The Project Gutenberg EBook of Lettres d'un satyre, by Remy de Gourmont

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Title: Lettres d'un satyre

Author: Remy de Gourmont

Illustrator: Pierre-Eugne Vibert

Release Date: November 18, 2018 [EBook #58309]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN SATYRE ***




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  REMY DE GOURMONT

  LETTRES
  D'UN
  SATYRE

  FRONTISPICE DESSIN ET GRAV
  SUR BOIS PAR P.-EUG. VIBERT

  [Marque d'imprimeur: CRES-CAM]

  PARIS
  GEORGES CRS ET Cie
  LES MAITRES DU LIVRE
  3, PLACE DE LA SORBONNE, 3

  MCMXIII




EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES

N 741




_A L'AMAZONE_


Vous ne m'avez pas demand, Amazone, en acceptant la ddicace de cette
histoire singulire, ce que j'avais voulu faire par ces _Lettres d'un
Satyre_. Je n'en ai pas t surpris, parce que vous connaissez souvent
mes intentions mieux que moi-mme et que vous tes toujours prte 
m'attribuer les plus favorables et les plus ingnieuses. Ah! mon amie,
je ne suis pas toujours l'homme des intentions, des plans et des
projets, j'aime  obir  ce que me suggrent les dieux et  me fier
pour l'excution  cette logique qui permane au fond de mon cerveau et
qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique
l'enchanement des causes ait mis un espace de plusieurs annes entre
les deux premires _Lettres_ et les autres et quoique celles-ci se
soient encore suivies  des intervalles fort irrguliers et aussi ou
d'abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi
certaines modifications, j'ai tch qu'elles conservassent dans leur
ensemble une assez visible unit de ton. Pourtant je crains, encore que
tout cela soit bien court, qu'on se sente, vers la fin, un peu de
l'ennui que me confrait la monotone psychologie de mon personnage
cornu. Rien n'est plus difficile que l'tude d'un tre lmentaire, dont
la navet droute  chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilises,
qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s'tonne
mme pas de nos tonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux,
c'est que ce sont des jeux dfendus. Or, c'est une qualit de plaisir
dont il ne sent aucunement le sel. L'ide le dpasse, d'un tre qui ne
tende pas naturellement vers ce qui lui est agrable, quoiqu'il gote
aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmonts et de la
difficult vaincue. Ce qui m'amusa, en crivant ces _Lettres_, ce fut de
prendre parti pour la crature instinctive contre la crature
raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que ft ma
sympathie pour ce dvergond, je n'ai pu lui procurer le contentement de
vivre dans une socit troite dont il faut comprendre les finesses afin
de s'en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de
choses pour qu'il y russisse jamais. Qu'est-ce qu'un tre qui ne
connat point la valeur de l'argent et qui d'abord n'en possde pas? Je
doute que mme, s'il vient  frquenter, plus tard, un monde plus
dlicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicit de son
coeur! Il devient amoureux d'une petite gourgandine, et il n'en rougit
pas, ne comprenant d'ailleurs rien  son commerce: mais s'il le
comprenait, je ne sais pas s'il en rougirait davantage. Il n'a pas
encore donn sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste thtre.
Antiphilos peut aller loin dans l'inconscience.

Ne croyez pas du reste que j'aie eu, en lui faisant conter le dbut de
ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les
moeurs des hommes! Il y faut plus de navet que je n'en possde. A vrai
dire, je trouve qu'ils font toujours bien quand ils font leur plaisir:
ceux-l seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation
morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes
d'aprs nous-mmes. La plupart sont trs satisfaits de leur esclavage,
au point que leur bont souffre devant la condition misrable de ceux
qui s'en sont librs. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur
passer de force le collier au cou: Vous ne connaissez pas le bonheur,
notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager. Il y a des
infortuns qui se laissent prendre  ce discours. D'autres, quand on
peut, on les prend de force.

La police, ou de ces mes charitables comme il y en a trop, dcouvrit
une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il
tait hant par un tout jeune couple de passereaux. Le garon pouvait
avoir une quinzaine d'annes, moins encore, si je me souviens, et la
fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n'en sait rien, de
grapillage, sans doute, d'pluchures et d'eau claire? Quand ils n'en
pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente o ils
s'endormaient dans les bras l'un de l'autre, car ils taient amants. Le
naf amour les consolait d'avoir trop souvent faim, et ceux qui les
dcouvrirent dcouvrirent qu'ils taient heureux, en leur innocence
animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-tre encore entre
dvotes et autres personnes de l'endroit. Naturellement on les spara,
quoiqu'ils en pleurassent beaucoup, et on mit le garon aux Enfants
Assists, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne
soeur. Et tout le monde trouva cela trs bien. Moi aussi. Je le dois,
pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n'est-ce pas, mon
amie, afin de conserver l'estime des gens convenables? Est-il
admissible, en effet, que des enfants se mettent  vivre  l'tat de
nature, en plein Paris, dans un quartier honorable,  deux pas d'une
glise, du jardin du Luxembourg et du Snat? On et pass sur le
grapillage, mais l'amour! N'est-il pas vrai que tant de perversit, et
si prcoce, dconcerte? Antiphilos et t mu par cette histoire, mais
Antiphilos est bien suspect et il ne se connat qu'en morale naturelle.
Il la pratique, encore qu'il n'en sache pas la thorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gr d'avoir aim ce petit
livre incertain et de ne pas en avoir rprouv les tendances! C'est au
point que je serais tent de dire que vous l'avez aim plus qu'il ne
mritait. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que je pense  peu prs de tous
mes crits. Il n'est gure un seul qui m'ait jamais satisfait
compltement. C'est pourquoi j'ai pris le parti de n'y jamais rien
corriger, quand on les imprime ou qu'on les rimprime, car je me sens
toujours tent de les remettre sur le chevalet et de faire disparatre,
sous de la peinture nouvelle, l'ancienne. Vous le savez bien, vous qui
m'en avez arrach un des mains. Je suis hant par la technique du
chef-d'oeuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du
dtachement pour jamais cder  de telles navets d'amour-propre et je
supporte avec rsignation les dplaisirs que me cause ce que j'crivis,
en rvant aux livres merveilleux que je n'crirai jamais. Ah! que
j'envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient
pas le nant proche ou ils cherront avec eux. Je les envie, mais en
souriant avec quelque ironie, peut-tre, car tout cela n'a vraiment pas
beaucoup d'importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s'attacher
fermement  quelques touffes, le long du fleuve qui emporte tout, comme
des naufrags que nous sommes. Le sentiment que l'on plat  ceux-l
mmes qu'on aurait choisis et le sentiment que l'on dplat  d'autres
qu'on aurait volontiers lus pour cet office suffisent quelquefois 
vous maintenir en quilibre et  vous fortifier le coeur et les mains.
L'un de ces rconforts n'agit que sur l'orgueil et n'a que des effets
ngatifs sur le plaisir de vivre, mais l'autre, qui remue toutes les
fibres de la sympathie, peut confrer  lui seul la joie suffisante.
Pourquoi, par quelle lchet, mettre au pluriel ces termes ncessaires?
Une belle tendresse a fait son oeuvre. Amazone, sans vous, je crois bien
que je ne m'aimerais plus beaucoup et que je n'aurais plus une extrme
confiance ni dans la vie ni dans moi-mme. Aussi, je vous remercie
encore d'avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassur
sur son destin parmi les humains puisque vous lui avez souri, amie.

  _REMY DE GOURMONT_.




LETTRES D'UN SATYRE


            _... Fugiunt per devia Nymph:
        Has agitant Satyri per juga quque leves,
    Nec fuit in sylvis arbos nec rupibus antrum
        Sub quo non illic pressa puella foret._

_B. P. PRIGNANUS, Mutinensis, De imperio cupidinis. Lib. I._




I

APPARITION


  Etang de Saint-Cucufa, 3 juin.

  MONSIEUR,

C'est l'indignation qui me dicte cette ptre: _Indignatio facit
versum_, comme on disait au bon temps. Je ne sais ni lire ni crire,
vous pensez bien, mais parfois une petite bouche complaisante veut bien
m'peler une vieille gazette tout embue de graisse et de vin.
Aujourd'hui, l'aimable menotte d'une colire munie de tout ce qu'il
faut pour crire vous signifie ma pense avec une dextrit charmante.
Mes genoux velus, dont elle n'a pas peur, lui servent de tablette. Alors
je vais vous conter mon histoire et vous faire ma protestation.

Figurez-vous d'abord que c'est la petite qui vous crit qui m'a
conseill de m'adresser  vous: C'en est un qu'on m'a dit qu'a fait un
conte qu'est tout  fait mon histoire. Seulement, moi, j'avais huit ans,
et je n'ai pas t si moche. Hier, un journal qu'elle me lisait lui a
rafrachi la mmoire: Virginal! Mon coeur virginal! C'est bien a.
Elle en trpignait. Bien qu'il y ait environ huit mille neuf cents ans
que je rde dans les campagnes et autour des cits, je ne comprends pas
encore trs bien les femmes. J'en ai connu plus qu'il n'y a d'toiles au
ciel et la dernire m'est, autant que la premire, nouvelle et
mystrieuse. Tout cela, c'est pour vous dire que je ne sais pas en quoi
le virginal pouvait l'intresser. (Ici je la vois qui sourit, en tirant
la langue par le coin de la bouche.) Peut-tre songe-t-elle au moment o
elle redeviendra vierge, tout naturellement, pour la commodit des
usages sociaux. (Je l'entends qui gringotte: Bien sr, tiens!.) Elles
sont tonnantes.

Mais je viens au fait. Vous voyez mon innocence. Je proteste donc de
toutes mes forces de Satyre honnte, quoique libertin, contre la
qualification de satyre donne par vos journaux  des hommes (oui, par
Jupiter, des hommes!) qui enlvent les petites filles pour les violer,
leur ouvrir le ventre, les couper en morceaux! Jamais un Satyre ne se
livra  de telles idioties. Violer, quand il n'y a qu' ouvrir les bras
au dsir? Serrer d'une infme main ces petits cous frais et ployants?
Dchirer cette douce chair, ensanglanter ces corps inachevs, dpecer ce
bouton o la femme dj se gonfle et rve? Pour qui nous prenez-vous
donc, journalistes stupides? Pour des hommes? Dtrompez-vous. Nous
sommes des dieux.

                   *       *       *       *       *

Mon histoire, qui est trs longue, est obscure, mais deux pisodes
l'ennoblissent singulirement. Je suis n en Phrygie des amours d'Herms
et d'une lgante Dryade, que j'aimai beaucoup, parce qu'elle tait
tendre et jolie. Pourtant, elle ne s'occupa gure de mon enfance; elle
avait des passions fougueuses et les bergers, non moins que les dieux,
attiraient, mais ne fixaient pas son caprice. Je grandis, j'exerai au
hasard ma curiosit, qui trouvait des curieuses  tous les gus et sur
tous les sentiers. Dyonisos, que vous appelez Bacchus, m'emmena dans son
cortge et je connus, sous les cieux torrides, des femmes plus fondantes
que vos grappes et plus lascives que vos chvres. A mon retour, je
passai en Grce, mais les hommes dj commenaient  se faire la guerre,
ils enfermaient leurs femmes et posaient  leurs champs des cltures.
L'ge d'or tait fini:

    Regrettez-vous le temps o le ciel sur la terre
    Marchait et respirait dans un peuple de dieux?

Moi, je le regrette si fort et si souvent que j'en ai gard une
invincible mlancolie. Les grands dieux ne descendant plus sur la terre
souille par la guerre, la proprit, l'or et ces lois humaines qui
traduisent si mal les douces lois divines, nous restmes les seuls
immortels qu'un ptre pt rencontrer sur son chemin,  la tombe du
jour. On nous aimait et on nous craignait aussi. On nous donnait du
lait, des gteaux et du miel, ce qui tait agrable, mais, plus d'une
fois, un paysan hargneux me poursuivit avec une fourche, jusqu' me
faire fuir vers l'abri de quelque bois. Je suis paisible et vulnrable.
Je suis dieu, mais un butor pourrait fort bien m'cloper. On dit que
l'ge d'or reviendra. Esprons-le.

Ne vous reprsentez pas la Grce antique comme un pays  bonnes
fortunes. L'amour n'y tait estim que sous une forme qui me rpugna
toujours. Peu de joies: une esclave chappe, une paysanne en rut. Si je
n'avais eu les nymphes, mes soeurs, je serais mort d'ennui; mais les
nymphes sont moins varies que les femmes, quoique plus jolies, et leur
orgueil est terrible. L'enseignement dgotant d'un certain Socrate,
aptre bigarr de la pdrastie et de la vertu, ennemi des femmes et des
dieux, hta ma fuite. Je passai en Italie, o je retrouvai un certain
tat de nature et des moeurs humaines. Pour n'tonner personne, je
m'appelai Faune, comme mes frres italiques.

C'est en Italie que j'ai pass le meilleur de ma vie. J'y retrouvais les
grces de l'Asie, avec moins de mollesse, beaucoup de curiosit rotique
 la fois et passionne et cette prcocit dlicieuse qui fait que les
jeunes fleurs, dans leur ardeur innocente, devancent le printemps et
crvent leur corselet au premier regard du soleil. J'eus des saisons
dignes d'Apollon. Mon nez camard brilla dans les plus beaux yeux et les
jambes les plus fraches frissonnrent sous mes jambes chaudes de bouc.
Le bruit rpt de mes sabots sur le flanc rocheux des collines
veillait les dsirs encore endormis dans la poitrine indcise des
vierges latines. Pardonnez  mon motion devant ces brillants souvenirs.
J'ai encore des journes, je n'ai plus gure de saisons et ma jeunesse
ternelle est souvent contrainte  vivre du pass; l're des glanes a
succd depuis longtemps  l're de l'abondance. Songez que j'ai fui, en
ce temps-l, aussi souvent, peut-tre, que j'ai poursuivi. J'tais las
d'aimer, las d'ouvrir des routes nouvelles. Un moment, je songeai 
camper dans un de mes dfrichements, j'allais me mettre en mnage. Le
mnage de Faunus, vous voyez la jolie atellane! Hlas! je n'en eus pas
le temps.

Un jour, nous nous vmes cerns par une troupe de paysans arms de
btons aigus comme pour la chasse au sanglier. Ils taient conduits par
une manire de sorcier coiff comme les Galles, qui remuait dans l'air
un morceau de bois fourchu comme une potence; de son autre main il
trempait un rameau de buis dans une outre que portait un esclave et il
aspergeait la nature. J'aurais bien ri, si je n'avais pressenti un
danger. Ma compagne s'tait loigne pour cueillir des herbes: Ils
viennent la chercher, me dis-je. Elle, ils ne lui feront pas de mal.
Mais moi, s'ils me joignent, gare aux pieux! Je pris mon lan et,
franchissant un prcipice, je fus bientt hors d'atteinte. Ce prcipice,
je n'ai pu le repasser, pendant prs de douze cents ans.

Quels sicles! Je les vcus au milieu des chvres sauvages et c'est 
peine si de temps  autre je pus faire tomber dans mes rets une paysanne
imprudente, qui d'ailleurs s'en trouvait bien. L'une d'elles m'apprit
que je ne m'appelais plus Faunus, mais Diabolo, et que l'on me
considrait comme l'ennemi du genre humain, celui qui avait fait tomber
l'homme dans le pch. J'avais sduit une femme sous la forme d'un
serpent! Je pensai que les hommes taient devenus aussi fous qu'ils
taient mchants dj, et je m'affligeai, songeant  ma triste
immortalit. Cependant, comme la femme me tirait la barbe et baisait mon
nez camus et mes lvres moites en m'appelant monstre, je conclus  une
folie mitige et qui laissait un peu d'espoir, au moins chez une moiti
de l'humanit. (Ici, ma petite amie me tire la langue et dit: Ah! c'est
toi qu'on appelait le diable?)

Un bruit de chasse un jour me rveilla. On soufflait dans des conques
qui donnaient un bruit comme celles de mes frres marins, les Tritons.
Des chiens dchiraient l'air de sons rauques et violents. Le galop des
chevaux sonnait sur la terre dure comme un vers de Virgile. (O temps o
les bergers se redisaient les chants du Berger mantouan!) Plus hardi,
depuis quelque temps, je musais dans la brande, courant aprs les
sauterelles et les lzards. La chasse arrivait. Je n'eus que le temps de
sauter sur un rocher; et, comme je regardais le spectacle avant de
grimper plus haut et de disparatre, j'entendis une voix claire crier,
avec un accent de surprise et de joie: Ecco il Fauno! Moi aussi, je
fus bien content, car je compris, mon beau nom de dieu romain m'tant
rendu, que des temps nouveaux taient advenus. Trs mu, je me couchai
dans le thym tout chaud des baisers du soleil; le soir tombait, je
rvais, quand la mme voix claire sonna encore  mes oreilles: Fauno!
Fauno! Leurs pointes velues se dressrent, ainsi que tout mon poil.
J'tais debout, le jarret tendu. Fauno! Fauno! En quelques bonds,
j'atteignis la voix claire. C'tait une belle jeune femme. Pour mieux
courir, elle avait ouvert son corsage et le vent avait dnou ses
cheveux. Elle se laissa tomber effare dans mes bras, cependant que je
murmurais, en levant ma pense vers le matre des dieux: La beaut est
donc redescendue sur la terre? O Jupiter, tu n'oublies pas tes enfants!

Si je vous disais que vous avez peut-tre toujours sous les yeux la
preuve de la vracit de mon rcit, vous ne me croiriez pas. Attendez
quelques jours, vous ne serez plus incrdule. Ma petite amie est
fatigue. (Oui! j'en ai assez, vrai!) Elle va me relire cette lettre
qu'elle se charge de vous faire parvenir. Vous pouvez dj, avec le
commencement de cette histoire, dmontrer  vos amis les journalistes
qu'un Satyre est un tre respectable et qui mrite des gards. Mais ce
que j'ai encore  vous dire est bien plus beau.

  ANTIPHILOS,

  Satyre.




II

LA FOSCA


  Au Mont Agel, 17 juillet.

  MONSIEUR,

Le froid m'a fait fuir dans le Midi, d'o j'arrivais quand je vous ai
crit d'abord. C'est sur les flancs parfums de cette douce montagne,
d'o l'on voit la mer violette, que je passe le rude hiver. Des grottes
propices m'y donnent asile et, quand le soleil luit, je prends mes
bats, guettant le long des sentiers les passantes curieuses. C'est un
bon pays, et enchant par le charme de tant de jolies filles! Aux
premires chaleurs un peu indiscrtes, je remonte, et  mesure que je
passe, il semble que j'apporte le printemps avec moi. On me connat dans
les villages. On m'attend. On se confie  l'oreille: Tu sais, je l'ai
vu!--Oh! ma chre! Et  l'ore des bois, le soir, j'aperois de lgres
ombres qui fuient sous les pins ou sous les chnes. J'en attrape une au
hasard, et quelquefois deux. Les rires touffs se mlent aux longs
soupirs. Je suis la joie qui passe, la joie crispe par une dlicieuse
peur. Ma main a calm bien des seins agits, ranim bien des coeurs
tremblants. Je passe, et quand je suis pass, les garons trouvent les
filles moins farouches. Je sme des baisers, et je n'attends pas la
rcolte. A d'autres. Je ne prends que la fleur, tant qu'il y a des
fleurs. Les dieux sont ainsi. Les dieux sont des dlicats.

Quand j'ai quitt les bords de la Seine, la petite qui vous a crit
voulait me suivre. Un vrai amour! Cette enfant sera d'une fidlit
froce. Je suis parti au galop; j'ai voyag sans m'arrter que pour
dormir et j'ai eu bien froid. Ici, je me rchauffe et je m'amuse un peu.
Celle  qui je dicte ceci diffre beaucoup de mon petit secrtaire de
l'tang de Saint-Cucufa. Elle est plus grande. C'est presque une femme
(Presque?). Elle crit sur du beau papier transparent (vous le voyez)
avec un instrument qu'elle appelle fountain-pen. Je n'avais encore
jamais vu cela. Elle est frle et incassable (la fillette) et lascive
comme une desse, avec un air vraiment d'tre descendue de l'Olympe hier
matin. Elle vient de Roquebrune, tous les jours. Leve avec le soleil,
elle arrive dans la rose, repart pour se mler innocemment aux
promeneurs matinaux, et ne quitte jamais son masque royal, mme quand
elle murmure essouffle: Darling! darling! Elle me plat beaucoup.
(Ici, la fountain-pen s'enfonce terriblement dans mon genou, mais je
ne dis rien, je suis content). Ses curiosits sont infinies, et elle les
satisfait mthodiquement, sans jamais se dpartir de son srieux. J'aime
cela. L'amour est srieux. Il peut, quand on a une sensibilit profonde,
faire pleurer; faire rire, jamais. Il n'y a que parmi les hommes que
l'on rit en aimant. Les dieux ne rient jamais, si ce n'est de la sottise
des hommes. Quand ma petite Anglaise est trs mue, elle me rcite des
vers, puis elle me les traduit, car je ne connais que les langues
mditerranennes. Elle dit, en me caressant:

    Tiens, couche-toi sur ce tapis de fleurs,
    Pendant que je caresserai tes aimables joues,
    Pendant que je piquerai des roses parfumes dans le poil soyeux
            de ta douce tte
    Et que je baiserai tes larges et belles oreilles,  ma tendre joie!
    ... Oh! comme je t'aime! je suis folle de toi!

Et quelquefois je m'endors, pendant qu'elle me regarde amoureusement.

Mais je reprends mon histoire o je l'avais laisse. Je tiens  vous
conter l'aventure qui me fait beaucoup d'honneur,  ce que je pense, et
que je vous ai promise. J'aimais depuis deux jours et deux nuits la
belle jeune femme qui tait venue  moi en criant: Fauno! Fauno! Nous
tions vers les heures du soir; le soleil brillait avec ardeur et ses
rayons, passant sous les pins, illuminaient la terre, chaque brin
d'herbe, chaque fleur. Mon amie dormait et pour la prserver des mouches
bourdonnantes, car elle tait nue, j'avais jet sur elle sa grande
charpe dploye. Mais de temps en temps, ne pouvant rsister  mon
dsir, tant elle tait belle, je venais soulever un coin du voile et je
la regardais dormir. A un certain moment, je m'aperus avec frayeur que
nous n'tions pas seuls. Un tre nous piait, cach dans les buissons.
Je courus  l'ennemi: un homme se leva. Je me jetais sur lui, tout
hriss de jalousie, lorsqu'il me fit un signe  la fois imprieux et
amical:

--Comprends-tu la langue des hommes? me dit-il. Alors, sache que je ne
viens pas te combattre. Je me promne en qute de belles choses. Je
cherche la Nature, et il me semble que je l'ai trouve. Alors, je
regarde. Es-tu une bte, es-tu un dieu?

--Je suis un dieu.

--C'est donc vrai, murmura le jeune homme, qu'il existe de tels tres!
Et elle?

--Elle? C'est une femme, mais aussi belle que ma mre, qui tait une
desse. Je suis n en Phrygie, au temps o les dieux taient sur la
terre aussi nombreux que les hommes.

--Laisse-moi faire ton portrait et celui de la femme divine qui repose 
nos pieds.

Il tirait de son pourpoint un carton et des crayons. Je consentais  sa
fantaisie, lorsque mon amie se rveilla. A demi souleve sur son bras,
elle disait:

--Seigneur Allegri, vous ne me trahirez pas, j'espre?

--Ah! c'est la Fosca. Je ne te savais pas si belle, tnbreuse beaut!

--Et aujourd'hui lumineuse, n'est-ce pas? Mais dtournez la tte un
moment, car il serait malsant de laisser voir les mouvements de mon
corps. Quand je dors, je suis un marbre; mais quand je remue, je suis
une femme. Or, je veux m'habiller pour honorer votre prsence et vous
offrir les fruits de nos bois et l'eau de notre source.

--Avez-vous donc fui  jamais les humains?

--Peut-tre. Il n'y a que les dieux qui savent aimer, et j'ai trouv un
dieu.

--Merveilleuse aventure, dit Allegri. Mais si vous mettez une robe, deux
soleils vont donc se coucher  la mme minute.

--Vous me verrez encore, si vous revenez ici, car mon dieu n'est pas
jaloux. Et comment le serait-il, lui qui surpasse les hommes en
puissance,  peu prs comme un chne surpasse un lierre?

J'eus un sourire qui me fit une bouche si large qu'Allegri reprit:

--C'est bien un Faune. Il ressemble  celui que fit, il n'y a pas
longtemps, le seigneur Buonarroti, pour amuser notre saint Giulio.

Pendant qu'Allegri traait sur son carton une figure o je me
reconnaissais, la Fosca s'tait leve et, drape dans son charpe, elle
s'loignait. J'allai chercher de l'eau dans une corne de buffle, la
Fosca runit quelques fruits, des mres, des pommes et des pignons et
nous fmes une collation agrable.

Allegri revint plusieurs fois les jours suivants. Il dessinait sur des
morceaux de carton avec des crayons de plusieurs couleurs. La Fosca, ds
qu'il arrivait, s'tendait nue, dans la pose que vous connaissez, et moi
j'avais la bont de rester l, tenant le voile que je venais d'enlever,
et dans une attitude de dsir qui n'tait pas feinte. Cette comdie
m'agaait un peu. Je trouvais les sances longues. Et puis la Fosca
avait des sourires trop heureux dans son sommeil simul, son ventre et
ses seins se soulevaient avec trop de complaisance.

Une nuit que nous tions rests trs tard  deviser et  rire (il avait
apport des confitures et un flacon de vin), le ciel plit lgrement.

--Il est temps, dit alors Allegri, en se levant. Venez. Dans une heure,
nous aurons gagn la masure solitaire o j'ai tabli mon atelier. Mon
tableau est fini, mais je voudrais, au moins une fois, le comparer  la
ralit, car le souvenir de mes yeux a pu me tromper, quoiqu'ils soient
des miroirs trs fidles.

Nous le suivmes. L'oeuvre tait parfaite. La Fosca respirait vraiment
et moi j'tais vraiment beau, avec mon air amoureux. Des peaux de btes
attendaient la Fosca, qui s'y tendit, dvtue, et Allegri, comme avec
fivre, les yeux  la fois sur le modle et sur le tableau, jeta sur son
oeuvre de rapides touches, dont chacune, quel miracle! en augmentait le
relief, l'clat, la vie. A ce moment-l, c'tait bien lui, le vritable
dieu!

--J'entends les paysans, cria-t-il tout  coup. Sauve-toi, je te la
ramnerai ce soir.

Je m'enfuis, car je crains fort les fourches. Je n'ai jamais revu la
Fosca. Sa perte ne me fut sensible que dans les premiers jours, car
j'avais bien senti qu'elle m'aimait moins, depuis qu'elle se livrait 
l'admiration d'Allegri, et d'ailleurs, j'en avais tir tant de plaisirs
que la satit approchait.

Je fis, peu aprs, la rencontre d'une jeune paysanne qui me la fit tout
 fait oublier. Cependant, ce n'est jamais sans motion que je revois
l'image de ce bel Allegri, mon portrait et la nudit divine de cette
noble Fosca que l'amour transformait en bacchante, mais qui ne fit
jamais, dans les attitudes les plus lascives, un geste disgracieux. Sa
beaut lui a valu l'immortalit: elle vivra autant que moi, autant que
les arbres, les fleuves et les montagnes, autant que le monde. Ma petite
Anglaise m'en apporta hier la photographie. J'aime mieux les anciennes
gravures, mais cette manire est peut-tre plus exacte. Pourquoi
appelle-t-on cela Jupiter et Antiope, la petite, pas plus que d'autres,
jamais, n'ont pu me le dire. Vous saurez, vous, du moins, que cela
reprsente le Faune Antiphilos et la Fosca, depuis marquise de Sassuolo.

Un mois plus tard, Allegri revint me voir. J'tais avec ma jeune
paysanne et pourtant je m'apprtais  lui faire des reproches, lorsqu'il
me dit, d'un air fort mlancolique:

--Elle m'a quitt  mon tour.

--C'est bien fait, rpondis-je.

--Sans doute, mais toi, tu es consol et moi, je ne le suis pas encore.

Il me conta que la Fosca tait la fille d'un patricien de Modne fort
dissolu et endett, qui l'avait vendue  un prtre. Elle poignarda le
prtre au moment mme du viol et s'enfuit  Sassuolo o le vieux marquis
Giambattista la rencontra, la recueillit et la cacha pour sa beaut.
Ensuite, elle fut sa matresse par reconnaissance, et vcut  sa cour
sur le pied d'une noble dame.

--Elle tait avec lui,  la chasse, quand elle courut vers toi. Il y a
huit jours, le marquis qui faisait de grandes recherches pour la
retrouver, apprit que je cachais une femme dans ma masure. Il vint; au
lieu de se mettre en colre, il pleura, pardonna, m'acheta mon tableau
et m'invita au mariage. Elle est la marquise de Sassuolo depuis ce
matin. Les vieillards ont des ides singulires. Quelles oeuvres
j'aurais faites avec un tel corps!

--Tu n'es ni homme ni dieu, Allegri, tu es peintre.

Il ne rpondit pas et resta longtemps songeur. Je ne l'ai jamais revu.

  ANTIPHILOS.




III

L'APRS-MIDI D'UN FAUNE


  Cogolin, 3 juin.

  MONSIEUR,

Enfin j'ai une occasion pour vous crire et vous dire encore un chapitre
de mes aventures, puisque je sais que vous les avez fait connatre aux
hommes. Les dieux comme la nature n'existent qu'au moment que vous en
parlez, que vous y pensez, et sitt que votre attention se dtourne des
choses divines, ils retombent dans l'obscure immensit panthiste, o
leur vie s'coule muette, profonde et vgtative. Je participe des
dieux, j'ai vcu cette vie. Je participe des hommes, et je connais les
joies humaines. Hlas! Elles m'ont t si parcimonieusement mesures par
le destin, en ces derniers temps, que je ne sens presque plus mon
humanit. Cela fait que je suis triste, oui, triste, malgr les yeux
changeants qui me regardent en ce moment d'un air de reproche, malgr
les joues un peu rosies par le fard et maintenant un peu ples qui se
frottent  mon vieux cuir immortel et poilu. J'ai got, depuis trois
ans, plus d'amertume que dans le reste de mes jours. La solitude m'a
empoisonn le coeur, et si des temps pareils, ou pires, qui sait?
devaient revenir pour moi, j'en serais rduit  implorer des dieux mon
rappel  l'Olympe, mon retour  la condition paternelle. Ah! renoncer
aux femmes! Les dieux ne descendent plus sur la terre et je crains les
desses. Quelle figure, parmi elles, ferait le pauvre chvre-pieds?

Mais ne suis-je pas n pour tre heureux? Cydalise, quand je dis cela,
me traite de satyre romantique, et quoique je ne comprenne pas bien, je
sens que cela signifie qu'un tel rve est devenu un peu chimrique. Foin
de la chimre! Nous ne comprenons pas le bonheur de la mme manire, moi
et vos philosophes. Je ne mourrai qu'avec la nature, ce n'est qu'avec
elle seule que je dois m'accommoder. Les saisons m'importent plus que
les mtaphysiques. Pourquoi le temps ne reviendrait-il pas des anciennes
liberts faunesques? La porte des bercails ne sera pas toujours aussi
bien ferme et Vnus, qui semble s'oublier en des amours particulires,
se souviendra encore de sa mission universelle. C'est un fait que les
nymphes n'habitent plus les bois et que je n'ai pu, depuis trois ans,
capter aucune fille, mais Cydalise a rconfort le vieux Faune solitaire
et l'espoir des vendanges est rentr dans mon coeur. Ne croyez pas ce
que je vous dis aux premires pages de cette lettre. C'tait un reste
des mlancolies que je n'ai pu partager avec personne. Maintenant que
vous les avez ressenties comme moi, je ne les ressens plus. Que fait le
pass  qui tient le prsent!

Cydalise est descendue du chariot de Thespis pour venir  moi. Sa
profession est de dclamer devant les peuples les vers des potes. Elle
me cherchait, c'est qu'elle m'avait dj trouv, comme disent des vers
qu'elle m'a rcits et qui s'appliquent videmment  ma divinit,
toujours prsente et toujours active. Cydalise ne l'a pas invoque en
vain. Le dieu millnaire a toujours la jeunesse de ses dsirs et les
dsirs de sa jeunesse. Les faibles hommes trahissent les femmes, bien
des femmes me l'ont avou, les satyres jamais, elles l'ont reconnu,
frmissantes et rougissantes, trop tard aussi pour leur bonheur, dirent
quelques-unes. Rveuse et libertine, Cydalise aime  dire des pomes
entre deux dlires. Elle commence d'une voix un peu essouffle par la
course divine, s'exalte puis peu  peu tombe en une sorte de tremblement
prcipit qui s'achve dans mes bras, plus rapide encore. Aussi, je sais
plutt les premiers vers que les derniers, qui meurent dans un murmure
sans paroles. Je me souviens d'une aventure pareille, jadis, en
Campanie. J'aimais une esclave grecque d'une merveilleuse beaut qui
venait me retrouver tous les soirs, et qui tous les soirs voulait me
chanter la premire idylle de Thocrite, pour me montrer que sa voix
tait aussi pure que son corps oint d'huile de lavande. Elle n'eut
jamais la force d'entamer le troisime vers. Doux est le murmure du pin
prs des fontaines, chevrier, doux le son de ta flte... Sa voix
s'vanouissait  [Grec: Tyrisdes]. Peut-tre ne se souciait-elle pas,
comme dit Esope, de lcher la proie pour l'ombre. Les dieux soient
lous! La gaiet me revient avec ces lointains souvenirs qui se
rejoignent si doucement au prsent,  travers les sicles. Celle-ci sait
mieux rsister  la violence du dsir: elle prpare avec plus d'adresse
le dnouement dont elle sait prolonger les syllabes plaintives. Les
hommes ne lui ont pas donn une mauvaise ducation: peut-tre
m'attacherai-je  elle plus qu' toutes les autres, quoique ma nature me
pousse toujours vers de nouvelles dcouvertes. Les femmes de cette sorte
sont si rares!

Mais il y a des repos forcs  l'amour, et les honntes satyres
eux-mmes les respectent, car ils ont en horreur le sang, comme les
larmes. Un de ses jours de langueur, elle vint avec un livre, et,
souriante encore parmi sa tristesse rsigne, elle se mit  lire, tout
haut, sans autre explication: L'APRS-MIDI D'UN FAUNE. Miracle! Berc 
ces rythmes ingaux comme une course dans les collines boises, j'avais
presque autant de plaisir  contempler ses lvres mouvantes qu' les
tenir enfermes dans les miennes. Puis elle m'expliqua le pome comme
jadis les philosophes dans les acadmies.

Et je me voyais  mesure surgissant d'entre les saules du bord de l'eau,
l'oreille aux aguets d'bats que je dsirais et que je ne voyais pas. Je
me souvenais, c'tait une de ces aprs-midi excitantes et chaudes, telle
que je n'en ai pas eu depuis longtemps, j'avais entendu la rivire
clapoter un peu, comme au jeu d'un corps qui s'y plonge et j'allais
fuir, car je crains l'homme ennemi, quand je crus voir au bord des
cheveux flottants, touffe de chanvre tenue d'un lien de jonc. Je
guettai. Si c'tait une femme, partie d'un petit jardin de roses, elle
reviendrait l, et la haie tait transparente et la maison assez haut
vers la colline. Je guettai longtemps. Las, je me mis en qute. Je ne
voyais rien. J'entendais des rires maintenant. J'imaginai beaucoup de
choses, celles mmes que le pote avait dites. Oh! les prendre! Elles
sont au moins deux, puisqu'il y a des rires. Des rires, des jeux, des
caresses lgres. C'est l. On se tait. M'a-t-on devin? Non. Le plaisir
mdite avant d'clater. Et moi? Mais si vous connaissez le pome, vous
connaissez aussi mon agitation, mon inquitude irrite, hennissante,
toute effare, toute tourdie. Un homme se leva, parmi les arbres d'en
haut.

--C'tait lui, dit Cydalise.

--Lui?

--Le pote.

Et elle baisa son nom sur la premire page du livre.

--C'tait donc lui?

--Assurment.

--Je pris la fuite.

--Fuir! Mais il te voyait, il aurait voulu s'approcher de toi. Songe, il
te ressemblait, autant qu'un homme peut ressembler  un dieu, et nul ne
fut jamais plus prs des dieux par l'esprit. Le fuir, lui, ton frre en
ingnuit!

Voil l'aventure telle que je viens de l'apprendre. Cydalise me dit que
je dois en tre trs fier. Elle m'a fait apprendre par coeur trois vers
de ce divin pome, afin que je n'aie pas l'air d'ignorer tout de mes
fastes:

    Alors m'veillerais-je  la ferveur premire,
    Droit et seul, sous le flot antique de lumire,
    Lys! et l'un de vous tous pour l'ingnuit.

Ingnuit, encore. Mais rien ne me convient davantage.

J'ai fait un march avec Cydalise. Je lui permets de vous envoyer des
baisers. Recevez-les. Elle me permet de vous faire ou plutt de vous
renouveler une prire. Ne permettez pas qu'on appelle satyre les vilains
hommes qui ventrent les petites filles. Un satyre est incapable de tels
forfaits. Toutes celles que j'ai rencontres ont t fort contentes de
moi et leurs baisers, innocents comme la nature, m'ont remerci
fervemment des mille petits jeux que je leur ai appris.

  ANTIPHILOS,

  Satyre.




IV

CYDALISE


  Cogolin, 30 septembre.

  MONSIEUR,

Je vous cris moi-mme. Cydalise a fait ce miracle. Ma divinit, qui
tait dj vieille il y a six mille ans, en sait presque autant que ces
petits garons qui sortent en courant de l'cole. Je ne dirai pas que
cela m'a ouvert le monde. Cela me l'a voil, au contraire, et je l'ai vu
diminuer, comme se rapetissent les pins sur la colline,  mesure que
l'on s'en loigne. Mais en se rapetissant il devient plus net, ses
contours sont plus fixes et ses lumires plus vives. Mon cerveau en est
tout chang. Ce n'est dj plus celui d'un dieu. La vision vaste, mais
confuse, et presque inconsciente, s'est tout  coup prcise. Peu  peu,
je me suis dtach de la nature, d'o je me suis rig, seul. Elle
vivait en moi et je la sentais comme le battement de mon coeur. C'est
moi maintenant qui vis en elle et je cherche en vain  la toucher de mes
mains: elle n'est plus que de l'air, de la lumire, des odeurs et des
aliments. Je la sentais respirer du mme souffle que moi et il faut
maintenant que je la boive: cela m'enivre.

Cydalise s'amuse de mes tonnements.

--Je vois, dit-elle, natre un homme. C'est plus beau qu'un dieu.
J'tais curieuse de toi. Maintenant je t'aime, car je lis dans tes yeux
une fraternit. On ne peut aimer que ses pareils ou ceux qu'on a
faonns  son image. Quand les dieux se mettent  aimer ils deviennent
des hommes.

Ce singulier langage me rjouit, car c'est la vrit, je me suis mis 
aimer Cydalise, je le reconnais  cela que les plus belles filles me
sont presque indiffrentes ou que l'image de Cydalise vient s'interposer
aussitt entre elles et moi, si par hasard elles me plaisent et
m'attirent. Il y en a eu beaucoup sous nos pins, cet t. Elles se
couchaient dans la lavande, leur grand chapeau sur les yeux et elles
feignaient de dormir dans la paix tide des sres, sous le dernier rai
du soleil. Oh! l'motion soudaine, le frisson qui d'un coup tend l'arc,
quand la robe lentement leve laisse voir un beau corps rayonnant de
nudit! Ce n'est pas un vieux souvenir. Il y a encore des raffinements
qui, jadis, taient l'habitude. Ces pieds nus dans des sandales, ces
capuces, ces robes de nonne comme j'en vis autrefois  Florence, droites
et modestes dans leur laine grise couleur du temps et de l'innocence,
j'ai revu cela, un soir, sous les pins de Cogolin.

Qu'elle fut bonne, qu'elle fut belle, qu'elle fut douce, la petite nonne
de Cogolin! Et ses yeux, comme  mon approche ils mlrent candidement
leurs longs cils d'or! C'est ma dernire aventure. Le souvenir m'en est
cher et je ne l'ai pas sacrifi  l'amour de Cydalise, mais depuis, je
n'ai plus cherch rien, accept rien. Quand j'ai su mes lettres, j'ai
voulu graver sur l'corce d'un platane:

  LE SATYRE ANTIPHILOS EST FIDLE A CYDALISE

En relisant l'inscription, je ne pouvais croire que cela ft la vrit
et que je l'eusse crit moi-mme. J'allais clater de rire, quand je vis
dans les yeux de Cydalise un regard heureux. Je compris que je n'avais
pas menti.

Nous vivons des jours dors. Mon amante me donne presque toute sa vie.
Quand elle va  la ville, elle en revient un peu lasse, avec des pices
d'or qu'elle me montre en souriant et des gteaux au lait et au miel que
nous partageons au bord d'un ruisseau pur o les colombes comme nous
viennent boire. Puis elle me donne une leon. Je crois que l'or qu'elle
rapporte lui vient de celle qu'elle donne aux hommes, l-bas. Quand je
lui demande si ses lves font des progrs, elle me baise le poitrail et
joue avec mes frisures pour toute rponse. Moi, je me laisse faire, puis
nous parcourons notre domaine, c'est--dire le bois de pins, la pelouse
de bruyre et de lavande, le coteau aride dans lequel il y a une grotte
et des broussailles qu'arrte le ruisseau prs duquel ont pouss
quelques platanes.

Cela semble  Cydalise singulier et amusant de coucher dans une grotte.
Je n'ai jamais dormi qu'en plein air ou dans des grottes, et ce qui
m'tonne et ce qui m'amuse dans la ntre, ce n'est pas qu'elle soit une
grotte, mais que Cydalise en ait fait un palais digne de l'Olympe. Elle
a apport dans un char que tranait un cheval rapide un grand sac de
laine cousu avec art, sur lequel nous nous tendons, bien plus  l'aise
que sur les feuilles mortes, qui sont pourtant douces, des peaux de
btes, des toffes richement tisses et peintes des couleurs les plus
vives. Elle a pour sa toilette runi mille objets qu'envieraient les
desses et, rangs sur des planchettes lgantes, il y a, ce que je
n'avais pour ainsi dire jamais vu, des livres et des cahiers d'images.
Par elle si nette, si raffine, divine, on le croirait, je vis dans un
enchantement. J'ai des loisirs. Mes repas tout prpars m'attendent et
le temps que je passais  cueillir fruits et racines,  faire des
provisions d'cureuil, il s'coule l, maintenant, prs d'un livre o je
dcouvre la vie.

Voil ce qui est singulier pour moi, bien plus encore que les feries
cres par Cydalise, c'est que la vie puisse tre contenue dans les
pages d'un livre. Oui, j'ai vu qu'une feuille de papier sur laquelle on
dirait qu'un hanneton s'est promen bien sagement, mais les pattes
sales, qu'un tel chiffon dtient en lui plus de choses que les vallons
et les coteaux, les arbres et les horizons qui se dressent ou
s'allongent devant mes yeux. Ma longue et divine exprience est
confondue. Je croyais savoir parce que j'avais vu, mais les hommes ont
regard, et ce n'est pas la mme chose. Je ne puis que vous exprimer mal
mes joies de jeune civilis. Il est entr en moi tant d'ides dont je
n'avais pas le moindre soupon, que j'en suis tout troubl. C'est en
vain que j'essaierais de vous les dire. Puis, ce serait expliquer le vol
 un habitant des airs. Mais j'ai besoin d'un confident, d'un homme 
qui je puisse avouer, sans qu'il en rie, mon nouvel tat d'esprit.
Cydalise m'intimide trop: je suis prs d'elle comme un grand enfant qui
cherche  lire dans les yeux et qui s'y mire.

Ah! divine nature, c'est toi la cause, cependant, et c'est toi d'abord
que je dois remercier. C'est ma noble nudit et la hardiesse sauvage de
mon allure qui ont attir  moi la femme o je frotte la rugosit de ma
peau; je l'ai use jusqu'au sang et ma chair s'est faite d'une
sensibilit inconnue. Les antennes de la volupt sont devenues peu  peu
celles de l'intelligence. Quand Cydalise, sous mes yeux attentifs,
laisse tomber ses vtements et clate, il me semble que c'est Isis qui
se dvoile, mon cerveau s'exalte et non plus seulement mon sens
gnsique, et, du mme mouvement, que ma chair, mon esprit se dilate et
s'panouit.

Hein? Ce n'est pas mal pour un Satyre? Je me relis avec complaisance, je
dplace quelques virgules, je m'amuse beaucoup.

  Votre

  ANTIPHILOS.




V

MTAMORPHOSE


  Toulon, 15 dcembre.

  CHER MONSIEUR,

Que d'aventures depuis ma dernire lettre, qui annonait dj bien des
changements dans ma vie? Je crois que Cydalise est victime d'Aphrodite
qui l'a rendue folle de moi:

--Avant de te connatre, me dit-elle, je ne savais pas ce que c'tait
que l'amour!

Cela me fait rire dans ma barbe, car Cydalise, quoique mortelle, m'a
toujours paru fort experte en cette science immortelle que j'ai pousse
assez loin pour tre bon juge. Mais je ne dis rien. Comment riposter?
Mon ironie divine s'arrte sur mes lvres, car Cydalise me fait prouver
aussi je ne sais quel sentiment inconnu. Je ne puis me passer d'elle,
voil qui est certain, et cela ne m'tait jamais arriv. Elle m'est plus
belle que toutes les femmes, plus verte que les vierges, plus fondante
que les matrones parfumes. Avec elle je possde tout et je ne regrette
rien, je monte plus haut que les dieux, au point qu'il me semble que,
pour devenir plus qu'un dieu parfois, il faut cesser de l'tre  chaque
heure de sa vie. La vraie divinit est intermittente et se repose
dlicieusement dans le nant d'avoir t. J'apporte tant de choses dans
l'amour que je n'avais jusqu'ici jamais demand aux femmes d'tre autre
chose qu'un prtexte au dploiement de moi-mme. Maintenant, je sens que
Cydalise jette  mes pieds presque autant de richesse que moi: alors,
pour n'tre pas vaincu en munificences amoureuses, je lui obis. Elle
fait de moi ce qu'elle veut: quelle mtamorphose!

Je ne pouvais me sparer d'elle et la saison rendait nos rencontres plus
difficiles. Alors elle a eu l'ide de m'emmener  la ville:

--Et puis, m'a-t-elle dit, je veux t'aimer parmi les hommes.

Moi qui me souvenais des coups de fourche et des crocs des chiens, je
demeurai muet, en la regardant avec terreur.

--Tu as peur?

--Et comment te suivrais-je tout nu?

Cydalise clata de rire, se jeta  mon cou, et ce jour-l nous ne
parlmes plus de mon exode.

Un matin, je mditais tristement, songeant  fuir, pareil au sanglier
qui emporte  son flanc l'pieu qui le blessa. Malgr mon amour, la
vision lumineuse de femmes nouvelles commenait  emplir mes yeux,
j'entendais leurs cris, leurs rires, leurs disputes et leurs moqueries
anxieuses, quand Cydalise surgit au bord du sentier, portant un gros
paquet qu'elle laissa choir, en mme temps qu'elle-mme. Sans m'adresser
la parole, elle regardait alternativement le paquet, puis moi. Enfin,
selon son habitude dans les cas embarrassants, elle prit le parti de
rire. Maintenant elle se roulait sur la mousse, en proie  une telle
crise de gaiet hystrique que sous son sein gonfl le corsage cda.
Cela changea ses ides et la calma aussitt. Ds que je lui vis un
visage srieux et inquiet, je m'approchai d'elle et, lui ayant bais
tendrement les yeux, j'attirai le paquet et je l'ouvris.

Les regards de Cydalise suivaient avec curiosit tous mes mouvements:

--Oui, c'est pour toi. Je t'emmne  la ville.

Vous avez devin que c'taient des vtements d'homme. J'eus un moment de
dsespoir:

--Mettre a!

Mais Cydalise me regardait, maintenant, avec tant de sollicitude que je
murmurai, soumis comme un petit enfant:

--Je veux bien.

Alors elle battit des mains et nous allmes vers la grotte. Il faisait
assez frais et cela influa peut-tre sur mon sentiment. Je me trouvai
fort bien de toutes manires, quand j'eus revtu ces habits qui
m'avaient sembl d'abord de vilains instruments de torture.

J'avais chaud et il manait de moi je ne sais quelle lgance humaine
dont je fus aussitt fier. Un marin m'a dit depuis que j'avais la grce
du roi ngre Ho-Papo, et il ne plaisantait pas: un roi est toujours un
roi, un satyre est toujours un satyre. Avec le bon got des femmes,
Cydalise m'admira aussitt. Elle ne s'en lassait pas, me faisait tourner
comme une toupie, tapotait les plis et les poches. Elle ne fit la moue
que devant la cravate bleue qui n'allait pas  mon teint, disait-elle,
mais on verrait cela plus tard. Mes cothurnes taient du cuir brillant
le plus souple et ne me blessaient nullement. Un ptase rond embotait 
merveille mes petites cornes recourbes et mon paisse crinire. Elle
mit dans la poche de mon gilet, en rougissant un peu, quelques pices
d'or et d'argent, puis:

--Maintenant, tu es complet, mon amour; partons.

--Adieu, grotte o j'ai t heureux parmi le vent et les feuilles, et
vous, arbres, ruisseaux, houx, adieu. Nature, adieu...

Cydalise interrompit mes effusions, qui d'ailleurs me semblaient
ridicules, maintenant que j'avais revtu la livre humaine, et nous
runmes le contenu de la grotte en un paquet gure plus gros que celui
qui avait contenu les lments de ma mtamorphose. J'aurais bien voulu
sacrifier une dernire fois  l'Aphrodite champtre, mais Cydalise me
dit que le train n'attendait pas et nous gagnmes la voiture qui, elle,
nous attendait  l'ore de la fort de pins.

Mes sensations, en ce dbut extraordinaire de ma vie nouvelle, furent
trop confuses pour que je puisse trouver des mots qui les caractrisent
exactement. Je voyageai un peu comme un animal que j'avais t
jusqu'ici, mais un animal divin en qui les choses et les bruits
laisseraient leur empreinte. Avec beaucoup d'application, je pourrais
les dchiffrer, comme j'ai fait des phrases, dans mon premier livre de
lecture, mais j'ai peur que le rsultat ne vous donne rien de nouveau,
et je remets  plus tard  coordonner mes mois, si je sens que cela en
vaut la peine:

Ainsi je participe de ces choses rapides que l'on voit passer dans les
campagnes, plus lgres que les cerfs, plus hurlantes que les loups...

Vous voyez le genre. Ou encore:

Me voici install dans un de ces palais que l'on aperoit groups au
loin dans les valles ou sur les collines et d'o se propage un bruit
confus et continu comme celui de la mer, etc.

D'ailleurs, mes tonnements ne sont plus. Je demeure avec Cydalise dans
une chambre qui donne sur la mer fleurie et o j'touffe quand la
fentre est ferme. Je ne la vois gure plus, ma divine amante, qu'au
temps o notre couche n'avait pour rideaux que les branches des pins.
Jamais elle ne rentre avant deux ou trois heures du matin et si lasse
que c'est  son rveil seulement qu'elle pense  l'amour. Elle continue
de rciter les vers des potes devant le peuple assembl, et aprs la
sance publique, des amateurs de posie rclament encore ses talents.
Nanmoins je ne m'ennuie pas. Je regarde. Je ne vois pas encore bien.
Mon bonheur est concentr dans Cydalise, et je fais la joie de ses
jours.

Votre dvou,

  ANTIPHILOS.




VI

LA CELLULE


  1er mars.

Quelle vie, mon cher ami, depuis que j'ai quitt, pour l'amour de
Cydalise, mes bois familiers et leurs hasards! D'abord quelle monotonie,
puis que de troubles, que d'ennuis! Dix fois j'ai voulu fuir, mais les
bras de mon amante m'ont retenu, et ses larmes, ses sourires, ses
baisers, ses gestes suppliants.

--Attends au moins les beaux jours, me dit-elle, mon amour. Que
ferais-tu parmi ce froid, ce vent et la plainte des pins sonores,
maintenant que tu es habitu  la douceur des lits et  la tendresse de
mes bras? Retrouverais-tu ton chemin, seulement, parmi toutes ces
maisons qui te drobent l'horizon? O Antiphilos, pense  moi, pense 
nos matines, pense  mes jours que tu as diviniss par ta prsence.
Quoi! laisser ta Cydalise! N'as-tu pas tout ce qui est ncessaire  un
satyre? Dis, parle, que veux-tu?

Je ne sais que rpondre  ces paroles de miel qu'elle dpose dans mes
belles oreilles pointues et aussi sur mes lvres, dans un baiser. Ce que
je dsire, c'est me retrouver moi-mme, mais comprendrait-elle cela, si
je le lui disais? Et je me tais. Je lui tais aussi une aventure qui m'a
boulevers, dont elle se doute, j'en ai peur, mais dont je ne veux pas
qu'elle ait jamais la certitude. J'en tremble encore, mais vous la
saurez, car vous tes mon ami, et  qui donc la conterais-je, puisque je
n'ai plus pour confidents les pins, les rhododendrons, les rochers et
les ruisseaux? Autrefois, quand il m'arrivait quelque vilaine aventure,
pour m'tre trop approch des hommes, je chantais allgrement ma peine
et ma peur. Maintenant, prisonnier, je n'ai plus rien de vivant qui
m'coute, et ma voix, quand elle module, m'assourdit. Et puis, j'ai
d'autres soucis que la libert, la libert que je sais que je ne
reprendrai pas.

Un jour de soleil du mois dernier,  force de me pencher par la fentre
et de scruter les alentours, je dcouvris non loin d'ici un coin de
verdure, un jardin d'o montaient parfois des cris aigus et je dsirai y
aller. Cydalise me promne tous les jours avant dner (tout  fait comme
un animal favori); nous allons par les rues vieilles, nous allons vers
le port, nous tchons de gagner la campagne, mais c'est trop loin et
Cydalise n'a jamais le temps. Nous dnons de bonne heure, elle rentre
avec moi, et, aprs quelques caresses, me laisse en me recommandant
d'tre bien sage. Ces faons maternelles me sont douces, mais elles me
sont svres aussi: je me vois avec peine redevenu obissant comme un
petit enfant: ma fiert en souffre. D'autres fois, je rflchis que
c'est l'amour qui me tient et modifie mon me; alors je n'ose plus me
plaindre, et bien docilement je fais tout ce qu'a voulu Cydalise.

Je m'endors vite d'ailleurs, la lecture  la lumire m'blouit et j'ai
conserv cette facult plus divine encore qu'animale, je crois, du
sommeil facile,  la fois profond et lger, qui tombe aux abmes en une
seconde et en une seconde remonte  la surface. Je ne me rveille qu'
l'entre de Cydalise en qui, souvent  cette heure-l, murmurent encore
les harmonieuses abeilles du Pinde. Elle fredonne les vers qu'elle a
dclams devant le peuple selon des rythmes nouveaux et fort inattendus
pour mon oreille plus habitue aux bruits du vent dans les arbres qu'aux
inventions du gnie de la grasse Euterpe. Quelquefois, elle tombe sur
moi, tourdie de fatigue et la bouche amre. Quelquefois elle se dvt
avec frnsie et m'tonne bientt moi-mme par l'audace de ses gestes
lascifs. Mais il faut bien dire que, la plupart du temps, elle est fort
calme. Aprs m'avoir cri: Bonsoir, Tityre, elle fait le rcolement
des monnaies parses dans le grand sac qui ne la quitte pas, se montre
gnralement satisfaite et ne tarde pas  s'endormir.

S'il n'y avait pas les matines, je ne supporterais assurment pas une
vie si troite et si mesure; malgr mon amour pour Cydalise, je m'en
irais au hasard des chemins, mais les matines, je l'avoue, embellissent
ma vie. Cydalise est trs belle et elle me livre sa beaut bien plus
littralement que dans les grottes et sur les mousses. Le grand air et
l'absence de clture effarouchent toujours un peu les femmes. Aussi je
comprends et j'admire ce que votre civilisation a fait pour les
rassurer. Si j'en juge par Cydalise, quelles faunesses derrire deux
bons verrous et sous une lumire doucement tamise par des rideaux
propices! Celle-ci est digne des dieux. Que n'es-tu, telle que moi,
immortelle! Je ne puis te regarder sans mlancolie, aprs que tu t'es
rpandue autour de moi comme une vague de dlices, car maintenant que je
perois ton existence continue, je perois aussi ton destin. C'est en
passant seulement et comme tombent les clairs que les dieux doivent
aimer les femmes. Elles les ressentent alors ainsi qu'une foudre
mmorable qui descend, allume, consume, disparat et, pour eux, ce n'est
dans leur vie qu'une sensation plus ample, qu'une inspiration plus
profonde, qu'une coupe de vin plus ardente. Mais l'union constante de
deux tres si diffrents d'essence, quoique presque tout pareils en
dsirs et en plaisirs! L'amour de Cydalise me fait connatre la
tristesse des choses prissables. Je pense aux fleurs, je pense aux
moissons, je pense aux saisons,  tout ce qui ne vit qu'un jour,  tout
ce qui tombe srement dans le gouffre et qui n'en remontera pas.
Cydalise m'a donn une me d'homme en me donnant son amour de femme,
mais une me d'homme qui sait que le destin ne l'atteindra pas,
cependant qu'il verra prir ses amours.

Des hommes, je possde dj tout le jargon mtaphysique. Je ne puis plus
prendre la vie telle qu'elle s'offre  moi, bonne ou mauvaise, mais
toujours adorable puisqu'elle est. Malgr ma divinit, je pense  ce qui
sera, comme si je ne portais pas en moi  la fois le prsent et le futur
et comme si je n'tais pas destin  ne jamais en sentir le poids  mes
paules. Dieux mystrieux, il me faut un effort pour ne pas penser
douloureusement, moi dont la vie inconsciente exultait en de brefs
moments de lumire! Est-ce que je deviendrais vraiment un homme pour
avoir aim vraiment une femme? J'aurais donc un ge, moi aussi? Combien
d'annes vivent les faunes amoureux? C'est peut-tre ainsi qu'ils ont
disparu, car on n'en rencontre plus, du moins sur cette terre
occidentale.

Voil  quels excs se portent mes divagations et les penses illogiques
qui m'assaillent en contemplant la tte transitoire de Cydalise,
endormie comme elle sera morte, sur mes genoux fauves. Ah! quel poison
que votre amour, humains, et quelle ide fut la mienne de lever vers mes
lvres l'amphore frache et qui paraissait d'eau pure? Fiez-vous  l'eau
pure, Faunes et Satyres!

Et je ne vous ai pas dit mon aventure. Cydalise dort encore, mais elle
va se rveiller. Je n'ose pas. Je vous crirai encore prochainement.
Malgr ses matines de soleil, plaignez le pauvre Satyre.

  ANTIPHILOS.




VII

LE SATYRE! LE SATYRE!


  Toulon, 15 mars.

Mon cher ami, la tte d'un satyre qui demeure  Toulon avec une
rcitante lyrique, favorite du peuple, et qui ne voit plus d'autres
paysages que les inharmoniques logis des humains, est sujette 
d'tranges bouillonnements. Vous me pardonnerez donc les divagations de
ma dernire lettre qui voulait vous raconter une anecdote et qui n'a pas
su le faire. Je n'arrive pas  ranger mes ides dans leur bote. Elles
empitent les unes sur les autres, d'o il rsulte une grande confusion.
Quand j'en veux tirer une, les autres y sont mles et le temps se passe
 les mettre en ordre.

J'allais atteindre le fait principal, quand l'heure est venue pour
Cydalise de rendre  ses traits reposs le sourire qui les claire.
C'est pour dire que Cydalise se rveille en souriant. Cela fait comme
une rose qui s'ouvrirait assez vite pour laisser observer le dpliage de
ses feuilles. La vision est de celles que je ne voudrais pas manquer et
chaque matin je cueille sur la rose que je surveille la rose des lvres
humides. Les Hamadryades et les Orades sont belles. Heureux qui peut
les surprendre dans la fracheur des aurores et soulever dans leur sein
les orages de la volupt! Mais Cydalise efface leur souvenir par je ne
sais quelle grce o se mlent les promesses et les dsirs. C'est bien
la nymphe qui s'veille, mais la nymphe qui attend son amant et va le
prendre joyeusement en mme temps qu'elle se donne  lui. Je n'en
finirais pas, cher ami, si j'osais vous dire tous les charmes que
Cydalise me fait prouver. C'est une incantation, peut-tre, mais 
l'effet de laquelle je me prte avec joie, et je ne me rassasie pas du
breuvage divin, non plus que de la folie o il m'exalte.

Un des matins donc du mois dernier, Cydalise fut cruelle. Elle me laissa
bien boire  son sourire naissant, mais la coupe fleurie et parfume
s'loigna brusquement de mes lvres, en mme temps que ses bras, un
instant nous sur mon cou, se dtachaient et me repoussaient.

--Tityre (elle m'appelle toujours ainsi), j'ai affaire, il faut que je
sorte et je suis en retard. Sois sage, mon amour.

Je ne dis mot, je la regardais, navr. Elle fut vite habille,
m'embrassa presque discrtement et disparut.

Elle m'avait laiss dans un tat que vous ne comprendrez peut-tre pas,
n'tant pas faune. Des vers en moi murmurrent:

    Tant pis! vers le bonheur d'autres m'entraneront
    Par leur tresse noue aux cornes de mon front...

Elle avait oubli de m'enfermer. Je fus bientt dehors, moi aussi.
J'avais eu la patience de soigner ma toilette et de me donner toute
l'lgance compatible avec mes formes athltiques et satyriques. C'tait
l'heure des jeux d'avant-midi. Des cris aigus montant du petit jardin
m'avaient orient. Il y avait toutes sortes d'tres en robe courte qui
jouaient, sautaient, couraient, mais  l'cart dans un massif, sur un
banc, deux presque grandes causaient en peignant leurs poupes. Il y
avait un autre banc en face. Je m'y installai.

Vous frmissez dj parce que vous connaissez le personnage, parce qu'il
vous a confess quelques anecdotes qui amusrent sa vie, parce que c'est
par une fillette, comme celles-l, que vous avez eu d'abord la
rvlation de mon existence. Eh bien, mon ami, il n'est rien arriv du
tout, sinon que j'ai eu trs peur, que j'ai pris mes jambes  mon cou et
que je suis rentr chez moi suivi (de loin, heureusement) par une troupe
hurlante de Yahous.

--Le satyre! Le satyre!

J'tais calm. Je ne dsirais pas du tout tre entran par leur tresse
noue aux cornes de mon front.

Mais quelles rflexions!

Voil donc ce qu'avaient fait de moi six mois d'une civilisation 
laquelle je n'avais presque pas particip. Certes, je n'ai jamais t
tmraire et je prfre fuir les coups que les coups ne m'atteignent,
mais tout de mme autrefois je n'aurais pas, comme un livre, trembl
devant l'ombre de mes oreilles. Ne serait-ce pas la lecture de vos
journaux qui m'aurait affol? Je le crois. Un honnte homme (j'en avais
l'aspect du moins) ne peut plus s'asseoir en face de deux petites filles
et regarder en souriant leurs minauderies sans entendre ses oreilles
corner de l'aboiement d'une meute!

C'est pourtant joli, les petites filles aux cheveux sur le dos; mais
depuis cette histoire folle, je les dteste. Ah! que je souffre de ma
lchet et de ma fidlit. Cydalise, toujours Cydalise! Est-ce qu'elle
s'imagine que, parce que je l'aime, je ne puis aimer qu'elle? Hlas! je
suis enchan. Ayant bris mon lien, je l'ai renou moi-mme. J'ai peur
qu'elle ne gronde, j'ai peur qu'elle ne se moque, je crains ses yeux,
surtout, ses yeux dans lesquels je vis, dont j'attends en tremblant le
rveil.

Aimez-vous comme cela, vous autres? Avec de tels dchirements et une
telle soumission? Sentez-vous en vous-mme rugir un animal impatient et
obissant? Peut-tre qu'au fond, les faunes et les hommes sont faits de
la mme pte, avec seulement, dans les faunes, un levain plus nergique?
Cela doit tre ainsi, puisque de tout temps les dieux se sont mls 
vos femmes et parfois, pour leur plaire et les servir, ont abdiqu leur
condition divine. Nous sommes tous les fils du destin et notre vie
immortelle n'est en somme qu'une succession de vies humaines mal soudes
entre elles par le ciment confus du souvenir. Que m'importe aujourd'hui
le pass? Je vois bien qu'il n'y a qu'un prsent, car le prsent efface
toutes les autres minutes. Il y a une telle diffrence entre ce que
j'tais hier et ce que je suis aujourd'hui que je n'y vois que
difficilement des rapports logiques. La dure, ou ce que vous appelez
ainsi n'est que l'illusion de la marche du temps. Mais il est immobile
pour moi, qui demeure toujours le mme et dont la vie recommence
toujours, bien plus qu'elle ne dure, puisque la dure c'est le temps,
etc. Comprenez-vous? Mon cher, j'ai lu des mtaphysiques et j'en ai
conclu que la vie n'est rien pour les hommes, puisqu'elle a une fin, et
rien pour les dieux, puisqu'elle n'en a pas. Tout est gal dans
l'absurde. Seulement j'ai encore une vague rminiscence de mes plaisirs
d'animal libre; je ne broutais pas tous les jours, mais je ne broutais
pas tous les jours Cydalise. Par Jupiter, si j'allais en venir  ne plus
l'aimer, que deviendrais-je entre ces quatre murs, ou dehors, parmi le
grouillement des Yahous?

Je veux que Cydalise m'emmne avec elle parmi le peuple qu'elle
enchante. Il faut que je me familiarise avec le mouvement et les paroles
extrieures. N'ai-je pas tout ce qu'il faut pour plaire? Oui, je me
plais quand je me regarde dans le miroir de mon amante. D'ailleurs,
puisqu'elle me regarde avec plaisir, pourquoi les autres seraient-ils
plus effarouchs? Je ne doutais pas de moi dans le creux des arbres, les
jambes plaques de vieille terre, des mousses et des feuilles accroches
 mon poil hirsute, et jamais femme n'a couru bien longtemps devant moi,
sans faire une chute opportune. Il est vrai que tout m'tait bon alors,
et que je suis devenu plus dlicat. Je suis mme ahuri par la quantit
de femmes laides et dplaisantes que nous rencontrons dans nos sorties.
J'en ris avec Cydalise, si haut qu'elle me sermonne, mais elle est de
mon avis et murmure souvent  mi-voix: Quelles tournures!

Je ne voulais pas conter mon histoire de petites filles  Cydalise. J'ai
chang d'avis. Je veux qu'elle la connaisse. Je vais mme exagrer les
dangers (presque imaginaires) que j'ai courus parmi les Yahous, afin
qu'elle voie la ncessit de me familiariser avec le monde.

Yahous! C'est l'effet que vous me faites. Ne vous en formalisez pas. Il
y a des femmes, il y a des hommes parmi les Yahous.

  Votre

  ANTIPHILOS.




VIII

L'EAU DE FENOUIL


  Toulon, 1er avril.

Mon cher ami, je vous remercie de vos conseils, je m'en suis bien
trouv. Tout a parfaitement russi. Mon chagrin a touch Cydalise. Il
tait rel. Je n'ai eu  en feindre que l'excs et  simuler le
dsespoir. Huit jours de comdie suprme ont rduit mon amante  toutes
les complaisances. Que les femmes sont faciles  tromper! J'en ai fait
l'exprience autrefois avec les naves nymphes de ma terre natale; les
femmes,  peine un peu plus ruses, tombent aux mmes piges. Occupes
d'elles-mmes plus que tout au monde et confiantes au dernier point dans
le pouvoir de leurs charmes, elles ignorent que l'on puisse s'en priver
pendant huit jours, mme pour acqurir ce bien suprieur, la libert.
Instinctives, elles sont suprieures dans les conflits de l'instinct,
mais l'exercice de l'intelligence les droute parce qu'elles ne la
supposent jamais chez leurs adversaires. Cydalise n'a compris qu'une
chose, c'est que je pouvais chapper  sa tendresse et, depuis ce
temps-l, elle redouble de clineries. Les miennes la rassurent et,
comme j'ai t bien accueilli par les compagnies qu'elle frquente, nous
sommes plus unis que jamais.

Je me prparais en secret  ma nouvelle vie. J'y fus, du premier coup,
fort  mon aise. Je me dois  moi-mme, me disais-je,  l'antiquit et 
la divinit de ma race, et j'ai pris l'attitude dsabuse d'un humain
suprieur en exil chez les Scythes. Je parle peu, sinon quand Cydalise
est prs de moi pour me pousser du coude ou du genou et je prends peu 
peu la rputation d'un homme ddaigneux ou distrait.

Quelque fils de famille, quelque solide hobereau, ai-je entendu dire.

Cydalise,  qui j'ai rpt cela, en a beaucoup ri.

--C'est que c'est vrai! rptait-elle.

Elle m'a appris alors que hobereau, cela voulait dire un noble de
campagne, demeur un peu paysan, et, caressant ma barbe, elle m'embrassa
devant tout le monde, ce qui fit pousser de petits cris singuliers 
plusieurs femmes qui taient l. Cela se passait au caf de l'Amiraut.
C'est l que j'ai dbut dans la carrire d'homme du monde, du vaste
monde.

Les femmes me regardent beaucoup. Cela ne m'tonne pas, car je dois leur
paratre surnaturel, mais presque aucune ne m'a plu encore et Cydalise
voit ses inquitudes se dissiper de jour en jour. Elle m'a confi  un
de ses amis, un vieil officier de marine qui a connu des humanits de
toutes les couleurs et qui me fait du matin au soir le rcit de ses
navigations et de ses expriences: cela m'instruit. Il est trs fier
d'avoir connu une Ocanienne nomme Rarahu, qui tait inconsolable,
comme Calypso, du dpart d'Ulysse, et qu'il a pourtant console.

--Je n'avais pas, me dit-il, mon pareil, pour consoler les filles de
couleur, abandonnes par des Blancs.

Cet amour subalterne m'inspire un peu de piti, mais je suis bien aise
de connatre sa fonction amoureuse. Si jamais je quitte Cydalise pour
suivre ma destine, qui, d'ailleurs, est indfinie, je la remettrai aux
mains de ce brave homme.

Un camarade est venu le voir et ils se sont mis  raconter ce qu'ils
appellent leurs bonnes fortunes. Ce camarade est trs convenable, mais
un peu monotone. Quelle pauvret de souvenirs et de sensations! Il sort
de leurs rcits je ne sais quelle odeur de gaudriole qui prend  la
gorge. Moi, l'amour ne m'a jamais fait rire. Cela fut toujours pour moi
la chose la plus grave du monde et la plus profonde. A la vulgaire fille
de ferme, sentant la bouse de vache, j'ai trouv encore un got
d'infini.

Au reste, je crois bien que l'amour nous donne ce que l'on possde dj
et qu'il ne peut nous donner que cela. C'est pourquoi,  des natures
comme la mienne, la qualit de l'adversaire importe peu, en dehors des
aptitudes de jeunesse et de force. Pourtant la beaut a toujours t une
fontaine o mes forces se sont accrues, o je retrouvais toujours
renouvel mon dsir  mesure que je l'abandonnais au secret des eaux.

Mais la beaut, c'est si rare! Mme les nymphes immortelles, je puis
vous l'avouer, sont quelquefois un peu camuses et il y a de la duret
dans leurs sourcils trop rapprochs et leurs cheveux fauves plants trop
bas. Comme moi, avant ma transformation, elles sentent la terre, les
feuilles pourries et les fleurs vireuses crases par leurs reins. Ne
rvez pas de ces amours qui ne sont belles que par leur inconscience. Je
puis encore m'y plaire, j'y retrouverais ma saveur originelle et la
jeunesse rude de mes dsirs phrygiens, mais vos Cydalises, si prcieuses
par leur fragilit mme, surpassent les dlices des immortelles et c'est
 leur peau que s'est attache l'odeur des violettes.

Mes deux marins, cependant, buvaient une sorte d'eau couleur d'herbe et
qui sentait le fenouil, leur teint prenait des couleurs de plus en plus
riches et, jouant avec des manires d'osselets, comme les bergers de
Sicile, ils n'changeaient plus que de rares paroles o revenaient des
mots dont je ne pouvais saisir le sens. Ils avaient oubli les femmes et
je n'en fus pas fch, car je gote peu les discours insanes dont elles
sont le prtexte.

Je pus donc regarder celles qui maintenant emplissaient le caf et ne
semblaient faire nulle attention  moi. Pourtant je crus remarquer que
deux yeux, en apparence perdus dans le vague, se fixaient de temps en
temps sur ma figure, et la vanit me poussa  sourire. Un sourire me
rpondit. Moi qui ne buvais pas d'eau de fenouil, je me sentis devenir
plus rouge que mes voisins et soudain je fis un mouvement pour me lever.
Mes anciens instincts renaissaient, j'allais vers mon plaisir, comme
jadis. Un instant, je crus respirer du vritable fenouil et l'odeur des
oranges de Cogolin. Si elle s'tait leve aussi, si elle avait fait,
comme mes folles de jadis, le geste de fuir, comme j'aurais bondi dans
ses pas! Mais elle prit un journal o elle dissimula son visage, et les
mobiles du mouvement m'tant enlevs, je demeurai tranquille. Cydalise
s'approchait. C'tait probablement sa venue, aperue dans la glace, qui
avait fait se dployer le journal. Je me promis dsormais d'tre plus
matre de moi-mme et de surveiller les glaces.

La bien-aime Cydalise m'agaa, puis m'exaspra en m'appelant sottement
son vieux Tityre, ce qui fit dclencher un petit ressort rouill chez
le vieil officier qui laissa sortir pniblement:

_Tityre tu recubans, recubans..._

Le journal ne remuait pas, mais par prudence je baissai les yeux.
Cydalise tait galement de mauvaise humeur. Heureusement, la partie
d'osselets tant finie, les deux bonshommes se tournrent vers elle et
l'assaillirent de galanteries. Celui qui tait arriv le dernier tait
le plus empress et Cydalise, amuse, reprit un peu d'entrain. Elle
accepta un verre de jus d'herbe et ces messieurs en profitrent pour
remplir leurs coupes, aprs m'avoir pri de suivre leur exemple:

--Pas lui, pas lui! s'cria Cydalise. Cela le rendrait fou. C'est du
lait qu'il lui faut.

Le lait tait bleu et avait un got de vieux papier, mais je prfrais
encore cela au fenouil. Que de fois, dans mes courses  travers les
prs, au lever du soleil, j'avais press dans mes lvres la mamelle
d'Io! Je faillis dire cela tout haut. Par bonheur, la grimace que je
fis, en retournant dans ma bouche le relent de ce singulier breuvage,
loigna de mon esprit cette confidence intempestive.

Je me tus, dvorant en silence les bienfaits de la civilisation:

Enfin, il y a des compensations, me dis-je.

Nous partmes. Sur le seuil je me retournai vers le journal. Il s'tait
abaiss. Cydalise surveillait les plis de sa robe. Follement, j'envoyai
un baiser au visage qui maintenant me regardait.

--Viens-tu, Tityre?

Je suivis.

Est-ce que je commence  comprendre? Adieu.

  Votre

  ANTIPHILOS.




IX

RBE


  Toulon, 17 juin.

Voici ma vie, pendant ces deux mois, mon cher ami, et quoique vous ne
m'ayez point donn de vos nouvelles depuis longtemps, je vais vous la
conter, pour provoquer vos conseils. Les jeunes gens et les dieux
ternellement jeunes, ont besoin de remontrances des sages, et vous tes
un sage, vous qui ne mprisez pas les satyres. Cet tat, vous le savez,
a bien des inconvnients et leur nature insatiable les expose  de
fcheuses aventures parmi les hommes plus enivrs de l'ide d'amour que
de l'amour lui-mme.

On clbre, parat-il,  Turin, des sortes de jeux olympiques o se
runissent pour disputer des coupes ciseles et des couronnes au
feuillage divers les envoys du monde entier. Un entrepreneur de
spectacles, qui voyageait par ici, s'est pris de la frimousse (comme il
dit) de Cydalise et l'a prie de venir reprsenter les desses sans
voiles devant les peuples assembls. Il suppose qu'un beau corps est
toujours la suite d'une belle figure et je dois vous confier que cette
fois il ne s'est pas tromp. Cydalise est comme moi, elle n'a pas
beaucoup de pudeur et mme elle jugerait criminel de cacher obstinment
aux yeux ce que le Plasmateur suprme des hommes et des satyres a form
pour le plaisir des yeux. Elle a donc accept (depuis, elle m'a cont en
riant que le tyran de ce pays, que j'ai connu plus humain, loin
d'allger les draperies des desses, les exige bien opaques et bien
lourdes; mais c'est un point secondaire dans l'histoire, passons), sans
se dissimuler qu'il y avait la question _moi_, qui l'embarrassait
beaucoup. Elle redoutait pour son cher Antiphilos, disait-elle, toutes
sortes de dangers, et Antiphilos, qui prfrait rester  Toulon,
s'empressa de manifester  l'ide du voyage une joie scandaleuse. Donc,
elle m'a laiss ici, en me promettant, ce que son entrepreneur lui a
accord, de revenir toutes les semaines passer un jour avec moi.

Elle est revenue fidlement, comme elle l'avait arrt, rapportant 
chaque voyage quantit de monnaies d'or aux effigies les plus varies:
je n'aurais jamais cru que l'univers comptt tant de tyrans. S'ils se
font la guerre, comme c'tait la coutume autrefois, dans quel tat doit
tre la terre,  matre de l'Olympe? Je suis le gardien de ce trsor,
qui s'accrot beaucoup. Je ne sais pas encore bien ce qu'on peut faire
avec de l'or, moi, j'ai d'autres moyens de persuasion, mais Cydalise le
sait et je me contente de remplir mon office qui est de fourrer tout cet
or dans un sac, de le cler et de me taire.

J'ai d'autres moyens de persuasion. Ils sont visibles dans l'clat de
mes yeux qui ne sont pas, comme dit le pote, durs, brillants et
tristes, mais doux, brillants et joyeux, des yeux d'amant, des yeux
d'aimant, des yeux qui attirent les coeurs et les yeux, comme font des
saphirs la pierre magique. Vous avez devin que ma conqute du caf de
l'Amiraut est tombe dans mes bras et qu'elle s'y est plu. Elle est
loin d'tre aussi belle que Cydalise et ne m'apporte gure que le
plaisir de la varit. Pourtant, elle aussi connat les rgles du jeu et
toutes ses finesses. Ce qui l'exalte surtout, c'est l'ide de tromper
Cydalise, qu'elle connat et qui n'a pas voulu se lier avec elle.
Pourvu,  dieu qui as des ailes aux talons, qu'elle n'aille pas se
vanter de sa bonne fortune! Je ferai un sacrifice  Harpocrate pour
qu'il pose un sceau sur ses lvres. En attendant, je l'ai appele Erbe,
elle ne sait pas pourquoi. Son corps est pareil  ces flambeaux, dors,
mordus de noir, que je me souviens d'avoir vus  Ephse aprs
l'incendie. Comme nous errions l'autre soir sur le port, un matelot
chantait:

    Elle est un peu brunette,
    Ce sont les plus belles gens.

Elle se mit  couter et  rire:

--Trouves-tu, Satyros?

--Oui, Erbe.

Je ne lui ai pas fait de confidences, mais elle a vu sculpte  la poupe
d'un navire grec une tte de satyre qui me ressemblait et un matelot lui
a pel le nom dont elle me qualifie. Cela m'amuse. Les Orades de
Phrygie m'appelaient parfois ainsi, en manire de provocation et elles
avaient bientt imprim sur la terre une figure callipyge qui disait ma
victoire. O douce terre de Phrygie!

Tout de mme, je l'ai prie de garder bien ce nom pour l'intimit, car
les satyres ont de plus en plus mauvaise rputation dans ce pays, dont
j'enrage. Erbe n'a-t-elle pas eu l'ide, l'autre jour, d'acheter et de
me lire un journal orgueilleusement appel _Le Journal des Satyres_:

--Ah! Ah! voil un journal pour toi! Il n'y manque que ton portrait.

Par Apollon! Quelles incohrences! quelles niaiseries! Quelle ide se
font-ils d'un satyre, les esclaves qui ont rdig cette feuille? Malgr
mon naturel dbonnaire, je me suis mis en colre et contre le journal et
contre les archontes qui ont, parat-il, jet les esclaves 
l'ergastule. Ce ne sont que des sots. A peine mritaient-ils la punition
dont Priapos menace les larrons du verger: _inrumabo_! J'ai expliqu
cela  Erbe: elle est devenue srieuse. Nous avons parl d'autre chose.

Cydalise, voil  quoi tu exposes ton satyre familier, en le laissant
errer par les rues, cependant que les phbes olympiques vident en ton
honneur les coupes ciseles remplies d'un vin noir. Erbe n'aime que le
champagne. Moi je suis toujours fidle  mon lait qui a got de papier
et, quand Erbe s'en tonne, je lui dis que le lait est le vin des
satyres. Elle prend vite une figure souriante: c'est sa manire de faire
croire qu'elle a compris.

Quand Cydalise revient, nous passons tous nos moments chez nous, les
jours comme la nuit. Ainsi j'vite les rencontres et les explications,
qui me feraient perdre la tte, car toute ma diplomatie consiste 
prendre la fuite et  m'aller cacher dans un tronc d'arbre. Comme je me
sens emptr par votre civilisation et que les femmes sont
draisonnables! Elles appellent cela de la trahison. Mais je les aime
toutes, moi. Est-ce que toutes ne m'appartiennent pas, puisque je puis
toutes les satisfaire? Elles ne savent pas encore, ni vous peut-tre, ce
que c'est qu'un satyre, que cette force de la nature dchane par le
dsir. Il faudra que Cydalise en prenne son parti et qu'elle admette que
les satyres ne sont pas faits pour la fidlit et que le caprice est
divin.

O caprice, diversit des formes sous la rgle ternelle, caprice aux
yeux changeants!

Caprice, fille gracile aux seins d'airain, matrone o trne l'automne et
toutes ses couleurs!

Caprice, nymphes barbouilles de mres, au dos d'argile, aux joues
balafres par les ronces, pures ou impures comme la terre, et des
feuilles sches sonnent dans leurs cheveux emmls!

Caprice, les jeunes bergers fuient vers la chaumire, et les bergres se
prennent par la main, criant comme des poules qu'un renard a surprises,
et se retournant pour rire entre deux cris!

Caprice, odeur amre des fougres, odeur des paules sous les saules et
des jambes dans les ruisseaux qui charrient encore l'cume blanche
d'avoir baign la fille de Latone!

Caprice, etc.

Que ce lyrisme ne vous surprenne pas. C'est l't qui me monte  la
tte.

  Votre ami,

  ANTIPHILOS.




X

DIOGNE


  Toulon, 15 juillet.

Je suis certainement heureux, mon cher ami, depuis que je suis un faune
domestiqu; je ne connais plus le froid ni la disette, ni l'absence
d'amour, ni l'hostilit des hommes, ni la morsure des chiens; mais il se
mle  mon bonheur je ne sais quelle honte et je ne sais quelle limite.
J'ai le sentiment que ma divinit diminue: l'homme crot en moi, touffe
peu  peu mon ancienne nature, qui tait le Dsir! J'ai la nostalgie du
dsir! Je dsirais les fruits, je dsirais les feuilles, je dsirais les
femmes et quand tout cela est venu vers moi, je ne rve plus que d'tre
nu et affam dans un dsert. Oh! que la solitude a d'attraits pour qui
vit au milieu des hommes!

Le phrygien Esope (j'ai connu ses frres et ses soeurs, qui taient
beaux et stupides) a crit une fable pour montrer que la libert est le
premier des biens. Je l'ai entendue dans le grec de mon enfance, et des
petites filles l'ont apprise par coeur sur mes genoux. Elle est vraie et
elle est fausse, comme toutes les inventions des hommes. La libert est
un fardeau qu'on souhaite poser  terre, quand on ne connat pas autre
chose, et il y a dans l'esclavage le plus heureux des civilisations je
ne sais quelle amertume qui resserre le coeur. Jadis mes tristesses
elles-mmes taient des sortes de joies o ma vie se dilatait et
s'exaltait. Elles taient une transformation momentane des puissances
de mon tre et quand j'avais rencontr par hasard une crature avec qui
les partager, elles grandissaient dans le silence voluptueux des nuits
jusqu' s'galer  l'immensit mme du monde. Je souffrais parfois, je
ne m'ennuyais jamais. Quel est ce nouveau mal dont j'ai appris
l'existence, comme j'en apprenais le nom? Un jour, j'ai vu que les
choses se dcoloraient autour de moi et que les yeux des femmes se
ternissaient  mon approche comme un miroir de mtal. Je ne
m'intressais plus  rien, je rvais de pays qui n'existent pas. Mon
pass mme, si riche de toutes aventures, ne pouvait fixer mon souvenir
sur un point de son histoire et mon dsir endormi ne se rveillait pas
pour les amours futures.

Cela n'a dur que quelques jours, mais j'en suis encore malade et je
sens que je n'en gurirai jamais. C'est le retour de Cydalise qui m'a
rendu  moi-mme et depuis qu'elle est repartie, je supporte ma vie sans
m'y plaire. Erbe m'a lass, je suis seul, et c'est en vain que
Didamie, une petite Grecque, se met sur mon passage quand je vais voir
mes amis qui boivent de l'eau verte. C'est une amie d'Erbe, qui m'a
lgu aussi un vieux marchand de syllabes qui lui crivait ses lettres
d'amour pour la rcompenser de venir assister  sa toilette. Elle lui
secouait dans la figure sa chevelure poivre d'o tombaient un tas de
mots qui ne l'taient pas moins. Erbe l'appelait son secrtaire et moi
Diogne! J'en ai entendu des dbats, l'un voulant mettre en termes
dignes du Portique les secrtes penses d'Erbe, l'autre les lanant 
la vole, toutes nues ainsi qu'Aphrodite sortant de l'onde et beaucoup
moins pudiques! Qu'il tait comique en cette lutte, mon vieux Diogne;
mais je fus froiss d'y apprendre qu'Erbe trafiquait de ses charmes,
inconsciente comme le Destin. Comment j'ai rompu avec elle est un
pisode insignifiant. J'ai appris quelques jours plus tard qu'elle tait
partie avec un Anglais voyageur, qui n'aime pas  considrer tout seul
les sites ensoleills. Diogne plor m'apporta la nouvelle et resta. Il
assiste  ma toilette et attend mes discours du matin, mais c'est moi
qui le fais parler.

Ses propos sont plaisants et amers. Je m'en suis amus d'abord, mais
bientt sa parole dsabuse m'a fait rflchir plus qu'il n'aurait fallu
sur moi-mme et sur la vie, et c'est peut-tre cela, j'y songe, qui m'a
rendu malade. Il n'est pas surprenant qu'il soit dsenchant, car il est
vieux et pauvre, rduit  frquenter un monde qui contrarie ses
instincts et ses habitudes. Je l'ai peut-tre mal nomm Diogne; il est
plus mlancolique que cynique et plus rsign que dprav. Si peu que je
me connaisse en vtements et en modes, il m'a paru habill avec une
sorte de recherche suranne, pauvre et triste. Ses cheveux ont la
couleur du chanvre qu'on voit rouir dans les mares au milieu des prs;
ils sont dcolors comme son me. Son linge en papier est toujours fort
blanc, son teint est rose, ses mains fines, ses yeux doux et indcis; et
ses lvres charnues lui donnent un air de bont et de sensualit
innocente.

Il y a ici des prtres de Jupiter qui ont cet air-l, mais quelques
phrases grecques qui lui ont chapp m'ont dvoil l'ancien professeur
d'loquence ou le philosophe. J'coute maintenant, sans effroi, ses
explications de la vie et mme j'y trouve un plaisir d'initi; tantt il
me semble entendre un bacchant et tantt un mithriaque et tantt encore
un homme entre deux vins. Le vin, qui me rend fou et que je n'aime que
dans les grappes, lui donne de la hardiesse. Quand il est l, j'en fais
toujours qurir un flacon couleur d'ambre ou couleur de roses nouvelles,
qui du moins me rjouit la vue, et j'coute en me brossant le poil et en
limant mes cornes, car je n'ai plus de secrets pour lui.

Comme Erbe, il m'appelle familirement Satyros, et je trouve cela tout
naturel. C'est elle qui fut le sujet de notre premier entretien ou
plutt de son premier discours:

Ce qui me plat dans cette femme, c'est son dsintressement. Elle ne
vend sa peau que pour mieux la donner, c'est sa faiblesse. Elle a un
merveilleux apptit de luxure et ne peut le satisfaire qu'avec celui
qu'elle a choisi. Ceux qui la choisissent ne trouvent qu'une servante
d'Aphrodite. Si elle tait riche, elle serait la plus honnte des femmes
et ne prendrait ses amants que parmi ceux qui ressemblent le plus  des
dieux. Mme en amours, la richesse est un grand privilge. Cela fait
qu'il y a deux races sur la terre qui se crent et se recrent sans
cesse, la race soumise au destin et celle qui le surmonte. Vous
entendrez dire le contraire de ceci par le monde. Ce ne sont que
sornettes. Ecoutez la voix d'un homme que le destin crase et qui, pour
se rapprocher d'une femme qu'il aime, s'est fait son esclave domestique.
Elle reviendra, je sentirai encore l'odeur de sa chevelure et celle de
son ddain. Je me suis ruin pour Aspasie; il est juste qu'Aspasie me
mprise.

Je vous apporte assez fidlement quelques-unes de ses paroles, mais je
ne les ai pas bien comprises. Il me sembla d'ailleurs que son teint se
colorait et qu'il penchait vers l'ivresse. Il ajouta des choses que je
compris moins encore sur la volupt de la souffrance et les jouissances
de l'abjection. Puis il me rcita la dclamation de Thognis contre la
pauvret, achevant ainsi l'aveu de ses incohrences.

Il ne m'a point paru toujours aussi fou. C'est un malheureux puni par
Aphrodite pour avoir abus de l'amour (ce qui n'est permis qu'aux
dieux), mais d'ordinaire elle lui laisse du relche et sa conversation
est moins dprimante. Si je vous raconte la suite de mes expriences,
j'aurai sans doute  vous parler de Diogne. Mais vraiment, je suis
patient, car il a bien abus de moi.

  Votre ami,

  ANTIPHILOS.




XI

DIDAMIE


  Monte-Carlo, 15 septembre.

Mon cher ami, je ne sais point comment cela s'est ordonn, mais Diogne
m'a engag dans une aventure qui ne laisse pas que de m'inquiter un
peu, encore que je croie que la protection des grands dieux ne me
faillira point. J'allais beaucoup mieux, les espigleries amoureuses de
Didamie,  laquelle j'avais enfin cd, m'avaient distrait de l'ennui
vague qui me tourmentait... Mais il faut que je vous la fasse connatre,
en manire d'pisode, avant de vous faire le rcit de ma redoutable
aventure. Figurez-vous qu'elle est phrygienne, ne sur les bords du
Mandre, et si cela ne vous meut pas, du moins vous comprendrez mon
motion en retrouvant l'amour d'une fille de ma terre natale! Mais les
Phrygiennes ont toujours t inconstantes: Didamie est le type mme du
caprice. La charmante fille! Elle tait la matresse de la femme d'un
archonte, elle-mme fort belle, de la beaut que les hommes ont donne 
Pallas Athn.

Tu aimes tes pareilles,  Didamie aux yeux de violettes...

Didamie aimait ses pareilles et ses non-pareils. Que les femmes sont
privilgies! Elles mettent de la grce dans tous les amours. Diogne
m'expliqua que c'est ainsi qu'elles dsarment la morale, puissance
redoute parmi les hommes et dont le soin est d'empcher qu'ils ne
prennent trop de plaisir  vivre. Didamie m'a t enleve quand je
l'aimais encore. C'est un bon moment pour perdre une femme. Les regrets
se transforment en agrables souvenirs, la satit vous est vite.
Diogne m'avait prdit que cela ne durerait gure et qu'habitue aux
cajoleries fminines, Didamie, aprs les premiers jours d'tonnement
heureux, se lasserait d'un tre inexpert aux tendresses.

--Vous ne saurez pas, me disait-il, entretenir la flamme qui dort dans
ses yeux doux. Votre soufflet de forge l'teindra au lieu de l'animer.

--Je vous connais dj, Satyros. Vous exciterez toujours les curiosits
et vous les dcevrez toujours. Votre carrire est le rapt, la surprise,
l'tourdissement.

J'avais envie de lui rpondre qu'il y avait beaucoup de vrai dans ce
jugement sur mon caractre, mais je ne dis rien, mditant sur la sagesse
de mon compagnon et sa perspicacit. Cependant, je pensais  Cydalise,
dont il ne connaissait pas l'histoire. Je la lui racontai et il fut
surpris. Ayant rflchi quelque peu, il me confessa qu'on avait beau
connatre les femmes et en avoir class les types dans son esprit, il
s'en rencontrait toujours quelqu'une par qui les plus sres thories
taient renverses.

--Ce que vous me dites, Satyros, ne me contrarie pas, puisque cela
m'instruit. La science des hommes et des femmes est un compos
d'exceptions dont chacune est une rgle. Aussi est-elle trs longue et
trs difficile. Elle ressemble assez  la langue chinoise, dont les
vieillards commencent  se rendre matres aprs soixante ans d'tudes et
quand ils n'ont plus ni la force ni le got de discourir. La vue
s'affaiblit  observer les hommes et ce sont encore d'autres facults
qui s'usent dans la frquentation des femmes, sans quoi d'ailleurs elles
s'useraient galement. Mais vous ne pouvez pas comprendre cela, vous qui
ftes ptri d'une argile immortelle et sans dfaillance, et qui tes
l'image d'une jeunesse dont les illusions seraient des ralits.

En disant cela, Diogne me considrait d'un air d'envie o il y avait de
l'amour, de cet air qu'ont les pauvres devant les sbilles pleines d'or,
comme j'en ai vu dans la rue derrire un grillage. Il reprit, comme
sortant d'un songe:

--Etes-vous vraiment immortel, Satyros? Vos matres et ceux des hommes,
les grands dieux sont morts...

--Le destin m'a oubli, Diogne, et d'ailleurs je crois que j'ai des
frres au fond de toutes les forts, dans les antres de toutes les
montagnes, au creux de toutes les valles. Je ne les ai jamais vus, mais
je les devine. Nous sommes les forces de la nature et si nous mourions,
vous seriez condamns  mort.

--C'est bien ce que nous sommes. Je crois que vous confondez
l'immortalit et la perptuit.

Je ne rpondis rien. Il m'est difficile d'entrer dans ces subtilits. La
tte me tourne. Il me semble que mes cornes poussent au travers de ma
tte. Cette fois il me considra avec piti:

--Hum! Satyros, me dit-il, en revenant  des discours plus senss,
puisque Cydalise vous aime, pourquoi n'allez-vous pas la retrouver?

--Et vous viendriez avec moi, Diogne?

--Sans doute. Vous parliez du destin, puisqu'il a mis sur mon chemin un
fils, ou mme un petit-cousin des dieux immortels, croyez-vous que je
puisse l'abandonner? Vous ne connaissez pas l'amiti, Satyros. C'est la
vertu des hommes.

L-dessus, il me fit un long discours qui m'enchanta par la belle
ordonnance cadence de ses priodes. Je me crus transport aux temps de
mon enfance, je buvais son loquence comme le lait de ma mre. J'tais
mu, je pleurais d'attendrissement et je haletais  demi noy sous ces
flots harmonieux. Je suis Grec et sensible aux dlices de la rhtorique.
Ah! s'il avait parl en grec, je lui eusse offert de partager avec moi
ma divinit, mais je lui sus gr de sa discrtion et je l'embrassai. Ce
fut le moment de nous jurer une amiti ternelle. Je passai le reste de
la journe  me fliciter du nouveau bonheur qui m'tait chu parmi les
hommes. J'avais un ami, et sans bien comprendre les joies que cela
devait m'apporter, je les tenais pour trs grandes et toutes pareilles 
celles que Diogne m'avait peintes dans son discours aux nombreuses
fleurs.

Ds le lendemain, il vint demeurer avec moi. Il s'installa dans une
chambre voisine que je fus heureux de lui offrir, comme il convient dans
la vraie amiti, et il ne manqua pas de tenir compagnie  la frugalit
de mes repas, dont il voulut bien se contenter. C'est alors qu'il me
reparla de Cydalise, dont le portrait venait de surgir du fond de ses
souvenirs. Je la lui dpeignis et il la reconnut tout de suite. Je me
plaisais  ses entretiens. Parler d'elle la faisait revivre sous mes
yeux et presque sous mes lvres. Elle tait plus prs de moi, chaque
fois que je prononais tout haut son nom et il me semblait que la porte
allait s'ouvrir devant elle.

Cydalise n'tait pas revenue depuis prs d'un mois et elle ne m'avait
crit que des lettres assez nigmatiques et qui ne me rassuraient qu'
demi. La dernire tait un billet si court que je le lus d'un regard,
comme on boit d'une haleine l'eau qu'on a cueillie au creux de sa main.
J'avais t distrait de mon inquitude par le caprice de Didamie, mais
maintenant que la petite Phrygienne tait retourne dormir sur le sein
de son amie, je pensais avec force  Cydalise. Diogne n'eut donc que
peu de chose  faire pour me dcider  l'aller rejoindre et, comme il
devait m'pargner tous les ennuis du voyage, notre dpart fut dcid, 
la suite d'un nouveau discours qui me remua jusqu'au fond du coeur et
eut raison de mes dernires hsitations. Nous fmes nos prparatifs. Je
n'oubliai pas le trsor dont j'avais la garde. Diogne s'en chargea.

Vous saurez la suite.

  Votre ami,

  ANTIPHILOS.




XII

LA GRAPPE DE RAISIN


  Monte-Carlo, 20 septembre.

Nous partmes donc. Diogne tait de fort bonne humeur et moi un peu
dcontenanc par une dcision aussi rapide, car il avait  peine eu mon
consentement que, toutes affaires rgles, nous tions en route.

--Peut-tre, disais-je, que Cydalise revient au moment mme que je
pars. Que va-t-elle penser de moi?

Mais Diogne avait l'air trs rassur.

--Sans doute, elle monte peut-tre en ce moment notre escalier, elle
frappe, on ne rpond pas, elle s'inquite, elle s'informe; c'est
possible, puisque tout est possible. Mais Cydalise n'est pas une de ces
personnes tourdies qui arrivent  l'improviste chez leur amant, surtout
lorsqu'un amant s'appelle Satyros. La vie lui a donn quelque
exprience. Croyez-moi, mon ami, soyons sans inquitude.

Comme je subis toujours la dernire impression qui m'a frapp, je me
rangeai facilement  l'opinion de Diogne et je considrai le paysage
qui avait encore toutes les richesses de l't. Je croyais retrouver
partout les aspects de Cogolin et l'odeur de ses orangers. Diogne avait
beau m'avertir que nous en passions assez loin, je revoyais les bois des
derniers jours de ma libert et je m'exaltais comme s'ils allaient
revenir.

--Descendons ici, disais-je  tout moment, je sens qu'un bonheur
m'attend dans ces rochers. Une femme est venue l pour moi, elle me
cherche, elle croit m'apercevoir derrire chaque touffe d'arbousiers.
Vois, elle se retourne pleine d'espoir sur la terre rouge. Descendons,
descendons!

--Il y a longtemps que tu n'as vu les campagnes, Satyros, me rpondait
Diogne. La tte te tourne. Que voudrais-tu que nous fassions parmi ce
dsert? Ce n'est qu'une couleur, ce n'est qu'une imagination.

Le train ralentit et Diogne dut m'arrter, comme je me prcipitais vers
la portire. Elle s'ouvrit au mme moment et deux femmes montrent dans
notre bote o nous avions t seuls jusqu' ce moment. Diogne, ds
lors, n'eut plus besoin de me surveiller. Il tira de sa poche un journal
et se mit  lire tranquillement, assur que je ne chercherais plus 
m'enfuir. Je me tins tranquille, en effet. Quoiqu'elles ne donnassent
aucun plaisir  mes yeux, elles ne laissaient pas que d'occuper mon
imagination. Je reconnaissais leur coiffure. Que de ttes pareilles
n'avais-je pas suivies jadis parmi les ombres de la nuit tombante,  la
lisire des vignes! Elles n'taient pas absolument laides et mme leurs
yeux avaient une certaine beaut; mais quelle lourdeur, quelle disgrce
de formes! Certainement j'en avais aim plus d'une moins plaisante
encore. C'tait donc l ces conqutes dont j'tais si rjoui, ces fruits
de la nature que j'avais dvors, ces urnes de terre ou j'avais bu si
firement la volupt! Ces grosses filles de Pomone portaient aux bras
chacune deux paniers pleins de raisins, d'oranges et de lgumes,
qu'elles avaient poss prs d'elles, et comme je les regardais plus
volontiers qu'elles-mmes, l'une d'elles me dit de sa voix chantante:

--Vous mangeriez peut-tre bien un grapillon de raisin?

J'avanai la main, et elle haussa gentiment vers mon geste son pesant
panier. C'tait la moins rustaude.

--Je ne puis, rpondis-je, vous offrir qu'un baiser.

Elles se mirent  rire toutes les deux et l'autre dit d'un air
engageant:

--Les paniers, c'est  nous deux.

Je l'embrassai sur la joue et l'autre au coin des lvres. J'tais
redevenu faune; mes rflexions ddaigneuses n'avaient pas tenu contre
l'odeur souriante d'une marachre!

Elles riaient si haut, pour dissimuler leur confusion, qu'elles ne
s'taient pas aperues qu'on tait arriv aux Arcs. Diogne, que la
scne avait diverti de son journal, en fit la remarque tout haut et les
deux villageoises se htrent de descendre. Comme je leur tendais leurs
paniers, celle que j'avais effleure de mon dsir me salua d'un sourire
pendant que l'autre disait:

--On se reverra peut-tre?

J'avais domin mon motion. Quand nous fmes repartis, Diogne profra
sentencieusement ces mots que je fus une bonne minute  comprendre:

--Voil ce que c'est que d'avoir frquent les petites courtisanes de
Toulon.

Il ajouta, voyant mon air tonn:

--Satyros s'loigne de la nature. On en fera peut-tre quelque chose.

La perspicacit de Diogne me surprit et m'enchanta en mme temps. Comme
les deux propositions se rejoignaient bien et comme elles traduisaient
bien mon propre sentiment! Mais que voulait dire le dernier mot: On en
fera peut-tre quelque chose? Ne suis-je donc rien, rien de srieux,
rien de vrai?

--Diogne, rpondis-je, j'entends votre premire pense, elle rpond 
la mienne; mais que vous proposez-vous de faire de moi? Ceci est obscur.

--Un philosophe, Satyros, rien de plus, rien de moins, un philosophe
comme moi-mme, c'est--dire un homme qui n'est dupe de rien ou qui,
quand il est dupe, le sait et jouit de sa duperie; c'est un tat trs
rare et qui surpasse celui mme des Dieux, lesquels, si j'en juge par
toi-mme, sont fort ignorants et presque toujours  la merci des
impressions du moment. J'ai t content de voir de quel oeil tu as
considr les deux rustaudes qui t'ont fait leurs meilleures agaceries.
C'est le premier stade. Il faut savoir rsister  ses passions. Le
second est de leur cder. Ni au-dessus ni au-dessous des faiblesses
humaines, auxquelles les faiblesses divines ressemblent beaucoup, si
j'en juge encore par toi-mme, voil une bonne position. Sois toujours 
leur niveau, toujours prt  leur rpondre, les yeux dans les yeux.

--Si je les avais rencontres le long d'un sentier, dans la montagne,
malgr ma rpulsion du premier moment, je n'aurais pas t matre de mon
dsir.

--C'est bien comme cela que j'entends le second stade, reprit Diogne,
mais il en est un troisime, encore plus avantageux. C'est quand on
s'aime assez soi-mme, pour s'aimer plus que les dsirs qui nous font
sortir de notre gosme. Je m'achemine vers cet tat, o je ne crois pas
que tu parviennes jamais, Satyros.

--Je ne le crois pas non plus, Diogne. Si la nature des dieux ne
s'loigne gure de celle des hommes, elle en diffre pourtant par un
point essentiel, que leur gosme est si vaste que toute posie s'agrge
aussitt  sa substance, sans effort et par le jeu mme du dsir. Je
m'enrichis l o tu t'appauvris, Diogne.

Ce fut  son tour de mditer la profondeur de mes paroles. Il ne sut
quoi rpondre, sans doute, car je vis sur son visage de l'ennui et de la
tristesse et peut-tre de l'envie. Diogne n'est plus trs jeune, j'ai
peur que sa philosophie ne soit une sorte de rsignation insouciante 
la fatalit qui pse sur les hommes. Je m'aperois, les livres me l'ont
dj enseign, qu'il y a autant de philosophies qu'il y a d'ges et de
tempraments. Il me l'a assez bien esquiss par sa thorie des trois
stades; on dsire rsister  ses passions, quand elles sont si faibles
qu'un peu d'attention suffit  les dominer. On y cde, quand elles sont
si puissantes que la lutte est douloureuse. On les ddaigne, du jour o
elles sont redevenues sans force, et on n'ose plus regretter le temps de
leur pouvoir, de peur de paratre avec l'attitude d'un vaincu. C'est le
moment de la vertu. Selon que des jeunes hommes ou des vieillards, des
dbiles ou des forts rgissent la socit, l'un ou l'autre esprit domine
le monde. Et je crois bien qu'il en est ainsi de tous les penchants
humains. Les Etats oscillent selon que l'action ou le rve sont le plus
applaudis sur la scne. Ah! je comprends pourquoi on rit dans l'Olympe.

  ANTIPHILOS.




XIII

L'INCONNUE


  Cannes, 1er dcembre.

Cher ami, je ne vous ai pas cont ce qui nous advint  Monte-Carlo et
c'est  peine si je m'en souviens maintenant. Dans le premier moment,
cela me semblait considrable, mais je vois bien que les vnements
n'ont gure d'intrt que dans leur nouveaut: cela doit nous apprendre
 les considrer avec philosophie au moment mme qu'ils nous sont le
plus douloureux. Il me semble bien que l'aventure arrive  Diogne, et
qui nous atteignait tous les deux, aurait pu mal tourner, du moins il me
l'a dit, mais mon insouciance ne s'y est pas arrte longtemps et la vie
m'a donn raison.

--Heureux Antiphilos! disait Diogne, en me contemplant avec une
admiration mle de colre, nous sommes perdus et il est calme comme un
dieu! Es-tu capable au moins de me donner un conseil? Animal divin, sois
oraculaire, sois dodonique, profre un nombre!

Il est probable que j'obis, car Diogne manifesta soudain un grand
contentement et disparut, me laissant un peu effar par ses manires sur
un des bancs du jardin,  l'ombre indcise des palmiers. Je ne tardai
pas  me remettre, car le lieu tait propice  la paix. Des jeunes
femmes passaient accompagnes d'hommes vnrables et les mmes penses
certes n'habitaient pas leurs ttes, car ils avaient des regards
dissemblables. Celui des hommes tait morne et celui des femmes tait
stupide, et quoique plusieurs d'entre elles fussent assez jolies, elles
ne m'inspiraient aucun dsir.

D'ailleurs, je ne dispute jamais une femme  un mle. Il n'y a que les
bliers, les boucs et taureaux qui entremlent leurs cornes et luttent
pour la conqute des femelles. Moi, dont les moeurs sont pacifiques, je
ne m'attaque jamais qu'aux femmes seules, c'est plus sr. Mme,  moins
que cela ne soit la nuit, autour des maisons, j'attends d'avoir vu dans
leurs yeux la petite flamme provocatrice que ma prsence manque rarement
d'allumer  leurs prunelles. Ainsi, je ne me mets pas en frais,  moins
d'tre sr de plaire. Diogne m'a dit que les hommes ne sont pas ainsi
et que ce qui les excite dans une femme, c'est sa froideur, souvent, non
moins que les obstacles qui la protgent. Ils emploient dans leur
langage  ce sujet toutes sortes d'images guerrires qui font de leurs
livres sur l'amour de vritables traits de stratgie. Il y est question
de sige, de stratagmes, d'escarmouches, d'attaque, de dfaite, de
rsistance, de victoire, de conqute. Je ne comprends rien  tout cela.
L'amour n'est rien, quand il n'est pas le jaillissement d'un double
dsir. Cependant, je ne serais pas digne du nom de Satyros si je
n'admettais l'assaut et l'enlvement, la surprise qui satisfait le dsir
endormi avant qu'il n'ait eu le temps de s'veiller. Ce n'est peut-tre
pas le plus beau ct de ma nature, mais elle est telle que les dieux
l'ont faite et d'ailleurs ni femmes ni filles ne s'en sont jamais
plaintes. Il faut dire que j'ai tout  fait refrn ces manires, depuis
que je vis dans les villes une vie pareille  celle des autres hommes.
Si je n'ai pas encore compris que l'on assige la femme, comme Alexandre
assigea la ville de Tyr, c'est peut-tre que je tiens plus encore 
l'ingnuit de ses dsirs qu' une possession que, dans le systme
stratgique, on ne doit le plus souvent qu' la lassitude de l'assige,
 la science poliorctique de l'assigeant.

--Satyros, cria tout  coup la voix de Diogne, Satyros! Tu es le vrai
Dieu ou du moins un dieu vritable!

Et, plongeant une main dans sa poche, il la retira pleine d'or.

--Mais, soyons prudents, continua-t-il. Il ne faut plus interroger le
destin. Il a fort bien rpondu. Fuyons cette ville. Prends mon bras du
ct de l'or et partons sans retourner la tte.

--Vous avez tort, monsieur, reprit une autre voix derrire nous. On ne
rompt pas ainsi sa veine...

C'tait une fort jolie femme, non sans lgance ni sans distinction.
Diogne l'apostropha avec emphase:

--Es-tu le dragon qui garde ces portes et qui doit reprendre aux
mortels l'or que leur octroya le destin? Es-tu...

--Je ne suis mme pas un dragon de vertu, rpondit la jeune femme, en
souriant agrablement. Tu as raison. Il est temps d'aller djeuner. Je
te montre le chemin.

Dj elle prenait mon bras, et je me laissais faire innocemment, quand
Diogne s'lana:

--Laissez mon ami, je vous prie. Il ne dsire pas vous suivre.

J'avais l'air d'un collgien que son grand frre arrache aux prils
d'une aventure et je trouvais que Diogne protgeait vraiment un peu
trop ma vertu, car cette femme me plaisait dcidment. J'ai vraiment
honte de vous l'avouer, mais je luttai un instant encore contre mon
dsir, je me vis sur le point d'obir  Diogne, mon bras allait se
dgager, je me sentais le fils docile de la civilisation la plus morne,
de celle qui s'assied au bord de la route et qui regarde passer ses
rves, sans oser leur mettre la main sur l'paule. Mais elle tourna vers
moi sa tte blonde aux yeux clairs, nos regards se pntrrent et je me
sentis soudain redevenir le faune des forts, le faune jovial et
hennissant que peuvent vaincre les coups de fourche, mais non les
raisonnements.

J'eus un clat de rire strident, par quoi je raillais mes hsitations.
Ma compagne en trembla et serra davantage mon bras. Elle m'emmena et je
croyais l'emporter, tant je sentais dj ses membres palpiter sous mon
effort.

Quand Diogne nous rejoignit dans les chambres, dont il avait comme moi
la clef, elle se recoiffait dj dans la glace en me regardant de coin
et en murmurant:

--Quel homme! c'est prodigieux!

Il eut l'insolence de venir nous considrer, puis il haussa les paules
et dit:

--Autant celle-l qu'une autre. Elle est d'ailleurs jolie, quoique
doue de cheveux blonds. Satyros ne pouvait rester plus longtemps sage.
D'ailleurs il faut bien gayer la route. Nous allons loin, madame, et
les caprices des dieux sont brefs. Je vous laisse,  moins que vous ne
m'invitiez  partager votre repas.

La nymphe se recoiffait toujours. Je pensai que les femmes sont bien
heureuses d'avoir  manier leur chevelure dans les circonstances
dlicates. Moi, je ne savais que faire et je ne savais que dire.

--Quel repas? demanda la dame. Il est fini, ajouta-t-elle avec un joli
rire. Du moins, je le crois.

--Et vous tes recoiffe? fit Diogne.

--Qui tes-vous donc, vous? dit-elle, presque en colre, qui venez vous
mler...

--Je suis, madame, le secrtaire de Satyros, et comme je crains qu'il ne
connaisse pas bien les usages...

--Je comprends. Vous me croyez vnale? Je suis esclave de la vie, voil
tout. Je sais goter, sous ma chane et selon sa longueur, les
enchantements de la minute prsente et en accepter les dboires.
Laissez-moi avec mon ami d'une heure, afin que j'amasse sous mes
paupires les larmes pour le moment o il me quittera... Souvent, j'ai
vu natre l'amour, dans les yeux qui me suivaient, mais je n'ai pas su
comment faire crotre la fleur, comment au moins la garder frache comme
une rose dans un verre d'eau. Quand mes amants s'en vont, ils crasent
la rose en ricanant, et la jettent  terre et la pitinent. As-tu, toi
aussi, honte de ton plaisir?

--Comme elle parle bien! dit Diogne, qui aime l'loquence. Que j'aime
cette joueuse de flte! Tu ne dis rien, Satyros?

Mais je parlai et elle resta.

  ANTIPHILOS.




XIV

FUITE


  Cannes.

Mon cher ami, Diogne me dit que c'est l'usage entre civiliss de se
faire force compliments hypocrites quand arrivent les derniers jours de
l'anne, mais cette coutume ne me convient pas pour plusieurs raisons.
La premire est que je connais les saisons, mais non pas les annes, qui
ont dj tomb sur ma tte en nombre tel que je devrais en tre
enseveli. Tantt il fait chaud, tantt il fait froid. Les saisons
alternent et ne s'accumulent pas. La seconde, la troisime et les autres
sont que j'ai un dgot profond des hommes et que je ne veux plus leur
ressembler en rien. Je m'en vais, je retourne aux vieux bois sacrs et
au hasard des routes. J'ai retenu mon passage sur une nef qui regagne le
pays de Thocrite, veuve des citrons qu'elle apporta. Diogne m'a
reprsent que sans doute je serai trs malade, aussi que je ferai
peut-tre naufrage, mais je crois que c'est pour m'effrayer, et
d'ailleurs j'aime mieux me livrer  tous les prils que de risquer de
devenir  la fin un homme pareil  ce que vous tes. Je m'en vais, je
m'en vais! Rien ne me retiendra.

Je fuis un mal affreux, qui diminue mes forces, qui brise mes jambes,
qui pourrait faire blanchir mon poil. Diogne, qui en est atteint comme
moi, moins peut-tre, le supporte gaillardement, se moque de moi et me
jure que c'est le lot commun des hommes et qu'il faut apprendre  vivre
avec lui. J'en eus dj une crise, dont je vous fis part, je crois,
mais, cette fois, c'est intolrable. C'est l'ennui. Tout me semble
inutile, je n'ai aucun dsir et la vie est pour moi sans got. Diogne
me dit que cette crise passera comme la premire, mais elle est beaucoup
plus forte et j'y succombe. Je sens que seule la solitude peut me gurir
et il faut que je mette  la chercher la dernire nergie qui me reste
encore.

Cydalise m'a dcidment oubli. Cela m'a fait du chagrin, et voil dj
un mauvais sentiment et dont j'ai honte. Diogne le trouvait honorable,
mais je ne suis pas (heureusement) construit comme vous et elle me fait
horreur, l'ide qu'une femme aurait pu me rduire en esclavage au point
de me rendre son oubli douloureux. Le pis, c'est qu'il y a une partie de
moi-mme qui pense comme Diogne. Il est all faire un tour  Toulon.
Elle n'est revenue  aucun moment. Elle n'a pas crit. Enfin il a su par
une de ses camarades qu'elle n'tait jamais alle  Turin; elle ajoutait
que nous aurions peut-tre de ses nouvelles un jour ou l'autre. Je
voudrais ne jamais plus connatre que des femmes sans nom, comme celle
que je ramassai dans les jardins de Monte-Carlo. Il ne faut pas qu'un
tre sorte de sa nature. Celles-l me conviennent, qui viennent menes
par le hasard, et qui passent.

Je m'en vais! Il y a tout de mme une consolation dans ces syllabes que
je rpte souvent, et qui me mesurent mes derniers jours parmi les
hommes. Diogne ne cherche pas beaucoup  me retenir. Il voit mon
abattement et a renonc  le vaincre. D'ailleurs, je crois qu'il a la
nostalgie de sa vie libidineuse; le voyage de Toulon a rveill ses
souvenirs. Je le regretterai peut-tre. Il n'ignore rien des moeurs des
femmes de son pays et moi, qui en ignore presque tout, j'aimais ses
discours amers et pourtant pleins de jovialit:

--Tu nous reviendras, Satyros, quand la solitude, ou plutt la
barbarie, aura retremp ton coeur. Tu as encore bien des expriences 
faire parmi nous, je veux dire parmi les femmes qui aiment l'amour, et
c'est toutes, si on compte celles qui le fuient parce qu'elles croient
en avoir peur. Tu n'as connu que celles qui se jettent  la tte des
hommes, mais il y a celles qu'il faut conqurir. C'est l'infini,
Satyros. C'est notre infini  nous et gnralement notre tombeau. Nous y
descendons, en rvant encore  l'nigme de leur sourire dont on ne saura
jamais s'il est une proprit naturelle ou une condescendance de leur
visage. Tu ne peux pas comprendre cela, je le crains, Satyros, mais, ces
femmes-l, on les aime en proportion de ce que l'on doute de leur amour,
dont on n'est jamais sr. Elles ne sont jamais tout  fait conquises, et
c'est ce qui donne tant de prix  leurs moindres faveurs. C'est un monde
bien diffrent. Tu n'en as point la moindre ide, Satyros. Tu en es
rest  Phryn, chez laquelle on avait toujours accs, prcd d'un sac
d'or...

--L'or, qu'est-ce que c'est que a?

--Ou d'une belle rputation faunesque.

--A la bonne heure!

--Je ne dis pas que ce dernier mrite, qui est le tien, ne puisse encore
t'ouvrir quelques coeurs o l'orgueil n'a pas tu la curiosit, mais il
faut aussi pour cela une qualit de diplomatie qui ne t'appartient pas
encore.

--Cela m'ennuie d'avance!

--Tu ne peux pas savoir. Ah! Satyros, malgr ta petite aventure avec
Cydalise, tu es d'une belle ignorance sentimentale. Que d'chelons tu as
encore  monter, ou peut-tre  descendre, pour tre au niveau de la
belle humanit dlicate!

--A descendre, Diogne,  descendre. Mais je ne dsire plus ressembler
aux hommes. Je dsire m'en aller.

--Tu le diras aussi quand tu seras tout seul avec tes frres les arbres
et les ombres fuyantes de tes dsirs. Patience! Tu reviendras. Et pour
cela il faut partir. La nostalgie est le commencement de la vie
spirituelle. L'ennui est la noblesse de l'me.

--J'aurais plutt cru que ce ft la joie.

--Non, une me joyeuse ne sera jamais tout  fait distingue. Si tu fais
des cabrioles, au moins que cela soit avec mlancolie. Regarde-moi bien.
L'infini commence  poindre dans tes yeux. Satyros, je crois dcouvrir
en toi un Faune chrtien  son aurore.

--Je sens obscurment, Diogne, que tu me railles. N'importe, je te
regretterai peut-tre.

--Je l'espre bien. Mais je ne te raille pas. Je constate qu'une
certaine tristesse t'a touch le coeur. Si tu restais, tu serais bientt
malheureux avec dlices. En effet, cet tat ne convient pas  un dieu.
C'est bon pour nous, c'est bon pour moi qui n'ai plus que ce moyen de
vivre les dernires annes de ma pauvre vie. Elle m'chappe et je ne la
retiens qu'en feignant l'indiffrence, car il y a une ironie dans les
choses et elles aiment la malice de la contradiction. Mais moi je sais
que j'ai encore de l'amour pour elles et que cet amour est inutile.
Alors tu vois ce qui se passe en moi?

--Je ne le vois nullement, mon cher Diogne, malgr toute mon
application, mais je dsire que tu sois heureux et qu'Erbe te soit
favorable.

--C'est entendu. Adieu. Je retourne  ma turpitude.

Ah! je ne comprendrai jamais les hommes! Mais mon bateau part demain au
lever du jour et je dois aller coucher  bord. Je ne sais si j'aurai
encore l'occasion ni mme le dsir de vous crire.

  Votre ami,

  ANTIPHILOS.




FAC-SIMIL DU MANUSCRIT DE l'AUTEUR


[Fac-simil du manuscrit de la lettre 9, sur 9 pages.]




TABLE

DES LETTRES D'UN SATYRE


  _A L'Amazone_                             7

  I.     Apparition                        23
  II.    La Fosca                          38
  III.   L'aprs-midi d'un Faune           51
  IV.    Cydalise                          63
  V.     Mtamorphose                      73
  VI.    La Cellule                        83
  VII.   Le Satyre! Le Satyre!             93
  VIII.  L'eau de fenouil                 105
  IX.    Erbe                            118
  X.     Diogne                          126
  XI.    Didamie                         141
  XII.   La grappe de raisin              153
  XIII.  L'Inconnue                       165
  XIV.   Fuite                            177

  _Fac-simil du manuscrit de l'auteur_   187




CE LIVRE, LE VINGTIME DE LA COLLECTION DES MAITRES DU LIVRE, A T
TABLI PAR AD. VAN BEVER. TIR A MILLE SOIXANTE EXEMPLAIRES; SOIT: 5
EXEMPLAIRES SUR VIEUX JAPON IMPRIAL, NUMROTS DE 1 A 5; 5 EXEMPLAIRES
SUR CHINE, NUMROTS DE 6 A 10; 50 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPRIAL (DONT
8 HORS-COMMERCE), NUMROTS DE 11 A 52 ET DE 53 A 60; ET 1000
EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES MANUFACTURES DE RIVES (DONT 50
HORS-COMMERCE), NUMROTS DE 61 A 1010 ET DE 1011 A 1060, LE PRSENT
OUVRAGE A T ACHEV D'IMPRIMER PAR PAUL HRISSET, A VREUX, LE 10
FVRIER MCMXIII. LES ORNEMENTS TYPOGRAPHIQUES ONT T DESSINS ET GRAVS
SUR BOIS PAR PIERRE-EUGNE VIBERT.






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