The Project Gutenberg EBook of Histoires grises, by E. Edouard Tavernier

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Title: Histoires grises

Author: E. Edouard Tavernier

Release Date: June, 2004 [EBook #5892]
[This file was first posted on September 18, 2002]
[Most recently updated March 29, 2004]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GRISES ***



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Histoires grises.

By E. Edouard Tavernier.





HISTOIRES GRISES




Plutarque.


_L'honneur est une le escarpe et sans bords, o l'on ne peut plus
rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti._

(_Mditations sur Boileau_)


I.


Il s'appelait Plutarque.  Ce nom lui avait t donn un soir chez un
marchand de vins,  cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en
temps et qu'il avait ramass  la porte d'un lyce.  On connaissait
l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom.  C'tait son nom
maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait  tout.

La journe qui pour lui s'tait annonce normale, c'est--dire ni bonne
ni mauvaise, avait particulirement bien fini.  Il s'tait mis 
pleuvoir des arrosoirs, et en dpit de l'opinion courante, la pluie
n'est pas une chose dsagrable; grce  l'eau d'en haut, les trottoirs
ne sont pas encombrs, les promeneurs et les sergents de ville ne
manifestent pas un intrt particulier  ce que peuvent faire les
gueux; ceux-ci ont mme le loisir de s'arrter, dans leur promenade --
ce qui est dj bien -- sous une porte ou sous la tente d'un caf --
ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent
nat la possibilit de rendre quelques services; les obligs ne
s'attardent pas en gnral  compter leur billon.

En passant place de la Rpublique, devant un petit htel, Plutarque eut
le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme
heureux,  c'est--dire un ventre assez gros, barr d'une chane de
montre en or, juch sur deux jambes gaines dans un pantalon soign
finissant en souliers  gutres blanches, le tout surmont d'une bonne
figure sous un chapeau melon nullement us.  Ne voulant sans doute pas
ternir la joie de son me ou tacher ses gutres, l'homme heureux avait
hl Plutarque pour un taxi.  Peu de temps aprs, Plutarque arrivait
dans un virage savant,  grande allure, debout sur le marchepied, les
mains cramponnes  la poigne.  Avant de laisser refermer la portire,
l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que
Plutarque tendait poliment.

Cet homme tait videmment disproportionn, aussi bien avec le service
rendu qu'avec les allures du client.  Plutarque n'avait pas demand au
conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses
recherches avaient t laborieuses.  Quant au client, il avait l'air 
son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas tre un abonn de
l'Opra.  Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pices sous le rverbre, essaya de les rayer
l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce.  Les
deux preuves ayant t satisfaisantes, il les glissa dans la poche
gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il
les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le problme changeait.  La solution du manger et du dormir,
quand on n'a pas le sou, est compltement diffrente de celle qu'on
peut lui donner quand on a de l'argent.  Du coup, le travail
inconscient de la journe tendant  la prparation de la nuit devenait
superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait.  Naturellement,
d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons
dlavs qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les
patronages, mais des choses qu'on mche et qui rsistent juste ce qu'il
faut: un _navarin-carotte_ par exemple.  Et la pense seule de ce mets
amenait du jus dans sa bouche.  Puis il mangerait assis, boirait du vin
rouge et... bonheur suprme, coucherait seul.  Cette dernire
perspective le ravissait dlicieusement: une chambre  soi, avec une
place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien
voir, ne rien entendre, pouvoir tre avec soi, comme dans la ballade,
mais couch.  Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est
bien  cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces ides dans sa tte, sans remarquer qu'il
s'loignait terriblement du marchand de vins et de l'htel garni qu'il
s'tait fix.  Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait
dfinitivement coll ses vtements sur sa peau.  Ses souliers
beuglaient et giclaient si rgulirement dans sa marche, que leur
chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le
battement d'un moteur.  D'une porte d'usine o elles attendaient, deux
filles haut retrousses l'apostrophrent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arrter, salua; son geste dut tre
un peu trop courtois puisque les femmes dcontenances ne trouvrent
rien  ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant
souvent march sans but, dans la ville; sans savoir du tout o il
tait, il prit  gauche une petite rue dserte et mal pave.  Le
trottoir dfonc brillait par places sous les becs de gaz tremblotants.
 Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide taient
rangs sur les cts; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la
lune.  Plutarque parcourut de la mme allure d'autres rues semblables;
il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne
trouvait pas qu'il eut encore assez faim.




II


Le souper fut quelconque.  Arriv tard, Plutarque, ne trouvant plus
rien de prt, avait t oblig de se rabattre sur une _crote garnier_
que la tenancire composa sur le champ et rchauffa pour lui.  La pte
tait dtrempe et la sauce avait un got auquel il fallait s'habituer.
 Le dbit tait presque vide.  Seul, un mendiant dormait dans un coin
en attendant la sortie des concerts.  On n'entendait que le bec de gaz
dont le manchon reniflait par intervalles rguliers comme un enrhum,
pendant que montait et tombait la lumire.

Plutarque ne s'attarda pas.  Il paya et sortit.  Maintenant c'tait la
pense de la chambre qui le hantait.  L'htel vers lequel il marchait
n'avait pas de nom.  C'tait un immeuble long et bas,  un tage
seulement, une trange vieille maison qu'on ne rparait plus, du temps
o le quartier Caulaincourt tait de la priphrie, vieille bicoque,
que seule la spculation tenait encore debout sur ce terrain cher.
Au-dessus de la porte troite s'tendait un grand bras de fer o
s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre casse on pouvait
deviner le mot _Htel_.  Plutarque s'engouffra dans le corridor et
monta quelques marches d'escalier jusqu' la loge puante o le mnage
patron couchait sur un lit bas.  Le tenancier se leva, dvisagea son
client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant peru la
taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:

- La quatrime  gauche en entrant.

Plutarque prouvait une sensation de bien-tre en refermant la porte.
Des murs! plus d'espace commun  tous; pouvoir tendre son tre,
renferm d'habitude en lui-mme, jusqu' la limite d'une chambre si
petite qu'elle ft.  Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans
risquer aucun geste, aucune remarque, aucune rflexion.  De joie, il
tira ses bras et cracha par terre, puis il s'tendit sur le vague
sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint veill
pour jouir de sa joie.

Il se rappelait qu'il avait dj pass deux nuits dans une chambre
semblable de cet htel, un an ou dix-huit mois avant, il n'tait plus
absolument sr.  Ses apprhensions d'alors lui revenaient.  C'tait 
l'poque descendante de sa carrire: il avait trouv, cette premire
fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le
mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits
assourdis que l'on percevait  travers l'paisse cloison.  Aujourd'hui
il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient
beaucoup de chance d'tre de mme nature que ceux jadis entendus; une
autre gnration de mmes insectes s'apprtait  le travailler; les
vieux relents tout au plus augments de puanteurs nouvelles flottaient
entre les murs, et cependant il tait bien maintenant, n'avait nulle
crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativit.

Sa mmoire n'avait rien oubli, et pourtant quel chemin il avait fait!
Ce soir, parce qu'il tait heureux, le pass triste lui revenait.  Il
le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mmes
dispositions o il avait reu la pluie de tout  l'heure.  Il se
revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite
maison d'Angers o il tait n, et il se reconnaissait: ce n'tait pas
un autre, c'tait bien lui.  Il suivait parfaitement la continuit, la
vie de famille ordonne, o l'on conomisait en vivant bien; le collge
o il tait parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les
femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dpens dans une
fte l'argent d'un examen.  Tout de mme, quelle mentalit on peut
avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles
peccadilles avec des chtiments pareils.  Il s'esclaffa tout seul et
sans amertume pensa: Crtins!

Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austre de son pre,
conservateur des hypothques.

'Je te dispense dsormais de rentrer  la maison" furent les derniers
mots de la dernire lettre qu'il avait reue.

Aprs, la dgringolade tait venue rapidement.  Quelques mois de vie 
crdit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce
qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles.  On demeure encore un
Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi,
c'est--dire trs peu.  Quand on couche dehors et qu'on ne change pas,
on use tellement.  Aprs on a faim.  Un beau jour on ouvre les
portires, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se
prsente.  Alors, c'est invraisemblable, a ne change plus.  A tout
prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie
comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes
les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses rflexions, sa porte s'ouvrit
doucement et soudain la lumire de la chambre s'augmenta de la lueur
d'une seconde bougie.  Plutarque vit un homme d'ge moyen, assez bien
vtu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrari.  Il avait pay, ce n'tait pas pour qu'on
vienne le voir et lui dire "pardon".  Trop habitu  ne pas gaspiller
l'heure bonne en rcriminations, il ne se laissa point pourtant
absorber par ce petit inconvnient, et ne perdit pas une minute  se
demander ce que cet homme bien habill pouvait venir faire dans cet
htel.  Il lui intressait peu de savoir si son visiteur commenait la
phrase descendante par laquelle lui-mme avait pass, si c'tait un
policier ou un dtraqu vicieux  la recherche d'une combinaison
extraordinaire.  Dans son monde  lui, comme on ne s'tonne plus, on ne
s'occupe gure des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique
et sadique satisfaction de sentir qu'on est  l'abri soi-mme pendant
que les autres pataugent, l'envahissait.  Malheureusement, depuis un
moment des tranches agaantes lui tenaillaient le ventre, de plus en
plus lancinantes.  Il pensa que c'tait la _crote garnier_ ou au moins
la sauce qui faisait des difficults pour passer.  Comme il n'y a rien
de tel pour digrer que le sommeil, il souffla sa chandelle et
s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il tait accoutum par les
ncessits de ses nuits non tranquilles.

Sa pnible digestion le rveilla.  Il faisait encore noire dans la
chambre.  Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient.  Il alluma
sa bougie; comme dcidment a n'allait pas dans cette atmosphre
touffe, il prouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le
couloir obscur.  Press, son pied buta dans quelque chose et il
s'allongea sur un corps couch l; sa figure toucha une figure et  la
lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui
avait ouvert sa porte.  Le visage tait congestionn, les yeux vicieux
gonfls; sur la bouche s'tait fige une fraise de sang.  Plutarque fit
un rtablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre
hsitation, feutrant son pas,  croire qu'il foulait de la mousse, il
marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hta pas, tourna  tous les carrefours rencontrs,
dcid  aller loin, trs loin dans le quartier qu'il se rappellerait
en route avoir le moins frquent.  C'tait  peine si son coeur
battait plus vite.  Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme tait-il mort ou vivant dans le couloir de l'htel?  C'tait
encore "une affaire des autres".  Mais allait-on l'impliquer dans
l'affaire, le cueillir lui-mme?  C'tait bien le motif qui l'avait
fait fuir, mais qu'y pouvait-il?  C'tait oui ou non.  Il fallait se
donner toutes les chances.  Aprs tout, en dehors des formalits, des
discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant
les choses.  Il se rappelait la caserne.  Toujours des avantages et des
inconvnients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de
plus on est nourri, somme toute... et log.




III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins.  C'tait l qu'il
avait pens lire domicile, parce que quand on est gueux,  la
diffrence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une
rue, mais dans un quartier tout entier.  Dans le petit bar qui venait
de s'ouvrir, il avait presque pris cette dcision, assis devant un vin
blanc, lorsqu'un souvenir lui revint.  Un ancien camarade  lui, du
temps o il tait tudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'tait
tabli crmier dans ce quartier, aprs un mariage assez drle avec
Ginette, une grande brune qui allait au Bullier.  Celui-l avait hrit
cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie,
avait exig l'abandon des carrires librales, en telle sorte que son
poux n'avait descendu que de quelques crans.  Plutarque n'avait pas
ide de l'endroit o se trouvent la boutique, il avait appris seulement
que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux
jumelles.  Cette possibilit de les rencontrer tait encore trop pour
lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit
aussitt de ce pas lent,  cadenc et rasant le sol qu'ont tous les
chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil.  Il avait suivi
les bords de la Seine.  Une vague bue flottait sur le fleuve qui
sentait la mare.  Le froid du premier matin pinait.  Plutarque se
promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la
porte du march.  Les boutiques taient dj installes.  Les carottes,
les choux, les salades et les petites bottes de radis taient bien
rangs dans les caisses de bois.  Il y avait du poisson, de la
boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des
fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande
quantit, de quoi faire crever des milliers de bedaines.  Les vendeuses
et les marchands parlaient doucement, taient srieux; on sentait toute
la gravit de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de
travailleurs.

Comme Plutarque tait en train de considrer un chapelet de saucisses,
se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au dtail,
il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'tait une grosse cuisinire dj vieille, une large figure paisse et
rsigne.  Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres
vides dans une main.  Plutarque la dbarrassa du tout et la suivit 
travers les petites alles, pendant qu'elle ttait, marchandait et
quelquefois achetait.  Son march dura bien une heure.  Plutarque
s'tonnait qu'on pt avoir besoin de tant, mme dans une grosse maison.
 Il en avait bientt plein sa charge et avait d enlever sa ceinture
pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de l vers le centre de la place d'o
partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la premire marchande, commentait-elle,
voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris  se mettre dans la peau des rles; il rpondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misre, on ne sait plus, on ne sait
plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilit approbative; elle aima la prvenance de
son porteur parce que, de lui-mme, il avait offert d'attendre le
tramway pour faire passer les paniers.  C'est pourquoi peut-tre elle
lui donna un franc.

Quand le vhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette.  De
l'impriale la femme lui cria:

- "Si vous tes l,  demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla.  Jusque-l,
Plutarque avait fait la comdie de circonstance: comme il jouait le
sans-travail assasin aux Champs-Elyses quand la nuit venait, ou le
pieux mendiant  la porte des glises et la gouape le matin  la sortie
des cabarets, il savait faire le malheureux.  Maintenant dans les
derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis,
quand, au bout de l'avenue, le tramway n'tait plus qu'une miniature
semblable  un jouet d'enfant, il restait  arpenter le refuge.

Tant de temps s'tait pass qu'on ne lui avait pas dit " demain".
Cette ide qu'on accrochait sa vie du jour  celle qui viendrait,
l'tonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'tait pas rendu
compte de l'instabilit de ses occupations finit par l'amuser.  Il en
sourit pendant qu'il marchait.

La journe tait belle, il poussa une pointe jusqu' l'entre du Bois;
derrire un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil
avait du retard.  Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la
casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'aprs-midi,  la sortie des courses, il fit quatre francs.  Le
soir il s'offrit un bon petit dner et trouva non loin du march une
chambre o pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit
avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait
dcidment pas assez russi.  Il se leva le dernier au matin, proposa
au logeur de balayer la chambre et le couloir.  Cette offre fut
accepte; on lui rendit deux sous et de la considration.

Au march il pntra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit  la
boutique de la boucherie par o la cuisinire lui avait dit dbuter.
Il n'attendit pas.  Elle le reconnut  peine, mais n'hsita pas  lui
confier ses paniers.  Comme la veille, ils firent ensemble le tour des
talages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se
contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme
quand elle se plaignait qu'on l'corchait.  En route pour le tramway,
ils changrent encore quelques paroles.  Elle lui apprit qu'elle
servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit
personnes  table, que les pensionnaires taient de familles riches et
beaucoup d'autres dtails lesquels, en dpit de tout l'intrt qu'il
montrait, taient compltement indiffrents  Plutarque.  Sur le
refuge, elle eut une remarque dsagrable:

- Je vous ai donn un franc hier; c'tait la premire fois, mais c'est
beaucoup.

-  Je sais bien, rpondit-il, c'est beaucoup de bont de votre part;
tout de mme, si a ne vous faisait pas dfaut  vous, on a tant de
difficults...

La femme redonna vingt sous, ce qui crait la fixit du tarif.  Il fit
encore passer les paniers sur la voiture aprs avoir reu son prix, ce
qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement.  Il
enleva comme la veille sa casquette au moment du dpart et entendit une
commre sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espre que vous avez un porteur poli, c'est si
rare aujourd'hui.

Cette remarque tant un hommage indirect  la faon dont la
bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier
encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque rprima une vritable envie de rire.  Ah! mais
c'tait un mtier alors.  A vrai dire, tous les jours -- car il faut
bien qu'elles mangent les demoiselles -- il tait embauch.  Le soir,
il retourna souper dans la mme maison, chez un marchand de bois dont
la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le mme htel, et
commena une vie toute diffrente de celle qu'il tranait auparavant.

Les jours qui suivirent amliorent encore sa situation.  Il avait
bientt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrive le
tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enqurait des prix.  Les
marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient.  La cuisinire, en
arrivant, coutait son rapport; mme quelquefois lui laissait de
petites sommes pour profiter des premires occasions le lendemain.  Il
s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne
majorant les prix que dans une proportion trs modeste, trs admise,
sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'tait dbrouill aussi dans l'organisation de sa vie.  Pour la
nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi
on lui donnait pour rien,  la fermeture de l'tablissement, un repas,
c'est--dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent
un verre de vin.  A l'htel, il balayait et arrosait tout le second
tage rserv aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service
tait rmunr par le droit de coucher dans un lit vritable, dans la
chambre  deux lits de la bonne.  Plutarque y dormait seul la plupart
du temps; sa compagne apportant une rgularit surprenante dans
l'irrgularit d'une conduite agite, dcouchait presque toutes les
nuits.  Rapidement il tait redevenu l'homme d'un certain ordre.  Il
montait se coucher aussitt son souper mang et son travail fini.  Sa
chambre tait l'objet de soins minutieux, toujours balaye et arrose,
mme les affaires de sa compagne taient mises en place par lui --
c'tait le seul moyen de n'en pas tre encombr --.  La cuvette de zinc
avait t garnie de bouts de corde dchiquets, en telle sorte qu'elle
pouvait encore parfaitement servir.  Une caisse, au pied de son lit,
avait reu des charnires et un cadenas: c'taient "ses affaires".
Pour le moment elle ne contenait gure que des aiguilles, du fil et un
bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et
emportait sa clef.  Quand il rentrait, il comptait son avoir.  Assis
sur son lit il dnouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui
renfermait sa fortune.  Ses conomies augmentaient, il s'tait impos
de ne dpenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins
son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas
de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas
grand chose -- son gain rgulier s'amassait.

La pense lui venait d'acheter des vtements.  Plusieurs courses chez
les fripiers des environs lui donnaient une ide exacte du prix des
choses.  Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les
siens les pices ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne,
en lambeaux et moisie par place, aurait gagn  avoir une rechange
permettant un lavage et une rparation; enfin, une casquette.  Ce
troisime dsir surtout l'obsdait.

Il n'aurait os l'avouer  personne, il ne s'agissait pas d'une
casquette ordinaire, celle qu'il avait tant assez bonne d'ailleurs,
mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue  la
devanture du chapelier des chemins de fer.  Le couvre-chef avait une
calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, tait brod, en
lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE".  Coiff de la sorte, il
lui semblait que sa situation serait dfinitivement assise, que les
pourboires seraient forcment plus gros, qu'on le reconnatrait dans la
rue et qu'il se constituerait une clientle attire.  Le marchand en
demandait douze francs, c'tait beaucoup.

Le soir, aprs avoir fait ses comptes, sitt qu'il tait dans sa
couverture, il y pensait.  Finalement, hsitant, il n'achetait rien; il
se contentait pendant le jour, aprs le djeuner, de rparer les trous
nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait
pniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant 
ses premiers travaux d'criture.

Tout de mme, quand il regardait en arrire, quels changements dans sa
vie d'avant.  Maintenant ses jours passaient rguliers, tous pareils,
sans imprvu et sans inquitude.  A table, en s'asseyant, il lui
arrivait d'avoir bon apptit, mais il ne retrouvait plus jamais la
dsagrable sensation de la faim.  Autrefois, cette douleur lui tait
familire, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulire
qu'elle dclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer 
mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les
premires bouches qu'on mange aprs avoir eu faim, bouches qui sont
sans got et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de
corps trangers ne se dsagrgeant pas.

Tout cela tait loin, trs loin mme; une remarque du marchand de vins
chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout.  Le commerant
avait dit  sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui
devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme
Plutarque"...

Ces mots l'avaient frapp!  Ils taient comme la coupure entre sa vie
vagabonde et sa vie de maintenant.  Dsormais son changement tait
sorti de ses considrations sur lui-mme; les autres aussi le
constataient.  Ce fait donnait  sa situation prsente une conscration
et impliquait en mme temps pour elle une dure, un tablissement,
comme un vague but atteint qui l'tonnait.

La destine des tres est une fantaisie, pensait-il, c'tait pour en
arriver l qu'il avait fait ce chemin long, accident, fou surtout;
qu'il avait vcu toutes ses heures incertaines avec, si souvent,
l'attente de la catastrophe imminente et dfinitive.  Il se rappelait
les conseils d'un vieil ami de son pre:

- On fait sa vie...  Choisis bien _ta vocation!_

Ces gens tablis sont  mourir de rire; ce  quoi on est appel, est-ce
qu'on peut le savoir jamais, avant d'tre arriv?  Comme si ce n'tait
pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire
encore n'importe comment.  Quelquefois, du bord des rivires, on voit
flotter des petits dbris de bois; il en est qui filent tout droit,
d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrtent sur les
bords, d'autres vont au fond aprs avoir ou n'avoir pas tourn sur
eux-mmes et ne remontent plus.  Sait-on pourquoi?  Non, c'est ainsi,
et voil tout.  Somme toute, son existence passe aboutissait  faire
de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier
ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait  peine travers deux
fois auparavant.  Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner
autrement, sans mme chercher plus loin que cette fameuse nuit o il
s'tait pay une chambre pour lui tout seul,  l'htel de la rue
Caulaincourt, et o l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassin
l'homme qui gisait dans le couloir.





IV


Il tait arriv ce matin de bonne heure au march.  La veille, la
cuisinire lui avait remis vingt francs pour les achats de lgumes
qu'on trouvait peu pendant cette saison.  Mais c'tait vraiment tt,
les marchandises n'tant pas dballes et les prix pas encore fixs.
L'agent de police de service devant la porte avait t chang; sans
attacher  ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa,
rebroussa chemin et flna un moment sur le trottoir.

Ce mange dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville
qui le dvisagea d'une faon inquite et  laquelle le vagabond,
maintenant rang, n'tait plus habitu.

La sirne d'une usine mugit, il tait six heures.  Un peu gn,
Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher l, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, rpondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connat va; allez, allez, dcanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-mme.

Plutarque revint vers lui, trs humble.

- Monsieur, j'achte pour quelqu'un.

- a suffit, dit le fonctionnaire, en levant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des dsagrments et vint s'appuyer
sur un rverbre, dcid  attendre la cuisinire qui le ferait bien
entrer, pensait-il.  Son attitude fut-elle juge provocante par
l'agent?  Peut-on savoir ce que ces gens-l croient?  Le reprsentant
de l'ordre vint  lui, le pina cruellement au bras, en lui disant
presque  voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-tre par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore,
deux larmes piqurent aux yeux de Plutarque.  Il alla vers le refuge de
la place attendre la bonne  la descente; il avait de l'argent  elle,
il fallait qu'il la rencontrt.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni
dans la rue, ni  l'arrive.  Il attendit des heures durant tous les
tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs
descendaient.  A mesure que le temps passait, il se reprochait de
n'avoir pas regard suffisamment bien la sortie des premires voitures.
 Puis la certitude vint que la cuisinire tait dj au march et qu'il
l'avait manque.  Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit
poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquire qu'il
connaissait, lui portait ses paniers.  Il s'avana vers elle et
s'apprtait  lui donner des explications.  Ds qu'elle l'aperut, elle
se rpandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez vol mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent.  La
femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand mme  jusqu' la voiture, aida
l'enfant qui n'tait pas assez grand pour passer les paquets, se
dcouvrit au moment du dpart, mais ne reut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop prs encore de son poque vagabonde,
elle venait sans rvolte, sans haine.  La temprature n'est pas
toujours belle, il pleut bien quelquefois.  Pourquoi en vouloir 
quelqu'un?

Assez tard dans la matine,  force de raisonnement, il se reprit, se
remonta:

- C'tait trop bte.  Il y avait une explication  donner.  Les choses
n'en pouvaient pas rester l.  Et puis, en somme, le franc de la
cuisinire comptait peu dans ses ressources.  C'tait sa situation chez
le marchand de vin et  l'htel qui l'asseyait.  Il entrevoyait dj la
possibilit de s'engager davantage chez ses deux employeurs.  Il
pouvait prendre la place de la bonne dont on tait mdiocrement
satisfait.

Il pensa  toutes ces solutions et alla dans l'aprs-midi, s'acheter la
casquette.

Il eut un succs fou en entrant au dbit, et la soire fut trs gaie
dans la petite salle de la buvette.

Plutarque,  cause de son histoire avec l'agent et  cause de sa
casquette avait eu les honneurs de la conversation.  Le patron, la
patronne et quelques habitus le congratulaient et jugeaient svrement
l'autorit.

- "Tout a, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque  cause de son
ide de couvre-chef...

- "Voil un garon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins
autrement pressants; et bien non, il n'a pens qu' son affaire.  En
faisant ainsi, il connat son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intressent que par ce
qu'elles ont de commun avec les ntres, il concluait en s'adressant 
sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte  faire
peindre la devanture qu' acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard.  Les clients et le patron offrirent chacun une tourne,
mais refusrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses
malheurs et de la dpense norme de sa journe.  De toute la chaleur
des alcools absorbs, on se serra les mains en se quittant.

Cette runion, cet entourage, ces amitis auraient d lui donner
confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'tait qu'un pur
accident.  Cependant, il n'tait pas tranquille en se couchant; le
charme se rompit ds qu'il fut seul.  Son lit lui paraissait meilleur
que d'habitude, un peu comme les attentions d'une matresse qu'on sent
vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver  dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller
au march.  Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire
une scne devant tout le monde?  Il tait perplexe, mais toute son
apprhension s'vanouit quand il eut regard sa tte sous la
resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur.
Il irait, c'tait son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver 
redire?  Il discutait avec lui-mme.  Il pactisa enfin: il attendrait
que le march battit son plein; dans les alles et venues, on ne le
reconnatrait srement pas, surtout coiff de la sorte.  Et, pour se le
prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille
casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un
aperu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondule
dformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pts de maisons
et finit enfin par se lancer de l'autre ct de la rue,  un moment o
l'agent  -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude
qui sortait.  A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui
donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez
sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier.
Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire.  L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour
revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'taient arrtes,  ct de la fille qui, le
poing  la hanche, coutait; la galerie tait constitue: Plutarque
tait perdu.

- Non, rpondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit
l'agent.  Allez, allez, avec moi, on va voir a.

Il siffla un collgue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria
de le remplacer et partit.

- a y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins.  Sans
espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne rpondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au march...
plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit  haute voix le gardien.

Alors brusquement, une ide folle vint  Plutarque, une de ces ides
stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent
tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrire, fit un saut
 droite et un  gauche pour dpister l'agent qui trbucha, et il
partit de toute sa vitesse  grandes enjambes, avec une agilit de
singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir,
comme un fou.  L'agent suivait derrire.  Les rares passants se
gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et o
l'on peut se cacher et se perdre.  Il menait son train.  Il atteignit
les pentes gazonnes du rempart prs de Boulogne.  Sa manoeuvre 
travers les rues avait t si savante, sa chance si particulire, qu'en
arrivant sur les talus, il n'tait encore suivi que par son agent.  Il
escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le
bord jusqu' ce que brutalement une douleur  l'estomac l'averti qu'il
tait  bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain
s'offrait, il le dgringola jusque dans le foss.  L, il fit encore
quelques pas et s'arrta, appuy au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce
chapitre aussi.  Alors il sentit son couteau dans sa poche, il
l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment prcis o, dans
la dernire foule, son chasseur l'atteignait, Plutarque, extnu, lui
enfona la lame dans le cou, sous l'oreille.  L'agent roula par terre,
abattu; sa rude main encore cramponne au bras de Plutarque.  Celui-ci,
pour se dgager, dut le traner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque tait pris par des
policiers habills en bourgeois.





V


Aprs trois mois de prvention, Plutarque passait aux Assises.  Son
procs n'tait pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font
tant de bruit  Paris.  Il n'y avait pas de grand tmoin; l'agent de
police avait t guri aprs dix jours d'hpital, Plutarque avouait.
C'tait une petite affaire banale, comme il en a tant.  Le public tait
peu nombreux.  En comparaison avec l'pre froid du dehors, la chaleur
tait sche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives
dont personne ne paye le combustible.  On sentait le ptrole et la
crosote.  L'acte d'accusation tait si long, et redisait des choses si
souvent entendues  tous les degrs d'instruction, que Plutarque se
sentit tout de suite loin de la comdie qui se jouait, comme s'il avait
t un simple badaud spectateur et qu'il se ft agi d'un autre; il
trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux.  La mise en scne tait
ridicule; ces messieurs, costums pour une semblable crmonie, un peu
grotesques en dpit de toutes les prcautions, depuis le prsident qui
paraissait tre seul  travailler, jusqu' cet huissier qu'on avait
affubl d'une robe noire pour faire entrer les tmoins.  A part les
jurs qui avaient l'air heureux d'enfants autoriss  toucher un fusil,
tous les autres pensaient chacun  ses petites affaires, et c'tait
trs naturel.  Leur air de chiens fouetts s'accordait mal avec la
solennit du dcor et l'emphase des paroles, o revenaient  chaque
instant de grands mots  majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne
faisaient rien  l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le
reste dans ce cadre pompeux.

Le dfil des tmoins amena un peu l'air extrieur dans l'atmosphre de
cet atelier o se fabriquait la justice.  L'expert mdical ouvrit le
feu par une description minutieuse de la blessure incrimine.  Pour
dire les choses les plus simples, afin d'tablir sa comptence
technique, il se servait de mots destins  n'tre pas compris:

- "Plaie pntrante de la rgion cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialit scientifique; en ralit, il
chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux
magistrats, seul lment permanent de la sance, que pour tre du ct
srement gagnant, puisque l'accus avouait:

- "L'arme a pntr  environ huit centimtres en arrire du paquet
vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertbrale.  Une dviation de
quelques millimtres aurait rendu la blessure mortelle.  Croire que
l'agresseur n'avait pas une intention dcisive, c'est lui prter des
connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu gard
surtout  la violence du coup."

Les jurs coutaient bouche be, impressionns par les connaissances
qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avana vers la demi-cage des tmoins.  Son
entre produisit une lgre impression.  Plutarque l'examina levant la
main droite pour le serment, et fut frapp de sa mle beaut: la tte
tait rgulire et nergique, les grands yeux noirs regardaient bien en
face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore -
une mdaille d'argent.  Il parla vritablement sans haine et sans
crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais franais
les faits avec une simplicit qui ne manquait pas de grandeur.  Le seul
point de vue goste qui perait dans son tmoignage tait une joie
d'enfant d'avoir eu une affaire profitable  sa jeune carrire et de
s'en tre tir.

- Vous tes content d'avoir chapp et d'avoir noblement fait votre
devoir, lui dit le prsident.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il rpondit:

- Je suis content de ne pas tre mort.

Cette rflexion dclancha l'hilarit de l'auditoire et permit 
l'huissier de placer le seul mot qui lui ft tolr:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi
loign que possible de toute cette scne dans laquelle il se sentait
compter pour si peu, considrait attentivement celui qu'on appelait:
"sa victime".  Il trouvait vraiment que de tous, c'tait bien lui,
l'agent, qui tait le plus sympathique; il avait t courageux et tait
sincre maintenant.  Leur petit diffrend sur l'entre au march tait
dj bien loin, et avait consist en bien peu de choses en somme.  Que
de fois aux courses ou devant les thtres, les reprsentants de
l'autorit avaient t tout aussi injustes, mais infiniment plus
brutaux et mchants; on filait rapidement en "obtemprant", on
recommenait ailleurs, puis on n'y pensait plus.  Le jour du march, il
avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui,
gueux, vtu comme un gueux, avait en ralit un mtier; est-ce que
l'agent pouvait savoir tout cela?  Non, l'agent avait agi comme il le
devait, dans cette grande ville, o la libre circulation des gens poss
et dont on n'avait rien  craindre, exige que les vagabonds glissent et
passent vite sans s'arrter, sans causer d'encombrement.  Plutarque
pensait qu'il aurait pu lui-mme se laisser tranquillement amener au
poste et chercher  expliquer; en admettant mme que le commissaire
n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait t quitte pour deux
jours d'internement administratif, aprs quoi, il serait retourn 
Auteuil dans son htel-pension; il aurait si bien pu renoncer au march
et mme, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son
patron qui aurait parl  l'agent...  Oui, mais allez donc penser 
tout a, quand on vous emmne au poste, comme un voleur, devant tout le
monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'ide vous a
pris de filer, de courir de toutes vos forces pour chapper.  Du reste,
 quoi bon piloguer aujourd'hui; l'agent tait vivant et avait reu de
l'avancement, lui tait pris, convaincu d'avoir donn " un agent de la
force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et
blessures n'ayant pas entran la mort, mais avec intention de la
donner".  Le fait tait patent, tabli; pourquoi de si longues
explications?  Le marchand de vins, son patron, tait venu dposer,
seul tmoin  dcharge; il avait jur solennellement sur son honneur
que Plutarque tait un garon srieux, rang et travailleur, qu'il
tait doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un
mystre impossible  comprendre.  Ce tmoignage avait mme
impressionn, jusqu' un certain point, les jurs, quand, trs
ngligemment, l'avocat gnral demanda au tmoin:

- Vous avez t condamn l'an dernier pour contravention  la loi sur
les fraudes...

L'homme eut beau rpondre: "C'taient des bouteilles que j'achetais
cachetes".  L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait
en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, ds lors, il trouva cette
crmonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse.  Le banc tait dur
et son derrire tait tal.  Il se rappelait la caserne o il avait t
puni pour un jour assez svrement: le Lieutenant-Colonel, homme
lgant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait
simplement dit: "Vous avez fait a, vous aurez quinze jours de prison".
 Le tout n'avait pas dur cinq minutes.  C'tait mieux ainsi.  Quand
les plus forts sont dcids, n'est-ce pas?  Aujourd'hui l'avocat
gnral tait particulirement savoureux, n'en manquant pas une: "La
parfaite ducation", le malheureux pre, "fonctionnaire distingu",
jusqu' une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destine 
montrer sa haute culture; et, dans son dsir fielleux d'obtenir le
maximum, il allait jusqu' parler avec attendrissement des pauvres
criminels ordinaires, n'ayant pas t levs de semblable faon, et
qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable
acharnement.  Le jeune avocat fut trs brillant, en plaidant la
svrit excessive et stupide du "distingu fonctionnaire", mais son
discours portait  faux, parce que la plupart des jurs, tant pres de
famille, n'apprciaient pas, cette mise en cause de la paternelle
autorit, dans une affaire d'assassinat d'agent.  Un petit couplet sur
la mre que "la mort avait empche de veiller au droit de l'enfant",
fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journe:
l'vocation avait t inattendue et avait produit en lui un
tourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout
enfant et  peine connue, elle devait tre dcidment sa dernire
tendresse.  Deux larmes brlrent au coin de ses yeux qui n'taient
point habitus  s'mouvoir, ce fut un instant seulement et personne
n'avait pu le remarquer.  A quoi bon d'ailleurs?  Les choses avaient
tourn ainsi...

La dlibration fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier jur, la main
sur le ct...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononc de la sentence, puis le
fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcs...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, o il dut attendre, au sortir de la salle, toute une
srie de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la
fentre.  La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf,  travers ce
voile lger de bue qu'il avait remarqu si souvent.  Les gens,
affairs ou flnants, circulaient entre les autobus et les voitures
comme  l'ordinaire.  Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un
qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne
revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le prsident et l'avocat gnral, dpouills
de leurs robes, passrent prs de lui; un bout de leur conversation lui
vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouch ce matin d'un gros garon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.





La carrire D'Arsay-Lancourt.


_Aprs le dner, un soir d'aot, dans le salon de lecture du Jockey de
Rio, nous tions assis devant une fentre qui donne sur la baie; il
faisait une chaleur folle.  Au dehors, la nuit tait lumineuse et
lourde, une de ces nuits de l'Amrique du Sud, pendant lesquelles on
n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit.  Mon vieil ami
Turner, rcemment dbarqu de France, m'avait accompagn au Club.
Autour de nous s'taient groups quelques Franais de la colonie,
dsoeuvrs comme tout le monde  cette heure.  On s'ennuyait un peu.

Turner vint  notre secours, en nous racontant, de trs bonne grce,
une histoire trange.  Il nous la donnait pour vridique.  J'ai un peu
de peine pourtant  la croire.  Bien que j'aie quitt la France depuis
cinq ans maintenant, il ne me parat pas possible que par des lettres
ou par des journaux, aucun cho de cette aventure et surtout de sa fin
tragique, ne m'en soit jamais arriv; de plus, mon ami Turner, tout
ingnieur des Ponts qu'il soit, a crit, au sortir de l'Ecole
polytechnique, une srie de nouvelles abracadabrantes: je me demande si
celle-l n'est pas simplement le produit de sa fconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._


- Je crois, commena-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses
pour modifier profondment une carrire politique, mme et surtout
celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes.  J'en ai eu
dans ma vie un exemple frappant: la carrire d'un ancien camarade de
lyce, Arsay-Lancourt.

Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il ft le plus intelligent,
ni le plus travailleur; il n'tait pas le premier non plus, mais il
avait quelque chose de plus prcieux que l'intelligence ou la mthode;
c'tait une sorte d'quilibre gnral, aussi bien de ses forces
physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en
lui-mme, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue
chez d'autres.  Il tait de nous tous celui qui, ne sachant pas une
leon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur
parti de son incomptence.  Avec une maestria incomparable, il savait
sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dvier la
question pour se rabattre, avec lgance, sur les terrains connus.
Ajout  ces avantages, son physique tait agrable, il se prsentait
bien.  Il tait "l'lve  effets" par excellence et, bien qu'il ne ft
pas le meilleur d'entre nous, c'tait lui que nos diffrents matres
interrogeaient quand les inspecteurs acadmiques entraient dans les
classes.

Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.

Comme il arrive, au sortir du lyce, je le perdis de vue et n'aurais
plus su ce qu'il devenait, quand un matin,  l'usine, on me fit passer
sa carte; il demandait  me voir.  Tout de suite, je le fis entrer et
tout de suite aussi, je le reconnus.  C'tait maintenant un bel homme,
les traits de son visage taient rguliers; il avait de grands yeux
gris, une moustache blonde un peu retrousse sur un sourire fait  la
fois de bonhomie et d'un peu de condescendance.  Il tait grand et bien
dcoupl, et tous ses gestes dnotaient une force qu'il lui plaisait de
rendre inutile.  Son lgance tait sobre et non pas ridicule; sa voix
avait un ton prenant, autoritaire et chaud.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui
dis-je en le voyant.

Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il
entendait se prsenter aux lections lgislatives dans le quartier.

- Comme tu as raison, ne pus-je m'empcher de remarquer.

Il fit quelques rserves sur des points auxquels je n'aurais jamais
pens...

- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un
programme...

Il allait me dire son programme, mais je l'arrtai; c'tait inutile car
je ne comprends rien  la politique et je pensais que ce brave garon
aurait sans doute bien des occasions pour placer  d'autres son petit
discours.

Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas.  Je lui demandai en
quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans dtours.  Il s'agissait de
parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-matres.

- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqu que je
ne m'entendais pas  ces sortes de propagandes.

Il ne tenta pas de revenir  l'assaut et de me placer un court rsum
de ses projets que j'aurais d moi-mme dvelopper  mes hommes.

- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te
feraient plaisir en votant pour moi.

J'tais gagn moi aussi par cette argumentation si franche et si bien
adapte  moi; je lui rpondis:

- C'est entendu, je te le promets.

Il me tendit la main avec une affection si spontane que je
l'interrogeai:

- Tu as vraiment envie d'tre dput?  Cela t'amuserait?

- Pas autrement, rpondit-il, mais que veux-tu que je fasse?

Dcidment ce garon, toute ma vie, devait me dsarmer.  Quand il
sortit de chez moi, j'tais dcid  l'aider et les quelques jours qui
suivirent, je l'aidai effectivement.  Je parlai de lui  quelques
collgues,  quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non
pas certainement comme Arsay leur aurait parl, oh non, je leur disais
tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:

- Votez donc pour lui, qu'est-ce que a peut vous faire, vous, a ne
vous changera pas et lui sera ravi.

Comme ils savaient tous que j'tais sincre en leur tenant ce langage,
dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens.  Il faut vous dire que
les travailleurs de la mtallurgie sont les plus intelligents du monde
et partant les meilleurs garons de la  cration; vous comprenez, ils
sont habitus  ajuster les pices de mtaux, c'est un travail qui se
fait au dixime de millimtre, il faut y aller prudemment.  Allez donc
monter des boniments  des gaillards de leur espce!

Dans l'ensemble, les affaires lectorales d'Arsay marchaient bien.  Il
avait tenu plusieurs runions dans le quartier, qui,  part une
opposition normale, avaient bien russi.  D'ailleurs toutes ses
affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jet son dvolu
sur la reprsentation de la circonscription, mais il l'avait jet aussi
sur la fille de notre administrateur-dlgu, une ravissante petite
crature brune qui montait  cheval, menait des autos et devait avoir
une forte dot.  Si les deux combinaisons politique et sentimentale
russissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, dput,
ministre probablement, grosse fortune, jolie femme.  Il entrerait
srement au conseil d'administration de notre socit.  Je ne pouvais
m'empcher de penser  ceux de nos condisciples communs qui devinrent
vraiment des hommes suprieurs, particulirement  l'un d'eux sorti
major de notre promotion  l'X, une si belle intelligence, un si grand
coeur et une folle gaiet: il tait en train,  cette heure, de
respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingnieur  cinquante louis
par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay...
Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour
nous faire apprendre les mathmatiques; la culture physique, la
politique, la danse et le maintien, voil ce qui aurait d nous tre
enseign.

Mais un petit vnement troubla profondment la carrire
d'Arsay-Lancourt.

Un matin, vers onze heures,  l'heure du djeuner, toutes les quipes
sortaient des usines et dvalaient dans le faubourg.  C'est l'heure de
la joie dans le monde du travail: au commencement de la journe, les
ouvriers ont vcu trop loin les uns des autres, ils sont trop prs des
soucis rels de la maison, le soir, ils sont fatigus et se dispersent
vite pour rentrer chez eux: au djeuner, au contraire, ils ont dj
abattu la moiti de la tche, c'est comme une rcration qu'ils
prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et
si quelques-unes ne sont pas du meilleur got, c'est entendu, ce sont
du moins des plaisanteries de grands enfants.  Ce jour-l, dans tout
Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un
grand incendie.  C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire 
la fois.  Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers
taient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en
farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes.
Dtail aggravant: le soleil lui-mme se mettait de la partie dardant
ses clairs rayons d'avril sur cette gaiet folle et la multipliant.

La cause de toute cette joie tenait  bien peu de chose.  Un peu avant
onze heures, au coin du boulevard de la Rvolte et de la rue Victor
Hugo, on avait trouv, derrire un tas de planches, billonn, assis
par terre le dos coll au mur, le candidat Arsay-Lancourt.  Le futur
dput avait les mains attaches, il tait vtu d'un habit de soire
macul de boue.  Certainement, il tait victime d'un attentat, mais on
ne lui voyait aucune  trace de blessure; il n'tait pas vanoui et
pourtant,  aucun prix, il ne voulait aprs qu'on l'eut dli, qu'on
l'aidt  se relever ou qu'on le changet de place.  Un de mes
ingnieurs assistait  la scne.

- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?

Arsay rpondait:

- Rien, rien, c'est un petit incident qui se rglera plus tard.

- Il faut vous sortir de l, insistait-on.

- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre
service; je vous remercie, ne vous inquitez pas, je suis bien.

Mais comme  ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient
de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant
un passage  travers le rassemblement; arrivs  lui, ils se penchrent
charitablement et posrent encore quelques questions ainsi qu'il est
prvu au rglement.

-  Laissez-moi,  rptait Arsay, avec hauteur; faites seulement
circuler.  Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.

L'un des reprsentants de la force essaya bien de se rendre  ce dsir
de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour tre lu.  Il tenta de
disperser la foule, mais il y avait bien prs de cinq cents personnes
et qui voulaient savoir.  L'agent revint impuissant vers son collgue,
insista encore auprs d'Arsay en finissant par lever la voix.  Mon
ingnieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine 
croire --, que Arsay retrouva devant ces dernires sommations, son
ordinaire aplomb.  Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes
qui firent dans la foule le meilleur effet.  Certainement sa popularit
tait grande  ce moment prcis, malheureusement on ne fait pas voter 
l'instant que l'on veut.  Devant cette obstination, les agents
diagnostiqurent "la loufoquerie" et, rsolus  emmener Arsay de force,
ils le saisirent chacun par un bras.  Arsay se dbattit.  Un curieux
prta main forte, tint les pieds.  Une fois lev, Arsay refusa de faire
un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et
demanda  parler  la foule qui fit silence pour l'couter.

- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis
victime pour la deuxime fois d'un indigne abus de la force; ce matin,
c'tait videmment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose  ce
que vous choisissiez librement votre reprsentant...

Cette partie du discours fit encore excellente impression.

... Maintenant, continua Arsay, la force policire...

Les agents ne le laissrent pas dire un mot de plus: l'article de leur
rglement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police tant
l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur.  D'un mme mouvement, ils
posrent chacun d'un ct leurs bras puissants sur les paules de celui
qui tait devenu soudain dans leur esprit un dlinquant et d'une mme
pousse le firent avancer dans la direction du poste.  Et ces deux
hommes vtus de faon identique, dans la mme posture, ayant la mme
volont, et jusqu' la mme expression donnaient l'impression, comme
dans un ballet bien rgl, d'tre un seul motif vivant d'ornementation.

Alors aux yeux de cette foule trs apitoye apparut une singulire
vision et d'un seul coup tout le mystre fur rvl, Les basques, le
pantalon, le caleon et la chemise d'Arsay avaient t soigneusement
dcoups en un rond rgulier qui mettait  nu l'anatomie du pauvre
candidat depuis le creux des reins jusqu' une main environ au-dessus
de la jointure des genoux.  Ce fut comme une vague de fou-rire norme,
formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrter
jusqu'au bout du boulevard.  Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans
cet instant au moins, perdre ce bel quilibre dont il avait le secret.
Des tmoins m'ont racont par la suite que la boue du trottoir, sur
lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un
peu rose des marques bien nettes.  C'tait un peu comique, assurment.

Derrire le groupe form par Arsay et les deux agents qui filait
maintenant  toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en
courant.  C'tait un cortge en dlire, impressionnant par le nombre et
dont la tte tait un derrire, un malheureux derrire qui n'en pouvait
mais.

Les hommes taient runis en une mme pense, ils taient nombreux, il
fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour
rpondre  ce besoin.  Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa
rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix
monta claire et grle dans le matin radieux:

        _Arsay j'ai vu
        Arsay j'ai vu
        Ton dos (1)
        Arsay ton dos
        Arsay ton dos
        Je l'ai vu._

        (1) Pour tre trs exact, je dois dire que le narrateur ne se
servit pas         prcisment de ce dernier mot; c'est par pudeur pour
nos lecteurs que je         fais cette lgre altration historique.  Les
initis n'auront pas de         peine  rtablir le texte dans sa
puret premire.

Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain
qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencs.  Des
automobiles et deux tramways arrts battaient la mesure avec leurs
trompes et leurs avertisseurs.  Les vitres des maisons en tremblaient.
Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au
contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur sige, les
gens aux fentres, les deux agents en tte, tous s'esclaffaient, et
mme la face d'Arsay, o l'on voyait des larmes briller, se tordait en
un rictus trange.

        _Arsay j'ai vu..._

Le chemin tait long.  Dans une auto dcouverte qui fut oblige de
s'arrter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son
fianc.  Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa
place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le
soir,  devaient pouffer  l'unisson.

La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivrent au
terme de leur calvaire.  Le malheureux dut certainement prouver une
amre joie  voir de loin paratre la porte de cette singulire
boutique aux vitres grillages,  l'enseigne salie que personne ne se
proccupait de rendre engageante et o s'inscrivaient en lettres bleues:

        POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.

La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant
voir  la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrire
lequel il allait se passer quelque chose.

La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le
temps entonnait par moments son hymne:

        _Arsay j'ai vu..._

Et la chanson cruelle devait arriver  peine assourdie jusqu'au
malheureux, assis sur un bt-flanc, au milieu des agents qui riaient
encore de leur gorge bruyante.  Peut-tre comprit-il qu'il tait arriv
au bout de son rve.  Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonait si bien.

Les sirnes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin
 ce supplice.  Bientt il n'y eut plus dans la rue que la voix de
quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide.  Et dans
l'aprs-midi, un fiacre ferm venait chercher Arsay devant le poste et
le ramener vers sa demeure.

L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, tait
bien, comme l'avait pens Arsay, son contre-candidat, un certain
Maupied qui fut lu et qui devint ministre.  Celui-ci effray des
premiers succs de mon ancien camarade, avait imagin le petit
attentat: quatre hommes taient venus cueillir Arsay comme il sortait
d'une soire et l'avaient dpos, les yeux bands et le fond de culotte
dcoup, prs de l'endroit o il fut trouv.

L'affaire avait t bien monte.  Personne n'avait rien vu.

La manoeuvre russit pleinement; huit jours aprs, Arsay tait battu 
plate couture: 24 voix contre 2724  son concurrent le moins avantag.
Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le
refrain de la journe fatale.  On ne devait plus l'entendre de
longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restrent.
L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait
d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques
salons collet-mont  o l'on disait toujours: _Arsay ton chose_,
appellation qui n'tait gure moins dsobligeante, au demeurant.

        (2) Mme remarque que prcdemment.

C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces.  Trois ans plus
tard, je rencontrai le paurvre garon, un soir, sur le perron de la
gare d'Orlans.  Il avait chang maintenant, ses habits me paraissaient
moins soigns et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette
assurance que si souvent je lui avais envies.  Nous allions dans la
mme direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en
abordant un sujet quelconque, tchai de lui faire parler de lui-mme.
Il y vint rapidement:

- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il,
rsign, il n'y a rien  faire, c'est comme a.

- Comment, dis-je, rien  faire; ce qui t'est arriv est une blague,
une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te
laisses abattre...

- Cette histoire, dit-il, a flanqu ma vie par terre, tout simplement.
Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'ides
commune  tout le monde, comprends-tu?  Tiens, toi-mme, quand tu m'as
rencontr ce soir, est-ce  nos annes de collge passes ensemble que
tu as pens?  Jamais de la vie, tu as pens  mon affaire.  Pour toi
(il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne
t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_.

Comme je me rcriais, touffant en moi-mme une invincible envie de
rire, il continua:

- C'est naturel, et si cette histoire tait arrive  toi au lieu de
moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme
toi: on n'est matre ni de sa pense, ni de son rire.  Seulement si tu
avais t dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment t
qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour
tes produits.

- Merci, fis-je.

- Ah, rpondit-il exalt, pour sr tu peux dire merci, parce que ton
bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour
moi.  Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais tre que dput et
c'est vrai.

Quand j'ai t blackboul, quand j'ai vu se rompre mes esprances
matrimoniales, j'ai essay de me ressaisir, de me reprendre.

J'ai travaill, je suis sorti d'abord.  Quand j'allais au restaurant,
je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes touffant des rires
de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les
cts sur leurs chaises pour me regarder, comme une bte  voir;
ceux-l ne savaient pas, on les avait renseigns.  Je suis entr dans
un journal;  la rdaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je
persistais, j'crivais des articles qui en valaient d'autres, dans le
dbut, je ne signais pas comme les commenants; seulement les articles
qu'on ne signe pas, ne profitent qu' la direction, tu t'en rends
compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout
de ma copie.  L'effet fut radical: le rdacteur en chef vint lui-mme
dans ma salle pour me demander "si je n'tais pas fou".  Je changeais
de maison, je recommenais avec patience, avec courage et quand vint
l'heure de la signature, c'tait je m'en souviens, un article sur le
commerce extrieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_;
cela dura quelques jours; puis un confrre obligeant de mon ancienne
rdaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit cho; je le
sais par coeur.

"Notre excellent confrre qui signe modestement Lancret des articles si
remarqus ne fut pas toujours -- c'tait contre son gr, il est vrai --
aussi modeste".  C'tait sign: _Tournedos_.

Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent
inaperues, toi?   Eh bien, deux jours aprs, toute la ville m'appelait
Lancret-Tournedos.  Dans la suite, mon directeur voyait son tirage
augmenter  cause de moi, et pour cette raison me fichait
ostensiblement  la porte.  Je ne peux pas te les raconter toutes, mon
vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai
reu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de
jouer du hautbois sur la scne?  Si je te disais encore, qu'il y a deux
mois, c'est--dire trois ans et demi aprs l'incident, une vieille dame
du Texas, que je ne connaissais pas, est monte chez moi, dans mon
appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais
je veux _le_ voir."  Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est
naturel...

Et il sanglota.

Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique dsagrable que
j'prouvais en coutant cette histoire navrante.  Pendant qu'il la
racontait, j'avais  la fois des envies de rire et je sentais toute
l'inconvenance qu'il y avait  rire, je comprenais qu'Arsay s'en
rendait compte et que c'tait toujours ainsi quand il parlait de lui.
J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur
particulire.  Je pensais au Palais Royal o, pour un louis, les gens
ont le droit de rire et o ils en usent si peu.

- Pauvre ami, fis-je la gorge serre.

J'essayais de dtourner la conversation, c'tait difficile, il y
revenait tout le temps.  Je le quittais heureusement au terme de mon
voyage; il continuait le sien.  Sur le pas du wagon, je lui serrai la
main, en lui distant:

- Bonne chance.

Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent
frapps  mort.

Quelques annes passrent encore, quand j'appris, un beau jour,
qu'Arsay tait entr au Parlement.  Je m'en rjouis pour lui, je le
croyais dfinitivement sorti d'affaires.  Il reprsentait  la  Chambre
la Guadeloupe.  Comment s'tait fait son lection?  Trs simplement.
Maupied, son contre-candidat de Levallois, tait devenu Ministre des
Colonies.  Quelqu'un lui avait racont les suites tragiques de l'acte
auquel il devait la premire et partant la plus difficile de ses
victoires politiques; il avait d prouver quelques remords de sa
mauvaise plaisanterie: l'homme n'tant jamais mchant que lorsqu'il a
faim.  Alors le secrtaire d'Etat avait "conseill"  ses services de
la Guadeloupe, l'lection d'Arsay.  On est fix sur la valeur de ces
conseils: Arsay fut lu contre deux candidats ngres  une massive
majorit.  Son lection prit la valeur d'un symbole car elle dmontrait
clairement la supriorit de la race blanche,  la lumire du jeu de
nos libres institutions.  Et toujours, sur les conseils du membre du
Cabinet, Arsay fut valid sans dbats, fait qui aurait prouv, s'il en
tait besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos
reprsentants lus, est peu fond.

Bref, maintenant Arsay tait dput pour de bon.  Peu importe de savoir
qui il reprsentait.  En vertu de l'galit souveraine, il tait lu du
peuple et en avait tous les droits.  Aucune raison profonde ne
s'opposait  ce que sa carrire ne devint tout aussi brillante et tout
aussi fconde que si huit ans avant, il avait t lu, dans une Chambre
prcdente, dput de Levallois.

Ah, pensais-je, voil enfin ce pauvre garon reparti sur sa voie.  Je
le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement,
arrivant  se faufiler  travers les groupes et les ronds avec ce don
spcial qu'il avait de nature; et se spcialisant petit  petit, dans
quelques questions non contestes; ainsi il devait fatalement parvenir
 dissocier par une autre association d'ides, son nom du souvenir de
son ancienne clbrit.

Pendant un certain temps, les choses allrent bien ainsi que je les
avais supposes.  Comme il convient  un nouveau parlementaire.  Arsay
ne prenait pas la parole aux sances, se contentant de temps en temps
de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui
tait loisible ensuite de dvelopper  son aise en corrigeant les
preuves de l'Officiel.  Personne ne trouvait rien  redire et comme je
l'avais pens, les indignes de la Guadeloupe  -- qui ne lisent
d'ailleurs pas l'Officiel -- taient trs satisfaits.  Arsay s'tait
fait inscrire  plusieurs commissions dont personne ne voulait,  celle
de la prophylaxie contre la rage,  celle de l'tude du rgime des
pluies, notamment, pour lesquelles son gale incomptence le dsignait
particulirement.  Bref, si Arsay n'avait t imprudent et s'il n'avait
pas voulu aborder la tribune avant que son inocuit ne fut dment
tablie, il aurait fait une trs honorable carrire.

Quelle ide saugrenue avait pu s'emparer de son esprit?  C'tait dans
une discussion d'intrt gnral intressant tout spcialement sa
circonscription.  La Chambre devait statuer sur le rglement des
compagnies maritimes.  Arsay s'tait fait inscrire; il avait mrement
travaill son discours et entendait dmontrer  la Chambre la ncessit
vitale pour la Mtropole, d'avoir des lignes de navigation rgulires
pour desservir les colonies.  Les profanes peuvent penser que cette
question bien simple aurait d se discuter dans un calme acadmique.
Singulire erreur!  La Lgislation rglementant des compagnies
quelconques, et des compagnies de navigation particulirement, ne va
jamais sans dbats passionns; en effet, il y a toujours dans les
Assembles les reprsentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne
veulent pas voir s'imposer une obligation supplmentaire qui pourrait
dasn l'espce, les forcer  desservir des ports immdiatements peu
rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la
socialisation de tous les services susceptibles d'tre rendus par les
compagnies; ceux-l ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un
monopole mme si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des
pertes, en telle sorte que socialistes et reprsentants des compagnies
sont toujours d'accord en pareille matire contre le reste de la
reprsentation nationale qui pourrait tre tent de penser aux intrts
de la Nation.

Ah! ce fut une sance mmorable.  Aprs l'audition de divers orateurs,
vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager  fond,
Arsay monta  la tribune un gros dossier sous le bras.  Il tait trs
calme en apparence, peut-tre au fond de lui-mme, tait-il mu d'abord
parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et
ensuite  cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses
auditeurs connaissait.  Qui sait, ne devait-il pas manquer de se
demander, en proie  un noir pressentiment, si quelque suppt des
compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son expos par
un fcheux rappel.

Une jeune femme amie assistait  la sance et me l'a raconte.  Arsay
commena d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette
belle voix que nous lui avions connue au collge, quand de son brio, il
blouissait nos matres.  L'assemble qui savait avoir affaire  un
novice convaincu, ignorant les tours de bton et pouvant introduire un
peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, coutait avec attention.
L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu 
peu la griffe de l'motion qui le serrait au cou se relchait: la voix
devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif.
Quelques applaudissements partirent mme du centre gauche.  Aprs
l'expos, Arsay entra alors carrment dans le vif de la discussion et
posa le problme sans ambages, dans son vrai jour.  Immdiatement
l'opposition droite et gauche runie donna, mais c'taient des
interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et
assez imprcis pour ne pas appeler de rpliques.  Arsay trouva, dans
ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'tait-ce pas ainsi
qu'taient accueillis les plus grands orateurs parlementaires.  Et il
continua  dvider son argumentation qui tait forte, plusieurs en ont
tmoign.  Un moment, on a pu dire qu'il tenait un vritable succs: il
s'en rendait compte et en devenait meilleur.  Il expliquait comment
l'intrt des compagnies mme se conciliait avec le rgleent qu'il lui
semblait devoir tre impos; il disait que le pavillon crait le
dbouch, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement
 partie.

- C'est en raison de ces bnfices futurs, disait l'interrupteur, qui
sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la ncessit de
faire un cadeau  des compagnies prives.  Nous avons trop vu ces
agissements jusqu'ici.

Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour rpliquer  cette
interruption, posa lui-mme une interrogation.

- Qu'avez-vous vu?

Des bancs de la droite modre, une voix rogue partit, qui rpondit:

- Ton dos. (3)

Oh, lgret des corps lgislatifs!  La Chambre se vengeait-elle de
l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait impose?  On
ne peut pas savoir.  Toujours est-il que ce fut encore une fois un
clat de rire gnral et fou qui prit non seulement les opposants, mais
les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu' l'lgant prsident; ce
dernier, par principe, faisait semblant de se fcher, mais sa sonnette
mchante, mollement agite, vibrait de petites notes comiques et
complices, faisant penser  une vieille fille qui se retient devant une
inconvenance.  Toute la salle trpignait et le rire durait, repartant
par saccade devant la mimique varie d'Arsay.  Tantt il montrait le
poing aux traves d'extrme gauche, en vocifrant comme M. Jaurs, des
mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantt il
restait calme, adoss au bureau du prsident dans cette pose qui tait
familire  M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement
Arsay passait brusquement de l'une  l'autre de ces attitudes, comme
s'il n'eut pas eu le contrle de ses actes, et ces transitions
amusaient beaucoup.  Enfin le silence se fit, silence d  des rates
trop dilates, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le
prsident se penchant au-dessus de son pupitre disait:

- Parlez, mais parlez donc.

                (3) Toujours mme remarque que prcdemment.

Arsay ne parlait pas, mais restait  la tribune tout de mme.  Ce ne
fut qu' une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serre
ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des
syllabes huiles:

- Ah gueu... que... sue...

Le fou rire recommena.

Alors on vit Arsay en proie  une fureur singulire, dchirer et jeter
en petits morceaux les feuilles de son dossier.  Il les jetait dans la
direction du prsident du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine
de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop lgers pour
l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tte des stnographes.
 Arsay dchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne
s'arrtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle,
mais soudain, il se reprit et se mit  rire lui aussi, d'un rire
trange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste.  L'assemble
croyant qu'il allait sortir un document  scandale, fit silence: alors
avec une dextrit de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se
dculotta.  In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que
les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux
reprsentants librement lus de la France, au gouvernement responsable
et comptent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du
monde,  ces braves gnraux que l'ingnieuse abomination de nos
adversaires surprit mais n'branla pas,  cette grande presse intgre
qui fait l'honneur de notre pays,  cette lite du public international
si parisien et de toutes les lgances, Arsay montra ce qu'on l'avait
jadis forc  faire voir.  Dans son geste outrageant, il avait baiss
la tte, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit
plus que ce qu'il voulait.  C'tait sur le plateau en son milieu, comme
un disque rouge qui faisait penser au crpuscule d'un petit soir ou
encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime
expiant les pchs que le Parlement n'avait jamais commis.

La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq
Cents.  Je sais bien que sur son grand ct qui fait face  la salle,
un bas-relief en marbre blanc, reprsente deux femmes dont l'une crit
et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allgorie
symbolique est l certainement pour rappeler aux dputs qui seraient
tents d'couter la fragilit de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou
sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette".  Je sais que
malheureusement, les dputs qui sont  la tribune, ne voyant pas
l'allgorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de mme,
que de grandes paroles, que de discours fconds sont tombs du haut de
ces marches.  Quand on pense que de cette relique vnrable,  juste
titre considre comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout
cet appareil de justice et de droit, ces grandes rformes
bienfaisantes, ces conceptions gantes de notre politique trangre,
ces plans sublimes et dsintresss de notre action coloniale, ce petit
arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en
un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste
scandalis,  se dire qu'un instant, mme un seul instant, la partie la
plus vile d'un individu la domint.

Arsay tait devenu compltement fou.

On l'a enferm  Bictre o le caleon de force lui fut pass, parce
que dans sa dmence, le pauvre homme prend tout le monde pour des
parlementaires et veut  chaque instant recommencer.

Quand le mdecin-chef fait visiter  un personnage de marque, son
tablissement, il ne manque jamais de s'arrter devant le pauvre malade
et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:

- C'est un ancien dput.

_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_

- Dire tout de mme que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay
aurait pu tre ministre et mme Prsident du Conseil.





La Saisie.




Nous avons t tudiants ensemble.  Aprs quinze ans ou plus, nous nous
tions rencontrs, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de
Lyon, attendant le mme train et essayant de dchiffrer, sur une
ardoise plaque au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante
consentait  nous prvenir:


RETARDS ANNONCS
TRAIN VENANT DE MARSEILLE
3.h.22


- C'est gai,  dis-je.

- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir!

Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec
un de ces motions particulires qui sont l'apanage des gens ayant eu
des malheurs.  La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer 
notre gosme, des inquitudes, au moins lgres.  Je les ressentais,
en vrit: je me disais en moi-mme: "Il aura 3 h.22 pour me raconter
ses dconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a
cess de nous envier, cependant qu' haute voix je remarquais:

- Le hasard fait bien les choses.

- Quelquefois, rpondit-il, assez tristement.

Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait
paru fameusement chang; je me rappelais sa folle gaiet d'autrefois,
son imagination ardente, jamais  court d'une farce indite.  C'tait
un sujet brillant que ses camarades d'cole croyaient appel au plus
haut avenir.  Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut
 peu prs de mon ge: les environs de quarante.  Son visage avait un
certain air rsign qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait
dit matriellement assez  son aise; il avait des vtements
quelconques, des gants et une pelisse qui sans tre opulente, tait
parfaitement honorable.  Le cadre tait navrant: dix heures du soir,
une de ces nuits froides, mouilles et tristes, dont les gares ont le
secret.  Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds.  La lumire crue
tombait des globes lectriques qui se balanaient doucement en l'air;
on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en
attendant avaient des figures longues et ennuyes.

Je proposai:

- Sortons d'ici,  veux-tu?  Allons au caf.

Il accepta.

De l'autre ct de la rue, dans la brasserie, l'atmosphre tait plus
sympathique.  Il faisait chaud.  Une bue enveloppait les consommateurs
autour des tables.  A part quelques isols, devant un bock -- qu'ils
durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes  boire --, dans
l'ensemble, c'tait un public de petits employs et de petits
fonctionnaires.  Le piquet et la manille allaient leur train.  Les
plaisanteries et les chiffres classiques  ces jeux, faisaient comme un
accompagnement en sourdine au solo des garons qui clamaient les
commandes:

- Deux menthes  l'eau... un caf nature... quatre turins grenadine.

Nous tions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin
tranquille.  A ct de nous il y avait deux amoureux.  Seulement je ne
savais pas trop quoi dire  cet ami si longtemps perdu de vue.  Pour en
sortir j'voquais le pass:

- Tu te rappelles le Vachette, le Panthon...  Comme c'est loin!

- Loin de toi, peut-tre, dit-il; certains jours, il me semble que
c'est hier.

Je ne comprenais pas bien pourquoi ces dtails taient plus prs de lui
que de moi; pourtant quelque chose m'empchait de demander des
explications.  Je sautais  une autre ide.

- Qu'est-ce que tu fais?

- Je suis mdecin, rpondit-il.  Nous autres, au sortir de la Facult,
ce n'est pas comme vous aprs l'Ecole de Droit, qui devenez juges,
financiers, huissiers ou ministres.  Nous n'avons pas le choix.  Je me
suis install dans le troisime, rue Branger.  a ne te dit rien,
n'est-ce pas.

- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet.

- C'est prs de la place de la Rpublique, reprit-il, derrire le
Thtre Djazet.  Mes affaires ne vont pas mal.  Mon Dieu, c'est une
clientle un peu spciale, diffrente de celle qui habite au Bois de
Boulogne; celle-l est rserve aux patrons.  Je me suis fait  la
mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition.

-Mais je croyais, dis-je, qu'aprs ton internat, tu prparais justement
les hpitaux.

- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps.  Seulement il faut avoir le
temps et les moyens de se prparer et d'attendre...  Je me suis mari
trs jeune, et cela change.  Tu ne savais pas que j'tais mari?

Je fis signe que non.

- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au
train.  Elle me ramne mon fils qui tait  Dijon, auprs de mon
beau-pre.  Je leur ai achet une petite bicoque, par l-bas, c'est
leur pays.

Il parlait sur un ton pos et calme, cependant on aurait dit qu'il
avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empchait encore
d'intervenir.

Il reprit:

- J'ai pous Loute.

Ce prnom ne me disait plus rien, mais aprs quelques prcisions je
revis bientt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos
camarades des brasseries du quartier.  Si je l'avais connue, je crois
bien; et nous tions mme un certain nombre qui l'avions connue tout 
fait.  Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait gure
qu'aux bords de nos tables et qu'elle tait petite,  vive, gamine et
douce toujours.  Ah certainement! il me semblait mme que j'entendais
encore le ppiement de son rire.  Elle avait l'air d'tre si ingnument
ce qu'elle tait.  Si elle tait arrive  se faire pouser, celle-l,
il fallait tirer l'chelle!

J'tais dcid  ne rien laisser voir de ma surprise; tout de mme
quelque chose dt le frapper en mon expression mme.  Il enleva son
lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.

- C'tait une bien bonne fille, dis-je peut-tre un peu trop simplement.

- Oui, mais tu penses que c'tait tout de mme une fille, rpliqua-t-il.

- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as pouse, tu sais
donc mieux que personne ce qu'elle vaut.

Cette considration ne le consolait pas.  Un petit silence pnible se
fit.  Pour dire quelque chose, je remarque:

- Elle tait bien jolie!

Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lvres tristes
un pauvre sourire, il me dit:

- N'est-ce pas?...  Elle est aussi une bonne pouse et une bonne mre,
je te l'assure.

- Et bien alors, fis-je.

- Oui, et alors, reprend-il.  Tiens, tu es le premier camarade de ce
temps-l que je rencontre; je ne les ai plus recherchs, tu comprends.
Ce fut un tel changement.  Les commencements ont t difficiles.  Ma
famille s'est loigne de moi du jour au lendemain.  Et il m'a fallu
d'un coup gagner notre vie.  Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans
notre mtier... les courses  pied dans la pluie, les tages, les
veilles, les dispensaires, les accidents du travail.  C'est pire que
de donner des leons.  Les professeurs ont, du moins, des engagements
rguliers; ils voient des enfants bien portants.  Tandis que nous, nous
allons, en passant, obligs de reprsenter, bien que nous soyons
misrables nous-mmes, et toujours auprs d'autres misres.  Quand on a
une femme  la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous rpte
sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur!  Ah!  ils
taient loin les travaux de laboratoire, les concours, les matres
surtout...  Heureusement, petit  petit, les choses s'arrangent,
matriellement du moins: c'est une consolation norme, surtout qu'on se
souvient des dbuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espce de
dcalement social...  Je ne me plains plus d'habitude.  Seulement, tu
m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver.  Tu es mari?

Je fis signe que oui.

Il hocha la tte comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:

- Tu n'as pas ide comment s'est fait mon mariage.  Une de ces
histoires qui n'arrivent jamais.  Je vais te la raconter, tu verras 
combien peu tiennent nos destines.

J'tais venu  Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une
place de prosecteur.  Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande
carrire mdicale, c'est une tape ncessaire.  J'avais quitt les
miens en pleines vacances de Nol.  Toute la journe, je m'tais fait
ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils taient
alors mes amis.  Mes exposs n'avaient pas t trop mauvais.  Dans
l'ensemble, j'tais assez satisfait.  Aprs les efforts de la journe,
je me sentais un besoin terrible de me dtendre.  Note que j'tais en
possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les trennes que
j'avais reues.  Ces circonstances runies m'incitaient  faire la
fte.  Comme il n'y avait pas,  cette poque de l'anne, le moindre
camarade au quartier, je rsolus de me chercher une compagne.

Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthon et j'aperus
Loute.  Elle tait seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa
serviette dans la bouche, dormait dans un coin.  Loute perche sur un
tabouret, la tte appuye sur son bras, suait mlancoliquement la
paille d'un verre vide.  Je la mis rapidement au courant de mes
intentions.  Elle accepta mon invitation avec reconnaissance.  Nous
fmes dner dans un restaurant voisin et je fis dboucher quelques
bouteilles de vins choisis.  J'tais trs en forme et elle aussi.  Du
moins, je l'ai cru, ce jour-l: depuis, -- parce que j'ai souvent
rumin cette scne -- il m'a bien sembl que Loute n'tait pas tout 
fait comme  son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais
tait-ce force de caractre ou insouciance ou bien habitude de sa part,
ou bien seulement dfaut de comprhension de la mienne; je ne m'aperus
de rien.  Aprs le dner, nous avions t  Bullier, presque dsert ce
soir-l et nous avions fini la nuit  Montmartre.  Je crois que c'est
la dernire nuit que je me sois amus.  Il y a des gens pour lesquels
les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est
brusquement modifie  cette date.  Ce ne fut pas un tournant, mais un
angle vif; comme un carrefour.

Le lendemain matin, j'tais chez Loute.  Nous aurions pu faire la
grasse matine, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure,
elle s'tait leve.  Je la vois encore, en jupon et en sandale,
trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.

Cet appartement -- nous le connaissions tous -- tait au Boulevard
St-Michel, derrire le Luxembourg, un peu aprs l'Ecole des Mines, une
maison d'angle au deuxime.  Le mobilier et la dcoration taient de
Martine.  Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur
une marche de laque noire, la psych empire.  Tu vois?

- Pas du tout, dis-je avec conviction.  En ralit je voyais trs bien.

Mais il insista:

- Tu as oubli le salon bleu au tapis  carreaux qui tait spar de la
salle  manger par un treillage de vigne verte?  Le petit aquarium et
le jet d'eau sur la chemine du salon?...  Enfin, je me les rappelle
bien.  Cet appartement tait la joie et l'orgueil de Loute.  Il lui
avait t offert par un Roumain qui, ses tudes termines, tait
reparti dans son pays.  Loute en s'y installant avait vu se terminer
pour elle l're des garnis.  Elle le soignait mticuleusement, le
nettoyait et le parat toute la journe.  A tous venants, elle en
vantait l'originalit et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, 
lire ou  raccommoder, les bonnes heures de sa vie.  Je m'en suis rendu
compte ce jour-l, cet appartement tait sa seule joie.

J'tais couch tranquillement en train de boire le chocolat brlant
qu'elle m'avait prpar; je remarquais qu'elle ne mangeait pas.  Elle
tait assise, sa tasse sur les genoux, prs de la fentre, regardant le
boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperus que des larmes
tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais,  j'allais vers
elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:

- "Qu'est-ce que tu as?"

D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes.  J'ai
appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle,
puis comme j'tais le plus fort et que j'insistais, elle me rpondit
comme un gosse:

- "Du chagrin".

J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir
un petit secrtaire chinois qui tait prs d'elle et, pour toute
rponse, me tendit un papier.  C'tait un commandement d'huissier.  Je
mis un bon moment  le lire.  Tu sais, ces sortes de documents sont
crits dans une langue impossible.  Mais l'acte citait un extrait de
jugement et je compris  travers tout ce fatras que Loute n'avait pas
pay son loyer depuis neuf mois et qu' la requte de son propritaire,
auquel s'taient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir
meubles et les faire vendre aux enchres.  Le commandement tait dat
de l'avant veille.  Je pressentis le drame et lui demandais:

- "Ils vont te saisir?"

Mais Loute, tranquille devant cette ventualit, me rpondit:

- Tout de mme pas jusque-l, j'ai crit hier au propritaire pour lui
demander encore un dlai... seulement, c'est ennuyeux".

J'tais moins rassur qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait
une partie de mes inquitudes.  Il s'agissait de 3.800 frs.  Inutile de
te dire que je ne les avais pas.  Evidemment cette somme tait beaucoup
pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-tre pas grand chose
pour un propritaire parisien.  Cependant par prcaution,  la pense
de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord
l'ide de tlgraphier  ma famille une invention quelconque.  Mais je
rflchis que la rponse en admettant mme que la fable soit crue,
n'arriverait jamais  temps et la procdure suivait son cours.  Je
pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et runir
le magot, mais c'tait les vacances et je ne voyais pas chez qui
frapper.  Devant cette impossibilit d'agir, je finis par me persuader
que Loute avait raison; il n'y avait peut-tre dans tout le pathos de
cette feuille qu'une manoeuvre destine  effrayer une petite fille.
En fin de compte, si contrairement  nos prvisions, l'invitable
arrivait, il serait toujours temps d'aviser.  Je m'habillais  la hte
et comme tu penses, une fois prt, je ne m'en allais pas.

Naturellement le charme tait rompu.  J'essayais de la distraire en lui
racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'tant gure
divertissant pour elle.  Mais je ne devais plus tre en forme: cette
fois le vin n'oprait plus, mes histoires ne la dridaient pas.  La
conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au
danger, revenait  la fentre, comme pour se donner une contenance.  Je
tentais un moment de me moquer lgrement de son mobilier, de lui dire
que cette dcoration tait danubienne et bonne pour un certain temps,
mais qu'elle devait forcment lasser  la longue.  L'expression de ce
jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce
sujet, n'aurait d'autres effets que de lui dmontrer mon mauvais got.

Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un
cri de douleur, le cri d'une bte frappe  mort.

C'tait sur le boulevard; une lourde voiture vide, moiti charrette,
moiti camion, s'avanait lentement.

- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de dmnagement ne peut plus
passer sous tes fentres..."

Celle-ci ne passait pas.  Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur
le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivs devant
notre porte, des signes au conducteur.  Sur leur gestes, la voiture
vint docilement se ranger sous nos fentres mmes.  Quatre bonshommes
en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiff d'un
casque  mche; je ne l'oublierai de ma vie.

Et bien, vois-tu, je n'ai jamais t condamn  mort, mais j'imagine
que la vue du fourgon qui doit vous mener  la guillotine doit vous
faire ressentir quelque chose d'analogue  ce que je ressentais alors.
Quelques minutes d'angoisse se passrent; le temps aux hommes de monter
l'escalier.  Loute ple ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement
nerveux agiter son maxillaire infrieur.  Le timbre retentit.  Le
premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme
je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible
l'inutilit de cette rsistance, elle me demanda d'aller ouvrir
moi-mme.  Ils entrrent.  Il y avait la concierge, l'huissier, les
deux tmoins et derrire eux le choeur des dmnageurs qui avaient
l'air de figurants.  L'huissier se prsenta, il devait "parler  la
personne".

- "Elle est trs mue, dis-je, si vous voulez me faire votre
communication..."

Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-mme sa signification au
dbiteur.

- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manire.
 Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se
tirer."

C'tait un grand garon, assez jeune et se sachant beau.  Ses vtements
taient d'une lgance fripe, mais recherche tout de mme.  L'eau
coulait de son parapluie sur le tapis.  Je le lui pris des mains, pour
le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-tre.  Ce tabellion
m'agaait.

- "Vous vous souciez des gages des cranciers, me dit-il, avec une
suave ironie... c'est bien."

Il tait le plus fort, je n'avais rien  dire.  Je le prcdais chez
Loute.

Elle le reut debout, appuye contre le mur et couta sans broncher son
petit discours.  Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait
l'habitude; il rcitait une leon qu'il avait d placer bien des fois,
dans des circonstances identiques et o alternaient savamment les mots
de la procdure et ceux de l'encouragement.  Parmi ces derniers, il y
en avait d'une mchancet cruelle et d'une cuisante impertinence.  Il
disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou
de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos
meubles  l'htel des ventes".  Je t'avoue, que je baissais la tte
comme un coupable, sans arriver  comprendre cependant la faute que
j'avais commise.  J'aurais donn toute ma fortune pour pouvoir jeter 
la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.

- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous
prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est ncessaire,
c'est--dire votre lit, vos couvertures, draps, dredons, etc., les
habits dont vous tes couverte.  Je suis seul juge, vous pourrez mettre
sur vous tous les vtements auxquels vous tenez.  Enfin il va sans dire
que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale
que le souvenir, par vous y attach, vous resteront".

Loute n'avait pas rpondu, comme il fallait donner des ordres pour
l'enlvement, elle parla.  Elle tait blme et sa gorge tait si
contracte que le son de sa voix en tait chang et les mots qu'elle
disait semblaient tre dits par une autre.  Elle ne croyait pas encore
 ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.

- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, trs calmement; je me suis
arrange avec le propritaire, auquel j'ai crit hier."

Et ce fut dit avec une telle autorit que l'huissier lui-mme en fut
troubl; un instant il hsita.  Mais son trouble ne dura pas, il la
pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit
soudain compte, d'un coup elle tomba  genoux aux pieds de l'homme, les
mains crispes au pan de sa jaquette.

- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je
vous le promets, je vous le jure."

Je m'tais tromp, l'huissier n'tait peut-tre pas mchant au fond; il
la releva gentiment en disant:

"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne
fais qu'obir.  Soyez sage, on tchera de vous laisser pas mal de
choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme
les autres, vous verrez."

Il la fit s'asseoir, cependant que discrtement, du coin de l'oeil, il
disait  l'quipe des dmnageurs: "Commencez".

Ils s'attaqurent  l'autre pice d'abord.  L'huissier me fit signe de
rester auprs d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire
de bruit, sur la pointe des pieds.  J'ai fait ce jour-l la rflexion
que les hommes ne sont pas tout de mme si mchants qu'ils le disent.
Chez tous, mme les plus sots, et mme chez ceux qui font la plus
vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.

Pendant ce temps, Loute s'tait assise sur la marche basse qui
supportait son lit; la tte dans ses bras, le visage sur les
couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement  petits coups.
Elle poussait de petites plaintes rgulires, monotones comme des cris
d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrter jamais.  Je restais
debout prs d'elle, dsempar, ne sachant que lui rpter sur tous les
tons:

- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."

Mes paroles n'avaient aucun effet; malgr tous mes efforts, je sentais
qu'au milieu de l'hostilit qui l'accablait, j'tais pour elle un
tranger, un spectateur qui ne participait en  rien  l'affaire.  Cette
sensation m'tait dsagrable: la malheureuse souffrait tellement.

Derrire la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se
heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des
toffes qu'on pliait, parvenaient jusqu' nous, et Loute avait toujours
son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit  peine une fois, en
entendant arracher le treillage de vigne.  Qu'est-ce qu'on a bien pu en
retirer  la vente?

Quand tout fut emball et descendu de ce qui avait t l'appartement,
sauf la chambre o nous tions, l'huissier tapa  la porte et me dit 
voix basse d'emmener "la dbitrice" pour qu'il puisse dmnager cette
pice aussi.  Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.

En le voyant, elle tomba en arrire dans mes bras.  La pice tait nue,
vide; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de
l'ancienne dcoration; seuls les papiers des murs aux tons heurts,
demeuraient, pour tmoigner du pass; mais ils paraissaient sales, avec
leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit
l'ancienne place des meubles.  Sur le parquet, au milieu, un tas
d'objets htroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des
cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des
lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un
petit amour bouffi, en pte tendre et un gros bocal  confiture vide
dans lequel l'huissier avait eu la dlicate attention de mettre l'eau
et les poissons rouges de l'aquarium.  Ce tas restait  Loute, comme
lui restrent son lit et sa toilette et aussi, grce  la bont du
saisissant, presque tous ses vtements:  c'tait tout ce que la loi,
dans sa mansutude, permettait de laisser  une pauvre petite fille qui
n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles.
L'appartement tait " l'ordonnance" comme on dit dans ce mtier, il
n'y avait plus rien  saisir.  Quelle sale journe ce fut, mon pauvre
ami.

Loute s'tait pourtant calme un peu.  Dans un effort de volont, elle
avait fait toute seule le tour de l'appartement.  Ce n'tait dj plus
le sien.  En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:

- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."

Cette injustice me frappa, parce qu'aprs tout si je n'avais
matriellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais
souffert avec elle; j'estimais mriter tout autre chose que ce
singulier remerciement.  Un instant, j'eus l'ide de prendre mon
chapeau et de partir, mais je pensais bientt, qu'agir ainsi c'tait
vraiment lui donner raison, c'tait augmenter son chagrin, prendre
parti contre elle, la dpouiller davantage, si c'tait possible, en lui
prenant mon amiti et en me mettant en quelque sorte  la suite sur la
liste des cranciers poursuivants.  Je ne le voulus pas.

- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je
ne te laisserai pas dans cette maison dsole; tu viendras habiter chez
moi."

En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air
de ses mains comme pour carter le voile d'un rve; elle vint vers moi
pour me faire rpter.

- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?

Je lui confirmais mon invitation.  Elle me demanda:

- "Jusqu' quand?"

Je lui rpondis:

-"Tant que tu voudras."

Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tte sur mon paule et
pleura de nouveau, mais ce n'tait plus les mmes larmes.  Je sentis
que quelque chose d'immense s'tait pass en elle; ces mots l'avaient
gurie de la plus grande douleur de l'humanit: l'isolement du coeur.

Pendant cette scne, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux
taient dilats: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour
mieux comprendre l'impossible ralit.  Inconsciemment, de temps en
temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon paule pour
mieux se rendre compte de la solidit de son appui.

Quant  moi, je puis te le dire, j'tais gn un peu de l'immensit de
cette reconnaissance,  j'tais effray et pourtant j'tais un peu fier,
au fond.  Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais
j'tais fier tout de mme.

En ralit, c'est dans cette minute que je me suis mari avec elle.  Je
ne m'en suis aperu qu'aprs, mais je me suis bien rendu compte que
c'tait  ce moment-l.  Peut-tre on me dira que ce ne fut pas de mon
plein consentement et que je me fixais, en moi-mme, un temps limit,
que je me disais: nous verrons plus tard.  C'est vrai, mais aucun de
nos actes n'est absolu.  Je me suis mari ce jour-l parce qu'alors
elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refuse et parce
que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet
quilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on
appelle un crime, tu comprends.  Loute le sentait bien, et je t'assure
que, si invraisemblable que cela puisse te paratre, elle devint dans
un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien
appartement de son coeur.

Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissmes
o elles taient au milieu de la pice pour les reprendre le lendemain,
n'emmenant avec nous que le bocal o clapotaient les poissons rouges.
Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras.  Nous ne nous
parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant
probablement chacun  des choses bien diffrentes, mais unis tout de
mme.  En entrant dans mon appartement, elle tait avec moi comme si
elle venait de me connatre, grave, prvenante et effarouche,
intimide aussi.  Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je
voyais qu'elle se proccupait dj de leur trouver une place qui ne me
gna pas, mais qui soit cependant ordonne et dfinitive.  Le soir,
pour la distraire, je voulus l'emmener dner dans une brasserie; elle
s'y refusa absolument, estimant qu'il tait inutile de faire des
dpenses exagres.  Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de
marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me rpondit
lointaine:

- "Le bonheur laisse toujours et n'importe o un bon souvenir."

En effet, c'tait peut-tre son bonheur.

Elle m'emmena, derrire Cluny, dans une petite crmerie, dserte 
cette heure; et nous mangemes simplement, en face l'un de l'autre, sur
une petite table  toile cire.  Pendant le dner, elle me demanda si
je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient  y
habiter.  Je compris qu'elle voulait fuir le pass, bien qu'elle me
donnt pour ce changement d'autres raisons; elle disait:

- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine.  On mangerait
 la maison, c'est meilleur march.  C'est plus sain d'ailleurs."

Je savais bien ce que je faisais.  Pouvais-je faire autrement?  Peu de
jours aprs, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de
la Rpublique que je n'ai plus quitt depuis.

Tu peux deviner ce que fut notre vie.  Je me suis retir du milieu des
camarades.  Je ne passais plus l'eau que pour aller  la Facult et
j'en revenais sitt aprs le cours ou l'hpital.  Je continuais mes
tudes au dbut comme par le pass, mais aux grandes vacances, la
question s'est pose.  Je tentais d'abord de raconter des contes  ma
famille; je disais que je remplaais mes matres.  Mais  la longue, il
a bien fallu qu'on sache.  Aprs plusieurs sommations, mon pre m'a
crit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il
ne me donnerait plus d'argent, qu'il me dshriterait.  Mon frre et ma
belle-soeur m'ont tourn le dos.  Depuis, il n'y a pas bien longtemps,
on m'a crit qu'on consentait  me recevoir, mais sans elle, et entre
temps, j'avais connu avec Loute la misre, -- tu ne peux pas savoir
comme a nous a unis.  J'avais d pour vivre abandonner les concours,
bcler ma thse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'tais mari.
Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.

Certainement tre un paria est dur.  Je sais que j'en suis un, plus que
tu ne le crois mme, parce que si je suis coup d'avec les miens,
d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des
habitudes de pense, d'ducation et de vie analogues  celles que
j'avais moi-mme et dans lesquelles j'avais t lev -- on ne s'adapte
jamais au nouveau milieu.  Sans le vouloir, on le heurte et il vous
heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours t, on n'en sera
jamais tout  fait.  Depuis la faon de mettre sa serviette  table,
jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu' ces ides toutes faites et
stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous
vivons, jusqu'aux sujets les plus srieux: il y a tout un monde qu'on
ne franchit pas...  moins qu'on mette plus d'une vie  le traverser.

(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)

- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose,
l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout.  La
carapace qui semble se solidifier entre les moitis de monde qu'on a
quitt chacun de son ct, finit par tre si paisse qu'on s'en trouve
tous les deux isols comme dans une cellule; les bruits de l'extrieur
n'arrivent mme plus, alors on passe tout son temps  se regarder,  se
dcouvrir.  On ne connat plus personne, jamais je ne m'en suis rendu
aussi bien compte que le jour de mon mariage.  Pour toi, ce souvenir
voque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumires,
peut-tre une rception, puis une fuite.  Pour nous, ce fut autre
chose: nous sommes partis une aprs-midi  -- il pleuvait --  pied sous
le mme parapluie, la marie n'tait pas loin.  Nous avons attendu notre
tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples.  Ils
taient tous du peuple de Paris, rien d'lgant, je t'assure, mais eux,
du moins, leurs parents les accompagnaient.  Un peu avant qu'on nous
appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos tmoins, fit-il".

- "Je pensais, rpondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me
rendre service, vous, par exemple?"

Il m'expliqua qu'il tait fonctionnaire et qu' ce titre, les
rglements le lui interdisaient.  Sur ma prire, il demanda aux tmoins
du mariage suivant -- la fiance avait un ulcre affreux au visage --
de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.

- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents
n'ont pas pu venir..."

Pauvre brave homme!  Ce fut vite bcl.  L'adjoint nous lut le texte
indispensable, du mme air qu'il nous aurait dress une contravention;
nous avons dit "oui" sans motion et cinq minutes aprs nous tions
dans la rue,  nous garer des tramways et des automobiles.  Loute tait
presse de rentrer  cause du petit.  Je rentrais avec elle.  Je ne te
dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulment la vie au sein de sa
maman, je n'ai pas eu d'tranges et douloureuses penses; mais je me
suis dit qu'il avait raison quand mme le petit; la vie valait d'tre
vcue puisque je voyais ce spectacle qui tait du bonheur tout de mme.
 Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de
sciences, un chimiste de prfrence, de faon qu'il ait le moins
possible affaire avec les hommes.  C'est trop compliqu et c'est trop
dur.  J'espre qu'il m'coutera.

Nous avions quitt le caf depuis un moment.  Nous sommes de nouveau
dans le hall de la gare, quand enfin  l'autre bout du trottoir
brillent les feux de la locomotive, il me dit:

- Pourquoi t'ai-je racont tout cela?


Peu aprs, je vois  l'une des portires d'un wagon de seconde, une
tte de femme qu'il me semble avoir dj vue.  Elle aperoit mon ami et
lui fait un geste clin de la main.  Comme je suis venu attendre mon
frre, je le cherche et finis par le rejoindre.

En sortant, dans la lumire blafarde, je vois, pas trs loin de moi, le
Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se
dirigent vers la barrire.  Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus
l'ide d'aller les saluer, mais je me dis: aprs tout, qu'est-ce que je
leur rapellerais?  De mauvais souvenirs! et tout de mme, s'ils me
demandaient d'aller les voir: je n'ai pas pous une fille de
brasserie, moi!





Boum.


I.


Boum avait huit ans.  Sa vie s'annonait des plus heureuses.  Il avait
une maman toute jeune, trs bonne et trs gaie.  Son papa, ancien
officier de cavalerie, tait un peu svre, mais svissait peu au
demeurant; Boum tant toujours content, avait pris l'habitude d'tre
sage, c'est un tat qui comporte de grosses simplifications.  Combl de
toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit htel de
la rue Pergolse, non loin du Bois de Boulogne.  Une dbonnaire
"nursing governess" tait prpose  ses soins minutieux dans lesquels
le bain et le savonnage tenaient une grande place.  Sa chambre avait
des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise
reprsentant une chasse  courre avec des cavaliers, des dames, des
chevaux et des chiens; deux fentres y donnaient toujours ce qu'il y
avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqus -- de
ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes  -- en
encombraient les tables et le parquet.  Boum tait robuste et grand
pour son ge.  Mais tout ceci runi ne comptait pas en comparaison de
deux dons qu'il avait reus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.

D'abord Boum tait beau et attrayant.  Cet avantage lui assurait la
bienveillance de tous et une grande popularit.  Sur le chemin qui
menait de sa maison au Bois, il tait connu; les concierges et les
boutiquires l'interpellaient  son passage:

- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.

Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure
ronde et rpondait  tous, dans un sourire qui augmentait encore les
sympathies:

- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.

Parmi la gent enfantine, il trnait mais si incontestablement, qu'il
pouvait trner modestement, avantage considrable si l'on songe
qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trner.

Le deuxime de ses dons tait une tante.  Elle s'appelait: Tante Line.
Boum estimait qu'elle tait ce qu'il y avait de plus joli au monde et
beaucoup de gens pensaient comme lui.  De grands yeux violets sous les
cils trs longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit
nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui taient
du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs  force d'tre
blonds, un cou trs long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait
beaucoup de sports et qui est toujours vtu d'une ultra lgante
simplicit; le tout mont sur deux petits pieds qui paraissaient
ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi tait Tante Line.
 Comme son neveu, elle tait vive, toujours dcide, douce et heureuse
de vivre.  Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les
sympathies; toujours son passage dclanchait immanquablement des
interruptions et un silence sur la nature duquel, il tait impossible
de ne pas tre fix.

Boum adorait Line et Line adorait Boum.  Avec personne il ne s'amusait
comme avec elle.  Elle seule savait couter ses histoires srieusement
et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui
est bien pnible  la longue et finit par isoler terriblement.  Ils
prenaient leur premier djeuner ensemble, se promenaient ensemble et
causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient
l'anglais" comme disait Line.  Les sujets de leurs conversations
taient inpuisables.  L'histoire fantastique du pre de Line les
alimentait surtout.

Cet anctre avait t un caractre assez particulier de gentilhomme
franais.  N aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse
pauvre et qui tait revenue du Canada en France aprs les malheurs de
la guerre de Sept ans, il avait commenc, tout jeune, sa vie
d'indpendance et d'action; la tte prs du bonnet et le coeur un peu
emball par la guerre, vers sa douzime anne, il avait abandonn sa
famille et le collge pour aller en Amrique; l-bas, aprs avoir
pratiqu toutes sortes de mtiers -- qu'il racontait plus tard avec
dlices, -- il avait fini par constituer une norme affaire de soie et
raliser par elle une trs grosse fortune sur laquelle Line et la maman
de Boum vivaient  l'aise maintenant.  Ebloui par le rcit de ces
aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet
auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin
de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme
d'action.  Boum contemplait souvent la figure fine au front large et
volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu' cette main nerveuse
et mince qui semblait commander en jouant avec l'chancrure du gilet.
Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux taient semblables 
ceux de Line avec quelque chose de plus mtallique et qui paraissait
chercher  vous voir " l'intrieur".  Boum tait remu jusqu'au plus
profond de son tre  la pense qu'il y avait entre cet homme et lui
comme un lien mystrieux.  Aussi ne s'arrtait-il pas d'couter son
histoire.  Line qui avait ador son pre et vcu, avec lui, les
dernires annes de sa vie en Amrique, recommenait tous les jours le
mme rcit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps
un dtail nouveau.  Le mort les rapprochait.

Le matin, quand Line se rveillait Boum allait la voir; avant d'entrer,
il se livrait toujours aux mmes soins qui consistaient  passer sa
tte par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant
les gestes de ceux qui veulent agir en silence, carquillait les yeux
pour voir si sa tante avait ouvert les siens.  Quelquefois Line faisait
semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses
paupires: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le
moindre mouvement, c'taient des exclamations folles:

- Tante Line, tu ne dors pas.

Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui
mettant ses deux petits bras autour du cou.  Line le boulait sur
l'dredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord,
puis protestait:

- Non, Tante Line, pas comme a...  Parle-moi de grand-pre!...

Elle commenait.

Ils se racontaient aussi leurs rves de la nuit; souvent ceux de Boum
ressemblaient tellement  ses propres dsirs, qu'on devait admettre de
sa part de lgres triches.

- J'ai rv que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et
Jean, mais loin... loin... jusqu' Saint-Cloud.

Quand ils avaient puis les moindres pisodes de la vie difficile
qu'avait men jadis celui dont ils procdaient, qu'ils s'taient tout
racont, qu'ils avaient minutieusement tudi tous leurs projets, Boum
la considrait avec ferveur, et quelquefois aprs un long silence, il
disait, profondment convaincu de toute son me:

- Tu es gentille de me dire tout a...  Je t'aime bien, moi, tante Line.

Cette dclaration avait le don d'mouvoir profondment aussi la jeune
fille qui rpondait pour le taquiner:

- Moi, je ne te dteste pas...

D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec
amour  ses vtements pars,  tout ce qui tait  elle, et
interrogeant sans cesse:

- Pourquoi as-tu deux ciseaux  ongles?  Et cette petite glace,
pourquoi c'est faire?

Le soir, Line lui rendait fidlement sa visite, quand il tait couch.
Mme lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de
venir l'embrasser; il demandait, ces fois l, qu'on fit la lumire
toute grande pour mieux la voir.  Elle lui apparaissait alors tout
blouissante dans sa robe de soir aux reflets ples qui se fondaient
dans l'clat nacr de son cou.  Comment ne pas s'endormir heureux de
toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si
prs l'objet du plus beau de ses rves et quand on est encore pntr
d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces ralits.

Boum tait heureux infiniment.  Aussi tait-il bon et indulgent pour
les hommes, pour les btes et mme pour les choses -- car il ne voulait
pas admettre que les choses fussent insensibles.  De la sorte, il ne
battait mme pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer
son fouet en l'air, pour les hter dans quelque course imaginaire ou
pour les ralentir dans leur galop.

Boum se portait  merveille.  Il mangeait du meilleur apptit,
s'arrtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours  ses
cts.  Ce geste,  table, il le savait, lui valait rgulirement un
rappel  l'ordre de son pre, aussi ne le rptait-il pas trop souvent.

Dans le monde, quand on le produisait, il tait, trs au fond,
l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:

- On le gte trop... disaient-ils.

C'tait parfaitement inexact.  Boum tait trop heureux pour tre le
moins du monde gt ou insupportable.  Il tait trop sensible pour
vouloir faire de la peine  quiconque, mme en tant un peu sot, et
d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne
n'aurait song  lui contester.

Pour Line, il avait d'abord t le poupon inattendu, celui qui, le
premier, lui avait donn une gravit particulire en faisant d'elle une
tante.  Elle avait douze ans et demi de plus que lui.  Ensuite ce
poupon tait devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout.  A
force de se mettre  sa porte, ils taient devenus des amis dans toute
la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins
d'importance; il avait tellement accapar la vie de Line, qu'elle ne
pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus 
l'un sans penser  l'autre; ils taient devenus Line-et-Boum et cela
faisait presque un seul nom propre d'une famille particulire.

Pourtant un aprs-midi Boum apprit  table qu'il ferait seul se
promenade avec Miss Anny, sa nurse.  C'tait une ventualit qui se
produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une
moue spciale de Boum, qui commenait par refuser de manger; il ne
disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs,
regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de
temps en temps, sur son pre qui fronait le sourcil.  La scne
finissait habituellement  propos d'une observation sur la tenue qui ne
manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait
la sortie de table.  Ce jour-l, ce triste programme ne manqua pas de
s'excuter point par point.  Miss Anny emmena le dlinquant, car tante
Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages.  Et Boum fit
sa promenade tout seul.

C'tait un mauvais jour dcidment.  Line et Boum s'taient
mutuellement habitus aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas
l'amiti, la prouvent bien en tous cas.  Line donnait des objets
"vivants" c'est--dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois
quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au
contraire, un manche et une lame.  Boum donnait, la plupart du temps,
des choses trouves dont l'attention faisait le plus grand prix, telles
que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de
ficelle ou bouts d'toffe, clous, etc.  Tous ces souvenirs taient
garnis de rubans par les soins de Line et serrs dans un coffret; on
les regardait de temps en temps.  Cette fois-l, pendant que la nurse
causait avec des compatriotes, Boum avait t assez heureux pour
dnicher une bote de sardines vide, sans doute laisse sur place et
sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche
prcdent.  Convenablement nettoy et par par tante Line qui tait une
fe, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des matresses
pices de la collection.  Malheureusement, quand on fut sur le dpart,
Miss Anny s'tant aperue du prcieux fardeau qu'emportait Boum,
s'opposa formellement  son transport d'o scne magistrale de l'ami de
Line, qui tait tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-l, pour
la rception d'une claque, et un retour orageux  la maison.

Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu  tante
Line, s'attardant particulirement  la description de la bote de
conserve qui devenait mirobolante dans son regret.  Mais dtail
extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui
dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:

-  Mon pauvre Boum, ne te dsole pas, on en retrouvera...

Tante Line pensait  autre chose.

Boum dormit mal, fut agit; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes
profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son
lve qu'elle regrettait avoir gifl.

_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._





II.


Quelque chose changeait, en effet, dans la maison.  Dans l'arrangement
extrieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le
programma de ses journes diffrer de celui des journes de sa tante.
Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, taient devenues
peu  peu la rgle.  On ne les signifiait plus  table.  Aucun lien
n'tait plus tabli, comme autrefois, entre cette suprme rcompense et
la qualit du travail du matin.  Boum avait eu beau d'abord raliser
des chefs-d'oeuvre de pages d'criture, tendre tout son esprit pour
rciter ses fables afin d'viter le moindre nonnement.  Rien n'y
faisait; tout au plus dcrochait-il ainsi quelques tours dans la
voiture aux chvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre
quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que
Line conduisait.  Aussi Boum ne s'appliquait-il plus.  Il tait
ternellement distrait; pendant les leons, il restait la plupart du
temps, la tte appuye sur son petit bras tout rond, rptant trs
mcaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement
aux histoires de son grand-pre que Line ne racontait plus.  Les
punitions commencrent avec une rgularit constante; elles devenaient
comme une suite d'vnements fcheux contre lesquels il avait cess de
ragir.

D'ailleurs ces tracasseries extrieures lui causaient peu d'effet en
comparaison du mal profond que lui faisait prouver le changement opr
dans Line mme.

Qu'elle ait t soudain oblige par les siens  une vie mondaine
comportant,  chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour
les visites, pour les soires et le thtre, -- Boum renonait 
comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorit suprieure --
mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en rsultaient
pour lui, n'taient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui
imposait sa leon, pensait-il, on imposait  sa tante ces pratiques
tranges; c'tait l une des consquences logiques du besoin
d'oppression qu'ont les grands vis--vis des petits.  C'tait normal.
Peut-tre mme si Line en avait souffert un peu, aurait-il prouv  se
voir perscuter avec elle, un secret contentement.

Malheureusement, il n'en tait rien.  Line n'en souffrait pas, et mme
peut-tre... en tait-elle heureuse.  Comme elle avait chang!  En
apparence, elle continuait bien, comme autrefois,  monter dans sa
chambre le soir,  le recevoir le matin.  Evidemment ils causaient
toujours, mais quelle diffrence!  D'abord Line commenait, comme les
autres,  ne plus le prendre au srieux, mme quand il attirait
spcialement son attention avec ce geste spcial d'agiter son petit
index bien droit, en disant:

- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...

Line riait quand mme et d'un rire un peu trop prolong qui l'irritait;
plusieurs fois mme, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de
ses yeux, des larmes brlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu
laisser tomber.  Elle ne s'en apercevait mme plus.  Il avait essay de
la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des
trouvailles de clinerie; puis, --  honte  -- il avait pens aux
cadeaux.  Les plus beaux de ses dons avaient t un colimaon vivant
qu'il avait rapport du Bois, dans sa poche, sans rien dire  sa bonne,
 la coquille duquel il avait lui-mme attach un morceau de flanelle
rouge, et un calendrier  fleurs de mica, achet par Jean le chauffeur,
qui persistait  souhaiter "la bonne anne" malgr qu'on fut dj en
avril.  Rien n'y faisait; le calendrier tait all rejoindre les autres
prsents dans la bote aux souvenirs, bien que cet objet eut pu tre
d'un usage journalier et le limaon avait dlaiss tout seul son lit de
feuilles sur la fentre, pour une destination inconnue: Boum seul avait
constat son absence.

Line pensait videmment  autre chose.  Et dtail aggravant, elle y
pensait volontiers.  Les changements de sa conduite se prcisaient mme
singulirement.  Elle, qui tait autrefois si insouciante, si simple,
si jolie sans le faire exprs, devenait maintenant plus apprte, moins
naturelle.  Elle s'tudiait davantage  la glace, le matin, quand elle
finissait sa toilette.  Le geste brusque avec lequel, aprs les avoir
brosss, elle tordait jadis ses cheveux d'or ple, tait remplac par
une suite de mouvements compliqus, refaits plusieurs fois pour arriver
d'ailleurs  quelque chose de trs voisin des premiers rsultats.  Le
choix de la robe  mettre tait aussi beaucoup plus long qu'auparavant.
 Quelquefois elle demandait conseil  Boum qui, rgulirement, revenait
au classique tailleur bleu marine, associ dans son ide goste
d'amoureux, aux promenades faites en commun.  Line lui disait:

- Tu n'y connais rien...

et elle en prenait une autre.  Boum ne soufflait pas un mot, mais en
ressentait un gros chagrin.  Quand elle avait fini de mettre son
chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernire fois 
la psyche Empire pose obliquement  la fentre:

- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.

Toujours Boum rpondait:

- Bien jolie, Tante Line.

et il se dtournait pour ne pas pleurer, sans savoir mme la cause de
son motion.

C'est qu'il l'aimait dans ce temps-l, sans lui en vouloir le moins du
monde, autant qu'avant, plus mme peut-tre.  Il lui faisait de tendres
reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi chang.  Dans le
fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance
l'attachait plus encore  elle; il lui semblait qu' cause de cette
injustice mme, elle tait plus  lui; parfois, il aurait voulu la
battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-mme les
rares fois qu'il avait t sot, pour la corriger un peu, voil tout;
aprs elle lui aurait demand pardon, et il aurait pardonn; c'eut t
si bon, mais c'taient des rves... dans la ralit, il ne la battait
pas et n'avait pas hlas,  lui savoir gr du moindre repentir.

A quoi tout ce changement pouvait bien tenir?  Boum se le demandait
sans cesse, observant, rflchissant et examinant les unes aprs les
autres les plus invraisemblables hypothses.  Son pauvre petit cerveau
travaillait tellement  ce difficile problme que son caractre, sa
sant mme en taient touchs.  Sa gaiet s'en allait de lui.  On
n'entendait plus jamais  travers les portes de sa chambre ses bons
rires si semblables  des cris de petits oiseaux.  Il tait moins
affable positivement.  Le rose de sa peau mate passait.  Ses yeux
brillaient moins vif.  A sa vivacit premire succdaient une torpeur
presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient  toute
heure du jour.  Il mangeait de mauvais apptit.  Le docteur, mand par
sa maman, lui avait ordonn, aprs un examen approfondi: du
biphosphate!  C'tait peu comprendre son mal.

Boum cherchait toujours.

A la vrit, un nouveau personnage tait entr dans la maison.  Non pas
l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre
le th et dire des choses aimables -- ceux-l taient tous des
familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on
n'avait jamais vu et qui avait commenc par venir souvent.  C'tait un
homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle
dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vtements trs serrs  la
taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton pli!  Boum avait
entendu son nom, c'tait un nom trs long, l'un de ceux qu'il faudrait
apprendre par coeur pour ne pas les oublier.  Quand on parlait de lui
en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur
Claude.  Boum s'en tait tenu l.

Le nouveau venu tait incontestablement trs empress auprs de Tante
Line.  Les domestiques venaient immdiatement la chercher ds qu'il
arrivait.  Que de fois mme ces visites importunes taient venues
troubler de dlicieux moments o Boum croyait presque retrouver la
douce intimit d'autrefois.  Quand Line voyait Monsieur Claude, elle
rougissait jusqu' la racine de ses cheveux.  Monsieur Claude envoyait
 Line des corbeilles de fleurs trs frquemment.  Ces prsents
irritaient profondment Boum, qui  voir leur qualit et leur
dimension, avait compris l'impossibilit de lutter sur ce terrain.  Une
fois, aprs le djeuner, devant un monument de roses blanches que
Claude         avait fait porter, l'enfant avait demand tout bas  l'oreille
de sa maman, des sous.

- Beaucoup de sous, avait-il dit.

Et comme la rponse avait t une question sur l'usage qu'il entendait
faire de cette monnaie, il tait rest gn un moment sans rpondre,
puis comme il n'abandonnait pas ses ides, il donna une explication,
mais cette fois si bas, si bas et si prs de l'oreille maternelle que
malgr toute l'attention donne, il ne fut pas possible de savoir sa
pense, -- et l'heure de sa promenade tait venue.

Sur les gazons pels du Bois, il passa consciencieusement son
aprs-midi  chercher des fleurs.  Et ainsi,  l'heure de rentrer,
quelques pquerettes et quelques pissenlits, coups presque sans tiges
et un peu crass dans sa petite main chaude, vinrent mler sur la robe
de Miss Anny charge de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et
roses.  Mme avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces
fleurs faisaient pitre figure, la comparaison n'tait pas possible.
Le temps tait pass o Line tenait compte des difficults inhrentes 
sa condition de petit garon.  Aussi aprs l'avoir considr d'un air
de dgot, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui
aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.

Les choses allaient trs vite d'ailleurs.  Il semblait que toute la
maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amiti de Line et de
Claude.  Ils passaient maintenant des aprs-midi entires seuls dans le
petit salon, o tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus
la permission d'y pntrer.  Il en avait bien envie pourtant; comme une
force intrieure le poussait  venir troubler cet agaant tte--tte.
Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constat
-- o douleur! --  que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il
ne l'avait pas vue depuis six mois.  Le soir de ce jour-l, Boum avait
refus son ordinaire baiser  sa tante.  Il s'tait violemment retourn
la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il
entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui
rpter depuis quelque temps;

- Il est jaloux.

Il avait de la peine, tout simplement.

Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir
l:

- Demain je te dirai un gros secret.

Mais Boum tait trop fait  l'infortune pour se faire la moindre
illusion sur la part de bonheur que lui rservait cette rvlation;
comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie,
c'est--dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.

En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire  personne",
tait que Tante Line tait fiance  Monsieur Claude.

-  Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line
Vauquer de Conflans.

- Pourquoi? avait rpondu Boum.

- Mais parce que Claude s'appelle comme a, fit Line.

- Non, pourquoi tu te maries? prcisa Boum.  On tait bien, tous les
deux.

Cette vocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus
que les plus doux reproches ne changea rien.  Les choses taient trop
avances maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois.  Elle
continuait  s'isoler des journes entires avec Claude,  le
rencontrer en promenade, dans les visites et partout.  Et comme si le
monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les
parents flicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver
leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de prsents.  Ah, Boum la
regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les crins
ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les ventails, les
porte-cartes, les services  liqueur, les manches d'ombrelles et tant
d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec
l'autre, comme un _dcrochez-moi-a_ d'objets neufs.  Tous ces cadeaux
voquaient pour Boum, ses cadeaux  lui que Line rangeait jadis dans la
bote.  A voir toute la diffrence qu'il y avait entre les uns et les
autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour
lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre.  En recevant
ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui,
elle faisait semblant d'tre contente; elle l'aimait pour rire; ente
son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui tait toute la
distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai
cheval.  En somme, -- c'tait sa conclusion -- il y a deux mondes sur
la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au srieux
et qui vont librement;  elles est rserv le droit d'tre heureux,
d'aimer et d'tre aim; pour elles et  leurs tailles, toutes choses
sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux
voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins.  L'autre est le monde
des petits, ils ne servent qu' amuser les grands qui ne tiennent pas
compte d'eux; prtextes  chtiments ou  rcompenses, objets 
savonner,  promener, faire manger, travailler, dormir et surtout 
dresser  toutes ses manies; ternels trangers dont personne, ne
comprenant exactement la langue, n'a jamais song  couter le
coeur...  Boum comprenait admirablement que son grand-pre ait voulu
fuir ce monde-l.  A sentir que des temps infinis le sparaient de
cette seconde vie et que de plus le jour o elle viendrait, il aurait
tout de mme perdu Line, Boum eut une tristesse immense et dsespra.





III.


... Des fleurs, des lumires, un prtre tout d'or vtu, au pied de
l'autel Line en robe blanche  ct de _Lui_ Claude, le voleur de sa
joie: Boum percevait tout cela dans la musique et dans l'encens.
C'tait comme l'apothose de sa douleur.  Parce qu'il tait trop
impressionnable et souffrant dj, ses parents l'avaient dispens de
figurer dans la scne cruelle.  Miss Anny l'avait men avant l'heure,
derrire un pilier de l'glise.  Quelques personnes le reconnaissaient
et lui faisaient dvotement un petit signe dans un sourire en remuant
la tte et en disant:

- B'jour Boum.

Il rpondait en s'inclinant un peu, automatiquement, l'esprit ailleurs.
 Dans ses grands yeux noirs dilats, aucune larme ne venait.  Il tait
trs calme et pourtant la fivre brlait son petit corps; ses tempes
battaient vite.

Un violon sanglotait la _Mditation de Thas_.  De jeunes couples
passaient entre les chaises pour la qute.  Boum attendait qu'on vint 
lui en chauffant au creux de sa main une petite pice d'or remise par
sa maman  cet effet.  Dans les frou-frous de soie, on entendait de
petites toux discrtes et pieusement touffes.

Pour l'amoureux de Line, la crmonie n'tait ni longue, ni courte;
comme lorsqu'est atteinte la plnitude de l'motion, il n'y avait plus
pour lui ni de temps, ni espace... le mariage tait.

Dans l'aprs-midi, vers trois heures, aprs un mauvais sommeil, pendant
qu'il tait encore couch, il vit Line entrer dans sa chambre.  Elle
avait quitt sa robe blanche et portait une robe de voyage brune, neuve
assurment, puisqu'il ne l'avait encore jamais vue.  Sans relever de
l'oreiller sa tte lasse, comme il sentait que l'heure n'tait plus o
l'on pouvait modifier les choses, il reut sa tante aime avec un
pauvre sourire indulgent et rsign.  Line, sans doute, allait lui
faire longuement ses adieux, lui dire des phrases gaies, des phrases
pour enfant.  Devant le petit masque douloureux qui souriait, toutes
les paroles durent lui paratre inutiles; elle tomba simplement 
genoux; trs certainement, c'tait uniquement pour rapprocher sa tte
de la sienne; mais, comme si elle et compris un instant, le visage
tourn vers les couvertures, elle pleura de gros sanglots.

Des yeux de Boum, deux larmes tombrent, sans que son sourire cesst.
Sans dire un mot, il se contenta, pour lui faire sentir qu'il l'aimait,
de poser sa petite main sur la nuque blonde de Line.  Dans sa pense,
c'tait un geste d'amour, en ralit presque un geste de pardon.

... Et pourtant peu aprs, Line s'en alla, avec Claude, pour un long
voyage.





IV.


Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu.  Boum tait
malade, trs srieusement malade depuis de longues semaines.  Sa figure
allonge avait perdu cette rondeur de pomme frache qui poussait
autrefois les moins intimes  l'embrasser.  Ses cheveux qui
s'chappaient alors du bret en boucles paisses et folles, se
collaient ternes  son front et  ses tempes creuses, comme des mches
de coton noir.  Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient
dans sa figure ple aux lvres exsangues.  Ses mains amaigries
s'amusaient trs peu avec les jouets compliqus  qui gisaient sans vie
sur la soie bleue de l'dredon.

Boum avait d'abord eu des faiblesses tranges, puis des syncopes
frquentes au moindre mouvement, l'un de ces vanouissements s'tait
termin en un dlire qui avait dur cinq jours.  Tout le monde avait
cru qu'il devenait fou.  Sa crise avait concid avec une pousse de
croissance.  Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le
temps de faire son lit, -- quand il tait assis, il tait si grand dans
sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un
frre an malade, tant il avait peu l'air d'tre ce beau petit que
tous avaient connu.

Cette fois-ci, du moins, son mal avait t compris.  Trois mdecins
venus en consultation avaient diagnostiqu son cas, trs rare
d'ailleurs, d'"hyper-neurasthnie prcoce  forme d'ide fixe et
survenue pendant l'poque critique de la formation complique
d'accidents mnings."  Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute
maintenant: c'tait de Line que Boum souffrait.

Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entires
auprs de son lit, cherchant  le distraire.  Son pre avait perdu la
moindre trace de svrit; ds que ses affaires taient termines, il
venait s'asseoir dans la chambre.  Presque tous les jours, il apportait
des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait mme des
histoires amusantes en piant le moindre rire sur le visage de son
fils.  Quant  Miss Anny, elle errait dans l'appartement, compltement
hbte, son profil de chvre plus chvre que jamais, parlant en termes
mus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exasprer la famille.

Quand Boum tait assoupi, ses parents s'loignaient de son lit et
restaient  causer prs de la chemine.  Boum entendait des bribes de
leurs conversations:

- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages
l'intressent davantage.

- Il a mang plus volontiers sa pure de lentilles...

- Madame Unetelle est venue...  C'est agaant,  la fin, ces gens qui
vous flicitent tout le temps de sa taille...

- J'ai reu une lettre des Claude...

Boum coutait alors: les Claude, c'tait Line.  Ce nom seul irritait le
pre, qui ne manquait pas de faire une rflexion dsagrable; la mre
dfendait noblement les absents.

- Claude, disait le pre, a bien cet air crtin et suffisant qui
caractrise les diplomates...

Line n'tait pas pargne.

- Avoir ralis d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans,
c'est un comble.  Ah! je retiens votre mre comme ducatrice...

- Line n'tait pas coquette, rpliquait la mre, elle ne s'est pas
rendue compte... videmment, elle aurait pu faire attention...

Et Boum voyait quelquefois,  travers les barreaux de son lit, dans le
rayon de la faible lumire qui venait du petit abat-jour rouge, les
larmes perler aux yeux de sa mre, ces grands yeux qui ressemblaient
tant  ceux de Line,  peine d'un bleu un peu plus sombre.

Line... Line, comme il pensait  elle, aux conversations, aux
promenades avec elle,  ses rires,  ses robes,  sa chambre,  sa
petite voiture,  tout elle: il ne pensait  rien autre.  Qu'est-ce
qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir?
Srement elle devait penser  lui, elle ne pouvait pas l'avoir oubli.
Il en tait sr.  Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle
tait bonne, il le savait bien.  Quelquefois, devant les rcriminations
paternelles, il avait envie de la dfendre, d'expliquer.  Mais il se
ravisait: est-ce que les petits garons expliquent?  Saurait-il mme?
Il se sentait si faible, si dprim et le seul rsultat de ses efforts
pour parler, il en tait sr, ne serait que ce casque, ce mauvais
casque de douleur, qui lui broyait la tte,  l'intrieur et 
l'extrieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et
l'amre potion qu'on lui donnait en pareil cas.

Non,  l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum
n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'prouvait  se la
rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'ide de l'absence seule
tait douleur.  Il savait que Line n'tait pas responsable, que son
papa et sa maman taient injustes et ne reprochaient rien autre 
l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis
donn.  Sa peine tait due, il en avait conscience,  d'autres causes,
 une masse de circonstances, d'vnements insignifiants en eux-mmes,
dont l'un enchanait l'autre, qui pas plus les uns que les autres
n'taient seuls capables d'amener le rsultat dont il souffrait.
Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du
grand-pre aux yeux bleus, lui disaient qu'il tait dans la vie sans
cesse ncessaire de lutter.

C'tait Boum qui avait raison.  La douleur n'est pas plus une personne
qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus
commode pour se plaindre et pour s'excuser.  En ralit elle est
quelque chose de bien diffrent.  Sans le comprendre, l'enfant s'en
rendait compte.  La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante,
elle est indiffrente simplement; dans elle, les actes et les
sentiments se succdent sans ordre et sans autre raison que
l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme
dcoulent, pour ceux qui en sont touchs, la souffrance ou la joie,
personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde
fait de son mieux.

C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des
enfants, Boum n'en voulut pas non plus  Claude.  Le mari de Line ne
pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se
connaissaient mme pas l'un l'autre auparavant.  Etant venu, Claude
avait trouv Line  son got -- beaucoup auraient t de son avis, la
seule particularit surprenante tait qu'il n'y eut personne avant lui,
-- il l'avait prise, tout simplement.

Seulement Boum, qui mditait sans cesse sur ce sujet, constatait
qu'entre Line, c'est--dire sa joie et lui, il y avait bien cependant
ce Claude et qu'il n'y avait que Claude.  Que cet intrus n'eut pas agi
dans un esprit mchant, il n'en restait pas moins la cause, cause
inconsciente mais cause relle tout de mme, de tout le mal.  S'il
n'tait pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter,
lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait
encore l tendre, intresse, heureuse et rayonnante,  Boum, toute 
Boum comme autrefois.  Sans compter qu'aucune raison ne militait pour
faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'tre
heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer
toujours.

Toujours!  On n'a pas ide comme c'est long pour les petits garons,
cette ide l.  Alors, une seule pense envahit son pauvre coeur,
pense trs simple, trs pure,  laquelle ne se mlait aucune
apprhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des
ralits dont dcoulait une rsolution qui s'imposait, avec
l'inexorable ncessit d'une loi physique: il fallait sparer Claude de
Line, voil tout.

Comment oprer cette sparation, voil o le problme devenait
singulirement difficile.  Pendant de longs jours, Boum envisagea
d'abord l'ide de provoquer un voyage de Claude.  Mais il l'abandonnait
bientt parce que avec la possibilit catastrophale de voir Claude
emmener sa femme, le retour de l'indsir restait toujours comme un
danger menaant.  Alors l'autre solution se prsenta radicale et
dfinitive: celle de l'autre dpart, du grand voyage dont on ne revient
jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait
plus vivre.  Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui
avait envisag tous les raisonnements et vid toutes les hypothses, le
savait: c'tait ainsi.

... Les crises revinrent plus frquentes.  Le terrible mal de tte ne
lchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:

- Maman, j'ai bien mal...

La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos.  On avait d allonger
l'arrire du bonnet  glace.

- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une
crinire... lui disait-on.

Avec de grosses larmes, le petit disait:

- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui
finissait  la tte...

Le spcialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs
moments cherchant, sans rien comprendre  cette recrudescence du mal
trange, mu malgr l'aridit du problme, de cette douleur qu'il ne
pouvait dominer.

- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.

- Si Monsieur, je vous aime bien rpondait Boum, mais a me fait mal,
trs mal, toujours mal.

Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science",
-- comme celle de ses confrres -- n'allant pas au del; il avait relu
tout ce qu'il savait dj, avait essay toute une gamme d'agents
physiques, d'injections, d'hydrothrapie.  Il avait pens un instant au
retour de Line, puis rejet cette proposition d'ailleurs difficilement
ralisable, craignant d'aggraver encore l'tat de l'enfant.  Cet homme
bon revenait toujours  la conclusion qu'il fallait une diversion 
l'ide fixe, mais comment la trouver?  On avait beau chercher; le
rsultat de tous les essais tait que Boum semblait reconnaissant de
tant de peines.

- Merci Monsieur, j'ai encore mal...

Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre
grise maintenant.  Sous l'influence de la glace, Boum sentait la
douleur s'en aller.  Assise prs de la fentre, d'une voix trs douce,
l'infirmire, ainsi que l'avait prescrit le docteur aprs les crises,
lisait.  C'tait une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le
petit malade coutait et demandait des explications:

-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...

La jeune fille se rpandait en explications.  Elle reprenait le rcit:
l'un des deux hros fidle au roi ne pouvait pardonner  l'autre son
abandon politique.

- C'tait un mchant, disait-elle, un tratre; alors Murthos, le
fidle, voulut se battre avec lui...

-Se battre  coup de poing, interrogeait Boum.

- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des pes et des
pistolets.

- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre.
Le mchant pouvait partir... loin, loin.

- Parce qu'il tait loyal, il voulait se battre et non l'assassiner.
Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche  toucher
l'autre et  se dfendre avec son arme.

- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.

- Oui, Boum, c'est pourquoi il est trs mal de se battre en duel...

- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.

De la mme voix, un peu monotone, l'infirmire poursuivit la lecture,
en jetant de temps  autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui
n'coutait dj plus.  Le rcit continuait, les pripties les plus
dramatiques se succdaient, la mre du bon hros venait sur le pr,
pour essayer d'arrter les bretteurs, et se mettait  genoux tout en
essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orn de dentelle"...

Boum interrompit:

- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que
d'assassiner quand mme, puisqu'il tait loyal, le monsieur...

L'ide avait dcidment frapp le malade, la jeune femme s'en aperut.
Peut-tre parce qu'elle tait lasse de lire ou bien parce qu'elle ne
voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle rpondit:

- Oui, c'est moins mal.

Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouv
quelque dtente dans quelque imaginaire vision.

Le soir, aprs le dner familial, le pre et la mre taient, comme 
l'habitude, assis chacun d'un ct du lit.  Boum posa quelques
questions, toujours  propos de la lecture de l'aprs-midi.  Il avait
oubli l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore
maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou
seulement un peu mal...

Pour la premire fois, depuis longtemps, le pre riait un peu dans sa
moustache trs brune; il donnait tous les dveloppements dsirs et
dclarait en principe:

-... Que le duel c'tait trs bien,  condition de se battre pour des
motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la
galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement,
loyalement...

Boum n'y tait pas encore; pauvre petit, il tenait encore  la vie.

- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?

- Oh oui, disait le pre, aprs une petite hsitation, si l'on est
d'accord et que votre adversaire en porte une.  Mais a n'est pas
l'usage...

- Ah! faisait Boum, intress.

Cette nuit l, il dormit mieux, plus calmement.  A quelques jours de
l, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et
pour les domestiques une bien grande joie.




V.

Les jours, ds lors, virent meilleurs.  A voir le petit reprendre tout
doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu  peu, avec
l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison.  Le mdecin
lui-mme tait heureux.  Depuis longtemps, il connaissait le remde;
malheureusement le remde n'tait pas de ceux qu'on achte dans les
pharmacies.

- Il fallait "dcrocher" l'ide fixe, disait-il; et pour cela
intresser le malade  une autre ide...

En vrit, Boum ne pensait plus seulement  son malheur, ou plutt il
croyait avoir trouv le moyen de pouvoir agir sur son malheur mme: la
dsesprance avait quitt son petit coeur.  Il croyait maintenant
pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un
crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement,
loyalement".

Sans doute, le malade n'avait confi  personne son secret, seulement
comme il ne parlait plus que de provocation, de pr, d'pe, d'honneur
et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui.  Le pre,
prompt comme tous les hommes  trouver dans les vnements la
satisfaction de ses dsirs, trouvait cette ide follement amusante.
Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, mme
son me de cavalier et de militaire n'tait pas fche de cette
tournure d'esprit que cette ide dnotait chez son fils.  Peut-tre
mme, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret
contentement.  La mre, plus prudente, aprs le premier moment de
bonheur, s'tait un peu alarme.  Qui sait, pensait-elle, si Boum,
aprs avoir constat l'impossibilit de sa combinaison, n'allait pas
retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa
raison et sa vie.  Le docteur avait eu beau donner toutes les
assurances.

- L'attention n'est plus fixe sur un seul point, disait-il, maintenant
l'imagination va d'une ide  l'autre; la dernire comporte une part
d'inconnu et d'initiation.  Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce
travail l; et pendant ce temps l'tat gnral profite, l'assimilation
se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de raction propre.
Nous passons la crise de croissance.

Tous ses raisonnements ne convainquaient qu' demi le jeune femme parce
qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu' rebours
de son mari, elle n'avait aucun got pour la solution de Boum si
fantastique qu'elle lui parut.  Le duel restait li dans sa pense 
des surprises douloureuses.  Le jugement sain et srieux qu'elle tenait
de son pre ne trouvait aucun got  la conception cabotine des choses
saintes dont les modernes rencontres se rclament.  Elle la trouvait un
peu dgradante; son coeur de femme et de maman aurait prfr toute
autre diversion au mal de son fils que celle-l.

Cependant Boum allait toujours mieux.  Ses nvralgies avaient presque
disparu.  Il mangeait de bon apptit et dans son corps amaigri, les
forces revenaient.

Un jour pour la premire fois depuis sa maladie, l'automobile
paternelle l'avait men prendre l'air en compagnie de sa mre.  Un
grand soleil d't envahissait l'avenue du Bois, presque dserte.

Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum voqua
d'autres joies passes qui taient, jadis, sur cette mme alle dans
l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui.  "Ses petits amis", il
passait alors au milieu d'eux, triomphant aux cts de Line, maintenant
il sentait l'isolement de son coeur dsol.  Ces constatations pourtant
ne dprimaient pas son nergie et ne ralentissaient en rien sa
rsolution arrte;  l'encontre, il semblait trouver, en elles, des
forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa
race rclamait et par l rejoindre ce qu'il croyait tre la raison de
sa vie.  Son pre l'avait averti; il devait reprendre des forces
d'abord, aprs seulement il pourrait se mettre  tudier l'art de tuer
selon les rgles des principes admis.  A prsent, il en tait encore 
la premire partie du programme; il laissait, comme on lui avait
expliqu, l'air et le soleil l'aider  le remettre.  Sans parler, il
s'abandonnait  l'pre bonheur de se ressouvenir.

A l'extrme bout du lac, il demanda l'autorisation  sa mre de
cueillir quelques fleurs.  Comme autrefois, il les ramassait
mthodiquement, avec une maladresse applique.  C'taient toujours des
humbles fleurs des prairies publiques.  Aujourd'hui,  cause peut-tre
de sa rsolution et de toute l'volution qui s'tait faite en lui, il
estima pouvoir les faire parvenir  celle qu'il chrissait.

- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?

Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, trs trs
fort.

Pourquoi cette jeune mre qui avait eu  cause de ce fils de si grandes
angoisses et qui n'avait jamais vers que des larmes isoles,
tait-elle mue aujourd'hui, tellement?

Boum, trs gentiment, devenant un homme parce qu'il tait devant une
femme plore, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un
mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il rptait les mots
qu'on lui disait autrefois  lui-mme:

- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...

Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine.
Peut-tre, en voyant le geste naf, la petite mre avait-elle pens que
ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance
muette dont son coeur bris avait tant besoin...

- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?

De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'tait vrai, il
rpondit:

- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la mme chose...





VI.


Boum tait presque guri.  Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec
tout le monde, recommenait ses leons et ses promenades comme par le
pass.  Si ce n'et t quelques drogues qu'il prenait avant les repas
et dont les flacons bizarres ornaient sa place  table, personne
n'aurait pu dire qu'il ait t malade, si gravement malade.  Comme le
souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait
plus ni  Line, ni  l'ide fixe dont Boum avait t si prs de mourir,
ni mme  l'autre ide saugrenue qui avait remplac la premire et dans
l'esprance de laquelle l'enfant avait retrouv les forces de vie.
L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.

Il tait devenu un grand garon, grand par la taille -- tout le monde
lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas mme onze.  Son
corps trs fluet et qui faisait penser aux plantes pousses trop vite,
gardait encore un peu de sa grce passe.  On ne retrouvait dans sa
figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils
mordors dont le regard limpide et profond attirait.  En lui, une
certaine gravit surprenante frappait surtout.  De l'ancien Boum, de sa
vivacit, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilit trs
douce, une politesse marque et trs prvenante qui partant, le
distinguait encore des autres enfants.  A le voir, attentif,
complaisant, souvent rieur mme, on eut pu croire qu'il avait oubli:
en ralit, comme au premier jour, il pensait  Line, comme au jour de
la rvlation, il tait dcid  se battre avec Claude.  Tout au plus
avait-il ajout,  mesure que l'initiation de la mthode prcisait les
premires donnes, l'ide d'un sacrifice de sa vie propre.  Il faisait
cette offrande gnreusement  parce que sa nature tait aventureuse,
parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et
aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.

- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.

Un jour, trs timidement, mais rsolument comme quelqu'un qui rclame
le paiement d'une dette, il vint trouver son pre seul et lui posa la
question:

- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...

- Ah, c'est vrai, tu veux toujours...  Puis a te fera le plus grand
bien...

Quelques jours aprs, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble
du boulevard Malesherbes, au rez-de-chausse,  droite sous le porche,
Boum et son pre firent leur entre dans une quelconque salle d'armes
de Paris.  A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne
venaient pas encore.  Un homme de blanc vtu avec un coeur de flanelle
rouge  la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait
 l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_
entrelacs.  Dans la salle,  laquelle les pes faisaient des murs
d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les
"Patrie", le matre, du bout de sa barbiche et derrire un lorgnon,
lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait
son caf au lait.  Boum lui trouva en mme temps l'air terrible et
l'air d'un marchand de jouets.  Il l'entendait parler sec, sans finir
ses phrases, toujours sur un ton de commandement:

- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la
planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygine... voici les
prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chne prendre
d'une pile, un prospectus dont le pre en accepta les termes sans le
lire.

Le Prvt appel prit les mesures du futur "membre" -- c'tait sa femme
qui confectionnait les tenues.  Dans cinq jours, quand Boum
reviendrait: le masque, les sandales, les petites pes, tout serait l.

En les accompagnant, fidle au rite, le matre prouva le besoin de
dire:

- Nous allons le soumettre au ballottage.

C'tait une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle 
son entreprise.

Dans la rue, Boum ayant demand des explications sur ce dernier mot,
son pre pensant autre chose rpondit:

- Ce sont des btises.

Boum fut admis sans opposition.

Au jour fix, il venait costum en petit bretteur, le visage dans sa
cage  mouche, debout mal  l'aise sur cette planche qui lui paraissait
haute et de laquelle il avait peur de tomber.  Le matre prodiguait son
enseignement, donnant des exemples, rptant ses phrases comme s'il
rcitait une leon.  Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux,
s'appliquant de toute son me  bien faire, mais bientt rompu dans
tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on
pouvait jamais arriver dans la ralit  se battre,  se toucher,  se
dfendre et  faire quoique ce soit.  Effray, il pensait que,
peut-tre, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait
jamais, bien que le matre flatt de son attention y allait de temps en
temps d'un encouragement.

- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des
dispositions, vous arriverez...

Le soir, moulu par la courbature, il eut une dfaillance en pensant que
cette solution aussi serait trs longue.  Pour arriver  savoir faire,
en somme, il faudrait tre grand et c'tait justement de ne l'tre pas
qu'il souffrait...  Le jour suivant, il retourna pourtant  la leon,
parce qu'il n'tait pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il
recommenait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et
tirez", etc.

Trs lentement, il sentit lui-mme ses progrs.  Il se fatiguait moins
maintenant sur cette planche o il se tenait mieux, assis sur les
jarrets, sans perdre ce que le prvt factieux ne se laissait pas
d'appeler: "les petits quilibres".

Mettant  part l'escrime, la salle ne l'intressait pas.  De rares
clients venaient  son heure et cependant, il y avait dans ces murs
comme un air de susceptibilits factices et de points d'honneur idiots
se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui
l'coeurait.  Boum avait son ide, il tait venu dans un but trs
prcis.  Sa bont profonde s'alarmait  la pense de querelles
cherches, que sa mentalit srieuse lui faisait trouver inutiles.
Aussi  part les indispensables formules de politesse, il parlait peu.
Pendant les poses, il s'asseyait  l'cart sur la banquette de velours
rouge, et continuait  s'instruire en regardant.

Cependant, il s'tait fait un ami.  C'tait un monsieur grisonnant,
lgrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un trs bon sourire.  En
le montrant, le prvt avait dit  Boum:

- C'est Laferrire, vous savez celui qui fait des pices, un rigolo.

Avec plus de crmonie, le matre avait, selon l'usage, prsent son
jeune lve:

-... A Monsieur le Comte de Laferrire, de l'Acadmie Franaise.

Boum avait tendu sa petite main.

Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demand:

- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?

Boum avait rpondu:

- C'est difficile.

- Comme tous les arts, rpliqua le Monsieur; il n'y a que la critique
qui soit aise.  Vous ne voulez pas devenir critique, j'espre, comme
M. Doumic?

- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien
saisi.

- Officier ou matre d'armes, interrogea encore le Monsieur.

- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve
ces deux perspectives folles et extravagantes.

- Que voulez-vous tre alors?

- Je veux tre comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux
savoir faire des armes.

Peut-tre cette rponse aurait-elle laiss indiffrent plus d'un
habitu de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, t frapp
par l'apparente incohrence de ces deux volonts.  Chez Laferrire,
l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrter.

- C'est trange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention
du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un
aussi grave sujet, et il ajouta: Nos gots ne sont pas tout  fait
pareils.  Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout
envie de me marier... parce que je suis mari, comprenez-vous.

Boum sourit.  De cette conversation commena leur sympathie.  Par la
suite, Laferrire, rassasi, relativement jeune, de toutes les joies et
de tous les honneurs, trouvait une douceur particulire  retrouver,
chaque matin, le petit coeur honnte et frais dans lequel il sentait le
mystre.  Boum avait retrouv en lui une camaraderie qu'il n'avait
jamais connue chez Line: son nouvel ami l'coutait srieusement.  Cela
ne les empchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire;
l'acadmicien savait des histoires impayables que le prvt, en
s'appuyant sur la courbe de son pe, coutait la bouche ouverte.

Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils taient tous
deux curieux et adaptables, nafs sans tre btes et d'une gnrosit
spciale qui voulait le bien de tous les tres y compris pour chacun
d'eux celui de sa petite personne.  Aussi se comprenaient-ils 
merveille.  Boum sentait les jours o son ami n'tait pas en train et
les jours o il tait en veine d'expansion.  Laferrire avait saisi une
fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas tre trait en bb; son
degr de dveloppement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne
se dvelopperaient plus.

Et puis, pour les raisons diffrentes, les gens de la salle les
ennuyaient tous deux.  Boum, parce qu'il tait le seul enfant, se
sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de
mentalits toujours pareilles  cette collection d'oisifs croyant tre
le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu
la moindre rpercussion.  Ils se lirent rapidement.  Quelquefois, ils
sortaient ensemble.  Par les belles journes, Laferrire allait
volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long
du chemin, des sujets les plus divers.

Ils saluaient une masse de gens.  On plaisantait le grand homme sur son
petit ami.

- Mais c'est un fils donn par la nature, avait dit un Monsieur qui
marchait au ct d'une jolie blonde.

- C'est idiot, avait rpliqu Laferrire, puisque c'est un frre an.

Cette faon de prsenter Boum comme un petit sage auquel on demande des
avis n'tait pas qu'une simple plaisanterie.  En ralit l'auteur
parisien tait un grand enfant.  Les bonheurs de l'existence l'avaient
conserv jeune; il tait rserv.

Laferrire s'tait tellement mis  sa porte, qu'il finissait par le
prendre au srieux, solliciter ses conseils, et lui faire mme des
confidences que beaucoup auraient trouv anachroniques et prmatures.

Boum gardait  la maison un complet silence sur ces affaires de son ami
qu'il estimait tre d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'tre
saisis par ses parents.  En particulier, il tait souvent question dans
ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame
qui jouait ses pices et dont il vantait, sans cesse, les perfections.
Il l'appelait: Dora.

Un jour, -- ils taient dj de vieux amis -- au sortir de la salle,
comme il pleuvait, Laferrire proposa d'emmener Boum dans son
automobile.  En chemin, il lui dit:

- Si nous allions chez Dora?

Boum, sans savoir pourquoi, hsita le quart d'une seconde, puis accepta.

L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrta familirement devant un
grand immeuble de la rive gauche, prs du pont de l'Alma.

Au sortir de l'ascenseur, au troisime, Laferrire ouvrit la porte
d'entre avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.

- Comment, c'est toi chri, fit une voix trs douce.

- C'est nous, rpondit l'ami de Boum.

Cette rponse excita sans doute la curiosit de la matresse de cans,
elle sortit  leur rencontre prcipitamment.  Elle avait d entendre
parler de Boum, parce que tout de suite, sans prsentation, elle
l'accueillit gentiment dans un bon rire:

- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.

Boum, en petit garon bien lev, s'inclina et baisa la main qu'elle
lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.

Quand ils se furent installs dans le petit salon o elle les avait
introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit
 moiti tendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur
un tapis sombre, une fourrure blanche trs souple et deux gros coussins
vert-bleu.  En vrit, elle tait jolie, ses cheveux lui faisaient
comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents blouissantes
riaient d'un rire perl spcial qui paraissait toujours partir d'une
scne.  Elle faisait une masse de frais  Boum,  la fois amuse,
flatte et un peu gne par la prsence insolite d'un enfant.

Boum rpondait poliment  toutes les questions.  Toujours trs sobre de
dtails sur ses propres affaires, il coutait tranquillement tant qu'il
tait question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui
parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement
tonns.

Cette visite lui semblait toute naturelle, tant donn le srieux de
son amiti avec celui qui l'amenait.  Le ton de la conversation aurait
t celui de toutes runions de trois grandes personnes si ce n'eut t
quelques remarques dcousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui
passaient sur le fleuve" ou sur "la difficult qu'on devait trouver 
apprendre par coeur tout un livre".

Laferrire jouissait, amus par l'trange de la situation.  Evidemment,
pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa
matresse aurait paru norme, monstrueux; en ralit, sa conscience
honnte et dgage des conventions se refusait  voir le moindre tort
dans ce rapprochement qui ne faisait de peine  personne.  Ces deux
amis prouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain
plaisir  se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait
altrer la srnit de Boum et tre pour lui un changement de ce qu'il
entendait et voyait familirement tous les jours... alors pourquoi pas,
surtout que lui-mme l'auteur qui avait vcu tant de rves trouvait
dans la prsence de ces deux tres je ne sais quelle impression de
consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant
voulu voir persister longtemps.

Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrog.

- Comment la trouves-tu? demanda Laferrire.

Trs gentille et trs jolie, apprcia Boum, vous devez bien vous amuser
avec elle.

Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line ngligea
de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler
quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de
convaincre, il savait ne devoir pas tre pris au srieux; alors il
couta sans interrompre comme le lui avait enseign Miss Anny.  Cette
visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui
avait t comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il
lui disait la vrit, qu'il avait en lui une confiance sympathique.
Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son
grand-pre peut-tre ou bien parce que simplement il avait souffert des
hommes, il gardait toujours, vis--vis d'eux, une prudence et une
rserve discrte.  En telle manire qu' ce moment, quand son ami
l'avait mis au courant de sa principale proccupation sentimentale, lui
n'avait pas encore articul un seul mot de la grande affaire qui tait
l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononc le nom de
Line  Laferrire.  Aprs la visite chez Dora, il prit la rsolution de
tout lui raconter.  L'occasion vint.

Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure
dans l'auto dcouverte vers Saint-Germain.  Laferrire ayant fait peu
de temps auparavant la connaissance du pre de Boum, lui avait demand
pour ce jour-l l'enfant  djeuner.  Maintenant ils allaient au
rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son ct.  A la sortie du
Bois, aprs l'indispensable arrt  la barrire, Boum retrouvait
l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent
regard autrefois avec Line.  Dans le fond de son me, il
s'attendrissait.  Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur
conversation, ds que la voiture repartit, Boum demanda:

- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?

Laferrire rpondit une phrase vasive, une de ces explications dont il
avait le secret et qui n'arrtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est
ncessaire... je ne veux pas grossir...".

- Ah, fit Boum, c'est simplement pour a.  Vous ne voulez pas vous
battre.

- Oh, fit Laferrire, quand je peux viter, j'aime autant.

- Moi, rpliqua gravement Boum, je veux me battre, mais srieusement,
_ mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.

L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intress:

- Non, dit-il, c'est vrai?  Toi?  Qu'est-ce?  Qu'est-ce qu'on t'a fait?

Trs posment, regardant par terre, Boum rpondit:

- Il m'a fait un immense chagrin.  Peut-tre le connaissez-vous, c'est
Monsieur Claude Vauquer de Conflans.

- Conflans, le diplomate? fit Laferrire, c'est un imbcile!

- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait 
cette apprciation, c'est lui.  Je veux qu'il meure.

- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.

- Voil, expliqua l'enfant.  J'avais une tante, mais une toute petite
tante, la soeur de ma maman.  Nous tions trs, trs bien ensemble,
tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.

Boum disait ce mot tout bas, trs mu, baissant encore davantage sa
tte brune.  Laferrire sentit le petit drame et n'interrompit pas.

- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus
encore parce que vous, vous tes grand, et moi je ne suis qu'un petit
garon  et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez...  C'tait
Tante Line...

Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:

- Il me l'a prise...

mu aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps,
puis demanda:

- Comment te l'a-t-il prise?

- Il l'a pouse, puis ils sont partis.

- C'est sa femme, remarqua Laferrire, elle est bien jolie en effet, je
l'ai aperue le jour de son mariage.

- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est
qu'avant de partir, il l'avait change, tellement.  Vous ne l'auriez
pas reconnue.  Avant elle tait douce, elle coutait comme vous, nous
sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon
grand-pre qui tait parti tout petit en Amrique, elle avait une
petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; aprs, quand
Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enferms
dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui --
et l'enfant prcisait en remuant son index en l'air -- il faisait
exprs, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se
moquait de moi.

Profondment touch, mais voulant savoir, Laferrire interrogea:

- Mais tu n'as pas parl  ta tante?  Tu ne lui as pas demand pourquoi
elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.

- Souvent, rpliqua Boum, j'ai essay; j'ai dit tout ce que j'ai pu,
mais quand on est petit, vous savez, on ne vous coute pas, et puis, on
ne sait pas ce qu'il faut dire...

- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...

Et sur cette rflexion, quelques instants passrent sans qu'ils se
dirent un seul mot.  De chaque ct de la voiture, le paysage dfilait
rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir
la campagne vritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons
ne se touchaient plus et le fleuve, dlivr de ses quais, coulait plus
librement dans la lumire crue entre ses berges de prairie.

Laferrire tait boulevers par le rcit de cette tragdie.  Les faits,
en eux-mmes, taient trs simples, en somme, si naturels: le petit
aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer  tous les ges, qui sait mme
si  l'ge de Boum on n'aimait pas mieux, plus prement, plus
exclusivement et plus srieusement aussi?  A travers le cortge fan de
ses propres amours, il cherchait  retrouver le souvenir de ses
premiers lans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose,
sa pense et son coeur...  Et pourtant il demeurait dsempar devant
cette dtresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses
et qui gardait encore assez de foi pour aimer perdument une petite
femme quelconque "qui jouait ses pices".  Il tait confondu parce que
de cette histoire trs simple rsultait cette situation anormale, parce
que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation
sans dnouement, une maladie sans remde.  Un seul instant, il fut sur
le point de dire  Boum:  "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne
te dsole pas, tu verras que la vie peut gurir aussi".  Mais, ce mme
homme qui n'avait pas hsit  mener l'enfant chez une femme un peu 
ct, se refusa  tenir la petite me, mme pour la consoler.  Il dit
simplement:

- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?

- Je sais bien, dit le petit trs simplement, mais puisqu'il n'y a pas
d'autre moyen...

C'tait bien la logique que craignait Laferrire.  Sans doute, il
savait que le projet de Boum ne se raliserait pas, que quelque chose
viendrait srement se mettre en travers, qu'on rirait.  Mais toutes les
dsillusions et toutes les dceptions que cette mise au point
comportait, firent mal  son gosme gnreux; comme un grand enfant
qu'il tait lui aussi, il laissa partir l'expression de son dpit:

- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu racont cette histoire?

Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore trs bien la
diffrence de l'amour et de l'amiti, rpondit trs naturellement aussi:

- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...

- Tu as raison, rpliqua Laferrire, assez touch de cette remarque, en
prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.

Ils avaient fait un petit tour par la fort silencieuse et sombre
malgr le soleil; ils retournrent vers le restaurant o Dora les
attendait sur la terrasse, assise devant une table servie.  Elle avait
d se lasser de regarder le dcor magique de Paris engourdi  cette
heure dans une diaphane bue, elle jouait machinalement de sa longue
main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle
avait nou ses gants.

- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrire s'excusa:
ils avaient caus, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la
grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:

- Nous voulions te donner le temps d'tre idalement jolie; nous ne
sommes pas venus une minute trop tt...

Pas fche, elle le remercia des yeux.

Ils mangrent.  Laferrire, proccup, parlait peu.  Dora lui trouvait
cet air particulier des jours o il mijotait une ide de pice.  Bonne
fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait.  Elle faisait

des frais  Boum pour l'amuser.  Dans la ville qui tenait toute  leurs
pieds, elle l'aidait  retrouver la maison de ses parents, lui
indiquant les grands repres de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du
Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrire.  Le
petit distrait, tour  tour regardait la ville, regardait la femme et
jouissait de leur semblable beaut.  Il pensait sans aucun sentiment de
jalousie au bonheur de son grand ami.  A l'encontre de ses affaires
sentimentales, celles de ses commensaux s'taient arranges.  Dora et
Laferrire s'entendaient bien, ils taient ensemble, constatait Boum,
et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui
gte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et
qu'aucune chose ne venait jamais troubler la srnit de leur bonheur.
Evidemment, Laferrire n'tait plus un petit garon, et c'est tellement
plus facile d'tre heureux quand on est grand.  Enfin, un jour viendra
peut-tre o lui-mme... en attendant, il tait reconnaissant de tout
son coeur  ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimit
et de lui faire ainsi respirer l'air de leur flicit.

Quand ils eurent termin, en quittant la table o ils taient rests
assez avant dans l'aprs-midi, Dora, debout, interrogea Laferrire, en
le regardant de trs prs:

- Eh bien, a se dessine ton ide?  As-tu un rle pour moi?

En secouant les miettes de son gilet, il rpondit pour n'tre entendu
que par elle:

- Je pense  mieux que le thtre, petit,  la vie, personne ne s'en
doute, c'est bien plus mouvant...





VII


A une petite fte intime de la salle, pour la premire fois, Boum se
produisait en public.  Les spectateurs taient peu nombreux; il n'y
avait gure, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de
reprsentants notoires de la presse sportive, gens famliques et
prtentieux.  Le jardin avait reu une dcoration de petit _14
juillet_, avec drapeaux et lampions.  Devant la piste de combat,
quelques fauteuils et les banquettes rouges taient sorties.  Au fond,
entre les arbres, devant un matre d'htel  favoris, une table nappe
supportait des sandwichs, des gteaux, des fleurs et une range de
coupes  moiti pleines de trs mauvais Champagne.

Une dizaine de tireurs taient inscrits et devaient faire assaut " la
premire touche".

Boum tait considr par la salle entire comme "une fine lame"; il
l'tait vraiment.  Le matre, qui avait l'intelligence de son art,
avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il
voulait faire; et alors, il l'avait pouss, sa jeunesse et sa dbilit
tant un obstacle aux travaux brutaux de l'pe, vers le jeu dlicat du
fleuret.  Boum, qui en tait alors  sa deuxime anne de salle, se
servait maintenant d'une pe triangulaire et  coquille, comme celle
des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait
peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqre
vers les mains, les genoux ou la tte;  l'encontre, elle tournait
follement tout le long de la lame adverse, trs rapide dans tous les
sens, avec des arrts brusques qui taient des menaces, toujours en
mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement franaise,
s'panouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touch.

Il fit, ce jour-l, d'assez jolis assauts, Laferrire qui n'aimait pas
d'ordinaire ce genre de runions tait venu pour voir son petit
camarade.  Tout en applaudissant  ses jolis coups, il tait inquiet
parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce rsultat.  Le
corps des chroniqueurs louaient sans rserve: dcouvrir un talent
inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum tait
joli  voir.  Son vtement blanc moulait ses formes gracieuses et
proportionnes: l'exercice l'avait considrablement renforc et
assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, 
l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se dployant dans une attaque
en un geste large, ou bien modeste aprs la victoire, son casque et son
pe dans la main gauche, la tte un peu basse venant remercier
l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chtif et mal
pouss qu'il avait t aprs sa maladie.  Il tait presque alors un de
ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un
secret dsir:

- Il est gentil.

Aprs qu'il eut fait sept assauts, le matre le proclama quatrime avec
trois touches, ce qui constituait, eu gard surtout  la qualit des
autres tireurs, un assez joli succs.

Laferrire et lui ne restrent pas aprs la sance.  Ils remontrent un
instant  pied le boulevard.

Comme  l'habitude, ils causrent.  Laferrire avait racont  Boum,
quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pice.  Maintenant il
le mettait au courant des modifications projetes.  Boum tait partisan
des dnouements heureux.  Il se passionnait en gnral pour les
pripties de ces personnages de rve qui lui taient devenus
familiers; il les considrait comme des tres vivants qu'il aimait.  Ce
jour-l, il parlait peu.  Laferrire, qui se rendait parfaitement
compte de l'tat d'me de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en
apercevoir.

Quand ils furent arrivs devant l'htel de la rue Pergolse, Boum
tendit sa main:

- Au revoir, Monsieur, fit-il.  Je vais rester quelque temps loin de
vous.  Nous allons  la campagne pour trois semaines...  C'est l que
ma tante et son mari viendront nous retrouver.  Je la reverrai...
Aprs, j'aurai besoin de vous.  Je n'ai que vous dans cette affaire.

Dans un demi-sourire, Laferrire rpondit:

- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce
pas?

- Je le sais, dit Boum en le regardant srieusement.  Au revoir.





VIII


Dans son cabinet de travail, grande pice encombre, assombrie par les
tentures et les cuirs de Cordoue malgr la grande baie vitre qui
donnait sur le parc de la Muette, Laferrire, assis  sa table, venait
de recevoir son courrier du matin.  L'heure des lettres tait, pour sa
nature heureuse, une heure bnie.  Un grand nombre d'inconnus lui
crivaient.  Il gotait une volupt particulire...  l'ouverture
brusque de cette porte sur l'intimit du monde extrieur.  Des femmes
lui faisaient des dclarations passionnes, des amis sincres lui
donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manire d'acheter
du vin, d'crire des pices, de placer sa fortune, de combattre
l'alcoolisme et combien d'autres choses encore.  Aprs avoir mlang
les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son
domestique qui, habitu  cette fantaisie, s'en acquittait maintenant
avec un grand srieux.  L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre,
d'un bout  l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le
dranget.

Ce matin, contrairement  l'usage, le domestique revint:

- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.

- De si bon matin? fit Laferrire.  Qu'il monte.

Il pensa que ce devait tre pour l'importante histoire du duel, et
cette perspective l'ennuya.  Un jour il faudrait bien, aprs tout,
mettre fin  cette plaisanterie.

Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer.  Pauvre petit,
qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonn?

Boum fit une entre inattendue.  A peine eut-il ouvert la porte qu'il
courut vers Laferrire, tomba assis par terre devant lui, et clinement
mettant sa tte sur les genoux de son ami, il se mit  sangloter sans
pouvoir dire un seul mot.

Laferrire, mu, ne savait que dire.

- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as...
dis-moi... explique.

L'enfant pleurait toujours.  L'homme, dsol par ce chagrin, finit par
grossir la voix et dire presque rudement:
- Assez, Boum, je te dfends de pleurer ainsi.

L'effet de ce changement de ton opra.  Boum n'tait pas habitu 
s'entendre parler ainsi par celui qui tait le confident de son coeur.
Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.

Laferrire en profita pour le relever.  Il l'entrana vers un divan un
peu surlev auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air
de trne.  Il fora l'enfant  s'asseoir prs de lui.

Boum, parla longuement.

Il tait parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu
pendant dix longues journes qu'Elle revnt.  Elle tait revenue.

-... Mais, fit-il, elle est toute change... d'abord elle n'est plus du
tout jolie.  Elle a un gros ventre.  Elle n'est plus gentille.  Elle
rit tout le temps de moi, ne m'a mme jamais parl seul une fois.  Elle
est aussi svre pour moi que M. Claude et reproche  maman de ne pas
bien m'lever.  Elle m'a dit, parce que j'ai regard dans un paquet
qu'on apportait, que j'tais curieux comme une vieille chouette --
c'tait des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour
ne pas payer l'octroi --.  Et puis, quoique Tante Line soit grande,
elle s'occupe toute la journe de petits bonnets, de petites robes, et
de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a
toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais 
la poupe, mais tout le temps avec moi...  A cause de tout a, je me
suis aperu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus.  Alors je suis
trs malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.

Et il se remit  pleurer doucement.

- C'est pour a, fit Laferrire, que tu pleures! mais mon pauvre Boum,
ces choses-l arrivent tous les jours.

- C'est cependant malheureux, rpliqua Boum.

- Voyons, voyons... fil Laferrire... tu tais spar d'une femme que
tu croyais aimer, je te plaignais.  Maintenant, tu en es toujours
spar, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te rjouir.

- Peut-tre! fit le petit, plus navr de n'tre pas compris.

Les larmes coulaient lentement de ses yeux.  Il ajouta:

- Cependant je suis triste... trs triste.

- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lana Laferrire... tu n'es pas
raisonnable.

- Mais non, dit Boum.  Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus
du tout.  Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, a m'est gal.  Voyez,
 prsent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec
moi seul: et bien je ne voudrais plus.  Je vous l'ai dit: je ne veux
plus rien.  Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin.  Je suis
bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais...
comprenez-vous?...  Je ne peux pas expliquer.

Et pour rendre sa pense, le petit agitait ses deux mains devant son
ami en le regardant de ses yeux mouills.

- Boum, fit Laferrire, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse.
 Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es
trop jeune pour saisir.  Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans
comprendre.  Ne pense plus  Tante Line.  Vis des joies de ton ge, je
t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie,
cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que
tu n'as pas trouv.  Sache attendre.  Je t'assure, c'est bte de
souffrir.  Regarde par la fentre, c'est le matin, peut-tre
aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus
chaud, il y aurait plus de lumire dans les arbres, par terre les
ombres seraient plus noires... et pourtant notre dsir commun ne change
rien, le matin reste le matin.  C'est dj beaucoup, crois-moi, de
savoir que midi viendra.

Boum coutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais
trouvant quand mme aux paroles qu'il entendait comme une sorte de
vertu bienfaisante.

Encourag, Laferrire continuait:

- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.

Boum fit signe que non.

- Si, reprit l'homme, quand tu es tomb sur te genoux, tu t'es corch.
 C'tait un mauvais moment, tu as d pleurer certainement.  Cependant
le mal a pass, ton genou s'est guri.  Regarde, on ne voit plus rien
du tout.

Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.

- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus gurir
maintenant.

- Tu crois, rpondit Laferrire... En effet, on croit, et puis, un
jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je
ne veux pas te dire.  Mais crois-moi, attends.

Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore l un mystre.
Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tte entre ses deux mains,
essaya de comprendre.  Laferrire le laissa mditer.  Mais Boum renona
vite  chercher:

- Peut-tre, fit-il brusquement d'un air dtach, vous avez raison.  Je
ne sais pas tout.  Un jour je saurai.  D'ici l, j'en veux  tous ceux
qui m'ont fait mal.  (Et pour la premire fois, sa figure d'enfant
devenait mauvaise.)  Je m'appliquerai  vivre seul, sans regarder
personne.  Je reconnais maintenant, que j'tais sot de vouloir me
battre en duel.  Ce n'est dcidment pas la manire.  Plus tard, je ne
sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...

Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui
tendant une main froide et en disant  celui qui lui avait parl avec
tout son coeur un "merci quand mme", dsabus et rageur, dont
Laferrire resta mdus.  Sa figure d'enfant avait eu soudain une
expression de cruaut mchante.  A voir ce Boum, qui avait toujours t
si tendre, si bon, on eut dit  cet instant une petite bte froce qui
aurait eu un sens humain de la cruaut.





IX


Des annes passrent.  Boum, suivant  la lettre les conseils de son
vieil ami, l'avait compltement dlaiss.  Cancre dans ses diverses
classes, il avait vcu des annes de collge au milieu de ses
condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une
seule amiti.  Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les
matres le tenaient pour un mauvais lve.  Assez intelligent, il avait
un ddain souverain pour l'effort et mprisait les rsultats nafs
auxquels aspiraient ceux de son ge.  Il tait d'un gosme parfait.
Il savait devoir tre riche.  Il affectait en toute circonstance, un
scepticisme dplac et passablement agaant.  C'est ainsi qu'il
atteignit l'ge d'homme.

Maintenant il a vingt-quatre ans.  Physiquement c'est un beau gars.
Grand, bien dcoup par l'entranement  tous les sports, il est
lgant dans ses gestes, mais son visage compltement ras a dj dans
le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blas
et de vieux.

Boum s'est amus.  Malheureusement,  cause de son argent, il n'a pas
reu de sa vie dissipe l'ducation dernire qu'en reoivent les jeunes
hommes qui sont obligs de s'imposer par un quelconque mrite.  Il
n'eut jamais besoin d'tre fin, d'tre dlicat, d'tre amusant mme;
ses moindres gestes, mme ceux du plus mauvais got, recevaient
toujours les approbations louangeuses du monde intress dans lequel il
voluait.  Au contraire, il avait acquis la rputation d'un tre
suprieurement habile, d'un malin  qui "on ne la fait pas".


Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une
croisire.  Le voyage avait dur deux mois et, par suite de sa
situation de fortune et de ses qualits physiques, il avait t le
"beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre ct de
l'Atlantique, "les belles de la cit".

A bord, il avait rencontr une petite jeune fille trs douce et trs
blonde.  Il s'en tait amus comme de toutes les femmes.  Mais la
petite n'avait pas su jouer tout le temps.  Une nuit, en Mditerrane,
en rade des les grecques, elle tait venue le retrouver devant la
porte de sa cabine,  l'arrire du bateau.  Tout le monde tait couch.
 Le dcor tait magique, c'tait partout comme une symphonie magnifique
de tous les bleus que des yeux virent jamais.  Au fond, les les bleu
sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur
laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier.  La
jeune fille tait belle, roule dans sa cape blanche.  Elle se tenait
presque droite sur un fauteuil de pont.  Boum tait vautr sur un
paquet de cordages.  Ils parlrent longtemps.  A la fin, elle lui avait
dit:

- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous tes
mchant, mais je sais que ce n'est point vrai.  Je vous ai vu longtemps
et je vous aime.  Sans vous, la vie me parat inutile...  Je n'ai pas
besoin de ce pour quoi l'on vous admire...  Je vous laisserai libre, je
serai si tendre, si efface, petit  petit vous verrez...  Je vous
assure que je vous aime perdument.

En entendant ces paroles, Boum tait parti d'un grand clat de rire.
Et la jeune fille l'avait quitt en pleurant.

Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir
exprimer sa tendresse, un aprs-midi, au polo, Boum fit la joie de son
entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui crivait:

... J'ai essay, je ne peux pas sans vous.  Je serai votre matresse si
vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.

On avait beaucoup ri.

Il y avait longtemps que Boum tait devenu un mufle, parce que, depuis
longtemps, il ne croyait plus  l'amour.




Table des matires

Plutarque.
La carrire d'Arsay-Lancourt.
La saisie.
Boum.









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