The Project Gutenberg EBook of Germinal, by Emile Zola
(#8 in our series by Emile Zola)

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Title: Germinal

Author: Emile Zola

Release Date: May, 2004  [EBook #5711]
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[This file was first posted on August 13, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, GERMINAL ***




This eBook was produced by Carlo Traverso.



Author: mile Zola

Title: Germinal

Remark: n. 13 of "Les Rougon-Macquart"

Language: French

Encoding: ISO-8859-1



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of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliothque Nationale de France qui a mis 
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn
l'autorisation de les utiliser pour prparer ce texte.



mile Zola

Germinal




Premire Partie



I


Dans la plaine rase, sous la nuit sans toiles, d'une obscurit et
d'une paisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes  Montsou, dix kilomtres de pav coupant tout droit, 
travers les champs de betteraves.  Devant lui, il ne voyait mme pas
le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glaces d'avoir balay des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pav se droulait avec la
rectitude d'une jete, au milieu de l'embrun aveuglant des tnbres.

L'homme tait parti de Marchiennes vers deux heures.  Il marchait d'un
pas allong, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours.  Un petit paquet, nou dans un mouchoir 
carreaux, le gnait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantt d'un coude, tantt de l'autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains  la fois, des mains gourdes que les lanires du
vent d'est faisaient saigner.  Une seule ide occupait sa tte vide
d'ouvrier sans travail et sans gte, l'espoir que le froid serait
moins vif aprs le lever du jour.  Depuis une heure, il avanait
ainsi, lorsque sur la gauche,  deux kilomtres de Montsou, il aperut
des feux rouges, trois brasiers brlant au plein air, et comme
suspendus.  D'abord, il hsita, pris de crainte; puis, il ne put
rsister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.

Un chemin creux s'enfonait.  Tout disparut.  L'homme avait  droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferre; tandis qu'un talus d'herbe s'levait  gauche, surmont de
pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et
uniformes.  Il fit environ deux cents pas.  Brusquement,  un coude du
chemin, les feux reparurent prs de lui, sans qu'il comprt davantage
comment ils brlaient si haut dans le ciel mort, pareils  des lunes
fumeuses.  Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l'arrter.  C'tait une masse lourde, un tas cras de constructions,
d'o se dressait la silhouette d'une chemine d'usine; de rares lueurs
sortaient des fentres encrasses, cinq ou six lanternes tristes
taient pendues dehors,  des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de trteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noye de nuit et de fume, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d'un chappement de
vapeur, qu'on ne voyait point.

Alors, l'homme reconnut une fosse.  Il fut repris de honte:  quoi
bon?  il n'y aurait pas de travail.  Au lieu de se diriger vers les
btiments, il se risqua enfin  gravir le terri sur lequel brlaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour clairer
et rchauffer la besogne.  Les ouvriers de la coupe  terre avaient d
travailler tard, on sortait encore les dbris inutiles.  Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les trteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, prs de chaque
feu.

--Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.

Tournant le dos au brasier, le charretier tait debout, un vieillard
vtu d'un tricot de laine violette, coiff d'une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilit de pierre, qu'on et vid les six berlines montes par
lui.  Le manoeuvre employ au culbuteur, un gaillard roux et
efflanqu, ne se pressait gure, pesait sur le levier d'une main
endormie.  Et, l-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines rgulires passaient comme des coups de faux.

--Bonjour, rpondit le vieux.

Un silence se fit.  L'homme, qui se sentait regard d'un oeil mfiant,
dit son nom tout de suite.

--Je me nomme tienne Lantier, je suis machineur...  Il n'y a pas de
travail ici?

Les flammes l'clairaient, il devait avoir vingt et un ans, trs brun,
joli homme, l'air fort malgr ses membres menus.

Rassur, le charretier hochait la tte.

--Du travail pour un machineur, non, non...  Il s'en est encore
prsent deux hier.  Il n'y a rien.

Une rafale leur coupa la parole.  Puis, tienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:

--C'est une fosse, n'est-ce pas?

Le vieux, cette fois, ne put rpondre.  Un violent accs de toux
l'tranglait.  Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpr,
laissa une tache noire.

--Oui, une fosse, le Voreux...  Tenez! le coron est tout prs.

A son tour, de son bras tendu, il dsignait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait devin les toitures.  Mais les six berlines
taient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui hrissait le poil.

Le Voreux,  prsent, sortait du rve.  tienne, qui s'oubliait devant
le brasier  chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronn du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la
tourelle carre de la pompe d'puisement.  Cette fosse, tasse au fond
d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
chemine comme une corne menaante, lui semblait avoir un air mauvais
de bte goulue, accroupie l pour manger le monde.

Tout en l'examinant, il songeait  lui,  son existence de vagabond,
depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chass de Lille, chass de
partout; le samedi, il tait arriv  Marchiennes, o l'on disait
qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait d passer le dimanche cach sous les bois d'un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, 
deux heures de la nuit.  Rien, plus un sou, pas mme une crote:
qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement o s'abriter contre la bise?  Oui, c'tait bien une fosse,
les rares lanternes clairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des gnrateurs, dans
une clart vive.  Il s'expliquait jusqu' l'chappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relche, qui tait
comme l'haleine engorge du monstre.

Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas mme lev les
yeux sur tienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tomb 
terre, lorsqu'un accs de toux annona le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.

--Il y a des fabriques  Montsou? demanda le jeune homme.

Le vieux cracha noir, puis rpondit dans le vent:

--Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent.  Fallait voir a, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n'avait tant gagn...  Et voil qu'on se remet  se
serrer le ventre.  Une vraie piti dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns aprs les autres...  Ce n'est peut-tre
pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amrique? Sans compter que les btes meurent du cholra, comme les
gens.

Alors, en courtes phrases, l'haleine coupe, tous deux continurent 
se plaindre.  tienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientt les routes seraient
pleines de mendiants.  Oui, disait le vieillard, a finirait par mal
tourner, car il n'tait pas Dieu permis de jeter tant de chrtiens 
la rue.

--On n'a pas de la viande tous les jours.

--Encore si l'on avait du pain!

--C'est vrai, si l'on avait du pain seulement!

Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement mlancolique.

--Tenez! reprit trs haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est l...

Et, de sa main tendue de nouveau, il dsigna dans les tnbres des
points invisibles,  mesure qu'il les nommait.  L-bas,  Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
rduire son personnel, il n'y avait gure que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les cbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moiti de
l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas reu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement taient allums;
enfin,  la verrerie Gagebois, une grve menaait, car on parlait
d'une rduction de salaire.

--Je sais, je sais, rptait le jeune homme  chaque indication.  J'en
  viens.

--Nous autres, a va jusqu' prsent, ajouta le charretier.  Les
fosses ont pourtant diminu leur extraction.  Et regardez, en face, 
la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours  coke qui
flambent.

Il cracha, il repartit derrire son cheval somnolent, aprs l'avoir
attel aux berlines vides.

Maintenant, tienne dominait le pays entier.  Les tnbres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes misres, que le jeune homme, inconsciemment, sentait  cette
heure autour de lui, partout, dans l'tendue sans bornes.  N'tait-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s'taient enrages, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d'hommes.  Et, les yeux errants, il s'efforait de percer les ombres,
tourment du dsir et de la peur de voir.  Tout s'anantissait au fond
de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, trs loin, que les
hauts fourneaux et les fours  coke.  Ceux-ci, des batteries de cent
chemines, plantes obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus  gauche, brlaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches gantes.  C'tait d'une
tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, 
l'horizon menaant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.

--Vous tes peut-tre de la Belgique? reprit derrire tienne le
charretier, qui tait revenu.

Cette fois, il n'amenait que trois berlines.  On pouvait toujours
culbuter celles-l: un accident arriv  la cage d'extraction, un
crou cass, allait arrter le travail pendant un grand quart d'heure.
En bas du terri, un silence s'tait fait, les moulineurs n'branlaient
plus les trteaux d'un roulement prolong.  On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la
tle.

--Non, je suis du Midi, rpondit le jeune homme.

Le manoeuvre, aprs avoir vid les berlines, s'tait assis  terre,
heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement lev de gros yeux teints sur le charretier, comme gn par
tant de paroles.  Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long
d'habitude.  Il fallait que le visage de l'inconnu lui convnt et
qu'il ft pris d'une de ces dmangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls,  haute voix.

--Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.

--C'est un surnom? demanda tienne tonn.

Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux:

--Oui, oui...  On m'a retir trois fois de l-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gsier, la troisime avec le ventre gonfl d'eau comme une
grenouille...  Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m'ont appel Bonnemort, pour rire.

Sa gaiet redoubla, un grincement de poulie mal graisse, qui finit
par dgnrer en un accs terrible de toux.  La corbeille de feu,
maintenant, clairait en plein sa grosse tte, aux cheveux blancs et
rares,  la face plate, d'une pleur livide, macule de taches
bleutres.  Il tait petit, le cou norme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carres tombaient  ses
genoux.  Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paratre souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant 
ses oreilles.  Quand il eut touss, la gorge arrache par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.

tienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.

--Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez  la mine?

Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.

--Longtemps, ah! oui!...  Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, 
cette heure.  Calculez un peu...  J'ai tout fait l-dedans, galibot
d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans.  Ensuite,  cause de mes sacres jambes, ils
m'ont mis de la coupe  terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au
moment o il leur a fallu me sortir du fond, parce que le mdecin
disait que j'allais y rester.  Alors, il y a cinq annes de cela, ils
m'ont fait charretier...  Hein? c'est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!

Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflamms, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blme d'un
reflet sanglant.

--Ils me disent de me reposer, continua-t-il.  Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bte!...  J'irai bien deux annes, jusqu' ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs.  Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante.  Ils sont malins, les bougres!...
D'ailleurs, je suis solide,  part les jambes.  C'est, voyez-vous,
l'eau qui m'est entre sous la peau,  force d'tre arros dans les
tailles.  Il y a des jours o je ne peux pas remuer une patte sans
crier.

Une crise de toux l'interrompit encore.

--Et a vous fait tousser aussi? dit tienne.

Mais il rpondit non de la tte, violemment.  Puis, quand il put
parler:

--Non, non, je me suis enrhum, l'autre mois.  Jamais je ne toussais,
 prsent je ne peux plus me dbarrasser...  Et le drle, c'est que je
crache, c'est que je crache...

Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.

--Est-ce que c'est du sang? demanda tienne, osant enfin le
  questionner.

Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main.

--C'est du charbon...  J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu' la fin de mes jours.  Et voil cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond.  J'avais a en magasin, parat-il, sans mme m'en
douter.  Bah! a conserve!

Il y eut un silence, le marteau lointain battait  coups rguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit.  Devant les flammes
qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remchant des
souvenirs.  Ah! bien sr, ce n'tait pas d'hier que lui et les siens
tapaient  la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la cration; et cela datait de loin, il y
avait dj cent six ans.  Son aeul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouv le charbon gras  Rquillart, la
premire fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui
abandonne, l-bas, prs de la sucrerie Fauvelle.  Tout le pays le
savait,  preuve que la veine dcouverte s'appelait la veine
Guillaume, du prnom de son grand-pre.  Il ne l'avait pas connu, un
gros  ce qu'on racontait, trs fort, mort de vieillesse  soixante
ans.  Puis, son pre, Nicolas Maheu dit le Rouge, g de quarante ans
 peine, tait rest dans le Voreux, que l'on fonait en ce temps-l:
un boulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avals
par les roches.  Deux de ses oncles et ses trois frres, plus tard, y
avaient aussi laiss leur peau.  Lui, Vincent Maheu, qui en tait
sorti  peu prs entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait
pour un malin.  Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler.  On
faisait a de pre en fils, comme on aurait fait autre chose.  Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron.  Cent six ans
d'abattage, les mioches aprs les vieux, pour le mme patron: hein?
beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire!

--Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau tienne.

--C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain  manger, on peut vivre.

Bonnemort se tut, les yeux tourns vers le coron, o des lueurs
s'allumaient une  une.  Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.

--Et elle est riche, votre Compagnie? reprit tienne.

Le vieux haussa les paules, puis les laissa retomber, comme accabl
sous un croulement d'cus.

--Ah! oui, ah! oui...  Pas aussi riche peut-tre que sa voisine, la
Compagnie d'Anzin.  Mais des millions et des millions tout de mme.
On ne compte plus...  Dix-neuf fosses, dont treize pour
l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crvecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour
l'puisement ou l'arage, comme Rquillart...  Dix mille ouvriers, des
concessions qui s'tendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!...  Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l'argent!

Un roulement de berlines, sur les trteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune.  En bas, la cage devait tre rpare, les
moulineurs avaient repris leur besogne.  Pendant qu'il attelait sa
bte, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant
 elle:

--Faut pas t'habituer  bavarder, fichu paresseux!...  Si monsieur
Hennebeau savait  quoi tu perds le temps!

tienne, songeur, regardait la nuit.  Il demanda:

--Alors, c'est  monsieur Hennebeau, la mine?

--Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur
gnral.  Il est pay comme nous.

D'un geste, le jeune homme montra l'immensit des tnbres.

--A qui est-ce donc, tout a?

Mais Bonnemort resta un instant suffoqu par une nouvelle crise, d'une
telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine.  Enfin, quand il
eut crach et essuy l'cume noire de ses lvres, il dit, dans le vent
qui redoublait:

--Hein?  qui tout a?...  On n'en sait rien.  A des gens.

Et, de la main, il dsignait dans l'ombre un point vague, un lieu
ignor et recul, peupl de ces gens, pour qui les Maheu tapaient  la
veine depuis plus d'un sicle.  Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c'tait comme s'il et parl d'un tabernacle inaccessible,
o se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu'ils n'avaient jamais vu.

--Au moins si l'on mangeait du pain  sa suffisance! rpta pour la
troisime fois tienne, sans transition apparente.

--Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!

Le cheval tait parti, le charretier disparut  son tour, d'un pas
tranard d'invalide.  Prs du culbuteur, le manoeuvre n'avait point
boug, ramass en boule, enfonant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux teints.

Quand il eut repris son paquet, tienne ne s'loigna pas encore.  Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brlait, devant le grand feu.  Peut-tre, tout de mme, ferait-il bien
de s'adresser  la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
rsignait, il accepterait n'importe quelle besogne.  O aller et que
devenir,  travers ce pays affam par le chmage? laisser derrire un
mur sa carcasse de chien perdu?  Cependant, une hsitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noye
sous une nuit si paisse.  A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s'il et souffl d'un horizon sans cesse largi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours  coke, ensanglantant les
tnbres, sans en clairer l'inconnu.  Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bte mchante, s'crasait davantage,
respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gn par sa
digestion pnible de chair humaine.



II


Au milieu des champs de bl et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire.  On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adosses, des
corps de caserne ou d'hpital, gomtriques, parallles, que
sparaient les trois larges avenues, divises en jardins gaux.  Et,
sur le plateau dsert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arrachs des cltures.

Chez les Maheu, au numro 16 du deuxime corps, rien ne bougeait.  Des
tnbres paisses noyaient l'unique chambre du premier tage, comme
crasant de leur poids le sommeil des tres que l'on sentait l, en
tas, la bouche ouverte, assomms de fatigue.  Malgr le froid vif du
dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet touffement chaud
des chambres les mieux tenues, qui sentent le btail humain.

Quatre heures sonnrent au coucou de la salle du rez-de-chausse, rien
encore ne remua, des haleines grles sifflaient, accompagnes de deux
ronflements sonores.  Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compt les quatre coups du
timbre,  travers le plancher, sans trouver la force de s'veiller
compltement.  Puis, les jambes jetes hors des couvertures, elle
ttonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle.  Mais elle
restait assise, la tte si pesante, qu'elle se renversait entre les
deux paules, cdant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.

Maintenant, la chandelle clairait la chambre, carre,  deux
fentres, que trois lits emplissaient.  Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair.  Et rien autre, des hardes
pendues  des clous, une cruche pose sur le carreau, prs d'une
terrine rouge servant de cuvette.  Dans le lit de gauche, Zacharie,
l'an, un garon de vingt et un ans, tait couch avec son frre
Jeanlin, qui achevait sa onzime anne; dans celui de droite, deux
mioches, Lnore et Henri, la premire de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le
troisime lit avec sa soeur Alzire, si chtive pour ses neuf ans,
qu'elle ne l'aurait mme pas sentie prs d'elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfonait les ctes.  La porte vitre tait
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espce de boyau o le
pre et la mre occupaient un quatrime lit, contre lequel ils avaient
d installer le berceau de la dernire venue, Estelle, ge de trois
mois  peine.

Cependant, Catherine fit un effort dsespr.  Elle s'tirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque.  Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau troit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatous de charbon, et des bras
dlicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blme du
visage, dj gt par les continuels lavages au savon noir.  Un
dernier billement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la pleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brise, qui semblait enfler de fatigue sa nudit entire.

Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu bgayait,
empte:

--Sacr nom! il est l'heure...  C'est toi qui allumes, Catherine?

--Oui, pre...  a vient de sonner, en bas.

--Dpche-toi donc, fainante! Si tu avais moins dans hier dimanche,
tu nous aurais rveills plus tt...  En voil une vie de paresse!

Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit  son tour, ses
reproches s'embarrassrent, s'teignirent dans un nouveau ronflement.

La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre.  Comme elle passait devant le lit d'Henri et de
Lnore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait gliss; et ils ne
s'veillaient pas, anantis dans le gros sommeil de l'enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s'tait retourne pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.

--Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! rptait Catherine,
debout devant les deux frres, qui restaient vautrs, le nez dans le
traversin.

Elle dut saisir le grand par l'paule et le secouer; puis, tandis
qu'il mchait des injures, elle prit le parti de les dcouvrir, en
arrachant le drap.  Cela lui parut drle, elle se mit  rire,
lorsqu'elle vit les deux garons se dbattre, les jambes nues.

--C'est bte, lche-moi! grogna Zacharie de mchante humeur, quand il
se fut assis.  Je n'aime pas les farces...  Dire, nom de Dieu! qu'il
faut se lever!

Il tait maigre, dgingand, la figure longue, salie de quelques rares
poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la pleur anmique de toute
la famille.  Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non
par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud.

--C'est sonn en bas, rptait Catherine.  Allons, houp! le pre se
  fche.

Jeanlin, qui s'tait pelotonn, referma les yeux, en disant:

--Va te faire fiche, je dors!

Elle eut un nouveau rire de bonne fille.  Il tait si petit, les
membres grles, avec des articulations normes, grossies par des
scrofules, qu'elle le prit,  pleins bras.  Mais il gigotait, son
masque de singe blafard et crpu, trou de ses yeux verts, largi par
ses grandes oreilles, plissait de la rage d'tre faible.  Il ne dit
rien, il la mordit au sein droit.

--Mchant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant
par terre.

Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'tait pas rendormie.
Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux
frres, qui maintenant s'habillaient.  Une autre querelle clata
autour de la terrine, les garons bousculrent la jeune fille, parce
qu'elle se lavait trop longtemps.  Les chemises volaient, pendant que,
gonfls encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec
l'aisance tranquille d'une porte de jeunes chiens, grandis ensemble.
Du reste, Catherine fut prte la premire.  Elle enfila sa culotte de
mineur, passa la veste de toile, noua le bguin bleu autour de son
chignon; et, dans ces vtements propres du lundi, elle avait l'air
d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement
lger des hanches.

--Quand le vieux rentrera, dit mchamment Zacharie, il sera content de
trouver le lit dfait...  Tu sais, je lui raconterai que c'est toi.

Le vieux, c'tait le grand-pre, Bonnemort, qui, travaillant la nuit,
se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y
avait toujours dedans quelqu'un  ronfler.

Sans rpondre, Catherine s'tait mise  tirer la couverture et  la
border.  Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derrire le
mur, dans la maison voisine.  Ces constructions de briques, installes
conomiquement par la Compagnie, taient si minces, que les moindres
souffles les traversaient.  On vivait coude  coude, d'un bout 
l'autre; et rien de la vie intime n'y restait cach, mme aux gamins.
Un pas lourd avait branl un escalier, puis il y eut comme une chute
molle, suivie d'un soupir d'aise.

--Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voil Bouteloup qui va
retrouver la Levaque.

Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-mmes brillrent.  Chaque matin,
ils s'gayaient ainsi du mnage  trois des voisins, un haveur qui
logeait un ouvrier de la coupe  terre, ce qui donnait  la femme deux
hommes, l'un de nuit, l'autre de jour.

--Philomne tousse, reprit Catherine, aprs avoir tendu l'oreille.

Elle parlait de l'ane des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans,
la matresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants dj, si
dlicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle tait cribleuse  la fosse,
n'ayant jamais pu travailler au fond.

--Ah, ouiche! Philomne! rpondit Zacharie, elle s'en moque, elle
dort!...  C'est cochon de dormir jusqu' six heures!

Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fentre, proccup d'une
ide brusque.  Au-dehors, dans les tnbres, le coron s'veillait, des
lumires pointaient une  une, entre les lames des persiennes.  Et ce
fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait
pas sortir de chez les Pierron, en face, le matre-porion du Voreux,
qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui
criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour 
l'accrochage, et que bien sr Dansaert n'avait pu coucher, cette
nuit-l.  L'air entrait par bouffes glaciales, tous deux
s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements,
lorsque des cris et des larmes clatrent.  C'tait, dans son berceau,
Estelle que le froid contrariait.

Du coup, Maheu se rveilla.  Qu'avait-il donc dans les os? voil qu'il
se rendormait comme un propre  rien! Et il jurait si fort, que les
enfants,  ct, ne soufflaient plus.  Zacharie et Jeanlin achevrent
de se laver, avec une lenteur dj lasse.  Alzire, les yeux grands
ouverts, regardait toujours.  Les deux mioches, Lnore et Henri, aux
bras l'un de l'autre, n'avaient pas remu, respirant du mme petit
souffle, malgr le vacarme.

--Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu.

Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le
cabinet, laissant ses frres chercher leurs vtements, au peu de
clart qui venait de la porte.  Son pre sautait du lit.  Mais elle ne
s'arrta point, elle descendit en gros bas de laine,  ttons, et
alluma dans la salle une autre chandelle, pour prparer le caf.  Tous
les sabots de la famille taient sous le buffet.

--Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspr des cris d'Estelle,
qui continuaient.

Il tait petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en
gras, la tte forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes,
coups trs courts.  L'enfant hurlait davantage, effraye par ces
grands bras noueux qui se balanaient au-dessus d'elle.

--Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la
Maheude, en s'allongeant au milieu du lit.

Elle aussi venait de s'veiller, et elle se plaignait, c'tait bte de
ne jamais faire sa nuit complte.  Ils ne pouvaient donc partir
doucement?  Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure
longue, aux grands traits, d'une beaut lourde, dj dforme 
trente-neuf ans par sa vie de misre et les sept enfants qu'elle avait
eus.  Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son
homme s'habillait.  Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui
s'tranglait  crier.

--Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici  lundi seulement:
encore six jours  attendre la quinzaine...  Il n'y a pas moyen que a
dure.  A vous tous, vous apportez neuf francs.  Comment veux-tu que
j'arrive? nous sommes dix  la maison.

--Oh! neuf francs! se rcria Maheu.  Moi et Zacharie, trois: a fait
six...  Catherine et le pre, deux: a fait quatre; quatre et six,
dix...  Et Jeanlin, un, a fait onze.

--Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chmage...
Jamais plus de neuf, entends-tu?

Il ne rpondit pas, occup  chercher par terre sa ceinture de cuir.
Puis, il dit en se relevant:

--Faut pas se plaindre, je suis tout de mme solide.  Il y en a plus
d'un,  quarante-deux ans, qui passe au raccommodage.

--Possible, mon vieux, mais a ne nous donne pas du pain...  Qu'est-ce
que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi?

--J'ai deux sous.

--Garde-les pour boire une chope...  Mon Dieu! qu'est-ce que je vais
fiche?  Six jours, a n'en finit plus.  Nous devons soixante francs 
Maigrat, qui m'a mise  la porte avant-hier.  a ne m'empchera pas de
retourner le voir.  Mais, s'il s'entte  refuser...

Et la Maheude continua d'une voix morne, la tte immobile, fermant par
instants les yeux sous la clart triste de la chandelle.  Elle disait
le buffet vide, les petits demandant des tartines, le caf mme
manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journes
passes  tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies.  Peu 
peu, elle avait d hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait
ses paroles.  Ces cris devenaient insoutenables.  Maheu parut tout
d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le
berceau, il la jeta sur le lit de la mre, en balbutiant de fureur:

--Tiens! prends-la, je l'craserais...  Nom de Dieu d'enfant! a ne
manque de rien, a tte, et a se plaint plus haut que les autres!

Estelle s'tait mise  tter, en effet.  Disparue sous la couverture,
calme par la tideur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit
goulu des lvres.

--Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les
voir?  reprit le pre au bout d'un silence.

La mre pina la bouche, d'un air de doute dcourag.

--Oui, ils m'ont rencontre, ils portent des vtements aux enfants
pauvres...  Enfin, je mnerai ce matin chez eux Lnore et Henri.
S'ils me donnaient cent sous seulement.

Le silence recommena.  Maheu tait prt.  Il demeura un moment
immobile, puis il conclut de sa voix sourde:

--Qu'est-ce que tu veux? c'est comme a, arrange-toi pour la soupe...
a n'avance  rien d'en causer, vaut mieux tre l-bas au travail.

--Bien sr, rpondit la Maheude.  Souffle la chandelle, je n'ai pas
besoin de voir la couleur de mes ides.

Il souffla la chandelle.  Dj, Zacharie et Jeanlin descendaient; il
les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds,
chausss de laine.  Derrire eux, le cabinet et la chambre taient
retombs aux tnbres.  Les enfants dormaient, les paupires d'Alzire
elle-mme s'taient closes.  Mais la mre restait maintenant les yeux
ouverts dans l'obscurit, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante
de femme puise, Estelle ronronnait comme un petit chat.

En bas, Catherine s'tait d'abord occupe du feu, la chemine de
fonte,  grille centrale, flanque de deux fours, et o brlait
constamment un feu de houille.  La Compagnie distribuait par mois, 
chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramass
dans les voies.  Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui
couvrait le feu chaque soir, n'avait qu' le secouer le matin, en
ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, tris avec soin.
Puis, aprs avoir pos une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit
devant le buffet.

C'tait une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chausse, peinte
en vert pomme, d'une propret flamande, avec ses dalles laves 
grande eau et semes de sable blanc.  Outre le buffet de sapin verni,
l'ameublement consistait en une table et des chaises du mme bois.
Colles sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de
l'Empereur et de l'Impratrice donns par la Compagnie, des soldats et
des saints, bariols d'or, tranchaient crment dans la nudit claire
de la pice; et il n'y avait d'autres ornements qu'une bote de carton
rose sur le buffet, et que le coucou  cadran peinturlur, dont le
gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond.  Prs de la porte de
l'escalier, une autre porte conduisait  la cave.  Malgr la propret,
une odeur d'oignon cuit, enferme depuis la veille, empoisonnait l'air
chaud, cet air alourdi, toujours charg d'une cret de houille.

Devant le buffet ouvert, Catherine rflchissait.  Il ne restait qu'un
bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais  peine une
lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux
quatre.  Enfin, elle se dcida, coupa les tranches, en prit une
qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les
colla ensemble: c'tait le briquet, la double tartine emporte
chaque matin  la fosse.  Bientt, les quatre briquets furent en rang
sur la table, rpartis avec une svre justice, depuis le gros du pre
jusqu'au petit de Jeanlin.

Catherine, qui paraissait toute  son mnage, devait pourtant rvasser
aux histoires que Zacharie racontait sur le matre-porion et la
Pierronne, car elle entrebilla la porte d'entre et jeta un coup
d'oeil dehors.  Le vent soufflait toujours, des clarts plus
nombreuses couraient sur les faades basses du coron, d'o montait une
vague trpidation de rveil.  Dj des portes se refermaient, des
files noires d'ouvriers s'loignaient dans la nuit.  tait-elle bte,
de se refroidir, puisque le chargeur  l'accrochage dormait bien sr,
en attendant d'aller prendre son service,  six heures! Et elle
restait, elle regardait la maison, de l'autre ct des jardins.  La
porte s'ouvrit, sa curiosit s'alluma.  Mais ce ne pouvait tre que la
petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse.

Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner.  Elle ferma, se hta de
courir: l'eau bouillait et se rpandait, teignant le feu.  Il ne
restait plus de caf, elle dut se contenter de passer l'eau sur le
marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetire, avec de la
cassonade.  Justement, son pre et ses deux frres descendaient.

--Fichtre! dclara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en
voil un qui ne nous cassera pas la tte!

Maheu haussa les paules d'un air rsign.

--Bah! c'est chaud, c'est bon tout de mme.

Jeanlin avait ramass les miettes des tartines et trempait une soupe.
Aprs avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetire dans les
gourdes de fer-blanc.  Tous quatre, debout, mal clairs par la
chandelle fumeuse, avalaient en hte.

--Y sommes-nous  la fin! dit le pre.  On croirait qu'on a des
  rentes!

Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laiss la porte
ouverte.  C'tait la Maheude qui criait:

--Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants!

--Oui, oui! rpondit Catherine.

Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un
restant de soupe, que le grand-pre trouverait chaude, lorsqu'il
rentrerait  six heures.  Chacun prit sa paire de sabots sous le
buffet, se passa la ficelle de sa gourde  l'paule, et fourra son
briquet dans son dos, entre la chemise et la veste.  Et ils sortirent,
les hommes devant, la fille derrire, soufflant la chandelle, donnant
un tour de clef.  La maison redevint noire.

--Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de
la maison voisine.

C'tait Levaque, avec son fils Bbert, un gamin de douze ans, grand
ami de Jeanlin.  Catherine, tonne, touffa un rire,  l'oreille de
Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait mme plus que le mari ft
parti!

Maintenant, dans le coron, les lumires s'teignaient.  Une dernire
porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits
reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges.  Et, du village
teint au Voreux qui soufflait, c'tait sous les rafales un lent
dfil d'ombres, le dpart des charbonniers pour le travail, roulant
des paules, embarrasss de leurs bras, qu'ils croisaient sur la
poitrine; tandis que, derrire, le briquet faisait  chacun une bosse.
Vtus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hter
davantage, dbands le long de la route, avec un pitinement de
troupeau.



III


tienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les
hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail,
hochaient la tte, lui disaient tous d'attendre le matre-porion.  On
le laissait libre, au milieu des btiments mal clairs, pleins de
trous noirs, inquitants avec la complication de leurs salles et de
leurs tages.  Aprs avoir mont un escalier obscur  moiti dtruit,
il s'tait trouv sur une passerelle branlante, puis avait travers le
hangar du criblage, plong dans une nuit si profonde, qu'il marchait
les mains en avant, pour ne pas se heurter.  Devant lui, brusquement,
deux yeux jaunes, normes, trourent les tnbres.  Il tait sous le
beffroi, dans la salle de recette,  la bouche mme du puits.

Un porion, le pre Richomme, un gros  figure de bon gendarme, barre
de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du
receveur.

--On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail?
demanda de nouveau tienne.

Richomme allait dire non; mais il se reprit et rpondit comme les
autres, en s'loignant:

--Attendez monsieur Dansaert, le matre-porion.

Quatre lanternes taient plantes l, et les rflecteurs, qui jetaient
toute la lumire sur le puits, clairaient vivement les rampes de fer,
les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, o
glissaient les deux cages.  Le reste, la vaste salle, pareille  une
nef d'glise, se noyait, peuple de grandes ombres flottantes.  Seule,
la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du
receveur, une maigre lampe mettait comme une toile prs de
s'teindre.  L'extraction venait d'tre reprise; et, sur les dalles de
fonte, c'tait un tonnerre continu, les berlines de charbon roules
sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les
longues chines penches, dans le remuement de toutes ces choses
noires et bruyantes qui s'agitaient.

Un instant, tienne resta immobile, assourdi, aveugl.  Il tait
glac, des courants d'air entraient de partout.  Alors, il fit
quelques pas, attir par la machine, dont il voyait maintenant luire
les aciers et les cuivres.  Elle se trouvait en arrire du puits, 
vingt-cinq mtres, dans une salle plus haute, et assise si carrment
sur son massif de briques, qu'elle marchait  toute vapeur, de toute
sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle
norme, mergeant et plongeant avec une douceur huile, donnt un
frisson aux murs.  Le machineur, debout  la barre de mise en train,
coutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le
tableau indicateur, o le puits tait figur, avec ses tages
diffrents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs
pendus  des ficelles, reprsentant les cages.  Et,  chaque dpart,
quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux
immenses roues de cinq mtres de rayon, aux moyeux desquels les deux
cbles d'acier s'enroulaient et se droulaient en sens contraire,
tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'taient plus qu'une
poussire grise.

--Attention donc! crirent trois moulineurs, qui tranaient une
chelle gigantesque.

tienne avait manqu d'tre cras.  Ses yeux s'habituaient, il
regardait en l'air filer les cbles, plus de trente mtres de ruban
d'acier, qui montaient d'une vole dans le beffroi, o ils passaient
sur les molettes, pour descendre  pic dans le puits s'attacher aux
cages d'extraction.  Une charpente de fer, pareille  la haute
charpente d'un clocher, portait les molettes.  C'tait un glissement
d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel
va-et-vient d'un fil de poids norme, qui pouvait enlever jusqu'
douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix mtres  la seconde.

--Attention donc, nom de Dieu! crirent de nouveau les moulineurs, qui
poussaient l'chelle de l'autre ct, pour visiter la molette de
gauche.

Lentement, tienne revint  la recette.  Ce vol gant sur sa tte
l'ahurissait.  Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la
manoeuvre des cages, les oreilles casses par le roulement des
berlines.  Prs du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau 
levier, qu'une corde tire du fond laissait tomber sur un billot.  Un
coup pour arrter, deux pour descendre, trois pour monter: c'tait
sans relche comme des coups de massue dominant le tumulte,
accompagns d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur,
dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des
ordres au machineur, dans un porte-voix.  Les cages, au milieu de ce
branle-bas, apparaissaient et s'enfonaient, se vidaient et se
remplissaient, sans qu'tienne comprt rien  ces besognes
compliques.

Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par
bouches de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile,
qu'il semblait ne pas les sentir passer.  Ds quatre heures, la
descente des ouvriers commenait.  Ils arrivaient de la baraque, pieds
nus, la lampe  la main, attendant par petits groupes d'tre en nombre
suffisant.  Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bte nocturne,
la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses
quatre tages contenant chacun deux berlines pleines de charbon.  Des
moulineurs, aux diffrents paliers, sortaient les berlines, les
remplaaient par d'autres, vides ou charges  l'avance des bois de
taille.  Et c'tait dans les berlines vides que s'empilaient les
ouvriers, cinq par cinq, jusqu' quarante d'un coup, lorsqu'ils
tenaient toutes les cases.  Un ordre partait du porte-voix, un
beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la
corde du signal d'en bas, sonnant  la viande, pour prvenir de ce
chargement de chair humaine.  Puis, aprs un lger sursaut, la cage
plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrire
elle que la fuite vibrante du cble.

--C'est profond? demanda tienne  un mineur, qui attendait prs de
lui, l'air somnolent.

--Cinq cent cinquante-quatre mtres, rpondit l'homme.  Mais il y a
quatre accrochages au-dessus, le premier  trois cent vingt.

Tous deux se turent, les yeux sur le cble qui remontait.  tienne
reprit:

--Et quand a casse?

--Ah! quand a casse...

Le mineur acheva d'un geste.  Son tour tait arriv, la cage avait
reparu, de son mouvement ais et sans fatigue.  Il s'y accroupit avec
des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de
quatre minutes  peine, pour engloutir une autre charge d'hommes.
Pendant une demi-heure, le puits en dvora de la sorte, d'une gueule
plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage o ils
descendaient, mais sans un arrt, toujours affam, de boyaux gants
capables de digrer un peuple.  Cela s'emplissait, s'emplissait
encore, et les tnbres restaient mortes, la cage montait du vide dans
le mme silence vorace.

tienne,  la longue, fut repris du malaise qu'il avait prouv dj
sur le terri.  Pourquoi s'entter? ce matre porion le congdierait
comme les autres.  Une peur vague le dcida brusquement: il s'en alla,
il ne s'arrta dehors que devant le btiment des gnrateurs.  La
porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudires  deux foyers.
Au milieu de la bue blanche, dans le sifflement des fuites, un
chauffeur tait occup  charger un des foyers, dont l'ardente
fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme,
heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle
bande de charbonniers, qui arrivait  la fosse.  C'taient les Maheu
et les Levaque.  Quand il aperut, en tte, Catherine avec son air
doux de garon, l'ide superstitieuse lui vint de risquer une dernire
demande.

--Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour
n'importe quel travail?

Elle le regarda, surprise, un peu effraye de cette voix brusque qui
sortait de l'ombre.  Mais, derrire elle, Maheu avait entendu, et il
rpondit, il causa un instant.  Non, on n'avait besoin de personne.
Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'intressait.
Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres:

--Hein! on pourrait tre comme a...  Faut pas se plaindre, tous n'ont
pas du travail  crever.

La bande entra et alla droit  la baraque, vaste salle grossirement
crpie, entoure d'armoires que fermaient des cadenas.  Au centre, une
chemine de fer, une sorte de pole sans porte, tait rouge, si
bourre de houille incandescente, que des morceaux craquaient et
dboulaient sur la terre battue du sol.  La salle ne se trouvait
claire que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le
long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussire
noire.

Comme les Maheu arrivaient, des rires clataient dans la grosse
chaleur.  Une trentaine d'ouvriers taient debout, le dos tourn  la
flamme, se rtissant d'un air de jouissance.  Avant la descente, tous
venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu,
pour braver l'humidit du puits.  Mais, ce matin-l, on s'gayait
davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit
ans, bonne fille dont la gorge et le derrire normes crevaient la
veste et la culotte.  Elle habitait Rquillart avec son pre, le vieux
Mouque, palefrenier, et Mouquet son frre, moulineur; seulement, les
heures de travail n'tant pas les mmes, elle se rendait seule  la
fosse; et, au milieu des bls en t, contre un mur en hiver, elle se
donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine.  Toute
la mine y passait, une vraie tourne de camarades, sans autre
consquence.  Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes,
elle avait failli crever de colre, criant qu'elle se respectait trop,
qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de
l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier.

--Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant.
T'as pris ce petiot-l? Mais lui faudrait une chelle!...  Je vous ai
aperus derrire Rquillart.  A preuve qu'il est mont sur une borne.

--Aprs? rpondait la Mouquette en belle humeur.  Qu'est-ce que a te
fiche?  On ne t'a pas appel pour que tu pousses.

Et cette grossiret bonne enfant redoublait les clats des hommes,
qui enflaient leurs paules,  demi cuites par le pole; tandis que,
secoue elle-mme de rires, elle promenait au milieu d'eux l'indcence
de son costume, d'un comique troublant, avec ses bosses de chair,
exagres jusqu' l'infirmit.

Mais la gaiet tomba, Mouquette racontait  Maheu que Fleurance, la
grande Fleurance, ne viendrait plus: on l'avait trouve, la veille,
raide sur son lit, les uns disaient d'un dcrochement du coeur, les
autres d'un litre de genivre bu trop vite.  Et Maheu se dsesprait:
encore de la malchance, voil qu'il perdait une de ses herscheuses,
sans pouvoir la remplacer immdiatement! Il travaillait au
marchandage, ils taient quatre haveurs associs dans sa taille, lui,
Zacharie, Levaque et Chaval.  S'ils n'avaient plus que Catherine pour
rouler, la besogne allait souffrir.  Tout d'un coup, il cria:

--Tiens! et cet homme qui cherchait de l'ouvrage!

Justement, Dansaert passait devant la baraque.  Maheu lui conta
l'histoire, demanda l'autorisation d'embaucher l'homme; et il
insistait sur le dsir que tmoignait la Compagnie de substituer aux
herscheuses des garons, comme  Anzin.  Le matre-porion eut d'abord
un sourire, car le projet d'exclure les femmes du fond rpugnait
d'ordinaire aux mineurs, qui s'inquitaient du placement de leurs
filles, peu touchs de la question de moralit et d'hygine.  Enfin,
aprs avoir hsit, il permit, mais en se rservant de faire ratifier
sa dcision par M. Ngrel, l'ingnieur.

--Ah bien! dclara Zacharie, il est loin, l'homme, s'il court
  toujours!

--Non, dit Catherine, je l'ai vu s'arrter aux chaudires.

--Va donc, fainante! cria Maheu.

La jeune fille s'lana, pendant qu'un flot de mineurs montaient au
puits, cdant le feu  d'autres.  Jeanlin, sans attendre son pre,
alla lui aussi prendre sa lampe, avec Bbert, gros garon naf, et
Lydie, chtive fillette de dix ans.  Partie devant eux, la Mouquette
s'exclamait dans l'escalier noir, en les traitant de sales mioches et
en menaant de les gifler, s'ils la pinaient.

tienne, dans le btiment aux chaudires, causait en effet avec le
chauffeur, qui chargeait les foyers de charbon.  Il prouvait un grand
froid,  l'ide de la nuit o il lui fallait rentrer.  Pourtant, il se
dcidait  partir, lorsqu'il sentit une main se poser sur son paule.

--Venez, dit Catherine, il y a quelque chose pour vous.

D'abord, il ne comprit pas.  Puis, il eut un lan de joie, il serra
nergiquement les mains de la jeune fille.

--Merci, camarade...  Ah! vous tes un bon bougre, par exemple!

Elle se mit  rire, en le regardant dans la rouge lueur des foyers,
qui les clairaient.  Cela l'amusait, qu'il la prt pour un garon,
fluette encore, son chignon cach sous le bguin.  Lui, riait aussi de
contentement; et ils restrent un instant tous deux  se rire  la
face, les joues allumes.

Maheu, dans la baraque, accroupi devant sa caisse, retirait ses sabots
et ses gros bas de laine.  Lorsque tienne fut l, on rgla tout en
quatre paroles: trente sous par jour, un travail fatigant, mais qu'il
apprendrait vite.  Le haveur lui conseilla de garder ses souliers, et
il lui prta une vieille barrette, un chapeau de cuir destin 
garantir le crne, prcaution que le pre et les enfants ddaignaient.
Les outils furent sortis de la caisse, o se trouvait justement la
pelle de Fleurance.  Puis, quand Maheu y eut enferm leurs sabots,
leurs bas, ainsi que le paquet d'tienne, il s'impatienta brusquement.

--Que fait-il donc, cette rosse de Chaval? Encore quelque fille
culbute sur un tas de pierres!...  Nous sommes en retard d'une
demi-heure, aujourd'hui.

Zacharie et Levaque se rtissaient tranquillement les paules.  Le
premier finit par dire:

--C'est Chaval que tu attends?...  Il est arriv avant nous, il est
descendu tout de suite.

--Comment! tu sais a et tu ne m'en dis rien!...  Allons! allons!
  dpchons.

Catherine, qui chauffait ses mains, dut suivre la bande.  tienne la
laissa passer, monta derrire elle.  De nouveau, il voyageait dans un
ddale d'escaliers et de couloirs obscurs, o les pieds nus faisaient
un bruit mou de vieux chaussons.  Mais la lampisterie flamboya, une
pice vitre, emplie de rteliers qui alignaient par tages des
centaines de lampes Davy, visites, laves de la veille, allumes
comme des cierges au fond d'une chapelle ardente.  Au guichet, chaque
ouvrier prenait la sienne, poinonne  son chiffre; puis, il
l'examinait, la fermait lui-mme; pendant que le marqueur, assis  une
table, inscrivait sur le registre l'heure de la descente.

Il fallut que Maheu intervnt pour la lampe de son nouveau herscheur.
Et il y avait encore une prcaution, les ouvriers dfilaient devant un
vrificateur, qui s'assurait si toutes les lampes taient bien
fermes.

--Fichtre! il ne fait pas chaud ici, murmura Catherine grelottante.

tienne se contenta de hocher la tte.  Il se retrouvait devant le
puits, au milieu de la vaste salle, balaye de courants d'air.
Certes, il se croyait brave, et pourtant une motion dsagrable le
serrait  la gorge, dans le tonnerre des berlines, les coups sourds
des signaux, le beuglement touff du porte-voix, en face du vol
continu de ces cbles, drouls et enrouls  toute vapeur par les
bobines de la machine.  Les cages montaient, descendaient avec leur
glissement de bte de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la
gueule du trou semblait boire.  C'tait son tour maintenant, il avait
trs froid, il gardait un silence nerveux, qui faisait ricaner
Zacharie et Levaque; car tous deux dsapprouvaient l'embauchage de cet
inconnu, Levaque surtout, bless de n'avoir pas t consult.  Aussi
Catherine fut-elle heureuse d'entendre son pre expliquer les choses
au jeune homme.

--Regardez, au-dessus de la cage, il y a un parachute, des crampons de
fer qui s'enfoncent dans les guides, en cas de rupture.  a
fonctionne, oh! pas toujours...  Oui, le puits est divis en trois
compartiments, ferms par des planches, du haut en bas: au milieu les
cages,  gauche le goyot des chelles...

Mais il s'interrompit pour gronder, sans se permettre de trop hausser
la voix:

--Qu'est-ce que nous fichons l, nom de Dieu! Est-il permis de nous
faire geler de la sorte!

Le porion Richomme, qui allait descendre lui aussi, sa lampe  feu
libre fixe par un clou dans le cuir de sa barrette, l'entendit se
plaindre.

--Mfie-toi, gare aux oreilles! murmura-t-il paternellement, en vieux
mineur rest bon pour les camarades.  Faut bien que les manoeuvres se
fassent...  Tiens! nous y sommes, embarque avec ton monde.

La cage, en effet, garnie de bandes de tle et d'un grillage  petites
mailles, les attendait, d'aplomb sur les verrous.  Maheu, Zacharie,
Levaque, Catherine se glissrent dans une berline du fond; et, comme
ils devaient y tenir cinq, tienne y entra  son tour; mais les bonnes
places taient prises, il lui fallut se tasser prs de la jeune fille,
dont un coude lui labourait le ventre.  Sa lampe l'embarrassait, on
lui conseilla de l'accrocher  une boutonnire de sa veste.  Il
n'entendit pas, la garda maladroitement  la main.  L'embarquement
continuait, dessus et dessous, un enfournement confus de btail.  On
ne pouvait donc partir, que se passait-il?  Il lui semblait
s'impatienter depuis de longues minutes.  Enfin, une secousse
l'branla, et tout sombra; les objets autour de lui s'envolrent,
tandis qu'il prouvait un vertige anxieux de chute, qui lui tirait les
entrailles.  Cela dura tant qu'il fut au jour, franchissant les deux
tages des recettes, au milieu de la fuite tournoyante des charpentes.
Puis, tomb dans le noir de la fosse, il resta tourdi, n'ayant plus
la perception nette de ses sensations.

--Nous voil partis, dit paisiblement Maheu.

Tous taient  l'aise.  Lui, par moments, se demandait s'il descendait
ou s'il montait.  Il y avait comme des immobilits, quand la cage
filait droit, sans toucher aux guides; et de brusques trpidations se
produisaient ensuite, une sorte de dansement dans les madriers, qui
lui donnait la peur d'une catastrophe.  Du reste, il ne pouvait
distinguer les parois du puits, derrire le grillage o il collait sa
face.  Les lampes clairaient mal le tassement des corps,  ses pieds.
Seule, la lampe  feu libre du porion, dans la berline voisine,
brillait comme un phare.

--Celui-ci a quatre mtres de diamtre, continuait Maheu, pour
l'instruire.  Le cuvelage aurait bon besoin d'tre refait, car l'eau
filtre de tous cts...  Tenez! nous arrivons au niveau,
entendez-vous?

tienne se demandait justement quel tait ce bruit d'averse.  Quelques
grosses gouttes avaient d'abord sonn sur le toit de la cage, comme au
dbut d'une onde; et, maintenant, la pluie augmentait, ruisselait, se
changeait en un vritable dluge.  Sans doute, la toiture tait
troue, car un filet d'eau, coulant sur son paule, le trempait
jusqu' la chair.  Le froid devenait glacial, on enfonait dans une
humidit noire, lorsqu'on traversa un rapide blouissement, la vision
d'une caverne o des hommes s'agitaient,  la lueur d'un clair.
Dj, on retombait au nant.

Maheu disait:

--C'est le premier accrochage.  Nous sommes  trois cent vingt
mtres...  Regardez la vitesse.

Levant sa lampe, il claira un madrier des guides, qui filait ainsi
qu'un rail sous un train lanc  toute vapeur; et, au-del, on ne
voyait toujours rien.  Trois autres accrochages passrent, dans un
envolement de clarts.  La pluie assourdissante battait les tnbres.

--Comme c'est profond! murmura tienne.

Cette chute devait durer depuis des heures.  Il souffrait de la fausse
position qu'il avait prise, n'osant bouger, tortur surtout par le
coude de Catherine.  Elle ne prononait pas un mot, il la sentait
seulement contre lui, qui le rchauffait.  Lorsque la cage, enfin,
s'arrta au fond,  cinq cent cinquante-quatre mtres, il s'tonna
d'apprendre que la descente avait dur juste une minute.  Mais le
bruit des verrous qui se fixaient, la sensation sous lui de cette
solidit, l'gaya brusquement; et ce fut en plaisantant qu'il tutoya
Catherine.

--Qu'as-tu sous la peau,  tre chaud comme a?...  J'ai ton coude
dans le ventre, bien sr.

Alors, elle clata aussi.  tait-il bte, de la prendre encore pour un
garon! Il avait donc les yeux bouchs?

--C'est dans l'oeil que tu l'as, mon coude, rpondit-elle, au milieu
d'une tempte de rires, que le jeune homme, surpris, ne s'expliqua
point.

La cage se vidait, les ouvriers traversrent la salle de l'accrochage,
une salle taille dans le roc, vote en maonnerie, et que trois
grosses lampes  feu libre clairaient.  Sur les dalles de fonte, les
chargeurs roulaient violemment des berlines pleines.  Une odeur de
cave suintait des murs, une fracheur salptre o passaient des
souffles chauds, venus de l'curie voisine.  Quatre galeries
s'ouvraient l, bantes.

--Par ici, dit Maheu  tienne.  Vous n'y tes pas, nous avons  faire
deux bons kilomtres.

Les ouvriers se sparaient, se perdaient par groupes, au fond de ces
trous noirs.  Une quinzaine venaient de s'engager dans celui de
gauche; et tienne marchait le dernier, derrire Maheu, que
prcdaient Catherine, Zacharie et Levaque.  C'tait une belle galerie
de roulage,  travers banc, et d'un roc si solide, qu'elle avait eu
besoin seulement d'tre muraille en partie.  Un par un, ils allaient,
ils allaient toujours, sans une parole, avec les petites flammes des
lampes.  Le jeune homme butait  chaque pas, s'embarrassait les pieds
dans les rails.  Depuis un instant, un bruit sourd l'inquitait, le
bruit lointain d'un orage dont la violence semblait crotre et venir
des entrailles de la terre.  tait-ce le tonnerre d'un boulement,
crasant sur leurs ttes la masse norme qui les sparait du jour? Une
clart pera la nuit, il sentit trembler le roc; et, lorsqu'il se fut
rang le long du mur, comme les camarades, il vit passer contre sa
face un gros cheval blanc, attel  un train de berlines.  Sur la
premire, tenant les guides, Bbert tait assis; tandis que Jeanlin,
les poings appuys au bord de la dernire, courait pieds nus.

On se remit en marche.  Plus loin, un carrefour se prsenta, deux
nouvelles galeries s'ouvraient, et la bande s'y divisa encore, les
ouvriers se rpartissaient peu  peu dans tous les chantiers de la
mine.  Maintenant, la galerie de roulage tait boise, des tais de
chne soutenaient le toit, faisaient  la roche bouleuse une chemise
de charpente, derrire laquelle on apercevait les lames des schistes,
tincelants de mica, et la masse grossire des grs, ternes et
rugueux.  Des trains de berlines pleines ou vides passaient
continuellement, se croisaient, avec leur tonnerre emport dans
l'ombre par des btes vagues, au trot de fantme.  Sur la double voie
d'un garage, un long serpent noir dormait, un train arrt, dont le
cheval s'broua, si noy de nuit, que sa croupe confuse tait comme un
bloc tomb de la vote.  Des portes d'arage battaient, se refermaient
lentement.  Et,  mesure qu'on avanait, la galerie devenait plus
troite, plus basse, ingale de toit, forant les chines  se plier
sans cesse.

tienne, rudement, se heurta la tte.  Sans la barrette de cuir, il
avait le crne fendu.  Pourtant, il suivait avec attention, devant
lui, les moindres gestes de Maheu, dont la silhouette sombre se
dtachait sur la lueur des lampes.  Pas un des ouvriers ne se cognait,
ils devaient connatre chaque bosse, noeud des bois ou renflement de
la roche.  Le jeune homme souffrait aussi du sol glissant, qui se
trempait de plus en plus.  Par moments, il traversait de vritables
mares, que le gchis boueux des pieds rvlait seul.  Mais ce qui
l'tonnait surtout, c'taient les brusques changements de temprature.
En bas du puits, il faisait trs frais, et dans la galerie de roulage,
par o passait tout l'air de la mine, soufflait un vent glac, dont la
violence tournait  la tempte, entre les muraillements troits.
Ensuite,  mesure qu'on s'enfonait dans les autres voies, qui
recevaient seulement leur part dispute d'arage, le vent tombait, la
chaleur croissait, une chaleur suffocante, d'une pesanteur de plomb.

Maheu n'avait plus ouvert la bouche.  Il prit  droite une nouvelle
galerie, en disant simplement  tienne, sans se tourner:

--La veine Guillaume.

C'tait la veine o se trouvait leur taille.  Ds les premires
enjambes, tienne se meurtrit de la tte et des coudes.  Le toit en
pente descendait si bas, que, sur des longueurs de vingt et trente
mtres, il devait marcher cass en deux.  L'eau arrivait aux
chevilles.  On fit ainsi deux cents mtres; et, tout d'un coup, il vit
disparatre Levaque, Zacharie et Catherine, qui semblaient s'tre
envols par une fissure mince, ouverte devant lui.

--Il faut monter, reprit Maheu.  Pendez votre lampe  une boutonnire,
et accrochez-vous aux bois.

Lui-mme disparut.  tienne dut le suivre.  Cette chemine, laisse
dans la veine, tait rserve aux mineurs et desservait toutes les
voies secondaires.  Elle avait l'paisseur de la couche de charbon, 
peine soixante centimtres.  Heureusement, le jeune homme tait mince,
car, maladroit encore, il s'y hissait avec une dpense inutile de
muscles, aplatissant les paules et les hanches, avanant  la force
des poignets, cramponn aux bois.  Quinze mtres plus haut, on
rencontra la premire voie secondaire; mais il fallut continuer, la
taille de Maheu et consorts tait  la sixime voie, dans l'enfer,
ainsi qu'ils disaient; et, de quinze mtres en quinze mtres, les
voies se superposaient, la monte n'en finissait plus,  travers cette
fente qui raclait le dos et la poitrine.  tienne rlait, comme si le
poids des roches lui et broy les membres, les mains arraches, les
jambes meurtries, manquant d'air surtout, au point de sentir le sang
lui crever la peau.  Vaguement, dans une voie, il aperut deux btes
accroupies, une petite, une grosse, qui poussaient des berlines:
c'taient Lydie et la Mouquette, dj au travail.  Et il lui restait 
grimper la hauteur de deux tailles! La sueur l'aveuglait, il
dsesprait de rattraper les autres, dont il entendait les membres
agiles frler le roc d'un long glissement.

--Courage, a y est! dit la voix de Catherine.

Mais, comme il arrivait en effet, une autre voix cria du fond de la
taille:

--Eh bien! quoi donc? est-ce qu'on se fout du monde...? J'ai deux
kilomtres  faire de Montsou, et je suis l le premier!

C'tait Chaval, un grand maigre de vingt-cinq ans, osseux, les traits
forts, qui se fchait d'avoir attendu.  Lorsqu'il aperut tienne, il
demanda, avec une surprise de mpris:

--Qu'est-ce que c'est que a?

Et, Maheu lui ayant cont l'histoire, il ajouta entre les dents:

--Alors, les garons mangent le pain des filles!

Les deux hommes changrent un regard, allum d'une de ces haines
d'instinct qui flambent subitement.  tienne avait senti l'injure,
sans comprendre encore.  Un silence rgna, tous se mettaient au
travail.  C'taient enfin les veines peu  peu emplies, les tailles en
activit,  chaque tage, au bout de chaque voie.  Le puits dvorateur
avait aval sa ration quotidienne d'hommes, prs de sept cents
ouvriers, qui besognaient  cette heure dans cette fourmilire gante,
trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu'un vieux bois
piqu des vers.  Et, au milieu du silence lourd, de l'crasement des
couches profondes, on aurait pu, l'oreille colle  la roche, entendre
le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du cble
qui montait et descendait la cage d'extraction, jusqu' la morsure des
outils entamant la houille, au fond des chantiers d'abattage.

tienne, en se tournant, se trouva de nouveau serr contre Catherine.
Mais, cette fois, il devina les rondeurs naissantes de la gorge, il
comprit tout d'un coup cette tideur qui l'avait pntr.

--Tu es donc une fille? murmura-t-il, stupfait.

Elle rpondit de son air gai, sans rougeur:

--Mais oui...  Vrai! tu y as mis le temps!



IV


Les quatre haveurs venaient de s'allonger les uns au-dessus des
autres, sur toute la monte du front de taille.  Spars par les
planches  crochets qui retenaient le charbon abattu, ils occupaient
chacun quatre mtres environ de la veine; et cette veine tait si
mince, paisse  peine en cet endroit de cinquante centimtres, qu'ils
se trouvaient l comme aplatis entre le toit et le mur, se tranant
des genoux et des coudes, ne pouvant se retourner sans se meurtrir les
paules.  Ils devaient, pour attaquer la houille, rester couchs sur
le flanc, le cou tordu, les bras levs et brandissant de biais la
rivelaine, le pic  manche court.

En bas, il y avait d'abord Zacharie; Levaque et Chaval s'tageaient
au-dessus; et, tout en haut enfin, tait Maheu.  Chacun havait le lit
de schiste, qu'il creusait  coups de rivelaine; puis, il pratiquait
deux entailles verticales dans la couche, et il dtachait le bloc, en
enfonant un coin de fer,  la partie suprieure.  La houille tait
grasse, le bloc se brisait, roulait en morceaux le long du ventre et
des cuisses.  Quand ces morceaux, retenus par la planche, s'taient
amasss sous eux, les haveurs disparaissaient, murs dans l'troite
fente.

C'tait Maheu qui souffrait le plus.  En haut, la temprature montait
jusqu' trente-cinq degrs, l'air ne circulait pas, l'touffement  la
longue devenait mortel.  Il avait d, pour voir clair, fixer sa lampe
 un clou, prs de sa tte; et cette lampe, qui chauffait son crne,
achevait de lui brler le sang.  Mais son supplice s'aggravait surtout
de l'humidit.  La roche, au-dessus de lui,  quelques centimtres de
son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides,
tombant sur une sorte de rythme entt, toujours  la mme place.  Il
avait beau tordre le cou, renverser la nuque: elles battaient sa face,
s'crasaient, claquaient sans relche.  Au bout d'un quart d'heure, il
tait tremp, couvert de sueur lui-mme, fumant d'une chaude bue de
lessive.  Ce matin-l, une goutte, s'acharnant dans son oeil, le
faisait jurer.  Il ne voulait pas lcher son havage, il donnait de
grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches,
ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la
menace d'un aplatissement complet.

Pas une parole n'tait change.  Ils tapaient tous, on n'entendait
que ces coups irrguliers, voils et comme lointains.  Les bruits
prenaient une sonorit rauque, sans un cho dans l'air mort.  Et il
semblait que les tnbres fussent d'un noir inconnu, paissi par les
poussires volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur
les yeux.  Les mches des lampes, sous leurs chapeaux de toile
mtallique, n'y mettaient que des points rougetres.  On ne
distinguait rien, la taille s'ouvrait, montait ainsi qu'une large
chemine, plate et oblique, o la suie de dix hivers aurait amass une
nuit profonde.  Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs
perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux,
une tte violente, barbouille comme pour un crime.  Parfois, en se
dtachant, luisaient des blocs de houille, des pans et des artes,
brusquement allums d'un reflet de cristal.  Puis, tout retombait au
noir, les rivelaines tapaient  grands coups sourds, il n'y avait plus
que le haltement des poitrines, le grognement de gne et de fatigue,
sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources.

Zacharie, les bras mous d'une noce de la veille, lcha vite la besogne
en prtextant la ncessit de boiser, ce qui lui permettait de
s'oublier  siffler doucement, les yeux vagues dans l'ombre.  Derrire
les haveurs, prs de trois mtres de la veine restaient vides, sans
qu'ils eussent encore pris la prcaution de soutenir la roche,
insoucieux du danger et avares de leur temps.

--Eh! l'aristo! cria le jeune homme  tienne, passe-moi des bois.

tienne, qui apprenait de Catherine  manoeuvrer sa pelle, dut monter
des bois dans la taille.  Il y en avait de la veille une petite
provision.  Chaque matin, d'habitude, on les descendait tout coups
sur la mesure de la couche.

--Dpche-toi donc, sacre flemme! reprit Zacharie, en voyant le
nouveau herscheur se hisser gauchement au milieu du charbon, les bras
embarrasss de quatre morceaux de chne.

Il faisait, avec son pic, une entaille dans le toit, puis une autre
dans le mur; et il y calait les deux bouts du bois, qui tayait ainsi
la roche.  L'aprs-midi, les ouvriers de la coupe  terre prenaient
les dblais laisss au fond de la galerie par les haveurs, et
remblayaient les tranches exploites de la veine, o ils noyaient les
bois, en ne mnageant que la voie infrieure et la voie suprieure,
pour le roulage.

Maheu cessa de geindre.  Enfin, il avait dtach son bloc.  Il essuya
sur sa manche son visage ruisselant, il s'inquita de ce que Zacharie
tait mont faire derrire lui.

--Laisse donc a, dit-il.  Nous verrons aprs djeuner...  Vaut mieux
abattre, si nous voulons avoir notre compte de berlines.

--C'est que, rpondit le jeune homme, a baisse.  Regarde, il y a une
gerure.  J'ai peur que a n'boule.

Mais le pre haussa les paules.  Ah! ouiche! bouler! Et puis, ce ne
serait pas la premire fois, on s'en tirerait tout de mme.  Il finit
par se fcher, il renvoya son fils au front de taille.

Tous, du reste, se dtiraient.  Levaque, rest sur le dos, jurait en
examinant son pouce gauche, que la chute d'un grs venait d'corcher
au sang.  Chaval, furieusement, enlevait sa chemise, se mettait le
torse nu, pour avoir moins chaud.  Ils taient dj noirs de charbon,
enduits d'une poussire fine que la sueur dlayait, faisait couler en
ruisseaux et en mares.  Et Maheu recommena le premier  taper, plus
bas, la tte au ras de la roche.  Maintenant, la goutte lui tombait
sur le front, si obstine, qu'il croyait la sentir lui percer d'un
trou les os du crne.

--Il ne faut pas faire attention, expliquait Catherine  tienne.  Ils
gueulent toujours.

Et elle reprit sa leon, en fille obligeante.  Chaque berline charge
arrivait au jour telle qu'elle partait de la taille, marque d'un
jeton spcial pour que le receveur pt la mettre au compte du
chantier.  Aussi devait-on avoir grand soin de l'emplir et de ne
prendre que le charbon propre: autrement, elle tait refuse  la
recette.

Le jeune homme, dont les yeux s'habituaient  l'obscurit, la
regardait, blanche encore, avec son teint de chlorose; et il n'aurait
pu dire son ge, il lui donnait douze ans, tellement elle lui semblait
frle.  Pourtant, il la sentait plus vieille, d'une libert de garon,
d'une effronterie nave, qui le gnait un peu: elle ne lui plaisait
pas, il trouvait trop gamine sa tte blafarde de Pierrot, serre aux
tempes par le bguin.  Mais ce qui l'tonnait, c'tait la force de
cette enfant, une force nerveuse o il entrait beaucoup d'adresse.
Elle emplissait sa berline plus vite que lui,  petits coups de pelle
rguliers et rapides; elle la poussait ensuite jusqu'au plan inclin,
d'une seule pousse lente, sans accrocs, passant  l'aise sous les
roches basses.  Lui, se massacrait, draillait, restait en dtresse.

A la vrit, ce n'tait point un chemin commode.  Il y avait une
soixantaine de mtres, de la taille au plan inclin; et la voie, que
les mineurs de la coupe  terre n'avaient pas encore largie, tait un
vritable boyau, de toit trs ingal, renfl de continuelles bosses: 
certaines places, la berline charge passait tout juste, le herscheur
devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la
tte.  D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient dj.  On les
voyait, rompus au milieu, en longues dchirures ples, ainsi que des
bquilles trop faibles.  Il fallait prendre garde de s'corcher  ces
cassures; et, sous le lent crasement qui faisait clater des rondins
de chne gros comme la cuisse, on se coulait  plat ventre, avec la
sourde inquitude d'entendre brusquement craquer son dos.

--Encore! dit Catherine en riant.

La berline d'tienne venait de drailler, au passage le plus
difficile.  Il n'arrivait point  rouler droit, sur ces rails qui se
faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se
battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgr des
efforts exagrs, remettre en place.

--Attends donc, reprit la jeune fille.  Si tu te fches, jamais a ne
marchera.

Adroitement, elle s'tait glisse, avait enfonc  reculons le
derrire sous la berline; et, d'une pese des reins, elle la soulevait
et la replaait.  Le poids tait de sept cents kilogrammes.  Lui,
surpris, honteux, bgayait des excuses.

Il fallut qu'elle lui montrt  carter les jambes,  s'arc-bouter les
pieds contre les bois, des deux cts de la galerie, pour se donner
des points d'appui solides.  Le corps devait tre pench, les bras
raidis, de faon  pousser de tous les muscles, des paules et des
hanches.  Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe
tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter  quatre pattes,
ainsi qu'une de ces btes naines qui travaillent dans les cirques.
Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte,
avec l'indiffrence de l'habitude, comme si la commune misre tait
pour tous de vivre ainsi ploy.  Et il ne parvenait pas  en faire
autant, ses souliers le gnaient, son corps se brisait,  marcher de
la sorte, la tte basse.  Au bout de quelques minutes, cette position
devenait un supplice, une angoisse intolrable, si pnible, qu'il se
mettait un instant  genoux, pour se redresser et respirer.

Puis, au plan inclin, c'tait une corve nouvelle.  Elle lui apprit 
emballer vivement sa berline.  En haut et en bas de ce plan, qui
desservait toutes les tailles, d'un accrochage  un autre, se trouvait
un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas.  Ces vauriens de
douze  quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les
avertir, il fallait en hurler de plus violents.  Alors, ds qu'il y
avait une berline vide  remonter, le receveur donnait le signal, la
herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter
l'autre, quand le freineur desserrait son frein.  En bas, dans la
galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient
jusqu'au puits.

--Oh! sacres rosses! criait Catherine dans le plan, entirement
bois, long d'une centaine de mtres, qui rsonnait comme un
porte-voix gigantesque.

Les galibots devaient se reposer, car ils ne rpondaient ni l'un ni
l'autre.  A tous les tages, le roulage s'arrta.  Une voix grle de
fillette finit par dire:

--Y en a un sur la Mouquette, bien sr!

Des rires normes grondrent, les herscheuses de toute la veine se
tenaient le ventre.

--Qui est-ce? demanda tienne  Catherine.

Cette dernire lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait
plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgr
ses bras de poupe.  Quant  la Mouquette, elle tait bien capable
d'tre avec les deux galibots  la fois.

Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer.  Sans doute, un
porion passait en bas.  Le roulage reprit aux neuf tages, on
n'entendit plus que les appels rguliers des galibots et que
l'brouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des
juments trop charges.  C'tait le coup de bestialit qui soufflait
dans la fosse, le dsir subit du mle, lorsqu'un mineur rencontrait
une de ces filles  quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses
hanches sa culotte de garon.

Et,  chaque voyage, tienne retrouvait au fond l'touffement de la
taille, la cadence sourde et brise des rivelaines, les grands soupirs
douloureux des haveurs s'obstinant  leur besogne.  Tous les quatre
s'taient mis nus, confondus dans la houille, tremps d'une boue noire
jusqu'au bguin.  Un moment, il avait fallu dgager Maheu qui rlait,
ter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie.  Zacharie
et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure,
disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage
dsastreuses.  Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, 
injurier tienne, dont la prsence, dcidment, l'exasprait.

--Espce de couleuvre! a n'a pas la force d'une fille!...  Et veux-tu
remplir ta berline! Hein? c'est pour mnager tes bras...  Nom de Dieu!
je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une!

Le jeune homme vitait de rpondre, trop heureux jusque-l d'avoir
trouv ce travail de bagne, acceptant la brutale hirarchie du
manoeuvre et du matre ouvrier.  Mais il n'allait plus, les pieds en
sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serr dans une
ceinture de fer.  Heureusement, il tait dix heures, le chantier se
dcida  djeuner.

Maheu avait une montre qu'il ne regarda mme pas.  Au fond de cette
nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes.  Tous
remirent leur chemise et leur veste.  Puis, descendus de la taille,
ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs
talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la
gardent mme hors de la mine, sans prouver le besoin d'un pav ou
d'une poutre pour s'asseoir.  Et chacun, ayant sorti son briquet,
mordait gravement  l'paisse tranche, en lchant de rares paroles sur
le travail de la matine.  Catherine, demeure debout, finit par
rejoindre tienne, qui s'tait allong plus loin, en travers des
rails, le dos contre les bois.  Il y avait l une place  peu prs
sche.

--Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet  la
  main.

Puis, elle se rappela ce garon errant dans la nuit, sans un sou, sans
un morceau de pain peut-tre.

--Veux-tu partager avec moi?

Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix
tremblante du dchirement de son estomac, elle continua gaiement:

--Ah! si tu es dgot!...  Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce
ct-ci, je vais te donner celui-l.

Dj, elle avait rompu les tartines en deux.  Le jeune homme, prenant
sa moiti, se retint pour ne pas la dvorer d'un coup; et il posait
les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vt point le frmissement.
De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher prs
de lui,  plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre
avec lenteur.  Leurs lampes, entre eux, les clairaient.

Catherine le regarda un moment en silence.  Elle devait le trouver
joli, avec son visage fin et ses moustaches noires.  Vaguement, elle
souriait de plaisir.

--Alors, tu es machineur, et on t'a renvoy de ton chemin de fer...
Pourquoi?

--Parce que j'avais gifl mon chef.

Elle demeura stupfaite, bouleverse dans ses ides hrditaires de
subordination, d'obissance passive.

--Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela
me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres...  Oui, je ne
peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un
homme...  Ensuite, je suis malade pendant deux jours.

--Il ne faut pas boire, dit-elle srieusement.

--Ah! n'aie pas peur, je me connais!

Et il hochait la tte, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du
dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de
toute cette ascendance trempe et dtraque d'alcool, au point que la
moindre goutte en tait devenue pour lui un poison.

--C'est  cause de maman que a m'ennuie d'avoir t mis  la rue,
dit-il aprs avoir aval une bouche.  Maman n'est pas heureuse, et je
lui envoyais de temps  autre une pice de cent sous.

--O est-elle donc, ta mre?

--A Paris...  Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or.

Il y eut un silence.  Quand il pensait  ces choses, un vacillement
plissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lsion dont il
couvait l'inconnu, dans sa belle sant de jeunesse.  Un instant, il
resta les regards noys au fond des tnbres de la mine; et,  cette
profondeur, sous le poids et l'touffement de la terre, il revoyait
son enfance, sa mre jolie encore et vaillante, lche par son pre,
puis reprise aprs s'tre marie  un autre, vivant entre les deux
hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin,
dans l'ordure.  C'tait l-bas, il se rappelait la rue, des dtails
lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des
ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles  casser les
mchoires.

--Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente
sous que je pourrai lui faire des cadeaux...  Elle va crever de
misre, c'est sr.

Il eut un haussement d'paules dsespr, il mordit de nouveau dans sa
tartine.

--Veux-tu boire? demanda Catherine qui dbouchait sa gourde.  Oh!
c'est du caf, a ne te fera pas de mal...  On touffe, quand on avale
comme a.

Mais il refusa: c'tait bien assez de lui avoir pris la moiti de son
pain.  Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par
dire:

--Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli...  Seulement, tu
ne peux plus refuser  prsent, ce serait vilain.

Et elle lui tendit sa gourde.  Elle s'tait releve sur les genoux, il
la voyait tout prs de lui, claire par les deux lampes.  Pourquoi
donc l'avait-il trouve laide? Maintenant qu'elle tait noire, la face
poudre de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier.  Dans
ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande
clataient de blancheur, les yeux s'largissaient, luisaient avec un
reflet verdtre, pareils  des yeux de chatte.  Une mche des cheveux
roux, qui s'tait chappe du bguin, lui chatouillait l'oreille et la
faisait rire.  Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien
avoir quatorze ans tout de mme.

--Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la
  gourde.

Elle avala une seconde gorge, le fora  en prendre une aussi,
voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une
bouche  l'autre, les amusait.  Lui, brusquement, s'tait demand s'il
ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les lvres.
Elle avait de grosses lvres d'un rose ple, avives par le charbon,
qui le tourmentaient d'une envie croissante.  Mais il n'osait pas,
intimid devant elle, n'ayant eu  Lille que des filles, et de
l'espce la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec
une ouvrire encore dans sa famille.

--Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, aprs s'tre remis 
son pain.

Elle s'tonna, se fcha presque.

--Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!...  C'est vrai, je ne suis
pas grosse.  Les filles, chez nous, ne poussent gure vite.

Il continua  la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni
honte.  Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien
qu'il la sentt vierge de corps, et vierge enfant, retarde dans la
maturit de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue o
elle vivait.  Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser,
elle conta des histoires pouvantables, la voix paisible, trs gaye.
Ah! celle-l en faisait de belles! Et, comme il dsirait savoir si
elle-mme n'avait pas d'amoureux, elle rpondit en plaisantant qu'elle
ne voulait pas contrarier sa mre, mais que cela arriverait forcment
un jour.  Ses paules s'taient courbes, elle grelottait un peu dans
le froid de ses vtements tremps de sueur, la mine rsigne et douce,
prte  subir les choses et les hommes.

--C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble,
n'est-ce pas?

--Bien sr.

--Et puis, a ne fait du mal  personne...  On ne dit rien au cur.

--Oh! le cur, je m'en fiche!...  Mais il y a l'Homme noir.

--Comment, l'Homme noir?

--Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux
vilaines filles.

Il la regardait, craignant qu'elle ne se moqut de lui.

--Tu crois  ces btises, tu ne sais donc rien?

--Si fait, moi, je sais lire et crire...  a rend service chez nous,
car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas.

Elle tait dcidment trs gentille.  Quand elle aurait fini sa
tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses lvres roses.
C'tait une rsolution de timide, une pense de violence qui
tranglait sa voix.  Ces vtements de garon, cette veste et cette
culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le gnaient.  Lui,
avait aval sa dernire bouche.  Il but  la gourde, la lui rendit
pour qu'elle la vidt.  Maintenant, le moment d'agir tait venu, et il
jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une
ombre boucha la galerie.

Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin.  Il
s'avana, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine
tait reste  terre, sur son sant, il l'empoigna par les paules,
lui renversa la tte, lui crasa la bouche sous un baiser brutal,
tranquillement, en affectant de ne pas se proccuper d'tienne.  Il y
avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de dcision
jalouse.

Cependant, la jeune fille s'tait rvolte.

--Laisse-moi, entends-tu!

Il lui maintenait la tte, il la regardait au fond des yeux.  Ses
moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au
grand nez en bec d'aigle.  Et il la lcha enfin, et il s'en alla, sans
dire un mot.

Un frisson avait glac tienne.  C'tait stupide d'avoir attendu.
Certes, non,  prsent, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait
peut-tre qu'il voulait faire comme l'autre.  Dans sa vanit blesse,
il prouvait un vritable dsespoir.

--Pourquoi as-tu menti? dit-il  voix basse.  C'est ton amoureux.

--Mais non, je te jure! cria-t-elle.  Il n'y a pas a entre nous.  Des
fois, il veut rire...  Mme qu'il n'est pas d'ici, voil six mois
qu'il est arriv du Pas-de-Calais.

Tous deux s'taient levs, on allait se remettre au travail.  Quand
elle le vit si froid, elle parut chagrine.  Sans doute, elle le
trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait prfr peut-tre.
L'ide d'une amabilit, d'une consolation la tracassait; et, comme le
jeune homme, tonn, examinait sa lampe qui brlait bleue, avec une
large collerette ple, elle tenta au moins de le distraire.

--Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de
bonne amiti.

Lorsqu'elle l'eut men au fond de la taille, elle lui fit remarquer
une crevasse, dans la houille.  Un lger bouillonnement s'en
chappait, un petit bruit, pareil  un sifflement d'oiseau.

--Mets ta main, tu sens le vent...  C'est du grisou.

Il resta surpris.  Ce n'tait que a, cette terrible chose qui faisait
tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce
jour-l, pour que la flamme des lampes ft si bleue.

--Quand vous aurez fini de bavarder, fainants! cria la rude voix de
  Maheu.

Catherine et tienne se htrent de remplir leurs berlines et les
poussrent au plan inclin, l'chine raidie, rampant sous le toit
bossu de la voie.  Ds le second voyage, la sueur les inondait et
leurs os craquaient de nouveau.

Dans la taille, le travail des haveurs avait repris.  Souvent, ils
abrgeaient le djeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets,
mangs ainsi loin du soleil, avec une voracit muette, leur
chargeaient de plomb l'estomac.  Allongs sur le flanc, ils tapaient
plus fort, ils n'avaient que l'ide fixe de complter un gros nombre
de berlines.  Tout disparaissait dans cette rage du gain disput si
rudement.  Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait
leurs membres, les crampes des attitudes forces, l'touffement des
tnbres, o ils blmissaient ainsi que des plantes mises en cave.
Pourtant,  mesure que la journe s'avanait, l'air s'empoisonnait
davantage, se chauffait de la fume des lampes, de la pestilence des
haleines, de l'asphyxie du grisou, gnant sur les yeux comme des
toiles d'araigne, et que devait seul balayer l'arage de la nuit.
Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant
plus de souffle dans leurs poitrines embrases, tapaient toujours.



V


Maheu, sans regarder  sa montre laisse dans sa veste, s'arrta et
dit:

--Bientt une heure...  Zacharie, est-ce fait?

Le jeune homme boisait depuis un instant.  Au milieu de sa besogne, il
tait rest sur le dos, les yeux vagues, rvassant aux parties de
crosse qu'il avait faites la veille.  Il s'veilla, il rpondit:

--Oui, a suffira, on verra demain.

Et il retourna prendre sa place  la taille.  Levaque et Chaval, eux
aussi, lchaient la rivelaine.  Il y eut un repos.  Tous s'essuyaient
le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les
masses schisteuses se fendillaient.  Ils ne causaient gure que de
leur travail.

--Encore une chance, murmura Chaval, d'tre tomb sur des terres qui
dboulent!...  Ils n'ont pas tenu compte de a, dans le marchandage.

--Des filous! grogna Levaque.  Ils ne cherchent qu' nous foutre
  dedans.

Zacharie se mit  rire.  Il se fichait du travail et du reste, mais a
l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie.  De son air placide,
Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt
mtres.  Il fallait tre juste, on ne pouvait rien prvoir.  Puis, les
deux autres continuant  dblatrer contre les chefs, il devint
inquiet, il regarda autour de lui.

--Chut! en voil assez!

--Tu as raison, dit Levaque, qui baissa galement la voix.  C'est
  malsain.

Une obsession des mouchards les hantait, mme  cette profondeur,
comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu
des oreilles.

--N'empche, ajouta trs haut Chaval d'un air de dfi, que si ce
cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle
une brique dans le ventre...  Je ne l'empche pas, moi, de se payer
les blondes qui ont la peau fine.

Cette fois, Zacharie clata.  Les amours du matre-porion et de la
Pierronne taient la continuelle plaisanterie de la fosse.  Catherine
elle-mme, appuye sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les
ctes et mit d'une phrase tienne au courant; tandis que Maheu se
fchait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus.

--Hein? tu vas te taire!...  Attends d'tre tout seul, si tu veux
qu'il t'arrive du mal.

Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie
suprieure.  Presque aussitt, l'ingnieur de la fosse, le petit
Ngrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la
taille, accompagn de Dansaert, le matre-porion.

--Quand je le disais! murmura Maheu.  Il y en a toujours l, qui
sortent de la terre.

Paul Ngrel, neveu de M. Hennebeau, tait un garon de vingt-six ans,
mince et joli, avec des cheveux friss et des moustaches brunes.  Son
nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable,
d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorit
cassante, dans ses rapports avec les ouvriers.  Il tait vtu comme
eux, barbouill comme eux de charbon; et, pour les rduire au respect,
il montrait un courage  se casser les os, passant par les endroits
les plus difficiles, toujours le premier sous les boulements et dans
les coups de grisou.

--Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il.

Le matre-porion, un Belge  face paisse, au gros nez sensuel,
rpondit avec une politesse exagre:

--Oui, monsieur Ngrel...  Voici l'homme qu'on a embauch ce matin.

Tous deux s'taient laisss glisser au milieu de la taille.  On fit
monter tienne.  L'ingnieur leva sa lampe, le regarda, sans le
questionner.

--C'est bon, dit-il enfin.  Je n'aime gure qu'on ramasse des inconnus
sur les routes...  Surtout, ne recommencez pas.

Et il n'couta point les explications qu'on lui donnait, les
ncessits du travail, le dsir de remplacer les femmes par des
garons, pour le roulage.  Il s'tait mis  tudier le toit, pendant
que les haveurs reprenaient leurs rivelaines.  Tout d'un coup, il
s'cria:

--Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!...  Vous
allez tous y rester, nom d'un chien!

--Oh! c'est solide, rpondit tranquillement l'ouvrier.

--Comment! solide!...  Mais la roche tasse dj, et vous plantez des
bois  plus de deux mtres, d'un air de regret! Ah! vous tes bien
tous les mmes, vous vous laisseriez aplatir le crne, plutt que de
lcher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!...  Je vous
prie de m'tayer a sur-le-champ.  Doublez les bois, entendez-vous!

Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant
qu'ils taient bons juges de leur scurit, il s'emporta.

--Allons donc! quand vous aurez la tte broye, est-ce que c'est vous
qui en supporterez les consquences? Pas du tout! ce sera la
Compagnie, qui devra vous faire des pensions,  vous ou  vos
femmes...  Je vous rpte qu'on vous connat: pour avoir deux berlines
de plus le soir, vous donneriez vos peaux.

Maheu, malgr la colre dont il tait peu  peu gagn, dit encore
posment:

--Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux.

L'ingnieur haussa les paules, sans rpondre.  Il avait achev de
descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas:

--Il vous reste une heure, mettez-vous tous  la besogne; et je vous
avertis que le chantier a trois francs d'amende.

Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles.  La force de
la hirarchie les retenait seule, cette hirarchie militaire qui, du
galibot au matre-porion, les courbait les uns sous les autres.
Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu
les modrait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les
paules.  Mais tienne tait peut-tre le plus frmissant.  Depuis
qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une rvolte lente le
soulevait.  Il regarda Catherine rsigne, l'chine basse.  tait-ce
possible qu'on se tut  une si dure besogne, dans ces tnbres
mortelles, et qu'on n'y gagnt mme pas les quelques sous du pain
quotidien?

Cependant, Ngrel s'en allait avec Dansaert, qui s'tait content
d'approuver d'un mouvement continu de la tte.  Et leurs voix, de
nouveau, s'levrent: ils venaient de s'arrter encore, ils
examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient
l'entretien sur une longueur de dix mtres, en arrire de la taille.

--Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingnieur.
Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas?

--Mais si, mais si, balbutiait le matre-porion.  On est las de leur
rpter les choses.

Ngrel appela violemment:

--Maheu! Maheu!

Tous descendirent.  Il continuait:

--Voyez a, est-ce que a tient?...  C'est bti comme quatre sous.
Voil un chapeau que les moutons ne portent dj plus, tellement on
l'a pos  la hte...  Pardi! je comprends que le raccommodage nous
cote si cher.  N'est-ce pas? pourvu que a dure tant que vous en avez
la responsabilit! Et puis tout casse, et la Compagnie est force
d'avoir une arme de raccommodeurs...  Regardez un peu l-bas, c'est
un vrai massacre.

Chaval voulut parler, mais il le fit taire.

--Non, je sais ce que vous allez dire encore.  Qu'on vous paie
davantage, hein? Eh bien! je vous prviens que vous forcerez la
Direction  faire une chose: oui, on vous paiera le boisage  part, et
l'on rduira proportionnellement le prix de la berline.  Nous verrons
si vous y gagnerez...  En attendant, reboisez-moi a tout de suite.
Je passerai demain.

Et, dans le saisissement caus par sa menace, il s'loigna.  Dansaert,
si humble devant lui, resta en arrire quelques secondes, pour dire
brutalement aux ouvriers:

--Vous me faites empoigner, vous autres...  Ce n'est pas trois francs
d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde!

Alors, quand il fut parti, Maheu clata  son tour.

--Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste.  Moi, j'aime
qu'on soit calme, parce que c'est la seule faon de s'entendre; mais,
 la fin, ils vous rendraient enrags...  Avez-vous entendu? la
berline baisse, et le boisage  part! encore une faon de nous payer
moins!...  Nom de Dieu de nom de Dieu!

Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il aperut Catherine et
tienne, les bras ballants.

--Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que a vous regarde?...
Je vas vous allonger mon pied quelque part.

tienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux
lui-mme contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons
enfants.

Du reste, Levaque et Chaval s'taient soulags en gros mots.  Tous,
mme Zacharie, boisaient rageusement.  Pendant prs d'une demi-heure,
on n'entendit que le craquement des bois, cals  coups de masse.  Ils
n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exaspraient contre la
roche, qu'ils auraient bouscule et remonte d'un renfoncement
d'paules, s'ils l'avaient pu.

--En voil assez! dit enfin Maheu, bris de colre et de fatigue.  Une
heure et demie...  Ah! une propre journe, nous n'aurons pas cinquante
sous!...  Je m'en vais, a me dgote.

Bien qu'il y et encore une demi-heure de travail, il se rhabilla.
Les autres l'imitrent.  La vue seule de la taille les jetait hors
d'eux.  Comme la herscheuse s'tait remise au roulage, ils
l'appelrent en s'irritant de son zle: si le charbon avait des pieds,
il sortirait tout seul.  Et les six, leurs outils sous le bras,
partirent, ayant  refaire les deux kilomtres, retournant au puits
par la route du matin.

Dans la chemine, Catherine et tienne s'attardrent, tandis que les
haveurs glissaient jusqu'en bas.  C'tait une rencontre, la petite
Lydie, arrte au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui
leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel
saignement de nez, que depuis une heure elle tait alle se tremper la
figure quelque part, on ne savait pas o.  Puis, quand ils la
quittrent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, reinte, boueuse,
raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille  une maigre
fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd.  Eux, dvalaient
sur le dos, aplatissaient leurs paules, de peur de s'arracher la peau
du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous
les derrires des chantiers, qu'ils devaient, de temps  autre, se
retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu,
disaient-ils en plaisantant.

En bas, ils se trouvrent seuls.  Des toiles rouges disparaissaient
au loin,  un coude de la galerie.  Leur gaiet tomba, ils se mirent
en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derrire.  Les
lampes charbonnaient, il la voyait  peine, noye d'une sorte de
brouillard fumeux; et l'ide qu'elle tait une fille lui causait un
malaise, parce qu'il se sentait bte de ne pas l'embrasser, et que le
souvenir de l'autre l'en empchait.  Assurment, elle lui avait menti:
l'autre tait son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas
d'escaillage, car elle avait dj le dhanchement d'une gueuse.  Sans
raison, il la boudait, comme si elle l'et tromp.  Elle pourtant, 
chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait
l'inviter  tre aimable.  On tait si perdu, on aurait si bien pu
rire en bons amis! Enfin, ils dbouchrent dans la galerie de roulage,
ce fut pour lui un soulagement  l'indcision dont il souffrait;
tandis qu'elle, une dernire fois, eut un regard attrist, le regret
d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus.

Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le
continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emports au
trot des chevaux.  Sans cesse, des lampes toilaient la nuit.  Ils
devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie  des ombres
d'hommes et de btes, dont ils recevaient l'haleine au visage.
Jeanlin, courant pieds nus derrire son train, leur cria une
mchancet qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues.  Ils
allaient toujours, elle silencieuse  prsent, lui ne reconnaissant
pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le
perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait
surtout, c'tait du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au
sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage,  mesure
qu'il se rapprochait du puits.  Entre les muraillements troits, la
colonne d'air soufflait de nouveau en tempte.  Il dsesprait
d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouvrent dans la
salle de l'accrochage.

Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche fronce de mfiance.
Les autres taient l, en sueur, dans le courant glac, muets comme
lui, ravalant des grondements de colre.  Ils arrivaient trop tt, on
refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on
faisait des manoeuvres compliques, pour la descente d'un cheval.  Les
chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant
de ferrailles remues, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans
la pluie battante qui tombait du trou noir.  En bas, le bougnou, un
puisard de dix mtres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi
son humidit vaseuse.  Des hommes tournaient sans cesse autour du
puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des
leviers, au milieu de cette poussire d'eau dont leurs vtements se
trempaient.  La clart rougetre des trois lampes  feu libre,
dcoupant de grandes ombres mouvantes, donnait  cette salle
souterraine un air de caverne sclrate, quelque forge de bandits,
voisine d'un torrent.

Maheu tenta un dernier effort.  Il s'approcha de Pierron, qui avait
pris son service  six heures.

--Voyons, tu peux bien nous laisser monter.

Mais le chargeur, un beau garon, aux membres forts et au visage doux,
refusa d'un geste effray.

--Impossible, demande au porion...  On me mettrait  l'amende.

De nouveaux grondements furent touffs.  Catherine se pencha, dit 
l'oreille d'tienne:

--Viens donc voir l'curie.  C'est l qu'il fait bon!

Et ils durent s'chapper sans tre vus, car il tait dfendu d'y
aller.  Elle se trouvait  gauche, au bout d'une courte galerie.
Longue de vingt-cinq mtres, haute de quatre, taille dans le roc et
vote en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux.  Il y faisait
bon en effet, une bonne chaleur de btes vivantes, une bonne odeur de
litire frache, tenue proprement.  L'unique lampe avait une lueur
calme de veilleuse.  Des chevaux au repos tournaient la tte, avec
leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient  leur avoine, sans
hte, en travailleurs gras et bien portants, aims de tout le monde.

Mais, comme Catherine lisait  voix haute les noms, sur les plaques de
zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un lger cri, en voyant un
corps se dresser brusquement devant elle.  C'tait la Mouquette,
effare, qui sortait d'un tas de paille, o elle dormait.  Le lundi,
lorsqu'elle tait trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait
un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le
prtexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir l, avec les
btes, dans la litire chaude.  Son pre, d'une grande faiblesse pour
elle, la tolrait, au risque d'avoir des ennuis.

Justement, le pre Mouque entra, court, chauve, ravag, mais rest
gros quand mme, ce qui tait rare chez un ancien mineur de cinquante
ans.  Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait  un tel
point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire.  En
apercevant les deux autres avec sa fille, il se fcha.

--Qu'est-ce que vous fichez l, tous? Allons, houp! bougresses qui
m'amenez un homme ici!...  C'est propre de venir faire vos salets
dans ma paille.

Mouquette trouvait a drle, se tenait le ventre.  Mais tienne, gn,
s'en alla, tandis que Catherine lui souriait.  Comme tous trois
retournaient  l'accrochage, Bbert et Jeanlin y arrivaient aussi,
avec un train de berlines.  Il y eut un arrt pour la manoeuvre des
cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la
main, en parlant de lui  son compagnon.  C'tait Bataille, le doyen
de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond.  Depuis dix
ans, il vivait dans ce trou, occupant le mme coin de l'curie,
faisant la mme tche le long des galeries noires, sans avoir jamais
revu le jour.  Trs gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait
y couler une existence de sage,  l'abri des malheurs de l-haut.  Du
reste, dans les tnbres, il tait devenu d'une grande malignit.  La
voie o il travaillait avait fini par lui tre si familire, qu'il
poussait de la tte les portes d'arage, et qu'il se baissait, afin de
ne pas se cogner, aux endroits trop bas.  Sans doute aussi il comptait
ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre rglementaire de
voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le
reconduire  sa mangeoire.  Maintenant, l'ge venait, ses yeux de chat
se voilaient parfois d'une mlancolie.  Peut-tre revoyait-il
vaguement, au fond de ses rvasseries obscures, le moulin o il tait
n, prs de Marchiennes, un moulin plant sur le bord de la Scarpe,
entour de larges verdures, toujours vent par le vent.  Quelque
chose brlait en l'air, une lampe norme, dont le souvenir exact
chappait  sa mmoire de bte.  Et il restait la tte basse,
tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se
rappeler le soleil.

Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des
signaux avait tap quatre coups, on descendait le cheval; et c'tait
toujours une motion, car il arrivait parfois que la bte, saisie
d'une telle pouvante, dbarquait morte.  En haut, li dans un filet,
il se dbattait perdument; puis, ds qu'il sentait le sol manquer
sous lui, il restait comme ptrifi, il disparaissait sans un
frmissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe.  Celui-ci tant trop
gros pour passer entre les guides, on avait d, en l'accrochant
au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tte sur le
flanc.  La descente dura prs de trois minutes, on ralentissait la
machine par prcaution.  Aussi, en bas, l'motion grandissait-elle.
Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le
noir? Enfin, il parut, avec son immobilit de pierre, son oeil fixe,
dilat de terreur.  C'tait un cheval bai, de trois ans  peine, nomm
Trompette.

--Attention! criait le pre Mouque, charg de le recevoir.  Amenez-le,
ne le dtachez pas encore.

Bientt, Trompette fut couch sur les dalles de fonte, comme une
masse.  Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de
ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de
vacarme.  On commenait  le dlier, lorsque Bataille, dtel depuis
un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui
tombait ainsi de la terre.  Les ouvriers largirent le cercle en
plaisantant.  Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais
Bataille s'animait, sourd aux moqueries.  Il lui trouvait sans doute
la bonne odeur du grand air, l'odeur oublie du soleil dans les
herbes.  Et il clata tout  coup d'un hennissement sonore, d'une
musique d'allgresse, o il semblait y avoir l'attendrissement d'un
sanglot.  C'tait la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont
une bouffe lui arrivait, la mlancolie de ce prisonnier de plus qui
ne remonterait que mort.

--Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, gays par ces
farces de leur favori.  Le voil qui cause avec le camarade.

Trompette, dli, ne bougeait toujours pas.  Il demeurait sur le
flanc, comme s'il et continu  sentir le filet l'treindre, garrott
par la peur.  Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, tourdi, les
membres secous d'un grand frisson.  Et le pre Mouque emmena les deux
btes qui fraternisaient.

--Voyons, y sommes-nous,  prsent? demanda Maheu.

Il fallait dbarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient
encore pour l'heure de la remonte.  Peu  peu, les chantiers se
vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries.  Il y avait
dj l une cinquantaine d'hommes, mouills et grelottants, sous les
fluxions de poitrine qui soufflaient de partout.  Pierron, malgr son
visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitt la
taille avant l'heure.  Zacharie pinait sournoisement la Mouquette,
histoire de se rchauffer.  Mais le mcontentement grandissait, Chaval
et Levaque racontaient la menace de l'ingnieur, la berline baisse de
prix, le boisage pay  part; et des exclamations accueillaient ce
projet, une rbellion germait dans ce coin troit,  prs de six cents
mtres sous la terre.  Bientt, les voix ne se continrent plus, ces
hommes souills de charbon, glacs par l'attente, accusrent la
Compagnie de tuer au fond une moiti de ses ouvriers, et de faire
crever l'autre moiti de faim.  tienne coutait, frmissant.

--Dpchons! dpchons! rptait aux chargeurs le porion Richomme.

Il htait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point svir,
faisant semblant de ne pas entendre.  Cependant, les murmures
devenaient tels, qu'il fut forc de s'en mler.  Derrire lui, on
criait que a ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique
sauterait.

--Toi qui es raisonnable, dit-il  Maheu, fais-les donc taire.  Quand
on n'est pas les plus forts, on doit tre les plus sages.

Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquiter, n'eut point 
intervenir.  Soudain, les voix tombrent: Ngrel et Dansaert, revenant
de leur inspection, dbouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous
les deux.  L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis
que l'ingnieur traversait le groupe, sans une parole.  Il se mit dans
une berline, le matre-porion dans une autre; on tira cinq fois le
signal, sonnant  la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et
la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne.



VI


Dans la cage qui le remontait, tass avec quatre autres, tienne
rsolut de reprendre sa course affame, le long des routes.  Autant
valait-il crever tout de suite que de redescendre au fond de cet
enfer, pour n'y pas mme gagner son pain.  Catherine, enfourne
au-dessus de lui, n'tait plus l, contre son flanc, d'une bonne
chaleur engourdissante.  Et il aimait mieux ne pas songer  des
btises, et s'loigner; car, avec son instruction plus large, il ne se
sentait point la rsignation de ce troupeau, il finirait par trangler
quelque chef.

Brusquement, il fut aveugl.  La remonte venait d'tre si rapide,
qu'il restait ahuri du grand jour, les paupires battantes dans cette
clart dont il s'tait dshabitu dj.  Ce n'en fut pas moins un
soulagement pour lui, de sentir la cage retomber sur les verrous.  Un
moulineur ouvrait la porte, le flot des ouvriers sautait des berlines.

--Dis donc, Mouquet, murmura Zacharie  l'oreille du moulineur,
filons-nous au Volcan, ce soir?

Le Volcan tait un caf-concert de Montsou.  Mouquet cligna l'oeil
gauche, avec un rire silencieux qui lui fendait les mchoires.  Petit
et gros comme son pre, il avait le nez effront d'un gaillard qui
mangeait tout, sans nul souci du lendemain.  Justement, la Mouquette
sortait  son tour, et il lui allongea une claque formidable sur les
reins, par tendresse fraternelle.

tienne reconnaissait  peine la haute nef de la recette, qu'il avait
vue inquitante, dans les lueurs louches des lanternes.  Ce n'tait
que nu et sale.  Un jour terreux entrait par les fentres
poussireuses.  Seule, la machine luisait, l-bas, avec ses cuivres;
les cbles d'acier, enduits de graisse, filaient comme des rubans
tremps d'encre; et les molettes en haut, l'norme charpente qui les
supportait, les cages, les berlines, tout ce mtal prodigu
assombrissait la salle de leur gris dur de vieilles ferrailles.  Sans
relche, le grondement des roues branlait les dalles de fonte; tandis
que, de la houille ainsi promene, montait une fine poudre de charbon,
qui poudrait  noir le sol, les murs, jusqu'aux solives du beffroi.

Mais Chaval, ayant donn un coup d'oeil au tableau des jetons, dans le
petit bureau vitr du receveur, revint furieux.  Il avait constat
qu'on leur refusait deux berlines, l'une parce qu'elle ne contenait
pas la quantit rglementaire, l'autre parce que la houille en tait
malpropre.

--La journe est complte, cria-t-il.  Encore vingt sous de moins!...
Aussi est-ce qu'on devrait prendre des fainants, qui se servent de
leurs bras comme un cochon de sa queue!

Et son regard oblique, dirig sur tienne, compltait sa pense.
Celui-ci fut tent de rpondre  coups de poing.  Puis, il se demanda
 quoi bon, puisqu'il partait.  Cela le dcidait absolument.

--On ne peut pas bien faire le premier jour, dit Maheu pour mettre la
paix.  Demain, il fera mieux.

Tous n'en restaient pas moins aigris, agits d'un besoin de querelle.
Comme ils passaient  la lampisterie rendre leurs lampes, Levaque
s'empoigna avec le lampiste, qu'il accusait de mal nettoyer la sienne.
Ils ne se dtendirent un peu que dans la baraque, o le feu brlait
toujours.  Mme on avait d trop le charger, car le pole tait rouge,
la vaste pice sans fentre semblait en flammes, tellement les reflets
du brasier saignaient sur les murs.  Et ce furent des grognements de
joie, tous les dos se rtissaient  distance, fumaient ainsi que des
soupes.  Quand les reins brlaient, on se cuisait le ventre.  La
Mouquette, tranquillement, avait rabattu sa culotte pour scher sa
chemise.  Des garons blaguaient, on clata de rire, parce qu'elle
leur montra tout  coup son derrire, ce qui tait chez elle l'extrme
expression du ddain.

--Je m'en vais, dit Chaval qui avait serr ses outils dans sa caisse.

Personne ne bougea.  Seule, Mouquette se hta, s'chappa derrire lui,
sous le prtexte qu'ils rentraient l'un et l'autre  Montsou.  Mais on
continuait de plaisanter, on savait qu'il ne voulait plus d'elle.

Catherine, cependant, proccupe, venait de parler bas  son pre.
Celui-ci s'tonna, puis il approuva d'un hochement de tte; et,
appelant tienne pour lui rendre son paquet:

--coutez donc, murmura-t-il, si vous n'avez pas le sou, vous aurez le
temps de crever avant la quinzaine...  Voulez-vous que je tche de
vous trouver du crdit quelque part?

Le jeune homme resta un instant embarrass.  Justement, il allait
rclamer ses trente sous et partir.  Mais une honte le retint devant
la jeune fille.  Elle le regardait fixement, peut-tre croirait-elle
qu'il boudait le travail.

--Vous savez, je ne vous promets rien, continua Maheu.  Nous en serons
quittes pour un refus.

Alors, tienne ne dit pas non.  On refuserait.  Du reste, a ne
l'engageait point, il pourrait toujours s'loigner, aprs avoir mang
un morceau.  Puis, il fut mcontent de n'avoir pas dit non, en voyant
la joie de Catherine, un joli rire, un regard d'amiti, heureuse de
lui tre venue en aide.  A quoi bon tout cela?

Quand ils eurent repris leurs sabots et ferm leurs cases, les Maheu
quittrent la baraque,  la queue des camarades qui s'en allaient un 
un, ds qu'ils s'taient rchauffs.  tienne les suivit, Levaque et
son gamin se mirent de la bande.  Mais, comme ils traversaient le
criblage, une scne violente les arrta.

C'tait dans un vaste hangar, aux poutres noires de poussire envole,
aux grandes persiennes d'o soufflait un continuel courant d'air.  Les
berlines de houille arrivaient directement de la recette, taient
verses ensuite par des culbuteurs sur les trmies, de longues
glissires de tle; et,  droite et  gauche de ces dernires, les
cribleuses, montes sur des gradins, armes de la pelle et du rteau,
ramassaient les pierres, poussaient le charbon propre, qui tombait
ensuite par des entonnoirs dans les wagons de la voie ferre, tablie
sous le hangar.

Philomne Levaque se trouvait l, mince et ple, d'une figure
moutonnire de fille crachant le sang.  La tte protge d'un lambeau
de laine bleue, les mains et les bras noirs jusqu'aux coudes, elle
triait au-dessous d'une vieille sorcire, la mre de la Pierronne, la
Brl ainsi qu'on la nommait, terrible avec ses yeux de chat-huant et
sa bouche serre comme la bourse d'un avare.  Elles s'empoignaient
toutes les deux, la jeune accusant la vieille de lui ratisser ses
pierres,  ce point qu'elle n'en faisait pas un panier en dix minutes.
On les payait au panier, c'taient des querelles sans cesse
renaissantes.  Les chignons volaient, les mains restaient marques en
noir sur les faces rouges.

--Fous-lui donc un renfoncement! cria d'en haut Zacharie  sa
  matresse.

Toutes les cribleuses clatrent.  Mais la Brl se jeta hargneusement
sur le jeune homme.

--Dis donc, salet! tu ferais mieux de reconnatre les deux gosses
dont tu l'as emplie!...  S'il est permis, une bringue de dix-huit ans,
qui ne tient pas debout!

Maheu dut empcher son fils de descendre, pour voir un peu, disait-il,
la couleur de sa peau,  cette carcasse.  Un surveillant accourait,
les rteaux se remirent  fouiller le charbon.  On n'apercevait plus,
du haut en bas des trmies, que les dos ronds des femmes, acharnes 
se disputer les pierres.

Dehors, le vent s'tait brusquement calm, un froid humide tombait du
ciel gris.  Les charbonniers gonflrent les paules, croisrent les
bras et partirent, dbands, avec un roulis des reins qui faisait
saillir leurs gros os, sous la toile mince des vtements.  Au grand
jour, ils passaient comme une bande de ngres culbuts dans de la
vase.  Quelques-uns n'avaient pas fini leur briquet; et ce reste de
pain, rapport entre la chemise et la veste, les rendait bossus.

--Tiens! voil Bouteloup, dit Zacharie en ricanant.

Levaque, sans s'arrter, changea deux phrases avec son logeur, gros
garon brun de trente-cinq ans, l'air placide et honnte.

--a y est, la soupe, Louis?

--Je crois.

--Alors, la femme est gentille, aujourd'hui?

--Oui, gentille, je crois.

D'autres mineurs de la coupe  terre arrivaient, des bandes nouvelles
qui, une  une, s'engouffraient dans la fosse.  C'tait la descente de
trois heures, encore des hommes que le puits mangeait, et dont les
quipes allaient remplacer les marchandages des haveurs, au fond des
voies.  Jamais la mine ne chmait, il y avait nuit et jour des
insectes humains fouissant la roche,  six cents mtres sous les
champs de betteraves.

Cependant, les gamins marchaient les premiers.  Jeanlin confiait 
Bbert un plan compliqu, pour avoir  crdit quatre sous de tabac;
tandis que Lydie, respectueusement, venait  distance.  Catherine
suivait avec Zacharie et tienne.  Aucun ne parlait.  Et ce fut
seulement devant le cabaret de l'Avantage, que Maheu et Levaque les
rejoignirent.

--Nous y sommes, dit le premier  tienne.  Voulez-vous entrer?

On se spara.  Catherine tait reste un instant immobile, regardant
une dernire fois le jeune homme de ses grands yeux, d'une limpidit
verdtre d'eau de source, et dont le visage noir creusait encore le
cristal.  Elle sourit, elle disparut avec les autres, sur le chemin
montant qui conduisait au coron.

Le cabaret se trouvait entre le village et la fosse, au croisement des
deux routes.  C'tait une maison de briques  deux tages, blanchie du
haut en bas  la chaux, gaye autour des fentres d'une large bordure
bleu ciel.  Sur une enseigne carre, cloue au-dessus de la porte, on
lisait en lettres jaunes: A l'Avantage, dbit tenu par Rasseneur.
Derrire, s'allongeait un jeu de quilles, clos d'une haie vive.  Et la
Compagnie, qui avait tout fait pour acheter ce lopin, enclav dans ses
vastes terres, tait dsole de ce cabaret, pouss en plein champ,
ouvert  la sortie mme du Voreux.

--Entrez, rpta Maheu  tienne.

La salle, petite, avait une nudit claire, avec ses murs blancs, ses
trois tables et sa douzaine de chaises, son comptoir de sapin, grand
comme un buffet de cuisine.  Une dizaine de chopes au plus taient l,
trois bouteilles de liqueur, une carafe, une petite caisse de zinc 
robinet d'tain, pour la bire; et rien autre, pas une image, pas une
tablette, pas un jeu.  Dans la chemine de fonte, vernie et luisante,
brlait doucement une pte de houille.  Sur les dalles, une fine
couche de sable blanc buvait l'humidit continuelle de ce pays tremp
d'eau.

--Une chope, commanda Maheu  une grosse fille blonde, la fille d'une
voisine qui parfois gardait la salle.  Rasseneur est l?

La fille tourna le robinet, en rpondant que le patron allait revenir.
Lentement, d'un seul trait, le mineur vida la moiti de la chope, pour
balayer les poussires qui lui obstruaient la gorge.  Il n'offrit rien
 son compagnon.  Un seul consommateur, un autre mineur mouill et
barbouill, tait assis devant une table et buvait sa bire en
silence, d'un air de profonde mditation.  Un troisime entra, fut
servi sur un geste, paya et s'en alla, sans avoir dit un mot.

Mais un gros homme de trente-huit ans, ras, la figure ronde, parut
avec un sourire dbonnaire.  C'tait Rasseneur, un ancien haveur que
la Compagnie avait congdi depuis trois ans,  la suite d'une grve.
Trs bon ouvrier, il parlait bien, se mettait  la tte de toutes les
rclamations, avait fini par tre le chef des mcontents.  Sa femme
tenait dj un dbit, ainsi que beaucoup de femmes de mineurs; et,
quand il fut jet sur le pav, il resta cabaretier lui-mme, trouva de
l'argent, planta son cabaret en face du Voreux, comme une provocation
 la Compagnie.  Maintenant, sa maison prosprait, il devenait un
centre, il s'enrichissait des colres qu'il avait peu  peu souffles
au coeur de ses anciens camarades.

--C'est ce garon que j'ai embauch ce matin, expliqua Maheu tout de
suite.  As-tu une de tes deux chambres libre, et veux-tu lui faire
crdit d'une quinzaine?

La face large de Rasseneur exprima subitement une grande dfiance.  Il
examina d'un coup d'oeil tienne et rpondit, sans se donner la peine
de tmoigner un regret:

--Mes deux chambres sont prises.  Pas possible.

Le jeune homme s'attendait  ce refus; et il en souffrit pourtant, il
s'tonna du brusque ennui qu'il prouvait  s'loigner.  N'importe, il
s'en irait, quand il aurait ses trente sous.  Le mineur qui buvait 
une table tait parti.  D'autres, un  un, entraient toujours se
dcrasser la gorge, puis se remettaient en marche du mme pas
dhanch.  C'tait un simple lavage, sans joie ni passion, le muet
contentement d'un besoin.

--Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur 
Maheu, qui achevait sa bire  petits coups.

Celui-ci tourna la tte et vit qu'tienne seul tait l.

--Il y a qu'on s'est chamaill encore...  Oui, pour le boisage.

Il conta l'affaire.  La face du cabaretier avait rougi, une motion
sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux.
Enfin, il clata.

--Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus.

tienne le gnait.  Cependant, il continua, en lui lanant des regards
obliques.  Et il avait des rticences, des sous-entendus, il parlait
du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Ngrel,
sans les nommer, rptant que a ne pouvait pas continuer ainsi, que
a devait casser un de ces quatre matins.  La misre tait trop
grande, il cita les usines qui fermaient, les ouvriers qui s'en
allaient.  Depuis un mois, il donnait plus de six livres de pain par
jour.  On lui avait dit, la veille, que M.  Deneulin, le propritaire
d'une fosse voisine, ne savait comment tenir le coup.  Du reste, il
venait de recevoir une lettre de Lille, pleine de dtails inquitants.

--Tu sais, murmura-t-il, a vient de cette personne que tu as vue ici
un soir.

Mais il fut interrompu.  Sa femme entrait  son tour, une grande femme
maigre et ardente, le nez long, les pommettes violaces.  Elle tait
en politique beaucoup plus radicale que son mari.

--La lettre de Pluchart, dit-elle.  Ah! s'il tait le matre,
celui-l, a ne tarderait pas  mieux aller!

tienne coutait depuis un instant, comprenait, se passionnait,  ces
ides de misre et de revanche.

Ce nom, jet brusquement, le fit tressaillir.  Il dit tout haut, comme
malgr lui:

--Je le connais, Pluchart.

On le regardait, il dut ajouter:

--Oui, je suis machineur, il a t mon contrematre,  Lille...  Un
homme capable, j'ai caus souvent avec lui.

Rasseneur l'examinait de nouveau; et il y eut, sur son visage, un
changement rapide, une sympathie soudaine.  Enfin, il dit  sa femme:

--C'est Maheu qui m'amne Monsieur, un herscheur  lui, pour voir s'il
n'y a pas une chambre en haut, et si nous ne pourrions pas faire
crdit d'une quinzaine.

Alors, l'affaire fut conclue en quatre paroles.  Il y avait une
chambre, le locataire tait parti le matin.  Et le cabaretier, trs
excit, se livra davantage, tout en rptant qu'il demandait seulement
le possible aux patrons, sans exiger, comme tant d'autres, des choses
trop dures  obtenir.  Sa femme haussait les paules, voulait son
droit, absolument.

--Bonsoir, interrompit Maheu.  Tout a n'empchera pas qu'on descende,
et tant qu'on descendra, il y aura du monde qui en crvera...
Regarde, te voil gaillard, depuis trois ans que tu en es sorti.

--Oui, je me suis beaucoup refait, dclara Rasseneur complaisamment.

tienne alla jusqu' la porte, remerciant le mineur qui partait; mais
celui-ci hochait la tte, sans ajouter un mot, et le jeune homme le
regarda monter pniblement le chemin du coron.  Madame Rasseneur, en
train de servir des clients, venait de le prier d'attendre une minute,
pour qu'elle le conduist  sa chambre, o il se dbarbouillerait.
Devait-il rester? Une hsitation l'avait repris, un malaise qui lui
faisait regretter la libert des grandes routes, la faim au soleil,
soufferte avec la joie d'tre son matre.  Il lui semblait qu'il avait
vcu l des annes, depuis son arrive sur le terri, au milieu des
bourrasques, jusqu'aux heures passes sous la terre,  plat ventre
dans les galeries noires.  Et il lui rpugnait de recommencer, c'tait
injuste et trop dur, son orgueil d'homme se rvoltait,  l'ide d'tre
une bte qu'on aveugle et qu'on crase.

Pendant qu'tienne se dbattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la
plaine immense, peu  peu l'aperurent.  Il s'tonna, il ne s'tait
pas figur l'horizon de la sorte, lorsque le vieux Bonnemort le lui
avait indiqu du geste, au fond des tnbres.  Devant lui, il
retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses btiments
de bois et de briques, le criblage goudronn, le beffroi couvert
d'ardoises, la salle de la machine et la haute chemine d'un rouge
ple, tout cela tass, l'air mauvais.  Mais, autour des btiments, le
carreau s'tendait, et il ne se l'imaginait pas si large, chang en un
lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon, hriss des
hauts chevalets qui portaient les rails des passerelles, encombr dans
un coin de la provision des bois, pareille  la moisson d'une fort
fauche.  Vers la droite, le terri barrait la vue, colossal comme une
barricade de gants, dj couvert d'herbe dans sa partie ancienne,
consum  l'autre bout par un feu intrieur qui brlait depuis un an,
avec une fume paisse, en laissant  la surface, au milieu du gris
blafard des schistes et des grs, de longues tranes de rouille
sanglante.  Puis, les champs se droulaient, des champs sans fin de
bl et de betteraves, nus  cette poque de l'anne, des marais aux
vgtations dures, coups de quelques saules rabougris, des prairies
lointaines, que sparaient des files maigres de peupliers.  Trs loin,
de petites taches blanches indiquaient des villes, Marchiennes au
nord, Montsou au midi; tandis que la fort de Vandame,  l'est,
bordait l'horizon de la ligne violtre de ses arbres dpouills.  Et,
sous le ciel livide, dans le jour bas de cet aprs-midi d'hiver, il
semblait que tout le noir du Voreux, toute la poussire volante de la
houille se ft abattue sur la plaine, poudrant les arbres, sablant les
routes, ensemenant la terre.

tienne regardait, et ce qui le surprenait surtout, c'tait un canal,
la rivire de la Scarpe canalise, qu'il n'avait pas vu dans la nuit.
Du Voreux  Marchiennes, ce canal allait droit, un ruban d'argent mat
de deux lieues, une avenue borde de grands arbres, leve au-dessus
des bas terrains, filant  l'infini avec la perspective de ses berges
vertes, de son eau ple o glissait l'arrire vermillonn des
pniches.  Prs de la fosse, il y avait un embarcadre, des bateaux
amarrs, que les berlines des passerelles emplissaient directement.
Ensuite, le canal faisait un coude, coupait de biais les marais; et
toute l'me de cette plaine rase paraissait tre l, dans cette eau
gomtrique qui la traversait comme une grande route, charriant la
houille et le fer.

Les regards d'tienne remontaient du canal au coron, bti sur le
plateau, et dont il distinguait seulement les tuiles rouges.  Puis,
ils revenaient vers le Voreux, s'arrtaient, en bas de la pente
argileuse,  deux normes tas de briques, fabriques et cuites sur
place.  Un embranchement du chemin de fer de la Compagnie passait
derrire une palissade, desservant la fosse.  On devait descendre les
derniers mineurs de la coupe  terre.  Seul, un wagon que poussaient
des hommes, jetait un cri aigu.  Ce n'tait plus l'inconnu des
tnbres, les tonnerres inexplicables, les flamboiements d'astres
ignors.  Au loin, les hauts fourneaux et les fours  coke avaient
pli avec l'aube.  Il ne restait l, sans un arrt, que l'chappement
de la pompe, soufflant toujours de la mme haleine grosse et longue,
l'haleine d'un ogre dont il distinguait la bue grise maintenant, et
que rien ne pouvait repatre.

Alors, tienne, brusquement, se dcida.  Peut-tre avait-il cru revoir
les yeux clairs de Catherine, l-haut,  l'entre du coron.  Peut-tre
tait-ce plutt un vent de rvolte, qui venait du Voreux.  Il ne
savait pas, il voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se
battre, il songeait violemment  ces gens dont parlait Bonnemort,  ce
dieu repu et accroupi, auquel dix mille affams donnaient leur chair,
sans le connatre.




Deuxime partie



I


La proprit des Grgoire, la Piolaine, se trouvait  deux kilomtres
de Montsou, vers l'est, sur la route de Joiselle.  C'tait une grande
maison carre, sans style, btie au commencement du sicle dernier.
Des vastes terres qui en dpendaient d'abord, il ne restait qu'une
trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile entretien.  On citait
surtout le verger et le potager, clbres par leurs fruits et leurs
lgumes, les plus beaux du pays.  D'ailleurs, le parc manquait, un
petit bois en tenait lieu.  L'avenue de vieux tilleuls, une vote de
feuillage de trois cents mtres, plante de la grille au perron, tait
une des curiosits de cette plaine rase, o l'on comptait les grands
arbres, de Marchiennes  Beaugnies.

Ce matin-l, les Grgoire s'taient levs  huit heures.  D'habitude,
ils ne bougeaient gure qu'une heure plus tard, dormant beaucoup, avec
passion; mais la tempte de la nuit les avait nervs.  Et, pendant
que son mari tait all voir tout de suite si le vent n'avait pas fait
de dgts, madame Grgoire venait de descendre  la cuisine, en
pantoufles et en peignoir de flanelle.  Courte, grasse, ge dj de
cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et tonne,
sous la blancheur clatante de ses cheveux.

--Mlanie, dit-elle  la cuisinire, si vous faisiez la brioche ce
matin, puisque la pte est prte.  Mademoiselle ne se lvera pas avant
une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat...  Hein! ce
serait une surprise.

La cuisinire, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans,
se mit  rire.

--a, c'est vrai, la surprise serait fameuse...  Mon fourneau est
allum, le four doit tre chaud; et puis, Honorine va m'aider un peu.

Honorine, une fille d'une vingtaine d'annes, recueillie enfant et
leve  la maison, servait maintenant de femme de chambre.  Pour tout
personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis,
charg des gros ouvrages.  Un jardinier et une jardinire s'occupaient
des lgumes, des fruits, des fleurs et de la basse-cour.  Et, comme le
service tait patriarcal, d'une douceur familire, ce petit monde
vivait en bonne amiti.

Madame Grgoire, qui avait mdit dans son lit la surprise de la
brioche, resta pour voir mettre la pte au four.  La cuisine tait
immense, et on la devinait la pice importante,  sa propret extrme,
 l'arsenal des casseroles, des ustensiles, des pots qui
l'emplissaient.  Cela sentait bon la bonne nourriture.  Des provisions
dbordaient des rteliers et des armoires.

--Et qu'elle soit bien dore, n'est-ce pas? recommanda madame Grgoire
en passant dans la salle  manger.

Malgr le calorifre qui chauffait toute la maison, un feu de houille
gayait cette salle.  Du reste, il n'y avait aucun luxe: la grande
table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils
profonds trahissaient l'amour du bien-tre, les longues digestions
heureuses.  On n'allait jamais au salon, on demeurait l, en famille.

Justement, M. Grgoire rentrait, vtu d'un gros veston de futaine,
rose lui aussi pour ses soixante ans, avec de grands traits honntes
et bons, dans la neige de ses cheveux boucls.  Il avait vu le cocher
et le jardinier: aucun dgt important, rien qu'un tuyau de chemine
abattu.  Chaque matin, il aimait  donner un coup d'oeil  la
Piolaine, qui n'tait pas assez grande pour lui causer des soucis, et
dont il tirait tous les bonheurs du propritaire.

--Et Ccile? demanda-t-il, elle ne se lve donc pas, aujourd'hui?

--Je n'y comprends rien, rpondit sa femme.  Il me semblait l'avoir
entendue remuer.

Le couvert tait mis, trois bols sur la nappe blanche.  On envoya
Honorine voir ce que devenait Mademoiselle.  Mais elle redescendit
aussitt, retenant des rires, touffant sa voix, comme si elle et
parl en haut, dans la chambre.

--Oh! si Monsieur et Madame voyaient Mademoiselle!...  Elle dort, oh!
elle dort, ainsi qu'un Jsus...  On n'a pas ide de a, c'est un
plaisir  la regarder.

Le pre et la mre changeaient des regards attendris.  Il dit en
souriant:

--Viens-tu voir?

--Cette pauvre mignonne! murmura-t-elle.  J'y vais.

Et ils montrent ensemble.  La chambre tait la seule luxueuse de la
maison, tendue de soie bleue, garnie de meubles laqus, blancs 
filets bleus, un caprice d'enfant gte satisfait par les parents.
Dans les blancheurs vagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de
l'cartement d'un rideau, la jeune fille dormait, une joue appuye sur
son bras nu.  Elle n'tait pas jolie, trop saine, trop bien portante,
mre  dix-huit ans; mais elle avait une chair superbe, une fracheur
de lait, avec ses cheveux chtains, sa face ronde au petit nez
volontaire, noy entre les joues.  La couverture avait gliss, et elle
respirait si doucement, que son haleine ne soulevait mme pas sa gorge
dj lourde.

--Ce maudit vent l'aura empche de fermer les yeux, dit la mre
  doucement.

Le pre, d'un geste, lui imposa silence.  Tous les deux se penchaient,
regardaient avec adoration, dans sa nudit de vierge, cette fille si
longtemps dsire, qu'ils avaient eue sur le tard, lorsqu'ils ne
l'espraient plus.  Ils la voyaient parfaite, point trop grasse,
jamais assez bien nourrie.  Et elle dormait toujours, sans les sentir
prs d'elle, leur visage contre le sien.  Pourtant, une onde lgre
troubla sa face immobile.  Ils tremblrent qu'elle ne s'veillt, ils
s'en allrent sur la pointe des pieds.

--Chut! dit M. Grgoire  la porte.  Si elle n'a pas dormi, il faut la
laisser dormir.

--Tant qu'elle voudra, la mignonne, appuya madame Grgoire.  Nous
  attendrons.

Ils descendirent, s'installrent dans les fauteuils de la salle 
manger; tandis que les bonnes, riant du gros sommeil de Mademoiselle,
tenaient sans grogner le chocolat sur le fourneau.  Lui, avait pris un
journal; elle, tricotait un grand couvre-pieds de laine.  Il faisait
trs chaud, pas un bruit ne venait de la maison muette.

La fortune des Grgoire, quarante mille francs de rentes environ,
tait tout entire dans une action des mines de Montsou.  Ils en
racontaient avec complaisance l'origine, qui partait de la cration
mme de la Compagnie.

Vers le commencement du dernier sicle, un coup de folie s'tait
dclar, de Lille  Valenciennes, pour la recherche de la houille.
Les succs des concessionnaires, qui devaient plus tard former la
Compagnie d'Anzin, avaient exalt toutes les ttes.  Dans chaque
commune, on sondait le sol; et les socits se craient, et les
concessions poussaient en une nuit.  Mais, parmi les entts de
l'poque, le baron Desrumaux avait certainement laiss la mmoire de
l'intelligence la plus hroque.  Pendant quarante annes, il s'tait
dbattu sans faiblir, au milieu de continuels obstacles: premires
recherches infructueuses, fosses nouvelles abandonnes au bout de
longs mois de travail, boulements qui comblaient les trous,
inondations subites qui noyaient les ouvriers, centaines de mille
francs jets dans la terre; puis, les tracas de l'administration, les
paniques des actionnaires, la lutte avec les seigneurs terriens,
rsolus  ne pas reconnatre les concessions royales, si l'on refusait
de traiter d'abord avec eux.  Il venait enfin de fonder la socit
Desrumaux, Fauquenoix et Cie, pour exploiter la concession de Montsou,
et les fosses commenaient  donner de faibles bnfices, lorsque deux
concessions voisines, celle de Cougny, appartenant au comte de Cougny,
et celle de Joiselle, appartenant  la socit Cornille et Jenard,
avaient failli l'craser sous le terrible assaut de leur concurrence.
Heureusement, le 25 aot 1760, un trait intervenait entre les trois
concessions et les runissait en une seule.  La Compagnie des mines de
Montsou tait cre, telle qu'elle existe encore aujourd'hui.  Pour la
rpartition, on avait divis, d'aprs l'talon de la monnaie du temps,
la proprit totale en vingt-quatre sous, dont chacun se subdivisait
en douze deniers, ce qui faisait deux cent quatre-vingt-huit deniers;
et, comme le denier tait de dix mille francs, le capital reprsentait
une somme de prs de trois millions.  Desrumaux, agonisant, mais
vainqueur, avait eu, dans le partage, six sous et trois deniers.

En ces annes-l, le baron possdait la Piolaine, d'o dpendaient
trois cents hectares, et il avait  son service, comme rgisseur,
Honor Grgoire, un garon de la Picardie, l'arrire-grand-pre de
Lon Grgoire, pre de Ccile.  Lors du trait de Montsou, Honor, qui
cachait dans un bas une cinquantaine de mille francs d'conomies, cda
en tremblant  la foi inbranlable de son matre.  Il sortit dix mille
livres de beaux cus, il prit un denier, avec la terreur de voler ses
enfants de cette somme.  Son fils Eugne toucha en effet des
dividendes fort minces; et, comme il s'tait mis bourgeois et qu'il
avait eu la sottise de manger les quarante autres mille francs de
l'hritage paternel dans une association dsastreuse, il vcut assez
chichement.  Mais les intrts du denier montaient peu  peu, la
fortune commena avec Flicien, qui put raliser un rve dont son
grand-pre, l'ancien rgisseur, avait berc son enfance: l'achat de la
Piolaine dmembre, qu'il eut comme bien national, pour une somme
drisoire.  Cependant, les annes qui suivirent furent mauvaises, il
fallut attendre le dnouement des catastrophes rvolutionnaires, puis
la chute sanglante de Napolon.  Et ce fut Lon Grgoire qui
bnficia, dans une progression stupfiante, du placement timide et
inquiet de son bisaeul.  Ces dix pauvres mille francs grossissaient,
s'largissaient, avec la prosprit de la Compagnie.  Ds 1820, ils
rapportaient cent pour cent, dix mille francs.  En 1844, ils en
produisaient vingt mille; en 1850, quarante.  Il y avait deux ans
enfin, le dividende tait mont au chiffre prodigieux de cinquante
mille francs: la valeur du denier, cot  la Bourse de Lille un
million, avait centupl en un sicle.

M. Grgoire, auquel on conseillait de vendre, lorsque ce cours d'un
million fut atteint, s'y tait refus, de son air souriant et paterne.
Six mois plus tard, une crise industrielle clatait, le denier
retombait  six cent mille francs.  Mais il souriait toujours, il ne
regrettait rien, car les Grgoire avaient maintenant une foi obstine
en leur mine.  a remonterait, Dieu n'tait pas si solide.  Puis, 
cette croyance religieuse, se mlait une profonde gratitude pour une
valeur, qui, depuis un sicle, nourrissait la famille  ne rien faire.
C'tait comme une divinit  eux, que leur gosme entourait d'un
culte, la bienfaitrice du foyer, les berant dans leur grand lit de
paresse, les engraissant  leur table gourmande.  De pre en fils,
cela durait: pourquoi risquer de mcontenter le sort, en doutant de
lui? Et il y avait, au fond de leur fidlit, une terreur
superstitieuse, la crainte que le million du denier ne se ft
brusquement fondu, s'ils l'avaient ralis et mis dans un tiroir.  Ils
le voyaient plus  l'abri dans la terre, d'o un peuple de mineurs,
des gnrations d'affams l'extrayaient pour eux, un peu chaque jour,
selon leurs besoins.

Du reste, les bonheurs pleuvaient sur cette maison.  M. Grgoire, trs
jeune, avait pous la fille d'un pharmacien de Marchiennes, une
demoiselle laide, sans un sou, qu'il adorait et qui lui avait tout
rendu, en flicit.  Elle s'tait enferme dans son mnage, extasie
devant son mari, n'ayant d'autre volont que la sienne; jamais des
gots diffrents ne les sparaient, un mme idal de bien-tre
confondait leurs dsirs; et ils vivaient ainsi depuis quarante ans, de
tendresse et de petits soins rciproques.  C'tait une existence
rgle, les quarante mille francs mangs sans bruit, les conomies
dpenses pour Ccile, dont la naissance tardive avait un instant
boulevers le budget.  Aujourd'hui encore, ils contentaient chacun de
ses caprices: un second cheval, deux autres voitures, des toilettes
venues de Paris.  Mais ils gotaient l une joie de plus, ils ne
trouvaient rien de trop beau pour leur fille, avec une telle horreur
personnelle de l'talage, qu'ils avaient gard les modes de leur
jeunesse.  Toute dpense qui ne profitait pas leur semblait stupide.

Brusquement, la porte s'ouvrit, et une voix forte cria:

--Eh bien! quoi donc, on djeune sans moi!

C'tait Ccile, au saut du lit, les yeux gonfls de sommeil.  Elle
avait simplement relev ses cheveux et pass un peignoir de laine
blanche.

--Mais non, dit la mre, tu vois qu'on t'attendait...  Hein? ce vent a
d t'empcher de dormir, pauvre mignonne!

La jeune fille la regarda, trs surprise.

--Il a fait du vent?...  Je n'en sais rien, je n'ai pas boug de la
  nuit.

Alors, cela leur sembla drle, tous les trois se mirent  rire; et les
bonnes, qui apportaient le djeuner, clatrent aussi, tellement
l'ide que Mademoiselle avait dormi d'un trait ses douze heures
gayait la maison.  La vue de la brioche acheva d'panouir les
visages.

--Comment! elle est donc cuite? rptait Ccile.  En voil une attrape
qu'on me fait!...  C'est a qui va tre bon, tout chaud, dans le
chocolat!

Ils s'attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla
longtemps que de la brioche.  Mlanie et Honorine restaient, donnaient
des dtails sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les lvres
grasses, en disant que c'tait un plaisir de faire un gteau, quand on
voyait les matres le manger si volontiers.

Mais les chiens aboyrent violemment, on crut qu'ils annonaient la
matresse de piano, qui venait de Marchiennes le lundi et le vendredi.
Il venait aussi un professeur de littrature.  Toute l'instruction de
la jeune fille s'tait ainsi faite  la Piolaine, dans une ignorance
heureuse, dans des caprices d'enfant, jetant le livre par la fentre,
ds qu'une question l'ennuyait.

--C'est M. Deneulin, dit Honorine en rentrant.

Derrire elle, Deneulin, un cousin de M. Grgoire, parut sans faon,
le verbe haut, le geste vif, avec une allure d'ancien officier de
cavalerie.  Bien qu'il et dpass la cinquantaine, ses cheveux coups
ras et ses grosses moustaches taient d'un noir d'encre.

--Oui, c'est moi, bonjour...  Ne vous drangez donc pas!

Il s'tait assis, pendant que la famille s'exclamait.  Elle finit par
se remettre  son chocolat.

--Est-ce que tu as quelque chose  me dire? demanda M. Grgoire.

--Non, rien du tout, se hta de rpondre Deneulin.  Je suis sorti 
cheval pour me drouiller un peu, et comme je passais devant votre
porte, j'ai voulu vous donner un petit bonjour.

Ccile le questionna sur Jeanne et sur Lucie, ses filles.  Elles
allaient parfaitement, la premire ne lchait plus la peinture, tandis
que l'autre, l'ane, cultivait sa voix au piano, du matin au soir.
Et il y avait un tremblement lger dans sa voix, un malaise qu'il
dissimulait, sous les clats de sa gaiet.

M. Grgoire reprit:

--Et tout marche-t-il bien,  la fosse?

--Dame! je suis bouscul avec les camarades, par cette salet de
crise...  Ah! nous payons les annes prospres! On a trop bti
d'usines, trop construit de voies ferres, trop immobilis de capitaux
en vue d'une production formidable.  Et, aujourd'hui, l'argent dort,
on n'en trouve plus pour faire fonctionner tout a...  Heureusement,
rien n'est dsespr, je m'en tirerai quand mme.

Comme son cousin, il avait eu en hritage un denier des mines de
Montsou.  Mais lui, ingnieur entreprenant, tourment du besoin d'une
royale fortune, s'tait ht de vendre, lorsque le denier avait
atteint le million.  Depuis des mois, il mrissait un plan.  Sa femme
tenait d'un oncle la petite concession de Vandame, o il n'y avait
d'ouvertes que deux fosses, Jean-Bart et Gaston-Marie, dans un tel
tat d'abandon, avec un matriel si dfectueux, que l'exploitation en
couvrait  peine les frais.  Or, il rvait de rparer Jean-Bart, d'en
renouveler la machine et d'largir le puits afin de pouvoir descendre
davantage, en ne gardant Gaston-Marie que pour l'puisement.  On
devait, disait-il, trouver l de l'or  la pelle.  L'ide tait juste.
Seulement, le million y avait pass, et cette damne crise
industrielle clatait au moment o de gros bnfices allaient lui
donner raison.  Du reste, mauvais administrateur, d'une bont brusque
avec ses ouvriers, il se laissait piller depuis la mort de sa femme,
lchant aussi la bride  ses filles, dont l'ane parlait d'entrer au
thtre et dont la cadette s'tait dj fait refuser trois paysages au
Salon, toutes deux rieuses dans la dbcle, et chez lesquelles la
misre menaante rvlait de trs fines mnagres.

--Vois-tu, Lon, continua-t-il, la voix hsitante, tu as eu tort de ne
pas vendre en mme temps que moi.  Maintenant, tout dgringole, tu
peux courir...  Et si tu m'avais confi ton argent, tu aurais vu ce
que nous aurions fait  Vandame, dans notre mine!

M. Grgoire achevait son chocolat, sans hte.  Il rpondit
paisiblement:

--Jamais!...  Tu sais bien que je ne veux pas spculer.  Je vis
tranquille, ce serait trop bte, de me casser la tte avec des soucis
d'affaires.  Et, quant  Montsou, a peut continuer  baisser, nous en
aurons toujours notre suffisance.  Il ne faut pas tre si gourmand,
que diable! Puis, coute, c'est toi qui te mordras les doigts un jour,
car Montsou remontera, les enfants des enfants de Ccile en tireront
encore leur pain blanc.

Deneulin l'coutait avec un sourire gn.

--Alors, murmura-t-il, si je te disais de mettre cent mille francs
dans mon affaire, tu refuserais?

Mais, devant les faces inquites des Grgoire, il regretta d'tre all
si vite, il renvoya son ide d'emprunt  plus tard, la rservant pour
un cas dsespr.

--Oh! je n'en suis pas l! C'est une plaisanterie...  Mon Dieu! tu as
peut-tre raison: l'argent que vous gagnent les autres, est celui dont
on engraisse le plus srement.

On changea d'entretien.  Ccile revint sur ses cousines, dont les
gots la proccupaient, tout en la choquant.  Madame Grgoire promit
de mener sa fille voir ces chres petites, ds le premier jour de
soleil.  Cependant, M. Grgoire, l'air distrait, n'tait pas  la
conversation.  Il ajouta tout haut:

--Moi, si j'tais  ta place, je ne m'entterais pas davantage, je
traiterais avec Montsou...  Ils en ont une belle envie, tu
retrouverais ton argent.

Il faisait allusion  la vieille haine qui existait entre la
concession de Montsou et celle de Vandame.  Malgr la faible
importance de cette dernire, sa puissante voisine enrageait de voir,
enclave dans ses soixante-sept communes, cette lieue carre qui ne
lui appartenait pas; et, aprs avoir essay vainement de la tuer, elle
complotait de l'acheter  bas prix, lorsqu'elle rlerait.  La guerre
continuait sans trve, chaque exploitation arrtait ses galeries 
deux cents mtres les unes des autres, c'tait un duel au dernier
sang, bien que les directeurs et les ingnieurs eussent entre eux des
relations polies.

Les yeux de Deneulin avaient flamb.

--Jamais!  cria-t-il  son tour.  Tant que je serai vivant, Montsou
n'aura pas Vandame...  J'ai dn jeudi chez Hennebeau, et je l'ai bien
vu tourner autour de moi.  Dj, l'automne dernier, quand les gros
bonnets sont venus  la Rgie, ils m'ont fait toutes sortes de
mamours...  Oui, oui, je les connais, ces marquis et ces ducs, ces
gnraux et ces ministres! des brigands qui vous enlveraient jusqu'
votre chemise,  la corne d'un bois!

Il ne tarissait plus.  D'ailleurs, M. Grgoire ne dfendait pas la
Rgie de Montsou, les six rgisseurs institus par le trait de 1760,
qui gouvernaient despotiquement la Compagnie, et dont les cinq
survivants,  chaque dcs, choisissaient le nouveau membre parmi les
actionnaires puissants et riches.  L'opinion du propritaire de la
Piolaine, de gots si raisonnables, tait que ces messieurs manquaient
parfois de mesure, dans leur amour exagr de l'argent.

Mlanie tait venue desservir la table.  Dehors, les chiens se
remirent  aboyer, et Honorine se dirigeait vers la porte, lorsque
Ccile, que la chaleur et la nourriture touffaient, quitta la table.

--Non, laisse, a doit tre pour ma leon.

Deneulin, lui aussi, s'tait lev.  Il regarda sortir la jeune fille,
il demanda en souriant:

--Eh bien! et ce mariage avec le petit Ngrel?

--Il n'y a rien de fait, dit madame Grgoire.  Une ide en l'air...
Il faut rflchir.

--Sans doute, continua-t-il avec un rire de gaillardise.  Je crois que
le neveu et la tante...  Ce qui me renverse, c'est que ce soit Madame
Hennebeau qui se jette ainsi au cou de Ccile.

Mais M. Grgoire s'indigna.  Une dame si distingue, et de quatorze
ans plus ge que le jeune homme! C'tait monstrueux, il n'aimait pas
qu'on plaisantt sur des sujets pareils.  Deneulin, riant toujours,
lui serra la main et partit.

--Ce n'est pas encore a, dit Ccile qui revenait.  C'est cette femme
avec ses deux enfants, tu sais, maman, la femme de mineur que nous
avons rencontre...  Faut-il les faire entrer ici?

On hsita.  taient-ils trs sales? Non, pas trop, et ils laisseraient
leurs sabots sur le perron.  Dj le pre et la mre s'taient
allongs au fond des grands fauteuils.  Ils y digraient.  La crainte
de changer d'air acheva de les dcider.

--Faites entrer, Honorine.

Alors, la Maheude et ses petits entrrent, glacs, affams, saisis
d'un effarement peureux, en se voyant dans cette salle o il faisait
si chaud, et qui sentait si bon la brioche.



II


Dans la chambre, reste close, les persiennes avaient laiss glisser
peu  peu des barres grises de jour, dont l'ventail se dployait au
plafond; et l'air enferm s'alourdissait, tous continuaient leur somme
de la nuit: Lnore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tte
renverse, appuye sur sa bosse; tandis que le pre Bonnemort, tenant
 lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait la bouche
ouverte.  Pas un souffle ne venait du cabinet, o la Maheude s'tait
rendormie en faisant tter Estelle, la gorge coule de ct, sa fille
en travers du ventre, gorge de lait, assomme elle aussi, et
s'touffant dans la chair molle des seins.

Le coucou, en bas, sonna six heures.  On entendit, le long des faades
du coron, des bruits de portes, puis des claquements de sabots, sur le
pav des trottoirs: c'taient les cribleuses qui s'en allaient  la
fosse.  Et le silence retomba jusqu' sept heures.  Alors, des
persiennes se rabattirent, des billements et des toux vinrent 
travers les murs.  Longtemps, un moulin  caf grina, sans que
personne s'veillt encore dans la chambre.

Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit
se dresser Alzire.  Elle eut conscience de l'heure, elle courut pieds
nus secouer sa mre.

--Maman! maman! il est tard.  Toi qui as une course...  Prends garde!
tu vas craser Estelle.

Et elle sauva l'enfant,  demi touffe sous la coule norme des
seins.

--Sacr bon sort! bgayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est
si chin qu'on dormirait tout le jour...  Habille Lnore et Henri, je
les emmne; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la traner, crainte
qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien.

Elle se lavait  la hte, elle passa un vieux jupon bleu, son plus
propre, et un caraco de laine grise, auquel elle avait pos deux
pices la veille.

--Et de la soupe, sacr bon sort! murmura-t-elle de nouveau.

Pendant que sa mre descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans
la chambre, o elle emporta Estelle qui s'tait mise  hurler.  Mais
elle tait habitue aux rages de la petite, elle avait,  huit ans,
des ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire.
Doucement, elle la coucha dans son lit encore chaud, elle la rendormit
en lui donnant  sucer un doigt.  Il tait temps, car un autre vacarme
clatait; et elle dut mettre aussitt la paix entre Lnore et Henri,
qui s'veillaient enfin.  Ces enfants ne s'entendaient gure, ne se
prenaient gentiment au cou, que lorsqu'ils dormaient.  La fille, ge
de six ans, tombait ds son lever sur le garon, son cadet de deux
annes, qui recevait les gifles sans les rendre.

Tous deux avaient la mme tte trop grosse et comme souffle,
bouriffe de cheveux jaunes.  Il fallut qu'Alzire tirt sa soeur par
les jambes, en la menaant de lui enlever la peau du derrire.  Puis,
ce furent des trpignements pour le dbarbouillage, et  chaque
vtement qu'elle leur passait.  On vitait d'ouvrir les persiennes,
afin de ne pas troubler le sommeil du pre Bonnemort.  Il continuait 
ronfler, dans l'affreux charivari des enfants.

--C'est prt! y tes-vous, l-haut? cria la Maheude.

Elle avait rabattu les volets, secou le feu, remis du charbon.  Son
espoir tait que le vieux n'et pas englouti toute la soupe.  Mais
elle trouva le polon torch, elle fit cuire une poigne de
vermicelle, qu'elle tenait en rserve depuis trois jours.  On
l'avalerait  l'eau, sans beurre; il ne devait rien rester de la
lichette de la veille; et elle fut surprise de voir que Catherine, en
prparant les briquets, avait fait le miracle d'en laisser gros comme
une noix.  Seulement, cette fois, le buffet tait bien vide: rien, pas
une crote, pas un fond de provision, pas un os  ronger.
Qu'allaient-ils devenir, si Maigrat s'enttait  leur couper le
crdit, et si les bourgeois de la Piolaine ne lui donnaient pas cent
sous? Quand les hommes et la fille reviendraient de la fosse, il
faudrait pourtant manger; car on n'avait pas encore invent de vivre
sans manger, malheureusement.

--Descendez-vous,  la fin! cria-t-elle en se fchant.  Je devrais
tre partie.

Lorsque Alzire et les enfants furent l, elle partagea le vermicelle
dans trois petites assiettes.  Elle, disait-elle, n'avait pas faim.
Bien que Catherine et dj pass de l'eau sur le marc de la veille,
elle en remit une seconde fois et avala deux grandes chopes d'un caf
tellement clair, qu'il ressemblait  de l'eau de rouille.  a la
soutiendrait tout de mme.

--coute, rptait-elle  Alzire, tu laisseras dormir ton grand-pre,
tu veilleras bien  ce que Estelle ne se casse pas la tte, et si elle
se rveillait, si elle gueulait trop, tiens! voici un morceau de
sucre, tu le ferais fondre, tu lui en donnerais des cuilleres...  Je
sais que tu es raisonnable, que tu ne le mangeras pas.

--Et l'cole, maman?

--L'cole, eh bien! ce sera pour un autre jour...  J'ai besoin de toi.

--Et la soupe, veux-tu que je la fasse, si tu rentres tard?

--La soupe, la soupe...  Non, attends-moi.

Alzire, d'une intelligence prcoce de fillette infirme, savait trs
bien faire la soupe.  Elle dut comprendre, n'insista point.
Maintenant, le coron entier tait rveill, des bandes d'enfants s'en
allaient  l'cole, avec le bruit tranard de leurs galoches.  Huit
heures sonnrent, un murmure croissant de bavardages montait  gauche,
chez la Levaque.  La journe des femmes commenait, autour des
cafetires, les poings sur les hanches, les langues tournant sans
repos, comme les meules d'un moulin.  Une tte fltrie, aux grosses
lvres, au nez cras, vint s'appuyer contre une vitre de la fentre,
en criant:

--Y a du nouveau, coute donc!

--Non, non, plus tard! rpondit la Maheude.  J'ai une course.

Et, de peur de succomber  l'offre d'un verre de caf chaud, elle
bourra Lnore et Henri, elle partit avec eux.  En haut, le pre
Bonnemort ronflait toujours, d'un ronflement rythm qui berait la
maison.

Dehors, la Maheude s'tonna de voir que le vent ne soufflait plus.
C'tait un dgel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants
d'une humidit verdtre, les routes empoisses de boue, une boue
spciale au pays du charbon, noire comme de la suie dlaye, paisse
et collante  y laisser ses sabots.  Tout de suite, elle dut gifler
Lnore, parce que la petite s'amusait  ramasser la crotte sur ses
galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle.  En quittant le coron,
elle avait long le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour
raccourcir par des rues dfonces, au milieu de terrains vagues,
ferms de palissades moussues.  Des hangars se succdaient, de longs
btiments d'usine, de hautes chemines crachant de la suie, salissant
cette campagne ravage de faubourg industriel.  Derrire un bouquet de
peupliers, la vieille fosse Rquillart montrait l'croulement de son
beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout.  Et,
tournant  droite, la Maheude se trouva sur la grande route.

--Attends! attends! sale cochon! cria-t-elle, je vas te faire rouler
des boulettes!

Maintenant, c'tait Henri qui avait pris une poigne de boue et qui la
ptrissait.  Les deux enfants, gifls sans prfrence, rentrrent dans
l'ordre, en louchant pour voir les patards qu'ils faisaient au milieu
des tas.  Ils pataugeaient, dj reints de leurs efforts pour
dcoller leurs semelles,  chaque enjambe.

Du ct de Marchiennes, la route droulait ses deux lieues de pav,
qui filaient droit comme un ruban tremp de cambouis, entre les terres
rougetres.  Mais, de l'autre ct, elle descendait en lacet au
travers de Montsou, bti sur la pente d'une large ondulation de la
plaine.  Ces routes du Nord, tires au cordeau entre des villes
manufacturires, allant avec des courbes douces, des montes lentes,
se btissent peu  peu, tendent  ne faire d'un dpartement qu'une
cit travailleuse.  Les petites maisons de briques, peinturlures pour
gayer le climat, les unes jaunes, les autres bleues, d'autres noires,
celles-ci sans doute afin d'arriver tout de suite au noir final,
dvalaient  droite et  gauche, en serpentant jusqu'au bas de la
pente.  Quelques grands pavillons  deux tages, des habitations de
chefs d'usines, trouaient la ligne presse des troites faades.  Une
glise, galement en briques, ressemblait  un nouveau modle de haut
fourneau, avec son clocher carr, sali dj par les poussires
volantes du charbon.  Et, parmi les sucreries, les corderies, les
minoteries, ce qui dominait, c'taient les bals, les estaminets, les
dbits de bire, si nombreux, que, sur mille maisons, il y avait plus
de cinq cents cabarets.

Comme elle approchait des Chantiers de la Compagnie, une vaste srie
de magasins et d'ateliers, la Maheude se dcida  prendre Henri et
Lnore par la main, l'un  droite, l'autre  gauche.  Au-del, se
trouvait l'htel du directeur, M. Hennebeau, une sorte de vaste chalet
spar de la route par une grille, suivi d'un jardin o vgtaient des
arbres maigres.  Justement, une voiture tait arrte devant la porte,
un monsieur dcor et une dame en manteau de fourrure, quelque visite
dbarque de Paris  la gare de Marchiennes; car madame Hennebeau, qui
parut dans le demi-jour du vestibule, poussa une exclamation de
surprise et de joie.

--Marchez donc, tranards! gronda la Maheude, en tirant les deux
petits, qui s'abandonnaient dans la boue.

Elle arrivait chez Maigrat, elle tait tout motionne.  Maigrat
habitait  ct mme du directeur, un simple mur sparait l'htel de
sa petite maison; et il avait l un entrept, un long btiment qui
s'ouvrait sur la route en une boutique sans devanture.  Il y tenait de
tout, de l'picerie, de la charcuterie, de la fruiterie, y vendait du
pain, de la bire, des casseroles.  Ancien surveillant au Voreux, il
avait dbut par une troite cantine; puis, grce  la protection de
ses chefs, son commerce s'tait largi, tuant peu  peu le dtail de
Montsou.  Il centralisait les marchandises, la clientle considrable
des corons lui permettait de vendre moins cher et de faire des crdits
plus grands.  D'ailleurs, il tait rest dans la main de la Compagnie,
qui lui avait bti sa petite maison et son magasin.

--Me voici encore, monsieur Maigrat, dit la Maheude d'un air humble,
en le trouvant justement debout devant sa porte.

Il la regarda sans rpondre.  Il tait gros, froid et poli, et il se
piquait de ne jamais revenir sur une dcision.

--Voyons, vous ne me renverrez pas comme hier.  Faut que nous mangions
du pain d'ici  samedi...  Bien sr, nous vous devons soixante francs
depuis deux ans...

Elle s'expliquait, en courtes phrases pnibles.  C'tait une vieille
dette, contracte pendant la dernire grve.  Vingt fois, ils avaient
promis de s'acquitter, mais ils ne le pouvaient pas, ils ne
parvenaient pas  lui donner quarante sous par quinzaine.  Avec a, un
malheur lui tait arriv l'avant-veille, elle avait d payer vingt
francs  un cordonnier, qui menaait de les faire saisir.  Et voil
pourquoi ils se trouvaient sans un sou.  Autrement, ils seraient alls
jusqu'au samedi, comme les camarades.

Maigrat, le ventre tendu, les bras croiss, rpondait non de la tte,
 chaque supplication.

--Rien que deux pains, monsieur Maigrat.  Je suis raisonnable, je ne
demande pas du caf...  Rien que deux pains de trois livres par jour.

--Non! cria-t-il enfin, de toute sa force.

Sa femme avait paru, une crature chtive qui passait les journes sur
un registre, sans mme oser lever la tte.  Elle s'esquiva, effraye
de voir cette malheureuse tourner vers elle des yeux d'ardente prire.
On racontait qu'elle cdait le lit conjugal aux herscheuses de la
clientle.  C'tait un fait connu: quand un mineur voulait une
prolongation de crdit, il n'avait qu' envoyer sa fille ou sa femme,
laides ou belles, pourvu qu'elles fussent complaisantes.

La Maheude, qui suppliait toujours Maigrat du regard, se sentit gne,
sous la clart ple des petits yeux dont il la dshabillait.  a la
mit en colre, elle aurait encore compris, avant d'avoir eu sept
enfants, quand elle tait jeune.  Et elle partit, elle tira violemment
Lnore et Henri, en train de ramasser des coquilles de noix, jetes au
ruisseau, et qu'ils visitaient.

--a ne vous portera pas chance, monsieur Maigrat, rappelez-vous!

Maintenant, il ne lui restait que les bourgeois de la Piolaine.  Si
ceux-l ne lchaient pas cent sous, on pouvait tous se coucher et
crever.  Elle avait pris  gauche le chemin de Joiselle.  La Rgie
tait l, dans l'angle de la route, un vritable palais de briques, o
les gros messieurs de Paris, et des princes, et des gnraux, et des
personnages du gouvernement, venaient chaque automne donner de grands
dners.  Elle, tout en marchant, dpensait dj les cent sous: d'abord
du pain, puis du caf; ensuite, un quart de beurre, un boisseau de
pommes de terre, pour la soupe du matin et la ratatouille du soir;
enfin, peut-tre un peu de fromage de cochon, car le pre avait besoin
de viande.

Le cur de Montsou, l'abb Joire, passait en retroussant sa soutane,
avec des dlicatesses de gros chat bien nourri, qui craint de mouiller
sa robe.  Il tait doux, il affectait de ne s'occuper de rien, pour ne
fcher ni les ouvriers ni les patrons.

--Bonjour, monsieur le cur.

Il ne s'arrta pas, sourit aux enfants, et la laissa plante au milieu
de la route.  Elle n'avait point de religion, mais elle s'tait
imagin brusquement que ce prtre allait lui donner quelque chose.

Et la course recommena, dans la boue noire et collante.  Il y avait
encore deux kilomtres, les petits se faisaient tirer davantage, ne
s'amusant plus, consterns.  A droite et  gauche du chemin, se
droulaient les mmes terrains vagues clos de palissades moussues, les
mmes corps de fabriques, salis de fume, hrisss de chemines
hautes.  Puis, en pleins champs, les terres plates s'talrent,
immenses, pareilles  un ocan de mottes brunes, sans la mture d'un
arbre, jusqu' la ligne violtre de la fort de Vandame.

--Porte-moi, maman.

Elle les porta l'un aprs l'autre.  Des flaques trouaient la chausse,
elle se retroussait, avec la peur d'arriver trop sale.  Trois fois,
elle faillit tomber, tant ce sacr pav tait gras.  Et, comme ils
dbouchaient enfin devant le perron, deux chiens normes se jetrent
sur eux, en aboyant si fort, que les petits hurlaient de peur.  Il
avait fallu que le cocher prt un fouet.

--Laissez vos sabots, entrez, rptait Honorine.

Dans la salle  manger, la mre et les enfants se tinrent immobiles,
tourdis par la brusque chaleur, trs gns des regards de ce vieux
monsieur et de cette vieille dame, qui s'allongeaient dans leurs
fauteuils.

--Ma fille, dit cette dernire, remplis ton petit office.

Les Grgoire chargeaient Ccile de leurs aumnes.  Cela rentrait dans
leur ide d'une belle ducation.  Il fallait tre charitable, ils
disaient eux-mmes que leur maison tait la maison du bon Dieu.  Du
reste, ils se flattaient de faire la charit avec intelligence,
travaills de la continuelle crainte d'tre tromps et d'encourager le
vice.  Ainsi, ils ne donnaient jamais d'argent, jamais! pas dix sous,
pas deux sous, car c'tait un fait connu, ds qu'un pauvre avait deux
sous, il les buvait.  Leurs aumnes taient donc toujours en nature,
surtout en vtements chauds, distribus pendant l'hiver aux enfants
indigents.

--Oh! les pauvres mignons! s'cria Ccile, sont-ils plots d'tre
alls au froid!...  Honorine, va donc chercher le paquet, dans
l'armoire.

Les bonnes, elles aussi, regardaient ces misrables, avec
l'apitoiement et la pointe d'inquitude de filles qui n'taient pas en
peine de leur dner.  Pendant que la femme de chambre montait, la
cuisinire s'oubliait, reposait le reste de la brioche sur la table,
pour demeurer l, les mains ballantes.

--Justement, continuait Ccile, j'ai encore deux robes de laine et des
fichus...  Vous allez voir, ils auront chaud, les pauvres mignons!

La Maheude, alors, retrouva sa langue, bgayant:

--Merci bien, Mademoiselle...  Vous tes tous bien bons...

Des larmes lui avaient empli les yeux, elle se croyait sre des cent
sous, elle se proccupait seulement de la faon dont elle les
demanderait, si on ne les lui offrait pas.  La femme de chambre ne
reparaissait plus, il y eut un moment de silence embarrass.  Dans les
jupes de leur mre, les petits ouvraient de grands yeux et
contemplaient la brioche.

--Vous n'avez que ces deux-l? demanda madame Grgoire, pour rompre le
  silence.

--Oh! Madame, j'en ai sept.

M. Grgoire, qui s'tait remis  lire son journal, eut un sursaut
indign.

--Sept enfants, mais pourquoi? bon Dieu!

--C'est imprudent, murmura la vieille dame.

La Maheude eut un geste vague d'excuse.  Que voulez-vous? on n'y
songeait point, a poussait naturellement.  Et puis, quand a
grandissait, a rapportait, a faisait aller la maison.  Ainsi, chez
eux, ils auraient vcu, s'ils n'avaient pas eu le grand-pre qui
devenait tout raide, et si, dans le tas, deux de ses garons et sa
fille ane seulement avaient l'ge de descendre  la fosse.  Fallait
quand mme nourrir les petits qui ne fichaient rien.

--Alors, reprit madame Grgoire, vous travaillez depuis longtemps aux
  mines?

Un rire muet claira le visage blme de la Maheude.

--Ah! oui, ah! oui...  Moi, je suis descendue jusqu' vingt ans.  Le
mdecin a dit que j'y resterais, lorsque j'ai accouch la seconde
fois, parce que, parat-il, a me drangeait des choses dans les os.
D'ailleurs, c'est  ce moment que je me suis marie, et j'avais assez
de besogne  la maison...  Mais, du ct de mon mari, voyez-vous, ils
sont l-dedans depuis des ternits.  a remonte au grand-pre du
grand-pre, enfin on ne sait pas, tout au commencement, quand on a
donn le premier coup de pioche l-bas,  Rquillart.

Rveur, M. Grgoire regardait cette femme et ces enfants pitoyables,
avec leur chair de cire, leurs cheveux dcolors, la dgnrescence
qui les rapetissait, rongs d'anmie, d'une laideur triste de
meurt-de-faim.  Un nouveau silence s'tait fait, on n'entendait plus
que la houille brler en lchant un jet de gaz.  La salle moite avait
cet air alourdi de bien-tre, dont s'endorment les coins de bonheur
bourgeois.

--Que fait-elle donc? s'cria Ccile, impatiente.  Mlanie, monte lui
dire que le paquet est en bas de l'armoire,  gauche.

Cependant, M. Grgoire acheva tout haut les rflexions que lui
inspirait la vue de ces affams.

--On a du mal en ce monde, c'est bien vrai; mais, ma brave femme, il
faut dire aussi que les ouvriers ne sont gure sages...  Ainsi, au
lieu de mettre des sous de ct comme nos paysans, les mineurs
boivent, font des dettes, finissent par n'avoir plus de quoi nourrir
leur famille.

--Monsieur a raison, rpondit posment la Maheude.  On n'est pas
toujours dans la bonne route.  C'est ce que je rpte aux vauriens,
quand ils se plaignent...  Moi, je suis bien tombe, mon mari ne boit
pas.  Tout de mme, les dimanches de noce, il en prend des fois de
trop; mais a ne va jamais plus loin.  La chose est d'autant plus
gentille de sa part, qu'avant notre mariage, il buvait en vrai cochon,
sauf votre respect...  Et voyez, pourtant, a ne nous avance pas 
grand-chose, qu'il soit raisonnable.  Il y a des jours, comme
aujourd'hui, o vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison,
sans en faire tomber un liard.

Elle voulait leur donner l'ide de la pice de cent sous, elle
continua de sa voix molle, expliquant la dette fatale, timide d'abord,
bientt largie et dvorante.  On payait rgulirement pendant des
quinzaines.  Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'tait fini,
a ne se rattrapait jamais plus.  Le trou se creusait, les hommes se
dgotaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de
s'acquitter.  Va te faire fiche! on tait dans le ptrin jusqu' la
mort.  Du reste, il fallait tout comprendre: un charbonnier avait
besoin d'une chope pour balayer les poussires.  a commenait par l,
puis il ne sortait plus du cabaret, quand arrivaient les embtements.
Peut-tre bien, sans se plaindre de personne, que les ouvriers tout de
mme ne gagnaient point assez.

--Je croyais, dit madame Grgoire, que la Compagnie vous donnait le
loyer et le chauffage.

La Maheude eut un coup d'oeil oblique sur la houille flambante de la
chemine.

--Oui, oui, on nous donne du charbon, pas trop fameux, mais qui brle
pourtant...  Quant au loyer, il n'est que de six francs par mois: a
n'a l'air de rien, et souvent c'est joliment dur  payer...  Ainsi,
aujourd'hui, moi, on me couperait en morceaux, qu'on ne me tirerait
pas deux sous.  O il n'y a rien, il n'y a rien.

Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allongs, peu 
peu ennuys et pris de malaise, devant l'talage de cette misre.
Elle craignit de les avoir blesss, elle ajouta de son air juste et
calme de femme pratique:

--Oh! ce n'est pas pour me plaindre.  Les choses sont ainsi, il faut
les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous dbattre, nous
ne changerions sans doute rien...  Le mieux encore, n'est-ce pas?
Monsieur et Madame, c'est de tcher de faire honntement ses affaires,
dans l'endroit o le bon Dieu vous a mis.

M. Grgoire l'approuva beaucoup.

--Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de
  l'infortune.

Honorine et Mlanie apportaient enfin le paquet.  Ce fut Ccile qui le
dballa et qui sortit les deux robes.  Elle y joignit des fichus, mme
des bas et des mitaines.  Tout cela irait  merveille, elle se htait,
faisait envelopper par les bonnes les vtements choisis; car sa
matresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mre et les
enfants vers la porte.

--Nous sommes bien  court, bgaya la Maheude, si nous avions une
pice de cent sous seulement...

La phrase s'trangla, car les Maheu taient fiers et ne mendiaient
point.  Ccile, inquite, regarda son pre; mais celui-ci refusa
nettement, d'un air de devoir.

--Non, ce n'est pas dans nos habitudes.  Nous ne pouvons pas.

Alors, la jeune fille, mue de la figure bouleverse de la mre,
voulut combler les enfants.  Ils regardaient toujours fixement la
brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua.

--Tenez! c'est pour vous.

Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal.

--Attendez, vous partagerez avec vos frres et vos soeurs.

Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les
pousser dehors.  Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en
allrent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs
menottes gourdes de froid.

La Maheude tirait ses enfants sur le pav, ne voyait plus ni les
champs dserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui
tournait.  Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra rsolument chez
Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains,
du caf, du beurre, et mme sa pice de cent sous, car l'homme prtait
aussi  la petite semaine.  Ce n'tait pas d'elle qu'il voulait,
c'tait de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda
d'envoyer sa fille chercher les provisions.  On verrait a.  Catherine
le giflerait, s'il lui soufflait de trop prs sous le nez.



III


Onze heures sonnaient  la petite glise du coron des
Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, o l'abb Joire venait
dire la messe, le dimanche.  A ct, dans l'cole, galement en
briques, on entendait les voix nonnantes des enfants, malgr les
fentres fermes au froid du dehors.  Les larges voies, divises en
petits jardins adosss, restaient dsertes, entre les quatre grands
corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravags par l'hiver,
talaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et
salissaient les derniers lgumes.  On faisait la soupe, les chemines
fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des faades,
ouvrait une porte, disparaissait.  D'un bout  l'autre, sur le
trottoir pav, les tuyaux de descente s'gouttaient dans des tonneaux,
bien qu'il ne plt pas, tant le ciel gris tait charg d'humidit.  Et
ce village, bti d'un coup au milieu du vaste plateau, bord de ses
routes noires comme d'un lisr de deuil, n'avait d'autre gaiet que
les bandes rgulires de ses tuiles rouges, sans cesse laves par les
averses.

Quand la Maheude rentra, elle fit un dtour pour aller acheter des
pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore
de sa rcolte.  Derrire un rideau de peupliers malingres, les seuls
arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions
isoles, des maisons quatre par quatre, entoures de leurs jardins.
Comme la Compagnie rservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers
avaient surnomm ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de mme
qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie
bonne enfant de leur misre.

--Ouf! nous y voil, dit la Maheude charge de paquets, en poussant
chez eux Lnore et Henri, boueux, les jambes mortes.

Devant le feu, Estelle hurlait, berce dans les bras d'Alzire.
Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire,
s'tait dcide  feindre de lui donner le sein.  Ce simulacre,
souvent, russissait.  Mais, cette fois, elle avait beau carter sa
robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit
ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer.

--Passe-la-moi, cria la mre, ds qu'elle se trouva dbarrasse.  Elle
ne nous laissera pas dire un mot.

Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et
que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put
enfin causer.  Du reste, tout allait bien, la petite mnagre avait
entretenu le feu, balay, rang la salle.  Et, dans le silence, on
entendait en haut ronfler le grand-pre, du mme ronflement rythm,
qui ne s'tait pas arrt un instant.

--En voil des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions.  Si
tu veux, maman, je ferai la soupe.

La table tait encombre: un paquet de vtements, deux pains, des
pommes de terre, du beurre, du caf, de la chicore et une demi-livre
de fromage de cochon.

--Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller
cueillir de l'oseille et arracher des poireaux...  Non, j'en ferai
ensuite pour les hommes...  Mets bouillir des pommes de terre, nous
les mangerons avec un peu de beurre...  Et du caf, hein? n'oublie pas
le caf!

Mais, tout d'un coup, l'ide de la brioche lui revint.  Elle regarda
les mains vides de Lnore et d'Henri, qui se battaient par terre, dj
reposs et gaillards.  Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en
chemin, mang sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant
qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tchait de l'apaiser.

--Laisse-les, maman.  Si c'est pour moi, tu sais que a m'est gal, la
brioche.  Ils avaient faim, d'tre alls si loin  pied.

Midi sonnrent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de
l'cole.  Les pommes de terre taient cuites, le caf, paissi d'une
bonne moiti de chicore, passait dans le filtre, avec un bruit
chantant de grosses gouttes.  Un coin de la table fut dbarrass; mais
la mre seule y mangea, les trois enfants se contentrent de leurs
genoux; et, tout le temps, le petit garon, qui tait d'une voracit
muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le
papier gras le surexcitait.

La Maheude buvait son caf  petits coups, les deux mains autour du
verre pour les rchauffer, lorsque le pre Bonnemort descendit.
D'habitude, il se levait plus tard, son djeuner l'attendait sur le
feu.  Mais, ce jour-l, il se mit  grogner, parce qu'il n'y avait
point de soupe.  Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas
toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence.
De temps  autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par
propret; et, tass ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au
fond de sa bouche, la tte basse, les yeux teints.

--Ah! j'ai oubli, maman, dit Alzire, la voisine est venue...

Sa mre l'interrompit.

--Elle m'embte!

C'tait une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleur misre,
la veille, pour ne rien lui prter; et elle la savait justement  son
aise, en ce moment-l, le logeur Bouteloup ayant avanc sa quinzaine.
Dans le coron, on ne se prtait gure de mnage  mnage.

--Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un
moulin de caf...  Je le reporterai  la Pierronne,  qui je le dois
d'avant-hier.

Et, quand sa fille eut prpar le paquet, elle ajouta qu'elle
rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu.  Puis,
elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort
broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lnore et Henri se
battaient pour manger les pelures tombes.

La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit,  travers les
jardins, de peur que la Levaque ne l'appelt.  Justement, son jardin
s'adossait  celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage
dlabr qui les sparait, un trou par lequel on voisinait.  Le puits
commun tait l, desservant quatre mnages.  A ct, derrire un
bouquet de lilas chtifs, se trouvait le carin, une remise basse,
pleine de vieux outils, et o l'on levait, un  un, les lapins qu'on
mangeait les jours de fte.  Une heure sonna, c'tait l'heure du caf,
pas une me ne se montrait aux portes ni aux fentres.  Seul, un
ouvrier de la coupe  terre, en attendant la descente, bchait son
coin de lgumes, sans lever la tte.  Mais, comme la Maheude arrivait
en face,  l'autre corps de btiment, elle fut surprise de voir
paratre, devant l'glise, un monsieur et deux dames.  Elle s'arrta
une seconde, elle les reconnut: c'tait madame Hennebeau, qui faisait
visiter le coron  ses invits, le monsieur dcor et la dame en
manteau de fourrure.

--Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'cria la Pierronne, lorsque
la Maheude lui eut rendu son caf.  a ne pressait pas.

Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron,
brune, le front bas, les yeux grands, la bouche troite; et coquette
avec a, d'une propret de chatte, la gorge reste belle, car elle
n'avait pas eu d'enfant.  Sa mre, la Brl, veuve d'un haveur mort 
la mine, aprs avoir envoy sa fille travailler dans une fabrique, en
jurant qu'elle n'pouserait jamais un charbonnier, ne dcolrait plus,
depuis que celle-ci s'tait marie sur le tard avec Pierron, un veuf
encore, qui avait une gamine de huit ans.  Cependant, le mnage vivait
trs heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient
sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une
dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement
tenue, qu'on se serait mir dans les casseroles.  Pour surcrot de
chance, grce  des protections, la Compagnie l'avait autorise 
vendre des bonbons et des biscuits, dont elle talait les bocaux sur
deux planches, derrire les vitres de la fentre.  C'taient six ou
sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche.  Et, dans
ce bonheur, il n'y avait que la mre Brl qui hurlt avec son
enragement de vieille rvolutionnaire, ayant  venger la mort de son
homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empocht en
gifles trop frquentes les vivacits de la famille.

--Comme elle est grosse dj! reprit la Pierronne, en faisant des
risettes  Estelle.

--Ah! le mal que a donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude.  Tu es
heureuse de n'en pas avoir.  Au moins, tu peux tenir propre.

Bien que, chez elle, tout ft en ordre, et qu'elle lavt chaque
samedi, elle jetait un coup d'oeil de mnagre jalouse sur cette salle
si claire, o il y avait mme de la coquetterie, des vases dors sur
le buffet, une glace, trois gravures encadres.

Cependant, la Pierronne tait en train de boire seule son caf, tout
son monde se trouvant  la fosse.

--Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle.

--Non, merci, je sors d'avaler le mien.

--Qu'est-ce que a fait?

En effet, a ne faisait rien.  Et toutes deux burent lentement.  Entre
les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'taient arrts
sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fentres, leurs petits
rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des
mnagres.  Ceux des Levaque taient trs sales, de vritables
torchons, qui semblaient avoir essuy le cul des marmites.

--S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la
  Pierronne.

Alors, la Maheude partit et ne s'arrta plus.  Ah! si elle avait eu un
logeur comme ce Bouteloup, c'tait elle qui aurait voulu faire marcher
son mnage!  Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une
excellente affaire.  Seulement, il ne fallait pas coucher avec.  Et
puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des
cafs-concerts de Montsou.

La Pierronne prit un air profondment dgot.  Ces chanteuses, a
donnait toutes les maladies.  Il y en avait une,  Joiselle, qui avait
empoisonn une fosse.

--Ce qui m'tonne, c'est que tu aies laiss aller ton fils avec leur
  fille.

--Ah! oui, empche donc a!...  Leur jardin est contre le ntre.
L't, Zacharie tait toujours avec Philomne derrire les lilas, et
ils ne se gnaient gure sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au
puits sans les surprendre.

C'tait la commune histoire des promiscuits du coron, les garons et
les filles pourrissant ensemble, se jetant  cul, comme ils disaient,
sur la toiture basse et en pente du carin, ds la nuit tombe.  Toutes
les herscheuses faisaient l leur premier enfant, quand elles ne
prenaient pas la peine d'aller le faire  Rquillart ou dans les bls.
a ne tirait pas  consquence, on se mariait ensuite, les mres
seules se fchaient, lorsque les garons commenaient trop tt, car un
garon qui se mariait ne rapportait plus  la famille.

--A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement.
Ton Zacharie l'a dj emplie deux fois, et ils iront plus loin se
coller...  De toute faon, l'argent est fichu.

La Maheude, furieuse, tendit les mains.

--coute a: je les maudis, s'ils se collent...  Est-ce que Zacharie
ne nous doit pas du respect? Il nous a cot, n'est-ce pas? eh bien!
il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme...
Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient
tout de suite pour les autres? Autant crever alors!

Cependant, elle se calma.

--Je parle en gnral, on verra plus tard...  Il est joliment fort,
ton caf: tu mets ce qu'il faut.

Et, aprs un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant
que la soupe de ses hommes n'tait pas faite.  Dehors, les enfants
retournaient  l'cole, quelques femmes se montraient sur les portes,
regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des faades, en
expliquant du doigt le coron  ses invits.  Cette visite commenait 
remuer le village.  L'homme de la coupe  terre s'arrta un moment de
bcher, deux poules inquites s'effarouchrent dans les jardins.

Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui tait sortie
pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un mdecin de la
Compagnie, petit homme press, cras de besogne, qui donnait ses
consultations en courant.

--Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout...
Faudrait en causer cependant.

Il les tutoyait toutes, il rpondit sans s'arrter:

--Fiche-moi la paix! tu bois trop de caf.

--Et mon mari, Monsieur, dit  son tour la Maheude, vous deviez venir
le voir...  Il a toujours ses douleurs aux jambes.

--C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix!

Les deux femmes restrent plantes, regardant fuir le dos du docteur.

--Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut chang avec sa
voisine un haussement d'paules dsespr.  Tu sais qu'il y a du
nouveau...  Et tu prendras bien un peu de caf.  Il est tout frais.

La Maheude, qui se dbattait, fut sans force.  Allons! une goutte tout
de mme, pour ne pas la dsobliger.  Et elle entra.

La salle tait d'une salet noire, le carreau et les murs tachs de
graisse, le buffet et la table poisss de crasse; et une puanteur de
mnage mal tenu prenait  la gorge.  Prs du feu, les deux coudes sur
la table, le nez enfonc dans son assiette, Bouteloup, jeune encore
pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa
carrure paisse de gros garon placide; tandis que, debout contre lui,
le petit Achille, le premier-n de Philomne, qui entrait dans ses
trois ans dj, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bte
gourmande.  Le logeur, trs tendre sous une grande barbe brune, lui
fourrait de temps  autre un morceau de sa viande au fond de la
bouche.

--Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade
d'avance dans la cafetire.

Elle, plus vieille que lui de six ans, tait affreuse, use, la gorge
sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux
poils gristres, toujours dpeigne.  Il l'avait prise naturellement,
sans l'plucher davantage que sa soupe, o il trouvait des cheveux, et
que son lit, dont les draps servaient trois mois.  Elle entrait dans
la pension, le mari aimait  rpter que les bons comptes font les
bons amis.

--Alors, c'tait pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir
la Pierronne rder du ct des Bas-de-Soie.  Le monsieur que tu sais
l'attendait derrire Rasseneur, et ils ont fil ensemble le long du
canal...  Hein? c'est du propre, une femme marie!

--Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'pouser donnait des lapins
au porion, maintenant a lui cote moins cher de prter sa femme.

Bouteloup clata d'un rire norme et jeta une mie de pain sauce dans
la bouche d'Achille.  Les deux femmes achevaient de se soulager sur le
compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais
toujours occupe  se visiter les trous de la peau,  se laver,  se
mettre de la pommade.  Enfin, a regardait le mari, s'il aimait ce
pain-l.  Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torch
les chefs, pour les entendre seulement dire merci.  Et elles ne furent
interrompues que par l'arrive d'une voisine qui rapportait une mioche
de neuf mois, Dsire, la dernire de Philomne: celle-ci, djeunant
au criblage, s'entendait pour qu'on lui ament l-bas sa petite, et
elle la faisait tter, assise un instant dans le charbon.

--La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de
suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'tait endormie sur
ses bras.

Mais elle ne russit point  viter la mise en demeure qu'elle lisait
depuis un moment dans les yeux de la Levaque.

--Dis donc, il faudrait pourtant songer  en finir.

D'abord, les deux mres, sans avoir besoin d'en causer, taient
tombes d'accord pour ne pas conclure le mariage.  Si la mre de
Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de
son fils, la mre de Philomne s'emportait  l'ide d'abandonner
celles de sa fille.  Rien ne pressait, la seconde avait mme prfr
garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis
que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre tait
venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au
mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien.

--Zacharie a tir au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrte...
Voyons,  quand?

--Remettons a aux beaux jours, rpondit la Maheude gne.  C'est
ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'tre
maris, pour aller ensemble!...  Parole d'honneur, tiens!
j'tranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la btise.

La Levaque haussa les paules.

--Laisse donc, elle y passera comme les autres!

Bouteloup, avec la tranquillit d'un homme qui est chez lui, fouilla
le buffet, cherchant le pain.  Des lgumes pour la soupe de Levaque,
des pommes de terre et des poireaux, tranaient sur un coin de la
table,  moiti pelurs, repris et abandonns dix fois, au milieu des
continuels commrages.  La femme venait cependant de s'y remettre,
lorsqu'elle les lcha de nouveau, pour se planter devant la fentre.

--Qu'est-ce que c'est que a?...  Tiens! c'est madame Hennebeau avec
des gens.  Les voil qui entrent chez la Pierronne.

Du coup, toutes deux retombrent sur la Pierronne.  Oh! a ne manquait
jamais, ds que la Compagnie faisait visiter le coron  des gens, on
les conduisait droit chez celle-l, parce que c'tait propre.  Sans
doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le matre-porion.
On peut bien tre propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois
mille francs, logs, chauffs, sans compter les cadeaux.  Si c'tait
propre dessus, ce n'tait gure propre dessous.  Et, tout le temps que
les visiteurs restrent en face, elles en dgoisrent.

--Les voil qui sortent, dit enfin la Levaque.  Ils font le tour...
Regarde donc, ma chre, je crois qu'ils vont chez toi.

La Maheude fut prise de peur.  Qui sait si Alzire avait donn un coup
d'ponge  la table? Et sa soupe,  elle aussi, qui n'tait pas prte!
Elle balbutia un au revoir, elle se sauva, filant, rentrant, sans un
coup d'oeil de ct.

Mais tout reluisait.  Alzire, trs srieuse, un torchon devant elle,
s'tait mise  faire la soupe, en voyant que sa mre ne revenait pas.
Elle avait arrach les derniers poireaux du jardin, cueilli de
l'oseille, et elle nettoyait prcisment les lgumes, pendant que, sur
le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des
hommes, quand ils allaient rentrer.  Henri et Lnore taient sages par
hasard, trs occups  dchirer un vieil almanach.  Le pre Bonnemort
fumait silencieusement sa pipe.

Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa.

--Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme.

Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturit superbe de la
quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilit, sans laisser
trop paratre la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drape
d'une mante de velours noir.

--Entrez, entrez, rptait-elle  ses invits.  Nous ne gnons
personne...  Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept
enfants! Tous nos mnages sont comme a...  Je vous expliquais que la
Compagnie leur loue la maison six francs par mois.  Une grande salle
au rez-de-chausse, deux chambres en haut, une cave et un jardin.

Le monsieur dcor et la dame en manteau de fourrure, dbarqus le
matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la
face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les dpaysaient.

--Et un jardin, rpta la dame.  Mais on y vivrait, c'est charmant!

--Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brlent, continuait
madame Hennebeau.  Un mdecin les visite deux fois par semaine; et,
quand ils sont vieux, ils reoivent des pensions, bien qu'on ne fasse
aucune retenue sur les salaires.

--Une Thbade! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi.

La Maheude s'tait prcipite pour offrir des chaises.  Ces dames
refusrent.  Dj madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de
se distraire  ce rle de montreur de btes, dans l'ennui de son exil,
mais tout de suite rpugne par l'odeur fade de misre, malgr la
propret choisie des maisons o elle se risquait.  Du reste, elle ne
rptait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquiter
davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant prs d'elle.

--Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec
leurs ttes trop grosses, embroussailles de cheveux couleur de
paille.

Et la Maheude dut dire leur ge, on lui adressa aussi des questions
sur Estelle, par politesse.  Respectueusement, le pre Bonnemort avait
retir sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet
d'inquitude, si ravag par ses quarante annes de fond, les jambes
raides, la carcasse dmolie, la face terreuse; et, comme un violent
accs de toux le prenait, il prfra sortir pour cracher dehors, dans
l'ide que son crachat noir allait gner le monde.

Alzire eut tout le succs.  Quelle jolie petite mnagre, avec son
torchon!  On complimenta la mre d'avoir une petite fille dj si
entendue pour son ge.  Et personne ne parlait de la bosse, des
regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le
pauvre tre infirme.

--Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos
corons,  Paris, vous pourrez rpondre...  Jamais plus de bruit que
a, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous
voyez, un endroit o vous devriez venir vous refaire un peu,  cause
du bon air et de la tranquillit.

--C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un lan final
d'enthousiasme.

Ils sortirent de l'air enchant dont on sort d'une baraque de
phnomnes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil,
pendant qu'ils repartaient doucement, en causant trs haut.  Les rues
s'taient peuples, ils devaient traverser des groupes de femmes,
attires par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison
en maison.

Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrt la Pierronne,
accourue en curieuse.  Toutes deux affectaient une surprise mauvaise.
Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce
n'tait pourtant pas si drle.

--Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des
  vices!

--Je viens d'apprendre qu'elle est alle ce matin mendier chez les
bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refus du pain,
lui en a donn...  On sait comment il se paie, Maigrat.

--Sur elle, oh! non! faudrait du courage...  C'est sur Catherine qu'il
en prend.

--Ah! coute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout  l'heure
de me dire qu'elle tranglerait Catherine, si elle y passait!...
Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise  cul
sur le carin!

--Chut!...  Voici le monde.

Alors, la Levaque et la Pierronne, l'air paisible, sans curiosit
impolie, s'taient contentes de guetter sortir les visiteurs, du coin
de l'oeil.  Puis, elles avaient appel vivement d'un signe la Maheude,
qui promenait encore Estelle sur ses bras.  Et toutes trois,
immobiles, regardaient s'loigner les dos bien vtus de madame
Hennebeau et de ses invits.  Lorsque ceux-ci furent  une trentaine
de pas, les commrages reprirent, avec un redoublement de violence.

--Elles en ont pour de l'argent sur la peau, a vaut plus cher
qu'elles, peut-tre!

--Ah! sr!...  Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici, je n'en
donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit.  On raconte des
histoires...

--Hein? quelles histoires?

--Elle aurait des hommes donc!...  D'abord, l'ingnieur...

--Ce petiot maigre!...  Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans
les draps.

--Qu'est-ce que a fiche, si a l'amuse?...  Moi, je n'ai pas
confiance, quand je vois une dame qui prend des mines dgotes et qui
n'a jamais l'air de se plaire o elle est...  Regarde donc comme elle
tourne son derrire, avec l'air de nous mpriser toutes.  Est-ce que
c'est propre?

Les promeneurs s'en allaient du mme pas ralenti, causant toujours,
lorsqu'une calche vint s'arrter sur la route, devant l'glise.  Un
monsieur d'environ quarante-huit ans en descendit, serr dans une
redingote noire, trs brun de peau, le visage autoritaire et correct.

--Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s'il avait pu
l'entendre, saisie de la crainte hirarchique que le directeur
inspirait  ses dix mille ouvriers.  C'est pourtant vrai qu'il a une
tte de cocu, cet homme!

Maintenant, le coron entier tait dehors.  La curiosit des femmes
montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule;
tandis que des bandes de marmaille mal mouche tranaient sur les
trottoirs, bouche bante.  On vit un instant la tte ple de
l'instituteur qui se haussait, lui aussi, derrire la haie de l'cole.
Au milieu des jardins, l'homme en train de bcher restait le pied sur
sa bche, les yeux arrondis.  Et le murmure des commrages s'enflait
peu  peu avec un bruit de crcelles, pareil  un coup de vent dans
des feuilles sches.

C'tait surtout devant la porte de la Levaque que le rassemblement
avait grossi.  Deux femmes s'taient avances, puis dix, puis vingt.
Prudemment, la Pierronne se taisait,  prsent qu'il y avait trop
d'oreilles.  La Maheude, une des plus raisonnables, se contentait
aussi de regarder; et, pour calmer Estelle rveille et hurlant, elle
avait tranquillement sorti au grand jour sa mamelle de bonne bte
nourricire, qui pendait, roulante, comme allonge par la source
continue de son lait.  Quand M. Hennebeau eut fait asseoir les dames
au fond de la voiture, qui fila du ct de Marchiennes, il y eut une
explosion dernire de voix bavardes, toutes les femmes gesticulaient,
se parlaient dans le visage, au milieu d'un tumulte de fourmilire en
rvolution.

Mais trois heures sonnrent.  Les ouvriers de la coupe  terre taient
partis, Bouteloup et les autres.  Brusquement, au dtour de l'glise,
parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le
visage noir, les vtements tremps, croisant les bras et gonflant le
dos.  Alors, il se produisit une dbandade parmi les femmes, toutes
couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de
mnagres que trop de caf et trop de cancans avaient mises en faute.
Et l'on n'entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles:

--Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prte!



IV


Lorsque Maheu rentra, aprs avoir laiss tienne chez Rasseneur, il
trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attabls, qui achevaient leur
soupe.  Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans
ses vtements humides, avant mme de se dbarbouiller; et personne ne
s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en
avait un l, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Ds la porte, Maheu aperut les provisions.  Il ne dit rien, mais son
visage inquiet s'claira.  Toute la matine, le vide du buffet, la
maison sans caf et sans beurre, l'avait tracass, lui tait revenue
en lancements douloureux, pendant qu'il tapait  la veine, suffoqu
au fond de la taille.  Comment la femme aurait-elle fait? et
qu'allait-on devenir, si elle tait rentre les mains vides? Puis,
voil qu'il y avait de tout.  Elle lui conterait a plus tard.  Il
riait d'aise.

Dj Catherine et Jeanlin s'taient levs, prenant leur caf debout;
tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large
tartine de pain, qu'il couvrait de beurre.  Il voyait bien le fromage
de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande tait
pour le pre, quand il n'y en avait que pour un.  Tous venaient de
faire descendre leur soupe d'une grande lampe d'eau frache, la bonne
boisson claire des fins de quinzaine.

--Je n'ai pas de bire, dit la Maheude, lorsque le pre se fut attabl
 son tour.  J'ai voulu garder un peu d'argent...  Mais, si tu en
dsires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, panoui.  Comment? elle avait aussi de l'argent!

--Non, non, dit-il.  J'ai bu une chope, a va bien.

Et Maheu se mit  engloutir, par lentes cuilleres, la pte de pain,
de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfate dans la jatte
qui lui servait d'assiette.  La Maheude, sans lcher Estelle, aidait
Alzire  ce qu'il ne manqut de rien, poussait prs de lui le beurre
et la charcuterie, remettait au feu son caf pour qu'il ft bien
chaud.

Cependant,  ct du feu, le lavage commenait, dans une moiti de
tonneau, transforme en baquet.  Catherine, qui passait la premire,
l'avait empli d'eau tide; et elle se dshabillait tranquillement,
tait son bguin, sa veste, sa culotte, jusqu' sa chemise, habitue 
cela depuis l'ge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal.  Elle
se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement
avec du savon noir.  Personne ne la regardait, Lnore et Henri
eux-mmes n'avaient plus la curiosit de voir comment elle tait
faite.  Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier,
laissant sa chemise mouille et ses autres vtements, en tas, sur le
carreau.  Mais une querelle clatait entre les deux frres: Jeanlin
s'tait ht de sauter dans le baquet, sous le prtexte que Zacharie
mangeait encore; et celui-ci le bousculait, rclamait son tour, criait
que s'il tait assez gentil pour permettre  Catherine de se tremper
d'abord, il ne voulait pas avoir la rinure des galopins, d'autant
plus que, lorsque celui-ci avait pass dans l'eau, on pouvait en
remplir les encriers de l'cole.  Ils finirent par se laver ensemble,
tourns galement vers le feu, et ils s'entraidrent mme, ils se
frottrent le dos.  Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans
l'escalier, tout nus.

--En font-ils un gchis! murmurait la Maheude, en prenant par terre
les vtements pour les mettre scher.  Alzire, ponge un peu, hein!

Mais un tapage, de l'autre ct du mur, lui coupa la parole.
C'taient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un pitinement
de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de
courge vide.

--La Levaque reoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de
racler le fond de sa jatte avec la cuiller.  C'est drle, Bouteloup
prtendait que la soupe tait prte.

--Ah! oui, prte! dit la Maheude, j'ai vu les lgumes sur la table,
pas mme pluchs.

Les cris redoublaient, il y eut une pousse terrible qui branla le
mur, puis un grand silence tomba.  Alors, le mineur, en avalant une
dernire cuillere, conclut d'un air de calme justice:

--Si la soupe n'est pas prte, a se comprend.

Et, aprs avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de
cochon.  Il en coupait des morceaux carrs, qu'il piquait de la pointe
de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette.  On ne
parlait pas, quand le pre mangeait.  Lui-mme avait la faim
silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de
Maigrat, a devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune
question  sa femme.  Il demanda seulement si le vieux dormait
toujours, l-haut.  Non, le grand-pre tait dj sorti, pour son tour
de promenade accoutum.  Et le silence recommena.

Mais l'odeur de la viande avait fait lever les ttes de Lnore et
d'Henri, qui s'amusaient par terre  dessiner des ruisseaux avec l'eau
rpandue.  Tous deux vinrent se planter prs du pre, le petit en
avant.  Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins
d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air constern
s'engouffrer dans la bouche.  A la longue, le pre remarqua le dsir
gourmand qui les plissait et leur mouillait les lvres.

--Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.

Et, comme sa femme hsitait:

--Tu sais, je n'aime pas ces injustices.  a m'te l'apptit, quand
ils sont l, autour de moi,  mendier un morceau.

--Mais oui, ils en ont eu! s'cria-t-elle, en colre.  Ah bien! si tu
les coutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils
s'empliront jusqu' crever...  N'est-ce pas, Alzire, que nous avons
tous mang du fromage?

--Bien sr, maman, rpondit la petite bossue, qui, dans ces
circonstances-l, mentait avec un aplomb de grande personne.

Lnore et Henri restaient immobiles de saisissement, rvolts d'une
pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la
vrit.  Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse
envie de protester, de dire qu'ils n'taient pas l, eux, lorsque les
autres en avaient mang.

--Allez-vous-en donc! rptait la mre, en les chassant  l'autre bout
de la salle.  Vous devriez rougir d'tre toujours dans l'assiette de
votre pre.  Et, s'il tait le seul  en avoir, est-ce qu'il ne
travaille pas, lui?  tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne
savez encore que dpenser.  Ah! oui, et plus que vous n'tes gros!

Maheu les rappela.  Il assit Lnore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa
cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la
dnette avec eux.  Chacun sa part, il leur coupait des petits
morceaux.  Les enfants, ravis, dvoraient.

Quand il eut fini, il dit  sa femme:

--Non, ne me sers pas mon caf.  Je vais me laver d'abord...  Et
donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale.

Ils empoignrent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le
ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des
vtements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes,
lasses de dteindre sur le dos de son frre.  En le voyant filer
sournoisement par la porte ouverte, sa mre l'arrta.

--O vas-tu?

--L.

--O, l?...  coute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits
pour ce soir.  Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade,
tu auras affaire  moi.

--Bon! bon!

Jeanlin partit, les mains dans les poches, tranant ses sabots,
roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur.
A son tour, Zacharie descendait, plus soign, le torse pris dans un
tricot de laine noire  raies bleues.  Son pre lui cria de ne pas
rentrer tard; et il sortit en hochant la tte, la pipe aux dents, sans
rpondre.

De nouveau, le baquet tait plein d'eau tide.  Maheu, lentement,
enlevait dj sa veste.  Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lnore et
Henri jouer dehors.  Le pre n'aimait pas se laver en famille, comme
cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron.  Du reste,
il ne blmait personne, il disait simplement que c'tait bon pour les
enfants, de barboter ensemble.

--Que fais-tu donc l-haut? cria la Maheude  travers l'escalier.

--Je raccommode ma robe, que j'ai dchire hier, rpondit Catherine.

--C'est bien...  Ne descends pas, ton pre se lave.

Alors, Maheu et la Maheude restrent seuls.  Celle-ci s'tait dcide
 poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien
prs du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux
vagues de petit tre sans pense.  Lui, tout nu, accroupi devant le
baquet, y avait d'abord plong sa tte, frotte de ce savon noir dont
l'usage sculaire dcolore et jaunit les cheveux de la race.  Ensuite,
il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les
cuisses, se les racla nergiquement des deux poings.  Debout, sa femme
le regardait.

--Dis donc, commena-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arriv...
Tu te tourmentais, hein? a t'a drid, ces provisions...  Imagine-toi
que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou.  Oh! ils
sont aimables, ils ont habill les petits, et j'avais honte de les
supplier, car a me reste en travers, quand je demande.

Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise,
crainte d'une culbute.  Le pre continuait  s'user la peau, sans
hter d'une question cette histoire qui l'intressait, attendant
patiemment de comprendre.

--Faut te dire que Maigrat m'avait refus, oh! raide! comme on flanque
un chien dehors...  Tu vois si j'tais  la noce! a tient chaud, des
vtements de laine, mais a ne vous met rien dans le ventre, pas vrai?

Il leva la tte, toujours muet.  Rien  la Piolaine, rien chez
Maigrat: alors, quoi? Mais, comme  l'ordinaire, elle venait de
retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui
tait mal commode d'atteindre.  D'ailleurs, il aimait qu'elle le
savonnt, qu'elle le frottt partout,  se casser les poignets.  Elle
prit du savon, elle lui laboura les paules, tandis qu'il se
raidissait, afin de tenir le coup.

--Donc, je suis retourne chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui
en ai dit...  Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui
arriverait du mal, s'il y avait une justice...  a l'ennuyait, il
tournait les yeux, il aurait bien voulu filer...

Du dos, elle tait descendue aux fesses; et, lance, elle poussait
ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y
passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de
grand nettoyage.  Seulement, elle suait  ce terrible va-et-vient des
bras, toute secoue elle-mme, si essouffle, que ses paroles
s'tranglaient.

--Enfin, il m'a appele vieux crampon...  Nous aurons du pain jusqu'
samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prt cent sous...  J'ai
encore pris chez lui le beurre, le caf, la chicore, j'allais mme
prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il
grognait...  Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes
de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragot et
un pot-au-feu...  Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matine.

Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux
endroits o a ne voulait pas scher.  Lui, heureux, sans songer au
lendemain de la dette, clatait d'un gros rire et l'empoignait 
pleins bras.

--Laisse donc, bte! tu es tremp, tu me mouilles...  Seulement, je
crains que Maigrat n'ait des ides...

Elle allait parler de Catherine, elle s'arrta.  A quoi bon inquiter
le pre? a ferait des histoires  n'en plus finir.

--Quelles ides? demanda-t-il.

--Des ides de nous voler, donc! Faudra que Catherine pluche joliment
la note.

Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lcha plus.  Toujours le
bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait  le frotter si fort,
puis  lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils
des bras et de la poitrine.  D'ailleurs, c'tait galement chez les
camarades du coron l'heure des btises, o l'on plantait plus
d'enfants qu'on n'en voulait.  La nuit, on avait sur le dos la
famille.  Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme
qui jouit du seul bon moment de la journe, appelant a prendre son
dessert, et un dessert qui ne cotait rien.  Elle, avec sa taille et
sa gorge roulantes, se dbattait un peu, pour rire.

--Es-tu bte, mon Dieu! es-tu bte!...  Et Estelle qui nous regarde!
attends que je lui tourne la tte.

--Ah! ouiche!  trois mois, est-ce que a comprend?

Lorsqu'il se fut relev, Maheu passa simplement une culotte sche.
Son plaisir, quand il tait propre et qu'il avait rigol avec sa
femme, tait de rester un moment le torse nu.  Sur sa peau blanche,
d'une blancheur de fille anmique, les raflures, les entailles du
charbon, laissaient des tatouages, des greffes, comme disent les
mineurs; et il s'en montrait fier, il talait ses gros bras, sa
poitrine large, d'un luisant de marbre vein de bleu.  En t, tous
les mineurs se mettaient ainsi sur les portes.  Il y alla mme un
instant, malgr le temps humide, cria un mot sal  un camarade, le
poitrail galement nu, au-del des jardins.  D'autres parurent.  Et
les enfants, qui tranaient sur les trottoirs, levaient la tte,
riaient eux aussi  la joie de toute cette chair lasse de
travailleurs, mise au grand air.

En buvant son caf, sans passer encore une chemise, Maheu conta  sa
femme la colre de l'ingnieur, pour le boisage.  Il tait calm,
dtendu, et il couta avec un hochement d'approbation les sages
conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces
affaires-l.  Toujours elle lui rptait qu'on ne gagnait rien  se
buter contre la Compagnie.  Elle lui parla ensuite de la visite de
madame Hennebeau.  Sans le dire, tous deux en taient fiers.

--Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de
  l'escalier.

--Oui, oui, ton pre se sche.

La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de
popeline gros bleu, plie et use dj dans les plis.  Elle tait
coiffe d'un bonnet de tulle noire, tout simple.

--Tiens! tu t'es habille...  O vas-tu donc?

--Je vais  Montsou acheter un ruban pour mon bonnet...  J'ai retir
le vieux, il tait trop sale.

--Tu as donc de l'argent, toi?

--Non, c'est Mouquette qui a promis de me prter dix sous.

La mre la laissa partir.  Mais,  la porte, elle la rappela.

--coute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban...  il te
volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.

Le pre, qui s'tait accroupi devant le feu, pour scher plus vite sa
nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:

--Tche de ne pas traner la nuit sur les routes.

Maheu, l'aprs-midi, travailla dans son jardin.  Dj il y avait sem
des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge,
depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit 
repiquer.  Ce coin de jardin les fournissait de lgumes, sauf de
pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez.  Du reste, lui
s'entendait trs bien  la culture et obtenait mme des artichauts, ce
qui tait trait de pose par les voisins.  Comme il prparait sa
planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carr  lui,
en regardant des romaines que Bouteloup avait plantes le matin; car,
sans le courage du logeur  bcher, il n'aurait gure pouss l que
des orties.  Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage.
Levaque, dlass et excit d'avoir tap sur sa femme, tcha vainement
d'entraner Maheu chez Rasseneur.  Voyons, est-ce qu'une chope
l'effrayait?  On ferait une partie de quilles, on flnerait un instant
avec les camarades, puis on rentrerait dner.  C'tait la vie, aprs
la sortie de la fosse.  Sans doute il n'y avait pas de mal  cela,
mais Maheu s'enttait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles
seraient fanes le lendemain.  Au fond, il refusait par sagesse, ne
voulant point demander un liard  sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'tait
avec Jeanlin que sa Lydie avait fil.  Levaque rpondit que a devait
tre quelque chose comme a, car Bbert, lui aussi, avait disparu; et
ces galopins gourgandinaient toujours ensemble.  Quand Maheu les eut
tranquilliss, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le
camarade se mirent  attaquer la jeune femme, avec une crudit de bons
diables.  Elle s'en fchait, mais ne s'en allait pas, chatouille au
fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre.
Il arriva  son secours une femme maigre, dont la colre bgayante
ressemblait  un gloussement de poule.  D'autres, au loin, sur les
portes, s'effarouchaient de confiance.  Maintenant, l'cole tait
ferme, toute la marmaille tranait, c'tait un grouillement de petits
tres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pres, qui
n'taient pas  l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,
accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes
avec des paroles rares,  l'abri d'un mur.  La Pierronne partit
furieuse, lorsque Levaque voulut tter si elle avait la cuisse ferme;
et il se dcida lui-mme  se rendre seul chez Rasseneur, pendant que
Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irrite de ce
que ni la fille ni les garons ne rentraient.  Elle l'aurait pari:
jamais on ne parvenait  faire ensemble l'unique repas o l'on aurait
pu tre tous autour de la table.  Puis, c'tait la salade de
pissenlits qu'elle attendait.  Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir 
cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade
accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le
feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricasss avec
de l'oignon frit! La maison entire le sentait, l'oignon frit, cette
bonne odeur qui rancit vite et qui pntre les briques des corons d'un
empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne,  ce
violent fumet de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin,  la nuit tombe, s'assoupit tout de
suite sur une chaise, la tte contre la muraille.  Ds qu'il
s'asseyait, le soir, il dormait.  Le coucou sonnait sept heures, Henri
et Lnore venaient de casser une assiette en s'obstinant  aider
Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le pre Bonnemort rentra le
premier, press de dner et de retourner  la fosse.  Alors, la
Maheude rveilla Maheu.

--Mangeons, tant pis!...  Ils sont assez grands pour retrouver la
maison.  L'embtant, c'est la salade!



V


Chez Rasseneur, aprs avoir mang une soupe, tienne, remont dans
l'troite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du
Voreux, tait tomb sur son lit, tout vtu, assomm de fatigue.  En
deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures.  Quand il s'veilla,
au crpuscule, il resta tourdi un instant, sans reconnatre le lieu
o il se trouvait; et il prouvait un tel malaise, une telle pesanteur
de tte, qu'il se mit pniblement debout, avec l'ide de prendre
l'air, avant de dner et de se coucher pour la nuit.

Dehors, le temps tait de plus en plus doux, le ciel de suie se
cuivrait, charg d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait
l'approche dans la tideur humide de l'air.  La nuit venait par
grandes fumes, noyant les lointains perdus de la plaine.  Sur cette
mer immense de terres rougetres, le ciel bas semblait se fondre en
noire poussire, sans un souffle de vent  cette heure, qui
animt les tnbres.  C'tait d'une tristesse blafarde et morte
d'ensevelissement.

tienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de
secouer sa fivre.  Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri dj au
fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il
s'arrta un moment, pour voir la sortie des ouvriers  la journe.
Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs 
l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, mls aux
filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre.

D'abord, ce furent la Brl et son gendre Pierron.  Elle le
querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation
avec un surveillant, pour son compte de pierres.

--Oh! sacre chiffe, va! s'il est permis d'tre un homme et de
s'aplatir comme a devant un de ces salops qui nous mangent!

Pierron la suivait paisiblement, sans rpondre.  Il finit par dire:

--Fallait peut-tre sauter sur le chef.  Merci! pour avoir des ennuis!

--Tends le derrire, alors! cria-t-elle.  Ah! nom de Dieu! si ma fille
m'avait coute!...  a ne suffit donc pas qu'ils m'aient tu le pre,
tu voudrais peut-tre que je dise merci.  Non, vois-tu, j'aurai leur
peau!

Les voix se perdirent, tienne la regarda disparatre, avec son nez
d'aigle, ses cheveux blancs envols, ses longs bras maigres qui
gesticulaient furieusement.  Mais, derrire lui, la conversation de
deux jeunes gens lui fit prter l'oreille.  Il avait reconnu Zacharie,
qui attendait l, et que son ami Mouquet venait d'aborder.

--Arrives-tu? demanda celui-ci.  Nous mangeons une tartine, puis nous
filons au Volcan.

--Tout  l'heure, j'ai affaire.

--Quoi donc?

Le moulineur se tourna et aperut Philomne qui sortait du criblage.
Il crut comprendre.

--Ah! bon, c'est a...  Alors, je pars devant.

--Oui, je te rattraperai.

Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son pre, le vieux Mouque,
qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement
bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le pre filait le
long du canal.

Dj, Zacharie poussait Philomne dans ce mme chemin cart, malgr
sa rsistance.  Elle tait presse, une autre fois; et ils se
disputaient tous deux, en vieux mnage.  a n'avait rien de drle, de
ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouille
et qu'on n'a pas les bls pour se coucher dedans.

--Mais non, ce n'est pas a, murmura-t-il impatient.  J'ai  te dire
une chose.

Il la tenait  la taille, il l'emmenait doucement.  Puis, lorsqu'ils
furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de
l'argent.

--Pour quoi faire? demanda-t-elle.

Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait
dsesprer sa famille.

--Tais-toi donc!...  J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, o il y
a ces sales femmes de chanteuses.

Il se dfendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.
Puis, comme elle haussait les paules, il dit brusquement:

--Viens avec nous, si a t'amuse...  Tu vois que tu ne me dranges
pas.  Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!...  Viens-tu?

--Et le petit? rpondit-elle.  Est-ce qu'on peut remuer, avec un
enfant qui crie toujours?...  Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne
s'entendent plus,  la maison.

Mais il la retint, il la supplia.  Voyons, c'tait pour ne pas avoir
l'air bte devant Mouquet, auquel il avait promis.  Un homme ne
pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules.  Vaincue,
elle avait retrouss une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle
le fil et tirait des pices de dix sous d'un coin de la bordure.  De
crainte d'tre vole par sa mre, elle cachait l le gain des heures
qu'elle faisait en plus,  la fosse.

--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle.  Je veux bien t'en donner trois...
Seulement, il faut me jurer que tu vas dcider ta mre  nous marier.
En voil assez, de cette vie en l'air! Avec a, maman me reproche
toutes les bouches que je mange...  Jure, jure d'abord.

Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,
simplement lasse de son existence.  Lui, jura, cria que c'tait une
chose promise, sacre; puis, lorsqu'il tint les trois pices, il la
baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait pouss les choses
jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui tait la chambre d'hiver de
leur vieux mnage, si elle n'avait rpt que non, que a ne lui
causerait aucun plaisir.  Elle retourna au coron toute seule, pendant
qu'il coupait  travers champs, pour rejoindre son camarade.

tienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,
croyant  un simple rendez-vous.  Les filles taient prcoces, aux
fosses; et il se rappelait les ouvrires de Lille, qu'il attendait
derrire les fabriques, ces bandes de filles gtes ds quatorze ans,
dans les abandons de la misre.  Mais une autre rencontre le surprit
davantage.  Il s'arrta.

C'tait, en bas du terri, dans un creux o de grosses pierres avaient
gliss, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bbert,
assis l'une  sa droite, l'autre  sa gauche.

--Hein? vous dites?...  Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si
vous rclamez...  Qui est-ce qui a eu l'ide, voyons!

En effet, Jeanlin avait eu une ide.  Aprs s'tre, pendant une heure,
le long du canal, roul dans les prs en cueillant des pissenlits avec
les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on
ne mangerait jamais tout a chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,
il tait all  Montsou, gardant Bbert pour faire le guet, poussant
Lydie  sonner chez les bourgeois, o elle offrait les pissenlits.  Il
disait, expriment dj, que les filles vendaient ce qu'elles
voulaient.  Dans l'ardeur du ngoce, le tas entier y avait pass; mais
la gamine avait fait onze sous.  Et, maintenant, les mains nettes,
tous trois partageaient le gain.

--C'est injuste! dclara Bbert.  Faut diviser en trois...  Si tu
gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.

--De quoi, injuste? rpliqua Jeanlin furieux.  J'en ai cueilli
davantage, d'abord!

L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une
crdulit qui le rendait continuellement victime.  Plus g et plus
fort, il se laissait mme gifler.  Mais, cette fois, l'ide de tout
cet argent l'excitait  la rsistance.

--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole...  S'il ne partage pas, nous le
dirons  sa mre.

Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.

--Rpte un peu.  C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez
vendu la salade  maman...  Et puis, bougre de bte, est-ce que je
puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...
Voil chacun vos deux sous.  Dpchez-vous de les prendre ou je les
recolle dans ma poche.

Dompt, Bbert accepta les deux sous.  Lydie, tremblante, n'avait rien
dit, car elle prouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de
petite femme battue.  Comme il lui tendait les deux sous, elle avana
la main avec un rire soumis.  Mais il se ravisa brusquement.

--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout a?...  Ta mre te le
chipera bien sr, si tu ne sais pas le cacher...  Vaut mieux que je te
le garde.  Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.

Et les neuf sous disparurent.  Pour lui fermer la bouche, il l'avait
empoigne en riant, il se roulait avec elle sur le terri.  C'tait sa
petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour
qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrire les cloisons,
par les fentes des portes.  Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient
gure, trop jeunes, ttonnant, jouant, pendant des heures,  des jeux
de petits chiens vicieux.  Lui appelait a faire papa et maman; et,
quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le
tremblement dlicieux de l'instinct, souvent fche, mais cdant
toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.

Comme Bbert n'tait pas admis  ces parties-l, et qu'il recevait une
bourrade, ds qu'il voulait tter de Lydie, il restait gn, travaill
de colre et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont
ils ne se gnaient nullement en sa prsence.  Aussi n'avait-il qu'une
ide, les effrayer, les dranger, en leur criant qu'on les voyait.

--C'est foutu, v'l un homme qui regarde!

Cette fois, il ne mentait pas, c'tait tienne qui se dcidait 
continuer son chemin.  Les enfants bondirent, se sauvrent, et il
passa, tournant le terri, suivant le canal, amus de la belle peur de
ces polissons.  Sans doute, c'tait trop tt  leur ge; mais quoi?
ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait
fallu les attacher, pour les tenir.  Au fond cependant, tienne
devenait triste.

Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples.  Il arrivait 
Rquillart, et l, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les
filles de Montsou rdaient avec leurs amoureux.  C'tait le
rendez-vous commun, le coin cart et dsert, o les herscheuses
venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer
sur le carin.  Les palissades rompues ouvraient  chacun l'ancien
carreau, chang en un terrain vague, obstru par les dbris de deux
hangars qui s'taient crouls, et par les carcasses des grands
chevalets rests debout.  Des berlines hors d'usage tranaient,
d'anciens bois  moiti pourris entassaient des meules; tandis qu'une
vgtation drue reconqurait ce coin de terre, s'talait en herbe
paisse, jaillissait en jeunes arbres dj forts.  Aussi chaque fille
s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,
les galants les culbutaient sur les poutres, derrire les bois, dans
les berlines.  On se logeait quand mme, coudes  coudes, sans
s'occuper des voisins.  Et il semblait que ce ft, autour de la
machine teinte, prs de ce puits las de dgorger de la houille, une
revanche de la cration, le libre amour qui, sous le coup de fouet de
l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, 
peine femmes.

Pourtant, un gardien habitait l, le vieux Mouque, auquel la Compagnie
abandonnait, presque sous le beffroi dtruit, deux pices, que la
chute attendue des dernires charpentes menaait d'un continuel
crasement.  Il avait mme d tayer une partie du plafond; et il y
vivait trs bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la
Mouquette dans l'autre.  Comme les fentres n'avaient plus une seule
vitre, il s'tait dcid  les boucher en clouant des planches: on ne
voyait pas clair, mais il faisait chaud.  Du reste, ce gardien ne
gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait
jamais des ruines de Rquillart, dont on conservait seulement le puits
pour servir de chemine  un foyer, qui arait la fosse voisine.

Et c'tait ainsi que le pre Mouque achevait de vieillir, au milieu
des amours.  Ds dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous
les coins des dcombres, non en galopine effarouche et encore verte
comme Lydie, mais en fille dj grasse, bonne pour des garons barbus.
Le pre n'avait rien  dire, car elle se montrait respectueuse, jamais
elle n'introduisait un galant chez lui.  Puis, il tait habitu  ces
accidents-l.  Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,
chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,
sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'tait pis, s'il
voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons
pour son lapin,  l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un
 un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il
devait se mfier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des
sentiers.  D'ailleurs, peu  peu, ces rencontres-l n'avaient plus
drang personne, ni lui qui veillait simplement  ne pas tomber, ni
les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'loignant  petits
pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.
Seulement, de mme qu'elles le connaissaient  cette heure, lui avait
galement fini par les connatre, ainsi que l'on connat les pies
polissonnes qui se dbauchent dans les poiriers des jardins.  Ah!
cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!
Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se
dtournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des
tnbres.  Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux
avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa
chambre.  Ce n'tait pas que a l'empcht de dormir, mais ils
poussaient si fort, qu' la longue ils dgradaient le mur.

Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le pre
Bonnemort, qui, rgulirement, avant son dner, faisait la mme
promenade.  Les deux anciens ne se parlaient gure, changeaient 
peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.
Mais cela les gayait, d'tre ainsi, de songer  de vieilles choses,
qu'ils remchaient en commun, sans avoir besoin d'en causer.  A
Rquillart, ils s'asseyaient sur une poutre, cte  cte, lchaient un
mot, puis partaient pour leurs rvasseries, le nez vers la terre.
Sans doute, ils redevenaient jeunes.  Autour d'eux, des galants
troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,
une odeur chaude de filles montait, dans la fracheur des herbes
crases.  C'tait dj derrire la fosse, quarante-trois ans plus
tt, que le pre Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si
chtive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser  l'aise.
Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tte, se
quittaient enfin, souvent mme sans se dire bonsoir.

Ce soir-l, toutefois, comme tienne arrivait, le pre Bonnemort, qui
se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait  Mouque:

--Bonne nuit, vieux!...  Dis donc, tu as connu la Roussie?

Mouque resta un instant muet, dodelina des paules, puis, en rentrant
dans sa maison:

--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!

tienne,  son tour, vint s'asseoir sur la poutre.  Sa tristesse
augmentait, sans qu'il st pourquoi.  Le vieil homme, dont il
regardait disparatre le dos, lui rappelait son arrive du matin, le
flot de paroles que l'nervement du vent avait arraches  ce
silencieux.  Que de misre! et toutes ces filles, reintes de
fatigue, qui taient encore assez btes, le soir, pour fabriquer des
petits, de la chair  travail et  souffrance! Jamais a ne finirait,
si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim.  Est-ce qu'elles
n'auraient pas d plutt se boucher le ventre, serrer les cuisses,
ainsi qu' l'approche du malheur? Peut-tre ne remuait-il confusment
ces ides moroses que dans l'ennui d'tre seul, lorsque les autres, 
cette heure, s'en allaient deux  deux prendre du plaisir.  Le temps
mou l'touffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient
sur ses mains fivreuses.  Oui, toutes y passaient, c'tait plus fort
que la raison.

Justement, comme tienne restait assis, immobile dans l'ombre, un
couple qui descendait de Montsou le frla sans le voir, en s'engageant
dans le terrain vague de Rquillart.  La fille, une pucelle bien sr,
se dbattait, rsistait, avec des supplications basses, chuchotes;
tandis que le garon, muet, la poussait quand mme vers les tnbres
d'un coin de hangar, demeur debout, sous lequel d'anciens cordages
moisis s'entassaient.  C'taient Catherine et le grand Chaval.  Mais
tienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des
yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualit, qui
changeait le cours de ses rflexions.  Pourquoi serait-il intervenu?
lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment  tre bourres
d'abord.

En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine tait alle 
Montsou par le pav.  Depuis l'ge de dix ans, depuis qu'elle gagnait
sa vie  la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la
complte libert des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne
l'avait eue,  quinze ans, c'tait grce  l'veil tardif de sa
pubert, dont elle attendait encore la crise.  Quand elle fut devant
les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une
blanchisseuse, o elle tait certaine de trouver la Mouquette; car
celle-ci vivait l, avec des femmes qui se payaient des tournes de
caf, du matin au soir.  Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,
prcisment, avait rgal  son tour, si bien qu'elle ne put lui
prter les dix sous promis.  Pour la consoler, on lui offrit vainement
un verre de caf tout chaud.  Elle ne voulut mme pas que sa camarade
empruntt  une autre femme.  Une pense d'conomie lui tait venue,
une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle
l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.

Elle se hta de reprendre le chemin du coron, et elle tait aux
dernires maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de
l'estaminet Piquette, l'appela.

--Eh! Catherine, o cours-tu si vite?

C'tait le grand Chaval.  Elle fut contrarie, non qu'il lui dplt,
mais parce qu'elle n'tait pas en train de rire.

--Entre donc boire quelque chose...  Un petit verre de doux, veux-tu?

Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez
elle.  Lui, s'tait avanc, la suppliait  voix basse, au milieu de la
rue.  Son ide, depuis longtemps, tait de la dcider  monter dans la
chambre qu'il occupait au premier tage de l'estaminet Piquette, une
belle chambre qui avait un grand lit, pour un mnage.  Il lui faisait
donc peur, qu'elle refusait toujours.  Elle, bonne fille, riait,
disait qu'elle monterait la semaine o les enfants ne poussent pas.
Puis, d'une chose  une autre, elle en arriva, sans savoir comment, 
parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.

--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.

Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaille
au fond du gros dsir d'avoir son ruban.  L'ide d'un emprunt lui
revint, elle finit par accepter,  la condition qu'elle lui rendrait
ce qu'il dpenserait pour elle.  Cela les fit plaisanter de nouveau:
il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui
rendrait l'argent.  Mais il y eut une autre difficult, quand il parla
d'aller chez Maigrat.

--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a dfendu.

--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire o l'on va!...  C'est lui
qui tient les plus beaux rubans de Montsou.

Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et
Catherine, comme deux galants qui achtent leur cadeau de noces, il
devint trs rouge, il montra ses pices de ruban bleu avec la rage
d'un homme dont on se moque.  Puis, les jeunes gens servis, il se
planta sur la porte pour les regarder s'loigner dans le crpuscule;
et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un
renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se
repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque
tous auraient d tre par terre,  lui lcher les pieds.

Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine.  Il marchait
prs d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la
hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air.  Elle s'aperut tout
d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pav et qu'ils s'engageaient
ensemble dans l'troit chemin de Rquillart.  Mais elle n'eut pas le
temps de se fcher: dj, il la tenait  la taille, il l'tourdissait
d'une caresse de mots continue.  tait-elle bte, d'avoir peur! est-ce
qu'il voulait du mal  un petit mignon comme elle, aussi douce que de
la soie, si tendre qu'il l'aurait mange? Et il lui soufflait derrire
l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la
peau du corps.  Elle, touffe, ne trouvait rien  rpondre.  C'tait
vrai, qu'il semblait l'aimer.  Le samedi soir, aprs avoir teint la
chandelle, elle s'tait justement demand ce qu'il arriverait, s'il la
prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait rv qu'elle ne disait
plus non, toute lche de plaisir.  Pourquoi donc,  la mme ide,
aujourd'hui, prouvait-elle une rpugnance et comme un regret? Pendant
qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,
qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garon
entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupires closes.

Brusquement, Catherine regarda autour d'elle.  Chaval l'avait conduite
dans les dcombres de Rquillart, et elle eut un recul frissonnant
devant les tnbres du hangar effondr.

--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!

La peur du mle l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un
instinct de dfense, mme lorsque les filles veulent bien, et qu'elles
sentent l'approche conqurante de l'homme.  Sa virginit, qui n'avait
rien  apprendre pourtant, s'pouvantait, comme  la menace d'un coup,
d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.

--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune...  Vrai!
plus tard, quand je serai faite au moins.

Il grogna sourdement:

--Bte! rien  craindre alors...  Qu'est-ce que a te fiche?

Mais il ne parla pas davantage.  Il l'avait empoigne solidement, il
la jetait sous le hangar.  Et elle tomba  la renverse sur les vieux
cordages, elle cessa de se dfendre, subissant le mle avant l'ge,
avec cette soumission hrditaire, qui, ds l'enfance, culbutait en
plein vent les filles de sa race.  Ses bgaiements effrays
s'teignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.

tienne, cependant, avait cout, sans bouger.  Encore une qui faisait
le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comdie, il se leva, envahi
d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse o montait de la
colre.  Il ne se gnait plus, il enjambait les poutres, car ces
deux-l taient bien trop occups  cette heure, pour se dranger.
Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la
route, de voir, en se tournant, qu'ils taient debout dj et qu'ils
paraissaient, comme lui, revenir vers le coron.  L'homme avait repris
la fille  la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui
parlant toujours dans le cou; et c'tait elle qui semblait presse,
qui voulait rentrer vite, l'air fch surtout du retard.

Alors, tienne fut tourment d'une envie, celle de voir leurs figures.
C'tait imbcile, il hta le pas pour ne point y cder.  Mais ses
pieds se ralentissaient d'eux-mmes, il finit, au premier rverbre,
par se cacher dans l'ombre.  Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut
au passage Catherine et le grand Chaval.  Il hsitait d'abord:
tait-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce
bonnet?  tait-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tte serre
dans le bguin de toile? Voil pourquoi elle avait pu le frler, sans
qu'il la devint.  Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses
yeux, la limpidit verdtre de cette eau de source, si claire et si
profonde.  Quelle catin! et il prouvait un furieux besoin de se
venger d'elle, sans motif, en la mprisant.  D'ailleurs, a ne lui
allait pas d'tre en fille: elle tait affreuse.

Lentement, Catherine et Chaval taient passs.  Ils ne se savaient
point guetts de la sorte, lui la retenait pour la baiser derrire
l'oreille, tandis qu'elle recommenait  s'attarder sous les caresses,
qui la faisaient rire.  Rest en arrire, tienne tait bien oblig de
les suivre, irrit de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand
mme  ces choses dont la vue l'exasprait.  C'tait donc vrai, ce
qu'elle lui avait jur le matin: elle n'tait encore la matresse de
personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'tait priv d'elle
pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser
prendre sous le nez, qui avait pouss la btise jusqu' s'gayer
salement  les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il
aurait mang cet homme, dans un de ces besoins de tuer o il voyait
rouge.

Pendant une demi-heure, la promenade dura.  Lorsque Chaval et
Catherine approchrent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,
ils s'arrtrent deux fois au bord du canal, trois fois le long du
terri, trs gais maintenant, s'amusant  de petits jeux tendres.
tienne devait s'arrter lui aussi, faire les mmes stations, de peur
d'tre aperu.  Il s'efforait de n'avoir plus qu'un regret brutal: a
lui apprendrait  mnager les filles, par bonne ducation.  Puis,
aprs le Voreux, libre enfin d'aller dner chez Rasseneur, il continua
de les suivre, il les accompagna au coron, demeura l, debout dans
l'ombre, pendant un quart d'heure,  attendre que Chaval laisst
Catherine rentrer chez elle.  Et, lorsqu'il fut bien sr qu'ils
n'taient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa trs loin sur
la route de Marchiennes, pitinant, ne songeant  rien, trop touff
et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.

Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, tienne retraversa le
coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait
tre debout le matin,  quatre heures.  Le village dormait dj, tout
noir dans la nuit.  Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,
les longues faades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes
qui ronflent.  Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.
C'tait la fin de la journe, l'crasement des travailleurs tombant de
la table au lit, assomms de fatigue et de nourriture.

Chez Rasseneur, dans la salle claire, un machineur et deux ouvriers
du jour buvaient des chopes.  Mais, avant de rentrer, tienne
s'arrta, jeta un dernier regard aux tnbres.  Il retrouvait la mme
immensit noire que le matin, lorsqu'il tait arriv par le grand
vent.  Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bte
mauvaise, vague, piqu de quelques lueurs de lanterne.  Les trois
brasiers du terri brlaient en l'air, pareils  des lunes sanglantes,
dtachant par instants les silhouettes dmesures du pre Bonnemort et
de son cheval jaune.  Et, au-del, dans la plaine rase, l'ombre avait
tout submerg, Montsou, Marchiennes, la fort de Vandame, la vaste mer
de betteraves et de bl, o ne luisaient plus, comme des phares
lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges
des fours  coke.  Peu  peu, la nuit se noyait, la pluie tombait
maintenant, lente, continue, abmant ce nant au fond de son
ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,
la respiration grosse et lente de la machine d'puisement, qui jour et
nuit soufflait.




Troisime partie



I


Le lendemain, les jours suivants, tienne reprit son travail  la
fosse.  Il s'accoutumait, son existence se rglait sur cette besogne
et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au dbut.
Une seule aventure coupa la monotonie de la premire quinzaine, une
fivre phmre qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres
briss, la tte brlante, rvassant, dans un demi-dlire, qu'il
poussait sa berline au fond d'une voie trop troite, o son corps ne
pouvait passer.  C'tait simplement la courbature de l'apprentissage,
un excs de fatigue dont il se remit tout de suite.

Et les jours succdaient aux jours, des semaines, des mois
s'coulrent.  Maintenant, comme les camarades, il se levait  trois
heures, buvait le caf, emportait la double tartine que madame
Rasseneur lui prparait ds la veille.  Rgulirement, en se rendant
le matin  la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se
coucher, et en sortant l'aprs-midi, il se croisait avec Bouteloup qui
arrivait prendre sa tche.  Il avait le bguin, la culotte, la veste
de toile, il grelottait et il se chauffait le dos  la baraque, devant
le grand feu.  Puis venait l'attente, pieds nus,  la recette,
traverse de furieux courants d'air.  Mais la machine, dont les gros
membres d'acier, toils de cuivre, luisaient l-haut, dans l'ombre,
ne le proccupait plus, ni les cbles qui filaient d'une aile noire et
muette d'oiseau nocturne, ni les cages mergeant et plongeant sans
cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres cris, des
berlines branlant les dalles de fonte.  Sa lampe brlait mal, ce
sacr lampiste n'avait pas d la nettoyer; et il ne se dgourdissait
que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur
qui sonnaient sur le derrire des filles.  La cage se dcrochait,
tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournt
seulement la tte pour voir fuir le jour.  Jamais il ne songeait  une
chute possible, il se retrouvait chez lui  mesure qu'il descendait
dans les tnbres, sous la pluie battante.  En bas,  l'accrochage,
lorsque Pierron les avait dballs, de son air de douceur cafarde,
c'tait toujours le mme pitinement de troupeau, les chantiers s'en
allant chacun  sa taille, d'un pas tranard.  Lui, dsormais,
connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou,
savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, viter
ailleurs une flaque d'eau.  Il avait pris une telle habitude de ces
deux kilomtres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les
mains dans les poches.  Et, toutes les fois, les mmes rencontres se
produisaient, un porion clairant au passage la face des ouvriers, le
pre Mouque amenant un cheval, Bbert conduisant Bataille qui
s'brouait, Jeanlin courant derrire le train pour refermer les portes
d'arage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs
berlines.

A la longue, tienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidit et
de l'touffement de la taille.  La chemine lui semblait trs commode
pour monter, comme s'il et fondu et qu'il pt passer par des fentes,
o il n'aurait point risqu une main jadis.  Il respirait sans malaise
les poussires du charbon, voyait clair dans la nuit, suait
tranquille, fait  la sensation d'avoir du matin au soir ses vtements
tremps sur le corps.  Du reste, il ne dpensait plus maladroitement
ses forces, une adresse lui tait venue, si rapide, qu'elle tonnait
le chantier.  Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons
herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan
inclin, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant
de correction.  Sa petite taille lui permettait de se glisser partout,
et ses bras avaient beau tre fins et blancs comme ceux d'une femme,
ils paraissaient en fer sous la peau dlicate, tellement ils menaient
rudement la besogne.  Jamais il ne se plaignait, par fiert sans
doute, mme quand il rlait de fatigue.  On ne lui reprochait que de
ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fch, ds qu'on
voulait taper sur lui.  Au demeurant, il tait accept, regard comme
un vrai mineur, dans cet crasement de l'habitude qui le rduisait un
peu chaque jour  une fonction de machine.

Maheu surtout se prenait d'amiti pour tienne, car il avait le
respect de l'ouvrage bien fait.  Puis, ainsi que les autres, il
sentait que ce garon avait une instruction suprieure  la sienne: il
le voyait lire, crire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait
causer de choses dont, lui, ignorait jusqu' l'existence.  Cela ne
l'tonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tte
plus dure que les machineurs; mais il tait surpris du courage de ce
petit-l, de la faon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour
ne pas crever de faim.  C'tait le premier ouvrier de rencontre qui
s'acclimatait si promptement.  Aussi, lorsque l'abattage pressait et
qu'il ne voulait pas dranger un haveur, chargeait-il le jeune homme
du boisage, certain de la propret et de la solidit du travail.  Les
chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il
craignait  chaque heure de voir apparatre l'ingnieur Ngrel, suivi
de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait
remarqu que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs
davantage, malgr leurs airs de n'tre jamais contents et de rpter
que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale.
Les choses tranaient, un sourd mcontentement fermentait dans la
fosse, Maheu lui-mme, si calme, finissait par fermer les poings.

Il y avait eu d'abord une rivalit entre Zacharie et tienne.  Un
soir, ils s'taient menacs d'une paire de gifles.  Mais le premier,
brave garon et se moquant de ce qui n'tait pas son plaisir, tout de
suite apais par l'offre amicale d'une chope, avait d s'incliner
bientt devant la supriorit du nouveau venu.  Levaque, lui aussi,
faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur,
qui avait, disait-il, ses ides.  Et, parmi les hommes du marchandage,
celui-ci ne sentait plus une hostilit sourde que chez le grand
Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils taient devenus
camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand
ils plaisantaient ensemble.  Catherine, entre eux, avait repris son
train de fille lasse et rsigne, pliant le dos, poussant sa berline,
gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait  son
tour, soumise d'autre part aux volonts de son amant dont elle
subissait ouvertement les caresses.  C'tait une situation accepte,
un mnage reconnu sur lequel la famille elle-mme fermait les yeux, 
ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derrire le
terri, puis la ramenait jusqu' la porte de ses parents, o il
l'embrassait une dernire fois, devant tout le coron.  tienne, qui
croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces
promenades, lchant pour rire des mots crus, comme on en lche entre
garons et filles, au fond des tailles; et elle rpondait sur le mme
ton, disait par crnerie ce que son galant lui avait fait, trouble
cependant et plissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient
les siens.  Tous les deux dtournaient la tte, restaient parfois une
heure sans se parler, avec l'air de se har pour des choses enterres
en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point.

Le printemps tait venu.  tienne, un jour, au sortir du puits, avait
reu  la face cette bouffe tide d'avril, une bonne odeur de terre
jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant,  chaque
sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, aprs
ses dix heures de travail dans l'ternel hiver du fond, au milieu de
ces tnbres humides que jamais ne dissipait aucun t.  Les jours
s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil
levant, lorsque le ciel vermeil clairait le Voreux d'une poussire
d'aurore, o la vapeur blanche des chappements montait toute rose.
On ne grelottait plus, une haleine tide soufflait des lointains de la
plaine, pendant que les alouettes, trs haut, chantaient.  Puis, 
trois heures, il avait l'blouissement du soleil devenu brlant,
incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du
charbon.  En juin, les bls taient grands dj, d'un vert bleu qui
tranchait sur le vert noir des betteraves.  C'tait une mer sans fin,
ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'taler et crotre de jour en
jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enfle de
verdure que le matin.  Les peupliers du canal s'empanachaient de
feuilles.  Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient
les prs, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant
qu'il geignait sous elle, l-bas, de misre et de fatigue.

Maintenant, lorsque tienne se promenait, le soir, ce n'tait plus
derrire le terri qu'il effarouchait des amoureux.  Il suivait leurs
sillages dans les bls, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards,
aux remous des pis jaunissants et des grands coquelicots rouges.
Zacharie et Philomne y retournaient par une habitude de vieux mnage;
la mre Brl, toujours aux trousses de Lydie, la dnichait  chaque
instant avec Jeanlin, terrs si profondment ensemble, qu'il fallait
mettre le pied sur eux pour les dcider  s'envoler; et, quant  la
Mouquette, elle gtait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans
voir sa tte plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans
des culbutes  pleine chine.  Mais tous ceux-l taient bien libres,
le jeune homme ne trouvait a coupable que les soirs o il rencontrait
Catherine et Chaval.  Deux fois, il les vit,  son approche, s'abattre
au milieu d'une pice, dont les tiges immobiles restrent mortes
ensuite.  Une autre fois, comme il suivait un troit chemin, les yeux
clairs de Catherine lui apparurent au ras des bls, puis se noyrent.
Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il prfrait passer
la soire chez Rasseneur,  l'Avantage.

--Madame Rasseneur, donnez-moi une chope...  Non, je ne sortirai pas
ce soir, j'ai les jambes casses.

Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis 
la table du fond, la tte contre le mur.

--Souvarine, tu n'en prends pas une?

--Merci, rien du tout.

tienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant l, cte 
cte.  C'tait un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre
meuble, voisine de la sienne.  Il devait avoir une trentaine
d'annes, mince, blond, avec une figure fine, encadre de grands
cheveux et d'une barbe lgre.  Ses dents blanches et pointues, sa
bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air
de fille, un air de douceur entte, que le reflet gris de ses yeux
d'acier ensauvageait par clairs.  Dans sa chambre d'ouvrier pauvre,
il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres.  Il tait Russe, ne
parlait jamais de lui, laissait courir des lgendes sur son compte.
Les houilleurs, trs dfiants devant les trangers, le flairant d'une
autre classe  ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imagin
une aventure, un assassinat dont il fuyait le chtiment.  Puis, il
s'tait montr si fraternel pour eux, sans fiert, distribuant  la
marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient 
cette heure, rassurs par le mot de rfugi politique qui circulait,
mot vague o ils voyaient une excuse, mme au crime, et comme une
camaraderie de souffrance.

Les premires semaines, tienne l'avait trouv d'une rserve farouche.
Aussi ne connut-il son histoire que plus tard.  Souvarine tait le
dernier-n d'une famille noble du gouvernement de Toula.  A
Saint-Ptersbourg, o il faisait sa mdecine, la passion socialiste
qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait dcid  apprendre
un mtier manuel, celui de mcanicien, pour se mler au peuple, pour
le connatre et l'aider en frre.  Et c'tait de ce mtier qu'il
vivait maintenant, aprs s'tre enfui  la suite d'un attentat manqu
contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vcu dans la
cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant
des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison.
Reni par sa famille, sans argent, mis comme tranger  l'index des
ateliers franais qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim,
lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauch, dans une heure
de presse.  Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre,
silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le
service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple.

--Tu n'as donc jamais soif? lui demandait tienne en riant.

Et il rpondait de sa voix douce, presque sans accent:

--J'ai soif quand je mange.

Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu
avec une herscheuse dans les bls, du ct des Bas-de-Soie.  Alors, il
haussait les paules, plein d'une indiffrence tranquille.  Une
herscheuse, pour quoi faire? La femme tait pour lui un garon, un
camarade, quand elle avait la fraternit et le courage d'un homme.
Autrement,  quoi bon se mettre au coeur une lchet possible?  Ni
femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il tait libre de son sang et
du sang des autres.

Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, tienne
restait ainsi  causer avec Souvarine.  Lui buvait sa bire  petits
coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac
avait,  la longue, roussi ses doigts minces.  Ses yeux vagues de
mystique suivaient la fume au travers d'un rve; sa main gauche, pour
s'occuper, ttonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il
finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier,
une grosse mre toujours pleine, qui vivait lche en libert, dans la
maison.  Cette lapine, qu'il avait lui-mme appele Pologne, s'tait
mise  l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait
de ses pattes, jusqu' ce qu'il l'et prise comme un enfant.  Puis,
tasse contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux;
tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il
passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calm par cette
douceur tide et vivante.

--Vous savez, dit un soir tienne, j'ai reu une lettre de Pluchart.

Il n'y avait plus l que Rasseneur.  Le dernier client tait parti,
rentrant au coron qui se couchait.

--Ah! s'cria le cabaretier, debout devant ses deux locataires.  O en
est-il, Pluchart?

tienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec
le mcanicien de Lille, auquel il avait eu l'ide d'apprendre son
embauchement  Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frapp de la
propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs.

--Il en est, que l'association en question marche trs bien.  On
adhre de tous les cts, parat-il.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur socit? demanda Rasseneur 
Souvarine.

Celui-ci, qui grattait tendrement la tte de Pologne, souffla un jet
de fume, en murmurant de son air tranquille:

--Encore des btises!

Mais tienne s'enflammait.  Toute une prdisposition de rvolte le
jetait  la lutte du travail contre le capital, dans les illusions
premires de son ignorance.  C'tait de l'Association internationale
des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui
venait de se crer  Londres.  N'y avait-il pas l un effort superbe,
une campagne o la justice allait enfin triompher? Plus de frontires,
les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer 
l'ouvrier le pain qu'il gagne.  Et quelle organisation simple et
grande: en bas, la section, qui reprsente la commune; puis, la
fdration, qui groupe les sections d'une mme province; puis, la
nation, et au-dessus, enfin, l'humanit, incarne dans un Conseil
gnral, o chaque nation tait reprsente par un secrtaire
correspondant.  Avant six mois, on aurait conquis la terre, on
dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les mchants.

--Des btises! rpta Souvarine.  Votre Karl Marx en est encore 
vouloir laisser agir les forces naturelles.  Pas de politique, pas de
conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la
hausse des salaires...  Fichez-moi donc la paix, avec votre volution!
Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez
tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-tre
en repoussera-t-il un meilleur.

tienne se mit  rire.  Il n'entendait pas toujours les paroles de son
camarade, cette thorie de la destruction lui semblait une pose.
Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme tabli, ne
daigna pas se fcher.  Il voulait seulement prciser les choses.

--Alors, quoi? tu vas tenter de crer une section  Montsou?

C'tait ce que dsirait Pluchart, qui tait secrtaire de la
Fdration du Nord.  Il insistait particulirement sur les services
que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en
grve.  tienne, justement, croyait la grve prochaine: l'affaire des
bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie
pour rvolter toutes les fosses.

--L'embtant, c'est les cotisations, dclara Rasseneur d'un ton
judicieux.  Cinquante centimes par an pour le fonds gnral, deux
francs pour la section, a n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup
refuseront de les donner.

--D'autant plus, ajouta tienne, qu'on devrait d'abord crer ici une
caisse de prvoyance, dont nous ferions  l'occasion une caisse de
rsistance...  N'importe, il est temps de songer  ces choses.  Moi,
je suis prt, si les autres sont prts.

Il y eut un silence.  La lampe  ptrole fumait sur le comptoir.  Par
la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un
chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine.

--Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui tait entre et qui
coutait d'un air sombre, comme grandie dans son ternelle robe noire.
Si je vous disais que j'ai pay les oeufs vingt-deux sous...  Il
faudra que a pte.

Les trois hommes, cette fois, furent du mme avis.  Ils parlaient l'un
aprs l'autre, d'une voix dsole, et les dolances commencrent.
L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la rvolution n'avait fait
qu'aggraver ses misres, c'taient les bourgeois qui s'engraissaient
depuis 89, si goulment, qu'ils ne lui laissaient mme pas le fond des
plats  torcher.  Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu
leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la
richesse et du bien-tre, depuis cent ans? On s'tait fichu d'eux en
les dclarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se
privaient gure.  a ne mettait pas du pain dans la huche, de voter
pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux
misrables qu' leurs vieilles bottes.  Non, d'une faon ou d'une
autre, il fallait en finir, que ce ft gentiment, par des lois, par
une entente de bonne amiti, ou que ce ft en sauvages, en brlant
tout et en se mangeant les uns les autres.  Les enfants verraient
srement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le sicle ne
pouvait s'achever sans qu'il y et une autre rvolution, celle des
ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la socit du
haut en bas, et qui la rebtirait avec plus de propret et de justice.

--Il faut que a pte, rpta nergiquement madame Rasseneur.

--Oui, oui, crirent-ils tous les trois, il faut que a pte.

Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se
frisait de plaisir.  Il dit  demi-voix, les yeux perdus, comme pour
lui-mme:

--Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fix par la loi
d'airain  la plus petite somme indispensable, juste le ncessaire
pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants...
S'il tombe trop bas, les ouvriers crvent, et la demande de nouveaux
hommes le fait remonter.  S'il monte trop haut, l'offre trop grande le
fait baisser...  C'est l'quilibre des ventres vides, la condamnation
perptuelle au bagne de la faim.

Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste
instruit, tienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troubls par ses
affirmations dsolantes, auxquelles ils ne savaient que rpondre.

--Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant,
il faut tout dtruire, ou la faim repoussera.  Oui! l'anarchie, plus
rien, la terre lave par le sang, purifie par l'incendie!...  On
verra ensuite.

--Monsieur a bien raison, dclara madame Rasseneur, qui, dans ses
violences rvolutionnaires, se montrait d'une grande politesse.

tienne, dsespr de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage.
Il se leva, en disant:

--Allons nous coucher.  Tout a ne m'empchera pas de me lever  trois
heures.

Dj Souvarine, aprs avoir souffl le bout de cigarette coll  ses
lvres, prenait dlicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la
poser  terre.  Rasseneur fermait la maison.  Ils se sparrent en
silence, les oreilles bourdonnantes, la tte comme enfle des
questions graves qu'ils remuaient.

Et, chaque soir, c'taient des conversations semblables, dans la salle
nue, autour de l'unique chope qu'tienne mettait une heure  vider.
Un fonds d'ides obscures, endormies en lui, s'agitait, s'largissait.
Dvor surtout du besoin de savoir, il avait hsit longtemps 
emprunter des livres  son voisin, qui malheureusement ne possdait
gure que des ouvrages allemands et russes.  Enfin, il s'tait fait
prter un livre franais sur les Socits coopratives, encore des
btises, disait Souvarine; et il lisait aussi rgulirement un journal
que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publie 
Genve.  D'ailleurs, malgr leurs rapports quotidiens, il le trouvait
toujours aussi ferm, avec son air de camper dans la vie, sans
intrts, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte.

Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'tienne
s'amliora.  Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommenante
de la mine, un accident s'tait produit: les chantiers de la veine
Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation
dans la couche, qui annonait certainement l'approche d'une faille;
et, en effet, on avait bientt rencontr cette faille, que les
ingnieurs, malgr leur grande connaissance du terrain, ignoraient
encore.  Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine
disparue, glisse sans doute plus bas, de l'autre ct de la faille.
Les vieux mineurs ouvraient dj les narines, comme de bons chiens
lancs  la chasse de la houille.  Mais, en attendant, les chantiers
ne pouvaient rester les bras croiss, et des affiches annoncrent que
la Compagnie allait mettre aux enchres de nouveaux marchandages.

Maheu, un jour,  la sortie, accompagna tienne et lui offrit d'entrer
comme haveur dans son marchandage,  la place de Levaque pass  un
autre chantier.  L'affaire tait dj arrange avec le matre-porion
et l'ingnieur, qui se montraient trs contents du jeune homme.  Aussi
tienne n'eut-il qu' accepter ce rapide avancement, heureux de
l'estime croissante o Maheu le tenait.

Ds le soir, ils retournrent ensemble  la fosse prendre connaissance
des affiches.  Les tailles mises aux enchres se trouvaient  la veine
Filonnire, dans la galerie nord du Voreux.  Elles semblaient peu
avantageuses, le mineur hochait la tte  la lecture que le jeune
homme lui faisait des conditions.  En effet, le lendemain, quand ils
furent descendus et qu'il l'eut emmen visiter la veine, il lui fit
remarquer l'loignement de l'accrochage, la nature bouleuse du
terrain, le peu d'paisseur et la duret du charbon.  Pourtant, si
l'on voulait manger, il fallait travailler.  Aussi, le dimanche
suivant, allrent-ils aux enchres, qui avaient lieu dans la baraque,
et que l'ingnieur de la fosse, assist du matre-porion, prsidait,
en l'absence de l'ingnieur divisionnaire.  Cinq  six cents
charbonniers se trouvaient l, en face de la petite estrade, plante
dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on
entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres cris,
touffs par d'autres chiffres.

Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante
marchandages offerts par la Compagnie.  Tous les concurrents
baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du
chmage.  L'ingnieur Ngrel ne se pressait pas devant cet
acharnement, laissait tomber les enchres aux plus bas chiffres
possibles, tandis que Dansaert, dsireux de hter encore les choses,
mentait sur l'excellence des marchs.  Il fallut que Maheu, pour avoir
ses cinquante mtres d'avancement, luttt contre un camarade, qui
s'obstinait, lui aussi;  tour de rle, ils retiraient chacun un
centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant
tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derrire lui, se
fchait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colre
que jamais il ne s'en tirerait,  ce prix-l.

Quand ils sortirent, tienne jurait.  Et il clata devant Chaval, qui
revenait des bls en compagnie de Catherine, flnant, pendant que le
beau-pre s'occupait des affaires srieuses.

--Nom de Dieu! cria-t-il, en voil un gorgement!...  Alors,
aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force  manger l'ouvrier!

Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baiss, lui! Et Zacharie, venu
par curiosit, dclara que c'tait dgotant.  Mais tienne les fit
taire d'un geste de sourde violence.

--a finira, nous serons les matres, un jour!

Maheu, rest muet depuis les enchres, parut s'veiller.  Il rpta:

--Les matres...  Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tt!



II


C'tait le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de
Montsou.  Ds le samedi soir, les bonnes mnagres du coron avaient
lav leur salle  grande eau, un dluge, des seaux jets  la vole
sur les dalles et contre les murs; et le sol n'tait pas encore sec,
malgr le sable blanc dont on le semait, tout un luxe coteux pour ces
bourses de pauvre.  Cependant, la journe s'annonait trs chaude, un
de ces lourds ciels, crasants d'orage, qui touffent en t les
campagnes du Nord, plates et nues,  l'infini.

Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu.  Tandis
que le pre,  partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait
quand mme, les enfants faisaient jusqu' neuf heures la grasse
matine.  Ce jour-l, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit
par revenir manger une tartine tout seul, en attendant.  Il passa
ainsi la matine, sans trop savoir  quoi: il raccommoda le baquet qui
fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince imprial qu'on
avait donn aux petits.  Cependant, les autres descendaient un  un,
le pre Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la
mre et Alzire s'taient mises tout de suite  la cuisine.  Catherine
parut, poussant devant elle Lnore et Henri qu'elle venait d'habiller;
et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des
pommes de terre, emplissait dj la maison, lorsque Zacharie et
Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, billant encore.

Du reste, le coron tait en l'air, allum par la fte, dans le coup de
feu du dner, qu'on htait pour filer en bandes  Montsou.  Des
troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise tranaient
des savates, avec le dhanchement paresseux des jours de repos.  Les
fentres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient
voir la file des salles, toutes dbordantes, en gestes et en cris, du
grouillement des familles.  Et, d'un bout  l'autre des faades, a
sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce
jour-l l'odeur invtre de l'oignon frit.

Les Maheu dnrent  midi sonnant.  Ils ne menaient pas grand vacarme,
au milieu des bavardages de porte  porte, des voisinages mlant les
femmes, dans un continuel remous d'appels, de rponses, d'objets
prts, de mioches chasss ou ramens d'une claque.  D'ailleurs, ils
taient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les
Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomne.  Les hommes
se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connatre.
Cette brouille avait resserr les rapports avec la Pierronne.
Seulement, la Pierronne, laissant  sa mre Pierron et Lydie, tait
partie de grand matin pour passer la journe chez une cousine, 
Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine:
elle avait des moustaches, elle tait matre-porion au Voreux.  La
Maheude dclara que ce n'tait gure propre, de lcher sa famille, un
dimanche de ducasse.

Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin
depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf.  La
paie de quinzaine tait justement tombe la veille.  Ils ne se
souvenaient pas d'un pareil rgal.  Mme  la dernire Sainte-Barbe,
cette fte des mineurs o ils ne font rien de trois jours, le lapin
n'avait pas t si gras ni si tendre.  Aussi les dix paires de
mchoires, depuis la petite Estelle dont les dents commenaient 
pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,
travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-mmes disparaissaient.
C'tait bon, la viande; mais ils la digraient mal, ils en voyaient
trop rarement.  Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli
pour le soir.  On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.

Ce fut Jeanlin qui disparut le premier.  Bbert l'attendait, derrire
l'cole.  Et ils rdrent longtemps avant de dbaucher Lydie, que la
Brl voulait retenir prs d'elle, dcide  ne pas sortir.  Quand
elle s'aperut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras
maigres, pendant que Pierron, ennuy de ce tapage, s'en allait flner
tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant
que sa femme, elle aussi, a du plaisir.

Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se dcida  prendre l'air,
aprs avoir demand  la Maheude si elle le rejoindrait, l-bas.  Non,
elle ne pouvait gure, c'tait une vraie corve, avec les petits;
peut-tre que oui tout de mme, elle rflchirait, on se retrouverait
toujours.  Lorsqu'il fut dehors, il hsita, puis il entra chez les
voisins, pour voir si Levaque tait prt.  Mais il trouva Zacharie qui
attendait Philomne; et la Levaque venait d'entamer l'ternel sujet du
mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une dernire
explication avec la Maheude.  tait-ce une existence, de garder les
enfants sans pre de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son
amoureux? Philomne ayant tranquillement fini de mettre son bonnet,
Zacharie l'emmena, en rptant que lui voulait bien, si sa mre
voulait.  Du reste, Levaque avait dj fil, Maheu renvoya aussi la
voisine  sa femme et se hta de sortir.  Bouteloup, qui achevait un
morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinment
l'offre amicale d'une chope.  Il restait  la maison, en bon mari.

Peu  peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en
allaient les uns derrire les autres; tandis que les filles, guettant
sur les portes, partaient du ct oppos, au bras de leurs galants.
Comme son pre tournait le coin de l'glise, Catherine, qui aperut
Chaval, se hta de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de
Montsou.  Et la mre demeure seule, au milieu des enfants dbands,
ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second
verre de caf brlant, qu'elle buvait  petits coups.  Dans le coron,
il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'goutter les
cafetires, autour des tables encore chaudes et grasses du dner.

Maheu flairait que Levaque tait  l'Avantage, et il descendit chez
Rasseneur, sans hte.  En effet, derrire le dbit, dans le jardin
troit ferm d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec
des camarades.  Debout, ne jouant pas, le pre Bonnemort et le vieux
Mouque suivaient la boule, tellement absorbs, qu'ils oubliaient mme
de se pousser du coude.  Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y
avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et tienne tait l,
buvant sa chope devant une table, ennuy de ce que Souvarine venait de
le lcher pour monter dans sa chambre.  Presque tous les dimanches, le
machineur s'enfermait, crivait ou lisait.

--Joues-tu? demanda Levaque  Maheu.

Mais celui-ci refusa.  Il avait trop chaud, il crevait dj de soif.

--Rasseneur! appela tienne.  Apporte donc une chope.

Et, se retournant vers Maheu:

--Tu sais, c'est moi qui paie.

Maintenant, tous se tutoyaient.  Rasseneur ne se pressait gure, il
fallut l'appeler  trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui
apporta de la bire tide.  Le jeune homme avait baiss la voix pour
se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont
les ides taient bonnes; seulement, la bire ne valait rien, et des
soupes excrables! Dix fois dj, il aurait chang de pension, s'il
n'avait pas recul devant la course de Montsou.  Un jour ou l'autre,
il finirait par chercher au coron une famille.

--Bien sr, rptait Maheu de sa voix lente, bien sr, tu serais mieux
dans une famille.

Mais des cris clatrent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un
coup.  Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu
du tumulte un silence de profonde approbation.  Et la joie d'un tel
coup dborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs aperurent,
par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette.  Elle rdait l
depuis une heure, elle s'tait enhardie  s'approcher, en entendant
les rires.

--Comment! tu es seule? cria Levaque.  Et tes amoureux?

--Mes amoureux, je les ai remiss, rpondit-elle avec une belle gaiet
impudente.  J'en cherche un.

Tous s'offrirent, la chauffrent de gros mots.  Elle refusait de la
tte, riait plus fort, faisait la gentille.  Son pre, du reste,
assistait  ce jeu, sans mme quitter des yeux les quilles abattues.

--Va! continua Levaque en jetant un regard vers tienne, on se doute
bien de celui que tu reluques, ma fille!...  Faudra le prendre de
force.

tienne, alors, s'gaya.  C'tait en effet autour de lui que tournait
la herscheuse.  Et il disait non, amus pourtant, mais sans avoir la
moindre envie d'elle.  Quelques minutes encore, elle resta plante
derrire la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle
s'en alla avec lenteur, le visage brusquement srieux, comme accable
par le lourd soleil.

A demi-voix, tienne avait repris de longues explications qu'il
donnait  Maheu, sur la ncessit, pour les charbonniers de Montsou,
de fonder une caisse de prvoyance.

--Puisque la Compagnie prtend qu'elle nous laisse libres,
rptait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et
elle les distribue  son gr, du moment o elle ne nous fait aucune
retenue.  Eh bien! il serait prudent de crer,  ct de son bon
plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous
pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immdiats.

Et il prcisait des dtails, discutait l'organisation, promettait de
prendre toute la peine.

--Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu.  Seulement, ce sont
les autres...  Tche de dcider les autres.

Levaque avait gagn, on lcha les quilles pour vider les chopes.  Mais
Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journe
n'tait pas finie.  Il venait de songer  Pierron.  O pouvait-il
tre, Pierron? sans doute  l'estaminet Lenfant.  Et il dcida tienne
et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment o une
nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage.

En chemin, sur le pav, il fallut entrer au dbit Casimir, puis 
l'estaminet du Progrs.  Des camarades les appelaient par les portes
ouvertes: pas moyen de dire non.  Chaque fois, c'tait une chope, deux
s'ils faisaient la politesse de rendre.  Ils restaient l dix minutes,
ils changeaient quatre paroles, et ils recommenaient plus loin, trs
raisonnables, connaissant la bire, dont ils pouvaient s'emplir, sans
autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et  mesure, claire
comme de l'eau de roche.  A l'estaminet Lenfant, ils tombrent droit
sur Pierron qui achevait sa deuxime chope, et qui, pour ne pas
refuser de trinquer, en avala une troisime.  Eux, burent
naturellement la leur.  Maintenant, ils taient quatre, ils sortirent
avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas  l'estaminet Tison.
La salle tait vide, ils demandrent une chope pour l'attendre un
moment.  Ensuite, ils songrent  l'estaminet Saint-loi, y
acceptrent une tourne du porion Richomme, vagurent ds lors de
dbit en dbit, sans prtexte, histoire uniquement de se promener.

--Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait.

Les autres se mirent  rire, hsitants, puis accompagnrent le
camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse.  Dans la
salle troite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dresse
au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille,
dfilaient, avec des gestes et un dcolletage de monstres; et les
consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une,
derrire les planches de l'estrade.  Il y avait surtout l des
herscheurs, des moulineurs, jusqu' des galibots de quatorze ans,
toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genivre que de bire.
Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des
corons, ceux dont les mnages tombaient  l'ordure.

Ds que leur socit fut assise autour d'une petite table, tienne
s'empara de Levaque, pour lui expliquer son ide d'une caisse de
prvoyance.  Il avait la propagande obstine des nouveaux convertis,
qui se crent une mission.

--Chaque membre, rptait-il, pourrait bien verser vingt sous par
mois.  Avec ces vingt sous accumuls, on aurait, en quatre ou cinq
ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas?
dans n'importe quelle occasion...  Hein! qu'en dis-tu?

--Moi, je ne dis pas non, rpondait Levaque d'un air distrait.  On en
causera.

Une blonde norme l'excitait; et il s'entta  rester, lorsque Maheu
et Pierron, aprs avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre
une seconde romance.

Dehors, tienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait
les suivre.  Elle tait toujours l,  le regarder de ses grands yeux
fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: Veux-tu?
Le jeune homme plaisanta, haussa les paules.  Alors, elle eut un
geste de colre et se perdit dans la foule.

--O donc est Chaval? demanda Pierron.

--C'est vrai, dit Maheu.  Il est pour sr chez Piquette...  Allons
chez Piquette.

Mais, comme ils arrivaient tous trois  l'estaminet Piquette, un bruit
de bataille, sur la porte, les arrta.  Zacharie menaait du poing un
cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains
dans les poches, regardait.

--Tiens! le voil, Chaval, reprit tranquillement Maheu.  Il est avec
Catherine.

Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient
 travers la ducasse.  C'tait, le long de la route de Montsou, de
cette large rue aux maisons basses et peinturlures, dvalant en
lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil  une
trane de fourmis, perdues dans la nudit rase de la plaine.
L'ternelle boue noire avait sch, une poussire noire montait,
volait ainsi qu'une nue d'orage.  Aux deux bords, les cabarets
crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pav, o
stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des
fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes
pour les garons; sans compter les douceurs, des drages et des
biscuits.  Devant l'glise, on tirait de l'arc.  Il y avait des jeux
de boules, en face des Chantiers.  Au coin de la route de Joiselle, 
ct de la Rgie, dans un enclos de planches, on se ruait  un combat
de coqs, deux grands coqs rouges, arms d'perons de fer, dont la
gorge ouverte saignait.  Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des
tabliers et des culottes, au billard.  Et il se faisait de longs
silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette
indigestion de bire et de pommes de terre frites s'largissait, dans
la grosse chaleur, que les poles de friture, bouillant en plein air,
augmentaient encore.

Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs 
Catherine.  A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui
taient venus  la fte, et qui, rflchis, la traversaient cte 
cte, de leurs jambes lourdes.  Mais une autre rencontre les indigna,
ils aperurent Jeanlin en train d'exciter Bbert et Lydie  voler les
bouteilles de genivre d'un dbit de hasard, install au bord d'un
terrain vague.  Catherine ne put que gifler son frre, la petite
galopait dj avec une bouteille.  Ces satans enfants finiraient au
bagne.

Alors, en arrivant devant le dbit de la Tte-Coupe, Chaval eut
l'ide d'y faire entrer son amoureuse, pour assister  un concours de
pinsons, affich sur la porte depuis huit jours.  Quinze cloutiers,
des clouteries de Marchiennes, s'taient rendus  l'appel, chacun avec
une douzaine de cages; et les petites cages obscures, o les pinsons
aveugls restaient immobiles, se trouvaient dj accroches  une
palissade, dans la cour du cabaret.  Il s'agissait de compter celui
qui, pendant une heure, rpterait le plus de fois la phrase de son
chant.  Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait prs de ses
cages, marquant, surveillant ses voisins, surveill lui-mme.  Et les
pinsons taient partis, les chichoueux au chant plus gras, les
batisecouics d'une sonorit aigu, tout d'abord timides, ne risquant
que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le
rythme, puis emports enfin d'une telle rage d'mulation, qu'on en
voyait tomber et mourir.  Violemment, les cloutiers les fouettaient de
la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un
petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes,
demeuraient muets, passionns, au milieu de cette musique infernale de
cent quatre-vingts pinsons rptant tous la mme cadence, 
contretemps.  Ce fut un batisecouic qui gagna le premier prix, une
cafetire en fer battu.

Catherine et Chaval taient l, lorsque Zacharie et Philomne
entrrent.  On se serra la main, on resta ensemble.  Mais,
brusquement, Zacharie se fcha, en surprenant un cloutier, venu par
curiosit avec les camarades, qui pinait les cuisses de sa soeur; et
elle, trs rouge, le faisait taire, tremblante  l'ide d'une tuerie,
de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on
la pint.  Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par
prudence.  Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les
quatre sortirent, l'affaire sembla finie.  Et,  peine taient-ils
entrs chez Piquette boire une chope, voil que le cloutier avait
reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de
provocation.  Zacharie, outr dans ses bons sentiments de famille,
s'tait ru sur l'insolent.

--C'est ma soeur, cochon!...  Attends, nom de Dieu! je vas te la faire
respecter!

On se prcipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, trs calme,
rptait:

--Laisse donc, a me regarde...  Je te dis que je me fous de lui!

Maheu arrivait avec sa socit, et il calma Catherine et Philomne,
dj en larmes.  On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait
disparu.  Pour achever de noyer a, Chaval, qui tait chez lui 
l'estaminet Piquette, offrit des chopes.  tienne dut trinquer avec
Catherine, tous burent ensemble, le pre, la fille et son galant, le
fils et sa matresse, en disant poliment: A la sant de la
compagnie! Pierron ensuite s'obstina  payer sa tourne.  Et l'on
tait trs d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage,  la vue
de son camarade Mouquet.  Il l'appela, pour aller faire, disait-il,
son affaire au cloutier.

--Faut que je le crve!...  Tiens! Chaval, garde Philomne avec
Catherine.  Je vais revenir.

Maheu,  son tour, offrait des chopes.  Aprs tout, si le garon
voulait venger sa soeur, ce n'tait pas d'un mauvais exemple.  Mais,
depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomne, tranquillise, hochait la
tte.  Bien sr que les deux bougres avaient fil au Volcan.

Les soirs de ducasse, on terminait la fte au bal du Bon-Joyeux.
C'tait la veuve Dsir qui tenait ce bal, une forte mre de cinquante
ans, d'une rotondit de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle
avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine,
disait-elle, et les six  la fois le dimanche.  Elle appelait tous les
charbonniers ses enfants, attendrie  l'ide du fleuve de bire
qu'elle leur versait depuis trente annes; et elle se vantait aussi
que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'tre,  l'avance,
dgourdi les jambes chez elle.  Le Bon-Joyeux se composait de deux
salles: le cabaret, o se trouvaient le comptoir et des tables; puis,
communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste pice
planchie au milieu seulement, dalle de briques autour.  Une
dcoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se
croisaient d'un angle  l'autre du plafond, et que runissait, au
centre, une couronne des mmes fleurs; tandis que, le long des murs,
s'alignaient des cussons dors, portant des noms de saints, saint
loi, patron des ouvriers du fer, saint Crpin, patron des
cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier
des corporations.  Le plafond tait si bas, que les trois musiciens,
dans leur tribune, grande comme une chaire  prcher, s'crasaient la
tte.  Pour clairer, le soir, on accrochait quatre lampes  ptrole,
aux quatre coins du bal.

Ce dimanche-l, ds cinq heures, on dansait, au plein jour des
fentres.  Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent.
Dehors, un vent d'orage s'tait lev, soufflant de grandes poussires
noires, qui aveuglaient le monde et grsillaient dans les poles de
friture.  Maheu, tienne et Pierron, entrs pour s'asseoir, venaient
de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que
Philomne, toute seule, les regardait.  Ni Levaque ni Zacharie
n'avaient reparu.  Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal,
Catherine, aprs chaque danse, se reposait  la table de son pre.  On
appela Philomne, mais elle tait mieux debout.  Le jour tombait, les
trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que
le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de
bras.  Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout
s'claira, les faces rouges, les cheveux dpeigns, colls  la peau,
les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur.
Maheu montra  tienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une
vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur
maigre: elle avait d se consoler et prendre un homme.

Enfin, il tait huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein
Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lnore.  Elle
venait tout droit retrouver l son homme, sans craindre de se tromper.
On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noy de caf,
paissi de bire.  D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant,
derrire la Maheude, entrer la Levaque, accompagne de Bouteloup, qui
amenait par la main Achille et Dsire, les petits de Philomne.  Et
les deux voisines semblaient trs d'accord, l'une se retournait,
causait avec l'autre.  En chemin, il y avait eu une grosse
explication, la Maheude s'tait rsigne au mariage de Zacharie,
dsole de perdre le gain de son an, mais vaincue par cette raison
qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice.  Elle tchait
donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en mnagre qui se
demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que
commenait  partir le plus clair de sa bourse.

--Mets-toi l, voisine, dit-elle en montrant une table, prs de celle
o Maheu buvait avec tienne et Pierron.

--Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque.

Les camarades lui contrent qu'il allait revenir.  Tout le monde se
tassait, Bouteloup, les mioches, si  l'troit dans l'crasement des
buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une.  On demanda des
chopes.  En apercevant sa mre et ses enfants, Philomne s'tait
dcide  s'approcher.  Elle accepta une chaise, elle parut contente
d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie,
elle rpondit de sa voix molle:

--Je l'attends, il est par l.

Maheu avait chang un regard avec sa femme.  Elle consentait donc? Il
devint srieux, fuma en silence.  Lui aussi tait pris de l'inquitude
du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient
un  un, en laissant leurs parents dans la misre.

On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une
poussire rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de
sifflet aigus, pareil  une locomotive en dtresse; et, quand les
danseurs s'arrtrent, ils fumaient comme des chevaux.

--Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant  l'oreille de la
Maheude, toi qui parlais d'trangler Catherine, si elle faisait la
btise!

Chaval ramenait Catherine  la table de la famille, et tous deux,
debout derrire le pre, achevaient leur chope.

--Bah! murmura la Maheude d'un air rsign, on dit a...  Mais ce qui
me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! a,
j'en suis bien sre!...  Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-l, et
que je sois force de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors?

Maintenant, c'tait une polka que sifflait le piston; et, pendant que
l'assourdissement recommenait, Maheu communiqua tout bas  sa femme
une ide.  Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, tienne par
exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque
Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce
ct-l, ils le regagneraient en partie de l'autre.  Le visage de la
Maheude s'clairait: sans doute, bonne ide, il fallait arranger a.
Elle semblait sauve de la faim une fois encore, sa belle humeur
revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tourne de chopes.

tienne, cependant, tchait d'endoctriner Pierron, auquel il
expliquait son projet d'une caisse de prvoyance.  Il lui avait fait
promettre d'adhrer, lorsqu'il eut l'imprudence de dcouvrir son
vritable but.

--Et, si nous nous mettons en grve, tu comprends l'utilit de cette
caisse.  Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons l les
premiers fonds pour lui rsister...  Hein? c'est dit, tu en es?

Pierron avait baiss les yeux, plissant.  Il bgaya:

--Je rflchirai...  Quand on se conduit bien, c'est la meilleure
caisse de secours.

Alors, Maheu s'empara d'tienne et lui proposa de le prendre comme
logeur, carrment, en brave homme.  Le jeune homme accepta de mme,
trs dsireux d'habiter le coron, dans l'ide de vivre davantage avec
les camarades.  On rgla l'affaire en trois mots, la Maheude dclara
qu'on attendrait le mariage des enfants.

Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque.  Tous
les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genivre,
une aigreur musque de filles mal tenues.  Ils taient trs ivres,
l'air content d'eux-mmes, se poussant du coude et ricanant.
Lorsqu'il sut qu'on le mariait enfin, Zacharie se mit  rire si fort,
qu'il en tranglait.  Paisiblement, Philomne dclara qu'elle aimait
mieux le voir rire que pleurer.  Comme il n'y avait plus de chaise,
Bouteloup s'tait recul pour cder la moiti de la sienne  Levaque.
Et celui-ci, soudainement trs attendri de voir qu'on tait tous l,
en famille, fit une fois de plus servir de la bire.

--Nom de Dieu! on ne s'amuse pas si souvent! gueulait-il.

Jusqu' dix heures, on resta.  Des femmes arrivaient toujours, pour
rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d'enfants suivaient  la
queue; et les mres ne se gnaient plus, sortaient des mamelles
longues et blondes comme des sacs d'avoine, barbouillaient de lait les
poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient dj, gorgs de
bire et  quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte.
C'tait une mer montante de bire, les tonnes de la veuve Dsir
ventres, la bire arrondissant les panses, coulant de partout, du
nez, des yeux et d'ailleurs.  On gonflait si fort, dans le tas, que
chacun avait une paule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous
gays, panouis de se sentir ainsi les coudes.  Un rire continu
tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu'aux oreilles.  Il faisait
une chaleur de four, on cuisait, on se mettait  l'aise, la chair
dehors, dore dans l'paisse fume des pipes; et le seul inconvnient
tait de se dranger, une fille se levait de temps  autre, allait au
fond, prs de la pompe, se troussait, puis revenait.  Sous les
guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus,
tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots  culbuter les
herscheuses, au hasard des coups de reins.  Mais, lorsqu'une gaillarde
tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute
de sa sonnerie enrage, le branle des pieds les roulait, comme si le
bal se ft boul sur eux.

Quelqu'un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait  la
porte, en travers du trottoir.  Elle avait bu sa part de la bouteille
vole, elle tait saoule, et il dut l'emporter  son cou, pendant que
Jeanlin et Bbert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant a
trs farce.  Ce fut le signal du dpart, des familles sortirent du
Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se dcidrent  retourner au
coron.  A ce moment, le pre Bonnemort et le vieux Mouque quittaient
aussi Montsou, du mme pas de somnambules, entts dans le silence de
leurs souvenirs.  Et l'on rentra tous ensemble, on traversa une
dernire fois la ducasse, les poles de friture qui se figeaient, les
estaminets d'o les dernires chopes coulaient en ruisseaux, jusqu'au
milieu de la route.  L'orage menaait toujours, des rires montrent,
ds qu'on eut quitt les maisons claires, pour se perdre dans la
campagne noire.  Un souffle ardent sortait des bls mrs, il dut se
faire beaucoup d'enfants, cette nuit-l.  On arriva dband au coron.
Ni les Levaque ni les Maheu ne souprent avec apptit, et ceux-ci
dormaient en achevant leur bouilli du matin.

tienne avait emmen Chaval boire encore chez Rasseneur.

--J'en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut expliqu l'affaire
de la caisse de prvoyance.  Tape l-dedans, tu es un bon!

Un commencement d'ivresse faisait flamber les yeux d'tienne.  Il
cria:

--Oui, soyons d'accord...  Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais
tout, la boisson et les filles.  Il n'y a qu'une chose qui me chauffe
le coeur, c'est l'ide que nous allons balayer les bourgeois.



III


Vers le milieu d'aot, tienne s'installa chez les Maheu, lorsque
Zacharie mari put obtenir de la Compagnie, pour Philomne et ses deux
enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le
jeune homme prouva une gne en face de Catherine.

C'tait une intimit de chaque minute, il remplaait partout le frre
an, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur.
Au coucher, au lever, il devait se dshabiller, se rhabiller prs
d'elle, la voyait elle-mme ter et remettre ses vtements.  Quand le
dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur ple, de
cette neige transparente des blondes anmiques; et il prouvait une
continuelle motion,  la trouver si blanche, les mains et le visage
dj gts, comme trempe dans du lait, de ses talons  son col, o la
ligne du hle tranchait nettement en un collier d'ambre.  Il affectait
de se dtourner; mais il la connaissait peu  peu: les pieds d'abord
que ses yeux baisss rencontraient; puis, un genou entrevu,
lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits
seins rigides, ds qu'elle se penchait le matin sur la terrine.  Elle,
sans le regarder, se htait pourtant, tait en dix secondes dvtue et
allonge prs d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il
retirait  peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le
dos, ne montrant plus que son lourd chignon.

Jamais, du reste, elle n'eut  se fcher.  Si une sorte d'obsession le
faisait, malgr lui, guetter de l'oeil l'instant o elle se couchait,
il vitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux.  Les parents
taient l, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait
d'amiti et de rancune, qui l'empchait de la traiter en fille qu'on
dsire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune,  la
toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur
restt secret, pas mme les besoins intimes.  Toute la pudeur de la
famille s'tait rfugie dans le lavage quotidien, auquel la jeune
fille maintenant procdait seule dans la pice du haut, tandis que les
hommes se baignaient en bas, l'un aprs l'autre.

Et, au bout du premier mois, tienne et Catherine semblaient dj ne
plus se voir, quand, le soir, avant d'teindre la chandelle, ils
voyageaient dshabills par la chambre.  Elle avait cess de se hter,
elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de
son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu' ses cuisses;
et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les pingles
qu'elle perdait.  L'habitude tuait la honte d'tre nu, ils trouvaient
naturel d'tre ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'tait
pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde.  Des
troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments o ils
ne songeaient  rien de coupable.  Aprs ne plus avoir vu la pleur de
son corps pendant des soires, il la revoyait brusquement toute
blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui
l'obligeait  se dtourner, par crainte de cder  l'envie de la
prendre.  Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un
moi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait
senti les mains de ce garon la saisir.  Puis, la chandelle teinte,
ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un 
l'autre, malgr leur fatigue.  Cela les laissait inquiets et boudeurs
tout le lendemain, car ils prfraient les soirs de tranquillit, o
ils se mettaient  l'aise, en camarades.

tienne ne se plaignait gure que de Jeanlin, qui dormait en chien de
fusil.  Alzire respirait d'un lger souffle, on retrouvait le matin
Lnore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait
couchs.  Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les
ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant  intervalles
rguliers, comme des soufflets de forge.  En somme, tienne se
trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'tait pas mauvais, et l'on
changeait les draps une fois par mois.  Il mangeait aussi de meilleure
soupe, il souffrait seulement de la raret de la viande.  Mais tous en
taient l, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de
pension, d'avoir un lapin  chaque repas.  Ces quarante-cinq francs
aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en
laissant toujours de petites dettes en arrire; et les Maheu se
montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge tait lav,
raccommod, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin,
il sentait autour de lui la propret et les bons soins d'une femme.

Ce fut l'poque o tienne entendit les ides qui bourdonnaient dans
son crne.  Jusque-l, il n'avait eu que la rvolte de l'instinct, au
milieu de la sourde fermentation des camarades.  Toutes sortes de
questions confuses se posaient  lui: pourquoi la misre des uns?
pourquoi la richesse des autres?  pourquoi ceux-ci sous le talon de
ceux-l, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa premire
tape fut de comprendre son ignorance.  Une honte secrte, un chagrin
cach le rongrent ds lors: il ne savait rien, il n'osait causer de
ces choses qui le passionnaient, l'galit de tous les hommes,
l'quit qui voulait un partage entre eux des biens de la terre.
Aussi se prit-il pour l'tude du got sans mthode des ignorants
affols de science.  Maintenant, il tait en correspondance rgulire
avec Pluchart, plus instruit, trs lanc dans le mouvement socialiste.
Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digre acheva de
l'exalter: un livre de mdecine surtout, _l'Hygine du mineur, o un
docteur belge avait rsum les maux dont se meurt le peuple des
houillres; sans compter des traits d'conomie politique d'une
aridit technique incomprhensible, des brochures anarchistes qui le
bouleversaient, d'anciens numros de journaux qu'il gardait ensuite
comme des arguments irrfutables, dans des discussions possibles.
Souvarine, du reste, lui prtait aussi des volumes, et l'ouvrage sur
les Socits coopratives l'avait fait rver pendant un mois d'une
association universelle d'change, abolissant l'argent, basant sur le
travail la vie sociale entire.  La honte de son ignorance s'en
allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser.

Durant ces premiers mois, tienne en resta au ravissement des
nophytes, le coeur dbordant d'indignations gnreuses contre les
oppresseurs, se jetant  l'esprance du prochain triomphe des
opprims.  Il n'en tait point encore  se fabriquer un systme, dans
le vague de ses lectures.  Les revendications pratiques de Rasseneur
se mlaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand
il sortait du cabaret de l'Avantage, o il continuait presque chaque
jour  dblatrer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un
rve, il assistait  la rgnration radicale des peuples, sans que
cela dt coter une vitre casse ni une goutte de sang.  D'ailleurs,
les moyens d'excution demeuraient obscurs, il prfrait croire que
les choses iraient trs bien, car sa tte se perdait, ds qu'il
voulait formuler un programme de reconstruction.  Il se montrait mme
plein de modration et d'inconsquence, il rptait parfois qu'il
fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il
avait lue et qui lui semblait bonne  dire, dans le milieu de
houilleurs flegmatiques o il vivait.

Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une
demi-heure, avant de monter se coucher.  Toujours tienne reprenait la
mme causerie.  Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait bless
davantage par les promiscuits du coron.  Est-ce qu'on tait des
btes, pour tre ainsi parqus, les uns contre les autres, au milieu
des champs, si entasss qu'on ne pouvait changer de chemise sans
montrer son derrire aux voisins! Et comme c'tait bon pour la sant,
et comme les filles et les garons s'y pourrissaient forcment
ensemble!

--Dame! rpondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus
d'aise...  Tout de mme, c'est bien vrai que a ne vaut rien pour
personne, de vivre les uns sur les autres.  a finit toujours par des
hommes saouls et par des filles pleines.

Et la famille partait de l, chacun disait son mot, pendant que le
ptrole de la lampe viciait l'air de la salle, dj empuantie d'oignon
frit.  Non, srement, la vie n'tait pas drle.  On travaillait en
vraies brutes  un travail qui tait la punition des galriens
autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu' son tour, tout a
pour ne pas mme avoir de la viande sur sa table, le soir.  Sans doute
on avait sa pte quand mme, on mangeait, mais si peu, juste de quoi
souffrir sans crever, cras de dettes, poursuivi comme si l'on volait
son pain.  Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue.  Les
seuls plaisirs, c'tait de se saouler ou de faire un enfant  sa
femme; encore la bire vous engraissait trop le ventre, et l'enfant,
plus tard, se foutait de vous.  Non, non, a n'avait rien de drle.

Alors, la Maheude s'en mlait.

--L'embtant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que a ne peut pas
changer...  Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra,
on espre des choses; et puis, la misre recommence toujours, on reste
enferm l-dedans...  Moi, je ne veux du mal  personne, mais il y a
des fois o cette injustice me rvolte.

Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise
vague de cet horizon ferm.  Seul, le pre Bonnemort, s'il tait l,
ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de
la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait  la veine, sans en
demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui
donnait de l'ambition aux charbonniers.

--Faut cracher sur rien, murmurait-il.  Une bonne chope est une bonne
chope...  Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura
toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tte  rflchir
l-dessus.

Du coup, tienne s'animait.  Comment! la rflexion serait dfendue 
l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientt, parce que
l'ouvrier rflchissait  cette heure.  Du temps du vieux, le mineur
vivait dans la mine comme une brute, comme une machine  extraire la
houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchs aux
vnements du dehors.  Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils
beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger
la chair: il ne s'en doutait mme pas.  Mais,  prsent, le mineur
s'veillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine;
et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des
champs: oui, il pousserait des hommes, une arme d'hommes qui
rtabliraient la justice.  Est-ce que tous les citoyens n'taient pas
gaux depuis la Rvolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que
l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes
Compagnies, avec leurs machines, crasaient tout, et l'on n'avait mme
plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du
mme mtier, runis en corps, savaient se dfendre.  C'tait pour a,
nom de Dieu!  et pour d'autres choses, que tout pterait un jour,
grce  l'instruction.  On n'avait qu' voir dans le coron mme: les
grands-pres n'auraient pu signer leur nom, les pres le signaient
dj, et quant aux fils, ils lisaient et crivaient comme des
professeurs.  Ah! a poussait, a poussait petit  petit, une rude
moisson d'hommes, qui mrissait au soleil! Du moment qu'on n'tait
plus coll chacun  sa place pour l'existence entire, et qu'on
pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc
n'aurait-on pas jou des poings, en tchant d'tre le plus fort?

Maheu, branl, restait cependant plein de dfiance.

--Ds qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il.  Le vieux a
raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir
d'un gigot de temps  autre, en rcompense.

Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe.

--Encore si ce que les curs racontent tait vrai, si les pauvres gens
de ce monde taient les riches dans l'autre!

Un clat de rire l'interrompait, les enfants eux-mmes haussaient les
paules, tous devenus incrdules au vent du dehors, gardant la peur
secrte des revenants de la fosse, mais s'gayant du ciel vide.

--Ah! ouiche, les curs! s'criait Maheu.  S'ils croyaient a, ils
mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se rserver
l-haut une bonne place...  Non, quand on est mort, on est mort.

La Maheude poussait de grands soupirs.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!

Puis, les mains tombes sur les genoux, d'un air d'accablement
immense:

--Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.

Tous se regardaient.  Le pre Bonnemort crachait dans son mouchoir,
tandis que Maheu, sa pipe teinte, l'oubliait  sa bouche.  Alzire
coutait, entre Lnore et Henri, endormis au bord de la table.  Mais
Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas tienne de
ses grands yeux clairs, lorsqu'il se rcriait, disant sa foi, ouvrant
l'avenir enchant de son rve social.  Autour d'eux, le coron se
couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la
querelle d'un ivrogne attard.  Dans la salle, le coucou battait
lentement, une fracheur d'humidit montait des dalles sables, malgr
l'touffement de l'air.

--En voil encore des ides! disait le jeune homme.  Est-ce que vous
avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour tre heureux? est-ce
que vous ne pouvez pas vous faire  vous-mmes le bonheur sur la
terre?

D'une voix ardente, il parlait sans fin.  C'tait, brusquement,
l'horizon ferm qui clatait, une troue de lumire s'ouvrait dans la
vie sombre de ces pauvres gens.  L'ternel recommencement de la
misre, le travail de brute, ce destin de btail qui donne sa laine et
qu'on gorge, tout le malheur disparaissait, comme balay par un grand
coup de soleil; et, sous un blouissement de ferie, la justice
descendait du ciel.  Puisque le bon Dieu tait mort, la justice allait
assurer le bonheur des hommes, en faisant rgner l'galit et la
fraternit.  Une socit nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans
les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, o chaque
citoyen vivait de sa tche et prenait sa part des joies communes.  Le
vieux monde pourri tait tomb en poudre, une humanit jeune, purge
de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui
avait pour devise:  chacun suivant son mrite, et  chaque mrite
suivant ses oeuvres.  Et, continuellement, ce rve s'largissait,
s'embellissait, d'autant plus sducteur, qu'il montait plus haut dans
l'impossible.

D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde pouvante.
Non, non, c'tait trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces
ides, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait
tout massacr alors, pour tre heureux.  Quand elle voyait luire les
yeux de Maheu, troubl, conquis, elle s'inquitait, elle criait, en
interrompant tienne:

--N'coute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes...
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais  travailler comme nous?

Mais, peu  peu, le charme agissait aussi sur elle.  Elle finissait
par sourire, l'imagination veille, entrant dans ce monde merveilleux
de l'espoir.  Il tait si doux d'oublier pendant une heure la ralit
triste!  Lorsqu'on vit comme des btes, le nez  terre, il faut bien
un coin de mensonge, o l'on s'amuse  se rgaler des choses qu'on ne
possdera jamais.  Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait
d'accord avec le jeune homme, c'tait l'ide de la justice.

--a, vous avez raison! criait-elle.  Moi, quand une affaire est
juste, je me ferais hacher...  Et, vrai! ce serait juste, de jouir 
notre tour.

Maheu, alors, osait s'enflammer.

--Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent
sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout a...  Quel
chambardement! Hein?  sera-ce bientt, et comment s'y prendra-t-on?

tienne recommenait  parler.  La vieille socit craquait, a ne
pouvait durer au-del de quelques mois, affirmait-il carrment.  Sur
les moyens d'excution, il se montrait plus vague, mlant ses
lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans
des explications o il se perdait lui-mme.  Tous les systmes y
passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser
universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte
pourtant des mauvaises ttes, parmi les patrons et les bourgeois,
qu'on serait peut-tre forc de mettre  la raison.  Et les Maheu
avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions
miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils  ces
chrtiens des premiers temps de l'glise, qui attendaient la venue
d'une socit parfaite, sur le fumier du monde antique.  La petite
Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une
maison trs chaude, o les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils
voulaient.  Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main,
restait les yeux fixs sur tienne, et quand il se taisait, elle avait
un lger frisson, toute ple, comme prise de froid.

Mais la Maheude regardait le coucou.

--Neuf heures passes, est-il permis! Jamais on ne se lvera demain.

Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal  l'aise, dsesprs.
Il leur semblait qu'ils venaient d'tre riches, et qu'ils retombaient
d'un coup dans leur crotte.  Le pre Bonnemort, qui partait pour la
fosse, grognait que ces histoires-l ne rendaient pas la soupe
meilleure; tandis que les autres montaient  la file, en s'apercevant
de l'humidit des murs et de l'touffement empest de l'air.  En haut,
dans le sommeil lourd du coron, tienne, lorsque Catherine s'tait
mise au lit la dernire et avait souffl la chandelle, l'entendait se
retourner fivreusement, avant de s'endormir.

Souvent,  ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui
s'exaltait aux ides de partage, Pierron que la prudence faisait aller
se coucher, ds qu'on s'attaquait  la Compagnie.  De loin en loin,
Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il
prfrait descendre  l'Avantage, pour boire une chope.  Quant 
Chaval, il renchrissait, voulait du sang.  Presque tous les soirs, il
passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduit, il y avait
une jalousie inavoue, la peur qu'on ne lui volt Catherine.  Cette
fille, dont il se lassait dj, lui tait devenue chre, depuis qu'un
homme couchait prs d'elle et pouvait la prendre, la nuit.

L'influence d'tienne s'largissait, il rvolutionnait peu  peu le
coron.  C'tait une propagande sourde, d'autant plus sre, qu'il
grandissait dans l'estime de tous.  La Maheude, malgr sa dfiance de
mnagre prudente, le traitait avec considration, en jeune homme qui
la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans
un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une rputation de
garon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'crire leurs
lettres.  Il tait une sorte d'homme d'affaires, charg des
correspondances, consult par les mnages sur les cas dlicats.
Aussi, ds le mois de septembre, avait-il cr enfin sa fameuse caisse
de prvoyance, trs prcaire encore, ne comptant que les habitants du
coron; mais il esprait bien obtenir l'adhsion des charbonniers de
toutes les fosses, surtout si la Compagnie, reste passive, ne le
gnait pas davantage.  On venait de le nommer secrtaire de
l'association, et il touchait mme de petits appointements, pour ses
critures.  Cela le rendait presque riche.  Si un mineur mari
n'arrive pas  joindre les deux bouts, un garon sobre, n'ayant aucune
charge, peut raliser des conomies.

Ds lors, il s'opra chez tienne une transformation lente.  Des
instincts de coquetterie et de bien-tre, endormis dans sa pauvret,
se rvlrent, lui firent acheter des vtements de drap.  Il se paya
une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se
groupa autour de lui.  Ce furent des satisfactions d'amour-propre
dlicieuses, il se grisa de ces premires jouissances de la
popularit: tre  la tte des autres, commander, lui si jeune et qui
la veille encore tait un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil,
agrandissait son rve d'une rvolution prochaine, o il jouerait un
rle.  Son visage changea, il devint grave, il s'couta parler; tandis
que son ambition naissante enfivrait ses thories et le poussait aux
ides de bataille.

Cependant, l'automne s'avanait, les froids d'octobre avaient rouill
les petits jardins du coron.  Derrire les lilas maigres, les galibots
ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que
les lgumes d'hiver, les choux perls de gele blanche, les poireaux
et les salades de conserve.  De nouveau, les averses battaient les
tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttires, avec
des bruits de torrent.  Dans chaque maison, le fer ne refroidissait
pas, charg de houille, empoisonnant la salle close.  C'tait encore
une saison de grande misre qui commenait.

En octobre, par une de ces premires nuits glaciales, tienne,
fivreux d'avoir parl, en bas, ne put s'endormir.  Il avait regard
Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle.
Elle paraissait toute secoue, elle aussi, tourmente d'une de ces
pudeurs qui la faisaient encore se hter parfois, si maladroitement,
qu'elle se dcouvrait davantage.  Dans l'obscurit, elle restait comme
morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le
sentait, elle songeait  lui, ainsi qu'il songeait  elle: jamais ce
muet change de leur tre ne les avait emplis d'un tel trouble.  Des
minutes s'coulrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle
s'embarrassait seulement, malgr leur effort pour le retenir.  A deux
reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre.  C'tait
imbcile, d'avoir un si gros dsir l'un de l'autre, sans jamais se
contenter.  Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants
dormaient, elle voulait bien tout de suite, il tait certain qu'elle
l'attendait en touffant, qu'elle refermerait les bras sur lui,
muette, les dents serres.  Prs d'une heure se passa.  Il n'alla pas
la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler.  Plus ils
vivaient cte  cte, et plus une barrire s'levait, des hontes, des
rpugnances, des dlicatesses d'amiti, qu'ils n'auraient pu expliquer
eux-mmes.



IV


--coute, dit la Maheude  son homme, puisque tu vas  Montsou pour la
paie, rapporte-moi donc une livre de caf et un kilo de sucre.

Il recousait un de ses souliers, afin d'pargner le raccommodage.

--Bon! murmura-t-il, sans lcher sa besogne.

--Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher...  Un morceau
de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.

Cette fois, il leva la tte.

--Tu crois donc que j'ai  toucher des mille et des cents...  La
quinzaine est trop maigre, avec leur sacre ide d'arrter constamment
le travail.

Tous deux se turent.  C'tait aprs le djeuner, un samedi de la fin
d'octobre.  La Compagnie, sous le prtexte du drangement caus par la
paie, avait encore, ce jour-l, suspendu l'extraction, dans toutes ses
fosses.  Saisie de panique devant la crise industrielle qui
s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock dj lourd, elle
profitait des moindres prtextes pour forcer ses dix mille ouvriers au
chmage.

--Tu sais qu'tienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude.
Emmne-le, il sera plus malin que toi pour se dbrouiller, si l'on ne
vous comptait pas vos heures.

Maheu approuva de la tte.

--Et cause donc  ces messieurs de l'affaire de ton pre.  Le mdecin
s'entend avec la Direction...  N'est-ce pas? vieux, que le mdecin se
trompe, que vous pouvez encore travailler?

Depuis dix jours, le pre Bonnemort, les pattes engourdies comme il
disait, restait clou sur une chaise.  Elle dut rpter sa question,
et il grogna:

--Bien sr que je travaillerai.  On n'est pas fini parce qu'on a mal
aux jambes.  Tout a, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas
me donner la pension de cent quatre-vingts francs.

La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui
rapporterait peut-tre jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.

--Mon Dieu! nous serons bientt tous morts, si a continue.

--Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.

Il ajouta des clous  ses souliers et se dcida  partir.  Le coron
des Deux-Cent-Quarante ne devait tre pay que vers quatre heures.
Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un 
un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de
suite.  Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empcher de
s'oublier dans les estaminets.

Chez Rasseneur, tienne tait venu aux nouvelles.  Des bruits
inquitants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus
mcontente des boisages.  Elle accablait les ouvriers d'amendes, un
conflit paraissait fatal.  Du reste, ce n'tait l que la querelle
avoue, il y avait dessous toute une complication, des causes secrtes
et graves.

Justement, lorsque tienne arriva, un camarade qui buvait une chope,
au retour de Montsou, racontait qu'une affiche tait colle chez le
caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette
affiche.  Un second entra, puis un troisime; et chacun apportait une
histoire diffrente.  Il semblait certain, cependant, que la Compagnie
avait pris une rsolution.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda tienne, en s'asseyant prs de
Souvarine,  une table, o, pour unique consommation, se trouvait un
paquet de tabac.

Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.

--Je dis que c'tait facile  prvoir.  Ils vont vous pousser  bout.

Lui seul avait l'intelligence assez dlie pour analyser la situation.
Il l'expliquait de son air tranquille.  La Compagnie, atteinte par la
crise, tait bien force de rduire ses frais, si elle ne voulait pas
succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient
se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un
prtexte quelconque.  Depuis deux mois, la houille restait sur le
carreau de ses fosses, presque toutes les usines chmaient.  Comme
elle n'osait chmer aussi, effraye devant l'inaction ruineuse du
matriel, elle rvait un moyen terme, peut-tre une grve, d'o son
peuple de mineurs sortirait dompt et moins pay.  Enfin, la nouvelle
caisse de prvoyance l'inquitait, devenait une menace pour l'avenir,
tandis qu'une grve l'en dbarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle
tait peu garnie encore.

Rasseneur s'tait assis prs d'tienne, et tous deux coutaient d'un
air constern.  On pouvait causer  voix haute, il n'y avait plus l
que madame Rasseneur, assise au comptoir.

--Quelle ide! murmura le cabaretier.  Pourquoi tout a? La Compagnie
n'a aucun intrt  une grve, et les ouvriers non plus.  Le mieux est
de s'entendre.

C'tait fort sage.  Il se montrait toujours pour les revendications
raisonnables.  Mme, depuis la rapide popularit de son ancien
locataire, il outrait ce systme du progrs possible, disant qu'on
n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup.  Dans sa
bonhomie d'homme gras, nourri de bire, montait une jalousie secrte,
aggrave par la dsertion de son dbit, o les ouvriers du Voreux
entraient moins boire et l'couter; et il en arrivait ainsi parfois 
dfendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congdi.

--Alors, tu es contre la grve? cria madame Rasseneur, sans quitter le
comptoir.

Et, comme il rpondait oui, nergiquement, elle le fit taire.

--Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!

tienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie.
Enfin, il leva la tte.

--C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra
nous y rsoudre,  cette grve, si l'on nous y force...  Pluchart,
justement, m'a crit l-dessus des choses trs justes.  Lui aussi est
contre la grve, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans
arriver  rien de dcisif.  Seulement, il voit l une occasion
excellente pour dterminer nos hommes  entrer dans sa grande
machine...  D'ailleurs, voici sa lettre.

En effet, Pluchart, dsol des mfiances que l'Internationale
rencontrait chez les mineurs de Montsou, esprait les voir adhrer en
masse, si un conflit les obligeait  lutter contre la Compagnie.
Malgr ses efforts, tienne n'avait pu placer une seule carte de
membre, donnant du reste le meilleur de son influence  sa caisse de
secours, beaucoup mieux accueillie.  Mais cette caisse tait encore si
pauvre, qu'elle devait tre vite puise, comme le disait Souvarine;
et, fatalement, les grvistes se jetteraient alors dans l'Association
des travailleurs, pour que leurs frres de tous les pays leur vinssent
en aide.

--Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.

--A peine trois mille francs, rpondit tienne.  Et vous savez que la
Direction m'a fait appeler avant-hier.  Oh! ils sont trs polis, ils
m'ont rpt qu'ils n'empchaient pas leurs ouvriers de crer un fonds
de rserve.  Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le contrle...
De toute manire, nous aurons une bataille de ce ct-l.

Le cabaretier s'tait mis  marcher, en sifflant d'un air ddaigneux.
Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec a? Il
n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des
trangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de
suite se coucher et avaler sa langue.  Non, c'tait trop bte, cette
grve!

Alors, pour la premire fois, des paroles aigres furent changes
entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre,
dans leur haine commune du capital.

--Voyons, et toi, qu'en dis-tu? rpta tienne, en se tournant vers
Souvarine.

Celui-ci rpondit par son mot de mpris habituel.

--Les grves? des btises!

Puis, au milieu du silence fch qui s'tait fait, il ajouta
doucement:

--En somme, je ne dis pas non, si a vous amuse: a ruine les uns, a
tue les autres, et c'est toujours autant de nettoy...  Seulement, de
ce train-l, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde.
Commencez donc par me faire sauter ce bagne o vous crevez tous!

De sa main fine, il dsignait le Voreux, dont on apercevait les
btiments par la porte reste ouverte.  Mais un drame imprvu
l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familire, qui s'tait
hasarde dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une
bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la
queue retrousse, elle vint se rfugier contre ses jambes,
l'implorant, le grattant, pour qu'il la prt.  Quand il l'eut couche
sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette
sorte de somnolence rveuse, o le plongeait la caresse de ce poil
doux et tide.

Presque aussitt, Maheu entra.  Il ne voulut rien boire, malgr
l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bire comme si
elle l'et offerte.  tienne s'tait lev, et tous deux partirent pour
Montsou.

Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en
fte, comme par les beaux dimanches de ducasse.  De tous les corons
arrivait une cohue de mineurs.  Le bureau du caissier tant trs
petit, ils prfraient attendre  la porte, ils stationnaient par
groupes sur le pav, barraient la route d'une queue de monde
renouvele sans cesse.  Des camelots profitaient de l'occasion,
s'installaient avec leurs bazars roulants, talaient jusqu' de la
faence et de la charcuterie.  Mais c'taient surtout les estaminets
et les dbits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant
d'tre pays, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y
retournaient arroser leur paie, ds qu'ils l'avaient en poche.  Encore
se montraient-ils trs sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au
Volcan.

A mesure que Maheu et tienne avancrent au milieu des groupes, ils
sentirent, ce jour-l, monter une exaspration sourde.  Ce n'tait pas
l'ordinaire insouciance de l'argent touch et corn dans les
cabarets.  Des poings se serraient, des mots violents couraient de
bouche en bouche.

--C'est vrai, alors? demanda Maheu  Chaval, qu'il rencontra devant
l'estaminet Piquette, ils ont fait la salet?

Mais Chaval se contenta de rpondre par un grognement furieux, en
jetant un regard oblique sur tienne.  Depuis le renouvellement du
marchandage, il s'tait embauch avec d'autres, mordu peu  peu
d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en matre,
et dont tout le coron, disait-il, lchait les bottes.  Cela se
compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine 
Rquillart ou derrire le terri, sans l'accuser, en termes
abominables, de coucher avec le logeur de sa mre; puis, il la tuait
de caresses, repris pour elle d'un sauvage dsir.

Maheu lui adressa une autre question.

--Est-ce que le Voreux passe?

Et comme il tournait le dos, aprs avoir dit oui, d'un signe de tte,
les deux hommes se dcidrent  entrer aux Chantiers.

La caisse tait une petite pice rectangulaire, spare en deux par un
grillage.  Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs
attendaient; tandis que le caissier, aid d'un commis, en payait un
autre, debout devant le guichet, sa casquette  la main.  Au-dessus du
banc de gauche, une affiche jaune se trouvait colle, toute frache
dans le gris enfum des pltres; et c'tait l que, depuis le matin,
dfilaient continuellement des hommes.  Ils entraient par deux ou par
trois, restaient plants, puis s'en allaient sans un mot, avec une
secousse des paules, comme si on leur et cass l'chine.

Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune 
tte carre de brute, un vieux trs maigre, la face hbte par l'ge.
Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune pelait en remuant les
lvres, le vieux se contentait de regarder stupidement.  Beaucoup
entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.

--Lis-nous donc a, dit  son compagnon Maheu, qui n'tait pas fort
non plus sur la lecture.

Alors, tienne se mit  lire l'affiche.  C'tait un avis de la
Compagnie aux mineurs de toutes les fosses.  Elle les avertissait que,
devant le peu de soin apport au boisage, lasse d'infliger des amendes
inutiles, elle avait pris la rsolution d'appliquer un nouveau mode de
paiement, pour l'abattage de la houille.  Dsormais, elle paierait le
boisage  part, au mtre cube de bois descendu et employ, en se
basant sur la quantit ncessaire  un bon travail.  Le prix de la
berline de charbon abattu serait naturellement baiss, dans une
proportion de cinquante centimes  quarante, suivant d'ailleurs la
nature et l'loignement des tailles.  Et un calcul assez obscur
tchait d'tablir que cette diminution de dix centimes se trouverait
exactement compense par le prix du boisage.  Du reste, la Compagnie
ajoutait que, voulant laisser  chacun le temps de se convaincre des
avantages prsents par ce nouveau mode, elle comptait seulement
l'appliquer  partir du lundi, 1er dcembre.

--Si vous lisiez moins haut, l-bas! cria le caissier.  On ne s'entend
  plus.

tienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation.  Sa
voix tremblait, et quand il eut fini, tous continurent  regarder
fixement l'affiche.  Le vieux mineur et le jeune avaient l'air
d'attendre encore; puis, ils partirent, les paules casses.

--Nom de Dieu! murmura Maheu.

Lui et son compagnon s'taient assis.  Absorbs, la tte basse, tandis
que le dfil continuait en face du papier jaune, ils calculaient.
Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le
boisage, les dix centimes diminus sur la berline.  Au plus
toucheraient-ils huit centimes, et c'tait deux centimes que leur
volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soign leur
prendrait.  Voil donc o elle voulait en venir,  cette baisse de
salaire dguise! Elle ralisait des conomies dans la poche de ses
mineurs.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! rpta Maheu en relevant la tte.  Nous
sommes des jean-foutre, si nous acceptons a!

Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour tre pay.  Les
chefs de marchandage se prsentaient seuls  la caisse, puis
rpartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.

--Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnire, taille numro
  sept.

Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dpouillant les
livrets, o les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le
nombre des berlines extraites.  Puis, il rpta:

--Maheu et consorts, veine Filonnire, taille numro sept...  Cent
trente-cinq francs.

Le caissier paya.

--Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, tes-vous sr de ne pas
vous tromper?

Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glac d'un petit
frisson qui lui coulait au coeur.  Certes, il s'attendait  une paie
mauvaise, mais elle ne pouvait se rduire  si peu, ou il devait avoir
mal compt.  Lorsqu'il aurait remis leur part  Zacharie,  tienne et
 l'autre camarade qui remplaait Chaval, il lui resterait au plus
cinquante francs pour lui, son pre, Catherine et Jeanlin.

--Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employ.  Il faut enlever
deux dimanches et quatre jours de chmage: donc, a vous fait neuf
jours de travail.

Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient 
lui environ trente francs, dix-huit  Catherine, neuf  Jeanlin.
Quant au pre Bonnemort, il n'avait que trois journes.  N'importe, en
ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux
camarades, a faisait srement davantage.

--Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis.  Vingt francs
d'amendes pour boisages dfectueux.

Le haveur eut un geste dsespr.  Vingt francs d'amendes, quatre
journes de chmage! Alors, le compte y tait.  Dire qu'il avait
rapport jusqu' des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le
pre Bonnemort travaillait et que Zacharie n'tait pas encore en
mnage!

--A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatient.  Vous voyez
bien qu'un autre attend...  Si vous n'en voulez pas, dites-le.

Comme Maheu se dcidait  ramasser l'argent de sa grosse main
tremblante, l'employ le retint.

--Attendez, j'ai l votre nom.  Toussaint Maheu, n'est-ce pas?...
Monsieur le secrtaire gnral dsire vous parler.  Entrez, il est
seul.

tourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meubl de vieil acajou,
tendu de reps vert dteint.  Et il couta pendant cinq minutes le
secrtaire gnral, un grand monsieur blme, qui lui parlait
par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever.  Mais le
bourdonnement de ses oreilles l'empchait d'entendre.  Il comprit
vaguement qu'il tait question de son pre, dont la retraite allait
tre mise  l'tude, pour la pension de cent cinquante francs,
cinquante ans d'ge et quarante annes de service.  Puis, il lui
sembla que la voix du secrtaire devenait plus dure.  C'tait une
rprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut
faite  son logeur et  la caisse de prvoyance; enfin, on lui
conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui tait
un des meilleurs ouvriers de la fosse.  Il voulut protester, ne put
prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses
doigts fbriles, et se retira, en bgayant:

--Certainement, monsieur le secrtaire...  J'assure  monsieur le
secrtaire...

Dehors, quand il eut retrouv tienne qui l'attendait, il clata.

--Je suis un jean-foutre, j'aurais d rpondre!...  Pas de quoi manger
du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il
m'a dit que le coron tait empoisonn...  Et quoi faire? nom de Dieu!
plier l'chine, dire merci.  Il a raison, c'est le plus sage.

Maheu se tut, travaill  la fois de colre et de crainte.  tienne
songeait d'un air sombre.  De nouveau, ils traversrent les groupes
qui barraient la rue.  L'exaspration croissait, une exaspration de
peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes,
terrible au-dessus de cette masse lourde.  Quelques ttes sachant
compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagns par la
Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crnes les plus
durs.  Mais c'tait surtout l'enragement de cette paie dsastreuse, la
rvolte de la faim, contre le chmage et les amendes.  Dj on ne
mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les
salaires? Dans les estaminets, on se fchait tout haut, la colre
schait tellement les gosiers, que le peu d'argent touch restait sur
les comptoirs.

De Montsou au coron, tienne et Maheu n'changrent pas une parole.
Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui tait seule avec les
enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.

--Eh bien, tu es gentil! dit-elle.  Et mon caf, et mon sucre, et la
viande?  Un morceau de veau ne t'aurait pas ruin.

Il ne rpondait point, trangl d'une motion qu'il renfonait.  Puis,
dans ce visage pais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un
gonflement de dsespoir, et de grosses larmes crevrent des yeux,
tombrent en pluie chaude.  Il s'tait abattu sur une chaise, il
pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.

--Tiens! bgaya-t-il, voil ce que je te rapporte...  C'est notre
travail  tous.

La Maheude regarda tienne, le vit muet et accabl.  Alors, elle
pleura aussi.  Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs
pour quinze jours? Son an les avait quitts, le vieux ne pouvait
plus remuer les jambes: c'tait la mort bientt.  Alzire se jeta au
cou de sa mre, bouleverse de l'entendre pleurer.  Estelle hurlait,
Lnore et Henri sanglotaient.

Et, du coron entier, monta bientt le mme cri de misre.  Les hommes
taient rentrs, chaque mnage se lamentait devant le dsastre de
cette paie mauvaise.  Des portes se rouvrirent, des femmes parurent,
criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les
plafonds des maisons closes.  Une pluie fine tombait, mais elles ne la
sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se
montraient, dans le creux de leur main, l'argent touch.

--Regardez! ils lui ont donn a, n'est-ce pas se foutre du monde?

--Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la
  quinzaine.

--Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes
  chemises.

La Maheude tait sortie comme les autres.  Un groupe se forma autour
de la Levaque, qui criait le plus fort; car son solard de mari
n'avait pas mme reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie
allait se fondre au Volcan.  Philomne guettait Maheu, pour que
Zacharie n'entamt point la monnaie.  Et il n'y avait que la Pierronne
qui semblt assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours,
on ne savait comment, de manire  avoir, sur le livret du porion,
plus d'heures que les camarades.  Mais la Brl trouvait a lche de
la part de son gendre, elle tait avec celles qui s'emportaient,
maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.

--Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin,
leur bonne passer en calche!...  Oui, la cuisinire dans la calche 
deux chevaux, allant  Marchiennes pour avoir du poisson, bien sr!

Une clameur monta, les violences recommencrent.  Cette bonne en
tablier blanc, mene au march de la ville voisine dans la voiture des
matres, soulevait une indignation.  Lorsque les ouvriers crevaient de
faim, il leur fallait donc du poisson quand mme? Ils n'en mangeraient
peut-tre pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait.
Et les ides semes par tienne poussaient, s'largissaient dans ce
cri de rvolte.  C'tait l'impatience devant l'ge d'or promis, la
hte d'avoir sa part du bonheur, au-del de cet horizon de misre,
ferm comme une tombe.  L'injustice devenait trop grande, ils
finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de
la bouche.  Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de
suite, dans cette cit idale du progrs, o il n'y aurait plus de
misrables.  Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles
emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la
dbandade glapissante des enfants.

Le soir,  l'Avantage, la grve fut dcide.  Rasseneur ne la
combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas.  D'un
mot, tienne rsuma la situation: si elle voulait dcidment la grve,
la Compagnie aurait la grve.



V


Une semaine se passa, le travail continuait, souponneux et morne,
dans l'attente du conflit.

Chez les Maheu, la quinzaine s'annonait comme devant tre plus maigre
encore.  Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgr sa modration et
son bon sens.  Est-ce que sa fille Catherine ne s'tait pas avise de
dcoucher une nuit? Le lendemain matin, elle tait rentre si lasse,
si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre  la fosse;
et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute,
car c'tait Chaval qui l'avait garde, menaant de la battre, si elle
se sauvait.  Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empcher de
retourner dans le lit d'tienne, o il savait bien, disait-il, que la
famille la faisait coucher.  Furieuse, la Maheude, aprs avoir dfendu
 sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler 
Montsou.  Mais ce n'en tait pas moins une journe perdue, et la
petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas
en changer.

Deux jours aprs, il y eut une autre histoire.  Le lundi et le mardi,
Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement  la besogne,
s'chappa, tira une borde dans les marais et dans la fort de
Vandame, avec Bbert et Lydie.  Il les avait dbauchs, jamais on ne
sut  quelles rapines,  quels jeux d'enfants prcoces ils s'taient
livrs tous les trois.  Lui, reut une forte correction, une fesse
que sa mre lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille
du coron terrifie.  Avait-on jamais vu a? des enfants  elle, qui
cotaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant!
Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misre
hrditaire faisant de chaque petit de la porte un gagne-pain pour
plus tard.

Ce matin-l, lorsque les hommes et la fille partirent  la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire  Jeanlin:

--Tu sais, si tu recommences, mchant bougre, je t'enlve la peau du
derrire!

Au nouveau chantier de Maheu, le travail tait pnible.  Cette partie
de la veine Filonnire s'amincissait,  ce point que les haveurs,
crass entre le mur et le toit, s'corchaient les coudes, dans
l'abattage.  En outre, elle devenait trs humide, on redoutait d'heure
en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crvent les
roches et emportent les hommes.  La veille, tienne, comme il
enfonait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reu au visage
le jet d'une source; mais ce n'tait qu'une alerte, la taille en tait
reste simplement plus mouille et plus malsaine.  D'ailleurs, il ne
songeait gure aux accidents possibles, il s'oubliait l maintenant
avec les camarades, insoucieux du pril.  On vivait dans le grisou,
sans mme en sentir la pesanteur sur les paupires, l'envoilement de
toile d'araigne qu'il laissait aux cils.  Parfois quand la flamme des
lampes plissait et bleuissait davantage, on songeait  lui, un mineur
mettait la tte contre la veine, pour couter le petit bruit du gaz,
un bruit de bulles d'air bouillonnant  chaque fente.  Mais la menace
continuelle taient les boulements: car, outre l'insuffisance des
boisages, toujours bcls trop vite, les terres ne tenaient pas,
dtrempes par les eaux.

Trois fois dans la journe, Maheu avait d faire consolider les bois.
Il tait deux heures et demie, les hommes allaient remonter.  Couch
sur le flanc, tienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain
grondement de tonnerre branla toute la mine.

--Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lchant sa rivelaine pour couter.

Il avait cru que la galerie s'effondrait derrire son dos.

Mais dj Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en
disant:

--C'est un boulement...  Vite! vite!

Tous dgringolrent, se prcipitrent, emports par un lan de
fraternit inquite.  Les lampes dansaient  leurs poings, dans le
silence de mort qui s'tait fait; ils couraient  la file le long des
voies, l'chine plie, comme s'ils eussent galop  quatre pattes; et,
sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des rponses
brves: o donc? dans les tailles peut-tre? non, a venait du bas! au
roulage plutt! Lorsqu'ils arrivrent  la chemine, ils s'y
engouffrrent, ils tombrent les uns sur les autres, sans se soucier
des meurtrissures.

Jeanlin, la peau rouge encore de la fesse de la veille, ne s'tait
pas chapp de la fosse, ce jour-l.  Il trottait pieds nus derrire
son train, refermait une  une les portes d'arage; et, parfois, quand
il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la
dernire berline, ce qu'on lui dfendait, de peur qu'il ne s'y
endormt.  Mais sa grosse distraction tait, chaque fois que le train
se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tte
Bbert qui tenait les guides.  Il arrivait sournoisement, sans sa
lampe, pinait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais
singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau
maigre, clair de petits yeux verts, luisants dans l'obscurit.
D'une prcocit maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et
la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait  l'animalit
d'origine.

L'aprs-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'tait le tour
de corve; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui
s'tait gliss jusqu' Bbert, lui demanda:

--Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard,  s'arrter court?...  Il me
fera casser les jambes.

Bbert ne put rpondre, il dut retenir Bataille, qui s'gayait 
l'approche de l'autre train.  Le cheval avait reconnu de loin, au
flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'tait pris d'une
grande tendresse, depuis le jour o il l'avait vu dbarquer dans la
fosse.  On aurait dit la piti affectueuse d'un vieux philosophe,
dsireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa rsignation et sa
patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans
got, restait la tte basse, aveugl de nuit, avec le constant regret
du soleil.  Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait,
allongeait-il la tte, s'brouant, le mouillant d'une caresse
d'encouragement.

--Nom de Dieu! jura Bbert, les voil encore qui se sucent la peau!

Puis, lorsque Trompette fut pass, il rpondit au sujet de Bataille:

--Va, il a du vice, le vieux!...  Quand il s'arrte comme a, c'est
qu'il devine un embtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il
ne veut rien se casser...  Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut
avoir, l-bas, aprs la porte.  Il la pousse et reste plant sur les
pieds...  Est-ce que tu as senti quelque chose?

--Non, dit Jeanlin.  Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.

Le train repartit.  Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la
porte d'arage d'un coup de tte, Bataille de nouveau refusa
d'avancer, hennissant, tremblant.  Enfin, il se dcida, fila d'un
trait.

Jeanlin, qui refermait la porte, tait rest en arrire.  Il se
baissa, regarda la mare o il pataugeait; puis, levant sa lampe, il
s'aperut que les bois avaient flchi, sous le suintement continu
d'une source.  Justement, un haveur, un nomm Berloque dit Chicot,
arrivait de sa taille, press de revoir sa femme, qui tait en
couches.  Lui aussi s'arrta, examina le boisage.  Et, tout d'un coup,
comme le petit allait s'lancer pour rejoindre son train, un
craquement formidable s'tait fait entendre, l'boulement avait
englouti l'homme et l'enfant.

Il y eut un grand silence.  Pousse par le vent de la chute, une
poussire paisse montait dans les voies.  Et, aveugls, touffs, les
mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus
lointains, avec leurs lampes dansantes, qui clairaient mal ce galop
d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe.  Lorsque les premiers
butrent contre l'boulement, ils crirent, appelrent les camarades.
Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre
ct des terres, dont la masse bouchait la galerie.  Tout de suite, on
constata que le toit s'tait effondr sur une dizaine de mtres au
plus.  Le dommage n'avait rien de grave.  Mais les coeurs se
serrrent, lorsqu'un rle de mort sortit des dcombres.

Bbert, lchant son train, accourait en rptant:

--Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!

Maheu,  ce moment mme, dboulait de la chemine, avec Zacharie et
tienne.  Il fut pris d'une fureur de dsespoir, il ne lcha que des
jurons.

--Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!

Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galop aussi, se mirent 
sangloter,  hurler d'pouvante, au milieu de l'effrayant dsordre,
que les tnbres augmentaient.  On voulait les faire taire, elles
s'affolaient, hurlaient plus fort,  chaque rle.

Le porion Richomme tait arriv au pas de course, dsol que ni
l'ingnieur Ngrel, ni Dansaert, ne fussent  la fosse.  L'oreille
colle contre les roches, il coutait; et il finit par dire que ces
plaintes n'taient pas des plaintes d'enfant.  Un homme se trouvait
l, pour sr.  A vingt reprises dj, Maheu avait appel Jeanlin.  Pas
une haleine ne soufflait.  Le petit devait tre broy.

Et toujours le rle continuait, monotone.  On parlait  l'agonisant,
on lui demandait son nom.  Le rle seul rpondait.

--Dpchons! rptait Richomme, qui avait dj organis le sauvetage.
On causera ensuite.

Des deux cts, les mineurs attaquaient l'boulement, avec la pioche
et la pelle.  Chaval travaillait sans une parole,  ct de Maheu et
d'tienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres.
L'heure de la sortie tait venue, aucun n'avait mang; mais on ne s'en
allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en
pril.  Cependant, on songea que le coron s'inquiterait, s'il ne
voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes.  Ni
Catherine, ni la Mouquette, ni mme Lydie, ne voulurent s'loigner,
cloues par le besoin de savoir, aidant aux dblais.  Alors, Levaque
accepta la commission d'annoncer l-haut l'boulement, un simple
dommage qu'on rparait.  Il tait prs de quatre heures, les ouvriers
en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: dj la moiti
des terres auraient d tre enleves, si de nouvelles roches n'avaient
gliss du toit.  Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait
d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un
instant.

--Doucement! dit enfin Richomme.  Nous arrivons...  Il ne faut pas les
achever.

En effet, le rle devenait de plus en plus distinct.  C'tait ce rle
continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait
souffler sous les pioches mmes.  Brusquement, il cessa.

Tous, silencieux, se regardrent, frissonnants d'avoir senti passer le
froid de la mort, dans les tnbres.  Ils piochaient, tremps de
sueur, les muscles tendus  se rompre.  Un pied fut rencontr, on
enleva ds lors les terres avec les mains, on dgagea les membres un 
un.  La tte n'avait pas souffert.  Des lampes l'clairaient, et le
nom de Chicot circula.  Il tait tout chaud, la colonne vertbrale
casse par une roche.

--Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline,
commanda le porion.  Au mioche maintenant, dpchons!

Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua
avec les hommes qui dblayaient l'boulement, de l'autre ct.  Ils
crirent, ils venaient de trouver Jeanlin vanoui, les deux jambes
brises, respirant encore.  Ce fut le pre qui apporta le petit dans
ses bras; et, les mchoires serres, il ne lchait toujours que des
nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres
femmes s'taient remises  hurler.

On forma vivement le cortge.  Bbert avait ramen Bataille, qu'on
attela aux deux berlines: dans la premire, gisait le cadavre de
Chicot, maintenu par tienne; dans la seconde, Maheu s'tait assis,
portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau
de laine, arrach  une porte d'arage.  Et l'on partit, au pas.  Sur
chaque berline, une lampe mettait une toile rouge.  Puis, derrire,
suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres  la file.
Maintenant, la fatigue les crasait, ils tranaient les pieds,
glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frapp
d'pidmie.  Il fallut prs d'une demi-heure pour arriver 
l'accrochage.  Ce convoi sous la terre, au milieu des paisses
tnbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient,
tournaient, se droulaient.

A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donn l'ordre qu'une
cage vide ft rserve.  Pierron emballa tout de suite les deux
berlines.  Dans l'une, Maheu resta avec son petit bless sur les
genoux, pendant que, dans l'autre, tienne devait garder, entre ses
bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pt tenir.  Lorsque les
ouvriers se furent entasss aux autres tages, la cage monta.  On mit
deux minutes.  La pluie du cuvelage tombait trs froide, les hommes
regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.

Heureusement, un galibot, envoy chez le docteur Vanderhaghen, l'avait
trouv et le ramenait.  Jeanlin et le mort furent ports dans la
chambre des porions, o, d'un bout de l'anne  l'autre, brlait un
grand feu.  On rangea les seaux d'eau chaude, tout prts pour le
lavage des pieds; et, aprs avoir tal deux matelas sur les dalles,
on y coucha l'homme et l'enfant.  Seuls, Maheu et tienne entrrent.
Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient
un groupe, causaient  voix basse.

Ds que le mdecin eut donn un coup d'oeil  Chicot, il murmura:

--Fichu!...  Vous pouvez le laver.

Deux surveillants dshabillrent, puis lavrent  l'ponge ce cadavre
noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.

--La tte n'a rien, avait repris le docteur, agenouill sur le matelas
de Jeanlin.  La poitrine non plus...  Ah! ce sont les jambes qui ont
trenn.

Lui-mme dshabillait l'enfant, dnouait le bguin, tait la veste,
tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice.  Et
le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souill de
poussire noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes.
On ne distinguait rien, on dut le laver aussi.  Alors, il sembla
maigrir encore sous l'ponge, la chair si blme, si transparente,
qu'on voyait les os.  C'tait une piti, cette dgnrescence dernire
d'une race de misrables, ce rien du tout souffrant,  demi broy par
l'crasement des roches.  Quand il fut propre, on aperut les
meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.

Jeanlin, tir de son vanouissement, eut une plainte.  Debout au pied
du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses
larmes roulrent de ses yeux.

--Hein? c'est toi qui es le pre? dit le docteur en levant la tte.
Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort...  Aide-moi
plutt.

Il constata deux ruptures simples.  Mais la jambe droite lui donnait
des inquitudes: sans doute il faudrait la couper.

A ce moment, l'ingnieur Ngrel et Dansaert, prvenus enfin,
arrivrent avec Richomme.  Le premier coutait le rcit du porion,
d'un air exaspr.  Il clata: toujours ces maudits boisages!
n'avait-il pas rpt cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces
brutes-l qui parlaient de se mettre en grve, si on les forait 
boiser plus solidement! Le pis tait que la Compagnie, maintenant,
paierait les pots casss.  M. Hennebeau allait tre content!

--Qui est-ce? demanda-t-il  Dansaert, silencieux devant le cadavre,
qu'on tait en train d'envelopper dans un drap.

--Chicot, un de nos bons ouvriers, rpondit le matre-porion.  Il a
trois enfants...  Pauvre bougre!

Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immdiat de Jeanlin chez
ses parents.  Six heures sonnaient, le crpuscule tombait dj, on
ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingnieur donna des
ordres pour qu'on attelt le fourgon et qu'on apportt un brancard.
L'enfant bless fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans
le fourgon le matelas et le mort.

A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des
mineurs qui s'attardaient, pour voir.  Lorsque la chambre des porions
se rouvrit, un silence rgna dans le groupe.  Et il se forma un
nouveau cortge, le fourgon devant, le brancard derrire, puis la
queue du monde.  On quitta le carreau de la mine, on monta lentement
la route en pente du coron.  Les premiers froids de novembre avaient
dnud l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un
linceul tomb du ciel livide.

tienne, alors, conseilla tout bas  Maheu d'envoyer Catherine
prvenir la Maheude, pour amortir le coup.  Le pre, qui suivait le
brancard, l'air assomm, consentit d'un signe; et la jeune fille
partit en courant, car on arrivait.  Mais dj le fourgon, cette bote
sombre bien connue, tait signal.  Des femmes sortaient follement sur
les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet.
Bientt, elles furent trente, puis cinquante, toutes trangles de la
mme terreur.  Il y avait donc un mort?  qui tait-ce?  L'histoire
raconte par Levaque, aprs les avoir rassures toutes, les jetait
maintenant  une exagration de cauchemar: ce n'tait plus un homme,
c'taient dix qui avaient pri, et que le fourgon allait ramener
ainsi, un  un.

Catherine avait trouv sa mre agite d'un pressentiment; et, ds les
premiers mots balbutis, celle-ci cria:

--Le pre est mort!

Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin.  Sans
entendre, la Maheude s'tait lance.  Et, en voyant le fourgon qui
dbouchait devant l'glise, elle avait dfailli, toute ple.  Sur les
portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou,
tandis que d'autres suivaient, tremblantes  l'ide de savoir devant
quelle maison s'arrterait le cortge.

La voiture passa; et, derrire, la Maheude aperut Maheu qui
accompagnait le brancard.  Alors, quand on eut pos ce brancard  sa
porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes casses, il y
eut en elle une si brusque raction, qu'elle touffa de colre,
bgayant sans larmes:

--C'est tout a! On nous estropie les petits, maintenant!...  Les deux
jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?

--Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour
panser Jeanlin.  Aimerais-tu mieux qu'il ft rest l-bas?

Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire,
de Lnore et d'Henri.  Tout en aidant  monter le bless et en donnant
au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle
demandait o l'on voulait qu'elle trouvt de l'argent pour nourrir des
infirmes.  Le vieux ne suffisait donc pas, voil que le gamin, lui
aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que
d'autres cris, des lamentations dchirantes, sortaient d'une maison
voisine: c'taient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient
sur le corps.  Il faisait nuit noire, les mineurs extnus mangeaient
enfin leur soupe, dans le coron tomb  un morne silence, travers
seulement de ces grands cris.

Trois semaines se passrent.  On avait pu viter l'amputation, Jeanlin
conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux.  Aprs une
enqute, la Compagnie s'tait rsigne  donner un secours de
cinquante francs.  En outre, elle avait promis de chercher pour le
petit infirme, ds qu'il serait rtabli, un emploi au jour.  Ce n'en
tait pas moins une aggravation de misre, car le pre avait reu une
telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fivre.

Depuis le jeudi, Maheu retournait  la fosse, et l'on tait au
dimanche.  Le soir, tienne causa de la date prochaine du 1er
dcembre, proccup de savoir si la Compagnie excuterait sa menace.
On veilla jusqu' dix heures, en attendant Catherine, qui devait
s'attarder avec Chaval.  Mais elle ne rentra pas.  La Maheude ferma
furieusement la porte au verrou, sans une parole.  tienne fut long 
s'endormir, inquiet de ce lit vide, o Alzire tenait si peu de place.

Le lendemain, toujours personne; et, l'aprs-midi seulement, au retour
de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine.  Il lui
faisait des scnes si abominables, qu'elle s'tait dcide  se mettre
avec lui.  Pour viter les reproches, il avait quitt brusquement le
Voreux, il venait d'tre embauch  Jean-Bart, le puits de
M. Deneulin, o elle le suivait comme herscheuse.  Du reste, le
nouveau mnage continuait  habiter Montsou, chez Piquette.

Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille 
coups de pied dans le derrire.  Puis, il eut un geste rsign:  quoi
bon? a tournait toujours comme a, on n'empchait pas les filles de
se coller, quand elles en avaient l'envie.  Il valait mieux attendre
tranquillement le mariage.  Mais la Maheude ne prenait pas si bien les
choses.

--Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle 
tienne, qui l'coutait, silencieux, trs ple.  Voyons, rpondez!
vous qui tes un homme raisonnable...  Nous l'avons laisse libre,
n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par l.  Ainsi, moi,
j'tais grosse, quand le pre m'a pouse.  Mais je n'ai pas fil de
chez mes parents, jamais je n'aurais fait la salet de porter avant
l'ge l'argent de mes journes  un homme qui n'en avait pas besoin...
Ah!  c'est dgotant, voyez-vous! On en arrivera  ne plus faire
d'enfants.

Et, comme tienne ne rpondait toujours que par des hochements de
tte, elle insista.

--Une fille qui allait tous les soirs o elle voulait! Qu'a-t-elle
donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, aprs
qu'elle nous aurait aids  sortir du ptrin! Hein? c'tait naturel,
on a une fille pour qu'elle travaille...  Mais voil, nous avons t
trop bons, nous n'aurions pas d lui permettre de se distraire avec un
homme.  On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme
a.

Alzire approuvait de la tte.  Lnore et Henri, saisis de cet orage,
pleuraient tout bas, tandis que la mre, maintenant, numrait leurs
malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux
Bonnemort qui tait l, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis,
Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal
recolls; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie
avec un homme! Toute la famille se cassait.  Il ne restait que le pre
 la fosse.  Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur
les trois francs du pre? Autant se jeter en choeur dans le canal.

--a n'avance  rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.
Nous ne sommes pas au bout peut-tre.

tienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tte et murmura,
les yeux perdus dans une vision d'avenir:

--Ah! il est temps, il est temps!




Quatrime partie



I


Ce lundi-l, les Hennebeau avaient  djeuner les Grgoire et leur
fille Ccile.  C'tait toute une partie projete: en sortant de table,
Paul Ngrel devait faire visiter  ces dames une fosse, Saint-Thomas,
qu'on rinstallait avec luxe.  Mais il n'y avait l qu'un aimable
prtexte, cette partie tait une invention de madame Hennebeau, pour
hter le mariage de Ccile et de Paul.

Et, brusquement, ce lundi mme,  quatre heures du matin, la grve
venait d'clater.  Lorsque, le 1er dcembre, la Compagnie avait
appliqu son nouveau systme de salaire, les mineurs taient rests
calmes.  A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait
fait la moindre rclamation.  Tout le personnel, depuis le directeur
jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accept; et la
surprise tait grande, depuis le matin, devant cette dclaration de
guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une
direction nergique.

A cinq heures, Dansaert rveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas
un homme n'tait descendu au Voreux.  Le coron des Deux-Cent-Quarante,
qu'il avait travers, dormait profondment, fentres et portes closes.
Et, ds que le directeur eut saut du lit, les yeux gros encore de
sommeil, il fut accabl: de quart d'heure en quart d'heure, des
messagers accouraient, des dpches tombaient sur son bureau, dru
comme grle.  D'abord, il espra que la rvolte se limitait au Voreux;
mais les nouvelles devenaient plus graves  chaque minute: c'tait
Mirou, c'tait Crvecoeur, c'tait Madeleine, o il n'avait paru que
les palefreniers; c'taient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux
fosses les mieux disciplines, dans lesquelles la descente se trouvait
rduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et
semblait demeurer en dehors du mouvement.  Jusqu' neuf heures, il
dicta des dpches, tlgraphiant de tous cts, au prfet de Lille,
aux rgisseurs de la Compagnie, prvenant les autorits, demandant des
ordres.  Il avait envoy Ngrel faire le tour des fosses voisines,
pour avoir des renseignements prcis.

Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au djeuner; et il allait envoyer
le cocher avertir les Grgoire que la partie tait remise, lorsqu'une
hsitation, un manque de volont l'arrta, lui qui venait, en quelques
phrases brves, de prparer militairement son champ de bataille.  Il
monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de
coiffer, dans son cabinet de toilette.

--Ah! ils sont en grve, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut
consulte.  Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?...  Nous n'allons
point cesser de manger, n'est-ce pas?

Et elle s'entta, il eut beau lui dire que le djeuner serait troubl,
que la visite  Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une
rponse  tout, pourquoi perdre un djeuner dj sur le feu? et quant
 visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade
tait vraiment imprudente.

--Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous
savez pourquoi je tiens  recevoir ces braves gens.  Ce mariage
devrait vous toucher plus que les btises de vos ouvriers...  Enfin,
je le veux, ne me contrariez pas.

Il la regarda, agit d'un lger tremblement, et son visage dur et
ferm d'homme de discipline exprima la secrte douleur d'un coeur
meurtri.  Elle tait reste les paules nues, dj trop mre, mais
clatante et dsirable encore, avec sa carrure de Crs dore par
l'automne.  Un instant, il dut avoir le dsir brutal de la prendre, de
rouler sa tte entre les deux seins qu'elle talait, dans cette pice
tide, d'un luxe intime de femme sensuelle, et o tranait un parfum
irritant de musc; mais il se recula, depuis dix annes le mnage
faisait chambre  part.

--C'est bon, dit-il en la quittant.  Ne dcommandons rien.

M.  Hennebeau tait n dans les Ardennes.  Il avait eu les
commencements difficiles d'un garon pauvre, jet orphelin sur le pav
de Paris.  Aprs avoir suivi pniblement les cours de l'cole des
Mines, il tait,  vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme
ingnieur du puits Sainte-Barbe.  Trois ans plus tard, il devint
ingnieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;
et ce fut l qu'il se maria, pousant, par un de ces coups de fortune
qui sont la rgle pour le corps des mines, la fille d'un riche
filateur d'Arras.  Pendant quinze annes, le mnage habita la mme
petite ville de province, sans qu'un vnement rompt la monotonie de
son existence, pas mme la naissance d'un enfant.  Une irritation
croissante dtachait madame Hennebeau, leve dans le respect de
l'argent, ddaigneuse de ce mari qui gagnait durement des
appointements mdiocres, et dont elle ne tirait aucune des
satisfactions vaniteuses, rves en pension.  Lui, d'une honntet
stricte, ne spculait point, se tenait  son poste, en soldat.  Le
dsaccord n'avait fait que grandir, aggrav par un de ces singuliers
malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa
femme, elle tait d'une sensualit de blonde gourmande, et dj ils
couchaient  part, mal  l'aise, tout de suite blesss.  Elle eut ds
lors un amant, qu'il ignora.  Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour
venir occuper  Paris une situation de bureau, dans l'ide qu'elle lui
en serait reconnaissante.  Mais Paris devait achever la sparation, ce
Paris qu'elle souhaitait depuis sa premire poupe, et o elle se lava
en huit jours de sa province, lgante d'un coup, jete  toutes les
folies luxueuses de l'poque.  Les dix ans qu'elle y passa furent
emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,
dont l'abandon faillit la tuer.  Cette fois, le mari n'avait pu garder
son ignorance, et il se rsigna,  la suite de scnes abominables,
dsarm devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait
son bonheur o elle le trouvait.  C'tait aprs la rupture, lorsqu'il
l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accept la direction des
mines de Montsou, esprant encore la corriger l-bas, dans ce dsert
des pays noirs.

Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient 
l'ennui irrit des premiers temps de leur mariage.  D'abord, elle
parut soulage par ce grand calme, gotant un apaisement dans la
monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme
finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si dtache du monde,
qu'elle ne souffrait mme plus d'engraisser.  Puis, sous cette
indiffrence, une fivre dernire se dclara, un besoin de vivre
encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant 
son got le petit htel de la Direction.  Elle le disait affreux, elle
l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on
parla jusqu' Lille.  Maintenant, le pays l'exasprait, ces btes de
champs tals  l'infini, ces ternelles routes noires, sans un arbre,
o grouillait une population affreuse qui la dgotait et l'effrayait.
Les plaintes de l'exil commencrent, elle accusait son mari de l'avoir
sacrifie aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,
une misre  peine suffisante pour faire marcher la maison.  Est-ce
qu'il n'aurait pas d imiter les autres, exiger une part, obtenir des
actions, russir  quelque chose enfin? et elle insistait avec une
cruaut d'hritire qui avait apport la fortune.  Lui, toujours
correct, se rfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,
tait ravag par le dsir de cette crature, un de ces dsirs tardifs,
si violents, qui croissent avec l'ge.  Il ne l'avait jamais possde
en amant, il tait hant d'une continuelle image, l'avoir une fois 
lui comme elle s'tait donne  un autre.  Chaque matin, il rvait de
la conqurir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux
froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il vitait
mme de lui effleurer la main.  C'tait une souffrance sans gurison
possible, cache sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une
nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouv le bonheur
dans son mnage.  Au bout des six mois, quand l'htel, dfinitivement
meubl, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba  une langueur
d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en
mourir.

Justement, Paul Ngrel dbarquait  Montsou.  Sa mre, veuve d'un
capitaine provenal, vivant  Avignon d'une maigre rente, avait d se
contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu' l'cole
polytechnique.  Il en tait sorti dans un mauvais rang, et son oncle,
M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa dmission, en offrant de
le prendre comme ingnieur, au Voreux.  Ds lors, trait en enfant de
la maison, il y eut mme sa chambre, y mangea, y vcut, ce qui lui
permettait d'envoyer  sa mre la moiti de ses appointements de trois
mille francs.  Pour dguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de
l'embarras o tait un jeune homme, oblig de se monter un mnage,
dans un des petits chalets rservs aux ingnieurs des fosses.  madame
Hennebeau, tout de suite, avait pris un rle de bonne tante, tutoyant
son neveu, veillant  son bien-tre.  Les premiers mois surtout, elle
montra une maternit dbordante de conseils, aux moindres sujets.
Mais elle restait femme pourtant, elle glissait  des confidences
personnelles.  Ce garon si jeune et si pratique, d'une intelligence
sans scrupule, professant sur l'amour des thories de philosophe,
l'amusait, grce  la vivacit de son pessimisme, dont s'aiguisait sa
face mince, au nez pointu.  Naturellement, un soir, il se trouva dans
ses bras; et elle parut se livrer par bont, tout en lui disant
qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait tre uniquement son
amie.  En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les
herscheuses qu'il dclarait abominables, le boudait presque, parce
qu'il n'avait pas des farces de jeune homme  lui conter.  Puis,
l'ide de le marier la passionna, elle rva de se dvouer, de le
donner elle-mme  une fille riche.  Leurs rapports continuaient, un
joujou de rcration, o elle mettait ses tendresses dernires de
femme oisive et finie.

Deux ans s'taient couls.  Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des
pieds nus frler sa porte, eut un soupon.  Mais cette nouvelle
aventure le rvoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mre et
ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla prcisment du
choix qu'elle avait fait de Ccile Grgoire pour leur neveu.  Elle
s'employait  ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son
imagination monstrueuse.  Il garda simplement au jeune homme une
reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrive, tait moins
triste.

Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva
justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait.  Celui-ci avait l'air
tout amus par cette histoire de grve.

--Eh bien? lui demanda son oncle.

--Eh bien, j'ai fait le tour des corons.  Ils paraissent trs sages,
l-dedans...  Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des dlgus.

Mais,  ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier
tage.

--C'est toi, Paul?...  Monte donc me donner des nouvelles.  Sont-ils
drles de faire les mchants, ces gens qui sont si heureux!

Et le directeur dut renoncer  en savoir davantage, puisque sa femme
lui prenait son messager.  Il revint s'asseoir devant son bureau, sur
lequel s'tait amass un nouveau paquet de dpches.

A onze heures, lorsque les Grgoire arrivrent, ils s'tonnrent
qu'Hippolyte, le valet de chambre, pos en sentinelle, les bouscult
pour les introduire, aprs avoir jet des regards inquiets aux deux
bouts de la route.  Les rideaux du salon taient ferms, on les fit
passer directement dans le cabinet de travail, o M. Hennebeau
s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pav, et
il tait inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.

--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.

M. Grgoire, quand il apprit que la grve avait enfin clat, haussa
les paules de son air placide.  Bah! ce ne serait rien, la population
tait honnte.  D'un hochement du menton, madame Grgoire approuvait
sa confiance dans la rsignation sculaire des charbonniers; tandis
que Ccile, trs gaie ce jour-l, belle de sant dans une toilette de
drap capucine, souriait  ce mot de grve, qui lui rappelait des
visites et des distributions d'aumnes dans les corons.

Mais madame Hennebeau, suivie de Ngrel, parut, toute en soie noire.

--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle ds la porte.  Comme s'ils
n'auraient pas d attendre, ces hommes!...  Vous savez que Paul refuse
de nous conduire  Saint-Thomas.

--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grgoire.  Ce sera tout
  plaisir.

Paul s'tait content de saluer Ccile et sa mre.  Fche de ce peu
d'empressement, sa tante le lana d'un coup d'oeil sur la jeune fille;
et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un
regard maternel.

Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dpches et rdigea
quelques rponses.  On causait prs de lui, sa femme expliquait
qu'elle ne s'tait pas occupe de ce cabinet de travail, qui avait en
effet gard son ancien papier rouge dteint, ses lourds meubles
d'acajou, ses cartonniers rafls par l'usage.  Trois quarts d'heure
se passrent, on allait se mettre  table, lorsque le valet de chambre
annona M. Deneulin.  Celui-ci, l'air excit, entra et s'inclina
devant madame Hennebeau.

--Tiens! vous voil? dit-il en apercevant les Grgoire.

Et, vivement, il s'adressa au directeur.

--a y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingnieur...  Chez
moi, tous les hommes sont descendus, ce matin.  Mais a peut gagner.
Je ne suis pas tranquille...  Voyons, o en tes-vous?

Il accourait  cheval, et son inquitude se trahissait dans son verbe
haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler  un officier
de cavalerie en retraite.

M. Hennebeau commenait  le renseigner sur la situation exacte,
lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle  manger.  Alors, il
s'interrompit pour dire:

--Djeunez avec nous.  Je vous continuerai a au dessert.

--Oui, comme il vous plaira, rpondit Deneulin, si plein de son ide,
qu'il acceptait sans autres faons.

Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers
madame Hennebeau, en s'excusant.  Elle fut d'ailleurs charmante.
Quand elle eut fait mettre un septime couvert, elle installa ses
convives: madame Grgoire et Ccile aux cts de son mari, puis,
M. Grgoire et Deneulin  sa droite et  sa gauche; enfin, Paul,
qu'elle plaa entre la jeune fille et son pre.  Comme on attaquait
les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:

--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des hutres...  Le lundi,
vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes  Marchiennes, et j'avais
projet d'envoyer la cuisinire avec la voiture...  Mais elle a eu
peur de recevoir des pierres...

Tous l'interrompirent d'un grand clat de gaiet.  On trouvait
l'histoire drle.

--Chut! dit M. Hennebeau contrari, en regardant les fentres, d'o
l'on voyait la route.  Le pays n'a pas besoin de savoir que nous
recevons, ce matin.

--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, dclara M.
Grgoire.

Les rires recommencrent, mais plus discrets.  Chaque convive se
mettait  l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,
meuble de vieux bahuts de chne.  Des pices d'argenterie luisaient
derrire les vitraux des crdences; et il y avait une grande
suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies refltaient un
palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.
Dehors, la journe de dcembre tait glace par une aigre bise du
nord-est.  Mais pas un souffle n'entrait, il faisait l une tideur de
serre, qui dveloppait l'odeur fine d'un ananas, coup au fond d'une
jatte de cristal.

--Si l'on fermait les rideaux? proposa Ngrel, que l'ide de terrifier
les Grgoire amusait.

La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut  un ordre et alla
tirer un des rideaux.  Ce furent, ds lors, des plaisanteries
interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans
prendre des prcautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une pave
chappe  un pillage, dans une ville conquise; et, derrire cette
gaiet force, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des
coups d'oeil involontaires jets vers la route, comme si une bande de
meurt-de-faim et guett la table du dehors.

Aprs les oeufs brouills aux truffes, parurent des truites de
rivire.  La conversation tait tombe sur la crise industrielle, qui
s'aggravait depuis dix-huit mois.

--C'tait fatal, dit Deneulin, la prosprit trop grande des dernires
annes devait nous amener l...  Songez donc aux normes capitaux
immobiliss, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux,  tout
l'argent enfoui dans les spculations les plus folles.  Rien que chez
nous, on a install des sucreries comme si le dpartement devait
donner trois rcoltes de betteraves...  Et, dame! aujourd'hui,
l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intrt
des millions dpenss: de l, un engorgement mortel et la stagnation
finale des affaires.

M. Hennebeau combattit cette thorie, mais il convint que les annes
heureuses avaient gt l'ouvrier.

--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,
pouvaient se faire jusqu' six francs par jour, le double de ce qu'ils
gagnent  prsent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des gots de
luxe...  Aujourd'hui, naturellement, a leur semble dur, de revenir 
leur frugalit ancienne.

--Monsieur Grgoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,
encore un peu de ces truites...  Elles sont dlicates, n'est-ce pas?

Le directeur continuait:

--Mais, en vrit, est-ce notre faute? Nous sommes atteints
cruellement, nous aussi...  Depuis que les usines ferment une  une,
nous avons un mal du diable  nous dbarrasser de notre stock; et,
devant la rduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien
forcs d'abaisser le prix de revient...  C'est ce que les ouvriers ne
veulent pas comprendre.

Un silence rgna.  Le domestique prsentait des perdreaux rtis,
tandis que la femme de chambre commenait  verser du chambertin aux
convives.

--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin  demi-voix, comme
s'il se ft parl  lui-mme.  L'Amrique, en cessant ses commandes de
fer et de fonte, a port un rude coup  nos hauts fourneaux.  Tout se
tient, une secousse lointaine suffit  branler le monde...  Et
l'Empire qui tait si fier de cette fivre chaude de l'industrie!

Il attaqua son aile de perdreau.  Puis, haussant la voix:

--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait
logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les
salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots casss.

Cet aveu, arrach  sa franchise, souleva une discussion.  Les dames
ne s'amusaient gure.  Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,
dans le feu du premier apptit.  Comme le domestique rentrait, il
sembla vouloir parler, puis il hsita.

--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau.  Si ce sont des dpches,
donnez-les-moi...  J'attends des rponses.

--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule...  Mais
il craint de dranger.

Le directeur s'excusa et fit entrer le matre-porion.  Celui-ci se
tint debout,  quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient
pour le voir, norme, essouffl des nouvelles qu'il apportait.  Les
corons restaient tranquilles; seulement, c'tait une chose dcide,
une dlgation allait venir.  Peut-tre, dans quelques minutes,
serait-elle l.

--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau.  Je veux un rapport matin et
soir, entendez-vous!

Et, ds que Dansaert fut parti, on se remit  plaisanter, on se jeta
sur la salade russe, en dclarant qu'il fallait ne pas perdre une
seconde, si l'on voulait la finir.  Mais la gaiet ne connut plus de
borne, lorsque Ngrel ayant demand du pain  la femme de chambre,
celle-ci lui rpondit un: Oui, Monsieur, si bas et si terrifi,
qu'elle semblait avoir derrire elle une bande, prte au massacre et
au viol.

--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment.  Ils ne
sont pas encore ici.

Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dpches,
voulut lire une des lettres tout haut.  C'tait une lettre de Pierron,
dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se
voyait oblig de se mettre en grve avec les camarades, pour ne pas
tre maltrait; et il ajoutait qu'il n'avait mme pu refuser de faire
partie de la dlgation, bien qu'il blmt cette dmarche.

--Voil la libert du travail! s'cria M. Hennebeau.

Alors, on revint sur la grve, on lui demanda son opinion.

--Oh! rpondit-il, nous en avons vu d'autres...  Ce sera une semaine,
une quinzaine au plus de paresse, comme la dernire fois.  Ils vont
rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils
retourneront aux fosses.

Deneulin hocha la tte.

--Je ne suis pas si tranquille...  Cette fois, ils paraissent mieux
organiss.  N'ont-ils pas une caisse de prvoyance?

--Oui,  peine trois mille francs: o voulez-vous qu'ils aillent avec
a?...  Je souponne un nomm tienne Lantier d'tre leur chef.  C'est
un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir  lui rendre son livret,
comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue  empoisonner le Voreux,
avec ses ides et sa bire...  N'importe, dans huit jours, la moiti
des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.

Il tait convaincu.  Sa seule inquitude venait de sa disgrce
possible, si la Rgie lui laissait la responsabilit de la grve.
Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur.  Aussi,
abandonnant la cuillere de salade russe qu'il avait prise,
relisait-il les dpches reues de Paris, des rponses dont il tchait
de pntrer chaque mot.  On l'excusait, le repas tournait  un
djeuner militaire, mang sur un champ de bataille, avant les premiers
coups de feu.

Les dames, ds lors, se mlrent  la conversation.  Madame Grgoire
s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et
dj Ccile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de
viande.  Mais madame Hennebeau s'tonnait, en entendant parler de la
misre des charbonniers de Montsou.  Est-ce qu'ils n'taient pas trs
heureux? Des gens logs, chauffs, soigns aux frais de la Compagnie!
Dans son indiffrence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la
leon apprise, dont elle merveillait les Parisiens en visite; et elle
avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.

Ngrel, pendant ce temps, continuait  effrayer M. Grgoire.  Ccile
ne lui dplaisait pas, et il voulait bien l'pouser, pour tre
agrable  sa tante; mais il n'y apportait aucune fivre amoureuse, en
garon d'exprience qui ne s'emballait plus, comme il disait.  Lui, se
prtendait rpublicain, ce qui ne l'empchait pas de conduire ses
ouvriers avec une rigueur extrme, et de les plaisanter finement, en
compagnie des dames.

--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il.  Je crains
de graves dsordres...  Ainsi, monsieur Grgoire, je vous conseille de
verrouiller la Piolaine.  On pourrait vous piller.

Justement, sans quitter le sourire qui clairait son bon visage,
M. Grgoire renchrissait sur sa femme en sentiments paternels 
l'gard des mineurs.

--Me piller! s'cria-t-il, stupfait.  Et pourquoi me piller?

--N'tes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous
vivez du travail des autres.  Enfin, vous tes l'infme capital, et
cela suffit...  Soyez certain que, si la rvolution triomphait, elle
vous forcerait  restituer votre fortune, comme de l'argent vol.

Du coup, il perdit la tranquillit d'enfant, la srnit
d'inconscience o il vivait.  Il bgaya:

--De l'argent vol, ma fortune! Est-ce que mon bisaeul n'avait pas
gagn, et durement, la somme place autrefois? Est-ce que nous n'avons
pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un
mauvais usage des rentes, aujourd'hui?

Madame Hennebeau, alarme en voyant la mre et la fille blanches de
peur, elles aussi, se hta d'intervenir, en disant:

--Paul plaisante, cher Monsieur.

Mais M. Grgoire tait hors de lui.  Comme le domestique passait un
buisson d'crevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,
et se mit  briser les pattes avec les dents.

--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent.  Par
exemple, on m'a cont que des ministres ont reu des deniers de
Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus  la Compagnie.  C'est
comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort
de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalit,
millions jets  la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...
Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que
nous sommes! nous qui ne spculons pas, qui nous contentons de vivre
sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...
Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands
pour voler chez nous une pingle!

Ngrel lui-mme dut le calmer, trs gay de sa colre.  Les
crevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des
carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.
Malgr tout, frmissant encore, M. Grgoire se disait libral; et il
regrettait Louis-Philippe.  Quant  Deneulin, il tait pour un
gouvernement fort, il dclarait que l'empereur glissait sur la pente
des concessions dangereuses.

--Rappelez-vous 89, dit-il.  C'est la noblesse qui a rendu la
Rvolution possible par sa complicit, par son got des nouveauts
philosophiques...  Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le mme
jeu imbcile, avec sa fureur de libralisme, sa rage de destruction,
ses flatteries au peuple...  Oui, oui, vous aiguisez les dents du
monstre pour qu'il nous dvore.  Et il nous dvorera, soyez
tranquilles!

Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui
demandant des nouvelles de ses filles.  Lucie tait  Marchiennes, o
elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tte d'un vieux
mendiant.  Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait
pas du regard le directeur, absorb dans la lecture de ses dpches,
oublieux de ses invits.  Derrire ces minces feuilles, il sentait
Paris, les ordres des rgisseurs, qui dcideraient de la grve.  Aussi
ne put-il s'empcher de cder encore  sa proccupation.

--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.

M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.

--Nous allons voir.

--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit  penser tout haut Deneulin.  Mais moi, j'y resterai, si la grve
gagne Vandame.  J'ai eu beau rinstaller Jean-Bart  neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante...  Ah! je ne me vois pas  la noce, je vous assure!

Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau.  Il
coutait, et un plan germait en lui: dans le cas o la grve
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gter jusqu' la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession 
bas prix? C'tait le moyen le plus sr de regagner les bonnes grces
des rgisseurs, qui, depuis des annes, rvaient de possder Vandame.

--Si Jean-Bart vous gne tant que a, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cdez-vous pas?

Mais Deneulin regrettait dj ses plaintes.  Il cria:

--Jamais de la vie!

On s'gaya de sa violence, on oublia enfin la grve, au moment o le
dessert paraissait.  Une charlotte de pommes meringue fut comble
d'loges.  Ensuite, les dames discutrent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on dclara galement exquis.  Les fruits, du raisin et
des poires, achevrent cet heureux abandon des fins de djeuner
copieux.  Tous causaient  la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jug
commun.

Et le mariage de Paul et de Ccile fit certainement un pas srieux,
dans cette sympathie du dessert.  Sa tante lui avait jet des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconqurant de
son air clin les Grgoire atterrs par ses histoires de pillage.  Un
instant, M.  Hennebeau, devant l'entente si troite de sa femme et de
son neveu, sentit se rveiller l'abominable soupon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil changs.  Mais, de
nouveau, l'ide de ce mariage, fait l, devant lui, le rassura.

Hippolyte servait le caf, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.

--Monsieur, Monsieur, les voici!

C'taient les dlgus.  Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pices voisines.

--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.

Autour de la table, les convives s'taient regards, avec un
vacillement d'inquitude.  Un silence rgna.  Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts.  Mais le directeur
restait grave, et les rires tombrent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des dlgus, qu'on
introduisait, crasaient  ct le tapis du salon.

Madame Hennebeau dit  son mari, en baissant la voix:

--J'espre que vous allez boire votre caf.

--Sans doute, rpondit-il.  Qu'ils attendent!

Il tait nerveux, il prtait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occup de sa tasse.

Paul et Ccile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil  la serrure.  Ils touffaient des rires, ils parlaient trs bas.

--Les voyez-vous?

--Oui...  J'en vois un gros, avec deux autres petits, derrire.

--Hein? ils ont des figures abominables.

--Mais non, ils sont trs gentils.

Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le caf
tait trop chaud et qu'il le boirait aprs.  Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence.  Tous s'taient
rassis, et ils restrent  table, muets, n'osant plus remuer, coutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.



II


Ds la veille, dans une runion tenue chez Rasseneur, tienne et
quelques camarades avaient choisi les dlgus qui devaient se rendre
le lendemain  la Direction.  Lorsque, le soir, la Maheude sut que son
homme en tait, elle fut dsole, elle lui demanda s'il voulait qu'on
les jett  la rue.  Maheu lui-mme n'avait point accept sans
rpugnance.  Tous deux, au moment d'agir, malgr l'injustice de leur
misre, retombaient  la rsignation de la race, tremblant devant le
lendemain, prfrant encore plier l'chine.  D'habitude, lui, pour la
conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui
tait de bon conseil.  Cette fois, cependant, il finit par se fcher,
d'autant plus qu'il partageait secrtement ses craintes.

--Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le
dos.  Ce serait propre, de lcher les camarades!...  Je fais mon
devoir.

Elle se coucha  son tour.  Ni l'un ni l'autre ne parlait.  Puis,
aprs un long silence, elle rpondit:

--Tu as raison, vas-y.  Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes
  foutus.

Midi sonnait, lorsqu'on djeuna, car le rendez-vous tait pour une
heure,  l'Avantage, d'o l'on irait ensuite chez M. Hennebeau.  Il y
avait des pommes de terre.  Comme il ne restait qu'un petit morceau de
beurre, personne n'y toucha.  Le soir, on aurait des tartines.

--Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup
tienne  Maheu.

Ce dernier demeura saisi, la voix coupe par l'motion.

--Ah! non, c'est trop! s'cria la Maheude.  Je veux bien qu'il y
aille, mais je lui dfends de faire le chef...  Tiens! pourquoi lui
plutt qu'un autre?

Alors, tienne s'expliqua, avec sa fougue loquente.  Maheu tait le
meilleur ouvrier de la fosse, le plus aim, le plus respect, celui
qu'on citait pour son bon sens.  Aussi les rclamations des mineurs
prendraient-elles, dans sa bouche, un poids dcisif.  D'abord, lui,
tienne, devait parler; mais il tait  Montsou depuis trop peu de
temps.  On couterait davantage un ancien du pays.  Enfin, les
camarades confiaient leurs intrts au plus digne: il ne pouvait pas
refuser, ce serait lche.

La Maheude eut un geste dsespr.

--Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres.  Moi, je
consens, aprs tout!

--Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu.  Je dirai des btises.

tienne, heureux de l'avoir dcid, lui tapa sur l'paule.

--Tu diras ce que tu sens, et ce sera trs bien.

La bouche pleine, le pre Bonnemort, dont les jambes dsenflaient,
coutait, en hochant la tte.  Un silence se fit.  Quand on mangeait
des pommes de terre, les enfants s'touffaient et restaient trs
sages.  Puis, aprs avoir aval, le vieux murmura lentement:

--Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit...
Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on
nous flanquait  la porte de la Direction, et  coups de sabre encore!
Aujourd'hui, ils vous recevront peut-tre; mais ils ne vous rpondront
pas plus que ce mur...  Dame! ils ont l'argent, ils s'en fichent!

Le silence retomba, Maheu et tienne se levrent et laissrent la
famille morne, devant les assiettes vides.  En sortant, ils prirent
Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, o
les dlgus des corons voisins arrivaient par petits groupes.  L,
quand les vingt membres de la dlgation furent rassembls, on arrta
les conditions qu'on opposerait  celles de la Compagnie; et l'on
partit pour Montsou.  L'aigre bise du nord-est balayait le pav.  Deux
heures sonnrent, comme on arrivait.

D'abord, le domestique leur dit d'attendre, en refermant la porte sur
eux; puis, lorsqu'il revint, il les introduisit dans le salon, dont il
ouvrit les rideaux.  Un jour fin entra, tamis par les guipures.  Et
les mineurs, rests seuls, n'osrent s'asseoir, embarrasss, tous trs
propres, vtus de drap, rass du matin, avec leurs cheveux et leurs
moustaches jaunes.  Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts,
ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces
confusions de tous les styles, que le got de l'antiquaille a mises 
la mode: des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet
italien du dix-septime sicle, un contador espagnol du quinzime, et
un devant d'autel pour le lambrequin de la chemine, et des chamarres
d'anciennes chasubles rappliques sur les portires.  Ces vieux ors,
ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les
avait saisis d'un malaise respectueux.  Les tapis d'Orient semblaient
les lier aux pieds de leur haute laine.  Mais ce qui les suffoquait
surtout, c'tait la chaleur, une chaleur gale de calorifre, dont
l'enveloppement les surprenait, les joues glaces du vent de la route.
Cinq minutes s'coulrent.  Leur gne augmentait, dans le bien-tre de
cette pice riche, si confortablement close.

Enfin, M. Hennebeau entra, boutonn militairement, portant  sa
redingote le petit noeud correct de sa dcoration.  Il parla le
premier.

--Ah! vous voil!...  Vous vous rvoltez,  ce qu'il parat...

Et il s'interrompit, pour ajouter avec une raideur polie:

--Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer.

Les mineurs se tournrent, cherchrent des siges du regard.
Quelques-uns se risqurent sur les chaises; tandis que les autres,
inquits par les soies brodes, prfraient se tenir debout.

Il y eut un silence.  M. Hennebeau, qui avait roul son fauteuil
devant la chemine, les dnombrait vivement, tchait de se rappeler
leurs visages.  Il venait de reconnatre Pierron, cach au dernier
rang; et ses yeux s'taient arrts sur tienne, assis en face de lui.

--Voyons, demanda-t-il, qu'avez-vous  me dire?

Il s'attendait  entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut
tellement surpris de voir Maheu s'avancer, qu'il ne put s'empcher
d'ajouter encore:

--Comment! c'est vous, un bon ouvrier qui s'est toujours montr si
raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond
depuis le premier coup de pioche!...  Ah! c'est mal, a me chagrine
que vous soyez  la tte des mcontents!

Maheu coutait, les yeux baisss.  Puis, il commena, la voix
hsitante et sourde d'abord.

--Monsieur le directeur, c'est justement parce que je suis un homme
tranquille, auquel on n'a rien  reprocher, que les camarades m'ont
choisi.  Cela doit vous prouver qu'il ne s'agit pas d'une rvolte de
tapageurs, de mauvaises ttes cherchant  faire du dsordre.  Nous
voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il
nous semble qu'il serait temps de s'arranger, pour que nous ayons au
moins du pain tous les jours.

Sa voix se raffermissait.  Il leva les yeux, il continua, en regardant
le directeur:

--Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau
systme...  On nous accuse de mal boiser.  C'est vrai, nous ne donnons
pas  ce travail le temps ncessaire.  Mais, si nous le donnions,
notre journe se trouverait rduite encore, et comme elle n'arrive
dj pas  nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de
torchon qui nettoierait vos hommes.  Payez-nous davantage, nous
boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de
nous acharner  l'abattage, la seule besogne productive.  Il n'y a pas
d'autre arrangement possible, il faut que le travail soit pay pour
tre fait...  Et qu'est-ce que vous avez invent  la place? une chose
qui ne peut pas nous entrer dans la tte, voyez-vous! Vous baissez le
prix de la berline, puis vous prtendez compenser cette baisse en
payant le boisage  part.  Si cela tait vrai, nous n'en serions pas
moins vols, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps.
Mais ce qui nous enrage, c'est que cela n'est pas mme vrai: la
Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes
par berline dans sa poche, voil!

--Oui, oui, c'est la vrit, murmurrent les autres dlgus, en
voyant M.  Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre.

Du reste, Maheu coupa la parole au directeur.  Maintenant, il tait
lanc, les mots venaient tout seuls.  Par moments, il s'coutait avec
surprise, comme si un tranger avait parl en lui.  C'taient des
choses amasses au fond de sa poitrine, des choses qu'il ne savait
mme pas l, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur.  Il
disait leur misre  tous, le travail dur, la vie de brute, la femme
et les petits criant la faim  la maison.  Il cita les dernires paies
dsastreuses, les quinzaines drisoires, manges par les amendes et
les chmages, rapportes aux familles en larmes.  Est-ce qu'on avait
rsolu de les dtruire?

--Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes
donc venus vous dire que, crever pour crever, nous prfrons crever 
ne rien faire.  Ce sera de la fatigue de moins...  Nous avons quitt
les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos
conditions.  Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage
 part.  Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles
taient, et nous voulons encore qu'on nous donne cinq centimes de plus
par berline...  Maintenant, c'est  vous de voir si vous tes pour la
justice et pour le travail.

Des voix, parmi les mineurs, s'levrent.

--C'est cela...  Il a dit notre ide  tous...  Nous ne demandons que
la raison.

D'autres, sans parler, approuvaient d'un hochement de tte.  La pice
luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement
mystrieux d'antiquailles; et ils ne sentaient mme plus le tapis,
qu'ils crasaient sous leurs chaussures lourdes.

--Laissez-moi donc rpondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se
fchait.  Avant tout, il n'est pas vrai que la Compagnie gagne deux
centimes par berline...  Voyons les chiffres.

Une discussion confuse suivit.  Le directeur, pour tcher de les
diviser, interpella Pierron, qui se droba, en bgayant.  Au
contraire, Levaque tait  la tte des plus agressifs, embrouillant
les choses, affirmant des faits qu'il ignorait.  Le gros murmure des
voix s'touffait sous les tentures, dans la chaleur de serre.

--Si vous causez tous  la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne
nous entendrons.

Il avait retrouv son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de
grant qui a reu une consigne et qui entend la faire respecter.
Depuis les premiers mots, il ne quittait pas tienne du regard, il
manoeuvrait pour le tirer du silence o le jeune homme se renfermait.
Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, largit-il
brusquement la question.

--Non, avouez donc la vrit, vous obissez  des excitations
dtestables.  C'est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les
ouvriers et qui corrompt les meilleurs...  Oh! je n'ai besoin de la
confession de personne, je vois bien qu'on vous a changs, vous si
tranquilles autrefois.  N'est-ce-pas? on vous a promis plus de beurre
que de pain, on vous a dit que votre tour tait venu d'tre les
matres...  Enfin, on vous enrgimente dans cette fameuse
Internationale, cette arme de brigands dont le rve est la
destruction de la socit...

tienne, alors, l'interrompit.

--Vous vous trompez, monsieur le directeur.  Pas un charbonnier de
Montsou n'a encore adhr.  Mais, si on les y pousse, toutes les
fosses s'enrleront.  a dpend de la Compagnie.

Ds ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si
les autres mineurs n'avaient plus t l.

--La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de
la menacer.  Cette anne, elle a dpens trois cent mille francs 
btir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je
ne parle ni des pensions qu'elle sert, ni du charbon, ni des
mdicaments qu'elle donne...  Vous qui paraissez intelligent, qui tes
devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne
feriez-vous pas mieux de rpandre ces vrits-l que de vous perdre,
en frquentant des gens de mauvaise rputation? Oui, je veux parler de
Rasseneur, dont nous avons d nous sparer, afin de sauver nos fosses
de la pourriture socialiste...  On vous voit toujours chez lui, et
c'est lui assurment qui vous a pouss  crer cette caisse de
prvoyance, que nous tolrerions bien volontiers si elle tait
seulement une pargne, mais o nous sentons une arme contre nous, un
fonds de rserve pour payer les frais de la guerre.  Et,  ce propos,
je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un contrle sur cette
caisse.

tienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les lvres agites
d'un petit battement nerveux.  Il sourit  la dernire phrase, il
rpondit simplement:

--C'est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait
jusqu'ici nglig de rclamer ce contrle...  Notre dsir, par
malheur, est que la Compagnie s'occupe moins de nous, et qu'au lieu de
jouer le rle de providence, elle se montre tout bonnement juste en
nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu'elle se partage.
Est-ce honnte,  chaque crise, de laisser mourir de faim les
travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?...  Monsieur
le directeur aura beau dire, le nouveau systme est une baisse de
salaire dguise, et c'est ce qui nous rvolte, car si la Compagnie a
des conomies  faire, elle agit trs mal en les ralisant uniquement
sur l'ouvrier.

--Ah! nous y voil! cria M. Hennebeau.  Je l'attendais, cette
accusation d'affamer le peuple et de vivre de sa sueur! Comment
pouvez-vous dire des btises pareilles, vous qui devriez savoir les
risques normes que les capitaux courent dans l'industrie, dans les
mines par exemple? Une fosse tout quipe, aujourd'hui, cote de
quinze cent mille francs  deux millions; et que de peine avant de
retirer un intrt mdiocre d'une telle somme engloutie! Presque la
moiti des socits minires, en France, font faillite...  Du reste,
c'est stupide d'accuser de cruaut celles qui russissent.  Quand
leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-mmes.  Croyez-vous
que la Compagnie n'a pas autant  perdre que vous, dans la crise
actuelle?  Elle n'est pas la matresse du salaire, elle obit  la
concurrence, sous peine de ruine.  Prenez-vous-en aux faits, et non 
elle...  Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas
comprendre!

--Si, dit le jeune homme, nous comprenons trs bien qu'il n'y a pas
d'amlioration possible pour nous, tant que les choses iront comme
elles vont, et c'est mme  cause de a que les ouvriers finiront, un
jour ou l'autre, par s'arranger de faon  ce qu'elles aillent
autrement.

Cette parole, si modre de forme, fut prononce  demi-voix, avec une
telle conviction, tremblante de menace, qu'il se fit un grand silence.
Une gne, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon.
Les autres dlgus, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le
camarade venait de rclamer leur part, au milieu de ce bien-tre; et
ils recommenaient  jeter des regards obliques sur les tentures
chaudes, sur les siges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre
babiole aurait pay leur soupe pendant un mois.

Enfin, M. Hennebeau, qui tait rest pensif, se leva, pour les
congdier.  Tous l'imitrent.  tienne, lgrement, avait pouss le
coude de Maheu; et celui-ci reprit, la langue dj empte et
maladroite:

--Alors, monsieur, c'est tout ce que vous rpondez...  Nous allons
dire aux autres que vous repoussez nos conditions.

--Moi, mon brave, s'cria le directeur, mais je ne repousse rien!...
Je suis un salari comme vous, je n'ai pas plus de volont ici que le
dernier de vos galibots.  On me donne des ordres, et mon seul rle est
de veiller  leur bonne excution.  Je vous ai dit ce que j'ai cru
devoir vous dire, mais je me garderais bien de dcider...  Vous
m'apportez vos exigences, je les ferai connatre  la Rgie, puis je
vous transmettrai la rponse.

Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, vitant de se
passionner dans les questions, d'une scheresse courtoise de simple
instrument d'autorit.  Et les mineurs, maintenant, le regardaient
avec dfiance, se demandaient d'o il venait, quel intrt il pouvait
avoir  mentir, ce qu'il devait voler, en se mettant ainsi entre eux
et les vrais patrons.  Un intrigant peut-tre, un homme qu'on payait
comme un ouvrier, et qui vivait si bien!

tienne osa de nouveau intervenir.

--Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous
ne puissions plaider notre cause en personne.  Nous expliquerions
beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous chappent
forcment...  Si nous savions seulement o nous adresser!

M. Hennebeau ne se fcha point.  Il eut mme un sourire.

--Ah! dame! cela se complique, du moment o vous n'avez pas confiance
en moi...  Il faut aller l-bas.

Les dlgus avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une
des fentres.  O tait-ce, l-bas? Paris sans doute.  Mais ils ne le
savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant,
dans une contre inaccessible et religieuse, o trnait le dieu
inconnu, accroupi au fond de son tabernacle.  Jamais ils ne le
verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin,
pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou.  Et, quand le
directeur parlait, c'tait cette force qu'il avait derrire lui,
cache et rendant des oracles.

Un dcouragement les accabla, tienne lui-mme eut un haussement
d'paules pour leur dire que le mieux tait de s'en aller; tandis que
M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant
des nouvelles de Jeanlin.

--En voil une rude leon cependant, et c'est vous qui dfendez les
mauvais boisages!...  Vous rflchirez, mes amis, vous comprendrez
qu'une grve serait un dsastre pour tout le monde.  Avant une
semaine, vous mourrez de faim: comment ferez-vous?...  Je compte sur
votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez
lundi au plus tard.

Tous partaient, quittaient le salon dans un pitinement de troupeau,
le dos arrondi, sans rpondre un mot  cet espoir de soumission.  Le
directeur, qui les accompagnait, fut oblig de rsumer l'entretien: la
Compagnie d'un ct avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre
avec leur demande d'une augmentation de cinq centimes par berline.
Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prvenir que
leurs conditions seraient certainement repousses par la Rgie.

--Rflchissez avant de faire des btises, rpta-t-il, inquiet de
leur silence.

Dans le vestibule, Pierron salua trs bas, pendant que Levaque
affectait de remettre sa casquette.  Maheu cherchait un mot pour
partir, lorsque tienne, de nouveau, le toucha du coude.  Et tous s'en
allrent, au milieu de ce silence menaant.  La porte seule retomba, 
grand bruit.

Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle  manger, il retrouva ses
convives immobiles et muets, devant les liqueurs.  En deux mots, il
mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir.  Puis,
tandis qu'il buvait son caf froid, on tcha de parler d'autre chose.
Mais les Grgoire eux-mmes revinrent  la grve, tonns qu'il n'y
et pas des lois pour dfendre aux ouvriers de quitter leur travail.
Paul rassurait Ccile, affirmait qu'on attendait les gendarmes.

Enfin, madame Hennebeau appela le domestique.

--Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fentres et
donnez de l'air.



III


Quinze jours s'taient couls; et, le lundi de la troisime semaine,
les feuilles de prsence, envoyes  la Direction, indiqurent une
diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus.  Ce
matin-l, on comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de
la Rgie  ne pas cder exasprait les mineurs.  Le Voreux,
Crvecoeur, Mirou, Madeleine n'taient plus les seuls qui chmaient; 
la Victoire et  Feutry-Cantel, la descente comptait  peine
maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-mme se trouvait
atteint.  Peu  peu, la grve devenait gnrale.

Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau.  C'tait l'usine
morte, ce vide et cet abandon des grands chantiers, o dort le
travail.  Dans le ciel gris de dcembre, le long des hautes
passerelles, trois ou quatre berlines oublies avaient la tristesse
muette des choses.  En bas, entre les jambes maigres des trteaux, le
stock de charbon s'puisait, laissant la terre nue et noire; tandis
que la provision des bois pourrissait sous les averses.  A
l'embarcadre du canal, il tait rest une pniche  moiti charge,
comme assoupie dans l'eau trouble; et, sur le terri dsert, dont les
sulfures dcomposs fumaient malgr la pluie, une charrette dressait
mlancoliquement ses brancards.  Mais les btiments surtout
s'engourdissaient, le criblage aux persiennes closes, le beffroi o ne
montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie
des gnrateurs, et la chemine gante trop large pour les rares
fumes.  On ne chauffait la machine d'extraction que le matin.  Les
palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions
travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux
dsastres qui endommagent les voies, ds qu'on cesse de les
entretenir; puis,  partir de neuf heures, le reste du service se
faisait par les chelles.  Et, au-dessus de cette mort des btiments
ensevelis dans leur drap de poussire noire, il n'y avait toujours que
l'chappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le
reste de vie de la fosse, que les eaux auraient dtruite, si le
souffle s'tait arrt.

En face, sur le plateau, le coron des Deux-Cent-Quarante, lui aussi,
semblait mort.  Le prfet de Lille tait accouru, des gendarmes
avaient battu les routes; mais, devant le calme des grvistes, prfet
et gendarmes s'taient dcids  rentrer chez eux.  Jamais le coron
n'avait donn un si bel exemple, dans la vaste plaine.  Les hommes,
pour viter d'aller au cabaret, dormaient la journe entire; les
femmes, en se rationnant de caf, devenaient raisonnables, moins
enrages de bavardages et de querelles; et jusqu'aux bandes d'enfants
qui avaient l'air de comprendre, d'une telle sagesse, qu'elles
couraient pieds nus et se giflaient sans bruit.  C'tait le mot
d'ordre, rpt, circulant de bouche en bouche: on voulait tre sage.

Pourtant, un continuel va-et-vient emplissait de monde la maison des
Maheu.  tienne,  titre de secrtaire, y avait partag les trois
mille francs de la caisse de prvoyance, entre les familles
ncessiteuses; ensuite, de divers cts, taient arrives quelques
centaines de francs, produites par des souscriptions et des qutes.
Mais, aujourd'hui, toutes les ressources s'puisaient, les mineurs
n'avaient plus d'argent pour soutenir la grve, et la faim tait l,
menaante.  Maigrat, aprs avoir promis un crdit d'une quinzaine,
s'tait brusquement ravis au bout de huit jours, coupant les vivres.
D'habitude, il prenait les ordres de la Compagnie; peut-tre celle-ci
dsirait-elle en finir tout de suite, en affamant les corons.  Il
agissait d'ailleurs en tyran capricieux, donnait ou refusait du pain,
suivant la figure de la fille que les parents envoyaient aux
provisions; et il fermait surtout sa porte  la Maheude, plein de
rancune, voulant la punir de ce qu'il n'avait pas eu Catherine.  Pour
comble de misre, il gelait trs fort, les femmes voyaient diminuer
leur tas de charbon, avec la pense inquite qu'on ne le
renouvellerait plus aux fosses, tant que les hommes ne redescendraient
pas.  Ce n'tait point assez de crever de faim, on allait aussi crever
de froid.

Chez les Maheu, dj tout manquait.  Les Levaque mangeaient encore,
sur une pice de vingt francs prte par Bouteloup.  Quant aux
Pierron, ils avaient toujours de l'argent; mais, pour paratre aussi
affams que les autres, dans la crainte des emprunts, ils se
fournissaient  crdit chez Maigrat, qui aurait jet son magasin  la
Pierronne, si elle avait tendu sa jupe.  Ds le samedi, beaucoup de
familles s'taient couches sans souper.  Et, en face des jours
terribles qui commenaient, pas une plainte ne se faisait entendre,
tous obissaient au mot d'ordre, avec un tranquille courage.

C'tait quand mme une confiance absolue, une foi religieuse, le don
aveugle d'une population de croyants.  Puisqu'on leur avait promis
l're de la justice, ils taient prts  souffrir pour la conqute du
bonheur universel.  La faim exaltait les ttes, jamais l'horizon ferm
n'avait ouvert un au-del plus large  ces hallucins de la misre.
Ils revoyaient l-bas, quand leurs yeux se troublaient de faiblesse,
la cit idale de leur rve, mais prochaine  cette heure et comme
relle, avec son peuple de frres, son ge d'or de travail et de repas
en commun.  Rien n'branlait la conviction qu'ils avaient d'y entrer
enfin.  La caisse s'tait puise, la Compagnie ne cderait pas,
chaque jour devait aggraver la situation, et ils gardaient leur
espoir, et ils montraient le mpris souriant des faits.  Si la terre
craquait sous eux, un miracle les sauverait.  Cette foi remplaait le
pain et chauffait le ventre.  Lorsque les Maheu et les autres avaient
digr trop vite leur soupe d'eau claire, ils montaient ainsi dans un
demi-vertige, l'extase d'une vie meilleure qui jetait les martyrs aux
btes.

Dsormais, tienne tait le chef incontest.  Dans les conversations
du soir, il rendait des oracles,  mesure que l'tude l'affinait et le
faisait trancher en toutes choses.  Il passait les nuits  lire, il
recevait un nombre plus grand de lettres; mme il s'tait abonn au
Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier
qui entrait dans le coron, lui avait attir, de la part des camarades,
une considration extraordinaire.  Sa popularit croissante le
surexcitait chaque jour davantage.  Tenir une correspondance tendue,
discuter du sort des travailleurs aux quatre coins de la province,
donner des consultations aux mineurs du Voreux, surtout devenir un
centre, sentir le monde rouler autour de soi, c'tait un continuel
gonflement de vanit, pour lui, l'ancien mcanicien, le haveur aux
mains grasses et noires.  Il montait d'un chelon, il entrait dans
cette bourgeoisie excre, avec des satisfactions d'intelligence et de
bien-tre, qu'il ne s'avouait pas.  Un seul malaise lui restait, la
conscience de son manque d'instruction, qui le rendait embarrass et
timide, ds qu'il se trouvait devant un monsieur en redingote.  S'il
continuait  s'instruire, dvorant tout, le manque de mthode rendait
l'assimilation trs lente, une telle confusion se produisait, qu'il
finissait par savoir des choses qu'il n'avait pas comprises.  Aussi, 
certaines heures de bon sens, prouvait-il une inquitude sur sa
mission, la peur de n'tre point l'homme attendu.  Peut-tre aurait-il
fallu un avocat, un savant capable de parler et d'agir, sans
compromettre les camarades? Mais une rvolte le remettait bientt
d'aplomb.  Non, non, pas d'avocats! tous sont des canailles, ils
profitent de leur science pour s'engraisser avec le peuple! a
tournerait comme a tournerait, les ouvriers devaient faire leurs
affaires entre eux.  Et son rve de chef populaire le berait de
nouveau: Montsou  ses pieds, Paris dans un lointain de brouillard,
qui sait? la dputation un jour, la tribune d'une salle riche, o il
se voyait foudroyant les bourgeois du premier discours prononc par un
ouvrier dans un Parlement.

Depuis quelques jours, tienne tait perplexe.  Pluchart crivait
lettre sur lettre, en offrant de se rendre  Montsou, pour chauffer le
zle des grvistes.  Il s'agissait d'organiser une runion prive, que
le mcanicien prsiderait; et il y avait, sous ce projet, l'ide
d'exploiter la grve, de gagner  l'Internationale les mineurs, qui,
jusque-l, s'taient montrs mfiants.  tienne redoutait du tapage,
mais il aurait cependant laiss venir Pluchart, si Rasseneur n'avait
blm violemment cette intervention.  Malgr sa puissance, le jeune
homme devait compter avec le cabaretier, dont les services taient
plus anciens, et qui gardait des fidles parmi ses clients.  Aussi
hsitait-il encore, ne sachant que rpondre.

Justement, le lundi, vers quatre heures, une nouvelle lettre arriva de
Lille, comme tienne se trouvait seul, avec la Maheude, dans la salle
du bas.  Maheu, nerv d'oisivet, tait parti  la pche: s'il avait
la chance de prendre un beau poisson, en dessous de l'cluse du canal,
on le vendrait et on achterait du pain.  Le vieux Bonnemort et le
petit Jeanlin venaient de filer, pour essayer leurs jambes remises 
neuf; tandis que les enfants taient sortis avec Alzire, qui passait
des heures sur le terri,  ramasser des escarbilles.  Assise prs du
maigre feu, qu'on n'osait plus entretenir, la Maheude, dgrafe, un
sein hors du corsage et tombant jusqu'au ventre, faisait tter
Estelle.

Lorsque le jeune homme replia la lettre, elle l'interrogea.

--Est-ce de bonnes nouvelles? va-t-on nous envoyer de l'argent?

Il rpondit non du geste, et elle continua:

--Cette semaine, je ne sais comment nous allons faire...  Enfin, on
tiendra tout de mme.  Quand on a le bon droit de son ct, n'est-ce
pas? a vous donne du coeur, on finit toujours par tre les plus
forts.

A cette heure, elle tait pour la grve, raisonnablement.  Il aurait
mieux valu forcer la Compagnie  tre juste, sans quitter le travail.
Mais, puisqu'on l'avait quitt, on devait ne pas le reprendre, avant
d'obtenir justice.  L-dessus, elle se montrait d'une nergie
intraitable.  Plutt crever que de paratre avoir eu tort, lorsqu'on
avait raison!

--Ah! s'cria tienne, s'il clatait un bon cholra, qui nous
dbarrasst de tous ces exploiteurs de la Compagnie!

--Non, non, rpondit-elle, il ne faut souhaiter la mort  personne.
a ne nous avancerait gure, il en repousserait d'autres...  Moi, je
demande seulement que ceux-l reviennent  des ides plus senses, et
j'attends a, car il y a des braves gens partout...  Vous savez que je
ne suis pas du tout pour votre politique.

En effet, elle blmait d'habitude ses violences de paroles, elle le
trouvait batailleur.  Qu'on voult se faire payer son travail ce qu'il
valait, c'tait bon; mais pourquoi s'occuper d'un tas de choses, des
bourgeois et du gouvernement? pourquoi se mler des affaires des
autres, o il n'y avait que de mauvais coups  attraper? Et elle lui
gardait son estime, parce qu'il ne se grisait pas et qu'il lui payait
rgulirement ses quarante-cinq francs de pension.  Quand un homme
avait de la conduite, on pouvait lui passer le reste.

tienne, alors, parla de la Rpublique, qui donnerait du pain  tout
le monde.  Mais la Maheude secoua la tte, car elle se souvenait de
48, une anne de chien, qui les avait laisss nus comme des vers, elle
et son homme, dans les premiers temps de leur mnage.  Elle s'oubliait
 en conter les embtements d'une voix morne, les yeux perdus, la
gorge  l'air, tandis que sa fille Estelle, sans lcher le sein,
s'endormait sur ses genoux.  Et, absorb lui aussi, tienne regardait
fixement ce sein norme, dont la blancheur molle tranchait avec le
teint massacr et jauni du visage.

--Pas un liard, murmurait-elle, rien  se mettre sous la dent, et
toutes les fosses qui s'arrtaient.  Enfin, quoi! la crevaison du
pauvre monde, comme aujourd'hui!

Mais,  ce moment, la porte s'ouvrit, et ils restrent muets de
surprise devant Catherine qui entrait.  Depuis sa fuite avec Chaval,
elle n'avait plus reparu au coron.  Son trouble tait si grand,
qu'elle ne referma pas la porte, tremblante et muette.  Elle comptait
trouver sa mre seule, la vue du jeune homme drangeait la phrase
prpare en route.

--Qu'est-ce que tu viens ficher ici? cria la Maheude, sans mme
quitter sa chaise.  Je ne veux plus de toi, va-t'en!

Alors, Catherine tcha de rattraper des mots.

--Maman, c'est du caf et du sucre...  Oui, pour les enfants...  J'ai
fait des heures, j'ai song  eux...

Elle tirait de ses poches une livre de caf et une livre de sucre,
qu'elle s'enhardit  poser sur la table.  La grve du Voreux la
tourmentait, tandis qu'elle travaillait  Jean-Bart, et elle n'avait
trouv que cette faon d'aider un peu ses parents, sous le prtexte de
songer aux petits.  Mais son bon coeur ne dsarmait pas sa mre, qui
rpliqua:

--Au lieu de nous apporter des douceurs, tu aurais mieux fait de
rester  nous gagner du pain.

Elle l'accabla, elle se soulagea, en lui jetant  la face tout ce
qu'elle rptait contre elle, depuis un mois.  Filer avec un homme, se
coller  seize ans, lorsqu'on avait une famille dans le besoin! Il
fallait tre la dernire des filles dnatures.  On pouvait pardonner
une btise, mais une mre n'oubliait jamais un pareil tour.  Et encore
si on l'avait tenue  l'attache!  Pas du tout, elle tait libre comme
l'air, on lui demandait seulement de rentrer coucher.

--Dis? qu'est-ce que tu as dans la peau,  ton ge?

Catherine, immobile prs de la table, coutait, la tte basse.  Un
tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle
tchait de rpondre, en paroles entrecoupes.

--Oh! s'il n'y avait que moi, pour ce que a m'amuse!...  C'est lui.
Quand il veut, je suis bien force de vouloir, n'est-ce pas?  parce
que, vois-tu, il est le plus fort...  Est-ce qu'on sait comment les
choses tournent? Enfin, c'est fait, et ce n'est pas  dfaire, car
autant lui qu'un autre, maintenant.  Faut bien qu'il m'pouse.

Elle se dfendait sans rvolte, avec la rsignation passive des filles
qui subissent le mle de bonne heure.  N'tait-ce pas la loi commune?
Jamais elle n'avait rv autre chose, une violence derrire le terri,
un enfant  seize ans, puis la misre dans le mnage, si son galant
l'pousait.  Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi,
que bouleverse d'tre traite en gueuse devant ce garon, dont la
prsence l'oppressait et la dsesprait.

tienne, cependant, s'tait lev, en affectant de secouer le feu 
demi teint, pour ne pas gner l'explication.  Mais leurs regards se
rencontrrent, il la trouvait ple, reinte, jolie quand mme avec
ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il prouva un
singulier sentiment, sa rancune tait partie, il aurait simplement
voulu qu'elle ft heureuse, chez cet homme qu'elle lui avait prfr.
C'tait un besoin de s'occuper d'elle encore, une envie d'aller 
Montsou forcer l'autre  des gards.  Mais elle ne vit que de la piti
dans cette tendresse qui s'offrait toujours, il devait la mpriser
pour la dvisager de la sorte.  Alors, son coeur se serra tellement,
qu'elle trangla, sans pouvoir bgayer d'autres paroles d'excuse.

--C'est a, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable.
Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et
estime-toi heureuse que je sois embarrasse, car je t'aurais dj
fichu mon pied quelque part.

Comme si, brusquement, cette menace se ralisait, Catherine reut dans
le derrire,  toute vole, un coup de pied dont la violence
l'tourdit de surprise et de douleur.  C'tait Chaval, entr d'un bond
par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bte mauvaise.
Depuis une minute, il la guettait du dehors.

--Ah! salope, hurla-t-il, je t'ai suivie, je savais bien que tu
revenais ici t'en faire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le
paies, hein? Tu l'arroses de caf avec mon argent!

La Maheude et tienne, stupfis, ne bougeaient pas.  D'un geste
furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte.

--Sortiras-tu, nom de Dieu!

Et, comme elle se rfugiait dans un angle, il retomba sur la mre.

--Un joli mtier de garder la maison, pendant que ta putain de fille
est l-haut, les jambes en l'air!

Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la tranait
dehors.  A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, cloue
sur sa chaise.  Elle en avait oubli de rentrer son sein.  Estelle
s'tait endormie, le nez gliss en avant, dans la jupe de laine; et le
sein norme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache
puissante.

--Quand la fille n'y est pas, c'est la mre qui se fait tamponner,
cria Chaval.  Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas dgot, ton
salaud de logeur!

Du coup, tienne voulut gifler le camarade.  La peur d'ameuter le
coron par une bataille l'avait retenu de lui arracher Catherine des
mains.  Mais,  son tour, une rage l'emportait, et les deux hommes se
trouvrent face  face, le sang dans les yeux.  C'tait une vieille
haine, une jalousie longtemps inavoue, qui clatait.  Maintenant, il
fallait que l'un des deux manget l'autre.

--Prends garde! balbutia tienne, les dents serres.  J'aurai ta peau.

--Essaie! rpondit Chaval.

Ils se regardrent encore pendant quelques secondes, de si prs, que
leur souffle ardent brlait leur visage.  Et ce fut Catherine,
suppliante, qui reprit la main de son amant pour l'entraner.  Elle le
tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tte.

--Quelle brute! murmura tienne en fermant la porte violemment, agit
d'une telle colre, qu'il dut se rasseoir.

En face de lui, la Maheude n'avait pas remu.  Elle eut un grand
geste, et un silence se fit, pnible et lourd des choses qu'ils ne
disaient pas.  Malgr son effort, il revenait quand mme  sa gorge, 
cette coule de chair blanche, dont l'clat maintenant le gnait.
Sans doute, elle avait quarante ans et elle tait dforme, comme une
bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la dsiraient encore,
large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille.
Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris  deux mains sa
mamelle et la rentrait.  Un coin rose s'obstinait, elle le renfona du
doigt, puis se boutonna, toute noire  prsent, avachie dans son vieux
caraco.

--C'est un cochon, dit-elle enfin.  Il n'y a qu'un sale cochon pour
avoir des ides si dgotantes...  Moi, je m'en fiche! a ne mritait
pas de rponse.

Puis, d'une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du
regard:

--J'ai mes dfauts bien sr, mais je n'ai pas celui-l...  Il n'y a
que deux hommes qui m'ont touche, un herscheur autrefois,  quinze
ans, et Maheu ensuite.  S'il m'avait lche comme l'autre, dame! je ne
sais trop ce qu'il serait arriv, et je ne suis pas plus fire pour
m'tre bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que,
lorsqu'on n'a point fait le mal, c'est souvent que les occasions ont
manqu...  Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines
qui n'en pourraient dire autant, n'est-ce pas?

--a, c'est bien vrai, rpondit tienne en se levant.

Et il sortit, pendant qu'elle se dcidait  rallumer le feu, aprs
avoir pos Estelle endormie sur deux chaises.  Si le pre attrapait et
vendait un poisson, on ferait tout de mme de la soupe.

Dehors, la nuit tombait dj, une nuit glaciale, et la tte basse,
tienne marchait, pris d'une tristesse noire.  Ce n'tait plus de la
colre contre l'homme, de la piti pour la pauvre fille maltraite.
La scne brutale s'effaait, se noyait, le rejetait  la souffrance de
tous, aux abominations de la misre.  Il revoyait le coron sans pain,
ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple
luttant, le ventre vide.  Et le doute dont il tait effleur parfois,
s'veillait en lui, dans la mlancolie affreuse du crpuscule, le
torturait d'un malaise qu'il n'avait jamais ressenti si violent.  De
quelle terrible responsabilit il se chargeait!  Allait-il les pousser
encore, les faire s'entter  la rsistance, maintenant qu'il n'y
avait ni argent ni crdit? et quel serait le dnouement, s'il
n'arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages?
Brusquement, il venait d'avoir la vision du dsastre: des enfants qui
mouraient, des mres qui sanglotaient, tandis que les hommes, hves et
maigris, redescendaient dans les fosses.  Il marchait toujours, ses
pieds butaient sur les pierres, l'ide que la Compagnie serait la plus
forte et qu'il aurait fait le malheur des camarades, l'emplissait
d'une insupportable angoisse.

Lorsqu'il leva la tte, il vit qu'il tait devant le Voreux.  La masse
sombre des btiments s'alourdissait sous les tnbres croissantes.  Au
milieu du carreau dsert, obstru de grandes ombres immobiles, on et
dit un coin de forteresse abandonne.  Ds que la machine d'extraction
s'arrtait, l'me s'en allait des murs.  A cette heure de nuit, rien
n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'chappement de
la pompe lui-mme n'tait qu'un rle lointain, venu on ne savait d'o,
dans cet anantissement de la fosse entire.

tienne regardait, et le sang lui remontait au coeur.  Si les ouvriers
souffraient la faim, la Compagnie entamait ses millions.  Pourquoi
serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre
l'argent? En tout cas, la victoire lui coterait cher.  On compterait
ses cadavres, ensuite.  Il tait repris d'une fureur de bataille, du
besoin farouche d'en finir avec la misre, mme au prix de la mort.
Autant valait-il que le coron crevt d'un coup, si l'on devait
continuer  crever en dtail, de famine et d'injustice.  Des lectures
mal digres lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient
incendi leurs villes pour arrter l'ennemi, des histoires vagues o
les mres sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la
tte sur le pav, o les hommes se laissaient mourir d'inanition,
plutt que de manger le pain des tyrans.  Cela l'exaltait, une gaiet
rouge se dgageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute,
lui faisant honte de cette lchet d'une heure.  Et, dans ce rveil de
sa foi, des bouffes d'orgueil reparaissaient et l'emportaient plus
haut, la joie d'tre le chef, de se voir obi jusqu'au sacrifice, le
rve largi de sa puissance, le soir du triomphe.  Dj, il imaginait
une scne d'une grandeur simple, son refus du pouvoir, l'autorit
remise entre les mains du peuple, quand il serait le matre.

Mais il s'veilla, il tressaillit  la voix de Maheu qui lui contait
sa chance, une truite superbe pche et vendue trois francs.  On
aurait de la soupe.  Alors, il laissa le camarade retourner seul au
coron, en lui disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler 
l'Avantage, il attendit le dpart d'un client pour avertir nettement
Rasseneur qu'il allait crire  Pluchart de venir tout de suite.  Sa
rsolution tait prise, il voulait organiser une runion prive, car
la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou
adhraient en masse  l'Internationale.



IV


Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Dsir, qu'on organisa la runion
prive, pour le jeudi,  deux heures.  La veuve, outre des misres
qu'on faisait  ses enfants, les charbonniers, ne dcolrait plus,
depuis surtout que son cabaret se vidait.  Jamais grve n'avait eu
moins soif, les solards s'enfermaient chez eux, par crainte de
dsobir au mot d'ordre de sagesse.  Aussi Montsou, qui grouillait de
monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et
morne, d'un air de dsolation.  Plus de bire coulant des comptoirs et
des ventres, les ruisseaux taient secs.  Sur le pav, au dbit
Casimir et  l'estaminet du Progrs, on ne voyait que les faces ples
des cabaretires interrogeant la route; puis, dans Montsou mme, toute
la ligne s'tendait dserte, de l'estaminet Lenfant  l'estaminet
Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le dbit de la
Tte-Coupe; seul, l'estaminet Saint-loi, que des porions
frquentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait
jusqu'au Volcan, dont les dames chmaient, faute d'amateurs, bien
qu'elles eussent baiss leur prix de dix sous  cinq sous, vu la
rigueur des temps.  C'tait un vrai deuil qui crevait le coeur du pays
entier.

--Nom de Dieu! s'tait crie la veuve Dsir, en tapant des deux mains
sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en
prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embte!

Pour elle, toutes les autorits, tous les patrons, c'taient des
gendarmes, un terme de mpris gnral, dans lequel elle enveloppait
les ennemis du peuple.  Et elle avait accueilli avec transport la
demande d'tienne: sa maison entire appartenait aux mineurs, elle
prterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-mme les
invitations, puisque la loi l'exigeait.  D'ailleurs, tant mieux, si la
loi n'tait pas contente! on verrait sa gueule.  Ds le lendemain, le
jeune homme lui apporta  signer une cinquantaine de lettres, qu'il
avait fait copier par les voisins du coron sachant crire; et l'on
envoya ces lettres, dans les fosses, aux dlgus et  des hommes dont
on tait sr.  L'ordre du jour avou tait de discuter la continuation
de la grve; mais, en ralit, on attendait Pluchart, on comptait sur
un discours de lui, pour enlever l'adhsion en masse  l'Internationale.

Le jeudi matin, tienne fut pris d'inquitude, en ne voyant pas
arriver son ancien contrematre, qui avait promis par dpche d'tre
l le mercredi soir.  Que se passait-il donc? Il tait dsol de ne
pouvoir s'entendre avec lui, avant la runion.  Ds neuf heures, il se
rendit  Montsou, dans l'ide que le mcanicien y tait peut-tre all
tout droit, sans s'arrter au Voreux.

--Non, je n'ai pas vu votre ami, rpondit la veuve Dsir.  Mais tout
est prt, venez donc voir.

Elle le conduisit dans la salle de bal.  La dcoration en tait reste
la mme, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de
fleurs en papier peint, et des cussons de carton dor alignant des
noms de saints et de saintes, le long des murs.  Seulement, on avait
remplac la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans
un angle; et, rangs de biais, des bancs garnissaient la salle.

--C'est parfait, dclara tienne.

--Et, vous savez, reprit la veuve, vous tes chez vous.  Gueulez tant
que a vous plaira...  Faudra que les gendarmes me passent sur le
corps, s'ils viennent.

Malgr son inquitude, il ne put s'empcher de sourire en la
regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins
dont un seul rclamait un homme, pour tre embrass; ce qui faisait
dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en
prenait deux chaque soir,  cause de la besogne.

Mais tienne s'tonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme
la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il
s'cria:

--Tiens! c'est dj vous!

Souvarine, qui avait travaill la nuit au Voreux, les machineurs
n'tant pas en grve, venait simplement par curiosit.  Quant 
Rasseneur, il semblait gn depuis deux jours, sa grasse figure ronde
avait perdu son rire dbonnaire.

--Pluchart n'est pas arriv, je suis trs inquiet, ajouta tienne.

Le cabaretier dtourna les yeux et rpondit entre ses dents:

--a ne m'tonne pas, je ne l'attends plus.

--Comment?

Alors, il se dcida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave:

--C'est que, moi aussi, je lui ai envoy une lettre, si tu veux que je
te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai suppli de ne pas venir...
Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-mmes, sans
nous adresser aux trangers.

tienne, hors de lui, tremblant de colre, les yeux dans les yeux du
camarade, rptait en bgayant:

--Tu as fait a! tu as fait a!

--J'ai fait a, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en
Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui...
Mais, vois-tu, je me fous de vos ides, moi! La politique, le
gouvernement, tout a, je m'en fous! Ce que je dsire, c'est que le
mineur soit mieux trait.  J'ai travaill au fond pendant vingt ans,
j'y ai su tellement de misre et de fatigue, que je me suis jur
d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et,
je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires,
vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus misrable...Quand
il sera forc par la faim de redescendre, on le salera davantage, la
Compagnie le paiera  coups de trique, comme un chien chapp qu'on
fait rentrer  la niche...  Voil ce que je veux empcher, entends-tu!

Il haussait la voix, le ventre en avant, plant carrment sur ses
grosses jambes.  Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se
confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort.
Est-ce que ce n'tait pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup
changer le monde, mettre les ouvriers  la place des patrons, partager
l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des
mille ans pour que a se ralist peut-tre.  Alors, qu'on lui ficht
la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait
pas se casser le nez, c'tait de marcher droit, d'exiger les rformes
possibles, d'amliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les
occasions.  Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener
la Compagnie  des conditions meilleures; au lieu que, va te faire
fiche! on y crverait tous, en s'obstinant.

tienne l'avait laiss parler, la parole coupe par l'indignation.
Puis, il cria:

--Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines?

Un instant, il l'aurait gifl; et, pour rsister  la tentation, il se
lana dans la salle  grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs,
au travers desquels il s'ouvrait un passage.

--Fermez la porte au moins, fit remarquer Souvarine.  On n'a pas
besoin d'entendre.

Aprs tre all lui-mme la fermer, il s'assit tranquillement sur une
des chaises du bureau.  Il avait roul une cigarette, il regardait les
deux autres de son oeil doux et fin, les lvres pinces d'un mince
sourire.

--Quand tu te fcheras, a n'avance  rien, reprit judicieusement
Rasseneur.  Moi, j'ai cru d'abord que tu avais du bon sens.  C'tait
trs bien de recommander le calme aux camarades, de les forcer  ne
pas remuer de chez eux, d'user de ton pouvoir enfin pour le maintien
de l'ordre.  Et, maintenant, voil que tu vas les jeter dans le
gchis!

A chacune de ses courses au milieu des bancs, tienne revenait vers le
cabaretier, le saisissait par les paules, le secouait, en lui criant
ses rponses dans la face.

--Mais, tonnerre de Dieu! je veux bien tre calme.  Oui, je leur ai
impos une discipline! oui, je leur conseille encore de ne pas bouger!
Seulement, il ne faut pas qu'on se foute de nous,  la fin!...  Tu es
heureux de rester froid.  Moi, il y a des heures o je sens ma tte
qui dmnage.

C'tait, de son ct, une confession.  Il se raillait de ses illusions
de nophyte, de son rve religieux d'une cit o la justice allait
rgner bientt, entre les hommes devenus frres.  Un bon moyen
vraiment, se croiser les bras et attendre, si l'on voulait voir les
hommes se manger entre eux jusqu' la fin du monde, comme des loups.
Non! il fallait s'en mler, autrement l'injustice serait ternelle,
toujours les riches suceraient le sang des pauvres.  Aussi ne se
pardonnait-il pas la btise d'avoir dit autrefois qu'on devait bannir
la politique de la question sociale.  Il ne savait rien alors, et
depuis il avait lu, il avait tudi.  Maintenant, ses ides taient
mres, il se vantait d'avoir un systme.  Pourtant, il l'expliquait
mal, en phrases dont la confusion gardait un peu de toutes les
thories traverses et successivement abandonnes.  Au sommet, restait
debout l'ide de Karl Marx: le capital tait le rsultat de la
spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconqurir
cette richesse vole.  Dans la pratique, il s'tait d'abord, avec
Proudhon, laiss prendre par la chimre du crdit mutuel, d'une vaste
banque d'change, qui supprimait les intermdiaires; puis, les
socits coopratives de Lassalle, dotes par l'tat, transformant peu
 peu la terre en une seule ville industrielle, l'avaient passionn,
jusqu'au jour o le dgot lui en tait venu, devant la difficult du
contrle; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait
que tous les instruments du travail fussent rendus  la collectivit.
Mais cela demeurait vague, il ne savait comment raliser ce nouveau
rve, empch encore par les scrupules de sa sensibilit et de sa
raison, n'osant risquer les affirmations absolues des sectaires.  Il
en tait simplement  dire qu'il s'agissait de s'emparer du
gouvernement, avant tout.  Ensuite, on verrait.

--Mais qu'est-ce qu'il te prend? pourquoi passes-tu aux bourgeois?
continua-t-il avec violence, en revenant se planter devant le
cabaretier.  Toi-mme, tu le disais: il faut que a pte!

Rasseneur rougit lgrement.

--Oui, je l'ai dit.  Et si a pte, tu verras que je ne suis pas plus
lche qu'un autre...  Seulement, je refuse d'tre avec ceux qui
augmentent le gchis, pour y pcher une position.

A son tour, tienne fut pris de rougeur.  Les deux hommes ne crirent
plus, devenus aigres et mauvais, gagns par le froid de leur rivalit.
C'tait, au fond, ce qui outrait les systmes, jetant l'un  une
exagration rvolutionnaire, poussant l'autre  une affectation de
prudence, les emportant malgr eux au-del de leurs ides vraies, dans
ces fatalits des rles qu'on ne choisit pas soi-mme.  Et Souvarine,
qui les coutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un
mpris silencieux, l'crasant mpris de l'homme prt  donner sa vie,
obscurment, sans mme en tirer l'clat du martyre.

--Alors, c'est pour moi que tu dis a? demanda tienne.  Tu es jaloux?

--Jaloux de quoi? rpondit Rasseneur.  Je ne me pose pas en grand
homme, je ne cherche pas  crer une section  Montsou, pour en
devenir le secrtaire.

L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta:

--Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brles
seulement d'tre  notre tte, de faire le monsieur en correspondant
avec le fameux Conseil fdral du Nord!

Un silence rgna.  tienne, frmissant, reprit:

--C'est bon...  Je croyais n'avoir rien  me reprocher.  Toujours je
te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps
avant moi.  Mais, puisque tu ne peux souffrir personne  ton ct,
j'agirai dsormais tout seul...  Et, d'abord, je t'avertis que la
runion aura lieu, mme si Pluchart ne vient pas, et que les camarades
adhreront malgr toi.

--Oh! adhrer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait...  Il faudra
les dcider  payer la cotisation.

--Nullement.  L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en grve.
Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra 
notre secours.

Rasseneur, du coup, s'emporta.

--Eh bien! nous allons voir...  J'en suis, de ta runion, et je
parlerai.  Oui, je ne te laisserai pas tourner la tte aux amis, je
les clairerai sur leurs intrts vritables.  Nous saurons lequel ils
entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de
toi, qui as tout boulevers chez nous, en moins d'une anne...  Non!
non! fous-moi la paix! c'est maintenant  qui crasera l'autre!

Et il sortit, en faisant claquer la porte.  Les guirlandes de fleurs
tremblrent au plafond, les cussons dors sautrent contre les murs.
Puis, la grande salle retomba  sa paix lourde.

Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table.  Aprs avoir
march un instant en silence, tienne se soulageait longuement.
tait-ce sa faute, si on lchait ce gros fainant pour venir  lui? et
il se dfendait d'avoir recherch la popularit, il ne savait pas mme
comment tout cela s'tait fait, la bonne amiti du coron, la confiance
des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux,  cette heure.  Il
s'indignait qu'on l'accust de vouloir pousser au gchis par ambition,
il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternit.

Brusquement, il s'arrta devant Souvarine, il cria:

--Vois-tu, si je savais coter une goutte de sang  un ami, je
filerais tout de suite en Amrique!

Le machineur haussa les paules, et un sourire amincit de nouveau ses
lvres.

--Oh! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que a fait? la terre en a
  besoin.

tienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre ct de
la table.  Cette face blonde, dont les yeux rveurs s'ensauvageaient
parfois d'une clart rouge, l'inquitait, exerait sur sa volont une
action singulire.  Sans que le camarade parlt, conquis par ce
silence mme, il se sentait absorb peu  peu.

--Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu  ma place? N'ai-je pas raison
de vouloir agir?...  Le mieux, n'est-ce pas? est de nous mettre de
cette Association.

Souvarine, aprs avoir souffl lentement un jet de fume, rpondit par
son mot favori:

--Oui, des btises! mais, en attendant, c'est toujours a...
D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientt.  Il s'en occupe.

--Qui donc?

--Lui!

Il avait prononc ce mot  demi-voix, d'un air de ferveur religieuse,
en jetant un regard vers l'Orient.  C'tait du matre qu'il parlait,
de Bakounine l'exterminateur.

--Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que
tes savants sont des lches, avec leur volution...  Avant trois ans,
l'Internationale, sous ses ordres, doit craser le vieux monde.

tienne tendait les oreilles, trs attentif.  Il brlait de
s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le
machineur ne lchait que de rares paroles obscures, comme s'il en et
gard pour lui les mystres.

--Mais enfin explique-moi...  Quel est votre but?

--Tout dtruire...  Plus de nations, plus de gouvernements, plus de
proprit, plus de Dieu ni de culte.

--J'entends bien.  Seulement,  quoi a vous mne-t-il?

--A la commune primitive et sans forme,  un monde nouveau, au
recommencement de tout.

--Et les moyens d'excution? comment comptez-vous vous y prendre?

--Par le feu, par le poison, par le poignard.  Le brigand est le vrai
hros, le vengeur populaire, le rvolutionnaire en action, sans
phrases puises dans les livres.  Il faut qu'une srie d'effroyables
attentats pouvantent les puissants et rveillent le peuple.

En parlant, Souvarine devenait terrible.  Une extase le soulevait sur
sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux ples, et ses mains
dlicates treignaient le bord de la table,  la briser.  Saisi de
peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait reu
la vague confidence, des mines charges sous les palais du tzar, des
chefs de la police abattus  coups de couteau ainsi que des sangliers,
une matresse  lui, la seule femme qu'il et aime, pendue  Moscou,
un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux,
une dernire fois.

--Non! non! murmura tienne, avec un grand geste qui cartait ces
abominables visions, nous n'en sommes pas encore l, chez nous.
L'assassinat, l'incendie, jamais! C'est monstrueux, c'est injuste,
tous les camarades se lveraient pour trangler le coupable!

Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au rve
sombre de cette extermination du monde, fauch comme un champ de
seigle,  ras de terre.  Ensuite, que ferait-on, comment
repousseraient les peuples? Il exigeait une rponse.

--Dis-moi ton programme.  Nous voulons savoir o nous allons, nous
  autres.

Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noy et perdu:

--Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils
empchent la destruction pure et entravent la marche de la rvolution.

Cela fit rire tienne, malgr le froid que la rponse lui avait
souffl sur la chair.  Du reste, il confessait volontiers qu'il y
avait du bon dans ces ides, dont l'effrayante simplicit l'attirait.
Seulement, ce serait donner la partie trop belle  Rasseneur, si l'on
en contait de pareilles aux camarades.  Il s'agissait d'tre pratique.

La veuve Dsir leur proposa de djeuner.  Ils acceptrent, ils
passrent dans la salle du cabaret, qu'une cloison mobile sparait du
bal, pendant la semaine.  Lorsqu'ils eurent fini leur omelette et leur
fromage, le machineur voulut partir; et, comme l'autre le retenait:

--A quoi bon? pour vous entendre dire des btises inutiles!...  J'en
ai assez vu.  Bonsoir!

Il s'en alla de son air doux et obstin, une cigarette aux lvres.

L'inquitude d'tienne croissait.  Il tait une heure, dcidment
Pluchart lui manquait de parole.  Vers une heure et demie, les
dlgus commencrent  paratre, et il dut les recevoir, car il
dsirait veiller aux entres, de peur que la Compagnie n'envoyt ses
mouchards habituels.  Il examinait chaque lettre d'invitation,
dvisageait les gens; beaucoup, d'ailleurs, pntraient sans lettre,
il suffisait qu'il les connt, pour qu'on leur ouvrt la porte.  Comme
deux heures sonnaient, il vit arriver Rasseneur, qui acheva sa pipe
devant le comptoir, en causant, sans hte.  Ce calme goguenard acheva
de l'nerver, d'autant plus que des farceurs taient venus, simplement
pour la rigolade, Zacharie, Mouquet, d'autres encore: ceux-l se
fichaient de la grve, trouvaient drle de ne rien faire; et,
attabls, dpensant leurs derniers deux sous  une chope, ils
ricanaient, ils blaguaient les camarades, les convaincus, qui allaient
avaler leur langue d'embtement.

Un nouveau quart d'heure s'coula.  On s'impatientait dans la salle.
Alors, tienne, dsespr, eut un geste de rsolution.  Et il se
dcidait  entrer, quand la veuve Dsir, qui allongeait la tte
au-dehors, s'cria:

--Mais le voil, votre monsieur!

C'tait Pluchart, en effet.  Il arrivait en voiture, tran par un
cheval poussif.  Tout de suite, il sauta sur le pav, mince, belltre,
la tte carre et trop grosse, ayant sous sa redingote de drap noir
l'endimanchement d'un ouvrier cossu.  Depuis cinq ans, il n'avait plus
donn un coup de lime, et il se soignait, se peignait surtout avec
correction, vaniteux de ses succs de tribune; mais il gardait des
raideurs de membres, les ongles de ses mains larges ne repoussaient
pas, mangs par le fer.  Trs actif, il servait son ambition, en
battant la province sans relche, pour le placement de ses ides.

--Ah! ne m'en veuillez pas! dit-il, devanant les questions et les
reproches.  Hier, confrence  Preuilly le matin, runion le soir 
Valenay.  Aujourd'hui, djeuner  Marchiennes, avec Sauvagnat...
Enfin, j'ai pu prendre une voiture.  Je suis extnu, vous entendez ma
voix.  Mais a ne fait rien, je parlerai tout de mme.

Il tait sur le seuil du Bon-Joyeux, lorsqu'il se ravisa.

--Sapristi! et les cartes que j'oublie! Nous serions propres!

Il revint  la voiture, que le cocher remisait, et il tira du coffre
une petite caisse de bois noir, qu'il emporta sous son bras.

tienne, rayonnant, marchait dans son ombre, tandis que Rasseneur,
constern, n'osait lui tendre la main.  L'autre la lui serrait dj,
et il dit  peine un mot rapide de la lettre: quelle drle d'ide!
pourquoi ne pas faire cette runion? on devait toujours faire une
runion, quand on le pouvait.  La veuve Dsir lui offrit de prendre
quelque chose, mais il refusa.  Inutile! il parlait sans boire.
Seulement, il tait press, parce que, le soir, il comptait pousser
jusqu' Joiselle, o il voulait s'entendre avec Legoujeux.  Tous alors
entrrent en paquet dans la salle de bal.  Maheu et Levaque, qui
arrivaient en retard, suivirent ces messieurs.  Et la porte fut ferme
 clef, pour tre chez soi, ce qui fit ricaner plus haut les
blagueurs, Zacharie ayant cri  Mouquet qu'ils allaient peut-tre
bien foutre un enfant  eux tous, l-dedans.

Une centaine de mineurs attendaient sur les banquettes, dans l'air
enferm de la salle, o les odeurs chaudes du dernier bal remontaient
du parquet.  Des chuchotements coururent, les ttes se tournrent,
pendant que les nouveaux venus s'asseyaient aux places vides.  On
regardait le monsieur de Lille, la redingote noire causait une
surprise et un malaise.

Mais, immdiatement, sur la proposition d'tienne, on constitua le
bureau.  Il lanait des noms, les autres approuvaient en levant la
main.  Pluchart fut nomm prsident, puis on dsigna comme assesseurs
Maheu et tienne lui-mme.  Il y eut un remuement de chaises, le
bureau s'installait; et l'on chercha un instant le prsident disparu
derrire la table, sous laquelle il glissait la caisse, qu'il n'avait
pas lche.  Quand il reparut, il tapa lgrement du poing pour
rclamer l'attention; ensuite, il commena d'une voix enroue:

--Citoyens...

Une petite porte s'ouvrit, il dut s'interrompre.  C'tait la veuve
Dsir, qui, faisant le tour par la cuisine, apportait six chopes sur
un plateau.

--Ne vous drangez pas, murmura-t-elle.  Lorsqu'on parle, on a soif.

Maheu la dbarrassa et Pluchart put continuer.  Il se dit trs touch
du bon accueil des travailleurs de Montsou, il s'excusa de son retard,
en parlant de sa fatigue et de sa gorge malade.  Puis, il donna la
parole au citoyen Rasseneur, qui la demandait.

Dj, Rasseneur se plantait  ct de la table, prs des chopes.  Une
chaise retourne lui servait de tribune.  Il semblait trs mu, il
toussa avant de lancer  pleine voix:

--Camarades...

Ce qui faisait son influence sur les ouvriers des fosses, c'tait la
facilit de sa parole, la bonhomie avec laquelle il pouvait leur
parler pendant des heures, sans jamais se lasser.  Il ne risquait
aucun geste, restait lourd et souriant, les noyait, les tourdissait,
jusqu' ce que tous criassent: Oui, oui, c'est bien vrai, tu as
raison! Pourtant, ce jour-l, ds les premiers mots, il avait senti
une opposition sourde.  Aussi avanait-il prudemment.  Il ne discutait
que la continuation de la grve, il attendait d'tre applaudi, avant
de s'attaquer  l'Internationale.  Certes, l'honneur dfendait de
cder aux exigences de la Compagnie; mais, que de misres! quel avenir
terrible, s'il fallait s'obstiner longtemps encore! Et, sans se
prononcer pour la soumission, il amollissait les courages, il montrait
les corons mourant de faim, il demandait sur quelles ressources
comptaient les partisans de la rsistance.  Trois ou quatre amis
essayrent de l'approuver, ce qui accentua le silence froid du plus
grand nombre, la dsapprobation peu  peu irrite qui accueillait ses
phrases.  Alors, dsesprant de les reconqurir, la colre l'emporta,
il leur prdit des malheurs, s'ils se laissaient tourner la tte par
des provocations venues de l'tranger.  Les deux tiers s'taient
levs, se fchaient, voulaient l'empcher d'en dire davantage,
puisqu'il les insultait, en les traitant comme des enfants incapables
de se conduire.  Et lui, buvant coup sur coup des gorges de bire,
parlait quand mme au milieu du tumulte, criait violemment qu'il
n'tait pas n, bien sr, le gaillard qui l'empcherait de faire son
devoir!

Pluchart tait debout.  Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du
poing sur la table, il rptait de sa voix trangle:

--Citoyens...  citoyens...

Enfin, il obtint un peu de calme, et la runion, consulte, retira la
parole  Rasseneur.  Les dlgus qui avaient reprsent les fosses,
dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enrags
par la faim, travaills d'ides nouvelles.  C'tait un vote rgl 
l'avance.

--Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing 
Rasseneur.

tienne s'tait pench, derrire le dos du prsident, pour apaiser
Maheu, trs rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite.

--Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole.

Un silence profond se fit.  Il parla.  Sa voix sortait, pnible et
rauque; mais il s'y tait habitu, toujours en course, promenant sa
laryngite avec son programme.  Peu  peu, il l'enflait et en tirait
des effets pathtiques.  Les bras ouverts, accompagnant les priodes
d'un balancement d'paules, il avait une loquence qui tenait du
prne, une faon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont
le ronflement monotone finissait par convaincre.

Et il plaa son discours sur la grandeur et les bienfaits de
l'Internationale, celui qu'il dballait d'abord, dans les localits o
il dbutait.  Il en expliqua le but, l'mancipation des travailleurs;
il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la
province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanit.
Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les tages, dressaient
l'immense cathdrale du monde futur.  Puis, c'tait l'administration
intrieure: il lut les statuts, parla des congrs, indiqua
l'importance croissante de l'oeuvre, l'largissement du programme,
qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant  la
liquidation sociale, pour en finir avec le salariat.  Plus de
nationalits, les ouvriers du monde entier runis dans un besoin
commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la
socit libre, o celui qui ne travaillerait pas, ne rcolterait pas!
Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le
plafond enfum dont l'crasement rabattait les clats de sa voix.

Une houle agita les ttes.  Quelques-uns crirent:

--C'est a!...  Nous en sommes!

Lui, continuait.  C'tait la conqute du monde avant trois ans.  Et il
numrait les peuples conquis.  De tous cts pleuvaient les
adhsions.  Jamais religion naissante n'avait fait tant de fidles.
Puis, quand on serait les matres, on dicterait des lois aux patrons,
ils auraient  leur tour le poing sur la gorge.

--Oui! oui!...  C'est eux qui descendront!

D'un geste, il rclama le silence.  Maintenant, il abordait la
question des grves.  En principe, il les dsapprouvait, elles taient
un moyen trop lent, qui aggravait plutt les souffrances de l'ouvrier.
Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient invitables, il
fallait s'y rsoudre, car elles avaient l'avantage de dsorganiser le
capital.  Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une
providence pour les grvistes, il citait des exemples:  Paris, lors
de la grve des bronziers, les patrons avaient tout accord d'un coup,
pris de terreur  la nouvelle que l'Internationale envoyait des
secours;  Londres, elle avait sauv les mineurs d'une houillre, en
rapatriant  ses frais un convoi de Belges, appels par le
propritaire de la mine.  Il suffisait d'adhrer, les Compagnies
tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande arme des
travailleurs, dcids  mourir les uns pour les autres, plutt que de
rester les esclaves de la socit capitaliste.

Des applaudissements l'interrompirent.  Il s'essuyait le front avec
son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait.  Quand
il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui couprent la
parole.

--a y est! dit-il rapidement  tienne.  Ils en ont assez...  Vite!
les cartes!

Il avait plong sous la table, il reparut avec la petite caisse de
bois noir.

--Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de
membres.  Que vos dlgus s'approchent, je les leur remettrai, et ils
les distribueront...  Plus tard, on rglera tout.

Rasseneur s'lana, protesta encore.  De son ct, tienne s'agitait,
ayant  prononcer un discours.  Une confusion extrme s'ensuivit.
Levaque lanait les poings en avant, comme pour se battre.  Debout,
Maheu parlait, sans qu'on pt distinguer un seul mot.  Dans ce
redoublement de tumulte, une poussire montait du parquet, la
poussire volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur
forte des herscheuses et des galibots.

Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Dsir l'emplit de son
ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante:

--Taisez-vous donc, nom de Dieu!...  V'l les gendarmes!

C'tait le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard,
pour dresser procs-verbal et dissoudre la runion.  Quatre gendarmes
l'accompagnaient.  Depuis cinq minutes, la veuve les amusait  la
porte, en rpondant qu'elle tait chez elle, qu'on avait bien le droit
de runir des amis.  Mais on l'avait bouscule, et elle accourait
prvenir ses enfants.

--Faut filer par ici, reprit-elle.  Il y a un sale gendarme qui garde
la cour.  a ne fait rien, mon petit bcher ouvre sur la ruelle...
Dpchez-vous donc!

Dj, le commissaire frappait  coups de poing; et, comme on n'ouvrait
pas, il menaait d'enfoncer la porte.  Un mouchard avait d parler,
car il criait que la runion tait illgale, un grand nombre de
mineurs se trouvant l sans lettre d'invitation.

Dans la salle, le trouble augmentait.  On ne pouvait se sauver ainsi,
on n'avait pas mme vot, ni pour l'adhsion, ni pour la continuation
de la grve.  Tous s'enttaient  parler  la fois.  Enfin, le
prsident eut l'ide d'un vote par acclamation.  Des bras se levrent,
les dlgus dclarrent en hte qu'ils adhraient au nom des
camarades absents.  Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de
Montsou devinrent membres de l'Internationale.

Cependant, la dbandade commenait.  Protgeant la retraite, la veuve
Dsir tait alle s'accoter contre la porte, que les crosses des
gendarmes branlaient dans son dos.  Les mineurs enjambaient les
bancs, s'chappaient  la file, par la cuisine et le bcher.
Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de
ses injures, rvant de se faire offrir une chope, pour se remettre.
tienne, aprs s'tre empar de la petite caisse, attendait avec
Pluchart et Maheu, qui tenaient  honneur de sortir les derniers.
Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en
prsence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore
barricade.

--a vous avance  grand-chose, de tout casser chez moi!  dit-elle.
Vous voyez bien qu'il n'y a personne.

Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaa
simplement de la conduire en prison.  Et il s'en alla pour verbaliser,
il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et
de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des
camarades, se fichaient de la force arme.

Dehors, dans la ruelle, tienne, embarrass de la caisse, galopa,
suivi des autres.  L'ide brusque de Pierron lui vint, il demanda
pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, rpondit
qu'il tait malade: une maladie complaisante, la peur de se
compromettre.  On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arrter, il
dclara qu'il repartait  l'instant pour Joiselle, o Legoujeux
attendait des ordres.  Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit
pas la course, les talons en l'air, tous lancs au travers de Montsou.
Des mots s'changeaient, entrecoups par le haltement des poitrines.
tienne et Maheu riaient de confiance, certains dsormais du triomphe:
lorsque l'Internationale aurait envoy des secours, ce serait la
Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail.  Et, dans cet
lan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pav des
routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de
farouche, une violence dont le vent allait enfivrer les corons, aux
quatre coins du pays.



V


Une autre quinzaine s'coula.  On tait aux premiers jours de janvier,
par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine.  Et la
misre avait empir encore, les corons agonisaient d'heure en heure,
sous la disette croissante.  Quatre mille francs, envoys de Londres,
par l'Internationale, n'avaient pas donn trois jours de pain.  Puis,
rien n'tait venu.  Cette grande esprance morte abattait les
courages.  Sur qui compter maintenant, puisque leurs frres eux-mmes
les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver,
isols du monde.

Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante.
tienne s'tait multipli avec les dlgus: on ouvrait des
souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu' Paris;
on faisait des qutes, on organisait des confrences.  Ces efforts
n'aboutissaient gure, l'opinion, qui s'tait mue d'abord, devenait
indiffrente, depuis que la grve s'ternisait, trs calme, sans
drames passionnants.  A peine de maigres aumnes suffisaient-elles 
soutenir les familles les plus pauvres.  Les autres vivaient en
engageant les nippes, en vendant pice  pice le mnage.  Tout filait
chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine,
des meubles mme.  Un instant, on s'tait cru sauv, les petits
dtaillants de Montsou, tus par Maigrat, avaient offert des crdits,
pour tcher de lui reprendre la clientle; et, durant une semaine,
Verdonck l'picier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent
en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'puisaient, les trois
s'arrtrent.  Des huissiers s'en rjouirent, il n'en rsultait qu'un
crasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs.
Plus de crdit nulle part, plus une vieille casserole  vendre, on
pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.

tienne aurait vendu sa chair.  Il avait abandonn ses appointements,
il tait all  Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de
drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu.  Seules,
les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides,
disait-il.  Son dsespoir tait que la grve se ft produite trop tt,
lorsque la caisse de prvoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir.
Il y voyait la cause unique du dsastre, car les ouvriers
triompheraient srement des patrons, le jour o ils trouveraient dans
l'pargne l'argent ncessaire  la rsistance.  Et il se rappelait les
paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser  la grve,
pour dtruire les premiers fonds de la caisse.

La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le
bouleversait.  Il prfrait sortir, se fatiguer en promenades
lointaines.  Un soir, comme il rentrait et qu'il passait prs de
Rquillart, il avait aperu, au bord de la route, une vieille femme
vanouie.  Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, aprs l'avoir
releve, il s'tait mis  hler une fille, qu'il voyait de l'autre
ct de la palissade.

--Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette.  Aide-moi
donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.

La Mouquette, apitoye aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la
masure branlante que son pre s'tait mnage au milieu des dcombres.
Elle en ressortit aussitt avec du genivre et un pain.  Le genivre
ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulment.
C'tait la mre d'un mineur, elle habitait un coron, du ct de
Cougny, et elle tait tombe l, en revenant de Joiselle, o elle
avait tent vainement d'emprunter dix sous  une soeur.  Lorsqu'elle
eut mang, elle s'en alla, tourdie.

tienne tait rest dans le champ vague de Rquillart, dont les
hangars crouls disparaissaient sous les ronces.

--Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.

Et, comme il hsitait:

--Alors, tu as toujours peur de moi?

Il la suivit, gagn par son rire.  Ce pain qu'elle avait donn de si
grand coeur, l'attendrissait.  Elle ne voulut pas le recevoir dans la
chambre du pre, elle l'emmena dans sa chambre  elle, o elle versa
tout de suite deux petits verres de genivre.  Cette chambre tait
trs propre, il lui en fit compliment.  D'ailleurs, la famille ne
semblait manquer de rien: le pre continuait son service de
palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras
croiss, s'tait mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous
par jour.  On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus
fainante pour a.

--Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment
par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?

Il ne put s'empcher de rire, lui aussi, tellement elle avait lanc a
d'un air mignon.

--Mais je t'aime bien, rpondit-il.

--Non, non, pas comme je veux...  Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis?  a me ferait tant plaisir!

C'tait vrai, elle le lui demandait depuis six mois.  Il la regardait
toujours, se collant  lui, l'treignant de ses deux bras
frissonnants, la face leve dans une telle supplication d'amour, qu'il
en tait trs touch.  Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau,
avec son teint jauni, mang par le charbon; mais ses yeux luisaient
d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de
dsir, qui la rendait rose et toute jeune.  Alors, devant ce don si
humble, si ardent, il n'osa plus refuser.

--Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!

Et elle se livra dans une maladresse et un vanouissement de vierge,
comme si c'tait la premire fois, et qu'elle n'et jamais connu
d'homme.  Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui dborda de
reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.

tienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune.  On ne se
vantait pas d'avoir eu la Mouquette.  En s'en allant, il se jura de ne
point recommencer.  Et il lui gardait un souvenir amical pourtant,
elle tait une brave fille.

Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit
lui firent oublier l'aventure.  Le bruit courait que la Compagnie
consentirait peut-tre  une concession, si les dlgus tentaient une
nouvelle dmarche prs du directeur.  Du moins, des porions avaient
rpandu ce bruit.  La vrit tait que, dans la lutte engage, la mine
souffrait plus encore que les mineurs.  Des deux cts, l'obstination
entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le
capital se dtruisait.  Chaque jour de chmage emportait des centaines
de mille francs.  Toute machine qui s'arrte est une machine morte.
L'outillage et le matriel s'altraient, l'argent immobilis fondait,
comme une eau bue par du sable.  Depuis que le faible stock de houille
s'puisait sur le carreau des fosses, la clientle parlait de
s'adresser en Belgique; et il y avait l, pour l'avenir, une menace.
Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec
soin, c'taient les dgts croissants, dans les galeries et les
tailles.  Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois
cassaient de toutes parts, des boulements se produisaient  chaque
heure.  Bientt, les dsastres taient devenus tels, qu'ils devaient
ncessiter de longs mois de rparation, avant que l'abattage pt tre
repris.  Dj, des histoires couraient la contre:  Crvecoeur, trois
cents mtres de voie s'taient effondrs d'un bloc, bouchant l'accs
de la veine Cinq-Paumes;  Madeleine, la veine Maugrtout s'miettait
et s'emplissait d'eau.  La Direction refusait d'en convenir, lorsque,
brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient force
d'avouer.  Un matin, prs de la Piolaine, on trouva le sol fendu
au-dessus de la galerie nord de Mirou, boule de la veille; et, le
lendemain, ce fut un affaissement intrieur du Voreux qui branla tout
un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparatre.

tienne et les dlgus hsitaient  risquer une dmarche, sans
connatre les intentions de la Rgie.  Dansaert, qu'ils interrogrent,
vita de rpondre: certainement, on dplorait le malentendu, on ferait
tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne prcisait pas.
Ils finirent par dcider qu'ils se rendraient prs de M. Hennebeau,
pour mettre la raison de leur ct; car ils ne voulaient pas qu'on les
accust plus tard d'avoir refus  la Compagnie une occasion de
reconnatre ses torts.  Seulement, ils jurrent de ne cder sur rien,
de maintenir quand mme leurs conditions, qui taient les seules
justes.

L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour o le coron tombait  la
misre noire.  Elle fut moins cordiale que la premire.  Maheu parla
encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces
messieurs n'avaient rien de nouveau  leur dire.  D'abord,
M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui tait parvenu,
les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'entteraient
dans leur rvolte dtestable; et cette raideur autoritaire produisit
l'effet le plus fcheux,  tel point que, si les dlgus s'taient
drangs avec des intentions conciliantes, la faon dont on les
recevait aurait suffi  les faire s'obstiner davantage.  Ensuite, le
directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles:
ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage  part,
tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont
on l'accusait de profiter.  Du reste, il ajoutait qu'il prenait
l'offre sur lui, que rien n'tait rsolu, qu'il se flattait pourtant
d'obtenir  Paris cette concession.  Mais les dlgus refusrent et
rptrent leurs exigences: le maintien de l'ancien systme, avec une
hausse de cinq centimes par berline.  Alors, il avoua qu'il pouvait
traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs
femmes et de leurs petits mourant de faim.  Et, les yeux  terre, le
crne dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche.  On se
spara brutalement.  M. Hennebeau faisait claquer les portes.
tienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons
sur le pav, dans la rage muette des vaincus pousss  bout.

Vers deux heures, les femmes du coron tentrent, de leur ct, une
dmarche prs de Maigrat.  Il n'y avait plus que cet espoir, flchir
cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de crdit.  C'tait une
ide de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des
gens.  Elle dcida la Brl et la Levaque  l'accompagner; quant  la
Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter
Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de gurir.  D'autres
femmes se joignirent  la bande, elles taient bien une vingtaine.
Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur
de la route, sombres et misrables, ils hochrent la tte
d'inquitude.  Des portes se fermrent, une dame cacha son argenterie.
On les rencontrait ainsi pour la premire fois, et rien n'tait d'un
plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gtait, quand les femmes
battaient ainsi les chemins.  Chez Maigrat, il y eut une scne
violente.  D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de
croire qu'elles venaient payer leurs dettes: a, c'tait gentil, de
s'tre entendu, pour apporter l'argent d'un coup.  Puis, ds que la
Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter.  Est-ce qu'elles
se fichaient du monde? Encore du crdit, elles rvaient donc de le
mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de
pain! Et il les renvoyait  l'picier Verdonck, aux boulangers
Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant.
Les femmes l'coutaient d'un air d'humilit peureuse, s'excusaient,
guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir.  Il recommena 
dire des farces, il offrit sa boutique  la Brl, si elle le prenait
pour galant.  Une telle lchet les tenait toutes, qu'elles en rirent;
et la Levaque renchrit, dclara qu'elle voulait bien, elle.  Mais il
fut aussitt grossier, il les poussa vers la porte.  Comme elles
insistaient, suppliantes, il en brutalisa une.  Les autres, sur le
trottoir, le traitrent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras
en l'air dans un lan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en
criant qu'un homme pareil ne mritait pas de manger.

Le retour au coron fut lugubre.  Quand les femmes rentrrent les mains
vides, les hommes les regardrent, puis baissrent la tte.  C'tait
fini, la journe s'achverait sans une cuillere de soupe; et les
autres journes s'tendaient dans une ombre glace, o ne luisait pas
un espoir.  Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre.
Cet excs de misre les faisait s'entter davantage, muets, comme des
btes traques, rsolues  mourir au fond de leur trou, plutt que
d'en sortir.  Qui aurait os parler le premier de soumission? on avait
jur avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient,
ainsi qu'on tenait  la fosse, quand il y en avait un sous un
boulement.  a se devait, ils taient l-bas  une bonne cole pour
savoir se rsigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours,
lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'ge de douze ans; et leur
dvouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers
de leur mtier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort,
une vantardise du sacrifice.

Chez les Maheu, la soire fut affreuse.  Tous se taisaient, assis
devant le feu mourant, o fumait la dernire pte d'escaillage.
Aprs avoir vid les matelas poigne  poigne, on s'tait dcid
l'avant-veille  vendre pour trois francs le coucou; et la pice
semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait
plus de son bruit.  Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait
d'autre luxe que la bote de carton rose, un ancien cadeau de Maheu,
auquel la Maheude tenait comme  un bijou.  Les deux bonnes chaises
taient parties, le pre Bonnemort et les enfants se serraient sur un
vieux banc moussu, rentr du jardin.  Et le crpuscule livide qui
tombait semblait augmenter le froid.

--Quoi faire? rpta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.

tienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de
l'impratrice, colls contre le mur.  Il les en aurait arrachs depuis
longtemps, sans la famille qui les dfendait, pour l'ornement.  Aussi
murmura-t-il, les dents serres:

--Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous
regardent crever!

--Si je portais la bote? reprit la femme toute ple, aprs une
  hsitation.

Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tte sur
la poitrine, s'tait redress.

--Non, je ne veux pas!

Pniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la pice.  tait-ce
Dieu possible, d'en tre rduit  cette misre! le buffet sans une
miette, plus rien  vendre, pas mme une ide pour avoir un pain! Et
le feu qui allait s'teindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle
avait envoye le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui tait
revenue les mains vides, en disant que la Compagnie dfendait la
glane.  Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si
l'on volait quelqu'un,  ramasser les brins de charbon perdus! La
petite, dsespre, racontait qu'un homme l'avait menace d'une gifle;
puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser
battre.

--Et ce bougre de Jeanlin? cria la mre, o est-il encore, je vous le
demande?...  Il devait apporter de la salade: on en aurait brout
comme des btes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas.  Hier
dj, il a dcouch.  Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a
toujours l'air d'avoir le ventre plein.

--Peut-tre, dit tienne, ramasse-t-il des sous sur la route.

Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.

--Si je savais a!...  Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer
et me tuer ensuite.

Maheu, de nouveau, s'tait affaiss, au bord de la table.  Lnore et
Henri, tonns qu'on ne manget pas, commenaient  geindre; tandis
que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la
langue dans sa bouche, pour tromper sa faim.  Personne ne parla plus,
tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le
grand-pre toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se
tournaient en hydropisie, le pre asthmatique, les genoux enfls
d'eau, la mre et les petits travaills de la scrofule et de l'anmie
hrditaires.  Sans doute, le mtier voulait a; on ne s'en plaignait
que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et dj l'on
tombait comme des mouches, dans le coron.  Il fallait pourtant trouver
 souper.  Quoi faire, o aller, mon Dieu?

Alors, dans le crpuscule dont la morne tristesse assombrissait de
plus en plus la pice, tienne, qui hsitait depuis un instant, se
dcida, le coeur crev.

--Attendez-moi, dit-il.  Je vais voir quelque part.

Et il sortit.  L'ide de la Mouquette lui tait venue.  Elle devait
bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers.  Cela le fchait,
d'tre ainsi forc de retourner  Rquillart: cette fille lui
baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne
lchait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle,
s'il le fallait.

--Moi aussi, je vais voir, dit  son tour la Maheude.  C'est trop
  bte.

Elle rouvrit la porte derrire le jeune homme et la rejeta violemment,
laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clart d'un
bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer.  Dehors, une courte
rflexion l'arrta.  Puis, elle entra chez les Levaque.

--Dis donc, je t'ai prt un pain, l'autre jour.  Si tu me le rendais.

Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'tait gure encourageant;
et la maison sentait la misre plus que la sienne.

La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu teint, tandis que
Levaque, sol par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la
table.  Adoss au mur, Bouteloup frottait machinalement ses paules,
avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mang les conomies, et
qui s'tonne d'avoir  se serrer le ventre.

--Un pain, ah! ma chre, rpondit la Levaque.  Moi qui voulais t'en
emprunter un autre!

Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui
crasa la face contre la table.

--Tais-toi, cochon! Tant mieux, si a te brle les boyaux!...  Au lieu
de te faire payer  boire, est-ce que tu n'aurais pas d demander
vingt sous  un ami?

Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la salet du
mnage, abandonn depuis si longtemps dj, qu'une odeur insupportable
s'exhalait du carreau.  Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son
fils, ce gueux de Bbert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle
criait que ce serait un fameux dbarras, s'il ne revenait plus.  Puis,
elle dit qu'elle allait se coucher.  Au moins, elle aurait chaud.
Elle bouscula Bouteloup.

--Allons, houp! montons...  Le feu est mort, pas besoin d'allumer la
chandelle pour voir les assiettes vides...  Viens-tu  la fin, Louis?
Je te dis que nous nous couchons.  On se colle, a soulage...  Et que
ce nom de Dieu de saoulard crve ici de froid tout seul!

Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa rsolument par les
jardins, pour se rendre chez les Pierron.  Des rires s'entendaient.
Elle frappa, et il y eut un brusque silence.  On mit une grande minute
 lui ouvrir.

--Tiens! c'est toi, s'cria la Pierronne en affectant une vive
surprise.  Je croyais que c'tait le mdecin.

Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis
devant un grand feu de houille.

--Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas.  La figure a l'air bonne,
c'est dans le ventre que a le travaille.  Alors, il lui faut de la
chaleur, on brle tout ce qu'on a.

Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair
grasse.  Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade.
D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur
de lapin: bien sr qu'on avait dmnag le plat.  Des miettes
tranaient sur la table; et, au beau milieu, elle aperut une
bouteille de vin oublie.

--Maman est alle  Montsou pour tcher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne.  Nous nous morfondons  l'attendre.

Mais sa voix s'trangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et
elle aussi tait tombe sur la bouteille.  Tout de suite, elle se
remit, elle raconta l'histoire: oui, c'tait du vin, les bourgeois de
la Piolaine lui avaient apport cette bouteille-l pour son homme, 
qui le mdecin ordonnait du bordeaux.  Et elle ne tarissait pas en
remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas
fire, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-mme ses aumnes!

--Je sais, dit la Maheude, je les connais.

Son coeur se serrait  l'ide que le bien va toujours aux moins
pauvres.  Jamais a ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient port
de l'eau  la rivire.  Comment ne les avait-elle pas vus dans le
coron? Peut-tre tout de mme en aurait-elle tir quelque chose.

--J'tais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait
plus gras chez vous que chez nous...  As-tu seulement du vermicelle, 
charge de revanche?

La Pierronne se dsespra bruyamment.

--Rien du tout, ma chre.  Pas ce qui s'appelle un grain de semoule...
Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point russi.  Nous allons
nous coucher sans souper.

A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle
tapa du poing contre la porte.  C'tait cette coureuse de Lydie
qu'elle avait enferme, disait-elle, pour la punir de n'tre rentre
qu' cinq heures, aprs toute une journe de vagabondage.  On ne
pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.

Cependant, la Maheude restait debout, sans se dcider  partir.  Ce
grand feu la pntrait d'un bien-tre douloureux, la pense qu'on
mangeait l, lui creusait l'estomac davantage.  videmment, ils
avaient renvoy la vieille et enferm la petite, pour bfrer leur
lapin.  Ah!  on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, a
portait bonheur  sa maison!

--Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.

Dehors, la nuit tait tombe, et la lune, derrire des nuages,
clairait la terre d'une clart louche.  Au lieu de retraverser les
jardins, la Maheude fit le tour, dsole, n'osant rentrer chez elle.
Mais, le long des faades mortes, toutes les portes sentaient la
famine et sonnaient le creux.  A quoi bon frapper? c'tait misre et
compagnie.  Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de
l'oignon elle-mme tait partie, cette odeur forte qui annonait le
coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur
des vieux caveaux, l'humidit des trous o rien ne vit.  Les bruits
vagues se mouraient, des larmes touffes, des jurons perdus; et, dans
le silence qui s'alourdissait peu  peu, on entendait venir le sommeil
de la faim, l'crasement des corps jets en travers des lits, sous les
cauchemars des ventres vides.

Comme elle passait devant l'glise, elle vit une ombre filer
rapidement.  Un espoir la fit se hter, car elle avait reconnu le cur
de Montsou, l'abb Joire, qui disait la messe le dimanche  la
chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, o le
rglement de quelque affaire l'avait appel.  Le dos rond, il courait
de son air d'homme gras et doux, dsireux de vivre en paix avec tout
le monde.  S'il avait fait sa course  la nuit, ce devait tre pour ne
pas se compromettre au milieu des mineurs.  On disait du reste qu'il
venait d'obtenir de l'avancement.  Mme, il s'tait promen dj avec
son successeur, un abb maigre, aux yeux de braise rouge.

--Monsieur le cur, monsieur le cur, bgaya la Maheude.

Mais il ne s'arrta point.

--Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.

Elle se retrouvait devant chez elle.  Ses jambes ne la portaient plus,
et elle rentra.

Personne n'avait boug.  Maheu tait toujours au bord de la table,
abattu.  Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc,
pour avoir moins froid.  Et on ne s'tait pas dit une parole, seule la
chandelle avait brl, si courte, que la lumire elle-mme bientt
leur manquerait.  Au bruit de la porte, les enfants tournrent la
tte; mais, en voyant que la mre ne rapportait rien, ils se remirent
 regarder par terre, renfonant une grosse envie de pleurer, de peur
qu'on ne les grondt.  La Maheude tait retombe  sa place, prs du
feu mourant.  On ne la questionna point, le silence continua.  Tous
avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore  causer;
et c'tait maintenant une attente anantie, sans courage, l'attente
dernire du secours qu'tienne, peut-tre, allait dterrer quelque
part.  Les minutes s'coulaient, ils finissaient par ne plus y
compter.

Lorsque tienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de
pommes de terre, cuites et refroidies.

--Voil tout ce que j'ai trouv, dit-il.

Chez la Mouquette, le pain manquait galement: c'tait son dner
qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout
son coeur.

--Merci, rpondit-il  la Maheude qui lui offrait sa part.  J'ai mang
l-bas.

Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la
nourriture.  Le pre et la mre, eux aussi, se retenaient, afin d'en
laisser davantage; mais le vieux, goulment, avalait tout.  On dut lui
reprendre une pomme de terre pour Alzire.

Alors, tienne dit qu'il avait appris des nouvelles.  La Compagnie,
irrite de l'enttement des grvistes, parlait de rendre leurs livrets
aux mineurs compromis.  Elle voulait la guerre, dcidment.  Et un
bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir dcid un grand
nombre d'ouvriers  redescendre: le lendemain, la Victoire et
Feutry-Cantel devaient tre au complet; mme il y aurait,  Madeleine
et  Mirou, un tiers des hommes.  Les Maheu furent exasprs.

--Nom de Dieu! cria le pre, s'il y a des tratres, faut rgler leur
  compte!

Et, debout, cdant  l'emportement de sa souffrance:

--A demain soir, dans la fort!...  Puisqu'on nous empche de nous
entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la fort que nous serons chez nous.

Ce cri avait rveill le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie
assoupissait.  C'tait le cri ancien de ralliement, le rendez-vous o
les mineurs de jadis allaient comploter leur rsistance aux soldats du
roi.

--Oui, oui,  Vandame! J'en suis, si l'on va l-bas!

La Maheude eut un geste nergique.

--Nous irons tous.  a finira, ces injustices et ces tratrises!

tienne dcida que le rendez-vous serait donn  tous les corons, pour
le lendemain soir.  Mais le feu tait mort, comme chez les Levaque, et
la chandelle brusquement s'teignit.  Il n'y avait plus de houille,
plus de ptrole, il fallut se coucher  ttons, dans le grand froid
qui pinait la peau.  Les petits pleuraient.



VI


Jeanlin, guri, marchait  prsent; mais ses jambes taient si mal
recolles, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait
le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois,
avec son adresse de bte malfaisante et voleuse.

Ce soir-l, au crpuscule, sur la route de Rquillart, Jeanlin,
accompagn de ses insparables, Bbert et Lydie, faisait le guet.  Il
s'tait embusqu dans un terrain vague, derrire une palissade, en
face d'une picerie borgne, plante de travers  l'encoignure d'un
sentier.  Une vieille femme, presque aveugle, y talait trois ou
quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussire; et
c'tait une antique morue sche, pendue  la porte, chine de chiures
de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces.  Dj deux fois, il avait
lanc Bbert, pour aller la dcrocher.  Mais, chaque fois, du monde
avait paru, au coude du chemin.  Toujours des gneurs, on ne pouvait
pas faire ses affaires!

Un monsieur  cheval dboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de
la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau.  Souvent, on le voyait
ainsi par les routes, depuis la grve, voyageant seul au milieu des
corons rvolts, mettant un courage tranquille  s'assurer en personne
de l'tat du pays.  Et jamais une pierre n'avait siffl  ses
oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents  le
saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient
de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins.  Au trot
de sa jument, la tte droite pour ne dranger personne, il passait,
tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi,  travers
cette goinfrerie des amours libres.  Il aperut parfaitement les
galopins, les petits sur la petite, en tas.  Jusqu'aux marmots qui
dj s'gayaient  frotter leur misre! Ses yeux s'taient mouills,
il disparut, raide sur la selle, militairement boutonn dans sa
redingote.

--Foutu sort! dit Jeanlin, a ne finira pas...  Vas-y, Bbert! tire
sur la queue!

Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant touffa encore
un juron, quand il entendit la voix de son frre Zacharie, en train de
raconter  Mouquet comment il avait dcouvert une pice de quarante
sous, cousue dans une jupe de sa femme.  Tous deux ricanaient d'aise,
en se tapant sur les paules.  Mouquet eut l'ide d'une grande partie
de crosse pour le lendemain: on partirait  deux heures de l'Avantage,
on irait du ct de Montoire, prs de Marchiennes.  Zacharie accepta.
Qu'est-ce qu'on avait  les embter avec la grve? autant rigoler,
puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route,
lorsque tienne, qui venait du canal, les arrta et se mit  causer.

--Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspr.  V'l la
nuit, la vieille rentre ses sacs.

Un autre mineur descendait vers Rquillart.  tienne s'loigna avec
lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les
entendit parler de la fort: on avait d remettre le rendez-vous au
lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les
corons.

--Dites donc, murmura-t-il  ses deux camarades, la grande machine est
pour demain.  Faut en tre.  Hein? nous filerons, l'aprs-midi.

Et, la route enfin tant libre, il lana Bbert.

--Hardi! tire sur la queue!...  Et mfie-toi, la vieille a son balai.

Heureusement, la nuit se faisait noire.  Bbert, d'un bond, s'tait
pendu  la morue, dont la ficelle cassa.  Il prit sa course, en
l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant
tous les trois.  L'picire, tonne, sortit de sa boutique, sans
comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans
les tnbres.

Ces vauriens finissaient par tre la terreur du pays.  Ils l'avaient
envahi peu  peu, ainsi qu'une horde sauvage.  D'abord, ils s'taient
contents du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon,
d'o ils sortaient pareils  des ngres, faisant des parties de
cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se
perdaient, comme au fond d'une fort vierge.  Puis, ils avaient pris
d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derrire les parties
nues, bouillantes encore des incendies intrieurs, ils se glissaient
parmi les ronces des parties anciennes, cachs la journe entire,
occups  des petits jeux tranquilles de souris polissonnes.  Et ils
largissaient toujours leurs conqutes, allaient se battre au sang
dans les tas de briques, couraient les prs en mangeant sans pain
toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour
prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus
loin, et voyageaient  des kilomtres, jusqu'aux futaies de Vandame,
sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de
noisettes et de myrtilles en t.  Bientt l'immense plaine leur avait
appartenu.

Mais ce qui les lanait ainsi, de Montsou  Marchiennes, sans cesse
par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'tait un besoin
croissant de maraude.  Jeanlin restait le capitaine de ces
expditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les
champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les talages.  Dans
le pays, on accusait les mineurs en grve, on parlait d'une vaste
bande organise.  Un jour mme, il avait forc Lydie  voler sa mre,
il s'tait fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que
la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fentre;
et la petite, roue de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle
tremblait devant son autorit.  Le pis tait qu'il se taillait la part
du lion.  Bbert, galement, devait lui remettre le butin, heureux si
le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout.

Depuis quelque temps, Jeanlin abusait.  Il battait Lydie comme on bat
une femme lgitime, et il profitait de la crdulit de Bbert pour
l'engager dans des aventures dsagrables, trs amus de faire tourner
en bourrique ce gros garon, plus fort que lui, qui l'aurait assomm
d'un coup de poing.  Il les mprisait tous les deux, les traitait en
esclaves, leur racontait qu'il avait pour matresse une princesse,
devant laquelle ils taient indignes de se montrer.  Et, en effet, il
y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue,
au tournant d'un sentier, n'importe o il se trouvait, aprs leur
avoir ordonn, l'air terrible, de rentrer au coron.  D'abord, il
empochait le butin.

Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-l.

--Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade,
lorsqu'ils s'arrtrent tous trois,  un coude de la route, prs de
Rquillart.

Bbert protesta.

--J'en veux, tu sais.  C'est moi qui l'ai prise.

--Hein, quoi? cria-t-il.  T'en auras, si je t'en donne, et pas ce
soir, bien sr: demain, s'il en reste.

Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la mme ligne,
comme des soldats au port d'armes.  Puis, passant derrire eux:

--Maintenant, vous allez rester l cinq minutes, sans vous
retourner...  Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des btes
qui vous mangeront...  Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si
Bbert touche  Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des
claques.

Alors, il s'vanouit au fond de l'ombre, avec une telle lgret,
qu'on n'entendit mme pas le bruit de ses pieds nus.  Les deux enfants
demeurrent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en
arrire, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible.  Lentement,
une grande affection tait ne entre eux, dans leur commune terreur.
Lui, toujours, songeait  la prendre,  la serrer trs fort entre ses
bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien
voulu, car a l'aurait change, d'tre ainsi caresse gentiment.  Mais
ni lui ni elle ne se serait permis de dsobir.  Quand ils s'en
allrent, bien que la nuit ft trs noire, ils ne s'embrassrent mme
pas, ils marchrent cte  cte, attendris et dsesprs, certains
que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derrire leur allongerait
des claques.

tienne,  la mme heure, tait entr  Rquillart.  La veille,
Mouquette l'avait suppli de revenir, et il revenait, honteux, pris
d'un got qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait
comme un Jsus.  C'tait, d'ailleurs, dans l'intention de rompre.  Il
la verrait, il lui expliquerait qu'elle ne devait plus le poursuivre,
 cause des camarades.  On n'tait gure  la joie, a manquait
d'honntet, de se payer ainsi des douceurs, quand le monde crevait de
faim.  Et, ne l'ayant pas trouve chez elle, il s'tait dcid 
l'attendre, il guettait les ombres au passage.

Sous le beffroi en ruine, l'ancien puits s'ouvrait,  demi obstru.
Une poutre toute droite, o tenait un morceau de toiture, avait un
profil de potence, au-dessus du trou noir; et, dans le muraillement
clat des margelles, deux arbres poussaient, un sorbier et un
platane, qui semblaient grandir du fond de la terre.  C'tait un coin
de sauvage abandon, l'entre herbue et chevelue d'un gouffre,
embarrasse de vieux bois, plante de prunelliers et d'aubpines, que
les fauvettes peuplaient de leurs nids, au printemps.  Voulant viter
de gros frais d'entretien, la Compagnie, depuis dix ans, se proposait
de combler cette fosse morte; mais elle attendait d'avoir install au
Voreux un ventilateur, car le foyer d'arage des deux puits, qui
communiquaient, se trouvait plac au pied de Rquillart, dont l'ancien
goyot d'puisement servait de chemine.  On s'tait content de
consolider le cuvelage du niveau par des tais placs en travers,
barrant l'extraction, et on avait dlaiss les galeries suprieures,
pour ne surveiller que la galerie du fond, dans laquelle flambait le
fourneau d'enfer, l'norme brasier de houille, au tirage si puissant,
que l'appel d'air faisait souffler le vent en tempte, d'un bout 
l'autre de la fosse voisine.  Par prudence, afin qu'on pt monter et
descendre encore, l'ordre tait donn d'entretenir le goyot des
chelles; seulement, personne ne s'en occupait, les chelles se
pourrissaient d'humidit, des paliers s'taient effondrs dj.  En
haut, une grande ronce bouchait l'entre du goyot; et comme la
premire chelle avait perdu des chelons, il fallait, pour
l'atteindre, se pendre  une racine du sorbier, puis se laisser tomber
au petit bonheur, dans le noir.

tienne patientait, cach derrire un buisson, lorsqu'il entendit,
parmi les branches, un long frlement.  Il crut  la fuite effraye
d'une couleuvre.  Mais la brusque lueur d'une allumette l'tonna, et
il demeura stupfait, en reconnaissant Jeanlin qui allumait une
chandelle et qui s'abmait dans la terre.  Une curiosit si vive le
saisit, qu'il s'approcha du trou: l'enfant avait disparu, une lueur
faible venait du deuxime palier.  Il hsita un instant, puis se
laissa rouler, en se tenant aux racines, pensa faire le saut des cinq
cent vingt-quatre mtres que mesurait la fosse, finit pourtant par
sentir un chelon.  Et il descendit doucement.  Jeanlin n'avait rien
d entendre, tienne voyait toujours, sous lui, la lumire s'enfoncer,
tandis que l'ombre du petit, colossale et inquitante, dansait, avec
le dhanchement de ses jambes infirmes.  Il gambillait, d'une adresse
de singe  se rattraper des mains, des pieds, du menton, quand des
chelons manquaient.  Les chelles, de sept mtres, se succdaient,
les unes solides encore, les autres branlantes, craquantes, prs de se
rompre; les paliers troits dfilaient, verdis, pourris tellement,
qu'on marchait comme dans de la mousse; et,  mesure qu'on descendait,
la chaleur tait suffocante, une chaleur de four, qui venait du goyot
de tirage, heureusement peu actif depuis la grve, car en temps de
travail, lorsque le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de
houille par jour, on n'aurait pu se risquer l, sans se rtir le poil.

--Quel nom de Dieu de crapaud! jurait tienne touff, o diable
  va-t-il?

Deux fois, il avait failli culbuter.  Ses pieds glissaient sur le bois
humide.  Au moins, s'il avait eu une chandelle comme l'enfant; mais il
se cognait  chaque minute, il n'tait guid que par la lueur vague,
fuyant sous lui.  C'tait bien la vingtime chelle dj, et la
descente continuait.  Alors, il les compta: vingt et une, vingt-deux,
vingt-trois, et il s'enfonait, et il s'enfonait toujours.  Une
cuisson ardente lui enflait la tte, il croyait tomber dans une
fournaise.  Enfin, il arriva  un accrochage, et il aperut la
chandelle qui filait au fond d'une galerie.  Trente chelles, cela
faisait deux cent dix mtres environ.

--Est-ce qu'il va me promener longtemps? pensait-il.  C'est pour sr
dans l'curie qu'il se terre.

Mais,  gauche, la voie qui conduisait  l'curie tait barre par un
boulement.  Le voyage recommena, plus pnible et plus dangereux.
Des chauves-souris, effares, voletaient, se collaient  la vote de
l'accrochage.  Il dut se hter pour ne pas perdre de vue la lumire,
il se jeta dans la mme galerie; seulement, o l'enfant passait 
l'aise, avec sa souplesse de serpent, lui ne pouvait se glisser sans
meurtrir ses membres.  Cette galerie, comme toutes les anciennes
voies, s'tait resserre, se resserrait encore chaque jour, sous la
continuelle pousse des terrains; et il n'y avait plus,  certaines
places, qu'un boyau, qui devait finir par s'effacer lui-mme.  Dans ce
travail d'tranglement, les bois clats, dchirs, devenaient un
pril, menaaient de lui scier la chair, de l'enfiler au passage,  la
pointe de leurs chardes, aigus comme des pes.  Il n'avanait
qu'avec prcaution,  genoux ou sur le ventre, ttant l'ombre devant
lui.  Brusquement, une bande de rats le pitina, lui courut de la
nuque aux pieds, dans un galop de fuite.

--Tonnerre de Dieu! y sommes-nous  la fin? gronda-t-il, les reins
casss, hors d'haleine.

On y tait.  Au bout d'un kilomtre, le boyau s'largissait, on
tombait dans une partie de voie admirablement conserve.  C'tait le
fond de l'ancienne voie de roulage, taille  travers banc, pareille 
une grotte naturelle.  Il avait d s'arrter, il voyait de loin
l'enfant qui venait de poser sa chandelle entre deux pierres, et qui
se mettait  l'aise, l'air tranquille et soulag, en homme heureux de
rentrer chez lui.  Une installation complte changeait ce bout de
galerie en une demeure confortable.  Par terre, dans un coin, un amas
de foin faisait une couche molle; sur d'anciens bois, plants en forme
de table, il y avait de tout, du pain, des pommes, des litres de
genivre entams: une vraie caverne sclrate, du butin entass depuis
des semaines, mme du butin inutile, du savon et du cirage, vols pour
le plaisir du vol.  Et le petit, tout seul au milieu de ces rapines,
en jouissait en brigand goste.

--Dis donc, est-ce que tu te fous du monde? cria tienne, lorsqu'il
eut souffl un moment.  Tu descends te goberger ici, quand nous
crevons de faim l-haut?

Jeanlin, atterr, tremblait.  Mais, en reconnaissant le jeune homme,
il se tranquillisa vite.

--Veux-tu dner avec moi? finit-il par dire.  Hein? un morceau de
morue grille?...  Tu vas voir.

Il n'avait pas lch sa morue, et s'tait mis  en gratter proprement
les chiures de mouche, avec un beau couteau neuf, un de ces petits
couteaux-poignards  manche d'os, o sont inscrites des devises.
Celui-ci portait le mot Amour, simplement.

--Tu as un joli couteau, fit remarquer tienne.

--C'est un cadeau de Lydie, rpondit Jeanlin, qui ngligea d'ajouter
que Lydie l'avait vol, sur son ordre,  un camelot de Montsou, devant
le dbit de la Tte-Coupe.

Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d'un air fier:

--N'est-ce pas qu'on est bien chez moi?...  On a un peu plus chaud que
l-haut, et a sent joliment meilleur!

tienne s'tait assis, curieux de le faire causer.  Il n'avait plus de
colre, un intrt le prenait, pour cette crapule d'enfant, si brave
et si industrieux dans ses vices.  Et, en effet, il gotait un
bien-tre, au fond de ce trou: la chaleur n'y tait plus trop forte,
une temprature gale y rgnait en dehors des saisons, d'une tideur
de bain, pendant que le rude dcembre gerait sur la terre la peau des
misrables.  En vieillissant, les galeries s'puraient des gaz
nuisibles, tout le grisou tait parti, on ne sentait l maintenant que
l'odeur des anciens bois ferments, une odeur subtile d'ther, comme
aiguise d'une pointe de girofle.  Ces bois, du reste, devenaient
amusants  voir, d'une pleur jaunie de marbre, frangs de guipures
blanchtres, de vgtations floconneuses qui semblaient les draper
d'une passementerie de soie et de perles.  D'autres se hrissaient de
champignons.  Et il y avait des vols de papillons blancs, des mouches
et des araignes de neige, une population dcolore,  jamais
ignorante du soleil.

--Alors, tu n'as pas peur? demanda tienne.

Jeanlin le regarda, tonn.

--Peur de quoi? puisque je suis tout seul.

Mais la morue tait gratte enfin.  Il alluma un petit feu de bois,
tala le brasier et la fit griller.  Puis il coupa un pain en deux.
C'tait un rgal terriblement sal, exquis tout de mme pour des
estomacs solides.

tienne avait accept sa part.

--a ne m'tonne plus, si tu engraisses, pendant que nous maigrissons
tous.  Sais-tu que c'est cochon de t'empiffrer!...  Et les autres, tu
n'y songes pas?

--Tiens! pourquoi les autres sont-ils trop btes?

--D'ailleurs, tu as raison de te cacher, car si ton pre apprenait que
tu voles, il t'arrangerait.

--Avec a que les bourgeois ne nous volent pas! C'est toi qui le dis
toujours.  Quand j'ai chip ce pain chez Maigrat, c'tait bien sr un
pain qu'il nous devait.

Le jeune homme se tut, la bouche pleine, troubl.  Il le regardait,
avec son museau, ses yeux verts, ses grandes oreilles, dans sa
dgnrescence d'avorton  l'intelligence obscure et d'une ruse de
sauvage, lentement repris par l'animalit ancienne.  La mine, qui
l'avait fait, venait de l'achever, en lui cassant les jambes.

--Et Lydie, demanda de nouveau tienne, est-ce que tu l'amnes ici,
des fois?

Jeanlin eut un rire mprisant.

--La petite, ah! non, par exemple!...  Les femmes, a bavarde.

Et il continuait  rire, plein d'un immense ddain pour Lydie et
Bbert.  Jamais on n'avait vu des enfants si cruches.  L'ide qu'ils
gobaient toutes ses bourdes, et qu'ils s'en allaient les mains vides,
pendant qu'il mangeait la morue, au chaud, lui chatouillait les ctes
d'aise.  Puis, il conclut, avec une gravit de petit philosophe:

--Faut mieux tre seul, on est toujours d'accord.

tienne avait fini son pain.  Il but une gorge de genivre.  Un
instant, il s'tait demand s'il n'allait pas mal reconnatre
l'hospitalit de Jeanlin, en le ramenant au jour par une oreille, et
en lui dfendant de marauder davantage, sous la menace de tout dire 
son pre.  Mais, en examinant cette retraite profonde, une ide le
travaillait: qui sait s'il n'en aurait pas besoin, pour les camarades
ou pour lui, dans le cas o les choses se gteraient, l-haut? Il fit
jurer  l'enfant de ne pas dcoucher, comme il lui arrivait de le
faire, lorsqu'il s'oubliait dans son foin; et, prenant un bout de
chandelle, il s'en alla le premier, il le laissa ranger tranquillement
son mnage.

La Mouquette se dsesprait  l'attendre, assise sur une poutre,
malgr le grand froid.  Quand elle l'aperut, elle lui sauta au cou;
et ce fut comme s'il lui enfonait un couteau dans le coeur, lorsqu'il
lui dit sa volont de ne plus la voir.  Mon Dieu! pourquoi? est-ce
qu'elle ne l'aimait point assez?  Craignant de succomber lui-mme 
l'envie d'entrer chez elle, il l'entranait vers la route, il lui
expliquait, le plus doucement possible, qu'elle le compromettait aux
yeux des camarades, qu'elle compromettait la cause de la politique.
Elle s'tonna, qu'est-ce que a pouvait faire  la politique? Enfin,
la pense lui vint qu'il rougissait de la connatre; d'ailleurs, elle
n'en tait pas blesse, c'tait tout naturel; et elle lui offrit de
recevoir une gifle devant le monde, pour avoir l'air de rompre.  Mais
il la reverrait, rien qu'une petite fois, de temps  autre.
perdument, elle le suppliait, elle jurait de se cacher, elle ne le
garderait pas cinq minutes.  Lui, trs mu, refusait toujours.  Il le
fallait.  Alors, en la quittant, il voulut au moins l'embrasser.  Pas
 pas, ils taient arrivs aux premires maisons de Montsou, et ils se
tenaient  pleins bras, sous la lune large et ronde, lorsqu'une femme
passa prs d'eux, avec un brusque sursaut, comme si elle avait but
contre une pierre.

--Qui est-ce? demanda tienne inquiet.

--C'est Catherine, rpondit la Mouquette.  Elle revient de Jean-Bart.

La femme, maintenant, s'en allait, la tte basse, les jambes faibles,
l'air trs las.  Et le jeune homme la regardait, dsespr d'avoir t
vu par elle, le coeur crev d'un remords sans cause.  Est-ce qu'elle
n'tait pas avec un homme? est-ce qu'elle ne l'avait pas fait souffrir
de la mme souffrance, l, sur ce chemin de Rquillart, lorsqu'elle
s'tait donne  cet homme? Mais cela, malgr tout, le dsolait, de
lui avoir rendu la pareille.

--Veux-tu que je te dise? murmura la Mouquette en larmes, quand elle
partit.  Si tu ne veux pas de moi, c'est que tu en veux une autre.

Le lendemain, le temps fut superbe, un ciel clair de gele, une de ces
belles journes d'hiver, o la terre dure sonne comme un cristal sous
les pieds.  Ds une heure, Jeanlin avait fil; mais il dut attendre
Bbert derrire l'glise, et ils faillirent partir sans Lydie, que sa
mre avait encore enferme dans la cave.  On venait de l'en faire
sortir et de lui mettre au bras un panier, en lui signifiant que, si
elle ne le rapportait pas plein de pissenlits, on la renfermerait avec
les rats, pour la nuit entire.  Aussi, prise de peur, voulait-elle
tout de suite aller  la salade.  Jeanlin l'en dtourna: on verrait
plus tard.  Depuis longtemps, Pologne, la grosse lapine de Rasseneur,
le tracassait.  Il passait devant l'Avantage, lorsque, justement, la
lapine sortit sur la route.  Il la saisit d'un bond par les oreilles,
la fourra dans le panier de la petite; et tous les trois galoprent.
On allait joliment s'amuser,  la faire courir comme un chien, jusqu'
la fort.

Mais ils s'arrtrent, pour regarder Zacharie et Mouquet, qui, aprs
avoir bu une chope avec deux autres camarades, entamaient leur grande
partie de crosse.  L'enjeu tait une casquette neuve et un foulard
rouge, dposs chez Rasseneur.  Les quatre joueurs, deux par deux,
mirent au marchandage le premier tour, du Voreux  la ferme Paillot,
prs de trois kilomtres; et ce fut Zacharie qui l'emporta, il pariait
en sept coups, tandis que Mouquet en demandait huit.  On avait pos la
cholette, le petit oeuf de buis, sur le pav, une pointe en l'air.
Tous tenaient leur crosse, le maillet au fer oblique, au long manche
garni d'une ficelle fortement serre.  Deux heures sonnaient comme ils
partaient.  Zacharie, magistralement, pour son premier coup compos
d'une srie de trois, lana la cholette  plus de quatre cents mtres,
au travers des champs de betteraves; car il tait dfendu de choler
dans les villages et sur les routes, o l'on avait tu du monde.
Mouquet, solide lui aussi, dchola d'un bras si rude, que son coup
unique ramena la bille de cent cinquante mtres en arrire.  Et la
partie continua, un camp cholant, l'autre camp dcholant, toujours au
pas de course, les pieds meurtris par les artes geles des terres de
labour.

D'abord, Jeanlin, Bbert et Lydie avaient galop derrire les joueurs,
enthousiasms des grands coups.  Puis, l'ide de Pologne qu'ils
secouaient dans le panier leur tait revenue; et, lchant le jeu en
pleine campagne, ils avaient sorti la lapine, curieux de voir si elle
courait fort.  Elle dcampa, ils se jetrent derrire elle, ce fut une
chasse d'une heure,  toutes jambes, avec des crochets continuels, des
hurlements pour l'effrayer, des grands bras ouverts et referms sur le
vide.  Si elle n'avait pas eu un commencement de grossesse, jamais ils
ne l'auraient rattrape.

Comme ils soufflaient, des jurons leur firent tourner la tte.  Ils
venaient de retomber dans la partie de crosse, c'tait Zacharie qui
avait failli fendre le crne de son frre.  Les joueurs en taient au
quatrime tour: de la ferme Paillot, ils avaient fil aux
Quatre-Chemins, puis des Quatre-Chemins  Montoire; et, maintenant,
ils allaient en six coups de Montoire au Pr-des-Vaches.  Cela faisait
deux lieues et demie en une heure; encore avaient-ils bu des chopes 
l'estaminet Vincent et au dbit des Trois-Sages.  Mouquet, cette fois,
tenait la main.  Il lui restait deux coups  choler, sa victoire tait
sre, lorsque Zacharie, qui usait de son droit en ricanant, dchola
avec tant d'adresse, que la cholette roula dans un foss profond.  Le
partenaire de Mouquet ne put l'en sortir, ce fut un dsastre.  Tous
quatre criaient, la partie s'en passionna, car on tait manche 
manche, il fallait recommencer.  Du Pr-des-Vaches, il n'y avait pas
deux kilomtres  la pointe des Herbes-Rousses: en cinq coups.
L-bas, ils se rafrachiraient chez Lerenard.

Mais Jeanlin avait une ide.  Il les laissa partir, il sortit une
ficelle de sa poche, qu'il lia  une patte de Pologne, la patte gauche
de derrire.  Et cela fut trs amusant, la lapine courait devant les
trois galopins, tirant la cuisse, se dhanchant d'une si lamentable
faon, que jamais ils n'avaient tant ri.  Ensuite, ils l'attachrent
par le cou, pour qu'elle galopt; et, comme elle se fatiguait, ils la
tranaient, sur le ventre, sur le dos, une vraie petite voiture.  a
durait depuis plus d'une heure, elle rlait, lorsqu'ils la remirent
vivement dans le panier, en entendant prs du bois  Cruchot les
choleurs, dont ils coupaient le jeu une fois encore.

A prsent, Zacharie, Mouquet et les deux autres avalaient les
kilomtres, sans autre repos que le temps de vider des chopes, dans
tous les cabarets qu'ils se donnaient pour but.  Des Herbes-Rousses,
ils avaient fil  Buchy, puis  la Croix-de-Pierre, puis  Chamblay.
La terre sonnait sous la dbandade de leurs pieds, galopant sans
relche  la suite de la cholette, qui rebondissait sur la glace:
c'tait un bon temps, on n'enfonait pas, on ne courait que le risque
de se casser les jambes.  Dans l'air sec, les grands coups de crosse
ptaient, pareils  des coups de feu.  Les mains musculeuses serraient
le manche ficel, le corps entier se lanait, comme pour assommer un
boeuf; et cela pendant des heures, d'un bout  l'autre de la plaine,
par-dessus les fosss, les haies, les talus des routes, les murs bas
des enclos.  Il fallait avoir de bons soufflets dans la poitrine et
des charnires en fer dans les genoux.  Les haveurs s'y drouillaient
de la mine avec passion.  Il y avait des enrags de vingt-cinq ans qui
faisaient dix lieues.  A quarante, on ne cholait plus, on tait trop
lourd.

Cinq heures sonnrent, le crpuscule venait dj.  Encore un tour,
jusqu' la fort de Vandame, pour dcider qui gagnait la casquette et
le foulard; et Zacharie plaisantait, avec son indiffrence gouailleuse
de la politique: ce serait drle de tomber l-bas, au milieu des
camarades.  Quant  Jeanlin, depuis le dpart du coron, il visait la
fort, avec son air de battre les champs.  D'un geste indign, il
menaa Lydie, qui, travaille de remords et de crainte, parlait de
retourner au Voreux cueillir ses pissenlits: est-ce qu'ils allaient
lcher la runion? lui, voulait entendre ce que les vieux diraient.
Il poussait Bbert, il proposa d'gayer le bout de chemin, jusqu'aux
arbres, en dtachant Pologne et en la poursuivant  coups de cailloux.
Son ide sourde tait de la tuer, une convoitise lui venait de
l'emporter et de la manger, au fond de son trou de Rquillart.  La
lapine reprit sa course, le nez fris, les oreilles rabattues; une
pierre lui pela le dos, une autre lui coupa la queue; et, malgr
l'ombre croissante, elle y serait reste, si les galopins n'avaient
aperu, au centre d'une clairire, tienne et Maheu debout.
perdument, ils se jetrent sur la bte, la rentrrent encore dans le
panier.  Presque  la mme minute, Zacharie, Mouquet et les deux
autres, donnant le dernier coup de crosse, lanaient la cholette, qui
roula  quelques mtres de la clairire.  Ils tombaient tous en plein
rendez-vous.

Dans le pays entier, par les routes, par les sentiers de la plaine
rase, c'tait, depuis le crpuscule, un long acheminement, un
ruissellement d'ombres silencieuses, filant isoles, s'en allant par
groupes, vers les futaies violtres de la fort.  Chaque coron se
vidait, les femmes et les enfants eux-mmes partaient comme pour une
promenade, sous le grand ciel clair.  Maintenant, les chemins
devenaient obscurs, on ne distinguait plus cette foule en marche, qui
se glissait au mme but, on la sentait seulement, pitinante, confuse,
emporte d'une seule me.  Entre les haies, parmi les buissons, il n'y
avait qu'un frlement lger, une vague rumeur des voix de la nuit.

M. Hennebeau, qui justement rentrait  cette heure, mont sur sa
jument, prtait l'oreille  ces bruits perdus.  Il avait rencontr des
couples, tout un lent dfil de promeneurs, par cette belle soire
d'hiver.  Encore des galants qui allaient, la bouche sur la bouche,
prendre du plaisir derrire les murs.  N'taient-ce pas l ses
rencontres habituelles, des filles culbutes au fond de chaque foss,
des gueux se bourrant de la seule joie qui ne cotait rien? Et ces
imbciles se plaignaient de la vie, lorsqu'ils avaient,  pleines
ventres, cet unique bonheur de s'aimer! Volontiers, il aurait crev
de faim comme eux, s'il avait pu recommencer l'existence avec une
femme qui se serait donne  lui sur des cailloux, de tous ses reins
et de tout son coeur.  Son malheur tait sans consolation, il enviait
ces misrables.  La tte basse, il rentrait, au pas ralenti de son
cheval, dsespr par ces longs bruits, perdus au fond de la campagne
noire, et o il n'entendait que des baisers.



VII


C'tait au Plan-des-Dames, dans cette vaste clairire qu'une coupe de
bois venait d'ouvrir.  Elle s'allongeait en une pente douce, ceinte
d'une haute futaie, des htres superbes, dont les troncs, droits et
rguliers, l'entouraient d'une colonnade blanche, verdie de lichens;
et des gants abattus gisaient encore dans l'herbe, tandis que, vers
la gauche, un tas de bois dbit alignait son cube gomtrique.  Le
froid s'aiguisait avec le crpuscule, les mousses geles craquaient
sous les pas.  Il faisait nuit noire  terre, les branches hautes se
dcoupaient sur le ciel ple, o la lune pleine, montant  l'horizon,
allait teindre les toiles.

Prs de trois mille charbonniers taient au rendez-vous, une foule
grouillante, des hommes, des femmes, des enfants, emplissant peu  peu
la clairire, dbordant au loin sous les arbres; et des retardataires
arrivaient toujours, le flot des ttes, noy d'ombre, s'largissait
jusqu'aux taillis voisins.  Un grondement en sortait, pareil  un vent
d'orage, dans cette fort immobile et glace.

En haut, dominant la pente, tienne se tenait, avec Rasseneur et
Maheu.  Une querelle s'tait leve, on entendait leurs voix, par
clats brusques.  Prs d'eux, des hommes les coutaient: Levaque les
poings serrs, Pierron tournant le dos, trs inquiet de n'avoir pu
prtexter des fivres plus longtemps; et il y avait aussi le pre
Bonnemort et le vieux Mouque, cte  cte, sur une souche, l'air
profondment rflchi.  Puis, derrire, les blagueurs taient l,
Zacharie, Mouquet, d'autres encore, venus pour rire; tandis que,
recueillies au contraire, graves ainsi qu' l'glise, des femmes se
mettaient en groupe.  La Maheude, muette, hochait la tte aux sourds
jurons de la Levaque.  Philomne toussait, reprise de sa bronchite
depuis l'hiver.  Seule, la Mouquette riait  belles dents, gaye par
la faon dont la mre Brl traitait sa fille, une dnature qui la
renvoyait pour se gaver de lapin, une vendue, engraisse des lchets
de son homme.  Et, sur le tas de bois, Jeanlin s'tait plant, hissant
Lydie, forant Bbert  le suivre, tous les trois en l'air, plus haut
que tout le monde.

La querelle venait de Rasseneur, qui voulait procder rgulirement 
l'lection d'un bureau.  Sa dfaite, au Bon-Joyeux, l'enrageait; et il
s'tait jur d'avoir sa revanche, car il se flattait de reconqurir
son autorit ancienne, lorsqu'on serait en face, non plus des
dlgus, mais du peuple des mineurs.  tienne, rvolt, avait trouv
l'ide d'un bureau imbcile, dans cette fort.  Il fallait agir
rvolutionnairement, en sauvages, puisqu'on les traquait comme des
loups.

Voyant la dispute s'terniser, il s'empara tout d'un coup de la foule,
il monta sur un tronc d'arbre, en criant:

--Camarades! camarades!

La rumeur confuse de ce peuple s'teignit dans un long soupir, tandis
que Maheu touffait les protestations de Rasseneur.  tienne
continuait d'une voix clatante:

--Camarades, puisqu'on nous dfend de parler, puisqu'on nous envoie
les gendarmes comme si nous tions des brigands, c'est ici qu'il faut
nous entendre! Ici, nous sommes libres, nous sommes chez nous,
personne ne viendra nous faire taire, pas plus qu'on ne fait taire les
oiseaux et les btes!

Un tonnerre lui rpondit, des cris, des exclamations.

--Oui, oui, la fort est  nous, on a bien le droit d'y causer...
  Parle!

Alors, tienne se tint un instant immobile sur le tronc d'arbre.  La
lune, trop basse encore  l'horizon, n'clairait toujours que les
branches hautes; et la foule restait noye de tnbres, peu  peu
calme, silencieuse.  Lui, noir galement, faisait au-dessus d'elle,
en haut de la pente, une barre d'ombre.

Il leva un bras dans un geste lent, il commena; mais sa voix ne
grondait plus, il avait pris le ton froid d'un simple mandataire du
peuple qui rend ses comptes.  Enfin, il plaait le discours que le
commissaire de police lui avait coup au Bon-Joyeux; et il dbutait
par un historique rapide de la grve, en affectant l'loquence
scientifique: des faits, rien que des faits.  D'abord, il dit sa
rpugnance contre la grve: les mineurs ne l'avaient pas voulue,
c'tait la Direction qui les avait provoqus, avec son nouveau tarif
de boisage.  Puis, il rappela la premire dmarche des dlgus chez
le directeur, la mauvaise foi de la Rgie, et plus tard, lors de la
seconde dmarche, sa concession tardive, les dix centimes qu'elle
rendait, aprs avoir tch de les voler.  Maintenant, on en tait l,
il tablissait par des chiffres le vide de la caisse de prvoyance,
indiquait l'emploi des secours envoys, excusait en quelques phrases
l'Internationale, Pluchart et les autres, de ne pouvoir faire
davantage pour eux, au milieu des soucis de leur conqute du monde.
Donc, la situation s'aggravait de jour en jour, la Compagnie renvoyait
les livrets et menaait d'embaucher des ouvriers en Belgique; en
outre, elle intimidait les faibles, elle avait dcid un certain
nombre de mineurs  redescendre.  Il gardait sa voix monotone comme
pour insister sur ces mauvaises nouvelles, il disait la faim
victorieuse, l'espoir mort, la lutte arrive aux fivres dernires du
courage.  Et, brusquement, il conclut, sans hausser le ton.

--C'est dans ces circonstances, camarades, que vous devez prendre une
dcision ce soir.  Voulez-vous la continuation de la grve? et, en ce
cas, que comptez-vous faire pour triompher de la Compagnie?

Un silence profond tomba du ciel toil.  La foule, qu'on ne voyait
pas, se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui touffait le
coeur; et l'on n'entendait que son souffle dsespr, au travers des
arbres.

Mais tienne, dj, continuait d'une voix change.  Ce n'tait plus le
secrtaire de l'association qui parlait, c'tait le chef de bande,
l'aptre apportant la vrit.  Est-ce qu'il se trouverait des lches
pour manquer  leur parole? Quoi! depuis un mois, on aurait souffert
inutilement, on retournerait aux fosses, la tte basse, et l'ternelle
misre recommencerait! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en
essayant de dtruire cette tyrannie du capital qui affamait le
travailleur? Toujours se soumettre devant la faim, jusqu'au moment o
la faim, de nouveau, jetait les plus calmes  la rvolte, n'tait-ce
pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage? Et il montrait les
mineurs exploits, supportant  eux seuls les dsastres des crises,
rduits  ne plus manger, ds que les ncessits de la concurrence
abaissaient le prix de revient.  Non! le tarif de boisage n'tait pas
acceptable, il n'y avait l qu'une conomie dguise, on voulait voler
 chaque homme une heure de son travail par jour.  C'tait trop cette
fois, le temps venait o les misrables, pousss  bout, feraient
justice.

Il resta les bras en l'air.  La foule,  ce mot de justice, secoue
d'un long frisson, clata en applaudissements, qui roulaient avec un
bruit de feuilles sches.  Des voix criaient:

--Justice!...  Il est temps, justice!

Peu  peu, tienne s'chauffait.  Il n'avait pas l'abondance facile et
coulante de Rasseneur.  Les mots lui manquaient souvent, il devait
torturer sa phrase, il en sortait par un effort qu'il appuyait d'un
coup d'paule.  Seulement,  ces heurts continuels, il rencontrait des
images d'une nergie familire, qui empoignaient son auditoire; tandis
que ses gestes d'ouvrier au chantier, ses coudes rentrs, puis
dtendus et lanant les poings en avant, sa mchoire brusquement
avance, comme pour mordre, avaient eux aussi une action
extraordinaire sur les camarades.  Tous le disaient, il n'tait pas
grand, mais il se faisait couter.

--Le salariat est une forme nouvelle de l'esclavage, reprit-il d'une
voix plus vibrante.  La mine doit tre au mineur, comme la mer est au
pcheur, comme la terre est au paysan...  Entendez-vous! la mine vous
appartient,  vous tous qui, depuis un sicle, l'avez paye de tant de
sang et de misre!

Carrment, il aborda des questions obscures de droit, le dfil des
lois spciales sur les mines, o il se perdait.  Le sous-sol, comme le
sol, tait  la nation: seul, un privilge odieux en assurait le
monopole  des Compagnies; d'autant plus que, pour Montsou, la
prtendue lgalit des concessions se compliquait des traits passs
jadis avec les propritaires des anciens fiefs, selon la vieille
coutume du Hainaut.  Le peuple des mineurs n'avait donc qu'
reconqurir son bien; et, les mains tendues, il indiquait le pays
entier, au-del de la fort.  A ce moment, la lune, qui montait de
l'horizon, glissant des hautes branches, l'claira.  Lorsque la foule,
encore dans l'ombre, l'aperut ainsi, blanc de lumire, distribuant la
fortune de ses mains ouvertes, elle applaudit de nouveau, d'un
battement prolong.

--Oui, oui, il a raison, bravo!

Ds lors, tienne chevauchait sa question favorite, l'attribution des
instruments de travail  la collectivit, ainsi qu'il le rptait en
une phrase, dont la barbarie le grattait dlicieusement.  Chez lui, 
cette heure, l'volution tait complte.  Parti de la fraternit
attendrie des catchumnes, du besoin de rformer le salariat, il
aboutissait  l'ide politique de le supprimer.  Depuis la runion du
Bon-Joyeux, son collectivisme, encore humanitaire et sans formule,
s'tait raidi en un programme compliqu, dont il discutait
scientifiquement chaque article.  D'abord, il posait que la libert ne
pouvait tre obtenue que par la destruction de l'tat.  Puis, quand le
peuple se serait empar du gouvernement, les rformes commenceraient:
retour  la commune primitive, substitution d'une famille galitaire
et libre  la famille morale et oppressive, galit absolue, civile,
politique et conomique, garantie de l'indpendance individuelle grce
 la possession et au produit intgral des outils du travail, enfin
instruction professionnelle et gratuite, paye par la collectivit.
Cela entranait une refonte totale de la vieille socit pourrie; il
attaquait le mariage, le droit de tester, il rglementait la fortune
de chacun, il jetait bas le monument inique des sicles morts, d'un
grand geste de son bras, toujours le mme, le geste du faucheur qui
rase la moisson mre; et il reconstruisait ensuite de l'autre main, il
btissait la future humanit, l'difice de vrit et de justice,
grandissant dans l'aurore du vingtime sicle.  A cette tension
crbrale, la raison chancelait, il ne restait que l'ide fixe du
sectaire.  Les scrupules de sa sensibilit et de son bon sens taient
emports, rien ne devenait plus facile que la ralisation de ce monde
nouveau: il avait tout prvu, il en parlait comme d'une machine qu'il
monterait en deux heures, et ni le feu, et ni le sang ne lui
cotaient.

--Notre tour est venu, lana-t-il dans un dernier clat.  C'est  nous
d'avoir le pouvoir et la richesse!

Une acclamation roula jusqu' lui, du fond de la fort.  La lune,
maintenant, blanchissait toute la clairire, dcoupait en artes vives
la houle des ttes, jusqu'aux lointains confus des taillis, entre les
grands troncs gristres.  Et c'tait sous l'air glacial, une furie de
visages, des yeux luisants, des bouches ouvertes, tout un rut de
peuple, les hommes, les femmes, les enfants, affams et lchs au
juste pillage de l'antique bien dont on les dpossdait.  Ils ne
sentaient plus le froid, ces ardentes paroles les avaient chauffs aux
entrailles.  Une exaltation religieuse les soulevait de terre, la
fivre d'espoir des premiers chrtiens de l'glise, attendant le rgne
prochain de la justice.  Bien des phrases obscures leur avaient
chapp, ils n'entendaient gure ces raisonnements techniques et
abstraits; mais l'obscurit mme, l'abstraction largissait encore le
champ des promesses, les enlevait dans un blouissement.  Quel rve!
tre les matres, cesser de souffrir, jouir enfin!

--C'est a, nom de Dieu!  notre tour!...  Mort aux exploiteurs!

Les femmes dliraient, la Maheude sortie de son calme, prise du
vertige de la faim, la Levaque hurlante, la vieille Brl hors d'elle,
agitant des bras de sorcire, et Philomne secoue d'un accs de toux,
et la Mouquette si allume, qu'elle criait des mots tendres 
l'orateur.  Parmi les hommes, Maheu conquis avait eu un cri de colre,
entre Pierron tremblant et Levaque qui parlait trop; tandis que les
blagueurs, Zacharie et Mouquet, essayaient de ricaner, mal  l'aise,
tonns que le camarade en pt dire si long, sans boire un coup.
Mais, sur le tas de bois, Jeanlin menait encore le plus de vacarme,
excitant Bbert et Lydie, agitant le panier o Pologne gisait.

La clameur recommena.  tienne gotait l'ivresse de sa popularit.
C'tait son pouvoir qu'il tenait, comme matrialis, dans ces trois
mille poitrines dont il faisait d'un mot battre les coeurs.
Souvarine, s'il avait daign venir, aurait applaudi ses ides  mesure
qu'il les aurait reconnues, content des progrs anarchiques de son
lve, satisfait du programme, sauf l'article sur l'instruction, un
reste de niaiserie sentimentale, car la sainte et salutaire ignorance
devait tre le bain o se retremperaient les hommes.  Quant 
Rasseneur, il haussait les paules de ddain et de colre.

--Tu me laisseras parler! cria-t-il  tienne.

Celui-ci sauta du tronc d'arbre.

--Parle, nous verrons s'ils t'coutent.

Dj Rasseneur l'avait remplac et rclamait du geste le silence.  Le
bruit ne se calmait pas, son nom circulait, des premiers rangs qui
l'avaient reconnu, aux derniers perdus sous les htres; et l'on
refusait de l'entendre, c'tait une idole renverse, dont la vue seule
fchait ses anciens fidles.  Son locution facile, sa parole coulante
et bonne enfant, qui avait si longtemps charm, tait traite  cette
heure de tisane tide, faite pour endormir les lches.  Vainement, il
parla dans le bruit, il voulut reprendre le discours d'apaisement
qu'il promenait, l'impossibilit de changer le monde  coups de lois,
la ncessit de laisser  l'volution sociale le temps de s'accomplir:
on le plaisantait, on le chutait, sa dfaite du Bon-Joyeux s'aggravait
encore et devenait irrmdiable.  On finit par lui jeter des poignes
de mousse gele, une femme cria d'une voix aigu:

--A bas le tratre!

Il expliquait que la mine ne pouvait tre la proprit du mineur,
comme le mtier est celle du tisserand, et il disait prfrer la
participation aux bnfices, l'ouvrier intress, devenu l'enfant de
la maison.

--A bas le tratre! rptrent mille voix, tandis que des pierres
commenaient  siffler.

Alors, il plit, un dsespoir lui emplit les yeux de larmes.  C'tait
l'croulement de son existence, vingt annes de camaraderie ambitieuse
qui s'effondraient sous l'ingratitude de la foule.  Il descendit du
tronc d'arbre, frapp au coeur, sans force pour continuer.

--a te fait rire, bgaya-t-il en s'adressant  tienne triomphant.
C'est bon, je souhaite que a t'arrive...  a t'arrivera, entends-tu!

Et, comme pour rejeter toute responsabilit dans les malheurs qu'il
prvoyait, il fit un grand geste, il s'loigna seul,  travers la
campagne muette et blanche.

Des hues s'levaient, et l'on fut surpris d'apercevoir, debout sur le
tronc, le pre Bonnemort en train de parler au milieu du vacarme.
Jusque-l, Mouque et lui s'taient tenus absorbs, dans cet air qu'ils
avaient de toujours rflchir  des choses anciennes.  Sans doute il
cdait  une de ces crises soudaines de bavardage, qui, parfois,
remuaient en lui le pass, si violemment, que des souvenirs
remontaient et coulaient de ses lvres, pendant des heures.  Un grand
silence s'tait fait, on coutait ce vieillard, d'une pleur de
spectre sous la lune; et, comme il racontait des choses sans liens
immdiats avec la discussion, de longues histoires que personne ne
pouvait comprendre, le saisissement augmenta.  C'tait de sa jeunesse
qu'il causait, il disait la mort de ses deux oncles crass au Voreux,
puis il passait  la fluxion de poitrine qui avait emport sa femme.
Pourtant, il ne lchait pas son ide: a n'avait jamais bien march,
et a ne marcherait jamais bien.  Ainsi, dans la fort, ils s'taient
runis cinq cents, parce que le roi ne voulait pas diminuer les heures
de travail; mais il resta court, il commena le rcit d'une autre
grve: il en avait tant vu! Toutes aboutissaient sous ces arbres, ici
au Plan-des-Dames, l-bas  la Charbonnerie, plus loin encore vers le
Saut-du-Loup.  Des fois il gelait, des fois il faisait chaud.  Un
soir, il avait plu si fort, qu'on tait rentr sans avoir rien pu se
dire.  Et les soldats du roi arrivaient, et a finissait par des coups
de fusil.

--Nous levions la main comme a, nous jurions de ne pas redescendre...
Ah!  j'ai jur, oui! j'ai jur!

La foule coutait, bante, prise d'un malaise, lorsque tienne, qui
suivait la scne, sauta sur l'arbre abattu et garda le vieillard  son
ct.  Il venait de reconnatre Chaval parmi les amis, au premier
rang.  L'ide que Catherine devait tre l l'avait soulev d'une
nouvelle flamme, d'un besoin de se faire acclamer devant elle.

--Camarades, vous avez entendu, voil un de nos anciens, voil ce
qu'il a souffert et ce que nos enfants souffriront, si nous n'en
finissons pas avec les voleurs et les bourreaux.

Il fut terrible, jamais il n'avait parl si violemment.  D'un bras, il
maintenait le vieux Bonnemort, il l'talait comme un drapeau de misre
et de deuil, criant vengeance.  En phrases rapides, il remontait au
premier Maheu, il montrait toute cette famille use  la mine, mange
par la Compagnie, plus affame aprs cent ans de travail; et, devant
elle, il mettait ensuite les ventres de la Rgie, qui suaient
l'argent, toute la bande des actionnaires entretenus comme des filles
depuis un sicle,  ne rien faire,  jouir de leur corps.  N'tait-ce
pas effroyable? un peuple d'hommes crevant au fond de pre en fils,
pour qu'on paie des pots-de-vin  des ministres, pour que des
gnrations de grands seigneurs et de bourgeois donnent des ftes ou
s'engraissent au coin de leur feu! Il avait tudi les maladies des
mineurs, il les faisait dfiler toutes, avec des dtails effrayants:
l'anmie, les scrofules, la bronchite noire, l'asthme qui touffe, les
rhumatismes qui paralysent.  Ces misrables, on les jetait en pture
aux machines, on les parquait ainsi que du btail dans les corons, les
grandes Compagnies les absorbaient peu  peu, rglementant
l'esclavage, menaant d'enrgimenter tous les travailleurs d'une
nation, des millions de bras, pour la fortune d'un millier de
paresseux.  Mais le mineur n'tait plus l'ignorant, la brute crase
dans les entrailles du sol.  Une arme poussait des profondeurs des
fosses, une moisson de citoyens dont la semence germait et ferait
clater la terre, un jour de grand soleil.  Et l'on saurait alors si,
aprs quarante annes de service, on oserait offrir cent cinquante
francs de pension  un vieillard de soixante ans, crachant de la
houille, les jambes enfles par l'eau des tailles.  Oui! le travail
demanderait des comptes au capital,  ce dieu impersonnel, inconnu de
l'ouvrier, accroupi quelque part, dans le mystre de son tabernacle,
d'o il suait la vie des meurt-de-faim qui le nourrissaient! On irait
l-bas, on finirait bien par lui voir la face aux clarts des
incendies, on le noierait sous le sang, ce pourceau immonde, cette
idole monstrueuse, gorge de chair humaine!

Il se tut, mais son bras, toujours tendu dans le vide, dsignait
l'ennemi, l-bas, il ne savait o, d'un bout  l'autre de la terre.
Cette fois, la clameur de la foule fut si haute, que les bourgeois de
Montsou l'entendirent et regardrent du ct de Vandame, pris
d'inquitude  l'ide de quelque boulement formidable.  Des oiseaux
de nuit s'levaient au-dessus des bois, dans le grand ciel clair.

Lui, tout de suite, voulut conclure:

--Camarades, quelle est votre dcision?...  Votez-vous la continuation
de la grve?

--Oui! oui! hurlrent les voix.

--Et quelles mesures arrtez-vous?...  Notre dfaite est certaine, si
des lches descendent demain.

Les voix reprirent, avec leur souffle de tempte:

--Mort aux lches!

--Vous dcidez donc de les rappeler au devoir,  la foi jure...
Voici ce que nous pourrions faire: nous prsenter aux fosses, ramener
les tratres par notre prsence, montrer  la Compagnie que nous
sommes tous d'accord et que nous mourrons plutt que de cder.

--C'est cela, aux fosses! aux fosses!

Depuis qu'il parlait, tienne avait cherch Catherine, parmi les ttes
ples, grondantes devant lui.  Elle n'y tait dcidment pas.  Mais il
voyait toujours Chaval, qui affectait de ricaner en haussant les
paules, dvor de jalousie, prt  se vendre pour un peu de cette
popularit.

--Et, s'il y a des mouchards parmi nous, camarades, continua tienne,
qu'ils se mfient, on les connat...  Oui, je vois des charbonniers de
Vandame, qui n'ont pas quitt leur fosse...

--C'est pour moi que tu dis a? demanda Chaval d'un air de bravade.

--Pour toi ou pour un autre...  Mais, puisque tu parles, tu devrais
comprendre que ceux qui mangent n'ont rien  faire avec ceux qui ont
faim.  Tu travailles  Jean-Bart...

Une voix gouailleuse interrompit:

--Oh! il travaille...  Il a une femme qui travaille pour lui.

Chaval jura, le sang au visage.

--Nom de Dieu! c'est dfendu de travailler, alors?

--Oui! cria tienne, quand les camarades endurent la misre pour le
bien de tous, c'est dfendu de se mettre en goste et en cafard du
ct des patrons.  Si la grve tait gnrale, il y a longtemps que
nous serions les matres...  Est-ce qu'un seul homme de Vandame aurait
d descendre, lorsque Montsou a chm? Le grand coup, ce serait que le
travail s'arrtt dans le pays entier, chez monsieur Deneulin comme
ici.  Entends-tu? Il n'y a que des tratres aux tailles de Jean-Bart,
vous tes tous des tratres!

Autour de Chaval, la foule devenait menaante, des poings se levaient,
des cris: A mort!  mort! commenaient  gronder.  Il avait blmi.
Mais, dans sa rage de triompher d'tienne, une ide le redressa.

--coutez-moi donc! Venez demain  Jean-Bart, et vous verrez si je
travaille!...  Nous sommes des vtres, on m'a envoy vous dire a.
Faut teindre les feux, faut que les machineurs, eux aussi, se mettent
en grve.  Tant mieux si les pompes s'arrtent! l'eau crvera les
fosses, tout sera foutu!

On l'applaudit furieusement  son tour, et ds lors tienne lui-mme
fut dbord.  Des orateurs se succdaient sur le tronc d'arbre,
gesticulant dans le bruit, lanant des propositions farouches.
C'tait le coup de folie de la foi, l'impatience d'une secte
religieuse, qui, lasse d'esprer le miracle attendu, se dcidait  le
provoquer enfin.  Les ttes, vides par la famine, voyaient rouge,
rvaient d'incendie et de sang, au milieu d'une gloire d'apothose, o
montait le bonheur universel.  Et la lune tranquille baignait cette
houle, la fort profonde ceignait de son grand silence ce cri de
massacre.  Seules, les mousses geles craquaient sous les talons;
tandis que les htres, debout dans leur force, avec les dlicates
ramures de leurs branches, noires sur le ciel blanc, n'apercevaient ni
n'entendaient les tres misrables, qui s'agitaient  leur pied.

Il y eut des pousses, la Maheude se retrouva prs de Maheu, et l'un
et l'autre, sortis de leur bon sens, emports dans la lente
exaspration dont ils taient travaills depuis des mois, approuvrent
Levaque, qui renchrissait en demandant la tte des ingnieurs.
Pierron avait disparu.  Bonnemort et Mouque causaient  la fois,
disaient des choses vagues et violentes, qu'on ne distinguait pas.
Par blague, Zacharie rclama la dmolition des glises, pendant que
Mouquet, sa crosse  la main, en tapait la terre, histoire simplement
d'augmenter le bruit.  Les femmes s'enrageaient: la Levaque, les
poings aux hanches, s'empoignait avec Philomne, qu'elle accusait
d'avoir ri; la Mouquette parlait de dmonter les gendarmes  coups de
pied quelque part; la Brl, qui venait de gifler Lydie, en la
retrouvant sans panier ni salade, continuait d'allonger des claques
dans le vide, pour tous les patrons qu'elle aurait voulu tenir.  Un
instant, Jeanlin tait rest suffoqu, Bbert ayant appris par un
galibot que madame Rasseneur les avait vus voler Pologne; mais,
lorsqu'il eut dcid qu'il retournerait lcher furtivement la bte, 
la porte de l'Avantage, il hurla plus fort, il ouvrit son couteau
neuf, dont il brandissait la lame, glorieux de la faire luire.

--Camarades! camarades! rptait tienne puis, enrou  vouloir
obtenir une minute de silence, pour s'entendre dfinitivement.

Enfin, on l'couta.

--Camarades! demain matin,  Jean-Bart, est-ce convenu?

--Oui, oui,  Jean-Bart! mort aux tratres!

L'ouragan de ces trois mille voix emplit le ciel et s'teignit dans la
clart pure de la lune.




Cinquime partie



I


A quatre heures, la lune s'tait couche, il faisait une nuit trs
noire.  Tout dormait encore chez les Deneulin, la vieille maison de
briques restait muette et sombre, portes et fentres closes, au bout
du vaste jardin mal tenu qui la sparait de la fosse Jean-Bart.  Sur
l'autre faade, passait la route dserte de Vandame, un gros bourg,
cach derrire la fort,  trois kilomtres environ.

Deneulin, las d'avoir pass, la veille, une partie de la journe au
fond, ronflait, le nez contre le mur, lorsqu'il rva qu'on l'appelait.
Il finit par s'veiller, entendit rellement une voix, courut ouvrir
la fentre.  C'tait un de ses porions, debout dans le jardin.

--Quoi donc? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est une rvolte, la moiti des hommes ne veulent plus
travailler et empchent les autres de descendre.

Il comprenait mal, la tte lourde et bourdonnante de sommeil, saisi
par le grand froid, comme par une douche glace.

--Forcez-les  descendre, sacrebleu! bgaya-t-il.

--Voil une heure que a dure, reprit le porion.  Alors, nous avons eu
l'ide de venir vous chercher.  Il n'y a que vous qui leur ferez
peut-tre entendre raison.

--C'est bien, j'y vais.

Vivement, il s'habilla, l'esprit net maintenant, trs inquiet.  On
aurait pu piller la maison, ni la cuisinire, ni le domestique n'avait
boug.  Mais, de l'autre ct du palier, des voix alarmes
chuchotaient; et, lorsqu'il sortit, il vit s'ouvrir la porte de ses
filles, qui toutes deux parurent, vtues de peignoirs blancs, passs 
la hte.

--Pre, qu'y a-t-il?

L'ane, Lucie, avait vingt-deux ans dj, grande, brune, l'air
superbe; tandis que Jeanne, la cadette, ge de dix-neuf ans  peine,
tait petite, les cheveux dors, d'une grce caressante.

--Rien de grave, rpondit-il pour les rassurer.  Il parat que des
tapageurs font du bruit, l-bas.  Je vais voir.

Mais elles se rcrirent, elles ne voulaient pas le laisser partir
sans qu'il prt quelque chose de chaud.  Autrement, il leur rentrerait
malade, l'estomac dlabr, comme toujours.  Lui, se dbattait, donnait
sa parole d'honneur qu'il tait trop press.

--coute, finit par dire Jeanne en se pendant  son cou, tu vas boire
un petit verre de rhum et manger deux biscuits; ou je reste comme a,
tu es oblig de m'emporter avec toi.

Il dut se rsigner, en jurant que les biscuits l'toufferaient.  Dj,
elles descendaient devant lui, chacune avec son bougeoir.  En bas,
dans la salle  manger, elles s'empressrent de le servir, l'une
versant le rhum, l'autre courant  l'office chercher un paquet de
biscuits.  Ayant perdu leur mre trs jeunes, elles s'taient leves
toutes seules, assez mal, gtes par leur pre, l'ane hante du rve
de chanter sur les thtres, la cadette folle de peinture, d'une
hardiesse de got qui la singularisait.  Mais, lorsque le train avait
d tre diminu,  la suite de gros embarras d'affaires, il tait
brusquement pouss, chez ces filles d'air extravagant, des mnagres
trs sages et trs ruses, dont l'oeil dcouvrait les erreurs de
centimes, dans les comptes.  Aujourd'hui, avec leurs allures
garonnires d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les
sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs
toilettes, arrivaient enfin  rendre dcente la gne croissante de la
maison.

--Mange, papa, rptait Lucie.

Puis, remarquant la proccupation o il retombait, silencieux,
assombri, elle fut reprise de peur.

--C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?...  Dis donc, nous
restons avec toi, on se passera de nous  ce djeuner.

Elle parlait d'une partie projete pour le matin.  Madame Hennebeau
devait aller, avec sa calche, chercher d'abord Ccile, chez les
Grgoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes 
Marchiennes, djeuner aux Forges, o la femme du directeur les avait
invites.  C'tait une occasion pour visiter les ateliers, les hauts
fourneaux et les fours  coke.

--Bien sr, nous restons, dclara Jeanne  son tour.

Mais il se fchait.

--En voil une ide! Je vous rpte que ce n'est rien...  Faites-moi
le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf
heures, comme c'est convenu.

Il les embrassa, il se hta de partir.  On entendit le bruit de ses
bottes qui se perdait sur la terre gele du jardin.

Jeanne enfona soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie
mettait les biscuits sous clef.  La pice avait la propret froide des
salles o la table est maigrement servie.  Et toutes deux profitaient
de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'tait rest
 la dbandade.  Une serviette tranait, le domestique serait grond.
Enfin, elles remontrent.

Pendant qu'il coupait au plus court, par les alles troites de son
potager, Deneulin songeait  sa fortune compromise,  ce denier de
Montsou, ce million qu'il avait ralis en rvant de le dcupler, et
qui courait aujourd'hui de si grands risques.  C'tait une suite
ininterrompue de mauvaises chances, des rparations normes et
imprvues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le dsastre
de cette crise industrielle, juste  l'heure o les bnfices
commenaient.  Si la grve clatait chez lui, il tait par terre.  Il
poussa une petite porte: les btiments de la fosse se devinaient, dans
la nuit noire,  un redoublement d'ombre, toil de quelques
lanternes.

Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation
rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingnieurs.  On
ne s'tait pas content d'largir le puits d'un mtre cinquante et de
le creuser jusqu' sept cent huit mtres de profondeur, on l'avait
quip  neuf, machine neuve, cages neuves, tout un matriel neuf,
tabli d'aprs les derniers perfectionnements de la science; et mme
une recherche d'lgance se retrouvait jusque dans les constructions,
un hangar de criblage  lambrequin dcoup, un beffroi orn d'une
horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en
chevet de chapelle renaissance, que la chemine surmontait d'une
spirale de mosaque, faite de briques noires et de briques rouges.  La
pompe tait place sur l'autre puits de la concession,  la vieille
fosse Gaston-Marie, uniquement rserve pour l'puisement.  Jean-Bart,
 droite et  gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui
d'un ventilateur  vapeur et celui des chelles.

Le matin, ds trois heures, Chaval tait arriv le premier, dbauchant
les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou
et demander une augmentation de cinq centimes par berline.  Bientt,
les quatre cents ouvriers du fond avaient dbord de la baraque dans
la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris.
Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la
pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en
sabots, le paletot sur les paules  cause du grand froid, barraient
le puits; et les porions s'taient enrous  vouloir mettre de
l'ordre,  les supplier d'tre raisonnables, de ne pas empcher de
descendre ceux qui en avaient la bonne volont.

Mais Chaval s'emporta, quand il aperut Catherine en culotte et en
veste, la tte serre dans le bguin bleu.  Il lui avait, en se
levant, signifi brutalement de rester couche.  Elle, dsespre de
cet arrt du travail, l'avait suivi tout de mme, car il ne lui
donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour
lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur
l'obsdait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, o
finissaient les herscheuses sans pain et sans gte.

--Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici?

Elle bgaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait
travailler.

--Alors, tu te mets contre moi, garce!...  Rentre tout de suite, ou je
te raccompagne  coups de sabot dans le derrire!

Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, rsolue  voir
comment tourneraient les choses.

Deneulin arrivait par l'escalier du criblage.  Malgr la faible clart
des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scne, cette cohue noye
d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs,
les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots.  Dans la nef,
neuve et encore propre, la besogne arrte attendait: la machine, sous
pression, avait de lgers sifflements de vapeur; les cages demeuraient
pendues aux cbles immobiles; les berlines, abandonnes en route,
encombraient les dalles de fonte.  On venait de prendre  peine
quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie.  Mais
un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail
recommencerait.

--Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il  pleine
voix.  Qu'est-ce qui vous fche? Expliquez-moi a, nous allons nous
entendre.

D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant
beaucoup de travail.  Autoritaire, l'allure brusque, il tchait
d'abord de les conqurir par une bonhomie qui avait des clats de
clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient
surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec
eux, le premier au danger, ds qu'un accident pouvantait la fosse.
Deux fois, aprs des coups de grisou, on l'avait descendu, li par une
corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient.

--Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir
rpondu de vous.  Vous savez que j'ai refus un poste de gendarmes...
Parlez tranquillement, je vous coute.

Tous se taisaient maintenant, gns, s'cartant de lui; et ce fut
Chaval qui finit par dire:

--Voil, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer  travailler, il
nous faut cinq centimes de plus par berline.

Il parut surpris.

--Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne
me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau
tarif, comme la Rgie de Montsou.

--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de mme dans
le vrai.  Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de
cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement,
avec les marchandages actuels...  Nous voulons cinq centimes de plus,
n'est-ce pas, vous autres?

Des voix approuvrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes
violents.  Peu  peu, tous se rapprochaient en un cercle troit.

Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme
amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de cder  la
tentation d'en saisir un par la peau du cou.  Il prfra discuter,
parler raison.

--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut.
Seulement, je ne puis pas vous les donner.  Si je vous les donnais, je
serais simplement fichu...  Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi
d'abord, pour que vous viviez.  Et je suis  bout, la moindre
augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute...  Il y a
deux ans, rappelez-vous, lors de la dernire grve, j'ai cd, je le
pouvais encore.  Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins t
ruineuse, car voici deux annes que je me dbats...  Aujourd'hui,
j'aimerais mieux lcher la boutique tout de suite, que de ne savoir,
le mois prochain, o prendre de l'argent pour vous payer.

Chaval avait un mauvais rire, en face de ce matre qui leur contait si
franchement ses affaires.  Les autres baissaient le nez, ttus,
incrdules, refusant de s'entrer dans le crne qu'un chef ne gagnt
pas des millions sur ses ouvriers.

Alors, Deneulin insista.  Il expliquait sa lutte contre Montsou
toujours aux aguets, prt  le dvorer, s'il avait un soir la
maladresse de se casser les reins.  C'tait une concurrence sauvage,
qui le forait aux conomies, d'autant plus que la grande profondeur
de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition
dfavorable  peine compense par la forte paisseur des couches de
houille.  Jamais il n'aurait hauss les salaires,  la suite de la
dernire grve, sans la ncessit o il s'tait trouv d'imiter
Montsou, de peur de voir ses hommes le lcher.  Et il les menaait du
lendemain, quel beau rsultat pour eux, s'ils l'obligeaient  vendre,
de passer sous le joug terrible de la Rgie! Lui, ne trnait pas au
loin, dans un tabernacle ignor; il n'tait pas un de ces actionnaires
qui paient des grants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a
jamais vus; il tait un patron, il risquait autre chose que son
argent, il risquait son intelligence, sa sant, sa vie.  L'arrt du
travail allait tre la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de
stock, et il fallait pourtant qu'il expdit les commandes.  D'autre
part, le capital de son outillage ne pouvait dormir.  Comment
tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui
avaient confies ses amis? Ce serait la faillite.

--Et voil, mes braves! dit-il en terminant.  Je voudrais vous
convaincre...  On ne demande pas  un homme de s'gorger lui-mme,
n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous
laisse vous mettre en grve, c'est comme si je me coupais le cou.

Il se tut.  Des grognements coururent.  Une partie des mineurs
semblait hsiter.  Plusieurs retournrent prs du puits.

--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre...  Quels sont
ceux qui veulent travailler?

Catherine s'tait avance une des premires.  Mais Chaval, furieux, la
repoussa, en criant:

--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lchent
les camarades!

Ds lors, la conciliation parut impossible.  Les cris recommenaient,
des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les
craser contre les murs.  Un instant, le directeur, dsespr, essaya
de lutter seul, de rduire violemment cette foule; mais c'tait une
folie inutile, il dut se retirer.  Et il resta quelques minutes, au
fond du bureau du receveur, essouffl sur une chaise, si perdu de son
impuissance, que pas une ide ne lui venait.  Enfin, il se calma, il
dit  un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce
dernier eut consenti  l'entretien, il congdia le monde du geste.

--Laissez-nous.

L'ide de Deneulin tait de voir ce que ce gaillard avait dans le
ventre.  Ds les premiers mots, il le sentit vaniteux, dvor de
passion jalouse.  Alors, il le prit par la flatterie, affecta de
s'tonner qu'un ouvrier de son mrite compromt de la sorte son
avenir.  A l'entendre, il avait depuis longtemps jet les yeux sur lui
pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrment de le
nommer porion, plus tard.  Chaval l'coutait, silencieux, les poings
d'abord serrs, puis peu  peu dtendus.  Tout un travail s'oprait au
fond de son crne: s'il s'enttait dans la grve, il n'y serait jamais
que le lieutenant d'tienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait,
celle de passer parmi les chefs.  Une chaleur d'orgueil lui montait 
la face et le grisait.  Du reste, la bande de grvistes, qu'il
attendait depuis le matin, ne viendrait plus  cette heure; quelque
obstacle avait d l'arrter, des gendarmes peut-tre: il n'tait que
temps de se soumettre.  Mais il n'en refusait pas moins de la tte, il
faisait l'homme incorruptible,  grandes tapes indignes sur son
coeur.  Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donn par lui 
ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les dcider 
descendre.

Deneulin resta cach, les porions eux-mmes se tinrent  l'cart.
Pendant une heure, ils entendirent Chaval prorer, discuter, debout
sur une berline de la recette.  Une partie des ouvriers le huaient,
cent vingt s'en allrent, exasprs, s'obstinant dans la rsolution
qu'il leur avait fait prendre.  Il tait dj plus de sept heures, le
jour se levait, trs clair, un jour gai de grande gele.  Et, tout
d'un coup, le branle de la fosse recommena, la besogne arrte
continuait.  Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea,
droulant et enroulant les cbles des bobines.  Puis, au milieu du
vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient,
s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots,
de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les
moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.

--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous l? cria Chaval  Catherine qui
attendait son tour.  Veux-tu bien descendre et ne pas flner!

A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec
Ccile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prtes, trs lgantes
malgr leurs toilettes vingt fois refaites.  Mais Deneulin s'tonna,
en apercevant Ngrel qui accompagnait la calche  cheval.  Quoi donc,
les hommes en taient?  Alors, madame Hennebeau expliqua de son air
maternel qu'on l'avait effraye, que les chemins taient pleins de
mauvaises figures, disait-on, et qu'elle prfrait emmener un
dfenseur.  Ngrel riait, les rassurait: rien d'inquitant, des
menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter
une pierre dans une vitre.  Encore joyeux de son succs, Deneulin
raconta la rvolte rprime de Jean-Bart.  Maintenant, il se disait
bien tranquille.  Et, sur la route de Vandame, pendant que ces
demoiselles montaient en voiture, tous s'gayaient de cette journe
superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frmissement
qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop,
s'ils avaient coll l'oreille contre la terre.

--Eh bien! c'est convenu, rpta madame Hennebeau.  Ce soir, vous
venez chercher ces demoiselles et vous dnez avec nous...  madame
Grgoire m'a galement promis de venir reprendre Ccile.

--Comptez sur moi, rpondit Deneulin.

La calche partit du ct de Vandame.  Jeanne et Lucie s'taient
penches, pour rire encore  leur pre, rest debout au bord du
chemin; tandis que Ngrel trottait galamment, derrire les roues qui
fuyaient.

On traversa la fort, on prit la route de Vandame  Marchiennes.
Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda  madame Hennebeau si
elle connaissait la Cte-Verte; et celle-ci, malgr son sjour de cinq
ans dj dans le pays, avoua qu'elle n'tait jamais alle de ce ct.
Alors, on fit un dtour.  Le Tartaret,  la lisire du bois, tait une
lande inculte, d'une strilit volcanique, sous laquelle, depuis des
sicles, brlait une mine de houille incendie.  Cela se perdait dans
la lgende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du
ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, o les
herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient
pas mme eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles
flambaient au fond de cet enfer.  Les roches calcines, rouge sombre,
se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lpre.  Du
soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures.  La nuit,
les braves qui osaient risquer un oeil  ces trous, juraient y voir
des flammes, les mes criminelles en train de grsiller dans la braise
intrieure.  Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs
chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient
continuellement.  Et, ainsi qu'un miracle d'ternel printemps, au
milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Cte-Verte se dressait
avec ses gazons toujours verts, ses htres dont les feuilles se
renouvelaient sans cesse, ses champs o mrissaient jusqu' trois
rcoltes.  C'tait une serre naturelle, chauffe par l'incendie des
couches profondes.  Jamais la neige n'y sjournait.  L'norme bouquet
de verdure,  ct des arbres dpouills de la fort, s'panouissait
dans cette journe de dcembre, sans que la gele en et mme roussi
les bords.

Bientt, la calche fila en plaine.  Ngrel plaisantait la lgende,
expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine,
par la fermentation des poussires du charbon; quand on ne pouvait
s'en rendre matre, il brlait sans fin; et il citait une fosse de
Belgique qu'on avait inonde, en dtournant et en jetant dans le puits
une rivire.  Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient 
chaque minute la voiture, depuis un instant.  Ils passaient
silencieux, avec des regards obliques, dvisageant ce luxe qui les
forait  se ranger.  Leur nombre augmentait toujours, les chevaux
durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe.  Que se
passait-il donc, pour que ce peuple ft ainsi par les chemins? Ces
demoiselles s'effrayaient, Ngrel commenait  flairer quelque
bagarre, dans la campagne frmissante; et ce fut un soulagement
lorsqu'on arriva enfin  Marchiennes.  Sous le soleil qui semblait les
teindre, les batteries des fours  coke et les tours des hauts
fourneaux lchaient des fumes, dont la suie ternelle pleuvait dans
l'air.



II


A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure dj, poussant les
berlines jusqu'au relais; et elle tait trempe d'un tel flot de
sueur, qu'elle s'arrta un instant pour s'essuyer la face.

Du fond de la taille, o il tapait  la veine avec les camarades du
marchandage, Chaval s'tonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement
des roues.  Les lampes brlaient mal, la poussire du charbon
empchait de voir.

--Quoi donc? cria-t-il.

Quand elle lui eut rpondu qu'elle allait fondre bien sr, et qu'elle
se sentait le coeur qui se dcrochait, il rpliqua furieusement:

--Bte, fais comme nous, te ta chemise!

C'tait  sept cent huit mtres, au nord, dans la premire voie de la
veine Dsire, que trois kilomtres sparaient de l'accrochage.
Lorsqu'ils parlaient de cette rgion de la fosse, les mineurs du pays
plissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parl de
l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tte, en
hommes qui prfraient ne point causer de ces profondeurs de braise
ardente.  A mesure que les galeries s'enfonaient vers le nord, elles
se rapprochaient du Tartaret, elles pntraient dans l'incendie
intrieur, qui, l-haut, calcinait les roches.  Les tailles, au point
o l'on en tait arriv, avaient une temprature moyenne de
quarante-cinq degrs.  On s'y trouvait en pleine cit maudite, au
milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les
fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables.

Catherine, qui avait dj enlev sa veste, hsita, puis ta galement
sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serre aux
hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit  rouler.

--Tout de mme, a ira mieux, dit-elle  voix haute.

Dans son touffement, il y avait une vague peur.  Depuis cinq jours
qu'ils travaillaient l, elle songeait aux contes dont on avait berc
son enfance,  ces herscheuses du temps jadis qui brlaient sous le
Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas rpter.  Sans
doute, elle tait trop grande maintenant pour croire de pareilles
btises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle
avait vu sortir du mur une fille rouge comme un pole, avec des yeux
pareils  des tisons? Cette ide redoublait ses sueurs.

Au relais,  quatre-vingts mtres de la taille, une autre herscheuse
prenait la berline et la roulait  quatre-vingts mtres plus loin,
jusqu'au pied du plan inclin, pour que le receveur l'expdit avec
celles qui descendaient des voies d'en haut.

--Fichtre! tu te mets  ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de
trente ans, quand elle aperut Catherine en chemise.  Moi je ne peux
pas, les galibots du plan m'embtent avec leurs salets.

--Ah bien! rpliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je
souffre trop.

Elle repartit, poussant une berline vide.  Le pis tait que, dans
cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du
Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable.  On ctoyait d'anciens
travaux, une galerie abandonne de Gaston-Marie, trs profonde, o un
coup de grisou, dix ans plus tt, avait incendi la veine, qui brlait
toujours, derrire le corroi, le mur d'argile bti l et rpar
continuellement, afin de limiter le dsastre.  Priv d'air, le feu
aurait d s'teindre; mais sans doute des courants inconnus
l'avivaient, il s'entretenait depuis dix annes, il chauffait l'argile
du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en
recevait au passage la cuisson.  Et c'tait le long de ce
muraillement, sur une longueur de plus de cent mtres, que se faisait
le roulage, dans une temprature de soixante degrs.

Aprs deux voyages, Catherine touffa de nouveau.  Heureusement, la
voie tait large et commode, dans cette veine Dsire, une des plus
paisses de la rgion.  La couche avait un mtre quatre-vingt-dix, les
ouvriers pouvaient travailler debout.  Mais ils auraient prfr le
travail  col tordu, et un peu de fracheur.

--Ah! a, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, ds qu'il
cessa d'entendre remuer Catherine.  Qui est-ce qui m'a fichu une rosse
de cette espce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler!

Elle tait au bas de la taille, appuye sur sa pelle; et un malaise
l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbcile,
sans obir.  Elle les voyait mal,  la lueur rougetre des lampes,
entirement nus comme des btes, si noirs, si encrasss de sueur et de
charbon, que leur nudit ne la gnait pas.  C'tait une besogne
obscure, des chines de singe qui se tendaient, une vision infernale
de membres roussis, s'puisant au milieu de coups sourds et de
gmissements.  Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les
rivelaines s'arrtrent de taper, et ils la plaisantrent d'avoir t
sa culotte.

--Eh! tu vas l'enrhumer, mfie-toi!

--C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour
  deux!

--Oh! faudrait voir.  Relve a.  Plus haut! plus haut!

Alors, Chaval, sans se fcher de ces rires, retomba sur elle.

--a y est-il, nom de Dieu!...  Ah! pour les salets, elle est bonne.
Elle resterait l,  en entendre jusqu' demain.

Pniblement, Catherine s'tait dcide  emplir sa berline; puis, elle
la poussa.  La galerie tait trop large pour qu'elle pt s'arc-bouter
aux deux cts des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, o
ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur,
les bras raidis en avant, la taille casse.  Et, ds qu'elle longeait
le corroi, le supplice du feu recommenait, la sueur tombait aussitt
de tout son corps, en gouttes normes, comme une pluie d'orage.  A
peine au tiers du relais, elle ruissela, aveugle, souille elle aussi
d'une boue noire.  Sa chemise troite, comme trempe d'encre, collait
 sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des
cuisses; et elle en tait si douloureusement bride, qu'il lui fallut
lcher encore la besogne.

Qu'avait-elle donc, ce jour-l? Jamais elle ne s'tait senti ainsi du
coton dans les os.  a devait tre un mauvais air.  L'arage ne se
faisait pas, au fond de cette voie loigne.  On y respirait toutes
sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit
bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes
refusaient de brler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait
plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la
quinzaine  l'autre.  Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet
air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en
haut des gaz lgers qui s'allument et foudroient tous les chantiers
d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre.
Depuis son enfance, elle en avait tellement aval, qu'elle s'tonnait
de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu.

N'en pouvant plus, elle prouva un besoin d'ter sa chemise.  Cela
tournait  la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient,
la brlaient.  Elle rsista, voulut rouler encore, fut force de se
remettre debout.  Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait
au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fivreuse,
qu'elle aurait arrach la peau, si elle avait pu.  Et, nue maintenant,
pitoyable, ravale au trot de la femelle qutant sa vie par la boue
des chemins, elle besognait, la croupe barbouille de suie, avec de la
crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre.  A quatre
pattes, elle poussait.

Mais un dsespoir lui vint, elle n'tait pas soulage, d'tre nue.
Quoi ter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il
lui semblait sentir un tau la serrer aux tempes.  Elle tomba sur les
genoux.  La lampe, cale dans le charbon de la berline, lui parut
s'teindre.  Seule, l'intention d'en remonter la mche surnageait, au
milieu de ses ides confuses.  Deux fois elle voulut l'examiner, et
les deux fois,  mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle
la vit plir, comme si elle aussi et manqu de souffle.  Brusquement,
la lampe s'teignit.  Alors, tout roula au fond des tnbres, une
meule tournait dans sa tte, son coeur dfaillait, s'arrtait de
battre, engourdi  son tour par la fatigue immense qui endormait ses
membres.  Elle s'tait renverse, elle agonisait dans l'air
d'asphyxie, au ras du sol.

--Je crois, nom de Dieu! qu'elle flne encore, gronda la voix de
  Chaval.

Il couta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues.

--Eh! Catherine, sacre couleuvre!

La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine
ne rpondait.

--Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi!

Rien ne remuait, toujours le mme silence de mort.  Furieux, il
descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter
dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie.  Bant, il la
regardait.  Qu'avait-elle donc?  Ce n'tait pas une frime au moins,
histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baisse pour
lui clairer la face, menaa de s'teindre.  Il la releva, la baissa
de nouveau, finit par comprendre: a devait tre un coup de mauvais
air.  Sa violence tait tombe, le dvouement du mineur s'veillait,
en face du camarade en pril.  Dj il criait qu'on lui apportt sa
chemise; et il avait saisi  pleins bras la fille nue et vanouie, il
la soulevait le plus haut possible.  Quand on lui eut jet sur les
paules leurs vtements, il partit au pas de course, soutenant d'une
main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre.  Les galeries
profondes se droulaient, il galopait, prenait  droite, prenait 
gauche, allait chercher la vie dans l'air glac de la plaine, que
soufflait le ventilateur.  Enfin, un bruit de source l'arrta, le
ruissellement d'une infiltration coulant de la roche.  Il se trouvait
 un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait
autrefois Gaston-Marie.  L'arage y soufflait en un vent de tempte,
la fracheur y tait si grande, qu'il fut secou d'un frisson,
lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa matresse toujours
sans connaissance, les yeux ferms.

--Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague...  Tiens-toi un peu
que je trempe a dans l'eau.

Il s'effarait de la voir si molle.  Pourtant, il put tremper sa
chemise dans la source, et il lui en lava la figure.  Elle tait comme
une morte, enterre dj au fond de la terre, avec son corps fluet de
fille tardive, o les formes de la pubert hsitaient encore.  Puis,
un frmissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses
cuisses de petite misrable, dflore avant l'ge.  Elle ouvrit les
yeux, elle bgaya:

--J'ai froid.

--Ah! j'aime mieux a, par exemple! cria Chaval soulag.

Il la rhabilla, glissa aisment la chemise, jura de la peine qu'il eut
 passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup.  Elle
restait tourdie, ne comprenait pas o elle se trouvait, ni pourquoi
elle tait nue.  Quand elle se souvint, elle fut honteuse.  Comment
avait-elle os enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on
l'avait aperue ainsi, sans un mouchoir  la taille seulement, pour se
cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il
venait de l'apporter l, au milieu de tous les camarades faisant la
haie.  Quelle ide aussi d'avoir cout son conseil et de s'tre mis
le derrire  l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne
devaient pas mme savoir si elle l'avait rond ou carr, tellement il
galopait raide.

--Bigre! mais je crve de froid, dit-il en se rhabillant  son tour.

Jamais elle ne l'avait vu si gentil.  D'ordinaire, pour une bonne
parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises.
Cela aurait t si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pntrait,
dans l'alanguissement de sa fatigue.  Elle lui sourit, elle murmura:

--Embrasse-moi.

Il l'embrassa, il se coucha prs d'elle, en attendant qu'elle pt
marcher.

--Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier l-bas, car je n'en
pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais
si tu savais comme on cuit, au fond de la voie!

--Bien sr, rpondit-il, on serait mieux sous les arbres...  Tu as du
mal dans ce chantier, a, je m'en doute, ma pauvre fille.

Elle fut si touche de l'entendre en convenir, qu'elle fit la
vaillante.

--Oh! c'est une mauvaise disposition.  Puis, aujourd'hui, l'air est
empoisonn...  Mais tu verras, tout  l'heure, si je suis une
couleuvre.  Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi,
j'y crverais plutt que de lcher.

Il y eut un silence.  Lui, la tenait d'un bras  la taille, en la
serrant contre sa poitrine, pour l'empcher d'attraper du mal.  Elle,
bien qu'elle se sentt dj la force de retourner au chantier,
s'oubliait avec dlices.

--Seulement, continua-t-elle trs bas, je voudrais bien que tu fusses
plus gentil...  Oui, on est si content, quand on s'aime un peu.

Et elle se mit  pleurer doucement.

--Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi.

Elle ne rpondit que d'un hochement de tte.  Souvent, il y avait des
hommes qui prenaient des femmes, pour les avoir, en se fichant de leur
bonheur  elles.  Ses larmes coulaient plus chaudes, cela la
dsesprait maintenant, de songer  la bonne vie qu'elle mnerait, si
elle tait tombe sur un autre garon, dont elle aurait senti toujours
le bras pass ainsi  sa taille.  Un autre? et l'image vague de cet
autre se dressait dans sa grosse motion.  Mais c'tait fini, elle
n'avait plus que le dsir de vivre jusqu'au bout avec celui-l, s'il
voulait seulement ne pas la bousculer si fort.

--Alors, dit-elle, tche donc d'tre comme a de temps en temps.

Des sanglots lui couprent la parole, et il l'embrassa de nouveau.

--Es-tu bte!...  Tiens! je jure d'tre gentil.  On n'est pas plus
mchant qu'un autre, va!

Elle le regardait, elle recommenait  sourire dans ses larmes.
Peut-tre qu'il avait raison, on n'en rencontrait gure, des femmes
heureuses.  Puis, bien qu'elle se dfit de son serment, elle
s'abandonnait  la joie de le voir aimable.  Mon Dieu! si cela avait
pu durer! Tous deux s'taient repris; et, comme ils se serraient d'une
longue treinte, des pas les firent se mettre debout.  Trois
camarades, qui les avaient vus passer, arrivaient pour savoir.

On repartit ensemble.  Il tait prs de dix heures, et l'on djeuna
dans un coin frais, avant de se remettre  suer au fond de la taille.
Mais ils achevaient la double tartine de leur briquet, ils allaient
boire une gorge de caf  leur gourde, lorsqu'une rumeur, venue des
chantiers lointains, les inquita.  Quoi donc? tait-ce un accident
encore? Ils se levrent, ils coururent.  Des haveurs, des herscheuses,
des galibots les croisaient  chaque instant; et aucun ne savait, tous
criaient, a devait tre un grand malheur.  Peu  peu, la mine entire
s'effarait, des ombres affoles dbouchaient des galeries, les
lanternes dansaient, filaient dans les tnbres.  O tait-ce?
pourquoi ne le disait-on pas?

Tout d'un coup, un porion passa en criant:

--On coupe les cbles! on coupe les cbles!

Alors, la panique souffla.  Ce fut un galop furieux au travers des
voies obscures.  Les ttes se perdaient.  A propos de quoi coupait-on
les cbles? et qui les coupait, lorsque les hommes taient au fond?
Cela paraissait monstrueux.

Mais la voix d'un autre porion clata, puis se perdit.

--Ceux de Montsou coupent les cbles! Que tout le monde sorte!

Quand il eut compris, Chaval arrta net Catherine.  L'ide qu'il
rencontrerait l-haut ceux de Montsou, s'il sortait, lui engourdissait
les jambes.  Elle tait donc venue, cette bande qu'il croyait aux
mains des gendarmes! Un instant, il songea  rebrousser chemin et 
remonter par Gaston-Marie; mais la manoeuvre ne s'y faisait plus.  Il
jurait, hsitant, cachant sa peur, rptant que c'tait bte de courir
comme a.  On n'allait pas les laisser au fond, peut-tre!

La voix du porion retentit de nouveau, se rapprocha.

--Que tout le monde sorte! Aux chelles! aux chelles!

Et Chaval fut emport avec les camarades.  Il bouscula Catherine, il
l'accusa de ne pas courir assez fort.  Elle voulait donc qu'ils
restassent seuls dans la fosse,  crever de faim? car les brigands de
Montsou taient capables de casser les chelles, sans attendre que le
monde ft sorti.  Cette supposition abominable acheva de les dtraquer
tous, il n'y eut plus, le long des galeries, qu'une dbandade enrage,
une course de fous  qui arriverait le premier, pour remonter avant
les autres.  Des hommes criaient que les chelles taient casses, que
personne ne sortirait.  Et, quand ils commencrent  dboucher par
groupes pouvants dans la salle d'accrochage, ce fut un vritable
engouffrement: ils se jetaient vers le puits, ils s'crasaient 
l'troite porte du goyot des chelles; tandis qu'un vieux palefrenier,
qui venait prudemment de faire rentrer les chevaux  l'curie, les
regardait d'un air de ddaigneuse insouciance, habitu aux nuits
passes dans la fosse, certain qu'on le tirerait toujours de l.

--Nom de Dieu! veux-tu monter devant moi! dit Chaval  Catherine.  Au
moins, je te tiendrai, si tu tombes.

Ahurie, suffoque par cette course de trois kilomtres qui l'avait
encore une fois trempe de sueur, elle s'abandonnait, sans comprendre,
aux remous de la foule.  Alors, il la tira par le bras,  le lui
briser; et elle jeta une plainte, ses larmes jaillirent: dj il
oubliait son serment, jamais elle ne serait heureuse.

--Passe donc! hurla-t-il.

Mais il lui faisait trop peur.  Si elle montait devant lui, tout le
temps il la brutaliserait.  Aussi rsistait-elle, pendant que le flot
perdu des camarades les repoussait de ct.  Les filtrations du puits
tombaient  grosses gouttes, et le plancher de l'accrochage, branl
par le pitinement, tremblait au-dessus du bougnou, du puisard vaseux,
profond de dix mtres.  Justement, c'tait  Jean-Bart, deux ans plus
tt, qu'un terrible accident, la rupture d'un cble, avait culbut la
cage au fond du bougnou, dans lequel deux hommes s'taient noys.  Et
tous y songeaient, on allait tous y rester, si l'on s'entassait sur
les planches.

--Sacre tte de pioche! cria Chaval, crve donc, je serai dbarrass!

Il monta, et elle le suivit.

Du fond au jour, il y avait cent deux chelles, d'environ sept mtres,
poses chacune sur un troit palier qui tenait la largeur du goyot, et
dans lequel un trou carr permettait  peine le passage des paules.
C'tait comme une chemine plate, de sept cents mtres de hauteur,
entre la paroi du puits et la cloison du compartiment d'extraction, un
boyau humide, noir et sans fin, o les chelles se superposaient,
presque droites, par tages rguliers.  Il fallait vingt-cinq minutes
 un homme solide pour gravir cette colonne gante.  D'ailleurs, le
goyot ne servait plus que dans les cas de catastrophe.

Catherine, d'abord, monta gaillardement.  Ses pieds nus taient faits
 l'escaillage tranchant des voies et ne souffraient pas des chelons
carrs, recouverts d'une tringle de fer, qui empchait l'usure.  Ses
mains, durcies par le roulage, empoignaient sans fatigue les montants,
trop gros pour elles.  Et mme cela l'occupait, la sortait de son
chagrin, cette monte imprvue, ce long serpent d'hommes se coulant,
se hissant, trois par chelle, si bien que la tte dboucherait au
jour, lorsque la queue tranerait encore sur le bougnou.  On n'en
tait pas l, les premiers devaient se trouver  peine au tiers du
puits.  Personne ne parlait plus, seuls les pieds roulaient avec un
bruit sourd; tandis que les lampes, pareilles  des toiles
voyageuses, s'espaaient de bas en haut, en une ligne toujours
grandissante.

Derrire elle, Catherine entendit un galibot compter les chelles.
Cela lui donna l'ide de les compter aussi.  On en avait dj mont
quinze, et l'on arrivait  un accrochage.  Mais, au mme instant, elle
se heurta dans les jambes de Chaval.  Il jura, en lui criant de faire
attention.  De proche en proche, toute la colonne s'arrtait,
s'immobilisait.  Quoi donc? que se passait-il? et chacun retrouvait sa
voix pour questionner et s'pouvanter.  L'angoisse augmentait depuis
le fond, l'inconnu de l-haut les tranglait davantage,  mesure
qu'ils se rapprochaient du jour.  Quelqu'un annona qu'il fallait
redescendre, que les chelles taient casses.  C'tait la
proccupation de tous, la peur de se trouver dans le vide.  Une autre
explication descendit de bouche en bouche, l'accident d'un haveur
gliss d'un chelon.  On ne savait au juste, des cris empchaient
d'entendre, est-ce qu'on allait coucher l? Enfin, sans qu'on ft
mieux renseign, la monte reprit, du mme mouvement lent et pnible,
au milieu du roulement des pieds et de la danse des lampes.  Ce serait
pour plus haut, bien sr, les chelles casses.

A la trente-deuxime chelle, comme on dpassait un troisime
accrochage, Catherine sentit ses jambes et ses bras se raidir.
D'abord, elle avait prouv  la peau des picotements lgers.
Maintenant, elle perdait la sensation du fer et du bois, sous les
pieds et dans les mains.  Une douleur vague, peu  peu cuisante, lui
chauffait les muscles.  Et, dans l'tourdissement qui l'envahissait,
elle se rappelait les histoires du grand-pre Bonnemort, du temps
qu'il n'y avait pas de goyot et que des gamines de dix ans sortaient
le charbon sur leurs paules, le long des chelles plantes  nu; si
bien que, lorsqu'une d'elles glissait, ou que simplement un morceau de
houille dboulait d'un panier, trois ou quatre enfants dgringolaient
du coup, la tte en bas.  Les crampes de ses membres devenaient
insupportables, jamais elle n'irait au bout.

De nouveaux arrts lui permirent de respirer.  Mais la terreur qui,
chaque fois, soufflait d'en haut, achevait de l'tourdir.  Au-dessus
et au-dessous d'elle, les respirations s'embarrassaient, un vertige se
dgageait de cette ascension interminable, dont la nause la secouait
avec les autres.  Elle suffoquait, ivre de tnbres, exaspre de
l'crasement des parois contre sa chair.  Et elle frissonnait aussi de
l'humidit, le corps en sueur sous les grosses gouttes qui la
trempaient.  On approchait du niveau, la pluie battait si fort,
qu'elle menaait d'teindre les lampes.

Deux fois, Chaval interrogea Catherine, sans obtenir de rponse.  Que
fichait-elle l-dessous, est-ce qu'elle avait laiss tomber sa langue?
Elle pouvait bien lui dire si elle tenait bon.  On montait depuis une
demi-heure; mais si lourdement, qu'il en tait seulement  la
cinquante-neuvime chelle.  Encore quarante-trois.  Catherine finit
par bgayer qu'elle tenait bon tout de mme.  Il l'aurait traite de
couleuvre, si elle avait avou sa lassitude.  Le fer des chelons
devait lui entamer les pieds, il lui semblait qu'on la sciait l,
jusqu' l'os.  Aprs chaque brasse, elle s'attendait  voir ses mains
lcher les montants, peles et roidies au point de ne pouvoir fermer
les doigts; et elle croyait tomber en arrire, les paules arraches,
les cuisses dmanches, dans leur continuel effort.  C'tait surtout
du peu de pente des chelles qu'elle souffrait, de cette plantation
presque droite, qui l'obligeait de se hisser  la force des poignets,
le ventre coll contre le bois.  L'essoufflement des haleines 
prsent couvrait le roulement des pas, un rle norme, dcupl par la
cloison du goyot, s'levait du fond, expirait au jour.  Il y eut un
gmissement, des mots coururent, un galibot venait de s'ouvrir le
crne  l'arte d'un palier.

Et Catherine montait.  On dpassa le niveau.  La pluie avait cess, un
brouillard alourdissait l'air de cave, empoisonn d'une odeur de vieux
fers et de bois humide.  Machinalement, elle s'obstinait tout bas 
compter: quatre-vingt-une, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois;
encore dix-neuf.  Ces chiffres, rpts, la soutenaient seuls de leur
balancement rythmique.  Elle n'avait plus conscience de ses
mouvements.  Quand elle levait les yeux, les lampes tournoyaient en
spirale.  Son sang coulait, elle se sentait mourir, le moindre souffle
allait la prcipiter.  Le pis tait que ceux d'en bas poussaient
maintenant, et que la colonne entire se ruait, cdant  la colre
croissante de sa fatigue, au besoin furieux de revoir le soleil.  Des
camarades, les premiers, taient sortis; il n'y avait donc pas
d'chelles casses; mais l'ide qu'on pouvait en casser encore, pour
empcher les derniers de sortir, lorsque d'autres respiraient dj
l-haut, achevait de les rendre fous.  Et, comme un nouvel arrt se
produisait, des jurons clatrent, tous continurent  monter, se
bousculant, passant sur les corps,  qui arriverait quand mme.

Alors, Catherine tomba.  Elle avait cri le nom de Chaval, dans un
appel dsespr.  Il n'entendit pas, il se battait, il enfonait les
ctes d'un camarade,  coups de talon, pour tre avant lui.  Elle fut
roule, pitine.  Dans son vanouissement, elle rvait: il lui
semblait qu'elle tait une des petites herscheuses de jadis, et qu'un
morceau de charbon, gliss d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la
jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou.  Cinq
chelles seulement restaient  gravir, on avait mis prs d'une heure.
Jamais elle ne sut comment elle tait arrive au jour, porte par des
paules, maintenue par l'tranglement du goyot.  Brusquement, elle se
trouva dans un blouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante
qui la huait.



III


Ds le matin, avant le jour, un frmissement avait agit les corons,
ce frmissement qui s'enflait  cette heure par les chemins, dans la
campagne entire.  Mais le dpart convenu n'avait pu avoir lieu, une
nouvelle se rpandait, des dragons et des gendarmes battaient la
plaine.  On racontait qu'ils taient arrivs de Douai pendant la nuit,
on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prvenant
M. Hennebeau; mme une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le
domestique, qui portait la dpche au tlgraphe.  Les mineurs
serraient les poings, guettaient les soldats, derrire leurs
persiennes,  la clart ple du petit jour.

Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit
circula, rassurant les impatients.  C'tait une fausse alerte, une
simple promenade militaire, ainsi que le gnral en ordonnait parfois
depuis la grve, sur le dsir du prfet de Lille.  Les grvistes
excraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir
tromps par la promesse d'une intervention conciliante, qui se
bornait, tous les huit jours,  faire dfiler des troupes dans
Montsou, pour les tenir en respect.  Aussi, lorsque les dragons et les
gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, aprs
s'tre contents d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur
la terre dure, les mineurs se moqurent-ils de cet innocent de prfet,
avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient
chauffer.  Jusqu' neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air
paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le
pav, les dos dbonnaires des derniers gendarmes.  Au fond de leurs
grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tte dans
la plume.  A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir
en voiture, laissant M.  Hennebeau au travail sans doute, car l'htel,
clos et muet, semblait mort.  Aucune fosse ne se trouvait garde
militairement, c'tait l'imprvoyance fatale  l'heure du danger, la
btise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut
commettre de fautes, ds qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des
faits.  Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent
enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous dcid la
veille, dans la fort.

D'ailleurs, tienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point,
l-bas,  Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il
comptait.  Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis tait
que deux ou trois bandes, dj en chemin, allaient compromettre la
cause, s'il ne se mettait pas quand mme  leur tte.  Prs d'une
centaine, partis avant le jour, avaient d se rfugier sous les htres
de la fort, en attendant les autres.  Souvarine, que le jeune homme
monta consulter, haussa les paules: dix gaillards rsolus faisaient
plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert
devant lui, il refusa d'en tre.  Cela menaait de tourner encore au
sentiment, lorsqu'il aurait suffi de brler Montsou, ce qui tait trs
simple.  Comme tienne sortait par l'alle de la maison, il aperut
Rasseneur assis devant la chemine de fonte, trs ple, tandis que sa
femme, grandie dans son ternelle robe noire, l'invectivait en paroles
tranchantes et polies.

Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole.  Un pareil rendez-vous
tait sacr.  Cependant, la nuit avait calm leur fivre  tous; lui,
maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir
tait de se trouver l-bas, pour maintenir les camarades dans le bon
droit.  La Maheude approuva d'un signe.  tienne rptait avec
complaisance qu'il fallait agir rvolutionnairement, sans attenter 
la vie des personnes.  Avant de partir, il refusa sa part d'un pain,
qu'on lui avait donn la veille, avec une bouteille de genivre; mais
il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de
combattre le froid; mme il en emporta une gourde pleine.  Alzire
garderait les enfants.  Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir
trop couru la veille, tait rest au lit.

On ne s'en alla point ensemble, par prudence.  Depuis longtemps,
Jeanlin avait disparu.  Maheu et la Maheude filrent de leur ct,
obliquant vers Montsou, tandis qu'tienne se dirigea vers la fort, o
il voulait rejoindre les camarades.  En route, il rattrapa une bande
de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brl et la Levaque: elles
mangeaient en marchant des chtaignes que la Mouquette avait
apportes, elles en avalaient les pelures pour que a leur tnt
davantage  l'estomac.  Mais, dans la fort, il ne trouva personne,
les camarades dj taient  Jean-Bart.  Alors, il prit sa course, il
arriva devant la fosse, au moment o Levaque et une centaine d'autres
pntraient sur le carreau.  De partout, des mineurs dbouchaient, les
Maheu par la grande route, les femmes  travers champs, tous dbands,
sans chefs, sans armes, coulant naturellement l, ainsi qu'une eau
dborde qui suit les pentes.  tienne aperut Jeanlin, grimp sur une
passerelle, install comme au spectacle.  Il courut plus fort, il
entra avec les premiers.  On tait  peine trois cents.

Il y eut une hsitation, lorsque Deneulin se montra en haut de
l'escalier qui conduisait  la recette.

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte.

Aprs avoir vu disparatre la calche, d'o ses filles lui riaient
encore, il tait revenu  la fosse, repris d'une vague inquitude.
Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu,
l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait
avec le matre-porion, lorsqu'on lui avait signal l'approche des
grvistes.  Vivement, il s'tait post  une fentre du criblage; et,
devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la
conscience immdiate de son impuissance.  Comment dfendre ces
btiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une
vingtaine de ses ouvriers autour de lui.  Il tait perdu.

--Que voulez-vous? rpta-t-il, blme de colre rentre, faisant un
effort pour accepter courageusement son dsastre.

Il y eut des pousses et des grondements dans la foule.  tienne finit
par se dtacher, en disant:

--Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal.  Mais il faut que le
travail cesse partout.

Deneulin le traita carrment d'imbcile.

--Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous
arrtez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de
fusil dans le dos,  bout portant...  Oui, mes hommes sont au fond, et
ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord!

Cette rudesse de parole souleva une clameur.  Maheu dut retenir
Levaque, qui se prcipitait, menaant, pendant qu'tienne parlementait
toujours, cherchant  convaincre Deneulin de la lgitimit de leur
action rvolutionnaire.  Mais celui-ci rpondait par le droit au
travail.  D'ailleurs, il refusait de discuter ces btises, il voulait
tre le matre chez lui.  Son seul remords tait de n'avoir pas l
quatre gendarmes pour balayer cette canaille.

--Parfaitement, c'est ma faute, je mrite ce qui m'arrive.  Avec des
gaillards de votre espce, il n'y a que la force.  C'est comme le
gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions.  Vous le
flanquerez  bas, voil tout, quand il vous aura fourni des armes.

tienne, frmissant, se contenait encore.  Il baissa la voix.

--Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos
ouvriers.  Je ne rponds pas d'tre matre de mes camarades.  Vous
pouvez viter un malheur.

--Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'tes pas
de mon exploitation, vous n'avez rien  dbattre avec moi...  Il n'y a
que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les
maisons.

Des vocifrations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout
l'insultaient.  Et lui, continuant  leur tenir tte, prouvait un
soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire.
Puisque c'tait la ruine de toute faon, il trouvait lches les
platitudes inutiles.  Mais leur nombre augmentait toujours, prs de
cinq cents dj se ruaient vers la porte, et il allait se faire
charper, lorsque son matre-porion le tira violemment en arrire.

--De grce, Monsieur!...  a va tre un massacre.  A quoi bon faire
tuer des hommes pour rien?

Il se dbattait, il protesta, dans un dernier cri, jet  la foule.

--Tas de bandits, vous verrez a, quand nous serons redevenus les plus
forts!

On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande
contre l'escalier, dont la rampe fut tordue.  C'taient les femmes qui
poussaient, glapissantes, excitant les hommes.  La porte cda tout de
suite, une porte sans serrure, ferme simplement au loquet.  Mais
l'escalier tait trop troit, la cohue, crase, n'aurait pu entrer de
longtemps, si la queue des assigeants n'avait pris le parti de passer
par les autres ouvertures.  Alors, il en dborda de tous cts, de la
baraque, du criblage, du btiment des chaudires.  En moins de cinq
minutes, la fosse entire leur appartint, ils en battaient les trois
tages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emports dans
l'lan de leur victoire sur ce patron qui rsistait.

Maheu, effray, s'tait lanc un des premiers, en disant  tienne:

--Faut pas qu'ils le tuent!

Celui-ci courait dj; puis, quand il eut compris que Deneulin s'tait
barricad dans la chambre des porions, il rpondit:

--Aprs? est-ce que ce serait de notre faute? Un enrag pareil!

Cependant, il tait plein d'inquitude, trop calme encore pour cder 
ce coup de colre.  Il souffrait aussi dans son orgueil de chef, en
voyant la bande chapper  son autorit, s'enrager en dehors de la
froide excution des volonts du peuple, telle qu'il l'avait prvue.
Vainement, il rclamait du sang-froid, il criait qu'on ne devait pas
donner raison  leurs ennemis, par des actes de destruction inutile.

--Aux chaudires! hurlait la Brl.  teignons les feux!

Levaque, qui avait trouv une lime, l'agitait comme un poignard,
dominant le tumulte d'un cri terrible:

--Coupons les cbles! coupons les cbles!

Tous le rptrent bientt, seuls, tienne et Maheu continuaient 
protester, tourdis, parlant dans le tumulte, sans obtenir le silence.
Enfin, le premier put dire:

--Mais il y a des hommes au fond, camarades!

Le vacarme redoubla, des voix partaient de toutes parts.

--Tant pis! fallait pas descendre!...  C'est bien fait pour les
tratres!...  Oui, oui, qu'ils y restent!...  Et puis, ils ont les
chelles!

Alors, quand cette ide des chelles les eut fait s'entter davantage,
tienne comprit qu'il devait cder.  Dans la crainte d'un plus grand
dsastre, il se prcipita vers la machine, voulant au moins remonter
les cages, pour que les cbles, scis au-dessus du puits, ne pussent
les broyer de leur poids norme, en tombant sur elles.  Le machineur
avait disparu, ainsi que les quelques ouvriers du jour; et il s'empara
de la barre de mise en train, il manoeuvra, pendant que Levaque et
deux autres grimpaient  la charpente de fonte, qui supportait les
molettes.  Les cages taient  peine fixes sur les verrous, qu'on
entendit le bruit strident de la lime mordant l'acier.  Il se fit un
grand silence, ce bruit sembla emplir la fosse entire, tous levaient
la tte, regardaient, coutaient, saisis d'motion.  Au premier rang,
Maheu se sentait gagner d'une joie farouche, comme si les dents de la
lime les eussent dlivrs du malheur, en mangeant le cble d'un de ces
trous de misre, o l'on ne descendrait plus.

Mais la Brl avait disparu par l'escalier de la baraque, en hurlant
toujours:

--Faut renverser les feux! aux chaudires! aux chaudires!

Des femmes la suivaient.  La Maheude se hta pour les empcher de tout
casser, de mme que son homme avait voulu raisonner les camarades.
Elle tait la plus calme, on pouvait exiger son droit, sans faire du
dgt chez le monde.  Lorsqu'elle entra dans le btiment des
chaudires, les femmes en chassaient dj les deux chauffeurs, et la
Brl, arme d'une grande pelle, accroupie devant un des foyers, le
vidait violemment, jetait le charbon incandescent sur le carreau de
briques, o il continuait  brler avec une fume noire.  Il y avait
dix foyers pour les cinq gnrateurs.  Bientt, les femmes s'y
acharnrent, la Levaque manoeuvrant sa pelle des deux mains, la
Mouquette se retroussant jusqu'aux cuisses afin de ne pas s'allumer,
toutes sanglantes dans le reflet d'incendie, suantes et cheveles de
cette cuisine de sabbat.  Les tas de houille montaient, la chaleur
ardente gerait le plafond de la vaste salle.

--Assez donc! cria la Maheude.  La cambuse flambe.

--Tant mieux! rpondit la Brl.  Ce sera de la besogne faite...  Ah!
nom de Dieu! je disais bien que je leur ferais payer la mort de mon
homme!

A ce moment, on entendit la voix aigu de Jeanlin.

--Attention! je vas teindre, moi! je lche tout!

Entr un des premiers, il avait gambill au travers de la cohue,
enchant de cette bagarre, cherchant ce qu'il pourrait faire de mal;
et l'ide lui tait venue de tourner les robinets de dcharge, pour
lcher la vapeur.  Les jets partirent avec la violence de coups de
feu, les cinq chaudires se vidrent d'un souffle de tempte, sifflant
dans un tel grondement de foudre, que les oreilles en saignaient.
Tout avait disparu au milieu de la vapeur, le charbon plissait, les
femmes n'taient plus que des ombres aux gestes casss.  Seul,
l'enfant apparaissait, mont sur la galerie, derrire les tourbillons
de bue blanche, l'air ravi, la bouche fendue par la joie d'avoir
dchan cet ouragan.

Cela dura prs d'un quart d'heure.  On avait lanc quelques seaux
d'eau sur les tas, pour achever de les teindre: toute menace
d'incendie tait carte.  Mais la colre de la foule ne tombait pas,
fouette au contraire.  Des hommes descendaient avec des marteaux, les
femmes elles-mmes s'armaient de barres de fer; et l'on parlait de
crever les gnrateurs, de briser les machines, de dmolir la fosse.

tienne, prvenu, se hta d'accourir avec Maheu.  Lui-mme se grisait,
emport dans cette fivre chaude de revanche.  Il luttait pourtant, il
les conjurait d'tre calmes, maintenant que les cbles coups, les
feux teints, les chaudires vides rendaient le travail impossible.
On ne l'coutait toujours pas, il allait tre dbord de nouveau,
lorsque des hues s'levrent dehors,  une petite porte basse, o
dbouchait le goyot des chelles.

--A bas les tratres!...  Oh! les sales gueules de lches!...  A bas!
   bas!

C'tait la sortie des ouvriers du fond qui commenait.  Les premiers,
aveugls par le grand jour, restaient l,  battre des paupires.
Puis, ils dfilrent, tchant de gagner la route et de fuir.

--A bas les lches!  bas les faux frres!

Toute la bande des grvistes tait accourue.  En moins de trois
minutes, il ne resta pas un homme dans les btiments, les cinq cents
de Montsou se rangrent sur deux files, pour forcer  passer entre
cette double haie ceux de Vandame qui avaient eu la tratrise de
descendre.  Et,  chaque nouveau mineur apparaissant sur la porte du
goyot, avec les vtements en loques et la boue noire du travail, les
hues redoublaient, des blagues froces l'accueillaient: oh! celui-l,
trois pouces de jambes, et le cul tout de suite! et celui-ci, le nez
mang par les garces du Volcan! et cet autre, dont les yeux pissaient
de la cire  fournir dix cathdrales! et cet autre, le grand sans
fesses, long comme un carme! Une herscheuse qui dboula, norme, la
gorge dans le ventre et le ventre dans le derrire, souleva un rire
furieux.  On voulait toucher, les plaisanteries s'aggravaient,
tournaient  la cruaut, des coups de poing allaient pleuvoir; pendant
que le dfil des pauvres diables continuait, grelottants, silencieux
sous les injures, attendant les coups d'un regard oblique, heureux
quand ils pouvaient enfin galoper hors de la fosse.

--Ah ! combien sont-ils, l-dedans? demanda tienne.

Il s'tonnait d'en voir sortir toujours, il s'irritait  l'ide qu'il
ne s'agissait pas de quelques ouvriers, presss par la faim,
terroriss par les porions.  On lui avait donc menti, dans la fort?
presque tout Jean-Bart tait descendu.  Mais un cri lui chappa, il se
prcipita, en apercevant Chaval debout sur le seuil.

--Nom de Dieu! c'est  ce rendez-vous que tu nous fais venir?

Des imprcations clataient, il y eut une pousse pour se jeter sur le
tratre.  Eh quoi! il avait jur avec eux, la veille, et on le
trouvait au fond, en compagnie des autres? C'tait donc pour se foutre
du monde!

--Enlevez-le! au puits! au puits!

Chaval, blme de peur, bgayait, cherchait  s'expliquer.  Mais
tienne lui coupait la parole, hors de lui, pris de la fureur de la
bande.

--Tu as voulu en tre, tu en seras...  Allons! en marche, bougre de
  mufle!

Une autre clameur couvrit sa voix.  Catherine,  son tour, venait de
paratre, blouie dans le clair soleil, effare de tomber au milieu de
ces sauvages.  Et, les jambes casses des cent deux chelles, les
paumes saignantes, elle soufflait, lorsque la Maheude, en la voyant,
s'lana, la main haute.

--Ah! salope, toi aussi!...  Quand ta mre crve de faim, tu la trahis
pour ton maquereau!

Maheu retint le bras, empcha la gifle.  Mais il secouait sa fille, il
s'enrageait comme sa femme  lui reprocher sa conduite, tous les deux
perdant la tte, criant plus fort que les camarades.

La vue de Catherine avait achev d'exasprer tienne.  Il rptait:

--En route! aux autres fosses! et tu viens avec nous, sale cochon!

Chaval eut  peine le temps de reprendre ses sabots  la baraque, et
de jeter son tricot de laine sur ses paules glaces.  Tous
l'entranaient, le foraient  galoper au milieu d'eux.  perdue,
Catherine remettait galement ses sabots, boutonnait  son cou la
vieille veste d'homme dont elle se couvrait depuis le froid; et elle
courut derrire son galant, elle ne voulait pas le quitter, car on
allait le massacrer, bien sr.

Alors, en deux minutes, Jean-Bart se vida.  Jeanlin, qui avait trouv
une corne d'appel, soufflait, poussait des sons rauques, comme s'il
avait rassembl des boeufs.  Les femmes, la Brl, la Levaque, la
Mouquette relevaient leurs jupes pour courir; tandis que Levaque, une
hache  la main, la manoeuvrait ainsi qu'une canne de tambour-major.
D'autres camarades arrivaient toujours, on tait prs de mille, sans
ordre, coulant de nouveau sur la route en un torrent dbord.  La voie
de sortie tait trop troite, des palissades furent rompues.

--Aux fosses!  bas les tratres! plus de travail!

Et Jean-Bart tomba brusquement  un grand silence.  Pas un homme, pas
un souffle.  Deneulin sortit de la chambre des porions, et tout seul,
dfendant du geste qu'on le suivt, il visita la fosse.  Il tait
ple, trs calme.  D'abord, il s'arrta devant le puits, leva les
yeux, regarda les cbles coups: les bouts d'acier pendaient inutiles,
la morsure de la lime avait laiss une blessure vive, une plaie
frache qui luisait dans le noir des graisses.  Ensuite, il monta  la
machine, en contempla la bielle immobile, pareille  l'articulation
d'un membre colossal frapp de paralysie, en toucha le mtal refroidi
dj, dont le froid lui donna un frisson, comme s'il avait touch un
mort.  Puis, il descendit aux chaudires, marcha lentement devant les
foyers teints, bants et inonds, tapa du pied sur les gnrateurs
qui sonnrent le vide.  Allons! c'tait bien fini, sa ruine
s'achevait.  Mme s'il raccommodait les cbles, s'il rallumait les
feux, o trouverait-il des hommes? Encore quinze jours de grve, il
tait en faillite.  Et, dans cette certitude de son dsastre, il
n'avait plus de haine contre les brigands de Montsou, il sentait la
complicit de tous, une faute gnrale, sculaire.  Des brutes sans
doute, mais des brutes qui ne savaient pas lire et qui crevaient de
faim.



IV


Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gele, sous le ple
soleil d'hiver, s'en allait, dbordait de la route, au travers des
champs de betteraves.

Ds la Fourche-aux-Boeufs, tienne en avait pris le commandement.
Sans qu'on s'arrtt, il criait des ordres, il organisait la marche.
Jeanlin, en tte, galopait en sonnant dans sa corne une musique
barbare.  Puis, aux premiers rangs, les femmes s'avanaient,
quelques-unes armes de btons, la Maheude avec des yeux ensauvags
qui semblaient chercher au loin la cit de justice promise; la Brl,
la Levaque, la Mouquette, allongeant toutes leurs jambes sous leurs
guenilles, comme des soldats partis pour la guerre.  En cas de
mauvaise rencontre, on verrait bien si les gendarmes oseraient taper
sur des femmes.  Et les hommes suivaient, dans une confusion de
troupeau, en une queue qui s'largissait, hrisse de barres de fer,
domine par l'unique hache de Levaque, dont le tranchant miroitait au
soleil.  tienne, au centre, ne perdait pas de vue Chaval, qu'il
forait  marcher devant lui; tandis que Maheu, derrire, l'air
sombre, lanait des coups d'oeil sur Catherine, la seule femme parmi
ces hommes, s'obstinant  trotter prs de son amant, pour qu'on ne lui
ft pas du mal.  Des ttes nues s'chevelaient au grand air, on
n'entendait que le claquement des sabots, pareil  un galop de btail
lch, emport dans la sonnerie sauvage de Jeanlin.

Mais, tout de suite, un nouveau cri s'leva.

--Du pain! du pain! du pain!

Il tait midi, la faim des six semaines de grve s'veillait dans les
ventres vides, fouette par cette course en plein champ.  Les crotes
rares du matin, les quelques chtaignes de la Mouquette, taient loin
dj; et les estomacs criaient, et cette souffrance s'ajoutait  la
rage contre les tratres.

--Aux fosses! plus de travail! du pain!

tienne, qui avait refus de manger sa part, au coron, prouvait dans
la poitrine une sensation insupportable d'arrachement.  Il ne se
plaignait pas; mais, d'un geste machinal, il prenait sa gourde de
temps  autre, il avalait une gorge de genivre, si frissonnant,
qu'il croyait avoir besoin de a pour aller jusqu'au bout.  Ses joues
s'chauffaient, une flamme allumait ses yeux.  Cependant, il gardait
sa tte, il voulait encore viter les dgts inutiles.

Comme on arrivait au chemin de Joiselle, un haveur de Vandame, qui
s'tait joint  la bande par vengeance contre son patron, jeta les
camarades vers la droite, en hurlant:

--A Gaston-Marie! faut arrter la pompe! faut que les eaux dmolissent
Jean-Bart!

La foule entrane tournait dj, malgr les protestations d'tienne,
qui les suppliait de laisser puiser les eaux.  A quoi bon dtruire
les galeries?  cela rvoltait son coeur d'ouvrier, malgr son
ressentiment.  Maheu, lui aussi, trouvait injuste de s'en prendre 
une machine.  Mais le haveur lanait toujours son cri de vengeance, et
il fallut qu'tienne crit plus fort:

--A Mirou! il y a des tratres au fond!...  A Mirou!  Mirou!

D'un geste, il avait refoul la bande sur le chemin de gauche, tandis
que Jeanlin, reprenant la tte, soufflait plus fort.  Un grand remous
se produisit.  Gaston-Marie, pour cette fois, tait sauv.

Et les quatre kilomtres qui les sparaient de Mirou furent franchis
en une demi-heure, presque au pas de course,  travers la plaine
interminable.  Le canal, de ce ct, la coupait d'un long ruban de
glace.  Seuls, les arbres dpouills des berges, changs par la gele
en candlabres gants, en rompaient l'uniformit plate, prolonge et
perdue dans le ciel de l'horizon, comme dans une mer.  Une ondulation
des terrains cachait Montsou et Marchiennes, c'tait l'immensit nue.

Ils arrivaient  la fosse, lorsqu'ils virent un porion se planter sur
une passerelle du criblage, pour les recevoir.  Tous connaissaient
bien le pre Quandieu, le doyen des porions de Montsou, un vieux tout
blanc de peau et de poils, qui allait sur ses soixante-dix ans, un
vrai miracle de belle sant dans les mines.

--Qu'est-ce que vous venez fiche par ici, tas de galvaudeux?
  cria-t-il.

La bande s'arrta.  Ce n'tait plus un patron, c'tait un camarade; et
un respect les retenait devant ce vieil ouvrier.

--Il y a des hommes au fond, dit tienne.  Fais-les sortir.

--Oui, il y a des hommes, reprit le pre Quandieu, il y en a bien six
douzaines, les autres ont eu peur de vous, mchants bougres!...  Mais
je vous prviens qu'il n'en sortira pas un, ou que vous aurez affaire
 moi!

Des exclamations coururent, les hommes poussaient, les femmes
avancrent.  Vivement descendu de la passerelle, le porion barrait la
porte, maintenant.

Alors, Maheu voulut intervenir.

--Vieux, c'est notre droit, comment arriverons-nous  ce que la grve
soit gnrale, si nous ne forons pas les camarades  tre avec nous?

Le vieux demeura un moment muet.  videmment, son ignorance en matire
de coalition galait celle du haveur.  Enfin, il rpondit:

--C'est votre droit, je ne dis pas.  Mais, moi, je ne connais que la
consigne...  Je suis seul, ici.  Les hommes sont au fond pour jusqu'
trois heures, et ils y resteront jusqu' trois heures.

Les derniers mots se perdirent dans des hues.  On le menaait du
poing, dj les femmes l'assourdissaient, lui soufflaient leur haleine
chaude  la face.  Mais il tenait bon, la tte haute, avec sa barbiche
et ses cheveux d'un blanc de neige; et le courage enflait tellement sa
voix, qu'on l'entendait distinctement, par-dessus le vacarme.

--Nom de Dieu! vous ne passerez pas!...  Aussi vrai que le soleil nous
claire, j'aime mieux crever que de laisser toucher aux cbles...  Ne
poussez donc plus, je me fous dans le puits devant vous!

Il y eut un frmissement, la foule recula, saisie.  Lui, continuait:

--Quel est le cochon qui ne comprend pas a?...  Moi, je ne suis qu'un
ouvrier comme vous autres.  On m'a dit de garder, je garde.

Et son intelligence n'allait pas plus loin, au pre Quandieu, raidi
dans son enttement du devoir militaire, le crne troit, l'oeil
teint par la tristesse noire d'un demi-sicle de fond.  Les camarades
le regardaient, remus, ayant quelque part en eux l'cho de ce qu'il
leur disait, cette obissance du soldat, la fraternit et la
rsignation dans le danger.  Il crut qu'ils hsitaient encore, il
rpta:

--Je me fous dans le puits devant vous!

Une grande secousse remporta la bande.  Tous avaient tourn le dos, la
galopade reprenait sur la route droite, filant  l'infini, au milieu
des terres.  De nouveau, les cris s'levaient:

--A Madeleine!  Crvecoeur! plus de travail! du pain, du pain!

Mais, au centre, dans l'lan de la marche, une bousculade avait lieu.
C'tait Chaval, disait-on, qui avait voulu profiter de l'histoire pour
s'chapper.  tienne venait de l'empoigner par un bras, en menaant de
lui casser les reins, s'il mditait quelque tratrise.  Et l'autre se
dbattait, protestait rageusement:

--Pourquoi tout a? est-ce qu'on n'est plus libre?...  Moi, je gle
depuis une heure, j'ai besoin de me dbarbouiller.  Lche-moi!

Il souffrait en effet du charbon coll  sa peau par la sueur, et son
tricot ne le protgeait gure.

--File, ou c'est nous qui te dbarbouillerons, rpondait tienne.
Fallait pas renchrir en demandant du sang.

On galopait toujours, il finit par se tourner vers Catherine, qui
tenait bon.  Cela le dsesprait, de la sentir prs de lui, si
misrable, grelottante sous sa vieille veste d'homme, avec sa culotte
boueuse.  Elle devait tre morte de fatigue, elle courait tout de mme
pourtant.

--Tu peux t'en aller, toi, dit-il enfin.

Catherine parut ne pas entendre.  Ses yeux, en rencontrant ceux
d'tienne, avaient eu seulement une courte flamme de reproche.  Et
elle ne s'arrtait point.  Pourquoi voulait-il qu'elle abandonnt son
homme?  Chaval n'tait gure gentil, bien sr; mme il la battait, des
fois.  Mais c'tait son homme, celui qui l'avait eue le premier; et
cela l'enrageait qu'on se jett  plus de mille contre lui.  Elle
l'aurait dfendu, sans tendresse, pour l'orgueil.

--Va-t'en! rpta violemment Maheu.

Cet ordre de son pre ralentit un instant sa course.  Elle tremblait,
des larmes gonflaient ses paupires.  Puis, malgr sa peur, elle
revint, elle reprit sa place, toujours courant.  Alors, on la laissa.

La bande traversa la route de Joiselle, suivit un instant celle de
Cron, remonta ensuite vers Cougny.  De ce ct, des chemines d'usine
rayaient l'horizon plat, des hangars de bois, des ateliers de briques,
aux larges baies poussireuses, dfilaient le long du pav.  On passa
coup sur coup prs des maisons basses de deux corons, celui des
Cent-Quatre-Vingts, puis celui des Soixante-Seize; et, de chacun, 
l'appel de la corne,  la clameur jete par toutes les bouches, des
familles sortirent, des hommes, des femmes, des enfants, galopant eux
aussi, se joignant  la queue des camarades.  Quand on arriva devant
Madeleine, on tait bien quinze cents.  La route dvalait en pente
douce, le flot grondant des grvistes dut tourner le terri, avant de
se rpandre sur le carreau de la mine.

A ce moment, il n'tait gure plus de deux heures.  Mais les porions,
avertis, venaient de hter la remonte; et, comme la bande arrivait, la
sortie s'achevait, il restait au fond une vingtaine d'hommes, qui
dbarqurent de la cage.  Ils s'enfuirent, on les poursuivit  coups
de pierres.  Deux furent battus, un autre y laissa une manche de sa
veste.  Cette chasse  l'homme sauva le matriel, on ne toucha ni aux
cbles ni aux chaudires.  Dj le flot s'loignait, roulait sur la
fosse voisine.

Celle-ci, Crvecoeur, ne se trouvait qu' cinq cents mtres de
Madeleine.  L, galement, la bande tomba au milieu de la sortie.  Une
herscheuse y fut prise et fouette par les femmes, la culotte fendue,
les fesses  l'air, devant les hommes qui riaient.  Les galibots
recevaient des gifles, des haveurs se sauvrent, les ctes bleues de
coups, le nez en sang.  Et, dans cette frocit croissante, dans cet
ancien besoin de revanche dont la folie dtraquait toutes les ttes,
les cris continuaient, s'tranglaient, la mort des tratres, la haine
du travail mal pay, le rugissement du ventre voulant du pain.  On se
mit  couper les cbles, mais la lime ne mordait pas, c'tait trop
long, maintenant qu'on avait la fivre d'aller en avant, toujours en
avant.  Aux chaudires, un robinet fut cass; tandis que l'eau, jete
 pleins seaux dans les foyers, faisait clater les grilles de fonte.

Dehors, on parla de marcher sur Saint-Thomas.  Cette fosse tait la
mieux discipline, la grve ne l'avait pas atteinte, prs de sept
cents hommes devaient y tre descendus; et cela exasprait, on les
attendrait  coups de trique, en bataille range, pour voir un peu qui
resterait par terre.  Mais la rumeur courut qu'il y avait des
gendarmes  Saint-Thomas, les gendarmes du matin, dont on s'tait
moqu.  Comment le savait-on? personne ne pouvait le dire.  N'importe!
la peur les prenait, ils se dcidrent pour Feutry-Cantel.  Et le
vertige les remporta, tous se retrouvrent sur la route, claquant des
sabots, se ruant:  Feutry-Cantel!  Feutry-Cantel! les lches y
taient bien encore quatre cents, on allait rire! Situe  trois
kilomtres, la fosse se cachait dans un pli de terrain, prs de la
Scarpe.  Dj, l'on montait la pente des Pltrires, au-del du chemin
de Beaugnies, lorsqu'une voix, demeure inconnue, lana l'ide que les
dragons taient peut-tre l-bas,  Feutry-Cantel.  Alors, d'un bout 
l'autre de la colonne, on rpta que les dragons y taient.  Une
hsitation ralentit la marche, la panique peu  peu soufflait, dans ce
pays endormi par le chmage, qu'ils battaient depuis des heures.
Pourquoi n'avaient-ils pas but contre des soldats? Cette impunit les
troublait,  la pense de la rpression qu'ils sentaient venir.

Sans qu'on st d'o il partait, un nouveau mot d'ordre les lana sur
une autre fosse.

--A la Victoire!  la Victoire!

Il n'y avait donc ni dragons ni gendarmes,  la Victoire? On
l'ignorait.  Tous semblaient rassurs.  Et, faisant volte-face, ils
descendirent du ct de Beaumont, ils couprent  travers champs, pour
rattraper la route de Joiselle.  La voie du chemin de fer leur barrait
le passage, ils la traversrent en renversant les cltures.
Maintenant, ils se rapprochaient de Montsou, l'ondulation lente des
terrains s'abaissait, largissait la mer des pices de betteraves,
trs loin, jusqu'aux maisons noires de Marchiennes.

C'tait, cette fois, une course de cinq grands kilomtres.  Un lan
tel les charriait, qu'ils ne sentaient pas la fatigue atroce, leurs
pieds briss et meurtris.  Toujours la queue s'allongeait,
s'augmentait des camarades racols en chemin, dans les corons.  Quand
ils eurent pass le canal au pont Magache, et qu'ils se prsentrent
devant la Victoire, ils taient deux mille.  Mais trois heures avaient
sonn, la sortie tait faite, plus un homme ne restait au fond.  Leur
dception s'exhala en menaces vaines, ils ne purent que recevoir 
coups de briques casses les ouvriers de la coupe  terre, qui
arrivaient prendre leur service.  Il y eut une dbandade, la fosse
dserte leur appartint.  Et, dans leur rage de n'avoir pas une face de
tratre  gifler, ils s'attaqurent aux choses.  Une poche de rancune
crevait en eux, une poche empoisonne, grossie lentement.  Des annes
et des annes de faim les torturaient d'une fringale de massacre et de
destruction.

Derrire un hangar, tienne aperut des chargeurs qui remplissaient un
tombereau de charbon.

--Voulez-vous foutre le camp! cria-t-il.  Pas un morceau ne sortira!

Sous ses ordres, une centaine de grvistes accouraient; et les
chargeurs n'eurent que le temps de s'loigner.  Des hommes dtelrent
les chevaux qui s'effarrent et partirent, piqus aux cuisses; tandis
que d'autres, en renversant le tombereau, cassaient les brancards.

Levaque,  violents coups de hache, s'tait jet sur les trteaux,
pour abattre les passerelles.  Ils rsistaient, et il eut l'ide
d'arracher les rails, de couper la voie, d'un bout  l'autre du
carreau.  Bientt, la bande entire se mit  cette besogne.  Maheu fit
sauter des coussinets de fonte, arm de sa barre de fer, dont il se
servait comme d'un levier.  Pendant ce temps, la Brl, entranant les
femmes, envahissait la lampisterie, o les btons,  la vole,
couvrirent le sol d'un carnage de lampes.  La Maheude, hors d'elle,
tapait aussi fort que la Levaque.  Toutes se tremprent d'huile, la
Mouquette s'essuyait les mains  son jupon, en riant d'tre si sale.
Pour rigoler, Jeanlin lui avait vid une lampe dans le cou.

Mais ces vengeances ne donnaient pas  manger.  Les ventres criaient
plus haut.  Et la grande lamentation domina encore:

--Du pain! du pain! du pain!

Justement,  la Victoire, un ancien porion tenait une cantine.  Sans
doute il avait pris peur, sa baraque tait abandonne.  Quand les
femmes revinrent et que les hommes eurent achev de dfoncer la voie,
ils assigrent la cantine, dont les volets cdrent tout de suite.
On n'y trouva pas de pain, il n'y avait l que deux morceaux de viande
crue et un sac de pommes de terre.  Seulement, dans le pillage, on
dcouvrit une cinquantaine de bouteilles de genivre, qui disparurent
comme une goutte d'eau bue par du sable.

tienne, ayant vid sa gourde, put la remplir.  Peu  peu, une ivresse
mauvaise, l'ivresse des affams, ensanglantait ses yeux, faisait
saillir des dents de loup, entre ses lvres plies.  Et, brusquement,
il s'aperut que Chaval avait fil, au milieu du tumulte.  Il jura,
des hommes coururent, on empoigna le fugitif, qui se cachait avec
Catherine, derrire la provision des bois.

--Ah! bougre de salaud, tu as peur de te compromettre! hurlait
tienne.  C'est toi, dans la fort, qui demandais la grve des
machineurs, pour arrter les pompes, et tu cherches maintenant  nous
chier du poivre!...  Eh bien! nom de Dieu! nous allons retourner 
Gaston-Marie, je veux que tu casses la pompe.  Oui, nom de Dieu! tu la
casseras!

Il tait ivre, il lanait lui-mme ses hommes contre cette pompe,
qu'il avait sauve quelques heures plus tt.

--A Gaston-Marie!  Gaston-Marie!

Tous l'acclamrent, se prcipitrent; pendant que Chaval, saisi aux
paules, entran, pouss violemment, demandait toujours qu'on le
laisst se laver.

--Va-t'en donc! cria Maheu  Catherine, qui elle aussi avait repris sa
course.

Cette fois, elle ne recula mme pas, elle leva sur son pre des yeux
ardents, et continua de courir.

La bande, de nouveau, sillonna la plaine rase.  Elle revenait sur ses
pas, par les longues routes droites, par les terres sans cesse
largies.  Il tait quatre heures, le soleil, qui baissait 
l'horizon, allongeait sur le sol glac les ombres de cette horde, aux
grands gestes furieux.

On vita Montsou, on retomba plus haut dans la route de Joiselle; et,
pour s'pargner le dtour de la Fourche-aux-Boeufs, on passa sous les
murs de la Piolaine.  Les Grgoire, prcisment, venaient d'en sortir,
ayant  rendre une visite au notaire, avant d'aller dner chez les
Hennebeau, o ils devaient retrouver Ccile.  La proprit semblait
dormir, avec son avenue de tilleuls dserte, son potager et son verger
dnuds par l'hiver.  Rien ne bougeait dans la maison, dont les
fentres closes se ternissaient de la chaude bue intrieure; et, du
profond silence, sortait une impression de bonhomie et de bien-tre,
la sensation patriarcale des bons lits et de la bonne table, du
bonheur sage, o coulait l'existence des propritaires.

Sans s'arrter, la bande jetait des regards sombres  travers les
grilles, le long des murs protecteurs, hrisss de culs de bouteille.
Le cri recommena:

--Du pain! du pain! du pain!

Seuls, les chiens rpondirent par des abois froces, une paire de
grands danois au poil fauve, qui se dressaient debout, la gueule
ouverte.  Et, derrire une persienne ferme, il n'y avait que les deux
bonnes, Mlanie, la cuisinire, et Honorine, la femme de chambre,
attires par ce cri, suant la peur, toutes ples de voir dfiler ces
sauvages.  Elles tombrent  genoux, elles se crurent mortes, en
entendant une pierre, une seule, qui cassait un carreau d'une fentre
voisine.  C'tait une farce de Jeanlin: il avait fabriqu une fronde
avec un bout de corde, il laissait en passant un petit bonjour aux
Grgoire.  Dj, il s'tait remis  souffler dans sa corne, la bande
se perdait au loin, avec le cri affaibli:

--Du pain! du pain! du pain!

On arriva  Gaston-Marie, en une masse grossie encore, plus de deux
mille cinq cents forcens, brisant tout, balayant tout, avec la force
accrue du torrent qui roule.  Des gendarmes y avaient pass une heure
plus tt, et s'en taient alls du ct de Saint-Thomas, gars par
des paysans, sans mme avoir la prcaution, dans leur hte, de laisser
un poste de quelques hommes, pour garder la fosse.  En moins d'un
quart d'heure, les feux furent renverss, les chaudires vides, les
btiments envahis et dvasts.  Mais c'tait surtout la pompe qu'on
menaait.  Il ne suffisait pas qu'elle s'arrtt au dernier souffle
expirant de la vapeur, on se jetait sur elle comme sur une personne
vivante, dont on voulait la vie.

--A toi le premier coup! rptait tienne, en mettant un marteau au
poing de Chaval.  Allons! tu as jur avec les autres!

Chaval tremblait, se reculait; et, dans la bousculade, le marteau
tomba, pendant que les camarades, sans attendre, massacraient la pompe
 coups de barres de fer,  coups de briques,  coups de tout ce
qu'ils rencontraient sous leurs mains.  Quelques-uns mme brisaient
sur elle des btons.  Les crous sautaient, les pices d'acier et de
cuivre se disloquaient, ainsi que des membres arrachs.  Un coup de
pioche  toute vole fracassa le corps de fonte, et l'eau s'chappa,
se vida, et il y eut un gargouillement suprme, pareil  un hoquet
d'agonie.

C'tait la fin, la bande se retrouva dehors, folle, s'crasant
derrire tienne, qui ne lchait point Chaval.

--A mort, le tratre! au puits! au puits!

Le misrable, livide, bgayait, en revenait, avec l'obstination
imbcile de l'ide fixe,  son besoin de se dbarbouiller.

--Attends, si a te gne, dit la Levaque.  Tiens! voil le baquet!

Il y avait l une mare, une infiltration des eaux de la pompe.  Elle
tait blanche d'une paisse couche de glace; et on l'y poussa, on
cassa cette glace, on le fora  tremper sa tte dans cette eau si
froide.

--Plonge donc! rptait la Brl.  Nom de Dieu! si tu ne plonges pas,
on te fout dedans...  Et, maintenant, tu vas boire un coup, oui, oui!
comme les btes, la gueule dans l'auge!

Il dut boire,  quatre pattes.  Tous riaient, d'un rire de cruaut.
Une femme lui tira les oreilles, une autre lui jeta au visage une
poigne de crottin, trouve frache sur la route.  Son vieux tricot ne
tenait plus, en lambeaux.  Et, hagard, il butait, il donnait des coups
d'chine pour fuir.

Maheu l'avait pouss, la Maheude tait parmi celles qui s'acharnaient,
satisfaisant tous les deux leur rancune ancienne; et la Mouquette
elle-mme, qui restait d'ordinaire la bonne camarade de ses galants,
s'enrageait aprs celui-l, le traitait de bon  rien, parlait de le
dculotter, pour voir s'il tait encore un homme.

tienne la fit taire.

--En voil assez! Il n'y a pas besoin de s'y mettre tous...  Si tu
veux, toi, nous allons vider a ensemble.

Ses poings se fermaient, ses yeux s'allumaient d'une fureur homicide,
l'ivresse se tournait chez lui en un besoin de tuer.

--Es-tu prt? Il faut que l'un de nous deux y reste...  Donnez-lui un
couteau.  J'ai le mien.

Catherine, puise, pouvante, le regardait.  Elle se souvenait de
ses confidences, de son envie de manger un homme, lorsqu'il buvait,
empoisonn ds le troisime verre, tellement ses solards de parents
lui avaient mis de cette salet dans le corps.  Brusquement, elle
s'lana, le souffleta de ses deux mains de femme, lui cria sous le
nez, trangle d'indignation:

--Lche!  lche!  lche!...  Ce n'est donc pas de trop, toutes ces
abominations?  Tu veux l'assassiner, maintenant qu'il ne tient plus
debout!  Elle se tourna vers son pre et sa mre, elle se tourna vers
les autres.

--Vous tes des lches! des lches!...  Tuez-moi donc avec lui.  Je
vous saute  la figure, moi! si vous le touchez encore.  Oh! les
lches!

Et elle s'tait plante devant son homme, elle le dfendait, oubliant
les coups, oubliant la vie de misre, souleve dans l'ide qu'elle lui
appartenait, puisqu'il l'avait prise, et que c'tait une honte pour
elle, quand on l'abmait ainsi.

tienne, sous les claques de cette fille, tait devenu blme.  Il
avait failli d'abord l'assommer.  Puis, aprs s'tre essuy la face,
dans un geste d'homme qui se dgrise, il dit  Chaval, au milieu d'un
grand silence:

--Elle a raison, a suffit...  Fous le camp!

Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derrire
lui.  La foule, saisie, les regardait disparatre au coude de la
route.  Seule, la Maheude murmura:

--Vous avez tort, fallait le garder.  Il va pour sr faire quelque
  tratrise.

Mais la bande s'tait remise en marche.  Cinq heures allaient sonner,
le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon, incendiait la
plaine immense.  Un colporteur qui passait, leur apprit que les
dragons descendaient du ct de Crvecoeur.  Alors, ils se replirent,
un ordre courut.

--A Montsou!  la Direction!...  Du pain! du pain! du pain!



V


M. Hennebeau s'tait mis devant la fentre de son cabinet, pour voir
partir la calche qui emmenait sa femme djeuner  Marchiennes.  Il
avait suivi un instant Ngrel trottant prs de la portire; puis, il
tait revenu tranquillement s'asseoir  son bureau.  Quand ni sa femme
ni son neveu ne l'animaient du bruit de leur existence, la maison
semblait vide.  Justement, ce jour-l, le cocher conduisait Madame;
Rose, la nouvelle femme de chambre, avait cong jusqu' cinq heures;
et il ne restait qu'Hippolyte, le valet de chambre, se tranant en
pantoufles par les pices, et que la cuisinire, occupe depuis l'aube
 se battre avec ses casseroles, tout entire au dner que ses matres
donnaient le soir.  Aussi, M. Hennebeau se promettait-il une journe
de gros travail, dans ce grand calme de la maison dserte.

Vers neuf heures, bien qu'il et reu l'ordre de renvoyer tout le
monde, Hippolyte se permit d'annoncer Dansaert, qui apportait des
nouvelles.  Le directeur apprit seulement alors la runion tenue la
veille, dans la fort; et les dtails taient d'une telle nettet,
qu'il l'coutait en songeant aux amours avec la Pierronne, si connus,
que deux ou trois lettres anonymes par semaine dnonaient les
dbordements du matre-porion: videmment, le mari avait caus, cette
police-l sentait le traversin.  Il saisit mme l'occasion, il laissa
entendre qu'il savait tout, et se contenta de recommander la prudence,
dans la crainte d'un scandale.  Effar de ces reproches, au travers de
son rapport, Dansaert niait, bgayait des excuses, tandis que son
grand nez avouait le crime, par sa rougeur subite.  Du reste, il
n'insista pas, heureux d'en tre quitte  si bon compte; car,
d'ordinaire, le directeur se montrait d'une svrit implacable
d'homme pur, ds qu'un employ se passait le rgal d'une jolie fille,
dans une fosse.  L'entretien continua sur la grve, cette runion de
la fort n'tait encore qu'une fanfaronnade de braillards, rien ne
menaait srieusement.  En tout cas, les corons ne bougeraient
srement pas de quelques jours, sous l'impression de peur respectueuse
que la promenade militaire du matin devait avoir produite.

Lorsque M. Hennebeau se retrouva seul, il fut pourtant sur le point
d'envoyer une dpche au prfet.  La crainte de donner inutilement
cette preuve d'inquitude le retint.  Il ne se pardonnait dj pas
d'avoir manqu de flair, au point de dire partout, d'crire mme  la
Rgie, que la grve durerait au plus une quinzaine.  Elle s'ternisait
depuis prs de deux mois,  sa grande surprise; et il s'en
dsesprait, il se sentait chaque jour diminu, compromis, forc
d'imaginer un coup d'clat, s'il voulait rentrer en grce prs des
rgisseurs.  Il leur avait justement demand des ordres, dans
l'ventualit d'une bagarre.  La rponse tardait, il l'attendait par
le courrier de l'aprs-midi.  Et il se disait qu'il serait temps alors
de lancer des tlgrammes, pour faire occuper militairement les
fosses, si telle tait l'opinion de ces messieurs.  Selon lui, ce
serait la bataille, du sang et des morts,  coup sr.  Une
responsabilit pareille le troublait, malgr son nergie habituelle.

Jusqu' onze heures, il travailla paisiblement, sans autre bruit, dans
la maison morte, que le bton  cirer d'Hippolyte, qui, trs loin, au
premier tage, frottait une pice.  Puis, coup sur coup, il reut deux
dpches, la premire annonant l'envahissement de Jean-Bart par la
bande de Montsou, la seconde racontant les cbles coups, les feux
renverss, tout le ravage.  Il ne comprit pas.  Qu'est-ce que les
grvistes taient alls faire chez Deneulin, au lieu de s'attaquer 
une fosse de la Compagnie? Du reste, ils pouvaient bien saccager
Vandame, cela mrissait le plan de conqute qu'il mditait.  Et, 
midi, il djeuna, seul dans la vaste salle, servi en silence par le
domestique, dont il n'entendait mme pas les pantoufles.  Cette
solitude assombrissait encore ses proccupations, il se sentait froid
au coeur, lorsqu'un porion, venu au pas de course, fut introduit et
lui conta la marche de la bande sur Mirou.  Presque aussitt, comme il
achevait son caf, un tlgramme lui apprit que Madeleine et
Crvecoeur taient menacs  leur tour.  Alors, sa perplexit devint
extrme.  Il attendait le courrier  deux heures: devait-il tout de
suite demander des troupes? valait-il mieux patienter, de faon  ne
pas agir avant de connatre les ordres de la Rgie?  Il retourna dans
son cabinet, il voulut lire une note qu'il avait pri Ngrel de
rdiger la veille pour le prfet.  Mais il ne put mettre la main
dessus, il rflchit que peut-tre le jeune homme l'avait laisse dans
sa chambre, o il crivait souvent la nuit.  Et, sans prendre de
dcision, poursuivi par l'ide de cette note, il monta vivement la
chercher, dans la chambre.

En entrant, M. Hennebeau eut une surprise: la chambre n'tait pas
faite, sans doute un oubli ou une paresse d'Hippolyte.  Il rgnait l
une chaleur moite, la chaleur enferme de toute une nuit, alourdie par
la bouche du calorifre, reste ouverte; et il fut pris aux narines,
il suffoqua dans un parfum pntrant, qu'il crut tre l'odeur des eaux
de toilette, dont la cuvette se trouvait pleine.  Un grand dsordre
encombrait la pice, des vtements pars, des serviettes mouilles
jetes aux dossiers des siges, le lit bant, un drap arrach,
tranant jusque sur le tapis.  D'ailleurs, il n'eut d'abord qu'un
regard distrait, il s'tait dirig vers une table couverte de papiers,
et il y cherchait la note introuvable.  Deux fois, il examina les
papiers un  un, elle n'y tait dcidment pas.  O diable cet
cervel de Paul avait-il bien pu la fourrer?

Et, comme M. Hennebeau revenait au milieu de la chambre en donnant un
coup d'oeil sur chaque meuble, il aperut, dans le lit ouvert, un
point vif, qui luisait pareil  une tincelle.  Il s'approcha
machinalement, envoya la main.  C'tait, entre deux plis du drap, un
petit flacon d'or.  Tout de suite, il avait reconnu un flacon de
madame Hennebeau, le flacon d'ther qui ne la quittait jamais.  Mais
il ne s'expliquait pas la prsence de cet objet: comment pouvait-il
tre dans le lit de Paul? Et, soudain, il blmit affreusement.  Sa
femme avait couch l.

--Pardon, murmura la voix d'Hippolyte au travers de la porte, j'ai vu
monter Monsieur...

Le domestique tait entr, le dsordre de la chambre le consterna.

--Mon Dieu! c'est vrai, la chambre qui n'est pas faite! Aussi Rose est
sortie en me lchant tout le mnage sur le dos!

M.  Hennebeau avait cach le flacon dans sa main, et il le serrait 
le briser.

--Que voulez-vous?

--Monsieur, c'est encore un homme...  Il arrive de Crvecoeur, il a
une lettre.

--Bien! laissez-moi, dites-lui d'attendre.

Sa femme avait couch l! Quand il eut pouss le verrou, il rouvrit sa
main, il regarda le flacon, qui s'tait marqu en rouge dans sa chair.
Brusquement, il voyait, il entendait, cette ordure se passait chez lui
depuis des mois.  Il se rappelait son ancien soupon, les frlements
contre les portes, les pieds nus s'en allant la nuit par la maison
silencieuse.  Oui, c'tait sa femme qui montait coucher l!

Tomb sur une chaise, en face du lit qu'il contemplait fixement, il
demeura de longues minutes comme assomm.  Un bruit le rveilla, on
frappait  la porte, on essayait d'ouvrir.  Il reconnut la voix du
domestique.

--Monsieur...  Ah! Monsieur s'est enferm...

--Quoi encore?

--Il parat que a presse, les ouvriers cassent tout.  Deux autres
hommes sont en bas.  Il y a aussi des dpches.

--Fichez-moi la paix! dans un instant!

L'ide qu'Hippolyte aurait dcouvert lui-mme le flacon, s'il avait
fait la chambre le matin, venait de le glacer.  Et, d'ailleurs, ce
domestique devait savoir, il avait trouv vingt fois le lit chaud
encore de l'adultre, des cheveux de madame tranant sur l'oreiller,
des traces abominables souillant les linges.  S'il s'acharnait  le
dranger, c'tait mchamment.  Peut-tre tait-il demeur l'oreille
colle  la porte, excit par la dbauche de ses matres.

Alors, M. Hennebeau ne bougea plus.  Il regardait toujours le lit.  Le
long pass de souffrance se droulait, son mariage avec cette femme,
leur malentendu immdiat de coeur et de chair, les amants qu'elle
avait eus sans qu'il s'en doutt, celui qu'il lui avait tolr pendant
dix ans, comme on tolre un got immonde  une malade.  Puis, c'tait
leur arrive  Montsou, un espoir fou de la gurir, des mois
d'alanguissement, d'exil ensommeill, l'approche de la vieillesse qui
allait enfin la lui rendre.  Puis, leur neveu dbarquait, ce Paul dont
elle devenait la mre, auquel elle parlait de son coeur mort, enterr
sous la cendre  jamais.  Et, mari imbcile, il ne prvoyait rien, il
adorait cette femme qui tait la sienne, que des hommes avaient eue,
que lui seul ne pouvait avoir! Il l'adorait d'une passion honteuse, au
point de tomber  genoux, si elle avait bien voulu lui donner le reste
des autres! Le reste des autres, elle le donnait  cet enfant.

Un coup de timbre lointain,  ce moment, fit tressaillir M. Hennebeau.
Il le reconnut, c'tait le coup que l'on frappait, d'aprs ses ordres,
lorsque arrivait le facteur.  Il se leva, il parla  voix haute, dans
un flot de grossiret, dont sa gorge douloureuse crevait malgr lui.

--Ah! je m'en fous! ah! je m'en fous, de leurs dpches et de leurs
  lettres!

Maintenant, une rage l'envahissait, le besoin d'un cloaque, pour y
enfoncer de telles salets  coups de talon.  Cette femme tait une
salope, il cherchait des mots crus, il en souffletait son image.
L'ide brusque du mariage qu'elle poursuivait d'un sourire si
tranquille entre Ccile et Paul, acheva de l'exasprer.  Il n'y avait
donc mme plus de passion, plus de jalousie, au fond de cette
sensualit vivace? Ce n'tait  cette heure qu'un joujou pervers,
l'habitude de l'homme, une rcration prise comme un dessert
accoutum.  Et il l'accusait de tout, il innocentait presque l'enfant,
auquel elle avait mordu, dans ce rveil d'apptit, ainsi qu'on mord au
premier fruit vert, vol sur la route.  Qui mangerait-elle, jusqu'o
tomberait-elle, quand elle n'aurait plus des neveux complaisants,
assez pratiques pour accepter, dans leur famille, la table, le lit et
la femme?

On gratta timidement  la porte, la voix d'Hippolyte se permit de
souffler par le trou de la serrure:

--Monsieur, le courrier...  Et il y a aussi monsieur Dansaert qui est
revenu, en disant qu'on s'gorge...

--Je descends, nom de Dieu!

Qu'allait-il leur faire? les chasser  leur retour de Marchiennes,
comme des btes puantes dont il ne voulait plus sous son toit.  Il
prendrait une trique, il leur crierait de porter ailleurs le poison de
leur accouplement.  C'tait de leurs soupirs, de leurs haleines
confondues, dont s'alourdissait la tideur moite de cette chambre;
l'odeur pntrante qui l'avait suffoqu, c'tait l'odeur de musc que
la peau de sa femme exhalait, un autre got pervers, un besoin charnel
de parfums violents; et il retrouvait ainsi la chaleur, l'odeur de la
fornication, l'adultre vivant, dans les pots qui tranaient dans les
cuvettes encore pleines, dans le dsordre des linges, des meubles, de
la pice entire, empeste de vice.  Une fureur d'impuissance le jeta
sur le lit  coups de poing, et il le massacra, et il laboura les
places o il voyait l'empreinte de leurs deux corps, enrag des
couvertures arraches, des draps froisss, mous et inertes sous ses
coups, comme reints eux-mmes des amours de toute la nuit.

Mais, brusquement, il crut entendre Hippolyte remonter.  Une honte
l'arrta.  Il resta un instant encore, haletant,  s'essuyer le front,
 calmer les bonds de son coeur.  Debout devant une glace, il
contemplait son visage, si dcompos, qu'il ne le reconnaissait pas.
Puis, quand il l'eut regard s'apaiser peu  peu, par un effort de
volont suprme, il descendit.

En bas, cinq messagers taient debout, sans compter Dansaert.  Tous
lui apportaient des nouvelles d'une gravit croissante sur la marche
des grvistes  travers les fosses; et le matre-porion lui conta
longuement ce qui s'tait pass  Mirou, sauv par la belle conduite
du pre Quandieu.  Il coutait, hochait la tte; mais il n'entendait
pas, son esprit tait demeur l-haut, dans la chambre.  Enfin, il les
congdia, il dit qu'il allait prendre des mesures.  Lorsqu'il se
retrouva seul, assis devant son bureau, il parut s'y assoupir, la tte
entre les mains, les yeux couverts.  Son courrier tait l, il se
dcida  y chercher la lettre attendue, la rponse de la Rgie, dont
les lignes dansrent d'abord.  Pourtant, il finit par comprendre que
ces messieurs souhaitaient quelque bagarre: certes, ils ne lui
commandaient pas d'empirer les choses; mais ils laissaient percer que
des troubles hteraient le dnouement de la grve, en provoquant une
rpression nergique.  Ds lors, il n'hsita plus, il lana des
dpches de tous cts, au prfet de Lille, au corps de troupe de
Douai,  la gendarmerie de Marchiennes.  C'tait un soulagement, il
n'avait qu' s'enfermer, mme il fit rpandre la rumeur qu'il
souffrait de la goutte.  Et, tout l'aprs-midi, il se cacha au fond de
son cabinet, ne recevant personne, se contentant de lire les dpches
et les lettres qui continuaient de pleuvoir.  Il suivit ainsi de loin
la bande, de Madeleine  Crvecoeur, de Crvecoeur  la Victoire, de
la Victoire  Gaston-Marie.  D'autre part, des renseignements lui
arrivaient sur l'effarement des gendarmes et des dragons, gars en
route, tournant sans cesse le dos aux fosses attaques.  On pouvait
s'gorger et tout dtruire, il avait remis la tte entre ses mains,
les doigts sur les yeux, et il s'abmait dans le grand silence de la
maison vide, o il ne surprenait, par moments, que le bruit des
casseroles de la cuisinire, en plein coup de feu, pour son dner du
soir.

Le crpuscule assombrissait dj la pice, il tait cinq heures,
lorsqu'un vacarme fit sursauter M. Hennebeau, tourdi, inerte, les
coudes toujours dans ses papiers.  Il pensa que les deux misrables
rentraient.  Mais le tumulte augmentait, un cri clata, terrible, 
l'instant o il s'approchait de la fentre.

--Du pain! du pain! du pain!

C'taient les grvistes qui envahissaient Montsou, pendant que les
gendarmes, croyant  une attaque sur le Voreux, galopaient, le dos
tourn, pour occuper cette fosse.

Justement,  deux kilomtres des premires maisons, un peu en dessous
du carrefour, o se coupaient la grande route et le chemin de Vandame,
madame Hennebeau et ces demoiselles venaient d'assister au dfil de
la bande.  La journe  Marchiennes s'tait passe gaiement, un
djeuner aimable chez le directeur des Forges, puis une intressante
visite aux ateliers et  une verrerie du voisinage, pour occuper
l'aprs-midi; et, comme on rentrait enfin, par ce dclin limpide d'un
beau jour d'hiver, Ccile avait eu la fantaisie de boire une tasse de
lait, en apercevant une petite ferme, qui bordait la route.  Toutes
alors taient descendues de la calche, Ngrel avait galamment saut
de cheval; pendant que la paysanne, effare de ce beau monde, se
prcipitait, parlait de mettre une nappe, avant de servir.  Mais Lucie
et Jeanne voulaient voir traire le lait, on tait all dans l'table
mme avec les tasses, on en avait fait une partie champtre, riant
beaucoup de la litire o l'on enfonait.

Madame Hennebeau, de son air de maternit complaisante, buvait du bout
des lvres, lorsqu'un bruit trange, ronflant au-dehors, l'inquita.

--Qu'est-ce donc?

L'table, btie au bord de la route, avait une large porte
charretire, car elle servait en mme temps de grenier  foin.  Dj,
les jeunes filles, allongeant la tte, s'tonnaient de ce qu'elles
distinguaient  gauche, un flot noir, une cohue qui dbouchait en
hurlant du chemin de Vandame.

--Diable! murmura Ngrel, galement sorti, est-ce que nos braillards
finiraient par se fcher?

--C'est peut-tre encore les charbonniers, dit la paysanne.  Voil
deux fois qu'ils passent.  Parat que a ne va pas bien, ils sont les
matres du pays.

Elle lchait chaque mot avec prudence, elle en guettait l'effet sur
les visages; et, quand elle remarqua l'effroi de tous, la profonde
anxit o la rencontre les jetait, elle se hta de conclure:

--Oh! les gueux, oh! les gueux!

Ngrel, voyant qu'il tait trop tard pour remonter en voiture et
gagner Montsou, donna l'ordre au cocher de rentrer vivement la calche
dans la cour de la ferme, o l'attelage resta cach derrire un
hangar.  Lui-mme attacha sous ce hangar son cheval, dont un galopin
avait tenu la bride.  Lorsqu'il revint, il trouva sa tante et les
jeunes filles perdues, prtes  suivre la paysanne, qui leur
proposait de se rfugier chez elle.  Mais il fut d'avis qu'on tait l
plus en sret, personne ne viendrait certainement les chercher dans
ce foin.  La porte charretire, pourtant, fermait trs mal, et elle
avait de telles fentes, qu'on apercevait la route entre ses bois
vermoulus.

--Allons, du courage! dit-il.  Nous vendrons notre vie chrement.

Cette plaisanterie augmenta la peur.  Le bruit grandissait, on ne
voyait rien encore, et sur la route vide un vent de tempte semblait
souffler, pareil  ces rafales brusques qui prcdent les grands
orages.

--Non, non, je ne veux pas regarder, dit Ccile en allant se blottir
dans le foin.

Madame Hennebeau, trs ple, prise d'une colre contre ces gens qui
gtaient un de ses plaisirs, se tenait en arrire, avec un regard
oblique et rpugn; tandis que Lucie et Jeanne, malgr leur
tremblement, avaient mis un oeil  une fente, dsireuses de ne rien
perdre du spectacle.

Le roulement de tonnerre approchait, la terre fut branle, et Jeanlin
galopa le premier, soufflant dans sa corne.

--Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe! murmura Ngrel,
qui, malgr ses convictions rpublicaines, aimait  plaisanter la
canaille avec les dames.

Mais son mot spirituel fut emport dans l'ouragan des gestes et des
cris.  Les femmes avaient paru, prs d'un millier de femmes, aux
cheveux pars, dpeigns par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudits de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance.  D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonfles de guerrires, brandissaient des
btons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les
cordes de leurs cous dcharns semblaient se rompre.  Et les hommes
dboulrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serre, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
dteintes, ni les tricots de laine en loques, effacs dans la mme
uniformit terreuse.  Les yeux brlaient, on voyait seulement les
trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes
se perdaient en un mugissement confus, accompagn par le claquement
des sabots sur la terre dure.  Au-dessus des ttes, parmi le
hrissement des barres de fer, une hache passa, porte toute droite;
et cette hache unique, qui tait comme l'tendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.

--Quels visages atroces! balbutia madame Hennebeau.

Ngrel dit entre ses dents:

--Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul! D'o sortent-ils
donc, ces bandits-l?

Et, en effet, la colre, la faim, ces deux mois de souffrance et cette
dbandade enrage au travers des fosses, avaient allong en mchoires
de btes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou.  A ce
moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre
sombre, ensanglantaient la plaine.  Alors, la route sembla charrier du
sang, les femmes, les hommes continuaient  galoper, saignants comme
des bouchers en pleine tuerie.

--Oh! superbe! dirent  demi-voix Lucie et Jeanne, remues dans leur
got d'artistes par cette belle horreur.

Elles s'effrayaient pourtant, elles reculrent prs de madame
Hennebeau, qui s'tait appuye sur une auge.  L'ide qu'il suffisait
d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on
les massacrt, la glaait.  Ngrel se sentait blmir, lui aussi, trs
brave d'ordinaire, saisi l d'une pouvante suprieure  sa volont,
une de ces pouvantes qui soufflent de l'inconnu.  Dans le foin,
Ccile ne bougeait plus.  Et les autres, malgr leur dsir de
dtourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand mme.

C'tait la vision rouge de la rvolution qui les emporterait tous,
fatalement, par une soire sanglante de cette fin de sicle.  Oui, un
soir, le peuple lch, dbrid, galoperait ainsi sur les chemins; et
il ruissellerait du sang des bourgeois, il promnerait des ttes, il
smerait l'or des coffres ventrs.  Les femmes hurleraient, les
hommes auraient ces mchoires de loups, ouvertes pour mordre.  Oui, ce
seraient les mmes guenilles, le mme tonnerre de gros sabots, la mme
cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empeste, balayant le vieux
monde, sous leur pousse dbordante de barbares.  Des incendies
flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait  la vie sauvage dans les bois, aprs le grand rut, la
grande ripaille, o les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les
femmes et videraient les caves des riches.  Il n'y aurait plus rien,
plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises,
jusqu'au jour o une nouvelle terre repousserait peut-tre.  Oui,
c'taient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la
nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.

Un grand cri s'leva, domina La Marseillaise:

--Du pain! du pain! du pain!

Lucie et Jeanne se serrrent contre madame Hennebeau, dfaillante;
tandis que Ngrel se mettait devant elles, comme pour les protger de
son corps.  tait-ce donc ce soir mme que l'antique socit craquait?
Et ce qu'ils virent, alors, acheva de les hbter.  La bande
s'coulait, il n'y avait plus que la queue des tranards, lorsque la
Mouquette dboucha.  Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois,
sur les portes de leurs jardins, aux fentres de leurs maisons; et,
quand elle en dcouvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur
montrait ce qui tait pour elle le comble de son mpris.  Sans doute
elle en aperut un, car brusquement elle releva ses jupes, tendit les
fesses, montra son derrire norme, nu dans un dernier flamboiement du
soleil.  Il n'avait rien d'obscne, ce derrire, et ne faisait pas
rire, farouche.

Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la
route, entre les maisons basses, barioles de couleurs vives.  On fit
sortir la calche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui
de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grvistes
tenaient le pav.  Et le pis tait qu'il n'y avait pas d'autre chemin.

--Il faut pourtant que nous rentrions, le dner nous attend, dit
madame Hennebeau, hors d'elle, exaspre par la peur.  Ces sales
ouvriers ont encore choisi un jour o j'ai du monde.  Allez donc faire
du bien  a!

Lucie et Jeanne s'occupaient  retirer du foin Ccile, qui se
dbattait, croyant que ces sauvages dfilaient sans cesse, et rptant
qu'elle ne voulait pas voir.  Enfin, toutes reprirent place dans la
voiture.  Ngrel, remont  cheval, eut alors l'ide de passer par les
ruelles de Rquillart.

--Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce.  Si
des groupes vous empchent de revenir  la route, l-bas, vous vous
arrterez derrire la vieille fosse, et nous rentrerons  pied par la
petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les
chevaux n'importe o, sous le hangar d'une auberge.

Ils partirent.  La bande, au loin, ruisselait dans Montsou.  Depuis
qu'ils avaient vu,  deux reprises, des gendarmes et des dragons, les
habitants s'agitaient, affols de panique.  Il circulait des histoires
abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaant les bourgeois
de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait
pas moins des phrases textuelles.  Chez le notaire surtout, la terreur
tait  son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre
anonyme, o on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterr
dans sa cave, prt  le faire sauter, s'il ne se dclarait pas en
faveur du peuple.

Justement, les Grgoire, attards dans leur visite par l'arrive de
cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur,
lorsque l'invasion de la bande acheva d'pouvanter la maison.  Eux,
souriaient.  Ils regardaient, en cartant le coin d'un rideau, et se
refusaient  admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils,
que tout finirait  l'amiable.  Cinq heures sonnaient, ils avaient le
temps d'attendre que le pav ft libre pour aller, en face, dner chez
les Hennebeau, o Ccile, rentre srement, devait les attendre.
Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des
gens perdus couraient, les portes et les fentres se fermaient
violemment.  Ils aperurent Maigrat, de l'autre ct de la route, qui
barricadait son magasin,  grand renfort de barres de fer, si ple et
si tremblant, que sa petite femme chtive tait force de serrer les
crous.

La bande avait fait halte devant l'htel du directeur, le cri
retentissait:

--Du pain! du pain! du pain!

M. Hennebeau tait debout  la fentre, lorsque Hippolyte entra fermer
les volets, de peur que les vitres ne fussent casses  coups de
pierres.  Il ferma de mme tous ceux du rez-de-chausse; puis, il
passa au premier tage, on entendit les grincements des espagnolettes,
les claquements des persiennes, un  un.  Par malheur, on ne pouvait
clore de mme la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie
inquitante o rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.

Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second
tage, dans la chambre de Paul: c'tait la mieux place,  gauche, car
elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la
Compagnie.  Et il se tint derrire la persienne, dominant la foule.
Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette
ponge et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirs.
Toute sa rage de l'aprs-midi, cette furieuse bataille au fond du
grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant  une immense
fatigue.  Son tre tait dj comme cette chambre, refroidi, balay
des ordures du matin, rentr dans la correction d'usage.  A quoi bon
un scandale? est-ce que rien tait chang chez lui? Sa femme avait
simplement un amant de plus, cela aggravait  peine le fait, qu'elle
l'et choisi dans la famille; et peut-tre mme y avait-il avantage,
car elle sauvegardait ainsi les apparences.  Il se prenait en piti,
au souvenir de sa folie jalouse.  Quel ridicule, d'avoir assomm ce
lit  coups de poing!  Puisqu'il avait tolr un autre homme, il
tolrerait bien celui-l.  Ce ne serait que l'affaire d'un peu de
mpris encore.  Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche,
l'inutilit de tout, l'ternelle douleur de l'existence, la honte de
lui-mme, qui adorait et dsirait toujours cette femme, dans la salet
o il l'abandonnait.

Sous la fentre, les hurlements clatrent avec un redoublement de
violence.

--Du pain! du pain! du pain!

--Imbciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serres.

Il les entendait l'injurier  propos de ses gros appointements, le
traiter de fainant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des
indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim.  Les
femmes avaient aperu la cuisine, et c'tait une tempte
d'imprcations contre le faisan qui rtissait, contre les sauces dont
l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides.  Ah! ces salauds de
bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se
faire pter les tripes.

--Du pain! du pain! du pain!

--Imbciles! rpta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?

Une colre le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas.  Il
leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour
avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret.
Que ne pouvait-il les asseoir  sa table, les empter de son faisan,
tandis qu'il s'en irait forniquer derrire les haies, culbuter des
filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutes avant lui!  Il
aurait tout donn, son ducation, son bien-tre, son luxe, sa
puissance de directeur, s'il avait pu tre, une journe, le dernier
des misrables qui lui obissaient, libre de sa chair, assez goujat
pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines.  Et il
souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac
tordu de crampes branlant le cerveau d'un vertige: peut-tre cela
aurait-il tu l'ternelle douleur.  Ah! vivre en brute, ne rien
possder  soi, battre les bls avec la herscheuse la plus laide, la
plus sale, et tre capable de s'en contenter!

--Du pain! du pain! du pain!

Alors, il se fcha, il cria furieusement dans le vacarme:

--Du pain! est-ce que a suffit, imbciles?

Il mangeait, lui, et il n'en rlait pas moins de souffrance.  Son
mnage ravag, sa vie entire endolorie, lui remontaient  la gorge,
en un hoquet de mort.  Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on
avait du pain.  Quel tait l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde
dans le partage de la richesse?  Ces songe-creux de rvolutionnaires
pouvaient bien dmolir la socit et en rebtir une autre, ils
n'ajouteraient pas une joie  l'humanit, ils ne lui retireraient pas
une peine, en coupant  chacun sa tartine.  Mme ils largiraient le
malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de
dsespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille
satisfaction des instincts, pour les hausser  la souffrance
inassouvie des passions.  Non, le seul bien tait de ne pas tre, et,
si l'on tait, d'tre l'arbre, d'tre la pierre, moins encore, le
grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.

Et, dans cette exaspration de son tourment, des larmes gonflrent les
yeux de M. Hennebeau, crevrent en gouttes brlantes le long de ses
joues.  Le crpuscule noyait la route, lorsque des pierres
commencrent  cribler la faade de l'htel.  Sans colre maintenant
contre ces affams, enrag seulement par la plaie cuisante de son
coeur, il continuait  bgayer au milieu de ses larmes:

--Les imbciles! les imbciles!

Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempte,
balayant tout.

--Du pain! du pain! du pain!



VI


tienne, dgris par les gifles de Catherine, tait rest  la tte
des camarades.  Mais, pendant qu'il les jetait sur Montsou, d'une voix
enroue, il entendait une autre voix en lui, une voix de raison qui
s'tonnait, qui demandait pourquoi tout cela.  Il n'avait rien voulu
de ces choses, comment pouvait-il se faire que, parti pour Jean-Bart
dans le but d'agir froidement et d'empcher un dsastre, il achevt la
journe, de violence en violence, par assiger l'htel du directeur?

C'tait bien lui cependant qui venait de crier: halte! Seulement, il
n'avait d'abord eu que l'ide de protger les Chantiers de la
Compagnie, o l'on parlait d'aller tout saccager.  Et, maintenant que
des pierres raflaient dj la faade de l'htel, il cherchait, sans
la trouver, sur quelle proie lgitime il devait lancer la bande, afin
d'viter de plus grands malheurs.  Comme il demeurait seul ainsi,
impuissant au milieu de la route, quelqu'un l'appela, un homme debout
sur le seuil de l'estaminet Tison, dont la cabaretire s'tait hte
de mettre les volets, en ne laissant libre que la porte.

--Oui, c'est moi...  coute donc.

C'tait Rasseneur.  Une trentaine d'hommes et de femmes, presque tous
du coron des Deux-Cent-Quarante, rests chez eux le matin et venus le
soir aux nouvelles, avaient envahi cet estaminet,  l'approche des
grvistes.  Zacharie occupait une table avec sa femme Philomne.  Plus
loin, Pierron et la Pierronne, tournant le dos, se cachaient le
visage.  D'ailleurs, personne ne buvait, on s'tait abrit,
simplement.

tienne reconnut Rasseneur, et il s'cartait, lorsque celui-ci ajouta:

--Ma vue te gne, n'est-ce pas?...  Je t'avais prvenu, les
embtements commencent.  Maintenant, vous pouvez rclamer du pain,
c'est du plomb qu'on vous donnera.

Alors, il revint, il rpondit:

--Ce qui me gne, ce sont les lches qui, les bras croiss, nous
regardent risquer notre peau.

--Ton ide est donc de piller en face? demanda Rasseneur.

--Mon ide est de rester jusqu'au bout avec les amis, quitte  crever
tous ensemble.

Dsespr, tienne rentra dans la foule, prt  mourir.  Sur la route,
trois enfants lanaient des pierres, et il leur allongea un grand coup
de pied, en criant, pour arrter les camarades, que a n'avanait 
rien de casser des vitres.

Bbert et Lydie, qui venaient de rejoindre Jeanlin, apprenaient de ce
dernier  manier sa fronde.  Ils lanaient chacun un caillou, jouant 
qui ferait le plus gros dgt.  Lydie, par un coup de maladresse,
avait fl la tte d'une femme, dans la cohue; et les deux garons se
tenaient les ctes.  Derrire eux, Bonnemort et Mouque, assis sur un
banc, les regardaient.  Les jambes enfles de Bonnemort le portaient
si mal, qu'il avait eu grand-peine  se traner jusque-l, sans qu'on
st quelle curiosit le poussait, car il avait son visage terreux des
jours o l'on ne pouvait lui tirer une parole.

Personne, du reste, n'obissait plus  tienne.  Les pierres, malgr
ses ordres, continuaient  grler, et il s'tonnait, il s'effarait
devant ces brutes dmuseles par lui, si lentes  s'mouvoir,
terribles ensuite, d'une tnacit froce dans la colre.  Tout le
vieux sang flamand tait l, lourd et placide, mettant des mois 
s'chauffer, se jetant aux sauvageries abominables, sans rien
entendre, jusqu' ce que la bte ft sole d'atrocits.  Dans son
Midi, les foules flambaient plus vite, seulement elles faisaient moins
de besogne.  Il dut se battre avec Levaque pour lui arracher sa hache,
il en tait  ne savoir comment contenir les Maheu, qui lanaient les
cailloux des deux mains.  Et les femmes surtout l'effrayaient, la
Levaque, la Mouquette et les autres, agites d'une fureur meurtrire,
les dents et les ongles dehors, aboyantes comme des chiennes, sous les
excitations de la Brl, qui les dominait de sa taille maigre.

Mais il y eut un brusque arrt, la surprise d'une minute dterminait
un peu du calme que les supplications d'tienne ne pouvaient obtenir.
C'taient simplement les Grgoire qui se dcidaient  prendre cong du
notaire, pour se rendre en face, chez le directeur; et ils semblaient
si paisibles, ils avaient si bien l'air de croire  une pure
plaisanterie de la part de leurs braves mineurs, dont la rsignation
les nourrissait depuis un sicle, que ceux-ci, tonns, avaient en
effet cess de jeter des pierres, de peur d'atteindre ce vieux
monsieur et cette vieille dame, tombs du ciel.  Ils les laissrent
entrer dans le jardin, monter le perron, sonner  la porte barricade,
qu'on ne se pressait pas de leur ouvrir.  Justement, la femme de
chambre, Rose, rentrait de sa sortie, en riant aux ouvriers furieux,
qu'elle connaissait tous, car elle tait de Montsou.  Et ce fut elle
qui,  coups de poing dans la porte, finit par forcer Hippolyte 
l'entrebiller.  Il tait temps, les Grgoire disparaissaient, lorsque
la grle des pierres recommena.  Revenue de son tonnement, la foule
clamait plus fort:

--A mort les bourgeois! vive la sociale!

Rose continuait  rire, dans le vestibule de l'htel, comme gaye de
l'aventure, rptant au domestique terrifi:

--Ils ne sont pas mchants, je les connais.

M. Grgoire accrocha mthodiquement son chapeau.  Puis, lorsqu'il eut
aid madame Grgoire  retirer sa mante de gros drap, il dit  son
tour:

--Sans doute, ils n'ont pas de malice au fond.  Lorsqu'ils auront bien
cri, ils iront souper avec plus d'apptit.

A ce moment, M. Hennebeau descendait du second tage.  Il avait vu la
scne, et il venait recevoir ses invits, de son air habituel, froid
et poli.  Seule, la pleur de son visage disait les larmes qui
l'avaient secou.  L'homme tait dompt, il ne restait en lui que
l'administrateur correct, rsolu  remplir son devoir.

--Vous savez, dit-il, que ces dames ne sont pas rentres encore.

Pour la premire fois, une inquitude motionna les Grgoire.  Ccile
pas rentre! comment rentrerait-elle, si la plaisanterie de ces
mineurs se prolongeait?

--J'ai song  faire dgager la maison, ajouta M. Hennebeau.  Le
malheur est que je suis seul ici, et que je ne sais d'ailleurs o
envoyer mon domestique, pour me ramener quatre hommes et un caporal,
qui me nettoieraient cette canaille.

Rose, demeure l, osa murmurer de nouveau:

--Oh! Monsieur, ils ne sont pas mchants.

Le directeur hocha la tte, pendant que le tumulte croissait au-dehors
et qu'on entendait le sourd crasement des pierres contre la faade.

--Je ne leur en veux pas, je les excuse mme, il faut tre btes comme
eux pour croire que nous nous acharnons  leur malheur.  Seulement, je
rponds de la tranquillit...  Dire qu'il y a des gendarmes par les
routes,  ce qu'on m'affirme, et que, depuis ce matin, je n'ai pu en
avoir un seul!

Il s'interrompit, il s'effaa devant madame Grgoire, en disant:

--Je vous en prie, madame, ne restez pas l, entrez dans le salon.

Mais la cuisinire, qui montait du sous-sol, exaspre, les retint
dans le vestibule quelques minutes encore.  Elle dclara qu'elle
n'acceptait plus la responsabilit du dner, car elle attendait, de
chez le ptissier de Marchiennes, des crotes de vol-au-vent, qu'elle
avait demandes pour quatre heures.  videmment, le ptissier s'tait
gar en chemin, pris de la peur de ces bandits.  Peut-tre mme
avait-on pill ses mannes.  Elle voyait les vol-au-vent bloqus
derrire un buisson, assigs, gonflant les ventres des trois mille
misrables qui demandaient du pain.  En tout cas, Monsieur tait
prvenu, elle prfrait flanquer son dner au feu, si elle le ratait,
 cause de la rvolution.

--Un peu de patience, dit M. Hennebeau.  Rien n'est perdu, le
ptissier peut venir.

Et, comme il se retournait vers madame Grgoire, en ouvrant lui-mme
la porte du salon, il fut trs surpris d'apercevoir, assis sur la
banquette du vestibule, un homme qu'il n'avait pas distingu
jusque-l, dans l'ombre croissante.

--Tiens! c'est vous, Maigrat, qu'y a-t-il donc?

Maigrat s'tait lev, et son visage apparut, gras et blme, dcompos
par l'pouvante.  Il n'avait plus sa carrure de gros homme calme, il
expliqua humblement qu'il s'tait gliss chez monsieur le directeur,
pour rclamer aide et protection, si les brigands s'attaquaient  son
magasin.

--Vous voyez que je suis menac moi-mme et que je n'ai personne,
rpondit M. Hennebeau.  Vous auriez mieux fait de rester chez vous, 
garder vos marchandises.

--Oh! j'ai mis les barres de fer, puis j'ai laiss ma femme.

Le directeur s'impatienta, sans cacher son mpris.  Une belle garde,
que cette crature chtive, maigrie de coups!

--Enfin, je n'y peux rien, tchez de vous dfendre.  Et je vous
conseille de rentrer tout de suite, car les voil qui demandent encore
du pain...  coutez...

En effet, le tumulte reprenait, et Maigrat crut entendre son nom, au
milieu des cris.  Rentrer, ce n'tait plus possible, on l'aurait
charp.  D'autre part, l'ide de sa ruine le bouleversait.  Il colla
son visage au panneau vitr de la porte, suant, tremblant, guettant le
dsastre; tandis que les Grgoire se dcidaient  passer dans le
salon.

Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez
lui.  Mais il priait en vain ses invits de s'asseoir, la pice close,
barricade, claire de deux lampes avant la tombe du jour,
s'emplissait d'effroi,  chaque nouvelle clameur du dehors.  Dans
l'touffement des tentures, la colre de la foule ronflait, plus
inquitante, d'une menace vague et terrible.  On causa pourtant, sans
cesse ramen  cette inconcevable rvolte.  Lui, s'tonnait de n'avoir
rien prvu; et sa police tait si mal faite, qu'il s'emportait surtout
contre Rasseneur, dont il disait reconnatre l'influence dtestable.
Du reste, les gendarmes allaient venir, il tait impossible qu'on
l'abandonnt de la sorte.  Quant aux Grgoire, ils ne pensaient qu'
leur fille: la pauvre chrie qui s'effrayait si vite!  peut-tre,
devant le pril, la voiture tait-elle retourne  Marchiennes.
Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, nerve par le
vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps  autre
dans les volets ferms, qui sonnaient ainsi que des tambours.  Cette
situation n'tait plus tolrable, M. Hennebeau parlait de sortir, de
chasser  lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture,
lorsque Hippolyte parut en criant:

--Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!

La voiture n'ayant pu dpasser la ruelle de Rquillart, au milieu des
groupes menaants, Ngrel avait suivi son ide, faire  pied les cent
mtres qui les sparaient de l'htel, puis frapper  la petite porte
donnant sur le jardin, prs des communs: le jardinier les entendrait,
il y aurait bien toujours l quelqu'un pour ouvrir.  Et, d'abord, les
choses avaient march parfaitement, dj madame Hennebeau et ces
demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prvenues, se jetrent
dans la ruelle.  Alors, tout se gta.  On n'ouvrait pas la porte,
Ngrel avait tch vainement de l'enfoncer  coups d'paule.  Le flot
des femmes croissait, il craignit d'tre dbord, il prit le parti
dsespr de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour
gagner le perron, au travers des assigeants.  Mais cette manoeuvre
amena une bousculade: on ne les lchait pas, une bande hurlante les
traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans
comprendre encore, tonne seulement de ces dames en toilette, perdues
dans la bataille.  A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se
produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables.
Lucie et Jeanne, arrives au perron, s'taient glisses par la porte
que la femme de chambre entrebillait; madame Hennebeau avait russi 
les suivre; et, derrire elles, Ngrel entra enfin, remit les verrous,
persuad qu'il avait vu Ccile passer la premire.  Elle n'tait plus
l, disparue en route, emporte par une telle peur, qu'elle avait
tourn le dos  la maison, et s'tait jete d'elle-mme en plein
danger.

Aussitt, le cri s'leva:

--Vive la sociale!  mort les bourgeois!  mort!

Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la
prenaient pour madame Hennebeau.  D'autres nommaient une amie de la
directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, excr de ses
ouvriers.  Et, d'ailleurs, peu importait, c'taient sa robe de soie,
son manteau de fourrure, jusqu' la plume blanche de son chapeau, qui
exaspraient.  Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle
avait une peau fine de fainante qui ne touchait pas au charbon.

--Attends! cria la Brl, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!

--C'est  nous que ces salopes volent a, reprit la Levaque.  Elles se
collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid...
Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre  vivre!

Du coup, la Mouquette s'lana.

--Oui, oui, faut la fouetter.

Et les femmes, dans cette rivalit sauvage, s'touffaient,
allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette
fille de riche.  Sans doute qu'elle n'avait pas le derrire mieux fait
qu'une autre.  Plus d'une mme tait pourrie, sous ses fanfreluches.
Voil assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien
toutes  s'habiller comme des ouvrires, ces catins qui osaient
dpenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!

Au milieu de ces furies, Ccile grelottait, les jambes paralyses,
bgayant  vingt reprises la mme phrase:

--Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.

Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre
au cou.  C'tait le vieux Bonnemort, prs duquel le flot l'avait
pousse, et qui l'empoignait.  Il semblait ivre de faim, hbt par sa
longue misre, sorti brusquement de sa rsignation d'un demi-sicle,
sans qu'il ft possible de savoir sous quelle pousse de rancune.
Aprs avoir, en sa vie, sauv de la mort une douzaine de camarades,
risquant ses os dans le grisou et dans les boulements, il cdait 
des choses qu'il n'aurait pu dire,  un besoin de faire a,  la
fascination de ce cou blanc de jeune fille.  Et, comme ce jour-l il
avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille
bte infirme, en train de ruminer des souvenirs.

--Non! non! hurlaient les femmes, le cul  l'air! le cul  l'air!

Dans l'htel, ds qu'on s'tait aperu de l'aventure, Ngrel et
M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au
secours de Ccile.  Mais la foule, maintenant, se jetait contre la
grille du jardin, et il n'tait plus facile de sortir.  Une lutte
s'engageait l, pendant que les Grgoire, pouvants, apparaissaient
sur le perron.

--Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la
Maheude au grand-pre, en reconnaissant Ccile, dont une femme avait
dchir la voilette.

De son ct, tienne, boulevers de ces reprsailles contre une
enfant, s'efforait de faire lcher prise  la bande.  Il eut une
inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrache des poings de
Levaque.

--Chez Maigrat, nom de Dieu!...  Il y a du pain, l-dedans.  Foutons
la baraque  Maigrat par terre!

Et,  la vole, il donna un premier coup de hache dans la porte de la
boutique.  Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques
autres.  Mais les femmes s'acharnaient.  Ccile tait retombe des
doigts de Bonnemort dans les mains de la Brl.  A quatre pattes,
Lydie et Bbert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes,
pour voir le derrire  la dame.  Dj, on la tiraillait, ses
vtements craquaient, lorsqu'un homme  cheval parut, poussant sa
bte, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.

--Ah! canailles, vous en tes  fouetter nos filles!

C'tait Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le dner.
Vivement, il sauta sur la route, prit Ccile par la taille; et, de
l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force
extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la
foule, qui reculait devant les ruades.  A la grille, la bataille
continuait.  Pourtant, il passa, crasa des membres.  Ce secours
imprvu dlivra Ngrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des
jurons et des coups.  Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin
avec Ccile vanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand
corps, en haut du perron, reut une pierre, dont le choc faillit lui
dmonter l'paule.

--C'est a, cria-t-il, cassez-moi les os, aprs avoir cass mes
  machines!

Il repoussa promptement la porte.  Une borde de cailloux s'abattit
dans le bois.

--Quels enrags! reprit-il.  Deux secondes de plus, et ils me
crevaient le crne comme une courge vide...  On n'a rien  leur dire,
que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu' les assommer.

Dans le salon, les Grgoire pleuraient, en voyant Ccile revenir 
elle.  Elle n'avait aucun mal, pas mme une gratignure: sa voilette
seule tait perdue.  Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils
reconnurent devant eux leur cuisinire, Mlanie, qui contait comment
la bande avait dmoli la Piolaine.  Folle de peur, elle accourait
avertir ses matres.  Elle tait entre, elle aussi, par la porte
entrebille, au moment de la bagarre, sans que personne la remarqut;
et, dans son rcit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait
bris une seule vitre devenait une canonnade en rgle, dont les murs
restaient fendus.  Alors, les ides de M. Grgoire furent
bouleverses: on gorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'tait donc
vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en
brave homme de leur travail?

La femme de chambre, qui avait apport une serviette et de l'eau de
Cologne, rpta:

--Tout de mme, c'est drle, ils ne sont pas mchants.

Madame Hennebeau, assise, trs ple, ne se remettait pas de la
secousse de son motion; et elle retrouva seulement un sourire,
lorsqu'on flicita Ngrel.  Les parents de Ccile remerciaient surtout
le jeune homme, c'tait maintenant un mariage conclu.  M. Hennebeau
regardait en silence, allait de sa femme  cet amant qu'il jurait de
tuer le matin, puis  cette jeune fille qui l'en dbarrasserait
bientt sans doute.  Il n'avait aucune hte, une seule peur lui
restait, celle de voir sa femme tomber plus bas,  quelque laquais
peut-tre.

--Et vous, mes petites chries, demanda Deneulin  ses filles, on ne
vous a rien cass?

Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles taient contentes
d'avoir vu a.  Elles riaient  prsent.

--Sapristi! continua le pre, voil une bonne journe!...  Si vous
voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-mmes; et
attendez-vous encore  tre forces de me nourrir.

Il plaisantait, la voix tremblante.  Ses yeux se gonflrent, quand ses
deux filles se jetrent dans ses bras.

M. Hennebeau avait cout cet aveu de ruine.  Une pense vive claira
son visage.  En effet, Vandame allait tre  Montsou, c'tait la
compensation espre, le coup de fortune qui le remettrait en faveur,
prs de ces messieurs de la Rgie.  A chaque dsastre de son
existence, il se rfugiait dans la stricte excution des ordres reus,
il faisait de la discipline militaire o il vivait, sa part rduite de
bonheur.

Mais on se calmait, le salon tombait  une paix lasse, avec la lumire
tranquille des deux lampes et le tide touffement des portires.  Que
se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres
ne battaient plus la faade; et l'on entendait seulement de grands
coups sourds, ces coups de cogne qui sonnent au lointain des bois.
On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par
le panneau vitr de la porte.  Mme ces dames et ces demoiselles
montrent se poster derrire les persiennes du premier tage.

--Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce
cabaret?  dit M. Hennebeau  Deneulin.  Je l'avais flair, il faut
qu'il en soit.

Pourtant, ce n'tait pas Rasseneur, c'tait tienne qui enfonait 
coups de hache le magasin de Maigrat.  Et il appelait toujours les
camarades: est-ce que les marchandises, l-dedans, n'appartenaient pas
aux charbonniers?  est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre
leur bien  ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les
affamait sur un mot de la Compagnie? Peu  peu, tous lchaient l'htel
du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine.  Le cri:
du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau.  On en trouverait, du
pain, derrire cette porte.  Une rage de faim les soulevait, comme si,
brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur
cette route.  De telles pousses se ruaient dans la porte, qu'tienne
craignait de blesser quelqu'un,  chaque vole de la hache.

Cependant, Maigrat, qui avait quitt le vestibule de l'htel, s'tait
d'abord rfugi dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y
rvait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de
remonter pour se cacher derrire la pompe, dehors, lorsqu'il distingua
nettement les craquements de la porte, les vocifrations de pillage,
o se mlait son nom.  Ce n'tait donc pas un cauchemar: s'il ne
voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les
oreilles bourdonnantes.  Chaque coup de cogne lui entrait en plein
coeur.  Un gond avait d sauter, encore cinq minutes, et la boutique
tait prise.  Cela se peignait dans son crne en images relles,
effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forcs, les
sacs ventrs, tout mang, tout bu, la maison elle-mme emporte, plus
rien, pas mme un bton pour aller mendier au travers des villages.
Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il prfrait y
laisser la peau.  Depuis qu'il tait l, il apercevait  une fentre
de sa maison, sur la faade en retour, la chtive silhouette de sa
femme, ple et brouille derrire les vitres: sans doute elle
regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre tre battu.
Au-dessous, il y avait un hangar, plac de telle sorte, que, du jardin
de l'htel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur
mitoyen; puis, de l, il tait facile de ramper sur les tuiles,
jusqu' la fentre.  Et l'ide de rentrer ainsi chez lui le torturait
 prsent, dans son remords d'en tre sorti.  Peut-tre aurait-il le
temps de barricader le magasin avec des meubles; mme il inventait
d'autres dfenses hroques, de l'huile bouillante, du ptrole
enflamm, vers d'en haut.  Mais cet amour de ses marchandises luttait
contre sa peur, il rlait de lchet combattue.  Tout d'un coup, il se
dcida,  un retentissement plus profond de la hache.  L'avarice
l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps,
plutt que d'abandonner un pain.

Des hues, presque aussitt, clatrent.

--Regardez! regardez!...  Le matou est l-haut! au chat! au chat!

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar.  Dans
sa fivre, malgr sa lourdeur, il avait mont au treillage avec
agilit, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il
s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforait d'atteindre la
fentre.  Mais la pente se trouvait trs raide, il tait gn par son
ventre, ses ongles s'arrachaient.  Pourtant, il se serait tran
jusqu'en haut, s'il ne s'tait mis  trembler, dans la crainte de
recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait 
crier, sous lui:

--Au chat! au chat!...  Faut le dmolir!

Et, brusquement, ses deux mains lchrent  la fois, il roula comme
une boule, sursauta  la gouttire, tomba en travers du mur mitoyen,
si malheureusement, qu'il rebondit du ct de la route, o il s'ouvrit
le crne,  l'angle d'une borne.  La cervelle avait jailli.  Il tait
mort.  Sa femme, en haut, ple et brouille derrire les vitres,
regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur.  tienne s'tait arrt, la hache glisse
des poings.  Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique,
les yeux tourns vers le mur, o coulait lentement un mince filet
rouge.  Et les cris avaient cess, un silence s'largissait dans
l'ombre croissante.

Tout de suite, les hues recommencrent.  C'taient les femmes qui se
prcipitaient, prises de l'ivresse du sang.

--Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec
des rires, traitant de sale gueule sa tte fracasse, hurlant  la
face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

--Je te devais soixante francs, te voil pay, voleur! dit la Maheude,
enrage parmi les autres.  Tu ne me refuseras plus crdit...  Attends!
Attends! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignes,
dont elle lui emplit la bouche, violemment.

--Tiens! mange donc!...  Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!

Les injures redoublrent, pendant que le mort, tendu sur le dos,
regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'o
tombait la nuit.  Cette terre, tasse dans sa bouche, c'tait le pain
qu'il avait refus.  Et il ne mangerait plus que de ce pain-l,
maintenant.  a ne lui avait gure port bonheur, d'affamer le pauvre
monde.

Mais les femmes avaient  tirer de lui d'autres vengeances.  Elles
tournaient en le flairant, pareilles  des louves.  Toutes cherchaient
un outrage, une sauvagerie qui les soulaget.

On entendit la voix aigre de la Brl.

--Faut le couper comme un matou!

--Oui, oui! au chat! au chat!...  Il en a trop fait, le salaud!

Dj, la Mouquette le dculottait, tirait le pantalon, tandis que la
Levaque soulevait les jambes.  Et la Brl, de ses mains sches de
vieille, carta les cuisses nues, empoigna cette virilit morte.  Elle
tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre chine et
faisait craquer ses grands bras.  Les peaux molles rsistaient, elle
dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de
chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:

--Je l'ai! je l'ai!

Des voix aigus salurent d'imprcations l'abominable trophe.

--Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!

--Oui, c'est fini de te payer sur la bte, nous n'y passerons plus
toutes,  tendre le derrire pour avoir un pain.

--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je
veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaiet terrible.  Elles se
montraient le lambeau sanglant, comme une bte mauvaise, dont chacune
avait eu  souffrir, et qu'elles venaient d'craser enfin, qu'elles
voyaient l, inerte, en leur pouvoir.  Elles crachaient dessus, elles
avanaient leurs mchoires, en rptant, dans un furieux clat de
mpris:

--Il ne peut plus! il ne peut plus!...  Ce n'est plus un homme qu'on
va foutre dans la terre...  Va donc pourrir, bon  rien!

La Brl, alors, planta tout le paquet au bout de son bton; et, le
portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lana sur
la route, suivie de la dbandade hurlante des femmes.  Des gouttes de
sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un dchet de
viande  l'tal d'un boucher.  En haut,  la fentre, madame Maigrat
ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernire lueur du couchant,
les dfauts brouills des vitres dformaient sa face blanche, qui
semblait rire.  Battue, trahie  chaque heure, les paules plies du
matin au soir sur un registre, peut-tre riait-elle, quand la bande
des femmes galopa, avec la bte mauvaise, la bte crase, au bout du
bton.

Cette mutilation affreuse s'tait accomplie dans une horreur glace.
Ni tienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps
d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies.  Sur
la porte de l'estaminet Tison, des ttes se montraient, Rasseneur
blme de rvolte, et Zacharie, et Philomne, stupfis d'avoir vu.
Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, trs graves, hochaient la tte.
Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bbert, forait Lydie 
lever le nez.  Mais les femmes revenaient dj, tournant sur
elles-mmes, passant sous les fentres de la Direction.  Et, derrire
les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou.
Elles n'avaient pu apercevoir la scne, cache par le mur, elles
distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

--Qu'ont-elles donc au bout de ce bton? demanda Ccile, qui s'tait
enhardie jusqu' regarder.

Lucie et Jeanne dclarrent que ce devait tre une peau de lapin.

--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pill la charcuterie,
on dirait un dbris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut.  Madame Grgoire lui
avait donn un coup de genou.  Toutes deux restrent bantes.  Ces
demoiselles, trs ples, ne questionnaient plus, suivaient de leurs
grands yeux cette vision rouge, au fond des tnbres.

tienne de nouveau brandit la hache.  Mais le malaise ne se dissipait
pas, ce cadavre  prsent barrait la route et protgeait la boutique.
Beaucoup avaient recul.  C'tait comme un assouvissement qui les
apaisait tous.  Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix
lui dire  l'oreille de se sauver.  Il se retourna, il reconnut
Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante.
D'un geste, il la repoussa.  Il ne voulait pas l'couter, il menaait
de la battre.  Alors, elle eut un geste de dsespoir, elle hsita,
puis courut vers tienne.

--Sauve-toi, sauve-toi, voil les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter  ses joues le
sang des gifles qu'il avait reues.  Mais elle ne se rebutait pas,
elle l'obligeait  jeter la hache, elle l'entranait par les deux
bras, avec une force irrsistible.

--Quand je te dis que voil les gendarmes!...  coute-moi donc.  C'est
Chaval qui est all les chercher et qui les amne, si tu veux savoir.
Moi, a m'a dgote, je suis venue...  Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena,  l'instant o un lourd galop branlait au loin
le pav.  Tout de suite, un cri clata: Les gendarmes! les
gendarmes! Ce fut une dbcle, un sauve-qui-peut si perdu, qu'en
deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balaye
par un ouragan.  Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre
sur la terre blanche.  Devant l'estaminet Tison, il n'tait rest que
Rasseneur, qui, soulag, la face ouverte, applaudissait  la facile
victoire des sabres; tandis que, dans Montsou dsert, teint, dans le
silence des faades closes, les bourgeois, la sueur  la peau, n'osant
risquer un oeil, claquaient des dents.  La plaine se noyait sous
l'paisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours
 coke incendis au fond du ciel tragique.  Pesamment, le galop des
gendarmes approchait, ils dbouchrent sans qu'on les distingut, en
une masse sombre.  Et, derrire eux, confie  leur garde, la voiture
du ptissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'o sauta un
marmiton, qui se mit d'un air tranquille  dballer les crotes des
vol-au-vent.



Sixime partie



I


La premire quinzaine de fvrier s'coula encore, un froid noir
prolongeait le dur hiver, sans piti des misrables.  De nouveau, les
autorits avaient battu les routes: le prfet de Lille, un procureur,
un gnral.  Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe tait
venue occuper Montsou, tout un rgiment, dont les hommes campaient de
Beaugnies  Marchiennes.  Des postes arms gardaient les puits, il y
avait des soldats devant chaque machine.  L'htel du directeur, les
Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois,
s'taient hrisss de baonnettes.  On n'entendait plus, le long du
pav, que le passage lent des patrouilles.  Sur le terri du Voreux,
continuellement, une sentinelle restait plante, comme une vigie
au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glac qui soufflait
l-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi,
retentissaient les cris de faction.

--Qui vive?...  Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part.  Au contraire, la grve s'tait
aggrave: Crvecoeur, Mirou, Madeleine arrtaient l'extraction, comme
le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque
matin;  Saint-Thomas, jusque-l indemne, des hommes manquaient.
C'tait maintenant une obstination muette, en face de ce dploiement
de force, dont s'exasprait l'orgueil des mineurs.  Les corons
semblaient dserts, au milieu des champs de betteraves.  Pas un
ouvrier ne bougeait,  peine en rencontrait-on un par hasard, isol,
le regard oblique, baissant la tte devant les pantalons rouges.  Et,
sous cette grande paix morne, dans cet enttement passif, se butant
contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obissance force
et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prts  lui
manger la nuque, s'il tournait le dos.  La Compagnie, que cette mort
du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage,  la
frontire belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en
restait l, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les
fosses mortes, gardes par la troupe.

Ds le lendemain de la journe terrible, cette paix s'tait produite,
d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence
possible sur les dgts et les atrocits.  L'enqute ouverte
tablissait que Maigrat tait mort de sa chute, et l'affreuse
mutilation du cadavre demeurait vague, entoure dj d'une lgende.
De son ct, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas
plus que les Grgoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans
le scandale d'un procs, o elle devrait tmoigner.  Cependant,
quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours,
imbciles et ahuris, ne sachant rien.  Par erreur, Pierron tait all,
les menottes aux poignets, jusqu' Marchiennes, ce dont les camarades
riaient encore.  Rasseneur, galement, avait failli tre emmen entre
deux gendarmes.  On se contentait,  la Direction, de dresser des
listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reu le
sien, Levaque aussi, de mme que trente-quatre de leurs camarades, au
seul coron des Deux-Cent-Quarante.  Et toute la svrit retombait sur
tienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait,
sans pouvoir retrouver sa trace.  Chaval, dans sa haine, l'avait
dnonc, en refusant de nommer les autres, suppli par Catherine qui
voulait sauver ses parents.  Les jours se passaient, on sentait que
rien n'tait fini, on attendait la fin, la poitrine oppresse d'un
malaise.

A Montsou, ds lors, les bourgeois s'veillrent en sursaut chaque
nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines
hantes d'une puanteur de poudre.  Mais ce qui acheva de leur fler le
crne, ce fut un prne de leur nouveau cur, l'abb Ranvier, ce prtre
maigre aux yeux de braise rouge, qui succdait  l'abb Joire.  Comme
on tait loin de la discrtion souriante de celui-ci, de son unique
soin d'homme gras et doux  vivre en paix avec tout le monde! Est-ce
que l'abb Ranvier ne s'tait pas permis de prendre la dfense des
abominables brigands en train de dshonorer la rgion? Il trouvait des
excuses aux sclratesses des grvistes, il attaquait violemment la
bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilits.
C'tait la bourgeoisie qui, en dpossdant l'glise de ses liberts
antiques pour en msuser elle-mme, avait fait de ce monde un lieu
maudit d'injustice et de souffrance; c'tait elle qui prolongeait les
malentendus, qui poussait  une catastrophe effroyable, par son
athisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions
fraternelles des premiers chrtiens.  Et il avait os menacer les
riches, il les avait avertis que, s'ils s'enttaient davantage  ne
pas couter la voix de Dieu, srement Dieu se mettrait du ct des
pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrdules, il
les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa
gloire.  Les dvotes en tremblaient, le notaire dclarait qu'il y
avait l du pire socialisme, tous voyaient le cur  la tte d'une
bande, brandissant une croix, dmolissant la socit bourgeoise de 89,
 grands coups.

M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement
d'paules:

--S'il nous ennuie trop, l'vque nous en dbarrassera.

Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout  l'autre de la
plaine, tienne habitait sous terre, au fond de Rquillart, le terrier
 Jeanlin.  C'tait l qu'il se cachait, personne ne le croyait si
proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine mme, dans
cette voie abandonne du vieux puits, avait djou les recherches.  En
haut, les prunelliers et les aubpines, pousss parmi les charpentes
abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il
fallait connatre la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se
laisser tomber sans peur, pour atteindre les chelons solides encore;
et d'autres obstacles le protgeaient, la chaleur suffocante du goyot,
cent vingt mtres d'une descente dangereuse, puis le pnible
glissement  plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois
resserres de la galerie, avant de dcouvrir la caverne sclrate,
emplie de rapines.  Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait
trouv du genivre, le reste de la morue sche, des provisions de
toutes sortes.  Le grand lit de foin tait excellent, on ne sentait
pas un courant d'air, dans cette temprature gale, d'une tideur de
bain.  Seule, la lumire menaait de manquer.  Jeanlin qui s'tait
fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrtion de sauvage
ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu' de la pommade,
mais ne pouvait arriver  mettre la main sur un paquet de chandelles.

Ds le cinquime jour, tienne n'alluma plus que pour manger.  Les
morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit.  Cette
nuit interminable, complte, toujours du mme noir, tait sa grande
souffrance.  Il avait beau dormir en sret, tre pourvu de pain,
avoir chaud, jamais la nuit n'avait pes si lourdement  son crne.
Elle lui semblait tre comme l'crasement mme de ses penses.
Maintenant, voil qu'il vivait de vols!  Malgr ses thories
communistes, les vieux scrupules d'ducation se soulevaient, il se
contentait de pain sec, rognait sa portion.  Mais comment faire? il
fallait bien vivre, sa tche n'tait pas remplie.  Une autre honte
l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genivre bu dans
le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jet sur Chaval, arm
d'un couteau.  Cela remuait en lui tout un inconnu d'pouvante, le mal
hrditaire, la longue hrdit de solerie, ne tolrant plus une
goutte d'alcool sans tomber  la fureur homicide.  Finirait-il donc en
assassin?  Lorsqu'il s'tait trouv  l'abri, dans ce calme profond de
la terre, pris d'une satit de violence, il avait dormi deux jours
d'un sommeil de brute, gorge, assomme; et l'coeurement persistait,
il vivait moulu, la bouche amre, la tte malade, comme  la suite de
quelque terrible noce.  Une semaine s'coula; les Maheu, avertis, ne
purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer  voir clair, mme
pour manger.

Maintenant, durant des heures, tienne demeurait allong sur son foin.
Des ides vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir.
C'tait une sensation de supriorit qui le mettait  part des
camarades, une exaltation de sa personne,  mesure qu'il
s'instruisait.  Jamais il n'avait tant rflchi, il se demandait
pourquoi son dgot, le lendemain de la furieuse course au travers des
fosses; et il n'osait se rpondre, des souvenirs le rpugnaient, la
bassesse des convoitises, la grossiret des instincts, l'odeur de
toute cette misre secoue au vent.  Malgr le tourment des tnbres,
il en arrivait  redouter l'heure o il rentrerait au coron.  Quelle
nause, ces misrables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec
qui causer politique srieusement, une existence de btail, toujours
le mme air empest d'oignon o l'on touffait! Il voulait leur
largir le ciel, les lever au bien-tre et aux bonnes manires de la
bourgeoisie, en faisant d'eux les matres; mais comme ce serait long!
et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce
bagne de la faim.  Lentement, sa vanit d'tre leur chef, sa
proccupation constante de penser  leur place, le dgageaient, lui
soufflaient l'me d'un de ces bourgeois qu'il excrait.

Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, vol dans la lanterne
d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour tienne.  Lorsque
les tnbres finissaient par l'hbter, par lui peser sur le crne 
le rendre fou, il allumait un instant; puis, ds qu'il avait chass le
cauchemar, il teignait, avare de cette clart ncessaire  sa vie,
autant que le pain.  Le silence bourdonnait  ses oreilles, il
n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux
boisages, le petit bruit d'une araigne filant sa toile.  Et les yeux
ouverts dans ce nant tide, il retournait  son ide fixe,  ce que
les camarades faisaient l-haut.  Une dfection de sa part lui aurait
paru la dernire des lchets.  S'il se cachait ainsi, c'tait pour
rester libre, pour conseiller et agir.  Ses longues songeries avaient
fix son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu tre Pluchart,
lcher le travail, travailler uniquement  la politique, mais seul,
dans une chambre propre, sous le prtexte que les travaux de tte
absorbent la vie entire et demandent beaucoup de calme.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les
gendarmes le croyaient pass en Belgique, tienne osa sortir de son
trou, ds la nuit tombe.  Il dsirait se rendre compte de la
situation, voir si l'on devait s'entter davantage.  Lui, pensait la
partie compromise; avant la grve, il doutait du rsultat, il avait
simplement cd aux faits; et, maintenant, aprs s'tre gris de
rbellion, il revenait  ce premier doute, dsesprant de faire cder
la Compagnie.  Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le
torturait, lorsqu'il songeait aux misres de la dfaite,  toute cette
lourde responsabilit de souffrance qui pserait sur lui.  La fin de
la grve, n'tait-ce pas la fin de son rle, son ambition par terre,
son existence retombant  l'abrutissement de la mine et aux dgots du
coron?  Et, honntement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforait
de retrouver sa foi, de se prouver que la rsistance restait possible,
que le capital allait se dtruire lui-mme, devant l'hroque suicide
du travail.

C'tait en effet, dans le pays entier, un long retentissement de
ruines.  La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un
loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des
faillites, d'un bout de la plaine  l'autre.  Il ne longeait plus, au
bord des chemins, que des usines fermes, mortes, dont les btiments
pourrissaient sous le ciel blafard.  Les sucreries surtout avaient
souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, aprs avoir rduit
le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour  tour.  A la
minoterie Dutilleul, la dernire meule s'tait arrte le deuxime
samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les cbles de mine se
trouvait dfinitivement tue par le chmage.  Du ct de Marchiennes,
la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux teints  la
verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction
Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allum, pas
une batterie des fours  coke ne brlant  l'horizon.  La grve des
charbonniers de Montsou, ne de la crise industrielle qui empirait
depuis deux ans, l'avait accrue, en prcipitant la dbcle.  Aux
causes de souffrance, l'arrt des commandes de l'Amrique,
l'engorgement des capitaux immobiliss dans un excs de production, se
joignait maintenant le manque imprvu de la houille, pour les quelques
chaudires qui chauffaient encore; et, l, tait l'agonie suprme, ce
pain des machines que les puits ne fournissaient plus.  Effraye
devant le malaise gnral, la Compagnie, en diminuant son extraction
et en affamant ses mineurs, s'tait fatalement trouve, ds la fin de
dcembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses.
Tout se tenait, le flau soufflait de loin, une chute en entranait
une autre, les industries se culbutaient en s'crasant, dans une srie
si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au
fond des cits voisines, Lille, Douai, Valenciennes, o des banquiers
en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, tienne s'arrtait, dans la nuit
glace, pour couter pleuvoir les dcombres.  Il respirait fortement
les tnbres, une joie du nant le prenait, un espoir que le jour se
lverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout,
le niveau galitaire pass comme une faux, au ras du sol.  Mais les
fosses de la Compagnie surtout l'intressaient, dans ce massacre.  Il
se remettait en marche, aveugl d'ombre, il les visitait les unes
aprs les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage.
Des boulements continuaient  se produire, d'une gravit croissante,
 mesure que l'abandon des voies se prolongeait.  Au-dessus de la
galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la
route de Joiselle, sur un parcours de cent mtres, s'tait engloutie,
comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie,
sans marchander, payait leurs champs disparus aux propritaires,
inquite du bruit soulev autour de ces accidents.  Crvecoeur et
Madeleine, de roche trs bouleuse, se bouchaient de plus en plus.  On
parlait de deux porions ensevelis  la Victoire; un coup d'eau avait
inond Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomtre de galerie 
Saint-Thomas, o les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts.
C'taient ainsi, d'heure en heure, des frais normes, des brches
ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction
des fosses, qui devait finir,  la longue, par manger les fameux
deniers de Montsou, centupls en un sicle.

Alors, devant ces coups rpts, l'espoir renaissait chez tienne, il
finissait par croire qu'un troisime mois de rsistance achverait le
monstre, la bte lasse et repue, accroupie l-bas comme une idole,
dans l'inconnu de son tabernacle.  Il savait qu' la suite des
troubles de Montsou, une vive motion s'tait empare des journaux de
Paris, toute une polmique violente entre les feuilles officieuses et
les feuilles de l'opposition, des rcits terrifiants, que l'on
exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait
peur, aprs l'avoir encourage; et, la Rgie n'osant plus faire la
sourde oreille, deux des rgisseurs avaient daign venir pour une
enqute, mais d'un air de regret, sans paratre s'inquiter du
dnouement, si dsintresss, que trois jours aprs ils taient
repartis, en dclarant que les choses allaient le mieux du monde.
Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur
sjour, sigeaient en permanence, dployaient une activit fbrile,
enfoncs dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait
mot.  Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait  traiter
leur dpart de fuite affole, certain maintenant du triomphe, puisque
ces terribles hommes lchaient tout.

Mais tienne, la nuit suivante, dsespra de nouveau.  La Compagnie
avait les reins trop forts pour qu'on les lui casst si aisment: elle
pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers
qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain.  Cette nuit-l, ayant
pouss jusqu' Jean-Bart, il devina la vrit, quand un surveillant
lui conta qu'on parlait de cder Vandame  Montsou.  C'tait,
disait-on, chez Deneulin, une misre pitoyable, la misre des riches,
le pre malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les
filles luttant au milieu des fournisseurs, tchant de sauver leurs
chemises.  On souffrait moins dans les corons affams que dans cette
maison de bourgeois, o l'on se cachait pour boire de l'eau.  Le
travail n'avait pas repris  Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la
pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgr toute la hte mise, un
commencement d'inondation s'tait produit, qui ncessitait de grandes
dpenses.  Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de
cent mille francs aux Grgoire, dont le refus, attendu d'ailleurs,
l'avait achev: s'ils refusaient, c'tait par affection, afin de lui
viter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de
vendre.  Il disait toujours non, violemment.  Cela l'enrageait de
payer les frais de la grve, il esprait d'abord en mourir, le sang 
la tte, le cou trangl d'apoplexie.  Puis, que faire? il avait
cout les offres.  On le chicanait, on dprciait cette proie
superbe, ce puits rpar, quip  neuf, o le manque d'avances
paralysait seul l'exploitation.  Bien heureux encore s'il en tirait de
quoi dsintresser ses cranciers.  Il s'tait, pendant deux jours,
dbattu contre les rgisseurs camps  Montsou, furieux de la faon
tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de
sa voix retentissante.  Et l'affaire en restait l, ils taient
retourns  Paris attendre patiemment son dernier rle.  tienne
flaira cette compensation aux dsastres, repris de dcouragement
devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la
bataille, qu'ils s'engraissaient de la dfaite en mangeant les
cadavres des petits, tombs  leur ct.

Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle.
Au Voreux, le cuvelage du puits menaait de crever, les eaux
filtraient de tous les joints; et l'on avait d mettre une quipe de
charpentiers  la rparation, en grande hte.  ***446***

Jusque-l, tienne avait vit le Voreux, inquit par l'ternelle
silhouette noire de la sentinelle, plante sur le terri, au-dessus de
la plaine.  On ne pouvait l'viter, elle dominait, elle tait, en
l'air, comme le drapeau du rgiment.  Vers trois heures du matin, le
ciel devint sombre, il se rendit  la fosse, o des camarades lui
expliqurent le mauvais tat du cuvelage: mme leur ide tait qu'il y
avait urgence  le refaire en entier, ce qui aurait arrt
l'extraction pendant trois mois.  Longtemps, il rda coutant les
maillets des charpentiers taper dans le puits.  Cela lui rjouissait
le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.

Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le
terri.  Cette fois, elle le verrait certainement.  Il marchait, en
songeant  ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le
peuple.  Comme le triomphe de la rvolution serait devenu facile, si
l'arme s'tait brusquement dclare pour elle! Il suffisait que
l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvnt de son
origine.  C'tait le pril suprme, la grande pouvante, dont les
dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient  une dfection
possible des troupes.  En deux heures, ils seraient balays,
extermins, avec les jouissances et les abominations de leur vie
inique.  Dj, l'on disait que des rgiments entiers se trouvaient
infects de socialisme.  tait-ce vrai? la justice allait-elle venir,
grce aux cartouches distribues par la bourgeoisie? Et, sautant  un
autre espoir, le jeune homme rvait que le rgiment dont les postes
gardaient les fosses, passait  la grve, fusillait la Compagnie en
bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.

Il s'aperut alors qu'il montait sur le terri, la tte bourdonnante de
ces rflexions.  Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il
saurait la couleur de ses ides.  D'un air indiffrent, il continuait
de s'approcher, comme s'il et glan les vieux bois, rests dans les
dblais.  La sentinelle demeurait immobile.

--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin tienne.  Je crois que
nous allons avoir de la neige.

C'tait un petit soldat, trs blond, avec une douce figure ple,
crible de taches de rousseur.  Il avait, dans sa capote, l'embarras
d'une recrue.

--Oui, tout de mme, je crois, murmura-t-il.

Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette
aube enfume, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la
plaine.

--Qu'ils sont btes, de vous planter l,  vous geler les os! continua
tienne.  Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!...  Avec
a, il souffle toujours un vent, ici!

Le petit soldat grelottait sans se plaindre.  Il y avait bien une
cabane en pierres sches, o le vieux Bonnemort s'abritait, par les
nuits d'ouragan; mais, la consigne tant de ne pas quitter le sommet
du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid,
qu'il ne sentait plus son arme.  Il appartenait au poste de soixante
hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait
frquemment, il avait dj failli y rester, les pieds morts.  Le
mtier voulait a, une obissance passive achevait de l'engourdir, il
rpondait aux questions par des mots bgays d'enfant qui sommeille.

Vainement, pendant un quart d'heure, tienne tcha de le faire parler
sur la politique.  Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de
comprendre; des camarades racontaient que le capitaine tait
rpublicain; quant  lui, il n'avait pas d'ide, a lui tait gal.
Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'tre pas puni.
L'ouvrier l'coutait, saisi de la haine du peuple contre l'arme,
contre ces frres dont on changeait le coeur, en leur collant un
pantalon rouge au derrire.

--Alors, vous vous nommez?

--Jules.

--Et d'o tes-vous?

--De Plogof, l-bas.

Au hasard, il avait allong le bras.  C'tait en Bretagne, il n'en
savait pas davantage.  Sa petite figure ple s'animait, il se mit 
rire, rchauff.

--J'ai ma mre et ma soeur.  Elles m'attendent bien sr.  Ah! ce ne
sera pas pour demain...  Quand je suis parti, elles m'ont accompagn
jusqu' Pont-l'Abb.  Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a
failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne.  Le
cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes
pleuraient trop, a nous restait dans la gorge...  Ah! mon Dieu! ah!
mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!

Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cesst de rire.  La lande dserte
de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des temptes, lui
apparaissait dans un blouissement de soleil,  la saison rose des
bruyres.

--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que
vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?

Alors, tienne parla de la Provence, qu'il avait quitte tout petit.
Le jour grandissait, des flocons de neige commenaient  voler dans le
ciel terreux.  Et il finit par tre pris d'inquitude, en apercevant
Jeanlin qui rdait au milieu des ronces, l'air stupfait de le voir
l-haut.  D'un geste, l'enfant le hlait.  A quoi bon ce rve de
fraterniser avec les soldats? Il faudrait des annes et des annes
encore, sa tentative inutile le dsolait, comme s'il avait compt
russir.  Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait
relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer
 Rquillart, le coeur crev une fois de plus par la certitude de la
dfaite; pendant que le gamin, galopant prs de lui, accusait cette
sale rosse de troupier d'avoir appel le poste pour tirer sur eux.

Au sommet du terri, Jules tait rest immobile, les regards perdus
dans la neige qui tombait.  Le sergent s'approchait avec ses hommes,
les cris rglementaires furent changs.

--Qui vive?...  Avancez au mot de ralliement!

Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays
conquis.  Malgr le jour grandissant, rien ne bougeait dans les
corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte
militaire.



II


Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cess le matin, une
gele intense glaait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes
d'encre, aux murs et aux arbres poudrs des poussires de la houille,
tait tout blanc, d'une blancheur unique,  l'infini.  Sous la neige,
le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu.  Pas une fume
ne sortait des toitures.  Les maisons sans feu, aussi froides que les
pierres des chemins, ne fondaient pas l'paisse couche des tuiles.  Ce
n'tait plus qu'une carrire de dalles blanches, dans la plaine
blanche, une vision de village mort, drap de son linceul.  Le long
des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laiss le
gchis boueux de leur pitinement.

Chez les Maheu, la dernire pellete d'escarbilles tait brle depuis
la veille; et il ne fallait plus songer  la glane sur le terri, par
ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mmes ne trouvaient pas un
brin d'herbe.  Alzire, pour s'tre entte, ses pauvres mains
fouillant la neige, se mourait.  La Maheude avait d l'envelopper dans
un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez
qui elle tait alle deux fois dj, sans pouvoir le rencontrer; la
bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron
avant la nuit, et la mre guettait, debout devant la fentre, tandis
que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une
chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur l, prs du fourneau
refroidi.  Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait
dormir.  Ni Lnore ni Henri n'taient rentrs, battant les routes en
compagnie de Jeanlin, pour demander des sous.  Au travers de la pice
nue, Maheu seul marchait pesamment, butait  chaque tour contre le
mur, de l'air stupide d'une bte qui ne voit plus sa cage.  Le ptrole
aussi tait fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si
blanc, qu'il clairait vaguement la pice, malgr la nuit tombe.

Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de
vent, hors d'elle, criant ds le seuil  la Maheude:

--Alors, c'est toi qui as dit que je forais mon logeur  me donner
vingt sous, quand il couchait avec moi!

L'autre haussa les paules.

--Tu m'embtes, je n'ai rien dit...  D'abord, qui t'a dit a?

--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir...  Mme tu
as dit que tu nous entendais bien faire nos salets derrire ta
cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'tais
toujours sur le dos...  Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!

Chaque jour, des querelles clataient,  la suite du continuel
bavardage des femmes.  Entre les mnages surtout qui logeaient porte 
porte, les brouilles et les rconciliations taient quotidiennes.
Mais jamais une mchancet si aigre ne les avait jets les uns sur les
autres.  Depuis la grve, la faim exasprait les rancunes, on avait le
besoin de cogner: une explication entre deux commres finissait par
une tuerie entre les deux hommes.

Justement, Levaque arrivait  son tour, en amenant de force Bouteloup.

--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donn vingt sous  ma
femme, pour coucher avec.

Le logeur, cachant sa douceur effare dans sa grande barbe,
protestait, bgayait.

--Oh! a, non, jamais rien, jamais!

Du coup, Levaque devint menaant, le poing sous le nez de Maheu.

--Tu sais, a ne me va pas.  Quand on a une femme comme a, on lui
casse les reins...  C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?

--Mais, nom de Dieu! s'cria Maheu, furieux d'tre tir de son
accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce
qu'on n'a pas assez de ses misres? Fous-moi la paix ou je tape!...
Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?

--Qui l'a dit?...  C'est la Pierronne qui l'a dit.

La Maheude clata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:

--Ah! c'est la Pierronne...  Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a
dit,  moi.  Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes,
l'un dessous et l'autre dessus!

Ds lors, il ne fut plus possible de s'entendre.  Tous se fchaient,
les Levaque renvoyaient comme rponse aux Maheu que la Pierronne en
avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu
Catherine, et qu'ils s'taient pourris ensemble, jusqu'aux petits,
avec une salet prise par tienne au Volcan.

--Elle a dit a, elle a dit a, hurla Maheu.  C'est bon! j'y vais,
moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la
gueule.

Il s'tait lanc dehors, les Levaque le suivirent pour tmoigner,
tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait
furtivement.  Allume par l'explication, la Maheude sortait aussi,
lorsqu'une plainte d'Alzire la retint.  Elle croisa les bouts de la
couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se
planter devant la fentre, les yeux perdus.  Et ce mdecin qui
n'arrivait pas!

A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrrent Lydie, qui
pitinait dans la neige.  La maison tait close, un filet de lumire
passait par la fente d'un volet; et l'enfant rpondit d'abord avec
gne aux questions: non, son papa n'y tait pas, il tait all au
lavoir rejoindre la mre Brl, pour rapporter le paquet de linge.
Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait.
Enfin, elle lcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman
l'avait flanque  la porte, parce que M.  Dansaert tait l, et
qu'elle les empchait de causer.  Celui-ci, depuis le matin, se
promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tchant de racoler des
ouvriers, pesant sur les faibles, annonant partout que, si l'on ne
descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie tait dcide 
embaucher des Borains.  Et, comme la nuit tombait, il avait renvoy
les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il tait rest
chez elle  boire un verre de genivre, devant le bon feu.

--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de
paillardise.  On s'expliquera tout  l'heure...  Va-t'en, toi, petite
garce!

Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil  la fente
du volet.  Il touffa de petits cris, son chine se renflait, dans un
frmissement.  A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme
prise de coliques, que a la dgotait.  Maheu, qui l'avait pousse,
voulant voir aussi, dclara qu'on en avait pour son argent.  Et ils
recommencrent,  la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu' la
comdie.  La salle, reluisante de propret, s'gayait du grand feu; il
y avait des gteaux sur la table, avec une bouteille et des verres;
enfin, une vraie noce.  Si bien que ce qu'ils voyaient l-dedans
finissait par exasprer les deux hommes, qui, en d'autres
circonstances, en auraient rigol six mois.  Qu'elle se ft bourrer
jusqu' la gorge, les jupes en l'air, c'tait drle.  Mais, nom de
Dieu! est-ce que ce n'tait pas cochon, de se payer a devant un si
grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les
camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de
houille?

--V'l papa! cria Lydie en se sauvant.

Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une
paule.  Tout de suite, Maheu l'interpella.

--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu
Catherine et que nous nous tions tous pourris  la maison...  Et,
chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en
train de lui user la peau?

tourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de
peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tte au point
d'entrebiller la porte, pour se rendre compte.  On l'aperut toute
rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remonte, accroche  la
ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait
perdument.  Le matre-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une
pareille histoire n'arrivt aux oreilles du directeur.  Alors, ce fut
un scandale affreux, des rires, des hues, des injures.

--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la
Levaque  la Pierronne, ce n'est pas tonnant que tu sois propre, si
tu te fais rcurer par les chefs!

--Ah! a lui va, de parler! reprenait Levaque.  En voil une salope
qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et
l'autre dessus!...  Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.

Mais la Pierronne, calme, tenait tte aux gros mots, trs mprisante,
dans sa certitude d'tre la plus belle et la plus riche.

--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!...  Est-ce que
a vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce
que nous mettons de l'argent  la caisse d'pargne! Allez, allez, vous
aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert tait
chez nous.

En effet, Pierron s'emportait, dfendait sa femme.  La querelle
tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie,
on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les
chefs lui payaient ses tratrises.  Lui, rpliquait, prtendait que
Maheu lui avait gliss des menaces sous sa porte, un papier o se
trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus.  Et
cela se termina forcment par un massacre entre les hommes, comme
toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus
doux.  Maheu et Levaque s'taient rus sur Pierron  coups de poing,
il fallut les sparer.

Le sang coulait  flots du nez de son gendre, lorsque la Brl,  son
tour, arriva du lavoir.  Mise au courant, elle se contenta de dire:

--Ce cochon-l me dshonore.

La rue redevint dserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de
la neige; et le coron, retomb  son immobilit de mort, crevait de
faim sous le froid intense.

--Et le mdecin? demanda Maheu, en refermant la porte.

--Pas venu, rpondit la Maheude, toujours debout devant la fentre.

--Les petits sont rentrs?

--Non, pas rentrs.

Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur  l'autre, de son air de boeuf
assomm.  Raidi sur sa chaise, le pre Bonnemort n'avait pas mme lev
la tte.  Alzire non plus ne disait rien, tchait de ne pas trembler,
pour leur viter de la peine; mais, malgr son courage  souffrir,
elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la
couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant
que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le ple
reflet des jardins tout blancs, qui clairait la pice d'une lueur de
lune.

C'tait, maintenant, l'agonie dernire, la maison vide, tombe au
dnuement final.  Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez
la brocanteuse; puis, les draps taient partis, le linge, tout ce qui
pouvait se vendre.  Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du
grand-pre.  Des larmes coulaient,  chaque objet du pauvre mnage
dont il fallait se sparer, et la mre se lamentait encore d'avoir
emport un jour, dans sa jupe, la bote de carton rose, l'ancien
cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en
dbarrasser sous une porte.  Ils taient nus, ils n'avaient plus 
vendre que leur peau, si entame, si compromise, que personne n'en
aurait donn un liard.  Aussi ne prenaient-ils mme pas la peine de
chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'tait la fin de
tout, qu'ils ne devaient esprer ni une chandelle, ni un morceau de
charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne
se fchaient que pour les enfants, car cette cruaut inutile les
rvoltait, d'avoir fichu une maladie  la petite, avant de
l'trangler.

--Enfin, le voil! dit la Maheude.

Une forme noire passait devant la fentre.  La porte s'ouvrit.  Mais
ce n'tait point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau
cur, l'abb Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette
maison morte, sans lumire, sans feu, sans pain.  Dj, il sortait de
trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant
des hommes de bonne volont, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes;
et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fivreuse de sectaire.

--Pourquoi n'tes-vous pas venus  la messe dimanche, mes enfants?
Vous avez tort, l'glise seule peut vous sauver...  Voyons,
promettez-moi de venir dimanche prochain.

Maheu, aprs l'avoir regard, s'tait remis en marche, pesamment, sans
une parole.  Ce fut la Maheude qui rpondit.

--A la messe, monsieur le cur, pour quoi faire? Est-ce que le bon
Dieu ne se moque pas de nous?...  Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma
petite, qui est l,  trembler la fivre? Nous n'avions pas assez de
misre, n'est-ce pas?  il fallait qu'il me la rendt malade, lorsque
je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.

Alors, debout, le prtre parla longuement.  Il exploitait la grve,
cette misre affreuse, cette rancune exaspre de la faim, avec
l'ardeur d'un missionnaire qui prche des sauvages, pour la gloire de
sa religion.  Il disait que l'glise tait avec les pauvres, qu'elle
ferait un jour triompher la justice, en appelant la colre de Dieu sur
les iniquits des riches.  Et ce jour luirait bientt, car les riches
avaient pris la place de Dieu, en taient arrivs  gouverner sans
Dieu, dans leur vol impie du pouvoir.  Mais, si les ouvriers voulaient
le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre
tout de suite aux mains des prtres, comme  la mort de Jsus les
petits et les humbles s'taient groups autour des aptres.  Quelle
force aurait le pape, de quelle arme disposerait le clerg, lorsqu'il
commanderait  la foule innombrable des travailleurs! En une semaine,
on purgerait le monde des mchants, on chasserait les matres
indignes, ce serait enfin le vrai rgne de Dieu, chacun rcompens
selon ses mrites, la loi du travail rglant le bonheur universel.

La Maheude, qui l'coutait, croyait entendre tienne, aux veilles de
l'automne, lorsqu'il leur annonait la fin de leurs maux.  Seulement,
elle s'tait toujours mfie des soutanes.

--C'est trs bien, ce que vous racontez l, monsieur le cur,
dit-elle.  Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les
bourgeois...  Tous nos autres curs dnaient  la Direction, et nous
menaaient du diable, ds que nous demandions du pain.

Il recommena, il parla du dplorable malentendu entre l'glise et le
peuple.  Maintenant, en phrases voiles, il frappait sur les curs des
villes, sur les vques, sur le haut clerg, repu de jouissance, gorg
de domination, pactisant avec la bourgeoisie librale, dans
l'imbcillit de son aveuglement, sans voir que c'tait cette
bourgeoisie qui le dpossdait de l'empire du monde.  La dlivrance
viendrait des prtres de campagne, tous se lveraient pour rtablir le
royaume du Christ, avec l'aide des misrables; et il semblait tre
dj  leur tte, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande,
en rvolutionnaire de l'vangile, les yeux emplis d'une telle lumire,
qu'ils clairaient la salle obscure.  Cette ardente prdication
l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne
le comprenaient plus.

--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu,
vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.

--Venez dimanche  la messe, s'cria le prtre, Dieu pourvoira  tout!

Et il s'en alla, il entra catchiser les Levaque  leur tour, si haut
dans son rve du triomphe final de l'glise, ayant pour les faits un
tel ddain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumnes, les mains
vides au travers de cette arme mourante de faim, en pauvre diable
lui-mme qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.

Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet branlement rgulier,
dont les dalles tremblaient.  Il y eut un bruit de poulie mange de
rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la chemine froide.  Puis, la
cadence des pas recommena.  Alzire, assoupie par la fivre, s'tait
mise  dlirer  voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et
qu'elle jouait au soleil.

--Sacr bon sort! murmura la Maheude, aprs lui avoir touch les
joues, la voil qui brle  prsent...  Je n'attends plus ce cochon,
les brigands lui auront dfendu de venir.

Elle parlait du docteur et de la Compagnie.  Pourtant, elle eut une
exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau.  Mais ses
bras retombrent, elle resta toute droite, le visage sombre.

--Bonsoir, dit  demi-voix tienne, lorsqu'il eut soigneusement
referm la porte.

Souvent, il arrivait ainsi,  la nuit noire.  Les Maheu, ds le second
jour, avaient appris sa retraite.  Mais ils gardaient le secret,
personne dans le coron ne savait au juste ce qu'tait devenu le jeune
homme.  Cela l'entourait d'une lgende.  On continuait  croire en
lui, des bruits mystrieux couraient: il allait reparatre avec une
arme, avec des caisses pleines d'or; et c'tait toujours l'attente
religieuse d'un miracle, l'idal ralis, l'entre brusque dans la
cit de justice qu'il leur avait promise.  Les uns disaient l'avoir vu
au fond d'une calche, en compagnie de trois messieurs, sur la route
de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il tait encore pour deux
jours en Angleterre.  A la longue, cependant, la mfiance commenait,
des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, o la Mouquette
lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort.
C'tait, au milieu de sa popularit, une lente dsaffection, la sourde
pousse des convaincus pris de dsespoir, et dont le nombre, peu 
peu, devait grossir.

--Quel chien de temps! ajouta-t-il.  Et vous, rien de nouveau,
toujours de pire en pire?...  On m'a dit que le petit Ngrel tait
parti en Belgique chercher des Borains.  Ah! nom de Dieu, nous sommes
fichus, si c'est vrai!

Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pice glace et
obscure, o ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux,
qu'il y devinait,  un redoublement d'ombre.  Il prouvait cette
rpugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affin par
l'tude, travaill par l'ambition.  Quelle misre, et l'odeur, et les
corps en tas, et la piti affreuse qui le serrait  la gorge! Le
spectacle de cette agonie le bouleversait  un tel point, qu'il
cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.

Mais, violemment, Maheu s'tait plant devant lui, criant:

--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!...  Qu'ils fassent
donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous dmolissions les
fosses!

D'un air de gne, tienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que
les soldats qui gardaient les fosses protgeraient la descente des
ouvriers belges.  Et Maheu serrait les poings, irrit surtout, comme
il disait, d'avoir ces baonnettes dans le dos.  Alors, les
charbonniers n'taient plus les matres chez eux? on les traitait donc
en galriens, pour les forcer au travail, le fusil charg? Il aimait
son puits, a lui faisait une grosse peine de n'y tre pas descendu
depuis deux mois.  Aussi voyait-il rouge,  l'ide de cette injure, de
ces trangers qu'on menaait d'y introduire.  Puis, le souvenir qu'on
lui avait rendu son livret lui creva le coeur.

--Je ne sais pas pourquoi je me fche, murmura-t-il.  Moi, je n'en
suis plus, de leur baraque...  Quand ils m'auront chass d'ici, je
pourrai bien crever sur la route.

--Laisse donc! dit tienne.  Si tu veux, ils te le reprendront demain,
ton livret.  On ne renvoie pas les bons ouvriers.

Il s'interrompit, tonn d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans
le dlire de sa fivre.  Il n'avait encore distingu que l'ombre
raidie du pre Bonnemort, et cette gaiet d'enfant malade l'effrayait.
C'tait trop, cette fois, si les petits se mettaient  en mourir.  La
voix tremblante, il se dcida.

--Voyons, a ne peut pas durer, nous sommes foutus...  Il faut se
  rendre.

La Maheude, immobile et silencieuse jusque-l, clata tout d'un coup,
lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:

--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis a, nom de Dieu!

Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.

--Ne rpte pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je
te flanque ma main sur la figure...  Alors, nous aurions crev
pendant deux mois, j'aurais vendu mon mnage, mes petits en seraient
tombs malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice
recommencerait!...  Ah! vois-tu, quand je songe  a, le sang
m'touffe.  Non! non! moi, je brlerais tout, je tuerais tout
maintenant, plutt que de me rendre.

Elle dsigna Maheu dans l'obscurit, d'un grand geste menaant.

--coute a, si mon homme retourne  la fosse, c'est moi qui
l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de
lche!

tienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une
haleine de bte aboyante; et il avait recul, saisi, devant cet
enragement qui tait son oeuvre.  Il la trouvait si change, qu'il ne
la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa
violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis 
cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde.
Ce n'tait plus lui, c'tait elle qui causait politique, qui voulait
balayer d'un coup les bourgeois, qui rclamait la rpublique et la
guillotine, pour dbarrasser la terre de ces voleurs de riches,
engraisss du travail des meurt-de-faim.

--Oui, de mes dix doigts, je les corcherais...  En voil assez,
peut-tre!  notre tour est venu, tu le disais toi-mme...  Quand je
pense que le pre, le grand-pre, le pre du grand-pre, tous ceux
d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les
fils de nos fils le souffriront encore, a me rend folle, je prendrais
un couteau...  L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez.  Nous
aurions d foutre Montsou par terre, jusqu' la dernire brique.  Et,
tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laiss le
vieux trangler la fille de la Piolaine...  On laisse bien la faim
trangler mes petits,  moi!

Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit.
L'horizon ferm n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idal impossible
tournait en poison, au fond de ce crne fl par la douleur.

--Vous m'avez mal compris, put enfin dire tienne, qui battait en
retraite.  On devrait arriver  une entente avec la Compagnie: je sais
que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait  un
arrangement.

--Non, rien du tout! hurla-t-elle.

Justement, Lnore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains
vides.  Un monsieur leur avait bien donn deux sous; mais, comme la
soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frre, les deux
sous taient tombs dans la neige; et, Jeanlin s'tant mis  les
chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvs.

--O est-il, Jeanlin?

--Maman, il a fil, il a dit qu'il avait des affaires.

tienne coutait, le coeur fendu.  Jadis, elle menaait de les tuer,
s'ils tendaient jamais la main.  Aujourd'hui, elle les envoyait
elle-mme sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille
charbonniers de Montsou, prenant le bton et la besace des vieux
pauvres, battant le pays pouvant.

Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pice noire.  Les mioches
rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on
pas?  et ils grognrent, se tranrent, finirent par craser les pieds
de leur soeur mourante, qui eut un gmissement.  Hors d'elle, la mre
les gifla, au hasard des tnbres.  Puis, comme ils criaient plus fort
en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le
carreau, les saisit d'une seule treinte, eux et la petite infirme;
et, longuement, ses pleurs coulrent, dans une dtente nerveuse qui la
laissait molle, anantie, bgayant  vingt reprises la mme phrase,
appelant la mort: Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon
Dieu, prenez-nous par piti, pour en finir! Le grand-pre gardait son
immobilit de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que
le pre marchait de la chemine au buffet, sans tourner la tte.

Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'tait le docteur Vanderhaghen.

--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abmera pas la vue...
Dpchons, je suis press.

Ainsi qu' l'ordinaire, il grondait, reint de besogne.  Il avait
heureusement des allumettes, le pre dut en enflammer six, une  une,
et les tenir, pour qu'il pt examiner la malade.  Dballe de sa
couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une
maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chtive qu'on ne voyait
plus que sa bosse.  Elle souriait pourtant, d'un sourire gar de
moribonde, les yeux trs grands, tandis que ses pauvres mains se
crispaient sur sa poitrine creuse.  Et, comme la mre, suffoque,
demandait si c'tait raisonnable de prendre, avant elle, la seule
enfant qui l'aidt au mnage, si intelligente, si douce, le docteur se
fcha.

--Tiens! la voil qui passe...  Elle est morte de faim, ta sacre
gamine.  Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre,  ct...
Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut
pour vous gurir.

Maheu, les doigts brls, avait lch l'allumette; et les tnbres
retombrent sur le petit cadavre encore chaud.  Le mdecin tait
reparti en courant.  tienne n'entendait plus dans la pice noire que
les sanglots de la Maheude, qui rptait son appel de mort, cette
lamentation lugubre et sans fin:

--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!...  Mon Dieu, prenez mon
homme, prenez les autres, par piti, pour en finir!



III


Ce dimanche-l, ds huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de
l'Avantage,  sa place accoutume, la tte contre le mur.  Plus un
charbonnier ne savait o prendre les deux sous d'une chope, jamais les
dbits n'avaient eu moins de clients.  Aussi madame Rasseneur,
immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrit; pendant que
Rasseneur, debout devant la chemine de fonte, semblait suivre, d'un
air rflchi, la fume rousse du charbon.

Brusquement, dans cette paix lourde des pices trop chauffes, trois
petits coups secs, taps contre une vitre de la fentre, firent
tourner la tte  Souvarine.  Il se leva, il avait reconnu le signal
dont plusieurs fois dj tienne s'tait servi pour l'appeler,
lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis  une table
vide.  Mais, avant que le machineur et gagn la porte, Rasseneur
l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui tait l, dans la
clart de la fentre, il lui disait:

--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?...  Vous serez mieux pour
causer ici que sur la route.

tienne entra.  Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il
refusa d'un geste.  Le cabaretier ajoutait:

--Il y a longtemps que j'ai devin o tu te caches.  Si j'tais un
mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours
envoy les gendarmes.

--Tu n'as pas besoin de te dfendre, rpondit le jeune homme, je sais
que tu n'as jamais mang de ce pain-l...  On peut ne pas avoir les
mmes ides et s'estimer tout de mme.

Et le silence rgna de nouveau.  Souvarine avait repris sa chaise, le
dos  la muraille, les yeux perdus sur la fume de sa cigarette; mais
ses doigts fbriles taient agits d'une inquitude, il les promenait
le long de ses genoux, cherchant le poil tide de Pologne, absente ce
soir-l; et c'tait un malaise inconscient, une chose qui lui
manquait, sans qu'il st au juste laquelle.

Assis de l'autre ct de la table, tienne dit enfin:

--C'est demain que le travail reprend au Voreux.  Les Belges sont
arrivs avec le petit Ngrel.

--Oui, on les a dbarqus  la nuit tombe, murmura Rasseneur rest
debout.  Pourvu qu'on ne se tue pas encore!

Puis, haussant la voix:

--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer  nous disputer, seulement
a finira par du vilain, si vous vous enttez davantage...  Tiens!
votre histoire est tout  fait celle de ton Internationale.  J'ai
rencontr Pluchart avant-hier  Lille, o j'avais des affaires.  a se
dtraque, sa machine, parat-il.

Il donna des dtails.  L'Association, aprs avoir conquis les ouvriers
du monde entier, dans un lan de propagande, dont la bourgeoisie
frissonnait encore, tait maintenant dvore, dtruite un peu chaque
jour, par la bataille intrieure des vanits et des ambitions.  Depuis
que les anarchistes y triomphaient, chassant les volutionnistes de la
premire heure, tout craquait, le but primitif, la rforme du
salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres
savants se dsorganisaient dans la haine de la discipline.  Et dj
l'on pouvait prvoir l'avortement final de cette leve en masse, qui
avait menac un instant d'emporter d'une haleine la vieille socit
pourrie.

--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur.  Avec a, il n'a plus
de voix du tout.  Pourtant, il parle quand mme, il veut aller parler
 Paris...  Et il m'a rpt  trois reprises que notre grve tait
fichue.

tienne, les yeux  terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre.
La veille, il avait caus avec des camarades, il sentait passer sur
lui des souffles de rancune et de soupon, ces premiers souffles de
l'impopularit, qui annoncent la dfaite.  Et il demeurait sombre, il
ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait
prdit que la foule le huerait  son tour, le jour o elle aurait  se
venger d'un mcompte.

--Sans doute la grve est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart,
reprit-il.  Mais c'tait prvu, a.  Nous l'avons accepte 
contrecoeur, cette grve, nous ne comptions pas en finir avec la
Compagnie...  Seulement, on se grise, on se met  esprer des choses,
et quand a tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se
lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombe du ciel.

--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne
fais-tu pas entendre raison aux camarades?

Le jeune homme le regarda fixement.

--coute, en voil assez...  Tu as tes ides, j'ai les miennes.  Je
suis entr chez toi, pour te montrer que je t'estime quand mme.  Mais
je pense toujours que, si nous crevons  la peine, nos carcasses
d'affams serviront plus la cause du peuple que toute ta politique
d'homme sage...  Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger
une balle en plein coeur, comme ce serait crne de finir ainsi!

Ses yeux s'taient mouills, dans ce cri o clatait le secret dsir
du vaincu, le refuge o il aurait voulu perdre  jamais son tourment.

--Bien dit! dclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait  son
mari tout le ddain de ses opinions radicales.

Souvarine, les yeux noys, ttonnant de ses mains nerveuses, ne
semblait pas avoir entendu.  Sa face blonde de fille, au nez mince,
aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rverie mystique,
o passaient des visions sanglantes.  Et il s'tait mis  rver tout
haut, il rpondait  une parole de Rasseneur sur l'Internationale,
saisie au milieu de la conversation.

--Tous sont des lches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur
machine l'instrument terrible de la destruction.  Mais il faudrait
vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la rvolution avortera
une fois encore.

Il continua, d'une voix de dgot,  se lamenter sur l'imbcillit des
hommes, pendant que les deux autres restaient troubls de ces
confidences de somnambule, faites aux tnbres.  En Russie, rien ne
marchait, il tait dsespr des nouvelles qu'il avait reues.  Ses
anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux
nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits
bourgeois, des marchands, ne s'levaient pas au-del de la libration
nationale, semblaient croire  la dlivrance du monde, quand ils
auraient tu le despote; et, ds qu'il leur parlait de raser la
vieille humanit comme une moisson mre, ds qu'il prononait mme le
mot enfantin de rpublique, il se sentait incompris, inquitant,
dclass dsormais, enrl parmi les princes rats du cosmopolitisme
rvolutionnaire.  Son coeur de patriote se dbattait pourtant, c'tait
avec une amertume douloureuse qu'il rptait son mot favori:

--Des btises!...  Jamais ils n'en sortiront, avec leurs btises!

Puis, baissant encore la voix, en phrases amres, il dit son ancien
rve de fraternit.  Il n'avait renonc  son rang et  sa fortune, il
ne s'tait mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder
enfin cette socit nouvelle du travail en commun.  Tous les sous de
ses poches avaient longtemps pass aux galopins du coron, il s'tait
montr pour les charbonniers d'une tendresse de frre, souriant  leur
dfiance, les conqurant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu
causeur.  Mais, dcidment, la fusion ne se faisait pas, il leur
demeurait tranger, avec son mpris de tous les liens, sa volont de
se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances.  Et il
tait surtout, depuis le matin, exaspr par la lecture d'un fait
divers qui courait les journaux.

Sa voix changea, ses yeux s'claircirent, se fixrent sur tienne, et
il s'adressa directement  lui.

--Comprends-tu a, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont
gagn le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont
achet de la rente, en dclarant qu'ils allaient vivre sans rien
faire!...  Oui, c'est votre ide,  vous tous, les ouvriers franais,
dterrer un trsor, pour le manger seul ensuite, dans un coin
d'gosme et de fainantise.  Vous avez beau crier contre les riches,
le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune
vous envoie...  Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous
aurez quelque chose  vous, et que votre haine des bourgeois viendra
uniquement de votre besoin enrag d'tre des bourgeois  leur place.

Rasseneur clata de rire, l'ide que les deux ouvriers de Marseille
auraient d renoncer au gros lot lui semblait stupide.  Mais Souvarine
blmissait, son visage dcompos devenait effrayant, dans une de ces
colres religieuses qui exterminent les peuples.  Il cria:

--Vous serez tous fauchs, culbuts, jets  la pourriture.  Il
natra, celui qui anantira votre race de poltrons et de jouisseurs.
Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles
prendraient la terre comme a, elles la secoueraient jusqu' la casser
en miettes, pour que vous restiez tous sous les dcombres.

--Bien dit! rpta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.

Il se fit encore un silence.  Puis, tienne reparla des ouvriers du
Borinage.  Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait
prises, au Voreux.  Mais le machineur, retomb dans sa proccupation,
rpondait  peine, savait seulement qu'on devait distribuer des
cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquitude
nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait  un tel point,
qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux
et calmant du lapin familier.

--O donc est Pologne? demanda-t-il.

Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme.  Aprs une
courte gne, il se dcida.

--Pologne? elle est au chaud.

Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blesse sans
doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir
une bouche inutile, on s'tait rsign, le jour mme,  l'accommoder
aux pommes de terre.

--Oui, tu en as mang une cuisse ce soir...  Hein? tu t'en es lch
les doigts!

Souvarine n'avait pas compris d'abord.  Puis, il devint trs ple, une
nause contracta son menton; tandis que, malgr sa volont de
stocisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupires.

Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette motion, la porte
s'tait brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui
Catherine.  Aprs s'tre gris de bire et de fanfaronnades dans tous
les cabarets de Montsou, l'ide lui tait venue d'aller  l'Avantage
montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur.  Il entra, en disant
 sa matresse:

--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope l-dedans, je
casse la gueule au premier qui me regarde de travers!

Catherine,  la vue d'tienne, saisie, restait toute blanche.  Quand
il l'eut aperu  son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.

--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.

Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bire 
personne.  Un silence s'tait fait, ni le cabaretier, ni les deux
autres n'avaient boug de leur place.

--J'en connais qui ont dit que j'tais un mouchard, reprit Chaval
arrogant, et j'attends que ceux-l me le rptent un peu en face, pour
qu'on s'explique  la fin.

Personne ne rpondit, les hommes tournaient la tte, regardaient
vaguement les murs.

--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il
plus haut.  Moi je n'ai rien  cacher, j'ai quitt la sale baraque 
Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a
donns  conduire, parce qu'on m'estime.  Et, si a contrarie
quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.

Puis, comme le mme silence ddaigneux accueillait ses provocations,
il s'emporta contre Catherine.

--Veux-tu boire, nom de Dieu!...  Trinque avec moi  la crevaison de
tous les salauds qui refusent de travailler!

Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le
tintement lger des deux verres.  Lui, maintenant, avait tir de sa
poche une poigne de monnaie blanche, qu'il talait par une
ostentation d'ivrogne, en disant que c'tait avec sa sueur qu'on
gagnait a, et qu'il dfiait les feignants de montrer dix sous.
L'attitude des camarades l'exasprait, il en arriva aux insultes
directes.

--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les
gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?

tienne s'tait lev, trs calme, rsolu.

--coute, tu m'embtes...  Oui, tu es un mouchard, ton argent pue
encore quelque tratrise, et a me dgote de toucher  ta peau de
vendu.  N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un
des deux doit manger l'autre.

Chaval serra les poings.

--Allons donc! il faut t'en dire pour t'chauffer, bougre de lche!...
Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on
m'a faites!

Les bras suppliants, Catherine s'avanait entre eux; mais ils n'eurent
pas la peine de la repousser, elle sentit la ncessit de la bataille,
elle recula d'elle-mme, lentement.  Debout contre le mur, elle
demeura muette, si paralyse d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus,
les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour
elle.

Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de
peur qu'elles ne fussent casses.  Puis, elle se rassit sur la
banquette, sans tmoigner de curiosit malsante.  On ne pouvait
pourtant laisser deux anciens camarades s'gorger ainsi, Rasseneur
s'enttait  intervenir, et il fallut que Souvarine le prt par une
paule, le rament prs de la table, en disant:

--a ne te regarde pas...  Il y en a un de trop, c'est au plus fort de
  vivre.

Dj, sans attendre l'attaque, Chaval lanait dans le vide ses poings
ferms.  Il tait le plus grand, dgingand, visant  la figure, par
de furieux coups de taille, des deux bras, l'un aprs l'autre, comme
s'il et manoeuvr une paire de sabres.  Et il causait toujours, il
posait pour la galerie, avec des bordes d'injures, qui l'excitaient.

--Ah! sacr marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me
foutre quelque part!...  Donne donc ta gueule, miroir  putains, que
j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons aprs si
les garces de femmes courent aprs toi!

Muet, les dents serres, tienne se ramassait dans sa petite taille,
jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux
poings; et il guettait, il les dtendait avec une raideur de ressorts,
en terribles coups de pointe.

D'abord, ils ne se firent pas grand mal.  Les moulinets tapageurs de
l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte.  Une chaise
fut renverse, leurs gros souliers crasaient le sable blanc, sem sur
les dalles.  Mais ils s'essoufflrent  la longue, on entendit le
ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait
comme d'un brasier intrieur, dont on voyait les flammes, par les
trous clairs de leurs yeux.

--Touch! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!

En effet, son poing, pareil  un flau lanc de biais, avait labour
l'paule de son adversaire.  Celui-ci retint un grognement de douleur,
il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles.  Et il
rpondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait dfonc
l'autre, s'il ne s'tait gar, dans ses continuels sauts de chvre.
Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore,
qu'il chancela, la respiration coupe.  Une rage le prit, de sentir
ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bte, il visa
le ventre pour le crever du talon.

--Tiens!  tes tripes! bgaya-t-il de sa voix trangle.  Faut que je
les dvide au soleil!

tienne vita le coup, si indign de cette infraction aux rgles d'un
combat loyal, qu'il sortit de son silence.

--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends
une chaise pour t'assommer!

Alors, la bataille s'aggrava.  Rasseneur, rvolt, serait intervenu de
nouveau, sans le regard svre de sa femme, qui le maintenait: est-ce
que deux clients n'avaient pas le droit de rgler une affaire chez
eux? Il s'tait mis simplement devant la chemine, car il craignait de
les voir se culbuter dans le feu.  Souvarine, de son air paisible,
avait roul une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer.  Contre
le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes,
venaient de monter  sa taille; et, l, elles s'taient tordues, elles
arrachaient l'toffe de sa robe, dans des crispations rgulires.
Tout son effort tait de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant
sa prfrence, si perdue d'ailleurs, qu'elle ne savait mme plus qui
elle prfrait.

Bientt, Chaval s'puisa, inond de sueur, tapant au hasard.  Malgr
sa colre, tienne continuait  se couvrir, parait presque tous les
coups, dont quelques-uns l'raflaient.  Il eut l'oreille fendue, un
ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il
jura  son tour, en lanant un de ses terribles coups droits.  Une
fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'tait
baiss, le poing l'atteignit au visage, crasa le nez, enfona un
oeil.  Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla,
se tumfia, bleutre.  Et le misrable, aveugl par ce flot rouge,
tourdi de l'branlement de son crne, battait l'air de ses bras
gars, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva.  Il
y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac
de pltre qu'on dcharge.

tienne attendit.

--Relve-toi.  Si tu en veux encore, nous allons recommencer.

Sans rpondre, Chaval, aprs quelques secondes d'hbtement, se remua
par terre, dtira ses membres.  Il se ramassait avec peine, il resta
un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa
poche, une besogne qu'on ne voyait pas.  Puis, quand il fut debout, il
se rua de nouveau, la gorge gonfle d'un hurlement sauvage.

Mais Catherine avait vu; et, malgr elle, un grand cri lui sortit du
coeur et l'tonna, comme l'aveu d'une prfrence ignore d'elle-mme.

--Prends garde! il a son couteau!

tienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son
bras.  La laine du tricot fut coupe par l'paisse lame, une de ces
lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis.  Dj, il
avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui
se sentant perdu s'il lchait, l'autre donnant des secousses, pour se
dgager et frapper.  L'arme s'abaissait peu  peu, leurs membres
raidis se fatiguaient, deux fois tienne eut la sensation froide de
l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort suprme, il broya le
poignet dans une telle treinte, que le couteau glissa de la main
ouverte.  Tous deux s'taient jets par terre, ce fut lui qui le
ramassa, qui le brandit  son tour.  Il tenait Chaval renvers sous
son genou, il menaait de lui ouvrir la gorge.

--Ah! nom de Dieu de tratre, tu vas y passer!

Une voix abominable, en lui, l'assourdissait.  Cela montait de ses
entrailles, battait dans sa tte  coups de marteau, une brusque folie
du meurtre, un besoin de goter au sang.  Jamais la crise ne l'avait
secou ainsi.  Pourtant, il n'tait pas ivre.  Et il luttait contre le
mal hrditaire, avec le frisson dsespr d'un furieux d'amour qui se
dbat au bord du viol.  Il finit par se vaincre, il lana le couteau
derrire lui, en balbutiant d'une voix rauque:

--Relve-toi, va-t'en!

Cette fois, Rasseneur s'tait prcipit, mais sans trop oser se
risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup.  Il ne
voulait pas qu'on s'assassint chez lui, il se fchait si fort, que sa
femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait
toujours trop tt.  Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau
dans les jambes, se dcidait  allumer sa cigarette.  C'tait donc
fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes,
vivants l'un et l'autre.

--Va-t'en! rpta tienne, va-t'en ou je t'achve!

Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait 
lui couler du nez; et, la mchoire barbouille de rouge, l'oeil
meurtri, il s'en alla en tranant les jambes, dans la rage de sa
dfaite.  Machinalement, Catherine le suivit.  Alors, il se redressa,
sa haine clata en un flot d'ordures.

--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui,
sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens  ta
peau!

Il fit claquer violemment la porte.  Un grand silence rgna dans la
salle tide, o l'on entendit le petit ronflement de la houille.  Par
terre, il ne restait que la chaise renverse et qu'une pluie de sang,
dont le sable des dalles buvait les gouttes.



IV


Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, tienne et Catherine
marchrent en silence.  Le dgel commenait, un dgel froid et lent,
qui salissait la neige sans la fondre.  Dans le ciel livide, on
devinait la lune pleine, derrire de grands nuages, des haillons noirs
qu'un vent de tempte roulait furieusement, trs haut; et, sur la
terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'gouttement
des toitures, d'o tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.

tienne, embarrass de cette femme qu'on lui donnait, ne trouvait rien
 dire, dans son malaise.  L'ide de la prendre et de la cacher avec
lui,  Rquillart, lui semblait absurde.  Il avait voulu la conduire
au coron, chez ses parents; mais elle s'y tait refuse, d'un air de
terreur: non, non, tout plutt que de se remettre  leur charge, aprs
les avoir quitts si vilainement! Et ni l'un ni l'autre ne parlaient
plus, ils pitinaient au hasard, par les chemins qui se changeaient en
fleuves de boue.  D'abord, ils taient descendus vers le Voreux; puis
ils tournrent  droite, ils passrent entre le terri et le canal.

--Il faut pourtant que tu couches quelque part, dit-il enfin.  Moi, si
j'avais seulement une chambre, je t'emmnerais bien...

Mais un accs de timidit singulire l'interrompit.  Leur pass lui
revenait, leurs gros dsirs d'autrefois, et les dlicatesses, et les
hontes qui les avaient empchs d'aller ensemble.  Est-ce qu'il
voulait toujours d'elle, pour se sentir si troubl, peu  peu chauff
au coeur d'une envie nouvelle?

Le souvenir des gifles qu'elle lui avait allonges,  Gaston-Marie,
l'excitait maintenant, au lieu de l'emplir de rancune.  Et il restait
surpris, l'ide de la prendre  Rquillart devenait toute naturelle et
d'une excution facile.

--Voyons, dcide-toi, o veux-tu que je te mne?...  Tu me dtestes
donc bien, que tu refuses de te mettre avec moi?

Elle le suivait lentement, retarde par les glissades pnibles de ses
sabots dans les ornires; et, sans lever la tte, elle murmura:

--J'ai assez de peine, mon Dieu! ne m'en fais pas davantage.  A quoi
a nous avancerait-il, ce que tu demandes, aujourd'hui que j'ai un
galant et que tu as toi-mme une femme?

C'tait de la Mouquette dont elle parlait.  Elle le croyait avec cette
fille, comme le bruit en courait depuis quinze jours; et, quand il lui
jura que non, elle hocha la tte, elle rappela le soir o elle les
avait vus se baiser  pleine bouche.

--Est-ce dommage, toutes ces btises? reprit-il  demi-voix, en
s'arrtant.  Nous nous serions si bien entendus!

Elle eut un petit frisson, elle rpondit:

--Va, ne regrette rien, tu ne perds pas grand-chose, si tu savais
quelle patraque je suis, gure plus grosse que deux sous de beurre, si
mal fichue que je ne deviendrai jamais une femme, bien sr!

Et elle continua librement, elle s'accusait comme d'une faute de ce
long retard de sa pubert.  Cela, malgr l'homme qu'elle avait eu, la
diminuait, la relguait parmi les gamines.  On a une excuse encore,
lorsqu'on peut faire un enfant.

--Ma pauvre petite! dit tout bas tienne, saisi d'une grande piti.

Ils taient au pied du terri, cachs dans l'ombre du tas norme.  Un
nuage d'encre passait justement sur la lune, ils ne distinguaient mme
plus leurs visages, et leurs souffles se mlaient, leurs lvres se
cherchaient, pour ce baiser dont le dsir les avait tourments pendant
des mois.  Mais, brusquement, la lune reparut, ils virent au-dessus
d'eux, en haut des roches blanches de lumire, la sentinelle dtache
du Voreux, toute droite.  Et, sans qu'ils se fussent baiss enfin, une
pudeur les spara, cette pudeur ancienne o il y avait de la colre,
une vague rpugnance et beaucoup d'amiti.  Ils repartirent pesamment,
dans le gchis jusqu'aux chevilles.

--C'est dcid, tu ne veux pas? demanda tienne.

--Non, dit-elle.  Toi, aprs Chaval, hein? et, aprs toi, un autre...
Non, a me dgote, je n'y ai aucun plaisir, pour quoi faire alors?

Ils se turent, marchrent une centaine de pas, sans changer un mot.

--Sais-tu o tu vas au moins? reprit-il.  Je ne puis te laisser dehors
par une nuit pareille.

Elle rpondit simplement:

--Je rentre, Chaval est mon homme, je n'ai pas  coucher ailleurs que
chez lui.

--Mais il t'assommera de coups!

Le silence recommena.  Elle avait eu un haussement d'paules rsign.
Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arrterait:
ne valait-il pas mieux a, que de rouler les chemins comme une gueuse?
Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que,
sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle.  Si son galant
l'pousait un jour, ce serait tout de mme bien gentil de sa part.

tienne et Catherine s'taient dirigs machinalement vers Montsou, et
 mesure qu'ils s'en approchaient, leurs silences devenaient plus
longs.  C'tait comme s'ils n'avaient dj plus t ensemble.  Lui, ne
trouvait rien pour la convaincre, malgr le gros chagrin qu'il
prouvait  la voir retourner avec Chaval.  Son coeur se brisait, il
n'avait gure mieux  offrir, une existence de misre et de fuite, une
nuit sans lendemain, si la balle d'un soldat lui cassait la tte.
Peut-tre, en effet, tait-ce plus sage de souffrir ce qu'on
souffrait, sans tenter une autre souffrance.  Et il la reconduisait
chez son galant, la tte basse, et il n'eut pas de protestation,
lorsque, sur la grande route, elle l'arrta au coin des Chantiers, 
vingt mtres de l'estaminet Piquette, en disant:

--Ne viens pas plus loin.  S'il te voyait, a ferait encore du vilain.

Onze heures sonnaient  l'glise, l'estaminet tait ferm, mais des
lueurs passaient par les fentes.

--Adieu, murmura-t-elle.

Elle lui avait donn sa main, il la gardait, et elle dut la retirer
pniblement, d'un lent effort, pour le quitter.  Sans retourner la
tte, elle rentra par la petite porte, avec sa loquette.  Mais lui ne
s'loignait point, debout  la mme place, les yeux sur la maison,
anxieux de ce qui se passait l.  Il tendait l'oreille, il tremblait
d'entendre des hurlements de femme battue.  La maison demeurait noire
et silencieuse, il vit seulement s'clairer une fentre du premier
tage; et, comme cette fentre s'ouvrait et qu'il reconnaissait
l'ombre mince qui se penchait sur la route, il s'avana.

Catherine, alors, souffla d'une voix trs basse:

--Il n'est pas rentr, je me couche...  Je t'en supplie, va-t'en!

tienne s'en alla.  Le dgel augmentait, un ruissellement d'averse
tombait des toitures, une sueur d'humidit coulait des murailles, des
palissades, de toutes les masses confuses de ce faubourg industriel,
perdues dans la nuit.  D'abord, il se dirigea vers Rquillart, malade
de fatigue et de tristesse, n'ayant plus que le besoin de disparatre
sous la terre, de s'y anantir.  Puis, l'ide du Voreux le reprit, il
songeait aux ouvriers belges qui allaient descendre, aux camarades du
coron exasprs contre les soldats, rsolus  ne pas tolrer des
trangers dans leur fosse.  Et il longea de nouveau le canal, au
milieu des flaques de neige fondue.

Comme il se retrouvait prs du terri, la lune se montra trs claire.
Il leva les yeux, regarda le ciel, o passait le galop des nuages,
sous les coups de fouet du grand vent qui soufflait l-haut; mais ils
blanchissaient, ils s'effiloquaient, plus minces, d'une transparence
brouille d'eau trouble sur la face de la lune; et ils se succdaient
si rapides que l'astre, voil par moments, reparaissait sans cesse
dans sa limpidit.

Le regard empli de cette clart pure, tienne baissait la tte,
lorsqu'un spectacle, au sommet du terri, l'arrta.  La sentinelle,
raidie par le froid, s'y promenait maintenant, faisait vingt-cinq pas
tourne vers Marchiennes, puis revenait tourne vers Montsou.  On
voyait la flamme blanche de la baonnette, au-dessus de cette
silhouette noire, qui se dcoupait nettement dans la pleur du ciel.
Et ce qui intressait le jeune homme, c'tait, derrire la cabane o
s'abritait Bonnemort pendant les nuits de tempte, une ombre mouvante,
une bte rampante et aux aguets, qu'il reconnut tout de suite pour
Jeanlin,  son chine de fouine, longue et dsosse.  La sentinelle ne
pouvait l'apercevoir, ce brigand d'enfant prparait  coup sr une
farce, car il ne dcolrait pas contre les soldats, il demandait quand
on serait dbarrass de ces assassins, qu'on envoyait avec des fusils
tuer le monde.

Un instant, tienne hsita  l'appeler, pour l'empcher de faire
quelque btise.  La lune s'tait cache, il l'avait vu se ramasser sur
lui-mme, prt  bondir; mais la lune reparaissait, et l'enfant
restait accroupi.  A chaque tour, la sentinelle s'avanait jusqu' la
cabane, puis tournait le dos et repartait.  Et, brusquement, comme un
nuage jetait ses tnbres, Jeanlin sauta sur les paules du soldat,
d'un bond norme de chat sauvage, s'y agrippa de ses griffes, lui
enfona dans la gorge son couteau grand ouvert.  Le col de crin
rsistait, il dut appuyer des deux mains sur le manche, s'y pendre de
tout le poids de son corps.  Souvent, il avait saign des poulets,
qu'il surprenait derrire les fermes.  Cela fut si rapide, qu'il y eut
seulement dans la nuit un cri touff, pendant que le fusil tombait
avec un bruit de ferraille.  Dj, la lune, trs blanche, luisait.

Immobile de stupeur, tienne regardait toujours.  L'appel s'tranglait
au fond de sa poitrine.  En haut, le terri tait vide, aucune ombre ne
se dtachait plus sur la fuite effare des nuages.  Et il monta au pas
de course, il trouva Jeanlin  quatre pattes, devant le cadavre, tal
en arrire, les bras largis.  Dans la neige, sous la clart limpide,
le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement.  Pas une
goutte de sang n'avait coul, le couteau tait encore dans la gorge,
jusqu'au manche.

D'un coup de poing irraisonn, furieux, il abattit l'enfant prs du
corps.

--Pourquoi as-tu fait a? bgayait-il perdu.

Jeanlin se ramassa, se trana sur les mains, avec le renflement flin
de sa maigre chine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses
mchoires saillantes, frmissaient et flambaient, dans la secousse de
son mauvais coup.

--Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait a?

--Je ne sais pas, j'en avais envie.

Il se buta  cette rponse.  Depuis trois jours, il en avait envie.
a le tourmentait, la tte lui en faisait du mal, l, derrire les
oreilles, tellement il y pensait.  Est-ce qu'on avait  se gner, avec
ces cochons de soldats qui embtaient les charbonniers chez eux? Des
discours violents dans la fort, des cris de dvastation et de mort
hurls au travers des fosses, cinq ou six mots lui taient rests,
qu'il rptait en gamin jouant  la rvolution.  Et il n'en savait pas
davantage, personne ne l'avait pouss, a lui tait venu tout seul,
comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.

tienne, pouvant de cette vgtation sourde du crime au fond de ce
crne d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bte
inconsciente.  Il tremblait que le poste du Voreux n'et entendu le
cri touff de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse,
chaque fois que la lune se dcouvrait.  Mais rien n'avait boug, et il
se pencha, il tta les mains peu  peu glaces, il couta le coeur,
arrt sous la capote.  On ne voyait, du couteau, que le manche d'os,
o la devise galante, ce mot simple: Amour, tait grave en lettres
noires.

Ses yeux allrent de la gorge au visage.  Brusquement, il reconnut le
petit soldat: c'tait Jules, la recrue, avec qui il avait caus, un
matin.  Et une grande piti le saisit, en face de cette douce figure
blonde, crible de taches de rousseur.  Les yeux bleus, largement
ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu
chercher  l'horizon le pays natal.  O se trouvait-il, ce Plogof, qui
lui apparaissait dans un blouissement de soleil? L-bas, l-bas.  La
mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan.  Ce vent qui passait si
haut, avait peut-tre souffl sur la lande.  Deux femmes taient
debout, la mre, la soeur, tenant leurs coiffes emportes, regardant,
elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait  cette
heure le petit, au-del des lieues qui les sparaient.  Elles
l'attendraient toujours, maintenant.  Quelle abominable chose, de se
tuer entre pauvres diables, pour les riches!

Mais il fallait faire disparatre ce cadavre, tienne songea d'abord 
le jeter dans le canal.  La certitude qu'on l'y trouverait, l'en
dtourna.  Alors, son anxit devint extrme, les minutes pressaient,
quelle dcision prendre?  Il eut une soudaine inspiration: s'il
pouvait porter le corps jusqu' Rquillart, il saurait l'y enfouir 
jamais.

--Viens ici, dit-il  Jeanlin.

L'enfant se mfiait.

--Non, tu veux me battre.  Et puis, j'ai des affaires.  Bonsoir.

En effet, il avait donn rendez-vous  Bbert et  Lydie, dans une
cachette, un trou mnag sous la provision des bois, au Voreux.
C'tait toute une grosse partie, de dcoucher, pour en tre, si l'on
cassait les os des Belges  coups de pierres, quand ils descendraient.

--coute, rpta tienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te
couperont la tte.

Et, comme Jeanlin se dcidait, il roula son mouchoir, en banda
fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empchait le
sang de couler.  La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque
rouge, ni pitinement de lutte.

--Prends les jambes.

Jeanlin prit les jambes, tienne empoigna les paules, aprs avoir
attach le fusil derrire son dos; et tous deux, lentement,
descendirent le terri, en tchant de ne pas faire dbouler les roches.
Heureusement, la lune s'tait voile.  Mais, comme ils filaient le
long du canal, elle reparut trs claire: ce fut miracle si le poste ne
les vit pas.  Silencieux, ils se htaient, gns par le ballottement
du cadavre, obligs de le poser  terre tous les cent mtres.  Au coin
de la ruelle de Rquillart, un bruit les glaa, ils n'eurent que le
temps de se cacher derrire un mur, pour viter une patrouille.  Plus
loin, un homme les surprit, mais il tait ivre, il s'loigna en les
injuriant.  Et ils arrivrent enfin  l'ancienne fosse, couverts de
sueur, si bouleverss, que leurs dents claquaient.

tienne s'tait bien dout qu'il ne serait pas commode de faire passer
le soldat par le goyot des chelles.  Ce fut une besogne atroce.
D'abord, il fallut que Jeanlin, rest en haut, laisst glisser le
corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour
l'aider  franchir les deux premiers paliers, o des chelons se
trouvaient rompus.  Ensuite,  chaque chelle, il dut recommencer la
mme manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et
il eut ainsi trente chelles, deux cent dix mtres,  le sentir tomber
continuellement sur lui.  Le fusil raclait son chine, il n'avait pas
voulu que l'enfant allt chercher le bout de chandelle, qu'il gardait
en avare.  A quoi bon? la lumire les embarrasserait, dans ce boyau
troit.  Pourtant, lorsqu'ils furent arrivs  la salle d'accrochage,
hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle.  Il s'tait
assis, il l'attendait au milieu des tnbres, prs du corps, le coeur
battant  grands coups.

Ds que Jeanlin reparut avec de la lumire, tienne le consulta, car
l'enfant avait fouill ces anciens travaux, jusqu'aux fentes o les
hommes ne pouvaient passer.  Ils repartirent, ils tranrent le mort
prs d'un kilomtre, par un ddale de galeries en ruine.  Enfin, le
toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouills, sous une roche
bouleuse, que soutenaient des bois  demi rompus.  C'tait une sorte
de caisse longue, o ils couchrent le petit soldat comme dans un
cercueil; ils dposrent le fusil contre son flanc; puis,  grands
coups de talon, ils achevrent de casser les bois, au risque d'y
rester eux-mmes.  Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent 
peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux.  Lorsque
tienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit
continuait, crasait lentement le corps, sous la pousse norme.  Et
il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.

Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne sclrate,
s'tala sur le foin, en murmurant, bris de lassitude:

--Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.

tienne avait souffl la chandelle, dont il ne restait qu'un petit
bout.  Lui aussi tait courbatur, mais il n'avait pas sommeil, des
penses douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son
crne.  Une seule bientt demeura, torturante, le fatiguant d'une
interrogation  laquelle il ne pouvait rpondre: pourquoi n'avait-il
pas frapp Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet
enfant venait-il d'gorger un soldat, dont il ignorait mme le nom?
Cela bousculait ses croyances rvolutionnaires, le courage de tuer, le
droit de tuer.  tait-ce donc qu'il ft lche? Dans le foin, l'enfant
s'tait mis  ronfler, d'un ronflement d'homme sol, comme s'il et
cuv l'ivresse de son meurtre.  Et, rpugn, irrit, tienne souffrait
de le savoir l, de l'entendre.  Tout d'un coup, il tressaillit, le
souffle de la peur lui avait pass sur la face.  Un frlement lger,
un sanglot lui semblait tre sorti des profondeurs de la terre.
L'image du petit soldat, couch l-bas avec son fusil, sous les
roches, lui glaa le dos et fit dresser ses cheveux.  C'tait
imbcile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la
chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries,  cette
clart ple.

Pendant un quart d'heure encore, il rflchit, toujours ravag par la
mme lutte, les yeux fixs sur cette mche qui brlait.  Mais il y eut
un grsillement, la mche se noyait, et tout retomba aux tnbres.  Il
fut repris d'un frisson, il aurait gifl Jeanlin, pour l'empcher de
ronfler si fort.  Le voisinage de l'enfant lui devenait si
insupportable, qu'il se sauva, tourment d'un besoin de grand air, se
htant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une
ombre s'essouffler derrire ses talons.

En haut, au milieu des dcombres de Rquillart, tienne put enfin
respirer largement.  Puisqu'il n'osait tuer, c'tait  lui de mourir;
et cette ide de mort, qui l'avait effleur dj, renaissait,
s'enfonait dans sa tte, comme une esprance dernire.  Mourir
crnement, mourir pour la rvolution, cela terminerait tout, rglerait
son compte bon ou mauvais, l'empcherait de penser davantage.  Si les
camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il
aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup.  Ce fut d'un pas
raffermi qu'il retourna rder autour du Voreux.  Deux heures
sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, o
campait le poste qui gardait la fosse.  La disparition de la
sentinelle venait de bouleverser ce poste, on tait all rveiller le
capitaine, on avait fini par croire  une dsertion, aprs un examen
attentif des lieux.  Et, aux aguets dans l'ombre, tienne se souvenait
de ce capitaine rpublicain, dont le petit soldat lui avait parl.
Qui sait si on ne le dciderait pas  passer au peuple? la troupe
mettrait la crosse en l'air, cela pouvait tre le signal du massacre
des bourgeois.  Un nouveau rve l'emporta, il ne songea plus  mourir,
il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du dgel sur
les paules, enfivr par l'espoir d'une victoire encore possible.

Jusqu' cinq heures, il guetta les Borains.  Puis, il s'aperut que la
Compagnie avait eu la malignit de les faire coucher au Voreux.  La
descente commenait, les quelques grvistes du coron des
Deux-Cent-Quarante, posts en claireurs, hsitaient  prvenir les
camarades.  Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent
en courant, tandis qu'il attendait derrire le terri, sur le chemin de
halage.  Six heures sonnrent, le ciel terreux plissait, s'clairait
d'une aube rougetre, lorsque l'abb Ranvier dboucha d'un sentier,
avec sa soutane releve sur ses maigres jambes.  Chaque lundi, il
allait dire une messe matinale  la chapelle d'un couvent, de l'autre
ct de la fosse.

--Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, aprs avoir dvisag
le jeune homme de ses yeux de flamme.

Mais tienne ne rpondit pas.  Au loin, entre les trteaux du Voreux,
il venait de voir passer une femme, et il s'tait prcipit, pris
d'inquitude, car il avait cru reconnatre Catherine.

Depuis minuit, Catherine battait le dgel des routes.  Chaval, en
rentrant et en la trouvant couche, l'avait mise debout d'un soufflet.
Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait
pas sortir par la fentre; et, pleurante, vtue  peine, meurtrie de
coups de pied dans les jambes, elle avait d descendre, pousse dehors
d'une dernire claque.  Cette sparation brutale l'tourdissait, elle
s'tait assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours
qu'il la rappelt; car ce n'tait pas possible, il la guettait, il lui
dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonne,
sans personne pour la recueillir.

Puis, au bout de deux heures, elle se dcida, mourant de froid, dans
cette immobilit de chien jet  la rue.  Elle sortit de Montsou,
revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper  la porte.
Enfin, elle s'en alla par le pav, sur la grande route droite, avec
l'ide de se rendre au coron, chez ses parents.  Mais, quand elle y
fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins,
dans la crainte d'tre reconnue de quelqu'un, malgr le lourd sommeil,
appesanti derrire les persiennes closes.  Et, ds lors, elle
vagabonda, effare au moindre bruit, tremblante d'tre ramasse et
conduite, comme une gueuse,  cette maison publique de Marchiennes,
dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois.  Deux fois,
elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste,
courut essouffle, avec des regards en arrire, pour voir si on ne la
poursuivait pas.  La ruelle de Rquillart tait toujours pleine
d'hommes sols, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y
rencontrer celui qu'elle avait repouss, quelques heures plus tt.

Chaval, ce matin-l, devait descendre; et cette pense ramena
Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentt l'inutilit de lui
parler: c'tait fini entre eux.  On ne travaillait plus  Jean-Bart,
il avait jur de l'trangler, si elle reprenait du travail au Voreux,
o il craignait d'tre compromis par elle.  Alors, que faire? partir
ailleurs, crever la faim, cder sous les coups de tous les hommes qui
passeraient? Elle se tranait, chancelait au milieu des ornires, les
jambes rompues, crotte jusqu' l'chine.  Le dgel roulait maintenant
par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant
toujours, n'osant chercher une pierre o s'asseoir.

Le jour parut.  Catherine venait de reconnatre le dos de Chaval qui
tournait prudemment le terri, lorsqu'elle aperut Lydie et Bbert,
sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois.  Ils y
avaient pass la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez
eux, du moment o l'ordre de Jeanlin tait de l'attendre; et, tandis
que ce dernier,  Rquillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les
deux enfants s'taient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir
chaud.  Le vent sifflait entre les perches de chtaignier et de chne,
ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bcheron abandonne.
Lydie n'osait dire  voix haute ses souffrances de petite femme
battue, pas plus que Bbert ne trouvait le courage de se plaindre des
claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais,  la fin,
celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles,
refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de rvolte,
ils avaient fini par s'embrasser, malgr sa dfense, quittes 
recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menaait.  La
gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans
avoir l'ide d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue
passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyris et
d'attendri.  La nuit entire, ils s'taient ainsi rchauffs, si
heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir
t davantage, mme  la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets
et qu'on buvait du vin.

Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine.  Elle se
haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes.  tienne
arrivait au pas de course, Bbert et Lydie avaient saut d'un bond
hors de leur cachette.  Et, l-bas, sous le jour grandissant, une
bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands
gestes de colre.


V


On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante
soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte reste libre, celle
qui menait  la recette, par un escalier troit, o s'ouvraient la
chambre des porions et la baraque.  Le capitaine les avait aligns sur
deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pt les attaquer
par-derrire.

D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint  distance.
Ils taient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles
violentes et confuses.

La Maheude, arrive la premire, dpeigne sous un mouchoir nou  la
hte, ayant au bras Estelle endormie, rptait d'une voix fivreuse:

--Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous
l-dedans!

Maheu approuvait, lorsque le pre Mouque, justement, arriva de
Rquillart.  On voulut l'empcher de passer.  Mais il se dbattit, il
dit que ses chevaux mangeaient tout de mme leur avoine et se
fichaient de la rvolution.  D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on
l'attendait pour le sortir.  tienne dgagea le vieux palefrenier, que
les soldats laissrent monter au puits.  Et, un quart d'heure plus
tard, comme la bande des grvistes, peu  peu grossie, devenait
menaante, une large porte se rouvrit au rez-de-chausse, des hommes
parurent, charriant la bte morte, un paquet lamentable, encore serr
dans le filet de corde, qu'ils abandonnrent au milieu des flaques de
neige fondue.  Le saisissement fut tel, qu'on ne les empcha pas de
rentrer et de barricader la porte de nouveau.  Tous avaient reconnu le
cheval,  sa tte replie et raidie contre le flanc.  Des
chuchotements coururent.

--C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.

C'tait Trompette, en effet.  Depuis sa descente, jamais il n'avait pu
s'acclimater.  Il restait morne, sans got  la besogne, comme tortur
du regret de la lumire.  Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le
frottait amicalement de ses ctes, lui mordillait le cou, pour lui
donner un peu de la rsignation de ses dix annes de fond.  Ces
caresses redoublaient sa mlancolie, son poil frmissait sous les
confidences du camarade vieilli dans les tnbres; et tous deux,
chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'brouaient ensemble,
avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en tre  ne plus se
souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier.  A l'curie, voisins de
mangeoire, ils vivaient la tte basse, se soufflant aux naseaux,
changeant leur continuel rve du jour, des visions d'herbes vertes,
de routes blanches, de clarts jaunes,  l'infini.  Puis, quand
Trompette, tremp de sueur, avait agonis sur sa litire, Bataille
s'tait mis  le flairer dsesprment, avec des reniflements courts,
pareils  des sanglots.  Il le sentait devenir froid, la mine lui
prenait sa joie dernire, cet ami tomb d'en haut, frais de bonnes
odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air.  Et il avait
cass sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'tait aperu que
l'autre ne remuait plus.

Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le matre-porion.
Mais on s'inquitait bien d'un cheval malade, en ce moment-l! Ces
messieurs n'aimaient gure dplacer les chevaux.  Maintenant, il
fallait pourtant se dcider  le sortir.  La veille, le palefrenier
avait pass une heure avec deux hommes, ficelant Trompette.  On attela
Bataille, pour l'amener jusqu'au puits.  Lentement, le vieux cheval
tirait, tranait le camarade mort, par une galerie si troite, qu'il
devait donner des secousses, au risque de l'corcher; et, harass, il
branlait la tte, en coutant le long frlement de cette masse
attendue chez l'quarrisseur.  A l'accrochage, quand on l'eut dtel,
il suivit de son oeil morne les prparatifs de la remonte, le corps
pouss sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attach sous
une cage.  Enfin, les chargeurs sonnrent  la viande, il leva le cou
pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noy de
tnbres, envol  jamais en haut de ce trou noir.  Et il demeurait le
cou allong, sa mmoire vacillante de bte se souvenait peut-tre des
choses de la terre.  Mais c'tait fini, le camarade ne verrait plus
rien, lui-mme serait ainsi ficel en un paquet pitoyable, le jour o
il remonterait par l.  Ses pattes se mirent  trembler, le grand air
qui venait des campagnes lointaines l'touffait; et il tait comme
ivre, quand il rentra pesamment  l'curie.

Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre
de Trompette.  Une femme dit  demi-voix:

--Encore un homme, a descend si a veut!

Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en
tte, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:

--A mort, les Borains! pas d'trangers chez nous!  mort!  mort!

Tous se ruaient, il fallut qu'tienne les arrtt.  Il s'tait
approch du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans 
peine,  la face dsespre et rsolue; et il lui expliquait les
choses, il tchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles.  A
quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se
trouvait pas du ct des mineurs? On tait tous frres, on devait
s'entendre.  Au mot de rpublique, le capitaine avait eu un geste
nerveux.  Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:

--Au large! ne me forcez pas  faire mon devoir.

Trois fois, tienne recommena.  Derrire lui, les camarades
grondaient.  Le bruit courait que M. Hennebeau tait  la fosse, et on
parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son
charbon lui-mme.  Mais c'tait un faux bruit, il n'y avait l que
Ngrel et Dansaert, qui tous deux se montrrent un instant  une
fentre de la recette: le matre-porion se tenait en arrire,
dcontenanc depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que
l'ingnieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs,
souriant du mpris goguenard dont il enveloppait les hommes et les
choses.  Des hues s'levrent, ils disparurent.  Et,  leur place, on
ne vit plus que la face blonde de Souvarine.  Il tait justement de
service, il n'avait pas quitt sa machine un seul jour, depuis le
commencement de la grve, ne parlant plus, absorb peu  peu dans une
ide fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux
ples.

--Au large! rpta trs haut le capitaine.  Je n'ai rien  entendre,
j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai...  Et ne vous poussez
pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.

Malgr sa voix ferme, une inquitude croissante le plissait,  la vue
du flot toujours montant des mineurs.  On devait le relever  midi;
mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-l, il venait d'envoyer 
Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.

Des vocifrations lui avaient rpondu.

--A mort les trangers!  mort les Borains!...  Nous voulons tre les
matres chez nous!

tienne recula, dsol.  C'tait la fin, il n'y avait plus qu' se
battre et  mourir.  Et il cessa de retenir les camarades, la bande
roula jusqu' la petite troupe.  Ils taient prs de quatre cents, les
corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course.  Tous
jetaient le mme cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux
soldats:

--Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!

--a ne vous regarde pas, reprenait la Maheude.  Laissez-nous faire
nos affaires.

Et, derrire elle, la Levaque ajoutait, plus violente:

--Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre
le camp!

Mme on entendit la voix grle de Lydie, qui s'tait fourre au plus
pais avec Bbert, dire sur un ton aigu:

--En voil des andouilles de lignards!

Catherine,  quelques pas, regardait, coutait, l'air hbt par ces
nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait
tomber.  Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop dj? quelle faute
avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laisst pas de
repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux colres de la
grve, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile
d'en chercher davantage; et,  cette heure, son coeur se gonflait d'un
besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'tienne racontait
autrefois  la veille, elle tchait d'entendre ce qu'il disait
maintenant aux soldats.  Il les traitait de camarades, il leur
rappelait qu'ils taient du peuple eux aussi, qu'ils devaient tre
avec le peuple, contre les exploiteurs de la misre.

Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme
dboula.  C'tait la Brl, effrayante de maigreur, le cou et les bras
 l'air, accourue d'un tel galop, que des mches de cheveux gris
l'aveuglaient.

--Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupe.  Ce
vendu de Pierron qui m'avait enferme dans la cave!

Et, sans attendre, elle tomba sur l'arme, la bouche noire, vomissant
l'injure.

--Tas de canailles! tas de crapules! a lche les bottes de ses
suprieurs, a n'a de courage que contre le pauvre monde!

Alors, les autres se joignirent  elle, ce furent des bordes
d'insultes.  Quelques-uns criaient encore: Vivent les soldats! au
puits l'officier! Mais bientt il n'y eut plus qu'une clameur: A bas
les pantalons rouges! Ces hommes qui avaient cout, impassibles,
d'un visage immobile et muet, les appels  la fraternit, les
tentatives amicales d'embauchage, gardaient la mme raideur passive,
sous cette grle de gros mots.  Derrire eux, le capitaine avait tir
son pe; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaant de
les craser contre le mur, il leur commanda de croiser la baonnette.
Ils obirent, une double range de pointes d'acier s'abattit devant
les poitrines des grvistes.

--Ah! les jean-foutre! hurla la Brl, en reculant.

Dj, tous revenaient, dans un mpris exalt de la mort.  Des femmes
se prcipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:

--Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.

Levaque, au risque de se couper, avait saisi  pleines mains un paquet
de baonnettes, trois baonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait  lui,
pour les arracher; et il les tordait, dans les forces dcuples de sa
colre, tandis que Bouteloup,  l'cart, ennuy d'avoir suivi le
camarade, le regardait faire tranquillement.

--Allez-y, pour voir, rptait Maheu, allez-y un peu, si vous tes de
bons bougres!

Et il ouvrait sa veste, et il cartait sa chemise, talant sa poitrine
nue, sa chair velue et tatoue de charbon.  Il se poussait sur les
pointes, il les obligeait  reculer, terrible d'insolence et de
bravoure.  Une d'elles l'avait piqu au sein, il en tait comme fou et
s'efforait qu'elle entrt davantage, pour entendre craquer ses ctes.

--Lches, vous n'osez pas...  Il y en a dix mille derrire nous.  Oui,
vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille  tuer encore.

La position des soldats devenait critique, car ils avaient reu
l'ordre svre de ne se servir de leurs armes qu' la dernire
extrmit.  Et comment empcher ces enrags-l de s'embrocher
eux-mmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient
maintenant acculs contre le mur, dans l'impossibilit de reculer
davantage.  Leur petite troupe, une poigne d'hommes, en face de la
mare montante des mineurs, tenait bon cependant, excutait avec
sang-froid les ordres brefs donns par le capitaine.  Celui-ci, les
yeux clairs, les lvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur,
celle de les voir s'emporter sous les injures.  Dj, un jeune
sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se
hrissaient, battait des paupires d'une faon inquitante.  Prs de
lui, un vieux chevronn, au cuir tann par vingt campagnes, avait
blmi, quand il avait vu sa baonnette tordue comme une paille.  Un
autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait trs
rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de
canaille.  Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les
mots abominables, des pelletes d'accusations et de menaces qui les
souffletaient au visage.  Il fallait toute la force de la consigne
pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste
silence de la discipline militaire.

Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derrire la
troupe, le porion Richomme, avec sa tte blanche de bon gendarme,
bouleverse d'motion.  Il parlait tout haut.

--Nom de Dieu, c'est bte  la fin! On ne peut pas permettre des
btises pareilles.

Et il se jeta entre les baonnettes et les mineurs.

--Camarades, coutez-moi...  Vous savez que je suis un vieil ouvrier
et que je n'ai jamais cess d'tre un des vtres.  Eh bien! nom de
Dieu!  je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera
moi qui dirai aux chefs leurs quatre vrits...  Mais en voil de
trop, a n'avance  rien de gueuler des mauvaises paroles  ces braves
gens et de vouloir se faire trouer le ventre.

On coutait, on hsitait.  En haut, malheureusement, reparut le profil
aigu du petit Ngrel.  Il craignait sans doute qu'on ne l'accust
d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-mme; et il tcha de
parler.  Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si
pouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fentre, aprs avoir
simplement hauss les paules.  Richomme, ds lors, eut beau les
supplier en son nom, rpter que cela devait se passer entre
camarades: on le repoussait, on le suspectait.  Mais il s'entta, il
resta au milieu d'eux.

--Nom de Dieu! qu'on me casse la tte avec vous, mais je ne vous lche
pas, tant que vous serez si btes!

tienne, qu'il suppliait de l'aider  leur faire entendre raison, eut
un geste d'impuissance.  Il tait trop tard, leur nombre maintenant
montait  plus de cinq cents.  Et il n'y avait pas que des enrags,
accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des
farceurs qui s'amusaient de la bataille.  Au milieu d'un groupe, 
quelque distance, Zacharie et Philomne regardaient comme au
spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amen les deux enfants,
Achille et Dsire.  Un nouveau flot arrivait de Rquillart, dans
lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla
en ricanant taper sur les paules de son ami Zacharie; tandis qu'elle,
trs allume, galopait au premier rang des mauvaises ttes.

Cependant,  chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de
Montsou.  Les renforts demands n'arrivaient pas, ses soixante hommes
ne pouvaient tenir davantage.  Enfin, il eut l'ide de frapper
l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant
elle.  Les soldats excutrent le commandement, mais l'agitation
grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.

--Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les
femmes, la Brl, la Levaque et les autres.

La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'tait
rveille et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui
demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.

--Qu'est-ce que a te fout? rpondit-elle.  Tire dessus, si tu l'oses.

Les hommes hochaient la tte de mpris.  Aucun ne croyait qu'on pt
tirer sur eux.

--Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.

--Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu.  On ne tire pas
contre des Franais, nom de Dieu!

D'autres rptaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crime,
on ne craignait pas le plomb.  Et tous continuaient  se jeter sur les
fusils.  Si une dcharge avait eu lieu  ce moment, elle aurait fauch
la foule.

Au premier rang, la Mouquette s'tranglait de fureur, en pensant que
des soldats voulaient trouer la peau  des femmes.  Elle leur avait
crach tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse,
lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense 
bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul.  Des deux mains,
elle relevait ses jupes, tendait les reins, largissait la rondeur
norme.

--Tenez, v'l pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!

Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en et sa part,
s'y reprenait  chaque pousse qu'elle envoyait.

--V'l pour l'officier! v'l pour le sergent! v'l pour les
  militaires!

Un rire de tempte s'leva, Bbert et Lydie se tordaient, tienne
lui-mme, malgr son attente sombre, applaudit  cette nudit
insultante.  Tous, les farceurs aussi bien que les forcens, huaient
les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un
claboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine,  l'cart,
debout sur d'anciens bois, qui restt muette, le sang  la gorge,
envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.

Mais une bousculade se produisit.  Le capitaine, pour calmer
l'nervement de ses hommes, se dcidait  faire des prisonniers.  D'un
saut, la Mouquette s'chappa, en se jetant entre les jambes des
camarades.  Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoigns
dans le tas des plus violents, et gards  vue, au fond de la chambre
des porions.

D'en haut, Ngrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de
s'enfermer avec eux.  Il refusa, il sentait que ces btiments, aux
portes sans serrure, allaient tre emports d'assaut, et qu'il y
subirait la honte d'tre dsarm.  Dj sa petite troupe grondait
d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces misrables en sabots.  Les
soixante, acculs au mur, le fusil charg, firent de nouveau face  la
bande.

Il y eut d'abord un recul, un profond silence.  Les grvistes
restaient dans l'tonnement de ce coup de force.  Puis, un cri monta,
exigeant les prisonniers, rclamant leur libert immdiate.  Des voix
disaient qu'on les gorgeait l-dedans.  Et, sans s'tre concerts,
emports d'un mme lan, d'un mme besoin de revanche, tous coururent
aux tas de briques voisins,  ces briques dont le terrain marneux
fournissait l'argile, et qui taient cuites sur place.  Les enfants
les charriaient une  une, des femmes en emplissaient leurs jupes.
Bientt, chacun eut  ses pieds des munitions, la bataille  coups de
pierres commena.

Ce fut la Brl qui se campa la premire.  Elle cassait les briques,
sur l'arte maigre de son genou, et de la main droite, et de la main
gauche, elle lchait les deux morceaux.  La Levaque se dmanchait les
paules, si grosse, si molle, qu'elle avait d s'approcher pour taper
juste, malgr les supplications de Bouteloup, qui la tirait en
arrire, dans l'espoir de l'emmener, maintenant que le mari tait 
l'ombre.  Toutes s'excitaient, la Mouquette, ennuye de se mettre en
sang,  rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, prfrait les
lancer entires.  Des gamins eux-mmes entraient en ligne, Bbert
montrait  Lydie comment on envoyait a, par-dessous le coude.
C'tait une grle, des grlons normes, dont on entendait les
claquements sourds.  Et, soudain, au milieu de ces furies, on aperut
Catherine, les poings en l'air, brandissant elle aussi des moitis de
brique, les jetant de toute la force de ses petits bras.  Elle
n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie
de massacrer le monde.  Est-ce que a n'allait pas tre bientt fini,
cette sacre existence de malheur? Elle en avait assez, d'tre gifle
et chasse par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la
boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe  son
pre, en train d'avaler sa langue comme elle.  Jamais a ne marchait
mieux, a se gtait au contraire depuis qu'elle se connaissait; et
elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la
seule ide de balayer tout, les yeux si aveugls de sang, qu'elle ne
voyait mme pas  qui elle crasait les mchoires.

tienne, rest devant les soldats, manqua d'avoir le crne fendu.  Son
oreille enflait, il se retourna, il tressaillit en comprenant que la
brique tait partie des poings fivreux de Catherine; et, au risque
d'tre tu, il ne s'en allait pas, il la regardait.  Beaucoup d'autres
s'oubliaient galement l, passionns par la bataille, les mains
ballantes.  Mouquet jugeait les coups, comme s'il et assist  une
partie de bouchon: oh!  celui-l, bien tap! et cet autre, pas de
chance! Il rigolait, il poussait du coude Zacharie, qui se querellait
avec Philomne, parce qu'il avait gifl Achille et Dsire, en
refusant de les prendre sur son dos, pour qu'ils pussent voir.  Il y
avait des spectateurs, masss au loin, le long de la route.  Et, en
haut de la pente,  l'entre du coron, le vieux Bonnemort venait de
paratre, se tranant sur une canne, immobile maintenant, droit dans
le ciel couleur de rouille.

Ds les premires briques lances, le porion Richomme s'tait plant
de nouveau entre les soldats et les mineurs.  Il suppliait les uns, il
exhortait les autres, insoucieux du pril, si dsespr que de grosses
larmes lui coulaient des yeux.  On n'entendait pas ses paroles au
milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises
qui tremblaient.

Mais la grle des briques devenait plus drue, les hommes s'y
mettaient,  l'exemple des femmes.

Alors, la Maheude s'aperut que Maheu demeurait en arrire.  Il avait
les mains vides, l'air sombre.

--Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle.  Est-ce que tu es lche?
est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?...  Ah! si
je n'avais pas cette enfant, tu verrais!

Estelle, qui s'tait cramponne  son cou en hurlant, l'empchait de
se joindre  la Brl et aux autres.  Et, comme son homme ne semblait
pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes.

--Nom de Dieu!  veux-tu prendre a!  Faut-il que je te crache  la
figure devant le monde, pour te donner du coeur?

Redevenu trs rouge, il cassa des briques, il les jeta.  Elle le
cinglait, l'tourdissait, aboyait derrire lui des paroles de mort, en
touffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crisps; et il avanait
toujours, il se trouva en face des fusils.

Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait.
Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en tait cribl.  Que
faire? l'ide de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le
visage ple du capitaine; mais ce n'tait mme plus possible, on les
charperait, au moindre mouvement.  Une brique venait de briser la
visire de son kpi, des gouttes de sang coulaient de son front.
Plusieurs de ses hommes taient blesss; et il les sentait hors d'eux,
dans cet instinct dbrid de la dfense personnelle, o l'on cesse
d'obir aux chefs.  Le sergent avait lch un nom de Dieu!  l'paule
gauche  moiti dmonte, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil
 un coup de battoir dans du linge.  Erafle  deux reprises, la
recrue avait un pouce broy, tandis qu'une brlure l'agaait au genou
droit: est-ce qu'on se laisserait embter longtemps encore? Une pierre
ayant ricoch et atteint le vieux chevronn sous le ventre, ses joues
verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres.
Trois fois, le capitaine fut sur le point de commander le feu.  Une
angoisse l'tranglait, une lutte interminable de quelques secondes
heurta en lui des ides, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et
de soldat.  La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche,
il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-mmes, trois
coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup
tout seul, longtemps aprs, dans le grand silence.

Ce fut une stupeur.  Ils avaient tir, la foule bante restait
immobile, sans le croire encore.  Mais des cris dchirants
s'levrent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu.  Et il
y eut une panique folle, un galop de btail mitraill, une fuite
perdue dans la boue.

Bbert et Lydie s'taient affaisss l'un sur l'autre, aux trois
premiers coups, la petite frappe  la face, le petit trou au-dessous
de l'paule gauche.  Elle, foudroye, ne bougeait plus.  Mais lui,
remuait, la saisissait  pleins bras, dans les convulsions de
l'agonie, comme s'il et voulu la reprendre, ainsi qu'il l'avait
prise, au fond de la cachette noire, o ils venaient de passer leur
nuit dernire.  Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de
Rquillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fume, le
regarda treindre sa petite femme, et mourir.

Les cinq autres coups avaient jet bas la Brl et le porion Richomme.
Atteint dans le dos, au moment o il suppliait les camarades, il tait
tomb  genoux; et, gliss sur une hanche, il rlait par terre, les
yeux pleins des larmes qu'il avait pleures.  La vieille, la gorge
ouverte, s'tait abattue toute raide et craquante comme un fagot de
bois sec, en bgayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.

Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait  cent pas
les groupes de curieux qui riaient de la bataille.  Une balle entra
dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracass, aux pieds de
Zacharie et de Philomne, dont les deux mioches furent couverts de
gouttes rouges.  Au mme instant, la Mouquette recevait deux balles
dans le ventre.  Elle avait vu les soldats pauler, elle s'tait
jete, d'un mouvement instinctif de bonne fille, devant Catherine, en
lui criant de prendre garde; et elle poussa un grand cri, elle s'tala
sur les reins, culbute par la secousse.  tienne accourut, voulut la
relever, l'emporter; mais, d'un geste, elle disait qu'elle tait
finie.  Puis, elle hoqueta, sans cesser de leur sourire  l'un et 
l'autre, comme si elle tait heureuse de les voir ensemble, maintenant
qu'elle s'en allait.

Tout semblait termin, l'ouragan des balles s'tait perdu trs loin,
jusque dans les faades du coron, lorsque le dernier coup partit,
isol, en retard.

Maheu, frapp en plein coeur, vira sur lui-mme et tomba la face dans
une flaque d'eau, noire de charbon.

Stupide, la Maheude se baissa.

--Eh! mon vieux, relve-toi.  Ce n'est rien, dis?

Les mains gnes par Estelle, elle dut la mettre sous un bras, pour
retourner la tte de son homme.

--Parle donc! o as-tu mal?

Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une cume sanglante.
Elle comprit, il tait mort.  Alors, elle resta assise dans la crotte,
sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air
hbt.

La fosse tait libre.  De son geste nerveux, le capitaine avait
retir, puis remis son kpi coup par une pierre; et il gardait sa
raideur blme devant le dsastre de sa vie; pendant que ses hommes,
aux faces muettes, rechargeaient leurs armes.  On aperut les visages
effars de Ngrel et de Dansaert,  la fentre de la recette.
Souvarine tait derrire eux, le front barr d'une grande ride, comme
si le clou de son ide fixe se ft imprim l, menaant.  De l'autre
ct de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas boug,
cal d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux
voir, en bas, l'gorgement des siens.  Les blesss hurlaient, les
morts se refroidissaient dans des postures casses, boueux de la boue
liquide du dgel, a et l envass parmi les taches d'encre du
charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige.  Et,
au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec
leur maigreur de misre, gisait le cadavre de Trompette, un tas de
chair morte, monstrueux et lamentable.

tienne n'avait pas t tu.  Il attendait toujours, prs de Catherine
tombe de fatigue et d'angoisse, lorsqu'une voix vibrante le fit
tressaillir.  C'tait l'abb Ranvier, qui revenait de dire sa messe,
et qui, les deux bras en l'air, dans une fureur de prophte, appelait
sur les assassins la colre de Dieu.  Il annonait l're de justice,
la prochaine extermination de la bourgeoisie par le feu du ciel,
puisqu'elle mettait le comble  ses crimes en faisant massacrer les
travailleurs et les dshrits de ce monde.



Septime partie



I


Les coups de feu de Montsou avaient retenti jusqu' Paris, en un
formidable cho.  Depuis quatre jours, tous les journaux de
l'opposition s'indignaient, talaient en premire page des rcits
atroces: vingt-cinq blesss, quatorze morts, dont deux enfants et
trois femmes; et il y avait encore les prisonniers, Levaque tait
devenu une sorte de hros, on lui prtait une rponse au juge
d'instruction, d'une grandeur antique.  L'empire, atteint en pleine
chair par ces quelques balles, affectait le calme de la
toute-puissance, sans se rendre compte lui-mme de la gravit de sa
blessure.  C'tait simplement une collision regrettable, quelque chose
de perdu, l-bas, dans le pays noir, trs loin du pav parisien qui
faisait l'opinion.  On oublierait vite, la Compagnie avait reu
l'ordre officieux d'touffer l'affaire et d'en finir avec cette grve,
dont la dure irritante tournait au pril social.

Aussi, ds le mercredi matin, vit-on dbarquer  Montsou trois des
rgisseurs.  La petite ville, qui n'avait os jusque-l se rjouir du
massacre, le coeur malade, respira et gota la joie d'tre enfin
sauve.  Justement, le temps s'tait mis au beau, un clair soleil, un
de ces premiers soleils de fvrier dont la tideur verdit les pointes
des lilas.  On avait rabattu toutes les persiennes de la Rgie, le
vaste btiment semblait revivre; et les meilleurs bruits en sortaient,
on disait ces messieurs trs affects par la catastrophe, accourus
pour ouvrir des bras paternels aux gars des corons.  Maintenant que
le coup se trouvait port, plus fort sans doute qu'ils ne l'eussent
voulu, ils se prodiguaient dans leur besogne de sauveurs, ils
dcrtaient des mesures tardives et excellentes.  D'abord, ils
congdirent les Borains, en menant grand tapage de cette concession
extrme  leurs ouvriers.  Puis, ils firent cesser l'occupation
militaire des fosses, que les grvistes crass ne menaaient plus.
Ce furent eux encore qui obtinrent le silence, au sujet de la
sentinelle du Voreux disparue: on avait fouill le pays sans retrouver
ni le fusil ni le cadavre, on se dcida  porter le soldat dserteur,
bien qu'on et le soupon d'un crime.  En toutes choses, ils
s'efforcrent ainsi d'attnuer les vnements, tremblant de la peur du
lendemain, jugeant dangereux d'avouer l'irrsistible sauvagerie d'une
foule, lche au travers des charpentes caduques du vieux monde.  Et,
d'ailleurs, ce travail de conciliation ne les empchait pas de
conduire  bien les affaires purement administratives; car on avait vu
Deneulin retourner  la Rgie, o il se rencontrait avec M. Hennebeau.
Les pourparlers continuaient pour l'achat de Vandame, on assurait
qu'il allait accepter les offres de ces messieurs.

Mais ce qui remua particulirement le pays, ce furent de grandes
affiches jaunes que les rgisseurs firent coller  profusion sur les
murs.  On y lisait ces quelques lignes, en trs gros caractres:
Ouvriers de Montsou, nous ne voulons pas que les garements dont vous
avez vu ces jours derniers les tristes effets privent de leurs moyens
d'existence les ouvriers sages et de bonne volont.  Nous rouvrirons
donc toutes les fosses lundi matin, et lorsque le travail sera repris,
nous examinerons avec soin et bienveillance les situations qu'il
pourrait y avoir lieu d'amliorer.  Nous ferons enfin tout ce qu'il
sera juste et possible de faire. En une matine, les dix mille
charbonniers dfilrent devant ces affiches.  Pas un ne parlait,
beaucoup hochaient la tte, d'autres s'en allaient de leur pas
tranard, sans qu'un pli de leur visage immobile et boug.

Jusque-l, le coron des Deux-Cent-Quarante s'tait obstin dans sa
rsistance farouche.  Il semblait que le sang des camarades qui avait
rougi la boue de la fosse en barrait le chemin aux autres.  Une
dizaine  peine taient redescendus, Pierron et des cafards de son
espce, qu'on regardait partir et rentrer d'un air sombre, sans un
geste ni une menace.  Aussi une sourde mfiance accueillit-elle
l'affiche, colle sur l'glise.  On ne parlait pas des livrets rendus
l-dedans: est-ce que la Compagnie refusait de les reprendre? et la
peur des reprsailles, l'ide fraternelle de protester contre le
renvoi des plus compromis, les faisaient tous s'entter encore.
C'tait louche, il fallait voir, on retournerait au puits, quand ces
messieurs voudraient bien s'expliquer franchement.  Un silence
crasait les maisons basses, la faim elle-mme n'tait plus rien, tous
pouvaient mourir, depuis que la mort violente avait pass sur les
toits.

Mais une maison parmi les autres, celle des Maheu, restait surtout
noire et muette, dans l'accablement de son deuil.  Depuis qu'elle
avait accompagn son homme au cimetire, la Maheude ne desserrait pas
les dents.  Aprs la bataille, elle avait laiss tienne ramener chez
eux Catherine, boueuse,  demi morte; et, comme elle la dshabillait
devant le jeune homme, pour la coucher, elle s'tait imagine un
instant que sa fille, elle aussi, lui revenait avec une balle au
ventre, car la chemise avait de larges taches de sang.  Mais elle
comprit bientt, c'tait le flot de la pubert qui crevait enfin, dans
la secousse de cette journe abominable.  Ah! une chance encore, cette
blessure! un beau cadeau, de pouvoir faire des enfants, que les
gendarmes, ensuite, gorgeraient! Et elle n'adressait pas la parole 
Catherine, pas plus d'ailleurs qu'elle ne parlait  tienne.  Celui-ci
couchait avec Jeanlin, au risque d'tre arrt, saisi d'une telle
rpugnance  l'ide de retourner dans les tnbres de Rquillart,
qu'il prfrait la prison: un frisson le secouait, l'horreur de la
nuit aprs toutes ces morts, la peur inavoue du petit soldat qui
dormait l-bas, sous les roches.  D'ailleurs, il rvait de la prison
comme d'un refuge, au milieu du tourment de sa dfaite; mais on ne
l'inquitait mme pas, il tranait des heures misrables, ne sachant 
quoi fatiguer son corps.  Parfois, seulement, la Maheude les regardait
tous les deux, lui et sa fille, d'un air de rancune, en ayant l'air de
leur demander ce qu'ils faisaient chez elle.

De nouveau, on ronflait tous en tas, le pre Bonnemort occupait
l'ancien lit des deux mioches, qui dormaient avec Catherine,
maintenant que la pauvre Alzire n'enfonait plus sa bosse dans les
ctes de sa grande soeur.  C'tait en se couchant que la mre sentait
le vide de la maison, au froid de son lit devenu trop large.
Vainement elle prenait Estelle pour combler le trou, a ne remplaait
pas son homme; et elle pleurait sans bruit pendant des heures.  Puis,
les journes recommenaient  couler comme auparavant: toujours pas de
pain, sans qu'on et pourtant la chance de crever une bonne fois; des
choses ramasses  droite et  gauche, qui rendaient aux misrables le
mauvais service de les faire durer.  Il n'y avait rien de chang dans
l'existence, il n'y avait que son homme de moins.

L'aprs-midi du cinquime jour, tienne, que la vue de cette femme
silencieuse dsesprait, quitta la salle et marcha lentement, le long
de la rue pave du coron.  L'inaction, qui lui pesait, le poussait 
de continuelles promenades, les bras ballants, la tte basse, tortur
par la mme pense.  Il pitinait ainsi depuis une demi-heure,
lorsqu'il sentit,  un redoublement de son malaise, que les camarades
se mettaient sur les portes pour le voir.  Le peu qui restait de sa
popularit s'en tait all au vent de la fusillade, il ne passait plus
sans rencontrer des regards dont la flamme le suivait.  Quand il leva
la tte, des hommes menaants taient l, des femmes cartaient les
petits rideaux des fentres; et, sous l'accusation muette encore, sous
la colre contenue de ces grands yeux, largis par la faim et les
larmes, il devenait maladroit, il ne savait plus marcher.  Toujours,
derrire lui, le sourd reproche augmentait.  Une telle crainte le prit
d'entendre le coron entier sortir pour lui crier sa misre, qu'il
rentra, frmissant.

Mais, chez les Maheu, la scne qui l'attendait acheva de le
bouleverser.  Le vieux Bonnemort tait prs de la chemine froide,
clou sur sa chaise, depuis que deux voisins, le jour de la tuerie,
l'avaient trouv par terre, sa canne en morceaux, abattu comme un
vieil arbre foudroy.  Et, pendant que Lnore et Henri, pour amuser
leur faim, grattaient avec un bruit assourdissant une vieille
casserole, o des choux avaient bouilli la veille, la Maheude toute
droite, aprs avoir pos Estelle sur la table, menaait du poing
Catherine.

--Rpte un peu, nom de Dieu! rpte ce que tu viens de dire!

Catherine avait dit son intention de retourner au Voreux.  L'ide de
ne pas gagner son pain, d'tre ainsi tolre chez sa mre, comme une
bte encombrante et inutile, lui devenait chaque jour plus
intolrable; et, sans la peur de recevoir quelque mauvais coup de
Chaval, elle serait redescendue ds le mardi.  Elle reprit en
bgayant:

--Qu'est-ce que tu veux? on ne peut pas vivre sans rien faire.  Nous
aurions du pain au moins.

La Maheude l'interrompit.

--coute, le premier de vous autres qui travaille, je l'trangle...
Ah! non, ce serait trop fort, de tuer le pre et de continuer ensuite
 exploiter les enfants! En voil assez, j'aime mieux vous voir tous
emporter entre quatre planches, comme celui qui est parti dj.

Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles.  Une
belle avance, ce que lui apporterait Catherine!  peine trente sous,
auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien
trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin.  Cinquante sous, et
sept bouches  nourrir! Les mioches n'taient bons qu' engloutir de
la soupe.  Quant au grand-pre, il devait s'tre cass quelque chose
dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbcile;  moins qu'il
n'et les sangs tourns, d'avoir vu les soldats tirer sur les
camarades.

--N'est-ce pas? vieux, ils ont achev de vous dmolir.  Vous avez beau
avoir la poigne encore solide, vous tes fichu.

Bonnemort la regardait de ses yeux teints, sans comprendre.  Il
restait des heures le regard fixe, il n'avait plus que l'intelligence
de cracher dans un plat rempli de cendre, qu'on mettait  ct de lui,
par propret.

--Et ils n'ont pas rgl sa pension, poursuivit-elle, et je suis
certaine qu'ils la refuseront,  cause de nos ides...  Non! je vous
dis qu'en voil de trop, avec ces gens de malheur!

--Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l'affiche...

--Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche!...  Encore de la
glu pour nous prendre et nous manger.  Ils peuvent faire les gentils,
 prsent qu'ils nous ont trou la peau.

--Mais, alors, maman, o irons-nous? On ne nous gardera pas au coron,
bien sr.

La Maheude eut un geste vague et terrible.  O ils iraient? elle n'en
savait rien, elle vitait d'y songer, a la rendait folle.  Ils
iraient ailleurs, quelque part.  Et, comme le bruit de la casserole
devenait insupportable, elle tomba sur Lnore et Henri, les gifla.
Une chute d'Estelle, qui s'tait trane  quatre pattes, augmenta le
vacarme.  La mre la calma d'une bourrade: quelle bonne affaire, si
elle s'tait tue du coup! Elle parla d'Alzire, elle souhaitait aux
autres la chance de celle-l.  Puis, brusquement, elle clata en gros
sanglots, la tte contre le mur.

tienne, debout, n'avait os intervenir.  Il ne comptait plus dans la
maison, les enfants eux-mmes se reculaient de lui, avec dfiance.
Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il
murmura:

--Voyons, voyons, du courage! on tchera de s'en tirer.

Elle ne parut pas l'entendre, elle se plaignait maintenant, d'une
plainte basse et continue.

--Ah! misre, est-ce possible? a marchait encore, avant ces horreurs.
On mangeait son pain sec, mais on tait tous ensemble...  Et que
s'est-il donc pass, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait,
pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre,
les autres  n'avoir plus que l'envie d'y tre?...  C'est bien vrai
qu'on nous attelait comme des chevaux  la besogne, et ce n'tait
gure juste, dans le partage, d'attraper les coups de bton,
d'arrondir toujours la fortune des riches, sans esprer jamais goter
aux bonnes choses.  Le plaisir de vivre s'en va, lorsque l'espoir s'en
est all.  Oui, a ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un
peu...  Si l'on avait su pourtant! Est-ce possible, de s'tre rendu si
malheureux  vouloir la justice!

Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s'tranglait dans une
tristesse immense.

--Puis, des malins sont toujours l, pour vous promettre que a peut
s'arranger, si l'on s'en donne seulement la peine...  On se monte la
tte, on souffre tellement de ce qui existe, qu'on demande ce qui
n'existe pas.  Moi je rvassais dj comme une bte, je voyais une vie
de bonne amiti avec tout le monde, j'tais partie en l'air, ma
parole! dans les nuages.  Et l'on se casse les reins, en retombant
dans la crotte...  Ce n'tait pas vrai, il n'y avait rien l-bas des
choses qu'on s'imaginait voir.  Ce qu'il y avait, c'tait encore de la
misre, ah! de la misre tant qu'on en veut, et des coups de fusil
par-dessus le march!

tienne coutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un
remords.  Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brise
de sa terrible chute, du haut de l'idal.  Elle tait revenue au
milieu de la pice, elle le regardait, maintenant; et, le tutoyant,
dans un dernier cri de rage:

--Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner  la fosse, aprs
nous avoir tous foutus dedans?...  Je ne te reproche rien.  Seulement,
si j'tais  ta place, moi, je serais dj morte de chagrin, d'avoir
fait tant de mal aux camarades.

Il voulut rpondre, puis il eut un haussement d'paules dsespr: 
quoi bon donner des explications, qu'elle ne comprendrait pas, dans sa
douleur?  Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche
perdue.

L encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes
sur les portes, les femmes aux fentres.  Ds qu'il parut, des
grognements coururent, la foule augmenta.  Un souffle de commrages
s'enflait depuis quatre jours, clatait en une maldiction
universelle.  Des poings se tendaient vers lui, des mres le
montraient  leurs garons d'un geste de rancune, des vieux
crachaient, en le regardant.  C'tait le revirement des lendemains de
dfaite, le revers fatal de la popularit, une excration qui
s'exasprait de toutes les souffrances endures sans rsultat.  Il
payait pour la faim et la mort.

Zacharie, qui arrivait avec Philomne, bouscula tienne, comme
celui-ci sortait.  Et il ricana, mchamment.

--Tiens! il engraisse, a nourrit donc la peau des autres!

Dj, la Levaque s'tait avance sur sa porte, en compagnie de
Bouteloup.  Elle parla de Bbert, son gamin tu d'une balle, elle
cria:

--Oui, il y a des lches qui font massacrer les enfants.  Qu'il aille
chercher le mien dans la terre, s'il veut me le rendre!

Elle oubliait son homme prisonnier, le mnage ne chmait pas, puisque
Bouteloup restait.  Pourtant, l'ide lui en revint, elle continua
d'une voix aigu:

--Va donc! ce sont les coquins qui se promnent, quand les braves gens
sont  l'ombre!

tienne, pour l'viter, tait tomb sur la Pierronne, accourue au
travers des jardins.  Celle-ci avait accueilli comme une dlivrance la
mort de sa mre, dont les violences menaaient de les faire pendre; et
elle ne pleurait gure non plus la petite de Pierron, cette
gourgandine de Lydie, un vrai dbarras.  Mais elle se mettait avec les
voisines, dans l'ide de se rconcilier.

--Et ma mre, dis? et la fillette? On t'a vu, tu te cachais derrire
elles, quand elles ont gob du plomb  ta place!

Quoi faire? trangler la Pierronne et les autres, se battre contre le
coron?  tienne en eut un instant l'envie.  Le sang grondait dans sa
tte, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s'irritait de
les voir inintelligents et barbares, au point de s'en prendre  lui de
la logique des faits.  tait-ce bte! Un dgot lui venait de son
impuissance  les dompter de nouveau; et il se contenta de hter le
pas, comme sourd aux injures.  Bientt, ce fut une fuite, chaque
maison le huait au passage, on s'acharnait sur ses talons, tout un
peuple le maudissait d'une voix peu  peu tonnante, dans le
dbordement de la haine.  C'tait lui, l'exploiteur, l'assassin, la
cause unique de leur malheur.  Il sortit du coron, blme, affol,
galopant, avec cette bande hurlante derrire son dos.  Enfin, sur la
route, beaucoup le lchrent; mais quelques-uns s'enttaient, lorsque,
au bas de la pente, devant l'Avantage, il rencontra un autre groupe,
qui sortait du Voreux.

Le vieux Mouque et Chaval taient l.  Depuis la mort de la Mouquette,
sa fille, et de son garon, Mouquet, le vieux continuait son service
de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte.  Brusquement,
quand il aperut tienne, une fureur le secoua, et des larmes
crevrent de ses yeux, et une dbcle de gros mots jaillit de sa
bouche noire et saignante,  force de chiquer.

--Salaud! cochon! espce de mufle!...  Attends, tu as mes pauvres
bougres d'enfants  me payer, il faut que tu y passes!

Il ramassa une brique, la cassa, en lana les deux morceaux.

--Oui, oui, nettoyons-le! cria Chaval, qui ricanait, trs excit, ravi
de cette vengeance.  Chacun son tour...  Te voil coll au mur, sale
crapule!

Et lui aussi se rua sur tienne,  coups de pierres.  Une clameur
sauvage s'levait, tous prirent des briques, les cassrent, les
jetrent, pour l'ventrer, comme ils avaient voulu ventrer les
soldats.  tourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant
 les calmer avec des phrases.  Ses anciens discours, si chaudement
acclams jadis, lui remontaient aux lvres.  Il rptait les mots dont
il les avait griss,  l'poque o il les tenait dans sa main, ainsi
qu'un troupeau fidle; mais sa puissance tait morte, des pierres
seules lui rpondaient; et il venait d'tre meurtri au bras gauche, il
reculait, en grand pril, lorsqu'il se trouva traqu contre la faade
de l'Avantage.

Depuis un instant, Rasseneur tait sur sa porte.

--Entre, dit-il simplement.

tienne hsitait, cela l'touffait, de se rfugier l.

--Entre donc, je vais leur parler.

Il se rsigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le
cabaretier bouchait la porte de ses larges paules.

--Voyons, mes amis, soyez raisonnables...  Vous savez bien que je ne
vous ai jamais tromps, moi.  Toujours j'ai t pour le calme, et si
vous m'aviez cout, vous n'en seriez pas,  coup sr, o vous en
tes.

Dodelinant des paules et du ventre, il continua longuement, il laissa
couler son loquence facile, d'une douceur apaisante d'eau tide.  Et
tout son succs d'autrefois lui revenait, il reconqurait sa
popularit sans effort, naturellement, comme si les camarades ne
l'avaient pas hu et trait de lche, un mois plus tt.  Des voix
l'approuvaient: trs bien! on tait avec lui! voil comment il fallait
parler! Un tonnerre d'applaudissements clata.

En arrire, tienne dfaillait, le coeur noy d'amertume.  Il se
rappelait la prdiction de Rasseneur, dans la fort, lorsque celui-ci
l'avait menac de l'ingratitude des foules.  Quelle brutalit
imbcile!  quel oubli abominable des services rendus! C'tait une
force aveugle qui se dvorait constamment elle-mme.  Et, sous sa
colre  voir ces brutes gter leur cause, il y avait le dsespoir de
son propre croulement, de la fin tragique de son ambition.  Eh quoi!
tait-ce fini dj? Il se souvenait d'avoir, sous les htres, entendu
trois mille poitrines battre  l'cho de la sienne.  Ce jour-l, il
avait tenu sa popularit dans ses deux mains, ce peuple lui
appartenait, il s'en tait senti le matre.  Des rves fous le
grisaient alors: Montsou  ses pieds, Paris l-bas, dput peut-tre,
foudroyant les bourgeois d'un discours, le premier discours prononc
par un ouvrier  la tribune d'un parlement.  Et c'tait fini! il
s'veillait misrable et dtest, son peuple venait de le reconduire 
coups de briques.

La voix de Rasseneur s'leva.

--Jamais la violence n'a russi, on ne peut pas refaire le monde en un
jour.  Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des
farceurs ou des coquins!

--Bravo! bravo! cria la foule.

Qui donc tait le coupable? et cette question qu'tienne se posait,
achevait de l'accabler.  En vrit, tait-ce sa faute, ce malheur dont
il saignait lui-mme, la misre des uns, l'gorgement des autres, ces
femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision
lamentable, un soir, avant les catastrophes.  Mais dj une force le
soulevait, il se trouvait emport avec les camarades.  Jamais,
d'ailleurs, il ne les avait dirigs, c'taient eux qui le menaient,
qui l'obligeaient  faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans
le branle de cette cohue poussant derrire lui.  A chaque violence, il
tait rest dans la stupeur des vnements, car il n'en avait prvu ni
voulu aucun.  Pouvait-il s'attendre, par exemple,  ce que ses fidles
du coron le lapideraient un jour? Ces enrags-l mentaient, quand ils
l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de
paresse.  Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il
essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquitude de
ne pas s'tre montr  la hauteur de sa tche, ce doute du demi-savant
qui le tracassait toujours.  Mais il se sentait  bout de courage, il
n'tait mme plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de
cette masse norme, aveugle et irrsistible du peuple, passant comme
une force de la nature, balayant tout, en dehors des rgles et des
thories.  Une rpugnance l'en avait dtach peu  peu, le malaise de
ses gots affins, la monte lente de tout son tre vers une classe
suprieure.

A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vocifrations
enthousiastes.

--Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!

Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et
les deux hommes se regardrent en silence.  Tous deux haussrent les
paules.  Ils finirent par boire une chope ensemble.

Ce mme jour, il y eut un grand dner  la Piolaine, o l'on ftait
les fianailles de Ngrel et de Ccile.  Les Grgoire, depuis la
veille, faisaient cirer la salle  manger et pousseter le salon.
Mlanie rgnait dans la cuisine, surveillant les rtis, tournant les
sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers.  On avait
dcid que le cocher Francis aiderait Honorine  servir.  La
jardinire devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la
grille.  Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison
patriarcale et cossue.

Tout se passa le mieux du monde.  Madame Hennebeau se montra charmante
pour Ccile, et elle sourit  Ngrel, lorsque le notaire de Montsou,
galamment, proposa de boire au bonheur du futur mnage.  M. Hennebeau
fut aussi trs aimable.  Son air riant frappa les convives, le bruit
courait que, rentr en faveur prs de la Rgie, il serait bientt fait
officier de la Lgion d'honneur, pour la faon nergique dont il avait
dompt la grve.  On vitait de parler des derniers vnements, mais
il y avait du triomphe dans la joie gnrale, le dner tournait  la
clbration officielle d'une victoire.  Enfin, on tait donc dlivr,
on recommenait  manger et  dormir en paix!  Une allusion fut
discrtement faite aux morts dont la boue du Voreux avait  peine bu
le sang: c'tait une leon ncessaire, et tous s'attendrirent, quand
les Grgoire ajoutrent que, maintenant, le devoir de chacun tait
d'aller panser les plaies, dans les corons.  Eux, avaient repris leur
placidit bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant
dj, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une rsignation
sculaire.  Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus,
convinrent que la question du salariat demandait  tre tudie
prudemment.  Au rti, la victoire devint complte, lorsque
M. Hennebeau lut une lettre de l'vque, o celui-ci annonait le
dplacement de l'abb Ranvier.  Toute la bourgeoisie de la province
commentait avec passion l'histoire de ce prtre, qui traitait les
soldats d'assassins.  Et le notaire, comme le dessert paraissait, se
posa trs rsolument en libre penseur.

Deneulin tait l, avec ses deux filles.  Au milieu de cette
allgresse, il s'efforait de cacher la mlancolie de sa ruine.  Le
matin mme, il avait sign la vente de sa concession de Vandame  la
Compagnie de Montsou.  Accul, gorg, il s'tait soumis aux exigences
des rgisseurs, leur lchant enfin cette proie guette si longtemps,
leur tirant  peine l'argent ncessaire pour payer ses cranciers.
Mme il avait accept, au dernier moment, comme une chance heureuse,
leur offre de le garder  titre d'ingnieur divisionnaire, rsign 
surveiller ainsi, en simple salari, cette fosse o il avait englouti
sa fortune.  C'tait le glas des petites entreprises personnelles, la
disparition prochaine des patrons, mangs un  un par l'ogre sans
cesse affam du capital, noys dans le flot montant des grandes
Compagnies.  Lui seul payait les frais de la grve, il sentait bien
qu'on buvait  son dsastre, en buvant  la rosette de M. Hennebeau;
et il ne se consolait un peu que devant la belle crnerie de Lucie et
de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapes, riant  la
dbcle, en jolies filles garonnires, ddaigneuses de l'argent.

Lorsqu'on passa au salon prendre le caf, M. Grgoire emmena son
cousin  l'cart et le flicita du courage de sa dcision.

--Que veux-tu? ton seul tort a t de risquer  Vandame le million de
ton denier de Montsou.  Tu t'es donn un mal terrible, et le voil
fondu dans ce travail de chien, tandis que le mien, qui n'a pas boug
de mon tiroir, me nourrit encore sagement  ne rien faire, comme il
nourrira les enfants de mes petits-enfants.



II


Le dimanche, tienne s'chappa du coron, ds la nuit tombe.  Un ciel
trs pur, cribl d'toiles, clairait la terre d'une clart bleue de
crpuscule.  Il descendit vers le canal, il suivit lentement la berge,
en remontant du ct de Marchiennes.  C'tait sa promenade favorite,
un sentier gazonn de deux lieues, filant tout droit, le long de cette
eau gomtrique, qui se droulait pareille  un lingot sans fin
d'argent fondu.

Jamais il n'y rencontrait personne.  Mais, ce jour-l, il fut
contrari, en voyant venir  lui un homme.  Et, sous la ple lumire
des toiles, les deux promeneurs solitaires ne se reconnurent que face
 face.

--Tiens! c'est toi, murmura tienne.

Souvarine hocha la tte sans rpondre.  Un instant, ils restrent
immobiles; puis, cte  cte, ils repartirent vers Marchiennes.
Chacun semblait continuer ses rflexions, comme trs loin l'un de
l'autre.

--As-tu vu dans le journal le succs de Pluchart  Paris? demanda
enfin tienne.  On l'attendait sur le trottoir, on lui a fait une
ovation, au sortir de cette runion de Belleville...  Oh! le voil
lanc, malgr son rhume.  Il ira o il voudra, dsormais.

Le machineur haussa les paules.  Il avait le mpris des beaux
parleurs, des gaillards qui entrent dans la politique comme on entre
au barreau, pour y gagner des rentes,  coups de phrases.

tienne, maintenant, en tait  Darwin.  Il en avait lu des fragments,
rsums et vulgariss dans un volume  cinq sous; et, de cette lecture
mal comprise, il se faisait une ide rvolutionnaire du combat pour
l'existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dvorant la
blme bourgeoisie.  Mais Souvarine s'emporta, se rpandit sur la
btise des socialistes qui acceptent Darwin, cet aptre de l'ingalit
scientifique, dont la fameuse slection n'tait bonne que pour des
philosophes aristocrates.  Cependant, le camarade s'enttait, voulait
raisonner, et il exprimait ses doutes par une hypothse: la vieille
socit n'existait plus, on en avait balay jusqu'aux miettes; eh
bien, n'tait-il pas  craindre que le monde nouveau ne repousst gt
lentement des mmes injustices, les uns malades et les autres
gaillards, les uns plus adroits, plus intelligents, s'engraissant de
tout, et les autres imbciles et paresseux, redevenant des esclaves?
Alors, devant cette vision de l'ternelle misre, le machineur cria
d'une voix farouche que, si la justice n'tait pas possible avec
l'homme, il fallait que l'homme dispart.  Autant de socits
pourries, autant de massacres, jusqu' l'extermination du dernier
tre.  Et le silence retomba.

Longtemps, la tte basse, Souvarine marcha sur l'herbe fine, si
absorb, qu'il suivait l'extrme bord de l'eau, avec la tranquille
certitude d'un homme endormi, rvant le long des gouttires.  Puis, il
tressaillit sans cause, comme s'il s'tait heurt contre une ombre.
Ses yeux se levrent, sa face apparut, trs ple; et il dit doucement
 son compagnon:

--Est-ce que je t'ai cont comment elle est morte?

--Qui donc?

--Ma femme, l-bas, en Russie.

tienne eut un geste vague, tonn du tremblement de la voix, de ce
brusque besoin de confidence, chez ce garon impassible d'habitude,
dans son dtachement stoque des autres et de lui-mme.  Il savait
seulement que la femme tait une matresse, et qu'on l'avait pendue, 
Moscou.

--L'affaire n'avait pas march, raconta Souvarine, les yeux perdus 
prsent sur la fuite blanche du canal, entre les colonnades bleuies
des grands arbres.  Nous tions rests quatorze jours au fond d'un
trou,  miner la voie du chemin de fer; et ce n'est pas le train
imprial, c'est un train de voyageurs qui a saut...  Alors, on a
arrt Annouchka.  Elle nous apportait du pain tous les soirs,
dguise en paysanne.  C'tait elle aussi qui avait allum la mche,
parce qu'un homme aurait pu tre remarqu...  J'ai suivi le procs,
cach dans la foule, pendant six longues journes...

Sa voix s'embarrassa, il fut pris d'un accs de toux, comme s'il
tranglait.

--Deux fois, j'ai eu envie de crier, de m'lancer par-dessus les
ttes, pour la rejoindre.  Mais  quoi bon? un homme de moins, c'est
un soldat de moins; et je devinais bien qu'elle me disait non, de ses
grands yeux fixes, lorsqu'elle rencontrait les miens.

Il toussa encore.

--Le dernier jour, sur la place, j'tais l...  Il pleuvait, les
maladroits perdaient la tte, drangs par la pluie battante.  Ils
avaient mis vingt minutes, pour en pendre quatre autres: la corde
cassait, ils ne pouvaient achever le quatrime...  Annouchka tait
tout debout,  attendre.  Elle ne me voyait pas, elle me cherchait
dans la foule.  Je suis mont sur une borne, et elle m'a vu, nos yeux
ne se sont plus quitts.  Quand elle a t morte, elle me regardait
toujours...  J'ai agit mon chapeau, je suis parti.

Il y eut un nouveau silence.  L'alle blanche du canal se droulait 
l'infini, tous deux marchaient du mme pas touff, comme retombs
chacun dans son isolement.  Au fond de l'horizon, l'eau ple semblait
ouvrir le ciel d'une mince troue de lumire.

--C'tait notre punition, continua durement Souvarine.  Nous tions
coupables de nous aimer...  Oui, cela est bon qu'elle soit morte, il
natra des hros de son sang, et moi, je n'ai plus de lchet au
coeur...  Ah! rien, ni parents, ni femme, ni ami! rien qui fasse
trembler la main, le jour o il faudra prendre la vie des autres ou
donner la sienne!

tienne s'tait arrt, frissonnant, sous la nuit frache.  Il ne
discuta pas, il dit simplement:

--Nous sommes loin, veux-tu que nous retournions?

Ils revinrent vers le Voreux, avec lenteur, et il ajouta, au bout de
quelques pas:

--As-tu vu les nouvelles affiches?

C'taient de grands placards jaunes que la Compagnie avait encore fait
coller dans la matine.  Elle s'y montrait plus nette et plus
conciliante, elle promettait de reprendre le livret des mineurs qui
redescendraient le lendemain.  Tout serait oubli, le pardon tait
offert mme aux plus compromis.

--Oui, j'ai vu, rpondit le machineur.

--Eh bien! qu'est-ce que tu en penses?

--J'en pense, que c'est fini...  Le troupeau redescendra.  Vous tes
tous trop lches.

tienne, fivreusement, excusa les camarades: un homme peut tre
brave, une foule qui meurt de faim est sans force.  Pas  pas, ils
taient revenus au Voreux; et, devant la masse noire de la fosse, il
continua, il jura de ne jamais redescendre, lui; mais il pardonnait 
ceux qui redescendraient.  Ensuite, comme le bruit courait que les
charpentiers n'avaient pas eu le temps de rparer le cuvelage, il
dsira savoir.  tait-ce vrai? la pese des terrains contre les bois
qui faisaient au puits une chemise de charpente, les avait-elle
tellement renfls  l'intrieur, qu'une des cages d'extraction
frottait au passage, sur une longueur de plus de cinq mtres?
Souvarine, redevenu silencieux, rpondait brivement.  Il avait encore
travaill la veille, la cage frottait en effet, les machineurs
devaient mme doubler la vitesse, pour passer  cet endroit.  Mais
tous les chefs accueillaient les observations de la mme phrase
irrite: c'tait du charbon qu'on voulait, on consoliderait mieux plus
tard.

--Vois-tu que a crve! murmura tienne.  On serait  la noce.

Les yeux fixs sur la fosse, vague dans l'ombre, Souvarine conclut
tranquillement:

--Si a crve, les camarades le sauront, puisque tu conseilles de
redescendre.

Neuf heures sonnaient au clocher de Montsou; et, son compagnon ayant
dit qu'il rentrait se coucher, il ajouta, sans mme tendre la main:

--Eh bien! adieu.  Je pars.

--Comment, tu pars?

--Oui, j'ai redemand mon livret, je vais ailleurs.

tienne, stupfait, motionn, le regardait.  C'tait aprs deux
heures de promenade, qu'il lui disait a, et d'une voix si calme,
lorsque la seule annonce de cette brusque sparation lui serrait le
coeur,  lui.  On s'tait connu, on avait pein ensemble: a rend
toujours triste, l'ide de ne plus se voir.

--Tu pars, et o vas-tu?

--L-bas, je n'en sais rien.

--Mais je te reverrai?

--Non, je ne crois pas.

Ils se turent, ils restrent un moment face  face, sans trouver rien
autre  se dire.

--Alors, adieu.

--Adieu.

Pendant qu'tienne montait au coron, Souvarine tourna le dos, revint
sur la berge du canal; et l, seul maintenant, il marcha sans fin, la
tte basse, si noy de tnbres, qu'il n'tait plus qu'une ombre
mouvante de la nuit.  Par instants, il s'arrtait, il comptait les
heures, au loin.  Lorsque minuit sonna, il quitta la berge et se
dirigea vers le Voreux.

A ce moment, la fosse tait vide, il n'y rencontra qu'un porion, les
yeux gros de sommeil.  On devait chauffer seulement  deux heures,
pour la reprise du travail.  D'abord, il monta prendre au fond d'une
armoire une veste qu'il feignait d'avoir oublie.  Des outils, un
vilebrequin arm de sa mche, une petite scie trs forte, un marteau
et un ciseau, se trouvaient rouls dans cette veste.  Puis, il
repartit.  Mais, au lieu de sortir par la baraque, il enfila l'troit
couloir qui menait au goyot des chelles.  Et, sa veste sous le bras,
il descendit doucement, sans lampe, mesurant la profondeur en comptant
les chelles.  Il savait que la cage frottait  trois cent
soixante-quatorze mtres, contre la cinquime passe du cuvelage
infrieur.  Quand il eut compt cinquante-quatre chelles, il tta de
la main, il sentit le renflement des pices de bois.  C'tait l.

Alors, avec l'adresse et le sang-froid d'un bon ouvrier qui a
longtemps mdit sur sa besogne, il se mit au travail.  Tout de suite,
il commena par scier un panneau dans la cloison du goyot, de manire
 communiquer avec le compartiment d'extraction.  Et,  l'aide
d'allumettes vivement enflammes et teintes, il put se rendre compte
de l'tat du cuvelage et des rparations rcentes qu'on y avait
faites.

Entre Calais et Valenciennes, le fonage des puits de mine rencontrait
des difficults inoues, pour traverser les masses d'eau sjournant
sous terre, en nappes immenses, au niveau des valles les plus basses.
Seule, la construction des cuvelages, de ces pices de charpente
jointes entre elles comme les douves d'un tonneau, parvenait 
contenir les sources affluentes,  isoler les puits, au milieu des
lacs dont les vagues profondes et obscures en battaient les parois.
Il avait fallu, en fonant le Voreux, tablir deux cuvelages: celui du
niveau suprieur, dans les sables bouleux et les argiles blanches qui
avoisinent le terrain crtac, fissur de toutes parts, gonfl d'eau
comme une ponge; puis, celui du niveau infrieur, directement
au-dessus du terrain houiller, dans un sable jaune d'une finesse de
farine, coulant avec une fluidit liquide; et c'tait l que se
trouvait le Torrent, cette mer souterraine, la terreur des houillres
du Nord, une mer avec ses temptes et ses naufrages, une mer ignore,
insondable, roulant ses flots noirs,  plus de trois cents mtres du
soleil.  D'ordinaire, les cuvelages tenaient bon, sous la pression
norme.  Ils ne redoutaient gure que le tassement des terrains
voisins, branls par le travail continu des anciennes galeries
d'exploitation, qui se comblaient.  Dans cette descente des roches,
parfois des lignes de cassure se produisaient, se propageaient
lentement jusqu'aux charpentes, qu'elles dformaient  la longue, en
les repoussant  l'intrieur du puits; et le grand danger tait l,
une menace d'boulement et d'inondation, la fosse emplie de
l'avalanche des terres et du dluge des sources.

Souvarine,  cheval dans l'ouverture pratique par lui, constata une
dformation trs grave de la cinquime passe du cuvelage.  Les pices
de bois faisaient ventre, en dehors des cadres; plusieurs mme taient
sorties de leur paulement.  Des filtrations abondantes, des pichoux
comme disent les mineurs, jaillissaient des joints, au travers du
brandissage d'toupes goudronnes dont on les garnissait.  Et les
charpentiers, presss par le temps, s'taient contents de poser aux
angles des querres de fer, avec une telle insouciance, que toutes les
vis n'taient pas mises.  Un mouvement considrable se produisait
videmment derrire, dans les sables du Torrent.

Alors, avec son vilebrequin, il desserra les vis des querres, de
faon  ce qu'une dernire pousse pt les arracher toutes.  C'tait
une besogne de tmrit folle, pendant laquelle il manqua vingt fois
de culbuter, de faire le saut des cent quatre-vingts mtres qui le
sparaient du fond.  Il avait d empoigner les guides de chne, les
madriers o glissaient les cages; et, suspendu au-dessus du vide, il
voyageait le long des traverses dont ils taient relis de distance en
distance, il se coulait, s'asseyait, se renversait, simplement
arc-bout sur un coude ou sur un genou, dans un tranquille mpris de
la mort.  Un souffle l'aurait prcipit,  trois reprises il se
rattrapa, sans un frisson.  D'abord, il ttait de la main, puis il
travaillait, n'enflammant une allumette que lorsqu'il s'garait, au
milieu de ces poutres gluantes.  Aprs avoir desserr les vis, il
s'attaqua aux pices mmes; et le pril grandit encore.  Il avait
cherch la clef, la pice qui tenait les autres; il s'acharnait contre
elle, la trouait, la sciait, l'amincissait, pour qu'elle perdt de sa
rsistance; tandis que, par les trous et les fentes, l'eau qui
s'chappait en jets minces l'aveuglait et le trempait d'une pluie
glace.  Deux allumettes s'teignirent.  Toutes se mouillaient,
c'tait la nuit, une profondeur sans fond de tnbres.

Ds ce moment, une rage l'emporta.  Les haleines de l'invisible le
grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait 
une fureur de destruction.  Il s'acharna au hasard contre le cuvelage,
tapant o il pouvait,  coups de vilebrequin,  coups de scie, pris du
besoin de l'ventrer tout de suite sur sa tte.  Et il y mettait une
frocit, comme s'il et jou du couteau dans la peau d'un tre
vivant, qu'il excrait.  Il la tuerait  la fin, cette bte mauvaise
du Voreux,  la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de
chair humaine! On entendait la morsure de ses outils, son chine
s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par
miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers
des charpentes d'un clocher.

Mais il se calma, mcontent de lui.  Est-ce qu'on ne pouvait faire les
choses froidement? Sans hte, il souffla, il rentra dans le goyot des
chelles, dont il boucha le trou, en replaant le panneau qu'il avait
sci.  C'tait assez, il ne voulait pas donner l'veil par un dgt
trop grand, qu'on aurait tent de rparer tout de suite.  La bte
avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir;
et il avait sign, le monde pouvant saurait qu'elle n'tait pas
morte de sa belle mort.  Il prit le temps de rouler mthodiquement les
outils dans sa veste, il remonta les chelles avec lenteur.  Puis,
quand il fut sorti de la fosse sans tre vu, l'ide d'aller changer de
vtements ne lui vint mme pas.  Trois heures sonnaient.  Il resta
plant sur la route, il attendit.

A la mme heure, tienne, qui ne dormait pas, s'inquita d'un bruit
lger, dans l'paisse nuit de la chambre.  Il distinguait le petit
souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude;
tandis que, prs de lui, Jeanlin sifflait une note prolonge de flte.
Sans doute, il avait rv, et il se renfonait, lorsque le bruit
recommena.  C'tait un craquement de paillasse, l'effort touff
d'une personne qui se lve.  Alors, il s'imagina que Catherine se
trouvait indispose.

--Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il  voix basse.

Personne ne rpondit, seuls les ronflements des autres continuaient.
Pendant cinq minutes, rien ne bougea.  Puis, il y eut un nouveau
craquement.  Et, certain cette fois de ne pas s'tre tromp, il
traversa la chambre, il envoya les mains dans les tnbres, pour tter
le lit d'en face.  Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune
fille assise, l'haleine suspendue, veille et aux aguets.

--Eh bien! pourquoi ne rponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?

Elle finit par dire:

--Je me lve.

--A cette heure, tu te lves?

--Oui, je retourne travailler  la fosse.

Trs mu, tienne dut s'asseoir au bord de la paillasse, pendant que
Catherine lui expliquait ses raisons.  Elle souffrait trop de vivre
ainsi, oisive, en sentant peser sur elle de continuels regards de
reproche; elle aimait mieux courir le risque d'tre bouscule l-bas
par Chaval; et, si sa mre refusait son argent, quand elle le lui
apporterait, eh bien! elle tait assez grande pour se mettre  part et
faire elle-mme sa soupe.

--Va-t'en, je vais m'habiller.  Et ne dis rien, n'est-ce pas? si tu
veux tre gentil.

Mais il demeurait prs d'elle, il l'avait prise  la taille, dans une
caresse de chagrin et de piti.  En chemise, serrs l'un contre
l'autre, ils sentaient la chaleur de leur peau nue, au bord de cette
couche, tide du sommeil de la nuit.  Elle, d'un premier mouvement,
avait essay de se dgager; puis, elle s'tait mise  pleurer tout
bas, en le prenant  son tour par le cou, pour le garder contre elle,
dans une treinte dsespre.  Et ils restaient sans autre dsir, avec
le pass de leurs amours malheureuses, qu'ils n'avaient pu satisfaire.
tait-ce donc  jamais fini?  n'oseraient-ils s'aimer un jour,
maintenant qu'ils taient libres? Il n'aurait fallu qu'un peu de
bonheur, pour dissiper leur honte, ce malaise qui les empchait
d'aller ensemble,  cause de toutes sortes d'ides, o ils ne lisaient
pas clairement eux-mmes.

--Recouche-toi, murmura-t-elle.  Je ne veux pas allumer, a
rveillerait maman...  Il est l'heure, laisse-moi.

Il n'coutait point, il la pressait perdument, le coeur noy d'une
tristesse immense.  Un besoin de paix, un invincible besoin d'tre
heureux l'envahissait; et il se voyait mari, dans une petite maison
propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir l, tous les
deux.  Du pain le contenterait; mme s'il n'y en avait que pour un, le
morceau serait pour elle.  A quoi bon autre chose? est-ce que la vie
valait davantage?

Elle, cependant, dnouait ses bras nus.

--Je t'en prie, laisse.

Alors, dans un lan de son coeur, il lui dit  l'oreille:

--Attends, je vais avec toi.

Et lui-mme s'tonna d'avoir dit cette chose.  Il avait jur de ne pas
redescendre, d'o venait donc cette dcision brusque, sortie de ses
lvres, sans qu'il y et song, sans qu'il l'et discute un instant?
Maintenant, c'tait en lui un tel calme, une gurison si complte de
ses doutes, qu'il s'enttait, en homme sauv par le hasard, et qui
avait trouv enfin l'unique porte  son tourment.  Aussi refusa-t-il
de l'entendre, lorsqu'elle s'alarma, comprenant qu'il se dvouait pour
elle, redoutant les mauvaises paroles dont on l'accueillerait  la
fosse.  Il se moquait de tout, les affiches promettaient le pardon, et
cela suffisait.

--Je veux travailler, c'est mon ide...  Habillons-nous et ne faisons
pas de bruit.

Ils s'habillrent dans les tnbres, avec mille prcautions.  Elle,
secrtement, avait prpar la veille ses vtements de mineur; lui,
dans l'armoire, prit une veste et une culotte; et ils ne se lavrent
pas, par crainte de remuer la terrine.  Tous dormaient, mais il
fallait traverser le couloir troit, o couchait la mre.  Quand ils
partirent, le malheur voulut qu'ils butrent contre une chaise.  Elle
s'veilla, elle demanda, dans l'engourdissement du sommeil:

--Hein? qui est-ce?

Catherine, tremblante, s'tait arrte, en serrant violemment la main
d'tienne.

--C'est moi, ne vous inquitez pas, dit celui-ci.  J'touffe, je sors
respirer un peu.

--Bon, bon.

Et la Maheude se rendormit.  Catherine n'osait plus bouger.  Enfin,
elle descendit dans la salle, elle partagea une tartine qu'elle avait
rserve sur un pain, donn par une dame de Montsou.  Puis, doucement,
ils refermrent la porte, ils s'en allrent.

Souvarine tait demeur debout, prs de l'Avantage,  l'angle de la
route.  Depuis une demi-heure, il regardait les charbonniers qui
retournaient au travail, confus dans l'ombre, passant avec leur sourd
pitinement de troupeau.  Il les comptait, comme les bouchers comptent
les btes,  l'entre de l'abattoir; et il tait surpris de leur
nombre, il ne prvoyait pas, mme dans son pessimisme, que ce nombre
de lches pt tre si grand.  La queue s'allongeait toujours, il se
raidissait, trs froid, les dents serres, les yeux clairs.

Mais il tressaillit.  Parmi ces hommes qui dfilaient, et dont il ne
distinguait pas les visages, il venait pourtant d'en reconnatre un, 
sa dmarche.  Il s'avana, il l'arrta.

--O vas-tu?

tienne, saisi, au lieu de rpondre, balbutiait.

--Tiens! tu n'es pas encore parti!

Puis, il avoua, il retournait  la fosse.  Sans doute, il avait jur;
seulement, ce n'tait pas une existence, d'attendre les bras croiss
des choses qui arriveraient dans cent ans peut-tre; et, d'ailleurs,
des raisons  lui le dcidaient.

Souvarine l'avait cout, frmissant.  Il l'empoigna par une paule,
il le rejeta vers le coron.

--Rentre chez toi, je le veux, entends-tu!

Mais, Catherine s'tant approche, il la reconnut, elle aussi.
tienne protestait, dclarait qu'il ne laissait  personne le soin de
juger sa conduite.  Et les yeux du machineur allrent de la jeune
fille au camarade; tandis qu'il reculait d'un pas, avec un geste de
brusque abandon.  Quand il y avait une femme dans le coeur d'un homme,
l'homme tait fini, il pouvait mourir.  Peut-tre revit-il, en une
vision rapide, l-bas,  Moscou, sa matresse pendue, ce dernier lien
de sa chair coup, qui l'avait rendu libre de la vie des autres et de
la sienne.  Il dit simplement:

--Va.

Gn, tienne s'attardait, cherchait une parole de bonne amiti, pour
ne pas se sparer ainsi.

--Alors, tu pars toujours?

--Oui.

--Eh bien! donne-moi la main, mon vieux.  Bon voyage et sans rancune.

L'autre lui tendit une main glace.  Ni ami, ni femme.

--Adieu pour tout de bon, cette fois.

--Oui, adieu.

Et Souvarine, immobile dans les tnbres, suivit du regard tienne et
Catherine, qui entraient au Voreux.



III


A quatre heures, la descente commena.  Dansaert, install en personne
au bureau du marqueur, dans la lampisterie, inscrivait chaque ouvrier
qui se prsentait, et lui faisait donner une lampe.  Il les prenait
tous, sans une observation, tenant la promesse des affiches.
Cependant, lorsqu'il aperut au guichet tienne et Catherine, il eut
un sursaut, trs rouge, la bouche ouverte pour refuser l'inscription;
puis, il se contenta de triompher, d'un air goguenard: ah! ah! le fort
des forts tait donc par terre? la Compagnie avait donc du bon, que le
terrible tombeur de Montsou revenait lui demander du pain? Silencieux,
tienne emporta sa lampe et monta au puits, avec la herscheuse.

Mais c'tait l, dans la salle de recette, que Catherine craignait les
mauvaises paroles des camarades.  Justement, ds l'entre, elle
reconnut Chaval au milieu d'une vingtaine de mineurs, attendant qu'une
cage ft libre.  Il s'avanait furieusement vers elle, lorsque la vue
d'tienne l'arrta.  Alors, il affecta de ricaner, avec des
haussements d'paules outrageux.  Trs bien! il s'en foutait, du
moment que l'autre avait occup la place toute chaude; bon dbarras!
a regardait le monsieur, s'il aimait les restes; et, sous l'talage
de ce ddain, il tait repris d'un tremblement de jalousie, ses yeux
flambaient.  D'ailleurs, les camarades ne bougeaient pas, muets, les
yeux baisss.  Ils se contentaient de jeter un regard oblique aux
nouveaux venus; puis, abattus et sans colre, ils se remettaient 
regarder fixement la bouche du puits, leur lampe  la main, grelottant
sous la mince toile de leur veste, dans les courants d'air continus de
la grande salle.

Enfin, la cage se cala sur les verrous, on leur cria d'embarquer.
Catherine et tienne se tassrent dans une berline, o Pierron et deux
haveurs se trouvaient dj.  A ct, dans l'autre berline, Chaval
disait au pre Mouque, trs haut, que la Direction avait bien tort de
ne pas profiter de l'occasion pour dbarrasser les fosses des
chenapans qui les pourrissaient; mais le vieux palefrenier, dj
retomb  la rsignation de sa chienne d'existence, ne se fchait plus
de la mort de ses enfants, rpondait simplement d'un geste de
conciliation.

La cage se dcrocha, on fila dans le noir.  Personne ne parlait.  Tout
d'un coup, comme on tait aux deux tiers de la descente, il y eut un
frottement terrible.  Les fers craquaient, les hommes furent jets les
uns contre les autres.

--Nom de Dieu! gronda tienne, est-ce qu'ils vont nous aplatir? Nous
finirons par tous y rester, avec leur sacr cuvelage.  Et ils disent
encore qu'ils l'ont rpar!

Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle.  Elle descendait
maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers
coutaient avec inquitude ce ruissellement.  Il s'tait donc dclar
bien des fuites, dans le brandissage des joints?

Pierron, interrog, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne
voulut pas montrer sa peur, qui pouvait tre considre comme une
attaque  la Direction; et il rpondit:

--Oh! pas de danger! C'est toujours comme a.  Sans doute qu'on n'a
pas eu le temps de brandir les pichoux.

Le torrent ronflait sur leurs ttes, ils arrivrent au fond, au
dernier accrochage, sous une vritable trombe d'eau.  Pas un porion
n'avait eu l'ide de monter par les chelles, pour se rendre compte.
La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit
suivante.  Dans les galeries, la rorganisation du travail donnait
assez de mal.  Avant de laisser les haveurs retourner  leur chantier
d'abattage, l'ingnieur avait dcid que, pendant les cinq premiers
jours, tous les hommes excuteraient certains travaux de
consolidation, d'une urgence absolue.  Des boulements menaaient
partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait
raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de
mtres.  En bas, on formait donc des quipes de dix hommes, chacune
sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait  la besogne, aux
endroits les plus endommags.  Quand la descente fut finie, on compta
que trois cent vingt-deux mineurs taient descendus, environ la moiti
du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine
exploitation.

Justement, Chaval complta l'quipe dont Catherine et tienne
faisaient partie; et il n'y eut pas l un hasard, il s'tait cach
d'abord derrire les camarades, puis il avait forc la main au porion.
Cette quipe-l s'en alla dblayer, dans le bout de la galerie nord, 
prs de trois kilomtres, un boulement qui bouchait une voie de la
veine Dix-Huit-Pouces.  On attaqua les roches boules  la pioche et
 la pelle.  tienne, Chaval et cinq autres dblayaient, tandis que
Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan inclin.
Les paroles taient rares, le porion ne les quittait pas.  Cependant,
les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger
des gifles.  Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette
trane, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si
bien que le nouveau l'avait menac d'une danse, s'il ne la laissait
pas tranquille.  Leurs yeux se mangeaient, on dut les sparer.

Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail.  Il
paraissait d'une humeur excrable, il s'emporta contre le porion: rien
ne marchait, les bois demandaient  tre remplacs au fur et  mesure,
est-ce que c'tait fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en
annonant qu'il reviendrait avec l'ingnieur.  Il attendait Ngrel
depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.

Une heure encore s'coula.  Le porion avait arrt le dblaiement,
pour employer tout son monde  tayer le toit.  Mme la herscheuse et
les deux galibots ne roulaient plus, prparaient et apportaient les
pices du boisage.  Dans ce fond de galerie, l'quipe se trouvait
comme aux avant-postes, perdue  une extrmit de la mine, sans
communication dsormais avec les autres chantiers.  Trois ou quatre
fois, des bruits tranges, de lointains galops firent bien tourner la
tte aux travailleurs: qu'tait-ce donc? on aurait dit que les voies
se vidaient, que les camarades remontaient dj, et au pas de course.
Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient
 caler les bois, tourdis par les grands coups de marteau.  Enfin, on
reprit le dblaiement, le roulage recommena.

Ds le premier voyage, Catherine, effraye, revint en disant qu'il n'y
avait plus personne au plan inclin.

--J'ai appel, on n'a pas rpondu.  Tous ont fichu le camp.

Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetrent leurs outils pour
galoper.  Cette ide, d'tre abandonns, seuls au fond de la fosse, si
loin de l'accrochage, les affolait.  Ils n'avaient gard que leur
lampe, ils couraient  la file, les hommes, les enfants, la
herscheuse; et le porion lui-mme perdait la tte, jetait des appels,
de plus en plus effray du silence, de ce dsert des galeries qui
s'tendait sans fin.  Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrt pas une
me? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur
s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils
sentaient l, sans la connatre.

Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra
la route.  Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils
ne pouvaient plus courir, ils fendaient pniblement le flot, avec la
pense qu'une minute de retard allait tre la mort.

--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crev, cria tienne.  Je le
disais bien que nous y resterions!

Depuis la descente, Pierron, trs inquiet, voyait augmenter le dluge
qui tombait du puits.  Tout en embarquant les berlines avec deux
autres, il levait la tte, la face trempe des grosses gouttes, les
oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempte, l-haut.  Mais il
trembla surtout, quand il s'aperut que, sous lui, le puisard, le
bougnou profond de dix mtres, s'emplissait: dj, l'eau jaillissait
du plancher, dbordait sur les dalles de fonte; et c'tait une preuve
que la pompe ne suffisait plus  puiser les fuites.  Il l'entendait
s'essouffler, avec un hoquet de fatigue.  Alors, il avertit Dansaert,
qui jura de colre, en rpondant qu'il fallait attendre l'ingnieur.
Deux fois, il revint  la charge, sans tirer de lui autre chose que
des haussements d'paules exasprs.  Eh bien! l'eau montait, que
pouvait-il y faire?

Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait  la corve; et il dut le
tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'tait brusquement
cabr, la tte allonge vers le puits, hennissant  la mort.

--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquite?...  Ah! c'est parce
qu'il pleut.  Viens donc, a ne te regarde pas.

Mais la bte frissonnait de tout son poil, il la trana de force au
roulage.

Presque au mme instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au
fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un
vacarme prolong de chute.  C'tait une pice du cuvelage qui se
dtachait, qui tombait de cent quatre-vingts mtres, en rebondissant
contre les parois.  Pierron et les autres chargeurs purent se garer,
la planche de chne broya seulement une berline vide.  En mme temps,
un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue creve, ruisselait.
Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde
pice dboula.  Et, devant la catastrophe menaante, effar, il
n'hsita plus, il donna l'ordre de la remonte, lana des porions pour
avertir les hommes, dans les chantiers.

Alors, commena une effroyable bousculade.  De chaque galerie, des
files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient  l'assaut des cages.
On s'crasait, on se tuait pour tre remont tout de suite.
Quelques-uns, qui avaient eu l'ide de prendre le goyot des chelles,
redescendirent en criant que le passage y tait bouch dj.  C'tait
l'pouvante de tous, aprs chaque dpart d'une cage: celle-l venait
de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu
des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la dbcle devait
continuer, on entendait une srie de sourdes dtonations, les bois qui
se fendaient, qui clataient dans le grondement continu et croissant
de l'averse.  Une cage bientt fut hors d'usage, dfonce, ne glissant
plus entre les guides, rompues sans doute.  L'autre frottait
tellement, que le cble allait casser bien sr.  Et il restait une
centaine d'hommes  sortir, tous rlaient, se cramponnaient,
ensanglants, noys.  Deux furent tus par des chutes de planches.  Un
troisime, qui avait empoign la cage, retomba de cinquante mtres et
disparut dans le bougnou.

Dansaert, cependant, tchait de mettre de l'ordre.  Arm d'une
rivelaine, il menaait d'ouvrir le crne au premier qui n'obirait
pas; et il voulait les ranger  la file, il criait que les chargeurs
sortiraient les derniers, aprs avoir emball les camarades.  On ne
l'coutait pas, il avait empch Pierron, lche et blme, de filer un
des premiers.  A chaque dpart, il devait l'carter d'une gifle.  Mais
lui-mme claquait des dents, une minute de plus, et il tait englouti:
tout crevait l-haut, c'tait un fleuve dbord, une pluie meurtrire
de charpentes.  Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de
peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrire
lui.  La cage monta.

A ce moment, l'quipe d'tienne et de Chaval dbouchait dans
l'accrochage.  Ils virent la cage disparatre, ils se prcipitrent;
mais il leur fallut reculer, sous l'croulement final du cuvelage: le
puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas.  Catherine
sanglotait, Chaval s'tranglait  crier des jurons.  On tait une
vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?
Le pre Mouque, qui avait ramen Bataille, sans hte, le tenait encore
par la bride, tous les deux stupfis, le vieux et la bte, devant la
hausse rapide de l'inondation.  L'eau dj montait aux cuisses.
tienne muet, les dents serres, souleva Catherine entre ses bras.  Et
les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'enttaient,
imbciles,  regarder le puits, ce trou boul qui crachait un fleuve,
et d'o ne pouvait plus leur venir aucun secours.

Au jour, Dansaert, en dbarquant, aperut Ngrel qui accourait.
Madame Hennebeau, par une fatalit, l'avait, ce matin-l, au saut du
lit, retenu  feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.
Il tait dix heures.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.

--La fosse est perdue, rpondit le matre-porion.

Et il conta la catastrophe, en bgayant, tandis que l'ingnieur,
incrdule, haussait les paules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se
dmolissait comme a? On exagrait, il fallait voir.

--Personne n'est rest au fond, n'est-ce pas?

Dansaert se troublait.  Non, personne.  Il l'esprait du moins.
Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.

--Mais, nom d'un chien! dit Ngrel, pourquoi tes-vous sorti, alors?
Est-ce qu'on lche ses hommes!

Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes.  Le matin, on
en avait distribu trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que
deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que
la leur tait reste l-bas, tombe de leur main, dans les bousculades
de la panique.  On tcha de procder  un appel, il fut impossible
d'tablir un nombre exact: des mineurs s'taient sauvs, d'autres
n'entendaient plus leur nom.  Personne ne tombait d'accord sur les
camarades manquants.  Ils taient peut-tre vingt, peut-tre quarante.
Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingnieur: il y avait des
hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,
 travers les charpentes croules, lorsqu'on se penchait  la bouche
du puits.

Le premier soin de Ngrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de
vouloir fermer la fosse.  Mais il tait dj trop tard, les
charbonniers qui avaient galop au coron des Deux-Cent-Quarante, comme
poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'pouvanter les
familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dvalaient
en courant, secous de cris et de sanglots.  Il fallut les repousser,
un cordon de surveillants fut charg de les maintenir, car ils
auraient gn les manoeuvres.  Beaucoup des ouvriers remonts du puits
demeuraient l, stupides, sans penser  changer de vtements, retenus
par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant o ils
avaient failli rester.  Les femmes, perdues autour d'eux, les
suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms.  Est-ce que
celui-ci en tait? et celui-l? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils
balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,
des gestes qui cartaient une vision abominable, toujours prsente.
La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.
Et, l-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,
assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'tait pas loign, et
qui regardait.

--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix trangle de
  larmes.

Ngrel parut un instant, jeta ces mots:

--Ds que nous saurons les noms, nous les ferons connatre.  Mais rien
n'est perdu, tout le monde sera sauv...  Je descends.

Alors, muette d'angoisse, la foule attendit.  En effet, avec une
bravoure tranquille, l'ingnieur s'apprtait  descendre.  Il avait
fait dcrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du
cble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau teindrait sa
lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la
protgerait.

Des porions, tremblants, la face blanche et dcompose, aidaient  ces
prparatifs.

--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Ngrel d'une voix brve.

Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le
matre-porion chanceler, ivre d'pouvante, il l'carta d'un geste de
mpris.

--Non, vous m'embarrasseriez...  J'aime mieux tre seul.

Dj, il tait dans l'troit baquet, qui vacillait  l'extrmit du
cble; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du
signal, il cria lui-mme au machineur:

--Doucement!

La machine mit en branle les bobines, Ngrel disparut dans le gouffre,
d'o montait toujours le hurlement des misrables.

En haut, rien n'avait boug.  Il constata le bon tat du cuvelage
suprieur.  Balanc au milieu du puits, il virait, il clairait les
parois: les fuites, entre les joints, taient si peu abondantes, que
sa lampe n'en souffrait pas.  Mais,  trois cents mtres, lorsqu'il
arriva au cuvelage infrieur, elle s'teignit selon ses prvisions, un
jaillissement avait empli le cuffat.  Ds lors, il n'eut plus pour y
voir que la lampe pendue, qui le prcdait dans les tnbres.  Et,
malgr sa tmrit, un frisson le plit, en face de l'horreur du
dsastre.  Quelques pices de bois restaient seules, les autres
s'taient effondres avec leurs cadres; derrire, d'normes cavits se
creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par
masses considrables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer
souterraine aux temptes et aux naufrages ignors, s'panchaient en un
dgorgement d'cluse.  Il descendit encore, perdu au centre de ces
vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe
des sources, si mal clair par l'toile rouge de la lampe, filant en
bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville
dtruite, trs loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes.  Aucun
travail humain n'tait plus possible.  Il ne gardait qu'un espoir,
celui de tenter le sauvetage des hommes en pril.  A mesure qu'il
s'enfonait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut
s'arrter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de
charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des
goyots, s'enchevtrant avec les guidonnages arrachs de la pompe.
Comme il regardait longuement, le coeur serr, le hurlement cessa tout
d'un coup.  Sans doute, devant la crue rapide, les misrables venaient
de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas dj empli la
bouche.

Ngrel dut se rsigner  tirer la corde du signal, pour qu'on le
remontt.  Puis, il se fit arrter de nouveau.  Une stupeur lui
restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas
la cause.  Il dsirait se rendre compte, il examina les quelques
pices du cuvelage qui tenaient bon.  A distance, des dchirures, des
entailles dans le bois, l'avaient surpris.  Sa lampe agonisait, noye
d'humidit, et il toucha de ses doigts, il reconnut trs nettement des
coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de
destruction.  videmment, on avait voulu cette catastrophe.  Il
demeurait bant, les pices craqurent, s'abmrent avec leurs cadres,
dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-mme.  Sa
bravoure s'en tait alle, l'ide de l'homme qui avait fait a
dressait ses cheveux, le glaait de la peur religieuse du mal, comme
si, ml aux tnbres, l'homme et encore t l, norme, pour son
forfait dmesur.  Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et
il tait grand temps d'ailleurs, car il s'aperut, cent mtres plus
haut, que le cuvelage suprieur se mettait  son tour en mouvement:
les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'toupe, lchaient
des ruisseaux.  Ce n'tait  prsent qu'une question d'heures, le
puits achverait de se dcuveler, et s'croulerait.

Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Ngrel.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingnieur, trangl, ne parlait point.  Il dfaillait.

--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu a...  As-tu examin?

Oui, il rpondait de la tte, avec des regards dfiants.  Il refusait
de s'expliquer en prsence des quelques porions qui coutaient, il
emmena son oncle  dix mtres, ne se jugea pas assez loin, recula
encore; puis, trs bas,  l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les
planches troues et scies, la fosse saigne au cou et rlant.  Devenu
blme, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif
qui fait le silence sur la monstruosit des grandes dbauches et des
grands crimes.  Il tait inutile d'avoir l'air de trembler devant les
dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait.  Et tous deux
continuaient  chuchoter, atterrs qu'un homme et trouv le courage
de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt
fois, pour cette effroyable besogne.  Ils ne comprenaient mme pas
cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire
malgr l'vidence, comme on doute de ces histoires d'vasions
clbres, de ces prisonniers envols par des fentres,  trente mtres
du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait
son visage.  Il eut un geste de dsespoir, il donna l'ordre d'vacuer
la fosse tout de suite.  Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un
abandon muet, avec des coups d'oeil en arrire sur ces grands corps de
briques, vides et encore debout, que rien dsormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingnieur descendaient les derniers de la
recette, la foule les accueillit de sa clameur, rpte obstinment.

--Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude tait l, parmi les femmes.  Elle se rappelait
le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient d partir ensemble,
ils se trouvaient pour sr au fond; et, aprs avoir cri que c'tait
bien fait, qu'ils mritaient d'y rester, les sans-coeur, les lches,
elle tait accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante
d'angoisse.  D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui
s'levait autour d'elle sur les noms la renseignait.  Oui, oui,
Catherine y tait, tienne aussi, un camarade les avait vus.  Mais, au
sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas.  Non, pas
celui-ci, celui-l au contraire, peut-tre Chaval, avec lequel
pourtant un galibot jurait d'tre remont.  La Levaque et la
Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en pril, s'acharnaient,
se lamentaient aussi fort que les autres.  Sorti un des premiers,
Zacharie, malgr son air de se moquer de tout, avait embrass en
pleurant sa femme et sa mre; et, demeur prs de celle-ci, il
grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un dbordement inattendu
de tendresse, refusant de la croire l-bas, tant que les chefs ne
l'auraient pas constat officiellement.

--Les noms! les noms! de grce les noms!

Ngrel, nerv, dit trs haut aux surveillants:

--Mais faites-les donc taire! C'est  mourir de chagrin.  Nous ne les
savons pas, les noms.

Deux heures s'taient passes dj.  Dans le premier effarement,
personne n'avait song  l'autre puits, au vieux puits de Rquillart.
M. Hennebeau annonait qu'on allait tenter le sauvetage de ce ct,
lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'chapper
 l'inondation, en remontant par les chelles pourries de l'ancien
goyot hors d'usage; et l'on nommait le pre Mouque, cela causait une
surprise, personne ne le croyait au fond.  Mais le rcit des cinq
vads redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les
suivre, gars, murs par des boulements, et il n'tait plus possible
de les secourir, car il y avait dj dix mtres de crue dans
Rquillart.  On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un
gmissement de peuple gorg.

--Faites-les donc taire! rpta Ngrel furieux.  Et qu'ils reculent!
Oui, oui,  cent mtres! Il y a du danger, repoussez-les,
repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens.  Ils s'imaginaient
d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les
porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.
Cette ide les rendit muets de saisissement, ils finirent par se
laisser refouler pas  pas; mais on fut oblig de doubler les gardiens
qui les contenaient; car, malgr eux, comme attirs, ils revenaient
toujours.  Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on
accourait de tous les corons, de Montsou mme.  Et l'homme, en haut,
sur le terri, l'homme blond,  la figure de fille, fumait des
cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commena.  Il tait midi, personne n'avait mang, et
personne ne s'loignait.  Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,
passaient lentement des nues couleur de rouille.  Un gros chien,
derrire la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relche,
irrit du souffle vivant de la foule.  Et cette foule, peu  peu,
s'tait rpandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour
de la fosse,  cent mtres.  Au centre du grand vide, le Voreux se
dressait.  Plus une me, plus un bruit, un dsert; les fentres et les
portes, restes ouvertes, montraient l'abandon intrieur; un chat
rouge, oubli, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un
escalier et disparut.  Sans doute les foyers des gnrateurs
s'teignaient  peine, car la haute chemine de briques lchait de
lgres fumes, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du
beffroi grinait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix
mlancolique de ces vastes btiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait boug.  M. Hennebeau, Ngrel, d'autres
ingnieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux
noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'loignaient pas, les
jambes rompues de fatigue, fivreux, malades d'assister impuissants 
un pareil dsastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au
chevet d'un moribond.  Le cuvelage suprieur devait achever de
s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits
saccads de chute profonde, auxquels succdaient de grands silences.
C'tait la plaie qui s'agrandissait toujours: l'boulement, commenc
par le bas, montait, se rapprochait de la surface.  Une impatience
nerveuse avait pris Ngrel, il voulait voir, et il s'avanait dj,
seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'tait jet  ses paules.  A
quoi bon? il ne pouvait rien empcher.  Cependant, un mineur, un
vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu' la baraque; mais il
reparut tranquillement, il tait all chercher ses sabots.

Trois heures sonnrent.  Rien encore.  Une averse avait tremp la
foule, sans qu'elle recult d'un pas.  Le chien de Rasseneur s'tait
remis  aboyer.  Et ce fut  trois heures vingt minutes seulement,
qu'une premire secousse branla la terre.  Le Voreux en frmit,
solide, toujours debout.  Mais une seconde suivit aussitt, et un long
cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronn du criblage,
aprs avoir chancel deux fois, venait de s'abattre avec un craquement
terrible.  Sous la pression norme, les charpentes se rompaient et
frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'tincelles.  Ds
ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se
succdaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan
en ruption.  Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des
hurlements plaintifs, comme s'il et annonc les oscillations qu'il
sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui
regardait, ne pouvait retenir une clameur de dtresse,  chacun de ces
bonds qui les soulevaient.  En moins de dix minutes, la toiture
ardoise du beffroi s'croula, la salle de recette et la chambre de la
machine se fendirent, se trourent d'une brche considrable.  Puis,
les bruits se turent, l'effondrement s'arrta, il se fit de nouveau un
grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entam, comme bombard par
une arme de barbares.  On ne criait plus, le cercle largi des
spectateurs regardait.  Sous les poutres en tas du criblage, on
distinguait les culbuteurs fracasss, les trmies creves et tordues.
Mais c'tait surtout  la recette que les dbris s'accumulaient, au
milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombs
en gravats.  La charpente de fer qui portait les molettes avait
flchi, enfonce  moiti dans la fosse; une cage tait reste pendue,
un bout de cble arrach flottait; puis, il y avait une bouillie de
berlines, de dalles de fonte, d'chelles.  Par un hasard, la
lampisterie, demeure intacte, montrait  gauche les ranges claires
de ses petites lampes.  Et, au fond de sa chambre ventre, on
apercevait la machine, assise carrment sur son massif de maonnerie:
les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de
muscles indestructibles, l'norme bielle, replie en l'air,
ressemblait au puissant genou d'un gant, couch et tranquille dans sa
force.

M. Hennebeau, au bout de cette heure de rpit, sentit l'espoir
renatre.  Le mouvement des terrains devait tre termin, on aurait la
chance de sauver la machine et le reste des btiments.  Mais il
dfendait toujours qu'on s'approcht, il voulait patienter une
demi-heure encore.  L'attente devint insupportable, l'esprance
redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient.  Une nue sombre,
grandie  l'horizon, htait le crpuscule, une tombe de jour sinistre
sur cette pave des temptes de la terre.  Depuis sept heures, on
tait l, sans remuer, sans manger.

Et, brusquement, comme les ingnieurs s'avanaient avec prudence, une
suprme convulsion du sol les mit en fuite.  Des dtonations
souterraines clataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le
gouffre.  A la surface, les dernires constructions se culbutaient,
s'crasaient.  D'abord, une sorte de tourbillon emporta les dbris du
criblage et de la salle de recette.  Le btiment des chaudires creva
ensuite, disparut.  Puis, ce fut la tourelle carre o rlait la pompe
d'puisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauch par un
boulet.  Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine,
disloque sur son massif, les membres cartels, lutter contre la
mort: elle marcha, elle dtendit sa bielle, son genou de gante, comme
pour se lever; mais elle expirait, broye, engloutie.  Seule, la haute
chemine de trente mtres restait debout, secoue, pareille  un mt
dans l'ouragan.  On croyait qu'elle allait s'mietter et voler en
poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfona d'un bloc, bue par la
terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne dpassait, pas
mme la pointe du paratonnerre.  C'tait fini, la bte mauvaise,
accroupie dans ce creux, gorge de chair humaine, ne soufflait plus de
son haleine grosse et longue.  Tout entier, le Voreux venait de couler
 l'abme.

Hurlante, la foule se sauva.  Des femmes couraient en se cachant les
yeux.  L'pouvante roula des hommes comme un tas de feuilles sches.
On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enfle, les bras en
l'air, devant l'immense trou qui s'tait creus.  Ce cratre de volcan
teint, profond de quinze mtres, s'tendait de la route au canal, sur
une largeur de quarante mtres au moins.  Tout le carreau de la mine y
avait suivi les btiments, les trteaux gigantesques, les passerelles
avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans
compter la provision des bois, une futaie de perches coupes, avales
comme des pailles.  Au fond, on ne distinguait plus qu'un gchis de
poutres, de briques, de fer, de pltre, d'affreux restes pils,
enchevtrs, salis, dans cet enragement de la catastrophe.  Et le trou
s'arrondissait, des gerures partaient des bords, gagnaient au loin, 
travers les champs.  Une fente montait jusqu'au dbit de Rasseneur,
dont la faade avait craqu.  Est-ce que le coron lui-mme y
passerait? jusqu'o devait-on fuir, pour tre  l'abri, dans cette fin
de jour abominable, sous cette nue de plomb, qui elle aussi semblait
vouloir craser le monde?

Mais Ngrel eut un cri de douleur.  M. Hennebeau, qui avait recul,
pleura.  Le dsastre n'tait pas complet, une berge se rompit, et le
canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des
gerures.  Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans
une valle profonde.  La mine buvait cette rivire, l'inondation
maintenant submergeait les galeries pour des annes.  Bientt, le
cratre s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place o tait
nagure le Voreux, pareil  ces lacs sous lesquels dorment des villes
maudites.  Un silence terrifi s'tait fait, on n'entendait plus que
la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.

Alors, sur le terri branl, Souvarine se leva.  Il avait reconnu la
Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le
poids pesait si lourd sur les ttes des misrables qui agonisaient au
fond.  Et il jeta sa dernire cigarette, il s'loigna sans un regard
en arrire, dans la nuit devenue noire.  Au loin, son ombre diminua,
se fondit avec l'ombre.  C'tait l-bas qu'il allait,  l'inconnu.  Il
allait, de son air tranquille,  l'extermination, partout o il y
aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes.  Ce
sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous
elle,  chacun de ses pas, clater le pav des rues.



IV


Dans la nuit mme qui avait suivi l'croulement du Voreux,
M. Hennebeau tait parti pour Paris, voulant en personne renseigner
les rgisseurs, avant que les journaux pussent mme donner la
nouvelle.  Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva trs
calme, avec son air de grant correct.  Il avait videmment dgag sa
responsabilit, sa faveur ne parut pas dcrotre, au contraire le
dcret qui le nommait officier de la Lgion d'honneur fut sign
vingt-quatre heures aprs.

Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le
coup terrible.  Ce n'taient point les quelques millions perdus,
c'tait la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du
lendemain, en face de l'gorgement d'un de ses puits.  Elle fut si
frappe, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence.  A quoi
bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on dcouvrait le bandit,
faire un martyr, dont l'effroyable hrosme dtraquerait d'autres
ttes, enfanterait toute une ligne d'incendiaires et d'assassins?
D'ailleurs, elle ne souponna pas le vrai coupable, elle finissait par
croire  une arme de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme
et trouv l'audace et la force d'une telle besogne; et l, justement,
tait la pense qui l'obsdait, cette pense d'une menace dsormais
grandissante autour de ses fosses.  Le directeur avait reu l'ordre
d'organiser un vaste systme d'espionnage, puis de congdier un  un,
sans bruit, les hommes dangereux, souponns d'avoir tremp dans le
crime.  On se contenta de cette puration, d'une haute prudence
politique.

Il n'y eut qu'un renvoi immdiat, celui de Dansaert, le matre-porion.
Depuis le scandale chez la Pierronne, il tait devenu impossible.  Et
l'on prtexta son attitude dans le danger, cette lchet du capitaine
abandonnant ses hommes.  D'autre part, c'tait une avance discrte aux
mineurs, qui l'excraient.

Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpir, et la
Direction dut envoyer une note rectificative  un journal, pour
dmentir une version o l'on parlait d'un baril de poudre, allum par
les grvistes.  Dj, aprs une rapide enqute, le rapport de
l'ingnieur du gouvernement concluait  une rupture naturelle du
cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionne; et la
Compagnie avait prfr se taire et accepter le blme d'un manque de
surveillance.  Dans la presse,  Paris, ds le troisime jour, la
catastrophe tait alle grossir les faits divers: on ne causait plus
que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les
dpches publies chaque matin.  A Montsou mme, les bourgeois
blmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une lgende
se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter 
l'oreille.  Tout le pays montrait aussi une grande piti pour les
victimes, des promenades s'organisaient  la fosse dtruite, on y
accourait en famille se donner l'horreur des dcombres, pesant si
lourd sur la tte des misrables ensevelis.

Deneulin, nomm ingnieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du
dsastre, pour son entre en fonction; et son premier soin fut de
refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le
dommage  chaque heure.  De grands travaux taient ncessaires, il mit
tout de suite une centaine d'ouvriers  la construction d'une digue.
Deux fois, l'imptuosit du flot emporta les premiers barrages.
Maintenant, on installait des pompes, c'tait une lutte acharne, une
reprise violente, pas  pas, de ces terrains disparus.

Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.
Ngrel restait charg de tenter un effort suprme, et les bras ne lui
manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un
lan de fraternit.  Ils oubliaient la grve, ils ne s'inquitaient
point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient
qu' risquer leur peau, du moment o il y avait des camarades en
danger de mort.  Tous taient l, avec leurs outils, frmissant,
attendant de savoir  quelle place il fallait taper.  Beaucoup,
malades de frayeur aprs l'accident, agits de tremblements nerveux,
tremps de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,
se levaient quand mme, se montraient les plus enrags  vouloir se
battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche  prendre.
Malheureusement, l'embarras commenait devant cette question d'une
besogne utile: que faire? comment descendre? par quel ct attaquer
les roches?

L'opinion de Ngrel tait que pas un des malheureux ne survivait, les
quinze avaient  coup sr pri, noys ou asphyxis; seulement, dans
ces catastrophes des mines, la rgle est de toujours supposer vivants
les hommes murs au fond; et il raisonnait en ce sens.  Le premier
problme qu'il se posait tait de dduire o ils avaient pu se
rfugier.  Les porions, les vieux mineurs consults par lui, tombaient
d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades taient
certainement monts, de galerie en galerie, jusque dans les tailles
les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute acculs au
bout de quelque voie suprieure.  Cela, du reste, s'accordait avec les
renseignements du pre Mouque, dont le rcit embrouill donnait mme 
croire que l'affolement de la fuite avait spar la bande en petits
groupes, semant les fuyards en chemin,  tous les tages.  Mais les
avis des porions se partageaient ensuite, ds qu'on abordait la
discussion des tentatives possibles.  Comme les voies les plus proches
du sol taient  cent cinquante mtres, on ne pouvait songer au
fonage d'un puits.  Restait Rquillart, l'accs unique, le seul point
par lequel on se rapprochait.  Le pis tait que la vieille fosse,
inonde elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de
libre, au-dessus du niveau des eaux, que des tronons de galerie
dpendant du premier accrochage.  L'puisement allait demander des
annes, la meilleure dcision tait donc de visiter ces galeries, pour
voir si elles n'avoisinaient pas les voies submerges, au bout
desquelles on souponnait la prsence des mineurs en dtresse.  Avant
d'en arriver l logiquement, on avait beaucoup discut, pour carter
une foule de projets impraticables.

Ds lors, Ngrel remua la poussire des archives, et quand il eut
dcouvert les anciens plans des deux fosses, il les tudia, il
dtermina les points o devaient porter les recherches.  Peu  peu,
cette chasse l'enflammait, il tait,  son tour, pris d'une fivre de
dvouement, malgr son ironique insouciance des hommes et des choses.
On prouva de premires difficults pour descendre,  Rquillart: il
fallut dblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les
prunelliers et les aubpines; et l'on eut encore  rparer les
chelles.  Puis, les ttonnements commencrent.  L'ingnieur, descendu
avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre
certaines parties de la veine, qu'il leur dsignait; et, dans un grand
silence, chacun collait une oreille  la houille, coutait si des
coups lointains ne rpondaient pas.  Mais on parcourut en vain toutes
les galeries praticables, aucun cho ne venait.  L'embarras avait
augment:  quelle place entailler la couche? vers qui marcher,
puisque personne ne paraissait tre l? On s'enttait pourtant, on
cherchait, dans l'nervement d'une anxit croissante.

Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin  Rquillart.
Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait
pas jusqu'au soir.  Quand un homme ressortait, elle se levait, le
questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle
attendait encore, sans une parole, le visage dur et ferm.  Jeanlin,
lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rd, de
l'air effar d'une bte de proie dont le terrier va dnoncer les
rapines: il songeait au petit soldat, couch sous les roches, avec la
peur qu'on n'allt troubler ce bon sommeil; mais ce ct de la mine
tait envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient
plus  gauche, dans la galerie ouest.  D'abord, Philomne tait venue
galement, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'quipe
de recherches; puis, cela l'avait ennuye, de prendre froid sans
ncessit ni rsultat: elle restait au coron, elle tranait ses
journes de femme molle, indiffrente, occupe  tousser du matin au
soir.  Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mang la terre
pour retrouver sa soeur.  Il criait la nuit, il la voyait, il
l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge creve  force d'appeler
au secours.  Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que
c'tait l, qu'il le sentait bien.  L'ingnieur ne le laissait plus
descendre, et il ne s'loignait pas de ce puits dont on le chassait,
il ne pouvait mme s'asseoir et attendre prs de sa mre, agit d'un
besoin d'agir, tournant sans relche.

On tait au troisime jour.  Ngrel, dsespr, avait rsolu de tout
abandonner le soir.  A midi, aprs le djeuner, lorsqu'il revint avec
ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir
Zacharie sortir de la fosse, trs rouge, gesticulant, criant:

--Elle y est! elle m'a rpondu! Arrivez, arrivez donc!

Il s'tait gliss par les chelles, malgr le gardien, et il jurait
qu'on avait tap, l-bas, dans la premire voie de la veine Guillaume.

--Mais nous avons dj pass deux fois o vous dites, fit remarquer
Ngrel incrdule.  Enfin, nous allons bien voir.

La Maheude s'tait leve; et il fallut l'empcher de descendre.  Elle
attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les tnbres
de ce trou.

En bas, Ngrel tapa lui-mme trois coups, largement espacs; puis, il
appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers
le plus grand silence.  Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tte:
videmment, le pauvre garon avait rv.  Furieux, Zacharie tapa  son
tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement
de joie agitait ses membres.  Alors, les autres ouvriers
recommencrent l'exprience, les uns aprs les autres: tous
s'animaient, percevaient trs bien la lointaine rponse.  Ce fut un
tonnement pour l'ingnieur, il colla encore son oreille, il finit par
saisir un bruit d'une lgret arienne, un roulement rythm  peine
distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent
contre la houille, dans le danger.  La houille transmet les sons avec
une limpidit de cristal, trs loin.  Un porion qui se trouvait l,
n'estimait pas  moins de cinquante mtres le bloc dont l'paisseur
les sparait des camarades.  Mais il semblait qu'on pt dj leur
tendre la main, une allgresse clatait.  Ngrel dut commencer 
l'instant les travaux d'approche.

Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'treignirent.

--Faut pas vous monter la tte, eut la cruaut de dire la Pierronne,
venue ce jour-l en promenade, par curiosit.  Si Catherine ne s'y
trouvait pas, a vous ferait trop de peine ensuite.

C'tait vrai, Catherine peut-tre se trouvait ailleurs.

--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie.  Elle y est, je
  le sais!

La Maheude s'tait assise de nouveau, muette, le visage immobile.  Et
elle se remit  attendre.

Ds que l'histoire se fut rpandue dans Montsou, il arriva un nouveau
flot de monde.  On ne voyait rien, et l'on demeurait l quand mme, il
fallut tenir les curieux  distance.  En bas, on travaillait jour et
nuit.  Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingnieur avait fait
ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient
vers le point o l'on supposait les mineurs enferms.  Un seul haveur
pouvait abattre la houille, sur le front troit du boyau; on le
relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on
chargeait des corbeilles, tait sorti de main en main par une chane
d'hommes, qui s'allongeait  mesure que le trou se creusait.  La
besogne, d'abord, marcha trs vite: on fit six mtres en un jour.

Zacharie avait obtenu d'tre parmi les ouvriers d'lite mis 
l'abattage.  C'tait un poste d'honneur qu'on se disputait.  Et il
s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, aprs ses deux heures de
corve rglementaire.  Il volait le tour des camarades, il refusait de
lcher la rivelaine.  Sa galerie bientt fut en avance sur les autres,
il s'y battait contre la houille d'un lan si farouche, qu'on
entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil
au ronflement de quelque forge intrieure.  Quand il en sortait,
boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait
l'envelopper dans une couverture.  Puis, chancelant encore, il s'y
replongeait, et la lutte recommenait, les grands coups sourds, les
plaintes touffes, un enragement victorieux de massacre.  Le pis
tait que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,
exaspr de ne plus avancer si vite.  Il souffrait aussi de la
chaleur, une chaleur qui augmentait  chaque mtre d'avancement,
insupportable au fond de cette troue mince, o l'air ne pouvait
circuler.  Un ventilateur  bras fonctionnait bien, mais l'arage
s'tablissait mal, on retira  trois reprises des haveurs vanouis,
que l'asphyxie tranglait.

Ngrel vivait au fond, avec ses ouvriers.  On lui descendait ses
repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roul
dans un manteau.  Ce qui soutenait les courages, c'tait la
supplication des misrables, l-bas, le rappel de plus en plus
distinct qu'ils battaient pour qu'on se htt d'arriver.  A prsent,
il sonnait trs clair, avec une sonorit musicale, comme frapp sur
les lames d'un harmonica.  On se guidait grce  lui, on marchait  ce
bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.
Chaque fois qu'un haveur tait relay, Ngrel descendait, tapait, puis
collait son oreille; et, chaque fois, jusqu' prsent, la rponse
tait venue, rapide et pressante.  Aucun doute ne lui restait, on
avanait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais
on n'arriverait assez tt.  En deux jours, d'abord, on avait bien
abattu treize mtres; seulement, le troisime jour, on tait tomb 
cinq; puis, le quatrime,  trois.  La houille se serrait, durcissait
 un tel point, que, maintenant, on fonait de deux mtres, avec
peine.  Le neuvime jour, aprs des efforts surhumains, l'avancement
tait de trente-deux mtres, et l'on calculait qu'on en avait devant
soi une vingtaine encore.  Pour les prisonniers, c'tait la douzime
journe qui commenait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans
feu, dans ces tnbres glaciales! Cette abominable ide mouillait les
paupires, raidissait les bras  la besogne.  Il semblait impossible
que des chrtiens vcussent davantage, les coups lointains
s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait  chaque instant de
les entendre s'arrter.

Rgulirement, la Maheude venait toujours s'asseoir  la bouche du
puits.  Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester
seule du matin au soir.  Heure par heure, elle suivait ainsi le
travail, partageait les esprances et les abattements.  C'tait, dans
les groupes qui stationnaient, et jusqu' Montsou, une attente
fbrile, des commentaires sans fin.  Tous les coeurs du pays battaient
l-bas, sous la terre.

Le neuvime jour,  l'heure du djeuner, Zacharie ne rpondit pas,
lorsqu'on l'appela pour le relais.  Il tait comme fou, il s'acharnait
avec des jurons.  Ngrel, sorti un instant, ne put le faire obir; et
il n'y avait mme l qu'un porion, avec trois mineurs.  Sans doute,
Zacharie, mal clair, furieux de cette lueur vacillante qui retardait
sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe.  On avait pourtant
donn des ordres svres, car des fuites de grisou s'taient
dclares, le gaz sjournait en masse norme, dans ces couloirs
troits, privs d'arage.  Brusquement, un coup de foudre clata, une
trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon charg 
mitraille.  Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,
d'un bout  l'autre des galeries.  Ce torrent de flamme emporta le
porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour
en une ruption, qui crachait des roches et des dbris de charpente.
Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge
Estelle pouvante.

Lorsque Ngrel et les ouvriers revinrent, une colre terrible les
secoua.  Ils frappaient la terre  coups de talon, comme une martre
tuant au hasard ses enfants, dans les imbciles caprices de sa
cruaut.  On se dvouait, on allait au secours de camarades, et il
fallait encore y laisser des hommes!  Aprs trois grandes heures
d'efforts et de dangers, quand on pntra enfin dans les galeries, la
remonte des victimes fut lugubre.  Ni le porion ni les ouvriers
n'taient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient
une odeur de chair grille; ils avaient bu le feu, les brlures
descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement
continu, suppliant qu'on les achevt.  Des trois mineurs, un tait
l'homme qui, pendant la grve, avait crev la pompe de Gaston-Marie
d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices
aux mains, les doigts corchs, coups,  force d'avoir lanc des
briques sur les soldats.  La foule, toute ple et frmissante, se
dcouvrit quand ils passrent.

Debout, la Maheude attendait.  Le corps de Zacharie parut enfin.  Les
vtements avaient brl, le corps n'tait qu'un charbon noir, calcin,
mconnaissable.  Broye dans l'explosion, la tte n'existait plus.
Et, lorsqu'on eut dpos ces restes affreux sur un brancard, la
Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupires ardentes, sans une
larme.  Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait
tragique, les cheveux fouetts par le vent.  Au coron, Philomne
demeura stupide, les yeux changs en fontaines, tout de suite
soulage.  Mais dj la mre tait retourne du mme pas  Rquillart:
elle avait accompagn son fils, elle revenait attendre sa fille.

Trois jours encore s'coulrent.  On avait repris les travaux de
sauvetage, au milieu de difficults inoues.  Les galeries d'approche
ne s'taient heureusement pas boules,  la suite du coup de grisou;
seulement, l'air y brlait, si lourd et si vici, qu'il avait fallu
installer d'autres ventilateurs.  Toutes les vingt minutes, les
haveurs se relayaient.  On avanait, deux mtres  peine les
sparaient des camarades.  Mais,  prsent, ils travaillaient le froid
au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient
cess, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire.  On tait
au douzime jour des travaux, au quinzime de la catastrophe; et,
depuis le matin, un silence de mort s'tait fait.

Le nouvel accident redoubla la curiosit de Montsou, les bourgeois
organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Grgoire se
dcidrent  suivre le monde.  On arrangea une partie, il fut convenu
qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame
Hennebeau y amnerait dans la sienne Lucie et Jeanne.  Deneulin leur
ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Rquillart, o ils
sauraient de Ngrel  quel point exact en taient les galeries, et
s'il esprait encore.  Enfin, on dnerait ensemble le soir.

Lorsque, vers trois heures, les Grgoire et leur fille Ccile
descendirent devant la fosse effondre, ils y trouvrent madame
Hennebeau, arrive la premire, en toilette bleu marine, se
garantissant, sous une ombrelle, du ple soleil de fvrier.  Le ciel,
trs pur, avait une tideur de printemps.  Justement, M. Hennebeau
tait l, avec Deneulin; et elle coutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait d
faire pour endiguer le canal.  Jeanne, qui emportait toujours un
album, s'tait mise  crayonner, enthousiasme par l'horreur du motif;
pendant que Lucie, assise  ct d'elle sur un dbris de wagon,
poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant a patant.  La
digue, inacheve, laissait passer des fuites nombreuses, dont les
flots d'cume roulaient, tombaient en cascade dans l'norme trou de la
fosse engloutie.  Pourtant, ce cratre se vidait, l'eau bue par les
terres baissait, dcouvrait l'effrayant gchis du fond.  Sous l'azur
tendre de la belle journe, c'tait un cloaque, les ruines d'une ville
abme et fondue dans de la boue.

--Et l'on se drange pour voir a! s'cria M. Grgoire, dsillusionn.

Ccile, toute rose de sant, heureuse de respirer l'air si pur,
s'gayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue
de rpugnance, en murmurant:

--Le fait est que a n'a rien de joli.

Les deux ingnieurs se mirent  rire.  Ils tchrent d'intresser les
visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des
pompes et la manoeuvre du pilon qui enfonait les pieux.  Mais ces
dames devenaient inquites.  Elles frissonnrent, lorsqu'elles surent
que les pompes fonctionneraient des annes, six, sept ans peut-tre,
avant que le puits ft reconstruit et que l'on et puis toute l'eau
de la fosse.  Non, elles aimaient mieux penser  autre chose, ces
bouleversements-l n'taient bons qu' donner de vilains rves.

--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.

Jeanne et Lucie se rcrirent.  Comment, si vite! Et le dessin qui
n'tait pas fini! Elles voulurent rester, leur pre les amnerait au
dner, le soir.  M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la
calche, car lui aussi dsirait questionner Ngrel.

--Eh bien! allez en avant, dit M. Grgoire.  Nous vous suivons, nous
avons une petite visite de cinq minutes  faire, l, dans le coron...
Allez, allez, nous serons  Rquillart en mme temps que vous.

Il remonta derrire madame Grgoire et Ccile; et, tandis que l'autre
voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.

C'tait une pense charitable, qui devait complter l'excursion.  La
mort de Zacharie les avait emplis de piti pour cette tragique famille
des Maheu, dont tout le pays causait.  Ils ne plaignaient pas le pre,
ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un
loup.  Seulement, la mre les touchait, cette pauvre femme qui venait
de perdre son fils, aprs avoir perdu son mari, et dont la fille
n'tait peut-tre plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter
qu'on parlait encore d'un grand-pre infirme, d'un enfant boiteux  la
suite d'un boulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la
grve.  Aussi, bien que cette famille et mrit en partie ses
malheurs, par son esprit dtestable, avaient-ils rsolu d'affirmer la
largeur de leur charit, leur dsir d'oubli et de conciliation, en lui
portant eux-mmes une aumne.  Deux paquets, soigneusement envelopps,
se trouvaient sous une banquette de la voiture.

Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numro 16
du deuxime corps.  Mais, quand les Grgoire furent descendus, avec
les paquets, ils frapprent vainement, ils finirent par taper  coups
de poing dans la porte, sans obtenir davantage de rponse: la maison
rsonnait lugubre, ainsi qu'une demeure vide par le deuil, glace et
noire, abandonne depuis longtemps.

--Il n'y a personne, dit Ccile dsappointe.  Est-ce ennuyeux!
qu'est-ce que nous allons faire de tout a?

Brusquement, la porte d' ct s'ouvrit, et la Levaque parut.

--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...
C'est la voisine que vous voulez.  Elle n'y est pas, elle est 
Rquillart...

Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur rptait
qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lnore et
Henri, pour permettre  la mre d'aller attendre, l-bas.  Ses regards
taient tombs sur les paquets, elle en arrivait  parler de sa pauvre
fille devenue veuve,  taler sa propre misre, avec des yeux luisants
de convoitise.  Puis, d'un air hsitant, elle murmura:

--J'ai la clef.  Si monsieur et madame y tiennent absolument...  Le
grand-pre est l.

Les Grgoire, stupfaits, la regardrent.  Comment! le grand-pre
tait l!  mais personne ne rpondait.  Il dormait donc? Et, lorsque
la Levaque se fut dcide  ouvrir la porte, ce qu'ils virent les
arrta sur le seuil.

Bonnemort tait l, seul, les yeux larges et fixes, clou sur une
chaise, devant la chemine froide.  Autour de lui, la salle paraissait
plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui
l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudit verdtre des
murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Impratrice, dont les
lvres roses souriaient avec une bienveillance officielle.  Le vieux
ne bougeait pas, ne clignait pas les paupires sous le coup de lumire
de la porte, l'air imbcile, comme s'il n'avait pas mme vu entrer
tout ce monde.  A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,
ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.

--Ne faites pas attention, s'il n'est gure poli, dit la Levaque
obligeamment.  Parat qu'il s'est cass quelque chose dans la
cervelle.  Voil une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.

Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait
lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un pais crachat
noir.  La cendre en tait trempe, une boue de charbon, tout le
charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge.  Dj, il avait repris
son immobilit.  Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour
cracher.

Troubls, le coeur lev de dgot, les Grgoire tchaient cependant de
prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.

--Eh bien! mon brave homme, dit le pre, vous tes donc enrhum?

Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tte.  Et le silence
retomba, lourdement.

--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mre.

Il garda sa raideur muette.

--Dis donc, papa, murmura Ccile, on nous avait bien racont qu'il
tait infirme; seulement, nous n'y avons plus song ensuite...

Elle s'interrompit, trs embarrasse.  Aprs avoir pos sur la table
un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle dfaisait le deuxime
paquet, elle en tirait une paire de souliers normes.  C'tait le
cadeau destin au grand-pre, et elle tenait un soulier  chaque main,
interdite, en contemplant les pieds enfls du pauvre homme, qui ne
marcherait jamais plus.

--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit
M. Grgoire, pour gayer la situation.  a ne fait rien, a sert
toujours.

Bonnemort n'entendit pas, ne rpondit pas, avec son effrayant visage,
d'une froideur et d'une duret de pierre.

Alors, Ccile, furtivement, posa les souliers contre le mur.  Mais
elle eut beau y mettre des prcautions, les clous sonnrent; et ces
chaussures normes restrent gnantes dans la pice.

--Allez, il ne dira pas merci! s'cria la Levaque, qui avait jet sur
les souliers un coup d'oeil de profonde envie.  Autant donner une
paire de lunettes  un canard, sauf votre respect.

Elle continua, elle travailla pour entraner les Grgoire chez elle,
comptant les y apitoyer.  Enfin, elle imagina un prtexte, elle leur
vanta Henri et Lnore, qui taient bien gentils, bien mignons; et si
intelligents, rpondant comme des anges aux questions qu'on leur
posait! Ceux-l diraient tout ce que monsieur et madame dsireraient
savoir.

--Viens-tu un instant, fillette? demanda le pre, heureux de sortir.

--Oui, je vous suis, rpondit-elle.

Ccile demeura seule avec Bonnemort.  Ce qui la retenait l,
tremblante et fascine, c'tait qu'elle croyait reconnatre ce vieux:
o avait-elle donc rencontr cette face carre, livide, tatoue de
charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple
hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la
serraient au cou.  C'tait lui, elle retrouvait l'homme, elle
regardait les mains poses sur les genoux, des mains d'ouvrier
accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore
malgr l'ge.  Peu  peu, Bonnemort avait paru s'veiller, et il
l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air bant.  Une
flamme montait  ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,
d'o coulait un mince filet de salive noire.  Attirs, tous deux
restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et frache des
longues paresses et du bien-tre repu de sa race, lui gonfl d'eau,
d'une laideur lamentable de bte fourbue, dtruit de pre en fils par
cent annes de travail et de faim.

Au bout de dix minutes, lorsque les Grgoire, surpris de ne pas voir
Ccile, rentrrent chez les Maheu, ils poussrent un cri terrible.
Par terre, leur fille gisait, la face bleue, trangle.  A son cou,
les doigts avaient laiss l'empreinte rouge d'une poigne de gant.
Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, tait tomb prs d'elle,
sans pouvoir se relever.  Il avait ses mains crochues encore, il
regardait le monde de son air imbcile, les yeux grands ouverts.  Et,
dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'tait
rpandue, la boue des crachats noirs avait clabouss la pice; tandis
que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le
mur.

Jamais il ne fut possible de rtablir exactement les faits.  Pourquoi
Ccile s'tait-elle approche? comment Bonnemort, clou sur sa chaise,
avait-il pu la prendre  la gorge? videmment, lorsqu'il l'avait
tenue, il devait s'tre acharn, serrant toujours, touffant ses cris,
culbutant avec elle, jusqu'au dernier rle.  Pas un bruit, pas une
plainte, n'avait travers la mince cloison de la maison voisine.  Il
fallut croire  un coup de brusque dmence,  une tentation
inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille.  Une telle
sauvagerie stupfia, chez le vieil infirme qui avait vcu en brave
homme, en brute obissante, contraire aux ides nouvelles.  Quelle
rancune, inconnue de lui-mme, lentement empoisonne, tait-elle donc
monte de ses entrailles  son crne? L'horreur fit conclure 
l'inconscience, c'tait le crime d'un idiot.

Cependant, les Grgoire,  genoux, sanglotaient, suffoquaient de
douleur.  Leur fille adore, cette fille dsire si longtemps, comble
ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la
pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,
jamais assez grasse! Et c'tait l'effondrement mme de leur vie, 
quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?

La Levaque, perdue, criait:

--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait l? Si l'on pouvait
s'attendre  une chose pareille!...  Et la Maheude qui ne reviendra
que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.

Anantis, le pre et la mre ne rpondaient pas.

--Hein? a vaudrait mieux...  J'y vais.

Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers.  Tout le coron
s'agitait, une foule se bousculait dj.  Peut-tre bien qu'on les
volerait.  Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les
mettre.  Doucement, elle les emporta.  a devait tre juste le pied de
Bouteloup.

A Rquillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Grgoire, en
compagnie de Ngrel.  Celui-ci, remont de la fosse, donnait des
dtails: on esprait communiquer le soir mme avec les prisonniers;
mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de
mort continuait.  Derrire l'ingnieur, la Maheude, assise sur la
poutre, coutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter
le beau coup de son vieux.  Et elle n'eut qu'un grand geste
d'impatience et d'irritation.  Pourtant, elle la suivit.

Madame Hennebeau dfaillait.  Quelle abomination! cette pauvre Ccile,
si gaie ce jour-l, si vivante une heure plus tt! Il fallut que
Hennebeau ft entrer un instant sa femme dans la masure du vieux
Mouque.  De ses mains maladroites, il la dgrafait, troubl par
l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert.  Et, comme, ruisselante
de larmes, elle treignait Ngrel, effar de cette mort qui coupait
court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, dlivr
d'une inquitude.  Ce malheur arrangeait tout, il prfrait garder son
neveu, dans la crainte de son cocher.



V


En bas du puits, les misrables abandonns hurlaient de terreur.
Maintenant, ils avaient de l'eau jusqu'au ventre.  Le bruit du torrent
les tourdissait, les dernires chutes du cuvelage leur faisaient
croire  un craquement suprme du monde; et ce qui achevait de les
affoler, c'taient les hennissements des chevaux enferms dans
l'curie, un cri de mort, terrible, inoubliable, d'animal qu'on
gorge.

Mouque avait lch Bataille.  Le vieux cheval tait l, tremblant,
l'oeil dilat et fixe sur cette eau qui montait toujours.  Rapidement,
la salle de l'accrochage s'emplissait, on voyait grandir la crue
verdtre,  la lueur rouge des trois lampes, brlant encore sous la
vote.  Et, brusquement, quand il sentit cette glace lui tremper le
poil, il partit des quatre fers, dans un galop furieux, il s'engouffra
et se perdit au fond d'une des galeries de roulage.

Alors, ce fut un sauve-qui-peut, les hommes suivirent cette bte.

--Plus rien  foutre ici! criait Mouque.  Faut voir par Rquillart.

Cette ide qu'ils pourraient sortir par la vieille fosse voisine,
s'ils y arrivaient avant que le passage ft coup, les emportait
maintenant.  Les vingt se bousculaient  la file, tenant leurs lampes
en l'air, pour que l'eau ne les teignt pas.  Heureusement, la
galerie s'levait d'une pente insensible, ils allrent pendant deux
cents mtres, luttant contre le flot, sans tre gagns davantage.  Des
croyances endormies se rveillaient dans ces mes perdues, ils
invoquaient la terre, c'tait la terre qui se vengeait, qui lchait
ainsi le sang de la veine, parce qu'on lui avait tranch une artre.
Un vieux bgayait des prires oublies, en pliant ses pouces en
dehors, pour apaiser les mauvais esprits de la mine.

Mais, au premier carrefour, un dsaccord clata.  Le palefrenier
voulait passer  gauche, d'autres juraient qu'on raccourcirait, si
l'on prenait  droite.  Une minute fut perdue.

--Eh! laissez-y la peau, qu'est-ce que a me fiche! s'cria
brutalement Chaval.  Moi, je file par l.

Il prit la droite, deux camarades le suivirent.  Les autres
continurent  galoper derrire le pre Mouque, qui avait grandi au
fond de Rquillart.  Pourtant, il hsitait lui-mme, ne savait par o
tourner.  Les ttes s'garaient, les anciens ne reconnaissaient plus
les voies, dont l'cheveau s'tait comme embrouill devant eux.  A
chaque bifurcation, une incertitude les arrtait court, et il fallait
se dcider pourtant.

tienne courait le dernier, retenu par Catherine, que paralysaient la
fatigue et la peur.  Lui, aurait fil  droite, avec Chaval, car il le
croyait dans la bonne route; mais il l'avait lch, quitte  rester au
fond.  D'ailleurs, la dbandade continuait, des camarades avaient
encore tir de leur ct, ils n'taient plus que sept derrire le
vieux Mouque.

--Pends-toi  mon cou, je te porterai, dit tienne  la jeune fille,
en la voyant faiblir.

--Non, laisse, murmura-t-elle, je ne peux plus, j'aime mieux mourir
tout de suite.

Ils s'attardaient, de cinquante mtres en arrire, et il la soulevait
malgr sa rsistance, lorsque la galerie brusquement se boucha: un
bloc norme qui s'effondrait et les sparait des autres.  L'inondation
dtrempait dj les roches, des boulements se produisaient de tous
cts.  Ils durent revenir sur leurs pas.  Puis, ils ne surent plus
dans quel sens ils marchaient.  C'tait fini, il fallait abandonner
l'ide de remonter par Rquillart.  Leur unique espoir tait de gagner
les tailles suprieures, o l'on viendrait peut-tre les dlivrer, si
les eaux baissaient.

tienne reconnut enfin la veine Guillaume.

--Bon! dit-il, je sais o nous sommes.  Nom de Dieu! nous tions dans
le vrai chemin; mais va te faire fiche, maintenant!...  coute, allons
tout droit, nous grimperons par la chemine.

Le flot battait leur poitrine, ils marchaient trs lentement.  Tant
qu'ils auraient de la lumire, ils ne dsespreraient pas; et ils
soufflrent l'une des lampes, pour en conomiser l'huile, avec la
pense de la vider dans l'autre.  Ils atteignaient la chemine,
lorsqu'un bruit, derrire eux, les fit se tourner.  taient-ce donc
les camarades, barrs  leur tour, qui revenaient? Un souffle ronflait
au loin, ils ne s'expliquaient pas cette tempte qui se rapprochait,
dans un claboussement d'cume.  Et ils crirent, quand ils virent une
masse gante, blanchtre, sortir de l'ombre et lutter pour les
rejoindre, entre les boisages trop troits, o elle s'crasait.

C'tait Bataille.  En partant de l'accrochage, il avait galop le long
des galeries noires, perdument.  Il semblait connatre son chemin,
dans cette ville souterraine, qu'il habitait depuis onze annes; et
ses yeux voyaient clair, au fond de l'ternelle nuit o il avait vcu.
Il galopait, il galopait, pliant la tte, ramassant les pieds, filant
par ces boyaux minces de la terre, emplis de son grand corps.  Les
rues se succdaient, les carrefours ouvraient leur fourche, sans qu'il
hsitt.  O allait-il? l-bas peut-tre,  cette vision de sa
jeunesse, au moulin o il tait n, sur le bord de la Scarpe, au
souvenir confus du soleil, brlant en l'air comme une grosse lampe.
Il voulait vivre, sa mmoire de bte s'veillait, l'envie de respirer
encore l'air des plaines le poussait droit devant lui, jusqu' ce
qu'il et dcouvert le trou, la sortie sous le ciel chaud, dans la
lumire.  Et une rvolte emportait sa rsignation ancienne, cette
fosse l'assassinait, aprs l'avoir aveugl.  L'eau qui le poursuivait,
le fouettait aux cuisses, le mordait  la croupe.  Mais,  mesure
qu'il s'enfonait, les galeries devenaient plus troites, abaissant le
toit, renflant le mur.  Il galopait quand mme, il s'corchait,
laissait aux boisages des lambeaux de ses membres.  De toutes parts,
la mine semblait se resserrer sur lui, pour le prendre et l'touffer.

Alors, tienne et Catherine, comme il arrivait prs d'eux,
l'aperurent qui s'tranglait entre les roches.  Il avait but, il
s'tait cass les deux jambes de devant.  D'un dernier effort, il se
trana quelques mtres; mais ses flancs ne passaient plus, il restait
envelopp, garrott par la terre.  Et sa tte saignante s'allongea,
chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles.  L'eau le
recouvrait rapidement, il se mit  hennir, du rle prolong, atroce,
dont les autres chevaux taient morts dj, dans l'curie.  Ce fut une
agonie effroyable, cette vieille bte, fracasse, immobilise, se
dbattant  cette profondeur, loin du jour.  Son cri de dtresse ne
cessait pas, le flot noyait sa crinire, qu'il le poussait plus
rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte.  Il y eut un dernier
ronflement, le bruit sourd d'un tonneau qui s'emplit.  Puis un grand
silence tomba.

--Ah! mon Dieu! emmne-moi, sanglotait Catherine.  Ah! mon Dieu! j'ai
peur, je ne veux pas mourir...  Emmne-moi! emmne-moi!

Elle avait vu la mort.  Le puits croul, la fosse inonde, rien ne
lui avait souffl  la face cette pouvante, cette clameur de Bataille
agonisant.  Et elle l'entendait toujours, ses oreilles en
bourdonnaient, toute sa chair en frissonnait.

--Emmne-moi! emmne-moi!

tienne l'avait saisie et l'emportait.  D'ailleurs, il tait grand
temps, ils montrent dans la chemine, tremps jusqu'aux paules.
Lui, devait l'aider, car elle n'avait plus la force de s'accrocher aux
bois.  A trois reprises, il crut qu'elle lui chappait, qu'elle
retombait dans la mer profonde, dont la mare grondait derrire eux.
Cependant, ils purent respirer quelques minutes, quand ils eurent
rencontr la premire voie, libre encore.  L'eau reparut, il fallut se
hisser de nouveau.  Et, durant des heures, cette monte continua, la
crue les chassait de voie en voie, les obligeait  s'lever toujours.
Dans la sixime, un rpit les enfivra d'espoir, il leur semblait que
le niveau demeurait stationnaire.  Mais une hausse plus forte se
dclara, ils durent grimper  la septime, puis  la huitime.  Une
seule restait, et quand ils y furent, ils regardrent anxieusement
chaque centimtre que l'eau gagnait.  Si elle ne s'arrtait pas, ils
allaient donc mourir, comme le vieux cheval, crass contre le toit,
la gorge emplie par le flot?

Des boulements retentissaient  chaque instant.  La mine entire
tait branle, d'entrailles trop grles, clatant de la coule norme
qui la gorgeait.  Au bout des galeries, l'air refoul s'amassait, se
comprimait, partait en explosions formidables, parmi les roches
fendues et les terrains bouleverss.  C'tait le terrifiant vacarme
des cataclysmes intrieurs, un coin de la bataille ancienne, lorsque
les dluges retournaient la terre, en abmant les montagnes sous les
plaines.

Et Catherine, secoue, tourdie de cet effondrement continu, joignait
les mains, bgayait les mmes mots, sans relche:

--Je ne veux pas mourir...  Je ne veux pas mourir...

Pour la rassurer, tienne jurait que l'eau ne bougeait plus.  Leur
fuite durait bien depuis six heures, on allait descendre  leur
secours.  Et il disait six heures sans savoir, la notion exacte du
temps leur chappait.  En ralit, un jour entier s'tait coul dj,
dans leur monte au travers de la veine Guillaume.

Mouills, grelottants, ils s'installrent.  Elle se dshabilla sans
honte, pour tordre ses vtements; puis, elle remit la culotte et la
veste, qui achevrent de scher sur elle.  Comme elle tait pieds nus,
lui, qui avait ses sabots, la fora  les prendre.  Ils pouvaient
patienter maintenant, ils avaient baiss la mche de la lampe, ne
gardant qu'une lueur faible de veilleuse.  Mais des crampes leur
dchirrent l'estomac, tous deux s'aperurent qu'ils mouraient de
faim.  Jusque-l, ils ne s'taient pas senti vivre.  Au moment de la
catastrophe, ils n'avaient point djeun, et ils venaient de retrouver
leurs tartines, gonfles par l'eau, changes en soupe.  Elle dut se
fcher pour qu'il voult bien accepter sa part.  Ds qu'elle eut
mang, elle s'endormit de lassitude, sur la terre froide.  Lui, brl
d'insomnie, la veillait, le front entre les mains, les yeux fixes.

Combien d'heures s'coulrent ainsi? Il n'aurait pu le dire.  Ce qu'il
savait, c'tait que devant lui, par le trou de la chemine, il avait
vu reparatre le flot noir et mouvant, la bte dont le dos s'enflait
sans cesse pour les atteindre.  D'abord, il n'y eut qu'une ligne
mince, un serpent souple qui s'allongea; puis, cela s'largit en une
chine grouillante, rampante; et bientt ils furent rejoints, les
pieds de la jeune fille endormie tremprent.  Anxieux, il hsitait 
la rveiller.  N'tait-ce pas cruel de la tirer de ce repos, de
l'ignorance anantie qui la berait peut-tre dans un rve de grand
air et de vie au soleil? Par o fuir, d'ailleurs? Et il cherchait, et
il se rappela que le plan inclin, tabli dans cette partie de la
veine, communiquait, bout  bout, avec le plan qui desservait
l'accrochage suprieur.  C'tait une issue.  Il la laissa dormir
encore, le plus longtemps qu'il fut possible, regardant le flot
gagner, attendant qu'il les chasst.  Enfin, il la souleva doucement,
et elle eut un grand frisson.

--Ah! mon Dieu! c'est vrai!...  a recommence, mon Dieu!

Elle se souvenait, elle criait, de retrouver la mort prochaine.

--Non, calme-toi, murmura-t-il.  On peut passer, je te jure.

Pour se rendre au plan inclin, ils durent marcher ploys en deux, de
nouveau mouills jusqu'aux paules.  Et la monte recommena, plus
dangereuse, par ce trou bois entirement, long d'une centaine de
mtres.  D'abord, ils voulurent tirer le cble, afin de fixer en bas
l'un des chariots; car si l'autre tait descendu, pendant leur
ascension, il les aurait broys.  Mais rien ne bougea, un obstacle
faussait le mcanisme.  Ils se risqurent, n'osant se servir de ce
cble qui les gnait, s'arrachant les ongles contre les charpentes
lisses.  Lui, venait le dernier, la retenait du crne, quand elle
glissait, les mains sanglantes.  Brusquement, ils se cognrent contre
des clats de poutre, qui barraient le plan.  Des terres avaient
coul, un boulement empchait d'aller plus haut.  Par bonheur, une
porte s'ouvrait l, et ils dbouchrent dans une voie.

Devant eux, la lueur d'une lampe les stupfia.  Un homme leur criait
rageusement:

--Encore des malins aussi btes que moi!

Ils reconnurent Chaval, qui se trouvait bloqu par l'boulement, dont
les terres comblaient le plan inclin; et les deux camarades, partis
avec lui, taient mme rests en chemin, la tte fendue.  Lui, bless
au coude, avait eu le courage de retourner sur les genoux prendre
leurs lampes et les fouiller, pour voler leurs tartines.  Comme il
s'chappait, un dernier effondrement, derrire son dos, avait bouch
la galerie.

Tout de suite, il se jura de ne point partager ses provisions avec ces
gens qui sortaient de terre.  Il les aurait assomms.  Puis, il les
reconnut  son tour, et sa colre tomba, il se mit  rire, d'un rire
de joie mauvaise.

--Ah! c'est toi, Catherine! Tu t'es cass le nez, et tu as voulu
rejoindre ton homme.  Bon! bon! nous allons la danser ensemble.

Il affectait de ne pas voir tienne.  Ce dernier, boulevers de la
rencontre, avait eu un geste pour protger la herscheuse, qui se
serrait contre lui.  Pourtant, il fallait bien accepter la situation.
Il demanda simplement au camarade, comme s'ils s'taient quitts bons
amis, une heure plus tt:

--As-tu regard au fond? On ne peut donc passer par les tailles?

Chaval ricanait toujours.

--Ah! ouiche! par les tailles! Elles se sont boules aussi, nous
sommes entre deux murs, une vraie souricire...  Mais tu peux t'en
retourner par le plan, si tu es un bon plongeur.

En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter.  La retraite se
trouvait coupe dj.  Et il avait raison, c'tait une souricire, un
bout de galerie que des affaissements considrables obstruaient en
arrire et en avant.  Pas une issue, tous trois taient murs.

--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard.  Va, c'est ce que tu
feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai
seulement pas.  Il y a encore ici de la place pour deux hommes...
Nous verrons bientt lequel crvera le premier,  moins qu'on ne
vienne, ce qui me semble difficile.

Le jeune homme reprit:

--Si nous tapions, on nous entendrait peut-tre.

--J'en suis las, de taper...  Tiens! essaie toi-mme avec cette
  pierre.

tienne ramassa le morceau de grs, que l'autre avait miett dj, et
il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le
roulement prolong, dont les ouvriers en pril signalent leur
prsence.  Puis, il colla son oreille, pour couter.  A vingt
reprises, il s'entta.  Aucun bruit ne rpondait.

Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit mnage.
D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brlait,
les autres serviraient plus tard.  Ensuite, il posa sur une pice du
boisage les deux tartines qu'il avait encore.  C'tait le buffet, il
irait bien deux jours avec a, s'il tait raisonnable.  Il se tourna,
en disant:

--Tu sais, Catherine, il y en aura la moiti pour toi, quand tu auras
trop faim.

La jeune fille se taisait.  Cela comblait son malheur, de se retrouver
entre ces deux hommes.

Et l'affreuse vie commena.  Ni Chaval ni tienne n'ouvraient la
bouche, assis par terre,  quelques pas.  Sur la remarque du premier,
le second teignit sa lampe, un luxe de lumire inutile; puis, ils
retombrent dans leur silence.  Catherine s'tait couche prs du
jeune homme, inquite des regards que son ancien galant lui jetait.
Les heures s'coulaient, on entendait le petit murmure de l'eau
montant sans cesse; tandis que, de temps  autre, des secousses
profondes, des retentissements lointains, annonaient les derniers
tassements de la mine.  Quand la lampe se vida et qu'il fallut en
ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un
instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer
dans les tnbres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou.  Ils
s'taient allongs de nouveau, les heures se remirent  couler.

Un bruit motionna tienne et Catherine, qui levrent la tte.  Chaval
se dcidait  manger: il avait coup la moiti d'une tartine, il
mchait longuement, pour ne pas tre tent d'avaler tout.  Eux, que la
faim torturait, le regardrent.

--Vrai, tu refuses? dit-il  la herscheuse, de son air provocant.  Tu
as tort.

Elle avait baiss les yeux, craignant de cder, l'estomac dchir
d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupires.  Mais
elle comprenait ce qu'il demandait; dj, le matin, il lui avait
souffl sur le cou; il tait repris d'une de ses anciennes fureurs de
dsir, en la voyant prs de l'autre.  Les regards dont il l'appelait
avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises
jalouses, quand il tombait sur elle  coups de poing, en l'accusant
d'abominations avec le logeur de sa mre.  Et elle ne voulait pas,
elle tremblait, en retournant  lui, de jeter ces deux hommes l'un sur
l'autre, dans cette cave troite o ils agonisaient.  Mon Dieu! est-ce
qu'on ne pouvait finir en bonne amiti!

tienne serait mort d'inanition, plutt que de mendier  Chaval une
bouche de pain.  Le silence s'alourdissait, une ternit encore parut
se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une
 une, sans espoir.  Il y avait un jour qu'ils taient enferms
ensemble.  La deuxime lampe plissait, ils allumrent la troisime.

Chaval entama son autre tartine, et il grogna:

--Viens donc, bte!

Catherine eut un frisson.  Pour la laisser libre, tienne s'tait
dtourn.  Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit  voix basse:

--Va, mon enfant.

Les larmes qu'elle touffait ruisselrent alors.  Elle pleurait
longuement, ne trouvant mme pas la force de se lever, ne sachant plus
si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le
corps.  Lui, s'tait mis debout, allait et venait, battait vainement
le rappel des mineurs, enrag de ce reste de vie qu'on l'obligeait 
vivre l, coll au rival qu'il excrait.  Pas mme assez de place pour
crever loin l'un de l'autre! Ds qu'il avait fait dix pas, il devait
revenir et se cogner contre cet homme.  Et elle, la triste fille,
qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier
vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.
a n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la rvoltante
promiscuit s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure
des besoins satisfaits en commun.  Deux fois, il se rua sur les
roches, comme pour les ouvrir  coups de poing.

Une nouvelle journe s'achevait, et Chaval s'tait assis prs de
Catherine, partageant avec elle sa dernire moiti de tartine.  Elle
mchait les bouches pniblement, il les lui faisait payer chacune
d'une caresse, dans son enttement de jaloux qui ne voulait pas mourir
sans la ravoir, devant l'autre.  puise, elle s'abandonnait.  Mais,
lorsqu'il tcha de la prendre, elle se plaignit.

--Oh! laisse, tu me casses les os.

tienne, frmissant, avait pos son front contre les bois, pour ne pas
voir.  Il revint d'un bond, affol.

--Laisse-la, nom de Dieu!

--Est-ce que a te regarde? dit Chaval.  C'est ma femme, elle est 
moi peut-tre!

Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui crasant sur la
bouche ses moustaches rouges, continuant:

--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir l-bas si
nous y sommes.

Mais tienne, les lvres blanches, criait:

--Si tu ne la lches pas, je t'trangle!

Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement
de la voix, que le camarade allait en finir.  La mort leur semblait
trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cdt la
place.  C'tait l'ancienne bataille qui recommenait, dans la terre o
ils dormiraient bientt cte  cte; et ils avaient si peu d'espace,
qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les corcher.

--Mfie-toi, gronda Chaval.  Cette fois, je te mange.

tienne,  ce moment, devint fou.  Ses yeux se noyrent d'une vapeur
rouge, sa gorge s'tait congestionne d'un flot de sang.  Le besoin de
tuer le prenait, irrsistible, un besoin physique, l'excitation
sanguine d'une muqueuse qui dtermine un violent accs de toux.  Cela
monta, clata en dehors de sa volont, sous la pousse de la lsion
hrditaire.  Il avait empoign, dans le mur, une feuille de schiste,
et il l'branlait, et il l'arrachait, trs large, trs lourde.  Puis,
 deux mains, avec une force dcuple, il l'abattit sur le crne de
Chaval.

Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrire.  Il tomba, la face
broye, le crne fendu.  La cervelle avait clabouss le toit de la
galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu
d'une source.  Tout de suite, il y eut une mare, o l'toile fumeuse
de la lampe se reflta.  L'ombre envahissait ce caveau mur, le corps
semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.

Et, pench, l'oeil largi, tienne le regardait.  C'tait donc fait,
il avait tu.  Confusment, toutes ses luttes lui revenaient  la
mmoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses
muscles, l'alcool lentement accumul de sa race.  Pourtant, il n'tait
ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi.  Ses
cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgr la
rvolte de son ducation, une allgresse faisait battre son coeur, la
joie animale d'un apptit enfin satisfait.  Il eut ensuite un orgueil,
l'orgueil du plus fort.  Le petit soldat lui tait apparu, la gorge
troue d'un couteau, tu par un enfant.  Lui aussi, avait tu.

Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.

--Mon Dieu! il est mort!

--Tu le regrettes? demanda tienne farouche.

Elle suffoquait, elle balbutiait.  Puis, chancelante, elle se jeta
dans ses bras.

--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!

D'une treinte, elle s'attachait  ses paules, et il l'treignait
galement, et ils esprrent qu'ils allaient mourir.  Mais la mort
n'avait pas de hte, ils dnourent leurs bras.  Puis, tandis qu'elle
se cachait les yeux, il trana le misrable, il le jeta dans le plan
inclin, pour l'ter de l'espace troit o il fallait vivre encore.
La vie n'aurait plus t possible, avec ce cadavre sous les pieds.  Et
ils s'pouvantrent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un
rejaillissement d'cume.  L'eau avait donc empli dj ce trou? Ils
l'aperurent, elle dborda dans la galerie.

Alors, ce fut une lutte nouvelle.  Ils avaient allum la dernire
lampe, elle s'puisait en clairant la crue, dont la hausse rgulire,
entte, ne s'arrtait pas.  Ils eurent d'abord de l'eau aux
chevilles, puis elle leur mouilla les genoux.  La voie montait, ils se
rfugirent au fond, ce qui leur donna un rpit de quelques heures.
Mais le flot les rattrapa, ils baignrent jusqu' la ceinture.
Debout, acculs, l'chine colle contre la roche, ils la regardaient
crotre, toujours, toujours.  Quand elle atteindrait leur bouche, ce
serait fini.  La lampe, qu'ils avaient accroche, jaunissait la houle
rapide des petites ondes; elle plit, ils ne distingurent plus qu'un
demi-cercle diminuant sans cesse, comme mang par l'ombre qui semblait
grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe
venait de s'teindre, aprs avoir crach sa dernire goutte d'huile.
C'tait la nuit complte, absolue, cette nuit de la terre qu'ils
dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux  la clart du soleil.

--Nom de Dieu! jura sourdement tienne.

Catherine, comme si elle et senti les tnbres la saisir, s'tait
abrite contre lui.  Elle rpta le mot des mineurs,  voix basse:

--La mort souffle la lampe.

Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fivre de
vivre les ranima.  Lui, violemment, se mit  creuser le schiste avec
le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles.  Ils
pratiqurent une sorte de banc lev, et lorsqu'ils s'y furent hisss
tous les deux, ils se trouvrent assis, les jambes pendantes, le dos
ploy, car la vote les forait  baisser la tte.  L'eau ne glaait
plus que leurs talons; mais ils ne tardrent pas  en sentir le froid
leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement
invincible et sans trve.  Le banc, mal aplani, se trempait d'une
humidit si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas
glisser.  C'tait la fin, combien attendraient-ils, rduits  cette
niche, o ils n'osaient risquer un geste, extnus, affams, n'ayant
plus ni pain ni lumire? Et ils souffraient surtout des tnbres, qui
les empchaient de voir venir la mort.  Un grand silence rgnait, la
mine gorge d'eau ne bougeait plus.  Ils n'avaient maintenant, sous
eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa
mare muette.

Les heures se succdaient, toutes galement noires, sans qu'ils
pussent en mesurer la dure exacte, de plus en plus gars dans le
calcul du temps.  Leurs tortures, qui auraient d allonger les
minutes, les emportaient, rapides.  Ils croyaient n'tre enferms que
depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en ralit la troisime journe
dj se terminait.  Toute esprance de secours s'en tait alle,
personne ne les savait l, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,
et la faim les achverait, si l'inondation leur faisait grce.  Une
dernire fois, ils avaient eu la pense de battre le rappel; mais la
pierre tait reste sous l'eau.  D'ailleurs, qui les entendrait?

Catherine, rsigne, avait appuy contre la veine sa tte endolorie,
lorsqu'un tressaillement la redressa.

--coute! dit-elle.

D'abord, tienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant
toujours.  Il mentit, il voulut la tranquilliser.

--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.

--Non, non, pas a...  L-bas, coute!

Et elle collait son oreille au charbon.  Il comprit, il fit comme
elle.  Une attente de quelques secondes les touffa.  Puis, trs
lointains, trs faibles, ils entendirent trois coups, largement
espacs.  Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,
c'taient peut-tre des craquements dans la couche.  Et ils ne
savaient avec quoi frapper pour rpondre.

tienne eut une ide.

--Tu as les sabots.  Sors les pieds, tape avec les talons.

Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils coutrent, et
ils distingurent de nouveau les trois coups, au loin.  Vingt fois ils
recommencrent, vingt fois les coups rpondirent.  Ils pleuraient, ils
s'embrassaient, au risque de perdre l'quilibre.  Enfin, les camarades
taient l, ils arrivaient.  C'tait un dbordement de joie et d'amour
qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps
inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu' fendre la roche du
doigt, pour les dlivrer.

--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuy la
  tte!

--Oh! tu as une oreille! disait-il  son tour.  Moi, je n'entendais
  rien.

Ds ce moment, ils se relayrent, toujours l'un d'eux coutait, prt 
correspondre, au moindre signal.  Ils saisirent bientt des coups de
rivelaine: on commenait les travaux d'approche, on ouvrait une
galerie.  Pas un bruit ne leur chappait.  Mais leur joie tomba.  Ils
avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le dsespoir les
reprenait peu  peu.  D'abord, ils s'taient rpandus en explications:
on arrivait videmment par Rquillart, la galerie descendait dans la
couche, peut-tre en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes
 l'abattage.  Puis ils parlrent moins, ils finirent par se taire,
quand ils en vinrent  calculer la masse norme qui les sparait des
camarades.  Muets, ils continuaient leurs rflexions, ils comptaient
les journes et les journes qu'un ouvrier mettrait  percer un tel
bloc.  Jamais on ne les rejoindrait assez tt, ils seraient morts
vingt fois.  Et, mornes, n'osant plus changer une parole dans ce
redoublement d'angoisse, ils rpondaient aux appels d'un roulement de
sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux
autres qu'ils vivaient encore.

Un jour, deux jours, se passrent.  Ils taient au fond depuis six
jours.  L'eau, arrte  leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et
leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace.  Pendant une
heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors
si incommode, qu'ils taient tordus de crampes atroces et qu'ils
devaient laisser retomber les talons.  Toutes les dix minutes, ils se
remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante.  Les cassures
du charbon leur dfonaient l'chine, ils prouvaient  la nuque une
douleur fixe et intense, d'avoir  la tenir ploye constamment, pour
ne pas se briser le crne.  Et l'touffement croissait, l'air refoul
par l'eau se comprimait dans l'espce de cloche o ils se trouvaient
enferms.  Leur voix, assourdie, paraissait venir de trs loin.  Des
bourdonnements d'oreilles se dclarrent, ils entendaient les voles
d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grle,
interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim.  Elle portait 
sa gorge ses pauvres mains crispes, elle avait de grands souffles
creux, une plainte continue, dchirante, comme si une tenaille lui et
arrach l'estomac.  tienne, trangl par la mme torture, ttonnait
fivreusement dans l'obscurit, lorsque, prs de lui, ses doigts
rencontrrent une pice du boisage,  moiti pourrie, que ses ongles
miettaient.  Et il en donna une poigne  la herscheuse, qui
l'engloutit goulment.  Durant deux journes, ils vcurent de ce bois
vermoulu, ils le dvorrent tout entier, dsesprs de l'avoir fini,
s'corchant  vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les
fibres rsistaient.  Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne
pouvoir mcher la toile de leurs vtements.  Une ceinture de cuir qui
le serrait  la taille les soulagea un peu.  Il en coupa de petits
morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait  les
avaler.  Cela occupait leurs mchoires, leur donnait l'illusion qu'ils
mangeaient.  Puis, quand la ceinture fut acheve, ils se remirent  la
toile, la suant pendant des heures.

Mais, bientt, ces crises violentes se calmrent, la faim ne fut plus
qu'une douleur profonde, sourde, l'vanouissement mme, lent et
progressif, de leurs forces.  Sans doute, ils auraient succomb, s'ils
n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient.  Ils se
baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela 
vingt reprises, brls d'une telle soif, que toute cette eau ne
pouvait l'tancher.

Le septime jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta
de la main un corps flottant devant elle.

--Dis donc, regarde...  Qu'est-ce que c'est?

tienne tta dans les tnbres.

--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'arage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorge, le corps revint
battre sa main.  Et elle poussa un cri terrible.

--C'est lui, mon Dieu!

--Qui donc?

--Lui, tu sais bien?...  J'ai senti ses moustaches.

C'tait le cadavre de Chaval, remont du plan inclin, pouss jusqu'
eux par la crue.  tienne allongea le bras, sentit aussi les
moustaches, le nez broy; et un frisson de rpugnance et de peur le
secoua.  Prise d'une nause abominable, Catherine avait crach l'eau
qui lui restait  la bouche.  Elle croyait qu'elle venait de boire du
sang, que toute cette eau profonde, devant elle, tait maintenant le
sang de cet homme.

--Attends, bgaya tienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'loigna.  Mais, bientt,
ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

--Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisime fois, tienne dut le laisser.  Quelque courant le
ramenait.  Chaval ne voulait pas partir, voulait tre avec eux, contre
eux.  Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air.
Pendant toute cette journe, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux
mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les dcida: ils
cartaient le corps  chaque gorge, ils buvaient quand mme.  Ce
n'tait pas la peine de lui casser la tte, pour qu'il revnt entre
lui et elle, entt dans sa jalousie.  Jusqu'au bout, il serait l,
mme mort, pour les empcher d'tre ensemble.

Encore un jour, et encore un jour.  tienne,  chaque frisson de
l'eau, recevait un lger coup de l'homme qu'il avait tu, le simple
coudoiement d'un voisin qui rappelait sa prsence.  Et, toutes les
fois, il tressaillait.  Continuellement, il le voyait, gonfl, verdi,
avec ses moustaches rouges, dans sa face broye.  Puis, il ne se
souvenait plus, il ne l'avait pas tu, l'autre nageait et allait le
mordre.  Catherine, maintenant, tait secoue de crises de larmes,
longues, interminables, aprs lesquelles un accablement
l'anantissait.  Elle finit par tomber dans un tat de somnolence
invincible.  Il la rveillait, elle bgayait des mots, elle se
rendormait tout de suite, sans mme soulever les paupires; et, de
crainte qu'elle ne se noyt, il lui avait pass un bras  la taille.
C'tait, lui, maintenant, qui rpondait aux camarades.  Les coups de
rivelaine approchaient, il les entendait derrire son dos.  Mais ses
forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage  taper.  On les
savait l, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'intressait plus,
qu'on pt venir.  Dans l'hbtement de son attente, il en tait,
pendant des heures,  oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les rconforta un peu.  L'eau baissait, le corps de
Chaval s'loigna.  Depuis neuf jours, on travaillait  leur
dlivrance, et ils faisaient, pour la premire fois, quelques pas dans
la galerie, lorsqu'une pouvantable commotion les jeta sur le sol.
Ils se cherchrent, ils restrent aux bras l'un de l'autre, fous, ne
comprenant pas, croyant que la catastrophe recommenait.  Rien ne
remuait plus, le bruit des rivelaines avait cess.

Dans le coin o ils se tenaient assis, cte  cte, Catherine eut un
lger rire.

--Il doit faire bon dehors...  Viens, sortons d'ici.

tienne, d'abord, lutta contre cette dmence.  Mais une contagion
branlait sa tte plus solide, il perdit la sensation juste du rel.
Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agite de
fivre, tourmente  prsent d'un besoin de paroles et de gestes.  Les
bourdonnements de ses oreilles taient devenus des murmures d'eau
courante, des chants d'oiseaux; et elle sentait un violent parfum
d'herbes crases, et elle voyait clair, de grandes taches jaunes
volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, prs
du canal, dans les bls, par une journe de beau soleil.

--Hein? fait-il chaud!...  Prends-moi donc, restons ensemble, oh!
toujours, toujours!

Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant
dans un bavardage de fille heureuse:

--Avons-nous t btes d'attendre si longtemps! Tout de suite,
j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boud...
Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas,
le nez en l'air,  nous couter respirer, avec la grosse envie de nous
prendre?

Il fut gagn par sa gaiet, il plaisanta les souvenirs de leur muette
tendresse.

--Tu m'as battu une fois, oui, oui! des soufflets sur les deux joues!

--C'est que je t'aimais, murmura-t-elle.  Vois-tu, je me dfendais de
songer  toi, je me disais que c'tait bien fini; et, au fond, je
savais qu'un jour ou l'autre nous nous mettrions ensemble...  Il ne
fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?

Un frisson le glaait, il voulut secouer ce rve, puis il rpta
lentement:

--Rien n'est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout
recommence.

--Alors, tu me gardes, c'est le bon coup, cette fois?

Et, dfaillante, elle glissa.  Elle tait si faible, que sa voix
assourdie s'teignait.  Effray, il l'avait retenue sur son coeur.

--Tu souffres?

Elle se redressa, tonne.

--Non, pas du tout...  Pourquoi?

Mais cette question l'avait veille de son rve.  Elle regarda
perdument les tnbres, elle tordit ses mains, dans une nouvelle
crise de sanglots.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il fait noir!

Ce n'taient plus les bls, ni l'odeur des herbes, ni le chant des
alouettes, ni le grand soleil jaune; c'taient la mine boule,
inonde, la nuit puante, l'gouttement funbre de ce caveau o ils
rlaient depuis tant de jours.  La perversion de ses sens en
augmentait l'horreur maintenant, elle tait reprise des superstitions
de son enfance, elle vit l'Homme noir, le vieux mineur trpass qui
revenait dans la fosse tordre le cou aux vilaines filles.

--coute, as-tu entendu?

--Non, rien, je n'entends rien.

--Si, l'Homme, tu sais?...  Tiens! il est l...  La terre a lch tout
le sang de la veine, pour se venger de ce qu'on lui a coup une
artre; et il est l, tu le vois, regarde! plus noir que la nuit...
Oh! j'ai peur, oh! j'ai peur!

Elle se tut, grelottante.  Puis,  voix trs basse, elle continua:

--Non, c'est toujours l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est avec nous, celui qui n'est plus.

L'image de Chaval la hantait, et elle parlait de lui confusment, elle
racontait leur existence de chien, le seul jour o il s'tait montr
gentil,  Jean-Bart, les autres jours de sottises et de gifles, quand
il la tuait de ses caresses, aprs l'avoir roue de coups.

--Je te dis qu'il vient, qu'il va nous empcher encore d'aller
ensemble!...  a le reprend, sa jalousie...  Oh! renvoie-le, oh!
garde-moi, garde-moi tout entire!

D'un lan, elle s'tait pendue  lui, elle chercha sa bouche et y
colla passionnment la sienne.  Les tnbres s'clairrent, elle revit
le soleil, elle retrouva un rire calm d'amoureuse.  Lui, frmissant
de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue sous la veste et la
culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un rveil de sa virilit.  Et ce
fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de
boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur,
l'obstin besoin de vivre, de faire de la vie une dernire fois.  Ils
s'aimrent dans le dsespoir de tout, dans la mort.

Ensuite, il n'y eut plus rien.  tienne tait assis par terre,
toujours dans le mme coin, et il avait Catherine sur les genoux,
couche, immobile.  Des heures, des heures s'coulrent.  Il crut
longtemps qu'elle dormait; puis, il la toucha, elle tait trs froide,
elle tait morte.  Pourtant, il ne remuait pas, de peur de la
rveiller.  L'ide qu'il l'avait eue femme le premier, et qu'elle
pouvait tre grosse, l'attendrissait.  D'autres ides, l'envie de
partir avec elle, la joie de ce qu'ils feraient tous les deux plus
tard, revenaient par moments, mais si vagues, qu'elles semblaient
effleurer  peine son front, comme le souffle mme du sommeil.  Il
s'affaiblissait, il ne lui restait que la force d'un petit geste, un
lent mouvement de la main, pour s'assurer qu'elle tait bien l, ainsi
qu'une enfant endormie, dans sa raideur glace.  Tout s'anantissait,
la nuit elle-mme avait sombr, il n'tait nulle part, hors de
l'espace, hors du temps.  Quelque chose tapait bien  ct de sa tte,
des coups dont la violence se rapprochait; mais il avait eu d'abord la
paresse d'aller rpondre, engourdi d'une fatigue immense; et, 
prsent, il ne savait plus, il rvait seulement qu'elle marchait
devant lui et qu'il entendait le lger claquement de ses sabots.  Deux
jours se passrent, elle n'avait pas remu, il la touchait de son
geste machinal, rassur de la sentir si tranquille.

tienne ressentit une secousse.  Des voix grondaient, des roches
roulaient jusqu' ses pieds.  Quand il aperut une lampe, il pleura.
Ses yeux clignotants suivaient la lumire, il ne se lassait pas de la
voir, en extase devant ce point rougetre qui tachait  peine les
tnbres.  Mais des camarades l'emportaient, il les laissa introduire,
entre ses dents serres, des cuilleres de bouillon.  Ce fut seulement
dans la galerie de Rquillart qu'il reconnut quelqu'un, l'ingnieur
Ngrel, debout devant lui; et ces deux hommes qui se mprisaient,
l'ouvrier rvolt, le chef sceptique, se jetrent au cou l'un de
l'autre, sanglotrent  gros sanglots, dans le bouleversement profond
de toute l'humanit qui tait en eux.  C'tait une tristesse immense,
la misre des gnrations, l'excs de douleur o peut tomber la vie.

Au jour, la Maheude, abattue prs de Catherine morte, jeta un cri,
puis un autre, puis un autre, de grandes plaintes trs longues,
incessantes.  Plusieurs cadavres taient dj remonts et aligns par
terre: Chaval que l'on crut assomm sous un boulement, un galibot et
deux haveurs galement fracasss, le crne vide de cervelle, le ventre
gonfl d'eau.  Des femmes, dans la foule, perdaient la raison,
dchiraient leurs jupes, s'gratignaient la face.  Lorsqu'on le sortit
enfin, aprs l'avoir habitu aux lampes et nourri un peu, tienne
apparut dcharn, les cheveux tout blancs; et on s'cartait, on
frmissait devant ce vieillard.  La Maheude s'arrta de crier, pour le
regarder stupidement, de ses grands yeux fixes.



VI


Il tait quatre heures du matin.  La frache nuit d'avril
s'attidissait de l'approche du jour.  Dans le ciel limpide, les
toiles vacillaient, tandis qu'une clart d'aurore empourprait
l'orient.  Et la campagne noire, assoupie, avait  peine un frisson,
cette vague rumeur qui prcde le rveil.

tienne,  longues enjambes, suivait le chemin de Vandame.  Il venait
de passer six semaines  Montsou, dans un lit de l'hpital.  Jaune
encore et trs maigre, il s'tait senti la force de partir, et il
partait.  La Compagnie, tremblant toujours pour ses fosses, procdant
 des renvois successifs, l'avait averti qu'elle ne pourrait le
garder.  Elle lui offrait d'ailleurs un secours de cent francs, avec
le conseil paternel de quitter le travail des mines, trop dur pour lui
dsormais.  Mais il avait refus les cent francs.  Dj, une rponse
de Pluchart, une lettre o se trouvait l'argent du voyage, l'appelait
 Paris.  C'tait son ancien rve ralis.  La veille, en sortant de
l'hpital, il avait couch au Bon-Joyeux, chez la veuve Dsir.  Et il
se levait de grand matin, une seule envie lui restait, dire adieu aux
camarades, avant d'aller prendre le train de huit heures, 
Marchiennes.

Un instant, sur le chemin qui devenait rose, tienne s'arrta.  Il
faisait bon respirer cet air si pur du printemps prcoce.  La matine
s'annonait superbe.  Lentement, le jour grandissait, la vie de la
terre montait avec le soleil.  Et il se remit en marche, tapant
fortement son bton de cornouiller, regardant au loin la plaine sortir
des vapeurs de la nuit.  Il n'avait revu personne, la Maheude tait
venue une seule fois  l'hpital, puis n'avait pu revenir sans doute.
Mais il savait que tout le coron des Deux-Cent-Quarante descendait 
Jean-Bart maintenant, et qu'elle-mme y avait repris du travail.

Peu  peu, les chemins dserts se peuplaient, des charbonniers
passaient continuellement prs d'tienne, la face blme, silencieux.
La Compagnie, disait-on, abusait de son triomphe.  Aprs deux mois et
demi de grve, vaincus par la faim, lorsqu'ils taient retourns aux
fosses, ils avaient d accepter le tarif de boisage, cette baisse de
salaire dguise, excrable  prsent, ensanglante du sang des
camarades.  On leur volait une heure de travail, on les faisait mentir
 leur serment de ne pas se soumettre, et ce parjure impos leur
restait en travers de la gorge, comme une poche de fiel.  Le travail
recommenait partout,  Mirou,  Madeleine,  Crvecoeur,  la
Victoire.  Partout, dans la brume du matin, le long des chemins noys
de tnbres, le troupeau pitinait, des files d'hommes trottant le nez
vers la terre, ainsi que du btail men  l'abattoir.  Ils
grelottaient sous leurs minces vtements de toile, ils croisaient les
bras, roulaient les reins, gonflaient le dos, que le briquet, log
entre la chemise et la veste, rendait bossu.  Et, dans ce retour en
masse, dans ces ombres muettes, toutes noires, sans un rire, sans un
regard de ct, on sentait les dents serres de colre, le coeur
gonfl de haine, l'unique rsignation  la ncessit du ventre.

Plus il approchait de la fosse, et plus tienne voyait leur nombre
s'accrotre.  Presque tous marchaient isols, ceux qui venaient par
groupes se suivaient  la file, reints dj, las des autres et
d'eux-mmes.  Il en aperut un, trs vieux, dont les yeux luisaient,
pareils  des charbons, sous un front livide.  Un autre, un jeune,
soufflait, d'un souffle contenu de tempte.  Beaucoup avaient leurs
sabots  la main; et l'on entendait  peine sur le sol le bruit mou de
leurs gros bas de laine.  C'tait un ruissellement sans fin, une
dbcle, une marche force d'arme battue, allant toujours la tte
basse, enrage sourdement du besoin de reprendre la lutte et de se
venger.

Lorsque tienne arriva, Jean-Bart sortait de l'ombre, les lanternes
accroches aux trteaux brlaient encore, dans l'aube naissante.
Au-dessus des btiments obscurs, un chappement s'levait comme une
aigrette blanche, dlicatement teinte de carmin.  Il passa par
l'escalier du criblage, pour se rendre  la recette.

La descente commenait, des ouvriers montaient de la baraque.  Un
instant, il resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation.  Des
roulements de berlines branlaient les dalles de fonte, les bobines
tournaient, droulaient les cbles, au milieu des clats du
porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de massue sur le
billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de
chair humaine, les cages mergeant, replongeant, engouffrant des
charges d'hommes, sans un arrt, avec le coup de gosier facile d'un
gant vorace.  Depuis son accident, il avait une horreur nerveuse de
la mine.  Ces cages qui s'enfonaient, lui tiraient les entrailles.
Il dut tourner la tte, le puits l'exasprait.

Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes puises
clairaient d'une clart louche, il n'apercevait aucun visage ami.
Les mineurs qui attendaient l, pieds nus, la lampe  la main, le
regardaient de leurs gros yeux inquiets, puis baissaient le front, se
reculaient d'un air de honte.  Eux, sans doute, le connaissaient, et
ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils semblaient au contraire
le craindre, rougissant  l'ide qu'il leur reprochait d'tre des
lches.  Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces
misrables l'avaient lapid, il recommenait le rve de les changer en
hros, de diriger le peuple, cette force de la nature qui se dvorait
elle-mme.

Une cage embarqua des hommes, la fourne disparut, et comme d'autres
arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la grve, un brave
qui avait jur de mourir.

--Toi aussi! murmura-t-il, navr.

L'autre plit, les lvres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:

--Que veux-tu? j'ai une femme.

Maintenant, dans le nouveau flot mont de la baraque, il les
reconnaissait tous.

--Toi aussi! toi aussi! toi aussi!

Et tous frmissaient, bgayaient d'une voix touffe:

--J'ai une mre...  J'ai des enfants...  Il faut du pain.

La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle
souffrance de leur dfaite, que leurs regards vitaient de se
rencontrer, fixs obstinment sur le puits.

--Et la Maheude? demanda tienne.

Ils ne rpondirent point.  Un fit signe qu'elle allait venir.
D'autres levrent leurs bras, tremblants de piti: ah! la pauvre
femme! quelle misre! Le silence continuait, et quand le camarade leur
tendit la main, pour leur dire adieu, tous la lui serrrent fortement,
tous mirent dans cette treinte muette la rage d'avoir cd, l'espoir
fivreux de la revanche.  La cage tait l, ils s'embarqurent, ils
s'abmrent, mangs par le gouffre.

Pierron avait paru, avec la lampe  feu libre des porions, fixe dans
le cuir de sa barrette.  Depuis huit jours, il tait chef d'quipe 
l'accrochage, et les ouvriers s'cartaient, car les honneurs le
rendaient fier.  La vue d'tienne l'ennuya, il s'approcha pourtant,
finit par se rassurer, lorsque le jeune homme lui eut annonc son
dpart.  Ils causrent.  Sa femme tenait maintenant l'estaminet du
Progrs, grce  l'appui de tous ces messieurs, qui se montraient si
bons pour elle.  Mais, s'interrompant, il s'emporta contre le pre
Mouque, qu'il accusait de n'avoir pas remont le fumier de ses
chevaux,  l'heure rglementaire.  Le vieux l'coutait, courbait les
paules.  Puis, avant de descendre, suffoqu de cette rprimande, il
donna lui aussi une poigne de main  tienne, la mme que celle des
autres, longue, chaude de colre rentre, frmissante des rbellions
futures.  Et cette vieille main qui tremblait dans la sienne, ce
vieillard qui lui pardonnait ses enfants morts, l'motionna tellement,
qu'il le regarda disparatre, sans dire un mot.

--La Maheude ne vient donc pas ce matin? demanda-t-il  Pierron, au
bout d'un instant.

D'abord, ce dernier affecta de n'avoir pas compris, car la mauvaise
chance s'empoignait des fois, rien qu' en parler.  Puis, comme il
s'loignait, sous prtexte de donner un ordre, il dit enfin:

--Hein? la Maheude...  La voici.

En effet, la Maheude arrivait de la baraque, avec sa lampe, vtue de
la culotte et de la veste, la tte serre dans le bguin.  C'tait par
une exception charitable que la Compagnie, apitoye sur le sort de
cette malheureuse, si cruellement frappe, avait bien voulu la laisser
redescendre  l'ge de quarante ans; et, comme il semblait difficile
de la remettre au roulage, on l'employait  la manoeuvre d'un petit
ventilateur, qu'on venait d'installer dans la galerie nord, dans ces
rgions d'enfer, sous le Tartaret, o l'arage ne se faisait pas.
Pendant dix heures, les reins casss, elle tournait sa roue, au fond
d'un boyau ardent, la chair cuite par quarante degrs de chaleur.
Elle gagnait trente sous.

Lorsque tienne l'aperut, lamentable dans ses vtements d'homme, la
gorge et le ventre comme enfls encore de l'humidit des tailles, il
bgaya de saisissement, il ne trouvait pas les phrases pour expliquer
qu'il partait et qu'il avait dsir lui faire ses adieux.

Elle le regardait sans l'couter, elle dit enfin, en le tutoyant:

--Hein? a t'tonne de me voir...  C'est bien vrai que je menaais
d'trangler le premier des miens qui redescendrait; et voil que je
redescends, je devrais m'trangler moi-mme, n'est-ce pas?...  Ah! va,
ce serait dj fait, s'il n'y avait pas le vieux et les petits  la
maison!

Et elle continua, de sa voix basse et fatigue.  Elle ne s'excusait
pas, elle racontait simplement les choses, qu'ils avaient failli
crever, et qu'elle s'tait dcide, pour qu'on ne les renvoyt pas du
coron.

--Comment se porte le vieux? demanda tienne.

--Il est toujours bien doux et bien propre.  Mais la caboche s'en est
alle compltement...  On ne l'a pas condamn pour son affaire, tu
sais? Il tait question de le mettre chez les fous, je n'ai pas voulu,
on lui aurait fichu son paquet dans un bouillon...  Son histoire nous
a caus tout de mme beaucoup de tort, car il n'aura jamais sa
pension, un de ces messieurs m'a dit que ce serait immoral, si on lui
en donnait une.

--Jeanlin travaille?

--Oui, ces messieurs lui ont trouv de la besogne, au jour.  Il gagne
vingt sous...  Oh! je ne me plains pas, les chefs se sont montrs trs
bons, comme ils me l'ont expliqu eux-mmes...  Les vingt sous du
gamin, et mes trente sous  moi, a fait cinquante sous.  Si nous
n'tions pas six, on aurait de quoi manger.  Estelle dvore
maintenant, et le pis, c'est qu'il faudra attendre quatre ou cinq ans,
avant que Lnore et Henri soient en ge de venir  la fosse.

tienne ne put retenir un geste douloureux.

--Eux aussi!

Une rougeur tait monte aux joues blmes de la Maheude, tandis que
ses yeux s'allumaient.  Mais ses paules s'affaissrent, comme sous
l'crasement du destin.

--Que veux-tu? eux aprs les autres...  Tous y ont laiss la peau,
c'est leur tour.

Elle se tut, des moulineurs qui roulaient des berlines les
drangrent.  Par les grandes fentres poussireuses, le petit jour
entrait, noyant les lanternes d'une lueur grise; et le branle de la
machine reprenait toutes les trois minutes, les cbles se droulaient,
les cages continuaient  engloutir des hommes.

--Allons, les flneurs, dpchons-nous! cria Pierron.  Embarquez,
jamais nous n'en finirons aujourd'hui.

La Maheude, qu'il regardait, ne bougea pas.  Elle avait dj laiss
passer trois cages, elle dit, comme se rveillant et se souvenant des
premiers mots d'tienne:

--Alors, tu pars?

--Oui, ce matin.

--Tu as raison, vaut mieux tre ailleurs, quand on le peut...  Et a
me fait plaisir de t'avoir vu, parce que tu sauras au moins que je
n'ai rien sur le coeur contre toi.  Un moment, je t'aurais assomm,
aprs toutes ces tueries.  Mais on rflchit, n'est-ce pas? on
s'aperoit qu'au bout du compte ce n'est la faute de personne...  Non,
non, ce n'est pas ta faute, c'est la faute de tout le monde.

Maintenant, elle causait avec tranquillit de ses morts, de son homme,
de Zacharie, de Catherine; et des larmes parurent seulement dans ses
yeux, lorsqu'elle pronona le nom d'Alzire.  Elle tait revenue  son
calme de femme raisonnable, elle jugeait trs sagement les choses.  a
ne porterait pas chance aux bourgeois, d'avoir tu tant de pauvres
gens.  Bien sr qu'ils en seraient punis un jour, car tout se paie.
On n'aurait pas mme besoin de s'en mler, la boutique sauterait
seule, les soldats tireraient sur les patrons, comme ils avaient tir
sur les ouvriers.  Et, dans sa rsignation sculaire, dans cette
hrdit de discipline qui la courbait de nouveau, un travail s'tait
ainsi fait, la certitude que l'injustice ne pouvait durer davantage,
et que, s'il n'y avait plus de bon Dieu il en repousserait un autre,
pour venger les misrables.

Elle parlait bas, avec des regards mfiants.  Puis, comme Pierron
s'tait rapproch, elle ajouta tout haut:

--Eh bien! si tu pars, il faut prendre chez nous tes affaires...  Il y
a encore deux chemises, trois mouchoirs, une vieille culotte.

tienne refusa du geste ces quelques nippes, chappes aux
brocanteurs.

--Non, a n'en vaut pas la peine, ce sera pour les enfants...  A
Paris, je m'arrangerai.

Deux cages encore taient descendues, et Pierron se dcida 
interpeller directement la Maheude.

--Dites donc, l-bas, on vous attend! Est-ce bientt fini, cette
  causette?

Mais elle tourna le dos.  Qu'avait-il  faire du zle, ce vendu? a ne
le regardait pas, la descente.  Ses hommes l'excraient assez dj, 
son accrochage.  Et elle s'enttait, sa lampe aux doigts, glace dans
les courants d'air, malgr la douceur de la saison.

Ni tienne, ni elle, ne trouvaient plus une parole.  Ils demeuraient
face  face, ils avaient le coeur si gros, qu'ils auraient voulu se
dire encore quelque chose.

Enfin, elle parla pour parler.

--La Levaque est enceinte, Levaque est toujours en prison, c'est
Bouteloup qui le remplace, en attendant.

--Ah! oui, Bouteloup.

--Et, coute donc, t'ai-je racont?...  Philomne est partie.

--Comment, partie?

--Oui, partie avec un mineur du Pas-de-Calais.  J'ai eu peur qu'elle
ne me laisst les deux mioches.  Mais non, elle les a emports...
Hein?  une femme qui crache le sang et qui a l'air continuellement
d'avaler sa langue!

Elle rva un instant, puis elle continua d'une voix lente:

--En a-t-on dit sur mon compte!...  Tu te souviens, on disait que je
couchais avec toi.  Mon Dieu! aprs la mort de mon homme, a aurait
trs bien pu arriver, si j'avais t plus jeune, n'est-ce pas? Mais,
aujourd'hui, j'aime mieux que a ne se soit pas fait, car nous en
aurions du regret pour sr.

--Oui, nous en aurions du regret, rpta tienne simplement.

Ce fut tout, ils ne parlrent pas davantage.  Une cage l'attendait, on
l'appelait avec colre en la menaant d'une amende.  Alors, elle se
dcida, elle lui serra la main.  Trs mu, il la regardait toujours,
si ravage et finie, avec sa face livide, ses cheveux dcolors
dbordant du bguin bleu, son corps de bonne bte trop fconde,
dforme sous la culotte et la veste de toile.  Et, dans cette poigne
de main dernire, il retrouvait encore celle des camarades, une
treinte longue, muette, qui lui donnait rendez-vous pour le jour o
l'on recommencerait.  Il comprit parfaitement, elle avait au fond des
yeux sa croyance tranquille.  A bientt, et cette fois, ce serait le
grand coup.

--Quelle nom de Dieu de feignante! cria Pierron.

Pousse, bouscule, la Maheude s'entassa au fond d'une berline, avec
quatre autres.  On tira la corde du signal pour taper  la viande, la
cage se dcrocha, tomba dans la nuit; et il n'y eut plus que la fuite
rapide du cble.

Alors, tienne quitta la fosse.  En bas, sous le hangar du criblage,
il aperut un tre assis par terre, les jambes allonges, au milieu
d'une paisse couche de charbon.  C'tait Jeanlin, employ comme
nettoyeur de gros.  Il tenait un bloc de houille entre ses cuisses,
il le dbarrassait,  coups de marteau, des fragments de schiste; et
une fine poudre le noyait d'un tel flot de suie, que jamais le jeune
homme ne l'aurait reconnu, si l'enfant n'avait lev son museau de
singe, aux oreilles cartes, aux petits yeux verdtres.  Il eut un
rire de blague, il cassa le bloc d'un dernier coup, disparut dans la
poussire noire qui montait.

Dehors, tienne suivit un moment la route, absorb.  Toutes sortes
d'ides bourdonnaient en lui.  Mais il eut une sensation de plein air,
de ciel libre, et il respira largement.  Le soleil paraissait 
l'horizon glorieux, c'tait un rveil d'allgresse, dans la campagne
entire.  Un flot d'or roulait de l'orient  l'occident, sur la plaine
immense.  Cette chaleur de vie gagnait, s'tendait, en un frisson de
jeunesse, o vibraient les soupirs de la terre, le chant des oiseaux,
tous les murmures des eaux et des bois.  Il faisait bon vivre, le
vieux monde voulait vivre un printemps encore.

Et, pntr de cet espoir, tienne ralentit sa marche, les yeux perdus
 droite et  gauche, dans cette gaiet de la nouvelle saison.  Il
songeait  lui, il se sentait fort, mri par sa dure exprience au
fond de la mine.  Son ducation tait finie, il s'en allait arm, en
soldat raisonneur de la rvolution, ayant dclar la guerre  la
socit, telle qu'il la voyait et telle qu'il la condamnait.  La joie
de rejoindre Pluchart, d'tre comme Pluchart un chef cout, lui
soufflait des discours, dont il arrangeait les phrases.  Il mditait
d'largir son programme, l'affinement bourgeois qui l'avait hauss
au-dessus de sa classe le jetait  une haine plus grande de la
bourgeoisie.  Ces ouvriers dont l'odeur de misre le gnait
maintenant, il prouvait le besoin de les mettre dans une gloire, il
les montrerait comme les seuls grands, les seuls impeccables, comme
l'unique noblesse et l'unique force o l'humanit pt se retremper.
Dj, il se voyait  la tribune, triomphant avec le peuple, si le
peuple ne le dvorait pas.

Trs haut, un chant d'alouette lui fit regarder le ciel.  De petites
nues rouges, les dernires vapeurs de la nuit, se fondaient dans le
bleu limpide; et les figures vagues de Souvarine et de Rasseneur lui
apparurent.  Dcidment, tout se gtait, lorsque chacun tirait  soi
le pouvoir.  Ainsi, cette fameuse Internationale qui aurait d
renouveler le monde, avortait d'impuissance, aprs avoir vu son arme
formidable se diviser, s'mietter dans des querelles intrieures.
Darwin avait-il donc raison, le monde ne serait-il qu'une bataille,
les forts mangeant les faibles, pour la beaut et la continuit de
l'espce? Cette question le troublait, bien qu'il trancht, en homme
content de sa science.  Mais une ide dissipa ses doutes, l'enchanta,
celle de reprendre son explication ancienne de la thorie, la premire
fois qu'il parlerait.  S'il fallait qu'une classe ft mange,
n'tait-ce pas le peuple, vivace, neuf encore, qui mangerait la
bourgeoisie puise de jouissance? Du sang nouveau ferait la socit
nouvelle.  Et, dans cette attente d'un envahissement des barbares,
rgnrant les vieilles nations caduques, reparaissait sa foi absolue
 une rvolution prochaine, la vraie, celle des travailleurs, dont
l'incendie embraserait la fin du sicle de cette pourpre de soleil
levant, qu'il regardait saigner au ciel.

Il marchait toujours, rvassant, battant de sa canne de cornouiller
les cailloux de la route; et, quand il jetait les yeux autour
de lui, il reconnaissait des coins du pays.  Justement,  la
Fourche-aux-Boeufs, il se souvint qu'il avait pris l le commandement
de la bande, le matin du saccage des fosses.  Aujourd'hui, le travail
de brute, mortel, mal pay, recommenait.  Sous la terre, l-bas, 
sept cents mtres, il lui semblait entendre des coups sourds,
rguliers, continus: c'taient les camarades qu'il venait de voir
descendre, les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage
silencieuse.  Sans doute ils taient vaincus, ils y avaient laiss de
l'argent et des morts; mais Paris n'oublierait pas les coups de feu du
Voreux, le sang de l'empire lui aussi coulerait par cette blessure
ingurissable; et, si la crise industrielle tirait  sa fin, si les
usines rouvraient une  une, l'tat de guerre n'en restait pas moins
dclar, sans que la paix ft dsormais possible.  Les charbonniers
s'taient compts, ils avaient essay leur force, secou de leur cri
de justice les ouvriers de la France entire.  Aussi leur dfaite ne
rassurait-elle personne, les bourgeois de Montsou, envahis dans leur
victoire du sourd malaise des lendemains de grve, regardaient
derrire eux si leur fin n'tait pas l quand mme, invitable, au
fond de ce grand silence.  Ils comprenaient que la rvolution
renatrait sans cesse, demain peut-tre, avec la grve gnrale,
l'entente de tous les travailleurs ayant des caisses de secours,
pouvant tenir pendant des mois, en mangeant du pain.  Cette fois
encore, c'tait un coup d'paule donn  la socit en ruine, et ils
en avaient entendu le craquement sous leurs pas, et ils sentaient
monter d'autres secousses, toujours d'autres, jusqu' ce que le vieil
difice, branl, s'effondrt, s'engloutt comme le Voreux, coulant 
l'abme.

tienne prit  gauche le chemin de Joiselle.  Il se rappela, il y
avait empch la bande de se ruer sur Gaston-Marie.  Au loin, dans le
soleil clair, il voyait les beffrois de plusieurs fosses, Mirou sur la
droite, Madeleine et Crvecoeur, cte  cte.  Le travail grondait
partout, les coups de rivelaine qu'il croyait saisir, au fond de la
terre, tapaient maintenant d'un bout de la plaine  l'autre.  Un coup,
et un coup encore, et des coups toujours, sous les champs, les routes,
les villages, qui riaient  la lumire: tout l'obscur travail du bagne
souterrain, si cras par la masse norme des roches, qu'il fallait le
savoir l-dessous, pour en distinguer le grand soupir douloureux.  Et
il songeait  prsent que la violence peut-tre ne htait pas les
choses.  Des cbles coups, des rails arrachs, des lampes casses,
quelle inutile besogne! Cela valait bien la peine de galoper  trois
mille, en une bande dvastatrice! Vaguement, il devinait que la
lgalit, un jour, pouvait tre plus terrible.  Sa raison mrissait,
il avait jet la gourme de ses rancunes.  Oui, la Maheude le disait
bien avec son bon sens, ce serait le grand coup: s'enrgimenter
tranquillement, se connatre, se runir en syndicats, lorsque les lois
le permettraient; puis, le matin o l'on se sentirait les coudes, o
l'on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques
milliers de fainants, prendre le pouvoir, tre les matres.  Ah! quel
rveil de vrit et de justice! Le dieu repu et accroupi en crverait
sur l'heure, l'idole monstrueuse, cache au fond de son tabernacle,
dans cet inconnu lointain o les misrables la nourrissaient de leur
chair, sans l'avoir jamais vue.

Mais tienne, quittant le chemin de Vandame, dbouchait sur le pav.
A droite, il apercevait Montsou qui dvalait et se perdait.  En face,
il avait les dcombres du Voreux, le trou maudit que trois pompes
puisaient sans relche.  Puis, c'taient les autres fosses 
l'horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel; tandis que, vers
le nord, les tours leves des hauts fourneaux et les batteries des
fours  coke fumaient dans l'air transparent du matin.  S'il voulait
ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hter, car il
avait encore six kilomtres  faire.

Et, sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstins des
rivelaines continuaient.  Les camarades taient tous l, il les
entendait le suivre  chaque enjambe.  N'tait-ce pas la Maheude,
sous cette pice de betteraves, l'chine casse, dont le souffle
montait si rauque, accompagn par le ronflement du ventilateur? A
gauche,  droite, plus loin, il croyait en reconnatre d'autres, sous
les bls, les haies vives, les jeunes arbres.  Maintenant, en plein
ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, chauffant la terre
qui enfantait.  Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons
crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la pousse
des herbes.  De toutes parts, des graines se gonflaient,
s'allongeaient, geraient la plaine, travailles d'un besoin de
chaleur et de lumire.  Un dbordement de sve coulait avec des voix
chuchotantes, le bruit des germes s'pandait en un grand baiser.
Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent
rapprochs du sol, les camarades tapaient.  Aux rayons enflamms de
l'astre, par cette matine de jeunesse, c'tait de cette rumeur que la
campagne tait grosse.  Des hommes poussaient, une arme noire,
vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour
les rcoltes du sicle futur, et dont la germination allait faire
bientt clater la terre.





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announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04

Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

https://www.gutenberg.org/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
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codes that damage or cannot be read by your equipment.

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INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
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receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
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the exclusion or limitation of consequential damages, so the
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and its trustees and agents, and any volunteers associated
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texts harmless, from all liability, cost and expense, including
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DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

