The Project Gutenberg EBook of En mnage, by J.-K. Huysmans

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Title: En mnage

Author: J.-K. Huysmans

Release Date: December 1, 2019 [EBook #60821]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MNAGE ***




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  J.-K. HUYSMANS

  EN MNAGE

  NEUVIME MILLE

  PARIS
  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1922
  Tous droits rservs




EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris

OUVRAGES DU MME AUTEUR

PUBLIS DANS LA _BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER_

  Les Soeurs Vatard (10e mille)           1 vol.
  A Rebours (27e mille)                   1 vol.

_En collaboration avec mile Zola, Guy de Maupassant, H. Card,
L. Hennique, Paul Alexis:_

  Les Soires de Mdan (34e mille)        1 vol.


Paris.--Imp. A. DAVY et Fils An, 52, rue Madame.




EN MNAGE




I


Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons.

Tout en rattachant sa culotte qui s'tait dboutonne, Cyprien s'cria:

--Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui
sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur
ses gardes, s'chapper, lorsqu' l'afft du gibier dansant, la matresse
de maison braconne au hasard des pices, si tu appelles cela, malgr
l'habitude que tu en peux avoir depuis que l'on t'a mari, des choses
agrables, eh bien! tu n'es pas difficile!

Andr haussa les paules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait
la bouche, dit simplement:

--Peuh, on s'y fait!

Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, cte  cte,
quand minuit sonna. Deux horloges entremlaient leurs coups; l'une, au
loin, vibrait doucement, en retard d'une seconde sur l'autre; la plus
proche dcoupait, nettement, presque gaiement son heure.

La rue que les deux jeunes gens suivaient tait dserte et leurs pas
retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantt leurs ombres
se brisaient le long des boutiques fermes, tantt les prcdaient ou
les suivaient, tales  plat sur les dalles, ples  certains moments,
fonces  d'autres. Souvent elles s'enchevtraient, se confondaient,
s'unissaient des paules, ne formaient plus qu'un tronc ramifi de bras
et de jambes, surmont de deux ttes; parfois elles s'isolaient, se
ramassaient sous leurs pieds ou s'allongeaient dmesurment et se
dcapitaient dans le renfoncement des portes.

Il y avait, dans le ciel, comme un boulement de talus noirs. Au-dessus
des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages
roulaient ainsi que des fumes d'usine, puis, dans ces blocs immenses de
nues, d'normes brches s'ouvraient et des pans de ciel toils de feux
blancs scintillaient, teints bientt par le voile opaque des nues
rampantes.

clairs par des becs de gaz, allums de loin en loin, des murs
frappaient des coups crus dans l'ombre. Le trottoir tait sec, sillonn
de rigoles par places et la soudure de ses dalles se dtachait, en noir.
Prs de la chausse, une bonde d'gout, un tampon de fonte quadrill,
perc au milieu de son orbe, d'un trou, tincelait  certaines artes
plus aiguises par le frottement des bottes. Des paves de cuisine, des
trognons de lgumes et des morceaux d'affiches, s'empuraient dans une
flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d'une gargouille.

Lorsqu'Andr et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu'ils
arrivrent dans une autre, vivante encore et plus claire, la demie
tintait. Un marchand de vins s'apprtait  fermer ses vitres. Au fond de
la boutique, dans une salle cloisonne de carreaux dpolis, un garon
couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie
laisses prs des bandes; un autre, dans la premire pice, vu de dos,
l'chine courbe, le cou et les reins remuant avec le dandinement d'un
volatile, rinait des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisime
charroyait deux moitis de tonnes plantes de lauriers roses, et deux
ronds sales marquaient sur le trottoir la place o elles taient mises.

Le patron se prparait  laver  grande eau son seuil. Un baquet entre
les jambes, il billait, s'tirant, les bras en l'air, les poings
ferms, et, derrire lui, sa femme, le rble aplati sur une banquette,
la poitrine croule sur le rebord du comptoir, gourmandait les garons,
s'pilait les poils du nez, apurait ses comptes.

La rue tait presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient,
mlancoliques, parlant bas, s'arrtaient par moment et reprenaient leur
marche; au loin, une quipe de vidangeurs cinglant les chevaux attels
aux barriques numrotes, aux carrioles bondes de tuyaux et de pompes,
passa, nausabonde, dans un sourd roulement.

Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on entendit encore le
sautillement grle d'un fiacre qui parut, les feux allums, le cocher
endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil  un seau de
toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses
extnues, trbuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chausse,
puis le bruit s'effaa, le vacarme des volets qu'on pose s'teignit, le
quartier s'endormait, tout se tut.

Cyprien continuait  rognonner dans sa barbe; il s'exasprait de plus en
plus, aprs la soire qu'il avait subie. Il attaquait les boissons, les
femmes, prtendait que le punch avait t achet, tout fait, chez un
picier et coup d'eau pour le dsinfecter; il niait le charme des
fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait
du matre de la maison, debout, prs du piano, charg d'excuter des
sourires et il reprenait:

--Ah! elles sont jolies les soires de ton oncle! une vraie bousculade
de salle  bagages! il n'y a que les gens qui graissent les cartes qui
aient le droit de s'asseoir! et ils sont l, avec des ttes dont les
cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres
enfls, sangls dans des pantalons tendus, retenant les envois d'une
digestion pnible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui
dorment le long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l'averse
des conversations, la flue des sornettes, la pluie sans fin des polkas
et des valses! et tout, tout, et cette troupe d'imbciles qui invitent
des robes roses ou blanches  secouer leurs plis! et les jeunes filles
donc! ces adorables rcipients de chairs neuves o les vices transvass
des mres se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand
elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la
moue au bec, elles sont l, se tortillant sur leur chaise, changeant
derrire les entrechats de l'ventail des ricochets de niaiseries
sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout 
coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lche! puis, c'est le
plongeon des graves rvrences, c'est le nez qui se fripe et le dentier
qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chre, c'est des
patati, c'est des patata, c'est des rires fts, des clats discrets...
les jeunes filles! je les ai observes ce soir, tiens, les v'l:
physiquement: un ventaire de gorges pas mres et de sants factices;
moralement: une ternelle morte-saison d'ides, un fumier de penses
dans une caboche rose! oui, les v'l, celles qu'on me destine, esprant
qu'un jour viendra o, lass de lire dans mon lit et d'y fumer
tranquillement ma pipe, j'accepterai la misre d'un coucher  deux,
l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups
de pieds, la fatigue des caresses exiges, l'ennui des baisers prvus!

Andr souriait.

--Ah bien mais, dit-il, c'est trs simple alors.--Consquence de tes
thories: la mise en fourrire de toutes les passions, l'apothose de la
fille publique--les cabinets  trois sous de l'amour!--et par-dessus le
march, la glorification de la femme de mnage qui vous chipe la bougie
et le sucre!

Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais il est un moment o les
feux de Bengale sont mouills et ratent!--On ne rit plus alors--je me
suis mari, parfaitement, parce que ce moment-l tait venu, parce que
j'tais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le
dner apprt par la femme de mnage ou la concierge.--J'avais des
devants de chemise qui billaient et perdaient leurs boutons, des
manchettes fatigues--comme celles que tu as l, tiens--j'ai toujours
manqu de mches  lampes et de mouchoirs propres.--L't, lorsque je
sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre tait une
fournaise, les stores et les rideaux tant rests baisss  cause du
soleil; l'hiver c'tait une glacire, sans feu, depuis douze heures.
J'ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figs, de voir
clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres,
d'avoir frais ou chaud suivant la saison.--Et tu en arriveras l, mon
bonhomme; voyons, sincrement, l, est-ce une vie que d'tre comme
j'tais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d'avoir le coeur
perptuellement barbouill par les crasses des filles; est-ce une vie
que de dsirer une matresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer  prir
quand on en possde une, d'avoir l'me  vif quand elle vous lche et de
s'embter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la
remplace? Oh non, par exemple! Btise pour btise, le mariage vaut
mieux. a vous affadit les convoitises et mousse les sens? eh bien,
quand a n'aurait que cet avantage-l! et puis, et puis, mon cher, c'est
une caisse d'pargnes o l'on se place des soins pour ses vieux jours!
c'est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d'un autre, de se
faire plaindre au besoin et aimer parfois!

Ah! s'il existait un mtique qui vous fasse rendre toutes les vieilles
tendresses qu'on a l-dedans! certes, ce serait le rve, mais comme
c'est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de
tenter d'tre heureux avec une femme qu'on suppose avoir t bien leve
et qu'on croit honnte.--Mais diable, je commence  lcher des tirades
comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt,
je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.

Cyprien ne paraissait gure dispos  gagner son lit.

--Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois lorsque tu vas en
soire et que ta femme n'tant pas grippe t'accompagne, tu ne reviens
jamais de chez les Dsableau avant trois heures. Hein? avoue que tu as
eu une fire chance de m'avoir rencontr, dans cette salle de chauffe,
je t'ai oblig  prendre la fuite. C'est trois heures que je t'ai
donnes, rends-moi l'une des trois et viens faire un tour.

--Oh! dit Andr, je t'en donnerais bien huit ou dix, si je n'tais pas
aussi fatigu. Je devais aller, pour mon roman, voir l'effet d'un
abattoir au petit jour et j'ai prvenu ma femme qu'elle n'ait pas 
m'attendre demain avant onze heures, mais je renonce, malgr tout,  la
promenade, je suis moulu, j'ai froid et puis il va pleuvoir, viens,
allons nous coucher.

Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, appuyant sur la
paresse de son ami qui ne parviendrait jamais, une autre fois,  se
lever d'aussi bonne heure.

Andr en convenait. Il le savait parbleu bien, puisqu'il avait justement
choisi le jour o, ne se couchant pas, il serait debout, ds l'aube!
mais Cyprien dbita ses raisonnements en pure perte, son ami tint bon,
continua son chemin et arriva devant sa maison. L il fit vibrer le
timbre et s'accota au mur, attendant que la porte s'ouvrt, coutant au
loin l'appel aigre de la sonnette, le coup mat du cordon, le craquement
du vantail, prt  cder.--Le portant avait t inutilement tir--alors
il lana un carillon qui dansa dans la nuit et le pne lchant la
serrure, claqua. Il serra la main de Cyprien et referma la porte.

Il frottait une allumette, se dfiant du paillasson, du dcrotte-pieds
qui faisaient saillie  la premire marche et il montait rapidement avec
la hte de l'individu qui se rtit les doigts et ne serait pas fch de
se mettre  l'aise.

Il doublait les enjambes, suivant d'une main la rampe, et le mur en
volute de l'escalier brillait avec ses jaspures de faux marbre, dans
l'ombre,  mesure que le vent attisait l'allumette ou l'teignait
presque.

A chaque palier, les boutons de cuivre des portes tincelaient, puis,
aussitt que la flamme tait morte et que le bois se consumait en
braise, un point rouge se piquait sur le vernis des murs.

Lorsqu'il fut entr dans l'antichambre et qu'il eut pris un bougeoir
plac sur un pidouche, il s'avana avec prcaution, craignant de
rveiller sa femme. Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses
bottines craqurent.

Il s'arrta soudain, tonn, entendant un heurt amorti, comme un objet
qui tombe sur une chose molle, comme un choc de talons nus sur un tapis.
Il pensa que sa femme tait plus souffrante ou qu'elle se relevait pour
chercher un mouchoir ou satisfaire un besoin autre, mais une rumeur
effare, un chuchotement de paroles suffoques par l'angoisse, des mots
prononcs presque haut, puis balbutis avec un ton de prire, d'autres,
 peine distincts, comme mchs par des dents qui se serrent, lui
arrivrent.

Il apprhenda un malheur, franchit le salon, s'lana dans la chambre,
vit, prs du lit dfait, un homme en chemise, affol, tournant,
culbutant les meubles, tirant  lui un fauteuil pour s'abriter, empch
par une chaise place derrire. La femme trangla un cri, se renversa,
stupide, les yeux agrandis, hagarde.

Andr touffa un nom de Dieu!

On sentait, dans la pice, une droute effroyable, une panique immense.
L'homme ne bougeait, respirant  peine, la femme frissonnait, perdue,
appuye sur le bord du lit, les jambes et les seins  l'air, la main
droite pendante, la gauche cramponne au drap.

Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le grand silence de la
chambre, la main d'Andr, tenant la bougie, trembla et la bobche tapant
la plate-forme de cuivre tinta doucement.

Ce bruit lger sembla secouer la stupeur accable de la femme; elle eut
un long soupir, voulut parler, chercha la salive, n'en trouva pas,
remonta sa chemise, cacha sa gorge.

Andr avait dpos le flambeau sur une table; il semblait indcis, se
promenait de long en large, s'arrtait crisp, blme, dvisageant sa
femme. Le bruit plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se
rapprochait, marchant sur le plancher ou s'loignait, foulant un tapis,
s'entendait seul.

Un filet de vent venait d'une croise pousse contre et faisait fignoler
et couler la bougie. Une azale, dans un cache-pot de faence, se
dfleurait, parpillant gouttes  gouttes sur les bouquets rsda d'une
carpette ses ptales tachs de sang; un jupon, jet sur le dos d'une
chaise, descendit lentement, s'tala ainsi qu'une mare blanche sur le
parquet. Une odeur pntrante de femme dont les bras sont nus emplissait
la pice, une bouffe trs fine de frangipane vint s'y mler, voquant
les soins discrets des toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le
mariage et retrouvs maintenant, des eaux teintes d'opale qui baignent
les bleus roseaux imprims dans le fond des larges cuvettes.

Lorsqu'Andr interrompait sa marche, la pendule jasait clairement,
jetant son tictac monotone, coup net par la plainte d'un meuble, par la
corde d'un store qui frappait aux vitres.

Andr fit un pas, s'arrta devant sa femme. Il s'efforait d'tre calme,
mais les mots saccadaient, passant par sa voix tremble.

--Une heure du matin, dit-il; il est temps que pour sauver les
apparences, Monsieur se rhabille et parte.

Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia encore les paules, sa
main s'ouvrit et le drap qu'elle pressait se dtendit, doucement, comme
un linge humide.

--Allons, Monsieur, poursuivit Andr, il faut en finir, je n'ai nul
intrt, moi,  contempler vos formes, la situation est suffisamment
ridicule, mettons-y un terme.

Ah! quand on songe, reprit-il..., il est vrai qu' force d'avoir tudi
les femmes et d'avoir acquis pour elles un sacr mpris, on finit par o
les nigauds commencent! mais je parle et le temps s'coule. Ah! pour
Dieu! en voil assez; vous tes prt, n'est-ce pas?

Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, mal tasse,
faisait, dans sa culotte, des bosses au derrire. Il boutonna son gilet
 peine, mit ses bottines et son habit. Une fois vtu, il reprit un peu
d'assurance, il regarda le mari, en face, nonna quelques mots sans
suite et tta dans la poche de sa redingote.

--Vous cherchez une carte de visite, dit Andr, on ne la trouve jamais
lorsqu'on en a besoin, c'est comme un fait exprs. Mais, peu importe,
votre nom de famille m'est indiffrent; quant  votre prnom, ma femme
doit le connatre, et, au cas o elle ignorerait votre adresse, vous
pourrez la lui envoyer demain, pour qu'elle aille vous rejoindre si bon
lui semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.

Le jeune homme se dfiait, malgr tout, craignant une embche. Il
apprhendait que le mari ne l'obliget  passer devant, et la
perspective de s'enfoncer,  ttons, dans le noir, lui souriait peu.
Mais Andr le prcda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement,
n'changeant plus une parole. Arriv au bas de l'escalier, prs des
pommes en verre de la rampe, Andr se retourna et, haussant le
chandelier, dit simplement:

--Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et il ajouta: Je vous
prviens pour que vous ne tombiez pas, a ferait du bruit.

Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit et il la referma
sur le dos du jeune homme qui eut un long soupir de soulagement et
murmura:

--Cristi! j'ai eu une fire chance de m'en tre tir comme cela!




II


Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'tant pas riche, on peut
nanmoins, en se gnant, manger chez soi et tre presque servi, que
d'aller contracter mariage! Il aurait d laisser ces tracas-l aux
pauvres! En tisonnant des bches, les soirs d'hiver, alors qu'engourdi
dans son fauteuil, il hsitait  se lever pour s'tendre dans un lit
froid, Andr se l'tait rpt souvent, se ttant, se dbattant contre
l'ide qui lui revenait chaque fois qu'il avait pass la soire seul, en
finir  jamais avec sa vie de garon, trouble par des apptences
charnelles, par des besoins de clineries et de tendresses.

Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il ft utile d'en
procrer, craignait, en vertu de cet axiome que ce sont les gens pas
riches qui en ont le plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et,
cependant, les misrables ennuis des mnages mal faits, des concierges
qui sont pochards et ne retournent pas le lit, l'avaient jet, comme il
l'avouait  Cyprien, sur les gluaux d'une famille, en qute d'un gendre.

Il avait pous sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l'avait
connue, elle tait comme la plupart des jeunes filles, insignifiante;
elle jouait du piano, copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds
d'assiettes, possdait avec cela une grce apprte chez elle, une
distinction pince au dehors; somme toute, elle pouvait tre sortie,
sans honte, garde chez soi, sans lassitude. C'est gal, il avait t
bte! Elle avait des yeux noirs, allums dans le fond, les yeux d'une
matresse, qui, jadis, l'avait prodigalement tromp. Il aurait d se
dfier, savoir que, lorsqu'on est dcid  accoler son nom  celui d'une
autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait avoir pu jauger la
parfaite capacit de sottise ou la profonde inertie des sens de celle
qu'on pouse! et, debout, les poings serrs, il souffrait, pensant  sa
femme, s'tonnant de n'avoir pas dcouvert, dans certains plis de
visage, dans certains mots, les temptes qui couvaient sous son calme
froid.

Maintenant, il hsitait sur le parti qu'il fallait prendre. J'ai vit
un scandale dans la maison, c'tait l'important, disait-il. Si je
retourne prs de ma femme, je vais subir des averses de giries et de
pleurs et je serai peut-tre encore assez naf, dans ce cas-l, pour lui
pardonner! ou bien, je devrai couter d'invraisemblables excuses ou des
insolences, je ne pourrai faire autrement alors que de l'trangler. Les
deux rles sont galement stupides. D'un autre ct, ne rien dire,
rester, c'est un enfer, c'est le feu aux poudres  un moment donn,
c'est, un jour,  table, devant une bonne, la rvlation force de nos
haines, c'est la runion, le lendemain, de tout le quartier devisant sur
mes malheurs, c'est le colportage, du boucher chez la fruitire, des
vnements de cette nuit, dnaturs et grossis. Et il revenait, au
milieu de ses hsitations,  ce parti qui lui tait apparu, le premier,
alors que, dlivr du Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son
existence d'autrefois, rayer deux annes de sa vie, s'efforcer d'oublier
dans le travail les souvenirs irritants que lui laisserait sa femme.

Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette rsolution. Il eut un
geste brusque, mit de l'ordre dans ses papiers, dchira les uns, consuma
les autres et il demeurait, mlancolique, s'intressant, pendant une
seconde, aux tincelles qui couraient dans la chemine, au vent qui
faisait tressaillir les cendres et soulevait l'amas noir et rouge des
paperasses brles. Puis, il soupirait, ficelait des livres,
fouillonnait dans une commode, mettait du linge, en paquet, sur un
fauteuil. Il lui fallut chercher sa valise, serre dans un cabinet de
dbarras, prs de la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prtant
l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque peur de rencontrer sa
femme.

Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, devant les reliefs du
repas; les deux assiettes, avec les fourchettes et les couteaux jets
dessus, en croix, l'murent; il revit devant ces vaisselles torches,
devant ces deux verres o ils avaient bu, le tte  tte du dernier
dner, l'adorable mouvement de sa femme, relevant sa manche et servant
la sauce, toute une intimit d'intrieur  l'aise dont il n'avait jamais
souponn la fin.

Il dcrocha sa valise et, amolli, troubl, il retourna chez lui,
coutant, esprant presque un hoquet, un cri, qui le forceraient 
s'occuper de sa femme,  courir prs d'elle. Un immense silence
emplissait la maison. Andr rentra dans son cabinet. Un irrmdiable
dsordre s'talait dans cette pice. Les tiroirs  moiti tirs d'une
commode regorgeaient de tricots et de linges; des chemises, se
confondant, les unes avec les autres, tendaient leurs manches,
cartaient leurs cols, gisaient, la tte en bas, plies comme sur une
charnire, plores et grotesques avec leurs bras et leur ventre vides,
leur poitrine ouverte et creuse jusqu'au dos; des cravates rayaient
d'un mince filet noir la flanelle jaune des gilets, des gants
allongeaient leurs doigts glacs, couleur de poussire et de mauve, sur
la toile bise des caleons, sur le blanc crmeux des foulards de soie.

La bougie descendait jusqu' sa collerette de verre. Les tiroirs du
bureau, mal repousss, cassaient en deux des papiers et des lastiques
qui avaient envelopp les liasses, taient tombs sur le parquet et
avaient repris leur forme ronde.

Andr carta les rideaux. Les stores taient baisss. La lueur du petit
jour, filtrant au travers des lames, couchait,  d'gales distances, des
barres de bleu ple sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs,
veillait,  certains points, la dorure des cadres, rendait d'un blanc
plus cru la mousseline pendue aux fentres, tout le blanc azur du
linge. Andr regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons,
l'immobilit des rideaux placs derrire. Le silence ininterrompu de la
cour lui parut lugubre; il revint dans la pice, demeura mal  l'aise
devant cette mare de lumire qui s'pandait de plus en plus, triste
comme un lever de lune, bleuissante et blanchie comme elle. Il se vit
dans la glace, les joues hves et les yeux culotts de bistre. Il
apprta sa malle  la hte et, la tenant d'une main, il ferma, de
l'autre, son cabinet, et arriv dans l'antichambre, il tourna le loquet
de la porte. L, il se sentit dfaillir. Le regret qui l'avait poign,
dans la cuisine, l'treignit de nouveau, lui fit presque jaillir les
larmes des yeux. Le bien-tre qu'il quittait, ainsi, tout  coup, le
navra. Cette porte sur l'escalier lui ouvrit un horizon de misres sans
bornes; il voqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir de gaiet et
de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il fallait revivre  trente ans
passs, la confiance et l'espoir en moins, l'estomac dlabr et des
besoins de confortable en plus.

La porte remuait doucement. Lui, la malle  ses pieds, restait immobile,
envahi par des lchets croissantes. Ah! si sa femme s'tait prcipite,
les cheveux au vent, en chemise, lui avait enlac le cou, ferm la
bouche avec les mains, touff seulement un semblant de larmes, il
aurait jet d'un coup de pied sa malle!

Il eut subitement une lucidit d'esprit. Il se figura, aprs cette scne
ridicule, les rflexions qui lui seraient venues. Il se reprsenta
toutes les hontes du cocuage subi, les dfiances qui l'assailleraient
maintenant, au moindre mot; il eut une vision des aigreurs qui
s'changeraient au-dessus d'une table, des raccommodements convenus,
tacitement, d'avance, dans les oreillers, des embarras de certains
tte--tte, des maladresses innocemment lches, des rancunes qui en
rsulteraient pour l'un comme pour l'autre.

--Eh! je deviens idiot,  la fin, dit-il. J'ai le choix entre aller
gifler ma femme ou ficher mon camp. Il empoigna sa malle, descendit,
franchit la porte cochre entrebille, s'achemina lentement vers le
logis de Cyprien.

L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva son chapeau pour
avoir plus frais et un petit vent but les gouttes de sueur qui lui
perlaient aux tempes. Il n'avait plus maintenant qu'une vague
perception, qu'un souvenir confus des incidents de cette nuit. Il dposa
sa valise sur le trottoir, la reprit, ayant simplement hte d'arriver
parce qu'elle tait lourde. Il dut s'arrter de nouveau, la changer de
main, se reposer encore.

Les rues taient dsertes. Le ciel semblait tach de pts d'encre et
barbouill de cendre pour les faire scher. Au loin, une balayeuse, la
tte enfonce dans une marmotte, les sabots bourrs de paille,
s'appuyait sur le manche d'une pelle;  ses cts, un boueux, la pipe au
bec et la goutte au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier
passa, le paletot jet sur la blouse, l'paule gauche plus haute que
l'paule droite, par suite de l'habitude qu'ont la plupart des gens du
peuple de porter toujours leurs outils et leur pain sous le mme bras;
une voiture de laitier, lance  fond de train, fit feu sur les pavs.
Andr se servit de sa malle comme d'un sige, regarda si par hasard un
fiacre ne viendrait point, rflchit qu' Paris il est presque
impossible, lorsqu'on n'habite pas prs d'une gare, de trouver une
voiture  cinq heures et demie du matin, et, se dcidant enfin  se
lever, se roidissant contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte,
monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu' ce qu'un clappement de
savates devnt distinct.

Cyprien entrebilla la porte, demeura stupfait, bredouilla quelques
mots, courut se remettre sous les couvertures, et, l, se frottant les
yeux, il balbutia:

--Ah , comment, c'est toi?

Andr tomba dans un fauteuil.

--Peux-tu me donner asile, pendant quelques jours, jusqu' ce que j'aie
arrt une chambre, dit-il?

L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, compltement
ahuri, il s'cria:

--Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu!

Alors Andr se leva.

--Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma femme, cette nuit,
comprends-tu?

Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et assis comme il tait
sur son sant, il se tourna tout d'une pice, du ct d'Andr.

--Pas possible, dit-il!

Mais son ami le regardait, en hochant la tte. Ils se dvisagrent sans
souffler mot.

--Tu as tu le Monsieur? demanda enfin Cyprien.

--Non.

--Tu as bien fait,--ta femme non plus, j'espre?

--Pas davantage.

--Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que tu as surpris?

--Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas.

--C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien.

Ils se turent.

Andr qui tait, comme bien des gens nerveux, sujet pour la moindre
contrarit  d'horribles douleurs d'entrailles, quitta la chambre.

Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un peu, pensa que cette
aventure ne contrariait en aucune faon sa manire de voir, puis il
s'indigna tout de mme, trouva bte qu'un homme fort se ft ainsi fait
duper par une femme qu'il considrait comme une pimbche et comme une
niaise.

Quand son ami revint, le visage dcompos et la main au ventre, il sauta
du lit, lui offrit un verre de rhum, et l'couta raconter, points par
points, la scne.

--Mon pauvre vieux, s'cria-t-il, a ne nous change gure! Aprs les
matresses qui nous turlupinaient, c'est maintenant les lgitimes!--Ah!
je sais bien, c'est plus embtant--mais quoi?--a ne prouve qu'une
chose, c'est qu'amours de distinction et amours de rebut, c'est kif-kif,
a se lzarde et a croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher,
dans la vie, on n'a rien  soi. On loge ses affections dans des meubls,
jamais dans une chambre qui vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens,
c'est dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et en tre seul
propritaire! Ah! mon ami, ce sont des rves de paysan qu'on ne ralise
pas!--mais, voyons comment allons-nous nous organiser? le plus simple
serait de louer un lit, nous l'installerions, l, prs de la fentre, tu
dplierais les lames du paravent et tu serais comme chez toi, hein,
qu'en penses-tu?

--La premire chose  faire, dit lentement Andr, c'est de chercher un
petit logement. Je reprendrai les meubles qui m'appartiennent, mes
bibelots de garon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne femme
de mnage, Mlanie; j'ignore son adresse par exemple, mais puisqu'elle
passait son temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, je
saurai facilement o elle demeure. Je te demanderai seulement un
service, je ne veux plus remettre les pieds chez moi, j'tablirai une
liste des objets  garder, je retiendrai aujourd'hui une voiture et tu
iras, toi-mme, chez moi, surveiller l'emballage des bibelots et des
meubles.

Et il poursuivit, en se frottant fivreusement les mains:

--Oh! que j'ai donc hte que tout cela soit termin! j'ai encore de la
veine tout de mme, c'est le demi-terme, je louerai facilement une
chambre. Allons, voil qui est dcid! je vais recommencer ma vie de
garon; baste! au fond, tu es dans le vrai, je n'tais malheureux que
par ma faute; je m'tais forg un tas d'ides, la solitude, le manque de
baisers propres, le silence, le soir, dans le lit, le rveil sans
gaminades, tout un idal de fleuriste! c'est gal, cela finit tout de
mme btement quand on y songe!

Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de s'intresser aux
travaux de son hte; il regarda un tableau plac sur un chevalet:

--Eh bien, mais, a va! s'cria-t-il, puis il couta, sans les entendre,
les explications de son ami et, obsd de nouveau par son malheur, il
reprit:

--C'est tonnant, si tu l'avais vue il y a quinze jours quand elle a
flanqu cong  la bonne qui dcouchait. Elle est svre, ma femme! moi,
je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait
devant aucun ouvrage, qu'il tait absurde de la renvoyer pour des
escapades qui, au demeurant, ne nous gnaient pas. Ma femme m'a tois!
j'tais videmment pour elle, un homme sans moeurs, je me suis tu, la
bonne a reu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous
n'avons pu en engager une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit...

Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes contre les femmes se
rveillaient. Ah! elles ne sont pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur
demanderait pourtant que a!--Oui, mais pour tre bon enfant, il faut
avoir t beaucoup roul, comme toi et moi, par exemple. Nous, nous nous
estimons heureux quand nos convoitises se bornent  n'tre pas
satisfaites! nous sommes les gens qui nous contentons des  peu prs.
Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tte, nous sommes pleins
de joie, et c'est miracle pourtant quand avec un idal aussi court il ne
nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! Andr l'approuvait
d'un geste navr.

--Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions ensuite
djeuner et je commencerais mes courses.

Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher des victuailles.

Andr se mit  dballer son linge. Il ressentait le vague accabl, la
brouille de cervelle d'un individu qui, aprs avoir t presque assomm,
reprend connaissance. Il rangea ses chemises sur une table, runit ses
livres et il lissait leurs couvertures avec la main, dpliait leurs
cornes, dfripait les feuilles froisses par le voyage.

--En voil un qui a joliment ennuy ma femme, pensait-il; quant 
celui-l, je ne le lui ai mme pas prt, quel chef-d'oeuvre!--Et il se
promettait de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps nglig son
art.--Ah! bien, elle en avait des moues, le soir, lorsqu'il voulait
travailler!--Et il frissonnait, songeant  cette moue qui ridulait si
joliment le coin des lvres. Il jeta le reste de ses volumes, en tas, ne
voulant plus voir leurs titres, tentant d'chapper aux souvenirs qui lui
revenaient, un  un.  propos de chaque objet. Sa femme avait touch 
tous, raccommod les uns, achet les autres, feuillet tel livre,
parcouru tel autre, les jours o calmement elle lui disait: Donne-moi
quelque chose  lire, prenait un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant,
faisait: Pouh! ce n'est pas amusant!

Il essaya de se soustraire  son mnage, tcha d'ensevelir le prsent,
se tendit l'esprit  se rappeler mille dtails de sa vie de garon qui
pourraient maintenant lui tre utiles. Il mditait une rorganisation
d'intrieur, s'ingniait  viter d'avance les misres qui se ruent dans
les logements sans femme; il remuait des dcombres de souvenirs et alors
que leur vocation lui souriait, par une volution presque insensible de
pense, son existence d'homme mari lui sautait devant les yeux et
s'tablissait, l,  demeure. Il se sentait repris de colres furieuses,
d'irritants dpits, plus exaspr peut-tre par cette hantise qu'il ne
pouvait chasser que par la cause mme qui la faisait natre.

Puis, comme ces joujous d'enfants o une sentinelle, aprs avoir dcrit
des courbes sur un plateau, revient forcment  l'endroit d'o elle est
partie, sa pense, aprs mille circuits, s'arrta net au point exact, 
la faon dont sa femme l'avait dup. Son orgueil bless saigna, sa rage
s'accrut, il s'tonna, pendant une minute, de n'avoir pas trangl
l'amant de sa femme.

Cyprien rentra charg de paquets; ils dressrent la table. Le peintre
attaquait vigoureusement l'assiette assortie, s'enfournait de la hure et
des miches de pain et lappait sec. Andr chipotait, mangeait du bout des
dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie pour faire couler la
viande, mais les morceaux lui restaient dans la gorge; il repoussa,
dgot, l'assiette.

--Je ne peux pas avaler, dit-il.

Le mazagran qu'un cafetier monta le rconforta un peu.

Cyprien avait bfr et pint comme quatre; il se renversait un peu sur
sa chaise et prouvait le bien-tre des apptits repus. Il voyait tout
en rose, pour l'instant, et chiffonnant sa serviette, il rptait, de
temps  autre, en regardant son camarade: Tiens, ce pauvre vieux! et
il regrettait de ne pouvoir dner avec lui; il tait, par
extraordinaire, de corve, le soir, un dner de famille, un de ces
dners o l'on se runit, une fois l'an, pour dbiter d'ineptes
gaudrioles et choquer des verres.

Andr se taisait; d'un ct, il prfrait s'isoler. Cyprien le gnait.
Il commenait  oublier la situation cruelle de son ami, ne comprenait
pas que possd par une ide fixe, Andr ne pouvait admettre que lui,
Cyprien, ne ft pas galement contrit. Avec l'gosme des gens qui
souffrent, Andr pensait, en effet, que le peintre se dsintressait
trop des douleurs d'autrui. Les encouragements que Cyprien lui avait
jets, comme un morceau de sucre pour le faire tenir en place: Du
courage, ma vieille, a ne sera rien, tu travailleras mieux maintenant
que tu es libre,  quoi cela te sert-il de te dsoler, puisque tu n'y
peux rien? l'exaspraient. Il et voulu que Cyprien marcht sur la
pointe des pieds, comme dans ces chambres de malades, o l'on fortifie
le patient avec un simple regard et une poigne de main.
Malheureusement, Cyprien tait incapable d'apaiser un chagrin
quelconque. Comme la plupart des clibataires, il ne jugeait point
d'ailleurs que les misres conjugales des autres mritassent une piti
bien longue. Il admettait plus facilement qu'un monsieur abandonn par
une matresse se dsesprt et ft plaint qu'un mari tromp par sa
femme. Celui-l devait s'y attendre, pourquoi s'tait-il mari? Il
hassait d'ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanche
l'horripilait; il n'avait d'indulgence que pour les filles qu'il
dclarait plus franches dans leur vice, moins prtentieuses dans leur
btise.

Andr ne fut donc point fch d'tre laiss seul, mais, d'un autre ct,
la solitude l'effrayait; il se savait assailli  l'avance par
l'obsession de son infortune, puis il tait mal  l'aise, nerv,
souffrant.

Ils se dcidrent enfin  quitter la place. Andr prit son chapeau, et
mu par cette ide superstitieuse qu'il ne pourrait touffer tout  fait
les souvenirs cuisants, revivre rellement sa vie d'autrefois qu'en
retournant habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement, au
travers des rues qui relient la rue Royale  la rue Cambacrs.

Alors, commena pour lui une longue prgrination  la recherche des
locaux vides. Il marcha, le nez en l'air, en dchiffrant des criteaux.
Il tourna, pendant des heures, le bec de cane des loges, reut, en plein
visage, l'cre bouffe des mirotons, l'odeur du cuir qu'on rafistole, la
senteur de roussi des fers qui repassent le drap.

Dans certaines maisons, la loge tait ferme, il tapait au carreau,
allait dans la cour, en qute du concierge, ne l'apercevait pas,
s'adressait  une vieille femme qui, rentrant dans le vestibule d'o
elle sortait, criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on vous
demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'l! et de lointains coups de
plumeau s'approchaient, descendant en mme temps qu'un bruit lourd de
bottes.

Il ne dcouvrait aucun logis acceptable dans les prix doux. Il ne
trouvait que des appartements somptueux, trs chers et des portiers
hautains, des caves insalubres, tapisses d'ignoble papier, paves de
carreaux rouges, ornes de chemines en pltre peint. Il coutait le
boniment du montreur qui essayait d'enfoncer le client, affirmait que
des familles entires avaient vcu en bonne sant dans ces cambuses, ne
les avaient quittes que malgr elles et les regrettaient encore.

Andr tait courbatur, moulu. Il s'attardait dans les pices o
restaient des chaises, s'asseyait, les mains sur les genoux et les yeux
vagues, entendait le concierge, debout, remuant des cls dans les poches
de son tablier bleu, battant sa petite rclame, amorant le denier 
Dieu.

--Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez, chacun est chez soi,
pas d'ennuis, pas de cancans et il citait les gens du dessous, essayait
pour la circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres,
numrait les professions graves, semblait pris de pudeur lorsqu'il
n'nonait pas des titres ronflants, glissait vite sur le nom de
certains de ses locataires, ne les faisait suivre d'aucune mention, puis
il ouvrait la fentre du logement, toute grande, invitait Andr 
s'approcher, lui vantait le point de vue de la cour, transforme en un
jardin de mannezingue.

Et Andr se levait, se penchait sur la balustrade, assistait, au fond
d'un puisard,  la lente agonie d'un granium. Il contemplait les quatre
murs, blanchis au lait de chaux, le carr du ciel sombre, le fond
dgotant du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait des
boules de couleur accroches dans du lierre, des plates-bandes, bordes
de buis et plantes de btons noirs, reprsentant des rosiers qui
avaient perdu leur sve.

Et Andr rentrait dans la chambre, recevait sur la tte une nouvelle
douche, finissait par s'enfuir, affirmant qu'il reviendrait et donnerait
une rponse. Il avait parcouru dj plusieurs rues, escalad des cinq
tages, enfil des rez-de-chausse, sond des milliers de placards,
relev toutes les trappes des chemines, apprci les incommodits de
nombre de cabinets et de cuisines, quand il visita, rue Cambacrs, dans
une maison de bonne apparence, un petit logement compos de deux pices
minuscules, d'une salle  manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand
comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables. Il y avait aussi
une terrasse et le tout valait mille francs. Ce n'tait pas cher pour le
quartier, puis le local tait libre et pouvait tre occup de suite.
Andr l'arrta.

Une certaine quitude lui vint maintenant qu'il s'tait assur un gte.
Il se rendit  une succursale de la maison Bailly, situe dans la mme
rue, et retint une voiture de dmnagement pour le surlendemain.

Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme mouss l'aigu de
ses ennuis. Il tait presque joyeux, lorsqu'il avisa un petit mastroque,
derrire la vitrine duquel se tumfiait un melon grandi dans de
l'alcool.

Des ranges de bouteilles avec des capsules de plomb sur la tte et des
toiles allumes au milieu du ventre, formaient le demi-cercle,
enveloppaient deux tages de bondons meurtris, des vinaigrettes
persilles de boeuf froid, des ratas figs aux navets, des tt-faits
avec des plaques noires de brl, godant sur leur bourbe jaune.

Dans une gamelle de fer, un riz au lait entam croulait; des oeufs,
couleur de vin, emplissaient un saladier  fleur; un lapin, ouvert sur
un plat, les quatre pattes en l'air, talait le violet visqueux de son
foie sur sa carcasse lave de vermillon trs ple. Une muraille de bols,
emmanchs les uns dans les autres, une tour de soucoupes, bordes de
bleu, s'levaient prcdes devant les carreaux de la devanture, d'un
ancien bocal de prunes  l'eau-de-vie, plein d'eau, o des glaeuls
affals laissaient tremper leurs tiges.

Andr s'assit devant une table vide. En attendant qu'on lui apportt la
soupe, il regarda la salle. C'tait une pice assez grande, orne de
becs de gaz et d'abat-jour verts, d'un pole de fonte, d'un comptoir
peint en faux acajou,  filets ombrs, garni d'un vase de verre bleu
plein de fleurs, de mesures d'tain, poses en flte de pan, d'un tronc
en nickel, d'un chat billant et d'une critoire. Derrire ce meuble des
rayons s'tageaient, supportant des litres dcachets, une thire en
porcelaine, des tasses blanches avec trois pieds et une anse carlates,
et des initiales salement ddores au centre. Une glace encastre au
milieu des rayons refltait le haut du bouquet, marinant dans le vase
bleu, le tuyau zigzaguant du pole, trois patres inoccupes, fiches au
mur, la doublure raille d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras.
Sur une petite table, dans un coin, un fromage de Bourgogne, le ventre
entaill, s'effondrait sous l'attaque d'un millier de mouches; prs des
casiers o se tassaient des serviettes munies de ronds, une huche
contenait des pains grles et mous qui touchaient presque  une cage
accroche au plafond. Cette cage tait vide par suite d'un dcs, et une
seiche l'habitait, seule, pendue au bout d'un fil.

Cet tablissement tenait de l'auberge de campagne et de la crmerie du
Paris pauvre. Le patron, en manches de chemise, l'estomac en avant comme
une bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au bras,
tranant, dans une boue de crachat et de sable, des pantoufles tapisses
de dominos et de jeux de cartes.

Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants de fritures et des
plaintes de roux s'chappaient de la porte toujours battante de la
cuisine. Des grsillements furieux de viandes sautes dans la pole, de
biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges, de ftides
fumes bleues arrivaient par moment. De sourdes disputes, des voix
brves de patrons ahurissant leurs domestiques, s'entendaient  toute
minute.

Une servante fluette, ple, la mine douloureuse et idiote, vacillait,
mine par d'inpuisables flueurs blanches. Une autre trimbalait de la
cuisine  l'office et de l'office  la cuisine des piles d'assiettes,
avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre compte de
l'importance de la tche qui lui tait confie.

Andr commenait  s'impatienter; on ne lui apportait toujours pas sa
soupe. Il tait las de regarder ces gens qui l'entouraient; tous se
connaissaient; il tait tomb dans une sorte de pension de famille, dans
un rtelier o s'empiffrait un monde trange. Il y avait des groupes
discrets, causant  mi-voix, touffant leur rire derrire leur
serviette; il y en avait des hbleurs, dbagoulant, tout haut, des
plaisanteries massives, accaparant l'attention avec leurs bats.

Trs familier avec ses clients, le patron se rigolait, criant: Ah! elle
est bien bonne! hurlait, avec calme, soudain: un fricandeau au jus, un
filet sauce tomate, un!

Andr avalait le vermicelle qu'on s'tait enfin dcid  lui servir. A
sa gauche, deux commres piochaient dans un plat de tripes, puisaient
dans une queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la table,
elles se faisaient de mutuels salamalecs pour une cuillere de sauce,
causaient comme de bonnes mamans, dbinaient une voisine, plaignaient
leur concierge dont le ventre avait enfl en mangeant des moules.

Andr commenait  se ragaillardir, mais une coterie, installe prs du
pole, teignait avec son vacarme le brouhaha des autres groupes.

Un coiffeur prorait, mettait des vrits de cette force: Quand on a de
l'argent, on vous tire des coups de chapeau, sans a, quand on a, comme
moi, plac tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent pas,
on vous chante: Marie, trempe ton pain, Marie, trempe ton pain. Du
reste, toutes les fois que j'ai achet des valeurs, elles baissaient le
lendemain; je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs, il me faut des
motions!

Les camarades se dlectaient, lui versaient  boire et lui, avec ses
yeux capots, son air de glorieux crtin, reprenait: Moi, j'aime le
sexe; pour que je puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le
merle qui siffle aprs ses enfants; et, faisant par un calembour
allusion  son mtier, il ajouta: Je ne serais toujours pas un merle
vif, je serais un merle lent.

Des fuses de joie partirent, d'incomprhensibles gaiets salurent
cette borde de sottises.

Andr avait hte de prendre son chapeau, de fuir, mais le service ne se
pressait gure. Il avait rduit de moiti un rosbif trs dur et
abandonn le reste, il rclamait maintenant une oseille qui n'arrivait
point.

Il demanda au patron qui jubilait d'une faon stupide, s'il avait un
journal. Le _Sicle_ tait en mains. On lui apporta les _Petites
Affiches_. Il essaya de s'absorber dans cette lecture, de s'isoler de la
joie de ces tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes
de ces imbciles; il les entendait quand mme. Il se fora  lire trois
pages de cette feuille, s'arrta devant une annonce qui offrait comme
une occasion superbe, par suite d'une liquidation de famille, une dot de
dix-huit mille francs et une orpheline; il resta pensif. Le mot _press_
qui figurait entre parenthses, au bas de cette rclame, droula devant
lui des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes chances
d'accouchements, des ventres grossis aprs un mois de mariage. Il songea
aux dboires qu'prouverait avec cette orpheline l'honnte bent qui se
laisserait happer. Celui-l avait des chances d'pouser une vierge qui
aurait longuement turpid ds son bas ge! et il pensait: c'est dj si
difficile de n'tre pas bern quand on connat la famille et que l'on a
vcu, pendant des mois, avec sa fiance. Qui aurait jamais pu croire que
sa femme  lui l'aurait tromp? Une fois de plus, il tait revenu au
point de dpart de ses penses, aux misres de son mnage. Il voulut, 
tout prix, secouer ces souvenirs. Il se contraignait maintenant 
regarder ses voisins,  les couter.

Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur tait parti, sans
mme qu'il s'en ft aperu. Un monsieur qui avait au-dessus d'une barbe
rouge un nez barr par des lunettes d'or, s'tait install  sa place,
et il expliquait  un tout jeune homme le mystre des dents.

Celui-ci carquillait les yeux, l'coutait dvotement, voulant sans
doute s'tablir dans cette partie.

--Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, c'est la pose des
fausses dents. Elles se fabriquent en Angleterre et se vendent au
passage Choiseul. L, il y a un srieux bnfice, pensez donc, vous
pouvez demander dix francs par dent et cela cote dix sous, sans bout de
gencive en caoutchouc et un franc avec gencive.

--Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, interrompit
timidement le jeune homme? moi, j'aimerais mieux les roses.

--Tiens! vous n'tes pas mou! les brunes, ce sont des gencives de
pauvres! elles valent moins cher, mais l'on en vend plus, repartit
l'autre.

Le jeune adepte en billait d'tonnement.

--Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il

L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.--a, c'est de la
sculpture! songez donc, il faut tailler la dent en plein ivoire, mettre
des montures d'or, cela cote des prix fous! et il continuait 
expliquer la cuisine de son mtier, avouait pratiquer sur les chicots de
ses malades d'inutiles oprations et profiter de l'abasourdissement
douloureux o ces gens se trouvaient pour leur vendre  haut prix ses
dentifrices.

Andr pensa que c'tait trop subir d'affligeantes rvlations. Son
oseille tait mange. Il insista furieusement pour avoir sa note, refusa
de commander un dessert, paya la somme de un franc quarante centimes et
il ouvrait la porte quand du fond de la salle o quelques gens
s'ternisaient devant des petits verres, une voix convaincue dit
simplement:

--Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!

Andr ferma la porte, songeant avec une certaine mlancolie que, dans
tout l'insipide bavardage qu'il avait entendu, cette pense tait
peut-tre la seule qui ft profonde, qui ft vraie.




III


Vers les neuf heures, Cyprien s'tira et se fit remarquer qu'il avait la
bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment
trinqu, la veille,  la sant de sa famille.

Il grogna, toussa, et, secou par l'irrmdiable pituite des fumeurs de
cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur.

Andr se rveilla au bruit; il eut un billement sonore.

--Tu vas bien? lana Cyprien entre deux hoquets,

--Pas mal, et toi? rpliqua Andr. Il s'tait mis sur son sant et
repliait plusieurs lames du paravent.

--Je glaviote, comme tu vois, rpondit Cyprien, et il apparut, la face
terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salires d'homme maigre, sous
le col dboutonn de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma,
demanda  son ami s'il avait trouv un logement, la veille.

Andr lui rendit compte de l'emploi de sa journe et il ajouta:

--Je vais aller, aujourd'hui,  la recherche de mon ancienne bonne.

--Eh bien, je t'accompagne, s'cria le peintre. J'ai besoin de respirer.
a ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire,
mais les familles sont bien inconsquentes! elles vous lguent tous les
vices hrditaires de leur sant et, de plus, elles vous fichent sur la
terre sans le sou! Au bout de deux gnrations, je ne sais vraiment pas
ce qui peut rester d'un estomac qui va, se dtraquant  mesure qu'on le
repasse  ses successeurs! a devient de la jolie filasse! On en est
rduit  boire de ce jus-l! Et Cyprien, sautant de sa couche, but,
coups sur coups, de pleins verres d'eau.

--Si je me levais? dit Andr, sans conviction.

--Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.

Une fois debout et sa toilette acheve, Andr se donna un coup de
brosse, et, prcda sur le palier Cyprien qui fermait la porte.

Andr ne souffla mot pendant la route. Il voulait viter d'avance les
questions indiscrtes de la bonne qu'il avait congdie, la veille mme
de son mariage. Il tait vident qu'elle demanderait des nouvelles de
Madame, dsirerait connatre les motifs de la rupture, prouverait le
besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien matre. Andr tait
rsolu  lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de
maladie, dans les pays chauds.

--Ce n'est pas trs fort ce que j'ai invent, se dit-il, mais enfin,
tant donne la btise de Mlanie, c'est suffisant.

Il en tait l de ses rflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des
Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient tait situe dans une
encoignure, badigeonne de noir du haut en bas, orne de filets et de
lettres jaune-serin. C'tait une blanchisserie cloppe modle, une
cabine fumeuse, pavoise de trois bonnets  choux, pendus dans une
montre. Prs d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient
dessin des 8 dans la poussire, un vieillard paralytique et gteux
tait assis sur un fauteuil perc d'un trou et humait l'air. Quand il
vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tte et, avant mme
qu'ils eussent parl, il saliva copieusement sur son linge et murmura, 
voix basse, d'un ton o il y avait du dsespoir et de la confidence: Je
ne sais pas moi... je ne sais pas...

Ce vieillard tait lugubre et puait.

Andr et Cyprien entrrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la
mine abrutie, s'amusait  faire griller sur la bouche du pole, un de
ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son
nez et semblait se complaire  en flairer l'odeur.

Andr lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus
hbte. Heureusement que la patronne survint.

--Faudra, dit-elle, si vous tenez  parler  Mlanie, que vous alliez
jusqu'au n 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est l qu'elle
habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au
plus; elle fait un mnage, dans le quartier et elle s'amne toujours
chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle.

Ils rsolurent de se prsenter  l'heure dite et comme ils taient
dsoeuvrs, ils flnrent sous l'Odon. L'examen des livres nouveaux fut
termin vite.

--Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien.

Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.

--Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laiss des souvenirs
dans ce jardin! quel malheur tout de mme qu'on les ait changs, avec
les alles, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oubli
de lui rafistoler sa robe et de la pommader.

Et il marchait tranquillement, les mains derrire le dos, salivant de
gauche  droite, sans besoin, reprenant:

--C'est gal, voil un endroit o, aprs une enfance gifle, j'ai eu une
jeunesse bien dtrousse par les femmes! c'est l que j'ai rencontr,
pour la premire fois, Hlose, tu sais, la grosse mmre blonde--ah!
non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle
tait pleine de piti pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes
pices blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme
satisfait, elle me disait, en face, posment:

--Ce n'est pas moi qui vous trouble?

Elle me grugeait angliquement, tait pour moi maternelle et digne. Je
l'ai souvent regrette quand j'en ai eu d'autres.

Ils taient arrivs sur la terrasse et ils se promenaient de long en
large.

Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien
dissimulait mal le dgot qu'elles lui inspiraient. Il s'arrtait
devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche,
portant dans une main, un papier roul, une serviette  musique pour
jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable  ces gratte-dos
qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle tait souffle,
avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possdait ni gorge, ni
derrire, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait
pas encore sole.

L'autre arborait peut-tre un port moins imposant et une mine plus
canaille, s'il tait possible. tiquete: Anne de Bretagne, reine de
France, 1476-1514; elle tenait une corde entre de grands doigts gonfls
et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrire que
la prcdente. Avec son pif en trompette, ses lvres en rebord de vase,
son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'et prise pour une
marinire qui va haler une barque.

--Ce n'est toujours pas avec des bergres comme celles-l qu'on
corrompra la jeunesse qui rde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de
maisons suspectes ces princesses-l!--Il regarda, sur les socles, les
noms des sculpteurs, fut tonn qu'ils ne portassent point la signature
de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Vellda_, une
statue vraiment surprenante.

Andr s'tait install sur un banc. Le jardin tait presque dsert.
L'heure n'tait pas encore venue o des dames assises se vantent
mutuellement les belles qualits de leurs garons qui se jettent, en une
alle plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites
filles ne se pavanaient pas encore, talant des pantalons brods, des
jupons blancs, faisant les ddaigneuses, dvisageant de haut les enfants
de leur ge qui les invitent  jouer, rpondant non si la robe est fane
et le manteau pas neuf.

Dix heures sonnaient. Entre des arbres,  et l, en groupe, la
marmaille des pauvres commenait  braire.

Andr et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre.
Ils ne parlaient plus, coutaient, dans le silence du jardin, les cris
aigus des mmes, le craquement du gravier sous les pas, le son loign
d'une trompe.

Ils sentaient autour d'eux un silence envelopp de bruit; la rumeur des
rues avoisinantes s'tendait, apaise et lointaine, se mourait, dans les
alles, proches des grilles. Quelques moineaux ppiaient par endroits;
par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout
des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.

Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tte entre les mains, sifflotait,
contemplant la barre sale des maisons, derrire les arbres, le dme du
Panthon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coup,
net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne forme par des toitures en
zinc, frappes de lumire.

Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes
d'ouvriers sautaient  la corde, le chapeau tomb en arrire et retenu
au cou, par un lastique. Elles criaient: Anas, du vinaigre! du
vinaigre! et montraient sous leurs jupes releves, de petits mollets
blancs et des pieds trs longs.

--Voil, murmurait Andr, les yeux fixs sur les cailloux; c'tait le
temps o l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin
d'acheter chez le concierge du bahut, des suons ou du chocolat; le
temps o, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur
cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des
femmes. a nous met joliment loin, dis donc?

--Prs de vingt-cinq ans en arrire, rpondit Cyprien. Ce n'est pas
d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver
 la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'tais pourtant pas
 plaindre, toi; tu avais une famille qui assigeait sans arrt le
parloir; presque tous les dimanches tu lchais le bazar. Moi, j'tais
rgulirement coll. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je
songe  la tristesse de la cour, vide ce jour-l, au navrement sans
borne de l'tude, avec le pion vautr dans sa chaire, embt, maussade,
rvant  des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses
ennuis sur nous, nous empchant de sortir quand on levait la main pour
aller aux lieux!

--Ah bien, reprit Andr, si tu t'imagines que les jours de cong taient
plus gais au dehors! toute ma journe,  moi, tait gte par
l'apprhension de la rentre, le soir. Ma famille consultait sa montre.
Il faut se dpcher, disait ma mre, l'heure avance. Je quittais la
table, aprs le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et
alors, aprs les recommandations et les embrassades, j'tais reconduit
par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je
voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques cribles de
lumire. J'enviais la misre des mioches du peuple qui galopinaient sur
les trottoirs. Ceux-l taient libres! moi, je devais presser le pas,
afin d'arriver  l'heure. O les rues, ce soir-l! la rumeur des cafs
remplis de monde, les affiches des thtres qui me semblaient inviter 
des bonheurs inous, tout cela me jetait la mort dans l'me! J'essayais
de marcher moins vite, mais la bonne avait hte de se dbarrasser de
moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les
enjambes, nous tions enfin devant la triste loge o Piffard veillait
derrire les vitres d'une cage. Ds que je mettais les pieds dans cette
salle, un grand froid me tombait sur les paules, comme si j'tais entr
dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de
pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion
vous menaait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce
que nos talons sonnaient trop fort. L'on se dchaussait et, sans
pantoufles, dans ce dortoir clair comme pour une veille mortuaire,
sinistre avec sa range blanche de lits, l'on se coulait au plus vite
dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller prs des
pots rangs le long des fentres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter
sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.

Dire qu'il s'est trouv des gens pour prtendre qu'on regrettait plus
tard le temps du collge! Ah non! par exemple. Si malheureux que je
puisse tre, je prfrerais crever que de recommencer cette vie de
caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la
rancune ignoble des pions!

--Les pions! tiens, parlons-en de ceux-l! Apitoyons-nous un peu sur
leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de
surveiller et de faire clore les vices d'un tas de polissons, de se
lever et de se coucher avec eux,  des heures stupides? eh bien, aprs?
A part un ou deux qui attendent, dans ce dpt, des jours meilleurs, je
n'ai connu que des absinthiers, des gens travaills par ces maladies qui
se traitent spcialement devant les cours d'assises! A propos, te
rappelles-tu Bourdat, dit il faut que je sors--c'est comme cela qu'il
parlait sa langue celui-l!--te le rappelles-tu, avec son costume de
misre, tran dans tous les caboulots et les dbits de prunes, son
chapeau galeux et pel, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de
boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait
ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre
tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se
solait comme un fifre et nous obligeait  payer deux francs pour une
leve de consigne. Celui-l tait un des plus remarquables
chantillons...

--C'tait le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas
d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un
crdit de deux jours. Gouape au fond de l'me, je ne dis pas, mais une
gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gard un peu
d'estime!

Et ils alternaient, l'un l'autre,  mesure que les souvenirs leur
revenaient. C'tait maintenant la nourriture toujours la mme  des
jours fixs: le gigot au suif et les haricots  l'eau tide du lundi; le
veau et le pltreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes  la
sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans
parmesan et sans gruyre, la pure des pois mal concasss, les pommes de
terre sautes dans de la graisse noire; puis, ils songeaient 
l'abominable souffrance des soirs d'tude, l'hiver, o l'on s'endormait
bris par la chaleur lourde du pole et des gaz, rveill en sursaut par
le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient 
l'attente anxieuse de l'heure o l'on ferme ses dictionnaires, o l'on
se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, o l'on peut enfin
s'tendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison
d'hygine, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le
grelottement du dshabillage, les chaussettes gardes pour avoir moins
froid, l'tendue du caban et de la tunique sur la couchette. On
s'endormait, et, le lendemain,  cinq heures et demie, un domestique
vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il
tapait entre les rayons du casier aux chaussures.

L't, c'tait peut-tre plus pouvantable encore. Tous les quinze
jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le rfectoire; mais,
d'aucuns en repuaient le soir mme et une odeur fade, une douceur sre 
faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pice
entire.

Et a se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des annes; on
quittait une classe pour entrer dans une autre; on tudiait sur des
livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le
fatras stupfiant d'Homre, rciter du Racine et du Virgile, du Cicron
et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des poques
classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant,
rien qui ft utile; et, les semaines se suivaient, les unes aprs les
autres, apportant la mme pture mal assaisonne, la mme eau rougie ou
la mme eau pure; les jours s'coulaient, galement tristes, entre la
dsolation du lundi matin o l'on se rveillait, constern par la
perspective d'une semaine  vivre et l'esprance qui vous prenait, le
jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.

Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin
d'embtements, se montraient, vers le mois de Juillet,  l'approche des
grandes vacances, alors que la discipline se relchant un peu, on
collait, au plafond, avec une boulette de papier mch, la figure des
pions dcoups dans des morceaux de papier et de carton peint.

Et l'aspect mme du pensionnat o ils avaient vcu ensemble leur
apparaissait: les deux praux, celui des petits et celui des grands,
spars par une grille de bois, les quatre latrines, surmontes d'une
horloge, la fontaine o l'on se donnait tant de coliques,  force d'y
puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le
hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane  porcs
en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'levant
jusqu'aux toits, avec leurs grandes fentres voiles de rideaux blancs,
la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillages,  ras de
terre, le parloir o l'on apprenait le violon et le piano, et, en face
des dortoirs, encore deux tages de classe avec un escalier suspendu
pour y grimper.

Des nauses venaient  Andr qui se reportait  son ancienne tude, avec
ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, taillads, creuss
d'initiales  coups de couteau, percs de trous de pitons pour les
cadenas et il revoyait nettement, la pice, les bancs, les rayons
courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs
 gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se
souvenait des interminables disputes, des jalousies froces pour
conqurir une place, en haut de la salle, prs du pole et loin du pion,
des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins
endommag, plus facile  clore; mais une figure dominait, comme dans une
apothose de dgotation, la cour, la salle, les matres, la figure du
marchand de soupe, beuglant d'une voix norme, giflant  tour de bras,
laissant le chaton de sa bague imprim en rouge sur les joues. Il le
revoyait avec son ventre prodigieux, sa tte de veau, ses bras
d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers
mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits
d'hommes, chimriquement ravags par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami,
disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues  t'amuser avec tes
petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tte, 
coups rpts de calottes.

Et Cyprien et Andr aidaient leur mmoire, l'un l'autre. Ils se
remmoraient les caresses disputes des lapins, les cigarettes fumes
dans les lieux, la religion impose  coups de pensums, les envies
douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait
chercher, les supplices des infirmes, raills par toute une classe,
bousculs, battus, sans pouvoir se dfendre, les malheurs des btards
dont on injuriait les mres, l'infamie du pion qui fermait les yeux
parce que les assaillants taient ses favoris et ses choux-choux.

Et d'autres, d'autres souvenirs se rveillaient encore: les peurs
terribles, les fuites au cri rpt de vesse, vesse, v'l le pion! le
charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collge, la
mre a Pue, une marchande prs de Saint-Sulpice, qui se dressait,
hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses
volailles, Pichi, un marchand de curiosits de la rue de Grenelle que
ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers
rouls, plis en deux, durs, lancs, au moyen d'un lastique, dans le
bas ventre des chevaux qui s'lanaient, menaaient de briser leurs
voitures, d'craser les passants et tout, tout, les apprhensions
terribles lorsqu'on partait pour le lyce sans savoir ses leons,
l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la
famille, les emportements du marchand de soupe!

--Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire Andr, et
Cyprien tait bien de son opinion, il en crachait de mpris sur le
sable.

--Et pourtant, reprit-il, aprs un silence--avouons que nous avons eu de
bons moments dans ce jardin. Les jours o nous tions bouche-trous au
concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pt traditionnelle et
nous vidions la topette de vin niche dans le filet. En avons-nous fum
des cigarettes trop mouilles, derrire ces arbres!--Et il dsignait, au
loin, des massifs tachs de rouge et de jaune par des fleurs, des
taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les claircies
tremblantes de leurs feuilles des toiles de ciel bleu--et il ajouta,
comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre
ratiss auquel je m'intresse!

Andr chassait mlancoliquement les cailloux avec sa canne.

--C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui
est l, disait-il. Avec une mre veuve et sans le sou, une bourse au
lyce, un rabais  la pension, je ne pouvais rclamer quand la viande
putridait et que des cafards submergs dansaient dans l'abondance. Ah!
j'tais sr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les
assiettes et lui soufflait,  mi-voix, le nom des lves qu'il allait
servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de
graisse, des artes ou des os! je mangeais peu et mal et j'tais
rgulirement dsign pour rciter la prire.--Avec cela, des punitions,
en veux-tu, en voil--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de
compliments, quand j'tais premier, un air rogue lorsque j'tais
troisime--mprisant et furieux si j'tais onzime.--Des pices et des
bquets  toutes mes bottines. Des gilets taills dans les vieux gilets
qu'un oncle abandonnait  ma mre, pour moi,--un uniforme de dimanche
toujours fan, faute de pouvoir en renouveler les pices. Les camarades
riches me lchaient  la porte du bahut, les jours de sortie, parce que
je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je
ne salivais pas sur des manilles, moi! je suais des bouts coups  un
sou. Voil ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortge lamentable
de misres et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons
centrales et des chiourmes abjectes!

Et cependant, je n'tais ni un crtin, ni un chahuteur--non--je n'tais
rien--j'tais mdiocre simplement.--Je ne paressais gure; l'on ne
pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites
derrire mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considrais alors
comme un grand pote. a a continu ainsi, indfiniment. Les annes
s'abattaient sur les annes, les pions s'usaient et taient remplacs
par d'autres, le matre de pension prenait de l'ge et frappait moins
fort, les murs de l'tude devenaient plus maculs et plus gluants, les
gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie
continuait  tre la mme, stupfiante et morne.

Il est vrai qu'une fois mon bachot pass, a n'a gure t plus
ragotant. J'ai d donner des leons de latin dans une famille de la rue
d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irrparablement courte
d'un gommeux. L'hritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mre
tait morte  la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand
on se reporte en arrire.

--Oh! rpliqua Cyprien, il n'est mme pas besoin de penser  ses annes
de collge, pour qu'il vous tombe sur la tte de pleins baquets d'eau de
vaisselle.

--Je n'ai pas  aller si loin, moi, je n'ai qu' voquer le souvenir de
mes anciennes matresses, de Cline Vatard, entr'autres, et me voil
servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes 
manger par mois et que j'ai boulott le capital avec des cocottes, sous
le prtexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce
que me cotait la peau du modle--fichue spculation!--je n'ai rien
appris.--Mes toiles ont t refuses  tous les salons et ne se sont pas
vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les
originaux ont t achets et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me
console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos
anciens copains de collge ne me parat pas l'tre beaucoup plus-- ce
que j'en sais du moins--et il citait un nom:

Letousey, par exemple, celui qui lana au pion qui voulait le rosser,
cette apostrophe mmorable: si t'approches, je te casse la dent qui te
fait schlinguer! il est, m'a-t-on affirm, employ  1,800 francs dans
un ministre.

--De la dche! rpliquait Andr.--Une femme, sans doute--des
enfants--logement au cinquime--lampe de ptrole--buffet de faux
chne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-mme, par
conomie--seins dforms.--Le dimanche, roulement du dernier n dans une
petite voiture, remise, le soir, au bas des escaliers. Des nuits
occupes  surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela,
travail opinitre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap
ncessaire pour coudre une pice au bas. De la dche! ou bien la marie
cascade!

--Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la
vue basse parce que sa nourrice tait myope--c'est lui qui le disait du
moins.--Degagnac, l'homme qui a tt le lait de la ccit, que diable
est-il devenu?

--Je ne sais pas, rpondait Cyprien.--Celui-l a d sduire la bonne de
sa mre et il vit maritalement avec.

A l'heure o les vieux concubinages sortent des alles, le soir, on le
verrait srement, dans un quartier vague, accol  un monstre gras,
ttant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers,  cheval
sur des chaises, devant leurs portes.

Et un tel? et tel autre? et des noms dfilaient,--des figures tantt
prcises, tantt vagues,  peine traces, passaient, une  une. Andr se
rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-l et
Andr la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils voquaient
l'image, n'apparaissait, dans une aurole de richesse et de
bien-tre.--Un seul faisait exception, le plus bte de tous, le fils
d'un marchand de couleurs.--Celui-l s'tait enrichi dans la cruse et
dpensait ses revenus  boire des chopes et  parier aux courses.

--Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec
cela, pas d'chappes, pas de vues! Un long mur de dbine partout.--Les
anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que
l'on salue, tous accabls par des stations dans les gargotes par des
amours rationnes, par des postulations vers des femmes qui
appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propritaire, des
transes aux approches du terme! partout, une ternelle et irrvocable
dche! Tiens, regarde, voil un jeune homme qui passe; le paletot est
presque neuf, mais les bottines sont blettes, les lastiques ont jou,
les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue
pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les
devants qu'on pluche, tous les matins, les ouvertures qui billent, les
boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout
de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous
 ce Monsieur-l!... Du linge que la crasse aumne! des fonds de
culottes minces comme des pelures d'oignons, tanns et roussis comme
elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au
talon, des zbrures de spia sur le cou-de-pied, des pointes couleur
terre! Et, en voil encore d'autres, reprit-il, aprs un moment de
silence, qui la feront mijoter et cuire la misre, que c'en sera une
vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'taient
rassembls peu  peu, et vagabondaient sur la terrasse.

Alors ils regardrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises
s'envolant des pantalons, des paules en pente, des mines rachitiques,
des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyrent presque devant des
rouleaux de chairs rouges, empaquets dans des langes, tenus par des
galopines, des rouleaux gigotants d'o s'chappaient des cris, de
l'urine, des larmes. Plus loin, c'tait un grand garon, efflanqu et
ple,  l'poque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix
bizarre, qui brutalisait un plus petit, dcor sur sa blouse, d'une
croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient
des pts dans des seaux de fer peint. Elles taient accroupies, leur
tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure,
dcouvrant des petits derrires bien fendus au milieu et blancs.

Onze heures sonnrent. Andr eut un soubresaut.

--Allons retrouver Mlanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du
Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin l! que le diable
t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils
descendirent de la terrasse dans les alles qui bordent les parterres,
enserrs de grilles, devant le Snat.

Ils marchaient vite, croisaient un prtre ronchonnant sur un bouquin
reli de drap noir, un homme se rendant  son travail, le nez dans un
journal; ils longeaient les files d'ouvriers tendus sur des bancs,
fumant des cigarettes, s'puant la main sous la blouse, frlaient un
vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdtre d'un
oranger, suivaient des yeux les reins tout remus de jeunes ouvrires, 
peu prs honntes sans doute, car elles se pressaient, portant encore
leur manger dans un sac de cuir. Andr htait le pas, cartait un
moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras,
sacrait aprs une polissonne qui lui lanait son cerceau dans les
jambes.

--Dpchons, rptait-il, je tiens  ne pas rater Mlanie.

Ils arrivrent enfin devant la boutique.

--Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens.
Mlanie est  ct chez la voisine, je vas la chercher.

Ils prirent des chaises. Le vieillard avait t remis, en un lit, dans
la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui
frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empcher qu'il ne
s'corcht. Une vieille femme sortait de l'arrire-boutique et jetait,
prs de la mcanique, au bas d'un monceau de linge, les tronons uss de
cette charcuterie.

Trois ouvrires tripotaient des chemises. L'apprentie tait assise, sur
une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevs. Elle
marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit,
inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons!

Les ouvrires s'arrtrent de travailler et crirent en choeur: en v'l
une sale arpette! tu nous embtes avec tes moutons, toi!--fallait rester
avec eux!--Le vieillard s'agitait,  ct, dans sa couchette. Ses bras
qu'il pouvait encore remuer se cognaient  l'troit contre la cloison.
Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrire s'en fut le consoler.--Allons,
mon oncle en voil assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas
tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes
d'enfant grond s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais
pas...

--C'est votre oncle? demanda Cyprien,  la femme.

L'autre secoua la tte. Il n'tait l'oncle de personne. On l'avait
recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes.

--C'est seulement dommage que ce vieux cochon-l en ait plac une partie
en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses.

Cyprien ne crut pas utile de rpondre  cette rflexion. L'arpette
l'tonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un
visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tir de sa
contemplation par l'arrive de Mlanie qui demeura stupfie devant son
matre.

--Bonjour, Monsieur Andr, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et
elle regardait s'il n'avait pas un crpe  son chapeau. N'en apercevant
point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'tait pas morte,
comme elle l'avait cru.

Andr la prit  part, lui raconta que sa femme tait trs malade,
qu'elle ne pouvait revenir  Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux
jrmiades que Mlanie jugeait de bon got de pleurnicher et il lui
proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la
nourriture pour prparer son manger et nettoyer ses pices. Elle
hsitait. C'est que j'ai plusieurs mnages, finit-elle par dire. Elle
accepta pourtant, dclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer  son
service, avant le commencement de l'autre mois. Andr voulait qu'elle
vnt, dans trois jours, au moment mme o il emmnagerait. Elle s'y
refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama
l'loge. Andr l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son
adresse, se souvint qu'elle tait marie, s'enquit de l'tat de sant du
sergent de ville, son poux, coupa court encore aux longs dtails
qu'elle commenait et, sorti, dans la rue, oubliant tout  coup la
tristesse qu'il avait agite, il prit le bras de Cyprien et,
ragaillardi, il lui disait:

--Ouf! je respire! j'entrevois la cte. Dans une huitaine, je serai
presque rinstall. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu
et la lampe allums, les vtements brosss et recousus, le dner prt 
l'heure et mang, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout
cela et des gards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis
sauv!

--Le rve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la
femme en moins!--une soire perdue par semaine, au plus, pour les
clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-tre, de
l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement,
attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voil dans le train, ne
descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare!

--Oh! quant  a, tu n'as rien  craindre pour moi, merci, j'ai reu mon
compte...

--On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec
son obscne candeur des puberts qui poussent, son hystrie sympathique
des femmes de quarante ans, son vice compliqu des bourgeoises plus
mres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goter! ensuite,
vois-tu, on a beau les avoir museles, toutes les vieilles passions
qu'on n'a pu placer, se lvent et aboient quand un jupon passe!
attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va;
serrons-nous, l'un contre l'autre.

--Et allons manger, fit Andr que les craintes mlancoliques de Cyprien
gagnaient. Tiens, aprs le djeuner qui enterrait ma vie de garon, je
t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin
de Bourgogne et nous tcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos
vieilles rancunes...

--a va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la
porte d'un restaurant, salus jusqu' terre par un larbin dont les
rouges fanons s'crasrent, en cette courbette, sur la cuirasse empese
de la chemise.

Ils s'assirent, vis--vis l'un de l'autre, tudiant la carte des mets,
s'garant dans la table des vins.

Andr lisait  mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'coutait,
rvait longuement sur chaque nom:

La Romane et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
dfiler devant lui des pompes abbatiales, des ftes princires, des
opulences de vtements brochs d'or, embrass de lumire! Le
Clos-Vougeot surtout l'blouissait. Ce vin lui semblait tre le sirop
des grands dignitaires. L'tiquette brillait devant ses yeux, comme ces
gloires munies de rayons, places dans les glises, derrire l'occiput
des Vierges.

--Non, pas de ceux-l, dit-il; prenons du vin moins lev en grade.
Voyons, dgringolons l'chelle des crus, arrivons aux bouteilles sans
tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps;
cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottes
d'lgance mais qui se laissent caresser  la bonne franquette!

--Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua Andr.

--Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-l?

Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout
fait: une salle  manger confortable, sans femmes, de joyeux compres
attabls, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines
de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il
voyait une dbauche d'artistes  la papa, dans une chambre chaude, avec
un tapis sous les pieds, des siges moelleux, un service bien organis,
des clats de gaiet jouant  l'aventure, des paradoxes valsant sur des
cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en
des pirouettes d'adjectifs qui tincelaient, dans la phrase, comme dans
une culbute, les maillots paillets des pitres!

--Ah a! te dcideras-tu, grogna Andr, que l'air rveur de Cyprien
impatientait?

--Eh bien mais, du Pomard, rpliqua l'autre.

Ils commandrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres.

--Je n'aperois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante
de la table, en dsordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il
buvait du vin qui n'tait pas dsagrable, mais a se bornait l.

Il regarda d'un air dcourag le restaurant qui commenait  bruire, et,
avalant deux gorges, il s'cria:

--Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le dcor,
c'est l'atmosphre dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne
serait du Pomard que si on le dgustait chez soi, dans un profond
fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Chteau-Vlisy, c'est du
Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voil tout! Ah! vois-tu,
demander dans un restaurant du vin intime comme celui-l, descendre mme
plus bas, si tu veux: trier les Mcons et les Beaujolais et pitancher
des Thorins ou des Moulin--Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous
aurions d solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive
avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la
tte, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en
renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le
caf, ne pas savourer du faux bien-tre qui vous endorme les jambes et
vous attache  votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.

--Baste, aprs tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'coutait
pas, retomb qu'il semblait tre dans ses penses noires; nous nous
sommes simplement tromps, et il ajouta en s'enfournant une bouche de
poisson qui sentait le linge:

--C'est gal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils
obtiennent, en guise de fourniture et de rjouissance, en plus de ce qui
leur est d, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les
malheureux qui allons ternellement chercher au dehors une part mesure
de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas rjouissant ce que je dis
l. Mais aussi pourquoi Andr a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il
me navre  la fin des fins!

                   *       *       *       *       *

Ainsi que ces gens qui, voyant tout  coup sur l'affiche du thtre o
ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relche,
contemplent dsesprment les portes, Cyprien et Andr, aprs s'tre
attendus aux joyeuses feries du vin, regardaient maintenant, atterrs,
leurs verres.




IV


La salle tait oblongue, vtue de papier couleur bois, orne d'un pole
de faence, blanc, craquel,  bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou,
de six chaises cannes, d'une table  rallonges et  roulettes.

Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque
sige, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrisss
jusqu' mi-corps, une glace sans destination dans les autres pices
s'appuyait sur des pattes de fer, isole de tout meuble. Un almanach,
enlumin de chromos, donn par un magasin, et un porte-allumettes, avec
une bande de papier d'meri, gren et rcl de bleu par places,
flanquaient de chaque ct le cadre dont les dessous rouges peraient
sous la dorure. Vis--vis de cette glace pendaient un baromtre 
siphon, un plan de Paris dat de 1860 et lav  teintes plates. Une
gravure  la manire noire reprsentant le passage des Alpes, avec un
Bonaparte paradant comme un cuyer de cirque sur un cheval cabr, et
deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame
Vige le Brun et l'Atala de Girodet, en camaeu lilas et bistre,
compltaient la dcoration de cette chambre.

Ainsi que dans la plupart des salles  manger bourgeoises, les damas
pisseux et fltris, autrefois employs comme rideaux dans le salon,
servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait t rajeuni et remis 
neuf,  embellir la salle de passage, celle o l'on mange. Cette chambre
ne possdant qu'une seule croise, l'toffe qui habillait jadis la
deuxime fentre du salon, avait t accroche, en guise de tenture,
au-dessus de la porte reliant ces deux pices.

Sur les rayons du buffet, une thire en mtal anglais, un service de
Minton, une cave  liqueur en bois des les, deux vases de Gien orns de
cornes d'abondance et surmonts d'un paquet de roseaux secs, restaient,
l,  demeure; sur le marbre du pole une tasse pleine d'eau, une lampe
en porcelaine, couleur de morve, coiffe en haut de son verre, d'un fez
minuscule  gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cercl de bracelets
de cuivre, couronn  son sommet d'une sorte de diadme en faence
blanche.

Pour raliser des conomies, la famille Dsableau allumait le pole une
heure avant le dner et passait toute la soire dans la mme pice.

La bonne avait balay les miettes du repas, lanc un coup de torchon sur
la toile cire de la table, lorsque madame Dsableau apporta son panier
 ouvrage. Elle en tira une bote  aiguilles forme par un haricot
d'ivoire, un tronon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un d,
le ruban jaune d'un mtre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de
robe taill dans un vieux journal.

Elle l'tala sur la table, chercha dans une ancienne bote  pastilles
des pingles parses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les
morceaux et, pensive, aprs avoir combin de savantes stratgies de
coupes, elle entama rsolument l'toffe.

Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille
tripotait des couleurs sans poison, lies sur une plaque, coloriait
laborieusement une image d'un sou, suait son pinceau, le tournait entre
ses lvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou perc par
l'usure au milieu des pains.

Une jeune femme au teint mat, aux cheveux chtains, aux quenottes
clatantes avec une surdent drle, regardait, d'un air ennuy, M.
Dsableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva,
s'approcha du pole, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les
pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.

Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table,
laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, clairait en plein
les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une
toile de carton enroule de fil noir. La figure de la petite penche
sur son image entra dans le cercle de lumire qui coupait au milieu des
manches les bras de madame Dsableau maintenant un peu recule et
appuye  la renverse sur le dossier de sa chaise.

--Et ce caf, dit le mari, il n'arrive donc pas?

--Eugnie,  quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que
Monsieur attend son caf, ma fille!

La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le caf d'une
petite bouillotte. Madame Dsableau se trempa un canard, permit 
l'enfant d'y mordre, fit fondre batement le restant du morceau de sucre
dans sa bouche.

Depuis huit mois qu'il avait t promu sous-chef dans une mairie, M.
Dsableau avait enfin assouvi le dsir qui le possdait depuis des
annes, prendre du caf, tous les jours, aprs ses repas. Jusqu'alors sa
femme s'y tait oppose, par conomie.

--Ce n'est pas tant le caf qui est cher, disait-elle, c'est le sucre
qu'on y met.

Contraints  mener la vie ftide et borne des pauvres bourses, les
Dsableau avaient d, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les
jours de la semaine,  l'exception du dimanche, de ce misrable luxe de
la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mmes ne se
refusent pas.

Pendant vingt annes, M. Dsableau avait couvert des fiches de btarde
et de ronde, class dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu  jour
un volumineux registre culott de peau verte. Il avait, au bout de ce
laps de temps, acquis les manies ncessaires pour commander aux autres;
l'on attendait sans doute qu'il et contract les infirmits des gens
trop souvent assis pour l'lever en grade encore et le dcorer.

Solennel  propos de tout, il tait d'allure affaire et grave, portait
des cols empess trs droits, des cravates noires enroules par deux
fois autour du cou, montant haut derrire la nuque, attaches sous le
menton par un noeud trs court. Il aimait  prorer, les mains dans les
poches, les jambes cartes, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous
un binocle aux verres cercls de buffle noir, des yeux bahis qui
dmentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant
dans des favoris couleur de grs.

Sa femme tait replte, montrait des blancheurs de viande chaude et de
grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit,
des pinces de poils gris, rebelles aux pilatoires, le long des lvres.

Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intrieur;
le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait
son ventre, disait, toutes les dix minutes,  sa fille: Justine,
tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du ct de sa nice, lui
demandait un sommaire des faits nots par le _Petit Journal_, coutait
son mari qui prenait feu ds qu'on parlait des Chambres.

Les opinions de M. Dsableau taient simples; il croyait  l'honntet
des hommes politiques,  la valeur des hommes de guerre, 
l'indpendance des magistrats, aux complots des jsuites et aux crimes
des dmagogues.

Ayant par hasard lu les logieuses platitudes dbites par les
doctrinaires sur l'Amrique, il exultait les moeurs de cet odieux pays,
souhaitait que le ntre lui ressemblt, prnait les ides utilitaires,
les bienfaits de l'instruction, le progrs, les courtes liberts des
rpubliques.

Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux
dont il les prononait; sa femme restait coite, bait, extasie, ds
qu'il ouvrait la bouche.

De caractre, elle tait molle et pre, tout  la fois; pre au gain,
molle au plaisir; elle et rogn dix centimes sur le manger de chaque
jour, dpens ses conomies afin de donner un bal.

Une fille tait ne tardivement de son union avec M. Dsableau, la
petite occupe pour l'instant  gter une image d'un sou. Ils avaient
toujours convoit un fils, ils eussent voulu fonder une gnration
d'employs, imiter ces familles dont tous les rejetons se succdent
interminablement sur la mme chaise, vivent et meurent dans une misre
crasse, sans mme avoir tent de gagner le large.

C'est, disait M. Dsableau, un tat peu lucratif mais honorable et puis,
c'est aussi une place sre et, sans hsitation, il ajoutait: nous
reprsentons, en notre qualit de fonctionnaire, la noblesse de la
bourgeoisie.

Leurs voeux demeurrent inexaucs.--Ils n'enfantrent aucun garon. En
revanche, ils eurent  parfaire l'ducation d'une nouvelle fille. Berthe
Vigeois, leur nice, perdit son pre subitement et vint habiter chez
eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida mme  la
marche hsitante du mnage avec les soixante mille francs qu'elle
apportait. On disloqua,  son profit, un cabinet de toilette attenant 
la chambre  coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles rservs
sur la vente de la succession. La quitude de cette famille, trouble
par ces apprts, reprit peu  peu; on allongea la soupe, on acheta plus
souvent de la vraie viande, on put enfin convier  des sauteries
quelques personnes.

Berthe avait,  cette poque, prs de vingt ans; sa mre tait morte
alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprs d'un fauteuil o son
pre, agit et malingre, sortait de ses couvertures de voyage  neuf
heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour prparer les lits, pour
chauffer celui de Monsieur et Berthe crasait les braises  coup de
pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front  son
pre, allumait son bougeoir et, reculant, malgr le froid, le moment de
se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les
draps, l'coutait raconter toutes les misres de sa maison, tous les
ragots de son quartier.

Ancien commerant en rouenneries, Henry Vigeois, son pre, tait un
homme qui avait russi, malgr sa loyaut en affaires,  amasser une
petite fortune.

D'esprit triqu et bonasse, il avait pivot, toute sa vie durant, au
moindre souffle de son pouse, une matresse femme! Maintenant qu'elle
tait morte, il niait la servitude qu'il avait endure, criait comme une
pie ds que sa fille et sa bonne n'obissaient pas  ses moindres
ordres. Il tait de relations difficiles au premier abord, mais Berthe
le maniait avec une aisance sans gale; elle le retournait comme un
vieux gant, s'arrtait quand il fronait les yeux, attendait qu'il ft
mieux dispos, dbusquait soudain et enlevait d'un coup ses volonts.
Parfois cependant, lorsqu'il tait aigri par des rhumatismes, ses
attaques chouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur
lesquelles il avait refus de l'entendre, les lui prsentait sous une
autre face, l'amenait  rpondre oui, l'coutait rpter une fois de
plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.

Ces luttes quotidiennes la mrirent promptement. Elle fut apte de bonne
heure au mariage. Couche trop tt, elle rflchissait longtemps avant
de s'endormir et prparait ainsi de terribles tracas au mari qui la
voudrait prendre. Elle aurait pu tre moins roue, n'ayant jamais t
dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en
vis--vis avec son pre, avait furieusement aiguis ses apptits de
jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa
vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enrages 
travers les thtres et les bals, tout un horizon de dners et de
visites.

Elle se consolait du prsent, en voquant la perspective de ces futures
joies, rvait, absorbe, sur sa chaise, lisait  la quatrime page du
journal le programme des reprsentations, pensait  Fra-Diavolo qu'elle
avait admir jadis, se sentait de vagues dsirs pour le tnor qui
emplissait si firement ses culottes blanches et poussait des sons
roucoulants, dans des poses plastiques.

Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idal de cabot
pommad, puis, peu  peu, elle s'tait rendu compte que ces sduisants
personnages n'taient au demeurant que des bouffons vulgaires, des
machines malpropres qui crachaient des notes.

Son idal devint alors plus nbuleux et plus confus. A peine
s'incarnait-il dans les aimables forbans dcrits par Fnimore Cooper,
dans les hros fabriqus par George Sand ou par Dumas pre. Elle
contentait ses lans et ses fivres en les dversant sur son piano qui
retentit pendant des mois de rveries larmoyantes et de marches turques.

Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanit de ses
songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-tre d'une situation
riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte
qu'elle menait avait bien ses avantages. A dfaut d'amusements et de
ftes, elle jouissait du moins d'une certaine libert; son pre la
laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait
volontiers aux compliments des calicots, aspirait aprs des intrigues,
par dsoeuvrement. Sa grande proccupation tait d'tre lgamment mise
et elle ratissait sur l'argent du mnage pour se payer des bottines plus
raffines et des bas plus chers. Elle s'tait mme achet une bote 
poudre de riz et, comme son pre n'et pas support qu'elle s'enfarint
les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace,
gotait de la sorte  des coquetteries intimes et dfendues, glissait
doucement pour en satisfaire de plus coteuses,  de banales carottes,
encourage par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances
les robes un peu dfrachies de Mademoiselle, la permission d'tre libre
plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes.
Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prtendait que du
temps de sa dfunte femme, le harnais fminin cotait moins cher. Berthe
rpondait tranquillement que le prix de l'existence avait tripl depuis
cette poque.

--Tu dpensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre
table n'a pas chang.

Son pre en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait
prudemment, pas  pas, lui persuadait de nouvelles ncessits de
toilettes et il finissait par cder, flatt au fond que sa fille ft
jolie et vtue  la dernire mode.

Elle tait d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu
leur mre de bonne heure, trs mal leve. Elle voyait dans son pre un
banquier dont la caisse devait fournir  tous ses besoins et  tous ses
caprices. Et l, l'ternel fminin se retrouvait; toute la femme tait
l, honnte ou non, qui juge naturel de soutirer  l'homme de qui elle
dpend, qu'il soit son pre ou son entreteneur, autant de monnaie
qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvel entre la volont
bien assise de l'homme et les simagres ttues de la femme, s'tait
fatalement engag; et, comme de juste, l'homme et le pre taient
d'avance vaincus par la femme et par la fille.

L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les
ambitions de Berthe. Dans le but de pcher un mari, elle dcida son pre
 la confier  des parents qui la menrent dans le monde.

Elle y obtint des succs. Des partis avantageux, presque inesprs se
prsentrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garon
tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-l avait le
tour des yeux  vif, l'allure emprunte et gauche. Elle voulait un homme
qui payt de mine, lui procurt des plaisirs, lui garantt une vie
luxueuse et douce. Pendant deux annes, elle repoussa tous ces
prtendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de
leur habit. Si pratique qu'elle ft, la lgret de sa cervelle de femme
lui faisait commettre toutes ces bvues.

Son idal avait attrap dj bien des renfoncements et bien des accrocs,
lorsque son pre s'affaissa, frapp d'un coup de sang, sur le tapis; son
existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement
chez les Dsableau. La libert dont elle jouissait avec sa bonne
cessait; sa tante l'accompagnait o qu'elle allt. Ses longues flnes
dans les magasins taient devenues impossibles; les ficelles qui
russissaient facilement avec son pre, n'avaient aucune chance d'tre
acceptes par une femme conome comme tait sa tante. Elle dut
s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda
pour ses frais de toilette.

Cette sujtion lui pesait et elle n'tait compense par aucun avantage.
Avec son pre, elle sortait peu, parce qu'il tait presque paralys;
avec son oncle, elle ne sortit gure plus et elle dut subir les regrets
plaintifs de ces petits bourgeois, enrags malgr tout de leur situation
mdiocre, s'efforant quand mme de reprsenter, mangeant de la carne et
buvant du rp, pour donner une soire et se mieux vtir. Habitue  un
certain confortable, elle vcut dans une gne mesquine et plate.

Elle fut prise de piti devant ce vin que l'on achetait au litre chez un
picier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut
le dgot de cette viande de bas tage, prtentieusement pare, de ces
poissons dfrachis et couchs nanmoins sur une serviette; elle eut un
sourire de mpris quand, profitant d'une gratification, les Dsableau
firent poser un timbre  leur porte d'entre. Le coup imprieux du
timbre leur paraissait aristocratique, propre  les rehausser dans
l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine
et la salle  manger taient spares du vestibule par un long couloir,
ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conserv leur
ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus prs d'eux, et les
avertissait qu'une visite attendait sur le palier.

Ce fut sur ces entrefaites, aprs ces soirs, o regardant la famille
attable et occupe  de fastidieux dlassements, Berthe regrettait de
ne pas s'tre marie, qu'Andr fut prsent dans la maison. Il ne lui
plut, ni ne lui dplut. Il lui sembla distingu. Les Dsableau ne furent
point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres
pouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une
vie dbraille, cousue  la diable, craquant sur toutes les coutures; la
femme, elle aussi, considrait Andr avec inquitude et n'augurait rien
de bon d'un homme qui avait d manger avec des actrices. Berthe fit
simplement observer  son oncle, que tous les renseignements taient
favorables et que bien qu'il ft artiste, ce jeune homme possdait des
rentes. Elle dclara premptoirement d'ailleurs qu'Andr lui convenait.

Le mariage fut clbr. Elle demeura interdite. Tous ses rves de jeune
fille se dtachrent, un  un; toutes les joies rvles par des amies,
 voix basse, dans le coin des fentres, toutes les attentes de paradis
brusquement ouvert sous des courtines, ratrent. Froide de sens, elle ne
vit dans les transports autoriss par l'glise qu'une convention
rpugnante, une salet pnible.

Puis son mari lui parut vieux de caractre. Aprs l'affection bougonne
de son pre, la prud'homie gourme de son oncle, elle et dsir des
laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le
tte--tte. Andr avait adopt le ton paternel et bienveillant. Il se
tenait surtout sur la dfensive et cherchait sous des dehors affectueux
 sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses
yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentt trop la laisse,
envelopper de dlicatesses fondantes la duret d'un refus, tel tait son
systme. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer,
comme jadis  son pre, toutes ses volonts, il se rendit promptement
compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne
lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua  la longue et une fois de plus,
avec la mlancolique exprience des gens qui ont beaucoup pratiqu les
filles, qu'il n'tait pas de force, cda pour avoir la paix; seulement,
tout en disant oui, il dmontait par un mot devant Berthe, le mcanisme
dont elle se servait. Un jour mme qu'il tait de bonne humeur, il lui
dit, au moment o elle commenait ses manigances: C'est cela que tu
vises, dans huit jours tu dmasqueras tes batteries; va, fais-le tout de
suite.

Elle devint rouge, bouda, mortifie d'avoir pour adversaire un homme qui
s'arrtait devant ses piges et riait, en les montrant du doigt, avant
d'y tomber.

Somme toute, ils demeurrent, les premiers temps, dans une intimit
attentive et inquite. L'un et l'autre s'piaient, devinant sous toutes
ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable
et opinitre lutte. Dsarm comme tous les malheureux qui ont longtemps
vcu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins,
Andr se disait parfois que sa femme tait volontaire et ttue, mais
qu'au fond c'tait une brave et honnte fille qui l'aimait vraiment.
Puis il y eut une trve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait
renonc  ses projets, qu'elle tait lasse de ces tiraillements; il ne
comprit pas que, par une volution nouvelle, elle l'avait, coup sur
coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un
stratagme irrsistible. Elle avait l'habilet de paratre envier une
chose  laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait tre
parfaitement dsagrable  son mari, et elle y renonait de son plein
gr, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus  Andr qu' cder sur
les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il ft dfiant, il
s'emptrait dans cette embche et il justifiait, une fois de plus, cette
irrcusable vrit que si stupide et si bouche qu'elle puisse tre, une
femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.

La maladie de leur mariage n'tait pas malgr tout arrive  la priode
aigu. La guerre n'clata,  ciel ouvert, qu'un certain soir. Andr eut
la malencontreuse ide d'inviter  dner son plus ancien et son meilleur
ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lcha des gants pour
la circonstance.

La rception avait t plus que froide. A table, le silence insolent de
Berthe, sa hte  faire desservir les plats, le ton aigre de son...
personne ne veut plus de gigot? accompagn d'un coup de timbre pour
appeler la bonne, avaient mis Andr  la torture.

Il s'ingniait  trouver des mots drles,  gayer le repas, lanait des
clins d'yeux  sa femme qui ptrissait suivant son habitude, une
boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait mme de
rpondre aux politesses de son convive.

Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'tait
puise sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, aval au grand
galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgr tout
interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus
froiss par l'inattention persistante de Berthe, parvint  reprendre le
dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur
la table, il se tourna du ct d'Andr, et tous deux balayant d'un
commun accord l'amas des banalits qu'ils entassaient depuis la soupe,
causrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes,
riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il
tait temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moiti rche, moiti
plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler  mon
mari les aventures de sa vie de garon?

Elle coupa court  leur causerie. Ils gardrent le silence pendant
quelques minutes. Andr se dominait, rsolu  ne pas aggraver encore par
des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut ragir,
tenta de lancer une fuse; l'atmosphre tait trop sature d'ennui, elle
ne prit pas. Cyprien voulut, de son ct, secouer la lassitude qui
l'accablait, il fit flche de tout bois, parla, sans intrt, des
rchauds en ruolz placs sur la table. Andr saisit l'occasion, entama
une inutile discussion sur la valeur de l'alfnide et du maillechort;
ses paroles, tombaient sans cho dans un silence morne. Alors il essaya
d'tre jovial:

--Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant 
sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de
surveiller Cyprien quand il partira.

Elle rpondit avec un beau calme:

--Pourquoi? tu sais  quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque
c'est toi qui l'amne.

Aprs cette grossiret, la conversation cessa compltement. Le dessert
fut vite expdi.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons,
Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever
les plats et apporter le caf. Tous les deux espraient qu'elle allait
les laisser seuls. Elle ne bougea pas, dclara seulement, lorsque son
mari apprta une cigarette, que la fume de tabac ne la gnait point et
elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'Andr
cherchait des allumettes, que le peintre se dmanchait le bras  vouloir
atteindre une bouteille de rhum.

--Tiens, il faut que je te fasse goter du kirsch, dit Andr.--Berthe,
donne-nous donc une bouteille; elle doit tre l, dans le bas du buffet,
sur la deuxime planche.

Elle se leva de mauvaise grce.

--Je n'en vois pas, dit-elle.

--Mon Dieu! fit Andr impatient, je te dis, l, tiens, derrire le
cognac.

Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le dbouchrent, c'tait de
l'eau-de-vie de marc.

Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse
que Cyprien dut s'crier:

--Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.

Exaspr, Andr s'tait vivement dsassis, et il avait pris, l o il le
dsignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis
Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son
attitude impassible, n'eut mme pas la politesse de le retenir et il
quitta la place, harass et le ventre vide.

Une fois la porte ferme, la scne clata, terrible; Andr secoua sa
femme d'une rude faon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes.
Il finit par demeurer penaud, craignit d'tre all un peu loin, ramassa
sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.

A partir de cette soire-l, la lutte s'accentua.

Berthe ne pardonna jamais  son mari de l'avoir traite comme une enfant
qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore
fouetter; elle avait cependant touch ce but si ardemment poursuivi par
les jeunes maries: flanquer  la porte de chez elles, les amis de
l'homme qu'elles ont pous; elle et pu, par consquent, se montrer
plus indulgente; mais la hauteur inusite qu'Andr avait mise dans ses
reproches, la rvoltait, puis, il avait eu de mme que tous les gens
faibles, la btise de laisser voir qu'une fois la semonce donne, il la
regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermet tait branlable, que
cette lucidit d'observation si prilleuse d'abord, commenait  se
brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aim, ni ha, elle en arrivait
maintenant  le dtester.

Plus elle y pensait, plus elle tait  prsent convaincue qu'elle avait
commis une sottise en l'pousant. Aprs avoir manqu des mariages
avantageux, elle aurait d attendre encore. Parmi les gens empresss
autour d'elle dans les rares salons o son oncle acceptait de la mener,
elle aurait pu dcouvrir un prtendant plus mondain, plus riche. De
retour chez elle, aprs les sueurs mal sches des valses, elle songeait
aux danseurs qui l'avaient treinte, s'imaginait qu'elle aurait t plus
heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-l avaient
des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur
avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. Andr s'occupait de
littrature, une position mprise par toutes les familles qu'elle
connaissait, une position qui consistait  tourner ses pouces et 
crire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir
du talent, puisque le peu de livres qu'il avait crits ne se vendaient
point.

Grce  lui, sa vie restait humble et basse, grce  lui, elle tait la
plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes
sur son sort, regardait pendant de longues soires, son mari travailler
des phrases. Elle haussait les paules  la vue de ses hsitations, de
sa manire furieuse de mcher son porte-plume, de ses ratures de lignes
entires, de ses surcharges encore biffes, de ses renvois barrs de
lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstin,
de ses grognements de dpit, et elle l'interrompait par des observations
de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de
la table.

Il lui semblait que si elle avait appris un mtier, elle l'aurait
excut sans des ttonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il ft
plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de
laine le canevas d'une tapisserie. Elle tait irrite contre son mari
qui, les soirs o elle et dsir sortir, objectait qu'il tait en veine
de travail, s'attelait rageusement  un chapitre, s'arrtait, incertain,
rvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un
jour, elle lui dit:

--Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi
bien fait de me mener dans le monde.

Elle avait les bourdonnements et les harclements insupportables d'une
mouche et son mari ne pouvait ni l'carter, ni se plaindre, car jamais
elle n'tait dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dgag, si son
livre marchait, le dvisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un
air plor, s'il disait non. Elle lchait d'atterrantes rflexions sur
les volumes qu'elle lisait, rptait les soirs o Andr se dmenait sur
son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est crit
avec une facilit! et elle ajoutait quelques minutes aprs: faut-il
remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.

Andr mchait ses colres, rpondait parfois comme un homme qui
s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante:

--Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si
tu ne peux pas!

D'autres fois, elle se lanait dans des loges pompeux sur les oeuvres
des matres qu'adorait Andr.

--Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont
tant de talent!

Elle parvenait  rendre dsagrable pour son mari les louanges qu'elle
dcernait aux artistes qu'il aimait le mieux!

Elle tait arrive  raffiner l'cret de ses morsures; de mme que la
plupart des femmes, elle considrait, du reste, son mari comme une bte
de somme et s'indignait que, malgr les coups d'aiguillons, il ne
travaillt pas d'arrache-pied afin de lui permettre  elle d'augmenter
encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son pre
pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allout
qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle et trouv
naturel que son mari se saignt aux quatre membres, qu'il trimt ainsi
qu'un mercenaire,  seule fin de lui fournir le pouvoir de dpenser
plus.

Son pre en tait quitte  bon compte, et il avait pour rcompense de
ses largesses la gratitude cline de la femme, Andr pas. Elle et
regard d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposs
comme lui tant dus; il n'et mme pas t ddommag de sa peine par un
peu de reconnaissance.

Il ne mritait, pensait-elle, ni encouragement, ni piti. Il tait
imbcile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu
l'adresse de profiter de cet avantage de tous les crivains: obtenir des
billets de thtre et de concert. En l'pousant, elle s'tait promis ces
joies qui lui avaient t si longtemps interdites, tre assise dans un
fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places  ses frais
comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une
pice.

Elle finit par ne plus vouloir aller au thtre dans ces conditions. Le
bonheur qu'elle y gotait tait gt par la pense qu'elle aurait pu le
ressentir, sans bourse dlier.

Il vint un moment pourtant o elle se lassa de rester ainsi sur le
qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie dsole, mena une existence
engourdie, sans imprvu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit,
s'ternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillrent sans
modration. Andr hasarda quelques reproches qu'elle reut avec l'air
d'une victime qui s'attend  tout. Alors il se tut, tcha de s'enfoncer
dans le travail, regarda galoper devant lui la droute de son mnage;
puis, alarm un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se
rsolut  l'gayer; il endura mme le supplice qu'il avait presque
toujours vit jusqu'alors et il s'y accoutuma mme sans trop d'ennui,
il trana Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le
considrait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgr tout, quand il tait
l.

Dans cette vie dsheure, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi
qu'autrefois lorsqu'elle tait jeune fille, une attirante distraction,
mais elle n'prouvait rellement de plaisir que dans la compagnie de
quelques camarades, jeunes maries comme elle. Alors, dans la journe,
en l'absence des hommes, elles s'installaient prs de la chemine et les
papotages sautaient, les petits secrets de l'alcve s'battaient dans
les sourires, les confidences commences s'achevaient dans le
va-et-vient des ventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs
yeux  toutes tincelaient lorsqu'insensiblement la conversation
s'arrtait aux intimits haletantes des nuits. Il y avait des temps
d'arrt, des petits silences coups par des chuchotements derrire les
doigts, des invites  parler plus haut, des exclamations pudibondes et
envieuses, des clats frissonnants de rire. Berthe demeurait
silencieuse, se demandant de quelle chair elle tait ptrie, comment ses
nerfs pouvaient rester dtendus, comment ses lans n'aboutissaient pas.

--C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma
chre, reprenait une autre, moi, j'en mourrais,  ta place; toutes
s'efforaient de lui arracher des dtails prcis sur les inhabiles
tendresses qu'elle devait subir. Berthe se dfendait, ne lchait que des
indications confuses sur lesquelles elles se lanaient, bride avale,
sabrant le mari, le reprsentant comme un tre indlicat et comme un
sot.

Berthe arrivait  se convaincre que si elle avait pous un autre homme,
il n'en et certainement pas t ainsi; les quelques doutes qu'elle
pouvait conserver encore s'vanouirent subitement. Un danseur qui
l'invitait  valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et
elle prouvait une sensation dlicieuse, un frmissement par tout le
corps, une sorte de vertige qui la jetait, lace troitement sur lui,
pme, tressaillante, entre ses bras.

L'homme qui la remuait de la sorte tait un grand gommeux, avec des
cheveux rares au sommet, poicrs par de la bandoline sur les tempes,
couchs sur le front en ventail. Il tait mis  la dernire mode,
portait des cols vass comme des soupires, de doubles chanes de
montre, des plastrons bombant, des culottes troites du fond et larges
des pieds. Il dbitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses
des salons. Il se hasardait peu  peu, tait soutenu dans ses projets
par toutes les amies de Berthe.

Elles excraient son mari qui, les redoutant, avait dfendu  sa femme
de les frquenter; elles l'excraient, parcequ'il ne frayait pas avec
leurs maris  elles, des commerants occups de leurs ngoces ou des
plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient  la chute de leur
amie, pour s'enorgueillir d'elles-mmes qui ne succombaient point; elles
poussaient  sa chute par une lchet de gamines qui, n'ayant point le
courage de faire le mal, persuadent  la plus bte d'entre elles qu'elle
devrait le commettre, quitte  la repousser ou  la dnoncer aprs.

Berthe se rvoltait, jugeait indigne de tromper son mari, mme quand on
ne l'aime pas. Elle se dbattait, alors que seule, elle laissait
s'garer ses penses, arrivait  se ressasser les arguments convenus,
les raisons prpares et servies par des gnrations entires de femmes,
les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes.

Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des
rendez-vous avec instance. Elle tait assige de tous les cts; il la
bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui
parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualits, ses
grces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reut
un jour chez elle, en l'absence d'Andr, fut perdue dans un coin,  la
cantonade; elle resta comme crase. La terre promise qu'elle avait
entrevue lui chappait encore. Les volupts tremblantes de l'adultre ne
la soulevrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'moi des
sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir
folle, s'acharna quand mme  la poursuite de ces ardeurs qui ne
pouvaient clore; elle se rfugia dans cette liaison, se forant 
penser  son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgr
elle  vouloir l'aimer.

Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la
voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha  sa famille, au
hasard, au ciel, la matire dure dont elle tait btie,
l'engourdissement de passion qui la possdait, la trivialit du rel
succdant  ses rves, quand elle se croyait sur le point de les
atteindre.

Tout  ses livres sur lesquels il bchait pniblement sans se
satisfaire, confiant en l'honntet de sa femme, Andr ne s'tait dout
de rien. Il avait fallu sa rentre htive, un soir, pour que l'infamie
de son mnage s'talt devant ses yeux, en plein.

Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-l et surprit auprs
d'elle un homme en chemise, Berthe reut un terrible choc; elle se
tenait encore debout, qu'elle ne savait dj plus o elle tait. Elle
s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient
ensemble. Elle reprit longtemps aprs connaissance, fut sans force pour
se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'crasait,
que tout s'tait croul autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie 
jamais sous des dcombres.

Le matin, elle se hissa, hbte, le long du lit; le rappel de son
malheur la frappa; elle sanglota, dsespre, ne sachant plus que
devenir. Une seule pense surnageait dans cette mer d'angoisses, celle
de ne pas se montrer  son mari.

Elle et prfr qu'il la tut plutt que de supporter la honte de sa
vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et,
prcipitamment comme prise de dlire, elle s'habilla, se sauva de cette
maison ainsi que d'une ruine qui menace.

Elle marchait dans la rue, se rptant qu'aprs un pareil dsastre elle
ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrta tout  coup, se
souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait
recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans
une telle dbcle, les convenances importaient peu!

Il tait encore couch lorsqu'elle frappa  sa porte. Elle haletait,
touffe par l'ascension des cinq tages; il demeura stupfi devant
elle, puis il dbarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient.

--Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit
le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit  son cou et
balbutia des mots entrecoups de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi
dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?

La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il
bredouilla: tu sais bien que je t'aime, et, tout en boutonnant le col
de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis
il lui dbita pniblement les histoires prvues: Elle n'y songeait pas;
elle se mettait hors la loi, risquait d'tre ramene de force chez son
mari, trane devant les tribunaux. C'tait la honte pour elle et pour
sa famille, c'tait son aventure raconte dans tous les journaux avec
son nom et celui de son pre. Lui-mme ne se relverait pas d'un tel
scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien rflchir
avant de faire un semblable coup de tte! et puis, quelle vie serait la
leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune
personnelle, c'tait la misre noire qu'ils se prparaient. Oh! il ne
pouvait y avoir de doute, son pre serait inflexible et lui rognerait
les vivres. Il entrerait seulement, l, maintenant, verrait une femme
chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants
de la chambre.

Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, rptait
plusieurs fois de suite les mmes arguments, piait sur sa face
l'impression qu'ils produisaient, insistait de prfrence sur la honte
des familles, sur les poursuites de la justice.

Toute blanche, elle l'coutait, ne soufflait mot.

--Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle
ne restt chez lui, craignant qu'elle ne comprt enfin qu'il n'avait eu
qu'un but, en la sduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans
frais; tu comprends, tout ce que je te dis l, c'est dans ton intrt,
peu m'importe  moi que ma vie soit brise, je t'aime assez pour cela!
Mais en fin de compte tout n'est pas dsespr. Ton mari aurait pu
prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-tre si tu voulais
bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un mchant homme, tu en serais
peut-tre quitte pour quelques reproches. Quant  moi, je me
sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela
peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de
plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, aprs le mal que je
t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux
t'empcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu!
que tout cela est triste, pauvre chrie, va, oh! nous ne sommes pas
heureux! le ciel est tmoin que si cela dpendait de moi, mais je ne
sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?

Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque piti.

On toqua discrtement  la porte, puis une voix de femme s'entendit:
Monsieur Alexis, on vous attend pour djeuner.

Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot
et se donnait un coup de brosse avant de descendre.

Alors, elle songea que tandis que tout s'tait effondr autour d'elle,
tandis que son existence tait  jamais perdue, lui, son amant, allait
tranquillement au milieu de sa famille, djeuner comme de coutume.
L'immense infortune qui l'accablait n'avait mme pas rejailli sur lui.
Il tait pourtant aussi coupable qu'elle! cette drision du sort
l'indigna. Pour ce belltre, elle avait tromp un mari qui valait certes
mieux; pour ce lche qui ne cherchait qu' se dbarrasser d'elle, elle
tait tombe dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!

Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'tait
dfait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses
mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrire ses oreilles.

Il eut l'oeil allum de joie.

--Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie
qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit mme pas la main. Il crut
ncessaire de murmurer:

--Je te reverrai? o a?

Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans mme se retourner.

--Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut  la fin! Je ne peux pourtant
pas m'emptrer d'une femme!

Berthe marchait dans la rue,  grands pas. La honte d'avoir t
conduite ainsi dominait toutes ses penses. Son mpris pour cet homme
dpassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son
mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit
qu'Andr avait emport sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle
s'affaissa, extnue, dans un fauteuil; son angoisse mme sombra. Elle
n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui
emplissait la tte, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas
furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irrparables deuils! Une
sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses ides; l'ordure lui
parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'pouvante, puis
elle retomba sur son sige, les dents sches, le regard naufrag, l'air
fou.

Inquite ne ne pas l'avoir vue, la veille,  sa soire et craignant,
malgr les assurances de son mari, qu'elle ne ft srieusement malade,
madame Dsableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifie,
par cette raideur casse, par ces sursauts et par ces rles; elle la
supplia de lui rpondre, lui demanda o tait Andr, courut au travers
des pices  la recherche d'une fiole d'eau de mlisse, comprit au
dsordre de l'appartement,  la porte d'entre laisse ouverte, qu'une
rafale de malheur s'tait rue sur cette maison et l'avait culbute de
fond en comble; elle revint prs de sa nice, la serra dans ses bras,
saisit dans les phrases dcousues qu'elle lui arrachait qu'Andr s'tait
enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un
fiacre chez elle.

L, Berthe s'apaisa et consentit  tout avouer. Dsableau boulevers,
s'cria malheureuse! puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur
Andr. C'tait un misrable, qui devait frquenter les gourgandines, il
n'avait, aprs tout, que ce qu'il mritait. Mais comme  la moindre
allusion  son mariage, Berthe avait des branlements nerveux, des
crises qui la jetaient, trpidante, contre les meubles, force fut  son
oncle de se taire; il se promit seulement, le jour o elle serait
rtablie, d'pancher sa bile.

Peu  peu l'atmosphre pacifiante de la famille la calma. Elle
s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attidissant, des
heures entires; insensiblement, elle s'aveulissait, ne dsirait plus
qu'une chose, qu'on ne la tirt point de sa langueur, qu'on lui permt
comme  un animal qui souffre, de lcher sa plaie, l, dans le coin o
elle s'tait mise.

Quelques jours s'taient couls ainsi. Anonchalie et comme rduite,
elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille;
elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soires de
famille, l'invariable bercement des conversations qui s'changeaient,
autour d'elle, pour ne rien dire.

Le soir, o assis dans la salle  manger autour de la table sous la
suspension, ils taient tous assembls, la mre tailladant de l'toffe,
la fille peinturlurant une image, le pre sirotant sa tasse de caf et
combinant des patiences, Berthe rvassant, les pieds au feu, sur un fait
divers, madame Dsableau qui achevait de faufiler la btisse du corsage,
appela sa fille.

--Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une
casaque, pique sur une doublure grise, sans manches, cousue  grands
traits.

--Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.

Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hter, avec prcision, elle
pinait l'toffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par
les deux paules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant
avec son d de petits coups sur les doigts pour la faire rester en
place. Le col l'inquitait; elle ramenait les deux pans de la doublure,
les assujettissait par une pingle, plissait avec le plat de la main
l'toffe qui tombait droite, la forant de suivre les contours de la
poitrine jusqu' l'vasement des hanches et, trs affaire, elle
modifiait encore,  vue de nez, son plan, mditait sur les endroits
dvolus pour les boutonnires.

--Voil qui est termin, dit-elle, en tant avec prcaution son moule et
elle l'tala de nouveau sur la table, enleva les pingles qu'elle y
avait fiches comme points de repre et se mit  oprer silencieusement
ses retouches.

Neuf heures sonnrent.

--Justine, reprit  son tour monsieur Dsableau, il est l'heure d'aller
te coucher, mon enfant.

La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame
Dsableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre
d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine
embrassait longuement son pre et Berthe, leur posait des questions,
lambinait  la recherche d'un ruban gar sous la table. Sa mre
l'empoigna et, la poussant devant elle malgr ses trpignements, elle
referma la porte.

Alors Dsableau releva un peu la tte, fixa son pince-nez et, faisant
claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nice
et lui dit:

--Maintenant que Justine est couche, causons. J'ai reu une lettre de
Me Saparois qui m'invitait  me prsenter  son tude. Je vais te
rsumer la conversation que nous avons eue ensemble.

Ton mari qui, dans l'espce, a, parat-il, tous les droits, serait
heureux d'viter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne
formera-t-il pas une demande en sparation de corps; il propose
simplement un arrangement  l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre
ct, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te
restituerait en entier ta dot.

Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois.

Je lui ai dit, moi,  ce notaire ce qu'il en tait et ce que je pensais
de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajout,
aprs mres rflexions, que M. Andr Jayant soit  mme de rendre
intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas cel
 Me Saparois que je n'avais jamais t d'avis de donner suite  l'union
projete entre ton mari et toi, j'ai en mme temps appel son attention
sur les ides scandaleuses qu'Andr avait soutenues dans ses livres, et
j'ai t forcment amen  cette conclusion qu'il devait avoir dissip
en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti  lui livrer.

M. Dsableau souffla et fit une pose. Il rptait une leon qu'il
piochait depuis trois jours entiers  son bureau. Il continua sur un ton
plus emphatique encore:

--Tout en convenant avec moi que cette littrature tait odieuse et
aprs avoir dplor, lui aussi, comme tout honnte homme du reste, les
excs de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs
crits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis
la justesse de mes conclusions. Il a prtendu que, parce qu'Andr se
complaisait artistiquement  se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il
ne s'en suivait pas ncessairement qu'il et dvor ta dot.

--Aprs cela, reprit Dsableau qui semblait rflchir, peut-tre le
notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'et pas croqu le
magot, cet homme-l n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est
un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensit de leurs
forfaits  une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de
vue de tes intrts pcuniaires, que ton poux ne figure pas au nombre
de ceux-l; mais, avouons-le, ma fille, Andr possde vraiment un vice
si banal qu'il vous rpugne!

Berthe dfendit nergiquement son mari:

--On n'accuse pas les gens de cette faon, dit-elle; non, mon mari n'est
ni un gredin, ni un malhonnte homme et puis, enfin, tu le sais bien
pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les
torts!

--Ce n'est pas! s'cria Dsableau. En admettant mme que tu les aies
eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son poux veut
qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis
dclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est lev entre nous la
moindre divergence d'ides, le moindre nuage! mais aussi, elle a
contribu, sous mon impulsion,  la bonne intelligence, au bien-tre
d'un intrieur qui est justement estim par tous. Non, je le maintiens,
si au lieu de t'allier  un bohme et  un drle, tu t'tais allie  un
honnte homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!

Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis
sa chute.

--Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi,
dit-elle.

Dsableau, jet hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit.

--En voil assez, balbutia-t-il, j'ai accept les propositions du
notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur Andr et je la
donne!

Madame Dsableau vint heureusement mettre le hol. Elle ordonna  Berthe
de rentrer dans sa chambre.

--Nous recauserons de tout cela,  tte repose, fit-elle, et elle
ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout
entendre, dans l'autre pice.

Alors son mari se tut.

--Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons pargner  l'enfance
de notre fille, ces humiliantes et dangereuses rvlations.--Ah! c'est
gal, je le lui avais bien dit, moi,  ta nice, qu'elle contractait un
sot mariage, qu'elle pousait un individu qui avait l'oeil faux comme
trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'couter,--elle est bien avance
 prsent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-l me
bouleversent!

Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher,
le temps matriel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit,
battit les cartes, les tendit  sa femme pour qu'elle lui portt bonheur
en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets  d'gales
distances.

Inquite par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame
Dsableau prpara en silence, un verre d'eau sucre  la fleur d'orange
et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table.

Dsableau sourit doucement.

--Tu es bien la meilleure des pouses, dit-il.

Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce dluge de
misres et de vilenies, ils taient, dans leur petit mnage,  l'abri
comme sur l'arche. Le malheur de leur nice les ragaillardit sans qu'ils
en eussent conscience. La placidit dont ils jouissaient depuis tant
d'annes et que la force de l'habitude leur faisait paratre toute
naturelle, leur sembla soudain une grce spciale. Presque guillerets,
ils passrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme
l'appelait M. Dsableau, dans leur chambre  coucher et, l, aprs avoir
remont sa montre, le mari se dbarrassa de son habit et de son gilet et
montra un dos qu'cartelaient d'une croix de Saint-Andr deux bretelles
roses.

Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les
draps et, l, regardant sa femme qui avait t son faux chignon et se
liait les cheveux sur le haut de la tte, en paquet d'chalottes, il lui
dit, dsignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplante,
depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre:

--Esprons que notre Justine pousera un jour un employ, un homme
estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre
nice.

Madame Dsableau avait la bouche remplie par les pingles qu'elle
retirait de sa tignasse. Elle se borna  lever les yeux au ciel comme
pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa  son tour sur le lit
et tourna le bouton de la lampe, mais la mche carbonise se brisa sur
le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons
d'huile contre le verre, lanant d'acres puanteurs. Madame Dsableau se
rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pice, la souffla,
revint prcipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.

Alors, tout se rgularisa. Les jrmiades  propos des mches ventes,
les apostrophes menaantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui
se dplaaient sous les couvertures s'immobilisrent, les oreillers
replirent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac rgulier de
la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, lger comme une
brise, le doux put, put, d'un ronflottement monta, soutint quelque
temps, dans le silence de la pice, sa note tremble, s'affaiblit peu 
peu, expira en un insaisissable soupir sur les lvres du couple.




V


Andr gota une joie d'enfant lorsqu'il fut install dans son nouveau
logement. Aprs les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour
acheter les ustensiles qui lui manquaient, aprs les angoisses du
dmnagement effectu comme d'habitude par des maons au trois quarts
ivres, les difficults  caser les meubles sans contrarier le jeu des
fentres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui
repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches,  quatre
pattes, dans le tas des volumes vids en bloc sur le parquet, Andr,
avec l'aide de Cyprien, tait enfin parvenu  organiser son intrieur.
Il avait repris toute sa gaiet, flnait pendant des journes entires,
dcraquelait ses faences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les
feuilles restes au fond de sa thire, les couleurs de ses tapis,
rvait  des amliorations de confortable,  de nouveaux achats de
bric--brac et de livres.

Une semaine s'tait coule; tout tait dfinitivement en ordre; les
papiers rangs sur la table prte pour le travail. Il avait recommenc
avec Mlanie son petit train-train.

Il la retrouva telle qu'il l'avait laisse, fluette et plate d'appas, le
nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lvre
suprieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand
air et par la pommade. Elle portait les mmes bonnets  petits tuyauts,
les mmes rubans poireau et groseille, les mmes canezous  soutaches,
la mme broche, enfermant sous verre une photographie de son poux, les
cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cire, l'oeil roide et
faraud, dans sa tenue de sergent de ville.

Elle n'avait ni vieilli, ni engraiss, possdait toujours son enttement
d'Auvergnate, sa quasi-honntet dans le carottage, sa joie  faire la
cuisine et  ravauder les chaussettes des autres.

Comme jadis elle tait incapable de construire un feu, mettait deux
petites bches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait
les cendres en tas sous les chenets de faon  empcher le tirage ou
bien elle les tait toutes et donnait ainsi  l'tre un air lamentable
de chemine neuve!--Elle persistait galement  lui rafler tous ses
journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office,  dcouper son
papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur
le manteau de sa chemine de cuisine, cassait l'anse des tasses, les
rafistolait tant bien que mal, de manire que son matre pt croire, en
les prenant, qu'il les avait lui-mme rompues, brisait les crayons
qu'elle chipait sous le prtexte d'inscrire les dpenses, conservait la
manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le
bout verni des bottines de bal.

Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les
couteaux pour les laver et elle prouvait des stupeurs normes lorsque
les uns se flaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait
rgulirement dans les sauces les bouquets ficels de laurier et de
thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forait
son matre  enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres
qu'elle rcoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste 
la place o il voulait crire.

Ces dfauts retrouvs ne dplurent pas  Andr. Il les attendait au
passage, les saluait comme des connaissances, s'tonnait, malgr tout,
de ne les voir, ni diminus, ni grandis. Il constata avec satisfaction
que la btise de sa bonne tait demeure stationnaire. Puis des dfauts
qu'il avait ngligs, se montrrent un  un, ds que l'occasion se
prsenta. Il dut rpter pour la millime fois et sans la moindre chance
de succs d'ailleurs, les mmes observations qu'avant son mariage. Il la
supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas
garder son plomb dbouch, de ne pas essuyer l'intrieur de sa thire,
de ne pas ajouter enfin  la poudre du caf moulu l'ancien marc qu'elle
s'obstinait  maintenir dans le filtre. Il insista galement pour manger
du gros pain et non du pain riche ou des fltes jocko qu'elle
affectionnait, s'leva contre l'abus des champignons dans les sauces,
contre sa manie de sucrer les pinards et de cuire  tel point le boeuf
qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.

Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En mme temps que ses inepties
et que ses balourdises, Mlanie avait rapport des qualits inconnues
aujourd'hui des bonnes: une propret merveilleuse, un soin rare de
mnagre, une certaine affection pour l'intrieur qu'elle balayait. Elle
fourbissait, rcurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes,
remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison
sans qu'il et  s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces
harcelantes et menues sottises qui dgotent du clibat les plus
opinitres et les plus braves.

Andr se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard,
tranait en chemise, fumait des cigarettes jusqu' l'arrive de sa bonne
qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se
promener, revenait pour djeuner, classait ses notes, en attendant qu'il
reprt son livre arrt depuis le dsarroi survenu dans son mnage.

Drang et un peu offusqu tout d'abord par la disposition nouvelle de
ses meubles, estimant qu'ils taient en comparaison de ceux qu'il
possdait jadis dans une vaste pice, singulirement triqus dans ce
petit rduit, il parvint peu  peu,  mesure que le souvenir de son
salon d'homme mari s'attnuait,  trouver que cette chambre tait
claire et gaie.

Bientt elle lui parut s'tre dj imprgne de cet indfinissable
charme que dgagent les logements o l'on ne rentre pas seulement pour
se coucher, des logements o l'on vit pendant des journes entires, o,
le soir, des rires d'amis se croisent, succdant au silence des heures
de travail, gayant avec leurs francs clats l'air recueilli des murs.

Il arriva enfin  juger suffisamment large et commode cette pice
minuscule, si bourre de bibelots et si bonde de meubles qu'on ne
pouvait s'y tenir  plus de trois personnes ensemble.

Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de
faences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu
duquel deux aquarelles impressionnistes tincelaient dans leurs barres
d'or sur le fond bistr du papier de tenture: une vue de coulisses avec
des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouills de
verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais
empess dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs
ennuys et aimables, des femmes excitantes et frivoles, troitement
laces dans des armures de soie ple, les bras et les paules nues, le
corsage grand ouvert, tayant de ses buscs cachs les touffes blanches
des seins.

Puis, venaient dans la pice, amoindrissant encore avec leurs avances et
leurs saillies, le peu d'espace laiss libre, une table, des chaises, un
guridon de vieux chne et un divan tapiss de toile bise broche de
fleurs amarantes, flanqu  droite: d'une large bibliothque o, range
en bataille, une arme de bradels, jaune canari et sang de boeuf,
ptardaient, teignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pices
tranquilles: les tristes et discrets La Vallire, les svres
Jansnistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires
bons enfants et un peu canailles, pincs dans leur blouse de toile bleue
ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de
cuistres;  gauche: d'une autre bibliothque plus petite, pleine,
celle-l, de volumes brochs, et l encore, deux larges taches
saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la
gnrale, les uniformes jaunes de l'diteur Charpentier, les tuniques
rouges de la lgion trangre d'Hachette.

Andr avait chang bien des fois dj ses livres et ses tableaux de
place. Aprs des ttonnements et des essais, il avait enfin ordonn le
tout de telle manire que les formes et les couleurs se rpondissent,
que les flammes de punch allumes aux biseaux des glaces, que les
luisants posts sur les lignes d'or des cadres et dans le creux iris
des assiettes, aidassent  gayer la pice qui demeurait encore sombre
lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton
grave et fonc des murs.

Quelques semaines passrent. La tranquillit de cette nouvelle existence
remit Andr sur pieds. La convalescence s'achevait; aprs les
prostrations qui suivirent la crise, il tait entr en pleine voie de
gurison, pensait moins souvent  sa femme, avait simplement gard
d'elle un soutenir lent et triste. Par instants mme il lui semblait
tre toujours rest garon; le pass lui apparaissait lointain et confus
comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, mme rtabli, des
hallucinations entrevues pendant la fivre. Il croyait avoir atteint la
dlivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rve caress:
rayer deux annes de sa vie, ne pt enfin devenir possible.

Il s'abandonnait aux gteries enveloppantes de sa bonne. Excellente
cuisinire, Mlanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui
prpara des mets  se lcher les doigts, des fritures qu'elle
russissait d'tonnante faon, d'imprieuses rmolades, de ptulantes
ravigotes, voire mme quelques bons plats familiers, tels que veau  la
casserole, miroton embren de moutarde, lapin aux pommes saut dans
d'incomparables sauces au vin.

Puis, c'tait Cyprien qui arrivait souvent pour dner au hasard du pot;
et c'taient des repas charmants o l'on causait d'art, o l'on
s'attardait, les coudes sur la table, dgustant des petits verres,
chassant la fume des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous
l'abat-jour.

Et ces jours-l, Mlanie tait superbe; prise  l'improviste, elle
servait, en quelques minutes, un dner suffisant et passable, appuyait
les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage,
parait  tout, apportait le caf, puis, le panier au bras, roulant entre
ses doigts le cordon de son tablier, elle rptait la phrase mcanique
de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non,
Mlanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner  son
tour le dner du sergent de ville.

Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans
gne, employant les mots crus qu'affectionnent, en gnral, les hommes
de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de
mtier qui salent si vivement, l'change des questions et des ripostes,
infusrent  Andr une ardeur nouvelle; aprs les froids ennuis, aprs
les accablantes giboules de la vie maritale, une embellie semblait
prte  luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait
soif de travail et, excit par toutes ces discussions qui se
passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'tait
pas dchu, que son talent s'tait chapp intact de la bagarre.

Mais, dans les premiers temps, sa bonne volont, ses lans chourent.
Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler
que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flnt
point, malgr lui, sur les bibelots accrochs aux murs, il fallait qu'il
se ft assez familiaris avec les angles et les teintes de ces objets,
pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie tait
irrpressible. Il ne pouvait mme travailler sur sa table autrement
place que de coutume. Il avait donc tout d'abord us de longues heures
 examiner, un  un, ses bibelots, ses livres, puis  en embrasser
l'ensemble,  s'en remplir les yeux,  les gaver de telle sorte que leur
apptit de distraction cesst.--C'tait une affaire de quinze jours au
moins.--Cette priode tait coule depuis longtemps dj et cependant
quoiqu'il tentt pour s'entraner, ses efforts rataient. Il se mettait
devant son bureau, voyait la scne qu'il voulait dcrire, saisissait la
plume et il demeurait l, inerte, comme ces gens qui, aprs avoir
longtemps espr le dner, ne peuvent plus avaler une bouche ds qu'ils
sont  table.

Il en dchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot.
Il apprhenda que son intelligence n'et t tout d'un coup fausse. Il
se dsola, pensant qu'il resterait peut-tre frapp d'impuissance, puis
il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois
crites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui
l'engageait  ne pas se surmener,  laisser la machine reprendre
tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les
termes pied-bot, obtura les trous, monda les vgtations de ses
phrases, attendit comme le mcanicien qui promne sa bte sur le rail
pour la mettre en train, qu'elle ft assez chauffe pour gagner le
large. Et c'taient de longs dbats avec lui-mme, des luttes engages
contre Cyprien qui le voyant irrsolu, moins entier et moins stable dans
ses ides, tentait de lui inculquer ses thories, des thories
faisandes et morbides qu'Andr repoussait d'ordinaire, tout en
reconnaissant la curiosit et la justesse de quelques-unes.

Et Cyprien revenait  la charge et tromp par le silence de son ami, le
croyant indcis, sur le point de cder, il rptait, un  un, ses
arguments, expliquait longuement la nouveaut de ses aperus, citait des
exemples pour les faire valoir.

L'accent d'un paysage tait, selon lui, donn par les tuyaux d'usine qui
s'levaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des
flocons de suie.

Il avouait d'exultantes allgresses, alors qu'assis sur le talus des
remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomtres dresser leurs
carcasses  jour et remplies de ciel, pareils  des cirques btis de
murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait
pour lui une inquitante signification de souffrances et de dtresses.

Dans cette campagne dont l'piderme meurtri se bossle comme de hideuses
crotes, dans ces routes corches o des tranes de pltre semblent la
farine dtache d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance
avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, reint,
suant, moulu, trbuchant sur les gravats, glissant dans les ornires,
tranant les pieds, trangl par des quintes de toux, courb sous le
cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, rsign, sur son
brle-gueule.

Il voyait dans la banlieue qui s'tend autour du Paris pauvre, la
maladrerie de la nature, l'hpital Saint-Louis, des paysages et des
sites et de mlancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements
charitables pour cette nature souffreteuse qui acclrait, avec ses
souffles meurtriers, les incurables maux engendrs par la boisson et par
la famine.

--Ah! s'cria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs o,
nerv par les petits verres, il parlait  flots, ah! Pantin!
Aubervilliers, Charonne, voil les quartiers poitrinaires et
charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la
sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que
ces quartiers-l!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai,
mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs
rumeurs de foule, leurs cafs pleins, leur brouhaha de gommeux et de
coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors
que passe sur l'asphalte la chasse dsole des filles.--Et puis, veux-tu
que je te dise, eh bien, moi qui suis rput tre exclusif dans mes
opinions, je me crois beaucoup plus clectique et plus large que toi,
car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse
ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis
dmesurment, le soir, par exemple, quand tincellent aux flambes du
gaz, les lettres d'or colles sur le fronton ou sur les portes vitres
des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerant, je vois
qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les
carreaux toute la famille, installe dans le fond, autour d'une table:
la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa,
la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent
les yeux fichs sur leurs cartes. a me donne envie d'entrer, d'offrir
des rabais normes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi
un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se dbiter jusqu'
l'heure de la fermeture.

Oui, mon bon, voil.--Et ces joies dlicieuses de la rue, je les gote,
le matin aussi, quand je flne sur les trottoirs. Alors, j'examine les
fillettes qui ont dcouch et qui trottinent, secouant un tantinet leurs
jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des
bottines pas fraches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de
plot qui rvle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi
dans leur linge encore propre mais un peu froiss, dans leur allure
ralentie, dans leur faon de porter la voilette et de relever la robe
qui indique la hte d'un habillage, la gne des ablutions qu'on n'a pu
pratiquer chez soi.

Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire
paternel gne bien un peu. Celles-l filent plus vite et, moi, tout en
les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'voque derrire
la grce mutine de leur marche, des dceptions rotiques ou pcuniaires,
des dsordres d'oreillers dans des chambres tides et, aprs le long
baiser usit en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit
enfin partir de chez lui la femme.

Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle
regorge, si fane qu'elle puisse tre, d'innombrables dlices que bien
peu comprennent car les Saintes critures ont raison: la terre est
remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement
nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-l. C'est qu'il n'y a pas
 dire, mon vieux, nous sommes imbibs et saturs de toute une lavasse
de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des
architectures  effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des
montagnes et des forts, il nous faut des sujets de description qui
prtent!--Ah! ils m'enquiquinent  la fin, tous ces gens qui viennent
vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jub de Saint-tienne-du-Mont!
ah a, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent
donc pas!--C'est vrai a, ils sont un tas de vieux baladins qui vous
sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes
basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les
merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent
au diable avec leur Parthnon! S'ils aiment ce genre de btisses-l,
qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront
deux de Parthnon, un par devant et un par derrire; qu'ils s'installent
 demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, gay
pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la
faade et de lui ficher des tuyaux de chemine sur le toit. a rompt au
moins l'harmonie de ses grandes lignes btes!

Et dire que a va continuer pendant des annes encore, dire que des
gnrations entires d'artistes vont acheter des rductions de la Vnus
de Mdicis, une bgueule qui a une tte d'pingle sur un torse de
lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite
de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vnus que
j'admire, moi, la Vnus que j'adore  genoux comme le type de la beaut
moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrire en manteaux
et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de
lueurs nacres, le trottin, le petit trognon ple, au nez un peu
canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!

O la chlorose des petites ouvrires et le fard allum des fillasses qui
rdent! a m'excite et j'en rve! quand on songe qu' Paris nous ne
sommes peut-tre pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le
monde en est l et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous
sommes, nous n'tions pas gangrens par le romantisme, si au lieu de
gurir notre infection, nous ne nous bornions pas  la blanchir, si l'on
inventait enfin un iodure qui puisse dpurer les cervelles d'artiste,
nous verrions,  coup sr, bien d'autres beauts modernes qui nous
chappent!

Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large
continuant  exhaler ses plaintes,  rpter ses esprances aux quatre
coins de la pice.

Andr le laissait dclamer. Les tirades exaspres du peintre
l'intressaient. Elles lui rappelaient le temps o ils discutaient
pendant des journes entires. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le
dsert. Andr le contredisait le moins possible, s'tant depuis
longtemps aperu que son ami tait de ces gens qui, possds par un
sujet, n'coutent mme pas les arguments qu'on leur oppose et
s'acharnent, sans souci des dmentis et des rpliques,  exposer leurs
doctrines et leurs systmes.

Andr n'admettait point d'ailleurs toutes les ides de son camarade.
Partant d'un point de vue commun, pris, tous les deux, de naturalisme
et de modernit, tellement frotts l'un  l'autre, qu'ils avaient un
genre d'esprit semblable, une vision mlancolique de la vie, inne chez
Cyprien et graduellement dveloppe par ses dboires et par ses checs,
moins instinctive et plus factice chez Andr sur lequel peu  peu le
compagnonnage du peintre avait dteint, ils ne voyaient cependant pas de
la mme faon. Ils se sparaient au premier chemin rencontr sur la
route qu'ils parcouraient ensemble. Leur temprament diffrait.

Grand et blond, maigre et blme, Cyprien avait une barbe ple, de longs
doigts effils et pointus, une main remuante, un oeil gris aiguis, des
cheveux hrisss de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant,
usait le bas de sa culotte rgulirement trop courte et trop large aussi
pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son paule gauche
lgrement djete, il paraissait maladif et pauvre. Sa faon d'arpenter
les rues tait pour le moins singulire. Il avanait par sursauts,
pitinait sur place, s'lanait tout  coup, ainsi qu'une grande
sauterelle, filait  toute vole, tenant son parapluie sous le bras
comme un magister, se frottant sans raison les mains.

Cyprien tait bien l'homme de sa peinture, un rvolt au sang pauvre, un
anmique subjugu par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur
et malade, obsd par la sourde tristesse des nvroses, peronn par les
fivres, inconscient malgr ses thories, dirig par ses malaises.

Mal quilibr, versant  gauche et  droite, il tait incapable de
produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une
audace de peinture curieuse, une recherche souvent russie d'effets
inoss, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant
telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les
corruptions opulentes de ses dessus.

Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebell et moins pre, Andr
allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emballt et prcht
moins, il raisonnait davantage. C'tait un garon bien dcoupl, ni
gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court
et touffu, la petite moustache noire bouriffe comme celle d'un chat,
le menton  fossette, ras et bleu, les doigts spatuls et velus, l'oeil
doux avec de longs cils, la lvre ple et les dents mauvaises. Il tait
bourgeoisement vtu sans ngligence et sans pose, appartenait  cette
race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits mme rps
semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme dlibr, il cachait
une timidit de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du
ridicule. Il hsitait, dans les circonstances les plus simples de la
vie,  prendre un parti, oscillait, voyait des difficults partout, les
rsolvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux
minutes aprs, la fermet dont il avait fait preuve.

Il connaissait assez la vie pour vous dmonter le mcanisme des vertus
et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caractre
de la femme des autres, dsignait les mesures  prendre pour viter
leurs supercheries et leurs tratrises, perdait peu  peu sa lucidit
d'analyse dans son propre mnage ou bien quand il demeurait clairvoyant,
il parait le coup qui le menaait, puis fatigu, il se dcouvrait et se
laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait
d'abord chauff par la rsistance.

Et ce bon sens et cette finesse si vite mousss, si vite trahis, le
suivaient dans ses livres. L, comme dans son existence, il tait entt
et faible sans juste mesure. Entt devant une ide qu'il tait dcid 
mettre, faible devant les difficults qui se levaient lorsqu'il
s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa
volont, mais il n'essayait mme pas de tourner l'obstacle, se bornait 
l'pier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond
il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois camp
devant elle, il se relchait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien
qu'il s'obstint  ne pas entamer un chapitre autre que celui contre
lequel il se battait, il ne parvenait pas  ragir contre ses
dfaillances, contre son ennui.--La chose, aussitt commence, le
lassait.--Il relisait le chapitre entam puis se promenait, cherchant la
suite, finissait par feuilleter un livre et enfonc dans un fauteuil,
loin de sa table de travail, il ne songeait plus  son oeuvre, absorb
par celle des autres.

Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup
inattendu et lanc droit de Cyprien, mais, d'un autre ct, n'et t
son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son
gnian-gnian dans l'attaque, il aurait cr une oeuvre moins brillante,
moins saccade, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement
conue et plus solidement faite.

Avec les ncessits de ce temprament impressionnable, avec ces
ncessits de quitude et de bien-tre, ce dgot des choses acquises,
ce manque de ressort devant une rsistance, ce caractre versatile et
mal assis, il avait forcment abouti, dans ses livres,  un ou deux
romans lentement piochs et douloureusement btis, et dans son
existence,  la placidit dsire du mariage,  l'amour bon enfant dans
une couche bourgeoise.

Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs,
Cyprien devait, dans son art, aprs avoir fln, travailler, les jours
de secousse, dans un coup de feu; il devait forcment encore, dans la
vie aprs avoir longuement rv, chercher sur des literies de rencontre
l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement chauds, l'un et
l'autre, par les femmes, Andr n'y songeait plus qu'avec une certaine
douceur triste, Cyprien les considrait d'une faon ardente et inquite.
Leurs oeuvres marquaient cette diffrence des caractres. Unis dans une
commune haine contre les prjugs imposs par la bourgeoisie, ils
s'encourageaient mutuellement, mprisant l'opinion de la foule, la
dfiant, acceptant les insuccs, trs  l'cart du monde des lettres et
des peintres, rgulirement reints par tous les journaux, par tous les
confrres qui leur reprochaient leur isolement et leur ddain. Leur
amiti d'enfance s'tait affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils
avaient toujours vcu ensemble et,  part quelques bisbilles venues  la
suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste diviss,
jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'taient leves entre eux.

Il avait fallu le mariage d'Andr pour briser tout d'un coup l'intime de
leurs relations; ils se manqurent dsunis. L'pisode du dner ne
laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. Andr
ne vit bientt plus son ami que chez les Dsableau qui l'invitaient dans
l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi
taient justifies les prophties de Cyprien: pcore ignorante et
grincheuse, amis fichus  la porte, et enfin, clatant comme la gerbe
finale, comme le bouquet de ces embtements, le cocuage opr par un
gommeux fade.

Ce fut pour Andr, du reste, un bonheur que de se retrouver prs du
peintre, car celui-l soufflait avec ses fivres, des ardeurs de travail
aux autres. Il poussait maintenant Andr, l'pe dans les reins,
n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement
frachement habit. Il le talonna de telle sorte qu'Andr se rattela 
son livre.

La machine semblait avoir rpar ses rouages mais elle fonctionnait avec
lenteur. Il s'appesantissait des journes entires sur une page, mais il
tait, somme toute, trs satisfait. La mise en train de son oeuvre tait
termine, il n'avait plus d'inquitude, ne doutait pas qu'il ne pt
prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des
journes charmantes de labeur et de flne, s'escrimant  petits coups,
se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa
terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fentres
d'un Ministre situes vis--vis des siennes l'intrieur des bureaux,
des enfilades de cartons verts  poignes de cuivre, des tables de bois
noir,  casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et
des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers
normes. Il avait en face de lui, juste, deux employs enferms dans la
mme pice, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui
votait un dos dont l'chine saillait. Puis, une tache blanche entrevue
au fond du bureau, derrire les vitres de la croise, disparaissait,
ouvrant un jour sur une autre pice et des gens entraient, des papiers 
la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant,
ils dplaaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.

Ce mic-mac intressa Andr. Il commenait  connatre les habitudes de
ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air
minable et bnin, venait tt, changeait de bottines et d'habit,
s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses
plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un
croissant de deux sous  trois heures, rglait beaucoup de papier
jauntre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou
d'un Vanves quelconque, tre mari et mal  l'aise dans son mnage. Il
sortait furtivement, dans la journe, revenait parfois avec un petit
paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait
des lettres  son bureau.

L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le
bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrire des
monceaux entasss de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait ds
qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-l devait
travailler au dehors et tre clibataire,  en juger par sa hte 
dguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mchonnait tout en
crivant.

Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministre, par les
hautes fentres du premier, par les croises plus basses des autres
tages, par les lucarnes trangles du fate, Andr voyait des hommes
pareils fumant, crivant, lisant des journaux, virant et tournant,
accoupls dans des pices semblables.

Puis, il se fatiguait  contempler l'ennui de ces malheureux et, se
penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin,
enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de
bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place
d'une Sous-Prfecture de dernire classe; ici et l, prs d'un dpt de
voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'htels
billaient dans leurs casaques blanches, changeaient le bonjour avec
des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqus
derrire le grillage des croises de cuisine, avec le commissionnaire en
vedette sur le seuil du marchand de vins.

Morne, le matin, et dserte le soir, la rue Cambacrs ne commenait 
s'animer que vers les onze heures. Alors une chane de garons de
bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur
le plat, des bouteilles cachetes, des assiettes fumantes ou couvertes,
se droulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministre et
l, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec
un sergent de ville en faction prs d'un tonneau de charbonnier, avec
les hommes de peine aux livres bleu-lin, avec le cantonnier charg
d'arroser la rue.

Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des
fiacres accouraient de tous les points et, s'arrtant devant l'entre
pavoise d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir prs de la
gurite inoccupe d'un factionnaire, des gens affairs qui portaient
sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la
vote de la porte-cochre, ne reparaissaient plus que longtemps aprs,
consultaient leurs montres et semblaient embts, pour la plupart.

D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les
escaliers de service des coulisses et de la scne, disparaissaient par
une porte voisine, par la petite porte du n 9, semblable  l'entre des
artistes de ce thtre, et des mres-nobles, de vieilles dames aux
boudins flageolant sous leurs brides, venues pour qumander des pensions
ou des secours, apprtaient sur le seuil leurs mines contrites et
prparaient leurs larmes.

Mais, c'tait vers trois heures surtout que la hte de la rue
s'accentuait. Une procession dfilait d'importants Messieurs, des
Dputs, des Snateurs, des Prfets et d'autres Messieurs dcors de
ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la
main et s'loignaient, arrts eux aussi, par des gens qui leur
parlaient avec dfrence et le chapeau bas.

Dans cette rue silencieuse, malgr sa navette ininterrompue de monde,
dans cette chausse o l'on entendait le roulement mou des fiacres sur
l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiff
d'un melon de cuir noir, orn de ciseaux peints en blanc, une petite
caisse retenue sur l'paule par une bretelle, chantant sur un mode
lugubre: v'l le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en
ville!--A d'autres moments, un o vitrie s'levait prolongeant sa note
stridule ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule,
remuait  chaque pas une sonnette, accompagne, au loin, par l'aigre
solo qu'un fontainier jouait sur une corne.

Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des
voitures particulires emportant dans leurs caisses des flots de
toilettes claires, s'arrtaient devant un petit htel  un tage,
contigu  la maison o logeait Andr et un vigoureux coup de timbre
retentissait, annonant les visites, suivi de prs par le choc lourd des
vantaux qu'on referme.

Andr commenait  classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa
terrasse. La vie singulire de la rue Cambacrs lui arrivait de moins
en moins confuse, il voyait se dgager peu  peu de ces btisses
dcolores ou badigeonnes de jaune d'ocre une mlancolie de locaux
inhabits pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une
banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chausse
que n'gaient aucune industrie et aucun commerce.

Une sorte d'ennui prvalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de
gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par
contrainte et que par besoin; c'tait, en dpit de la vie factice et
courte qu'insufflaient  cette rue les bureaux du Ministre, la teinte
lugubre d'une province morte.

Andr s'applaudit en somme de rsider dans un quartier aussi recueilli
et aussi tranquille, mais Mlanie qui s'intressait peu  l'atmosphre
spciale de ces rues, se borna  trouver ce coin de Paris malhonnte. La
vie y cotait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et
il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un picier
ou une fruitire. Elle assomma son matre de plaintes, dclara ne pas
vouloir aller au march parce que toutes les paysannes taient des
chipotires et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achterait
dornavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; 
l'entendre, les avenues situes derrire les Invalides, taient un pays
de Cocagne o les commerants vendaient  perte. Andr lui rpondit
simplement qu'elle tait parfaitement libre de trimballer, si bon lui
semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux conomies
qu'elle prtendait raliser par ce systme, il y crut d'autant moins
qu'elle continua  exhiber, tous les deux jours, une interminable liste
de dpenses.

Libre de se pourvoir o qu'elle voudrait, Mlanie se tint parole et
s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honor, la
rputation d'une rleuse. Une animosit extrme succda aux plates
flatteries que les marchandes lui dbitrent par cupidit, les premiers
temps, puis, les querelles sourdes enflrent et dbordant des trottoirs,
entrrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de
ne pas faire le mnage d'Andr, excit par les colres des boutiques o
stationnait sa femme, le concierge brandit un rglement qui interdisait
de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, aprs dix heures.
Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat
acharn pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombes
dans les escaliers.

Andr s'inquita, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il
ordonna  Mlanie de rester tranquille, graissa la patte du portier,
parvint  force de largesses et de petits soins,  obtenir une sorte de
trve. Pour rcompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur
chagrine, il couta mme des histoires  dormir debout qu'elle jugea
utile de lui raconter. Des garons de bureau et mme des employs du
Ministre lui faisaient de l'oeil ds qu'elle apparaissait sur la
terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'prouvait rellement pas,
tant flatte au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les
dplorant, avec trop de dtails.

Andr haussait les paules; la vertu de Mlanie l'intressait peu; ce
qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutt point les curiosits de
la rue sur elle.

Il tait pay pour savoir  quoi s'en tenir sur les rages jacassires
des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le
jour o il s'en fut surveiller le dmnagement de son ami, avaient
dpass, comme tiage, toutes les crues des sottises connues.

Du charbonnier chez la fruitire, de la fruitire chez le boulanger, du
boulanger chez le pharmacien, 'avait t un assaut de malproprets et
d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M.
Dsableau. Andr entretenait une modiste, on la dpeignait mme, tout le
monde l'avait vue, une blonde fatigue qui manquait de dents. C'tait
avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son mnage: il laissait sa
femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air
si honnte et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi,  la place de
sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus
qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la
marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les
mettait d'accord en affirmant que tous les hommes taient bons  jeter
dans le mme sac!--Et, c'taient, chaque jour, de nouvelles dcouvertes
saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le dpart
d'Andr et des histoires d'abandon, insres dans les journaux,
c'taient des thses soutenues par d'intarissables cancanires, des
allusions aux autres mnages de la rue, des mdisances effaces et
ravives soudain sur l'un et sur l'autre. La matresse de ce gars-l
c'est une cuyre, dclara premptoirement le boulanger qui sut qu'Andr
crivait, et il citait,  l'appui de son dire, des bavettes nbuleuses,
des arguments qui ne prouvaient rien. O ils taient tous du mme avis,
par exemple, c'est quand ils prtendaient qu'Andr avait bien la figure
de ce qu'il tait. Le malheureux se serait sauv pour ne pas payer ses
dettes, qu'il n'aurait point accumul sur lui plus de fureurs et plus de
haines.

Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprcations, la concierge,
chauffe par le cassis, donna sa note. Elle rvla des dtails
inattendus sur la femme d'Andr; alors, les langues qui commenaient 
s'arrter, tournrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait
entrevu, la nuit, alors qu'Andr le reconduisait, en l'clairant. Sans
nul doute ils taient tous de connivence, l'amant tait le fils d'un
capitaliste, il entretenait le mari et la femme. Andr tait un fainant
et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flneur qui
trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la rputation d'une dvergonde
et d'une hypocrite. Son teint ple qui fut d'abord celui d'une pauvre
femme qui se ronge les sangs parce que son mari la dlaisse, devint
l'ignoble lividit d'une fille puise par la noce, puis il y eut encore
un revirement en sa faveur, c'tait cet horreur d'homme qui l'avait
corrompue! Elle appartenait  une bonne famille; M. Dsableau, son
oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait
dverses sur Andr, en prsence de plusieurs personnes, montraient bien
le mpris que lui inspirait le mari de sa nice.

Cyprien demeura interdit. Il regarda, rsign, vider ce tombereau
d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'chappaient maintenant de
toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de l,
s'amassant dans la loge des concierges, se rpandaient dans les cours,
entraient comme une fume fine sous la porte des paliers, emplissaient
les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles  manger de
leurs matres, envahissaient jusqu'aux alcves.

Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprims dans
leurs cages, les portes fermes, n'ayant mme pu se mnager des
claircies, en frottant avec les doigts la bue qui leur voilait la rue,
ils s'taient morfondus derrire les fougres d'argent dont la gele
tamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les
rassasier; aux aguets derrire leurs comptoirs, ils avaient en vain
tent de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des
personnes qui les faisaient vivre.

La contrainte que le froid leur imposa, les rendit froces. Toutes les
mesures qu'Andr avait imagines pour touffer l'clat de son malheur,
ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de
son dpart et Cyprien qui lui narra, en les mondant, les ineptes
neries qu'on dgoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il
l'avait su, que lui-mme n'avait pas t plus pargn. Il tait le
confident du mari, un monsieur de son espce, vivant sans doute aux
dpens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu
diffrent. Il admettait volontiers que le peintre ft une canaille, mais
il pensait que c'tait lui qui avait sduit la femme d'Andr. Il tayait
du reste son dire de raisons profondes bases sur l'amiti qui liait les
deux hommes. On n'est jamais tromp que par ses amis, disait-il; mais,
alors, dans ce cas-l, Andr n'tait plus qu'un jobard, un mari qu'on
pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible;
une partie du voisinage hsitait pourtant, mais la concierge ayant
affirm que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas  l'amant qui
possdait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des
paules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans
la mme rprobation, Andr, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement
les causes pour lesquelles ce mnage changeait si souvent de bonne et
comment il en tait finalement priv. Une fille qui se respectait
quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dgote que pt
tre la dernire qui ressemblait pourtant  une vraie catau, elle avait
eu des hauts de coeur et en avait rendu de dgot son tablier! Une
vritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait
rellement  quoi songeait la police, en tolrant des salets pareilles!

Andr eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du
boulanger et de la portire, puis il rflchit que ce serait stupide et
qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il tait
arriv au bout de quelque temps,  un solide et calme mpris pour ces
bltres, quand les disputes de Mlanie et du concierge rveillrent ses
fureurs et lui firent apprhender, dans sa nouvelle rue, une semblable
explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit vritablement son
assiette que lorsque les querelles parurent avoir dsormais pris fin.

Une, deux, trois semaines, s'coulrent encore. Il entra dans une
priode complte de quitude, travailla d'arrache-pied et,  l'abri des
revendications de Berthe et des Dsableau qui acceptaient les conditions
poses par le notaire, isol des relations ennuyeuses et des corves du
monde, allg des tracas du mnage, savourant la paix d'un homme
constamment dboutonn et en pantoufles, il rappela peu  peu ses manies
de garon, s'panouit dans un bonheur de sans-gne et de bonne chre; il
se trouva, en un mot, parfaitement heureux.




VI


Alors la crise juponnire vint.

Cette tranquillit qu'il avait reconquise  si grand'peine, fit place 
un indfinissable malaise qui s'accentua et aboutit  une sorte de
spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles
nerveux qui l'accompagnent.

L'aversion de son intrieur qu'il avait tant choy, se montra. Irritable
et agac par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant
 mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il
rentrait et tombait harass sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans
force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever
que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue
inerte et comme paralyse, la main servant d'appui  sa tte, le picott
d'une faon presque douloureuse.

Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'garant de parti
pris, craignant de mettre, en se ttant, le doigt sur la plaie qu'il
sentait se rouvrir et le tirer. N'tait-il donc pas heureux? Matre de
ses actions, bien dorlot et bien nourri, il menait en somme la mme
existence bate qu'avant son mariage, au moment o il avait eu les
moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lass de ces subterfuges, que
cette existence n'tait plus la mme que celle de jadis, qu'il y avait,
en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous
une apparence gale.

Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant lui. Il s'interposa
entre sa vie prsente et sa vie passe. Ainsi que ces verres qui
dforment les objets qu'ils rflchissent, il brouilla et gta l'image
d'goste bien-tre qu'il avait autrefois got et qu'il esprait goter
encore. L'aveu lui chappa, la femme manquait.

Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi vivre seul!--La crise
juponnire qui clata alors qu'Andr fut dlivr de sa premire stupeur
et qu'il n'prouva plus d'inquites sollicitudes pour le fonctionnement
de son existence rorganise et remise  neuf, fut mrie et hte encore
par les condolances de Mlanie. Elle jugea, en effet, ncessaire de lui
demander chaque fois qu'il recevait une lettre, des nouvelles de sa
femme. Au fond, elle redoutait que Madame ne se portt mieux et ne
revnt prendre la direction du mnage. Il tait probable que, dans ce
cas, elle rglerait les dpenses et congdierait le sergent de ville que
Mlanie avait amen,  ses heures de libre, dans le logis, pour cirer
les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le tabac d'Andr; mais,
comme le nez de son matre pointait chaque fois qu'elle lui parlait de
sa femme, Mlanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et retenant le
nom de la maladie qu'Andr lui avait cit,  tout hasard, elle consulta
l'herboriste du Gros-Caillou qui fut d'avis que la patiente trpasserait
un jour ou l'autre.

Rassure, Mlanie crut nanmoins de son devoir de continuer ses
jrmiades et aprs avoir activ la crise, elle contribua  l'aggraver.
Andr s'amollissait maintenant dans une fainantise traverse de rveils
et de rages lorsqu'il tait chez lui, seul, mais  l'heure du dner, un
profond dcouragement succdait  ses colres. Il mangeait vite et sans
faim, ainsi qu'un homme qui se dpche d'accomplir une corve. Les coups
de timbre appelant Mlanie sonnaient  la file et avec une telle
rapidit qu'elle demeurait bante, le cou gorg de soupe, lorsqu'il
rclamait le fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre,
qu'il ne lisait point et, une fois le repas termin, il emportait son
volume avec lui et allait s'affaler sur un fauteuil, dans son cabinet de
travail.

Les soires qui s'allongeaient en clart le dsesprrent. L'tat aigu
de la crise se dclarait, le soir surtout, comme la fivre qui reprend,
ds le crpuscule, le malade fatigu par la vie du jour. C'tait moins
la hantise des spectacles lubriques qu'une apptence nerveuse vague,
qu'une rverie confuse. Il dsirait la femme, non pour l'treinte
charnelle de son corps, mais pour le frlement de sa jupe, la cliquette
de son rire, le bruissement de sa voix, pour sa socit, pour l'air
enfin qu'elle dgage. Sans elle, son logement lui semblait maussade.

Incapable de tout travail, fatigu par toute lecture, opprim par un
accablement sans fin, tortur par les sourdes rbellions de la nature
qui s'insurgeait contre cette vie clotre, il regardait le jour tomber
peu  peu et il prouvait dans cette dtresse que verse la brune, une
triste et consolante piti, il sentait comme une sorte de doux appui qui
lui venait.

Des rves de garonnet, des fracheurs niaises de galopin closaient
dans ce navrement. Il avait eu, de mme que bien d'autres, des idals
tus sous lui, et des souvenirs d'amours enfantines se rveillaient tout
d'un coup chez ce sceptique.

Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aime ainsi qu'il est convenu
qu'on aime dans les romans, mais qui lui avait plu, qui avait t la
premire  le charmer, au sortir du collge, l'obsda. Il se remmora
avec une vivacit tonnante d'impression, des journes  la campagne,
des tte  tte, un peu en avant des parents souponneux, des rires
touffs, des btises de fleurs cueillies, toute une cour passionne qui
lui avait fait hausser les paules plus tard, au moment o elle s'tait
marie.

Il se rappela plus nettement encore une certaine scne, un soir. Tandis
que la famille jouait  la bouillotte, dans le salon, ils taient alls
se promener dans le parc, sous des chtaigniers. Elle s'tait assise sur
un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix change: Assieds-toi
l--et, ils taient rests sans souffle, elle chassant du bout du pied
les cales sches des chtaignes, lui, les mains tremblantes et le coeur
battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. On les avait ramens
et la jeune fille avait t fortement gronde. La famille avait
certainement cru  une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour
sa part.

L'vocation de cette scne tait si exacte, si claire, qu'Andr
ressentait le mme frisson, la mme gne qu'au moment o elle s'tait
passe.

Suivant cette filire de souvenirs, il supprimait d'un coup la brche
creuse par le mariage de cette jeune fille entr'eux et il se figurait
que l'ayant pouse, il coulait avec elle une existence de douceur et de
paix, puis, revenu  lui, il se traitait d'imbcile et d'enfant,
allumait la lampe qui dissipait, avec sa clart, toutes ces rveries
flottantes et soudainement mises en moi depuis prs de quinze ans
qu'elles sommeillaient et semblaient mortes.

Mais la gaiet de la lumire n'empchait pas son esprit de songer
encore. Si l'obscurit aidait  retrouver les souvenirs les plus
lointains, la lumire les rajeunissait, les rendait plus rapprochs et
plus prcis. Andr, sautant mme brusquement, d'une poque  une autre,
enjambait les annes intermdiaires, les amours de hasard, et
l'association des ides s'tablissant forcment entre les deux seules
filles honntes auxquelles il avait fait la cour, sa pense s'arrtait
de nouveau  Berthe.

Elle se levait maintenant devant lui et loignait comme d'un geste tous
les souvenirs qui voguaient et sombraient lentement ds son approche.
C'tait elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle
qu'elle tait, et  force de la fixer, il finissait mme par ne plus la
voir d'une faon distincte. Il y avait un moment o, positivement, il
cherchait  se reprsenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait
contre elle et contre son amant, puis quand la sensation s'moussait par
sa violence mme, il tait treint par de lches regrets. Ah! dcidment
il et mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas t en somme le
premier  qui pareille aventure ft advenue. C'tait un rle ridicule!
eh bien aprs? c'tait l'opinion du monde qui ne se proccupe ni du
caractre, ni des besoins des individus et jauge avec la mme verge
toutes les espces. Si c'tait  recommencer il se serait raisonn, il
aurait accept l'association d'indulgence mutuelle si frquente dans les
mariages de Paris. Ils seraient demeurs bons amis, se pardonnant de
mutuelles frasques, mettant chacun du sien, pour se rendre l'existence
paisible; il ne serait pas rduit  vivre ainsi seul!--et, il
s'assoupissait dans des rveries incohrentes o dfilaient des
cajoleries de femme en qute de pardons, et des soins d'honnte
garde-malade, des rveries souriantes et lgres, qu'interrompaient
brusquement des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient dans
la poitrine et qu'il arrivait  prendre, mal rveill, pour des pas de
femme, pour les pas de Berthe. Ah! si elle avait l'ide de venir sonner
 sa porte; le prtexte  inventer pour une visite tait si facile! il
lui pardonnerait; une fois entre chez lui, a se ferait tout
naturellement; l'on arriverait bien  s'accorder et  s'entendre!

Puis il avait un soubresaut et, dgris, il s'injuriait, et, retombant
dans ses penses qui, dtaches maintenant de l'image autour de laquelle
elles gravitaient, divergeaient peu  peu, s'cartaient de Berthe et
tournant malgr tout dans le mme cercle, revenaient  leur point de
dpart,  la femme, il songeait alors  la priode de sa vie reste
jusqu'ici dans l'ombre, il voquait ses anciennes liaisons et
invinciblement il s'arrtait  Jeanne,  une matresse qu'il avait
possde quelques annes avant son mariage.

C'tait la premire fois depuis bien longtemps que ce souvenir
l'assaillait. Elle seule, tait demeure dans un coin de sa cervelle
comme une brave et curieuse fille, une petite ouvrire un peu
incomprhensible, trs corrompue ou trs nave, mais, dans tous les cas,
attache o elle broutait et tendre. Ils s'taient fchs pour une
vtille, et fire et susceptible comme elle tait, jamais plus depuis il
ne l'avait revue.

Son visage, il se le rappelait  peine. Autant la figure de la jeune
fille avec laquelle il avait fil un amour chaste, se dressait devant
ses yeux, trs nette, avec cette puissance de vision que prennent les
souvenirs de l'extrme jeunesse, autant la physionomie de cette femme
qui avait couch prs de lui, pendant des mois, s'obscurcissait  mesure
qu'il s'attachait  la mettre en pleine lumire. Il revoyait certains de
ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, au plus, il apercevait
en se recueillant, des yeux vifs et fureteurs, une taille mince et
souple, une tournure lgante dans une petite robe, un bout de nez
retrouss sous des cheveux blonds, d'adorables bras, un pied effil, des
mains mignonnes, une laideur agaante et sournoise, mais quelqu'efface
et quelqu'incomplte que ft l'image qui se prsentait  lui, il sentait
qu'entre mille, dans la rue, il la reconnatrait.

Soudain, ds que son esprit se fut arrt sur Jeanne, il n'en bougea
plus. Fatigu de songer  sa femme dont les grces avives par
l'absence, lui avaient paru plus charmantes qu'elles n'taient en
ralit et dont l'vocation lui laissait, malgr tout, de sourdes
colres, il en arrivait fatalement  se raccrocher au souvenir de la
seule matresse qui l'et attir et le mme phnomne se reproduisait.
Il ne se remmorait plus que les qualits de Jeanne, parvenait  les
trouver suprieures  celles de Berthe, moins idalise par une absence
plus courte, et renverse d'ailleurs de son pidestal ds que la scne
de leur rupture venait se poser comme un point ferme dans toutes ces
fluctuations du rve.

Qu'tait devenue cette fille? dlicate et frle, elle avait jadis
l'inquitante pleur d'une parfumeuse; elle tait morte sans doute et,
subitement, il fut pris d'un attendrissement puril pour cette femme
qu'il n'avait,  proprement parler, jamais aime; il s'tonna de n'avoir
point song plus tt  elle et il se faisait ces rflexions que la vie
est vraiment bizarre, qu'on a joint son existence  celle d'une autre,
qu'on s'est tout racont, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un 
l'autre--l'homme du moins--et puis, qu'au bout de quelques annes,
l'oubli a tout effac et que l'on n'a plus rien de commun ensemble.

Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se rpta que Jeanne devait
tre morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le mme lit, il
s'avouait qu'il et mieux agi en concubinant avec elle, comme elle
l'avait elle-mme souhait un jour. Il n'et t ni plus malheureux, ni
plus cocu; et, mlancoliquement, il se disait: j'ai depuis longtemps
atteint l'ge o les apparences d'affection suffisent; en admettant mme
qu'elle ne m'ait jamais aim, si elle avait bien appris son rle, a
m'aurait amplement satisfait.

Et, ces soirs o les humeurs noires le dsolaient, il se couchait de
bonne heure, tranait devant ses bibliothques,  la recherche d'un
livre rentrant dans l'ordre des penses qui l'agitaient. Il et voulu en
trouver un qui le consolt et renfort en mme temps son amertume, un
qui racontt des ennuis plus grands et de la mme nature pourtant que
les siens, un qui le soulaget par comparaison. Bien entendu, il n'en
dcouvrait pas; il s'emparait alors d'un volume au hasard, s'tendait
sur son lit et, incapable de comprendre ce qu'il lisait, il rvassait
encore, remchait et ruminait ses embtements, avait hte de dormir pour
oublier et il restait poursuivi, mme dans son sommeil, d'un indcis
ennui qui le faisait tressauter, tout  coup, avec cette angoisse
terrifiante de quelqu'un qui dgringole un escalier, en rve.

Ces crises juponnires se rapprochaient de plus en plus frquentes.
Autrefois, elles le traquaient pendant un jour ou deux et
disparaissaient durant des semaines entires; aujourd'hui elles
s'ternisaient et lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitt la place,
elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prtexte de pense.

Andr se demanda si la chastet de ses sens devenus tardifs, ne
contribuait pas  le jeter dans ces phases de dcouragement et de
tristesse.

De mme que ces malades abandonns qui, devant l'annonce d'un mdicament
infaillible, se persuadent avant mme d'en avoir us et malgr les
dboires qu'ils ont endurs dj devant des rclames semblables, que
celui-l est plus actif et que, seul il aura la vertu de les remettre
sur pieds, Andr eut une minute de joie et se crut sauv. Il voulut
tter de noces gurissantes, s'aiguisa les sens par des souvenirs
lascifs et,  diverses reprises il se livra, par raison,  de
consciencieuses ribotes.

Il obtint, en effet, une espce de soulagement; il rentrait chez lui
bris et dormait d'une traite. Le lendemain il se sentait quelque
lourdeur de tte, mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses dsirs de
tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils criaient moins haut dans
la chair repue. Andr fut enchant de son exprience et il la renouvela
jusqu' plus soif. Alors, les aspirations un moment domptes, reparurent
et s'imposrent,  nouveau, plus vives. Il avait forc la dose de ce
calmant qui l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement
opiaces dont les effets deviennent contraires  ceux qu'aurait produits
une quantit juste. Loin de l'gayer, ces amours au grand trot,
l'affligrent; ses ennuis devinrent mme plus imprieux et plus aigus,
dans cette langueur de cerveau que laissent aprs eux les excs
charnels. La comparaison s'tablissait forcment entre Berthe, Jeanne et
ces femelles qui levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient
l'extase, se dpchaient de le renvoyer pour descendre dans la rue ou
dans le salon, s'ingurgiter des verres de vin ou de bire. Il ne
trouvait chez elles l'apparence ni d'une sympathie, ni d'une politesse,
d'un plaisir quelconque, encore moins.

Des souvenirs de collgien lui revenaient, des souvenirs btes  le
faire pleurer. Il quittait le boulevard Bonne-Nouvelle, un soir, et se
faufilait dans une de ces rues infectes o les plombs en saillie sur les
murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives des vieux
choux-fleurs. Il s'avanait avec l'un de ses amis,  petits pas, dans
ces sentes noires o deux becs de gaz clignotant  la hauteur des
premiers tages, clairent de lueurs sales des rebords de fentres
encombrs de pieds malades de vroniques et de girofles, de pots de
moutarde pleins de persil et d'eau, de langes tremps, de blouses
dteintes et schant sur des cordes; l, trois ou quatre femmes, tendant
de gros ventres sous des robes mal attaches et trop courtes du devant,
montrant des ttes barbarement enlumines aux joues, causaient
entr'elles, en rond, sous un rverbre.

Le coeur dfaillant, ils avaient cout l'invite de ces raccrocheuses.
Ils hsitaient, pris de peurs horribles, de hontes subites, de dfiance
contre cet inconnu o ils entraient, puis, tous deux s'taient fait
violence et ils avaient poliment offert, ainsi qu' des dames, le bras 
ces dondons, stupfies par ces belles manires. Les couples avaient
ainsi travers la rue, exhibant une fuite grotesque de dos triqus de
jeunes hommes et d'paules normes de commres qui marchaient en
cahotant, comme des canes.

Une fois isol dans une pauvre chambre, mal claire par un bout de
chandelle, devant un lit dfait et une cuvette en permanence sur le
carreau, une envie de se sauver avait empoign Andr. Ses dsirs de
collge ne le chauffaient plus.--L'acte brutal tait l.--La crainte de
paratre enfantin et niais ajoutait encore  ses angoisses.

Il tait heureusement tomb sur une brave femme que cette jeunesse avide
et trouble intressait. Elle eut pour lui une certaine bonne grce, un
accueil presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en faisant
appel  son bon coeur, lui vola une bouteille d'eau de Cologne qu'il
avait apporte par mesure d'hygine et, avec de douces paroles et de
gros baisers, avec des soupirs bruyants et des joies feintes, elle
l'avait mis  l'aise et tourdi.

Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge, dans la rue, pensant:
ce n'est donc que cela! s'vertuant, malgr tout,  se monter la tte, 
s'imaginer qu'ils avaient puis des ivresses ardentes. Par bravade,
chacun amplifiait le rcit de son allgresse. Ils regardaient les
passants avec plus de fiert maintenant. Ils taient des hommes! ils
affectaient des allures de mauvais sujets, auraient voulu crier leur
aventure  tous les gens de la terre et rencontrer un ami, une
connaissance, pour les mettre au courant de leurs hauts faits!--Parfois,
cependant, une apprhension terrible les tenaillait, celle d'avoir gagn
un incurable mal, un mal  vous ravager le cuir chevelu et  vous manger
le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient, l'un l'autre, et
qu'ils chauffaient  mesure qu'il menaait de refroidir, les absorbait
encore. La dsillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'tant spars,
chacun tait rentr s'tendre sur sa couchette.

Andr songeait qu' trente ans sonns, il tait revenu  la passade de
ses dix-huit ans! Aprs avoir roul de toutes parts, il tait revenu 
ses dbuts dans l'amour!--Il payait plus cher, allait dans les cafs
convenables au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les
consommations taient les mmes, toutes laissaient un arrire-got
d'aigre, une soif nouvelle de douceurs propres.

La rpugnance qui le prit acclra encore sa hte de possder quelque
chose de fminin qui simult un plaisir, une grce. Ces ptresses de
foire jouaient pas trop mal leur rle. Elles ne le dridaient plus,
maintenant que devenu moins fringant et moins jeune, il perdait plus
difficilement la tte au moment convenu.

Sa femme si froide lui semblait passionne  ct de ces histrionnes,
mais ici et plus vivement encore le souvenir de son ancienne matresse,
ses frmissements, ses pmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre ses
bras, le hantrent. Ah! le sang lui dansait pour de bon dans les veines
 celle-l et le cours de ses extases n'tait pas rgl d'avance!

Ne pouvant savoir si elle tait vivante ou morte, il aspirait aprs une
fille semblable, aprs une nouvelle matresse, puis il s'avouait qu'il
n'tait plus d'ge  sduire une femme.

La pense d'aller changer de discrets signaux au travers des vitres
d'une boutique de modiste ou de cordonnire, de se laisser rabrouer  la
porte, de perdre son temps  de tels essais, la crainte d'tre ridicule,
l'arrtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu d'illusion sur ses charmes.
Il savait ne pas avoir ce je ne sais quoi qui fait qu'un homme mme
infirme et laid enjle immdiatement une femme. Il connaissait assez la
vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que la distinction ne sont
que de maigres atouts auprs des filles qui se toquent du plus affreux
goujat parce qu'il a l'oeil polisson ou froce, qui s'en namourent
jusqu' la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent pas  dmler
elles-mmes.

Sa timidit s'accroissait, du reste,  mesure qu'il rflchissait aux
difficults de l'entreprise. Il avait assez pourtant des rdeuses
payes, il voulait s'adresser maintenant  des fillettes qui gagnent
leur pain d'une faon autre, aux ouvrires qui choisissent un amant et
ne lui sont infidles que par boutades, selon les poques des termes, ou
les rencontres qu'elles font au sortir de leurs magasins.

Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par hasard ou par suite
d'une course, sur la place du Carrousel, il voyait les petits trottins,
chapps de leurs ateliers, regagner deux  deux, les quartiers de la
rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait tristement de
l'oeil. La blondine, celle qui tait  droite et qui tricotait si
joliment des jambes, et bien fait son affaire; elle avait la mine douce
et semblait dispose  rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-l
sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent et poivrent
le plus congrument un homme!

Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon de Turgot et,
l, sans s'occuper de ses voisins: des ouvriers en train de lire le
journal et de dormir, des placiers de commerce se reposant et s'essuyant
le front prs de leurs botes, des personnes enlevant des bottines qui
leur gonflent les pieds, ou bien des vieux mnages humant le serein, le
mari les deux mains appuyes sur une canne, la femme tenant un panier
sur ses genoux, il regardait couler la foule, filer les voitures de
matres et les fiacres, brandiller les charrettes de louage, pleines de
meubles, tires  la bricole par devant et pousses  bras par derrire,
et il se rptait que parmi tous ces gens qui se croisaient et se
pressaient,  cette heure, beaucoup se rendaient sans doute auprs d'une
femme. Toutes, si laides et si mal bties qu'elles soient, ont un homme
qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant, pensait-il aussi
en assistant au froufrou des jupes; les fillettes en tablier courant en
avant de leurs mres, les cheveux blonds retrousss sur le front par un
peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains poudreuses et les
joues barbouilles de rcentes larmes, l'aidaient mme  rver. Il
voyait dans ces morveuses qui s'affineront avec l'ge, la souffrance
future des mmes qui grandiront pour devenir  mesure plus btes.

Compltement abattu, les mains poses  plat sur les cuisses croises,
il contemplait le merveilleux et terrible ciel qui s'tendait, au soleil
couchant, par del les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait
les taches crues des btiments neufs, le petit arc de triomphe dcoup
et pomponn comme un thtre de marionnettes et presque coll, ce
soir-l, sans perspective et sans air autour, contre les ruines dont les
masses violettes se dressaient, troues, sur les flammes cramoisies des
nuages.

Puis son regard descendait et, vaguant autour de lui, se fixait sur le
malheureux soldat en sentinelle. Il suivait son pas gal le long du
Louvre. Est-ce que ce lignard ne possdait pas une payse, une fille
quelconque qui lui laait les bras autour du corps, lui versait,  la
rgalade, de gros baisers sur le cou, ou lui effilait par amiti la
moustache, sur un lit de sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait
tre bien heureux celui-l. On l'attendait au moins quand il tait
libre!--puis Andr haussait les paules, s'avouait stupide, car enfin,
mieux valait crever que de mener la dplorable vie de ce pauvre
diable!...

Ces soirs-l, il finissait par se traner jusque chez lui, avec cette
sorte d'hbtude des gens qui, aprs avoir pleur pendant des heures,
s'engourdissent dans une torpeur presque douce.

Une fois couch, par exemple, sa blessure le travaillait encore. Il
repartait de plus belle, dans ses rves navrs. Il enviait, en dernier
ressort, ceux qui, gorgs d'une femme, ne savent comment se soustraire 
ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi, il en tait  connatre
encore le supplice de ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours,
il avait t lch, le premier, jamais il n'avait su s'attacher une
matresse.

Aprs s'tre applaudi de n'avoir jamais connu de tels embarras, aprs
avoir mme blagu des camarades qui taient relancs par leurs
amoureuses, maintenant, il les jalousait.

Dans ses moments de lucidit, il cherchait un remde qui jugult la
maladie dont il souffrait. Le seul qu'il imaginait, sduire une fillette
presque sage lui paraissant impossible, il tait forcment oblig
d'aspirer, comme jadis, aprs une fille qui lui appartiendrait en commun
avec beaucoup d'autres. Il aurait son jour et elle le recevrait bien,
sachant qu'il tait une pratique rgulire et qu'il prenait poliment
livraison des plaisirs qu'il venait acheter. Persuad enfin que la
possession d'une femme  soi seul,  Paris, tait chose impraticable, il
se dcida  adopter cette combinaison, tentant de se convaincre avec
force arguments  l'appui, que s'il avait eu l'aversion des roulures,
c'tait simplement parce qu'au lieu d'aller toujours chez la mme, il en
visitait, chaque fois, une diffrente.

Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il pouvait vagabonder
au travers de cabinets de toilettes et d'alcves, pendant des mois,
avant que de mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait
convenablement les giries de la bonne fille.

Il chercha et ne dcouvrit que de mlancoliques farceuses prises de
marloupiers qu'elles s'empressaient, ds qu'il avait le dos tourn,
d'aller rejoindre.

Dans cette dbcle, le souvenir de Berthe s'implanta  nouveau encore,
mais le cortge des rancunes et des colres qui l'accompagnaient,
disparut. Andr avait perdu toute fermet, tout ressort. Dsespr, il
souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues avoisinant la demeure
des Dsableau, il ne rencontra ni les uns, ni les autres, il finit par
apprendre indirectement, qu'ils taient tous partis pour la campagne.

Cyprien le remontait de temps  autre. Il comprenait le silence de son
ami qui se taisait sur ses dfaillances. Quelquefois ils passaient la
soire ensemble, et l, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans deviser,
le peintre s'ingniait  secouer la pesante inertie d'Andr.

--Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller  la
drive.--Prends garde, tu vas esprer des malheurs de femmes pour les
soulager, tu vas rver d'invraisemblables discrtions de ta part et de
non moins invraisemblables reconnaissances de la part de la personne que
tu obligeras pour coucher ensuite avec!--Allons, voyons, il ne faudrait
pourtant pas draisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant
bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle te mettrait l'me  vif,
elle t'corcherait, tout en ayant l'air de te panser!--C'est ainsi que
les rapports entre la femme et l'homme ont t rgls par la
Providence.--Je ne dis pas que cela soit bien, mais c'est comme
cela!--Et, ces soirs-l, Cyprien invitait son ami  dambuler,
l'entranait dans de formidables courses, s'appliquait  l'reinter de
son mieux pour le faire dormir.




VII


Andr fut presque guilleret, un soir.

Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il quittait l'impasse
o il pitinait et revenait doucement sur ses pas, sans mme en avoir
conscience. La crise juponnire s'tait peu  peu use, une raction
s'oprait dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore son assiette
sautait d'un excs  un autre, prtendait maintenant  de fous rires, 
de bruyantes joies.

Il avait besoin de la gaiet allume dans Paris, le soir. Il voulait se
mler au bruit de la foule, se soler comme elle les yeux de clinquant
et de gaz; il voulait des distractions purement animales, absorbant la
curiosit de la vue mais n'entrant pas dans l'esprit qui, fatigu par
des digestions de penses pnibles, rclamait la dite absolue, le
repos.

Andr sortit et ne sachant  quoi occuper son temps, il se dirigea vers
le logis de Cyprien.

Le peintre tait, quand il entra, assis devant une table, prs d'un plat
o gisaient les dcombres d'un fricandeau et il achevait un dessin tendu
sur une planche par quatre punaises.

Andr examina ce dessin et fut interdit. Un buste en pltre d'Hippocrate
sur un socle au-dessous duquel deux tourterelles se dbattaient dans les
anneaux d'un boa, tait flanqu comme la tige d'une lunette marine l'est
par ses deux verres, de deux mdaillons reprsentant: l'un, un ballet
d'opra, et l'autre, un dessous de bois o se bcottaient deux amoureux.
Deux autres figures s'levaient,  gauche et  droite de ces mdaillons;
une jeune fille pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme se
dsolant dans une robe de chambre. Derrire et devant eux, sous leurs
pieds et sur leurs ttes, des serpents enrouls autour de palmiers ou
dresss sur leurs queues,  terre, sifflaient, et se tortillaient en
dardant la langue.

--Un fronton par l-dessus, murmura Cyprien, quelques matras, quelques
cornues, quelques fioles, et, brochant sur le tout, un caduce dans des
nuages et deux seringues en sautoir et cette oeuvre symbolique sera
termine.

Puis, il se pencha vers Andr et dit:

--Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le projet d'un grand
tableau, non; c'est tout bonnement un prospectus de pharmacie qui sera
grav sur bois et enroul autour d'une bouteille, orne de l'tiquette
sacramentelle de papier rouge mdicament pour l'usage externe. Tu y
es, n'est-ce pas?--Veux-tu que je t'explique maintenant la porte
philosophique de cette oeuvre, coute:

--a prouve tout d'abord que si on a le moyen de lever des personnes
appartenant  l'cole des danses ou  toute autre cole d'ailleurs; que
si on se livre avec elles  de coteuses ripailles, l'on tombe
malade.--Et c'est la juste punition inflige par le ciel  la dbauche.

Ensuite, a prouve encore que si, au lieu d'tre paillard et d'tre
riche, l'on a l'me thre et qu'on est pauvre; que si, au lieu de
godailler avec des sauteuses on aime une jeune personne que l'on croit
sage, eh bien, l'on tombe galement malade.--Et c'est l encore la juste
punition inflige par le ciel  la navet.

Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une oeuvre moderne et
humanitaire, au premier chef. C'est de la morale en action.--La
demoiselle et le monsieur qui geignent sont destins  servir d'exemple
 la jeunesse et  lui dmontrer que, quoi qu'elle fasse, elle
coppera.--Pour tout dire, a lve l'me et a ne console pas!--Voil,
mais poursuivit-il, regardant son dessin dans une glace afin d'en mieux
saisir l'effet d'quilibre, assez travaill pour aujourd'hui. Tiens, si
tu n'as rien de mieux  me proposer, veux-tu venir respirer avec moi la
puanteur dlicieuse des rues?

--O a, dit Andr?

--N'importe o, pourvu qu'il y ait du tapage et des coups de gaz sur des
faces grimes, au Palais-Royal, au boulevard, dans les passages par
exemple; a te va-t-il?

D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers mouvements qui vous
dterminent, Andr dissimula le plaisir que lui causait cette offre et
rpondit, du ton le plus indiffrent qu'il pt prendre que peu lui
importait d'aller dans un endroit plutt que dans un autre. Cyprien
s'effora si bien de l'allcher par les loges qu'il dbitait sur ces
quartiers de fte, qu'agac, Andr voulut le contredire par un dbinage
systmatique des promenades qu'il vantait. Il prouvait alors cet
trange besoin qui vous porte  juger mauvais et  dnigrer quand mme
ce qui vous a t lou, sans mesure, d'avance.

Une fois sortis, ils s'acheminrent, marchant  petites enjambes,
musardant, le nez en l'air, par les rues, Ils causaient maintenant sur
toutes choses, sans suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert
et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon des bocaux frapps
de feux, ramena les penses d'Andr sur le prospectus du peintre.

--Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te livres  des travaux
de cette espce?

Cyprien poussa un soupir.--Ne m'en parle pas, murmura-t-il, une panne
absolue, terrible. Rien ne va plus comme disent les croupiers des
maisons de jeux,--c'est tout juste si mon oeuvre pourrait se vendre sous
une porte, avec les six couteaux couchs dans une bote, les petites
cuillers en ruolz, les chandeliers et les panoplies en rduction
spcialement fabriqus ou vols par les camelots--enfin, c'est comme
cela.--Et, sautant d'un sujet  un autre, ainsi qu'un homme qui pour
dtourner une conversation dsagrable dit n'importe quoi, il montra du
doigt un poste de pompiers o des clairs de casques s'apercevaient, en
haut, allums sur des planches, et il hasarda cette question: pourquoi
diable  quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps de garde, les
pompiers crivent-ils toujours?--Il est vrai, poursuivit-il sans
attendre la rponse d'Andr qui jouait d'ailleurs  cache-cache avec
d'autres messieurs dans la coque blinde d'un urinoir, il est vrai qu'il
serait tout aussi difficile d'expliquer pourquoi a fleure le clou de
girofle, le dimanche, au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre
d'ides, les relieurs sont les plus inexacts des commerants et les
pharmaciens les plus voleurs.

Ne sentant pas  ses cts son camarade, il le chercha des yeux, le vit
quittant enfin le rambuteau qui ressemblait alors  ces coucous de
Nuremberg o, ds qu'une figurine sort,  heure fixe, d'une niche, elle
est automatiquement remplace par une autre poste derrire.

Les deux jeunes gens marchrent, silencieux, n'ayant rien  se dire,
songeant chacun  des choses personnelles, aux lettres  crire le
lendemain ou  celles laisses sur leurs tables, sans timbres,  des
tracas,  des ennuis plus srieux, peut-tre.

--Gentille la bobonne, cria tout  coup Cyprien, en frlant un petit
torchon qui faisait vaciller langoureusement de longs yeux!

Et il retomba dans son mutisme, dshabillant la petite, mentalement,
sans doute.

--J'ai soif, reprit-il, tout  coup; dis donc, si nous faisions une
petite halte?

Ils entrrent dans un caf et s'assirent, au fond de la salle, sous une
glace qui leur mit dans le dos, au-dessus de la tte, l'image reflte
de la dame du comptoir en train d'empiler avec des doigts chargs de
bagues de petits carrs de sucre. Cyprien, les jambes tendues, la nuque
enfonce dans la moleskine, se demandait quelles pouvaient bien tre les
mditations de cette jeune personne, issue probablement de toute une
gnration de cafetiers, leve dans la fume des pipes, dans le
roulement des billards et l'appel des bocks.

Puis, il regarda, mergeant d'un escalier qui tirebouchonnait dans le
plancher, une tte ahurie suivie de bras nus, encombrs de plateaux et
de tasses, complte enfin par tout un corps qui montait lentement,
envelopp d'une serpillire de toile bleue plaque de grandes taches
noires par des mouillures d'eau.

Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfona dans un va et
vient furieux de garons lancs  toute vole, hurlant boum, jonglant
avec des carafons et des soucoupes, blouissant avec la blanche
trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrta essouffl, dposant sa
charge prs d'un comptoir, o le grant coupait, avec un couteau de
bois, le faux col des chopes et vidait les rinures et la mousse dans de
nouveaux verres qu'il rafrachissait  l'aide de bire plus neuve.

Cyprien se lassa vite de contempler cette petite cuisine et, engourdi
par la bue lourde qu'aromatisait encore une odeur efface d'absinthe,
il but son bock, jeta un coup d'oeil sur le journal que lisait Andr,
reut sans broncher le sourire de deux filles dont les nez
disparaissaient dans le maquillage de leurs faces claires  cru. Deux
taches roses, deux ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient
seuls, les joues, les yeux, les lvres, marchant en avant, faisant
reculer toute la partie du visage rechampie aux poudres de bismuth et
aux blancs gras.

Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-l qui me feront reluire!
et, sans plus s'occuper de leurs oeillades et de leurs rires, il
considra la joie absorbe des gens occups  brasser des piquets et des
carts, et s'inclinant vers Andr qui billait, il murmura:

--Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur qui a invent les cartes
ne se doutait certes pas de l'importance qu'acquerrait sa dcouverte. Il
s'imaginait, le brave homme, avoir simplement gay l'ennui d'un galeux
et d'un fou et il faisait sans le savoir une oeuvre plus grandiose et
plus pie: il contribuait  supprimer le libre-change de la sottise
humaine! Car, enfin, je mets de ct les joueurs d'ici. Sots ou non,
bien ou mal levs, la plupart sont des concubins ou des poux qui
s'attardent dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs femmes
et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les salons, dans le monde, les
cartes ne servent qu' masquer la misre des propos, la faiblesse des
intelligences, la nullit des personnes qui, runies entre elles, ne
peuvent rien se dire; c'est prodigieux tout de mme comme l'ineptie des
classes bourgeoises trouve son compte dans le silence d'une partie de
whist!

Mais Andr lui fit signe de se taire. Un gros monsieur chauve venait 
eux, naviguant entre les tables dont il accrochait, avec son paletot,
les coins. Ils changrent sans transports, tous trois, de banales
exclamations et d'usuelles poignes de main, s'tonnant du hasard qui
les runissait dans un caf qu'aucun d'eux ne frquentait d'habitude.

--Je ne vous demanderai pas des nouvelles de madame votre femme, dit le
nouveau venu  Andr qui plit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier,
la soire avec elle.

--Bah! grogna Cyprien.

--Oui, j'tais revenu de voyage et, ma foi, je suis all souhaiter le
bonjour  ce bon Dsableau  Viroflay. Dites donc, savez-vous qu'ils ont
dnich une maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas
chre; le jardin n'est pas bien grand...

--Oui, mais le bois est  deux pas, interrompit Cyprien.

--Tiens, vous y tes donc all? Dsableau m'a pourtant affirm qu'il ne
vous avait pas vu depuis des mois.

--Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, rpondit le peintre, mais comme,
toutes les fois qu'on avoue qu'une maison de campagne ne possde qu'un
petit jardin, l'on ajoute immdiatement en guise de correctif, que le
bois est proche, j'ai pens avec raison qu'il en tait de mme de la
bicoque loue par les Dsableau.

--Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqu par cette opinion,
toujours est-il que le but vis par notre ami est atteint puisque sa
fille peut jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi,
vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton amical  Andr, l'on m'a
dit que vous aussi vous n'y alliez pas souvent quand j'ai demand de vos
nouvelles.--Ah! ces diables d'artistes! tous les mmes, il leur faut le
remue-mnage de Paris, les cafs, le bal, la vie  grand
orchestre.--C'est gal, dites-donc, vous avez de la veine, vous, d'avoir
une petite femme qui prenne aussi bien les choses.--La mienne, ah je
t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous les soirs,  l'heure,
eh bien il y en aurait des scnes! Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce
que tu as fait? tu sens le cigare et la bire, elles te dindonnent et
elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton ge ces farces-l!

Cyprien pensa qu'il tait temps d'enrayer cette malencontreuse
conversation et de la dtourner de la femme d'Andr.

--Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume l-bas sa pipe, a-t-il une
singulire forme de tte?

Cette feinte n'eut aucun succs.

--Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, rpondit  la cantonade le
gros homme. Mais, pour en revenir  nos moutons, dites donc, mon
gaillard, continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe d'Andr,
vous tes donc toujours en bisbille avec ce vieux Dsableau? Bah, vous
savez, il ne faut pas lui en vouloir, a se comprend, il n'est pas dans
le ngoce comme nous; vos livres l'exasprent, il ne se rend pas compte
que les affaires sont les affaires; je le lui ai bien dit, moi, chacun a
en magasin un assortiment appropri  sa clientle, on ne tient que les
articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez moi, par exemple, vous
trouverez des spcialits de lingerie que la maison Buquet, et c'est une
maison consquente pourtant, ne possde pas, parce qu'elle n'en aurait
point aisment le dbit.--Mais enfin, tout de mme, comme prtendait ma
femme, l'autre jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter  son
jugement, car c'est une femme de tte dont le plaisir est d'avoir
toujours le nez dans les livres, est-ce que monsieur Andr ne pourrait
pas crire quelque chose de gentil, de tendre, l, vous savez, une
histoire o il y aurait de l'amour, quelque chose enfin qui reposerait
et qui toucherait l'me? le public aime bien les romans de ce genre l,
et puis a ferait tant de plaisir  votre famille!

--Dis donc, Andr, jeta Cyprien, hors de lui, Chose n'arrive pas, nous
l'avons attendu assez longtemps, si nous levions le sige?

Andr accepta aussitt.

--Ah a, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? interrogea le
monsieur.

Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il consulta de prfrence
l'horloge des cafs, qui avance toujours.--Dix heures vingt, dit-il.

--Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il ajouta, d'un ton
obligeant: vous ne sortez pas avec moi?

--Non, pas encore, puisque nous avons tant fait que d'attendre l'ami qui
nous a donn rendez-vous ici, nous allons rester quelque temps encore.

Alors, tous les trois se levrent, se prirent les mains et le monsieur
dit  Andr en lui serrant le bout des doigts: enchant de vous avoir
rencontr, mon cher ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus
longtemps avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne socit qu'il ne
faille quitter, mes respects, je vous prie, n'est-ce pas,  madame votre
femme quand vous la verrez.

Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croiss, branlant
furieusement la tte, Andr qui ne rpondit pas.

Au fond, Cyprien s'tait inutilement vertu  vouloir distraire la
conversation. Un seul mot avait suffi pour faire sourdre les douleurs
engourdies d'Andr. Depuis que leur ami avait relat sa visite aux
Dsableau, Andr n'coutait plus que d'une oreille ses commrages et ses
conseils. Il tait transport dans la maison de Viroflay et il aurait pu
la dcrire tant il la voyait, blanche et claire avec des volets verts,
prcde d'une pelouse garnie de rosiers et de reines-marguerites, un
rservoir de zinc dans un coin, un perron de quelques marches au milieu,
orn de pots de fonte plants de graniums-lierres et, pose sur un
pliant, sous un arbre pandant un peu d'ombre, sa femme le panier 
ouvrage  ses pieds, tricotait prs de la petite cousine, assise sur un
pliant plus bas, apprenant ses leons, tendant de temps  autre son
livre pour qu'on la ft rciter, annnant, rptant quatre fois le mme
mot, cherchant la suite.

Un grand attendrissement enlaait Andr. Comme ces maladies qui avant de
s'teindre compltement ont des revenez-y plus courts et plus faibles,
chaque fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa femme et
contre son amant, la douleur, d'abord mlange  la haine, puis, la
dominant et l'absorbant en entier, le regret de la vie familiale perdue,
le dsir fou de revoir Berthe, tous ces symptmes de la priode aigu
avaient pris fin. Andr en tait aux accidents secondaires. Il prouvait
maintenant ce sentiment lent et triste que procure le souvenir d'une
personne chre partie pour jamais au loin. Puis cette languissante et
mlancolique fatigue qui nat de l'espoir reconnu absolument
irralisable et impossible se dissipait aussi et alors, dans l'esprit
arriv  son point mort, rest pendant une minute immobile et inerte,
bourdonnait comme un bruit confus un affreux bavardage, travers soudain
par un son aigre furieusement rpt, perant comme une note
d'harmonica, le nom de Dsableau. Les penses reprenaient alors leur
marche, soufflant  Andr de nouvelles colres contre cet homme qui
s'avanait maintenant au premier plan. Le froid mpris qu'Andr
professait depuis des annes pour lui s'chauffait tout d'un coup et
clatait en rage. Il se remmorait ses usuels rabchages, ses
sempiternelles dolances; il le revoyait, se plaignant de la besogne de
son bureau, parlant de la responsabilit qui lui incombait, de
l'inexactitude des malheureux placs sous ses ordres, commentant la
poigne de main de ses suprieurs, lisant dans leur sourire des
promesses certaines ou s'inquitant et revenant, bris, lorsque leur
accueil lui avait paru moins engageant ou plus froid.

Et, ramenant tout d'un coup,  la campagne, dans la petite salle 
manger,  peine garnie, avec un lit pli dans un coin, les monotones
soires qu'il avait subies dans cette famille, aprs son mariage, Andr
songeait  la solennit de Dsableau disant aprs le dner ds qu'on
tait la nappe: non, pas de patiences ce soir, le devoir avant tout, mes
enfants; et il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampe 
son chiffre, des minutes d'employs qu'il biffait du haut en bas et
recommenait  rdiger dans une langue plus gourme et plus digne. Andr
avait la nouvelle vision de la famille invariablement occupe de la
sorte: madame Dsableau regardant entre deux aiguilles voler les
mouches et faisant, avec des clins d'yeux, de silencieuses
recommandations  sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le travail
du pre; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, changeant, tous les
quarts d'heure avec sa tante une banalit  voix basse ou se levant sur
la pointe du pied, ouvrant avec prcaution la porte pour aller chercher
un objet oubli dans sa chambre; enfin, dans le silence seulement
troubl par un clapotis lointain de vaisselles et par le crachement de
la plume sur le papier, Dsableau en arrt devant une phrase, hsitant
pendant des heures entre un mot et entre un autre, se prenant le menton,
mchant son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme de la bonne
dans sa cuisine, du bruit de la petite qui reculait sa chaise.

Un dgot profond lui venait pour ce bourgeois plein de prjugs, pour
ce fonctionnaire gonfl d'importance, sans piti pour un cart et pour
une fantaisie, pour ce vieillard triqu, confit dans des usages de
maniaque, offusqu par toute ide neuve, dont l'habituelle conversation,
lorsqu'elle ne s'attachait pas  la politique ou  la morale, dplorait
avec d'inapaisables colres, l'hostilit de ses subalternes, les
conjurations de son garon de bureau qui se permettait de lui apporter
le quinquet des simples employs au lieu de la lampe  laquelle il avait
droit, de la lampe de son grade.

Andr s'tonnait maintenant d'avoir pu accepter si bnvolement jadis
les remontrances de cet imbcile. Il excusait sa femme qui avait t
leve dans ce milieu dprimant et il la plaignait d'y tre retombe. Ce
qu'elle doit s'ennuyer  Viroflay! Ah! elle est tout de mme honnte au
fond, pensa-t-il, car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur
amant ou bien auraient contract une nouvelle liaison plutt que de
consentir  une vie semblable! Tiens, dit-il, soudain, sans mme
s'apercevoir qu'il parlait tout haut, songeant maintenant au bavard qui
les avait quitts, j'aurais d lui demander quand ils reviendront de la
campagne.

--Je m'en informerai, si tu veux, auprs du concierge, proposa Cyprien,
 voix basse.

Andr rougit et se tut.

Le peintre le regardait, mu, suivant ces douleurs  la piste. Sa pense
embotait le pas  celle d'Andr et si elle perdait ses traces par
instants, elle la rattrapait forcment  un coin de route. Il cherchait
les moyens de distraire son camarade et formait le dessein de lui
appliquer d'nergiques moxas, de le pocharder. La vue d'une femme qui
vint s'asseoir devant leur table lui suggra l'ide de la lancer sur son
ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, il est sauv; le rveil
ne sera certes pas gai, mais il aura du moins vit le plus triste, la
rentre, ce soir, dans son logis, seul.--Et, Cyprien prparant un
abordage, laissa glisser son papier  cigarette sous la table et
s'excusa auprs de la femme qui carta gracieusement ses pieds pour lui
permettre de ramasser son cahier sous la banquette.

Il le ramena, tremp par les salives qui baignaient le plancher. La
femme eut une petite moue rpugne  laquelle Cyprien rpondit par un
aimable sourire, en triant soigneusement les feuilles encore sches. La
conversation s'engagea. Cyprien y mla Andr en train d'examiner le
visage de la femme remontant son voile pour boire une gorge de bire.

C'tait une belle fille qui atteignait la trentaine. Elle semblait dure
de chairs et la figure un peu fatigue, blanche ainsi qu'un navet et
tapote de violet sur le haut des joues, tait comme enfivre par deux
grands yeux d'un bleu-clair, rverbrant du vert d'eau par places, les
yeux d'une fire rosse, pensa le peintre qui en avait connu de pareils.
Elle causait avec un certain bagout, possdait un vague ton de femme
bien leve, tait simplement mise; mais elle portait sur sa robe d'une
bonne faiseuse, de beaux bijoux qui donnaient  rflchir au peintre, en
train de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.

Andr la trouvait charmante. Au sortir de ses rflexions et de ses
tristesses, il vit en elle un dorlotement fminin assoupli par un
simulacre d'ducation et de biensance. Cyprien se drangea sous le
prtexte d'aller qurir un journal, et quand il revint, il refusa
d'occuper sa place, poussant Andr prs de la fille. Il imprima un
nouveau branle  la conversation qui se mourait, amena Andr  dbiter
ces plaisanteries mdiocres dont le succs est assur prs des femmes.

Elle riait, lui rpondant par de petits coups d'ventail sur les doigts,
montrant son bras qu'elle avait un peu grassouillet et blanc, bavardant
de choses et autres ainsi qu'une bonne mnagre, ne se rsolvant 
aucune avance, ayant l'air d'une femme entre dans ce caf plutt par
hasard que par mtier ou par besoin.

Andr continuait  lui dbiter des galanteries sans improviste. La
langue oprait seule, l'esprit travaillait de son ct. L'envie de
possder cette femme, le dsir d'chapper  la solitude, de rompre,
cote que cote, la monotonie hbtante de sa vie, l'esprance d'avoir
une matresse qui endormirait ses convoitises de tendresse, la soif
enfin de placer de la chair de femme sous ses lvres le tenaient. Sa
continence se fondait, une rumeur grandissait en lui, puis la dfiance,
la sagesse reprenaient le dessus, il souponnait les ficelles
ordinaires, les mollesses prvues. Il restait abm dans ses rveries,
sans mme s'apercevoir que sa langue s'tait arrte, qu'il ne parlait
plus.

Cyprien se mit alors  jouer le rle de ces compagnons tisserands qui,
reprenant le fil lch par leur camarade, y font un noeud. Il
continuait, en les arrtant, les phrases interrompues d'Andr.

La femme fut tonne du silence du jeune homme.

--A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?

Il se rveilla et, un peu baubi, regarda le bas de soie bleu-marine
smillant sous la robe trousse. Il complimenta la femme sur son petit
pied, rpta les vulgarits que ce sujet inspire d'habitude; elle rit
ainsi qu'une femme accoutume  tirer ses quenottes ds qu'on vante
l'agrment de sa personne. Une bouquetire les harcela sur ces
entrefaites mais la fille refusa la rose qu'Andr voulait lui offrir;
elle refusa galement de consommer encore. Sur les instances des deux
jeunes gens, elle accepta cependant des cerises  l'eau-de-vie, et elle
les goba gentiment, tortillant la queue entre ses doigts, faisant le
guignol avec sa langue qui frtillait entre la haie blanche des dents,
ratissant la cerise, ramenant le noyau dans la main dont les bagues
flambaient. Andr lui demanda son nom et celui de la rue qu'elle
habitait; elle dclara s'appeler Blanche et demeurer rue de la Bruyre.

--C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque chose.

--Vous ne logez donc pas dans ce quartier, rpliqua-t-elle?

Il dsigna sa rue.

--Ah oui! la rue Cambacrs, elle la connaissait; prs de la Madeleine,
n'est-ce pas? une de ses amies dans le temps... et elle enfila une
histoire o, peu  peu, l'amie en question, apparaissait comme une femme
qui avait abus de sa confiance pour lui infliger des crasses.

Cyprien en billa. Andr coutait trs sduit par les tours de
passe-passe qu'excutait sur la lvre du haut, une mignonne lentille de
la nuance du lige.

Ils quittrent enfin le caf.

--Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, aprs qu'Andr, tout hsitant,
eut offert son bras  la fille.

--Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, reprit Andr.

--Non, non; et le peintre salua la femme et courut aprs un omnibus. Il
le rejoignit et grimpa sur l'impriale. La voiture ballottait, lui
tapant l'chine en mesure contre la barre du dossier, roulant sur les
pavs avec un fracas terrible de ferrailles et un grsil de vitres
secoues, attnu, presque teint, ds que la carriole foulait
l'asphalte.

Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le conducteur qui criait,
accot contre la barre de l'impriale places s'il vous plat le tira
brusquement de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal  l'aise,
refroidi par le vent, il regarda, effar, remontant le collet de son
paletot, les rues qui fuyaient derrire lui.--Minuit sonnait; les
fentres des maisons dont les roues frlaient le trottoir avec une
penche brusque, taient presque toutes noires.

Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les gouttires
accrochaient de faibles lueurs, de grands carrs de lumire clataient
dans les faades sombres. Quelquefois les deux croises d'une mme
chambre, ingalement claires, se sauvaient, suivies par d'autres aux
persiennes closes, dessinant des raies alternes de lumire et d'ombre.
Et, d'autres encore, larges ou troites, leves ou basses, dfilaient
au grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant la couleur de
leurs feux aux rideaux ferms, celles-l presque noires, piques
seulement par une bougie, presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune
toile qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la nuit de la
pice.

Tout mlancolis, Cyprien se livrait  ses mditations, arrangeant dans
les chambres bien closes, gaiement claires par une lampe, de paisibles
existences douillettement vautres sous des dredons, des couples
bourgeois dormant, derrire contre derrire, soufflant des pois,
chantant du nez sous les couvertures, puis il imaginait devant les
tnbres des pices, des dsordres de gens pas encore rentrs,
s'attardant dans les estaminets, prolongeant la veille pour se trouver
le plus tard possible seuls avec eux-mmes, dans des chambres pauvres.

--Baste, fit-il, tout  coup, ramen  l'ide que son ami avait
accompagn une femme, par la vue d'une croise ouverte  un premier
tage, garnie d'un rideau de mousseline broche derrire lequel
s'apercevait le globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et gras,
faisant la fentre; voil l'heure o Andr entre dans un logis qu'il ne
connat point. La femme te son manteau et dit: mets-toi  l'aise, mon
chri.--Je vois la scne d'ici--Blanche embrassant son chat ou son chien
pour montrer qu'elle a du coeur, Andr  moiti dshabill, contemplant,
appuy sur la console, entre les deux croises, le dballage du corset
et des jupes et constatant qu'il est vol; Blanche s'approchant de lui,
en chemise, le dandinant dans ses bras, la tte un peu renverse, les
yeux mi-clos, la bouche plisse en cul de poule, murmurant sur un ton de
flte: tu vas me faire bien riche, dis, mon petit homme?--et je vois
galement d'ici le nez d'Andr et j'entends sa rponse dfensive: dame,
a dpend!

Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit Cyprien, continuant
son monologue, tout en descendant de l'omnibus; si j'avais touch
l'argent de mon prospectus, j'aurais, peut-tre bien, moi aussi, lou de
la syncope pour quelques heures.--C'est gal, songea-t-il, aprs un
silence de pense, quelle chance! je vais coucher seul, dormir en paix,
et il se vanta sans conviction les joies de son intrieur, les plaisirs
du lit o l'on s'tend  l'aise, inquiet, malgr tout, sentant poindre
un accs de cette fivre qu'il jugeait  jamais vaincue depuis des
annes qu'il vivait, mprisamment, dans une dfinitive solitude.




VIII


Andr descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tte vide
et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyre,
s'loignant, en toute hte, sans savoir pourquoi, du logis de cette
femme. Il ralentit son pas ds qu'il eut tourn au coin de la rue. L,
il s'aperut dans la glace d'un magasin, ple et les joues tires. Il
brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et
rougit  l'ide que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines
dcires, dans son linge frip, dans sa mine blme, l'reintement d'une
nuit blanche.

Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'veillaient  peine. Il ne
rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de
journaux et des laitires.  et l, des gens rentraient comme lui,
extnus, les paupires battant du lilas dans des faces hves. Ils se
regardaient et passaient, ruminant d'identiques rflexions sans doute.
Parfois, des gens plus dignes talaient dans leur costume, dans leur
habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet
relev, l'excuse mondaine de leur puisement.

Andr avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir suc
du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible
got, mais il s'empta davantage la langue et il dchira ses lvres sur
lesquelles le papier collait.

Il quittait,  ce moment, la rue Blanche si triste  toutes les heures.
Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour
atteindre un caf ouvert et se faire apprter quelque chose de chaud et,
 mesure qu'il avanait, au sommeil avin,  l'esquintement de fille du
quartier Brda, succdaient une activit croissante, un va et vient
fbrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des
arrives et des dparts des trains, toujours en sursaut, spculant sur
la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les
sifflets de machines.

Il pntra sous les arcades du chemin de fer, dans un caf. Des garons
poussetaient,  cette heure, les divans avec des serviettes, lanaient
des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres,
corrects dj, dchiraient les bandes des journaux et prparaient les
verres. Andr commanda un mazagran, prit une revue emmanche dans un
cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient
devant ses yeux et couraient  la dbandade. Une lassitude extrme le
prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait
depuis qu'il ne marchait plus, se fora  dvisager un couple de
voyageurs occups  reboucler la courroie d'un tartan  damiers verts et
noirs servant d'enveloppe  un paquet de manteaux et de chles,  des
parapluies et  des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si
ananti qu'il ft, il sourit, observant que le garon rapportait comme
d'habitude la monnaie  celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas
remis la pice.

Il commenait cependant  voir plus clair. Des clats de soleil qui
peraient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des
lettres en cuivre colles sur les vitres et vues  l'envers, de
l'intrieur du caf, le rjouirent. Il s'amusa  dchiffrer djeuner 
la fourchette qui dcrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi
par une gorge de tisane noire, il se flicita de l'aubaine de sa nuit.
Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante
que son exprience des amours parisiennes lui faisait craindre, il tait
tomb sur une bonne fille, accorte, peu chipotire, se confiant en la
loyaut de ses pratiques. Il avait,  un autre point de vue, t
galement charm. A la place de la boutiquire voulant pargner des
avaries  sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grce 
ses moindres jouets, il avait dcouvert une ngociante, offrant
d'elle-mme l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir
qu'elle gotait  vendre.

L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la
difficult de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-tre
complet sur la terre, tre au chaud, dans un lit solitaire, chez soi,
libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gne d'aucune sorte, sans
obligation d'couter et de rpondre, ne s'taient pas montrs.

Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bgueule et suffisamment
polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une
jovialit rcrante dans ses caresses, cette fille enchanta Andr.

Ils s'taient rveills, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se
connaissant  peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gte,
les jambes entortilles les unes dans les autres, avait t rompu par
Blanche qui laa gentiment ses bras autour du corps d'Andr. Ils
s'taient embrasss, puis le jeune homme avait saut du lit, la priant
de ne pas se dranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la
place des outils de toilette.

Une fois dans le petit cabinet o trnait sous une planche pleine de
bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqu de
marbre, Andr, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son
nez, avait continu d'changer des mamours avec Blanche qui lui criait
de son lit: tu sais la serviette  figure, c'est la premire  gauche,
sur le schoir.

--Prs du seau hyginique, n'est-ce pas?

--Oui, mon chri; tu as le savon?

--Oui, oui, ne t'inquite pas;--et, dans un dgoulinis d'eau, dans un
bruit de lavage, les gracieusets avaient couru, sans arrter, d'une
pice dans l'autre.

Une fois vtu et rentr dans la chambre, ils s'taient quitts, trs
bons amis; elle n'avait rclam aucun argent et lui, dlicatement, avait
dpos une pice de vingt francs, pas trop en vidence, sur la tablette
de la chemine. Blanche dressa  ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil,
mais elle se dtourna aussitt, se replongeant le nez sous les
couvertures.

Andr souriait avec jubilation, se rptant qu'il tenait enfin le remde
aux crises juponnires futures, le cataplasme du coeur vainement espr
depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes
sont bties sur le mme modle, que la diffrence des castes s'obtient
par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus
ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout a, ce sont
des blagues!--puis, enfin, c'est peut-tre drle de mpriser les femmes,
mais comme on ne peut s'en priver...

Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la
galanterie il fallait ranger Blanche.

Elle n'appartenait videmment pas  cette catgorie de braconnires dont
les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne
rclamait pas son d d'avance. Le mme motif loignait l'ide d'un mle
en embuscade derrire des rideaux ou dans une cuisine, attendant
l'argent soutir pour l'aller boire, puis elle possdait bonne, logement
confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la
chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de mtal ou
de bois, capitonn de cretonne pareille  celle des murs, avec de vastes
oreillers  dentelles et  chiffres. Il y avait, dans le salon, un
guridon et un piano en palissandre, et dans la salle  manger, sous
verre, dans un srieux buffet de noyer  baguettes noires, tout un
service de verreries de baccarat et de faences anglaises avec des
fleurs bleues cuites dans la pte blanche.

D'un autre ct, il tait peu probable qu'elle ft entretenue par un
seul homme et et simplement, pour les besoins de son coeur, un amant
qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car Andr ne
l'aurait probablement pas enleve sans coup frir, le premier soir.
D'ailleurs, ce logement ne dnotait pas la prsence d'un matre, d'un
monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possde,
dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire
d'escarpins ou de pantoufles.

Andr s'arrta enfin  cette supposition que Blanche appartenait  une
arme spciale, qu'elle faisait probablement partie de ce rgiment de
filles dont la tche, lucrative et morale, consiste  drider les gens
maris et  les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains
indices, il croyait bien avoir reconnu le caractre distinctif de ce
genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destins 
ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du mnage et, avec cela, une
certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop
brusque la transition entre la femme lgitime et la baladeuse, le rve
des hommes maris, sans qu'ils aient, peut-tre, conscience, autant de
vice et plus de bon ton que chez les matresses connues dans leur
jeunesse, avant le mariage.

a doit tre cela, murmura-t-il en appelant le garon; il paya, tout
rjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son
domicile.

A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il
n'avait jamais dcouch depuis son entre dans ce logis. Cette frasque
allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge,
et puis Mlanie qui devait,  ce moment sans doute, regarder tout
inquite le lit, n'allait-elle pas croire  un accident? elle tait
capable, dans son trouble, de se concerter avec la portire et de noyer,
toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur
son compte.

Il s'arrta sur le trottoir, hsitant, presque honteux, ne s'estimant
plus assez jeune pour ces quipes.

Il se rsolut enfin  ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux,
pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est
lev de bonne heure et rendu aux bains.

Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prtextes qui
justifiassent,  ses propres yeux, la ncessit d'une promenade. Il
pensa  aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le
retarderait trop, que Mlanie, encore indcise peut-tre, commettrait 
coup sr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flnocha
les mains dans ses poches, tchant de s'intresser aux moindres choses.

Alors, comme pour justifier les pitres motifs qu'il invoquait, un
phnomne singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se
dissipa peu  peu, il dmarra de ses penses sur Blanche et sur sa
bonne, et subitement il eut une curieuse claircie d'organes. Ses nerfs
vibrrent d'une faon aigu, et mille dtails qu'il n'avait jamais
observs, bien qu'il les vt tous les jours, le frapprent. Il dcouvrit
son quartier d'un coup.

Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des rflexions,
qui lui taient peut-tre dj venues sans suite, il s'aperut que son
quartier tait, en majorit, habit par d'anciens notaires, par des
restes de la noblesse orlaniste, par d'anciens dignitaires du second
Empire, par des avocats  la cour d'appel, par des auditeurs au conseil
d'tat, par des conseillers rfrendaires  la cour des Comptes. De l,
se dit-il, cet aspect mcontent et rechign de gens perchs sur des
chasses, mditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et
roides, avec des mines pinces de vieux juges; les pierres elles-mmes
lui parurent s'ennuyer, imprgnes qu'elles taient de tout le
pdantisme que ces gens dgagent!

La teinte gnrale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, tranant
au travers des rues de Roqupine, d'Aguesseau, de la Ville-l'vque, de
Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans
nos ides: ce quartier est complexe, mais je le dmle. Deux lments
dissemblables et dcoulant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond,
se dtache toute la joviale crapule des domestiques.

Ah! c'est l la note vraie, murmura-t-il, enchant de ses observations,
la note exacte brochant sur le thme empes et gris, avec ses voyantes
fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les
gens riches parcourent  peine est donne tout entire par leur
valetaille; elle seule emplit la chausse, anime les tavernes qu'on a
cres exprs pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de
Stilton, du cleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout.
En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce
quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour
mmoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant
encore  la note de scheresse et d'ennui, au parfum dominant d'curie
et de crottin, un mange, un grainetier, un marchal-ferrant, un
vtrinaire, un nourrisseur en boutique d'nesses et de vaches, deux ou
trois marchandes  la toilette pour les femmes de chambre, un
chaussetier pour bottes de cheval et de livre, un picier qui vend les
conserves et les sauces de Londres et enfin, compltant cet amalgame,
disparate et forc pourtant, parachevant le tout, fonant la teinte
triste sans pouvoir teindre cependant la canaillerie gaie, des
librairies protestantes, des socits de propagande luthrienne, des
agences bibliques, et enfin trois temples de la religion rforme, dont
un mthodiste et une english church, assombrissent le dcor et lui
ajoutent en plus une rigidit puritaine, une froideur anglaise.

C'est cela mme, rsuma-t-il, oui, c'est cela.--Il n'y a rien de tel que
d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connatre; elle vous
rend  la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas  dire,
poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout,
ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il
diffre de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain.
Comme lui, il possde des chapelles vangliques, et il a des grands
seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi
le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mmes, voil
tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir,
ils embaument Belleville et le Grand-Duch de Luxembourg, ceux du
quartier d'Anjou-Saint-Honor exhalent l'odeur de la Tamise. De l,
diffrence capitale de types, de boutiques, de rues.--Pas de tavernes
aux carreaux  plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges,
pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six!

Il y aurait un petit volume  crire sur chacun des arrondissements de
Paris,  ce point de vue, un guide pour les raffins et les artistes,
conclut Andr; il faudra que j'en parle  Cyprien, mais, diable, neuf
heures, se dit-il, coutant une horloge frapper un  un, ses coups, il
est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques
qu'il n'examinait mme pas, tout entier qu'il tait  ses mditations,
il s'achemina vers son logis.

Il se donna une contenance dgage, franchit la cour en faisant sonner
ses bottes, essuya le regard tonn du concierge appuy sur son balai,
grimpa, trouva Mlanie en train de secouer les tapis sur la terrasse.
Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dvisagea
loquemment son matre, puis peu  peu son oeil de chouette remua et ses
lvres s'ouvrirent.

--L'on n'a pas apport un paquet pour moi? jeta Andr, qui voulut
touffer les questions qui allaient poindre.

Elle rpondit non, les yeux fichs, grands ouverts, sur lui; puis sa
tnacit auvergnate dompta sa crainte de dplaire et elle dit, en pliant
le paletot cass sur le dos d'un fauteuil:

--Monsieur a l'air fatigu, faut-il que je dfasse la couverture?

Un non sec qui lui fut lanc du cabinet o Andr se lavait la bouche la
dsaronna.--Elle rengana sa curiosit, remettant  un moment plus
propice l'occasion de la satisfaire.

Lorsqu'elle servit le djener, Andr se plongea le nez dans un livre.
Elle apporta, silencieuse, les plats, enrage d'tre tenue  distance,
considrant comme un affront personnel le mutisme de son matre. Elle
voulut lui desserrer quand mme les dents et lorsqu'elle apporta le
caf, elle demanda si Monsieur avait le temps de compter.

Il l'aurait volontiers envoye  tous les diables. Il leva cependant les
yeux de son volume, la vit, droite devant lui, tenant  la main un
cahier de classe,  couverture marbre de violet et de noir, gonfl au
milieu par un crayon blanc pos en travers, un de ces crayons  un sou,
taills avec un couteau de table et dont la mine casse ds qu'on
l'appuie et ne marque mme pas lorsqu'on la mouille.

Il tendit la main, prit le cahier et, maugrant, il additionna
laborieusement les chiffres.

--Je crois que cette note-ci n'est pas marque, interrompit la bonne, en
lui mettant sous le nez une facture de viande.

Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut les laisser,
feuilleter les pages, parcourir les articles dj inscrits, chercher
dans les mots bizarrement orthographis qui zig-zaguaient, les uns sous
les autres, si le boeuf figurait parmi les dpenses; il y tait.

--Mais, certainement qu'il est marqu! cria-t-il, furieux.

--Ah bien, reprit Mlanie, trs calme, poussetant une pluche niche sur
son caraco, je pensais que mon mari l'avait oubli!

Il ne rpondit pas, recommena ses additions, opra la soustraction de
la somme reue et de la somme dpense. Il doit vous rester 3 fr. 15 c.,
dit-il.

--Monsieur ne se trompe pas, clama Mlanie. Voyons, j'ai pris de
l'argent chez moi, et tirant une longue bourse grasse, elle toucha 
chacune des pices et  chacun des sous qu'elle contenait et regarda,
l'oeil perdu, les meubles.

--Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; enfin, Monsieur est sr
de ne pas se tromper?

Pour la troisime fois, il recommena, accabl, ses additions, buvant de
temps  autre, une gorge de son caf qui devenait froid. Il ne retrouva
plus le mme compte, s'emporta, pela encore ses chiffres, les prenant,
cette fois, par le bas des pages.--C'est 3 fr. 20 c. qui doivent vous
rester, dit-il.

Mlanie poussa des cris de merluche. Ce serait donc quatre sous qui lui
manqueraient alors! ce n'tait pas possible!

--Que diable, les comptes sont l, gronda Andr qui tapa rageusement le
crayon sur le carnet, grlant le papier de coups de pointes; tenez,
voil votre livre, votre mari le vrifiera si bon lui semble; moi, j'en
ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur la table et
disparut dans son petit salon dont il ferma violemment la porte.

La journe fut mauvaise. Andr s'avouait que son humeur massacrante
tait niaise, puis le moment de la digestion tait venu et une terrible
lourdeur pesant sur la machine brise de fatigue, l'assoupissait dans
son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des chaleurs aux
tempes et dans les paumes. Au got de cuivre qu'il avait en bouche,
avait succd un got plus atroce encore, celui de l'allumette qui
s'teint, celui du sulfite de soude; il but, pour le chasser, un grand
verre d'eau qui le glaa, et, mal  l'aise, grelottant, il marcha de
long en large pour se rveiller, regardant son lit, ne se couchant pas
par honte de donner ainsi raison  sa bonne.

Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit mieux les choses.
Il s'aguerrit aux mines effares ou goguenardes de sa maison et il
laissa Mlanie parler tant qu'elle voulut.

--Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur est toujours malade,
il faut bien que Monsieur en frquente une autre!--Et, trs moustille
par l'ide que son matre qu'elle supposait difficile, ne devait
rechercher que des femmes huppes, elle s'efforait de lui tirer des
renseignements et runissant, le soir, au lit, chez elle, les bribes
qu'elle tait parvenue  recueillir, elle les narrait longuement,  son
mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, pensant aux filles plus
ou moins jolies qu'il avait eu l'aubaine d'arrter, dans ses fonctions
de sergent de ville.

Andr fut sobre de renseignements lorsque Cyprien le consulta sur les
incidents de ses nuits.

Il se borna  rpondre aux insinuations malveillantes du peintre,
dcrivant comme s'il les avait tts, les appas inconsistants de cette
fille, qu'il tait dans l'erreur, que Blanche tait  peine fltrie.

--Eh bien, alors, tu es vol, riposta Cyprien, car enfin tu achetais, le
sachant, de la marchandise tourne et l'on t'en fournit qui ne l'est
pas!--A ta place, je rclamerais!

Andr se rsolut  rompre la conversation toutes les fois que Cyprien la
portait sur Blanche. Il avait peur, au fond, de voir dmolir par le
peintre les semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait
maintenant,  heures fixes, pour tre certain de la rencontrer seule et
il jubilait lorsque, sonnant  la porte, il entendait claquer les talons
de ses mules et qu'il la voyait, vtue de linge frais, sourire dans
l'ombre du vestibule.

L'accueil tait toujours le mme, fminin et puril, un baiser sur la
moustache, la tte prise entre les deux mains et doucement dodine, puis
tous deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre  coucher,
et, l, elle lui enlevait prestement son pardessus et son chapeau, lui
offrait de se rafrachir et sautait ds qu'il tait assis sur ses
genoux, lui demandant s'il avait t bien sage, le traitant de brigand,
par amiti, lui rptant: bien sr, tu n'as pas soif? tu sais, il ne
faut pas te gner, il y a de l'eau-de-vie et du vin, ici.

Il l'interrogea  diverses reprises, sur la vie qu'elle menait; elle lui
raconta des banalits et mentit sans aplomb; elle finit, un jour, par
parler d'un monsieur trs comme il faut, dont elle fit longuement
l'loge.

Andr lui reprocha intrieurement ce manque de tact dont il tait
pourtant cause. Il se dcida  ne plus la questionner, mais malgr lui
il aborda plusieurs fois ce thme. Alors Blanche se coupa dans ses
rponses et lui s'affermit dans cette ide qu'elle recevait, chaque
aprs-midi, des gens retenus, le soir, dans leurs foyers, et il tait
ennuy qu'elle pt avoir toute une srie d'hommes! Il ressentait un
certain dpit, trouvant naturel qu'elle et un amant srieux, mais deux,
trois, quatre, non pas; elle lui parut trop fille.

Parfois, il se ttait et demeurait penaud, se demandant avec tristesse 
quoi avaient abouti les dures leons de ses vieilles amours?--Il tait
aussi niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle,
dcouvert la femme longtemps convoite, et, au lieu de rester dans une
intelligente incertitude, il allait, mu par un sentiment bte
d'amour-propre, de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer dans ses
affaires, s'exposer  d'inquitantes vrits ou  de grossiers
mensonges.

Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur en examinant de trop
prs ce malaise de coeur, d'arriver  ce pitre rsultat: la crainte de
n'tre point le prfr. A deux amants, il pouvait le croire, tant
celui des deux qui n'entretenait pas.--A trois ou quatre, cette
enfantine illusion partait.

Il restait proccup, analysant la sottise de ses penses auprs d'elle;
et parfois Blanche l'examinait, contrainte, songeant qu'il avait
peut-tre des chagrins et pour dtendre ses ennuis, elle se mettait
alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.--Je fais des
progrs,--n'est-ce pas, disait-elle?

Il rpondait oui, par politesse.

--Tiens, je prends trois leons, par semaine. Vrai, ce serait malheureux
si, en m'appliquant je n'avanais pas!

Andr inclinait la tte.

--Du reste, affirmait-elle, ma matresse est trs capable. On profite
avec elle, ce n'est pas comme ma professeur de franais; elle a cherch,
un jour, un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, j'en
ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai remercie.

Les soires se succdrent chez Blanche, plus mornes chaque fois. Andr
commenait  la juger un peu panade, malgr ses ardeurs brutales et ses
allures bataillantes, au lit; puis le dcoucher s'altrait pour lui;
deux fois sur trois, il revenait malade, la tte en feu, le coeur
soulev et il devait s'taler sur son lit, se coller de l'opium sur les
tempes pour amortir ses douleurs et tcher de dormir.

Alors parurent les inconvnients des nuits passes au dehors; l'ennui du
rveil dans une chambre close puant le renferm et le musc,
l'impossibilit d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de hardes
qu'on clabousse, la ncessit d'aller remplir le broc que les dpenses
de la nuit ont presque vid, le manque de brosses  tte, de brosses 
dents, et de chaussons, le dgot de soulever un peigne hriss de
cheveux, et de dterrer, prs des vieux philocomes, enfouie dans un tas
de linge, la serviette  figure, graisse par le cold-cream, le
rvoltrent. Il se promit de ne plus dcoucher et il adopta un autre
systme. Il alla dner chez Blanche et retourna chez lui, vers les onze
heures. Ce procd lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le
jugea coteux car il laissait dix francs en sus de son louis, pour payer
le repas. Ses moyens ne pouvant supporter de telles dpenses, il espaa
ses visites.

Un certain froid en rsulta. Les lgers fils qui l'attachaient  Blanche
se dliaient de plus en plus. Il s'aperut qu'elle demeurait loin et
rgulirement il la ngligea. Elle, de son ct, le comprit au nombre de
ses clients incertains, ne se gna plus et ne fut pas chez elle,
plusieurs fois, lorsqu'il y vint.

Ces absences l'achevrent. Ces soirs-l, il avait congdi sa bonne et
il descendait, dsorbit, de chez cette fille, rdait dans la rue,
oblig de tuer une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre
dans le coin d'un restaurant. La tristesse de ces repas le dgota plus
encore que l'imprvu qui manquait chez elle.

Comme toujours, Mlanie combla la mesure, s'tonnant que monsieur ne
dcoucht plus et ne dint pas en ville.

--Allons, disait-elle amicalement, je vois que monsieur aime le
changement et par fanfaronnade, par dsir de montrer une force de
caractre qu'il n'avait point, il rpondait ngligemment: ma foi, oui,
il y avait trop longtemps que je la connaissais, je l'ai lche!

Mlanie qui craignait tout autant l'arrive d'une matresse que la
rentre de la femme lgitime dans un mnage qu'elle administrait, au
mieux de ses intrts, s'tendit, ce jour-l, longuement, sur les vices
de ces creiatures comme elle les appelait et elle horripila tellement
son matre par les contes  dormir debout qu'elle lui dbita sur des
cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou,
qu'Andr perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au
feu, dans sa cuisine.

Ne pouvant se rendre compte qu'elle tait doue de faon  exasprer les
plus patients, Mlanie conclut que les colres de son matre taient
suscites par les dsagrments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs,
avec son instinct de femme habitue  mener militairement son homme,
qu'Andr n'tait pas capable de mater une femme. Elle prit alors des
airs soucieux et discrets, persuade en fin de compte que c'tait Andr
qu'on avait lch.

Toutes ces simagres, toutes ces singeries dont d'autres gens se
seraient  peine occups, dsesprrent Andr. Son piderme
naturellement souffreteux d'esprit, s'tait singulirement sensibilis
depuis le malheur survenu dans son mnage. Peu  peu, cependant une
priode d'apaisement s'annona. Ce remde qui lui avait paru souverain
pour couper la fivre juponnire, la femme hebdomadaire qui n'est pas
une matresse et qui n'est dj plus une passante, agit efficacement sur
lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prvus.

La cure s'tait accomplie, non par l'activit du remde lui-mme, mais
par la rpugnance qu'avait cause son absorption. La lassitude des
btises fminines avait guri Andr de la femme. Il glissait  une douce
apathie,  un besoin grandissant de ne plus bouger,  une sorte de
batitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre
plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettes de
matresses, d'ennui de travail et de solitude. Il tait revenu  cet
tat d'me qu'il possdait aprs qu'il se ft install dans son nouveau
logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux.




IX


Deux mois aprs, Andr finissait,  son djeuner, d'taler de la
confiture de groseille, achete chez un picier, sur son pain; cette
glatine dgoulinait sur la crote en larmes poisseuses et rouges. Andr
lana un coup de timbre et tandis que la bonne apportait le caf, il la
pria, lorsqu'elle aurait l'intention d'acheter au dehors des confitures,
de les prendre dsormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, aux
poires,  tout ce qu'elle voudrait, except aux groseilles et aux fruits
confits qu'il souponnait d'tre les vieux dbris des chinois du jour de
l'an, couls, sous la rubrique de confitures du Midi, dans du sirop de
sucre.

Mlanie s'apprtait  lcher quelques judicieuses opinions sur la
filouterie des piciers, quand la sonnette de la porte tinta.

Mlanie se prcipita et ouvrit  un commissionnaire qui tendit une
lettre.

La bonne retourna dans sa cuisine. Andr dcacheta l'enveloppe, et,
devenu subitement trs ple, il lut ces lignes signes d'un camarade
qu'il ne frquentait plus depuis son mariage:

milie, mon ex-matresse, m'crit afin d'avoir votre adresse pour
Jeanne, votre ancienne femme, qui dsire vous revoir. Puis-je le
faire?--Prire de donner une rponse immdiate au porteur de la prsente
lettre.

Andr hsita, boulevers.--Toute une bouffe de souvenirs amoureux
s'chappait de ce papier et l'tourdissait. La seule matresse 
laquelle il et tenu, demandait  le revoir!--En un rapide clair, il
l'aperut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui baisant les paupires
et le cou. Une envie folle de renouer avec elle, le prit. Il se disposa
 rpondre oui, mais il s'arrta, inquiet. tait-il bte! comment, il
tait l, chez lui, calme, et il allait perdre le bnfice de cette
quitude si chrement achete! il allait subir des attentes de femmes,
poser!--ah non, par exemple! c'tait bon  vingt ans, ce jeu-l! Il n'y
avait pas  hsiter! Il se rsolut  rpondre non, mais tout le bonheur
qu'il avait jadis got dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse,
heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses penses, submergea ses
instincts de prudence et de peur. Il traa vivement sur du papier un
oui. Le commissionnaire partit et Andr resta tout frissonnant, sur sa
chaise, dplorant aussitt son attendrissement et sa lchet. Il se
prpara  crire  son ami de considrer sa lettre comme non avenue,
puis il eut peur de passer pour un imbcile et n'en fit rien. Petit 
petit,  force de se raisonner, il se dcida cependant  ne pas se
remettre avec Jeanne. Il bcla une lettre dans ce sens et il la regretta
ds qu'il l'et jete  la poste. Son camarade l'informa par le retour
du courrier, qu'il tait trop tard, que l'adresse tait parvenue. Alors
Andr prouva un soulagement.--C'tait fait, tant pis ou tant mieux, il
n'y pouvait plus rien.--Et puis, aprs tout,  quoi l'engageait ce
retour de Jeanne? devait-il donc en rsulter ncessairement une reprise
charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la peine de me
blouser, je suis fichu si je la revois!

Il oublia de boire son caf que Mlanie lui apporta, au salon, stupfie
par l'attitude agite de son matre.--Ah j'tais si tranquille, se
disait-il par moments! quelle misre, bon Dieu! que d'tre aussi
faible.--Il ne pensait plus maintenant qu' Jeanne; elle s'imposait 
lui, ne le quittait plus,  table, dans les rues, au lit.

Une dernire bataille s'engagea nanmoins, le lendemain matin. Plus
d'aplomb, plus froid, il avait adopt l'hroque rsolution de ne plus
mler  son existence celle d'une femme, lorsque le concierge lui monta
une lettre.

Alors ce fut fini; son courage choua. L'criture qu'il reconnaissait
entre toutes, indistincte, barbouille, dansant follement, avec des
queues et des croches ajoutes aux lettres, l'anantit. Il lut, tout
secou:

  Mon cher Andr

  Tu as d avoir de mes nouvelles par Monsieur Jules qui a reu une
  lettre d'milie pour connatre ton adresse. J'y mets de la rflexion,
  diras-tu, aprs cinq annes de silence, mais mieux vaut tard que
  jamais et je vais t'en donner la preuve.

  Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. Je l'ai retrouve
  dans un piteux tat; malgr cela, un docteur bouquiniste voulait que
  je la lui donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un
  remords de conscience de la donner, sachant que tu y tiens tout autant
  que lui et surtout t'appartenant.

  M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur Jules, dans la
  lettre qu'il a crit  milie lui dit que tu me reverras avec plaisir,
  _j'ose_; sans cela, tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce
  bien pour moi ou pour ton bouquin?--enfin, tu peux tout te permettre
  aprs si longtemps; malgr tout, j'aurai un grand plaisir  te revoir,
  mais comment? voil.--Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre,
  dans la maison Larmange que tu connais et je sors le plus souvent  8
  heures. Si tu pouvais venir un jour ou l'autre de cette semaine, jeudi
  par exemple, je sortirais  8 heures juste; ou bien, cris-moi si tu
  n'tais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, nous nous
  rappellerons nos vieux souvenirs.

  En attendant, permets-moi de t'embrasser comme autrefois.

  Bien  toi,

  JEANNE.

  Si tu ne peux pas venir, cris-moi chez madame veuve Laveau, 18, rue
  Sauval.

Il rpondit immdiatement qu'il se rendrait  la rue du
Quatre-Septembre, jeudi,  l'heure dite.

Il rayonna, compltement chang; la lutte avait pris fin, l'incertitude
avait cess. Il rflchissait seulement, relisant la lettre.

Jeanne doit avoir t balance par son amant et tre  court d'argent,
pensa-t-il d'abord, car l'histoire du livre n'est qu'un prtexte par
trop visible. Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis des
annes a-t-il pu savoir que j'habitais la rue Cambacrs? et ensuite,
qu'est-ce que ce mdecin, amateur de vieux livres et cette veuve Laveau
qui reoit les lettres?

Il chercha enfin, sur son plan de Paris, o tait situe la rue Sauval
dont il ignorait jusqu'au nom. Il dcouvrit que c'tait une sorte de
ruelle prs de la Halle au bl. Ce fut pour lui un prtexte  promenade.
Il alla flner dans cette rue, vit le numro en question, une vieille
btisse, aux fentres voiles de rideaux pauvres et  la cour infectant
le pipi et le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggra aucune
ide sur les professions qui pouvaient s'y exercer. C'tait ordurier et
triste, voil tout.

Il retourna chez lui o Cyprien install dans un fauteuil l'attendait.
Il lui raconta, non sans quelques hsitations, son aventure. Le peintre
l'couta, attisant sa cigarette, rendant la fume par les narines,
hochant simplement la tte.

Ses conjectures taient les mmes que celles d'Andr. C'tait un
revenez-y motiv par un pressant besoin d'argent.--De deux choses l'une,
fit-il: ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de quoi payer le
terme d'une chambre et la veuve doit lui laisser entendre, en qualit de
camarade, qu'elle serait bien aise de la voir dguerpir, ou bien encore
la veuve en question tient  garder son amie pour allcher ses clients
et les exploiter. Ce sont,  mon sincre avis, deux noceuses et deux
roublardes. Dans tous les cas, que Jeanne frquente celui-ci ou
celui-l, ou qu'elle soit presque honntement dans une misre digne, le
rsultat sera le mme, tu seras nergiquement tap!

--Mais, dit Andr, vex par ces suppositions qui lui salissaient, dans
la bouche d'un autre, le souvenir de sa matresse, tu btis des difices
sur des riens, toi!--Tu n'en sais pourtant pas plus long que moi sur
elle; rien ne prouve d'ailleurs que la femme Laveau  qui tu attribues
une importance qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout bonnement
une amie d'atelier qui, pour un motif que j'ignore et toi aussi du
reste, se borne  recevoir et  remettre les lettres.

Le son de voix dpit, presqu'agressif d'Andr blessa Cyprien qui
riposta,  son tour, d'un ton sec: quand il s'agit des femmes, je vais
toujours aux hypothses qui peuvent leur tre les plus dfavorables; je
suis sr ainsi de ne pas me tromper!

--Allons, allons, repartit Andr qui devenait de plus en plus aigre, ne
fais donc pas l'homme fort comme cela, a ne te va pas!

--L'homme fort! s'cria le peintre, Dieu que tu es moule!--quand il y a
un danger  courir prs des femmes, toute ma bravoure consiste  les
viter et  fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir; je te
conseille de marchander l'affection qu'on veut te revendre et de
vrifier la balance o a se psera! et il quitta la place, laissant
Andr irrit de ce scepticisme froce, le jugeant ridicule depuis que
son ami l'appliquait  des choses qui lui taient toutes personnelles.

La journe du jeudi parut longue  Andr. Il lui sembla qu'elle ne
coulerait jamais. Apprhendant que Cyprien ne vnt, il commanda 
Mlanie de lui servir le dner de meilleure heure, et il s'habilla
avant, se nettoyant  fond, mettant ses effets les plus propres. Il
mangea sans apptit, sortit et comme il avait encore plusieurs heures 
tuer, il flna, songeant  cette rencontre de deux amoureux qui ne se
sont pas revus depuis cinq ans. Il avait peur de trouver Jeanne molle et
fane. Qu'tait-elle devenue depuis ce temps? par quelles tribulations,
par quels hauts et quels bas de misre avait-elle pass avant que de
revenir  lui? elle tait maintenant, peut-tre, trs laide, grle ou
infirme?--Il se disait que, dans ce cas, elle n'et certainement pas
dsir le revoir.--Eh qui sait? c'tait peut-tre une tentative
dsespre, les derniers abois d'une atroce dche!--Et, il se sentait
attendri d'avance, prt  des sacrifices, car, pour l'instant, une
recrudescence d'affection le poussait vers elle.

Il consulta sa montre, la colla  son oreille, croyant qu'elle ne
marchait pas, mais elle tictaquait rgulirement. Les minutes lui
paraissaient s'goutter lentement, comme des heures; puis il essaya de
se reprsenter leur tte  tte.--Nous allons tre firement
embarrasss, pensait-il et il cherchait des phrases qui sauveraient la
situation et n'en dcouvrait pas.

Ennuy et joyeux tout  la fois, il se mirait dans les pans de glace des
magasins et vrifiait la tenue de sa cravate et de son col.

Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal; il musait dans cette
galerie o se tient Chevet, une courte galerie qui combine toujours,
prs du Thtre-Franais, le doux parfum d'un march aux fleurs et le
pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, oubliant pour une
seconde la longueur de son attente, il se faisait cette rflexion: que
par le soupirail ouvert sous la boutique d'un fabricant d'cume, situe
en face de Chevet, dans le mme couloir, montait chaque fois qu'il le
longeait, une odeur de vinaigre chaud  l'chalotte et d'oignons qui
roussissent dans une pole. Il baguenaudait, revenant sur ses pas,
examinant la vitrine affriolante du marchand de primeurs, avec ses
tortues endormies sous un jet d'eau dans une cuvette, ses grands
poissons fums couleur de colle forte, ses oranges poses dans du papier
de soie comme des boules de seins dans un corsage, ses jambonneaux, ses
mortadelles, ses poulardes et ses fruits, si normes et si superbes,
qu'ils semblent faonns par la main de l'homme.

Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce carr  colonnes qui
sert de vestibule  la galerie d'Orlans et il demeurait extasi devant
cette boutique o se prlassent les extraordinaires tromblons de la
vieille garde, les invraisemblables schapskas, les exorbitants kolbachs
des soldats du premier Empire, et il pensait, narquois, que a puait le
Laurent de l'Ardche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire crite pour
les Invalides qu'on a oubli de nous tuer!

Puis, oprant une volte-face, s'engageant dans la galerie vitre, il
errait, se demandant s'il reconnatrait Jeanne. L'image de cette fille
se brouillait toujours devant lui. Ils taient peut-tre tellement
changs, tous les deux, qu'ils passeraient l'un  ct de l'autre sans
se voir; mais cette crainte ne l'treignit que pendant une minute, il
tait impossible qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas
brusquement leurs traits;--et, rflchi, il n'examinait mme pas les
longues vitrines devant lesquelles il stationnait, des vitrines de
librairies claires comme des cafs, o s'tageaient des livres aux
couvertures voyantes et de mauvais got, des livres qui faisaient, en
peignoir de couleur, la retape pour 3 fr. 50 c.

L'clairage furieux de ce magasin et de tout ce couloir le gnait. Il
s'engagea dans les corridors qui encadrent le prau, mais l encore, le
scintillement des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se
ptrifiaient devant l'or des joailleries et des bureaux de change. Il
s'carta de cette foule, laissa de ct les fabricants de gamelles et de
crachats, tous les dbitants de la dinanderie honorifique et entrant
dans le jardin dsert, presque noir, il se rappela, dgot par
l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer impudemment
sous les arcades, cette phrase profre par Cyprien, un jour que chasss
par la pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal:
c'est un lieu qui contient des boutiques pleines de victuailles qu'on
ne mange point et de livres qu'on ne lit pas, des magasins o sont
exposs sur du velours tous les mobiles des salets humaines, des bijoux
pour les femmes et des croix pour les hommes!

Et ramen  Cyprien par cette dfinition chagrine, Andr se dit que le
peintre rirait certainement, s'il le voyait ambuler ainsi, attendant
l'heure du berger, dans ce lieu foisonnant d'trangers et de filles. Une
certaine rancune persistait encore chez lui contre son camarade; c'est
un anmique et un hypocondre, se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir.
Mais ces raisons ne l'apaisaient pas. Son mcontentement s'activait mme
au souvenir de l'involontaire blessure qu'il avait reue.

Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous approchait. Il partit
du jardin et s'engagea dans la rue Vivienne.

J'ai tout de mme de la chance qu'il ne pleuve pas, murmura-t-il, en
levant le nez. Il bruinait seulement; le pav tait gras et l'air
humide. Il gagna rapidement la Bourse; il n'tait plus qu' deux pas de
la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un banc, regardant comme
d'une berge, cet ocan des pavs de Paris, o incessamment moutonnent
des quipages de luxe, des voitures de commerce et de place. Il resta
l, contemplant le flux des passants, marchant, courant, se croisant,
s'arrtant, changeant quelques mots et reprenant leur course. Des gens
s'chappaient des portes sur les trottoirs, d'autres entraient dans les
magasins aux carillons des sonnettes, d'autres encore interpellaient les
concierges, ou s'asseyaient, desheurs, dans les cafs et se disputaient
avec les garons, les journaux et les cartes.

C'tait l'heure o les affaires se calment et o les plaisirs du soir
vont natre. La formidable activit qui se mouvait autour de lui, la
froce puissance du commerce, enlaant tout ce quartier et rayonnant par
toute la ville, s'teignait peu  peu; la chasse aux subsistances, la
sourde bataille du ngoce en sentinelle derrire ses devantures
cessaient et la Bourse, maintenant vide de clameurs et de bruits,
dormait, silencieuse, dans son lit de rues sombres.

Andr constata avec une joie purile, que sa montre retardait de cinq
minutes; il la rgla sur le cadran allum de la Bourse. Une quarantaine
de minutes le sparait maintenant,  peine, de son rendez-vous. Il
tenait  tre  son poste plus tt, connaissant les habitudes des
femmes, sachant qu'elles se prsentent avant ou aprs,  l'heure fixe
jamais.

Il arriva  la porte de la maison Larmange, une grande porte cochre,
ouverte, montrant le bout d'un pristyle et le perron d'un escalier, et
il acheta, dans un kiosque voisin, un journal pour se donner une
contenance, mais le bec de gaz contre lequel il s'appuyait, clairait
mal. Il eut froid aux pieds et il se promena lentement devant la maison,
s'tonnant de ne pas voir, contrairement  ses prvisions, des messieurs
en train de croquer le marmot, s'arrtant de temps  autre, devant la
vitrine des magasins.

Il essaya de s'intresser, par dsoeuvrement,  la boutique d'un
marchand de cheveux et de postiches, pleine de ttes immobiles de
femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lvres, ornes de
cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et sel, marron,
piques de fleurs en taffetas, d'oiseaux de paradis, d'pis d'argent ou
d'or et toutes ces figurines taient coupes, au bas du buste qui
sortait d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient pour
indiquer le prix de leur chevelure, des tiquettes en carton fiches
dans la cire du crne.

Il s'enfuit, honteux. Derrire une vitrine, une demoiselle de magasin le
dvisageait avec un sourire et il reprit son va-et-vient, perdant son
rle d'homme, prenant celui d'une fille, battant son quart, observ
derrire les marchandises des montres par de jeunes femmes qui se
chuchotaient  l'oreille, dans un clat de rire: encore un poireau!--Il
alla plus loin, jusqu' un dbit d'objets du Japon et il recommena, sur
le trottoir, sa mlancolique promenade, dbusqu bientt par une paire
d'yeux qui ricanaient derrire des magots et des cabinets de fausse
laque. Alors, il retraversa la rue et se planta de nouveau devant le bec
de gaz, dress prs de la porte de la btisse o travaillait Jeanne.

Huit heures moins le quart tintrent  une horloge. Bon Dieu, que le
temps lui semblait long! Il regarda, dsappoint, en l'air, vit,
s'talant  perte de vue, d'normes lettres d'or, de cyclopennes
inscriptions trouant la brume: robes et manteaux confections pour
dames jupons et tournures dresses et mantles. Partout, ce n'taient
que des annonces pour vtements de femmes, courant, s'enroulant le long
des faades, rampant au-dessus des portes, s'accrochant aux balustres
des terrasses, grimpant jusqu'aux siximes tages, jusqu'aux fates des
toits, et il demeurait l, les yeux au ciel, considrant cette rue qui
suait la richesse et la faillite, une rue vivant au jour le jour,
subordonne aux engouements de toute une clientle d'actrices et de
filles!

Le froid qui lui glaait de nouveau les jambes le tira de sa rverie et
il consulta, une fois de plus sa montre. Huit heures allaient sonner. Il
tressaillit et, la figure un peu cache par son journal, voulant tre
reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment fixs sur la
porte.

Bientt apparurent deux jeunes filles qui filrent  grands pas, 
droite, puis deux autres qui filrent  grands pas,  gauche, puis ce
fut tout un tourbillon qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se
baisa sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple.

Andr s'approcha un peu, craignant que Jeanne se sauvt sans qu'il
l'apert.--Elle s'tait peut-tre chappe dj.--A cette pense, une
angoisse atroce le saisit.--Mais des ouvrires descendaient,
s'chelonnant encore. Soudain, Jeanne dbucha, bras dessus, bras dessous
avec une autre. Il fit un pas en avant, elle s'arrta, et, le sang au
visage, ils se serrrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser
devant tout ce monde, se demandant, d'une voix tremble, de leurs
nouvelles.

--Tu t'es toujours bien porte?

--Oui, merci et toi?

--Oui, comme tu vois.

Il lui offrit son bras.--O allons-nous, dit-il?

--Nous allons dner, ce ne sera pas bien loin; c'est l,  ct.

Ils entrrent, dans une rue latrale,  droite, et montrent dans un
restaurant install  un premier tage.

La salle tait dserte. Andr s'empressa de dbarrasser les femmes de
leurs manteaux et il s'assit en face d'elles.

--Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne, en souriant; et elle
raconta qu'elle venait tous les jours avec la veuve Laveau, ici
prsente, dner dans cette salle.

Il l'examinait; elle tait la mme qu'anciennement, plus frache, plus
grasse mme. C'tait toujours ce bout de nez riant sous des chipettes de
cheveux ples, dans un teint blanc, c'taient toujours ces yeux actifs,
ptillant au moindre mot, cette jolie tournure, ces fines mains, cette
allure pimente d'une Parisienne, ce petit air tam-tam, comme elle
disait jadis, en parlant d'elle.

Elle tait mieux mise qu'autrefois pourtant, vtue tout de noir, avec un
mdaillon  came qu'il lui avait toujours connu, des bagues 
turquoises et  perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles
et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui avoir jamais vu
porter, de son temps.

--Tu me trouves change, fit-elle, en dpliant sa serviette?

--Mais non, tu es toujours la mme!

--Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux courts te vont
bien--dans le temps, tu avais l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui
te couvraient l'oreille.

Ils se mirent  rire tous les deux, et la veuve Laveau les imita,
poliment.

Le garon de restaurant reparut.

Pendant qu'elles pelaient la carte, Andr jeta un coup d'oeil sur cette
veuve qu'il aurait voulu pouvoir envoyer coucher. Elle le gnait, avec
sa figure grave, sa rserve silencieuse, son filet de rire. Elle lui
dplut, mais elle lui sembla d'une perversion problmatique. Cyprien est
absurde, pensa-t-il, et il contempla cette grande femme solidement
rble, mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle devait avoir
d'humbles et robustes amours qui lui cotaient cher.

--Alors, pas de potage? disait le garon que les hsitations des deux
femmes ennuyaient.

--Non, servez-nous tout de suite des grives.

Le garon fut surpris.

Andr pensa que Jeanne dsirait lui montrer qu'elle se nourrissait bien;
il commanda,  son tour, un mazagran.

La conversation reprit. Andr dvisagea la petite tendrement et, les
coudes sur la table, il lui dit:

--Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes
vus! ma foi, je suis joliment content de te revoir.

Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre.

Ils gardrent, une minute, le silence, ayant tous les deux sur les
lvres des questions plus expansives, plus pressantes, mais la prsence
d'un tiers les gnait.

Le garon apporta les grives.

Elles s'escrimrent  coups de couteau sur la carcasse faisande de ces
btes. Andr se recula un peu car ce fumet lui retournait le coeur. Les
deux femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette pourriture et elles
appelrent le garon qui vanta le gibier trs avanc, sans convaincre
personne, et conseilla  ces dames un veau maigre.--Elles acceptrent;
il disparut comme un coup de vent et rapporta presqu'aussitt une
tranche d'une viande blanche et molle. La veuve se rcria, devant la
seule part couche sur l'assiette, mais Jeanne dit, un peu rouge: bah!
va, mangeons toujours, nous verrons aprs.

Le garon souriait, encore bahi; Andr ne douta plus que les deux amies
n'eussent l'habitude de se partager entr'elles une seule portion et il
demeura gn de les voir consommer, en son honneur, des nourritures
aussi considrables et aussi choisies.

Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas, esprant que la veuve
Laveau partirait et qu'il serait seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du
reste avoir la mme ide car elle bousculait son amie pour achever le
dner plus vite.

Le service lambinait malheureusement et la chaleur de cette salle, trs
basse de plafond, avec des fentres en demi-roues, tait accablante.
Andr touffait sous son paletot.

Jeanne lui proposa de l'enlever.

--Ce n'est plus la peine, rpliqua-t-il, puisque vous allez avoir
termin.

La conversation se trana encore pendant qu'elles grapillaient du raisin
sec et que, ddaignant comme la plupart des femmes les casse-noix, elles
brisaient les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne expliqua
 Andr, tout en cherchant des philippines dans ses coques, que c'tait
un restaurant o djeunaient toutes les demoiselles de magasin qui ne
mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi de certains mets qui
taient constamment russis et que l'on pouvait demander de confiance,
du lapin saut et des cervelles au vin, par exemple, et la veuve Laveau,
toujours silencieuse l'approuvait.

Les mendiants taient dfinitivement croqus.--Andr tira son
porte-monnaie et rclama l'addition, mais les deux femmes s'y
opposrent. Il insista sans plus de succs, et il rgla son mazagran, un
peu honteux de laisser payer des femmes devant le garon qui les regarda
sans surprise, cette fois.

Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'Andr. Madame Laveau dclara au
coin de la rue, qu'elle devait retourner chez elle, et, aprs avoir
embrass Jeanne du bout des lvres, elle salua Andr et disparut.

Ils taient maintenant seuls! Alors, tous deux se jetrent un coup
d'oeil et Andr serra plus fort le bras qui pendait au sien.

--Mon petit chien, fit-il, trs bas, je t'appelle comme autrefois, hein?
je suis joliment content de te revoir.

Il s'arrta, pensant qu'il retombait dans les redites du restaurant,
mais Jeanne rompit les lieux communs, en riant comme une folle.

--Tiens, dit-elle, j'ai oubli ton livre.

Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance qu'il attachait  ce
livre.

Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai, la premire
fois... si je te revois, ajouta-t-elle en hsitant.

--Comment si tu me revois?

Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient depuis des
heures.--Alors Jeanne, harcele de questions par Andr, raconta qu'elle
tait heureuse, qu'elle ne manquait de rien, que, du reste, elle avait
toujours travaill depuis leur rupture.

--Mais tu as un amant? dit Andr, un peu anxieux.

Elle avoua possder un amant, mais il n'tait pas  Paris, il faisait
son volontariat dans une ville de l'Est.--Tu sais, il m'envoie tout de
mme mon argent, dit-elle.

Andr pensa que ce monsieur tait bien jeune, mais il garda cette
rflexion pour lui. Il songeait  la sottise de Cyprien, maintenant.
S'tait-il assez tromp! Elle n'avait pas besoin d'argent!--Il oublia
que lui-mme avait cru  un retour intress de Jeanne, et il s'imagina
que ses premires suppositions taient les mmes que celles qui
l'assaillaient maintenant: un retour simplement motiv par le dsir
d'avoir un amant qui vous contenterait les besoins de la chair et vous
sortirait.

Tandis qu'il marmottait, le nez baiss, Jeanne sautillait  son bras,
montrant sous son voile  pois, des lueurs de dents, des battements de
cils, des clairs d'yeux. Elle s'enquerrait,  son tour, de ce qu'il
tait devenu depuis cinq ans.--J'avais peur de t'crire, dame tu
comprends, tu pouvais tre mari, je n'aurais pas voulu que tu aies des
ennuis  cause de moi.--C'est pour cela que j'ai charg milie d'crire
 M. Jules.

Il s'occupa alors du sort d'milie. Qu'tait-elle devenue?

Rien.--Elle concubinait avec l'un des amis de l'amant de Jeanne.

--Et M. Jules? interrogea la petite.

--Rien non plus.--Je ne le frquente pas, du reste, ajouta Andr un peu
embarrass.

--Ah a, mais voyons, o me mnes-tu? s'cria-t-elle tout  coup, aprs
un silence, en s'arrtant.

--Mais, je n'en sais rien...

Le fait est qu'ils avaient march au hasard, s'engageant machinalement
dans des rues noires. La brume descendait plus paisse maintenant, les
pavs gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient tait oblige
de s'appuyer de tout son poids sur le bras d'Andr.

--Je te fatigue, hein?

--Toi, mais pas du tout, et il lui pina tendrement le bras.

--Tiens, eh bien mais, nous voil dans la rue de Rivoli, reprit Andr;
ils dbouchrent, en effet, d'une ruelle noire, en face de la rue de la
Tacherie.

Il proposa d'entrer dans un caf pour qu'elle pt se reposer et boire
quelque chose de chaud, et il regarda autour de lui, esprant trouver
une brasserie peu achalande, sans vacarme de billards et de jackets et,
tout en cherchant, il s'engagea dans la rue qui longe le chantier de
construction de l'Htel de Ville. Un triste caf, reprsentant  lui
seul tout le mortel ennui d'une province, tait l. Andr glissa un coup
d'oeil entre deux rideaux mal joints, mais les vitres embues pissaient;
il ne vit rien; il couta et n'entendit aucun bruit; il pensa que la
salle tait dserte, tourna le bec de cane d'une petite porte et entra.

Quatre personnes buvaient des mazagrans devant une table; le garon en
buvait un autre dans un coin; et au centre d'un comptoir, une femme
dormait, devant une tasse. Andr fut enchant de ce lieu placide et il
commanda deux grogs.

Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas encore  quoi m'en
tenir sur les intentions de Jeanne. Il essaya de lui frayer la route,
esprant qu'elle aborderait cette question, la premire, mais elle
parlait d'autre chose, dcide  rester sur la dfensive,  le laisser
venir.

--Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle crabouillait sa tranche de
citron avec une cuiller et pchait les ppins qui dansaient dans l'eau
trouble, tu te rappelles les bonnes soires d'autrefois dans ma chambre?

Elle hocha joyeusement la tte et le regarda avec des yeux noys et
lents.

--Eh bien? demanda-t-il, en hsitant et se penchant sur elle...

Jeanne gardait le silence, un peu trouble.

Il lui prit la main sous la table; et murmura, trs bas:

--Voyons, dis...

--a dpend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux pas te recevoir chez
moi.

Ces mots furent une douche pour Andr.

L'ide d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il aperut la maison
bourgeoise qu'il habitait, souleve, le concierge cherchant noise  la
petite, lui criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque fois, o
elle allait; Mlanie outre, dblatrant sur le compte de Jeanne,
bougonnant, grognant, se refusant  la saluer et  la servir; il aperut
d'un coup, la tranquillit de son intrieur fuyant  vau-l'eau,
remplace par tout un enfer de cancans et de luttes.

--Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir, dit-il!

--Jeanne rpliqua, trs ferme: eh bien dame alors, que veux-tu? Nous
resterons bons amis, il n'en sera que a.

La pense qu'il revoyait Jeanne maintenant pour la dernire fois
l'accabla; il perdit la tte et proposa de louer une chambre d'htel.

--Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te connais; tu as besoin
de ton chez-toi, tu ne viendrais qu' contre-coeur aux rendez-vous, et
moi aussi! nous nous fcherions; non, il est bien plus simple que nous
en restions l!--Et elle ajouta, aprs un silence: tu n'es pas mari, tu
habites chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc une autre femme?

Il jura ses grands dieux que non.

--Alors je suis compromettante?

Il jura de nouveau que non.

--Eh bien, qu'est-ce qui t'empche?

Il dbita des raisons vagues: sa maison tait bgueule, son concierge
dsagrable, ce serait toute une histoire si une femme montait chez lui.
Ce n'tait plus, hlas! comme jadis!

--Oh! toi, tu n'as pas chang, fit-elle vivement, tu as toujours peur de
tout, tu te fais des monstres de rien; ah bien, si j'tais homme!

Il rougit, de plus en plus dcontenanc.--Comment faire,
balbutia-t-il?--puis il crut habile de retourner les arguments de Jeanne
contre elle.

--Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu pas puisque ton amant
n'est pas  Paris?

--Pourquoi?--Mais parce qu'milie et son amant sont trs souvent chez
moi, parce que je suis surveille par eux et par ma portire; parce
qu'enfin je suis oblige de mnager dans mon quartier un tas de monde!

Andr tait vaincu. Il garda le silence pour ne pas avouer sa dfaite
tout de suite.

Ils quittrent le caf. Le brouillard s'tait un peu dissip, mais le
froid piquait. Spar d'eux par un mur de palissades cribl d'affiches,
un monstrueux treillis de madriers et de planches se dressait, toute la
haute carcasse de l'Htel de Ville en construction, et cela escaladait
la brume, montait comme un palais  jour dans le ciel, plus imposant,
plus superbe, plus grand, que la btisse de pierre autrefois dtruite.
Andr songea vaguement  ces terribles eaux-fortes de Piranse o
d'normes monuments s'lvent dans un effroyable chaos
d'chafaudages--puis, il sourit, voyant la lune remuer l dedans, comme
enferme dans une gigantesque cage, grille par de formidables poutres.

Il montra la lune  Jeanne qui leva le nez vers elle, puis le baissa,
sans rien dire, et ils marchrent, silencieux et mcontents, lui vex
d'tre ainsi rduit; elle, ennuye par ces dbats et par ces
contraintes.

--Prenons l, dit-elle, car il est tard et il faut que je rentre chez
moi.

--Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il?

--Non, c'est Eugnie qui demeure l.

--Madame Laveau?

--Elle fit signe que oui;--et ils se turent longuement.

Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord rejete, Andr se
mordait les lvres. Il faut pourtant que je me dcide, se dit-il; alors
il mit tout amour-propre de ct et il dclara qu'en somme, en prenant
certaines prcautions, il pourrait l'accueillir chez lui, que si elle
voulait, il irait la chercher, aprs demain, samedi,  son atelier,
qu'il aviserait d'ici l au moyen de l'introduire, sans scandale et sans
bruit, dans son logement.

Le visage de Jeanne s'claira; tu verras comme je mangerai vite, samedi,
pour avoir fini plus vite, fit-elle, en riant.

Ils avaient atteint la rue Bonaparte o elle habitait.--Jeanne pensa
qu'Andr allait l'embrasser et elle s'essuya furtivement la bouche,
mouille par la bue de l'haleine condense sous le voile; lui, sous le
prtexte de se moucher, s'essuya dans la mme intention, les moustaches.
Et, alors, ils s'embrassrent, mais mal. Devenu timide soudain, Andr ne
la baisa que sur les joues et sur le front.--Des baisers de nounou et de
pre, dit-il, pour s'excuser, mais elle offrit bravement ses lvres
qu'il plaqua aussitt sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu,
je t'attendrai devant la porte;--samedi,  huit heures, n'est-ce pas?




X


Le samedi matin, Andr se rveilla en sursaut; dans son esprit encore
flottant, l'ide qu'il allait revoir Jeanne jaillit aussitt. Il s'tait
endormi, la veille, en pensant  elle, il se rveillait sans que la nuit
et rien chang au cours de ses rflexions. Il s'assit sur son sant,
revtit un gilet de tricot,  manches, qu'il mettait, le matin et le
soir, pour fumer et pour lire, roula une cigarette et, les bras relevs,
en anse de chaque ct de la tte, il se posa cette question:

Faut-il prvenir Mlanie que la petite viendra, ce soir, ou faut-il ne
rien lui dire?

Il ne doutait point par exemple que, dans un cas comme dans l'autre, la
bonne n'allonget une mine bourrue et un nez pinc, mais ses prvisions
s'arrtaient l.--Comment prendrait-elle la chose?--Il tait trs
inquiet, craignant qu'elle ne jout son va-tout et n'exprimt
premptoirement sa rsolution bien arrte de ne servir personne autre
que son matre.

Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour soigner mon
intrieur de garon, et non pour obir  des femmes. Logiquement, si
elle refuse, elle sera dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle
partage, pour trente-cinq francs, ses gards et ses coups de brosse
entre Jeanne et moi.

Aprs cela que je la prvienne ou que je ne la prvienne pas, la
situation reste la mme; le djeuner doubl et les bottines cires en
plus, n'en existent pas moins. Ah a mais, je deviens imbcile, se
dit-il, soudain; il n'y a pas de garon qui ne reoive chez lui des
matresses et leurs bonnes se taisent. Mlanie agira comme elles. Le
tout est de rsoudre s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en
lui laissant voir une femme sous les draps et l'empcher ainsi, hbte
par les stupeurs qu'elle a toujours longues, de prparer ses moyens de
dfense ou bien s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec
prcaution et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour demain la
rsistance si elle se montrait dtermine  engager la lutte.

Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il; allons, je
vais tter le terrain tout  l'heure, ou plutt non, je vais annoncer
carrment cette nouvelle  Mlanie; le bon ct de mon premier systme,
le choc de massue sera gard et je profiterai en mme temps des
avantages de l'autre, j'aurai la possibilit de parer la rplique.

--Fichtre! voil le moment! murmura-t-il, moins dcid dj, entendant
une cl fourrager au loin dans la serrure.

Il s'enveloppa de fume, tirant prcipitamment sur sa
cigarette.--Mlanie tourna et vira dans la cuisine, ouvrit et ferma des
portes, puis elle apparut, tenant un journal et des lettres, se
plaignant de la bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasines
depuis des ans dans sa cervelle et mcaniquement ramenes,  chaque fin
d'automne, aux approches du froid.

Andr dchira la bande de son journal et, pendant que la bonne quittait
la pice, il se recueillit encore, se demandant comment il allait s'y
prendre.

Il enfila, toujours trs indcis, sa culotte, passa dans son cabinet de
toilette, poussa la porte de communication, entra dans la cuisine et
pria Mlanie de lui verser un peu d'eau tide dans son verre  dents.

Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle mal assujetti
sur ses charnires claquait au-dessus du mince filet d'eau chantant dans
la rigole, il lui dit:

--Ah!  propos, Mlanie, c'est aujourd'hui jour de march, je
crois.--Tchez donc d'acheter pour pas trop cher, un fin
morceau.--J'aurai du monde  djeuner demain.

--Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet ou du rosbif?

--Non, je voudrais quelque chose de plus dlicat et de plus lger, c'est
pour une femme;--et il ajouta, en la regardant dans les yeux;--qui
couchera ici, ce soir.

Mlanie ne poussa mme pas une exclamation; elle demeura fige, les bras
casss et la bouche ronde.

--a y est, se dit Andr, qui sortit immdiatement de la cuisine.

La journe s'coula, tranquille.--La bonne apprta et servit le dner;
Andr jeta un coup d'oeil sur elle  la drobe et il la vit, fle,
presqu'abattue.

--Si je faisais tout bonnement des rognons au vin blanc, dit-elle avec
effort.

--Soit, rpliqua Andr.

--Elle tortilla son alliance  son doigt et elle ajouta:

--Alors la dame de Monsieur est gurie et elle va habiter avec?

--Pas du tout, c'est une autre femme qui vient.

--Ah!

L'hbtude de Mlanie s'aggrava, mais elle sourit nanmoins et partit
soulage, prfrant encore l'arrive de n'importe quelle matresse  la
rentre de la femme lgitime.

Alors Andr couvrit de cendre son feu bourr de bois, de faon  ce
qu'il brlt lentement jusqu' son retour, plaa entre les deux chenets
une bouilloire pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux des
fentres et s'en fut.

La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de Jeanne ne diffra
gure de celle qu'il avait dj endure. Il stationna seulement, par
pudeur, devant des boutiques autres que celles du coiffeur et du
marchand d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs, il arpenta
le milieu de la chausse, regagna, chass par des voitures, le trottoir,
aperut Jeanne qui descendait avant l'heure, prcde de son amie veuve,
et de nouveau, il les accompagna au restaurant. Aprs avoir, comme
l'avant-veille, bu un verre de caf, et, touff sous son paletot, il
commena  dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc tach de bleu
de la nappe, une vague et sommaire topographie des lieux qu'il occupait.

--Tu vois bien, dit-il  Jeanne, voici la maison: ici la porte cochre
et une alle aboutissant en ligne directe  un grand mur; de chaque ct
de cette alle, un corps de btiment;--eh bien, c'est dans le btiment
de droite, juste  ce point-ci, l o j'crase du noir, que dbouche mon
escalier, tu n'as qu' grimper jusqu'au dernier tage.--Voil donc le
programme, que nous allons suivre: j'entrerai le premier, tu viendras,
deux minutes aprs, et je t'attendrai en haut; tu as bien compris,
n'est-ce pas?

--Oui, c'est entendu, je prends  droite et je monte aussi haut que je
puisse monter.

--C'est cela mme.

--Ah bien, et si le concierge s'informe o je vais?

--Dame, reprit Andr un peu hsitant, dame, tu diras alors que tu as une
lettre presse  me remettre; attends, je vais en prparer une et il se
fit apporter de quoi crire, cacheta une enveloppe vide et posa dessus
son adresse.

--Et puis... et puis... conclut-il, en se tirant sur les doigts pour les
faire craquer, aprs tout, je me fiche pas mal du concierge!

Cette tardive assurance gaya la petite qui savait depuis longtemps 
quoi s'en tenir sur la bravoure d'Andr.

Ils partirent du restaurant, salurent la veuve Laveau, et alors Andr
parla de Mlanie pour la premire fois, dclara qu'elle tait bbte et
toque, mais qu'elle tait trs brave femme, appuya sur ce point qu'il
ne faudrait pas s'occuper de ses mines bougonnes, si elle en avait,
affirma enfin, sans assurance, qu'il tait bien convaincu qu'une
parfaite entente s'tablirait entre les deux femmes.

Jeanne trs soucieuse ne souffla plus mot. A son tour, elle fut prise de
frayeur devant cette bonne installe dans un logement; elle redouta des
froideurs mprisantes et des avanies.

Quand elle sut que Mlanie tait marie, sa terreur s'accrut.

La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce mnage, form depuis
des mois, et fonctionnant sans arrt, l'pouvanta. Elle comprit qu'elle
ne pourrait tre qu'une trangre en visite; que, dans ce mcanisme de
vie intrieure, elle ne serait qu'un inutile rouage ajout par suite
d'un hasard ou d'une fantaisie et qui se briserait sans interrompre en
rien la marche rgulire de la machine. L'impossibilit de possder 
nouveau et en entier son amant lui apparut; elle regretta presque la
liaison qu'elle voulait renouer.

--Qu'as-tu? interrogea Andr, tonn de son silence.

--Mais rien... dit-elle trs bas.

Ses craintes se dveloppaient. Le concierge qui la proccupait peu
jusqu'alors, se dressa devant elle, prenant des proportions formidables;
elle le vit aux cts de Mlanie, dans la cour, semblable  deux dogues
furieux, prts  lui sauter aux jambes.

Elle se sentit perdue; la grossire optique de la peur cessa pourtant.
Andr lui caressait la main et elle s'appuyait sur lui, esprant tout de
mme une assistance et une affection, mais bien que convaincue qu'elle
exagrait ses transes, elle ne put cependant chasser l'image de cette
Mlanie qu'elle se reprsentait comme un grand dragon, vieux et roide,
la regardant du haut en bas, en sa qualit de femme marie et de
servante, matresse d'une maison, dominatrice du caractre incertain
d'Andr.

Elle se serra plus troitement encore contre son amant, appuyant presque
sa joue sur son paule, prouvant le besoin de se faire petite, se
promettant de se glisser dans l'entre-billement des portes et de saluer
bien bas tout le monde.

--Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le coeur gros.

--Mais si, mon petit chat, rien n'est chang, reprenait-il, affectant
une confiance qu'il n'avait pas, car le trouble qui rendait chagrine la
figure de Jeanne ranimait le sien; tu verras, a ira tout seul; allons,
voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur, dit-il, essayant de
la distraire de ses penses tristes.

Elle eut sous son voile un sourire ple. Andr commenait  tre mal 
l'aise. Heureusement qu'ils avaient atteint sa rue. Il remit  Jeanne
l'enveloppe, entra rapidement, escalada les cinq tages et, l, pench
sur la rampe, il attendit.

Un petit bruit sec de pas retentit bientt au loin  des profondeurs de
cave, sur le dallage du vestibule, puis le bruit devenu presqu'aussitt
plus sourd monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagn
d'un petit vibrement de rampe remuant sur ses barreaux et d'un froufrou
de linge empes ratissant les marches. Andr ne voyait rien; les becs de
gaz, placs au-dessous de lui, spars les uns des autres par deux
tages, l'aveuglaient sans rien clairer.

Jeanne mergea enfin sur le palier du quatrime, s'avana en pleine
lumire, essouffle un peu d'avoir grimp si vite. Il toussa lgrement;
elle leva le nez et ils se sourirent sans parler; elle arriva prs de
lui enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa porte qu'il
referma tout de suite sur eux.--Alors toutes ses agitations cessrent;
il tait chez lui, libre.

--Le concierge ne t'a pas questionne, murmura-t-il en allumant sa
bougie?

--Il ne m'a pas aperue. J'ai fil tout doucement devant la loge. Il
lisait un journal et il n'a mme pas boug la tte!

--Allons, tout va bien; dbarrasse-toi de tes affaires et il l'embrassa
tendrement et se mit  fourgonner dans les braises qui rougeoyaient,
dans sa chemine, sous de la cendre; il entassa ensuite de nouvelles
bches, baissa la trappe, aida Jeanne  sortir de son manteau, approcha
un fauteuil, mais elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le
logement.

Elle regardait le petit salon o ils taient, reconnaissait d'anciens
bibelots, une gravure de Daull, d'aprs Teniers, une vieille estampe de
Breughel-le-Drle, des assiettes de faence et des plats de cuivre.

--Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle. Ah bien, j'ai souvent
pens  toi quand je voyais des assiettes accroches chez des
bric--brac et elle ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes
qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau; c'est joli, mais
pourquoi donc que ce n'est pas termin?--Oh! fit-elle, tout  coup, en
se retournant,--et elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumire
rabattu par l'abat-jour, la chemine,--qu'est-ce que c'est que a?--Et
elle considra, avec une petite moue d'horreur, une extravagante chimre
du Japon, cuirasse d'cailles rouges et vertes, la patte sur une boule,
la langue retrousse, la queue en panache, les yeux en saillie, projets
comme au bout de pdoncules.

--Dieu que c'est laid! cria-t-elle.

Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie d'Andr, dans la
chambre  coucher, spare du petit salon par une portire; elle se
tourna de tous les cts, et dit: ah a, par exemple, c'est gentil!--et
elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de rose, Louis XVI,
s'extasiant sur le marbre neuf, sur les serrures dores nouvellement
poses.

Mais ce qui l'tonna le plus, ce fut le lit; elle ne retrouvait plus le
vieux galetas de fer qu'elle avait autrefois connu.--Andr lui expliqua
brivement, tout en commenant  la serrer de prs, que celui-ci tait
un lit en bois blanc, laqu, forme Louis XV.

--Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en lui tapant sur les
doigts. Il cessa le jeu auquel il se livrait et il affirma qu'elle
aurait l'trenne de ce beau lit.

Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant d'aplomb.

Il rpta, ce qui tait la vrit, qu'il n'avait jamais reu de femmes
dans ce logement et que ce lit avait t achet, tout rcemment, depuis
son entre dans cette maison.

Elle ne le crut pas et il renona sagement  la convaincre.

--Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne, contemplant encore
les meubles et elle ajouta: et puis, c'est bien propre!

Il jugea de son devoir de dclarer qu' ce point de vue-l, Mlanie
tait vraiment une femme remarquable.

Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint trouble; mais elle
reprit son babil, en entrant dans le cabinet de toilette. Ravie, elle
s'cria: ah! voil qui est agrable; avec une pice comme celle-l, nous
ne serons plus comme dans le temps...

Elle s'arrta, un peu rouge, et ils rirent tous deux, se rappelant:
elle, certaines gnes intimes, lui, certaines visions farces emplissant
son unique chambre; il se tira la moustache, un peu allum, puis il
rembrassa la petite et, devant le pot  l'eau, se regarda, ainsi enlac
 elle, dans la glace pendue au-dessus de la cuvette, mais Jeanne se
dgagea et se mit  tripoter les objets de la toilette. Elle dboucha la
bote  poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva  moiti la houppe
comprime contre les parois de buis et poudra la toilette d'un fin nuage
rose, puis elle toucha aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'toffe de
sa robe,  l'endroit o se tasse la pointe du sein, de quelques gouttes
d'essence de frangipane, en vidange dans un flacon.

--O donne cette porte?--Et elle dsigna, entre deux armoires, une porte
vitre, habille d'un rideau de serge.

--Dans la cuisine, rpondit Andr, qui appuya sur le loquet. Il l'invita
 entrer, mais elle ne le voulut pas;--elle semblait avoir peur de
mettre le pied dans l'antre, mme lorsque le fauve n'y est point. Elle
hasarda seulement le bout de son nez, vit les bataillons tincelants des
casseroles et des plats, s'peura encore devant un bonnet en tulle noir,
 choux, laissant pendre des brides vert pomme sur l'ocre du mur.

--C'est bien propre, murmura-t-elle,--et, prenant la lampe, elle refusa
de franchir la cuisine pour gagner la salle  manger, apprhendant
vaguement que Mlanie ne s'apert qu'une femme tait entre dans sa
cuisine, et elle repassa par la chambre  coucher.

--Tu vois, ce logement est commode, fit Andr, aucune pice ne se
commande.

Elle apprcia, elle aussi, cet avantage, puis revint s'asseoir dans le
salon. Le feu grondait furieusement, crachant des braises sous la
trappe; elle la releva avec les pincettes et constatant qu'Andr
possdait toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore les
oeuvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger.

Il dclara les avoir vendues parce que c'taient des choses encombrantes
et inutiles.

Elle le regretta, car elle et t contente de les relire. Il offrit de
lui acheter des exemplaires choisis de ces livres. Elle le remercia et
sourit un peu quand il apprta son th. Elle le retrouvait, aprs cinq
ans, prparant son infusion de la mme manire, chaudant le mtal
anglais avec l'eau qu'il reversait dans la bouillotte, ouvrant le
couvercle ferm de la thire, faisant couler, par ce trou, la pluie
noire des feuilles, les inondant enfin  grands flots d'eau chaude.

Elle riait, renverse dans le fauteuil, rptant: ah! tu n'es pas
chang! puis elle se redressa et, liant ses bras autour du cou d'Andr,
elle le baisa  petites lappes.

--Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire renverser la
bouilloire.

--Oh! pas chang du tout!--Et, elle poursuivit, un peu piteusement: tu
n'aimes toujours pas beaucoup que l'on te caresse?

--Mais si, mais si, s'cria Andr qui l'embrassa tendrement, s'attardant
sur ses lvres; puis voulant aborder une conversation moins prvue, il
l'interrogea:

--Voyons, ma chre Jeanne, qu'es-tu devenue depuis cinq ans que dure
notre sparation?

--Mais rien, je te l'ai dj appris quand tu m'as questionne.--Et, un
peu dfiante, elle se renferma dans des phrases vagues.

--Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies eu, depuis que nous
nous sommes perdus de vue, ni hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines.

--Non, bien sr, j'ai eu de mauvais jours comme les autres,  preuve...
et elle narra que ne pouvant se procurer,  une poque de chmage, du
travail, elle s'tait empoisonne.

--Bah! fit Andr.

--Mais oui, je me suis empoisonne.--Et Jeanne raconta que s'tant
couche, elle avait mis une camisole blanche, et avait aval un verre de
laudanum aprs y avoir pralablement vers quelques gouttes d'alcool de
menthe pour que ce ft moins mauvais.

--Eh bien, dit Andr, qu'est-il arriv?

--Rien,--seulement j'ai t malade, pendant quinze jours.--J'ai tout
rendu sur l'oreiller.

--Ah!--Veux-tu du sucre?--et il lui tendit une tasse pleine de th.

--Merci, non, je ne mets qu'un morceau.

Il se tut, pendant quelques instants, tourment par la crainte que
Jeanne n'et les chairs blettes. Il essaya doucement de s'en assurer,
mais elle le pria de rester sur sa chaise, tranquille.

Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait pas, au temps
o ils taient ensemble!

--Non, il y aura deux annes, tiens, juste, le mois prochain, que nous
nous sommes rencontres; c'est une drle d'histoire, tout de mme, dit
Jeanne, pensive. J'ai connu Eugnie longtemps aprs son veuvage, car
elle a t marie pour de vrai, tu sais; elle habitait un htel de la
rue Contrescarpe, dans la chambre au-dessous de la mienne. Un matin, le
garon m'a appris, en me montant mes chaussures, que la femme du dessous
et son enfant ne mangeaient pas depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat
et puis je suis alle les voir. Eugnie tait couche et dormait, et sa
petite, une mioche de dix mois, habille d'une robe  trane, taille
dans un ancien impermable  carreaux, se tenait aprs les chaises et se
fichait,  tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant, les
jambes emptres dans sa grande robe.

Voil.--Alors, elles ont mang le chocolat et puis moi je suis reste
amie avec la mre, mais la petite est morte, un an aprs, du croup.

Andr resta songeur, se rptant tout bas cette vrit, que les femmes
du peuple s'entr'aident et soignent, presque toutes, des voisines
affames ou malades qu'elles ne connaissent point, tandis que les femmes
de la bourgeoisie laissent gnralement crever comme des chiennes, les
personnes auxquelles aucun plaisir ou aucun intrt ne les rattache.

--Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, aprs un silence, mais je
t'assure qu'elle a connu une dure misre, Eugnie, et qu'il faut qu'elle
en ait un d'estomac, car elle ne mangeait dans le temps, par conomie,
que des pommes de terre et ne buvait que de l'eau de seltz pure.

Andr ne put se dfendre d'admirer l'estomac vraiment incroyable de
Madame Laveau.

--Elle avait t lche par un amant, quand tu l'as trouve dans cette
misre-l, dit-il?

--Oui; oh c'tait un rien du tout que son amant! Du reste, tu sais, les
hommes...

--Eh bien, voyons, eh bien!

Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec moi, fit-elle
clinement, en le baisant sur les yeux.

Il l'entoura de ses bras pour toute rponse.

--Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze heures et
demi, si nous allions faire couche-couche?

Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pice voisine, ouvrit la
couverture, posa les oreillers, l'un  ct de l'autre, puis il revint
demander  Jeanne si elle couchait au bord.

Certainement, il lui tait impossible de dormir dans la ruelle.

Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir sous l'oreiller
du fond.--Il arrangea proprement le couvre-pied, le lissant avec le plat
des mains, puis il se rendit dans le cabinet o il sjourna pendant
quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit sa chemise de nuit,
inquit encore par cette crainte persistante que Jeanne ne ft devenue
molle.

Tout tait prt pour le coucher.--Il avait laiss de l'eau tide, tir
le seau, prpar les serviettes; il retourna prs de la petite et lui
offrit les mains pour qu'elle se levt du fauteuil. Toute frissonnante,
les yeux brillants, les cheveux drangs sur le front, elle quitta le
salon et disparut dans la pice rserve o elle tcha de faire le moins
de bruit possible, s'arrtant, confuse, ds que le pot  eau sonnait, en
se cognant contre la cuvette.

Andr s'tait tendu dans le fond du lit.

--Je t'en prie, mon petit Andr, dit-elle lors qu'elle rentra,
tourne-toi la figure du ct du mur:

--Il rpliqua, en riant: que tu es bte, mon petit minet, que diable!
voyons, nous sommes de vieilles connaissances!

Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour la satisfaire il fit
volte-face.

Jeanne se dshabilla au plus vite.--Dis donc, murmura-t-elle?

Il retourna la tte.

--Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle se glissa lestement
sous les couvertures. Amus par ses enfantillages, il la saisit  plein
corps; il fut subitement possd d'une joie folle, Jeanne tait solide
comme du marbre, rebondie et moule  point.

Ils fermrent les yeux, trs tard, au petit jour; ils dormirent mal, du
reste, d'un sommeil impatient et fivreux.

A neuf heures, Jeanne rveille, fut prise d'alarme. La terrible
Mlanie, qu'elle avait presqu'oublie, lui revint en mmoire et la
glaa. A tout prix, elle ne voulut pas tre vue couche et elle sauta du
lit.

--Mais il n'est pas tard, fit Andr; c'est aujourd'hui dimanche, tu ne
vas pas  ton atelier.

Elle se refusa  rien entendre.--Un cliquetis de clefs accompagn d'un
bruit de pas entrant dans le logis l'effara compltement; elle et voulu
pouvoir se couler sous un meuble, se cacher derrire un fauteuil,
disparatre, cote que cote.

Tout en la traitant doucement de poltronne, Andr se rpta que c'tait
le moment d'tre nergique et de dompter Mlanie, si elle faisait mine
de hausser la voix.

Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet de toilette; elle
avait peur que la bonne n'ouvrt la porte de communication; les savates
qu'elle entendait traner dans la cuisine lui donnaient des vertiges et
des battements de coeur; elle regrettait presque d'tre debout, pensant
que si elle tait reste couche, elle se serait enfonc le nez dans les
oreillers aux approches de la bonne.

Comprenant qu'il fallait pourtant bien se dbarbouiller dans l'autre
pice, elle se hasarda sur la pointe des pieds, cacha sa gorge sous un
foulard, se nettoya  la vole, revint au plus vite, apportant la poudre
de riz et le peigne, dans la chambre  coucher, se croyant plus  l'abri
prs du jeune homme.

Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et d'excuter, sous
un prtexte quelconque, une reconnaissance du ct de la cuisine. Il
prouvait pour l'instant une fermet virile; il voulut profiter de ces
dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air belliqueux, rsolu 
livrer bataille.

Il rda dans la salle  manger, feignant de chercher son journal et il
aperut, par la porte grande ouverte de la cuisine, le dos de Mlanie et
ses coudes battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant avec un
soufflet les braises.

Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.

--A quelle heure Monsieur djeune-t-il? demanda-t-elle d'un ton
gracieux;--et elle montra  Andr, criant triomphalement: hein? sont-ils
beaux!--des rognons violtres et vernis, durs et lastiques, repoussant
le doigt qu'elle y appuyait.

--Mais dame, dans un petit quart d'heure, rpondit Andr, un peu ennuy,
malgr tout, de ne pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.

Il s'en fut retrouver Jeanne occupe  faire chauffer des pincettes pour
se friser. Elle tait maintenant presque vtue et se voyant propre et
couverte, elle reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le premier
coup d'oeil de la bonne.

--As-tu faim? lui dit Andr.

--Couci, coua.

--Ah! reprit-il tout  coup, o sont donc tes bottines que je les fasse
cirer; mais elle les lui montra propres et luisantes comme des miroirs.

Il resta stupfait.

Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses  souliers, la
veille au soir pendant qu'elle tait seule dans le cabinet de toilette.

Il la gronda, mais il lui sut tout de mme gr de sa discrtion.

--Eh bien, puisque tu es prte, nous allons, si tu veux, nous mettre 
table?

Elle ne rpondait ni oui, ni non, cantonne dans la chambre o elle
persistait  penser, sans savoir pourquoi, qu'elle courait des dangers
moindres. Mlanie arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes
changrent un coup d'oeil, Jeanne toute trouble, Mlanie sans
assurance.

--Monsieur est servi, dit la bonne.

Encore estomaque, Jeanne ne bougeait; au fond, elle commenait
cependant  se remettre de ses transes. La servante ne lui parut pas
ressembler  ce redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait voir.

--Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle  Andr; et, comme un enfant
qui s'tonne, la premire fois qu'on la mne en classe, que la matresse
d'cole n'ait pas la mine plus rbarbative et plus rogue, elle ajouta:
oh, elle n'a pas l'air bien svre!

Les oeufs reposaient sous une serviette, sur la table.--Andr et Jeanne
s'assirent. La salle  manger n'tait gure chaude; le froid humide des
fins d'automne glaait cette pice, expose au nord.

Ils tremprent des mouillettes et burent une gorge de vin, sans
souffler mot. Les coques tant vides, Andr donna un coup de timbre;
Jeanne eut un malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune homme,
tonne et presque chagrine et elle crispa ses doigts sur sa main comme
pour l'empcher de faire vibrer le timbre. Andr ne comprit plus. Jeanne
paraissait plus intimide que jamais.

Le coup sec appelant Mlanie la blessait. Il lui semblait que, djeunant
avec Andr, elle tait complice de cet ordre bref. Les rflexions qui
l'agitaient, la veille au soir, lui revinrent et elle fut domine par un
sentiment de pudeur et de gne; elle souffrait presque de se voir, elle,
une femme du peuple, ayant eu des amants, servie comme une dame, par une
femme du peuple honnte et elle tait malheureuse et presque rvolte,
de mme que si elle avait vu commettre une injustice ou infliger 
quelqu'un devant elle une humiliation parce que Mlanie n'tant pas une
pauvre vieille femme et n'tant pas trop laide, la valait.

Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant que cette bonne
ne la considrt comme une catin et une intruse.

--Madame a peut-tre froid aux pieds, dit Mlanie d'un ton obligeant et,
sans attendre la rponse, elle apporta et glissa une chaufferette sous
les pieds de Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de pleurer,
mais cette gracieuset ne la ragaillardit gure; elle s'effaa
davantage, honteuse de ces attentions.

--Sont-ils bons les rognons, questionnait Andr?

--Mais oui, trs bons.

--Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller dans le plat.

Mais Jeanne rsista.

--Je n'ai plus faim, non, vrai, l, tu sais, je ne suis pas une grosse
mangeuse.

Il fit de nouveau sonner le timbre.

La petite se replongea le nez dans son assiette.

Mlanie apporta des choux-fleurs gratins et voulant tre,  tout prix,
aimable, elle demanda  Jeanne dont la timidit l'tonnait, si la
chaufferette tait chaude.

--Mais oui, Madame, vous tes bien bonne, dit-elle, en levant un peu les
yeux.

Lance sur cette voie, Mlanie s'ingnia  dcouvrir de nouvelles
attentions gracieuses; n'en trouvant point, elle s'en alla.

Jeanne tait,  ce moment, torture par une cruelle angoisse. Elle
excrait les choux-fleurs qui lui taient contraires, comme elle l'avoua
 Andr plus tard et elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre.
Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner  peine et elle
se fora  les manger, buvant, aprs chaque bouche, une rasade d'eau
rougie, n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser la bonne.

Son supplice touchait  sa fin; le dessert une fois apprt, elle
grignota un massepain et Andr qui tait tout pein de la voir si mal 
l'aise, lui proposa, pour la soustraire  la solennit de la salle 
manger, de prendre, ainsi qu'autrefois, le caf, au coin du feu, dans sa
chambre.

Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une fois assis,
rconforte par un doigt de chartreuse verte, elle babilla, disant que
Mlanie tait une brave personne, qu'elle avait t bien complaisante et
bien polie, et, tandis qu'elle dbitait sur son compte des phrases
aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait ses paniques, pensait que
cette petite tait trop modeste pour la commander.--Elle est comme il
faut, pas effronte et pas roublarde et elle eut un soupir de
soulagement, songeant que c'tait une vritable chance de n'tre pas
tombe sur une gaillarde imprieuse et hardie qui les aurait fait valser
tous les deux comme des totons.

Andr pria Jeanne de rester  dner, mais elle refusa formellement, ne
voulant pas ajouter encore un surcrot  la besogne de la bonne, se
rendant compte avec son instinct de femme, que l'effet produit par sa
figure et ses manires n'avait pas t mauvais, tenant  ne pas paratre
vouloir s'imposer dans le mnage, voulant enfin que Mlanie gardt
d'elle la bonne opinion qu'elle avait conue.




XI


Ce fut le lendemain, de la part de Mlanie, un dluge d'observations sur
le nez de Jeanne, sur ses belles qualits, sur sa robe noire.--Ah!
Monsieur avait eu du bonheur de dnicher une petite dame aussi peu
affichante et aussi douce!--Mlanie ne connaissant que les femmes 
officiers, installes dans son quartier, au Gros-Caillou, s'tonnait
devant cette fillette rserve, pas orgueilleuse et pas canaille, ainsi
que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, en cheveux, sa
rue, accompagnes comme d'un domestique par une ordonnance charge de
les brosser et de les occuper, en l'absence des suprieurs retenus, par
leurs devoirs professionnels, devant des verres d'absinthe, dans des
cafs.

Andr accepta presque joyeusement les seaux que la bonne lui versa sur
la tte. Toutes ses venettes s'taient vanouies; les anicroches
n'taient mme plus  redouter; Jeanne prenait place dans le mnage,
sans qu'un cri se ft lev ni une dispute. Les embarras que pouvait
susciter le concierge demeuraient seuls  viter, mais Mlanie devant
laquelle Andr laissa chapper quelques craintes, se rcria, sentant sa
vieille haine s'accrotre contre l'homme qui l'empchait de battre ses
tapis et de secouer ses torchons, aprs dix heures.--Ah bien, faudrait
plus que a, qu'un pipelet ft la loi  Monsieur! dit-elle;--et, elle
s'engagea sans qu'il lui ft rien propos,  protger la petite,  tre
muette si quelqu'un tentait de lui arracher les vers du nez; elle
s'offrit enfin  rembarrer les locataires et le portier au premier mot.

Andr calma ce beau zle apprhendant d'irrparables bvues.

En attendant, une touchante amiti se liait entre les deux femmes.
Jeanne, le second jour o elle coucha chez Andr, fut surprise, au lit,
tandis qu'elle se rveillait, par Mlanie qui entrait, discrtement, sur
la pointe de ses longs pieds. Elle se salurent et se sourirent
gracieusement:

--Bonjour, Madame, vous allez bien?

--Mais je vous remercie.

--Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. J'ai command au
charcutier des ctelettes  la sauce. Madame les aime-t-elle?

--Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes les sauces o il y a du
vinaigre et des cornichons.--Et, reconnaissante de la chaufferette
apporte, la dernire fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent de
ville.

Mlanie, trs flatte, devint prolixe. Elle s'tendit,  perte de vue,
sur les rhumatismes de son mari, parla de son futur avancement, des
enfants qu'ils avaient dsir avoir, convint, sans que personne et mis
le fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-tre, taient
striles; puis, malgr l'opposition de Jeanne, elle s'empara de ses
chaussures, dclarant qu'elle ne consentirait jamais  ce que Madame
tacht ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins d'une telle
faon que les bottines d'Andr proprement cires  l'ordinaire,
semblaient, en comparaison, des savates ternes et souilles. Elle poussa
mme le raffinement jusqu' faire chauffer les brodequins, prs du feu,
les talons en l'air.

Un peu surpris, malgr tout, de cette soudaine tendresse, Andr chercha
quelles pouvaient bien tre les intentions de Mlanie; il ne tarda pas 
les connatre, un jour que rentrant chez lui, il trouva les deux femmes
assises, dans la salle  manger, devant une table; Jeanne btissant une
robe pour la bonne, lui attachant les papiers de son patron, comme des
affiches, le long du dos.

Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait tre largement
gruge; il commena seulement  se dfier de l'intimit des deux femmes,
un samedi o Jeanne manifesta le dsir d'aller dner, le lendemain, dans
un restaurant.

Il fut trs tonn de cette fantaisie, sachant que d'habitude elle
n'aimait pas se promener avec lui, de peur d'tre rencontre par les
amis de son autre amant; il la questionna et elle finit par avouer que
Mlanie souhaitait d'avoir campos.--Je me chargerai de la cuisine, si tu
ne veux pas te dranger, fit-elle, trs bas; tu sais, Mlanie me l'a
demand comme un service.

Il ne voulut pas dsobliger Jeanne et irriter la bonne; il octroya
gracieusement le cong et Jeanne, le lendemain, se dclarant un peu
souffrante, hasarda qu'il serait plus agrable de manger au coin du feu
et proposa d'envoyer Mlanie chercher les provisions. Andr accepta; il
consentit mme  ne pas dner dans la salle  manger parce qu'il tait
plus mignon de s'installer comme autrefois dans la chambre et il fut
rcompens de son obissance par la grande joie de Jeanne qui, le ventre
envelopp d'une serviette, la mine dlure et bien portante, dressait la
table, baisait son petit homme sur les joues, lui soufflait dans
l'oreille: hein?--n'est-ce pas que c'est amusant?--parlait des anciennes
portions qu'il faisait, au temps jadis, au temps o il n'avait point de
bonne, monter d'une gargote du voisinage, affirmait, malgr les
observations d'Andr dbinant les plats figs trimballs dans une
serviette au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger comme cela, 
la flan, sans pose, plutt que de changer tout le temps d'assiettes et
de dner en crmonie, au son du timbre.

Andr sourit.--Mon petit minouchon, dit-il, avoue que Mlanie t'effraie
encore?

Elle nia, toute rouge.--Voyons, je ne suis plus une enfant pour avoir
peur d'une bonne! Non, je prfre le tte--tte,  table, simplement
parce qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un derrire le dos.
Avec cela, Mlanie arrive toujours quand on voudrait s'embrasser; on
n'est pas libre, on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, on
n'est plus chez soi.

Andr jugea prudent de garder le silence. Jeanne, du reste, emporta les
plats, dbarrassa la table, la repoussa dans un coin et se mit en devoir
de moudre le caf. Andr s'offrit  excuter ce travail facile et tandis
qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il tourna maladroitement
la manivelle, entre ses genoux, surpris, malgr tout, que l'appareil ne
broyt pas les grains plus vite.

Jeanne haussa les paules, lui reprit le moulin et acheva prestement
l'ouvrage. Assis, l'un  ct de l'autre, les pieds sur le garde-feu,
ils causrent  l'aventure; la conversation languissait, ne touchant
qu' des choses futiles, rasant des sujets indtermins. Comme ces
peluches qui volent au hasard jusqu' ce qu'elles s'arrtent,  un
endroit, leurs paroles, aprs avoir d'abord frl le sujet des robes
amen par la jupe de Jeanne qui s'tait graisse en desservant, se
posrent sur le magasin o elle travaillait.

Alors, elle exprima le mpris qu'elle et les autres ouvrires
ressentaient pour les filles-mannequins qui se promnent sur du parquet
luisant, dans des robes prtes. C'taient des grues journellement
enleves des salons d'essayage par les riches acheteurs pour l'tranger,
des rien-de-propre en un mot.

Quant aux trois catgories d'ouvrires: les jupires, les corsagires et
les confectionneuses de manteaux, il n'y avait, parmi elles, que trs
peu de bonnes filles et, lance sur ses compagnes de la confection, elle
dit quelles petites rosses taient les quelques vierges dissmines dans
les ateliers, des mijaures, savantes comme chaussons, escomptant pour
l'avenir des appas dj fans et des dessous rances; elle avoua les
aigreurs changes du matin au soir, les airs dgots et chipies des
femmes vivant en concubinage, portant le nom de leurs amants, voulant
tre traites de Mesdames, long comme le bras, affirma cependant qu'on
tait, malgr les changes de piques et de gros mots, trs polies, les
unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrire entrait, le matin, sans
souhaiter le bonjour, tout l'atelier s'criait: Dites donc, vous avez
oubli quelque chose derrire la porte!--Et Jeanne riait, prtendant
qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner sur le palier,  la
recherche de l'objet perdu.

Puis, effleurant les ateliers situs, dans les combles, au cinquime,
des enfilades de mansardes, tapisses de papier  six sous le rouleau,
des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, claires par des
tabatires, runies par des portes dont les battants manquaient, Jeanne,
excite par Andr, parla de la mercire, une pimbche qui marque les
heures d'arrive, possde dans de grandes botes toutes les nuances des
soies, crie lorsqu'on va lui rclamer des fournitures:--Comment vous
avez dj fini? Montrez-moi votre bobine!--une moucharde pucelle et
vieille disant  celles qui ont dcouch:--Tiens, une telle, tu as un
col sale et c'est jeudi; tu n'es donc pas rentre, hier, chez toi? Du
reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as des yeux!--ou bien jetant des
apostrophes de ce genre  celles dont le ventre bombe:--Ah! la petite
qui s'est tale sur une pierre pointue! ou encore:--dites donc, la
belle, vous avez sans doute mang des haricots pas cuits, c'est cela qui
vous aura fait gonfler?

--a t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mlancolie, regardant Andr
qui souriait, batement, dans son fauteuil.--Eh bien! si l'hiver, tu
tais enferm dans des pices pareilles, pleines de courants d'air,
chauffes au coke, claires ds deux heures de l'aprs-midi, par des
becs de gaz, pendus si bas, qu'ils vous brlent et vous font tomber les
cheveux, si tu touffais, l't, au milieu de tout un monde qui se
dshabille pour se mettre  l'aise, tire les nainais de son corsage et
les soupse afin de voir qui les a les plus gros et les plus fermes, si
tu avais  supporter aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu
verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.--Non, il n'y a pas de
quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, aprs un silence.

Andr s'excusa de son air radieux et il le justifia par le spectacle
qu'elle avait montr.

--C'est gal, je voudrais voir a, fit-il, rjoui par cette perspective
de corsages laissant passer  la file, dans un cadre frip de linge, de
blanches poires aux queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise
ou de mauve.

--Il y a mme quelquefois du tabac  priser dessus, riposta Jeanne, en
riant,  son tour, car tu sais que nous avons toutes un petit cornet
d'un sou que nous faisons scher sous les fers.

--Ah! bien, c'est du propre, s'cria Andr.

--Tu es bon, toi! Il faut bien a pour nous rveiller, pour nous
permettre de tenir jusqu' huit heures. Oh! alors, personne ne dort
plus, je t'assure; on crie dans tous les ateliers: V'l l'heure! et la
toilette commence: chacune se lisse les cheveux avec un peu de salive,
s'pluche les bouts de fil rests sur la robe, se pomponne les joues
avec la houpette, se prpare les cils avec une pingle  cheveux, et
alors faut voir, ce sont les plus dgingandes qui font le plus leur
tata, qui prennent pour descendre les airs les plus innocents et les
plus dignes!

--Parbleu, s'cria Andr, c'est dans les manteaux comme dans l'art. On
peut tre certain, que ce sont les gens dont la vie prive est la plus
abjecte qui crivent les oeuvres les plus sentimentales et les plus
bgueules! Enfin, c'est ainsi!

Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements sur la
nourriture des ouvrires, apprit sans tonnement que ces jeunes
personnes se repaissaient de crudits, d'artichauts  la poivrade, de
fromage blanc  la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de nourritures
plus substantielles, de clovisses, de moules, de ctelettes, le tout
apport du dehors, dans de grands paniers, et chauff dans une pice
spciale, commune  toutes les sries d'ouvrires, au sixime, sur des
fourneaux  gaz dont on se disputait les trous retenus  l'avance
pourtant par les apprenties de chaque atelier.

--Ah! bien, vous devez en dbiter sur les hommes! hasarda Andr.

Jeanne convint que sans doute on causait des hommes, mais le thme de la
conversation reposait surtout sur les rves qu'on avait eus.

Tous les matins, du reste, les ouvrires criaient  leurs amies, en
arrivant:

--Bonjour, ma chrie, tu as bien dormi?

--Oh oui, ma chre, j'ai rv de toutes sortes de choses que je te
raconterai, l-haut, pendant le djeuner; oh! tu verras, ma chre;--et,
en croquant des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles
racontaient leurs rves qui taient expliqus par la grande Amlie, une
femme joliment forte l-dessus, possdant, comme pas une, la clef des
songes.

Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on voyait son derrire,
c'tait un affront qui vous attendait dans la journe;--quand on rvait
d'oiseaux, c'tait cancan;--de feu, une grande joie,  condition
pourtant qu'on ne vt pas les flammes;--puis il y avait encore le chat
qui tait trahison;--l'enfant qui tait tourment et un tas d'autres
devinettes que Jeanne avouait ne plus connatre.

--Et tu crois  tout cela? demanda Andr.

--Mais oui, pourquoi pas?--Seulement le sourire de Jeanne tait si
ambigu, qu'Andr ne put savoir au juste si elle tait de bonne foi et
grave.

--Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, souriante.--Ainsi
quand nous sortons de table, nous avons constamment les cheveux
mouills, parce que nous renversons du vin sur la table et que nous y
trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tte pour nous porter
bonheur.

--Et Eugnie, elle croit aussi  tout cela?

--Mais oui.--Oh! du reste, elle est paye pour y croire, car toujours
ses songes se sont raliss. Ainsi, avant de se marier, elle a vu un
homme tenant un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le mme
fait s'est produit pour sa soeur; elle a vu, tant jeune fille, un homme
en redingote et le premier amant qu'elle a eu, a t un homme de plume.
Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugnie que les rves
sont des blagues! elle t'arrangerait!

--Je respecte toutes les convictions, mme quand elles sont sincres,
affirma Andr, puis se penchant sur Jeanne, il lui chuchota une question
dans le tuyau de l'oreille.

--Oh! que tu es sale! fit-elle. En voil des questions! je me demande
quel intrt tu as  savoir qu'ils sont au sixime, prs des pices o
l'on mange, qu'il y a des tronons de cigarettes, du sang par terre, et
puis que c'est plein de bouts de mousselines.

--Ah alors! c'est avec de la mousseline..., dit Andr en riant. Voil
une bonne note  prendre sur les ateliers de confection.

--Comment une note  prendre! Ah oui, c'est vrai, tu crivais dans le
temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres,
parce que tu sais! Mais, je suis bte, tu n'oserais pas crire des
choses semblables!

--Tu verras, dit simplement Andr.

Jeanne haussa les paules et reprit: alors tu travailles dans les
journaux?

--Non. Voici plus de trois ans que j'ai renonc au journalisme et il
continua, parlant plus  lui-mme qu' la petite: j'avais assez des
directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la
virilit des autres! J'aurais bien d par exemple, avant de rendre mon
tablier, dmontrer dans un sincre article la parfaite inutilit de la
critique; mais voil, j'aurais commis, aux yeux de mes confrres, une
hrsie pcuniaire; ces imbciles n'auraient mme pas compris combien
mon ide tait humaine: je dbinais le mtier qui m'aidait  vivre!--ce
que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se
tournant vers Jeanne.

Il se tut, pris de mlancolie et de dgot. Depuis des mois, il ne
travaillait gure. Il traversait une priode de dcouragement et
d'abandon, se remchait les terribles arguments de l'homme de lettres,
las de travail et sol d'art. A quoi bon! quelle ncessit! Il faut
lire les ouvrages des autres et n'en pas crire. Puis dans ce
laisser-aller, dans cette droute, le roman commenc apparaissait dans
une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de
mme!--puis comprenant que le livre excut  grand'peine, serait
forcment infrieur  celui qu'il avait rv, il retombait dans ses
premires tristesses, se rptant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis
pas en veine, nous verrons plus tard.

Et cet aujourd'hui, c'tait demain, c'tait aprs-demain, c'tait des
semaines et c'tait des mois;  force d'attendre, il avait perdu le
profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois install dans
son mnage.

Et puis... et puis... il s'tait mari. Il frquentait dj peu le
monde. Ce mariage l'avait forc  rompre toutes relations avec les gens
qui auraient pu lui donner un coup d'paule et lui venir en aide. La
peur que son cocuage ne ft su de tout le monde, la honte d'expliquer
par un mensonge qui amnerait des sourires sur les lvres des autres, la
sparation effectue entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait
abandonn le bnfice des labeurs accomplis au temps o il tchait dans
les maisons de passe de la presse. Il tait casern dans un trou,
oubli; il s'tait ferm par son abstention toutes les portes, il
ignorait aujourd'hui les signaux d'entre et les mots d'ordre. La
difficult de mettre la main sur un diteur, difficult qui, bien que
ses premiers livres se fussent mal vendus, tait presque loigne  un
moment, s'il avait persist  demeurer sur la brche, s'imposait comme 
ses dbuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanit
de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts.

--C'est drle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'Andr,
changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui
venaient te voir et Mlanie m'a assur que tu ne frquentais aujourd'hui
personne. Est-ce que tu es fch avec un petit, tu sais bien, ah! je ne
me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et
des cravates La Vallire,  pois.

--Ah! Eugne;--non, il s'est mari et, dame, le mariage, a rompt bien
des relations.

--Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?

--Non.

--C'est drle, quand on aime tant son intrieur, qu'on ne finisse pas
comme les autres par l!

Andr, qui tait devenu trs inquiet, respira; Jeanne ignorait
certainement qu'il ft mari; Mlanie avait gard le silence, tenant
compte par extraordinaire des ordres qu'elle avait reus.

--Alors tu ne me croyais plus garon, dit-il  Jeanne?

--Non, je me figurais plutt que tu tais mort.

Il ne rpondit point, songeant que lui aussi avait cru au dcs de
Jeanne.

--Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tte, tu avais autrefois
pour ami un grand maigre avec de la barbe.

--Cyprien?

--Oui, eh bien! celui-l, tu ne le vois plus?

--Mais si--nous sommes toujours camarades, et, tout en ajoutant: Nous
nous voyons trs souvent mme, il rflchit que le peintre s'tait
abstenu de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. Il faudra
que je passe chez lui, se dit-il.

--Quand tu seras l  biller aux corneilles, fit la petite, un peu
dpite de voir Andr voguer dans ses rves, loin d'elle: qu'est-ce que
tu as? tu es tout chose, ce soir!

Le fait est que ce soir-l, Andr remuait un tas de cendres; il
retrouvait des bouts de tisons sommeillant dessous, des souvenirs qui
ptillaient de toutes parts, et la tte maintenant appuye sur l'paule
de Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, il songeait,
les yeux perdus.

--C'est dommage que tu ne sois plus dans les journaux, soupira-t-elle,
tu m'aurais eu des billets de thtre.

Cette phrase le lana sur une nouvelle piste. Ah! combien de fois
Berthe, sa femme, lui avait-elle formul cette demande! tout un rappel
de tenaces exigences lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se
presser contre elle. Tout un parallle s'tablissait maintenant, dans
son esprit, entre les deux femmes: Berthe plus jolie avec son visage
rgulier sous ses cheveux chtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent
amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les traits plus bafouills,
le nez bravache, bougeant et retrouss, les yeux jaseurs, ardents et
doux, les cheveux parpills en pluie fine et blonde sur la peau du
front: elle avait une bonne flanquette plus drle, une tournure plus
provoquante, et surtout une douceur de caractre, une crainte de gner,
une discrtion savoureuses pour un homme qui avait support le rche
despotisme d'une pouse, jugeant tout, tranchant tout, imposant ses
ides, ses prfrences, une bourgeoise convaincue qui, le jour o elle
prit possession de son logement de marie, lcha cette dclaration
qu'Andr avait encore sur le coeur: Il faudra enlever ces gravures-l,
on ne met pas de gravures dans un salon.--Et il avait d accepter les
turpitudes choisies par elle et relguer dans le vestibule ses belles
estampes.

Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mmes gravures qui
tapissaient maintenant les murailles de son petit salon.

--Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui piait ses mouvements des yeux, te
voil encore  regarder tes vieux bibelots. Tiens, ce cadre-l est de
travers, poursuivit-elle, en riant, connaissant l'habitude d'Andr de
redresser les tableaux que Mlanie drangeait sans cesse, ayant, comme
personne, le sens de l'indroit dans l'oeil.

Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser Jeanne, puis il se
rassit et se replongea dans ses mditations.

Il se rpta, une fois de plus, que joyeuse et cline, elle tait encore
obligeante et charitable, car il en avait eu des preuves, un soir, que
malade, battu par la migraine, elle lui posa doucement des compresses
sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on console, lui disant
dans un baiser: Eh bien, et la ttte va-t-elle mieux, chri?

Elle avait eu, ce soir-l, une faon charmante de calmer la maladie.
Andr qui restait, d'ordinaire, en proie aux soins de sa bonne, trouvait
bien chez elle une servante correctement dvoue jusqu'aux heures de ses
dparts, mais il souffrait atrocement alors que, ne pouvant supporter la
lumire et le bruit, Mlanie apportait brusquement une lampe, fichait
une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, le bourrait, 
contre-sens, de tisanes, le harcelait jusqu' ce qu'il et aval
d'indigestes soupes.

Quant  Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honntement son devoir;
elle envoyait la bonne s'enqurir de temps  autre, si Monsieur n'avait
besoin de rien, la sonnait afin qu'elle prpart et portt  Andr un
verre d'eau sucre  la fleur d'orange, puis  l'heure habituelle elle
se dshabillait sur la pointe des pieds, usant,  dfaut de caresses, de
prcautions, murmurant une fois couche des: comme tu as chaud, tu dois
avoir la fivre, tournant le dos et baissant la lampe.

Cette question du lit amenait Andr  des rapprochements plus intimes
encore entre Berthe et Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies
simagres, ses frissons et ses remous de corps, sa tte promptement
abasourdie et ses mots hachs. L'autre tait froide, rigide, acceptant
sans bonne grce, repoussant les mains, se garant des lvres, ne
fermentant pas.

--Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il subitement.

Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer  ses anciennes matresses.

Il la cajola, tonn lui-mme de la phrase qu'il avait prononce tout
haut et il se soumit pour la contenter  une opration qu'il retardait
depuis des mois. Jeanne le priait instamment de se laisser enlever deux
vers qui s'taient logs, parat-il, sous la peau du front.

Alors elle les serra entre ses ongles acrs de telle sorte qu'il se
prit  hurler, mais elle le menaa d'employer une pointe d'aiguille s'il
ne se taisait point, puis elle le baisa tendrement.

--Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.

Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il ne se jugea ni plus
mal, ni mieux; il dclara cependant que sa tte s'tait heureusement
modifie depuis l'extraction des matires sbaces qu'elle avait subie.

Et des soires continurent, pareilles  celle-l, faisant peu  peu
sortir tout l'enfantillage contenu dans la femme et dans l'homme. Aprs
le dner, on buvait une larme de bndictine ou de prunelle, parfois
mme Andr allait chercher des marrons et du macadam et, tout en
grignotant et en buvant, ils changeaient ces banales effusions, ces
commodes courtoisies ncessaires  l'entretien de l'affection et au
repos de l'intelligence.

D'autres fois, quand Jeanne tait venue de bonne heure, dans la matine,
Andr lui proposait d'aller prendre un peu l'air, aprs le dner, et,
par le froid sec, par ces temps o la lune luit sans taches dans un ciel
bleu dur, ils filaient,  grands pas, dans la rue Saint-Honor, Jeanne
toute envole dans son manteau de fourrures troitement ferm, et ils
s'engageaient, bras dessus, bras dessous, sous les arcades du
Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant les montres des orfvres
et, chasss par le vent, transis, ils se rfugiaient dans une brasserie
allemande, situe dans ces parages.

L, enfoncs dans un divan, devant une table, ils demandaient, par
gourmandise, de la choucroute, du jambon cru de Westphalie, des
saucisses au raifort et du pain noir; et l'apptit s'veillait aux
odeurs acidules qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguise par
le sel du pain et l'cre sucre des baies de genivre qu'ils croquaient
dans la choucroute, les faisait lamper,  pleines chopes, le salvator de
Munich, une bire magnifique, couleur d'acajou, huileuse et douce.

Alors Jeanne s'arrtait de manger, pour rire, voyant la moustache
d'Andr pleine d'une mousse blanche, semblable  de la crme. Engourdis
par cette chaude atmosphre, aveugls par ce passage ininterrompu de
bocks, ils se sentaient des fantaisies d'ivrognes de goter  toutes ces
bouteilles, ranges en bataille sur un rayon, diapres d'clairs par des
jets de gaz.

Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et tendant son assiette.
Andr rpondait oui;--et tous deux ne parlaient plus, les yeux
recueillis devant un buffet rempli de jambons fums, dors et gras, les
uns suintant des gouttes de gele ple sur un plat, les autres montrant
de sanglantes entailles laissant voir l'os sous leurs chairs coupes.

Bien qu'ils eussent amplement dn, ils prouvaient maintenant presque
du mpris pour les nourritures phmres et fines de Mlanie; la salive
leur montait aux lvres, une vorace fringale les prenait devant ce
buffet encombr de larges et solides viandes, flanques et appuyes
encore par des barils de harengs rouls, des corbeilles de pain au
fenouil, des craquelins et des bretzel, des saladiers o marinaient des
vinaigrettes de museaux de boeufs, des cloches sous lesquelles se
liqufiaient les hauts Munster et les Limbourg.

Et tous deux, l'estomac languissant et charg, s'attardaient sur leur
banquette jusqu' l'heure de la fermeture; Jeanne, un peu tourdie par
la fume du tabac et par la bire; Andr rvant, les yeux ouverts, aux
puissantes bitures de l'Alsace, regardant dfiler devant lui, en songe,
des gilets rouges et des tricornes, des nez en fleur et des ventres
ronds, toute une squelle de pochards rigolos tournant et buvant autour
de l'norme panse du Gambrinus de terre cuite qui se dressait, sur un
comptoir, dans la brasserie, victorieux et gorg,  cheval sur un foudre
et le verre en l'air!




XII


Andr et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, et ils
s'tonnaient de cette gourmandise qui leur tait soudain ne. Chacun
reprochait  l'autre de lui inculquer ses dfauts et ses vices, et il y
avait l un fait curieux: l'closion inattendue d'un sens nouveau chez
Jeanne qui, mangeant d'ordinaire et sans rpugnance dans des gargotes 
vingt-deux sous, ne pouvait tre raisonnablement traite de gourmette et
de goinfre; le mpris de tout un pass d'indiffrence culinaire chez
Andr qui menait sa matresse dans des brasseries o jamais il ne se
serait attabl seul et achetait, aujourd'hui, chez les marchands
rencontrs sur sa route, des primeurs, des fruits, se disant: Tiens,
nous dgusterons cela, ce soir, au dner, avec Jeanne.

Ce vice atteignit Mlanie, carambola jusque dans son mnage. A force de
combiner de savantes cuisines, elle devint porte sur sa bouche, et son
mari qui s'intressait, et pour cause, aux repas d'Andr, invita sa
femme  soigner davantage encore les plats,  perfectionner surtout ceux
qu'il prfrait.

--H! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir qu'tendus dans le lit, ils
cessaient de bavarder sans mme songer  se bcotter ou  s'treindre.

Andr qui s'endormait leva le nez sur la couverture.

--Eh bien quoi? fit-il.

Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer  rpter le
refrain de la chanson: Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en, car
vois-tu, quand on jouit  s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des
bonnes nuits o l'on ne dort pas.

Elle avait raison, la gourmandise s'tait introduite chez eux comme un
nouvel intrt, amen par l'incuriosit grandissante de leurs sens,
comme une passion de prtres qui, privs de joies charnelles, hennissent
devant des mets dlicats et de vieux vins. Le renouveau de leurs amours
tant puis, Andr et Jeanne n'eurent bientt plus que de bates
tendresses, de maternelles satisfactions  coucher quelquefois ensemble,
 s'allonger simplement pour tre l'un prs de l'autre, pour causer
avant de se camper dos  dos et de dormir. Ils gotrent alors ces
bonheurs monotones des vieux mariages rompus par les invitables et
faibles querelles, nes d'un ronflement continu, ou d'une bousculade
maladroite des corps, pendant la nuit.

Dans cette existence tranquillise, dans cette tideur de mnage vivant
au milieu de Paris ainsi que dans une province, Andr se plongeait comme
en un bain sdatif et apaisant; les caresses de Jeanne fermaient les
blessures ouvertes par les trahisons de Berthe et  peine panses par la
bonne franquette de Blanche. Pour la premire fois peut-tre depuis sa
rupture avec sa femme, il pouvait songer  elle sans angoisses, sans
regrets.

C'est trop bien arrang pour que a dure, se disait-il, surpris que tous
ses souhaits se fussent si facilement exaucs, car le concierge tant
redout continuait  garder une attitude pacifique, et Mlanie
persistait  tre prvenante; a va se dtraquer. Et, en effet, surgit
peu  peu une question que Jeanne et lui avaient toujours carte d'un
commun accord, la question de l'entretien pay par un autre monsieur,
d'un bout de la France  l'autre.

Il ne fut pas tout d'abord parl de ce jeune bjaune, mais bien de son
frre an, M. Auguste Vidouv, ancien ngociant en meubles, un homme
d'une quarantaine d'annes, clibataire et riche, qui devint l'amant de
la veuve Laveau, grce  quelques bouteilles de champagne, un soir.
L'ivresse de cette veuve fut dsastreuse pour le mnage d'Andr, car ce
monsieur jugea ncessaire de veiller sur les bonnes moeurs de sa fausse
belle-soeur.

Alors, eurent lieu, certains jours, des courses folles au travers de
Paris. Jeanne montait dans des tramways, suivie par l'ancien ngociant,
descendait de la voiture dans une rue de Montmartre, o demeurait sa
mre, grimpait deux tages, attendait longtemps sur un palier,
surveillant la rue par une fentre, et quand elle ne voyait plus cet
imbcile en sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un
tourbillon, s'lanait dans un autre tramway, filait par des
embranchements de lignes, arrivait par des correspondances d'omnibus
chez Andr, morte de faim et de froid, suffoque, riante, criant: Ah
bien, va, j'en ai eu du mal!

L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentres tardives, le
matin, chez elle, mais le monsieur se dfia, et comme il avait peu
pratiqu les femmes, il s'imposa la tche de la visiter tous les jours,
de trs bonne heure, dclarant qu'il n'admettait pas, en principe,
l'habituel prtexte de sortie, les bains.

Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, Jeanne n'osa plus
dcoucher. Traque  la porte de son magasin par cet homme qui l'piait,
pensant n'tre pas vu, elle le dpistait dans des embarras de voitures
et de foule, accourait chez Andr et, par haine de ces difficults, par
reprsailles, ils se jetaient, les sens brutalement levs, l'un sur
l'autre, et se culbutaient,  la vole, sur les tapis et sur les
chaises, puis Jeanne repartait vite et, rentre chez elle, elle coutait
le monsieur lui dire d'un ton convaincu:

--Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne pas courir, car
voyez-vous, ce n'est pas  un vieux singe comme moi qu'on en conterait.

Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme de son frre, la
sienne, Eugnie, femme modre pourtant, en laquelle, par une heureuse
exception, il avait plac toute sa confiance, s'attardait pour venger
Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.

--Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.

--Une de quoi? demandait-il.

--Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, en goguenardant,
deux doigts en l'air.

Il haussait les paules, pensant qu'elle n'oserait pas, si elle disait
vrai, avouer aussi simplement la chose.

Toutes ces histoires ne dridrent pas Andr, qui se dsola de tous les
obstacles apports par cette liaison. Bientt il apprhenda des embarras
plus graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaiet. Il la pressa de
questions. Elle rpondit vaguement, continuant  se plaindre seulement
de l'amant d'Eugnie, rptant que c'tait un vilain homme, un malade
imaginaire et noceur, pas lev et exigeant nanmoins un langage correct
et choisi de la part de sa matresse qui s'enttait, ripostant  ses
objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on ne dirait pas une
omnibus, puisqu'on dit bien une voiture!

--Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui rpond, ajouta
Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait me donner encore plus d'argent qu'il
n'en donne  Eugnie, que je ne resterais pas avec lui, pour sr!

Les cuirs lchs et les gifles reues par Eugnie ne parurent pas
suffisants  Andr, pour justifier la tristesse de Jeanne. Il l'accusa
de ne plus l'aimer, mais cette invite, gnralement suivie de
protestations et de bavardages, n'eut aucun succs. Jeanne l'embrassa
tendrement pour toute rponse et, gardant encore le silence sur ses
propres affaires, revint  sa camarade, racontant qu'Eugnie avait des
cuirs dans le sang, qu'il tait bien  craindre enfin que, las de
l'insulter, le monsieur ne cesst de l'entretenir.

Ces dtails sur le malheureux sort de la veuve Laveau commencrent 
exasprer Andr. Il trouva que le monsieur ne la cognait pas
suffisamment, et comme il chantonnait maintenant quand Jeanne narrait
les mfaits de cet homme, la petite ne causa plus; lasse de remcher des
ennuis, toute seule, elle finit, un soir, pourtant, par parler
d'elle-mme.

--Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat va se terminer et
mon amant revient, l!

Andr ne broncha pas.

Elle entra dans des explications. Son amant tait un gommeux fier comme
un artaban de ses hauts cols, un belltre avec du bleu dans l'me, pas
mchant et grossier comme son frre, mais maladroit et incapable de
comprendre une femme et de la rcrer, au lit ou debout. Un vrai gosse,
dit-elle, rsumant sa pense en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va
revenir, mais ce qui est moins drle, c'est qu'aussitt de retour 
Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus
bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre.

Andr baissa le nez et il se tut, accabl, car il ne pouvait avec la
meilleure volont du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou
avec sa plume et Mlanie dvorait, en carottage et en cuisine, ses
maigres rentes. Plusieurs fois dj, il tait demeur sans le sou, aux
approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possdait au
moment de sa rupture avec Berthe avaient t manges en dpenses de
meubles et de linges, en frais de dmnagement et d'installation.
Actuellement, c'tait dans sa maison une vritable gabegie, un vrai
pillage; chacun tirait  soi et le plus pre encore tait le mari de la
bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dvorait des argents
fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait  vider les bouteilles de
vin et empchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.

Tous les matins, Mlanie rclamait vingt francs. Andr se cabrait,
dclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait
n'importe comment restreindre la marche de son mnage et elle, de son
ct, rpondait que c'tait impossible, que la vie tait hors de prix,
qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'
se taire ou  congdier la bonne. Forcment il la gardait, redoutant la
dbcle de son existence.

Toutes ces raisons qu'Andr dbita  Jeanne pour s'excuser de sa relle
impuissance  l'assister ne produisirent aucun effet.

--Renvoie Mlanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et
lgrement, petit  petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient
vivre plus conomiquement, en se mettant en mnage ensemble.

Cette suggestion consterna Andr. Il chercha  gagner du temps, opposant
 ces attaques la force d'inertie, bien rsolu, dans tous les cas,  ne
pas concubiner avec Jeanne et  ne pas congdier sa bonne.

Une ou deux discrtes tentatives furent encore oses par Jeanne,
certains soirs; puis bien qu'elle et annonc gravement une fois que, le
mariage de son amant tant ds  prsent consomm, elle pourrait revenir
comme autrefois coucher, elle vita de reparler de vie commune et laissa
de ct ses mines longues.

Andr s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par
prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de
temps  autre,  des distances pralablement calcules, un peu d'argent
 Jeanne.

Un ou deux mois s'coulrent; fvrier touchait  sa fin. Compltement
remis de ses alarmes, se croyant sauv, Andr respirait, quand un jour,
Jeanne un peu plotte dclara que sa situation allait changer.

Andr s'effara devant cette phrase qui retentit  ses oreilles comme une
menace; il baissa la tte, s'attendant  tout.

Elle chercha ses mots:

--Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai d accepter; enfin, voil,
je pars, le mois prochain, pour l'Angleterre.

Il fut terrass et, aprs un silence, tandis qu'elle s'approchait de
lui, il se remit un peu, la regarda tristement dans les yeux, et fit
d'une voix tremblante:

--Alors, tu me lches?

Elle se rcria:

--Oh! que c'est mchant de dire des choses pareilles; non, tu seras
toujours mon petit homme, comment peux-tu croire que je ne t'aime plus?
seulement tu devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec l'air du
temps!--Mon Dieu, tu as fait tout ce qui tait possible, je le sais, et
je ne te reproche rien; mais, maintenant que les magasins chment, que
je ne parviens mme plus  gagner ma nourriture, je tranerais la misre
 Paris. Voyons, aimerais-tu mieux que je fasse des btises, que j'aille
avec l'un et avec l'autre?

Il hocha la tte, soupirant, s'avouant trs bas, que peut-tre il et
prfr que Jeanne not sans rien lui dire, plutt que de l'abandonner
brutalement ainsi.

Elle prit son soupir pour un symptme du dsespoir qu'il prouvait  la
pense que sa petite Jeanne pourrait appartenir au public, au premier
venu. Elle soupira  son tour, puis dplora, soucieuse, les prils de la
traverse, les douleurs du mal de mer, la tristesse d'un pays dont on ne
connat pas la langue, ensuite elle embrassa Andr sur les yeux,
murmurant: Ne te dsole pas, mon petit homme, va, je reviendrai, ce ne
sera pas bien long.

Il ne rpondait pas.

Alors elle reprit, trs douce:--Voyons, ne sois pas comme cela,
parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es
pas fch contre moi, dis?

Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu:

--Tiens, il y a un mois dj que j'ai sign mon engagement, je savais
bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me dcider  te
l'apprendre; je suis alle rue Richelieu  l'agence de mademoiselle
Tricot, une grosse maman trs farce, qui a des lunettes rondes sur le
nez et des boudins  la reine Amlie le long des joues. Elle s'est
procur des renseignements dans des maisons o j'ai travaill et elle
m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la
spcialit d'exporter des ouvrires et qui est professeur de natation
pour dames, quand ses marchs sont conclus, l't.

Et Jeanne se mit  rire, esprant qu'Andr se driderait aussi, mais le
portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha gure et, mal dispos pour
cette ngociante qui expdiait sa matresse au loin, il s'acharna au
contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, dclarant que c'tait une
bote  filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves,
du reste, que Jeanne s'tait fait voler.

Mais la petite secouait la tte, soutenant qu'elle ne risquait rien,
expliquant la marche de ces sortes d'affaires, rptant:

--Les conditions sont celles-ci: je suis engage  cent quarante francs
par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrires
par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont  la charge de la
maison de Londres qui paye galement l'aller du voyage.

Andr ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualit
de la nourriture qu'on servirait  Jeanne, exprima le dgot qu'elle
ressentirait  coucher avec une autre.

Enfin, reprit Jeanne, en admettant mme que tu aies raison, je ne peux
plus me ddire. Mon contrat est sign et j'aurais une grosse somme 
payer si je ne partais pas.

Andr n'insista plus.

A dater de ce jour, Mlanie eut beau s'ingnier  faonner des
chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des
temps heureux avait disparu; close tout d'un coup, elle mourut de mme.
Une tristesse planait maintenant sur Andr et sur Jeanne. Cette
rflexion nous n'avons plus que quelques jours  vivre ensemble
s'imposait  eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'Andr devinrent
mme si despotiques qu'il espra comme une dlivrance le dpart de
Jeanne. Bien qu'il se ressasst les mmes ides, pendant des heures, il
souffrait moins peut-tre quand il tait seul. La vue de Jeanne
dveloppait ses rancoeurs et ses regrets; et la tristesse de chacun,
augmente de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolrable.

Leurs rendez-vous s'espacrent, heureusement, bientt, car Jeanne ne le
visita plus que trs irrgulirement, occupe, disait-elle, par les
prparatifs de son voyage.

Il reut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne
n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son dpart.

A quoi bon nous dsoler? crivait-elle, ce sera moins pnible ainsi; et
elle ajoutait: Au moment o ma lettre t'arrivera, je serai sur le
paquebot, en mer.

Andr tomba dans un fauteuil.

Alors, c'tait fini. Jeanne aussi le lchait! Sa vie tait complte
maintenant, elle pouvait se rsumer de la sorte: Avoir t bern par ses
matresses, cocufi par sa femme et lch par Jeanne! Et il se sentait
de la colre contre l'amant de la petite.--Quel niais! Je vous demande
un peu, a avait  peine vingt-deux ans et a se mariait! il avait donc
bien hte d'tre aussi tromp ou, ce qui est pis, sans doute, de ne
l'tre pas, grce seulement aux dsastres des couches et  toutes ces
infirmits spcialement inhrentes aux petites bourgeoises! Comme s'il
n'aurait pas mieux valu qu'il restt avec Jeanne, qu'il continut de
possder en elle une matresse docile, qu'enfin il ne dsorganist pas,
dans son propre intrt, le train-train de trois existences s'acheminant
paralllement heureuses!

Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas  ce monsieur que je puis en
vouloir, c'est  moi-mme, c'est  l'argent qui me manque! Jeanne ne
serait pas  Londres si je l'avais aide, et il comprit presque
l'ignominie de la foule, l'abjection de la socit buvant le nez dans la
boue,  plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amiti, les convictions,
tout,  cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les
tribunaux mpriss et les bagnes, qui fournit  tout particulier, au
choix, les joies considres de la famille ou les noces envies des
riches!

Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exerc
des tats striles, des professions improductives comme celles de
rptiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accept les
basses besognes de son mtier, ne s'tait-il point fait srieusement
journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout 
bout, des balivernes values avec raison au poids de l'or, car toutes
les nuits la gomme les rptait stupidement,  table, parmi les filles!
Oui, mais encore et-il fallu avoir la sottise de les inventer et
l'audace de les crire, encore et-il fallu avoir le coeur assez solide
pour qu'il ne se renverst point devant les pitoyables besognes imposes
par l'actualit, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des
heures perdues dans les salles de rdaction se dressa devant lui. Il se
revit accoud sur le tapis vert d'une table, en qute de ses preuves,
alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de
l'amour enferm dans des salons munis de divans et de gaz, ses collgues
dormassaient, s'tirant, billant, demandant l'heure, buvant et fumant,
attendant le moment longtemps souhait de cesser le mtier et d'aller
dormir.

Ah! cette vie de filles rsignes  obir aux exigences de Monsieur et 
satisfaire aux caprices des abonns et des passants l'avait rvolt,
puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu tre un
artiste; l'tait-il seulement? avait-il fait oeuvre de talent,
s'tait-il affirm dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue
jou des coudes, s'tait-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le
public, le mtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des
bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tent, rien
os, rien fait. Il s'tait tromp de voie, il et d suivre la grande
route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerant. Eh non!
s'cria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en
effet, il tait bachelier!

Un tat manuel? mais il et fallu subir des annes d'apprentissage! un
commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni
les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des
choses pratiques, rien. Est-ce qu'il tait capable d'auner de la toile,
de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou?
pouvait-il seulement comme un ancien sergent crire des pages de btarde
et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et triller des chevaux? Il
avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant
un peu de franais et c'tait tout! Et il reprochait  sa famille son
instruction creuse, les dpenses inutiles du collge, les sacrifices
qu'elle s'tait rsolument imposs pour le mettre  mme de ne pouvoir
jamais gagner son pain!

Puis, et cela n'tait pas la faute de sa famille, cette note passable
habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi
pendant toute sa vie! Aprs l'avoir autrefois cot aux yeux des pions,
elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait t sans
interruption passable,--passable dans ses devoirs, passable dans ses
rptitions, passable dans ses livres.--Et, ce n'tait pas tout, dans
son existence prive, dans son mnage, auprs de sa femme, auprs de
Jeanne, il s'tait montr comme ni un amoureux ni glac, ni chaud, ni
vaillant, ni lche. Non, il avait t Monsieur tout-le-monde, une
personnalit insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont mme point
cette suprme consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans
leur destine, puisqu'une injustice suppose au moins un mrite mconnu,
une force.

Ainsi qu'un homme qui se rveille, il jeta les yeux autour de lui et la
marche de ses penses s'arrta, puis elles s'branlrent  nouveau et la
mare de ses embtements s'accrut. Il aurait beau dire, il avait eu tout
de mme de la dveine, car enfin il travaillait avant son mariage, il
donnait des promesses de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui
tait radicalement venue qu'aprs sa rupture avec Berthe! C'tait elle
qui lui avait pour toujours effondr ses nergies et ses espoirs. La
mesure tait comble, maintenant, Jeanne tait partie! Et, mentalement,
il aperut un concubinage disparaissant dans le lointain, bras dessus,
bras dessous, se chauffant au soleil, uni contre les misres du sort,
contre les maladies de l'ge. Ce collage qu'il avait premptoirement
repouss, lui apparut comme un havre, comme une Sainte Prine, soignant
les impotents et les infirmes! J'aurais d me mettre avec Jeanne, se
dit-il. Ah! si elle revient!--Et il sourit tristement, sachant bien
qu'elle se crerait une existence l-bas, que jamais plus, sans doute,
il ne la verrait.

Pauvre chrie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, et il s'oublia en
elle, s'identifiant pour une seconde avec son sexe, cousant  Londres,
au milieu d'un atelier clair par des vitres troubles, sous un jour
louche, dans un boulevari de paroles inconnues; et, sans transition,
rappel  lui par sa pantoufle qui butait sur le plancher, il se
retrouva, tout abti, rue Cambacrs, tandis que de bruyantes
lamentations montaient de nouveau dans son me, conduisant le deuil de
cette vie, traverse d'amours incomprises, d'opinitres chagrins et de
joies brves.

Puis, comme pendant une messe funbre une voix se lve, douce et triste,
dans le silence de l'glise, quand l'orgue s'est tu, une voix s'lana
plaintive, dans l'anantissement de son me, implorant de vagues
misricordes, d'incertaines pitis, couverte bientt, comme par la
reprise des grandes orgues, par la vhmence de la crise juponnire qui
clata, dbridant les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant les
pansements poss par Jeanne.

C'tait la fin; les accidents tertiaires sortaient.

Aprs le ressentiment de l'outrage subi, les postulations courrouces et
les amers regrets des caresses absentes, aprs les souvenirs ranims des
poques lointaines et les rveils aussitt teints des amours dfuntes,
aprs les sourdes convoitises des atmosphres fminines et les violentes
sditions contre une existence mure, sans jour, sans intrt, sans
femme, la premire priode de la crise avait cess.

Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fivres chaudes, d'ides
fixes, plus de folles dfaillances et d'affreux sursauts, mais une sorte
de langueur charmante comme celle d'une convalescence, un lent
apaisement de penses, une complte rsignation, une ple quitude, une
rverie mlancolique et souriante, un sentiment consol et tendre comme
celui que l'on prouve parfois, le jour des Morts, devant une tombe
d'ami depuis longtemps close.

Puis ces symptmes de la deuxime priode avaient aussi disparu et la
maladie semblait use, quand tout  coup, au reu de la lettre de
Jeanne, elle se dclarait encore en un brutal accs; alors, une
abdication de soi-mme, une dtresse sans remde, un spleen sans
secours, l'accablrent; il s'affaissa sous l'croulement d'une vie qui,
 peine reconstruite, s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernires
esprances sous un bruyant monceau de dgts et de ruines.




XIII


Cet escalier est bien misrable, pensa Dsableau. Je ne comprends
vraiment pas comment l'on ose habiter une maison d'aussi pitre
mine.--Mille pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaa contre
la muraille, laissant le passage libre  une femme qui descendait,
escorte d'une porte de gosses grognant, le nez plein, remuant des
botes  lait, les tapant comme des cymbales.

Enfin m'y voici, soupira Dsableau.

Il tait arriv devant une porte peinte en jaune, orne au milieu d'un
bouton de fer noir. Il chercha en vain la sonnette; alors il cogna avec
la pomme de son parapluie; la porte billa et, dans la pnombre, il
aperut une femme grasse et un chat rouge.

--M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.

--C'est ici, Monsieur.

Dsableau dposa son parapluie dans le coin d'une porte, traversa une
antichambre obscure, ouvrit une autre porte et, bloui par le grand
jour, il demeura, les yeux carquills, apercevant Cyprien, couch, les
bras autour de la tte, sur l'oreiller, un bout de pipe fumant aux
lvres.

Il lui toucha la main et dclara, en s'asseyant sur une chaise, au pied
du lit, qu'il esprait bien que la sant de son ami tait toujours
bonne.

Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils taient
malheureusement inexaucs, attendu qu'il souffrait d'une inflammation de
la muqueuse du ventre.

M. Dsableau appartenait  cette race de gens qui proposent aussitt les
remdes les plus divers aux personnes malades; il conseilla donc au
peintre les pilules et les perles formules par tel ou tel docteur, les
lectuaires, les tisanes et les bols prconiss rgulirement, dans les
journaux, aux annonces de la dernire page.

--Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton confiant.

--Non, rien de grave, j'ai mme permission de me lever demain...
Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant au chat qui, aprs avoir
longuement flair le chapeau de Dsableau, entra dedans.--Mais cet appel
ne produisit aucun effet sur la bte dont on ne voyait plus que
l'arrire-train et la queue qui remuait droite et raye de rouge.

Dsableau se leva, mit son chapeau  l'abri et, par amabilit, voulut
caresser le chat qui s'avana comme un crabe, marchant de ct, les
oreilles  plat sur le crne, les moustaches hrisses et la queue
basse.

--Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.

Dsableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de n'avoir pas gard,
comme arme de dfense, son parapluie.

Il y eut un instant de silence.--Cyprien, trs tonn de cette visite,
regardait curieusement Dsableau qui croisait et dcroisait, l'air
absorb, ses jambes.

--Vous avez dmnag, fit-il, laissant enfin ses jambes en place et,
relevant un peu la tte, il considra la pice dans tous les sens,
murmurant: C'est trs gentil, trs clair; et, aprs une pause: vous
travaillez toujours beaucoup?

--Beaucoup; et le peintre dsigna, du geste, des aquarelles parses sur
une table.

Dsableau se leva, mit son lorgnon et demanda s'il pouvait sans
indiscrtion les regarder.

--Comment donc, mais regardez-les tant qu'il vous fera plaisir, mon cher
monsieur.

Dsableau recula, pris de nauses, devant ces aquarelles qui
reprsentaient toute une gamme de maladies de peaux, tout un clavier de
boutons et de dartres.

Il rejeta, indign, ces planches et, dissimulant mal son dgot:

--Alors, vous vous amusez  peindre des sujets pareils?

--Permettez, ce n'est nullement par plaisir que j'enlumine pour la
chromo ces aquarelles. J'excute simplement un travail command par un
mdecin. Je suis oblig d'aller  l'hpital Saint-Louis, de m'installer
dans les salles devant les sujets que l'on me dsigne, de faire coller 
la dite ceux qui refusent de se laisser peindre et, tout cela pour
gagner dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matire  s'amuser
comme vous semblez le croire!

Un repos suivit cette dclaration. Dsableau, trs pensif, roula son
mouchoir et se le passa sans raison sous le nez.

--Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la peinture qu'il est venu,
songea le peintre.

La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entre arriva, sur ces
entrefaites, et s'enfona longuement dans un fauteuil.

Dsableau devint plus gn encore; il regarda  la dtourne la femme,
n'osant l'examiner de face, louchant en dessous de son binocle, par
politesse.

Elle lui parut par trop boulotte et par trop mre; ficele avec cela
comme un paquet, les joues ravitailles avec du fard, les cheveux rongs
par une raie  pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux d'une
chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, de la portire et de
la raccrocheuse.

--Elle est dcidment ignoble, pensa-t-il.

Cyprien s'impatienta de cet examen; il dvisagea Dsableau et lui dit:

--Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose  me communiquer, il ne
faudrait pas vous gner parce que Mlie est l. Elle est un peu
curieuse, et il y a gros  parier que si je la priais de sortir, je
serais oblig, aprs votre dpart, de lui rpter notre conversation,
mots pour mots; il vaudrait peut-tre mieux, ds lors, oublier qu'elle
est l et causer tranquillement ensemble.

Cette explication ne diminua en rien l'embarras du visiteur qui, pour se
prter une contenance, souffla sur les verres de son lorgnon et les
frotta soigneusement avec son mouchoir.

Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de cette visite.
Voulant rompre  tout prix le silence qui menaait de se continuer, il
demanda poliment des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.

Dsableau se drida visiblement. Il laissa son pince-nez et rpondit
avec empressement:

--Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en bonne sant... Ma
femme, vous la connaissez, un cheval au travail, une me d'lite
partageant son affection entre sa fille et moi...

Il s'interrompit.

Le chat, brusquement saut des genoux de Mlie, se livrait  de folles
cavalcades, galopant sous les chaises, se fichant sur le dos et
gigotant, les quatre pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de
reins, cabriolant et sautant, l'air effar, sur tous les meubles.

--C'est les puces, dit sentencieusement Mlie.

Dsableau la regarda de travers et, rattrapant le fil de ses ides, il
poursuivit:

--Oui, ma femme se porte comme un charme; quant  la petite, elle est,
comme vous le savez, d'une complexion dlicate, mais enfin sa sant est
aussi bonne que nous pouvons la dsirer. Du reste, cette enfant-l nous
donne bien de la satisfaction, c'est une nature droite comme celle de la
mre; jamais de punitions en classe et toujours premire; la matresse
la cite ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu nous en faire
compliment, le mois dernier, quand il est venu dans le pensionnat pour
donner la confirmation  de jeunes lves.

--A quoi que vous la destinez votre demoiselle? hasarda Mlie, d'un ton
aimable.

--Mlie, tais-toi, jeta Cyprien, et empche Alexandre de sauter comme il
fait.

Mlie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le serrait contre elle, une
lutte silencieuse s'engagea, traverse par les coups de queue saccads
du chat, tapant sourdement l'estomac de la femme.

--Enfin, reprit Dsableau, hsitant un peu, tout est pour le mieux, mais
cependant, vous savez, le bonheur n'est jamais complet.--Oui, quand on
est heureux d'un ct, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi la sant de
cette pauvre Berthe, je puis bien vous le dire, nous inquite beaucoup.
Tous les malheurs qui lui sont arrivs, sa rupture avec Andr, tout
cela, voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur le physique;
bref, sans qu'il y ait absolument pril en la demeure, l'tat de notre
nice ne laisse pas que de nous inspirer de srieuses apprhensions.

Cyprien, trs attentif, regarda fixement son visiteur qui reprit:

--Oui, il faudrait beaucoup de mnagements et de l'air pur... Les
mdecins que nous avons consults  ce sujet sont unanimes  prescrire
un sjour  la campagne, des promenades dans les bois, de la
tranquillit, aucune motion et aucun tracas.

Et il continua, plus bas, aprs une pose:

--Il est vraiment regrettable qu'Andr n'ait pas adhr  la demande que
je lui avais soumise dans ce sens par l'organe de Me Saparois, notre
notaire.

--Ah! fit Cyprien.

--Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit Dsableau qui
s'animait, que c'tait une occasion unique pour Berthe. Pensez donc, une
maison  Viroflay, c'est--dire  quelques lieues de Paris, un jardin
assez grand avec un potager,  dix minutes d'une station, un train par
demi-heure et tout cela pour douze mille francs!--Et puis enfin, en
dehors mme des avantages matriels qui seraient rsults de cette
opration, il y avait des motifs qui primaient les autres, des
considrations d'humanit qu'un homme de coeur ne pouvait rejeter...

--Pardon, interrompit le peintre, mais je ne comprends pas bien
l'histoire que vous me racontez; voyons, vous voulez que madame Berthe,
votre nice, achte une maison  Viroflay, celle que vous avez loue,
l't dernier, sans doute?

Dsableau approuva du chef.

--Bien, et comme en sa qualit de femme marie, madame Berthe ne peut
peut rien acheter sans l'autorisation de son mari, vous avez dpch un
notaire  Andr pour obtenir cette autorisation.

Dsableau approuva encore.

--Et Andr a refus?

Dsableau hocha silencieusement la tte.

--Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, je vous coute.

Mais Dsableau dclara qu'il n'avait pas  continuer. Il s'excusa mme
d'avoir ennuy son ami par cette longue histoire, mais c'tait plus fort
que lui; la rponse d'Andr l'avait trop secou! Il avait une barre dans
l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il aimait Berthe comme sa propre
fille, il l'avait leve sans faire de diffrence entre elle et sa
petite Justine, et voil que la pauvre enfant, aprs tous ses malheurs,
maintenant que ses souffrances commenaient  s'assoupir dans la sereine
socit de la famille, recevait un nouveau coup.

--Ah! l'on ne m'tera pas de la tte, s'cria-t-il, que la religion
d'Andr n'ait t surprise et il serait vraiment bien  souhaiter qu'un
ami lui dsillt les yeux, lui ft comprendre le ct inhumain de sa
conduite.

--Autrement dit, murmura le peintre, vous me priez de parler  Andr de
cette affaire. Mais enfin, mon cher monsieur, pourquoi ne lui en
parlez-vous pas, vous-mme?

--Parce que... rpliqua Dsableau, un peu rouge, j'ai craint que M.
Andr n'et des prventions contre moi, et puis j'ai eu peur, je
l'avoue, de me laisser emporter dans la discussion et de l'envenimer.

--Eh bien, mais, madame Dsableau n'a pas les mmes raisons que vous de
croire  la malveillance d'Andr. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?

Dsableau ne rpondit pas tout d'abord  cette question. Il rflchit,
se disant: Ah bien, par exemple, une femme honnte visitant des
gaillards comme ceux-l! Et il frmit  la pense que si madame
Dsableau tait venue  sa place chez Cyprien, elle aurait d affronter
le contact de cette grosse gueuse qui se prlassait avec son chat dans
un fauteuil.

--La discrtion obligeait ma femme  ne pas se rendre chez un garon qui
n'est peut-tre pas toujours seul chez lui, fit-il enfin.

--Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis n'est pas pour vous
refuser le service que vous me demandez, bien que par got je sois peu
dispos  me laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant...

Dsableau ne le laissa pas achever, il se leva et lui saisit les
mains.--Je n'en attendais pas moins de votre amiti, s'cria-t-il, je le
disais encore  ma femme hier, je suis sr que M. Cyprien admettra la
justesse de nos intentions; et ma femme pensait comme moi, en me
chargeant par exemple de vous adresser mille reproches, car vous tes
devenu d'un rare!--Vous avez positivement oubli le chemin de notre
domicile. Voyons, il faut venir nous voir, manger la soupe, sans faon,
avec nous--que diable! ce n'est pas parce qu'Andr est fch avec nous
que vous devez pouser ses querelles!--Vous savez du reste que ma femme
vous aime beaucoup.

--Je n'en ai jamais dout, rpondit Cyprien.

--Eh bien alors, c'est entendu.--Que je suis bte! fit-il tout  coup,
j'oubliais avec tout cela l'objet de ma visite.--Nous avons toujours le
portrait du pre  rentoiler. Vous aviez bien voulu nous promettre,
avant notre dpart pour la campagne, de vous en occuper vous-mme...

--Oui, oui, rpliqua Cyprien, trs froid, je passerai le prendre un de
ces jours.

--C'est cela, s'cria Dsableau, venez quand vous voudrez, nous dnons 
six heures.--Voil qui est convenu.--Tiens votre chat perd ses poils,
dit-il aprs un silence, regardant cet animal qui faisait maintenant le
dos de chameau et se frottait lentement contre le bas de ses culottes.

--Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mlie, qui apporta une brosse de
chiendent.

Mais Dsableau se dfendit. Jamais il n'accepterait que madame se donnt
cette peine. Il consentit cependant, bouscul par la grosse femme, 
mettre un pied sur une chaise et  se laisser brosser son pantalon 
tour de bras.

--Cyprien, cria Mlie agenouille devant la chaise, il est temps de te
frictionner.

--Ah! grogna le peintre qui tala sur un bout de flanelle de la glatine
d'opodeldoch.

Il y eut un nouvel instant de silence, pendant lequel une odeur de
camphre monta doucement du ventre de Cyprien, se dveloppant peu  peu
dans la pice, tandis que le bruit aigre du chiendent ratissant le drap
s'entendait seul.

--Merci, mille fois, madame, dit Dsableau  Mlie, en se remettant sur
ses jambes, puis il tira sa montre:

--Diable! je vais arriver en retard  mon bureau.--Allons, meilleure
sant, et il serra la main de Cyprien.--Il ne partit pas, cependant,
devenu trs indcis, se demandant s'il devait rappeler au peintre
l'intervention rclame entre Andr et Berthe, mais il jugea plus digne
de reparler du tableau  rentoiler, laissant entendre obscurment qu'il
paierait au besoin les frais.--Allons, une dernire fois, adieu, et
bonne sant; et il ajouta en serrant encore la main du peintre, pensant
faire ainsi une discrte allusion  tous les motifs de sa visite: Je
puis, n'est-ce pas, dire  ma femme qu'elle compte sur vous?

Cyprien remua vaguement la tte et prcd par Mlie et par le chat,
Dsableau quitta, sur un dernier regard, la place et aussitt qu'il fut
arriv dans la rue, il ricana, pensant que tout de mme un honnte homme
serait bien malheureux s'il lui fallait vivre de la sorte avec une
fille.--Le restant de tout le monde, une crature, une boue, et un
goutier et un bohme ce Cyprien, mcha-t-il; oui, qui se ressemble
s'assemble, il est bien assorti avec Andr.--C'est gal, il faut avouer
que c'est une pnible tche que d'aller rclamer l'appui de gens
pareils, et c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre des
mitaines, des gants!--Ah! ce pauvre Vigeois, en nous lguant sa fille,
peut se vanter qu'il nous en aura inflig de dures preuves!

Et il marcha, plus furieux, dblatrant contre les mnages
interlopes.--Oblitration du sens moral, voil la seule explication
qu'on puisse donner de ces existences anormales, pensa-t-il, et soulag
par ces rflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement deux
employs clibataires qui arrivaient en retard, dclarant qu'ils ne
pouvaient invoquer comme excuses des devoirs de famille, puisqu'ils
taient garons l'un et l'autre, et que l'administration n'avait pas 
accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait sans doute pas dcemment
connatre, des retards prjudiciables  ses intrts.

Et tandis que les employs supportaient patiemment le galop de leur
chef, Cyprien, ne doutant point de la dplorable impression que Mlie
avait laisse  Dsableau, se prit  rire dans sa barbe, caressant le
chat pelotonn sur le lit, en boule.

--Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur  favoris que tu
viens de voir est un homme grave, un homme reli. Mari, pre d'une
fille et rcemment promu au grade disput de sous-chef, il apparat
comme un homme considrable aux yeux des petits commerants et des
rentiers. Eh bien, ce fonctionnaire a d emporter de toi une bien triste
opinion, car tu t'es malhonntement conduit; tu es entr dans son
chapeau et tu as couvert sa jambe gauche de poils; il ne faut pas
cependant que cela te chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M.
Dsableau a trs certainement une aussi mauvaise opinion de ton pre,
Cyprien, qui te tient prsentement les pattes, pour que tu ne te sauves
pas.

Oui, ce monsieur nous mprise, moi, et cette brave Mlie. Pourquoi? Ah
dame, a, c'est moins facile  t'expliquer, car ta maman Mlie, prise de
piti, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du Pont-Neuf les germes
de certaines ides que tu aurais pu t'enraciner dans l'me. On a tari
tous tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes futurs dsirs de
pousser des cris dchirants le long des toits. On a eu tort, car tu es
une bte surhumaine et monstrueuse, une bte sur laquelle on a viol les
lois les plus saintes de la nature en te dbarrassant de la douleur
morale ds le principe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne
cette digression, ne me mords pas, ou je te claque et coute:

La socit, vois-tu, minet, a dcid, dans un jour de berlue, on ne sait
plus quand, tant a se perd dans la nuit des sicles, que tout homme qui
voudrait habiter avec une femme, dans la mme chambre, dans le mme lit,
devrait passer auparavant devant un autre homme qui les interrogerait,
aprs qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour des reins.

Cette opration s'appelle le mariage, mon chat; c'est l'honntet, c'est
le respect de tout un pays, de tout un monde, c'est la protection
assure, o qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes!

Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mlie n'ont pas dfil devant la
fameuse charpe dont je t'ai parl, ils vivent simplement ensemble,
comme toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en avoir
pralablement obtenu l'autorisation d'un deuxime chat. C'est te dire
que, quoi qu'ils fassent, ils seront constamment mpriss, constamment
honnis.

Et il n'y a rien  faire  cela, il n'y a pas de subterfuges  inventer,
ajouta Cyprien avec une pointe de mlancolie. Quand j'achterais une
alliance  ta maman, quand je lui jetterais de la soie sur le dos, et
sur la tte des chapeaux  plumes, a ne nous empcherait pas d'avoir la
tournure spciale aux gens colls. Du reste, si tu veux t'en assurer, tu
n'as qu' nous regarder par la fentre, quand nous sortons ensemble, a,
faut tre juste, c'est un beau spectacle! Mlie cahote en marchant, et
elle ne peut me suivre; elle geint, se mouche, s'essuie, crie aprs moi,
m'appelle tout haut dans la rue, tandis qu' vingt pas en avant, je
fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il cela qui peut nous
procurer une dgane honorable de gens maris? Non, n'est-ce pas?

Ah! si nous tions des ouvriers, si Mlie portait de vieilles camisoles
et des bonnets mous, si moi j'tais vtu d'une blouse et coiff d'une
casquette, je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le change,
puisque tout le monde a l'air de concubins, dans le peuple.

Alexandre s'agita et miaula dsesprment.

--Allons, je vais abrger, fit Cyprien, car je commence  croire que ces
explications t'intressent fort peu. Au fait, les deux sous de foie que
tu manges par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce soit Mlie,
fille Aulanier, ou Mlie pouse de Cyprien Tibaille, qui le les dcoupe
et te les ptrisse dans une pte de pain, mais enfin tous ces dtails
taient ncessaires pour te faire bien comprendre les nauses d'me que
M. Dsableau a endures  la vue de nos trois personnes.

Le chat, impatient par ce discours, roula des yeux noirs,  peine
cercls de jaune, aux bords, et il se tordit plus furieusement entre les
mains du peintre.

--Laisse-le donc, jeta Mlie, est-ce que cet animal peut comprendre
toutes les histoires que tu lui racontes?

--Ta mre a raison, dclara Cyprien. Va, mon fils, tu dois tre difi
maintenant; et il lcha Alexandre qui se prcipita en bas du lit et se
secoua vivement sur le parquet, dans une nue de poils rouges.

--Mon Dieu! que tu es bte, mon vieux Cyprien, soupira Mlie.

--Tes aperus sont parfois justes, rpliqua le peintre.

Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte.

Ils formaient,  eux deux, un concubinage modle, bas sur une
rciproque indulgence, une union o les sens reints, organise par une
femme qui n'tait plus jeune et qui n'avait, au travers de noces subies
comme on supporte les fatigues d'un prilleux mtier, poursuivi qu'une
ide, qu'un but, dcouvrir un homme qui consentirait  la tirer de l'eau
et  la mettre  sec sur une berge. Elle flaira en Cyprien un sauveteur;
elle saisit que celui-l n'avait plus ces proccupations de jeunes
hommes qui cherchent une matresse avenante ou jolie pour la montrer aux
autres; sa grosse taille, sa tournure populacire, ses quelques
penchants  lever le coude et  siroter de petits vermouts entre les
repas, la rendaient impossible  placer chez ces gens qui, pris de
distinction et possds par un idal de femme frle, sans infirmits de
nature, prouvent le besoin de s'enqurir du pass de leur matresse,
l'obligent  leur dgoiser des blagues pour se monter  eux-mmes le
coup et l'abandonnent, en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontr
une autre dont la robe est plus lgante et le teint mieux fait.

Cyprien lui apparut comme un galopin us avant l'ge, comme un malade
qui dsirait seulement, dans le lit, tre bord, et elle s'attacha 
lui, rvant de devenir simplement sa bonne, mais une bonne avec qui l'on
cause familirement et  qui l'on envoie de temps  autre, par amiti,
de petites tapes sur le derrire.

Puis,  ce bon enfant,  cette douceur d'une fille qui a t constamment
dupe par les hommes sans leur en garder pour cela rancune, une ide
bien peuple se joignait. Vigoureusement reinte et ptant d'embonpoint,
Mlie ressentait une certaine compassion pour la maigreur dlicate du
peintre. Faudra que je l'engraisse, se disait-elle souvent; et elle
s'inquitait de lui comme d'un marmot  qui l'on essuie le front quand
il a couru. Elle vrifiait, lorsqu'il s'apprtait  partir, ses
vtements, lui fourrant des foulards dans les poches, le forant  se
dshabiller des pieds  la tte quand il revenait mouill, par les jours
de pluie, se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'tendt sur une
place chaude.

Ils s'taient croiss, un soir qu'elle billait aux corneilles sur un
pont; accoste sous le plus futile des prtextes, elle invita le peintre
 passer son chemin. Cyprien avait alors parl de la fraternit des
mes, mis le bras de la femme sous le sien et, malgr ses refus, il
l'avait emmene, l'blouissant par d'inintelligibles phrases, lui
procurant cette certitude qu'elle tait remorque par un Monsieur qui
avait reu de l'instruction. Elle fut enchante du reste de
l'hospitalit du peintre; ce furent ces gentillesses de calicots et de
perruquiers dont l'effet est toujours sr. Cyprien y ajouta encore un
sans-gne gracieux qui combla d'aise Mlie, dj enchante de ces bonnes
faons.

gaye par des grogs fortement pics, elle s'apitoya, maternelle, sur
les vtements dcousus du peintre, et elle leur posa,  et l, quelques
reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu d'exigences et de la
gnrosit de Cyprien, elle revint d'elle-mme, plusieurs fois, entrant
avec l'air humble d'un chien qui s'attend  tre chass, mais le peintre
la laissa rder, bienveillant, o qu'elle voulut, songeant  l'avenir de
sa garde-robe.

Leur liaison continuait ainsi trs lnitive et trs bnigne, lorsqu'un
jour Cyprien se coucha, malade, souffrant de maux d'oreilles et de
clous. Alors, elle s'installa prs du lit, prpara la potbouille pour
qu'il n'et pas  sortir; elle le soigna avec sollicitude, le veilla, la
nuit, le dorlotant, lui mettant un moine aux pieds, se relevant pour le
faire boire.

Lui, fut bahi; il ne comptait plus depuis longtemps sur une affection
quelconque, sur une piti; il s'attendrit sur ce dvouement qu'on lui
offrait, gn, malgr tout, par le bon enfant de cette femme qui voulut,
en dpit de ses protestations, s'occuper elle-mme de toutes les hontes,
de toutes les abjections d'une maladie.

Elle riait, lui disant lorsqu'il se fchait presque la suppliant de ne
pas accomplir de rpugnantes besognes:

--Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, a.

Et il l'embrassait, tout mu, et la grosse femme riait plus fort, ravie
d'tre ainsi embrasse, sans salet, contrairement aux habitudes.

Elle trima furieusement du reste, car en sus de la cuisine et des
courses, elle dut balayer le logis, dcouper les vieux rideaux de
mousseline pour les cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion
des mdicaments outrait.

Puis, ce fut toute la srie des purges qui dfila: des limonades
gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent sans rien produire, des eaux
de Pullna, aigres et doucereuses, qu'il rendait par le haut, des sels de
Sedlitz qui l'chauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable ricin
que le docteur prescrivit en dernier ressort.

Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur seule de cette drogue
lui retournait l'estomac. Mlie dut, un matin, aprs avoir soigneusement
battu l'huile dans du caf tide, enfourner le tout dans la bouche du
peintre, qu'elle effara, en le rveillant en sursaut par des cris de
pie. Il jura, sacra comme un bouvier, l'interpella violemment, l'envoya
 tous les diables, puis il avoua qu'elle avait eu raison d'agir ainsi,
et il consentit, rsign, souriant aux joues gonfles et aux lvres en
rosette de Mlie soufflant sur le bol pour le refroidir,  s'abreuver de
bouillon aux herbes,  s'ingurgiter, jusqu' plus soif, des potes d'eau
verte.

Tant qu'il ne put se lever, elle demeura prs de lui, du matin au soir,
causant, ravaudant, lisant des livraisons illustres  deux sous,
superposant les histoires jadis clabaudes dans sa propre maison sur
tous les cancans dbits dans celle du peintre. Son zle ne
s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle humeur rconfortaient le
peintre qui s'peurait au plus lger mal et se croyait perdu.

--Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle; moi je serais
paralyse que je soulverais quand mme mes jambes avec ma tte,--et
elle se tapait carrment sur le front avec son d.

Dure pour elle-mme, ayant dans le sang du salptre qui lui secouait la
graisse, elle tait cependant molle pour les autres, mue par leur
moindre bobo, par leur moindre peine.

Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent et que ses clous
percrent, elle continua nanmoins  le bercer; mais, vers les midi,
elle s'absenta, chaque jour, rgulirement, pendant deux heures.

Le peintre s'alarma;  la voir si casanire et si placide, il n'avait
plus song combien l'existence de cette femme tait problmatique. Mlie
acceptait bien sa part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin
il y avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. O se procurait-elle
l'argent ncessaire pour parer  ces dpenses?

Elle travaillait souvent  des ouvrages de passementerie, disposant sur
un morceau de bois hriss de pointes qui formaient un dessin, de la
gance qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre noir,
recueillies dans son tablier et colles par de la salive sur le pouce de
sa main gauche. Mais outre qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour
enfiler rapidement ces perles, troues  chaque bout, d'un coup
d'aiguille, ce travail tait trop mal rmunr pour qu'il pt suffire
aux besoins d'une femme. Trente-deux sous, en bchant de sept heures du
matin  minuit, c'tait ce qu'elle pouvait, en se htant, gagner; il
devait donc exister un ou deux Messieurs qui aidaient la pauvre fille;
ses absences se trouvaient par cela mme justifies; et pourtant, quand
il examinait Mlie, Cyprien s'tonnait. Ce qu'elle n'tait ni
apptissante, ni libertine!

Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris un ou deux
impotents de mon espce, des gens fans et doux, tenant  une matresse
pour des motifs diffrents de ceux qui dterminent l'humanit depuis des
sicles.--Et il se sentait une certaine colre, une certaine jalousie,
pour les soins de garde-malade qu'elle allait sans doute prodiguer  de
vieux amants. Son dpit amoureux ressemblait  cette sorte de rancune
qui prend un malade, dans un hpital, lorsqu'il voit le mdecin
l'examiner  peine et se proccuper longuement des autres.

Il ne pouvait reprocher  Mlie, cependant, de ne pas lui donner la
prfrence puisqu'elle ne le quittait gure et tmoignait, d'ailleurs,
peu d'empressement  sortir. Elle examinait la pendule en fronant le
nez, attendant la dernire minute, se lissant les cheveux de mauvaise
grce, murmurant tout en arrangeant ses gants percs au bout des
doigts:--Oh! ils sont bien bons!--Puis elle baissait sa voilette et,
jetant un dernier coup d'oeil sur la chambre, couvrait le feu de
cendres, prparait tout pour que Cyprien ne souffrt pas de son absence.

Habitu au va-et-vient d'une jupe s'accrochant dans les pieds de
chaises, aux encouragements jets  la maladie,  l'change des propos
dont l'insignifiance disparat pour les gens souffrants, Cyprien se
jugeait horriblement malheureux lorsqu'il tait seul. Sa chambre
devenait morne et il regardait  son tour, attrist, les aiguilles de la
pendule, coutant le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il
n'arrtait point. Comme le temps est long, disait-il, et il prouvait
une relle joie lorsqu'au bout de deux heures, il entendait le pas
d'lphant de Mlie branler les marches.

Les sorties mesures de cette femme continurent sans qu'elle les
expliqut et sans qu'il et le courage de l'interroger. Une sourde
inquitude le tortura,  la longue, pourtant; il craignit des exigences
de la part des personnes qu'elle allait voir, il apprhenda une rupture
impose, un abandon.

L'ide qu'il pourrait rester priv de soins maintenant, l'affola; il se
vit, seul, pendant la nuit, s'agitant, battu par la fivre, excd par
des cauchemars, suant sur son traversin, attendant l'arrive du jour
comme une dlivrance.

Il ruminait ces penses, dans ces tats de vague somnolence o l'esprit
engourdi continue nanmoins sa course. Une recrudescence de maladie
acheva de l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien, il
songea longuement aux pouvantes d'une catastrophe, aux agonies
solitaires, aux morts lamentables des galeux et des parias. Cette
perspective de crever misrablement, dans une chambre, la porte laisse
entr'ouverte par la garde partie, tandis que les locataires passent en
chantonnant dans l'escalier, s'implanta, pousse dans son cerveau, rive
par les souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une de ces
paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait des dents sous
ses couvertures, il fut sur le point de supplier Mlie, ce jour-l, de
ne pas descendre.

Puis, il n'osa.--Une perception brusque de sa situation lui apparut; ses
rentes manges par les femmes n'taient plus, et les quelques bribes
chappes  ses dfaites allaient disparatre, emportes par le courant
des notes de mdecine et de pharmacie. Fallait-il qu'il et t niais
pour s'tre ainsi laiss gruger par des coquines qui se fichaient de
lui!--C'tait comme toujours les bonnes filles qui payaient pour les
mauvaises. Mlie tait venue trop tard... Soudain, la pendule tintant
coupa ses rflexions.

Il regarda Mlie, se rptant: l'heure est arrive, elle va dguerpir.
Elle aussi le regarda et, effraye par la dtresse qu'elle lisait dans
ses yeux, elle lui caressa le front avec sa main, lui porta de la tisane
 boire et lui essuya la bouche.

--Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle.

Il ne rpondait pas.

--Tu as mal o a, dis?

--Il murmura: j'ai un peu de fivre; et tristement il se remit 
examiner la pendule.

Alors Mlie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit son travail,
laissant s'couler tranquillement les heures.

Du coup, il fut subjugu; ce simple incident dcida de son sort, ses
derniers combats cessrent. Il en venait  craindre maintenant que Mlie
refust le concubinage.

Par pudeur, il rsolut d'attendre qu'il ft compltement rtabli pour
lui soumettre ses propositions.

--Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une grce, se dit-il; trs
guilleret et trs bien portant, un soir, il tira sur sa pipe, lcha une
norme bouffe et, un peu gn, il s'expliqua, trouvant cela plus
facile, sur un mode tout  la fois drlatique et solennel:

--Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche, et le temps se gte!
Le moment me semble venu de jouer les Paul et les Virginie qui se
fourrent sous le mme jupon par les temps de pluie. T'es grosse et je
suis maigre, t'es vaillante et moi je cane; runissons ces qualits et,
nous compltant l'un par l'autre, nous aurons au moins quelques chances
de rsister aux tourmentes des vnements. Tu dois en avoir assez de
passer toujours de la contrebande, et puis, c'est dangereux  la fin,
car les douaniers des moeurs, les argousins sont l.--Quant  moi, la
vie de garon m'embte;  tre toujours seul, je me consterne et je me
ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines de mon me sont
pleines!--Voyons, a ne serait pas raisonnable de venir boulotter et de
coucher ici? d'tre comme mari et femme avec la chance en plus de ne pas
procrer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le collage te plat, vas-y,
tape-moi dans la main, c'est fait!

Elle accepta d'emble; le rve de sa vie mre se ralisait; elle baisa
Cyprien, le remerciant de sa bont, disant qu'il verrait, qu'elle
n'tait pas mchante, qu'elle tcherait de lui rendre la vie trs douce.

--Je le sais bien, ma brave Mlie, rpliqua le peintre qui s'mouvait,
puis il reprit son calme et parla de l'avenir. Il ne dissimula pas 
Mlie que leur existence serait chtive, qu'ils devraient vivre ainsi
que des ouvriers, mais elle haussa les paules, dclarant qu'elle
n'avait jamais eu l'habitude de vivre comme une princesse, que le
bien-tre lui importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait bien,
d'ailleurs, de joindre les deux bouts.

Et leur union commena, sans ces troubles qui agitent des gens plus
jeunes. Ils ajustrent leurs dfauts pour les emboter sans qu'ils se
heurtassent. La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien badauder
au dehors, s'inquitant  peine de ses absences, prte mme  lui
pardonner quelques frasques comme l'on accepte, de temps  autre, une
sottise sans importance d'un galopin.

--La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est de ne pas les
embrasser.

Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle  consquence.
Retire de l'amour, du monde, sachant par exprience combien est peu de
chose pour des gens vraiment uss le commerce charnel, elle comprenait
encore l'entranement irrflchi d'un soir, l'acte brutal aussitt
regrett, mais elle s'insurgeait  l'ide que la premire venue pourrait
obtenir de son homme, comme elle, ce qu'elle considrait ainsi qu'un
tmoignage de bonne affection, un baiser franchement donn.

Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit et rentra  sa
guise, et bientt chacun se dsintressant de son sexe, une sincre
camaraderie s'tablit entre eux; Cyprien pouvait dblatrer sur les
vices des femmes, lcher tout ce qui lui traversait la tte, sans que
Mlie se froisst jamais; elle le laissait parler, souriant, benote,
disant simplement parfois, de mme qu'aprs le dpart de Dsableau:

--Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bte!




XIV


Mlanie, mue du dpart de Jeanne, consentit, aprs d'excessives
jrmiades,  se taire, et elle ne songea bientt plus  la petite que
lorsqu'arrivait le moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection
d'une robe.

Furieux de ces dpenses, jadis vites grce  Jeanne, le sergent de
ville maudissait de son ct, au poste, les Anglais et Londres.

Sur ces entrefaites, le beau temps revint et Andr, install, une
aprs-midi, sur sa terrasse, contempla l'ternel spectacle des mmes
employs du ministre, assis dans la maison d'en face, devant les mmes
casiers de bois noir, remuant les mmes paperasses sur le mme fond de
cartons verts.

Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait chang. C'tait,
dans le mme dcor d'un coin de province, le mme figurant boiteux
surveillant la place des fiacres, les mmes garons portant des oeufs
sur le plat et des mazagrans, le mme monde de suppliantes prparant
leurs larmes, disparaissant par la porte des bureaux, ne les quittant,
extnues, qu'aprs des heures.

Tout au plus, la tideur du ciel avait-elle fait grouiller en plus grand
nombre que l'anne dernire, au moment avanc de la saison o Andr
avait emmnag, les palefreniers et les laquais chapps de tous les
htels du voisinage. Il y en avait, tasss comme des mouches dans un
coin, pipant et salivant, confrant avec le portier d'une maison en
train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons de portes; et
d'autres arrivaient, dandinant leurs fesses  l'troit dans ces culottes
qui forment la poche aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent sur
des galoches, rejoints bientt par des garons d'curie en veste de
travail, les manches retrousses, la chemise de flanelle rtrcie au cou
par des lavages, les faces soigneusement plaques sur les tempes, la
toque  deux rubans crase sur la nuque. Et tous gesticulaient, ouvrant
la mchoire, se secouant les poings. De sa fentre, Andr suivait le
mouvement de leurs bouches rases, devinait des invites  boire aussitt
acceptes, des cancans rpercuts des offices aux remises, des bonjours
lancs  des chiens de sellier assis sur leurs nfles, dressant leurs
oreilles afftes en sifflets, secouant leurs poils gris, hrisss sur
le collier carlate  clous de cuivre.

Cet panouissement de valetaille et de chiens au soleil le rjouissait.

Il perdait des heures  examiner le dfil de ces gens dans sa rue, la
procession des messieurs et des dames s'engouffrant sous le porche du
ministre. Tout  coup, son regard qui s'parpillait se concentra sur un
homme pointant au loin. C'est la tournure de Cyprien, se dit-il. Il
reconnut bientt, en effet, la figure du peintre qui approchait
rapidement, manoeuvrant, par saccades, les minces charnires de ses
longues jambes.

La figure d'Andr s'claira; leurs relations taient presque
interrompues depuis des mois.

--Te voil donc, brigand, fit-il, quand le peintre fut mont, et ils se
serrrent les mains, parlant tous les deux  la fois, se dvisageant, en
riant d'aise.

--Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple, je ne suis pas venu
parce que tu tais en possession de femme et que les femmes, tu le sais
comme moi, a balaye tout! Compte les amis que je recevais jadis, dans
mon atelier, et ceux que les matresses ont loigns, et la balance
s'tablira vite. Il ne me reste plus que toi et je ne tiens pas  te
perdre.

--Je suis toujours seul maintenant, tu peux me visiter sans crainte,
rpondit Andr. Jeanne est partie. Et il expliqua sa rupture, ajoutant
avec tristesse que ses prvisions s'taient ralises, qu'il n'avait
plus reu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle tait dbarque en
Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant la tte comme pour chasser un
souvenir importun, que fais-tu? que deviens-tu?

--Moi, murmura le peintre avec un peu d'hsitation, eh bien, dame, je
deviens... que je vis en concubinage.

Andr ouvrit de grands yeux et il ne put s'empcher de rire.

--Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie de ce rire; c'est
comme cela. Eh bien, aprs? a te semble drle parce que tu m'as souvent
entendu blaguer les gens qui se collaient. a ne prouve qu'une chose,
mon cher, c'est que devant les femmes, il n'y a pas de gens malins, il
n'y a pas de gens forts; ceux qui dblatrent le plus violemment contre
elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le plus srs d'tre
chauds. Et c'est si vrai, qu'on peut, sans crainte de se tromper,
mettre cet axiome: quand on est las des femmes et qu'on commence 
crier de bonne foi qu'on les dteste, on peut graisser ses bottes et se
faire donner le viatique. Le mariage et le concubinage sont l; les
dsastres sont proches.

Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mlie,--c'est le nom de ma
femme,--est une brave fille, qu'elle a de srieuses qualits, qu'elle
remplit enfin toutes les conditions d'un dernier idal qui m'tait
pouss: trouver une dame, mre, calme, dvoue, sans besoins amoureux,
sans coquetterie et sans pose, une vache puissante et pacifique, en un
mot. Eh bien, l'excellente Mlie est tout cela, ou, je ne sais plus moi,
elle ne l'est peut-tre pas du tout, car enfin, comme tous les gens qui
ont des matresses leur dcouvrent immdiatement un tas de qualits
qu'elles n'ont pas, je suis peut-tre devenu aussi nigaud qu'eux et je
me chauffe sans doute le job! baste! a ne fait rien, le rsultat est
toujours le mme, conclut-il gaiement.

--Dis donc, mon vieux, jeta Andr, nous dnons ce soir ensemble, hein?
car, sapristi, aprs si longtemps, c'est bien le moins que nous ne nous
quittions pas! je t'emmne. J'ai justement accord cong  Mlanie et
j'allais mlancoliquement dner, seul, au restaurant. Quelle chance que
tu sois arriv! Tiens,  propos, sais-tu pourquoi Mlanie m'a demand
campos? non, eh bien, c'est pour assister  l'enterrement de mon oncle!

--De ton oncle? fit Cyprien interdit.

--Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour o nous sommes alls  la
recherche de la bonne chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents,
d'avoir vu sur une chaise perce un vieillard qui rlotait.

--Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle! je crois bien,
il y avait mme dans la boutique une arpette dont l'extraordinaire
dgane m'a longtemps hant. Alors, comme cela, ce respectable vieillard
a rendu l'me.

--Oui, Mlanie m'a racont qu'il s'tait pench tout d'un ct sur la
chaise et qu'il grattait le plancher avec sa main, tandis qu'il tirait
en mme temps la langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a
fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit: Je sais pas
moi..., je sais pas...; puis, il est tomb la tte sur l'estomac, en
avant; 'a t tout.

--Il fut largement exploit et il pua! fit Cyprien. L'on pourrait graver
ces mots comme pitaphe sur la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour
en revenir  des sujets plus gais, je prfrerais, si cela ne te gnait
pas, t'emmener dner  la maison. Tu verras la margoulette qu'a ma
femme, ce sera toujours a!

--Ah bien! au point de vue de la logique, tu laisses  dsirer, toi! Tu
ne venais pas me voir parce que je possdais une matresse, et
maintenant que tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc
envie que nous nous fchions, puisqu' t'entendre, et tu n'as pas tout 
fait tort, les femmes a balaye tout!

--Oui, oui, je sais bien, mais Mlie est exceptionnellement maternelle,
tu seras bien reu, et puis, il faudrait la prvenir que je ne rentre
pas. Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu, tu viens.
Tiens,  propos, j'ai reu une visite, devine de qui?

--Comment veux-tu que je devine?

--De Dsableau.

--Ah!... eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-l?

--Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de tableau; il m'a
appris que ta femme tait malade, qu'elle aurait besoin de bon air...

--Et que je refusais l'autorisation d'acheter une maison  Viroflay,
n'est-ce pas?

--Oui, je crois bien que Dsableau m'a parl de cela, dit Cyprien, en
paraissant chercher dans ses souvenirs. Je lui ai rpondu, d'ailleurs,
que j'avais assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me mler
encore  celles des autres.

--Sais-tu ce que c'est que Dsableau? fit subitement Andr.

--Un imbcile.

--Oui, d'abord, mais ensuite?

Cyprien eut un geste vague.

--Eh bien, c'est une vieille canaille.

La figure du peintre ne tmoigna d'aucun tonnement.

--Comment, reprit Andr, voil un monsieur qui me propose d'acheter une
maison  Viroflay, sous le prtexte que Berthe souffre! En Normandie, en
Auvergne, en Provence,  Menton,  Nice, je comprendrais encore, mais 
Viroflay! Il appelle cela du bon air, lui! non, c'est simple comme
bonjour. Le Dsableau a grande envie de possder, sans dbourser
dsormais des frais de location, une campagne, prs de Paris, prs de
son bureau. Je ne suis pas sa dupe. Aussi, j'ai rpondu au notaire ceci:
D'abord, je ne vois pas l'utilit d'acheter une maison lorsqu'on peut en
louer une, puis quand un mdecin me dsignera, dans un pays quelconque,
un village dont le sjour rtablira la sant de Berthe, eh bien,
j'accorderai toutes les autorisations que l'on voudra; jusque-l, rien,
je refuse.

Dsableau ne m'avait pas rapport ta rponse au notaire, dit Cyprien. Tu
as raison, du reste. Les baumes de Viroflay sont contestables. Je
n'avais pas song  cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que je
croyais, ce brave Dsableau! Dis donc, maintenant, il est prs de six
heures, si tu enfilais ton paletot.

--Alors, dcidment, nous dnons chez toi?

--Oui, seulement dcampons tout de suite. Comme Mlie ne s'attend pas 
ton arrive, il faut que nous lui donnions au moins le temps d'apprter
un fricot plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles
en route, a vitera ainsi  la vieille qui est pas mal poussive, la
peine de redescendre.

--Tu ferais mieux de la prvenir que nous mangeons dehors, reprit Andr,
elle va avoir un aria du diable!

--Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des phrases toutes faites
pour te convaincre: quand il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu
dneras  la fortune du pot; tu sais, c'est sans crmonie, etc., etc.
Si tu produis une seule objection, je t'en dvide dans ce got, pendant
une heure.

Ils se mirent  rire, tous les deux, et ils partirent.

--Voil, dit Cyprien, continuant une conversation commence dans
l'escalier. Je me suis log prs de toi, parce qu'il faut, autant que
possible, quand on concubine, changer de quartier, et puis, tu verras,
la maison o je loge n'est pas luxueuse, mais les pices sont bien
situes, au sud.

--Tu n'as pas perdu au change, car il est trs amusant ce quartier-ci,
rpondit Andr, et il narra au peintre les rflexions qui lui taient
venues, un matin de promenade. J'ai piqu juste, je pense, conclut-il,
ces rues dgagent une odeur de pasteur gallican et de groom.

--Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant l'air, t'y
voil! tu commences, Dieu merci,  comprendre le moderne! oui, ce
quartier est superbe, comme tous les autres du reste, puisque chacun
dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui est propre; je suis
satisfait de voir que je n'ai pas prch dans le dsert et que tu crois
 mes thories maintenant!

--Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout  coup en arrtant son ami devant
une devanture de harnacheur pleine de grappes d'triers, de gourmettes,
de mors, de ranges d'perons  cheval sur un coussin de bois, dressant
leurs tiges, faisant tinceler leurs mignonnes toiles d'acier et de
cuivre. Hein? quel coup d'oeil! murmura-t-il, ravi par ce mtal qui
jetait ses froides clarts sur le noir mat des oeillres, sur le havane
des peaux de selle, sur le th clair des brides! Et il se posa le nez
sur les vitres, caressant des yeux les ranges de cravaches  pommes,
couches en une haie renverse sur deux tringles, examinant, au loin,
dans l'arrire-boutique, le rjouissant bidet empaill et cousu dans une
peau couleur de caf au lait.

Ce serait rgalant  peindre, soupira-t-il, et, tout en marchant, il
poursuivit:

--Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un peintre de nature morte,
qui aurait du talent, devrait choisir pour sujet, au lieu de ses
ternelles fleurs et de ses ternelles hutres, des montres de
commerants, celle de l'picier qui est l, par exemple, avec ses
bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets colors, ses pots, ou
bien encore, ces intrieurs de carrosseries magnifiques remplies de
voitures aux caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des pices
neuves, aux glaces leves, refltant les couleurs environnantes, ou
baisses, et laissant entrevoir des dedans capitonns de soie nacarat,
citron, bleu de dianelle!

J'ai souvent pens  cela, vois-tu, depuis que je baguenaude sur ces
trottoirs. Seulement, allez donc rendre, avec un crayon ou avec un
pinceau, la note spciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des
peintres, c'est celle des hommes de lettres cela! Il est vrai que vous
tes tous les mmes dans votre partie, vous cherchez comme dans la ntre
midi  quatorze heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de pre en
fils, tu t'empresses de mettre en scne dans tes livres ceux que tu ne
connais pas! car, enfin, il n'y a pas  dire, jamais toi et les autres,
vous n'avez connu les rues que vous dcriviez. Vous y allez deux fois,
vous prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit; comme si,
pour dpeindre la vie d'un endroit, il ne fallait pas y avoir demeur et
roul de toutes parts! Oh oui, parbleu! je sais bien, je prvois la
rponse, vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez dplacer,
tous les huit jours. Eh bien! un homme de lettres qui dcrit Paris
devrait vivre en garni, suivant les besoins de son oeuvre, tantt ici,
et tantt l. Et tant pis, aprs tout, on ne fait pas de l'art quand on
veut ses aises!

Andr eut une moue.

--Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les crivains  voyager comme des
saltimbanques dans une maringotte.

--Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre qui s'chauffait.
Que diable! il faut bien six mois pour btir une oeuvre, et l'on peut
rester honntement dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste,
peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes sur ce quartier,
connais-tu au moins la cit Berryer?

--La cit Berryer?

--Oui, l'endroit o se tient, rue Royale, les mardi et vendredi, le
march. Non, tu ne la connais pas, je le vois; eh bien, mon cher, je me
demande rellement  quoi cela te sert d'avoir log pendant si longtemps
dans ces rues? je me demande aussi  quoi cela te sert d'avoir chez toi
un tas de dictionnaires: des Littr, des Lordan Larchey, des Souviron,
tous, except le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des quartiers
et des rues, en rvlant, pour chaque maison, le mtier de ceux qui
l'habitent, le seul en somme qui contienne des renseignements utiles
pour les hommes de lettres!

Il est trop tard, dit-il, tout  coup, en tirant sa montre, sans cela je
t'aurais emmen jusqu'au march.

--Ce sera pour un autre jour, lana Andr, d'un ton dgag. Aprs tout,
qu'a-t-il donc de si particulier ton march?

--Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dpeindrai n'avancerait 
rien. Vas-y, et tu m'en donneras des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer
une faible esquisse, imagine-toi une longue cour clotre par de hauts
murs. Du noir de fume partout, des sillons de pluie et des lzardes
zigzaguant sur toutes les maisons, du haut en bas; des fentres garnies
de linges schant sur des cordes et soulevs par des ttes dpeignes de
femmes qui vident  tour de bras,  chaque tage, de l'eau savonneuse
dans les viers. Sur les pavs, des tables munies  chaque coin de
manches  balais supportant des plafonds de vieilles bches ranges en
deux bandes si rapproches qu'un couple de personnes peut  peine passer
de front dans l'troit sentier, ensemble. Avec cela, un dballage
tonnant de poissons et de viandes, de chevalires et de chanes en
doubl,  larges coulants, pour les maquignons et les souteneurs, des
tas d'chauds, des plumeaux et des lavettes, des rsilles chenilles et
des jarretires teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches,
des alses et des buscs, des faux cheveux et des cannes, c'est l,
vaguement, le dcor et les accessoires. Mets dans tout cela, maintenant,
un fourmillement norme de monde, deux files de femmes avanant, en sens
inverse, refoulant tout ce qui vient  leur rencontre, des ribambelles
de poitrines suivant,  la queue leu leu, des dos, des masses
d'acheteuses, glissant avec leurs marmailles mal mouches sur des
pluchures, cognant du visage sur les chignons en marche devant elles,
se grimpant sur les paules les unes des autres, appeles par les
marchands, tires par ceux-ci, rattrapes par ceux-l, discutant et
rlant comme des chipies sur des lapins cartels et des volailles
mortes, puis repartant, emportes par la foule, raccroches encore par
de nouveaux ngociants dont elles branlent, dans la bousculade, les
ventaires et les tables avec la pousse saccade de leurs ventres.
Ajoute encore un brouhaha furieux, des gueulements rauques auxquels
rpondent des crcelles aigus de femmes, puis, de tous cts, sous le
vert-de-gris des bches, des envoles bleues et blanches de blouses, des
coups de rouge frapps par des gilets de laine,  manches, des taches de
lilas plaques par les blouses  petites raies des garons bouchers;
enfin, des blancs de bonnets et des noirs de casquettes montant et
descendant, sans arrt, dans le flux ininterrompu des ttes, bref, toute
une foire de banlieue, serre, en plein Paris, dans la cour d'une maison
pauvre! Tu le vois, tes oreilles et tes yeux auront leur compte et ton
nez l'aura aussi, car il y a trois zones d'odeurs diffrentes 
franchir; en entrant par la rue Royale, c'est une cre fume de copeaux
qu'on brle et un rance parfum de beignets qu'on frit; au milieu de la
cour, c'est la mare qui domine salant des tides et molles bouffes
chappes des caves;  l'autre bout, prs de la rue Boissy-d'Anglas,
toutes ces senteurs disparaissent et l'on ne boit plus alors que
l'haleine empeste des plombs.

Voil!--Eh bien,  Mnilmontant ou  Montparnasse, cette foire ne serait
ni bizarre ni drle, mais il faut avouer qu'ici, c'est tout de mme
curieux de trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale,  deux
pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins de gala, de ces
restaurants et de ces cafs, chamarrs d'or et bourrs de glaces, une
vraie cour des Miracles soigneusement cache par une porte. Ce trou
ignoble, abrit derrire des faades superbes, vous suggre l'ide d'une
plaie ncessaire suintant sur un corps bien mis, d'un vsicant, d'une
sorte de ston, dissimul sous l'opulence du linge, pour pomper l'humeur
et garder le teint frais!

Andr approuva d'un hochement de tte, mais il ne rpondit pas. Il
songeait maintenant au dner qui l'attendait. La perspective de
connatre Mlie ne l'amusait gure. Il et prfr dner au restaurant,
seul  seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses  imaginer, se
dit-il, voyant son ami entrer chez un rtisseur et rapporter un poulet
dans du papier; et il marcha silencieusement, regardant le Palais de
l'lyse qu'ils rasaient, les agents de la sret qui circulent sans
trve autour et qui ont tous la mme allure et la mme face, des
redingotes militairement boutonnes, des pantalons noirs descendant sur
des bottes  clous et, dans des teints enflamms, des moustaches de
palissandre.

--Patience, nous y voici; et Cyprien prcda Andr dans l'escalier de la
maison, grognant: Je suis sr que j'ai pay le poulet trop cher et que
ma femme va se moquer de moi.

--Cyprien! cria Mlie, quand ils furent entrs.

--Quoi? clama le peintre. Arrive.

Mlie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte avec sa taille. Elle
esquissa poliment une rvrence, apprit  Andr que Cyprien lui avait
souvent parl de leur amiti, tendit franchement la main et demanda la
permission de retourner pour l'instant dans la cuisine.

--Fais-nous vite  dner, nous mourons de faim, reprit le peintre, et il
lui offrit le poulet froid qu'elle examina longuement, avec alarme.

--J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle; enfin, nous le
verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert, le dner est prt; deux
minutes, et je vous sers.

--Veux-tu voir le local, en attendant la soupe? proposa le peintre. Ici,
comme tu vois, la salle  manger; l, dit-il, en appuyant sur la clanche
d'une porte, la chambre  coucher.

Andr entra, dbita les banalits usites en pareil cas, ajouta, par
exemple, que c'tait crnement astiqu, et il avait raison, car les
meubles de Cyprien qui tranaient jadis, l'air malheureux, dans une
pice, avec leurs jambes cloppes et leur ventre glac de crasse,
miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur leurs pattes
soigneusement cales par des bouchons.

--A table, brailla Mlie, tenant  deux mains une grande soupire.

Ils s'assirent, Cyprien  gauche de Mlie, et Andr  droite. Il y eut
un instant de silence. Andr dplia sa serviette et regarda, recueilli,
la table. Prs des filets luisants des couverts et des lames claires des
couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des
ronds d'un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres
traverss par des coules de jour qui descendaient du calice dans le
pied o elles s'arrtaient scintillant en un point vif. Des salires 
double compartiment s'talaient, opposant le blanc argent du sel au
rouge tripoli du poivre anglais,  gauche et  droite des plats, tandis
que prs des carafes, rverbrant dans leur eau le visage bizarrement
allong des convives, le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait,
d'une couleur indcise, flottant entre le violet et le vert-prune, noy
qu'il tait par l'ombre tombe d'une bouteille dont le ventre
rflchissait,  son tournant, en un petit carr de lumire, le cadre
croisill de la fentre.

--Mtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit Andr ravi par
l'ordonnance de la table qu'il s'attendait  voir nglige ou sale.

--Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute rponse, et il
enfona sa louche dans la soupire.

--C'est fameux, ce bouillon aux choux, profra Andr, le nez perdu dans
la fume qui montait de l'assiette.

--Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger, puis il vaut mieux, comme
on dit, aller chez le boucher que chez le pharmacien, fit Mlie, en
riant; et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:--Allons,
monsieur Andr, encore une cuillere?

--Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est exquise.

Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya avec dvotion la bouche.

--Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la grosse mre, pensa
Andr lorsqu'elle apporta une plate de choux, de navets, de pommes de
terre et de carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de mouton
grille, du lard et un saucisson obse, avec de la ficelle  chaque
bout.

Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent, le nez chatouill par
l'odeur du chou et par le fumet du saucisson.

--Ah! mais, je demande  souffler! s'cria Andr pouvant par une
nouvelle motte de choux que Mlie lui collait sur son assiette.

--Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien.

--Allons, un verre de vin, monsieur Andr, continua Mlie, et  notre
bonne sant  tous!

--a va mieux, murmurait le peintre, la bouche pleine, je commenais 
avoir l'estomac dans les talons.

--Moi aussi, et j'ai joliment bien dn, haletait Andr qui desserrait
furtivement la boucle de sa culotte.

--Allons, tant mieux, conclut Mlie, a vous donnera envie de revenir,
et ils attaqurent,  son tour, le poulet froid, mais plus mollement.

--Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les hommes ne savent
pas acheter, mais avec une sauce  la moutarde et  l'huile, il passera
tout de mme.

Andr approuva l'usage de cette sauce puissante. Il se sentait, pour le
moment, un grand bien-tre; la crainte d'tre froidement reu se
dissipait. La bonne humeur de Mlie qui faisait danser, de temps 
autre, sa gorge dans un gros rire, le rjouissait. Il se trouvait comme
chez lui. Les jambes dployes, toutes droites, sous la table, le
derrire gliss jusqu'au rebord de la chaise, la tte presque appuye
sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait, engourdi par la
victuaille absorbe et par le vin.

Mlie apporta la lampe, et la salle  manger avec ses quelques faences
pendues aux murs, son petit pole o un vieux pot de Delft se dressait,
le col allum par les flammes d'une pivoine, sa nappe maintenant marbre
de rose par le reflet des verres  moiti vides, ses plats jetant 
certains coins des paillettes de feux sous la lumire rabattue sur la
table et sautant en rond au plafond, au-dessus du verre de lampe, sembla
honnte et gaie, amicale et coquette  Andr qui, regardant, tour 
tour, Mlie et Cyprien, murmura:

--Vous avez eu de la chance de vous rencontrer, vous tes heureux, vous!

La grosse fille sourit.

--C'est pas bien compliqu, dit-elle, le tout, voyez-vous, monsieur
Andr, c'est que les braves gens se rejoignent. Une fois que c'est
arriv, eh bien, dame, on se dit, le mnage est l, y a pas, faut que
chacun tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et hue donc,
a marche!

Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; c'est, sauf votre
respect, si empot de ses dix doigts, c'est si inconsistant et si
flemme. Ah! j'ai vu le linge de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici,
des dchirures  y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, plus un
poignet propre, c'tait un vrai massacre!--Sans compter qu'avec cela, il
n'y a pas de sans soin pareil  ce bandit-l, reprit-elle, en tapant
amicalement sur l'paule du peintre. Il achterait un paletot neuf
plutt que d'envoyer son vieux  nettoyer chez un teinturier. Aussi,
j'ai mis bon ordre  cela, j'conomise sur ses dpenses aujourd'hui,
pour qu'il mange de la viande et boive tous les jours du vin,  sa
suffisance.

--C'est exact, appuya Cyprien;--le magasin est bien tenu,
maintenant.--Tiens, ma biche, je crois qu'Andr ne veut plus de
confitures, enlve-nous a et octroie-nous le caf et les liqueurs.

Mlie desservit et apporta les tasses.

--Tu peux entrer maintenant, le dner est achev, cria-t-elle,  la
cantonade, en ouvrant une porte, et Alexandre fit son entre en
sautillant et en poussant sous ses moustaches droites des miaulements
affables.

--Ah! mais, voil un nouvel hte que je ne te connaissais pas, dit
Andr, et il gratta consciencieusement le poil rouge du chat qui
ronronna, bavant d'aise, les yeux presque ferms et la queue roide.

--Le fils  Mlie, un jeune voyou qui n'a gure t poli quand ce bon
Dsableau est venu, et Cyprien se mit  rire, en narrant  Andr les
inconvenances commises par Alexandre.

--Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mlie, en versant le caf. Il aime
pas les btes, ce Monsieur-l, a doit tre un vilain homme... Elle
s'arrta et resta la cafetire en l'air, ptrifie, se rappelant que
Dsableau tait un parent d'Andr, pensant qu'elle venait de lcher une
balourdise.

Mais celui-ci se prit  sourire.

--Oh! il ne faut pas vous gner, dit-il; ce n'est certes pas moi qui le
dfendrai, le Dsableau!

Ils taient assis, le ventre un peu cart de la table maintenant, la
serviette pose en fouillon sur la nappe, et tandis que Mlie arrosait
sa tasse avec du kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes
mouilles par le caf qui filtrait, malgr leurs soins, dans leurs
moustaches.

--Ne faites pas attention, monsieur Andr, murmura Mlie, un peu
honteuse de siroter aussi copieusement devant le monde. Que voulez-vous?
c'est l mon petit vice;--et elle se versa un nouveau verre.

Andr l'assura que c'tait un vice bien port, puis, malgr lui, il
revint  Dsableau.

--C'est tout ce qu'il t'a racont?

--Oui, je te l'ai dj appris. Il s'est plaint que tu n'aies pas
autoris l'achat de la maison de Viroflay.

--Et il n'a pas ajout autre chose sur Berthe? reprit Andr, avec un peu
d'hsitation.

--Non... rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. D'ailleurs a se
conoit, la pauvre femme doit mourir d'ennui chez son oncle.

--A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait qu' se
conduire proprement. C'est ma vengeance,  moi, de savoir qu'elle est
chez des raseurs comme les Dsableau et qu'elle s'y embte!

--Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur Andr, s'cria Mlie.
Vous n'tes pas un sans coeur, vous n'aimeriez pas voir souffrir le
monde. Mon Dieu! je comprends bien que vous soyez colre aprs votre
dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est plus godiche qu'on ne
croit. Elle a ses petites ides, sa petite tte, elle faute sans
connatre parce qu'un gredin homme lui a frl la bouche. Au fond,
allez, a n'a pas l'importance que vous croyez et puis, dans tous les
cas, ce n'est pas une raison parce qu'une femme a commis une maladresse
qui lui est retombe sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus,
comme il y a des parents qui giflent leurs enfants lorsqu'ils se fichent
par terre et qu'ils se font du mal!

--Tu en parles bien  ton aise, toi, murmura Cyprien. Si tu tais  la
place des gens qu'on trompe...

--Oh! J'y ai t  cette place-l et, toute ma vie, moi! Autrefois je
pleurais toutes les larmes de mon corps lorsque mon amant courait avec
d'autres, mais au fond, a ne m'empchait pas d'avoir du sentiment pour
lui, je l'aimais mme encore plus, et pour rien au monde, j'aurais voulu
le quitter! Il est certain que, lorsqu'on est jeune, on se rvolutionne
les sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne m'en fais plus
accroire. Pourvu que je ne crve pas trop de misre avec un homme et
qu'il ne me batte pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai
dans la vie, en somme!

--Tiens, mon vieux, fit Cyprien  Andr, verse-toi donc un petit verre
de chartreuse.

Le carafon tourna autour de la table.

--Je suis bien sre, continua Mlie, en tendant son verre  Andr pour
trinquer, que dans l'histoire de votre mnage, le plus  plaindre c'est
votre dame. Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, c'est
bien pnible, allez, d'tre chez les autres. Non, les hommes ne sont pas
justes, ils ne veulent pas comprendre ce qui en est. Votre dame a but,
a se peut, mais elle vous aime tout de mme, car, voyez-vous, il n'y a
rien de tel que d'aller avec une nouvelle personne pour regretter
aussitt celle avec qui l'on ne va plus!--Aussi vrai que je m'appelle
Mlie, c'est comme cela!

--Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup de poing la table, dire
qu'il n'y aura pas un moment dans la vie o l'on pourra dire zut aux
femmes! c'est foutant  la fin, car on a encore plus besoin d'elles
quand on est dtraqu ou vieux que lorsqu'on est bien portant ou jeune;
 ce point de vue, c'est rellement malheureux pour toi que Jeanne soit
partie, dit-il  Andr, parce qu'enfin tu ne peux demeurer ainsi; 
force de ne pas avoir de la jupe qui trane chez toi, tu finiras par
devenir hypocondre.

Andr ne rpondit pas; Mlie et Cyprien lui rcitaient tout haut ce
qu'il pensait tout bas.

Oui, depuis le dpart de la petite surtout, la vie lui tait
insupportable. Les traverses, les perfidies, les hontes, tout cela
n'tait rien en prsence de l'effroyable ennui qui l'accablait. Au fond,
Mlie avait raison; pour une curiosit insatisfaite--car il le
connaissait, le temprament glac de sa femme--pour une tentative de
pmoison dans des bras poilus d'une couleur diffrente des siens, il
avait rat sa vie, cass son talent, broy depuis des annes du noir, et
il pensa qu'il aurait dcidment mieux valu, comme tant d'autres, avaler
son cocuage et se taire.

--Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant le nez qu'il tenait
baiss sur son assiette. Je ne puis cependant faire des avances 
Berthe.--Oh! quant  a non, dit-il, retrouvant dans son abandon
d'nergie un reste de force--non,  aucun prix.

Il y eut un instant de silence.

Cyprien regarda fixement Andr.

--Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les premires avances?
dit-il.

Andr devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-l, dame, eh bien!...
Je ne sais pas...

--Sans doute, murmura Mlie qui regarda Cyprien  son tour, les hommes
ont leur fiert, mais enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison,
il faudrait tre rellement mchant pour ne pas lui pardonner. Moi,  la
place de l'homme, je l'embrasserais de bon coeur et puis je serais bien
gentil parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du sien.

Andr eut un geste vague.

Mlie se prit  rire et introduisit dlicatement le bout de sa langue
dans son petit verre pour en attraper la dernire goutte.

--Quelle heure est-il avec tout cela? dit Andr qui quitta sa chaise.

--Onze heures un quart, rpondit Cyprien.

--Diable! Il est temps d'aller se coucher.

--Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.

Andr et Mlie se serrrent affectueusement la main, puis, quand les
deux jeunes gens furent sortis, elle haussa les paules et pensa, en
dbarrassant la table:

Les hommes sont tous les mmes! ils ne veulent jamais avoir l'air de
cder! en voil un, mais il serait comme les autres; c'est lui qui
adresserait tout le premier des excuses  sa femme si elle venait demain
chez lui, pour lui en faire!




XV


--Monsieur n'a plus besoin de rien?

--Non, Mlanie.

--Alors bonsoir, Monsieur.

Andr tira sa montre, constata que six heures sonnaient  peine et il
pensa: Mlanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forc
une fois de plus  dner vingt minutes d'avance.

Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la
terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec
un peu de mlancolie, dans l'horizon born, l-bas, la rouge descente
des nuages derrire les maisons dont l'arte des toits s'accusait en
noir.

Il alluma une cigarette et, pench sur le balcon, il regarda sous ses
pieds, la rue toute mouille par une averse et teinte par le ciel qui
clairait de lueurs roses des files entires de croises et de murs ou
se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.

 et l, quelques passants barbotaient, enfonant des ombres noires,
presque droites, dans la chausse rose, tandis que sur le trottoir
quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur
sombre, emperls de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le
cou qu'ils abritaient, s'avanant sur des corps qui marchaient sans
ttes.

Soudain, Andr se prit  rire, il se rappelait que dans sa souveraine
sottise, Mlanie vantant, le matin mme, la forme tentante de ses appas,
s'tait amrement plainte  lui que son poux ne la sollicitt pas
davantage.

Ce souvenir le mit en gaiet, il rentra dans sa chambre et une
convoitise de plaisirs l'agita, un dsir d'aller s'amuser quelque part,
dans un concert, dans un bal, n'importe o, bientt suivi d'une sorte de
dsenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se
sentait incapable de les satisfaire.

Ah! si cet animal de Cyprien n'tait pas coll, je serais all le
chercher, pensa-t-il, nous aurions fln, tous les deux, dans un endroit
quelconque; les choses les plus mdiocres m'eussent sembl charmantes,
dans la disposition d'esprit o je me trouve; enfin, il n'y faut plus
songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire natre
artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir
naturellement clore qu'en socit et au dehors, il se livra devant sa
bibliothque  la recherche d'un volume qui ft  l'unisson de ses
penses. De mme que pendant la priode de la crise juponnire o il
demandait  des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en dcouvrit
point, la littrature s'tant peu, jusqu' ce jour, occupe de ces
sensations tristes ou joyeuses qui s'veillent chez l'homme, dans la
solitude, sans cause bien dfinie, souvent.

Un coup de sonnette retentit.

--Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement.

Un monsieur demandait une dame.

--Ce n'est pas ici, rpondit Andr qui referma brusquement la porte.

--C'est tonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner
chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver
un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mlanie avait pose,
toute monte, sur le bureau, avant de partir.

Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croise, et il
regarda la pice o les rayons pars de la lampe perdaient, en se
fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il
contempla, billant et s'tirant les bras, la fentre demeure dans
l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carr ple et au
travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamis par la
mousseline lui apparut, violtre, immobile, battu derrire la vitre par
la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule.

Mais ses yeux ne virent bientt plus rien. Quelques ennuis d'argent
dernirement ressentis lui revinrent en mmoire et l'amenrent  penser
combien la vie serait clmente s'il devenait subitement riche. Alors, il
se lana sur cette piste, dvalant au grand trot dans le rve. Il
btissait des chteaux en Espagne, souriant aux feries qui se jouaient
dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donn  rparer
la veille, des projets d'ameublement le hantrent et il se figurait les
bibelots qu'il achterait, les toiles rares, et il pensait aussi  une
cave splendide et  une femme charmante qui rayonnerait doucement au
milieu de ces lgances.

Il tait, dans ces transports d'imagination, anim d'une bienfaisante
indulgence. Ma foi, je garderai Mlanie, se dit-il, et je prendrai son
mari en qualit de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me
contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de
jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est gure agrable d'introduire
chez soi de nouvelles personnes.

Soudain, il reut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il
se redressa, trs ahuri, n'ayant pas encore bien repris son quilibre,
pareil aux gens que l'on rveille brutalement d'un somme.

Quel imbcile je suis avec toutes mes rveries! se dit-il en prenant la
lampe. Il traversa la salle  manger, ouvrit la porte et il ba devant
une femme.

Malgr la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut
Berthe.

--C'est toi, fit-il, suffoqu.

Et aprs une minute de silence, o ils demeurrent, l'un devant l'autre,
haletants, sans pouvoir parler, machinalement Andr alla dposer sur la
table de la salle  manger la lampe que sa main avait peine  tenir
droite.

--Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui tait reste tout
contre.

Elle marcha devant lui, hsitant devant le noir du petit salon et,
pendant une seconde que dura le trajet d'une pice dans l'autre,
derrire le pas indcis de Berthe, une honte rapide de son motion, de
son trouble, prit Andr, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant
cacher son tat aux autres, tcherait de ne pas parler, de se montrer
calme.

Il dsigna de la main  sa femme le fauteuil, prs de la chemine et,
plaant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre
de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!

Puis, instinctivement, il se renversa sur le canap, un peu en arrire
pour sortir du cercle de lumire trac par l'abat-jour, n'osant
dvisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accrotre de
toute la gne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main,
la chanette de son en-tout-cas.

--Je ne pensais pas venir, dit-elle, trs bas.--Ah! aprs tout ce qui
s'est pass, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin,
tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apport toutes les pices
et elle fouilla fbrilement dans sa robe, debout, cherchant avec
prcipitation, plusieurs fois dans la mme poche, avant que d'amener un
rouleau de papier retenu par du fil blanc.

Elle le tendit  Andr qui le posa sur le divan sans l'ouvrir.

Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla
machinalement la pointe de sa main gante qu'elle poussa lgrement en
avant, sur son genou.

Les yeux d'Andr suivirent ce mouvement et se fixrent sur les doigts
qui remuaient un peu.

Ils restrent silencieux, les regards, fixs sur cette main gante, puis
Andr respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna,
et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que
l'empreinte jaune de son pouce, tach par la fume des cigarettes,
marquait prs du fil, sur le papier blanc.

--Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha  distinguer les traits
de Berthe sous la voilette.

Elle lui parut plus ple que jadis, avec des yeux plus grands.

Elle eut un sourire un peu dolent et rpondit, d'une voix tremble: Je
ne suis pas bien portante depuis longtemps dj, mais je vais plutt
mieux. Le mdecin assure  mon oncle que je n'ai pas de lsions et que
je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.

--Et il va bien ton oncle? demanda Andr avec un peu d'hsitation.

Elle inclina lgrement la tte.

A bout de paroles, Andr ressaisit les papiers et il essaya de dfaire
le noeud qui les liait. Il s'corna les ongles sans russir. Berthe se
dganta et, un peu rouge, dtortilla le fil.

--Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les
pices qu'il ne put parvenir  lire. Les lettres et les chiffres lui
dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla
la vue avec ses larges places qui lui semblrent se soulever et dborder
des lisers de couleur qui les ourlaient.

--C'est trs bien, dit-il; et aprs un assez long intervalle, il
poursuivit, bredouillant un peu: C'est Dsableau qui t'a engage 
acheter cette maison? du reste, a se conoit.

Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aim  profiter
de la campagne des autres?

Mais elle dfendit son oncle.

Non, il n'tait ni un homme intress, ni un goste comme Andr le
croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse.
Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout,
et elle continuait  dbiter l'loge des Dsableau qu'Andr coutait,
l'air peu convaincu et la mine pince.

Nanmoins, l'attitude dcide de Berthe l'intimida. Il n'osa plus
attaquer sa famille de front, et, lentement, il rda autour des
Dsableau, hasardant des questions, prparant des amorces, s'efforant
de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens,
les souffrances journalires d'une vie en commun chez d'intolrables
gens.

Elle rougissait un peu, se dfendait d'accuser son oncle, et, harcele,
presse, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour
ter toute amertume  ses aveux, les petites faiblesses de cet homme,
son caractre enfl et pointu, ses ides qui se rtrcissaient sur
chaque chose, avec l'ge.

--C'est gal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule,
carte par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous
tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent,
 bras ouverts, et qui vous aiment.

Andr hocha la tte.

--N'empche, fit-il, que malgr tout son bon coeur, ton oncle m'a, et
sans aucun motif, toujours excr.

--Tu as tort de croire cela, rpondit-elle, vivement. C'tait ton mtier
qu'il excrait, mais toi, tu tais en dehors. Et elle se tut, songeant
tout de mme  la haine de Dsableau pour ce qu'il appelait: la bohme
des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employ de son bureau
qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous
prtexte d'inexactitude, sans ses supplications  elle, qui le
dfendait, bien qu'elle ne l'et jamais vu, croyant vaguement qu'elle
rparait un peu, ainsi, ses torts envers Andr, s'intressant  cet
employ par ce seul motif qu'il se mlait comme son mari d'crire.

--Enfin, dit Andr, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en
ai refus l'achat que dans ton intrt. D'ailleurs, je tiens si peu  te
faire de la peine et  dsobliger ton oncle que, si tu le dsires, je
vais te signer les pices ncessaires tout de suite.

Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'motion qui
s'tait comme relche, tandis que sa rancune contre les Dsableau se
ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui
tait presque impossible de parler maintenant, sa gorge tait sans
salive, sche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fivreusement,
dans le cou. Il oublia Dsableau, sa famille, tout, car la voix de sa
femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimit des rares heures
charmantes de son mnage renaissait. Il revit Berthe, aprs le mariage,
se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit 
table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au
dessert; il la revit, dshabille, retenant d'une main sa chemise sur sa
gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une
dfaillance de toute fermet, de toute alerte. Il et voulu ne pas
remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui
l'envahissait ne cesst.

Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il tait
maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage,
allumant les grains de jais de sa voilette, clairant sous le tulle la
figure en plein.

Il eut une brve secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de
sa femme, le poignrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un
pas vers Berthe et, suffoqu, la serra dans ses bras, la baisant,
perdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: Va, a ne
fait rien, a ne fait rien, tandis que confusment, la tte sur
l'paule d'Andr, elle touffait, geignant trs bas comme une enfant qui
pleure, la bouche dans son oreiller.

--Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusets un
peu froides, les faons mesures, jadis adoptes dans son mnage,
parlant  sa femme calmement ainsi qu' une matresse: Voyons, il ne
faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'carta,
lui mettant les mains sur les paules, la contemplant, avidement, toute
rose, les yeux gonfls, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots
sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la
bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des
torts.

Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accs de gat nerveuse,
parcourant la pice, se frottant les mains, va, toutes nos btes de
brouilles sont termines. Essuie tes yeux, ma chrie, tiens, veux-tu de
l'eau frache?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa
prcipitation la moiti du pot  l'eau sur le parquet, apporta la
cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin
sur le tapis parce qu'elle tait en terre de fer, trs lourde, tandis
que, toute penche en avant, sa femme se mirait dans la glace,
fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui
s'taient chiffonnes sur le front, appuyant sur ses paupires
enflammes, avec la paume de ses mains.

Andr lui enveloppa la taille et la fora  s'asseoir prs de lui sur le
divan. L, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la
chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles
d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et
son corsage soulev semblait aller plus vite.

Andr s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner
les bagues.

--Enfin te voil donc! dit-il, en la regardant, tout mu, dans les yeux.

Elle sourit un peu.

--Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emport par un lan,
parlant pour se soulager, mentant sans mme en avoir conscience.

Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle
finit par avouer qu'elle n'tait pas heureuse, mais que jamais cependant
elle n'aurait os venir si elle n'y avait t en quelque sorte force
par les instances de Cyprien.

--Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.

--Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle tait  son bureau
et que ma tante tait au march; et elle laissa entendre que le peintre
lui avait affirm qu'Andr serait heureux de la revoir.

--C'est un garon bien intelligent que Cyprien, dit Andr en s'loignant
un peu de sa femme, trs rouge, honteux que le peintre et montr 
Berthe combien il la dsirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya
de rendre dgag. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il
comprenait que la pense de te savoir malheureuse ou malade me
chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrta.

--Il a bien fait, du reste, lana-t-il, vivement, en se rapprochant et
en embrassant sa femme qui tait devenue,  son tour, trs rouge. Sans
lui, tu ne serais peut-tre pas ainsi prs de moi. Mchante, va, qui
n'aurait pas eu, sans cela, l'ide de venir me voir!

--D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul et puis, non, ce
n'tait pas possible;--et, elle regarda autour d'elle, rveille, ayant
peine  croire que c'tait elle qui tait l, assise, prs de son mari,
sur un divan.

--J'ai toujours vcu seul, dit Andr avec aplomb. Mais, je ne sais
vraiment pas ce que cette lampe a ce soir, et il se leva pour la
remonter. Ah! les hommes sont tout de mme  plaindre quand ils vivent
isols, soupira-t-il, et il jugea utile de se rendre intressant,
racontant que Mlanie le grugeait sans mesure, cherchant de la poussire
qu'il ramassait difficilement, avec son doigt, sur les meubles, pour
convaincre sa femme.

--Voil comme je suis servi, dit-il en hochant la tte.

--Ton mnage semble pourtant bien tenu, rpondit Berthe, qui regarda de
tous les cts, la pice. Oh! mais tu as achet beaucoup de meubles!

Il lui proposa de visiter le logement et il supprima l'abat-jour de la
lampe.

--Je ne m'tonne pas si elle charbonne ainsi, la mche est mal coupe,
attends, je vais te l'arranger tout  l'heure, et Berthe contempla les
tableaux, souriant  ceux qu'elle connaissait, s'tonnant devant les
autres. La chimre du Japon l'pouvanta, Oh! l'horreur! fit-elle; et
elle passa dans la chambre  coucher, examinant le lit blanc, les
meubles en bois de rose, touchant les clefs dont les poignes dores lui
plaisaient surtout.

--Tu es bien log, murmura-t-elle, en entrant dans le cabinet de
toilette.

Sans motif, sans qu'aucune filiation d'ides se ft produite, Andr
revit tout  coup la chambre  coucher de son ancien mnage, l'affront
qu'il avait subi, et bien que sa colre ft depuis longtemps puise, mu
par un sentiment de rancune purile, par la pense d'une mesquine
vengeance, ne d'un souvenir gard sans motif plutt qu'un autre de son
ancienne liaison, il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis
entour celle de Jeanne, et il embrassa sa femme devant la glace,
au-dessus du pot  l'eau, se croyant peut-tre homme fort, sceptique,
effaant  coup sr un reste d'offense, en galant ainsi sa femme  une
matresse, en les rapprochant, en les mettant sur le mme niveau, sur le
mme plan.

Mais Berthe se dgagea et passa avec autorit dans la cuisine, se
sentant maintenant chez elle, et elle contempla les culs tincelants des
casseroles, brillantes comme des soleils, le bonnet de tulle noir, 
brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, disant: Mais c'est trs
propre!

--Tiens, donne-moi les ciseaux  lampe, reprit-elle, je vais couper la
mche.

Ils les cherchrent vainement.

Dans cette pice, grande comme un mouchoir, et qu'elle emplissait de ses
jupes, ils se pressrent, l'un contre l'autre, devant le buffet,
dcouvrant des mches  lampe et des gousses d'ail, ple-mle dans une
tasse, des crotons de pain dur sur un plat, du beurre dans un bol
d'eau, du sel gris et de la farine dans des pots  confiture, enfin,
prs d'un pilon de bois et d'une rpe contenant encore des copeaux de
gruyre, une petite bouteille noire avec cette tiquette: L'arme des
potages, manufacture d'oignons brls  Romainville.

A force de chercher, ils trouvrent pourtant dans un tiroir, o leurs
doigts se mlaient et o les bagues de Berthe ptillaient dans l'ombre,
plus vives, d'infectes mouchettes trempes d'huile, au milieu d'un
paquet dficel de laurier et de thym.

--Tiens, dit Andr, ravi de l'excessive malpropret de ces mouchettes,
avais-je raison d'accuser ma bonne, tu peux voir par toi-mme si elle
est sale?

Berthe ne rpondit pas; elle arrangea prestement la lampe; voil qui est
fait, dit-elle; et elle retourna dans le cabinet de toilette pour se
laver les mains.

Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts de mousse, Andr,
debout derrire elle, suivit le mouvement des bras dont le va-et-vient
faisait onder l'toffe de la robe dans le dos et se mourait en un lger
frisson le long des hanches, et de grands dsirs lui vinrent.

Depuis le dpart de Jeanne ses amours taient coteuses et avec cela
prives de cet apptit qui rend suffisantes les plus mdiocres des
volupts et des ptures. Un dsir bte l'occupa de savoir si rien
n'tait chang chez Berthe; puis l'existence mene aprs leur rupture,
la liaison renoue avec Jeanne l'avaient comme modifi. Il tait devenu
moins timide, moins respectueux, plus brave. Il tait enfin chez lui,
dans son logement de garon et non plus chez eux, dans son mnage, et
des fumes de jeunesse lui remontrent, des souvenirs des paillardises
des anciens tte--tte qui lui attisrent encore les sens. Il ne vit
plus bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers Berthe comme
vers une femme attirante, comme vers une bonne fortune tombe, aprs une
longue abstinence, par hasard, chez lui.

Il tait d'ailleurs dans un terrible tat d'nervement. Les secousses de
la soire l'avaient bris; il prouvait une fatigue norme, une
courbature gnrale et sa cervelle lui semblait flotter dans le vide.
Loin de le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement taries
avaient encore augment cet indicible malaise qui devait forcment
aboutir  la dtente charnelle.

Il s'tira les doigts qui craqurent, pris d'vanouissement, ayant la
subite rcurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache
fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins.

nerve elle aussi, et en dpit de la froideur de ses sens encore
accentue par l'habitude depuis longtemps accepte des jenes, elle eut
un brusque rveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noys,
laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts,
dans la cuvette  moiti pleine. Elle sourit  son mari dans la glace et
courbe en deux, les reins un peu haut, le dos remu jusqu' la nuque,
elle tordit le linge.

Le sourire o la surdent mettait dans sa bouche un point de lumire
avanc sur la ligne des dents affola Andr; il se jeta sur elle et la
baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lvres
avec leurs cils.

Il l'treignit et l'emmena, lace  lui, dans la chambre, oubliant
volontairement la lumire dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit,
inerte, un bras repli sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes
longuement froisses s'entendait seul, avec le souffle haletant d'Andr.

--Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.

Et Andr un peu tonn maintenant que sa surexcitation avait cess, se
demandait si, dans l'intrt de son futur mnage, il n'avait pas commis
une irrparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa
femme l'inquita, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge
plus lgant et plus parfum que jadis et il eut peur qu'elle ne se ft
ainsi pare pour le sduire.

Un peu embarrasss, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils
se taisaient, abms, chacun dans ses rflexions; elle, malgr les
dboires renouvels de ses sens, satisfaite d'avoir got  un fruit
dfendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garon, une escapade
rve autrefois dans son mnage, et honntement ralise maintenant,
sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de
quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa
libert, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que
les gens casaniers prouvent  retrouver leur chez eux aprs de longues
haltes dans les htels et dans les garnis; lui, trs perplexe, se
reprochant d'tre toujours le mme, sans dfense devant une femme,
n'augurant rien de bon de cette facilit avec laquelle Berthe s'tait
laiss vaincre, se rptant: Je suis  sa merci,--puis se consolant par
la perspective de quitter cette odieuse existence de garon, regorgeant
de crises juponnires et de carottes de bonnes, de se rinstaller dans
un mnage srieusement organis, de vivre peut-tre enfin tranquille.

--Veux-tu que nous prparions une tasse de th? fit-il, pour dire
quelque chose.

Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle
s'veilla de ses rflexions et regarda sa montre.

--Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh!
comme je suis faite!--murmura-t-elle, et, pendant qu'elle rparait, de
son mieux, devant la glace, le dsordre de sa coiffure et de sa robe,
Andr tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint  se
convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-tre la seule fois que
je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de
laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, tre enfant, gentil,
bon garon, comme je l'ai t avec Jeanne, voil! conclut-il en frappant
le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans
la bottine.

Berthe tait prte, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue,
recueillis, muets, obsds par les mmes proccupations, soucieux et
contents  la fois, songeant  toute leur vie rate qu'ils allaient
reprendre, apprhendant que, malgr l'exprience qu'ils avaient acquise,
ils ne la gchassent et  jamais, cette fois encore; et ils marchrent
rsigns, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant
l'autre, et se rservant de se montrer nanmoins dans certains cas quand
il le jugerait convenable, chacun supputant dj, en serrant tendrement
le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les dfauts
qu'il devrait s'engager, mentalement,  passer  l'autre.




XVI


Une fois par semaine, le mardi, Andr et Cyprien se runissaient dans un
caf, vers les quatre heures. Ils furent exacts aux rendez-vous, le
premier mois, puis tantt l'un, tantt l'autre manqua.

Celui qui attendait s'irrita devant son apritif, et fatalement il
attribua le manque de parole de son ami, Andr  Mlie et Cyprien 
Berthe.

Chacun prit la femme de son camarade en grippe.

Du reste, une certaine froideur s'tait glisse dans leurs relations;
Andr arrivait bien tout d'abord  l'heure, mais il partait presque
aussitt, allguant de mystrieux prtextes, d'invitables courses qui
faisaient hausser les paules du peintre, plus  l'aise, moins rprim,
dans son intrieur de concubin, qu'Andr dans son mnage approuv, dans
sa vie bourgeoise.

Du dpit et sans doute mme un peu d'envie rsultrent pour Andr de
cette supriorit de Cyprien, et un peu de piti, un peu d'aigreur,
vinrent au peintre de l'embarras d'Andr, de sa hte continuelle 
dguerpir.

Ils finirent bientt par ne plus se rien dire, lorsqu'un hasard les
mettait, dans la rue, en face; Andr ne voulait,  aucun prix, retourner
chez son camarade, sentant une certaine gne, une certaine honte 
revoir Mlie qui s'tait forcment immisce dans ses affaires, et pour
rien au monde Cyprien n'et mis les pieds chez Andr, se rappelant le
mauvais accueil de Berthe, aprs son mariage, pensant que, malgr tous
les services qu'il avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualit de
camarade du mari, priv de nourriture  table et poliment jet dehors,
comme jadis, aprs le repas.

Un ou deux mois s'coulrent sans qu'ils se rencontrassent. Un jour
pourtant,  une messe d'enterrement, ils s'aperurent dans l'glise, au
travers des personnes plantes, comme des piquets, entre deux rangs de
chaises, et une fois les compliments de condolance achevs, ils
laissrent le corbillard s'acheminer, en ballottant, vers le cimetire
et ils se promenrent dans une rue de traverse, s'entretenant d'abord
des qualits et des vices du dfunt qu'ils avaient autrefois connu,
s'apitoyant, ainsi qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis,
changeant le cours de la conversation, Cyprien dit  Andr:

--Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois tre tabli dans ton
nouveau logement?

--Oui, mes affaires sont presque ranges; et il ajouta, aprs une pause,
sans enthousiasme: Je suis bien.

--La maisonnette est grande? demanda Cyprien.

--Non, cinq pices, mais elles sont commodment distribues, c'est une
vraie bicoque de petit mercier retir des mauvaises affaires, des murs
roses, des volets couleur de terre glaise avec un coeur dcoup en haut
dans le bois, une porte avec des vitres de couleur donnant sur le jardin
et, tu vois a d'ici?

--Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin d'une pompe  roue,
les sempiternelles plates-bandes de graniums et les non moins
sempiternelles corbeilles de roses, spares, par une ligne de buis, des
alles saupoudres de cailloux de rivire. Un tonneau, au fond du
jardin, avec une grenouille rouille, regardant le ciel; dans un coin,
la cabane ncessaire cache par un lilas qui ne s'panouit jamais;
enfin, contre la dite cabane, un monticule form par les dtritus des
feuilles, des branches mortes, et par les tessons des pots de fleurs
casss, le tout surmont par une ficelle sur laquelle voltigent un
tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois a? mais je te
dessinerais, ressemblance garantie, ta maison sans l'avoir vue!

--Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit Andr tu n'empcheras pas
que ce ne soit tout de mme agrable d'tre  Paris, perdu dans un petit
faubourg, sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin du
bruit.

--C'est le rve qui vient aux gens puiss aprs la trentaine, soupira
Cyprien; je l'ai eu comme tous les autres, seulement j'ai devin le
mystre des existences vcues dans les banlieues. Je me suis vu, ouvrant
la fentre, le matin, tapotant avec inquitude sur mon baromtre,
descendant sous un chapeau de paille, en chemise, le dos barr par une
bretelle, pour tailler avec le scateur mes plantes; je me suis vu
enfin, le dimanche, les jambes pendant sur le talus des remparts,
utilisant ma lorgnette de spectacle  contempler l'horizon, discutant
pour la centime fois avec ma femme qui ravaude en billant prs de moi,
sur le nom du village que figure un petit pt blanc, l-bas, dans le
ciel, au loin.

Cette vision de ma longue personne dans un maigre paysage m'a guri de
ces lans vers la nature parisienne que j'adore quand je m'y promne,
mais que je prendrais infailliblement en haine si je devais y habiter
seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs, je suis bien tranquille,
tu reviendras, apitoy par l'ennui de ta femme, et lass toi-mme par
l'isolement, demeurer  un troisime tage, dans le centre de Paris,
comme moi!

Le visage d'Andr se rembrunit. Il se rappelait les plaintes de Berthe,
dplorant la raret des provisions, le dpart prcipit des bonnes, d'un
quartier priv de bastringues et de troupes. Il eut peur que cette halte
dans les tracas de sa vie ne ft point dfinitive, et il apprhenda de
reprendre peu  peu, sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps
interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant que sa
situation est nette, peut-tre bien que Berthe ne serait pas fche de
rentrer victorieuse dans ce monde qui l'a tenue  l'cart pendant des
mois, songea-t-il.

--Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine absorbe de son camarade,
jugea, d'instinct, qu'il serait bon de ne pas continuer ses thories sur
la campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne bonne?

--Qui a, Mlanie?

--Oui.

--Je ne sais pas. Depuis le jour o Berthe revenant chez moi l'a
congdie, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi
sa vocation, et qu'elle a recommenc  pirater dans un nouveau mnage.
Ah a bien, et toi, que fais-tu?

--Moi, rien. Je vivote entre Mlie et Barre-de-Rouille; je travaille
aussi pour des entrepreneurs de papiers peints. Je fais, entre autres
besognes, des cossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternes
et croises, rouges et vertes, comme des culottes d'highlanders ou
certains chles. Ce n'est pas trop mal pay et l'ouvrage abonde.

--Alors les tableaux?

--Le peintre se frotta la barbe de ses longs doigts. Les tableaux, peuh,
dit-il, c'est quelquefois bon de songer  ceux qu'on ne fera jamais, au
lit, le soir, quand on ne dort pas!

--Oui, rpondit, aprs une pause, Andr en soupirant: Quand il s'agit
d'excuter l'oeuvre qu'on a conue, va te faire fiche! Vois-tu, j'ai
bien peur que nous n'ayons jou, en art, le rle que jouent en amour ces
pauvres diables qui, aprs avoir longtemps dsir une femme, ne peuvent
plus lorsqu'ils la tiennent.

--Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien. Tiens,  propos, et la
maison que tu devais acheter  Viroflay?

--Elle a t vendue, pendant que je discutais sur le prix d'achat, avec
ma femme.

--Ah bien, a n'a pas d rjouir ce bon Dsableau, reprit en riant le
peintre. Est-ce que tu le vois toujours?

--Encore.

Ils restrent sans parler, et les mains derrire le dos, ils arpentrent
le trottoir, de long en large.

--Alors, tu es heureux, dit Cyprien.

--Oui, et toi?

--Moi aussi.

--Allons, tant mieux.

Cyprien se tut, puis, aprs un silence, il reprit:

--C'est gal, dis donc, c'est cela qui dgotte toutes les morales
connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au mme
rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils
nous ont, l'un et l'autre, dbarrasss des proccupations artistiques et
des tristesses charnelles. Plus de talent et de la sant, quel rve!

Andr hocha la tte en se mouchant.

--Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts les coups qui
s'gouttaient, un  un, d'en haut, c'est midi qui sonne, je me sauve,
car Berthe s'impatienterait.

Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant:

--Ce n'est pas mauvais d'tre vids comme nous le sommes, car maintenant
que toutes les concessions sont faites, peut-tre bien que l'ternelle
btise de l'humanit voudra de nous, et que, semblables  nos
concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le droit de vivre enfin respects
et stupides!

--Quel idal! soupira Andr.

--Ah! va, celui-l ou un autre... fit Cyprien qui, talonn aussi par
l'heure, s'envola comme une grande sauterelle, rasant les devantures des
boutiques, le long des rues.


FIN.




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


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