, dans cette grande ville, sur
celles qui sont purement civiles, non-seulement par leur nombre, mais
encore par l'importance de leurs travaux, par la rgularit de leur
action, par le bien qu'elles font  la socit. Ce que la politique n'a
pu mme imaginer pour le soulagement de l'humanit, parce qu'en effet il
est certains dvouements qu'aucune rcompense donne par les hommes ne
peut payer, des ordres religieux, l'ont fait parce qu'ils se proposoient
un prix qui seul pouvoit tre au-dessus de leurs sacrifices. Leur
charit avoit prvu tout ce qui peut contribuer  l'ordre et au bonheur
dans une vaste cit, toutes les misres, toutes les souffrances qui
peuvent affliger ses habitants: nous les avons montrs ouvrant de tous
cts des asiles pour instruire, difier, soulager. Ils ont fait plus:
ils ont tendu cette charit ardente jusque sur des malheureux dont la
terre et la mer sembloient devoir les sparer  jamais; on les a vus
braver tous les prils, franchir tous les obstacles pour arracher 
l'esclavage et la mort des chrtiens que leurs amis, leurs parents mmes
avoient abandonns; et dans ce triomphe de la religion, ils ont donn
une preuve clatante qu'elle toit plus forte que toutes les affections
humaines, qu'elle l'emportoit mme sur les sentiments de la nature.

L'ordre de la Merci, en qui nous admirons ce dvouement sublime et
jusque-l inconnu, prit naissance  Barcelone en 1218[366]. Ce n'toit,
dans son origine, qu'une congrgation de gentilshommes qui, pour imiter
la charit de saint Pierre Nolasque, leur fondateur, consacrrent leurs
biens et leurs personnes  la dlivrance des captifs chrtiens, sur le
rcit qu'ils avoient entendu faire des cruauts inoues exerces sur eux
par les infidles, qui ne leur laissoient d'autre alternative que de
mourir dans les supplices ou de changer de religion. On les appeloit
_les Confrres de la Congrgation de N.-D. de Misricorde_. Ils avoient
aussi le titre d'ordre royal et militaire, parce que, pendant les
premiers sicles de leur institution, ils toient aussi destins  faire
la guerre aux Maures, qui avoient envahi les plus belles provinces de
l'Espagne. Aux trois voeux ordinaires de religion ces pieux chevaliers
ajoutoient celui de sacrifier leurs biens, leur libert, et mme leur
vie pour le rachat des captifs.

          [Note 366: Ils reurent l'habit de leur institut dans l'glise
          cathdrale de Barcelone, des mains de Brenger, qui en toit
          vque, en prsence de Jacques Ier, roi d'Aragon, le 10 aot
          1223. Cet habit, tout blanc, consistoit en une tunique, une
          chape et un scapulaire sur lequel toit l'cu d'Aragon, avec
          une croix en chef. Leurs constitutions particulires furent
          dresses par Raimond de Pegnafort, dominicain fameux, qui
          toit le confesseur de Pierre Nolasque, fondateur de l'ordre.]

Les succs de cet ordre furent si rapides que, ds 1230, il fut approuv
par Grgoire IX, qui le confirma de nouveau par sa bulle du 17 janvier
1235, en le mettant sous la rgle de saint Augustin. Mais, en 1308,
Clment V ayant ordonn que cet ordre seroit rgi par un religieux
prtre, ce changement occasionna quelques divisions entre les clercs et
les laques: les chevaliers se sparrent des ecclsiastiques, et
insensiblement ces derniers furent seuls admis dans l'ordre.

Les historiens n'indiquent pas la date prcise de l'introduction de ces
religieux en France; mais on sait d'une manire positive que, ds 1515,
ils avoient  Paris une maison et un collge qui subsistoient encore au
milieu du dernier sicle, au bas de la rue des Sept-Voies, prs de la
montagne Sainte-Genevive. Ils durent leur second tablissement, rue de
Braque,  la reine Marie de Mdicis, qui, par ses lettres du 16
septembre 1613, leur fit donner les chapelles de Notre-Dame et de
Saint-Claude de Braque[367]. Les religieux de la Merci en prirent
aussitt possession. L'vque de Paris approuva ce changement le 4
novembre 1613, et il fut autoris par lettres-patentes du 1er aot
1618. On btit alors,  la place de ces anciennes constructions, une
glise et un monastre; et, depuis cette poque, on reconstruisit le
portail de l'glise. Il toit compos de deux ordonnances couronnes
d'un attique, au-dessus duquel s'levoit un campanille. Le premier
ordre, dont les colonnes toient ovales et corinthiennes, fut bti sur
les dessins de Cottard; le second, dont les chapiteaux toient
composites, toit de Boffrand, qui avoit eu, dit-on, l'intention de
disposer la masse entire de ce morceau d'architecture, de manire
qu'elle pt se lier avec celle de l'htel Soubise, situ vis--vis, et
lui servir en quelque sorte de dcoration. Parmi les constructions
pyramidales de ce genre, celle-ci pouvoit passer pour une des plus
agrables, parce qu'elle toit une des plus simples[368].

          [Note 367: En 1348, Arnould de Braque avoit fond cette
          chapelle et un hpital. On voit, par les registres de la
          chambre des comptes, que, le 7 juillet 1384, Charles VII donna
           Nicolas de Braque, moyennant douze deniers de cens annuel,
          les anciens murs, avec les tours ou tourelles, et les places
          vagues entre la porte du Chaume et celle du Temple; Nicolas de
          Braque y fit btir un htel, et augmenta beaucoup la chapelle
          et l'hpital. Ce dernier tablissement toit dj dtruit au
          commencement du dix-septime sicle; mais la chapelle,
          suffisamment rente par la famille de Braque, toit encore
          desservie par quatre chapelains.]

          [Note 368: _Voyez_ pl. 113.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA MERCI.

     TABLEAUX.

     Dans une chapelle, un tableau reprsentant saint Pierre Nolasque
     recevant le premier, en 1223, l'habit de l'ordre de la Merci des
     mains de l'vque de Barcelone, en prsence du roi d'Aragon, par
     _Bourdon_.


     SCULPTURES.

     Sur les cts du matre-autel, les statues de saint Raymond
     Nonnate et de saint Pierre Nolasque, par _Michel Anguier_.


     SPULTURES.

     La famille de Braque avoit dans cette glise un tombeau dcor de
     figures en marbre blanc[369]. Un cartouche de marbre appliqu sur
     un des piliers de la nef indiquoit que les coeurs du marchal de
     Themines et du marquis de Themines son fils y avoient t
     inhums.

          [Note 369: Les bustes de Nicolas de Braque et de Jeanne
          Bouteillers de Senlis son pouse toient dposs au Muse des
          Petits-Augustins.]

     C'toit aussi la spulture de MM. de La Mothe et Ferrari.

Quoique le rachat des esclaves ft aussi la fin principale de
l'institution d'un autre ordre religieux (les Trinitaires Mathurins), il
y avoit entre eux cette diffrence, que non-seulement les Pres de la
Merci faisoient le voeu d'aller racheter les captifs, ce qui leur toit
commun avec les Trinitaires, mais encore de demeurer en otage pour eux,
voeu que ces derniers ne faisoient point[370].

          [Note 370: L'glise et les btiments de ce monastre ont t
          dmolis.]


MONASTRE DES BLANCS-MANTEAUX.

Trois ordres diffrents ont successivement occup ce monastre. _Les
religieux serfs de sainte Marie mre de. J.-C._ furent les premiers qui
s'y tablirent en 1258[371]. Les archives du Temple nous apprennent
qu'en cette anne Amauri de Laroche, matre de cette maison, permit 
ces religieux d'tablir dans sa censive un couvent, une chapelle et un
cimetire, si l'vque et le cur de Saint-Jean-en-Grve le trouvoient
bon.

          [Note 371: Sauval et Lemaire disent, mal  propos, que ce fut
          en 1252.]

Soit que les facults des serfs de la Vierge ne leur permissent pas de
profiter alors de cette faveur, soit que quelque autre obstacle ft venu
s'opposer  leur tablissement, on voit qu'ils n'obtinrent le
consentement de Renaud de Corbeil, vque de Paris, qu'au mois d'aot de
l'an 1263, et non en 1258, comme le dit Sauval. La chapelle fut btie la
mme anne par les libralits de saint Louis[372]. Les historiens nous
apprennent que ce prince donna en outre quarante sous de rente  la
maison des chevaliers du Temple, pour la ddommager du droit de censive
qu'elle avoit sur le lieu o fut bti ce monastre. C'est pourquoi ce
prince en est justement regard comme le principal fondateur, quoique
plusieurs particuliers aient aussi contribu de leurs aumnes  l'entier
achvement de cette bonne oeuvre.

          [Note 372: Hist. de Par., t. III, p. 243.]

Les Blancs-Manteaux[373] ne jouirent pas long-temps de l'tablissement
que la charit leur avoit procur dans la capitale. Ds l'an 1274, leur
ordre fut supprim par le second concile de Lyon, qui abolit tous les
ordres mendiants tablis depuis le quatorzime concile de Latran[374], 
la rserve des Jacobins, des Cordeliers, des Carmes et des Augustins.

          [Note 373: Le nom de _Monastre des Blancs-Manteaux_ fut donn
          au couvent des serfs de la Vierge, parce que les religieux
          portoient des manteaux blancs. Les Guillelmites, qui les
          remplacrent, conservoent ce nom, quoique les leurs fussent
          noirs; et cette dnomination passa aux Bndictins, qui
          succdrent aux Guillelmites.]

          [Note 374: Ce concile avoit t tenu sous Innocent III, en
          1215.]

Il parot que les serfs de la Vierge, qui, par ordre d'Alexandre IV, et
en vertu de sa bulle du 15 septembre 1257, c'est--dire ds leur
origine, avoient adopt la rgle de saint Augustin, se maintinrent
encore quelque temps, malgr le dcret du concile de Lyon: car ce ne fut
qu'en 1297 qu'ils se runirent  un autre ordre monastique tabli,  peu
prs  la mme poque, dans le diocse de la capitale.

Les vertus de saint Guillaume de Malleval, les miracles qui s'oproient
chaque jour sur son tombeau, avoient engag les fidles  lui faire
btir une glise et un monastre. Les solitaires qui s'y tablirent
adoptrent la rgle de saint Benot, et prirent le nom de Guillelmites,
o _hermites de saint Guillaume_. Sous le rgne de saint Louis, ils
obtinrent une demeure  Mont-Rouge, prs de Paris. Leur maison et leur
chapelle toient alors sous le titre des _Machabes_.

Ces religieux, quoique mendiants, n'avoient point t du nombre de ceux
que Grgoire et le concile de Lyon supprimrent, parce qu'on les
considroit comme vivant sous la loi d'un ordre approuv par l'glise.
La suppression des _serviteurs de la Vierge_ leur fit natre la pense
de se procurer un tablissement dans la capitale. S'tant facilement
entendus avec ceux qu'ils vouloient remplacer, ils exposrent  Boniface
VIII qu'il ne restoit plus que quatre membres de cette communaut, y
compris le prieur, lesquels dsiroient se runir  eux et entrer dans
leur ordre, et lui demandrent de leur accorder la maison des
Blancs-Manteaux. Le souverain pontife y consentit par sa bulle donne le
18 juillet 1297, et confirme, l'anne suivante, par Philippe-le-Bel.

Dans le sicle suivant, ce monastre se trouvant trop resserr par
l'enceinte de la ville  laquelle il toit contigu, Philippe-de-Valois
accorda, en 1334, la permission de percer le mur, et d'y pratiquer une
porte, tant pour la commodit des personnes du dehors qui venoient
assister au service divin, que pour celle des religieux qui possdoient
par-del l'enceinte une place et quelques btiments. En 1404 ils
obtinrent encore de Charles VI une tour et environ quarante toises des
anciens murs,  condition de payer chaque anne quatre livres dix sous
huit deniers parisis de rente, et huit sous six deniers parisis de fonds
de terre.

Les Guillelmites demeurrent en possession de ce monastre jusqu'en
1618, poque  laquelle leur communaut toit rduite  un si petit
nombre de religieux[375] qu'ils obtinrent d'tre agrgs  la
congrgation rforme des Bndictins, nomme alors _Gallicane_, et
depuis de _Saint-Maur_. Cette rforme faisoit de rapides progrs, et
plusieurs monastres l'avoient dj embrasse. Les religieux de
Saint-Guillaume s'y tant unanimement soumis le 3 septembre 1618, deux
jours aprs, Henri de Gondi, cardinal de Retz, fit entrer des
Bndictins dans leur monastre, et cette union, approuve par des
lettres-patentes de Louis XIII, donnes la mme anne, fut maintenue
malgr les rclamations du gnral des Guillelmites, rsidant alors dans
la ville de Lige.

          [Note 375: La communaut n'toit plus compose que d'un
          prieur, six profs et deux novices.]

On lit, dans l'histoire de Paris et dans le _Gallia Christiana_[376],
que la premire glise des Blancs-Manteaux fut ddie le 30 novembre
1397, et ensuite le 13 mai 1408. Cette glise toit alors autrement
situe qu'elle n'est aujourd'hui; elle s'levoit le long de la rue des
Blancs-Manteaux, et touchoit presqu' la porte Barbette. L'glise et le
monastre furent rebtis en 1685; M. le chancelier Le Tellier et dame
lisabeth Turpin son pouse en posrent la premire pierre le 26 avril
de la mme anne.

          [Note 376: Hist. de Par., t. I, p. 378, et t. III, p. 243 et
          298.--_Gall. Christ._, t. VII, col. 141 et 142.]

Cette glise, d'une grandeur mdiocre, et surtout trs-troite, est
cependant compose d'une nef et de bas cts qui en sont spars par des
arcades ornes de pilastres corinthiens et de mdaillons. Le tout est de
cette architecture mesquine que l'on ne rencontre que trop communment
dans les glises de Paris[377].

          [Note 377: _Voyez_ pl. 111.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES BLANCS-MANTEAUX.

     TABLEAUX.

     Au fond du bas ct de l'glise, prs de la principale porte
     d'entre, un grand tableau reprsentant Jsus-Christ au Jardin
     des Olives, par _Parrocel_.


     SCULPTURES ET TOMBEAUX.

     Auprs du matre-autel, six figures sculptes par un frre lai de
     cette maison, nomm _Bourlet_.

     Le tombeau de Jean Le Camus, lieutenant civil, mort en 1710, par
     _Simon Mzires_. Ce magistrat y toit reprsent  genoux; un
     ange tenoit un livre ouvert devant lui.

La bibliothque contenoit environ vingt mille volumes.

Cette maison a servi de retraite  plusieurs bndictins estims pour
leur vertu et pour leur rudition. C'est l qu'ont t composs _l'Art
de vrifier les dates_, _la Nouvelle Diplomatique_, _la Collection des
Historiens de France_, et d'autres ouvrages importants[378].

          [Note 378: Les btiments des Blancs-Manteaux ont t dtruits,
          et sur leur emplacement on a perc une rue nouvelle. L'glise
          vient d'tre rendue au culte.]


HTELS.

HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Saint-Aignan_ (rue Sainte-Avoie).

Cet htel portoit autrefois le nom de Beauvilliers; il avoit t bti
par Le Muet, architecte, pour Claude de Mesmes, comte d'Avaux, clbre
par ses ngociations et ses ambassades, et fut ensuite vendu  Paul de
Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, pair de France. Cet difice, d'une
construction assez rgulire, offre sur la cour une ordonnance de
pilastres corinthiens qui s'lvent depuis le rez-de-chausse jusqu'
l'entablement[379].

          [Note 379: C'est aujourd'hui le sige de la municipalit du
          sixime arrondissement.]


_Htels de Mesmes, de la Trmouille, Caumartin_, etc. (mme rue).

L'htel de Mesmes toit originairement la demeure du conntable Anne de
Montmorency[380].

          [Note 380: Ce seigneur mourut dans cet htel, le 12 novembre
          1567, des blessures qu'il avoit reues  la bataille de
          Saint-Denis; il toit g de soixante-quatorze ans, avoit
          servi sous cinq rois, et s'toit trouv  prs de deux cents
          combats et  huit batailles ranges.]

Henri II se plaisoit quelquefois  venir y faire un sjour passager, ce
qui l'avoit fait appeler _le Logis du Roi_. Cet htel passa ensuite 
Jean-Antoine de Mesmes, premier prsident du parlement.

Ce fut dans cette maison que furent d'abord tablis les bureaux de la
banque de Law. Peu de temps avant la rvolution, elle toit occupe par
M. de Vergennes et par les bureaux de la recette gnrale des
finances[381].

          [Note 381: C'est aujourd'hui la demeure de l'administrateur
          gnral des droits runis.]

On trouve encore dans cette rue les htels de la Trmouille et de
Caumartin, et dans la rue Bourg-Thiboud l'htel d'Argouges.


_Htel de Soubise._

Cet htel, dont la principale entre donne sur la rue de Paradis, occupe
une grande partie du carr que forment les rues du Chaume, des
Quatre-Fils, de Paradis, la vieille rue du Temple; et runit dans son
enceinte les emplacements de plusieurs autres htels connus dans notre
histoire. Du ct de la rue des Quatre-Fils toit le _grand chantier du
Temple_, dont les Parisiens firent prsent au conntable de
Clisson[382], et sur lequel il fit btir son htel en 1383. Du ct de
la rue de Paradis s'levoit l'htel des rois de Navarre, de la maison
d'vreux, devenu depuis la proprit du duc de Nemours, comte
d'Armagnac, sur lequel il fut confisqu.

          [Note 382: Lorsque, selon Pasquier, ils se virent rduits, par
          son moyen,  venir crier _misricorde_ au roi dans la cour du
          palais; et en effet les M d'or couronnes qu'on a vues
          long-temps sur les murailles et sur les combles de cet htel y
          avoient t peintes pour rappeler le souvenir de la faute et
          du chtiment des Parisiens. Elles indiquent aussi la raison
          pour laquelle, sous Charles VI, et mme aprs lui, on nommoit
          cet htel l'_htel de la Misricorde_. La manire dont
          Froissard et les historiens nous parlent de l'assassinat
          d'Olivier de Clisson (_Voyez_ 1re partie, p. 97), fait croire
          que ce conntable logeoit encore dans cette maison, et qu'il
          toit en chemin pour s'y rendre lorsqu'il fut attaqu.]

L'htel de Clisson appartenoit, au commencement du quinzime sicle, au
comte de Penthivre; il passa ensuite au sieur Babon de la Bourdaisire,
qui, par contrat du 14 juin 1553, le vendit 16,000 liv.  Anne d'Est,
pouse de Franois de Lorraine, duc de Guise; celui-ci le donna, le 7
octobre 1556, au cardinal de Lorraine son frre, qui en fit don
lui-mme, le 4 novembre suivant,  charge de substitution,  Henri de
Lorraine, prince de Joinville, son neveu.

L'htel de Navarre et d'Armagnac, pass au comte de Laval, fut vendu par
ce seigneur, en 1545, au sieur Brinon; celui-ci le cda au cardinal de
Lorraine, lequel en fit don au duc de Guise son frre, le 11 juin 1556.

Le duc de Guise acheta encore, en 1560, l'htel de la Roche-Guion.
L'acte d'acquisition porte qu'il toit alors possd par Louis de Rohan,
comte de Montbazon, seigneur de Gumen, et par dame lonore de Rohan
son pouse.

Enfin les princes de cette dernire famille acquirent, dans le mme
temps, plusieurs autres maisons voisines; et c'est sur ce vaste
emplacement qu'ils firent btir l'htel qui reut leur nom. Il porta ce
nom jusqu'en 1697, que Franois de Rohan, prince de Soubise, l'ayant
achet des hritiers de la duchesse de Guise, en augmenta
considrablement les constructions.

Le principal corps-de-logis, qui s'tend depuis la rue du Chaume
jusqu'au jardin, et dont la faade donnoit immdiatement sur le passage
qui conduisoit de cette rue  la Vieille rue du Temple, avoit t
construit par Henri, duc de Guise, sur la conduite et sur les dessins de
Lemaire. La grande cour n'existoit pas encore  cette poque. La porte
d'entre se prsentoit en pan coup sur l'angle de la rue du Chaume et
de ce passage; elle toit accompagne de deux tourelles en saillie qui
existent encore, et entre lesquelles toit situe la chapelle, orne de
peintures  fresque par _Nicolo_, peintre florentin, appel d'Italie par
Franois Ier pour dcorer le palais de Fontainebleau.

La cour d'honneur et la principale entre sur la rue de Paradis furent
ajoutes en 1697 par le prince de Soubise. On retourna l'ancienne porte
dans l'alignement de la rue du Chaume, en face de celle de Braque et de
l'ancien passage, lequel resta toujours ouvert au public, quoiqu'il
traverst tout l'htel, sous les fentres mmes du btiment principal.
Il n'a t ferm que depuis la rvolution.

La faade de l'ancien btiment fut alors dcore, au rez-de-chausse, de
seize colonnes d'ordre composite, accouples, dont huit forment au
milieu un avant-corps surmont d'un second ordre de colonnes
corinthiennes que couronne un fronton. Les huit autres colonnes du
rez-de-chausse supportent quatre statues qui reprsentent les quatre
Saisons. Deux autres statues allgoriques, la Force et la Sagesse,
s'lvent au-dessus du fronton.

La nouvelle cour a trente et une toises de longueur sur vingt de
largeur, et prsente une forme elliptique dans l'extrmit qui fait face
au btiment. Elle est entoure d'une galerie de cinquante-six colonnes
accouples, d'ordre composite, et d'un pareil nombre de pilastres
correspondant aux colonnes. La galerie que forme cette colonnade est
couverte en terrasse; une balustrade rgne au pourtour; l'ensemble en
est grand, riche et d'un bel effet[383].

          [Note 383: _Voyez_ pl. 112. L'htel de Soubise est maintenant
          le dpt des archives de France.]

La porte d'entre principale est galement dcore, en dehors et en
dedans, de colonnes accouples,  l'intrieur composites, corinthiennes
 l'extrieur. Elles forment sur chaque face un avant-corps, qui toit
autrefois couronn de grands cussons aux armes du prince et accompagns
de statues. Il y avoit encore sur la balustrade plusieurs trophes
d'armes qui s'levoient de distance en distance. Ces diverses sculptures
avoient t excutes par Lorrain, Costou jeune et Bourdy. Toutes ont
disparu depuis la rvolution,  l'exception des figures des quatre
Saisons.

Le vestibule et l'escalier, dont l'ensemble est vaste et magnifique,
avoient t dcors de peintures par _Brunetti_; une salle d'entre
renfermoit des tableaux peints par Restout; plusieurs autres pices
offroient une collection d'ouvrages de peintres franois, tels que
Boucher, Trmolire, Vanloo, etc.


_Htel de Strasbourg._

En 1712, Armand Gaston, cardinal de Rohan, vque de Strasbourg, membre
de l'acadmie franoise et de celle des sciences, fit lever, sur une
partie du terrain de l'htel de Soubise, un autre htel, qu'on a nomm
d'abord le Palais-Cardinal. Il a sa principale entre sur la Vieille rue
du Temple, une autre sur la rue des Quatre-Fils, et une troisime sur
l'ancien passage qui traversoit l'htel de Soubise.

La face de cet difice, sur la cour, est d'une grande simplicit; celle
qui regarde le jardin est dcore d'un avant-corps de quatre colonnes,
doriques au rez-de-chausse et ioniques au premier tage, lequel est
surmont d'un attique, et termin par un fronton. Le jardin est commun
aux deux htels[384].

          [Note 384: Depuis la rvolution, l'imprimerie royale a t
          tablie dans les btiments de cet htel.]

On ne trouve d'htels anciens dans ce quartier que ceux que nous avons
dit avoir t runis pour former l'htel de Soubise. Toutefois nous ne
devons pas oublier de dire que le duc d'Orlans, fils de Philippe de
Valois, avoit aussi son htel joignant l'emplacement o fut depuis le
couvent de la Merci. Cet difice fut en partie compris dans l'htel du
conntable de Montmorency, dont nous avons dj parl.


_Htel de Notre-Dame du Bec-Hellouin._

Un accord pass en 1273 entre Philippe-le-Hardi et le chapitre de
Saint-Merri[385] nous apprend que l'abb de N.-D. du Bec-Hellouin en
Normandie possdoit un htel dans une rue de ce quartier, qui en a pris
et conserv le nom de _Bar-du-Bec_[386].

          [Note 385: Sauval, t. I, p. 113.]

          [Note 386: _Voyez_ dans la nomenclature de ce quartier
          l'article de cette rue.]


_Mont-de-Pit._

Cet tablissement avoit t form par lettres-patentes du 9 dcembre
1777, au profit des pauvres de l'hpital gnral. En 1786 on leva dans
la rue des Blancs-Manteaux, un peu au-dessus du couvent, un btiment
considrable pour les bureaux et magasins de cette administration,
dtruite pendant la rvolution, et rtablie depuis dans le mme local
sur des bases nouvelles. Personne n'ignore que cet tablissement est
destin  prter de l'argent  intrt sur des nantissements composs de
toutes sortes d'effets mobiliers, et  diminuer ainsi les dsordres de
l'usure, si funestes dans une ville immense o habitent ensemble la
richesse extrme et l'extrme pauvret avec toutes les corruptions
qu'elles amnent si souvent  leur suite.


FONTAINES.

_Fontaine de Sainte-Avoie._

Elle est situe dans la rue de ce nom. On y lisoit l'inscription
suivante:

  _Civis aquam petat his de fontibus: illa benigno
  De patrum patri munere jussa venit._--1687.


_Fontaine de Braque._

Elle est situe rue du Chaume, et tire son eau de l'aquduc de
Belleville.


_Fontaine des Blancs-Manteaux._

Elle est situe dans la rue dont elle a pris le nom.


_Fontaine du Paradis._

Elle tire son nom de la rue o elle est situe, et donne de l'eau de
l'aquduc de Belleville.


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINTE-AVOIE.

_Rue Sainte-Avoie._ Elle fait la continuation de la rue Barre-du-Bec, et
aboutit  celle du Temple, au coin de la rue Michel-le-Comte.
Anciennement on ne la connoissoit que sous le nom de la _grande rue du
Temple_, dont elle faisoit partie. On lui a donn celui qu'elle porte 
cause de la chapelle et de l'hpital Sainte-Avoie qui y toient
situs[387].

          [Note 387: Les archives du Temple font mention d'une _rue du
          Four-du-Temple_ qui donnoit dans celle-ci; elle toit situe
          entre la maison de la Barre et la rue
          Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.]

_Rue Barre-du-Bec._ Elle commence  la rue de la Verrerie, et aboutit 
celle de Sainte-Avoie, au coin des rues Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
et Neuve-Saint-Merri.

Guillot l'appelle _rue de l'abbaye-du-Bec-Hellouin_. Sauval a hsit sur
l'orthographe du nom de cette rue et sur son tymologie; il vient, dit-il,
ou d'une maison appele, en 1273, _Domus de Barra_, ou d'une autre qui, au
milieu du seizime sicle, se nommoit l'htel de la Barre-du-Bec, ou enfin
de l'htel de l'Abb-de-Notre-Dame-du-Bec-Hellouin en Normandie. On ne voit
pas trop la raison de cette hsitation; car il cite l'accord pass entre
Philippe-le-Hardi et le chapitre de Saint-Merri, en 1273, lequel ne laisse
 ce sujet aucune incertitude. Cet acte fait mention de la maison de la
Barre, qui avoit appartenu  Simon de Paris, et qui toit alors en la
possession de l'abb du Bec. Il parot donc certain que c'est du sjour que
les abbs du Bec y ont fait qu'elle a pris son nom[388].  l'gard de celui
de _la Barre_, on peut galement en rapporter l'origine  cette maison, qui
toit le sige de la justice que l'abbaye du Bec possdoit en ce
quartier[389]. Ce nom, ainsi que celui de _Barreau_, vient d'une barre de
fer ou d'une barrire de bois qui sparoit le lieu o se tenoient les
plaideurs de celui qui toit rserv aux juges; et c'toit  cette barrire
que se plaoient ceux-ci pour recevoir les mmoires et les requtes qu'on
avoit  leur prsenter. Le chapitre de Saint-Merri avoit une semblable
barre, qu'on nommoit _les barres de Saint-Merri_[390].

          [Note 388: _Voyez_ p. 1011.]

          [Note 389: On appeloit ces endroits, la barre, _barra_,
          _septum curi_, _cancelli auditorium_. De l vient cette faon
          de parler: la barre des requtes du palais, la barre du
          chapitre Notre-Dame, la barre de l'officialit, etc.]

          [Note 390: Dans cette rue, et prs celle de la Verrerie, il y
          en avoit une autre dont les archives du Temple font mention,
          en 1463, sous le nom de _rue Dore_.]

_Rue des Billettes._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle
de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Au treizime sicle elle s'appeloit
_rue des Jardins_. Piganiol se trompe en disant qu'en 1290 on la nommoit
_vicus Hortorum_. Nos aeux n'toient pas si puristes, ils disoient
simplement, _vicus Jardinorum_, _vicus de Jardinis_, comme on le voit
dans les lettres de Philippe-le-Bel, du mois de dcembre 1299[391]; dans
d'autres actes du quinzime sicle, on la trouve indique sous le nom de
_rue o Dieu fut bouilli_, _du Dieu Bouliz_; enfin, dans Corrozet, sous
celui des Billettes.

          [Note 391: Dubreul, p. 970.]

On a cherch et donn diffrentes tymologies de ce nom: Sauval insinue
qu'il pourroit bien venir d'une espce de page qu'on appeloit encore de
son temps _billette_,  cause d'un billot de bois qu'on suspendoit  la
porte de la maison o ce page devoit tre acquitt. Pour autoriser
cette ide, il pense que, la rue de la Verrerie conduisant  l'ancienne
porte Saint-Merri, on payoit peut-tre le page dans quelque maison de
cette rue, situe au coin de celle des Jardins, et que c'est de l que
celle-ci aura reu le nom de _rue des Billettes_. Jaillot trouve que
cette conjecture est un peu hasarde: Il est vrai, dit-il, qu'on a
appele _billette_ une petite enseigne pose aux lieux o on devoit
payer le page; mais la rue de la Verrerie n'toit point un chemin royal
o l'on pt tablir un bureau pour la perception d'un pareil droit; les
marchandises qui y toient sujettes devoient le payer avant que d'entrer
dans la ville: ainsi les droits toient perus, de ce ct,  la porte
Baudoyer, et de l'autre  celle de Saint-Merri. Plusieurs autres
auteurs ont aussi propos leurs conjectures, qui ne nous paroissent pas
mieux fondes. Ce qui nous a paru le plus vraisemblable, aprs avoir
examin toutes les discussions qui se sont leves  ce sujet, c'est que
le nom de cette rue est d aux religieux hospitaliers de la Charit de
Notre-Dame qui prcdrent les Carmes dans le couvent situ dans cette
rue, et qui toient connus sous le nom de _Billettes_ ds les premiers
temps de leur tablissement  Paris. Il n'est pas mme hors de
vraisemblance que ces hospitaliers, qui, dans leur origine, n'toient ni
tout--fait religieux ni tout  fait sculiers, portassent des
_billettes_[392] sur leurs habits comme un signe propre  les faire
reconnotre, et que ce soit  cette occasion que le peuple leur ait
donn ce nom.

          [Note 392: _Billette_, terme de blason, petite pice carre
          qu'on met dans l'cu pour signifier constance et fermet.
          (_Dict. de l'Acad._) On donnoit le mme nom  de petits
          scapulaires qui avoient une forme toute semblable.]

_Rue des Blancs-Manteaux._ Elle traverse de la rue Sainte-Avoie dans la
vieille rue du Temple. Au treizime sicle elle n'toit connue que sous
le nom de la _Parcheminerie_ et de la _Petite-Parcheminerie_. On la
trouve ainsi nomme, en 1268, dans les archives du Temple; mais les
religieux qui s'y tablirent vers le milieu du mme sicle, portant des
manteaux blancs, le peuple prit l'habitude de les appeler les _Blancs
Manteaux_, et l'on en donna le nom  la rue; elle le portoit ds 1289,
et l'a toujours conserv depuis.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac appel _Pequai_; il tire cette
dnomination d'un particulier nomm _Piquet_, qui y avoit une maison, et
dont on a altr le nom. Il a port aussi celui de _Novion_, parce que
M. de Novion a occup la maison Piquet, et enfin celui des
_Blancs-Manteaux_, parce que ce monastre en toit voisin. Sauval
l'appelle _rue Piquet_, et ajoute que c'toit autrefois la _rue Molard_.
Comme il n'est point fait mention de cette rue dans Guillot ni dans les
listes des rues des quatorzime et quinzime sicles, Jaillot a
conjectur que la _rue Pernelle-Saint-Pol_, qui y est distingue de la
rue de _l'Homme-Arm_, pouvoit bien tre cette _rue Molard_, laquelle
seroit enfin reprsente aujourd'hui par ce cul-de-sac.

_Rue Bourg-Thiboud._ Elle donne d'un ct dans le march du Cimetire
Saint-Jean, et de l'autre dans la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. On
trouve dans les archives de l'archevch un contrat de vente du mois de
juillet 1220, o elle est appele _rue Bourtibou_; dans un acte de 1280,
_vicus Burgi Thiboudi_. Ce mme nom se trouve dans un arrt de 1300.
Guillot crit rue _Bourc-Tibout_. Ainsi les autres noms de cette rue,
tels que _Beautibourg_, _Bourtibourg_, _Bourg-Thibaut_ ne sont que des
altrations de celui-ci. Quoique Sauval prtende[393] que les rues
Bourg-l'Abb, Beau-Bourg, Bourg-Thiboud, ne viennent pas du mot _bourg_,
mais de noms de famille, il parot cependant plus vraisemblable de
l'attribuer  des amas de maisons hors de la ville, qui ont form peu 
peu de petits bourgs, et auxquels on a donn le nom de l'glise qui y
toit situe, du seigneur ou du particulier le plus remarquable qui y
demeuroit. Telle est sans doute l'origine des bourgs Saint-Germain, du
bourg de l'Abb de Saint-Magloire, du bourg Thiboud, etc. Cette rue n'a
pas chang de nom.

          [Note 393: T. I, p. 115.]

_Rue de Braque._ Elle traverse de la rue Saint-Avoie  celle du
Chaume. Il paroit qu'anciennement elle se prolongeoit jusqu' la
Vieille rue du Temple; elle portoit alors le nom de rue _des Bouchers_
et _des Boucheries-du-Temple_,  cause d'une boucherie que les
chevaliers du Temple y tablirent en 1182. Arnoul de Braque y fit
btir, en 1348, un hpital et une chapelle, et alors on la nomma
_rue des Boucheries-au-Braque_, _rue de Braque_, et _de la
Chapelle-de-Braque_[394].

          [Note 394: Entre cette rue et celle des Vieilles Haudriettes,
          toit anciennement une rue ou ruelle appele _de la
          Traverse-Cadier_.]

_Rue du Chaume._ Elle aboutit d'un ct dans la rue des Blancs-Manteaux,
et de l'autre dans celle du Grand-Chantier, au coin de la rue des
Quatre-Fils. Cette rue est ancienne, car il en est fait mention dans les
actes de 1290. Il parot qu'elle donna son nom  une porte que
Philippe-le-Bel permit d'ouvrir dans l'enceinte de Philippe-Auguste; et
c'est pourquoi elle est souvent indique, dans les titres des
quatorzime et quinzime sicles, sous le nom de la rue de la
_Porte-du-Chaume_. Il faut observer que quand cette rue (ou chemin) eut
t prolonge jusqu'aux murs du Temple, elle prit dans toute son tendue
le nom de _rue du Chantier-du-Temple_,  cause d'un btiment ainsi nomm
que les Templiers y avoient fait construire, et qui fait aujourd'hui
partie de l'htel de Soubise; elle le conserve encore dans une de ses
extrmits. Lorsque la porte eut t perce, la rue prit le nom de _rue
de la Porte-Neuve_, _rue Neuve-Poterne_ et _rue d'Outre-la-Porte-Neuve_.
Elle reprit depuis le nom de _rue du Chaume_; on la retrouve ensuite
sous le nom _du Vieil-Braque_. Sur le plan de Saint-Victor, elle est
nomme _grande rue de Braque_; et dans Corrozet _rue de la
Chapelle-de-Braque_. Quelques modernes lui ont donn le nom de _rue de
la Merci_,  cause de la maison et de l'glise de ces religieux; mais
elle n'a jamais t inscrite sous cette dnomination  aucune de ses
extrmits.

_Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie._ Elle fait la continuation de la
rue Neuve-Saint-Merri, depuis la rue Barre-du-Bec jusqu' la Vieille rue
du Temple. Cette rue fut ouverte sur un terrain qu'on appeloit le _Champ
aux Bretons_ et _la Bretonnerie_. Il a port aussi, comme nous l'avons
dj dit, celui de la _Terre aux Flamands_; en 1232 on nommoit le chemin
qui le traversoit, _rue de Lagny_ dite la _Grande-Bretonnerie_, parce
qu'il toit en partie sur le fief de l'abb de Saint-Pierre de Lagny. Ce
terrain devoit sans doute son nom  une famille _des Bretons_ ou
_Lebreton_[395], connue par diffrents actes du treizime sicle, ce qui
le fit donner ensuite  la rue et mme aux chanoines rguliers qui s'y
tablirent. On y a depuis ajout celui de Sainte-Croix qu'elle a reu de
ces mmes chanoines. Il parot, par tous les titres du Temple, que le
commencement de cette rue s'appeloit, au quatorzime sicle, rue
_Agns-la-Buschre_. Elle aboutissoit au carrefour du Temple, form par
celle-ci et par les rues Neuve-Saint-Merri, Barre-du-Bec et
Sainte-Avoie[396].

          [Note 395: Telle est l'opinion de Jaillot; Saint-Foix lui
          donne une autre origine: Sous le rgne de saint Louis,
          dit-il, il n'y avoit encore dans ce quartier que quelques
          maisons parses et loignes les unes des autres. Renaud de
          Brehan, vicomte de Podoure et de l'Isle, qui avoit pous, en
          1225, la fille de Leolyn, prince de Galles, toit venu  Paris
          pour quelque ngociation secrte contre l'Angleterre. La nuit
          du vendredi ou samedi saint 1228, cinq Anglais entrrent dans
          son _vergier_, le dfirent et l'insultrent. Il n'avoit avec
          lui qu'un chapelain et un domestique; ils le secondrent si
          bien, que trois de ces Anglais furent tus, les deux autres
          s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses
          blessures. Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette
          maison et le _vergier_, et les donna  son brave et fidle
          domestique, appel _Galleran_. Le nom de _Champs-aux-Bretons_
          qu'on donna au verger ou jardin  l'occasion de ce combat,
          devint le nom de toute la rue; on l'appeloit encore,  la fin
          du treizime sicle, la _rue du Champ-aux-Bretons_. (Essais
          hist. sur Paris.)]

          [Note 396: Quelques auteurs prtendent que la monnoie se
          frappoit anciennement dans l'endroit de cette rue o furent
          depuis tablis les chanoines rguliers.]

_Rue de la Croix-Blanche._ Elle aboutit au cimetire ou march
Saint-Jean et  la Vieille rue du Temple.  la fin du treizime sicle,
elle toit connue sous le nom d'_Augustin-le-Faucheur_. Elle est
indique ainsi dans des lettres de Philippe-le-Hardi du mois d'aot
1280, _cuneum sancti Augustini Falcatoris_. Ce nom a t altr depuis
par les copistes, qui ont crit _Anquetin_, _Anquetil_, _Huguetin_,
_Annequin_, _Hennequin_, _Otin-le-Fauche_, etc. Elle doit  une enseigne
de la Croix-Blanche le nom qu'elle porte, nom sous lequel elle est
nonce dans un bail du 8 juillet 1448, et dans une sentence de
licitation du 27 aot 1639, laquelle se trouvoit dans les archives de
l'archevch.

_Rue de l'Homme-Arm._ Elle traverse de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie dans celle des Blancs-Manteaux. Sauval et
l'abb Lebeuf[397] avancent qu'anciennement on l'appeloit _rue
Pernelle-Saint-Pol_. Jaillot pense qu'ils se sont tromps, attendu que
cette rue Pernelle-Saint-Pol est distingue de celle de l'Homme-Arm
dans diffrents actes. (_Voyez_ cul-de-sac Pequai, rue des
Blancs-Manteaux.) On ignore l'tymologie du nom de cette rue.

          [Note 397: Sauv., t. III, p. 572.--Lebeuf, t. II, p. 594.]

_Rue de Moussy._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle de
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.  la fin du treizime sicle, elle toit
connue sous le nom _du Franc-Mourier_, _Morier_ et _Meurier_[398]; elle
est ainsi dsigne sur tous les anciens plans. Corrozet ne l'appelle que
_ruelle descendant  la Verrerie_. Les papiers censiers de l'archevch
prouvent qu'elle portoit le nom de Moussi ds 1644, quoiqu'on trouve
quelques actes postrieurs qui lui conservent son premier nom.

          [Note 398: Cens. de S. loi.]

_Rue de Paradis._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple dans celle
du Chaume. Son nom est d  l'enseigne d'une maison dont il est fait
mention ds 1291; et mme, suivant quelques titres du Temple, ds 1287;
on la nommoit _rue de Paradis_ ou _des Jardins_.

_Rue du Pltre._ Elle aboutit d'un ct  la rue Sainte-Avoie, et de
l'autre  celle de l'Homme-Arm. Sauval dit avec raison qu'en 1240 elle
s'appeloit _rue Jehan-Saint-Pol_, en 1280, _la rue au Pltre_, et depuis
_rue de la Pltrire_ et _du Pltre_[399].

          [Note 399: T. I, p. 157.]

_Rue du Puits._ Elle traverse de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
dans celle des Blancs-Manteaux. On la connoissoit sous ce nom au
treizime sicle; il ne parot pas qu'elle en ait chang.

_Rue des Singes._ Elle est parallle  la prcdente, et aboutit dans
les mmes rues. Suivant Sauval[400], elle s'appeloit, en 1269, la _rue
Pierre-d'Estampes_. Le peuple avoit altr et chang ce nom en celui de
_Perriau_, _Perrot_, _Perreau-d'Estampe_. On voit, dans le _Dit des
rues_ de Guillot, que, ds 1300, on l'appeloit _rue  Singes_,  cause
d'une maison ainsi nomme. Ce nom n'a pas vari depuis[401].

          [Note 400: _Ibid._, p. 162.]

          [Note 401: Il y avoit dans cette rue une ruelle que les titres
          du Temple nomment _rue tienne le Meunier_.]

_Rue de la Verrerie._ La partie de cette rue qui dpend de ce quartier
commence  la rue Barre-du-Bec, et aboutit  la rue Bourg-Thiboud et au
march Saint-Jean. Ds le treizime sicle on la trouve ainsi nomme.
Sauval dit que son nom vient d'une ou plusieurs verreries qui ont exist
en cet endroit. Dans des lettres du chapitre de Notre-Dame, de
1185[402], il est fait mention du terrain qui va depuis la maison de
Robert de Paris, rue du Renard, jusqu' celle de Gui le Verrier ou le
Vitrier, _usque ad domum Guidonis Vitrearii_. Il est vraisemblable que
c'est du nom de ce particulier que drive celui de la rue o il
demeuroit[403].

          [Note 402: Arch. de S. Merri.]

          [Note 403: C'est dans cette rue que demeuroit Jacquemin
          Gringonneur, peintre, qui fut l'inventeur des cartes  jouer,
          vers la fin du rgne de Charles V; car il en est fait mention
          dans la Chronique de _Petit-Jehan de Saintr_, page de ce
          prince. On lit aussi dans un compte de Charles Poupart,
          surintendant des finances et argentier de Charles VI: _Donn
          cinquante-six sols parisis  Jacquemin Gringonneur, peintre,
          pour trois jeux de cartes  or et diverses couleurs, de
          plusieurs devises, pour porter devers ledit seigneur roi, pour
          son battement_ (pendant les intervalles de sa funeste
          maladie).]


RUES NOUVELLES.

_Rue des Guillelmites._ Elle a t perce sur le terrain des
Blancs-Manteaux, et commenant  la rue qui porte ce nom, elle va finir
 celle de Paradis.


PASSAGES NOUVEAUX.

_Passage Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie._ Il va de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie  celle des Billettes.




QUARTIER DU TEMPLE, OU DU MARAIS.

     Ce quartier est born  l'orient par les boulevarts et par la rue
     de Mesnil-Montant inclusivement; au septentrion, par les
     extrmits des faubourgs du Temple et de la Courtille
     inclusivement;  l'occident, par la grande rue des mmes
     faubourgs et par la rue du Temple inclusivement, jusqu'au coin de
     celle des Vieilles-Haudriettes; et, au midi, par les rues des
     Vieilles-Haudriettes, des Quatre-Fils, de la Perle, du Parc-Royal
     et Neuve-Saint-Gilles inclusivement.

     On y comptoit, en 1789, soixante-quatre rues, quatre culs-de-sac,
     deux communauts d'hommes, trois couvents et une communaut de
     filles, le Temple, un hpital, etc.


PARIS SOUS FRANOIS Ier.

Sous le rgne de Franois Ier, dont nous allons extraire tous les
vnements qui offrent quelque rapport avec l'histoire de Paris, nous ne
trouvons pas qu'il se soit pass rien de remarquable dans le quartier du
Temple, si l'on en excepte la fondation de l'hpital des Enfants-Rouges,
monument de la charit de ce monarque et de Marguerite de Valois, reine
de Navarre, sa soeur.

Paris, si long-temps agit par les fureurs des factions, avoit got,
sous les deux rgnes prcdents, et principalement sous le gouvernement
paternel de Louis XII, un repos et un bonheur qu'aucun nuage n'avoit
troubls. Les diverses branches de son administration civile s'toient
perfectionnes; les moeurs y toient devenues moins grossires; une
communication plus active avec des peuples plus polics y avoit dj
fait natre une industrie plus raffine, un luxe mieux entendu, et mme
quelque got des beaux-arts. Le rgne que nous allons dcrire va
dvelopper ces germes d'un tat social en apparence plus parfait; les
Franois, et par-dessus tout les Parisiens, ne mriteront plus ce nom de
_Barbares_ que leur donnoit depuis long-temps l'Italie moderne, devenue
alors pour l'Europe ce que la Grce antique avoit t jadis pour le
monde entier. Mais de tristes ralits sont caches sous ces apparences
si brillantes qui, mme aprs plusieurs sicles, sduisent encore les
yeux du vulgaire, et ne sont apprcies ce qu'elles valent que par un
petit nombre de bons esprits. Au milieu de ce mouvement inquiet des
intelligences vers une science vaine et des arts que l'on peut appeler
futiles, la foi dj branle continue de s'affoiblir au milieu des
socits chrtiennes, la foi sans laquelle aucune socit, mme paenne,
ne peut subsister; et la civilisation, qui semble avancer, rtrograde en
effet au milieu de l'Europe, de jour en jour plus _police_. Ainsi se
prparent, en particulier pour la France, des malheurs nouveaux qui,
commenant  la menacer sous le rgne que nous allons dcrire,
clateront tout  coup sous les rgnes suivants, et formeront la partie
la plus longue et la plus dplorable de son histoire.

Les prjugs d'honneur chevaleresque qui avoient si malheureusement
entran Charles VIII et Louis XII hors de leurs tats, qui leur avoient
fait puiser, pour des conqutes impossibles  conserver, le sang de
leurs sujets et les trsors de la France, avoient t adopts plus
avidement encore par leur successeur, jeune, ardent, amoureux de la
gloire, et par consquent de la guerre: car on ne connoissoit point
alors de gloire plus clatante que celle des armes. (1515.) Les premiers
moments de son rgne furent  peine accords  tablir quelques
rglements indispensables pour l'administration intrieure: le
gouvernement de Paris, qu'il avoit donn d'abord  Charles de Bourbon,
fut presque aussitt transfr  Franois de Bourbon, comte de
Saint-Pol; il fit quelques mutations d'offices, des rglements de
discipline militaire, plusieurs changements utiles dans la constitution
du parlement[404]. Mais au milieu de ces travaux passagers, les soins
de la guerre l'occupoient tout entier; impatient de laver dans le sang
ennemi la honte des armes franoises  Novarre et  Guinegaste,
d'abaisser l'orgueil des Suisses, toutes ses penses toient tournes
vers le duch de Milan, dont la conqute lui sembloit le seul vnement
qui pt dignement signaler son avnement  l'un des premiers trnes du
monde. Les traits qu'il essaya inutilement de faire avec le pape,
l'empereur et le roi d'Espagne pour n'tre point troubl dans cette
grande entreprise, lui prouvrent ce qu'il toit d'ailleurs si facile de
prvoir, que l'Europe entire voyoit d'un oeil dfiant et jaloux ses
projets ambitieux, et qu'un ennemi vaincu alloit lui susciter des
ennemis nombreux et redoutables. Mais de telles considrations n'toient
pas de nature  arrter un jeune prince courageux et sans exprience,
parce qu'effectivement aucun de ces grands souverains n'toit alors dans
une position  pouvoir leur susciter de vritables obstacles. Pntrant
donc hardiment en Italie, sans autres allis que les Vnitiens, il
dfait compltement les Suisses, seuls dfenseurs du Milanois,  la
fameuse bataille de Marignan, s'empare encore une fois de ce duch,
force le pape surpris et dconcert  signer une paix que ce pontife
toit bien dcid  rompre aussitt qu'il auroit pu lui susciter des
adversaires plus redoutables, et rentre dans ses tats aprs avoir rgl
l'administration de sa nouvelle conqute.

          [Note 404: Le plus remarquable fut l'tablissement de la
          Tournelle perptuelle, cre pour procder continuellement 
          l'interrogation des prisonniers,  la confrontation des
          tmoins et  l'instruction des procs criminels, partie de
          l'administration judiciaire jusque l trs-mal ordonne, et
          sujette aux plus grands abus.]

Cette conqute, doublement fatale  la France, fut le germe de toutes
les guerres qui dsolrent le rgne de Franois Ier, et la principale
cause des malheurs d'une administration dont le caractre noble et
gnreux du monarque avoit fait mieux augurer. Mais elle devint pour
Lon X, qui occupoit alors la chaire pontificale, une heureuse occasion
d'obtenir enfin l'abolition entire de cette trop fameuse pragmatique
qui, depuis prs d'un sicle, constituoit le clerg de France dans un
tat de rbellion continuelle  l'gard du saint Sige[405]: car, nous
devons le rpter, les papes ne l'avoient jamais ni approuve ni
reconnue, et ne pouvoient en effet l'approuver et la reconnotre sans se
dpouiller eux-mmes de leur suprmatie, sans renoncer aux titres de
successeurs de Pierre, de vicaires de Jsus-Christ. Leurs adversaires,
par les efforts mmes qu'ils n'avoient cess de faire pour obtenir leur
consentement  cette rgle nouvelle de discipline, avoient constamment
rendu tmoignage  l'autorit suprieure qu'ils entreprenoient de
dtruire, et dont ils annonoient ainsi ne pouvoir se passer pour
sanctionner sa propre destruction. Leur prtention principale avoit t
de placer les conciles au-dessus des papes: et dans ce moment mme un
concile[406] et un pape runis se prparoient  casser et 
anathmatiser les dcrets par lesquels ils vouloient tablir ce principe
de rbellion. Que des motifs purement humains aient dtermin Franois
Ier  transiger avec Lon X; qu'il n'ait point compris que la concession
qu'en cette circonstance il pensoit faire au pape, toit en effet
l'vnement le plus dsirable pour lui-mme, pour le maintien de son
autorit, nous dirons plus, pour la stabilit de sa couronne, c'est ce
qu'il ne s'agit point d'examiner ici; mais, ce qui est digne de
l'attention de tous les bons esprits, c'est que, dans cette grande
affaire, le chef de l'glise donna une preuve nouvelle de cet esprit de
prudence et de modration dont la cour de Rome ne s'est jamais dpartie.
Inflexible sur tout ce qui pouvoit porter atteinte aux droits sacrs
qu'il toit de son devoir de transmettre ainsi qu'il les avoit reus, le
pontife accorda tout ce qu'il lui toit possible d'accorder pour le
maintien de la paix, demeurant toujours, selon les paroles d'un
illustre crivain[407], cette autorit pleine, entire, en ce qui
concerne l'ordre spirituel, indpendante des circonstances et de la
volont des hommes,  l'abri de tout affoiblissement, de toute
variation, ne connoissant de limites que celles, qu'elle s'impose
elle-mme, selon les besoins de l'glise et l'exigence des temps, et ne
se montrant jamais plus grande que lorsqu'elle s'abaisse et triomphe de
ses propres droits, par un glorieux effort de charit et par une
secourable condescendance pour ceux qu'elle est appele  rgir.
(1517.) Des ngociations furent donc entames et conduites, du ct du
roi par le chancelier Duprat, du ct du saint Pre par deux cardinaux
qu'il nomma  cet effet; et le rsultat de leurs confrences fut un
projet de trait dans lequel l'glise, reprenant tout ce qu'il lui toit
impossible de cder, se montra trs-facile sur plusieurs articles de la
pragmatique qu'il n'y avoit que peu d'inconvnient  conserver[408]. Il
fut reu et confirm par le concile de Latran, dans sa onzime session;
et c'est la constitution nouvelle, depuis si clbre sous le nom de
_Concordat_.

          [Note 405: La pragmatique rtablissoit la libert entire des
          lections pour les archevchs, les abbayes et les autres
          bnfices lectifs, sans que le pape pt s'en attribuer la
          nomination; elle abolissoit les annates, les rserves, les
          expectatives; enfin elle ordonnoit _la convocation d'un
          concile gnral tous les dix ans_, dernire clause
          non-seulement absurde, mais encore impraticable, qui toutefois
          supposoit l'autorit des papes au-dessous de celle des
          conciles, et mettoit en mme temps l'esprit de rvolte dans
          tous les coeurs.]

          [Note 406: Le concile de Latran.]

          [Note 407: M. l'abb F. de la Mennais, tradit. de l'glise,
          etc., introd., p. XIV.]

          [Note 408: Dans le concordat, les rserves et les expectatives
          demeurrent supprimes comme dans la pragmatique; le pape
          conserva seulement les _annates_, c'est--dire, le revenu
          d'une anne des bnfices,  chaque nomination nouvelle; et
          sauf quelques clauses de pure formalit, cette nomination fut
          accorde au roi. Il n'est pas besoin de dire qu'il n'y fut
          fait mention ni de l'obligation impose au Saint pre
          d'assembler un concile tous les dix ans, ni de la prtendue
          supriorit du concile sur le pape. Telles furent les bases
          principales de ce trait.]

L'esprit de rvolte contre l'autorit spirituelle toit dj tellement
rpandu en France, l'enttement y toit si grand pour la pragmatique et
pour les prtendues liberts dont elle sembloit tre la sauvegarde, que
le roi, qui s'attendoit  de vives rclamations, peut-tre mme  de
fcheuses rsistances, demeura comme indcis pendant une anne entire,
et comme s'il et craint de rompre le silence  ce sujet. Enfin, la
chose ayant transpir de tous cts, surtout par la publicit donne aux
actes du concile de Latran, il se dcida  faire connotre sa volont,
et  l'exprimer de manire  ce que l'on ft bien convaincu qu'il toit
rsolu de la faire excuter. Franois se rendit donc au parlement au
milieu de l'appareil le plus imposant; et l le chancelier, prenant la
parole, exposa, dans un long discours, que la pragmatique toit l'unique
cause des guerres qui dsoloient la France depuis un demi-sicle; que la
crainte d'une ligue nouvelle de toutes les puissances de l'Europe
souleves contre lui par le pape, avoit dtermin le roi  sacrifier
quelques rglements dont l'importance ne pouvoit tre compare aux
malheurs qu'auroit entrans une rsistance tmraire et impolitique;
que le nouveau concordat, gage de la rconciliation du pape et de la
paix de l'Europe, avoit t confirm par le concile de Latran; que, sauf
les lections qui blessoient directement l'autorit du pape, on y avoit
mnag les privilges du clerg et des universits en ce qui concernoit
les bnfices; enfin, que la volont du roi toit que le parlement
l'enregistrt sans lever la moindre difficult, et sans se permettre la
plus petite rsistance; et, pour prouver ensuite que ce prince toit
dcid  user de toute son autorit, sur quelques remontrances que fit
le prsident au sujet d'une ordonnance nouvelle, relative  la police
des eaux et forts, le chancelier rpondit avec aigreur, mme avec
menaces, et exigea l'enregistrement pur et simple de cette ordonnance.

Le parlement se montra dans cette circonstance ce qu'il n'avoit point
encore t, et fit voir ce que plus tard il pourroit tre. Quelques
jours aprs cette sance o le roi avoit parl en matre qui vouloit
tre obi, ayant reu les lettres-patentes par lesquelles il lui toit
ordonn d'enregistrer et de faire excuter le concordat, il ne fit
qu'une rponse vasive au chancelier et au conntable qui les lui
apportrent. Lorsque les bulles du pape lui furent prsentes, il nomma
des commissaires pour faire l'examen de la nouvelle constitution qui y
toit contenue; et l'avocat-gnral, qui avoit provoqu cet examen, eut
alors la hardiesse de se dclarer opposant  l'enregistrement, et de
requrir de la cour que, nonobstant la rvocation de la pragmatique,
elle ne continut pas moins d'en suivre les dcrets dans tous ses
jugements. La hardiesse du parlement fut plus grande encore: sur ce que
le roi, impatient des lenteurs qu'il mettoit dans cette affaire, lui
avoit envoy le btard de Savoie, son oncle, pour lui enjoindre de la
terminer au plus vite, et avec ordre d'admettre ce prince  toutes ses
dlibrations, cette cour osa se plaindre d'une dmarche qu'elle
prtendoit attentatoire  ses droits et  ses liberts. Enfin l'ordre
positif lui ayant t donn, et avec menaces, de dlibrer en la
prsence de l'envoy du roi, le rsultat de cette dlibration, qu'elle
prolongea plus qu'il ne convenoit de le faire, fut un refus formel
d'enregistrer et de publier le concordat.

Il n'y avoit point encore d'exemple d'une semblable rsistance aux
volonts du roi, de la part de sa cour de justice; elle prenoit, dans
cette circonstance, un caractre nouveau qui montroit  quel point
toutes les ides toient changes en France depuis l'tablissement de la
pragmatique; et en effet il ne faut point chercher ailleurs (et nous le
prouverons tout  l'heure) que dans cette loi de rvolte contre
l'autorit spirituelle, le principe de cette mutinerie contre le
pouvoir temporel, qui, de toutes parts, commenoit  se manifester.
Toutefois cet essai que le parlement faisoit de ses forces ne pouvoit
russir dans l'tat actuel des choses, et avec un prince tel que
Franois Ier. Il toit  Amboise lorsqu'on lui apporta le rsultat des
dlibrations de cette cour; et sur-le-champ il ordonna qu'elle et 
lui envoyer des dputs pour lui faire connotre les motifs de son
arrt. Ces dputs furent reus comme ils mritoient de l'tre; le roi
ne voulut pas les entendre, et aprs quelques paroles trs-dures sur
leurs remontrances, Je suis roi de France, leur dit-il; je ne prtends
pas qu'il y ait un snat comme  Venise; le parlement ne doit se mler
que de rendre la justice; j'ai travaill  donner la paix  mon royaume,
j'en ai pris les moyens srs; et on ne dfera pas en France ce que j'ai
fait en Italie pour le bien de mon tat. Puis, ajoutant plusieurs
autres menaces, il ordonna aux dputs de partir  l'instant; et en mme
temps il dpcha au parlement le seigneur de La Trmouille, charg de
lui signifier l'ordre le plus positif de procder sur-le-champ 
l'enregistrement. Ce ne fut qu' cette dernire extrmit, et aprs
s'tre bien assur que le roi toit rsolu de se porter  toutes sortes
de violences s'il n'obtenoit satisfaction, que le parlement se dcida 
faire l'enregistrement, mais avec cette clause tout aussi nouvelle que
le reste: _Du trs-exprs commandement du roi, plusieurs fois ritr_,
conservant ainsi, mme dans son obissance, le caractre de rvolte
qu'il avoit pris et qu'il toit rsolu de ne plus quitter.

Cette conduite du parlement peut cependant tre appele modre, si on
la compare  celle que tint l'universit dans cette circonstance. Ici la
rsistance fut pousse jusqu' la folie et mle d'emportements que l'on
a peine  concevoir. C'toit dans ce corps, de tout temps possd d'un
esprit de mutinerie et d'indpendance que l'indulgence excessive de nos
rois avoit sans cesse fortifi et en quelque sorte encourag, que la
pragmatique et les doctrines licencieuses sur lesquelles elle toit
tablie avoient trouv leurs plus habiles et leurs plus ardents
dfenseurs. Gerson, Almain, Jean Major et leurs disciples, que l'on peut
appeler les prcurseurs de Luther, avoient paru en France  la tte de
ces thologiens dont nous avons dj parl, qui, mettant les conciles
au-dessus des papes, prtendoient consacrer, dans le gouvernement de
l'glise, le dogme de la _souverainet du peuple_[409]. Par une
invitable consquence de cette thologie rvolutionnaire, ils
menaoient dj d'en faire l'application au gouvernement des princes
temporels, et l'cole entire toit infecte de ces thories dtestables
que nous verrons se dvelopper par degr dans la pratique jusqu' nos
jours, o elles ont reu leur dernier accomplissement. L'universit
s'toit donc empresse de se runir au parlement dans l'affaire du
concordat, et avoit mme manifest son opposition avec encore plus de
chaleur et de violence.  peine eut-elle reu la nouvelle de
l'enregistrement qu'elle clata en murmures et en reproches contre les
membres de cette compagnie, les accusant de lchet et de collusion,
quoiqu'il ft vident qu'ils n'avoient cd qu'aprs une rsistance
jusqu'alors sans exemple et pousse par eux jusqu'aux dernires
extrmits. Elle convoqua aussitt des assembles, o furent appels les
avocats les plus clbres, les plus dvous  sa cause, et dans
lesquelles il fut rsolu que l'on demanderoit _la convention d'un
concile national_. Dfense expresse fut faite par elle aux imprimeurs,
sur lesquels elle avoit alors toute puissance, d'imprimer, vendre et
afficher le concordat, sous peine de privation de leurs privilges et de
la perte de leur tat. Les prdicateurs, soumis  son influence, et
soutenus d'ailleurs par le clerg dont presque tous les membres
partageoient ce dlire, dclamrent hautement dans leurs sermons contre
la cour de Rome, la cour, les ministres, et n'pargnrent pas mme la
personne du roi. Le parlement, qui probablement n'toit point fch de
voir se manifester avec tant d'clat une opinion  laquelle il toit
loin d'avoir renonc et qu'il ne dsesproit point de pouvoir soutenir
encore, ne songea point d'abord  rprimer ces mouvements coupables et
ces provocations sditieuses; l'indiffrence qu'il parut y mettre fut
telle, que le roi, toujours loign de la capitale, ds qu'il eut t
instruit de ces dsordres et de l'impunit dont ils jouissoient, lui
crivit une lettre trs-svre, dans laquelle, le rendant responsable
de tous les malheurs qui pourroient en rsulter, il le menaoit de lui
ter la haute police de la capitale, puisqu'il s'acquittoit si mal de
ses fonctions dans une circonstance aussi grave. La cour s'excusa auprs
de lui, sur l'ignorance o elle prtendit tre de toutes les _folies,
insolences et tmrits_ des prdicateurs et des tudiants, et suivant
ici cette marche qu'elle s'toit trace, laquelle toit d'obir sans
rplique sur _l'absolu commandement du roi_, elle manda sur-le-champ les
principaux des collges, et, aprs leur avoir fait de fortes
rprimandes, leur enjoignit, sous les peines les plus graves, de tenir
les coliers troitement renferms, de s'abstenir de toute assemble et
tout discours sditieux.

          [Note 409: _Voy._ p. 598. Les docteurs d'alors toient plus
          consquents que ceux de nos jours, qui combattent de toutes
          leurs forces l'autorit des papes, et qui veulent que l'on
          considre comme inviolable celle des rois; qui prtendent que
          le peuple soit  la fois _souverain et sujet_. Ceux-l,
          meilleurs logiciens, le maintenoient envers et contre tous
          dans la _souverainet_ dont ils l'avoient gratifi. Si le
          concile est au-dessus du pape, le peuple est au-dessus du roi:
          la consquence, nous le rptons, est de rigueur. La raison
          en est, dit Gerson, que, lorsqu'il s'agit de remdier aux maux
          de l'glise ou d'un tat quelconque, les sujets sont les
          _matres et les juges_ des souverains, quand ceux-ci cherchent
          _leur intrt aux dpens de l'tat_; d'o il conclut que, si
          un roi svit _injustement_ contre son peuple, ses sujets sont
          dlis du serment de fidlit. (_Oper. Gerson_, t. II, col.
          190.)

          Est-on tonn de ce passage? Nous allons donner d'autres
          sujets d'tonnement. Dans un sermon prch par le mme
          docteur, alors chancelier de l'universit, devant Charles VI,
          il introduit la _Sdition_, qui veut que l'on use sans
          mnagement de cette maxime de Snque: Il n'y a point de
          sacrifice plus agrable aux dieux qu'un tyran. Alors se
          prsente la _Dissimulation_ qui dfend de s'en prvaloir. Au
          milieu de leur dispute arrive la _Discrtion_, envoye par _la
          fille du roi, qui est l'Universit, mre des sciences_, 
          l'effet de mettre d'accord entre elles la _Sdition_ et la
          _Dissimulation_. Elle leur apprend donc _quand et comment_
          l'on doit mettre en pratique la maxime de Snque; elle
          tablit des rgles, des principes, et conclut enfin que, si
          le _chef_ ou quelque membre de l'tat vouloit _sucer le venin
          de la tyrannie_, chaque membre pourroit s'y opposer par les
          moyens _convenables_, et tels qu'il ne s'ensuivt pas un plus
          grand mal. (_Oper. Gerson_, t. IV, p. 600.) Or veut-on savoir
          quand un roi est rput _tyran_? C'est lorsqu'il opprime ses
          sujets par _des exactions, des impts, des tributs_, et qu'il
          empche _le progrs des lettres_. En tous ces cas, continue
          Gerson, _chaque particulier_ a le droit de s'opposer _de
          toutes ses forces_ au tyran. Est-ce par la _sdition_?  Dieu
          ne plaise; mais, selon lui, il n'y a sdition que lorsqu'on se
          rvolte _sans cause_. Comment donc connotre qu'il y a ou non
          _cause lgitime_ de se rvolter. Ceci demande une _grande
          prudence_, ajoute-t-il; et, pour ne se point tromper, il est
          d'avis que l'on consulte les philosophes, les jurisconsultes,
          les lgistes, les thologiens, qui sont des _gens de bien_,
          d'une prudence consomme et d'une grande exprience, et qu'_on
          s'en tienne  leur dcision_. (_Ibid._) Ainsi, dit 
          l'occasion de ce passage l'illustre archevque de Cambrai,
          voil le sort des rois dans les mains des suppts de
          l'universit! Par suite de ces principes, nous l'avons vu
          depuis dans des mains plus viles, et l'on sait ce qui en est
          arriv.

          Partant de ces mmes principes, Jean Major en dduit les mmes
          consquences..... Pourquoi les conciles sont-ils au-dessus
          des papes? c'est qu'il y a dans les peuples une puissance
          _au-dessus des rois_, et qui peut les rduire  la raison
          quand ils s'en cartent. Le roi, dit Major, _tient son royaume
          du peuple_ (_Tract. de auct. conc. sup. pap._, _t. II_,
          _oper. Gerson._ col. 1139): d'o il conclut que le peuple peut
          lui ter son royaume pour une cause _raisonnable_; et par une
          analogie ncessaire, que les pontifes romains, ayant reu
          comme les princes temporels leur puissance de la communaut,
          sont comme eux justiciables de la _multitude_, et peuvent tre
          dposs par elle.

          Jacques Almain nous fournira dans son _Trait du pouvoir
          naturel, civil et ecclsiastique_, le complment de toutes ces
          doctrines. Il y dit formellement que le droit du glaive a t
          donn  _l'tat_ pour sa conservation; qu'un particulier,
          _quel qu'il soit_, n'est,  l'gard de la communaut, que
          comme _une partie par rapport au tout_, et qu'en consquence,
          si quelqu'un est _pernicieux  la communaut_, c'est une
          action louable que _de le mettre  mort_.--Il ajoute que le
          droit de vie et de mort ayant t _donn_ au prince _par la
          communaut_, il s'ensuit qu'elle possdoit ce droit
          _auparavant_, et qu'elle ne l'a reu de _personne_,  moins
          que ce ne soit _de Dieu_: puis, tirant de ce principe les
          consquences fcondes qui en dcoulent, il les rduit aux
          quatre conclusions suivantes: 1 Que la puissance du glaive,
          quant  son _institution_, n'est point _positive_; mais
          qu'elle est _positive_, quant  la _participation_ qu'en fait
          la communaut  une _certaine personne_, par exemple au roi ou
           plusieurs, selon _qu'il lui parot plus convenable_; 2
          qu'aucune communaut _parfaite_ ne peut _renoncer_  cette
          puissance; 3 que le prince n'use point du droit du glaive
          _par sa propre autorit_; que la communaut mme ne peut lui
          donner ce pouvoir; et que c'est  cause de cela que Guillaume
          de Paris, dit (suivant Almain) que le pouvoir de juridiction
          des princes n'est que _ministriel_; c'est--dire que les
          princes agissent comme _ministres_ de la communaut et par
          l'autorit qu'elle leur _dlgue_. 4 Enfin que la communaut
          ne peut renoncer au pouvoir qu'elle a sur le prince _tabli
          par elle_, et qu'elle peut s'en servir pour _le dposer quand
          il gouverne mal_; cela tant un _droit naturel_. D'o il
          s'ensuit en outre que _naturellement_ il ne peut exister, _en
          aucun cas_, de monarchie _purement royale_. (_Jacob. Almain._
          _Qust. resump. de Dominio natur. civil. et eccles._, t. II,
          _oper. Gerson._, p. 963 et 964.--_Voyez_ aussi, tradit. de
          l'gl. etc. introd., p. XCXVI et seqq.)

          Tels toient les principes de l'Universit au quinzime
          sicle: ils se sont propags jusqu' nos jours par des
          traditions non interrompues et fidlement conserves par
          Richer, Febronius et leurs disciples les Quesnellistes, les
          Jansnistes, etc.; et le protestant J.-J. Rousseau, citoyen de
          Genve et _membre souverain_ de sa communaut, n'a fait que
          reproduire, dans le dix-huitime sicle, des doctrines qui ont
          eu leur dernire application avant la fin de ce sicle
          dtestable. L'histoire de Paris ne sera presque plus
          maintenant qu'un long rcit des ravages qu'ils firent et des
          malheurs qu'ils causrent en France entre ces deux poques 
          jamais mmorables; et l'on en peut dire autant de l'histoire
          de l'Europe entire.]

Toutefois le roi, peu rassur par cette dmarche, jugea  propos
d'employer des moyens plus rigoureux, et dont Louis XII avoit dj fait
connotre l'efficacit. Deux compagnies d'archers, commandes par des
seigneurs de la cour, arrivrent  Paris; les placards sditieux de
l'universit furent arrachs; on emprisonna et l'on condamna  de fortes
amendes, quelques-uns de ses principaux membres, ainsi que les avocats
qui lui avaient servi de conseil. Tout rentra aussitt dans l'ordre, et
le concordat ft paisiblement imprim, publi et affich. Nanmoins le
parlement, comme s'il et prvu ds lors que la puissance toute
populaire qu'il avoit commenc  s'arroger, ne pouvoit s'lever et se
consolider que sur les ruines de l'autorit spirituelle (et il en avoit
sans doute un pressentiment qui seul peut expliquer une opinitret
aussi inconcevable), le parlement, dis-je, continua de juger toutes les
affaires en matires bnficiales, conformment aux dcrets de la
pragmatique, affectant toujours de mconnotre le concordat; et l'on ne
parvint  donner une action vritable  cette loi nouvelle qu'en tant 
cette compagnie la connoissance de ces sortes d'affaires, pour
l'attribuer au grand-conseil: ce qui n'arriva nanmoins qu'aprs la
prison et la dlivrance du roi.

Ce seroit cependant une erreur de croire que le parlement, si oppos 
l'autorit du pape, et presque rebelle  celle du roi, ft compos
d'hommes sans religion et d'ennemis de la monarchie. La plupart de ses
membres toient alors et furent encore pendant long-temps des
personnages graves et rguliers dans leurs moeurs, fermes dans leur
croyance, dvous au prince, et ne respirant que le bien de l'tat. Mais
ils toient possds de cette passion qu'ont tous ceux qui jouissent
d'un pouvoir quelconque, de l'accrotre, de l'tendre, tant qu'il n'est
pas aussi grand et aussi tendu qu'il pourroit tre: et c'est l ce qui
les attachoit si fortement  des doctrines dont il est probable qu'ils
ne sentoient pas toutes les consquences, mais qu'ils jugeoient
trs-bien tre extrmement favorables  leurs vues ambitieuses. Aussi
les verrons-nous, partags ainsi entre leurs principes et leurs
affections, tomber plus d'une fois dans les contradictions les plus
tranges, et selon qu'ils seront ainsi pousss d'un ct ou d'un autre,
devenir des instruments de perte ou de salut pour la monarchie. Mais le
temps n'toit pas encore venu o le parlement pt se permettre
impunment de semblables liberts; et ses rsistances, tant que dura ce
rgne, ne produisirent pour lui que des humiliations nouvelles, et des
coups d'autorit encore plus fcheux que le premier.

Peu de temps aprs l'vnement du concordat, commena entre Franois Ier
et Charles d'Autriche, devenu roi d'Espagne, cette rivalit fameuse,
cette haine implacable et envenime qui inonda l'Europe de sang, et
produisit les plus grands vnements dont elle et t le thtre depuis
plusieurs sicles. La premire cause de cette division fut le dpit
qu'prouva le roi de France de la prfrence accorde  Charles pour la
dignit d'empereur que Franois dsiroit avec ardeur, et qu'il s'toit
flatt d'obtenir. Il chercha ds lors  lui susciter des ennemis dans
toute l'Europe, et peut-tre y seroit-il parvenu sans l'inquitude
qu'inspiroient sa nouvelle conqute du Milanais et la puissance
colossale de la France: cette considration l'emporta sur toutes les
craintes que pouvoit causer son rival. Le pape, avec lequel il ngocia,
traita d'abord avec lui, pour l'abandonner ds qu'il eut reconnu qu'un
tel alli toit pour lui plus dangereux qu'un ennemi; les intrigues du
nouvel empereur, dsormais connu dans l'histoire sous le nom de
Charles-Quint, dtachrent galement de son alliance le roi
d'Angleterre, alors entirement dirig par son premier ministre, le
cardinal Wolsey; et, par un retour de fortune auquel le roi de France
toit loin de s'attendre, la guerre clata bientt de tous cts contre
lui. Franois a des succs dans les Pays-Bas et sur les frontires
d'Espagne, mais en Italie tout semble se runir pour l'accabler: les
peuples du Milanais se rvoltent; le pape se dclare ouvertement son
ennemi; il est mal second par ses allis, les Suisses et les Vnitiens,
toujours alarms d'un voisinage aussi dangereux; Lautrec, son gnral,
ne peut agir, faute d'argent; enfin, aprs une rsistance opinitre, le
combat sanglant de la Bicoque dcide du succs de la campagne, et le
duch de Milan est de nouveau vacu par les Franois.

L'embarras des finances, l'une des premires causes de tant de
dsastres, s'toit fait sentir ds les commencements de la guerre. Pour
rparer un dficit caus en grande partie par les prodigalits
auxquelles le roi se livroit au milieu de la cour nombreuse et galante
dont il se plaisoit  tre entour[410], il fallut employer des moyens
extraordinaires, et par consquent nuisibles et violents. Parmi les
ressources qu'imagina alors l'industrie financire, deux surtout sont
remarquables: une somme de 200,000 liv. demande  la ville de Paris en
1521, et la vnalit des offices tablie quelque temps aprs. Ce n'toit
pas la premire fois que les rois de France s'adressoient au corps
municipal pour en tirer des secours dans leurs ncessits urgentes; mais
jusqu'ici les sommes qu'ils en avoient obtenues leur avoient toujours
t accordes  titre de _don_. Cette fois-ci elles furent considres
comme un _emprunt_ portant intrt jusqu' l'entier remboursement; et,
pour faciliter le paiement de cet intrt fix  douze pour cent, le roi
cda aux officiers municipaux le produit des droits qu'il prlevoit sur
tout le vin qui se consommoit dans Paris. Ds que cette disposition fut
connue, les contribuables  l'emprunt, envers qui l'on craignoit d'tre
forc d'employer la contrainte, s'empressrent, au contraire, d'y porter
leur argent; et, assurs dsormais d'en tirer un intrt si lucratif,
ils craignirent plutt qu'ils ne sollicitrent leur remboursement. C'est
l le premier exemple des rentes perptuelles en France, et le germe
d'une des plus grandes maladies de l'tat. Franois, dit l'un de nos
historiens, abusant de la dangereuse facilit que lui offroit l'oisive
opulence des bourgeois, recourut plus d'une fois  cet expdient
ruineux[411]. Ses successeurs, plus embarrasss encore que lui, ne
manqurent pas de suivre son exemple: la classe strile des rentiers se
multiplia, et a toujours continu depuis  dvorer la substance de
l'tat.

          [Note 410: La reine Anne de Bretagne, qui jouissoit en propre
          des revenus de son duch, avoit donn le premier exemple de
          cette nouveaut, en appelant auprs d'elle un grand nombre de
          demoiselles de condition qu'elle levoit, et qui
          l'accompagnoient partout. Cet tablissement fut conserv aprs
          la mort de cette princesse, et fit natre  Franois Ier la
          pense d'attirer aussi  la cour les dames les plus
          distingues par leur beaut, leur esprit et leur naissance.
          C'toit un moyen infaillible d'y faire venir tout ce qu'il y
          avoit en France d'hommes ambitieux et galants. Ds ce moment
          la vie de la cour devint une suite de bals, de ftes, de
          voyages, qui se succdrent sans interruption; le luxe y fit
          des progrs effrayants, et le trsor public en fut puis.]

          [Note 411: On continua de crer des rentes sous les rgnes de
          Henri II, de Franois II, et jusqu'au commencement de celui de
          Charles IX, avec une telle profusion, que l'Htel-de-Ville,
          qui, en 1562, ne payoit que 633,000 liv. de rentes, se trouva
          charg, en quatorze ans, de 1,938,000. Elles augmentrent
          encore par la suite dans une proportion encore plus rapide; et
          le mal devint si grand sous Louis XIV, qu'il fallut songer
          srieusement  dtruire ce ver rongeur des finances, en
          remboursant le plus grand nombre des rentiers. C'est alors que
          furent cres les tontines, les rentes viagres, les rentes
          moiti viagres et moiti perptuelles, etc. Toutefois
          l'Htel-de-Ville toit encore charg de beaucoup de rentes au
          moment de la rvolution.]

La multiplication et la vnalit des offices ne furent pas tablies avec
la mme facilit. Le parlement, sans tre dcourag par les checs qu'il
avoit dj essuys, s'leva fortement contre une nouveaut qu'il
considroit comme dangereuse et tendant  remplir toutes les parties de
l'administration de sujets indignes d'y tre admis par leurs mauvaises
moeurs ou par leur incapacit. Il osa mme renvoyer avec mpris trois
conseillers convaincus d'avoir obtenu  prix d'argent leurs lettres de
nomination. Le chancelier fit des reprsentations qui ne furent point
coutes, envoya des lettres de jussion, auxquelles on n'eut point
gard. Jugeant alors qu'un nouveau coup d'autorit toit ncessaire, il
ne se contenta pas d'exiger, par l'_absolu commandement du roi_,
l'admission des trois conseillers; mais pour dconcerter et accabler 
la fois le parlement, en lui faisant voir le peu de puissance et de
crdit qu'auroient dsormais ses remontrances, il fit ordonner en mme
temps l'enregistrement d'un dit portant cration d'une quatrime
chambre, compose de dix-huit conseillers et de deux prsidents. La
cour, traite avec cette duret et ce mpris, se soumit comme elle
l'avoit dj fait, mais avec toutes les protestations et formalits qui
constatoient la violence qui lui toit faite, et de plus avec des
distinctions si injurieuses pour les nouveaux membres qu'on vouloit
introduire dans son sein, que les acheteurs d'offices s'en dgotrent
et n'osrent plus se prsenter. Il fallut de nouveaux ordres plus
positifs encore, des menaces encore plus effrayantes pour les forcer 
se relcher de leur premire svrit; et nanmoins ce ne fut que
long-temps aprs, et lorsque les anciennes charges eurent t soumises 
la vnalit comme les nouvelles, que toute espce d'ingalit fut enfin
bannie entre les membres de cette compagnie. Le parlement se crut en
cette circonstance bien humili, bien outrag: nous pensons au contraire
que, s'il et bien compris les intrts nouveaux qu'il prtendoit se
faire, et ce qui toit favorable  cet amour de pouvoir et
d'indpendance dont il toit possd, au lieu de s'opposer  la vnalit
des charges et de s'en affliger, il auroit d s'en rjouir et la
provoquer. Par la mme raison, on peut s'tonner que le roi n'ait pas vu
que rien n'toit plus propre qu'une telle mesure  relever ceux qu'il
vouloit abaisser: on se trompoit des deux cts[412].

          [Note 412: Nous osons exprimer ici une opinion entirement
          oppose  celle de deux illustres crivains de notre ge (MM.
          de Bonald et de Maistre), qui, tout en blmant les motifs qui
          firent tablir la vnalit des charges, ont pens que cette
          mesure fiscale, bien qu'elle et des inconvnients, valoit
          mieux cependant que le _choix_ prtendu du _mrite et du
          talent_. En considrant la question sous cet aspect, il est
          vident qu'ils n'ont vu dans le parlement que ce qu'il devoit
          tre en effet, _la cour de justice du roi_, et non ce qu'il
          avoit trouv le moyen de se faire, et ce qu'il toit dj sous
          Franois Ier, une sorte d'assemble _politique_, et,
          relativement  l'action du pouvoir monarchique, comme une
          chambre _d'opposition_ permanente. Pour achever de se
          constituer ainsi, il ne lui manquoit que d'assurer  ses
          membres une existence entirement indpendante du choix et de
          la volont du monarque. Dj sous Charles VIII, et par un
          concours de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici,
          s'toit introduit un usage qui mettoit une grande diffrence
          entre les conseillers que croit le roi en vertu du pouvoir
          qu'il avoit toujours eu d'en faire, et les conseillers formant
          le parlement ou sa cour de justice: ce fut le privilge que
          s'arrogea cette cour et qu'on lui laissa prendre, de _choisir_
          elle-mme ses membres et de les prsenter au roi, qui
          confirmoit alors ou rejetoit ce choix selon son plaisir; d'o
          il arriva que tous les conseillers n'eurent plus comme
          autrefois le droit de siger au parlement. Par la vnalit des
          charges, le monarque se priva lui-mme de la facult qu'il
          avoit du moins conserve jusqu'alors de punir par la
          destitution ceux de ces magistrats qui s'toient mis dans le
          cas de lui dplaire; leur inamovibilit fut consacre; le
          parlement prit ds lors le nouveau caractre que nous avons
          dj signal, et commena  jouer dans les affaires publiques
          un rle d'une tout autre importance. La suite nous apprendra
          si ce changement fut avantageux ou funeste  l'tat.]

Cependant, malgr ces mesures extraordinaires, qui devoient, disoit-on,
terminer heureusement la guerre, non-seulement il fallut abandonner le
Milanais, comme nous venons de le dire, mais encore Franois vit se
former contre lui une ligue de tous les tats de l'Europe pour la
conservation de l'Italie, qu'il menaoit encore. Pour djouer cette
ligue, il lui auroit suffi de se renfermer quelque temps dans son
royaume, o il toit difficile de l'attaquer avec succs; mais une
conduite aussi prudente, un plan qui offroit des apparences de crainte
et de timidit, ne pouvoient convenir  ce bouillant courage: il rsolut
de tenir tte  tout, et ne fut branl, ni par le nombre et le concert
de ses ennemis, ni par la dfection du conntable de Bourbon, que les
perscutions de la duchesse d'Angoulme, mre du roi, et la perte
injuste d'un procs qu'elle lui avoit suscit, ne peuvent justifier
d'avoir trahi son roi et de s'tre arm contre sa patrie.

Ce dernier vnement toit fait surtout pour exciter les plus vives
alarmes, car on ignoroit dans l'intrieur jusqu'o s'tendoient les fils
de la conspiration; et avant mme qu'elle et clat, une fermentation
sourde dont la misre publique sembloit tre la cause, des dsordres et
des brigandages commis audacieusement dans diverses parties de la France
et jusque dans le sein de la capitale, avoient dj fait craindre d'y
voir renouveler les scnes horribles dont elle avoit t le thtre sous
Charles V et Charles VI. Cependant Paris resta fidle et donna au roi
une nouvelle preuve de son dvouement, en offrant de lever  ses frais
un corps de mille hommes d'infanterie. Franois fut si touch de cet
acte de patriotisme, qu'il alla lui-mme  l'Htel-de-Ville exprimer la
satisfaction qu'il ressentoit de la conduite des Parisiens. Il donna en
mme temps des marques de sa bienveillance au parlement, en le rassurant
sur le bruit qui s'toit rpandu qu'il alloit crer  Poitiers une
nouvelle cour de justice; mais il fallut encore enregistrer de nouvelles
crations d'offices qui fournissoient  ce prince de l'argent dont il
avoit un si grand besoin; et, fidle  la tactique qu'il avoit adopte,
le parlement ne le fit encore que par _exprs commandement_.

Depuis bien des annes, la France n'avoit point t menace d'un pril
aussi imminent. L'empereur, le roi d'Angleterre, le pape, tous les
princes de l'Empire, tous les tats d'Italie, toient runis contre elle
dans une confdration gnrale; et elle n'avoit d'autres allis que les
Suisses, sur lesquels l'exprience avoit appris qu'il falloit peu
compter. Indpendamment de douze mille Allemands qui s'toient joints 
elle, l'arme angloise, augmente de toutes les forces des Pays-Bas,
traversoit la Somme sans presque rencontrer d'obstacles, et sembloit
annoncer le dessein de marcher droit sur Paris. D'un autre ct, toutes
les milices impriales rassembles  Pampelune se prparoient  fondre
sur les provinces mridionales.  des forces si redoutables et qui
menaoient de pntrer jusqu'au coeur du royaume, on n'avoit  opposer
qu'un trs-petit nombre de soldats: car, par une imprudence qui tenoit 
ce malheureux systme des conqutes dont le roi ne vouloit point se
dpartir, presque toutes les troupes franoises toient passes en
Italie, et il n'toit dj plus temps de les rappeler. Ces extrmits
auxquelles il toit rduit fournirent  ce prince une occasion nouvelle
de donner des preuves de la fermet de son me et de l'activit de son
courage. Il toit alors  Lyon, o il attendoit un renfort de dix mille
Suisses, rsolu de se porter ensuite avec eux partout o sa prsence
seroit le plus ncessaire: craignant que l'approche des Anglois, ou le
regret qu'un grand nombre avoient encore du conntable ne caust  Paris
quelque fermentation dangereuse, et sentant de quelle importance il
toit pour lui de conserver surtout sa ville capitale, il se hta d'y
envoyer Philippe de Chabot, seigneur de Brion. C'toit alors le temps
des vacances du parlement: Brion, s'tant prsent  la chambre des
vacations, annona l'arrive prochaine du duc de Vendme avec deux cents
lances et deux mille hommes, ajoutant que le roi lui-mme toit prt 
le suivre avec toutes ses forces et celles de ses allis, si Paris
venoit  courir le moindre danger; qu'oblig de sjourner encore quelque
temps  Lyon, le prince envoyoit  ses habitants, comme un gage de son
affection particulire et du soin qu'il prendroit de les dfendre, sa
femme et ses enfants qui rsideroient au milieu d'eux; qu'il ne
craignoit point ses ennemis tant qu'il pourroit compter sur la fidlit
de sa bonne ville de Paris. Peignant ensuite le conntable sous les
couleurs les plus odieuses, le reprsentant comme l'unique cause d'une
guerre que l'empereur et le roi d'Angleterre n'eussent jamais os
entreprendre, si ce tratre ne les et flatts d'une rvolution
complte, ne leur et promis la ruine et le partage de son pays;
talant ensuite  leurs yeux le spectacle de toutes les horreurs qui
dsoleroient la France si son plan excrable pouvoit obtenir quelque
succs, il finit en disant que le roi dsiroit que son parlement reprt
sur-le-champ ses fonctions, qu'il ft exclusivement charg de la haute
police, qu'il l'exert avec plus de vigueur que jamais, et donnt son
avis sur les mesures qu'il toit ncessaire de prendre dans des
circonstances aussi graves.

Le prsident de la chambre ne rpondit au discours de l'envoy du roi
que par des protestations du plus entier dvouement. Il rappela les
diverses circonstances dans lesquelles les Parisiens avoient donn 
leurs souverains des marques clatantes de leur fidlit; et, quant  ce
qui regardoit la cour, il lui dclara qu'elle n'avoit point attendu les
exhortations du monarque pour prendre toutes les prcautions que la
sret de Paris pouvoit exiger. En sortant du parlement, le sire de
Brion se rendit  l'Htel-de-Ville, o il rpta le mme discours,  peu
prs dans les mmes termes, et annona galement l'arrive
trs-prochaine du duc de Vendme. Ce prince entra, en effet, peu de
jours aprs  Paris, et sort premier soin fut de mettre en bon tat les
moyens de dfense que la ville pouvoit offrir. Les anciennes
fortifications furent rpares; on en commena de nouvelles entre la
porte Saint-Honor et celle de Saint-Martin; mais on les abandonna
avant qu'elles fussent acheves, pour lever  la place de petits
bastions o l'on plaa quelques pices d'artillerie. Le parlement, de
son ct, ordonna une leve de deux mille hommes, qui furent pris parmi
les habitants et joints  la garnison.

Cependant tant de prcautions devinrent inutiles, et les alarmes
nouvelles auxquelles Paris alloit tre bientt livr, les malheurs dont
le royaume entier devoit tre accabl, vinrent du ct o l'on devoit le
moins les attendre. Le duc de Vendme et le sire de La Trmouille
repoussrent les Anglois, qui, aprs avoir fait quelques dgts dans la
Picardie, se virent obligs de se retirer dans leur le. Les Allemands
entrs en Champagne en furent galement chasss par le duc de Guise. La
guerre se fit en Espagne avec moins de bonheur et de vivacit; mais
enfin les frontires mridionales de la France ne furent point entames.
Il toit dcid que l'Italie seule seroit la source de tous nos maux:
l'amiral Bonivet,  qui la faveur de la duchesse d'Angoulme avoit fait
donner la conduite de cette guerre, la soutint, la premire anne, avec
quelques avantages qui furent bientt suivis des plus grands revers.
L'anne suivante, abandonn par les Suisses, battu par le conntable, la
dsastreuse retraite de Rebec lui fit perdre en un moment tout ce que
deux campagnes lui avoient fait si difficilement acqurir. Ce fut alors
que le roi, obstin dans ses projets sur le Milanais (1525.), rentra en
Italie, o, aprs quelques succs dont l'clat sembloit annoncer
l'avenir le plus heureux, il livra la malheureuse bataille de Pavie,
qu'il perdit par sa faute, et dans laquelle il fut fait prisonnier.

Il seroit difficile de donner une ide de la consternation que rpandit
dans la France entire, et surtout  la cour, la nouvelle de ce grand
dsastre. La personne du roi toit aime; mais ce fatal systme de
guerres et de conqutes qu'il avoit adopt, et les efforts qu'il lui
avoit fallu faire pour le soutenir, et les revers dont ce systme avoit
t accompagn ou suivi, avoient rendu l'administration de ce prince
plus dure que celle de ses prdcesseurs; pour avoir t contenu dans de
justes bornes, le parlement croyoit avoir t humili, opprim; la
classe nombreuse des habitants de Paris qui faisoit cause commune avec
lui partageoit ses ressentiments; et l'on accusoit principalement de
toutes ces vexations ceux qui, dans ce malheur gnral, toient appels
 prendre la conduite des affaires, la duchesse d'Angoulme et le
chancelier. Toutefois ce ne fut pas dans ces premiers moments d'un
dsastre commun  tous que l'on songea  manifester la moindre
opposition. La misre publique, grande partout, extrme  Paris, faisoit
craindre dans cette capitale des dsordres nouveaux, et plus affreux
peut-tre dans leurs suites que tous ceux qu'on y avoit prouvs
jusqu'alors: aussi le parlement, ds qu'il eut reu de la rgente des
lettres qui lui enjoignoient de veiller  la sret publique,
s'empressa-t-il de convoquer  l'htel-de-ville une assemble gnrale,
 laquelle se trouvrent des dputs de toutes les cours suprieures, du
chapitre et de l'universit; et l'on peut juger des alarmes qu'inspiroit
la situation de Paris par les prcautions qui furent prises pour y
maintenir la tranquillit. Il fut arrt que toutes les portes de la
ville seroient mures,  la rserve de cinq[413] que l'on jugea
ncessaires pour les approvisionnements; que ces portes, ouvertes  sept
heures du matin et fermes  huit heures du soir, seroient
continuellement gardes par des magistrats et autres notables bourgeois;
et, afin que personne ne pt refuser de s'acquitter de ce devoir, le
premier prsident de Selve et Antoine Le Viste, troisime prsident, y
montrent la premire garde en habit de guerre[414]. On doubla les
compagnies du guet bourgeois; les chanes furent tendues au-dessus et
au-dessous de la rivire, et l'on tint toutes prpares celles que l'on
avoit coutume de tendre dans les rues. Il fut rsolu de travailler
sur-le-champ  rparer les murailles,  creuser les fosss; et le
seigneur Guillaume de Montmorenci, qui, soixante ans auparavant, s'toit
trouv au sige de Paris dans la guerre du bien public[415], fut invit
par le parlement  venir l'aider de son exprience et prendre la
direction des travaux. Ce vieillard gnreux, tout accabl qu'il toit
d'ans et d'infirmits, ne balana point  se rendre  cette invitation.
Il arriva dans la capitale, accompagn de vingt gentilshommes, visita
les fortifications, et par son exemple et ses discours raffermit tous
les ordres de citoyens dans la disposition o ils toient de rester
fidles  leur souverain, et de n'attendre de salut que de leur union et
de leur courage. Il trouva ensuite, dans les travaux mmes qu'il fit
commencer pour la sret de la ville, les moyens de la dlivrer des
inquitudes que lui causoit le grand nombre de mendiants et de gens sans
aveu dont elle toit remplie. Sans user envers eux de mesures
rigoureuses qui auroient pu les exciter  la rvolte et leur rvler
ainsi le secret de leurs forces, Montmorenci imagina de les former en
ateliers de pionniers, qu'il spara les uns des autres, et qui furent
employs au nettoiement des fosss sous la surveillance des compagnies
bourgeoises qu'il mla parmi eux. Toutefois le danger, considrablement
diminu par ces sages prcautions, ne fut point entirement dtruit; et
l'on put reconnotre, dans cette circonstance autant que dans toutes
celles qui l'avoient prcde, combien est misrable la situation d'un
peuple priv de son chef et soumis  une autorit emprunte, presque
toujours impuissante  protger les bons, parce qu'elle n'a presque
jamais la vigueur ncessaire pour comprimer les mchants. Malgr cette
vigilance continuelle et cet appareil arm dont Paris offroit le
spectacle imposant, des bandes de brigands cachs dans les villages
situs au-dessus de la ville, osoient y descendre la nuit sur des
radeaux et des batelets, abordoient dans diffrents quartiers,
enfonoient les portes, pilloient les maisons, et ne craignoient pas
mme d'attaquer le guet, qu'ils mettoient presque toujours en
fuite[416]. En mme temps commenoit  se manifester l'opposition des
ennemis de la rgente et du chancelier: les prdicateurs, excits par
l'universit, dclamoient publiquement contre eux dans les chaires, les
accusant de tous les maux de l'tat; dans le parlement, il se formoit un
parti qui appeloit hautement le duc de Vendme  la rgence. Ce ne fut
pas sans peine que l'on parvint  en imposer aux premiers et  les
forcer de mettre fin  leurs dclamations sditieuses; et la rgente ne
trouva d'autre moyen pour dconcerter les projets et les esprances des
seconds que d'appeler le duc  Lyon, o elle avoit tabli son sjour. Ce
prince, cousin du conntable, montra, par sa prompte obissance 
l'ordre qu'il venoit de recevoir, combien il toit loign de l'imiter
dans sa trahison: non-seulement il quitta sur-le-champ la Picardie pour
aller rejoindre la duchesse d'Angoulme, mais encore il vita, dans son
voyage, de s'approcher de Paris, o sa prsence auroit pu causer quelque
nouvelle fermentation.

          [Note 413: Les portes Saint-Antoine, Saint-Denis,
          Saint-Honor, Saint-Jacques et Saint-Victor.]

          [Note 414: Tout fut rgl alors par un conseil, compos de
          quatre prsidents  mortier du parlement, de quatre
          conseillers de la grand chambre et trois des enqutes, de
          trois officiers de la chambre des comptes, et six du corps de
          ville, de l'vque de Paris, accompagn d'un chanoine qui
          reprsentoit le chapitre, et d'un abb avec deux docteurs
          reprsentant l'universit.]

          [Note 415: _Voyez_ p. 629.]

          [Note 416: Ces brigands, connus sous le nom de _mauvais
          garons_, avoient des relations secrtes avec des archers de
          la ville, qui leur donnoient avis des moments o ils pouvoient
          y venir sans crainte. Ils toient mieux arms, plus aguerris
          que les bourgeois, et ne craignoient pas mme de les attaquer
          en plein jour. Il fallut employer contre eux des troupes de
          ligne, qui ensuite causrent elles-mmes des dsordres, et
          qu'on fut forc de rprimer  leur tour.]

Toutefois le parlement, si long-temps rduit, et malgr tous ses
efforts,  une obissance purement passive, crut pouvoir saisir cette
occasion o la foiblesse et l'embarras de ceux qui administroient alors
l'tat toient visibles, pour faire entendre sa voix, exposer ses
griefs, et prsenter des remontrances dans lesquelles clatrent le
chagrin profond et le secret ressentiment qu'il conservoit toujours de
l'tablissement du concordat. Il s'leva d'abord contre l'hrsie de
Luther; et c'est pour la premire fois qu'il est question, dans un acte
public, de cette secte qui commenoit  se rpandre dans le royaume, et
dont les progrs toient dj assez grands pour causer de vritables
alarmes, quoiqu'on ft loin encore d'en bien comprendre l'esprit, et de
prvoir les maux affreux qu'elle alloit incessamment rpandre sur la
France entire. Zl dfenseur de la doctrine orthodoxe, le parlement se
plaint amrement, dans ses lettres  la rgente, de ce que plusieurs
individus infects de ces erreurs pernicieuses avoient t dlivrs par
la cour des prisons o il les avoit fait renfermer, et demande en mme
temps qu'il lui soit permis de procder contre tous les hrtiques qui
lui seroient dnoncs, quels que soient d'ailleurs leur rang et leur
dignit. Mais par suite d'un aveuglement que rien ne pouvoit gurir, et
lorsque l'hrsie nouvelle qu'il combattoit auroit d prcisment lui
dmontrer tout le contraire, cherchant la premire cause de ce flau et
des autres malheurs qui dsoloient l'tat, il la voit dans l'abolition
de la Pragmatique, sur laquelle il renouvelle toutes ses anciennes
dolances, essayant de prouver que, depuis l'poque o elle a t
abolie, le clerg a perdu toute considration et le peuple toute
obissance. La mauvaise administration des finances, les alinations
continuelles du domaine, la vnalit des charges, les obstacles que,
selon lui, prouvoit  chaque instant l'administration de la justice par
les vocations continuelles qui se faisoient au grand conseil, toient
ensuite prsents comme des causes non moins graves des dsordres
publics et du mcontentement de la nation.

Dans les circonstances o elle se trouvoit, la rgente sentit que
c'toit une ncessit pour elle de mnager un corps dont le crdit toit
grand sur tous les ordres de l'tat. Tmoignant donc un vif dsir de
concourir avec lui  l'extinction de l'hrsie naissante, elle en
crivit au pape, qui crut l'occasion favorable pour tablir
l'inquisition en France, et nomma, mais sans succs, deux
conseillers-clercs, vicaires du saint Sige, pour procder en son nom 
la recherche et  la punition des coupables. Quant au rtablissement de
la Pragmatique, dont cette princesse feignit de reconnotre les
avantages, elle n'eut pas de peine  prouver qu'il ne pouvoit tre
effectu dans un moment o il toit essentiel de mnager le chef de
l'glise, faisant entendre en outre que c'et t offenser le roi, dont
l'aveu toit ncessaire pour dtruire un acte aussi important de son
autorit. Sur la vnalit des charges, elle jugea  propos de ne point
prsenter d'objection, afin d'accorder du moins quelque chose au
parlement; et la voie de l'lection fut rtablie comme par le pass. De
plus, la rgente promit d'avoir gard  tous les autres articles que
contenoient ses remontrances,  mesure que l'occasion se prsenteroit
d'y faire droit. Ce fut par cette modration apparente qu'elle essaya
d'arrter les entreprises d'un corps dont l'influence en ce moment toit
pour elle si redoutable; et la suite prouva bientt combien il y avoit
peu de sincrit dans ces dmonstrations bienveillantes. Le retour du
roi, en faisant vanouir les craintes, fit oublier en mme temps les
promesses; et le parlement put reconnotre alors  quel point sa libert
avoit offens la rgente et surtout le chancelier.

Cependant la France, si agite dans son intrieur, n'avoit rellement
rien  redouter des ennemis du dehors. Charles-Quint,  qui sa victoire
et l'illustre captif qu'elle avoit fait tomber entre ses mains
inspiroient les esprances les plus exagres, qui peut-tre se
repaissoit dj des rves insenss d'une monarchie universelle, n'avoit
effectivement pour continuer la guerre ni troupes ni argent. Les
gnraux habiles que la France possdoit encore couvraient toutes ses
frontires, et l'on toit entirement rassur sur la crainte d'une
invasion; d'ailleurs, cette puissance de l'quilibre politique, devenue
la rgle de tous les cabinets de l'Europe, commenoit dj  changer
tous les desseins et tous les intrts. C'toit alors contre l'empereur
que se dirigeoient les alarmes et les jalousies des souverains. La
rgente ngocioit dans toutes les cours, et n'en trouvoit aucune qui ne
ft dispose  entrer dans ses vues et  travailler avec elle  la
dlivrance du roi. Le seul prince qui pt opposer un frein suffisant 
l'ambition de l'empereur, Henri VIII, en sentit heureusement toute
l'importance, et tenant la balance entre ces deux monarques, il obtint
d'tre regard, dans cette circonstance dcisive, comme le gardien de la
libert de l'Europe. Charles, trouvant de ce ct un obstacle invincible
 ses projets; d'un autre, voyant toutes les puissances d'Italie,
autrefois ses allies, maintenant ligues contre lui; dsesprant, en
outre, d'abattre le courage de son prisonnier, que ses menaces, ses
rigueurs, ses fausses caresses trouvoient galement inflexible et dcid
 mourir plutt que de se dshonorer, commena lui-mme  concevoir
quelques inquitudes, et consentit enfin  se relcher un peu des
conditions intolrables auxquelles il avoit d'abord attach le prix de
sa libert. Le trait qui la lui rendit fut enfin sign  Madrid le 14
janvier 1526.

Il toit temps pour le repos et peut-tre pour le salut de la France que
la main vigoureuse du monarque vnt enfin reprendre les rnes de l'tat:
car chaque jour y voyoit natre de nouveaux dsordres, et l'esprit de
licence et de faction y faisoit  chaque instant les progrs les plus
alarmants. Paris surtout toit en proie  tous les maux qui rsultent de
l'anarchie et des discordes intestines: le parlement toit brouill
avec la cour  l'occasion du chancelier Duprat, qu'il hassoit
par-dessus tout, et  qui il prouvoit sa haine en osant le poursuivre
comme coupable d'abus de pouvoir et de violation du concordat[417] que
ce ministre lui-mme avoit fait tablir; l'archevque d'Aix, que le roi
avoit fait nommer gouverneur de Paris avant sa captivit, ne plaisoit ni
aux Parisiens ni au parlement; et son autorit toit mprise
non-seulement par le peuple, mais encore par les chefs militaires qu'on
avoit envoys pour dtruire les brigands dont les environs de cette
capitale toient infests. Ces capitaines[418], galement diviss entre
eux, se disputoient le droit de commander dans la ville, d'o ils
cherchoient mutuellement  s'expulser; et le corps municipal, ainsi que
le parlement, se mloit  toutes ces querelles. Les alarmes toient
encore augmentes par la fermentation qui rgnoit dans l'universit, o
les coliers nationaux et trangers furent plus d'une fois sur le point
d'en venir aux mains. Cependant les troupes allemandes et italiennes qui
toient au service de la France, n'tant point payes de leur solde,
ravageoient les campagnes; et leurs chefs vinrent jusque dans la ville
menacer le parlement d'en faire le sige si l'on ne satisfaisoit  leurs
demandes. Du reste, les haines populaires que tant de passions et
d'intrts avoient su exciter contre le chancelier et contre la rgente
sa protectrice, toient parvenues au dernier degr: on parloit
d'assembler les tats-gnraux; et le parlement, uniquement occup 
poursuivre son ennemi ou  parer les coups qu'il toit en danger d'en
recevoir, sembloit avoir entirement perdu de vue tout ce qui regardoit
l'ordre public et le maintien de la police. Enfin, les choses en toient
venues au point que, le roi tant tomb malade pendant sa prison, on
vit des gens parcourir impunment les rues  cheval, publiant hardiment
que ce prince toit mort; que la rgente et Duprat ne cachoient cette
triste nouvelle que pour perptuer leur tyrannie; que tout toit perdu,
et que chacun songet  soi dans de telles extrmits.

          [Note 417: Duprat, qui toit veuf et tonsur, s'toit fait
          confrer, par la voie du concordat, l'abbaye de
          Saint-Benot-sur-Loire, laquelle prtendoit jouir du droit
          d'lire ses abbs, par un privilge particulier du saint
          Sige, que l'on soutenoit avoir t maintenu par la teneur
          mme du concordat. Le parlement,  qui les moines portrent
          leurs plaintes, ayant voulu s'opposer  la prise de
          possession, Duprat fit voquer l'affaire au grand conseil. La
          rgente prit parti pour lui; et tandis que ce ministre, fort
          d'un tel appui, faisoit casser toutes les procdures
          commences par le parlement, et signifioit mme des
          ajournements personnels  plusieurs de ses membres par-devant
          le grand conseil, cette compagnie nommoit de son ct des
          commissaires pour informer de toutes les violences, fraudes et
          contraventions aux lois, dont elle accusoit le chancelier, et
          chargeoit son avocat gnral de le dnoncer aux chambres
          assembles.]

          [Note 418: Le comte de Braine et le seigneur d'Algre. Le
          premier, plus actif que l'autre, avoit dj purg les environs
          de Paris des brigands qui les dsoloient, lorsque l'autre
          arriva avec une troupe de cinquante lances qu'il voulut loger
          dans la ville, suivant une lettre de la rgente dont il toit
          porteur. De Braine, assur de l'affection des Parisiens, s'y
          opposa, et le seigneur d'Algre se vit forc d'aller tablir
          sa troupe  Brie-Comte-Robert. Telles toient les scnes
          licencieuses qui se passoient journellement dans cette
          capitale.]

(1526.) Le parlement ne tarda pas  reconnotre que ces bruits alarmants
n'toient nullement fonds, et le changement qui s'opra tout  coup
dans le ton et la conduite de la rgente  son gard lui fit comprendre
que la dlivrance du roi toit plus prochaine qu'il ne l'avoit pens. Le
dsir gnral qu'on avoit paru tmoigner de voir assembler les
tats-gnraux paroissant servir ses projets, cette compagnie, qui
n'avoit aucune autorit pour les convoquer, avoit cru devoir essayer
d'arriver  ce but en mettant dans ses intrts les princes du sang et
les pairs de France. Elle leur avoit en consquence adress une lettre
circulaire pour les inviter  venir prendre sance dans son sein aprs
la Saint-Martin; et renouvelant en mme temps ses poursuites contre le
chancelier, au sujet de l'affaire dont nous avons dj parl, elle lui
avoit fait signifier un dcret d'ajournement personnel, rsolue de le
changer, dans la sance mme o il parotroit, en dcret de prise de
corps. Ce fut alors que, ne gardant plus aucune mesure, la duchesse
d'Angoulme manda  Lyon des dputs du parlement, et, clatant en
menaces, leur reprocha leur insolence, leur esprit d'indpendance et de
rvolte, et leur enjoignit de lui donner satisfaction sur-le-champ, en
lui expliquant les dmarches irrgulires et scandaleuses qu'ils
venoient de se permettre tant contre son autorit que contre le
chancelier, qui toit investi de la confiance du roi, et auquel ils
devoient, par consquent, respect et soumission. Intimid par la fiert
de la rgente, le parlement s'excusa le mieux qu'il put d'une conduite
que rien en effet ne pouvoit excuser; et ds lors il attendit  tous
moments, et non sans quelque inquitude, le retour du roi dans ses tats
et dans sa capitale.

Le roi revint en effet, et fit bientt voir  quel point la conduite de
cette compagnie l'avoit offens et irrit. Un des premiers actes
d'autorit que ce prince fit  son arrive  Paris, fut d'aller tenir au
parlement un lit de justice dans le plus grand appareil. Il avoit dj
refus de recevoir les dputs que cette compagnie lui avoit envoys
avant son entre dans la ville, et suspendu plusieurs conseillers de
leurs fonctions pour un temps illimit et sans vouloir les entendre.
Dans cette sance mmorable, sans daigner rpondre au discours que fit
le prsident pour justifier la cour sur les divers actes d'autorit
qu'elle avoit cru pouvoir se permettre, le chancelier tira de sa poche
un dit sur la juridiction du parlement, dit par lequel le roi lui
toit toute connoissance des affaires ecclsiastiques, toute entremise
dans les affaires politiques, et le rduisoit, sous les peines les plus
svres,  la simple administration de la justice. Il lui signifia
l'ordre de l'enregistrer sans la moindre rclamation; et sur-le-champ le
roi, se levant de son sige, rompit l'assemble. L'enregistrement se
fit, et le triomphe du chancelier, qui toit aussi celui des vrais
principes de la monarchie, fut aussi clatant qu'il pouvoit le dsirer.

La guerre continuoit toujours en Italie, et le roi, pour toute rponse
aux dputs que Charles-Quint lui avoit envoys  l'effet d'obtenir la
ratification du trait de Madrid, leur avoit fait la dclaration de la
_sainte ligue_ conclue entre la France, le pape Clment VII, et toutes
les puissances d'Italie, ligue dont le roi d'Angleterre s'avouoit le
protecteur. Le succs toutefois n'en fut pas aussi heureux qu'on auroit
pu l'esprer. Le roi n'osoit rentrer dans le Milanais, par le dsir
qu'il avoit de ravoir ses enfants donns en otages  Charles-Quint;
Henri VIII restoit galement dans l'inaction, parce qu'il esproit tout
terminer par des ngociations; et les gnraux de la ligue, soit par
trahison, soit par impritie, toient battus sans cesse par le
conntable de Bourbon, qui, cette anne mme, acheva la conqute du
Milanais, dont l'investiture lui avoit t promise. Le duc Sforce est
oblig de se sauver; le vainqueur, manquant d'argent, bien qu'il et
pill Milan (1527.), marche vers Rome, dont il promet encore le pillage
 ses troupes; il est tu dans l'assaut qu'il livre  cette ville; mais
la capitale du monde chrtien est saccage, et le pape, assig dans le
chteau Saint-Ange, est rduit aux dernires extrmits. Alors Henri
VIII et Franois Ier reconnurent, mais trop tard, la faute qu'ils
avoient commise de se ralentir un seul instant devant un ennemi toujours
infatigable. Ce fut aussitt un mouvement gnral dans la France
entire: une arme nouvelle rentra en Italie, sous le commandement de
Lautrec; et, pour pousser avec suite et vigueur les oprations d'une
guerre dont la dure toit incalculable, le roi, dans l'puisement total
de ses finances, rsolut de demander  son peuple des secours
extraordinaires, et indiqua,  cet effet, une assemble de notables 
Paris.

Elle eut tout le succs qu'on en pouvoit dsirer. L'assemble se tint
dans la grande salle du Palais: Franois, qui, quelques jours
auparavant, toit venu se loger au palais des Tournelles, s'y rendit
accompagn de ses ministres et de toute sa cour. Il n'est pas besoin de
dire que, dans le discours qu'il pronona, il trouva le moyen de
justifier toutes les oprations de son rgne; mais, s'il n'obtint pas
une entire persuasion pour une semblable apologie, il n'en fut pas
ainsi lorsque, peignant la situation du royaume menac par un ennemi
puissant et acharn, avec lequel il falloit combattre sans relche, ou
ngocier  prix d'argent, puisqu'il retenoit entre ses mains le gage de
la prosprit de la France dans les otages prcieux qu'on avoit t
forc de lui donner, il les engagea  dlibrer avec lui sur cet intrt
commun,  l'aider dans la recherche des moyens ncessaires pour parer 
ce grand danger o se trouvoit la patrie. Ce fut un lan, un
enthousiasme gnral. La dlibration fut courte: le clerg, par
l'organe du cardinal de Bourbon, s'engagea  fournir une somme
considrable[419]; la noblesse, par celui du duc de Vendme, offrit la
moiti de ses biens et tout son sang, s'il toit ncessaire de le
verser; le prsident du parlement, le prvt et les chevins, parlant au
nom de la ville de Paris, ne montrrent pas un moindre dvouement, et
s'attachrent surtout  prouver que le trait de Madrid toit nul, par
la raison qu'il ne pouvoit tre excut sans compromettre le salut de la
France. Le don que la ville offrit au roi en cette occasion fut d'abord
port  cent mille cus[420], et rduit ensuite d'un quart par l'ordre
mme de Franois Ier.

          [Note 419: 1,300,000 liv.]

          [Note 420: Dans ce temps-l, tous les loyers de Paris runis
          ne produisoient qu'une somme de 318,000 liv.]

(1528.) La guerre continua donc, parce que l'empereur ne voulut point
accder aux propositions qui lui furent faites par les rois de France et
d'Angleterre. Lautrec, poursuivant ses succs en Italie, s'avana
jusqu'aux portes de Naples, dont il entreprit le sige; mais, par une
fatalit que peut expliquer le caractre inconstant du roi, et le peu de
suite qu'il mettoit dans ses ides et dans ses desseins, de si beaux
commencements ont une fin malheureuse, parce qu'on nglige d'envoyer 
Lautrec les secours d'hommes et d'argent ncessaires pour qu'il pt se
maintenir. Ce gnral meurt devant Naples, d'une maladie contagieuse. Sa
mort et la dfection de l'amiral gnois Doria, galement trop nglig
par la cour, dcident des affaires. Le pape, par un de ces retours si
frquents dans la politique italienne, et que rendoient ncessaires les
projets ambitieux des rois de France et des empereurs, s'toit rapproch
de Charles ds qu'il avoit vu les Franois pntrer dans le coeur de
l'Italie: leurs revers le dcident  se dclarer ouvertement contre eux.
Une rvolution enlve au roi la ville de Gnes; le comte de Saint-Paul
est battu dans le Milanais par Antoine de Lve; et Franois, dcourag
par tant de mauvais succs, abandonne ses allis et conclut le trait
dsavantageux de Cambrai, dit la _Paix des Dames_[421]. Alors Charles
parut au milieu de l'Italie en vainqueur et en matre; et les souverains
de cette belle contre, jouets continuels de cette ambition de deux
grands monarques, pensrent au moment mme  revenir  la France pour
chapper  la tyrannie de l'empereur.

          [Note 421: Ainsi nomm parce qu'il fut conclu entre Marguerite
          d'Autriche et la rgente. Dans ce trait Franois renonoit 
          tous ses droits sur le comt d'Ast, sur les comts de Flandre
          et d'Artois, ainsi que sur le Milanais; mais cette dernire
          renonciation n'toit faite qu'en faveur de Sforce, et sa mort
          fit renatre les prtentions du roi et de nouvelles
          brouilleries.]

Dans leur haine implacable, ces princes sembloient n'avoir fait la paix
que pour se prparer  une guerre plus furieuse; et leur unique
occupation pendant l'intervalle du repos qu'ils s'toient procur, fut
de chercher mutuellement  soulever l'Europe entire l'un contre
l'autre. Dans cette longue suite d'oprations politiques et de
ngociations artificieuses, nous ne voyons qu'un seul fait qui se
rapporte  l'histoire de Paris. C'est le contraste affligeant qu'y
offrirent les rigueurs exerces par Franois Ier contre les hrtiques,
en mme temps qu'il recherchoit l'alliance des puissances luthriennes,
et s'offroit de faire cause commune avec elles. Ainsi commenoit  se
dvelopper cette politique astucieuse et criminelle, qui, sparant sans
retour ses intrts de ceux de la religion, finit par persuader aux
peuples qu'en effet la religion elle-mme n'toit pas au-dessus de la
politique; politique en mme temps misrable et mal avise, avide de
conqurir, impuissante  conserver, puisant les peuples au dehors,
tandis qu'elle achevoit de les corrompre au dedans, et dont on n'est pas
mme encore entirement dsabus aujourd'hui qu'elle a consomm en
Europe la ruine des socits.

Tout sembloit en effet devoir encourager en France les partisans de la
rforme: ils voyoient le roi intimement li d'intrts avec Henri VIII,
qui tout rcemment venoit d'adopter leurs principes; ils savoient qu'il
ngocioit avec les princes protestants d'Allemagne, et qu'il venoit de
faire un trait avec la Turquie, vnement qui avoit t un sujet de
scandale pour toute la chrtient. Ils s'imaginrent donc que Franois
Ier, bien qu'il et dj montr une grande aversion contre les nouvelles
doctrines, toit au fond indiffrent sur ces matires; que les
perscutions exerces jusqu'alors contre eux ne devoient tre imputes
qu'aux importunits des vques et au zle trop ardent des magistrats;
enfin, que l'occasion toit favorable pour rpandre plus librement leur
opinion. Des placards injurieux contre la messe et la prsence relle
furent affichs, dans la nuit du 18 octobre, au coin des rues et dans
tous les carrefours de Paris. On les afficha, dans la mme nuit et  la
mme heure, aux portes du chteau de Blois, o la cour sjournoit alors,
et dans plusieurs autres villes du royaume. Un tel concert annonoit
une association dj nombreuse, et par cela seul de nature  inquiter
dans une monarchie. Un aussi grand scandale, s'il restoit impuni,
pouvoit faire une impression fcheuse sur l'esprit des peuples, et
aigrir en mme temps contre le roi le pape et ses allis d'Italie, qu'
cette poque il avoit le plus grand intrt  mnager; la politique
indiquant donc ici au monarque une marche toute diffrente, et par une
heureuse inconsquence, s'accordant avec sa religion, il rsolut de
dployer la plus grande svrit, et d'effrayer par des chtiments
terribles des coupables que jusque l l'impunit avoit enhardis. Le
parlement, toujours plein d'ardeur contre les hrtiques, n'avoit pas
mme attendu ses ordres pour commencer des recherches  l'occasion d'un
si grand attentat: on fit des processions dans toutes les glises de
Paris pour la rparation du scandale; et par les soins des officiers du
Chtelet, les auteurs du placard furent arrts au nombre de
vingt-quatre. Le roi, voulant que la rparation ft encore plus
clatante que l'outrage, vint  Paris au milieu de l'hiver, et ordonna
une procession gnrale, dans laquelle les chsses de sainte Genevive,
de saint Marcel et des autres glises de Paris, furent portes comme
dans les plus grandes calamits publiques, et  laquelle il assista avec
toute la famille royale, les ducs, les grands officiers de la couronne,
les chevaliers de l'ordre, et tous les ambassadeurs trangers.  la
suite de cette pieuse solennit, Franois, ayant assembl dans la grande
salle de l'vch les chefs de toutes les compagnies, fit un discours
dans lequel, exprimant toute son horreur pour le forfait excrable qui
venoit d'tre commis, il dclara qu'il toit dcid  poursuivre sans
relche et sans piti tous les partisans et fauteurs d'hrsie; il
publia en mme temps un dit svre par lequel il toit enjoint  tous
ses sujets de les dnoncer, sous peine d'tre traits comme leurs
complices. Le soir du mme jour, six des coupables que l'on avoit
arrts furent conduits  la place de Grve o des bchers avoient t
prpars, et y furent brls  petit feu. L'effet de cette excution
terrible fut de faire sortir prcipitamment du royaume un grand nombre
d'Allemands religionnaires qui toient alors  Paris; et les princes
protestants refusrent, quelque temps aprs, d'entrer dans l'alliance du
roi contre l'empereur.

Aprs six ans d'une paix simule, la guerre se ralluma plus vivement que
jamais entre ces deux monarques. Nous ne les suivrons point dans les
nombreux vnements qu'elle fit natre, vnements qui sont entirement
trangers  l'histoire de Paris. Franois, toujours obstin  rentrer
dans le Milanais, ne fut pas plus heureux dans cette entreprise, que
Charles-Quint dans le projet qu'il conut de conqurir la France en
faisant une invasion dans ses provinces mridionales. Cette guerre
nouvelle offre une alternative de bons et de mauvais succs qui puisent
les deux partis, sans procurer  l'un ni  l'autre aucun avantage
dcisif; et une trve de dix ans, conclue  Nice, donne  la France un
repos plus funeste peut-tre que les agitations dont elle venoit de
sortir. Par cet accord et par les intrigues qui le suivirent,
Charles-Quint trouva le moyen de brouiller le roi avec tous ses allis;
le conntable de Montmorenci, qui avoit toute sa confiance, se montra
moins habile politique qu'il n'avoit t prudent capitaine dans la
campagne de Provence, et tomba dans tous les piges que lui tendit le
gnie astucieux du perfide empereur.

(1539.) Ce fut pendant ces temps d'une apparente rconciliation, 
laquelle la cour de France se livroit avec tant de scurit, que
Charles, press d'aller chtier les Gantois, qui venoient de se
rvolter, demanda et obtint de Franois Ier la permission de traverser
la France, et eut la hardiesse de venir jusqu' Paris se mettre entre
les mains d'un ancien ennemi qu'autrefois il avoit si cruellement
tromp, et que dans ce moment mme il trompoit encore. Son voyage eut
l'air d'un triomphe continuel. Les deux fils de France et le conntable
allrent le recevoir sur les frontires d'Espagne; et, dans toutes les
villes o il passa, il fut accueilli comme l'auroit t le souverain
lui-mme. Ces honneurs excessifs n'toient toutefois que le prlude de
la rception plus clatante encore qui lui toit prpare dans la
capitale. (1540.) Il y fit son entre solennelle le 1er janvier 1540.
Tous les ordres religieux, l'universit, les cours de justice, le
chancelier,  la tte du grand conseil, les gentilshommes de la maison
du roi, les cardinaux, les princes, enfin le conntable, l'pe nue  la
main, prcdoient la marche de l'empereur, qui n'toit vtu que de noir,
parce qu'il portoit encore le deuil de l'impratrice. Arriv  la porte
Saint-Antoine, les chevins lui prsentrent le dais aux armes
impriales, qu'il accepta aprs s'en tre dfendu quelque temps. Il fut
ainsi conduit au milieu de la population entire de Paris,  travers des
rues toutes ornes des plus riches tapisseries, et aux coups redoubls
du canon de la Bastille, jusqu' l'glise de Notre-Dame, o il fit une
courte prire. De l il se rendit au palais: le roi, qui l'y attendoit,
le reut au bas de l'escalier de marbre et le conduisit dans la
grand'salle, o l'on avoit prpar le banquet royal. Un bal brillant
suivit ce festin magnifique; et pendant huit jours que l'empereur passa
dans la capitale, les tournois, les danses, les cavalcades, en un mot
les ftes de toute espce se succdrent sans interruption.

Au milieu de ces rjouissances, ce prince affectoit une scurit qu'il
toit loin d'prouver. Quelques paroles chappes au roi[422] lui
avoient fait comprendre que ceux qui environnoient ce prince et qui
exeroient sur lui quelque influence toient loin d'approuver la loyaut
impolitique dont il se piquoit envers son ennemi; et ds lors il vit
avec le plus grand effroi tout le danger de sa position et l'imprudence
qu'il avoit faite. Toutefois il sut dissimuler ses alarmes, fortifier
dans ses intrts ceux qui lui toient dj attachs, adoucir par ses
galanteries et ses libralits les personnes dont les intentions lui
parurent suspectes; mais ce qui le servit mieux sans doute que toutes
ces prcautions, ce fut le grand coeur de Franois Ier. On a prtendu
que le monarque franois s'toit repenti par la suite de n'avoir pas
us plus utilement pour ses intrts d'une circonstance qui pouvoit lui
faire regagner plus qu'il n'avoit perdu  Pavie; et le prsident Hnault
fait entendre que ce fut l la cause de la disgrce du conntable, qui,
gagn par la reine lonore, soeur de l'empereur, maintint le roi dans
ses premires dispositions. Nous ne partageons point cette opinion: le
roi se dgota du conntable, parce qu'il reconnut, malheureusement trop
tard, les fautes qu'il lui avoit fait commettre, et une intrigue de cour
trs-connue acheva de le perdre; mais nous ne croyons pas que l'on
puisse trouver une seule preuve authentique que ce prince ait jamais eu
de regret de n'avoir pas viol sa parole; et le hros qui crivoit dans
les fers, _tout est perdu, fors l'honneur_, ne pouvoit se repentir de ne
s'tre pas dshonor.

          [Note 422: On avoit effectivement fait quelques tentatives
          auprs du roi pour le dterminer  violer la parole qu'il
          avoit donne: Mon frre, dit-il  l'empereur, dans un de ces
          accs de gaiet et de franchise qu'il n'toit pas le matre de
          rprimer, voyez-vous cette belle dame (il lui montroit la
          duchesse d'tampes)? elle me conseille de ne point vous
          laisser partir d'ici que vous n'ayez rvoqu le trait de
          Madrid.--Eh bien, rpondit l'empereur un peu dconcert, si
          l'avis est bon, il faut le suivre. C'en fut un pour lui de
          mettre la duchesse dans ses intrts. Cette dame n'toit pas
          la seule qui et conu de semblables ides: le fou de la cour,
          nomm Triboulet, qui pouvoit, en raison du rle qu'il jouoit,
          s'exprimer plus librement qu'un autre, avoit crit sur ses
          tablettes que Charles-Quint toit plus fou que lui de
          s'exposer  passer par la France. Mais, lui dit Franois, si
          je le laisse passer sans lui rien faire, que diras-tu?--Cela
          est bien ais, reprit Triboulet; j'effacerai son nom et je
          mettrai le vtre. On prtend que le dauphin, le roi de
          Navarre et le duc de Vendme, dsesprs de voir le roi
          laisser chapper une semblable occasion, avoient rsolu
          d'arrter l'empereur en leur propre nom dans le chteau de
          Chantilly, mais que le conntable fit avorter leur projet.]

Toutefois la guerre ne tarda pas  recommencer, parce que Charles,
chapp aux dangers qu'il avoit courus, refusa de tenir tous ses
engagements, entre autres de donner l'investiture du Milanais, qu'il
promettoit depuis long-temps  l'un des fils du roi de France. Telle fut
la vritable cause de ces nouvelles hostilits, qui eurent pour prtexte
le meurtre des ambassadeurs du roi, assassins par ordre de Dugast,
gouverneur du Milanais pour l'empereur. (1542.) Le roi eut d'abord en
Flandre des succs dont il ne tira aucun profit, par la conduite
imprudente de son second fils, le duc d'Orlans[423]; l'anne suivante,
ce jeune prince rpara sa faute en s'emparant du Luxembourg, et le comte
d'Anguien gagna, peu de temps aprs (1544.), la bataille de Cerisolles;
mais Charles-Quint, qui avoit trouv le moyen de faire un ennemi 
Franois de son alli le plus utile et le plus puissant, entra en
Champagne avec une arme formidable, tandis que Henri VIII faisoit une
irruption dans la Picardie. Les alarmes que causa cette expdition
furent les dernires et les plus vives que les Parisiens eussent encore
prouves pendant la dure de ce rgne: car l'arme de l'empereur
s'tant avance jusqu'aux bords de la Marne, on vit bientt arriver dans
les murs de la ville une foule innombrable d'habitants de la campagne,
tranant avec eux leurs familles dsoles, leurs bestiaux, et tout ce
qu'ils avoient pu drober aux ravages de l'ennemi ou  la licence
effrne des troupes franoises. On y transporta le trsor de
Saint-Denis, les vases sacrs et les ornements des glises
circonvoisines; tandis que les Parisiens, saisis d'une terreur plus
grande encore, mais bien moins fonde, chargeoient sur des chariots
leurs effets les plus prcieux, et fuyoient, les uns  Rouen, les
autres  Orlans ou dans les provinces mridionales. Le parti de la cour
attach au conntable de Montmorenci, et  la tte duquel toit le
dauphin, essaya d'obtenir son rappel dans une circonstance o son
exprience dans la guerre pouvoit tre dcisive pour le salut de l'tat;
mais le roi, livr entirement  ceux qui le hassoient, n'y voulut
point consentir. Cependant, alarm lui-mme de la consternation dont
Paris toit frapp, il se hta de venir dans cette capitale, accompagn
du duc de Guise et du cardinal de Tournon. Ayant mand aussitt les
dputs du parlement, et leur ayant reproch la terreur panique 
laquelle ils s'toient livrs, eux  qui leur rang et leur tat
faisoient au contraire un devoir sacr de donner aux autres citoyens
l'exemple de la confiance et du courage, il leur ordonna de reprendre le
cours de la justice qu'ils avoient imprudemment interrompu, d'enjoindre
aux marchands d'ouvrir leurs boutiques, aux artisans de se livrer 
l'exercice de leurs professions, ajoutant que, bien que l'ennemi se ft
approch trs-prs de la ville, il n'toit arriv aucun accident qui pt
causer de l'effroi, ni qui prsaget rien d'inquitant pour l'avenir.
Ds le mme jour, le roi monta  cheval, se promena dans les rues de
Paris, accompagn du duc de Guise[424], et parlant avec bont  la
multitude qui l'environnoit: Mes enfants, leur disoit-il, Dieu vous
garde de la peur, et je vous garderai des ennemis. Incertain cependant
si l'arme du dauphin pourroit contenir long-temps les troupes
impriales au-del de la Marne, et voulant lui assurer une retraite en
cas de malheur, il entreprit d'envelopper Montmartre par de longs fosss
afin de pouvoir asseoir son camp sur cette minence, et envoyer de l
des dtachements dans tous les quartiers de la ville; mais la paix de
Crespi rendit bientt toutes ces prcautions inutiles.

          [Note 423: Il abandonna les conqutes qu'il y faisoit, ayant
          sous lui Claude de Guise, pour venir partager la gloire de la
          prise de Perpignan, dont le sige fut lev.]

          [Note 424: La conduite que ce duc tint en cette circonstance
          fut, dit-on, la source de la vive affection que les Parisiens
          conurent pour sa famille, affection dont elle fit par la
          suite un usage si funeste  la France.]

(1545.) Dans les dernires annes de son rgne, Franois renouvela les
mesures de rigueur qu'il avoit dj prises contre les protestants: un
recteur de l'universit ayant os prcher publiquement dans le sens de
la nouvelle doctrine, ne dut son salut qu' une prompte fuite; et peu de
jours aprs, un moine jacobin, convaincu d'avoir rpandu les mmes
principes, fut puni du dernier supplice. Alarm de ces prdications
dangereuses, Franois crut devoir prendre de nouvelles prcautions pour
arrter un mal qui menaoit dj de se rpandre sur la nation entire.
La facult de thologie,  laquelle il s'adressa, rdigea, d'aprs ses
ordres, un formulaire en vingt-six articles, dans lequel toient
clairement expliques toutes les matires controverses, et qui dut tre
sign par tous ses membres, sous peine de dgradation. Le roi, l'ayant
revtu de lettres-patentes, l'adressa  tous les vques, chapitres et
couvents de son royaume, afin qu'il devnt loi de l'tat, autorisant les
tribunaux  traiter comme sditieux, rebelles et conspirateurs tous ceux
qui refuseroient de s'y conformer. De telles mesures foroient sans
doute au silence les aptres fanatiques de la rforme; mais la racine du
mal toit plus profonde: les rois de l'Europe avoient en quelque sorte
conspir depuis deux sicles contre la seule puissance  laquelle il
appartenoit de l'arracher et de la dtruire; ils alloient recueillir et
particulirement en France ce qu'ils avoient sem; la secte s'y
accroissoit dans les tnbres, comptoit des proslytes dans les premiers
rangs de l'tat, et prparoit pour les poques suivantes les malheurs
inous dont nous ne tarderons pas  parler.

Aux troubles qui agitrent Paris pendant la dure de ce rgne, se
joignit le flau des maladies pestilentielles. Elles se renouvelrent
deux fois dans ce court espace de temps, et enlevrent un grand nombre
de personnes. La premire, qui se dclara en 1522, fora le parlement 
quitter la ville, et causa en outre une telle migration de ses
habitants, que le roi, craignant que sa capitale ne devnt tout--fait
dserte, prit la rsolution gnreuse de s'y rendre lui-mme, et de
calmer ainsi, par sa prsence et en partageant ses dangers, l'effroi qui
s'toit empar de toute la population. On prit alors des mesures qui peu
 peu firent disparotre le flau; mais on n'avoit point encore un
systme de police gnrale assez bien ordonn pour prvenir par la suite
de semblables malheurs; et onze ans aprs, en 1533, une nouvelle
pidmie vint dsoler cette grande cit. Les ravages qu'elle y fit
furent tels qu'on fut oblig d'acheter six arpents de terre dans la
plaine de Grenelle pour enterrer les morts.

Franois Ier mourut au chteau de Rambouillet le dernier jour de mars
1547.

       *       *       *       *       *

Le rgne de ce prince ne fut pas seulement l'poque de l'introduction
des beaux arts en France, mais on peut le considrer encore comme celle
de leur plus grande perfection. Les monuments qu'y produisirent alors la
sculpture et l'architecture n'ont point t depuis gals; les plus
grands peintres de l'Italie remplirent de leurs chefs-d'oeuvre les
palais du monarque, et l'cole qui se forma depuis dans le sicle le
plus brillant de la France, ne produisit rien qui pt leur tre compar.
On doit aussi  Franois Ier l'tablissement du collge Royal.


ORIGINE DU QUARTIER DU TEMPLE.

L'enceinte leve sous Charles V et Charles VI renferma dans Paris
l'enclos du Temple, ainsi qu'une partie du quartier auquel il a donn
son nom.  cette poque, tout le terrain que contient ce quartier 
l'orient et au midi, en dedans des boulevarts, n'toit compos que de
cultures, dont une partie appartenoit au Temple, et l'autre  l'hpital
Saint-Gervais. Quelques amas de maisons s'toient dj forms au midi de
la maison du Temple.

Les choses restrent en cet tat jusqu'au rgne de Henri III.  cette
poque on commena  btir sur la culture du Temple, et des rues
nouvelles furent successivement perces derrire son enclos. Le terrain
de la culture Saint-Gervais resta seul tel qu'il toit, jusqu'au
commencement du dix-septime sicle.

Quant au faubourg situ par-del le boulevart, on trouve que, ds le
rgne de Charles IX, il y avoit dans cet endroit quelques maisons qu'on
avoit leves, suivant l'usage, aux portes de la ville. Le nombre s'en
tant augment par degrs, et principalement depuis le rgne de Louis
XIV, forma depuis cette vaste portion du quartier comprise dans la
dernire enceinte leve sous Louis XVI. La nomenclature des rues fera
connotre prcisment les poques et la nature des diverses rvolutions
qui ont amen cette portion de la ville au point o nous la voyons
aujourd'hui.


LES CAPUCINS DU MARAIS[425].

Ce couvent, le troisime de cet ordre  Paris, fut fond en 1622 sur
l'emplacement d'un ancien jeu de paume, par le pre Athanase Mol,
capucin, frre de M. Mathieu Mol, alors procureur gnral, et depuis
premier prsident et garde des sceaux. Le grand crdit de ce magistrat
servit beaucoup  consolider cet tablissement, auquel l'archevque de
Paris et le grand-prieur du Temple donnrent leur consentement en 1623.

          [Note 425: Pour l'histoire des Capucins, _voyez_ t. I, p.
          992, 2e partie.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES CAPUCINS.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une adoration des bergers, par _La Hyre_.

     Dans la chapelle de Saint-Franois, un autre tableau du mme
     matre, dans lequel il s'toit peint lui-mme avec les attributs
     du secrtaire du pape Nicolas V. Ce pontife y toit reprsent
     visitant le corps de saint Franois d'Assise.

     Dans la chapelle de Sainte-Anne, cette Sainte, par le mme.

     Sur le mur, vis--vis la chapelle de la Vierge, un saint Jrme,
     par _l'Espagnolet_.

     Dans le choeur des religieux, un saint Franois en prire, par
     _Michel Corneille_.

     Dans la nef, en face de la chaire, une descente de croix, de
     l'cole de _Vandyck_.

     Huit tableaux reprsentant diffrents sujets de la vie de la
     Vierge, par _Robert de Vamps_, _Colin de Vermont_ et
     _d'Andr-Bardon_[426].

          [Note 426: L'glise de ce monastre existe encore, et a t
          rendue au culte. Elle n'offre rien de remarquable dans son
          architecture.]


LES FILLES DU SAINT-SACREMENT.

Cet tablissement est le second que les filles de cet ordre aient form
 Paris. Il doit son origine  quelques religieuses que la suprieure du
monastre de Toul envoya dans cette ville en 1674, pour soustraire ainsi
une partie de son troupeau aux dangers de la guerre qui dsoloit alors
ces contres.

Ces religieuses furent d'abord recueillies dans le couvent que leur
ordre possdoit dj rue Cassette[427]. Ayant ensuite obtenu de
l'archevque de Paris la permission de prendre  loyer une maison
habite par les soeurs de la congrgation de Notre-Dame, et que
celles-ci venoient de quitter pour aller s'tablir ailleurs, les filles
du Saint-Sacrement entrrent, le 26 octobre de la mme anne, dans cette
nouvelle demeure, situe rue des Jeux-Neufs (ou Jeneurs), prs de la
porte Montmartre. Elles y restrent jusqu'en 1680, poque  laquelle
cette maison fut vendue. Obliges de chercher un nouvel asile, ces
religieuses jetrent les yeux sur une maison situe au-del de la porte
de Richelieu, et s'y installrent, avec l'esprance d'y faire enfin un
tablissement durable, en vertu de lettres-patentes qu'elles avoient,
cette anne mme, obtenues de la faveur du roi. Mais elles reconnurent
bientt que ce logement toit trop incommode pour une communaut; et,
s'tant dtermines  le quitter encore, elles cherchoient  acheter
une autre maison, lorsque la duchesse d'Aiguillon vint fort heureusement
 leur secours. Cette dame, ayant appris l'embarras dans lequel se
trouvoient les filles du Saint-Sacrement, leur fit gnreusement le don
de l'htel de Turenne[428], situ rue Neuve-Saint-Louis au Marais,
qu'elle venoit d'acqurir peu de temps auparavant du cardinal de
Bouillon, en change de la terre, seigneurie et chtellenie de Pontoise.
Ceci arriva en 1684. Ainsi, dit Jaillot, l'adoration perptuelle du
saint Sacrement fut tablie dans le lieu mme o s'toient tenues les
assembles de ceux qui attaquent cet auguste mystre.

          [Note 427: Nous parlerons de leur origine  Paris,  l'article
          de ce couvent.]

          [Note 428: Piganiol est le premier qui ait fait connotre la
          pieuse munificence de cette dame. Tous les historiens venus
          avant lui avoient prsent l'tablissement des Filles du
          Saint-Sacrement dans l'htel de Turenne comme le rsultat
          d'une vente qui leur en avoit t faite. (T. IV, p. 376.)]

L'glise de ces religieuses n'avoit rien de remarquable[429]. Le
matre-autel toit dcor d'un tableau de _Hall_, reprsentant la
fraction du pain.

          [Note 429: Cette glise a t rendue au culte.]


LES RELIGIEUSES DU CALVAIRE.

Cet ordre fut tabli  Paris en 1620, comme nous aurons occasion de le
dire en parlant de la premire maison de ces religieuses, situe dans le
quartier du Luxembourg. Ce fut le pre Joseph, ce capucin devenu si
fameux par les ngociations importantes auxquelles l'employa le cardinal
de Richelieu, qui forma le projet de leur procurer  Paris un second
tablissement. Il choisit  cet effet un emplacement d'environ trois
arpents, qui s'tendoit depuis l'extrmit de la Vieille rue du Temple
jusqu' celles de Poitou et du Pont-aux-Choux, sur lequel on avoit dj
construit un grand corps-de-logis, plusieurs btiments et trois
jardins[430]. Ces constructions toient appeles l'_Htel d'Ardoise_.
Piganiol ajoute que cet emplacement fut pay 37,000 l., des deniers
communs de la congrgation des Bndictines du Calvaire.

          [Note 430: Arch. de Sainte-Opportune.]

Les historiens varient beaucoup sur l'poque de cet tablissement. Il
semble pourtant qu'on peut la fixer avec assez de certitude  l'anne
1633. En effet, ds le 25 mai de cette anne, l'archevque de Paris
donna son consentement, d'aprs lequel Louis XIII accorda, au mois de
septembre suivant, ses lettres-patentes, enregistres en 1635. Environ
un an avant cette poque, douze religieuses avoient t tires du
monastre du Luxembourg et places dans un hospice voisin du Temple, en
attendant que le nouveau monastre ft bti. On en jeta les fondements
en 1635. Le cardinal de Richelieu, qui s'en toit dclar le protecteur,
chargea la duchesse d'Aiguillon sa nice d'y poser la premire pierre,
crmonie qui fut faite avec beaucoup d'clat. Les btiments en furent
ensuite levs par les libralits du roi, du cardinal de Richelieu et
de la duchesse. Ds qu'il fut achev et bnit, les douze religieuses
tablies dans le voisinage vinrent en prendre possession; elles y furent
introduites le 10 avril 1637, par madame la duchesse d'Aiguillon et par
plusieurs autres dames du plus haut rang.

Cette maison devoit porter le nom de _Crucifixion_, pour la distinguer
de celle de la rue de Vaugirard; et c'est pour cette raison qu'on avoit
mis sur la porte cette inscription: _Jesus amor noster crucifixus est._
Cependant l'glise fut consacre en 1650, sous le titre de la
_Transfiguration_.

Ce couvent devint le chef-lieu de la Congrgation des bndictines de
Notre-Dame-du-Calvaire, et la rsidence ordinaire de la directrice
gnrale de l'ordre, dont on comptoit en France vingt monastres[431].

          [Note 431: Ce monastre a t dtruit, et sur son emplacement
          on a perc une rue nouvelle, qui, d'un ct, aboutit au
          boulevart, de l'autre  la rue Saint-Louis. (_Voyez_ pl.
          117.)]


L'HPITAL DES ENFANTS-ROUGES.

Franois Ier ayant consenti  fonder cet hpital  la sollicitation de
Marguerite de Valois sa soeur, donna pour son tablissement la somme de
3,600 liv., laquelle fut remise entre les mains de Jean Brionnet,
prsident de la chambre des comptes. Celui-ci chargea Robert de Beauvais
d'acheter auprs du Temple une maison avec cour et jardin, laquelle
cota 1,200 livres. Sauval, Lebeuf, Corrozet, Germain Brice et Delamare
se sont galement tromps sur les diffrentes poques qu'ils assignent
 la fondation de cet hpital. On peut, sans craindre de s'carter
beaucoup de la vrit, la fixer  l'anne 1534: car le contrat
d'acquisition de la maison dont nous venons de parler est du 24 juillet
de cette mme anne. Ce n'est cependant qu'au mois de janvier 1536 que
le roi donna ses lettres-patentes[432], par lesquelles il se dclare
fondateur de cet hospice, spcialement destin pour les orphelins
originaires de Paris, et o il veut en outre qu'on reoive les pauvres
petits enfants qui ont t et seront dors-en-avant trouvs, dans
l'Htel-Dieu, fors et excepts ceux qui sont orphelins natifs et
baptiss  Paris et ez fauxbourgs, que l'hpital du Saint-Esprit doit
prendre selon l'institution et fondation d'icelui, et les btards que
les doyen, chanoines et chapitre de Paris ont accoutum de recevoir et
faire nourrir pour l'honneur de Dieu.

          [Note 432: Hist. de Par., t. III, p. 614.]

Il est ordonn par les mmes lettres-patentes que ces enfants seront
perptuellement appels _Enfants-Dieu_, et qu'on les vtira d'toffe
rouge, pour marquer que c'est la charit qui les fait subsister[433].
C'est ce qui leur fit donner le nom d'Enfants-Rouges. Ces lettres furent
enregistres au parlement le 1er mars de la mme anne 1536.

          [Note 433: On sait que, dans l'criture, la Charit est
          figure par le feu.]

On ignore les motifs qui dterminrent Franois Ier  ordonner, le 23
janvier 1539, que les enfants dsigns pour le nouvel hpital seroient
mis  l'avenir  l'hpital du Saint-Esprit. Toutefois ce changement
n'eut point lieu, ou du moins, si on l'excuta, fut de peu de dure:
car il est certain que, le 20 mai 1542, le roi, par ses
lettres-patentes[434] enregistres le 4 septembre suivant, donna des
rglements pour l'administration de l'hpital des _Enfants-Dieu
orphelins prs le Temple_.

          [Note 434: Hist. de Par., t. IV, p. 703.]

Cet hpital fut enfin supprim au mois de mai 1772, par lettres-patentes
enregistres au parlement le 5 juin suivant. Les enfants furent
transfrs  l'hospice des Enfants-Trouvs; on laissa seulement
subsister la chapelle, dans laquelle on a clbr l'office les ftes et
les dimanches jusqu' l'poque de la rvolution[435]. Ce petit difice
n'avoit rien de remarquable.

          [Note 435: Cette chapelle a t dtruite, et sur son
          emplacement on a perc une rue nouvelle.]


LE TEMPLE.

Vers le milieu du onzime sicle, quelques marchands d'Amalfi, au
royaume de Naples, obtinrent du calife la permission d'avoir un hospice
 Jrusalem, prs le Saint-Spulcre. Ils y firent btir une chapelle,
qui fut desservie par des religieux de Saint-Benot[436]; et  ct de
cette chapelle on construisit deux autres hospices pour y recevoir les
plerins sains et malades, dont ces religieux s'engagrent  prendre
soin. Telle fut l'origine des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem,
ainsi appels parce que leur chapelle toit sous l'invocation de saint
Jean l'aumnier. Guillaume de Tyr dit que _Grard_ ou _Girauld Tum_,
qu'on regarde comme le fondateur de cet institut rgulier, avoit
long-temps servi les pauvres de l'hpital, sous les ordres de l'abb et
des moines. Le nouvel institut fut approuv par une bulle de Paschal
II[437], du 15 des calendes de mars, indiction 6, an 1113.

          [Note 436: Jean d'Ipres, dans sa Chronique, dit que c'toient
          des _oblats_ du monastre de Jrusalem, appel
          Sainte-Marie-des-Latins.]

          [Note 437: Hist. de Malte., t. I, p. 578. Il parot qu'alors
          saint Jean-Baptiste toit le patron des hospitaliers: car
          cette bulle est adresse  _Grard, prvt de l'hpital de
          Saint-Jean-Baptiste de Jrusalem_.]

Cependant _Raymond Dupuy_, qui succda  Grard, ayant conu le projet
de former parmi les hospitaliers mmes une milice capable de rsister
aux invasions des infidles, ce projet fut facilement adopt par des
religieux dont la premire profession avoit t celle des armes; et son
excution devint d'autant plus mritoire que Jrusalem, conquise par les
chrtiens en 1099, toit dj en butte aux attaques continuelles des
Musulmans.

Mais c'toit peu de garder la cit sainte: il falloit encore en
faciliter l'accs aux chrtiens, qui de toutes parts y accouroient en
foule, et qui avoient tout  craindre de la cruaut des Sarrasins, dont
les routes taient infestes. En 1118 _Hugues des Payens_ et _Geoffroi
de Saint Omer_ rsolurent de se dvouer  ce pnible ministre[438]; et
s'tant associ sept autres gentilshommes enflamms du mme zle, ils se
prsentrent ensemble devant le patriarche, firent entre ses mains les
voeux ordinaires de religion, et s'engagrent par un serment solennel 
garder les chemins,  protger et  dfendre les plerins. On donna 
ces nouveaux religieux un logement dans le palais, lequel toit situ
prs du Temple; et ils furent appels les _frres de la milice du
Temple_, _les chevaliers du Temple_, _les Templiers_.

          [Note 438: Hist. de Malte, t. I, p. 72.]

Quelle que ft l'utilit de cet tablissement, il ne fit cependant de
progrs sensibles que lorsque Hugues des Payens eut repass la mer, dans
le dessein de se prsenter au concile que l'on tint  Troyes en 1128,
et d'y demander la confirmation de son ordre, et une rgle particulire
pour son administration. Sa demande fut agre avec tout l'empressement
qu'elle mritoit; et saint Bernard, dont les dcisions toient reues
comme des oracles, fut pri par le concile de se charger de ce grand
travail. Il parot qu'il s'en excusa[439]; et l'opinion communment
reue en fait honneur  _Jean de Saint-Michel_, quoiqu'il n'y en ait
aucune preuve dcisive.

          [Note 439: _S. Bern. opusc. VI_, cap. 4 et 5.]

Ds ce moment l'accroissement de cet ordre fut extrmement rapide; la
noblesse s'empressa de se mettre au nombre de ces dfenseurs de la
religion; les rois et les princes les comblrent de faveurs, et ils
devinrent en peu de temps possesseurs de ces richesses immenses qui, en
moins de deux sicles, devoient amener leur dcadence et leur
destruction.

On n'a point de lumire certaine sur la vritable poque de leur
tablissement  Paris; et chaque historien de cette ville a prsent 
ce sujet sa date et ses conjectures[440]. Ce qu'on peut assurer, c'est
qu'ils y existoient sous le rgne de Louis-le-Jeune: car, en 1147, le 27
avril, les Templiers tinrent  Paris un chapitre, o ils toient au
nombre de cent trente; le pape Eugne III toit  leur tte, et le roi
honora cette assemble de sa prsence, avec plusieurs prlats et
seigneurs[441]. Il existe en outre une charte de ce prince, date de
1152, dans laquelle il qualifie ces religieux: _orientalis ecclesi
sanctos propugnatores_, _venerabilem militiam_, _sacrosanctum
ordinem_[442].

          [Note 440: Lacaille la met en 1128, supposant apparemment
          qu'ils y eurent un lieu fixe immdiatement aprs le concile de
          Troyes. Le commissaire Delamare la place d'abord en 1148,
          ensuite dix ans plus tard; dom Flibien la fixe aprs le
          retour de Louis-le-Jeune de la Terre-Sainte; l'auteur des
          _Tablettes parisiennes_ en marque l'tablissement  l'anne
          1100, sans faire attention que cet ordre ne s'est form que
          dix-huit ans aprs cette poque. Dubreul, les historiens de
          Paris et Piganiol ne rapportent point de titres plus anciens
          que l'anne 1211; et Sauval dit qu'il ne sait ni par qui ni
          quand il a t fond, mais qu'il a lu des actes qui en font
          mention avant l'anne 1210.

          On voit encore dans les registres du Chtelet que les
          Templiers eurent un diffrend avec les bouchers de Paris, au
          sujet d'une boucherie que ceux-ci avoient tablie sur leur
          territoire, rue de Braque; et qu'en 1182 il fut dcid, par
          lettres de Philippe-Auguste, donnes au mois de juillet de
          cette anne, que cette boucherie n'auroit que deux taux de
          douze pieds de large chacun. (Hist. de Par., t. I, p. 203.)

          Il est aussi fait mention de la maison du Temple en 1205, 
          l'occasion d'un legs de 10 sols fait en faveur de cette maison
          par Christophe Malcion, chambellan de Philippe-Auguste. Vingt
          ans auparavant ils sont nomms, dans un arrt du parlement,
          _prceptor et fratres militi Templi_. Enfin, nous pourrions
          encore citer les lettres de Philippe-le-Bel de 1292, par
          lesquelles il confirme aux Templiers les privilges qui leur
          avoient t accords par Philippe-Auguste et par le roi Louis.
          _Ludovicum atavum nostrum._ (Louis VII.) _Hist. eccles. Par._,
          t. II, p. 295.]

          [Note 441: _Monasticon anglic._, t. II, p. 523.]

          [Note 442: Trs. des chart., p. 132.]

Au treizime sicle, le terrain qu'occupoient les Templiers toit
devenu si considrable que dans plusieurs titres de ce temps il est
appel _villa nova Templi_. L'histoire nous apprend que saint Louis,
Philippe-le-Hardi et Philippe-le-Bel avoient dpos leurs trsors dans
la maison des Templiers, et qu'en 1301 et 1306 ce dernier y fit sa
rsidence[443]. Les btiments en toient si nombreux et si beaux, que
lorsque Henri III, roi d'Angleterre, passa  Paris en 1254, il prfra
la maison du Temple au palais que lui offroit saint Louis.

          [Note 443: Cette particularit toit inscrite sur des
          tablettes de cire qui se voyoient autrefois  l'abbaye de
          Saint-Victor. On y lisoit, entre autres choses, qu'aprs un
          voyage fait dans le Gtinois et dans la Brie durant l'hiver de
          l'anne 1301, ce prince vint rsider dans la maison des
          Templiers, depuis le 26 janvier jusqu'au 25 fvrier, etc.
          etc.]

Personne n'ignore quelle fut la fin tragique des Templiers: on a essay
d'envelopper cette grande catastrophe de tnbres que l'on assembloit 
dessein, d'en faire ainsi une espce de problme historique, pour le
rsoudre ensuite avec impudence  la honte des juges et  la gloire des
accuss. C'est surtout dans le dix-huitime sicle que ces dclamations
injurieuses contre la mmoire d'un pape et d'un roi ont clat avec plus
de violence. Dans le dix-neuvime, LES CRIS N'ONT POINT CESS[444];
mais le sens commun a aussi lev sa voix; et cette voix, nous allons
essayer de la faire entendre  ceux qui, sur cette grande affaire, ne
l'ont point encore entendue.

          [Note 444: Ceux qui connoissent la tragdie des _Templiers_
          n'ont point oubli sans doute l'hmistiche qui termine le
          rcit de leur supplice:

            Les chants avoient cess.]

Et d'abord il n'est peut-tre pas inutile de faire observer que ceux qui
repoussent avec tant de chaleur l'accusation d'hrsie et d'impit
leve contre ces moines guerriers, seule accusation qui ft vraiment
capitale, la seule qui ait fait prononcer l'arrt de leur destruction,
sont tous, et nous n'y connoissons presque point d'exception, des gens
qui, laissant bien loin derrire eux toutes les hrsies o du moins
l'on croit encore quelque chose, font hautement profession de ne rien
croire du tout, qui regardent en piti et comme une race de stupides et
d'imbciles tous les croyants, quelle que soit leur croyance; des gens
enfin qui ont prouv soit par eux-mmes, soit par les _reprsentants_ de
leurs doctrines et de leurs opinions, que, si toute puissance leur toit
remise ici-bas, ils perscuteroient et sans piti et sans relche, non
pas _pour la foi_, mais _ cause de la foi_; de manire qu'ils dfendent
les Templiers justement par les mmes motifs qui les porteroient, si cet
ordre existoit encore aujourd'hui,  les attaquer,  les dpouiller, 
les proscrire,  faire  leur gard tout ce qu'ont fait les juges qui
les ont condamns: ce trait caractristique des apologistes des
Templiers est remarquable, et, ce nous semble, n'a point t assez
remarqu.

Cependant, ds que les philosophes eurent trouv et saisi cet _heureux_
prtexte d'insulter les papes et les rois,  l'instant mme il se
prsenta, dans la lice qu'ils venoient d'ouvrir, des adversaires assez
redoutables pour leur faire pressentir que la victoire qu'ils avoient
d'abord juge si facile leur seroit vigoureusement dispute.  leurs
dclamations on opposa des actes authentiques; on suivit avec eux
l'historique du procs autant qu'il toit alors possible de le faire, et
les circonstances principales de ce procs s'levrent contre ceux
qu'ils dfendoient. Ils prtendoient que les aveux faits par les accuss
leur avoient t arrachs par les tortures: on leur produisoit un nombre
considrable de chevaliers qui avoient avou sans tre torturs; ils
insistoient particulirement sur le dsaveu si clatant du grand-matre
Jacques Molay et de Guy, dauphin d'Auvergne, dsaveu fait sur l'chafaud
et  la vue du supplice qui devoit en tre le prix: on leur rpondoit
que ce tmoignage toit au moins nul, puisque les aveux prcdents de
ces deux personnages, aveux accompagns de circonstances si remarquables
et que nous ferons connotre tout  l'heure, balanoient l'autorit de
leur dsaveu, et mme avoient infiniment plus de force pour ceux qui
connoissent les honteuses misres de l'esprit humain, qui savent 
quelles extrmits la honte et l'humiliation peuvent emporter des coeurs
orgueilleux et dsesprs. L'histoire est fconde en exemples de ce
genre; et les temps o nous vivons en pourroient offrir de frappants et
de singuliers; on leur demandoit si deux tmoignages, entirement
contraires  ceux qu'ils invoquoient, et donns avec des circonstances
toutes semblables, leur auroient paru suffisants pour faire condamner
tout l'ordre des Templiers: et comme ils toient obligs de le nier, il
leur falloit convenir en mme temps que deux tmoignages favorables
toient insuffisants pour l'absoudre. Le mauvais renom des Templiers,
rpandu depuis long-temps dans l'Europe entire, et dans lequel se
trouvoit implicitement renferme l'accusation de tous les crimes qui
depuis les firent condamner, renom qu'ont perptu jusqu' nos jours les
traditions populaires dont il est rare que le fond ne soit pas vrai,
mme alors que les circonstances en sont videmment fausses; ce mauvais
renom toit une prsomption dfavorable  la cause de ces religieux
qu'on opposoit encore avec avantage aux apologistes; enfin, s'appuyant
d'autorits diverses qui se fortifient mutuellement par leur diversit
mme, on leur montroit que le jansniste Dupuy qui avoit recueilli les
actes, Velly le parlementaire, des Jsuites tels que les PP. Daniel,
Griffet, Berthier, diviss entre eux sur tant de points qui, sur un tel
sujet, toient de nature  les diviser encore, subjugus galement ici
par le nombre, la nature et la force des preuves, s'toient runis dans
une mme opinion sur les Templiers, les avoient unanimement jugs
coupables et justement punis.

Mais ce qui prouve plus que tout le reste que les philosophes eux-mmes
n'toient pas contents de la cause qu'ils dfendoient, et qu'ils avoient
la conscience de son extrme foiblesse, ce sont les efforts qu'ils ont
faits pour la rendre meilleure, en lui cherchant des tmoignages qu'ils
pussent plus raisonnablement opposer  ceux dont on les poursuivoit. Ce
sont de grands investigateurs que ces philosophes de nos jours: leurs
recherches ont souvent pargn de pnibles travaux  leurs adversaires,
et rpandu la lumire sur bien des questions qui embarrassoient encore
ceux-ci. _Iniquitas mentita est sibi_, telle est l'pigraphe que l'on
pourroit mettre  la tte de tous leurs volumes de critique religieuse,
scientifique et littraire; on sait quel succs ils viennent d'obtenir
en faisant transporter d'gypte  Paris le fameux zodiaque de
Denderah[445]: c'est avec un succs tout pareil qu'ils ont recueilli des
matriaux nouveaux pour l'histoire des Templiers.

          [Note 445: Au moyen de la position de certains signes
          clestes, tels qu'ils toient, disoit-on, gravs sur ce
          zodiaque, les savants du philosophisme dmontroient videmment
          qu'il avoit au moins vingt mille ans d'antiquit; et par cette
          dmonstration ils renversoient toute la tradition, et
          dtruisoient surtout l'autorit des livres saints, ce qui
          toit le but essentiel et la grande affaire: car ces livres-l
          les embarrassent toujours un peu. Cette dmonstration se
          faisoit sur des dessins de ce zodiaque, dont on attestoit la
          scrupuleuse exactitude. Dsirant toutefois rendre son triomphe
          encore plus clatant, la secte imagina, comme nous venons de
          le dire, de faire apporter le zodiaque lui-mme d'gypte 
          Paris. Le ciel a bni son entreprise, heureusement amene  sa
          fin au milieu de beaucoup de dangers et de travaux. Le
          zodiaque est arriv  sa destination; et  l'instant mme il a
          t dmontr que les positions des astres, _si exactement
          copies_ sur les dessins, toient fausses; et un savant de
          bonne foi (M. Biot), conduisant ses confrres pour ainsi dire
          par la main, leur a dmontr  son tour, et jusqu' l'vidence
          mathmatique, que cette pice curieuse n'avoit pu tre
          fabrique plus de 700 ans avant Jsus-Christ. Depuis ce temps
          on garde le plus profond silence sur le zodiaque de
          Denderah[445-A]. Nous nous estimerions heureux si notre
          dissertation sur les Templiers produisoit de semblables
          rsultats.]

          [Note 445-A: Ce monument, achet par le roi, est maintenant
          expos dans les salles du muse des antiques.]

Ce fut un acadmicien de Berlin nomm Nicola qui le premier se livra 
ces savantes recherches: il savoit la prtention qu'affectoient les
francs-maons de tirer leur origine de cet ordre si malheureusement
clbre; il avoit t frapp de la conformit qui existe entre quelques
pratiques usites dans leurs assembles et celles que l'on attribuoit
aux Templiers. Le rsultat de ses travaux fut un livre intitul _Essai
sur le secret des Templiers_[446], dans lequel, rduit  faire leur
apologie avec des _conjectures_, il forme de toutes celles qu'il
rassemble un systme qui ne soutient pas le moindre examen, et qui, ds
qu'il eut paru, fut combattu par d'autres savants, lesquels n'toient
pas moins philosophes ni moins partisans des Templiers que M. Nicola.
Au reste, cette discussion n'apprit, sur ce point historique, rien de
plus positif que ce que l'on savoit dj; et cependant, dit un crivain
franois anonyme, qui se montre lui-mme un digne lve du sicle des
lumires[447], il en resta dans la plupart des esprits la persuasion que
si le secret des Templiers n'toit point encore dcouvert, du moins _ils
avoient eu un secret_; mais de cette ide mme sortoit une autre
consquence, c'est que leur condamnation en paroissoit moins inique: car
on ne pouvoit plus dire que les accusations leves contre eux ne
fussent que des _impostures calomnieuses_. Ainsi, par une rencontre fort
bizarre, c'toit la philosophie qui _toit venue tmoigner en faveur de
l'inquisition_. Ces paroles sont assurment fort remarquables.

          [Note 446: Cet ouvrage a pour titre original: _Versuch ber
          die Beschuldigungen, Welche gegen die Tempel herren Orden
          gemachtworden, und uberdessen geheimniss_. (Berlin, 1782.)]

          [Note 447: Mmoires historiques sur les Templiers, etc., par
          Ph. G***. (Paris, 1805.)]

Mais, disoient encore les apologistes, Dupuy n'a publi que des extraits
des actes: il toit jansniste sans doute, et par consquent ennemi des
papes; mais il toit en mme temps trs-dvou serviteur des rois, et
il a pu tre justement souponn d'avoir, sinon altr, du moins
supprim tout ce que ces actes contenoient de dfavorable  un roi, tout
ce qui pouvoit prsenter Philippe-le-Bel sous un aspect odieux. On
regrettoit donc amrement la perte de ces titres originaux; on les
cherchoit de toutes parts, lorsqu'un professeur de Copenhague (M.
Moldenhawer), qui parcouroit l'Europe dans cette intention, trouva enfin
 Paris, dans la bibliothque de Saint-Germain-des-Prs, le prcieux
manuscrit qui avoit fourni au savant bibliothcaire les extraits qu'il a
publis. C'toit un registre contenant les procs-verbaux de toutes les
oprations de la commission nomme par le pape pour procder contre les
Templiers[448]. Deux ans aprs un autre professeur Danois (M. Mnter)
dcouvrit  Rome, dans la bibliothque _Corsini_, un cahier complet des
statuts de l'ordre les plus rcents[449]; et c'est ainsi que ce point
historique, si long-temps obscur et problmatique pour le plus grand
nombre, que ne pouvoient encore rsoudre compltement ceux qui le
considroient sous son vritable aspect, est devenu aujourd'hui aussi
clair que les vrits de ce genre les moins contestes.

          [Note 448: Ce manuscrit venoit de la famille de Harlay; tout
          dmontroit que c'toit un exemplaire authentique que les
          commissaires du pape avoient fait transcrire par l'un des
          notaires leurs greffiers, et dposer aux archives de l'glise
          de Notre-Dame.

          M. Moldenhawer en publia la traduction  Hambourg en 1792,
          sous ce titre: _Prozess gegen den orden der Tempel herren._ Il
          est maintenant dans la bibliothque du roi.]

          [Note 449: Ces statuts toient crits en langue provenale. M.
          Mnter les copia d'abord littralement, ensuite les traduisit
          en allemand, et les fit imprimer avec des notes explicatives.
          Depuis (en 1801), ce mme professeur a publi un ouvrage sur
          le mme sujet, ayant pour titre: _Dissertation sur les
          principales accusations qui furent leves contre les
          Templiers._ Ces statuts, du reste, n'ajoutent et ne diminuent
          rien  la force des preuves qui rsultent de la dcouverte des
          actes.]

Ces procs-verbaux sont authentiques: ils contiennent tous les actes de
cette procdure, qui dura depuis le mois d'aot 1309 jusqu'au mois de
juin 1311; l'acte d'accusation; la liste des frres qui comparurent
devant la commission papale, au nombre de cinq cent quarante-quatre; et
deux cent trente et un interrogatoires, aprs lesquels la commission,
rappelant tant d'autres interrogatoires faits en divers pays et surtout
les soixante et douze tmoins entendus par le pape lui-mme, dclara
qu'elle toit suffisamment claire, et qu'il rsultoit de ce nombre de
dpositions tout ce qu'il lui toit possible d'apprendre d'un plus grand
nombre de dposants.

Au milieu d'une foule de dtails et de circonstances qui, dans ces
dpositions si nombreuses, varient sans se contredire, et prouvent
seulement que le mode de rception des frres n'toit pas parfaitement
le mme dans toutes les maisons de l'ordre, se prsentent quatre
articles principaux qui sont tout le fond du procs, et sur lesquels les
aveux sont uniformes:

  1. Le renoncement  Jsus-Christ.
  2. Le crachement sur la croix.
  3. L'adoration d'une idole.
  4. La sodomie permise et mme autorise dans l'ordre.

Nous le rptons, sur ces quatre articles tous les aveux sont uniformes:
le plus grand nombre avouent librement, volontairement, sans y tre
contraints ni par violence ni par menace; ils mlent, comme nous venons
de le dire,  leurs aveux des circonstances diverses qui prouvent que
ces aveux ne sont ni suggrs ni concerts. Quelques-uns versent des
larmes et paroissent repentants des crimes qu'ils ont commis, des
sductions auxquelles ils se sont laiss entraner; et plusieurs d'entre
eux s'en sont confesss et en ont fait pnitence[450]. D'autres qui
d'abord avoient ni ou s'toient dclars _dfenseurs_ de l'ordre,
renoncent  sa dfense et finissent par faire les mmes aveux[451]. Des
jeunes gens, reus ds l'ge de dix ans, qui par consquent ne peuvent
tre considrs comme coupables des horreurs que l'on avoit exiges
d'eux, avouent navement ce qu'ils ont vu sans le comprendre, ce qu'ils
ont consenti de faire sans en apprcier les consquences[452].
Plusieurs, et ceci est remarquable, qui avoient ni dans les tortures,
avouent ensuite sans tre torturs, quelquefois n'avouent que certaines
choses, tandis qu'ils continuent d'en nier d'autres[453]. Tilley, frre
servant[454], raconte sa rception avec des circonstances qui
ressemblent  celles des rceptions de la franc-maonnerie. Au reste,
presque tous conviennent que ces rceptions toient clandestines[455],
qu'il y avoit des statuts cachs et un point d'ordre trs-secret. Un
chevalier, vieillard de quatre-vingts ans[456], dclare que sa rception
trs-ancienne a t irrprochable; il n'a reni ni vu personne renier
Dieu; mais il confesse _avoir entendu parler_ de ces abngations, il y a
cinquante ans, et depuis ce temps il avoit _cess d'assister aux
rceptions_; au surplus il reconnot l'orgueil et l'insolence des
Templiers, il convient de leur avidit et de leurs extorsions. C'toit
un homme instruit et sachant le latin. Un autre fait cet aveu
remarquable que c'toit, suivant lui, l'introduction _des juristes et
des savants_ dans l'ordre qui l'avoit corrompu[457]; P. Blaye avoue
tout, et dclare que, suivant ce qu'il avoit entendu dire, ces abus
avoient pris _leur origine dans l'Orient_ et n'toient pas plus anciens
que le rgne des quatre derniers grands-matres[458]. Gui, dauphin
d'Auvergne[459], le mme sans doute qui depuis se rtracta avec le
grand-matre et fut brl avec lui, avoue ici les quatre articles et
confirme plusieurs fois ses aveux. Enfin avant cette instruction et
avant d'tre conduit en prison, _antequm captus esset_[460], le
grand-matre lui-mme avoit avou les deux principaux points de
l'accusation, le _reniement_ de Jsus-Christ, et l'obligation de
_cracher sur la croix_. Il avoit fait ces aveux sans que l'on et
employ aucun moyen violent pour l'y contraindre, _sine omni
tormento_[461]; il les confirme dans l'interrogatoire de Chinon[462]; il
_varie_ ensuite, mais _sans se rtracter_, et ne se rtracte en effet
que dans la confession publique qu'on voulut le forcer  faire sur un
chafaud, confession qui, dans les moeurs du temps, dit un apologiste
dj cit, _devoit surtout le rvolter_[463].

          [Note 450: Pogiancourt, 38e tmoin; tienne de Nercat, 58e
          tmoin, puis aprs lui le 59e; Bono de Boulaines, 116e tmoin;
          Pierre Grumemil, prtre, 130e tmoin.]

          [Note 451: J. de Poilcourt, 37e tmoin; Grand-Villard, 60e
          tmoin; Pierre de Saint-Just, 63e tmoin; Jean de Corneilles,
          79e tmoin; Raoul de Tavernay, 115e tmoin; Varmond de
          Saconin, 119e tmoin.

          Cinquante-quatre chevaliers qui s'toient rtracts et
          dclars _dfenseurs_ de l'ordre devant la commission papale
          furent jugs par le concile provincial de Sens, assembl 
          Paris, avant d'avoir t entendus sur cette dfense, condamns
          le 11 mai 1210, et brls le lendemain dans le faubourg
          Saint-Antoine qui toit alors hors de la ville, l'abbaye de ce
          nom tant encore situe au milieu des champs. On a fait grand
          bruit de cet incident dont les apologistes ont essay de tirer
          parti. Nous allons l'examiner brivement et le rduire  sa
          juste valeur.

          Les Templiers toient jugs par la commission papale et par
          les vques runis en conciles provinciaux. Les commissaires
          du pape procdoient contre l'ordre en gnral, les conciles
          contre les individus. Tous les actes de cette grande affaire
          attestent la douceur, l'quit, l'humanit avec lesquelles
          procdoient les dlgus du saint Sige; et sur ce point les
          accuss eux-mmes leur rendirent tmoignage.

          Ds que ces commissaires eurent eu connoissance de l'arrt
          rendu par le concile de Sens et de l'excution des
          cinquante-quatre Templiers, ils suspendirent l'audition des
          tmoins, et firent demander trs-vivement des explications sur
          un incident qui sembloit de nature  empcher aucun dfenseur
          de l'ordre d'oser dsormais parler en sa faveur. Le concile
          dputa aussitt vers la commission pour lui dclarer qu'il
          n'avoit procd contre ces accuss que par suite du procs
          d'_inquisition spciale_ dj commenc contre eux, _il y avoit
          deux ans_, et par ordre du pape, procs que le concile appel
           Paris toit charg de finir, suivant les _mmes ordres du
          pape_, et qu'il avoit t oblig de terminer dans cette
          session, d'autant que l'archevque de Sens qui le prsidoit ne
          pouvoit le runir aussi souvent qu'il le voudroit. La
          commission trouva cette rponse satisfaisante, et continua ses
          oprations, ce qui prouve que le concile n'avoit pch ni par
          la forme ni par le fond.

          Ces cinquante-quatre Templiers furent condamns comme
          _rtractants_ ou _relaps_. Les apologistes ont cru trouver de
          la contradiction dans ces deux termes: ils se sont tromps.
          L'instruction de leur procs (et cette instruction ayant dur
          _deux annes entires_, on ne peut douter que toutes les
          formalits prescrites par la jurisprudence d'alors n'y eussent
          t scrupuleusement et compltement observes) avoit
          suffisamment clair la conscience de leurs juges, leur avoit
          apport la conviction pleine et entire de leur culpabilit.
          On n'osera pas soutenir sans doute qu'il leur suffisoit de se
          rtracter pour tre dclars innocents, ni de se dclarer
          _dfenseurs_ de l'ordre pour arrter le cours et l'action de
          la justice. Que prouvoit donc leur rtractation, lorsqu'ils
          toient _videmment reconnus coupables_, sinon leur
          endurcissement, leur orgueil, leur mauvaise foi, une vritable
          _rechute_, qui les rendoit indignes de la piti de leurs
          juges, de l'indulgence offerte au seul repentir? Dans un tel
          cas, le devoir de ceux-ci n'toit-il pas de se montrer
          inflexibles comme la loi, et de la faire excuter dans toute
          sa rigueur[451-A]? Il nous semble que ceci est sans rplique,
          et qu'on n'y peut rpondre, comme sur tout le reste, que par
          des dclamations.]

          [Note 451-A: Le grand-matre ayant os porter une espce de
          _dfi_ chevaleresque devant la commission, l'glise n'en use
          pas ainsi, rpondirent les commissaires: elle juge les
          hrtiques qu'on dcouvre, et remet _les opinitres_ au bras
          sculier. Telle fut en effet la marche qu'ils se tracrent:
          il y eut indulgence et pardon pour tous ceux qui se montrrent
          repentants. Ainsi la justice et la misricorde prsidoient 
          ces jugements, que des sophistes, dont les doctrines ont de
          nos jours cr des tribunaux d'assassins, et depuis trente ans
          ensanglantent le monde, osent appeler barbares!]

          [Note 452: Pierre de Masvalier, 109e tmoin; Jean Fabry, 110e
          tmoin; Hugues de la Hugonie, 111e tmoin; Pierre Pufand, 215e
          tmoin; Hugues de Jausat; 216e tmoin.]

          [Note 453: Raymond de Vassiniac; 10e tmoin; Baudouin de
          Saint-Just, 11e tmoin; Grard de Caus, chevalier de Rouergue,
          40e tmoin.]

          [Note 454: 35e tmoin. _Voyez_  ce sujet un petit ouvrage de
          Cadet-Gassicourt, intitul _Sur les Templiers et les
          Francs-Maons_, 1821.]

          [Note 455: Cette clandestinit des rceptions toit une des
          prsomptions les plus fortes qui s'levoient contre eux. Elles
          se faisoient le plus souvent la nuit, et c'toit aussi au
          milieu de ses tnbres que se tenoient les chapitres gnraux.
          Les prcautions les plus extraordinaires toient prises pour
          rendre ces assembles inaccessibles  tous les regards.
          Non-seulement le lieu en toit soigneusement ferm, mais
          encore on en faisoit garder les avenues, et, par un surcrot
          de prcautions, on tablissoit des sentinelles jusque sur les
          toits. Pourquoi ce mystre sans exemple dans aucun autre ordre
          religieux, s'il ne se passoit rien que d'innocent dans de
          telles assembles?]

          [Note 456: Guillaume de Lige, 124e tmoin.]

          [Note 457: Grard de Caus, dj cit.]

          [Note 458: Il toit le 221e tmoin, et sa dposition sert 
          expliquer le peu d'uniformit de ces pratiques dtestables
          dans les maisons de l'ordre qui en toient dj infectes, et
          comment plusieurs s'en trouvoient encore prserves. Ainsi
          s'expliquent en mme temps les jugements diffrents et en
          apparence contradictoires rendus par les diverses commissions
          tablies dans les autres parties de l'Europe. En Espagne, en
          Allemagne, plusieurs conciles dclarrent innocents les
          Templiers qui comparurent devant eux. Ceux qui habitoient le
          Portugal, tant depuis long-temps sans communication directe
          avec l'ordre, et mme jusqu' un certain point hors de sa
          dpendance, furent reconnus entirement trangers  tous ces
          dsordres. Partout ailleurs les Templiers furent convaincus et
          condamns. Ainsi, pour tablir l'innocence de ces moines, dont
          leurs apologistes les plus enthousiastes sont forcs d'avouer
          l'orgueil, l'insolence, la rapacit, les moeurs licencieuses,
          il faut supposer que presque tous les tribunaux
          ecclsiastiques de l'Europe, ayant  leur tte la plupart des
          vques de la chrtient, se sont tout  coup transforms, et
          simultanment, et par un concert unanime, en hordes de
          brigands et en conciliabules d'assassins.... Voil les
          miracles que veulent nous faire croire les philosophes, qui
          cependant se moquent beaucoup des miracles.]

          [Note 459: 46e tmoin.]

          [Note 460: Expressions des bulles du pape, rptes dans les
          articles de l'acte d'accusation.]

          [Note 461: _Baluz._ _Vit Pap. Avenionens._ Hugues de Narsac,
          prieur d'Epanes en Saintonge, dclara depuis, devant la
          commission, que le mme Jacques Molay toit connu pour avoir
          un commerce honteux avec son valet-de-chambre favori, nomm
          Georges, ajoutant que plusieurs autres grands de l'ordre
          toient renomms pour cette infamie.]

          [Note 462: Ces aveux _confirms_  Chinon importunent beaucoup
          l'auteur de la tragdie des Templiers, M. R.... qui, comme le
          dit assez plaisamment l'auteur des _Mmoires historiques_,
          s'tant identifi en prose et en vers avec ces _innocentes_
          victimes, a publi avec sa tragdie une espce de _factum_
          pour dmontrer leur innocence. Il a donc essay de reporter la
          date des variations du grand-matre avant celle de ce fcheux
          interrogatoire de Chinon; mais s'apercevant bientt que toutes
          ces petites arguties venoient se briser contre la force des
          actes et des faits, il a pris alors un parti plus commode et
          plus expditif: c'est de _rejeter_ tous ces actes et tous ces
          faits comme _supposs_. Cette licence a paru un peu trop
          potique, mme  ceux de son parti qui n'ont pas encore fait
          une abngation entire du sens-commun, et qui reconnoissent
          dans la critique historique et littraire certaines rgles
          qu'il n'est pas permis d'enfreindre sous peine d'absurdit et
          mme de ridicule; et M. R.... en plaidant ainsi la cause des
          hros qu'il a rendus si dramatiques, a prouv plus fortement
          que nous-mmes ne pourrions le faire, combien cette cause
          toit dsespre.]

          [Note 463: Mmoires historiques sur les Templiers, etc., p.
          169.]

Cependant ce mme apologiste et tous les autres avec lui, demeurent
accabls sous le poids de tant de tmoignages qu'ils ne songent ni 
infirmer ni  dtruire. Ils en confessent toute la force. Ils
conviennent que l'uniformit des aveux sur les faits principaux, leur
donne une force relle, une consistance par laquelle on _est branl
malgr soi_; que d'ailleurs plusieurs de ces aveux ne paraissent ni
_forcs_ ni _capts_; que d'autres sont chargs de dtails qu'il est
_impossible_ qu'on ait _tous invents_ ou _suggrs_ aux dposants; que
telle circonstance rpand sur ce qui la suit ou la prcde une couleur
de sincrit _tout  fait persuasive_; enfin que si l'ensemble des actes
du procs laisse une impression gnrale, ce n'est srement pas celle de
la _fausset absolue_ des accusations et des aveux[464].

          [Note 464: _Ibid._, p. 228.]

Que leur reste-t-il donc pour dfendre encore les Templiers? Nous allons
le dire et l'on aura peine  le croire: quelques-uns, et ce sont les
rudits allemands, s'emparant de quelques dpositions assez vagues et
les commentant  leur manire, ont essay de donner une explication
favorable des crmonies impies qui se pratiquoient dans les rceptions.
Sur le renoncement  Jsus-Christ ils ont dit srieusement que c'toit
une sorte d'emblme du renoncement de saint Pierre, un acte symbolique
par lequel on avertissoit le rcipiendaire que la guerre qu'il alloit
faire continuellement aux Sarrasins pouvoit l'exposer  une tentation
toute semblable; et que, si jamais il tomboit entre leurs mains, il et
 se prserver d'un semblable garement; puis que c'toit _peut-tre_
une preuve de _fermet_; _peut-tre_ seulement une preuve
d'_obissance_; _peut-tre_ enfin l'acte d'une religion _plus pure_
qui rejetoit _le culte des images_; et bientt, par une contradiction
grossire qu'ils ne semblent pas mme avoir aperue, ils supposent et
ont de fortes raisons de croire que la tte mystrieuse qu'on faisoit
adorer dans cette rception n'toit autre chose qu'une _chsse de
reliques_; _peut-tre_ un _sphinx_, symbole du silence absolu que l'on
devoit garder sur les affaires de l'ordre; _peut-tre_ une tte
_gnostique_; _peut-tre_ un simple _trophe_. Quant  la sodomie, elle
n'toit point ordonne dans les statuts de l'ordre qui toient _publics_
et approuvs par le pape: donc elle n'toit point autorise dans les
rceptions qui toient _secrtes_, etc. etc. Nous pargnons  nos
lecteurs un grand nombre d'autres raisonnements de cette force.

L'apologiste franois a recul devant toutes ces absurdits germaniques;
et le cynisme philosophique lui fournit d'autres moyens de justifier les
Templiers. Pour y parvenir, il passe le plus adroitement qu'il peut sur
l'adoration de l'idole, et s'efforce d'tablir, contre tous les actes du
procs, que ce n'toit point l un point _essentiel_ de
l'accusation[465], parce qu'il a trs-bien senti, ayant plus d'esprit
que les professeurs allemands, combien cette superstition stupide et
dtestable jetoit d'invraisemblance sur cette religion _pure_ que l'on
vouloit trouver dans l'action de _renier_ Jsus-Christ et de _cracher_
sur la croix. Il s'empare alors de cette dernire ide et la dveloppe
avec une sorte de complaisance: Nous admettons, dit-il[466], comme un
rsultat _probable_ qu'une partie des chevaliers du Temple ne suivoit
qu'_extrieurement_ la religion, catholique, et qu'elle s'toit form
un christianisme _rectifi_[467] exempt des _superstitions du vulgaire_,
et qui _peut-tre_ voiloit _un pur disme_; mais que, soit la politique,
soit l'influence des moeurs du sicle, soit mme _le vice_ de son
origine, avoient revtu cette religion _philosophique_ de pratiques et
de formes qui ne l'_toient point_; inconvnient _invitable_ en tous
temps, parce que tous les esprits ne sont pas galement propres  saisir
des _ides simples_ et  s'en contenter[468]. Discutant ensuite
gravement et savamment l'article de la sodomie et de l'autorisation
qu'elle avoit reue dans l'ordre, il en donne des raisons
_justificatives_ qu'on nous permettra sans doute de passer sous silence,
et qu'il termine par ces paroles _philosophiques_ plus tranges que tout
ce que nous avons cit jusqu' prsent: De telles pratiques semblent
avoir pour but de forcer le nophyte  une _abngation de soi-mme_ qui
le livre et le soumet tout entier  ceux qui osent la lui imposer. Une
fois qu'il a subi ces humiliantes preuves, il faut qu'il obisse en
tout aveuglment; _avec le sentiment moral s'teint le sentiment de la
personnalit_. En prostituant son corps, il a dvou sa volont mme.
Ses corrupteurs sont devenus ses matres. C'est l sans doute le pire
des expdients de la tyrannie: et pourtant, oserai-je le dire? ce n'est
qu'une application plus perverse du _mme principe_ qui a dict
_beaucoup d'observances monacales_, trs-_opposes dans leurs effets_.
Ce n'est _peut-tre_ qu'une _consquence_ du systme de ces religions
qui n'ont affermi leur empire qu'_en opprimant_ la raison humaine sous
_l'incomprhensibilit des dogmes_[469]. C'est ainsi que, dans leur
criminelle et coupable indiffrence, ces sophistes sans pudeur
confondent ensemble les austrits qui font les saints et les
abominations qui font les monstres et les sclrats, avouant toutefois
et avec un sang-froid qui rvolte peut-tre encore davantage, que ces
pratiques diverses ont des suites  la vrit _diffrentes_, et des
effets qu'on doit reconnotre comme _trs-opposs_.

          [Note 465: On conserve  Vienne des monuments mtalliques,
          lapidaires et manuscrits qui ne laissent aucun doute sur les
          pratiques secrtes et les turpitudes infmes de la secte des
          Templiers; et parmi ces monuments se trouve, dit-on, une de
          ces ttes que l'on adoroit dans les rceptions. Il existe  ce
          sujet des recherches savantes et curieuses dans un ouvrage
          allemand dont il a t fait des extraits, il y a environ deux
          ans, dans plusieurs journaux anglois, et en France dans le
          journal des Dbats. Nous avons oubli le nom de son auteur.]

          [Note 466: Mmoires historiques sur les Templiers, p. 290.]

          [Note 467: Un christianisme _rectifi_ en crachant sur la
          croix et en reniant Jsus-Christ!....  philosophes! quelle
          langue parlez-vous donc? prtendez-vous la faire entendre aux
          autres; et vous-mmes, l'entendez-vous?]

          [Note 468: Condorcet dit dans son _Esquisse des progrs de
          l'esprit humain_: Cette poque (le quatorzime sicle) nous
          prsente de _paisibles contempteurs de toutes les
          superstitions_,  ct des rformateurs enthousiastes de leurs
          abus les plus grossiers; et nous pourrons presque lier
          l'histoire de ces rclamations _obscures_, de ces
          protestations en faveur _des droits de la raison_,  celle des
          derniers philosophes de l'cole d'Alexandrie.

          Nous examinerons si, dans un temps o le proslytisme
          philosophique et t _si dangereux_, il ne se forma point des
          _socits secrtes_ destines  perptuer,  rpandre
          sourdement et _sans danger_, parmi quelques adeptes, un petit
          nombre de _vrits simples_, comme de srs prservatifs contre
          les prjugs dominateurs.

          Nous chercherons si l'on ne doit pas _placer au nombre de ces
          socits_ cet ordre clbre, contre lequel les papes et les
          rois conspirrent avec tant de _bassesse_, et qu'ils
          dtruisirent avec tant de _barbarie_.

          Voil donc encore un apologiste des Templiers qui, jugeant un
          sicle avec les ides d'un autre, se range aussi de notre
          ct, et les _justifie_ comme nous les aurions _accuss_.]

          [Note 469: Mmoires historiques sur les Templiers, page 308.]

Avons-nous donc maintenant  rpondre  des avocats qui ont ainsi plaid
pour nous? Nous jetant mal  propos dans des incidents trangers au
procs, perdrons-nous du temps  prouver contre eux que renier
Jsus-Christ et cracher sur la croix sont pour des chrtiens et des
religieux d'excrables impits et des crimes abominables?
Chercherons-nous avec eux et  l'aide d'une rudition purilement
curieuse, quelle toit la source de l'hrsie des Templiers, si elle
toit grecque ou mahomtane, gnostique o manichenne? Examinerons-nous
encore si l'ambition et la puissance de ces moines en faisoient un objet
de crainte et de jalousie pour les rois; si Philippe-le-Bel toit un
prince avare; si leurs richesses immenses avoient tent son avarice, et
mille autres questions non moins oiseuses? Tout ceci pour le moment nous
importe fort peu, et nous en finirons avec ces singuliers apologistes
par ce peu de paroles: Les Templiers toient-ils coupables d'hrsie et
de tant d'autres abominations dont ils ont t accuss? toient-ils
justiciables du tribunal devant lequel ils ont comparu? Ce tribunal
a-t-il procd dans les formes alors usites? Est-il rsult de la
procdure la conviction qui devoit les faire condamner? La peine qu'ils
ont subie toit-elle celle que les lois alors existantes infligeoient 
des crimes de cette espce? La confiscation des biens toit-elle une
suite lgalement tablie pour de semblables condamnations? Si vous
m'accordez la premire de ces propositions (et vous me l'avez accorde),
il vous est impossible de me contester les autres: ainsi, bien que les
crimes des Templiers soient inous, leur procs devient un vnement
ordinaire; et si l'on peut s'tonner de quelque chose, c'est qu'on ait
pu russir  en faire tant de bruit, et qu'avec ce bruit on soit parvenu
 faire tant de dupes.

Le pape Clment V supprima l'ordre des Templiers dans un consistoire
secret tenu le mercredi Saint 22 mars 1312; le 3 avril suivant, cette
suppression fut publie, le concile de Vienne tenant alors sa seconde
session; et ensuite parut la bulle date du 6 des nones de mai, laquelle
dclare que l'abolition de l'ordre n'est point ordonne par _jugement
dfinitif, mais par sentence provisionnelle et ordonnance apostolique_.
Cependant comme elle porte que les biens des Templiers seront _donns
aux Hospitaliers_ de Saint-Jean-de-Jrusalem, le parlement rendit un
arrt le mercredi aprs l'Annonciation (1313),  l'effet de mettre frre
Lonard de Tibertis, procureur gnral de l'ordre _du matre et des
frres de l'ordre Hospitalier_, en possession des biens des Templiers.
Philippe-le-Bel ordonna l'excution de cet arrt, et les hospitaliers y
ont t maintenus jusqu' l'poque de leur destruction[470].

          [Note 470: Ce fait, auquel on ne peut rien opposer, suffiroit
          seul pour dtruire de fond en comble tous ces soupons odieux
          levs contre Philippe-le-Bel par les apologistes, qui sont
          alls chercher dans l'avarice de ce prince les motifs atroces
          de la condamnation des Templiers. Nous l'avons dj dit et
          nous le rptons: quand mme le roi de France se seroit empar
          de ce que possdoit cet ordre dans son royaume, il n'et fait
          qu'user du droit de souverain, lequel adjugeoit au profit du
          seigneur la confiscation des biens des coupables; cependant il
          renona  ce droit, et l'on ne peut assez s'tonner de
          l'aveuglement de ceux qui, pour l'insulter et le calomnier,
          ont justement choisi une circonstance dans laquelle, sortant
          en quelque sorte de son caractre, il donne la plus grande
          preuve de modration et de dsintressement. Quelques-uns de
          ces apologistes, moins absurdes que les autres, et que cet
          abandon des biens-fonds embarrassoit, ont essay de soutenir
          l'accusation contre le roi en supputant curieusement la valeur
          des biens mobiliers, qu'ils ont fait monter  des sommes
          immenses, suprieures mme  la valeur des autres biens, et
          cela au gr de leur imagination. Ce sont l sans doute de
          misrables subtilits, et nous ne perdrons point encore notre
          temps  les combattre. La vrit est que les Hospitaliers
          abandonnrent  Philippe-le-Bel quelques sommes qui
          appartenoient aux Templiers, et qui lui furent payes en vertu
          d'une transaction passe en 1315 (Trsor des chartes;--Dupuy,
          p. 184); mais ce fut pour l'indemniser des frais considrables
          que ce procs avoit occasionns, et qu'il n'toit pas juste
          qu'on lui ft supporter.]

Ces religieux firent des btiments du Temple la maison provinciale du
grand-prieur de France. Cette maison occupoit un vaste terrain enferm
de hautes murailles crneles, et fortifies d'espace en espace par des
tours, lesquelles ont t abattues en partie dans le sicle dernier.

Dans la vaste enceinte qui formoit l'enclos, il y avoit plusieurs corps
de btiments accompagns de cours et jardins: le plus considrable toit
le palais du grand-prieur, dont l'entre est dans la rue du Temple; il
avoit t construit vers l'an 1566 par Jacques de Souvr, grand-prieur,
sur les dessins de De Lisle. Le chevalier d'Orlans, ayant t depuis
revtu de cette dignit, fit faire  ce palais de grandes rparations en
1720 et 1721, par Oppenord, premier architecte du duc d'Orlans, rgent.

La faade, d'une architecture assez mdiocre, est dcore d'un ordre
dorique  colonnes isoles, surmontes d'un attique avec fronton. La
cour, trs-spacieuse, toit entoure d'un pristyle  colonnes couples,
que l'on dtruisit lors des dernires rparations, parce qu'il tomboit
en ruine; on y substitua des tilleuls plants en palissade, qui furent
loin de remplacer la magnificence de l'ancienne dcoration. Le prince de
Conti, mort grand-prieur en 1776, ajouta encore  ce palais divers
btiments[471].

          [Note 471: _Voyez_ pl. 116.]

Les tours du Temple formoient aussi un difice assez considrable: il
toit compos d'une tour carre, flanque de quatre autres tours
rondes, et accompagnes, du ct du nord, d'un massif surmont de deux
autres tourelles beaucoup plus basses. La hauteur de la grande tour
toit au moins de cent cinquante pieds, non compris le comble. Dans
l'intrieur des crneaux on avoit pratiqu une galerie d'o l'on
jouissoit d'une vue fort tendue. Ce btiment renfermoit quatre tages,
 chacun desquels on trouvoit une pice de trente pieds carrs et trois
autres petites pices pratiques dans trois des petites tours. La
quatrime renfermoit un trs-bel escalier qui conduisoit  ces
diffrents appartements, ainsi qu'aux deux tourelles. Les murs de la
grosse tour avoient, dans leur moyenne proportion, neuf pieds
d'paisseur, et tout l'difice toit en pierres de taille. Cette tour,
qui avoit t btie en 1306 par un commandeur de l'ordre des Templiers
nomm _Jean le Turc_[472], servit, en plusieurs occasions, de prison
d'tat[473] et de magasin d'armes.

          [Note 472: Il fut condamn  tre brl, comme tant
          particulirement accus d'hrsie.]

          [Note 473: _Voy._ pl. 115. Elles seront fameuses jusque dans
          la dernire postrit, par la captivit de l'infortun Louis
          XVI et de sa famille.]

Il y avoit dans le Temple trois sortes d'habitants: plusieurs grands
dignitaires et officiers de l'ordre y avoient leur demeure habituelle;
et quelques personnes de qualit y possdoient aussi des htels[474].

          [Note 474: Tout le monde sait que l'abb de Chaulieu alla
          demeurer au Temple, lorsque Philippe de Vendme, avec qui il
          toit li d'amiti, en eut t nomm grand-prieur. Il y toit
          visit par ses amis La Fare, Chapelle, etc., et par tous les
          beaux esprits du temps. Telle fut l'origine de ces runions
          fameuses, connues sous le nom de _soupers du Temple_,
          auxquelles le prieur de Vendme assistoit habituellement.
          Jean-Baptiste Rousseau s'y rendoit aussi trs-souvent. On
          connot son pitre  Chaulieu, dans laquelle il dit:

              Par tes vertus, par ton exemple,
            Ce que j'ai de vertu fut trop bien ciment,
              Cher abb, dans la puret
            Des innocents banquets du Temple.

          Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de Suisse en 1770, il
          demeura aussi quelque temps au Temple, sous la protection du
          prince de Conti. Beaucoup de princes en Europe protgeoient
          alors les rhteurs et les prtendus philosophes qui
          machinoient leur ruine, et ces princes vivoient familirement
          avec eux.]

La deuxime classe toit compose des artisans que la franchise du lieu
y avoit attirs.

La troisime comprenoit ceux qui s'y toient rfugis pour viter les
poursuites de leurs cranciers, dont ils ne pouvoient tre atteints dans
cet enclos privilgi[475].

          [Note 475: Les titres sur lesquels toient fonds ces
          privilges n'toient peut-tre pas d'une authenticit bien
          tablie: cependant nos rois y avoient consenti tacitement,
          d'autant mieux que les grands-prieurs n'en abusrent jamais,
          et que tout rfugi rclam par un ordre du prince toit livr
          sur-le-champ.]

La totalit de la population du Temple s'levoit, en 1789,  trois ou
quatre mille habitants.

L'glise, d'architecture gothique assez jolie, fut btie, suivant la
tradition, sur le modle de Saint-Jean de Jrusalem. L'abb Lebeuf, qui
l'avoit visite, remarque, comme une singularit dans sa construction,
une rotonde qui se trouvoit  l'entre, et qui formoit la nef; elle
consistoit en six gros piliers disposs en cercle, qui soutenoient la
vote; et il prsume que primitivement cette vote toit surmonte d'un
dme[476].

          [Note 476: _Voyez_ pl. 117.]

Cet ouvrage, ainsi que quelques vitraux du fond de l'glise,
paroissoient tre du treizime sicle. On y remarquoit les galeries du
clotre,  peu prs du mme temps, et un grand vestibule dans le got du
quatorzime sicle.

Le choeur de cette glise toit assez vaste. On avoit plac l'autel,
dispos dans la forme d'un tombeau antique, au milieu d'une balustrade
de fer poli, d'une belle excution.

L'glise du Temple toit ddie  la Vierge, sous le titre de
Sainte-Marie du Temple. Cependant, comme saint Jean-Baptiste toit le
patron de l'ordre, on y clbroit solennellement sa fte, et l'abb
Lebeuf voit en lui le second patron de cette paroisse. Le jour de
Saint-Simon et Saint-Jude, anniversaire de la ddicace, il se tenoit au
Temple une foire qui attiroit un grand concours de monde[477].

          [Note 477: Il y avoit quatre confrries dans cette glise:
          celle du Saint-Sacrement, celle de Notre-Dame-de-Lorette, la
          confrrie de Sainte-Anne, tablie par les menuisiers en 1683,
          et celle de Saint-Claude, par les marchands de pain d'pice.]

On donnoit  cette paroisse le titre de conventuelle. Elle toit
desservie par ses religieux appartenans  l'ordre, ou qui y toient
agrgs pour cet office. Ils composoient un chapitre qui avoit ses biens
particuliers. L'un d'eux avoit le titre de prieur, et exeroit les
fonctions curiales, mais seulement dans l'enceinte du Temple.

Comme le Temple toit la maison principale du grand-prieur de France,
tous les chevaliers de l'ordre qui mouroient  Paris ou plus prs de
cette ville que d'aucune autre commanderie, toient enterrs dans cette
glise[478].

          [Note 478: Le droit que l'glise du Temple avoit d'inhumer
          tous les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean qui mouroient
          dans l'tendue de sa juridiction, toit fond sur un usage
          fort ancien. En 1687, Charles Lefebvre d'Ormesson, chevalier,
          tant mort, et sa famille dsirant qu'il ft enterr avec ses
          anctres  Saint-Nicolas-des-Champs, elle fut oblige de
          demander une permission au chapitre de l'glise du Temple, qui
          l'accorda, _Sans tirer  consquence pour l'avenir_; ce qui
          fut mentionn sur les registres.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DU TEMPLE.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur, une Nativit, par _Suve_.

     Dans la chapelle de Saint-Pantalon, un tableau trs-ancien
     reprsentant plusieurs miracles de ce saint.

     Dans la chapelle de la Vierge, des vitraux attribus  _Albert
     Durer_, reprsentant diverses circonstances de la vie de
     Jsus-Christ.

     Dans la chapelle de Saint-Jean, des vitraux, par le mme,
     reprsentant Jsus-Christ couronn d'pines[479].

          [Note 479: Ces vitraux, qui doivent tre mis au nombre des
          plus beaux qu'il y et dans les glises de Paris, se voyoient,
          pendant la rvolution, au Muse des Petits-Augustins.]


     TOMBEAUX.

     Dans le choeur s'levoit un mausole de marbre noir et blanc, sur
     lequel toit la statue d'_Amador de la Porte_, grand-prieur de
     France, mort en 1640. Ce monument avoit t excut par _Michel
     Bourdin_[480].

          [Note 480: Il toit aussi dpos au Muse des
          Petits-Augustins: c'est un ouvrage mdiocre.]

     Franois de Lorraine, grand-prieur de France, et frre de la
     reine, pouse de Henri III, roi de France, mort en 1562, toit
     inhum dans la chapelle de la Vierge.

     Dans la chapelle du Saint-Nom de Jsus, ou de Saint-Jean, toit
     le cnotaphe de _Philippe de Villiers de l'Isle-Adam_[481],
     grand-matre de l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, mort  Malte
     en 1534.

          [Note 481: Ce cnotaphe, que l'on avoit dpos dans le mme
          muse, reprsente ce chevalier  genoux devant un prie-dieu;
          auprs de lui sont dposs son casque et ses brassards.
          L'excution totale en est mdiocre; mais il y a de la navet
          dans la pose de la figure.]

     C'est dans cette chapelle que l'on enterroit tous les chevaliers
     de l'ordre qui mouroient  Paris et dans l'tendue du
     grand-prieur.

     Le bailli de Suffren, chef d'escadre, et vice-amiral de France, y
     fut inhum en 1788.

     On y voyoit encore les tombeaux et les pitaphes de Franois
     Faucon, chevalier, commandeur de Villedieu, mort en 1626; de
     Bertrand de Cluys et Pierre de Cluys son neveu, tous les deux
     grands-prieurs, et dont le dernier avoit fait btir la chapelle
     de Saint-Pantalon. Leur tombeau, engag sous une arcade dans
     cette mme chapelle, offroit leurs deux statues  genoux, et
     places l'une derrire l'autre[482].

          [Note 482: La tour du Temple, l'glise et une partie des
          btiments ont t dtruites; l'htel du grand-prieur, qui
          subsiste encore, est occup par les religieuses de
          l'_Adoration perptuelle du Saint-Sacrement_, dont le couvent
          toit tabli, avant la rvolution, rue Cassette. Elles ont
          pour suprieure madame Louise de Bourbon, fille de l'illustre
          et  jamais vnrable prince de Cond.]


LES RELIGIEUSES DE SAINTE-LISABETH.

Ce couvent, situ vis--vis du Temple, et habit par des religieuses du
Tiers-Ordre-de-Saint-Franois, doit son tablissement ou plutt son
institution au pre Vincent Mussart, qui rtablit en France l'entire
discipline de cet ordre. Sa rforme fut d'abord adopte par madame
Marguerite Borrei et par Odille de Rci sa fille, qui avoient fond, en
1604, un monastre du Tiers-Ordre au bourg de Verceil, prs Besanon; et
l'exemple de ces saintes femmes l'eut bientt rpandue partout. Ces
dames, ayant transfr en 1608 leur couvent  Salins, le mirent,
lorsqu'elles embrassrent la rforme, sous le nom de Sainte-lisabeth de
Hongrie, laquelle fut en consquence adopte pour patronne par toutes
les religieuses du Tiers-Ordre. Plusieurs, et entre autres le pre
Hlyot, ont avanc que cette princesse, mise au rang des saints  cause
de ses vertus, toit aussi religieuse du Tiers-Ordre, et qu'elle est la
_premire tertiaire qui ait fait des voeux solennels_; mais les preuves
qu'ils en apportent ne semblent pas dcisives[483].

          [Note 483: Hist. des ord. mon., t. VII, p. 287.]

La rforme du pre Mussart trouva des proslytes  Paris. Sa belle-mre
et sa soeur l'embrassrent, et dix autres personnes suivirent leur
exemple. Ds l'an 1613, on trouve plusieurs contrats de donations faites
en faveur de cette institution nouvelle[484], ce qui dtermina Louis
XIII  l'approuver par des lettres-patentes donnes en 1614, et
enregistres l'anne suivante, d'aprs le consentement accord par
l'vque de Paris.

          [Note 484: Hist. de Par., t. II p. 1253, et t. V, p. 50.
          Quoique ces religieuses fissent profession du
          Tiers-Ordre-de-Saint-Franois, on croit nanmoins qu'elles
          possdoient des biens-fonds dont elles recevoient les revenus,
          comme semblent le prouver les donations qu'elles acceptrent,
          et les acquisitions qu'elles firent de plusieurs maisons aux
          environs de leur monastre.]

Cependant le pre Mussart, ayant achet une maison rue
Neuve-Saint-Laurent, fit venir de Salins la mre Marguerite Borrei, et
la mit  la tte de cette communaut naissante. Des douze novices que le
roi avoit permis de recevoir, il n'y en eut que neuf qui persvrrent,
et qui furent admises  prononcer leurs voeux le 30 mai 1617.

Dans la suite ces religieuses ayant fait quelques acquisitions dans la
mme rue, vis--vis la maison des PP. de Nazareth, qui toient du mme
ordre, elles y levrent un monastre et une glise, dont Marie de
Mdicis posa la premire pierre en 1628, et qui furent achevs en 1630.

L'glise fut ddie, le 14 juillet 1646, sous le titre et invocation de
_Notre-Dame de Piti et de sainte lisabeth de Hongrie_, par
Jean-Franois-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'vque de Paris.

Le portail, d'une forme pyramidale assez lgante, est dcor de deux
ordres d'architecture en pilastres doriques et ioniques. L'glise, qui
vient d'tre rendue au culte, prsente intrieurement une ordonnance
dorique[485].

          [Note 485: _Voyez_ pl. 117.]


     CURIOSITS.

     Le tableau du matre-autel reprsentait Jsus-Christ sur la
     croix, la Vierge et saint Jean  ses pieds, par un peintre
     inconnu.

     Prs du sanctuaire, on lisoit l'pitaphe de M. Babinot, l'un des
     bienfaiteurs de cette maison. Au-dessus toit un Christ en
     marbre.


LES PRES DE NAZARETH.

Nous parlerons de l'origine de ces religieux  l'article _Picpus_
(quartier Saint-Antoine).

Ds l'anne 1613, ils avoient, rue Neuve-Saint-Laurent, un hospice dont
ils prtoient une partie aux Filles de Sainte-lisabeth, qui toient
sous leur direction. Ces religieuses y restrent jusqu'en 1630, poque 
laquelle elles prirent possession du monastre qu'elles venoient de
faire btir dans le voisinage. Les pres de Nazareth saisirent cette
occasion de se procurer un tablissement permanent dans le lieu mme
qu'elles venoient de quitter. Les btiments y toient disposs d'une
faon convenable pour une communaut; et la direction de ces religieuses
leur ayant t confie, il toit ncessaire qu'ils fussent  porte d'en
remplir facilement les fonctions[486]. M. le chancelier Sguier
contribua puissamment, par ses libralits, au succs de leur
tablissement, dont il mrita d'tre regard comme le principal
fondateur. Toutefois ces pres manquoient de fonds pour achever leur
glise, lorsqu'en 1732 une personne inconnue jeta dans leur tronc une
somme de 5000 liv., qui fut employe  cet usage. L'glise et le couvent
furent bnits sous le titre de Notre-Dame de Nazareth.

          [Note 486: Ces rapports qu'ils avoient avec les Filles de
          Sainte-lisabeth, ont fait dire  l'abb Lebeuf et  plusieurs
          historiens que cet tablissement fut fait en 1630. Il parot
          certain nanmoins qu'il ne fut lgalement autoris que
          quelques annes aprs, car ce n'est qu'en 1642 que leur fut
          accord le consentement de l'archevque de Paris _pour
          l'tablissement dudit couvent, et pour la demeure et les
          fonctions desdits religieux en icelui_. (Reg. du secrtariat.)

          Les contrats pour la fondation sont du 19 novembre 1645 et
          dernier dcembre 1649, et les lettres-patentes confirmatives
          de la fondation, du mois de janvier 1650. Ces religieux
          obtinrent des lettres de surannation en 1656, en vertu
          desquelles les prcdentes furent enregistres le 8 fvrier
          suivant.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DE NAZARETH.

     Dans l'enfoncement de l'aile droite du choeur, une Annonciation,
     par _Le Brun_.

     Dans la deuxime chapelle  gauche, Marthe et Marie, par
     _Jouvenet_.


     SPULTURES.

     Le coeur du chancelier Sguier toit dpos dans le caveau d'une
     chapelle destine  la spulture de sa famille.

     On remarquoit que dans cette chapelle et dans tout le reste de
     l'glise il n'y avoit point d'pitaphes[487].

          [Note 487: Ce couvent a t transform, depuis la rvolution,
          en maisons particulires.]


LES FILLES DU SAUVEUR.

Cette communaut avoit t forme sur le modle de celle du Bon-Pasteur,
par les soins d'un pieux ecclsiastique nomm Raveau, en faveur des
personnes du sexe qui, aprs s'tre plonges dans les dsordres du
monde, avoient pris la rsolution de faire pnitence de leurs
garements. Madame Des Bordes et plusieurs autres personnes charitables
 qui il avoit communiqu son projet se runirent pour ouvrir un asile 
ces infortunes. On les plaa d'abord, en 1701, rue du Temple; mais la
maison qu'on leur avoit accorde n'tant ni assez grande ni assez
commode, on leur en acheta une autre en 1704, dans la rue de Vendme;
elles y levrent une chapelle qui fut ddie sous le titre _du
Sauveur_, titre qu'elles adoptrent aussi pour leur communaut.

Cet utile tablissement fut autoris par lettres-patentes du mois d'aot
1727, enregistres en 1731[488].

          [Note 488: L'glise, qui existe encore, a t change en
          boutiques; les btiments sont occups par des particuliers.]


SPECTACLES DES BOULEVARTS.

_Grands danseurs de Nicolet._

Ce thtre, situ dans la partie du boulevart qui est au midi de la rue
du Faubourg-du-Temple, n'toit autre chose dans son origine qu'un de ces
spectacles ambulants qui se promenoient alternativement de la foire
Saint-Germain  celle de Saint-Laurent. Aprs avoir subi dans ces deux
foires une foule de rvolutions dont nous aurons occasion de parler par
la suite, son dernier directeur, le sieur Nicolet, obtint, il y a
environ cinquante ans, la permission de s'tablir sur ce boulevart,
auquel la ville venoit de faire des embellissements. Aux exercices de
ses danseurs de corde, Nicolet joignit la reprsentation de pantomimes 
grand spectacle, et de petites pices badines qui piqurent la curiosit
des Parisiens, toujours amoureux de la nouveaut. Il y fit assez
rapidement sa fortune; et l'existence, jusque l prcaire de son thtre
fut enfin consolide[489].

          [Note 489: Ce thtre s'est maintenu, pendant la rvolution,
          sous le nom de Thtre de la Gaiet.]


_Ambigu-Comique._

Ce spectacle commena en 1768, par des marionnettes connues alors sous
la dnomination de _comdiens de bois_. Le dbut s'en fit aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent.

Cette nouveaut eut d'abord quelque succs, mais on ne tarda pas  s'en
lasser. Le sieur Audinot, entrepreneur de ce spectacle, obtint alors la
permission de substituer des enfants  ses marionnettes, et parvint, 
force d'exercices et de soins,  leur faire jouer agrablement de
petites pices composes exprs pour eux, ce qui ramena  son thtre la
foule qui l'avoit dj abandonn.

tabli sur le boulevart en mme temps que les grands danseurs, le sieur
Audinot se vit dans la ncessit d'augmenter les ressources de son
spectacle, pour pouvoir rivaliser avec ce thtre et avec celui des
Varits, galement tabli en 1775 dans son voisinage. Il joignit donc
des reprsentations de pantomimes aux petites comdies qui formoient le
fond de son rpertoire, et cette innovation lui permit de soutenir la
concurrence avec ses rivaux[490].

          [Note 490: Ce thtre existe encore sous la mme dnomination;
          et si l'on en excepte les enfants, auxquels on a substitu des
          acteurs ordinaires, le genre de son spectacle n'a point t
          chang.]


_Thtre des Varits-Amusantes._

Ce thtre, qui avoit pris galement naissance dans les foires, fut
transport en 1775 sur les boulevarts, sous la direction du sieur De
l'cluse. On y jouoit de petites pices de la nature des proverbes, dont
le succs toit principalement d au jeu de quelques acteurs qui
devinrent trs-fameux, et que tout Paris voulut voir. Leur prosprit
dans cette nouvelle demeure ne les empchoit point de se transporter aux
foires ds qu'elles toient ouvertes, et d'y donner des reprsentations
pendant toute leur dure.

Cet tat de choses se maintint jusqu'en 1784, qu'on fit entrer dans le
plan des nouveaux btiments qui devoient tre levs autour du
Palais-Royal la construction de plusieurs salles de comdie. Avant mme
que ces btiments eussent t construits, on s'toit empress d'y btir
un thtre provisoire, sur lequel les acteurs des Varits-Amusantes
avoient t transfrs. Ils y jourent toutes sortes de pices, except
la tragdie et la comdie  ariettes, en attendant qu'on et achev pour
eux la vaste salle qu'occupe maintenant la comdie franoise, alors au
faubourg Saint-Germain. Ils continurent leurs reprsentations sur ce
nouveau thtre jusqu' l'poque de la rvolution[491].

          [Note 491: _Voyez_ t. I., 2e partie, p. 887; et t. II, 1re
          partie, p. 293.]

Il n'est point, pour les dernires classes de la socit, de ferment de
corruption plus actif que ces petits thtres, o l'on ne reprsente que
des mlodrames absurdes ou de petites comdies du genre le plus bas, et
qui sont presque toujours trs-licencieuses. La littrature des anciens
_mystres_ n'toit pas au-dessous de la plupart de ces pices de
boulevart; et ce spectacle, si got de nos aeux, toit  la vrit
grossier et ridicule, mais du moins sans danger.


HTELS.

HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel de Cambis_ (rue d'Orlans).

Suivant Jaillot et Sauval, cet htel avoit appartenu dans l'origine aux
ducs de Retz. Depuis il passa successivement  la famille de Sourdis, et
 celle dont il portoit le nom au commencement de la rvolution.


_Htel Le Camus_ (rue de Thorigni).

Cet difice, qui mritoit d'tre remarqu, est situ au coin de la rue
Couture-Sainte-Catherine. Il fut bti en 1656 par le sieur Aubert de
Fontenai, sur une partie de la culture Saint-Gervais, qu'il avoit
acquise dans cette intention; et comme ce particulier toit intress
dans les gabelles, le peuple donna  sa nouvelle habitation le nom
d'htel _Sal_, nom que cette maison a port long-temps, et sous lequel
elle toit encore connue au commencement de la rvolution.


_Htel d'Ecquevilly_ (rue Saint-Louis).

Cet htel avoit t bti par Claude de Gungaud, trsorier de
l'pargne. Il passa depuis au chancelier Boucherat, et enfin  la
famille d'Ecquevilly. L'htel du chancelier Voisin toit situ dans la
mme rue, entre celles de Saint-Claude et du Pont-aux-Choux.


_Htel de Harlai_ (rue de Harlai).

Cet htel fut bti au commencement du sicle dernier par M. de Harlai,
sur un terrain qui s'tendoit entre le jardin de l'htel Boucherat et la
rue Sainte-Claude. Il a continu d'appartenir  sa famille jusqu' la
rvolution, et sa construction donna naissance  la rue de Harlai, comme
nous le dirons ci-aprs.


_Htel de l'Hpital_ (rue du Temple).

Cet htel faisoit l'angle de cette rue et de celle de Vendme, et ses
jardins se prolongeoient sur le boulevart. Il existe encore, mais il a
subi de grands changements depuis la rvolution. Ses constructions ont
t augmentes d'une aile au coin du boulevart, et son jardin est devenu
un lieu public o l'on donne des ftes, des feux d'artifice, etc.[492]

          [Note 492: Il a port successivement les noms de _Jardin de
          Paphos_ et de _Jardin des Princes_.]


AUTRES HTELS

LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.

  Htel de l'intendant de Paris, rue de Vendme;
  ---- de Foulon, boulevart du Temple;
  ---- de la Michodire, rue du Grand-Chantier.


_Bailliage du Temple._

Ce bailliage tenoit son sige dans l'enclos du Temple, et connoissoit de
toutes les causes civiles et criminelles dans l'tendue de son ressort.
Les appels se relevoient au parlement.


_Socit royale d'Agriculture._

Cette socit, tablie par arrt du conseil du 1er mars 1761, tenoit ses
assembles, tous les jeudis,  l'htel de l'Intendance, rue de Vendme.

Elle s'occupoit de tous les objets relatifs  l'agriculture; sa
principale destination toit de faire connotre, dans la gnralit de
Paris, les diffrentes pratiques d'conomie rurale mises en usage dans
les diverses provinces du royaume et chez l'tranger. Cette socit
toit divise en trois classes: 1 les membres du bureau, au nombre de
vingt; 2 les associs, au nombre de quarante; 3 cent correspondants.


_cole des Ponts et Chausses._

Elle toit situe  l'extrmit de la rue de la Perle, dans la maison
occupe par M. Perronnet, directeur du bureau des plans, l'un des plus
habiles ingnieurs-architectes dont la France puisse se glorifier.
Personne n'ignore quelle toit la clbrit de cette cole, d'o il est
sorti tant d'ingnieurs distingus, et qui a t la source de tant de
projets utiles et magnifiques, dont l'excution avoit rendu ce beau
royaume un objet d'admiration et d'envie pour tous les peuples de
l'Europe.


FONTAINES.

_Fontaine Boucherat_, ou _de l'gout du Marais_.

Cette fontaine, qui donne de l'eau de la Seine, fut construite au coin
de la rue Charlot en 1697.


_Fontaine du Calvaire du Temple._

Cette fontaine, construite en forme de pidestal, et orne de deux
tritons en sculpture, offroit l'inscription suivante, compose par
Santeuil:

  _Felix sorte tu Naas amabilis,
  Dignum quo flueres nacta situm loci;
      Cui tot splendida tecta
      Fluctu lambere contigit.
  Te Triton geminus personat mul
  Conch, te celebrat nomine rgiam,
      Lto non sine cantu,
      Portat vasta per quora.
  Cedent, credo equidem, dotibus his tibi
  Posthac nobilium numina fontium.
      Hc tu sorte beata
      Labi non eris immemor._


_Fontaine Saint-Claude._

Cette fontaine, situe au coin de la rue du mme nom, du ct du Temple,
fut construite vers la fin du sicle dernier. On y avoit grav cette
inscription:

  _Fausta Parisiacam, Lodoico rege, per urbem,
      Pax ut fundet opes, fons ita fundit aquas._


_Fontaine de l'chaud._

Elle est situe Vieille rue du Temple, au coin de celle de Poitou, fut
btie en 1671, et donne de l'eau de l'aquduc de Belleville.


_Fontaine de Vendme._

Cette fontaine, ainsi nomme parce qu'elle fut construite du temps que
le chevalier de Vendme toit grand-prieur de France, est situe 
l'extrmit des murs du Temple, du ct du boulevart. On y lisoit les
deux vers suivants:

  _Quem cernis fontem Malth debetur et urbi;
      Hc prbet undas, prbuit illa locum._


_Fontaine des Vieilles Haudriettes._

Cette fontaine, situe au coin de la rue dont elle a pris le nom et de
la rue du Chaume, reoit l'eau de l'aquduc de Belleville. Elle fut
construite sur les dessins de l'architecte Moreau, et orne d'une figure
de naade en bas-relief, par un sculpteur nomm Mignot. Le tout est
d'une grande mdiocrit.


BARRIRES.

L'espace de l'enceinte qui borne au nord ce quartier en contenoit trois
en 1789, savoir:

  La barrire de Belleville;
  ---- ---- des Trois-Couronnes[493];
  ---- ---- des Moulins[494].

          [Note 493: Elle a t supprime pour les voitures.]

          [Note 494: Elle avoit pris, pendant la rvolution, le nom du
          fameux cabaretier _Ramponneau_, dont la maison toit  ct.
          (Supprime et mure.)]


RUES ET PLACES DU QUARTIER DU TEMPLE.

_Rue Sainte-Anastase._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Louis, et
de l'autre aux rues de Thorigni et de Saint-Gervais. Ce nom lui vient de
celui des religieuses hospitalires de Sainte-Anastase, dites depuis de
Saint-Gervais. Le sixime plan du commissaire Delamare indique cette rue
comme dj existante en 1594: c'est une erreur. Un procs-verbal
d'alignement, trouv dans les archives des dames hospitalires dont nous
venons de parler, constatoit que ce ne fut qu'en 1620 que la culture de
Saint-Gervais commena d'tre couverte de maisons. Dans cette pice, qui
est du 4 juillet de cette anne, il est dit qu'on a jug ncessaire de
faire sur le terrain de cette culture une rue de vingt pieds de large,
pour donner entre et issue  la ruelle de Thorigni, qui sera appele
rue Saint-Gervais; plus une autre rue de pareille largeur, aboutissant
sur l'gout, qu'on appellera _rue Sainte-Anastase_.

_Place d'Angoulme._ Cette place, situe rue des Fosss-du-Temple, et 
laquelle vient aboutir la rue d'Angoulme, a t trace dans cet
emplacement depuis 1780.

_Rue d'Anjou_[495]. Elle fait la continuation des rues Pastourelle et
de Poitou, entre lesquelles elle se trouve situe. Elle a t ainsi
nomme ds son origine, c'est--dire en 1626, comme on peut le voir sur
les plans de ce temps-l. Cependant on la trouve dsigne sous le nom de
rue de _Vaujour_ dans quelques plans postrieurs, notamment dans ceux de
Jouvin, de 1676, et de De Fer, en 1692.

          [Note 495: Henri IV avoit conu le projet de faire au Marais
          une place magnifique et de la plus vaste tendue, qui auroit
          t appele _place de France_. Ce prince en fit tracer le plan
          en sa prsence, l'an 1608. On devoit y entrer par huit rues,
          larges de dix toises, bordes de btiments uniformes, et
          chacune devoit porter le nom d'une de nos grandes provinces.
          La mort funeste du roi empcha l'excution de ce grand projet.
          Louis XIII ayant permis depuis de btir sur l'emplacement qui
          avoit t rserv  cet effet, on changea les alignements, et
          l'on donna aux rues qu'on y pera en 1626 et depuis, les noms
          de nos provinces et de leurs principales villes. Telle est
          l'origine des noms d'Anjou, de Bretagne, du Perche, de
          Limoges, de Prigueux, etc., sous lesquelles sont indiques
          diverses rues de ce quartier.]

_Rue de Beaujolois._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Forez, et de
l'autre  celle de Bourgogne. Elle a t ouverte en 1626[496].

          [Note 496: Sauval parle d'une communaut de _Barratines_, sous
          le titre de saint Franois de Paule, tablie dans cette rue.
          Nous n'avons pu rien dcouvrir de cette communaut, dtruite
          sans doute depuis trs-long-temps, si elle a jamais exist. La
          rue de Beaujolois a pris pendant la rvolution le nom de _rue
          des Alpes_.]

_Rue de Beauce._ Elle aboutit d'un ct  la rue d'Anjou, et de l'autre
 l'extrmit des rues de la Corderie et de Bourgogne. Elle fut
galement trace en 1626.

_Rue de Berri._ Elle fait la continuation de la rue d'Orlans, et
aboutit aux rues de Bretagne et de Bourgogne, et  celle d'Angoumois ou
Charlot. Son origine est de la mme poque que les trois prcdentes.

_Rue Blanche._ C'est la partie de la rue Sainte-Maur ou du chemin de
Saint-Denis qui se trouve entre la rue des Trois-Bornes et celle du bas
Popincourt. Nous n'avons pu rien dcouvrir au sujet de cette
dnomination[497].

          [Note 497: Jaillot conjecture qu'elle pourroit venir d'une
          barrire dormante qu'on avoit pose  l'une de ses extrmits.
          Il y a eu effectivement plusieurs de ces barrires nommes
          _Blanches_.]

_Rue des Trois Bornes._ C'est un chemin qui traverse de la rue de la
_Folie-Moricourt_ dans celle du chemin de Saint-Denis, au coin de la rue
Blanche. Elle doit vraisemblablement son nom  quelques bornes qui s'y
trouvoient, ou  trois maisons isoles qu'on voyoit encore  son
extrmit dans le sicle dernier. Ce chemin toit trac ds la fin du
dix-septime sicle; mais il ne parot pas qu'on lui ait donn un nom
avant 1730[498].

          [Note 498: On la nomme aujourd'hui rue _Lorillon_. Robert
          indique une rue de la _Haute-Borne_: c'est la continuation du
          chemin de Mesnil-Montant, depuis la rue du Bas-Popincourt.
          Elle doit ce nom  un lieu dit la _Haute-Borne_, connu par
          quelques cabarets, dans l'un desquels le fameux _Cartouche_
          fut arrt.]

_Rue de Boucherat._ C'est la continuation de la rue Saint-Louis jusqu'
celle de Vendme,  partir de la rue des Filles-du-Calvaire. Le roi, par
son arrt du conseil du 23 novembre 1694, et par celui du 7 aot 1696,
avoit ordonn que la rue Saint-Louis seroit continue jusqu'au nouveau
cours, et de l en retour jusqu' la rue du Temple. La ville fut
autorise, l'anne suivante,  faire quelques changements  ce plan. La
rue qui devoit tre continue jusqu'au rempart sous le nom de rue
Neuve-Saint-Louis le fut sous celui de Boucherat, qui toit le nom du
chancelier d'alors, comme il parot par le procs-verbal d'alignement,
du 12 aot 1697, et par l'arrt confirmatif du 12 juillet 1698.

_Rues de Bourgogne et de Bretagne._ Nous runissons ces deux rues, parce
que l'une sert de continuation  l'autre depuis la rue de la Corderie
jusqu' celle de Saint-Louis, et que souvent on les a confondues
ensemble. Tantt les historiens n'en ont fait qu'une sous le nom de
Bretagne ou sous celui de Bourgogne, comme on peut le voir sur plusieurs
anciens plans; tantt on a distingu les rues de Bourgogne et de
Bretagne, ce qui a t fait sur des plans plus modernes. Enfin il y en a
qui lui donnent les deux noms, quoiqu'ils n'en fassent qu'une rue qu'ils
nomment ainsi indistinctement de Bretagne ou de Bourgogne. Cependant il
y a lieu de croire que, dans son origine, c'est--dire en 1626, on ne la
connoissoit que sous le nom de Bretagne, car c'est ainsi qu'elle est
indique dans le procs-verbal de 1636, et sur les plans antrieurs 
celui de Gomboust, qui ne font point mention de la rue de Bourgogne.

_Rue des Filles-du-Calvaire._ Elle aboutit d'un ct aux rues
Saint-Louis et de Boucherat, et de l'autre au boulevart; c'est une
continuation de la Vieille rue du Temple. L'ouverture en fut ordonne
par arrt du conseil, du 7 aot 1696. On dcida qu'elle seroit appele
rue du Calvaire,  cause du monastre des religieuses de ce nom qui y
toit situ.

_Rue du Grand-Chantier._ Elle fait la continuation de la rue du Chaume,
et aboutit  celle des Enfants-Rouges, au coin des rues Pastourelle et
d'Anjou. Nous avons dj eu occasion de remarquer qu'anciennement elle
portoit ce nom _du Chaume_ dans toute son tendue, depuis la rue des
Blancs-Manteaux. On l'appela ensuite rue _du Chantier du Temple_, 
cause de celui qui y toit situ, et enfin du Grand-Chantier, nom
qu'elle a toujours conserv depuis.

_Rue Charlot._ Elle commence au bout des rues de Bourgogne et de
Bretagne, et aboutit au Boulevart. Cette rue fut perce en 1626, et
appele d'_Angoumois_. Elle ne porte pas d'autre nom dans nos anciennes
nomenclatures, et sur tous les plans du dix-septime sicle. Mais comme
un riche financier, appel Claude Charlot[499], y fit alors btir
plusieurs maisons, le peuple lui donna le nom de ce particulier, et ce
nom lui est rest; elle aboutissoit alors  la rue Boucherat. En 1694 il
fut ordonn qu'elle seroit prolonge jusqu'au boulevart, et dans cette
partie elle devoit tre nomme rue _Bosc_,  cause de M. Charles Bosc,
seigneur d'Ivry, alors prvt des marchands. La rue a t continue,
mais sous le mme nom d'Angoumois ou Charlot.

          [Note 499: Claude Charlot toit originairement un pauvre
          paysan du Languedoc qui devint un riche financier,
          adjudicataire des gabelles et de cinq grosses fermes, et
          propritaire d'une terre rige en duch.]

_Rue Saint-Claude._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Louis, et de
l'autre au boulevart. On croit que son nom lui vient d'une statue de
saint Claude, place au coin du cul-de-sac qui se trouve dans cette rue.
Elle existoit ds 1644. C'toit la continuation de la rue ou chemin
qu'on a depuis appel rue Saint-Pierre. Elle a t ouverte en partie sur
un terrain appartenant aux Clestins, nomm en 1481 le _clos
Margot_[500].

          [Note 500: Arch. de Saint-Opport. Il y a dans cette rue un
          cul-de-sac qui porte le mme nom, et qui existoit galement en
          1644. Il y en avoit un second qui conduisoit au jardin du
          chancelier Boucherat, et qui forme aujourd'hui une partie de
          la rue de Harlai. (_Voyez_ plus bas cette rue.)]

_Rue de la Corderie._ Elle rgne le long des murs de l'enclos du Temple,
depuis la rue du Temple jusqu' celle de Bourgogne. On l'a aussi nomme
_Cordire_ et des _Corderies_. Ces noms viennent des cordiers qui y
travailloient avant que cet emplacement et t couvert de maisons.

_Rue du Chemin-Saint-Denis_[501]. C'est un ancien chemin qui fait la
continuation de la rue Saint-Maur jusqu' la rue Blanche; il a t ainsi
appel parce qu'il conduit aux chemins de Saint-Denis et de Saint-Maur.

          [Note 501: Cette rue a pris le nom de celle de Saint-Maur, au
          bout de laquelle elle est situe.]

_Rue de l'chaud._ Elle traverse de la rue du Temple dans celle de
Poitou, et doit son nom  sa situation. Nous avons dj eu occasion de
remarquer qu'on appelle _chaud_ une le de maisons en forme
triangulaire, qui donne sur trois rues.

_Rue des Enfants-Rouges._ C'est la continuation de la rue du
Grand-Chantier, depuis la rue d'Anjou jusqu' la rue Porte-Foin. Nous
avons remarqu ci-dessus qu'on l'appeloit rue du Chantier-du-Temple,
parce qu'on ne la distinguoit pas alors de celle qui porte ce nom. Elle
reut son nouveau nom de l'hpital tabli depuis dans la rue Porte-Foin.

_Rue des Quatre-Fils._ Elle traverse de la rue du Grand-Chantier dans la
Vieille rue du Temple. Dans les anciens actes elle est nomme rue de
l'_chelle-du-Temple_, dont elle fait la continuation. Elle se
prolongeoit mme alors jusqu' la rue de Thorigni. On la trouve aussi
dsigne, en 1358, et dans quelques titres du milieu du quinzime
sicle[502], sous le nom de rue _des Deux-Portes_. Mais peu de temps
aprs, une enseigne des Quatre Fils-Aimon lui en fit donner le nom,
qu'elle a toujours conserv depuis. Aujourd'hui on dit simplement rue
des Quatre-Fils.

          [Note 502: Arch. du Templ.--Sauval, t. I, p. 160.]

_Rue de la Folie-Moricourt._ Elle va de la rue du Faubourg-du-Temple 
celle de Mesnil-Montant. C'est un chemin de traverse qu'on trouve nomm
sur le plan de Bullet, la _Folie-Marcaut_, et sur d'autres plans,
_Moricaut_, _Mauricaute_, et _Mauricourt_ ou _Moricourt_, qui est le nom
d'un particulier.

_Rue des Fontaines-du-Roi._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Faubourg-du-Temple, et de l'autre  celle du chemin de Saint-Denis.
Gomboust l'appelle _Chemin du Mesnil_. Elle doit sans doute son nom 
quelques tuyaux de fontaines qui pouvoient y conduire les eaux de
Belleville, ou  quelque rservoir qu'on y avoit construit[503].

          [Note 503: On la nomme aujourd'hui rue _Fontaine_.]

_Rue de Forez._ Elle aboutit  la rue Charlot et  celle de Beaujolois.
C'est une des rues qui furent traces en 1626, et dsignes sous un nom
de province. (Voyez rue d'Anjou.)

_Rue Neuve-Saint-Franois._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple
dans celle de Saint-Louis, et doit le nom qu'elle porte  Franois Le
Fvre de Mormans, prsident des trsoriers de France, qui en donna
l'alignement le 4 juillet 1620. Piganiol a t mal inform lorsqu'il a
dit qu'elle s'appeloit Saint-Franois  cause de Franois Ier, sous le
rgne duquel elle fut btie. On l'a quelquefois confondue avec la rue
Franoise, dite aujourd'hui du Roi-Dor.

_Rue Saint-Gervais._ Elle fait la continuation de la rue de Thorigni, et
aboutit  la rue Neuve-Saint-Franois. Le procs-verbal de 1620, que
nous avons dj cit, porte que, _pour donner entre et issue  la rue
de Thorigni, il sera fait une rue de vingt pieds de large qui sera
appele rue Saint-Gervais_. Malgr cela le peuple s'obstina  la nommer
_rue des Morins_, comme on peut le voir sur les plans de Gomboust, de
Bullet et autres, parce que la culture Saint-Gervais aboutissoit de ce
ct au terrain des sieurs Morin, et qu'alors leurs jardins bordoient la
rue Saint-Gervais.

_Rue Culture-Saint-Gervais._ Elle va de la Vieille rue du Temple  la
rue Saint-Gervais et  celle de Thorigni. Elle a t perce en mme
temps que la prcdente, et non pas en 1594, comme le dit le
commissaire Delamare[504]. Cette rue devoit tre nomme rue de
_l'Hpital-Saint-Gervais_, et on la trouve dsigne sous ce nom dans
plusieurs titres des dames de Saint-Gervais jusqu'en 1653. Cependant
ds 1636 on l'appeloit rue de _la Culture_, de _la Couture_ et _des
Coutures-Saint-Gervais_. Elle doit ce nom, ainsi que la prcdente, au
terrain de l'hpital Saint-Gervais, sur lequel elle a t ouverte. Ce
terrain ou culture s'toit form de diffrentes acquisitions, qui
faisoient partie du clos Saint-Ladre et de la Courtille-Barbette.

          [Note 504: Trait. de la Pol., t. I, p. 81.]

_Rues Saint-Gilles_ et _Neuve-Saint-Gilles_. Elles sont aussi connues sous
le nom de _rue Neuve-Saint-Gilles_ et _Petite rue Neuve-Saint-Gilles_. La
grande commence  la rue Saint-Louis. On l'a prolonge en retour d'querre
pour communiquer au boulevart; et c'est ce retour d'querre qu'on appelle
petite rue Neuve-Saint-Gilles. Valleyre ne les distingue pas l'une de
l'autre. La premire toit dj ouverte en 1644; la seconde ne l'a t qu'
la fin du dix-septime sicle.

_Rue du Harlai._ Elle aboutit  la rue Sainte-Claude et au boulevart.
Nous avons dj dit que dans la rue Sainte-Claude il y avoit autrefois
un second cul-de-sac ou ruelle qui conduisoit au jardin de l'htel de
Boucherat. Ce jardin se prolongeoit jusqu'au boulevart, et il toit
encore en cet tat au commencement du dernier sicle; mais M. de Harlai
ayant achet le terrain qui s'tendoit entre ce jardin et la rue
Sainte-Claude, et y ayant fait btir un htel, alors le cul-de-sac fut
prolong en retour d'querre le long de cet htel jusqu'au boulevart, et
prit le nom de rue de Harlai.

_Rue des Vieilles-Haudriettes._ Elle va de la rue du Temple dans celle
du Grand-Chantier, vis--vis la rue des Quatre-Fils. Son premier nom
toit _rue Jehan l'Huilier_, qu'elle portoit en 1290 et qu'elle devoit 
un particulier. Elle a t ensuite appele _des Haudriettes_ et _des
Vieilles-Haudriettes_,  cause de quelques maisons qui y toient
situes, et qui appartenoient aux hospitalires fondes par tienne
Haudri. On lui donna ensuite le nom de _l'chelle du Temple_, parce que
le grand-prieur du Temple en avoit fait lever une  son extrmit[505].
On trouve aussi qu'en 1636 on l'appeloit _rue de la Fontaine-Neuve_, 
l'occasion de celle que la ville avoit fait construire  l'un des coins
de cette rue, et qu'on a rebtie en 1762. Enfin elle a repris son ancien
nom des Vieilles-Haudriettes avant le milieu du dix-septime sicle, et
l'a toujours conserv depuis.

          [Note 505: On voyoit encore en 1789, au coin de cette rue et
          de la rue du Temple, des fragments de cette chelle. Ces
          chelles, qui toient des espces de piloris, ou carcans,
          servoient de marque de haute-justice. Pendant la minorit de
          Louis XIV, de jeunes seigneurs, qu'on appeloit _les petits
          matres_, s'avisrent de faire brler l'chelle de la justice
          du Temple: elle fut rtablie sur-le-champ. L'archevque de
          Paris en avoit deux, l'une dans le parvis Notre-Dame et
          l'autre au port Saint-Landri.]

_Rue de Limoges._ Elle aboutit  celle de Poitou et  celle de Bretagne.
C'est une des rues dont l'alignement et le nom furent ordonns en 1626.
(Voyez rue d'Anjou.)

_Rue Saint-Louis_[506]. Elle commence, pour ce quartier, au coin des
rues du Parc-Royal et Neuve-Saint-Gilles, et finit au carrefour de la
Vieille rue du Temple et des Filles-du-Calvaire. C'toit sur
l'emplacement qu'elle occupe que passoit un grand gout dcouvert,
lequel a subsist ainsi jusqu'au rgne de Louis XIII. C'est pourquoi on
l'a nomme successivement _rue de l'gout_ et de _l'gout couvert_,
ensuite _rue Neuve-Saint-Louis_, et _Grande rue Saint-Louis_. Cet gout
couvert avoit t reconstruit  ct de l'ancien en 1618.

          [Note 506: On l'a nomme, pendant la rvolution, _rue de
          Turenne_.]

_Rue de la Marche._ Elle traverse de la rue de Poitou dans celle de
Bretagne, et fut trace comme celle-ci en 1626.

_Rue de Mesnil-Montant._ On appelle ainsi le chemin qui conduit du
boulevart au hameau dont il a pris le nom. L'ancien nom de ce hameau est
le _Mesnil-Maudan_. On l'a ensuite altr en celui de _Mesnil-Mautemps_
et _Mal-Temps_, enfin _Mesnil-Montant_. On sait qu'anciennement on
appeloit _mesnil_ une maison de campagne, _masnilium_, _mansionile_, et
qu'on s'est souvent servi de ce mot pour dsigner un hameau ou petit
village. Si l'on a corrompu le nom primitif de _Mesnil-Maudan_ en
l'appelant _Montant_, ce nouveau nom toit justifi par la position de
ce hameau. Le chemin qui y conduisoit du rempart toit roide et escarp.
La pente en fut adoucie, redresse et aligne en 1732. Deux ans aprs,
le roi donna l'ordre de planter les arbres qui s'lvent des deux
cts.

_Rue des Moulins_[507]. C'est un chemin qui commence  la rue
Saint-Maur, ou du chemin de Saint-Denis, et qui conduit aux moulins de
la butte de Chaumont, d'o son nom est venu.

          [Note 507: On la nomme maintenant _rue Lorillon_.]

_Rue de Normandie._ Elle aboutit d'un ct  la rue Charlot, et de
l'autre au carrefour des Filles-du-Calvaire. Ce n'toit encore  la fin
du dix-septime sicle qu'un chemin qui rgnoit depuis ce carrefour
jusqu' l'ancienne porte du Temple. Le terrain entre ce chemin et le
boulevart toit vague. La ville ayant form le dessein de le couvrir de
rues et de maisons, il fut arrt qu'on y traceroit une rue qui seroit
appele rue de Normandie. Mais elle fut supprime par arrt du conseil
du 23 novembre 1694. Cette suppression ayant occasionn des plaintes et
des reprsentations de la part des propritaires des maisons qui avoient
leur entre dans cette rue, le roi y eut gard, et ordonna, par un
nouvel arrt du 7 aot 1696, que le dessin form pour la construction de
cette rue seroit excut depuis la rue de Prigueux jusqu' la rencontre
de l'aile des murs du Temple. Elle a t prolonge ensuite jusqu' la
rue Saint-Louis, par un autre arrt du conseil, du 21 fvrier 1701.

_Rue des Oiseaux._ Elle commence  la rue de Beauce, et, retournant en
querre, elle aboutit  la rue de Bourgogne[508]. Le nom de cette rue
lui vient d'une enseigne. Elle est aussi indique sur quelques plans
sous le nom de _la petite rue Charlot_.

          [Note 508: Il y a dans cet endroit un march nomm autrefois
          le _Petit-March du Marais_, et que Piganiol dit avoir t
          tabli en 1615 (t. IV, p. 371). Il y a sans doute une erreur
          dans cette date: car dans les lettres de permission du roi
          pour l'tablissement de ce march, il est dit qu'il sera
          construit sur une place contenant deux cent soixante-trois
          toises ou environ, tenant  la maison de M. Claude Charlot, 
          la rue de Bretagne et  la grande rue de Berri. Le
          procs-verbal de 1636 le place dans la rue de Berri; or, cette
          rue ainsi que celles qui sont contigus  ce march n'ont t
          perces qu'en 1626. On le nomme maintenant le _March-Rouge_.]

_Rue d'Orlans._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Quatre-Fils, et de
l'autre au coin des rue d'Anjou et de Poitou. Il y a dans cette rue une
ruelle ferme  ses deux extrmits, qui, tournant en querre, aboutit 
la rue d'Anjou. On l'appelle _ruelle de Sourdis_, parce qu'elle rgne
des deux cts le long de l'htel qui portoit autrefois ce nom.

_Rue de l'Oseille._ C'est la continuation de la rue de Poitou, depuis la
Vieille rue du Temple jusqu' celle de Saint-Louis. Les anciens plans ne
la distinguent pas de l'autre, qui conservoit alors son nom jusqu'au
rempart. Jaillot conjecture que les noms d'Oseille et de Pont-aux-Choux,
qu'on a donns  la prolongation de cette rue de Poitou, pouvoient venir
des lgumes dont toient couverts les marais potagers sur lesquels elle
a t continue.

_Rue du Parc-Royal._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Thorigni, et de
l'autre  la rue Saint-Louis. Elle portoit anciennement le nom de
_Thorigni_ depuis la Vieille rue du Temple jusqu' l'gout, ou rue
Saint-Louis. Sauval dit[509] qu'on l'a nomme _rue du Petit-Paradis_, 
l'occasion d'une enseigne, et _rue des Fuses_,  cause de l'htel des
Fuses qui en occupoit une partie. Depuis on lui a donn le nom du
_Parc-Royal_, parce qu'elle conduisoit au parc de l'htel des
Tournelles.

          [Note 509: T. I, p. 155.]

_Rue Pastourelle._ Elle traverse de la rue du Temple dans celle du
Grand-Chantier, vis--vis la rue d'Anjou. Suivant Sauval[510], cette rue
s'appeloit _Groignet_ en 1296,  cause de Guillaume Groignet, mesureur
des bls du Temple, et en 1302 _rue Jehan de Saint-Quentin_. Elle ne
conserva pas long-temps ce dernier nom; car on trouve dans un terrier de
Saint-Martin-des-Champs une maison indique en 1328 rue du Temple, 
l'opposite de _la Barre de la Pastourelle_; et en 1331, une maison 
_Roger Pastourel_. Ainsi, il y a lieu de croire que c'est  ce
particulier ou  sa famille que cette rue doit le nom qu'elle porte
aujourd'hui.

          [Note 510: T. I, p. 155.]

_Rue du Perche._ Elle traverse de la rue d'Orlans dans la Vieille rue
du Temple; c'est une de celles dont l'alignement fut ordonn en 1626.

_Rue de Prigueux._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Bretagne, et de
l'autre  celle de Boucherat. Elle ne s'tendoit d'abord que jusqu'au
chemin sur lequel on a bti la rue de Normandie; mais en 1697 il fut
ordonn qu'elle seroit prolonge jusqu' la rue de Boucherat. Elle
devoit porter en cet endroit le nom de _rue Letourneur_, qui toit celui
d'un conseiller de ville, alors chevin; mais on ne se conforma point 
cette dernire disposition.

_Rue de la Perle._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple dans celle
de Thorigni, dont elle a autrefois port le nom, ainsi que celui de
_l'chelle-du-Temple_, comme nous l'avons observ ci-dessus. Sauval
dit[511] qu'elle n'avoit point encore de nom en 1759, et que celui
qu'elle porte vient d'un tripot carr qui a pass long-temps pour le
mieux entendu de Paris. Piganiol, en copiant cet article[512], ajoute
que c'tait _la perle_ des tripots. Il et t plus simple et plus vrai
de dire que ce nom venoit de l'enseigne de ce jeu de paume.

          [Note 511: _Ibid._ p. 156.]

          [Note 512: T. IV, p. 374.]

_Rue Saint-Pierre_ ou _Neuve-Saint-Pierre_. Cette rue, qui aboutit
d'un ct  la rue Saint-Gilles, et de l'autre  celle des
Douze-Portes, fut ouverte en 1640, et appele rue Neuve, ensuite _rue
Neuve-Saint-Pierre_[513]. Elle se prolongeoit alors jusqu' la rue
Saint-Claude, et mme au-del. Peu de temps aprs on la nomma _rue
Neuve-des-Minimes_; nom qu'elle portoit en 1655. Le roi, par ses
lettres-patentes du mois d'octobre de cette anne, permit  M. de
Turenne,  M. de Gungaud et  quelques autres de supprimer cette rue
vis--vis de leurs maisons, et de la comprendre dans leurs jardins.
Cette concession fut enregistre au parlement le 26 aot 1656. La rue
ainsi diminue reprit son ancien nom de Saint-Pierre, qu'elle tenoit
d'une statue de ce saint place  l'une de ses extrmits.

          [Note 513: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le
          mme nom, lequel faisoit partie, ainsi que le retour de la
          petite rue Saint-Gilles, d'un chemin ou ruelle qui conduisoit
          au rempart.]

_Rue de Poitou._ Elle commence au carrefour des rues d'Orlans, d'Anjou
et de Berri, et aboutit  la Vieille rue du Temple. Au milieu du
dix-septime sicle elle se prolongeoit jusqu'au rempart, ainsi qu'il
parot par les anciens plans.

_Rue du Pont-aux-Choux._ Elle fait la continuation de la rue de
l'Oseille, depuis la rue Saint-Louis jusqu'au boulevart. Ce n'toit,
dans le principe, qu'un chemin qui conduisoit  des marais o l'on
cultivoit des choux et autres lgumes.  l'endroit[514] o elle commence
toit un _ponceau_ ou petit pont, pour traverser l'gout que la rue
Saint-Louis couvre aujourd'hui, et ce pont toit appel le pont
Saint-Louis, ou le Pont-aux-Choux. Il en est fait mention dans un
procs-verbal d'arpentage, du 2 janvier 1624, lequel se trouvoit dans
les archives de l'archevch.

          [Note 514: Il y avoit aussi dans cet endroit une porte qui
          avoit reu le nom de _Porte de Saint-Louis_, et sur laquelle
          on lisoit cette inscription:

            _Ludovicus Magnus avo divo Ludovico._
                        _Anno_ R. S. M. DC LXXIV.

          Cette inscription a fait croire  Piganiol que cette porte
          avoit t btie en 1674 (t. IV, p. 363). Jaillot prtend que
          cette date ne se rapporte qu' sa reconstruction: car il dit
          avoir trouv dans un registre des ensaisinements de
          Saint-loi, au 18 septembre 1642, _porte commence  btir au
          bout de la rue de Poitou_; il ajoute toutefois qu'il est
          difficile de concilier cette date avec les provisions _de la
          charge de concierge de la nouvelle porte du Marais du Temple,
          appele la porte Saint-Louis_, qui, suivant un mmorial de la
          chambre des comptes, furent accordes en 1637. Cette porte a
          t abattue en 1760.]

_Rue Porte-Foin._ Elle va de la rue du Temple dans celle des
Enfants-Rouges. Sauval dit[515] qu'en 1282 elle se _nommoit_ la _rue des
Poulies_, et _Richard-des-Poulies_; que depuis _Jean Porte-Fin_ y ayant
lev un grand logis, le peuple donna son nom  la rue, et que ce nom a
t chang depuis en celui de Porte-Foin. Quand on eut tabli dans cette
rue l'hpital des Enfants-Rouges, le peuple lui donna aussitt le nom de
rue des _Enfants-Rouges_, et des _Bons-Enfants_, comme on le voit sur
quelques plans; mais elle a repris le nom de Porte-Foin, qu'elle portoit
long-temps avant l'tablissement de cet hpital[516].

          [Note 515: T. I, p. 158.]

          [Note 516: La rue nouvelle perce sur l'emplacement de cet
          hpital se nomme _rue Molay_.]

_Rue des Douze-Portes._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Louis, et
de l'autre  la rue Saint-Pierre. Son premier nom toit celui de
_Saint-Nicolas_. Sauval dit[517] qu'elle le devoit  M. Nicolas Le Jai,
premier prsident, qui en toit propritaire. Elle a pris celui qu'elle
porte de douze maisons dont elle toit compose.

          [Note 517: T. V, p. 158.]

_Rue du Roi-Dor._ Elle traverse de la rue Saint-Gervais dans celle de
Saint-Louis. Cette rue a d'abord t nomme _rue Saint-Franois_; elle
est ainsi dsigne dans le procs-verbal d'alignement du 4 juillet 1620,
et dans celui de 1636 elle est nomme _Franoise_. Enfin on lui donna le
nom de _rue du Roi-Dor_,  cause d'un buste dor de Louis XIII, qu'on
avoit plac  l'une de ses extrmits.

_Rue de la Roulette_[518]. Cette rue n'est connue comme telle que depuis
le milieu du dernier sicle. C'est la continuation de la rue du
Mesnil-Montant, depuis la rue de la Folie-Moricourt jusqu' celle du
Bas-Popincourt. Son nom est d  ces anciens bureaux des commis des
fermes prposs pour empcher la fraude. On les appeloit _roulettes_,
parce qu'ils toient monts sur des roulettes pour tre plus facilement
transports d'un lieu  un autre.

          [Note 518: Cette rue est nomme maintenant _Mesnil-Montant_,
          comme celle dont elle fait la continuation.]

_Rue de Saintonge._ Elle va de la rue de Bretagne au rempart. On la
continua jusqu' la rue de Boucherat en 1697. Ensuite on dcida de la
continuer jusqu'au boulevart, sous le nom de _rue de Montigni_, ce qui
ne fut point excut.

_Vieille rue du Temple_[519]. La partie de cette rue qui dpend de ce
quartier commence aux coins des rues de la Perle et des Quatre-Fils, et
finit au carrefour des Filles-du-Calvaire. On la nommoit autrefois rue
de la _Couture_, _Culture_, et _Clture du Temple_, parce qu'elle
aboutissoit  cet difice; puis, rue de l'_gout du Temple_  cause de
l'gout qui passoit en cet endroit. Enfin on la trouve dsigne sous les
noms de rue de _la Porte Barbette_, de _la Poterne Barbette_, rue
_Barbette_ et _Vieille-Barbette_. Elle devoit ces noms  l'htel
Barbette, dont il sera parl au quartier Saint-Antoine.

          [Note 519: Ce fut dans cette rue que fut assassin le duc
          d'Orlans, frre de Charles VI, vis--vis d'une maison qu'on
          appeloit alors l'image Notre-Dame, prs le couvent des
          religieuses hospitalires de Saint-Gervais.]

_Rue du Temple._ Cette rue qui fait la continuation de la rue
Sainte-Avoie, et aboutit au boulevart, doit son nom  la maison des
Templiers,  laquelle elle conduisoit. Ds 1235 on l'appeloit _vicus
militi Templi_, et en 1252 rue de la _Chevalerie du Temple_.[520] Elle
a t prolonge jusqu'au boulevart en 1697[521].

          [Note 520: Sauval, t. I, p. 163.]

          [Note 521: Il y a dans la rue du Temple un cul-de-sac appel
          _de l'chiquier_, lequel a pris son nom de l'enseigne d'une
          maison qui en faisoit le coin. Sauval dit que ce cul-de-sac
          est un reste d'une rue nomme _du Noyer_; mais, selon Jaillot,
          cette rue du Noyer toit place entre celle de Braque et des
          Vieilles-Haudriettes. Il cite  l'appui de son opinion des
          lettres du garde de la prvt de Paris, du 8 mai 1371, qui
          dterminent cette situation.]

_Rue du Faubourg-du-Temple._ Le nom de cette rue est d au Temple,
au-del duquel elle est situe. Nous avons dj dit que, ds avant le
rgne de Charles IX, il y avait dj en cet endroit quelques maisons,
dont le nombre, s'tant successivement augment, a form ce faubourg.
On trouve dans les archives de Saint-Merri qu'au treizime sicle cet
endroit s'appeloit _le clos de Malevart_, et qu'il fut donn  titre
d'change au chapitre en 1175[522].

          [Note 522:  l'extrmit de cette rue toit une caserne des
          Gardes-Franoises.]

_Rue des Fosss-du-Temple._ Elle conduit du faubourg du Temple au
Pont-aux-Choux, le long des fosss dont elle a tir son nom.

_Rue des Marais-du-Temple._ Elle traverse de la rue du
Faubourg-du-Temple dans celle de la Folie-Moricourt et de
Mesnil-Montant. On l'a ainsi appele  cause des marais potagers dont
elle toit environne. Auparavant on la nommoit _Merderet_, et des
_Trois-Portes_, parce qu'alors elle toit en forme d'querre, et ferme
aux trois extrmits. (On la nomme maintenant rue du _Haut-Moulin_.)

_Rue de Thorigni._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Gervais, et de
l'autre au coin des rues de la Perle et du Parc-Royal. On la nommoit
anciennement _rue Neuve-Saint-Gervais_. Elle toit connue sous le nom de
Thorigni ds 1575[523]. Nous avons dj eu occasion de remarquer qu'elle
faisoit un retour d'querre, et se prolongeoit jusqu' la rue
Saint-Louis. Ce retour s'appelle aujourd'hui _rue du Parc-Royal_.

          [Note 523: Cens. de l'vch, fol. 130.]

_Rue de Touraine._ Elle traverse de la rue du Perche dans celle de
Poitou. L'alignement en fut ordonn en 1626.

_Rue de Vendme._ Elle aboutit d'un ct  la rue du Temple, et de
l'autre  la rue Charlot, vis--vis celle de Boucherat. Le nom qu'elle
porte n'a pas la mme origine que ceux de la plupart des rues voisines
qui tirent leur dnomination d'une province ou de sa ville capitale;
mais il lui fut donn en l'honneur de Philippe de Vendme, grand-prieur
de France, sur le terrain duquel elle avoit t ouverte, en excution du
contrat qui fut pass avec la ville le 17 aot 1695.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_glise des Capucins._--Dans le choeur et derrire l'autel, on voit un
tableau moderne reprsentant le _Baptme de Jsus-Christ_ (donn par la
ville en 1819).

_March du Temple._--Il a t construit sur la place qu'occupoient
autrefois l'glise et la plus grande partie des constructions renfermes
dans cet enclos. Ce march se compose de quatre grands carrs, diviss
par compartiments que forment des poteaux entre lesquels ont t
tablies les places des marchands; et chaque carr est couvert d'une
toiture qui le met  couvert de la pluie. Ces marchands sont au nombre
d'environ deux mille, fripiers, lingres, ferrailleurs, chapeliers,
cordonniers, etc. etc. On entre dans cette vaste foire par deux grandes
ouvertures que l'on a pratiques en abattant plusieurs maisons de la rue
du Temple.

_Fontaines._--On en construit deux nouvelles devant l'htel du
grand-prieur. Elles se composent de deux pidestaux sur lesquels
s'lvent deux figures de femmes assises et couronnes de roseaux: l'une
tient une rame et une corne d'abondance; l'autre un roseau et une cruche
d'o l'eau se rpand. Ces figures d'un beau style ont t moules par
Pujol.

_Panorama Dramatique._--C'est un petit thtre que l'on vient de
construire tout nouvellement. La faade en est d'un excellent got. Elle
se compose d'une grande arcade orne de deux colonnes et de deux
pilastres entre lesquels sont places deux figures symboliques: l'une
tient un masque et une pe, l'autre des instruments de musique. Dans le
tympan sont deux gnies tenant d'une main une trompette, de l'autre une
couronne; dans le fronton deux autres gnies  genoux supportent les
armes de France.

_Jardin Turc._--Il rgne le long du boulevart, et sert, particulirement
le samedi, de runion aux familles juives.


RUES NOUVELLES.

_Rue Neuve de Bretagne._ Elle commence  la rue Neuve du Mesnil-Montant
et finit  la rue Saint-Louis.

_Rue Ferdinand._ Elle commence  la rue des Moulins et vient aboutir 
la rue Lorillon.

_Rue Neuve du Mesnil-Montant._ Elle vient aboutir  la rue Saint-Louis,
commenant au boulevart.

_Rue de la Rotonde._ Elle commence dans la rue de Bretagne et vient
aboutir dans l'enclos du Temple.

Il y a dans le mme enclos une rue nouvellement perce qui vient aboutir
 celle de Vendme; elle est encore sans nom.




QUARTIER SAINT-ANTOINE.

     Ce quartier est born  l'orient par les extrmits du faubourg
     jusqu'aux barrires inclusivement; au septentrion, par
     l'extrmit du mme faubourg et par les rues de Mesnil-Montant,
     Neuve Saint-Gilles, du Parc-Royal et de la Perle exclusivement; 
     l'occident, par la Vieille rue du Temple inclusivement, depuis
     les coins des rues des Quatre-Fils et de la Perle jusqu' la rue
     Saint-Antoine; et au midi, par la rue Saint-Antoine
     inclusivement, depuis le coin de la Vieille rue du Temple jusqu'
     l'extrmit du faubourg.

     On y comptoit, en 1789, soixante-quatorze rues, onze culs-de-sac,
     une glise paroissiale, deux chapelles, cinq communauts
     d'hommes, neuf couvents et quatre communauts de filles, quatre
     maisons hospitalires, une grande quantit d'htels, plusieurs
     places, etc.


Avant le rgne de Philippe-Auguste, tout le vaste emplacement qu'occupe
ce quartier toit hors des murs; on n'y voyoit,  cette poque, que des
cultures et quelques hameaux rpandus  et l,  une assez grande
distance de la ville.

Il n'y a pas mme d'apparence que l'enceinte leve par ce prince en ait
renferm quelques parties, car les historiens de Paris qui lui donnent
le plus d'tendue de ce ct ne la placent pas plus loin que la porte
_Baudoyer_, limite occidentale du quartier dont nous parlons.

Enfin, sous Charles V et Charles VI, on voit s'lever une nouvelle
muraille, dans laquelle est renferme toute la portion de ce quartier
qui s'tend jusqu' la Bastille. Il parot, par le plan de Dheulland,
que cette forteresse toit appuye  l'occident contre les murs de
l'enceinte: car la porte de la ville y est indique dans la rue
Saint-Antoine, entre celle des Tournelles et la rue Jean-Beausire.

Les choses restrent en cet tat jusqu'au rgne de Henri III; et pendant
ce long intervalle on voit se former la rue du faubourg qui conduit 
l'abbaye Saint-Antoine, et celle qui aboutit au chemin de Charenton.

Sous les rgnes suivants se formrent successivement des rues dans la
direction des divers bourgs ou villages situs dans le rayon de ce
quartier; et pendant l'espace de deux cents ans ces accroissements
continuels devinrent si considrables que le faubourg finit par
embrasser dans sa circonfrence le plus grand nombre de ces villages,
tels que la Rape, Reuilli, Picpus, la Croix-Faubin, Popincourt, etc.

Enfin la dernire enceinte leve sous Louis XVI renferma dans la ville
tout cet immense territoire.

Le quartier Saint-Antoine, qui, de mme que celui de Saint-Paul, fut si
long-temps habit par nos rois, devint aussi le lieu o demeurrent de
prfrence les personnages les plus distingus de la cour et de la
ville. De nombreux et magnifiques htels y furent levs de tous les
cts; jusqu' la fin du rgne de Louis XIV, il conserva cette antique
splendeur, et fut pour la ville de Paris ce qu'ont t depuis les
faubourgs Saint-Germain et Saint-Honor[524].

          [Note 524: Nous avons joint  la reprsentation que nous
          donnons ici de la porte de ville qui dpendoit de ce quartier,
          celle du quartier du Temple situe, jusqu'au rgne de Louis
          XIV,  l'extrmit de la rue du mme nom. (_Voyez_ pl. 131.)]


LES HOSPITALIRES DE SAINTE-ANASTASE,

DITES DES FILLES SAINT-GERVAIS.

L'on ne doute point, dit Sauval[525], que, sous le rgne de
Louis-le-Gros, l'hpital Saint-Gervais n'ait t fond, qui se nomme 
prsent l'hpital des filles Sainte-Anastase. Jaillot non-seulement en
doute, mais il affirme le contraire, en produisant le plus ancien titre
qui concerne cette maison, lequel est de 1171[526]. Ce titre nous
apprend l'origine de cet hpital, situ d'abord au parvis de l'glise
Saint-Gervais, et nous en avons dj fait connotre les fondateurs[527].
Par la bulle de confirmation que donna Alexandre III en 1173[528],
suivant quelques-uns, et en 1179, suivant d'autres[529], il toit
administr par un matre ou procureur, et par des frres. Les choses
restrent en cet tat jusque vers le milieu du quatorzime sicle, que
Foulques de Chanac, vque de Paris, y plaa quatre religieuses, sous la
direction d'un matre et d'un proviseur. Cette nouvelle forme
d'administration subsista jusqu'en 1608, que le cardinal de Gondi,
s'tant vu forc de supprimer ces deux chefs  cause de leur mauvaise
gestion, se rserva le droit de commettre l'agent ncessaire pour
recevoir les voeux des religieuses et les comptes qu'elles devoient
rendre de leur temporel; ce qui a toujours t observ depuis.

          [Note 525: T. I, p. 559.]

          [Note 526: Dubreul, p. 950.]

          [Note 527: _Voyez_ p. 847.]

          [Note 528: Lemaire, t. III, p. 166.]

          [Note 529: Hist. de Paris, t. I, p. 199.--Piganiol, t. IV, p.
          128.--Dubreul, p. 951.]

Le premier nom de cette maison, et son nom le plus ordinaire, a
toujours t celui de Saint-Gervais, qu'elle tiroit de son origine et de
sa premire situation. On s'toit mme habitu  le donner  la
chapelle, quoiqu'elle ft ddie, ds l'anne 1358, sous celui de sainte
Anastase, martyre, circonstance qui cependant fit natre l'usage
d'appeler religieuses de Sainte-Anastase celles qui desservoient
l'hpital. Des causes semblables  celles qui ont occasionn tant de
changements de domicile parmi les communauts hospitalires ou
religieuses de Paris, telles que le nombre plus considrable des
professes, des pauvres, des malades dont elles prenoient soin, la
caducit de leurs btiments, devenus d'ailleurs trop petits, etc., les
dterminrent, en 1654,  chercher une autre demeure. Elles achetrent,
en consquence, dans la Vieille rue du Temple, un htel assez vaste qui
s'tendoit jusqu' la rue des Francs-Bourgeois et  celle des Rosiers.
Cet htel, qui avoit appartenu, dans l'origine, au comte de
Chteauvilain, leur fut vendu par les cranciers du marquis d'O,
surintendant des finances et gouverneur de Paris; l'acquisition en fut
approuve par l'autorit ecclsiastique le 30 mars 1656, confirme et
amortie par lettres-patentes de la mme anne.

Ces religieuses toient de l'ordre de Saint-Augustin, et gouvernes par
une prieure perptuelle. Elles exeroient l'hospitalit envers les
hommes seulement, et pendant trois nuits de suite, comme celles de
l'hpital de Sainte-Catherine[530] la pratiquoient envers les femmes et
les filles[531].

          [Note 530: _Voyez_ t. I, p. 572, 2e partie.]

          [Note 531: Les btiments de cette communaut sont maintenant
          occups par une manufacture.]


LE PETIT SAINT-ANTOINE.

Nous avons dj parl de ce flau terrible connu sous les noms de _feu
sacr_, _mal des ardents_, _mal de Saint-Antoine_[532], dont la France
fut afflige pendant prs de trois sicles, et dont les ravages furent
tels qu'on put croire,  certaines poques, que la gnration entire
toit condamne  prir,  moins qu'un miracle n'oprt la gurison de
ceux qui en toient attaqus. Les secours humains ne pouvoient leur
offrir d'autres moyens de salut que l'amputation du membre malade, et
souvent la crainte de la contagion empchoit de leur rendre ce triste et
douloureux service. mu du spectacle de tant de misres, un pieux et
charitable gentilhomme du Dauphin, nomm Gaston, conut, vers l'an
1095, avec _Grin_ (ou Guerin) son fils, le projet de fonder un hpital
pour ces infortuns dans le lieu appel _la Motte Saint-Didier_, alias
_aux Bois_, et aujourd'hui le bourg ou petite ville de Saint-Antoine, au
diocse de Vienne. Plusieurs autres gentilshommes s'associrent  leur
gnreuse entreprise; et la communaut sculire qu'ils formrent, avec
l'approbation du pape Urbain II, ne tarda pas  prendre une forme
rgulire. Honor III leur permit, en 1218, de faire les trois voeux
ordinaires; et l'on voit par la bulle de Boniface VIII, de 1297, qu'ils
suivoient la rgle de Saint-Augustin, et qu'on les appeloit _chanoines
ou frres de Saint-Antoine_. C'est par cette bulle que leur maison fut
rige en abbaye, et qu'elle devint le chef-lieu de l'ordre; toutes les
autres maisons n'avoient que le titre de commanderies.

          [Note 532: _Voy._ t. I, p. 289, 1re partie.]

Ceux qui ont crit sur Paris assignent des poques diffrentes 
l'tablissement de ces religieux dans cette ville[533]. On n'en connot
point en effet la date certaine; mais Jaillot, qui avoit vu l'histoire
manuscrite de cette maison, ne croit pas qu'il soit possible d'en
reculer l'origine au-del du rgne du roi Jean. Cette histoire[534]
nous apprend en effet que la commanderie d'Auxerre comprenoit dans sa
juridiction toutes les villes de la province de Sens dont Paris faisoit
alors partie. On y lit que _Geoffroi de Privas_, grand-prieur de
l'abbaye de Saint-Antoine, et commandeur d'Auxerre, venoit souvent dans
cette capitale, soit pour les affaires de l'ordre, soit pour celles de
sa commanderie; et qu'il occupoit, en 1359, une maison situe prs du
lieu o fut depuis le Petit Saint-Antoine.

          [Note 533: Corrozet, Sauval et Lemaire le placent sous saint
          Louis, sans en apporter aucune preuve; l'abb Lebeuf, vers
          1360; Piganiol, en 1361; Dubreul et dom Flibien, en 1368.]

          [Note 534: Archiv. du Petit Saint-Antoine.]

Charles, fils an du roi Jean, jouissoit alors du Dauphin, que Humbert
lui avoit cd en 1349. Pendant le sjour qu'il avoit fait dans cette
province, il avoit eu occasion de connotre l'ordre de Saint-Antoine; et
le dvouement admirable de ces chanoines hospitaliers l'avoit
profondment difi. Il conut ds lors le projet d'accorder la plus
clatante protection  une institution aussi utile, projet qu'il
effectua en leur abandonnant d'abord des biens confisqus sur des
vassaux rebelles[535], ensuite en leur faisant don, pour les tablir 
Paris, d'un grand manoir achet de ses propres deniers et  leur
intention, en l'anne 1361. Ce terrain, appel _la Saussaie_, contenoit
539 toises carres, et toit situ entre les rues Saint-Antoine et du
Roi de Sicile. La nouvelle maison fut aussitt rige en commanderie par
le chapitre gnral de l'ordre; il fut dcid qu'elle seroit appele
_Commanderie de France_, et que celle d'Auxerre, venant  vaquer, par la
mort ou par la dmission de Geoffroi de Privas, y seroit runie. Cette
mort arriva bientt, et _Pierre de Lobet_, gnral de l'ordre, donna, le
18 septembre 1361, des provisions  _Aimard Fulcevelli_ pour runir et
gouverner ces deux commanderies. On doit donc regarder cette date comme
celle de la vritable poque de cet tablissement, sans avoir gard 
tout ce qu'ont pu dire de contraire les divers historiens de Paris[536].

          [Note 535: Drocon Guarrel et Jean de Vaux, qui s'toient
          soustraits  son obissance, et avoient embrass le parti du
          roi de Navarre.]

          [Note 536: Les nouveaux tablissements prouvent toujours des
          difficults, et celui-ci en eut plusieurs  vaincre: le cur
          de Saint-Paul, dans la paroisse duquel toit situ le
          monastre du Petit Saint-Antoine, leva quelques contestations
          qui furent termines par une transaction passe le 26 fvrier
          1365, par laquelle Hugues d'Optre, commandeur, s'oblige, lui
          et ses successeurs,  payer tous les ans dix livres au cur de
          Saint-Paul, et  partager avec lui l'honoraire de ceux qui
          seroient inhums dans la nouvelle glise. Cette transaction
          fut confirme par Estienne, vque de Paris, et par Pierre de
          Lobet, gnral de l'ordre.

          Peu de temps aprs il s'leva un autre diffrend entre Hugues
          de Chteauneuf, successeur de Hugues d'Optre, et le prieur de
          Saint-loi,  l'occasion du manoir de la Saussaie, qui
          relevoit de son prieur. Cette contestation fut encore
          termine moyennant une rente annuelle de quarante livres, que
          le commandeur s'obligea de payer, lui et ses successeurs.]

D. Flibien s'est encore tromp lorsqu'il dit que ces religieux se
servirent d'abord d'une chapelle, jusqu' ce que Charles V, parvenu  la
couronne, leur eut fait btir une glise, qui fut acheve en
1368[537].--Les lettres de Charles V ne parlent point d'glise; elles
ne font mention que du manoir de la Saussaie, et il parot que la
modicit des revenus n'avoit pas encore permis d'y btir ni l'hpital ni
l'glise qui faisoient la base de l'tablissement. Cet tat de chose est
prouv jusqu' l'vidence par un acte de 1373, dans lequel le chapitre
dclare que la commanderie de Paris, rige depuis peu, _nova
plantatio_, a besoin d'une glise et d'un hpital, et que la modicit de
ses revenus ne lui fournissoit pas les moyens d'lever ces
constructions; que, pour viter le scandale qui en rsulteroit s'il n'y
avoit pas une glise de Saint-Antoine  Paris, il a rsolu d'unir 
cette commanderie celle de Bailleul en Flandre, laquelle est assez riche
pour subvenir  ces dpenses. Cette runion fut effectivement opre;
et, suivant Dubreul et l'auteur des _Antiquits des villes de
France_[538], l'glise fut btie, en 1375, par Hugues de Chteauneuf,
qu'ils qualifient d'abb de Saint-Antoine, et qui n'toit rellement
que commandeur de la maison de Flandre,  laquelle celle de Paris venoit
d'tre runie.

          [Note 537: Hist. de Par., t. III, p. 484.]

          [Note 538: Publies sous le nom de Duchesne, chap. VII, p. 59,
          de l'dit. de 1614.--Dubreul, p. 997.]

Dubreul, Lemaire et autres disent que cette glise fut rebtie en 1442,
sans donner d'autre preuve de ce fait, sinon qu'elle fut ddie cette
mme anne; mais nous avons dj fait voir que, depuis quelques sicles,
la ddicace des glises se faisoit souvent  de longs intervalles aprs
leur conscration[539], d'o il rsulte qu'on ne peut rien infrer d'une
semblable circonstance.

          [Note 539: _Voyez_ 1re partie de ce vol., p. 444.]

L'union de la commanderie de Paris avec celle de Bailleul subsista
jusqu'en 1523, qu'elles furent spares l'une de l'autre par l'empereur
Charles-Quint, alors souverain des Pays-Bas, lequel ordonna que cette
dernire commanderie ne seroit possde  l'avenir que par un religieux
n dans ses tats. Environ un sicle aprs, en 1618, le titre de celle
de Paris fut supprim; et cette suppression devint commune, en 1622, 
toutes les autres commanderies. Antoine Brunel de Grammont, abb et
gnral de l'ordre, qui l'ordonna, n'exera un semblable coup d'autorit
que par les plus louables motifs. Il considra que l'autorit dont
jouissoient les commandeurs apporteroit indubitablement des obstacles
invincibles  la rforme qu'il se proposoit d'introduire dans son
ordre, rforme qu'il eut en effet le bonheur et la gloire de lui faire
accepter. Ce changement fut opr en vertu d'une bulle de Paul V, du 3
avril 1618, que suivirent des lettres-patentes du 8 juin suivant; et la
maison fut ds lors change en sminaire ou collge destin 
l'ducation des jeunes gens nouvellement admis dans la communaut.

C'est donc sans fondement que Piganiol place l'poque de ce changement
en 1615[540]; cette rforme fut autorise par Grgoire XV en 1622, et
par Urbain VIII, son successeur, en 1624; enfin elle fut introduite dans
toutes les maisons de l'ordre qui depuis furent gouvernes, ainsi que
celle de Paris, par des suprieurs triennaux que nommoit le chapitre
gnral.

          [Note 540: T. IV, p. 476.]

La maison fut rebtie en 1689; on lui donna le nom de Petit
Saint-Antoine, pour la distinguer de l'abbaye Saint-Antoine, situe dans
le faubourg. Dans les dernires annes qui ont prcd la rvolution,
les chanoines rguliers qui l'habitoient avoient t runis  l'ordre de
Malte, lequel avoit institu dans cette glise un petit chapitre, avec
un prieur chefcier destin  l'acquit des fondations[541].

          [Note 541: Dans cette glise toit tablie, depuis plusieurs
          sicles, une confrrie de Saint-Claude, autrefois si clbre
          que le roi Charles VI ne ddaigna point de s'y faire recevoir,
          exemple qui fut suivi par les principaux seigneurs de sa
          cour.]

Le matre-autel toit dcor d'un tableau reprsentant l'Adoration des
mages, par _Cazes_[542].

          [Note 542: Les btiments du Petit Saint-Antoine sont remplacs
          par des maisons particulires, et l'on y a perc un passage
          qui donne vis--vis la rue des Juifs.]


PRISON DE L'HTEL DE LA FORCE.

Cet htel, dont nous ferons bientt connotre l'origine et les diverses
rvolutions[543], aprs avoir appartenu  des rois,  des princes,  des
particuliers opulents, avoit t, quelques annes avant la fin de la
monarchie, transform en une prison, dans laquelle on renfermoit
uniquement les personnes arrtes pour dettes et autres dlits civils.
Au moyen de cet tablissement, d  la bienfaisance de Louis XVI, elles
ne se trouvoient plus confondues avec les criminels auxquels toient
destines les prisons du Grand Chtelet et de la Conciergerie.

          [Note 543: _Voyez_,  la fin de ce quartier, l'article
          _Htels_.]

Cette nouvelle prison toit remarquable par son tendue, par sa
salubrit, par la commodit des logements, la diminution des frais, la
suppression des perceptions abusives, etc. Elle contenoit huit cours,
dont quatre toient trs-spacieuses, et six dpartements, dans lesquels
toient renferms sparment les prisonniers dtenus pour mois de
nourrice; les dbiteurs civils de toute espce; les gens arrts par
ordre du roi et de la police; les femmes prisonnires; les mendiants et
vagabonds. L'infirmerie, les dortoirs, les rfectoires, tout toit
distribu avec un ordre, une propret, une commodit qui adoucissoit,
autant qu'il toit possible, la situation des malheureux forcs
d'habiter cette triste demeure.

La nature des dlits pour lesquels on toit renferm dans cette prison
nous conduit naturellement  parler de la police de Paris,  la
juridiction de laquelle quelques-uns de ces dlits sembloient appartenir
plus particulirement.


_Sur la police de Paris._

On a pu voir dans notre premier volume[544] les variations diverses
qu'prouva la police de Paris, non pas depuis son origine, mais 
partir de l'poque o commena la troisime race de nos rois, jusqu'au
rgne de saint Louis, sous lequel le clbre prvt de Paris, tienne
Boislve, la rtablit dans toute sa vigueur. Ds ce temps-l le Chtelet
toit le sige de cette juridiction[545].

          [Note 544: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 521.]

          [Note 545: Delamare, Trait. de la Pol., t. I, p. 114.]

Elle fut successivement perfectionne par les ordonnances des prvts
successeurs de Boislve. Ils continurent le recueil d'ordonnances que
ce grand magistrat avoit commenc jusqu'en 1344; et l'on trouve qu'
cette poque Guillaume Germont, alors prvt de Paris, y joignit la
collection des lettres-patentes du roi et arrts du parlement qui
avoient rapport  ces matires; puis, ayant form du tout un registre,
le dposa  la chambre des comptes, o il a t conserv jusqu' la fin
de la monarchie, sous le titre de _Premier livre des mtiers_.

Nous avons dit que le roi Jean, mont sur le trne au milieu des
calamits de toute espce qui avoient dsol la fin du rgne de son
prdcesseur, donna une grande application  la police de Paris[546].
Les rglements gnraux qu'il adressa  ce sujet au prvt contiennent
une foule de dispositions trs-sages, pour bannir de cette grande cit
les vices que la paresse et la mendicit y avoient introduits,
maintenir la tranquillit et la foi publique, protger l'industrie,
entretenir l'abondance des choses ncessaires  la vie, etc. Ils
contiennent en outre des dispositions sur la juridiction du prvt de
Paris, qui prouvent l'unit de son tribunal en premire instance sur
tous ces points[547].

          [Note 546: _Voyez_ t. Ier, p. 738, 2e partie.]

          [Note 547: Delamare, Trait de la Pol., t. Ier, p. 114.]

L'autorit de ce magistrat se maintint dans les mmes attributions sous
les successeurs de ce prince; et la premire chose que fit Charles V
lorsqu'il prit la place de son pre, aprs cette longue anarchie qui
avoit confondu tous les droits et fait mconnotre tous les pouvoirs,
fut de rendre au prvt de Paris toutes ses prrogatives, afin de
parvenir  rtablir dans cette capitale l'ordre et la tranquillit. Dans
les lettres-patentes donnes  ce sujet, il est remarquable que ce
prince rappelle de nouveau ce principe dj reconnu. Qu' cause du
domaine de la couronne, la juridiction ordinaire de sa bonne ville de
Paris appartient de plein droit et de temps immmorial, pour lui et en
son nom,  son prvt de Paris; qu'il le maintient dans cette
possession, et qu'il veut et entend qu'il ait seul,  l'exclusion de
tous autres juges, la connoissance, correction et punition de tous les
dlits et malfices qui se commettent  Paris par quelque personne que
ce soit. Cette unit de tribunal pour la police gnrale de la capitale
fut galement conserve par Charles VI; et l'on voit mme qu'il en
tendit le ressort hors des limites de la prvt, lorsque cela pouvoit
tre ncessaire pour le bien de la ville.

Les choses restrent en cet tat jusqu' l'anne 1498, que des
lettres-patentes du roi crrent, en titre d'office, des lieutenants du
prvt de Paris, auxquels l'administration de la justice civile et
criminelle fut partage sous la juridiction suprme de ce magistrat. Il
en rsulta que la police tant mixte entre le civil et le criminel,
chacun des deux lieutenants prtendit qu'elle devoit appartenir  son
tribunal; et cette contestation, devenue trs-vive, ne put tre
claircie par l'ancien usage: car le prvt de Paris ayant minemment
l'une et l'autre juridiction, il toit impossible de dcider en vertu de
laquelle il avoit exerc la police. Tous les deux apportoient,  l'appui
de leurs prtentions, des ordonnances sur ces matires rendues par ce
magistrat dans l'un et l'autre tribunal.

Il semble que, dans un cas pareil, l'autorit suprme auroit d
sur-le-champ donner une dcision; mais au lieu de prendre ce parti, qui
seul pouvoit trancher toute difficult, on souffrit que l'affaire ft
porte au parlement, o elle fut dbattue comme un procs ordinaire; et
pendant la longue plaidoirie qu'elle occasionna, le soin de la police
fut entirement abandonn. Les dsordres qui en rsultrent furent tels,
que lorsqu'un arrt de la cour eut jug l'affaire, en ordonnant qu'il y
auroit concurrence de pouvoir jusqu' nouvel ordre entre ces deux
magistrats, ils sentirent qu'ils ne pouvoient remdier  tant de maux
produits par leurs divisions, qu'en mettant un accord parfait dans
l'exercice ultrieur de leurs fonctions. Toutefois, malgr leurs efforts
et leur bonne volont, ce partage du pouvoir produisit de funestes
effets, dont Paris ne tarda pas  s'apercevoir. Il est remarquable que
c'est prcisment  partir de cette poque que l'on trouve, dans les
rglements, des numrations de dsordres et de crimes monstrueux,
autrefois trs-rares dans cette ville, et devenus ds lors
trs-frquents; alors naquirent les plaintes sur la ngligence des
officiers subalternes chargs des dtails de la police; enfin c'est
depuis ce temps et pendant plus d'un sicle que dura cette concurrence,
que l'on voit tant d'assembles, tant de bureaux et tant d'autres moyens
extraordinaires mis en usage pour la rforme ou pour l'exercice de la
police, tant il est vrai, dit le commissaire Delamare, que le bon ordre
et la discipline publique ne peuvent jamais s'accorder avec la
multiplicit des tribunaux[548].

          [Note 548: Delamare, Trait de la Pol., t. I, p. 117.]

Il parot qu'on fut plus d'une fois frapp de ces inconvnients: car on
voit, en 1572, un dit de Charles IX[549], portant formation d'un bureau
de police compos de membres du parlement, des lieutenants civil et
criminel, d'un membre du corps municipal et de plusieurs notables
bourgeois. Cette chambre tablie au palais jugeoit en dernier ressort de
toutes les matires dpendantes de la police, et l'on pouvoit s'en
promettre les plus heureux effets, lorsqu'une dclaration nouvelle, dont
on ne peut expliquer les motifs, supprima, ds 1573, le bureau tabli
l'anne prcdente, et fit renatre l'ancien dsordre, en renvoyant la
police au Chtelet et au bureau de ville[550].

          [Note 549: Delamare, Trait de la Pol., t. I, p. 118.]

          [Note 550: _Ibid._, p. 119.]

Une ordonnance de 1577 rtablit, au Chtelet seul, l'unit du tribunal
du prvt de Paris, pour la police gnrale, avec des modifications qui
sembloient concilier tous les droits et toutes les prtentions. En
effet, depuis cette poque jusqu'en 1630[551], si l'on en excepte les
contestations toujours trop frquentes qui ne pouvoient manquer de
s'lever entre les deux lieutenants de ce magistrat, sur la concurrence
si mal claircie de leurs droits, la marche de la police, quoique moins
vigoureuse qu'elle auroit d l'tre, prit de la rgularit, et tous les
rglements faits pendant cet intervalle furent excuts indistinctement
par l'un et l'autre de ces deux officiers, ou conjointement par tous les
deux. Cependant, vers la fin, leurs divisions augmentrent; il en naquit
des dsordres qui de jour en jour devinrent plus intolrables: enfin une
ordonnance du parlement de cette anne 1630 y mit fin sans retour, et en
transportant au lieutenant civil l'autorit tout entire qu'il avoit
partage avec le lieutenant criminel, lequel ne conserva de ses
anciennes prrogatives que le droit de tenir la place de son rival, en
cas de lgitime empchement dans l'exercice de ses fonctions. Il rsulta
de ce nouvel ordre des rglements plus complets, qui, dit encore
Delamare, assuroient la tranquillit publique, la correction des moeurs,
la subsistance et la commodit des citoyens, et que soutint une force
suffisante pour en assurer la pleine et entire excution.

          [Note 551: _Ibid._, p. 120.]

Ce bel ordre dura peu: la minorit de Louis XIV ayant rallum la guerre
intestine et accru les calamits de la guerre trangre, le bruit des
armes imposa encore une fois silence aux lois; les soins de la police
furent de nouveau abandonns, et tout retomba dans l'ancienne confusion.
Mais les troubles civils ayant t apaiss, et la paix des Pyrnes
tant venue ensuite rendre un calme gnral  l'tat, le roi, libre de
se livrer uniquement aux soins qu'exigeoit l'administration gnrale de
son royaume, donna une attention particulire  la police de Paris, qui
subit alors une entire et heureuse rforme. Non-seulement il en ta la
connoissance aux autres tribunaux qui avoient recommenc leurs
entreprises pour la partager avec le prvt de Paris, mais dans le
Chtelet mme, il la spara de la juridiction civile contentieuse, et
cra un magistrat exprs pour exercer seul cette ancienne juridiction,
parce qu'en effet ce qu'on appelle _Police_ n'ayant pour objet que le
service du prince et la tranquillit publique, son action est
incompatible avec les embarras et les subtilits litigieuses, et tient
beaucoup plus des fonctions du gouvernement que de celles de l'ordre
judiciaire. Ce nouveau magistrat fut nomm _lieutenant du prvt de
Paris pour la police_, et son office a subsist jusqu' la fin de la
monarchie.

Le lieutenant de police avoit sous ses ordres quarante inspecteurs,
quarante-neuf commissaires, plusieurs exempts, un grand nombre de
bureaux et une foule d'agents subalternes employs au service de sa
vaste administration. Personne n'ignore qu'elle toit parvenue, dans le
sicle dernier,  un degr de perfection auquel rien n'toit comparable
dans aucun des tats polics de l'Europe.


_Police municipale._

On a pu voir, dans l'article o nous avons trait de l'Htel-de-Ville,
que le corps municipal avoit conserv de temps immmorial la juridiction
de tout le commerce qui se faisoit par eau, ce qui comprenoit
naturellement la police des ports, des ponts, des quais, des fontaines
et gouts publics, les approvisionnements de la ville arrivant par la
Seine, etc. Cette administration, dirige par le prvt des marchands,
les chevins et le procureur du roi de la ville, ne fut point abolie par
l'dit qui cra le _lieutenant de police_; mais comme cet dit n'avoit
pas assez dtermin les bornes des deux juridictions, il naquit  ce
sujet des contestations auxquelles le roi se vit oblig de remdier par
une ordonnance nouvelle donne en 1700, laquelle rgla prcisment les
bornes et l'tendue de chaque juridiction, en sorte que l'une ne put
jamais anticiper sur l'autre; et en effet, depuis ce moment jusqu'aux
derniers temps, rien n'en avoit troubl l'harmonie.

Indpendamment de la police de la rivire, le bureau de ville dirigeoit
tout ce qui avoit rapport aux difices publics, aux ftes et
rjouissances,  la capitation, aux rentes cres sur l'htel de ville,
etc.[552].

          [Note 552: L'htel de la Force, ainsi que la Petite-Force dont
          nous allons parler, sont encore aujourd'hui des prisons
          publiques.]


LA PETITE FORCE.

Cette prison avoit t leve, peu d'annes avant la rvolution, sur un
terrain dpendant de l'htel de la Force, pour y renfermer les filles
dbauches. Elle a son entre par la rue Pave.

La faade de cet difice se compose d'un rez-de-chausse appareill en
bossages vermiculs, au milieu duquel est pratique une arcade
surbaisse qui sert d'entre, et que surmonte une clef en grain d'orge.
Au-dessus de la plinthe qui renferme cette portion du btiment, s'lve
un massif formant deux tages, couronn d'une corniche dorique, et bord
dans ses angles par des appareils en pierres et en bossages galement
vermiculs. L'aspect gnral de cette construction a le caractre
d'pret qui lui convient[553].

          [Note 553: _Voy._ pl. 133. La destination de cette prison est
          toujours la mme.]


LES ANNONCIADES CLESTES.

Cet ordre fut institu  Gnes en 1602 par une sainte femme nomme
_Victoire Fornari_. Une bulle de Clment VIII en autorisa
l'tablissement en 1604[554], le mit sous la rgle de saint Augustin, et
lui donna le titre de l'Annonciade. Il ne tarda pas  se rpandre en
Franche-Comt et en Lorraine; ds 1616, ces religieuses eurent un
tablissement  Nanci; et ce fut de ce monastre qu'elles furent
appeles pour en former un nouveau  Paris. Madame Henriette de Balzac,
marquise de Verneuil, qui avoit conu ce projet, en facilita
l'excution, en leur assurant une rente de deux mille livres, par un
contrat pass en 1621, en consquence duquel M. Henri de Gondi, cardinal
de Retz, et vque de Paris, donna son consentement, en 1622[555],
lequel fut suivi des lettres-patentes enregistres en 1623, confirmes
en 1627 et 1656. Les termes de ces lettres annoncent qu' l'poque o
elles furent accordes cet tablissement toit dj form.

          [Note 554: Hlyot, Hist. des ord. relig., t. IV, p. 297.]

          [Note 555: _Gall. Christ._, t. VII, col. 173.--Sauval, t. III,
          p. 150.]

La marquise de Verneuil avoit lou pour ces religieuses un htel assez
vaste, situ rue Culture-Sainte-Catherine, que l'on nommoit alors
l'htel Damville, et qui avoit appartenu  la famille de Montmorenci.
Les donations considrables qui leur furent faites les mirent bientt en
tat d'en faire l'acquisition; et ds 1626 elles s'en toient rendues
propritaires pour une somme de 96,000 livres. Par de nouvelles
lettres-patentes de 1629, il fut dfendu aux Annonciades de faire aucun
tablissement dans le royaume sans le consentement du monastre de
Paris, qui fut ds lors regard comme le chef-lieu de l'ordre. L'glise,
assez jolie, avoit t btie par les libralits de la comtesse des
Hameaux, que l'on comptoit parmi les principales bienfaitrices de ce
couvent.

La vie de ces religieuses, sans tre trs-austre, toit extrmement
retire. Aux trois voeux ordinaires, elles joignoient celui de ne se
jamais laisser voir, si ce n'est  leurs plus proches parents, sans
pouvoir cependant user de cette permission plus de trois fois par an.
Elles portoient un habit blanc, un manteau et un scapulaire bleus, ce
qui leur avoit fait donner le nom d'Annonciades _clestes_, et
vulgairement celui de _Filles-Bleues_. Suivant Sauval[556], on les
appela quelque temps _Clestines_; et ce fut pour ne pas confondre leur
ordre avec celui des Clestins que ce dernier nom fut chang[557].

          [Note 556: T. I, p. 656.]

          [Note 557: Les btiments de cette communaut ont t changs
          en maisons particulires.]


     CURIOSITS DE L'GLISE DES ANNONCIADES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, un tableau du _Poussin_, reprsentant une
     Annonciation.

     Dans un parloir du premier tage, deux tableaux de fleurs et de
     fruits, par _Fontenay_.

     Ces religieuses possdoient encore un _Ecce Homo_ et une Mre de
     douleur, morceaux qui passoient pour trs-prcieux, et qu'on
     attribuoit  un ancien peintre allemand. Elles ne les exposoient
     qu'une fois l'an, le jeudi Saint, avec un autre tableau
     reprsentant une Magdeleine dans sa grotte, que les amateurs
     admiroient aussi pour l'extrme vrit de son excution.


     SPULTURES.

     Dans la chapelle intrieure avoit t inhume la comtesse des
     Hameaux, bienfaitrice de cette maison.


L'GLISE SAINT-LOUIS ET LA MAISON PROFESSE DES JSUITES.

Ce fut en 1534 et dans l'glise de Montmartre qu'Ignace de Loyola et les
six compagnons qu'il s'toit associs[558] se lirent ensemble par un
voeu solennel et jetrent les premiers fondements de cet ordre fameux,
qui remplit presque aussitt le monde de ses travaux apostoliques;
institution la plus parfaite qu'ait produite l'esprit du christianisme,
dit M. de Bonald, ne pour le combat et cependant propre  la paix,
constitue pour tous les temps, tous les lieux et tous les emplois;
corps puissant et riche, o le particulier toit pauvre et soumis,
considr des grands et respect des peuples, runissant  un degr gal
l'esprit et la pit, la politesse et l'austrit, la dignit et la
modestie, la science de Dieu et celle des hommes.

          [Note 558: Franois-Xavier, Pierre Lefvre, Jacques Lainez,
          Alphonse Salmeron, Nicolas-Alphonse Bobadilla, Simon
          Rodriguez.]

Arrtons-nous un moment: ajoutons quelque dveloppement  ces paroles si
vraies d'un illustre crivain. Nous avons dj, ce nous semble,
victorieusement combattu ceux qui accusoient les jsuites du plus
dtestable de tous les crimes: essayons de montrer quelles furent leurs
vertus. Nous satisferons ainsi beaucoup de nos lecteurs, et nous en
tonnerons sans doute quelques-uns qui ne savent des jsuites que ce
qu'ils en ont entendu dire  leurs ennemis.

Si j'en excepte l'poque o nous vivons, jamais les socits chrtiennes
n'eurent un besoin plus pressant de quelque secours extraordinaire d'en
haut, qu' l'poque o vivoit Ignace de Loyola. Le mal intrieur qui,
depuis plus d'un sicle, couvoit sourdement dans leur sein, commenoit 
se manifester avec les symptmes les plus effrayants. L'hrsie de
Luther venoit d'clater, et, comme un vaste embrasement, menaoit dj
de tout dvorer; elle ravageoit l'Allemagne o elle avoit soulev toutes
les passions, o elle s'tablissoit au milieu du carnage et des
spoliations; l'Angleterre toit dchire par un schisme prcurseur de
son apostasie, devenue depuis si funeste non-seulement  l'Europe, mais
au monde entier; l'erreur avoit des partisans partout; partout elle
souffloit l'esprit de licence et de rvolte, et la France toit dj
infecte et agite de ses poisons. L'_unit_, premier principe de vie
que le divin fondateur du christianisme avoit tabli dans sa religion,
et qui en est le plus clatant caractre de vrit, toit surtout
attaque avec autant d'astuce que de fureur par la nouvelle hrsie; et
nous avons dj montr par quel aveuglement inconcevable, de toutes
parts et dans le sein mme de l'glise catholique, on s'efforoit
d'affaiblir, de rendre moins vnrable l'autorit sacre qui seule
pouvoit maintenir cette prcieuse unit. L'enfer ayant ainsi arm toutes
ses puissances et tendu tous ses piges, il falloit que, dans un danger
si imminent, la fille du ciel runt toutes ses forces et que la
politique du christianisme dployt toutes ses ressources. Il n'y avoit
plus qu'un seul moyen de rtablir et de maintenir l'unit du pouvoir
dans la religion: c'toit d'tablir dans un seul corps l'_unit des
oeuvres_, ce qui n'avoit point encore t fait depuis la naissance des
ordres religieux. Ainsi, par une inspiration de la Providence qu'il est
impossible de mconnotre, fut cre cette sainte milice qui, embrassant
toutes les fonctions du ministre, dirigeant tous ses travaux vers un
mme but par l'action d'une seule volont, s'insinua de toutes parts
dans le corps social, pour y combattre tout ce qui toit mauvais,
fortifier tout ce qui toit bon, en cimenter toutes les parties dj
prtes  se sparer et  se dissoudre; ainsi furent divinement inspires
ces _constitutions_ de la compagnie de Jsus, qu'un des plus furieux
coryphes du moderne philosophisme[559], frapp d'une admiration qu'il
ne pouvoit vaincre, appeloit le _chef-d'oeuvre de l'esprit humain_, ce
qui vouloit dire, sans qu'il s'en doutt, qu'en effet elles toient
au-dessus de l'esprit de l'homme.

          [Note 559: D'Alembert.]

L'difice lev par le saint fondateur fut consolid par ses deux
successeurs dans le gnralat, les PP. Lainez et Aquaviva; et l'on peut
dire que ds son origine l'ouvrage avoit atteint sa sublime
perfection[560]. Laissons maintenant de ct tout ce que la haine, la
jalousie, l'impit ont accumul de mensonges contre la socit: ce sera
pour nous une triste ncessit d'y revenir plus tard; et trente annes
de dsordres et de calamits inoues ont trop cruellement veng les
jsuites de ces accusations perfides et insenses. Ne nous occupons ici
que de l'institut; essayons d'en tracer une esquisse lgre mais fidle,
d'en rassembler les principaux traits, autant qu'il est possible de le
faire dans l'espace troit o nous sommes forc de nous circonscrire, et
dans un ouvrage qui ne leur est point spcialement consacr.

          [Note 560: Lainez porta la lumire dans plusieurs articles des
          constitutions, et, confident de saint Ignace pendant sa vie,
          fut son interprte aprs sa mort. On doit  Aquaviva une suite
          d'_instructions_ faites pour prvenir les abus, et un choix
          d'_industries_ propres  y remdier. C'est encore sous sa
          direction que de savantes mains dressrent le plan d'tudes
          connu sous le nom de _Ratio studiorum_.]

_La plus grande gloire de Dieu_, tel toit le but unique auquel tendoit
sans cesse l'institut: c'toit l sa devise[561], son cri de guerre, le
cri que ses disciples faisoient entendre partout o les appeloient leurs
travaux apostoliques. En effet, Dieu n'a et ne peut avoir d'autre
intrt que sa gloire; c'est uniquement pour elle qu'il a cr le monde
visible et invisible. Les cieux racontent la gloire du Seigneur[562],
dit le Psalmiste. Mais si le monde matriel atteste cette gloire, le
monde des intelligences doit travailler  l'accrotre, et c'est en
cherchant  se rapprocher sans cesse de ses perfections infinies que la
crature peut dignement honorer son crateur: c'est pour cette fin que
l'homme, cr _intelligent et libre_, a reu le christianisme qui est la
perfection de la loi divine, et au moyen duquel, se sanctifiant lui-mme
et contribuant  sanctifier les autres, il coopre rellement  procurer
la plus grande gloire de Dieu.

          [Note 561: _Ad majorem Dei gloriam._]

          [Note 562: Ps. XVIII, 2.]

C'est ce qu'avoit merveilleusement compris le saint fondateur: c'est ce
qu'il sut graver en traits de flamme dans le coeur de tous ses
disciples. Tels toient le principe et la fin des constitutions qu'il
leur donna: se sanctifier soi-mme, sanctifier les autres, et procurer
ainsi la plus grande gloire de Dieu.

Les jsuites faisoient donc tous les voeux et exeroient toutes les
pratiques qui sanctifient la vie religieuse, mais avec plus d'efficacit
pour eux-mmes et plus d'utilit pour les autres qu'on ne l'avoit fait
avant eux dans aucune institution religieuse. Le voeu de pauvret n'y
fut point celui de la mendicit: il falloit,  la vrit, qu'un jsuite
ft dtach de tout, mais, en mme temps, que le trouble qui accompagne
l'indigence, et l'incertitude de pouvoir satisfaire aux premiers besoins
de la vie, ne vinssent pas le tourmenter dans ses tudes, ne
l'arrtassent point dans ses travaux[563]. Par une admirable application
de ce principe, les collges toient dots, les maisons professes ne
l'toient pas: tout le ministre s'y faisoit gratuitement; on y
attendoit tout de la charit des fidles; et leurs largesses toient
employes d'une telle manire que l'opulence toit dans les glises et
dans les bibliothques, la pauvret dans l'intrieur des maisons[564].

          [Note 563: _Constit._, _pars_ 10, . 5, p. 446.--_Ibid, pars
          3, cap. I_, . 7, p. 371.--_Ibid, pars 6, cap. II_, . 15, p.
          410.--_Ibid_, . 16.--Etc.]

          [Note 564:

            _Privatus illis census erat brevis,
            Commune magnum._

                      Horat., lib. II, Od. 15.]

Sur le voeu de chastet, il est remarquable que saint Ignace est le
premier qui ait donn des rgles particulires et vraiment efficaces
pour l'exacte observation de cette vertu prcieuse, et tellement
essentielle  la vie religieuse que, sans la chastet, il est mme
impossible de la concevoir. Il entre sur ce point important dans un
dtail de prceptes et de pratiques qui prouve la connoissance du coeur
humain la plus profonde[565]: chaque jsuite, surveill par les autres,
toit  son tour un surveillant pour ses frres; et la prire, les
exercices spirituels, la frquentation des sacrements, les travaux du
ministre, les exhortations souvent ritres, formoient pour lui un
cercle d'occupations continuelles qui, ne laissant pas le moindre accs
 l'oisivet, touffoient dans leur germe toutes les corruptions du
coeur, toutes les mauvaises penses de l'esprit[566]. Aussi, au milieu
de ce dbordement de calomnies que la haine et la rage avoient
accumules contre l'institut, et parmi tant de voix qui, pour le perdre,
s'toient voues  la perfidie et au mensonge, il n'en est pas une seule
qui ait os lever le moindre nuage contre la puret de ses moeurs[567];
et ce que l'on auroit peine  croire, s'il toit quelque chose
d'incroyable lorsqu'il s'agit des turpitudes du dix-huitime sicle,
c'est que parmi ces voix qui les outrageoient de toutes parts, il s'en
trouva d'assez impudentes pour leur reprocher l'_excs_ de cette
vertu[568].

          [Note 565: _Constit., pars 3, cap. I_, . 4.--_Regul. comm.,
          reg._ 34, p. 77, 2e vol.--_Constit., pars 3, cap. I_, . 6, p.
          74.--_Ibid_, . 3.--_Regul. sacerd., reg._ 18, p. 139, 2e
          vol.--_Instit._, p. 94, 299, 398, etc., etc.]

          [Note 566: _Instit._, p. 298, 2e vol. _Ibid_, 299.]

          [Note 567: Quel procs  la fois plus injuste et plus clbre
          que celui qui fut intent au P. Girard? et cependant, malgr
          le nombre et la puissance des ennemis de la socit, qui
          triomphoient contre elle de ce qui n'et t, dans tous les
          cas, que la faute d'un de ses membres, la calomnie fut
          confondue cette fois et rduite  la honte et au silence.]

          [Note 568: On aura peine  le croire, mais il n'en est pas
          moins vrai que les ennemis des jsuites, ne pouvant attaquer
          la puret de leurs moeurs, en vinrent, par une contradiction
          monstrueuse,  soutenir que _la chastet n'est point une
          vertu_; que si c'est une vertu, c'est une _vertu inutile_: que
          c'est du moins une _vertu barbare_, etc. (_Voyez_ Apol. des
          Js., _cap._ IX.) Voil jusqu'o l'impit peut faire
          descendre la raison humaine.]

Le voeu d'obissance, sans lequel l'existence de toute socit est
impossible, bien qu'tabli dans l'institut sur un entier abandon de la
volont de tous ses membres, sur un abandon tel que, dans les actes les
plus importants comme dans les moindres actions et mme dans les plus
indiffrentes, tout jsuite ne savoit faire qu'une seule chose, obir 
l'instant mme  la voix de son suprieur; ce voeu d'obissance, dont la
grande extension toit si ncessaire dans un corps qui s'toit destin
lui-mme  d'aussi grands travaux, n'toit point tel cependant qu'il
n'et des limites admirablement traces et qui avoient leur fondement
inbranlable dans la conscience et dans la religion. Les _libres
reprsentations_ et les _justes remontrances_ toient permises, lorsque
l'ordre donn sembloit injuste  celui qui l'avoit reu[569]; et il
toit sans doute impossible d'accorder davantage, sans quoi l'obissance
n'et t qu'un vain mot[570].

          [Note 569: _Constit., pars 6, cap._ I, . 1, p. 407, Ier
          vol.--_Ibid., pars 3, cap._ I, . 23, Ier vol.--_Epist. B.
          Ignat. de obedienti_, etc., etc.]

          [Note 570: Au-del des _justes reprsentations_ commence en
          effet la rvolte; et c'est une bien pitoyable objection que
          celle qu'ont si souvent rpte les philosophes de nos jours:
          Mais si celui qui a l'autorit _absolue_ commande de
          mauvaises actions, des bassesses, des crimes, etc. Nous ne
          connoissons pas, dans l'exercice de l'autorit spirituelle, un
          seul exemple clatant qui puisse lgitimer ces craintes si
          scrupuleuses, ces alarmes de conscience si difiantes de nos
          honntes philosophes; mais si, par impossible, un tel cas se
          prsentoit jamais, qui doute qu'un chrtien et  plus forte
          raison un religieux, appelant aussitt  son secours une
          autorit infiniment suprieure, et tout le corps des fidles
          faisant en mme temps cause commune avec lui, celui qui auroit
          fait de tels commandements ne fut dclar _fou_, et 
          l'instant mme squestr de la socit, sans que pour cela il
          y et la moindre violation du pouvoir et de son caractre
          sacr, sans que ceux qui lui doivent obissance eussent la
          moindre pense de l'envahir? Ce cas s'est prsent quelquefois
          pour la puissance temporelle. Sans attaquer le pouvoir
          monarchique, on a impos des tuteurs  des rois qui avoient
          donn des preuves videntes d'alination d'esprit; et il faut
          avoir soi-mme perdu le sens, pour tre srieusement arrt
          par de semblables difficults.]

Enfin les rgles de mortifications par lesquelles toit prescrit aux
jsuites le retranchement de toutes les commodits de la vie qui
flattent les sens et nervent l'me, s'arrtoient prudemment  ces
austrits excessives qui puisent le corps et portent quelquefois le
dsordre dans les facults intellectuelles[571]. Ainsi prservs du
fanatisme, les jsuites l'toient encore de l'hypocrisie par leur
renoncement formel  tous les honneurs ecclsiastiques[572], par
l'engagement positif qu'ils prenoient de ne rien faire, mme pour
parvenir aux charges de la compagnie. Les vertus et les travaux y
toient donc entirement dsintresss, et pratiqus uniquement pour la
plus grande gloire de Dieu.

          [Note 571: _Constit., pars 3, cap. II_, . 5, p. 377, vol. I.]

          [Note 572: _Constit., pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I.]

Ainsi fortement et saintement constitue, la socit de Jsus
embrassoit, comme nous l'avons dit, _toutes les oeuvres_, que se
partageoient entre eux les autres ordres religieux; et l'on peut
concevoir combien entre ses mains elles devoient tre efficaces, ainsi
runies comme dans un faisceau, recevant leur impulsion, pour ainsi
dire, d'une seule intelligence et d'une seule volont, se prtant un
mutuel secours par le rsultat ncessaire de leur commune dpendance; et
en raison de cette _unit_ dont elles dcouloient toutes ensemble,
chacune de ces oeuvres se trouvant presque toujours dirige par les
sujets les plus propres  l'tendre et  la faire valoir.

Les jsuites se vourent aux _Missions trangres_; et le monde entier
fut bientt rempli de leurs travaux apostoliques et arros du sang de
leurs martyrs; ils portrent la doctrine, et les vertus du christianisme
jusque chez les nations les plus barbares, jusqu'au milieu des hordes
les plus farouches et les plus abruties[573]. Ils surent pntrer dans
de grands empires[574] dont l'entre jusqu'alors avoit t interdite aux
peuples de l'Europe; ils y introduisirent nos sciences, nos arts, notre
urbanit, et se firent considrer comme des hommes admirables, mme par
ceux qu'ils ne purent persuader; obtenant ainsi des princes une
protection qu'ils surent faire tourner tout entire au profit de la
religion; se faisant, comme l'aptre, _tout  tous_; laissant de toutes
parts des tmoignages clatants de leur savoir, de leur courage, de
leur dsintressement[575], de leur immense charit.

          [Note 573: En Europe jusqu'au fond de la Laponie; en Asie chez
          les Tartares, et parmi toutes ses peuplades les plus
          grossires; en Afrique, dans ses sables les plus brlants; en
          Amrique, au milieu de ses forts les plus inaccessibles. Vous
          attesterez  jamais leur courage et leurs travaux dans ces
          contres affreuses, missions du Paraguay, en mme temps que
          vous rendrez excrable  la dernire postrit le nom de
          l'homme puissant dont la politique atroce et insense puisa 
          la fois toutes ses fureurs sur des religieux soumis et
          dsarms  qui elle arracha leur innocente conqute, et sur de
          pauvres sauvages qu'elle replongea dans leur misre et dans
          leur premier abrutissement.]

          [Note 574: Dans tous les grands royaumes de l'Inde, et
          particulirement  la Chine et au Japon.]

          [Note 575: Non-seulement le commerce toit dfendu aux
          jsuites, mais mme on leur dfendoit jusqu' l'_apparence_ du
          commerce. (_Cong._ 2, _decr._ 61, p. 499, vol. I.) Rien ne le
          prouve plus que le bruit que l'on fit, dans l'Europe entire,
          de l'affaire du P. Lavalette, affaire qui mme encore 
          prsent n'est point suffisamment claircie, et qui ne dmontra
          qu'une seule chose; c'est que, dans l'espace de deux sicles
          qui avoient produit plus d'un million de jsuites, UN SEUL,
          sur ce point capital, avoit dsobi  la rgle de l'institut;
          encore ne le fit-il que par un zle mal entendu pour le bien
          de la maison particulire  laquelle il appartenoit.]

Tandis qu'ils propageoient ainsi la foi chez les nations infidles, ils
l'entretenoient, ils la ranimoient au milieu des peuples chrtiens, par
tout ce que le christianisme pouvoit leur offrir de ressources et
d'autorit, par tout ce qu'il a de plus fort, de plus entranant et de
plus doux. Ils multiplirent presqu' l'infini les livres de dvotion,
dont le nombre toit si petit avant la cration de l'institut[576]: ces
livres furent proportionns  tous les ges,  tous les esprits, 
toutes les conditions; galement composs pour instruire, convertir et
difier, leur lecture rpandit, dans toutes les classes de la socit,
des lumires nouvelles, et un got de pit plus vif et plus pur. Ils
pratiqurent assidment toutes les oeuvres de charit, se consacrant 
visiter les pauvres, les malades, les prisonniers; et si l'on trouvoit
des jsuites dans le palais des rois, on les rencontroit plus souvent
encore dans les rduits de l'indigence et dans l'horreur des cachots.
Les tribunaux de la pnitence toient toujours ouverts au milieu de
leurs glises; et pour le choix des sujets propres aux fonctions
importantes de la confession, l'institut avoit donn des rgles si
pleines de sagesse, et elles toient si scrupuleusement observes, que
les fidles accouroient de toutes parts  leurs confessionnaux, srs d'y
trouver les lumires qui tracent la vritable route des devoirs, le
juste mlange de svrit et de douceur qui effraie sans dsesprer,
cette entire abngation de tout intrt personnel qui attire la
confiance, le zle qui inspire le respect et l'affection[577]. galement
propres  confesser les derniers du peuple et  entendre les plus
augustes pnitents[578], les jsuites, par la nature de leurs voeux et
par cette position toute particulire qu'ils s'toient faite, se
trouvoient galement  l'abri des sductions des cours, et des dgots
qu'ils auroient pu prouver dans les fonctions les plus obscures de ce
pnible ministre. Ils se consacrrent  la prdication: et l'institut,
qui avoit su indiquer avec un discernement exquis tous les caractres
qui font les grands prdicateurs, fournissoit encore les moyens de les
reconnotre, de les choisir, de dterminer leur vocation, de provoquer
le dveloppement de leurs heureuses dispositions, en ne les laissant pas
les arbitres de leurs tudes et de leurs travaux[579]. Ainsi se releva
surtout en France, et presque uniquement par la compagnie de Jsus,
l'loquence de la chaire, hrisse avant eux de toutes les subtilits de
la scolastique, ravale jusqu'aux pointes et aux jeux de mots; et depuis
Edmond Auger et Lingendes jusqu' de Neuville et Bourdaloue, il fut
donn aux jsuites, par-dessus tous les autres, de faire entendre la
parole de Dieu avec des accents vraiment dignes d'elle; et peut-tre
n'appartint-il qu' eux seuls de se montrer tout prts, et au moindre
signal de leurs chefs,  passer de la prdication la plus loquente et
la plus sublime aux instructions les plus vulgaires du plus simple
catchisme. C'est aux jsuites que l'on doit les _congrgations_:
institues d'abord uniquement pour leurs lves[580], elles produisirent
de tels fruits et si abondants, qu'ils rsolurent d'y faire participer
d'autres fidles; puis bientt, par cet esprit de charit sans bornes
qui toit l'me de leurs travaux, ils les rpandirent peu  peu parmi
toutes les classes de citoyens. Ainsi, sous la direction de ces dignes
imitateurs des aptres, se runissoient, comme ne formant qu'un seul
coeur et qu'une seule me[581], un nombre infini de chrtiens, spars
les uns des autres par le rang et par les habitudes de la vie, runis
dans les mmes affections et dans les mmes esprances par la foi, par
les oeuvres, par la prire, et offrant ainsi dans ce monde une image de
cette union plus intime et plus entire qui doit rgner ternellement
entre eux dans un monde meilleur. Les biens que produisirent les
congrgations furent immenses; et c'est un fait incontestable que, dans
les familles, dans le monde, dans les camps, dans les tribunaux, dans
les ateliers, les hommes les plus laborieux, les plus intgres, les plus
modestes, les plus courageux, les plus appliqus  tous leurs devoirs,
toient les congrganistes; et il toit difficile qu'il en ft
autrement. Cependant des lgions de jsuites parcouroient sans relche
les villes et les campagnes, portant de toutes parts aux pasteurs et 
leurs troupeaux des secours extraordinaires que leur exprience plus
consomme, leur habilet plus grande, la supriorit de leurs talents,
rendoient plus efficaces et faisoient recevoir avec plus d'empressement.
Ils oproient des prodiges dans ces _missions nationales_, qu'avant eux
aucune autre socit religieuse n'avoit su aussi bien concevoir[582]; et
dans beaucoup de parties de la France o ils ont plant la croix, le
souvenir n'en est point encore effac.

          [Note 576: Avant les jsuites, il n'y avoit gure d'autres
          livres de dvotion  l'usage des fidles que l'_Imitation_ et
          quelques Vies des saints, crites avec plus de simplicit que
          d'exactitude et de discernement. Saint Ignace mit la
          composition et la publication de livres de pit au nombre des
          travaux de la socit. (_Constit._, _pars 7_, _cap._ IV, .
          11, p. 422, vol. I.)]

          [Note 577: _Reg. provinc._ 100, p. 86, vol. II.--_Decret._ 16,
          _Cong._ 13, . 3, p. 666, vol. I.--_Ibid._, 62, _Cong._ 2, p.
          499, vol. I.--_Constit., pars 4, cap._ VIII, D., p. 319, vol.
          I.--_Instruct._ 3, . 1, p. 308, vol. II.--_Reg. sacerd._ 10,
          p. 138, vol. II.--_Ibid._, 8 et 13, p. 138, vol.
          II.--_Instruct. pro confess._, p. 310 et 331, . 9, 11, 12,
          vol. II.--_Reg. sacerd._ 15, 16, 17, 19, 20, 23, 25, p. 139,
          vol. II, etc. etc.]

          [Note 578: En France, la plus haute socit ne prenoit gure
          ses confesseurs que parmi les jsuites. On sait que Henri IV,
          Louis XIII et Louis XIV n'eurent point d'autres confesseurs.]

          [Note 579: _Constit., pars 7, cap. II_, E, p. 419, vol.
          II.--_Decret._, 62, _Cong._ 2, p. 499, vol. I.--_Instruct. pro
          concion._ 19, . 1, p. 306, vol. II.--_Ibid_, 10, p.
          308.--_Reg. concion._, 19, p. 140, 141, vol. II.--_Instruct.
          pro concion._, . 7, p. 307, vol. II.--_Constit., pars 4, cap.
          VIII, B_, p. 390, 391, vol. I.--_Ibid_, _C_, p. 391.--_Ibid_,
          _pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I, etc. etc. etc.]

          [Note 580: Les congrgations avoient pour objet le culte de la
          Mre de Dieu. Les statuts prescrits et les usages observs
          dans ces associations toient de s'assembler  des heures
          convenables, de rciter l'office divin, d'couter la parole de
          Dieu, de participer aux sacrements, de vivre dans une grande
          union, de s'aimer les uns les autres, de contribuer selon son
          pouvoir au culte et  la gloire de Marie, de faire plusieurs
          oeuvres de charit, comme de secourir les malades, de pourvoir
          aux besoins de pauvres, et de visiter les prisons, de prier
          pour la prosprit de l'glise, de l'tat et du roi. (Bull.,
          p. 92, vol. I.)]

          [Note 581: _Act. IV_, 32.]

          [Note 582: _Instruct. pro Mission._ 2, 3, 4, 5, p. 322, 323,
          vol. II.--_Reg. Mission._ 1, 2, 7, 8, 12, 16, 18, 19, 25, 26,
          p. 141 et seqq., vol. II.--_Ordinat. general., cap. I_, . 18,
          p. 242, vol. II, etc. etc.]

Ce n'toit point assez pour la compagnie de Jsus de suivre ainsi
l'homme dans tous les tats de la vie, pour fortifier sa croyance et
rgler ses moeurs: sa charit ingnieuse et infatigable voulut s'en
emparer, pour ainsi dire, ds le berceau; n'ignorant point que les
impressions reues dans l'enfance sont les plus vives, les plus
profondes, celles qu'il est le plus difficile d'effacer; que cet ge si
tendre est celui dans lequel la religion place ses plus sres et plus
chres esprances; et que les semences qu'elle y a jetes manquent
rarement de produire par la suite les fruits qui leur sont propres.
L'ducation de la jeunesse fut donc mise par le saint fondateur au
nombre des travaux de ses disciples, et au premier rang de ces travaux;
et ce fut un devoir pour les jsuites d'lever des collges. Dans ces
tablissements, comme dans les autres oeuvres qu'ils avoient
entreprises, l'esprit de l'institut fconda tout; un mme plan d'tudes,
mri et perfectionn par une exprience toujours croissante, exprience
que la subordination et le dtachement de soi-mme rendoient commune 
tous[583]; l'unit de pouvoir qui marquoit  chacun sa place selon la
mesure de son savoir, de ses progrs et de ses talents; le zle et le
dsintressement qu'on ne peut gure rencontrer dans toute leur ardeur,
dans toute leur puret, que chez des hommes que la vie religieuse a
entirement spars du monde, tout se runit pour donner  ce nouveau
corps enseignant une supriorit marque et dcisive. On put reconnotre
alors  des signes clatants si la religion, comme l'ont si souvent
rpt ses stupides dtracteurs, nuit en effet au dveloppement et aux
progrs de l'intelligence: ds qu'il parut utile  de pauvres religieux,
levs et nourris dans la simplicit de l'vangile, de s'occuper des
sciences et des lettres profanes, ils ne tardrent point  clipser tout
ce qui les avoit prcds dans cette carrire, et tout ce qui se
prsenta pour rivaliser avec eux[584]. Les matres les plus clbres
dans toutes les branches des connoissances humaines se trouvrent ds
ce moment parmi les jsuites[585]; de leurs collges sortirent presque
tous les hommes qui depuis ont fait le plus d'honneur  la France; les
meilleurs ouvrages lmentaires, les ditions classiques les plus
parfaites furent le fruit de leurs travaux; _la mre des sciences et des
lettres_, l'universit, si long-temps pdante et barbare, leur rendit un
hommage forc en empruntant leurs mthodes; et Rollin, dans son _Trait
des tudes_, ne fit autre chose que copier le pre Jouvency. Cependant,
comme le dit M. de Bonald, institue pour la guerre, de mme qu'elle
l'toit pour la paix, cre dans un temps o les plus habiles et les
plus audacieux novateurs infectoient le monde de la plus dangereuse des
hrsies, consacre  dfendre la religion autant qu' la propager; la
socit de Jsus cultivoit les lettres sacres avec encore plus de soin
et d'ardeur que les lettres profanes; la prvoyance et la sagacit de
l'homme prodigieux qui l'avoit fonde avoient encore su lui tracer la
route la plus sre pour arriver  la perfection des tudes thologiques;
et son cole ne cessa point de fournir les plus savants et les plus
profonds thologiens.

          [Note 583: _Voyez_, dans le livre des Constitutions, les
          instructions dresses sous le titre de _Ratio studiorum_.]

          [Note 584: J'ai observ, dit Henri IV lui-mme en parlant au
          parlement (et ces paroles sont  jamais mmorables), quand
          j'ai commenc  parler de rtablir les jsuites, que deux
          sortes de personnes s'y opposoient, particulirement ceux de
          la religion prtendue rforme, et les ecclsiastiques mal
          vivants; et c'est ce qui me fait estimer davantage les
          jsuites. Si la Sorbonne les a condamns, 'a t sans les
          connotre. L'universit a occasion _de les regretter_,
          puisque, par leur absence, elle a t _comme dserte_; et les
          coliers, _nonobstant tous vos arrts_, ont t _chercher les
          jsuites au-dedans et au-dehors_ de mon royaume..

          L'historien mme de l'universit est oblig de leur rendre le
          mme tmoignage: On se rend en foule dans leurs coles,
          dit-il, et on dserte celles de l'universit; ce que perd par
          l l'universit, la religion catholique le gagne, _de l'aveu
          mme des plus grands ennemis de cette socit_. (Du Boulay,
          Hist. de l'univ., I, VI, p. 916.)]

          [Note 585: La liste en seroit trop longue  donner ici. Leurs
          noms se trouvent  toutes les pages des Annales de la science
          et de la littrature, dans tous les pays et dans toutes les
          langues savantes de l'Europe.]

Telle toit cette socit qui pendant plus de deux sicles contribua si
efficacement  maintenir l'ordre dans le monde et  y rpandre la foi;
_socit que l'on trouvoit partout_, ainsi que le lui ont follement
reproch ses odieux et absurdes ennemis, parce que les besoins des
hommes et la gloire de Dieu l'appeloient en effet _partout_, et que
partout elle trouvoit quelque bien  faire, quelques travaux 
entreprendre, quelque mal  combattre, quelque danger  braver; socit
incomparable, qui marcha ainsi dans la sainte et gnreuse carrire
qu'elle s'toit ouverte, au milieu des bndictions des peuples,
protge par les rois[586], loue par des saints[587], honore par des
conciles[588], approuve par une succession de dix-neuf papes; qui
sembloit s'accrotre et prendre des forces nouvelles  mesure que les
dangers du corps social devenoient plus pressants; qui tomba enfin au
milieu du dix-huitime sicle, lorsque ces dangers furent parvenus 
leur comble, c'est--dire lorsque l'impit, qui, depuis sa naissance,
n'avoit cess de la poursuivre de ses cris, de ses violences et de ses
menaces, eut obtenu de prvaloir dans les conseils des princes, et que
l'heure des peuples de l'Europe fut arrive.

          [Note 586: En France particulirement par Henri IV, Louis XIII
          et Louis XIV.]

          [Note 587: Saint Charles Borrome, saint Franois de Sales,
          saint Vincent-de-Paul, saint Philippe de Nri, sainte
          Thrse.]

          [Note 588: _Voyez_ l'Hist. du concile de Trente par
          Pallavicin.]

Elle tomba, et ce n'est point exagrer que de dire que l'univers entier
fut branl de sa chute. Avec cette sainte socit tomba la dernire
digue qui arrtoit encore le gnie du mal:  peine eut-elle t
renverse, qu'il tendit partout ses ravages, ne rencontrant plus que de
foibles obstacles et des efforts languissants, comme si l'esprit de vie
qui jusqu'alors avoit anim les tats chrtiens se ft tout  coup
retir d'eux. Mais n'anticipons point ici sur les vnements: ces
tristes rcits trouveront leur place au milieu de ceux qui doivent
terminer cette histoire, et seront alors mieux compris.

Les jsuites, quoique ns pour ainsi dire en France, y furent reus plus
tard que partout ailleurs. Ils y revenoient, descendant des Alpes et des
Pyrnes, prsentant un institut qui n'avoit point de modle parmi les
ordres religieux; et les prjugs dplorables levs ds lors contre ce
que l'on appeloit et ce qu'on appelle si draisonnablement encore
l'_ultramontanisme_, inquitoient  leur gard des esprits qui, par
cette incurable contradiction que dj nous avons signale,
s'effrayoient en mme temps des doctrines et des progrs des novateurs.
Le premier mouvement du clerg de France fut donc de repousser la
socit de Jsus; mais enfin ce clerg, quelles que fussent son
opposition contre la cour de Rome, et tant d'autres prtentions
singulires que rien ne peut ni expliquer ni justifier, n'en toit pas
moins catholique de bonne foi; et ses objections contre les jsuites
n'ayant aucun motif solide et qui pt mme soutenir le moindre examen,
il finit par les reconnotre, par les recevoir dans son sein; et mme il
les ddommagea depuis par d'clatants tmoignages d'estime et de
bienveillance, de l'injustice et de la duret de ses premiers refus.

Toutefois les jsuites n'avoient point encore de maison professe  Paris
en 1580. Le 12 janvier de cette mme anne, le cardinal de Bourbon,
voulant _leur fonder et tablir une maison_ de ce genre, leur donna un
grand htel situ rue Saint-Antoine, qu'il avoit acquis, peu de temps
auparavant, de Magdeleine de Savoie, duchesse de Montmorenci. Cet
difice, qui appartenoit  cette famille depuis le commencement du
seizime sicle, avoit successivement port les noms d'htel de Rochepot
et de Damville. On y construisit sur-le-champ une petite glise ou
chapelle, qui, ds l'anne 1582, avoit reu, ainsi que la maison, le nom
de Saint-Louis. Mais celle-ci fut considrablement agrandie par
plusieurs acquisitions que ces religieux firent sous le rgne de Louis
XIII, et l'glise fut peu aprs entirement rebtie par les ordres de ce
prince, qui en posa la premire pierre en 1627. Le portail, lev en
1634, aux frais du cardinal de Richelieu, est dcor de trois ordres
d'architecture levs l'un sur l'autre, deux corinthiens et un
composite. Le tout fut achev en 1641, et l'glise ddie seulement en
1676.

Il y a long-temps que ce morceau d'architecture a t jug comme une
composition bizarre, charge de beaucoup trop de sculptures, d'un style
pesant, et n'offrant, dans cette profusion de richesses, qu'une
confusion dsagrable. Quoiqu'une partie de ces sculptures aient disparu
pendant la rvolution, il en reste cependant encore assez pour attester
le mauvais got de l'ancienne dcoration, qui, associe avec une
multitude de colonnes engages et de profils de frontons, de tables
saillantes et d'enroulements, dplat mme  l'oeil le moins
exerc[589]. Le pre Franois Derrand, jsuite, en fut l'architecte, et
ne soutint pas, en cette occasion, la rputation qu'il s'toit acquise.

          [Note 589: _Voyez_ pl. 121.]

L'glise est en forme de croix romaine avec un dme sur pendentifs, au
centre de la croise. Au pourtour sont plusieurs chapelles au-dessus
desquelles rgne une galerie vote. Une balustrade en fer s'tend dans
toute la longueur de la grande corniche[590].

          [Note 590: _Voyez_ pl. 122.]

 la richesse des ornements, l'intrieur de cette basilique runissoit
celle des matires: les marbres, les bronzes, l'argent, la dorure
clatoient de tous cts dans la dcoration du matre-autel et des
chapelles latrales; on y voyoit en outre un grand nombre de monuments
des arts extrmement prcieux; en un mot, il toit peu d'glises  Paris
aussi dignes d'attirer l'attention des curieux, et que les trangers
visitassent avec plus d'empressement.


     CURIOSITS DE L'GLISE DES JSUITES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, saint Louis, par _Vouet_.

     Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Taraval_.

     Dans la croise quatre grands tableaux, avec des bordures en
     marbre noir, par _Vouet_.

     Dans une salle de la maison, la rencontre de Jacob et d'sa, par
     _Andr del Sarte_.

     La manne dans le dsert, par le mme.

     Mose frappant le rocher, par le mme.

     Les adieux de saint Pierre et de saint Paul, par _Dominique
     Passignano_.

     Une Descente de Croix, par _Quintin-Messis_.

     Une Nativit, par _Annibal Carrache_.

     La Rsurrection du Lazare, par _Sbastien del Piombo_.

     Jsus-Christ au jardin des Olives, par _Albert Durer_.

     Dans une autre salle plus leve, un Christ couronn d'pines,
     par _le Titien_.

     Saint Jean prchant dans le dsert, par _l'Albane_.

     Saint Praxde recueillant le sang des martyrs, de l'cole des
     _Carrache_.

     Tomiris, par _le Brun_.

     Louis XIV  cheval, par _Vander-Meulen_.

     Une sainte Face, par _le Brun_.

     Dans une salle  droite du jardin, les portraits des gnraux de
     l'ordre, et trois paysages de _Patel_.

     Dans un salon, sur la gauche du jardin, l'Apothose de saint
     Louis, par _Vouet_.

     Une Vierge et l'Enfant Jsus, par _la Hyre_.

     Saint Roch gurissant les pestifrs, esquisse du _Tintoret_.

     Les douze mois de l'anne en douze tableaux, par _Patel_.

     Dans le rfectoire, une Annonciation, par _Philippe de
     Champagne_.

     La Visitation, par _tienne Jeaurat_.

     La Transfiguration, copie de Raphal.


     SCULPTURES.

     Derrire le matre-autel, du ct du choeur des religieux, un
     bas-relief en bronze, ouvrage de _Germain Pilon_, reprsentant
     une Descente de croix.

     Dans la chapelle de la Vierge, un groupe reprsentant la Religion
     qui instruit un Amricain, par _Adam cadet_.

     Un autre groupe offrant un ange qui foudroie l'Idoltrie, par
     _Vinache_.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans les deux chapelles places  droite et  gauche du
     matre-autel, quatre anges d'argent, avec des draperies en
     vermeil, soutenoient les coeurs de Louis XIII et de Louis XIV,
     lesquels avoient t dposs dans cette glise. Ces deux
     morceaux, aussi prcieux par l'art que par la matire, toient de
     _Sarrazin_ et de _Coustou jeune_[591]. Les jambages des arcs
     toient chargs de bas-reliefs galement excuts par ces deux
     habiles sculpteurs, et l'on y lisoit plusieurs inscriptions.

          [Note 591: Ces monuments n'avoient point t dposs au Muse
          des Petits-Augustins; ils auront sans doute t dtruits
          pendant le rgne de la terreur; et le mtal dont ils toient
          forms toit une proie bien faite pour tenter la cupidit des
          brigands rvolutionnaires.]

     Dans la chapelle dite de Saint-Ignace,  gauche de la croise,
     s'levoit un mausole imposant par sa masse, consacr  la
     mmoire de Henri, prince de Cond, et pre du grand Cond, par le
     prsident Perrault, secrtaire de ses commandements. Les figures,
     bas-reliefs et autres ornements en avoient t jets en bronze
     par _Perlan_, sur les modles de _Sarrasin_[592]. Le coeur de ce
     prince avoit t dpos dans cette chapelle, ainsi que ceux du
     grand Cond son fils, mort en 1686, de Henri-Jules de Cond, mort
     en 1709, et de Louis, duc de Bourbon, chef de la branche de
     Bourbon-Cond, mort en 1710.

          [Note 592: Ce monument, qui avoit t transport au muse des
          Petits-Augustins, est compos de quatre statues de bronze de
          grandeur naturelle, reprsentant des Vertus assises sur des
          pidestaux de marbre noir, et environnes des symboles qui les
          caractrisent. Plusieurs des bas-reliefs offrent des
          allgories qui rappellent les principales actions du prince;
          et deux anges, placs un peu plus bas que les Vertus,
          soutiennent, l'un son pe, l'autre une table sur laquelle est
          grave une inscription.

          Tous les historiens de Paris ont parl de ce monument avec la
          plus vive admiration; il a encore t vant dernirement avec
          une sorte d'enthousiasme par un auteur[592-A] qui devoit
          s'entendre aux arts; et l'on prtend que Le Bernin le
          regardoit comme un des chefs-d'oeuvre les plus excellents de
          la sculpture franoise. Nous avouons que de tels jugements
          nous confondent: si l'on en excepte les bas-reliefs et l'ange
          qui soutient l'cusson, dans lesquels on retrouve le style de
          Sarrazin, les autres figures nous semblent d'une conception si
          mdiocre, d'un dessin si faux, si mesquin, si manir, que
          nous serions tent de croire qu'il y a ici quelque grande
          erreur, et que c'est faussement qu'on les a attribues  cet
          habile sculpteur. On ne faisoit pas plus mal dans l'cole
          dgnre du dix-huitime sicle.]

          [Note 592-A: M. Legrand, architecte.]

     Sur la clef de l'arc toit un ange soutenant un coeur, avec
     plusieurs autres accessoires, le tout en bronze dor, par
     _Vanclve_.

     De l'autre ct de la nef on trouvoit dans une chapelle plusieurs
     monuments qui appartenoient  la maison de La Tour-Bouillon. Des
     urnes de marbre blanc y renfermoient les coeurs de Marie-Anne de
     Mancini, duchesse de Bouillon; de Louis de Latour, prince de
     Turenne, mort en 1692,  la bataille de Steinkerque; et de
     Maurice-Emmanuel de La Tour-d'Auvergne, mort en 1731. Au milieu,
     sur une pierre carre, on lisoit l'pitaphe d'lisabeth de La
     Tour d'Auvergne, morte en 1725.

     Sous le milieu de l'glise, dans un caveau vot qui servoit de
     spulture aux religieux de la maison, avoient t inhums:

     Louis de Bourgogne, seigneur de Mautour, mort en 1656.

     Daniel Huet, le savant vque d'Avranches, qui passa les vingt
     dernires annes de sa vie dans cette maison, et y mourut en
     1721.

La bibliothque de ces pres, trs-nombreuse et compose de livres du
meilleur choix, avoit t forme 1 d'un fonds donn par le cardinal de
Bourbon; 2 du don que Gilles Mnage, l'un des plus savants hommes de
son sicle, leur fit de la sienne en 1692; 3 de la bibliothque de
l'vque d'Avranches, M. Huet, que ce prlat leur lgua galement par
son testament.

Ils possdoient aussi un cabinet de mdailles trs-curieux, enrichi
successivement par les PP. La Chaise et Chamillart. Enfin leur trsor
toit rempli d'une quantit prodigieuse de chandeliers, candlabres,
girandoles, vases, lampes, reliquaires d'argent ou de vermeil, soleils
enrichis de diamants d'un prix trs-considrable, ornements d'glise
brods en perles, en or, en argent, etc.[593].

          [Note 593: L'glise a t rendue au culte.]


BIBLIOTHQUE DE LA VILLE.

Cette bibliothque, lgue au corps municipal de Paris par M. Morian,
avocat et procureur du roi et de la ville, fut rendue publique en 1763,
suivant la volont du testateur. Transporte en 1773 de l'htel de
Lamoignon  l'ancienne maison professe des jsuites, elle y fut place
dans la mme galerie qu'occupoit dj la bibliothque de ces pres. Le
plafond de cette galerie, ainsi que celui de l'escalier qui y
conduisoit, avoient t peints par _Gio Ghiardini_, peintre italien.

On y voyoit en outre:

     Un grand tableau, sujet allgorique de la Paix, par _Hall_.

     Le buste en bronze de l'vque de Callinique. Au bas du socle qui
     le soutenoit toit une figure de la Charit entoure d'enfants.
     Le tout avoit t excut par M. Gois, sculpteur du roi.


LES CHANOINES RGULIERS DE SAINTE-CATHERINE DU VAL-DES-COLIERS.

Cette congrgation commena en 1201, et voici quelle en fut l'origine.
Quatre professeurs clbres[594] de l'universit de Paris, prfrant la
solitude au monde, et la vie obscure et contemplative  la rputation
que leurs lumires et leurs talents leur avoient acquise, se retirrent
dans une valle dserte de la Champagne, au diocse de Langres. Hilduin
de Vandoeuvre, alors vque de cette ville, leur permit de btir dans ce
lieu des cellules et un oratoire. Attirs par le bruit de leurs vertus,
quelques coliers abandonnrent les universits, se rendirent dans cette
solitude, et s'associrent  leurs austrits. Ce fut cette runion de
jeunes disciples qui fit donner  la nouvelle congrgation le nom
d'_ordre du Val-des-coliers_: ils y joignirent peu aprs celui de
sainte Catherine, qu'ils choisirent pour leur patronne.

          [Note 594: L'histoire les nomme Guillaume dit l'Anglois,
          Richard de Narcey, vrard et Manasss.]

Guillaume de Joinville, ayant succd  Hilduin dans l'piscopat de
Langres, se dclara le protecteur des _coliers du Val_, et leur donna,
en 1212[595], la valle qu'ils habitoient, appele _vallis Barbillorum_.
Il y ajouta une chapelle qu'il avoit fonde dans ce mme lieu, dix
livres de rente, dix muids de vin et dix setiers de bl par an. Des
lettres qu'il leur accorda la mme anne constatrent cette donation,
laquelle fut confirme en 1218 par le chapitre de Langres[596]. Ce sont
sans doute ces lettres qui ont fait penser au savant abb de Longuerue
que cet ordre n'avoit t fond qu'en 1212[597].

          [Note 595: _Gall. Christ._, t. IV, _instr. col._, 199.]

          [Note 596: _Ibid._, col. 202.]

          [Note 597: Descript. de la France, 1re part., p. 38. La
          Chronique d'Albric ne place aussi l'origine de ce couvent
          qu'en 1212, et sans doute par la mme erreur. L'historien de
          la ville de Paris, qui en fixe l'poque en 1201, ne parle
          cependant de cet tablissement que comme s'il n'et t form
          qu'en 1207, par la donation que leur fit en ce temps Guillaume
          de Joinville. Ces deux dates sont fausses: la donation ne fut
          faite, ainsi que nous l'avons dit, qu'en 1212, ce qui est
          parfaitement prouv par la chronique d'Albric, qui dit que
          Joinville procura cet tablissement aux coliers du Val, la
          troisime anne de son piscopat; or, Joinville n'toit pas
          vque en 1207.]

On voit par le rglement que le mme Guillaume de Joinville fit pour cet
ordre en 1215, que les religieux qui le composoient s'toient soumis 
la rgle de saint Augustin, telle qu'elle toit observe par les
chanoines de Saint-Victor. Quatre ans aprs, en 1219, il fut approuv
par le pape Honorius; et ds lors son accroissement devint si rapide
que, suivant la Chronique d'Albric, il possdoit dj seize prieurs
dans les diverses provinces de la France.

Le nombre des coliers qui se rendoient au prieur de Sainte-Catherine
du Val s'augmentant sans cesse, et les incommodits de leur
habitation[598] se faisant sentir de jour en jour davantage, ces
religieux formrent le projet de s'en procurer une plus supportable.
Robert de Torotte, vque de Langres, instruit de leur intention, les
transfra, en 1234, dans une autre valle, sur la rive oppose de la
Marne. Ce prlat leur donna en mme temps une partie d'un bois qu'on
nommoit _Valedom_, et toute la valle des deux cts depuis Chamarande
jusqu'au lieu dit _les Vannes_. C'est l qu'ils levrent le couvent et
l'glise qui subsistoient encore au commencement de la rvolution. Ce
prlat, du consentement de son chapitre, exempta ce monastre de la
juridiction piscopale, et Paul III, par sa bulle du 13 mai 1559,
l'rigea en abbaye. Leur ancienne maison existoit encore  la fin du
dernier sicle, et s'appeloit _le Vieux Val_.

          [Note 598: Ils se trouvoient, dans la valle, exposs  la
          chute des pierres qui se dtachoient des rochers dont la
          maison toit environne, aux pluies,  des neiges abondantes,
          dont la fonte occasionnoit des inondations qui leur faisoient
          craindre d'tre submergs.]

Cependant, ds le commencement du rgne de saint Louis, les chanoines du
Val, considrant l'avantage qu'il y auroit pour eux de procurer aux
jeunes gens de leur ordre les moyens de se livrer aux tudes, et
d'acqurir dans les lettres des lumires qui toient alors un si grand
titre de recommandation, pensrent  se procurer un tablissement 
Paris. Jean de Milli, chevalier et trsorier du Temple, instruit de leur
intention, engagea un bourgeois de cette ville, nomm Nicolas Giboin, 
leur faire prsent de trois arpents de terre dont il toit propritaire
prs de la porte _Baudoyer_. Cette donation, faite en 1228, et confirme
la mme anne par Henri de Dreux, archevque de Reims, fut suivie de
celle d'un champ contigu que Pierre _de Brenne_ (Braine ou Brienne)
leur cda dans le mme temps. Ce champ toit cultiv, et c'est l ce qui
fit donner aux nouveaux propritaires le nom de chanoines de la
_Couture_ ou _Culture_.

Une circonstance ne tarda pas  contribuer trs-efficacement  la
fortune du nouvel tablissement, et ce fut l'excution d'un voeu fait
long-temps auparavant par les sergents d'armes qui composoient alors la
garde de nos rois. Institus par Philippe-Auguste, ils avoient
accompagn ce prince  la bataille de Bouvines; et, dans le moment le
plus critique de cette journe mmorable, frapps de terreur  la vue
des dangers extrmes qu'il y couroit, ils avoient implor le secours du
ciel, et promis de faire btir une glise, si leur vaillant monarque
triomphoit de ses ennemis. Soit qu'il leur ft arriv de ngliger, aprs
la victoire, l'accomplissement de ce voeu, soit qu'en effet ils
n'eussent pu se procurer, sous ce rgne et sous le suivant, les moyens
de l'accomplir, ce qui semble plus probable, ce ne fut que sous la
rgence de la reine Blanche qu'ils songrent  l'excuter, parce que la
pit de cette princesse et celle du jeune roi son fils leur firent
esprer d'en obtenir les secours qui leur toient ncessaires. La
conjoncture parut favorable pour consolider l'tablissement des
chanoines du Val-des-coliers. Il fut donc dcid que la nouvelle
glise, voue par les sergents d'armes, seroit btie[599] sur le terrain
que Giboin avoit donn  ces chanoines, et qu'ils en auroient
l'administration. Guillaume d'Auvergne, alors vque de Paris, parut
d'abord vouloir mettre quelques obstacles  ces dispositions; mais il
les leva lui-mme bientt aprs par le consentement qu'il y donna au
mois d'octobre 1229. On peut mme infrer des lettres qu'il fit expdier
 ce sujet, qu'avant cette poque les chanoines avoient dj une glise,
ou du moins qu'on l'avoit commence: _Servientes.... unam fabricaverunt
ecclesiam ad opus dictorum fratrum_[600].

          [Note 599: La fondation de cette glise toit grave sur deux
          pierres du portail: l'une reprsentoit saint Louis, grav en
          creux entre deux archers de sa garde; l'autre les effigies
          d'un chanoine rgulier du Val-des-coliers, revtu de sa
          chape, et ayant aussi  ses cts deux archers arms de pied
          en cap. Sur la premire de ces pierres on lisoit cette
          inscription:

                la prire des sergents d'armes, monsieur saint Louis
               fonda cette glise, et y mit la premire pierre; et fut
               pour la joye de la victoire qui fut au pont de Bouvines,
               l'an 1214.

          Sur l'autre pierre on lisoit:

               Les sergents d'armes pour le temps gardoient ledit pont,
               et vourent que si Dieu leur donnoit victoire, ils
               fonderoient une glise de Sainte-Catherine, et ainsi
               soit-il.]

          [Note 600: Jaillot apporte une foule de preuves qui confirment
          cette opinion. Il n'est gure possible de douter, dit-il, que
          ces chanoines n'eussent commenc leur glise avant cette
          poque, puisque le ncrologe de cette maison assure que ce
          btiment fut achev en 1229. _Ecclesia.... fundata et perfecta
          fuit in opere suo anno Domini_ 1229. Germain Brice dit qu'elle
          ne fut btie qu'en 1234: son opinion seroit-elle fonde sur
          les doutes des nouveaux auteurs du _Gallia Christiana_, qui ne
          croient pas que ce btiment ait t sitt achev: 1 parce que
          dans le nombre de ceux qui ont contribu aux frais de la
          construction est nomm Geoffroi, vque du Mans, qui ne fut
          pourvu de cet vch qu'en 1234; 2 parce que le Ncrologe
          dj cit porte que saint Louis mit la premire pierre  cette
          glise, aprs le consentement de l'vque, donn au mois
          d'octobre 1229, et que l'espace de temps qui restoit  couler
          de cette anne n'toit pas assez long pour cette
          construction?

          Jaillot rpond  ces objections que, lorsque l'on dit que
          saint Louis mit la premire pierre au mois d'octobre 1229,
          cela ne doit pas s'entendre strictement de la premire pose
          dans les fondements: le btiment pouvoit tre ds lors lev 
          une certaine hauteur lorsque ce prince fit cette crmonie. On
          en peut citer un exemple dans l'glise de Sainte-Genevive,
          commence le 1er aot 1758, et dont le roi ne posa la premire
          pierre que le 6 septembre 1764.

          En second lieu, dit encore Jaillot, quoique Geoffroi n'ait
          t lev  l'piscopat qu'en 1234, je ne crois pas qu'on en
          puisse tirer une consquence juste qui dtruise le fait avanc
          dans le Ncrologe: ce registre n'a t fait que long-temps
          aprs; on y a donn  Geoffroi le titre d'vque, qu'il avoit
           son dcs; mais cela ne prouve ni ne suppose qu'il ft
          dcor de cette dignit lorsqu'il donna 600 livres pour la
          construction de l'glise. Ainsi nos historiens disent que
          Childebert fit btir l'glise et le monastre de Saint-Vincent
          (depuis Saint-Germain-des-Prs)  la sollicitation de saint
          Germain, vque de Paris, quoique ce saint n'ait t plac sur
          le trne piscopal que plus de dix ans aprs qu'on eut
          commenc les btiments et l'glise de l'abbaye. Je crois donc
          devoir prfrer le tmoignage du Ncrologe aux opinions
          contraires, et ne regarder celles-ci que comme des conjectures
          incapables de dtruire un fait constat par un monument aussi
          authentique que la lettre de Guillaume d'Auvergne.]

Tout semble donc prouver que, ds l'anne 1228, on travailloit aux
btiments et  l'glise. L'ouvrage dut avancer rapidement, si l'on en
juge par le nombre de ceux dont les libralits contriburent  son
dification. Herbert et Chrtien, chevaliers du Temple, firent btir 
leurs frais les trois quarts de l'glise. Geoffroi, la reine Blanche et
Henri de Groslei donnrent entre eux une somme de 1,100 livres.
Guillaume Le Breton, clerc du Temple, fit construire le rfectoire, les
coles, les chambres d'htes, la chapelle de l'infirmerie et les stalles
du choeur. Jean de Milli, chevalier du Temple, leva le dortoir et le
clotre. Les libralits de Gilon, trsorier du Temple, servirent 
construire les btiments de l'infirmerie; et Herbert joignit  ses
premiers bienfaits celui de faire clore de murs toute l'enceinte du
monastre.

Saint Louis se mit au nombre des bienfaiteurs de cette maison, et lui
donna trente deniers par jour, dix livres de rente, un muid de bl, deux
milliers de harengs le jour des cendres, et deux pices de drap de
vingt-cinq aunes chacune, l'une blanche et l'autre noire.
Philippe-le-Hardi, Philippe-le-Bel, Louis X, Philippe VI, Charles V et
Louis XI firent aussi des dons considrables  l'glise et au monastre
de Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers. Les sergents d'armes, de leur
ct, convinrent entre eux de faire  cette glise une rente qui alloit
pour chacun  dix sous quatre deniers par an.

Ils manifestrent plus particulirement encore dans le sicle suivant
l'attachement qu'ils avoient pour cette communaut, en y formant une
confrrie compose uniquement de membres de leur corps, et dans laquelle
ils ne pouvoient tre admis qu'en donnant _deux francs d'or_ lors de la
rception, et un tous les ans. Tous les mardis de la Pentecte, les
confrres dnoient dans l'glise; et l'aggrgation dans la confrrie
donnoit le droit de spulture dans le clotre ou le chapitre[601]. Aprs
les funrailles d'un sergent d'armes, son cu et sa masse toient
appendus dans l'glise.

          [Note 601: On voyoit encore, du temps de Henri III, plusieurs
          de leurs tombeaux; mais le clotre ayant t rebti, il ne
          resta plus aucun vestige de ces monuments.]

Cette maison ne tarda pas  devenir le collge de toute la congrgation
du Val-des-coliers, et les religieux qui y tudioient toient admis aux
degrs dans l'universit. Dans la suite des temps, le relchement
s'tant introduit dans cet ordre, le cardinal de La Rochefoucauld,
autoris par le saint Sige  faire des rformes dans les diffrentes
maisons religieuses, plaa dans celle-ci, en 1629, plusieurs chanoines
de la nouvelle rforme de Sainte-Genevive. Cette mesure prouva d'abord
quelques difficults de la part de l'abb, qui se plaignit d'un
changement par lequel ses droits toient blesss; mais comme les
dispositions du cardinal furent confirmes par arrt du conseil, du 5
aot 1633, cet abb prit enfin le parti, en 1636, d'unir son ordre 
celui de la congrgation de Sainte-Genevive; et le prieur de Paris
servit depuis de noviciat  ceux qui dsiroient devenir chanoines
rguliers.

Les choses restrent en cet tat jusqu'au 23 mai 1767, que le
roi jugea  propos de faire transfrer les chanoines de la
Couture-Sainte-Catherine dans la maison que les Jsuites occupoient
jadis rue Saint-Antoine, et de destiner l'emplacement de leur glise
et de leurs btiments, dj caducs,  la construction d'un march
public, ce qui fut excut.

Lors de l'introduction des chanoines rguliers de Sainte-Genevive dans
cette maison, le clotre du couvent et le portail de l'glise avoient
t rebtis  neuf, tous les deux par le mme architecte[602], mais dans
un got bien diffrent l'un de l'autre. Il se conforma, pour le premier
difice, au caractre des anciens btiments de ce monastre, qui toient
tous d'architecture gothique; et ce clotre fut compos de doubles
arcades ogives d'une forme trs-lgante, et telles que nous les
reprsentons ici. Quant au portail, il lui donna la forme d'une tour
creuse, au milieu de laquelle toit un porche soutenu par deux colonnes
avances qui mettoient  couvert la porte d'entre. Cette tour creuse
toit entoure de pilastres, entre lesquels il plaa, de chaque ct,
deux niches circulaires enfermes dans des niches carres, distribues
avec symtrie, et d'une forme trs-rgulire. Les deux colonnes du
porche toient accompagnes de triglyphes, mlange qui ne se pratique,
dit-on, que dans les temples consacrs aux vierges qui ont reu la
couronne du martyre. Des feuilles de palmier en composoient les
chapiteaux, et quoiqu'on pt reprocher des dfauts  l'ensemble de cette
composition, ces deux colonnes, formant un porche quadrangulaire au
milieu de cette faade, circulaire  ses extrmits, prsentoient une
disposition d'ordonnance assez agrable. Au-dessus s'levoit un
amortissement, sur le sommet duquel toit la statue de sainte Catherine
appuye sur une roue, symbole de son martyre. Les gnies placs 
l'aplomb des colonnes, et sur les pilastres des tours creuses, servoient
de couronnement  tout ce frontispice. Ils portoient les instruments du
supplice de la sainte, et avoient t excuts, ainsi que sa statue et
tous les ornements du portail, par _Desjardins_[603].

          [Note 602: C'toit un religieux de cette congrgation, nomm
          _Decreil_. L'intrieur du clotre que nous donnons ici, relev
          sur d'anciens plans, n'a jamais t grav en perspective.
          (_Voyez_ pl. 123.)]

          [Note 603: _Voyez_ pl. 133.]

Cette glise renfermoit plusieurs monuments curieux, qui furent
transfrs, avec la communaut, dans l'glise de Saint-Louis. Nous
croyons mieux suivre l'ordre que nous avons adopt, en les dcrivant
ici, que si nous les avions joints aux monuments de l'autre glise.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE SAINTE-CATHERINE.

     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     Pierre d'Orgemont, chancelier de France sous Charles V et Charles
     VI, mort en 1389. Son tombeau[604] toit plac dans une chapelle
     qu'il y avoit fonde, et qui servit depuis de spulture 
     plusieurs seigneurs de sa famille.

          [Note 604: Cette sculpture, qui a toute la roideur et toute la
          barbarie du style gothique, reprsente ce chancelier  genoux
          et les mains jointes. Il est revtu de l'habit militaire,
          lequel est orn, suivant l'usage de ce temps-l, de ses
          armoiries brodes dans la partie infrieure de la soubreveste.
          Une particularit remarquable de ce monument, c'est que la
          figure et le vtement sont peints de couleurs imitant le
          naturel. Nous ignorons  quelle poque ces couleurs y ont t
          appliques; mais elles paroissent trs-anciennes. Il toit
          dpos au muse des Petits-Augustins.]

     Jacques de Ligneries, seigneur de Crosnes, prsident au parlement
     de Paris, mort en 1556.

     Antoine Sanguin, connu sous le nom du cardinal de Meudon,
     grand-aumnier de France sous Franois Ier, mort en 1559.

     Ren de Birague, chancelier de France, mort en 1583. Son
     mausole[605], plac dans la chapelle qui portoit son nom, toit
     de la main du clbre _Germain Pilon_.

          [Note 605: Ce chef-d'oeuvre de la sculpture franoise avoit
          t dpos dans le mme muse. Le chancelier de Birague y est
          reprsent, en bronze,  genoux devant un prie-dieu, et revtu
          des marques de sa dignit. Derrire lui, un gnie plor
          semble teindre un flambeau. Il est impossible de rien
          imaginer de plus noble et de plus vrai que la tte de cette
          figure. La draperie, si difficile  agencer  cause de son
          norme volume, est rendue avec un art admirable; et telle est
          la vrit qui rgne dans son excution, que l'on y sent tout
          le mouvement, que l'on y retrouve en quelque sorte toutes les
          formes du corps, bien qu'il soit entirement enseveli sous
          cette vaste simarre. Le gnie n'est pas excut avec moins de
          sentiment et de dlicatesse; tout enfin, dans ce monument,
          rappelle le bel ge de la sculpture moderne, et porte
          l'empreinte d'un talent du premier ordre.]

     Valence Balbienne, femme de Ren de Birague, morte en 1572. Son
     tombeau, excut par le mme sculpteur, toit plac auprs de
     celui de son mari[606].

          [Note 606: Cette dame y est reprsente  demi couche sur son
          sarcophage, appuye sur un coussin, et tenant un livre de la
          main droite. La forme de sa robe, compose d'une toffe
          broche et  grands ramages, ainsi que celle de sa coiffure,
          offrent une image exacte et nave des modes de cette poque;
          auprs d'elle est un chien, symbole de la fidlit, et  ses
          pieds, de mme que dans l'autre monument, un gnie en pleurs
          teint un flambeau. Dans cette sculpture, non moins excellente
          que la premire, clatent toute la grce, tout le sentiment,
          toute la finesse qui caractrisent les productions de Germain
          Pilon; et, pour la dlicatesse du ciseau, peut-tre est-elle
          prfrable mme  la statue du chancelier. Le marbre nous y
          semble travaill avec une facilit gale  celle que l'on
          admire dans les plus beaux monuments antiques. Cette facilit
          si attrayante, lorsqu'elle est runie  la science et au
          sentiment, est surtout remarquable dans un bas-relief plac
          sur la partie infrieure du sarcophage, dans lequel est
          reprsent le cadavre de madame de Birague, consum par la
          maladie et dj dfigur par la mort. Nous croyons qu'il n'y a
          rien dans la sculpture franoise que l'on puisse mettre
          au-dessus de ce morceau. Il avoit t dpos dans le mme
          muse.]

     Dans ce mme monument toit renferm le coeur de Jean de Laval,
     marquis de Nesle, etc., second mari de Franoise de Birague,
     fille unique du chancelier, mort en 1578.


LE PALAIS DES TOURNELLES.

Le palais des Tournelles, que Dubreul et son diteur[607] ont confondu
avec l'htel royal de Saint-Paul, toit une vaste maison que Pierre
d'Orgemont, seigneur de Chantilli, chancelier de France et de Dauphin,
avoit fait rebtir et qu'il s'toit plu  orner pour en faire sa
demeure. Aprs sa mort, il passa  Pierre d'Orgemont son fils, vque de
Paris, qui le vendit  Jean, duc de Berri, frre de Charles V. Le
contrat de vente, dpos dans les archives de l'archevch, est du 16
mai 1402[608]. En 1404, le duc de Berri le cda, par change, au duc
d'Orlans. Ce palais ne tarda pas  entrer dans les domaines de la
couronne: car, ds 1417, il est qualifi _Domus regia Tornellarum_ dans
les registres capitulaires du chapitre de Notre-Dame[609].

          [Note 607: Liv. III, p. 1050.]

          [Note 608: Sauval, qui ne connoissoit pas ce contrat, dit que
          cette vente se fit en 1398; D. Flibien s'est conform  cette
          date. Dans un autre endroit Sauval avance que ce fut en 1404,
          et que ce prince l'changea, en 1422, avec le duc d'Orlans.
          Cet historien ne s'toit pas aperu que ces dates toient
          doublement inadmissibles, le duc d'Orlans ayant t assassin
          en 1407, et le duc de Berri tant mort en 1416.]

          [Note 609: _Cap._ VIII, p. 177.]

Les Anglais s'tant rendus matres de Paris, le duc de Betford, rgent
du royaume au nom du roi d'Angleterre, choisit l'htel des Tournelles
pour en faire sa demeure, et l'agrandit en y joignant huit arpents et
demi de terre qu'il acheta des religieux de Sainte-Catherine. Cette
acquisition avoit t faite le 17 juin 1423, moyennant 200 liv. une fois
payes, et 16 sols de chef-cens; mais on voit dans les archives de cette
communaut que cette vente force fut casse douze ans aprs, et qu'en
vertu des lettres de Charles VII, donnes le 3 dcembre 1437, les
religieux rentrrent dans leur possession[610].

          [Note 610: Archiv. de S. Cather.]

Cet htel toit si spacieux qu'il renfermoit alors tout le terrain
compris entre le boulevart, la rue Saint-Gilles, et celles de l'gout et
de Saint-Antoine. Charles VII et ses successeurs en prfrrent le
sjour  celui de l'htel Saint-Paul[611]. Louis XII y mourut; et c'est
aussi dans cette maison qu'expira Henri II, bless mortellement dans une
joute par un coup de lance qu'il avoit reu du comte de Montgommeri. Ce
funeste vnement dtermina Catherine de Mdicis  quitter ce palais, et
Charles IX  donner l'dit du 28 janvier 1565, qui en ordonnoit la
dmolition.

          [Note 611:  l'exception de Louis XI, car on voit dans les
          registres de la chambre des comptes qu'en 1467 ce prince
          donna  Jacques Coitier (_alias_ l'Hoste), _astrologien_, la
          conciergerie des jardins de l'htel des Tournelles, et les
          profits, sa vie durante. L'anne suivante il appartenoit  la
          comtesse d'Angoulme.]

D. Flibien a avanc que l'excution de cet dit fut presse avec une si
grande ardeur que bientt, par ordre de la reine, on eut abattu tout ce
qu'il y avoit de btiments, que les jardins furent pareillement
dtruits, les murailles renverses, les fosss combls; et qu'afin qu'il
n'en restt aucun vestige, elle ordonna que la cour intrieure ft
rduite en place publique, pour servir de march aux chevaux. Cependant
Jaillot ne pense pas que cette dmolition ait t aussi prompte; et il
cite  l'appui de son opinion de nouvelles lettres-patentes du 15 mai
1565, et d'autres de 1569, qui contenoient encore des dispositions  ce
sujet. Sauval prtend mme que par la suite Henri III y plaa des
Hironymites; mais il y a apparence que ce fut dans des btiments
construits exprs pour eux sur une partie du palais des Tournelles, et
qu'alors cet difice toit entirement dmoli.

On comptoit, dans cette immense demeure, plusieurs praux et chapelles,
douze galeries, deux parcs, six grands jardins, un labyrinthe qu'on
nommoit _Ddale_, et un septime jardin de neuf arpents, que le duc de
Betford faisoit labourer par son jardinier.

L'emplacement qu'il occupoit a t successivement couvert par la place
Royale et par les rues dont elle est environne.

Sauval a dit avec raison que tant que ce palais a subsist, et dans le
temps mme que nos rois l'habitoient, il devoit au prieur et aux
religieux de Sainte-Catherine, lots et ventes, cens et rentes. Franois
Ier, qui disoit avec raison que le roi ne relevoit de personne, et que
tout le monde relevoit du roi, les paya lui-mme  l'exemple de ses
prdcesseurs: et lorsque Henri IV en vendit les places vides, avec la
rserve des droits seigneuriaux pour lui et ses successeurs, il promit
aux religieux de Sainte-Catherine de les en ddommager, promesse qui fut
excute par Louis XIII en 1615.


LA PLACE ROYALE.

Cette place fut commence en 1604, par ordre de Henri IV, sur la portion
de l'emplacement du palais des Tournelles qui servoit alors de march
aux chevaux. Il y fit btir d'abord un vaste btiment de cent toises de
long sur soixante de large, dans lequel il plaa des manufactures de
soie; et la mme anne vit s'lever une partie des constructions
rgulires qui devoient former la nouvelle place. On construisit  ses
frais le ct parallle  la rue Saint-Antoine et le pavillon qui fait
face  la rue de la chausse des Minimes; les places des trois autres
cts ayant t ensuite distribues par portions gales, on les cda 
des particuliers pour un cu d'or de cens,  la charge de btir toutes
les maisons sur un plan symtrique et entirement semblable au dessin de
celles que le roi avoit fait difier, lesquelles furent vendues depuis 
d'autres particuliers. Des lettres-patentes de ce prince, du mois de
juillet 1605, ordonnrent que cette place seroit appele _place Royale_.

L'enceinte en fut acheve en 1612[612]. Elle offre dans son intrieur
une surface de soixante-douze toises en carr. Tous les difices qui la
composent forment autant de pavillons btis de pierre et de brique, et
couverts sparment d'un comble  deux gouts. Au pied de ces faades
rgne une suite d'arcades, formant une galerie couverte de douze pieds
dans oeuvre sur environ douze pieds de hauteur. Ces galeries sont
votes en cintre surbaiss, construites des mmes matires que les
pavillons, et dcores du ct de la place d'un ordre toscan de
vingt-deux pouces de diamtre, sans entablement ni corniche. Au-dessus
de cet ordre s'lvent deux rangs d'tages, non compris les logements
pratiqus dans les combles. Les entres des rues Royale, des Minimes et
du pas de la Mule sont pratiques sous les arcades de trois de ces
pavillons. Celle de la rue de l'charpe est  dcouvert, et interrompt
seule la clture des btiments.

          [Note 612: Le 5 avril de cette mme anne, Marie de Mdicis y
          donna le spectacle d'un magnifique carrousel, qu'elle avoit
          ordonn  l'occasion de la double alliance contracte entre la
          France et l'Espagne.]

Entre tous ces corps de logis se font remarquer deux pavillons beaucoup
plus levs que les autres, et sous lesquels sont ouvertes deux des
entres dont nous venons de parler[613]. Ces deux pavillons sont dcors
de pilastres d'ordre dorique de vingt pouces de diamtre, couronns d'un
entablement compos, au-dessus duquel s'lvent galement deux tages
surmonts d'un grand comble qui domine sur tous les autres combles de la
place[614].

          [Note 613: Celles des rues Royale et des Minimes.]

          [Note 614: _Voy._ pl. 124.]

Au-devant de ces galeries est une chausse pave, de quarante pieds de
largeur, tablie pour le passage des voitures. Cette chausse, du ct
oppos aux galeries, est borde d'une grille de fer, renfermant un
grand prau orn de gazons et d'alles sables. C'est au milieu de cette
enceinte que le cardinal de Richelieu fit placer, le 27 septembre 1639,
la statue questre de Louis XIII. Elle toit leve sur un pidestal de
marbre.

Ce prince y toit reprsent le casque en tte, vtu  la romaine,
retenant d'une main la bride de son cheval et tendant l'autre en signe
de commandement. La figure, excute par _Biard_ le fils, sculpteur trs
mdiocre, passoit pour un trs-mauvais ouvrage; mais les connoisseurs
donnoient de grands loges au cheval, que l'on devoit  une main plus
habile, et qui n'avoit point t fait pour le monument auquel il toit
adapt. _Daniel Ricciarelli_, lve de Michel-Ange, l'avoit excut,
dit-on, pour y placer une statue de Henri II. La mort l'empcha de
terminer ce grand ouvrage, et c'est ce qui en fit changer la
destination[615].

          [Note 615: _Voyez_ pl. 131. Cette statue a t abattue le 10
          aot 1792.]

Sur les faces du pidestal toient places des inscriptions  la louange
de Louis XIII et de son ministre[616].

          [Note 616: Sur la face qui toit du ct de la rue
          Saint-Antoine, on lisoit:

               Pour la glorieuse et immortelle mmoire du trs-grand et
               trs-invincible Louis-le-Juste, XIIIe du nom, roi de
               France et de Navarre, _Armand, cardinal et duc de
               Richelieu_, son principal ministre dans tous ses
               illustres et gnreux desseins, combl d'honneurs et de
               bienfaits par un si bon matre et un si gnreux
               monarque, lui a fait lever cette statue, pour une marque
               ternelle de son zle, de sa fidlit et de sa
               reconnoissance. 1639.

          Sur la face du ct des Minimes:

               _Ludovico XIII, christianissimo Galli et Navarr regi,
               justo, pio, felici, victori, triomphatori, semper
               augusto_, Armandus cardinalis, dux Richelius,
               _prcipuorum regni onerum adjutor et administer, domino
               optim merito, principique munificentissimo, fidei su,
               devotionis, et ob innumera beneficia immensosque honores
               sibi collatos, porenne grati animi monimentum, hanc
               statuam equestrem ponendam curavit, anno Domin. 1639_.

          Sur la face  droite:

          POUR LOUIS-LE-JUSTE.

          SONNET.

            Que ne peut la vertu? que ne peut le courage?
            J'ai dompt pour jamais l'hrsie en son fort.
            Du Tage imprieux j'ai fait trembler le bord,
            Et du Rhin jusqu' l'Ebre accru mon hritage.
            J'ai sauv par mon bras l'Europe d'esclavage;
            Et si tant de travaux n'eussent ht mon sort,
            J'eusse attaqu l'Asie, et d'un pieux effort,
            J'eusse du saint tombeau veng le long servage.
            _Armand_, le grand _Armand_[616-A], l'me de mes exploits,
            Porta de toutes parts mes armes et mes lois,
            Et donna tout l'clat aux rayons de ma gloire.
            Enfin il m'leva ce pompeux monument,
            O, pour rendre  son nom mmoire pour mmoire,
            Je veux qu'avec le mien il vive incessamment.

          Sur la face  gauche:

            _Quod bellator hydros pacem spirare rebelles,
            Deplumes trepidare aquilas, mitescere pardos,
            Et depressa jugo submittere colla leones,
            Despectat Lodoicus, equo sublimis aheno,
            Non digiti, non artifices fecere camini;
            Sed virtus et plena Deo fortuna peregit.
            Armandus vindex fidei pacisque sequester
            Augustum curavit opus; populisque verendam
            Regali voluit statuam consurgere circo,
            Ut post civilis depulsa pericula belli,
            Et circum domitos armis felicibus hostes,
            ternum Domin Lodoicus in urbe triumphet._]

          [Note 616-A: On doit remarquer, pour l'honneur du cardinal de
          Richelieu, que ce sonnet ridicule, compos par Desmarets de
          Saint-Sorlin, ne fut grav sur ce pidestal que long-temps
          aprs la mort de ce ministre.]

Ce ne fut qu'en 1685, sous le rgne de Louis XIV, que fut leve la
grille qui entoure ce monument: on la doit  la gnrosit des
propritaires des trente-cinq pavillons qui la composent, lesquels
donnrent chacun  cet effet une somme de 1000 l. Ces maisons toient
alors regardes comme les plus grandes et les plus superbes habitations
de Paris; elles servoient de demeure  ce qu'il y avoit de plus illustre
 la cour et  la ville: elles ont beaucoup perdu de leur ancienne
splendeur.


LES MINIMES DE LA PLACE ROYALE.

Nous avons dj fait connotre en parlant des Minimes de Chaillot[617],
vulgairement connus sous le nom de _Bons-Hommes_, tout ce qui a rapport
 l'origine et  l'tablissement en France de ces religieux. On a vu que
leur premier couvent avoit t bti sur le terrain de l'ancien manoir
de _Nijon_, et le second, tabli dans le monastre _de Grandmont_, situ
au milieu du bois de Vincennes. Les choses restrent en cet tat
jusqu'au commencement du dix-septime sicle.

          [Note 617: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 1053.]

Vers la fin du sicle prcdent, les Minimes de Chaillot, qui dsiroient
vivement former un tablissement dans l'intrieur mme de Paris, avoient
t sur le point de voir leurs voeux exaucs par la libralit de Henri
de Joyeuse, d'abord duc, pair et marchal de France, connu depuis dans
l'histoire sous le nom de Pre Ange de Joyeuse, capucin. Cet homme
clbre, ayant pris l'habit de Saint-Franois le 4 septembre 1587, avoit
lgu en 1588 une portion de son htel[618] aux Minimes de Chaillot, 
la charge par eux de remplir diffrentes fondations; mais il changea
presque aussitt de disposition, et le donna en entier aux Minimes de la
province de France, sous d'autres conditions, qui sont trangres 
l'objet que nous traitons ici.

          [Note 618: Cet htel, situ dans le quartier du Palais-Royal,
          toit contigu  celui que le cardinal de La Rochefoucauld cda
          aux religieuses de l'Assomption. Il y en eut mme une petite
          portion d'enclave dans ce monastre.]

Leurs esprances ayant t frustres de ce ct, ils sembloient avoir
entirement renonc  leur projet, lorsqu'environ vingt ans aprs
Olivier Chaillou, chanoine de Notre-Dame, et descendant d'une soeur de
saint Franois de Paule, fondateur de leur ordre, entra dans le couvent
des Minimes de Chaillot, et, par le don qu'il leur fit de tous ses
biens, les mit en tat d'acheter une partie du parc des Tournelles, et
de btir les lieux qu'ils y ont occups depuis jusqu' la fin de la
monarchie. Nos historiens ont fort vari sur la date de cet
tablissement, qu'il faut fixer, avec Jaillot,  l'anne 1609, date du
contrat[619] par lequel M. de Vitri vendit au provincial des Minimes une
place sur laquelle avoient t situs les btiments levs dans le parc
des Tournelles, par Henri III, pour y tablir les Hironymites. L'achat
de ce terrain, qui ne composoit qu'une portion du jardin de ce seigneur,
fut bientt suivi de l'acquisition d'un autre morceau de terre situ 
l'extrmit de ce mme jardin, et la totalit de l'emplacement forma
environ 2000 toises de superficie. Henri IV donna en 1610 des
lettres-patentes qui autorisrent cette transaction, laquelle fut
confirme la mme anne par de nouvelles lettres de Louis XIII. Elles
furent enregistres au parlement le 19 juillet de la mme anne et  la
chambre des comptes le 14 juillet 1611.

          [Note 619: Ch. des comptes. Mmor. 4, L. f 316,
          _verso_.--_Ibid._, Reg. des arrts, R. 1700, f 658.]

Les Minimes se contentrent d'abord d'lever sur cet emplacement
quelques lgers btiments construits  la hte et une petite chapelle o
la messe fut clbre pour la premire fois le 25 mars 1610, jour de
l'Annonciation, circonstance qui engagea sans doute  dsigner cette
maison sous le nom de l'_Annonciade_.

Il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent pu de long-temps y tablir un
monastre, si Marie de Mdicis n'et eu la pense de se dclarer
fondatrice de ce couvent. Afin de mriter ce titre d'une manire digne
d'elle, elle fit d'abord rembourser aux Minimes la somme qu'ils avoient
paye pour le prix de leur acquisition, et ordonna aussitt la
construction de l'glise qui a subsist jusqu' la destruction de cet
ordre. Le cardinal de Gondi y mit la premire pierre au nom de cette
princesse; et, le 4 mai 1630, M. de La Vieuville, petit-neveu de saint
Franois de Paule, posa celle du matre-autel, lequel fut sans doute
lev et dcor par sa libralit, car il est qualifi de fondateur dans
l'inscription qui y fut grave. L'glise fut ddie le 29 aot 1679,
sous l'invocation du saint instituteur de l'ordre des Minimes.

Cette glise, construite sur les dessins de Franois Mansard, toit
remarquable par son portail, lev aprs coup, et qui passa long-temps
pour un beau morceau d'architecture. C'toit un de ces frontispices si
communs dans nos glises modernes, lesquels prsentent plusieurs
ordonnances de colonnes, leves les unes sur les autres, dans une
forme pyramidale, sorte de dcoration qui ne se rattache en aucune
manire  l'difice; qui, dans sa construction, ne prsente aucun but
d'utilit, et que nous avons dj signale comme un des abus les plus
dplorables du faux got qui a rgn si long-temps en France dans
l'architecture. Ce portail toit compos au rez-de-chausse d'un ordre
dorique surmont d'un fronton triangulaire, au-dessus duquel s'levoit
un ordre composite, que couronnoit un second fronton de forme
circulaire. Toute cette composition avoit une sorte d'clat; mais
quoiqu'elle ait t mise par les connoisseurs du sicle dernier au rang
des monuments franois les plus recommandables, l'assemblage bizarre de
tant de parties incohrentes ne pouvoit satisfaire les yeux d'un homme
de got[620].

Plusieurs bienfaiteurs de la plus haute distinction, entre autres M. le
marquis de Sourdis, MM. Lefevre d'Eaubonne et d'Ormesson joignirent
leurs dons  ceux de la reine et du marquis de La Vieuville. Tant de
bienfaits et une si haute protection procurrent aux Minimes des moyens
suffisants, non-seulement pour joindre des btiments vastes et commodes
 l'glise qu'ils venoient de faire btir, mais encore pour l'enrichir
et la dcorer de manire  la rendre digne de l'attention des curieux.

          [Note 620: _Voyez_ pl. 133.]


     CURIOSITS DE L'GLISE ET DE LA MAISON DES MINIMES.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, lequel toit orn de six colonnes d'ordre
     corinthien en marbre de Dinan, une trs-belle copie de la
     Descente de croix de _Daniel de Volterre_.

     Dans la premire chapelle  gauche du sanctuaire, saint Franois
     de Paule ressuscitant un enfant, par _Simon Vouet_.

     Sur les panneaux de la boiserie de cette chapelle, les principaux
     traits de la vie de ce saint, par les lves du mme peintre.

     Dans la chapelle de Villacerf, une copie du saint Michel de
     _Raphal_.

     Dans la chapelle de saint Franois de Sales, qui toit
     hors-d'oeuvre et d'un plan octogone, un tableau o ce saint toit
     reprsent, par un peintre inconnu[621].

          [Note 621: Cette chapelle toit dcore de pilastres
          composites  cannelures dores; le plafond en calotte toit
          charg de sculptures qui se dtachoient sur un fond dor.]

     Dans la cinquime chapelle, les anges portant le corps de
     Jsus-Christ, par un peintre inconnu.

     Dans la sixime, sainte Marguerite et un autre tableau, voeu des
     prvts des marchands et chevins, aussi sans nom d'auteur.

     Dans la troisime chapelle  droite, le sommeil de saint Joseph,
     excellent tableau de _Philippe de Champagne_.

     Dans la quatrime, une sainte Famille, peinte par Sarrasin,
     sculpteur.

     Dans la cinquime, dite chapelle de _Castille_, le mystre de la
     Trinit, par _La Hyre_.

     Sur l'autel de la sixime, dite de _Verthamont_, un Christ
     accompagn de trois figures.

     Dans la premire sacristie, un tableau reprsentant saint
     Pierre-s-liens. Ce morceau, qu'on estimoit surtout pour l'effet
     de lumire, toit sans nom d'auteur.

      ct, saint Franois de Paule dlivrant de la peste les
     habitants de Frjus, par _Depape_.

      droite, Louis XI allant au-devant du saint ermite, par _Dumont
     le Romain_.

     Dans le fond, le mme saint traversant le phare de Messine sur
     son manteau, par _Nol Coypel_.

     Dans la deuxime sacristie, une Descente de croix, par
     _Jouvenet_.

     Vis--vis de ce tableau, saint Franois de Paule rendant la vue 
     une jeune fille, par _Dumont le Romain_.

     En face des croises, un grand tableau de _Largillire_,
     reprsentant l'rection d'un prvt des marchands, lors de
     l'avnement de Philippe V au trne d'Espagne.

     Dans le chapitre qui joignoit cette pice, une suite de peintures
     en grisaille attribues  _La Hyre_, et reprsentant les
     principaux traits de la vie de Jsus-Christ. Ces morceaux
     jouissoient de la plus haute estime.--Sur l'autel toit un
     trs-beau tableau reprsentant Notre-Seigneur
     crucifi.--Plusieurs tableaux, par _Prvost_[622].

          [Note 622: Les galeries qui rgnoient au-dessus du clotre
          toient galement ornes de peintures. On y remarquoit une
          Magdeleine et un saint Jean dans l'le de Pathmos, ouvrages du
          pre _Niceron_, religieux de cette maison, et fameux
          mathmaticien. Ces deux tableaux, peu remarquables sous le
          rapport de l'art, toient extrmement curieux comme prestiges
          d'optique.  mesure que le spectateur s'en approchoit, le
          sujet principal s'vanouissoit, et l'on n'apercevoit plus
          qu'un paysage.]


     SCULPTURES.

     Sur le matre-autel de l'glise, les statues de la Vierge et de
     saint Franois de Paule, par _Gurin_.

     Dans la quatrime chapelle  droite, des sculptures d'ornement,
     par _Sarrazin_.


     SPULTURES ET TOMBEAUX.

     Dans l'glise, Jean de Launoy, docteur en thologie de la
     facult de Paris, savant distingu, mort en 1678.

     Dans la chapelle de Villacerf, laquelle toit orne de colonnes
     torses, avec festons et pampres, on voyoit le portrait en
     mdaillon d'douard Colbert de Villacerf, surintendant des
     btiments du roi. Ce mdaillon, excut par _Coustou_ l'an,
     toit entour d'une draperie. Une table de marbre offroit
     au-dessous l'pitaphe de ce ministre[623].

          [Note 623: Ce mdaillon, qui toit dpos au muse des
          monuments franois, est du bon faire de ce sculpteur. Les
          cheveux y sont traits surtout avec une grande vrit.]

     La chapelle de saint Franois de Sales renfermoit le mausole du
     duc de La Vieuville, ministre d'tat sous Louis XIII et Louis
     XIV, mort en 1653, et de dame Marie Bouhier son pouse, morte en
     1663[624].

          [Note 624: (Dpos aux Petits-Augustins.) Il est reprsent 
          genoux, revtu des marques de sa dignit, et tenant un livre
          de la main gauche. Sa femme est galement  genoux, avec un
          livre entre ses mains. Ces deux statues sont d'une assez bonne
          excution, quoiqu'un peu manire. La tte de madame La
          Vieuville annonce une femme d'une grande beaut, et se fait
          remarquer surtout par une coiffure pleine d'lgance et de
          simplicit.]

     Dans la chapelle de Bon-Secours, la quatrime  gauche, avoient
     t inhums, Diane de France, duchesse d'Angoulme, fille
     naturelle de Henri II, morte en 1619[625]; Charles de Valois, duc
     d'Angoulme, fils naturel de Charles IX, mort en 1650[626].

          [Note 625: Elle est  genoux devant un prie-dieu.
          Trs-mauvaise sculpture. (Dpos dans le mme muse.)]

          [Note 626: Il est couch sur des canons, et revtu du manteau
          ducal. Sculpture barbare. (Dpos dans le mme muse.)]

     Dans un caveau pratiqu sous la chapelle toient renferms les
     cercueils de Charlotte de Montmorenci son pouse, morte en 1636;
     de Marie Touchet sa mre, morte en 1638; et de presque tous les
     princes et princesses de sa famille.

     Dans la cinquime chapelle du mme ct toient dposs trois
     ossements du B. Jean-de-Dieu, et l'on y lisoit les pitaphes de
     plusieurs personnes de la famille Lecamus qui y avoient leur
     spulture.

     Dans la chapelle de Sainte-Marguerite avoit t inhum Octave de
     Prigny, prsident en la troisime chambre des enqutes, et
     prcepteur de Louis de France, dauphin de Viennois.

     La chapelle Saint-Nicolas renfermoit le mausole en marbre blanc
     du premier prsident Le Jay et de Magdeleine Marchand[627] son
     pouse; les bustes de Guillaume Leserat, seigneur de Lancrau, et
     de Charles Le Jay, baron de Maison-Rouge[628].

          [Note 627: La statue de Magdeleine Marchand la reprsente 
          genoux et les mains jointes, dans le costume maussade de la
          fin du seizime sicle. La tte a quelque navet, mais tout
          le reste est trait d'une manire rude et grossire. (Dpos
          dans le mme muse.)]

          [Note 628: Le marbre, dans ces deux bustes, est mani avec
          intelligence et facilit. (Dpos dans le mme muse.)]

     Dans la troisime  droite avoit t inhum Abel de
     Sainte-Marthe, doyen de la cour des aides, garde de la
     bibliothque royale de Fontainebleau.

     Dans la chapelle de Castille toit le mausole de Pierre de
     Castille, orn de deux gnies en bronze qui teignoient un
     flambeau.

Le rfectoire de ces religieux toit immense, et clair par neuf
croises, auxquelles correspondoient des arcades symtriques sur
lesquelles Laurent de La Hyre avoit peint des paysages d'un trs-bon
choix. Il avoit aussi enrichi ces salles de figures et d'ornements
d'architecture imitant le bas-relief. Toutes ces peintures passoient
pour excellentes.

La bibliothque toit compose d'environ vingt-six mille volumes, parmi
lesquels on comptoit plusieurs manuscrits.

Cet ordre, qui avoit toujours conserv, sans aucune altration, la rgle
de son institut, qui n'avoit mme jamais voulu accepter les
adoucissements qu'on avoit offert de lui procurer, a produit plusieurs
religieux galement recommandables par leurs talents et par leurs
vertus, entre lesquels on doit surtout distinguer les PP. Niceron,
Mersenne, Plumier, Avrillon, Le Clerc, de Coste, Giry, etc.[629].

          [Note 629: L'glise des Minimes a t dtruite; les btiments
          ont t changs en caserne.]


HPITAL DE LA CHARIT-NOTRE-DAME,

OU

LES HOSPITALIRES DE LA CHARIT-NOTRE-DAME, DE L'ORDRE DE
SAINT-AUGUSTIN.

Cette institution, si digne de la charit chrtienne, o l'on voyoit de
jeunes filles consacrer toute leur vie au service et au soulagement des
pauvres malades, fut fonde par Simonne Gauguin, plus connue sous le nom
de Franoise de La Croix[630]. Ds sa tendre jeunesse elle avoit form
le projet d'un tablissement pour les personnes malades de son sexe. Sa
fortune, aussi mdiocre que sa naissance, toit loin de pouvoir lui
procurer les moyens de le raliser; mais, dit Jaillot, la Providence qui
lui en avoit inspir l'ide, et dont les desseins s'accomplissent malgr
tous les obstacles, lui mnagea l'affection et les secours de la dame
Hennequin, veuve d'un procureur en la chambre des comptes de Rouen, qui
l'adopta pour sa fille. Runies ensemble, ces deux vertueuses personnes
conurent le dessein plus vaste de fonder un double hpital pour les
hommes et pour les femmes, dont le dernier seroit desservi par elles;
l'autre devoit tre confi aux soins des frres de la Charit. On
commena cet tablissement  Louviers, au diocse d'vreux; et il fut
autoris par des lettres-patentes qui nommoient les religieux du
tiers-ordre de Saint-Franois suprieurs de ces deux communauts. Ces
dames et les personnes qu'elles s'associrent avoient pris en 1617 un
habit de religieuse, sans cependant se lier encore par aucun voeu, et
leur institution charitable commenoit  prosprer, lorsque la mort
imprvue de madame Hennequin vint tout  coup en arrter les progrs.
Franoise de La Croix prit aussitt la rsolution de venir  Paris, avec
quelques-unes, de ses compagnes, pour former un nouvel tablissement
dans cette capitale. Elles y arrivrent en 1623, et se logrent d'abord
au faubourg Saint-Germain, rue du Colombier. L'archevque de Paris ayant
permis cet tablissement par ses constitutions du 25 novembre 1624, les
lettres-patentes qui le confirmoient leur furent accordes au mois de
janvier de l'anne suivante, et furent enregistres le 16 mars 1626. Les
libralits de madame d'Orsai mirent bientt ces religieuses en tat de
louer une grande maison rue des Tournelles; mais M. Faure,
matre-d'htel ordinaire du roi, mrita surtout le titre de fondateur,
en leur donnant de quoi acheter cette maison, et fonder douze lits _pour
les femmes ou filles malades, qui, nes dans une condition honnte, mais
sans fortune, se font une peine de se rendre  l'Htel-Dieu_. M. Faure
ne vcut que trois heures aprs cette fondation, laquelle fut excute
avec tant de zle par sa veuve, que la plupart des historiens de Paris
lui ont aussi donn le titre de fondatrice.

          [Note 630: Vie de la V. mre Franoise de la Croix, etc.,
          1745.]

Cependant les frres de la Charit et les administrateurs de
l'Htel-Dieu, par des motifs qu'il est impossible de concevoir et
d'expliquer, virent avec dplaisir l'tablissement d'une maison qui
diminuoit rellement leurs fatigues et leurs dpenses, en multipliant
les soins et les secours donns aux malades, et formrent opposition 
l'enregistrement des lettres-patentes que Marie de Mdicis avoit
procures aux hospitalires. Le parlement n'eut aucun gard aux motifs
d'opposition qu'ils prsentrent, et mit les parties hors de cour et de
procs; mais comme il n'enregistra les lettres-patentes qu'avec des
modifications qui changeoient le plan de l'tablissement, les
hospitalires obtinrent deux lettres de jussion pour l'enregistrement
pur et simple, auquel le parlement se conforma en 1628. Le 9 juin de
cette anne, M. de Gondi donna une nouvelle permission, et le 12 du mme
mois Franoise de La Croix et ses compagnes furent mises en possession
de leur hpital, en prsence de Marie de Mdicis. Un an aprs elles
firent leurs voeux; et leur ordre fut approuv par Urbain VIII, le 20
dcembre 1633.

Aux trois voeux ordinaires ces religieuses ajoutoient celui de se
consacrer au service des pauvres malades. Elles suivoient la rgle de
saint Augustin[631].

          [Note 631: Cette maison se faisoit honneur d'avoir servi de
          retraite  _Franoise d'Aubign_, marquise de Maintenon, avant
          son sjour  la cour de Louis XIV.]

La grande salle contenoit vingt-trois lits destins  recevoir
gratuitement les pauvres femmes et filles malades. Sur l'autel de la
chapelle toit une Nativit peinte par _Coypel_[632].

          [Note 632: On a tabli dans les btiments de cette communaut
          une filature en faveur des indigents.]


LES FILLES DE LA SOCIT DE LA CROIX.

Nous avons dj parl de cet tablissement form  Roye par les soins de
M. Gurin, cur  Amiens[633]. Nous avons racont comment, tant venues
se rfugier  Paris pour chapper aux dsastres de la guerre, ces filles
y furent accueillies par une vertueuse dame nomme Marie Luillier, qui
voulut mme aller s'tablir avec elles dans l'asile qu'elle leur avoit
procur  Brie-Comte-Robert. Enfin, on n'a point sans doute oubli que
le refus fait par quelques-unes des soeurs de s'engager avec elle par
des voeux solennels  la profession religieuse, occasionna une scission
dans ce petit troupeau, dont une partie resta encore quelque temps 
Brie-Comte-Robert, pour venir s'tablir ensuite  Paris, rue des Barres,
tandis que l'autre alla sur-le-champ rejoindre madame Luillier, dj
tablie dans cette capitale, rue de Vaugirard. Ceci se passa en 1643.

          [Note 633: _Voyez_ p. 848.]

Ce fut alors que cette dame acheta des sieurs de Villebousin l'htel des
Tournelles, c'est--dire une portion du terrain sur lequel il avoit t
situ. Les btiments dont il toit compos se trouvrent suffisants pour
y installer sa nouvelle communaut[634]. Madame la duchesse d'Aiguillon,
qui s'toit dclare fondatrice des filles de la Croix, et qui,  ce
titre, leur avoit donn, par contrat, une somme de 30,851 liv., leur
procura, de plus, un autre tablissement  Ruel, lequel fut autoris par
lettres-patentes donnes en 1655.

          [Note 634: Ces btiments sont maintenant occups par des
          particuliers.]


LES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.

Personne n'ignore que cet ordre clbre doit son institution  saint
Franois de Sales, qui en jeta les fondements dans la petite ville
d'Anneci, rsidence des vques de Genve, le 6 juin 1610. Ce ne fut,
dans son origine, qu'une assemble ou congrgation de filles et de
veuves, dont l'objet toit de visiter, de consoler les malades, et de
soulager les pauvres en l'honneur de Dieu, et en mmoire de la visite
que la Sainte-Vierge fit  sainte lisabeth. Ces personnes gardoient la
chastet, la pauvret et l'obissance, portoient un habit sculier, mais
modeste, ne s'obligeoient point  garder la clture, et n'toient
engages que par un voeu simple  ces exercices de pit et de charit.
Le saint prlat pensoit, comme il le dit lui-mme dans ses lettres, que
les voeux simples sont aussi forts que les voeux de tous les ordres de
religion, pour obliger la conscience  leur observation[635], et le
savant cardinal Bellarmin toit du mme sentiment. Cependant, malgr les
avantages qui rsultoient de semblables congrgations, et
particulirement de celle-ci, saint Franois de Sales, sollicit par
l'archevque de Lyon, Denis de Marguemont, crut devoir sacrifier sa
faon de penser aux instances de ce prlat, et consentit, peu de temps
aprs l'institution de cette communaut, qu'elle devnt un ordre
religieux. Elle fut donc rige en titre par un bref de Paul V, du 23
avril 1618, sous la rgle de saint Augustin, et saint Franois de Sales
fut commis lui-mme pour en rgler les constitutions, qui furent
approuves par le mme pontife le 9 octobre de la mme anne, et
confirmes par Urbain VIII en 1626.

          [Note 635: Lett. de S. Fran. de Sales, liv. I, lett. 21.]

La rputation d'un ordre aussi utile se rpandit bientt partout; et ce
succs fit natre au saint instituteur, qui se trouvoit alors  Paris,
le dessein de lui procurer une maison dans cette capitale. Il crivit 
cet effet  la clbre Jeanne-Franoise Frmiot, veuve de Christophe de
Rabutin, baron de Chantal, qui, non moins zle que lui pour le nouvel
institut, avoit tout sacrifi pour le former, et en avoit t nomme
premire suprieure.  la rception de sa lettre, elle partit de
Bourges, o elle toit alors occupe  l'tablissement d'un monastre de
son ordre, et se rendit  Paris avec trois de ses religieuses. Arrive
dans cette ville le 6 avril 1619, elle alla demeurer chez madame
Gouffier, au faubourg Saint-Marceau, et ne tarda pas  obtenir de M.
Henri de Gondi, cardinal de Retz et vque de Paris, la permission de se
fixer dans cette ville. Les lettres-patentes du roi,  cet effet, furent
donnes au mois de juin suivant[636]. Madame de Chantal se rendit alors
avec son troupeau au faubourg Saint-Michel, o on leur avoit prpar une
maison. La douceur de cet institut, qui n'exigeoit ni le chant des
offices, ni les abstinences ou jenes particuliers, ni l'austrit qui
se pratiquoit dans les autres ordres monastiques, excita dans ceux-ci
quelques inquitudes, et fit mme natre, de la part de quelques-uns
d'entre eux, des reprsentations auxquelles on n'eut aucun gard. Les
motifs mmes qu'on allguoit pour empcher l'tablissement des Filles de
Sainte-Marie ne firent qu'en acclrer les progrs, et tant de personnes
s'y engagrent, qu'en moins de trente ans elles possdrent trois
maisons dans Paris.

          [Note 636: Elles furent enregistres le 5 avril 1621, et
          ratifies par Louis XIV en 1651.]

Ds l'anne 1621 ces religieuses furent transfres dans un logement
plus vaste et plus commode, situ rue du Petit-Musc et de la
Cerisaie[637]; mais cet htel ne se trouvant bientt plus assez grand
pour le nombre de personnes qui entroient dans leur ordre, la dame
Hlne-Anglique l'Huillier, bienfaitrice et suprieure de
l'tablissement, acheta l'htel de Coss, rue Saint-Antoine, dont le
jardin toit contigu  celui des religieuses. On travailla de suite aux
btiments ncessaires  une communaut, et, le 14 aot 1629, les
religieuses s'y rendirent, sans tre obliges de sortir de leur
enclos[638].

          [Note 637: 27e liv. des Chart., f{os}. 329 et 330. On
          l'appeloit htel du Petit-Bourbon. Il fut confisqu, ainsi que
          tous les biens du conntable de Bourbon, et vendu  Franois
          de Kervenoi le 10 dcembre 1554, moyennant 6,125 liv. La dame
          de Kervenoi le rtrocda au roi le 16 dcembre 1576; les
          filles de la Visitation en firent l'acquisition le 18 fvrier
          1621; et cette acquisition fut amortie par deux
          lettres-patentes, l'une du mois d'avril suivant, enregistre
          au parlement le 3 juillet de la mme anne; l'autre du mois
          d'aot, enregistre  la chambre des comptes le 10 septembre
          de ladite anne 1621.]

          [Note 638: C'est apparemment  ces migrations qu'il faut
          attribuer les diffrentes poques que les historiens de Paris
          ont fixes  l'tablissement des filles de la Visitation.
          L'abb Lebeuf et M. Robert donnent  tort pour poque l'anne
          1528. L'diteur de Du Breul commet encore une plus grande
          erreur en faisant venir ces religieuses au faubourg
          Saint-Michel en 1612, et Le Maire en les tablissant rue
          Saint-Antoine en 1619; enfin l'auteur du _Calendrier
          historique_ a renchri sur ces fautes, en plaant ces
          religieuses,  leur arrive, rue du Faubourg-Saint-Jacques, en
          1623.]

Le commandeur de Silleri, ami de madame de Chantal, donna une somme
considrable pour faire btir l'glise, dont il posa la premire pierre
le 31 octobre 1632. Elle fut acheve en moins de deux ans, et ddie le
14 septembre 1634 sous le titre de _Notre-Dame-des-Anges_, par M.
Fremiot, archevque de Bourges, frre de madame de Chantal. Cette
glise, qui est du dessin de Franois Mansart, fut difie sur le modle
de Notre-Dame de la Rotonde  Rome[639].

          [Note 639: _Voyez_ pl. 133.]

L'ensemble en est agrable, dit un habile architecte du sicle
pass[640], et l'on trouve dans le plan l'ide premire du dme des
Invalides, ide que Jules-Hardouin Mansard, neveu de celui-ci, agrandit
et perfectionna beaucoup, pour produire son chef-d'oeuvre plus de
quarante ans aprs.

          [Note 640: M. Legrand.]

L'glise de Sainte-Marie put ajouter  la rputation de Franois
Mansard; il n'avoit pas encore produit alors les nombreux difices qui
l'ont rendu clbre. Cependant il faut convenir que ni le plan ni
l'lvation ne donnent l'ide de cette puret de got et de ce soin
d'excution qu'on lui attribue, et dont il a fait preuve dans beaucoup
d'autres ouvrages.

Louis XIII, qui avoit confirm l'tablissement gnral de cet ordre par
ses lettres-patentes de 1620, enregistres le 5 avril suivant, en
accorda de particulires  la maison de Paris, au mois d'octobre 1630.
Son successeur fit don  ces religieuses, par son brevet du 12 juin
1643, de trois places entre la porte Saint-Antoine, la Bastille, et leur
monastre,  la charge d'y faire btir des maisons de mme dcoration
et symtrie, et il confirma ce don par ses lettres-patentes du mois de
septembre de la mme anne, enregistres le 13 mai de l'anne suivante.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA VISITATION.

     TABLEAUX.

     Dans une chapelle, un saint Augustin, par _Restout_ fils.

     Dans le chapitre, une descente de Croix, par _La Hyre_.


     SPULTURES.

     Andr Fremiot, archevque de Bourges, et frre de madame de
     Chantal, avoit sa spulture dans une chapelle  gauche en
     entrant.

     Sous les marches de la mme chapelle toit inhum _Franois
     Fouquet_.

     Et dans le mme endroit, _Nicolas Fouquet_ son fils, si connu par
     sa faveur et par sa disgrce[641].

          [Note 641: L'glise est maintenant destine au culte des
          Rforms.]


LA PORTE SAINT-ANTOINE.

Lorsque Charles V fit btir la nouvelle enceinte dont nous avons si
souvent parl, il est hors de doute qu'il fit en mme temps lever une
porte pour servir de communication entre la ville et le faubourg
Saint-Antoine. On trouve en effet diffrents actes qui font mention de
cette porte, plusieurs mme en parlent comme d'une espce de forteresse,
ce que confirment les dessins qui nous en sont rests[642]. Le monument
qui l'a remplace, et dont nous offrons ici une reprsentation, ne fut
construit que trs-long-temps aprs. Cependant, quoique cette poque
soit assez rapproche de nous, les historiens n'en ont pas moins vari
sur sa vritable date, les uns plaant son rection sous le rgne de
Henri II[643], d'autres soutenant qu'elle fut construite en 1573, pour
l'entre solennelle que fit Henri III, en qualit de roi de
Pologne[644]. Jaillot prsente comme une preuve dcisive contre ces
assertions une inscription conserve par Du Breul[645], laquelle porte
que cet arc de triomphe avoit t construit, ds les fondements, l'an
1585, et par consquent plus de dix ans aprs le retour de Henri III.
Mais cet habile critique n'a pas fait attention qu'il dtruit lui-mme
cette preuve quelques lignes plus bas, en rappelant les bas-reliefs dont
_Jean Goujon_ avoit dcor ce monument; et personne n'ignore que ce
sculpteur clbre toit mort avant l'avnement de ce dernier prince au
trne de France. Les mmes contradictions se trouvent dans ce que ces
historiens rapportent sur la reconstruction de cette porte. Sauval et
Delamare[646] avancent qu'elle fut btie sur l'emplacement de
l'enceinte. Quelques-uns parlent d'un arc de triomphe lev au-devant de
la premire porte Saint-Antoine, auquel on ajouta depuis deux portiques
qui en dgagoient l'entre, en mme temps qu'on abattit l'ancienne
construction gothique. Ceux-l prtendent qu'on en conserva les
sculptures lorsqu'on la rebtit en 1660.

          [Note 642: _Voyez_ pl. 131.]

          [Note 643: Germ. Brice, p. 237.]

          [Note 644: Lemaire, t. III, p. 462.]

          [Note 645: P. 1063.]

          [Note 646: Sauval, t. I, p. 105.--Delamarre, t. I, p. 88.]

Le plan de Saint-Victor, grav par Dheulland, et celui de Gomboust,
peuvent servir  jeter quelques lumires sur ces rcits contradictoires.
Le premier ne nous offre qu'une simple porte, telle qu'on les
construisoit alors, place entre la rue Jean Beausire et celle des
Tournelles. Le second nous fait voir une porte semblable, situe au lieu
mme o fut btie depuis celle dont nous parlons. Elle est accompagne
d'un pont jet sur le foss, pour communiquer avec le faubourg, et de
retraites en forme de tourelles, comme celles du pont Neuf; au milieu
s'lve une autre porte, ou arc triomphal, que Jaillot prsume avoir t
effectivement construit lors de l'entre de Henri III. Mais il prtend
ensuite, sans en donner aucune preuve, que ce monument n'est pas le mme
auquel Franois Blondel fut charg d'ajouter de nouveaux ornements,
lorsque, sous le rgne de Louis XIV, on eut dcid de faire des
principales portes de la ville autant d'arcs de triomphe destins 
rappeler les souvenirs de la gloire de ce monarque. Cependant ce clbre
architecte dit lui-mme que celle de Saint-Antoine fut conserve en
partie. Ce n'est, dit-il, qu'un rhabillage, un rajustement. On a voulu
conserver la vieille porte, parce qu'elle avoit au dehors des figures de
fleuves en bas-reliefs, _faits de la main de l'illustre Goujon_........
Je n'ai point trouv d'autre expdient plus commode que de joindre deux
autres portes, une  chaque ct de la _vieille_. Tout nous porte donc
 croire que cet arc de triomphe et l'ancienne porte restaure par
Blondel ne sont qu'un mme monument.

Cette restauration, commence en 1671, se composa de deux autres portes,
ou ouvertures, que cet architecte ajouta  celle du milieu, et  peu
prs dans les mmes dimensions, ce qui donna au monument entier une
longueur de neuf toises sur sept  huit de hauteur. Il continua de
chaque ct l'ordre dorique qui en faisoit la dcoration.

Sur le tympan de la porte du milieu, du ct qui regardoit la ville,
toient sculptes en bas-relief les armes de France et de Navarre. Les
tympans des deux autres portes offroient la copie d'une mdaille frappe
par ordre de la ville  la gloire de Louis XIV. Elle portoit d'un ct
la tte de ce prince, avec cette lgende: _Ludovicus magnus, Francorum
et Navarr rex_. P. P. 1671. De l'autre, une Vertu assise et appuye sur
un bouclier aux armes de la ville, avec cette autre lgende: _Felicitas
publica_. Au-dessus on lisoit _Lutetia_. Dans l'attique toit un globe
entre deux trophes d'armes, et surmont d'un soleil, devise du
monarque.

La face du ct du faubourg offroit une dcoration beaucoup plus riche.
Elle toit orne de refends et d'un grand entablement dorique qui
rgnoit sur toute sa largeur. Au-dessus s'levoit un attique formant une
sorte de pidestal continu, que couronnoient deux oblisques placs 
ses extrmits. Des niches places entre les pilastres contenoient deux
statues allgoriques, destines  reprsenter les suites heureuses de la
paix des Pyrnes; elles toient de la main de Franois Anguier.
Au-dessus et de chaque ct toit un vaisseau semblable  celui que la
ville de Paris porte dans ses armes. Un buste du roi, en bronze, sculpt
par Vanopstal, toit plac sur une console entre les deux statues; les
armes de France et de Navarre et des trophes surmontoient l'attique du
grand arc, et remplissoient l'intrieur du fronton, sur lequel toient
encore couches deux statues reprsentant la France et l'Espagne qui se
donnoient la main. Enfin l'Hymen s'levoit au-dessus de toute cette
composition, tenant son flambeau, et sembloit, par son attitude,
approuver et confirmer l'auguste alliance des deux grandes nations.
Toutes ces figures, plus grandes de quatre pieds que le naturel, avoient
t excutes par le mme Vanopstal, et jouissoient de beaucoup
d'estime; mais ce qu'il y avoit de vraiment admirable dans ce monument,
c'toient les deux figures de fleuves dont nous avons parl, ouvrages de
Jean Goujon. Elles toient places dans les impostes du grand arc,
au-dessous de l'attique, lequel se composoit d'une grande table de
marbre noir orne d'une inscription[647].

          [Note 647: Cette inscription toit conue en ces termes:

          _Paci, victricibus Ludovici XIV armis, felicibus Ann
          consiliis, augustis M. Theresi nuptiis, assiduis Julii
          cardinalis Mazarini curis, port fundat, ternm firmat,
          prfectas urbis, dilesque sacravre._ Anno M.D.C.LX.]

Les deux ouvertures latrales ne furent acheves qu'en 1672, comme il
paroissoit par les inscriptions graves sur l'attique[648].

          [Note 648: La premire portoit:

          _Ludovico Magno, prfectus et diles._ Anno R. S. H. 1672.

          On lisoit sur l'autre:

          _Quod urbem auxit, ornavit, locupletavit._ P. C.]

La porte Saint-Antoine a t abattue quelques annes avant la
rvolution. C'toit un monument de mauvais got sous le rapport de
l'architecture, et toute l'habilet de Blondel n'avoit pu sauver
l'inconvnient qui rsultoit de cette runion des parties incohrentes
et de constructions ajoutes aprs coup[649].

          [Note 649: _Voyez_ pl. 127.]


LA BASTILLE.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de cette clbre prison
d'tat, qui servit si souvent de texte aux dclamations des sophistes du
dix-huitime sicle, et dont la chute a signal la plus grande poque de
notre histoire, et peut-tre de l'histoire du monde entier. Germain
Brice[650] dit que c'toit autrefois une des principales portes de la
ville. Il et t sans doute bien embarrass s'il et fallu en apporter
la preuve; car il est certain qu'avant le rgne de Charles V les murs de
la ville ne s'tendoient pas jusque l, et il ne l'est pas moins que
cette forteresse ne fut construite que sous le rgne de ce prince,
lorsque la guerre avec l'Angleterre eut mis dans la ncessit de
fortifier la ville, et de reculer l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette
nouvelle clture ne se composa d'abord que de fosss et
d'arrire-fosss; mais Charles V, devenu roi en 1364, ayant donn
l'ordre d'lever de nouveaux murs, depuis le bastion de l'arsenal
jusqu'au Louvre, Hugues Aubriot, alors prvt de Paris, fit construire
la Bastille, non pour servir de porte  la nouvelle enceinte, mais comme
un chteau destin  dfendre la porte mme, et  arrter les efforts de
l'ennemi.

          [Note 650: T. I, p. 159.]

Nos historiens varient sur l'poque  laquelle la construction en fut
commence, depuis 1369 jusqu' 1371. Il en est mme qui prtendent que
ce chteau n'a t que rpar par Hugues Aubriot, et qu'il subsistoit
ds le rgne du roi Jean, puisqu'il est dit qu'tienne Marcel, prvt
des marchands, s'y tant rfugi pour viter la fureur de la populace,
fut massacr dans son enceinte[651]; mais Jaillot, dont la critique est
si suprieure  tous ces crivains, donne des preuves du contraire qui
nous semblent dcisives, et desquelles il faut conclure avec lui que
Mzerai parle exactement, lorsqu'il dit qu'en 1369 Hugues Aubriot fit
difier les tours de la Bastille, prs la porte Saint-Antoine, telles
qu'on les voit aujourd'hui[652].

          [Note 651: Le rcit de sa mort n'est prsent de cette manire
          que par des crivains qui ont peu d'autorit, tels que Du
          Breul, Piganiol, Belle-fort. Sur les circonstances
          authentiques de la mort de ce tratre, _voyez_ 1re partie de
          ce vol., p. 56.]

          [Note 652: Mz., rgne de Charles V.]

La Bastille, telle qu'elle toit avant sa dmolition, offroit un vaste
difice, dont le plan auroit figur un paralllogramme rgulier, si les
deux tours du milieu de la faade qui regardoit le faubourg n'eussent
form une espce d'avant-corps. Ces deux tours paroissoient avoir servi
jadis d'entre  ce chteau, car on y voyoit encore, dans les derniers
temps, le cintre gothique de la porte mure, les rainures o se
plaoient les montants du pont-levis, et quelques statues de saints qui
en ornoient la partie suprieure.

Cette forteresse toit compose de huit grosses tours en pierres de
taille, et jointes les unes aux autres par des massifs gaux en
dimensions. On les nommoit:

   _Du ct de la ville._    |    _Du ct du faubourg._
                             |
  1 La tour du Puits.       | 1 La tour du Coin.
  2 ---- de la Libert.     | 2 ---- de la Chapelle.
  3 ---- de la Bertaudire. | 3 ---- du Trsor.
  4 ---- de la Bassinire.  | 4 ---- de la Comt[653].

          [Note 653: _Voyez_ pl. 132.]

Elles toient de forme ronde, et avoient chacune, hors d'oeuvre, huit
toises de diamtre. Les massifs, tant de ces tours que des murs qui les
unissoient, offroient une paisseur d'environ dix pieds. Le
paralllogramme entier embrassoit une tendue de trente-quatre toises de
long sur dix-huit dans sa plus grande largeur, aussi hors d'oeuvre, et
sans y comprendre la saillie des tours; la hauteur de l'difice, prise
du sol des deux cours intrieures, toit de soixante-treize pieds.

Il toit entour d'un foss de six toises de profondeur, et dont la
largeur varioit de dix  quinze toises, suivant les endroits. Ce foss
toit bord d'un mur auquel toient adosses, dans quelques parties, des
maisons de particuliers. On avoit pratiqu  l'intrieur une banquette
de cinq pieds de large, qu'on appeloit le _chemin des rondes_. Toutes
ces constructions furent acheves en 1383[654].

          [Note 654: _Voyez_ pl. 126.]

Depuis, on jugea  propos de l'entourer de fortifications nouvelles,
consistant en une courtine flanque de bastions, que bordoient de larges
fosss  fond de cuve. Ces constructions, commences en 1553, toient
entirement termines en 1559. Les propritaires des maisons de Paris
furent, dit-on, taxs pour cette dpense, depuis 4 livres jusqu' 24,
suivant le produit qu'ils tiroient de leurs locations.  l'poque de la
rvolution on y avoit plant un jardin qui appartenoit au gouverneur.

En 1634 on fit encore de nouvelles rparations  ce chteau, tant pour
le fortifier que pour en agrandir les dpendances; mais jusque l
l'intrieur n'offroit aucune division, et l'on n'y voyoit qu'une vaste
cour qui rgnoit dans toute son tendue.

Ce fut seulement en 1761, sous le rgne de Louis XV et sous le ministre
de M. Phelypeaux de Saint-Florentin, qu'on fit lever le btiment
moderne, qui servit depuis de logement aux officiers de l'tat-major. Ce
btiment divisa la cour en deux parties, qui furent appeles, l'une, la
_cour du Puits_, l'autre, la _grande cour_[655].

          [Note 655: Voyez pl. 132.]

Destine d'abord  la dfense de la ville de Paris, cette forteresse
servit ensuite de prison aux criminels d'tat, et quelquefois de dpt
au trsor de nos rois. Les mmoires du rgne de Henri IV nous apprennent
que ce prince y faisoit mettre ses pargnes en rserve, et qu' sa mort
on y trouva une somme de 36 millions.

On arrivoit  la Bastille par une premire porte, ouverte  l'extrmit
de la rue Saint-Antoine;  droite toient des casernes d'invalides. On
voyoit plus loin une petite place, vis--vis de laquelle toit situe, 
gauche, la premire porte d'entre du chteau. Cette porte toit
dfendue par un pont-levis appel le _pont-levis de l'avanc_; elle
introduisoit dans la cour du gouverneur, borde  droite par l'htel du
gouvernement, au fond par une terrasse qui dominoit les fosss de la
ville;  gauche toient les fosss de la Bastille et le pont qui
conduisoit dans la forteresse mme. Au bout de ce pont, construit en
pierres, on trouvoit deux ponts-levis, l'un pour les gens de pied,
l'autre pour les voitures. On parvenoit ensuite,  travers une vote
sombre et gothique, dans la grande cour dont nous avons dj donn la
description.

Autrefois la Bastille et l'Arsenal ne formoient qu'un mme gouvernement.
M. de Sully les runissoit tous les deux: depuis ils furent spars. 
l'poque de la rvolution, cette forteresse, place dans le dpartement
du ministre de Paris, toit administre par un gouverneur et trois
autres officiers suprieurs, sous lesquels deux capitaines commandoient
une escouade de quatre-vingt-deux invalides. Telle toit la troupe
formidable que cent mille patriotes eurent la gloire de vaincre, et dont
la dfaite leur valut le titre pompeux de _vainqueurs de la
Bastille_[656].

          [Note 656: Personne n'ignore  quelle poque la Bastille a t
          abattue. Cent mille bastilles s'levrent aussitt dans tous
          les coins de la France; et il n'y eut presque pas de famille,
          dans toutes les classes de la socit, qui n'y comptt des
          prisonniers.]


_Magasin d'armes._

En face des ponts-levis de la Bastille toient de grandes salles,
formant magasin, o l'on avoit rassembl des armes de toute espce, au
nombre d'environ trente mille pices, qui toutes toient ranges avec
beaucoup d'ordre, et entretenues avec le plus grand soin.


HPITAL ROYAL DES QUINZE-VINGTS.

Nous avons dj dit, en parlant de la place Vendme[657], qu'en 1699 le
roi cda  la ville l'emplacement et les matriaux qu'il avoit achets
pour la construction de cette place, sous diverses conditions, entre
lesquelles toit celle de faire btir au faubourg Saint-Antoine un htel
et des curies pour la seconde compagnie des mousquetaires, dits
_mousquetaires noirs_. La ville mit tant de zle et d'exactitude 
remplir ses engagements, que cet difice, l'un des plus vastes de Paris,
et dans lequel peuvent tre loges mille  douze cents personnes avec
toutes les commodits ncessaires, fut achev ds l'anne 1701.

          [Note 657: _Voy._ t. Ier, p. 977, 2e partie.]

Les mousquetaires noirs y furent tablis; et les choses restrent en cet
tat jusqu'en 1780, que le roi, sur la demande du cardinal de Rohan,
ordonna que les Quinze-Vingts, qui,  cette poque, occupoient encore
leur premire demeure, rue Saint-Honor, seroient transfrs dans cette
maison. Cette translation fut faite d'aprs un plan que cette minence
avoit prsent au monarque, et dont l'objet principal toit de crer de
nouvelles places pour les pauvres aveugles. Au moyen du nouveau
rglement, adopt le 14 mars 1783, cet hpital, qui n'avoit t fond
que pour trois cents aveugles, dont le nombre mme n'avoit jamais t
complet, put recevoir dans son sein environ huit cents de ces
infortuns, avec des avantages nouveaux et des douceurs dans leur
traitement qu'ils n'avoient point encore prouves.

Le maison des Quinze-Vingts toit administre par sept gouverneurs,  la
nomination du grand aumnier. Ces gouverneurs tenaient des chapitres,
auxquels le matre, le ministre et douze frres avoient le droit
d'assister. On y dlibroit sur tout ce qui concernoit la rgie et
l'administration. Les jugements de ce chapitre ressortissoient
directement au parlement.

L'glise de cette maison toit orne de quelques tableaux reprsentant
diffrents sujets tirs de la vie de saint Louis. Elle toit desservie
par huit ecclsiastiques, galement  la nomination du grand
aumnier[658].

          [Note 658: Cet hpital existe, et n'a point chang de
          destination.]


LES RELIGIEUSES ANGLOISES,

AUTREMENT DITES DE LA CONCEPTION.

Presque tous les historiens de Paris se sont tromps sur l'origine de
cette maison, parce qu'ils ont confondu ensemble deux tablissements
diffrents de religieuses angloises[659].

          [Note 659: Les Angloises qui ont caus cette erreur toient
          des chanoinesses rgulires, rformes, de l'ordre de
          Saint-Augustin, qui avoient obtenu, en 1633, la permission de
          s'tablir dans la ville ou dans les faubourgs de Paris. Elles
          se fixrent effectivement prs des fosss Saint-Victor, sous
          la direction de la soeur Marie _Tresdurai_. Quoique, aux
          termes des lettres-patentes qui leur avoient t accordes,
          elles n'eussent pas t autorises  crer un second
          tablissement, cependant leur suprieure imagina de faire,
          dans la rue de Charenton, l'acquisition d'une maison et d'un
          jardin; puis, ayant fait approuver ce nouveau monastre, elle
          s'y transporta avec sa communaut. Mais comme il ne se
          prsentoit pas, pour la profession, autant de sujets qu'elle
          l'avoit espr, cette dame prit le parti de ramener son
          troupeau  l'ancien couvent, et cda celui-ci, en 1660, aux
          Angloises du tiers-ordre dont nous parlons.]

Jaillot est le seul qui, avec sa critique ordinaire, ait rassembl des
matriaux exacts  ce sujet; et son autorit, toujours si considrable
dans tout ce qui tient aux antiquits de cette ville, l'est d'autant
plus dans cette circonstance qu'elle est appuye sur un manuscrit qui
lui avoit t communiqu par les religieuses mmes de ce couvent.

Ces religieuses, dit-il, sont du tiers-ordre de Saint-Franois; elles
toient primitivement tablies  Nieuport. Les malheurs de la guerre, et
les dangers auxquels elle expose, les obligrent de se rendre  Paris
sous la conduite de la dame Jernigan leur abbesse. En 1658 on leur
procura une maison au faubourg Saint-Jacques. Deux ans aprs elles
firent l'acquisition d'une maison et d'un jardin rue de Charenton, et
l'anne suivante elles obtinrent du souverain pontife Alexandre VII une
bulle qui leur permettoit de prendre l'institut de l'ordre de la
Conception. Cet tablissement fut confirm par lettres-patentes en 1670.
Madame la chancelire Le Tellier posa la premire pierre de leur glise
le 2 juin 1672, et la chapelle fut bnite sous l'invocation de sainte
Anne; mais en 1676 madame de Clveland fit construire celle qu'on voit
encore aujourd'hui. Elle en posa la premire pierre le 13 novembre
1679. Sauval[660] dit que cette glise fut ddie sous le nom de sainte
Anne; mais le mmoire manuscrit qui toit entre les mains de Jaillot
dclaroit expressment que cette glise n'avoit point t ddie.

          [Note 660: T. Ier, p. 652.]

La suprieure de ce couvent toit triennale, et portoit le nom
d'abbesse, suivant l'usage reu dans l'ordre de Saint-Franois. Le
monastre toit appel _Bethlem_[661].

          [Note 661: Ces btiments sont occups aujourd'hui par des
          religieux qui tiennent une maison d'ducation.]


L'HPITAL DES ENFANTS-TROUVS.

Il est inutile de rpter ce que nous avons dit au sujet des deux
tablissements destins aux enfants trouvs[662]. Nous ferons seulement
observer que celui-ci fut construit en 1669, et non en 1677, comme
l'avance l'abb Lebeuf[663]. Ce qui a pu l'induire en erreur, c'est
qu'effectivement la premire pierre de l'glise fut pose par la reine
Marie-Thrse d'Autriche en 1676; mais il est certain que les autres
btiments existoient dj  cette poque. lisabeth Luillier, femme du
chancelier d'Aligre, et le prsident de Berci, donnrent chacun 20,000
liv. pour cet tablissement. Cette dame l'affectionna mme  un tel
point qu'elle jugea  propos de s'y retirer aprs la mort de son poux,
et y fit construire une chapelle o elle a t inhume. L'glise de cet
hpital a t ddie sous l'invocation de saint Louis.

          [Note 662: _Voyez_ t. Ier, p. 384, 1re partie.]

          [Note 663: T. II, p. 539.]

La distribution de cet hpital toit heureuse; les classes et les
dortoirs toient bien entretenus. Les soeurs de la Charit, qui
dirigeoient l'ducation des orphelins avec un zle et une vigilance
au-dessus de tout loge, faisoient apprendre la broderie aux jeunes
filles et le tricot aux garons, jusqu' ce qu'ils eussent fait leur
premire communion: alors on les mettoit en mtier[664].

          [Note 664: Cet hpital existe encore sous le mme nom et avec
          la mme destination.]


     CURIOSITS.

     Sur le matre-autel de l'glise, dont l'architecture toit
     trs-simple, on voyoit un tableau reprsentant Jsus-Christ qui
     appelle  lui les petits enfants et les bnit, par _La Fosse_.


_Maison de la Providence._

Prs de la rue Saint-Nicolas, un ecclsiastique nomm Barber avoit
tabli, sous le nom de _la Providence_, une maison destine au mme
usage. L'utilit de cet tablissement ayant t constate par une
exprience de douze annes, l'archevque de Paris le confirma en 1648,
et la ville y donna son consentement en 1651. En 1775 il n'existoit plus
depuis long-temps, sans que nous ayons pu dcouvrir les motifs qui
l'avoient fait supprimer.


LES RELIGIEUSES ANNONCIADES DU SAINT-ESPRIT.

Cet ordre doit sa naissance  Jeanne de Valois, cette malheureuse pouse
de Louis XII, que la politique et l'amour firent descendre d'un trne
qu'elle et mrit plus qu'une autre de possder, s'il et t le prix
de la vertu la plus pure. Force de cder la place  son heureuse
rivale, Anne de Bretagne, Jeanne se retira  Bourges, capitale du duch
de Berri, qu'on lui avoit abandonne; et ce fut dans cette ville qu'elle
institua, en 1500, l'ordre de _la bienheureuse vierge Marie_, dit _de
l'Annonciade_, ou _des dix vertus_ de la Sainte-Vierge. Elle le mit sous
la conduite des religieux de Saint-Franois de l'Observance. Il fut
approuv par Alexandre VI le 14 fvrier 1501, et confirm depuis par
Lon X en 1514 et 1517[665].

          [Note 665: Hist. des ordr. relig., t. VII, p. 345 et 349.]

En lisant tous nos historiens, Jaillot except, on ne sait  quoi s'en
tenir sur l'tablissement de ces religieuses  Paris. Sauval[666] fait
mention de deux couvents d'Annonciades  Popincourt, l'un tabli en
1636, l'autre en 1654: Piganiol adopte ces deux dates[667]; l'abb
Lebeuf, Lacaille et Robert ne parlent que de la dernire.

          [Note 666: T. Ier, p. 655.]

          [Note 667: T. V, p. 105.]

Ces contradictions viennent de ce qu'on a confondu ensemble les divers
tablissements des Annonciades, erreur qu'il toit d'ailleurs facile de
commettre, en ce qu'ils ont t presque tous forms  la mme poque.
Quoique celui-ci soit le seul qui ait subsist jusque dans les derniers
temps, nous croyons devoir parler de tous, et raconter les faits tels
que Jaillot les a rtablis.

Ce judicieux critique trouve qu'il y a eu  Paris trois tablissements
d'Annonciades, et une congrgation du mme nom. Celle-ci, forme dans le
diocse de Troyes, par dame Marie d'Abra de Raconis, fut transfre 
Paris en 1628, rue Cassette. Cet institut _des soeurs de la Congrgation
de Notre-Dame de l'Annonciade_ ne subsista pas long-temps.

Des trois couvents de l'Annonciade, le premier est celui des
_Annonciades du Saint-Sacrement de saint Nicolas de Lorraine_, que les
dsastres de la guerre et l'incendie du bourg qu'elles habitoient
obligrent de venir chercher un asile  Paris. Loges d'abord dans une
maison qu'elles avoient loue rue du Colombier, elles obtinrent, le 15
juin 1636, un brevet de l'abb de Saint-Germain, et des lettres-patentes
du mois d'aot de la mme anne, en vertu desquelles elles formrent un
tablissement rue du Bac,  l'endroit qu'occuprent depuis les
religieuses de la Conception, ou Rcollettes. Deux ans aprs elles
furent transfres rue de Vaugirard; mais la maison qu'elles occupoient
fut vendue, en 1656, par dcret; et elles furent remplaces par quelques
religieuses de l'Assomption, dont nous aurons occasion de parler par la
suite.

Le second tablissement des Annonciades fut fait presque en mme temps
que le premier. Les titres de l'abbaye de Saint-Germain, qui ont fourni
des claircissements sur celui dont nous venons de parler, font aussi
connotre que ds le 1er avril 1636 il vint de Bourges d'autres
religieuses Annonciades, qui sollicitrent galement la permission de se
fixer  Paris. Sur le consentement qu'elles en obtinrent, l'anne
suivante, de l'abb de ce monastre, elles choisirent une maison rue
des Saints-Pres, entre la rue de Grenelle et la rue Taranne, et ce fut
l qu'elles se logrent d'abord. Une dotation de 2,000 liv. de rente que
leur fit Monsieur, frre unique du roi, leur donna le moyen d'obtenir,
en cette mme anne 1637, des lettres-patentes, et leur installation par
l'official de Saint-Germain-des-Prs. Le 15 octobre 1640, elles
prsentrent requte pour tre transfres dans un htel, rue de Svres,
prs les Petites-Maisons. Ce nouveau couvent, bti sous le nom des
_Annonciades des dix vertus_, fut bnit le 20 du mme mois, en prsence
de mademoiselle de Bourbon, fondatrice principale, de la princesse de
Cond, etc. Il ne subsista toutefois que jusqu'en 1654. Ces religieuses
se virent forces de l'abandonner  leurs cranciers, et il fut acquis
par celles de l'Abbaye-aux-Bois, qui l'occuprent jusqu'au moment de la
rvolution.

Le troisime couvent des Annonciades est celui dont il est question dans
cet article, et qui, comme l'a marqu Sauval, est une migration de
celui de Melun. Barbe Jacquet, mre _ancelle_[668] de ce couvent, avoit
obtenu, le 1er fvrier 1630, des lettres-patentes qui permettoient
l'tablissement des Annonciades  Corbeil. N'ayant pas trouv dans cette
ville de lieu commode pour y fixer leur domicile, des lettres de
l'archevque de Paris leur permirent, en 1632, de s'tablir 
Saint-Mand, prs Vincennes. Forces, peu de temps aprs, de quitter ce
nouveau sjour, parce que le roi eut besoin du terrain qu'elles
occupoient, elles acquirent de M. Angrand, secrtaire du roi, une grande
maison et un jardin  Popincourt, o elles se transportrent le 12 aot
1636. Il y avoit dans cette maison une chapelle sous l'invocation de
sainte Marthe, qui leur servit jusqu'en 1659, poque  laquelle fut
acheve l'glise qu'elles avoient fait btir. Des lettres-patentes
donnes en 1640, et enregistres au parlement, confirmrent cet
tablissement. Ces religieuses y sont nommes _Annonciades du
Saint-Esprit_, nom qui toit commun  toutes les maisons de leur ordre.
L'glise avoit t ddie, l'anne prcdente, sous le vocable de
_Notre-Dame de Protection_.

          [Note 668: Ce mot est form du mot latin _ancilla_, qui
          signifie _servante_. Les religieuses de l'Annonciade l'avoient
          pris par humilit.]

Ce couvent fut supprim quelques annes avant la rvolution[669].

          [Note 669: L'glise a t rendue au culte.]


LES RELIGIEUSES HOSPITALIRES DE LA ROQUETTE.

Cette communaut prit naissance dans le sein de celle des Hospitalires
de la Charit-Notre-Dame[670], dont nous avons dj parl, et voici ce
qui donna lieu  ce nouvel tablissement. La duchesse de Mercoeur, qui
protgeoit cette communaut, lui avoit facilit l'acquisition d'une
maison avec ses dpendances, situe  l'extrmit de la rue de la
_Roquette_, et nomme, de mme que cette rue, _Rochette_, _Raquette_ ou
_Roquette_. Le contrat de vente en fut pass au profit des Hospitalires
le 30 janvier 1636, et l'archevque donna, la mme anne, son
consentement aux dispositions que ces religieuses avoient le projet d'y
faire, dispositions qui n'avoient alors d'autre but que d'en former une
retraite o leurs malades convalescents pussent venir respirer un air
plus pur, et achever ainsi leur entire gurison. Par la suite des
temps, le zle et la charit chrtienne ayant dtermin un grand nombre
de personnes  entrer dans cette socit, et le nombre des religieuses
s'tant ainsi considrablement augment, on pensa qu'il seroit
convenable et mme ncessaire de diviser la communaut en deux parties,
dont l'une seroit perptuellement fixe  Paris, et l'autre  la
Roquette. Ce changement, qui multiplioit les secours et les asiles
ouverts aux infirmits humaines, ne pouvoit qu'tre favorablement
accueilli, et fut en effet autoris par un dcret de sparation que
rendit l'archevque le 12 octobre 1690. Depuis ce temps il n'y eut plus
rien de commun entre les deux maisons, que les liens de la charit et
les voeux ordinaires de religion, auxquels ces religieuses ajoutoient
celui d'exercer l'hospitalit. Elles suivoient la rgle de
Saint-Augustin, et avoient quelques constitutions diffrentes de celles
qui s'observoient dans les autres monastres de cet ordre.

          [Note 670: _Voyez_ p. 1244.]

Il y avoit dans leur maison vingt lits destins pour les femmes vieilles
et infirmes, dont quinze toient  la nomination des fondateurs. Pour
les distinguer des dames Hospitalires de la Charit-Notre-Dame, on les
appeloit Hospitalires de Saint-Joseph, parce que leur chapelle avoit
t bnite sous l'invocation de ce saint[671].

          [Note 671: Les btiments de cette communaut sont occups par
          une filature.]


LES FILLES DE SAINTE-MARTHE.

Cette communaut, institue en 1713 par lisabeth Jourdain, veuve du
sieur Thodon, sculpteur du roi, avoit pour objet de procurer aux
pauvres jeunes filles du faubourg Saint-Antoine une instruction
convenable, c'est--dire de leur apprendre  lire,  crire et 
travailler. Places d'abord dans une maison de la rue du faubourg,
nomme _le Pavillon Adam_, que les Filles de la Trinit venoient de
quitter, les filles de Sainte-Marthe changrent de demeure en 1719, et
vinrent s'tablir rue de la Muette. Mais peu de temps aprs, la maison
qu'elles occupoient fut vendue par dcret; et ces filles eussent t
obliges d'en sortir, si l'adjudicataire n'et eu la gnrosit de leur
en cder gratuitement la jouissance. Elles s'y sont maintenues jusqu'au
moment de la rvolution.

Cette petite socit toit gouverne par une suprieure qui n'avoit que
le titre de soeur premire. C'toit de leur communaut qu'on avoit tir
les soeurs charges des petites coles des paroisses Saint-Severin et
Saint-Paul[672].

          [Note 672: Leurs btiments ont t changs en maisons
          particulires.]


LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME-DE-BON-SECOURS.

Ce prieur perptuel de bndictines _mitiges_ fut fond en 1648 par
dame Claude de Bouchavanne, veuve de M. Vignier, conseiller du roi, en
faveur de demoiselle Magdeleine-Emmanuelle de Bouchavanne, sa soeur,
religieuse du monastre de Notre-Dame de Soissons. Ds l'anne 1646,
madame Vignier avoit obtenu la permission de faire btir un monastre 
Paris; et en consquence elle avoit achet, en 1647, une maison avec ses
dpendances, situe dans la rue de Charonne, dont elle fit don le 20
avril de l'anne suivante, pour la fondation de ce couvent. L'vque de
Soissons et l'abbesse de Notre-Dame ayant consenti  ce nouvel
tablissement, l'archevque de Paris donna, le 30 mars 1648, ses lettres
pour l'rection du monastre, par lesquelles il consent qu'il soit en
titre de prieur conventuel, que soeur Emmanuelle de Bouchavanne en soit
prieure, et que la dame Vignier jouisse, sa vie durant, du droit de
prsentation, rserv aprs sa mort  l'archevque et  ses
successeurs. En consquence de ces lettres, la soeur de Bouchavanne et
deux autres religieuses de Notre-Dame de Soissons entrrent dans la
maison de Bon-Secours le 1er septembre 1648, et la clture y fut mise le
8 du mme mois[673]. L'tablissement lgal de ce monastre n'eut lieu
qu'en 1670, par l'enregistrement des lettres-patentes de 1667. Vers 1770
on fit de nombreuses rparations et des augmentations au monastre de
ces religieuses, et elles obtinrent qu'on runt  leur temporel
l'abbaye de Malnoe, qui tomboit en ruine[674]. La chapelle fut alors
rpare avec beaucoup d'adresse par M. Louis, architecte du roi de
Pologne, qui parvint  faire un petit monument assez lgant d'un
difice jusqu'alors choquant par ses irrgularits.

          [Note 673: Sauval, t. I, p. 663. Les Bndictins qui ont donn
          l'_Histoire de Paris_ et le _Gallia Christiana_ donnent pour
          poque de cette institution l'anne 1670, et l'auteur du
          _Calendrier historique_ a suivi la mme date. Il est vrai que
          les lettres-patentes ne sont que du mois de juillet 1667, et
          que le parlement ne les a enregistres le 16 mai qu'aprs
          avoir vu le consentement de l'archevque du 23 janvier 1669,
          et l'avis des prvts des marchands et chevins, du
          lieutenant-gnral de police et du substitut du
          procureur-gnral au Chtelet, en date des 16 mars et 18
          juillet de la mme anne; mais il faut observer, dit Jaillot,
          qu'on nglige quelquefois d'obtenir des lettres-patentes pour
          certains tablissements religieux, ou qu'on ne les demande que
          plusieurs annes aprs qu'ils ont t forms; que les
          lettres-patentes de 1667 n'ont pas pour objet de permettre,
          mais de confirmer l'tablissement fait par la dame Vignier, ce
          qui prouve son existence antrieure; enfin que les auteurs du
          _Gallia Christiana_ en fournissent eux-mmes la preuve, en
          disant que la seconde prieure de cette maison fut dame
          Laurence de Saint-Simon Sandricourt, qui en toit la premire
          professe, _y ayant pris l'habit le 27 dcembre 1648_, et
          prononc ses voeux le 1er fvrier 1650. Ainsi l'tablissement
          rel et de fait du prieur de _Notre-Dame-de-Bon-Secours_ est
          de l'anne 1648.]

          [Note 674: Cette abbaye est situe  quatre lieues de Paris du
          ct du levant.]


     CURIOSITS.

     Dans le vestibule, deux vases d'une belle forme et bien excuts,
     qui servoient de bnitiers; ils toient placs dans deux niches,
     au-dessus desquelles on lisoit d'un ct les vers suivants:

       _Non tantm digitis benedicta hc hreat unda,
       Abluat et mentes flexuras judicis iram._

     De l'autre ct:

       _Qui Samaritan donum imo pectore anhelant,
           Hic fons ad vitam fit salientis aqu[675]._

          [Note 675: Cette maison a t change en atelier de
          filature.]


LES RELIGIEUSES DE LA MAGDELEINE-DE-TRAINEL.

Ce couvent fut fond avant le milieu du douzime sicle, au lieu de
Trainel en Champagne, sur les confins du diocse de Sens,  deux lieues
de Nogent-sur-Seine. D. Flibien avoit conjectur, d'aprs un titre peu
certain, que la fondation de ce prieur de Bndictines devoit tre
attribue  la comtesse Mathilde, femme de Thibaut, comte de Champagne;
et sa conjecture a t prsente comme un fait certain par
Piganiol[676], aveugle copiste de tous ceux qui l'ont prcd. Cependant
Jaillot demande avec raison sur quoi peut tre appuye une semblable
assertion, puisque le titre primordial n'existe plus. Seroit-ce,
dit-il, parce que le monastre de la Pommeraie, fond par cette dame
aprs le milieu du douzime sicle, fut dclar tre une dpendance de
l'abbaye du Paraclet, ainsi que celui de Trainel? Mais ce dernier y
avoit t soumis plus de dix ans auparavant, puisqu'on lit dans le
_Gallia Christiana_[677], qu'en 1142 Hlose, abbesse du Paraclet, y
avoit pass une transaction avec l'abb de Vauluisant. Cette prtendue
origine est d'ailleurs dtruite par le ncrologe mme de cette maison,
lequel faisoit mention au 4 des ides de dcembre, du dcs de Gundric,
prtre auquel on donne le titre de _fondateur_.

          [Note 676: T. V, p. 119.]

          [Note 677: T. XII, col. 574.]

D. Flibien, et ceux qui ont crit aprs lui, n'ont pas t mieux
instruits en plaant la translation de ces religieuses  Melun en 1622,
et  Paris en 1644. Ils ont ainsi confondu les faits et les dates. Celle
de 1622 ne convient qu' la rformation qui fut faite  Trainel mme,
par dame de Veny d'Arbouze, qui en toit prieure; et ce ne fut qu'en
1630 que sa communaut se rfugia  Melun, pour viter les dsastres de
la guerre qui dsoloit alors ces contres. Ne trouvant pas dans cette
ville toute la sret qu'elles dsiroient, ces religieuses rsolurent,
en 1652, de venir chercher un asile  Paris, o elles demeurrent
quelque temps en maison prive, du consentement des archevques de Sens
et de Paris. Enfin, en 1654, sur la permission que ces deux prlats
leur en donnrent, elle achetrent une grande maison et un jardin dans
la rue de Charonne, et y firent btir des lieux rguliers et une
chapelle dont la reine Anne d'Autriche voulut bien poser la premire
pierre.

Ces religieuses toient soumises  la juridiction de l'archevque; et la
seule marque d'autorit qui ft reste  l'abbesse du Paraclet
consistoit dans le droit d'lire et d'instituer la prieure. Leur premier
bienfaiteur, aprs leur tablissement, fut le garde des sceaux
d'Argenson. Elles durent  ce ministre non-seulement une augmentation
considrable dans leur revenu temporel, mais encore des constructions
nouvelles qui rendirent leur habitation plus vaste et plus commode. Il
fit en outre rtablir et dcorer l'glise, et construire, par
l'architecte Cartaud, une chapelle sous l'invocation de saint Ren son
patron, dans laquelle son coeur fut dpos. La duchesse d'Orlans,
douairire, donna depuis aux religieuses de la Magdeleine des marques
clatantes de sa protection, et ajouta encore de nouveaux btiments 
leur monastre.


     CURIOSITS DE L'GLISE.

     TABLEAU.

     Sur le matre-autel, une Descente de croix, par _Louis
     Boullongne_.


     SPULTURES.

     Dans la chapelle construite par M. d'Argenson s'levoit son
     mausole. La figure principale toit un ange de marbre blanc 
     genoux sur un nuage, et prsentant le coeur de ce ministre 
     saint Ren son patron. Ce monument avoit t excut par un
     sculpteur nomm _Rousseau_[678].

          [Note 678: Il avoit t dpos au muse des Petits-Augustins,
          et scell sur les murs du clotre. C'est une sculpture
          extrmement mdiocre.]

     Dans le bas-ct,  droite, toit le cnotaphe lev par
     demoiselle de Marillac  la mmoire de M. de La Fayette son
     poux, colonel du rgiment de La Fre, mort, en 1694,  l'arme
     d'Allemagne.

     La duchesse d'Orlans et l'abbesse de Chelles sa fille avoient
     t inhumes dans cette glise[679].

          [Note 679: On a aussi tabli une filature dans les btiments
          de cette communaut.]


LES RELIGIEUSES DE LA CROIX.

Ces religieuses sont les mmes que celles de l'ordre de Saint-Dominique,
dont nous avons parl  l'article des Filles-Saint-Thomas, tablies rue
Vivienne[680]. Nous avons dj dit que leur premire habitation toit,
suivant tous nos historiens, dans le faubourg Saint-Marcel. Le nombre
des religieuses devenant trop considrable pour la maison qu'elles y
occupoient, on prit des mesures pour les transfrer en partie rue
d'Orlans, au Marais, et ce furent celles dont nous parlons ici qui
allrent habiter cette nouvelle demeure. Le 6 mars 1627, la mre
Marguerite de Jsus, qu'on avoit charge de former le premier
tablissement, et qui en toit prieure, accompagna la petite colonie
qu'on en faisoit sortir; et en 1636 elle la transporta de nouveau rue
Pltrire, o ces religieuses restrent jusqu' la fin de cette mme
anne. Le manque des commodits ncessaires  une communaut les fora
encore de chercher un autre asile: elles le choisirent rue de Matignon,
o elles demeurrent jusqu'en 1641, qu'elles se trouvrent en tat
d'acheter la maison dont elles ne sont sorties qu'au moment de la
rvolution. Cette dernire migration a tromp presque tous nos
historiens, qui l'ont prise pour celle de leur tablissement. Le dtail
dans lequel nous venons d'entrer, pris sur des mmoires fournis 
Jaillot par ces religieuses elles-mmes, servira  rectifier les erreurs
de date dans lesquelles ils sont tombs.

Les Filles de la Croix durent le repos et le bonheur dont elles jouirent
depuis cette poque  la pit gnreuse de mademoiselle Ruz d'Effiat,
fille du marchal de ce nom, qui donna tout son bien  cette maison, et
s'y fit religieuse en 1637. Ce fut ce don considrable qui leur fournit
les moyens d'acheter le terrain qu'elles occupoient, et d'y faire lever
les btiments ncessaires. La premire pierre en fut pose, le 3 aot
1639, par madame la duchesse d'Aiguillon, et par mademoiselle d'Effiat
elle-mme,  qui la reconnoissance de la communaut dcerna justement le
titre de fondatrice.


     CURIOSITS.

     L'glise de ce monastre toit petite, mais jolie; le
     matre-autel toit dcor d'un trs-bon tableau de _Jouvenet_,
     reprsentant l'lvation de la Croix[681].

          [Note 680: _Voyez_ 1re partie de ce vol., p. 229.]

          [Note 681: Il y a maintenant une cole dans les btiments de
          cette communaut.]


L'GLISE SAINTE-MARGUERITE.

Cette paroisse est un dmembrement de celle de Saint-Paul, de laquelle
dpendoient jadis les habitants du faubourg Saint-Antoine et des hameaux
voisins, qu'on y a depuis renferms. Cependant, vu l'loignement o le
plus grand nombre d'entre eux toient de l'glise paroissiale, on avoit
permis de dire la grand'messe, de faire le prne et de bnir l'eau dans
la chapelle Saint-Pierre, prs l'glise de l'abbaye Saint-Antoine. En
l'anne 1627, Antoine Fayet, cur de Saint-Paul, fit construire une
seconde chapelle sous l'invocation de sainte Marguerite, et quoique le
nombre des habitants du faubourg ft considrablement augment, son
intention, en levant ce petit monument, fut uniquement de se procurer,
par cette fondation, une spulture particulire pour lui et pour sa
famille[682]; et, quoi qu'en ait dit Piganiol, il ne pensa nullement 
crer une succursale de son glise[683].

          [Note 682: Hist. de Par., t. II, p. 356.]

          [Note 683: Ce motif est constat dans sa requte, vise dans
          l'arrt du 4 fvrier 1634, et dtruit tout le rcit de cet
          historien, qui n'avoit pas lu sans doute les titres originaux
          qu'il cite, et qui a pris pour une donation une vente relle
          faite au cur de Saint-Paul par le seigneur de Reuilli.]

Il toit si loin d'avoir cette intention, que l'archevque de Paris, sur
le rapport qu'on lui fit que les habitants faisoient clbrer le service
divin, les dimanches et ftes, dans cette chapelle, ayant voulu, de son
propre mouvement, l'riger en succursale, les marguilliers de Saint-Paul
se prsentrent comme opposants, et, sur leur requte, il intervint un
arrt le 26 juillet 1629, qui ordonna qu'elle demeureroit simple
chapelle, sans qu'on pt y faire aucunes fonctions curiales, le titre de
patron et fondateur tant rserv au sieur Fayet, et  ses parents ou
hritiers.

Cependant le besoin de cette succursale devenant de jour en jour plus
pressant, les habitants du faubourg mirent tant d'instances et
d'activit dans leurs dmarches, qu'ils obtinrent un nouvel arrt, par
lequel il fut dcid qu'aprs le dcs du fondateur la chapelle seroit
succursale, toujours avec la rserve des droits honorifiques de patron
et fondateur appartenants  sa famille, et sous la condition que les
habitants s'obligeroient  faire construire les logements ncessaires
pour les prtres chargs de la desservir.

On n'attendit pas le terme fix par cet arrt; et ds l'anne suivante
il en intervint un autre, qui, du consentement des parties, ordonna que
la chapelle deviendroit  l'instant mme succursale, sous les conditions
dj nonces; mais les habitants s'tant trouvs dans l'impossibilit
de les remplir, malgr les dlais qui leur furent accords, M. Fayet
lui-mme demanda que la chapelle ft dclare simple comme auparavant,
ce qu'il obtint par un nouvel arrt du 4 fvrier 1634, et quatre jours
aprs il mourut, aprs avoir nomm, par son testament, un chapelain pour
la desservir. Elle fut alors dclare succursale de Saint-Paul, et les
choses restrent en cet tat jusqu'en 1712, que M. le cardinal de
Noailles, archevque de Paris, spara, par un dcret, tout le faubourg
Saint-Antoine de la paroisse Saint-Paul, et rigea en cure l'glise
Sainte-Marguerite, rservant  la famille Fayet le droit de nomination 
la chapelle ancienne, qui ds lors ne faisoit qu'une petite partie de
l'glise: car on en avoit successivement augment les constructions, en
raison de l'accroissement successif des habitants. Ce dcret fut
confirm par des lettres-patentes du mois de fvrier 1713.

Toutefois, malgr ces augmentations faites tant  l'glise elle-mme
qu'aux logements du cur et des prtres, cette paroisse se trouvant
encore trop petite pour plus de quarante mille paroissiens que contenoit
sa circonscription, on ne vit d'autre moyen de remdier aux incommodits
continuelles qui en rsultoient, que de prendre une partie du cimetire
contigu, et de construire sur ce terrain une chapelle assez vaste pour
permettre  tous les fidles de participer aux offices.

Cet difice fut excut en 1765, sur les dessins de M. Louis, architecte
du Palais-Royal. Il a quarante-sept pieds de long sur trente de large et
trente-cinq de hauteur. Il est dcor de colonnes feintes, clair par
une ouverture de dix pieds carrs, pratique dans la vote; et l'autel,
en forme de tombeau, toit isol  l'une de ses extrmits. La peinture,
tant en architecture qu'en ornements, toit de _Brunetti_, artiste qui
passoit pour habile en ce genre. Enfin ce petit monument mritoit d'tre
vu pour l'lgance de la construction et la richesse de sa dcoration.


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINTE-MARGUERITE.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de Sainte-Marguerite, derrire le choeur, cette
     sainte enchane dans sa prison, par _Alphonse Dufresnoi_.

     Dans la chapelle neuve, la Dlivrance des mes du purgatoire, par
     _Briard_.

     Deux bas-reliefs peints reprsentant la mort de Jacob, et Adam et
     ve chasss du paradis.

     Sur l'autel de la chapelle de la communion, des camaeux, par
     _Louis Boullongne_.


     SPULTURES.

     Entre les deux arcades qui servoient d'entre  cette chapelle,
     on voyoit le mdaillon, en marbre blanc, de M. de Vaucanson,
     mcanicien clbre, mort en 1782. Son pitaphe toit grave en
     latin sur une table de marbre place au-dessous.


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de cette paroisse, outre le faubourg Saint-Antoine,
s'tendoit depuis la porte de ce nom jusque et par-del le couvent des
religieux de Picpus d'un ct, et de l'autre, depuis le petit Bercy
jusqu' Mont-Louis, y compris les moulins de Mesnil-Montant[684].

          [Note 684: Cette glise a t rendue au culte.]


LES FILLES DE NOTRE-DAME-DES-VERTUS.

Ces filles, communment appeles _les Filles Sainte-Marguerite_, toient
destines  l'instruction des pauvres filles du faubourg Saint-Antoine.
Cet utile tablissement fut commenc en 1679 par quelques soeurs de la
communaut des Filles de Notre-Dame d'Aubervilliers (village appel plus
communment Notre-Dame-des-Vertus), que les duchesses de Noailles et de
Lesdiguires, et quelques dames de charit de la paroisse Saint-Paul
avoient appeles  Paris  cette intention. Elles les placrent d'abord
dans une maison situe rue Basfroi, o elles commencrent  tenir une
cole de jeunes filles. Le succs qu'elles y obtinrent engagea M.
Masure, cur de Saint-Paul,  consolider leur institution, ce qu'il fit
en leur donnant en 1681 la proprit d'une maison qu'il avoit rue
Saint-Bernard; l'anne suivante, il leur procura des lettres-patentes.
Les soeurs de Notre-Dame-des-Vertus, transfres en 1685 dans ce
nouveau domicile, y furent bientt inquites par les cranciers de M.
Masure, qui trouvrent le moyen de faire annuler la donation et vendre
la maison. Heureusement pour elles que M. de Bragelongne, conseiller 
la cour des aides, s'en tant rendu adjudicataire, non-seulement eut la
gnrosit de la leur rendre, mais encore joignit  ce premier bienfait
une rente pour l'entretien de sept soeurs. Elles se sont toujours
maintenues depuis dans cette demeure jusqu'au moment de la
rvolution[685].

          [Note 685: Cette maison est maintenant occupe par des
          particuliers.]

Il y avoit encore dans cette rue une maison des soeurs de la Charit.


L'ABBAYE DE SAINT-ANTOINE.

L'poque de la fondation de cette abbaye est rapporte diffremment par
les historiens. Du Breul la fixe en 1181, La Caille en 1182, Lemaire en
1190, Germain Brice en 1193, Rigord et Nangis en 1198, et Alberic en
1199. Corrozet adopte la date de 1198; mais il ajoute mal  propos que
ce fut sous l'piscopat et par la libralit de Maurice de Sulli, vque
de Paris, que s'leva cette communaut, puisque ce prlat toit mort en
1196. On trouve cependant un contrat de vente fait  cette maison en
1191, et pass sous le scel de Philippe-Auguste, la dixime anne de son
rgne[686].

          [Note 686: _Gall. Christ._, t. VII, col. 899.]

Jaillot, pour concilier ces diffrentes poques, pense que cette maison,
o toit primitivement une chapelle de saint Antoine, parut propre, en
1198,  servir d'asile aux filles et femmes dbauches que Foulques,
cur de Neuilli, avoit converties par ses prdications, et que ce fut
seulement alors qu'on leva les btiments ncessaires pour les recevoir.
Quoi qu'il en soit, ces nouvelles religieuses embrassrent la rgle de
Cteaux; leur maison fut agrge  ce chef-d'ordre, et rige en abbaye
par Eudes de Sulli, vque de Paris, qui leur accorda tous les
privilges et toutes les exemptions dont jouissent les abbayes de cet
ordre, ainsi qu'il est constat par les lettres qu'il en fit expdier en
1204[687].

          [Note 687: _Hist. eccles. Paris._, t. II, p. 209. On voit par
          le diplme de saint Louis, pour la confirmation des droits de
          cette abbaye, donn  Saint-Germain-en-Laye, au mois de
          novembre 1227, et par l'acte de donation de Barthlemi de
          Roie, chambrier de France, dans la seigneurie duquel toit
          situe l'abbaye de Saint-Antoine, que l'enclos de cette abbaye
          contenoit quatorze arpents de terre; que les religieuses en
          possdoient en outre cent soixante-quatorze arpents, plus onze
          arpents et un quartier de vigne entre Paris et le bois de
          Vincennes, et deux maisons dans la ville, le tout dans la
          censive du chambrier. Cette communaut jouissoit de tous ces
          biens ds le temps de Philippe-Auguste et de Louis VIII. Ces
          deux actes dtruisent entirement ce qui a t avanc par Du
          Breul sur une prtendue donation faite  cette abbaye,
          donation qu'il suppose bien plus considrable qu'elle
          n'toit.]

La premire chapelle, fonde, suivant les apparences, par Robert de
Mauvoisin, fut construite sous l'invocation de saint Pierre, et dans les
derniers temps il en existoit encore une sous le mme titre. Du Breul et
ses copistes se sont encore tromps lorsqu'ils ont avanc qu'on l'avoit
ddie sous le nom de saint Antoine; et cette erreur vient de ce qu'ils
ont confondu cette chapelle avec celle des religieuses. Piganiol, qui la
plaoit sous l'invocation de saint Hubert, rapporte qu'on y a donn
long-temps le rpit  ceux qui avoient t mordus par des btes
enrages, et fait fltrer des chiens souponns d'tre enrags, mais il
est facile de voir que cet historien a pris cette chapelle pour celle
d'une maison appele _le Rpi Saint-Hubert_, qui toit situe plus haut,
comme on le voit sur les plans du sicle dernier, et qui servoit encore,
avant la rvolution, d'asile  des vieillards infirmes, ou  des
personnes dont la raison toit aline.

L'abbaye de Saint-Antoine tant btie dans l'tendue de la paroisse
Saint-Paul, Gui, cur de cette glise, voulut d'abord jouir des droits
curiaux sur ce monastre; mais il ne tarda pas  se dsister de ses
prtentions,  la sollicitation de Pierre de Nemours, vque de Paris.
Ce prlat, par ses lettres du mois de mai 1215, ne se contenta pas
d'exempter l'abbaye de toute dpendance, il consentit encore  ce que le
desservant de la chapelle Saint-Pierre exert les droits utiles et
honorifiques sur tout l'enclos, sur les domestiques et sur les
particuliers mmes qui s'y tabliroient. Cependant, par la suite, ils
furent borns  l'administration des derniers sacrements et  la
spulture.

Ce fut peu de temps aprs qu'en raison de l'accroissement continuel de
la population dans ce quartier, on commena  lever la grande glise
qui existoit encore au commencement de la rvolution. Quelques auteurs
en font honneur  saint Louis; mais Jaillot pense avec plus de fondement
qu'on doit l'attribuer au seigneur de Saint-Mand, qui donna  cet effet
des sommes assez considrables, et accorda trente arpents  l'abbaye
dans l'tendue de sa seigneurie. Cette glise fut ddie sous le titre
de N. S., de la Sainte-Vierge et de saint Antoine. C'toit un monument
gothique assez estim[688]. On en remarquoit surtout le chevet,  cause
de la dlicatesse de sa construction, et de la belle clart que
rpandoit dans l'intrieur du vaisseau le double rang de ses vitraux. La
nef toit accompagne de deux bas-cts, au-dessus desquels s'levoient
de petites arcades vitres, et des galeries o se plaoient les
pensionnaires pendant l'office divin. Le sanctuaire avoit t rpar
quelques annes avant la rvolution, sur les dessins de M. Lenoir Le
Romain; le choeur des religieuses occupoit une partie de la nef.

          [Note 688: _Voyez_ pl. 132.]

Les btiments du monastre, dj reconstruits au commencement du sicle
dernier, avoient t difis de nouveau  l'poque o l'on rpara
l'glise, et sous la conduite du mme architecte[689]; ils toient
vastes et magnifiques. L'abbesse jouissoit du titre de dame du faubourg
Saint-Antoine.

          [Note 689: L'enclos de l'abbaye toit entour d'un foss. On
          remarquoit,  l'angle qu'il forme avec la rue de Reuilli, une
          croix dont Du Breul fait mention: cet historien ajoute qu'en
          1562 on trouva parmi les ruines de cette croix une pierre qui
          en faisoit partie, avec cette inscription:

               L'an M. CCCC. LXV fut ici tenu le landit des trahisons,
               et fut par unes tresves qui furent donnes: maudit soit
               il qui en fut cause.

          C'est d'aprs ce rapport que Sauval dit qu'en 1465 on rigea
          une croix au carrefour de Reuilli, en mmoire de la paix faite
          entre le roi et les premiers chefs de la guerre du bien
          public. Cependant, d'aprs l'inscription, il parot constant
          que la croix ne fut point rige en souvenir des traits de
          Conflans, de Saint-Maur et de la Grange-aux-Merciers, mais
          bien plutt comme une marque de l'inexcution de ces traits,
          et de la perfidie de ceux qui s'toient de nouveau rvolts
          contre le roi. D'ailleurs, le compte du domaine de 1479,
          rapport par Sauval (t. V, p. 456), prouve que ce ne fut qu'en
          cette anne que ce monument fut lev; on y lit, fol. 378:

                Jean Chevrin, maon, pour avoir assis, par ordonnance
               du roi, une croix et pitaphe prs la Grange-du-Roi, au
               lieu o l'on appelle le Foss des Trahisons, derrire
               Saint-Antoine-des-Champs.]


     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-ANTOINE.

     TOMBEAUX.

     Dans l'glise avoient t inhumes Jeanne et Bonne de France,
     filles du roi Charles V, mortes toutes les deux en 1360; on y
     voyoit leurs statues en marbre blanc, places sur un tombeau en
     marbre noir. (Elles ont t brises en 1793.)

     Au milieu du choeur, prs de la grille, toit la tombe de madame
     de Bourbon, avant-dernire abbesse de cette communaut, morte en
     1760.

     Dans le mur du pilier,  droite en entrant, on voyoit une table
     de marbre dont l'inscription annonoit que les coeurs du marchal
     de Clrambault et de dame Bouthillier de Chavigni son pouse y
     toient renferms. Le marchal toit mort en 1665, et sa femme en
     1722. Le corps de la marchale toit inhum dans l'glise
     intrieure de l'abbaye[690].

          [Note 690: L'glise a t abattue, et son emplacement forme
          maintenant une petite place. Le monastre a t chang en
          hpital.]


LA MANUFACTURE ROYALE DES GLACES.

Cette manufacture est situe  l'entre de la rue de Reuilli. Les
lettres-patentes du 1er aot 1634, enregistres le 21 du mme mois, nous
apprennent  peu prs l'poque de son tablissement[691]. Elle dut ses
progrs  la protection clatante de M. Colbert, qui poursuivoit en cela
le noble projet qu'il avoit conu d'affranchir la France de tous les
tributs qu'elle payoit  l'industrie des nations trangres. En effet,
avant cet tablissement, les plus belles glaces se tiroient de Venise,
et le besoin continuel qu'on en avoit faisoit sortir du royaume des
sommes considrables. En peu de temps la manufacture de Paris parvint
non-seulement  rivaliser avec celles de cette ville, mais mme  les
surpasser pour le volume et pour la beaut des glaces. On imagina des
procds nouveaux pour les fondre et pour les couler[692], et de cette
manire on parvint  en fabriquer d'une grandeur extraordinaire. Le
moyen qu'on emploie pour les polir fut invent par Rivire Dufresny,
qui, pour rcompense de son invention, obtint un privilge exclusif,
qu'il vendit ensuite  la manufacture.

          [Note 691: Hist. de Par., t. V, p. 94.]

          [Note 692: La fonte et le coulage s'en font  Tour-la-Ville,
          prs de Cherbourg, et  Saint-Gobin; elles sont mises ensuite
           leur perfection dans cette manufacture, o elles reoivent
          le _douci_, le _poli_ et l'_tamure_.]

Les ateliers de cette manufacture, o l'on emploie un nombre
considrable d'ouvriers, mritent d'tre visits[693].

          [Note 693: Ils existent encore dans le mme tat qu'avant la
          rvolution.]


LES FILLES DE LA TRINIT.

Cette communaut, connue aussi sous le nom de _Mathurines_, doit son
tablissement  une dame nomme Susanne Farrabat, qui, ayant eu le
bonheur de reconnotre les erreurs du calvinisme, dans lequel elle avoit
t leve, et celui de les faire abjurer en mme temps  sa mre et 
deux de ses nices, conut avec elles le projet de se consacrer
entirement  l'ducation des jeunes filles. Ces dames ayant fait
adopter la mme rsolution  deux demoiselles auxquelles elles
montroient  travailler, ces six personnes formrent entre elles une
socit  laquelle madame Voisin, pouse de M. Voisin, alors conseiller
d'tat, et depuis chancelier de France, procura la protection de M. le
cardinal de Noailles, archevque de Paris, et les permissions
ncessaires pour former un tablissement. Celui-ci se fit d'abord en
1703[694], prs le clotre Saint-Marcel. Peu de temps aprs, il fut
transfr au faubourg Saint-Jacques, dans le voisinage de
l'Observatoire. Enfin les accroissements considrables que venoit de
recevoir le faubourg Saint-Antoine firent penser aux filles de la
Trinit qu'elles seroient plus utiles dans ce quartier. Elles obtinrent,
en consquence, ds l'anne 1707, la permission de s'y transporter, et
s'tablirent d'abord dans une maison qu'elles avoient loue dans la
grande rue du faubourg. Mais, en 1713, mademoiselle Frard de Chantelou
leur cda une maison qu'elle possdoit dans la petite rue de Reuilli, et
c'est l qu'elles sont restes jusqu'au moment de la rvolution,
consacrant tous leurs moments  l'ducation gratuite des pauvres filles,
qui sont en trs-grand nombre dans ce quartier[695].

          [Note 694: C'est par erreur que Sauval place cette poque au
          commencement du seizime sicle (t. I, p. 702), et dit
          qu'aprs avoir demeur quelque temps aux faubourgs
          Saint-Marcel et Saint-Jacques, les _Filles de la Trinit_
          vinrent demeurer dans celui de Saint-Antoine en 1608, et dans
          la petite rue de Reuilli en 1613. L'abb Lebeuf, Piganiol et
          l'auteur des _Tablettes parisiennes_ en fixent la date en
          1618; et ceci est une suite de l'erreur de Sauval. Ces
          historiens, en se copiant ainsi, ne se sont pas aperus que
          cette date toit inadmissible, puisque,  cette poque, madame
          Voisin et M. de Noailles n'toient pas encore au monde.]

          [Note 695: Cette maison a t change en ateliers de
          filature.]


LES CHANOINESSES RGULIRES DE NOTRE-DAME-DE-LA-VICTOIRE.

Ces religieuses, connues sous le titre de _Notre-Dame de la Victoire de
Lpante et de Saint-Joseph_, sont redevables de leur tablissement 
Jean-Franois de Gondi, archevque de Paris, et  M. Tubeuf,
surintendant des finances de la reine. Ce fut celui-ci qui en conut le
premier le dessein, et qui dtermina le prlat  crire, en 1640, 
l'abbesse de Saint-tienne de Reims, qu'il dsiroit tablir  Paris des
religieuses de son ordre. Sur cet avis, cette abbesse se rendit la mme
anne dans la capitale, amenant avec elle six religieuses, qui furent
aussitt places  Picpus, o M. Tubeuf avoit achet une maison et un
enclos de sept arpents. Elles obtinrent de l'archevque la permission
d'lire une prieure triennale, et leur premier choix tomba sur madame
Susanne Tubeuf, soeur de leur fondateur. Du reste, celui-ci pourvut 
tous les besoins de cette maison, et lui procura, en 1647, des
lettres-patentes qui confirmoient son tablissement.

Ces chanoinesses toient sous le titre de _Notre-Dame de la Victoire_,
parce qu'elles avoient ajout  leur rgle l'obligation de clbrer, le
7 octobre de chaque anne, la victoire remporte sur les Turcs 
Lpante,  pareil jour, en l'an 1571.

Leur glise n'avoit rien de remarquable[696].

          [Note 696: Ce couvent est maintenant occup par un pensionnat
          de jeunes demoiselles.]


     CURIOSITS.

     SPULTURES.

     Marguerite-Louise d'Orlans, grande-duchesse de Toscane, fille de
     Jean Gaston de France et de Marguerite de Lorraine, avoit t
     inhume dans le clotre de ces religieuses en 1721.


LES PNITENTS RFORMS DU TIERS-ORDRE DE SAINT-FRANOIS,

VULGAIREMENT NOMMS PICPUS.

Le tiers-ordre, ainsi appel parce qu'il fut le troisime que saint
Franois d'Assise institua en 1221, avoit t form en faveur des
personnes des deux sexes qui, sans s'assujettir  aucuns voeux,
dsiroient mener une vie chrtienne et pnitente. Dans la suite il
devint rgulier, et fut approuv et confirm sous ces deux formes, par
Clment VIII, en 1603, et par un bref de Paul V, du 22 avril 1613.

Vers l'an 1594, le P. Vincent Mussart introduisit dans le tiers-ordre
une rforme qui donna lieu  l'tablissement de soixante monastres que
ces religieux avoient encore en France avant la rvolution, dont la
maison de Paris toit le chef-lieu, et auxquels elle avoit communiqu le
nom de Picpus. Leur premier tablissement se fit en 1594, 
Franconville prs de Beaumont, diocse de Beauvais, et non 
Franconville prs Saint-Denis, comme l'ont avanc presque tous nos
historiens[697]. En 1600 ou 1601, ayant dsir s'tablir  Paris, madame
Jeanne de Saulx, veuve de M. Ren de Rochechouart, comte de Mortemart,
chevalier des ordres du roi, leur donna le terrain et les btiments
qu'ils occupoient encore au moment de la rvolution[698]. Les pnitents
du tiers-ordre obtinrent, la mme anne, le consentement de l'vque de
Paris, lequel fut aussitt ratifi par des lettres-patentes, confirmes
par celles de Louis XIII, du 31 juillet 1621, enregistres le 21 aot
suivant, et par celles de Louis XIV, du mois d'octobre 1701.

          [Note 697: Hist. de Par., t. II, p. 1252.--Piganiol, t. V, p.
          82, etc.]

          [Note 698: Un ancien mmoire manuscrit porte que, dans
          l'endroit o ils s'tablirent, toit autrefois un lieu destin
          aux lpreux, et qu'il y avoit un btiment et une chapelle
          desservie par des chanoines, qui l'abandonnrent. Mais, dit
          Jaillot, je n'en ai trouv aucune preuve; j'ai seulement lu
          que les capucins s'y tablirent en 1573, et qu'ils n'en
          sortirent que pour venir occuper la maison qu'ils habitrent
          depuis rue Saint-Honor. Les jsuites succdrent ensuite aux
          capucins: leur dessein toit d'y tablir une maison professe;
          mais le cardinal de Bourbon leur ayant procur un emplacement
          plus convenable (_voyez_ p. 1208), ils abandonnrent la
          chapelle, qui passa aux hritiers de l'vque de Sisteron.
          Ceux-ci,  la considration de Diane de France, duchesse
          d'Angoulme, consentirent que la maison et la chapelle fussent
          occupes par _Robert Reche_ (alias _Richer_), ermite de
          l'ordre de Saint-Augustin, qui s'y tablit avec son frre, en
          vertu de la permission de Jean Prvt, vicaire-gnral du
          cardinal de Gondi, vque de Paris, en date du 29 aot 1588.
          (Sauval, t. III, p. 220.--Lebeuf, t. II, p. 538.)]

La premire pierre de l'glise que les Picpus firent lever  la place
de leur chapelle fut pose par Louis XIII, le 13 mars 1611, faveur qui
procura  leur maison le titre de fondation royale.

Il y avoit dans ce couvent une salle o se rendoient les ambassadeurs
des puissances catholiques le jour de leur entre, et dans laquelle ils
recevoient les compliments des princes et princesses de la maison
royale.


     CURIOSITS DE L'GLISE DE PICPUS.

     SCULPTURES ET TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, une Adoration des rois et deux anges de
     grandeur naturelle, qu'on croyoit sculpts par _Germain Pilon_.

     Sur les confessionnaux de la nef, six statues grandes comme
     nature, parmi lesquelles on remarquoit un _Ecce Homo_, de
     _Germain Pilon_; un Christ prchant, du mme auteur, et une
     Vierge du _frre Blaise_, religieux de cette maison.

     Dans le rfectoire, le Serpent d'airain, peint par _Le Brun_;
     quelques statues de terre cuite reprsentant les instituteurs des
     ordres religieux, par deux frres convers de cette maison.


     SPULTURES.

     Plusieurs personnes illustres avoient t inhumes dans cette
     glise, savoir:

     Dans la chapelle de la Vierge, sous une tombe de marbre noir,
     Antoine Le Clerc de La Forest, l'un des descendants de Jean Le
     Clerc, chancelier de France, mort en 1628.

     Gui-Aldonce, dit le chevalier Chabot, frre de Henri Chabot, duc
     de Rohan, mort en 1646; il n'avoit ni tombe ni pitaphe.

     Judith de Mesmes, marquise de Soyecour, morte en 1659; aussi sans
     tombe et sans pitaphe.

     Le marchal de Choiseul, mort en 1711.

     Dans le choeur de l'glise toient les spultures de plusieurs
     seigneurs et dames de la famille de Mortemart.

     De madame de Damas-Thianges, veuve de Louis Conti-Sforce, duc de
     Segui, dame d'honneur de la duchesse d'Orlans, morte en 1730.

     De Claude-Franois, comte de Bussi-Lamet, mort en 1730.

     Les entrailles du cardinal du Perron, mort en 1618, avoient t
     inhumes dans le mme lieu.

     Dans un caveau sous la chapelle Saint-Joseph, toient dposs les
     corps de huit seigneurs ou dames de la maison d'Aumont, depuis
     1615 jusqu'en 1666.

     Dans la chapelle des Mortemart, le coeur de Joseph-Franois de la
     Croix, marquis de Castries, gouverneur de Montpellier, etc., mort
     en 1728.

La bibliothque de ce couvent toit considrable, et son enclos
trs-spacieux[699].

          [Note 699: La maison et le terrain sont maintenant occups par
          des jardiniers.]


ARC DE TRIOMPHE DE LA BARRIRE DU TRNE.

 l'extrmit du faubourg Saint-Antoine toit une place circulaire et
entoure d'arbres, qu'on appeloit _le Trne_. Ce nom lui avoit t
donn parce qu'en 1660 la ville y avoit fait lever un trne magnifique,
sur lequel Louis XIV et Marie-Thrse d'Autriche se placrent le 26 aot
de la mme anne, et reurent l'hommage et le serment de fidlit de
leurs sujets. Pour consacrer la mmoire de cette grande solennit, et
pour donner en mme temps  ce prince un tmoignage d'amour et de
reconnoissance, les officiers municipaux rsolurent de faire lever sur
cette mme place un arc de triomphe qui surpasst en grandeur et en
magnificence les plus beaux qui nous soient rests de l'antiquit. Tous
les artistes furent appels  ce concours mmorable, dans lequel Charles
Perrault eut encore la gloire de l'emporter sur tous ses rivaux. Son
plan ayant t accept par la ville, la premire pierre en fut pose le
6 aot 1670, et les constructions s'levrent rapidement jusqu'aux
pidestaux des colonnes. Diverses circonstances en ayant arrt les
travaux, on voulut cependant juger de l'effet gnral de ce monument, et
l'ordre fut donn de l'excuter en pltre sur les constructions dj
commences. Il fut, assure-t-on, gnralement approuv des connoisseurs,
malgr les nombreux ennemis de l'architecte. Cependant, dit Jacques
Blondel, le roi parut si peu sensible  tout ce qu'on faisoit pour lui
dans cette circonstance, que la ville ne jugea pas  propos de pousser
plus loin les marques d'un zle qui toit si froidement accueilli. Ce
prince tant mort, le duc d'Orlans, rgent du royaume, y prit encore
moins d'intrt; de sorte qu'en 1716 on se dtermina  raser cet
difice, qui d'ailleurs tomboit en ruine; et, sous l'administration du
duc de Bourbon, on acheva de le dtruire jusqu'aux fondements.

On peut juger, par le dessin que nous en offrons ici, que cet arc de
triomphe toit digne de l'architecte clbre auquel nous devons le
pristyle du Louvre. On y retrouve la mme lgance, la mme richesse et
le mme systme de composition. Il avoit 146 pieds de largeur, sans
compter la saillie des colonnes des faces latrales, sur cent cinquante
pieds de hauteur y compris l'amortissement. Son ordonnance toit
compose d'un ordre de colonnes corinthiennes groupes deux  deux, et
dans la mme proportion que celles que Perrault avoit employes dans son
pristyle, c'est--dire qu'elles toient leves d'un module de plus que
l'ordre ne le requiert, afin d'y rpandre plus d'lgance. La hauteur de
l'arcade toit  sa largeur dans la proportion de deux  un, suivant les
principes rigoureux de l'architecture; cependant on a observ qu'en
raison de la plus grande dimension des colonnes, il auroit fallu
peut-tre lui donner aussi un peu plus d'lvation. Les portes
latrales, larges seulement de quinze pieds, et dans le mme rapport que
la grande arcade, toient renfermes dans des niches carres, couronnes
de tables saillantes et rentrantes, que l'on avoit enrichies de
sculptures en bas-reliefs. Entre chaque groupe de colonnes, des
mdaillons attachs sur le nu du mur, avec des rubans de sculpture,
offroient les principales actions, les exploits et les conqutes de
Louis XIV.

Sur l'entablement corinthien rgnoit un socle de toute la hauteur de la
corniche, et sur ce socle toient placs des esclaves et des trophes. 
plomb du nu du mur s'levoit une espce d'attique, dont la hauteur,
ainsi que celle des socles, galoit la moiti de l'lvation des
colonnes, et cet attique, ainsi recul, laissoit une place convenable
pour la saillie des groupes. Sur l'espace qu'il occupoit au-dessus du
grand entrecolonnement devoit tre grave une inscription dans une table
rentrante; et dans de pareilles tables au-dessus des portes latrales
toient des bas-reliefs qui dsignoient les principales batailles de
Louis XIV, ainsi que l'a pratiqu Franois Blondel  la porte
Saint-Denis et aux portes Saint-Antoine et Saint-Bernard.

Enfin cet attique, dans toute la largeur du principal avant-corps, toit
surmont d'un grand amortissement, orn des armes du roi; et cet
amortissement supportoit le pidestal d'une statue questre de ce
prince, laquelle terminoit majestueusement cette magnifique
composition[700].

          [Note 700: _Voyez_ pl. 127.]


HTELS.

ANCIENS HTELS DTRUITS.

_Htel de Rieux_ (Vieille rue du Temple).

Il toit situ dans cette rue, au coin de celle des Blancs-Manteaux. Le
marchal Jean II de Rieux et Pierre de Rieux de Rochefort son fils,
galement marchal de France, l'occupoient  la fin du quatorzime et au
commencement du quinzime sicle. Il fut confisqu sur ce dernier par
les Anglais en 1421, passa depuis successivement  plusieurs
particuliers, et enfin dans le sicle dernier  M. Amelot de Biseuil.
Cet htel a t remplac par une maison particulire.

L'assassinat du duc d'Orlans, frre de Charles VI, fut commis justement
vis--vis de cet htel, et son corps y fut d'abord dpos.


_Htel Barbette._

Cet htel, sur lequel a t perce la rue qui porte aujourd'hui son
nom, toit trs-vaste, et accompagn d'une culture qui portoit la mme
dnomination, et qui l'avoit donne  une fausse porte situe dans la
Vieille rue du Temple, un peu au-dessus des Blancs-Manteaux. La famille
Barbette,  qui il appartenoit dans le principe, toit trs-connue vers
le milieu du treizime sicle[701]; et l'on trouve qu'en 1306, sous le
rgne de Philippe-le-Bel, le peuple, mcontent de l'altration et de la
diminution des espces ordonne par ce prince, et persuad que c'toit
tienne Barbette, alors matre des monnoies, qui lui en avoit donn le
conseil, se porta en foule  son htel, en fora les portes et le pilla.
Jean de Montaigu, en tant devenu depuis propritaire, le vendit en 1403
 Isabelle de Bavire, femme de Charles VI, qui en fit son _petit
sjour_[702]. Cet htel passa ensuite dans la maison de Brez, et ce fut
 titre de femme de Louis de Brez, comte de Maulevrier, grand-snchal
de Normandie, qu'il appartint  Diane de Poitiers, depuis duchesse de
Valentinois. Il fut vendu et dmoli aprs la mort de son mari, arrive
en 1561.

          [Note 701: Sauval, t. I, p. 68.]

          [Note 702: Les historiens disent que le duc d'Orlans en
          sortoit lorsqu'il fut assassin.]


_Htel du Petit-Musc_ (rue Saint-Antoine).

Louis Ier, duc de Bourbon, ayant achet cet htel en 1312, y joignit un
autre logis nomm la maison du _Pont-Perrin_, et Charles V acheta
ensuite ces deux difices runis, pour en agrandir l'htel Saint-Paul.
Son successeur le fit rebtir, et alors il prit le nom d'htel
d'tampes, dit l'htel Neuf. Il a t depuis dmembr: les religieuses
de la Visitation en occuprent une partie, et l'autre forma l'htel
d'Ormesson, dont nous ne tarderons pas  parler[703].

          [Note 703: Tout ce vaste emplacement, depuis la rue
          Saint-Antoine jusqu'aux Clestins et  la rivire, toit
          couvert de maisons, cours, jardins, et de vastes htels qui
          furent presque tous runis  la maison royale dite l'htel
          Saint-Paul, et ensuite diviss et vendus comme nous l'avons
          dit en parlant de ce clbre difice. Cette division a tromp
          nos historiens, et les a mis dans le cas ou de confondre ces
          diffrents htels, ou de ne pas remarquer que les noms divers
          qu'ils ont ports ne doivent souvent s'appliquer qu' la mme
          demeure, successivement occupe par divers particuliers. Ainsi
          cet htel du Petit-Musc a port successivement les noms
          d'htel Neuf, d'tampes, de Bretagne, d'Orange, de
          Valentinois, de Boisi, de Langres, du Maine (Mayenne), et
          d'Ormesson.]


_Htel de Coss-Brissac_ (mme rue).

Cet htel toit situ sur le terrain qu'occupe aujourd'hui l'glise des
Filles-de-Sainte-Marie. Sauval l'a confondu avec l'htel de Boisi,
ci-devant du Petit-Musc[704].

          [Note 704: T. II, p. 126.]


_Htel de la Reine_ (entre la rue du Petit-Musc et celle de
Beautreillis).

Cet htel, connu dans le principe sous le nom de la _Pissote_, prit
ensuite les noms d'htel de la Reine et de Beautreillis. Louis XI le
donna, en 1463,  Charles de Melun, bailli de Sens, et son lieutenant 
Paris. Il devoit passer  sa postrit; mais cette clause n'eut pas son
excution: car on trouve qu'en 1490 Charles VIII en fit prsent 
Antoine de Chabannes, grand-matre-d'htel de France; Louis XII en
confirma depuis la proprit  son fils[705].

          [Note 705: Nous avons parl de ce qui a rapport  la
          dmolition de cet htel  l'article des htels du quartier
          Saint-Paul.]


_Htel des comtes d'Angoulme_ (rue de l'gout-Sainte-Catherine).

On n'a aucun dtail sur cet htel; tout ce qu'on en sait, c'est qu'il
toit situ dans cette rue, et que Franois Ier, tant parvenu  la
couronne, le joignit au palais des Tournelles. Charles IX en ordonna la
dmolition et la vente en 1565.


_Htel du duc d'Orlans._

On ne sait galement de cet htel rien autre chose que sa situation,
laquelle toit trs-proche de l'enceinte de la ville, et sur un terrain
qui depuis a fait partie des jardins de l'Arsenal.


_Maison de plaisance de Henri II_ (rue de la Roquette).

Jaillot dit avoir lu dans un mmoire imprim que Henri II et Henri IV
avoient leur maison de plaisance  la Grande-Roquette, au lieu mme o
toient les Hospitalires. Nos historiens n'en font pas mention; mais il
est certain que Henri II y a demeur, car nous avons des lettres de ce
prince du 29 aot 1568, donnes  la Roquette[706], pour informer des
pilleries, voleries et autres torts faits  ceux de la religion
prtendue rforme.

          [Note 706: Bannires du Chtelet, vol. VII, f 204, _verso_.]


_Chteau de Reuilli_ (rue du bas de Reuilli).

Cet ancien chteau avoit donn son nom  la rue o il toit situ; et D.
Mabillon, s'appuyant sur un passage de Frdgaire[707], prtend que
dans l'emplacement qu'il occupoit toit jadis une maison de plaisance
qui avoit appartenu  nos rois de la premire race, et que ce fut l que
Dagobert Ier pousa et rpudia ensuite Gomatrude pour contracter un
nouveau mariage avec Nanthilde. Quoi qu'il en soit de cette opinion qui
a trouv des contradicteurs, on ne doute pas qu'en effet Reuilli, que
les anciens historiens appellent _Romiliacum_, ne ft un chteau
appartenant aux rois Mrovingiens. Il est probable qu'il n'avoit point
t alin, ou du moins que s'il a pu l'tre il toit rentr dans le
domaine de la couronne, car on voit qu'en 1352 le roi Jean promit d'en
faire la vente  Humbert, patriarche d'Alexandrie, ancien dauphin de
Viennois.

          [Note 707: _Fredeg. Schol. Chron._, n 58.--Duchesne, t. Ier,
          p. 757. _Coll. hist. Fr._, t. II, n 58.]


HTELS EXISTANTS EN 1789.

_Htel d'Estres_ (rue Barbette).

Il fut construit par Franois-Annibal d'Estres, marchal de France, et
quoiqu'il ait depuis chang plusieurs fois de matre, il en a toujours
conserv le nom.


_Htel Pelletier_ (entre la rue des Rosiers et celle du Roi-de-Sicile).

Cet htel avoit t bti pour Antoine Coiffier de Ruz, dit le marchal
d'Effiat, surintendant des finances en 1626. Aprs sa mort, ses
hritiers le vendirent  Claude Le Pelletier, d'abord prvt des
marchands, puis contrleur-gnral des finances et ministre d'tat. Il
n'est point sorti de cette famille jusqu' la fin de la monarchie.


_Htel d'Argenson_ (mme rue).

Il appartenoit au garde des sceaux d'Argenson, et avoit son entre par
un cul-de-sac qui en a pris le nom et qui existe encore.


_Htel d'Albret_ (rue des Francs-Bourgeois).

Cet htel, le plus considrable de ceux qui sont situs dans cette rue,
fut construit au milieu du seizime sicle, sur cinq places de la
culture Sainte-Catherine, lesquelles furent acquises par le conntable
Anne de Montmorenci. Aprs un assez grand nombre de rvolutions qu'il
seroit fastidieux de rapporter, il fut port dans la maison d'Albret par
le mariage de Magdeleine de Gungaud avec Csar-Phbus d'Albret, comte
de Miossans et marchal de France. Aprs sa mort, ses hritiers le
vendirent  Jean Brunet de Chailli, garde du trsor royal; et son
dernier propritaire fut M. du Tillet, prsident honoraire au parlement.

Dans cette mme rue demeuroit Michel Le Tellier, chancelier sous Louis
XIV.


_Htel de Lorraine_ ou _d'Herbouville_ (rue Pave).

Cet htel, connu d'abord sous les noms d'htel de Savoisi et de
Lorraine, est clbre dans l'histoire du rgne de Charles VI. Il
appartenoit alors  Charles de Savoisi, chambellan et favori de ce
prince. Le 13 ou le 14 juillet 1404, l'universit tant alle en
procession  Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers, il survint entre ses
suppts et les domestiques de ce seigneur une querelle qui dgnra
bientt en une rixe scandaleuse et sanglante, dont les suites nous
apprennent jusqu' quel point cette compagnie poussoit, dans ces
temps-l, l'abus de son pouvoir et de ses privilges. Non contente de
porter ses plaintes au prvt de Paris,  la reine, aux ducs d'Orlans
et de Bourgogne, au parlement, elle n'eut pas mme la patience
d'attendre la satisfaction qu'elle demandoit, et ordonna sur-le-champ de
fermer les classes et de cesser les prdications. Cette violence eut
tout l'effet qu'elle en pouvoit esprer dans un sicle o le respect
qu'on lui portoit alloit jusqu' la superstition la plus ridicule. Sur
sa requte, le parlement de Paris ordonna, ds le 19 du mme mois, que
M. de Savoisi seroit arrt, c'est--dire qu'il auroit la ville pour
prison, avec dfense d'en sortir, sous peine de confiscation de tous ses
biens, et d'tre rput coupable des excs commis dans la journe du
14. Le 22 aot suivant, le roi rendit son arrt, par lequel il ordonna
que la maison de Charles Savoisi seroit dmolie le 26, aux frais des
matriaux, dont le surplus seroit donn  l'glise Sainte-Catherine, et
qu'il feroit assiette de 100 liv. parisis de rente amortie pour
fondation de chapelles. Il fut en outre _condamn en 1000 liv. envers
les blesss, et pareille somme envers l'universit_, moyennant quoi _on
lui donne main leve de sa personne_; et pour le jugement des coupables,
le roi les renvoie par-devant les juges ordinaires, et _veut qu'ils
soient trs-bien punis selon leurs dmrites_.

En consquence, trois domestiques de M. de Savoisi firent amende
honorable devant les glises de Sainte-Genevive, de Sainte-Catherine et
de Saint-Severin, furent fouetts ensuite aux carrefours de la ville, et
bannis pour trois ans. La partie de l'arrt qui regardoit ce gentilhomme
ne fut pas excute avec moins de rigueur, malgr les prires du roi,
qui s'intressoit  ce que sa maison ft du moins respecte[708];
l'universit fut inflexible: la dmolition s'en fit mme avec une
solennit nouvelle, au son des trompettes; elle fut rase jusqu' terre,
et les historiens ajoutent mme que Savoisi fut banni.

          [Note 708: On proposa, dit l'historien de ce prince, de la
          donner au roi de Navarre, qui offroit de la payer comptant;
          mais il fut impossible d'y rduire l'universit: si bien que
          le roi n'en put sauver que les galeries qui toient bties sur
          les murailles de la ville, et qui furent conserves, en les
          payant selon l'estimation pour la merveille de l'ouvrage, pour
          la raret et la diversit des peintures.]

Ce fut en vain que deux ans aprs ce favori obtint de Charles VI la
permission de rtablir son htel; l'universit s'y opposa avec plus de
fureur que jamais, et l'autorit du roi fut encore oblige de cder 
cette corporation redoutable. Enfin il fallut cent douze ans
d'intervalle pour satisfaire sa vengeance et adoucir son animosit,
encore n'accorda-t-elle la permission de rtablir cet difice que sous
la condition expresse qu'il y seroit plac une inscription contenant
l'arrt rendu contre Savoisi, et la grce spciale qu'elle vouloit bien
accorder[709].

          [Note 709: Cette pierre, qui avoit deux pieds carrs, fut
          enleve quand on btit l'htel de Lorraine, et trouve depuis
          dans quelques dmolitions. Elle a t long-temps encastre
          dans les murs du jardin de M. Foucault, conseiller d'tat.
          Voici ce qu'on y lisoit:

          Cette maison _de Savoisi_, en 1404, fut dmolie et abattue
          par arrt, pour certains forfaits et excs commis par messire
          _Charles de Savoisi_, chevalier, pour lors seigneur et
          propritaire d'icelle maison, et ses serviteurs,  aucuns
          coliers et suppts de l'universit de Paris, en faisant la
          procession de ladite universit 
          Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers, prs dudit lieu, avec
          autres rparations, fondations de chapelles et charges
          dclares audit arrt, et a demeur dmolie et abattue
          l'espace de cent douze ans, et jusqu' ce que ladite
          universit, de grce spciale, et pour certaines causes, a
          permis la rdification d'icelle, aux charges contenues et
          dclares s lettres sur ce faites et passes  ladite
          universit en l'an 1517.]

Il y a quelques incertitudes sur le personnage qui fit rebtir cet
htel. Les traditions les plus sres nous apprennent que ce fut le
trsorier Morlet[710]. Il passa ensuite  la famille des Savari, dont il
prit le nom. Il le portoit en 1533, et c'est l que le duc de Norfolck,
ambassadeur d'Angleterre, fut log pendant le sjour qu'il fit  Paris
dans le courant de cette anne. Dix ans aprs, le 1er juin 1543,
l'amiral de Chabot y mourut. On ignore  quel titre il lui appartenoit;
mais en 1545 sa veuve le vendit au sieur de Bellassise, trsorier de
l'extraordinaire des guerres, des mains duquel il passa dans celles du
duc de Lorraine. Les princes de cette maison l'embellirent, le
dcorrent et lui donnrent leur nom, qu'il conserva mme aprs avoir
t acquis par les familles Desmarets et d'Herbouville.

          [Note 710: Corroz., f 135, _recto_.]


_Htel de Lamoignon_ (mme rue).

Cet htel avoit t bti, de mme que l'htel d'Albret, au milieu du
seizime sicle, et sur cinq places de la culture Sainte-Catherine, que
les chanoines de cette maison ainsi que ceux de Saint-Victor avoient eu
la permission d'aliner en 1545. Acquises d'abord par MM. Claude de
Tudert et Simon Gallet, la proprit en passa, en 1555,  M. Robert de
Beauvais.  cette poque on avoit dj joint  ce terrain une grande
maison avec cour, jardin, et tables  pourceaux, qui avoit appartenu
aux religieux de Saint-Antoine, et  laquelle on donnoit le nom de
_Porcherie de Saint-Antoine_. Elle passa ensuite  la famille de
Pisseleu et  plusieurs autres particuliers jusqu'en 1581, que le duc
d'Angoulme en fit l'acquisition. On trouve qu'il toit occup, en 1622,
par l'un de ses hritiers, M. Charles de Valois, comte d'Alez, et qu'il
fut enfin vendu, en 1684,  M. Chrtien de Lamoignon, qui le transmit 
ses descendants. D. Flibien[711] a confondu cet htel avec celui des
comtes d'Angoulme dont nous avons dj parl.

          [Note 711: T. II, p. 1090.]


_Htel Saint-Paul_ ou _de la Force_ (rue du Roi-de-Sicile).

Cet htel fut bti, suivant les apparences, par Charles, frre de saint
Louis, comte d'Anjou et de Provence, et depuis appel aux royaumes de
Naples et de Sicile; il en est du moins le premier possesseur dont
l'histoire fasse mention. Son fils, hritier de cette demeure, la donna,
en 1292,  Charles de Valois et d'Alenon, fils de Philippe-le-Hardi;
et les comtes d'Alenon continurent d'en jouir jusqu'au rgne de
Charles VI. Ce prince, qui aimoit passionnment les exercices de
chevalerie alors en usage, ayant remarqu que cet htel n'toit spar
que par l'enceinte de Philippe-Auguste des lices de la culture
Sainte-Catherine, jugea qu'il seroit commode pour lui d'avoir une
semblable maison dans laquelle il pourroit ou se reposer ou se prparer
aux joutes et aux tournois qui se donnoient frquemment en cet endroit.
Il la fit en consquence demander  Pierre d'Alenon, qui la lui cda
par deux actes de 1389 et 1390[712], dont le second contenoit un abandon
pur et simple. Le roi la donna aussitt  Robert et Charles de Bausson,
sans doute sous certaines rserves qui toutefois ne sont point
mentionnes par les historiens.

          [Note 712: Chamb. des compt. Mmor. E., f 223.]

Cet htel appartint depuis aux rois de Navarre, et aux comtes de
Tancarville. Le cardinal de Meudon en tant devenu propritaire, le fit
rebtir en 1559; mais il ne fut achev que par Ren de Birague[713],
aussi cardinal et chancelier de France. Aprs sa mort, arrive en 1583,
cet htel, acquis d'abord par le marchal de Roquelaure, fut bientt
revendu par lui  M. Franois d'Orlans-Longueville, comte de
Saint-Paul, ce qui lui fit donner le nom d'_htel Saint-Paul_, qu'il a
conserv jusqu'au milieu du sicle dernier, quoiqu'il ait appartenu
depuis  M. de Chavigni, ministre et secrtaire d'tat, sous le nom
duquel il est indiqu dans quelques anciens plans. tant pass ensuite 
M. de La Force par son mariage avec la petite-fille de M. de Chavigni,
il prit enfin le nom de ce seigneur, et l'a conserv jusqu' nos jours.

          [Note 713: La gravure que nous en donnons ici reprsente cet
          htel tel qu'il toit aprs ces dernires constructions.
          (_Voyez_ pl. 128.)]

 la fin du rgne de Louis XIV, cet difice fut partag en deux parties,
dont l'une formoit l'htel de Brienne, et avoit son entre dans la rue
Pave; l'autre, qui conserva son entre dans celle du Roi-de-Sicile, fut
acquise, en 1715, par les frres Pris, deux financiers fameux qui y
firent de grands embellissements. En 1731 cette portion de l'htel de La
Force changea encore de propritaire. On trouve que MM. Pris le
vendirent  la demoiselle Toupel, de qui M. d'Argenson l'acheta le 12
septembre 1754, pour le compte de l'cole Militaire; acquisition que
confirma un dit du mois d'aot 1760.

Nous avons fait connotre plus haut la dernire destination de cet
htel[714].

          [Note 714: _Voyez_ p. 1175.]


_Htel de Carnavalet_ (rue Culture-Sainte-Catherine).

Cet htel, qui mriteroit la clbrit dont il jouit, seulement pour
avoir t quelque temps habit par l'illustre madame de Svign et par
la comtesse de Grignan sa fille, est digne en outre, sous le rapport de
l'art, de fixer l'attention des curieux autant peut-tre qu'aucun autre
monument de Paris.

Cet difice, commenc par Bullant, continu par Ducerceau, ne fut achev
que dans le dix-septime sicle par Franois Mansard. Il se compose
d'abord d'un btiment sur la rue, lequel n'est lev que d'un seul tage
au-dessus du rez-de-chausse. Il a cinq croises de face, et prsente
deux pavillons en avant-corps placs  ses deux extrmits, et couronns
de frontons. Le rez-de-chausse, orn de refends vermiculs, forme le
soubassement d'un ordre de pilastres ioniques accoupls qui dcore le
premier tage. La porte est en plate-bande dans une niche cintre, et
surmonte d'une corniche en forme de fronton. On ne peut se dissimuler
que toute l'architecture de cet htel, si l'on en excepte cette porte,
excute par le premier architecte, ne soit d'un effet trs-mdiocre,
et peu digne des loges qu'elle a reus de tous les historiens de
Paris[715].

          [Note 715: _Voyez_ pl. 129.]

Mais ce qui lui assure une rputation  jamais durable, ce sont les
sculptures dont il a t dcor par le clbre Jean Goujon, et dont
plusieurs doivent tre mises au nombre des ouvrages les plus charmants
qui soient sortis de son ciseau. Toutefois les divers crivains qui ont
fait des descriptions de Paris, mme en payant  ces chefs-d'oeuvre le
tribut d'admiration qu'ils mritent, ont donn une preuve nouvelle de
leur inexactitude, et surtout de leur ignorance dans tout ce qui tient
aux arts du dessin.

Le plus grand nombre de ces crivains ne se sont pas aperus que ces
excellentes sculptures toient mles avec d'autres faites long-temps
aprs, et d'une excution bien infrieure; et, se figurant qu'elles
toient toutes de la mme main, ils les ont toutes confondues dans le
mme loge.

Quelques-uns, qui mme ont crit de nos jours, ayant voulu se donner un
air plus savant, ont cherch  reconnotre les ouvrages de Jean Goujon
parmi ceux de ses successeurs; mais, par une bvue pire peut-tre que
l'ignorance des premiers, ils lui ont justement attribu ce qu'il y
avoit de plus mdiocre parmi ces dernires sculptures.

Nous esprons tre plus heureux dans l'examen que nous allons en faire,
et distinguer, pour la premire fois, ce qui appartient rellement  ce
grand sculpteur.

 l'extrieur, les deux enfants qui sont groups dans l'cusson, les
ornements qui le soutiennent, la petite figure aile place sur la clef,
le lion et le lopard entours de trophes que l'on voit aux deux cts
de la porte, sont bien certainement de la main de Jean Goujon. Les deux
figures reprsentant la Force et la Vigilance, poses sur les trumeaux
du premier tage, et la Minerve qui s'lve au-dessus, non-seulement
n'ont point t faites par lui, mais doivent tre considres comme de
trs-mauvais ouvrages, d'un style mesquin et d'une excution
grossire[716].

          [Note 716: L'auteur du quatrime volume de la _Description de
          Paris et de ses difices_ les prsente comme des
          chefs-d'oeuvre.]

Au pourtour de la cour, sur les trumeaux des faces du premier tage,
s'lvent encore douze figures colossales en bas-relief.  la premire
inspection il est facile de reconnotre que les quatre qui sont places
dans le fond, et qui reprsentent les saisons, peuvent tre seules
attribues  Jean Goujon; mais ce que n'ont point dit ceux qui ont
dcrit cet htel, et ce qu'il toit toutefois important de faire
connotre, c'est qu'elles sont infrieures aux autres sous tous les
rapports. Quoiqu'elles rappellent bien certainement le style de ce
matre, on y dcouvre une sorte d'exagration de sa manire, qui
pourroit faire penser qu'elles ont t excutes aprs sa mort sur de
simples croquis de sa main, non encore arrts.

Enfin ce dont aucun auteur n'a fait mention, et ce qui mrite cependant
plus d'attention que tout le reste, ce sont trois petites figures
sculptes en bas-relief sur le fronton intrieur du portail, dont deux
sont couches, et tiennent  la main une branche de laurier et une
palme; la troisime, debout au milieu, et pose sur un globe, est arme
d'un arc et d'une flche. Non-seulement ces figures sont de Jean Goujon,
mais on peut dire qu'elles surpassent toutes les autres, et qu'elles
galent ce qui nous reste de plus pur et de plus gracieux de cet artiste
excellent.

Cet htel avoit t commenc vers le milieu du seizime sicle pour le
prsident de Ligneries. Il fut vendu en 1678  Franoise de La Baume,
dame de Carnavalet, dont il prit le nom qu'il porte encore aujourd'hui,
quoiqu'il ait depuis chang trs-souvent de propritaire.


_Htel Turgot, ci-devant de Sulli_ (rue Saint-Antoine).

Jaillot dit avoir trouv dans les titres originaux qui concernent
l'htel de Sulli, que, le 15 avril 1624, le sieur Mesme Gallet acquit
deux maisons qui appartenoient  M. Louis Huaut de Montmagni et autres;
qu'il y fit construire cet htel qu'il n'acheva pas, parce que le
terrain sur lequel la faade toit btie ne lui appartenoit qu'en
partie; et que sa fortune s'tant trouve drange, cette proprit fut
saisie et vendue par dcret en 1627. Plusieurs propritaires qui se
succdrent accrurent depuis cet difice de plusieurs maisons qu'ils
achetrent dans le voisinage, et le dernier, M. du Vigean, fit
construire l'entre de l'htel en 1629. Il fut cd en cet tat, par
change,  M. Maximilien de Bthune, duc de Sulli, qui l'agrandit encore
par l'acquisition d'une maison, laquelle forma le petit htel de Sulli.
Le grand htel fut depuis acquis, en 1752, par M. Turgot de Saint-Clair,
qui lui donna le nom qu'il a port jusqu'au commencement de la
rvolution.


_Htel de Beauvais_ (mme rue).

Cet htel doit son nom  M. Pierre de Beauvais, conseiller ordinaire du
roi, qui le fit btir. L'histoire en fait mention, parce que l'pouse de
M. de Beauvais, premire femme de chambre d'Anne d'Autriche, eut
l'honneur d'y recevoir cette reine, la reine d'Angleterre, les dames de
la cour et le cardinal Mazarin, le 26 aot 1660, jour de l'entre
solennelle de Louis XIV et de Marie-Thrse d'Autriche.


_Htel de Gumen._

Cet htel, situ  l'extrmit du cul-de-sac auquel il a donn son nom,
a son entre principale sur la place Royale, et avoit appartenu, dans le
principe,  la famille de Lavardin. Il passa ensuite dans la maison de
Rohan, et dans la branche de Rohan-Gumen.


_Htels de la place Royale._

Tous les difices qui composent cette place toient occups, comme nous
l'avons dj dit, par les gens les plus qualifis de la cour et de la
ville; et plusieurs de ces htels avoient, comme celui de Gumen, une
sortie sur les rues adjacentes. Nous croyons qu'on verra avec quelque
intrt les noms des principaux habitants de cette place vers le milieu
du sicle dernier.

  M. le duc de Richelieu.
  M. d'Ormesson pre.
  M. d'Ormesson, avocat gnral.
  M. le prince de Talmon.
  Madame la marquise de Menoux.
  M. le marquis de Tess.
  Mademoiselle du Chtelet.
  M. l'vque de Verdun.
  M. de Gagny.
  Madame la comtesse d'Armalay.
  M. le marquis de Beausang.
  M. de Nicola.
  M. de Creil.
  M. le comte de Chabot.
  M. d'Ormesson du Charet.
  M. le comte de Chabane.
  M. le prsident d'Etiaux.


_Htel d'Ormesson_ (rue Saint-Antoine).

Il est bti sur une portion du terrain occup autrefois par l'htel du
Petit-Musc.


_Htel royal de l'Arquebuse_ (au coin de la rue de la Roquette et de
celle de Contrescarpe).

Dans cet endroit toit un jardin sur la porte duquel on lisoit cette
inscription: _Htel royal de l'Arquebuse._ C'toit le lieu destin jadis
aux exercices de la _compagnie royale des chevaliers de l'arbalte et de
l'arquebuse de Paris_[717]. On ignore l'origine de cette socit ou
confrrie d'arbaltriers, qu'il ne faut pas confondre avec les
compagnies de bourgeois qui formrent depuis la garde de la ville.
Celle-ci, beaucoup plus ancienne, jouissoit, ds le rgne de
Louis-le-Gros, de plusieurs privilges, et son objet toit de servir le
roi quand il le requroit, et de dfendre Paris contre les ennemis du
dehors. Nous apprenons que saint Louis ne ddaigna pas de rgler
lui-mme ses exercices, et fixa le nombre des chevaliers  cent
quatre-vingts. Il fut depuis port  deux cents par des
lettres-patentes de Charles, dauphin (depuis Charles V). Ce prince,
tant devenu roi, montra l'affection qu'il avoit pour ce corps, et
l'importance qu'il y attachoit, par une ordonnance rendue en 1369, dans
laquelle il dfend les jeux de hasard, et excite la jeunesse  se livrer
 de nobles exercices, tels que l'arc et l'arbalte, capables de
fortifier le corps et de le rendre propre  supporter les fatigues de la
guerre. Depuis cette poque, cette compagnie n'a cess de voir augmenter
et confirmer ses privilges par tous les rois qui ont succd  Charles
V, jusqu' Louis XV inclusivement.

          [Note 717: Sauval, t. I, p. 693.]

Nos historiens ne font point mention des lieux anciennement destins aux
exercices de ces chevaliers de l'arquebuse. Le premier qu'on ait pu
dcouvrir toit situ prs des murs de l'enceinte de Philippe-Auguste,
et dans l'endroit o est aujourd'hui la rue des Francs-Bourgeois. Ils y
furent tablis, en 1379, par Charles V, et l'on trouve que, ds 1390, on
les avoit transfrs entre les rues Saint-Denis et Mauconseil. En 1604,
sous le rgne de Henri IV, ils occupoient un espace dans le bastion
situ entre les portes du Temple et de Saint-Antoine. Enfin, en vertu de
lettres-patentes donnes en 1671, cet tablissement fut transport dans
le lieu que nous venons d'indiquer, et depuis n'en a point chang[718].

          [Note 718: Sur plusieurs plans du dix-huitime sicle on
          trouve un jardin des arquebusiers plac  ct de la
          boucherie, qui toit alors situe  l'esplanade de la porte
          Saint-Antoine. Quelques particuliers s'y exeroient
          effectivement  tirer de l'arquebuse, et mme on y distribuoit
          des prix; mais ils ne formoient point un corps comme la
          compagnie des arquebusiers.]

Les brevets des chevaliers de l'arquebuse toient signs du gouverneur
de Paris, colonel de cette compagnie royale. Dans les cas urgents, ils
toient tenus de faire le service comme les troupes rgles; et tous les
dimanches,  partir du premier dimanche de mai jusqu'au jour de saint
Denis inclusivement, ils se rassembloient pour leurs exercices, et
distribuoient des prix composs de jetons d'argent frapps au coin de la
compagnie. Le corps de ville assistoit un jour de l'anne  cet
exercice, et distribuoit lui-mme trois prix aux vainqueurs.


_Htel Montalembert_ (rue de la Roquette).

C'toit une grande maison, agrandie et embellie dans le dix-huitime
sicle par le comte de Clermont, qui en fit sa demeure. Elle prit depuis
le nom qu'elle a port jusqu'en 1789, et le dut sans doute  son nouveau
propritaire.


_Htel de Mortagne_ (rue de Charonne).

Cette maison, connue depuis long-temps sous ce nom, fut habite dans le
sicle dernier par le clbre mcanicien M. de Vaucanson. Cet artiste
ayant lgu au roi les pices mcaniques de son invention, qui
composoient son cabinet, Louis XVI, alors rgnant, rsolut de faire
l'acquisition de la maison o tous ces objets toient rassembls, et d'y
former un tablissement de mcanique que son intention toit de rendre
public, et d'enrichir de tout ce que l'Europe pouvoit offrir de plus
intressant en ce genre. Cet tablissement, dj commenc et dirig par
un membre de l'acadmie des sciences, M. de Vandermonde, fut dtruit par
la rvolution, avant d'avoir acquis toute la perfection dont il toit
susceptible.


_Maison de Mont-Louis._

Elle toit situe dans la rue de la _Folie-Regnaut_: on donnoit
autrefois et assez souvent le nom de Folie  une maison de campagne
destine seulement  tre un lieu de plaisir ou de dlassement. Telle
toit la _Folie-Regnaut_, maison de campagne dont le premier
propritaire fut un picier nomm _Regnaut_, qui l'avoit fait btir. Il
y avoit dans ce manoir un corps-de-logis, des cours, des jardins, des
tables, une chapelle; le tout contenant environ six arpents. Quelques
maisons bties successivement, en cet endroit, qu'on appeloit alors le
_Champ-l'vque_, parce qu'il toit situ dans sa censive, formrent une
espce de hameau qui prit le nom du petit chteau que ces maisons
avoisinoient. On voit dans les archives de l'archevch qu'en 1427
l'vque de Paris y avoit son pressoir, lequel toit contigu  celui du
chapitre et  la maison de _Regnaut_ l'picier. En 1626 les jsuites de
la maison professe achetrent cette maison, y joignirent plusieurs
portions de terres environnantes, qu'ils acquirent successivement, et
donnrent  ce nouvel tablissement le nom de _Mont-Louis_. La maison le
porta ds l'anne suivante; et dans quelques actes elle est appele
_Mont-Saint-Louis_.

Une erreur populaire avoit rpandu assez gnralement l'opinion que
cette maison n'avoit t appele _Mont-Louis_ que parce que Louis XIV en
avoit fait don au P. La Chaise son confesseur: or il est constant qu'il
y avoit plus de cinquante ans que les jsuites possdoient cette maison
lorsqu'il fut nomm  cette fonction importante, puisque cela n'arriva
qu'en 1675. Toutefois cette opinion avoit tellement prvalu qu'on
l'appeloit encore, dans le sicle dernier, _maison du P. La Chaise_, et
que le cimetire tabli dans son enclos porte encore aujourd'hui le nom
de ce pre[719].

          [Note 719: _Voyez_  la fin de ce quartier l'article
          _Monuments nouveaux_.]

Il est vrai qu'il avoit pay de ses propres deniers quelques portions
de terrain qui y toient enclaves; et c'est l sans doute ce qui a
donn lieu  cette petite anecdote entirement dnue de fondement.

La maison de Mont-Louis fut vendue, lors de l'expulsion des jsuites, le
31 aot 1763, et revendue le 16 dcembre 1771[720].

          [Note 720: Tout prs d'un des angles du clos de Mont-Louis, et
          dans le parc du seigneur de Charonne, toit une petite
          terrasse qui avoit pris la place d'un pavillon assez
          anciennement construit. On assure que ce fut en cet endroit
          que le cardinal Mazarin plaa Louis XIV, pour lui faire voir
          la bataille qui se donna au faubourg Saint-Antoine le 2
          juillet 1652.]


_Le jardin de Reuilli._

On avoit donn ce nom  une maison situe dans la rue de la Planchette.
Cette maison, trs-belle, trs-vaste, et accompagne d'un jardin plant
avec autant de got que de magnificence, avoit pris d'abord le nom de
Rambouillet, qui toit celui du particulier qui l'avoit fait btir, et
elle le portoit ds 1676. On la trouve aussi quelquefois indique sous
celui des _Quatre Pavillons_. C'toit l que se rendoient les
ambassadeurs des puissances trangres non catholiques, le jour destin
 leur entre solennelle. Cette habitation fut acquise en 1720 par une
personne qui, prfrant l'utile  l'agrable, ne laissa subsister que
le logement du jardinier, changea les bocages en vergers, et les
parterres en marais potagers.


FONTAINES.

_Fontaine de Birague ou de Sainte-Catherine._

Cette fontaine, ainsi nomme parce qu'elle fut acheve en 1579 par la
munificence de Ren de Birague, cardinal et chancelier de France, est
situe sur une place, nomme alors _Cimetire des Anglois_, que depuis
Louis XIII donna aux Jsuites, afin de rendre plus commode et plus
agrable l'entre de leur glise et de leur maison professe. Lors de
cette premire construction, on grava sur une table de marbre les
inscriptions suivantes:

            _Henrico III,
  Franci et Poloni rege Christianissimo.
            Renat. Birag.
  Sanct Roman ecclesi presbyt. cardin.
      Et Franc. cancellar. illustriss.
  Benefici Claudii d'Aubray, prfecto
      Marcator. Johann. Le Comte;
  Renat. Baudert; Johann. Gedoyn;
      Petr. Laisn, tribunis plebis
            Curantibus.
  Anno Redemptionis_ M. D. LXXIX.

  _Hanc deduxit aquam duplicem Biragus in usum;
      Serviat ut domino; serviat ut populo._

  _Publica sed quanta privatis commoda, tanto
      Prstat amore doms, publicus urbis amor._

  _Renat. Birag. Franc. Cancell.
          Publ. comm._
          M. D. LXXXII.

Cette fontaine fut refaite sous la prvt de _Nicolas Bailleul_, et
l'on y grava alors cette inscription:

  _Siccatos lances, et ademptum fontis honorem
      Officio diles restiture suo._

               *       *       *

  _Ob reditum aquarum._ 1627.

Enfin on la rebtit pour la dernire fois en 1707, et cette
construction, plus lgante que les autres, subsiste encore aujourd'hui.
Elle a la forme d'une espce de tour  cinq pans, orne, sur chaque
face, de pilastres, de frontons, de tables renfonces, et recouverte
d'une calotte sphrique appareille en pierres que surmonte un
clocheton; le tout d'un style assez agrable. Les tables et les frontons
sont enrichis de sculptures et d'inscriptions en vers latins.

    Ire face.

    _Prtor et diles fontem hunc posure, beati
      Sceptrum si Lodoix, dum fluet unda, regat._

    IIe.

    _Ante habuit raros, habet urbs nunc mille canales
      Ditior, hos sumptus oppida longa bibant._

    IIIe.

    _Ebibe quem fundit purum Catharina liquorem,
      Fontem at virginem, non nisi puris, adi._

    IVe.

    _Naas exesis male tuta recesserat antris;
      Sed notam sequitur, vix reparata, viam._

    Ve.

    _Civibus hinc ut volvat opes, nova munera, largas
      Nympha, supern fons, desinit in fluvium._

Son eau, qui lui vient de la pompe construite sur le pont Notre-Dame, se
distribue ensuite dans plusieurs quartiers, et principalement dans le
faubourg Saint-Antoine.


_Fontaine royale._

Cette fontaine, construite entre les annes 1687 et 1692, dans la rue
Saint-Louis, auprs de la place dont elle a pris le nom, est orne de
sculptures reprsentant deux tritons. Son eau vient de l'aquduc de
Belleville.


_Fontaine des Tournelles._

Cette fontaine, situe au coin de la rue de ce nom et de celle
Saint-Antoine, fut construite en 1671. Elle donne de l'eau de la Seine.


_Fontaine des Mousquetaires._

Construite en 1719, rue de Charenton, faubourg Saint-Antoine. Son eau
vient aussi de la Seine.


_Fontaine de l'Abbaye Saint-Antoine._

Situe dans la grande rue du faubourg de ce nom, au coin de la rue de
Montreuil. Elle tire galement son eau de la Seine.


_Fontaine de Charonne._

Place  l'entre de la rue de ce nom; la Seine lui fournit son eau.


_Fontaine de Basfroi._

Elle est situe  l'angle de la rue du mme nom, et tire son eau de la
mme source.


BOULEVARTS ANCIENS.

Il est inutile de rpter que cette promenade, qui embrasse dans son
circuit et coupe en deux parties tout le ct septentrional de Paris, 
t forme sur l'emplacement de ses dernires murailles, dont elle
retrace assez exactement l'enceinte. Elle est compose d'un grande alle
pave pour le passage des voitures, de deux contre-alles plantes
d'arbres, et sert de communication entre _la ville_, proprement dite, et
les faubourgs qui la terminent. Quoiqu'elle n'ait rien de
trs-remarquable, ni par la beaut de ses ombrages, ni par la nouveaut
de leur disposition, les jolies maisons, les cafs, les salles de
spectacle, les monuments, les jardins lgants qui la bordent dans toute
sa longueur, en font un des aspects les plus brillants et les plus
varis de Paris.

Les boulevarts anciens commencent  la porte Saint-Honor, et,
renfermant tous les quartiers que nous venons de dcrire, leurs
faubourgs excepts, viennent finir  la porte Saint-Antoine. Dans ce
long espace qu'ils parcourent, leur nom change plusieurs fois et dans
l'ordre suivant:

     Depuis la rue Saint-Honor jusqu' celle des Capucines,
     _boulevart de la Magdeleine_.

     Depuis cette dernire rue jusqu' celle du Mont-Blanc (ci-devant
     de la Chausse-d'Antin), _boulevart des Capucines_.

     De la rue du Mont-Blanc  celle de Richelieu, _boulevart des
     Italiens_.

     De cette dernire rue jusqu' celle de Montmartre, _boulevart
     Montmartre_.

     De la rue Montmartre jusqu' la rue Poissonnire, _boulevart
     Poissonnire_.

     De la rue Poissonnire jusqu' celle de Saint-Denis, _boulevart
     de Bonne-Nouvelle_.

     De cette dernire rue jusqu' la rue Saint-Martin, _boulevart
     Saint-Denis_.

     De la rue Saint-Martin jusqu' la rue du Temple, _boulevart
     Saint-Martin_.

     De la rue du Temple jusqu' celle des Filles du Calvaire,
     _boulevart du Temple_.

     De ce dernier point jusqu' la rue du Pont-aux-Choux, _boulevart
     des Filles du Calvaire_.

     De la rue du Pont-aux-Choux jusqu' la rue Saint-Antoine,
     _boulevart Saint-Antoine_[721].

          [Note 721: _Voyez_ pl. 130, une Vue de la portion de ces
          boulevarts qui est la plus lgante et la plus frquente.]


BARRIRES.

On en compte douze dans le vaste territoire qu'embrasse ce quartier,
depuis son extrmit septentrionale jusqu' la rivire, savoir:

  1. Barrire des Amandiers.
  2. ---- de la Folie-Regnaut[722].
  3. ---- des Rats[723].
  4. ---- de Charonne[724].
  5. ---- de Montreuil.
  6. ---- du Trne.
  7. ---- Saint-Mand[725].
  8. ---- de Picpus.
  9. ---- de Reuilli.
  10. ---- de Charenton.
  11. ---- de Berci.
  12. ---- de la Rape.

          [Note 722: Maintenant barrire d'Aunay.]

          [Note 723: Elle est ferme.]

          [Note 724: Elle a pris le nom de la barrire des Rats.]

          [Note 725: Elle est ferme pour les voitures.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-ANTOINE.

_Rue d'Aligre._ Cette rue, perce depuis 1780, donne d'un ct dans la
rue de Charenton, de l'autre sur le march Beauvau.

_Rue des Amandiers._ Elle fait la Continuation de la rue du Chemin-Vert,
dont on lui a quelquefois donn le nom, et aboutit  la campagne et  la
rue des Murs de la Roquette. Le terrain sur lequel elle fut perce
s'appeloit encore, dans le sicle dernier, _les Amandiers_. Peut-tre y
avoit-il en cet endroit une certaine quantit d'arbres de cette espce,
ce qui lui en aura fait donner le nom.

_Rue Amelot._ Cette rue donne d'un ct sur le boulevart, au coin de la
rue Daval, de l'autre  l'entre du faubourg Saint-Antoine. Elle a t
ouverte depuis 1780.

_Rue Saint-Andr._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Rats, et de
l'autre  celle de la Folie-Regnaut. On n'a nul renseignement sur
l'origine de son nom.

_Rue Saint-Antoine._ Elle commence  la porte Baudoyer, et finit  la
porte Saint-Antoine. Jaillot croit qu'elle doit ce nom  l'abbaye situe
dans le faubourg,  laquelle elle conduit, plutt qu' la maison du
Petit-Saint-Antoine, ce qui toit l'opinion de l'abb Lebeuf[726]. Le
premier nom que cette rue ait port est celui de rue de la _Porte
Bauder, vicus Port Baldeerii_: on l'appeloit ainsi au commencement du
treizime sicle; mais il faut observer que c'toit seulement dans la
partie voisine de cette porte; plus loin on la nommoit _rue de l'Aigle,
vicus de Aquil_. Elle devoit ce nom  une maison qui portoit
vraisemblablement un aigle dans son enseigne. Les cartulaires de
Saint-loi et de Saint-Maur en font souvent mention, ainsi que du four
banal que le prieur de Saint-loi avoit dans cette rue, presque au coin
de la rue de Joui: _domus Aquil in vico Baldaeri_, 1227. En 1230 elle
est ainsi dsigne, _domus Aquil sita apud portam Bauderii_; on y
trouve aussi la rue indique sous le mme nom de _vicus de Aquil per
quem itur apud Sanctum Antonium_, juin 1244[727]. Ainsi la rue de
l'Aigle faisoit la continuation de la rue de la porte Bauder. Or, comme
la censive de Saint-loi ne s'tendoit pas en-de de la rue des Barres,
il est ais d'en conclure que la rue de l'Aigle n'toit ainsi nomme que
depuis celle-ci jusqu' la porte Saint-Antoine de l'enceinte de
Philippe-Auguste. Le Cartulaire de Saint-Germain-l'Auxerrois[728] fait
mention de cet endroit  l'an 1289, et le nomme _terra qu dicitur de
Aquil versus portam Sancti Antonii_. Enfin, depuis cette porte jusqu'
celle qui fut depuis construite sous le mme nom, au rgne de Charles
VI, la rue Saint-Antoine portoit celui de _rue du Pont-Perrin_[729]: la
place qui est  l'extrmit de cette rue, prs de l'emplacement de la
Bastille, se nomme _place Saint-Antoine_.

          [Note 726: T. II, p. 598.]

          [Note 727: _Cart. S. Mauri_, p. 1284.]

          [Note 728: Fol. 7, _recto_.]

          [Note 729: Cens. de S. loi, 1367. Nicolas Bonfons, libraire,
          qui nous a donn une dition plus ample des _Antiquits de
          Paris_, publies par Corrozet, indique, dans ce quartier,
          quatre rues que nous ne connoissons plus: la _rue
          Sainte-Catherine, pour aller droit  la porte Saint-Antoine_,
          la _rue de la Royne_, la _rue Royale_ et la _rue d'Orlans_.
          Corrozet n'avoit point fait mention de ces rues, soit par
          oubli, soit qu'elles n'existassent point alors, comme cela
          parot plus vraisemblable.

          Le palais des Tournelles ayant t dtruit presque de fond en
          comble en 1565, on put faire un chemin qui conduisoit en
          droite ligne de l'glise de la Couture Sainte-Catherine  la
          porte Saint-Antoine, et qui se trouve aujourd'hui couvert de
          maisons: ce seroit la _rue Sainte-Catherine_. La rue
          _d'Orlans_ semble tre le chemin qui conduit  la Bastille et
           l'Arsenal. On sait que le duc d'Orlans avoit un htel situ
          en cet endroit, et qui fait partie des jardins de l'Arsenal.
          La rue de _la Royne_ pourroit tre le passage qui conduisoit
          au cimetire Saint-Paul et aux charniers, lesquels
          subsistoient encore vers la fin du dix-huitime sicle.
          Jaillot avoit vu cependant un ancien plan manuscrit de la
          censive et des terrains dpendants du monastre de la culture
          Sainte-Catherine, sur lequel ce passage toit indiqu sous le
          nom de _rue aux Lyons_. La rue _Royale_ semble tre
          reprsente par le cul-de-sac Gumen.]

_Rue du Faubourg-Saint-Antoine._ Elle commence  la porte Saint-Antoine,
et finit  l'endroit dit le _Trne_. On l'appeloit anciennement la
_chausse Saint-Antoine_, et ce nom elle le portoit encore en 1632[730].

          [Note 730: Dans cette mme rue, et un peu avant celle de
          Saint-Bernard qui vient y aboutir, il y a un cul-de-sac nomm
          des _Forges Royales_.]

_Rue des Fosss-Saint-Antoine._ Elle rgne le long des Fosss depuis la
rue du faubourg jusqu' la rivire; on la nomme aussi rue de la
Contrescarpe.

_Rue des Ballets._ Elle aboutit  la rue Saint-Antoine et  celle du
Roi-de-Sicile. Sauval[731] a pens que la famille des _Baillet_ avoit pu
donner son nom  cette rue, et que le peuple l'aura corrompu en
l'appelant rue des Ballets au lieu de _rue des Baillet_; mais il n'en
donne aucune preuve. Guillot et le rle de taxe de 1313 n'en parlent
point. La liste du quinzime sicle et le censier de l'archevch de
1495 en font mention sous le nom de _rue des Ballays_; et celui de
Saint-loi, en 1613, nonce une maison au coin de la _rue des Balloys_,
acquise par la ville, pour agrandir cette rue. Cette orthographe dtruit
l'tymologie que Sauval en a donne.

          [Note 731: T. I, p. 112.]

_Rue Barbette._ Elle aboutit d'un ct  la Vieille rue du Temple, et de
l'autre  celle des Trois-Pavillons. Elle tire son nom de l'htel
Barbette, dont nous avons dj parl, et sur l'emplacement duquel elle a
t ouverte.

_Rue de Basfroi._ Elle fait la continuation de la rue de Popincourt, et
traverse de la rue de la Roquette dans celle de Charonne. Nous n'avons
rien pu dcouvrir sur l'tymologie du nom de cette rue, qu'on appelle et
qu'on crit communment _Basfroid_. Le plus ancien titre qui en fasse
mention est un bail  cens du 15 novembre 1393[732], d'un arpent et demi
et sept perches de vignes au lieu dit _Baffer_, sur le chemin
Saint-Antoine. Les dclarations passes au terrier du roi en 1540[733]
noncent le terroir de _Basfert_, _Baffer_, ou _Baffroi_; et dans un
ancien compte[734] on lit: _Le chantier du Grand-Basfroi et celui de
Popincourt, dit le-Petit-Basfroi_.

          [Note 732: Arch. de l'archev.]

          [Note 733: Portef. de Blondeau, t. XII, 1er et 8e cahiers.]

          [Note 734: Compt. de Recett. de Ligny de 1601  1602, f 257,
          _verso_.]

_Place et march Beauvau._ Cette place et ce march, situs entre la rue
Saint-Antoine et celle de Charenton, communiquent  ces deux rues par
diverses autres rues transversales.

_Rue Beauvau._ Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un ct rue de
Charenton, de l'autre sur le march Beauvau.

_Rue de Bercy._ Elle fait la continuation de la rue de la Rape, et
aboutit hors la ville au chteau de Berci, dont elle a tir son nom.

_Rue Saint-Bernard._ Elle traverse de la rue de Charonne dans celle du
faubourg Saint-Antoine. On pense qu'elle a reu le nom de ce saint parce
que l'abbaye Saint-Antoine en suivoit la rgle[735].

          [Note 735: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le
          mme nom.]

_Rue des Boulets._ Elle va de la barrire Saint-Antoine  celle de
Charonne, et fait la continuation des rues de la Muette et du Trne.
Quelques nomenclateurs l'appellent _rue des Boules_, mais mal  propos.
Elle doit ce nom au territoire o elle est situe, que d'anciennes
dclarations du seizime sicle indiquent ainsi: _Lieu dit les Boulets,
anciennement les Basses-Vignolles_. Cette rue porte la mme dnomination
sur le plan de Jouvin, publi en 1676, et sur tous ceux qu'on a faits
depuis.

_Rue des Buttes._ Cette rue, ou plutt ce chemin n'toit presque pas
connu avant l'enceinte leve sous Louis XVI, parce que la plus grande
partie des plans de Paris ne s'tendoient pas jusque l. Elle traverse
de la grande rue de Reuilly dans celle de Picpus.

_Rue Caron._ Cette rue, ouverte en mme temps que le march
Sainte-Catherine, donne d'un ct sur ce march, de l'autre dans la rue
de Jarentes.

_Rue Culture-Sainte-Catherine._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Saint-Antoine, et de l'autre  celle du Parc-Royal. Nous avons dj fait
observer qu'elle doit ce nom au terrain cultiv des chanoines de
Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers, sur lequel elle fut ouverte. On la
nommoit d'abord simplement rue Sainte-Catherine, comme on peut le voir
sur le plan de d'Heuland et dans Corrozet; et Robert l'appelle encore de
mme, quoiqu'avant le milieu du sicle pass on la dsignt dj sous le
nom de la _Couture_ et _Culture Sainte-Catherine_, et qu'elle porte
cette dnomination sur le plan de Gomboust et sur les autres plans
postrieurs. Boisseau, sur le sien, en fait deux rues: celle qu'il
appelle de la Couture prend depuis la rue Saint-Antoine jusqu' celle
des Francs-Bourgeois, et depuis celle-ci jusqu' la rue du Parc-Royal il
la nomme _rue du Val_[736].

          [Note 736: Ce fut dans cette rue que le conntable de Clisson
          fut assassin par l'ordre de Pierre de Craon le 13 juin 1392,
          et que le roi et une partie de sa cour allrent le visiter
          dans la boutique d'un boulanger chez lequel il s'toit
          rfugi. (_Voyez_ 1re partie de ce volume, p. 97.)]

_Rue Neuve-Sainte-Catherine._ Elle aboutit d'un ct  la rue
Culture-Sainte-Catherine, et de l'autre  la rue Saint-Louis et  celle
de l'gout. Son nom est d au terrain du prieur sur lequel elle a t
ouverte.

_Rue de l'gout Sainte-Catherine._ Elle va de la rue Saint-Antoine aux
rues Saint-Louis et Neuve Sainte-Catherine. Elle est ainsi nomme 
cause d'un gout qui passoit sur le terrain de Sainte-Catherine, prs de
l'endroit o cette rue a t ouverte. On l'appeloit, en 1590, _ruelle
des gouts_, et _rue des gouts_ en 1606[737]. On l'a nomme depuis _rue
de l'gout couvert_. Nous avons dj parl de l'gout du pont Perrin,
qui rgnoit le long de la rue Saint-Antoine. En 1417 il fut ordonn de
le dtourner et de le joindre  celui qui portoit les eaux et les
immondices au grand gout du Temple.

          [Note 737: Arch. de Sainte-Cather.]

On le fit donc passer sur le terrain de la culture Sainte-Catherine,
dans la longueur de 625 toises, jusqu' l'endroit o finit aujourd'hui
la rue de Boucherat: il ne fut couvert qu'au commencement du sicle
dernier.

_March Sainte-Catherine._ Il a t ouvert, comme nous l'avons dj dit,
vers la fin du sicle dernier, sur l'emplacement de l'glise du mme
nom.

_Rue des Chantiers._ La plupart de nos plans ne la distinguent pas de la
rue Traversire, dont elle fait la continuation depuis la rue de la
Rpe jusqu' la rivire. Ces deux rues ne doivent pas cependant tre
confondues, celle-ci n'ayant t ouverte qu' la fin du dix-septime
sicle. On voit, par les anciens plans, qu'on la nommoit alors, ainsi
que la rue Traversire, rue du _Cler-Chantier_. Sur d'autres plans elle
est appele _rue de la Planchette_ et _rue Pave_. Elle doit son dernier
nom aux chantiers auxquels elle aboutissoit. Nous ferons observer en
passant que le terrain o elle est situe fait partie de celui qu'on
appeloit anciennement le _Champ au Pltre_, et qu'on nommoit encore dans
le sicle dernier _Port au Pltre_, dans la partie qui borde la rivire,
depuis le bastion de l'Arsenal jusqu' Saint-Bonnet.

_Rue des Charbonniers._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Charenton et
de l'autre au port au pltre. Les anciens plans l'indiquent sous le nom
de _rue du Port-au-Pltre_, et _rue Clochepin_. Nous ignorons  quelle
occasion elle a quitt ces anciennes dnominations pour prendre celle
qu'elle porte encore aujourd'hui[738].

          [Note 738: Cette rue est ferme maintenant depuis la rue de
          Berci jusqu' la rivire.]

_Rue de Charenton._ Elle commence au foss de la porte Saint-Antoine, et
aboutit au coin de la petite rue de Reuilli et de celle de Rambouillet.
Son nom provient du bourg de Charenton, o elle conduit.

_Rue de Charonne._ Elle aboutit  la rue du Faubourg-Saint-Antoine et 
la barrire qui portoit jadis la mme dnomination. Cette rue tire aussi
son nom du village o elle conduit[739].

          [Note 739: Il y avoit dans la rue de Charonne deux
          culs-de-sac: le premier, appel de _Mortagne_, lequel n'existe
          plus, devoit son nom  un htel voisin; le second, nomm de la
          _Croix-Faubin_, existe encore, et doit son nom  une croix qui
          s'levoit vis--vis de l'endroit o il est situ. Du reste ce
          nom tire sa premire origine d'un petit hameau qui fait
          aujourd'hui partie du faubourg Saint-Antoine.]

_Rue du Chemin-Vert._ Elle aboutit d'un ct  la rue de la
Contrescarpe, et de l'autre  celle des Amandiers, au coin de la rue de
Popincourt. Ce n'toit encore, au milieu du seizime sicle, qu'un
chemin qu'on appeloit _Vert_,  cause des herbes dont il toit bord, et
des marais potagers au travers desquels il passoit. En 1667 on le
nommoit simplement _ruelle qui va  Popincourt_[740]. Il est indiqu
dans le censier de Saint-loi, sous le nom de _ruelle des Neuf-Arpents_,
parce qu'il avoit t ouvert sur un terrain nomm la culture Saint-loi,
lequel contenoit neuf arpents. Cette culture toit divise en deux
parties, et borne par les rues de Mesnil-Montant, de Popincourt, de la
Contrescarpe et du Chemin-Vert. Cette dernire est nomme rue _Verte_
dans des actes de 1718, quoiqu'elle ft connue, ds le sicle pass,
sous le nom qu'elle porte, comme on peut le voir sur quelques plans de
ce temps-l.

          [Note 740: Arch. de Sainte-Cather.]

_Rue Cloche-Perce._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine dans celle du
Roi-de-Sicile[741]. Le procs-verbal de 1636 la nomme _rue de la
Cloche-Perce_. C'toit le nom d'une enseigne qu'on a chang en celui de
Cloche-Perce, et c'est ainsi qu'elle est crite sur tous les plans. Si
on lui a donn ensuite, vers 1660, le nom de _rue de la Grosse Margot_,
comme le dit Sauval[742],  cause de l'enseigne d'un cabaret, ce nom,
adopt par le bas peuple, n'a pas fait fortune, car on ne le trouve ni
dans aucun acte ni sur aucun plan. Nous ignorons quelle pouvoit tre la
rue de _Pute-y-Muce_ dont parle Guillot. Mais sa marche nous fait
conjecturer qu'il pouvoit y avoir alors une rue ou ruelle qui ne
subsiste plus depuis long-temps, et qui traversoit de la rue
Cloche-Perce dans celle de Tiron.

          [Note 741: L'abb Lebeuf, dans ses notes sur le _Dit_ des rues
          de Paris de Guillot (p. 597), a cru que c'toit cette rue-ci
          que le pote dsigne sous le nom du _Pute-y-Muce_. Robert, en
          lui donnant aussi ce dernier nom, ajoute qu'elle le portoit
          encore en 1560, et qu'en 1620 on lui donnoit celui de la
          _Grosse-Margot_, de l'enseigne d'un cabaret. Nous croyons que
          ces deux auteurs se sont tromps. Guillot, d'accord avec les
          rles de taxes de 1300 et de 1313, indique la _rue Renaut
          Lefvre_; or c'toit ce nom que portoit alors la rue
          Cloche-Perce, comme on peut s'en convaincre en voyant le plan
          de d'Heuland et autres plans anciens, de mme qu'en lisant
          Sauval et Corroset.]

          [Note 742: T. I, p. 126.]

_Rue Neuve-du-Colombier._ Cette rue, ouverte sur le march
Sainte-Catherine, et  la mme poque que ce march, donne de l'autre
bout dans la rue Saint-Antoine.

_Rue de la Contrescarpe_[743]. Cette rue nouvelle, perce depuis 1780,
donne d'un ct  l'extrmit des rues Daval et de Lappe, de l'autre 
la petite rue Saint-Pierre.

          [Note 743: On la nomme maintenant _rue Saint-Sabin_.]

_Rue de Cotte._ Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un ct rue du
Faubourg-Saint-Antoine, de l'autre sur le march Beauvau.

_Rue Daval._ Elle donne d'un ct sur le boulevart, de l'autre dans la
rue de la Contrescarpe. Cette rue a t perce depuis 1780.

_Rue de l'charpe._ Elle commence  la rue Saint-Louis, et aboutit  la
place Royale. On l'appela d'abord _rue de Henri IV_, parce que cette
place fut commence sous le rgne de ce prince. Une enseigne lui fit
donner le nom de _rue de l'charpe Blanche_. Elle le portoit ds 1636.
Depuis, on a dit simplement rue de l'charpe.

_Rue des couffes._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Rosiers, et de
l'autre  celle du Roi-de-Sicile. Cette rue est ancienne; son nom n'a
vari que dans la faon de l'crire ou de le prononcer. On disoit, en
1233 et en 1254, _rue de l'cofle_; en 1300 _de l'Escoufle_; en 1313
_des Escoufles_; en 1430, _des Escofles_, et au sicle suivant, _des
Escloffes_, enfin des _couffes_. Un topographe du sicle pass a jug 
propos de la nommer _rue des cossois_, quoiqu'elle n'ait jamais t
appele ainsi.

_Rue de la Valle de Fcan._ Elle fait la continuation de la rue de la
Planchette, et conduit au chemin de Charenton. Son nom est d au terrain
sur lequel elle est situe. On l'appeloit _le bas de Fcant_ au
quinzime sicle, et c'est ainsi que ce terrain est nomm dans un titre
nouvel, du 16 fvrier 1498[744]. Dans une dclaration rendue au terrier
du roi en 1540, il est fait mention d'une vigne hors la porte
Saint-Antoine, _au val de Fesquant, lieu dit Beauregard_[745].

          [Note 744: Arch. de l'archev.]

          [Note 745: Recueil de Blondeau, t. XII, 6e cahier.]

_Rue du Foin._ Elle va de la rue Saint-Louis  celle de la
Chausse-des-Minimes. Elle s'tendoit mme autrefois jusqu' la maison
des Hospitalires. Nous ne trouvons point qu'elle ait eu d'autre nom. Il
est assez vraisemblable qu'elle doit celui qu'elle porte  un terrain en
pturage qui faisoit partie du parc des Tournelles, sur lequel elle fut
ouverte sous le rgne de Henri IV.

_Rue de la Folie-Regnaut_[746]. Elle aboutit d'un ct  la barrire qui
porte ce nom, de l'autre  la rue des Murs-de-la-Roquette. Cette
dnomination vient d'une maison de plaisance qui appartenoit  _Regnaut
l'picier_.

          [Note 746: On la nomme maintenant rue Sainte-Anne.]

_Rue des Francs-Bourgeois._ Elle va de la Vieille rue du Temple  celle
Sainte-Catherine[747]. Elle se nommoit d'abord _rue des Poulies_, et
conserva ce nom jusqu'au moment de la construction d'un hpital qui fut
fond dans cette rue en 1334, suivant dom Flibien[748], et vers l'an
1350, suivant Sauval[749], par Jean Roussel et Alix sa femme. Cet
hpital se composoit de vingt-quatre chambres contigus, dans lesquelles
on retiroit des pauvres. En 1415, Pierre Le Mazurier et sa femme, fille
de Jean Roussel, donnrent cet hpital au grand-prieur de France, avec
70 livres de rente, sous la condition de loger deux pauvres dans chaque
chambre. Ce fut cet asile qui fit donner  cette rue le nom de
Francs-Bourgeois, ceux qui demeuroient dans cet hpital tant, par leur
pauvret, _francs_, c'est--dire exempts de toutes taxes et impositions.

          [Note 747: Sauval et ses copistes disent qu'elle a port
          successivement les noms de _Vieille-Barbette_, des _Poulies_,
          des _Viez-Poulies_, de _Ferri-des-Poulies_ en 1258, et de
          _Richard-des-Poulies_. Cet auteur ajoute que les poulies
          toient un jeu usit alors, et qu'on ne connot plus
          aujourd'hui, lequel produisait 20 sols parisis de rente, que
          Jean Gennis et sa femme donnrent aux Templiers en 1271. Il
          est certain qu'au quinzime sicle et au suivant cette rue
          portoit le nom _des Poulies_; mais nous n'avons point trouv
          ailleurs que dans Sauval qu'elle ait t appele
          _Vieille-Barbette_. Il l'a peut-tre confondue avec la Vieille
          rue du Temple,  laquelle elle aboutit, et qui, dans cet
          endroit, se nommoit _rue Vieille-Barbette_.]

          [Note 748: Hist. de Par., t. I, p. 591.]

          [Note 749: Sauval, t. I, p. 135, 136, 521.]

_Rue de Jarentes._ Ouverte en mme temps que le march
Sainte-Catherine, elle le traverse et va aboutir d'un ct rue de
l'gout-Sainte-Catherine, de l'autre rue Culture-Sainte-Catherine.

_Rue Jean-Beausire._ Elle commence  la rue Saint-Antoine, vis--vis la
Bastille, et, formant un retour d'querre, aboutit au boulevart.
Boisseau, sur son plan, la nomme _rue du Rempart_. Au quatorzime
sicle, elle s'appeloit _rue d'Espagne_[750]. On trouve bien au sicle
suivant une rue Jean-Beausire; mais ce nom toit donn  celle qu'on a
depuis appele rue des Tournelles. Il fut appliqu  celle-ci ds
1538[751].

          [Note 750: Sauval, t. I, p. 143.]

          [Note 751: Il y a, dans la rue Saint-Antoine, un cul-de-sac
          parallle  cette rue, et qui porte le mme nom.]

_Rue des Juifs._ Elle traverse de la rue du Roi-de-Sicile dans celle des
Rosiers. Dom Flibien a suivi exactement ce que le commissaire Delamare
avoit crit sur le rappel des Juifs en 1198[752]. Ces auteurs disent
qu'aprs cette poque les Juifs se logrent dans diffrents quartiers
qu'ils indiquent; et ils mettent de ce nombre la rue dont il s'agit. Ce
fait peut tre vrai, et il y a grande apparence que le nom des Juifs
qu'elle porte ne vient que de ceux qui l'ont habite; mais nous n'avons
pu dcouvrir si elle existoit alors, et sous quel nom. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il n'en est point fait mention dans Guillot, ni dans
les rles de taxes de 1300 et de 1313, ni mme dans la liste du milieu
du quinzime sicle. Corroset est, si nous ne nous trompons point, le
premier qui l'ait dsigne sous ce nom, lequel se trouve sur tous les
plans postrieurs. Nous pensons donc avec Jaillot qu'elle ne l'a pris
que sous le rgne de Louis XII[753].

          [Note 752: Trait. de la Pol., t. I, p. 181.]

          [Note 753: Au bout de cette rue, et en face de celle des
          Rosiers, est un cul-de-sac appel _Coquerel_. C'toit
          anciennement une rue ou ruelle nomme de la _Lamproie_,
          laquelle aboutissoit  la rue Couture-Sainte-Catherine. (Arch.
          de Sainte-Cather.) Dans le terrier du roi de 1540 elle est
          nomme _rue de la Cocquerie_, _rue Coquere dans_ les titres
          des Haudriettes, et de la _Cocquere_ dans ceux du Temple en
          1415.

          En face de cette rue, sur le terrain du Petit-Saint-Antoine,
          on a ouvert un passage qui donne dans la rue du mme nom. On
          l'appelle passage du _Petit-Saint-Antoine_.]

_Rue de Lappe._ Elle va de la rue de la Roquette  celle de Charonne. On
lit dans un registre des ensaisinements de Saint-loi[754], que le 22
dcembre 1635, les chanoinesses rgulires de Saint-Augustin (les Filles
Angloises de Notre-Dame de Sion) acquirent de Bertrand Ferrier, marchand
picier, cinq arpents de terre hors la porte Saint-Antoine, sur le
chemin de Charonne, au lieu dit _l'eau qui dort_, tenant d'une part 
_Girard de Lappe_, matre jardinier, d'autre au chemin tendant de Paris
 la Roquette, etc.,  prsent clos de murs, fors du ct dudit Girard
de Lappe. C'est donc de ce jardinier que la rue dont il s'agit a pris
son nom. Piganiol a tort d'crire _rue de la Lape_[755].

          [Note 754: Arch. de l'archev.]

          [Note 755: De Chuyes, dans son _Guide de Paris_, ne fait pas
          mention de la rue de Lappe, mais il indique une _rue
          Gaillard_, qui nous parot tre celle-ci; s'il dit qu'elle
          aboutit  la rue de Charenton, c'est une faute d'impression,
          il faut lire:  la rue de Charonne. Cette identit nous semble
          prouve par la fondation que l'abb Gaillard avoit faite dans
          cette rue, d'une communaut compose de six frres et d'un
          suprieur ecclsiastique, pour apprendre  lire et  crire
          aux pauvres garons du faubourg Saint-Antoine.]

_Rue Saint-Louis._ La partie de cette rue comprise dans ce quartier
commence au coin des rues Neuve-Sainte-Catherine et de l'charpe, et
finit  celles du Parc-Royal et Neuve-Saint-Gilles. Nous avons dj
remarqu qu'elle s'appeloit _rue de l'gout couvert_, _rue
Neuve-Saint-Louis_, et _Grande rue Saint-Louis_.

_Rue Sainte-Marguerite._ Elle va de la rue du Faubourg-Saint-Antoine 
celle de Charonne. Son nom est d  l'glise paroissiale de
Sainte-Marguerite, dont elle est voisine.

_Rue des Minimes._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Louis, et de
l'autre  celle des Tournelles. On l'a nomme ainsi  cause des
religieux qui s'y sont tablis.

_Rue de la Chausse-des-Minimes._ Elle aboutit d'un ct  l'un des
pavillons de la place Royale, et de l'autre  l'glise des Minimes.
C'est de cette situation qu'elle a pris le nom qu'on lui donne
aujourd'hui. Cette rue fut perce sous le rgne de Henri IV, et appele
_rue du Parc-Royal_. En 1637 on la nomma _rue du Parc-des-Tournelles_,
parce qu'elle fut ouverte alors sur le parc du palais des
Tournelles[756].

          [Note 756: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui faisoit la
          continuation de la rue du Foin. On l'appelle _des
          Hospitalires_, parce que leur maison y toit situe.]

_Rue de Mongallet._ Elle aboutit d'un ct  la rue de Reuilli, et de
l'autre  celles de la Planchette et de la Valle-de-Fcan. On la
nommoit dans l'origine _rue du Bas-Reuilli_.

_Rue de Montreuil._ Elle conduit du faubourg Saint-Antoine au petit
village de Montreuil, dont on lui a donn le nom. Ce chemin est ancien,
car il est fait mention de Montreuil ds le commencement du douzime
sicle[757].

          [Note 757: L'avenue qui donne d'un ct sur la place du Trne,
          de l'autre dans cette rue, se nomme _avenue des Ormes_.]

_Rue Moreau._ Elle conduit de la rue de Charenton  celle de la Rape.
On la nomme aussi _ruelle des Filles-Angloises_, parce qu'elle rgnoit
en partie le long du couvent de ces religieuses.

_Rue de la Muette._ Cette rue, qui aboutit aux barrires de la
Croix-Faubin et de la Roquette, doit son nom au territoire o elle est
situe. Le lieu dit _la Muette_ est nonc dans la dclaration des
censitaires du grand chambrier de France, en 1540.

_Rue du Pas-de-la-Mule._ Elle aboutit d'un ct  la place Royale, et de
l'autre au boulevart. Il parot par plusieurs titres que le premier nom
qu'on lui donna fut celui de _rue Royale_, que portoient galement les
autres rues par lesquelles on entroit dans cette place. Elle prit
ensuite celui de _Petite rue Royale_. Cette rue fut ouverte en 1604,
selon Le Maire[758]; cependant elle est indique ds 1603 sous le nom de
rue du Pas-de-la-Mule. Elle aboutissoit alors, et mme long-temps aprs,
 la rue des Tournelles; mais par arrt du conseil du 15 juillet 1673,
il fut ordonn qu'elle seroit prolonge jusqu'au boulevart, ce qui fut
excut, comme on peut le voir sur le plan de Bullet, publi en 1676.
Cependant les plans de Nollin et du sieur De Fer, qui sont postrieurs
de plus de vingt ans, la nomment encore rue Royale. Nous n'avons pu rien
dcouvrir sur l'tymologie du nom de Pas-de-la-Mule qu'on lui a donn.

          [Note 758: T. III, p. 307.]

_Rue Necker._ Cette rue, ouverte en mme temps que le march
Sainte-Catherine, donne d'un ct dans la rue de Jarentes, de l'autre
dans celle d'Ormesson.

_Rue Saint-Nicolas._ Elle traverse de la rue du Faubourg-Saint-Antoine
dans celle de Charenton. Sur un plan de 1676 elle est dj indique sous
ce nom, qu'elle doit  une enseigne.

_Rue Le Noir._ Cette rue, perce depuis 1780, donne d'un ct rue du
Faubourg-Saint-Antoine, de l'autre sur le march Beauvau.

_Rue d'Ormesson._ Cette rue, perce et btie en mme temps que le march
Sainte-Catherine, donne d'un ct rue de la Culture-Sainte-Catherine, de
l'autre dans celle de l'gout-de-Sainte-Catherine, en traversant ledit
march.

_Rue Pave._ Elle aboutit d'un ct  la rue des Francs-Bourgeois, et de
l'autre  celle du Roi-de-Sicile. Sauval dit qu'en 1406 on l'appeloit
_rue du Petit-Marais_, et depuis _rue de Marivas_, _de Marivaux_ et _du
Petit-Marivaux_. Corrozet la nomme _rue du Petit-Marivaux_, et il est
certain qu'on l'appeloit ainsi en 1235[759]. Cependant la liste du
quinzime sicle fait mention d'une rue Pave qui nous parot tre
celle-ci. Elle est dsigne sur tous les plans sous ce dernier nom.

          [Note 759: Archiv. du Templ.]

_Rue des Trois-Pavillons._ Elle aboutit d'un ct  la rue du
Parc-Royal, et de l'autre  celle des Francs-Bourgeois. Anciennement ce
n'toit qu'un chemin qui coupoit le terrain de Sainte-Catherine. En 1545
on l'appeloit _rue de la Culture-Sainte-Catherine_. Elle se prolongeoit
alors le long de l'htel d'Albret, jusqu'au retour de la rue des
Rosiers, qu'on a depuis appele _rue des Juifs_, et dans cette partie
elle se nommoit _rue des Valets_. Cette dernire rue, ainsi que celle de
_la Lamproie_, dont il subsiste encore une partie sous le nom de
cul-de-sac Coquerel, furent bouches en 1604.

Sauval dit que cette rue fut pratique dans l'htel Barbette[760]. Cela
n'est pas exact. Nous venons d'observer qu'elle existoit en 1545, et cet
htel ne fut vendu qu'en 1561. La source de son erreur vient sans doute
du nom que cette rue portoit encore au dix-septime sicle. On
l'appeloit _rue Diane_,  cause de Diane de Poitiers de Valentinois.
Elle occupoit l'htel Barbette, dont les jardins s'tendoient jusqu' la
rue dont nous parlons. Piganiol[761], en adoptant l'opinion de Sauval,
ajoute que _dans la suite on l'a nomme des Trois-Pavillons, sans qu'on
en sache la raison_. Jaillot a t plus heureux que lui dans ses
recherches, car il a trouv qu'elle devoit ce nom  la maison _des
Trois-Pavillons_, appartenant  dame Anne Chtelain. Elle toit situe
au coin de la rue des Francs-Bourgeois et de celle-ci, et compose de
trois pavillons qui lui en firent donner le nom ds la fin du seizime
sicle, le mme auteur l'ayant trouve indique, en 1598, sous celui des
_Trois-Pavillons_, ou _de Diane_[762].

          [Note 760: T. Ier, p. 165, et t. II, p. 121 et 255.]

          [Note 761: T. IV, p. 401.]

          [Note 762: Arch. de Sainte-Cather. et du Temple.]

_Rue Paenne._ Elle fait la continuation de la rue Pave, et aboutit aux
rues du Parc-Royal et des Francs-Bourgeois. De Chuyes la nomme _rue
Payelle_; le Tableau des rues de Paris par Valleyre, _rue Parelle_, et
l'diteur de Du Breul, en 1639, _rue de Guienne_. On voit cependant, par
le procs-verbal de 1636, que ds lors elle s'appeloit _Paenne_, nom
qu'elle a toujours conserv depuis. Henri II ayant demand  la ville,
en 1547, les granges pour l'artillerie qui avoient t prtes 
Franois Ier en 1533, et _d'aviser  ce qu'elle vouloit pour son
ddommagement_[763], elle dlibra, le 10 mars 1550, d'acheter une
grange et une partie de terrain de la culture Sainte-Catherine. Elle y
fit construire ensuite un nouvel arsenal, lequel toit situ au coin de
cette rue et de celle du Parc-Royal. Cet emplacement a t occup depuis
par un htel.

          [Note 763: _Voyez_ p. 954.]

_Rue de Picpus._ Elle va de la barrire du Trne  celle de Picpus, 
laquelle elle a donn son nom, lequel vient de celui du petit village
qu'elle traverse. Ds 1540 on trouve indiqus le terroir et la ruelle de
_Piquepusse_. Ce nom n'a vari que dans la manire de l'crire; car on
lit dans les diffrents actes _Picpus_, _Piquepus_, _Picpuce_,
_Picpusse_ et _Piquepusse_. Nous n'avons rien dcouvert sur l'tymologie
de ce nom, qui est plus ancien que l'abb Lebeuf ne l'indique. Jaillot
pense que ce fut en cet endroit qu'on leva, en 1191, une croix, qui fut
nomme _la Croix Benoiste_, et depuis _la Croix Brise_. Dubreul
rapporte l'vnement  l'occasion duquel cette croix fut rige, lequel
ne vaut pas la peine d'tre rpt, n'tant autre chose qu'une pieuse
tradition absolument destitue de toute authenticit[764].

          [Note 764: P. 1237.]

_Rue Saint-Pierre._ C'est le nom que l'on donne maintenant au chemin
qui rgne le long du boulevart et du foss depuis la rue de
Mesnil-Montant jusqu' la rivire. On le nommoit autrefois _rue de la
Contrescarpe_[765].

          [Note 765: Il y avoit anciennement dans cette rue, entre la
          rue Saint-Sbastien et celle du Chemin-Vert, trois culs-de-sac
          qui n'existent plus. Le premier n'avoit point de nom certain;
          le second toit appel _des Jardiniers_; le troisime, _de la
          ruelle Pele_.]

_Petite rue Saint-Pierre._ C'est une petite rue ouverte depuis 1780,
qui donne d'un ct rue Contrescarpe, et de l'autre sur le boulevart.

Ire _Rue de la Planchette_. Cette rue, qui aboutit d'un ct  la rue de
Charenton, et de l'autre  celle des Terres-Fortes, fut ouverte, au
milieu du dix-septime sicle, au travers de plusieurs chantiers de bois
flott. On ne lui donna d'abord aucun nom, mais on la trouve indique
sous celui qu'elle porte dans un contrat de vente de 1660[766];
cependant elle n'toit encore marque sur aucun plan. Celui de Roussel,
publi en 1731, est le premier dans lequel on la trouve. Le commissaire
Du Brillet fait mention d'une rue de la Planchette ou _des
Charbonniers_. Cette dernire est connue, et nous en avons parl
ci-dessus; mais sa position ne convient ni  cette rue-ci ni  la
suivante.

          [Note 766: Recueil de Blondeau, t. LXVI.]

IIe _Rue de la Planchette_. On appelle ainsi la continuation de la rue
de Charenton, depuis les coins de la petite rue de Reuilli et de celle
de Rambouillet, jusqu' la Valle de Fcan. Elle est mentionne dans des
actes de 1540, sous le nom de _chemin de Charenton_ et de _rue de la
Planchette allant de Paris  Charenton_[767].

          [Note 767: _Ibid_, t. XXX., 4e et 5e cahiers.]

_Rue de Popincourt._ Elle traverse de la rue de Mesnil-Montant  celle
de la Roquette. L'auteur des _Tablettes Parisiennes_ la coupe en deux
sur son plan, et donne le nom de _Pincourt_  la partie qui commence 
la rue du Chemin-Vert, et aboutit  celle de la Roquette. L'abb de La
Grive avoit fait la mme faute. Il est vrai que le peuple appeloit
autrefois cette rue _Pincourt_ dans toute son tendue; mais c'est par
aphrse du nom de Popincourt. Elle le doit  Jean de Popincourt,
premier prsident du parlement sous Charles VI, dont la maison de
plaisance toit situe en cet endroit[768]. On en btit successivement
aux environs plusieurs autres, qui formrent un petit hameau. Il prit le
nom de Popincourt, et, vers la fin du rgne de Louis XIII, fut runi au
faubourg Saint-Antoine.

          [Note 768: Cette maison est mentionne dans l'histoire de
          Charles IX; les protestants y tenoient une de leurs
          assembles. Les registres de la ville nous apprennent que, le
          24 avril 1562, le conntable de Montmorenci s'y transporta,
          ainsi que dans deux autres appeles _le Patriarche et le
          Temple de Jrusalem_, et fit brler les bancs et la chaire du
          ministre. Quelques auteurs ont prtendu que ce lieu fut
          ensuite donn  des hospitalires du Saint-Esprit de
          Montpellier, qu'on y construisit une chapelle sous le titre du
          Saint-Esprit, et que c'est de l que les religieuses
          _Annonciades du Saint-Esprit_ ont pris leur nom; mais cette
          opinion est destitue de tout fondement.]

_Rue du Bas-Popincourt._ Elle fait la continuation de la rue du
Chemin-Saint-Denis, et aboutit  la rue des Amandiers. On a altr ou
abrg son nom, comme celui de la prcdente; c'est pourquoi on la
trouve presque partout indique sous le nom de _rue du Bas-Pincourt_.

_Rue de Rambouillet._ Cette rue, qui va des rues de Charenton et de la
Planchette  celle de la Rape, doit son nom  un particulier[769].

          [Note 769: Depuis la rue de Berci jusqu' la rivire on la
          nomme maintenant _rue Villiot_.]

_Rue de la Rape._ Elle commence  la rue des Fosss-Saint-Antoine, et
finit  la barrire du mme nom,  l'extrmit de la rue de Rambouillet.
Ce nom est d  une maison, ainsi appele parce qu'elle avoit t btie
par M. de La Rape, commissaire-gnral des troupes. C'est depuis
long-temps une guinguette trs-frquente.

_Rue des Rats._ Elle va de la rue des murs de la Roquette  celle de
Saint-Andr. Tous nos plans, et les nomenclatures, la nomment rue de
l'_Air_, ou de _Lair_. Nous ne savons d'o lui vient ce dernier nom, ni
celui des Rats qu'on y a substitu depuis 1731.

_Rue de Reuilli._ Elle commence  la rue du Faubourg-Saint-Antoine, prs
de l'Abbaye, et finit au chemin de Charenton. Nous avons dj donn
l'tymologie de ce nom, qui toit celui d'un territoire remarquable par
sa grande antiquit, et par un palais de nos rois dont nous avons
galement fait mention[770].

          [Note 770: Dans cette rue aboutissent trois ruelles: la
          premire, nomme _ruelle des Quatre-Chemins_, commence  ct
          de la barrire de Charenton; la seconde s'appelle _ruelle des
          Trois-Chandelles_; la troisime, dsigne sous le titre de
          _ruelle des Trois-Sabres_, se dirige vers la barrire de
          Reuilly.]

_Rue du Bas-Reuilli_, qu'on appelle aussi quelquefois _petite rue de
Reuilli_. Nous avons dj remarqu qu'on avoit donn le mme nom  la
rue Mongallet. Celle-ci aboutit  la rue de Reuilli et  celle de la
Planchette. Le chteau de Reuilli, auquel elle doit son nom, y toit
situ[771].

          [Note 771: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nomm
          _cul-de-sac de Reuilli_.]

_Rue du Roi-de-Sicile._ Elle aboutit d'un ct  la Vieille rue du
Temple, et de l'autre  celle des Ballets. Il n'est pas douteux qu'elle
ne doive son nom  Charles, comte d'Anjou et de Provence, frre de
Saint-Louis, appel aux royaumes de Naples et de Sicile, qui avoit son
htel dans cette rue.

_Rue de la Roquette._ Elle commence  l'esplanade de la porte
Saint-Antoine, et aboutissoit jadis  la maison hospitalire qui y toit
situe. Son nom lui vient du terrain sur lequel elle a t ouverte.
Dans le Terrier du roi de 1540, et dans les titres de l'archevch, ce
lieu est appel _la Rochette_[772].

          [Note 772: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le
          mme nom.]

_Rue des Murs de la Roquette_[773]. On donnoit ce nom au chemin qui
rgne autour des murs de l'enclos des Hospitalires, depuis l'entre de
leur maison jusqu' la rue des Amandiers. Dans la nomenclature des rues
de Paris, de Valleyre, elle est nomme _rue des Canettes_. Nous ne
l'avons pas trouve indique ailleurs sous cette dnomination.

          [Note 773: On la nomme maintenant _rue de la Folie-Regnau_.]

_Rue des Rosiers._ Elle aboutit d'un ct  la Vieille rue du Temple, et
de l'autre  celle des Juifs. Elle portoit ce nom ds 1233[774], et nous
ne voyons pas qu'elle en ait chang; mais nous conjecturons qu'elle
faisoit alors un retour d'querre, et qu'elle aboutissoit  la rue du
Roi-de-Sicile. Cette dernire partie forme aujourd'hui la rue des
Juifs[775].

          [Note 774: Arch. du Templ.]

          [Note 775: En parlant de la rue des Juifs, nous avons remarqu
          que Guillot, le rle de 1313 et autres titres subsquents n'en
          faisoient pas mention, et cette observation pourroit suffire;
          mais nous avons encore, pour nous appuyer dans notre opinion,
          un monument de sculpture plac  la maison qui fait l'angle de
          la rue du Roi-de-Sicile et de celle des Juifs. Nos historiens
          nous ont conserv le souvenir de l'attentat commis sur une
          statue de la Sainte-Vierge qui fut mutile la nuit du 31 mai
          au 1er juin 1528: elle toit place _en la rue des Rosiers_.
          Franois Ier fit faire une autre statue en argent, qu'il plaa
          _au lieu mme o toit l'ancienne de pierre_. Cette crmonie
          se fit le 12 dudit mois,  la fin d'une procession gnrale
          ordonne  cet effet. Cette statue ayant t vole en 1545, on
          en substitua une troisime en bois qui fut brise par les
          hrtiques la nuit du 13 au 14 dcembre 1551. On fit de
          nouveau une semblable procession, et l'on y plaa alors une
          statue de marbre. Les actes qui constatent ces diffrents
          faits indiquent que ces rparations furent faites _rue des
          Rosiers, devant l'huis de derrire du Petit-Saint-Antoine_. Ce
          monument en sculpture, o Franois Ier est reprsent, a
          toujours subsist depuis au mme lieu, et n'a t dplac
          qu'au moment de la rvolution.]

_Rue Royale_[776]. Elle commence  la rue Saint-Antoine, et finit  la
place Royale, dont elle a tir son nom, ainsi que les autres qui
aboutissoient  cette place. Pour la distinguer, on la nomme _rue du
Pavillon du Roi_. Elle est indique ainsi sur le plan de Boisseau.

          [Note 776: On la nommoit, pendant la rvolution, rue des
          _Vosges_, ainsi que la place.]

_Rue Saint-Sbastien._ Elle aboutit d'un ct au chemin de la
Contrescarpe, et de l'autre  la rue de Popincourt. Au sicle dernier,
on l'appeloit rue _Saint-tienne_. Elle est ainsi dsigne sur les plans
de Jouvin, de Fer, etc., et mme sur celui que publia de Lisle en 1715;
mais en 1718 on la trouve sous sa dnomination actuelle. Ces deux noms
viennent de deux enseignes[777].

          [Note 777: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le
          mme nom.]

_Vieille rue du Temple._ Nous avons dj parl de cette rue. (_Voyez
quartier du Temple._) La partie qui dpend du quartier Saint-Antoine
commence  la rue Saint-Antoine, et finit au coin des rues de la Perle
et des Quatre-Fils. L'auteur des _Tablettes Parisiennes_[778] dit qu'en
1300 elle s'appeloit simplement _rue du Temple_. Il est vrai que Guillot
ne la nomme pas autrement, et que l'abb Lebeuf[779] dit qu'elle n'a pas
chang de nom; mais Jaillot croit qu'ils se sont tromps, et que la rue
du Temple a toujours t distingue de celle-ci.

          [Note 778: Pag. 48.]

          [Note 779: T. II, p. 597.]

_Rue des Terres-Fortes._ Elle aboutit d'un ct  la rue des
Fosss-Saint-Antoine, et de l'autre  la rue Moreau. Elle s'appeloit
auparavant _rue des Marais_, parce qu'elle toit environne de marais
potagers. Sur les plans de MM. de La Grive et Robert, elle est nomme
_rue du Fumier_. Ils l'ont confondue avec une ruelle qui portoit ce nom,
et qui toit parallle  celle-ci. Cette ruelle ne subsiste plus.

_Rue Tiron._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine dans celle du
Roi-de-Sicile. Corrozet l'appelle _rue Jean-de-Tizon_. Un grand nombre
d'autres la nomment simplement _rue Tison_. Cependant ds le treizime
sicle elle se nommoit _de Tiron_. Elle devait ce nom  une grande
maison qu'on y avoit btie, dont l'entre subsistoit encore vers la fin
du sicle dernier, et qui avoit appartenu  l'abbaye de Tiron.

_Rue des Tournelles._ Elle aboutit d'un ct  la rue Saint-Antoine, et
de l'autre  la rue Neuve-Saint-Gilles. Nous voyons, par les plans
manuscrits de Sainte-Catherine du Val-des-coliers, qu'on l'appeloit
dans le principe _rue Jean-Beausire_, comme nous l'avons remarqu 
l'article de la rue qui porte ce nom. Mais on la trouve indique, ds
1546, sous sa nouvelle dnomination dans plusieurs titres des archives
de Sainte-Opportune. Elle la devoit au palais des Tournelles.

_Rue Traversire._ Elle est ainsi nomme parce qu'elle traverse de la
rue du Faubourg-Saint-Antoine  celle de Charenton. Elle se prolonge
mme sous ce nom jusqu' celle de la Rape, et jusqu'au chemin qui rgne
le long de la rivire dans cette dernire partie. On la trouve indique
sur quelques plans sous le nom de _rue des Chantiers_, sous ceux _du
Cler-Chantier_, et de _rue Pave_, entre les rues de Charenton et de la
Rape.

          [Note 780: Elle a port, pendant la rvolution, le nom de _rue
          Saint-Denis_.]

_Rue du Trne._ Elle fait la continuation de la rue des Boulets, depuis
la rue de Montreuil jusqu' celle du Faubourg-Saint-Antoine. Son nom est
d  la place du Trne dont nous avons parl, et  laquelle elle
conduit[781].

          [Note 781: _Voy._ t. I, p. 279, 1re partie.]

_Rue Trouve._ Cette rue, perce depuis 1780, donne d'un ct rue de
Charenton, de l'autre sur le march Beauvau.


QUAIS.

_Quai de la Rape._ On donne ce nom  tout l'espace qui s'tend le long
de la rivire, depuis la rue des Fosss-Saint-Antoine jusqu' la
barrire de la Rape. Il est destin  l'arrivage de diverses
marchandises, telles que vins, charbon de terre, bois flott, etc.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_glise Sainte-Marguerite._ On a dpos dans cette glise, et derrire
le matre-autel, le tombeau lev  son pouse par Girardon, monument
qui se voyoit autrefois dans l'glise de Saint-Landri, et qui depuis la
rvolution avoit t transport au muse des Petits-Augustins[782].

Cette mme glise possde plusieurs tableaux modernes qui lui ont t
donns par la ville en 1817, 1819 et 1822.

Dans une chapelle  gauche, sainte Marguerite, par _Vafflard_.
Au-dessus du matre-autel, saint Ambroise sauvant un prtre des fureurs
du peuple, par le mme. Dans le choeur un portement de croix, par ***.

_Sminaire de Saint-Ambroise._ Il est situ  peu de distance de
l'glise et dans la rue de Popincourt.

_Fontaine de la place Royale._ Cette fontaine, tablie pendant la
rvolution  la place qu'occupoit la statue de Louis XIII, se composoit
de plusieurs tuyaux formant une gerbe dont l'eau retomboit dans un
bassin circulaire. Elle n'existe plus, et cet espace est maintenant
occup par l'atelier o se fait la nouvelle statue qu'on lve  ce
monarque.

_Fontaine de l'lphant_ (place de la Bastille). L'atelier o l'on
excute le modle de cette fontaine existe toujours. Rien n'indique que
l'on y travaille maintenant.

_Fontaine de Popincourt._ Cette fontaine a la forme d'un cippe termin
par des enroulements, au milieu desquels s'lve un plican nourrissant
ses petits. La face principale est orne d'un bas-relief reprsentant
une femme, sans doute la Charit, qui allaite un enfant, et donne 
boire  plusieurs autres qui sont groups autour d'elle; l'eau tombe par
un tuyau dans une cuvette oblongue.

_March des Blancs-Manteaux._ Ce march a t construit dans la Vieille
rue du Temple, en face de la rue des Blancs-Manteaux. C'est un carr
long, couvert en tuiles, et perc sur deux faces de trois arcades, deux
petites et une grande.

_Pont-du-Jardin-du-Roi._ Ce pont se compose de quatre piliers et de deux
fortes cules qui supportent cinq arches de fer de fonte surbaisses,
sur lesquelles repose la charpente; chaque poutre est orne  ses
extrmits d'une gueule de lion en fonte; et sur cette charpente est
tendu un plancher que recouvrent une feuille de plomb, un lit de
gravier et un pav. Des deux cts rgne un trottoir garni d'appuis de
fer et de huit rverbres. Ce pont, que l'on avoit construit avec
l'intention de le rendre assez solide pour supporter le passage des
charrettes les plus charges, a dj prouv de nombreuses fractures par
les secousses multiplies qu'il a reues, le fer fondu n'ayant pas
l'lasticit qui seule auroit pu y opposer une rsistance suffisante; et
sa carcasse ne subsiste que par la prcaution que l'on a prise d'en lier
toutes les parties par des bandes de fer forg. Cet accident a fait
abandonner cette invention moderne; et nous lui devons le magnifique
pont des Invalides, que l'on avoit eu d'abord le projet de construire
aussi en fer fondu.

Le pont du Jardin-du-Roi s'est nomm, pendant la rvolution, pont
d'_Austerlitz_. Il est accompagn d'un chemin de halage.

_Cimetire du Pre La Chaise._ Ce cimetire, le plus vaste de Paris, a
t form dans l'enclos de la maison de Mont-Louis, dite du Pre La
Chaise, puis successivement agrandi de plusieurs portions du terrain
environnant. C'est  notre avis le spectacle le plus curieux et en mme
temps le plus dplorable que prsente cette grande ville, et nulle
description n'en pourroit donner une juste ide. La rvolution qui depuis
si long-temps dsole la terre des vivants reparot tout entire dans
cette demeure des morts; au milieu du silence des tombeaux, les pierres
lvent la voix et retracent toutes les passions qui fermentent dans la
socit, et ce dsordre effrayant des esprits qui, pour la premire fois
depuis l'existence du monde, la menace d'une entire dissolution. L
s'lve comme une ville compose de monuments funbres, o les rangs
sont confondus, non pas seulement dans la mme poussire, mais encore
dans le mme orgueil: le dernier artisan y a les honneurs de l'pitaphe;
des marchands y btissent des mausoles qui le disputent  ceux des
ducs et des princes; les familles des banquiers s'y font faire des
caveaux comme faisoient autrefois les Chtillon et les Montmorenci; 
ct du mdaillon d'un magistrat s'lve la statue d'une courtisane ou
d'un histrion, dont le marbre raconte les talents et les vertus. Dans ce
nombre infini d'inscriptions funraires, dont cette enceinte est comme
pave, reparoissent les attachements terrestres dans toute leur misre,
c'est--dire sans esprance et sans rsignation; elles prsentent
quelquefois des diffamations et des confidences scandaleuses; de toutes
parts des loges qui ressemblent  des apothoses. Ces inscriptions nous
apprennent que l sont confondues toutes les religions; souvent mme
elles expriment l'indiffrence religieuse dans ce qu'elle a de plus
rvoltant, et en cherchant bien, on y trouveroit jusqu' la profession
de foi du matrialiste et de l'athe[783]. On rencontre presque  chaque
pas de ces pierres spulcrales couvertes de fleurs sans cesse
renouveles, sans que cette offrande purile, faite  de froids dbris,
soit accompagne de la prire que demandent les mes des trpasss:
ainsi faisoient les paens, et il n'y manque plus que leurs libations.
Enfin, d'espace en espace, la croix y distingue les tombes des chrtiens
qui ont fait bnir les places qu'ils y occupent; et bientt sans doute
il n'y en aura plus pour eux, parce qu'il ne restera plus un seul coin
de cette terre qui n'ait t profan.

          [Note 783: Le scandale de ces inscriptions a t port si
          loin, que depuis quelque temps, dit-on, il a t nomm des
          inspecteurs chargs d'examiner, d'admettre ou de rejeter les
          pitaphes.]

_Congrgation de Sainte-Clotilde._ C'est un vaste btiment situ dans la
rue de Reuilli, vers la barrire. La porte d'entre, orne de deux
colonnes, est surmonte d'un cusson aux armes de France au-dessous
duquel on lit cette inscription:

     Institution de Jeunes Demoiselles, sous la protection du Roi et
     de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Angoulme, dirige par les
     dames de la Congrgation de Sainte-Clotilde.

_Abattoir de Mesnil-Montant._ Il est situ entre la rue Saint-Maur et
celle de Popincourt, vers la rue des Amandiers. L'avenue qui en borde la
faade se nomme avenue _Parmentier_.--(Voyez  la fin de l'ouvrage
l'article _Abattoirs_.)


RUES NOUVELLES.

_Rue de la Boucherie._ Cette rue nouvelle, perce vis--vis le march
des Blancs-Manteaux, a pour entre une arcade qui correspond  celles de
ce march. Sur les deux jambages de cette arcade sont deux ttes de
boeuf qui vomissent de l'eau dans un bassin demi-circulaire.

_Rue de la Chausse._ Cette rue, perce sur le terrain des Minimes,
donne d'un ct dans la rue Saint-Gilles, de l'autre dans celle des
Minimes.

_Rue des hospitalires Saint-Gervais._ Elle commence dans celle des
Rosiers, et vient aboutir  celle des Francs-Bourgeois, sparant ainsi
le march des Blancs-Manteaux de la Boucherie.

_Ruelle des Jardiniers._ Elle aboutit d'un ct  la rue de la
Planchette, de l'autre aux murs de la ville.

_Rue Saint-Jules._ Elle a t perce  l'endroit o la rue Saint-Antoine
se rencontre avec celle de Montreuil, elle aboutit  l'une et 
l'autre.

_Rue des Morts._ Elle commence  la rue des Amandiers, vis--vis celle
de Saint-Maur, et vient se terminer  la rue de la Roquette.

_Rue des Moulins._ Elle donne d'un ct dans la rue de Picpus, de
l'autre dans la grande rue de Reuilli, en face de la barrire.

_Rue des Ormeaux._ Cette rue a t ouverte  la barrire du Trne et
paralllement  l'avenue des Ormes.


PASSAGES.

Sur une partie du territoire des Filles-Saint-Gervais, Vieille rue du
Temple, on a ouvert trois passages, l'un qui donne rue des Rosiers,
l'autre rue des Francs-Bourgeois, le troisime dans la Vieille rue du
Temple.


FIN DE LA SECONDE PARTIE DU SECOND VOLUME.




TABLE DES MATIRES.


SECOND VOLUME.--SECONDE PARTIE.

QUARTIER SAINT-MARTIN.

                                                                Pages.

  Paris sous Louis XI.                                             589

  Origine du quartier.                                             663

  glise Saint-Merri.                                              666

  Les Juges-Consuls.                                               678

  L'glise Saint-Julien-des-Mntriers.                            683

  Les Carmlites de la rue Chapon.                                 683

  L'glise Saint-Nicolas-des-Champs.                               686

  Le prieur Saint-Martin-des-Champs.                              695

  Les Filles de la Magdeleine.                                     709

  La porte Saint-Martin.                                           716

  L'Opra.                                                         718

  L'glise Saint-Laurent.                                          735

  Les Rcollets.                                                   747

  L'hpital du Saint-Nom-de-Jsus.                                 750

  L'hpital Saint-Louis.                                           752

  Htels.                                                          759

  Fontaines.                                                       764

  Rues et places du quartier Saint-Martin.                         766

  Monuments nouveaux, etc.                                         789

  Rues nouvelles.                                                  792


QUARTIER DE LA GRVE.

  Origine du quartier.                                             793

  Place de Grve.                                                  795

  Hospice et Chapelle des Haudriettes.                             798

  Htel-de-Ville.                                                  801

  Hpital du Saint-Esprit.                                         818

  Chapelle Saint-Bont.                                             821

  L'glise Saint-Jean.                                             822

  March ou vieux Cimetire Saint-Jean.                            829

  Clotre Saint-Jean.                                              833

  Place Baudoyer.                                                  834

  L'glise Saint-Gervais.                                          836

  Les Filles de la Croix.                                          848

  Htels.                                                          851

  Fontaines.                                                       854

  Rues et places du quartier de la Grve.                          855

  Monuments nouveaux, etc.                                         873

  Rues nouvelles.                                                  874


QUARTIER SAINT-PAUL ou DE LA MORTELLERIE.

  Paris sous Charles VIII et sous Louis XII.                       875

  Origine du quartier.                                             916

  Les Religieuses de l'Ave-Maria.                                  917

  L'glise Saint-Paul.                                             926

  Les Clestins.                                                   935

  L'Arsenal.                                                       952

  Htels.                                                          957

  Fontaines.                                                       965

  Rues et places du quartier Saint-Paul.                           966

  Quais.                                                           974

  Monuments nouveaux, etc.                                         975

  Rues nouvelles.                                                  976


QUARTIER SAINTE-AVOIE.

  Origine du quartier.                                             977

  Les Carmes-Billettes.                                            978

  Les chanoines de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.                 985

  Les Religieuses de Sainte-Avoie.                                 989

  Les Religieux de la Merci.                                       993

  Les Blancs-Manteaux.                                             998

  Htels.                                                         1004

  Fontaines.                                                      1012

  Rues et places du quartier Sainte-Avoie.                        1013

  Rues nouvelles.                                                 1022

  Passages nouveaux.                                           _Ibid._


QUARTIER DU TEMPLE OU DU MARAIS.

  Paris sous Franois Ier.                                        1023

  Origine du quartier.                                            1083

  Les Capucins du Marais.                                         1084

  Les Filles du Saint-Sacrement.                                  1085

  Les Religieuses du Calvaire.                                    1088

  L'hpital des Enfants-Rouges.                                   1090

  Le Temple.                                                      1092

  Les Religieuses de Sainte-lisabeth.                            1126

  Les pres de Nazareth.                                          1128

  Les Filles du Sauveur.                                          1130

  Spectacles des boulevarts.                                      1132

  Htels.                                                         1135

  Fontaines.                                                      1138

  Barrires.                                                      1140

  Rues et places du quartier du Temple.                           1141

  Monuments nouveaux, etc.                                        1159

  Rues nouvelles.                                                 1160


QUARTIER SAINT-ANTOINE.

  Origine du quartier.                                            1161

  Hospitalires de Sainte-Anastase.                               1163

  Petit-Saint-Antoine.                                            1166

  Prison de la Force.                                             1173

  Police de Paris.                                                1174

  Petite-Force.                                                   1183

  Les Annonciades-Clestes.                                       1184

  L'glise de Saint-Louis.                                        1187

  Bibliothque de la Ville.                                       1213

  Les Chanoines de Sainte-Catherine-du-Val.                       1214

  Palais des Tournelles.                                          1227

  La place Royale                                                 1230

  Les Minimes de la place Royale.                                 1235

  Hpital de la Charit-Notre-Dame.                               1244

  Les filles de la Socit-de-la-Croix.                           1248

  Les Religieuses de Sainte-Marie.                                1249

  La porte Saint-Antoine.                                         1255

  La Bastille.                                                    1261

  Les Quinze-Vingts.                                              1267

  Les religieuses Angloises.                                      1269

  L'Hpital des Enfants-Trouvs.                                  1271

  Les Annonciades du Saint-Esprit.                                1273

  Les religieuses Hospitalires de la Roquette.                   1278

  Les filles de Sainte-Marthe.                                    1280

  Les religieuses de Notre-Dame-de-Bon-Secours.                   1281

  Les religieuses de la Magdeleine-de-Trainel.                    1284

  Les religieuses de la Croix.                                    1287

  L'glise de Sainte-Marguerite.                                  1289

  Les filles de Notre-Dame-des-Vertus.                            1294

  L'abbaye Saint-Antoine.                                         1292

  La Manufacture des Glaces.                                      1301

  Les filles de la Trinit.                                       1302

  Les chanoinesses de Notre-Dame-de-la-Victoire.                  1304

  Les Pnitents rforms du Tiers-Ordre de Saint-Franois,
    vulgairement nomms Picpus.                                   1306

  Arc de Triomphe de la barrire du Trne.                        1309

  Htels.                                                         1313

  Fontaines.                                                      1339

  Boulevarts.                                                     1342

  Barrires.                                                      1344

  Rues et places du quartier Saint-Antoine.                       1345

  Quais.                                                          1369

  Monuments nouveaux.                                          _Ibid._

  Rues nouvelles.                                                 1373

  Passages.                                                       1374


FIN DE LA TABLE.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Les lettres suprieures inusuelles sont entoures de parenthses.

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Autres corrections effectues:

--Page 593: "suivant l'expression trs-vive de Moutesquieu," a t
remplac par "suivant l'expression trs-vive de Montesquieu,".

--Page 593: "par-dessus tout la multitude innombrable de ces hommes
libres et armes" a t remplac par "par-dessus tout la multitude
innombrable de ces hommes libres et arms".

--Page 682: "qui furent dfinitivement termines en 1638," a t
remplac par "qui furent dfinitivement termines en 1658,".

--Page 683: "o elles furent entirement installes le 8 septembre
1677;" a t remplac par "o elles furent entirement installes
le 8 septembre 1617;".

--Page 720: "qui, jusqu' Malherhe" a t remplac par "qui, jusqu'
Malherbe".

--Page 816: "maladresse par _Biaod_ le fils" a t remplac par
"maladresse par _Biard_ le fils".

--Page 928: "introduite alors en France avec plusieurs rits romains," a
t remplac par "introduite alors en France avec plusieurs rites
romains,".

--Page 983: "et en la chambre des comptes le 22 mai 163;" a t remplac
par "et en la chambre des comptes le 22 mai 1633;".

--Page 996: "rapides que, ds 1250," a t remplac par "rapides que,
ds 1230,".

--Page 1054: "avoit prouvs jusqu'alors" a t remplac par "avoit
prouvs jusqu'alors".

--Page 1089: "On en jeta les fondements en 1655." a t remplac par
"On en jeta les fondements en 1635.".

--Page 1208: "Le portail, lev en 1534," a t remplac par "Le portail,
lev en 1634,".

--Note 184: "mais encore de logement au prvt des marchands et 
famille" a t remplac par "mais encore de logement au prvt des
marchands et  sa famille".

--Note 192: "qu'elle avoit t enleve" a t remplac par "qu'elle
avoit t leve".

--Note 230: "chartre de ce prince de l'an 1141" a t remplac par
"charte de ce prince de l'an 1141".

--Note 606: "un gnie en pleurs teint un flambleau" a t remplac par
"un gnie en pleurs teint un flambeau".

--Note 780: Il n'y a pas d'ancre correspondant dans le texte.]






End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Tome 4), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ***

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