Project Gutenberg's La dernire nuit de Don Juan, by Edmond Rostand

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Title: La dernire nuit de Don Juan

Author: Edmond Rostand

Release Date: November 10, 2018 [EBook #58265]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DERNIRE NUIT DE DON JUAN ***




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(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)










  EDMOND ROSTAND

  LA DERNIRE NUIT
  DE DON JUAN

  POME DRAMATIQUE EN DEUX PARTIES ET UN PROLOGUE

  DIXIME MILLE

  PARIS
  LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1921
  Tous droits rservs.
  Copyright 1921, by Eugne Fasquelle




Eugne FASQUELLE, diteur, 11, rue de Grenelle, PARIS

OEUVRES D'EDMOND ROSTAND

  Les Musardises, _dition nouvelle_, 1887-1893, posies,
    35e mille                                                     1 vol.
  Les Romanesques, comdie en 3 actes, en vers, 67e mille         1 vol.
  La Princesse Lointaine, pice en 4 actes, en vers, 71e mille    1 vol.
  La Samaritaine, vangile en 3 tableaux, en vers, 61e mille      1 vol.
  Cyrano de Bergerac, comdie hroque en 5 actes, en vers,
    527e mille                                                    1 vol.
  L'Aiglon, drame en 6 actes, en vers, 400e mille.                1 vol.
  Chantecler, pice en 4 actes, en vers, 170e mille.              1 vol.
  Le Vol de la Marseillaise, recueil des pomes crits
    pendant la guerre, 25e mille                                  1 vol.
  La Dernire Nuit de Don Juan, pome dramatique en 9 parties
    et un prologue                                                1 vol.

    Chaque volume 6 75

  Un Soir  Hernani, posie                                       1 75
  Discours de rception  l'Acadmie franaise                    1 75




  LA PREMIRE DITION
  DU PRSENT OUVRAGE
  se compose de
  MILLE EXEMPLAIRES DE LUXE

  DTAIL DU TIRAGE DE CETTE DITION:

  Soixante-quinze exemplaires, numrots de 1  75,
  sur papier imprial du Japon.

  Cent vingt-cinq exemplaires, numrots de 76  200,
  sur papier de Hollande  la forme.

  Huit cents exemplaires, numrots de 201  1000,
  sur vlin teint pur fil Lafuma.




Les deux parties de cette pice taient entirement crites avant la
guerre.

Le prologue, reconstitu sur des brouillons fragmentaires trs raturs,
ne peut tre considr que comme une bauche.

On a d, pour l'intelligence du drame, complter les indications de
scne du texte original. Celles de ces indications qui ne sont pas de la
main de l'auteur ont t mises entre deux crochets.




PERSONNAGES


  DON JUAN
  LA STATUE DU COMMANDEUR
  LE DIABLE
  LE PAUVRE
  SGANARELLE
  L'OMBRE BLANCHE
  LES MILLE ET TROIS OMBRES




PROLOGUE


_On ne voit rien qu'un troit escalier vaguement clair, dont la
spirale se perd en haut, et qui s'enfonce dans un gouffre. Un reflet
vert et sulfureux clabousse les marches du bas._

Au lever du rideau, la Statue du Commandeur apparat, descendant d'un
pas pesant. Elle tient par le bras Don Juan, magnifiquement calme.

DON JUAN.

    Lchez-moi le poignet, je descendrai tout seul.

[Il rcite un nom  chaque marche.]

    Ninon... Laure... Agns... Jeanne...

[On entend les plaintes d'un chien. Don Juan coute.]

                            Ah! tiens, mon pagneul
    Qui me pleure. C'tait une admirable bte,
    Monsieur.

[Il continue  descendre.]

            Armande... Elvire...

[Il s'arrte.]

                            Ah! souffrez qu'on s'arrte
    Et, seigneur Commandeur, que, prtant, s'il vous plat,
    Une oreille  la voix du fidle valet
    Qui me tenait l-haut tant d'honntes langages,
    Je connaisse le cri de sa douleur.

LA VOIX DE SGANARELLE, [d'en haut.]

                                            Mes gages!

DON JUAN, [ la Statue.]

    Pourrais-je remonter, monsieur, quelques instants,
    Pour lui payer, ce que je lui dois?

LA STATUE.

                                        Oui. J'attends.

DON JUAN.

    Mille grces.

[Il remonte l'escalier.]

LA STATUE, [seule.]

                    Reviendra-t-il?

DON JUAN, [redescendant.]

                                    L, je suis quitte.
    Il a le coup de pied dans le cul qu'il mrite.

LA STATUE.

    Vous tes revenu?

DON JUAN.

                            Cela m'a fait du bien.
    Ah! J'en brlerai mieux.

LA STATUE.

                            Vous n'avez peur de rien,
    Don Juan. Et mon vieux coeur de porteur de cuirasse
    Est sensible au courage. Allons, je vous fais grce.
    Remontez.

DON JUAN.

                Il fallait me le dire plus tt.
    Mais je me sens happ par le bas du manteau.
    Sur l'ourlet de brocart une griffe se pose.
    Il est trop tard.

[A l'norme Griffe qui vient, en effet, de saisir le bord du manteau.]

                    Monsieur le Diable, je suppose?

[Un coq chante au loin.]

LA STATUE.

    Don Juan, le jour va poindre et ce cri de mtal
    M'oblige  regagner dj mon pidestal.
    Tchez de vous tirer de cette Griffe.

[La Statue remonte.]

DON JUAN.

                                                Certe.
    Mais veuillez, en sortant, laisser la tombe ouverte.

[Tirant doucement sur son manteau.]

    Causons, Griffe. Il n'est pas, au fond, pour vous fcher
    Que cet excellent marbre ait daign me lcher.
    Accordez-moi cinq ans? ou dix? Dix, je prfre.
    Il me reste l-haut pas mal de mal  faire.
    Ah! cela vous dcide? Entre nous, convenons
    Que je n'ai sur ma liste, encor, que peu de noms.
    C'est la peine avec moi, Griffe, de faire un pacte.
    Je suis celui qui fait le plus commettre l'Acte,
    Le meilleur rabatteur de votre chasse. Et puis,
    --Allons, voyons, laissez ce manteau!--moi, je suis
    Autre chose qu'un docteur Faust, qui ne demande
    Qu'une bonne petite ouvrire allemande,
    Et qui, navr d'avoir, le sot, fait un enfant,
    Appelle au dnouement l'Ange qui le dfend!
    Les doigts du spectre au bras m'ont marqu de cinq flammes
    J'aimerais bien montrer ce tatouage aux femmes!
    Lchez ce bout de drap, Seigneur! et j'irai loin.
    Plus d'un sommeil d'Infante espagnole a besoin
    Que j'aille le troubler dans son blanc moustiquaire.
    tant le corrupteur, je suis votre vicaire.
    Mais lchez donc!

[La Griffe se desserre et se retire.]

                    Enfin! Dix ans sont suffisants.
    Votre Grce viendra me chercher dans dix ans.
    Qu'elle compte sur moi: moi, je compte sur elle.

[Il remonte l'escalier, en rcitant, de marche en marche.]

    Rose... Lise... Anglique... Armande...

[Et sa voix se perd. Il disparat. Aprs un moment, on l'entend qui
crie:]

                                    Hep! Sganarelle!




PREMIRE PARTIE


[_Dix ans aprs. Un palais  Venise. Une grande salle ouverte sur
l'Adriatique, o plongent des degrs de marbre. Au milieu, une table
servie, claire par des flambeaux._]


SCNE PREMIRE

DON JUAN, SGANARELLE

DON JUAN.

    Arabella... Lucinde... Isabelle... Isabeau...

SGANARELLE.

    Les dix ans sont passs, monsieur.

DON JUAN.

                                    Comme il fait beau!
    Je viens du Grand Canal.

SGANARELLE.

                            Ah?

DON JUAN.

                                Sur l'eau rose et brune,
    Chaque bateau trane un tapis, et la lagune,
    Comme une Putiphar qui voit fuir un manteau,
    Semble par son tapis retenir le bateau.
    Mais, dans ce coin dsert, l'eau verte et plus sournoise
    Sommeille sous un ciel de soufre et de turquoise,
    Comme, avant mon passage, une glauque vertu.
    J'ai toujours eu le got de l'eau qui dort. Sais-tu
    Pourquoi l'Adriatique  ce point m'intresse?

SGANARELLE.

    Non.

DON JUAN.

        Elle est marie.

SGANARELLE.

                            Ah?

DON JUAN.

                                Elle est Dogaresse.
    Le Doge est son mari; moi, je suis son amant.
    C'est moi qui te comprends, Lagune!

SGANARELLE.

                                    videmment!

DON JUAN.

    Je veux, pour qu'avec moi cette onde se dbauche
    Lui jeter une bague, aussi... de la main gauche!

[Il lance la bague dans la mer.]

SGANARELLE, avec effroi.

    Le rubis?

DON JUAN.

                Non. L'anneau de verre.

SGANARELLE.

                                    Ah?

DON JUAN.

                                        Oui.

SGANARELLE.

                                            Le sien?...
    Celui de?... Mais alors?...

DON JUAN.

                            Oui.

SGANARELLE.

                                Fini?... Vieux?... Ancien?...

DON JUAN.

    Venise!... Ah! la cit du fragile, c'est elle.
    La colonne est en stuc, la pierre est en dentelle,
    Le mur est en miroir, et la rue est en eau!
    Et lorsque deux amants changent un anneau,
    Cet anneau, Sganarelle, a l'esprit d'tre en verre!

SGANARELLE.

    Les dix ans sont passs, et vous...

DON JUAN.

                                    Je persvre.

SGANARELLE.

    Ce soir?

DON JUAN.

            Bal.

SGANARELLE.

                Vous rentrez?

DON JUAN.

                            Non. Plus fort qu'Annibal,
    Je profite de la victoire... aprs le bal!

SGANARELLE.

    Monsieur, si l'heure vient, tant de belle insolence...

[Une horloge sonne.]

DON JUAN.

    Quand on parle de l'heure, elle sonne.

SGANARELLE.

                                        Oh!

DON JUAN.

                                            Silence!
    Du campanile coutons-la se dtacher.

SGANARELLE.

    Le plaisir d'appeler campanile un clocher
    Vaut-il que sous ce ciel, monsieur, on s'ternise?

DON JUAN.

    J'aime les souliers blancs des filles de Venise,
    Et, pour entremetteur, d'avoir un gondolier
    Qui chante, fait des vers et devient familier.
    Les dames de Venise usent d'un bain de cdre
    Qui mettrait Hippolyte  la merci de Phdre!
    Venise est un endroit rempli d'occasions,
    De rgates, de bals... et de processions.
    J'aime Venise! Et puis, son lion me ressemble,
    Au pied duquel un vol de colombes s'assemble,
    Et qui renonce, avec un grand ddain amer,
    Pour rgner sur l'amour,  rgner sur la mer!
    Oui, comme toi, voulant, Cit folle et profonde,
    Vivre sur mon reflet, j'ai bti sur de l'onde!

SGANARELLE.

    Cette ville est mortelle.

DON JUAN.

                            Et quand vous le seriez,
    Ville o viennent finir tous les aventuriers
    Qui veulent en mourant briser le plus beau verre,
    Je me refuse  fuir sous un ciel plus svre.
    Une ville d'amour a vu mon premier jour,
    Mon dernier jour doit voir une ville d'amour.
    Une seule pitaphe est  Don Juan permise:
    Il naquit  Sville et mourut  Venise!
    Ce que j'en dis, d'ailleurs, n'est que pour t'effrayer:
    J'estime que le Diable a d nous oublier!

SGANARELLE.

    Nous!

DON JUAN.

        Non, tu n'en es pas, c'est vrai. Toi, tu hrites!

SGANARELLE.

    Ah! de quoi?

DON JUAN.

                De m'avoir approch. Tes mrites
    Prendront prs des seigneurs un poids plus concluant
    Quand tu diras: Je sors de chez monsieur Don Juan!
    Quant aux dames...

SGANARELLE.

                    Quoi donc?

DON JUAN.

                            Ne crains pas les dtresses:
    Tu trouveras toujours un matre... et des matresses.

SGANARELLE.

    Des?...

DON JUAN.

        Oui, mon cher. La femme, adorant mon reflet,
    Quand Don Juan n'est pas l couche avec son valet!
    Bon comptable indign des coeurs que j'ai fait battre,
    Quel chiffre? Mille et...

SGANARELLE.

                        Trois. N'atteignons pas le quatre.

DON JUAN.

    Je n'ai jamais t plus dispos et plus frais.
    J'ai, pour mes billets doux cherchant quelques coffrets,
    t voir les doreurs travailler dans leur bouge;
    Et je me sens, ce soir, un coeur de laque rouge,
    Avec des Chinois d'or dessus, comme ils en font.
    Soupons! Tout est en or! Je vois ma vie au fond...
    On dore tout ici, jusqu'aux cailles d'hutre!
    Qui nous dit que le Diable existe encor, bltre?
    Il est fini, disait dj Tertullien!
    Je vois ma vie, au fond d'un parc italien,
    Choir d'amour en amour comme de vasque en vasque!
    Tu me prpareras mon pe et mon masque.
    L'avenir m'appartient. Je vais...

UNE VOIX, trs loin.

                                    Burattini!

DON JUAN.

    Ces vieux cris de Venise ont un charme infini!

LA VOIX, [se rapprochant.]

    Burattini!

DON JUAN.

                    La voix se trane dans l'espace.

SGANARELLE, [allant regarder  une fentre.]

    C'est le montreur de marionnettes qui passe.

DON JUAN.

    Fais-le monter.

SGANARELLE, [faisant des signes au Montreur.]

                    Le vieux du quai des Esclavons.

DON JUAN.

    Pulcinella! C'est lui! a y est! Nous l'avons!
    Je vais souper en regardant Polichinelle,
    Comme Trimalcion devant le pantin frle
    Qu'il regardait danser en suant un noyau.

[Entre le Montreur, portant son attirail.]


SCNE II

DON JUAN, SGANARELLE, LE MONTREUR DE MARIONNETTES

LE MONTREUR, obsquieux, s'inclinant.

    Burattini... Li far ballar...

Montrant un parchemin.

                                    Privileggio...

SGANARELLE.

    Quatre montants de bois, un vieux sac, un vieux store...

LE MONTREUR.

    Casteletto. Permis de l'instaurer?

DON JUAN.

                                            Instaure.
    D'o es-tu?

LE MONTREUR, [installant son petit thtre.]

                De partout. J'ai voyag partout.
    Connu des crivains. Des artistes. Beaucoup.
    J'avais pour spectateur monsieur Bayle en Hollande.

DON JUAN.

    J'ai voyag moi-mme ainsi qu'une lgende.
    Thtre o j'apprenais la vie et le bton,
    Vous avez toujours l'air, avec votre fronton,
    D'un petit temple grec mont sur des chasses.
    L'enfance!

[Au Montreur.]

                J'aimerais que tu te rapprochasses.

[Puis se parlant  lui-mme.]

    Je crois revoir encor, pour tendre un gobelet,
    --N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plat!--
    Le montreur soulever cette toile ternelle...

A Sganarelle.

    Va-t'en. Laisse-moi seul avec Polichinelle.

[Sganarelle sort. Le Montreur entre dans le guignol, o l'on verra
paratre tour  tour ses marionnettes.]


SCNE III

DON JUAN, LE MONTREUR

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [surgissant dans le guignol.]

    Raoutaoutaou!... Raoutaoutaou!...

DON JUAN.

                            Ah! c'est lui! le voil!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    C'est moi Pul! c'est moi ci! c'est moi nel! c'est moi la!
    C'est moi cognant mon nez  toutes les coulisses!

DON JUAN.

    Ah! ce thtre-l fit toujours mes dlices!
    Pourquoi te cognes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Pourquoi se cogne-t-on?
    Parlant du nez pour imiter le mirliton,
    Et frappant de grands coups pour imiter la gloire,
    Je chante un air qu'en France on m'apprit  la foire.

[Il chante.]

            C'est moi le fameux Mignolet,
            Gnral des Espagnolets,
            Qui fais trembler toutes les femmes!

DON JUAN, levant une coupe et chantant.

            C'est moi le fameux Burlador,
            Qui porte  sa ceinture d'or
            Le trousseau des clefs de leurs mes!

S'interrompant,  Polichinelle.

    Je fais aussi des vers!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Et chevills, encor!

DON JUAN.

    Apprends que les beaux vers comme les belles filles
    Peuvent ngligemment laisser voir leurs chevilles!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Tu dis toujours le mot qui sent un peu la chair,
    Don Juan!

DON JUAN.

            Tu sais mon nom?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Oui, confrre!

DON JUAN, un peu choqu.

                                        Oh! mon cher,
    En quoi confrre?

LA MARIONNETTE DE POUCHINELLE.

                    En paillardise!

DON JUAN, l'imitant.

                                    En paillardise?
    Tu dis toujours les mots qu'il ne faut pas qu'on dise,
    Pulcinella!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                    Je suis plus rouge et toi plus fat:
    Mais nous serons pareils le jour de Josaphat!

DON JUAN.

    Drle!

Polichinelle sonne.

            Que sonnes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Mais l'heure solennelle
    Qui confronte Don Juan avec Polichinelle!

DON JUAN.

    Alors, vous me traitez de...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                                    Pour tre poli,
    Ne disons pas Poli... chinelle, mais Poly...
    Game!

DON JUAN.

        Et, pour tre exact, disons myriagame!
    Et rends-moi mon enfance en nasillant ta gamme!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Do, r, mi, fa, sol...

DON JUAN.

                        Oui...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Marchand de parasol!

DON JUAN, [se souvenant.]

    Je revois un petit garon ple, au grand col,
    Pale d'tre  Guignol auprs...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                                    De qui?

DON JUAN.

                                            Des filles,
    Dont le rire absolvait toutes tes peccadilles!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Do, r, mi...

LA MARIONNETTE DE CASSANDRE, [apparaissant dans le guignol.]

                Tu m'as pris ma fille, suborneur!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Vous m'ennuyez!

Il le tue.

DON JUAN.

                C'tait dj le Commandeur!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    J'aime Charlotte!

LA MARIONNETTE DE PIERROT, [apparaissant dans le guignol.]

                    Elle est  moi!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                                    Mais il m'ennuie!
    Marchand de parapluie!

Il le tue.

                            Il faut vivre sa vie!

UN CHIEN [apparaissant dans le guignol et sautant  la tte de
Polichinelle.]

    Ouah!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

        Ce chien vit sa vie: il m'a mang le nez!

DON JUAN.

    Ah! comme elles riaient de tous les coups donns
    Sur les Pierrot nafs et les Cassandre probes!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Qui?

DON JUAN.

        Les filles. J'tais assis entre leurs robes.
    Leur beaut m'tonnait.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Leurs mollets taient nus?

DON JUAN.

    Tais-toi!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

            Car la beaut, moi, tu sais!... Je connus
    Le philosophe Bayle  Rotterdam. Ce Bayle
    N'tait mme plus sr qu'Hlne et t belle.

DON JUAN.

    Le cuistre! La beaut d'Hlne! Cuistre impur!
    La seule chose au monde, encor, dont je sois sr!
    Hlne! Hlne! o donc est-elle, que je parte?

[Une Poupe apparat dans le guignol: Il pousse un cri.]

    Oh!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

        Dj de retour de ton voyage  Sparte?

DON JUAN.

    Hlas! sous le ciel gris de ce sicle touffant,
    La grande Hlne est morte!

[Contemplant avec admiration la Poupe.]

                            Oh! la jolie enfant!
    Quoi! cet astre clatant sur cette obscure scne?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Car pour le consoler de la perle d'Hlne
    Il suffit d'une bche avec des cheveux blonds!
    Vous voyez bien, Signor, que nous nous ressemblons!

A la Poupe.

    Je t'aime!

DON JUAN.

                Nous n'avons pas le mme systme!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [ Don Juan.]

    Plat-il?

DON JUAN.

            On est brl quand on a dit: Je t'aime!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Comment faut-il agir?

DON JUAN.

                            Ni trop tt, ni trop tard!
    Ah! voyons, sduis-la...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Que faire?

DON JUAN.

                                        C'est un art.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Du pied?

DON JUAN.

            C'est trop serin!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Ou de l'oeil?

DON JUAN.

                                        C'est trop carpe!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    De quoi dois-je avoir l'air?

DON JUAN.

                            D'un gouffre!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                                        Je m'escarpe!

DON JUAN.

    Elle attend. Elle sent qu'on va l'avoir. On l'a.
    Et l'on regarde ailleurs...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Ah! oui, comme cela?

DON JUAN.

    Un silence effrayant, c'est mon systme. On trompe
    Sans mentir, comme fait l'horizon.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                                        Je m'estompe!

DON JUAN.

    Et la femme s'embarque. Ah! gotons ce moment
    O la planche qu'il faut  tout embarquement
    Tremble  cause du pas qui se pose sur elle...
    Car la barque jamais ne vaut la passerelle!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    a ne vient pas.

DON JUAN.

                    Que vas-tu faire maintenant?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Si je lui faisais lire un livre inconvenant?

DON JUAN.

    La devoir  Boccace ou bien  Straparole?
    J'aurais l'horreur de a!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [ la Poupe.]

                            Charlotte, une parole?
    Non?

Il la frappe.

        Pan!

DON JUAN.

            Nous diffrons encor dans les moyens.
    On ne bat pas la femme, on la fait souffrir.

LA POUPE, [intresse,  Don Juan.]

                                                Tiens?
    Comment?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [ Don Juan.]

            Toi, tu veux plaire  ma marionnette...

Il frappe encore la Poupe.

    Elle est honnte! Elle est honnte! Elle est honnte!

DON JUAN.

    Elle est morte!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                    C'est ce que je disais!

[Lanant le corps de la Poupe en l'air.]

                                            Hop l!

DON JUAN.

    Alors, le Diable vient?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Non, le guet.

DON JUAN.

                                        Coupons la
    Scne du guet.

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                    Couper cette admirable scne.
    Soit! Le juge!

DON JUAN.

                    Coupons!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Cette scne o j'assne?...
    Soit! Le bourreau!

DON JUAN.

                    Coupons!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            Oh! si l'on coupe tout!

DON JUAN.

    Selon l'heure, on adapte un chef-d'oeuvre  son got;
    Et, ce soir,--le surplus me semble expdiable,--
    J'aimerais voir quelqu'un emport par le Diable!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Ce soir?

Il agite sa cloche.

DON JUAN.

            Que sonnes-tu?

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            L'heure du loup-garou!

Tremblant.

    J'ai peur... Je sens qu'il vient... Il va venir...

DON JUAN.

                                            Par o?
    Par derrire... Pourquoi retournes-tu la tte?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [apparaissant dans le guignol.]

    Crrrrr!...

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant sur le Diable.]

        Pan!--Tiens! mon bton s'est cass! Sale bte!

[Le Diable a disparu.]

DON JUAN.

    Tu changes de bton?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [reparaissant.]

                            Crrrrr!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant de nouveau.]

                                Pan! C'est inou!

[Le Diable a disparu encore.]

DON JUAN.

    On ne bat pas le Diable!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

                            On le fait souffrir?

DON JUAN.

                                                Oui.

LA MARIONNETTE DU DIABLE, reparaissant.

    Tiens! comment?

DON JUAN.

                Tu verras quand tu seras grand.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

                                                Peste!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant  tour de bras sur le petit
Diable.]

    Pan! un autre bton!... Pan! un autre... Pan!...

DON JUAN.

                                                Reste
    Calme!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

            C'est que j'ai peur!

DON JUAN.

                            Sans peur et sans remord...

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Il faut vivre sa vie...

DON JUAN.

                            Il faut mourir sa mort!

LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.

    Il m'emporte!  quoi bon tre brave? Je miaule!

DON JUAN, [au petit Diable.]

    Alors, vous l'emportez comme a sur l'paule?

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    N'est-ce pas que c'est effrayant?

DON JUAN.

                                    C'est curieux.
    Mais comme il se tient mal!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

                            Toi, tu te tiendrais mieux?

DON JUAN.

    Oui.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

        Toi, tu me ferais souffrir?

DON JUAN.

                                    Oui. a te navre?

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [changeant tout  coup de voix.]

    a m'intrigue. Je pose un instant mon cadavre.
    Je voudrais bien savoir, mon cher, par quel moyen...

DON JUAN.

    Tiens!... et a t'a coup l'accent italien?

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    ... Tu me ferais souffrir?

DON JUAN.

                            Tu sais bien que tu souffres
    Quand tu suspens un tre au-dessus de tes gouffres
    Sans qu'il plisse! Quand tu l'emportes, tu veux
    Qu'il se fasse traner longtemps par les cheveux
    Et s'accroche  tous les piliers du pristyle!
    Tes cornes, sur le feu que ton mufle ventile,
    Ne veulent secouer qu'un lutteur dcousu...
    Moi, quand tu m'auras pris, tu ne m'auras pas eu!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Pas eu? J'aime pas eu!

DON JUAN.

                            Pour m'avoir, mon bonhomme
    Il faudrait m'avoir fou, rageant, et hurlant comme
    Ce pitre! Ou bien l'oeil clos, ple, le souffle  bout,
    Gisant... comme j'avais les femmes! Mais, debout,
    On ne m'a pas! Je ris sous la porte o le Dante
    N'a pas grav pour moi sa phrase intimidante,
    Car j'ai des souvenirs plus brlants que tes crocs!
    Seulement, moi, c'est moi!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

                            C'est--dire?

DON JUAN.

                                        Un hros!
    Fils des Conquistadors, la Femme est ma Floride.
    Car, aussi brave qu'eux, j'ai voulu, plus avide,
    Voir, de l'Inde o je suis, toujours, l'Inde o j'irai!
    Ceux qui croient qu'en mourant je me repentirai
    Ne m'ont pas regard quand je sors d'une alcve.
    Je suis le monstre avec une me, Archange fauve
    Qui laisse vivre encor son aile de dchu!
    Si, quand je passe, un souffle agite le fichu,
    C'est que je n'ai pas fait comme Polichinelle
    Qui porte dans son dos le cercueil de son aile!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Alors, tu n'as pas peur?

DON JUAN.

                            Ni de toi, ni des tiens!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Les flammes?

DON JUAN.

                J'en fournis!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

                            Et les cornes.

DON JUAN.

                                            J'en tiens
    Les plus braves ont peur; le marchal Trivulce
    Devant un diablotin en mourant se convulse;
    Mais moi, je n'ai jamais trembl que de dsir.

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Toi, tu me supplieras de ne pas te saisir!
    Je ne t'emporterai que vaincu.

DON JUAN.

                                        Prends-en note:
    Je suis sauv!

LA MARIONNETTE DU DIABLE, [tendant sa petite main en dehors du
guignol.]

                    Topons!

DON JUAN.

                            Tope dans ta menotte!

LA MARIONNETTE DU DIABLE.

    Et tope dans ta main!

[La marionnette du Diable disparat.]

DON JUAN.

                            Qu'est-ce que je fais l?
    Et d'o vient qu'ayant bu si peu de Marsala,
    Et quand dj du bal l'heure charmante approche,
    Je me laisse...

[On entend une cloche dans le guignol.]

                Pourquoi sonne-t-il cette cloche?
    D'o vient...

[Un fanal s'teint sur la mer.]

            --Et ce fanal, pourquoi s'est-il teint?--
    ... Que je me laisse aller  dire  ce pantin
    Des choses qu' personne encor je n'avais dites?
    Allons! c'est un couplet, Don Juan, que vous perdtes!
    Et l'heure...

[A ce moment, le Montreur sort du guignol. Mais il a rejet son costume
de montreur, qui n'tait qu'un dguisement. Il est le Diable lui-mme.]

                Ah! c'tait toi? Je comprends mon couplet!


SCNE IV

DON JUAN, LE DIABLE

LE DIABLE.

    N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plat!

DON JUAN.

    Mais ce qu'il faut, ce soir, mettre dans ta sbile?...

LE DIABLE.

    C'est votre me!

DON JUAN.

                Adieu donc, vous, la _donna mobile_!

LE DIABLE.

    Le vieux montreur, signor, je suis le vieux montreur!
    J'emporte dans mon sac un juge, un empereur,
    Trois gueux; j'ai, profitant de leurs apoplexies,
    Rafl deux snateurs sous les Procuraties.
    Venez-vous dans mon sac?

DON JUAN.

                            Non. Je peux marcher droit!

LE DIABLE.

    Le vieux montreur, signor... En enfer!

DON JUAN.

                                        Maladroit!
    La cruaut, c'tait de ne pas venir vite.
    Naf qui vient parler d'enfer, et qui m'vite
    Le seul devant lequel Don Juan et dfailli!

LE DIABLE.

    Oh! non, je te connais, tu n'aurais pas vieilli.

DON JUAN.

    Si vous tiez vos gants  griffes de panthre
    Pour souper avec moi, puisque, ce soir, j'enterre
    Ma vie?...

LE DIABLE.

            Oui... de garon. Deux fauteuils de velours?

DON JUAN.

    Toujours!

LE DIABLE.

            Et deux couverts?

DON JUAN.

                            Toujours. J'attends toujours
    Le Diable... ou Cloptre arrivant de Bubaste.
    Quand c'est la Reine, _all right!_ quand c'est le Diable, baste!

On entend une musique.

    Et mon orchestre au loin...

LE DIABLE.

                            Toujours?

DON JUAN.

                                    Toujours! Pas laid?

LE DIABLE.

    Partons!

DON JUAN.

            Ah!... mon manteau... hein?...

LE DIABLE.

                                Superbe.

DON JUAN.

                                        Il fallait.
    Trs important, tout a.--Nous partons?--Hein, la manche.
    C'est un peu mieux coup que par monsieur Dimanche?
    Votre gondole est l?

Il appelle.

                            Le gondolier Caron?
    Car c'est toujours Caron, j'espre?

LE DIABLE.

                                        Fanfaron!

DON JUAN.

    Oui, je suis un trs grand fanfaron.

LE DIABLE.

                                        Le beau sexe
    L'exigeait.

DON JUAN.

                Partons-nous?

LE DIABLE.

                            Pas encore.

DON JUAN.

                                        Il vous vexe
    De m'emporter lger?

LE DIABLE.

                            Soupons!

[Ils se mettent tous les deux  table.]

DON JUAN.

                                    Esprez-vous
    Que j'aurai le vin triste?

LE DIABLE.

                            On verra.

DON JUAN.

                                        Sec ou doux?

LE DIABLE.

    Sec!

DON JUAN.

        Comment trouvez-vous la table avec les roses?
    C'est un peu mon mtier d'organiser ces choses.

LE DIABLE.

    Trs important aussi?

DON JUAN.

                            Oh! voyons! le dcor!
    Les meubles sont du Brustolone.

LE DIABLE.

                                    Ah! c'est encor?...

DON JUAN.

    Voyons, le bibelot... il encombre Cythre!

LE DIABLE.

    Vous tes tapissier?

DON JUAN.

                            Pour chambres d'adultre!
    Et comment trouvez-vous le menu?

LE DIABLE.

                                        Cuisinier?

DON JUAN.

    Oh! voyons!... qui pourrait l'importance nier
    Du jus dont on arrose et du lard dont on barde
    Le livre romagnol et la caille lombarde?
    Il faut se cuisiner soi-mme pour l'amour!
    On se met l'art et la littrature autour.
    Les femmes ne sont pas si btes que l'on pense.
    Elles savent trs bien faire la diffrence,
    Et que c'est bien meilleur avec un...

LE DIABLE.

                                        Tapissier,
    Chef d'orchestre, tailleur, cuisinier?...

DON JUAN.

                                        Dame! il sied
    Que la faute chatoie, intresse et rutile!
    Pourquoi donc es-tu noir, au fait? C'est inutile.
    C'est un peu bte.

LE DIABLE.

                    Ah! oui?

DON JUAN.

                            Qu'est-ce qui t'a fait a?

LE DIABLE.

    L'encrier que Luther  ma tte lana!

DON JUAN.

    Je t'aimais mieux en vert.

LE DIABLE.

                            Tu m'as vu?

DON JUAN.

                                        L'den! ve!

LE DIABLE.

    Tu m'as?...

DON JUAN.

            J'tais Adam!

LE DIABLE.

                            Tu t'en souviens?

DON JUAN.

                                            En rve.
    Je crois nous voir encor sous le pommier bossu.
    Quel est ce grand secret qu'alors nous avons su?
    Nul ne l'a jamais dit... J'tais le premier homme.
    Je mordais dans la pomme... et je vis, dans la pomme,
    Souple et blanc,--comme toi, dans l'arbre, souple et vert,--
    Onduler ton affreux diminutif...

LE DIABLE.

                                            Le ver?

DON JUAN.

    Je crache! et tu me dis: Dans une autre il faut mordre.
    Je vis dans l'autre fruit le mme ver se tordre;
    Je crache! Tu dis: Mords dans les autres! Je mords:
    Un ver! Je mords: un ver! Je mords: un ver! Alors:
    Tout beau fruit, nous dis-tu, n'est qu'un ver qui se cache.
    Voil ce grand secret qu'il ne faut pas qu'on sache.
    Essayez maintenant de vivre en le sachant!

LE DIABLE.

    Essayez!

DON JUAN.

                Nous avons russi sur-le-champ.
    Le feuillage ou, depuis, la Femme se drobe,
    Nous octroya le vice en nous donnant la robe,
    Et le moyen par nous fut bientt dcouvert
    D'oublier un instant que tout contient un ver!

LE DIABLE.

    De l Don Juan.

DON JUAN.

                    De l le hros qui se venge
    Et crie en s'loignant: Lve ton glaive, Archange,
    Pour garder le jardin du matre gnreux
    Qui nous a fait cadeau d'un arbre aux fruits vreux;
    Quant  moi, j'y renonce, et, lchant avec joie
    L'chelle de Jacob pour l'chelle de soie,
    Je ris du Paradis qu'aux purs vous rservez,
    Car, pour un de perdu, mille de retrouvs!

LE DIABLE.

    Mille et trois!--Je ne suis pas trs enthousiaste
    D'une explication qui sent l'Ecclsiaste!

DON JUAN.

    Oui, puisque tout n'est rien...

LE DIABLE.

                            Tchons qu'un rien soit tout!

DON JUAN.

    J'ai su crer un fruit du plus sublime got!

LE DIABLE.

    Alors, le ciel?

DON JUAN.

                    Quand je m'empare d'un visage,
    Je rduis dans les yeux le ciel  mon usage!

LE DIABLE.

    La vrit?

DON JUAN.

                    Sortant d'un puits de falbala,
    C'est la femme!

LE DIABLE.

                    La gloire?

DON JUAN.

                            Il n'en est qu'une: la
    Seule Victoire qui, sans fiction verbale,
    Vienne vraiment chez nous dnouer sa sandale!

LE DIABLE [se lve, la main pose sur l'paule de Don Juan.]

    Et je t'emporte donc, ravi d'avoir t?...

DON JUAN, [se levant aussi.]

    Le seul hros qu'admire au fond l'humanit!
    Mais lis leurs livres! vois leurs drames! tout l'atteste!
    Vois de quel oeil luisant la vertu me dteste:
    Qu'attendent du pouvoir tant d'hommes plats et lourds
    Que se croire un instant ce que je suis toujours?
    Vois avec quelle ardeur d'exgse et d'envie
    Le nez des professeurs s'est fourr dans ma vie!
    Qui n'admire en secret que j'ose le baiser
    Qu'il s'est senti trop lche ou trop laid pour oser?
    Je suis leur nostalgie  tous! Il n'est pas d'oeuvre
    --Malgr ton sifflotis d'ancienne couleuvre,--
    Il n'est pas de vertu, de science ou de foi
    Qui ne soit le regret de ne pas tre moi!

LE DIABLE.

    Que va-t-il t'en rester?

DON JUAN.

                            Ce qui reste  la cendre
    D'Alexandre: elle sait qu'elle fut Alexandre
    Mais puisque j'ai moi-mme t tous mes soldats,
    Moi, j'ai moi-mme possd!

LE DIABLE.

                                    Tu possdas?
    Possder, c'est leur mot. Mais, cher immoraliste,
    Qu'as-tu donc possd?

DON JUAN, appelant.

                            Sganarelle!...


SCNE V

DON JUAN, LE DIABLE, SGANARELLE

DON JUAN, [ Sganarelle qui entre.]

                                            Ma liste!

SGANARELLE, [pouvant  la vue du Diable.]

    Oh!

DON JUAN.

        Oui. Prends le rubis. Et pars.

SGANARELLE, [au Diable.]

                                    _Vade retro!_

[A Don Juan, en lui remettant la liste.]

    Faudra-t-il que je dise ?...

DON JUAN.

                                Non. Elles sont trop...

[Sganarelle sort.]


SCNE VI

DON JUAN, LE DIABLE

LE DIABLE.

    Personne?... Pas un fils?

DON JUAN.

                            Ce n'tait pas la peine.
    C'est Staphylus, le fils de l'ivrogne Silne,
    Qui, le premier, coupa le vin noir d'un peu d'eau.
    Qu'un fils mette de l'eau dans mon vin?... Non. Rideau.
    _E finita_... Bonsoir!--Partons-nous?

LE DIABLE.

                                        Pas encore!
    C'est ce mot possder qui me... Non que j'ignore
    Ce que le Diable entend par la possession;
    Mais l'homme... possder... possder!... Hein! si on
    Fixait un peu le sens de ce verbe actif?

DON JUAN.

                                                Faune!
    Je vois l'obscnit luire dans ton oeil jaune!

LE DIABLE.

    Dans le plat des grands mots je mets mon pied...

DON JUAN.

                                            De bouc!

LE DIABLE.

    Chacun s'en fut coucher, est-il dit dans Marlbrough:
    C'est cela, possder? Ce n'est pas plus terrible?

DON JUAN.

    Alors, il la connut, est-il dit dans la Bible.
    Possder, c'est connatre! Ah! connatre! ah! savoir!
    Et tu vois bien que c'est terrible!

LE DIABLE.

                                    Il faut avoir
    Connu pour?...

DON JUAN.

                Possder!

LE DIABLE.

                            Et tu les as connues?

DON JUAN.

    J'ai serr contre moi leurs mes toutes nues.
    Pas un ne lisait mieux dans leur jeu! Qui? Lauzun?
    Richelieu?... Des enfants qui me singeaient! Pas un
    Ne leur a fait ptrir, par sa vision claire,
    Tant de petits mouchoirs en tampons de colre!
    Ah! je peux dchirer la liste!

LE DIABLE.

                                    Oui, c'est cela,
    Dchirons-la!

DON JUAN.

                    Je sais les noms!

LE DIABLE.

                                    Dchirons-la!

DON JUAN.

    Je sais le nom, le jour, la raison, le mensonge!
    Tous leurs secrets sont l! Ma main distraite plonge
    Dans tous ces souvenirs d'un soir ou d'un matin,
    Et le vainqueur pensif joue avec son butin!
    Je t'en raconterai si cela t'intresse!
    Il suffit, pour que tout un tre m'apparaisse,
    Qu'entre mes dents je mche un nom, comme une fleur.

LE DIABLE.

    Mettons dans ton chapeau les morceaux de ton coeur!

DON JUAN.

    Et, tu sais, pas un nom de personne facile
    L-dedans!

LE DIABLE.

                Dchirons! Il faut en faire mille
    Et trois...

DON JUAN.

            Car je tenais  flairer le remords.

LE DIABLE.

    Dchirons!

DON JUAN.

                Les lions ne touchent pas aux morts.
    Je ne touchais qu'aux chairs qui sentent encor l'me.
    Tiens!  nous deux, nous dchirons toute la femme!

LE DIABLE.

    Je vois que l'alphabet tout entier vous aima,
    Depuis A jusqu' Z...

DON JUAN.

                            Je tiens le Z... Zulma.
    Il reste encor du B. L... les quatre Brigittes...
    C'est fini.

LE DIABLE.

                Maintenant...

[D'un geste d'escamoteur, il fait brusquement apparatre un petit
violon.]

DON JUAN.

                            Quoi! tu prestidigites?

LE DIABLE.

    J'ai toujours dans ma poche un petit violon...
    Le vieux montreur est un matre de danse... _et lon
    Lon la!_... qui fait tourner jusqu'aux feuilles dormantes...
    Chante, toi dont, la nuit, le diable va jouant,
    Violon fait du bois dont on fait les amantes,
    Sous l'archet fait du bois dont on fait les Don Juan!

Tout en jouant, il parle aux petits morceaux de papier, qui se mettent
 frmir mystrieusement.

    Dansez, petits dbris d'une vie enivre!
    Gavotte...

DON JUAN.

                Qu'as-tu donc  danser comme un fol?

LE DIABLE.

    C'est la Gavotte de la Liste Dchire...
    Soulevs par vos noms, palpitez sur le sol!

DON JUAN, regardant tourner les morceaux de la liste.

    O vont-ils? O vont-ils?

LE DIABLE.

                            Je crois qu'ils ont envie
    De s'envoler! Ah! ah! Si vous vous envolez,
    Papillons que devait devenir cette vie,
    Envolez-vous, blancs, blancs, sur la lagune! allez!...

Les dbris ont tourbillonn dans l'air, et, s'parpillant au loin comme
une neige, ils retombent sur l'eau.

    Farandole...--Et soudain, sur l'eau qu'un souffle moire,
    Chacun des doux morceaux qui porte un nom charmant
    Grandit! grandit! s'allonge en silhouette noire,
    Devient une gondole, et glisse lentement!

A ce moment des gondoles apparaissent sur la lagune.

DON JUAN.

    Quelle est cette flottille trange?

LE DIABLE.

                                        Barcarolle!
    N'tant qu'un bercement, qu'une treinte et qu'un deuil,
    Chacun de tes amours n'tait qu'une gondole;
    Regarde-le passer, barque, alcve et cercueil!

DON JUAN.

    Oh! comme mes amours vont vite au clair de lune!

LE DIABLE.

    Vois-les s'entrecroiser, aigus, sombres, troits...

DON JUAN.

    Des gondoles encore!

LE DIABLE.

                            Elles sont mille et une!
    Elles sont mille et deux! Elles sont mille et trois!

[Aux gondoles, qu'on voit dj se rapprocher de la terrasse.]

    Venez! venez!...

DON JUAN.

                    Chacune est un astre qui rode!

LE DIABLE.

    ... Gondoles dont mon geste est le seul gondolier!
    Veux-tu que cette longue au fanal d'meraude
    Dpose son fantme au bas de l'escalier?

DON JUAN, tressaillant.

    Comment?

LE DIABLE.

            Dois-je hler le fanal d'amthyste?

DON JUAN.

    Ces prestiges flottants ne sont pas vides?

LE DIABLE.

                                                Non.
    Chaque gondole, tant un morceau de la liste,
    Porte une ombre de femme close de son nom!
    Toutes sont l! Car, plus puissant que Paracelse,
    J'ai ddoubl leur vie ou rveill leur mort.
    Laquelle, se levant des coussins noirs du felse,
    Veux-tu voir, sur le quai, poser son soulier d'or?

DON JUAN.

    Plusieurs!

LE DIABLE, criant, pench vers l'eau.

            Hop! dbarquez!

DON JUAN, prenant le candlabre de vermeil, va se poster immobile au
haut de l'escalier.

                            Ils montent, les fantmes!

Des femmes, une  une, apparaissent au haut de l'escalier mergeant de
l'ombre.

LE DIABLE.

    Tous du grand masque blanc de Venise masqus!

DON JUAN.

    Souliers blancs, sur le marbre crasez des aromes!

Et, posant la girandole, il se jette dans un fauteuil.

LE DIABLE, gambadant et jouant du violon.

    Hop! dbarquez!

UNE OMBRE.

                    Bonsoir, Don Juan!

LE DIABLE.

                                    Hop! dbarquez!

Des femmes, lentement, toutes pareilles, avec le grand manteau, le
masque et l'ventail, continuent d'merger.

DON JUAN.

    C'est le dbarquement de Cythre!

LE DIABLE, redescendant,  Don Juan, tout en jouant toujours.

                                        Et, remarque,
    Peint par l'inquitant Longhi, pas par Watteau!
    Il n'est plus l, le doux Watteau, quand on dbarque!

DON JUAN.

    Les ombres d'argent bleu montent l'escalier d'eau!

LE DIABLE.

    Chacune exactement sur l'autre se compose,
    Rsumant tout l'amour dans son frle attirail:
    Le masque, le manteau, l'ventail et la rose...

DON JUAN.

    La rose, le manteau, le masque et l'ventail!

Toute la scne est envahie d'Ombres qui ne cessent de dbarquer.


SCNE VII

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES

TOUTES LES OMBRES.

    Bonsoir, Don Juan!

DON JUAN, galamment, aux Ombres.

                    Vous offrirai-je quelque chose?
    Une glace? un beau fruit? le plus lger gteau?
    Et, tout en vous laissant l'ventail et la rose,
    Puis-je vous enlever le masque et le manteau?

LE DIABLE, vivement, et frappant schement de l'archet le bois du
violon.

    Non!

Don Juan se lve, regardant le Diable avec surprise. Celui-ci reprend
plus doucement, en saluant:

        Mais dans le manteau chacune restant close,
    Derrire l'ventail, en trois mots, te fera
    Le portrait de son me en effeuillant sa rose,
    Et si tu dis son nom le masque tombera!

UNE OMBRE.

    Moi...

Elle continue  l'oreille de Don Juan.

DON JUAN.

        Tout bas?

LE DIABLE.

                A moins que l'on ne trouve une femme
    Pouvant se raconter tout haut!

DON JUAN, caressant la main de l'Ombre.

                                    Vous...

LE DIABLE.

                                        Rien que l'me!
    Pas de chair!

DON JUAN,  l'Ombre.

                Chaque fois, un remords rgulier?
    Vous avez toujours eu la vertu d'escalier,
    Lucile!

UNE OMBRE.

            Ah! le charmeur!

DON JUAN.

                            Tu vois que c'est facile!

LA MME OMBRE.

    Rien qu'en disant: Lucile...

DON JUAN.

                            Oui, je dis bien: Lucile.

L'OMBRE.

    Vous me persuaderiez que je la suis...

DON JUAN.

                                            Quoi?

LA MME OMBRE.

                                                Non!

DON JUAN.

    Mais...

UNE AUTRE OMBRE.

        Moi?...

DON JUAN.

            Vous...

[Il veut encore prendre la main de l'Ombre.]

LE DIABLE, lui donnant un coup d'archet sur les doigts.

                Pas de chair!

DON JUAN.

                            Oh! je sais votre nom!
    Vous... vous... vous... Quelle erreur voudrait-on que je fisse?
    Vous... c'est vous, vous savez... soir de feu d'artifice...
    Dans la foule on perdit votre mre et son chien...

LA MME OMBRE.

    Oui, je me tenais mal...

DON JUAN.

                            Mais je vous tenais bien,
    Suzanne!

LA MME OMBRE.

                Non!

DON JUAN.

                    Comment? Mais ces dtails...

LE DIABLE.

                                            Sommaires.

DON JUAN.

    C'est vrai que dans ma vie il y eut tant de mres,
    Tant de chiens et tant de feux d'artifice!...

UNE AUTRE OMBRE.

                                                Moi?...

DON JUAN.

    Vous... vous... vous... vous... Comment? Due un peu? Pourquoi?
    On ne fait jamais bien l'amour sur une cime:
    Votre Altesse toujours fut trop srnissime!

LA MME OMBRE.

    Non!

UNE AUTRE OMBRE.

        Moi?...

DON JUAN.

            Vous... Bellaggio... Villa des Anthmis...
    Miss Ethel...

LA MME OMBRE.

                Non!

DON JUAN.

                    Comment?

LE DIABLE.

                            Pas plus Ethel... que Miss!

DON JUAN.

    Attendez donc... Ce coeur nostalgique, o donc l'ai-je?...
    Ah! c'est la fille du concierge du collge!

LA MME OMBRE.

    Non!

UNE AUTRE OMBRE.

        Moi?...

DON JUAN.

            Ce coeur crevant comme un oeillet trop gros...
    Ah! c'est mon petit soir de course de taureaux,
    Conchita!

LA MME OMBRE.

                Non!

UNE AUTRE OMBRE.

                    Moi?...

DON JUAN.

                        Ah! cette fois-ci...

LE DIABLE.

                                            Qui est-ce?

DON JUAN.

    Ma tante... qui fut si jalouse de ma nice!

LA MME OMBRE.

    Non!

DON JUAN.

        Par exemple!

Il coute une autre Ombre.

                    Ah! vous... Ce mot vous divulgua:
    Dmasquez votre nez kalmouck, princesse Olga!

L'OMBRE.

    Non!

DON JUAN.

        Comment?

UNE AUTRE OMBRE.

                Moi?...

DON JUAN.

                    Lucy... Vous avez lu Brantme.

LA MME OMBRE.

    Non...

DON JUAN, la repoussant.

        Oh!

LE DIABLE.

            Tu ne vas pas m'abmer un fantme!

DON JUAN.

    On me trompe!

LE DIABLE.

                On te dit la vrit.

DON JUAN, prtant l'oreille  une Ombre.

                                            Eh bien?

Au Diable.

    Elle ne me dit rien?

LE DIABLE.

                            C'est qu'il n'y avait rien!

DON JUAN.

    Luce... Anne... Emma... Zo... Berthe... Emmeline...

LE DIABLE.

                                                Cherche!

UNE AUTRE OMBRE.

    Moi?...

DON JUAN.

        Vous? Il est tourn... Vous, tendez-moi la perche!
    tez ce masque!

[L'Ombre te son masque, et apparat encore masque.]

                    Un autre?

[Et, sans se dmasquer, elle te successivement plusieurs masques.]

                            Un autre? Un autre? Elle a
    Encor?... toujours?...

LE DIABLE.

                    Toujours. Elle est de celles-l
    Qui pour visage n'ont que des couches de masques.

DON JUAN.

    Mais je ne suis pas gris! Le vin est dans les flasques!
    J'ai peur de tous ces yeux qui me regardent droit!
    Oh! les yeux, ce n'est pas de la chair, j'y ai droit!
    Les yeux vont m'clairer!... L'obscurit redouble?
    Ils ne sont plus nigmatiques?

LE DIABLE.

                                    a te trouble?

DON JUAN.

    C'est difficile  reconnatre!

LE DIABLE.

                                    Oui, sans la peau.
    Sans les cheveux, et mme un peu sans le chapeau!

DON JUAN.

    Je ne retrouve pas ces regards de bacchantes!

LE DIABLE.

    Les bacchantes n'taient peut-tre pas frquentes!

DON JUAN.

    C'est la premire fois qu'il me semble les voir,
    Ces yeux simples et grands!

LE DIABLE.

                            C'est qu'elles ont, ce soir,
    Avec le vrai regard qui vient de leurs aeules,
    Les yeux qu'elles avaient quand elles taient seules!

DON JUAN.

    Tu mens!

LES OMBRES, [riant.]

            Ah! ah! ah! ah!

DON JUAN.

                            Oui, oui, riez, riez!
    Je savais bien enfin que vous vous trahiriez!
    On reconnat la gorge au rire! et l'on peut dire...
    Mais quel rire, ce soir, ont-elles donc?

LE DIABLE.

                                            Le rire
    Qu'entre elles quelquefois peut-tre elles ont eu,
    Mais qui ne fut jamais d'aucun homme entendu!

DON JUAN.

    Non, je le connaissais!

LE DIABLE.

                            Ah! ah! un tre! un tre!
    Est-ce qu'on le connat? Est-ce qu'on peut connatre?

DON JUAN.

    Il a beau gambader comme un singe, il a beau...
    Je les reconnatrai... je prendrai le flambeau...

UNE OMBRE.

    Ah!

DON JUAN.

        Ce rire, l-bas, si mchamment fantasque...
    Archangela Tarabotti, la Mongasque!

LA MME.

    Non!

[De nouvelles Ombres arrivent sans cesse.]

DON JUAN.

        Il en vient encor!

LE DIABLE.

                            Dbarquez!

DON JUAN.

                                        Terre et cieux!
    J'en connaissais bien une! Allons, donnez vos yeux!
    Je vous dis de donner vos yeux!... Non, plus un rire!
    Elvire est parmi vous: je l'ai connue, Elvire!

LE DIABLE.

    Cherche donc!

DON JUAN.

                Je prendrai le grand flambeau dor...

[Il saisit le flambeau.]

LE DIABLE.

    Cherche!

DON JUAN.

        Et toute la nuit, s'il faut, je scruterai,
    Promenant la lumire  hauteur de vos ttes,
    Ces deux gouffres troits au fond desquels vous tes!

LE DIABLE.

    Chante, mon violon.

DON JUAN.

                            Oh!

LE DIABLE.

                                Pourquoi ces fureurs?
    Cherche!

DON JUAN.

        Oui, toute la nuit... Doucement! Mes erreurs
    Ne comptent pas. C'est maintenant que je commence.
    Ces yeux de drame... Olga?

L'OMBRE.

                            Non!

DON JUAN, [s'adressant  une autre Ombre.]

                                Ces yeux de romance...
    Lucy?

L'OMBRE.

            Non!

DON JUAN.

                Doucement... Si l'on recommenait?
    Ces yeux-l... Doucement... Ces yeux-l... c'est... c'est... c'est...

[Et Don Juan, d'Ombre en Ombre, cherche. Le rideau tombe lentement.]




DEUXIME PARTIE

[Mme dcor. Le jour commence  poindre. Don Juan, dans la foule des
Ombres, cherche toujours en prononant des noms.]


SCNE PREMIRE

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES, puis L'OMBRE BLANCHE

DON JUAN.

    . . . . . . . . . .

LE DIABLE.

                                            L'Aurore
    Va-t-elle te trouver cherchant la Femme encore,
    Diogne de pourpre au flambeau de vermeil?

DON JUAN.

    Oh!

Il jette le candlabre.

        Et dans tous ces bras j'ai got le sommeil!

LE DIABLE.

    Oui...

DON JUAN.

        J'ai lanc des noms toute la nuit!... et j'erre
    D'trangre...

Il essaie une dernire fois.

                    Lucile?

UNE OMBRE.

                                Non!

DON JUAN.

                                    ... en trangre!
    Comme un vol effrayant j'entends s'entre-croiser
    Tous ces noms dont pas un ne sait o se poser!
    Nous nous sommes aims, pourtant?

LES OMBRES.

                                    Nous nous aimmes!

DON JUAN.

    Je suis seul au milieu de la fort des mes.
    Elles sont toutes l. J'ai cherch! J'ai cherch!
    De sorte que, ma vie ayant toujours lch
    Pour l'amour dans lequel on ne peut se connatre
    L'amiti dans laquelle on se connat peut-tre,
    Je mourrai sans avoir un seul tre connu!

LE DIABLE.

    Tu n'as rien vu! Tu n'as rien su! Tu n'as rien eu!

UNE OMBRE.

    Pcheur qui veux la perle et qui jamais ne plonges,
    Tu n'as eu que ce qu'on a vite...

DON JUAN.

                                        Vos mensonges!

UNE AUTRE OMBRE.

    Depuis quand est-ce la vrit qu'il vous faut?
    Mais la Femme, quand l'Homme a dit le premier mot,
    Connat dans quel mensonge il veut qu'elle l'embarque!

UNE AUTRE.

    Tu voulais un bas bleu: j'ai parle de Ptrarque.

UNE AUTRE.

    La femme trange tant ton dsir du moment,
    J'eus ce je ne sais quoi qu'on fait je sais comment.

UNE AUTRE.

    Je vis que vous cherchiez la pecque de province:
    Et j'avalai ma bouche afin qu'elle ft mince.

UNE AUTRE.

    Sentant qu'il vous fallait qu'un bonheur ft fltri,
    Je souris devant vous un soir  mon mari.

UNE AUTRE.

    Car l'homme ayant cr les Agns, les Omphale,
    tre femme consiste  resservir au mle,
    A l'heure o le dsir ne le rend pas malin,
    L'ternel fminin, ouvrage masculin!

LE DIABLE.

    Donc, tu n'as frquent que quelques logogriphes...
    Et je peux t'emporter maintenant!

DON JUAN.

                                        Bas les griffes!
    Avaient-ils moins conquis les Indes, mes aeux,
    Parce que les Indiens restaient mystrieux?

LE DIABLE.

    Donc, possder?...

DON JUAN.

                    C'est dominer. Mon nergie
    A satisfait l'esprit que la thologie
    Appelle l'esprit de... de...

LE DIABLE.

                                De principaut.

DON JUAN.

    J'ai domin, ceci ne peut plus m'tre t.
    Prince en qui Machiavel  l'Artin s'allie...

LE DIABLE.

    Ce que c'est que d'avoir pass par l'Italie!
    Bon petit Andalou sensuel et lger,
    Comme tu t'encombras, en croyant voyager,
    De ce que chaque peuple ajoute  la luxure!

DON JUAN.

    J'ai corrompu.

LE DIABLE.

                    C'est l ta gloire la plus sre?

Aux Ombres.

    Quand etes-vous du crime un dsir conscient?

LES OMBRES.

    Le premier jour!--Le premier soir!--En te voyant!
    --Avant de t'avoir vu j'en avais eu l'ide.
    --C'est quand je t'eus choisi que tu m'as regarde.

DON JUAN.

    Il est des vierges...

LE DIABLE.

                        Oui, l'on nomme ainsi, je sais,
    Celles qui font leur choix avec les yeux baisss.

DON JUAN, bondissant vers les Ombres.

    Mais je vous sduisis!

UNE OMBRE.

                            Quand nous t'y dcidmes!

DON JUAN.

    Par?...

UNE AUTRE OMBRE.

        Le signe.

PLUSIEURS.

                    Le signe.

DON JUAN.

                            Il est de grandes dames.

UNE AUTRE OMBRE.

    Ce sont celles qui font le geste plus petit!

DON JUAN.

    Mais...

LES OMBRES.

        Souviens-toi: tout!--Rien!...--Un flacon trop senti!...
    --Une fleur que l'on casse...--Un enfant qu'on embrasse...
    --Un rire qui s'espace...

LE DIABLE.

                            --Un silence o je passe...

DON JUAN.

    Mais alors?...

LES OMBRES.

                Souviens-toi!

DON JUAN.

                            Non, c'est faux! vous mentez!

UNE OMBRE.

    Tu nous as firement dict nos volonts!

DON JUAN.

    Il est des Cendrillons  la fuite perdue...

UNE OMBRE.

    Avec, toujours, un peu de pantoufle perdue!

UNE AUTRE.

    Tes chelles, Don Juan, ne seraient-elles pas
    Des toiles d'araigne auxquelles tu grimpas?

DON JUAN, avec un rire amer.

    Quoi! j'ai pass ma vie?...

LE DIABLE.

                            A croire t'introduire
    Dans des coeurs o je t'attendais...

DON JUAN.

                                    Alors, sduire?

LE DIABLE.

    Oh! comme j'ai sduit l'aimant! se dit le fer.

UNE AUTRE.

    Vous n'tes que celui qu'on s'est le plus offert!

UNE AUTRE.

    Qu'on se passe en riant!

UNE AUTRE.

                            O donc est-il? Un gage!

DON JUAN.

    Je me suis cru le loup de la fort sauvage,
    Et je n'tais que le furet du Bois-Joli!

TOUTES LES OMBRES chantant autour de Don Juan.

            Il court, il court, le furet,
            Le furet du bois, mesdames!...
            Il court, il court, le furet,
            Le furet du Bois-Joli!

LE DIABLE, tapant de son archet sur le coeur d'un fantme.

            Il a pass par ici!

Sur le coeur d'un autre.

            Il repassera par l!...

Et se jetant brusquement sur Don Juan:

    Et je t'emporte, dupe, humili, modeste...

DON JUAN, se dgageant.

    Pas encore!

LE DIABLE, reculant et le regardant.

                Il te reste un orgueil?

DON JUAN, s'adossant, les bras croiss, au haut fauteuil.

                                    Il me reste...

LE DIABLE.

    Ah! tu veux te reprendre?

DON JUAN.

                            Ah! tu veux me nier?

Il chancelle, passe la main sur son front en sueur et se dit tout bas:

    C'est ici mon plus grand duel.

LE DIABLE.

                                    Et le dernier!
    Quel est cet orgueil neuf?

DON JUAN.

                            Celui du fer!

LE DIABLE.

                                            Qu'on lime!

DON JUAN.

    Qui sent qu'il doit avoir quelque vertu sublime
    Pour qu' tous les mtaux l'ait prfr l'aimant!

LE DIABLE, redevenu doux.

    Donc, il te reste d'avoir plu?

DON JUAN.

                                    Terriblement!
    Comment veux-tu qu'au doute un tre s'abandonne
    Qui sent sa profondeur au vertige qu'il donne?
    Plaire est le plus grand don pour l'homme!

LE DIABLE.

                                        _Chi lo sa?_
    Le ddain d'une sotte a cr Spinoza,
    Et c'est son nez cass qui nous vaut Michel-Ange!

DON JUAN.

    Plaire est le plus grand signe, et c'est le plus trange.

LE DIABLE.

    Demande-leur pourquoi tu leur plaisais...

DON JUAN,  une Ombre.

                                            Vous?

L'OMBRE, s'avanant avec un petit rire.

                                                Moi?

DON JUAN, tout d'un coup.

    Non! Peut-tre il vaut mieux ne pas savoir pourquoi!

LE DIABLE, la main dj sur lui.

    Ah! tu trembles?

DON JUAN,  l'Ombre.

                    Parlez.

L'OMBRE.

                            Pour un parfum...

DON JUAN.

                                            D'abme?

L'OMBRE.

    De tabac blond, d'alcve et de salle d'escrime.

UNE AUTRE.

    Pour les raisons qui font qu'aux hommes tu dplus.

UNE AUTRE.

    Parce que c'est de toi que l'on rougit le plus.

UNE AUTRE.

    A cause que la femme est ton mtier.

UNE AUTRE.

                                            A cause
    Qu'on ne te sent jamais occup d'autre chose.

UNE AUTRE.

    Pour l'orgueil d'affronter tant de comparaisons.

UNE AUTRE.

    Pour ton affreuse habilet.

PLUSIEURS AUTRES.

                                    Pour les faons
    Dont tu dcoiffes!--Dont tu mens!--Dont tu rhabilles!

UNE AUTRE, d'une voix sombre.

    Car la femme a Don Juan comme l'homme a les filles!

LE DIABLE.

    Eh bien, s'il peut suffire, au moment que l'on meurt,
    D'avoir, Prince Charmant, t ce vil charmeur,
    Si cette gloire-l te plat...

DON JUAN.

                                    Je la dteste!

LE DIABLE.

    Que te reste-t-il donc?

DON JUAN.

                            Il me reste... il me reste...
    Ah! je sens qu'on va tout m'arracher peu  peu!

LE DIABLE.

    Avant de le rtir je plume l'Oiseau Bleu!

DON JUAN.

    Il me reste l'intrpidit. Je me moque
    De tout, et qu'on m'ait pris pour un tre quivoque:
    Je sais le secoueur de torche que j'tais.
    C'est vous qui me preniez, c'est moi qui vous quittais!

LES OMBRES.

            Il a pass par ici,
            Il repassera par l!

DON JUAN.

    Il ne repasse pas, celui qui se surpasse
    En s'arrachant sans cesse  l'habitude basse,
    Et qui, n'obissant jamais qu' son instinct,
    Fait dangereusement bondir un grand destin
    Par-dessus toutes les morales sottisires!
    Crois-tu que, transgresseur de toutes les lisires,
    J'ai bien couru ma vie, hein! sans rgie et sans loi...

LE DIABLE.

    Je crois que tu lis trop ce qu'on crit sur toi!

DON JUAN.

    Et que j'ai bien fourni pendant dix ans de suite
    Cette course en avant...

LE DIABLE.

                            Qui n'tait qu'une fuite!

DON JUAN.

    Moi, peur?

LE DIABLE.

            De t'arrter, oui!

DON JUAN.

                                Peur?

LE DIABLE.

                                    D'aimer un jour!
    Le hros de l'amour fuyait devant l'amour!

DON JUAN.

    Peur?

LE DIABLE.

        D'tre le premier au rendez-vous.

UNE OMBRE.

                                            D'attendre.

DON JUAN.

    Moi, l'insolent joyeux!...

UNE AUTRE.

                            Qui tremblait d'tre tendre!

DON JUAN.

    Qui chantait dans l'amour!

UNE AUTRE.

                            Comme on siffle la nuit!

UNE AUTRE, de plus en plus haut.

    Vous avez fui de femme en femme, comme on fuit
    D'arbre en arbre devant un archer qu'on redoute!

UNE AUTRE, d'une voix aigu.

    De chaque nouveau corps rencontr sur sa route
    Il s'est fait un rempart contre quelque ancien coeur!

UNE AUTRE.

    Il avait peur!

TOUTES, criant.

                    Il avait peur!

UNE AUTRE, gravement.

                                    De la douleur!

UNE AUTRE.

    Du ciseau de douleur que, pour sculpter son me,
    L'homme a presque le droit d'exiger de la femme!

UNE AUTRE.

    Lche, qui promenas sous le ciel escroqu
    La honte d'une tempe o rien ne s'est marqu!

TOUTES.

    Lche!

DON JUAN, montrant le poing aux Ombres.

        Oui, vous m'insultez, folles et rancunires
    De n'avoir jamais pu vous enfuir les premires!

LE DIABLE, abattant la main sur son paule.

    Donc, c'est cela qui fut ta surhumanit:
    Savoir fuir le premier?

DON JUAN, se redressant.

                            Non.

LE DIABLE.

                                Qu'as-tu donc t?

DON JUAN.

    Oh!

LE DIABLE, le secouant dans un rire de triomphe.

        Dans quel sens vas-tu sur toi-mme te tordre
    Pour trouver un destin o ne fut qu'un dsordre?
    Cherche! Il n'y a plus rien qui te reste?

DON JUAN, essayant de se redresser.

                                        Il y a...

LE DIABLE, ironique.

    Bataille encor?

DON JUAN, se remettant debout, avec dsespoir.

                    Bataille!

LE DIABLE, froidement.

                            En grec, _Agonia_!

DON JUAN, se redressant.

    Mon agonie empoigne une fiert nouvelle.

LE DIABLE, souriant.

    Tu changes de bton comme Polichinelle!

DON JUAN.

    Il y a que je fus toujours, frocement,
    L'homme qui prend la femme  l'autre homme: l'amant!
    Je n'ai jamais pli quand on nommait un homme!

LE DIABLE.

    Pour te faire plir, il suffit que l'on nomme...

DON JUAN.

    Qui?

LA MOITI DES OMBRES.

        Romo!

L'AUTRE MOITI.

                    Tristan!

DON JUAN.

                            Ah! taisez-vous!

LES OMBRES,  droite.

                                            Tristan!

LES OMBRES,  gauche.

    Romo!

UNE OMBRE.

                Les amants, c'est eux! Toi, profitant
    Des langueurs par ces noms dans nos mes laisses,
    Maraudeur, tu n'as fait qu'achever des blesses!

DON JUAN.

    Ce n'est pas vrai! Mon nom est dans vos souvenirs...

UNE OMBRE.

    Le nom de nos baisers, mais pas de nos soupirs!

DON JUAN.

    Oh!

LES OMBRES.

        Romo!--Tristan!

UNE OMBRE.

                            Ah! mme lorsqu'on t'aime,
    C'est eux qui sont les dieux, car c'est eux qu'on blasphme!

LES OMBRES.

    Romo!

UNE OMBRE.

                Va! poursuis le rival immortel!

LES OMBRES.

    Tristan!

UNE OMBRE.

            Tu ne peux pas les tuer en duel,
    Ceux-l!

DON JUAN.

            Vous tairez-vous?

UNE OMBRE.

                            Leur gloire t'importune!
    Tu n'as eu que toutes les femmes,--mais pas une!

DON JUAN.

    Mais j'ai, du moins,--ceci ne peut pas m'tre pris,--
    Fait les femmes souffrir...

LE DIABLE.

                            O tu n'as rien compris!

DON JUAN.

    Bah! qu'importe? Comme Attila les paysages,
    J'ai, sans les dchiffrer, ravag les visages!
    Du plus puissant des dieux je reste le flau!
    Hein! c'est plus que Tristan? c'est plus que Romo?
    L'amour, c'est l'un qui souffre et l'autre qui regarde,
    Et je fus toujours l'autre, et, cela, je le garde!
    Voir pleurer d'un oeil froid!

LE DIABLE.

                            Ce que c'est que d'avoir
    Pass par l'Angleterre!

DON JUAN.

                            On compte son pouvoir.

LE DIABLE.

    Fais la qute!

DON JUAN.

                    Comment?

LE DIABLE, [prenant sur la table une coupe et la lui tendant.]

                            Prends cette frle vasque.
    Chaque spectre d'amour porte, au coin de son masque,
    Ce soir, comme un bijou, son plus grand pleur durci:
    Qute, et l'on entendra dans la coupe...

DON JUAN, qutant.

                                            Merci.

LE DIABLE.

    ... Le pleur cristallis tinter comme une offrande.

DON JUAN.

    Pour l'me de Don Juan! Le Diable vous le rende!
    Merci!

LE DIABLE.

            Pour abrger, larmes...

DON JUAN.

                                    Merci beaucoup!

LE DIABLE.

    Venez toutes tomber dans la coupe d'un coup!

DON JUAN.

    Merci!--La coupe est pleine! Elle tincelle! Lune,
    Ma vieille associe, argente ma fortune!
    J'ai tir tout cela des femmes!

Parlant aux pleurs.

                                        Tu souffrais?
    Tu souffrais?

[Au Diable.]

                Dans l'enfer ces pleurs me tiendront frais!
    C'est pour moi qu'il y eut tout cela sur des joues!

LE DIABLE.

    Donc, c'est avec cela, maintenant, que tu joues?

DON JUAN.

    Que je gagne, Dmon! Pour ceux de ton mtier,
    Une coupe de pleurs c'est presque un bnitier!

LE DIABLE.

    Oui... le Diable se brle en touchant une larme.

Il fouille dans les poches de son grand habit.

    Mais j'ai sur moi...

Il sort une lentille norme monte d'acier noir.

DON JUAN.

                    Quoi donc?

LE DIABLE.

                            La loupe. C'est mon arme.

Il se met  ranger les pleurs sur la table.

    Nous mettrons l les vrais, les purs, les sans dfauts;
    Et l, les faux.

DON JUAN, sursautant.

                    Comment, les faux?

LE DIABLE, poussant les pleurs avec sa loupe.

                                    Faux. Faux. Faux. Faux.

DON JUAN.

    Et a?

LE DIABLE.

            a, c'est un pleur qu'un retour improviste
    Aurait trouv riant avec sa camriste.

DON JUAN.

    Ce gros-l?

LE DIABLE.

                Fut vers pour un chapeau manqu;
    Mais par un virement on te l'a rappliqu.

DON JUAN.

    Ces deux larmes si longues?...

LE DIABLE.

                                Peuh!...

DON JUAN.

                                    Tu le dcrtes!

Il en saisit une tout d'un coup.

    Ah!... quelles sont les plus limpides?

LE DIABLE.

                                        Les secrtes!

DON JUAN, lui montrant celle qu'il tient.

    Une secrte, tiens!

LE DIABLE.

                            Non. Je peux la toucher.
    C'est une qu'on a fait semblant de te cacher.
    D'o vient que tous ces pleurs, ceux mme o souffre une me,
    Je les touche?...

UNE OMBRE.

                    C'est qu'ils taient dans le programme.

DON JUAN.

    Hein?

L'OMBRE.

        Quand on prend Don Juan, mon cher, c'est pour s'offrir
    Le luxe de savoir comment il fait souffrir!

UNE AUTRE.

    Et le got que prendront nos larmes sur sa bouche!

UNE AUTRE.

    Il n'est pas tonnant que le Diable les touche,
    Des pleurs o le plaisir entre pour un carat!

UNE AUTRE.

    Les larmes qu'on voulut qu'un cruel nous tirt,
    Ce sont des larmes...

DON JUAN.

                        Qu'on dvore!

UNE OMBRE.

                                        Qu'on dguste!

LE DIABLE.

    Ovide savait a dj du temps d'Auguste!

UNE AUTRE.

    Sur le programme, avec les bonbons et les fleurs...

LE DIABLE.

    Des pleurs dont on jouit ne sont pas de vrais pleurs!
    --Eh bien, te reste-t-il quelque sceptre de paille?
    Cherche! Cherche!

DON JUAN.

                    Ce cri rpt qui me fouaille
    Me l'apprend, quelle fut ma grandeur: j'ai cherch!
    J'tais celui qui croit qu'un trsor est cach,
    Qu'une fleur bleue existe au haut d'une montagne...

LE DIABLE.

    Ce que c'est que d'avoir pass par l'Allemagne!

DON JUAN.

    Mais quand on trouve, c'est qu'on n'avait pas rv!

LE DIABLE.

    Donc, ce fut ta grandeur de n'avoir pas trouv?

DON JUAN.

    Oui.

LE DIABLE.

        Ay!

DON JUAN.

            Qu'est-ce?

LE DIABLE.

                En posant la main sur cette table,
    Je viens de me brler...

DON JUAN.

                            Oh!

LE DIABLE.

                                Elle est vritable!

DON JUAN.

    Qu'est-ce que c'est que a?

LE DIABLE.

                            C'est une larme, a!

DON JUAN.

    Oh! de blancheur, toi-mme, elle t'claboussa!

LE DIABLE.

    Viens la voir!

[Tous deux se penchent sur la larme.]

                Pour Rembrandt, hein, quel sujet de toile
    Deux profils de damns penchs sur une toile!

DON JUAN.

    Une femme aurait pu laisser tomber?...

UNE VOIX, qui est celle de l'Ombre Blanche.

                                            Oui!

DON JUAN.

                                                Bah!

Un fantme plus blanc et plus argent s'avance en glissant.

L'OMBRE BLANCHE.

    Celle qui comme un pleur elle-mme tomba!

DON JUAN.

    Comme un pleur?

L'OMBRE BLANCHE.

                De piti.

DON JUAN.

                            Sur ta vertu qu'on froisse?

L'OMBRE BLANCHE.

    Non. Sur ton angoisse.

DON JUAN.

                        Ah?

L'OMBRE BLANCHE.

                            Car tu n'es qu'une angoisse!
    Une angoisse, malgr l'orgueil que tu cabras,
    Une angoisse qui veut autour d'elle des bras!

DON JUAN.

    Qui donc es-tu, qui mets un astre sur ta faute?

L'OMBRE BLANCHE.

    Je suis celle qui dit ce qu'elle est  voix haute.

DON JUAN.

    Ton esprit?

L'OMBRE BLANCHE.

                C'est mon coeur!

DON JUAN.

                            Ton me?

L'OMBRE BLANCHE.

                                        C'est mon coeur!

DON JUAN.

    Tes sens?

L'OMBRE BLANCHE.

            C'tait mon coeur!

DON JUAN.

                            Quel est ton nom, Blancheur?

L'OMBRE BLANCHE.

    Je suis celle qui dit son nom, mais  voix basse.

Elle murmure un nom  l'oreille de Don Juan.

DON JUAN.

    Je ne me souviens pas de ce nom plein de grce.

L'OMBRE BLANCHE.

    Je suis celle qui se dmasque simplement.

[Elle te son masque.]

DON JUAN.

    Je ne reconnais pas ce visage charmant.
    Tu t'es donne  moi?

L'OMBRE BLANCHE.

                            Quand tu m'as dsire.

DON JUAN, cherchant, la main sur le front.

    Quel jour? Dans quel pays?

Il fouille machinalement dans son pourpoint.

                            Ma liste est dchire!

LE DIABLE, souriant.

    J'en ai toujours un fac-simil...

Il a tir vivement d'une de ses poches un trange portefeuille, d'o
ses longs doigts cueillent une autre liste qu'il prsente avec grce 
Don Juan.

DON JUAN, saisissant la liste.

                                        Donne!

Il se met  chercher.

                                                Non?
    Non?... Je l'ai rencontre... Elle existe... et son nom?

LE DIABLE.

    Cherche!

DON JUAN, avec une nervosit croissante.

            Son nom... son nom... son nom... Ah! que c'est triste!
    C'est le seul que je n'ai pas crit sur la liste!

LE DIABLE.

    Tu n'en oublias qu'une...

DON JUAN,  l'Ombre blanche.

                            Et c'est toi!

L'OMBRE BLANCHE.

                                        Que veux-tu!...

LE DIABLE.

    Chercheur qui trouves sans savoir, t'ai-je abattu?

DON JUAN.

    J'ai calligraphi les noms des moindres folles,
    Et... Mais quand tous ces noms devenaient des gondoles,
    De quoi donc es-tu ne, alors, au flot tremblant?

L'OMBRE BLANCHE.

    La liste dchire avait un morceau blanc!

DON JUAN, se relevant tout  coup.

    Mais je n'ai laiss fuir--est-ce de quoi m'abattre?--
    L'idal qu'une fois, du moins, sur mille et quatre!

L'OMBRE BLANCHE, qui s'est mle  la foule des Ombres  gauche.

    Qu'une fois?

DON JUAN.

                Elle a fui.

L'OMBRE BLANCHE, passant  droite.

                            Qu'une fois?

DON JUAN.

                                        Tiens! sa voix
    S'loigne?... O donc es-tu?... Pourquoi donc...

L'OMBRE BLANCHE.

                                        Qu'une fois?

DON JUAN.

    ... M'obliger, comme on suit d'arbre en arbre un bruit d'ailes,
    A poursuivre ta voix de femme en femme?

L'OMBRE BLANCHE.

                                                Pour
    T'apprendre...

DON JUAN.

            O donc es-tu?

L'OMBRE BLANCHE, reparaissant.

                            ... Que dans chacune d'elles
    Tu m'aurais pu trouver avec un peu d'amour!

DON JUAN, la saisissant.

    Tu n'existais qu'en une!

L'OMBRE BLANCHE.

                            Et j'attendais dans toutes!
    Et tu passas ta vie  passer  ct!
    Car notre coeur ne bat que lorsque tu l'coutes,
    Et tu dormais sur lui sans l'avoir cout!
    Tu l'aurais fait jaillir, la compagne suprme,
    De chacune de nous, peut-tre, en essayant...

D'AUTRES OMBRES.

    Et de moi-mme!--Et de moi-mme!--Et de moi-mme!

L'OMBRE BLANCHE.

    Elle tait dans chacune...

DON JUAN.

                            Oh! non!

L'OMBRE BLANCHE, tristement.

                                    Si!

TOUTES LES OMBRES.

                                        Si, Don Juan!

DON JUAN.

    Quel immense sanglot, submergeant leur rancune,
    Fait se tendre vers moi des bras  l'infini?

DES OMBRES.

    Elle tait dans chacune!--Elle tait dans chacune!
    --Don Johnny!--Don Johann!--Don Juan!--Don Giovanni!

LE DIABLE.

    Un attendrissement me reprendrait leur me?
    Debout, chiennes! rentrez dans votre haine! Hol!

Il redescend.

    Comme l'Homme ternel et l'ternelle Femme
    Se rconcilieraient si je n'tais pas l!

DON JUAN,  l'Ombre blanche.

    J'aurais voulu t'aimer!

LE DIABLE.

                            Meurs, sachant qu'elle existe!

L'OMBRE BLANCHE.

    Non! Tant que dans ce pleur une flamme persiste,
    Don Juan peut essayer de se trouver un coeur!

LE DIABLE.

    Cherche!... Et, s'il peut aimer, je ne suis pas vainqueur!

L'OMBRE BLANCHE.

    Aime, ft ce un instant, l'ombre d'une matresse!
    Prends ma tte dans tes deux mains, comme ceci,
    Et dis: Je veux tresser... je veux tresser... je tresse
    Tous les cheveux rvs sur un seul front choisi!

DON JUAN.

    Je veux...

LE DIABLE.

            Trop tard! Tu fus trop longtemps l'adversaire.

L'OMBRE BLANCHE.

    Dis: Je m'offre  l'amour... Serre-moi bien...

DON JUAN.

                                            Je serre,
    Et je m'offre  l'amour...

LE DIABLE.

                            Comme un bretteur trop fort
    Qui pare malgr lui lorsqu'il cherche la mort!

DON JUAN.

    Non! je t'emporte enfin sur mon coeur plein de joie
    Et fidle!

TOUTES LES OMBRES, se dmasquant.

                    Fidle?

DON JUAN.

                            Ah! les masques de soie
    Sont tombs! Je vois les visages!

L'OMBRE BLANCHE.

                                        Toutes ces
    Figures que tu sais qui t'ont menti?

DON JUAN.

                                            Je sais
    Que toutes m'ont menti, que toutes... Ah!...

LES OMBRES.

                                            Fidle?

DON JUAN.

    Si toutes m'ont menti, chacune est donc nouvelle!
    Non, je n'ai plus de coeur pour une seule tant
    Qu'un visage nouveau m'intrigue...

LES OMBRES.

                                    Ah! ah!

DON JUAN,  l'Ombre blanche.

                                            Va-t'en!

Aux autres.

    Mais ne triomphez pas, je demeure invincible!

LE DIABLE.

    Donc, vous cherchiez pour ne pas trouver?

DON JUAN.

                                        C'est possible!
    Car, si j'avais trouv, je serais mort d'ennui.
    Don Juan n'a rien cherch que la recherche et lui!
    Moi, la femme n'tait que mon prtexte, en somme!
    Non, ne triomphez pas! Je vous ai prises comme,
    Pour bondir au-dessus de soi-mme plus beau,
    On prend une arme, un thyrse, une coupe, un flambeau!

UNE OMBRE.

    C'est le dernier orgueil dans lequel tu te glisses?

DON JUAN.

    Oui! Vous n'avez t que mes exaltatrices!

UNE AUTRE.

    Il se peut qu'en effet, Don Juan, nous le fussions:
    Mais alors, qu'as-tu fait des exaltations?

DON JUAN.

    Mais...

UNE AUTRE.

        Si tu pris de nous tout ce que tu racontes,
    Alors, Don Juan...

UNE AUTRE.

                    Alors, Don Juan, rends-nous des comptes!
    Qu'as-tu fait de ce soir o l'orgueil t'touffait
    Quand tu sortais de ma gondole?

UNE AUTRE.

                                    Qu'as-tu fait
    Des nuits o tu m'as d ce dlire lucide
    Dans lequel il convient qu'un exploit se dcide?

TOUTES.

    Rends-nous des comptes!

UNE OMBRE.

                        S'il est vrai que, grce  moi,
    Tu bondis au-dessus de toi-mme, vers quoi?
    Qu'as-tu fait d'immortel avec une seconde?

UNE AUTRE.

    De quelle oeuvre mes yeux font-ils une Joconde?

DON JUAN.

    Taisez-vous!

LE DIABLE.

                Cette fois, c'est le son d'un vrai cri!

UNE AUTRE.

    Dans quelle ode la rose a-t-elle refleuri
    Qu'en partant, le matin, tu cueillais dans ma haie?

DON JUAN.

    Ah! vous avez touch la plus secrte plaie!

UNE AUTRE.

    Quand prte  succomber, j'ai dit: O tu voudras!
    Quels drapeaux enlevs m'as-tu donns pour draps?

DON JUAN.

    Silence!

UNE OMBRE.

            Et de notre belle heure de Sicile,
    Qu'en as-tu fait de grand? de beau? de difficile?

LE DIABLE.

    A longs coups de regret poignardez tour  tour
    Ce coeur ambitieux dtourn dans l'amour!

UNE OMBRE.

    Les femmes t'ont aim: de ce jardin suprme
    Qu'on porte en soi sitt que l'on sent qu'on vous aime,
    Qu'as-tu fait, Boabdil gaspilleur d'Alhambras?

UNE AUTRE.

    En voyant que toujours tu sortais de nos bras,
    Les hommes t'ont ha: qu'as-tu fait de leur haine?

UNE AUTRE.

    Qu'as-tu fait d'un baiser qui, puisque j'tais reine,
    Aurait d t'obliger  devenir un roi?

UNE AUTRE.

    Qu'as-tu fait--car j'tais comdienne, moi,--
    Des souffles respirs aux voiles des lectres?

TOUTES.

    Don Juan! Don Juan!

DON JUAN.

                    Quelle est cette meute de spectres?

LES OMBRES.

    Si nous fmes pour toi ces choses, en effet...

LE DIABLE.

    Poignardez le Csar futile!

LES OMBRES.

                                        ... Qu'as-tu fait
    Du thyrse?--du flambeau?--de la coupe?--de l'arme?

L'OMBRE BLANCHE.

    Don Juan...

DON JUAN.

            Et toi aussi!

L'OMBRE BLANCHE.

                            Qu'as-tu fait de ma larme?

DON JUAN.

    Oui, ta larme sur mon angoisse avait raison.
    Les coeurs ne savent pas tous les regrets qu'ils ont!
    De tant d'occasions d'tre grand, fort ou triste,
    Je n'ai fait qu'une liste...

LE DIABLE.

                            A genoux sur sa liste!

LES OMBRES.

    A genoux! A genoux!--Ah! qu'il reste  genoux,
    Pour avoir fait de nous, en ne voulant que nous,
    La Femme qui jamais ne conduit qu' la Femme!

DON JUAN.

    J'ai froid!

UNE OMBRE.

            Pour avoir fait, de l'amour qu'il diffame,
    Un moment qui ne peut mener qu' des moments!

DON JUAN.

    Je ne me repens pas... Ah! quels sont ces tourments?
    Et l'on dit un Don Juan pour nommer la victoire
    Mais tout homme eut son jour! le jour o l'on peut croire
    Que l'on se ralise, o l'on se dit: Je suis!
    Je n'ai pas eu mon jour!

LE DIABLE.

                            Tu n'as eu que leurs nuits!

DON JUAN.

    Ah! Don Juan!... Ce n'est pas qu'au moins je me repente...
    Mais Don Juan, c'est Don Juan d'Autriche aprs Lpante!
    Pourquoi, devant la mort, veut-on se souvenir
    D'une action qui vous rattache  l'avenir?
    Je ne me repens pas... Quels sont ces feux tranges?...
    Aimes-tu donc la vie au point que tu la venges,
    Mort! et doit-il mourir, le coureur renvers,
    Brl par le flambeau qu'il n'a pas repass!

LE DIABLE.

    Eh bien, le ver est-il dans tous les fruits de l'arbre?

DON JUAN.

    Ah! si la volont sculpte des fruits de marbre,
    Si l'on peut, en faisant quelque chose de beau,
    Vaincre le ver du fruit et le ver du tombeau!...

LE DIABLE.

    Eh bien, vous suffit-il, pendant qu'on agonise,
    D'avoir sur ses reflets vcu comme Venise?

DON JUAN.

    Non! au moment qu'on meurt il faut avoir cr.
    Tu ne peux pas savoir ce que je souffre.

LE DIABLE.

                                            H! h!

DON JUAN.

    Oh! que rien de vivant de mon souffle ne vienne!
    La connais-tu, cette souffrance?

LE DIABLE.

                                        C'est la mienne!
    C'est a, l'enfer. Aucun crateur n'est l-bas.

DON JUAN.

    Tu me plains?

LE DIABLE.

                Je comprends. Plaindre, je ne peux pas.

[Voulant entraner Don Juan.]

    Allons! viens, viens! Tu es de ceux dont rien ne reste,
    Pas un mot! pas un geste!

DON JUAN.

                            Ah! si, quand mme, un geste!
    Un mot! Le fameux mot et le geste par quoi
    J'annonai la tempte au sicle! Souviens-toi
    Qu'un jour o, mon manteau jet sur mon visage,
    Je fuyais les sergents au fond d'un paysage,
    J'ai rencontr le Pauvre...

LE DIABLE.

                            Oui, parlons-en un peu.

DON JUAN.

    Il demandait un sou pour l'amour de son Dieu,
    Et j'ai dit, lui faisant d'un louis d'or l'aumne,
    Ce mot qui mit du feu dans cette pice jaune:
    Pour l'amour de l'humanit!

LE DIABLE.

                                    L'humanit!

DON JUAN.

    J'ai, le premier, ce mot dans l'histoire jet!

LE DIABLE.

    Ce que c'est que d'avoir pass par la France!

DON JUAN.

                                                Ouvre
    Ta griffe! Mon destin, cette fois, se dcouvre.
    L'avenir me devra quelque chose, je crois.
    C'est moi qui, rencontrant le Pauvre au coin d'un bois,
    L'ai dtrouss de sa rsignation! Place!
    Des libertins la Libert tient son audace!
    Je n'ai pas vainement vcu. Je peux aller
    Le retrouver, ce Pauvre!

LE DIABLE.

                            Ose donc lui parler!

[Le Pauvre apparat.]


SCNE II

DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES, L'OMBRE BLANCHE, LE
PAUVRE

DON JUAN.

    Mon or luit dans sa main qu'il semble encor me tendre...
    Spectre, que me veux-tu?

LE PAUVRE.

                            a, d'abord: vous le rendre!

[Il lui jette  la tte sa pice d'or.]

DON JUAN, chancelant, bless au front.

    Ah!

LE DIABLE.

        Tu devais prir de cette aumne-l!

DON JUAN, au Pauvre qui marche silencieusement vers lui, les mains
ouvertes.

    Mais je veux t'expliquer... La libert...

LE PAUVRE, levant son norme main.

                                            Hol!
    C'est un souci trop grand qui soudain vous occupe.

DON JUAN.

    Le Peuple...

LE PAUVRE.

                Non, Don Juan, pas plus haut que la jupe!

DON JUAN.

    Mais l'avenir...

LE DIABLE, au Pauvre.

                    touffe au gosier du menteur
    Le couplet social et revendicateur!
    Ah! ah! les dbauchs finiraient en aptres?

DON JUAN.

    Je me suis rvolt, pourtant!

LE PAUVRE.

                                    Pas pour les autres!

DON JUAN.

    Tu ne vas pas?...

LE PAUVRE.

                    Je vais t'trangler, pour avoir
    Os souiller les mots dont se sert notre espoir!

DON JUAN.

    Le second Commandeur qui retrousse ses manches?

LE PAUVRE.

    Le premier Commandeur avait les mains trop blanches
    Pour tuer le hros de ceux qui ne font rien!

DON JUAN.

    coute-moi, je peux te servir, Plbien!
    Je peux...

L'OMBRE BLANCHE.

                Oh! tant qu'il reste en ce pleur une flamme,
    Don Juan peut essayer de se trouver une me...

LE DIABLE.

    Fais vite, il va s'teindre!

DON JUAN.

                            Oui, j'ai l'audace...

LE PAUVRE, ricanant.

                                            Ah?

DON JUAN.

                                                La
    Ruse...

LE PAUVRE.

        Ah?

DON JUAN.

            L'oeil d'un chef...

LE PAUVRE.

                        Ah?

DON JUAN.

                            L'esprit destructeur...

LE PAUVRE.

                                                Ah?

DON JUAN.

    Et puis, s'il faut du sang...

LE PAUVRE, tout  coup srieux et terrible.

                            Il se peut qu'il en faille!

DON JUAN.

    Je peux commettre...

TOUTES LES OMBRES, rejetant leurs manteaux.

                    Un crime?

DON JUAN.

                            Ah! les manteaux de faille
    Tombent!... Je disais...

LE DIABLE.

                        Cherche!

DON JUAN.

                            Ah! vous m'en empchez!

LE PAUVRE.

    Tu parlais de commettre?...

LES FEMMES.

                            Un crime?

DON JUAN.

                                    Ah! des pchs!
    Je ne peux plus songer  servir une cause
    Tant qu'une paule est blonde et qu'une gorge est rose!
    Tuez-moi!

LE DIABLE.

                Rien ne pousse o le bouc a brout.
    Voil le fond. Le reste tait surajout.
    J'imprime le sabot de corne  ton front ple.

DON JUAN.

    Ah! laissez-moi bramer la souffrance du mle!
    Ah! qu'il faille toujours tout trahir pour cela!
    Ceux qui pouvaient chercher autre chose! Il y a
    Autre chose, pourtant,  chercher sur la terre!
    Ah! que, pour usurper la place du mystre,
    Il suffise  la chair d'un peu de voile autour!
    Qu'un grand coeur qui pouvait nourrir un grand vautour
    Devienne le repas du moineau de Lesbie!
    Qu'on me tue! ou, repris par ma morne lubie,
    De ces ombres encor mendiant le frisson,
    J'y retourne comme le chien retourne  son...

LE DIABLE.

    T'ai-je dcortiqu de ta dernire corce?
    La voil, cette intelligence!...

DON JUAN.

                                    Ah!

LE DIABLE.

                                        Cette force!

DON JUAN.

    Ah!

LE DIABLE.

        Cette volont!

DON JUAN.

                            Ah!

LE DIABLE.

                                Cette libert!
    Tu sais le mot que Polichinelle a jet?

DON JUAN.

    Tais-toi!

LA VOIX DE POLICHINELLE, au fond.

            La paillardise!

DON JUAN.

                            Ah! c'tait bien la peine
    De se croire un des fronts de l'insolence humaine
    Pour que le dernier mot reste  Pulcinella!

L'OMBRE BLANCHE.

    Ah! il y eut pourtant un peu plus que cela.
    Il cache par orgueil son excuse suprme...

DON JUAN.

    Pas d'excuse!

L'OMBRE BLANCHE.

                Il n'a pu s'entendre avec lui-mme:
    Ceux qui ne s'aiment pas ont besoin d'tre aims.

DON JUAN.

    Pas d'excuse! Je meurs, du moins, les poings ferms.
    Sans t'avoir suppli!... L'Enfer! J'en suis avide!

LE DIABLE, au Pauvre.

    Trane-moi jusqu'ici ce beau costume vide
    O chacun glissera son rve...

DON JUAN.

                                    Hein?

LE DIABLE.

                                        Tu vas voir
    Quel drle de petit enfer tu vas avoir!

DON JUAN.

    L'enfer des monstres... de Nron... d'Hliogabale?

LE DIABLE.

    Non! un petit enfer de toile qu'on trimbale.

DON JUAN.

    Le guignol?... Je veux tre un damn!

LE DIABLE.

                                        Tu seras
    Une marionnette, et tu ressasseras
    L'adultre ternel dans un carr bleutre.

DON JUAN.

    Grce! l'ternel feu!

LE DIABLE.

                            Non! l'ternel thtre!

DON JUAN.

    Je ne veux pas...

LE DIABLE, au Pauvre.

                    Viens sur le sac me l'trangler!

DON JUAN, [se dbattant entre les mains du Pauvre.]

    ... Aller dans le guignol... Je ne veux pas aller...

LE DIABLE,  Don Juan.

    Viens aux doigts des montreurs abdiquer ta personne!

DON JUAN.

    Dans le guignol!

LE DIABLE.

                    Nous commenons! La cloche sonne!
    Asseyez-vous, toutes les femmes, sur le sol!

LE PAUVRE.

    Allons!

DON JUAN.

            Je ne veux pas aller dans le guignol!

LE DIABLE, au Pauvre.

    Trane-le jusqu'ici!

DON JUAN.

                            Non, pas cette gurite!
    Le grand cercle de feu que mon orgueil mrite!

LE PAUVRE.

    Allons!

DON JUAN.

            Je veux souffrir! Je n'ai jamais souffert!
    J'ai gagn mon enfer! J'ai droit  mon enfer!

LE DIABLE.

    L'enfer est o je veux, c'est moi qui le situe:
    Certains hommes fameux le font dans leur statue;
    Tu le feras dans ton pantin!

DON JUAN.

                                    En te bravant,
    Du moins! Le marbre est mort, le pantin est vivant!
    Il faudra l-dedans, quand mme...

LE DIABLE.

                                        Que tu brilles?

DON JUAN.

    Oui, je les ferai rire encor...

LE DIABLE.

                                    Qui donc?

DON JUAN.

                                            Les filles!
    Je les amuserai sous les yeux des parents!

L'OMBRE BLANCHE.

    Toi qui pouvais remplir les destins les plus grands!

DON JUAN.

    Je chanterai, frappant d'un bton des poupes...

L'OMBRE BLANCHE.

    Toi qui pouvais tenir les plus grandes pes!

DON JUAN.

    Je chanterai: C'est moi...

L'OMBRE BLANCHE.

                            Ah! ma larme s'teint!

DON JUAN.

    C'est moi le fameux Burl...

LE PAUVRE, [le poussant dans le guignol.]

                            Assez!

LE DIABLE.

                                    Sois donc pantin,
    Homme qui veux te recrer  mon image!

DON JUAN, [apparaissant dans le guignol, en marionnette.]

    Le fameux Burlador!... Burlador...

L'OMBRE BLANCHE, [avec un dsespoir infini.]

                                        Quel dommage!




  IMPRIM
  PAR
  PHILIPPE RENOUARD
  19, rue des Saints-Pres, 19
  PARIS





End of Project Gutenberg's La dernire nuit de Don Juan, by Edmond Rostand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DERNIRE NUIT DE DON JUAN ***

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