The Project Gutenberg EBook of Contes populaires de Lorraine, compars
avec les contes des autres provinces de France et des pays trangers, volume 1 (of 2), by Emmanuel Cosquin

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Title: Contes populaires de Lorraine, compars avec les contes des autres provinces de France et des pays trangers, volume 1 (of 2)

Author: Emmanuel Cosquin

Release Date: September 13, 2018 [EBook #57892]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRE DE LORRAINE ***




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  _EMMANUEL COSQUIN_


  CONTES POPULAIRES

  DE

  LORRAINE

  COMPARS

  AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

  ET DES PAYS TRANGERS

  ET PRCDS

  D'UN ESSAI

  SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

  DES CONTES POPULAIRES EUROPENS


  TOME PREMIER


  PARIS

  VIEWEG, LIBRAIRE-DITEUR

  67, RUE DE RICHELIEU, 67








  CONTES POPULAIRES

  DE LORRAINE




  _EMMANUEL COSQUIN_


  CONTES POPULAIRES

  DE

  LORRAINE

  COMPARS

  AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

  ET DES PAYS TRANGERS

  ET PRCDS

  D'UN ESSAI

  SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

  DES CONTES POPULAIRES EUROPENS


  TOME PREMIER


  PARIS

  VIEWEG, LIBRAIRE-DITEUR

  67, RUE DE RICHELIEU, 67




AVANT-PROPOS


Cette collection de contes populaires prsente ce caractre particulier
que, pour la former, nous avons puis dans la tradition orale d'un seul
village: les cent contes et variantes dont elle se compose viennent tous
de cette mme source; ils ont t recueillis par mes soeurs et moi 
Montiers-sur-Saulx, village de Lorraine,--ou, si l'on veut plus de
prcision, du Barrois,--situ  quelques centaines de pas de l'ancienne
frontire de Champagne[1]. Nous devons la plus grande partie de notre
collection au zle intelligent et  la mmoire prodigieuse d'une jeune
fille du pays, morte aujourd'hui, qui s'est charge de rechercher par
tout le village les contes des veilles, et nous les a ensuite transmis
avec une rigoureuse fidlit.

    [1] Montiers-sur-Saulx est un chef-lieu de canton du dpartement de
    la Meuse; il se trouve tout prs de la Haute-Marne.

De bons juges ont parfois exprim le regret de trouver dans certaines
collections de contes populaires un style apprt, des dveloppements et
des enjolivements qui trahissent le littrateur. Nous esprons qu'on ne
nous adressera pas cette critique; nous avons, du moins, tout fait pour
ne pas nous y exposer, et, si notre collection a un mrite, c'est, ce
nous semble, de reproduire avec simplicit les rcits que nous avons
entendus.

A la suite de chacun des contes sont indiques les ressemblances qu'il
peut prsenter avec tels ou tels rcits faisant partie de quelqu'un des
recueils de contes populaires dits en France ou  l'tranger, et
surtout avec les contes orientaux. Ces rapprochements fourniront toute
une srie de pices justificatives, si l'on peut parler ainsi, 
l'histoire des migrations des fictions indiennes  travers le monde,
histoire que cherche  exposer l'introduction de cet ouvrage.

Dans un _Supplment aux remarques_, plac  la fin du second volume,
nous mettons  profit divers documents, dont plusieurs n'ont t livrs
 la publicit que pendant l'impression de notre travail. Un _Index
bibliographique_ donne le titre complet des livres qui ont t indiqus
en abrg dans l'intrt de la brivet.

Publies d'abord, de 1876  1881, dans la revue la _Romania_, cette
collection et ses remarques ont reu, de la part de savants de toute
nationalit, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold Koehler, M. Ralston, un
accueil qui tait pour l'auteur un encouragement  faire paratre les
_Contes lorrains_ en volumes, avec des remarques considrablement
augmentes et souvent tout  fait transformes.

Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnaissance envers
les dvoues collaboratrices sans lesquelles ce travail n'aurait jamais
t ni entrepris ni achev? C'est en commun avec elles qu'a t faite la
rdaction des contes; pour celle des remarques, j'ai reu l'aide de
leurs conseils, et l'une d'elles ne s'est jamais lasse de me signaler,
dans les innombrables collections de contes europens, les plus
intressants rapprochements.

                              Aot 1886.




INTRODUCTION

ESSAI SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES EUROPENS[2]


Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance avait t
berce, il n'osa les faire paratre sous son nom: il craignait qu'on ne
le souponnt d'attacher la moindre importance  des rcits de paysans
et de bonnes femmes. Aujourd'hui Perrault n'aurait plus cette fausse
honte,--on recueille, en notre temps, dans tous les pays, les contes
des veilles; il existe mme, en littrature, ce que l'on pourrait
appeler la question des contes populaires;--mais Perrault serait
expos  un autre danger: il pourrait, aprs tant d'autres auteurs,
cder  la tentation de grossir dmesurment un problme dj pourtant
trs intressant, trs srieux mme; de traiter nos contes bleus comme
de graves documents; de voir dans le _Chat Bott_, le _Petit Poucet_ et
leurs compagnons l'incarnation de mythes dignes de la plus religieuse
attention, et de les invoquer comme des tmoins des ides primitives de
l'humanit ou tout au moins de la race  laquelle appartiennent les
nations indo-europennes, la race ryenne. Tel est, en effet,
l'enseignement de toute une cole, et voil dans quels nuages, dans
quels brouillards se plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur.
Pour nous, le brouillard est toujours malsain, ft-ce le brouillard
mythique. Contribuer  le dissiper, c'est faire oeuvre bonne et utile:
nous l'essaierons ici.

    [2] Une premire esquisse de ce travail a paru, le 25 juin 1873,
    dans le _Correspondant_.


I

Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux ou
plaisants, des diverses nations europennes, de l'Islande  la Grce, de
l'Espagne  la Russie, on trouvera dans ces rcits, recueillis chez des
peuples si diffrents de moeurs et de langage, les ressemblances les
plus surprenantes. Il n'y a pas l seulement un fonds commun d'ides,
des lments identiques; mais cette identit s'tend  la manire dont
ces ides sont mises en oeuvre et dont ces lments sont combins. C'est
l un fait bien connu aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre
en jetant un coup d'oeil sur n'importe quel conte de notre collection et
sur les contes trangers que nous en rapprochons dans nos remarques.

Comment expliquer ces ressemblances si frappantes?

Les frres Grimm, ceux-l mmes qui les premiers ont pos le problme,
en ont donn une solution qui sduit au premier abord. Leur systme,
adopt par M. Max Mller et par bien d'autres, a t prcis et
dvelopp, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son
introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut
le formuler ainsi:

    [3] _Griechische und albanesische Mrchen_ (Leipzig, 1864).

Les peuples europens appartiennent presque tous  une mme famille, la
famille ryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les
diverses tribus de cette famille ont apport, dans les pays o elles
ont migr, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur
mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans
la suite des temps, dvelopps, transforms, et le dernier produit de
cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien
d'tonnant que ces contes prsentent, chez tous les peuples ryens, de
si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernire
analyse, de mythes autrefois communs  tous ces peuples.

    [4] D'aprs l'opinion la plus gnrale, les Aryas, peuplade
    japhtique, habitaient, bien des sicles avant l're chrtienne, sur
    le plus haut plateau de l'Asie centrale, dans la rgion qui s'appela
    plus tard la Bactriane et qui aujourd'hui fait partie du Turkestan.
    C'est  cette souche que se rattachent les Indiens et les Perses,
    les Grecs, les Romains et la plupart des races europennes.

Ces lments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes,
ressemblent, dit Guillaume Grimm,  des fragments d'une pierre prcieuse
brise, que l'on aurait disperss sur le sol, au milieu du gazon et des
fleurs: les yeux les plus perants peuvent seuls les dcouvrir. Leur
signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et
c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].--Les contes populaires, dit
Jacques Grimm, sont les derniers chos de mythes antiques... C'est une
illusion de croire qu'ils sont ns dans tel ou tel endroit favoris,
d'o par la suite ils auraient t ports au loin par telles ou telles
voies[6]. En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les
contes populaires ne doivent pas tre expliques par des emprunts qu'un
peuple aurait faits  un autre.--Les lments, les germes des contes
de fes, dit  son tour M. Max Mller, appartiennent  la priode qui
prcda la dispersion de la race ryenne; le mme peuple qui, dans ses
migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du
soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel,
possdait, dans son langage mme, dans sa phrasologie mythologique et
proverbiale, les germes plus ou moins dvelopps qui devaient un jour, 
coup sr, donner des plantes identiques ou trs ressemblantes dans tous
les sols et sous tous les climats[7].

    [5] _Kinder- und Hausmrchen_, t. III (3e d., Goettingue, 1856),
    p. 409.

    [6] Prface  la traduction allemande du _Pentamerone_ (Breslau,
    1846), p. VIII.

    [7] _Chips from a German Workshop_, t. II, p. 226; article publi
    d'abord en 1859.

Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition dtaille du systme,
telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer
trop longtemps  travers les thories philosophiques les plus
contestables, pour arriver enfin  cette assertion prodigieuse, que les
contes nous ont conserv les ides primitives de l'humanit. Ce
commentaire du savant autrichien,--pour ne parler que de celui-l,--sur
les ides de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir
t inutile. Les frres Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain
vague vaporeux et potique. M. de Hahn prcise, preuve redoutable pour
les thories les plus ingnieuses: il crve la bulle de savon en voulant
lui donner de la consistance.

Un effort un peu srieux d'attention soulve, en effet, contre ce
systme une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses
et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples europens
ne portent pas seulement sur le fond, sur les ides qui servent de base
 ces rcits, mais aussi,--nous avons indiqu ce point,--sur la forme et
sur la combinaison de ces ides. On nous dit que les contes sont le
produit de la dcomposition de mythes primitifs communs aux diverses
nations ryennes et que celles-ci auraient emports en Europe du berceau
de leur race. C'est de cette dcomposition, assure-t-on, que sont sortis
les diffrents lments, les diffrents thmes qui, se groupant de mille
et mille faons, composent la mosaque des contes populaires. Pour
beaucoup de nos contes de fes, dit M. Max Mller, nous savons d'une
manire certaine (_sic_) qu'ils sont le dtritus d'une ancienne
mythologie,  demi oublie, mal comprise, reconstruite[8].--Mais alors
comment expliquer que ces mythes, se dcomposant dans les milieux les
plus divers, chez vingt peuples diffrents de moeurs et d'habitudes
d'esprit, se soient, en dfinitive, transforms partout d'une manire si
semblable, parfois mme d'une manire identique? De plus, comment se
fait-il que, sans entente pralable, plusieurs peuples se soient
accords pour grouper les prtendus lments mythiques dans le cadre de
tel ou tel rcit bien caractris? N'est-ce pas l une impossibilit
absolue?

    [8] _Op. cit._, p. 233.

Prenons un exemple. Il a t recueilli, chez plusieurs peuples de race
ryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les
Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de
Mardin en Msopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de
la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race ryenne,
mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brivement le
sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet
anneau, aprs diverses aventures, lui est vol par certain personnage
malfaisant, et il le recouvre ensuite, grce aux bons offices de trois
animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et
europens, nous constatons l'identit non seulement du plan gnral du
rcit, mais de dtails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris
reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de
l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire ternuer et rejeter l'anneau
qu'il tient cach dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou
plutt, nous le rptons, cette identit? Le bon sens rpond
qu'videmment ce rcit, avec ses dtails caractristiques, a d tre
invent dans tel ou tel pays, d'o il a pass dans les autres. Ce dtail
de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer
raisonnablement la prsence dans tous ces contes asiatiques et
europens, si l'on n'admet pas qu'il existait dj,  l'origine, dans un
prototype dont tous ces contes sont drivs? Et ce prototype,--le dtail
en question et bien d'autres le montrent,--tait un conte et non un
mythe.

    [9] _Indian Antiquary_, 1881, p. 347;--Luzel, 1er Rapport, p.
    151;--Sbillot, III, n 18;--Dozon, p. 73;--Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, II, pp. 56, 57;--_Zeitschrift der Deutschen
    Morgenlndischen Gesellschaft_, 1882, p. 238;--_Journal of the
    Asiatic Society of Bengal_, t. XXXIV (1865), 2e partie, p. 225.
    (Voir, pour ces indications, l'_Index Bibliographique_,  la fin du
    tome second.)

Si l'on veut  toute force faire driver nos contes populaires de mythes
primitifs des Aryas, et si, en mme temps, on soutient, avec l'cole des
frres Grimm, que les contes ainsi drivs n'auraient point pass d'un
peuple ryen  l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se
mettre en rgle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'o
seraient sortis nos contes taient dj dcomposs et parvenus  la
forme actuelle avec ses dtails caractristiques, au moment o les
premires tribus ryennes quittrent le plateau de l'Asie centrale, bien
des sicles avant notre re. Nos anctres, les pres des nations
europennes, auraient, de cette faon, emport dans leurs fourgons la
collection complte des contes bleus actuels.

C'est l une hypothse qu'on n'ira gure soutenir; elle est, d'ailleurs,
en contradiction directe avec les ides mmes des partisans du systme
mythique. Les contes ryens sont, d'aprs eux, le _dernier terme_ du
dveloppement des mythes ryens; or, de leur propre aveu,  l'poque de
la sparation des tribus ryennes, le dveloppement de ces mythes n'en
tait encore qu' son _premier degr_.

Le systme des frres Grimm et de leurs disciples tant de tout point
insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est
d'admettre qu'aprs avoir t invents dans tel ou tel endroit, qu'il
s'agit de dterminer, les contes populaires communs aux diverses nations
europennes (pour ne mentionner que celles-l) se sont rpandus dans le
monde, de peuple  peuple et par voie d'emprunt.

                                * * *

Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frres Grimm,
nous nous sommes volontairement priv d'un avantage, en acceptant les
donnes du problme telles qu'elles nous taient prsentes. Nous
aurions pu, en effet, contester ds l'abord l'assertion qui est la base
de tout le systme.

A l'poque o les frres Grimm ont imagin leur systme mythique, le
problme ne pouvait encore tre pos dans ses termes vritables, faute
de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,--et
Guillaume Grimm le rptait encore en 1866[10],--que les ressemblances
existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de
la famille indo-europenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens).
Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des
dcouvertes nouvelles reculent les frontires arbitrairement traces
par les frres Grimm et l'cole mythique. Nos contes prtendus ryens
existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples
nullement ryens. Qu'on examine,  ce point de vue, la collection, trs
riche en rapprochements, de contes et pomes recueillis par M. W.
Radloff chez les tribus tartares de la Sibrie mridionale et publis
avec traduction allemande de 1866  1872. Qu'on tudie galement les
contes de forme si populaire, identiques pour le fond  nos contes
europens, et qui ont t trouvs chez les Avares, peuplade mongole du
Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on
lise les contes syriaques, provenant de la rgion montagneuse situe au
nord de la Msopotamie et publis en 1881 par deux orientalistes
allemands, MM. Eugne Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte,
recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les
contes dcouverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivire
(1882); les contes swahili de l'le de Zanzibar, dits en anglais par
feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier
(1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les
contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionns tout 
l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prtendus contes ryens
existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est ryen ni de
langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez
lesquels on en a recueilli galement.

    [10] _Op. cit._, p. 411.

Ainsi, la base mme sur laquelle s'appuie le systme des frres Grimm
n'a aucune solidit: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.

Examinerons-nous maintenant en dtail un autre systme, qui s'est
produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires
l'incarnation d'ides communes aux sauvages _de toutes les races_? Les
anctres de toutes les races humaines, que l'auteur du systme, M. A.
Lang, dclare sans hsitation avoir t des sauvages, tout semblables
aux sauvages actuels, auraient incarn leurs ides, supposes les mmes
partout, dans des contes qui, de cette faon, se trouveraient partout
identiques.--En ralit, tout est  contester dans ce systme: prtendre
qu'on trouvera chez les sauvages actuels les ides primitives de
l'humanit est une assertion sans aucune preuve[11]; prtendre que les
sauvages de l'Amrique, par exemple, doivent forcment possder et
possdent en effet des contes semblables  nos contes populaires, c'est
noncer une inexactitude de fait:  de trs rares exceptions prs, qui
peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement rcente,
tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport
avec cette identit de fond et de forme que l'on constate dans les
collections de contes europens, asiatiques, africains, mentionnes il y
a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractristique, ou
c'est purement imaginaire[12].

    [11] Voir, par exemple, le remarquable travail dans lequel M. Max
    Mller dmontre, aprs d'autres, que le sauvage actuel est un homme
    non pas primitif, mais dgnr (_Nineteenth Century_, livraison de
    janvier 1885).

    [12] A propos de quelques contes recueillis chez les indignes du
    Brsil, nous lisons dans _Mlusine_: Cette collection fournit des
    similaires  des contes connus en Europe, en Asie, en Afrique, etc.,
    et leur prsence au Brsil _pose bien des problmes_ (n du 5 juin
    1885, col. 408).--Il nous est impossible de voir quels problmes
    peuvent se poser ici. Les Portugais ont apport au Brsil les contes
    de leur pays, et ils continuent  les raconter; M. Romro en a
    publi, en 1885, un recueil assez considrable. Que quelqu'un de ces
    contes ou de leurs traits principaux ait pntr chez les indignes,
    c'est l une chose dont il n'y a nullement lieu de
    s'tonner.--Disons,  ce propos, que les Espagnols ont, de leur
    ct, apport leurs contes au Chili; M. Machado y Alvarez en a donn
    plusieurs, en 1884, dans la _Biblioteca de las tradiciones populares
    espaolas_.

Du reste, mme en admettant comme vraies les affirmations qui servent de
point de dpart  M. Lang, nous devrions faire  cette thorie la mme
objection qu'au systme mythique. A supposer que, dans toutes les races
humaines, on ait eu primitivement les mmes ides de sauvages, comment
ces ides auraient-elles revtu partout les mmes formes si
caractristiques, et se seraient-elles groupes de la mme faon dans
les mmes cadres?

Nous avons hte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer
dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'annes, par Thodore
Benfey, l'minent et regrett orientaliste de Goettingue[13].

    [13] M. Benfey a fait connatre ses dcouvertes, avec les
    conclusions qu'il en tirait, dans divers articles insrs dans des
    revues: _Bulletin de l'Acadmie de Saint-Ptersbourg_, n du 4/16
    septembre 1857;--_Ausland_, 1858, nos 41  45;--_Goettingische
    Gelehrte Anzeigen_, annes 1857 et suivantes;--_Orient und Occident_
    (1860  1866), et dans le volume d'introduction dont il a fait
    prcder sa traduction allemande du livre sanscrit intitul le
    _Pantchatantra_ (Leipzig, 1859). On peut voir aussi son introduction
     la vieille traduction syriaque du mme livre, publie par M.
    Bickell, professeur  la Facult de thologie catholique de
    l'Universit d'Inspruck, sous ce titre: _Kalilag und Damnag_
    (Leipzig, 1876).


II

La question de l'origine des contes populaires est une question de fait.
M. Reinhold Koehler, bibliothcaire  Weimar, l'homme qui assurment
possde en cette matire l'rudition la plus vaste et la plus sre,
insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre
successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons,
d'ge en ge, de peuple en peuple, et de voir o nous conduira ce voyage
de dcouverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et,
cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes,
partant de divers points de l'horizon, on est toujours arriv au mme
centre,  l'Inde, non pas  l'Inde des temps fabuleux, mais  l'Inde
historique.

    [14] _Weimarer Beitrge zur Literatur und Kunst_ (Weimar, 1865), p.
    190.

Ce qui est venu grandement en aide  l'explorateur et lui a permis
d'accomplir sa tche, c'est qu'un certain nombre des types des contes
actuels se trouvent fixs par crit depuis fort longtemps, souvent
depuis des sicles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe sicle et jusqu'
la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littrature europenne de
ces deux poques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de
Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en
France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces
livres ont t crits sous la dicte du peuple, et les rcits qu'ils
renferment prsentent parfois des lacunes et des altrations dont se
sont prserves certaines versions parvenues jusqu' nous par voie de
simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littrature du moyen ge nous
a conserv des traces irrcusables de l'existence de contes identiques
aux contes actuels. Ce n'est pas non plus  cette littrature du moyen
ge que nous devrons nous arrter. Il nous faut quitter l'Europe et
chercher ailleurs.

    [15] Le Vnitien Straparola a insr plusieurs contes merveilleux
    dans son recueil de nouvelles _Tredici piacevoli Notti_, publi de
    1550  1554, dont Guillaume Grimm (III, p. 285) fltrit
    l'impardonnable licence, et qui, aprs avoir t mis  l'Index en
    1605, fut rimprim en une dition expurge.--Giambattista Basile a
    donn, sous le titre de _Pentamerone_, un recueil de contes
    populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manire parfois
    effronte du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre
    d'ditions, dont une  Rome en 1679 et la plupart  Naples.--Les
    _Histoires ou Contes du temps pass_, que Perrault publia sous le
    nom de son fils, g de dix ans, parurent en 1697; les _Contes des
    Fes_, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.

Il existe en Orient plusieurs collections de rcits merveilleux ou
plaisants. Le plus gnralement connu parmi ces ouvrages est le livre
arabe qui porte le titre de _Mille et une Nuits_, et qui fut traduit,
sur un manuscrit incomplet, et publi en 1704 par l'orientaliste
Galland. L encore nous rencontrons un certain nombre des thmes dont se
composent nos contes populaires europens, et plusieurs de ces contes
eux-mmes.

S'ensuit-il que les _Mille et une Nuits_ soient le prototype d'une
partie de nos contes actuels? Non, car les _Mille et une Nuits_
elles-mmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un
passage trs prcis du _Fihrist_, histoire de la littrature arabe
crite au Xe sicle de notre re, nous apprend que les _Mille et une
Nuits_ et d'autres livres arabes du mme genre ont t traduits ou
imits du persan[16].--Mais les Persans eux-mmes ont emprunt  l'Inde
plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixime sicle de notre re (entre
l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et
fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de _Pantchatantra_, c'est--dire
en sanscrit les Cinq livres, fut traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosros le
Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut
faite plus tard, d'aprs cette traduction persane, aujourd'hui perdue,
sous le titre de _Kalilah et Dimnah_. Ainsi encore le clbre livre
persan le _Toti-Nmeh_ ou Livre du Perroquet, qui renferme plusieurs
contes que l'on peut rapprocher de nos contes europens, n'est autre
chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de mme titre, la
_ouka-saptati_ (les Soixante-dix Histoires du Perroquet), augmente
de rcits tirs d'autres collections de contes, galement rdiges en
sanscrit.--D'ailleurs, au tmoignage de M. Benfey, la substance des
_Mille et une Nuits_ se retrouve presque d'un bout  l'autre dans la
littrature indienne.

    [16] Ce passage du _Fihrist_, nous dit M. G. Weil dans
    l'introduction  sa traduction des _Mille et une Nuits_, a t
    dcouvert par un orientaliste allemand, M. de Hammer.--Il est trs
    possible, du reste, pour ne pas dire certain, que le recueil des
    _Mille et une Nuits_ ait subi, depuis le Xe sicle, de nombreuses
    modifications et quant  la forme et quant au fond.

Nous voil donc,--en partant d'une collection de contes arabes, parfois
semblables  nos contes europens,--arrivs dans l'Inde, et nos
recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin
nous amnera encore au mme terme.

Notre point de dpart sera, cette fois, la rgion, situe au nord de
l'Inde, o habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de
Kalmouks. On sera peut-tre surpris d'apprendre que ces peuplades
nomades ont une littrature crite. Elles possdent, entre autres
ouvrages, une collection de contes intitule _Siddhi-Kr_ (le Mort dou
du _siddhi_, c'est--dire d'une vertu magique)[17], et les rcits qui
composent ce livre prsentent de nombreux traits de ressemblance avec
les contes populaires europens.

    [17] L'introduction et les treize premiers contes du _Siddhi-Kr_
    ont t deux fois traduits en allemand sur le texte kalmouk: en
    1804, par le voyageur B. Bergmann, et en 1866, par M. Jlg,
    professeur  l'Universit d'Inspruck. M. Jlg a publi,  la fin de
    1868, le texte et la traduction des neuf derniers contes, d'aprs un
    manuscrit en langue mongole.

Quelle est l'origine du _Siddhi-Kr_? Le plus rapide coup d'oeil, le
plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre mme de
l'ouvrage (le mot _siddhi_ est sanscrit) nous montrent d'une manire
vidente que nous avons affaire  une traduction ou imitation de rcits
indiens. Le cadre du _Siddhi-Kr_ a t emprunt  un recueil indien de
contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre
kalmouk, la _Vetla-pantchavinati_ (les Vingt-cinq Histoires d'un
_vetla_, c'est--dire d'un dmon qui entre dans le corps des
morts).--Une autre collection mongole, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_,
qui a t traduite en 1868 par M. Jlg sur un manuscrit incomplet
conserv  Saint-Ptersbourg, et qui offre plusieurs points de
comparaison avec nos contes europens, est une imitation d'un livre qui
porte en sanscrit le titre de _Sinhsana-dvtrinati_, les Trente-deux
Rcits du Trne.

Ainsi, de ce ct encore, le dernier terme de nos investigations est
l'Inde.

Des rcits indiens ont galement pass, par voie littraire, chez les
Thibtains[18] et dans l'Indo-Chine[19].

    [18] M. Schiefner a publi un grand nombre de Rcits indiens,
    tirs de livres thibtains. (Voir _Mmoires de l'Acadmie de
    Saint-Ptersbourg_, anne 1875, et _Mlanges asiatiques_, publis
    par la mme Acadmie, t. VII.)--M. Ralston a traduit ces rcits en
    anglais, sous le titre de _Tibetan Tales_.

    [19] Adolf Bastian, _Geographische und ethnologische Bilder_ (Ina,
    1873), p. 248.

Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonn tout autour de
leur pays d'origine, et parfois mme, de proche en proche, ils sont
arrivs jusqu'en Europe. Le _Pantchatantra_, par exemple, dont nous
parlions tout  l'heure, aprs avoir t apport de l'Inde en Perse,
vers le milieu du sixime sicle de notre re, par Barz, mdecin de
Chosros le Grand, est traduit en pehlvi par ce mme Barz. Cette
traduction elle-mme est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux
sicles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin,
 cette version arabe se rattachent diverses traductions,--dont les plus
importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction
hbraque (1250), cette dernire presque aussitt mise en latin,--qui
rpandent le livre indien dans l'Europe du moyen ge[20].

    [20] Voir les travaux de M. Benfey sur le _Pantchatantra_, indiqus
    plus haut, p. XV.

Rappelons,  ce propos, la singulire histoire d'un autre livre indien,
la vie lgendaire du Bouddha, qui, transforme en une lgende
chrtienne, sous le titre de _Vie des saints Barlaam et Josaphat_, est
rdige en grec, dans le cours du septime ou du huitime sicle,
probablement dans un couvent de Palestine, pntre dans l'Europe
occidentale ds avant le XIIe sicle, par l'intermdiaire d'une
traduction latine, et obtient une trs grande diffusion pendant le moyen
ge[21].

    [21] Ce fait est si curieux, que nous croyons devoir lui consacrer
    une tude spciale. Voir,  la suite de cette introduction,
    l'_Appendice A_.

                               * * *

Ces courants littraires, qui ont port dans toutes les directions et si
loin les contes indiens, sont trs importants  constater. Il y a l une
indication prcieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontre
partout, et des voies qu'a pu suivre galement un courant _oral_. Car,
assurment, nous ne prtendons pas attribuer  la littrature,  ces
recueils traduits, imits de tous cts, il y a dj si longtemps, une
part exclusive ou mme prpondrante dans la propagation des contes
indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos
contes populaires europens doivent se rattacher, non point  la forme
conserve par la littrature indienne,--quand elle y est
conserve,--mais  telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans
l'Inde! Voici seulement quelques annes qu'on a commenc  rassembler
les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et dj cette
observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple?
Nous avons rsum, dans les remarques de notre n 60, le _Sorcier_ (II,
pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection
sanscrite forme au XIIe sicle de notre re par Somadeva, de
Cachemire, et intitule _Kath-Sarit-Sgara_, l'Ocan des Histoires;
l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus
montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux
contes de notre conte franais et d'un conte populaire sicilien de mme
famille, cit dans nos remarques: c'est videmment avec le conte _oral_
indien que ces contes europens prsentent la plus grande ressemblance,
une ressemblance qui va jusqu' l'identit d'un petit dtail
caractristique.

Il importe,  ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme
unique de chaque _thme_, de chaque type de contes, qui serait venue de
l'Inde en Europe pour y donner naissance  diverses variantes. Bien que,
jusqu' prsent, on ait  peine puis dans les richesses de la tradition
orale de l'Inde, ce qu'on en a tir suffit pour faire penser que plus
tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire,
des variantes caractristiques d'un conte europen, une variante
indienne correspondante. Ds maintenant nous sommes en tat de le faire
en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple,  notre
conte n 4, _Tapalapautau_, et  ses remarques. Dans ce conte et dans la
plupart des contes europens de cette famille, des objets magiques,
qu'un pauvre homme reoit d'un personnage mystrieux, lui sont drobs
par un htelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables.
Or, jusqu' ces dernires annes, nous ne connaissions qu'un seul conte
indien du mme genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,--dont il
faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un
conte allemand d'Autriche, etc.,--les objets sont enlevs par ordre d'un
roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On
n'avait donc pas trouv dans l'Inde la forme de ce thme la plus
rpandue en Europe. Cette forme, nous la possdons aujourd'hui: nous en
avons trois versions, qui ont t recueillies, l'une dans l'Inde
septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale
(I, pp. 56-57), et l'une de ces dernires met mme en scne, comme les
contes europens, un fripon d'aubergiste.

Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont
fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe sicle: ils ont fix par
crit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en
est rsult que cette forme particulire a pu pntrer, par la voie
littraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et
enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empche de faire aussi son chemin,
avec les autres variantes du mme thme, par transmission orale.

Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opre? Il est bien
difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportes aux
quatre vents du ciel et qui ont d voyager non point  telle poque
seulement, mais  bien des poques; qui voyagent peut-tre encore 
l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les _occasions_ que les
contes indiens ont eues, dans le cours des sicles, de se rpandre au
dehors et d'arriver jusqu'en Europe.

Les intermdiaires entre l'Inde et les autres contres, depuis le
commencement de l're chrtienne, ont d tre,  l'ouest, avant Mahomet,
les Persans, puis, aprs l'hgire, les diverses nations musulmanes; au
nord et  l'est, les peuples bouddhistes.

Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres
sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres
peuples soumis  l'islamisme ont fait connaissance avec les contes
indiens; tous ces peuples ont d en apprendre un grand nombre de la
bouche mme des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit
pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Ds le milieu du sixime sicle
de notre re, Chosros le Grand, roi de Perse, fit une expdition dans
l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans aprs l'hgire, un lieutenant du
calife Abdul-Mlek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le
sultan Mahmoud le Ghasnvide s'tendit jusqu'au Gange. La domination
arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, trs probablement, d'une
grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes
islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et mme dans l'Occident
chrtien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire
byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'poque de Chosros le Grand
et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est  supposer qu'il ne
sera parvenu de contes dans les contres situes  l'occident de ce pays
que par l'intermdiaire de voyageurs et de marchands. La fable de
_Psych_, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau
mythologique dont il a t affubl par Apule, nous montre qu'un de ces
contes, tout au moins, avait, au deuxime sicle de notre re, pntr
dans le monde grco-romain[23].

    [22] Les contes si curieux et prsentant avec nos contes europens
    de si nombreux traits de ressemblance, qui ont t recueillis chez
    les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivire et publis en 1882,
    ont t videmment apports en Kabylie, avec l'islamisme, par les
    Arabes.

    [23] Nous tudions cette fable de _Psych_ dans les remarques de nos
    nos 63, _le Loup blanc_, et 65, _Firosette_ (II, pp. 224-230;
    242-245).

On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l're chrtienne il
n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M.
Reinaud a montr quelles furent, vers le milieu du sicle qui prcda
notre re, les consquences de la dcouverte de la _mousson_,
c'est--dire de la priodicit de certains vents qui, sur l'Ocan
Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest  l'est, et pendant les
six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de
Marc-Antoine et de Cloptre, il se forma des comptoirs romains dans les
principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de
marchands s'organisrent. Indpendamment des personnes qui, chaque
anne, se rendaient par terre dans les rgions orientales, il partait
d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient
les ctes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'le de
l'Inde. Six mois aprs, il arrivait, avec la mousson contraire, le mme
nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'tait pass
d'important d'un ct tait transmis de l'autre, et l'Orient et
l'Occident se trouvaient en communication rgulire[24].

    [24] _Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec
    l'Asie orientale pendant les sept premiers sicles de l're
    chrtienne_, par Reinaud (Paris, 1863), pp. 18, 19.

A l'orient et au nord de l'Inde, les rcits indiens, d'aprs M. Benfey,
s'taient rpandus de bonne heure, principalement par l'influence du
bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'aprs le mme savant, ils
pntrrent en Chine ds le premier sicle de notre re et tout le temps
que la Chine demeura en relations troites avec les bouddhistes de
l'Inde. Du Thibet, o ils taient aussi parvenus de la mme manire
qu'en Chine, ils arrivrent, toujours avec le bouddhisme, chez les
Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue
des contes emprunts  des recueils indiens). Or les Mongols ont domin,
dans l'Europe orientale, pendant prs de deux cents ans  partir du
XIIIe sicle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un
nouveau dbouch aux contes indiens[26].

    [25] Le bouddhisme, fond, probablement vers le commencement du
    sixime sicle avant notre re, par l'ascte indien kyamouni,
    surnomm _Bouddha_, c'est--dire _sage_, _savant_, fut d'abord une
    simple secte philosophique qui rejetait les Vdas, livres sacrs du
    brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et prchait une
    morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des plus
    superstitieuses, qui se rpandit hors de l'Inde ds avant l're
    chrtienne, et qui, combattue pendant des sicles par le
    brahmanisme, finit par tre presque entirement bannie de l'Inde
    vers le XIVe sicle de notre re.

    [26] La domination mongole se consolida en Europe entre la mer
    Caspienne et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est l un
    des faits les plus considrables de l'histoire, car l'lment
    tartare est prpondrant dans le sud de la Russie, les souvenirs de
    la domination mongole y sont nombreux et vivaces. Voir _la
    Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe sicle_, par M.
    Lon Feer, professeur de thibtain au Collge de France, 1867, p. 7.

L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait port
 le penser. Que le lecteur se reprsente, dit M. Lon Feer[27], le
vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe sicle,
ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de
l'Europe...; cette rsidence des Khaghans  Karakorum, et plus tard 
Kambalikh, o les causes les plus diverses, les combinaisons de la
politique, le zle de la religion, les intrts du commerce, les hasards
de la guerre, le got mme des aventures, rassemblaient des hommes de
tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de
rendez-vous et d'abrg de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou,
o un moine, venu pour rpandre le christianisme, pouvait admirer de
colossales et ingnieuses pices d'argenterie, fabriques avec le
produit des rapines des Mongols par un orfvre de Paris, rencontrait une
femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien
d'autres reprsentants de divers peuples et pays... Jamais peut-tre il
n'y eut de communications plus troites entre des hommes venus de
contres plus loignes les unes des autres... Ce vaste branlement
donn  la socit du moyen ge, succdant au mouvement dj si
considrable des croisades, eut les suites les plus importantes; il
modifia les notions reues, fit sortir les peuples de leur immobilit,
leur apprit  tourner leurs regards et leurs penses vers des rgions
nouvelles, spcialement vers l'Asie. Quand la cause eut cess, l'effet
subsista; les voyages se succdrent les uns aux autres.

    [27] _La Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe sicle_,
    p. 37.

Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une
certaine part,  la propagation des contes indiens, non-seulement en
Asie, mais en Europe.


III

Il est un fait qui vient fortifier la thse de l'origine indienne des
contes populaires europens: c'est la conformit de plusieurs des ides
fondamentales de ces contes avec les ides qui, de longue date, rgnent
dans l'Inde.

M. Benfey a prsent des considrations fort intressantes sur les
recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thmes ou
mme des types de nos contes. Il y voit le reflet d'ides non seulement
indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces
considrations, en nous rservant d'indiquer tout  l'heure quelques
objections  une thorie trop exclusive.

D'aprs M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles
furent primitivement rdigs par des crivains bouddhistes. Aprs la
raction brahmanique qui anantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous
avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces
livres furent remanis par les brahmanes, et c'est sous cette forme
qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient t
faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'
un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction
en pehlvi de l'original du _Pantchatantra_, laquelle, faite par l'ordre
du roi de Perse, au sixime sicle de notre re,  une poque o le
bouddhisme tait encore florissant dans l'Inde, a conserv (on le voit
par la version arabe qui en a t faite et qui existe encore[29]) tout
un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a t retranch du
texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions,
faites par les Mongols, de rcits provenant de l'Inde, que le
bouddhisme leur avait apports. Le _Siddhi-Kr_, _l'Histoire d'Ardji
Bordji Khan_, sont tout imprgns des ides et de la mythologie
bouddhiques. Enfin, pour nous borner  ces remarques, la littrature
bouddhique, que les Chinois ont emprunte  l'Inde, renferme plusieurs
des rcits figurant dans le _Pantchatantra_. On peut tudier,  ce
sujet, les _Avdanas, contes et apologues indiens_, que M. Stanislas
Julien a extraits de deux encyclopdies bouddhiques chinoises, et dont
il a publi la traduction en 1859.

    [28] Page XXIII, note 2.

    [29] Voir _supr_, pp. XVII et XIX.

    [30] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_,  225.

Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rdige en sanscrit,
la grande collection forme, au XIIe sicle de notre re, par Somadeva,
de Cachemire, avec des matriaux provenant de recueils antrieurs, offre
encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre
sixime, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du
bouddhisme qui se convertit; l, c'est la fille d'un roi qui fait
prsenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est mme dsign
sous ce nom: notre religion.[31].

    [31] _Orient und Occident_, 1861, p. 373.

Les autres recueils sanscrits, malgr les remaniements qu'ils ont subis,
ont conserv, d'aprs M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey
relve, par exemple, dans le _Pantchatantra_, une thse qu'il considre
comme une des thses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des
hommes, oppose  la reconnaissance des animaux[32]. Cette thse y est
mise en action dans un conte dont voici l'analyse:

    [32] _Pantschatantra_, t. I,  71; t. II, p. 128.

Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombs, un tigre, un
singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de
reconnaissance. Bientt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui
donne la chane d'or d'un prince qu'il a tu. L'homme, au contraire,
dnonce son librateur comme le meurtrier du prince. Jet en prison, le
brahmane pense au serpent, qui parat aussitt devant lui et lui dit:
Je vais piquer l'pouse favorite du roi, et la blessure ne pourra tre
gurie que par toi. Tout arrive comme le serpent l'avait annonc;
l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.

Or, non seulement l'ide fondamentale de ce conte, mais la forme mme
sous laquelle cette ide est exprime se retrouve dans deux livres
bouddhiques, dans la _Rasavhini_, collection de lgendes en langue
pali[33], et dans un livre thibtain, la _Karmaataka_, o ce conte est
mis dans la bouche mme du Bouddha kyamouni[34].

    [33] Le pali est la langue sacre du bouddhisme, comme le sanscrit
    est la langue sacre du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent 
    la famille des langues ryennes ou indo-europennes.

    [34] Il est intressant de noter, avec M. Benfey, que ce conte s'est
    introduit, plus ou moins modifi, dans deux ouvrages du moyen ge,
    le _Livre des Merveilles_ et les _Gesta Romanorum_. En 1195, d'aprs
    la _Grande Chronique_ de Mathieu Paris, Richard Coeur-de-Lion la
    racontait en public. On le retrouve galement dans un recueil de
    contes populaires de la Souabe (Meier, n 14) et dans la collection
    de contes siciliens de M. Pitr (n 90). Enfin, ce qui est curieux,
    ce mme conte, un peu altr, a t trouv chez les Nagos, peuple
    ngre de la Cte-des-Esclaves (_Mlusine_, II, col. 49 seq.).

L'empreinte du bouddhisme se reconnat encore,--nous continuons 
exposer les ides de M. Benfey,--dans cette trange charit envers les
animaux, dont les hros des contes font preuve si souvent[35]. On sait
que la charit des bouddhistes doit s'tendre  tout tre vivant, et,
dans la pratique, comme M. Benfey le fait remarquer, les animaux en
profitent bien plus que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint
l'apoge de l'absurde dans un conte persan du _Touti-Nameh_, originaire
de l'Inde, o le hros, aprs avoir dlivr une grenouille qui vient
d'tre saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir priv le
serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre chair
et le lui donne en pture[36]. Les lgendes bouddhiques sont remplies de
traits de ce genre. Tantt le Bouddha abandonne son corps  une tigresse
affame; tantt il donne un morceau de sa chair  un pervier pour
racheter la vie d'une colombe[37].

    [35] Un missionnaire, Mgr Bruguire, crivait de Bangkok, en 1829,
    que les dvots siamois achtent du poisson encore vivant et le
    rejettent dans la rivire. Absolument comme le hros du conte
    tchque de la _Vierge aux cheveux d'or_ (Chodzko, p. 84, ou Waldau,
    p. 17).

    [36] Voir Introduction au _Pantchatantra_, p. 217.

    [37] _Ibid._, p. 389.

Ces lgendes religieuses du bouddhisme ont, d'aprs M. Benfey, jou un
rle dans la formation des contes indiens, et notamment donn naissance
 plusieurs fables ou contes du _Pantchatantra_ ou d'autres collections.
Ainsi un trait de charit et d'immolation de soi-mme du Bouddha s'est
transform en une simple fable en passant dans le _Pantchatantra_. La
lgende en question est ce qu'on appelle un _djtaka_, c'est--dire un
rcit concernant l'une des existences antrieures du Bouddha, o, selon
les lois de la mtempsycose, il tait tantt homme, tantt animal. Elle
se trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en
chinois, sous le titre de _Mmoires sur les contres occidentales_, par
Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre re, et que M. Stanislas Julien a
fait passer du chinois en notre langue. La voici, d'aprs la traduction
du clbre sinologue (t. II, p. 61):

  A l'est de tel couvent (dans l'Inde), il y a un _stopa_ (monument
  commmoratif), qui a t bti par le roi Aka. Jadis le Bouddha y
  expliqua la loi pendant la nuit, en faveur de la grande assemble. Au
  moment o le Bouddha expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui
  chassait au filet dans la fort. Ayant pass un jour entier sans rien
  prendre, il fit cette rflexion: Si j'ai peu de bonheur, c'est sans
  doute parce que je fais cet indigne mtier[38].

    [38] Il faut se rappeler que le bouddhisme prche la charit envers
    tout tre vivant. L'oiseleur viole constamment cette maxime.

  Il alla trouver le Bouddha et dit  haute voix: Aujourd'hui, 
  Joula, vous expliquez ici la loi et vous tes cause que je n'ai pu
  rien prendre dans mes filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim.
  Quel moyen employer pour les soulager?--Il faut que vous allumiez du
  feu, lui dit Joula; je m'engage  vous donner de quoi manger.

  En ce moment, Joula se changea en une grande colombe, qui se jeta
  dans le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui, de
  sorte que sa femme et ses enfants trouvrent l de quoi manger
  ensemble. Aprs cet vnement, il se rendit une seconde fois auprs du
  Bouddha qui, par des moyens habiles, opra sa conversion. Aprs avoir
  entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses fautes et devint un
  nouvel homme... Voil pourquoi le couvent que btit Aka fut appel
  le _Kialan de la Colombe_.

Voyons maintenant ce que cette lgende religieuse devient dans le
_Pantchatantra_ (t. II, p. 24):

Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage qu'il porte
avec lui. Eclate un orage; il se rfugie sous un arbre en s'criant: O
toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore ton secours. Or cet
arbre tait prcisment la demeure du mle de la colombe prisonnire.
Fidle aux devoirs de l'hospitalit, et oubliant son ressentiment,
l'oiseau accueille le chasseur et cherche partout pour lui quelque chose
 manger. Ne trouvant rien, il se prcipite dans le brasier et lui livre
son corps en nourriture.

Il est vident que c'est bien l notre lgende, mais purge par les
brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressment bouddhique.

                                * * *

Telle est, en abrg, la thse de M. Benfey. Nous devons dire que
d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considrable
attribue au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propagation des
contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais dans la
_formation_, la _cration_ de ces contes. D'aprs eux,--s'il nous est
permis de traduire ainsi leur pense, qui nous parat trs juste,--les
crivains bouddhistes seraient  comparer  ces prdicateurs du moyen
ge qui, pour rendre sensibles et frappantes certaines thses,
empruntaient  la tradition populaire des anecdotes, des apologues,
voire mme des contes, et les adaptaient  leurs sermons; les
bouddhistes, dans leurs livres, o fables et contes se groupent autour
de thses morales, auraient donc fait oeuvre non de cration, mais
d'_adaptation_. Le bouddhisme, dit M. Snart[39], a t en ralit, au
point de vue mythique ou lgendaire, trs peu crateur (Lassen,
_Alterthumskunde_, I, p. 454). La nature populaire de ses origines et de
son apostolat a fait, il est vrai, de sa littrature un rpertoire
capital de fables et de contes; ces lgendes et ces contes, il les a
recueillis, transmis, il ne les a pas invents. Ce sont des restes,
sauvs par lui, sauf les accommodations invitables, du dveloppement
antrieur, religieux et national, d'o il surgit... Et pourtant, dans la
pratique surtout, on n'a pas jusqu' prsent tenu grand compte de cette
troite relation entre ce que j'appellerai le brahmanisme populaire et
la lgende bouddhique. M. A. Barth, lui aussi, critique, chez un
indianiste anglais, M. Rhys Davids, cette tendance  revendiquer pour le
bouddhisme un peu plus que sa part[40].

    [39] _Journal Asiatique_ (aot-septembre 1873, p. 114).

    [40] _Bulletin des religions de l'Inde_, dans la _Revue de
    l'histoire des religions_ (t. III, 1881, pp. 83 seq.).

                                * * *

Peu importe, du reste, pour notre thse, que les contes populaires
europens aient ou non un cachet bouddhique; s'ils ont un cachet indien,
cela suffit, et il nous semble que cette empreinte des ides indiennes
peut facilement se constater.

Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos contes
europens portent la trace de modifications ayant pour objet d'adapter 
notre civilisation occidentale des contes ns dans un tout autre milieu.
Il tait impossible, par exemple, de transporter tel quel en Europe un
conte o l'on voit les _sept femmes_ d'un roi perscutes par une
rivale, une _rkshasi_ (mauvais gnie), qui a pris une forme humaine et
s'est fait pouser, comme _huitime femme_, par ce roi[41]. Aussi, dans
un conte sicilien (Gonzenbach, n 80), ressemblant pour le corps du
rcit aux contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a l de trop
tranger  nos moeurs a-t-il t chang. Les sept femmes du roi sont
devenues ses sept _filles_, qui pousent sept princes, fils d'une reine
veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-mme est veuf. C'est
cette reine qui perscute les sept princesses, ses belles-filles; c'est
elle qui, comme la _rkshasi_ du conte indien, leur fait arracher les
yeux; qui cherche  perdre, en le faisant envoyer dans des expditions
prilleuses, le fils de la plus jeune des sept princesses, etc.[42].--On
peut voir encore, dans les remarques de notre n 18, l'_Oiseau de
Vrit_, comment s'est modifie l'introduction d'un autre conte
oriental, o un roi pouse trois soeurs.

    [41] Ce conte a t recueilli dans plusieurs pays de l'Inde (Steel
    et Temple, p. 98; Stokes, n 11; Lal Behari Day, n 7); il se
    retrouve chez les Siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, Calcutta,
    1836, p. 345) et chez les Arabes du Caire (Spitta-Bey, n 2).

    [42] Ce conte est encore plus altr dans un conte espagnol
    (_Biblioteca de las tradiciones populares espaolas_, I, p. 172) et
    dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, n 94).

Mais la polygamie n'est pas une institution spcialement indienne; elle
est commune  tout l'Orient. Tout ce qu'on peut donc affirmer ici, c'est
que les contes europens que nous venons de citer sont des contes
_orientaux_, arrangs  la mode occidentale. Nous pouvons, ce nous
semble, nous prononcer plus formellement au sujet de certains autres
contes, et,--sans attribuer  cette partie de notre dmonstration,  ces
arguments intrinsques, une importance aussi grande qu'aux arguments
extrinsques, aux arguments historiques que nous avons exposs plus
haut,--nous croyons qu'en tudiant avec quelque attention les
collections de contes europens, on y trouvera, en plus d'un endroit, le
reflet d'ides non pas seulement orientales, mais _indiennes_; nous
voulons surtout parler des ides se rattachant  la croyance en la
mtempsycose. Rien, plus que cette croyance, n'tait favorable  la
formation de fables et de contes. Dans l'Inde, la fable, avec ses
animaux parlants qui sont, au fond, des hommes dguiss, tait
l'expression toute naturelle des ides populaires: la mme me, en
effet, dans ses transmigrations, ne se voilait-elle pas tout aussi bien
sous une forme animale que sous une forme humaine? Par consquent,
l'animal n'tait-il pas, au fond, identique  l'homme, et ne pouvait-il
pas tre substitu  celui-ci dans les petits drames o l'on voulait
mettre en action une vrit morale? La fable, dans l'Inde, tait, pour
ainsi dire, un produit spontan du pays; ailleurs, ou du moins dans les
pays o ne rgnait pas la croyance en la mtempsycose, elle ne pouvait
avoir cette fcondit, cette force d'expansion.

Dans les contes eux-mmes, c'est--dire dans des rcits o la
proccupation de la leon morale n'existe pas, o l'on cherche avant
tout  intresser l'auditeur, cette doctrine de la mtempsycose joue, ce
nous semble, un rle qui doit tre mis en relief. Nous parlions tout 
l'heure de cette singulire charit envers les animaux, que manifestent
tant de fois les hros des contes populaires, et dont ils sont ensuite
rcompenss par leurs obligs. Si ce n'est point l une ide bouddhique
d'origine, c'est du moins une ide bien indienne, et elle drive
certainement de la croyance en la mtempsycose, qui efface la
distinction entre l'homme et l'animal, et qui, dans tout tre vivant,
voit un frre.

De cette mme croyance vient encore, ce nous semble, l'ide que les
animaux, ces frres disgracis, soumis  une dure preuve, sont
meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis que l'homme
est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thse dveloppe dans des
rcits bouddhiques; nous la retrouvons dans un conte europen bien
connu, dans le _Chat Bott_. Les versions bien conserves de ce conte
ont, en effet, une dernire partie qui manque dans Perrault: ainsi, dans
un conte des Avares du Caucase (Schiefner, n 6), le renard qui, dans ce
conte,--comme dans divers contes europens,--joue le rle du chat, et
qui sert Boukoutchi-Khan par reconnaissance, fait le mort pour
prouver son matre; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit,
en le voyant tendu raide par terre, qu'il est bien dbarrass; sur quoi
le renard ressuscite et fait des reproches  l'ingrat[43].

    [43] Comparer un conte swahili de l'le de Zanzibar (Steere, p. 51),
    le conte n 14 du _Pentamerone_ napolitain, livre antrieur d'une
    soixantaine d'annes  la publication de Perrault, le conte sicilien
    n 65 de la collection Gonzenbach, etc.

A la mtempsycose se rattache encore le conte dont le prtendu mythe
de _Psych_ n'est qu'une version altre. On peut voir, dans les
remarques de notre n 63, _le Loup blanc_ (t. II, pp. 224 et suivantes),
que l'ide fondamentale, tout indienne, de ce conte est celle d'un tre
humain revtu d'une forme animale, d'une vritable enveloppe, qu'il
quitte  certains moments, mais qu'il est oblig de reprendre.

                                * * *

Cette croyance en la mtempsycose est bien indienne. Elle n'est pas de
ces ides que l'on peut supposer avoir t communes aux diverses tribus
ryennes, avant leur sparation. M. Benfey, pour ne citer que lui, a
fait remarquer qu'on ne la trouve, en dehors de l'Inde, chez aucun
peuple indo-europen, si ce n'est tout au plus chez les Celtes, et
encore n'y a-t-il l que de faibles traces,  une poque tardive[44].
Les Perses eux-mmes, qui, de tous les Aryas, sont rests le plus
longtemps unis aux Indiens, n'ont pas cette croyance. Il y a plus: dans
l'Inde mme, l'ide de la mtempsycose n'apparat aucunement dans les
monuments les plus anciens de la littrature. Ce fait est d'autant plus
frappant que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le
bouddhisme, elle rgne d'une manire incontestable chez les Indiens.
Entre autres hypothses, M. Benfey s'est demand si elle ne serait pas
venue dans l'Inde du dehors et spcialement de l'Egypte. Il y a eu, 
une poque trs recule, dit-il[45], des relations entre l'Inde et
l'Occident: nous le savons avec certitude par les expditions envoyes 
Ophir par le roi Salomon. Assurment ces expditions ne sont pas les
plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phniciens ont certainement
t les intermdiaires du commerce entre l'Inde et l'Occident, et, de
mme que trs vraisemblablement ils apportrent l'criture dans l'Inde,
ils peuvent fort bien,--eux et peut-tre les Egyptiens eux-mmes,--y
avoir apport et  leur tour en avoir emport bien d'autres lments de
civilisation.

    [44] Cela est mme contest. Voir l'ouvrage du Dr Doellinger,
    _Heidenthum und Judenthum_ (Ratisbonne, 1857, pp. 559, 560).

    [45] Voir la revue _Orient und Occident_, 3e anne (1864), p. 170.

                                * * *

Ces rflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumire sur une
question d'un grand intrt? Nous voulons parler des ressemblances
singulires qu'un conte gyptien, vieux de plus de trois mille ans, le
roman ou le conte des _Deux Frres_, traduit pour la premire fois
en 1852 par M. de Rouge, prsente avec plusieurs contes actuels d'Europe
et d'Asie, se rattachant, comme les autres,  l'Inde[46].

    [46] Dans l'_Appendice B_,  la suite de cette introduction, nous
    traitons ce sujet avec les dveloppements que nous ne pourrions lui
    donner ici.

Ce conte des _Deux Frres_ est-il originaire de l'Egypte elle-mme, ou
vient-il de l'Inde? S'il est n en Egypte, il s'ensuivrait que dans les
contes indiens se seraient introduits tout au moins un certain nombre
d'lments gyptiens, ce qui nous ouvrirait des horizons tout  fait
nouveaux. Dans cette hypothse, en effet, ce vaste rservoir indien,
d'o nous voyons les contes et les fabliaux dcouler dans toutes les
directions, n'aurait pas t aliment exclusivement par des sources
locales; il aurait reu l'affluent de canaux rests inconnus jusqu' ces
derniers temps.--Si, au contraire, ce conte des _Deux Frres_ est n
dans l'Inde, les consquences sont aussi, ce nous semble, trs
importantes. Il en rsulterait que ce conte des _Deux Frres_ ou ses
thmes principaux existaient dans l'Inde avant l'poque o le scribe
Ennana, contemporain de Mose, en crivait ou plutt en transcrivait une
forme gyptianise, plus ancienne peut-tre de beaucoup. Nous voici donc
reports, dans l'Inde,  une poque antrieure au XIVe sicle avant
notre re. Mais quelles taient  ce moment les populations indiennes
auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thmes dont est form
le conte des _Deux Frres_? Il nous semble difficile d'admettre que ce
soient les Aryas, c'est--dire la race qui a jou dans les temps
historiques le rle prpondrant dans l'Inde et qui a cr la
littrature sanscrite. Avant le XIVe sicle, les conqurants Aryas
taient-ils tablis dans l'Inde, ou, du moins, l'occupaient-ils tout
entire? Cela n'est pas prouv. En outre,--ce qui est un point
capital,--l'ide de la mtempsycose, si l'on en juge par leurs vieux
monuments littraires, ne devait pas encore s'tre implante chez eux;
or, le conte des _Deux Frres_ est construit en grande partie sur cette
ide de la mtempsycose. Si donc les Egyptiens,  cette poque recule,
ont emprunt  l'Inde des thmes de contes (chose qui, aprs tout, n'a
rien d'invraisemblable), ils ne peuvent gure les avoir emprunts qu'aux
populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations trs
avances en civilisation, parat-il, et probablement de race kouschite,
c'est--dire se rattachant, comme les Egyptiens,  la grande famille des
Chamites[47]. Mais alors ce serait de ces populations primitives que
les Aryas conqurants de l'Inde auraient reu plus tard, eux aussi, ces
thmes de contes, et peut-tre bien d'autres, et peut-tre aussi l'ide
mme de la mtempsycose, trangre  la race ryenne, et germe d'une
foule de contes. Il nous semble, du reste, que ce n'est gure par
l'intermdiaire de navigateurs, de trafiquants, gyptiens ou autres,
qu'une croyance comme la croyance en la mtempsycose a pu s'implanter
chez ces Aryas.

    [47] Voir, par exemple, le _Manuel d'histoire ancienne de l'Orient_,
    par M. Franois Lenormant (septime dition, 1869), III, pp.
    415-429.

Autant de questions pour la solution desquelles les donnes certaines
nous font dfaut. Bornons-nous  signaler l'intrt du problme.


IV

Quoi qu'il en soit de l'origine premire des contes indiens ou de tel
conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces
contes dans les pays voisins de l'Inde et de l en Europe, leur
_rayonnement_ autour de l'Inde, est un fait historiquement dmontr.

On a parl, pour combattre cette thse, de difficults considrables
qu'aurait forcment rencontres cette importation d'une masse de contes
orientaux en Europe. Pour que les habitants des campagnes, a-t-on
dit[48], soient imprgns de certaines traditions, superstitions ou
croyances, il faut un long temps, un contact prolong, une propagande
opinitre, c'est--dire un mlange de races ou de civilisations, ou
l'expansion d'une doctrine religieuse. Nous avons rpondu, il y a dj
quelques annes,  cette objection[49]. Il nous est impossible de voir
quelle difficult les contes venus de l'Inde auraient eue jadis  se
faire adopter par masses populaires et rurales. Il existe, sous ce
rapport, une grande diffrence entre les superstitions et les contes.
Les premires, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne imprgn,
si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, un long temps, un
contact prolong, une propagande opinitre. Mais les contes, est-il
besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte
indien,--conte merveilleux ou fabliau,--s'est trouv du got d'un
marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien tonnant que ce
marchand, ce voyageur, l'ait gard dans sa mmoire et rapport chez lui
pour le raconter  son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manire
que les contes se rpandent. Parmi les contes que nous-mme nous avons
recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient t
apports dans le village, peu d'annes auparavant, par un soldat qui les
avait entendu raconter au rgiment. Voici encore un autre exemple. Un
professeur  l'universit d'Helsingfors, en Finlande, M. Loennrot,
demandait un jour  un Finlandais, prs de la frontire de Laponie, o
il avait appris tant de contes. Cet homme lui rpondit qu'il avait pass
plusieurs annes au service tantt de pcheurs russes, tantt de
pcheurs norvgiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempte
empchait d'aller  la pche, on passait le temps  se raconter des
contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'tait
trouv dans ces rcits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris
ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empch de saisir
le sens gnral de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand
ensuite, revenu au pays, il racontait ces mmes contes dans les longues
soires d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].

    [48] _Mlusine_, I, 1877, col. 236; article de M. Loys Brueyre.

    [49] _Mlusine_, I, col. 276 seq.

    [50] _Bulletin de l'Acadmie de Saint-Ptersbourg_, t. III, 1861, p.
    503.

Le tmoignage de ce Finlandais est intressant. Il montre bien,
notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les
observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston Paris:
Les contes qui forment le patrimoine commun de tant de peuples, se sont
assurment modifis dans leurs prgrinations, dit M. Paris[51], mais
les raisons de ces changements doivent tre cherches presque toujours
dans leur propre volution, si l'on peut ainsi dire, et non dans
l'influence des milieux o ils ont pntr. Un conte  l'origine est un,
logique et complet; en se transmettant de bouche en bouche, il a perdu
certaines parties, altr certains traits; souvent alors les conteurs
ont combl les lacunes, rtabli la suite du rcit, invent des motifs
nouveaux  des pisodes qui n'en avaient plus; mais tout ce travail est
dtermin par l'tat dans lequel ils avaient reu le conte, et rarement
il a t bien actif et bien personnel.

    [51] _Revue critique_, 1882, II, p. 236.

                                * * *

La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans aucune
difficult.


V

Nous ne dirons qu'un mot des traits, des pisodes, pars dans la
littrature mythologique de la Grce et de Rome, et que l'on peut
lgitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, nous
sommes tout  fait de l'avis de M. Reinhold Koehler: Il ne s'en trouve,
dit-il, qu'un trs petit nombre; car il faut assurment laisser de ct
les essais qu'on a faits de ramener de force certains de nos contes  la
mythologie grecque[52]. Parmi les rapprochements innombrables que nous
avons eus  faire dans les remarques de nos contes, c'est  peine
si,--en dehors de la fable de _Psych_, qui n'est pas un
mythe[53],--nous avons eu  citer trois ou quatre fois la mythologie
grco-romaine[54].

    [52] _Weimarer Beitrge_, p. 186.

    [53] Voir notre tome II, pp. 224 seq., 242 seq.

    [54] Voir I, pp. 48, 77, 80; II, p. 28.

La mythologie germanique entre galement pour peu de chose dans les
comparaisons que l'on peut faire  propos des contes populaires
actuels, mme allemands. C'est ce que disait, il y a une vingtaine
d'annes, M. Koehler, s'adressant particulirement  ses compatriotes:
Ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher, et
_naturellement de trouver_, dans chaque conte allemand un vieux mythe
paen affaibli et dfigur, comme plus d'un mythologue allemand a trop
aim  le faire... On court risque ainsi,--un homme trs vers dans la
mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement
l'observation,--_de prendre des ides bouddhiques pour les ides de
notre antiquit germanique_[55].

    [55] _Weimarer Beitrge_, p. 190.--Il est assez curieux de constater
    qu'un crivain allemand de la seconde moiti du XVIe sicle,
    Rollenhagen, dans la prface de son _Froschmuseler_, croit aussi
    trouver dans les contes des veilles les doctrines paennes des
    anciens Germains. (Cit dans l'_Academy_ du 21 janvier 1882, p.
    38.)

Combien de fois aussi l'on s'gare quand on juge ces questions d'origine
par des raisons que nous appellerons de sentiment! Prenons, par exemple,
une chanson de geste clbre, le pome d'_Amis et Amiles_, qui remonte
au onzime ou au douzime sicle. Amis et Amiles, dit M. Lon
Gautier[56], sont deux amis, et le modle des parfaits amis... Or Amis
devient lpreux; Amiles a une vision cleste, et apprend qu'il gurira
son ami en le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles
n'hsite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver
son ami qui lui avait autrefois sauv la vie et l'honneur. Mais Dieu
fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, ajoute
M. Lon Gautier, voil une fiction terrible, et il n'en est gure qui
aient plus _le parfum de la Germanie_.--Il est probable que le savant
crivain n'aurait pas fait cette rflexion s'il avait connu le vieux
conte suivant de la _Vetla-pantchavinati_ sanscrite: Vravara s'est
mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin les
gmissements d'une femme, envoie Vravara pour savoir le sujet de ce
chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vravara interroge la femme,
et apprend qu'elle est la Fortune du roi: elle pleure parce qu'un grand
malheur le menace, mais ce malheur pourra tre dtourn, si Vravara
immole son fils  la desse Dev. Le fidle serviteur, pour sauver son
matre, offre  la desse le sacrifice qu'elle demande; puis, dgot de
la vie, il s'immole lui-mme. A cette vue, le roi veut se donner la
mort, mais la desse se radoucit et ressuscite l'enfant et son
pre[57].--Dans un conte populaire indien du Bengale (Lal Behari Day,
n 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur certains
points. Les hros de ce conte sont deux amis, comme dans le pome du
moyen ge. L'un d'eux ayant t chang en statue de marbre, par suite de
son dvouement  son ami, ce dernier, pour lui rendre la vie, immole son
fils nouveau-n et prend son sang (comme Amiles) pour en oindre la
statue. Plus tard la desse Kali ressuscite l'enfant[58].

    [56] _Les Epopes franaises_, I, p. 273.

    [57] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, p. 416.

    [58] Un conte westphalien, variante du _Fidle Jean_ (Grimm, III,
    p. 17), prsente la plus grande ressemblance avec ce conte indien:
    Une voix mystrieuse a rvl  Joseph plusieurs dangers qui
    menacent son ami, et les moyens de l'en prserver; mais Joseph ne
    doit point rpter ce qu'il a entendu, sinon il sera chang en
    pierre. Trois fois Joseph, par des dmarches singulires, sauve la
    vie  son ami, qui ne se doute pas du danger qu'il court, et qui
    trouve fort trange la conduite de Joseph. (Toute cette partie du
    rcit est  peu prs identique dans le conte allemand et dans le
    conte indien.) Forc de s'expliquer, Joseph est chang en pierre. Un
    an aprs, la femme de son ami, ayant mis au monde un fils, rve
    trois nuits de suite que, si l'on frottait Joseph avec le sang de
    l'enfant, il serait dlivr du charme qui pse sur lui. L'enfant est
    immol, et Joseph se rveille de son sommeil. Il se met aussitt en
    route, et finit par trouver une fiole d'eau de la vie, avec laquelle
    il ressuscite l'enfant.--Bien que nous n'ayons pas  tudier ici ce
    type de conte, nous ajouterons qu'on l'a encore trouv dans l'Inde,
    sous une forme affaiblie, chez les populations du Deccan (miss
    Frere, n 5).

Aprs avoir lu ces rcits indiens, que personne assurment n'aura l'ide
de faire driver d'_Amis et Amiles_, fiez-vous en donc au parfum d'une
oeuvre littraire!

Nous aussi, en lisant jadis pour la premire fois les contes islandais
de la collection Arnason, nous aurions volontiers trouv une _saveur
scandinave_  tel dtail,  celui-ci, par exemple (p. 243): Une _troll_
(ogresse) qui, en changeant de forme, s'est fait pouser par un roi,
substitue sa fille  elle  la fille du roi, qu'un prince est venu
demander en mariage. Le prince, ayant dcouvert la tromperie, tue la
jeune troll; puis il fait saler sa chair, dont on emplit des barils, et
il la donne  manger  la mre. Et voici que non-seulement ce trait se
retrouve dans des contes siciliens (Gonzenbach, nos 48, 49, 34, 33;
Pitr, n 59), avec cette aggravation de sauvagerie que la tte de la
fille a t mise au fond du baril, afin que la mre ne puisse se
mprendre sur la nature de son horrible repas; mais un conte annamite
(A. Landes, n 22) prsente identiquement la forme sicilienne,
rattachant ainsi  l'Inde un trait qu' premire vue, et en l'absence
d'autres documents, on pouvait croire exclusivement propre  la race des
farouches hommes du Nord[59].

    [59] Voir l'analyse de ce conte annamite  la fin de notre second
    volume, dans le _Supplment aux remarques_ (au n 23, _le Poirier
    d'or_).

                                * * *

Chercher, dans les contes populaires des diffrents peuples, des
renseignements sur le caractre de ces peuples, parat tout naturel 
quiconque est tranger  ces matires, et pourtant rien n'est plus
trompeur. Quand, par exemple, feu le P. Rivire, en recueillant les
contes des Kabyles du Djurdjura, s'imaginait que dans ces pages si
originales, un peuple illettr trace  notre curiosit le tableau vivant
de ses qualits et surtout de ses vices, c'est qu'il ne savait pas que
les contes kabyles sont identiques, pour le fond,  une foule de contes
populaires d'Europe et d'Asie: s'il et connu ce fait, il n'aurait
jamais song  demander  des rcits d'importation trangre des
renseignements sur les particularits morales du peuple au sein duquel
ils ont t introduits.

Nous en dirons autant des fabliaux du moyen ge, ces frres d'origine
des contes populaires. M. Gaston Paris a fait l-dessus des rflexions
admirablement justes[60]: Quant aux contes innombrables, presque
toujours plaisants, trop souvent grossiers, qui ont pour sujet les ruses
et les perfidies des femmes, ils ne sont pas ns spontanment de la
socit du moyen ge; ils procdent de l'Inde... Ce qui surtout est
ncessaire pour comprendre l'inspiration de ces contes, c'est de se
reprsenter qu'ils ont t composs dans un pays o les femmes, prives
de libert, d'instruction, de dignit personnelle, ont toujours eu des
vices dont le tableau, dj exagr dans l'Inde, n'a jamais pu passer en
Europe que pour une caricature excessive. Cependant, la malignit
aidant, les contes injurieux pour le beau sexe russirent
merveilleusement chez nous, et se transmirent, en se renouvelant sans
cesse, de gnration en gnration. La ntre en rpte encore plus d'un
sans accepter la morale qu'ils enseignent, et simplement pour en rire,
parce qu'ils sont bien invents et piquants; c'est ce que faisaient dj
nos pres, et il ne faut pas apprcier la manire dont ils jugeaient les
femmes et le mariage, d'aprs quelques vieilles histoires, venues de
l'Orient, qu'ils se sont amuss  mettre en jolis vers.

    [60] Leons sur _les Contes orientaux dans la littrature du moyen
    ge_ (1875).

En dehors des fabliaux, dans la littrature d'imagination du moyen ge,
dans les romans de chevalerie notamment, on peut signaler plus d'une
oeuvre o est bien marque l'influence de l'Inde. M. Benfey et M.
Liebrecht ont montr qu'un passage du roman de Merlin reproduit un conte
indien de la _oukasaptati_ et du recueil de Somadeva[61]; on verra dans
les remarques d'un de nos contes (I, p. 144) qu'une certaine lgende de
Robert-le-Diable n'est autre qu'un conte actuellement encore vivant dans
l'Inde et trs rpandu en Europe. Un autre rcit, que parfois on a
considr comme historique, la lgende de Gabrielle de Vergy et du
chtelain de Coucy, est identique pour le fond  une lgende hroque
indienne, rcemment recueillie de la bouche de villageois du Pandjab, et
dans laquelle se retrouve bien nettement le trait caractristique du
rcit franais: le coeur de l'amant, que le mari fait manger  la femme
infidle[62]. Ces rapprochements pourraient certainement tre
multiplis.

    [61] _Orient und Occident_ (1861, pp. 341-354).

    [62] R. C. Temple, _The Legends of the Panjb_. (Bombay, 1883), p.
    64.--Cette version est meilleure que celle que M. Gaston Paris a
    donne dans la _Romania_ (1883, p. 359), d'aprs M. C. Swynnerton.


VI

Au point o nous en sommes arriv de notre expos, il est assez inutile
d'entrer dans la discussion des interprtations mythiques qui ont t
donnes des contes. A supposer mme qu'au lieu d'origine, au centre d'o
ils ont rayonn partout, les contes aient eu primitivement une
signification mythique, ou que des lments mythiques soient entrs dans
leur composition, il faudrait absolument, pour raisonner sur cette
matire, avoir sous les yeux la forme premire, originale, de chaque
conte, et cette forme primitive, est-il besoin de le dire? on ne pourra
jamais tre certain de la possder. D'ailleurs, nous nous mfions fort
des interprtations, fussent-elles les plus sduisantes. Un livre
clbre au moyen ge, les _Gesta Romanorum_, donne bien l'interprtation
_mystique_ (non pas mythique) de toute sortes de fables et de contes, et
c'est merveille de voir avec quelle ingniosit le vieil crivain fait
une parabole chrtienne de tel ou tel conte, parfois assez risqu, venu
de l'Inde. Faudra-t-il dire pour cela que les contes sont des paraboles
chrtiennes?

Revenons au bon sens, et ne nous perdons pas dans des systmes o
prvaut l'imagination. Le spectacle que nous donnent les enfants
terribles de cette cole mythique est bien fait, du reste, pour nous
prmunir contre ces fantaisies. Combinant ce qu'ils prtendent dcouvrir
dans les contes dits ryens avec le rsultat de l'analyse plus ou
moins exacte des _Vdas_, ces vieux livres indiens, supposs
gratuitement l'expression fidle des croyances primitives de la race
indo-europenne, ils dressent toute une liste de mythes, dans lesquels
seraient invariablement symboliss la lutte de la lumire et des
tnbres, du soleil et du nuage, et autres phnomnes mtorologiques. A
entendre M. Andr Lefvre, par exemple, il n'y a pas un conte qui ne
soit un petit drame cosmique, ayant pour acteurs le soleil et
l'aurore, le nuage, la nuit, l'hiver, l'ouragan. Voulez-vous
l'interprtation du _Petit Chaperon rouge_? La voici: Ce chaperon ou
coiffure _rouge_, dit gravement M. Lefvre dans son dition des _Contes_
de Perrault, c'est le carmin de l'aurore. Cette petite qui porte un
gteau, c'est l'aurore, que les Grecs nommaient dj la messagre,
_angelieia_. Ce gteau et ce pot de beurre, ce sont peut-tre les pains
sacrs (_adorea liba_) et le beurre clarifi du sacrifice. La
mre-grand', c'est la personnification des vieilles aurores, que chaque
jeune aurore va rejoindre. Le loup astucieux,  la plaisanterie froce,
c'est, ou bien le soleil dvorant et amoureux, ou bien le nuage et la
nuit. Dans son interprtation de _Peau-d'Ane_, M. Andr Lefvre trouve
plus que jamais l'aurore et le soleil; l'aurore, une fois, c'est
l'hrone; le soleil, trois fois, c'est: 1 le roi, pre de Peau-d'Ane;
2 le prince qui pouse celle-ci, et enfin 3 l'ne aux cus d'or, dont
elle revt la peau. Tous les contes de nourrices recueillis jadis par
Perrault sont soumis par M. Andr Lefvre  une semblable exgse.

Mais M. Andr Lefvre n'est qu'un satellite; le soleil de l'cole
mythico-mtorologique, c'est un Italien, M. Angelo de Gubernatis,
professeur de sanscrit  Florence. Toutes les beauts du systme
brillent dans les volumes de _Mythologie zoologique_, _Mythologie des
plantes_, _Mythologie vdique_, _Mythologie compare_, _Histoire des
contes populaires_, que ce mythomane a crits en anglais, en franais et
aussi dans sa propre langue. Ce que nous avons cit de M. Andr Lefvre
indique assez bien les procds d'interprtation que M. de Gubernatis
applique aux contes et fables. Voici, par exemple, le mythe contenu
dans la fable de _la Laitire et le Pot au lait_: Dans Donna Truhana
(l'hrone d'une vieille fable espagnole correspondant  celle de La
Fontaine) et dans Perrette, qui rvent, rient et sautent  la pense que
la richesse va venir, et avec elle l'pouseur, nous devons voir l'aurore
qui rit, danse et clbre ses noces avec le soleil, brisant,--comme on
brise, en pareille occasion, la vieille vaisselle de la maison,--le pot
qu'elle porte sur sa tte, et dans lequel est contenu le lait que l'aube
matinale verse et rpand sur la terre[63].

    [63] _Storia delle novelline popolari_ (Milan. 1883), p. 83.

Si, aprs les mythes solaires, on veut faire connaissance avec les
mythes lunaires, M. de Gubernatis est encore l pour nous instruire.
Chez plusieurs peuples, et notamment en France, on a recueilli un conte
plaisant o le hros sme une graine qui pousse si fort, que la plante
monte jusqu'au-dessus des nuages. Il grimpe  la tige et arrive soit au
ciel, soit dans un pays inconnu o il a diverses aventures, plus ou
moins factieuses[64]. M. de Gubernatis nous rvle qu'il y a l un
mythe lunaire. D'abord, remarquez bien ce hros qui vole au ciel sur un
lgume. Et ce lgume lui-mme, remarquez que c'est tantt une fve,
tantt un pois, tantt un chou, tantt un autre lgume _du rite
funbre_. Ce lgume du rite funbre, puisque rite funbre il y a,
qu'est-ce mythiquement? Ce lgume, dit M. de Gubernatis, c'est toujours
_la lune_. Et il ajoute: Le hros qui, dans ces contes, monte au ciel,
en tombe toujours(?); or le soleil et la lune, aprs tre monts au
ciel, redescendent sur la terre. Donc la fve est la lune. Je serais
infini, dit M. de Gubernatis, si je voulais faire l'histoire des
vicissitudes du mythe lunaire; qu'il me suffise de dire que le fromage
que le renard ravit, ou fait tomber du bec du corbeau, est la lune que
l'aurore matinale fait tomber  la fin de la nuit; que la lune, pois
chiche ou fve, est le viatique des morts; que l'obole donne par les
morts  Caron pour passer le Styx, est encore la lune, etc.,
etc.[65]--Que de choses dans les contes populaires! Il est vrai que
c'est toujours la mme chose, le soleil et la lune, la pluie et le beau
temps, bref l'almanach de Mathieu Laensberg.

    [64] Voir notre n 56, _le Pois de Rome_ et les remarques de ce
    conte.

    [65] _Mitologia Vedica_, p. 96.--On trouvera encore d'autres
    spcimens des fantaisies mythiques de M. de Gubernatis dans
    l'excellent petit livre du P. de Cara, _Errori mitologici del
    professore Angelo de Gubernatis_ (Prato, 1883).

D'autres crivains, qui se moquent trs agrablement de l'exgse
mythique, ne nous paraissent pas plus heureux dans leurs
interprtations. Nous avons dit plus haut (p. XIV) un mot de cette cole
qui croit trouver dans les ides et les coutumes des sauvages actuels la
clef de l'origine de nos contes; nous donnerons ici un chantillon de
ses explications. Dans le conte de _Psych_ et dans les autres contes
analogues, ou du moins dans le passage de ces contes o il est interdit
 l'hrone de chercher  connatre les traits de son mystrieux poux,
M. Lang, le principal reprsentant de l'cole, dcouvre le reflet de
vieilles coutumes nuptiales, d'une tiquette de nous ne savons plus
quels sauvages, d'aprs laquelle la marie ne doit pas voir son poux.
Le malheur est que cette explication est tout  fait arbitraire et
qu'elle perd compltement de vue un lment important du conte: la forme
animale, l'enveloppe de serpent, par exemple, dont l'poux mystrieux
est revtu pendant le jour, et qu'il ne dpouille que la nuit, quand
aucun oeil humain ne peut le voir. De l cette dfense faite  la jeune
femme d'allumer une lumire. L'ide est tout indienne, et l'on pourra
s'en convaincre en lisant les remarques de notre n 63, auxquelles nous
avons dj renvoy ci-dessus[66].

    [66] Pages XXII et XXXII.

Il est temps de finir. Rduite  ses justes proportions, la question des
contes populaires et de leur origine ne perd rien de son intrt.
L'tude des contes,--si elle ne s'appelle plus du nom ambitieux de
mythographie, si elle ne prtend plus chercher dans Perrault ou dans
les frres Grimm des rvlations sur la mythologie ancienne des
peuples indo-europens, ni sur les ides de l'humanit primitive,--n'en
sera pas moins une science auxiliaire de l'histoire, de l'histoire
littraire et aussi de l'histoire gnrale. Est-il, en effet, rien de
plus curieux, de plus imprvu, sous ce double rapport, que de voir tant
de nations diverses recevoir de la mme source les rcits dont s'amuse
l'imagination populaire? Et quelle instructive odysse que celle de ces
humbles contes, qui, au milieu de tant de guerres et de bouleversements,
 travers tant de civilisations profondment diffrentes, parviennent
des bords du Gange ou de l'Indus  ceux de tel ruisseau de Lorraine ou
de Bretagne! L'difice du systme mythique avec ses apparences
sduisantes a beau s'crouler: qu'importe? Par del ces nuages vanouis
s'tend un vaste champ de recherches, rempli des plus vivantes, des plus
saisissantes ralits.




APPENDICE A[67]

LA VIE DES SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT ET LA LGENDE DU BOUDDHA[68].


Au nombre des ouvrages les plus rpandus et les plus gots au moyen ge
se trouvait un livre qui, aprs un long oubli, a, dans ces derniers
temps, attir l'attention du monde savant, la _Vie des saints Barlaam et
Josaphat_. C'est l'histoire d'un jeune prince, fils d'un roi des Indes
et nomm Josaphat. A sa naissance, il avait t prdit qu'il
abandonnerait l'idoltrie pour se faire chrtien et renoncerait  la
couronne. Malgr les prcautions ordonnes par le roi son pre, qui le
fait lever loin du monde et cherche  carter des yeux de l'enfant la
vue des misres de cette vie, diverses circonstances rvlent  Josaphat
l'existence de la maladie, de la vieillesse, de la mort, et l'ermite
Barlaam, qui s'introduit auprs de lui, n'a pas de peine  le convertir
au christianisme. Josaphat, de son ct, convertit son pre, les sujets
de son royaume et jusqu'au magicien employ pour le sduire; puis il
dpose la couronne et se fait ermite.

    [67] Cet Appendice se rapporte  la p. XIX.

    [68] Cette tude a paru d'abord dans la _Revue des Questions
    historiques_ d'octobre 1880.

Attribue jadis  saint Jean Damascne (VIIIe sicle),--on ne sait trop
sur quel fondement, dit le Dr Alzog[69],--cette histoire, dont
l'original est crit en grec et a d tre rdig en Palestine ou dans
une rgion voisine, fut traduite en arabe,  l'usage des chrtiens
parlant cette langue, et il existe encore un manuscrit, datant du XIe
sicle, de cette traduction faite probablement sur une version syriaque,
aujourd'hui disparue. La traduction arabe,  son tour, donna naissance 
une traduction copte et  une traduction armnienne.--Au XIIe sicle, la
_Vie de Barlaam et Josaphat_ avait dj pntr dans l'Europe
occidentale, par l'intermdiaire d'une traduction latine. Dans le
courant du XIIIe sicle, cette traduction tait insre par Vincent de
Beauvais (mort vers 1264) dans son _Speculum historiale_, puis par
Jacques de Voragine, archevque de Gnes (mort en 1298), dans sa
_Lgende dore_, qui a t si longtemps populaire. Dans la premire
moiti du mme sicle, le trouvre Gui de Cambrai tirait de cette
traduction latine la matire d'un pome franais, et il fut compos dans
le mme sicle deux autres pomes franais de _Barlaam et Josaphat_,
ainsi qu'une traduction en prose. A la mme poque que Gui de Cambrai,
un pote allemand, Rodolphe d'Ems, traitait le mme sujet, et, lui
aussi, d'aprs la traduction latine; deux autres Allemands mettaient
galement cette traduction en vers. Les bibliographes mentionnent encore
une traduction provenale, probablement du XIVe sicle, et plusieurs
versions italiennes, dont l'une se trouve dans un manuscrit dat de
1323. Par l'intermdiaire d'une traduction allemande en prose,
l'histoire de _Barlaam et Josaphat_ arriva en Sude et en Islande. La
rdaction latine fut traduite en espagnol, puis en langue tchque (vers
la fin du XVIe sicle), plus tard en polonais. Ces quelques dtails
peuvent donner une ide de la diffusion de cette lgende au moyen
ge[70].

    [69] On lui attribue encore ( saint Jean Damascne), _nous
    ignorons sur quel fondement_, deux ouvrages hagiographiques: _La vie
    de saint Barlaam et de saint Josaphat_ et la _Passion de saint
    Arthmius_. (_Patrologie_, trad. de l'abb P. Belet, 1877, p. 625.)

    [70] Voir _Barlaam und Josaphat_. _Franzoesisches Gedicht des
    dreizehnten Jahrhunderts von Gui de Cambrai_, herausgegeben von H.
    Zotenberg und P. Meyer (Stuttgart, 1864), p. 310 seq.--_Barlaam und
    Josaphat von Rudolf von Ems_, herausgegeben von Franz Pfeiffer
    (Leipzig, 1843), p. VIII seq.--_Bulletin de l'Acadmie des Sciences
    de Saint-Ptersbourg_ (classe historico-philologique), t. IX (1852),
    nos 20, 21, pp. 300, 309.

                  *       *       *       *       *

Or, voici que, de nos jours, des hommes trs comptents sont venus
affirmer que la _Vie des saints Barlaam et Josaphat_ n'est autre chose
qu'un arrangement d'un rcit indien. C'est M. Laboulaye qui, le premier,
dans le _Journal des Dbats_ du 26 juillet 1859, attira l'attention sur
l'trange ressemblance que cette histoire prsente avec la lgende du
Bouddha, contenue dans le livre indien le _Lalitavistra_. En 1860, les
deux rcits taient l'objet d'une comparaison dtaille de la part d'un
rudit allemand, M. Liebrecht[71]. Dix ans plus tard, M. Max Mller est
revenu sur ce mme sujet dans une confrence publique[72]. Chose
curieuse, et qui a t signale par M. H. Yule dans l'_Academy_ du 1er
septembre 1883, l'identit existant, pour le fond, entre les deux
lgendes avait t reconnue, il y a environ trois sicles, par un
historien portugais, Diogo de Couto.

    [71] _Die Quellen des Barlaam und Josaphat_, dans la revue _Jahrbuch
    fr romanische und englische Literatur_, t. II (1860) p. 314 seq.,
    ou dans le volume de M. Liebrecht intitul _Zur Volkskunde_
    (Heilbronn, 1879), p. 441.

    [72] _On the Migration of Fables_, dans la _Contemporary Review_ de
    juillet 1870, ou dans le 4e volume des _Chips from a German
    Workshop_ (1875).

Il suffira, pour que le lecteur se fasse une opinion par lui-mme, de
mettre en regard les principaux traits des deux rcits. L'indication des
chapitres de _Barlaam et Josaphat_ est donne d'aprs la _Patrologie
grecque_ de Migne. La lgende du Bouddha, extraite pour la plus grande
partie du _Lalitavistra_, est cite d'aprs l'ouvrage de M. Barthlemy
Saint-Hilaire, _le Bouddha et sa religion_ (Paris, 1860), complt par
la traduction que M. Foucaux a donne du _Lalitavistra_ d'aprs une
version thibtaine de ce livre[73].

    [73] _Rgya tch'er rol pa_, ou Dveloppement des jeux, contenant
    l'histoire du Bouddha kya Mouni, traduit sur la version thibtaine
    du Bkah Hgyour, et revu sur l'original sanscrit (Lalitavistra), par
    Ph. E. Foucaux (Paris, 1849).


LGENDE DE BARLAAM ET JOSAPHAT

Abenner, roi de l'Inde, est ennemi et perscuteur des chrtiens. Il lui
nat un fils merveilleusement beau, qui reoit le nom de Joasaph[74]. Un
astrologue rvle au roi que l'enfant deviendra glorieux, mais dans un
autre royaume que le sien, dans un royaume d'un ordre suprieur: il
s'attachera un jour  la religion perscute par son pre.

    [74] _Joasaph_ est la forme primitive, telle que la donne l'original
    grec.


          LGENDE DE SIDDHRTA (le Bouddha)

          ouddhodana, roi de Kapilavastou, petit royaume de l'Inde, est
          mari  une femme d'une beaut ravissante, qui lui donne un
          fils aussi beau qu'elle-mme: l'enfant est appel Siddhrta. A
          sa naissance, les Brahmanes prdisent qu'il pourra bien
          renoncer  la couronne pour se faire ascte. (Barthlemy
          Saint-Hilaire, pp. 4-6.)

Le roi, trs afflig, fait btir pour son fils un palais magnifique,
dans une ville carte; il entoure Joasaph uniquement de beaux jeunes
gens, pleins de force et de sant, auxquels il dfend de parler jamais 
l'enfant des misres de cette vie, de la mort, de la vieillesse, de la
maladie, de la pauvret; ils devront ne l'entretenir que d'objets
agrables, afin qu'il ne tourne jamais son esprit vers les choses de
l'avenir; naturellement il leur est dfendu de dire le moindre mot du
christianisme (chap. III).

          Le roi voit en songe son fils qui se fait religieux errant.
          Pour l'empcher de concevoir ce dessein, il lui fait btir
          trois palais, un pour le printemps, un pour l't et un autre
          pour l'hiver. Et  chaque coin de ces palais se trouvent des
          escaliers o sont placs cinq cents hommes, de manire que le
          jeune homme ne puisse sortir sans tre aperu. Le prince
          voulant un jour aller  un jardin de plaisance, le roi fait
          publier  son de cloche, dans la ville, l'ordre d'carter tout
          ce qui pourrait attrister les regards du jeune homme.
          (Barthlemy Saint-Hilaire, pp. 6-12.--Foucaux, p. 180.)

Joasaph, devenu jeune homme, demande  son pre, qui n'ose la lui
refuser, la permission de faire des excursions hors du palais. Un jour,
sur son chemin, il aperoit deux hommes, l'un lpreux, l'autre aveugle.
Il demande aux personnes de sa suite d'o vient  ces hommes leur aspect
repoussant. On lui rpond que ce sont l des maladies qui frappent les
hommes quand leurs humeurs sont corrompues. Le prince, continuant ses
questions, finit par apprendre que tout homme peut tre atteint de maux
semblables. Alors il cesse d'interroger; mais il change de visage, et
son coeur est dchir au souvenir de ce qu'il a vu.

          Un jour, le jeune prince se dirigeait, avec une suite
          nombreuse, par la porte du midi, vers le jardin de plaisance,
          quand il aperut sur le chemin un homme atteint de maladie,
          brl de la fivre, le corps tout amaigri et tout souill,
          sans compagnons, sans asile, respirant avec une grande peine,
          tout essouffl et paraissant obsd de la frayeur du mal et
          des approches de la mort. Aprs s'tre adress  son cocher,
          et en avoir reu la rponse qu'il en attendait: La sant, dit
          le jeune prince, est donc comme le jeu d'un rve, et la
          crainte du mal a donc cette forme insupportable! Quel est donc
          l'homme sage qui, aprs avoir vu ce qu'elle est, pourra
          dsormais avoir l'ide de la joie et du plaisir? Le prince
          dtourna son char, et rentra dans la ville, sans vouloir aller
          plus loin. (Barthlemy Saint-Hilaire, p. 13.)

Peu de temps aprs, Joasaph, tant de nouveau sorti de son palais,
rencontre un vieillard tout courb, les jambes vacillantes, le visage
rid, les cheveux tout blancs, la bouche dgarnie de dents, la voix
balbutiante. Effray  ce spectacle, le jeune prince demande  ses
serviteurs l'explication de ce qu'il voit. Cet homme, lui
rpondent-ils, est trs g, et, comme sa force s'est peu  peu
amoindrie, et que ses membres se sont affaiblis, il est enfin arriv au
triste tat dans lequel tu le vois.--Et quelle fin l'attend? demande
le prince.--Pas d'autre que la mort, rpondent les gens de sa
suite.--Est-ce que ce destin est rserv  tous les hommes, dit le
prince, ou quelques-uns seulement y sont-ils exposs? Les serviteurs
lui expliquent que la mort est invitable et que tt ou tard elle frappe
tous les hommes. Alors Joasaph pousse un profond soupir, et il dit:
S'il en est ainsi, cette vie est bien amre et pleine de chagrins et de
douleurs. Comment l'homme pourrait-il tre exempt de soucis, quand la
mort n'est pas seulement invitable, mais qu'elle peut, comme vous le
dites, fondre sur lui  chaque instant! A partir de ce jour, le prince
reste plong dans une profonde tristesse, et il se dit: Il viendra une
heure o la mort s'emparera de moi aussi; et qui alors se souviendra de
moi? Et, quand je mourrai, serai-je englouti dans le nant, ou bien y
a-t-il une autre vie et un autre monde? (chap. V.)

          Un jour qu'avec une suite nombreuse il sortait par la porte
          orientale pour se rendre au jardin de Loumbin auquel
          s'attachaient tous les souvenirs de son enfance, il rencontra
          sur sa route un homme vieux, cass, dcrpit; ses veines et
          ses muscles taient saillants sur tout son corps; ses dents
          taient branlantes; il tait couvert de rides, chauve,
          articulant  peine des sons rauques et dsagrables; il tait
          tout inclin sur son bton; tous ses membres, toutes ses
          jointures tremblaient. Quel est cet homme? dit avec
          intention le prince  son cocher. Il est de petite taille et
          sans forces; ses chairs et son sang sont desschs; ses
          muscles sont colls  sa peau, sa tte est blanchie, ses dents
          sont branlantes; appuy sur son bton, il marche avec peine,
          trbuchant  chaque pas. Est-ce la condition particulire de
          sa famille? ou bien est-ce la loi de toutes les cratures du
          monde?--Seigneur, rpondit le cocher, cet homme est accabl
          par la vieillesse; tous ses sens sont affaiblis, la souffrance
          a dtruit sa force, et il est ddaign par ses proches; il est
          sans appui: inhabile aux affaires, on l'abandonne comme le
          bois mort dans la fort. Mais ce n'est pas la condition
          particulire de sa famille. En toute crature la jeunesse est
          vaincue par la vieillesse; votre pre, votre mre, la foule de
          vos parents et de vos allis finiront par la vieillesse aussi;
          il n'y a pas d'autre issue pour les cratures.--Ainsi donc,
          reprit le prince, la crature ignorante et faible, au
          jugement mauvais, est fire de la jeunesse qui l'enivre, et
          elle ne voit pas la vieillesse qui l'attend. Pour moi, je m'en
          vais. Cocher, dtourne promptement mon char. Moi qui suis
          aussi la demeure future de la vieillesse, qu'ai-je  faire
          avec le plaisir et la joie? Et le jeune prince, dtournant
          son char, rentra dans la ville sans aller  Loumbin. (p. 12
          seq.)

(On remarquera que les deux rencontres du Bouddha avec le vieillard et
avec le mort correspondent, pour les rflexions qu'elles suggrent au
prince,  la rencontre de Joasaph avec le seul vieillard.)

          Une autre fois encore, il se rendait par la porte de l'ouest
          au jardin de plaisance, quand sur la route il vit un homme
          mort plac dans une bire et recouvert d'une toile. La foule
          de ses parents tout en pleurs l'entourait, se lamentant avec
          de longs gmissements, s'arrachant les cheveux, se couvrant la
          tte de poussire, et se frappant la poitrine en poussant de
          grands cris. Le prince, prenant encore le cocher  tmoin de
          ce douloureux spectacle, s'cria: Ah! malheur  la jeunesse
          que la vieillesse doit dtruire; ah! malheur  la sant que
          dtruisent tant de maladies! Ah! malheur  la vie o l'homme
          reste si peu de jours! S'il n'y avait ni vieillesse, ni
          maladie, ni mort! Si la vieillesse, la maladie, la mort,
          taient pour toujours enchanes! (p. 13.)

L'ermite Barlaam parvient  pntrer sous un dguisement auprs de
Joasaph, lui expose dans une suite d'entretiens toute la doctrine
chrtienne et le convertit. Aprs le dpart de Barlaam, Joasaph cherche
 mener, autant qu'il le peut, dans son palais, la vie d'un ascte
(chapitres VI-XXI).

          Une dernire rencontre vint le dcider et terminer toutes ses
          hsitations. Il sortait par la porte du nord pour se rendre au
          jardin de plaisance, quand il vit un _bhikshou_ (religieux
          mendiant), qui paraissait, dans tout son extrieur, calme,
          disciplin, retenu, vou aux pratiques d'un _brahmatchari_
          (nom donn au jeune brahmane, tout le temps qu'il tudie les
          Vdas), tenant les yeux baisss, ne fixant pas ses regards
          plus loin que la longueur d'un joug, ayant une tenue
          accomplie, portant avec dignit le vtement du religieux et le
          vase aux aumnes. Quel est cet homme? demanda le
          prince.--Seigneur, rpondit le cocher, cet homme est un de
          ceux qu'on nomme _bhikshous_; il a renonc  toutes les joies
          du dsir et il mne une vie trs austre; il s'efforce de se
          dompter lui-mme et s'est fait religieux. Sans passions, sans
          envie, il s'en va cherchant des aumnes.--Cela est bon et bien
          dit, reprit Siddhrta. L'entre en religion a toujours t
          loue par les sages; elle sera mon recours et le recours des
          autres cratures; elle deviendra pour nous un fruit de vie, de
          bonheur et d'immortalit. Puis le jeune prince, ayant
          dtourn son char, rentra dans la ville sans voir Loumbin; sa
          rsolution tait prise. (p. 15).

Le roi emploie tous les moyens pour dtourner Joasaph de la foi que
celui-ci vient d'embrasser et pour le ramener  l'idoltrie; mais tous
ses efforts sont inutiles (chapitres XXII-XXXIII).

          Le prince informe son pre de cette rsolution; le roi cherche
           l'en dtourner, mais il finit par comprendre qu'il n'y a
          point  combattre un dessein si bien arrt (pp. 15-17).

Aprs la mort du roi, que son fils a converti, Joasaph fait connatre 
ses sujets sa rsolution de renoncer au trne et de se consacrer tout
entier  Dieu[75]. Le peuple et les magistrats protestent  grands cris
qu'ils ne le laisseront point partir. Joasaph feint de cder  leurs
instances; puis il appelle un des principaux dignitaires, nomm
Barachias, et lui dit que son intention est de lui transfrer la
couronne. Barachias le supplie de ne pas le charger de ce fardeau. Alors
Joasaph cesse de le presser; mais, pendant la nuit, il crit une lettre
adresse  son peuple et dans laquelle il lui ordonne de prendre
Barachias pour roi, et il s'chappe du palais.

    [75] Du vivant de son pre, Joasaph avait consenti  gouverner la
    moiti du royaume, et il en avait converti les habitants.--De mme,
    le Bouddha amne son pre et les sujets de celui-ci  embrasser la
    nouvelle religion qu'il prche (Barthlemy Saint-Hilaire, p. 43).

          Le roi ayant convoqu les kyas (la tribu  laquelle il
          appartenait) pour leur annoncer cette triste nouvelle, on
          dcide de s'opposer par la force  la fuite du prince. Toutes
          les issues du palais et de la ville sont gardes; mais, une
          nuit, quand tous les gardes, fatigus par de longues veilles,
          sont endormis, le prince ordonne  son cocher Tchandaka de lui
          seller un cheval. En vain ce fidle serviteur le supplie-t-il
          de ne point sacrifier sa belle jeunesse pour aller mener la
          vie misrable d'un mendiant. Le prince monte  cheval et
          s'chappe de la ville sans que personne l'ait aperu (p. 17
          seq.).

Le lendemain, ses sujets se mettent  sa poursuite et le ramnent dans
la ville; mais voyant que sa rsolution est inbranlable, ils se
rsignent  sa retraite (chap. XXXVI).

          Le roi envoie des gens  la poursuite de son fils; mais
          ceux-ci rencontrent le fidle Tchandaka, qui leur dmontre que
          leur dmarche est inutile, et ils reviennent sans avoir rien
          fait (p. 20).

Suit le rcit des austrits de Joasaph et des combats qu'il doit
soutenir contre le dmon dans le dsert. Il sort victorieux de cette
preuve, comme dj, du vivant de son pre, il avait triomph du
magicien Theudas, qui avait cherch  le sduire par les attraits de la
volupt (chap. XXXVII. Cf. chap. XXX).

          Avant d'arriver  la connaissance suprme, le Bouddha est
          assailli, dans la fort o il se livre  d'effroyables
          austrits, par Mra, dieu de l'amour, du pch et de la mort,
          autrement appel le dmon Ppiyn (le trs vicieux), qui
          s'efforce vainement de le sduire en envoyant vers lui ses
          filles, les Apsaras. Le dmon a beau tenter un dernier assaut;
          son arme se disperse, et il s'crie: Mon empire est pass (p.
          64).

Il est inutile d'insister sur la ressemblance des deux rcits ou plutt
sur l'identit qu'ils prsentent pour le fond. Les seules modifications
un peu notables sont celles qu'a rendues ncessaires la transformation
d'une lgende bouddhique en une lgende chrtienne. Ainsi, le personnage
de Barlaam, qui remplace le _bhikshou_ du rcit indien, a pris un
dveloppement considrable: cela est naturel, comme le fait trs
justement observer M. Liebrecht. Le Bouddha pouvait bien, par ses seules
rflexions, arriver  reconnatre le nant de la religion dans laquelle
il tait n et la ncessit d'en fonder une autre; mais, si Joasaph
pouvait l'imiter dans la premire partie, toute _ngative_, de sa
formation religieuse, il lui fallait, pour devenir chrtien, un
enseignement extrieur. De l le rle important de Barlaam.

                                * * *

Dira-t-on que l'origine bouddhique de la lgende de _Barlaam et
Joasaphat_ n'est pas suffisamment prouve par ces rapprochements, et que
la lgende du Bouddha a fort bien pu tre calque sur l'histoire de
Joasaph? Un ou deux faits suffisent pour rfuter cette objection. Le
_Lalitavistra_, d'o sont tirs les principaux passages de la lgende
bouddhique, tait rdig _ds avant l'an 76 de notre re_[76]. De plus,
le souvenir des rencontres attribues par la lgende au Bouddha avec le
malade, le vieillard, etc., a t consacr, _ds la fin du quatrime
sicle avant notre re_, par Aoka, roi de Magadha. Ce roi, dont le
rgne commena vers l'an 325 avant Jsus-Christ, fit lever, aux
endroits o la tradition disait que ces rencontres avaient eu lieu, des
_stopas_ et des _vihras_ (monuments commmoratifs). Ces monuments
existaient encore au commencement du cinquime sicle de notre re,
quand le voyageur chinois Fa-Hian visita l'Inde; un autre voyageur
chinois, Hiouen-Thsang, les vit galement deux sicles plus tard[77].

    [76] Suivant les Chinois, la premire traduction du _Lalitavistra_
    dans leur langue a t faite vers l'an 76 aprs Jsus-Christ
    (Foucaux, _op. cit._, p. XVI).

    [77] Barthlemy Saint-Hilaire, p. 15; Max Mller, _Chips from a
    German Workshop_, t. IV, p. 180.

Mais il y a plus encore: le nom mme du hros de la lgende que nous
tudions dmontre l'origine bouddhique de cette lgende. Le nom de
_Joasaph_, [Grec: saph], en effet, est identique  celui de
_Yoasaf_, qui, chez les Arabes, dsignait le fondateur du bouddhisme,
le Bouddha[78].

    [78] Voici, sur ce nom de _Yoasaf_, ce que dit feu M. Reinaud dans
    son _Mmoire gographique, historique et scientifique sur l'Inde
    antrieurement au milieu du XIe sicle de l're chrtienne, d'aprs
    les crivains arabes, persans et chinois_ (t. XVIII des _Mmoires de
    l'Acadmie des Inscriptions_, p. 90), qui a t lu  l'Acadmie des
    Inscriptions, le 28 mars 1845: Massoudi (auteur arabe) rapporte
    qu'un des cultes les plus anciens de l'Asie tait celui des Sabens.
    Suivant lui, il naquit jadis dans l'Inde, au temps o la Perse tait
    sous les lois, soit de Thamouras, soit de Djemschid, un personnage
    appel Youdasf, qui franchit l'Indus et pntra dans le Sedjestan et
    le Zabulistan, puis dans le Kerman et le Fars. Youdasf se disait
    envoy de Dieu, et charg de servir de mdiateur entre le crateur
    et la crature. C'est lui, ajoute Massoudi, qui tablit la religion
    des Sabens; or, par la religion des Sabens, Massoudi parat
    entendre le bouddhisme. En effet, il dit que Youdasf prcha le
    renoncement  ce monde et l'amour des mondes suprieurs, vu que les
    mes procdent des mondes suprieurs, et que c'est l qu'elles
    retournent. D'ailleurs... l'auteur du _Ketab-al-Fihrist_ (autre
    crivain arabe), qui emploie la forme _Youasaf_, dit positivement
    qu'il s'agit du Bouddha considr, soit comme le reprsentant de la
    divinit, soit comme son aptre. Il est vident que _Youdasf_ et
    _Youasaf_ sont une altration de la dnomination sanscrite
    _bodhisattva_, qui, chez les Bouddhistes, dsigne les diffrents
    Bouddha.

    Quelques explications sur la transformation de _bodhisattva_ en
    _Yoasaf_ ne seront pas inutiles. La forme _Bodsp_, _Bodshp_,
    qui se trouve chez les auteurs arabes et persans (A. Weber,
    _Indische Streifen_, t. III, p. 57, note), se rapproche dj
    davantage de _Bodhisattva_, dont la transcription exacte aurait d
    tre _Bodsatf_ (Bodh [i] sattv [a]). Mais comment, de cette forme,
    est-on arriv  _Yoasaf_? Par une altration due au systme
    d'criture employ par les Arabes et les Persans. Dans l'criture
    arabe, le mme signe, selon qu'il est accompagn ou non de points
    diversement disposs, reprsente diverses lettres, entre autres _B_
    et _Y_. Dans le cas prsent, les points tant omis, on a eu la forme
    _Yodsatf_, dont les auteurs ne prsentent pas d'exemple, mais que
    suppose le mot _Yodsasp_, qui a t trouv (A. Weber, _loc. cit._);
    puis est venu _Yodasf_ et enfin _Yoasaf_.

    M. Thodore Benfey a fait remarquer qu'un autre nom qui figure dans
    _Barlaam et Josaphat_ se retrouve dans les lgendes bouddhiques. Le
    nom du magicien Theudas, qui cherche  sduire Joasaph, est, en
    effet, philologiquement identique  celui de Devadatta, l'un des
    principaux adversaires du Bouddha (_Theudat_ = _Dev [a] datt [a]_).

Enfin,--s'il fallait un argument de plus  une dmonstration qui, ce
semble, n'en a pas besoin,--nous pouvons faire remarquer que plusieurs
des paraboles mises dans la bouche de personnages de la lgende
chrtienne portent des traces d'une origine bouddhique, ou tout au
moins se retrouvent dans des crits bouddhiques[79].

    [79] Voir M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 80 seq., II, p. 528, et
    I, p. 407) et M. Liebrecht, _op. cit._

                  *       *       *       *       *

Il nous reste  rechercher comment la lgende du Bouddha a pu arriver
dans l'Asie occidentale, o a d tre rdig le texte grec de _Barlaam_
et Josaphat. Ici nous ne pouvons faire que des conjectures.

Il est trs vraisemblable que l'original indien aura suivi  peu prs la
mme route que le _Pantchatantra_, cet autre livre de l'Inde dont nous
avons racont plus haut (pp. XVIII-XIX) les prgrinations  travers
l'Asie et l'Europe[80]. Traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, il sera parvenu, par l'intermdiaire d'une
version ou imitation soit syriaque, soit arabe, entre les mains de
l'crivain grec qui aura paraphras cette version et l'aura munie des
longues expositions dogmatiques et polmiques que prsente aujourd'hui
l'ouvrage.

    [80] On a la certitude qu'outre le _Pantschatantra_, rapport par
    lui de l'Inde, Barz, mdecin de Chosros le Grand, traduisit aussi
    divers ouvrages indiens (Benfey, _Pantschatantra_, I, p. 84). Parmi
    ces ouvrages se trouvait-il la lgende du Bouddha? Naturellement il
    est impossible de l'affirmer; mais la chose n'est nullement
    impossible, le bouddhisme tant encore florissant dans l'Inde 
    l'poque o Barz visita ce pays.

Si, comme M. H. Zotenberg a cherch dernirement  le dmontrer par
d'ingnieux arguments[81], le texte grec est l'oeuvre d'un moine grec du
couvent de Saint-Saba, prs Jrusalem, et a t crit avant l'anne 634,
c'est--dire avant l'apparition des musulmans dans ces contres,
l'hypothse d'une version arabe de la lgende du Bouddha semble
inadmissible, et il faut recourir  l'hypothse d'une version syriaque,
dj peut-tre christianise. Mais ici s'lve une grave objection. Le
nom de _Jasaph_ correspond exactement au mot _Yoasaf_ par lequel le
Bouddha est dsign dans des ouvrages crits _en arabe_, et ce mot est,
nous l'avons vu, le dernier terme d'une srie de transformations dans
lesquelles des altrations graphiques, propres au systme d'criture
arabe, jouent un rle considrable. Ces erreurs auraient-elles pu se
produire galement _en syriaque_? On pourrait admettre,  la rigueur,
que la lettre I ait t substitue par erreur  la lettre B, qui
graphiquement en est assez voisine: on aurait eu ainsi, en syriaque, le
prototype du _Jasaph_ grec; mais, nous l'avouons, supposer qu'en
partant du mot sanscrit _Bodhisattva_, les mmes transformations, les
mmes erreurs graphiques auraient concouru, en syriaque comme en arabe,
 donner finalement la forme _Jasaph_, c'est, ce nous semble, une
impossibilit.

    [81] _Notice sur le livre de Barlaam et Joasaph_ (Paris, 1886),
    extraite des _Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothque
    Nationale_, t. XXVIII.--Voir aussi le _Journal Asiatique_ (mai-juin
    1885), et le compte rendu de M. Gaston Paris dans la _Revue
    critique_ (n du 7 juin 1886).

Nous laissons aux orientalistes  rsoudre cette difficult. Quant 
l'objet spcial de notre travail, il est assez peu important que le
livre de _Barlaam et Josaphat_ ait t compos au VIIe sicle plutt
qu'au VIIIe.

                  *       *       *       *       *

Nous permettra-t-on d'effleurer ici une question que nous avons traite
ailleurs[82] avec plus de dtails?

    [82] Dans l'article de la _Revue des Questions historiques_, indiqu
    ci-dessus.

En 1583, l'autorit du rdacteur prtendu du livre qui nous occupe,
saint Jean Damascne, fit entrer dans le _Martyrologe Romain_ les noms
des saints Barlaam et Josaphat. A la fin de la liste des saints dont
il est fait commmoration le 27 novembre, on lit, en effet, ce qui suit:
Chez les Indiens limitrophes de la Perse, les saints Barlaam et
Josaphat, dont les actes extraordinaires ont t crits par saint Jean
Damascne[83]. En faut-il conclure que, comme l'a prtendu un
indianiste, M. Rhys Davids, le Bouddha, sous le nom de saint Josaphat,
est actuellement reconnu officiellement, honor et rvr dans toute la
catholicit comme un saint chrtien? Il y a l, aux yeux de tout homme
impartial, une complte inexactitude, et un crivain anglais bien connu,
M. Ralston, a eu la loyaut de le dclarer publiquement, dans une
confrence faite par lui  la _London Institution_, le 23 dcembre 1880,
et, l'anne suivante, dans la revue de l'_Academy_ (22 janvier 1881).
Aprs avoir renvoy  notre travail de la _Revue des Questions
historiques_, il ajoute: M. Emmanuel Cosquin montre clairement que le
_Martyrologe Romain_, qui a t rdig en 1583 par ordre de Grgoire
XIII, n'a jamais eu le poids d'une autorit infaillible, et que
l'existence dans ses colonnes d'un nom prcd de l'pithte _saint_,
_sanctus_, est une chose toute diffrente de la canonisation. Benot
XIV affirme expressment, dans son livre sur la _Canonisation des
saints_, que le Saint-Sige n'enseigne point que tout ce qui a t
insr dans le _Martyrologe Romain_ est vrai d'une vrit certaine et
inbranlable, et il ajoute qu'autre chose est la sentence de
canonisation, autre chose l'insertion d'un nom dans le _Martyrologe
Romain_;  l'appui de cette doctrine, il mentionne le fait que
plusieurs erreurs ont t dcouvertes et corriges dans cet ouvrage.

    [83] Apud Indos Persis finitimos, sanctorum Barlaam et Josaphat
    (commemoratio), quorum actus mirandos sanctus Joannes Damascenus
    conscripsit.

                                * * *

Et maintenant, que faut-il penser de cette transformation d'un
rcit bouddhique en une lgende chrtienne? Est-il permis d'en tirer
la conclusion que le bouddhisme aurait de considrables analogies
avec le christianisme? Ce serait-l,--nous l'avons montr
ailleurs[84],--raisonner d'une faon fort peu scientifique. Prenez, par
exemple, l'ascte bouddhiste et le moine chrtien. Sans doute, dit M.
Laboulaye[85], la ressemblance extrieure est grande entre les asctes
bouddhistes et les premiers moines de l'Egypte; il faut reconnatre
nanmoins qu'elle ne dpasse point la surface; au fond, il n'y a rien de
commun entre l'ermite qui soupire aprs la vie ternelle en Jsus-Christ
et le bouddhiste qui n'a d'autre espoir qu'un vague anantissement. Au
fond,--et nous terminerons cette digression par ces paroles de M.
Barthlemy Saint-Hilaire, le biographe du Bouddha[86],--le bouddhisme
n'a rien de commun avec le christianisme, qui est autant au-dessus de
lui que les socits europennes sont au-dessus des socits
asiatiques.

    [84] Dans notre article de la _Revue des Questions historiques_ et
    dans le _Franais_ du 1er septembre 1883.

    [85] _Journal des Dbats_, du 26 juillet 1859.

    [86] _Trois lettres de M. Barthlemy Saint-Hilaire, adresses  M.
    l'abb Deschamps, vicaire gnral de Chlons_ (Paris, 1880), p. 2.




APPENDICE B[87]

LE CONTE GYPTIEN DES DEUX FRRES[88].


Tous ceux qui se sont occups de l'Egypte antique et de sa littrature
ont lu ce vieux conte des _Deux Frres_, dont un manuscrit sur papyrus,
crit au XIVe sicle avant notre re, pour un prince royal, fils de
Menephtah, le Pharaon de l'Exode, a t retrouv dans un tombeau, comme
tant de documents de tout genre[89].

    [87] Cet appendice se rapporte  la p. XXXIII.

    [88] Publi d'abord en octobre 1877, dans la _Revue des Questions
    historiques_, notre travail a t longuement cit par M. Maspero,
    dans ses _Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (Paris, 1882).

    [89] Le manuscrit, dit M. Maspero (_op. cit._, p. 4), a t crit
    par le scribe Ennn, qui vcut sous Ramss II, sous Minephtah et
    sous Seti II. Il porte, en deux places, le nom de son propritaire
    antique, le prince Seti Minephtah, qui rgna plus tard sous le nom
    de Seti II.

Traduit d'abord, en 1852, par M. de Roug, il l'a t ensuite, d'une
manire plus complte, par divers gyptologues, et notamment par M.
Maspero[90]. On peut le rsumer ainsi:

    [90] _Revue des cours littraires_, t. VII, p. 780 seq.
    (1871).--_Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (pp. 5-28).

Il y avait une fois deux frres, dont l'an s'appelait Anoupou et le
plus jeune Bitiou. Anoupou avait une maison et une femme, et son frre
demeurait avec lui; ce dernier tait un trs bon laboureur. Un jour
qu'ils taient tous les deux ensemble aux champs, Anoupou envoya son
jeune frre  la maison pour chercher des semences.

Bitiou part donc, et, arriv  la maison, il y trouve la femme de son
frre occupe  se parer et qui l'accueille par une proposition
semblable  celle que la femme de Putiphar fit  Joseph. Bitiou repousse
avec indignation cette proposition et retourne aux champs rejoindre son
frre.

Cependant la femme d'Anoupou est effraye des paroles qu'elle a dites,
et elle s'avise d'une ruse. Quand son mari rentre  la maison, il la
trouve tendue par terre, tout en dsordre, et elle lui dit que son
jeune frre a voulu lui faire violence. Anoupou, furieux, veut tuer
Bitiou, mais celui-ci s'enfuit; il est au moment d'tre atteint, quand
le dieu R (le soleil),  sa prire, jette entre eux deux une grande
eau remplie de crocodiles. D'une rive  l'autre les deux frres se
parlent: Bitiou se justifie. Il prvient ensuite Anoupou qu'il va se
retirer dans le Val de l'Acacia; il dposera son coeur sur la fleur de
cet arbre, auquel sa vie sera dsormais indissolublement attache. Si
l'on coupe l'acacia, la vie de Bitiou sera tranche en mme temps; alors
son frre devra chercher son coeur, et, quand il l'aura trouv, le
mettre dans un vase plein d'eau frache, et Bitiou ressuscitera. Ce qui
devra montrer  Anoupou qu'il est arriv malheur  son frre, c'est s'il
voit tout  coup la bire bouillonner dans sa cruche.

Anoupou, dsespr, retourne dans sa maison et tue la femme impudique
qui l'a spar de son frre. Pendant ce temps, Bitiou se rend au Val de
l'Acacia et dpose, comme il l'avait dit, son coeur sur la fleur de
l'acacia, auprs duquel il fixe sa demeure. Les dieux ne veulent pas le
laisser seul ainsi. Ils lui faonnent une femme, la plus belle de la
terre entire; Bitiou en devient follement amoureux, et lui rvle le
secret de son existence lie  celle de l'acacia.

Cependant le fleuve (le Nil) s'prend de la femme de Bitiou, de la
crature forme par le dieu Khnoum. Un jour qu'elle est  se promener
sous l'acacia, son mari tant  la chasse, elle aperoit le fleuve qui
monte derrire elle. Elle s'enfuit et rentre dans la maison. Le fleuve
dit  l'acacia qu'il veut s'emparer d'elle; mais l'acacia lui livre
seulement une boucle de cheveux de la belle. Le fleuve emporte cette
boucle en Egypte et la dpose dans l'endroit o se tenaient les
blanchisseurs du Pharaon. L'odeur de la boucle commence  se rpandre
dans les vtements du Pharaon, et l'on ne sait comment expliquer la
chose. Enfin le chef des blanchisseurs aperoit la boucle de cheveux qui
flotte sur l'eau. Il envoie quelqu'un la retirer, et, trouvant qu'elle
sent merveilleusement bon, il la porte au Pharaon. On fait aussitt
venir les magiciens du Pharaon. Ceux-ci lui disent que la boucle
appartient  une fille des dieux: sur leur conseil, il envoie un grand
nombre d'missaires dans toutes les directions pour chercher cette
femme, et notamment vers le Val de l'Acacia. Bitiou les tue tous, 
l'exception d'un seul, qu'il laisse en vie pour rapporter la nouvelle.
Alors le Pharaon envoie toute une arme qui lui ramne la fille des
dieux. Il lve celle-ci au rang de Grande Favorite, et elle lui
rvle le secret de la vie de son mari. On coupe la fleur sur laquelle
tait le coeur de Bitiou, et Bitiou meurt.

Le lendemain, comme Anoupou, le frre an de Bitiou, rentrait dans sa
maison, on lui apporte une cruche de bire, qui se met  cumer; on lui
en apporte une de vin, qui se trouble aussitt. Il part pour le Val de
l'Acacia et trouve son frre tendu mort. Il se met immdiatement en
qute, et, pendant trois ans, cherche inutilement le coeur de Bitiou.
Enfin, au commencement de la quatrime anne, l'me de Bitiou prouve le
dsir de revenir en Egypte. Anoupou dcouvre le coeur de son frre sous
l'acacia. Il le met dans un vase rempli d'eau frache, et, au bout de
quelques heures, Bitiou ressuscite.

Les deux frres se mettent en route pour punir l'infidle. Bitiou prend
la forme d'un taureau sacr et se fait conduire par Anoupou  la cour du
Pharaon, qui est rempli de joie en le voyant et fait clbrer de grandes
ftes. Un jour, le taureau se trouve auprs de la favorite et lui dit:
Vois, je suis encore vivant; je suis Bitiou. Tu as su faire abattre par
le Pharaon l'acacia sous lequel tait ma demeure, afin que je ne pusse
plus vivre, et vois, je vis pourtant; je suis taureau. La favorite est
trs effraye, mais elle se remet bientt et elle demande au Pharaon,
comme une faveur, de lui donner  manger le foie du taureau. Le Pharaon
y consent, non sans chagrin, et l'on met  mort l'animal, aprs avoir
clbr en son honneur une grande fte d'offrande; mais, au moment o on
lui coupe la gorge, il secoue son cou et lance par terre deux gouttes de
sang qui vont tomber, l'une d'un ct de la grande porte du Pharaon,
l'autre de l'autre ct, et il s'lve l deux grands et magnifiques
persas.

Le Pharaon sort avec la favorite pour contempler le nouveau prodige, et
l'un des arbres, prenant la parole, rvle  la favorite qu'il est
Bitiou, encore une fois transform. Elle demande alors au Pharaon qu'on
abatte les persas et qu'on en fasse de bonnes planches. Le Pharaon y
consent, et elle sort pour assister  l'excution de ses ordres. Or,
pendant qu'on coupait les arbres, un copeau, ayant saut, entra dans la
bouche de la favorite. Elle l'avala et conut... Beaucoup de jours
aprs, elle mit au monde un enfant mle.

Devenu grand, l'enfant, qui n'est autre que Bitiou revenu  une nouvelle
existence, succde au Pharaon sur le trne d'Egypte, et son premier soin
est de chtier la femme dont il a eu tant  se plaindre dans sa premire
vie.

                                * * *

Tel est le roman des _Deux Frres_. Ce curieux conte a t tudi au
point vue de la mythologie; M. Franois Lenormant lui a consacr un
chapitre de son livre _Les Premires Civilisations_ (t. I, p. 397 seq.).
Il y voit la transformation en un conte populaire du mythe, fondamental
dans les religions de l'Asie occidentale, du jeune dieu solaire mourant
et revenant tour  tour  la vie, mythe dont nous avons la version
syro-phnicienne dans la fable d'Adonis, la version phrygienne dans
celle d'Atys, et enfin la version hellnise,  une poque encore
impossible  dterminer, dans la lgende de Zagreus. Ce serait un
exemple de plus de cet influx des traditions asiatiques en Egypte, 
l'poque de la dix-huitime et de la dix-neuvime dynastie, non plus de
leur introduction dans la religion  l'tat de mythe sacr, mais, ce qui
est nouveau, de leur importation sous la forme de conte populaire. Mais
nous n'avons pas l'intention de suivre M. Lenormant sur ce terrain;
c'est  un tout autre point de vue que nous voudrions examiner le roman
des _Deux Frres_.

                  *       *       *       *       *

Nous avons affaire ici, comme M. Lenormant le dit fort bien,  un
vritable conte populaire. Or, si l'on rapproche des contes populaires
actuels d'Europe et d'Asie les divers lments qui composent le rcit
gyptien, on constatera, non sans surprise, que le roman des _Deux
Frres_ prsente avec plusieurs de ces contes des ressemblances
frappantes et beaucoup trop prcises pour provenir du hasard.

Qu'on en juge.

                                * * *

Prenons d'abord le passage final o sont racontes les diverses
transformations de Bitiou, et rapprochons-le d'un conte populaire
allemand recueilli dans la Hesse (Wolf, p. 394). Dans ce conte, un
berger, devenu gnral des armes d'un roi, se laisse drober par une
ruse princesse, fille d'un roi ennemi, une pe qui le rendait
invincible. Il est vaincu, tu, et son corps, hach en morceaux, est
envoy dans une bote au roi son matre. Des enchanteurs lui rendent la
vie et lui donnent le pouvoir de se transformer en ce qu'il voudra. Il
se change en un beau cheval et se fait vendre au roi ennemi. Quand la
princesse voit le cheval, elle dit qu'il faut lui couper la tte. La
cuisinire, qui a entendu, va caresser le cheval en le plaignant du sort
qui l'attend. Le cheval lui dit: Quand on me coupera la tte, il
sautera trois gouttes de mon sang sur ton tablier: enterre-les pour
l'amour de moi  telle place. La cuisinire fait ce que le cheval a
demand, et, le lendemain,  la place o les gouttes de sang ont t
enterres, il s'lve un superbe cerisier. La princesse prie son pre de
faire abattre le cerisier. La cuisinire va plaindre l'arbre, qui lui
dit: Quand on m'abattra, ramasse pour l'amour de moi trois copeaux et
jette-les dans l'tang de la princesse. Le lendemain matin, trois
canards d'or nagent dans l'tang. La princesse prend son arc et ses
flches et tue deux des canards; elle se contente de s'emparer du
troisime, qu'elle enferme dans sa chambre. La nuit venue, le canard
reprend l'pe magique et s'envole.

On le voit, la ressemblance est surprenante. Dans les deux rcits,
allemand et gyptien, le hros, qui est mort, puis ressuscit, prend la
forme d'un bel animal, taureau ou cheval, et se fait conduire  la cour
d'un roi o se trouve une femme qui a t la cause de sa mort. Dans les
deux rcits, cette femme obtient du roi que l'on tue l'animal, et, au
moment o on l'gorge, il saute des gouttes de sang qui donnent
naissance  un arbre. Enfin, en Allemagne comme dans l'antique Egypte,
la vie du hros se rfugie dans des copeaux de l'arbre que la princesse
a fait abattre.

Un conte hongrois, recueilli par le comte J. Mailath, a une grande
analogie avec le conte allemand[91]. Le hros, Laczi, a t tu et coup
en mille morceaux par un dragon. Le roi des serpents,  la fille duquel
il a rendu service, le ressuscite au moyen de certaines plantes. Laczi
se change en cheval et va dans la cour du dragon. La femme du dragon,
bien qu'elle ne reconnaisse pas Laczi sous sa nouvelle forme, se doute
qu'il y a l quelque enchantement, et elle dit au dragon qu'elle mourra
si elle ne mange le foie du cheval (on se rappelle le foie du taureau
dans le conte gyptien). On prend le cheval pour le tuer. La soeur de
Laczi, prisonnire du dragon, vient  passer et plaint le sort du
cheval. Celui-ci lui dit tout bas de prendre la terre sur laquelle
tomberont les deux premires gouttes de son sang et de la jeter dans le
jardin du dragon. A cette place, il pousse un arbre  pommes d'or. La
femme du dragon dit alors qu'elle mourra si on ne lui fait cuire son
repas avec le bois de l'arbre. La soeur de Laczi ayant encore exprim sa
compassion pour l'arbre, celui-ci lui dit de prendre les deux premiers
copeaux qui tomberont et de les jeter dans l'tang du dragon. Le
lendemain, un beau poisson d'or nage dans l'tang. La femme du dragon
veut avoir le poisson. Le dragon se jette  l'eau pour le prendre; mais,
comme il a t une certaine chemise qui le rendait invulnrable, le
poisson saute sur le rivage, redevient Laczi, qui revt la chemise,
s'empare d'une pe enchante que le dragon avait dpose sur le bord de
l'tang, et tue le dragon.

    [91] Cit d'aprs O. L. B. Wolff, _Die schoensten Mrchen und Sagen
    aller Zeiten und Voelker_ (Leipzig, 1850), t. I, p. 229 seq.

Une lgende hroque de la Russie[92] se rapproche encore davantage, sur
un point, du conte gyptien: la femme qui cherche  faire prir le hros
est, en effet, l comme en Egypte, sa propre femme. Dans cette lgende,
Ivan, fils de Germain le sacristain, trouve dans un buisson une pe
magique, dont il s'empare, puis il va combattre les Turcs. Pour prix de
ses exploits, il obtient la main de Cloptre, fille du roi. Son
beau-pre meurt, le voil roi  son tour; mais sa femme le trahit, livre
son pe aux Turcs, et, quand Ivan dsarm a pri dans la bataille, elle
pouse le sultan. Cependant, Germain le sacristain, averti par un flot
de sang qui jaillit tout  coup au milieu de l'curie, part et retrouve
le cadavre de son fils. Grce au conseil d'un cheval, il se procure de
l'eau de la vie et ressuscite Ivan. Celui-ci se met aussitt en route et
rencontre un paysan. Je vais, lui dit-il, me changer pour toi en un
cheval merveilleux  la crinire d'or; tu le conduiras devant le palais
du sultan. Quand le sultan voit le cheval, il l'achte, le met dans son
curie et ne cesse d'aller le visiter. Pourquoi, seigneur, lui dit
Cloptre, es-tu toujours aux curies?--J'ai achet un cheval qui a une
crinire d'or.--Ce n'est pas un cheval, c'est Ivan, le fils du
sacristain: commande qu'on le tue. Du sang du cheval nat un boeuf au
pelage d'or; Cloptre le fait tuer. De la tte du boeuf nat un pommier
aux pommes d'or; Cloptre le fait abattre. Le premier copeau se
mtamorphose en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu'on lui donne
la chasse, et se jette lui-mme  l'eau pour l'attraper. Le canard
s'chappe vers l'autre rive, reprend sa figure d'Ivan, mais avec des
habits de sultan, jette sur un bcher Cloptre et son amant, puis rgne
 leur place[93].

    [92] Rambaud, _la Russie pique_, pp. 377-380.

    [93] Comparer un conte russe de la collection Erlenwein (Gubernatis,
    _Florilegio_, p. 210).

                                * * *

Nous pouvons encore rapprocher du conte gyptien un autre groupe de
contes actuels, voisin de celui que nous venons d'examiner.

Dans un conte grec moderne, recueilli dans l'Asie Mineure,  Avali,
l'ancienne Cydonia (Hahn, n 49), une jeune fille, fiance d'un prince,
est change en un poisson d'or par une ngresse qui prend sa place
auprs du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir  regarder
le poisson d'or, la ngresse fait la malade et dit que pour qu'elle soit
gurie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui en fasse du bouillon.
Quand on tue le poisson d'or, trois gouttes de sang tombent par terre,
et aussitt  cette place il pousse un grand cyprs. Alors la ngresse
feint une nouvelle maladie et demande qu'on brle le cyprs et qu'on lui
en donne de la cendre, mais qu'on ne laisse personne prendre du feu.
Pendant qu'on est en train de brler l'arbre, il s'approche une vieille
femme; on la repousse, mais un copeau du cyprs s'est attach au bord de
sa robe. Le lendemain matin, la vieille sort sans avoir mis son mnage
en ordre. Quand elle rentre, elle voit avec tonnement que tout est
rang. La mme chose s'tant renouvele plusieurs fois, la vieille se
cache et surprend la jeune fille. Elle l'adopte, et plus tard la jeune
fille se fait reconnatre du prince[94].

    [94] Comparer un autre conte grec moderne (baron d'Estournelles de
    Constans, _la Vie de province en Grce_, Paris, 1878, p. 260 seq.),
    et un conte hongrois (Erdelyi, n 13).

Encore ici, mme thme: l'animal qu'on fait tuer, les gouttes de sang,
l'arbre, le copeau.

Au sicle dernier, en France, au XVIIe sicle, en Italie, on recueillait
des contes du mme genre. Dans le conte franais[95], une jeune reine
est tue par ordre de la vieille reine, sa belle-mre, et son corps jet
dans le foss du chteau. Une autre femme est mise  sa place. Un jour
que le roi est  sa fentre, il aperoit dans l'eau un merveilleux
poisson incarnat, blanc et noir. Il ne peut se lasser de le contempler,
mais la vieille obtient que le poisson soit tu et servi  la fausse
reine, alors enceinte, qui, dit-elle, en a envie. Tout  coup on voit
devant la fentre du chteau un arbre aux trois mmes couleurs. La
vieille le fait brler, mais de ses cendres s'lve un splendide
chteau, toujours incarnat, blanc et noir, dont le roi seul peut ouvrir
la porte, et il y trouve sa femme vivante.--Dans le conte italien
(_Pentamerone_, n 49), comme dans le conte grec moderne, c'est une
ngresse qui se substitue  la vraie fiance d'un roi. Celle-ci est
change en colombe, et elle vient plusieurs fois sous cette forme parler
au cuisinier du chteau et lui demander ce qui se passe. La ngresse
ordonne au cuisinier de prendre la colombe et de la faire rtir. Le
cuisinier obit, et,  l'endroit du jardin o il a jet les plumes de la
colombe, il s'lve bientt un magnifique citronnier avec trois beaux
citrons. Quand le roi ouvre un de ces citrons, il en sort sa vraie
fiance[96].

    [95] _Nouveaux Contes de fes_ (1718). Voir le conte _Incarnat,
    Blanc et Noir_ (_Cabinet des Fes_, t. XXXI, p. 233 seq.).

    [96] Comparer un conte norvgien (Asbjoernsen, _Tales from the
    Fjeld_, p. 156).

Nous trouvons dans l'Inde un conte populaire analogue, qui a t
recueilli dans le Deccan (miss Frere, n 6): Surya-Bay, qu'un roi a
prise pour femme, est jete dans un tang par la premire reine
jalouse. Alors, dans cet tang, parat une belle fleur d'or qui incline
gentiment sa tte vers le roi quand celui-ci s'approche pour la voir. Et
tous les jours le roi va s'asseoir auprs de l'tang et contempler la
fleur d'or. La premire reine, en tant instruite, ordonne d'arracher la
fleur et de la brler. Mais, l o on a jet les cendres, il pousse un
grand manguier dont le fruit est si beau, que personne n'ose le cueillir
et qu'on le rserve pour le roi. Un jour, la mre de Surya-Bay, pauvre
laitire, vient en passant se reposer sous le manguier. Pendant qu'elle
dort, le fruit tombe dans un de ses pots  lait. Elle l'emporte dans sa
maison et le cache. Mais, quand on veut le prendre, il se trouve  la
place une belle petite dame, pas plus grande qu'une mangue, qui grandit
tous les jours et finit par avoir la taille d'une femme, etc.[97].
(Comparer un autre conte indien, recueilli dans le Bengale par miss
Stokes, n 21.)

    [97] Dans un conte lithuanien (Chodzko, p. 368), le hros,  qui un
    roi a promis sa fille et la moiti de son royaume, est tu
    tratreusement par ordre d'un des courtisans. De son sang, qui a
    jailli sous les fentres de la princesse, il nat un pommier, dont
    bientt les branches touchent ces fentres. Quand la princesse veut
    prendre une des pommes, celle-ci se dtache de l'arbre, et le jeune
    homme reparat plein de vie.

Un conte annamite (A. Landes, n 22) se rapproche encore davantage des
contes europens de ce groupe: Une jeune fille, nomme Cam, est tue
par suite d'une machination de la fille de sa martre, nomme Tam, et
cette dernire prend sa place auprs d'un prince. Mais Cam revient  la
vie sous la forme d'un oiseau. Aussitt Tam dit qu'elle veut manger
l'oiseau. On le tue;  la place o les plumes ont t jetes pousse un
bambou. Le bambou est coup: de son corce nat un arbre _thi_ avec un
beau fruit. Vient  passer une vieille mendiante: O _thi_, dit-elle,
tombe dans la besace de la vieille. Le fruit obit, et la vieille le
rapporte chez elle. Pendant qu'elle est absente, Cam sort du fruit et
fait le mnage[98]. La vieille, un jour, se cache et la surprend. Elle
l'interroge et, ayant appris son histoire, elle fait venir le prince,
qui reconnat sa femme.

    [98] Comparer le conte grec moderne cit plus haut, p. LXI.

                                * * *

Nous citerons enfin un conte des Saxons de Transylvanie (Haltrich, n
1), qui se retrouve presque identiquement chez les Roumains du mme pays
(_Ausland_, 1858, p. 118), chez les Tziganes de la Bukovine (Miklosisch,
p. 277), en Hongrie (Gaal-Stier, n 7), et aussi chez les Valaques
(Schott, n 8) et chez les Serbes (_Archiv fr slawische Philologie_,
II, p. 627): Deux enfants aux cheveux d'or, fils d'une reine, sont,
aussitt aprs leur naissance, enterrs dans un fumier par une servante
qui, par ses calomnies, parvient  perdre la reine et  se faire pouser
par le roi. A l'endroit o les enfants ont t enterrs, il pousse deux
beaux sapins d'or. La nouvelle reine feint d'tre malade et dit qu'elle
ne gurira que si elle couche sur des planches faites avec les sapins
d'or. On coupe les sapins, et, avec les deux planches qu'on en tire, on
fait un lit pour le roi et la reine. Pendant la nuit, l'une des deux
planches dit  l'autre: Frre, comme c'est lourd! c'est la mchante
martre qui couche sur moi. L'autre rpond: Frre, comme c'est lger!
c'est notre bon pre qui couche sur moi. La reine a tout entendu, et
elle obtient qu'on brlera les planches. Tandis qu'on y est occup, deux
tincelles sautent dans de l'orge, qu'on donne ensuite  une brebis, et
la brebis met bas deux agneaux  laine d'or. La reine demande  manger,
pour se gurir, les coeurs des deux agneaux. On tue les agneaux; mais,
pendant qu'on lave les entrailles dans la rivire, deux morceaux s'en
vont au fil de l'eau et sont ports sur le bord, et les deux enfants
reparaissent sous leur forme naturelle.

Dans un conte indien du Bengale (miss Stokes, n 2) se trouve un passage
qui rappelle ce conte: Deux enfants, frre et soeur, ont t tus par
ordre de la reine leur martre. A l'endroit o l'on a jet leurs foies
dans le jardin, pousse un arbre avec deux belles grandes fleurs,
auxquelles succdent deux beaux fruits. La reine veut cueillir ces
fruits, mais ils se retirent devant sa main de plus en plus haut. Elle
fait couper l'arbre; mais il repousse, et la mme chose se reproduit
plusieurs jours de suite. Le roi, en ayant t averti, va voir l'arbre,
et les deux fruits tombent d'eux-mmes dans sa main. Il les emporte dans
sa chambre et les met sur une table auprs de son lit. Pendant la nuit,
une petite voix sort de dedans l'un des fruits: Frre! Et une autre
petite voix rpond: Soeur! parle plus bas. Demain le roi ouvrira les
fruits, et si la reine nous trouve, elle nous tuera. Dieu nous a fait
revivre trois fois, mais si nous mourons une quatrime fois, il ne nous
rendra plus la vie. Le roi, qui a entendu, ouvre les fruits avec
prcaution, retrouve ses enfants et fait prir la martre.

Pour terminer cette partie de notre tude, nous signalerons un conte
russe de ce mme groupe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 412).
L, les deux jumeaux, aprs avoir pass  peu prs par les
transformations que nous avons vues dans le conte transylvain, sont
tus, sous leur forme d'agneaux, et leurs entrailles sont jetes sur la
route. Leur mre, la reine rpudie, ramasse ces entrailles sans savoir
d'o elles viennent, les fait cuire et les mange, et elle donne de
nouveau naissance  ses deux fils, lesquels, interrogs par le roi leur
pre, racontent l'histoire de leur origine.

Dans cet trange dnouement, n'y a-t-il pas quelque chose d'analogue 
la _renaissance_ de Bitiou?

                  *       *       *       *       *

Un second passage du vieux conte gyptien prte aussi  de nombreux
rapprochements.

Quand Bitiou s'en va vers le Val de l'Acacia, il dit  son frre:
J'enchanterai mon coeur; je le placerai sur le sommet de la fleur de
l'acacia, et, si l'on coupe l'acacia et que mon coeur tombe par terre,
tu viendras le chercher. Quand tu passerais sept annes  le chercher,
ne te rebute pas. Une fois que tu l'auras trouv, tu le mettras dans un
vase d'eau frache, et alors je reviendrai  la vie, et je rendrai le
mal qu'on m'aura fait. Or tu sauras que quelque chose m'est arriv,
lorsqu'on te mettra dans la main une cruche de bire et qu'elle
bouillonnera; ne demeure pas un moment de plus, aprs que cela te sera
arriv. On se rappelle qu'ensuite Bitiou a l'imprudence de rvler  la
femme que les dieux lui ont donne, le mystre de sa vie.

Il faut tudier sparment dans ce passage, d'abord ce qui est relatif
au coeur de Bitiou, et ensuite ce qui concerne la manire dont le frre
de Bitiou doit tre inform des malheurs de celui-ci.

                                * * *

Dans un grand nombre de contes actuels, comme dans le conte gyptien, le
coeur, l'me, la vie d'un personnage se trouvent cachs dans un
certain endroit et lis  un certain objet, et, dans le plus grand
nombre de ces contes, ce personnage se laisse aller  rvler son secret
 une femme qu'il aime et qui le trahit. Seulement,  la diffrence du
roman des _Deux Frres_, le personnage en question n'est pas celui qui
doit attirer la sympathie des auditeurs; c'est toujours un tre
malfaisant, un gant, un magicien, etc.

Ainsi, dans un conte norvgien intitul _le Gant qui n'avait pas de
coeur dans la poitrine_ (Asbjoernsen, II, p. 65), une princesse, qui a
t enleve par le gant, lui demande o est son coeur. Il finit par le
lui dire: Loin, loin d'ici, au milieu d'une grande eau, il y a une le;
dans cette le, une glise; dans l'glise, un puits; dans le puits, un
canard; dans le canard, un oeuf, et dans l'oeuf mon coeur.--Dans un
conte breton, _le Corps sans me_ (Luzel, 5e rapport, p. 13), la vie
d'un gant est dans un oeuf; cet oeuf est dans une colombe; la colombe
est dans un livre; le livre, dans un loup, et le loup est dans un
coffre au fond de la mer. Et qui pensez-vous maintenant, dit le gant,
qui puisse me tuer?

On remarquera que, dans les contes actuels, ce thme a plus de nettet
que dans le conte gyptien; on comprend trs bien, en effet, dans le
conte norvgien et dans le conte breton, pourquoi le gant s'est spar
de son coeur, de son me: il l'a _cache_, il a voulu la mettre en
sret; mais on ne se rend pas compte du motif qui a port Bitiou 
mettre son coeur sur le sommet de la fleur de l'acacia. Il nous semble
que, dans le conte gyptien, malgr son antiquit, nous avons affaire 
une forme altre de ce thme et non  la forme primitive.

Ayant trait assez au long de ce sujet dans les remarques de notre n
15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp. 173-177), nous nous permettrons
d'y renvoyer.

                                * * *

Venons  la seconde partie du passage. On a vu de quelle manire
Anoupou, le frre an, doit tre averti de la mort de Bitiou.
Compltons la citation: Le lendemain du jour o l'acacia avait t
coup, comme Anoupou, le grand frre de Bitiou, entrait dans sa maison
et s'asseyait ayant lav ses mains, on lui apporta une cruche de bire,
et elle se mit  bouillonner; on lui en apporta une de vin, et elle se
troubla. Il prit son bton et ses sandales, ses vtements et ses outils,
partit pour le Val de l'Acacia, entra dans la maison de son petit frre
et le trouva tendu mort sur sa natte.

Ce trait se retrouve dans une foule de contes populaires modernes.
Ainsi, dans un conte serbe (Vouk, n 29), un frre dit  son frre en le
quittant pour un long voyage: Prends cette fiole remplie d'eau et
garde-la toujours sur toi. Si tu vois l'eau se troubler, alors sache que
je suis mort. Mme chose dans deux contes sudois (Cavallius, pp. 81 et
351): En quittant son frre, un jeune homme lui laisse une cuve pleine
de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe qu'il est en grand
danger; ou bien, il lui indique une certaine source: tout le temps que
l'eau en sera claire, ce sera signe qu'il est en vie; si elle devient
rouge et trouble, c'est qu'il sera mort.--On trouvera beaucoup d'autres
rapprochements dans les remarques de notre n 5, _les Fils du Pcheur_
(I, pp. 70-72).

Ce thme, comme le prcdent, nous parat plus net dans les contes
actuels que dans le conte gyptien. Dans le conte serbe que nous venons
de citer, par exemple, le liquide qui doit se troubler en cas de malheur
du hros, n'est pas un liquide quelconque, comme la bire ou le vin
d'Anoupou; il a t donn par celui-l mme dont il fera connatre le
sort. Mais ce n'est point encore l, ce nous semble, la forme primitive,
la forme logique de ce thme. Cette forme logique, nous la trouvons, par
exemple, dans notre conte n 5: Un pcheur prend plusieurs fois de suite
un poisson merveilleux. Ce poisson lui dit: Puisque tu veux absolument
m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tu, tu
donneras trois gouttes de mon sang  ta femme, trois gouttes  ta
jument, et trois  ta petite chienne; _tu en mettras trois dans un
verre_, et tu garderas mes oues. Le pcheur fait ce que lui dit le
poisson. Aprs un temps, sa femme accouche de trois beaux garons; le
mme jour, la jument met bas trois beaux poulains, et la chienne trois
beaux petits chiens;  l'endroit o taient les oues du poisson, il se
trouve trois belles lances. _Le sang qui est dans le verre doit
bouillonner s'il arrive quelque malheur aux enfants_, vritables
incarnations du poisson.--Dans d'autres contes identiques, dans un conte
allemand, un conte cossais, un conte grec moderne, etc., ce sont des
lis d'or, des cyprs ou d'autres arbres, ns du sang du poisson
merveilleux, qui doivent se fltrir s'il arrive malheur aux jeunes gens
unis  eux par la communaut d'origine.

                 *       *       *       *       *

Nous arrivons enfin  l'pisode de la boucle de cheveux dont le parfum
donne l'ide de rechercher partout la femme de qui vient cette boucle.

Dans un conte siamois[99], Phom-Haam, ou la Belle aux boucles
parfumes, coupe un jour une de ses boucles et la livre au vent. Cette
boucle tombe dans l'Ocan, et elle est porte  travers les flots
jusqu'au pays d'un certain roi qui, guid par le parfum qu'elle rpand,
la trouve en se baignant. Comme dans le roman des _Deux Frres_, il
consulte des devins pour savoir de quelle femme vient cette prcieuse
boucle, et les devins lui indiquent o demeure Phom-Haam.

    [99] _Asiatic Researches_, t. _XX_ (Calcutta, 1836), p. 142.

Un conte mongol du _Siddhi-Kr_ (n 23) offre un pisode du mme genre.
L'hrone de ce conte tant un jour alle se baigner dans un fleuve,
quelques boucles de ses cheveux se dtachent et s'en vont au fil de
l'eau. Or ces boucles taient ornes de cinq couleurs et de sept
qualits prcieuses. Justement,  l'embouchure du fleuve, une servante
d'un puissant roi tait alle chercher de l'eau: les boucles vont
s'embarrasser dans le vase avec lequel elle puise, et la servante les
porte au roi. Celui-ci dit  ses gens: A la source de ce fleuve, il
doit y avoir une femme trs belle de qui viennent ces boucles; prenez
des hommes avec vous et ramenez-la-moi.

Dans des contes indiens du Pandjab (Steel et Temple, p. 61), du Bengale
(Lal Behari Day, p. 86) et du Kamaon (Minaef, n 3; voir notre tome II,
p. 303), des cheveux d'or d'une princesse, flottant au cours d'un
fleuve, donnent l'ide  un roi ou  un prince d'envoyer  la recherche
de la femme  qui appartenaient ces cheveux merveilleux.

En Europe, on peut comparer un conte tchque de Bohme (Chodzko, p. 81),
o un roi, voyant tomber  ses pieds, du bec d'un oiseau, un cheveu de
la Vierge aux cheveux d'or, ordonne  l'un de ses serviteurs de lui
ramener cette jeune fille, qu'il veut pouser.--Le mme trait se
retrouve dans une lgende juive et dans le vieux roman de chevalerie de
_Tristan et Iseult_. Il s'agit, dans la lgende juive[100], d'un roi
d'Isral trs impie,  qui les anciens du peuple viennent un jour
conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les renvoie 
huit jours. Pendant ce dlai, un oiseau laisse tomber sur lui un long
cheveu d'or. Le roi dclare aux anciens qu'il n'pousera que la femme de
qui vient ce cheveu, et qu'il les fera tuer tous s'ils ne la lui
ramnent pas.--Dans le roman de _Tristan et Iseult_ (voir la revue
_Germania_, XIe anne, 1866, p. 393), Tristan tait si cher au roi
Marke, son oncle, que celui-ci le considrait comme son fils et ne
voulait pas prendre femme. Un jour, les grands du royaume, jaloux de
Tristan, se rendent prs du roi et le prient de se marier. Le roi promet
de leur donner rponse dans un certain dlai. Tandis qu'il est 
rflchir aux moyens d'luder cette demande, il voit se disputer deux
hirondelles qui laissent tomber par terre un long et beau cheveu de
femme. Il le ramasse et rpond aux seigneurs qu'il pousera celle  qui
appartient ce cheveu.

    [100] Voir notre tome II, p. 302.

Dans ces deux derniers rcits, le thme primitif a t, comme on voit,
modifi par l'introduction d'autres lments.

                  *       *       *       *       *

Tels sont les rapprochements que nous pouvons faire entre le vieux conte
gyptien et les contes modernes, et ces rapprochements ne portent pas
sur des ides gnrales, qui peuvent clore, d'une manire parfaitement
indpendante, dans plusieurs cerveaux humains. Les ressemblances ici
portent sur des traits caractristiques, parfois bizarres, et qui ne
s'inventeront pas plusieurs fois. Rappelons, par exemple, cette curieuse
srie de transformations du hros gyptien, si exactement reflte dans
un conte allemand et un conte hongrois de nos jours, l'un et l'autre
recueillis et publis avant que M. de Roug et rvl au monde,--et au
monde savant seulement,--le roman des _Deux Frres_; ou bien ce trait si
particulier de la bire qui bouillonne ou du vin qui se trouble pour
annoncer un malheur. Nous n'avons pas affaire ici  des ressemblances du
genre de celle qu'on a prtendu trouver entre ce mme roman des _Deux
Frres_ et l'histoire de Joseph dans la _Gense_. Et,  ce propos,
disons qu'un gyptologue bien connu, M. Ebers, a montr une perspicacit
vraiment scientifique en ne voyant entre le conte gyptien et le rcit
de la Bible qu'une ressemblance purement fortuite[101]. Cette ide d'une
sduction tente par une femme adultre, qui ensuite accuse celui
qu'elle n'a pu corrompre, est une ide qui s'est prsente plus d'une
fois et trs naturellement  l'esprit des potes et des crivains (M.
Ebers rappelle, dans la mythologie grecque, Phdre et Hippolyte, Ple
et Astydamie, Phine et Ide; dans la littrature persane, Sijavusch et
Sudabe), comme plus d'une fois aussi le fait lui-mme a d se rencontrer
dans la vie relle. Mais il y a un trait qui est particulier au rcit
historique de la _Gense_ et qui lui donne son individualit: c'est le
trait du manteau laiss par Joseph entre les mains de la femme de
Putiphar et qui permet  celle-ci de rendre plus vraisemblable son
accusation. Or ce trait distinctif et caractristique, il n'en est pas
trace dans le conte gyptien.

    [101] G. Ebers, _gypten und die Bcher Mose's_, 1868, p. 315.

Revenons  notre tude. Le problme ici, c'est d'expliquer la
ressemblance si frappante qui existe entre ce conte gyptien, vieux de
plus de trois mille ans, inconnu jusqu' ces derniers temps, et certains
des contes qui de l'Inde ont rayonn dans toute l'Asie et de l en
Europe. Sans doute nous connaissions dj un curieux conte gyptien, qui
a de nombreux pendants dans la littrature populaire actuelle de
l'Europe et de l'Asie, le conte du roi Rhampsinite et des fils de son
architecte, rapport par Hrodote[102]. Mais, dans ce cas, on pourrait,
_ la rigueur_, admettre une drivation du rcit d'Hrodote. Ici la
chose est diffrente, et l'on comprendra que nous ayons t amen, dans
notre introduction,  nous poser,  propos du roman des _Deux Frres_,
la question des rapports qui ont pu exister, dans les temps antiques,
entre l'Egypte et l'Inde[103].

    [102] Hrodote, livre II, 121.

    [103] Un autre conte gyptien, le conte du _Prince prdestin_,
    presque aussi vieux que le conte des _Deux Frres_ (Maspero, p. 33
    seq.), prsente aussi des points de ressemblance avec des contes
    actuels. Ainsi, dans le conte gyptien, le roi de Syrie fait
    construire  sa fille une maison dont les soixante-dix fentres sont
    loignes du sol de soixante-dix coudes, et il dit aux princes des
    environs que celui qui atteindra la fentre de sa fille l'aura pour
    femme; de mme, dans un conte russe, un conte polonais, un conte
    finnois, les prtendants  la main d'une princesse doivent faire
    sauter leur cheval jusqu'au troisime tage du chteau royal. (Voir
    notre tome II, p. 96.)




I

JEAN DE L'OURS


Il tait une fois un bcheron et une bcheronne. Un jour que celle-ci
allait porter la soupe  son mari, elle se trouva retenue par une
branche au milieu du bois. Pendant qu'elle cherchait  se dgager, un
ours se jeta sur elle et l'emporta dans son antre. Quelque temps aprs,
la femme, qui tait enceinte, accoucha d'un fils moiti ours et moiti
homme: on l'appela Jean de l'Ours.

L'ours prit soin de la mre et de l'enfant: il leur apportait tous les
jours  manger; il allait chercher pour eux des pommes et d'autres
fruits sauvages et tout ce qu'il pouvait trouver qui ft  leur
convenance.

Quand l'enfant eut quatre ans, sa mre lui dit d'essayer de lever la
pierre qui fermait la caverne o l'ours les tenait enferms, mais
l'enfant n'tait pas encore assez fort. Lorsqu'il eut sept ans, sa mre
lui dit: L'ours n'est pas ton pre. Tche de lever la pierre pour que
nous puissions nous enfuir.--Je la lverai, rpondit l'enfant. Le
lendemain matin, pendant que l'ours tait parti, il leva en effet la
pierre et s'enfuit avec sa mre. Ils arrivrent  minuit chez le
bcheron; la mre frappa  la porte. Ouvre, cria-t-elle, c'est moi,
ta femme. Le mari se releva et vint ouvrir: il fut dans une grande
surprise de revoir sa femme qu'il croyait morte. Elle lui dit: Il m'est
arriv une terrible aventure: j'ai t enleve par un ours. Voici
l'enfant que je portais alors.

On envoya le petit garon  l'cole; il tait trs mchant et d'une
force extraordinaire: un jour, il donna  l'un de ses camarades un tel
coup de poing que tous les coliers furent lancs  l'autre bout du
banc. Le matre d'cole lui ayant fait des reproches, Jean le jeta par
la fentre. Aprs cet exploit, il fut renvoy de l'cole, et son pre
lui dit: Il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage.

Jean, qui avait alors quinze ans, entra chez un forgeron, mais il
faisait de mauvaise besogne: au bout de trois jours, il demanda son
compte et se rendit chez un autre forgeron. Il y tait depuis trois
semaines et commenait  se faire au mtier, quand l'ide lui vint de
partir. Il entra chez un troisime forgeron; il y devint trs habile, et
son matre faisait grand cas de lui.

Un jour, Jean de l'Ours demanda au forgeron du fer pour se forger une
canne. Prends ce qu'il te faut, lui dit son matre. Jean prit tout le
fer qui se trouvait dans la boutique et se fit une canne qui pesait cinq
cents livres. Il me faudrait encore du fer, dit-il, pour mettre un
anneau  ma canne.--Prends tout ce que tu en trouveras dans la maison,
lui dit son matre; mais il n'y en avait plus.

Jean de l'Ours dit alors adieu au forgeron et partit avec sa canne.
Sur son chemin il rencontra Jean de la Meule qui jouait au palet avec
une meule de moulin. Oh! oh! dit Jean de l'Ours, tu es plus fort
que moi. Veux-tu venir avec moi?--Volontiers, rpondit Jean de la
Meule. Un peu plus loin, ils virent un autre jeune homme qui soutenait
une montagne; il se nommait Appuie-Montagne. Que fais-tu l? lui
demanda Jean de l'Ours.--Je soutiens cette montagne: sans moi elle
s'croulerait.--Voyons, dit Jean de l'Ours, te-toi un peu. L'autre
ne se fut pas plus tt retir, que la montagne s'croula. Tu es plus
fort que moi, lui dit Jean de l'Ours. Veux-tu venir avec moi?--Je le
veux bien. Arrivs dans un bois, ils rencontrrent encore un jeune
homme qui tordait un chne pour lier ses fagots: on l'appelait
Tord-Chne. Camarade, lui dit Jean de l'Ours, veux-tu venir avec
moi?--Volontiers, rpondit Tord-Chne.

Aprs avoir march deux jours et deux nuits  travers le bois, les
quatre compagnons aperurent un beau chteau; ils y entrrent, et, ayant
trouv dans une des salles une table magnifiquement servie, ils s'y
assirent et mangrent de bon apptit. Ils tirrent ensuite au sort  qui
resterait au chteau, tandis que les autres iraient  la chasse:
celui-l devait sonner une cloche pour donner  ses compagnons le signal
du dner.

Jean de la Meule resta le premier pour garder le logis. Il allait
tremper la soupe, quand tout  coup il vit entrer un gant. Que fais-tu
ici, drle? lui dit le gant. En mme temps, il terrassa Jean de la
Meule et partit. Jean de la Meule, tout meurtri, n'eut pas la force de
sonner la cloche.

Cependant ses compagnons, trouvant le temps long, revinrent au chteau.
Qu'est-il donc arriv? demandrent-ils  Jean de la Meule.--J'ai t
un peu malade; je crois que c'est la fume de la cuisine qui m'a
incommod.--N'est-ce que cela? dit Jean de l'Ours, le mal n'est pas
grand.

Le lendemain, ce fut Appuie-Montagne qui resta au chteau. Au moment o
il allait sonner la cloche, le gant parut une seconde fois. Que
fais-tu ici, drle? dit-il  Appuie-Montagne, et en mme temps il le
renversa par terre. Les autres, n'entendant pas le signal du dner, se
dcidrent  revenir. Arrivs au chteau, ils demandrent 
Appuie-Montagne pourquoi la soupe n'tait pas prte. C'est que la
cuisine me rend malade, rpondit-il.--N'est-ce que cela? dit Jean de
l'Ours, le mal n'est pas grand.

Tord-Chne resta le jour suivant au chteau. Le gant arriva comme il
allait tremper la soupe. Que fais-tu ici, drle? dit-il  Tord-Chne,
et, l'ayant terrass, il s'en alla. Jean de l'Ours, tant revenu avec
ses compagnons, dit  Tord-Chne: Pourquoi n'as-tu pas sonn?--C'est,
rpondit l'autre, parce que la fume m'a fait mal.--N'est-ce que
cela? dit Jean de l'Ours, demain ce sera mon tour.

Le jour suivant, au moment o Jean de l'Ours allait sonner, le gant
arriva. Que fais-tu ici, drle? dit-il au jeune homme, et il allait se
jeter sur lui, mais Jean de l'Ours ne lui en laissa pas le temps; il
empoigna sa canne et fendit en deux le gant. Quand ses camarades
rentrrent au chteau, il leur reprocha de lui avoir cach leur
aventure. Je devrais vous faire mourir, dit-il, mais je vous
pardonne.

Jean de l'Ours se mit ensuite  visiter le chteau. Comme il frappait le
plancher avec sa canne, le plancher sonna le creux: il voulut savoir
pourquoi, et dcouvrit un grand trou. Ses compagnons accoururent. On fit
descendre d'abord Jean de la Meule  l'aide d'une corde; il tenait  la
main une clochette. Quand je sonnerai, dit-il, vous me remonterez.
Pendant qu'on le descendait, il entendit au dessous de lui des
hurlements pouvantables; arriv  moiti chemin, il cria qu'on le ft
remonter, qu'il allait mourir. Appuie-Montagne descendit ensuite;
effray, lui aussi, des hurlements qu'il entendait, il sonna bientt
pour qu'on le remontt. Tord-Chne fit de mme.

Jean de l'Ours alors descendit avec sa canne. Il arriva en bas sans
avoir rien entendu et vit venir  lui une fe. Tu n'as donc pas peur du
gant? lui dit-elle.--Je l'ai tu, rpondit Jean de l'Ours.--Tu as
bien fait, dit la fe. Maintenant tu vois ce chteau: il y a des
diables dans deux chambres, onze dans la premire et douze dans la
seconde; dans une autre chambre tu trouveras trois belles princesses qui
sont soeurs. Jean de l'Ours entra dans le chteau, qui tait bien plus
beau que celui d'en haut: il y avait de magnifiques jardins, des arbres
chargs de fruits dors, des prairies mailles de mille fleurs
brillantes.

Arriv  l'une des chambres, Jean de l'Ours frappa deux ou trois fois
avec sa canne sur la grille qui la fermait, et la fit voler en mille
pices; puis il donna un coup de canne  chacun des petits diables et
les tua tous. La grille de l'autre chambre tait plus solide; Jean
finit pourtant par la briser et tua onze diables. Le douzime lui
demandait grce et le priait de le laisser aller. Tu mourras comme les
autres, lui dit Jean de l'Ours, et il le tua.

Il entra ensuite dans la chambre des princesses. La plus jeune, qui
tait aussi la plus belle, lui fit prsent d'une petite boule orne de
perles, de diamants et d'meraudes. Jean de l'Ours revint avec elle 
l'endroit o il tait descendu, donna le signal et fit remonter la
princesse, que Jean de la Meule se hta de prendre pour lui. Jean de
l'Ours alla chercher la seconde princesse, qui lui donna aussi une
petite boule orne de perles, d'meraudes et de diamants. On la remonta
comme la premire, et Appuie-Montagne se l'adjugea. Jean de l'Ours
retourna prs de la troisime princesse; il en reut le mme cadeau, et
la fit remonter comme ses soeurs: Tord-Chne la prit pour lui. Jean de
l'Ours voulut alors remonter lui-mme; mais ses compagnons couprent la
corde: il retomba et se cassa la jambe. Heureusement il avait un pot
d'onguent que lui avait donn la fe; il s'en frotta le genou, et il n'y
parut plus.

Il tait  se demander ce qu'il avait  faire, quand la fe se prsenta
encore  lui et lui dit: Si tu veux sortir d'ici, prends ce sentier qui
conduit au chteau d'en haut; mais ne regarde pas la petite lumire qui
sera derrire toi: autrement la lumire s'teindrait, et tu ne verrais
plus ton chemin.

Jean de l'Ours suivit le conseil de la fe. Parvenu en haut, il vit ses
camarades qui faisaient leurs paquets pour partir avec les princesses.
Hors d'ici, coquins! cria-t-il, ou je vous tue. C'est moi qui ai
vaincu le gant, je suis le matre ici. Et il les chassa. Les
princesses auraient voulu l'emmener chez le roi leur pre, mais il
refusa. Peut-tre un jour, leur dit-il, passerai-je dans votre pays:
alors je viendrai vous voir. Il mit les trois boules dans sa poche et
laissa partir les princesses, qui, une fois de retour chez leur pre, ne
pensrent plus  lui.

Jean de l'Ours se remit  voyager et arriva dans le pays du roi, pre
des trois princesses. Il entra comme compagnon chez un forgeron; comme
il tait trs habile, la forge fut bientt en grand renom.

Le roi fit un jour appeler le forgeron et lui dit: Il faut me faire
trois petites boules dont voici le modle. Je fournirai tout et je te
donnerai un million pour ta peine; mais si dans tel temps les boules ne
sont pas prtes, tu mourras. Le forgeron raconta la chose  Jean de
l'Ours, qui lui rpondit qu'il en faisait son affaire.

Cependant le terme approchait, et Jean de l'Ours n'avait pas encore
travaill; il tait  table avec son matre. Les boules ne seront pas
prtes, disait le forgeron.--Matre, allez encore tirer un broc.
Pendant que le forgeron tait  la cave, Jean de l'Ours frappa sur
l'enclume, puis tira de sa poche les boules que lui avaient donnes les
princesses: la besogne tait faite.

Le forgeron courut porter les boules au roi. Sont-elles bien comme vous
les vouliez? lui dit-il.--Elles sont plus belles encore, rpondit le
roi. Il fit compter au forgeron le million promis, et alla montrer les
boules  ses filles. Celles-ci se dirent l'une  l'autre: Ce sont les
boules que nous avons donnes au jeune homme qui nous a dlivres.
Elles en avertirent leur pre, qui envoya aussitt de ses gardes pour
aller chercher Jean de l'Ours; mais il ne voulut pas se dranger. Le roi
envoya d'autres gardes, et lui fit dire que, s'il ne venait pas, il le
ferait mourir. Alors Jean de l'Ours se dcida.

Le roi le salua, et, aprs force compliments, force remerciements, il
lui dit de choisir pour femme celle de ses trois filles qui lui plairait
le plus. Jean de l'Ours prit la plus jeune, qui tait aussi la plus
belle. On fit les noces trois mois durant. Quant aux compagnons de Jean
de l'Ours, ils furent brls dans un cent de fagots.


REMARQUES

Comparer notre n 52, la _Canne de cinq cents livres_, et ses deux
variantes.

L'lment principal de _Jean de l'Ours_,--la dfaite d'un monstre, la
descente dans le monde infrieur et la dlivrance de princesses qui y
sont retenues,--se retrouve dans une foule de contes europens. Il en
est beaucoup moins, ou, pour mieux dire, assez peu, o figure
l'introduction caractristique de _Jean de l'Ours_, et moins encore qui
aient, en mme temps que cette introduction, la dernire partie de notre
conte, l'histoire des bijoux. Nous tudierons successivement ces trois
parties de _Jean de l'Ours_.

                  *       *       *       *       *

L'introduction de notre conte est presque identique  celle d'un conte
du Tyrol italien de mme titre, _Giuan dall'Urs_ (Schneller, p. 189).
L'enlvement de la femme par l'ours, les efforts de l'enfant pour
soulever la pierre qui ferme l'entre de la grotte (pour soulever la
montagne, dit le conte tyrolien), ses mfaits  l'cole, tout s'y
retrouve.--Dans un conte wende de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p.
169), une femme qui, par sa ngligence, a laiss plusieurs fois ses
vaches s'chapper, n'ose plus rentrer  la maison  cause des menaces de
son mari. Elle rencontre un ours, et elle est bien effraye; mais l'ours
devient un homme et lui dit de venir demeurer avec lui pour lui faire la
cuisine. La femme le suit dans son antre, et, quelque temps aprs, elle
met au monde un fils. Quand celui-ci a sept ans, il parvient  soulever
la pierre qui ferme la caverne, et sa mre lui dit: Nous allons
retrouver ton pre.--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, 1re srie,
p. 11), runissant les trois parties de _Jean de l'Ours_, le hros, qui
porte le mme nom, _Joan de l'Os_, est le fils de l'ours et de la femme
que celui-ci a enleve. Joan est, comme Jean, moiti ours.--Pierre
l'Ours, dans un conte hanovrien (Colshorn, n 5) trs complet et mieux
conserv pour la dernire partie que le conte catalan, est aussi le fils
de l'ours. De mme, le _Giovanni dell' Orso_ d'un conte italien du
Mantouan (Visentini, n 32), qui n'a pas la dernire partie.--Un conte
picard, _Jean de l'Ours_ (_Mlusine_, 1877, col. 110, seq.), qui n'a pas
non plus cette dernire partie, ressemble beaucoup  notre conte pour
l'introduction[104].

    [104] Comparer encore, pour cette introduction, divers contes o le
    hros est aussi le fils d'un ours: un conte basque, l'_Ourson_
    (_Mlusine_, 1877, col. 160); un conte allemand du grand-duch
    d'Oldenbourg, _Jean l'Ours_ (Strackerjan, II, p. 316); un conte
    serbe (Vouk, n 1). Tous ces contes, pour la suite des aventures,
    appartiennent plus ou moins au thme de l'_Homme fort_, que nous
    aurons plus loin  tudier (voir nos nos 46, _Bndicit_, et 69, le
    _Laboureur et son Valet_); du reste, plusieurs pisodes de ce thme
    se sont, ainsi que nous l'indiquerons tout  l'heure, infiltrs dans
    certains contes du genre de _Jean de l'Ours_.--Dans un conte russe
    dont nous ne connaissons que ce passage, cit par M. de Gubernatis
    dans sa _Zoological Mythology_ (II, p. 117), le hros, _Ivanko
    Medviedko_ (Jean, fils de l'Ours), qui est n d'un ours et d'une
    femme enleve par celui-ci, est homme de la tte  la ceinture, et
    de la ceinture aux pieds il est ours.

Dans un conte allemand (Proehle, II, n 29), l'tranget de ce thme a
t adoucie: Jean l'Ours, fils d'un forgeron, a t emport tout petit
par une ourse dans son antre, o la mre de l'enfant l'a suivie, et il
est allait par l'ourse, qui fait mnage avec la femme.--Il en est  peu
prs de mme dans un conte croate (_Archiv fr slawische Philologie_, V,
p. 31), qui ne donne point de nom au hros, fils d'un cordonnier.--Dans
un conte de la Flandre franaise (Ch. Deulin, II, p. 1), Jean l'Ourson a
t galement allait par une ourse. (Ces trois derniers contes ont les
trois parties du conte lorrain).--Dans un conte suisse de la collection
Grimm (n 166), l'altration du thme primitif est beaucoup plus grande:
Jean,  l'ge de deux ans, est enlev avec sa mre par des brigands, qui
les retiennent dans leur caverne.--Un conte souabe (Birlinger, p. 350),
comme un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, _Littrature orale_, p.
81), a conserv seulement le nom de _Jean l'Ours_, sans expliquer quelle
est l'origine de ce nom. Ce conte souabe offre une curieuse combinaison
de notre thme avec le thme de l'_Homme fort_ (voir notre n 46), dont
il a t parl tout  l'heure dans une note.

Au conte allemand de Proehle et au conte flamand, dans lesquels le hros
devient si fort parce qu'il a t allait par une ourse, se rattache un
groupe de contes de cette mme famille. Dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, n 39), le hros, fils adoptif de gens sans enfants, est
allait par une nesse et en garde le nom de _Fillomusso_ (le Fils de
l'nesse). Dans un conte portugais (Coelho, n 22), il l'est par une
jument; de mme, dans un conte recueilli en Slavonie (_Archiv fr
slawische Philologie_, V, p. 29), o Grujo est surnomm le Fils de la
jument[105].--Ailleurs, c'est par sa mre qu'il a t allait, mais
pendant de longues annes. Ainsi, dans un conte du pays saxon de
Transylvanie (Haltrich, n 17), Jean est allait par sa mre, d'abord
pendant sept ans, puis, aprs qu'un charme jet sur elle l'a
mtamorphose en vache, pendant sept ans encore. Dans un conte
lithuanien (Schleicher, p. 128), le hros n'est sevr par sa mre qu'
douze ans; dans un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 346), il ne l'est
qu' dix-huit ans. Dans un conte serbe (_Archiv fr slawische
Philologie_, V, p. 27), il a t allait par sa mre pendant trois
priodes successives de sept ans, jusqu' ce qu'il ft en tat, non
seulement de draciner un grand chne, mais de le replanter les racines
en l'air.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sbillot, II,
n 26), Petite Baguette reste  ne rien faire jusqu' l'ge de quatorze
ans; aprs quoi il montre en diverses occasions sa force, avant de s'en
aller par le monde avec sa baguette de fer de sept cents livres[106].

    [105] Dans l'introduction d'un conte slave de cette famille,
    recueilli en Herzgovine (Krauss, n 139), le hros, tant dj
    grand, est nourri au moyen d'une nappe merveilleuse, qu'une vache
    lui donne et qui se couvre de mets au commandement. Cette forme
    particulire, qui se retrouve dans une autre famille de contes
    (comparer notre n 23, le _Poirier d'or_), s'est substitue ici au
    thme de l'allaitement, que nous examinons.

    [106] Pour ces divers contes o le hros a t allait par sa mre
    pendant des annes, comparer, dans les remarques de notre n 46,
    l'introduction de plusieurs contes, se rapportant au thme de
    l'_Homme fort_, dj mentionn.

Jean  la Barre de fer, dans un conte allemand du Schleswig (Mllenhoff,
n 16), est fort comme un gant; mais il n'est pas dit d'o lui est
venue sa force, pas plus que dans un conte suisse (Sutermeister, n 21),
dont toute la premire partie, comme celle du conte souabe ci-dessus
mentionn, n'est autre que le conte de l'_Homme fort_, auquel nous
venons de renvoyer.

Mentionnons  part l'introduction d'un conte slave de Bosnie
(Mijatowics, p. 123), toujours de la famille de notre conte lorrain.
Grain-de-Poivre est n aprs la mort de ses deux frres, ses parents
ayant dsir un fils, ft-il aussi petit qu'un grain de poivre. Il
devient d'une force extraordinaire, et manie comme une plume une norme
massue.

Enfin, dans un conte sicilien (Pitr, n 83), Peppi est un homme tout
ordinaire; mais il a l'adresse de faire croire  un _drau_ (sorte
d'ogre) qu'il est trs fort. (Toute cette premire partie n'est autre
que le thme de notre n 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Viennent
ensuite la rencontre avec trois personnages extraordinaires, dont l'un
rpond exactement  notre Appuie-Montagne, les aventures dans la maison
isole et le reste).

                                * * *

Les moindres dtails, pour ainsi dire, de l'introduction de notre conte
lorrain, se retrouvent, tantt dans l'un, tantt dans l'autre des contes
trangers que nous avons mentionns. Ainsi le conte du Tyrol italien, le
premier cit (Schneller, p. 189), nous donne le pendant des mfaits de
Jean de l'Ours  l'cole: Giuan dall' Urs bat ses camarades qui lui
donnent des sobriquets; un jour, il va mme jusqu' jeter le matre
d'cole et le cur du haut en bas de l'escalier. On le met en prison;
quand il est las d'y tre, il soulve la porte, va trouver le juge et
lui dit de lui donner une pe, sinon il le tuera. Le juge effray lui
donne une pe; alors Giuan dit adieu  sa mre et s'en va courir le
monde.--Dans le conte croate, le jeune garon tue son matre d'cole en
croyant lui appliquer un petit soufflet.--Dans le conte catalan, Joan de
l'Os tend raide par terre d'un seul coup de poing un de ses camarades
qui lui a cherch noise.--Dans le conte allemand de la collection
Proehle, Jean l'Ours empoigne un jour deux de ses camarades, chacun
d'une main, et les cogne si fort l'un contre l'autre, qu'il les
tue.--Voir aussi le conte flamand et le conte picard.

Le hros de plusieurs des contes ci-dessus mentionns apprend le mtier
de forgeron, comme notre Jean de l'Ours. Dans le second conte cit du
Tyrol italien, Filomusso demande  son matre la permission de se forger
une canne et y emploie tout le fer qui se trouve dans l'atelier.--Dans
le conte picard, Jean de l'Ours se fait donner pour salaire tout le fer
qu'il a cass en frappant trop fort sur l'enclume, et s'en fait une
canne.--Dans le conte allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours,
dont le pre est forgeron, se fait une canne de deux quintaux; le Pierre
l'Ours du conte hanovrien s'en fait une de trois quintaux; le Mikes du
conte tchque, fils, lui aussi, d'un forgeron, une de sept.--Dans
d'autres contes dj cits (conte suisse de la collection Grimm, conte
lithuanien, conte flamand), le hros demande, le plus souvent  son
pre, qu'on lui forge une canne de fer.

                                * * *

Dans tous les contes que nous avons jusqu' prsent rapprochs de notre
conte lorrain, le hros, quand il s'en va courir le monde, s'associe 
des personnages extraordinaires[107]. Celui qui se rencontre le plus
frquemment, c'est notre Tord-Chne, ou un personnage analogue. Ainsi
nous trouvons Tord-Chne lui-mme dans les contes picard et flamand;
Tord-Sapins (_Tannendreher_), dans le conte suisse de la collection
Grimm; Tord-Arbres (_Baumdreher_), dans le conte hanovrien et dans le
conte transylvain. Ailleurs, ce personnage n'a pas de nom, mais il est
dit de lui qu'il arrache des arbres entiers (conte allemand de la
collection Proehle, conte du Tyrol italien, n 39, conte wende), des
pins (contes catalan et portugais).--Nous ne connaissons, dans les
contes trangers, que le conte sicilien n 83 de la collection Pitr,
dj mentionn, o figure un personnage qui corresponde exactement 
notre Appuie-Montagne. Ce personnage se trouve en France, dans le conte
de la Bretagne non bretonnante, cit plus haut, o il s'appelle
Range-Montagne et avec son dos range les montagnes et les soutient.
Un autre conte de la Haute-Bretagne, toujours de la mme famille, mais
dont l'introduction est absolument diffrente de celle de _Jean de
l'Ours_, a un Appuie-Montagne[108].--Le Jean de la Meule du conte
lorrain, qui joue au palet avec une meule de moulin, ne s'est pas
prsent  nous dans les contes trangers de notre connaissance. Il
figure, avec le nom de Petit-Palet, dans le premier conte de la
Haute-Bretagne, mentionn plus haut (Sbillot, II, n 26).

    [107] Il faut excepter le conte du Schleswig, o les compagnons de
    Jean  la Barre de fer sont un casseur de pierres, un scieur de
    planches et un fendeur de bois (altration vidente du thme
    primitif, o se trouve, par exemple, un personnage qui,  coups de
    poing, brise des rochers); il faut excepter aussi le conte suisse de
    la collection Sutermeister, o les compagnons du hros sont un
    chasseur et un pcheur; le premier conte du Tyrol italien
    (Schneller, p. 189) o Giuan dall' Urs rencontre et emmne avec lui
    un cordier et un boulanger, appel Bouche de Four; le conte du
    Mantouan, o les deux compagnons de Giovanni dell' Orso n'ont rien
    de caractristique, et le conte souabe, o les compagnons de Jean
    l'Ours sont un cordonnier et un tailleur qu'il a rencontrs sur la
    route et mis dans sa poche.

    [108] Voir Sbillot, I, n 6.--L'introduction de ce conte, qui a t
    racont  M. Sbillot par un matelot, a pris, en passant par la
    bouche des marins, une couleur toute particulire; mais les deux
    personnages extraordinaires que rencontre le capitaine Pierre sont
    deux des trois personnages du conte lorrain, Appuie-Montagne et
    Tord-Chne.

Nous reviendrons,  la fin de ces remarques, sur ce thme des
personnages merveilleux.

                                * * *

L'pisode du chteau de la fort se trouve dans tous les contes indiqus
ci-dessus; mais presque toujours c'est un nain,--un nain  grande barbe
assez souvent,--qui bat les compagnons du hros. Dans le conte allemand
de la collection Proehle, dans le conte suisse de la collection
Sutermeister, dans le conte sicilien de la collection Pitr, c'est une
vieille femme, une sorcire; dans le conte portugais, un diable. Nous ne
rencontrons le gant du conte lorrain que dans un conte sicilien
(Gonzenbach, n 59) et dans un conte italien du Napolitain (_Jahrbuch
fr romanische und englische Literatur_, VIII, p. 241), appartenant tous
les deux  un autre groupe de contes de cette famille.

                                * * *

Dans ce second groupe, l'introduction de _Jean de l'Ours_ fait dfaut;
il s'agit simplement de compagnons qui voyagent ensemble: dans un conte
du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 403) et dans un conte alsacien
(_Alsatia_, anne 1852, p. 77), trois dserteurs; dans un conte flamand
(Wolf, _Deutsche Mrchen und Sagen_, n 21), un caporal, un tambour et
un sergent; dans un conte russe (Ralston, p. 144-146), quatre hros;
dans un conte italien de Pise (Comparetti, n 40), un boulanger et deux
individus non dsigns.--Ce dernier conte nous fournit un petit dtail 
rapprocher du conte lorrain: les deux compagnons du boulanger, aprs
avoir t battus dans la maison isole par un mystrieux petit bossu,
disent qu'ils n'ont pu prparer le dner parce que le charbon leur a
fait mal. C'est tout  fait, on le voit, le passage o les compagnons de
Jean de l'Ours disent que la fume ou la cuisine les a rendus
malades.--Le conte sicilien n 80 de la collection Pitr se rattache 
ce groupe, malgr l'altration de son introduction.

Dans beaucoup de contes de ce groupe, les compagnons vont  la recherche
de princesses disparues, ces mmes princesses que le hros trouvera dans
le monde souterrain o il se fait descendre. Ces compagnons sont, dans
un conte allemand de la principaut de Waldeck (Curtze, n 23), trois
soldats; dans un autre conte allemand de la rgion de Paderborn (Grimm,
n 91), trois jeunes chasseurs; dans un conte sicilien (Gonzenbach, n
59), un vieux soldat et trois princes; dans le conte italien du
Napolitain, cit un peu plus haut, trois frres.--C'est, nous l'avons
dit, uniquement dans ces deux derniers contes (sicilien et napolitain)
que nous avons retrouv le gant du conte lorrain: tous les contes de ce
groupe que nous venons de mentionner,  l'exception du conte russe, ont
le vieux nain.--Dans un conte italien du Mantouan (Visentini, n 18), o
les compagnons sont trois frres, c'est  un monstre (_bestiaccia_)
qu'ils ont affaire.

Cette dernire forme d'introduction,--plusieurs compagnons  la
recherche de princesses disparues,--se trouve combine, dans le conte de
la Flandre franaise cit plus haut, avec l'introduction de _Jean de
l'Ours_. Dans ce conte de la collection Deulin, le roi fait publier
qu'il donnera une de ses deux filles en mariage  celui qui les
dlivrera de captivit. Jean l'Ourson demande qu'on lui forge une canne
grosse comme le bras, puis il se met en campagne. Il rencontre d'abord
sa mre nourrice l'ourse, qui le guide, puis Tord-Chne qu'il prend avec
lui. Ils arrivent dans un chteau. Suit l'aventure de Tord-Chne, puis
de Jean l'Ourson avec un petit vieux qui rosse Tord-Chne, mais qui est
battu comme pltre par Jean. Descendu dans le monde infrieur, Jean tue
le petit vieux, dont une vieille femme tait en train de panser les
plaies. Cette vieille femme indique  Jean o sont les princesses et,
comme la fe de notre conte, lui donne de la graisse qui gurit toutes
les blessures, etc.--Dans le conte allemand du Schleswig, qui se
rattache galement au premier groupe de contes, Jean  la Barre de fer
apprend, lui aussi, que les trois filles du roi ont disparu et que l'une
d'elles est promise en mariage  celui qui les ramnera.--Le conte
souabe prsente la mme combinaison, mais avec une curieuse
modification. Le paysan au service duquel est entr Jean l'Ours, effray
de la force de celui-ci, lui dit, pour se dbarrasser de lui, d'aller
chercher les trois plus belles femmes du monde, pour que lui, le paysan,
qui est veuf, en choisisse une. Viennent ensuite la rencontre d'un
cordonnier et d'un tailleur, l'pisode de la maison isole et la
descente dans le monde infrieur, o se trouvent les trois plus belles
femmes du monde[109].

    [109] Dans un conte valaque (Schott, n 10), figurent aussi la
    rencontre par le hros de personnages extraordinaires, l'pisode de
    la maison isole et la descente dans le puits. Les aventures du
    hros dans le monde infrieur sont diffrentes et se rapprochent
    principalement d'un des thmes de notre n 5, _les Fils du Pcheur_
    (le thme de la princesse expose  un dragon et dlivre par le
    hros), thme qui, du reste, s'est, dans certains contes, joint
    pisodiquement au thme dont nous traitons ici.

Mentionnons encore certains contes o les compagnons sont galement  la
recherche des princesses, mais o manque l'pisode de la maison isole:
un conte autrichien (Vernaleken, n 54); deux contes siciliens
(Gonzenbach, nos 58 et 62); un conte irlandais (Kennedy, I, p. 43); un
conte lithuanien (Leskien, n 16); un conte russe (Gubernatis,
_Florilegio_, p. 72). Dans le conte russe, le hros, Svetozor, est le
plus jeune de trois frres, qui tous sont devenus hommes faits en
quelques heures. Pour faire l'preuve de sa force, Svetozor va chez le
forgeron et lui commande une massue de fer qui pse douze _puds_ (480
livres); il la jette en l'air et la reoit sur la paume de sa main; la
massue se brise. Il s'en fait faire une autre de vingt puds (800
livres), qui se brise sur son genou. Enfin, on lui en forge une
troisime, de trente puds (1,200 livres); il la lance en l'air et la
reoit sur son front; elle plie, mais ne rompt pas. (Nous retrouvons
ici, comme on voit, un des lments de _Jean de l'Ours_). Svetozor fait
redresser sa massue et l'emporte, quand il s'en va, avec ses frres,
pour dlivrer les trois filles du tzar que trois magiciens ont
transportes dans leurs chteaux de cuivre, d'argent et d'or.--Dans un
conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, n 4), les trois frres
se sont mis en route pour aller chercher leur mre, qui a t enleve
par un dragon.

Un conte finlandais, rsum par M. Koehler (_Jahrbuch fr romanische und
englische Literatur_, VII, p. 26), parat, au premier abord, n'avoir pas
non plus l'pisode de la maison isole; mais, en ralit, il a conserv
quelque chose d'analogue: Le palefrenier Gylpho, un jour qu'il est 
couper du bois dans la fort, se rend matre du gnie Pellerwoinen, en
lui prenant les mains dans la fente d'un tronc d'arbre. (Dans le conte
allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours, dans la maison isole,
fait de mme avec la vieille; dans le conte lithuanien de la collection
Schleicher, Martin, aprs avoir terrass le nain, lui emprisonne la
barbe dans la fente d'un gros tronc d'arbre). Gylpho ne dlivre
Pellerwoinen qu'aprs que celui-ci lui a promis de lui dire o se
trouvent trois princesses disparues. Le gnie lui montre dans des
rochers un trou profond dans lequel il le descend. Suit la dlivrance
des trois princesses. Mais trois hommes blancs s'taient glisss sur
les pas de Gylpho, jusqu'au trou. Quand Pellerwoinen a fait remonter les
princesses et qu'il veut faire remonter aussi Gylpho, ils accourent,
coupent la corde, chassent Pellerwoinen et s'emparent des princesses.
(Ces trois hommes blancs, qui interviennent brusquement dans le rcit,
sont, comme on voit, un souvenir altr des compagnons du hros,
tratres  son gard.)

                                * * *

Nous arrivons enfin  une dernire forme d'introduction. Dans un conte
grec moderne de l'le de Syra (Hahn, n 70), un roi a un pommier qui,
tous les ans, donne trois pommes d'or; mais  peine sont-elles mres,
qu'elles disparaissent. L'an des trois fils du roi s'offre  veiller
auprs de l'arbre. Au milieu de la nuit, un nuage s'abaisse; quelque
chose comme une main s'tend vers l'arbre et une pomme d'or disparat.
Mme chose arrive quand le second prince veille. Mais le plus jeune tire
une flche dans le nuage; du sang coule, et la pomme reste sur l'arbre.
Le lendemain, les trois princes suivent les traces du sang et arrivent
sur une haute montagne, auprs d'une pierre au milieu de laquelle est
scell un anneau de fer. Le plus jeune prince est seul assez fort pour
soulever la pierre et seul assez courageux pour descendre dans le monde
infrieur, o il tue le dragon qui a vol les pommes d'or; il dlivre
ainsi trois princesses.--On peut encore citer un conte sicilien
(Gonzenbach, n 64), o le voleur des fruits du jardin d'un roi est un
gant, qui, lui aussi, retient captives dans le monde infrieur trois
belles jeunes filles; un conte du Tyrol italien (Schneller, p. 190), o
un enchanteur cueille chaque nuit des noix d'or sur le noyer d'un roi
(comparer un conte italien des environs de Sorrente, publi dans le
_Giambattista Basile_, 1883, p. 31); un conte grec moderne de Smyrne (E.
Legrand, p. 191), o c'est un ngre qui vient couper des citrouilles,
dans lesquelles rside la force de trois princes; un conte albanais (A.
Dozon, n 5), o une lamie (sorte d'ogresse) sort chaque jour d'un puits
pour aller prendre une pomme d'or sur le pommier d'un roi.--Dans un
conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 10), c'est un aigle
qui vient chaque nuit voler une poire d'or dans le jardin d'un roi; dans
un conte toscan (A. de Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 187),
un dragon  trois ttes qui s'abat chaque nuit sur le pommier  pommes
d'or du roi de Portugal; dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p.
94), un gros oiseau noir qui vient prendre les poires d'un certain
jardin; dans un conte russe (Ralston, p. 73), un monstre qui ravage le
parc d'un roi; dans un conte hongrois (Gaal, p. 77), un dragon qui
enlve chaque nuit un pan de muraille d'une citadelle toute de lard
(_sic_), construite par un roi. Comparer encore un conte vnitien
(Widter et Wolf, n 4), et un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.
244).

                  *       *       *       *       *

Il serait trop long d'examiner ici toutes les diffrences de dtails que
prsente, dans les nombreux contes numrs ci-dessus, le rcit des
aventures du hros dans le monde infrieur. Nous ferons seulement
quelques remarques. Dans le dernier groupe dont nous avons parl,-- une
exception prs, celle du conte catalan,--le monstre que le hros doit
combattre dans le monde infrieur est celui qu'il a dj bless sur la
terre, le voleur des fruits. En le tuant, il dlivre d'un coup les trois
princesses, qui n'ont pas d'autre gelier. C'est l la forme la plus
ordinaire des contes de ce groupe. Pourtant, dans certains, le monstre
ne garde qu'une des trois princesses; les deux soeurs de celle-ci sont
gardes par deux autres monstres. Ainsi, dans le conte toscan, le
prince, tant descendu dans le monde infrieur, arrive dans une belle
prairie o s'lvent trois chteaux, le premier de bronze, le second
d'argent, le troisime d'or. Le dragon  trois ttes, qui a vol les
pommes d'or, est le matre du chteau de bronze; celui d'argent
appartient  un dragon  cinq ttes; celui d'or,  un dragon  sept
ttes. Mme chose  peu prs dans le conte hongrois, o les trois
chteaux sont de cuivre, d'argent et d'or.--Les trois chteaux (ici
d'acier, d'argent et d'or) se retrouvent dans le conte breton; mais
l'aigle que le prince a bless est seul pour garder les trois
princesses. Il s'envole d'un chteau  l'autre, et le jeune homme le tue
dans le troisime chteau[110].

    [110] Les trois mmes chteaux ou  peu prs (verre, argent et or)
    figurent encore dans le conte du Tyrol italien, n 39, cit plus
    haut.--Rappelons aussi le conte russe de _Svetozor_.

Dans les contes qui ont l'pisode de la maison isole, le personnage
malfaisant que le hros chtie n'est pas, en gnral, celui qui garde
les princesses dans le monde infrieur. Nous ne connaissons gure, comme
exceptions, que le conte suisse de la collection Grimm, le conte
bosniaque et le conte sicilien n 83 de la collection Pitr. Tantt les
princesses, presque toujours au nombre de trois, sont gardes par un
dragon  sept ttes (conte du Tyrol allemand),  douze ttes (conte du
pays saxon de Transylvanie), ou par trois dragons  trois, six et neuf
ttes (conte lithuanien); tantt par deux dragons et deux lions (conte
tchque, o il n'y a que deux princesses), par un ours, un lion et un
dragon (conte allemand de la collection Proehle); tantt encore par
trois gants (contes allemands du Schleswig et de la principaut de
Waldeck), par un magicien (conte italien de Pise), par trois vieux
magiciens (conte du Tyrol italien), etc., etc.--Dans le conte portugais,
la premire princesse est garde par un serpent, la seconde par une
couleuvre, la troisime par le grand diable. En dehors d'un conte breton
dj mentionn (Sbillot, _Littrature orale_, p. 81), o il est
question d'une chambre remplie de diablotins, c'est le seul
rapprochement que nous trouvions  faire avec les diables du conte
lorrain[111].

    [111] Dans deux variantes lorraines que nous donnerons plus loin (n
    52), les princesses sont gardes par des monstres: bte  sept
    ttes, serpent, etc.

Plusieurs des contes de cette famille ont un trait qui n'existe pas dans
le conte lorrain. Quand le hros arrive auprs des princesses, en
l'absence des monstres qui les gardent, elles lui font boire d'une
certaine eau qui le rend capable de manier une lourde pe pendue au
mur, et c'est avec cette pe qu'il tue les monstres. Voir, par exemple,
le conte wende, le conte allemand de Waldeck, le conte grec de l'le de
Syra, le conte hongrois.--Notre conte lorrain, ainsi que tous les contes
du type spcial de _Jean de l'Ours_, reprsentant le jeune homme comme
tant d'une force extraordinaire, il tait inutile de lui donner une
autre arme que sa canne de fer. Pourtant, dans le conte lithuanien et
dans le conte du Schleswig, ce n'est pas avec sa canne de fer que le
hros tue les dragons ou les gants, et nous retrouvons l'pe et l'eau
qui donne la force.

Un autre dtail, qui se rencontre dans un bon nombre des contes
jusqu'ici mentionns, manque dans le conte lorrain. Aprs avoir fait
remonter les princesses par ses compagnons, le jeune homme, se mfiant
de ces derniers, attache  la corde (ou, dans certaines versions, met
dans le panier suspendu  la corde) une grosse pierre, qui se brise en
retombant quand les tratres coupent la corde. Voir, par exemple, le
conte alsacien, le conte westphalien (Grimm, n 91), le conte hanovrien,
le conte du pays saxon de Transylvanie, un des contes russes (Ralston,
p. 73), un des contes du Tyrol italien (Schneller, p. 190), un des
contes siciliens (Gonzenbach, n 59), le conte portugais.--Dans
plusieurs contes, c'est sa canne de fer que le hros attache  la corde.
Il en est ainsi dans le conte de la Flandre franaise, dans le conte
suisse de la collection Grimm, dans le conte tchque, dans le conte
hongrois (ici c'est une massue).--Dans le conte allemand de la
principaut de Waldeck, le hros met dans le panier la tte d'un des
gants qu'il a tus.

Quant  la manire dont le jeune homme sort du monde infrieur, il est,
dans la plupart des contes, emport par un oiseau-gant. Nous aurons 
tudier cette forme dans les remarques de deux de nos variantes de
Montiers (n 52), qui ont ce passage.--Ailleurs, le hros revient sur la
terre par le moyen d'un objet magique que lui ont donn les princesses
(baguette, dans le conte italien de la collection Comparetti; pomme dans
le conte sicilien n 80 de Pitr; noix, dans le conte grec de la
collection E. Legrand). Dans le conte suisse de Grimm, il trouve au
doigt du nain qu'il a tu un anneau (comparer le conte italien de
Sorrente); il le met  son propre doigt, et, quand il le tourne, il voit
paratre des esprits qui, sur son commandement, le transportent hors du
monde infrieur; dans le conte westphalien (Grimm, n 91), une flte,
qu'il dcroche du mur, fait paratre, quand il en joue, une multitude de
nains, qui lui rendent le mme service (comparer le sifflet dans le
conte sicilien n 59 de la collection Gonzenbach, cit plus haut). Dans
le conte wende de la collection Veckenstedt, un bon gnie apparat au
jeune homme et lui offre de le tirer du monde infrieur.--Ce n'est que
dans trois des contes mentionns ci-dessus que nous trouvons quelque
chose d'analogue  notre conte, o une fe indique  Jean de l'Ours un
sentier qui conduit au chteau d'en haut. Dans l'un des deux contes
catalans (_Rondallayre_, I, p. 96), une vieille, que le hros se trouve
avoir dlivre d'un enchantement et qui est devenue une belle dame, lui
fait connatre galement une issue; dans le conte souabe, c'est la
sorcire  laquelle Jean l'Ours a dj eu affaire dans la maison isole,
qui lui indique cette issue, mais seulement aprs que Jean l'Ours l'a de
nouveau rudement battue; dans une variante hessoise rsume par
Guillaume Grimm dans les remarques de son n 91 (t. III, p. 165), c'est
le nain de la maison isole, mais qui le fait bnvolement.

                  *       *       *       *       *

Dans un petit nombre de contes de cette famille, le hros, au lieu de
descendre dans le monde infrieur, s'lve dans ce qu'on peut appeler le
monde suprieur, et c'est l qu'il trouve les princesses. Citons d'abord
un conte grec moderne, recueilli en Epire (Hahn, n 26). La fille d'un
roi est enleve par un drakos (sorte d'ogre), qui l'emporte sur une
haute montagne. Le plus jeune des trois frres de la princesse se met en
route pour la dlivrer. Un serpent, auquel il a rendu service, le
transporte sur la montagne. Il trouve moyen de faire prir le drakos,
puis il fait descendre avec une corde sa soeur d'abord, puis trois
princesses, prisonnires, elles aussi, du drakos. Quand il est au moment
de descendre lui-mme, ses deux frres, qui attendaient au pied de la
montagne, coupent la corde. Le prince, rest seul dans le chteau du
drakos, voit trois objets merveilleux: un lvrier de velours,
poursuivant un livre galement de velours; une aiguire d'or, qui verse
d'elle-mme de l'eau dans un bassin d'or; une poule d'or avec ses
poussins. Il voit ensuite trois chevaux ails, l'un blanc, l'autre
rouge, le troisime vert; il les met en libert, et les chevaux, par
reconnaissance, le transportent dans la plaine, o chacun lui donne un
crin de sa queue, en lui disant de le brler quand il aura besoin de ses
services. Le jeune prince se couvre la tte d'un bonnet de boyau de
mouton, pour avoir l'air d'un teigneux[112], et entre comme valet chez
un orfvre, dans la ville du roi son pre. Cependant l'an des princes
voulait pouser l'ane des trois princesses. Celle-ci dclare
qu'auparavant il faut lui donner un lvrier de velours poursuivant un
livre de velours, comme elle en avait un chez le drakos. Le roi fait
publier que celui qui pourra fabriquer ce jouet sera bien rcompens. Le
prtendu valet de l'orfvre dit  son matre qu'il se charge de la
chose; il fait venir le cheval vert en brlant le crin que celui-ci lui
a donn et lui ordonne de lui aller chercher dans le chteau du drakos
les objets demands; puis il les donne  l'orfvre, qui les porte au
roi. Le jour du mariage,  une sorte de tournoi, le jeune homme parat,
tout vtu de vert, sur le cheval vert; il se montre si adroit qu'on veut
le retenir pour savoir qui il est, mais il s'chappe. Le cheval rouge
lui procure ensuite, pour la seconde princesse, l'aiguire d'or et le
bassin d'or, et le prince se signale galement au tournoi, o il se
montre en quipement rouge, sur le cheval rouge. Enfin le cheval blanc
va lui chercher la poule d'or pour la plus jeune princesse; mais, cette
fois, au tournoi, le jeune homme lance son javelot  la tte du fianc,
le frre du roi, qui tombe mort. On l'arrte; il se fait reconnatre et
pouse la princesse.--Comparer un conte serbe, trs voisin (Vouk, n 2),
o ne figurent pas les objets merveilleux, mais seulement la triple
apparition du hros sur le cheval noir, le cheval blanc et le cheval
gris du dragon.--Dans un conte russe (Dietrich, n 5), une tzarine a t
enleve par un ouragan. Ses trois fils se mettent  sa recherche. Le
plus jeune parvient, au moyen de crampons, au sommet de la Montagne
d'or. Il arrive successivement devant trois tentes, dans chacune
desquelles est une princesse garde par un dragon. Il tue les dragons et
trouve enfin sa mre, qui lui donne le moyen de faire prir le gnie par
lequel elle a t enleve. Il fait descendre sa mre et les princesses
au moyen d'une toile qu'il attache  un arbre. Ses frres lui arrachent
la toile des mains, et il ne sait plus comment descendre. Machinalement
il fait passer d'une main  l'autre un bton qu'il a trouv chez le
gnie: aussitt un homme parat et le transporte dans sa ville. Ce conte
russe a une dernire partie correspondant  celle du conte lorrain.

    [112] Voir, pour ce dtail et pour le trait des trois tournois,
    notre n 12, _le Prince et son Cheval_, ainsi que les remarques de
    ce conte.

Cette forme particulire de notre thme a t versifie en Espagne au
sicle dernier: on la trouvera dans le _Romancero general_ (n 1263 de
l'dition Rivadeneyra, Madrid, 1856): Un roi de Syrie, qui a trois
filles, les enferme dans une tour enchante, sans porte ni fentre, et
fait publier que celui qui pourra pntrer dans la tour obtiendra la
main d'une de ses filles. Trois frres tentent l'entreprise. Le plus
jeune, au moyen de clous, qu'il enfonce et retire successivement, grimpe
jusqu'au haut de la tour et fait descendre les princesses en les
attachant  une corde. Quand elles sont toutes descendues, les frres du
jeune homme lui arrachent la corde des mains. Avant de le quitter, les
princesses lui avaient recommand d'entrer dans une salle de la tour o
taient enferms trois beaux chevaux, et de leur prendre  chacun un
crin de la queue, qu'il conserverait prcieusement pour le brler en cas
de danger. En outre, la plus jeune princesse lui avait fait prsent d'un
collier. Se voyant trahi par ses frres, le jeune homme entre dans
l'curie et saute sur le cheval de la troisime princesse: aussitt,
d'un bond, le cheval le transporte dans un dsert. Le jeune homme
change ses habits contre ceux d'un berger et prend le nom de Juanillo.
Cependant la plus jeune des princesses dessine le modle d'un collier
tel que celui qu'elle avait dans la tour et dit  son pre qu'elle
pousera celui qui lui en fera un semblable. Le roi s'adresse au plus
savant des alchimistes, lui disant que, si dans deux mois le collier
n'est pas prt, il lui fera couper la tte. Justement Juanillo est entr
au service de l'alchimiste; il se charge du travail. La princesse
reconnat le collier qu'on lui apporte et dclare, au grand
mcontentement du roi, qu'elle pousera Juanillo. Le conte se poursuit
en passant dans le thme de notre n 12, _le Prince et son Cheval_.

                  *       *       *       *       *

La dernire partie de notre conte,--la commande, faite par le roi, de
bijoux semblables  ceux que les princesses avaient dans le monde
infrieur,--ne se trouve pas,  beaucoup prs, dans tous les contes de
cette famille. Nous avons indiqu, chemin faisant, plusieurs contes o
elle existe: nous citerons ici quelques formes caractristiques de ce
thme.

Une des plus remarquables est celle du conte allemand n 29 de la
collection Proehle. Quand Jean l'Ours est arriv auprs des trois
princesses, dans le monde infrieur, la chambre de la premire tait
claire par une toile; celle de la seconde, par une lune; celle de la
troisime, par un soleil. Jean l'Ours reoit de l'ane des princesses
une boule d'argent; de la seconde, une boule d'or; de la plus jeune, une
boule de diamant. Une fois sorti du monde infrieur, aprs la trahison
des douze gants, ses compagnons, Jean l'Ours entre en qualit d'ouvrier
chez un forgeron, dans la ville des princesses, et bientt les gens
viennent en foule pour le voir travailler. Un soir, il s'avise de
prendre un cor de chasse qu'il a rapport du monde infrieur et d'en
jouer. Aussitt paraissent une multitude de nains, qui lui demandent ses
ordres. Il leur dit que les princesses sont malades depuis qu'elles
n'ont plus leur toile, leur lune et leur soleil, et qu'il faut aller
chercher d'abord l'toile et la suspendre devant la fentre de l'ane
des princesses. Il commande ensuite aux nains de suspendre la lune et le
soleil devant la fentre des deux autres princesses, et toutes les trois
gurissent. Pour se dbarrasser des gants, les princesses avaient
promis que chacune en choisirait un pour mari, s'ils leur apportaient
des boules aussi prcieuses que celles qu'elles avaient dans le monde
infrieur. Les gants vont trouver Jean l'Ours, qui fait semblant de
fabriquer les boules, et leur remet celles qu'il a reues des
princesses. Celles-ci reconnaissent ainsi que leur librateur est
arriv.

Dans le conte allemand du Schleswig (Mllenhoff, n 16), les princesses
n'pouseront leurs trois soi-disant librateurs que lorsqu'elles auront
un soleil d'or, une toile d'or et une lune d'or, comme ceux qu'elles
avaient dans le monde infrieur. Cela vient aux oreilles de Jean  la
Barre de fer, qui va trouver un orfvre et lui dit qu'il se charge de
l'affaire.--Dans le conte flamand de la collection Deulin, les objets
que les princesses Boule d'Or et Boule d'Argent ont donns  leur
librateur sont une boule d'or portant grave la figure du soleil, et
une boule d'argent avec la figure de l'toile du matin.--Dans le conte
wende de la collection Veckenstedt (p. 244), les objets sont des
anneaux: sur le premier est le soleil; sur le second, le soleil et la
lune; sur le troisime, le soleil, la lune et les toiles.--Dans le
conte hanovrien de la collection Colshorn (n 5), ce sont aussi des
anneaux, mais sur lesquels sont gravs certains caractres.

Le conte grec de l'le de Syra (Hahn, n 70) prsente une petite
diffrence. La princesse ayant successivement demand, avant de
consentir  se marier, trois robes sur lesquelles seraient figurs la
terre avec ses fleurs, le ciel avec ses toiles, la mer avec ses
poissons, le hros, qui est entr comme compagnon chez un tailleur, tire
ces robes d'une noix, d'une amande et d'une noisette que la princesse
lui avait donnes dans le monde souterrain. (Comparer, dans la
collection E. Legrand, p. 191, un autre conte grec mentionn plus
haut.)--Dans le conte sicilien n 80 de la collection Pitr, les
couronnes que le roi demande pour ses filles sont procures au jeune
homme par des objets magiques qu'il a reus des princesses. (Comparer le
conte de Sorrente.)

Enfin un conte russe (Ralston, p. 73) et un conte hongrois (Gaal, p.
77), galement mentionns ci-dessus, ont ici une forme toute
particulire. Quand le hros du conte russe est au moment de faire
remonter les princesses, celles-ci changent en oeufs leurs trois
chteaux, de cuivre, d'argent et d'or, et elles donnent ces oeufs au
prince. Arrives  la cour du roi, aprs la trahison des frres de leur
librateur, elles dclarent qu'elles ne se marieront que si elles ont
des habits pareils  ceux qu'elles portaient dans l'autre monde. Le
jeune prince, qui est entr comme ouvrier chez un tailleur, souhaite que
ses trois oeufs redeviennent des palais, et y prend les robes des
princesses, qu'il leur envoie par son matre. Il fait la mme chose chez
un cordonnier, etc.--Le conte hongrois est  peu prs identique.--Dans
le conte de l'Herzgovine, n 139 de la collection Krauss, les chteaux
sont transforms galement, mais en pommes d'or. (Comparer le conte
bohme.)

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous allons trouver, pour ainsi dire aux quatre coins de
l'Asie, les diffrentes parties dont se compose _Jean de l'Ours_.

Dans le Dardistan, contre situe au nord de Cachemire, dans la valle
du Haut-Indus, on raconte l'histoire d'une petite fille qu'un ours
emporte dans son antre; toutes les fois qu'il sort, il roule une grosse
pierre devant l'entre de la caverne. Quand l'enfant est devenue grande,
il la prend pour femme. Elle meurt en couches (Leitner, _The Languages
and Races of Dardistan_, III, p. 12).

Un conte syriaque, recueilli dans la rgion du nord de la Msopotamie,
va dj se rapprocher davantage de l'introduction de notre _Jean de
l'Ours_ (E. Prym et A. Socin, II, p. 258)[113]: Une femme, poursuivant
dans la montagne un boeuf chapp, est prise par un ours, qui l'emporte
dans sa caverne et en fait sa femme. Elle finit par s'enfuir et rentre
dans la maison de son mari. Elle y accouche d'un fils moiti ours et
moiti homme. Quand l'enfant est devenu grand, personne n'est plus fort
que lui. Le conte finit brusquement.

    [113] Les contes syriaques, publis par MM. Prym et Socin en 1881,
    ont t recueillis de la bouche d'un chrtien jacobite, originaire
    du Tr 'Abdn, rgion montagneuse situe au nord de la Msopotamie,
    dans le district de Mardin, et habite par des Kurdes et des
    Jacobites.

Avec un conte avare[114], nous aurons, non seulement l'introduction,
mais la plus grande partie des aventures de _Jean de l'Ours_ (Schiefner,
n 2): La fille d'un roi est enleve par un ours, qui en fait sa femme.
Elle met au monde un fils. L'enfant, qui a des oreilles d'ours, grandit
d'une faon merveilleuse et devient d'une force extraordinaire. Un jour
que l'ours est sorti, il se fait raconter par sa mre toute son
histoire. L'ours survenant, il le prcipite dans un ravin, o l'ours se
tue; puis il dit  sa mre de retourner dans son pays et s'en va d'un
autre ct.--Il entre bientt au service d'un roi qui, effray de sa
force, cherche  se dbarrasser de lui en le chargeant d'entreprises
fort prilleuses[115]. Aprs s'tre tir de tous ces dangers, il s'en va
droit devant lui et rencontre un homme qui porte sur ses bras deux
platanes arrachs avec leurs racines. Qui es-tu, ami, homme de force?
lui dit Oreille-d'Ours.--Quelle force puis-je avoir? rpond l'autre.
Un homme fort, c'est,  ce qu'on dit, Oreille-d'Ours, qui a tran la
Kart (un certain tre malfaisant) devant le roi. Oreille-d'Ours se fait
connatre, et l'autre se met en route avec lui. Ils rencontrent, assis
au milieu du chemin, un homme qui fait tourner un moulin sur ses genoux.
Aprs avoir chang avec Oreille-d'Ours  peu prs les mmes paroles que
le premier, cet homme se joint aussi  lui.--Les trois amis s'arrtent
dans un endroit convenable pour une halte, et vivent de leur chasse. Les
deux compagnons d'Oreille-d'Ours sont successivement, pendant qu'ils
apprtent le repas, garrotts par un nain  longue barbe, qui arrive
chevauchant sur un livre boiteux et qui mange toute la viande[116].
Mais Oreille-d'Ours empoigne le nain et lui emprisonne la barbe dans la
fente d'un platane. Le nain finit par s'chapper, tranant le platane
aprs lui; les compagnons suivent ses traces et parviennent  une
ouverture, sur le bord de laquelle le platane a t jet. Oreille-d'Ours
s'y fait descendre. Il trouve dans un palais une princesse que le nain
retient prisonnire, et tue ce dernier.--Ensuite, il est trahi par ses
compagnons, qui enlvent la princesse et le laissent dans le monde
infrieur. Vient alors l'pisode d'une fille de roi dlivre par
Oreille-d'Ours d'un dragon  neuf ttes,  qui l'on tait forc de
donner chaque anne une jeune fille[117]. Oreille-d'Ours est ramen sur
la terre par un aigle reconnaissant, dont il a sauv les petits, menacs
par un serpent. Il arrive dans sa demeure, o il trouve ses deux
compagnons qui se disputent la princesse; il les jette tous les deux par
terre d'un revers de main, reconduit la jeune fille dans le royaume du
pre de celle-ci et l'pouse.

    [114] Les Avares, peuplade d'origine mongole, de mme race que les
    tribus de ce nom extermines par Charlemagne, habitent le versant
    septentrional du Caucase. M. Ant. Schiefner a publi, en 1873,
    d'aprs des manuscrits, plusieurs contes en langue avare, auxquels
    il a joint une traduction allemande et des remarques fort
    intressantes, dues  M. Reinhold Koehler.

    [115] Toute cette partie du conte avare se rapporte au thme de
    l'_Homme fort_ (voir nos nos 46 et 69), que nous avons dj vu se
    combiner avec des contes de la famille du _Jean de l'Ours_. Nous
    aurons occasion d'y revenir.

    [116] Dans le conte valaque (Schott, n 10), cit plus haut en note,
    le nain  grande barbe arrive chevauchant sur une moiti de
    livre.

    [117] Cet pisode, se rattachant  un thme que nous aurons 
    tudier dans les remarques de notre n 5, _les Fils du Pcheur_, se
    trouve intercal galement dans des contes europens de la famille
    de _Jean de l'Ours_ (dans le conte grec moderne n 70 de la
    collection Hahn et le conte russe de _Svetozor_).

Il faut encore citer un conte kalmouk, faisant partie du livre de contes
intitul _Siddhi-Kr_ (le Mort dou du _siddhi_, c'est--dire d'une
vertu magique), ouvrage dont M. Thodore Benfey a montr l'origine
indienne, et qui est imit du livre sanscrit la _Vetlapantchavinati_
(les Vingt-cinq Histoires d'un _vetla_, sorte de dmon qui entre dans
le corps des morts). Voici le rsum de ce conte kalmouk (n 3 de la
traduction B. Jlg): Le hros, Massang, a un corps d'homme et une tte
de boeuf. Arrivant dans une fort, il y trouve au pied d'un arbre un
homme tout noir, qui est n de la fort; il le prend pour compagnon.
Plus loin, dans une prairie, il rencontre un homme vert, qui est n du
gazon, et, plus loin encore, prs d'un monticule de cristal, un homme
blanc, n du cristal: il emmne aussi ces deux derniers avec lui. Les
quatre compagnons s'tablissent dans une maison isole; chaque jour
trois d'entre eux vont  la chasse, le quatrime garde le logis. Un jour
l'homme noir, en prparant le repas, voit arriver une petite vieille qui
lui demande  goter de son beurre et de sa viande; il y consent, mais 
peine a-t-elle mang un morceau, que le beurre et la viande
disparaissent, et la vieille aussi[118]. L'homme noir, bien ennuy,
s'avise d'un expdient: il imprime sur le sol, tout autour de la maison,
des traces de pieds de chevaux, et dit  ses compagnons,  leur retour,
qu'une grande troupe d'hommes est venue, et qu'ils l'ont battu et lui
ont vol son beurre et sa viande. Les jours suivants, la mme aventure
arrive  l'homme vert, puis  l'homme blanc. C'est alors le tour de
Massang de rester seul; mais il se mfie de la vieille, combat contre
elle et la met en sang. Quand ses compagnons sont de retour, il leur
fait des reproches et leur enjoint de se mettre avec lui  la poursuite
de la vieille. En suivant les traces du sang, ils arrivent  une
crevasse de rochers et aperoivent au fond d'un grand trou le cadavre de
la vieille et d'immenses trsors. Massang se fait descendre dans le
gouffre au moyen d'une corde, puis fait remonter tous les trsors par
ses compagnons. Mais ceux-ci l'abandonnent dans ce trou. Massang croit
alors qu'il ne lui reste plus qu' mourir. Cependant, en cherchant
quelque chose  manger, il trouve trois noyaux de cerise. Il les plante
en disant: Si je suis vraiment Massang, qu' mon rveil ces trois
noyaux soient devenus de grands arbres. Il s'tend par terre, en se
servant comme d'oreiller du cadavre de la vieille, et s'endort.
Plusieurs annes s'coulent: il dort toujours. Quand il se rveille, les
cerisiers sont devenus grands, et il peut, en y grimpant, sortir du
trou. Il retrouve ses compagnons, auxquels il fait grce; puis,
continuant sa route, il monte dans le ciel, o, avec son arc de fer, il
dfend les dieux contre les attaques des mauvais gnies.

    [118] On se rappelle que, dans plusieurs des contes europens cits
    plus haut et recueillis en Allemagne, en Suisse, en Sicile, et aussi
    en Russie (Ralston, p. 144-146), c'est une vieille sorcire qui bat
    les compagnons du hros.

Un conte appartenant  cette famille a t recueilli dans l'Asie
centrale, chez des peuplades qui habitent au pied du plateau du Pamir,
dans les valles des affluents de l'Oxus. Ce conte _shighni_ a t
publi dans le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_ (t. XLVI,
1877, part. I, n 2): Le fils d'un vizir s'est mis en route pour aller
chercher un faucon blanc, qui lui fera obtenir la main de la fille du
roi. Il rencontre un cavalier nomm Ala-aspa; il se joint  lui. Les
deux compagnons entrent dans un chteau inhabit qu'ils trouvent au
milieu d'un dsert. Le lendemain matin, Ala-aspa dit au fils du vizir de
rester  la maison, tandis que lui ira  la chasse. Le jeune homme
prpare le dner; aprs avoir mang sa part, il met de ct celle
d'Ala-aspa. Tout  coup la porte s'ouvre: un petit bout d'homme, haut
d'un empan, arrive prs du foyer; il s'arrache un poil de la moustache,
en lie les pieds et les mains du fils du vizir et le jette par terre;
aprs quoi il mange ce qui tait prpar[119]. Pendant ce temps, le
jeune homme a russi  se dgager; il poursuit le nain et le voit
disparatre dans une sorte de puits. Au retour d'Ala-aspa, le fils du
vizir, entendant la porte grincer, se prcipite sabre en main; en voyant
son compagnon, il lui raconte ce qui s'est pass. Le lendemain, c'est
Ala-aspa qui reste  la maison;  peine le nain ouvre-t-il la porte,
qu'Ala-aspa lui tranche la tte d'un coup de sabre; mais voil la tte
qui rejoint les paules, et le nain qui s'enfuit. Ala-aspa ne peut
l'atteindre.--Il dit au fils du vizir qu'il faut tresser une corde pour
pouvoir descendre dans le puits. La corde tant prte, c'est le fils du
vizir qui tente le premier l'aventure. A peine commence-t-il 
descendre, qu'il se met  crier: Je brle. Ala-aspa le fait remonter
et se fait descendre  son tour en ordonnant  son camarade de ne tenir
aucun compte de ses cris. En effet, il a beau crier: Je brle, le fils
du vizir n'en continue pas moins  lcher la corde, et enfin Ala-aspa
touche terre. Il rencontre successivement plusieurs troupeaux, qu'on lui
dit appartenir au nain, et arrive  une ville. Un homme qui est assis 
la porte lui donne le moyen de tuer le nain, dont la vie est cache dans
deux pierres places auprs de lui. Le nain tant mort, Ala-aspa met la
main sur ses quarante clefs: dans la dernire chambre, il trouve une
belle jeune fille, qui avait t enleve par le nain  l'ge de sept
ans. Le lendemain, il ramasse toutes les richesses du nain et les fait
remonter par le fils du vizir; il lui fait remonter en dernier lieu la
princesse. Au lieu de s'attacher ensuite lui-mme  la corde, il met 
sa place une brebis noire. Le fils du vizir, qui veut s'emparer de la
princesse, coupe la corde, et la brebis est broye en tombant. Il
regrette ensuite ce qu'il a fait et jette la corde  Ala-aspa, qu'il
fait remonter. Ala-aspa lui pardonne, lui cde ses droits sur les
trsors et sur la jeune fille, et va mme lui chercher le faucon blanc.

    [119] Dans le conte avare que nous avons donn il y a un instant, le
    nain s'arrache galement un poil de la barbe pour lier les
    compagnons d'Oreille-d'Ours.

Dans l'Inde, chez les tribus Dzo du Bengale, on a trouv un conte dont
notre thme forme la dernire partie[120]. Voici cette dernire partie
(_Progressive colloquial Exercises in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal,
ont dlivr une jeune femme, nomme Kungori, des griffes d'un
homme-tigre. L'homme-tigre est  peine tu, que Kungori est enleve par
un certain Kuavang, qui l'emmne dans son village, o l'on arrive par un
grand trou; mais la femme a eu la prcaution de marquer le chemin au
moyen d'un fil qu'elle a laiss se drouler derrire elle de sorte que
Hpohtir et Hrangchal peuvent suivre les traces du ravisseur; ils
cartent un rocher qui ferme le trou et arrivent au village de Kuavang.
Hpohtir se fait rendre la femme; mais, tandis qu'ils sont en route pour
sortir du monde infrieur, la femme s'aperoit qu'elle a oubli son
peigne; Hrangchal n'osant aller le chercher, Hpohtir y va lui-mme.
Pendant ce temps, son compagnon s'empare de la femme, l'emmne hors du
monde infrieur et ferme l'entre avec une grosse pierre. La jeune
femme, de retour chez ses parents avec Hrangchal, est force d'pouser
ce dernier, qui se donne pour son librateur. De son ct, Hpohtir est
oblig de rester dans le village de Kuavang et d'pouser la fille de
celui-ci. Prs de la maison, il sme une graine d'une plante appele
_koy_, et la plante grandit chaque jour davantage, si bien qu'un beau
matin, profitant de l'absence de sa femme, Hpohtir grimpe  la plante
comme  une chelle et sort du monde infrieur. Il arrive chez le pre
de Kungori, la jeune femme qu'il a dlivre de l'homme-tigre, coupe d'un
coup de son _dao_ (sorte de couteau) la tte de Hrangchal, et, aprs
avoir racont de quelle perfidie il a t la victime, il pouse Kungori.

    [120] Nous aurons  tudier la premire partie de ce conte dans les
    remarques de notre n 12, _le Prince et son Cheval_.

Comme on voit, ce conte indien se rattache au groupe de contes tudis
plus haut, o le hros se met  la recherche d'une ou plusieurs
princesses enleves, et l'pisode de la maison isole fait dfaut. On
remarquera que le moyen employ par Hpohtir pour sortir du monde
infrieur est tout  fait celui que prend Massang, le hros du conte
kalmouk du _Siddhi-Kr_.

Nous nous contenterons ici de renvoyer  un fragment d'une sorte de
lgende hroque, recueillie chez les Tartares de la Sibrie
mridionale, et que nous rsumerons dans les remarques de notre n 52,
la _Canne de cinq cents livres_.

                                * * *

Nous allons rencontrer, toujours en Orient, dans deux contes syriaques,
une autre forme de notre thme, celle que prsentent les contes
europens appartenant, pour leur introduction, au dernier groupe.

Le premier de ces contes syriaques (E. Prym et A. Socin, n 46) est trs
simple. Comme dans le groupe que nous venons d'indiquer, c'est afin de
poursuivre un monstre,--ici un gant,--qui vole chaque nuit les fruits
d'un certain arbre dans le jardin d'un roi, que le plus jeune des trois
fils de ce roi se fait descendre par ses frres dans une citerne. Il y
voit le gant bless, qui repose sa tte sur les genoux d'une belle
jeune fille. Aprs avoir tu le gant, il trouve encore deux autres
jeunes filles. Il en pouse une, et donne les deux autres  ses frres.

Le second conte syriaque (_ibid._, n 39) est beaucoup plus complet, et
il a mme tout un passage de _Jean de l'Ours_,--l'pisode des
bijoux,--qui ne s'tait pas encore prsent  nous en Orient[121]. Ici,
il ne s'agit pas des trois fils d'un roi, mais de ses deux fils et de
son frre, et le gant drobe non point des fruits, mais des oies. Le
plus jeune prince, qui seul a pu veiller sans cder au sommeil, a bless
d'un coup de feu (_sic_) le gant. Le lendemain, on suit la trace du
sang et on arrive  une citerne. Le frre du roi, puis l'an des
princes veulent se faire descendre dans le gouffre; mais ils n'y sont
pas plus tt jusqu' moiti du corps, qu'ils crient: J'touffe.
Remontez-moi. Le plus jeune prince, lui, parvient jusqu'au fond de la
citerne, sur laquelle s'ouvrent trois cavernes. Il trouve dans chacune
un gant endormi et une belle jeune fille, qui lui donne le moyen de
tuer le gant. La seconde est plus belle que la premire, et la
troisime est la plus belle de toutes. Il se dit dans son coeur:
Celle-ci est pour moi. La jeune fille jouait avec une poule d'or et
des poussins d'argent qui picoraient des perles; elle portait un
vtement qui avait t coup sans ciseaux et cousu sans aiguille; enfin
elle avait une pantoufle d'or, qui ne touchait pas la terre quand elle
marchait. Au moment o il va faire remonter cette jeune fille, elle lui
dit de remonter le premier; autrement ses compagnons s'empareront d'elle
et le laisseront dans la citerne; mais il ne veut pas la croire. Alors
elle lui donne trois anneaux: s'il tourne le chaton du premier, aussitt
paratra la poule d'or; s'il tourne celui du second, le vtement
merveilleux; s'il tourne celui du troisime, la pantoufle. Elle lui
donne de plus un certain oiseau: quand ses compagnons couperont la
corde, le jeune homme s'enfoncera jusqu'au fond de la terre; l, il
verra trois chevaux; il leur arrachera  chacun un crin de la queue et
le mettra dans sa poche; ensuite l'oiseau le transportera  la surface
de la terre. Tout arrive comme la jeune fille l'avait dit, trahison des
compagnons du prince, et le reste.--Une fois sorti du monde infrieur,
le prince se couvre la tte d'une vessie (comparer notre n 12, _le
Prince et son cheval_), afin d'avoir l'air chauve et de ne pas tre
reconnu, et il se rend dans la ville de son pre. A l'occasion du
mariage du frre du roi avec l'une des jeunes filles, on avait organis
un grand tournoi. Le prince tire de sa poche un des crins: aussitt
parat un superbe cheval noir. Le prince endosse un beau vtement, saute
sur son cheval et se mle aux cavaliers, qui se demandent qui peut bien
tre ce chauve. Il reparat ensuite sur un cheval blanc, puis sur un
cheval brun. Cette fois il enlve au mari son bonnet et s'enfuit, sans
qu'on puisse l'atteindre. Il entre alors au service d'un
orfvre[122].--Le mariage du frre du prince avec les deux autres
princesses devait avoir lieu ensuite; mais la fiance du prince, qui
avait vu les trois chevaux, savait que le prince tait de retour; elle
dit qu'avant de se marier, elle veut avoir une poule d'or et des
poussins d'argent, qui picorent des perles. Le roi ordonne  l'orfvre
de lui fabriquer ces objets, sinon il lui fera couper la tte. Tandis
que l'orfvre est  se lamenter, le chauve lui dit qu'il se charge de
la besogne. Il tourne le chaton de la premire bague, et aussitt
paraissent la poule et les poussins. Mme chose arrive pour le vtement
(le prince s'est engag chez le tailleur de la ville), et enfin pour la
pantoufle. Alors la princesse dclare qu'elle ne veut pouser que celui
qui a fait la pantoufle, et, comme le roi lui dit: Mais c'est le
chauve! elle rpond: Non, c'est ton fils. Le prince raconte toute
l'histoire, et il pouse la belle jeune fille.

    [121] On trouvera dans un conte indien du Bengale, rsum dans les
    remarques de notre n 19, _le Petit Bossu_, un pisode qui n'est pas
    sans ressemblance avec cet pisode des bijoux.

    [122] Ce conte syriaque offre, pour l'ensemble, une grande
    ressemblance avec un conte grec moderne, analys plus haut (Hahn, n
    26).--Dans plusieurs des contes de ce type, cits dans ces
    remarques, le prince parat galement  cheval, sous divers
    costumes. Voir, entre autres, les contes grecs modernes, p. 195 de
    la collection Em. Legrand et n 70 de la collection Hahn; le conte
    de la Vntie n 4 de la collection Widter et Wolf; le conte
    portugais n 22 de la collection Coelho. Dans les trois derniers, il
    y a un tournoi ou une course de chevaux.--Dans le conte portugais,
    le hros s'est couvert la tte d'une vessie; dans le second conte
    grec, d'un bonnet en boyau de mouton.

                                * * *

Enfin, la littrature indienne nous offre, dans la grande collection
sanscrite de Somadeva, de Cachemire, la _Kath-Sarit-Sgara_ (l'Ocan
des Histoires), qui date du XIIe sicle de notre re, quelques traits
des contes que nous tudions. Dans deux rcits de cette collection (t.
I, p. 110-113, et t. II, p. 175 de la traduction allemande de
Brockhaus), le hros donne la chasse  un sanglier norme, qui se
rfugie dans une caverne. Le hros l'y poursuit et se trouve dans un
autre monde, o il rencontre une belle jeune fille. Dans le premier
rcit, la jeune fille a pour pre un _rkshasa_ (mauvais gnie), qui
n'est vulnrable que dans la paume de sa main droite. C'est lui qui
tait chang en sanglier. Sa fille apprend  Chandasena comment il
pourra le tuer[123].--Dans le second rcit, la jeune fille est une
princesse retenue captive par un dmon. Elle dit  Saktideva que le
dmon vient justement de mourir d'une flche qu'un hardi archer lui a
lance. Saktideva lui apprend qu'il est cet archer et l'pouse.

    [123] Dans un conte russe, dj mentionn (Ralston, p. 144-146),
    c'est galement grce aux avis des filles de la _Baba Yaga_ (sorte
    de sorcire ou d'tre malfaisant) que le hros russit  tuer
    celle-ci.--Comparer le conte italien de Sorrente.

                  *       *       *       *       *

C'est le moment de revenir sur un des lments de notre conte, ces
personnages d'une force extraordinaire, Tord-Chne, Jean de la Meule,
Appuie-Montagne, qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours. Cet
lment appartient videmment  un autre thme; car la force de ces
personnages ne sert absolument  rien dans le rcit, et il semblerait
mme,  en juger par les aventures du chteau de la fort, qu'elle ait
disparu aprs qu'ils se sont associs  Jean de l'Ours. Au contraire,
dans le thme auquel ils se rattachent vritablement, les personnages
dous de dons merveilleux, force, finesse d'oue, rapidit  la course,
etc., qui se mettent  la suite du hros, aident celui-ci  mener 
bonne fin des entreprises  premire vue impossibles, imposes 
quiconque veut pouser une certaine princesse. (Voir, par exemple, le
conte allemand n 71 de la collection Grimm.) M. Thodore Benfey, dans
la revue l'_Ausland_ (1858, nos 41-45), a trait  fond de ce thme et
de son origine.--Le seul personnage qui, en gnral, passe de ce thme
dans celui de _Jean de l'Ours_, est l'homme fort, le _Bon-Dos_ du n 28
du _Pentamerone_ napolitain, qui peut porter une montagne; le
_Forte-chine_ du _Chevalier Fortun_ de Mme d'Aulnoy, qui correspond 
notre Tord-Chne; comme aussi le _Bondos_ d'un conte arabe traduit au
sicle dernier par Chavis et Cazotte, vritable parodie des contes de ce
type, et le _Tranche-Mont_ du mme conte, qui se retrouve, sous le nom
de _Brise-Montagne_, dans le conte picard de _Jean de l'Ours_, mentionn
ci-dessus.--Dans le conte catalan de _Joan de l'Os_,  ct des hommes
forts, Arrache-Pins et autres, il se trouve encore un autre personnage
appartenant au thme que nous venons d'indiquer: un homme  l'oue si
fine qu'il entend ce qui se passe  l'autre bout du monde, sans que ce
don merveilleux soit plus utile, dans la suite des aventures, que la
force de ses camarades.

Une forme orientale de ce thme des personnages extraordinaires prsente
un dtail caractristique qui fait lien avec le thme de _Jean de
l'Ours_. Nous la rencontrons dans un conte indien, qui a t recueilli
en 1875 chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de
l'Himalaya, et publi en russe par M. Minaef (n 33)[124]: Un prince
s'est mis en route pour aller demander la main de la princesse Hir, une
princesse qui, toutes les fois qu'elle rit, fait tomber des rubis de ses
lvres et, quand elle pleure, des perles de ses yeux, et que, par
avarice, son pre ne veut pas marier. Chemin faisant, le prince aperoit
un berger qui fait patre des chvres; il en a deux mille dans son
manteau. Ce berger arrache un arbre dont les branches touchent au ciel
et dont les racines descendent aux enfers. Frre, lui dit le prince,
que tu es fort!--Mahradj, dit l'autre, l'homme qui est fort, c'est
celui qui va pour pouser la princesse Hir.--J'y vais, dit le prince.
Et le berger se joint  lui. Ils rencontrent ensuite successivement et
emmnent avec eux quatre personnages extraordinaires, entre autres un
habile tireur  l'arc, un menuisier qui btit en une nuit un palais avec
vingt-deux galeries et vingt-deux portes, et un homme n'ayant qu'une
jambe et qui, en une minute, rapporte des nouvelles des quatre coins du
monde. A chacun le prince dit: Que tu es fort! et chacun lui rpond:
L'homme qui est fort, c'est celui qui va pour pouser la princesse
Hir. Arriv chez la princesse Hir, le prince n'a point de peine 
obtenir sa main, et il n'est plus question des personnages qu'il avait
amens avec lui. Il y a l certainement une altration.--Le dialogue
entre le prince et les hommes qu'il rencontre relie tout  fait le conte
indien aux contes europens du type de _Jean de l'Ours_. Dj, en
Orient, le conte avare de ce dernier type prsentait un passage
analogue. En Europe aussi, nous retrouvons le mme trait dans un conte
allemand (Proehle, II, n 29). Jean l'Ours rencontre un homme qui
arrache des arbres comme en se jouant. Tu es bien fort, lui
dit-il.--Pas aussi fort que Jean l'Ours, rpond l'autre sans le
connatre. D'autres hommes d'une force extraordinaire, que Jean l'Ours
rencontre ensuite, lui font une semblable rponse. Plusieurs des contes
mentionns dans ces remarques, le conte hanovrien de _Pierre l'Ours_
(Colshorn, n 5), le conte bosniaque de _Grain de Poivre_ (Mijatowics,
p. 123), le conte portugais (Coelho, n 22), ont le mme pisode.

    [124] Nous devons la traduction sommaire de ce conte et des autres
    contes kamaoniens que nous aurons occasion de citer,  l'obligeance
    d'un savant bien connu, le R. P. Martinov, S. J.

Dans un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (_Indian
Antiquary_, aot 1881, p. 228;--Steel et Temple, n 5), une forme
particulire du thme des personnages extraordinaires se combine avec
l'pisode de la maison isole: Le prince Coeur-de-Lion, jeune homme
aussi courageux que fort, est n d'une manire merveilleuse, neuf mois
aprs qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge  la reine,
qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Un jour, il veut voyager et se
met en route, emmenant avec lui trois compagnons, un rmouleur, un
forgeron et un menuisier. (La suite du rcit montre que ces trois
compagnons du prince sont des personnages aussi extraordinaires pour
leur habilet que le menuisier et le tireur  l'arc du conte kamaonien
qui prcde.) Ils arrivent dans une ville compltement dserte, et
entrent dans un palais galement abandonn. Le rmouleur dit au prince
qu'il se rappelle avoir entendu dire qu'un dmon ne laisse personne
s'tablir dans cette ville: il vaudrait donc mieux aller plus loin. Mais
le prince dit qu'il faut d'abord dner, et que le rmouleur restera au
palais pour prparer le repas, tandis que les autres feront un tour dans
la ville. Quand le dner va tre prt, arrive un petit personnage, arm
de pied en cap, avec sabre et lance, et mont sur une souris brillamment
caparaonne[125]. Donne-moi mon dner, dit-il au rmouleur, ou je te
pends  l'arbre le plus voisin.--Bah! dit le rmouleur; approche un
peu, et je t'crase entre deux doigts. Aussitt le nain se change en un
terrible gant, qui pend, en effet, le rmouleur; mais, la branche ayant
cass, celui-ci en est quitte pour la peur. Quand ses camarades
reviennent, il leur dit qu'il a eu un accs de fivre. Mme aventure
arrive au forgeron, puis au menuisier. Quant au prince, il tue le dmon
d'un coup d'pe. Puis il crit  tous les gens de la ville de revenir,
et leur donne le rmouleur pour roi. Avant de continuer son voyage, il
plante une tige d'orge et dit au rmouleur que, si elle vient  languir,
ce sera signe qu'il lui est arriv malheur  lui, le prince: alors il
faudra venir  son secours[126]. Le prince se remet en route en
compagnie du forgeron et du menuisier, et parvient dans une seconde
ville abandonne o il leur arrive  peu prs mme chose que dans la
prcdente. Le prince tablit le forgeron roi du pays et plante, l
encore, une tige d'orge avant son dpart; ce qu'il fait aussi avant de
quitter une troisime ville, o il a mari le menuisier avec une
princesse. Lui-mme, aprs diverses aventures, pouse une belle
princesse qui tait garde par un gnie. Mais sa femme se laisse prendre
aux paroles perfides d'une vieille, et elle rvle innocemment 
celle-ci que la vie du prince est attache  une certaine pe: si cette
pe est brise, il mourra. La vieille drobe l'pe et la met dans un
brasier ardent; le prince meurt. Aussitt les tiges d'orge se
fltrissent chez les trois anciens compagnons du prince, qui se mettent
sans tarder  sa recherche. Ils trouvent le corps du prince et, prs de
lui, l'pe brise. Le forgeron en ramasse les dbris et reforge l'pe;
le rmouleur lui rend son premier clat, et le prince recouvre la vie.
Alors c'est au tour du menuisier de se rendre utile au prince en lui
ramenant sa femme, qui a t enleve par la vieille. Il y parvient au
moyen d'un palanquin qu'il construit et qui vole dans les airs.

    [125] Comparer le passage correspondant du conte avare et du conte
    valaque, o le nain chevauche sur un livre.

    [126] Voir, pour ce dtail, les remarques de notre n 5, _les Fils
    du Pcheur_.

On voit comme, dans ce conte indien, tout est logique et s'enchane
bien: les compagnons du prince sont des personnages extraordinaires,
mais par leur habilet, non par leur force, ce qui explique leur
msaventure avec le dmon; et leurs dons merveilleux, loin d'tre
inutiles, servent  amener le dnouement.

Un autre conte oriental, qui offre, pour la marche gnrale du rcit,
beaucoup d'analogie avec ce conte indien, se rapproche davantage, sur
certains points, des contes du type de _Jean de l'Ours_: c'est par leurs
qualits physiques et non par leur habilet que les compagnons du hros
sont extraordinaires; de plus, si l'pisode de la maison isole fait
dfaut, nous trouvons la dlivrance de trois jeunes filles, prisonnires
de monstres. Voici ce conte, recueilli chez un peuple de l'extrme
Orient, les Kariaines, qui habitent dans l'Indo-Chine, au milieu des
montagnes du Pgu et de la Birmanie (_Journal of the Asiatic Society of
Bengal_, t. XXXIV (1865), seconde partie, p. 225): Par suite d'une
maldiction du soleil contre sa mre, Ta-ywa est n aussi petit qu'une
jujube. Il mange normment et devient trs fort. S'tant fabriqu un
arc, il va  la fontaine o les enfants du soleil viennent  l'eau, les
menace et leur ordonne d'aller dire  leur pre de le faire plus grand.
Le soleil envoie contre lui divers animaux, fait dborder les eaux,
lance des rayons brlants pour le faire prir. Peine inutile. Alors il
le fait trs grand. Les gens deviennent envieux de sa force et
cherchent  se dbarrasser de lui (comme dans le conte avare et dans les
contes europens du type de l'_Homme fort_, dj plus d'une fois
mentionn). Voyant qu'on ne l'aime pas, il quitte le pays. Sur son
chemin il rencontre _Longues-Jambes_ qui a dans ses cheveux un
cotonnier dont l'ombre couvre six pays. Ta-ywa lui raconte pourquoi il
s'est mis  voyager. L'autre lui dit qu'il s'est trouv dans le mme
cas: Parce que mes jambes taient longues, on ne m'aimait pas. Et il
se joint  Ta-ywa. Mmes scnes avec d'autres personnages
extraordinaires, _Longs-Bras_, _Larges-Oreilles_, etc. Mais il ne reste,
en dfinitive, avec Ta-ywa que Longs-Bras et Longues-Jambes. Aprs avoir
vaincu un personnage nomm Shie-oo, les trois compagnons arrivent dans
une maison vide. La place o Ta-ywa s'assit tait au dessus de la tte
d'une belle jeune fille qui tait cache dans une fente du plancher:
elle se mit  le pincer. Croyant que c'tait un insecte qui l'avait
mordu, Ta-ywa souleva le plancher et dcouvrit la jeune fille. Celle-ci
leur dit: Ah! mes chers amis, comment tes-vous venus ici? Le grand
aigle a mang mon pre et ma mre, mes frres et mes soeurs. Mes parents
ont eu piti de moi et m'ont cache. Comment tes-vous venus ici? Le
grand aigle va vous dvorer. Ils lui disent de ne rien craindre, et
Ta-ywa parvient  tuer l'aigle. Puis il plante deux herbes  haute tige
et laisse dans la maison de l'aigle Longues-Jambes en lui disant: Si
les plantes se fltrissent, mets-toi vite  ma recherche. Ta-ywa et
Longs-Bras reprennent leur route et arrivent  une autre maison vide o
ils trouvent dans une jarre une jeune fille et o Ta-ywa tue des tigres,
matres de la maison. Il plante encore des herbes, et, laissant derrire
lui Longs-Bras avec les recommandations qu'il a faites  Longues-Jambes,
il se remet en chemin et arrive dans une troisime maison o se cache
encore une jeune fille. Cette fois, ce sont trois gros serpents qu'il
doit combattre. Il en tue deux, mais le troisime l'avale. Aussitt les
plantes se fltrissent: Longues-Jambes et Longs-Bras accourent  son
aide, tuent le serpent et rendent la vie  Ta-ywa.

                                * * *

Nous avons fait remarquer que, dans la combinaison du thme des
personnages extraordinaires avec le thme qui est proprement celui de
_Jean de l'Ours_, la plus grande partie des aventures constituant le
premier thme disparat. Nous allons voir, dans un conte cossais
(Campbell, n 16), unique, croyons-nous, en son genre, cette mme
combinaison se faire de la faon la plus ingnieuse, sans occasionner
l'limination d'aucun lment important de l'un ni de l'autre thme.--Le
hros, fils d'une pauvre veuve, part avec trois seigneurs pour aller
dlivrer les trois filles d'un roi que trois gants ont emportes dans
le monde infrieur. Il s'adjoint sur la route trois personnages
extraordinaires: un buveur, capable de boire toute une rivire; un
mangeur, dont la faim ne peut tre assouvie; un couteur, qui entend
l'herbe pousser. Ce dernier, grce  sa finesse d'oue, dcouvre o sont
les princesses; le fils de la veuve et les trois personnages
extraordinaires se font descendre par les seigneurs dans le monde
infrieur. Le premier des gants leur dit qu'ils n'auront pas les
princesses avant d'avoir trouv un homme capable de boire autant d'eau
que lui. Le buveur tient si bien tte au gant, que celui-ci crve. Il
en est de mme du second gant, quand il veut se mesurer avec le
mangeur. Le troisime gant donne les princesses, mais  condition que
le fils de la veuve restera  son service pendant un an et un jour. On
fait remonter les filles du roi, dont les seigneurs s'emparent. Le fils
de la veuve sort du monde infrieur sur un aigle que le gant lui a
donn. Suit son entre comme compagnon chez un forgeron, et la commande,
faite par les seigneurs, de trois couronnes pareilles  celles que les
princesses portaient chez les gants. Le fils de la veuve appelle
l'aigle au moyen d'un sifflet que celui-ci lui a donn, et l'envoie
chercher ces couronnes dans le monde infrieur.




II

LE MILITAIRE AVIS


Il tait une fois un militaire qui revenait du service. Passant un jour
devant un chteau, il frappa pour demander  boire, car il avait grand'
soif. Un lion vint lui ouvrir: dans ce temps-l les lions faisaient
l'office de domestiques. Le matre et la matresse du chteau taient
sortis. Le militaire pria le lion de lui donner un verre d'eau.
Militaire, rpondit le lion, je ne te donnerai pas de l'eau; tu
boiras du vin avec moi. L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Ils
burent ensemble quelques bouteilles, puis le lion dit au militaire:
Militaire, veux-tu jouer avec moi une partie de piquet? je sais que les
militaires jouent  ce jeu quand ils n'ont rien  faire.--Lion, trs
volontiers.

Ils jourent sept ou huit parties. Le lion, qui perdait toujours, tait
furieux. Il laissa tomber  dessein une carte et demanda au militaire de
la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le lion n'attendait que
le moment o il se baisserait pour se jeter sur lui, ne bougea pas et
lui dit: Je ne suis pas ton domestique, tu peux la ramasser toi-mme.
Cependant, comme je m'aperois que tu es un peu en colre, nous allons
jouer  un autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche.
Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait; le militaire fit une
balanoire et y monta le premier. A peine s'tait-il balanc quelques
instants, que le lion lui cria: Descends, militaire, descends donc,
c'est mon tour.--Pas encore, lion, dit l'autre, tu as le temps d'y
tre. Enfin le militaire se dcida  descendre; il aida le lion 
monter sur la balanoire et lui dit: Lion, comme tu ne connais pas ce
jeu, je crains que tu ne tombes et que tu ne te casses les reins. Je
vais t'attacher par les pattes. Il l'attacha en effet, et, du premier
coup, il le lana au plafond. Ah! militaire, militaire, descends-moi,
criait le lion, j'en ai assez.--Je te descendrai quand je repasserai
par ici, rpondit le militaire, et il sortit du chteau.

Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues. Les
matres du chteau, qui taient au bois, se htrent de revenir. Aprs
avoir cherch partout, ils finirent par dcouvrir le lion suspendu en
l'air sur la balanoire. Eh! lion, lui dirent-ils, que fais-tu
l?--Ah! ne m'en parlez pas! c'est un mchant petit crapaud de militaire
qui m'a mis o vous voyez.--Si nous te descendons, que lui feras-tu?--Je
courrai aprs lui, et si je l'attrape, je le tue et je le mange.

Cependant le militaire continuait  marcher; il rencontra un loup qui
fendait du bois. Loup, lui dit-il, ce n'est pas ainsi qu'on s'y
prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte dans la fente pour
servir de coin. Le loup n'eut pas plutt mis sa patte dans la fente,
que le militaire retira le merlin, et la patte se trouva prise.
Militaire, militaire, dgage-moi donc la patte.--C'est bon, dit
l'autre, ce sera pour quand je repasserai par ici.

Le lion, qui tait  la poursuite du militaire, accourut aux hurlements
du loup. Qu'as-tu donc, loup? lui dit-il.--Ah! ne m'en parle pas!
c'est un mchant petit crapaud de militaire qui m'a pris la patte dans
cette fente.--Si je te dlivre, que lui feras-tu?--Je courrai avec toi
aprs lui; nous le tuerons et nous le mangerons. Le lion dgagea la
patte du loup et ils coururent ensemble aprs le militaire.

Mais celui-ci avait dj gagn du terrain; il avait fait rencontre d'un
renard qui tait au pied d'un arbre, le nez en l'air. Eh! renard, lui
dit-il, que regardes-tu l-haut?--Je regarde ces cerises de bois.--Si
tu veux, dit le militaire, je vais t'aider  monter sur l'arbre. En
disant ces mots, il prit un bton bien aiguis, l'enfona dans le corps
du renard, puis l'ayant lev  six pieds de terre, il ficha le bton
sur l'arbre et laissa le renard embroch. Ah! militaire, militaire,
descends-moi donc, criait le renard.--Quand je repasserai, dit le
militaire. Les cerises auront le temps de mrir d'ici-l.

Le renard poussait des cris lamentables, qui attirrent de son ct le
lion et le loup. Que fais-tu l, renard? lui dirent-ils.--Ah! ne m'en
parlez pas! c'est un mchant petit crapaud de militaire qui m'a jou ce
tour.--Si nous te dlivrons, que lui feras-tu?--Je courrai avec vous
aprs lui; nous le tuerons et nous le mangerons.

Le militaire, ayant continu sa route, rencontra une jeune fille.
Mademoiselle, lui dit-il, il y a derrire nous trois btes froces
qui vont nous dvorer: voulez-vous suivre mon conseil? faisons une
balanoire. La jeune fille y consentit, et le jeu tait en train quand
le lion, qui tait en avance sur ses compagnons, arriva. Quoi? dit-il,
encore le mme jeu! sauvons-nous. Ensuite le militaire se mit  fendre
du bois. Le loup, tant survenu, s'cria: C'est donc toujours la mme
chose! Et il dtala. Ainsi fit le renard.

Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent bien
joyeux d'apprendre qu'elle avait chapp  un si grand pril. Ils firent
mille remerciements au militaire et lui donnrent leur fille en mariage.


REMARQUES

Il a t recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury,
p. 193): Un rmouleur, qui va tre mang par un loup, demande  celui-ci
la permission de s'amuser  faire tourner encore une fois son
moulette. Le loup y consent, et, trouvant le jeu trs joli, veut
jouer lui aussi. Le rmouleur fait en sorte que le loup ait la patte
prise, puis il se sauve. Un autre loup dlivre son camarade, et les
voil tous les deux  courir aprs le rmouleur. Sur leur chemin, ils
rencontrent un livre auquel le rmouleur a mis de petits boulets aux
oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus vite; et ensuite
un renard, auquel ce mme rmouleur a enfonc, sous le mme prtexte,
un ragot dans le derrire. Ils les dbarrassent, l'un de ses boulets,
l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rmouleur.
Ils l'aperoivent enfin; mais alors le rmouleur montre l'moulette au
loup, puis les boulets au livre et le ragot au renard, et
successivement chacun des trois s'enfuit.

Un conte croate (Krauss, n 20) est du mme genre: Un jeune paysan, dont
le comte son matre voudrait se dbarrasser, doit passer la nuit dans
une chambre o se trouve un ours affam. Il y entre en jouant de la
guimbarde. L'ours demande aussitt  apprendre cet instrument; mais le
jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prtexte
de les lui couper, il lui emprisonne la patte dans la fente d'un morceau
de bois. Le lendemain, le comte ordonne au jeune homme de prendre une
voiture et de se rendre dans un autre de ses chteaux; puis il lance
l'ours  sa poursuite. Chemin faisant, le jeune homme joue de mauvais
tours d'abord  un renard qu'il suspend  un arbre sous prtexte de le
gurir de la colique, et ensuite  un livre, auquel il disloque les
jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le
livre, dlivrs par l'ours, se joignent  lui, et ils arrivent non loin
du jeune homme,  un moment o celui-ci est descendu de voiture et entr
dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le
renard, prparer une corde, et le livre, aiguiser un bton. Et tous les
trois dcampent au plus vite. (On se rappelle que, dans le conte
lorrain, le militaire fait route avec une jeune fille, qu'il pouse
ensuite; dans le conte croate, le jeune homme a pris avec lui dans sa
voiture la fille du seigneur,  l'insu de celui-ci, et il l'pouse
galement.)

Un conte allemand de la rgion de Worms (Grimm, n 8) prsente une forme
courte de ce thme: Un joueur de violon, passant dans une fort, se
met  jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon.
Arrive un loup, qui demande  apprendre le violon: le musicien lui dit
de mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les
pattes se trouvent prises, il le laisse l. Il traite un renard et un
livre  peu prs de la mme faon. Cependant le loup,  force de se
dbattre, est parvenu  se dgager; il dlivre le renard et le livre,
et tous les trois se mettent  la poursuite du musicien. Mais les sons
du violon ont attir prs de celui-ci un bcheron arm de sa hache, et
les animaux n'osent pas l'attaquer.

Le dnouement du _Militaire avis_, qui manque dans le conte allemand
que nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre
conte, allemand aussi, et recueilli dans la Hesse (Grimm, n 114). Voici
ce passage: Un tailleur a serr dans un tau les pattes d'un ours qui
veut apprendre le violon. L'ours, dlivr par des ennemis du tailleur,
se met  sa poursuite; alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en
voiture, sort brusquement les jambes par la portire, et, les cartant
et resserrant comme les branches d'un tau: Veux-tu rentrer l-dedans?
crie-t-il  l'ours. Celui-ci s'enfuit pouvant.

On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection
Wolf, la fin du conte page 408; le conte souabe n 59 de la collection
Meier, et une partie d'un autre conte allemand (Proehle, II, n 28).




III

LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL


Il tait une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse  la folie.
Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pays, il passa en
France o le gibier ne manquait pas.

Un jour qu'il tait en chasse, il vit un bel oiseau d'une espce qu'il
ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le prendre, mais
au moment o il mettait la main dessus, l'oiseau s'envola, et, sautant
d'arbre en arbre, il alla se percher dans le jardin d'une htellerie. Le
roi entra dans l'htellerie pour l'y poursuivre, mais il perdit sa
peine: l'oiseau lui chappa encore et disparut.

Aprs toute une journe passe  battre les bois et la plaine, le roi
arriva le soir dans un hameau, o il dut passer la nuit. Il alla frapper
 la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui l'accueillit de son
mieux, et lui dit que sa femme venait d'accoucher d'un petit garon;
mais ils n'avaient point de parrain, parce qu'ils taient pauvres. Le
roi,  leur prire, voulut bien tre parrain de l'enfant, auquel il
donna le nom d'Eugne. Avant de prendre cong, il tira de son
portefeuille un crit cachet qu'il remit aux parents, en leur disant de
le donner  leur fils quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.

Lorsque l'enfant eut six ans, il dit  son pre: Mon pre, vous me
parlez souvent de ma marraine; pourquoi ne me parlez-vous pas de mon
parrain?--Mon enfant, rpondit le pre, ton parrain est un grand
seigneur: c'est le roi d'Angleterre. Il m'a laiss un crit cachet que
je dois te remettre quand tu auras dix-sept ans accomplis.

Cependant le jeune garon allait  l'cole: une somme d'argent avait
t dpose pour lui chez le matre d'cole sans qu'on st d'o elle
venait.

Enfin arriva le jour o Eugne eut ses dix-sept ans. Il se leva de bon
matin et dit  son pre: Il faut que j'aille trouver mon parrain. Le
pre lui donna un cheval et trente-six liards, et le jeune homme lui dit
adieu; mais, avant de se mettre en route, il alla voir sa marraine, qui
tait un peu sorcire. Mon ami, lui dit-elle, si tu rencontres un
tortu ou un bossu, il faudra rebrousser chemin.

Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit. A quelque
distance du hameau, il rencontra un tortu et tourna bride. Le jour
suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur ses pas. Demain,
pensait-il, je serai peut-tre plus heureux. Mais le lendemain encore,
un autre bossu se trouva sur son chemin: c'tait un de ses camarades
d'cole, nomm Adolphe. Cette fois, se dit Eugne, je ne m'en
retournerai plus.

O vas-tu? lui demanda le bossu.--Je m'en vais voir mon parrain, le
roi d'Angleterre.--Veux-tu que j'aille avec toi?--Je le veux bien.

Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrrent dans une
auberge. Eugne dit au garon d'curie qu'il partirait  quatre heures
du matin; mais le bossu alla ensuite donner l'ordre de tenir le cheval
prt pour trois heures, et, trois heures sonnant, il prit le cheval et
s'enfuit.

Eugne fut fort tonn de ne plus trouver son cheval. O donc est mon
cheval? demanda-t-il au garon d'curie.--Votre compagnon, rpondit
le garon, est venu de votre part dire de le tenir prt pour trois
heures. Il y a une heure qu'il est parti.

Eugne se mit aussitt  la poursuite du bossu, et il le rejoignit dans
une fort auprs d'une croix. Le bossu s'arrta et dit  Eugne en le
menaant: Si tu tiens  la vie, jure devant cette croix de ne dire 
personne que tu es le filleul du roi, si ce n'est trois jours aprs ta
mort. Eugne le jura, puis ils continurent leur voyage et arrivrent
au palais du roi d'Angleterre.

Le roi, croyant que le bossu tait son filleul, le reut  bras ouverts.
Il accueillit aussi trs bien son compagnon. Quel est ce jeune homme?
demanda-t-il au bossu.--Mon parrain, c'est un camarade d'cole que j'ai
amen avec moi.--Tu as bien fait, dit le roi. Puis il ajouta: Mon
enfant, je ne pourrai pas tenir ma promesse. Tu sais que je me suis
engag autrefois  te donner ma fille, quand tu serais en ge de te
marier; mais elle m'a t enleve. Depuis onze ans que je la fais
chercher par terre et par mer, je n'ai pu encore parvenir  la
retrouver.

Les deux jeunes gens furent logs au palais. Tous les seigneurs et
toutes les dames de la cour aimaient Eugne, qu'ils ne connaissaient que
sous le nom d'Adolphe: c'tait un jeune homme bien fait et plein
d'esprit; mais tout le monde dtestait le bossu. Le roi seul, qui le
croyait toujours son filleul, avait de l'affection pour lui, mais il
tmoignait aussi beaucoup d'amiti  son compagnon, ce dont le bossu
tait jaloux.

Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit: Mon parrain, Adolphe
s'est vant d'aller prendre la mule du gant. Le roi fit venir Adolphe:
Eugne m'a dit que tu t'es vant d'aller prendre la mule du
gant.--Moi, sire? comment m'en serais-je vant? je ne saurais seulement
o la trouver, cette mule.--N'importe! si tu ne me l'amnes pas, tu
seras brl dans un cent de fagots.

Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Aprs avoir
march quelque temps, il rencontra une vieille qui lui demanda un peu de
son pain. Prenez tout si vous voulez, dit Adolphe; je ne saurais
manger.--Tu es triste, mon ami, dit la vieille; je sais ce qui te
cause ton chagrin: il faut que tu ailles prendre la mule du gant. Eh
bien! le gant demeure de l'autre ct de la mer; il a un merle dont le
chant se fait entendre d'un rivage  l'autre. Ds que tu entendras le
merle chanter, tu passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en prsence
du gant, parle-lui hardiment.

Le jeune homme fut bientt arriv au bord de la mer, mais le merle ne
chantait pas. Il attendit que l'oiseau et chant, et il passa la mer.
Le gant ne tarda pas  paratre devant lui et lui dit: Que viens-tu
faire ici, ombre de mes moustaches, poussire de mes mains?--Je viens
chercher ta mule.--Qu'en veux-tu faire?--Que t'importe?
donne-la-moi.--Eh bien! je te la donne, mais  la condition que tu me la
rendras un jour. Adolphe prit la mule, qui faisait cent lieues d'un
pas, et retourna au palais.

Le roi fut trs content de le revoir et lui promit de ne plus lui faire
de peine. Mais bientt le bossu, qui avait entendu parler du merle du
gant, vint dire au roi: Mon parrain, Adolphe s'est vant d'aller
chercher le merle du gant qui chante si bien et qu'on entend de si
loin. Le roi fit venir Adolphe: Eugne m'a dit que tu t'es vant
d'aller chercher le merle du gant.--Moi, sire? je ne m'en suis point
vant, et comment ferais-je pour le prendre?--N'importe! si tu ne me le
rapportes pas, tu sera brl dans un cent de fagots.

Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Ds qu'il entendit
le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau. Que viens-tu
faire ici, lui dit le gant, ombre de mes moustaches, poussire de mes
mains?--Je suis venu prendre ton merle.--Qu'en veux-tu faire?--Que
t'importe? laisse-le-moi.--Eh bien! je te le donne, mais  la condition
que tu me le rendras un jour. Quand Adolphe fut de retour au palais du
roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle
chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tourmenter.

Quelque temps aprs, le bossu dit au roi: Le gant a un falot qui
claire tout le pays  cent lieues  la ronde; Adolphe s'est vant de
prendre ce falot et de l'apporter ici. Le roi fit venir Adolphe:
Eugne m'a dit que tu t'es vant d'aller prendre le falot du
gant.--Moi, sire? comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne me
rapportes pas ce falot, tu seras brl dans un cent de fagots.

Adolphe s'loigna et fut bientt sur le bord de la mer. Le merle n'tait
plus l pour l'avertir du moment o il pourrait passer l'eau; il tenta
pourtant l'aventure, et, tant parvenu sur l'autre bord, il alla droit
au gant. Que viens-tu faire ici, lui dit le gant, ombre de mes
moustaches, poussire de mes mains?--Je viens prendre ton falot.--Qu'en
veux-tu faire?--Que t'importe? donne-le-moi.--Eh bien! je te le donne,
mais  la condition que tu me le rendras un jour. Le jeune homme
remercia le gant et s'en retourna. Quand il fut arriv  quelque
distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avana en
tenant haut le falot, dont tout le pays fut clair. Le roi, rempli de
joie, promit encore une fois  Adolphe de ne plus lui faire de peine.

Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe et  subir de nouveaux
ennuis; enfin le bossu dit au roi: Adolphe s'est vant de savoir o est
votre fille et de pouvoir vous la rendre. Le roi fit venir Adolphe:
Eugne m'a dit que tu t'es vant de savoir o est ma fille et de
pouvoir me la rendre.--Ah! sire, vous l'avez fait chercher partout, par
terre et par mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que
moi, pauvre tranger, je puisse en venir  bout?--N'importe! si tu ne me
la ramnes pas, tu seras brl dans un cent de fagots.

Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait dj rencontre
se trouva encore sur son chemin; elle lui dit: Le roi veut que tu lui
ramnes sa fille. Retourne chez le gant. Adolphe passa donc encore la
mer, et, arriv chez le gant, il lui demanda s'il savait o tait la
fille du roi. Oui, je le sais, rpondit le gant; elle est dans le
chteau de la reine aux pieds d'argent; mais pour la dlivrer il y a
beaucoup  faire. Il faut d'abord que tu ailles redemander au roi ma
mule, mon merle et mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau
long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante
toises; il faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre, et dans la
chambre un mtier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit
entrer dans ce btiment ni fer, ni acier: le roi fera comme il pourra.

Adolphe alla rapporter au roi les paroles du gant. On fit aussitt
venir des ouvriers, et on leur commanda de construire un vaisseau long
de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises;
dans ce vaisseau, il devait y avoir une chambre, et dans la chambre un
mtier de tisserand, le tout sans fer ni acier. En quarante-huit heures,
le btiment fut termin; mais le bossu avait donn de l'argent  un
ouvrier pour qu'il y mt une broche de fer.

Adolphe amena le btiment au gant. Il est entr du fer dans ton
btiment, dit le gant.--Non, rpondit Adolphe, il n'y en a pas.--Il
y a du fer en cet endroit, dit le gant. Ramne au roi le vaisseau;
qu'il fasse venir un ouvrier avec un marteau et un ciseau, et l'on verra
si je dis vrai. Ds que l'ouvrier eut appuy son ciseau  l'endroit
indiqu, et qu'il eut donn dessus un coup de marteau, le ciseau se
cassa. On retira la broche de fer, et le gant, quand Adolphe fut de
retour avec le vaisseau, ne trouva plus rien  redire.

Maintenant, dit-il, il faut qu'il y ait dans ce vaisseau trois cents
miches de pain, trois cents livres de viande, trois cents sacs de
millet, trois cents livres de lin, et de plus qu'il s'y trouve trois
cents filles vierges. Le roi fit chercher dans la ville de Londres et
dans les environs les trois cents filles demandes; quand on les eut
trouves, on les embarqua dans le vaisseau, on y mit aussi le pain, la
viande et le reste, et Adolphe retourna chez le gant. Celui-ci donna un
coup d'paule, et le navire fut port  plus de deux cents lieues en
mer. Adolphe tait au gouvernail; sous le pont, les trois cents filles
filaient et le gant tissait.

Tout  coup on aperut au loin une grosse montagne toute noire. Ah!
dit Adolphe, nous allons arriver!--Non, dit le gant. C'est le
royaume des poissons. Pour qu'ils te laissent passer, tu diras que tu es
un prince de France qui voyage.

Que viens-tu faire ici? demandrent les poissons au jeune homme.--Je
suis un prince de France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras
pas. Alors Adolphe leur jeta des miettes de pain; tous les poissons y
coururent  la fois et le laissrent passer. Il n'tait pas encore bien
loin quand le roi des poissons dit  son peuple: Nous avons t bien
malhonntes de n'avoir pas remerci ce prince qui nous a secourus dans
notre dtresse. Courez aprs lui et faites-le retourner. Les poissons
ayant ramen le jeune homme, le roi lui dit: Tenez, voici une de mes
artes. Quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.

Eh bien! demanda le gant, que t'a donn le roi des poissons?--Il m'a
donn une de ses artes: mais que ferai-je de cette arte?--Mets-la dans
ta poche: tu auras occasion de t'en servir.

On aperut bientt une autre montagne plus noire encore que la premire.
N'allons-nous pas aborder? demanda le jeune homme.--Non, rpondit le
gant. C'est le royaume des fourmis.

Les fourmis avaient le sac au dos et faisaient l'exercice; elles
crirent  Adolphe: Que viens-tu faire ici?--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas. Adolphe leur
jeta du millet: les fourmis se mirent  manger le grain et laissrent
passer le jeune homme. Nous avons t bien malhonntes, dit alors le
roi des fourmis, de n'avoir pas remerci ce prince. Courez le
rappeler. Quand Adolphe fut revenu prs de lui, le roi des fourmis lui
dit: Prince, nous tions depuis sept ans dans la dtresse; vous nous en
avez tirs pour quelque temps. Tenez, voici une de mes pattes: quand
vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.

Que t'a donn le roi des fourmis? demanda le gant.--Il m'a donn une
de ses pattes; mais que ferai-je d'une patte de fourmi?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.

Quelque temps aprs, parut au loin une montagne plus grosse et plus
noire encore que les deux premires. Allons-nous enfin arriver?
demanda Adolphe.--Non, dit le gant. C'est le royaume des rats.

Que viens-tu faire ici? crirent les rats.--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas. Adolphe leur
jeta du pain, et les rats le laissrent passer. Nous avons t bien
malhonntes, dit le roi des rats, de n'avoir pas remerci ce prince.
Courez le rappeler. Et le jeune homme tant retourn sur ses pas; Nous
vous remercions beaucoup, lui dit le roi, de nous avoir secourus dans
notre misre. Tenez, voici un poil de ma moustache: quand vous aurez
besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.

Eh bien! demanda le gant, que t'a donn le roi des rats?--Il m'a
donn un poil de sa moustache; que ferai-je de cela?--Mets-le dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.

Le vaisseau continua sa route et arriva en vue d'une autre grosse
montagne. N'est-ce point l que nous devons nous arrter? demanda le
jeune homme.--Non, dit le gant. C'est le royaume des corbeaux.

Que viens-tu faire ici? dirent les corbeaux.--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas. Adolphe leur
jeta de la viande, et les corbeaux le laissrent passer. Nous avons t
bien malhonntes, dit le roi des corbeaux, de n'avoir pas remerci ce
bon prince. Courez aprs lui et faites-le retourner. Le jeune homme fut
donc ramen devant le roi, qui lui dit: Vous nous avez rendu un grand
service, et nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes:
quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.

Que t'a donn le roi des corbeaux? demanda le gant.--Il m'a donn
une de ses plumes; mais que ferai-je de cette plume?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.

Au bout de quelque temps, Adolphe aperut une montagne qui tait encore
plus grosse et plus noire que toutes les autres. Cette fois, dit-il,
nous allons arriver.--Non, dit le gant. C'est le royaume des
gants.

Que viens-tu faire ici? crirent les gants.--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas. Adolphe leur
jeta de grosses boules de pain; les gants, les ayant ramasses, se
mirent  manger et le laissrent passer. Nous avons t bien
malhonntes, dit le roi des gants, de n'avoir pas remerci ce prince.
Courez le rappeler. Et, le jeune homme de retour, le roi lui dit: Nous
vous remercions de nous avoir secourus; nous tions sur le point de nous
dvorer les uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe: quand vous
aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.--Avec
ceux-ci, se dit Adolphe, je gagnerai plus qu'avec les autres, car ils
sont grands et forts.

Eh bien! demanda le gant, que t'a donn le roi des gants?--Il m'a
donn un poil de sa barbe; qu'en ferai-je?--Mets-le dans ta poche: tu
auras occasion de t'en servir.

Maintenant, continua le gant, le premier pays que nous dcouvrirons
sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu iras droit au chteau; la
porte en est garde par la princesse, fille du roi d'Angleterre, change
en lionne qui jette du feu par les yeux, par les naseaux et par la
gueule. Il y a trente-six chambres dans le chteau: tu entreras d'abord
dans la chambre de gauche, puis dans celle de droite, et ainsi de
suite.

Arriv dans le pays de la reine aux pieds d'argent, Adolphe se rendit au
chteau. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin de lui faire du
mal, se mit  lui lcher les mains: elle pressentait qu'il serait son
librateur. Le jeune homme alla d'une chambre  l'autre suivant les
recommandations du gant, et entra enfin dans la dernire chambre, o se
trouvait la reine aux pieds d'argent.

Que viens-tu faire ici? lui dit la vieille reine.--Je viens chercher
la princesse.--Tu mriterais d'tre chang toi aussi en bte, en
punition de ton audace. Sache que pour dlivrer la princesse il y a
beaucoup  faire. Et d'abord je veux trois cents livres de lin, files
par trois cents filles vierges. Adolphe lui apporta les trois cents
livres de lin et lui prsenta les trois cents filles qui les avaient
files. C'est bien, dit la reine. Maintenant tu vois cette grosse
montagne: il faut l'aplanir et faire  la place un beau jardin, orn de
fleurs et plant d'arbres qui portent des fruits dj gros; et tout cela
en quarante-huit heures.

Adolphe alla demander conseil au gant. Celui-ci appela le royaume des
gants, le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des
corbeaux. En quatre ou cinq tours de main les gants eurent aplani la
montagne, dont ils jetrent les dbris dans la mer. Puis les fourmis et
les rats se mirent  fouiller et  prparer la terre; les corbeaux
allrent chercher au loin dans les jardins les fleurs et les arbres, et
tout fut termin avant le temps fix par la reine. Adolphe alla dire 
la vieille de venir voir le jardin; elle ne put rien trouver 
reprendre, cependant elle grondait entre ses dents. Ce n'est pas tout,
dit-elle au jeune homme, il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau
qui fait mourir.

Adolphe eut encore recours au gant, mais cette fois le gant ne put
rien lui conseiller: il n'en savait pas si long que la vieille reine.
Les corbeaux, dit-il, nous apprendront peut-tre quelque chose. On
battit la gnrale parmi les corbeaux; ils se rassemblrent, mais aucun
d'eux ne put donner de rponse. On s'aperut alors qu'il manquait 
l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Rame: on les fit venir. La
Rame, qui tait ivre, dclara qu'il ne savait pas o tait l'eau, mais
que peu lui importait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite,
plus ivre encore; on lui demanda o se trouvait l'eau; il rpondit qu'il
le savait bien, mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son camarade.
Adolphe le fit dlivrer; puis il donna cinquante francs  La Chique pour
boire  sa sant, et La Chique le conduisit dans un souterrain:  l'une
des extrmits coulait l'eau qui ressuscite,  l'autre l'eau qui fait
mourir. La Chique recommanda que l'on mt des factionnaires  l'entre
du souterrain, parce que la vieille reine devait envoyer des colombes
pour briser les fioles dans lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes
arrivrent en effet, mais les corbeaux, qui taient plus forts qu'elles,
les empchrent d'approcher. Le gant dit alors au jeune homme: Tu
prsenteras d'abord  la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de
rendre  la princesse sa premire forme; cela fait, tu jetteras au
visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra.

Quand Adolphe fut de retour, la vieille reine lui dit: M'as-tu rapport
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir?--Oui, rpondit Adolphe.
Voici l'eau qui ressuscite.--C'est bien. Maintenant, o est l'eau qui
fait mourir?--Rendez d'abord  la princesse sa premire forme, et je
vous donnerai l'eau qui fait mourir.

La reine fit ce qu'il demandait, et la lionne redevint une belle jeune
fille, pare de perles et de diamants, qui se jeta au cou d'Adolphe en
le remerciant de l'avoir dlivre. A prsent, dit la vieille reine,
donne-moi l'eau qui fait mourir. Adolphe la lui jeta au visage et elle
tomba morte. Ensuite le jeune homme reprit avec la princesse le chemin
du royaume d'Angleterre et dpcha au roi un courrier pour lui annoncer
leur arrive.

La joie fut grande au palais. Toutes les dames de la cour vinrent au
devant de la princesse pour la complimenter: elle les embrassa l'une
aprs l'autre. Le bossu, qui se trouvait l, s'tant aussi approch pour
l'embrasser: Retire-toi, lui dit-elle. Que tu es laid!

Le soir, pendant le souper, le roi dit  la princesse: Ma fille, je
t'ai promise en mariage  mon filleul: je pense que tu ne voudras pas me
faire manquer  ma parole.--Mon pre, rpondit la princesse,
laissez-moi encore huit jours pour faire mes dvotions. Le roi y
consentit.

Au bout des huit jours, la princesse dit au roi qu'elle avait laiss
tomber dans la mer un anneau qui lui venait de la reine aux pieds
d'argent, et qu'avant tout elle voulait le ravoir. Le bossu, jaloux de
la prfrence que la princesse montrait pour Adolphe, alla dire au roi:
Mon parrain, Adolphe s'est vant de pouvoir retirer de la mer l'anneau
de la princesse. Le roi fit aussitt appeler Adolphe: Eugne m'a dit
que tu t'es vant de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la
princesse.--Non, sire, je ne m'en suis pas vant; d'ailleurs, je ne le
saurais faire.--N'importe! si tu ne me rapportes pas cet anneau, tu
seras brl dans un cent de fagots.

Adolphe s'loigna bien triste et se rendit chez le gant, auquel il
conta sa peine. Je m'tais dit que je ne ferais plus rien pour toi,
dit le gant. Pourtant je ne veux pas te laisser dans l'embarras. Je
vais appeler les poissons. On battit la gnrale parmi les poissons;
ils arrivrent en foule, mais aucun d'eux ne savait o tait l'anneau.
On s'aperut alors qu'il manquait  l'appel deux vieux soldats, La
Chique et La Rame; on les fit venir. La Rame, qui tait ivre, dclara
qu'il ne savait o tait l'anneau, mais que peu lui importait; on le mit
en prison. La Chique arriva ensuite, encore plus ivre; il dit qu'il
avait la bague dans son sac, mais qu'il fallait d'abord tirer La Rame
de prison. Quand son camarade fut en libert, La Chique remit la bague
au jeune homme. Adolphe lui donna cent francs pour boire  sa sant et
courut porter la bague au roi.

Je pense, ma fille, dit alors le roi, que tu dois tre contente; tu
te marieras demain.--Je ne suis pas encore dcide, rpondit la
princesse; je voudrais auparavant que l'on transportt ici le chteau
de la reine aux pieds d'argent. On fit aussitt prparer les
fondations, et le bossu, de plus en plus jaloux d'Adolphe, alla dire au
roi: Mon parrain, Adolphe a dit qu'il savait le moyen de transporter
ici le chteau de la reine aux pieds d'argent sans aucune gratignure,
pas mme une gratignure d'pingle. Le roi fit appeler Adolphe: Eugne
m'a dit que tu t'es vant de pouvoir transporter ici le chteau de la
reine aux pieds d'argent sans aucune gratignure, pas mme une
gratignure d'pingle.--Non, sire, je ne m'en suis pas vant.
D'ailleurs, comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne le fais
pas, tu seras brl dans un cent de fagots.

Adolphe, bien dsol, alla de nouveau trouver le gant, qui lui dit:
Demande d'abord au roi de te faire construire un grand vaisseau. Le
vaisseau construit, Adolphe s'y embarqua avec le gant. Celui-ci appela
le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des gants.
Les fourmis et les rats dtachrent le chteau de ses fondations; quatre
gants le soulevrent et l'allrent porter sur le navire; puis on appela
le royaume des poissons pour soutenir le navire.

Tout le monde  la cour du roi d'Angleterre fut enchant de voir Adolphe
de retour, et le chteau fut pos sur les fondations prpares vis--vis
du palais du roi. Le roi dit alors  sa fille: Maintenant j'espre que
tu vas pouser Eugne.--Mon pre, rpondit la princesse, accordez-moi
quelque temps encore; je ne suis pas dcide.

Comme la princesse ne cachait pas au bossu qu'elle ne pouvait le
souffrir, la jalousie de celui-ci contre Adolphe ne faisait que crotre.
Un jour, il dit au jeune homme: Allons faire ensemble une partie de
chasse dans le bois des Cerfs.--Volontiers, rpondit Adolphe. Quand le
bossu fut dans la fort avec Adolphe, il lui tira un coup de fusil par
derrire et l'tendit mort sur la place; puis il creusa un trou et l'y
enterra.

Le roi, ne voyant pas revenir Adolphe, demanda au bossu ce qu'il tait
devenu. Je n'en sais rien, dit le bossu. Il sera parti pour courir le
monde; il se lassait sans doute d'tre bien ici. La princesse tait au
dsespoir, mais elle n'en montra rien  son pre et lui demanda la
permission d'aller chasser dans le bois des Cerfs. Le roi, de crainte
d'accident, voulait la faire accompagner par quarante piqueurs  cheval,
mais elle le pria de l'y laisser aller seule.

En arrivant dans la fort, elle aperut des corbeaux qui voltigeaient
autour d'un trou; elle s'approcha, et, reconnaissant le pauvre Adolphe
que les corbeaux avaient dj  moiti dvor, elle se mit  pleurer et
 gmir. Enfin elle s'avisa qu'elle avait sur elle un flacon de l'eau
qui ressuscite; elle en frotta le cadavre, et le jeune homme se releva
plein de vie et de sant.

Or c'tait le troisime jour aprs sa mort.

La princesse revint au chteau avec Adolphe; elle le cacha dans une de
ses chambres, et alla trouver le roi. Mon pre, lui dit-elle,
seriez-vous bien aise de voir Adolphe?--Ma fille, rpondit le roi,
que me dis-tu l? Adolphe est parti pour aller au bout du monde: il ne
peut tre sitt de retour.--Eh bien! reprit la princesse, faites
fermer toutes les portes du palais, mettez-y des factionnaires, et
suivez-moi.

Le roi tant entr dans l'appartement de la princesse, celle-ci fit
paratre devant lui le jeune homme qui lui dit: Sire, Adolphe n'est pas
mon nom; je suis Eugne, votre filleul. Puis, tirant de son sein la
lettre que le roi avait remise  ses parents, il la prsenta au roi en
lui disant: Reconnaissez-vous cet crit? Quand le roi eut appris ce
qui s'tait pass, il fit brler le bossu dans un cent de fagots, et
Eugne pousa la princesse.

Moi, j'tais de faction  la porte de la princesse; je m'y suis ennuy,
et je suis parti.


REMARQUES

Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers, qui l'a entendu
raconter au rgiment.

                  *       *       *       *       *

Pour sa partie principale, notre _Roi d'Angleterre et son Filleul_ se
rattache au thme que l'on peut appeler le thme de _la Jeune Fille aux
cheveux d'or et de l'Eau de la mort et de la vie_. Nous traiterons en
dtail de ce thme dans les remarques de notre n 73, _la Belle aux
cheveux d'or_. Nous y renvoyons donc le lecteur, nous bornant  examiner
ici les contes qui, dans diverses collections, se rapprochent plus
particulirement du prsent conte.

Il convient de citer d'abord un conte grec moderne, recueilli en Epire
par M. de Hahn (n 37): Un roi est oblig, pendant la grossesse de sa
femme, de s'loigner de son royaume. Il recommande  la reine, si elle
met au monde un fils, de le lui envoyer quand il aura seize ans
accomplis, mais de se garder de prendre pour conducteur un homme sans
barbe. (Dans les contes grecs et dans les contes serbes, les hommes sans
barbe sont reprsents comme tant artificieux et mchants.) Lorsque le
moment est venu d'envoyer le jeune garon  son pre, la reine, s'tant
rendue sur la place du march pour louer un cheval et son conducteur, ne
peut trouver d'autre conducteur qu'un homme sans barbe. Le lendemain et
le surlendemain, elle n'est pas plus heureuse. Elle se dcide alors, sur
les instances de son fils,  le laisser partir avec un homme sans barbe.
Pendant le voyage, le jeune garon, press par une soif ardente, se fait
descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui dclare alors
qu'il l'abandonnera dans cette citerne, si le prince ne s'engage par
serment  lui cder son titre et ses droits, et  ne point rvler le
secret jusqu' ce qu'il soit mort et ressuscit des morts. Le pacte est
conclu, et l'imposteur, qui s'est revtu des habits du prince, est
accueilli par le roi comme son fils. Pour se dbarrasser du prince, il
le fait jeter en proie  un dragon aveugle, auquel il fallait de temps
en temps une victime; mais le jeune homme, instruit par un vieux cheval,
son confident, rend la vue au dragon, qui, par reconnaissance, lui
apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant quelques
instants aprs  la lumire. Ensuite, quand il est oblig d'aller  la
recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe
veut pouser, le prince, toujours d'aprs les conseils du vieux cheval,
se montre secourable, d'abord envers des fourmis qui ne peuvent
traverser un ruisseau, puis envers des abeilles dont un ours dvore le
miel, enfin envers de jeunes corbeaux qui vont tre dchirs par un
serpent. Grce  l'aide de ses obligs, le prince vient  bout des
tches qui lui sont imposes: les fourmis trient pour lui un tas norme
de bl, de millet et d'autres graines confondues ensemble; les abeilles
lui font reconnatre la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un
grand nombre de femmes voiles; enfin les corbeaux lui apportent une
fiole d'eau de la vie. La jeune fille, amene  la cour du roi, fait
fort mauvais visage  l'homme sans barbe, qui, pour se venger, tue le
prince  la chasse. Elle exige que le cadavre lui soit apport, et lui
rend la vie au moyen de l'eau merveilleuse. Le prince alors, dgag de
son serment, puisqu'il est ressuscit des morts, dmasque l'imposteur et
le fait prir.

Un autre conte grec moderne, recueilli dans le Ploponnse (E. Legrand,
p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte pirote: nous y
retrouvons notamment le serment prt par le jeune homme  l'homme sans
barbe qui, l aussi, tient la place du bossu du conte franais. Au lieu
du cheval (qui figure dans presque tous les contes du type de _la Belle
aux cheveux d'or_; voir les remarques de notre n 73), c'est une fe qui
aide le hros de ses conseils. Quand le jeune homme est envoy  la
recherche de la plus belle fille du monde, la fe, comme le gant de
notre conte, lui dit de demander au roi telle quantit de provisions
(viande, bl et miel), qu'il donnera en route aux lions, aux fourmis et
aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte franais, ces
divers animaux ont un roi: le roi des lions donne au jeune homme un poil
de sa crinire; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun une de
leurs ailes.

Un conte albanais (A. Dozon, n 12) a une introduction plus voisine
encore de celle du conte franais. Un roi est hberg chez un Valaque,
possesseur de nombreux troupeaux. Cette nuit-l mme, la femme du
Valaque accouche d'un garon. Le roi engage le pre  faire apprendre
plusieurs langues  son fils, et, lui remettant une croix, il lui dit:
Quand ton fils aura quinze ans, donne-lui cette croix et dis-lui
d'aller me trouver dans telle ville. Le jour o le jeune garon atteint
ses quinze ans, le pre lui remet la croix, et le jeune garon lit ces
mots, crits dessus: Je suis le roi ton parrain; viens me trouver dans
telle ville. Ce conte, o figure galement un tratre, a aussi le
serment: Si je meurs et que je ressuscite, alors seulement je te
dnoncerai.

Un conte serbe du mme type (Jagitch, n 1) a une introduction trs
voisine de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque
le serment, comme dans tous les contes qu'il nous reste  citer. Dans ce
conte serbe, nous rencontrons encore les princes des aigles, des
fourmis, des pies.--Comparer galement un autre conte serbe (Jagitch, n
1 _a_) et un conte bulgare (_Archiv fr slawische Philologie_, V, p.
79).

Citons aussi un conte breton, donn par M. F.-M. Luzel, dans son
cinquime rapport sur une mission en Basse-Bretagne, dj mentionn par
nous. Dans ce conte, intitul _la Princesse de Tronkolaine_, un roi, qui
a bien voulu tre le parrain du vingt-sixime enfant d'un charbonnier,
dit  celui-ci de lui envoyer l'enfant  Paris quand il aura dix-huit
ans. Le moment arriv, le jeune Louis se met en route sur un vieux
cheval. Comme il passe auprs d'une fontaine, un prtendu camarade
d'cole lui dit de mettre pied  terre pour boire, et, Louis l'ayant
fait malgr l'avis que lui avait donn une bonne vieille, l'autre le
jette dans la fontaine, lui enlve le signe de reconnaissance que Louis
devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant
rattrap, ils entrent ensemble chez le roi, qui fait bon accueil  son
prtendu filleul et admet Louis dans le chteau comme valet d'curie.
Bientt,  l'instigation du faux filleul, Louis est envoy en des
expditions trs prilleuses. Il doit notamment amener au roi la
princesse de Tronkolaine.--Cette partie du conte breton prsente une
grande ressemblance avec notre conte. Nous y retrouvons le btiment
charg de provisions dont le jeune homme rgale les fourmis, les
perviers et les lions par les royaumes desquels il passe; les tches
imposes par la princesse: dmler un gros tas de grains mlangs,
abattre une alle de grands arbres, aplanir une montagne,--tches dans
lesquelles le jeune homme est aid par les animaux ses obligs. (Dans
d'autres versions du conte breton, il faut apporter le palais de la
princesse devant celui du roi et aller chercher de l'eau de la mort et
de l'eau de la vie.) Arrive chez le roi, la princesse de Tronkolaine
dit de jeter dans un four le faux filleul, comme tant un dmon, et, la
chose faite, elle pouse Louis.

Nous renverrons encore  un autre conte breton, rsum dans les
remarques de notre n 73, _la Belle aux cheveux d'or_.

Dans un conte italien de Pise (Comparetti, n 5), nous relevons un trait
particulier de notre conte: Un prince se met en route pour aller voir
son oncle le roi de Portugal, qu'il ne connat pas. En chemin, un jeune
homme se joint  lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand
ils se trouvent dans un endroit isol, ce jeune homme met au prince un
pistolet sur la gorge, et le force  consentir  ce qu'il prenne son
titre et sa place: le prince passera pour son page. Arriv  la cour,
l'imposteur ne tarde pas  faire charger le page d'entreprises
dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a
disparu[127]. Grce aux conseils d'une cavale, le page russit dans ces
diverses entreprises. Pour aller  la recherche de la reine, il se fait
donner un vaisseau, sur lequel il s'embarque avec la cavale. Pendant la
traverse, il recueille dans son vaisseau un poisson, une hirondelle et
un papillon, et ensuite ces animaux lui viennent en aide quand, avant de
revenir avec lui, Granadoro lui demande successivement de lui apporter
son anneau qu'elle a jet au fond de la mer, de lui procurer une fiole
d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inaccessible, et enfin de
la reconnatre entre ses deux soeurs, tout  fait semblables  elle. De
retour  la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de l'eau
le page que le prtendu neveu du roi a tu, et elle dmasque
l'imposteur.

    [127] Ce trait correspond au passage de notre conte o Adolphe doit
    retrouver la fille du roi, qui est on ne sait o--Dans un conte
    portugais (Coelho, n 19), dont nous donnerons le rsum 
    l'occasion de notre n 73, _la Belle aux cheveux d'or_, c'est la
    fille du roi qu'il s'agit de retrouver, comme dans le conte
    franais.

Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, n 13).

                  *       *       *       *       *

Le passage o,  l'instigation du bossu, Adolphe reoit l'ordre
d'aller drober au gant sa mule, son merle et son falot, est emprunt 
un thme que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frres se sont
trouvs ensemble chez un ogre, un gant ou autre tre de ce genre, et
ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'chapper, ils
entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les
ans, jaloux, ont alors l'ide de faire ordonner par le roi  leur
frre d'aller drober les objets du gant, puis d'amener le gant
lui-mme. Ici,  la diffrence de notre conte franais, c'est par ruse
que le hros russit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Koehler
a tudi ce thme  propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner,
n 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme
spcimen oriental de ce type de conte: Trois frres se sont gars dans
la fort. Les deux ans disent au plus jeune, nomm Tchilbik, de monter
sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fume d'une chemine.
Tchilbik voit une colonne de fume s'lever du milieu de la fort. Les
trois frres marchent dans cette direction et arrivent  une maison o
ils se trouvent en face d'une _Kart_ (ogresse) et de ses trois filles.
La Kart leur donne  manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans
un lit, et les frres dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les
filles de la Kart  sa place et  celle de ses frres, et la Kart tue
ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik
revient  la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures,
lui dit: On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut
couvrir cent hommes; va la drober. (Il y a l une altration: dans les
contes europens, mieux conservs, c'est, comme nous l'avons dit, 
l'instigation de ses mchants frres que le hros reoit l'ordre d'aller
drober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille
voler la chaudire de la Kart, o l'on peut prparer  manger pour cent
hommes; puis sa chvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il
amne la Kart elle-mme, il lui donnera sa fille en mariage et
l'associera  son pouvoir[129].

    [128] Inutile de faire remarquer que cette partie du conte avare
    correspond au _Petit Poucet_ de Perrault. Dans plusieurs contes
    europens du type de _Tchilbik_, ce sont les coiffures que le hros
    change, comme dans Perrault.

    [129] Ce mme conte se retrouve chez les Kabyles (Rivire, p. 224).
    Bien qu'il soit, en gnral, assez altr, il est, sur un point
    important, un peu mieux conserv que le conte avare. Aprs s'tre
    chapps de chez l'ogresse, les sept frres rentrent chez leur pre.
    Un jour, l'un d'eux dit  celui-ci: O mon pre, il y a chez
    l'ogresse un tapis qui s'tend seul. Amor (l'un des frres, le hros
    du conte) nous le rapportera.

Dans certains contes europens de ce type, nous trouvons des objets
merveilleux analogues  ce falot du gant, qui claire  cent lieues 
la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, _Contes bretons_, n 1),
Allanic doit aller prendre au gant Goulaffre une demi-lune, qui
claire  plusieurs lieues  la ronde; dans un conte basque (Webster, p.
86), altr sur divers points, le hros doit s'emparer de la lune d'un
ogre, qui claire  sept lieues; dans un conte cossais (Campbell, n
17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), o les trois frres sont
remplacs par trois soeurs, la plus jeune reoit l'ordre d'aller
chercher le glaive de lumire du gant. Dans deux contes sudois
(Cavallius, n 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut
enlever  une sorcire ou  un gant, est une lampe d'or qui claire
comme la pleine lune.

Un conte sicilien (Gonzenbach, n 30) met en relief de la faon la plus
nette la combinaison du thme que nous venons d'indiquer avec le thme
de _la Belle aux cheveux d'or_, duquel drive, pour l'ensemble, notre
conte franais. Dans ce conte sicilien, les frres de Ciccu, envieux de
la faveur dont il jouit auprs du roi, disent  celui-ci que Ciccu est
en tat d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui rpand une lueur
merveilleuse, et ensuite _l'ogre lui-mme_. Ce dernier trait est, nous
l'avons vu, tout  fait caractristique du thme en question. Le rcit
passe ensuite dans le thme de la _Belle aux cheveux d'or_, qui
s'appelle ici la Belle du monde entier, et que Ciccu doit aller
chercher pour le roi.--Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, n 9), un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 368), un
conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, n 80),
aprs avoir donn les aventures, rsumes ci-dessus, du hros et de ses
frres chez une ogresse ou une sorcire, ont une seconde partie qui se
rattache au thme de _la Belle aux cheveux d'or_.

                  *       *       *       *       *

Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte franais.
Nous retrouvons en Orient le roi des fourmis qui, par reconnaissance,
promet au hros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien
de Calcutta (miss Stokes, n 22), un prince ayant donn  des fourmis
des gteaux qu'il avait emports comme provisions de route, le _radjah_
des fourmis lui dit: Vous avez t bon pour nous. Si jamais vous tes
dans la peine, pensez  moi, et nous arriverons.--Pour le passage o le
roi des poissons donne au jeune homme une de ses artes, le roi des
corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des _Mille
et un Jours_, cit par M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 203): Un
serpent reconnaissant donne au hros trois de ses cailles, en lui
disant de les brler si jamais il est menac d'un danger: alors le
serpent accourra  son secours.--Dans un conte arabe des _Mille et une
Nuits_ (_Histoire de Zobide_), Zobide a sauv la vie  une fe
transforme en serpent ail; la fe lui donne un paquet de ses cheveux,
dont il suffit de brler deux brins pour la faire venir immdiatement,
ft-elle au del du Caucase.

                                * * *

Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir o se trouve
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux,
l'un des deux qui ne s'taient pas prsents d'abord, peut donner des
renseignements  cet gard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire
(Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur
demander o est une certaine ville, et le seul qui le sache est
prcisment celui qui n'est pas venu  l'assemble. Il en est de mme
dans un conte sudois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, n 13), et dans d'autres contes europens. Un troisime
conte grec moderne d'Epire (Hahn, n 65, variante 2), offre sur un point
une ressemblance presque complte avec le conte franais: ce qu'on
demande aux corneilles rassembles, c'est d'aller chercher de l'eau de
la vie.--En Orient, le trait de l'oiseau arriv en retard et qui seul
peut donner le renseignement demand, se rencontre dans un conte arabe
des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Djanschah_), et dans un conte des
Avares du Caucase (Schiefner, n 4); ce dernier conte a mme, en commun
avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn,
n 25 et n 65, var. 2), un petit dtail assez curieux: dans le conte
avare comme dans les contes pirotes, l'oiseau en question est
boiteux.--Dans la mythologie grecque (_Apollodori Bibliotheca_, I, 9,
12), Mlampus ayant rassembl les oiseaux et leur ayant demand un
remde pour Iphiclus, le fils de son matre, il n'y a qu'un vautour qui
puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour ft le seul
qui n'et pas d'abord rpondu  l'appel. Aussi l'absence de ce trait
caractristique nous fait-elle hsiter  rapprocher de nos contes
modernes l'histoire de Mlampus.

Quant au passage de notre conte o un poisson, qui est arriv en retard
 l'assemble, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en
rapprocher un conte serbe, du type de la _Belle aux cheveux d'or_
(Jagitch, n 53). L, les clefs que la princesse avait jetes dans la
mer sont rapportes par une vieille grenouille qui, de tous les animaux
marins, convoqus par leur roi, est arrive la dernire.--Dans un conte
de la Haute-Bretagne (Sbillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en
retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchque mentionn plus
haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte
de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, _la Princesse de
Trmnzaour_).

                  *       *       *       *       *

Un dernier mot sur un dtail, tout de forme, de notre conte. Dans un
conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans
la bouche d'un ogre, les expressions du gant: Poussire de mes mains,
ombre de mes moustaches.




IV

TAPALAPAUTAU


Il tait une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous
dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour dans le pays
pour chercher  gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur
son chemin le bon Dieu qui lui dit: O vas-tu, mon brave homme?--Je
m'en vais par ces pays chercher  gagner ma vie et celle de ma femme et
de mes enfants.--Tiens, dit le bon Dieu, voici une serviette. Tu
n'auras qu' lui dire: _Serviette, fais ton devoir_, et tu verras ce qui
arrivera. Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu,
et voulut en faire aussitt l'exprience. Aprs l'avoir tendue par
terre, il dit: Serviette, fais-ton devoir, et la serviette se couvrit
d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia et reprit le
chemin de son village.

Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y passer la
nuit, et dit  l'aubergiste: Vous voyez cette serviette, gardez-vous de
lui dire: _Serviette, fais ton devoir_.--Soyez tranquille, mon brave
homme. Il tait  peine couch, que l'aubergiste dit  la serviette:
Serviette, fais ton devoir. Il fut grandement tonn en la voyant se
couvrir de pain, de vin, de viandes et de tout ce qu'il fallait pour
faire un bon repas, dont il se rgala avec tous les gens de sa maison.
Le lendemain, il garda la bienheureuse serviette et en donna une autre
au pauvre homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait jou.

Arriv chez lui, il dit en entrant: Ma femme, nous ne manquerons plus
de rien  prsent.--Oh! rpondit-elle, mon mari, vous nous chantez
toujours la mme chanson, et nos affaires n'en vont pas mieux.
Cependant l'homme avait tir la serviette de sa poche. Serviette,
dit-il, fais ton devoir. Mais rien ne parut. Il rpta les mmes
paroles jusqu' vingt fois, toujours sans succs, si bien qu'il dut se
remettre en route pour gagner son pain.

Il rencontra encore le bon Dieu. O vas-tu, mon brave homme?--Je m'en
vais par ces pays chercher  gagner ma vie et celle de ma femme et de
mes enfants.--Qu'as-tu fait de ta serviette? L'homme raconta ce qui lui
tait arriv. Que tu es simple, mon pauvre homme! lui dit le bon Dieu.
Tiens, voici un ne. Tu n'auras qu' lui dire: _Fais-moi des cus_, et
aussitt il t'en fera.

L'homme emmena l'ne, et,  la tombe de la nuit, il entra dans
l'auberge o il avait dj log. Il dit aux gens de la maison: N'allez
pas dire  mon ne: _Fais-moi des cus_.--Ne craignez rien, lui
rpondirent-ils. Ds qu'il fut couch, l'aubergiste dit  l'ne:
Fais-moi des cus; et les cus tombrent  foison. L'aubergiste avait
un ne qui ressemblait  s'y mprendre  l'ne aux cus d'or: le
lendemain, il donna sa bte  l'homme, et garda l'autre.

De retour chez lui, le pauvre homme dit  sa femme: C'est maintenant
que nous aurons des cus autant que nous en voudrons! La femme ne le
croyait gure. Allons, dit l'homme  son ne, fais-moi des cus.
L'ne ne fit rien. On lui donna des coups de bton, mais il n'en fit pas
davantage.

Voil notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le bon Dieu pour
la troisime fois. O vas-tu, mon brave homme?--L'ne ne m'a point fait
d'cus.--Que tu es simple, mon pauvre homme! Tiens, voici un bton;
quand tu lui diras: _Tapalapautau_, il se mettra  battre les gens; si
tu veux le rappeler, tu lui diras: _Alapautau_. L'homme prit le bton
et entra encore dans la mme auberge. Il dit aux gens de l'auberge:
Vous ne direz pas  mon bton: _Tapalapautau_.--Non, non, dormez en
paix.

Quand les gens virent qu'il tait couch, ils s'empressrent de dire au
bton: Tapalapautau. Aussitt le bton se mit  les corriger
d'importance et  leur casser bras et jambes. H! l'homme!
criaient-ils, rappelez votre bton; nous vous rendrons votre serviette
et votre ne. L'homme dit alors: Alapautau, et le bton s'arrta. On
lui rendit bien vite sa serviette et son ne; il s'en retourna chez lui
et vcut heureux avec sa femme et ses enfants.

Moi, je suis revenu et je n'ai rien eu.


REMARQUES

Comparer nos nos 39, _Jean de la Noix_, et 56, _le Pois de Rome_: les
remarques de ces deux variantes compltent les rapprochements que nous
allons faire ici.

                  *       *       *       *       *

Dans un conte valaque (Schott, n 20), c'est, comme dans notre conte, le
bon Dieu qui donne  un pauvre paysan un ne aux cus d'or; puis, aprs
que des aubergistes le lui ont vol, une table qui se couvre de mets au
commandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens.--Dans un conte
toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, n 21), celui qui
donne les objets merveilleux (table, brebis et bton) est un vieillard,
qui n'est autre que Jsus[130].--Dans un conte hongrois (Erdelyi-Stier,
n 12), les objets sont donns par un vieux mendiant envers lequel le
hros a t charitable, et qui se rvle  lui comme tant celui qui
rcompense le bien.

    [130] Ici ce sont trois frres qui reoivent chacun successivement
    un des objets merveilleux.

Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre
homme, est un autre personnage que le bon Dieu.--Dans des contes
siciliens (Gonzenbach, n 52; Pitr, n 29), c'est, sous la figure d'une
belle femme, la Fortune, le Destin du hros;--dans un conte espagnol
(Caballero, I, p. 46), c'est un follet;--dans un conte autrichien
(Vernaleken, n 11), une statue;--dans un conte picard (Carnoy, p. 308),
un magicien;--dans un conte lithuanien (Leskien, n 30), un vieux
nain;--dans un autre conte lithuanien (Schleicher, p. 105), un
vieillard;--dans un conte islandais (Arnason, trad. anglaise, p. 563),
le pasteur de la paroisse;--dans un conte vnitien (Bernoni, I, n 9),
un _signor_;--dans un conte toscan (Nerucci, n 34), une
_signora_;--dans un autre conte toscan (_ibid._, n 43), un fermier,
dont le hros, qui est ici un jeune garon, est le neveu.

Dans tout un groupe de contes de cette famille, c'est de matres au
service desquels il est entr, que le hros reoit les objets
merveilleux: dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n 15), de trois
fes;--dans un conte des Abruzzes (Finamore, n 37), de fes
aussi;--dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 31), du
diable;--dans un conte portugais (Coelho, n 24), d'un roi;--dans un
conte italien de la province d'Ancne (Comparetti, n 12), d'un homme,
non autrement dsign;--dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 25),
d'une vieille femme.

Dans un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 41), il s'agit de trois
frres dont chacun reoit successivement d'un vieillard, leur matre, au
bout d'une anne de service, un des objets merveilleux. (Comparer le
conte toscan de la collection Gubernatis, cit plus haut.)--Dans un
conte hessois (Grimm, n 36), il y a aussi trois frres, mais c'est d'un
matre diffrent que chacun reoit un des objets. (Comparer le conte
portugais n 49 de la collection Braga, o les objets sont donns 
trois frres par trois personnages qu'ils rencontrent.)

Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 262) est tout
particulier: un vieux bonhomme s'en va trouver la cigogne, et la prie
d'tre pour lui comme son enfant (allusion  la pit filiale attribue
aux cigognes). La cigogne lui donne successivement les objets
merveilleux.--Dans un autre conte russe (Goldschmidt, p. 61), la cigogne
est remplace par une grue, reconnaissante envers un paysan, qui lui a
rendu la libert aprs l'avoir prise au filet.

Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup
sont bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, n 8), un homme
va trouver le Vent du sud, pour se plaindre de ce que celui-ci lui a
enlev sa farine. Il en reoit une corbeille merveilleuse, etc.--Dans un
conte norwgien (Asbjoernsen, traduction allemande, I, n 7), c'est le
Vent du nord qui donne les objets merveilleux, et, l aussi, pour
remplacer la farine qu'on lui rclame.--Dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sbillot, III, n 24), les objets sont donns par le
Vent du nord-ouest, qui a enlev tout le lin d'un bonhomme (comparer un
conte de la Basse-Bretagne, publi par M. Luzel, dans _Mlusine_, 1877,
col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti, n 7).--Enfin,
dans un conte esthonien (H. Jannsen, n 7), au lieu du Vent figure la
Gele, qui a dtruit les semailles d'un pauvre diable, et chez qui
celui-ci va se lamenter.

Dans une dernire catgorie de contes de cette famille, les objets
merveilleux arrivent au pauvre homme par voie d'change contre sa vache
ou son cochon, par exemple. Dans un conte irlandais, de la collection
Crofton Croker (traduit dans le _Magasin pittoresque_, t. XI, p. 133),
dans un conte souabe (Meier, n 22), peut-tre driv directement du
livre irlandais, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56),
et dans un conte autrichien (Vernaleken, n 17), c'est avec un nain que
se fait l'change;--dans deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
84 et 185), avec un personnage inconnu ou avec un roi;--dans un conte
allemand du duch d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 312), avec le
diable.

                  *       *       *       *       *

Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets
merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques
diffrences. Ainsi, au lieu de l'ne, un mulet (conte bas-breton), un
cheval (conte vnitien), un coq (conte du duch d'Oldenbourg), qui font
de l'or;--une poule qui fait des ducats (premier conte tyrolien);--une
poule aux oeufs d'or (conte irlandais, collection Kennedy);--un blier
(conte tchque), une brebis (conte lithuanien, collection Schleicher),
un bouc (conte lithuanien, collection Leskien; conte norwgien), une
chvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de pices d'or,
quand on leur dit de se secouer;--un tamis d'o il tombe de l'argent
comme de la farine (conte portugais de la collection Coelho).

Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II,
p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la
serviette est remplace par une petite table; dans le conte sicilien de
la collection Gonzenbach, par une baguette magique.

Le gourdin se retrouve partout, except dans le conte picard, o il est
trs bizarrement remplac par une chvre, qui bat l'aubergiste, et dans
le conte autrichien n 11 de la collection Vernaleken, o le troisime
objet merveilleux est un chapeau d'o sort un rgiment, quand on le
frappe avec une baguette. Ce dtail relie ce conte aux contes du genre
de nos nos 42, _Les trois Frres_, et 31, _l'Homme de fer_.

                                * * *

Un petit groupe, parmi les contes indiqus ci-dessus, n'a que deux
objets merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton
Croker, ce sont deux bouteilles: de la premire, il sort, au
commandement, deux petits gnies fort jolis, apportant toute sorte de
mets; de la seconde, deux gnies affreux qui btonnent tout le monde
(comparer le conte souabe et le premier des contes tyroliens).--Dans les
contes russes que nous font connatre M. de Gubernatis et M.
Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles.--Dans le conte russe de
la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille, qui donne
toute une sorte de mets, et un tonneau, auquel on dit: Cinq hors du
tonneau!--Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a
deux botes: de la premire, sortent deux serviteurs, qui apportent tout
ce que l'on souhaite; de la seconde, deux personnages arms de btons.
(Comparer le conte italien de la collection Comparetti et le conte
esthonien, o, au lieu des botes, figurent deux havresacs.)

                  *       *       *       *       *

Quant  la perte des objets merveilleux, elle a lieu, dans les contes
ci-dessus mentionns, de diverses faons. La forme la plus ordinaire est
celle du conte lorrain: ils sont vols par un htelier qui leur
substitue d'autres objets en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent
des mains de leurs possesseurs par une vente ou un change imprudents
(contes toscans, conte islandais, conte esthonien).--Dans le conte russe
de la collection Dietrich, la femme du bonhomme veut absolument, par
sotte vanit, inviter un certain seigneur  manger des bonnes choses
fournies par la corbeille merveilleuse, et le seigneur envoie ensuite
ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre. (Le conte
autrichien a quelque chose du mme genre. Comparer le conte hongrois.)

Si nous tenons  indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les
retrouverons toutes en Orient.

                                * * *

On a vu que, dans notre conte, le bonhomme recommande  l'aubergiste de
ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de
mme dans le conte du Tyrol italien, dans le conte vnitien, dans le
conte tchque et dans un conte napolitain du XVIIe sicle, dont nous
allons parler. (Comparer le conte portugais de la collection
Braga.)--Dans les autres contes o figure l'auberge, le pauvre diable a
fait imprudemment l'essai des objets devant l'htelier, ou bien celui-ci
l'a pi.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe sicle, le Napolitain Basile insrait dans son _Pentamerone_
(n 1), un conte o le hros reoit d'un ogre, chez qui il a servi, un
ne qui fait des pierres prcieuses, et ensuite, aprs que l'ne a t
vol par un htelier, une serviette et un gourdin merveilleux.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous avons d'abord  citer un conte syriaque (Prim et Socin,
n 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis  la porte de sa maison,
reoit d'un personnage mystrieux, qui tout  coup s'est dress devant
lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au
commandement; mais il lui est dfendu de la montrer  sa femme. Il a
l'imprudence de se servir, en prsence de celle-ci, de l'assiette
merveilleuse, et sa femme l'oblige  inviter  dner le roi des renards.
Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de
ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne  la fontaine, et
l'homme lui donne un ne qui fait des pices d'or. Mme imprudence de la
part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'ne pour
aller au bain. La matresse du bain substitue  l'ne aux pices d'or un
ne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de
retourner une troisime fois  la fontaine. Cette fois l'homme lui donne
une gibecire d'o sortent, quand le renard le leur ordonne, deux
gants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards
et la matresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'ne.[132]

    [131] Comparer le conte russe cit plus haut.

    [132] Comparer le groupe de contes europens, ci-dessus indiqu, o
    des gnies arms de btons sortent, au commandement, d'un sac, d'un
    tonneau ou d'une bouteille.--En Orient, nous retrouvons aussi les
    gnies bienfaisants des contes europens. Ainsi, dans un conte des
    _Mille et une Nuits_ (Histoire de Djaudar), figure un bissac o
    habite un serviteur (c'est--dire un gnie) qui donne tous les mets
    que l'on dsire.

Il a t recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de
cette mme famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane trs pauvre a mari
sa fille  un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette
forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir
dans sa misre. Il en reoit un melon que, sur le conseil du chacal, il
plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants,  la place
o il a plant le melon, il trouve des centaines de melons mrs. Sa
femme les vend tous successivement  sa voisine, sans savoir qu'ils sont
remplis de pierres prcieuses. Quand enfin elle s'en aperoit et qu'elle
rclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met  la
porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait prsent
d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a
l'imprudence d'inviter  dner chez lui un riche voisin, qui l'a flatt
pour savoir son secret. Une fois inform des vertus de la jarre, le
voisin va en parler au roi. Celui-ci vient,  son tour, dner chez le
brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre
merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une
seconde jarre d'o il sort, quand on en soulve le couvercle, une corde
qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grce au gourdin,
le brahmane rentre en possession de ce qui lui a t vol.

Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied
de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, n 12).
Voici la traduction de ce conte: Il tait une fois un petit vantard. Un
jour, il dit  sa mre: Ma mre, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.
Le voil parti. Arriv sur le bord d'un tang, il s'assit, tira quatre
pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'tang; et il dit:
J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisime, et, si l'envie m'en
prend, je mangerai tous les quatre _gendres_.[133] Or, dans l'tang, il
y avait quatre serpents, un  chacun des quatre coins. En entendant le
petit vantard, ils eurent peur et se dirent: Oh! il nous mangera, bien
sr! Alors l'un d'eux dit au petit vantard: Petit frre, ne nous mange
pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-mme. Le second lui dit:
Petit frre, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sment
d'eux-mmes. Le troisime lui offrit une coupe qui bout d'elle-mme,
et le quatrime une cuiller qui puise d'elle-mme. Le premier serpent
ajouta: Mon lit a cette proprit, qu'il te portera partout o tu
voudras tre. Le second: Mes chiffons ont cette proprit que, si tu
leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas. Le troisime:
Ma coupe te prparera la nourriture que tu dsireras, sans feu et sans
eau. Enfin le quatrime: Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu
voudras. Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout rjoui.
Survint la nuit; comme il tait trop tard pour retourner  la maison, il
entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses
objets et leur en substitua d'autres qui n'taient bons  rien. Le
lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux  la maison, en criant:
Petite mre, apporte un seau pour mesurer mon argent. Il commanda aux
chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit 
rflchir: C'est trange! Comment cela a-t-il pu arriver? Bref, il
s'en retourna  l'tang et dit comme la premire fois: Je vous mangerai
tous les quatre. Les serpents, eux aussi, se mirent  rflchir: C'est
trange! Nous lui avons donn tant d'objets merveilleux, et il vient
toujours nous tourmenter! Finalement ils lui dirent: Petit frre, l
o tu as pass la nuit, la vieille femme a chang tes objets. Nous
allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va
chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets  la
vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la
vieille pour ta consolation. Le petit vantard retrouva ainsi son bien.

    [133] Ce terme est considr comme injurieux chez les Kamaoniens.

Un autre conte indien, venant probablement de Bnars (miss M. Stokes,
n 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne prsente gure que
les diffrences suivantes. Les quatre serpents sont remplacs par cinq
fes; la premire fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un
pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une
bote qui procure tous les habits qu'on dsire. Ces deux objets sont
successivement vols par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a
eu l'imprudence d'en faire l'exprience, et qui leur substitue des
objets ordinaires. Alors les fes donnent  Sachuli une corde et un
bton magiques.

Ces deux contes nous offrent dj un dtail qui n'existait pas dans le
conte indien du Deccan: la substitution  l'objet merveilleux d'un objet
ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet,
c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du
brahmane. Un quatrime conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal
Behari Day, n 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes
europens; nous y trouverons mme le fripon d'aubergiste: Un pauvre
brahmane, ayant femme et enfants, est trs dvot  la desse Durga,
l'pouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une fort  se lamenter
sur sa misre, le dieu Siva et son pouse viennent justement se promener
dans cette fort. La desse appelle le brahmane et lui fait prsent d'un
objet merveilleux, qu'elle a demand pour lui  Siva: c'est un pot de
terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie
des meilleurs _mudki_ (sorte de beignets sucrs). Le brahmane remercie
la desse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est
encore loin de chez lui quand il a l'ide de faire l'essai du pot de
terre: il le retourne, et aussitt en sort une quantit de beignets, les
plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il
s'apprte  manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions
ni dit ses prires, il s'arrte dans une auberge prs de laquelle se
trouve un tang. Il confie le pot de terre  l'aubergiste, en lui
recommandant  plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se
baigner dans l'tang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait t fort
tonn de voir le brahmane attacher tant de prix  un simple pot de
terre, se met  examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une
pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue
un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dvotions, le
brahmane reprend son pot et se remet en route. Arriv chez lui, il
appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils
vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court
chez l'aubergiste et lui rclame son pot; l'autre feint de s'indigner et
met le pauvre homme  la porte.--Le brahmane retourne  la fort dans
l'espoir de rencontrer encore la desse Durga. Il la rencontre en effet,
et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite
l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de dmons d'une
taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent  battre le
brahmane. Heureusement celui-ci a la prsence d'esprit de remettre le
pot dans sa position premire et de le couvrir, et aussitt les dmons
disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les
mmes recommandations que la premire fois. L'aubergiste s'empresse de
retourner le pot de terre, et il est rou de coups, lui et sa famille.
Il supplie le brahmane d'arrter les dmons. L'autre se fait rendre son
premier pot de terre et fait ensuite disparatre les dmons[134]. Le
brahmane s'tablit alors marchand de mudki et devient trs riche.

    [134] Comparer le conte syriaque et les contes europens qui en ont
    t rapprochs.

Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un
jour pntr dans la chambre o leur pre enfermait le pot aux beignets,
se disputent  qui s'en servira le premier; dans la mle, le pot tombe
par terre et se brise. Durga prend encore piti du brahmane et lui donne
un troisime pot d'o sort  flots du _sandesa_ dlicieux (sorte de
laitage sucr). Le brahmane se met  vendre de ce sandesa et gagne
beaucoup d'argent. Le _zemindar_ du village, qui marie sa fille, prie le
brahmane d'apporter son pot dans la maison o a lieu la fte. Le
brahmane obit, non sans rsistance. Alors le zemindar s'empare du pot
merveilleux. Mais,  l'aide du pot aux dmons, le brahmane se remet en
possession de son bien.--Cette seconde partie correspond, pour la fin,
au conte indien du Deccan.

Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au mme thme
que le ntre, nous trouvons des objets merveilleux analogues: ainsi,
dans le livre kalmouk intitul _Siddhi-Kr_, livre dont l'origine est
certainement indienne, une coupe d'or qu'il suffit de retourner pour
avoir ce que l'on souhaite, et un bton qui, au commandement de son
possesseur, s'en va tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont vol; dans
une lgende bouddhique, rdige dans la langue sacre du bouddhisme, le
pali, une tasse, qui a des proprits identiques  la coupe du conte
kalmouk, et une hache qui excute tous les ordres qu'on lui donne et
notamment s'en va couper la tte  ceux qu'on lui dsigne. Nous
renvoyons, pour plus de rapprochements, aux remarques de notre n 42,
_les trois Frres_. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte
recueilli chez les Tartares de la Sibrie mridionale (Radloff, IV, p.
365-366), il est question d'une nappe merveilleuse qui, si on l'tend
au nom de Dieu, se couvre de toutes sortes de mets, et une cruche
merveilleuse, d'o coulent sans fin du th, du sucre, du miel et du
vin.

Au sujet de l'ne aux cus d'or, qui ne s'est prsent  nous en Orient
que dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au
_Pantchatantra_ de M. Thodore Benfey (I, p. 379). D'aprs le savant
orientaliste, il se trouve dans un livre bouddhique thibtain, le
_Djangloun_, un lphant aussi extraordinaire (_ein goldkackender und
goldharnender Elephant_). Dans un conte indien du Bengale (Lal Behari
Day, n 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de l'or.

                  *       *       *       *       *

Notre conte se retrouve, pour l'ide, en Afrique, chez les ngres du
pays d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces ngres
racontent, au sujet d'un personnage nomm Anans (l'Araigne),
l'histoire suivante (_Petermann's Mittheilungen aus J. Perthes
geographischer Anstalt_, 1856, p. 467): Au temps d'une grande famine,
Anans s'en fut au bois et trouva un grand pot. Ah! dit-il, voil que
j'ai un pot! Le pot lui dit: Je ne m'appelle pas pot, mais _H hore_
(lve! comme on dit de la pte qui fermente). Et, sur le commandement
d'Anans, il se remplit de nourriture. Anans l'emporte chez lui et le
cache dans sa chambre. Ses enfants, tonns de voir qu'il ne mange plus
avec eux, entrent dans la chambre pendant son absence, trouvent le pot
et lui parlent  peu prs comme avait fait leur pre. Aprs avoir bien
mang, ils brisent le pot en mille pices. Anans, de retour, est bien
dsol et s'en retourne au bois, o il voit une cravache pendue  un
arbre. Voil une cravache! s'crie-t-il.--On ne m'appelle pas
cravache: on m'appelle _Abridiabradu_ (fouaille!).--Voyons! dit Anans,
fouaille un peu! Mais, au lieu de lui donner  manger, comme il s'y
attendait, la cravache lui donne force coups. Il l'emporte chez lui, la
pend dans sa chambre et sort en laissant  dessein la porte ouverte. Ses
enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il leur arrive avec la cravache
ce qui est arriv  leur pre. Quand la cravache cesse de les battre,
ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans tout le
monde. Voil comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde;
auparavant il n'y en avait qu'une.

                  *       *       *       *       *

Un dtail pour finir. Dans le conte hongrois n 4 de la collection
Gaal-Stier, il est parl, exactement dans les mmes termes que dans
_Tapalapautau_, d'un pauvre homme qui avait autant d'enfants qu'il y a
de trous dans un tamis. Cette bizarre expression se trouve galement
dans un conte du pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 21) et dans
un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, _Littrature orale_, p. 213).




V

LES FILS DU PCHEUR


Il tait une fois un pcheur. Un jour qu'il tait  pcher, il prit un
gros poisson. Pcheur, pcheur, lui dit le poisson, laisse-moi aller,
et tu en prendras beaucoup d'autres. Le pcheur le rejeta dans l'eau et
prit en effet beaucoup de poissons. De retour chez lui, il dit  sa
femme: J'ai pris un gros poisson qui m'a dit: Pcheur, pcheur,
laisse-moi aller et tu en prendras beaucoup d'autres.--Et tu ne l'as pas
rapport? dit la femme, j'aurais bien voulu le manger.

Le lendemain, le pcheur prit encore le gros poisson. Pcheur, pcheur,
laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres. Le pcheur le
rejeta dans l'eau, et, sa pche faite, revint  la maison. Sa femme lui
dit: Si tu ne rapportes pas demain ce poisson, j'irai avec toi, et je
le prendrai.

Le pcheur retourna pcher le jour suivant, et, pour la troisime fois,
prit le gros poisson. Pcheur, pcheur, laisse-moi aller, et tu en
prendras beaucoup d'autres.--Non, dit le pcheur, ma femme veut te
manger.--Eh bien! dit le poisson, s'il faut que vous me mangiez,
mettez de mes artes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument,
mettez-en dans le jardin derrire votre maison; enfin, emplissez trois
fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous
leur donnerez  chacun une de ces fioles, et, s'il arrive malheur  l'un
d'eux, le sang bouillonnera aussitt.

Le pcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, aprs un temps, sa
femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la
chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin o l'on avait mis des
artes de poisson, il se trouva trois belles lances.

Quand les fils du pcheur furent grands, ils quittrent la maison pour
voir du pays, et,  une croise de chemin, ils se sparrent. De temps
en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.

L'an arriva dans un village o tout le monde tait en deuil; il
demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune
fille  une bte  sept ttes, et que le sort venait de tomber sur une
princesse.

Aussitt le jeune homme se rendit dans le bois o l'on avait conduit la
princesse; elle tait  genoux et priait Dieu. Que faites-vous l? lui
demanda le jeune homme.--Hlas! dit-elle, c'est moi que le sort a
dsigne pour tre dvore par la bte  sept ttes. Eloignez-vous bien
vite d'ici.--Non, dit le jeune homme, j'attendrai la bte. Et il fit
monter la princesse en croupe sur son cheval.

La bte ne tarda pas  paratre. Aprs un long combat, le jeune homme,
aid de son chien, abattit les sept ttes de la bte  coups de lance.
La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita  venir avec elle
chez le roi son pre, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir,
marqu  son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la
bte, puis il dit adieu  la princesse, qui reprit toute seule le chemin
du chteau de son pre.

Comme elle tait encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers
 qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacrent de la
tuer  coups de hache si elle ne les conduisait  l'endroit o se
trouvait le corps de la bte. La princesse les y conduisit. Ils prirent
les sept ttes, puis ils partirent avec la princesse, aprs lui avoir
fait jurer de dire au roi que c'taient eux qui avaient tu la bte. Ils
arrivrent ensemble  Paris, au Louvre, et la princesse dit  son pre
que c'taient les trois charbonniers qui l'avaient dlivre. Le roi,
transport de joie, dclara qu'il donnerait sa fille  l'un d'eux; mais
la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle tait
triste et malade.

Un an et un jour se passrent. On commenait dj les rjouissances des
noces, quand arriva dans la ville l'an des fils du pcheur, qui se
logea dans une htellerie. Une vieille femme lui dit: Il y a
aujourd'hui un an et un jour, tout le monde tait dans la tristesse, et
maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont
dlivr la princesse qui allait tre dvore par une bte  sept ttes,
et le roi va la marier  l'un d'eux.

Le jeune homme dit alors  son chien: Va me chercher ce qu'il y a de
meilleur chez le roi. Le chien lui apporta, deux bons plats. Les
cuisiniers du roi se plaignirent  leur matre, et celui-ci envoya de
ses gardes pour voir o allait le chien. Le jeune homme les tua tous 
coups de lance,  l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour
rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les
meilleurs gteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune
homme tua comme les premiers. Il faut que j'y aille moi-mme, dit le
roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le
ramena avec lui au chteau, o il l'invita  prendre part au festin.

Au dessert, le roi dit: Que chacun raconte son histoire. Commenons par
les trois charbonniers. Ceux-ci racontrent qu'ils avaient dlivr la
princesse, quand elle allait tre dvore par la bte  sept ttes.
Voici, dirent-ils, les sept ttes que nous avons coupes.--Sire, dit
alors le jeune homme, voyez si les sept langues y sont. On ne les
trouva pas. Lequel croira-t-on plutt, continua-t-il, de celui qui a
les langues ou de celui qui a les ttes?--Celui qui a les langues,
rpondit le roi. Le jeune homme les montra aussitt. La princesse
reconnut le mouchoir o son nom tait brod, et fut si contente qu'elle
ne sentit plus son mal. Mon pre, dit-elle, c'est ce jeune homme qui
m'a dlivre. Aussitt le roi commanda qu'on dresst une potence et y
fit pendre les trois charbonniers. Puis on clbra les noces du fils du
pcheur et de la princesse.

Le soir, aprs le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec
sa femme, il aperut par la fentre un chteau tout en feu. Qu'est-ce
donc que ce chteau? demanda-t-il.--Chaque nuit, rpondit la
princesse, je vois ce chteau en feu, sans pouvoir m'expliquer la
chose. Ds qu'elle fut endormie, le jeune homme se releva, et sortit
avec son cheval et son chien pour voir ce que c'tait.

Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'levait le
chteau, et rencontra une vieille fe qui lui dit: Mon ami,
voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider  charger cette botte
d'herbe sur mon dos?--Volontiers, rpondit le jeune homme. Mais sitt
qu'il eut mis pied  terre, elle lui donna un coup de baguette, et le
changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Cependant ses frres, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles,
voulurent savoir ce qu'tait devenu leur an. Le second frre se mit en
route. Arriv dans la ville, il vint  passer prs du chteau du roi.
En ce moment, la princesse tait sur la porte pour voir si son mari ne
revenait pas. Elle crut que c'tait lui, car les trois frres se
ressemblaient  s'y mprendre. Ah! s'cria-t-elle, vous voil donc
enfin, mon mari, vous avez-bien tard.--Excusez-moi, rpondit le jeune
homme, j'avais donn un ordre, on ne l'a pas excut, et j'ai d faire
la chose moi-mme. On se mit  table, puis la princesse alla dans sa
chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regard par la fentre,
vit, comme son frre, le chteau en feu. Qu'est-ce que ce chteau?
dit-il.--Mais, mon mari, vous me l'avez dj demand.--C'est que je ne
m'en souviens plus.--Je vous ai dit que ce chteau est en feu toutes les
nuits et que je ne puis m'expliquer la chose. Le jeune homme prit son
cheval et son chien et partit. Arriv dans la prairie, il rencontra la
vieille fe, qui lui dit: Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval
pour m'aider  charger cette botte d'herbe sur mon dos? Le jeune homme
descendit, et aussitt, d'un coup de baguette, la fe le changea en une
touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Le plus jeune des trois frres, ayant vu de nouveau le sang bouillonner
dans sa fiole, fut bientt lui-mme dans la ville, et la princesse, le
voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il la questionna, comme
ses frres, au sujet du chteau en feu, et la princesse lui rpondit:
Je vous ai dj dit plusieurs fois que ce chteau brle ainsi toutes
les nuits et que je n'en sais pas davantage. Le jeune homme sortit avec
son cheval et son chien, et arriva dans la prairie, prs du chteau.
Mon ami, lui dit la fe, voudriez-vous descendre de cheval pour
m'aider  charger cette botte d'herbe sur mon dos?--Non, dit le jeune
homme, je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait prir mes deux
frres; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue. En parlant ainsi, il
la saisit par les cheveux, sans mettre pied  terre. La vieille demanda
grce; elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et, 
mesure qu'elle les touchait, tous ceux qu'elle avait changs reprenaient
leur premire forme. Quand elle eut fini, le plus jeune des trois frres
tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux, puis il retourna
avec ses frres au chteau. La princesse ne savait lequel des trois
tait son mari. C'est moi, lui dit l'an.

Ses frres pousrent les deux soeurs de la princesse, et l'on fit de
grands festins pendant six mois.


VARIANTE

LA BTE A SEPT TTES

Il tait une fois un pcheur. Un jour qu'il pchait, il prit un gros
poisson. Si tu veux me laisser aller, lui dit le poisson, je
t'amnerai beaucoup de petits poissons. Le pcheur le rejeta dans l'eau
et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il en eut assez, il
revint  la maison, et raconta  sa femme ce qui lui tait arriv. Tu
aurais d rapporter ce poisson, lui dit-elle, puisqu'il est si gros et
qu'il sait si bien parler: il faut essayer de le reprendre.

Le pcheur ne s'en souciait gure, mais sa femme le pressa tant, qu'il
retourna  la rivire; il jeta le filet et ramena encore le gros
poisson, qui lui dit: Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te
dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tu, tu donneras trois
gouttes de mon sang  ta femme, trois gouttes  ta jument, et trois  ta
petite chienne; tu en mettras trois dans un verre, et tu garderas mes
oues.

Le pcheur fit ce que lui avait dit le poisson: il donna trois gouttes
de sang  sa femme, trois  sa jument et trois  sa petite chienne; il
en mit trois dans un verre et garda les oues. Aprs un temps, sa femme
accoucha de trois beaux garons; le mme jour, la jument mit bas trois
beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens;  l'endroit o
taient les oues du poisson, il se trouva trois belles lances. Le sang
qui tait dans le verre devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur
aux enfants.

Quand les fils du pcheur furent devenus de grands et forts cavaliers,
l'an monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et
quitta la maison de son pre. Il arriva devant un beau chteau tout
brillant d'or et d'argent. A qui appartient ce beau chteau?
demanda-t-il aux gens du pays.--N'y entrez pas, lui rpondit-on,
c'est la demeure d'une vieille sorcire qui a sept ttes. Aucun de ceux
qui y sont entrs n'en est sorti; elle les a tous changs en
crapauds.--Moi je n'ai pas peur, dit le cavalier, j'y entrerai. Il
entra donc dans le chteau et salua la sorcire: Bonjour, ma bonne
dame. Elle lui rpondit en branlant ses sept ttes: Que viens-tu faire
ici, pauvre ver de terre? En disant ces mots, elle lui donna un coup de
baguette, et aussitt il fut chang en crapaud, comme les autres.

Au mme instant, ses frres, qui taient rests  la maison, virent le
sang bouillonner dans le verre. Il est arriv malheur  notre frre,
dit le second, je veux savoir ce qu'il est devenu. Il se mit en route
avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le chteau.
N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?
demanda-t-il  une femme qui se trouvait l; voil trois jours qu'il
est parti; il faut qu'il lui soit arriv malheur.--Il a sans doute t
puni de sa curiosit, lui rpondit-elle; il sera entr dans le chteau
de la bte  sept ttes, et il aura t chang en crapaud.--Je n'ai pas
peur de la bte  sept ttes, dit le jeune homme, je lui abattrai ses
sept ttes avec ma lance. Il entra dans le chteau et vit dans l'curie
un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. Mon frre est ici,
pensa-t-il. Il salua la sorcire: Bonjour, ma bonne dame.--Que viens-tu
faire ici, pauvre ver de terre? Et, sans lui laisser le temps de
brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en
crapaud.

Le sang recommena  bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus
jeune des fils du pcheur partit  la recherche de ses deux frres.
Comme il traversait une grande rivire, la rivire lui dit: Vous
passez, mais vous ne repasserez pas.--C'est un mauvais prsage, pensa
le jeune homme, mais n'importe. Et il poursuivit sa route.
N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers? demandait-il aux gens qu'il
rencontrait.--Nous en avons vu un, lui rpondait-on, qui cherchait
son frre. En approchant du chteau, il entendit parler de la
sorcire; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit:
De bons vieillards m'ont parl de la bte  sept ttes; ils disent
qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son chteau.--Oh!
rpondit le charbonnier, je ne crains rien, j'irai avec vous;  nous
deux nous en viendrons bien  bout.

Ils entrrent ensemble dans le chteau, et le jeune homme vit les
chevaux, les chiens et les lances de ses frres. Ds qu'il aperut la
sorcire, il se mit  crier: Vieille sorcire, rends-moi mes frres, ou
je te coupe toutes tes ttes.--Que viens-tu faire ici, pauvre ver de
terre? dit-elle; mais au moment o elle levait sa baguette, le jeune
homme lui abattit une de ses sept ttes d'un coup de lance. Vieille
sorcire, o sont mes frres? En disant ces mots, il lui abattit encore
une tte. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le
charbonnier lui coupaient une tte. A la cinquime, la sorcire se mit 
crier: Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frres. Elle prit
sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte
de la cave. Aussitt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur
premire forme. La sorcire croyait qu'on lui ferait grce, mais le
charbonnier lui dit: Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux
gens. Et il lui coupa ses deux dernires ttes.

Or il tait dit que celui qui aurait tu la bte  sept ttes aurait le
chteau et pouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer
les sept langues. Le fils du pcheur prit les langues et les enveloppa
dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coup
plusieurs ttes  la bte, n'avait pas song  prendre les langues. Il
se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les
montrer au roi et pousa la princesse.


REMARQUES

Comparer nos nos 37, _la Reine des Poissons_, et 55, _Lopold_.--On
pourra aussi consulter les remarques de M. R. Koehler sur le conte
sicilien n 40 de la collection Gonzenbach, et sur le n 4 de la
collection de contes cossais de Campbell (dans la revue _Orient und
Occident_, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes
lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.

                  *       *       *       *       *

Les trois parties dont se compose notre conte des _Fils du
Pcheur_,--naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'an contre
le dragon et dlivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcire
et ce qui s'ensuit,--ne se trouvent pas toujours runies dans les contes
de cette famille; souvent l'une d'elles fait dfaut. Nous les
rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sbillot, I, n 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n 22),
dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien
(Gonzenbach, n 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, n 22), un
conte toscan (Comparetti, n 32), un autre conte toscan (Nerucci, n 8),
un conte du Tyrol italien (Schneller, n 28, variante), un conte basque
(Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte
catalan (_Rondallayre_, I, p. 25), un conte portugais (Braga, n 48), un
conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte sudois (Cavallius, p.
348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Proehle, I, n
5), dont le second surtout est trs altr, un conte lithuanien
(Leskien, n 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).

                                * * *

Deux contes allemands (Grimm, n 60, et Colshorn, n 47) n'ont pas la
premire partie.--Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le combat
contre le dragon); nous mentionnerons: un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 63), un conte flamand (Wolf, _Deutsche
Mrchen und Sagen_, n 27), des contes allemands (Grimm, n 85; Simrock,
n 63), un conte autrichien (Vernaleken, n 35), un conte du Tyrol
italien (Schneller, n 28), un conte italien du Mantouan (Visentini, n
19), un conte sicilien (Gonzenbach, n 39), un conte portugais
(Consiglieri-Pedroso, n 25), un conte serbe (Vouk, n 29), un conte
bosniaque (Leskien, p. 543), un conte cossais (Campbell, n 4).--La
troisime partie manque dans quelques-uns: ainsi, dans un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, I, n 25) et un conte portugais (Coelho, n 52).--Un
conte souabe (Meier, n 58), un conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_,
p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les aventures qui s'y
rattachent.

Nous tudierons sparment chacune de ces trois parties.

                  *       *       *       *       *

Pour l'introduction, la plupart des contes que nous venons de mentionner
se rapprochent beaucoup du conte lorrain, souvent mme dans de petits
dtails: ainsi, dans plusieurs de ces contes, le poisson merveilleux,
pour se faire rejeter dans l'eau, promet au pcheur, comme dans notre
conte, de lui faire prendre beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte
grec moderne de la collection E. Legrand, les deux contes toscans, le
conte italien du Mantouan, le premier des deux contes du Tyrol italien,
le conte portugais n 25 de la collection Consiglieri-Pedroso, le conte
sudois.)

Presque toujours, le poisson dit au pcheur de le couper en un certain
nombre de morceaux: il en donnera  sa femme,  sa chienne,  sa jument,
et enterrera le reste  tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une
manire quivalente dans notre variante _la Bte  sept ttes_, est plus
nette que celle des _Fils du Pcheur_.

C'est seulement dans une partie des contes indiqus ci-dessus que les
enfants, les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est
ainsi dans le conte des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le
conte du Mantouan, dans le second conte du Tyrol italien, dans le conte
du Tyrol allemand, dans le conte allemand de la collection Simrock, dans
le conte flamand, dans le conte cossais, dans le conte portugais n 25
de la collection Consiglieri Pedroso, et enfin dans le conte catalan et
dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels il n'y a ni chiens ni
poulains).--Partout ailleurs les enfants, chiens, etc., ne sont que
deux.

Dans notre conte lorrain, comme dans sa variante, le pcheur voit tout 
coup trois belles lances  l'endroit o il a mis les oues du poisson,
ou ses artes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont
trois pes qui paraissent  la place o a t enterre la queue du
poisson; dans le conte flamand, trois fleurs, dont les racines sont
trois pes; dans le conte sudois et le conte danois, deux pes (il
n'y a que deux enfants); dans le conte serbe et le conte sicilien n 39
de la collection Gonzenbach, deux pes d'or. Le conte espagnol, les
trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte toscan de la
collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos _Fils du
Pcheur_, car nous y trouvons exactement les lances, et mme, dans le
conte toscan, les trois belles lances.

                                * * *

Deux des contes mentionns au commencement de ces remarques ont une
forme particulire d'introduction, trs voisine, d'ailleurs, de
l'introduction ordinaire. Ainsi, dans le conte cossais, une espce de
sirne promet  un pcheur qu'il aura des enfants, s'il s'engage  lui
livrer son premier fils. Quand il s'y est engag, elle lui donne douze
grains, en lui disant d'en faire manger trois  sa femme, trois  sa
chienne, trois  sa jument, et de planter les trois derniers derrire sa
maison. (De ces trois derniers grains naissent trois arbres, qui se
fltriront s'il arrive malheur aux enfants.)--Dans le conte bosniaque,
un homme sans enfants reoit d'un plerin une pomme: il faut qu'aprs
l'avoir pele, il donne la pelure  sa chienne et  sa jument, qu'il
partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux ppins. (De ces
ppins naissent deux pommiers, dont les deux enfants se font des lances:
nous voici revenus, par un dtour, aux lances du conte lorrain.)

Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, presse d'une soif
ardente en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de
pieds, remplies d'eau; elle boit de cette eau. Or c'taient des
empreintes de pas divins. Quelque temps aprs, elle donne le jour 
deux enfants, et le conte se poursuit  peu prs comme les contes
prcdents.

                                * * *

Un conte de la mme famille que tous ces contes, recueilli au XVIIe
sicle par Basile, prsente encore une autre forme d'introduction. Dans
ce conte napolitain (_Pentamerone_, n 9), un ermite conseille  un roi
sans enfants de prendre le coeur d'un _dragon de mer_, de le faire cuire
par une fille vierge et de le donner  manger  la reine. Le roi suit ce
conseil, et, quelques jours aprs, la reine, et aussi la jeune fille qui
a respir la vapeur de ce mets merveilleux, mettent au monde chacune un
fils. Les deux enfants, qui se ressemblent  s'y mprendre, ont  peu
prs les mmes aventures que nos fils du pcheur[135].--M. Leskien
cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'introduction est analogue;
mais il nous avertit, sans prciser davantage, que tous ces contes
n'appartiennent pas, pour la suite du rcit,  la famille de contes
tudie ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain
poisson pour devenir mre; la servante qui a got de ce poisson, et la
chienne qui a mang les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans
laquelle on a lav le poisson, mettent au monde chacune un petit garon
(_sic_), semblable  celui dont accouche la reine. (Voir, dans le
_Florilegio_ de M. de Gubernatis, un conte russe, du type des _Fils du
Pcheur_, qui a une introduction de ce genre.)--Dans un conte italien,
faisant partie d'une autre famille que nos _Fils du Pcheur_, et cit
par M. R. Koehler (_Weimarer Beitrge_, 1865, p. 196), une reine qui a
mang une certaine pomme, donne par une vieille femme, et la femme de
chambre qui a mang les pelures, ont chacune un fils.

    [135] Un second conte du _Pentamerone_ (n 7) doit galement tre
    rapproch de notre conte pour l'ensemble; mais il n'a pas
    l'introduction.

En Orient, un livre mongol, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_ (traduite
en allemand par B. Jlg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait 
rapprocher de cette dernire forme d'introduction. Dans ce conte mongol
(p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des
personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants,
prpare, d'aprs l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle
en a mang, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya.
Une servante a mang ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle
aussi, le jour  un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le
fidle compagnon de Vikramatidya.

M. Th. Benfey (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1858, p. 1511) nous
apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un
livre sanscrit.--Dans un roman hindoustani, les _Aventures de Kmrp_,
analys par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours
d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi
d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se prsente un jour devant lui un fakir
qui lui donne un fruit de _sr_ prosprit, en lui recommandant de le
faire manger  la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde
pas  se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des
principaux officiers du roi, qui avaient got du mme fruit, se
trouvent enceintes en mme temps et accouchent le mme jour que la
reine[136].

    [136] Dans deux autres contes indiens, l'un du Bengale, l'autre du
    Kamaon, figure aussi un fakir, qui donne ou indique  un roi un
    certain fruit dont il devra faire manger  ses sept femmes, pour que
    chacune ait un fils. (Voir les remarques de notre n 12, _le Prince
    et son Cheval_.)--Comparer, plus bas, p. 72 et p. 80, l'introduction
    de contes indiens du Pandjab et du Bengale.--Dans un conte indien du
    Deccan (miss Frere, n 22), une femme s'en va trouver Mahadeo (le
    Crateur) pour lui demander de lui accorder un enfant. Mahadeo lui
    donne un fruit, une mangue, qu'elle partage avec deux autres femmes
    qui avaient fait route avec elle. De retour  la maison, elle a un
    fils, et les deux autres, chacune une fille.

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Seif
Almoulouk et de la Fille du Roi des Gnies_), le prophte Salomon dit
 un roi et  son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux
serpents qu'ils rencontreront  tel endroit, d'en faire apprter la
chair et de la donner  manger  leurs femmes. (On peut rapprocher de
ces serpents le dragon de mer du _Pentamerone_ et le poisson des
contes populaires actuels.)

                                * * *

Mentionnons enfin une dernire forme d'introduction. Dans un conte
sudois, _Wattuman et Wattusin_ (Cavallius, p. 95), et dans un conte
allemand (Grimm, III, p. 103), les deux hros, dont les aventures sont 
peu prs celles de nos fils du pcheur, sont les fils, l'un d'une
princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mres
en mme temps, aprs avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse,
laquelle a tout  coup jailli dans une tour o elles taient enfermes.
(Comparer le conte de la Petite-Russie.)

                  *       *       *       *       *

Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets
qui annoncent les malheurs dont les hros peuvent tre frapps. Dans
nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui,
en pareil cas, bouillonne dans le vase o on l'a mis; trait qui
s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de
vritables incarnations du poisson. Il en est  peu prs de mme dans
l'un des deux contes du Tyrol italien cits plus haut (Schneller, n
28): l, le sang du poisson, mis dans un verre, se spare en trois
parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrte, ce
sera signe de malheur.

Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande
arte du poisson  une poutre de la maison du pcheur: s'il arrive un
malheur  quelqu'un des trois enfants, il en dgouttera du sang.--Le
conte catalan prsente  la fois le trait de l'arte ensanglante et
celui du sang qui bouillonne.

Ailleurs, l'ide premire s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe,
l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne  son
frre une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble,
c'est qu'il sera mort.--Deux contes sudois ont un passage analogue:
dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son
frre, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce
sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre
(_ibid._, p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui
doit devenir rouge et trouble.

Au XVIIe sicle, ce trait figure dans le conte italien du _Pentamerone_,
dj cit. Avant de quitter son frre, le jeune Canneloro prend un
poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont
les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt.
Puis il enfonce profondment dans la terre ce mme poignard, et aussitt
il pousse un arbrisseau qui, s'il se fltrit ou s'il meurt, donnera les
mmes indices.--Plus anciennement, au XVe sicle (d'aprs les _Mlanges
tirs d'une grande bibliothque_, t. E, p. 82), un roman franais,
l'_Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal
compagnon_, prsente un trait identique. Olivier, forc de quitter le
pays, fait remettre  son ami une fiole remplie d'eau claire, qui
deviendra noire, s'il a aucune mauvaise adventure.--Enfin, au XIVe
sicle _avant notre re_, dans ce conte gyptien des _Deux Frres_, que
nous avons tudi au commencement de ce volume, nous rencontrons encore
un passage absolument du mme genre: une cruche de bire bouillonne et
une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est
arriv malheur  son frre Bitiou.

Dans plusieurs des contes cits plus haut (conte allemand n 85 de la
collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte
cossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des oeillets, des
cyprs ou d'autres arbres, ns du sang du poisson merveilleux, qui
doivent se fltrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis  eux par la
communaut d'origine.

Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse,
du Hanovre et de la Souabe, c'est un couteau ou une pe qui se rouille.
Le conte danois, o les couteaux des deux frres, ainsi que leurs pes,
proviennent d'une transformation de la tte du poisson, enterre par
l'ordre de celui-ci, nous donne l'explication de ce trait.

                                * * *

Sans nous arrter sur divers contes o la relation d'origine entre les
jeunes gens et l'objet qui doit faire connatre leur sort a compltement
disparu, nous noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans
certain rcit lgendaire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le
duc Louis, en partant pour la croisade, aurait remis  sainte Elisabeth,
sa femme, une bague dont la pierre avait la proprit de se briser
lorsqu'il arrivait malheur  la personne qui l'avait donne. Dans les
documents historiques relatifs  la sainte, il est effectivement
question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalembert). A son
dpart, le duc Louis dit  sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son
anneau, cela voudra dire qu'il lui sera arriv malheur. Voil un fait
bien simple; mais l'imagination populaire n'a pas manqu de rattacher, 
cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui tait familier.
Dans la lgende, en effet, nous retrouvons l'anneau constell du vieux
roman de _Flores et Blanchefleur_, cet anneau dont la pierre doit se
ternir si la vie ou la libert de Blanchefleur sont en pril.

Le mme trait, sous une autre de ses formes, s'est gliss aussi dans une
lgende berrichonne, se rapportant  un saint du pays, saint Honor de
Buzanais (fin du XIIIe sicle). Partant en voyage, le saint dit  sa
mre que, par le moyen d'un laurier qui a t plant le jour de sa
naissance, elle aura  chaque instant de ses nouvelles: le laurier
languira, si lui-mme est malade, et se desschera, s'il est mort. Le
saint ayant t assassin, le laurier se dessche  l'instant mme[137].

    [137] _Vies des saints_, par Mgr Paul Gurin (7e dition,
    Bar-le-Duc, 1872), au 9 janvier.

                                * * *

En Orient, ce trait se prsente sous deux formes diffrentes.

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de deux Soeurs
jalouses de leur cadette_), deux princes, au moment d'entreprendre un
voyage, donnent  leur soeur, l'un un couteau dont la lame doit se
tacher de sang s'il n'est plus en vie; l'autre, un chapelet dont les
grains, dans le mme cas, cesseront de rouler entre les doigts.

Dans un conte kalmouk du _Siddhi-Kr_ (n 1), plusieurs compagnons,
avant de se sparer, plantent chacun un arbre de vie, qui doit se
desscher, s'il arrive malheur  celui qui l'a plant. Le hros d'un
conte des Kariaines de la Birmanie, rsum vers la fin des remarques de
notre n 1, _Jean de l'Ours_ (p. 26), plante, lui aussi, deux herbes 
haute tige, et dit  un de ses camarades de se mettre  sa recherche si
ces herbes se fltrissent.

La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent
indiquer le sort, apparat trs nette dans un conte indien du Pandjab,
voisin de ce conte kariaine et analys galement dans les remarques de
notre n 1 (p. 25): Le Prince Coeur-de-Lion est n d'une manire
merveilleuse, neuf mois aprs qu'un fakir a fait manger de certains
_grains d'orge_  la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants.
Dans le cours de ses aventures, le jeune homme plante une _tige d'orge_
et dit que, si elle vient  languir, c'est qu'il lui sera arriv malheur
 lui-mme: alors il faudra venir  son secours[138].--Un autre conte
indien, qui a t recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le
rsum dans les remarques de notre n 19, _le Petit Bossu_, prsente le
mme trait, mais d'une manire analogue au conte kalmouk et au conte
kariaine: Un prince, en quittant sa mre, lui donne une certaine plante:
si cette plante se fltrit, c'est qu'il sera arriv quelque malheur au
prince; si elle meurt, ce sera signe que lui aussi sera mort.

    [138] Comparer plus haut, p. 68, le conte cossais de la collection
    Campbell.

On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde, cit par Guillaume
Grimm (III, p. 145).--Dans un conte persan (_Touti Nameh_, traduit en
allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un
bouquet  son mari qui part pour un long voyage: tout le temps que le
bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera reste fidle.

                                * * *

Enfin, d'aprs M. de Charencey (_Annales de philosophie chrtienne_,
juillet 1881, p. 942), dans une lgende _quich_, recueillie au Mexique,
chez les Toltques occidentaux, les hros plantent au milieu de la
maison de leur aeule un roseau qui doit se desscher s'ils viennent 
prir.

                  *       *       *       *       *

Nous avons numr, au dbut de ces remarques, plusieurs contes de cette
famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain, le
combat contre le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien,
conte autrichien), le jeune homme pouse la princesse  la suite d'un
tournoi ou d'une joute o il s'est distingu; ailleurs (conte serbe,
conte flamand), la princesse s'est prise de lui en le voyant passer.

L'pisode du dragon n'est, du reste, pas toujours li au type de conte
que nous tudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre
gnral est diffrent: ainsi, dans des contes appartenant  la famille
de notre n 1, _Jean de l'Ours_ (conte grec moderne n 70 de la
collection Hahn; conte slave de Bosnie, p. 123 de la collection
Mijatowicz; conte valaque n 10 de la collection Schott); ainsi encore,
et plus compltement, dans des contes appartenant  un thme que nous
aurons occasion d'examiner rapidement dans les remarques de notre n 37,
_la Reine des Poissons_.

En Orient, nous avons, pour cet pisode du dragon, divers rapprochements
 faire. Dans un conte persan du _Touti Nameh_, recueil dont l'origine
est indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis
sa fille  celui qui tuerait un certain dragon. Le hros Frd le tue et
pouse la princesse. La ressemblance, sans doute, est loigne, car ici
la princesse n'est pas dlivre du dragon; mais ce qui est
remarquable,--et ce qui nous confirme dans notre conviction que toutes
les combinaisons de thmes que nous relevons dans les contes europens
existent en Orient et se retrouveront un jour dans des contes venant
directement ou indirectement de l'Inde,--c'est que l'introduction de ce
conte persan correspond presque exactement  l'introduction toute
particulire d'un conte allemand de la famille des _Fils du Pcheur_, le
n 60 de la collection Grimm, mentionn plus haut, qui a, lui aussi,
l'pisode du dragon. Montrons-le rapidement.

Dans l'introduction du conte persan, un ermite a achet un oiseau qui,
chaque jour, lui donne une meraude. Pendant qu'il est en voyage, sa
femme s'prend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que
quiconque mangera la tte de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou
tout au moins vizir, dit  la femme de le lui faire rtir. Pendant
qu'elle y est occupe, elle donne  son enfant, le petit Frd, pour
apaiser ses pleurs, la tte de l'oiseau, dont elle ignore la valeur. Le
changeur, furieux, va trouver encore son ami le sage, qui lui conseille
de manger la tte de l'enfant. Mais la servante qui garde Frd a vent
de la chose et s'enfuit avec l'enfant[139].--Dans l'introduction du
conte allemand, un pauvre homme vend  son frre, riche orfvre, un
oiseau au plumage d'or, qu'il a tu. L'orfvre lui donne une bonne
somme, car il sait que, si l'on mange le coeur et le foie de l'oiseau,
on trouvera chaque matin une pice d'or sous son oreiller. Pendant que
l'oiseau est en train de rtir, les deux fils du pauvre homme, tout
jeunes encore, entrent dans la cuisine, et, voyant le coeur et le foie
tombs dans la lche-frite, ils les mangent:  partir de ce jour, ils
trouvent chaque matin une pice d'or  leur rveil. L'orfvre, pour se
venger, dcide son frre  chasser de chez lui les deux
enfants[140].--Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire
(Steel et Temple, p. 138), et o se rencontre le combat contre un
monstre, a encore une introduction de mme genre que celle du conte
persan et du conte allemand. Deux frres, fils de roi, fuient la maison
de leur pre, o une belle-mre les maltraite. S'tant arrts sous un
arbre pour se reposer, ils entendent deux oiseaux, un tourneau et un
perroquet, se disputer au sujet de leurs mrites respectifs: Celui qui
me mangera, dit l'tourneau, deviendra premier ministre.--Celui qui me
mangera, dit le perroquet, deviendra roi. Les deux jeunes garons
prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'an mange le perroquet,
le cadet mange l'tourneau[141]. Dans la suite, le cadet arrive dans un
pays dont le roi avait promis sa fille en mariage  celui qui tuerait un
certain _rkshasa_ (sorte d'ogre): il fallait, en effet, livrer chaque
jour  ce rkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre,
et ensuite, puis par le combat, il s'tend par terre et s'endort.
Pendant son sommeil, un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous
les jours, enlever les dbris du festin du rkshasa. Il s'empare de la
tte du rkshasa et se donne pour le vainqueur. Plus tard, la fraude est
dcouverte.--On voit que ce conte indien nous offre un trait qui
n'existait pas dans le conte persan: le trait de l'imposteur qui se fait
passer pour le vainqueur du monstre.

    [139] Cette introduction se retrouve dans plusieurs contes orientaux
    o ne figure pas l'pisode du dragon: dans un livre thibtain,
    provenant de l'Inde (_Mlanges asiatiques_, publis par l'Acadmie
    des Sciences de Saint-Ptersbourg, t. VII, p. 676), dans un conte
    des Tartares de la Sibrie mridionale (Radloff, t. IV, p. 477),
    dans un conte arabe recueilli  Mardin, an nord de la Msopotamie
    (_Zeitschrift der Deutschen Morgenlndischen Gesellschaft_, 1882, p.
    238), dans un conte de l'le de Borno (L. de Backer, l'_Archipel
    indien_, 1874, p. 203).--Comparer encore une lgende birmane
    (Bastian, _Die Voelker des oestlichen Asiens_, t. I, p. 27) et un
    conte du Cambodge (_ibid._, t. IV, p, 128 seq.).

    [140] Dans plusieurs contes europens, les deux traits du conte
    persan et du conte allemand se trouvent runis: l'un des frres
    mange la tte de l'oiseau et devient roi; l'autre mange le coeur, et
    chaque matin il trouve de l'or sous son oreiller. Voir, par exemple,
    un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, I, p. 97), un conte hessois
    (Grimm, III, p. 102), un conte serbe (Vouk, n 26), un conte grec
    moderne (Hahn, n 36), un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 91),
    un conte italien de Rome (Busk, p. 146), etc.--Il en est de mme
    dans le conte arabe de Mardin, mentionn dans la note prcdente.

    [141] Comparer l'introduction d'un autre conte indien, un conte
    _manipuri_ (_Indian Antiquary_, 1875, p. 260).--Dans le conte
    sibrien et dans le conte de l'le de Borno, indiqus plus haut, il
    y a galement deux enfants, mais un seul oiseau: dans le conte
    sibrien, celui qui mange la tte de l'oiseau devient roi, et celui
    qui mange le coeur devient vizir.

                                * * *

Un pisode d'un conte des Avares du Caucase, dont nous avons rsum tout
l'ensemble dans les remarques de notre n 1, _Jean de l'Ours_ (p. 18),
nous offre, au moins indiqu, ce trait de la princesse dlivre du
dragon, qui manque dans le conte persan et le conte indien.
Oreille-d'Ours, se trouvant dans une grande ville du monde infrieur,
demande de l'eau  une vieille femme. Celle-ci lui rpond qu'elle ne
peut lui en donner: un dragon  neuf ttes se tient auprs de la source;
chaque anne, on lui livre une jeune fille, et, ce jour-l seulement, il
laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches et se rend 
la fontaine, o il les remplit; le dragon le laisse faire. Il y
retourne, toujours sans tre inquit par le dragon. Le bruit s'en
rpand, et le roi du monde infrieur promet  Oreille-d'Ours de lui
donner ce qu'il voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux
oreillres de feutre qu'il met sur ses oreilles et s'en va avec ses
cruches  la fontaine. Le dragon lui demande comment il a le front de
venir une troisime fois. Oreille-d'Ours lui rpond en lui reprochant de
priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous et de dvorer des
jeunes filles. Alors le dragon se lve, et, jetant ses griffes sur
Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillres de feutre; mais
Oreille-d'Ours brandit une pe de diamant qu'il avait conquise dans une
aventure, et d'un coup il abat les neuf ttes du dragon. Il coupe les
dix-huit oreilles et les porte au roi. Celui-ci lui offre en mariage sa
fille qui devait, cette anne-l mme, tre livre au dragon; mais
Oreille-d'Ours demande pour toute rcompense que le roi lui donne le
moyen de revenir sur la terre[142].

    [142] Ce qu'il y a de caractristique dans cet pisode du conte
    avare se retrouve dans un conte grec moderne (Hahn, n 70), o
    l'histoire de la jeune fille dlivre du dragon est, comme dans le
    conte avare, intercale dans un conte de la famille de notre n 1,
    _Jean de l'Ours_. Dans ce conte grec de l'le de Syra, la ville o
    arrive le hros dans le monde infrieur n'a qu'une seule fontaine,
    et dans cette fontaine est un serpent  douze ttes, auquel il faut
    livrer, chaque semaine, une victime humaine; aprs quoi, il laisse
    puiser de l'eau. La vieille femme chez qui loge le hros lui ayant
    appris la chose, il lui demande une cruche et se rend  la fontaine.
    Ce jour l, prcisment, c'tait la fille du roi qui allait tre
    dvore par le serpent. Le hros tue le monstre; le roi lui ayant
    offert la main de la princesse, il le remercie et lui demande
    seulement de le faire ramener sur la terre. (Voir, pour ce dernier
    pisode, les remarques de notre n 52, _La Canne de cinq cents
    livres_.)--Comparer deux contes, galement grecs, du type des _Fils
    du Pcheur_ (Hahn, n 22; Legrand, p. 161).

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 177 de la trad.
allemande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complte dans
les remarques de notre n 19, _le Petit Bossu_, le plus jeune fils du
sultan d'Ymen arrive dans une ville o tout le monde est plong dans la
douleur. Il apprend que, chaque anne, on est oblig de livrer  un
monstre une belle jeune fille; cette anne le sort est tomb sur la
fille du sultan. Le prince se rend  l'endroit o le monstre doit saisir
sa victime; aprs un terrible combat, il le tue et laisse la princesse
s'en retourner seule chez son pre. Le sultan, pour connatre le
librateur de sa fille, ordonne  tous les hommes de la ville de
comparatre devant elle; mais elle n'en reconnat aucun pour celui qui
l'a sauve du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle
maison un tranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie,
le salue comme son librateur.--Comparer un autre conte des _Mille et
une Nuits_, o la mme ide se prsente sous une forme moins bien
conserve (_ibid._, t. X, p. 107).

On a recueilli dans l'Afghanistan,  Candahar, une lgende musulmane que
nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits
(_Orient und Occident_, t. II, p. 753): Au temps des paens, le roi de
Candahar s'tait vu forc de promettre  un dragon de lui livrer tous
les jours une jeune fille. Chaque matin, on envoyait donc au dragon une
jeune fille monte sur un chameau. Ds que le chameau arrivait  une
certaine distance de l'antre du monstre, celui-ci aspirait l'air avec
une telle force que sa proie se trouvait entrane dans sa gueule. Un
jour que le sort tait tomb sur la plus belle jeune fille de Candahar,
il se trouva qu'Ali, le glaive de la foi, passait dans le pays. Il
voit la victime plore; ayant appris d'elle la cause de ses larmes, il
se met  sa place sur le chameau, et, quand, attir par le souffle du
dragon, il est au moment d'entrer dans sa gueule bante, il tranche la
tte du monstre d'un coup de son irrsistible pe.

Nous citerons encore deux autres lgendes orientales, l'une japonaise,
l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connatre la
premire (_Zur Volkskunde_, Heilbronn, 1879, p. 70). Le hros de cette
lgende, Sosano-no-Nikkoto, arrive un jour dans une maison o tout le
monde est en pleurs. Il demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui
rpond qu'il avait huit filles; un terrible dragon  huit ttes lui en a
mang sept en sept ans: il ne lui en reste plus qu'une, et cette
dernire est au moment de se rendre sur le bord de la mer pour tre
dvore  son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il prend huit
pots remplis de _saki_ (sorte d'eau-de-vie de riz) et les dispose sur le
rivage, mettant la jeune fille derrire. Quant  lui, il se cache
derrire un rocher. Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses
huit ttes dans un pot de saki: bientt il est enivr. Alors Sosano
accourt et lui coupe ses huit ttes. Dans la queue du dragon il trouve
une longue pe, qui, dit la lgende, est celle que porte aujourd'hui
encore le mikado. Sosano pouse la jeune fille. On les honore comme les
dieux de tous les gens maris. Leur temple est  Oyashiro.

La lgende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les rcits
prcdents (_The Folk-lore of China_, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876,
p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min taient hantes jadis
par un norme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par
l'intermdiaire de personnes verses dans la divination, qu'il avait
envie de dvorer une jeune fille de douze  treize ans. On lui en livra
jusqu' neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des
esclaves, une chaque anne. Alors, comme on ne pouvait trouver de
nouvelle victime, la fille d'un magistrat charg d'enfants se prsenta,
demandant seulement qu'on lui donnt une bonne pe et un chien. Elle
avait aussi prpar plusieurs mesures de riz bouilli ml de miel,
qu'elle plaa  l'entre de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci
mangeait le riz, Ki (c'tait le nom de la jeune fille) lana sur lui son
chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par
derrire. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce
haut fait, l'pousa.

                                * * *

Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara
et qui a t analys par le clbre indianiste Wilson, offre plusieurs
traits de notre conte _les Fils du Pcheur_ (_Asiatic Journal. New
Series_, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et
Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies  Ikrama, roi de Lilavati,
pour forcer celui-ci  accorder  l'un d'eux la main de sa fille
Rupavati. Le roi consent enfin  donner la princesse, mais  la
condition que le prtendant tuera certain lion des plus terribles. Les
princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme
trophe. Le blanchisseur du palais ayant trouv le corps du lion, lui
coupe la tte et va la prsenter au roi en rclamant pour prix de son
prtendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment
d'tre clbr quand les princes se font connatre, et le blanchisseur
est mis  mort. La princesse pouse le prince cadet, Chitrasekhara.
Quelque temps aprs, l'an se met en campagne pour aller dlivrer une
princesse prisonnire d'un gant. En partant, il donne  son frre une
fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.--Les aventures qui suivent
n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette premire partie du
conte indien, dont les hros sont, l aussi, des frres, ne nous en a
pas moins offert, runis d'une manire qui videmment n'est pas
fortuite, deux des principaux traits de notre thme: l'pisode du
monstre tu et de l'imposteur dmasqu, et la particularit de l'objet
qui annonce le malheur de celui qui l'a donn.

Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un
lment important qui manquait dans le conte hala canara: la jeune
fille, ou mme simplement la victime humaine livre  un monstre. Voici
ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, n 4): Un
brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de
rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une
_rkshasi_ (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune
de ses femmes lui donne un fils: celui de la rkshasi se nomme Sahasra
Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La
premire femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une
rkshasi et s'attendant  tre dvore, elle, son mari et son fils,
donne  ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et
lui dit: Si tu vois ce lait devenir rougetre, c'est que ton pre aura
t tu; s'il devient tout  fait rouge, c'est que j'aurai t tue
moi-mme. Alors monte  cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas
tre dvor toi aussi. Le jeune garon ayant vu le lait devenir d'abord
un peu rouge, puis tout  fait rouge, saute sur son cheval. Son frre
Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est pass et s'enfuit avec lui[143].
Comme la rkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tte d'un
coup de sabre. Les deux frres arrivent  un village o ils reoivent
l'hospitalit dans une famille qui est plonge dans la douleur. Ils
apprennent qu'il y a dans le pays une rkshasi avec laquelle le roi est
convenu, pour empcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir,
dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette
famille d'en fournir une. Les deux frres dclarent qu'ils iront se
livrer eux-mmes  la rkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs
chevaux et s'y enferment. Aprs divers incidents, Sahasra Dal coupe la
tte de la rkshasi. Il met cette tte prs de lui dans le temple et
s'endort. Des bcherons, venant  passer par l, voient le corps de la
rkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une
partie de son royaume  celui qui tuerait la rkshasi, ils prennent
chacun un membre du cadavre et se prsentent devant le roi. Mais
celui-ci fait une enqute, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes
gens ainsi que la tte de la rkshasi. Le roi donne sa fille et la
moiti de son royaume  Sahasra Dal.--Suivent les aventures de Champa
Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre n 15, _les
Dons des trois Animaux_.

    [143] Ici encore nous retrouvons, mais introduit d'une autre faon
    dans le rcit, l'objet qui doit faire connatre le sort de celui de
    qui on le tient. Dans un conte sudois, cit plus haut, nous avons
    dj vu ce trait du lait qui devient rouge; mais le vase de lait
    avait t donn par un frre  son frre. Le conte indien est ici
    beaucoup plus naturel.

                                * * *

L'pisode de la princesse expose  la bte  sept ttes peut tre
rapproch du mythe si connu de Perse et Andromde (_Apollodori
Bibliotheca_, II, 4, 3). Ce mythe de Perse, l'un des rares mythes de
l'antiquit classique qui offrent des ressemblances avec nos contes
populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre
rapprochement intressant avec les contes du genre de nos _Fils du
Pcheur_, et surtout avec le conte sudois de _Wattuman et Wattusin_
mentionn plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de
Perse: Acrisius, roi d'Argos,  qui il a t prdit qu'il serait tu
par le fils de sa fille Dana, enferme celle-ci sous terre dans une
chambre toute en airain. Jupiter, mtamorphos en pluie d'or, pntre
par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mre. (Dans le
conte sudois, la princesse et sa suivante, enfermes dans une tour,
deviennent mres aprs avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout 
coup dans la tour.) Quand elle a donn le jour  Perse, Acrisius la
fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette  la mer.
Aprs diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes
populaires (Perse, par exemple, a un bonnet, [Grec: kyn], qui le rend
invisible), Perse, devenu grand, arrive en Ethiopie, o rgne Cphe.
Il trouve la fille de celui-ci, Andromde, expose en pture  un
monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la dlivre et l'pouse.

Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les _Saints
Lieux_ (t. I, p. 194 de l'd. allemande), le mythe de Perse et
Andromde s'est infiltr dans la lgende de saint Georges, lgende dans
laquelle, du reste, aucun catholique ne prend  la lettre cet pisode de
la princesse et du dragon, qui, d'aprs un critique allemand[144],
apparat seulement dans des versions assez rcentes[145].

    [144] M. de Gutschmid, dans les comptes rendus de l'Acadmie de
    Leipzig (1861, p. 180).

    [145] Le conte portugais (Coelho, n 52) mentionn ci-dessus met un
    saint Georges en scne dans un rcit analogue  ceux que nous
    tudions ici. Aprs l'histoire du poisson merveilleux et de la bte
     sept ttes, tue par Georges, celui-ci dit  son frre, qui est
    venu le rejoindre, que, par suite d'un voeu, il ne peut se marier;
    il lui donne une des ttes de la bte en lui disant de se faire
    passer pour lui auprs du roi. Il fait ensuite tant d'exploits pour
    la patrie, et il est si vertueux, qu'il est canonis aprs sa mort.

A propos du dtail relatif aux langues de la bte  sept ttes, dtail
qui existe dans la plupart des contes du genre de nos _Fils du Pcheur_,
mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'aprs Pausanias (I, 41,
4), le roi de Mgare avait promis sa fille en mariage  celui qui
tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Plops,
tua le monstre; aprs quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes
(sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecire. Aussi,
des gens qui avaient t envoys pour combattre le lion s'tant attribu
son exploit, Alcathus n'eut pas de peine  les convaincre d'imposture.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes o figure le combat contre le dragon,
l'individu qui se donne pour le librateur de la princesse a assist de
loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite
des trois charbonniers.--Dans le conte grec moderne de la collection E.
Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un _charbonnier_, qui a
trouv les ttes du monstre.

L'pisode du chien, que le fils du pcheur envoie prendre des plats
dans la cuisine du roi, est mieux conserv dans certains contes
trangers, par exemple, dans le conte allemand n 60 de la collection
Grimm, et dans le conte sudois de _Wattuman et Wattusin_. Dans ces deux
contes, le hros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la
princesse, parie contre son htelier que les animaux qui le suivent lui
rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse
reconnat les animaux de son librateur et leur fait donner ce qu'ils
demandent.

                  *       *       *       *       *

Au sujet de la dernire partie de notre conte, nous ferons remarquer
que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcire change les
jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre
conte.--Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand n 85
de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans
le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est  la chasse
qu'ils ont rencontr la sorcire. Dans d'autres, comme dans le conte
lorrain, ils ont t attirs sur son domaine par un feu mystrieux,
brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande
lumire sur une montagne dans le conte sicilien n 40 de la collection
Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; _chteau_ en
feu, dans le conte flamand).

Un dtail, commun  la plupart des contes prsentant cette dernire
partie, a disparu de notre conte. Le frre du jeune homme, qui passe la
nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met
dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les
_Mille et une Nuits_ (_Hist. d'Aladdin_) et aussi dans le vieux pome
allemand des _Nibelungen_, ainsi que dans son prototype scandinave, o
Siegfried (ou Sigurd) met une pe nue entre lui et Brunehilde, qui doit
devenir l'pouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.

                  *       *       *       *       *

En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouv jusqu' prsent que certaines
des parties qui composent notre conte. La dernire partie notamment (les
aventures des frres et de la sorcire) ne s'est pas prsente  nous.
Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte
europen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde videmment, chez les
Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivire, p.
193), deux frres, Ali et Mohammed, ns du mme pre et de deux mres
diffrentes, se ressemblent  s'y mprendre. Mohammed, au moment de
quitter le pays, plante un figuier et dit  Ali que l'arbre perdra ses
feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se desschera
s'il est mort. Il prend son faucon, son lvrier et son cheval et se met
en route. Arriv auprs d'une ville, il tue un serpent qui empchait une
fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en
danger d'tre dvore par le monstre. Aprs quoi, il se dguise en
mendiant; mais la fille du roi s'est empare d'une de ses sandales, et,
en la lui faisant essayer, on le reconnat pour le vainqueur du serpent.
Mohammed pouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est  la
chasse, il s'aventure, malgr les avertissements que lui avait donns
son beau-pre, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient  sa
rencontre. Elle lui dit d'empcher son cheval, son lvrier et son faucon
de lui faire du mal. Ne crains rien, dit le jeune homme. L'ogresse
s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que
leur matre[146]. Aussitt le figuier se dessche. Ali se met  la
recherche de son frre. Il rencontre la femme de ce dernier. Je te
salue, dit-elle,  sidi; nous croyions que tu tais mort.--Comment
serais-je mort?--Mon pre t'avait dit: Chasse  tel et tel endroit, mais
ne va pas l: c'est le domaine de l'ogresse. Ali se dirige sans retard
vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernire s'avance pour manger
le cheval, celui-ci, qui a reu ses instructions d'Ali, la frappe d'un
coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crve les yeux, le
lvrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous
inanims. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une
tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: Je lui rendrai la vie,
dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle
ressuscite sa soeur. Ali,  son exemple, emploie de ce suc, et il rend
la vie  Mohammed et aux animaux[147].

    [146] Dans plusieurs des contes europens, c'est au moyen d'un
    cheveu que la sorcire enchane les animaux du jeune homme, avant de
    changer celui-ci en pierre. Voir, par exemple, le conte sudois
    (Cavallius, p. 352), le conte danois (Grundtvig, p. 315), un conte
    serbe (Mijatowics, p. 256), deux contes portugais
    (Consiglieri-Pedroso, n 11; Braga, n 48), etc.--Comparer, dans les
    remarques de notre n 1 _Jean de l'Ours_ (p. 20), le passage du
    conte avare du Caucase et d'un conte de l'Asie centrale, o le nain
    s'arrache un poil de la barbe pour lier les compagnons du hros.
    (Dans le conte italien des Abruzzes, o la sorcire est remplace
    par un magicien, c'est en jetant sur les gens un poil de sa barbe,
    que ce magicien les transforme en statues de marbre.)

    [147] Dans un conte valaque, en partie de ce type (Schott, n 10),
    et dans plusieurs autres contes europens, par exemple, dans des
    contes grecs modernes (t. II, p. 204 et 260, de la collection Hahn),
    un serpent ayant t tu, un autre va chercher une certaine herbe au
    moyen de laquelle il lui rend la vie. Cette herbe, qui a t
    ramasse avec soin, sert ensuite  ressusciter le hros. Voir encore
    le conte allemand n 16 de la collection Grimm, et comparer la fable
    antique de Polyidus et Glaucus (Apollodore, III, 3, 1).--M. R.
    Koehler a tudi  fond ce thme dans ses remarques sur les _Lais_
    de Marie de France (dition K. Warake, 1885, pp. CIV-CVIII).

On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui prsente
galement la dernire partie des contes de cette famille (Lal Behari
Day, n 13): Un religieux mendiant promet  un roi de lui faire avoir
deux fils, si celui-ci consent  lui en donner un. Le roi s'y engage, et
le mendiant fait manger  la reine d'une certaine substance: au bout
d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize
ans, le mendiant vient en rclamer un. L'an se dvoue, et, avant de
partir, il plante un arbre, en disant  ses parents et  son frre: Cet
arbre est ma vie: si vous le voyez dprir, c'est que je serai en
danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi. Sur son chemin,
il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint
au prince; de mme, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arriv
chez lui avec le jeune homme, dfend  celui-ci d'aller du ct du
nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit
un cerf, il s'gare du ct du nord. Le cerf entre dans une maison; le
prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une
merveilleuse beaut, qui lui propose de jouer une partie de ds; il perd
successivement son faucon, son chien et sa propre libert. La femme, qui
est une _rkshasi_, l'enferme dans une cave, pour le manger plus
tard[149]. Voyant l'arbre se fltrir, le frre du prince se met en
route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien,
lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris
son frre (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend
l'un pour l'autre). Mme chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune
homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frre a d tomber
entre les mains d'une rkshasi. Il poursuit galement un cerf, qui
l'amne chez la rkshasi, et cette dernire lui propose aussi une partie
de ds; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur
coup le chien et le faucon de son frre et enfin son frre lui-mme. La
rkshasi, pour sauver sa vie, rvle alors aux jeunes gens que le
mendiant a de mauvais desseins contre l'an, et leur donne le moyen de
le faire prir lui-mme.

    [148] Dans le conte allemand n 60 de la collection Grimm, cit plus
    haut, des animaux sauvages, pargns par les deux frres, leur
    donnent chacun deux de leurs petits, qui se mettent  leur suite.
    Comparer les contes allemands n 58 de la collection Meier et p. 337
    de la collection Kuhn et Schwartz, le conte sudois de _Wattuman et
    Wattusin_, un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 260), un
    conte valaque Schott, (n 10), etc.

    [149] Dans le conte napolitain n 7 du _Pentamerone_, mentionn
    ci-dessus, le hros, fascin par la beaut d'une sorte de magicienne
    ou de sorcire, entre dans sa maison. Alors la magicienne crie:
    Enchanez cet homme, mes cheveux! Et ses cheveux l'enchanent, et
    il devient prisonnier de la magicienne. (Comparer le conte kabyle et
    les contes europens o c'est au moyen d'un _crin_, d'un _cheveu_,
    que la sorcire enchane les animaux du hros.)

Ce conte indien renferme, on le voit,  l'exception de la seconde partie
(le combat contre le dragon), presque tous les lments que nous avons
rencontrs dans les contes tudis ci-dessus: naissance merveilleuse des
deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur sparation et le signe
donn par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les
animaux qui accompagnent le hros et qui le suivent chez l'tre
malfaisant o il risque de perdre la vie; enfin, la dernire partie,
fort ressemblante, malgr son individualit.

                  *       *       *       *       *

On remarquera que, dans notre variante la _Bte  sept ttes_, deux
personnages de la forme premire se sont fondus en un seul: le dragon 
sept ttes auquel on expose une princesse et la sorcire qui change en
pierres ceux qui s'approchent d'elle.

La fin tragique du hros ne se trouve pas,  notre connaissance,
ailleurs que dans cette variante lorraine.




VI

LE FOLLET


Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de bl en
grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce bl battu, et des
gerbes prpares sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment
expliquer la chose.

Un soir, s'tant cach dans un coin de la grange, il vit entrer un petit
homme qui se mit  battre le bl. Le laboureur se dit en lui-mme: Il
faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine. Car le petit
homme tait tout nu. Il alla dire  sa femme: C'est un petit homme qui
vient battre notre bl; il faudra lui faire un petit habit. Le
lendemain, la femme prit toutes sortes de pices d'toffe, et en fit un
petit habit, que le laboureur posa sur le tas de bl.

Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le bl, il trouva
l'habit. Dans sa joie il se mit  gambader  l'entour, en disant: Qui
bon matre sert, bon loyer en tire. Ensuite il endossa l'habit, et se
trouva bien beau. Puisque me voil pay de ma peine, battra maintenant
le bl qui voudra! Cela dit, il partit et ne revint plus.


REMARQUES

Dans un conte hessois de la collection Grimm (n 39), un pauvre
cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taills la
veille. Il s'aperoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage.
Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les
revtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour
faire le mtier de cordonnier; puis ils disparaissent pour
toujours.--Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Mller, p.
140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, _le Tailleur d'Isenfluh_
(_Karlsruher Zeitung_, n du 8 aot 1873).

En Sude, histoire du mme genre (_Magasin pittoresque_, 1865, p. 235),
o le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il
ptrit du pain. L il est vtu en moine, et, quand  la place de son
vieux froc tout us, il a endoss celui qu'on lui a fait, il se met 
dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus ptrir ni tre
boulanger.

En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un _pooka_ (sorte de follet) vient
toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un ne, laver la
vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'tant
hasard  lui demander d'o il vient, le pooka rpond qu'il a, pendant
sa vie, servi dans cette mme maison. Aprs sa mort, il a t condamn,
en punition de sa paresse,  faire la besogne qu'il fait toutes les
nuits. Quelque temps aprs, les domestiques, voulant lui tmoigner leur
reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient
lui tre agrables. Le pooka leur rpond qu'il serait fort aise d'avoir
un habit bien chaud. L'habit est apport, et, ds que le pooka en est
revtu, il s'enfuit en disant: Maintenant ma pnitence est termine.
Elle devait durer jusqu' ce qu'on et trouv que je mritais un
salaire. Et on ne le revit plus jamais.

Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets
secourables (_brownies_, _pixies_), qui disparaissent ds qu'ils ont mis
les habits  eux destins. Parfois mme, quand on veut se dbarrasser
d'eux, on n'a qu' leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p.
190;--W. Henderson, _Notes on the Folklore of the northern counties of
England and the Borders_. Nouvelle d. Londres, 1879, p. 248;--Loys
Brueyre, p. 241 seq.).




VII

LES DEUX SOLDATS DE 1689


Il tait une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligs de
quitter le service, ils rsolurent de retourner au pays. Chemin faisant,
ils se disaient: Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie? Nous
sommes trop vieux pour apprendre un mtier; si nous demandons notre
pain, on nous dira que nous sommes encore en tat de travailler, et on
ne nous donnera rien.--Tirons au sort, dit l'un d'eux,  qui se
laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble. L'autre trouva
l'ide bonne.

Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition; son camarade lui
creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allrent de porte en porte
demander leur pain. On leur donnait beaucoup, mais l'aveugle n'en
profitait gure: son compagnon gardait pour lui-mme tout ce qu'il y
avait de bon et ne lui donnait que les os et les crotes de pain dur.
Hlas! disait le malheureux, n'est-ce pas assez d'tre aveugle?
Faut-il encore tre si maltrait?--Si tu te plains encore, rpondait
l'autre, je te laisserai l. Mais le pauvre aveugle ne pouvait
s'empcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un
bois.

Aprs avoir err de ct et d'autre, l'aveugle s'arrta au pied d'un
arbre. Que vais-je devenir? se dit-il. La nuit approche, les btes
sauvages vont me dvorer! Il monta sur l'arbre pour se mettre en
sret.

Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivrent en cet endroit: le
renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. Je sais quelque chose,
dit le renard, mais je ne le dis  personne.--Moi aussi, je sais
quelque chose, dit le loup.--Et moi aussi, dit le chevreuil.--Bah!
dit le sanglier, toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux
savoir?--Eh! repartit le chevreuil, dans ma petite cervelle et dans
mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.--Eh bien! dit le sanglier,
que chacun dise ce qu'il sait.

Le renard commena: Il y a prs d'ici une petite rivire dont l'eau
rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois dj, dans ma vie, j'ai eu un
oeil crev; je me suis lav avec cette eau, et j'ai t guri.--Cette
rivire, je la connais, dit le loup; j'en sais mme plus long que toi.
La fille du roi est bien malade; elle est promise en mariage  celui qui
pourra la gurir. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivire
pour lui rendre la sant. Le chevreuil dit  son tour: La ville de
Lyon manque d'eau, et l'on promet quinze mille francs  celui qui pourra
lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la libert, on trouverait
une source et l'on aurait de l'eau en abondance.--Moi, dit le sanglier,
je ne sais rien. L-dessus, les animaux se sparrent.

Ah! se dit l'aveugle, si je pouvais seulement trouver cette rivire!
Il descendit de l'arbre et marcha  ttons  travers la campagne. Enfin
il trouva la rivire. Il s'y lava les yeux, et il commena  entrevoir;
il se les lava encore, et la vue lui revint tout  fait.

Aussitt il se rendit prs du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait
avoir de l'eau, il n'avait qu' faire arracher l'arbre de la libert. En
effet, l'arbre ayant t arrach, on dcouvrit une source, et la ville
eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reut les quinze
mille francs promis et alla trouver le roi. Sire, lui dit-il, j'ai
appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la
gurir. Et il lui parla de l'eau de la rivire. Le roi envoya
sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire  la
princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut gurie.

Le roi dit au soldat: Quoique tu sois dj un peu vieux, tu pouseras
ma fille, ou bien, si tu le prfres, je te donnerai de l'argent. Le
soldat aima mieux pouser la princesse: il savait bien qu'avec la fille
il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans tarder.

Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout
dguenill qui demandait l'aumne; il reconnut aussitt son ancien
camarade. N'tiez-vous pas deux  mendier autrefois? lui dit-il en
l'abordant. O est votre compagnon?--Il est mort, rpondit le
mendiant.--Dites la vrit, vous n'aurez pas  vous en repentir.
Qu'est-il devenu?--Je l'ai abandonn.--Pourquoi?--Il tait toujours  se
plaindre; c'tait pourtant lui qui avait les bons morceaux: quand nous
avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de
dents, et je mangeais les crotes; je lui donnais la viande et je
gardais les os pour moi.--C'est un mensonge; vous faisiez tout le
contraire. Pourriez-vous reconnatre votre compagnon?--Je ne sais.--Eh
bien! ce compagnon, c'est moi.--Mais n'tes-vous pas le roi?--Sans
doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai
tout.

Quand le mendiant eut appris ce qui tait arriv  l'aveugle, il lui
dit: Je voudrais bien avoir la mme chance. Mne-moi donc  cet
arbre-l; les animaux y viendront peut-tre encore.--Volontiers, dit
l'autre, je veux te rendre le bien pour le mal. Il conduisit le
mendiant auprs de l'arbre, et le mendiant y monta.

Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvrent l runis.
Le renard dit aux autres: On a entendu ce que nous disions l'autre
nuit: la fille du roi est gurie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui
donc a rvl nos secrets?--Ce n'est pas moi, dit le loup.--Ni moi,
dit le chevreuil.--Je suis sr que c'est le sanglier, reprit le
renard; il n'avait eu rien  dire, et il est all rapporter ce que nous
autres avions dit.--Ce n'est pas vrai, rpliqua le sanglier.--Prends
garde, dit le renard, nous allons nous mettre tous les trois contre
toi.--Je n'ai pas peur de vous, dit le sanglier en montrant les dents,
frottez-vous  moi.

Tout  coup, en levant les yeux, ils aperurent le mendiant sur l'arbre.
Oh! oh! dirent-ils, voil un homme qui nous espionne. Aussitt ils
se mirent  draciner l'arbre, puis ils se jetrent sur l'homme et le
dvorrent.


REMARQUES

On a remarqu la bizarrerie de ce titre: _les deux Soldats de 1689_.
1689 est mis probablement pour 1789: le souvenir de l'arbre de la
libert se rapporte tout naturellement  l'poque de la Rvolution.

La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris  Joinville,
petite ville de Champagne,  quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le
raconte aussi  Montiers, mais d'une manire moins complte.

Dans cette variante, intitule _Jacques et Pierre_, les animaux sont au
nombre de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque
chose  dire. Il raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de
naissance: si on lui lavait les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine,
elle verrait. L'aveugle apprend aussi que les animaux se runissent une
fois tous les ans,  pareil jour,  la mme heure et au mme endroit.
Jacques, le mchant camarade, instruit par Pierre de cette
particularit, se rend  l'endroit indiqu, pour entendre la
conversation des animaux. Le lion dit: Je sais quelque chose. La
princesse d'Angleterre a quatre millions cachs dans un pot. Jacques se
baisse pour mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lvent la
tte; l'ours grimpe sur l'arbre, tire Jacques par le bras et le fait
tomber par terre, o les animaux le dvorent.

                                * * *

Voir les remarques de M. Reinhold Koehler sur un conte italien de
Vntie (Widter et Wolf, n 1), de mme famille que nos deux contes
franais.

Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des
contes recueillis dans la Basse-Bretagne (Luzel, _Lgendes_, p. III, et
_Veilles bretonnes_, p. 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51;
J. Vinson, p. 17); en Allemagne (Proehle, II, n 1; Ey, p. 188); en
Flandre (Wolf, _Deutsche Mrchen und Sagen_, n 4); en Suisse
(Sutermeister, nos 43 et 47); dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, n
20); dans le Tyrol italien (Schneller, nos 9, 10 et 11); en Toscane
(Nerucci, n 23); en Danemark (d'aprs M. Koehler); en Norwge
(Asbjoernsen, II, p. 166); en Finlande (E. Beauvois, p. 139); en Russie
(Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler,
II, p. 181); chez les Tchques de Bohme (Waldau, p. 271); chez les
Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit dans la _Semaine des
Familles_, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de Transylvanie (dans la
revue l'_Ausland_, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, n 12); en Serbie (Vouk, n 16, et Jagitch, n 55); chez
les Grecs de l'Epire (Hahn, n 30), en Catalogne (_Rondallayre_, I, p.
68); en Portugal (Coelho, n 20); en Irlande (d'aprs M. Koehler).

                  *       *       *       *       *

Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est trs
caractristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frres se
disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que
l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier
qu'ils rencontreront. Ils rencontrent  plusieurs reprises le diable,
qui a pris diverses formes et qui dcide toujours en faveur de
l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procs, perd,
comme consquence, tout ce qu'il possde, et finalement ses yeux: son
frre les lui crve et l'abandonne.

Le conte italien de Vntie, le conte grec, le second conte serbe, le
conte russe, les contes wende, allemand de la collection Proehle,
finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une
introduction analogue, parfois plus ou moins altre. La question
dbattue est tantt: Celui qui fait le bien fait-il bien? (conte
italien); tantt: Est-ce la loyaut ou la dloyaut qui l'emporte dans
le monde? ou bien: Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le
monde? (conte finnois, conte grec), etc.--Dans les contes italien,
portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux,
mais simplement sa fortune.

Dans le conte norwgien, Dloyal crve les yeux  son frre Loyal, parce
que ce dernier lui reproche de l'avoir tromp. (C'est l, videmment, un
souvenir de l'introduction du premier groupe.)

                                * * *

Ailleurs l'introduction est diffrente. Dans les contes toscan, tsigane,
roumain, russe, flamand, le mchant frre (ou compagnon) ne consent 
donner du pain au hros qu'en change des yeux de celui-ci[150].

    [150] Dans certains contes, tels qu'un conte allemand (Grimm, n
    107) et deux contes hongrois (Gaal, p. 175; Erdelyi-Stier, n 10),
    l'introduction est celle de ce groupe; mais la suite des aventures
    n'est plus la mme.--Un conte croate (Krauss, I, n 74), voisin de
    ces contes, se rapproche beaucoup plus qu'eux des contes du genre de
    nos _Deux Soldats_.

Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la
collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos _Soldats de 1689_;
ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons
s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un
est bon et un peu simple; l'autre est mchant et rus. Un jour, ce
dernier dit a l'autre que dcidment le mtier ne va pas; il vaudrait
mieux que l'un des deux se rendt aveugle: l'autre le conduirait, et ils
recueilleraient beaucoup d'aumnes. Le simple et naf compagnon se
laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altre d'un conte
italien des Abruzzes, n 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas
la dernire partie du ntre.)

Dans le conte tchque, un voyageur est dpouill et aveugl par ses deux
compagnons.

                                * * *

Enfin, dans une dernire catgorie (contes suisses, conte du Tyrol
allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parl de
bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frres ou de deux
compagnons  l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les
aventures du hros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.

                  *       *       *       *       *

Dans nos deux contes franais, ce sont des animaux qui, sans le savoir,
rvlent au hros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il
en est de mme dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans
le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de
la collection Proehle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours,
renard, loup); dans le conte norwgien (ours, loup, renard, livre).
Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et
dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.--Ailleurs,
le hros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand,
contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton),
ou de sorcires (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vntie
et de la Toscane, contes tchque, catalan, suisse n 43), ou de _vilas_,
sorte de gnies ou de fes (premier conte serbe), ou d'esprits (conte
wende), ou enfin de gants (conte suisse n 47).

Quant aux secrets eux-mmes, dans le plus grand nombre des contes cits
plus haut, il y en a trois, et ils sont les mmes que dans nos _Soldats
de 1689_: moyen de recouvrer la vue, de gurir une princesse et de
donner de l'eau  une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol
italien n 11, wende, tchque, tsigane, le second conte serbe, et aussi
les contes allemands des collections Ey et Proehle (dans ces deux
derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guri et non une
princesse).--Dans le conte norwgien, il y a, en plus, le moyen de faire
produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus striles; dans le
conte finnois, le moyen de ramener des lans dans le parc d'un roi.
(Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la
cour du chteau royal, il faut, comme dans nos _Soldats de 1689_,
arracher un certain arbre.)--Dans les autres contes, il manque un ou
deux des trois secrets; mais dans tous figure la gurison de la
princesse.

                  *       *       *       *       *

Au XVIe sicle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil
d'anecdotes publi en 1519 par le moine franciscain allemand Jean
Pauli, sous le titre de _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et choses
srieuses), et qui a eu plus de trente ditions en Allemagne. Le rcit
de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes
indiqu ci-dessus: Un matre soutient contre son serviteur que ce n'est
pas la vrit et la justice, mais bien la fausset et la dloyaut qui
gouvernent ce bas monde. Trois personnages  qui la question est soumise
dcident en faveur du matre. Il a t convenu d'avance que, si le
serviteur perd son procs, il perdra aussi ses yeux. Le matre les lui
crve et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend
des diables parler d'une certaine plante qui crot  cet endroit mme et
qui rend la vue aux aveugles. Il se gurit ainsi et gurit galement une
princesse aveugle, qu'il pouse. Son ancien matre, auquel il raconte
ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le
dcouvrent et lui crvent les yeux.

L'introduction est du mme genre, avec de fortes altrations, dans un
rcit analogue  nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et
paraboles, crites en Espagne, au plus tard dans les premires annes du
XIVe sicle, le _Libro de los Gatos_[151]. Nous ferons remarquer que l
ce sont, comme dans nos _Soldats de 1689_, des animaux sauvages qui
conversent ensemble.

    [151] Voir dans le _Jahrbuch fr romanische und englische
    Literatur_, t. VI, p. 28, la traduction de ce conte.--M. H.
    Oesterley a montr, dans la revue la _Germania_ (annes 1864, p. 126
    et 1871, p. 129), que le _Libro de los Gatos_ n'est qu'une
    traduction, souvent servile, des _Narrationes_ composes dans le
    dernier tiers du XIIe sicle par le moine cistercien anglais Eudes
    de Sherrington (_Odo de Ciringtonia_). Mais, dans ce que M.
    Oesterley a publi des _Narrationes_, nous n'avons pas trouv de
    conte de ce genre.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces rcits, un
conte arabe existant dans certains manuscrits des _Mille et une Nuits_
(d. du Panthon littraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant),
press par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de
voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne
Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend
deux mauvais gnies qui s'entretiennent du moyen de gurir certaine
princesse et de dcouvrir certain trsor. Tir du puits le matin par des
voyageurs qui passent, Abou-Nyout met  profit ce qu'il vient
d'apprendre et devient l'poux de la princesse. Quelque temps aprs, il
rencontre son ancien compagnon, rduit  mendier. Il lui pardonne et lui
raconte tout. Mais, la nuit, les gnies reviennent au puits, se
plaignent de ce que leurs secrets ont t dcouverts, et, de colre,
comblent le puits, crasant sous d'normes pierres le mchant
Abou-Nyoutine, qui y tait descendu pour pier leur conversation.

Dans un conte kirghis de la Sibrie mridionale (Radloff, III, p. 343),
la ressemblance avec nos contes europens s'accentue sur certains
points. Le Bon et le Mchant voyagent de compagnie. Ce sont les
provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont puises, le
Mchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache
l'un aprs l'autre les deux yeux, qu'il lui donne  manger. Finalement,
il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard
et un loup. Le loup dit aux autres que dans la fort il y a deux
trembles qui rendent des yeux et des oreilles  qui n'en a plus. Le
tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le
renard connat un endroit o il y a un morceau d'or gros comme la tte.
Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles,
achte le chien avec le morceau d'or qu'il a dterr, et, au moyen des
os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un
jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune,
lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le
conduire dans la fort. Quand il y est, les trois animaux le dvorent.

Voici maintenant un conte _sarikoli_, recueilli dans l'Asie centrale,
chez des peuplades qui habitent les valles  l'ouest du plateau du
Pamir (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_, vol. 45, part. I, n
2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre mchant, s'en vont en voyage
ensemble. Le bon ayant puis ses provisions, le mchant ne consent 
lui donner du pain que s'il se crve d'abord un oeil, puis l'autre;
alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est rfugi dans une caverne, entend
pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui
se sont donn rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la
fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la gurir. L'un d'eux
parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne,
par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se gurit
lui-mme et gurit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour
femme.--Dans la seconde partie de ce conte, qui est altre, le mchant
se rend  la caverne, sur les indications du bon; les animaux
l'entendent faire du bruit, et le loup le dchire.

Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 9). Voici le rsum de ce conte: Le fils d'un roi
et le fils d'un kotwal (officier de police), s'tant lis d'amiti, se
mettent  voyager ensemble en pays tranger. Un jour, le fils du kotwal
dit au fils du roi: Vous faites toujours du bien aux autres; quant 
moi, je leur fais toujours du mal. Le prince ne rpond rien, et ils
poursuivent leur route, jusqu' ce qu'ils parviennent  un puits, o le
prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci
l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprs du puits deux _bhuts_
(sortes de gnies), qui se mettent  causer ensemble. L'un d'eux a pris
possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le
chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais
personne ne connat ce secret. A son tour, le second bhut dit  l'autre
qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels
il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt
 tel ou tel moyen[152].--Du fond de son puits, le prince a tout
entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe.
Prcisment cet homme tait envoy par le roi, pre de la princesse
possde par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait  celui qui
dlivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince,
profitant des secrets qu'il a surpris, dlivre la princesse, puis
s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperoivent alors que leur
conversation a d tre entendue et ils se promettent de bien surveiller
le puits  l'avenir. Quelques jours aprs, le fils du kotwal, ayant
appris du prince ce qui s'est pass, va se cacher dans le puits; les
bhuts s'y trouvent et le mettent en pices.

    [152] Dans notre variante _Jacques et Pierre_, le lion raconte aux
    autres animaux que la princesse d'Angleterre a quatre millions
    cachs dans un pot. (Comparer aussi le passage du conte kirghis o
    il est question d'un morceau d'or enfoui, et les deux contes
    kamaoniens rsums ci-aprs.)

On remarquera combien le conte arabe rsum tout  l'heure est voisin de
ce conte indien.

Deux des contes indiens qu'il nous reste  faire connatre ont t
recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier
(Minaef, n 42) peut se rsumer ainsi: Il tait une fois un pauvre
brahmane qui vivait d'aumnes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans
trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces
villages, il frappa chez l'ancien, qui n'tait pas  la maison; mais sa
femme lui permit d'entrer. L'ancien, tant de retour, battit le brahmane
 grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et
aperut un petit feu allum dans le cimetire. Il s'en approcha, et que
vit-il? un certain dmon _piac_ qui entretenait le feu. Le brahmane
s'assit auprs pour se chauffer. Le dmon, en le regardant, se mit 
rire d'abord, puis  pleurer, et le brahmane fit de mme. Le dmon ayant
demand au brahmane pourquoi il se rjouissait d'abord et pleurait
ensuite, le brahmane lui adressa la mme question. Je me suis rjoui
d'abord, dit le dmon _piac_, parce que j'tais seul et qu'il
m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis  pleurer parce qu'il
viendra aujourd'hui quatre _rkshasas_ (sorte de mauvais gnies,
d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou
moi.--Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie? demanda le
brahmane.--Monte sur cet arbre-ci, dit le dmon. Et le brahmane monta
sur l'arbre. Les quatre rkshasas arrivrent; ils mangrent le dmon
_piac_ et se mirent  causer. Amis, racontez quelque chose. Et le
premier dit: Frres, sous cet arbre il y a deux coupes pleines
d'argent. Celui qui les dterrera aura de quoi manger toute sa vie. Le
second rkshasa dit: Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de
sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant
de dix ans. Le troisime dit: Il y a ici un trou, et dans ce trou une
souris ayant au cou un prcieux collier. Tous les matins, de bonne
heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera
une poigne d'argile aura le collier. Le quatrime dit: Si quelqu'un
btit une maison sur telle montagne, celui-l trouvera dans sa maison
des pierres d'or. Aprs ces discours, les rkshasas s'en allrent
chacun de son ct. Le brahmane descendit de l'arbre; il dterra d'abord
l'argent et le mit en sret; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et,
au lever du soleil, il ta du cou de la souris le collier.--Or, il y
avait dans la ville voisine un roi lpreux. Beaucoup de mdecins le
traitaient, sans qu'aucun remde pt le gurir. Le brahmane se prsenta
au palais. D'abord repouss et battu par les domestiques, il parvint
enfin  tre introduit auprs du roi. Moi seul, dit-il, et le roi,
nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guri.
Il le gurit en effet. Alors le roi lui dit: Je te donnerai tout ce que
tu demanderas.--Mahrdj (grand roi), dit le brahmane, fais-moi
cadeau de telle montagne.--Tu es fou! reprit le roi, pourquoi demander
une montagne? demande autre chose.--Mahrdj, si tu me donnes cette
montagne, j'y btirai une petite cabane pour y vivre. Le roi lui donna
la montagne et, de plus, quelques pices d'or. Le brahmane s'en retourna
chez lui, puis il btit une maison sur la montagne et devint trs
riche.--Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane 
coups de souliers, vint frapper  la porte de celui-ci et lui dit:
Donne-moi quelque chose  manger. Le brahmane dit  sa femme: Remplis
de perles une assiette et donne-la-lui. C'est ce que fit la femme; mais
l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant  la maison, dit au
brahmane: Il ne prend pas l'assiette.--Tu y a mis trop peu de perles,
dit le brahmane. Remplis-la jusqu'aux bords. Il porta lui-mme
l'assiette  l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. Que
veux-tu? lui demanda le brahmane.--Fais-moi aussi riche que toi, dit
l'autre. A quoi le brahmane rpondit: Frre, l'autre jour, quand tu
m'as battu  coups de souliers, j'ai aperu un petit feu dans le
cimetire, je suis all de ce ct, et il m'est arriv telle et telle
chose. Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi
au cimetire, et il lui arriva la mme chose qu'au brahmane. Il n'y a
donc pas moyen de rester en vie? demanda-t-il au dmon _piac_.
Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre
rkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent  causer entre
eux. Amis, racontez quelque chose.--Que raconter? dit le premier
rkshasa. Je vous ai dit une fois dj que sous cet arbre il y avait
des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportes. Le second dit:
Que raconter, frres? J'ai dj dit qu'il y avait ici une souris ayant
au cou un prcieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la
souris pleure.--Que raconter? dit le troisime rkshasa, j'ai dj dit
que sur cet arbre il y a un oiseau. Ils regardrent en l'air et
aperurent l'ancien. Ah! crirent-ils, c'est toi qui nous as vols.
Et les quatre rkshasas saisirent l'ancien et le mangrent.

Le second conte kamaonien (Minaef, n 16), bien qu'altr en certains
endroits, a son importance, en tant qu'il nous prsente une forme
indienne trs nette de l'introduction caractristique du premier groupe
de contes europens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il tait
une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit:
Le pch est puissant.--Non, rpondit le fils du brahmane, la loi est
puissante.--Bon, dit le premier, consultons quatre hommes; s'ils
disent: Le pch est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et
s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas. Ils se mirent
donc en chemin et rencontrrent une vache. Ils lui demandrent:
Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le pch?--C'est le
pch qui est puissant, rpondit la vache; il n'y a point de loi. La
maison de mon matre est pleine de ma postrit, et voil que mon matre
m'a chasse dans la fort malgr ma vieillesse. Ils rencontrrent un
brahmane, et lui dirent: Qu'est-ce qui est puissant des deux, le pch
ou la loi?--C'est le pch qui est puissant, rpondit le brahmane;
autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chass, moi pauvre
vieillard? Ensuite ils rencontrrent un ours et lui firent la mme
question. C'est le pch qui est puissant, rpondit le roi des forts;
je vis dans la fort, et nanmoins les hommes me tourmentent. Plus
loin, un lion leur fit la mme rponse: Je vis dans la fort, et les
hommes cherchent  me tuer pour recevoir quelque rcompense. Alors le
fils du riche dit: Voil quatre hommes[153] qui ont t interrogs. Et
il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la
fort et s'en retourna chez lui[154].--Douze ans aprs, c'tait un jour
de fte; le fils du brahmane tait assis sous un arbre. Il y vint une
divinit, un ours, un tigre et un lion, qui peu  peu se mirent  causer
entre eux. On sent ici une odeur d'homme, dirent-ils. Oui, il y a
ici, dans le trou, un homme. Alors l'ours descendit dans le trou et
dit: Homme, pourquoi est-tu venu ici? Et ils se mirent  dire tous:
Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les
pieds de sa fiente sera guri. Et l'un d'eux ajouta: Sous cet arbre il
y a deux pots remplis de pices de monnaie. Le fils du brahmane se
frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des
pieds. Quelque temps aprs, le roi de cette ville mourut, et le peuple
choisit le fils du brahmane pour rgner  sa place, et ce dernier prit
le trsor qui tait sous l'arbre.--Ayant entendu raconter ces choses, le
fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: Coupe-moi les
pieds et les mains.--Non, je ne le ferai pas, rpondit le fils du
brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et
les mains et le jeta dans la fort. Au mme endroit se runirent encore
une divinit, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un 
l'autre: On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.
Ils y regardrent et virent l'homme assis. Ils le retirrent du trou et
le mangrent.

    [153] Cette expression s'explique par les ides des Hindous sur la
    mtempsychose.

    [154] Pour cet pisode de la consultation des arbitres, qui se
    trouve dans une fable de La Fontaine (livre X, fable II), comparer
    un passage du _Pantchatantra_, extrait de l'dition en usage chez
    les populations du sud de l'Inde (Th. Benfey, _Pantschatantra_, t.
    I, p. 113, seq.).

Si, de l'Inde septentrionale, nous passons  l'Inde du Sud, nous y
trouvons un conte de ce mme type, altr aussi, mais ayant conserv,
tout en le motivant d'une manire qui ne nous parat point la manire
primitive, un trait commun  presque tous les contes europens ci-dessus
indiqus, ainsi qu'au conte sibrien et au conte des peuplades de la
rgion du Pamir, le trait des _yeux crevs_. Voici ce conte indien
(_Indian Antiquary_, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nomm
Subuddhi; son ministre en a un, nomm Durbuddhi. La devise favorite du
prince est: Charit seule triomphe; celle du fils du ministre est tout
le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont  la chasse et que
le prince blme son ami de la maxime qu'il rpte  tout propos, l'autre
saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se trane
 ttons jusqu' un temple o le hasard le conduit et dans lequel il
s'enferme. C'est le temple de la terrible desse Kl. La desse est
justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits;
trouvant,  son retour, les portes fermes, elle menace l'intrus de le
faire prir. Le prince rpond: Je suis dj aveugle et  moiti mort;
si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as piti de moi et me
rends mes yeux, j'ouvrirai les portes. Kl, bien qu'affame, promet au
prince d'exaucer sa prire, et aussitt il recouvre la vue.--Plus tard,
la desse, qui a pris le prince en amiti, lui dit que, dans un pays
voisin, la fille du roi est devenue aveugle  la suite d'une maladie; le
roi a promis son royaume et sa fille  celui qui gurirait celle-ci. Et
la desse ajoute: Applique trois jours de suite sur les yeux de la
jeune fille un peu des cendres sacres de mon temple, et, le quatrime
jour, elle verra. Le prince suit ce conseil; la princesse est gurie,
et il l'pouse.--Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils
du ministre, rduit  demander l'aumne. Il le comble de bienfaits.
Durbuddhi, loin de lui tre reconnaissant, cherche  le perdre; mais,
aprs divers incidents, il est providentiellement puni, et, l encore,
la devise du prince est justifie.

Enfin, chez les Kabyles (Rivire, p. 35), nous rencontrons encore une
forme de notre thme o se trouve le trait des _yeux crevs_, et cette
forme se rattache troitement, par la faon dont ce trait est motiv, au
conte sibrien, au conte des peuplades du Pamir et  tout un groupe de
contes europens: Un homme de bien et un mchant voyagent ensemble. Le
premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles
sont puises, le mchant ne veut lui en donner des siennes que si
l'homme de bien se laisse arracher d'abord un oeil, puis l'autre; aprs
quoi il l'abandonne. Un oiseau vient  passer et dit  l'homme de bien
de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses
yeux. Il le fait et recouvre la vue; il gurit ensuite un roi qui tait
aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.--Le conte kabyle se
continue en passant dans un autre thme, et le mchant est puni, mais
d'une autre manire que dans les contes analyss ci-dessus.




VIII

LE TAILLEUR & LE GANT


Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc.
Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus
et en tua douze. Aussitt il courut chez un peintre et lui dit d'crire
sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.

Arriv dans une fort, il rencontra un gant. Le gant lui dit tout
d'abord: Que viens-tu faire ici, poussire de mes mains, ombre de mes
moustaches? Mais quand il vit ce qui tait crit sur le chapeau du
tailleur: _J'en tue douze d'un coup_: Oh! oh! se dit-il, il ne faut
pas se frotter  ce gaillard-l. Et il lui demanda s'il voulait venir
avec lui dans son chteau, o ils vivraient bien tranquilles ensemble.

Quand ils furent au chteau, ils se mirent  table, et le gant rgala
le tailleur. Aprs le repas, il lui dit: Veux-tu jouer aux quilles avec
moi? nous nous amuserons bien.--Volontiers, rpondit le tailleur.
Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. Le jeu
est-il trop loin ou trop prs? demanda le gant.--Mets-le comme tu
voudras. Le gant qui maniait la boule comme si elle n'et rien pes,
joua le premier. Aprs avoir abattu quatre quilles, il dit au petit
tailleur de jouer  son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la
boule, voyant qu'il ne pouvait mme la soulever, se jeta par terre en se
tordant, comme s'il avait la colique. Si tu as mal, lui dit le gant,
viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.--C'est bon, rpondit le
tailleur, je marcherai bien. Quant ils furent revenus au chteau, le
gant lui fit boire un coup pour le remettre.

Il y avait en ce temps-l un sanglier et une licorne qui dsolaient tout
le pays; le roi avait promis sa fille en mariage  celui qui les
tuerait. Le gant se mit en route avec le petit tailleur pour aller
combattre les deux btes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguis et
se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfona le tranchet
dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas tre cras par
l'animal dans sa chute. Porte cette bte au roi, dit-il au gant, tu
es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien. Le gant chargea le
sanglier sur ses paules et le porta au roi. C'est bien, dit le roi,
je suis content, mais il y a encore une licorne  combattre.

Les deux compagnons retournrent dans la fort, et bientt ils virent la
licorne. Le tailleur tait auprs d'un arbre; elle se mit  tourner tout
autour, et le tailleur faisait de mme; enfin, comme elle s'lanait sur
lui, sa corne s'enfona dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le
petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au
gant: Toi qui n'as rien fait, porte cette bte au roi.

Lorsqu'ils se prsentrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrass,
car le gant voulait aussi pouser la princesse. J'avais promis ma
fille  un seul, dit le roi, mais vous tes deux. Je vais faire venir
ma fille: celui qui lui plaira le plus l'pousera. Ils entrrent
ensemble dans la chambre de la princesse, qui prfra le petit tailleur:
elle trouvait le gant trop grand et trop laid. Le gant, furieux contre
le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pens d'abord  se
sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand
coup de masse la porte du gant. Je vais t'en faire autant, lui
dit-il, si tu ne me laisses pas pouser la princesse. Le gant,
effray, cda la place et s'enfuit.

Le tailleur pousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne
revit plus le gant.


REMARQUES

Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, n 37;
Kuhn, _Mrkische Sagen_, p. 289; Proehle, I, n 47; Grimm, n 20); deux
contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du
Vorarlberg (d'aprs M. Koehler, remarques sur le n 41 de la collection
Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux
contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien
(Gonzenbach, n 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili
(_Biblioteca de las tradiciones populares espaolas_, t. I, p. 121); un
conte portugais (Braga, n 79); deux contes russes (Gubernatis,
_Zoological Mythology_, I, pp. 203 et 335; Naak, p. 22); un conte
hongrois (Gaal-Stier, n 11); un conte de la Bukovine (d'aprs M.
Koehler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n 23); enfin, un conte
irlandais, qui a t insr par le romancier irlandais Lover dans sa
nouvelle _le Cheval blanc des Peppers_ (_Semaine des Familles_,
1861-1862, p. 553).

                  *       *       *       *       *

Tous ces contes, except le conte suisse n 41 de la collection
Sutermeister et le conte du Tyrol italien n 54 de la collection
Schneller, ont une introduction analogue  celle du conte lorrain.

Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de
la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand,
p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien n 54 de
la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du
conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui
s'taient poses sur son assiette de lait caill. Il les compte: il y en
a cent. Aussitt il met en grosses lettres sur un criteau: Je suis
celui qui en a tu cent d'un coup, et il s'attache l'criteau derrire
le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu
connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de
le dlivrer de douze ours qui dsolent le pays. Le tailleur y parvient
par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout  son aise. Le roi
l'envoie ensuite combattre trois gants, lui promettant, s'il l'en
dbarrasse, la moiti de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur
se rend chez les gants; il leur donne, par diverses ruses, une haute
ide de sa force, et les gants lui demandent de rester avec eux et de
devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement
dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le
lit, et il s'imagine le tuer; aprs quoi, les trois gants, dans leur
joie, se mettent  boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre,
et le tailleur n'a pas de peine  les tuer[155]. Le tailleur accomplit
encore un exploit: grce  une heureuse chance, il met en fuite une
arme ennemie, contre laquelle son futur beau-pre l'avait envoy  la
tte de ses soldats. (Comme cet pisode se trouvera dans un conte russe
sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)--Les
mmes pisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqus.

    [155] Cet pisode des gants forme parfois un conte  part, par
    exemple dans notre n 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Voir les
    remarques de ce conte.--Le passage de notre conte o le petit
    tailleur feint d'tre malade pour ne pas montrer au gant qu'il ne
    peut manier sa boule, est videmment une altration; dans la forme
    primitive, le tailleur devait, par diverses ruses, persuader de plus
    en plus le gant de sa force.

Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel
est envoy le hros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de mme dans
le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un
dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier,
puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois
gants.--Dans le second conte du Tyrol allemand, le hros est envoy
contre un ours, puis contre un ogre.--Dans le premier conte du Tyrol
italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection
Meier, il doit combattre un ou plusieurs gants; dans le conte allemand
de la collection Proehle, une bande de voleurs.

                                * * *

Le conte grec se rapproche beaucoup, pour sa premire partie, du conte
lorrain. Le savetier Lazare, qui a tu d'un coup de poing quarante
mouches sur son miel, fait graver sur une pe: J'en ai tu quarante
d'un coup, et il part en guerre. Pendant qu'il dort auprs d'une
fontaine, un _drakos_ (sorte d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit
l'inscription. Il rveille Lazare et le prie de contracter avec lui et
les siens amiti de frre. Ici, de mme que dans notre conte, le hros
n'est pas envoy contre le drakos, qui tient la place du gant, mais le
rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos
correspondent  notre n 25, _le Cordonnier et les Voleurs_.

Dans le conte suisse n 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons
le seul exemple  nous connu, en dehors de notre conte, d'un rcit dans
lequel le gant est associ avec le tailleur pour une entreprise (ici
tuer un autre gant) o la main d'une princesse est en jeu.

                                * * *

Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout  l'heure des
rapprochements avec des contes orientaux; voil pourquoi nous les
donnons en dtail.

En Irlande, le petit tisserand de la porte de Duleek tue un jour d'un
coup de poing cent mouches rassembles sur sa soupe. Aprs cet exploit,
il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription: _Je suis
l'homme qui en a tu cent d'un coup_; puis se rend  Dublin. Le roi,
ayant lu l'inscription, prend le hros  son service pour se dbarrasser
de certain dragon. Le petit tisserand se met en campagne. A la vue du
dragon, il grimpe au plus vite sur un arbre. Le dragon s'tablit au pied
de cet arbre et ne tarde pas  s'endormir. Ce que voyant, le tisserand
veut descendre de son arbre pour s'enfuir; mais, on ne sait comment, il
tombe  califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles. Le
dragon, furieux, prend son vol et arrive  toute vitesse jusque dans la
cour du palais du roi, o il se brise la tte contre le mur.

En Russie (Gubernatis, _loc. cit._), le petit Thomas Berennikoff tue une
arme de mouches et se vante ensuite d'avoir ananti,  lui seul, toute
une arme de cavalerie lgre. Il fait la rencontre de deux vrais
braves, Elie de Murom et Alexis Papowitch, qui, l'entendant raconter ses
exploits, le reconnaissent immdiatement pour leur frre an. La
valeur des trois compagnons ne tarde pas  tre mise  l'preuve. Elie
et Alexis se comportent en vritables hros. Vient ensuite le tour du
petit Thomas. Par une chance heureuse, il tue l'ennemi contre lequel il
est envoy, pendant que celui-ci a les yeux ferms. Il essaie ensuite de
monter le cheval du hros. Ne pouvant en venir  bout, il attache le
cheval  un chne et grimpe sur l'arbre pour sauter de l en selle. Le
cheval, sentant un homme sur son dos, fait un tel bond qu'il dracine
l'arbre et le trane aprs lui dans sa course, emportant Thomas jusqu'au
coeur de l'arme chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de Chinois
sont renverss par l'arbre ou fouls aux pieds par le cheval; le reste
s'enfuit. L'empereur de la Chine dclare qu'il ne veut plus faire la
guerre contre un hros de la force de Thomas, et le roi de Prusse,
ennemi des Chinois, donne  Thomas, en rcompense de ses services, sa
fille en mariage.

                                * * *

Un conte de ce genre se retrouve, d'aprs Guillaume Grimm (III, p. 31),
dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le
hros du premier, qui a tu quinze mouches d'un coup, est successivement
vainqueur d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le hros du second,
qui en a tu sept d'un coup, devient gendre du roi aprs avoir t
envoy contre un sanglier, puis contre trois gants, et avoir repouss
une invasion ennemie.

                  *       *       *       *       *

Le conte n 20 de la collection Grimm a t emprunt en partie  un
vieux livre allemand, publi en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg
(Grimm, III, p. 29).

Aux allusions faites  l'introduction de ce conte, d'aprs G. Grimm, par
Fischart (1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage
d'un sermon de Bosecker, publi  Munich en 1614, et o il est parl du
tailleur qui tuait sept mouches,--sept Turcs, je me trompe,--d'un
coup. (Voir la revue _Germania_, 1872, 1re livraison, p. 92.)

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase
(Schiefner, n 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron,
que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre  la porte. Le
voil donc parti, arm d'un tronon de sabre. Passant auprs d'un
endroit o taient amasses des mouches, il jette dessus une pierre
plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: Le
hros Nasna Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup. Il continue son
chemin et s'arrte dans une grande ville. Le roi, inform de l'arrive
d'un tel hros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprs de
lui. Peu de temps aprs, le roi dit  Nasna d'aller combattre un dragon
qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasna est pris
de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en
sret. Il arrive dans une fort et grimpe sur un arbre pour y dormir.
Le lendemain, en se rveillant, il aperoit le dragon au pied de
l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si
pouvant qu'il en meurt[156]. Nasna lui coupe la tte et va la porter
au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois _narts_ (sorte de
gants ou d'ogres). Fort heureusement pour le hros du Daghestan, les
trois narts, qui se sont arrts sous l'arbre o Nasna s'est rfugi
comme la premire fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les
autres[157]. Nasna rapporte triomphalement leurs ttes et leurs
dpouilles. Enfin le roi lui dit que le roi infidle lui a dclar la
guerre et qu'il s'avance avec une arme innombrable pour cerner la
ville. Nasna est oblig de se mettre  la tte des troupes du roi. A la
vue des ennemis, il se sent fort mal  l'aise. Il te ses bottes, ses
armes, ses habits, pour tre plus lger  se sauver. L'arme, qui a reu
du roi l'ordre de se rgler en tout sur Nasna, fait comme lui.
Justement il vient  passer un chien affam qui saisit une des bottes de
Nasna et s'enfuit dans la direction de l'arme ennemie. Nasna court
aprs lui, toute l'arme le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers,
les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite.
Nasna ramasse un grand butin et revient en triomphateur.

    [156] Comparer le conte irlandais.--Dans un conte du Cambodge, un
    homme, apercevant un tigre, se rfugie sur un arbre. La branche sur
    laquelle il s'est mis vient  rompre et il tombe  califourchon
    juste sur le dos du tigre. Alors c'est le tour du tigre d'avoir
    peur. Il s'enfuit  toutes jambes, emportant  travers champs son
    cavalier malgr lui. Celui-ci, de son ct, tremble si fort de
    frayeur que, sans le vouloir, il ne cesse d'peronner sa monture.
    Et, dit le conte cambodgien, ils courent encore. (Ad. Bastian, _Die
    Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, p. 122.)

    [157] Mme chose dans le livre allemand du XVIe sicle utilis par
    les frres Grimm, et dans le livre populaire hollandais. Mais,  la
    diffrence du conte avare, le hros joue un rle actif dans
    l'affaire. Pendant que les trois gants dorment sous un arbre, il
    leur jette  chacun successivement des pierres du haut de cet arbre,
    de sorte que chaque gant croit que les autres l'ont frapp et
    devient furieux.

La collection mongole du _Siddhi-Kr_, qui drive de rcits indiens,
contient un conte de ce genre (n 19): Un pauvre tisserand d'une ville
du nord de l'Inde se prsente un jour devant le roi et lui demande sa
fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit  la princesse de
l'pouser. Naturellement la princesse se rcrie, et comme le roi lui
demande quel homme elle veut donc pouser, elle rpond: Un homme qui
sache faire des bottes avec de la soie. On examine les bottes du
tisserand, et,  la grande surprise de tout le monde, on en tire de la
soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde
provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et
elle voudrait se dbarrasser du prtendant. Elle lui demande de quelle
faon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par
sa bravoure. L'autre rpond: Par ma bravoure. Comme justement un
prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand.
Celui-ci monte  cheval, mais, tant fort mauvais cavalier, il est
emport dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre
est dracin, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'arme
ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient
pouvants[158]. Le tisserand est ensuite envoy contre un grand et
terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays
sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperoit qu'il a laiss son arc
en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tu 
ct: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la
flche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les sept
dmons des Mongols avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la
princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le
tisserand commence par le pain noir. Comme il est  manger, arrivent les
dmons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain
blanc. Aussitt ils tombent tous morts, car le pain blanc tait
empoisonn. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux,
et il pouse la princesse.

    [158] Cet pisode de l'arbre, que nous avons vu dans le conte russe,
    se rencontre sous une forme altre dans le conte hongrois, dans les
    deux contes du Tyrol italien, dans un des contes du Tyrol allemand
    (Zingerle, II, p. 15) et dans le livre populaire hollandais. Le
    hros, emport par son cheval vers l'ennemi, saisit sur son passage,
    pour se retenir, une croix plante le long du chemin et la dracine.
    Quand les ennemis voient accourir cet homme  cheval, une croix dans
    ses bras, ils sont pris de terreur et s'enfuient.

Dans le Cambodge, on a recueilli, indpendamment du petit conte dj
cit, un conte qui doit tre rapproch des prcdents (E. Aymonier, p.
19). Voici le rsum qu'en donne M. Aymonier: Jadis un homme du nom de
Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infest de
tigres. Attaqu par l'un de ces animaux froces, il se blottit dans le
creux d'un arbre,  demi mort de peur, tandis que ses deux femmes,
abandonnes  elles-mmes, parviennent  tuer le tigre. Kong alors sort
de sa cachette, et, arm d'un bton, frappe le cadavre. Aux reproches de
ses femmes, il rpond avec hauteur que jamais tigre n'a t tu par une
femme. Ils emportent la bte. Les gens du pays s'extasient sur cet
exploit, dont Kong s'attribue tout le mrite. Il donne une
reprsentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups ports,
au grand bahissement de la foule, qui,  partir de ce jour, ne
l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renomme se rpand jusqu'au roi,
qui le nomme gnral et l'envoie  la guerre. Kong est saisi d'effroi,
mais il ne peut luder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa
rputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il
part enfin, mont sur le cou d'un lphant. Ses femmes sont assises sur
le bt, derrire lui. L'arme qu'il commande l'escorte, dispose selon
les rgles de la guerre. Arriv en vue de l'ennemi, il commence 
trembler de tous ses membres. L'lphant croit que son conducteur
l'excite (les cornacs font marcher les lphants en les frappant 
petits coups plus ou moins prcipits derrire l'oreille) et il se lance
en avant. A la vue de ce gnral qui fond droit sur elle, l'arme
ennemie est prise de panique et se disperse de tous cts. Kong le Brave
se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se
doutent de la vrit en apercevant sur l'lphant des preuves manifestes
de la frayeur de leur gnral. Le roi le comble de faveurs, puis il lui
ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des
bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend,
suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve o l'attend une foule
immense. Dsespr, il se prcipite dans l'eau. Le crocodile surpris
fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches
rapproches l'une de l'autre, qui se dressaient prs de la rive. Kong,
revenu sur l'eau, voit la bte qui ne peut ni avancer ni reculer. Il
crie, il appelle; les gens accourent, et bientt le pays est dlivr du
monstre. Ce haut fait ajoute encore  la rputation de Kong le Brave, et
sa faveur auprs du roi augmente d'autant.

Enfin, dans l'Inde, nous avons trouv deux versions de ce conte. La
premire vient du Deccan (miss M. Frre, n 16): Un potier, un peu gris,
prend, pendant un orage, un tigre pour son ne gar. Il saute dessus,
le bat et l'attache auprs de sa maison. De son ct, le tigre le prend
pour un tre terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose
faire de rsistance. Voil le potier, preneur de tigres, en grand renom
dans toute la contre. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son
arme  conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa
femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoy. Le cheval, agac
de se sentir li, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le
camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une
lettre pour demander la paix.

La seconde version, beaucoup plus complte, a t recueillie dans le
pays de Cachemire, de la bouche d'un mahomtan (_Indian Antiquary_,
octobre 1882, p. 282;--Steel et Temple, p. 89). Le hros est un
tisserand, nomm Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et
dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est  tisser, sa navette s'en
va tuer un moustique qui s'est pos sur sa main gauche. Emerveill de
son adresse, Fatteh-Khan dclare  ses voisins qu'il entend dsormais
qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbcile, et se met
en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans
une ville o un lphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants.
Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bte; mais  peine voit-il
l'lphant courir sur lui, qu'il jette derrire lui sa navette et sa
miche de pain et s'enfuit  toutes jambes. Or, la femme du petit
tisserand, pour se venger de sa brutalit, avait empoisonn le pain, et,
afin de dissimuler le poison, y avait ml des aromates. L'lphant,
sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans
ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant prs d'tre atteint,
essaie de faire un circuit et se trouve face  face avec l'lphant;
mais, juste  ce moment, le poison fait son effet, et l'lphant tombe
raide mort. Tout le monde est bien tonn de l'issue de cette aventure
et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un
lphant[159].--Le roi le nomme gnral en chef de son arme et bientt
l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui
promettant, s'il russit dans cette expdition, la main de sa fille. A
la vue du tigre, Fatteh-Khan dcampe au plus vite et se rfugie sur un
arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste
sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut
profiter, pour s'chapper, du moment o le tigre fait sa sieste. Mais,
tandis qu'il descend, le tigre se rveille, et Fatteh-Khan n'a que le
temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il excute ce mouvement,
son poignard sort de sa gane et va tomber juste dans la gueule du
tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tte du monstre et va la
prsenter au roi; aprs quoi il pouse la princesse.--En dernier lieu,
Fatteh-Khan reoit l'ordre d'aller dtruire l'arme d'un roi ennemi qui
est venu tablir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se
dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se
glisse  travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui,
d'aprs les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont
dj  moiti travers le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez
de Fatteh-Khan. Celui-ci, pouvant, rebrousse chemin, en criant  sa
femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par
terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis
se croient attaqus, se lvent  moiti endormis, au milieu de la nuit
noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste
plus. Fatteh-Khan reoit, en rcompense de cette victoire, la moiti du
royaume.

    [159] Comparer, pour cet pisode de l'lphant empoisonn, la
    dernire partie du conte mongol rsum plus haut.




IX

L'OISEAU VERT


Il tait une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait  se
promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau
vert; il se mit  sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en
branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la fort. Le
jeune homme russit pourtant  l'attraper vers le soir, et, comme il
avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques
provisions qu'il avait emportes; puis il se remit en route, et marcha
une partie de la nuit sans savoir o il allait. Enfin il aperut une
lumire, et, se dirigeant de ce ct, il arriva vers deux heures du
matin prs d'une maison; or cette maison tait la demeure d'un ogre.

Le jeune homme frappa  la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir.
Je suis bien fatigu, lui dit-il; voulez-vous me recevoir? La jeune
fille rpondit: Mon pre est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il
est dehors, et il se repose pendant le jour.--Peu m'importe, dit le
jeune garon, pourvu que je puisse dormir. La jeune fille le laissa
donc entrer.

Bientt aprs, l'ogre revint. Je sens la chair de chrtien, dit-il en
entrant.--Mon pre, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait
trs bien travailler en tous mtiers.--C'est bien, dit l'ogre.

A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: Tu vas
me dmler tous ces cheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je
te mangerai. Le pauvre garon se mit  l'ouvrage, mais le fil tait si
emml qu'il n'en pouvait venir  bout. Il commenait  se dsesprer,
quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. Eh bien!
dit-elle, que vous a command mon pre?--Il m'a command de lui dmler
son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le dmle par un bout, il
s'emmle par l'autre. La jeune fille donna un petit coup de baguette,
et le fil se trouva dml. A midi, l'ogre arriva. As-tu fini ta
besogne?--Oui.--Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu
n'as pas fini pour midi, je te mangerai.

Il y avait l des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme
essaya de les trier, mais il n'y pouvait russir. Un peu avant midi, la
fille de l'ogre entra. Eh bien! que vous a command mon pre?--Il m'a
command de trier ces plumes, et je n'en puis venir  bout: quand j'en
ai tri une partie, elles s'envolent et vont se mler aux autres. La
jeune fille donna un petit coup de baguette, et voil toutes les plumes
tries. L'ogre tant arriv, demanda au jeune homme: As-tu fini ta
besogne?--Oui.--C'est bien.

Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. Eh
bien! dit-elle, que vous a command mon pre?--Il ne m'a rien
command.--Alors, c'est qu'il veut vous manger. Et elle lui proposa de
s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.

Aprs qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune
homme: Regardez derrire vous si vous voyez mon pre.--Je vois l-bas
un homme qui vient vite, vite comme le vent.--C'est mon pre. Aussitt
elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui
abattait les poires avec un bton. Quand l'ogre arriva prs du poirier,
il dit  la femme: Vous n'avez pas vu passer un garon et une
fille?--Non, je n'ai vu personne.

L'ogre s'en retourna, et, quand il fut  la maison, il dit  sa femme:
Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec
un bton.--Eh bien! rpondit l'ogresse, le poirier c'tait elle, et la
femme c'tait lui.--J'y retourne, dit l'ogre.

Cependant les deux jeunes gens s'taient remis  courir. Regardez
derrire vous si vous voyez mon pre.--Je vois l-bas un homme qui vient
vite, vite comme le vent.--C'est mon pre. Aussitt la jeune fille se
changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait
les araignes dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas  arriver.
N'avez-vous pas vu passer un garon et une fille? dit-il 
l'ermite.--Non, je n'ai vu personne.

L'ogre, de retour chez lui, dit  sa femme: Je n'ai rien vu qu'un
ermitage et un ermite qui balayait les araignes dans la chapelle.--Eh
bien! dit l'ogresse, l'ermitage, c'tait elle, et l'ermite, c'tait
lui.--Cette fois, dit l'ogre, je prendrai ce que je trouverai. Et il
se remit en marche.

La jeune fille dit au jeune homme: Regardez derrire vous si vous voyez
mon pre.--Je vois l-bas un homme qui vient vite, vite comme le
vent.--C'est mon pre. Elle se changea en carpe, et changea le jeune
homme en rivire. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe,
mais il fit le plongeon et se noya.

Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'pousa.


REMARQUES

Ce conte est une forme courte d'un type de conte que nous tudierons 
l'occasion de notre n 32, _Chatte Blanche_. Nous nous bornerons ici 
quelques remarques sur ce que l'_Oiseau vert_ prsente de particulier.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les tches
imposes au jeune homme par l'tre malfaisant,--ogre, sorcier, diable,
etc.,--chez lequel il se trouve, sont autres que les deux tches de
notre conte. Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte
franais, d'ailleurs diffrent pour le reste, recueilli au XVIIe sicle
par Mme d'Aulnoy, _Gracieuse et Percinet_.

En revanche, les transformations des deux jeunes gens sont presque
identiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous
examinerons en dtail dans les remarques de notre n 32. Ainsi, dans un
conte sicilien (Gonzenbach, n 54), la jeune fille se change en jardin
et change le jeune homme en jardinier; puis elle-mme en glise, et le
jeune homme en sacristain; enfin, le jeune homme en rivire, et
elle-mme en petit poisson. Mme chose,  peu prs, dans d'autres contes
siciliens (Gonzenbach, n 55 et n 14; Pitr, n 15).--Dans un conte
westphalien (Grimm, n 113), les transformations sont: buisson d'pines
et rose, glise et prdicateur, tang et poisson.--Dans un conte de la
Bretagne non bretonnante (Sbillot, I, n 31), la jeune fille change en
jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme; elle se
change elle-mme en poirier et le jeune homme en jardinier; suivent les
transformations en glise, autel et prtre, et enfin en rivire, bateau
et batelier.--Dans un conte portugais (Coelho, n 14), les chevaux sont
mtamorphoss en terre, les harnais en jardin, la jeune fille en laitue,
le jeune homme en jardinier; viennent ensuite ermitage, autel, statue de
sainte, sacristain qui sonne la messe, et finalement mer, barque,
batelier et tanche.

Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous
suffise de constater, comme un dtail curieux, que la plupart des contes
dont il s'agit ici ont la transformation des jeunes gens en glise et
prtre ou sacristain. Il en est ainsi, indpendamment des contes
indiqus ci-dessus, dans un conte picard (_Mlusine_, 1877, col. 446);
dans des contes allemands (Mllenhoff, p. 395; Proehle, I, n 8); dans
un conte du pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 26); dans un
conte du Tyrol italien (Schneller, n 27); dans un conte milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 403); dans des contes toscans
(Comparetti, n 11; Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nos 5 et
6, et _Rivista di letteratura popolare_, I, fascic. II, p. 84); dans un
conte italien des Abruzzes (Finamore, n 4); dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, n 3); dans un conte croate (Krauss, I, n 48); dans un
conte russe (Ralston, p. 129); dans des contes catalans (_Rondallayre_,
I, p. 89, II, p. 30); dans un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, n
4); dans un conte portugais du Brsil (Romro, n 11).--Un conte de la
Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 37), des contes allemands
(Wolf, p. 292; Grimm, n 56), un conte esthonien (Kreutzwald, n 14), un
conte sudois (Cavallius, n 14 B), et un conte islandais (Arnason, p.
380), n'ont pas cette transformation particulire.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe sicle, Mme d'Aulnoy recueillait un conte de ce genre et le
publiait, aprs l'avoir fort arrang, sous le titre de _l'Oranger et
l'Abeille_. L aussi un jeune homme, un prince, arrive chez des ogres;
une princesse captive (ce n'est pas la fille des ogres) s'prend de lui,
et ils s'enfuient ensemble en emportant une baguette magique. L'ogre
s'tant mis  leur poursuite, la princesse change en tang le chameau
sur lequel ils sont monts, le prince en bateau et elle-mme en vieille
batelire; puis, plus tard, elle transforme le chameau en pilier, le
prince en portrait et elle-mme en nain (nous souponnons fort Mme
d'Aulnoy d'avoir retouch en ce point le rcit original); enfin, quand
l'ogresse arrive en personne, la princesse change le chameau en caisse,
le prince en oranger et elle-mme en abeille qui vole autour.

                  *       *       *       *       *

Un conte kabyle (Rivire, p. 209) nous offre d'une manire trs
vidente, malgr des altrations considrables, le thme dont _l'Oiseau
vert_ est, nous l'avons dit, une forme courte: Un fils de roi arrive
dans la maison d'une ogresse, dont il veut pouser la fille. Cette
dernire le cache, et, pendant la nuit, ils s'enfuient ensemble. Quand
l'ogresse s'aperoit de leur dpart, elle se met  leur poursuite; mais
elle est arrte par divers obstacles.

                                * * *

Un pome hroque recueilli chez les Tartares de la Sibrie mridionale
(Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont
accumules, un point de comparaison avec l'_Oiseau vert_ et les contes
analogues. Le hros, Ai Tolysy, a enlev une jeune fille; les trois
frres de celle-ci se mettent  sa poursuite. Alors la jeune fille
change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai Tolysy et elle-mme en deux
corbeaux, et les trois frres passent sans se douter de rien.--Cette
forme trs simple peut tre particulirement rapproche du conte sudois
indiqu il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens se
changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres
(Comparer le conte islandais).

                  *       *       *       *       *

L'introduction caractristique de notre _Oiseau vert_ figure, mieux
rattache au corps du rcit, dans un conte allemand de la principaut de
Waldeck (Curtze, n 8). Ici l'animal que poursuit le hros et qui
l'entrane jusque dans un monde infrieur, o se trouve le chteau d'un
gant, n'est pas un oiseau, c'est un livre; mais, rapprochement
bizarre, ce livre est _vert_, comme l'oiseau du conte lorrain.--Dans un
conte sicilien (Gonzenbach, n 55), un oiseau est envoy par une
sorcire pour attirer le hros dans son chteau, o il se trouve
subitement transport, ds qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le
conte westphalien n 113 de la collection Grimm.)




X

REN & SON SEIGNEUR


Il tait une fois un homme appel Ren, qui demeurait avec sa femme dans
une pauvre cabane et n'avait pour tout bien qu'une vache. Cette vache
tant morte, Ren voulut tirer quelque argent de la peau en l'allant
vendre  la ville voisine. Aprs avoir dpouill la vache, il jeta la
peau sur ses paules et se mit en route. Comme il n'avait pas dtach la
tte de la bte, elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus
duquel se dressaient deux grandes cornes.

Pour arriver  la ville, il y avait  traverser une fort. Au moment o
Ren passait, des voleurs, assis sur le bord du chemin, taient en train
de compter leur argent. Voyant de loin venir l'homme aux cornes, ils
crurent que c'tait le grand diable, et dcamprent au plus vite,
laissant l tout leur argent: il y en avait un tas qui tait bien haut
de six pieds. Ren remplit de pices d'or sa peau de vache et continua
sa route. Arriv  la ville, il acheta un ne et lui donna  manger du
son dans lequel il avait jet quelques louis d'or, puis il retourna chez
lui. Il n'tait gure rassur en repassant par la fort. Ce matin,
pensait-il, j'ai fait peur aux gens; ce sera peut-tre mon tour ce soir
d'avoir peur. Mais personne ne se montra, et il rentra  la nuit dans
sa chaumire.

Le lendemain matin, on trouva des pices d'or sur la litire de l'ne.
La nouvelle s'en rpandit dans tout le village et arriva aux oreilles du
seigneur, qui vint aussitt trouver Ren et lui dit: On raconte que tu
as un ne qui fait de l'or.--Monseigneur, c'est la vrit.--Combien
veux-tu me le vendre?--Deux mille cus, Monseigneur.--C'est bien
cher.--Oh! Monseigneur, un ne qui vous donnera chaque jour un tas
d'or! Bref, le seigneur, qui tait un peu timbr, lui compta deux mille
cus et emmena l'ne. En rentrant chez lui, il fut querell par sa femme
 cause du sot march qu'il avait fait. Le premier jour, l'ne donna
encore quelque peu d'or, mais les jours suivants il n'y en eut plus.

Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches  Ren.
Celui-ci, l'ayant aperu de loin, dit  sa femme: Je gage que le
seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre march.
Qu'allons-nous faire? En disant ces mots, il jeta les yeux sur la
marmite qui tait sur le feu et bouillait  gros bouillons. Il teignit
le feu en toute hte, prit la marmite et la porta toute bouillante sur
le toit de sa cabane; puis il descendit et se mit  tailler la soupe. A
ce moment arriva le seigneur. Es-tu fou, dit-il  Ren, de tailler la
soupe sans avoir mis le pot au feu?--Monseigneur, rpondit Ren, le
pot est sur le toit.--Comment, sur le toit? par le froid qu'il fait!
(En effet, il gelait  pierre fendre).--Monseigneur, dit Ren, j'ai
un moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-vous
voir?--Volontiers. Le seigneur suivit Ren et monta non sans peine avec
lui sur le toit; alors Ren donna au pot de grands coups de fouet et le
dcouvrit ensuite. Voyez, dit-il au seigneur, il bout  gros
bouillons. Quand je veux faire cuire ma soupe, je n'ai qu' mettre ce
pot sur le toit et  lui donner des coups de fouet: il bout
aussitt.--Combien veux-tu me vendre ce pot? demanda le
seigneur.--Deux mille cus, Monseigneur.--C'est bien cher.--Oh!
Monseigneur, vous qui usez pour mille ou douze cents cus de bois par
an, songez quelle conomie cela vous ferait. Le seigneur donna les deux
mille cus et retourna avec le pot au chteau, o il fut encore fort mal
reu par sa femme. Attendez, madame, dit le seigneur, et vous verrez
merveilles. Il ordonna  quatre de ses valets de mettre le pot sur le
toit et de le frapper  grands coups de fouet, ce qu'ils firent avec
tant de conscience, que bientt la chaleur les obligea d'ter leur
habit; mais le pot ne bouillait toujours pas.

Le seigneur, encore plus furieux que la premire fois, courut chez Ren
qui, le voyant venir, remplit de sang une vessie et dit  sa femme:
Mets cette vessie sous ta ceinture: tout  l'heure je donnerai un coup
de couteau dedans, et tu tomberas par terre comme si je t'avais tue. Je
sifflerai, et tu te relveras aussitt. Quand le seigneur entra, il
trouva Ren qui sautait et gambadait dans sa cabane. Es-tu fou, Ren,
lui dit-il, de danser ainsi?--Monseigneur, dit Ren, ma femme va
danser avec moi.--Nenni, vraiment, rpondit la femme. Alors Ren prit
un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba comme morte, et
tout le sang qui tait dans la vessie se rpandit par terre.
Malheureux! qu'as-tu fait? cria le seigneur; voil ta femme tue. Tu
seras pendu.--Oh! dit Ren, je ne serai pas pendu pour si peu. Il
donna un coup de sifflet, et  l'instant sa femme fut sur pied et dansa
avec lui. Voil, dit le seigneur, un merveilleux sifflet! Combien en
veux-tu?--Deux mille cus, Monseigneur.--Voil deux mille cus. Et le
seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette  sa femme, qui le
querella encore plus aigrement qu'auparavant.

Un jour, le seigneur tait avec sa femme au coin du feu et s'amusait 
siffloter. Que tu es ennuyeux! lui dit sa femme; finiras-tu bientt?
Le seigneur se leva, prit un couteau, et, le plus tranquillement du
monde, le lui enfona dans le corps; la pauvre femme tomba raide sur le
plancher. Alors il tira son sifflet de sa poche, mais il eut beau
siffler, sa femme tait morte et resta morte.

Aussitt le seigneur fit mettre les chevaux  son carrosse, et,
accompagn de deux laquais, se rendit en toute hte chez Ren. Il
s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse, pieds et poings lis,
pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais, en chemin,
le seigneur et ses gens tant descendus un moment, un ptre vint 
passer avec ses vaches; il vit Ren qui tait seul, garrott dans le
carrosse. Que fais-tu l? lui demanda-t-il.--Ah! rpondit l'autre,
on m'emmne de force pour tre cur, et je ne sais ni lire ni
crire.--Ma foi, dit le ptre, cela ferait joliment mon affaire  moi
qui sais lire et crire couramment.--Mets-toi donc  ma place, dit
Ren. Le ptre accepta la proposition; il dlivra Ren et se laissa
mettre dans le carrosse, pieds et poings lis. Cela fait, Ren partit
avec le troupeau. Quand le carrosse fut arriv prs du trou, les laquais
prirent le ptre et le jetrent dans l'eau.

Quelque temps aprs, le seigneur, tant rentr au chteau, vit arriver
Ren conduisant ses vaches. Pourriez-vous, Monseigneur, dit Ren, me
recevoir pour la nuit avec mes btes?--Comment? s'cria le seigneur,
te voil revenu!--Oui, Monseigneur. Je serais encore l-bas, si vous
m'aviez fait jeter un peu plus loin; mais  l'endroit o je suis tomb,
j'ai trouv un beau carrosse  six chevaux, et de l'or et de l'argent en
quantit.

Le seigneur demanda  Ren de le conduire  cet endroit avec ses deux
laquais. Quand ils furent au bord du trou, Ren dit au seigneur:
Mettez-vous ici;--et vous, dit-il aux laquais, mettez-vous l. Puis
il les poussa tous les trois dans le trou, o ils se noyrent.

Aprs cette aventure, Ren se trouva le plus riche du village et en
devint le seigneur.


REMARQUES

Comparer nos nos 20, _Richedeau_, 49, _Blancpied_, et 71, le _Roi et ses
fils_. Voir les remarques de M. Koehler sur un conte cossais de ce
genre dans la revue _Orient und Occident_ (t. II, 1863, p. 486 seq.) et
sur deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 70, 71).

                  *       *       *       *       *

Ce thme se prsente sous deux formes diffrentes, avec la mme dernire
partie (la ruse du hros qui fait jeter un autre dans l'eau  sa place).

Dans la premire forme, celle  laquelle se rattache le conte lorrain
que nous tudions en ce moment, le hros vend, comme on l'a vu, des
objets qu'il fait passer pour merveilleux.--Dans la seconde forme, il ne
vend rien  ses dupes, mais il leur joue d'autres tours: nous dirons un
mot de cette forme dans les remarques de notre n 20, _Richedeau_.
Quelquefois un ou deux lments de la premire forme viennent se
combiner avec la seconde.

                  *       *       *       *       *

Le conte tranger qui, pour le corps du rcit, se rapproche peut-tre le
plus de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, n 30): Un homme qui passe pour niais vend  ses deux
frres une marmite qui, grce  son adresse, parat bouillir sans feu.
Quand ses frres viennent pour se plaindre du march qu'ils ont fait, il
feint de tuer sa femme, qui a mis sous ses vtements une vessie pleine
de sang, et de la ressusciter au moyen d'un sifflet. Les frres achtent
le sifflet et tuent leurs femmes. Vient alors l'pisode de la jument qui
fait des cus, et le dnouement ordinaire, que nous tudierons 
part.--Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n 71), le hros vend
successivement  un seigneur un ne aux cus, une marmite qui bout sans
feu, et un lapin qui fait les commissions; dans un autre conte sicilien
(Pitr, n 157), les objets sont les mmes, except l'ne, qui est
remplac par le sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte
italien du Mantouan, n 13 de la collection Visentini). Dans un
troisime conte sicilien (Gonzenbach, n 70), au lieu du sifflet, c'est
une guitare.--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 83), nous
trouvons un cheval qui fait des ducats, un traneau qui marche tout seul
et un bton qui ressuscite.--Dans un conte basque (Webster, p. 154;
Vinson, p. 103), deux objets seulement: un livre qui fait les
commissions et une flte qui ressuscite;--dans un conte cossais
(Campbell, n 39, III), deux aussi: cheval qui fait de l'or et de
l'argent, cor qui ressuscite;--dans un conte irlandais, cit par M.
Koehler (_loc. cit._, p. 501), cheval galement et corne 
bouquin;--dans un conte norwgien (Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p.
94), corne  bouquin et marmite.

                                * * *

Tous ces contes n'ont pas,  proprement parler, d'introduction
caractristique qui prcde le rcit des mauvais tours jous par le
hros. Dans ceux qui vont suivre, il en est autrement. Ainsi, dans un
conte gascon de la collection Cnac-Moncaut (p. 173), un jeune homme un
peu niais se laisse attraper par deux marchands auxquels il vend, pour
moins que rien, les deux boeufs de sa mre. Pour se venger, il vend 
son tour  ces mmes marchands un loup couvert d'une peau de blier, et
le loup, mis dans la bergerie, trangle les moutons. Furieux, les
marchands arrivent chez le jeune homme, qui feint de tuer son chien et
de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il vend le
couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son boeuf,
l'autre son mulet. Suit le dnouement.--Dans un conte allemand
(Mllenhoff, p. 458), l'introduction est presque la mme. Un vieux
bonhomme a t attrap par trois frres; il leur vend ensuite un loup en
leur faisant croire que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les
objets prtendus merveilleux sont ici le cheval et le sifflet.--Un conte
catalan (_Rondallayre_, III, p. 82) a galement la vente du loup, mais
elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour qui aurait t prcdemment
jou au hros. Trois objets: livre qui fait les commissions, trompette
qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.

Dans un conte grec moderne (Hahn, n 42), un pope a t attrap par des
hommes sans barbe qui, par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler
son boeuf. Il leur vend ensuite un ne qui fait de l'or et un sifflet
qui ressuscite.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 85), la
vache d'un meunier a t tue d'un coup de fusil par le seigneur du
village. Le meunier corche la bte et s'en va pour en vendre la peau 
la ville voisine. Passant  travers un bois pendant la nuit, il grimpe
sur un arbre pour attendre le jour. Arrivent des voleurs, qui s'arrtent
sous l'arbre pour partager leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux
la peau de vache. Les voleurs, en voyant ces grandes cornes et cette
peau noire, croient que c'est le diable et s'enfuient, laissant l tout
leur argent, que le meunier ramasse.--Cette introduction, qui est, on le
voit, presque l'introduction du conte lorrain, reparat presque
identiquement dans un conte toscan (Nerucci, n 21) et dans un conte
bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille[160].
L'pisode du prtendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi, avec
d'assez fortes altrations, dans un conte allemand de ce type
(Mllenhoff, p. 461).--Enfin, un conte grec moderne de la Terre
d'Otrante (E. Legrand, p. 177), qui se rattache  la seconde forme de
notre thme, prsente une introduction analogue. Le plus jeune de trois
frres n'a pour hritage qu'une vache maigre; il la tue, l'corche et
tend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient trs sche; alors
il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus, comme sur un
tambour. Des voleurs, en train de se partager de l'argent, entendent le
bruit; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans prendre
le temps d'emporter leur butin.

    [160] Comparer notre n 22, _Jeanne et Brimboriau_, et les
    remarques.

                                * * *

Notons que le conte breton, dont nous venons de parler, a non seulement,
comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre
conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet
merveilleux (il n'y en a que deux) est un violon qui remplit le rle du
sifflet[161].--Dans un conte de la Basse-Normandie, trs altr (Fleury,
p. 180), il y a galement un fouet, et, en outre, une corne qui
ressuscite.

    [161] Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, _Littrature
    orale_, p. 125), c'est un soufflet avec lequel le hros dit qu'il
    ressuscite les gens, en leur soufflant sur la figure.

                  *       *       *       *       *

La dernire partie de notre conte est altre. Le carrosse remplace
assez maladroitement le sac (ou parfois le coffre) o, dans les autres
contes de cette famille, on enferme le hros[162]. De plus, nous avons
d laisser de ct un passage qui ne prsentait aucun sens raisonnable.
Aprs avoir dit que le seigneur avait fait mettre Ren dans un carrosse,
pieds et poings lis, pour aller le jeter  l'eau, et que, chemin
faisant, le seigneur et ses gens taient descendus un moment, le conte
de Montiers ajoutait que Ren, voyant passer un livre, sautait  pieds
joints hors du carrosse. Venait ensuite, rattache d'une manire
incohrente, la rencontre du ptre.--Un conte irlandais (_The Royal
Hibernian Tales_, p. 61) nous a mis sur la voie de la forme primitive de
cet pisode du livre. Dans ce conte irlandais, les deux voisins de
Donald,  qui celui-ci a jou plusieurs tours pour se venger du mal
qu'ils lui ont fait, le mettent dans un sac pour aller le jeter  la
rivire. Chemin faisant, ils font lever un livre; ils dposent alors
leur fardeau et courent aprs le livre. Pendant ce temps, passe un
ptre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans tous les contes de ce
genre.--Evidemment voil la forme primitive du passage compltement
dfigur de notre conte.

    [162] Voir cette forme bien conserve dans notre n 20, _Richedeau_.

                                * * *

Dans bon nombre de contes de cette famille, le hros, enferm dans son
sac et laiss seul, crie, en entendant passer le berger: Je ne veux pas
pouser la princesse! Et l'autre demande  se mettre  sa place.--Dans
plusieurs, il crie: Je ne veux pas tre maire! (conte allemand, Grimm,
n 61; conte lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du pays saxon de
Transylvanie, Haltrich, n 60, etc.).--Dans un conte catalan, il ne veut
pas tre roi (_Rondallayre_, III, p. 82); dans un conte bourguignon
(Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II,
p. 494), vque;--dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, n 30), dans un conte bavarois (_Orient und Occ._, II,
p. 496), pape.--Ailleurs (conte irlandais des _Hibernian Tales_, cit
plus haut; conte danois, _Or. und Occ._, II, p. 497; conte norwgien,
_ibid._), il dit qu'il va tre emport au ciel, mais qu'il ne veut pas
encore y aller.

                  *       *       *       *       *

Un conte fort ressemblant a t fix par crit ds le XIe et peut-tre
le Xe sicle, sous forme de petit pome en latin (Koehler, _loc. cit._,
p. 488). Nous aurons  en rapprocher l'introduction de celle de notre n
20, _Richedeau_. Dans ce vieux conte, les objets prtendus merveilleux
sont une trompette qui ressuscite et une jument qui fait de l'or.
Enferm dans un tonneau et laiss seul sur le bord de la mer, pendant
que ses anciennes dupes sont entres au cabaret, le hros entend passer
un porcher avec son troupeau. Il crie: Je ne veux pas tre fait
prvt. Le porcher prend sa place, etc.

Au XVIe sicle, Straparola recueillait un conte du mme genre (n 7 des
contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin
Schmidt). Nous y trouvons une chvre qui fait les commissions et un
sifflet qui ressuscite. Enferm dans le sac, matre Scarpafico crie
qu'il ne veut pas de la princesse[163].--Vers la mme poque paraissait,
aussi en Italie, un petit livre dont nous reproduirons le titre, qui
rsume tout le sujet: Histoire du paysan Campriano, lequel tait fort
pauvre et avait six filles  marier, et qui par adresse faisait faire
des cus  son ne, et le vendit  des marchands pour cent cus, et puis
leur vendit une marmite qui bouillait sans feu, un lapin qui portait des
dpches, et une trompette qui ressuscitait les morts, et finalement
jeta ces marchands dans une rivire. Avec beaucoup d'autres choses
plaisantes et belles. Compose par un Florentin (_Orient und Occident_,
III, p. 348).

    [163] Le conte flamand n 11 de la collection Wolf, _Deutsche
    Mrchen und Sagen_, nous parat driver directement du livre de
    Straparola.

Une autre version, qui se rapporte  la seconde forme du thme, indique
plus haut, figure dans un livre imprim en 1559, le _Nachtbchlein_ de
Valentin Schumann (_Germania_, I, p. 359).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous pouvons citer un grand nombre de contes de ce genre, o
se rencontrent pour ainsi dire les moindres dtails des contes
europens.

Nous rsumerons d'abord un conte kirghis, publi par M. Radloff dans sa
collection de chants et rcits des tribus tartares de la Sibrie
mridionale (t. III, p. 332): Eshigldi est dpouill par des voleurs;
il ne lui reste plus que deux roubles et un cheval rogneux. Il lui fait
faire de l'argent  peu prs comme Ren, et le vend  trois frres.
Quand ceux-ci viennent pour se plaindre, il leur vend un pot qui bout
tout seul. Furieux d'avoir t deux fois tromps, les trois frres
garrottent Eshigldi et le dposent sur le bord de la rivire pour l'y
jeter. Pendant qu'ils sont alls chercher une perche pour le pousser
dans l'eau, vient  passer un homme  cheval, trs bien vtu, qui
demande  Eshigldi pourquoi il se lamente. L'autre lui rpond qu'on
veut le faire prince de la ville et que lui ne veut pas. L'homme se met
 sa place et Eshigldi s'en va avec les beaux habits et le beau cheval.
Une fois revenus, les trois frres jettent l'homme dans la rivire et
sont ensuite bien tonns de revoir Eshigldi, qui leur dit que c'est au
fond de l'eau qu'il a trouv ce beau cheval et qu'il y en a encore bien
d'autres. Les trois frres se jettent  l'eau et se noient. (Dans les
remarques de notre n 20, _Richedeau_, nous donnerons le rsum d'un
conte tartare d'une autre tribu, qui se rattache  la seconde forme de
notre thme.)

                                * * *

Voici maintenant deux contes, qui ont t recueillis par M. Thorburn
chez les Afghans mahomtans qui forment la population du Bannu, province
traverse par l'Indus et conquise en 1848 par l'Angleterre. Le premier
est ainsi conu (Thorburn, _Bannu: or our Afghan Frontier_, p. 184): Un
jour, le boeuf d'un vieux bonhomme s'en tant all sur le champ du
voisin, celui-ci lui coupa la langue, et la pauvre bte mourut. Le fils
du bonhomme corcha le boeuf et emporta la peau; mais, comme le soir
vint avant qu'il et regagn son village, il grimpa sur un arbre avec
son fardeau pour y passer la nuit. Il y tait  peine, qu'une bande de
voleurs, revenant d'expdition, s'arrta sous l'arbre pour partager le
butin. Puisse la foudre tomber sur celui qui dtournera quelque chose!
dit le chef d'une voix rude. En l'entendant, le jeune homme fut si
effray qu'il lcha sa peau de boeuf, qui tomba avec fracas  travers
les branches et les feuilles sches (on tait en hiver). Dieu nous
punit de vouloir nous attraper les uns les autres! crirent les
voleurs, dont aucun n'avait fidlement mis son butin dans la masse
commune, et ils s'enfuirent a toutes jambes. Le lendemain matin, le
jeune homme descendit de son arbre et ramassa tout l'argent des
voleurs[164].--Revenu dans son village, il dit qu'il avait chang sa
peau de boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies.
Aussitt les gens du village turent tout leur btail et en portrent
les peaux au march; mais on leur en offrit seulement quelques pices de
cuivre[165]. De retour chez eux, ils s'emparrent du jeune homme,
l'attachrent  un poteau sur le bord de la rivire pour le noyer la
nuit venue, et s'en allrent  leurs affaires. Le jeune homme ne cessait
de crier: Je ne veux pas! je ne veux pas! Vint  passer un montagnard,
qui lui demanda ce qu'il faisait l. Le roi veut me forcer  pouser sa
fille, et moi je ne veux pas; il m'a attach  ce poteau pour m'y faire
consentir,--Je serais bien content d'tre  votre place, dit le
montagnard.--Mettez-vous-y. Il s'y mit, et, quand les villageois
arrivrent, ils jetrent  l'eau le pauvre montagnard. Le lendemain
matin, ils furent bien tonns de voir le jeune homme arriver avec trois
moutons. D'o viens-tu? lui dirent-ils.--Eh! parbleu, de la rivire,
et j'ai joliment froid! dit-il en tordant ses habits, qu'il avait eu la
prcaution de mouiller.--Mais est-ce que nous ne t'avons pas jet 
l'endroit le plus profond?--Je n'en sais rien; mais l o vous m'avez
jet, il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que
voici, et j'y retournerai aprs djeuner. L dessus, les villageois
coururent se jeter  la rivire, et ils s'y noyrent tous.

    [164] Comme on voit, c'est tout  fait l'introduction du conte de la
    Basse-Bretagne et du conte bourguignon, cits plus haut.--Cette mme
    introduction forme tout le rcit  elle seule dans un conte picard
    (Carnoy, p. 192). Ici, comme dans le conte afghan, le chef des
    voleurs dit: Si je vous trompe, que le tonnerre m'crase 
    l'instant! Kiot-Jean, en l'entendant, laisse tomber de peur sa peau
    de vache au milieu des voleurs.

    [165] Voir, pour ce passage, notre n 20, _Richedeau_, et les
    remarques.

Le second conte afghan complte le premier. En voici l'analyse: Dans un
village, il y avait deux frres, l'un trs avis, nomm Tagga-Khan,
l'autre niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frre conduire une chvre
au march. L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont
chelonns le long de la route; chacun d'eux lui dit  son tour que
c'est un chien qu'il conduit et non pas une chvre; sur quoi le pauvre
garon, ahuri, laisse l sa bte[166]. Tagga-Khan, ayant appris le tour
jou  son frre, jure de le faire payer au centuple. Le lendemain, il
se met en route pour le march, mont sur un mchant ne qu'il a
splendidement caparaonn. Les six fripons, qui sont frres, se trouvent
galement sur son chemin, et lui demandent pourquoi il a si
magnifiquement harnach son ne. Ce n'est pas un ne, dit Tagga-Khan;
c'est un _bouchaki_.--Qu'est-ce qu'un _bouchaki_?--C'est un animal qui
vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son
fumier. Tagga-Khan, s'tant arrang pour ne pouvoir arriver le soir 
la ville, est invit par les frres  passer la nuit chez eux, et, le
lendemain matin, ceux-ci, qui l'observent en cachette, le voient
ramasser sur le fumier de l'ne un morceau d'or qu'il y avait
adroitement dpos. Ils se rendent quelques jours aprs chez Tagga-Khan
et lui achtent son ne pour cinq cents roupies. Bientt ils reviennent
se plaindre du march qu'ils ont fait. Mais Tagga-Khan a prvu la chose
et il a donn ses instructions  sa femme. Celle-ci dit aux frres que
son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son lapin gris.
Et elle lche le lapin en lui disant de ramener son matre. Une heure
aprs, Tagga-Khan, qui avait emport un autre lapin gris tout pareil au
premier, revient avec l'animal sous le bras et rpond aux questions des
frres que le lapin est venu en effet l'appeler. Les six frres,
merveills, achtent encore le lapin pour cinq cents roupies[167].
Quand ils reviennent pour chercher querelle  Tagga-Khan, celui-ci fait
semblant d'tre mcontent de sa femme et de la tuer; puis, se
radoucissant, il prend un certain bton, en touche sa femme, et elle se
relve. Les six frres achtent, toujours pour cinq cents roupies, le
bton magique. Rentrs chez eux, ils ont une dispute avec leur mre et
la tuent, comptant sur le bton pour la ressusciter; mais la bonne femme
reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un ct, l'autre de l'autre,
et on ne les revoit plus.

    [166] Il est curieux de constater que cette premire partie du
    conte afghan, qui parfois forme un conte  elle seule (voir le
    _Pantchatantra_ indien et les observations de M. Benfey, I, p. 355,
    et II, p. 238), se trouve aussi combine avec notre thme dans le
    conte de Straparola.

    [167] Comparer plusieurs contes cits plus haut: le conte sicilien
    n 71 de la collection Gonzenbach, le conte basque (Webster, p.
    154), le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 182), et le petit
    livre italien du XVIe sicle.

                                * * *

Dans l'Inde mme, on a recueilli plusieurs contes de cette famille. Nous
donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 11): Un paysan a un oiseau apprivois; quand il est
 travailler aux champs, sa femme attache  l'oiseau une pipe et tout ce
qu'il faut pour fumer, et l'oiseau va le porter  son matre. Un jour,
six hommes qui passent par l voient ce mange de l'oiseau, et ils
offrent au paysan de le lui acheter trois cents roupies. Le march fait,
ils attachent  l'oiseau trois cents autres roupies et lui disent de
les porter  certain endroit. Mais l'oiseau, naturellement, s'en
retourne avec sa charge  la maison du paysan. Celui-ci prend l'argent
et fait avaler  sa vache une centaine de roupies. Cependant, les six
hommes, s'apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission, vont
trouver le paysan. En entrant chez lui, ils voient la vache en train de
se dbarrasser des roupies: voil l'oiseau oubli, et les six hommes
donnent au paysan cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse
vache. Ils l'emmnent chez eux, mais la vache ne donne plus d'or du
tout, et les six hommes la ramnent au paysan. Celui-ci les invite 
dner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent. Pendant le repas, le
paysan prend un bton, et, au moment o sa femme sort pour aller
chercher encore  manger, il l'en frappe en disant: Sois change en
jeune fille et apporte-nous un autre plat. A leur grande surprise, les
six hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en ralit la
fille du paysan) apporter le second plat. Cette mme scne se renouvelle
plusieurs fois. Ils achtent le bton cent cinquante roupies, et le
paysan leur recommande de bien battre leurs femmes quand elles leur
apporteront  manger: elles recouvreront ainsi leur premire jeunesse et
leur premire beaut. Les six hommes suivent si bien cette
recommandation, qu'ils les assomment toutes[168]. Furieux, ils courent 
la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une partie
des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il
se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes
qui conduisent  un banquier de cette ville des buffles chargs de sacs
de roupies. Il se joint  eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend
deux sacs de roupies, met  la place deux sacs de cendres et s'enfuit.
Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs 
sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de
sorte qu'il y tait rest attaches quelques roupies, et l'homme peut
ainsi voir quel en tait le contenu. Il va aussitt le dire  ses
camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu
cet argent; il rpond que c'est en vendant les cendres de sa maison.
Aussitt les autres brlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre
les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups[169]. Plus furieux
que jamais, ils se saisissent du paysan, et, aprs l'avoir mis dans un
sac, pieds et poings lis, ils le jettent dans la rivire Ghoradhuba,
qui coule prs de l. Par bonheur pour le paysan, le sac, en s'en allant
 la drive, s'accroche  un pieu. Vient  passer un homme  cheval. Le
paysan lui crie de vouloir bien le tirer du sac, lui promettant de lui
couper de l'herbe pour son cheval sans demander de salaire. L'homme le
tire du sac, et le paysan lui propose d'aller promener son cheval;
l'autre le lui confie, et le paysan passe ainsi auprs des six hommes.
Ceux-ci, fort tonns de le revoir, lui demandent o il a trouv ce
cheval. Il leur rpond que c'est dans la rivire Ghoradhuba et qu'il y
en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitt ils veulent savoir ce
qu'il faut faire pour les avoir. Le paysan leur dit d'apporter chacun un
sac avec une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite, il en
jette un dans l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau, les autres
demandent ce que c'est: le paysan rpond que c'est leur camarade qui
prend un cheval. Alors tous demandent  tre jets vite dans l'eau. Le
paysan leur donne satisfaction, et ensuite il vit tranquille et heureux.

    [168] Dans un conte bavarois, cit par M. Koehler (_Orient und
    Occident_, II, p. 497), le hros, qui s'est entendu avec sa femme,
    bat celle-ci, qui ensuite se cache. Alors apparat leur fille. Le
    hros dit que son bton rajeunit les femmes. Les dupes achtent le
    bton et assomment leurs femmes.

    [169] Comparer pour cet pisode, qui appartient  la seconde forme
    de notre thme, un conte islandais (Arnason, II, p. 581), o Sigurdr
    fait croire aux fils du roi qu'il a gagn beaucoup d'argent en
    vendant les cendres de la forge qu'ils lui ont mchamment brle.

On le voit, ce conte indien est tout  fait le pendant des contes
europens de ce type. La fin seule n'est pas complte, mais nous en
avons une forme sans lacune dans un pisode d'un autre conte galement
indien, qui a t recueilli chez les Sntls et publi dans l'_Indian
Antiquary_ (1875, p. 258): Gouya s'est associ  une bande de voleurs.
Un jour, il se prend de querelle avec eux; les voleurs le battent, le
garrottent et le portent vers la rivire pour le noyer. Mais, en chemin,
comme ils ont grand'faim, ils s'en vont chercher  manger et dposent
Gouya au pied d'un arbre. Un ptre qui passe par l, attir par les cris
de Gouya, lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya rpond: Je
suis un fils de roi, et on m'emporte malgr moi pour me faire pouser
une fille de roi que je n'aime pas.--Laissez-moi me mettre  votre
place, dit le ptre, j'pouserai volontiers la princesse. Il dlivre
Gouya et se laisse mettre  sa place, pieds et poings lis. Bientt
aprs reviennent les voleurs; ils prennent le prtendu Gouya et, en
dpit de ses protestations, ils le jettent dans la rivire. Pendant ce
temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les vaches du ptre.
Quelques jours aprs, les voleurs le rencontrent avec son troupeau et
lui demandent d'o lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il les a
prises dans la rivire o ils l'ont jet; s'ils le veulent, il les
jettera dedans  leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en
pourront dsirer. La proposition est accepte avec empressement; les
voleurs sont garrotts et jets par Gouya dans la rivire, o ils se
noient.

Les principaux traits de cet pisode se prsentent dans un troisime
conte indien sous une forme non plus plaisante, mais merveilleuse,
sottement merveilleuse,  vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment
d'un conte recueilli dans la mme rgion que le prcdent (_Indian
Antiquary_, 1875, p. 11): Un roi, voulant se dbarrasser du hros du
conte, nomm Toria, fait organiser une grande chasse; Toria doit faire
partie de la suite et porter la provision d'oeufs et d'eau. Arrivs
auprs d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'y est rfugi un
livre, et ils forcent Toria  y pntrer; puis ils roulent  l'entre
de grosses pierres, amassent des broussailles devant et y mettent le feu
pour touffer Toria. Mais celui-ci casse ses oeufs, et toutes les
cendres sont disperses (_sic_); ensuite il verse son eau sur la braise,
et le feu s'teint. Etant parvenu, non sans peine,  se glisser hors de
la caverne, il voit,  son grand tonnement, que toutes les cendres sont
devenues des vaches, et tout le bois  moiti brl, des buffles. Il
rassemble toutes ces btes et les mne chez lui. Quand le roi les voit,
il demande  Toria o il se les est procures. Celui-ci lui dit qu'il
les a trouves dans la caverne o on l'a enferm: il y en a encore bien
d'autres; mais, pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent
dans la caverne, qu'on en bouche l'entre et qu'on allume du feu devant,
comme on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitt avec ses gens dans
la caverne, aprs avoir dit  Toria de fermer l'entre et d'allumer le
feu. Toria ne se fait pas prier, et le roi et sa suite prissent
touffs.

                                * * *

Le dnouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques
altrations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le
commencement, bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons
cits, tant ncessaire pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E.
Aymonier, p. 8): Un jeune homme aurait bien voulu manger un porc que sa
mre levait pour le vendre. Un jour, il prtend que les esprits
clestes lui ont indiqu la place d'un trsor. Muni d'un panier, il se
fait suivre par sa mre au fond de la fort. Tout  coup il s'lance,
applique son panier contre le sol, puis il recommande  sa mre
d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour
dterrer le trsor. Il court alors  la maison, tue le cochon et invite
amis et voisins  faire ripaille. Sa mre, aprs l'avoir attendu
longtemps, mourant de faim et  bout de forces, lche le panier et
regarde dedans. Furieuse de n'y rien trouver, elle retourne  la maison,
se doutant du mauvais tour que lui a jou son fils, et elle arrive au
milieu du festin. Alors, outre de colre, elle charge son frre
d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jeter  la rivire.
Quand il est sur le bord de l'eau, le menteur demande que par piti on
lui donne son trait sur l'art de mentir qu'il a laiss  la maison sur
une poutre: au moins ce trait l'aidera  gagner sa vie l-bas dans le
monde des trpasss. L'oncle consent  aller chercher le livre. Pendant
qu'il est absent, par hasard passe un lpreux; le menteur l'aperoit et
feint de se parler  lui-mme: Il y a longtemps qu'il est entr en
retraite dans ce sac pour se gurir de la lpre; il croit tre guri,
mais il voudrait bien s'en assurer. Le lpreux dresse l'oreille et ouvre
le sac sur l'invitation de l'autre, qui sort en disant: Je suis bien
guri, ma foi! Le lpreux demande  le remplacer dans le sac, et le
menteur l'y enferme en lui recommandant, s'il veut une gurison prompte
et radicale, de ne pas rpondre aux questions, dt-il tre insult et
mme frapp. A peine le menteur s'est-il esquiv que l'oncle revient,
furieux de sa course inutile. Il tombe  grands coups de bton sur le
lpreux, qui s'efforce de tout supporter sans mot dire. Aprs l'avoir
bien frapp, l'oncle jette le sac  l'eau.--Echapp de l, le menteur
rencontre sur le bord de la rivire un autre garon, habile comme lui 
tromper. Ce dernier, aprs avoir plong, revient  la surface de l'eau,
montrant de la menue monnaie, faible partie, dit-il, de son gain au jeu
effrn que l'on joue l-bas. Le menteur se dshabille, plonge  son
tour et donne de la tte contre une souche. S'apercevant alors que
l'autre jeune homme s'est moqu de lui, il revient en songeant au moyen
de lui rendre la pareille. En effet, lui dit-il, on joue l un jeu
d'enfer. J'ai beaucoup gagn, mais on me renvoie  toi pour le paiement.
Comme je me suis obstin  exiger mon gain, j'ai reu une rude taloche,
avec injonction de me faire payer ici. L'autre voit qu'il s'est adress
 plus fort que lui. Il donne moiti de ses sapques, et les deux
menteurs se lient d'amiti.

Dans la _Zeitschrift fr romanische Philologie_ (t. II, p. 350), M.
Koehler nous apprend qu'un conte prsentant une fin de ce genre a t
recueilli  Madagascar et publi par M. W.-H.-I. Bleek dans le _Cape
Monthly Magazine_ (dc. 1871, p. 334). Il s'agit dans ce conte malgache
des exploits de deux fripons, Ikotofetsy et Mahaka. Ikotofetsy est pris
au moment o il commet un vol dans un village. On le coud dans une natte
pour le jeter  l'eau. Pendant qu'il est laiss sans gardien, vient 
passer une femme. Il fait si bien qu'il la dcide  le dlivrer; puis il
la met  sa place et s'enfuit. La femme est jete  l'eau, et quelques
jours aprs, Ikotofetsy reparat dans le village, portant une quantit
de bijoux qu'il a vols, et il dit aux gens qu'il les a trouvs au fond
de l'eau. Alors les villageois lui demandent tous de les jeter  l'eau,
ce qu'il s'empresse de faire.

                                * * *

Enfin, on a recueilli aux Antilles, de la bouche d'une multresse, ne 
Antigoa et nourrice du fils d'un gouverneur de la Jamaque, une histoire
qui prsente le mme dnouement que les contes de cette famille
(_Folklore Record_, III, p. 53): Ananci[170] tant tomb entre les mains
de ses ennemis, ceux-ci le mettent dans un sac pour aller le jeter  la
mer. Pendant le trajet, Ananci ne cesse de chanter: Je suis trop jeune
pour pouser la fille du roi. Comme il fait chaud et qu'Ananci est
lourd, les hommes entrent dans une maison pour se rafrachir, aprs
avoir dpos le sac  la porte. Un berger, qui passe avec son troupeau,
entend ce que chante Ananci; il lui demande de le laisser prendre sa
place; mais, la chose faite, il a beau chanter: Je suis assez g pour
pouser la fille du roi; on le jette  la mer. Ensuite les hommes
rencontrent Ananci conduisant le troupeau du berger, et il leur dit
qu'il y a encore dans la mer beaucoup plus de moutons qu'il n'en a pris.

    [170] Nous avons dj rencontr cet _Ananci_ ou _Anans_,
    l'Araigne, figurant comme personnage principal dans un conte
    recueilli chez les ngres du pays d'Akwapim, qui fait partie du
    royaume des Achantis. (Voir les remarques de notre n 5,
    _Tapalapautau_, p. 58.)--Le _Folklore Journal_ (1883, I, p. 280)
    nous apprend que les ngres des Antilles appellent, dans leur jargon
    anglais, _Ananci Stories_, Histoires d'Ananci, toute espce de
    contes bleus, qu'Ananci y figure ou non.

                                * * *

Nous aurions encore  rsumer ici un conte kabyle appartenant  cette
famille. Mais comme une partie de ce conte doit tre particulirement
rapproche de notre n 20, _Richedeau_, nous n'en donnerons l'analyse
que dans les remarques de ce n 20.




XI

LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU


Il tait une fois trois frres, le sergent, le caporal et
l'appoint[171], qui montaient la garde dans un bois. Un jour que
c'tait le tour de l'appoint, une vieille femme vint  passer prs de
lui et lui dit: L'appoint, veux-tu que je me chauffe  ton feu?--Non,
car si mes frres s'veillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai une petite bourse.--Que veux-tu que je fasse
de ta bourse?--Tu sauras, l'appoint, que cette bourse ne se vide
jamais: quand on y met la main, on y trouve toujours cinq louis.--Alors,
donne-la moi.

    [171] Avant la Rvolution, on appelait _appoints_ les soldats qui
    touchaient de plus grosses paies que les autres.

Le lendemain, c'tait le caporal qui montait la garde; la mme vieille
s'approcha de lui. Caporal, veux-tu que je me chauffe  ton feu?--Non,
car si mes frres s'veillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un petit sifflet.--Que veux-tu que je fasse
de ton sifflet?--Tu sauras, caporal, qu'avec mon sifflet on fait venir
en un instant cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille
hommes de cavalerie.--Alors, donne-le moi.

Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde, il vit aussi
venir la vieille. Sergent, veux-tu que je me chauffe  ton feu?--Non,
car si mes frres s'veillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un beau petit chapeau.--Que veux-tu que je
fasse de ton chapeau?--Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se
trouve transport partout o l'on veut tre.--Alors, donne-le moi.

Un jour, l'appoint jouait aux cartes avec une princesse; celle-ci avait
un miroir dans lequel elle voyait le jeu de l'appoint: elle lui gagna
sa bourse. Il s'en retourna au bois bien triste, et il sifflait en
marchant. La vieille se trouva sur son chemin. Tu siffles, mon ami,
lui dit-elle; mais tu n'as pas le coeur joyeux.--En effet,
rpondit-il.--Tu as perdu ta bourse.--Oui.--Eh bien! va dire  ton
frre de te prter son sifflet; avec ce sifflet tu pourras peut-tre
ravoir ta bourse.

Mon frre, dit l'appoint au caporal, je crois que si j'avais ton
sifflet, je pourrais ravoir ma bourse.--Et si tu perdais aussi mon
sifflet?--Ne crains rien.

L'appoint prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la
princesse. Grce  son miroir, elle gagna encore la partie, et
l'appoint fut oblig de lui donner son sifflet. Il revint au bois en
sifflotant. Tu siffles, mon ami, lui dit la vieille, mais tu n'as pas
le coeur joyeux.--En effet, rpondit-il.--Tu as perdu ton
sifflet.--Oui.--Eh bien! demande  ton frre de te prter son chapeau;
avec ce chapeau tu pourras peut-tre ravoir ta bourse et ton sifflet.

Mon frre, dit l'appoint au sergent, je crois que si j'avais ton
chapeau, je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.--Et si tu perdais
aussi mon chapeau?--Ne crains rien.

L'appoint s'en retourna jouer aux cartes avec la princesse, et elle lui
gagna son chapeau. Il revint bien chagrin et trouva la vieille dans le
bois. Tu siffles, mon ami, lui dit-elle, mais tu n'as pas le coeur
joyeux.--En effet, rpondit-il.--Tu as encore perdu ton
chapeau.--Oui.--Eh bien! tiens, voici des pommes; tu les vendras un
louis pice: il n'y aura que la princesse qui pourra en acheter.

L'appoint alla crier ses pommes devant le palais. La princesse envoya
sa servante voir ce que c'tait. Ma princesse, dit la servante, c'est
un homme qui vend des pommes.--Combien les vend-il?--Un louis
pice.--C'est bien cher, mais n'importe. Elle en acheta cinq, en donna
deux  sa servante et mangea les trois autres: aussitt il leur poussa
des cornes, deux  la servante, et trois  la princesse. On fit venir un
mdecin des plus habiles pour couper les cornes; mais plus il coupait,
plus les cornes grandissaient.

La vieille dit  l'appoint: Tiens, voici deux bouteilles d'eau, l'une
pour faire pousser les cornes, et l'autre pour les enlever. Va-t'en
trouver la princesse. L'appoint se rendit au palais et s'annona comme
un grand mdecin. Il employa pour la servante l'eau qui faisait tomber
les cornes; mais, pour la princesse, il prit l'autre bouteille, et les
cornes devinrent encore plus longues. Ma princesse, lui dit-il, vous
devez avoir quelque chose sur la conscience.--Rien, en vrit.--Vous
voyez pourtant que les cornes de votre servante sont tombes, et que les
vtres grandissent.--Ah! j'ai bien une mchante petite bourse...--Que
voulez-vous faire d'une mchante petite bourse, ma princesse? donnez-la
moi.--Vous me la rendrez?--Oui, ma princesse, certainement je vous la
rendrai. Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois
cornes. Ma princesse, vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience.--Rien, en vrit... J'ai bien un mchant petit
sifflet...--Que voulez-vous faire d'un mchant petit sifflet, ma
princesse? donnez-le moi.--Vous me le rendrez?--Bien certainement. Il
fit tomber la seconde corne, mais il en restait encore une. Vous devez
encore avoir quelque chose sur la conscience.--Plus rien, en vrit...
J'ai bien un mchant petit chapeau...--Que voulez-vous faire d'un
mchant petit chapeau, ma princesse? donnez-le moi.--Vous me le
rendrez?--Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertu de mon petit
chapeau, que je sois avec mes frres.

Aussitt il disparut, laissant la princesse avec sa dernire corne.
Quand je la vis l'autre jour, elle l'avait encore.


REMARQUES

Nous avons recueilli une variante de ce conte, provenant d'Ecurey,
hameau situ  deux ou trois kilomtres de Montiers-sur-Saulx. Cette
variante est, sur certains points, plus complte. En voici le rsum:

Trois militaires, qui reviennent de la guerre, entrent dans un beau
chteau, au milieu d'une fort. Ils y trouvent une table bien servie,
avec trois couverts; mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui
les servent. En se promenant dans le jardin, ils rencontrent un chat,
qui donne au premier une bourse toujours remplie; au second, une
baguette qui fait paratre des soldats, autant qu'on en veut; au
troisime, un petit billet, par la vertu duquel on se transporte partout
o l'on dsire tre. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux cartes avec
une princesse. Celle-ci, qui gagne toujours, exprime son tonnement de
voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La
princesse se lve pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend
sa bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable, qu'elle met
 la place de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prter la
baguette par son camarade; mais il a l'imprudence de la remettre  la
princesse qui demande  l'examiner, et il est oblig de s'enfuir. Il
revient avec le billet qu'il a emprunt  son autre camarade, et il
offre  la princesse de la transporter avec lui en un instant bien loin
sur la mer. La princesse accepte, et ils sont transports dans une le.
Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire de lui
cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre, il laisse tomber
son billet; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le
militaire, rest sur son arbre, mange des pommes, et voil qu'il lui
pousse des cornes, et plus il mange de pommes, plus il lui pousse de
cornes. Il descend de l'arbre et s'en va plus loin. Il monte sur un
poirier, et  peine a-t-il commenc  manger des poires, qu'il voit une
corne tomber, puis une autre; elles finissent par tomber toutes.--Il
rencontre une fe qui lui conseille de s'habiller en fruitier et d'aller
dans le pays de la princesse crier ses pommes  cinquante, deux cents et
trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil; la princesse
fait acheter par sa servante un panier de pommes; elle en mange, et
aussitt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les mdecins y
perdent leur latin. Le militaire se prsente au palais, dguis en
docteur; il est bien reu. Pendant deux ou trois mois, il donne des
tisanes  la princesse, sans qu'il y ait d'amlioration. Enfin il lui
dit: Il faudrait aller vous confesser, et vos cornes s'en iraient. La
princesse rpond d'abord qu'elle n'oserait pas traverser le village avec
ses cornes; puis elle dit qu'elle ira se confesser au cur, le
lendemain,  six heures du matin.--Le lendemain,  six heures, le
militaire s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La
princesse se confesse. Vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience, car le docteur m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si
vous disiez tout.--Je n'ai qu'une mchante bourse.--Donnez-la toujours.
La princesse la donne, et le prtendu cur lui fait manger deux poires
pour la remettre. Aussitt il tombe plusieurs cornes. Le militaire se
fait ainsi donner la baguette et le billet, et chaque fois il fait
manger deux poires  la princesse. Quand il est rentr en possession des
trois objets, il crie: Par la vertu de mon billet, que je sois
transport avec mes camarades! Il rend  chacun ce qui lui appartient,
et ils se marient tous les trois avec des princesses.

                                * * *

Comparer nos nos 42, _les trois Frres_, et 71, _le Roi et ses Fils_, et
aussi, pour les objets merveilleux, notre n 59, _les trois
Charpentiers_.

                  *       *       *       *       *

Par rapport  l'introduction, o il est dit comment les objets
merveilleux sont venus aux hros, les contes de cette famille peuvent se
diviser en plusieurs groupes.

Le premier est celui auquel se rattache notre premier conte lorrain.
Nous citerons d'abord un conte hessois (Grimm, III, p. 202): Trois vieux
soldats congdis montent, l'un aprs l'autre, la garde dans une fort
qu'ils ont  traverser; ils reoivent successivement d'un vieux petit
homme rouge un manteau qui fait avoir tout ce que l'on souhaite, une
bourse qui ne se vide jamais, un cor qui fait venir tous les peuples du
monde. (Dans un autre conte allemand, trs voisin, de la collection
Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un bton qui procure  boire
et  manger, une bourse inpuisable et une trompette au moyen de
laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.)--Dans un
troisime conte allemand (Proehle, I, n 27), c'est d'une vieille que
quatre frres dserteurs reoivent, comme dans le premier conte
lorrain, les objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure
tout ce que l'on dsire, et manteau qui transporte o l'on veut), et,
toujours comme dans notre conte, la vieille demande  celui qui monte la
garde de la laisser se chauffer  son feu. Dans un conte italien des
Marches (Gubernatis, _Zoological Mythology_, p. 288), les objets
merveilleux (bourse, sifflet qui fait venir toute une arme, et manteau
qui rend invisible) sont galement donns par une vieille, une fe, 
trois frres.--Un conte cossais (Campbell, n 10) met en scne trois
soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme notre conte.
S'tant attards en allant rejoindre leur rgiment, ils entrent dans une
maison dserte, o ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le
voit, l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantes,
qu'ils parviennent plus tard  dlivrer, font prsent, la premire au
sergent d'une bourse magique; la seconde au caporal d'une nappe qui se
couvre de mets au commandement et transporte o l'on veut; la troisime
donne au soldat un sifflet merveilleux.

Dans un conte flamand de Cond-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85), une
princesse-serpent  tte de femme est dlivre par un petit soldat. Elle
vient ensuite trois fois pour l'emmener avec elle; il dort. Elle laisse
alors auprs de lui un manteau et une bourse magiques[172].--Il n'y a
galement qu'un soldat dans un conte roumain de Transylvanie, dont nous
rsumerons l'introduction dans les remarques de notre n 42, _les trois
Frres_.

    [172] Comparer, pour cette introduction seulement, entre autres
    contes, les contes allemands, p. 16 de la collection Wolf, et n 93
    de la collection Grimm, ainsi que le conte cossais n 44 de la
    collection Campbell.

                                * * *

Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer
d'abord un conte italien recueilli  Rome (Busk, p. 129), dans lequel un
vieux bonhomme, trs pauvre, laisse en hritage  ses trois fils un
vieux chapeau, qui rend invisible, une vieille bourse, o il y a
toujours un cu, et un cor qui procure ce que l'on dsire, dner,
palais, arme, etc. (Comparer l'introduction presque identique d'un
conte sicilien de la collection Pitr, n 28, o les objets dont
hritent les trois frres sont une bourse, un manteau qui rend invisible
et un cor qui fait venir des soldats.)--Dans un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, II, p. 142), o les objets sont absolument les mmes et ont
les mmes proprits que ceux du premier conte lorrain, le pre qui les
lgue  ses trois fils n'est pas reprsent comme pauvre (comparer un
autre conte tyrolien, _ibid._, p. 73).

Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux
taient venus en la possession du pre des jeunes gens. Un conte de la
Haute-Bretagne (Sbillot, I, n 5) explique qu'ils lui avaient t
donns par une fe de ses amies.--Dans un conte grec moderne (Hahn,
variante du n 9), le pre les avait reus d'un serpent reconnaissant,
et son fils, qui les trouve aprs sa mort, n'en dcouvre que par hasard
les proprits.

Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n 30), un pre, trs pauvre, lgue
 son fils an une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et
au plus jeune un cor. Trois fes, qui voient un jour les jeunes gens
faisant la sieste devant leur cabane, sont frappes de leur beaut et se
disent qu'elles vont leur faire des dons: la couverture transportera
partout o l'on voudra; la bourse fournira l'argent qu'on lui demandera;
si l'on souffle dans le cor, la mer se couvrira de vaisseaux.--Ailleurs,
dans un autre conte sicilien (Pitr, n 26), ce sont les objets
merveilleux eux-mmes (bourse, serviette qui se couvre de mets au
commandement et violon qui force les gens  danser) que les trois fes
donnent, comme dans un songe,  Petru endormi.--Dans un conte irlandais
(Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partag ses petites
provisions de voyage avec une pauvre vieille femme, voit en songe une
belle dame qui lui donne une bourse magique; une autre fois, il reoit
de la mme manire un manteau qui transporte o l'on veut, et, une
troisime fois, un cor de chasse qui appelle au service de son
possesseur tous les soldats qui l'entendent.

                                * * *

Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p. 16) et un conte sicilien
(Gonzenbach, n 31), le hros trouve moyen d'enlever  des brigands les
objets merveilleux.

Enfin, dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 58), l'an de deux
frres trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas
dit qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se
disputent au sujet d'une chaise qui transporte o l'on veut et d'une
trompette qui fait venir autant de soldats qu'on en dsire. Le jeune
homme leur dit qu'il va faire le partage. Il se fait remettre la
trompette, s'assied sur la chaise et se souhaite dans la ville du roi,
pre de la princesse qui lui drobera les objets merveilleux. (Nous
reviendrons plus bas sur cette forme particulire.)

                  *       *       *       *       *

Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionns,--conte allemand de la
collection Grimm, conte roumain de Transylvanie, conte italien de
Rome,--le hros, comme dans les deux contes lorrains, va jouer aux
cartes avec une princesse; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les
objets merveilleux, comme cela a lieu dans notre premier conte; elle les
drobe, comme dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain,
Hrstldai, le soldat, se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup 
jouer aux cartes et qui ruine tous ceux qui osent jouer avec elle: elle
a promis sa main  celui qui la vaincrait au jeu. Quand la princesse
voit qu'elle ne peut ruiner Hrstldai (celui-ci a une bourse qui ne se
vide jamais), elle le grise et lui prend la bourse merveilleuse. Comme
elle ne veut pas la lui rendre, il dclare la guerre au roi, et, au
moyen d'un chapeau magique, d'o il sort, quand on le secoue, autant de
soldats que l'on veut, il a bientt  ses ordres une grande arme. A la
vue de cette arme, le roi fait rendre la bourse. Hrstldai retourne
jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses
deux objets merveilleux.

Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le hros, aprs que sa
bourse lui a t vole, se fait prter successivement par ses deux
frres leurs objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.

Dans le conte allemand, la princesse, aprs avoir gris le soldat,
substitue  sa bourse inpuisable une autre bourse en apparence
semblable, comme dans notre variante.

                                * * *

Il serait trop long d'examiner les modifications de dtail que cette
partie du rcit (le vol des objets merveilleux) prsente dans les autres
contes de cette famille dont nous avons tudi l'introduction.

                  *       *       *       *       *

Quant  la dernire partie, notre variante prsente une forme beaucoup
mieux conserve que notre premier conte. Dans presque tous les contes de
cette famille, c'est aussi aprs en avoir fait involontairement
l'exprience sur lui-mme, que le hros reconnat la vertu des deux
sortes de fruits. Nous ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle,
II, p. 142), cit plus haut, o il en soit autrement. L, un ermite,
comme la vieille du conte lorrain, donne au hros des pommes qui ont la
proprit de faire pousser des cornes, et une pommade qui a celle de les
enlever.

Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm et Curtze,
conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui
poussent, c'est le nez qui s'allonge dmesurment quand on a mang des
pommes ou des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches,
il pousse une queue norme; dans le conte cossais, une tte de cerf.

                                * * *

Tous les contes mentionns ci-dessus n'ont pas cette dernire partie.
Les contes allemands des collections Proehle et Wolf, le conte sicilien
n 26 de la collection Pitr se rapprochent sur ce point de notre n 42,
_les trois Frres_. Le conte sicilien n 30 de la collection Gonzenbach
passe dans un cycle tout diffrent.

En revanche, un conte grec moderne (Hahn, n 44) n'a de commun avec nos
contes lorrains que la dernire partie. Le hros, au moyen de figues qui
font pousser des cornes, russit  se faire pouser par une
princesse.--Comparer un pisode d'un conte esthonien (Kreutzwald, n
23), o des pommes qui font allonger le nez et des noix qui le
raccourcissent sont, pour le hros, l'occasion de gagner beaucoup
d'argent.

                  *       *       *       *       *

Au sicle dernier, on imprimait un conte de ce genre dans les _Aventures
d'Abdallah, fils d'Hanif_, ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'aprs
un manuscrit envoy de Batavia par un M. Sandisson, mais dont le
vritable auteur est l'abb Bignon (Paris, 1713, 2 vol. in-12). C'est
l'histoire du _Prince Tangut et de la princesse au pied de nez_ (t. I,
p. 231), mise plus tard en vers par Laharpe[173].

    [173] _Essai historique sur les fables indiennes_, par
    Loiseleur-Deslongchamps, p. XXXIII.

Citons encore le livre de Fortunatus, publi  Augsbourg en 1530.
Fortunatus, gar dans un bois, a reu de dame Fortuna une bourse qui ne
se vide jamais, et il a enlev par ruse au sultan d'Alexandrie un
chapeau qui transporte o l'on veut. En mourant, il laisse  ses deux
fils, Ampedo et Andalosia, ces objets merveilleux. Andalosia se met 
voyager avec la bourse, et se la laisse drober par Agrippine, fille du
roi d'Angleterre, dont il s'est pris. Il retourne dans son pays, prend
 son frre le chapeau, et, s'tant introduit dans le palais du roi
d'Angleterre, il enlve la princesse et la transporte par le moyen du
chapeau dans une solitude d'Hibernie. L se trouvent des arbres chargs
de belles pommes. La princesse en dsirant manger, Andalosia lui remet
les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre. Cependant Agrippine dit en
soupirant: Ah! si j'tais seulement dans mon palais! Et aussitt, par
la vertu du chapeau, elle s'y trouve. Andalosia, bien dsol, erre dans
ce dsert, et, press par la faim, il mange deux des pommes qu'il a
cueillies: aussitt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend ses
plaintes, et lui indique d'autres pommes qui le dbarrassent de ses
cornes. Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arriv  Londres, il
vend des premires pommes  la princesse et se prsente ensuite comme
mdecin pour lui enlever les cornes qui lui ont pouss. Il trouve
l'occasion de reprendre ses objets merveilleux; puis il transporte la
princesse dans un couvent, o il la laisse.

La littrature du moyen ge nous offre un rcit analogue. Dans les
_Gesta Romanorum_ (ch. CV de la traduction du XVIe sicle intitule le
_Violier des histoires romaines_), on voit un prince, nomm Jonathas,
qui a reu en legs du roi son pre trois prcieux joyaux: un anneau
d'or, un fermail ou monile, semblablement un drap prcieux. L'anneau
avait telle grce que qui en son doigt le portait, il tait de tous
aim, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait. Le fermail faisait 
celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que son coeur
pouvait souhaiter. Et le drap prcieux tait de telle et semblable
complection, qui rendait celui qui dessus se sait au lieu o il voulait
tre tout soudainement. Jonathas, qui est tomb dans les piges d'une
jeune pucelle moult belle, se laisse successivement drober par elle
ses trois objets merveilleux, et finalement il se trouve seul, abandonn
dans un dsert, o il s'tait fait transporter ainsi que la tratresse.
Comme il a faim, il mange du fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son
chemin, et fut ledit Jonathas fait, par la commenstion dudit fruit,
adoncques ladre. Plus loin, il mange du fruit d'un autre arbre, et sa
lpre disparat. Il arrive dans un pays o il gurit un lpreux et
acquiert la rputation de grand mdecin. De retour dans sa ville natale,
il est appel auprs de son amoureuse malade, qui ne le reconnat pas.
Il lui dit: Ma trs chire dame, si vous voulez que je vous donne
sant, il faut premirement que vous vous confessiez de tous les pchs
qu'avez commis, et que vous rendiez tout de l'autrui, s'il est ainsi que
aucune chose vous en ayez; tout autrement jamais ne serez gurie.[174]
Elle raconte alors comment elle a vol Jonathas, et dit au prtendu
mdecin o sont les trois joyaux. Quand Jonathas est rentr en
possession de son bien, il donne  la fille du fruit qui rend lpreux et
s'en retourne chez lui.

    [174] Comparer la fin de nos deux contes lorrains, et aussi le conte
    irlandais, le conte hessois (Grimm, III, p. 202) et le conte du
    Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani, que M. Garcin
de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothque nationale et
publi dans la _Revue orientale et amricaine_ (anne 1865, p. 149): Un
roi,  qui vient l'ide de voyager, confie son royaume  son premier
ministre: si, dans un an, il n'est pas revenu, celui-ci doit remettre le
gouvernement au second ministre et aller  la recherche de son matre.
Le roi, s'tant mis en route, rencontre bientt quatre voleurs qui,
aprs s'tre empars de quatre objets de grand prix, se disputent pour
savoir  qui d'entre eux chacun de ces objets doit appartenir. Le
premier de ces objets est une pe qui a la proprit de trancher la
tte  un ou plusieurs ennemis,  une grande distance; le second, une
tasse de porcelaine de Chine, qui se remplit, au commandement, des mets
les plus exquis; le troisime, un tapis qui fournit tout l'argent qu'on
peut souhaiter; enfin le quatrime, un trne qui vous transporte partout
o vous dsirez aller. Le roi, pris pour arbitre, conoit le dessein
d'enlever ces objets aux voleurs. Il les engage  plonger dans un tang
voisin, en leur disant que l'objet le plus prcieux appartiendra  celui
d'entre eux qui restera le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la
proposition. Mais  peine ont-ils la tte dans l'eau que le roi prend
l'pe, la tasse et le tapis, monte sur le trne et se souhaite dans une
ville lointaine, o il est aussitt transport[175]. L, il s'prend
d'une clbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis
magique. La courtisane, tonne de cette prodigalit, ordonne  une
suivante d'pier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle
fait si bien que le prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors
elle le presse d'aller voir le roi du pays pour faire avec lui une
partie de chasse. Ds qu'il est parti, elle place les quatre objets en
lieu sr, puis elle met le feu  sa maison. Le prince aperoit de loin
la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux pars et se
roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les
objets merveilleux. Elle rpond qu'elle l'ignore. Bientt le prince a
dpens tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait
mettre  la porte. Il est tellement fascin qu'il ne peut quitter le
seuil de la maison de cette femme.--Cependant, une anne s'tant
coule, le grand vizir se met en route. Il arrive auprs d'un puits
dont l'eau noire bouillonne avec bruit: un chacal s'tant approch pour
boire, quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tte, et il est
mtamorphos en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau
merveilleuse, et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince,
lui donne de l'or et lui dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant,
lui vizir, comme son serviteur. Au moment de l'ablution, le vizir jette
sur la tte de la courtisane un peu de l'eau merveilleuse, et aussitt
elle est change en singe. Ses femmes supplient le vizir de lui rendre
sa premire forme. Il rpond qu'il lui faut pour cela une tasse
chinoise, une pe, un trne et un tapis. On lui apporte les objets du
prince. Alors lui et son matre mettent le tapis, l'pe et la tasse sur
le trne, s'y placent eux-mmes, et, en une heure, ils sont de retour
dans leur pays.

    [175] On se rappelle que cet pisode figurait dj dans le conte
    catalan cit plus haut.--Sans parler de bon nombre de contes
    europens, n'appartenant pas  cette famille, il se retrouve dans un
    conte kalmouk et dans un conte arabe d'Egypte que nous donnerons
    tout  l'heure, et aussi dans un conte arabe des _Mille et une
    Nuits_ (Histoire de Mazen de Khorassan, d. du Panthon littraire,
    p. 741), dans un conte persan du _Bahar-Danush_ (_ibid._, p. xxiij),
    dans un conte chinois du recueil des _Avadanas_, traduit par M.
    Stanislas Julien (n 74), dans un conte populaire du Bengale (miss
    Stokes, n 22), et enfin dans un conte indien de la collection de
    Somadeva (trad. Brockhaus, t. I, p. 19).

Dans ce conte hindoustani, on a pu remarquer comme un trait particulier
la mtamorphose en animal. Ce trait, nous le retrouvons dans un conte
romain de la collection Busk (p. 146): Un jeune homme, qui a mang le
coeur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tte une
bote de sequins[176]. En voyageant, il arrive dans une ville o il
demande l'hospitalit dans une maison o habitent une femme et sa fille.
La jeune fille, qui est trs belle, lui a bientt fait raconter son
histoire et rvler le secret de sa richesse. Elle lui donne alors, au
souper, du vin o elle a mis de l'mtique, et, quand il a rejet le
coeur de l'oiseau, elle s'en empare et met le jeune homme  la porte.
Des fes, prenant piti de son chagrin, lui donnent successivement
divers objets merveilleux, qu'il se laisse drober par la jeune fille.
En dernier lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne o un
anneau magique, qu'elle lui vole encore, les a transports tous les
deux. Le jeune homme, mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui
crot sur cette montagne. Aussitt il est chang en ne. Au pied de la
montagne, il trouve une autre herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il
prend de l'une et de l'autre herbe et va crier sa belle salade sous
les fentres de la jeune fille. Celle-ci en achte, en mange, et la
voil change en nesse. Quand elle a restitu les objets merveilleux,
le jeune homme, par le moyen de son autre herbe, lui rend sa premire
forme.

    [176] Pour abrger, nous supprimons dans cette analyse toute la
    partie du conte o se trouve combin avec le thme principal le
    thme de l'oiseau merveilleux et des deux frres, dont nous avons
    dit quelques mots dans nos remarques sur le n 5 de notre
    collection, _les Fils du Pcheur_ (p. 73).

Ce conte italien, dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne
(Sbillot, I, n 14), un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 91) et des
contes allemands (Proehle, II, n 18; Grimm, n 122), prsente de grands
rapports avec un conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kr_,
laquelle est, nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte
kalmouk (2e rcit), deux jeunes gens, un fils de khan et son ami,
doivent tre livrs en proie  deux grenouilles monstrueuses, sortes de
dragons, qui exigent chaque anne une victime. Ils surprennent une
conversation des deux grenouilles qui, sans le vouloir, leur rvlent la
manire de les tuer et leur apprennent que ceux qui les auront manges
cracheront (_sic_)  volont de l'or et des pierres prcieuses. Ils
tuent les deux grenouilles et les mangent[177]. Ensuite ils se mettent
en route, et, arrivs au pied d'une montagne, ils se logent chez deux
femmes, la mre et la fille, qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux
femmes, une fois instruites des dons merveilleux de ces deux trangers,
les enivrent, se fournissent d'or et de pierres prcieuses  leurs
dpens, puis les mettent  la porte. Plus loin ils rencontrent des
enfants qui se disputent un bonnet qui rend invisible. Le fils du khan
leur dit que le bonnet appartiendra  celui qui arrivera le plus vite 
un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare du bonnet. Il se
met de la mme faon en possession d'une paire de bottes qui
transportent o l'on veut et que se disputaient des dmons. Aprs
diverses aventures, l'ami du prince, se trouvant prs d'un temple,
regarde  travers une fente de la porte; il voit un gardien du temple,
qui, aprs avoir dploy une feuille de papier et s'tre roul dessus,
est transform en ne, et qui ensuite, se roulant une seconde fois sur
ce papier, reprend sa premire forme. Le jeune homme s'introduit dans le
temple, emporte le rouleau de papier et se rend chez les marchandes
d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant d'or, c'est qu'il s'est
roul sur le papier. Elles lui demandent la permission de le faire
aussi, et aussitt elles sont changes en nesses. Aprs trois ans de
chtiment, il leur fait reprendre leur forme naturelle.

    [177] Ces grenouilles correspondent, on le voit,  l'oiseau dont on
    mange le coeur.

Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey (n
9), offre de curieuses ressemblances  la fois avec le conte italien de
Rome que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et
leurs analogues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le
thme, ici quelque peu altr, de l'oiseau merveilleux. Le jeune garon,
aprs avoir mang le gsier de l'oiseau, arrive chez une princesse qui a
promis sa main  celui qui la vaincrait  la lutte: celui qui ne la
vaincra pas aura la tte tranche. Il se prsente comme prtendant. La
victoire tant reste indcise, on donne, le soir, au jeune homme un
narcotique; puis les mdecins l'examinent et retirent de son estomac le
gsier de l'oiseau. Le jeune homme, en se rveillant, sent sa force
disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes qui se disputent au
sujet du partage de trois objets: tapis qui transporte o l'on se
souhaite; cuelle qui se remplit  volont d'un certain ragot; meule 
bras, d'o tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre
les trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui
la rapportera prendra la meule. Aussitt il se souhaite sur la montagne
de Kf (au bout du monde), puis chez la princesse. Il propose  celle-ci
de lutter. Quand ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique,
il se fait transporter par le tapis avec la princesse sur la montagne de
Kf. La princesse lui promet, s'il veut la ramener chez son pre, de
l'pouser et de lui rendre le gsier enchant. Le jeune homme lui montre
ses deux autres objets merveilleux. Alors elle lui propose de faire avec
elle une promenade. A peine a-t-il mis les pieds hors du tapis, qu'elle
se souhaite chez son pre.--Le jeune homme s'en va pleurant. Aprs avoir
march toute une journe, il voit deux dattiers, l'un  dattes jaunes,
l'autre  dattes rouges. Il mange une datte jaune: aussitt il lui
pousse une corne. Il mange une datte rouge: la corne disparat. Il
remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend  la ville de
la princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en
fait acheter, en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les mdecins ne
peuvent rien faire. Le roi promet sa fille  celui qui la gurira. Le
jeune homme donne une datte rouge  la princesse: une corne tombe;
chaque jour, il en fait tomber une. Finalement, il pouse la princesse
et rentre ainsi en possession des objets merveilleux.

                  *       *       *       *       *

En examinant de prs les contes que nous avons tudis, on remarquera
qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent
de la manire la plus symtrique.

Dans le premier type, le hros se laisse drober par une femme divers
objets magiques; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font
natre une certaine difformit et dont il a fait involontairement
l'exprience sur lui-mme.--Dans le second type, le coeur d'un oiseau
merveilleux, ayant une proprit analogue  celle d'un des objets
magiques du premier type, est galement drob au hros par une femme,
et le hros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe,
qui mtamorphose en animal et dont il a appris  ses dpens la vertu.

Ces deux types si voisins se combinent parfois, ainsi qu'on l'a vu;
mais, au fond, ils sont distincts, et,--chose importante 
constater,--l'un et l'autre existent en Orient. Le conte hindoustani se
rattache au premier type, pour sa premire partie; au second, pour la
dernire. Le conte kalmouk, assez altr, est tout entier du second
type. Enfin, le conte arabe d'Egypte est du premier pour tout le corps
du rcit, qui pourrait former un conte complet  lui seul; quant 
l'introduction, elle est du second type, profondment modifi pour que
le gsier de l'oiseau merveilleux,--qui, comme le coeur dans la forme
ordinaire, devrait donner de l'or,--ne fasse pas double emploi avec le
troisime des objets magiques, la meule d'o tombe de l'argent.

                  *       *       *       *       *

Dans les remarques de notre n 42, _les trois Frres_, nous aurons
encore divers rapprochements  faire avec des contes orientaux au sujet
des objets merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans
sa variante.




XII

LE PRINCE & SON CHEVAL


Il tait une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: Mon
fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du
chteau, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.--Non, mon pre,
rpondit le prince. Ds que son pre eut le dos tourn, il courut droit
 la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt;
aussitt son doigt fut tout dor. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut
beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.

Le soir mme, le roi revint. Eh bien! mon fils, avez-vous t dans la
chambre?--Non, mon pre.--Qu'avez-vous donc au doigt?--Rien, mon
pre.--Mon fils, vous avez quelque chose.--C'est que je me suis coup le
doigt en taillant la soupe  nos domestiques.--Montrez-moi votre doigt.
Il fallut bien obir. A qui me fierai-je, dit le roi, si je ne puis
me fier  mon fils? Puis il lui dit: Je vais repartir en voyage pour
quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la
chambre o je vous ai dj dfendu d'entrer.--Non, mon pre; soyez
tranquille.

A peine son pre fut-il parti que le prince courut  la fontaine d'or;
il y plongea ses habits et sa tte; aussitt ses habits furent tout
dors et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'curie, o il y avait
deux chevaux, Moreau et Bayard. Moreau, dit le prince, combien
fais-tu de lieues d'un pas?--Dix-huit.--Et toi, Bayard?--Moi, je n'en
fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de
me prendre. Le prince monta sur Bayard et partit en toute hte.

Le soir mme, le roi revint au chteau. Ne voyant pas son fils, il
courut  l'curie. O est Bayard? dit-il  Moreau.--Il est parti avec
votre fils. Le roi prit Moreau et se mit  la poursuite du prince.

Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: Ah! prince, nous
sommes perdus! je sens derrire nous le souffle de Moreau. Tenez, voici
une ponge; jetez-la derrire vous le plus haut et le plus loin que vous
pourrez. Le prince fit ce que lui disait son cheval, et,  l'endroit o
tomba l'ponge, il s'leva aussitt une grande fort. Le roi franchit la
fort avec Moreau. Ah! prince, dit Bayard, nous sommes perdus! je
sens derrire nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une trille;
jetez-la derrire vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.
Le prince jeta l'trille, et aussitt il se trouva une grande rivire
entre eux et le roi. Le roi passa la rivire avec Moreau. Ah! prince,
dit Bayard, nous sommes perdus! je sens derrire nous le souffle de
Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrire vous le plus haut et
le plus loin que vous pourrez. Le prince jeta la pierre, et il se
dressa derrire eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la
franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent  moiti
de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.

Cependant le prince rencontra un jeune garon, qui venait de quitter son
matre et retournait au pays. Mon ami, lui dit-il, veux-tu changer
tes habits contre les miens?--Oh! rpondit le jeune garon, vous
voulez vous moquer de moi. Il lui donna pourtant ses habits; le prince
les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tte. Ainsi
quip, il se rendit au chteau du roi du pays, et demanda si l'on avait
besoin d'un marmiton: on lui rpondit que oui. Comme il gardait toujours
la vessie sur sa tte et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le
monde au chteau le nommait le Petit Teigneux.

Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des
princesses devait dsigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une
pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc  la file se prsenter
devant elles, et les deux anes jetrent leurs pommes d'or, l'une  un
bossu, l'autre  un tortu. Le Petit Teigneux s'tait gliss au milieu
des seigneurs; ce fut  lui que la plus jeune des princesses jeta sa
pomme: elle l'avait vu dmler sa chevelure d'or, et elle savait  quoi
s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fch du choix de ses filles:
Un tortu, un bossu, un teigneux, s'cria-t-il, voil de beaux
gendres!

Quelque temps aprs, il tomba malade. Pour le gurir, il fallait trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en
route pour les aller chercher. Le prince dit  sa femme: Va demander 
ton pre si je puis aussi me mettre en campagne.

Bonjour, mon cher pre.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval  trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.

Elle retourna trouver son mari. Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
pre?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval  trois jambes et
de partir. Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le
voir revenir. Le prince monta donc sur le vieux cheval et se rendit
au bois o il avait laiss Bayard. Il trouva auprs de Bayard les
trois pots d'eau de la reine d'Hongrie; il les prit et remonta sur
le cheval  trois jambes. En passant prs d'une auberge, il y
aperut ses deux beaux-frres qui taient  rire et  boire. Eh
bien! leur dit-il, vous n'tes pas alls chercher l'eau de la
reine d'Hongrie?--Oh! rpondirent-ils,  quoi bon? Est-ce que tu
l'aurais trouve?--Oui.--Veux-tu nous vendre les trois pots?--Vous
les aurez, si vous voulez que je vous donne cent coups d'alne dans
le derrire.--Bien volontiers.

Le tortu et le bossu allrent porter au roi les trois pots d'eau de la
reine d'Hongrie. Vous n'avez pas vu le Teigneux? leur demanda le
roi.--Non vraiment, sire, rpondirent-ils. En voil un beau que votre
Teigneux!

Quelque temps aprs, il y eut une guerre. Le prince dit  sa femme: Va
demander  ton pre si je puis me mettre en campagne.

Bonjour, mon cher pre.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval  trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.

Elle retourna trouver son mari. Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
pre?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval  trois jambes et de
partir. Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir
revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval  trois jambes.
Arriv l, il mit ses habits dors, monta sur Bayard et s'en fut
combattre les ennemis. Il remporta la victoire. Or, c'tait contre le
roi son pre qu'il avait livr bataille.

Le tortu et le bossu, qui avaient regard de loin le combat,
retournrent auprs du roi et lui dirent: Ah! sire, si vous aviez vu le
vaillant homme qui a gagn la bataille!--Hlas! dit le roi, si j'avais
encore ma plus jeune fille, je la lui donnerais bien volontiers!... Mais
avez-vous vu le Teigneux?--Non vraiment, sire, rpondirent-ils. En
voil un beau que votre Teigneux!

Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme demander pour lui
au roi la permission de se mettre en campagne. Puis, s'tant rendu au
bois sur le cheval  trois jambes, il mit ses habits dors, monta sur
Bayard, et partit pour la guerre, encore plus beau que la premire fois.
Il gagna la bataille, et le tortu et le bossu, qui regardaient de loin,
disaient: Ah! le bel homme! le vaillant homme!--Ah! sire, dirent-ils
au roi, si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagn la
bataille!--Hlas! dit le roi, que n'ai-je encore ma plus jeune fille!
je la lui donnerais bien volontiers... Mais avez-vous vu le
Teigneux?--Non vraiment, sire. En voil un beau que votre Teigneux!

Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour achever la
gurison du roi. Le prince fit demander au roi la permission de se
mettre en campagne, et s'en alla au bois sur le cheval  trois jambes.
Il trouva les deux pots prs de Bayard; il les prit, puis il repartit.
En passant devant une auberge, il y vit ses deux beaux-frres qui
taient  rire et  boire. Eh bien! leur dit-il, vous n'allez pas
chercher l'eau de la reine d'Hongrie?--Non, rpondirent-ils;  quoi
bon? En aurais-tu par hasard?--Oui, j'en rapporte deux pots.--Veux-tu
nous les vendre?--Je veux bien vous les cder, si vous me donnez vos
pommes d'or.--Qu' cela ne tienne! les voil.

Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frres allrent porter au
roi l'eau de la reine d'Hongrie. Avez-vous vu le Teigneux? leur
demanda le roi.--Non vraiment, sire, rpondirent-ils. En voil un
beau que votre Teigneux!

Bientt aprs, le roi eut de nouveau  soutenir une guerre. Le prince se
rendit au bois, comme les fois prcdentes, sur le cheval  trois
jambes. Arriv l, il mit ses habits dors, avec lesquels il avait
encore meilleur air qu'auparavant, monta sur Bayard et partit. Il gagna
encore la bataille. Comme il s'en retournait au galop, le roi, qui cette
fois assistait au combat, lui cassa sa lance dans la cuisse afin de
pouvoir le reconnatre plus tard.

De retour dans le bois, Bayard dit  son matre: Prince, je suis prince
aussi bien que vous: je devais rendre cinq services  un prince.
Voulez-vous partir avec moi? Mais maintenant o est mon royaume, o est
tout ce que je possdais? Le prince le laissa partir seul, et revint au
chteau sur le cheval  trois jambes.

Le roi fit publier partout que celui qui avait gagn la bataille
recevrait une grande rcompense. Beaucoup de gens se prsentrent au
chteau aprs s'tre cass une lance dans la cuisse; mais on n'avait pas
de peine  reconnatre que ce n'tait pas la lance du roi.

Cependant le prince tait arriv chez lui, et sa femme avait envoy
chercher un mdecin pour retirer la lance. Le roi vit entrer le mdecin;
comme celui-ci restait longtemps, il entra lui-mme et reconnut sa
lance; il ne savait comment expliquer la chose. Le prince lui dit:
C'est moi qui ai tout fait. La premire fois, j'ai trouv les trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie prs de mon cheval; je les ai cds 
mes beaux-frres moyennant cent coups d'alne que je leur ai donns dans
le derrire. La seconde fois, ils m'ont donn leurs pommes d'or pour
avoir les deux autres pots.

Le roi fit alors venir le tortu et le bossu: Eh bien! leur dit-il, o
sont vos pommes d'or?--Nous ne les avons plus. On leur donna  chacun
un coup de pied et on les mit  la porte. On fit la paix avec le pre du
prince, et tout le monde fut heureux.


REMARQUES

C'est principalement par leur introduction que diffrent entre eux les
contes de cette famille. On peut, sous ce rapport, les classer en
plusieurs groupes. Nous examinerons d'abord les contes dont
l'introduction se rapproche le plus de celle du ntre.

                                * * *

Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n 20), un prince, chass de
son royaume, entre au service d'un certain homme. Son matre lui
commande de donner de la viande  une jument, du foin  un ours; puis il
part en voyage, aprs avoir dfendu au jeune homme d'ouvrir une certaine
porte. Le prince, tout au rebours de ses instructions, donne le foin 
la jument et la viande  l'ours. Il ouvre la porte de la chambre
interdite; il y voit un petit lac, il s'y baigne. Quand il sort, la
jument lui dit que ses cheveux sont devenus d'or. Le prince effray ne
sait que faire. La jument lui dit de prendre un peigne, des ciseaux et
un miroir et de s'enfuir avec elle. Quand le matre les poursuit, le
peigne, jet derrire les fugitifs, devient une haute haie; les ciseaux,
une paisse fort remplie d'pines; le miroir, un grand lac. Le prince
couvre ses cheveux d'un bonnet et entre au service d'un roi. (Suit une
seconde partie analogue  celle de notre conte.)

Plusieurs contes de cette famille, recueillis dans le Holstein, en
Norwge, en Laponie, en Lithuanie, dans le pays basque, en Roumanie,
font galement entrer le hros au service d'un personnage mystrieux (un
diable, dans le conte basque, un gant, dans le conte lapon), ou de
trois fes (dans le conte roumain).--Le conte norwgien (Asbjoernsen, t.
I, p. 86), le conte lapon (n 6 des contes lapons, publis en 1870 dans
la revue _Germania_) et le conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_, p.
27) ont le dtail de la chambre dfendue. Le hros du conte norwgien
plonge le doigt dans un grand chaudron de cuivre qui bout tout seul, et
son doigt devient tout dor; il l'enveloppe d'un linge, comme le hros
du conte lorrain. Plus tard, le cheval qu'il trouve dans une des
chambres o il ne doit point pntrer, et auquel il donne  manger, lui
dit de se baigner dans le chaudron, et il en sort bien plus beau et plus
fort qu'auparavant. (Il n'est point parl de cheveux dors.)--Dans le
conte lapon, le gant dfend  son valet d'aller dans l'curie; le jeune
homme y va, et il y trouve un cheval qui lui donne des conseils.--Dans
le conte roumain, la chambre dfendue contient un bassin o, tous les
cent ans, coule une eau qui rend tout d'or les cheveux du premier qui
s'y baigne. Sur le conseil de son cheval ail, don d'un ermite son pre
adoptif, le jeune homme se baigne dans le bassin, prend dans une armoire
un paquet de vtements et s'enfuit  toute bride.--Dans le conte
lithuanien (Leskien, n 9) et dans le conte basque (Webster, p. 111), il
n'y a point de chambre dfendue: c'est pendant que le jeune homme est
dans l'curie que le cheval l'engage  s'enfuir avec lui. Dans le conte
lithuanien, le cheval lui dit de s'oindre auparavant les cheveux d'un
certain onguent, et les cheveux du jeune homme deviennent de diamant.
Dans le conte basque, le cheval les lui fait devenir tout
brillants.--Dans le conte du Holstein (Mllenhoff, p. 420), ce dtail
manque.

Tous ces contes, except le conte roumain, ont l'pisode de la poursuite
et des objets jets (le conte basque est altr sur ce dernier point).
Dans le conte lapon, par exemple, un morceau de soufre devient une
grande eau; une pierre  fusil, une montagne; un peigne, une fort
impraticable[178].

    [178] Trois contes, l'un de la Basse-Bretagne (_Koadalan_, dans la
    _Revue celtique_ de mai 1870), l'autre, catalan (_Rondallayre_, III,
    p. 21; comparer III, p. 103), le troisime, portugais (Braga, n
    11), prsentent cette mme introduction, mais diffrent ensuite
    compltement des contes de cette famille.

Dans un conte grec d'Epire (Hahn, n 45), cette forme d'introduction est
un peu modifie: Un prince, fuyant la maison paternelle, entre dans un
chteau o il est accueilli par un _drakos_ (sorte d'ogre), qui le
traite comme son fils. Ici, outre la chambre dfendue, nous retrouvons
le curieux pisode des deux animaux, que nous avons rencontr dans le
conte du Tyrol italien. En pntrant dans la chambre, le prince y voit
un cheval d'or et un chien d'or: devant le cheval, il y a des os; devant
le chien, du foin. Il donne le foin au cheval et les os au chien. Les
deux animaux l'assurent de leur reconnaissance[179]. (Vient ensuite la
fuite du hros sur le cheval et la poursuite, arrte par les trois
objets que le hros a emports, d'aprs le conseil du cheval. Le reste
du conte se rapporte  un autre thme.)

    [179] Comparer, pour cet pisode des deux animaux, l'introduction
    d'un conte portugais du Brsil (Romro, n 38) et celle d'un conte
    albanais (G. Meyer, n 5), qui se termine brusquement aprs la
    poursuite. Comparer aussi l'introduction, tout  fait du mme genre,
    d'un conte corse intitul _le Petit Teigneux_ (Ortoli, p. 108), qui
    prsente, sous une forme extrmement altre, une partie des thmes
    dont se compose notre _Prince et son Cheval_.--Le service rendu aux
    animaux se retrouve, tout  fait sous la mme forme, dans des contes
    orientaux. Nous citerons d'abord un conte syriaque de la Msopotamie
    (Prym et Socin, n 58), sur lequel nous aurons occasion de revenir
    dans ces remarques. L, un jeune prince, qu'un dmon a emmen chez
    lui, dans le monde infrieur, ouvre, pendant l'absence de ce dmon,
    une des chambres du chteau. Il y trouve un cheval et un lion:
    devant le cheval, il y a de la viande; devant le lion, du foin. Un
    autre jeune homme, que le prince a fait sortir d'un cachot o le
    dmon le tenait enchan, conseille au prince de donner le foin au
    cheval et la viande au lion. Le prince le fait, et, par
    reconnaissance, le cheval ramne les deux jeunes gens  la surface
    de la terre.--Le mme trait figure dans un conte indien d'un autre
    type, recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, aot 1881,
    conte n 9): Les gardiens d'une cage renfermant un oiseau dans
    lequel est la vie d'un _djinn_, sont un cheval et un chien. Devant
    le cheval, il y a un tas d'os; devant le chien, une botte d'herbe.
    Si quelqu'un donne  l'un ce qui est devant l'autre, les deux
    animaux le laisseront passer, par reconnaissance.--Comparer encore
    un passage d'un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, n 11, p. 143), o
    les deux animaux sont un chevreau et un chien, attachs devant le
    palais o se trouve une certaine rose merveilleuse.

                                * * *

Un autre groupe de contes de cette famille ne diffre de ce premier
groupe, pour l'introduction, que par un seul trait: le hros a t
promis, avant sa naissance, par son pre  un magicien qui l'emporte
dans son chteau. Dans plusieurs de ces contes,--conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 198), conte autrichien (Vernaleken, n 8),
contes petits-russiens (Leskien, p. 538, 541), conte portugais du Brsil
(n 38),--le pre a pris envers le magicien un engagement dont il ne
comprend qu'ensuite la porte. Dans les autres,--conte tchque (Leskien,
p. 539), conte italien de Sora (_Jahrbuch fr romanische und englische
Literatur_, _VIII_, p. 253), conte italien des Abruzzes (Finamore, n
17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte albanais dj
mentionn (G. Meyer, n 5),--le jeune homme a t promis au magicien, en
connaissance de cause, par son pre qui,  ce moment, tait sans enfants
et qui dsirait en avoir. Ainsi, dans le conte tchque, un roi sans
enfants promet  un chevalier noir que, si sa femme met au monde des
jumeaux avec une toile d'or et une toile d'argent sur le front, il lui
en donnera un. Dans le conte de Sora, un homme sans enfants rencontre un
magicien qui lui dit qu'il aura un fils,  condition qu'il lui amne
l'enfant  cette mme place, quand l'enfant aura un an et trois mois.

Un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, III, n 9), appartient  ce
groupe, mais il a ceci de particulier que l'homme (le diable, en
ralit) qui doit venir prendre l'enfant quand celui-ci aura tel ge, a
t son parrain.

Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mmes
lments d'introduction que dans le premier groupe, tudi tout 
l'heure: chambre dfendue, cheval qui donne des conseils au hros,
chevelure devenue d'or, poursuite avec objets jets. L'un des deux
contes petits-russiens (Leskien, p. 541) donne  l'un de ces pisodes
une forme assez curieuse. Le hros entre dans une maison o il lui a t
dfendu d'aller: l est un cheval  crinire de cuivre, attach  un
pilier de cuivre et enfonc jusqu'aux genoux dans du cuivre. Ce cheval
dit au jeune homme de mettre les pieds l o taient ses pieds,  lui
cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds deviennent de cuivre, et
il se sent aussitt une telle force que, d'un coup de poing, il renverse
la muraille qui spare le cheval de cuivre d'un cheval d'argent et celle
qui spare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval d'argent, les
mains du jeune homme deviennent d'argent; chez le cheval d'or, sa tte
devient toute dore. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux
lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des
lanires, pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds, et de se
prsenter chez le roi, en rpondant  toutes les questions: Je ne sais
pas[180].

    [180] Comparer un conte trs particulier de cette mme famille,
    recueilli dans le pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 15): Un
    jeune berger voit un jour un arbre si beau et si grand qu'il a
    l'ide d'y grimper. Il arrive dans un pays tout de cuivre; il casse
     un arbre une branche de cuivre, puis se baigne les pieds dans une
    fontaine de cuivre: aussitt ses pieds deviennent comme de cuivre.
    Il monte encore plus haut sur l'arbre et arrive dans un pays
    d'argent; l ses mains deviennent d'argent. Plus haut encore, dans
    un pays d'or, sa chevelure devient d'or. Il redescend sur la terre
    et entre comme marmiton chez le cuisinier du roi: il garde toujours
    ses souliers, ses gants et son chapeau et passe pour teigneux.--On
    serait infini si l'on voulait comparer, dtail par dtail, les
    ressemblances qui existent entre tels et tels contes de cette
    famille. Ainsi, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n
    28), dont nous parlerons plus bas, le hros doit rpondre  toutes
    les questions: Qui sait? comme le hros du conte petit-russien
    rpond: Je ne sais pas. (Comparer le conte russe n 4 de la
    collection Dietrich et le conte hongrois n 8 de la collection
    Gaal-Stier.)

Aux deux groupes de contes indiqus ci-dessus nous pouvons rattacher un
conte du Tyrol allemand (Zingerle, n 32) et un conte du pays saxon de
Transylvanie (Haltrich, n 11). Dans le premier, le hros est au service
d'une vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain
chaudron, sans jamais regarder dedans, non plus que dans un certain
coffret. Au bout de deux ou trois ans, il cde  la curiosit; il
soulve le couvercle du chaudron, et, n'y voyant rien, il plonge le
doigt dedans: aussitt son doigt devient dor; il se le bande. La
vieille, furieuse, le met  la porte en lui lanant le chaudron: les
cheveux du jeune homme en deviennent tout dors; il se les couvre d'une
corce. Un petit livre magique, trouv dans le coffret, lui procure plus
tard, dans l'pisode de la guerre, un bon cheval, une bonne pe et de
riches habits.--Dans l'autre conte, le vieillard que sert le hros est
bienveillant, ce qui modifie compltement l'introduction.

                                * * *

En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout diffrents
renferment l'pisode de la poursuite et des objets magiques. On peut
mentionner un conte allemand (Grimm, n 79), un conte hongrois
(Erdelyi-Stier, n 4), un conte roumain de Transylvanie (revue
l'_Ausland_, anne 1856, p. 2121), un conte allemand du mme pays
(Haltrich, n 37), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Mmoires de
l'Acadmie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un conte grec moderne (Hahn,
n 1), un conte italien de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien
(Gonzenbach, n 64), un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 46), un
conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason, p.
521), un conte finnois (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p.
1228), un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 60),
etc.

                                * * *

Divers contes, toujours de la mme famille que le ntre, et qui ont t
recueillis en Allemagne, dans la rgion du Mein (Grimm, n 136), en
Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, n
28), dans la Flandre franaise (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque
(Webster, p. 22), ont une introduction toute particulire. Voici, par
exemple, celle du conte danois: Un roi a pris un homme des bois et l'a
fait enfermer dans une cage. En partant pour la guerre, il confie la
clef de la cage  la reine, en faisant serment que quiconque laisserait
l'homme des bois s'chapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant,
le fils du roi, g de sept ans, envoie sa boule d'or dans la cage.
L'homme des bois lui dit qu'il ne la lui rendra que si l'enfant vient
lui-mme la chercher, et il lui enseigne le moyen de drober la clef de
la cage  la reine. La porte ouverte, l'homme des bois disparat en
donnant au prince un sifflet: si jamais le prince est en danger, il
n'aura qu' siffler, et l'homme des bois accourra  son secours. Le roi
tant de retour, le prince se dnonce lui-mme, et le roi le fait
conduire dans un endroit sauvage, o il devra srement prir. Le prince
appelle l'homme des bois, qui le conduit dans son chteau o il
l'instruit dans tous les exercices du corps. Au bout de sept ans, il lui
dit de plonger sa tte dans une certaine fontaine, et les cheveux du
jeune homme deviennent d'or. L'homme des bois l'envoie alors chercher
fortune dans le monde. Le prince entre au service d'un roi comme garon
jardinier; selon la recommandation de l'homme des bois, il couvre ses
cheveux d'or d'un bonnet et se fait passer pour teigneux[181].--Dans le
conte allemand, c'est par inadvertance que le jeune garon laisse ses
longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que l'homme sauvage lui
a ordonn de garder. (Comparer le conte flamand.)--Dans le conte
tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni cheveux
dors[182].

    [181] Dans un conte portugais du Brsil (Romro, n 8), il semble
    que l'introduction soit un souvenir affaibli de cette forme
    particulire. Le jeune garon met en libert un gros oiseau noir que
    son pre a chez lui, et l'oiseau l'emporte dans son chteau, o il
    se fait appeler parrain par le jeune garon. Suit l'histoire des
    chambres dfendues, etc.

    [182] Un conte italien, publi au XVIe sicle par Straparola (n 5
    de la trad. allemande des contes proprement dits), prsente une
    introduction presque identique  celle du conte danois. Une flche
    d'or, dont l'homme des bois a l'adresse de s'emparer, remplace la
    boule d'or.--Le reste de ce conte ne se rapporte pas aux contes que
    nous tudions ici.

                                * * *

Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes: un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, n 6), un conte allemand (Wolf, p. 276), un
conte hongrois (Gaal-Stier, n 8) et un conte russe (Naak, p. 117).
L'introduction du conte grec tant la plus complte, nous en donnerons
le rsum: Une reine sans enfants reoit d'un juif une pomme qui doit la
rendre mre; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'curie, o
une jument les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la
jument un poulain. Le roi tant parti pour la guerre, le juif gagne
l'amour de la reine, et obtient d'elle qu'elle cherche  empoisonner le
petit prince; mais le poulain met celui-ci en garde. Quand le roi est de
retour, la reine, sur le conseil du juif, fait la malade, et, comme les
mdecins ne peuvent la gurir, le juif se prsente et dit qu'il faut
mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain (dans une
variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son pre
qu'avant de tuer son fidle poulain, on lui donne,  lui, la permission
de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du chteau,
et il s'enfuit sur le poulain.--Dans le conte russe, entre cette
introduction et les aventures du hros chez le roi au service duquel il
est entr comme jardinier, se trouvent intercals les pisodes de la
chambre dfendue et de la poursuite.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit que les contes de cette famille diffrent entre eux
surtout par leur introduction. Dans le corps du rcit, nous retrouvons
partout  peu prs les mmes lments: le hros dguis, au service d'un
roi; l'amour de la princesse pour lui, aprs qu'elle s'est aperue qu'il
n'tait pas ce qu'il voulait paratre; enfin les exploits du jeune
homme, qui amnent la dcouverte de ce qu'il est vritablement.

Pour ne pas nous tendre dmesurment, nous n'examinerons gure que
certains des contes o, comme dans le ntre, le roi au service duquel
est le hros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
n 6), le prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout
le monde dort encore, il brle un crin qu'il a arrach de la queue de
son cheval, avant de se sparer de lui; aussitt le cheval apparat, et
le prince caracole tout resplendissant  travers les jardins du roi. La
plus jeune des trois filles du roi le voit de sa fentre. Quelque temps
aprs, le roi ordonne  tous les hommes de son royaume de dfiler sous
les fentres du chteau, afin que chaque princesse se choisisse un mari
en jetant  celui qu'elle prfre une pomme d'or. Les deux anes
jettent leur pomme d'or  des seigneurs (le _tortu_ et le _bossu_ du
conte lorrain sont une altration du thme primitif); la plus jeune
jette la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et,
pour le gurir, les mdecins dclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie.
Les maris de ses deux filles anes s'offrent  aller chercher de cette
eau. La plus jeune princesse va demander  son pre pour son mari la
permission d'y aller aussi. Le jeune homme prend dans l'curie un cheval
boiteux et se met en route avec ses beaux-frres: ceux-ci le laissent
embourb dans le premier marais qu'ils trouvent. Aussitt qu'il les a
perdus de vue, le prince brle un crin de son fidle cheval et s'en va,
splendidement quip,  la source de l'eau de la vie. Il remplit de
cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses beaux-frres
qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur cder
la bouteille d'eau s'ils consentent  se laisser marquer au derrire du
sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau
ordinaire, de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux: il reste
aveugle. Alors la plus jeune princesse dit au roi que son mari a, lui
aussi, rapport de l'eau de la vie. Le roi la repousse d'abord, enfin il
veut bien faire l'essai et il recouvre la vue. Le prince fait alors
connatre ce qu'il est et rvle le signe de servitude dont ses
beaux-frres ont t marqus par lui. Le roi les chasse et fait du
prince son hritier.

On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte pirote prsente
avec le ntre. Une variante, galement d'Epire, s'en rapproche encore
davantage sur un point: aprs l'expdition  la recherche de ce qui doit
gurir le roi, se trouve l'pisode de la guerre, dans laquelle le hros
dfait les ennemis du roi. Aprs la bataille, le roi bande une blessure
du jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brod.
C'est ce mouchoir qui ensuite fait reconnatre  celle-ci le
vainqueur.--Le conte roumain ressemble, pour ainsi dire, sur tous les
points au premier conte pirote, mais il est plus complet en ce qu'il a
l'pisode de la bataille et de la blessure bande par le roi. Au lieu de
l'eau de la vie qu'il faut aller chercher pour rendre la vue au roi,
c'est ici du lait de chvres rouges sauvages. Le hros ne consent  en
donner  ses beaux-frres, qui ne le reconnaissent pas, qu' condition
de les marquer dans le dos d'un signe de servitude.

Dans le conte du Tyrol italien n 20 de la collection Schneller, la plus
jeune des trois princesses jette sa boule d'or (dans une variante, sa
pomme d'or) au prtendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte
grec et le conte roumain. Le roi tant tomb malade, les mdecins
dclarent qu'il ne peut tre guri que par du sang de dragon (dans la
variante, par du lait de tigresse). Le hros, qui s'en est procur, cde
sa fiole  ses beaux-frres en change de leurs boules d'or, comme dans
le conte lorrain.--Mme chose,  peu prs, dans le conte basque (p. 111
de la collection Webster): le jeune homme demande  ses beaux-frres, en
change de l'eau qui rend la vue et rajeunit, les pommes d'or que les
princesses, leurs femmes, leur ont donnes avant leur dpart (il y a,
comme on voit, sur ce dernier point, une altration). Dans ce mme conte
basque se trouve aussi l'pisode de la bataille gagne.

Dans le conte danois de la collection Grundtvig, o cet pisode figure
aussi, l'pisode des beaux-frres a une forme diffrente: les deux
seigneurs, fiancs des anes des trois princesses, vont  la chasse;
comme ils n'ont rien tu, le prtendu teigneux leur cde son gibier, la
premire fois, pour leurs pommes d'or; le jour d'aprs, pour une lanire
qu'il taille dans leur peau. (Comparer deux contes portugais du Brsil,
nos 8 et 38 de la collection Romro.)--Dans le conte hongrois n 8 de la
collection Gaal-Stier, le hros cde successivement  ses beaux-frres,
qui vont  la chasse et dont il n'est pas reconnu, trois animaux
merveilleux: la premire fois, il se fait donner leurs alliances; la
seconde, il leur imprime un sceau sur le front; la troisime, il les
marque au dos. Ce conte renferme aussi l'pisode de la guerre. (Comparer
un passage du conte sicilien n 61 de la collection Gonzenbach, dont
toute la premire partie se rapporte au thme de notre n 1, _Jean de
l'Ours_: Peppe donne  ses frres les oiseaux qu'il a tus,  la
condition qu'il leur imprimera sur l'paule une tache noire.)

                                * * *

Parmi tous les contes de cette famille, celui qui peut-tre se rapproche
le plus du ntre, pour le passage o le roi casse sa lance dans la
cuisse du hros, est le conte tyrolien n 32 du premier volume de la
collection Zingerle: comme le hros veut s'chapper aprs avoir gagn la
bataille, le roi lui lance son pe, qui l'atteint au talon: la pointe
se casse dans la plaie. Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le
jeune homme envoie chercher un mdecin, qui retire la pointe de l'pe,
et le roi la reconnat  son nom, crit dessus.

                  *       *       *       *       *

Au sicle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le
conte sicilien cit il y a un instant, la combinaison d'une variante de
notre n 1, _Jean de l'Ours_, avec le conte que nous tudions ici. Nous
avons donn, dans les remarques de notre n 1 (p. 15), le rsum de la
premire partie de ce romance espagnol. En voici la fin (n 1264 de
l'dition Rivadeneyra, Madrid, 1856): La plus jeune des trois princesses
a pous Juanillo, dans lequel elle a reconnu, malgr son humble
dguisement, celui qui l'a dlivre, elle et ses soeurs, et qui ensuite
a t trahi par ses propres frres. Le roi est tellement afflig de ce
mariage, qu' force de pleurer il perd la vue. Les mdecins disent que
le seul remde est une certaine eau qui se trouve dans un pays rempli de
btes sauvages. Les deux frres de Juanillo, qui se sont donns pour les
librateurs des princesses et ont pous les deux anes, s'offrent 
aller chercher de cette eau. Juanillo, qui s'en est procur, grce 
l'aide d'un des trois chevaux dont il a t parl dans la premire
partie du conte, leur cde sa fiole contre deux poires dont le roi leur
avait fait prsent. Plus tard, il faut, pour une autre maladie du roi,
du lait de lionne. Juanillo est, cette fois, aid par le second des
trois chevaux; il donne le lait  ses frres, moyennant qu'ils se
laissent couper chacun une oreille. Enfin, le troisime cheval fait
gagner  Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet les
drapeaux dont il s'est empar  ses frres, mais aprs avoir marqu
ceux-ci au fer rouge sur l'paule d'un signe de servitude. Au milieu
d'un banquet que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vtu et
rvle la vrit.

L'pisode de la bataille et de la lance casse se retrouve dans une
lgende du moyen ge, celle de Robert le Diable (_Goettingische Gelehrte
Anzeigen_, 1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses pchs,
se fait passer pour muet et pour idiot, et vit mpris de tous  la cour
de l'empereur de Rome. Celui-ci a un snchal qui a demand en vain la
main de sa fille. Pour se venger de ce refus, le snchal vient assiger
la ville avec une arme de Sarrazins. L'empereur marche contre lui.
Robert, qu'on a laiss au chteau, trouve dans le jardin, prs d'une
fontaine, un cheval blanc avec une armure blanche complte; en mme
temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours de l'empereur. Il
part, remporte la victoire et disparat pour aller reprendre au chteau
son rle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille; la dernire
fois, l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'loigner  toute bride,
lance une pique pour tuer son cheval, mais il le manque et atteint
Robert  la jambe. Celui-ci s'chappe nanmoins, emportant dans sa
blessure la pointe de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et
panse sa blessure avec de l'herbe et de la mousse. La princesse
l'aperoit de sa fentre, comme elle l'a dj vu prcdemment revtir
son armure et monter  cheval; mais, tant muette, elle ne peut rien
dire. L'empereur fait publier que celui qui lui prsentera la pointe de
la pique et lui montrera la blessure faite par lui  l'inconnu, aura sa
fille en mariage. Le snchal parvient  tromper l'empereur, et dj il
est  l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle,
recouvre la parole et dvoile tout. Robert veut continuer  faire
l'insens, mais un ermite, qui a eu une rvlation  son sujet, lui dit
que sa pnitence est termine, et Robert pouse la princesse.

                  *       *       *       *       *

En Orient, les rapprochements  faire sont trs nombreux.

Nous avons d'abord  citer un pisode d'un pome des Kirghiz de la
Sibrie mridionale (Radloff, III, p. 261): Kosy Koerpoesch, parti  la
recherche de Bajan, sa fiance, arrive auprs d'une fontaine d'or; il
y trempe sa chevelure, qui devient toute dore. Une vieille femme, qui
lui apprend o est Bajan, lui conseille de se dguiser en teigneux. Il
arrive pendant la nuit  la _yourte_ de Bajan et se couche par terre. La
jeune fille, s'tant rveille, voit la yourte tout claire. Ce sont
les cheveux de Kosy qui sont sortis de dessous sa coiffure et qui
brillent. Elle reconnat que Kosy est l[183].

    [183] Comparer l'pisode d'un conte syriaque (Prym et Socin, n 39),
    analys dans les remarques de notre n 1 _Jean de l'Ours_. Le hros
    se couvre la tte d'une vessie, afin d'avoir l'air chauve et de ne
    pas tre reconnu.

Mais ce qui se rapproche d'une faon bien plus frappante de
l'introduction du conte lorrain et surtout des contes europens du
second groupe, c'est un conte qui a t recueilli dans l'le de
Zanzibar, chez les Swahili, population issue d'un mlange de ngres et
d'Arabes (E. Steere, p. 381): Un sultan n'a point d'enfants. Un jour, il
se prsente devant lui un dmon sous forme humaine, qui lui offre de lui
en faire avoir,  condition que, sur deux, le sultan lui en donnera un.
Le sultan accepte la proposition; sa femme mange une certaine substance
que le dmon a apporte, et elle a trois enfants. Quand ces enfants sont
devenus grands, le dmon en prend un et l'emmne dans sa maison.--Au
bout de quelque temps, il donne au jeune garon toutes ses clefs et part
pour un mois en voyage. Un jour, le jeune garon ouvre la porte d'une
chambre: il voit de l'or fondu; il y met le doigt et le retire tout
dor. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas; alors il s'enveloppe le
doigt d'un chiffon de linge. Le dmon, tant revenu, lui demande:
Qu'avez-vous au doigt?--Je me suis coup, dit le jeune garon. Pendant
une autre absence du dmon, le jeune garon ouvre toutes les chambres.
Il trouve dans les cinq premires des os de divers animaux, dans la
sixime des crnes humains, dans la septime un cheval vivant. O fils
d'Adam! lui dit le cheval, d'o venez-vous? Et il lui explique que le
dmon ne fait autre chose que dvorer des hommes et toutes sortes
d'animaux. Il lui donne ensuite le moyen de faire prir le dmon, en le
poussant dans la chaudire mme o le jeune garon devait tre bouilli.
Ce dernier suit ces conseils, et, dbarrasss du dmon, le cheval et lui
vont s'tablir dans une ville, o ils btissent une maison, et le jeune
homme pouse la fille du sultan du pays.

Dans un conte syriaque de la Msopotamie septentrionale (Prym et Socin,
n 58), un dmon, sous la forme d'un Egyptien, promet  un marchand sans
enfants de lui en faire avoir plusieurs, si le marchand s'engage  lui
donner le premier fils qui natra. L'enfant est emmen par le dmon.
L'pisode altr qui vient ensuite est en ralit celui de la chambre
dfendue. Il s'y trouve un trait dont nous avons parl dans la seconde
note de ces remarques.--Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes
que nous tudions ici.

                                * * *

Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte, c'est presque tout
l'ensemble du rcit que nous retrouvons dans un livre cambodgien
(Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, 1868, p. 350). En
voici le rsum d'aprs l'analyse de M. Bastian: Aprs diverses
aventures, Chao Gnoh, enfant extraordinaire, est recueilli par la reine
des Yakhs (sorte d'ogres ou de mauvais gnies), laquelle l'adopte pour
fils. Elle le laisse libre de se promener  son gr dans les jardins du
palais; mais il ne doit pas s'approcher de l'tang d'argent ni de
l'tang d'or. Pouss par la curiosit, Chao Gnoh va voir l'tang d'or, y
plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son doigt est rest
couvert, il se voit oblig de le bander et de dire  la reine qu'il
s'est bless. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des
monceaux d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec
lesquelles on peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence
d'un sauvage (_sic_) et une baguette magique. Il prend ces objets et
s'lve en l'air par la vertu des pantoufles. Comme il se repose sur un
arbre, la reine des Yakhs l'aperoit et lui crie de revenir; mais il ne
l'coute pas. Alors elle met par crit toute sa science magique, appelle
autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin. Son fils adoptif,
tant venu aux funrailles, lit les formules que la reine a crites et
les apprend par coeur. Puis, prenant son vol, il arrive dans un pays o
justement un roi clbre les noces de ses filles,  l'exception de la
plus jeune, qui ne trouve personne  son got. Le roi fait venir tous
les jeunes gens de son royaume, mais aucun ne plat  la princesse; puis
tous les hommes d'ge, sans plus de rsultat. Alors il demande s'il est
encore rest quelqu'un. On lui rpond qu'il n'y a plus que le sauvage
(Chao Gnoh), qui joue l-bas avec les enfants de la campagne. Quand la
princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se dclare aussitt dispose
 l'pouser, malgr le mcontentement de son pre, qui la bannit avec
son mari dans un dsert. Quelque temps aprs, le roi exprime le dsir
d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en chercher; mais ceux-ci
ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grce  son art magique, a
rassembl tous les poissons autour de lui aprs avoir lui-mme chang de
forme. Enfin, aprs bien des supplications de la part de ses
beaux-frres, il consent  leur en cder, mais seulement  condition
qu'il leur coupera le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier;
mais ses gendres ont beau chasser: Chao Gnoh a rassembl autour de lui
tous les animaux de la fort, et il ne leur en cde que contre le bout
d'une de leurs oreilles[184]. Mais bientt, pousss par les gnies qui
sont indigns de voir mpriser leur ami (Chao Gnoh), des ennemis fondent
en grand nombre sur le pays du roi, et ses gendres sont battus. Comme
le roi demande s'il ne reste plus personne, on lui parle de Chao Gnoh,
et celui-ci, muni par les gnies d'armes magiques et d'un cheval ail, a
bientt fait de mettre l'ennemi en droute. A son retour, le roi, rempli
de joie, le fait monter sur son trne.

    [184] Dans le conte danois de la collection Grundtvig, dans le conte
    hongrois, dans un conte sicilien (Gonzenbach, n 61) et dans les
    contes du Brsil, il est aussi question, nous l'avons vu, de
    gibier.--Dans un passage trs altr d'un conte sicilien
    (Gonzenbach, n 67), il est parl, comme dans le rcit cambodgien,
    d'_oreille_ et de _nez_ coups par le hros. Dans le romance
    espagnol cit plus haut (p. 144), on a vu que Juanillo coupe une
    oreille  ses frres.

                                * * *

Dans un conte arabe recueilli en Egypte (Spitta-Bey, n 12), nous allons
rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction
particulire au dernier groupe tudi ci-dessus (p. 142): Un sultan a un
fils, Mohammed l'Avis, qui est n en mme temps que le poulain d'une
jument de race. Le jeune garon aime beaucoup son poulain. Sa martre,
une esclave que le sultan a pouse aprs la mort de la mre de
l'enfant, a un amant, un juif[185]. Craignant d'tre trahis par
Mohammed, ils complotent de l'empoisonner. Le jeune garon est instruit
de ce qui se prpare par son ami le cheval; quand sa martre lui sert 
manger, il met le plat devant un chat qui y gote et meurt[186]. La
martre et le juif veulent alors se dbarrasser du cheval. La martre
fait la malade, et le juif, se donnant pour mdecin, dit que le seul
remde est le coeur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son cheval,
Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A peine
est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparat.--Arriv dans
un royaume voisin, le jeune homme met pied  terre, achte  un pauvre
des vtements tout dchirs qu'il endosse, et prend cong de son cheval,
aprs que ce dernier lui a donn un de ses crins en lui disant de le
brler si jamais il a besoin de son aide. Mohammed entre au service du
chef jardinier du roi. Un jour, il dsire voir son cheval; il brle le
crin, le cheval parat, et Mohammed galope, magnifiquement vtu, 
travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperoit et
s'prend du beau jeune homme. Elle met en tte  ses soeurs de demander
au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la
ville doivent dfiler devant le chteau des dames. Les six anes des
princesses jettent leur mouchoir  des hommes qui leur plaisent; la plus
jeune ne jette le sien  personne. Le roi demande s'il ne reste personne
dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garon qui tourne
la roue  eau dans le jardin. On l'amne, et la princesse lui jette son
mouchoir. Le roi, trs afflig de ce choix, ne tarde pas  tomber
malade; les mdecins lui ordonnent du lait de jeune ourse. Les six
gendres montent  cheval pour en aller chercher; Mohammed se met, lui
aussi, en campagne sur une jument boiteuse. Sorti de la ville, il
appelle son cheval et lui ordonne de dresser un camp, tout rempli
d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed se trouve dans
une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par l et demandent
 Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse.
Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent  ce qu'il
brle sur le derrire de chacun d'eux un cercle et une baguette (_sic_).
Ils y consentent, et Mohammed leur donne du lait de vieille ourse.
Lui-mme prend du lait de jeune ourse et revient de son ct. C'est son
lait seul qui gurit le roi.--Une guerre survient. Au moment o l'arme
du roi commence  plier, arrive Mohammed sur son cheval, qui fait
jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le tiers des ennemis; le
lendemain, le second tiers; le roi le rencontre et lui met sa bague au
doigt, et Mohammed disparat. Le troisime jour, il tue le reste des
ennemis. Tandis qu'il revient, il est bless au bras; le roi bande la
plaie avec son mouchoir, et Mohammed disparat encore. De retour chez
lui, il s'endort; le roi entre et reconnat sa bague et son mouchoir.
Mohammed alors rvle ce qu'il est.

    [185] Il est trs remarquable que les contes allemand et grec
    moderne de ce groupe, cits plus haut, ont galement ici un juif.

    [186] Ce petit dtail se retrouve dans le conte allemand.

L'pisode des beaux-frres se retrouve encore dans un pome des Tartares
de la Sibrie mridionale, trs voisin de notre conte (Radloff, II, p.
607 et suiv.): Sudi Mrgn, trahi par sa femme qui veut le faire tuer,
abandonne son pays. Prs de mourir de faim dans une fort, il dit  un
ours qu'il rencontre de le dvorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit.
Sudi Mrgn le rattrape, le saisit et le lance par terre: la peau lui
reste dans la main. Il s'en revt et arrive dans un pays o il effraie
les gens. Il entre dans une maison, dit qu'il est un homme et demande 
une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassembl. Elle rpond que
c'est le mariage de ses deux soeurs. Son pre, un prince, veut lui faire
pouser un certain individu; elle refuse. Le pre se fche: Alors,
dit-il en se moquant, veux-tu prendre l'ours que voil? La jeune
fille rpond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se
loger dans une vieille curie[187].--Un jour, les beaux-frres de Sudi
Mrgn reoivent du prince l'invitation d'aller veiller sur certaine
jument, dont le poulain disparat chaque anne. La femme du prtendu
ours a entendu, et elle va rapporter la chose  son mari. Sudi Mrgn
lui dit d'aller demander pour lui un cheval au prince. Celui-ci lui
donne un mauvais cheval, et voil Sudi Mrgn en campagne; mais en
chemin il lui arrive un autre cheval, celui avec lequel il s'tait enfui
de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique quipement. Il
trouve, prs de la prairie o est la jument, ses beaux-frres endormis
sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain, Sudi Mrgn
voit un norme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et
abat l'oiseau. Pour avoir cet oiseau, ses beaux-frres, qui ne le
reconnaissent pas, lui donnent, sur sa demande, une phalange de leur
petit doigt. Quelque temps aprs, le prince dit  ses deux gendres
d'aller tuer un tigre qui lui mange son peuple. C'est encore Sudi
Mrgn qui le tue, et il le cde  ses beaux-frres  condition de leur
tailler des lanires dans le dos[188]. Aprs diverses aventures, il
dvoile devant le prince la conduite de ses beaux-frres.

    [187] Dans un conte tchque de cette famille, rsum dans les
    remarques des contes lithuaniens de la collection Leskien (pp.
    539-540), le hros s'est revtu de la peau d'un ours, et il entre au
    service d'un roi comme jardinier. La princesse, quand elle est pour
    se choisir un mari, prend l'ours, dans lequel elle a reconnu un beau
    jeune homme. Elle est mise  la porte du chteau et vit avec son
    mari dans une caverne de la fort.

    [188] M. Koehler, dans ses remarques sur le conte sicilien n 61 de
    la collection Gonzenbach, cite un conte russe dans lequel c'est
    aussi contre un petit doigt du pied, puis de la main, et contre une
    lanire sanglante taille dans leur dos que les beaux-frres du
    hros reoivent de lui trois animaux merveilleux qu'ils taient
    alls chercher.

                                * * *

L'existence de ce type de conte dans la littrature cambodgienne devait,
 elle seule, faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans
des rcits indiens; les Cambodgiens ont, en effet, reu de l'Inde leur
littrature avec le bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous
allons, pour ainsi dire, reconstituer tout notre conte lorrain au moyen
de contes populaires recueillis dans l'Inde. On remarquera que, dans ces
contes, l'ide premire, sur certains points mieux conserve, est sur
d'autres points plus altre que dans les rcits orientaux dj
cits,--cambodgien, swahili, arabe, sibrien,--drivs videmment,  une
poque dj loigne sans doute, de sources indiennes plus pures.

Nous avons rapproch de la premire partie de notre conte (l'histoire de
la chambre dfendue) le rcit cambodgien et le conte swahili. La
collection de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (n 46) qui
offre les plus grandes ressemblances avec le conte swahili: Un roi avait
sept femmes, mais point d'enfants. Un jour, il rencontra un _yog_
(religieux mendiant, souvent magicien),  qui il fit part de sa
tristesse. Chacune de tes femmes aura un fils, dit le yog, pourvu que
l'un d'eux soit  moi. Et il lui donna un certain fruit. Le roi en fit
manger  six de ses femmes qu'il aimait; il laissa la septime de ct.
Celle-ci, ayant trouv l'corce du fruit, la mangea. Et les sept
princesses eurent chacune un fils. Douze ans aprs, le yog vint trouver
le roi et lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait t promis.
Aucune des princesses ne voulant donner son fils, celui de la septime
s'offrit, et son pre le donna au yog. Ce dernier l'emmena avec lui et
lui fit voir toutes ses richesses, sauf une chambre. Un jour que le yog
tait sorti, le jeune prince ouvrit la chambre dfendue, et il la vit
remplie d'ossements: il comprit que le yog tait un ogre[189]. Et les
ossements, en le voyant, se mirent d'abord  rire, puis  pleurer. Le
prince leur ayant demand pourquoi, ils rpondirent: Tu auras le mme
sort que nous.--Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver?--Oui, dirent
les ossements; il y en a un. Lorsque le yog apportera du bois et fera
un grand feu, qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile, et qu'il te
dira: Marche autour, tu lui rpondras: Je ne sais pas marcher ainsi;
montre-moi comment il faut faire. Et, quand il commencera  marcher
autour du chaudron, tu lui casseras la tte et tu le jetteras dans le
chaudron plein d'huile[190]. Il en sortira deux abeilles, l'une rouge et
l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu jetteras la noire dans le
chaudron. C'est ce que fit le prince. En s'en retournant  la maison,
il trouva sur la route une calebasse remplie d'_amrta_ (eau
d'immortalit). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent  la vie
et formrent une arme. Quand le pre du prince vit celui-ci arriver 
la tte de cette arme, il lui demanda tout effray s'il voulait lui
enlever sa couronne. Le prince lui rpondit: Je suis ton fils, celui
que tu as donn au yog. Le roi lui donna son trne; quant  lui-mme,
il s'en alla par le monde et envoya ses six autres fils dans la fort.

    [189] Il y a ici une lacune, qu'indiquent bien le conte swahili et
    le conte cambodgien. Avant d'ouvrir la chambre aux ossements, le
    jeune homme a d ouvrir une chambre dans laquelle se trouve une
    fontaine d'or et y tremper le doigt, qui devient tout dor et qu'il
    enveloppe ensuite d'un linge. C'est ce trait qui fait lien avec les
    contes europens du type du conte lorrain, et particulirement avec
    ceux o le jeune homme a t, avant sa naissance, promis  quelque
    tre malfaisant.

    [190] Il se trouve, dans le conte swahili, un passage tout  fait du
    mme genre. Cette ressemblance dans tous ces dtails montre bien
    l'origine indienne du conte swahili, mieux conserv sur certains
    points que le conte kamaonien.

Voici maintenant un second conte indien, qui a t recueilli  Calcutta
et qui vient probablement de Bnars (miss Stokes, n 10). On y
remarquera une certaine fusion avec le thme de notre n 43, _le Petit
Berger_, fusion que l'on peut constater, du reste, dans des contes
europens: Un prince, qui est n sous la forme d'un singe[191], s'en va
avec ses six frres, ns d'autres mres, dans le pays d'une belle
princesse aux cheveux d'or dont la main est offerte par son pre 
quiconque remplira certaines conditions: il s'agit de lancer une grosse
et pesante boule de fer de faon  atteindre la princesse qui se tient
dans la vrandah,  l'tage suprieur du palais. Arrivs au but de leur
voyage, les six princes disent au prtendu singe de leur prparer 
dner pour leur retour; sinon ils le battront; puis ils se rendent dans
la cour du palais. Alors le jeune prince se dpouille de sa peau de
singe, et Khuda (Dieu) lui envoie du ciel un beau cheval et de
magnifiques habits. Il entre dans la cour du palais, tout resplendissant
avec ses beaux cheveux d'or, et il se montre trs aimable  l'gard de
ses frres, qui naturellement ne le reconnaissent pas. La princesse, en
le voyant, se dit que, quoi qu'il arrive, ce prince sera son mari.
Plusieurs soirs de suite le prince reparat, et chaque fois sous un
costume diffrent. Enfin il demande que l'on procde  l'preuve. Il
lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre
que la balustrade de la vrandah; aprs quoi il pique des deux et
s'enfuit. Le lendemain, il atteint les vtements de la princesse; le
soir d'aprs, il lui lance la boule sur l'ongle du petit doigt d'un de
ses pieds, et chaque fois il s'enfuit aussitt  toute bride. La
princesse, pour avoir un moyen de le retrouver, se fait donner un arc et
des flches, et, le lendemain, quand le prince lui lance la boule sur
l'orteil de l'autre pied, elle lui dcoche une flche dans la jambe. Le
prince s'enfuit comme  l'ordinaire; alors la princesse ordonne  ses
serviteurs de parcourir la ville: s'ils entendent quelqu'un se plaindre
et pousser des gmissements de douleur, ils devront le lui amener, homme
ou bte. En passant prs des tentes des sept frres, les serviteurs
entendent gmir le singe, que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils
l'amnent  la princesse, qui dclare au roi son pre qu'elle veut
pouser le singe. Elle l'pouse; puis, aprs divers incidents, elle
brle la peau du singe, et le charme est rompu[192].

    [191] Comme dans le conte kamaonien, les sept femmes du roi
    n'avaient pas eu d'enfants jusqu'au jour o un vieux fakir dit au
    roi de leur donner du fruit d'un certain arbre. (A la diffrence du
    conte kamaonien, du conte swahili et d'un certain nombre de contes
    europens de cette famille mentionns plus haut, le fakir ne se fait
    pas promettre un des enfants qui doivent natre.) Le roi rapporte
    sept fruits de l'arbre; mais six de ses femmes mangent tout, et la
    plus jeune ne trouve plus qu'un noyau; elle le mange, et le fils
    qu'elle met au monde a la forme d'un singe.

    [192] Cette dernire partie se rattache  un thme que M. Th. Benfey
    a tudie dans son _Introduction au Pantchatantra_,  92, et dont
    nous parlerons dans les remarques de notre n 63, _le Loup blanc_.

On remarquera que le moyen employ par la princesse pour retrouver le
bel inconnu est celui que prend le roi, dans notre conte, pour retrouver
le vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties
principales de notre conte (le dguisement du prince et le choix que la
princesse fait de lui, malgr son apparence mprisable) et l'un de ses
pisodes les plus caractristiques (l'pisode des beaux-frres) dans un
autre conte indien du Bengale (miss Stokes, n 20), o tout est encadr
dans le thme de notre n 17, _l'Oiseau de vrit_: Il tait une fois
une fille de jardinier qui avait coutume de dire: Quand je me marierai,
j'aurai un fils avec une lune au front et une toile au menton. Le roi
l'entend un jour parler ainsi et l'pouse. Un an aprs, pendant que le
roi est  la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au
front et une toile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui
n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme  prix d'or et lui
disent de faire disparatre le nouveau-n; elles annoncent  la fille du
jardinier qu'elle est accouche d'une pierre. Le roi, furieux  cette
nouvelle, relgue la jeune femme parmi les servantes du palais.--La
sage-femme met l'enfant dans une bote qu'elle dpose ensuite dans un
trou, au milieu de la fort. Le chien du roi l'a suivie; il ouvre la
bote et il est charm de la beaut de l'enfant. Pour le cacher, il
l'avale; au bout de six mois, il le rend  la lumire pour quelques
instants, ce qu'il fait encore au bout de six autres mois. Cette fois,
un serviteur du palais l'a vu, et il va tout raconter aux quatre femmes
du roi, qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tu. Le chien,
ayant entendu donner l'ordre, confie l'enfant  la vache du roi, qui,
elle aussi, l'avale. La mme histoire se reproduit avec la vache, puis
enfin avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donn de tuer ce
cheval, nomm Katar, il dit  l'enfant de le seller et de le brider et
de prendre dans une petite chambre auprs de l'curie des vtements de
prince qu'il endossera, et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au
mme endroit. Puis Katar s'chappe, avec le prince sur son dos. Il
s'arrte dans le pays d'un autre roi, dans une fort; il dit au prince
de lui tordre l'oreille droite, et il devient un ne; il dit au prince
de se tordre  lui-mme l'oreille gauche, et le prince devient un pauvre
homme, fort laid et  l'air vulgaire. Il devra chercher un matre 
servir; s'il a besoin du cheval, il le trouvera dans la fort.--Le
prince entre au service d'un marchand, voisin du roi (dans une variante,
au service du roi lui-mme). La septime fille du roi, qui l'a entendu
plusieurs fois chanter dlicieusement pendant la nuit, dit  son pre
qu'elle dsirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari
elle-mme[193]. Le roi invite tous les rois et les princes des environs
 se rassembler dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la
princesse, monte sur un lphant, fait le tour du jardin, et, ds
qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosit  la
fte, elle lui jette autour du cou un collier d'or[194]. Tout le monde
s'tonne, et l'on arrache le collier au pauvre garon; mais, une seconde
fois, la princesse le lui jette autour du cou, et elle dclare que c'est
lui qu'elle veut pouser. Le roi y consent.--Les six soeurs de la
princesse taient maries  de riches princes qui tous les jours
allaient  la chasse. La jeune princesse dit  son mari d'y aller aussi.
Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle; il lui tord
l'oreille droite, et Katar redevient un superbe cheval; il se tord 
lui-mme l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune
au front et une toile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend
son sabre et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier
et s'arrte sous un arbre pour se reposer et manger. Ses six
beaux-frres, ce jour-l, n'ont rien tu, et ils ont grand'soif et
grand'faim. Ils arrivent auprs du jeune prince, qu'ils ne reconnaissent
pas, et, pour avoir  boire et  manger, ils consentent  se laisser
marquer par lui sur le dos d'une pice de monnaie rougie au feu[195].
Puis le prince se rend au palais dans son splendide quipage, et se fait
reconnatre de la princesse et du roi. Quelque temps aprs, il dit au
roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en mme temps il
montre ses beaux-frres. Faites-leur ter leurs habits, dit-il, et
vous verrez sur leur dos la marque des voleurs. On leur enlve leurs
habits, et l'on voit en effet sur leur dos la marque de la pice de
monnaie rougie au feu. Les six princes sont ainsi punis du mpris qu'ils
avaient tmoign  leur beau-frre.--Bientt, sur le conseil de son
cheval, le prince se met en route avec une nombreuse suite vers le pays
de son pre. Il crit  celui-ci pour lui demander la permission de
donner une grande fte  laquelle devront prendre part tous les sujets
du royaume, sans exception. Le peuple tant rassembl, le prince, ne
voyant pas sa mre, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du
jardinier, qui a t reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les
plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le
cheval Katar raconte toute l'histoire.

    [193] Dans le conte autrichien de la collection Vernaleken et dans
    le conte italien de Sora, cit plus haut, la princesse remarque
    galement le chant du garon jardinier.

    [194] Comparer la pomme d'or ou la boule d'or du conte lorrain et
    d'autres contes europens.

    [195] Il y a ici une altration. Dans les contes europens, d'un
    ct, et, de l'autre, dans le rcit cambodgien ainsi que dans le
    conte arabe d'Egypte et dans le pome des Tartares de Sibrie, ce
    n'est pas pour satisfaire leur faim et leur soif que les
    beaux-frres du hros se laissent marquer ou mutiler par ce dernier;
    c'est pour obtenir qu'il leur cde diffrentes choses demandes par
    le roi (parfois du gibier). Donc,  la source commune d'o tous ces
    rcits sont drivs, c'est--dire dans l'Inde, il a d exister, il
    existe sans doute encore un conte prsentant cette forme.

Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction, au thme de notre n
17, l'_Oiseau de Vrit_.

                  *       *       *       *       *

L'pisode de la poursuite et des objets jets se retrouve dans divers
pays d'Orient.

Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibrie
mridionale (Radloff, III, p. 383): Poursuivie par une mchante vieille,
une jeune femme jette derrire elle d'abord un peigne, qui devient une
paisse fort, puis un miroir, qui devient un grand lac.--Dans un conte
samoyde (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p. 1228), une pierre
 aiguiser, jete par une jeune fille poursuivie, devient une rivire;
une pierre  fusil, une montagne; un peigne, une fort.

Dans l'extrme Orient, nous pouvons rapprocher de ce mme pisode le
passage suivant d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX,
Calcutta, 1836, p. 347): Un jeune homme, nomm Rot, s'enfuit du palais
d'une _yak_ (sorte d'ogresse), en emportant divers ingrdients magiques.
Poursuivi par la yak, et au moment d'tre atteint, il jette derrire lui
un de ces ingrdients: aussitt se dressent d'innombrables btons
pointus qui arrtent la poursuite de la yak. Celle-ci les fait
disparatre par la vertu d'une autre substance magique, et dj elle est
tout prs du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel
ingrdient, met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait
galement disparatre. Alors Rot fait s'tendre derrire lui une grande
mer, et la yak, qui se trouve au bout de son grimoire, est oblige de
battre en retraite.

                                * * *

C'est de l'Inde que les Siamois, comme les Cambodgiens, ont reu leur
littrature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thme de
la poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des
contes populaires indiens actuels, l'un du Deccan, l'autre du Bengale,
et dans un des rcits de la grande collection forme par Somadeva de
Cachemire au XIIe sicle de notre re, la _Kath-Sarit-Sgara_
(l'Ocan des Histoires).

Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frere, pp. 62, 63), un
jeune homme, poursuivi par une _raksha_ (sorte de mauvais gnie, de
dmon),  qui il a drob divers objets magiques, met successivement
entre elle et lui, par la vertu de ces objets, une grande rivire, puis
une haute montagne, et enfin un grand feu qui consume la fort  travers
laquelle elle passe et la fait prir.

Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo
(_Progressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language, with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Un jeune homme est parvenu, par certains
malfices,  se faire donner pour femme une jeune fille nomme Kungori.
A peine l'a-t-il pouse qu'il se change en tigre et l'emporte. Le pre
de la jeune fille la promet  celui qui la ramnera. Deux jeunes gens,
Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils arrivent chez
l'homme-tigre. Kungori, o est votre mari?--Il est  la chasse et va
revenir dans un instant. Les deux jeunes gens se cachent. Arrive
l'homme-tigre. Je sens une odeur d'homme.--Ce doit tre moi que vous
sentez, dit Kungori. Le lendemain, il retourne  la chasse. Une veuve
vient dire aux deux jeunes gens: Si vous tes pour vous enfuir avec
Kungori, prenez avec vous de la semence (_sic_) de feu, de la semence
d'pines et de la semence d'eau. Ils suivent ce conseil et s'enfuient,
emmenant Kungori. L'homme-tigre tant rentr chez lui et trouvant la
maison vide, se met  leur poursuite. Un petit oiseau dit  Hrangchal:
Courez! courez! le mari de Kungori va vous attraper! Alors ils
rpandent la semence de feu, et les taillis et les broussailles se
mettent  brler furieusement, de sorte que l'homme-tigre ne peut
avancer plus loin. Quand l'incendie s'apaise, l'homme-tigre reprend sa
poursuite. Le petit oiseau dit  Hrangchal: Il va vous attraper! Alors
ils rpandent la semence d'eau, et une grande rivire se trouve entre
eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est coule, il se remet  courir.
Il arrive! dit le petit oiseau. Ils rpandent la semence d'pines, et
il s'lve un fourr rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y
frayer un passage; mais Hpohtir le tue d'un coup de son _dao_ (sorte de
couteau).--La suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec
nos nos 1, _Jean de l'Ours_, et 52, _La Canne de cinq cents livres_.
Nous en avons donn le rsum dans les remarques de notre n 1 (p. 21).

Dans le conte sanscrit de Somadeva (voir l'analyse du 7e livre dans les
comptes rendus de l'Acadmie de Leipzig, 1861, p. 203 seq.),--conte qui
ressemble beaucoup  notre n 32, _Chatte Blanche_,--le hros,
ringabhuya, pour chapper  la poursuite d'un _rkshasa_, jette
successivement derrire lui divers objets que lui a donns sa fiance,
fille d'un autre rkshasa: de la terre, de l'eau, des pines et du feu,
et il se trouve, entre lui et le rkshasa, d'abord une montagne, puis un
large fleuve, puis une fort qui enfin prend feu, et le rkshasa renonce
 le poursuivre.

                                * * *

Ce mme pisode existe, en Afrique, dans un conte cafre et dans un conte
malgache.--Dans le conte cafre (G. Mc. Call Theal, _Kaffir Folklore_,
Londres, 1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme
qu'elle aime, est poursuivie par son pre. Elle jette l'un aprs l'autre
derrire elle divers objets qu'elle a emports: un oeuf, une outre
pleine de lait, un pot et une pierre, et il se produit successivement un
grand brouillard, une grande eau, de profondes tnbres et une montagne
escarpe.--Dans le conte de l'le de Madagascar (_Folklore Journal_,
1883, I, p. 234), une jeune fille, en s'enfuyant de chez un monstre qui
doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris, un balai, un oeuf,
un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrire elle, elle oppose
 la poursuite du monstre un pais fourr, un grand tang, une fort et
une montagne escarpe.

Un passage analogue se trouve, parat-il, dans un conte indien du
Brsil; ce qui n'a rien d'tonnant, les Portugais ayant apport au
Brsil nos contes europens, ainsi que le montre la collection Romro,
dj cite. Ce conte des sauvages brsiliens, l'_Ogresse_, est, nous
dit-on (_Mlusine_, II, col. 408), le conte de l'homme poursuivi par la
sorcire dont il a enlev la fille, et qui assure sa fuite en
mtamorphosant divers objets derrire lui.

Enfin, on a recueilli, dans l'archipel polynsien de Samoa, le conte
dans lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrire
lui un peigne qui se change en un bois, etc. (_Mlusine_, II, col.
214).




XIII

LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE


Il tait une fois un homme et sa femme, Jean-Baptiste et Marguerite.
Jean-Baptiste, dit un jour Marguerite, pourquoi ne faites-vous pas
comme notre voisin? il troque sans cesse et gagne ainsi beaucoup
d'argent.--Mais, dit Jean-Baptiste, si je venais  perdre, vous me
chercheriez querelle.--Non, non, rpondit Marguerite, on sait bien
qu'on ne peut pas toujours gagner. Nous avons une vache, vous n'avez
qu' l'aller vendre.

Voil Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il rencontra un
homme qui conduisait une bique. O vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais
vendre ma vache pour avoir une bique.--Ne va pas si loin, en voici une.
Jean-Baptiste troqua sa vache contre la bique et continua son chemin.

A quelque distance de l, il rencontra un autre homme qui avait une oie
dans sa hotte. O vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais vendre ma bique pour
avoir une oie.--Ne va pas si loin, en voici une. Ils changrent leurs
btes, puis Jean-Baptiste se remit en route.

Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. O vas-tu,
Jean-Baptiste?--Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.--Ce n'est pas
la peine d'aller plus loin, en voici un. Jean-Baptiste donna son oie et
prit le coq.

En entrant dans la ville, il vit une femme qui ramassait du crottin dans
la rue. Ma bonne femme, lui dit-il, gagnez-vous beaucoup  ce
mtier-l?--Mais oui, assez, dit-elle.--Voudrez-vous me cder un
crottin en change de mon coq?--Volontiers, dit la femme. Jean-Baptiste
lui donna son coq, emporta son crottin et alla sur le champ de foire; il
y trouva son voisin. Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires?--Oh!
je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai chang ma vache contre une
bique.--Que tu es nigaud! mais que va dire Marguerite?--Marguerite ne
dira rien. Ce n'est pas tout: j'ai chang ma bique contre une oie.--Oh!
que dira Marguerite?--Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout:
j'ai chang mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donn pour un
crottin.--Le sot march que tu as fait l! Marguerite va te
quereller.--Marguerite ne dira rien.--Parions deux cents francs: si elle
te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est moi
qui te les paierai. Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent ensemble le
chemin de leur village.

Eh bien! Jean-Baptiste, dit Marguerite, avez-vous fait affaire?--Je
n'ai pas fait grand'chose: j'ai chang ma vache contre une bique.--Tant
mieux. Nous n'avions pas assez de fourrage pour nourrir une vache; nous
en aurons assez pour une bique, et nous aurons toujours du lait.--Ce
n'est pas tout. J'ai chang ma bique contre une oie.--Tant mieux encore;
nous aurons de la plume pour faire un lit.--Ce n'est pas tout. J'ai
chang l'oie contre un coq.--C'est fort bien fait; nous aurons toujours
de la plume.--Mais ce n'est pas encore tout. J'ai chang le coq contre
un crottin.--Voil qui est au mieux. Nous mettrons le crottin au plus
bel endroit de notre jardin, et il y poussera de quoi faire un beau
bouquet.

Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien oblig de donner les deux
cents francs.


REMARQUES

Ce conte se rapproche beaucoup du conte tyrolien _la Gageure_ (Zingerle,
II, p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une
chvre, la chvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule
qu'on lui donne comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre
conte, la femme de Jean se montre enchante de tout ce qu'a fait son
mari, et Jean gagne les cent florins de la gageure.--En Norwge, on
raconte aussi la mme histoire (Asbjoernsen, I, n 18): Gudbrand troque
sa vache contre un cheval, le cheval contre un cochon gras, le cochon
contre une chvre, la chvre contre une oie, l'oie contre un coq, et en
dernier lieu, comme il a faim, le coq contre une petite pice de
monnaie, le tout  la grande satisfaction de sa femme, et le voisin
perd, l aussi, le pari.

Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour
six cents francs. Avec l'argent, il achte une vache; il change la
vache contre un cheval et le cheval contre une chvre; puis il se
dbarrasse de la chvre pour vingt francs, achte pour le prix une poule
et ses poussins, et les change contre un sac de pommes de terre qu'il
finit par trouver trop lourd et par jeter  la rivire. Sa femme est
fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni voisin, ni gageure).

                                * * *

Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 176), le
dnouement est tout diffrent. Aprs avoir troqu de l'or contre un
cheval, le cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la
brebis contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie, l'oie
contre un canard, et enfin le canard contre un bton avec lequel il voit
des enfants jouer, le paysan rentre chez lui, o sa femme lui prend le
bton des mains et lui en donne dru et ferme sur les paules.--Mme fin
dans un conte anglais (Halliwell, p. 26): M. Vinaigre, qui se trouve
en possession de quarante guines, les emploie  acheter une vache  la
foire. En revenant, il rencontre un joueur de cornemuse; pensant que
c'est un excellent mtier, il change sa vache contre la cornemuse. Son
essai d'en jouer ne russit pas; il a grand froid aux doigts: il change
la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il troque
eux-mmes ensuite, tant fatigu, contre un gros bton. Il entend un
perroquet perch sur un arbre qui se moque de lui et de ses changes. De
fureur, il lui lance le bton, qui reste dans les branches de l'arbre.
Quand il rentre chez lui, il est battu par sa femme.

                                * * *

Rappelons enfin le conte allemand n 83 de la collection Grimm: Jean
s'en retourne dans son village aprs avoir reu de son matre, pour sept
annes de fidle service, un morceau d'or gros comme sa tte. Fatigu de
porter cette charge, il est enchant de la troquer contre un cheval. Le
cheval le jette par terre; Jean se trouve trs heureux de le troquer
contre une vache, la vache contre un cochon de lait, le cochon de lait
contre une oie et l'oie contre une vieille meule  aiguiser, avec
laquelle un rmouleur lui a dit qu'il fera fortune. Jean, ayant soif,
veut boire  une fontaine; en se baissant il heurte sa meule, qui tombe
au fond de l'eau. Ainsi dbarrass de tout fardeau, Jean continue
joyeusement sa route pour aller retrouver sa mre.

Dans la _Semaine des Familles_ (anne 1867, p. 72), M. Andr Le Pas a
publi un conte belge du mme genre, fortement moralis: Le pauvre Jean
a reu de saint Pierre une robe d'or; il se laisse entraner par le
diable, qui se prsente  lui successivement sous la forme de divers
personnages,  une suite d'changes qui finalement ne lui laissent entre
les mains qu'un caillou. Mais, en rcompense d'un bon mouvement qui l'a
empch de jeter le caillou  la tte de mchantes gens, un ange lui
rend la robe d'or.




XIV

LE FILS DU DIABLE


Un jour, un homme riche s'en allait  la foire. Il rencontra sur son
chemin un beau monsieur, qui n'tait autre que le diable. Vous devez
avoir du chagrin? lui dit le diable.--Pourquoi? rpondit l'homme,
n'ai-je pas tout ce qu'il me faut?--Sans doute; mais si vous aviez des
enfants, vous seriez bien plus heureux.--C'est vrai, dit l'homme.--Eh
bien! reprit le diable, dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez
deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.--Je le promets, dit
l'homme.

Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de deux garons.
Bientt aprs, le diable vint en prendre un, qu'il emmena chez lui et
qu'il leva comme son fils. Le petit garon devint grand et fort: 
treize ans, il avait de la barbe comme un sapeur.

Le diable avait des filatures. Il dit un jour  son fils: Je vais
sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu auras soin
de les faire bien travailler.--Oui, mon pre. Tout en surveillant les
fileuses, le jeune garon voulut se faire la barbe. Tandis qu'il y tait
occup, il aperut dans son miroir une des femmes qui lui faisait des
grimaces par derrire. Il lui allongea une taloche: les vingt-cinq
femmes qui filaient furent tues du coup.

Bientt le diable rentra chez lui. O sont les femmes? demanda-t-il,
ont-elles bien travaill?--Elles sont toutes couches; allez-y voir.
Le diable voulut les rveiller; voyant qu'elles taient mortes, il fit
des reproches  son fils. Une autre fois, lui dit-il, ne t'avise pas
de recommencer.--Non, mon pre, je ne le ferai plus.

Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer celles qui
avaient t tues, puis il dit  son fils: Je vais sortir; veille  ce
que les fileuses ne perdent pas leur temps.--Oui, mon pre. Pendant
l'absence du diable, le jeune garon eut encore  se plaindre d'une des
fileuses; il lui donna un soufflet, et les vingt-cinq femmes tombrent
mortes.

Etant all ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame blanche
qui l'appela et lui dit: Mon ami, tu es dans une mauvaise
maison.--Quoi? s'cria le jeune garon, la maison de mon pre est une
mauvaise maison!--Tu n'es pas chez ton pre, dit la dame blanche, tu
es chez le diable. Ton pre est un homme riche qui demeure loin d'ici.
Un jour qu'il allait  la foire, le diable se trouva sur son chemin et
lui dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton pre lui ayant rpondu qu'il
n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit: Si vous aviez des
enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien! dans neuf mois, jour pour
jour, vous aurez deux enfants si vous consentez  m'en donner un. Ton
pre y consentit, et c'est toi que le diable est venu prendre.
Maintenant, mon ami, tche de sortir d'ici le plus tt que tu pourras.
Mais d'abord va voir sous l'oreiller du diable: tu y trouveras une
vieille culotte noire; emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il
y en aura. Le jeune garon dit  la dame qu'il suivrait son conseil et
rentra au logis.

Le diable,  son retour, fut bien en colre en voyant encore toutes les
femmes tues. La premire fois qu'il t'arrivera d'en faire autant,
dit-il au jeune homme, je te mettrai  la porte. L'autre ne demandait
que cela; aussi, quand le diable l'eut charg de nouveau de surveiller
ses fileuses, il les tua toutes d'un revers de main. Cette fois, le
diable le chassa.

Le jeune garon, qui n'avait pas oubli la culotte noire, se rendit tout
droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut pas; bientt pourtant,
comme il ressemblait un peu  son frre, on voulut bien le recevoir
comme enfant de la maison; mais son pre n'tait nullement satisfait de
voir chez lui un pareil gaillard.

Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils allaient
eux-mmes  la charrue; son frre l'emmena donc un jour avec lui aux
champs. Comme ils taient  labourer, un des chevaux fit un cart.
Donne un coup de fouet  ce cheval, cria le frre. Le jeune gars donna
un tel coup de fouet que le cheval se trouva coup en deux. Le frre
courut  la maison raconter l'aventure  son pre. Que veux-tu? dit
celui-ci, laisse-le tranquille: il serait capable de nous tuer tous.
Bientt le jeune garon revenait avec la charrue sur ses paules et une
moiti de cheval dans chaque poche; il avait labour tout le champ avec
le manche de son fouet. Mon pre, dit-il, j'ai coup le cheval en
deux d'un coup de fouet.--Cela n'est rien, mon fils; nous en achterons
un autre.

Quelque temps aprs, c'tait la fte au village voisin; le frre du
jeune garon lui demanda s'il voulait y aller avec lui; il y consentit.
Son frre marchait devant avec sa prtendue; l'autre les suivait. Ils
arrivrent  l'endroit o l'on dansait. Pendant que le jeune homme
regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa de lui donner un croc
en jambe par plaisanterie. Prends garde, lui dit le frre du jeune
homme, tu ne sais pas qu'il pourrait te tuer d'une chiquenaude.--Je me
moque bien de ton frre et de toi, dit l'autre, et il recommena la
plaisanterie. Le jeune garon dit alors  son frre et  la jeune fille
de se mettre  l'cart auprs des joueurs de violon, puis il donna au
plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombrent roides morts. Son
frre s'enfuit, laissant l sa prtendue. Le jeune garon la reconduisit
chez ses parents; arriv  la porte, il lui dit: C'est ici que vous
demeurez?--Oui, rpondit la jeune fille.--Eh bien! rentrez. Il la
quitta et s'en retourna chez lui.

Son frre avait dj racont au logis ce qui s'tait pass. Les
gendarmes vont venir, disait-il; notre famille va tre dshonore. Le
jeune homme, tant rentr  la maison, barricada toutes les portes et
dit  ses parents: Si les gendarmes viennent me chercher, vous direz
que je n'y suis pas. En effet, vers une heure du matin, arrivrent
vingt-cinq gendarmes; on leur ouvrit la porte de la grange et ils y
entrrent tous. En les voyant, le jeune garon prit une fourche et en
porta un coup  celui qui marchait en tte: vingt-quatre gendarmes
tombrent sur le carreau. Le vingt-cinquime se sauva et courut avertir
la justice. Cependant l'affaire en resta l.

Le lendemain, on publia  son de caisse par tout le village que ceux qui
voudraient s'enrler auraient bonne rcompense. Le jeune homme dit alors
 ses parents: J'ai envie de m'enrler.--Mon fils, rpondit le pre,
nous sommes assez riches pour te nourrir; tu n'as pas besoin de
cela.--Mon pre, dit le jeune homme, je vois bien que je ne vous
causerai que du dsagrment; il vaut mieux que je quitte la maison. Il
partit donc et se rendit au rgiment.

Un jour, le colonel lui donna,  lui et  deux autres soldats, un bon
pour aller chercher de la viande: ils devaient en rapporter quinze
livres chacun. Ils allrent chez le boucher, qui leur livra la viande.
Comment! dit le jeune garon, voil tout ce qu'on nous donne! mais
je mangerais bien cela  moi tout seul. Allons, tuez-nous trois
boeufs.--Mon ami, rpondit le boucher, pour cela il faut de l'argent.
Le jeune homme mit alors la main dans la poche de la culotte noire, et,
comme il ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent 
pleines poignes. Le boucher ramassa l'argent et tua trois boeufs.
Maintenant, dit le jeune garon  ses camarades, nous allons en
rapporter chacun un. En l'entendant parler ainsi, les deux soldats se
regardrent. Si cela vous gne, dit-il, je n'ai pas besoin de vous.
Il demanda une corde au boucher, attacha les trois boeufs ensemble et
les chargea sur ses paules. Dans les rues, chacun s'arrtait pour le
voir passer et restait bahi. Le colonel, lui aussi, ne put en croire
ses yeux. Le lendemain, il l'envoya au vin; le jeune homme en apporta
trois tonneaux attachs sur son dos avec une corde.

Tout cela ne plaisait gure au colonel; il aurait bien voulu se
dbarrasser d'un pareil soldat. Pour le dgoter du service, il l'envoya
au milieu des champs garder une pice de canon que trente chevaux
n'auraient pu traner, et lui ordonna de rester en faction pendant toute
la nuit. Le jeune homme, trouvant le temps long, se coucha par terre et
s'endormit. Au bout d'une heure, s'tant rveill, il prit la pice de
canon et la porta dans la cour du colonel; quand il la posa par terre,
le pav fut enfonc. Puis il se mit  crier: Mon colonel, voici votre
pice de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la prenne.

Le jeune homme s'tait engag pour huit ans; comme il tait novice en
toutes choses, il croyait n'tre engag que pour huit jours. Au bout des
huit jours, il se rendit prs du colonel et lui demanda si son temps
tait fini. Oui, mon ami, dit le colonel, votre temps est fini.

Il quitta donc le rgiment et alla se prsenter chez un laboureur. La
femme seule tait  la maison; il lui demanda si l'on avait besoin d'un
domestique. Mon mari, dit-elle, est justement sorti pour en chercher
un; attendez qu'il rentre. Le laboureur revint quelque temps aprs sans
avoir trouv de domestique, et le jeune homme s'offrit  le servir: il
ne demandait pas d'argent, mais seulement sa charge de bl  la fin de
l'anne. Le laboureur et sa femme se consultrent. Sans doute, se
dirent-ils, le garon est gros et grand, mais avec quinze boisseaux il
en aura sa charge. Le march conclu, le laboureur lui montra ses champs
et lui dit d'aller labourer. La charrue tait attele de deux mchants
petits chevaux: le jeune homme, craignant de les couper en deux au
moindre coup de fouet, dposa son habit par terre, coucha les deux
chevaux dessus et se mit  labourer tout seul. La femme du laboureur
l'aperut de sa fentre. Regarde donc, dit-elle  son mari, le
nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne pourrons le
payer; tout notre bl y passera. Comment faire pour nous en
dbarrasser? Quand le garon eut fini son labourage, il revint  la
maison avec un cheval dans chaque poche. Le laboureur et sa femme lui
firent belle mine. Pourquoi n'tes-vous pas venu dner? lui
dirent-ils.--J'ai voulu finir mon ouvrage, rpondit le garon; tous
vos champs sont labours.--Oh! bien, dit le laboureur, vous vous
reposerez le reste de la journe. Le jeune homme se mit  table; il
aurait bien mang tout ce qui tait servi, mais il lui fallut rester sur
sa faim.

Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya moudre dans
certain moulin d'o jamais personne n'tait revenu. Le garon partit en
sifflant. Etant entr dans le moulin, il vit douze diables, qui
s'enfuirent  son approche. Bon! dit-il, voil que je vais tre
oblig de moudre tout seul. Il appela les diables, mais plus il les
appelait, plus vite ils s'enfuyaient. Il se mit donc  moudre son grain,
et, quand il eut fini, il renvoya  la maison un cheval qu'il avait
emmen avec lui. En voyant le cheval revenir seul, la femme du laboureur
eut un moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparatrait
plus. Mais bientt il revint, amenant avec lui le moulin et le ruisseau
jusqu'auprs de la maison de son matre. Maintenant, dit-il, ce sera
plus commode; je n'aurai plus besoin d'aller si loin pour moudre.--Mon
Dieu! disaient le laboureur et sa femme, que vous tes fort! Ils
faisaient semblant d'tre contents, mais au fond ils ne l'taient gure.

Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme: J'ai besoin de pierres;
va m'en chercher dans la carrire l-bas. Le garon prit des pinces et
des outils  tailler la pierre, et descendit dans la carrire, qui avait
bien cent pieds de profondeur: personne n'osait s'y aventurer  cause
des blocs de pierre qui se dtachaient  chaque instant. Il se mit 
tirer d'normes quartiers de roche, qu'il lanait ensuite par dessus sa
tte, et qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les
toits. Le laboureur accourut bientt en criant: Assez! assez! prends
donc garde! tu crases les maisons avec les pierres que tu
jettes.--Bah! dit le garon, avec ces petits cailloux?

Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre  un
sien frre, qui tait gelier d'une prison, et lui dit d'attendre la
rponse. Le gelier, aprs avoir lu la lettre, fit enchaner le jeune
homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire,
croyant que telle tait la coutume, et que c'tait en cet endroit qu'on
attendait les rponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il
brisa ses chanes en tendant les bras et les jambes, et donna dans la
porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver
le gelier. Eh bien! lui dit-il, la rponse?--C'est juste, rpondit
le gelier, je l'avais oublie. Attendez un moment. Il crivit  son
frre de se dbarrasser du garon comme il pourrait, mais que, pour lui,
il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et
partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le gelier, et la
dposa prs de la maison du laboureur. A prsent, dit-il  son matre,
il vous sera bien facile de voir votre frre. Mais, ajouta-t-il,
est-ce que mon anne n'est pas finie?--Justement, elle vient de finir,
rpondit le laboureur.--Eh bien! donnez-moi ma charge de bl. A ces
mots, les pauvres gens se mirent  pleurer et  se lamenter. Jamais,
disaient-ils, nous ne pourrons trouver assez de grain, quand mme nous
prendrions tout ce qu'il y en a dans le village. Le jeune garon
feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit
qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et mme il leur donna de
l'argent qu'il tira de la culotte noire.

En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien
qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier
vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait
une culotte dont les poches taient toujours remplies d'argent, lui
coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.--Je l'ai
encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.


REMARQUES

L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46,
_Bndicit_, et 69, _le Laboureur et son Valet_. Voir les remarques de
ces deux contes, qui prsentent le thme de l'_Homme fort_ d'une manire
plus complte.

                  *       *       *       *       *

On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte
grec moderne de l'le de Syra (Hahn, n 68), et celle d'un conte italien
de Vntie (Widter et Wolf, n 13).--Dans le conte grec, un dmon
dguis se prsente  un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants,
s'il consent  lui donner l'an.--Dans le conte italien, un prince sans
enfants dsire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-mme. Un
tranger parat et lui dit: Promettez-moi de me donner un enfant, et
moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.

Comparer l'introduction de plusieurs des contes europens tudis dans
les remarques de notre n 12, _le Prince et son Cheval_ (second groupe),
(pp. 139-140).

Comparer aussi, dans ces mmes remarques, l'introduction du conte
swahili de l'le de Zanzibar (p. 145),  peu prs identique  celle de
notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans
les remarques de notre n 5, _les Fils du Pcheur_, comparer
l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari
Day (p. 80).

                  *       *       *       *       *

Nous ne nous arrterons plus ici que sur un dtail de notre _Fils du
Diable_. Dans un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune
homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il dlivre une
pauvre me, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche aprs lui
avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra
pendu  un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et
d'argent. C'est l, comme on voit, le pendant de l'pisode de la culotte
noire que la dame blanche dit au hros de notre conte de drober au
diable.--Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant  une autre
famille (Kuhn, _Westflische Sagen_, n 25), figure une vieille culotte,
des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette
culotte vient galement de chez le diable, et le hros l'a reue comme
salaire.




XV

LES DONS DES TROIS ANIMAUX


Il tait une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village.
Passant un jour dans une fort, ils virent trois chemins devant eux; le
plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et
de gauche.

Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu
rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un ne
mort. Le jeune homme fit trois parts de l'ne et en donna une  chacun
des animaux, puis il continua sa route.

Quand il se fut loign, le lion dit aux deux autres: Nous avons t
bien malhonntes de n'avoir pas remerci cet homme qui nous a fait si
bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don. Et il se mit 
courir aprs lui pour le rejoindre.

Le jeune cordonnier fuyait  toutes jambes, car il croyait que le lion
tait en colre et qu'il voulait le dvorer. Lorsque le lion l'eut
rattrap, il lui dit: Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil
de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en
lion. L'aigle vint ensuite et lui dit: Voici une de mes plumes: quand
tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle. La fourmi
tant arrive, l'aigle et le lion lui dirent: Et toi, que vas-tu donner
 ce jeune homme?--Je n'en sais rien, rpondit-elle.--Tu as six
pattes, dit le lion, tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui
en une, il t'en restera encore cinq. La fourmi donna donc une de ses
pattes au cordonnier en lui disant: Quand tu tiendras cette patte dans
ta main, tu pourras te changer en fourmi.

A l'instant mme le jeune homme se changea en aigle pour prouver si les
trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village
et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui
dit: Il y a prs d'ici, dans un chteau, une princesse garde par une
bte  sept ttes et par un gant. Si vous pouvez la dlivrer, le roi
son pre vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il
a dj envoy des armes pour tuer la bte, et qu'elles ont toutes t
dtruites.

Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le chteau. Quand il
fut auprs, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fentre
tait entr'ouverte; il entra dans la chambre, aprs avoir repris sa
premire forme, et trouva la princesse. Que venez-vous faire ici, mon
ami? lui dit-elle. Comment avez-vous fait pour pntrer dans ce
chteau? Le jeune homme rpondit qu'il venait pour la dlivrer.
Mfiez-vous, dit la princesse, vous ne russirez pas. Beaucoup
d'autres ont dj tent l'aventure; ils ont coup jusqu' six ttes  la
bte, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernire. Plus on lui en
coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient  lui couper la
septime, les autres repoussent.

Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le
jardin, et bientt il se trouva en face de la bte  sept ttes, qui lui
dit: Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre
et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre. La bte lui
donna une pe, et le jeune homme se changea en lion. La bte faisait de
grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui
coupa une tte. Tu dois tre las, lui dit alors la bte, moi aussi;
remettons la partie  demain.

Le jeune homme alla dire  la princesse qu'il avait dj coup une tte;
elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la
bte lui dit: Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti
de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre. La
bte lui donna encore une pe, et, au bout de quatre heures de combat,
le jeune homme lui coupa encore deux ttes. Puis il alla dire  la
princesse qu'il y en avait dj trois de coupes. Tche de les couper
toutes, lui dit la princesse. Si tu ne parviens  abattre la septime,
tu priras.

Le jour suivant, il redescendit au jardin. Que viens-tu faire ici,
petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je
viens pour te combattre. Au bout de huit heures de combat, il coupa
trois ttes  la bte et courut en informer la princesse. Tche de lui
couper la dernire, lui dit-elle, puis fends cette tte avec
prcaution, et tu y trouveras trois oeufs. Tu iras ensuite ouvrir la
porte du gant et tu lui jetteras un des oeufs au visage: aussitt il
tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu
lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse,
attel de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprs de
moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes
en ce moment.

Le jeune homme retourna dans le jardin. Que viens-tu faire ici, petit
ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens
pour te combattre. Ils combattirent pendant dix heures: la bte
devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la
septime tte. Il la fendit en deux et y trouva trois oeufs, comme
l'avait dit la princesse; puis il alla frapper  la porte du gant. Que
viens-tu faire ici, poussire de mes mains, ombre de mes moustaches?
lui dit le gant. Le jeune homme, sans lui rpondre, lui jeta un des
oeufs au visage, et le gant tomba malade; il lui en jeta un second, et
le gant tomba mort. Il lana le troisime contre un mur, et aussitt
parut un beau carrosse, attel de quatre chevaux, avec trois laquais. La
princesse tait dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva prs
d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins taient brods
d'or.

Toute la ville sut bientt que la princesse tait dlivre. Or il y
avait l un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essay de
tuer la bte  sept ttes. Quand la princesse et le cordonnier
s'embarqurent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la
mer), ce jeune homme partit avec eux.

Un jour, pendant la traverse, il dit au cordonnier: Regarde donc dans
l'eau le beau poisson que voil. Le cordonnier s'tant pench pour
voir, l'autre le jeta dans la mer, o il fut aval vivant par une
baleine. Le jeune homme dit ensuite  la princesse: Si tu ne dis pas
que c'est moi qui t'ai dlivre, je te tuerai. La jeune fille promit de
faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son pre, elle
lui dit que c'tait ce jeune homme qui l'avait dlivre, et l'on dcida
que la noce se ferait dans trois jours.

Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les
baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait aval le cordonnier
s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: Si tu veux me montrer la
tte du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.--Je le veux
bien, rpondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrta. Tu
as dj fini?--Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je
jouerai pendant une demi-heure.--Je ne demande pas mieux. Au bout de la
demi-heure, il s'arrta. Tu as dj fini?--Oui, mais si tu veux me le
montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.--Je
le veux bien. Au bout des trois quarts d'heure: Tu as dj fini?--Oui,
j'ai fini; il parat que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me
montrer le cordonnier depuis la tte jusqu'aux pieds, je jouerai pendant
une heure.--Volontiers, dit la baleine. Et elle le montra tout entier
au mendiant. Aussitt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le
mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au mme instant la
baleine, furieuse de voir le cordonnier lui chapper, donna un coup de
queue qui renversa le pont.

Le jour fix pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf
tous les mendiants et leur donner  boire et  manger. Le cordonnier
vint au palais avec ses habits froisss et tout mouills; il s'assit
prs du feu pour se scher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre
coins brods d'or, que lui avait donn la princesse. Une servante le vit
et courut dire  sa matresse: Je viens de voir un mendiant qui a un
mouchoir aux quatre coins brods d'or: ce mouchoir doit vous
appartenir. La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son
mouchoir; elle dit alors  son pre que ce mendiant tait le jeune homme
qui avait tu la bte  sept ttes.

Le roi alla trouver celui qui devait pouser sa fille et lui dit: Eh
bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prt pour le feu
d'artifice?--Volontiers, rpondit le jeune homme. Quand ils furent dans
la chambre o se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le
jeune homme fut touff.

La princesse se maria, comme on l'avait dcid, le troisime jour; mais
ce fut avec le cordonnier.


REMARQUES

Ce conte a t apport  Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui
l'avait appris au rgiment, comme le n 3.

Comparer, dans notre collection, le n 50, _Fortun_.

                  *       *       *       *       *

Les trois thmes dont se compose notre conte,--partage fait par le hros
entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; dlivrance
d'une princesse, prisonnire d'un gant ou d'un autre tre malfaisant,
et enfin dlivrance du hros lui-mme retenu captif au fond des
eaux,--ces trois thmes,  notre connaissance, ne se rencontrent pas
souvent combins dans un mme rcit. En revanche, dans les collections
dj publies, ils se trouvent plusieurs fois isolment ou groups par
deux.

                  *       *       *       *       *

Pour la runion des trois thmes, nous citerons d'abord un conte toscan
(Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, n 23): Un jeune homme,
envoy par une princesse  la recherche de sa fille, qui a t enleve
par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une
fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur
prire, il fait les parts, et, en rcompense, le lion lui donne la force
de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de
sept fourmis. Grce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et
arrive sur la tour o est retenue la princesse; le don de la fourmi lui
permet de pntrer dedans. Il demande  la princesse comment il pourra
l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut draciner un certain bois
et desscher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y
a un aigle, dans l'aigle un oeuf; si on jette l'oeuf au front du
magicien, celui-ci disparatra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec
la force de sept lions, dracine le bois et dessche la fontaine; avec
la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'oeuf, il le
jette au front du magicien, et aussitt il se trouve seul avec la
princesse dans une le dserte. Aprs un pisode dans lequel un marin
enlve la princesse et se fait passer pour son librateur, le hros
pouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement
du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la
princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui
fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le
magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le
magicien le prsente  la princesse sur la paume de sa main: aussitt le
jeune homme se transforme en aigle et s'envole.

    [196] Dans tous les autres contes de cette famille o se rencontre
    ce thme, c'est, comme dans notre conte, au fond des eaux que le
    hros est prisonnier.

Dans un conte cossais (Campbell, n 4, var. 1), les trois thmes sont
rangs diffremment; le troisime est plac avant le second. Le hros a
t promis par son pre  une ondine. Il partage une proie entre un
lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir 
son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait
tre livre  un dragon, et il l'pouse. Dans la suite, l'ondine
l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied
sur le rivage et se met  jouer de la harpe. L'ondine, ravie de
l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue  jouer, d'abord la tte
du jeune homme, puis peu  peu le jeune homme tout entier: celui-ci
pense au faucon, et, mtamorphos aussitt en faucon, il s'envole. (Ici
nous avons la forme originale du passage de notre conte o intervient si
bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant t 
son tour enleve par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une
certaine valle, il y a un boeuf, dans le boeuf un blier, dans le
blier une oie, dans l'oie un oeuf o est l'me de l'ondine. Avec l'aide
des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'me de
l'ondine. Celle-ci prit, et la princesse est dlivre.

Dans un conte allemand (Proehle, I, n 6), les trois thmes sont
disposs de la mme manire que dans notre conte et dans le conte
toscan; mais le second de ces thmes est altr et le dernier absolument
dfigur. On remarquera qu'ici le hros est jet dans la mer par un
rival, comme dans notre conte.

                                * * *

Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thmes.
Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, n 5): Un
prince, qui a t promis avant sa naissance  un _drakos_ (sorte
d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le
jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il
partage une proie, et il reoit d'eux le don de se transformer 
volont en lion, en aigle et en fourmi. Grce  ce don, il conquiert la
main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire  une fontaine, le
drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme,
suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le
drakos montre  la princesse la tte de son mari; un autre jour, il lui
fait voir le prince jusqu' la ceinture; enfin, il le sort tout  fait
de l'eau. Aussitt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et
s'envole.

L'introduction de ce conte,--la promesse au drakos,--est tout  fait
analogue  l'introduction du conte cossais rsum plus haut. Nous la
retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand
du Haut-Palatinat, rsum par M. R. Koehler (_Orient und Occident_, II,
p. 117-118). L, le hros est promis  une ondine, comme dans le conte
cossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et
une fourmi, entre lesquels il a partag un cheval, et, grce  ces dons,
il pouse une princesse. Plusieurs annes aprs, il tombe au pouvoir de
l'ondine. Pour le dlivrer, sa femme prend le mme moyen que la
princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules
ou de pommes, elle donne successivement  l'ondine trois bijoux d'or: un
peigne, un anneau et une pantoufle.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), o se
trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le hros est jet du
haut d'une falaise dans la mer par un ancien prtendant de la princesse,
sa femme. Une sirne qui avait dj manifest son affection pour lui,
quand il tait tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas
dans la dernire partie de ce conte breton. Un jour, la sirne consent 
lever le hros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitt il
souhaite de devenir pervier et s'envole auprs de sa femme qui, le
croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jet  la mer.

Plusieurs contes,--recueillis dans la Haute-Bretagne (Sbillot, I, n
9), dans les Flandres (Wolf, _Deutsche Mrchen und Sagen_, n 20), en
Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, n 1), en
Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwge (Asbjoernsen, _Tales of the
Fjeld_, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),--n'ont que les
deux premiers thmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la
dlivrance d'une princesse prisonnire d'un tre malfaisant.

Ces deux thmes sont runis  d'autres dans deux contes italiens de la
Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte
italien des Abruzzes (Finamore, n 19, p. 87) et dans un conte sicilien
de la collection Pitr (II, p. 215).

                                * * *

Enfin, le troisime de nos thmes figure seul, avec l'introduction de
certains des contes ci-dessus rsums, dans un conte originaire de la
Haute-Lusace (Grimm, n 181). L, un enfant a t promis par son pre,
sans que celui-ci s'en doutt,  l'ondine d'un tang. L'enfant grandit
et il se marie. Un jour, il s'approche de l'tang; l'ondine l'y
entrane. Une bonne vieille donne  la femme du jeune homme un peigne
d'or, et lui dit de le dposer sur le bord de l'tang. Une vague emporte
le peigne, et la tte du jeune homme apparat. Aprs que sa femme a
dpos sur la rive une flte d'or, il sort de l'eau jusqu' mi-corps.
Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparat tout entier. Il
saute sur le rivage et chappe  l'ondine. (Comparer un conte allemand
de la collection Wolf, p. 377).--Cette troisime partie se trouve
encore, mais rattache  un autre conte, dans la collection de contes
flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le hros est entran par la Dame des
Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec
son petit enfant. Le petit ayant commenc  pleurer, elle lui donne pour
l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitt la tte du
hros apparat. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le
hros apparat jusqu' la ceinture. Une troisime est jete dans les
flots par l'enfant, et son pre se montre tout entier. Sa femme lui
lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe sicle, un conte, form, comme plusieurs des contes prcdents,
du premier et du troisime de nos thmes, tait recueilli par Straparola
(n 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt):
Fortunio a quitt sa mre adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait
qu'une sirne l'entrane au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un
cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don
que l'on connat. Fortunio arrive dans un pays o la main d'une
princesse doit tre accorde  celui qui sera vainqueur dans un tournoi.
Il se change en aigle et pntre dans la chambre de la princesse, qui
lui donne de l'argent pour qu'il s'quipe et prenne part au tournoi.
Trois jours de suite vainqueur, il pouse la princesse. Plus tard, il
s'embarque pour chercher des aventures. Une sirne l'entrane au fond de
la mer.--La princesse, femme de Fortunio, s'embarque  son tour, avec
son enfant, pour aller  la recherche de son mari. L'enfant pleure; la
princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirne, ayant aperu
la pomme, prie la princesse de la lui donner: en change, elle lui
montrera Fortunio jusqu' la poitrine. Ensuite, en change d'une pomme
d'argent, elle montre  la princesse son mari jusqu'aux genoux, et
enfin, tout entier en change d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors
de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.

                  *       *       *       *       *

Revenons sur un trait de notre conte, sur cet oeuf que le hros a trouv
dans la septime tte de la bte et qu'il jette au front du gant pour
le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitr, II, p. 215), mentionn
ci-dessus, Beppino partage un ne mort entre une fourmi, un aigle et un
lion. Pour pntrer dans le palais o sa femme est tenue emprisonne par
un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le
tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux
oeufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.--Comparer un
autre conte sicilien (n 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, chang
en lion, combat un dragon. Quand il l'a tu, il ouvre la septime tte,
d'o sort un corbeau qui a un oeuf dans le corps. Cet oeuf, il le jette
au front du gant qui garde la princesse, sa femme, et le gant prit.

Dans ces deux contes, ainsi que dans le ntre et dans le conte toscan
cit plus haut, l'ide premire s'est obscurcie. Elle se retrouve sous
sa forme complte dans plusieurs contes de ce type (dans le conte
cossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte
lapon (_Germania_, anne 1870), une femme qui a t enleve par un gant
lui demande o est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une le au
milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la
brebis, une poule; dans la poule, un oeuf, et dans l'oeuf, sa vie. Grce
 l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnire
(d'ordinaire, c'est son prtendant ou son mari) parvient  s'emparer de
l'oeuf et fait ainsi mourir le gant.

Comparer, pour ce thme, un second conte cossais (Campbell, n 1);
plusieurs contes bretons (n 5 de la collection A. Troude et G. Milin;
1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes
allemands (Mllenhoff, p. 404; Proehle, I, n 6; Curtze, n 22); un
conte du pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 33); un conte
norvgien (Asbjoernsen, I, n 6); deux contes islandais (Arnason, pp.
456 et 518); des contes russes (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II,
pp. 338 et 395; Dietrich, n 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218);
des contes italiens (Gubernatis, _loc. cit._, p. 314; Comparetti, nos 32
et 55); un conte portugais du Brsil (Romro, n 1, etc.)

                                * * *

En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un
conte des Tartares de la Sibrie mridionale (tribu des Barabines),
recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a t
enleve par Tasch-Kan feint de consentir  l'pouser et lui demande o
se trouve son me. Je vais te le dire, rpond Tasch-Kan. Sous sept
grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept
_marals_ (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre
trane  terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette
cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept
cailles; l'une a la tte d'or et le reste du corps d'argent. Cette
caille, c'est ma vraie me. Le beau-frre de la femme a tout entendu.
Il peut ainsi la dlivrer.

Dans un conte arabe (_Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi
des Gnies_, faisant partie de certains manuscrits des _Mille et une
Nuits_), un gnie finit par dire  une jeune fille qu'il a enleve o
est son me: elle est dans un passereau qui est enferm dans une petite
bote; cette bote se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept
caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.

Un livre siamois (Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV,
1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grce  son
art magique, faire sortir son me de son corps et l'enfermer dans une
bote qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce
qui le rendait invulnrable. Au moment de combattre le hros Rama, il
confie la bote  un ermite, et Rama voit avec tonnement que ses
flches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le
compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel
dcouvre, par l'inspection des astres, o se trouve l'me de Thossakan;
Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprs de l'ermite, 
qui il redemande son me. A peine a-t-il la bote, qu'il s'lve en
l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'crase, et
Thossakan meurt.

Le mme thme se retrouve dans une lgende historique, se rattachant 
l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette
lgende, recueillie par M. Leitner (_The Languages and Races of
Dardistan_, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, prise d'un jeune
homme nomm Azru, l'pouse secrtement, aprs s'tre oblige par le plus
grand des serments  l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit
 la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle
qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, lie par son serment,
elle finit par consentir  demander au roi o est son me. Vous
n'aurez, lui dit Azru, qu' refuser toute nourriture pendant trois ou
quatre jours; votre pre vous demandera la raison de cette conduite, et
vous lui rpondrez: Mon pre, vous tes souvent loin de moi pendant
plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur.
Rassurez-moi en me faisant connatre o est votre me et en me montrant
que votre vie est en sret. La princesse se conforme  ces
instructions, et,  la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son
me est dans les neiges, et il ne peut prir que par le feu. Azru trouve
moyen de le faire ainsi prir.--Il y a dans cette fin, comme on voit, un
obscurcissement de l'ide premire.

    [197] Le Dardistan est une contre situe au nord de Cachemire, dans
    la valle du Haut-Indus, entre trois chanes de montagnes:
    l'Himalaya, le Karakoroum et l'Hindoukousch.

Dans un conte kabyle (J. Rivire, p. 191), la destine d'un ogre est
dans un oeuf, l'oeuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la
chamelle dans la mer.

                                * * *

Arrivons  l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, _Histoire
de la Littrature hindouie et hindoustanie_, t. II, p. 557), un prince
ventre avec son poignard un poisson dans lequel un _div_ (espce
d'ogre) avait cach son me.

Nous pouvons galement citer plusieurs contes populaires recueillis dans
diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p.
13): Une princesse, retenue prisonnire par un magicien qui veut
l'pouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est
ou non immortel. Je ne suis pas comme les autres, dit-il. Loin, bien
loin d'ici, il y a une contre sauvage couverte d'pais fourrs. Au
milieu de ces fourrs s'lve un cercle de palmiers, et, au centre de ce
cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, places l'une sur l'autre:
sous la sixime est une petite cage, qui contient un petit perroquet
vert, et, si le perroquet est tu, je dois mourir. Mais il n'est pas
possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres,
des milliers de gnies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en
approchent.

Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, prs de l'Himalaya
(Minaef, n 10): Un fakir, trs vers dans la magie, a enlev une
princesse, belle-fille d'un roi, au moment o elle entrait dans son
ermitage pour lui apporter  manger: par un tour de son art, ermitage et
princesse ont t transports au bord de la septime mer. Le mari de la
princesse et les six autres fils du roi sont alls successivement  la
recherche de la princesse, mais,  peine arrivs en prsence du fakir,
ils ont tous t changs en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un
fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine  lever jusqu' l'ge
de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garon
demanda  son grand-pre o taient les sept princes, son pre et ses
oncles. Le roi lui rpondit: Le jour o tu es venu au monde, il leur
est arriv un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, l-bas, au
bord de la septime mer, et ta tante a t emmene au mme endroit par
un fakir. Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante
pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: Demande au
fakir o est son souffle. Le fakir, tant revenu  la maison, remarqua
que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La
princesse rpondit: Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort,
que ferai-je dans cette fort?--Je ne mourrai jamais, dit le fakir; je
suis immortel. Et il ajouta: Au bord de la sixime mer, il y a un
palais sous lequel se trouve un _dharmasl_ (hospice pour les
plerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans
laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce
perroquet que je mourrai. La princesse ayant rapport  son neveu ce
que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la
sixime mer. Il y avait l, dans une ville, un roi qui avait une fille 
marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un ptre qui faisait patre les
vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il
venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'pouser la
princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui taient nouvellement
arrivs dans la ville; ils se prsentrent tous devant le roi, et le
coeur de la princesse s'arrta sur le jeune prince. Alors le roi fit
baigner, raser, habiller le jeune homme, et on clbra les noces. Un
jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande  lui adresser, et il
le pria de lui donner le palais bti sur le bord de la sixime mer.
L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi
dmolir le _dharmasl_, sous lequel on trouva la cage avec le
perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitt le
fakir se sentit comme brl. Qui est mon ennemi? cria-t-il. Le prince
alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au
fakir: Transforme ces arbres en hommes. Le fakir souffla sur les
arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: De
grce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres. Le
jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon
les rites funraires.

Un pisode du mme genre se trouve encore dans un autre conte indien,
recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_, 1872, p. 115 seq.) et
dont nous ferons connatre l'ensemble dans les remarques de notre n
19, _le Petit Bossu_: Un prince arrive dans une ville o tout est
couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une
femme tendue morte sur un lit: prs d'elle il y a, d'un ct, une
baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces
baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette
d'or: aussitt elle fait un mouvement et se rveille. Qui tes-vous?
s'crie-t-elle en voyant le jeune homme, et pourquoi tes-vous venu
ici? Vous tes dans une ville de _rkshasas_ (mauvais gnies), qui vous
tueront et vous mangeront. Le prince lui fait connatre le motif de son
voyage. Quand les rkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de
la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte.
Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommand, sous une
grande chaudire. Les rkshasas,  leur retour, rendent la vie  la
femme, et celle-ci leur fait la cuisine.--Aprs leur dpart, le jeune
homme dit  la femme qu'il faut savoir du plus vieux des rkshasas
comment ils peuvent tre extermins; voici comment elle s'y prendra:
quand elle lavera les pieds du rkshasa, elle se mettra  pleurer, et,
quand il lui demandera pourquoi, elle dira: Vous tes maintenant bien
vieux et vous mourrez bientt: que deviendrai-je alors? les autres
rkshasas me tueront et me mangeront. Voil pourquoi je pleure. Elle
fera alors bien attention  ce qu'il rpondra.--La femme ayant suivi ces
instructions, le vieux rkshasa lui dit: Il est impossible que nous
mourions. Votre pre a un certain tang; au milieu de cet tang se
trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte.
Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nomme
Duh, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il
plonget dans l'tang, les yeux couverts de sept voiles, et que, ds le
premier plongeon, il retirt la colonne de cristal; puis, qu'il coupt
d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la
coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'tant
couvert les mains de cendres, pouvait russir  saisir les deux abeilles
au moment o elles s'envoleraient et  les craser, nous mourrions tous;
mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous
deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'tions auparavant.
La femme rpond qu'elle est rassure: jamais le fils de la reine Duh ne
pourra pntrer jusqu'ici.--Avec l'aide de la femme, le prince, qui est
le fils de la reine Duh, parvient  tuer les abeilles, et tous les
rkshasas prissent.

Ce thme revt  peu prs la mme forme dans deux autres contes indiens.
Le premier a t galement recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, n
4). Jeune fille tendue sur un lit comme morte, ressuscite au moyen
d'une baguette d'or, puis replonge dans son sommeil au moyen d'une
baguette d'argent; scne d'attendrissement pour extorquer  la vieille
rkshasi le secret d'o dpend la vie de celle-ci; moyen trs compliqu
pour arriver  trouver et  dtruire les deux abeilles o est cache
l'me de la rkshasi, tout est identique. L'autre conte indien
(_Calcutta Review_, t. LI [1870], p. 124) offre galement dans un de ses
pisodes une grande ressemblance avec ce mme passage; il n'en diffre
gure que par la manire plus simple de tuer le gant.--Comparer encore
un pisode d'un conte indien du Pandjab (conte du _Prince Coeur-de-Lion,
Indian Antiquary_, aot 1881, p. 230;--Steel et Temple, n 5), dont nous
avons rsum l'ensemble dans les remarques de notre n 1, _Jean de
l'Ours_ (pp. 25, 26).

Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, n 24), la fille du dmon
dit au prince qui l'a rveille de son sommeil magique, que son pre ne
peut tre tu: De l'autre ct de la mer, il y a un grand arbre; sur
cet arbre, un nid; dans le nid, une _maina_ (sorte d'oiseau). Ce n'est
que si l'on tue cette _maina_ que mon pre peut mourir. Et si, en tuant
l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en natrait cent
dmons. Voil pourquoi mon pre ne peut tre tu.

                                * * *

Dans le vieux conte gyptien des _Deux Frres_, dont nous avons parl
dans notre introduction, Bitiou enchante son coeur et le place sur la
fleur d'un acacia. Il rvle ce secret  sa femme, qui le trahit. On
coupe l'acacia, le coeur tombe par terre, et Bitiou meurt.




XVI

LA FILLE DU MEUNIER


Un jour, un meunier et sa femme taient alls  la noce. Leur fille,
reste seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec
elle. Pendant qu'elles disaient leurs prires, la cousine aperut deux
hommes sous le lit. Tiens! pensa-t-elle, ma cousine vient me chercher
pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit. Puis elle dit
tout haut: Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai
oublie chez nous.--Je peux bien vous en prter une des miennes.--Merci,
ma cousine; je n'aime pas  mettre les chemises des autres.--Revenez
donc bientt.--Oui, ma cousine.

La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas
revenir, elle se dcida  se coucher. Tout  coup les deux voleurs
sortirent de dessous le lit en criant: La bourse ou la vie!--Nous
n'avons point d'argent, dit la jeune fille, mais nous avons du grain:
prenez-en autant que vous voudrez. Ils montrent au grenier. Comme il
n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au
jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis,
elle ferma la porte.

Les voleurs avaient une main de gloire[198], mais la jeune fille ayant
eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. Ouvrez-nous, lui
crirent-ils.--Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatire.
L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte,
la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitt les deux
compagnons prirent la fuite.

    [198] Voir les remarques pour l'explication du mot _main de gloire_.

Au point du jour, on entendit le violon: c'tait les gens de la noce qui
revenaient. Le meunier et sa femme tant rentrs au logis, la jeune
fille ne leur dit rien de ce qui lui tait arriv.

Quelque temps aprs, le voleur dont la main avait t coupe se prsenta
pour demander la jeune fille en mariage. Il s'tait fait faire une main
de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gante; il se disait le fils
de M. Bertrand, qui tait un homme considr dans le pays: aussi les
parents de la jeune fille furent-ils trs flatts de sa demande.

Le voleur dit un jour  la jeune fille: Venez donc voir mon beau
chteau au coin du petit bois.--J'irai ce soir, rpondit-elle, mais
elle resta  la maison. Quand le voleur revint, il lui dit: Vous n'tes
pas venue au chteau; vous m'avez manqu de parole.--Que voulez-vous?
rpondit-elle, je n'ai pu y aller; j'irai demain... Mais pourquoi
portez-vous toujours un gant?--C'est que je me suis fait mal  la main,
dit le voleur.

Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un
laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence
misrable. Voil, dit-elle, une triste maison. Restez ici, mon
cocher, mon laquais; je vais voir ce que c'est. Elle alla donc seule
vers la maison et aperut en y entrant sa cousine, que le voleur
gorgeait. Pour Dieu! pour Dieu! criait-elle, laissez-moi la vie!
jamais je ne dirai  ma cousine qui vous tes.--Non, non! qu'elle
vienne, et elle en verra bien d'autres! La fille du meunier, qui tait
entre sans tre remarque, se hta de sortir en emportant le bras de sa
cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une
trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.

Mon cocher, mon laquais, dit la jeune fille, fuyons d'ici; c'est un
repaire de voleurs. De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait
vu. Comme le prtendu devait venir le soir mme, on appela les
gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des
amis de la maison.

En arrivant, le voleur dit  la jeune fille: Vous m'avez encore manqu
de parole; vous n'tes pas venue voir mon chteau.--C'est que j'ai eu
autre chose  faire, rpondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui
dit: Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son
histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.--Je ne sais
rien, dit-elle, contez vous-mme.--Mademoiselle,  vous l'honneur de
commencer.--Eh bien! je vais vous raconter un rve que j'ai fait. Tous
songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fcherez pas.--Non,
mademoiselle.

Je rvais donc que vous m'aviez invite  venir voir votre chteau.
J'tais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du
petit bois, je vis une maison d'apparence misrable. Je dis alors  mon
cocher et  mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison.
J'aperus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges;
mon bon ami, ne vous en fchez pas.--Non, mademoiselle.--Pour Dieu! pour
Dieu! criait-elle, laissez-moi la vie! jamais je ne dirai  ma cousine
qui vous tes.--Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien
d'autres! Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de
couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.

Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit  mort, ainsi que toute
sa bande.


REMARQUES

Nous avons entendu raconter, toujours  Montiers-sur-Saulx, une
variante, _la Fille du Notaire_. L'introduction est analogue  celle de
_la Fille du Meunier_, mais la suite,  partir du moment o le voleur se
prsente comme prtendant, est diffrente. Le voleur pouse la jeune
fille; puis il l'emmne dans un bois, o il se consulte avec ses
compagnons sur la manire dont il la fera mourir. La jeune femme est
attache  un arbre et accable de coups. Les voleurs s'tant loigns
pendant quelque temps, elle leur chappe, grce  un charbonnier, qui la
cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incompltes
pour que nous puissions donner les dtails de cette partie du
conte.)--Dans une autre variante, galement de Montiers, le pre de la
jeune fille passe au moment o elle va tre gorge, et, profitant de
l'absence momentane du brigand, il la met dans un des paniers de son
ne.

                                * * *

Il est remarquable que l'introduction commune  _la Fille du Meunier_ et
 ses variantes ne se retrouve gure que dans les contes du type
particulier de ces variantes (ceux o l'hrone est, non pas simplement
fiance, mais marie au brigand). Passons rapidement ces contes en
revue.

L'introduction d'un conte allemand (Proehle, II, n 31) est trs voisine
de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est reste
seule pour garder la maison (_sic_), pendant que son pre et ses soeurs
sont en voyage. Une jeune bergre doit venir coucher toutes les nuits
dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergre, avant
de se coucher, aperoit sous le lit de la princesse un homme au visage
noirci. Elle dit  la princesse qu'elle a oubli quelque chose chez elle
et s'enfuit sous prtexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un
chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse  lui
montrer o sont tous les trsors du chteau. Il prend un sac d'or qu'il
emporte en ordonnant  la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la
ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, 
mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tte d'un coup de
sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tt, et il en est
quitte pour une blessure. Il se dguise en comte et obtient la main de
la princesse. Il l'emmne et la tue.--Cette fin est compltement
altre. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, I, n 62)
l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, o nous
retrouvons la cousine du conte lorrain, le voleur, aprs avoir pous
la jeune fille, l'emmne dans un bois; il lui rappelle la nuit o elle
lui a coup la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme
trouve moyen de lui faire dtourner la tte, et le tue.--Dans un conte
toscan (Comparetti, n 1, p. 2), le voleur se fait reconnatre de la
jeune fille, aprs le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il
la laisse dans une auberge, d'o elle s'chappe, et le conte s'gare
ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre
thme.

Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernire partie est plus
complte; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes
prcdents: Douze brigands se glissent l'un aprs l'autre dans une
maison par un trou qu'ils ont creus sous le mur. Mais, comme dans le
conte allemand,  mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur
coupe la tte. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il
retire brusquement la tte, mais non sans que la jeune fille en ait
coup la moiti. Il se prsente ensuite comme prtendant  la main de la
jeune fille; celle-ci est force par ses parents de l'pouser. Emmene
par le brigand dans sa maison, elle s'en chappe, quand elle voit
qu'elle va tre gorge. Les brigands se mettent  sa poursuite, et elle
grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la
blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et,
comme la nuit noire est arrive, le brigand croit que ce sont des
gouttes de pluie. Rentr  la maison, il voit qu'il est couvert de sang.
Aussi, le lendemain, la bande recommence  chercher la jeune femme.
Celle-ci a rencontr un homme qui conduisait une charrette charge
d'corces d'arbres, et l'homme l'a cache sous ces corces. Arrivent les
brigands; ils arrtent la charrette et se mettent  jeter les corces
par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils
se lassent bientt, et s'en vont sans avoir t jusqu'au fond. La jeune
femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'tant
prsent, on le met  mort. (Le voiturier avec sa charrette charge
d'corces correspond, comme on voit, dans ce rcit, au charbonnier avec
ses sacs de notre premire variante.)--Un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, I, n 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance
avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'hrone est,
comme dans notre conte, une fille de meunier. Le corps du rcit se
rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du
meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs,
grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'tant arrts
dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse
tombe  grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il
commence  pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte
lithuanien, le sang qui coule.) Arrives dans un village voisin, les
deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.

                                * * *

Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan)
sont, pour l'introduction, plus ou moins altrs; mais ils ont une
dernire partie qui n'existe pas dans les prcdents. Dans le premier
conte sicilien (Gonzenbach, n 10), les trois filles d'un marchand
restent seules pendant l'absence de leur pre. Les anes donnent
l'hospitalit  un prtendu mendiant, malgr Maria, la plus jeune. La
nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses
camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrire, prvenir la
police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps aprs, le chef des
voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria.
Aprs les noces, il l'emmne, et, arriv dans une campagne dserte, il
l'attache  un arbre et la frappe  coups redoubls; puis il s'loigne
pour aller chercher ses compagnons. Viennent  passer un paysan et sa
femme, qui portent au march des balles de coton. Ils la cachent dans
une de ces balles et la chargent sur un de leurs nes. (C'est tout 
fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les
voleurs les rejoignent bientt, et, pour s'assurer si Maria ne serait
pas dans une des balles, le chef y enfonce son pe  plusieurs
reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'pe, qui s'est teinte
de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus
tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le
palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un
profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller
la jeter dans une chaudire d'huile bouillante. Maria obtient d'aller
chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le
secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se rveille. C'est
le voleur qui est jet dans la chaudire.--Les balles de coton, les
coups d'pe, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se
retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, n
17).--Le second conte sicilien (Pitr, n 115) a sa physionomie propre:
Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puis dans leurs
trsors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs
l'attachent  un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la
faire bouillir dans une chaudire. Pendant leur absence, passe un
vieillard avec un ne et ses paniers, remplis de coton, il cache la
jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de
Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux
dans les paniers de l'ne, mais les voyant sortir nets, ils s'loignent.
Le vieillard donne  la jeune fille un palais qui,  son commandement,
sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint
Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prires,
autrement il la livrera aux voleurs. Bientt, la jeune fille pouse le
roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prires. Les voleurs
arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller
du roi, qui ne peut plus se rveiller, et se saisissent de la jeune
fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la dlivre.

                                * * *

Trois contes, un conte grec moderne de l'le de Chypre et deux contes
allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons
d'tudier, prsentent une curieuse combinaison des autres thmes avec le
thme de _la Barbe-Bleue_. Dans le premier conte souabe (Meier, n 63),
un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est dguis en
grand seigneur, pouse l'ane et l'emmne dans son chteau. Il lui
dfend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un oeuf qu'elle
doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la
porte de la chambre dfendue et y voit un cadavre et du sang. L'oeuf
chappe de sa main, et elle ne peut le prsenter  son mari, quand
celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre
dguisement et pouse la seconde fille du meunier,  laquelle il arrive
la mme aventure qu' son ane. La plus jeune, que le voleur pouse
aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre dfendue, de mettre
l'oeuf en lieu sr; elle peut donc le prsenter au voleur. Elle montre 
celui-ci une prtendue lettre qui lui annonce que son pre le meunier
est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont
au moulin, on arrte le voleur et on le met  mort. Un jour, la fille du
meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent 
un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudire de poix
bouillante. Pendant qu'ils sont alls chercher du bois, une vieille
femme la dlivre et un charretier la cache sous une auge qui est
embote dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulvent
successivement toutes les auges, except la dernire, pensant qu'elle ne
peut tre dessous. Enfin ils sont pris et excuts. (Comparer le second
conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)--Le conte grec moderne
(E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un
bcheron a pous un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa
maison, en lui dfendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un
jour, et voit par une fentre son mari qui se change en ogre  trois
yeux et se met  dvorer un cadavre. Pour la punir de sa dsobissance,
l'ogre veut la faire rtir  la broche. Elle s'chappe, et le chamelier
du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux.
L'ogre, tant arriv, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu,
mais sans rien dcouvrir. La jeune femme ensuite pouse le fils du roi.
Elle se tient cache dans une tour. L'ogre parvient  s'y introduire
pendant la nuit, et il jette de la poussire de cadavre sur le prince,
afin qu'il ne se rveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la
manger. Sur l'escalier, o elle avait fait rpandre des pois chiches,
elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, o un lion et
un tigre le dvorent.

Un conte portugais (Braga, n 42), qui prsente aussi, mais sous une
forme altre, l'pisode de _la Barbe-Bleue_, a l'introduction qui
faisait dfaut aux trois contes prcdents. Cette introduction dbute
presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, n 10), cit plus
haut; nous y retrouvons le prtendu mendiant  qui les deux filles
anes d'un marchand donnent l'hospitalit, malgr la plus jeune. Ici,
le voleur a une main de mort, qu'il allume pour maintenir les jeunes
filles dans le sommeil. Aprs que la plus jeune a barricad la porte
pour l'empcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa main de
mort, qu'il a laisse dans la maison. Elle lui dit alors de passer la
main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'pe.

                                * * *

Ce passage du conte portugais peut servir  expliquer le passage
correspondant du conte lorrain o il est question de la main de
gloire. La main de gloire, qu'ont les voleurs dans notre conte, et
qui, du reste, n'y joue aucun rle actif, est identique  la main de
mort du conte portugais. D'aprs M. F. Liebrecht (_Heidelberger
Jahrbcher_, 1868, p. 86), la main de gloire est forme de la main
dessche d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite
de graisse humaine et d'autres ingrdients. La vertu de ce talisman,
c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans
le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.--On peut lire,
 ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de
Bordeaux dans le _Magasin pittoresque_, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir
aussi divers dtails dans W. Henderson: _Notes on the Folklore of the
Northern Counties of England and the Borders_ (nouvelle dition,
Londres, 1879, pp. 239-240). Le _Folklore Record_ (vol. III, 1881, p.
297) signale l'existence de cette ide superstitieuse dans un conte
toscan.

Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussire de cadavre,
qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote,
ont beaucoup d'analogie avec la main de gloire ou la main de mort.

                  *       *       *       *       *

Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, n
40, dont Proehle, II, n 33, et Schambach et Mller, p. 304, sont des
variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);--un conte norwgien
(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 231);--un conte anglais
(Halliwell, p. 47);--un conte hongrois (Erdelyi-Stier, n 6);--un conte
des Tsiganes de la Bohme et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne,
classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);--un conte
lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit,
l'introduction de la _Fille du Meunier_; mais ils offrent, avec le reste
de ce conte, la plus frappante ressemblance.

Prenons, comme exemple, le conte hessois n 40 de la collection Grimm.
Nous y retrouvons l'invitation faite  l'hrone par son fianc de
l'aller visiter, la maison  l'aspect sombre au milieu de la fort,
l'autre jeune fille tue par les brigands, le rcit du prtendu rve,
fait pendant le festin, avec le refrain: Mon ami, ce n'tait qu'un
rve. Une petite diffrence, c'est que l'hrone emporte de la maison
des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois
a aussi un dtail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille
entre chez son fianc, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de
cette maison, qui est une maison d'assassins.--Ce trait figure dans tous
les contes de ce groupe, except dans le conte tsigane et dans les
contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte
hongrois, l'oiseau dit  la jeune fille de prendre garde; dans le conte
norwgien, il lui crie: Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas
trop hardie. (Par suite d'une altration vidente, dans le conte
anglais, ces mmes paroles: Sois hardie, sois hardie, mais pas trop
hardie, ne sont pas prononces par un oiseau; elles se trouvent
inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien,
l'oiseau dit  la jeune fille de se cacher sous le lit.--Enfin, le rcit
du rve suppos se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe,
except dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la
collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de
montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupe avec l'anneau.
Notons que, dans ce conte allemand, l'hrone est la fille d'un meunier.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit en commenant que l'introduction de notre _Fille du
Meunier_ ne se retrouve gure que dans des contes qui, pour le corps du
rcit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul
conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en ralit,  cette
classe de contes, dont il offre tous les lments, avec intercalation de
plusieurs des lments principaux du dernier groupe. Dans ce conte
allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Mller, p. 307), l'hrone est
la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est  peu
prs celle du conte lithuanien cit plus haut, avec les onze brigands
dcapits et le douzime bless  la tte. La jeune fille pouse ce
dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmne dans sa maison et
veut la tuer; mais elle lui chappe.--Jusqu'ici ce conte se rattache 
la premire srie de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la
jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce
retour, et,  partir de l, le rcit combine les lments des deux
classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme
revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientt
arrivent les brigands, tranant derrire eux une belle jeune fille
qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute
sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain  le chercher.
Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe
au milieu des brigands couchs par terre. Elle les a un peu frls, et
la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lvent,
sortent et l'aperoivent de loin dans la fort. La jeune femme se cache
dans un trou. Un des brigands y enfonce son pe et la blesse au talon;
mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'pisode du voiturier qui,
ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent 
coups d'pe. Quelque temps aprs, les douze brigands se rendent dans
une auberge o la jeune femme s'est engage comme servante, et le chef
se prsente comme prtendant  sa main. Elle le reconnat et feint
d'tre dispose  l'pouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle
va lui raconter un rve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la
maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau.
Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cerne et on les prend
tous.




XVII

L'OISEAU DE VRIT


Il tait une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la guerre,
laissant sa femme enceinte.

La mre du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait qu'inventer
pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la reine mit au monde
deux enfants, un garon et une fille; aussitt la vieille reine crivit
au roi que sa femme tait accouche d'un chien et d'un chat. Il rpondit
qu'il fallait mettre le chien et le chat dans une bote et jeter la
bote  la mer. On enferma les deux enfants dans une bote, que l'on
jeta  la mer.

Peu de temps aprs, un marchand et sa femme, qui parcouraient le pays
pour vendre leurs marchandises, vinrent  passer par l; ils aperurent
la bote qui flottait sur l'eau. Oh! la belle bote! dit la femme; je
voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans: ce doit tre quelque chose de
prcieux. Le marchand retira de l'eau la bote et la donna  sa femme.
Celle-ci n'osait presque y toucher; elle finit pourtant par l'ouvrir et
y trouva un beau petit garon et une belle petite fille. Le marchand et
sa femme les recueillirent et les levrent avec deux enfants qu'ils
avaient. Chaque jour le petit garon se trouvait avoir cinquante cus,
et chaque jour aussi sa soeur avait une toile d'or sur la poitrine.

Un jour que le petit garon tait  l'cole avec le fils du marchand, il
lui dit: Mon frre, j'ai oubli mon pain; donne-m'en un peu du
tien.--Tu n'es pas mon frre, rpondit l'autre enfant, tu n'es qu'un
btard: on t'a trouv dans une bote sur la mer, on ne sait d'o tu
viens. Le pauvre petit fut bien afflig. Puisque je ne suis pas ton
frre, dit-il, je veux chercher mon pre. Il fit connatre son
intention  ses parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup,
peut-tre aussi un peu  cause des cinquante cus, firent tous leurs
efforts pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garon prit sa
soeur par la main et lui dit: Ma soeur, allons-nous-en chercher notre
pre. Et ils partirent ensemble.

Ils arrivrent bientt devant un grand chteau; ils y entrrent et
demandrent si l'on n'avait pas besoin d'une relaveuse de vaisselle et
d'un valet d'curie. Ce chteau tait justement celui de leur pre. La
mre du roi ne les reconnut pas; on et dit pourtant qu'elle se doutait
de quelque chose; elle les regarda de travers en disant: Voil de beaux
serviteurs! qu'on les mette  la porte. On ne laissa pas de les
prendre; ils faisaient assez bien leur service, mais la vieille reine
rptait sans cesse: Ces enfants ne sont propres  rien;
renvoyons-les.

Elle dit un jour au roi: Le petit s'est vant d'aller chercher l'eau
qui danse. Le roi fit aussitt appeler l'enfant. Ecoute, lui dit-il,
j'ai  te parler.--Sire, que voulez-vous?--Tu t'es vant d'aller
chercher l'eau qui danse.--Moi, sire! comment ferais-je pour aller
chercher l'eau qui danse? je ne sais pas mme o se trouve cette
eau.--Que tu t'en sois vant ou non, si je ne l'ai pas demain  midi, tu
seras brl vif.--A la garde de Dieu! dit l'enfant, et il partit.

Sur son chemin il rencontra une vieille fe, qui lui dit: O vas-tu,
fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi; je ne sais qui je suis. La
mre du roi invente cent choses pour me perdre: elle veut que j'aille
chercher l'eau qui danse; je ne sais pas seulement ce que cela veut
dire.--Que me donneras-tu, dit la fe, si je te viens en aide?--J'ai
cinquante cus, je vous les donnerai bien volontiers.--C'est bien. Tu
iras dans un vert bocage; tu trouveras de l'eau qui danse et de l'eau
qui ne danse pas; tu prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu
partiras bien vite. Le jeune garon trouva l'eau demande et la
rapporta au roi. Danse-t-elle? dit le roi.--Je l'ai vue danser, je ne
sais si elle dansera.--Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on la
mette en place.

Le lendemain, la vieille reine dit au roi: Le petit s'est vant
d'aller chercher la rose qui chante. Le roi fit appeler l'enfant et lui
dit: Tu t'es vant d'aller chercher la rose qui chante.--Moi, sire!
comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui chante? jamais je
n'en ai entendu parler.--Que tu t'en sois vant ou non, si je ne l'ai
pas demain  midi, tu seras brl vif.

L'enfant se mit en route et rencontra encore la fe. O vas-tu, fils de
roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Le roi veut
que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne sais o la
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Ce que je vous ai
donn la premire fois, cinquante cus.--C'est bien. Tu iras dans un
beau jardin; tu y verras des roses qui chantent et des roses qui ne
chantent pas; tu cueilleras bien vite une rose qui chante et tu
reviendras aussitt, sans t'amuser en chemin. Le jeune garon suivit
les conseils de la fe et rapporta la rose au roi. La rose ne chante
pas, dit la vieille reine.--Nous verrons plus tard, rpondit le roi.

Quelque temps aprs, la vieille reine dit au roi: La petite s'est
vante d'aller chercher l'oiseau de vrit. Le roi fit appeler l'enfant
et lui dit: Tu t'es vante d'aller chercher l'oiseau de vrit.--Non,
sire, je ne m'en suis pas vante; o donc l'irais-je chercher, cet
oiseau de vrit?--Que tu t'en sois vante ou non, si je ne l'ai pas
demain  midi, tu seras brle vive.

La jeune fille s'en alla donc; elle rencontra aussi la fe sur son
chemin. O vas-tu, fille de roi?--Je ne suis pas fille de roi; je suis
une pauvre relaveuse de vaisselle. La mre du roi veut nous perdre?
elle m'envoie chercher l'oiseau de vrit, et je ne sais o le
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Je vous donnerai
une toile d'or; si ce n'est pas assez, je vous en donnerai deux.--Eh
bien! fais tout ce que je vais te dire. Tu iras  minuit dans un vert
bocage; tu y verras beaucoup d'oiseaux; tous diront: _C'est moi!_ un
seul dira: _Ce n'est pas moi!_ C'est celui-l que tu prendras, et tu
partiras bien vite; sinon, tu seras change en pierre de sel.

Quand la jeune fille entra dans le bocage, tous les oiseaux se mirent 
crier: C'est moi! c'est moi! Un seul disait: Ce n'est pas moi! Mais
la jeune fille oublia les recommandations de la fe, et elle fut change
en pierre de sel.

Son frre, ne la voyant pas revenir au chteau, demanda la permission
d'aller  sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille fe. O
vas-tu, fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je
suis. Ma soeur est partie pour chercher l'oiseau de vrit, et elle
n'est pas revenue.--Tu retrouveras ta soeur avec l'oiseau, dit la fe.
Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Cinquante cus, comme
toujours.--Eh bien!  minuit tu iras dans un vert bocage; mais ne fais
pas comme ta soeur: elle n'a pas cout mes avis, et elle a t change
en pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous: _C'est
moi!_ tu prendras bien vite celui qui dira: _Ce n'est pas moi!_ tu lui
feras becqueter la tte de ta soeur, et elle reviendra  la vie.

Le jeune garon fit ce que lui avait dit la fe: il prit l'oiseau, lui
fit becqueter la tte de sa soeur, qui revint  la vie, et ils
retournrent ensemble au chteau. On mit l'oiseau de vrit dans une
cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un buffet.

Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le roi dit: Il
faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous nous assurerons
si les enfants ont vraiment rapport ce que je leur ai demand. Il vint
donc beaucoup de grands seigneurs. La vieille reine grommelait: Voil
de belles merveilles que cette eau, et cette rose, et cet oiseau de
vrit!--Patience, dit le roi, on va voir ce qu'ils savent faire.
Pendant le festin, l'eau se mit  danser et la rose  chanter, mais
l'oiseau de vrit ne disait mot. Eh bien! lui dit le roi, fais donc
ce que tu sais faire.--Si je parle, rpondit l'oiseau, je rendrai bien
honteux certaines gens de la compagnie.--Parle toujours, dit le
roi.--N'est-il pas vrai, dit l'oiseau, qu'un jour o vous tiez  la
guerre, votre mre vous crivit que la reine tait accouche d'un chien
et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous avez command de les jeter  la
mer? Et comme le roi faisait mine de se fcher, l'oiseau reprit: Ce
que je dis est la vrit, la pure vrit. Eh bien! ce chien et ce chat,
les voici; ce sont vos enfants, votre fils et votre fille.

Le roi, furieux d'avoir t tromp, fit jeter la vieille reine dans de
l'huile bouillante. Depuis lors, il vcut heureux et il russit toujours
dans ses entreprises, grce  l'oiseau de vrit.


REMARQUES

Notre conte est, sur divers points, altr ou incomplet. Ainsi, il a
perdu l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes
similaires. Nous n'tudierons, pas en dtail cette introduction, sur
laquelle M. R. Koehler s'est longuement tendu dans ses remarques sur un
conte avare (Schiefner, n 12). Nous en indiquerons seulement les
principales formes.

                  *       *       *       *       *

L'introduction qui nous parat se rapprocher le plus de la forme
primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, n 5): Trois
soeurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant.
L'une dit: Si j'pousais le fils du roi, avec quatre _grani_ de pain je
rassasierais tout un rgiment (dans une variante: avec un morceau de
drap j'habillerais toute l'arme), et il en resterait encore.--Et moi,
dit la seconde, avec un verre de vin j'abreuverais tout un rgiment, et
il en resterait encore.--Moi, dit la plus jeune, je donnerais au fils
du roi deux enfants, un garon avec une pomme d'or dans la main, et une
fille avec une toile d'or au front. Le fils du roi, qui passait, a
entendu la conversation, et il pouse la plus jeune des trois soeurs. La
jalousie que les deux anes en conoivent contre la jeune reine
rattache cette introduction au corps du rcit, o on les voit jouer le
mme rle que la mre du roi dans notre conte.--Dans un conte du Brsil
(Romro, n 2), trois soeurs, tant un jour  leur balcon, voient passer
le roi; l'ane dit que, si elle l'pousait, elle lui ferait une chemise
comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleons
comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois
enfants avec des couronnes sur la tte. Le roi, qui a tout entendu,
pouse la plus jeune.--L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p.
38) ressemble beaucoup  celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour
cette premire forme d'introduction, un conte allemand (Proehle, I, n
3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte
italien des Abruzzes (Finamore, n 39), tous moins bien conservs.

Dans un second conte sicilien (Pitr, n 36), cette introduction est
modifie, en ce que les deux anes parlent d'pouser non le roi, mais
tel ou tel officier du palais: Si j'pousais l'chanson du roi, dit
l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais  boire  toute la cour,
et il en resterait.--Et moi, dit la seconde, si j'pousais le matre
de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les
serviteurs.--Comparer un conte toscan (Imbriani, _Novellaja
Fiorentina_, n 9).

L'introduction de plusieurs autres contes s'loigne encore davantage de
la premire forme: dans ce groupe, les deux soeurs anes expriment tout
simplement le dsir d'pouser des officiers du palais, sans se vanter de
pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le mme
langage que dans tous les contes indiqus ci-dessus. Ainsi, dans un
conte de la Basse-Bretagne (_Mlusine_, 1877, col. 206), l'une des trois
filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien pouser le jardinier du
roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisime, le fils du
roi. Et je lui donnerai, ajoute-t-elle, trois enfants: deux garons
avec une toile d'or au front, et une fille avec une toile
d'argent.--Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous
mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di S.
Stefano_, n 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe
(Jagitch, n 25) un conte grec moderne de l'le de Syra (Hahn, n 69).
Comparer un conte toscan (Nerucci, n 27), o cette introduction est
encore plus altre.--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 107),
on rapporte seulement les paroles de la plus jeune soeur.

Dans un autre groupe, la plus jeune soeur elle-mme se borne  faire un
souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, n 26), les deux anes se souhaitent pour mari, l'une le
boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisime dit qu'elle
voudrait pouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux
qu'elle lui donnerait.--Comparer deux contes italiens, l'un de Pise
(Comparetti, n 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, n 55); un conte
islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi
le conte westphalien n 96 de la collection Grimm.

Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont
plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes
allemands (Wolf, p. 168;--Meier, n 72), dans un conte autrichien
(Vernaleken, n 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
112), dans deux contes siciliens (Pitr, I, p. 328 et p. 330).

                                * * *

En examinant d'un peu prs notre _Oiseau de Vrit_, on voit qu'il y est
demeur un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux
des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garon se
trouvait avoir cinquante cus, et, chaque jour aussi, la petite fille
avait une toile d'or sur la poitrine. Ce dtail des dons merveilleux,
non expliqu, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et
notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'pouser le roi,
de donner  son mari des enfants ayant telles ou telles qualits
extraordinaires.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit que, dans la forme bien conserve du conte, la jalousie
des deux soeurs anes  l'gard de leur cadette rattache
l'introduction au corps du rcit. Ce sont, en effet, les deux soeurs
qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui
exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette
introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on
ne parle pas des soeurs de la jeune reine, et qu' leur place figure la
mre du roi. Mais c'est par suite d'une vidente altration que deux ou
trois contes appartenant au type complet ne donnent un rle aux soeurs
que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mre du roi,
mcontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'le
de Syra, les contes italiens n 30 de la collection Comparetti et n 16
de la collection Gubernatis).--La mre du roi est remplace par les
soeurs de celui-ci dans le conte toscan n 6 de la collection Imbriani,
et par ses frres dans le conte catalan.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes ci-dessus mentionns, les enfants sont
recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un
jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte
italien de la Basilicate (Comparetti, n 6) et dans un conte sicilien
(Pitr, _Nuovo Saggio_, n 1), par un marchand, comme dans le conte
lorrain.--Le conte sicilien n 36 de la collection Pitr a ici quelque
chose de particulier. Les trois enfants ont t dposs devant la porte,
pour que les chiens les mangent. Viennent  passer trois fes. La
premire envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse
qui ne se vide jamais; la troisime, un anneau qui doit changer de
couleur s'il arrive malheur  l'un d'eux.

Dans plusieurs contes (sicilien n 5 de la collection Gonzenbach; toscan
n 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la
collection Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents
adoptifs  la suite d'une dispute avec les enfants de ceux-ci qui les
ont traits de btards, comme dans notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol
allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est leur pre adoptif lui-mme qui
leur a dit un jour qu'il n'tait pas leur vrai pre. Dans le second
conte catalan et dans le conte islandais, il leur fait cette rvlation
avant de mourir.--Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la
cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, n 30), ou bien ils
vont habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donn
(Comparetti, n 6; Imbriani, n 6).--Ailleurs (conte du Tyrol italien,
conte breton), ils ont t recueillis par le jardinier du chteau et se
trouvent ainsi, tout naturellement, en relations avec le roi leur pre.

                  *       *       *       *       *

Un trait particulier du conte lorrain, c'est que, pour perdre les
enfants, la vieille reine les accuse de s'tre vants de mener  bonne
fin telle ou telle entreprise prilleuse. C'est l un thme fort connu
et qu'on a dj rencontr dans notre collection (voir notre n 3, _le
Roi d'Angleterre et son Filleul_), mais que nous n'avons jamais vu
entrer comme lment dans les contes du type de celui que nous tudions
ici. Le plus souvent, dans ces contes, les soeurs de la jeune reine ou
sa belle-mre cherchent, elles-mmes ou par des missaires,  veiller
chez les enfants (qui, l, ne sont pas au service du roi leur pre) le
dsir de possder les objets merveilleux, et  les pousser de cette
faon  leur perte. Ainsi, dans un des contes siciliens cits plus haut
(Pitr, n 36), la sage-femme qui jadis a expos les trois enfants s'en
va trouver la jeune fille, pendant que celle-ci est seule, et lui dit
qu'il lui manque l'eau qui danse. Si ses frres lui veulent du bien, ils
iront la lui chercher. La sage-femme parle plus tard  la jeune fille de
la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.

Dans ce conte sicilien, les objets merveilleux sont, comme on voit, 
peu prs identiques  ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui
chante, oiseau de vrit). Du reste, il en est de mme dans bon nombre
des contes indiqus plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien
(Schneller, n 26), oiseau qui parle, eau qui danse, arbre qui chante;
dans un conte russe cit par M. de Gubernatis (_Zoological Mythology_,
II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui chante et eau de la vie; dans
le conte basque (Webster, p. 176), arbre qui chante, oiseau qui dit la
vrit et eau qui rajeunit; dans le conte de la Basse-Bretagne, eau qui
danse, pomme qui chante et oiseau de vrit[199], etc.--Dans un autre
conte breton de mme titre que notre conte (_le Conteur breton_, par A.
Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vrit, jusqu' ce qu'il
soit pris, est l'oiseau du mensonge. On remarquera qu'on en peut dire
autant de l'oiseau du conte lorrain.

    [199] Dans un conte espagnol de cette famille (Caballero, II, p.
    42), nous trouvons aussi l'oiseau de la vrit (_el pajaro de la
    verdad_).

                                * * *

Notons ici un dtail qui figure dans presque tous les contes de cette
famille et qui manque dans le ntre: avant de se mettre en route  la
recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent  leur soeur
un objet qui lui fera savoir s'il leur est arriv malheur, par exemple,
un anneau qui, dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection
Gonzenbach); une chemise qui deviendra noire (conte grec moderne),
etc.--Nous avons dj rencontr ce trait dans notre n 5, _les Fils du
Pcheur_, et nous ne pouvons que renvoyer  nos remarques sur ce conte
(pp. 70-72).

                                * * *

La fe qui donne aux enfants des conseils pour les aider  mener  bonne
fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans nos 6 et 7 de la
collection Imbriani; mais la vieille des deux contes toscans ne salue
pas les jeunes gens et leur soeur du titre de fils de roi, comme dans le
conte lorrain.--D'ordinaire le personnage qui dit aux enfants o sont
les objets merveilleux et leur indique la manire de s'en emparer, est
un vieillard, parfois un ermite (contes siciliens, conte italien de la
Basilicate) ou un moine (conte grec moderne, conte basque). Dans les
contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes gens  son frre
plus g, ermite lui aussi, et ce dernier  un troisime frre,
galement ermite et plus vieux encore.

Notre conte est,  notre connaissance, le seul o la jeune fille ne
dlivre pas son frre (ou ses frres), mais est dlivre par lui.

Dans presque tous les contes que nous avons numrs, les frres sont
changs en statues de pierre ou de marbre; dans le conte allemand de la
collection Wolf, en statues de sel, comme la soeur dans le conte
lorrain.

Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de
particulier, que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une
vieille femme, vont trouver l'oiseau mystrieux pour le questionner sur
leur origine[200].

    [200] Un autre conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 63) prsente ici
    la forme ordinaire.

Presque toujours, comme dans notre conte, c'est dans un festin que,
tantt d'une faon, tantt de l'autre, l'oiseau rvle au roi qu'il a
devant lui ses enfants.

                  *       *       *       *       *

Au sicle dernier, un conte analogue  tous les contes prcdents tait
insr dans un livre intitul _le Gage touch_, publi  Paris, en 1722.
Dans ce conte, qui nous est connu seulement par une courte analyse
donne par M. E. Rolland (_Mlusine_, 1877, col. 214), il est question
de souhaits des trois soeurs. Si j'tais la femme du roi, dit la
troisime, je ne souhaiterais rien tant que d'avoir  la fois deux
garons et une fille qui vinssent au monde chacun avec une toile d'or
au front. Ici c'est la reine-mre qui crit au roi que la jeune reine
est accouche de deux chats et d'une chatte. Les objets merveilleux sont
la pomme qui chante, l'eau qui danse, et, comme dans notre conte, dans
le conte espagnol et dans les contes bretons, l'oiseau de vrit.

Au milieu du XVIe sicle, en Italie, nous retrouvons un conte de ce type
parmi les nouvelles de Straparola (n 3 des contes extraits de
Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). L'introduction
a beaucoup de rapport avec celle du conte sicilien n 36 de la
collection Pitr, cit plus haut. Si j'pousais le majordome du roi,
dit l'ane des trois soeurs, je me vante de pouvoir, avec un verre de
vin, dsaltrer toute la cour.--Et moi, dit la seconde, avec un fuseau
que j'ai, je filerais assez de toile pour donner  toute la cour de
belles et fines chemises. La troisime dit que, si elle avait le roi
pour mari, elle lui donnerait  la fois trois enfants, deux garons et
une fille, tous avec de longs cheveux d'or, un collier au cou et une
toile au front. Pendant l'absence du roi, la jeune reine met en effet
au monde trois enfants tels qu'elle les a promis, mais ses soeurs, qui
la hassent, apportent  la reine-mre, qui elle aussi dteste sa bru,
trois petits chiens qu'on substitue aux enfants. Ceux-ci sont mis dans
une bote et exposs sur la rivire: un meunier les recueille. Chaque
fois qu'on leur coupe les cheveux, il tombe des perles et des pierres
prcieuses. Devenus grands et apprenant que le meunier n'est pas leur
pre, les deux princes et leur soeur quittent le moulin et vont
s'tablir dans la ville du roi. La reine-mre envoie auprs de la jeune
fille la sage-femme qui lui parle de l'eau qui danse, puis de la pomme
qui chante, puis enfin de l'oiseau vert. Les deux frres, aprs avoir
russi  rapporter l'eau et la pomme, sont changs en statues de pierre
quand ils veulent prendre l'oiseau. La jeune fille russit  s'en
emparer, rend la vie  ses frres, et l'oiseau rvle dans un festin
toute la vrit.

Ce conte de Straparola a t imit, au XVIIe sicle, par Mme d'Aulnoy,
sous le titre de _La Princesse Belle-Etoile_.

En 1575, une forme incomplte du conte qui nous occupe tait publie
dans un livre portugais, les _Contos do proveito e exemplo_ (Contes pour
le profit et l'exemple), de Gonalo Fernandes Trancoso. Ce conte, que M.
Coelho nous fait connatre dans la prface de sa collection (p. XVIII),
appartient, pour son introduction, au premier groupe indiqu ci-dessus.
Chacune des trois soeurs dit ce qu'elle ferait si elle pousait le roi:
la premire ferait de superbes ouvrages d'or et de soie; la seconde, de
prcieuses chemises; la troisime aurait deux fils beaux comme l'or et
une fille belle comme l'argent. C'est la plus jeune que le roi pouse.
Quand la reine accouche, les deux anes, jalouses, substituent aux
enfants un serpent et d'autres monstres. La reine est chasse par le roi
et trouve un refuge dans un couvent. Les enfants sont recueillis par un
pcheur.--Dans ce vieux conte portugais, il manque toute la partie
relative aux expditions des jeunes gens  la recherche d'objets
merveilleux. Le mystre de la naissance des enfants est rvl au roi,
qui les a vus prs de la maison du pcheur, par une ancienne servante de
la reine, dont les mchantes soeurs avaient fait leur complice, et que
le remords tourmente.

Un roman du moyen-ge qui a t imprim en 1499 et qui a t analys
dans les _Mlanges tirs d'une grande Bibliothque_ (t. F, p. 4 seq.),
l'_Histoire du Chevalier au Cygne_, prsente, dans son introduction, un
grand rapport avec les contes que nous tudions: Une reine met  la fois
au monde six fils et une fille, tous d'une beaut parfaite et portant
chacun une chane d'or au cou. La sage-femme, par ordre de la
reine-mre, dit que la reine est accouche de sept petits chiens. Un
cuyer de la vieille reine, charg par elle de faire prir les enfants,
en a piti et les dpose prs d'un ermitage. Ils sont levs par
l'ermite. Quand ils ont environ sept ans, un chasseur les voit dans la
fort et parle d'eux  la vieille reine qui, comprenant ce qu'ils sont,
envoie le chasseur pour les tuer. Celui-ci se contente de leur enlever,
 cinq garons et  la petite fille qu'il trouve, leurs colliers d'or,
et les enfants sont changs en cygnes, etc.

D'autres romans du moyen-ge reproduisent ce trait d'une reine accuse
d'avoir mis au monde des petits chiens (_op. cit._, t. H, p. 189, t. O,
p. 131).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous trouvons d'abord un conte populaire indien du Deccan
(miss M. Frere, n 4) qui, pour l'introduction, a du rapport avec les
contes de ce type: Un radjah, qui a douze femmes et point d'enfants,
pouse encore la fille d'un jardinier, nomme Guzra-Bai, au sujet de
laquelle il lui a t prdit qu'elle lui donnerait cent fils et une
fille. Pendant qu'il est en voyage, Guzra-Bai met au monde, en effet,
cent petits garons et une petite fille. Les douze reines, qui la
dtestent, disent  une vieille servante de les dbarrasser des enfants;
celle-ci les porte hors du palais sur un tas de poussire, pensant que
les rats et les oiseaux de proie les dvoreront. Puis, de concert avec
les reines, elle met une pierre dans chaque petit berceau. Quand le
radjah est de retour, les reines accusent Guzra-Bai d'tre une sorcire,
et la servante affirme que les enfants se sont transforms en pierres.
Le radjah condamne Guzra-Bai  tre emprisonne pour le reste de sa vie.
Les enfants chappent au sort qui leur tait rserv, et, aprs nombre
d'aventures, la vrit triomphe[201].

    [201] Il peut tre intressant de constater que, dans le cours de ce
    conte indien, tous les enfants moins un (ici, la jeune fille) sont
    mtamorphoss en oiseaux, comme dans le roman du moyen-ge, mais
    dans des circonstances absolument diffrentes.

Un autre conte indien, celui-ci recueilli dans le Bengale, prsente
cette mme introduction sous une forme beaucoup plus voisine de celle
des contes europens (miss Stokes, n 20): Il tait une fois une fille
de jardinier qui avait coutume de dire: Quand je me marierai, j'aurai
un fils avec une lune au front et une toile au menton. Le roi l'entend
un jour parler ainsi et l'pouse. Un an aprs, pendant que le roi est 
la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et
une toile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont
jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme  prix d'or et lui disent de
faire disparatre le nouveau-n, et elles annoncent  la fille du
jardinier qu'elle est accouche d'une pierre. Le roi, furieux  cette
nouvelle, relgue la jeune femme parmi les servantes du palais. La
sage-femme met l'enfant dans une bote qu'elle dpose ensuite dans un
trou, au milieu de la fort. L'enfant est sauv par le chien du roi,
puis par sa vache, et enfin par son cheval, nomm Katar. Aprs nombre
d'aventures, qui se rapportent au thme de notre n 12, _le Prince et
son Cheval_, et que nous avons rsumes dans les remarques de ce n 12
(p. 151), le jeune homme, sur le conseil de son cheval, se met en route
avec une nombreuse suite vers le pays du roi son pre. Il crit 
celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fte 
laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans
exception. Le peuple tant rassembl, le jeune homme, ne voyant pas sa
mre, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a
t reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands
honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar
raconte toute l'histoire.

Un conte arabe, recueilli  Mardin, en Msopotamie (_Zeitschrift der
Deutschen Morgenlndischen Gesellschaft_, 1882, p. 259), ressemble
encore davantage aux contes europens de cette famille: Un roi,
parcourant une nuit les rues de sa ville, entend la conversation de
trois soeurs; l'ane dit que, si le roi voulait l'pouser, elle lui
prparerait une tente, sous laquelle il y aurait place pour lui et pour
tous ses soldats et qui ne serait pas encore remplie. La seconde dit 
son tour qu'elle prparerait au roi un tapis o il y aurait place et au
del pour lui et pour tous ses soldats; la troisime, qu'elle lui
donnerait un fils dont les boucles de cheveux seraient alternativement
d'argent et d'or. Le roi pouse l'ane et lui demande o est la tente.
La tente, c'est le ciel l-haut. Il pouse ensuite la seconde et lui
demande o est le tapis, Le tapis, c'est la terre de Dieu, que voici.
Enfin, il pouse la troisime, qui, le temps venu, met au monde un petit
garon aux boucles de cheveux d'argent et d'or. Mais ses soeurs
soudoient la sage-femme et lui disent de substituer  l'enfant deux
(_sic_) chiens noirs. Le roi, furieux contre la jeune femme, ordonne de
la lier dans une peau de chameau et de l'exposer  la porte du palais
aux insultes des passants. Les deux soeurs mettent l'enfant dans une
bote, qu'elles jettent  la mer. Il est recueilli par un pcheur sans
enfants, qui l'apporte  sa femme. Celle-ci l'lve: toutes les fois
qu'elle le baigne, l'eau dont elle s'est servie se change en or.
L'enfant fait ainsi la fortune de ses parents adoptifs[202]. Devenu
grand, il entend une fois ses camarades lui dire, dans une querelle,
qu'il n'est pas le fils du pcheur. Il court interroger celui-ci, et,
apprenant qu'il a t trouv sur la mer, il se met en route  la
recherche de sa famille.--La dernire partie de ce conte est altre: le
jeune homme rencontre une jeune fille mystrieuse,  qui il promet de
l'pouser, et arrive avec elle dans la ville du roi son pre. Le roi
l'aperoit et dit, en rentrant dans son palais, qu'il a rencontr un
jeune homme aux cheveux de telle ou telle faon. Alors les soeurs de la
reine envoient une vieille dans la maison o logent les jeunes
trangers; mais la jeune fille la chasse. Le roi invite le jeune homme 
venir le voir, et lui dit de lui demander ce qu'il dsire; sur le
conseil de la jeune fille, il demande qu'on lui donne la femme qui est
expose  la porte du palais. Cela conduit la jeune fille  faire
connatre au roi la vrit[203].

    [202] Il en est  peu prs de mme dans le conte italien du XVIe
    sicle, o, comme on l'a vu, chaque fois que l'on coupe les cheveux
    aux enfants, il tombe des perles et des pierres prcieuses.--Dans un
    conte toscan de cette famille (Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, n
    6) et dans un conte sicilien (Pitr, _Nuovo Saggio_, n 1), les
    parents adoptifs des enfants s'enrichissent en vendant leurs cheveux
    d'or, qu'ils coupent de temps en temps.--Dans le conte lorrain, les
    enfants (cela ressort du rcit) font galement la fortune des gens
    qui les ont recueillis.

    [203] Un conte syriaque du nord de la Msopotamie (Prym et Socin, n
    83) se rapproche sur divers points de ce conte arabe, mais il est
    moins complet. Le seul point o il est mieux conserv, c'est que la
    reine a deux enfants, un garon et une fille, et non un seul, comme
    dans le conte arabe.

                                * * *

Dans ces divers contes orientaux, il manque une partie importante du
rcit, tel que nous le prsentent les contes europens: les expditions
prilleuses auxquelles les jeunes gens sont pousss par leurs ennemis.
Nous allons trouver cet pisode dans trois autres contes, galement
recueillis en Orient.

Il faut mentionner d'abord le conte arabe bien connu des _Mille et une
Nuits_, l'_Histoire de deux Soeurs jalouses de leur cadette_.
L'introduction se rapporte au troisime type que nous avons constat
dans les contes europens: les deux anes se contentent d'exprimer le
souhait, la premire d'pouser le boulanger du sultan, la seconde
d'pouser son chef de cuisine; la plus jeune, aprs avoir dit qu'elle
souhaiterait d'tre femme du sultan, ajoute: Je lui donnerais un prince
dont les cheveux seraient d'or d'un ct et d'argent de l'autre; quand
il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des yeux seraient des
perles, et autant de fois qu'il sourirait, ses lvres vermeilles
paratraient un bouton de rose quand il clt[204]. Dans ce conte, les
soeurs jalouses substituent aux deux petits princes et  la petite
princesse un chien, un chat et un morceau de bois[205]. Les enfants, qui
ne naissent pas tous en mme temps, comme dans d'autres contes de cette
famille, sont exposs dans une corbeille sur l'eau et recueillis par
l'intendant des jardins du sultan. Aprs la mort de leur pre adoptif,
ils vivent ensemble dans une maison de campagne btie par
celui-ci.--Ici, ce n'est ni une des soeurs jalouses, ni une femme
envoye par celles-ci qui veille dans l'esprit de la princesse le dsir
d'avoir l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune couleur
d'or; c'est une dvote musulmane qui parat n'avoir eu, en parlant de
ces objets merveilleux, aucune mauvaise intention. Comme dans la plupart
des contes europens, chacun des princes, avant de se mettre en
campagne, remet  la princesse un objet qui l'avertira des malheurs qui
pourraient arriver au jeune homme: l'an lui donne un couteau, duquel
il dgouttera du sang, s'il n'est plus en vie; le cadet, un chapelet
dont les grains, s'ils cessent de couler l'un aprs l'autre, marquera
que lui aussi est mort. C'est un vieux derviche  longue barbe qui
indique successivement  chacun des princes et  leur soeur o sont les
trois objets merveilleux, lesquels ici se trouvent runis au mme
endroit, comme dans plusieurs contes europens. Les deux princes sont
changs en pierres noires et dlivrs par la princesse, qui est parvenue
 s'emparer de l'oiseau, de l'arbre et de l'eau. Ici encore, c'est dans
un festin que l'oiseau fait ses rvlations.

    [204] Ici, videmment, Galland a d affaiblir l'original,
    aujourd'hui perdu. D'ordinaire, dans les contes, les personnages qui
    pleurent des perles, laissent tomber des roses de leurs lvres quand
    ils rient.--Du reste, il y a encore, dans cette introduction, une
    autre altration: il devait tre parl, non d'un prince, mais de
    deux princes et une princesse.

    [205] Dans un conte siamois (_Asiatic Researches_, Calcutta, 1836,
    t. XX, p. 348), la femme d'un roi est accuse par une rivale d'tre
    accouche d'un morceau de bois.

Un autre conte arabe, recueilli rcemment en Egypte (Spitta, n 11) a,
sur certains points,--introduction et pisode correspondant  celui de
la dvote musulmane des _Mille et une Nuits_,--mieux conserv la forme
primitive: Un roi, se promenant la nuit dans les rues de sa ville,
entend une femme qui dit: Si le roi m'pouse, je lui ferai une tourte
assez grande pour lui et son arme; une seconde dit  son tour: Si le
roi m'pouse, je lui ferai une tente assez grande pour lui et son
arme[206]; une troisime enfin: Si le roi m'pouse, je lui donnerai
un fils et une fille qui auront alternativement un cheveu d'or et un
cheveu d'hyacinthe; s'ils pleurent, il tonnera et la pluie tombera, et,
s'ils rient, le soleil et la lune paratront. Le roi les pouse toutes
les trois. Les deux premires, sommes de faire ce qu'elles ont promis,
disent qu'elles n'ont point parl srieusement. Le roi les envoie  la
cuisine avec les esclaves. Pour la troisime, il faut bien attendre.
Quand elle est au moment d'accoucher, l'autre femme du roi[207] suborne
la sage-femme, qui substitue aux deux enfants deux petits chiens. Les
enfants sont exposs sur l'eau dans une bote, et recueillis par un
pcheur et sa femme. Quand ils ont douze ans, le roi voit un jour le
jeune garon, Mohammed l'Avis, et le prend en affection. La femme du
roi s'en aperoit et elle fait des reproches  la sage-femme. Celle-ci,
qui est sorcire, se transporte chez le pcheur et dit  la jeune fille:
Pourquoi restes-tu seule ainsi? Dis  ton frre de t'aller chercher la
rose d'Arab-Zandyq, pour qu'elle t'amuse par son chant[208]. Le jeune
homme part pour aller chercher cette rose. Chemin faisant, il gagne
l'amiti d'une vieille ogresse qui lui dit o est la rose et comment il
pourra s'en emparer. Mohammed rapporte la rose. La femme du roi, le
voyant revenu, se plaint encore  la sage-femme, qui retourne auprs de
la jeune fille et lui parle d'un certain miroir, sans lequel la rose ne
chante pas. Mohammed, toujours conseill par l'ogresse, rapporte le
miroir; mais la rose ne chante toujours pas. Alors la sage-femme dit 
la jeune fille que la rose ne chante qu'avec sa matresse, qui s'appelle
Arab-Zandyq. Cette fois, l'ogresse dit  Mohammed que tous ceux qui ont
voulu emmener Arab-Zandyq ont t changs en pierre. Sur le conseil de
l'ogresse, Mohammed va  cheval sous la fentre d'Arab-Zandyq et lui
crie de descendre. La jeune fille l'injurie et lui dit de s'en aller. Il
lve les yeux, et voil que la moiti de son cheval est change en
pierre. Une seconde fois il l'appelle, et elle lui rpond de la mme
manire. Il lve encore les yeux, et son cheval est tout entier chang
en pierre, et la moiti de lui-mme aussi. La troisime fois qu'il crie
 la jeune fille de descendre, elle se penche hors de la fentre, et ses
cheveux tombent jusqu' terre. Mohammed les saisit et la tire hors de la
maison. Elle lui dit: Tu m'es destin, Mohammed l'Avis; laisse donc
mes cheveux, par la vie de ton pre, le roi.--Mon pre n'est pas le roi;
mon pre est un pcheur.--Non, ton pre est le roi; plus tard je te
raconterai son histoire. Mohammed ne lche les cheveux de la jeune
fille que lorsqu'elle a dlivr tous les hommes enchants qui taient
l. Elle montre ensuite au roi que Mohammed et sa soeur sont les enfants
aux cheveux d'or et d'hyacinthe que lui avait promis la reine.

    [206] Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, n 7), dont la premire
    partie, jusqu' la substitution des chiens aux enfants, doit tre
    rapproche des contes de cette famille, l'une des trois soeurs dit
    que, si le roi l'pousait, elle lui tisserait, avec une quenouille
    de chanvre, une _tente_ assez grande pour abriter tous ses soldats;
    la seconde, qu'avec un grain de bl elle lui ferait un _gteau_
    assez grand pour les rassasier tous.--Il a dj t question de la
    tente dans le conte arabe de la Msopotamie.

    [207] C'est ainsi que s'exprime le conte. Il semble bien que ce ne
    soit pas une des deux dont il a t parl. Il y aurait donc l une
    altration.

    [208] Il est curieux de trouver, dans ce conte arabe, la rose qui
    chante du conte lorrain, dtail que nous n'avons rencontr dans
    aucun des contes europens de cette famille.

Nous citerons enfin un troisime conte oriental, provenant des Avares du
Caucase (Schiefner, n 12): Trois soeurs, en cardant de la laine,
s'entretiennent un soir ensemble, et chacune d'elles dit aux autres ce
qu'elle ferait si le roi la prenait pour femme. L'ane dit qu'avec un
flocon de laine elle tisserait assez d'toffe pour en habiller toute
l'arme du roi; la seconde, qu'avec une seule mesure de farine elle
rassasierait toute cette arme; la troisime, qu'elle donnerait au roi
un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Le roi entend
leur conversation; il pouse l'ane, puis la seconde, qui ne peuvent
tenir leur engagement, enfin la troisime[209]. Pendant qu'il est  la
guerre, cette troisime met au monde un fils aux dents de perles et une
fille aux cheveux d'or. Ses deux soeurs, jalouses, font jeter les
enfants dans une gorge de montagnes, et envoient dire au roi que sa
femme est accouche d'un chien et d'un chat. Le roi ordonne de noyer le
chien et le chat et d'exposer la mre,  la porte du palais, aux
insultes des passants[210]. Les deux enfants sont nourris par une
biche[211], qui les conduit, devenus grands, dans un chteau inhabit,
o ils vivent ensemble. Un jour que la jeune fille se baigne dans un
ruisseau voisin du chteau, un de ses cheveux d'or est entran par le
courant jusque dans la ville du roi. Une veuve le montre aux femmes du
roi. Celles-ci comprennent que les enfants sont encore vivants. Elles
envoient la veuve pour chercher  les perdre. La veuve remonte le
ruisseau, trouve la jeune fille seule et lui vante le pommier qui parle,
qui bat des mains (_sic_) et qui danse. La jeune fille meurt d'envie
d'avoir une branche de ce pommier, et son frre va la lui chercher au
milieu des plus grands dangers, auxquels il chappe. La veuve vient
ensuite parler  la jeune fille de la belle Jesensoulchar: si son frre
l'pousait, cela ferait pour elle la plus agrable compagnie. Le jeune
homme, apprenant le dsir de sa soeur de lui voir pouser la belle
Jesensoulchar, se met aussitt en campagne. Un vieillard  longue barbe
qu'il rencontre assis sur le bord du chemin veut le dtourner de son
entreprise: la belle Jesensoulchar habite un chteau d'argent tout
entour d'eau; il faut l'appeler trois fois, et, si elle ne se prsente
pas, on est chang en pierre; le rivage est couvert de cavaliers ainsi
ptrifis. Le jeune homme persiste, et il lui arrive ce qui est arriv
aux autres. Ne le voyant pas revenir, sa soeur s'en va  sa recherche.
Elle rencontre le mme vieillard, qui lui dit que, si Jesensoulchar ne
rpond pas la premire et la seconde fois, il faut lui crier: Es-tu
vraiment plus belle que moi avec mes cheveux d'or, que tu es si fire?
La jeune fille suit ce conseil, et Jesensoulchar se montre: aussitt
tous les cavaliers changs en pierre reviennent  la vie[212]. Le jeune
homme pouse Jesensoulchar et l'emmne dans son chteau, ainsi que le
bon vieillard. C'est ce vieillard qui,  l'occasion d'une visite faite
au roi par les jeunes gens, rvle le mystre de leur naissance.

    [209] Cette forme d'introduction, identique a celle des contes
    arabes d'Egypte et de Msopotamie, est bien certainement la forme
    primitive. Elle a d forcment tre modifie dans les pays o
    n'existe pas la polygamie.

    [210] Il la fait envelopper dans une peau d'ne, et quiconque entre
    ou sort, doit cracher sur elle. De mme, dans le conte arabe de la
    Msopotamie.--Dans le conte arabe d'Egypte, la reine est enduite de
    goudron et attache sur l'escalier: quiconque montera ou descendra,
    crachera sur elle.--Dans les _Mille et une Nuits_, la sultane est
    enferme  la porte de la principale mosque, dans un rduit dont la
    fentre est toujours ouverte, et chaque musulman, en passant, doit
    lui cracher au visage.--Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n 5) et
    dans un conte grec d'Epire (Hahn, n 69, var. 1), la reine est
    l'objet des mmes outrages.

    [211] On a vu que, dans le conte sicilien n 36 de la collection
    Pitr, les enfants sont allaits par une biche, qu'envoie une fe.

    [212] Ce passage est videmment mieux conserv que le passage
    analogue du conte arabe d'Egypte.

                                * * *

Il a t recueilli en Kabylie un conte qui, bien qu'altr et mutil au
possible, est au fond le conte que nous tudions (Rivire, p. 71). Nous
en dgagerons les principaux traits: Un homme a deux femmes. L'une
d'elles, jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-mme
n'en a pas, les expose tous successivement dans la fort, sept garons
et une fille. (Il y a l un cho de l'introduction de la plupart des
contes prcdents; voici maintenant l'envoi en expdition des frres de
la jeune fille.) Les enfants habitent ensemble. Un jour une vieille
femme dit  la jeune fille: Si tes frres t'aiment, ils te rapporteront
une chauve-souris. L'un des jeunes garons se met en campagne. Sur les
indications d'un vieillard, il va sur le bord de la mer. L, il y a une
chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune garon avec son
fusil, elle descend de l'arbre, caresse le fusil qui devient un morceau
de bois, caresse le jeune garon qui devient tout petit, tout petit.
Mme aventure arrive aux six autres frres. La jeune fille vient  son
tour; elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en
saisit et lui dit: Jure-moi de me montrer mes frres.--Jure-moi,
rpond la chauve-souris, de m'habiller d'or et d'argent. La
chauve-souris descend de l'arbre et caresse les enfants qui reprennent
leur premire forme. (La chauve-souris, comme on voit, tient la place de
l'oiseau de vrit; elle en jouera le rle dans le reste du conte).
Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison qu'habite
leur pre. La seconde femme de celui-ci cherche  les empoisonner, mais
la chauve-souris les met sur leurs gardes[213]. Ensuite elle leur touche
les yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas
comment ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attache  la
queue d'un cheval fougueux. Quant  la chauve-souris, on la remet sur
son arbre et on l'habille d'or et d'argent.

    [213] Dans le conte italien des Abruzzes (Finamore, n 39) la mre
    du roi cherche aussi  empoisonner les enfants, et l'oiseau les
    prserve de ce danger. Mme passage dans un conte portugais (Braga,
    n 39), o le poison est donn aux enfants par les mchantes
    soeurs.--Comparer le conte toscan n 27 de la collection Nerucci.




XVIII

PEUIL & PUNCE


          POU & PUCE


Ain jo, Peuil et Punce v'lrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas,
lo v'la que veirent ine grousse nie que v'nt. Peuil deit  Punce: I
va pleuv, faout n'a r'naller. M, j'areuil be me hter: je ne marche
m[214] veite, j' s'reuil tojou mouillie; j'm'a vir tout
bellotema[215]. T, r'va-t'a  tout per t[216]; t'ais do grandes
jambes, t'erriverais chie n ava l pleuje, et t'ferais lo gailles[217]
a m'attada.

    [214] _Mie_, en vieux franais.

    [215] _Bellotement_, bellement, doucement.

    [216] On dit: _ part soi_.

    [217] Mets du pays, fait de pte cuite dans du lait.

          Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent
          par les champs, les voil qui virent une grosse nue qui
          venait. Pou dit  Puce: Il va pleuvoir, il faut nous en
          retourner. Moi, j'aurais beau me hter: je ne marche pas vite,
          je serai toujours mouill; je m'en irai tout doucement. Toi,
          retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu
          arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gailles
          en m'attendant.

Punce se mt a route, saouta, saouta. Elle feut bito  la mson. Elle
rellum l'feuil, elle apprt lo gailles et elle lo mot cuere da
l'chaoudron. Ma v'l qu'a lo remia, elle cheus[218] d'd et s'y nia.

    [218] _Chut_, du verbe _choir_.

          Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientt  la
          maison. Elle ralluma le feu, elle apprta les gailles, et
          elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voil qu'en les
          remuant, elle tomba dedans et s'y noya.

Ain peuou apre, Peuil ratre: Ah! qu'j' fr! qu'j' fr! j'seuil tout
mouillie. Punce, vrousque t'ie? Vin m'baille do gailles; j'lo
minger a m'rachaouffa. Ma l'av be crier: Punce ne rapondme. I
s'mot  la chorcher, et voa qu'elle n'attome tout l, i peurn ine
cyie e i tir ine assiettae de gailles. Ma v'l qu' l proumre
criae,  croque Punce. Ah! que malheur! Punce o croquae! Qu'o ce
quo j'v fere? Je n'reste m tout cei, j'm'a v.

          Un peu aprs, Pou rentre: Ah! que j'ai froid! que j'ai froid!
          je suis tout mouill. Puce, o est-ce que tu es? Viens me
          donner des gailles; je les mangerai en me rchauffant. Mais
          il avait beau crier, Puce ne rpondait pas. Il se mit  la
          chercher, et voyant qu'elle n'tait pas l, il prit une
          cuiller et il tira une assiette de gailles. Mais voil qu'
          la premire cuillere, il croque Puce. Ah! quel malheur! Puce
          est croque? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici,
          je m'en vais.

Qua i feut da l rue, i part pa l'Val-Dey[219]. I pass d'va ain
voulot; l'voulot l deit: Qu'o ce que t'ais don, Peuil?

    [219] Le _Val-Derrire_. C'est dans cette rue de Montiers qu'tait
    ne,  la fin du sicle dernier, celle dont nous tenons ce conte.

          Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrire. Il
          passa devant un volet: le volet lui dit: Qu'est-ce que tu as
          donc, Pou?

--Punce o croquae.

          --Puce est croque.

--Eh b! m, j'm'a v charrie[220].

    [220] _Charrier_, c'est--dire traner en grinant, battre.

          --Eh bien! moi, je m'en vais battre.

Qua i feut d'va chie l'pre Vaudin[221], l'couchot l deit: Qu'o ce que
t'ais don, Peuil?

    [221] Le pre de notre conteuse.

          Quand il fut devant chez le pre Vaudin, le coq lui dit:
          Qu'est-ce que tu as donc, Pou?

  --Punce o croquae.
  Voulot charrie.

          --Puce est croque.
          Volet bat.

--Eh b! m, j'm'a v chanter.

          --Eh bien! moi, je m'en vais chanter.

I r'tourn pa d've chie Loriche[222]; l'fourmouae l deit: Qu'o ce
que t'ais don, Peuil?

    [222] Un homme du village.

          Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit:
          Qu'est-ce que tu as donc, Pou?

  --Punce o croquae.
  Voulot charrie,
  Couchot chante.

          --Puce est croque.
          Volet bat.
          Coq chante.

--Eh b! m, j'm'a v danser.

          --Eh bien! moi, je m'en vais danser.

Ain peuou p lon, l'att  cot d'la mson d'meussieu Sourdat[223], que
fat d'l'ouelle. Y avt ine femme que sortt avo deuou
bourottes[224]. La femme l deit: Qu'o ce que t'ais don, Peuil?

    [223] Encore une personne du village.

    [224] Comparez _buire_, _burette_.

          Un peu plus loin, il tait  ct de la maison de M. Sourdat,
          qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec
          deux cruches. La femme lui dit: Qu'est-ce que tu as donc,
          Pou?

  --Punce o croquae,
  Voulot charrie,
  Couchot chante,
  Fourmouae danse.

          --Puce est croque,
          Volet bat,
          Coq chante,
          Fumier danse.

--Eh b! m, j'm'a v casser mo deuou bourottes.

          --Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.

Ainco p lon, i s'trouv pr deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema,
l'pre Quentin[226] l'chaoufft pou affourner l'pain et i r'mit l'bo
que brlot avo s'feurgon. L'pre Quentin l deit: Qu'o ce que t'ais
don, Peuil?

    [225] Le four banal.

    [226] Le fournier du four banal, avant 1789.

          Encore plus loin, il se trouva prs du Grand-Four. Tout
          justement, le pre Quentin le chauffait pour enfourner le
          pain, et il remuait le bois qui brlait avec son fourgon. Le
          pre Quentin lui dit: Qu'est-ce que tu as donc, Pou?

  --Punce o croquae,
  Voulot charrie,
  Couchot chante,
  Fourmouae danse,
  La femme  cass so deuou bourottes.

          --Puce est croque,
          Volet bat,
          Coq chante,
          Fumier danse,
          La femme a cass ses deux cruches.

--Eh b! me, j'm'a v t'fourrer m'feurgon aou c.

          --Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...


REMARQUES

Comparer notre n 74, la _Petite Souris_.

Des variantes de ce mme thme ont t recueillies en France, dans le
pays messin (_Mlusine_, 1877, col. 424), dans la Bretagne non
bretonnante (Sbillot, I, n 55, et _Littrature orale_, p. 232) et dans
une rgion non indique (_Magasin Pittoresque_, t. 37 [1869], p.
82);--en Allemagne, dans la Hesse (Grimm, n 30);--en Norwge
(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 30);--en Italie, dans le Milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 552); en Vntie (Bernoni, II, p.
81);  Livourne (G. Papanti, n 4);--en Sicile (Pitr, n 134);--
Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue _Giambattista Basile_, Naples,
1884, p. 37);--en Catalogne (Maspons, _Cuentos_, p. 12) et dans une
autre rgion de l'Espagne, probablement en Andalousie (F. Caballero, II,
p. 3);--en Portugal (Coelho, n 1);--en Roumanie (M. Kremnitz, n
15);--chez les Grecs de Smyrne (Hahn, n 56).

                  *       *       *       *       *

On remarquera que, pour la forme gnrale, tous ces contes, except le
conte messin, s'cartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet,
c'est le pou qui s'en va annoncer  chacun des personnages la nouvelle
de la mort de la puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette
nouvelle se transmet de proche en proche. Ainsi, dans le conte
portugais, quand Jean le Rat s'est noy dans la marmite aux haricots, sa
femme, le petit carabe, se met  pleurer. Alors, le trpied, apprenant
le malheur, se met  danser; en le voyant danser, la porte s'informe, et
se met  s'ouvrir et  se fermer; puis,  mesure que la nouvelle va de
l'un  l'autre, la poutre se brise, le sapin se dracine, les petits
oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sche, les serviteurs du
roi cassent leurs cruches, la reine va en chemise  la cuisine, et
finalement le roi se trane le derrire dans la braise (_sic_).--Notre
variante _la Petite Souris_ (n 74) a cette mme forme gnrale.

                  *       *       *       *       *

Si l'on considre, par rapport  leur introduction, les contes ci-dessus
mentionns, on peut les partager en trois groupes.

                                * * *

Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais, le conte
espagnol de la collection Caballero et le conte sicilien, il est d'abord
racont comment s'est fait le mariage des deux personnages principaux,
qui font mnage ensemble. La dame qui veut se marier,--petit carabe,
dans le conte portugais; petite fourmi, dans l'espagnol; chatte, dans le
sicilien,--dit successivement  ses prtendants, boeuf, chien, cochon,
etc., de lui faire entendre leur voix. Finalement, le petit carabe
pouse Jean le Rat; la petite fourmi, un _ratonperez_(?); la chatte,
une souris.

                                * * *

Le second groupe, o les deux personnages sont prsents, ds l'abord,
comme vivant ensemble, comprend tous les autres contes,  l'exception de
deux.

                                * * *

Ces deux contes,--conte roumain et conte grec,--forment un groupe 
part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point
d'enfants, adoptent une souris; celle-ci, un jour, en surveillant le pot
de lait de beurre qui bout, se jette dedans et y prit.--Le conte grec
commence aussi par l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas
d'enfants: un jour, en rapportant des champs un panier plein de
haricots, la vieille dit: Je voudrais bien que tous ces haricots
fussent autant de petits enfants; et aussitt les haricots se trouvent
changs en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop, n'en
garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots.
On donne au petit garon le nom de Grain de Poivre,  cause de sa
petitesse; c'est lui qui, un jour, tombe dans un chaudron bouillant.

                                * * *

Notons ici que, dans presque tous les contes ci-dessus indiqus, l'un
des deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot
bouillant.

Ces deux personnages sont, dans le conte messin, dans le conte allemand,
dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan, un pou et une
puce, comme dans le conte lorrain.

                  *       *       *       *       *

Il serait trop long d'indiquer ici les diverses sries d'tres qui
prennent part  l'action. Nous avons dj cit,  cet gard, le conte
portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous rservant de
donner d'autres spcimens  l'occasion de notre variante n 74, _la
Petite Souris_: Grain de Poivre ayant pri dans le chaudron, le vieux et
la vieille qui l'lvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une
fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil
chacun  sa manire. A la fin, le roi dit  son peuple: Le cher petit
Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se dsolent; la colombe
s'est arrach les plumes; le pommier a secou toutes ses pommes; la
fontaine a laiss couler toute son eau; la servante a cass sa cruche;
la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jet ma couronne
par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.

On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses
cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionns plus haut
(dans tous les contes franais, except le second conte breton; dans le
conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).--Le second conte
breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; l, le
bonhomme, en apprenant la mort de la rtesse, jette sa pelle dans le
four.

                                * * *

Il est curieux de voir comme l'ide gnrale de ce conte s'est localise
 Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil  travers les rues du
village et s'arrter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au
_Grand-Four_, le four banal, supprim  l'poque de la Rvolution.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un conte indien, tout  fait du genre de ces contes
europens, a t recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, 1882,
p. 169;--Steel et Temple, p. 157). L'introduction est trs particulire,
mais elle prsente le trait essentiel commun  presque tous les contes
europens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le
monde prend le deuil est tomb dans un liquide brlant. Voici le rsum
de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille,
en prend une seconde, toute jeune. Grande dsolation de la vieille qui,
pendant les noces, s'en va gmir sur un arbre. Justement au-dessus de la
branche o elle est perche, est un nid en partie fait de lambeaux
d'toffe teinte. La pluie tant venue  tomber, l'toffe dteint et
dgoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi pare de brillantes
couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande o elle s'est
faite si belle. Dans la cuve du teinturier. La jeune va vite se
plonger dans la cuve bouillante, d'o elle ne se tire qu' grand'peine
et  demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste tat et la
prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole
au-dessus d'une rivire, sa vieille femme se met  se moquer de lui et
de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais,  peine
a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aime tombe dans l'eau et s'y noie. Le
vieux moineau, au dsespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur
un _ppal_. Le ppal lui demande ce qui est arriv, et, quand il le
sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se
mettre  l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus
de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se
transmet de l'un  l'autre, la rivire o le buffle est all boire
pleure si fort qu'elle en devient toute sale; le coucou qui est venu se
baigner dans la rivire, s'arrache un oeil[228]; Bhagtu le marchand,
prs de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tte
et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au
palais en jurant; la reine se met  danser jusqu' ce qu'elle perde
haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi,
qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante,
reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: La femme d'un
moineau tait peinte,--Et l'autre a t teinte [dans la cuve
bouillante],--Et le moineau l'aimait.--Aussi le ppal a-t-il laiss
tomber ses feuilles,--Et le buffle, ses cornes;--Et la rivire est
devenue sale;--Et le coucou a perdu un oeil;--Et Bhagtu est devenu
fou;--Et la servante s'est mise  jurer;--Et la reine s'est mise 
danser,--Et le prince  tambouriner,--Et le roi  gratter la guitare.
Telles furent, conclut le conte indien, les funrailles de la pauvre
dame moineau.

    [227] Dans le conte hessois, l'arbre se secoue et fait tomber toutes
    ses feuilles. Il en est de mme dans le conte catalan.--Comparer
    notre n 74.

    [228] Dans le conte portugais, les petits oiseaux s'arrachent les
    yeux.

    [229] Dans le conte portugais, comme on l'a vu, le roi et la reine
    font aussi des choses ridicules. Comparer le conte sicilien, le
    conte grec moderne, le conte roumain, le conte italien d'Istrie.




XIX

LE PETIT BOSSU


Il tait une fois un roi qui avait trois fils, mais il n'y avait que les
deux premiers qu'il traitt comme ses fils; le plus jeune tait bossu et
son pre ne pouvait le souffrir; sa mre seule l'aimait.

Un jour, le roi fit appeler l'an et lui dit: Mon fils, je voudrais
avoir l'eau qui rajeunit.--Mon pre, j'irai la chercher. Le roi lui
donna un beau carrosse attel de quatre chevaux, et de l'or et de
l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.

Il avait fait deux cents lieues, lorsqu'il rencontra un berger qui lui
dit: Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider  dgager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Il ne fallait pas l'y laisser
aller, rpondit le prince, je n'ai pas de temps  perdre. Etant
arriv  Pkin, il entra dans une belle htellerie, fit dteler ses
chevaux et commanda un bon dner. Il eut bientt des amis et ne pensa
plus  poursuivre son voyage.

Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son
second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui rajeunit. Il
lui donna un beau carrosse, attel de quatre chevaux, couvert de perles
et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Aprs avoir fait
deux cents lieues, il rencontra le berger, qui lui dit: Prince, mon
beau prince, voudrais-tu m'aider  dgager un de mes moutons qui est
pris dans un buisson?--Pour qui me prends-tu? rpondit le prince; il
ne fallait pas l'y laisser aller. Il arriva  Pkin, o il logea dans
la mme htellerie que son frre; lui aussi, il eut bientt des amis et
ne songea plus  aller plus loin.

Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit: Je
n'ai plus d'enfants! Qui donc aura ma couronne? Il ne pensait pas plus
au petit bossu que s'il n'et pas t de ce monde. Cependant celui-ci
tomba malade. On fit venir un mdecin; le jeune prince lui dit qu'il
tait malade de chagrin, de voir que son pre ne l'aimait pas, et qu'il
voudrait bien voyager. Le mdecin rapporta ces paroles au roi, qui vint
voir son fils. Mon pre, lui dit le petit bossu, je voudrais aller
chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frres: je la
rapporterais.--Tu iras si tu veux, rpondit le roi. Il lui donna un
vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait
que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque
chose, et voil le prince parti.

Aprs avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit:
Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider  dgager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Volontiers, dit le prince. Et il
aida le berger  dgager son mouton. Quand il se fut loign, le berger,
songeant qu'il ne lui avait rien donn pour sa peine, le rappela et lui
dit: Prince, j'ai oubli de vous rcompenser. Tenez, voici des flches:
tout ce que ces flches perceront sera bien perc. Voici un flageolet:
tous ceux qui l'entendront danseront.

Le prince poursuivit son chemin et arriva  Pkin. Quand il passa devant
l'htellerie o logeaient ses frres, ceux-ci, qui taient sur le
perron, eurent honte de lui et rentrrent dans la maison. Le pauvre
petit bossu descendit dans une mchante auberge o il dtela son cheval
lui-mme; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la
ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on avait laiss l sans
l'enterrer. Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme?
demanda-t-il.--C'est parce qu'il avait beaucoup de cranciers et qu'il
n'a pu les payer.--En payant pour lui, pourrait-on le faire
enterrer?--Oui, certainement.

Le prince fit venir les cranciers, paya les dettes de l'homme mort et
donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il continua son
voyage. Un jour, une bonne vieille le reut dans sa maisonnette et lui
donna  boire et  manger; il la paya gnreusement, puis s'en alla plus
loin.

Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva
dpens, et il n'avait plus rien  manger; son cheval tait encore plus
heureux que lui: il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du
chemin. Un renard vint  passer; le prince allait lui dcocher une de
ses flches, quand le renard lui cria: Malheureux! que vas-tu faire? tu
veux me tuer! Le prince, saisi de frayeur, remit sa flche dans le
carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se
trouvait de quoi boire et manger et lui dit: Tu cherches l'eau qui
rajeunit? elle est dans ce chteau, bien loin l-bas. Le chteau est
gard par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il
faut passer un fleuve; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme
conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les
pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrire[230], tu
prendrais la place de l'homme pour toujours. Arriv au chteau, ne te
laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras
dans l'curie des mules ornes de lames d'or, prends la plus laide; tu
verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.

    [230] C'est--dire  reculons.

Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva
au chteau; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra.
Que fais-tu ici? lui dit l'ogre. Le prince s'excusa, s'humilia devant
lui, lui demanda grce. L'ogre lui dit: Je ne te mangerai pas; tu es
trop maigre. Il lui donna  boire et  manger, et le prince resta au
chteau, o il avait tout  souhait. L'ogre l'envoya combattre ses
ennemis, des btes comme lui; le prince, grce  ses flches, gagna la
bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et
toujours il fut vainqueur.

Or il y avait au chteau une princesse que l'ogre voulait pouser, mais
qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince venait de gagner une
grande bataille, il eut l'ide de jouer un air sur son flageolet. La
princesse tait  table avec l'ogre; en entendant le flageolet
merveilleux, ils se mirent  danser ensemble, sans savoir d'abord d'o
venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'tait le prince qui jouait,
il le fit venir  table et lui dit: Demande-moi ce que tu dsires: je
te l'accorderai. Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas
son cong. Je demande, dit le prince, ce qu'il y a de plus beau ici,
et la permission de faire trois fois le tour du chteau. L'ogre y
consentit. Il y avait dans le chteau de l'or  ne savoir o le mettre,
mais le prince n'y toucha pas; il prit le plus laid des deux oiseaux
verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans
oublier une fiole de l'eau qui rajeunit; puis il fit monter sur la mule
la princesse qui tait d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le
tour du chteau, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la
princesse. L'ogre, s'en tant aperu, courut  leur poursuite, mais il
ne put les atteindre.

Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit: Si tu
vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer. Un peu plus
loin, il fut trs bien reu par la bonne vieille dans sa maisonnette;
enfin il arriva  Pkin avec la princesse. Sur une des places de la
ville il y avait une potence dresse. Pour qui cette potence? demanda
le prince. On lui dit que c'tait pour deux jeunes trangers qu'on
devait pendre ce jour-l. En ce moment on amenait les condamns; il
reconnut ses frres. Il demanda quel tait leur crime. C'est, lui
dit-on, qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer. Le
jeune homme runit les cranciers, les paya et dlivra ses frres, puis
ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur pre. Le petit bossu
avait donn  son frre an la mule,  l'autre l'oiseau vert et l'eau
qui rajeunit, il avait gard pour lui la princesse. Ses frres n'taient
pas encore contents; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et
la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.

Un jour qu'on passait prs d'un puits qui avait bien cent pieds de
profondeur, les deux ans dirent  leur frre: Regarde, quel beau
puits! Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussrent
dedans, prirent l'eau qui rajeunit, et emmenrent la princesse, la mule
et l'oiseau. Quand on arriva au chteau, la princesse tait
languissante, la mule et l'oiseau taient tristes. On mit la mule dans
une vieille curie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put
rajeunir le roi; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.

Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris;
le renard accourut et descendit dans le puits. Je t'avais bien dit de
ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aider  sortir d'ici;
tiens bien ma queue. Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le
renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et
le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en
la frottant avec de la graisse et prit le prince sur son dos. Une fois
dehors, il le redressa, et le jeune homme, dbarrass de sa bosse,
devint un prince accompli.

Il se rendit au chteau du roi son pre et se fit annoncer comme grand
mdecin, disant qu'il gurirait le roi et la princesse. Il entra d'abord
dans l'curie: aussitt la mule reprit son beau poil et se mit  hennir;
il s'approcha de l'oiseau: celui-ci reprit son beau plumage et se mit 
chanter. Il donna  son pre de l'eau qui rajeunit: le roi redevint
jeune sur le champ et sortit du lit o il tait malade. Rien qu'en
voyant le jeune homme, la princesse revint  la sant. Alors le prince
se fit reconnatre de son pre et lui apprit ce qui s'tait pass; puis
l'oiseau parla  son tour et raconta toute l'histoire.

Les fils ans du roi taient  la chasse. Le roi fit cacher leur jeune
frre derrire la porte, et, quand ils arrivrent, il leur dit: Je
viens d'apprendre une singulire aventure qui s'est passe dans une
ville de mon royaume: trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord
d'un lac, deux d'entre eux jetrent leur compagnon dans ce lac. Rendez
un jugement de Salomon: quel chtiment mritent ces hommes?--Ils
mritent la mort.--Malheureux! vous l'avez donc aussi mrite! Vous ne
serez pas jets dans l'eau, mais vous serez brls. La sentence fut
excute. On fit ensuite un grand festin, et le jeune prince pousa la
princesse.


REMARQUES

Notre conte prsente, pour l'ensemble, mais trait d'une faon
originale, un thme que nous appellerons, si l'on veut,  cause du conte
hessois bien connu de la collection Grimm (n 57), le thme de l'_Oiseau
d'or_, auquel sont venus se joindre divers autres lments.

Rappelons en quelques mots ce thme de l'_Oiseau d'or_, dans sa forme la
plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement  la
recherche d'un oiseau merveilleux que leur pre veut possder. Les deux
ans se montrent peu charitables  l'gard d'un renard (ou parfois d'un
loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner  manger, ou ils tirent
sur lui, malgr ses prires. Arrivs dans une ville, ils se laissent
retenir dans une htellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le
plus jeune prince, qui a t bon envers le renard, reoit de celui-ci
l'indication des moyens  prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est
dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions
du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa libert et de plus
l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la
possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre
les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce
second roi certaine jeune fille que le roi veut pouser. Cette fois il
ne s'carte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille,
et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il
s'en retourne vers le pays de son pre, il rencontre ses frres qu'on va
pendre; il les dlivre malgr le conseil que le renard lui avait donn
de ne pas acheter de gibier de potence. (Tout cet pisode n'existe que
dans certaines versions.) Pour rcompense, ses frres se dbarrassent de
lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui
enlvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le
jeune homme revient chez le roi son pre, et ses frres sont punis.

Ce thme se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre
de contes, qui ont t recueillis en Allemagne (Grimm, n 57; Wolf, p.
230), dans le pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 7), chez les
Tchques de Bohme (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, n 26),
en Russie (Ralston, p. 286), en Norwge (Asbjoernsen, _Tales of the
Fjeld_, p. 364), en Ecosse (Campbell, n 46), en Irlande (Kennedy, II,
p. 47), etc.

                                * * *

Le thme de l'_Oiseau d'or_ a une grande affinit avec un autre thme
qui est dvelopp dans le conte n 97 de la collection Grimm (_l'Eau de
la vie_) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, n 5;
Simrock, n 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens
(Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p.
225), un conte sudois (Cavallius, n 9), un conte cossais (Campbell,
n 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais
(Toeppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, n 37), un conte
sicilien (Gonzenbach, n 64), un conte portugais du Brsil (Romro, n
25), etc.

Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur pre l'eau
de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le gurir, et c'est le plus
jeune qui russit dans cette entreprise. Dans plusieurs,--notamment dans
des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien
et le conte italien,--les deux ans font des dettes, et ils sont au
moment d'tre pendus, quand leur frre paie les cranciers (dans des
contes allemands et dans les contes autrichiens, malgr l'avis que lui
avait donn un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas
acheter de gibier de potence). Il est tu par eux ou, dans un conte
allemand (Meier, n 5), jet dans un grand trou; mais ensuite il est
rappel  la vie dans des circonstances qu'il serait trop long
d'expliquer.

                                * * *

Il est curieux de voir comment le thme de l'_Oiseau d'or_ s'est modifi
dans notre conte.

                  *       *       *       *       *

L'introduction se rattache aux contes du type de l'_Eau de la vie_.
Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte
allemand du type de l'_Oiseau d'or_ (Wolf, p. 230), dans lequel les
princes s'en vont  la recherche d'un oiseau dont le chant doit gurir
le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)

L'pisode du berger envers lequel les deux frres ans sont impolis et
peu complaisants appartient encore au thme de l'_Eau de la vie_, ou du
moins se retrouve comme ide dans plusieurs contes allemands de ce type,
dans lesquels les deux princes rpondent grossirement  un nain ou  un
vieillard (Grimm, n 97; Simrock, n 47; Meier, n 5). Comme forme, il
correspond  un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout diffrent pour
le reste, _Belle-Belle ou le Chevalier Fortun_, o la plus jeune des
filles d'un vieux seigneur aide une bergre  retirer sa brebis d'un
foss.--Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un
ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent
impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux
types. Ordinairement, dans les contes du type de l'_Oiseau d'or_, les
deux frres ans tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a
piti. Notre conte prsente successivement les deux pisodes; mais, dans
le second, il ne met pas en scne les frres ans.

                                * * *

Nous ne nous arrterons qu'un instant sur les dons que le petit bossu
reoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il
y a de quoi boire et manger est videmment une altration de la
serviette merveilleuse de notre n 4, _Tapalapautau_, serviette qui se
couvre de mets au commandement.--Les flches qui ne manquent pas leur
but et le flageolet qui fait danser se retrouvent galement associs
dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand
(Wolf, _Deutsche Mrchen und Sagen_, n 24), dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sbillot, I, n 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Lgendes_, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du n
110 de la collection Grimm.

                  *       *       *       *       *

L'pisode de l'homme mort que le petit bossu fait enterrer appartient
au thme bien connu du _Mort reconnaissant_, que M. Benfey a tudi dans
son introduction au _Pantchatantra_ (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M.
Koehler dans des revues allemandes (_Germania_, t. III, p. 199 seq.;
_Orient und Occident_, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la
_Romania_ (1874, p. 191),  propos d'un rcit du _Novellino_ italien. Ce
conte du _Mort reconnaissant_, trs rpandu en Europe, a t aussi
recueilli en Armnie; il forme le sujet de plusieurs rcits et pomes du
moyen-ge.

Ce qui explique comment ce thme s'est introduit dans notre conte et
combin avec le thme de l'_Oiseau d'or_, c'est que, dans plusieurs de
ses formes, il prsente une certaine parent avec ce dernier thme. En
d'autres termes, il existe dans les deux thmes des lments communs qui
les rattachent l'un  l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un
romance espagnol qui a pour fond le thme du _Mort reconnaissant_ (R.
Koehler, _Orient und Occident_, _loc. cit._, p. 323): Un jeune marchand
vnitien, se trouvant  Tunis, rachte le corps d'un chrtien auquel un
crancier refusait la spulture. En mme temps, il procure la libert 
une esclave chrtienne, qu'il pouse, une fois de retour  Venise, bien
qu'elle refuse de faire connatre son origine. Peu de temps aprs, un
capitaine de vaisseau l'invite  venir avec sa femme lui rendre visite
sur son navire, et _il le fait jeter  la mer_. Le Vnitien est sauv,
grce  une planche  laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un
ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, o il trouve un vaisseau.
Le capitaine de ce vaisseau le dbarque en Irlande et le charge de
remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur
est un grand mdecin, _qui, par sa seule vue, gurira la princesse
malade_. Celle-ci, en effet, est la femme du Vnitien, et, en le
reconnaissant, elle recouvre la sant. Il est ensuite expliqu que la
planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, taient l'me du
mort dont le Vnitien a fait enterrer le corps.--Ainsi, dans ce conte
comme dans notre _Petit Bossu_, le hros est jet  l'eau par un envieux
qui lui enlve une princesse dlivre par lui, et, plus tard, il gurit
par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas
tonnant que les deux thmes, voisins sur plusieurs points, se soient
fusionns.--Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une
incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si
le conte tait bien conserv, le mort finirait par se faire connatre 
son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernire fois. Cette
interprtation, qui nous tait venue  l'esprit en tudiant pour la
premire fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois
contes, qui se rattachent au thme de l'_Oiseau d'or_, un conte basque
(Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, I, n 1), et
un conte portugais du Brsil (Romro, n 10), il est dit expressment
que le renard qui secourt le prince est l'me d'un homme mort que,
comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un
conte toscan (Nerucci, n 52), se rattachant aussi au thme de l'_Oiseau
d'or_ et dans lequel l'me de l'homme mort prend la forme d'un livre.

                  *       *       *       *       *

Le batelier qui, depuis des sicles, transporte les voyageurs de l'autre
ct du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se
retrouve dans le conte hessois le _Diable aux trois cheveux d'or_
(Grimm, n 29) et dans diverses variantes de ce thme. Ainsi, chez les
Tchques de Bohme (Chodzko, p. 40), en Norwge (Asbjoernsen, t. I, n
5), en Allemagne (Meier, n 73; Proehle, II, n 8), dans le Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 70).

                  *       *       *       *       *

A partir de l'arrive du prince chez l'ogre, notre conte entre tout 
fait dans le thme de l'_Oiseau d'or_. La plupart des lments de ce
thme s'y retrouvent, mais autrement groups. Ainsi, l'_ogre_ de notre
conte rsume en sa personne les divers rois possesseurs des tres
merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'_oiseau vert_ remplace l'oiseau
d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au petit bossu de
prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide
mule, c'est l certainement un souvenir altr de la recommandation
faite au prince, dans la forme originale du thme, de se garder de
retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval
merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-mme est devenu,
dans notre conte, la _mule_ qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la
_princesse_ qui est retenue dans le chteau de l'ogre, c'est la
princesse aux cheveux d'or du thme primitif. Quant  l'_eau qui
rajeunit_, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thme de
l'_Eau de la vie_ avec celui de l'_Oiseau d'or_, elle devait
naturellement figurer en plus  cet endroit du rcit.

    [231] On a dj vu, dans notre n 3, _le Roi d'Angleterre et son
    Filleul_, une mule merveilleuse, qui fait cent lieues d'un
    pas.--Dans un conte arabe (_Contes indits des Mille et une Nuits_,
    traduits par G.-S. Trbutien, t. I, p. 299), figure une mule qui
    est un gnie faisant en un seul jour un voyage d'une anne.

                                * * *

Le jugement que les deux frres du petit bossu rendent sans le savoir
contre eux-mmes termine aussi plusieurs contes trangers, mais des
contes diffrents du ntre pour l'ensemble du rcit. Voir, par exemple,
les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte
tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos
11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, n 3), etc.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous avons plusieurs rapprochements  faire. On y trouvera
sans doute nombre de dtails qui se rapportent moins  notre conte, dans
sa forme actuelle, qu' ses deux thmes principaux, dans leur puret, le
thme de l'_Oiseau d'or_ et celui de l'_Eau de la vie_ (ce dernier
surtout); mais on n'aura pas de peine  y reconnatre non seulement
l'ide gnrale de notre _Petit Bossu_,--l'expdition de plusieurs
princes qui vont chercher pour le roi leur pre un objet merveilleux, le
succs du plus jeune et la trahison des ans,  la fin punie,--mais
encore, tantt dans l'un, tantt dans l'autre de ces rcits orientaux,
plusieurs des traits les plus caractristiques de notre conte: ainsi,
nous y verrons le plus jeune prince ddaign par son pre; les frres
ans faisant des dettes, rduits  la misre et retenus prisonniers,
puis dlivrs par le jeune prince; celui-ci jet par eux dans un puits,
etc.

                                * * *

Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et pomes des
Tartares de la Sibrie mridionale, qui a t publie par M. W. Radloff
et dj cite plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume
concernant les Kirghiz,  ct des chants et rcits non crits, quelques
pomes formant dans le pays une sorte de littrature. Dans l'un de ces
pomes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble
pour aller chercher certain rossignol, que leur pre a vu en songe.
Arrivs  un endroit o trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se
sparent. Le plus jeune, Hmra, devient l'poux d'une pri (sorte de
fe), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient  prendre l'oiseau
merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses
deux frres, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les
emmne avec lui. En chemin, ses frres lui crvent les yeux et le
jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent  leur pre rvle
 celui-ci le sort de Hmra. Le pome s'arrte court: on s'attendait 
voir reparatre la pri, qui avait donn  Hmra, pour qu'il pt
l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.

    [232] Dans un conte du pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n
    7), les deux frres sont galement devenus valets d'auberge.

Dans un conte tartare de la mme collection (t. IV, p. 146), trois
princes partent aussi  la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus
jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique o est
l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le
thme de l'_Oiseau d'or_, une srie d'entreprises (enlever des chevaux,
une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est
condamn pour avoir oubli les recommandations du loup. Il manque dans
ce conte tartare la trahison des frres ans.

Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivire, p. 235),
qui se rattache troitement, comme le conte tartare, au thme de
l'_Oiseau d'or_. Oiseau merveilleux,  la recherche duquel partent trois
princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donn au troisime,
fils d'une ngresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le
renard; dsobissance du prince, lequel est oblig, en consquence,
d'aller chercher le cheval du prince des gnies et ensuite la fille de
l'ogresse: toute la marche du rcit est identique dans les deux contes.
Dans le conte kabyle, la trahison des deux frres du hros ne consiste
pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils
coupent la corde aprs l'y avoir descendu et s'tre empars de sept
femmes, prisonnires d'un ogre, que le hros avait dlivres et qu'il
avait fait remonter par ses frres. Toute la fin de ce conte se
rapporte au thme de la descente dans le monde souterrain, dont nous
avons trait dans les remarques de notre n 1 _Jean de l'Ours_.
(Comparer les remarques de notre n 52, la _Canne de cinq cents
livres_.)

La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner,
nous fournit encore un conte (n 1)  rapprocher du ntre. Si on laisse
de ct un long pisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard,
ce conte peut se rsumer trs brivement. Le commencement est celui du
pome kirghiz; seulement,  la place du rossignol, il y a un cheval de
mer. C'est avec l'aide d'une vieille gante, sorte d'ogresse, dont il a
su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient  se
rendre matre du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son
retour, en passant dans une ville, il trouve ses frres rduits  la
misre et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un
boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de
faon  le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et,  sa
vue, ses frres prennent la fuite pour ne plus revenir.

On peut galement citer ici un conte arabe (_Mille et une Nuits_, t. XI,
p. 175, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois
princes partent  la recherche d'un oiseau que leur pre, le sultan du
pays d'Ymen, veut avoir. Le plus jeune, Aladin, ddaign de son pre,
dlivre successivement deux princesses exposes  des monstres et les
pouse; puis il les abandonne pendant leur sommeil aprs leur avoir
crit dans la main son nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville o
se trouve la princesse qui possde l'oiseau. Grce aux conseils d'un
vieillard, il peut pntrer dans le palais, gard par des lions, et il
se retire en toute hte aprs avoir crit son nom et son pays dans la
main de la princesse endormie. Puis il reprend le chemin de la capitale
de son pre. Parvenu non loin de l, il rencontre ses frres qui
l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientt arrivent
auprs de la ville, accompagnes des sultans leurs pres et de grandes
armes, les deux princesses qu'Aladin a dlivres et celle dans le
palais de laquelle il a pntr. La trahison des frres ans se
dcouvre, et le sultan d'Ymen cde son trne  Aladin[233].

    [233] Ce conte arabe a beaucoup de rapport avec des contes
    europens, du type de l'_Eau de la vie_, o le hros, qui a pntr
    dans le palais d'une princesse endormie, laisse, en se retirant, son
    nom crit sur une feuille de papier, sur la muraille ou sous une
    table. Voir, entre autres, un conte sudois (Cavallius, n 9), deux
    contes pomraniens (Knoop, pp. 224 et 236) et un conte polonais
    (Toeppen, p. 154). Dans ces quatre contes, la princesse arrive aussi
    avec une arme ou une flotte devant la ville du roi.

                                * * *

Arrivons  l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman
hindoustani, traduit par M. Garcin de Tassy dans la _Revue de l'Orient,
de l'Algrie et des colonies_ (1858, t. I, p. 212) sous ce titre: _La
Doctrine de l'amour, ou Taj-Ulmuluk et Bakawali, roman de philosophie
religieuse, par Nihal Chand, de Delhi_: Le roi Zan Ulmuluk a perdu la
vue. Les mdecins dclarent que le seul remde est la rose de
Bakawali. Les quatre fils ans du roi partent pour aller chercher
cette rose. Un cinquime fils, Taj-Ulmuluk, que son pre a fait lever
dans un palais loign, les rencontre et, apprenant d'une personne de
leur suite qui ils sont et o ils vont, il se joint  l'escorte comme un
simple voyageur. Arrivs dans une ville, les quatre ans entrent dans
le palais d'une courtisane, nomme Lakkha, et perdent au jeu, par la
ruse de cette femme, tout leur argent et leur libert. Taj-Ulmuluk
rsout de les dlivrer; il gagne la partie contre Lakkha et la rend son
esclave. Il lui raconte alors son histoire et apprend que la rose se
trouve dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fes. Mais le soleil
lui-mme ne saurait pntrer  travers la quadruple enceinte de ce
jardin. Des millions de _dives_ (gnies) veillent de tous cts; en
l'air, des fes cartent les oiseaux; sur la terre, la garde est confie
 des serpents et  des scorpions; au dessous du sol, au roi des rats
avec des milliers de ses sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se
met en marche. Bientt il tombe entre les mains d'un dive gant qui veut
d'abord le manger, puis qui a piti de lui et finit par le prendre en
amiti, surtout quand le prince lui a fait goter des mets dlicieux
apprts par lui. Ce dive s'engage par serment  faire ce que le prince
dsirera. Le prince lui parle de la rose[234]. Le dive fait venir un
autre dive, lequel envoie le prince  sa soeur Hammala, chef des dives
qui gardent la rose. Aprs divers incidents, Hammala ordonne au roi des
rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le
jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pntre dans le chteau
de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il
dlivre ses frres, toujours prisonniers de la courtisane, sans se faire
connatre d'eux, et les suit, dguis en fakir. Les entendant se vanter
d'avoir la rose, il a l'imprudence de leur dire que c'est lui qui la
possde et de le prouver en rendant la vue  un aveugle. Ses frres lui
prennent la rose, l'accablent de coups et retournent chez leur pre, 
qui ils rendent la vue.--La suite de ce roman hindoustani serait trop
longue  raconter ici en dtail. Elle se rapproche de plusieurs contes
du type de l'_Eau de la vie_. Bakawali, surprise de la disparition de sa
rose et de son anneau, se met  la recherche du ravisseur. Elle finit
par le trouver; les mchants frres sont dmasqus, et Taj-Ulmuluk, qui
a t secouru dans sa dtresse par sa protectrice Hammala, pouse
Bakawali.

    [234] Pour cet pisode, comparer le conte italien n 37 de la
    collection Comparetti, mentionn plus haut. Le prince est, l aussi,
    aid par un ogre.--Dans le conte avare cit plus haut, c'est une
    vieille ogresse qui aide le hros.

Dans l'Inde encore, nous trouvons un autre rcit dans lequel on
reconnatra facilement, malgr de nombreuses particularits, plusieurs
traits des contes que nous avons tudis dans ces remarques. C'est un
conte populaire qui a t recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_,
t. IV, 1875, p. 54 et suiv.). En voici le rsum: Un roi a deux fils,
Chandra et Siva Ds, ns de ses deux femmes, Surni et Durni. Il ne
peut souffrir Siva Ds ni sa mre, et il les a relgus dans une cabane
o ils vivent d'aumnes. Siva Ds est trs dvot au dieu Siva, et il en
a reu un sabre qui donne la victoire  son possesseur, le protge
contre les dangers et le transporte o il le dsire. Or, une nuit, le
roi fait un rve merveilleux, auquel il ne cesse de penser: il a vu
endormie une femme dont la beaut illumine tout un palais; chaque fois
qu'elle respire, une flamme sort de ses narines, comme une fleur. Il
dclare  son premier ministre que, si celui-ci ne lui montre pas son
rve, il le fera mettre  mort. Le premier ministre part aussitt avec
Chandra et une nombreuse suite. Entendant parler du songe de son pre,
Siva Ds fait demander au roi la permission de se mettre lui aussi en
campagne. Qu'il parte si bon lui semble, dit le roi; s'il meurt, je
n'en serai pas fch: il n'est pas mon fils. Siva Ds se fait
transporter par son sabre  la place o sont Chandra et ses compagnons,
qu'il trouve arrts par une fort. Grce  son sabre, Siva Ds peut
traverser cette fort, et, arriv  un village, il se met aux gages d'un
roi qui, en rcompense d'un grand service rendu, lui donne sa fille en
mariage. Puis il se fait transporter dans le pays des _rkshasas_
(mauvais gnies, ogres). Pris par deux rkshasas, il est apport par eux
 leur roi qui, loin de vouloir le manger, le prend en amiti et le
marie  sa fille. Un jour Siva Ds raconte au roi des rkshasas
l'histoire du rve. Le roi lui dit que ce rve existe, et il le
renvoie  certain ascte qui vit dans la fort. L'ascte donne  Siva
Ds le moyen de trouver l'_apsara_ (danseuse cleste) que son pre a vue
en songe et de conqurir sa main[235]. L'apsara ne reste que quelque
temps avec Siva Ds et lui donne en le quittant une flte qui lui
servira  la faire venir auprs de lui quand il le voudra. Siva Ds
retourne auprs de son beau-pre le rkshasa, qui lui fait encore
pouser sa nice; puis il s'arrte chez le roi, son autre beau-pre, et
se fait transporter par le sabre, lui et ses trois femmes,  l'endroit
o sont rests Chandra et le premier ministre. Sur une question de
Chandra, il lui dit qu'il a trouv le rve du roi. Chandra en conclut
que ce rve est l'une des trois femmes que Siva Ds a ramenes, et il
complote avec le ministre de tuer Siva Ds et de s'emparer de ses
femmes. Un jour, il invite Siva Ds  jouer avec lui aux ds sur la
margelle d'un puits. Siva Ds, souponnant quelque mauvais dessein, dit
 ses femmes que, si Chandra le prcipite dans le puits, il faudra
qu'elles y jettent aussitt leurs beaux vtements et leurs ornements.
Chandra l'ayant effectivement pouss dans le puits, o le sabre
merveilleux l'empche de prir, elles font ce que Siva Ds leur avait
prescrit, et celui-ci prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra
arrive  la cour de son pre, le roi, trs joyeux, invite d'autres rois
 venir voir son rve, et Surni, la mre de Chandra, envoie dire 
Durni, la mre de Siva Ds, de venir la trouver. Cependant Siva Ds
s'est transport en secret dans sa maison, et il dit  sa mre d'aller
chez Surni et de se parer des habits et des ornements qu'il a rapports
du pays des rkshasas (ceux que ses femmes lui ont jets dans le puits):
personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les imiter.
Quand les trois jeunes femmes remarquent les vtements et les ornements
que porte Surni, elles se disent l'une  l'autre que ce doit tre la
mre de leur mari[236]. Pendant ce temps, les rois se sont tous runis,
et Chandra doit leur montrer le rve. Il va trouver les jeunes femmes,
et, voyant qu'elles ne savent rien du rve, il s'enfuit par une porte
drobe. Les trois princesses rvlent alors ce qui s'est pass. Chandra
et sa mre sont bannis; Siva Ds et Durni, mis  leur place. Siva Ds
fait venir sa femme l'apsara, et le roi le fait monter sur son trne.

    [235] Nous tudierons ce passage en dtail  l'occasion de notre n
    32, _Chatte Blanche_.

    [236] Nous donnons ce passage assez au long,--bien qu'il ne se
    rapporte pas aux contes du type du ntre,-- cause des ressemblances
    qu'il prsente avec un passage de notre conte de _Jean de l'Ours_
    (n 1 de cette collection). Dans le conte indien comme dans le conte
    lorrain, ce sont des bijoux merveilleux, dons de trois princesses,
    qui font connatre  celles-ci, quand elles les revoient, la
    prsence non loin de l du hros que des tratres avaient abandonn
    au fond d'un puits.--Comparer, pour la combinaison de ce thme des
    bijoux avec celui de l'_Oiseau d'or_, le conte grec moderne n 51 de
    la collection Hahn.

Enfin, un autre conte indien, lui aussi du Bengale, prsente, sous une
forme trs touffue, un thme du mme genre, avec quelques traits de nos
nos 1 et 52, _Jean de l'Ours_ et _la Canne de cinq cents livres_. Voici
le rsum de ce conte indien (_Indian Antiquary, 1872_, p. 115): Un roi
avait deux reines, Duh et Suh. Cette dernire avait deux fils; Duh
n'en avait qu'un, et il tait boiteux. Une nuit, le roi rva qu'il
voyait un arbre dont le tronc tait d'argent; les branches, d'or; les
feuilles, de diamant; et des paons se jouaient dans les branches et
mangeaient les fruits, qui taient des perles. Quand le roi eut ce
spectacle devant les yeux, il perdit subitement la vue, et ensuite il
rva encore que, s'il tait en prsence de l'arbre merveilleux, il la
recouvrerait: autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses
jours. A son rveil, le roi, plong dans une profonde tristesse, ne
voulut dire mot  personne. Ce ne fut qu'aux deux fils de Suh qu'il
consentit  raconter ce qui lui tait arriv. Les princes dirent  leur
pre qu'ils trouveraient le moyen de dcouvrir l'arbre; ils montrent 
cheval et se mirent en campagne.--Le pauvre boiteux, fils de Duh, ayant
appris ce qui s'tait pass, dit  sa mre qu'il voudrait, lui aussi, se
mettre  la recherche de l'arbre. Sa mre lui rpondit que le roi ne
pouvait le souffrir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin, pourtant,
elle l'envoya demander la permission au roi. Le prince se rendit au
palais, mais il n'osa s'approcher de son pre. Aprs un entretien avec
son premier ministre, qui lui fit connatre les intentions du prince, le
roi dit  ce dernier de faire comme bon lui semblerait; il lui donna un
peu d'argent et un cheval, et le congdia.--Le prince alla trouver sa
mre et, en la quittant, il lui donna une certaine plante: Mre, lui
dit-il, ayez soin de cette plante et regardez-y chaque jour: si vous la
voyez se fltrir, vous connatrez par l qu'il me sera arriv quelque
malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si
elle est bien fleurie, vous pourrez tre sre que je serai en bonne
sant[237].--Le prince se mit en route et il rejoignit ses frres,
qu'il trouva assis au pied d'un arbre. Le soir venu, les deux fils de
Suh se couchrent par terre et s'endormirent; le fils de Duh veilla.
Or, au sommet de l'arbre il y avait un nid d'oiseaux; le pre et la mre
taient justement alls chercher  manger pour leurs petits. Tout  coup
le prince vit un serpent qui s'enroulait autour de l'arbre et qui
grimpait vers le nid; il tira son pe et tua le monstre. Les oiseaux
tant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'tait pass et leur
demandrent qui taient ces trois hommes. Aprs avoir entendu l'histoire
des princes, les petits demandrent  leurs parents si ces princes
trouveraient l'arbre merveilleux. La mre rpondit qu'ils le
trouveraient s'ils descendaient dans le puits qui tait au pied de
l'arbre. Or, pendant cette conversation, le fils de la reine Duh tait
veill, et il entendit tout. Le matin, il en parla  ses frres et leur
demanda s'ils voulaient descendre dans le puits; mais ils lui dirent d'y
aller lui-mme, pensant qu'il prirait. Le jeune homme n'hsita pas; il
s'attacha  une corde et dit  ses frres de le descendre dans le puits
et de le remonter quand il agiterait la corde.

    [237] Ce trait est  ajouter aux rapprochements faits dans les
    remarques de notre n 5, _les Fils du Pcheur_ (pp. 70 et
    suivantes).

Les aventures du prince dans le monde infrieur et la manire dont il
dlivre une femme, prisonnire de _rkshasas_, ont t rsumes dans les
remarques de notre n 15, _les Dons des trois animaux_.--Pendant quelque
temps, le prince et la femme qu'il a dlivre et qu'il a pouse vivent
tranquillement, quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays.
(Nous abrgerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de
visiter la partie nord. La femme lui dit de ne pas aller  l'extrmit
le plus au nord. Le prince dsobit, et,  la suite de diverses
circonstances, il est mtamorphos en mouton. La femme le dlivre.--Dans
la partie sud et dans la partie est, il est encore, en consquence de sa
dsobissance, chang en animal: en singe d'abord, puis en cheval, et
encore dlivr par la femme.--Dans la partie ouest, il va galement dans
un endroit o il lui tait dfendu d'aller. L, il arrive auprs d'un
puits, dans lequel taient tombs un homme, un tigre, un serpent et une
grenouille. Homme et animaux l'appellent  leur secours. Le prince
droule la toile de son turban, la fait descendre dans le puits et
retire d'abord le tigre. Prince, lui dit le tigre, si jamais il vous
arrive malheur, pensez  moi, et j'accourrai pour vous aider; mais
surtout ayez soin de ne jamais prter assistance  une crature qui n'a
pas de queue. Ensuite le prince retire le serpent, qui lui tient le
mme langage que le tigre. Il passe alors  la grenouille (animal sans
queue), qui lui crache au visage et s'en va; puis  l'homme (crature
galement sans queue), qui, pour tout remerciement, lui lie pieds et
poings et le jette dans le puits. Le prince est encore dlivr par la
femme[238].--Quelque temps aprs, le prince rflchit qu'il s'tait mis
en campagne pour chercher le remde qui devait gurir son pre, et voil
qu'il a rencontr cette femme et tout oubli. Il se met  pleurer. La
femme lui demande ce qui le chagrine; il le lui explique, et elle dit
qu'il faut en effet partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours
dans une calebasse; mais ensuite elle continue  s'occuper
tranquillement de son mnage, sans avoir l'air de songer au dpart. Le
prince, furieux de cette conduite, prend un grand couteau et coupe en
deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il fait que les jambes de
la femme devinrent un tronc d'argent; ses deux bras, des branches d'or;
ses mains, des feuilles de diamant; tous ses ornements, des perles, et
sa tte, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles. A
cette vue, le prince comprit que c'tait l l'arbre mme qu'il
cherchait, et il se dit que c'tait grand'piti qu'il et tu la femme
en cet endroit; car, s'il l'avait amene  son pre, il aurait pu le
gurir, tandis que l'arbre tait trop grand pour qu'il pt le
transporter. Il tait au moment de le couper en morceaux, quand le
couteau lui chappa des mains:  peine eut-il touch le sol, que l'arbre
disparut, et  sa place se trouva la femme, qui dit au jeune homme:
Prince, si j'ai paru ne pas faire attention  votre impatience de
partir, c'tait pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant,
en me tuant, vous pourrez faire paratre l'arbre devant votre pre:
quand vous laisserez tomber le couteau par terre, je reprendrai ma forme
naturelle. Allons donc trouver mon beau-pre et lui rendre la vue.--Ils
allrent au puits par lequel le prince tait descendu et agitrent la
corde. La femme dit au prince: Faites-vous remonter le premier;
autrement, quand vos frres m'auront vue, ils ne voudront plus vous
tirer d'ici. Mais le prince rpondit: Si je remonte le premier et que
vous ne me suiviez pas, mon pre ne sera pas guri. Ils convinrent
alors de remonter tous les deux ensemble.--Quand ils furent arrivs en
haut, les frres du prince, voyant la beaut de la femme, rsolurent de
la prendre pour eux-mmes et de se dbarrasser du fils de la reine Duh
en le jetant  la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour revenir dans
leur pays; ils diraient  leur pre qu'ils avaient longtemps cherch
l'arbre merveilleux, mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils
avaient ramen seulement une femme.--Ils excutent leur projet et
jettent le prince  la mer, pieds et poings lis. La femme, qui de
l'intrieur du vaisseau a vu ce qui s'est pass, jette au prince la
calebasse qu'elle a emporte: le prince se met dessus, et, quand il a
faim, il mange des provisions qui y sont renfermes. A la fin, il pense
au serpent; celui-ci arrive, et, donnant sa queue  tenir au prince, il
le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser  son ami le tigre
pour que ce dernier vienne briser ses liens.--Cela fait, le prince se
rend chez sa mre, puis chez son pre,  qui il raconte ses aventures.
Le roi lui dit alors que, si le jeune homme peut changer la femme en
arbre d'argent, elle lui appartiendra, et que, s'il lui rend la vue, 
lui, il aura tout son royaume. Le prince fait ce qui lui est demand, il
devient roi et ses frres sont bannis.

    [238] Pour cet pisode, voir l'tude de M. Th. Benfey sur un conte
    du _Pantchatantra_ (I, p. 193 seq.).




XX

RICHEDEAU


Il tait une fois un pauvre homme, appel Richedeau, qui avait autant
d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya un jour un de ses
petits garons chez le seigneur du village pour lui emprunter un
boisseau. Qu'est-ce que ton pre veut faire d'un boisseau? demanda le
seigneur. Est-ce pour mesurer vos poux?--Monseigneur, rpondit
l'enfant, il veut mesurer l'argent qu'il vient de rapporter  la
maison. Bien que le seigneur n'y crt gure, il dit  une servante de
donner le boisseau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite
le boisseau; comme il ne l'avait pas bien secou, on trouva au fond
trois louis d'or.

Le seigneur, fort surpris, alla aussitt chez Richedeau. Comment as-tu
fait, lui demanda-t-il, pour avoir tant d'argent?--Monseigneur,
rpondit Richedeau, j'ai port  la foire la peau de ma vache, et je
l'ai vendue  raison d'un louis chaque poil.--Est-ce bien vrai, ce que
tu me dis l?--Rien n'est plus vrai, monseigneur.--Eh bien! je vais
faire tuer les cinquante btes  cornes qui sont dans mon table, et
j'en retirerai beaucoup d'argent. Le seigneur fit donc venir des
bouchers qui abattirent tous ses boeufs et toutes ses vaches; puis il
envoya ses gens porter les peaux  la foire pour les vendre  raison
d'un louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur
marchandise; ds qu'ils faisaient leur prix, chacun leur riait au nez,
et ils revinrent sans avoir rien vendu.

Le seigneur, furieux de sa msaventure, courut chez Richedeau pour
dcharger sa colre sur lui. Celui-ci l'aperut de loin, et il dit  sa
femme: Voil monseigneur qui vient pour me quereller. Mets-toi vite au
lit et fais la morte. En entrant dans la cabane, le seigneur remarqua
l'air afflig de Richedeau. Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.--Ah!
monseigneur, ma pauvre femme vient de trpasser!--Mon ami, lui dit le
seigneur, je te plains: c'est un grand malheur. Et il s'en retourna
sans songer aux reproches qu'il voulait faire  Richedeau.

Voil qui est bien pour le moment, dit alors la femme de Richedeau;
mais plus tard, quand monseigneur me verra sur pied, qu'aurai-je  lui
dire?--Tu lui diras que je t'ai souffl dans l'oreille, et que cela t'a
ressuscite.

Quelque temps aprs, le seigneur, passant par l, vit la femme de
Richedeau assise devant sa porte. Quoi! dit-il, c'est vous, madame
Richedeau? je vous croyais morte et enterre.--Monseigneur,
rpondit-elle, j'tais morte en effet, mais mon mari m'a souffl dans
l'oreille, et cela m'a fait revenir.--C'est bon  savoir, pensa le
seigneur; il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme. De retour au
chteau, il n'eut rien de plus press que de tuer sa femme; ensuite il
lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler,
la pauvre femme ne bougea pas.

Le seigneur, au dsespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et
partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchana
et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se
remit en route et l'on arriva dans un pr, au bord d'un grand trou
rempli d'eau. Richedeau fut dpos sur l'herbe; mais, au moment o on
allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnrent la dernire laisse
pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute
hte au chteau avec ses gens, afin de n'tre pas en retard pour la
crmonie.

Richedeau, rest seul dans son sac au milieu du pr, se mit  dire 
haute voix: Pater, Pater. Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de
lui et lui demanda: Que fais-tu l, et qu'as-tu  dire Pater?
Richedeau rpondit: Je dois rester l-dedans jusqu' ce que je sache le
Pater, et je ne puis en venir  bout; on voudrait me faire cur.--Cela
m'irait bien,  moi, d'tre cur, dit le berger; je sais le Pater tout
au long.--Eh bien! dit Richedeau, veux-tu te mettre  ma
place?--Volontiers, dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y
enferma le berger et partit avec les moutons.

Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se
lasser. Aprs l'enterrement, le seigneur revint au pr avec ses gens et
leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre
berger eut beau crier: Mais je sais mon Pater tout au long. On ne fit
pas attention  ses cris, et on le jeta dans le trou.

Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le
vit passer. Comment, lui dit-il, tu n'es pas mort?--Non, monseigneur;
il aurait fallu me jeter un peu plus loin.--Mais, dit le seigneur, o
donc as-tu trouv ces moutons?--Au fond de l'eau, monseigneur: 
quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux
moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.

Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand
ils furent arrivs au bord de l'eau, o se refltait l'image des
moutons: Regardez, dit Richedeau, regardez, monseigneur, les beaux
moutons que voil!

Aussitt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se
noya. Quant  Richedeau, il devint le seigneur du village.


REMARQUES

Comparer nos nos 10, _Ren et son Seigneur_; 49, _Blancpied_, et 71, _le
Roi et ses Fils_.

                  *       *       *       *       *

On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique
comment le hros, un pauvre homme, se trouve tout d'un coup en tat de
mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune
du hros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p.
218) fait prcder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de
celle de notre n 10, _Ren et son Seigneur_: Jean-Bte va vendre au
march une peau de vache. En passant dans une fort, il est surpris par
la nuit et monte sur un arbre, au pied duquel des voleurs viennent
justement s'asseoir pour partager leur butin. Il laisse tomber la peau
de vache; les voleurs croient que c'est le diable et s'enfuient.
Jean-Bte ramasse les cus, et, de retour chez lui, voulant les mesurer,
il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond
pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir  mesurer. Quand il
voit les pices d'argent qui sont restes dans le boisseau, il court
chez Jean-Bte et lui demande comment il a eu cet argent. Je l'ai eu
pour ma peau de vache. Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en
envoie les peaux au march; mais personne ne veut en donner le prix
exorbitant qu'il en demande. Alors il fait mettre Jean dans un sac pour
qu'on le jette dans la rivire, etc.--Dans un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 85), l'introduction est  peu prs la mme.
Comme dans notre conte, le hros fait demander expressment au seigneur
de lui prter un boisseau pour mesurer son argent.--Comparer un conte
de l'Allemagne du Nord (Mllenhoff, p. 461) et un conte de la
Haute-Bretagne (Sbillot, _Littrature orale_, p. 128). Dans ce dernier,
le hros trouve un trsor.

Dans un conte toscan (Nerucci, n 21), tout  fait du mme genre pour
l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton, le dtail du
boisseau n'existe pas; mais, en revanche, ce conte prsente un trait du
conte lorrain qui manquait dans les contes prcdents: Zufilo dit  ses
deux frres, qui s'tonnent de lui voir tant d'argent, qu'il a vendu sa
peau de vache _ raison de deux sous le poil_. (Les autres contes n'ont
pas ce petit dtail: le hros dit simplement qu'il a eu son argent comme
prix de sa peau de vache.)

Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte
danois cit par M. Koehler (_Orient und Occident_, II, p. 497), qui,
l'un et l'autre, ont une introduction dans laquelle intervient la peau
de vache, mais d'une tout autre faon que dans les contes prcdents, et
qui prsentent ensuite l'pisode du boisseau.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit, dans les remarques de notre n 10, _Ren et son
Seigneur_, que les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier, celui auquel appartient ce n 10, le hros vend des
objets auxquels il attribue des vertus merveilleuses. Dans le second, il
ne vend rien  ses dupes, mais il a l'adresse de les amener  se faire
le plus grand tort  elles-mmes. C'est  ce second groupe que se
rattache _Richedeau_.

Dans le plus grand nombre des contes de ce second type, se trouve, aprs
une introduction qui motive de diverses faons l'enrichissement subit
du hros, un passage o, comme dans notre conte, les dupes font tuer
leurs vaches pour en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup
d'autres, un conte cossais (Campbell, n 39), un conte irlandais
(_Hibernian Tales_, p. 61), un conte grec moderne de la Terre d'Otrante
(Legrand, p. 177).

Plusieurs de ces contes ont, en outre, un second pisode o le hros,
dont on a tu la mre, fait en sorte que ses ennemis tuent leur mre 
eux. Ainsi, dans le conte cossais de la collection Campbell, les deux
voisins de Domhnull, pour se venger de lui, jettent sa mre dans un
puits. Domhnull retire le corps, le revt de ses plus beaux habits et le
porte  la ville, o il le dpose dans la cour du chteau royal, en lui
donnant la posture d'une personne assise sur la margelle d'un puits.
Ensuite il s'arrange de telle manire qu'une servante du roi heurte,
sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; l
dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents
livres sterling d'indemnit. Revenu chez lui, il dit  ses deux ennemis
qu' la ville on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les
deux hommes s'empressent de tuer leurs mres; mais naturellement on ne
leur donne rien du tout. Alors ils veulent jeter Domhnull  l'eau, etc.

                  *       *       *       *       *

Un dtail de _Richedeau_, qui ne se trouve pas dans notre n 10,--le
passage o Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se refltant
dans l'eau,--existe dans certains contes trangers de cette famille:
dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand
(Proehle, II, n 15). Comparer un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II,
p. 288).--Ailleurs, dans des contes allemands (Grimm, n 61; Mllenhoff,
p. 461), c'est l'image de nuages floconneux que le hros montre aux
villageois, en leur faisant croire que ce sont des moutons.

                  *       *       *       *       *

Le petit pome du XIe ou peut-tre du Xe sicle, que nous avons eu dj
occasion de rapprocher, pour l'ensemble, de notre n 10 (p. 114), a une
introduction tout  fait analogue  celle de _Richedeau_: Un pauvre
paysan ne possde qu'un boeuf. La bte tant venue  mourir, il en vend
la peau  la ville. En revenant, il trouve sur son chemin un trsor.
Rentr chez lui, il emprunte  un des gros bonnets du village un
boisseau pour mesurer son argent. Il est pi et accus de vol. Il dit
alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache, que les peaux sont hors
de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur btail, etc.
Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la jument
qui fait de l'or, et le dnouement ordinaire.

Un conte allemand publi, en 1559, par Valentin Schumann, dans son
_Nachtbchlein_ (Koehler, _Orient und Occident_, II, p. 490), appartient
tout entier au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'pisode
des vaches tues, mais aussi le second pisode (la mre du hros tue),
incomplet, il est vrai.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un petit pome recueilli chez une des tribus tartares de la
Sibrie mridionale (Radloff, I, p. 302) se rattache tout  fait au
second groupe, et, par consquent, plus spcialement  _Richedeau_. En
voici le rsum: Il tait une fois trois frres. L'un d'eux tait bte
et se nommait Tschlmsch. Un jour, il s'en va en voyage sur son
chameau. Invit  passer la nuit dans une maison o il s'arrte, il
rpond: Non; j'ai peur que vos quatre chameaux ne mangent le
mien.--S'ils le mangent, nous te les donnerons tous les quatre  la
place. La chose arrive, et Tschlmsch revient chez lui avec quatre
chameaux. Ses frres lui demandent o il les a eus. J'ai tu mon
chameau, et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants. Et il conseille
 ses frres de tuer deux chameaux: eux qui sont des gens d'esprit en
tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frres
tuent deux chameaux et vont dans une _yourte_ les offrir en vente. Ils
ne reoivent que des coups de bton.--Ensuite Tschlmsch tue sa mre et
l'attache sur son cheval. Un marchand venant  passer, Tschlmsch le
prie de s'arrter; sans quoi sa mre, qui n'y voit pas, tombera de
cheval. Le marchand ne l'coute pas; Tschlmsch fait en sorte qu'elle
tombe par terre, et le marchand, qui se croit responsable de sa mort,
donne mille roubles  Tschlmsch. Celui-ci, revenu  la maison, dit 
ses frres qu'il a eu l'argent pour le corps de sa mre, qu'il a vendu 
un marchand: il leur conseille de tuer leurs femmes et de les vendre
ensuite. Ses frres suivent son avis et sont encore une fois battus.
Alors ils se saisissent de Tschlmsch, le garrottent et le portent 
quelque distance pour le brler vif. Pendant qu'ils sont alls chercher
du bois, passe un homme riche qui demande  Tschlmsch ce qu'il fait
l: Quiconque est li en cet endroit, rpond Tschlmsch, deviendra un
homme trs riche, un gros marchand. L'autre demande  Tschlmsch la
permission de se mettre  sa place. Tschlmsch s'empresse d'y consentir
et reoit mille roubles en rcompense. Le riche est donc brl au lieu
de Tschlmsch. Quand les frres de ce dernier le revoient, ils sont
bien tonns. Tschlmsch leur dit qu'il est trs content d'avoir t
mis  mort: leur dfunt pre lui a donn mille roubles. Ses frres le
prient de les tuer, et Tschlmsch, l'ayant fait, devient le seul matre
de la maison.

Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, galement du second type (J.
Rivire, p. 61). Ce conte est fort altr; en voici les traits
essentiels: Un orphelin ne possde qu'un petit veau. Ce veau ayant t
tu, il en vend la peau pour une pice perce. Revenant chez lui, il
passe auprs de deux hommes qui viennent de faire un march et qui ont
mis leur argent en tas; il jette, sans qu'on le voie, sa pice perce
sur le tas et crie que les hommes lui ont vol de l'argent. Combien?
lui demande-t-on.--Cent francs et une pice perce.--C'est faux,
disent les hommes; il n'y a ici que cent francs. On vrifie, et, comme
on trouve cent francs et une pice perce, on adjuge le tout 
l'orphelin. Celui-ci dit alors  son oncle, chez lequel il demeure et
qui est cause que son veau a t tu, qu'il en a vendu la peau telle
somme, et lui conseille de tuer ses boeufs. L'autre le fait, mais il ne
trouve pas d'acheteur pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre
mchant tour  son oncle. Alors celui-ci lui dit de venir avec lui
pcher  la mer. Le jeune homme rencontre un berger et lui dit que son
oncle va se marier, mais que lui ne peut pas aller  la noce. Le berger
s'offre  le remplacer, et l'oncle le jette  l'eau. Le soir venu, le
jeune homme reparat avec le troupeau du berger et dit  son oncle: Tu
m'as jet dans la mer trop prs du bord; si tu m'avais jet au milieu,
j'aurais mieux choisi; maintenant je ne t'amne que des brebis noires.
L'oncle jette son fils  l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin
trouve ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un
gouffre, et il hrite de leurs biens.

Un pisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donn le rsum
dans les remarques de notre n 10 (p. 115), appartient aussi au second
groupe: Le hros, qui a ramass tout l'argent abandonn par une bande de
voleurs, dit aux gens de son village qu'il a chang la peau de son
boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitt
les gens tuent leurs btes et en portent les peaux au march; mais on
leur en offre seulement quelques pices de cuivre.

Dans un conte indien du Bengale, analys dans les mmes remarques (p.
117), un des pisodes se rattache galement au second type, et il s'y
trouve un trait analogue au trait du boisseau de _Richedeau_: Six hommes
auxquels le hros, un paysan, a jou plusieurs tours, brlent, pour se
venger, la maison de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres,
en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en
route pour Rangpour. Chemin faisant, il a l'adresse de substituer deux
de ses sacs de cendres  deux des sacs de roupies que des gens
conduisent  dos de buffle chez un banquier. Il prie ensuite un des six
hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs  sa femme: auparavant _il
avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte que quelques
roupies y taient restes attaches_, et l'homme peut ainsi voir quel en
tait le contenu. Il va aussitt le dire  ses camarades, et les six
hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il rpond
que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitt les autres
brlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente.
Ils n'y gagnent que des coups.

                                * * *

Le trait des pices d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve
dans d'autres contes orientaux, qui n'appartiennent pas  la famille de
contes que nous tudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des
_Mille et une Nuits_ (_Histoire d'Ali-Baba et des quarante Voleurs_),
Cassim a mis de la poix au fond du boisseau que son frre est venu lui
emprunter, et c'est ainsi qu'il dcouvre qu'Ali-Baba a mesur de
l'or.--Dans d'autres contes, c'est  dessein que les pices de monnaie
ont t laisses dans le boisseau. Ainsi, dans le conte de
_Boukoutchi-Khan_, le pendant du _Chat Bott_ chez les Avares du
Caucase, le renard, qui remplit le rle du chat, va emprunter au Khan un
boisseau pour mesurer, lui dit-il, l'argent, puis l'or de son matre;
et, chaque fois, il a soin d'enfoncer dans une fente du boisseau
l'unique pice d'argent ou d'or qu'il possde (Schiefner, n 6, p. 54).
Il en est de mme dans le conte sibrien correspondant, recueilli chez
les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV, p. 359).

                  *       *       *       *       *

Une variante que nous avons entendu raconter  Montiers-sur-Saulx a
aussi l'pisode du boisseau, mais,  la diffrence de _Richedeau_, elle
le prsente d'une faon bien motive. Voici les traits principaux de
cette variante, trs voisine de divers contes trangers, par exemple
d'un conte allemand de la collection Proehle (II, n 15): Une fillette,
qui est partie de chez ses parents parce qu'elle ne veut pas aller 
l'cole, s'en va par le monde en emportant sous son bras un corbeau
qu'elle a pris. Ayant t accueillie dans une maison en l'absence du
matre, elle regarde par une fente dans la chambre voisine de l'endroit
o on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le matre tant rentr, il
demande  la fillette ce que c'est que la bte qu'elle tient sous son
bras. C'est un devin, rpond-elle.--Comment? un devin?--Oui, c'est
une bte qui sait dire tout ce qui se passe.--Est-il  vendre?--Je vous
le vendrai, si vous voulez; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il
sait faire. Et elle frappe la tte du corbeau, qui se met  croasser.
Il dit qu'il y a quelqu'un de cach dans la chambre d' ct. L'homme
entre dans la chambre et voit que c'est vrai. Puis la fillette fait dire
 son corbeau qu'il y a des victuailles et du vin cachs dans le buffet.
C'est un devin vritable! dit l'homme; si cher qu'il soit, je veux
l'acheter. Il donne  la fillette beaucoup d'argent et un ne pour le
porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son ne 
un meunier en lui disant que c'est une quittance: quand on doit de
l'argent, on n'a besoin que de prsenter cet ne  son crancier pour
n'avoir plus rien  payer[239]; de plus, elle lui fait croire (de la
mme faon que Ren, le hros de notre n 10) que l'ne fait de l'or.
Puis elle va trouver sa marraine et la prie de lui prter un boisseau.
Pourquoi faire?--Pour mesurer mes cus d'or. On lui prte le boisseau,
et, quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur le fond, il en tombe trois
louis. L'explication prtendue de cette fortune, donne non point par la
fillette, mais par son pre, ce qui est assez bizarre, est  peu prs la
mme que dans _Richedeau_: c'est qu'on a vendu une vache et son veau un
sou le poil.--La fin de cette variante est encore celle de _Richedeau_,
mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne
veut pas tre _vque_. Il en est de mme dans un conte bourguignon
(Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II,
p. 414).

    [239] Dans plusieurs contes trangers,--allemand de la collection
    Proehle, II, n 54; tyrolien de la collection Zingerle, II, p. 414;
    danois, rsum par M. Koehler (_loc. cit._, p. 505); lithuanien de
    la collection Schleicher, p. 41,--le hros vend  ses dupes un
    chapeau que, dit-il, on n'a qu' tourner pour se trouver avoir pay
    son cot dans les auberges.

                  *       *       *       *       *

Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx, prsente
quelques traits particuliers: Une veuve a trois fils, Franois, Claude
et Jean. Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand
de chevaux, sont maris; Jean demeure avec sa mre. Un jour, Jean dit 
celle-ci qu'il veut aller vendre de la mlasse pour du miel. Il met de
la mlasse plein un grand tonneau avec un peu de miel par dessus[240].
Il rencontre ses frres, qui lui demandent ce qu'il a  vendre, et
veulent lui acheter son miel. Jean le leur fait cent cus et ne veut
rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien cher, mais ils
finissent par donner les cent cus. Jean tant revenu chez sa mre,
celle-ci lui demande  qui il a vendu sa mlasse; il rpond que c'est 
ses frres. Tu n'aurais pas d les attraper, lui dit-elle. Franois et
Claude, ayant dcouvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais
auparavant Jean s'est concert avec sa mre. Quand ses frres arrivent,
il la leur montre tendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte;
puis il prend une flte, lui en joue dans l'oreille, et elle se relve.
Franois et Claude demandent  Jean combien il veut vendre la flte.
Cent cus.--Les voil. Ensuite Jean met dans un sac de la mousse avec
un peu de laine par dessus, et ses frres l'achtent pour de la laine.
Quand ils rentrent chez eux, leurs femmes les querellent  cause de ce
sot march; il les tuent et essaient en vain de les ressusciter au moyen
de la flte. Cependant Jean, passant prs d'un troupeau, demande au
berger de le lui prter: le berger, pendant ce temps, ira  la messe. Et
Jean s'en va avec le troupeau. Ses frres, qui le cherchaient pour le
tuer, le rencontrent et lui demandent o il a eu ce troupeau. Il les
mne sur le bord de la rivire et leur dit qu'il a saut dedans et que
c'est l qu'il a trouv les moutons. Aussitt l'un de ses frres se
jette dans la rivire. _Glou, glou, glou_, fait l'eau, pendant qu'il se
noie. Le second frre demande  Jean ce que dit l'autre. Il dit que tu
ailles l'aider. Et il se noie aussi. Comme ils n'ont pas d'hritier,
c'est Jean qui recueille leur fortune.

    [240] Comparer le conte toscan de la collection Nerucci.

Dans un conte du nord de l'Allemagne, mentionn plus haut (Mllenhoff,
p. 463), le hros explique tout  fait de la mme faon que celui de la
variante lorraine le _Bloubbelebloub_ que fait un des paysans, en
revenant  la surface de l'eau: Il dit qu'il tient dj un beau blier
par les cornes et qu'il faut que vous alliez l'aider.--Dans un autre
conte allemand (Grimm, n 61), quand le maire se jette dans l'eau pour
aller chercher les prtendus moutons, les paysans, entendant le bruit,
_ploump!_ s'imaginent qu'il leur crie de venir, et sautent tous dans la
rivire.--Il se trouve, dans le conte indien du Bengale rappel
ci-dessus, un trait analogue: le hros ayant jet dans la rivire un des
six hommes, les autres entendent le bouillonnement de l'eau et demandent
ce que c'est: le hros rpond que c'est leur camarade qui prend un
cheval.

                  *       *       *       *       *

Aux livres du XVIe sicle que nous avons cits dans les remarques de
notre n 10 (p. 114) et que l'on peut galement rapprocher de
_Richedeau_, nous ajouterons un pisode d'un roman satirique italien du
mme temps, le _Bertoldo_ du marchal-ferrant Croce (1550-1620):
Bertoldo, un rustre  qui ses plaisanteries mordantes contre les femmes
ont attir l'inimiti de la reine, est enferm dans un sac par ordre de
celle-ci et remis  la garde d'un sbire: le lendemain on doit le jeter
dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a t mis dans le sac parce
qu'il ne voulait pas pouser une belle jeune fille trs riche. Le sbire
entre dans le sac  sa place pour avoir cette bonne aubaine.




XXI

LA BICHE BLANCHE


Il tait une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait trop
laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par en choisir
une, et le mariage se fit.

Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce jour-l, le
roi n'tait pas au chteau: la jeune fille dont il n'avait pas voulu
profita de son absence pour se glisser auprs de la reine, et, comme
elle tait sorcire, elle la changea en biche blanche et prit sa place.
Si, dans les trois jours, personne ne dlivrait la reine, elle devait
rester enchante toute sa vie. Bichaudelle seule, la servante de la
reine, avait vu ce qui s'tait pass, mais elle n'osa le dire 
personne, car elle aurait t, elle aussi, change en biche blanche.

Le lendemain, le roi revint au chteau. Il entra dans la chambre o
tait la sorcire, et, croyant que c'tait sa femme, il lui demanda
comment elle allait. Pas trop bien, et si je ne mange de la biche
blanche au bois, je mourrai.

Le roi s'en fut  la chasse et poursuivit longtemps la biche; mais
celle-ci se cachait dans les taillis, dans les broussailles, si bien
qu'il ne put l'atteindre.

La nuit, la vraie reine revint:

    Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plat-il, dame?--O est le roi?
    Le roi est-il couch?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hlas! plus que deux nuits, mon cher fils,
    Et si le roi ton pre ne me dlivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!

Les serviteurs entendirent tout, mais ils n'osrent rien dire.

Le matin, le roi vint trouver la sorcire et lui demanda comment elle
allait. Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois,
je mourrai.

Le roi poursuivit encore la biche, mais elle se cachait dans les
taillis, dans les broussailles, et il ne put l'atteindre.

La nuit, la reine revint encore:

    Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plat-il, dame?--O est le roi?
    Le roi est-il couch?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hlas! plus qu'une nuit, mon cher fils,
    Et si le roi ton pre ne me dlivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!

Les serviteurs avaient encore entendu les paroles de la reine, et cette
fois ils les rapportrent au roi.

Le matin, le roi vint demander  la sorcire comment elle allait. Pas
trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.

Le roi poursuivit la biche, mais il ne la pressa pas tant que les autres
jours. La biche se cachait dans les taillis, dans les broussailles, et
elle chappa au roi.

La nuit, la reine revint; le roi s'tait cach dans un coin de la
chambre.

    Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plat-il, dame?--O est le roi?
    Le roi est-il couch?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hlas! plus que cette nuit, mon cher fils,
    Et si le roi ton pre ne me dlivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!

Non, ma bien-aime, s'cria le roi, vous ne le serez pas plus
longtemps. Au mme instant le charme fut rompu. Le roi fit mourir la
mchante sorcire et vcut heureux avec sa femme.


REMARQUES

Ce petit conte doit tre rapproch de plusieurs contes trangers dans
lesquels il ne forme qu'un pisode du rcit. Celui qui lui ressemble le
plus,  notre connaissance, est un conte sudois (Cavallius, p. 142):
dans ce conte, la mre de la fausse reine demande au roi, pour gurir sa
fille, le sang de la petite cane, qui n'est autre que la vraie reine,
comme la sorcire demande  manger de la biche blanche[241]. L aussi,
la reine revient trois nuits; chaque fois elle demande au petit chien ce
que fait la sorcire, etc.

    [241] Ce trait se rencontre dans des contes qui diffrent du ntre
    pour tout le reste. Ainsi, dans un conte grec moderne, recueilli
    dans l'Asie Mineure (Hahn, n 49), une jeune fille, fiance d'un
    prince, est change en un poisson d'or par une ngresse qui prend sa
    place auprs du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir 
    regarder le poisson d'or, la ngresse fait la malade et dit que,
    pour qu'elle soit gurie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui
    en fasse du bouillon.--De mme, dans une variante italienne, la
    ngresse demande  manger pour se gurir une tourterelle qui est en
    ralit la vraie fiance du prince (Comparetti, n 68).

Dans un conte russe (Ralston, p. 184), la reine, change en oie sauvage
par sa martre, qui lui a substitu une sienne fille, revient galement
trois nuits de suite, sous sa vritable forme, pour allaiter son enfant.
La troisime fois, il faudra qu'elle s'envole pour toujours par del
les sombres forts, par del les hautes montagnes.--Comparer les contes
allemands nos 11 et 13 de la collection Grimm.

Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 149), une reine a t
change en colombe blanche par une _gitana_, qui a pris sa place auprs
du roi; elle vient plusieurs fois sous cette forme demander au jardinier
du chteau comment se trouve le roi avec sa reine noire et ce que fait
son enfant  elle.--Comparer le conte portugais n 36 de la collection
Braga et un conte espagnol, recueilli au Chili et publi dans la
_Biblioteca de las tradiciones populares espaolas_ (I, p. 109).

Un conte grec moderne (J.-A. Buchon, _La Grce continentale et la
More_, p. 263, reproduit dans la collection E. Legrand, p. 140)
prsente ainsi le mme pisode: Les deux soeurs anes de la reine,
jalouses de celle-ci, s'introduisent dans sa chambre le jour o elle met
au monde un fils, et enfoncent une pingle magique dans la tte de
l'accouche. Aussitt la jeune reine est change en un petit oiseau qui
s'envole, et une de ses soeurs se met dans le lit  sa place. Le roi,
qui avait coutume de djeuner au jardin, voit un jour un joli petit
oiseau qui lui dit: Prince, la reine-mre, le roi et le petit prince
ont-ils bien dormi la nuit passe?--Oui, dit le roi.--Que tous dorment
du sommeil le plus doux; mais que la jeune reine dorme d'un sommeil sans
rveil, et que tous les arbres que je traverse se schent. La verdure
et les fleurs se fltrissent en effet. Les jardiniers demandent au roi
la permission de tuer l'oiseau, mais le roi le leur dfend. Plusieurs
jours de suite, le petit oiseau revient; il se pose sur les genoux du
roi et mange avec lui. Un jour le roi, l'examinant, voit sur sa tte une
pingle. Il la retire, et sa vraie femme reparat  ses yeux.--Dans un
conte breton (Luzel, _Lgendes_, II, p. 303), la vraie reine est aussi
change en oiseau, par la vertu magique d'une pingle, que sa martre
lui a enfonce dans la tempe. Elle vient, trois nuits de suite, se
plaindre auprs de son enfant nouveau-n: si personne ne la dlivre en
retirant l'pingle, elle restera pour toujours oiseau bleu dans le
bois. Le roi, prvenu aprs la seconde nuit par son valet de chambre,
retire l'pingle magique[242].

    [242] L'pingle qui transforme en oiseau se trouve encore dans
    d'autres contes, par exemple dans le conte espagnol du Chili, dans
    le conte portugais, et aussi dans un conte de la Flandre franaise
    (Deulin, II, p. 191 seq.) et dans un conte italien des Abruzzes
    (Finamore, n 50).

                                * * *

Mentionnons enfin le conte allemand n 135 de la collection Grimm, et un
conte lithuanien (Chodzko, p. 315). Dans ces deux contes, une martre,
qui conduit sa belle-fille  un roi que celle-ci doit pouser, la jette
dans l'eau en la transformant en cane, et lui substitue sa propre fille.
Trois nuits de suite, la cane vient au palais du roi et (dans le conte
allemand) demande ce que devient son frre et ce que fait le roi, ou
(dans le conte lithuanien) va pleurer sur le cercueil de son
frre.--Comparer un conte islandais (Arnason, p. 235) et deux contes
siciliens (Gonzenbach, nos 13 et 33).

                  *       *       *       *       *

La collection de miss M. Stokes nous fournit un conte indien 
rapprocher de ces rcits. Dans ce conte (n 2), probablement recueilli 
Bnars, une reine, qui est morte, prie Khuda (Dieu) de lui permettre
d'aller visiter son mari et ses enfants. Khuda lui permet d'y aller,
mais non sous forme humaine; il la change en un bel oiseau et lui met
une pingle dans la tte en disant que, quand l'pingle serait enleve,
elle redeviendrait femme. L'oiseau va se percher la nuit sur un arbre
prs de la porte du palais du roi et demande au portier comment va le
roi, puis comment vont les enfants, les serviteurs, etc. Et il ajoute:
Quel grand imbcile est votre roi! Alors il se met  pleurer, et des
perles tombent de ses yeux; ensuite il se met  rire, et des rubis
tombent de son bec. Le roi qui, la nuit suivante, l'entend tenir le mme
langage, le fait prendre dans un filet et mettre dans une cage. En le
caressant, il sent l'pingle, la retire, et sa femme se trouve l
vivante devant lui.

La rflexion faite par l'oiseau montre bien qu'il y a une altration
dans ce conte indien. Dans la forme primitive, ce n'tait videmment pas
Khuda qui transformait la reine en oiseau; c'tait une femme qui, pour
se substituer  elle auprs du roi, enfonait dans la tte de la reine
une pingle magique et la changeait en oiseau. Voil l'explication des
paroles de l'oiseau. Il veut dire que le roi est bien aveugle de ne pas
voir que la fausse reine n'est pas sa femme. De plus, si l'oiseau pleure
des perles, et si des rubis tombent de son bec, quand il rit, c'est que,
comme dans des contes europens du mme genre (par exemple, dans le
conte lithuanien et dans le conte sudois cits plus haut), la reine
avait ce don quand le roi l'a pouse.

                                * * *

Un trait d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, 1836, p. 345)
n'est pas sans quelque analogie avec le passage de notre conte o la
sorcire demande, pour se gurir,  manger de la biche blanche: Une
_yak_ (sorte d'ogresse ou de mauvais gnie) a pris la forme d'une belle
femme et est devenue l'pouse favorite d'un roi. Voulant se dbarrasser
des autres femmes du roi, douze princesses soeurs, elle feint d'tre
malade et dit qu'elle ne pourra gurir que si on lui donne les yeux de
douze personnes nes de la mme mre. Il n'y a que les douze princesses
qui se trouvent dans ce cas, et le roi leur fait arracher les
yeux.--Nous ferons remarquer  ce propos que, dans un des contes
islandais mentionns plus haut (Arnason, p. 443), une _troll_[243] prend
aussi la forme d'une belle femme et se substitue auprs du roi  la
vraie reine qu'elle a fait disparatre.

    [243] Les _trolls_ jouent  peu prs dans l'imagination islandaise
    le mme rle que les _yaks_ dans l'imagination siamoise.




XXII

JEANNE & BRIMBORIAU


Un jour, un mendiant passait dans un village en demandant son pain; il
frappa  la porte d'une maison o demeurait un homme appel Brimboriau
avec Jeanne sa femme. Jeanne, qui se trouvait seule  la maison, vint
lui ouvrir: Que demandez-vous?--Un morceau de pain, s'il vous
plat.--Et o allez-vous?--Je m'en vais au Paradis.--Oh! bien, dit la
femme, ne pourriez-vous pas porter une miche de pain et des provisions
 ma soeur qui est depuis si longtemps en Paradis? Elle doit manquer de
tout. Si je pouvais aussi lui envoyer des habits, je serais bien
contente.--Je vous rendrais ce service de tout mon coeur, rpondit le
mendiant, mais jamais je ne pourrai me charger de tant de choses. Il me
faudrait au moins un cheval.--Qu' cela ne tienne! dit la femme,
prenez notre Finette; vous nous la ramnerez ensuite. Combien vous
faut-il de temps pour faire le voyage?--Je serai revenu dans trois
jours.

Le mendiant prit la jument et partit, charg d'habits et de provisions.
Bientt aprs, le mari rentra. O donc est notre Finette? dit-il.--Ne
t'inquite pas, dit la femme; tout  l'heure il est venu un brave
homme qui s'en va au Paradis. Je lui ai prt Finette pour qu'il porte 
ma soeur des habits et des provisions; elle doit en avoir grand besoin.
Je lui en ai envoy pour longtemps. Ce brave homme reviendra dans trois
jours.

Brimboriau ne fut gure content; pourtant il attendit trois jours, et,
au bout de ce temps, ne voyant pas revenir la jument, il dit  sa femme
de se mettre  sa recherche avec lui. Les voil donc tous les deux 
battre la campagne. En passant prs d'un endroit o l'on avait enterr
un cheval, Jeanne vit un des pieds qui sortait de terre. Viens vite,
cria-t-elle  son mari; Finette commence  sortir du Paradis.
Brimboriau accourut, et, quand il vit ce que c'tait, il fut fort en
colre.

Sur ces entrefaites, survinrent des voleurs qui emmenrent Brimboriau et
sa femme. Les pauvres gens trouvrent moyen de s'chapper, et
emportrent en se sauvant une porte que les voleurs avaient enleve
d'une maison. Comme il se faisait tard, ils montrent tous les deux sur
un arbre pour y passer la nuit, Brimboriau tenant toujours sa porte.
Bientt aprs, le hasard voulut que les voleurs vinssent justement sous
cet arbre pour compter leur argent. Pendant qu'ils taient assis
tranquillement, Brimboriau laissa tomber la porte sur eux. Les voleurs
effrays se mirent  crier: C'est le bon Dieu qui nous punit! Et ils
s'enfuirent en abandonnant l'argent. Brimboriau s'empressa de le
ramasser, et dit  sa femme: Ne nous fatiguons plus  chercher Finette;
nous avons maintenant de quoi la remplacer.


REMARQUES

Nous avons entendu raconter  Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs
manires.

Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant  la maison, est si
fch en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il dcroche la
porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court aprs
elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et
Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'tre pas aperus. Les
voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.

Dans une autre version, en partant  la recherche du cheval, l'homme,
aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit  sa femme
de prendre la porte sur son dos, de peur que les voleurs
n'entrent[244].--Une troisime variante met en scne un petit garon
emportant la porte de la maison, pour qu'elle soit bien garde.

    [244] Aprs avoir ramass l'argent des voleurs, l'homme et la femme
    empruntent un boisseau pour le mesurer, et le rcit se poursuit dans
    le genre de notre n 20, _Richedeau_: pour expliquer sa fortune,
    l'homme prtend, comme Richedeau, qu'il a vendu une vache  raison
    d'un louis le poil.

Dans une quatrime variante, apparat un nouvel lment: Un jour, un
homme dit  sa femme de faire une soupe maigre. Pourquoi maigre, dit
la femme, puisque nous avons du lard?--Le lard, rpond le mari, c'est
pour _dor'navant_ (dornavant, plus tard). Un pauvre, qui passait, a
entendu la conversation. Quand l'homme est  la charrue, il frappe et
dit qu'il est Dor'navant. La femme s'empresse de lui donner sa plus
belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire
qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est
morte. Je la connais, dit le pauvre; elle sera bien aise d'avoir ses
habits. La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce
bagage. A son retour le mari est bien fch, etc.

                                * * *

Les diffrents thmes qui composent notre conte et ses variantes,
figurent, soit spars, soit runis, dans divers autres contes franais
et trangers.

Prenons d'abord le thme de l'homme qui prtend aller au Paradis ou en
revenir. Nous le retrouvons dans un conte franais du Vivarais
(_Mlusine_, 1877, col. 135); dans un conte breton (_ibid._, col. 133);
un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe
(Meier, n 20); un conte suisse (Sutermeister, n 23); un conte
norwgien (Asbjoernsen, I, n 10); un conte anglais (Baring-Gould, n
3); un autre conte anglais (_Mlusine_, 1877, col. 352); un conte
valaque (Schott, n 43),--tous contes dans lesquels il se prsente
isol;--dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, n
104; Meier, p. 303; Proehle, I, n 50; Mllenhoff, p. 415); un conte du
Tyrol allemand (Zingerle, I, n 14); un conte des Valaques de la Moravie
(Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte
irlandais (Kennedy, II, p. 13),--o il est combin avec d'autres thmes,
souvent (dans les collections Meier, Proehle, Zingerle, Wenzig) avec le
thme de notre quatrime variante, que nous examinerons aprs
celui-ci.--Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I,
p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit
revenir, et il raconte  la bonne femme qu'il y a vu le fils de
celle-ci, forc de mener patre les cigognes et grandement  court
d'argent.

                                * * *

Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme
qui a t attrape, monte  cheval quand il apprend la chose (ici le
cheval n'a pas t donn par la femme), et poursuit le voleur, et
celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.

                                * * *

Un conte franais, insr dans un livre publi  Paris en 1644 et
intitul: _La Gibecire de Mome ou le Trsor du ridicule_ (dans Ch.
Louandre: _Chefs-d'oeuvre des conteurs franais contemporains de La
Fontaine_, Paris, 1874, p. 51), prsente cette dernire forme: Un
colier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche
villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande  l'colier
qui il est et d'o il vient;  quoi il rpond qu'il est un pauvre
colier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu,
s'crie: Quoi! vous revenez du Paradis! Et elle lui demande des
nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'colier lui dit que le
pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, et si aucuns gens de bien
ne lui eussent aid, il serait mort de faim. La femme charge l'colier
de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre,
et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval.
L'colier l'aperoit de loin et jette sa malle dans une haie. Avez-vous
vu passer un homme portant une malle? lui demande le mari.--Oui, mais
ds qu'il vous a vu, il est entr dans le bois. Le mari prie l'colier
de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps,
l'colier dcampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour,
ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui
demande s'il a rencontr le messager. Oui, oui, dit-il, et lui ai
d'abondant donn mon cheval, afin qu'il fasse plus tt le voyage en
Paradis.

Le thme que nous examinons a t plusieurs fois trait dans la
littrature allemande du XVIe sicle. M. Sutermeister, dans ses
remarques sur le conte suisse mentionn plus haut, renvoie au livre du
moine franciscain allemand Jean Pauli, _Schimpf und Ernst_, publi pour
la premire fois en 1519 (feuille 84 de l'dition de 1542),  une
factie de Hans Sachs, _l'colier qui s'en allait en Paradis_ (3, 3, 18,
d. de Nuremberg), qui aurait t imite de Pauli, et au
_Rollwagenbchlein_ de Joerg Wickram (1555, p. 179 de l'd. de H. Kurz).

                                * * *

Dans l'Inde, ou plutt dans l'le de Ceylan, il a t recueilli un conte
presque entirement semblable aux prcdents (voir la revue _the
Orientalist_, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant,
relevant de maladie, se prsente  la porte d'une maison o il ne se
trouve que la femme. Celle-ci s'tant rcrie sur sa mine ple et
dfaite: Ah! dit le mendiant, je reviens de l'autre monde! La bonne
femme prend la chose  la lettre. Si vous revenez de l'autre monde,
dit-elle, vous devez avoir vu notre fille Kaluhmi, qui est morte il y
a quelques jours. Comment va-t-elle?--Madame, rpond le mendiant, elle
est maintenant ma femme, et elle m'a envoy chercher ses bijoux. La
bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y
ajoutant d'autres cadeaux. Aprs quoi, le mendiant prend cong. Il n'est
pas encore bien loin, quand il voit le mari  cheval galoper  sa
poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied  terre,
attache son cheval et cherche  grimper sur l'arbre. Mais le mendiant
est bien vite descendu; il saute sur le cheval et dtale. Alors le mari,
voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: Mon gendre, dites  notre
fille que les bijoux sont de sa mre, et que le cheval est de moi.

                  *       *       *       *       *

La quatrime variante lorraine que nous avons indique offre un nouveau
thme, qui se prsente sous diverses formes dans les contes suivants: un
conte franais du Quercy (_Mlusine_, 1877, col. 89); des contes
allemands (Proehle, _loc. cit._;--Meier, _loc. cit._;--Colshorn, n
36;--Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle,
_loc. cit._, et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, n
56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, n 12); un conte du
pays napolitain (_Jahrbuch fr romanische und englische Literatur_,
VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, _loc.
cit._); un conte croate (Krauss, II, n 106); un conte anglais
(Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p.
185), un homme s'en va en voyage en recommandant  sa femme d'tre bien
conome et de garder quelque chose pour l'avenir. Arrive un mendiant
qui demande  la femme un peu de lard. Non, dit-elle, je ne puis rien
donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour
l'avenir.--Cela se trouve bien, dit le mendiant, donnez-moi le lard:
c'est moi qui suis l'Avenir. Et la femme lui donne tout le lard.--Dans
tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de
ct de l'argent, comme il dit en plaisantant, pour Jean l'Hiver (_fr
Hans Winter_). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux
passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier rpond
que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne
l'argent ou les provisions qui avaient t mis en rserve pour le long
hiver (dans le conte allemand de la collection Proehle), pour le temps
long (dans le conte du Quercy), pour le besoin (dans le conte
valaque), etc.--Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme
dit  sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des
pommes sches au four et qu'il faut garder cela pour le long
printemps. Un passant qui a entendu se donne pour le long printemps.

                                * * *

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littrature du XVIe
sicle. M. Imbriani, dans ses _Conti pomiglianesi_ (p. 227), reproduit
le passage suivant de Broalde de Verville: Mauricette, la chambrire
d'une veuve, est un peu simple, follette. Voyant depuis longtemps un
jambon dans la chemine, elle demande  sa matresse si elle le mettra
cuire. Non, dit la dame, c'est pour les Pques. Mauricette parle de
la chose  quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a
vent. Un jour que la bonne femme est alle  sa mtairie et qu'elle a
laiss Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame.
Mauricette dit qu'elle n'y est pas. J'en suis bien marri, dit l'autre,
pource que je suis Pques, qui tait venu qurir le jambon qu'elle m'a
promis. Il entre, et la chambrire le laisse prendre le jambon.

                  *       *       *       *       *

Venons maintenant au troisime thme principal, l'aventure de la porte
et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement runi avec les deux
prcdents ou mme avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison
que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionns tout 
l'heure.

Ce thme existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un
conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands
(Grimm, n 59; Kuhn et Schwartz, n 13); un conte autrichien
(Vernaleken, n 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, n 24;
II, p. 50); un conte du pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 64;
cf. n 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte
anglais (Halliwell, n 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et
374); d'autres contes italiens (_Jahrbuch fr romanische und englische
Literatur_, VIII, p. 263); un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 47),
et aussi, mais sous une forme mutile, dans un conte sicilien
(Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitr, III, n 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqu comment il se fait
qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte
bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme
n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frres. Ailleurs,
c'est parce que la mre a dit aux enfants de bien faire attention  la
porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que
la femme se dit que celui qui est matre de la porte est matre de la
maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre
troisime version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux garde (conte
bosniaque), etc.

Quelques contes prsentent l'ide-mre de cet pisode sous une forme
lgrement diffrente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice,
n 2), un fou est mis en prison; il enlve les portes et les charge sur
son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le
laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs
marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p.
239).--Dans un autre conte pirote (_ibid._, I, n 34), c'est une meule
de moulin que le hros, fou galement, laisse tomber aussi sur des
marchands. Dans un conte valaque (Schott, n 23), o nous retrouvons les
voleurs, c'est un moulin  bras. Dans un conte wende de la Lusace
(Veckenstedt, p. 65), un pilon  millet.--Enfin, rappelons les contes
cits dans les remarques de notre n 13, _Ren et son Seigneur_ (contes
franais de l'Aminois et de la Bourgogne, et conte toscan), o le hros
laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

                                * * *

Plusieurs des contes europens mentionns ci-dessus en dernier lieu ont,
dans l'pisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos
variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme
a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes
sches au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est
sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop charge; elle jette
d'abord ses pommes sches. Tiens! disent les voleurs qui sont au pied
de l'arbre, les oiseaux fientent! Puis elle verse son vinaigre, et les
voleurs croient que la rose commence  tomber. Enfin elle lche la
porte.--Notre seconde variante, dont nous n'avons rsum ci-dessus
qu'une partie, a un passage analogue, mais le prsente d'une manire qui
n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqus plus haut (Zingerle, I, n 24),
les trois frres qui sont sur l'arbre sont si effrays  la vue des
voleurs, que la sueur d'angoisse dgoutte de leur front, et les voleurs
croient qu'il va pleuvoir[245].

    [245] Deux contes appartenant  un autre thme, celui de notre n
    16, _la Fille du Meunier_,--un conte du Tyrol allemand et un conte
    lithuanien,--ont ce trait ou un trait analogue. Voir les remarques
    de notre n 16 (pp. 181-182).

Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte
allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du pays saxon de
Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et
aussi conte toscan n 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la
sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se
reproduit identiquement dans notre troisime variante.

En Orient, la collection kalmouke du _Siddhi-Kr_, originaire de l'Inde,
nous fournit un rcit analogue  l'pisode de la porte et des voleurs.
Dans le conte n 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier
un cheval mort. Il en prend la tte comme provisions de bouche,
l'attache  sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en
sret. Pendant la nuit, arrivent des dmons qui se mettent  festoyer
sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tte de cheval se
dtache de sa ceinture et tombe au milieu des dmons, qui s'enfuient
sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui
procure  volont  boire et  manger.

Dans un petit pome ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibrie
mridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entr avec ses deux
frres dans la maison d'un Jlbgn (sorte d'ogre)  sept ttes,
parvient, aprs diverses aventures,  tuer ce Jlbgn. Il lui coupe une
de ses sept ttes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui.
Poursuivis par un autre Jlbgn, celui-ci  douze ttes, les trois
frres grimpent sur un arbre. Le Jlbgn vient prcisment passer la
nuit au pied de cet arbre. Tout  coup, le fou dit  ses frres qu'il ne
peut tenir plus longtemps la tte dont il s'est charg, et, malgr leurs
remontrances, il la laisse tomber. Le Jlbgn, fort tonn, s'imagine
qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des ttes de
Jlbgn, et, quand ensuite le fou lche successivement la main, puis le
pied qu'il portait, le Jlbgn se dit que dcidment il y a la guerre
l-haut, et il s'enfuit.

Nous avons cit, dans les remarques de notre n 10, _Ren et son
Seigneur_ (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes
europens, runit au thme principal de ce n 10 une introduction dans
laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs
en train de compter leur argent, les met en fuite.

Dans l'Inde, on peut citer d'abord un pisode d'un conte recueilli chez
les Sntls (_Indian Antiquary_, 1875, p. 258) et dont nous avons dj
fait connatre un fragment dans les remarques de notre n 10 (p. 118):
Gouya et son frre Kanran ont, par ruse, fait prir un tigre. Ils le
dpcent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus dlicats,
Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre
pour y tre en sret pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince,
passant par l, s'arrte avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer.
Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du
tigre, dit  son frre qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il
les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se rveille
en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a d lui
arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs,
pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pill
par les deux frres.

Un autre conte indien, recueilli dans la rgion du nord, chez les
Kamaoniens (Minaef, n 20), est encore  citer: Aprs diverses
aventures, Latou, sorte d'imbcile, s'en va en voyage avec son frre
Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays o ils
vont il n'y aura peut-tre pas de pierres pour faire un foyer. La nuit
vient. Latou et son frre montent sur un arbre de peur d'tre dvors
par les btes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive
une noce qui s'tablit juste sous l'arbre. Aprs avoir bien festoy,
tout le monde se couche en ce mme endroit. Latou pris de douleurs
d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frre pour l'en
empcher, donne des signes de sa prsence qui mettent la noce en moi.
Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres  son
frre et les laisse tomber. Les gens de la noce, pouvants, s'enfuient,
laissant l la fiance. Latou s'empare de la jeune fille et la donne 
son frre, qui l'emmne chez lui.--Tout se retrouve dans ce conte
indien, mme le passage grossier que nous avons indiqu comme existant
dans divers contes europens de ce type et dans une variante de
Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffre.

L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des
variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la
_Kath-Sarit-Sgara_, la grande collection sanscrite publie au XIIe
sicle de notre re par Somadeva, un marchand, en sortant de chez
lui, dit  son valet, qui est niais: Garde la porte de ma boutique;
je reviens dans un instant. Le valet prend la porte sur son dos et
s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son matre le
rencontre et lui adresse une rprimande. Mais, rpond le valet,
j'ai gard la porte, comme vous me l'aviez dit. (T. II, p. 77, de
la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).

                  *       *       *       *       *

Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrte pas  la chute de la
porte et  la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque
mentionn plus haut, le vieux et la vieille, tant descendus de l'arbre,
se mettent  faire honneur au repas que les voleurs avaient prpar.
L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et  la
vieille  partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent
de diverses choses, quand tout  coup le vieux bonhomme dit au voleur:
Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous tranglez pas,
car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici. Le voleur prend la
plaisanterie au srieux. La vieille femme lui dit: Je vais vous ter ce
cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez
les yeux. Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue.
Le voleur s'enfuit du ct o sont alls ses compagnons, en criant: Au
secours! Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est 
leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.--Comparer le conte
de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir
sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son
mari, et elle dit au chef des voleurs que, quand on a t bien gratt
comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous. Le voleur prie la bonne
femme de lui rendre le mme service. Alors elle lui coupe la langue, et
le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticuls.
Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi.
(Voir encore le conte grec moderne n 34 de la collection Hahn,
mentionn plus haut.)

                                * * *

Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E.
Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a jou  quatre voleurs le
mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, o ils sont
retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit,
elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs,
qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chanes. La nuit est trs
obscure; ils montent sur l'arbre qui sert dj de refuge  la femme.
Trois d'entre eux s'tablissent sur les branches infrieures. Le
quatrime grimpe jusqu'au sommet; il reconnat la femme et croit tenir
sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de
l'pouser et de partager avec lui. Le voleur est allch. La femme feint
alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle
n'exige qu'un baiser donn et reu sur la langue. Le voleur commence,
et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue,
dont elle enlve le bout. En mme temps, elle le pousse rudement et le
fait dgringoler  terre, o il se roule en poussant des cris
inarticuls, _lol lol_. Les autres voleurs croient entendre les Chinois
 leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutil
qui s'obstine  vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais
il ne peut que rpter _lol lol_, et les autres s'enfuient  toutes
jambes.

Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette mme
histoire forme le dernier pisode des aventures de la ruse femme d'un
barbier avec des voleurs  qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant
russi  s'chapper, tandis que les voleurs l'emportaient couche dans
son lit, et  grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'taient
arrts, la femme a l'ide de faire la fe en chantant doucement,
enveloppe de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu
fat, s'imagine que la fe est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre
et fait  la fe des dclarations. Ah! dit-elle, les hommes sont
inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vtre, et je
verrai si vous tes sincre. Le voleur s'empresse de tirer la langue,
et la femme la lui coupe net. Il dgringole jusqu' terre, et, quand
ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur rpondre que
_bul-a-bul-ul-ul_. Les voleurs le croit ensorcel, et, craignant qu'il
ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.--Enfin, dans l'le de
Ceylan, nous trouvons un conte du mme genre que ce conte du Pandjab
(voir, dans la revue _the Orientalist_, cite au commencement de ces
remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont
tablis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme,
ils lui demandent, non sans hsitation, si elle est une _rksh_
(sorte de dmon). Oui, rpond la femme. Les voleurs, peu rassurs,
lui offrent une part de leur venaison. Apportez-la moi sur l'arbre,
dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui
dit: Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la
toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est
ainsi que nous autres _rkshs_ nous recevons les offrandes des
mortels. De cette faon, elle coupe la langue au voleur.




XXIII

LE POIRIER D'OR


Il tait une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mre
n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs
garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un
sac: la pauvre enfant mourait de faim.

Un jour qu'elle tait  chercher des fraises, elle rencontra un homme
qui lui dit: Que cherches-tu, mon enfant?--Je cherche quelque chose 
manger.--Tiens, dit l'homme, voici une baguette: tu en frapperas le
plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras dsirer. Cela
dit, il disparut. Aussitt la jeune fille donna un coup de baguette sur
le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien
servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de
bon apptit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de
mme tous les jours, elle ne tarda pas  devenir grasse et bien
portante, si bien que sa mre ne savait qu'en penser.

Un jour, la mre dit  la seconde de ses filles d'accompagner sa soeur
aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obit, mais,
 peine arrive, elle s'endormit. Aussitt la plus jeune donna un coup
de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien
servie, et elle se mit  manger; sa soeur ne s'aperut de rien. Quand
elles furent de retour: Eh bien! dit la mre, as-tu vu si elle
mangeait?--Non, ma mre, elle n'a ni bu ni mang.--Tu as peut-tre
dormi?--Oh! point du tout.--Ma mre, dit alors l'ane, j'irai demain
avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.

Quand elles furent aux champs, l'ane fit semblant de dormir. Alors la
plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et
elle mangea. Le soir, la mre dit  l'ane: Eh bien! as-tu vu si elle
mangeait?--Oh! elle a mang beaucoup de bonnes choses! Elle a donn un
coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitt
une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.

La mre fit semblant d'tre malade et demanda  son mari de tuer le
mouton. Il vaudrait mieux tuer une poule, dit le mari.--Non, c'est le
mouton que je veux manger. On tua le mouton, et la pauvre enfant se
trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois
chercher des fraises et des mres. Comme elle y tait occupe, l'homme
qu'elle avait dj vu s'approcha d'elle et lui dit: Que cherches-tu,
mon enfant?--Je cherche quelque chose  manger. L'homme reprit: Tu
ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, prs de
la maison. La jeune fille suivit ce conseil, et,  la place o elle
avait mis les os, il s'leva un poirier d'or.

Un jour, pendant qu'elle tait aux champs, un roi vint  passer prs de
la maison, et, voyant le poirier, il dclara qu'il pouserait celle qui
pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mre dit  ses filles
anes d'essayer. Elles montrent sur l'arbre, mais quand elles
tendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent
venir  bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune
revenait des champs. Je vais monter sur l'arbre, dit-elle.--A quoi
bon? dit la mre, tes soeurs ont dj essay, et elles n'ont pu y
russir. Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches
s'abaissrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille
pour femme et l'emmena dans son chteau.

Environ un an aprs, pendant que le roi tait  la guerre, la reine
accoucha de deux jumeaux, qui avaient chacun une toile d'or au front.
Dans le mme temps, une chienne mit bas deux petits, qui avaient aussi
une toile d'or. La mre du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille,
crivit  son fils que la jeune reine tait accouche de deux chiens. A
cette nouvelle, le roi entra dans une si grande colre qu'il envoya
l'ordre de pendre sa femme, ce qui fut excut.


VARIANTE

LES CLOCHETTES D'OR


Il tait une fois un roi et une reine qui avaient une fille nomme
Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin approcher, elle
recommanda sur toutes choses  Florine de prendre grand soin d'un petit
agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en dfaire pour rien au monde:
autrement il lui arriverait malheur. Bientt aprs, elle mourut.

Le roi ne tarda pas  se remarier avec une reine qui avait une fille
appele Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa belle-fille;
elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne lui donnait pour
toute la journe qu'un mchant morceau de pain noir, dur comme de la
pierre.

Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et partait avec
le troupeau; mais, quand personne ne pouvait plus la voir, elle appelait
le petit agneau blanc, le frappait avec une baguette sur l'oreille
droite, et aussitt paraissait une table bien servie. Aprs avoir mang,
elle frappait l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparaissait. Sa
belle-mre s'tonnait fort de la voir grasse et bien portante. O
peut-elle trouver  manger? disait-elle  sa fille.--J'irai avec
elle, dit un jour celle-ci, et je verrai ce qu'elle fait.

Quand elles furent toutes les deux dans les champs, Truitonne dit 
Florine: Voudrais-tu me chercher mes poux?--Volontiers, rpondit
Florine. Truitonne mit sa tte sur les genoux de sa soeur et ne tarda
pas  s'endormir. Aussitt Florine frappa sur l'oreille droite de
l'agneau: une table bien servie se dressa prs d'elle, et, quand elle
n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur l'oreille gauche, et tout
disparut.

Le soir venu, la reine dit  sa fille: Eh bien! l'as-tu vue
manger?--Non, je ne l'ai pas vue.--N'aurais-tu pas dormi, par
hasard?--Oui, ma mre.--Ah! que tu es sotte! Il faut que j'y aille
moi-mme demain.--Non, ma mre, j'y retournerai; j'aurai soin de ne pas
dormir.

Le jour suivant, elle demanda encore  Florine de lui chercher ses poux,
et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant n'tre pas vue, frappa
sur l'oreille droite de l'agneau; elle mangea des mets qui se trouvaient
sur la table, et, quand elle fut rassasie, elle fit tout disparatre.

De retour au chteau, Truitonne dit  sa mre: Je l'ai vue se rgaler:
elle a frapp sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitt il
s'est trouv devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes
choses.

La reine feignit d'tre malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle
ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire
tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait;  la fin pourtant
il fut oblig de cder. L'agneau dit alors  la jeune fille: Ma pauvre
Florine, puisque votre belle-mre veut  toute force me manger,
laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les
branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans
cesse; si elles viennent  se taire, ce sera signe de malheur. Tout
arriva comme l'agneau l'avait prdit.

Un jour, pendant que Florine tait aux champs, un roi vint  passer prs
du chteau. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il pouserait celle
qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mre la
poussait pour l'aider  monter sur le poirier: mais plus elle montait,
plus l'arbre s'levait, de sorte qu'elle ne put mme atteindre aux
branches. N'avez-vous pas une autre fille? demanda le roi.--Nous en
avons bien une autre, rpondit la belle-mre, mais elle n'est bonne
qu' garder les moutons. Le roi voulut nanmoins la voir, et attendit
qu'elle ft de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau,
elle s'approcha de l'arbre et lui dit: Mon petit poirier, abaissez-vous
pour moi, que je cueille vos clochettes. Elle en cueillit plein son
tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son chteau et
l'pousa.

Quelque temps aprs, Florine tomba malade. Son mari, qui tait oblig 
ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mre de Florine de
prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la
belle-mre jeta Florine dans la rivire et mit Truitonne  sa place.
Aussitt les clochettes d'or cessrent de carillonner. Le roi, ne les
entendant plus (on les entendait  deux cents lieues  la ronde), se
souvint que sa femme lui avait dit que c'tait un signe de malheur, et
reprit en toute hte le chemin du chteau. En passant prs d'une
rivire, il aperut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et
retira Florine qui n'tait pas encore tout  fait morte. Il la ramena au
chteau, fit pendre Truitonne et sa mre, et le vieux roi vint demeurer
avec eux.


REMARQUES

Dans la variante les _Clochettes d'or_, les noms de la fille du roi et
de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont emprunts  l'_Oiseau
bleu_, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait pass de
ce conte dans le ntre. Une autre variante, galement de
Montiers-sur-Saulx, a emprunt encore  Mme d'Aulnoy les noms des hros,
_Gracieuse_ et _Percinet_. L, c'est Percinet, l'amoureux de
Gracieuse, qui donne  celle-ci, perscute par sa martre, la baguette
avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans
cette variante manque l'pisode de l'arbre, et la conclusion est
directement emprunte au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jete dans un
trou par ordre de sa martre, appelle Percinet  son secours, et
celui-ci, qui est un peu sorcier, la fait sortir du trou par un
souterrain qui aboutit  sa maison.

                                * * *

La fin du _Poirier d'or_ donne, sous une forme mutile, une partie du
thme dvelopp dans notre n 17, l'_Oiseau de Vrit_. Celle de la
variante _les Clochettes d'or_ prsente aussi, croyons-nous, une
altration. Dans des contes allemands (Grimm, n 13 et n 11 var.), la
reine est aussi jete dans l'eau par sa martre, qui lui substitue sa
propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est change en oiseau,
et la suite du rcit se rapproche de notre n 21, _la Biche blanche_, et
des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit
incomplet sur ce point. Dans un conte breton (_Mlusine_, 1877, col.
421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se
rattachent  la fois aux contes que nous examinons et  la _Biche
blanche_, la reine, jete dans un puits ou dans un prcipice, ne subit
non plus aucune mtamorphose, et, comme dans les _Clochettes d'or_,
elle est sauve d'une manire qui n'a rien de merveilleux.

Au sujet du passage raliste de cette mme variante, dans lequel
Truitonne demande  Florine de lui chercher ses poux, nous ferons
remarquer que c'est l un dtail qui se trouve assez frquemment dans
les contes populaires de toute sorte de nations.

                  *       *       *       *       *

Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte
bourguignon (E. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitul la _Petite
Annette_, c'est par sa martre (comme dans les _Clochettes d'or_ et dans
l'autre variante) et non par sa mre (comme dans le _Poirier d'or_) que
la jeune fille est maltraite. Il en est ainsi, du reste, dans presque
tous les contes du genre du ntre. C'est la Sainte Vierge qui apparat 
la petite Annette et qui lui donne un bton dont elle doit frapper un
blier noir, et aussitt il se trouve l une table servie. Quand l'ane
des deux filles de la martre est envoye aux champs pour surveiller
Annette, celle-ci l'endort en rcitant cette formule: Endors-toi d'un
oeil, endors-toi de deux yeux, Elle rpte les mmes paroles  la
cadette,  qui sa mre a mis un troisime oeil derrire la tte (_sic_),
de sorte que cet oeil reste ouvert. Comme dans notre conte, la martre
feint d'tre malade et demande  son mari de lui tuer le blier. Suit,
comme dans notre conte aussi, l'pisode de l'arbre qui pousse  la place
o a t enterr le foie du blier.--Comparer un conte de la
Haute-Bretagne (Sbillot, I, n 58) et un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Lgendes_, II, p. 264), assez altr.

Le conte bourguignon prsente un grand rapport avec un conte de la
collection Grimm (n 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les
deux soeurs de l'hrone ont l'une un seul oeil, l'autre trois yeux.

Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston, p.
183), la princesse Marya est oblige par sa martre de garder une vache,
et on ne lui donne qu'une crote de pain dur. Mais, arrive aux champs,
elle s'inclinait devant la patte droite de la vache, et elle avait 
souhait  boire et  manger et de beaux habits. Tout le long du jour,
vtue en grande dame, elle suivait la vache; le soir venu, elle
s'inclinait de nouveau devant la patte droite de la vache, tait ses
beaux habits et retournait  la maison. Dans ce conte russe, la martre
fait aussi espionner successivement sa belle-fille par ses deux filles
 elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache,
enterres par Marya prs du seuil de la maison, il pousse un buisson
couvert de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui
chantent  ravir. Seule, Marya peut donner au prince une jatte remplie
des baies du buisson: les oiseaux, qui avaient presque crev les yeux
aux filles de la martre, cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se
termine pas au mariage du prince avec Marya; il passe ensuite,--comme
notre variante _les Clochettes d'or_,--dans une nouvelle srie
d'aventures, o se trouve dvelopp le thme que notre variante ne fait
qu'indiquer d'une manire trs imparfaite. Nous avons eu occasion de
rsumer cette dernire partie dans les remarques de notre n 21, _la
Biche blanche_.

Dans un autre conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p.
179-181; cf. Ralston, p. 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous
allons avoir  parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim, mais
en lui imposant une tche impossible (la mme,  peu prs, dans tous ces
contes), qu'une martre perscute sa belle-fille. Ici la jeune fille
doit, en une nuit, avoir fil, tiss et blanchi cinq livres de chanvre.
La vache qu'elle garde lui dit d'entrer dans une de ses oreilles et de
ressortir par l'autre, et tout sera fait. La martre envoie
successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un
oeil, l'autre deux, l'autre trois. A l'endroit du jardin o la jeune
fille a enterr les os de la vache, il s'lve un pommier  fruits d'or,
dont les branches d'argent piquent et blessent les filles de la martre,
tandis qu'elles offrent d'elles-mmes leurs fruits  la belle jeune
fille, pour que celle-ci puisse les prsenter au jeune seigneur dont
elle deviendra la femme.

Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81): Mariucella, que sa martre
envoie garder les vaches en lui donnant du poil  filer, est aide par
sa mre, transforme en vache, qui fait pour elle la besogne. La martre
s'en aperoit. Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci
dit  Mariucella qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles: elle
mangera la premire, elle jettera la seconde sur le toit et mettra la
troisime dans le jardin. De cette dernire pomme nat un magnifique
pommier couvert de fruits, et ce pommier se change immdiatement en
ronces quand une autre personne que Mariucella veut en approcher. De la
seconde pomme il sort un beau coq: quand, plus tard, la martre veut
substituer sa propre fille  Mariucella, qu'un prince envoie chercher
pour l'pouser, ce coq signale la tromperie. (Voir, pour ce dernier
trait, les remarques de notre n 24, _la Laide et la Belle_.)

Dans un conte cossais (Campbell, n 43), nous retrouvons les trois
yeux des contes bourguignon, allemand et russes: la servante que la
martre envoie aux champs avec sa belle-fille pour pier celle-ci a un
troisime oeil derrire la tte, et cet oeil ne s'endort pas. Aussi
peut-elle voir une brebis grise apporter  manger  la jeune fille.
Aprs que la brebis a t tue, le rcit se rapproche des contes du
genre de _Cendrillon_.

Un conte dont le dbut est analogue  celui du ntre et qui dveloppe
ensuite, comme le conte cossais, le thme de _Cendrillon_, c'est le
conte norwgien de _Kari Trstak_ (Asbjoernsen, 1, n 19). La princesse,
oblige de garder les vaches et mourant de faim, est secourue par un
taureau bleu, dans l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui
donne  boire et  manger autant qu'on en dsire[246]. Dans un conte du
pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 35), c'est aussi un taureau
qui file pour une jeune fille, perscute par sa martre, une norme
quenouille de chanvre qu'elle doit avoir file pour la fin de la
journe. Ici encore, la fille de la martre a trois yeux[247].

    [246] Comparer le conte breton n 3 du 1er volume de la collection
    Sbillot, conte que nous souponnons d'tre driv, plus ou moins
    directement, du livre mme d'Asbjoernsen, ou plutt d'une traduction
    anglaise.

    [247] Deux contes, portant le titre de _Cendrillon_, sont encore 
    citer ici. Dans la version serbe (Vouk, n 32), c'est aussi une
    vache qui file pour Cendrillon. La martre, quand elle en est
    avertie, fait tuer la vache. Cendrillon recueille les os, ainsi que
    la vache lui a dit de le faire, et,  la place o elle les a
    enterrs, elle trouve tout ce qu'elle peut dsirer. Comme dans le
    conte corse, la vache n'est autre que la mre de la jeune fille, qui
    a t ensorcele.--Dans la version allemande (Grimm, n 21),
    Cendrillon s'en va pleurer prs de la tombe de sa mre sur laquelle
    elle a plant un arbre (comparer l'arbre qui pousse  la place o
    l'on a enterr les os du mouton ou de la vache), et, chaque fois, il
    vient se percher sur l'arbre un bel oiseau blanc,--l'me de sa mre
    videmment,--qui lui donne tout ce qu'elle demande.--Dans un conte
    toscan (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, n 1), Nena reoit de
    sa martre l'ordre d'avoir fil pour le soir une demi-livre de
    laine. Une vieille lui conseille d'aller dire  la vache qu'elle
    mne patre de lui filer cette laine. Le lendemain, la martre la
    fait accompagner par sa fille  elle; la vieille dit  Nena de
    peigner sa soeur, qui ne tarde pas  s'endormir (comparer notre
    variante _les Clochettes d'or_), et la vieille file; le jour
    d'aprs, la soeur ne s'endort pas, et la jeune fille est battue. Le
    conte passe ensuite dans un autre thme (comparer un autre conte
    toscan, n 32 de la collection Nerucci).--Dans un conte romain
    (Busk, p. 31), c'est la vache elle-mme qui propose  la jeune fille
    de faire son ouvrage pendant que celle-ci ira lui couper de l'herbe.
    Ici, comme le mouton dans notre conte, la vache est tue par ordre
    de la martre, et,  partir de cet endroit, nous passons 
    l'histoire de Cendrillon. La fe du conte de Perrault, c'est ici
    une boule d'or, que la vache a dit  la jeune fille de recueillir
    sous son coeur, quand on l'aura tue; cette boule accomplit les
    souhaits de celle qui la possde (comparer le conte sicilien n 32
    de la collection Gonzenbach).

Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec
celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la dfunte mre de
Mjadveig qui vient au secours de la jeune fille, maltraite par la
sorcire, sa martre: elle lui donne, en lui apparaissant pendant son
sommeil, une serviette toujours remplie de provisions. La fille de la
sorcire surprend le secret et enlve  Mjadveig la serviette
merveilleuse.

                  *       *       *       *       *

En Afrique, il a t recueilli un conte du mme genre chez les Kabyles
(J. Rivire, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La
femme meurt en dfendant  son mari de vendre une certaine vache: C'est
la vache des orphelins. L'homme se remarie, et les enfants sont
maltraits par leur martre, qui les prive de nourriture. Ils tettent
leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La
martre envoie ses enfants  elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut,
elle aussi, tter la vache; mais la vache lui donne un coup et
l'aveugle. La martre exige que le pre vende la vache au boucher. Alors
les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mre, qui leur dit de
demander au boucher les entrailles de la vache et de les dposer sur sa
tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitt deux mamelles paraissent,
l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La martre envoie de rechef
ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent tter 
leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La
martre, furieuse, crve les mamelles et les jette au loin. Les
orphelins vont encore pleurer auprs de la tombe de leur mre, et, sur
le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service
d'un sultan, qui plus tard pouse la jeune fille.

                                * * *

Un conte indien du Deccan (miss Frere, n 1) a beaucoup de rapport avec
ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont perscutes par leur
martre, qui ne leur donne presque rien  manger. Elles vont pleurer sur
la tombe de leur mre. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un
oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne
touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise
de ne pas les voir maigrir, dit  sa fille d'aller les pier. Les
princesses, except la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent
chacune un de leurs fruits  leur belle-soeur, laquelle va raconter la
chose  sa mre. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour
la gurir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de
cette eau sur le front. Quand l'arbre est coup, un rservoir prs de la
tombe de la dfunte reine se remplit d'une espce de crme qui sert de
nourriture aux sept princesses. La martre, qui l'apprend par sa fille,
fait renverser le tombeau et combler le rservoir. De plus, elle feint
encore d'tre malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul
la gurir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmne dans une
jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim
 leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont  la chasse,
les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.

Un autre conte indien est plus voisin du _Poirier d'or_ et des contes
similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme
serbe du thme de _Cendrillon_. Malheureusement, la _Calcutta Review_, 
laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse
fort incomplte du conte indien, publi originairement dans la _Bombay
Gazette_. Voici ce qu'elle nous en fait connatre (t. LI, [1870], p.
121): Comme dans plusieurs contes europens, c'est une vache (ou, dans
une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille
perscute par sa martre. Quand la martre apprit que la vache
nourrissait de son lait la jeune fille, elle rsolut de la faire tuer.
La vache, l'ayant appris, dit  la jeune fille: Ma pauvre enfant, voici
la dernire fois que vous boirez de mon lait; votre martre va me faire
tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas  cause de moi; il n'y a
pas moyen d'empcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si
vous m'coutez, vous n'aurez pas  vous en repentir. A ces paroles, la
jeune fille se mit  pleurer amrement, et tout d'abord le chagrin
l'empcha de rpondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle
avait  lui demander. Le voici, dit la vache: quand on me tuera,
ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera
de ct, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma
chair. Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa
soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra
le tout.--La _Calcutta Review_ nous apprend que le conte indien
renferme l'pisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la
jeune fille est laisse  la maison pour prparer le souper, tandis que
la fille de sa martre se rend au palais; puis la vache revient  la vie
et donne  sa protge de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie
par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales;
quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est
cache dans le grenier, et un coq trahit sa prsence (voir les remarques
de notre n 24). Le prince se la fait amener et l'pouse. Le conte se
termine par le chtiment de la martre et de sa fille.

                  *       *       *       *       *

Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que
nous venons d'tudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour
priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue
certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on souponne
ou plutt qu'on reconnat l'existence, sous cette forme, d'une personne
dteste, que l'on poursuit  travers plusieurs transformations
successives. Nous renverrons  l'tude que nous avons faite de ces
contes, dans notre introduction,  l'occasion du vieux conte gyptien
des _Deux Frres_.




XXIV

LA LAIDE & LA BELLE


Il tait une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un
premier mariage. La fille de la reine tait affreuse  voir, elle avait
trois yeux, deux devant et un derrire; celle du roi tait fort belle.

Il se prsenta un jour au chteau un jeune prince, qui voulait pouser
la fille du roi. La reine dclara au roi que sa fille  elle se
marierait la premire, et cacha la belle princesse sous un cuveau.

Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la
laide pour aller clbrer les noces dans son pays. En les voyant passer,
les enfants criaient:

  H! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
          La belle est sous le cuveau.

Le prince, surpris, demanda  la princesse: Que disent-ils donc?--Ne
faites pas attention  ce que peuvent dire des enfants, rpondit-elle.
Mais le prince rflchit  ce qu'il venait d'entendre; il retourna au
chteau du roi et y resta trois jours. Enfin il dcouvrit o tait la
belle, et, aprs avoir mis la laide sous le cuveau, il emmena la belle
dans son royaume, o il l'pousa.


REMARQUES

On a vu que le conte prcdent, le _Poirier d'or_, et ses variantes de
Montiers-sur-Saulx se rapprochent du n 130 de la collection Grimm,
_Simploeil, Doubloeil et Triploeil_. Le petit conte que nous venons de
donner rappelle deux dtails du conte allemand, qui n'existaient pas
dans nos contes lorrains: la laide a trois yeux, comme Triploeil[248],
et la reine cache la belle sous un cuveau, comme la mchante mre
cache Doubloeil sous un tonneau.

    [248] Voir, pour les trois yeux, divers autres contes rsums dans
    les remarques du _Poirier d'or_.

Dans le conte corse (Ortoli, p. 81), cit dans les remarques du _Poirier
d'or_, quand la martre substitue sa fille Dinticona  Mariucella que le
prince envoie chercher pour l'pouser, le coq crie: Couquiacou!
couquiacou! Mariucella est dans le tonneau et Dinticona sur le beau
cheval! comme dans notre conte les enfants crient: La belle est sous
le cuveau!--Dans le conte serbe de _Cendrillon_ (Vouk, n 32), cit
galement dans les remarques de notre numro prcdent, quand le prince
vient pour essayer la pantoufle, la belle-mre cache Cendrillon sous une
huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille; mais le coq de la
maison se met  chanter: Kikeriki! la jeune fille est sous la
huche!--Un passage du mme genre se trouve dans un conte espagnol, un
conte de _Cendrillon_ aussi, recueilli dans le Chili (_Biblioteca de las
tradiciones populares espaolas_ [Madrid, 1884], t. I, p. 119), o le
coq du conte corse et du conte serbe est remplac par un chien. Comparer
aussi la fin d'un conte portugais (Coelho, n 36).--Dans un conte toscan
(Nerucci, n 5), c'est, par suite d'une altration vidente, la fiance
elle-mme qui dit: La belle est dans le tonneau, la laide est dans le
carrosse, et le roi l'emmne.

Dans le conte toscan des _Novelline di S. Stefano_ (n 1), cit dans nos
remarques du _Poirier d'or_, un prince vient pour pouser la belle.
La martre met celle-ci dans un tonneau, voulant ensuite y verser de
l'eau bouillante, et le prince emmne sur son cheval la fille de la
martre, cache sous un voile. Un chat se met  dire: Miaou, miaou, la
belle est dans le tonneau; la laide est sur le cheval du roi. Le prince
met la laide dans le tonneau, o sa mre, sans le savoir, la fait
prir.--Comparer la fin de deux contes italiens des collections Busk (p.
35) et Comparetti (n 31).

                                * * *

Un recueil du XVIIe sicle, le _Pentamerone_, de Basile, nous offre un
rcit napolitain analogue. A la fin du conte n 30, une martre,
Caradonia, envoie sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche
seigneur, Cuosemo, la voit et va la demander en mariage  Caradonia.
Celle-ci enferme Cecella dans un tonneau avec l'intention de l'y
chauder, et elle donne sa propre fille, Grannizia,  Cuosemo, qui
l'emmne. Furieux d'avoir t tromp, Cuosemo retourne chez Caradonia,
qui est alle  la fort chercher du bois pour faire bouillir l'eau.
Miaou, miaou, dit un chat noir, ta fiance est enferme dans le
tonneau. Cuosemo dlivre Cecella et met Grannizia  sa place. La
vieille chaude sa fille, et, de dsespoir, va se jeter  la mer.

                  *       *       *       *       *

On peut encore comparer le conte allemand de _Cendrillon_, n 21 de la
collection Grimm: Les deux soeurs de Cendrillon russissent  mettre la
pantoufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les
emmne l'une aprs l'autre; sur son passage deux colombes chantent:
Roucou, roucou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop
petit; la vraie fiance est encore  la maison.--Ce passage se retrouve
presque identiquement dans le conte islandais cit dans nos remarques du
_Poirier d'or_. Comparer un conte cossais (Brueyre, p. 41), un conte
breton (_Revue celtique_, 1878, p. 373), etc.

                  *       *       *       *       *

En Orient, rappelons un passage d'un conte indien, du genre de
_Cendrillon_, rsum dans les remarques dj mentionnes. Quand le
prince arrive pour chercher la jeune fille, elle est cache dans le
grenier, et un coq trahit sa prsence.

M. A. Lang, dans la _Revue celtique_ (_loc. cit._), cite un pisode d'un
conte zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut
rapprocher de ce passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il
chevauche avec la fausse fiance: _Ukakaka!_ le fils du roi est parti
avec une bte.




XXV

LE CORDONNIER & LES VOLEURS


Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant: Souliers 
refaire! souliers  refaire! Sa condition lui paraissait bien triste,
et il maugrait sans cesse contre les riches: Ils sont trop heureux,
disait-il, et moi je suis trop malheureux!

Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un fromage
blanc. Combien ce fromage?--Quatre sous.--Les voil. Il mit le fromage
dans son sac et poursuivit son chemin. Il rencontra plus loin une
marchande de mercerie: Combien la pelote de laine?--C'est tant. Il en
prit une et se remit  marcher en sifflant.

Arriv au milieu d'un bois, il vit devant lui un beau chteau; il y
entra hardiment. Ce chteau tait habit par des voleurs. Camarades,
leur dit le cordonnier, voulez-vous jouer avec moi au jeu qui vous
plaira?--Volontiers, rpondit le chef de la bande; jouons  lancer une
pierre en l'air. Si tu jettes plus haut que moi, le quart du chteau
t'appartient.

Le voleur lana trs haut sa pierre. Le cordonnier, lui, tenait dans sa
main un petit oiseau; il le lana en l'air de toutes ses forces comme si
c'et t une pierre: l'oiseau s'envola et disparut. Les voleurs furent
bien tonns de ne pas voir retomber la pierre. Tu as gagn, dit le
chef au cordonnier; le quart du chteau est  toi. Jouons maintenant 
qui fera sortir le plus de lait de ce chne: si tu gagnes, tu auras un
autre quart du chteau.

Le voleur treignit le chne d'une telle force qu'il en fit sortir du
lait. Le cordonnier s'tait mis sur l'estomac son fromage blanc; il
embrassa l'arbre  son tour, et l'on vit le lait couler en abondance.
C'est toi qui as gagn, dit le voleur. Maintenant jouons la moiti du
chteau contre l'autre moiti,  qui fera le plus gros fagot.

Le voleur monta sur un chne, coupa des branches et en fit un norme
fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre aprs lui, et se mit  entourer
toute la tte de l'arbre avec sa pelote de laine. Que fais-tu l? lui
demandrent les autres.--Je fais un fagot avec tout ce chne.--Arrte,
dit le chef des voleurs. Ce n'est pas la peine de continuer: tu as
gagn, nous le voyons bien d'avance.

Ils rentrrent tous ensemble au chteau, et l'on conduisit le cordonnier
dans la chambre o il devait passer la nuit. En regardant autour de lui,
le cordonnier vit pendus au mur un grand nombre d'habits de toute
espce. Hum! se dit-il, les gens de ce chteau ne seraient-ils pas
des voleurs? Il faut se mfier. Il prit une vessie remplie de sang et
la mit dans le lit  sa place; lui-mme se cacha sous le lit. Au milieu
de la nuit, trois voleurs entrrent dans la chambre, s'approchrent du
lit sans faire de bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau.
Le sang coule! dit-il. Le second fit de mme. Oh! dit le troisime,
il ne doit pas encore tre mort; je vais l'achever. Et il frappa  son
tour. Cela fait, les trois voleurs se retirrent.

Le lendemain matin, les voleurs taient runis dans une des salles du
chteau quand ils virent entrer le cordonnier. Quoi! s'crirent-ils,
tu n'es pas mort?--Vous voyez, dit le cordonnier.--Ecoute, lui
dirent les voleurs; si tu veux nous laisser le chteau, nous te
donnerons un sac plein d'or. Le cordonnier accepta la proposition et
partit bien joyeux. Mais, pendant qu'il traversait la fort, d'autres
voleurs tombrent sur lui et le dpouillrent. Ah! s'cria-t-il, que
j'tais sot d'envier le sort des riches! ils ont tout  craindre. Moi,
je suis plus heureux qu'eux.

De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui lui plut;
il l'pousa et vcut heureux.


REMARQUES

Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, _le Tailleur
et le Gant_ (n 8). Il n'est mme pas rare que l'introduction de ce n
8 se trouve jointe  des contes analogues  celui dont nous nous
occupons ici. Nous mentionnerons comme offrant cette combinaison
plusieurs contes allemands (Grimm, n 20; Kuhn, _Mrkische Sagen_, p.
289; Meier, n 37), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un
conte suisse (Sutermeister, n 30), un conte hongrois (Gaal-Stier, n
11), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, n 3), un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, n 23), un conte sicilien (Gonzenbach, n
41).

L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants: un
conte autrichien (Grimm, n 183), un conte de l'Allemagne du Nord
(Mllenhoff, p. 442), un conte suisse (Sutermeister, n 41), un conte du
pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 27), un conte sudois
(Cavallius, p. 1), un conte norwgien (Asbjoernsen, I, p. 45), un conte
lapon (n 7 des contes traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870]
de la revue _Germania_), un conte italien de Vntie (Widter-Wolf, n
2), un conte sicilien (Pitr, n 83), un conte albanais (Dozon, n 3),
un conte grec moderne de l'le de Tinos (Hahn, t. II, p. 211), un conte
basque (Webster, p. 7).

                  *       *       *       *       *

Le conte lorrain prsente une altration assez notable du thme
primitif: les voleurs sont un souvenir affaibli des gants, _drakos_,
etc., qui figurent dans les contes trangers. D'un autre ct, le rcit
a pris la tournure d'une leon morale.

                                * * *

On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thme primitif a ici une
forme particulire.

Dans la plupart des contes de ce type, c'est en faisant sortir de l'eau
d'une pierre,--c'est--dire, en ralit, du petit-lait d'un fromage
mou,--que le tailleur, cordonnier, etc., donne au gant, drakos, ou
autre, une haute ide de sa force. Dans plusieurs de ces contes, il
veut, par cet exploit, surenchrir, si l'on peut parler ainsi, sur ce
qu'a fait le gant, qui vient de broyer rellement une pierre entre ses
doigts. Dans le n 20 de la collection Grimm, le gant a vraiment fait
sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tailleur,
il en ruisselle en apparence bien davantage.

Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du
_lait_, de la sve. Comparer, dans un conte gascon (Cnac-Moncaut, p.
90), l'pisode o Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une
pierre contre un arbre de faon  le faire saigner. Juan s'en tire en
lanant un oeuf contre l'arbre.

                                * * *

L'pisode de l'oiseau, lanc en l'air comme si c'tait une pierre, se
trouve dans les contes allemands des collections Kuhn, Meier et
Mllenhoff, dans le premier conte suisse, dans le conte des Saxons de
Transylvanie, dans le conte hongrois, le second conte grec et le conte
basque.

Un pisode analogue  celui de l'arbre dont le cordonnier feint de
vouloir faire un fagot, figure dans le conte des Saxons de
Transylvanie, dans le conte des Tsiganes de la Bukovine, dans les deux
contes grecs, le conte albanais, le conte sicilien de la collection
Gonzenbach et le conte basque. Dans tous ces contes (except dans le
conte sicilien), le hros fait semblant de vouloir rapporter  la
maison, non pas tout un arbre, mais la fort tout entire.

                  *       *       *       *       *

Tous les contes de ce type,-- l'exception du conte allemand de la
collection Kuhn, des deux contes suisses, du conte des Saxons de
Transylvanie et du conte norwgien,--ont un pisode dans lequel le gant
croit avoir assomm le hros pendant que celui-ci est endormi. A peu
prs dans tous ces contes se trouve une mme hablerie du hros: le
matin, il dit au gant stupfait qu'il n'a rien senti pendant la nuit,
sinon des puces qui l'ont un peu piqu.

                                * * *

Un livre populaire anglais, _Jack le Tueur de gants_, dont on connat
une dition date de 1711, renferme ce dernier pisode: Jack, qui a
demand l'hospitalit  un gant, entend pendant la nuit celui-ci se
dire  lui-mme qu'un bon coup de massue va le dbarrasser de son hte.
Il met une bche dans le lit  sa place. Le lendemain, le gant, qui
croit avoir tu Jack, est fort tonn de le voir s'avancer vers lui.
Ah! c'est vous! lui dit-il, comment avez-vous dormi? n'avez-vous rien
senti cette nuit?--Rien, dit Jack, si ce n'est, je crois, un rat qui
m'a donn deux ou trois coups avec sa queue.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un voyageur a trouv le pendant de tous ces contes. Dans un
conte persan (Malcolm, _Sketches of Persia_, Londres, 1828, t. II, p.
88), qui a t traduit par M. Emile Chasles, dans ses _Contes de tous
pays_ (p. 10), un homme d'Ispahan, nomm Amn, oblig dans un voyage de
traverser certaine valle hante par des _ghouls_ (sorte d'ogres), prend
pour toutes armes une poigne de sel et un oeuf. Il rencontre
effectivement un ghoul. Sans se dconcerter, il lui dit que lui, Amn,
est le plus fort des hommes, et il l'invite  se mesurer avec lui. Il le
dfie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le ghoul ayant
essay en vain, Amn glisse son oeuf dans le creux de sa main; puis,
saisissant le caillou, il le presse, et le ghoul stupfait voit un
liquide couler entre les doigts du petit homme. Ensuite, par un procd
du mme genre, Amn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu
rassur, se fait humble et invite le voyageur  passer la nuit dans sa
caverne. Amn le suit. Quand ils sont arrivs chez le ghoul, celui-ci
dit  son hte d'aller chercher de l'eau pour le repas, tandis que
lui-mme ira chercher du bois. Amn, ne pouvant seulement soulever
l'norme outre du ghoul, s'avise d'un expdient; il se met  creuser le
sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener l'eau chez lui,
en souvenir de son hospitalit[249]. C'est bon, dit le ghoul, et il va
remplir l'outre. Aprs le souper, il indique  Amn un lit au fond de sa
caverne. Ds qu'Amn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met 
sa place des coussins et des tapis rouls. Sur ces entrefaites, le ghoul
se rveille; il se lve tout doucement, prend une massue et frappe sept
fois de suite sur ce qu'il croit tre Amn endormi; puis il va se
recoucher. Amn regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est
que cette mouche qui sept fois de suite s'est pose sur son nez. Le
ghoul, tonn, effray, s'enfuit, et Amn peut s'esquiver de son
ct.--La fin de ce conte persan, que nous laissons de ct, est
identique  celle de plusieurs des contes mentionns plus haut (voir,
par exemple, le conte des Saxons de Transylvanie, le conte tsigane, le
conte grec moderne n 23 de la collection Hahn); elle n'a plus de
rapport avec notre conte[250].

    [249] Il y a ici une altration. Dans plusieurs des contes
    mentionns ci-dessus, le petit homme creuse la terre autour d'un
    puits et dit au gant qu'il va lui rapporter tout le puits, comme,
    dans notre conte et dans d'autres, il prtend vouloir rapporter tout
    un arbre ou toute une fort.

    [250] Pour cette dernire partie, voir l'Introduction au
    _Pantchatantra_ de M. Benfey ( 211). Aux contes tirs de divers
    livres orientaux (dont deux livres sanscrits), qui y sont rsums,
    on peut ajouter un conte populaire indien actuel (n 7 des contes du
    pays de Cachemire, publis dans l'_Indian Antiquary_, novembre
    1882).




XXVI

LE SIFFLET ENCHANT


Il tait une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau si
beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil; aussi y
tenait-il beaucoup.

Un jour qu'il lui donnait  manger et que la porte tait ouverte,
l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit: Celui de vous
deux qui, d'ici  un an, retrouvera l'oiseau, aura la moiti de mon
royaume.

Les deux frres partirent ensemble, et, arrivs  une croise de chemin,
ils se sparrent. Bientt l'an fit la rencontre d'une vieille femme:
c'tait une fe. O vas-tu? lui dit-elle.--Je vais o bon me semble;
cela ne te regarde pas. Alors la vieille alla se mettre sur le chemin
o passait le plus jeune. O vas-tu, mon bel enfant?--Je vais chercher
l'oiseau que mon pre a laiss envoler.--Eh bien! voici un sifflet. Va
dans la fort des Ardennes; tu donneras un coup de sifflet et tu diras:
Je viens chercher l'oiseau de mon pre. Tous les oiseaux rpondront:
C'est moi, c'est moi. Un seul dira: Ce n'est pas moi. C'est celui-l
qu'il faudra prendre.

Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et s'en alla
dans la fort des Ardennes. Il donna un coup de sifflet et dit: Je
viens chercher l'oiseau de mon pre. Tous les oiseaux se mirent 
crier: C'est moi, c'est moi, c'est moi. Un seul dit: Ce n'est pas
moi. Le prince le saisit et reprit le chemin du chteau de son pre.

Il rencontra bientt son frre, qui lui demanda: As-tu trouv
l'oiseau?--Oui, je l'ai trouv.--Donne-le-moi.--Non.--Eh bien! je vais
te tuer.--Tue-moi si tu veux. Son frre le tua, creusa un trou et l'y
enterra; puis il retourna chez son pre avec l'oiseau. Le roi, bien
content de ravoir son oiseau, fit prparer un grand festin, et y invita
beaucoup de monde.

Cependant, le chien d'un berger, passant dans la fort, s'tait mis 
gratter  la place o le jeune prince tait enterr. Le berger, qui
avait suivi son chien, aperut quelque chose  l'endroit o il grattait
et crut d'abord voir un doigt qui sortait de terre; il regarda de plus
prs et vit que c'tait un sifflet; il le prit et le porta  ses lvres.
Le sifflet se mit  dire:

        Siffle, siffle, berger,
        C'est mon frre qui m'a tu,
        Dans la fort des Ardennes.

Le maire du pays, qui tait le voisin du berger, entendit parler du
sifflet et l'acheta. Ayant t invit au festin du roi, il prit le
sifflet pendant qu'on tait  table et se mit  siffler:

        Siffle, siffle, maire,
        C'est mon frre qui m'a tu,
        Dans la fort des Ardennes.

Le roi prit le sifflet  son tour:

        Siffle, siffle, mon pre,
        C'est mon frre qui m'a tu,
        Dans la fort des Ardennes,
        Pour l'oiseau que tu as laiss envoler.

Le fils an du roi comprit bien que c'tait de lui qu'il s'agissait; il
voulut s'enfuir, mais on courut aprs lui, on le fit revenir et on
l'obligea  siffler aussi:

        Siffle, siffle, bourreau,
        Car c'est toi qui m'as tu,
        Dans la fort des Ardennes.

Aussitt le roi fit brler son fils dans un cent de fagots. Ensuite il
demanda au berger s'il se rappelait l'endroit o il avait trouv le
sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas bien, qu'il
essaierait pourtant de l'y conduire, mais le chien y alla tout droit.
Ds qu'on eut retir le corps, le jeune homme se dressa sur ses pieds.

Le roi, bien joyeux, fit prparer un grand festin en signe de
rjouissance, et moi je suis revenu.


REMARQUES

Nous avons  rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans
diffrentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le
dpartement de la Loire (_Mlusine_, 1877, p. 423), dans l'Armagnac
(Blad, n 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sbillot, _Littrature
orale_, pp. 220 et 226), dans une rgion non dsigne (_Semaine des
Familles_, 8e anne, 1865-1866, p. 709);--en Allemagne: dans la Hesse
(Grimm, n 28), dans la principaut de Waldeck (Curtze, n 11), dans le
Hanovre (Colshorn, n 71), dans le duch de Lauenbourg (Mllenhoff, n
49);--dans le pays saxon de Transylvanie (Haltrich, n 42);--chez des
populations polonaises de la Prusse orientale (Toeppen, p. 139);--en
Pologne (Woycicki, p. 105), d'aprs M. R. Koehler;--en Russie
(Gubernatis, _Zool. Myth._, I, p. 195; Naak, p. 170);--dans le Tyrol
italien (Schneller, n 51);--en Italie: dans le Montferrat (Comparetti,
n 28), en Toscane (Gubernatis, _Novelline_, n 20), dans le pays
napolitain (Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 195), en Sicile
(Gonzenbach, n 51; Pitr, n 79);--en Espagne: dans la Catalogne
(_Rondallayre_, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II,
p. 29),  Sville (_Biblioteca de las tradiciones populares espaolas_,
I, p. 196);--enfin, en Portugal (Braga, n 54, et, sous une forme assez
diffrente, Coelho, n 40).

                                * * *

Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du ntre pour
l'introduction sont les contes italiens et siciliens: l, les trois fils
d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent
gurir les yeux de leur pre. (Dans le conte du Tyrol italien, les
trois princes s'en vont  la recherche d'une plume d'oiseau griffon,
que leur pre a perdue, comme le roi du conte lorrain a laiss chapper
son oiseau, et  laquelle il tient beaucoup.)--Dans le conte espagnol de
Sville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour gurir les
yeux du roi; c'est une certaine fleur: de mme dans le conte catalan, o
le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie
de demander  ses fils dans le conte franais de la Loire et dans le
conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette
fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection
Sbillot, o, comme dans notre conte, le jeune prince est tu dans la
fort d'Ardennes.--Dans le conte allemand du duch de Lauenbourg, un
pre, sur son lit de mort, dsire manger du livre: celui de ses trois
fils qui lui apportera un livre, aura tout l'hritage;--Dans un autre
conte allemand (Grimm, variante du n 28), un roi laissera sa couronne 
celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.

Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du pays saxon de
Transylvanie), un roi a promis sa fille  celui qui prendrait un
sanglier terrible. Trois frres tentent l'entreprise. Le plus jeune
ayant russi, les ans le tuent pour s'emparer du trophe de sa
victoire.--Comparer le conte hessois.

Dans un autre groupe (contes franais de la collection Sbillot (p. 226)
et de la _Semaine des Familles_, et contes russes), toute introduction
de ce genre fait dfaut. Elle est remplace par une introduction
absolument diffrente, dont le conte franais de la collection Sbillot
donnera l'ide: Un pre, partant en voyage, demande  ses trois filles
ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La premire demande une robe
couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisime un pot de
rsda. C'est pour s'emparer de ce rsda que l'ane tue la plus jeune.

Dans le conte picard, un petit garon tue sa soeur pour lui prendre le
fagot qu'elle a fait dans la fort et avoir ainsi la galette que leur
mre a promise  celui qui rapporterait le plus de bois mort.

                                * * *

Plusieurs contes de cette famille,--notamment les contes allemands des
collections Mllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du pays
saxon de Transylvanie,--ont un pisode qui correspond  celui de la
vieille  laquelle le jeune prince seul rpond poliment. Dans le conte
espagnol de Sville, nous retrouvons la vieille elle-mme, ou plutt la
Sainte Vierge, qui a pris cette forme.

                                * * *

Dans tous les contes mentionns ci-dessus, figure
l'instrument,--sifflet, flte, etc.,--qui dnonce le meurtrier. Mais
c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a t prcdemment
donn  la victime par la personne qui l'avait aide dans son
entreprise. Il y a l une altration, ingnieuse d'ailleurs, du thme
primitif.

Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier (conte franais de la Loire; conte picard; contes
allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte
napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Sville), le sifflet ou
tout autre instrument qui parle, a t fait par un berger avec un os du
frre ou de la soeur assassins.--Dans le second (conte du pays saxon
de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte
catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la
collection Braga), le berger se taille une flte dans un roseau (un
sureau, dans le conte allemand de la collection Mllenhoff), qui a
pouss  la place o la victime a t enterre.

                                * * *

Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte
espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le dtail, si
peu vraisemblable, mme dans un conte merveilleux, du jeune homme
retrouv vivant quand on le retire du trou o il a t enterr.--Dans le
second conte russe, la flte dit qu'il faut asperger la victime d'une
certaine eau, et elle revient  la vie.

                  *       *       *       *       *

Enfin la littrature orientale nous offre un trait du mme genre, mais
dont nous n'oserions pas affirmer la parent directe avec nos conts,
dans un drame chinois intitul _le Plat qui parle_ (_Journal Asiatique_,
4e srie, vol. 18, p. 523): Un riche voyageur est assassin par un
aubergiste et sa femme. Pan (l'aubergiste) brle le corps de sa
victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d'abord une
espce de mortier, puis un plat. C'est ce plat qui, apport  l'audience
de Pao-Tching, parle et dnonce les coupables.




XXVII

ROPIQUET


Il tait une fois une femme qui avait du fil de chanvre  porter au
tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprter, le diable entra chez
elle et la salua: Bonjour, ma bonne femme.--Bonjour, monsieur.--Si vous
voulez, dit le diable, je vous tisserai tout votre fil pour rien, mais
 une condition: c'est que vous devinerez mon nom.--Volontiers,
rpondit la femme. Vous vous appelez peut-tre bien Jean?--Non, ma
chre.--Peut-tre Claude?--Non.--Vous vous appelez donc Franois?--Non,
non, ma bonne femme; vous n'y arriverez pas. Cependant, vous savez, si
vous devinez, vous aurez votre toile pour rien. Elle dfila tous les
noms qui lui vinrent  l'esprit, mais sans trouver le nom du diable. Je
m'en vais, dit celui-ci; je rapporterai la toile dans deux heures, et,
si vous n'avez pas devin, la toile est  moi.

Le diable tant parti, la femme s'en fut au bois pour chercher un fagot.
Elle s'arrta prs d'un grand chne et se mit  ramasser des branches
mortes. Justement sur ce chne tait le diable qui faisait de la toile
et qui taquait, taquait; autour de lui des diablotins qui l'aidaient.
Tout en travaillant, le diable disait:

    Tique taque, tique taque,
    Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,
    Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise.

La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hta d'crire sur
son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au
logis, elle rpta tout le long du chemin: Ropiquet, Ropiquet. Elle ne
fut pas plus tt rentre chez elle, que le diable arriva. Voil votre
toile, lui dit-il. Maintenant, savez-vous mon nom?--Vous vous appelez
Eugne?--Non, ma bonne femme.--Emile?--Vous n'y tes pas.--Vous vous
appelez peut-tre bien Ropiquet?--Ah! cria le diable, si tu n'avais
t sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su! Et il s'enfuit dans la
fort en poussant des hurlements pouvantables et en renversant les
arbres sur son passage.

Moi, j'tais sur un chne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre
voisin et je suis revenu.


REMARQUES

Il a t recueilli des contes de ce genre dans le nord-ouest de la
France (_Mlusine_, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sbillot,
I, n 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en
Picardie (_Romania_, VIII, p. 222);--en Allemagne (Grimm, n 55;
Proehle, II, n 20; Mllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn,
_Westflische Sagen_, I, p. 298);--en Autriche (Vernaleken, nos 2 et
3);--en Sude (Cavallius, n 10);--chez des populations polonaises de la
Prusse orientale (Toeppen, p. 138)[251];--chez les Lithuaniens
(Schleicher, p. 56);--chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p.
341);--dans le Tyrol italien (Schneller, n 55),--en Sicile (Gonzenbach,
n 84);--dans le pays basque (Webster, p. 56);--en Islande (Arnason, p.
27), et aussi, d'aprs M. R. Koehler, en Flandre, en Angleterre, en
Irlande (remarques sur le conte sicilien n 84 de la collection
Gonzenbach) et en Hongrie (_Zeitschrift fr romanische Philologie_, II,
p. 351).

    [251] Ce conte nous parat tre driv directement du texte imprim
    du conte sudois, traduit en allemand.

                  *       *       *       *       *

Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette
famille (contes allemands des collections Grimm, Proehle, Mllenhoff, p.
409; conte sudois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte
sicilien; conte basque;--comparer, comme se rapprochant plus ou moins de
ces divers contes, le conte franais publi dans _Mlusine_ et le conte
islandais).

Dans ce groupe, une jeune fille, que son pre ou sa mre a, tantt pour
une raison, tantt pour une autre, fait passer pour une trs habile
fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps
trs court une norme quantit de lin, ou, dans plusieurs versions, si
elle russit  transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de
la collection Grimm, conte sudois, conte slovaque) ou du lin en soie
(conte allemand de la collection Mllenhoff), comme ses parents ont
prtendu qu'elle savait le faire. Un tre mystrieux, souvent un diable,
lui propose de se charger de cette tche. Si elle devine son nom, ou,
dans certains contes (conte franais de _Mlusine_, conte breton, conte
basque, conte allemand, p. 307 de la collection Mllenhoff, conte
autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien 
lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm,
Mllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.--Dans aucun de
ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom;
c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte  la jeune fille, le
plus souvent sans savoir l'intrt qu'elle a  le connatre.

                                * * *

Trois contes prsentent d'assez notables diffrences. Dans le conte
westphalien de la collection Kuhn, l'hrone est une femme qui file trs
mal et qui,  cause de sa maladresse, est continuellement gronde par
son mari. Un nain mystrieux la rend adroite aux conditions que l'on
sait.--Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si
elle n'a fil en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand
grenier.--Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand,  qui un
inconnu remet une balle de lin  tisser. Dans huit jours il faut que la
toile soit prte. Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.
Le tisserand ne pouvant venir  bout de sa besogne: Ah! dit-il, je
donnerais beaucoup  qui pourrait m'aider! Arrive alors un petit homme
habill de vert qui lui dit: Ta toile sera tisse  l'instant; mais, si
tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton
me.

Dans d'autres contes, l'hrone est galement expose  tomber entre les
mains d'un tre malfaisant, mais ce dernier lui a rendu un tout autre
service que de filer  sa place: ainsi, dans le conte allemand, p. 308
de la collection Mllenhoff, il a montr leur chemin  une princesse et
au roi son pre, gars dans une fort; dans le conte de la
Haute-Bretagne, il a donn  une jeune fille laide un charme destin 
la faire paratre belle aux yeux de celui qu'elle aime.

                                * * *

On voit que, dans notre conte, l'lment tragique, si l'on peut parler
ainsi,--le danger qui menace l'hrone,--a disparu. Aussi le rcit
a-t-il pris une tout autre couleur.

Parmi les contes dont nous avons donn la liste, le conte normand et le
conte lithuanien peuvent seuls,  notre connaissance, tre rapprochs
sur ce point du conte lorrain.--Le conte normand est presque identique 
notre conte; seulement le nom du diable est Rindon.--Le conte lithuanien
prsente quelques traits particuliers. Dans ce conte, une paysanne a du
fil de lin  tisser; mais les travaux des champs l'empchent de se
mettre  cet ouvrage; aussi dit-elle souvent de dpit: Mon lin, vous
verrez que ce seront les _laumes_ (tres malfaisants sous forme de
femmes) qui le tisseront! Un jour,  sa grande surprise, une laume
entre chez elle et lui dit: Tu offres sans cesse ton lin aux laumes; eh
bien! me voici; je te le tisserai. Quand la toile sera finie, si tu
devines mon nom et que tu me rgales bien, la toile sera  toi; sinon,
elle m'appartiendra.

Un almanach lorrain, _Lo pia ermonk lorain_ (Strasbourg, 1879, p. 51),
prsente ce thme d'une faon toute particulire: Le diable, sous la
forme d'un beau monsieur, dit  un pauvre bcheron que, si le lendemain
celui-ci a devin son ge, il lui donnera un sac d'cus; sinon le
bcheron deviendra son valet et devra le suivre partout. Le lendemain,
le bcheron, arriv  l'endroit du rendez-vous, est pris de peur en
voyant qu'il n'a pas devin, et il se cache dans un arbre creux. Quand
le beau monsieur arrive, le bcheron se met  crier dans sa cachette:
_coucou, coucou_. Le diable s'arrte court et dit tout haut: Je suis
pourtant bien vieux; voil que j'ai bien cent mille ans, et je n'ai
jamais entendu chanter le coucou dans cette saison. Le bcheron, qui a
entendu, peut rpondre  la question du diable, et celui-ci est oblig
de lui donner le sac d'cus.

                  *       *       *       *       *

Au commencement du XVIIIe sicle, en 1705, Mlle Lhritier insrait un
conte de ce genre, _Ricdin-Ricdon_, dans son livre intitul _la Tour
tnbreuse. Contes anglais_. Dans ce conte, altr en plus d'un endroit
et tourn en manire de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans
certains contes actuels indiqus plus haut) non pas deviner, mais se
rappeler le nom de l'homme habill de brun dont elle a reu pour trois
mois une baguette qui lui permet de soutenir  la cour de la reine sa
rputation peu mrite d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois
mois, le prince royal, qui aime Rosanie, et qui souffre de la voir
proccupe, s'en va  la chasse pour se distraire. Passant prs d'un
vieux palais en ruines, il y aperoit plusieurs personnages d'une figure
affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait des sauts et des
bonds en hurlant une chanson dont le sens est que, si certaine tourdie
avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon, elle ne
tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au chteau, le prince
raconte la chose  Rosanie, qui se trouve ainsi tire du danger et qui
pouse le prince.

                  *       *       *       *       *

Il se raconte en Sude un conte de ce genre sous forme de lgende, la
lgende de l'glise de Lund. (Voir _Une excursion en Sude_, par M.
Victor Fournel, dans le _Correspondant_ du 10 dcembre 1868, p. 868.) Il
s'agit du gant Jtten Finn, qui promet  saint Laurent de btir une
glise; mais, quand l'glise sera finie, il faudra que le saint ait
devin le nom du gant; sinon, il devra lui donner le soleil et la lune
ou les deux yeux de sa tte. Quand approche le moment fatal, saint
Laurent interroge tous ceux qu'il rencontre et jusqu'aux btes de la
fort pour savoir le nom du gant; mais personne ne connat ce nom.
Enfin, passant le soir dans un pays qu'il n'avait jamais vu, devant une
maison, il entend un enfant qui pleure et sa mre qui lui dit:
Tais-toi, ton pre Jtten Finn va rentrer, et, si tu es sage, il
t'apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.
(Comparer, dans la collection Mllenhoff, p. 299, une lgende trs
ressemblante, recueillie dans le Schleswig-Holstein.)

Le _Magasin pittoresque_ a publi en 1869 (p. 330) un vieux conte
tourangeau, fort arrang, mais dont le fond a de l'analogie avec cette
lgende sudoise: Un paysan doit livrer son fils  un dmon, si dans
trois jours il n'a pu deviner le nom de celui-ci. La mre de l'enfant
entend une voix qui chante comme font les nourrices: Cher petit dmon,
ne pleure pas: ton pre Rapax (_sic_) va t'amener un beau petit
compagnon.

                  *       *       *       *       *

Enfin, en Orient, dans la collection mongole du _Siddhi-Kr_, d'origine
indienne, comme on sait, nous trouvons un rcit (n 15) dont la donne a
du rapport avec les contes ci-dessus indiqus et particulirement avec
la lgende sudoise et le conte tourangeau. Le voici: Un prince a t
assassin par son compagnon d'tudes et de voyages; en mourant il a dit
un seul mot, dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son pre
rassemble tous les savants, les devins, les enchanteurs du pays, et les
fait enfermer dans une tour: si dans huit jours ils ne lui ont pas
expliqu le mot mystrieux, ils seront mis  mort. La veille du jour o
expire le dlai, un des plus jeunes, qui est parvenu  sortir de la
tour, va se cacher dans une fort. Pendant qu'il est assis au pied d'un
arbre, il entend des voix qui viennent du haut de cet arbre. C'est un
enfant qui pleure; en mme temps, son pre et sa mre le consolent en
lui disant que demain le roi fera mettre  mort mille savants. Et pour
qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous? L'enfant
ayant demand pourquoi le roi les fera excuter, le pre lui dit que
c'est parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot,
dont il lui donne le sens. Le jeune savant a tout entendu; il se rend
auprs du roi, lui explique le mot en question, par lequel le prince
dsignait son assassin, et il sauve ainsi la vie  tous ses confrres.




XXVIII

LE TAUREAU D'OR


Il tait une fois un roi qui avait pour femme la plus belle personne du
monde. Elle ne lui avait donn qu'une jolie petite fille, qui devenait
plus belle de jour en jour. La princesse tait en ge d'tre marie,
lorsque la reine tomba malade; se sentant mourir, elle appela le roi
prs de son lit et lui fit jurer de ne se remarier qu'avec une femme
plus belle qu'elle-mme. Il le promit, et, bientt aprs, elle mourut.

Le roi ne tarda pas  se lasser d'tre veuf, et ordonna de chercher
partout une femme plus belle que la dfunte reine, mais toutes les
recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du roi qui ft
plus belle. Le roi, qui avait en tte de se remarier, mais qui voulait
aussi tenir sa parole, dclara qu'il pouserait sa fille.

A cette nouvelle, la princesse fut bien dsole et courut trouver sa
marraine, pour lui demander un moyen d'empcher ce mariage. Sa marraine
lui conseilla de dire au roi qu'elle dsirait avoir avant les noces une
robe couleur du soleil. Le roi fit chercher partout, et l'on finit par
trouver une robe couleur du soleil. Quand on lui apporta cette robe, la
princesse fut au dsespoir: elle voulait s'enfuir du chteau, mais sa
marraine lui conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe
couleur de la lune. Le roi russit encore  se procurer une robe telle
que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau d'or.

Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans le
royaume, bracelets, colliers, bagues, pendants d'oreilles, et ordonna 
un orfvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant que l'orfvre tait
occup  ce travail, la princesse vint secrtement le trouver et obtint
de lui qu'il ferait le taureau creux. Au jour fix pour les noces, elle
ouvrit une petite porte qui tait dissimule dans le flanc du taureau et
s'enferma dedans; quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus.
Le roi mit tous ses gens en campagne, mais on ne l'avait vue nulle part.
Il tomba dans un profond chagrin.

Il y avait dans un royaume voisin un prince qui tait malade; il lui
vint aussi la fantaisie de demander  ses parents un taureau d'or. Le
roi, pre de la princesse, ayant entendu parler de ce dsir du prince,
lui cda son taureau d'or, car il ne tenait pas  le conserver. La
princesse tait toujours dans sa cachette.

Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre, afin de l'avoir
toujours devant les yeux. Depuis sa maladie, il ne voulait plus avoir
personne avec lui et il mangeait seul; on lui apportait ses repas dans
sa chambre. Ds le premier jour, la princesse profita d'un moment o le
prince tait assoupi pour sortir du taureau d'or, et elle prit un plat,
qu'elle emporta dans sa cachette. Le lendemain et les jours suivants,
elle fit de mme. Le prince, bien tonn de voir tous les jours ses
plats disparatre, changea d'appartement; mais comme il avait fait
porter le taureau dans sa nouvelle chambre, les plats disparaissaient
toujours. Enfin, il rsolut de ne plus dormir qu'il n'et dcouvert le
voleur. Quand on lui eut apport son repas, il ferma les yeux et fit
semblant de sommeiller. La princesse aussitt sortit tout doucement du
taureau d'or pour s'emparer d'un des plats qui taient sur la table;
mais, s'tant aperue que le prince tait veill, elle fut bien
effraye; elle se jeta  ses pieds, et lui raconta son histoire. Le
prince lui dit: Ne craignez rien: personne ne saura que vous tes ici.
Dsormais je ferai servir deux plats de chaque chose, l'un pour vous et
l'autre pour moi.

Le prince fut bientt guri et se disposa  partir pour la guerre.
Quand je reviendrai, dit-il  la princesse, je donnerai trois coups
de baguette sur le taureau pour vous avertir.

Pendant l'absence du prince, le roi son pre voulut montrer le taureau
d'or  des seigneurs trangers qui taient venus le visiter. L'un d'eux,
pour voir si le taureau tait creux, le frappa de sa baguette par trois
fois. La princesse, croyant que c'tait le prince qui tait revenu,
sortit aussitt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle
s'tait trompe. Le roi, trs surpris, lui fit raconter son histoire,
et lui dit de rester au chteau aussi longtemps qu'elle voudrait.

Or, il y avait  la cour une jeune fille qu'on y levait pour la faire
pouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la
princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se
promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse
au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant
que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et
s'enfuit. La princesse, qui tait tombe sans se faire de mal, appela au
secours. Un charbonnier, qui passait prs de l, accourut  ses cris, la
retira du trou et la ramena au chteau. Justement le prince, la guerre
tant termine, venait d'y rentrer lui-mme, et l'on faisait les
prparatifs de ses noces avec sa fiance. Un grand feu de joie avait t
allum devant le chteau. Le prince, ayant appris ce qui tait arriv,
ordonna de jeter dans le feu la mchante fille, puis il pousa la belle
princesse. On fit savoir au roi son pre qu'elle tait marie; il prit
bien la chose, et tout fut pour le mieux.


REMARQUES

Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de
notre conte avec celle du conte de _Peau d'Ane_. Nous n'avons pas  nous
occuper spcialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son
introduction, c'est--dire, pour prciser, de la partie du conte o il
est parl du projet criminel du roi et des premires demandes que lui
fait la princesse pour en empcher l'excution (demandes de vtements en
apparence impossibles  fabriquer). On la retrouve notamment dans les
contes suivants: un conte allemand (Grimm, n 65), un conte lithuanien
(Schleicher, p. 10), un conte tchque de Bohme (Waldau, p. 502), un
conte valaque (Schott, n 3), des contes grecs modernes (Hahn, n 27 et
variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, n 38), un conte italien de
Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte
cossais (Campbell, n 14),--tous du type de _Peau d'Ane_,--et dans deux
des contes que nous allons avoir  rapprocher de notre _Taureau d'or_,
un conte de la Haute-Bretagne (Sbillot, II, n 40) et un conte catalan
(_Rondallayre_, I, p. 111).

La promesse faite par le roi  sa femme de n'pouser qu'une femme aussi
belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes;
mais l, le plus souvent, la reine a quelque qualit merveilleuse, par
exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une toile d'or sur le
front (conte tchque).--Dans d'autres contes, le roi promet de n'pouser
que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte
sicilien; conte grec n 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui
pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vtements (conte
cossais; conte breton).

Dans plusieurs de ces contes, les vtements demands sont  peu prs les
mmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il
y a quelques diffrences: ainsi, dans le conte sicilien, la premire
robe doit tre couleur du ciel avec le soleil et les toiles; la
seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la
troisime, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.--A
la peau de l'ne aux cus d'or, demande en dernier lieu par la
princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des
contes du type de _Peau d'Ane_, un manteau de peau, plus ou moins
extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau o doit
entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte
valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans
quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec n 27, var. 1, de
la collection Hahn), le dernier objet demand par la princesse est une
sorte de bote ayant forme humaine, dont elle se revt pour ainsi dire,
et qui ne l'empche pas de se mouvoir.

                  *       *       *       *       *

A partir de l'endroit o la princesse demande le taureau d'or, notre
conte se spare du conte de _Peau d'Ane_ et dveloppe un thme bien
distinct. Nous trouvons ce thme dans le conte breton indiqu plus haut,
qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la
dernire partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est
 la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince pouse la
princesse, ds qu'il l'a surprise sortant du boeuf d'or, et le conte
se termine l.--Cette dernire partie manque galement dans un conte
italien, recueilli  Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est
altr: le roi, pre de la princesse, veut simplement lui faire pouser
un vieux vilain roi. La princesse demande  son pre, avant de donner
son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros
qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dgote, et elle
dit  son chambellan de l'en dbarrasser: le prix qu'il en tirera sera
pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le
chandelier dans un pays tranger, et le vend au fils du roi, qui le fait
mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du thtre, il trouve
mang le souper qu'on lui avait apport dans sa chambre. Le lendemain,
mme chose. La troisime fois, il se cache et surprend la princesse.
Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents
le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut pouser que le chandelier
(_la candeliera_). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant 
l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte mnage
dans le chandelier et une jeune fille  table avec le prince. Elle
comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la
reine sont charms de la beaut de la princesse, le mariage se fait
aussitt.--Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, n 3), dont la
premire partie est toute diffrente[252], se rapproche beaucoup de ce
conte romain (la jeune fille se met, l aussi, dans un gros chandelier);
mais il est moins complet.

    [252] Cette premire partie du conte bolonais, que nous
    rencontrerons encore dans un des contes cits plus loin et qui
    figure dans des contes europens appartenant  d'autres familles, se
    retrouve dans un conte populaire indien du Bengale, _la Princesse
    qui aimait son pre comme du sel_ (miss Stokes, n 23).

C'est galement un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, n 6),
tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais,  la diffrence
des trois contes prcdents, a une dernire partie correspondant  celle
du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est dj fianc,
mais cela ne l'empche pas d'pouser la princesse sans faire de noces.
Plus tard, oblig d'aller en guerre, il dit  sa femme de rester cache
dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront  manger. Un jour, la
mre de la fiance du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la
jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La
princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des
orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne
retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie,
il lui prend envie de manger un plat de lgumes, et il fait crier par
toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais
les herbes ont t haches par la jeune femme, qui y a mis son anneau de
mariage. Le prince, ayant trouv l'anneau, le reconnat aussitt; il se
rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet pisode de l'anneau mis
dans le plat d'herbes rattache la dernire partie de ce conte albanais
au conte de _Peau d'Ane_, dont il avait dj presque toute
l'introduction.)--Nous citerons encore, comme ayant une dernire partie
analogue  celle du conte lorrain, le conte catalan mentionn tout 
l'heure (_Rondallayre_, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, aprs
avoir, sur l'avis de son confesseur, demand  son pre une robe de
plumes de toutes les couleurs, une autre d'cailles de tous les
poissons, et une troisime faite d'toiles, lui demande enfin une
bote d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette
bote, elle s'y enferme et dit  ses serviteurs de la porter en lieu de
sret. Ceux-ci, passant dans un royaume o tout le monde est triste 
cause de la maladie du fils du roi, plong dans une profonde mlancolie,
se laissent entraner par l'appt du gain  vendre la bote d'or, dont
on veut faire prsent au prince. La bote est mise dans sa chambre. Deux
nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de
la bote et va lui crire dans la main[253]. La troisime nuit, le
prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle
qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'tre triste et ordonne
que dsormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets.
Par malheur, bientt le prince est oblig de partir pour la guerre. Il
donne son anneau  la princesse et dit  ses gens de continuer  porter
tous les jours  manger dans sa chambre. Les valets, fort tonns de cet
ordre, vont regarder par le trou de la serrure et dcouvrent la prsence
de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la bote d'or, vendent
la bote et jettent la princesse dans un trou rempli d'pines. Elle est
dlivre par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le
prince, de retour, envoie partout  la recherche de la princesse; mais
c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son
pre ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande rcompense 
qui rendrait la gaiet  son fils, la princesse se prsente au chteau,
sous ses habits de porchre, montre au prince l'anneau que celui-ci lui
a donn, et elle l'pouse.

    [253] Dans le conte albanais, la princesse, aprs avoir got de
    tous les mets, se lave les mains et va frotter celles du prince,
    avant de rentrer dans son chandelier.

Nous rencontrons encore  peu prs la mme ide dans un conte sicilien
(Pitr, I, p. 388), o la princesse, que son pre veut pouser,
s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois dor
qu'elle fait jeter  la mer. Un roi recueille le meuble et le fait
porter dans son palais. Ici, comme dans les contes prcdents et dans
notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et
le roi la surprend et l'pouse.--Le coffre dor o s'enferme la
princesse et qui est port dans la chambre d'un prince, figure encore
dans un conte grec moderne (B. Schmidt, n 12), au milieu d'un rcit o
cet pisode est trs gauchement introduit.--Voir enfin (dans la revue
_Giambattista Basile_, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont
l'introduction est celle du conte bolonais. De mme que, dans le conte
romain, le prince dclare qu'il veut pouser la _candeliera_, de mme
ici il dit qu'il veut pouser la _cascia_ (la caisse, le coffre).

                  *       *       *       *       *

Il parat que le conte que nous tudions ici forme le sujet d'un de ces
petits livres populaires anglais connus sous le nom de _chap-books_.
C'est ce qui ressort du titre de ce _chap-book_, que M. Koehler
(_Zeitschrift fr romanische Philologie_, II, p. 351) emprunte  un
livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: Le Taureau d'or, ou
l'Adroite Princesse, en quatre parties.--1. Comment un roi voulut
pouser sa propre fille, la menaant de la tuer si elle ne consentait
pas  devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait
transporter au del de la mer dans un taureau d'or vers le prince
qu'elle aimait. 3. Comment son arrive et son amour vinrent  la
connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concerte par trois
dames en l'absence de son amant; comment elle fut prserve, et, bientt
aprs, marie au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.

                                * * *

Au milieu du XVIe sicle, en Italie, Straparola insrait parmi ses
nouvelles un conte de ce genre (n 6 des contes extraits de Straparola
et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne,
en mourant, remet son anneau  son mari Tebaldo et lui fait
promettre,--comme dans plusieurs des contes mentionns ci-dessus,--qu'il
ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or
l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le
trouvant un jour, s'est amuse  l'essayer. Tebaldo veut pouser
Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une
armoire artistement travaille que la nourrice seule sait ouvrir et dans
laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de
vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la
disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui
rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre  un marchand gnois,
lequel  son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait
mettre dans sa chambre  coucher. Pendant qu'il est  la chasse,
Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs
odorifrantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande  sa
mre et  ses soeurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en
savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir
pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'o il peut voir dans sa
chambre par une fente. Doralice est dcouverte et le roi l'pouse.--La
suite n'a aucun rapport avec notre conte.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgr
diverses altrations (E. Prym et A. Socin, n 52): La femme d'un riche
juif, se sentant mourir, fait promettre  son mari de ne se remarier
qu'avec la femme  qui iront ses souliers  elle. Le juif a beau essayer
les souliers  toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un
jour, sa fille les prend, et ils lui vont  ravir. Le juif dclare qu'il
veut l'pouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il
lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle
fait mettre une serrure  l'intrieur d'un coffre et s'y enferme avec
des provisions. Le juif, tant de retour, cherche partout en vain sa
fille, et, de colre, il porte le coffre au march et le met en vente
(il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait
demand de lui donner un coffre de telle et telle faon: on comprend
alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achte le coffre et
le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de
celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met
la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prpare le caf.
Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un
coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte
son histoire, et il l'pouse.--Le conte se poursuit en passant dans
d'autres thmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la
dernire partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre n
78, _la Fille du marchand de Lyon_.

    [254] Dans le conte albanais et dans le conte romain (Busk, p. 84),
    la mre de la princesse a fait faire au roi la mme promesse.--Dans
    un conte arabe d'Egypte, du type de _Peau d'Ane_ (H. Dulac, n 1),
    le roi ordonne d'essayer  toutes les femmes du pays l'anneau de
    jambe de la dfunte reine.

                  *       *       *       *       *

Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernire partie, un
conte sicilien se rattachant  un autre thme, et o nous retrouverons
un dtail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontr.
Voici ce conte (Pitr, n 37): Une reine a mis au monde, au lieu
d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous
ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce
romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet  ct du
romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de mme
toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Oblig de partir pour la
guerre, le prince dit  Rosamarina (la jeune fille) que, quand il
reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle
pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois
coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois
soeurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le
flageolet, chacune en joue  son tour. A la troisime fois, apparat
Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frre
n'aimait plus  sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de
coups et la laissent  demi morte. Suit un long pisode o le jardinier
charg par le prince de soigner le romarin dcouvre par hasard le moyen
de rompre le charme qui tient Rosamarina attache  son arbuste. Il la
gurit, et,  son retour, le prince l'pouse.--Comparer un conte serbe
(_Archiv fr slawische Philologie_, II, p. 635) et un conte napolitain
du XVIIe sicle (_Pentamerone_, n 2).




XXIX

LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT


Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allrent aux
noisettes. En cassant les noisettes  la pouillotte, le coucherillot
avala une cale; il tranglait.

    [255] Petite poule.

    [256] Petit coq.

La pouillotte courut  une fontaine: Fontaine, donne-moi de ton eau
pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui trangle en
grand gosillot[257].--Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de
la mousse.

    [257] Petit gosier.

La pouillotte s'en alla prs d'un chne: Chne, mousse-moi, que je
mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui trangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher une bande.

La pouillotte alla trouver une dame: Madame, bandez-moi, que je bande
le chne, que le chne me mousse, que je mousse la fontaine, que la
fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui trangle en
grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des
pantoufles.

La pouillotte entra chez le cordonnier: Cordonnier, pantoufle-moi, que
je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chne, que le
chne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve,
que j'abreuve le petit coucherillot, qui trangle en grand gosillot.--Tu
n'auras rien, si tu ne vas me chercher des soies.

La pouillotte alla trouver une coche[258]: Coche, soie-moi, que je soie
le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,
que madame me bande, que je bande le chne, que le chne me mousse, que
je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui trangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher de l'orge.

    [258] Truie.

La pouillotte alla prs d'une gerbe: Gerbe, orge-moi, que j'orge la
coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le
cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande,
que je bande le chne, que le chne me mousse, que je mousse la
fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui trangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher le batteur.

La pouillotte s'en alla trouver le batteur: Batteur, bats la gerbe, que
la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie
le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,
que madame me bande, que je bande le chne, que le chne me mousse, que
je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui trangle en grand gosillot.


REMARQUES

Le conte s'arrte, comme on voit, brusquement. Dans la forme complte,
la poule finit par avoir de l'eau, mais elle arrive trop tard auprs du
coq, mort et bien mort.

                                * * *

Depuis la publication de notre conte lorrain dans la _Romania_, on nous
a communiqu un conte indit, provenant des environs de la Fert-Gaucher
(Seine-et-Marne): Le coq a donn un coup de bec  la poule. Celle-ci va
trouver le cordonnier pour qu'il lui raccommode le petit trou que le
coq lui a fait. Le cordonnier n'a pas de soies. La poule va en demander
au cochon. Le cochon veut avoir du son. Le meunier, avant de donner le
son, veut avoir des chats pour se dbarrasser des souris. La chatte ne
veut donner de ses petits chats que si on lui apporte du lait. La vache
demande de l'herbe. Le pr n'en veut pas donner sans avoir une herse
(_sic_). La poule va chercher la herse, qui fauche vingt arpents d'un
coup. Le conte finit l.

                                * * *

Dans deux contes allemands (Grimm, III, p. 129 et n 80), dans un conte
norwgien (Asbjoernsen, I, n 16), dans un conte tchque de Bohme
(Waldau, p. 341), le coq et la poule vont aussi aux noix, et l'un
d'eux,--dans les trois premiers contes, la poule,--trangle pour avoir
voulu avaler un trop gros morceau. Dans un conte du pays saxon de
Transylvanie (Haltrich, n 75), c'est un pois que la poule avale.--Dans
un conte picard (Carnoy, p. 217), le petit coq, que son pre a conduit
au bois pour lui faire manger des noisettes, avale une cale.

Au lieu du coq et de la poule, les deux principaux personnages d'un
conte corse (Ortoli, p. 237) sont un petit chat et une petite chatte qui
mangent des amandes (_sic_); une amande reste dans le gosier de la
petite chatte.

Nous retrouvons dans ces divers contes  peu prs la srie de
personnages et d'objets mis en scne. Ainsi, dans le conte norwgien, la
fontaine, pour donner de son eau, demande des feuilles; le tilleul, pour
donner ses feuilles, un beau ruban (comparer la bande de notre conte);
la Vierge Marie, pour donner le ruban, une paire de souliers; le
cordonnier, des soies; le sanglier, du grain; le batteur, du pain; le
boulanger, du bois; le bcheron, une hache; le forgeron, du charbon. Le
charbonnier donne le charbon, etc. (Ici, par exception, la poule revient
 la vie.)

Un conte de la Souabe (Meier, n 80) se rapproche de la variante de
Seine-et-Marne: Le coq et la poule voyagent ensemble. En sautant un
foss, le coq prend si fort son lan, que son jabot crve. Ils s'en vont
chez le cordonnier. Cordonnier, donne-moi du fil, que je recouse mon
jabot. Le cordonnier demande des soies; la truie, du lait; la vache, de
l'herbe, etc.

Ce conte souabe a beaucoup de rapport avec deux contes, l'un allemand
(Simrock, n 36), l'autre suisse (Sutermeister, n 5), o une souris a
tant ri en voyant son compagnon de route, le chat (ou le charbon:
comparer Grimm, n 18 et III, p. 27), tomber dans l'eau, que sa petite
panse en a crev. Elle va trouver le cordonnier pour lui demander de la
recoudre; le cordonnier demande des soies, et ainsi de suite. Comparer
un conte catalan, trs voisin (_Rondallayre_, III, p. 48).--Dans un
conte du dpartement de l'Ardche (_Mlusine_, 1877, col. 425), un rat
ayant eu, on ne dit pas comment, la queue coupe, va aussi trouver le
cordonnier, etc. Comparer un conte italien de Bologne, du mme genre
(Coronedi-Berti, n 10).--Dans d'autres contes, l'un anglais (Halliwell,
p. 33), l'autre allemand (Meier, n 81), le chat a coup la queue de la
souris, et il ne veut la lui rendre que si la souris va lui chercher du
lait (ou du fromage). Suit tout un enchanement de personnages.

Ajoutons encore  la liste des rapprochements  faire un conte sicilien
(Pitr, n 135), dans lequel notre thme est trs bizarrement rattach
au thme de notre n 62, _l'Homme au pois_; trois contes italiens du
pays napolitain (Imbriani, _XII Conti pomiglianesi_, p. 236 seq.), un
conte portugais (Coelho, n 13) et un conte cossais (Campbell, n 8).

                                * * *

Enfin, notre thme se prsente sous une autre forme que celle de conte.
Ainsi, dans _Mlusine_ (1877, col. 148), la randonne suivante,
recueillie dans la Loire-Infrieure: Minette m'a perdu mes roulettes.
J'ai dit  Minette: Rends-moi mes roulettes. Minette m'a dit: Je ne te
rendrai tes roulettes que si tu me donnes crotettes. J'ai t  ma mre
lui demander crotettes. Ma mre m'a dit, etc. Et  la fin: Le chne
m'englande,--J'englande le porc;...--Ma mre m'encrote,--J'encrote
Minette,--Et Minette m'a rendu mes roulettes. Comparer encore, dans
_Mlusine_ (1877, col. 218), une randonne du dpartement de l'Eure,
et, dans les _Contes populaires recueillis en Agenais_, de M. J.-F.
Blad, le n 5, _le Lait de Madame_.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous trouvons un conte du mme genre d'abord chez les Osstes
du Caucase (_Mlanges asiatiques_, publis par l'Acadmie de
Saint-Ptersbourg, t. V [1864-1868], p. 99, et _Bulletin_ de l'Acadmie,
t. VIII, p. 36): Le pou et la puce voyagent ensemble; ils sont obligs
de passer l'eau. La puce saute sur l'autre bord, mais le pou tombe dans
l'eau. La puce s'en va trouver le cochon et lui demande une de ses soies
pour retirer son compagnon. Avant de donner la soie, le cochon veut
avoir des glands. Le chne demande que Qrghi ne vienne plus souiller
le terrain auprs de lui (_sic_). Qrghi veut un oeuf. La poule demande
que la souris ne vienne plus ronger son panier; la souris, que le chat
ne l'attrape plus; le chat veut du lait. La vache donne le lait; le chat
le boit et ne prend plus la souris; la souris ne ronge plus le panier;
la poule donne un oeuf; Qrghi mange l'oeuf et ne souille plus le
terrain auprs du chne; le chne donne des glands; le cochon les mange
et donne une de ses soies, et la puce retire de l'eau son compagnon.
Aujourd'hui ils vivent encore.

Il a t recueilli dans l'Inde un conte trs voisin des contes
europens, et qui est, parat-il, trs populaire chez les Hindous et
chez les Mahomtans dans les districts de Firzpr, de Silkt et de
Lahore (_Indian Antiquary_, 1880, p. 207;--Steel et Temple, p. 111): Un
moineau et une corneille conviennent un jour de faire cuire du _khirjr_
(prparation de riz et de pois) pour leur dner. La corneille apporte
les pois; le moineau le riz, et le moineau fait la cuisine. Quand le
_khirjr_ est prt, la corneille arrive pour avoir sa part. Non, dit
le moineau; tu es malpropre; va laver ton bec dans l'tang l-bas, et
ensuite tu viendras dner. La corneille s'en va prs de l'tang. Tu es
monsieur l'tang; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi de l'eau,
que je puisse laver mon bec et manger mon _khirjr_.--Je t'en donnerai,
dit l'tang, si tu vas trouver le daim, que tu prennes une de ses
cornes pour creuser un trou dans le sol auprs de moi, et alors je
laisserai couler mon eau claire et frache. La corneille va trouver le
daim: Tu es monsieur le daim; moi, je suis madame la corneille.
Donne-moi une de tes cornes, que je puisse creuser un trou, etc. Le
daim lui dit: Je te donnerai une de mes cornes, si tu me donnes du lait
de buffle; car alors je deviendrai gras, et cela ne me fera pas de mal
de me casser une corne. La femelle du buffle demande  son tour de
l'herbe; l'herbe dit  la corneille d'aller d'abord chercher une bche.
Le forgeron,  qui la corneille s'adresse pour avoir la bche, dit qu'il
la donnera, si la corneille lui allume son feu et fait aller le
soufflet. La corneille se met  allumer le feu et  faire aller le
soufflet; mais elle tombe au milieu du feu et elle y prit. Ainsi le
moineau mangea tout le _khirjr_  lui seul.




XXX

LE FOIE DE MOUTON


Il tait une fois un militaire qui revenait de la guerre. Sur son chemin
il rencontra un homme qui lui proposa de faire route avec lui; le
militaire y consentit. Les deux compagnons tant venus  passer auprs
d'un troupeau de moutons: Tiens, dit l'homme au militaire, voici
trois cents francs; tu vas m'acheter un mouton, et nous le ferons cuire
pour notre repas.

Le militaire prit l'argent et alla demander au berger de lui vendre un
mouton. C'est impossible, dit le berger, le troupeau ne m'appartient
pas.--Je te paierai cent francs pour un mouton, dit l'autre.
Finalement, le berger accepta le march, et le militaire revint avec la
bte.

Maintenant, lui dit son compagnon, nous allons apprter notre repas.
Va d'abord me chercher de l'eau. Et il lui donna un vase sans fond. Le
militaire puisa  la plus prochaine fontaine, mais il ne put rapporter
une goutte d'eau; il fallut que l'homme y allt lui-mme.

Le militaire, pendant l'absence de son compagnon, s'occupa de faire
rtir le mouton, et, tout en tournant la broche, il prit le foie et le
mangea. L'homme, de retour, demanda ce qu'tait devenu le foie du
mouton. Le mouton n'en avait pas, rpondit le militaire.--Un mouton
qui n'a pas de foie! cela ne s'est jamais vu.--Moi, dit le militaire,
je l'ai dj vu.--Combien a cot le mouton? reprit l'homme.--Il a
cot les trois cents francs que vous m'avez donns.--Tu as gard une
partie de l'argent, dit l'homme; autrement tu aurais pu rapporter
l'eau dans le vase sans fond. Mais passe pour cette fois.

Ils poursuivirent leur route et entrrent chez une vieille dame, qui
avait bien quatre-vingts ans et qui tait fort riche. Elle avait promis
la moiti de sa fortune  celui qui pourrait la faire redevenir jeune
comme  quinze ans. L'homme s'offrit  la rajeunir. Il commena par la
tuer, puis il brla son corps, mit les cendres dans un linge et fit une
fois le tour du puits. Aussitt la vieille dame se retrouva sur pied,
pleine de vie et de sant, et jeune comme  quinze ans; elle paya bien
volontiers le prix de son rajeunissement. Quelque temps aprs, l'homme
rendit encore le mme service  une autre vieille dame, et reut la mme
rcompense.

Or cet homme tait le bon Dieu qui avait pris la forme d'un voyageur. Il
fit trois parts de l'argent et dit au militaire: As-tu mang le foie du
mouton?--Non, je ne l'ai pas mang.--Eh bien! celui qui l'a mang aura
deux de ces trois parts.--Oh! alors, dit l'autre, c'est moi qui l'ai
mang.--Prends tout, dit le bon Dieu, mais tu auras encore besoin de
moi. Et il le quitta.

Le militaire continua son voyage et eut encore une fois la chance de
rencontrer une vieille dame qui voulait aussi rajeunir. Il entreprit la
chose et fit tout ce qu'il avait vu faire au bon Dieu: il tua la dame,
brla son corps, mit les cendres dans un linge et tourna une fois autour
du puits; mais ce fut peine perdue. Il refit jusqu' six fois le tour du
puits, sans plus de succs. La justice arriva, et notre homme allait
tre conduit en prison quand, fort heureusement pour lui, le bon Dieu le
tira d'affaire en ressuscitant la vieille dame. Le militaire remercia le
bon Dieu, et se promit bien de ne plus s'aviser  l'avenir de vouloir
rajeunir les gens.


REMARQUES

Le conte qui,  notre connaissance, se rapproche le plus du conte
lorrain, est un conte toscan (Nerucci, n 31): Pipetta, soldat revenant
de la guerre avec trois sous seulement dans sa poche, en donne
successivement deux  deux vieux pauvres et partage le dernier avec un
troisime. Celui-ci (en ralit, les trois sont un seul et mme
personnage mystrieux) dit  Pipetta d'aller chercher un mouton  tel
endroit: le berger  qui il en demandera un le lui donnera. Pipetta
rapporte, en effet, un mouton, et ils le font cuire. Quand il est cuit,
le vieillard dit  Pipetta qu'il voudrait manger le coeur. Mais Pipetta
l'a lui-mme mang, pendant qu'il surveillait la cuisine. Il rpond que
le mouton n'avait pas de coeur. Les deux compagnons se mettent en
route.--Bientt ils ont une rivire  passer; Pipetta a de l'eau
jusqu'aux genoux. Le vieillard lui demande si vraiment le mouton n'avait
pas de coeur, Non, dit Pipetta, il n'en avait pas. Alors l'eau lui
monte jusqu'au cou; il persiste  nier. L'eau monte encore; il en a par
dessus la tte, qu'il fait encore signe que non. Le vieillard, qui ne
veut pas sa mort, fait baisser l'eau, et ils arrivent sains et saufs sur
l'autre bord.--Le vieillard se prsente avec Pipetta devant un roi dont
la fille est atteinte d'une maladie mortelle, promettant de la gurir.
Le roi le prvient que, s'il ne russit pas, il y va de sa tte. Le
vieillard; accompagn de Pipetta, s'enferme avec la malade dans une
chambre o il y a un four; quand le four est bien chauff, il y met la
princesse. Au bout de trois jours, il tire du four un monceau de
cendres; il prononce dessus certaines paroles, et voil la princesse
debout, vivante et bien portante. Le roi fait conduire les deux
compagnons dans son trsor, et Pipetta prend tout l'argent qu'il peut
emporter. Quand il s'agit de partager, le vieillard fait trois tas de
l'argent: le troisime sera pour celui qui a mang le coeur du mouton.
C'est moi qui l'ai mang, dit Pipetta. Plus tard, aprs s'tre spar
du vieillard, Pipetta veut, lui aussi, gurir la fille d'un roi par le
moyen qu'il a vu employer par son compagnon. Mais, naturellement, il ne
russit pas. On est en train de le conduire au supplice, quand le
vieillard apparat, ressuscite la princesse et sauve Pipetta.

Dans ce conte italien, il n'est pas dit qui est ce vieillard mystrieux.
Dans un conte hessois (Grimm, III, p. 129), dans un conte autrichien
(Grimm, n 81), et aussi dans un conte souabe (Meier, n 62), qui
pourrait bien driver directement du livre des frres Grimm, c'est saint
Pierre. Le conte hessois a tous les pisodes du conte italien; dans le
conte autrichien, il manque (comme dans notre conte) l'pisode de la
rivire[259].--Tous ces contes, ainsi qu'un conte de la Flandre
franaise (Deulin, II, p. 116 seq.), rattachent  ce rcit une seconde
partie appartenant  un autre thme.

    [259] Cet pisode de la rivire, qui se trouve encore dans un conte
    oldenbourgeois, dont nous aurons  parler, se raconte aussi 
    Montiers: nous y avons entendu faire allusion  une histoire qui
    n'est autre que cet pisode. Dans cette histoire, c'est saint
    Pierre,--ou plutt Pierre, car il n'est encore que disciple,--qui
    joue le rle du soldat.

Dans les contes qui vont suivre, ce n'est plus saint Pierre qui joue le
grand rle. Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Lgendes_, I, p.
30), o le cadre gnral du rcit est tout particulier, c'est
Notre-Seigneur, voyageant avec saint Pierre et saint Jean. Dans un conte
catalan (Maspons, p. 56) et dans un conte allemand du duch d'Oldenbourg
(Strackerjan, II, p. 301), c'est Notre-Seigneur avec saint Pierre
seulement.

Dans le conte oldenbourgeois, complet, mais assez altr, ce n'est pas
le coeur d'un mouton ou d'un agneau (comme dans presque tous les contes
indiqus ci-dessus) ou le coeur d'un livre (comme dans le conte
flamand) que le hros a mang; c'est la seconde moiti d'un pain, dont
la premire lui avait t prcdemment donne.--Mme chose, ou  peu
prs, dans un conte russe (Ralston, p. 351), o le vieillard est saint
Nicolas.

Le conte catalan et un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, n 31) n'ont que l'pisode des gurisons. Dans le conte
toscan, c'est Jsus qui a pris la forme d'un vieux pauvre; dans le conte
catalan, c'est saint Pierre, et le commencement ressemble beaucoup 
celui du conte toscan de la collection Nerucci, analys plus haut.--Un
conte tchque de Bohme (Wenzig, p. 88) n'a que l'pisode des parts.
Saint Pierre, ou plutt Pierre, comme dans le conte lorrain cit en
note, joue vis--vis de Jsus un rle analogue  celui du soldat des
contes lorrain, autrichien, etc. Il fait semblant de ne pas entendre
quand le Matre lui demande ce qu'est devenu l'un des trois fromages que
Pierre est all acheter. Le conte se termine par une leon morale.

Dans les contes autrichien, hessois, flamand et catalan, le hros est,
comme dans notre conte et dans le conte toscan de la collection Nerucci,
un ancien soldat.

                  *       *       *       *       *

Guillaume Grimm donne l'analyse d'un conte semblable qui se trouve dans
un livre allemand, imprim probablement en 1551, le _Wegkrzer_, de
Martinus Montanus. L, les deux compagnons sont le bon Dieu et un
Souabe. Le bon Dieu ayant ressuscit un mort, on lui donne cent florins
en rcompense. Suit l'pisode de l'agneau, dont le Souabe mange le
_foie_, comme dans le conte lorrain. Puis le Souabe veut ressusciter,
lui aussi, un mort, et il est sauv de la potence par le bon Dieu. Enfin
les cent florins sont partags en trois parts, et le Souabe s'empresse
de dire qu'il a mang le foie de l'agneau.

G. Grimm rsume encore un autre conte de la mme poque, qui met en
scne saint Pierre et un lansquenet, et il relve des allusions  des
contes de ce genre dans des livres du XVIe et du XVIIe sicle.

Le _Novellino_ italien, qui date du XIIIe sicle ou de la premire
moiti du XIVe (_Romania_, 1873, p. 400), contient une nouvelle dont se
rapproche beaucoup le conte allemand du XVIe sicle. Voir, dans la
_Romania_ (1874, p. 181), l'analyse qu'en a donne M. d'Ancona et les
remarques dont il l'a accompagne. Les personnages de ce conte italien
sont le bon Dieu et un jongleur. Au lieu du foie d'un agneau, le
jongleur mange les rognons d'un chevreau.

                  *       *       *       *       *

En Orient, on peut citer un petit pome persan de la premire moiti du
XIIIe sicle, dont la source,--au moins la source immdiate,--est
videmment chrtienne (_Zeitschrift der Deutschen Morgenlndischen
Gesellschaft_, XIV, p. 280). L, comme dans le conte oldenbourgeois
(comparer aussi le conte russe), c'est un morceau de pain que le
compagnon de Jsus nie avoir mang pendant l'absence de celui-ci. Jsus
lui donne des preuves de sa puissance en le faisant marcher avec lui sur
la mer, puis en rassemblant les os d'un faon qu'ils ont mang ensemble
et en rendant la vie  l'animal, et chaque fois il demande  son
compagnon s'il a mang le pain. L'autre persiste toujours  nier. Mais
quand Jsus a chang en or trois monticules de terre et dit que la
troisime part appartiendra  celui qui a mang le pain, l'homme
s'empresse de dire que c'est lui.


                              FIN DU TOME 1er.




TABLE DES MATIRES


                                                            Pages

  AVANT-PROPOS                                                     V

  INTRODUCTION.--_Essai sur l'origine et la
  propagation des contes populaires europens_                   VII

  APPENDICE A.--_La Vie des saints Barlaam
  et Josaphat et la Lgende du Bouddha_                     XXXXVII

  APPENDICE B.--_Le Conte gyptien des deux
  Frres_                                                       LVII


                CONTES POPULAIRES DE LORRAINE

     I. Jean de l'Ours                                             1
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 351.)

    II. Le Militaire avis                                        28

   III. Le Roi d'Angleterre et son Filleul                        32
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 351.)

    IV. Tapalapautau                                              51

     V. Les Fils du Pcheur                                       60
       _Variante_: La Bte  sept ttes                           64
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 352.)

    VI. Le Follet                                                 82

   VII. Les deux Soldats de 1689                                  84
       _Variante_: Jacques et Pierre                              87
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 353.)

  VIII. Le Tailleur et le Gant                                   95
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 353.)

    IX. L'Oiseau vert                                            103

     X. Ren et son Seigneur                                     108
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 354.)

    XI. La Bourse, le Sifflet et le Chapeau                      120
       _Variante_                                                123
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 355.)

   XII. Le Prince et son cheval                                  133
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 355.)

  XIII. Les Trocs de Jean-Baptiste                               153

   XIV. Le Fils du Diable                                        158

    XV. Les Dons des trois Animaux                               166
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 356.)

   XVI. La Fille du Meunier                                      178
       _Variantes_ I-II                                          180

  XVII. L'Oiseau de Vrit                                       186
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 356.)

 XVIII. Peuil et Punce                                           201

   XIX. Le petit Bossu                                           208
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 357.)

    XX. Richedeau                                                222
       _Variante_ I                                              229
       _Variante_ II                                             230

   XXI. La Biche Blanche                                         232
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 358.)

  XXII. Jeanne et Brimboriau                                     237
       _Variantes_ I-IV                                      238-239
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 358.)

 XXIII. Le Poirier d'or                                          246
       _Variante_: Les Clochettes d'or                           248
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 359.)

  XXIV. La Laide et la Belle                                     255

   XXV. Le Cordonnier et les Voleurs                             258

  XXVI. Le Sifflet enchant                                      263

 XXVII. Ropiquet                                                 268

XXVIII. Le Taureau d'or                                          273

  XXIX. La Pouillotte et le Coucherillot                         281
        Variante                                                 282
         (Voir le Supplment aux remarques, t. II, p. 361.)

   XXX. Le Foie de mouton                                        285




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        sicles, publis d'aprs les manuscrits, avec introduction et
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      runes.--Aristophane et Socrate.--Des origines de la versification
      franaise.--De Virgile l'enchanteur, etc. In-8 br.           8 

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  HILLEBRAND (K.). Etudes historiques et littraires. Tome I: Etudes
      italiennes. Un fort vol. gr. in-18 jsus, br.                4 

        Table des matires. Posie pique.--De la divine comdie.
      I. La divine comdie et le lecteur moderne. II. But et effet de
      la divine comdie.--Les pomes du cycle carolingien. I. L'pope
      nationale. II. Les pomes italiens.--Posie dramatique. De la
      comdie italienne. I. Des conditions d'une scne nationale. II.
      Caractre gnral de la comdie italienne. III. La politique dans
      le mystre du XVe sicle. (Laurent de Mdicis). IV. La rforme
      religieuse dans le mystre (Jrme Savonarole). V. L'Arioste et
      son thtre. VI. L'Italie du Cinquecento dans le thtre de
      l'Arioste. VII. Machiavel et son ide. VIII. Les comdies de
      Machiavel.

  HUSSON (H.). La chane traditionnelle. Contes et lgendes au point de
      vue mythique. Un vol. petit in-8 br.                         4 

  MOET DE LA FORTE-MAISON. Les Francs, leur origine et leur histoire,
      dans la Pannonie, la Msie, la Thrace, etc., etc., la Germanie et
      la Gaule, depuis les temps les plus reculs jusqu' la fin du
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  NADAILLAC (Le marquis de). L'anciennet de l'homme, 2e d. Un vol.
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      sa banlieue, prcde d'un coup d'oeil sur le commerce de la
      France au moyen ge, les chemins qu'il suivait et l'influence
      qu'il a d avoir sur le langage. In-8 br.                    7 50

  PARENT (A.). Machaerous. Gr. in-8 br., orn d'une carte          6 

        Relation historique et gographique d'un voyage autour de la mer
      Morte et du sige par les Romains de la ville et de la forteresse
      de Machaerous, dernier boulevard de l'indpendance du peuple juif.

  PARIS (G.). Le petit Poucet et la grande Ourse. In-16 br.        2 50

  PUYMAIGRE (Le comte de). La cour littraire de don Juan II, roi de
      Castille, 2 vol. petit in-8 br.                              7 

  REBOLD (E.). Histoire gnrale de la franc-maonnerie, base sur ses
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      fondation en l'an 715 av. J.-C. jusqu'en 1850. In-8 br. Au lieu
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  ROLLAND (E.). Devinettes ou nigmes populaires de la France, suivis
      de la rimpression d'un recueil de 77 Indovinelli, publi 
      Trvise en 1628, avec une prface de M. G. Paris. Un vol. petit
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  REVUE CELTIQUE

  Fonde par H. GAIDOZ

  (1870-1885)

  Publie sous la direction de H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE,

  Membre de l'Institut, Professeur au Collge de France,

  AVEC LE CONCOURS

  De MM. E. ERNAULT, J. LOTH et de plusieurs savants des
  Iles Britanniques et du continent.


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  ROMANIA

  RECUEIL TRIMESTRIEL CONSACR A L'TUDE DES LANGUES
  ET DES LITTRATURES ROMANES

  PUBLI

  Sous la direction de MM. PAUL MEYER et GASTON PARIS,

  Membres de l'Institut.

    PRIX D'ABONNEMENT {France              20 fr.
                      {Union postale       22 fr.

_La 15e anne est en cours de publication._

  MACON, IMP. ET LITHO. PROTAT FRRES.




Note de Transcription

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.

L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.

Cet ouvrage se compose de 2 tomes: jusqu'au numro 31 les renvois aux
contes se rapportent au tome I, les numros suivants au tome II.





End of the Project Gutenberg EBook of Contes populaires de Lorraine,
compars avec les contes des autres provinces de France et des pays trangers, volume 1 (of 2), by Emmanuel Cosquin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRE DE LORRAINE ***

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The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
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