The Project Gutenberg EBook of Du suffrage universel et de la manire de
voter, by Hippolyte Taine

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Title: Du suffrage universel et de la manire de voter

Author: Hippolyte Taine

Release Date: December 2, 2019 [EBook #60828]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  DU
  SUFFRAGE UNIVERSEL
  ET DE LA
  MANIRE DE VOTER

  PAR
  H. TAINE

  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

  1872

  Droits de proprit et de traduction rservs




AUTRES OUVRAGES DU MME AUTEUR


A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  Histoire de la littrature anglaise. 5 vol. in-18 jsus.
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    5e dition.                                                 3 fr. 50
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  De l'intelligence. 2 vol. in-8. 2e dition.                 15 fr.  
  Notes sur l'Angleterre, 1 vol. in-18 jsus.                   3 fr. 50

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  Le positivisme anglais. tude sur Stuart Mill. 1 vol.         2 fr. 50
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  Philosophie de l'art. 1 vol.                                  2 fr. 50
  Philosophie de l'art en Italie. 1 vol.                        2 fr. 50
  Philosophie de l'art dans les Pays-Bas. 1 vol.                2 fr. 50
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  Philosophie de l'art en Grce. 1 vol.                         2 fr. 50


PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.




Parmi les lois que va faire l'Assemble nationale, l'une des premires
et la plus importante est certainement celle qui concerne les lections.
Comment seront nomms les dputs de l'Assemble future?--Sur cette
question capitale, il est utile que l'opinion publique prvienne la
dcision de la Chambre; nous devons nous enqurir au pralable,
examiner, discuter, sortir de l'attente inerte et vague; il faut que
chaque particulier tche d'avoir un avis. C'est pour cela que je me
hasarde  prsenter le mien, afin d'en provoquer d'autres.




I


Il est trs-probable que le suffrage universel sera maintenu.--Sans
doute, nous n'en avons pas fait trop bon usage; nos gouvernements l'ont
mani comme un cheval robuste et aveugle; selon le ct o on le tirait,
il a donn  droite ou  gauche; aujourd'hui il semble qu'il refuse de
marcher[1]. Nanmoins, je ne crois pas qu'on puisse ni qu'on veuille
s'en dfaire.--La premire raison, c'est qu'il est employ depuis
vingt-trois ans; or quand une habitude est dj vieille d'un quart de
sicle, elle est puissante.--En outre, l'opinion librale, ou, du moins,
l'opinion populaire est pour lui; c'est pourquoi beaucoup de gens qui ne
l'aiment gure consentiront  le garder pour ne pas retirer au
gouvernement nouveau les sympathies de la multitude.--Une troisime
raison plus forte, c'est qu'il parat conforme  l'quit. Que je porte
une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou manoeuvre, personne
n'a droit de disposer, sans mon consentement, de mon argent ou de ma
vie. Pour que cinq cents personnes runies dans une salle puissent
justement taxer mon bien, ou m'envoyer  la frontire, il faut que,
tacitement ou expressment, je les y autorise; or la faon la plus
naturelle de les autoriser est de les lire. Il est donc raisonnable
qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un noble; il a
beau tre ignorant, lourd, mal inform; sa petite pargne, sa vie sont 
lui et non  d'autres; on lui fait tort quand on les emploie, sans le
consulter, de prs ou de loin, sur cet emploi.

  [1] Dans la dernire lection des conseils gnraux, deux lecteurs
    sur trois n'ont pas vot.

Admettons-nous ce principe?--En ce cas, nous devons l'appliquer
loyalement et de bonne foi. Si le contribuable est consult, qu'il soit
consult effectivement et non pas seulement en apparence. Si nous
l'appelons  voter, faisons la loi de telle sorte que son bulletin ne
soit pas un simple morceau de papier noirci qu'on lui met dans la main
et qu'il glisse dans une bote, mais un acte de confiance, une marque de
prfrence, une oeuvre de volont, un vritable choix. Ne lui donnons
pas un droit de suffrage illusoire. Accommodons la loi  son tat
d'esprit,  son degr d'intelligence; nous ne la faisons pas pour
l'homme en soi, pour le citoyen idal, pour le Franais de l'an 2000,
mais pour le Franais de 1871, pour le paysan, l'ouvrier, le bourgeois
de nos villages et de nos villes, pour l'homme en blouse, en vareuse ou
en redingote, que nous voyons tous les jours dans nos champs et dans nos
rues. Il faut qu'elle soit proportionne, adapte  cet homme; sinon
elle sera une tromperie, une loi malhonnte, et il n'y a rien de pis que
la malhonntet de la loi.




II


Cela suffit pour rejeter d'abord le scrutin de liste. D'ailleurs il est
 peine besoin de le combattre; tous les gens rflchis sont d'accord
pour le traiter de jonglerie. Il semble qu'il ait t invent pour
contraindre l'lecteur  choisir des hommes qu'il ne connat pas, 
voter au hasard, en aveugle.--Vous lui ordonnez de nommer huit, dix,
quinze, et jusqu' quarante-trois dputs  la fois. A peine s'il en
connat de nom deux ou trois; encore faut-il pour cela qu'il soit un
homme instruit, clair. S'il est un paysan, un ouvrier, mme un petit
boutiquier de village, un artisan matre, les chances sont nombreuses
pour que tous ces noms lui soient trangers.--Admettons qu'il s'informe.
Quelqu'un lui rpond que telle liste est la bonne; sur cette rponse, il
vote, et, plus souvent, il ne vote pas, il se mfie. Car  quoi bon
voter pour huit inconnus plutt que pour huit autres, et qui lui dit
que, des deux bulletins glisss dans sa poche, le bon n'est pas celui
qu'il y a laiss?--Vous voulez l'arracher  ses prfrences locales, 
ses intrts de clocher? Fort bien, mais voici un moyen encore plus
efficace; dlivrez-le aussi de ses prfrences dpartementales. C'est
trop peu de lui faire nommer les huit, dix, vingt ou quarante-trois
dputs de son dpartement; qu'il nomme tous ceux de la France, sept
cent cinquante. De cette faon son choix sera pur de toute pense
goste. En outre, il aura la satisfaction et la gloire de se voir
reprsent, non par un petit groupe de dputs, mais par l'Assemble
nationale tout entire. D'ailleurs l'opration sera facile: deux ou
trois conciliabules parisiens fabriqueront d'avance les deux ou trois
listes ncessaires; elles partiront par la poste, et les lecteurs des
dpartements n'auront d'autre peine que d'en mettre une dans l'urne. Ils
sauront que l'une est rouge, l'autre blanche, l'autre entre les deux; je
recommanderais mme aux entrepreneurs lectoraux de fabriquer des
papiers de ces trois couleurs; alors ils seraient parlants; l'lecteur
n'aurait besoin que d'avoir des yeux, et un chien savant pourrait
presque voter  sa place.--Pour moi, j'ose croire qu'un paysan, un
ouvrier, n'est pas un chien savant, mais un homme, que, s'il vote, il
doit faire oeuvre d'homme, c'est--dire juger son candidat, et il me
suffit de relire les circulaires de M. Ledru-Rollin en 1848, de M.
Gambetta en 1871, pour reconnatre dans les inventeurs du scrutin de
liste des dictateurs dguiss en libraux, persuads que leur volont
prive vaut mieux que la volont publique, qui, en feignant de nous
consulter, nous dictent notre rponse, et se font nos matres sous
prtexte d'tre nos serviteurs.




III


Il faut donc que l'lecteur nomme un seul dput et ne soit pas oblig
d'en nommer une bande.--Comment faire pour qu'alors son vote ne soit pas
seulement la remise d'un bulletin, mais le choix d'un individu, une
prfrence motive, dcide, personnelle?--En ce sujet, la plupart des
gens qui tchent de bien raisonner habitent de grandes villes; ils
apportent involontairement dans leur examen des habitudes de citadins;
ils oublient que la France ne se compose pas seulement de grandes cits,
mais surtout de hameaux, villages, bourgs et petites villes[2].
13,200,000 personnes habitent des communes au-dessous de 1,000 mes;
15,500,000 personnes habitent des communes de 1,000  5,000 mes; sur 38
millions de Franais, en voil prs de 29 millions qui vivent  la
campagne ou dans de trs-petits centres.--Le lecteur a-t-il voyag 
pied en France? a-t-il fait sjour dans divers villages, bourgades et
petites villes? a-t-il l'habitude, quand il est  la campagne, de causer
familirement avec les villageois?--D'aprs les dernires statistiques,
sur dix millions d'lecteurs, on compte environ cinq millions de
cultivateurs, petits propritaires, fermiers, journaliers et autres
personnes travaillant  la terre, deux millions d'ouvriers proprement
dits, un million et demi de boutiquiers, artisans matres, petits
entrepreneurs et autres personnes appartenant  la demi-bourgeoisie, un
million et demi de rentiers, hommes attachs aux professions librales,
gros industriels et ngociants, personnes de la classe claire et
suprieure. Voil les gens qui vont voter: sur 20 votants, 10 paysans, 4
ouvriers, 3 demi-bourgeois, 3 hommes cultivs, aiss ou riches. Or la
loi lectorale, comme toute loi, doit avoir gard  la majorit, aux
_quatorze_ premiers. Par consquent, rassemblons nos souvenirs et
rappelons toute notre exprience pour nous figurer le moins inexactement
possible ces quatorze premiers, leur tat d'esprit, le nombre de leurs
ides, les limites et la porte de leur intelligence. De cela dpendra
le reste.

  [2] _Statistique de la France_, rsultats gnraux du dnombrement: de
    1866, publis en 1869. Tous ces chiffres qui suivent sont tirs de
    ce document officiel.

Il faut donc voir les hommes d'aussi prs que possible, et pour cela
faire encore un pas. Nous parlions tout  l'heure de cinq millions de
cultivateurs; mais la population rurale[3] est bien plus nombreuse. Elle
comprend 70 pour 100 de la population totale, _quatorze_ lecteurs sur
vingt. En effet, outre les cultivateurs, il faut ranger parmi les
paysans tous ceux qui en ont les moeurs, les ides, les habitudes, tous
ceux dont l'horizon, comme celui du cultivateur, ne s'tend gure au
del du clocher de la paroisse, c'est--dire un nombre norme d'ouvriers
fileurs, carriers, mineurs, dont la manufacture n'est pas dans une
ville, un nombre trs-considrable de dbitants et petits artisans
matres, charrons, charpentiers, menuisiers, piciers, marchands de vin
qu'on trouve dans chaque village, un nombre presque aussi grand
d'ouvriers de campagne, charretiers, manoeuvres, sabotiers, forestiers,
compagnons, qui, vivant aux champs, ont  peu prs le degr de culture
de leur voisin qui fauche ou laboure.--Or, en France, sur cent personnes
du sexe masculin, il y en a trente-neuf illettres, c'est--dire ne
sachant pas lire ou ne sachant pas crire. Comme ces illettrs
appartiennent presque tous  la population rurale, cela fait dans cette
population 39 illettrs sur 70. Ainsi, l'on ne se trompe pas de beaucoup
si l'on estime  7 sur 14,  la moiti du total le nombre des lecteurs
ruraux qui n'ont pas les premiers rudiments de l'instruction la plus
lmentaire. Voil dj un indice d'aprs lequel on peut apprcier leur
intelligence politique.

  [3] On appelle ainsi la population des communes qui ont moins de 2,000
    mes.

Il m'est souvent arriv de causer avec eux sur les affaires publiques. A
quinze lieues de Paris, tel, cultivateur et petit propritaire, ne
savait pas ce que c'est que le budget; quand je lui disais que l'argent
vers chez le percepteur entre dans une caisse  Paris pour payer
l'arme, les juges et le reste, qu'on tient registre de toutes les
recettes et dpenses, il ouvrait de grands yeux; il avait l'air de faire
une dcouverte.--Aprs les premiers emprunts du second empire, un
fermier normand disait  un de mes amis, orlaniste: Ce n'est pas votre
gueux de Louis-Philippe qui nous aurait donn de la rente  67
francs.--Aprs la guerre de 1858, en Italie, un paysan des environs de
Paris approuvait l'expdition, et, pour toute raison, disait: Oui, oui,
on a bien fait de montrer que les Franais sont encore des
hommes.--Aprs le coup d'tat, des cultivateurs me rptaient dans les
Ardennes: Louis-Napolon est trs-riche, c'est lui qui va payer le
gouvernement; il n'y aura plus d'impts.--Aux environs de Tours,
l'anne dernire, des villageois voulaient passer, sans payer, sur les
ponts  page et monter en premire classe au prix des troisimes.
Puisque nous sommes en rpublique, nous avons le droit de faire ce qui
nous plat; il n'y aura plus de gendarmes.--Je viens de lire la
correspondance de vingt-cinq  trente prfets de 1814  1830;
l'ignorance et la crdulit des populations rurales sont tonnantes. Au
moment de l'expdition d'Espagne, des maires viennent demander au prfet
du Loiret s'il est vrai que les allis vont traverser le pays pour aller
en Espagne et laisser en France une nouvelle arme d'occupation. Pendant
plusieurs annes, dans plusieurs dpartements, au mois de mars, on croit
fermement que Napolon arrive  Brest avec 400,000 Amricains, ou 
Toulon avec 400,000 Turcs.--En maint endroit vous trouveriez encore des
villageois qui se dfient obstinment des nobles et les souponnent de
vouloir rtablir les droits fodaux; l'assassinat de M. de Moneyis et
quantit de paroles prononces l'an dernier dans les campagnes ont
prouv que, dans beaucoup de cerveaux, il n'y a gure plus de lumires
en 1870 qu'en 1815.--J'ai entre les mains un paquet de lettres et
suppliques crites au prfet,  l'ingnieur, aux principaux
administrateurs d'un dpartement de l'Est par de petits propritaires de
campagne, par des pompiers, par des boutiquiers de village: on n'imagine
pas un pareil tat d'esprit, un tel ahurissement, une si grande
difficult  penser et  raisonner, un vide si parfait de notions
gnrales, une telle incapacit  comprendre les droits des particuliers
ou les intrts du public.

Ce sont encore des _sujets_, non plus sous un roi, mais sous un matre
anonyme. Ils savent qu'il y a quelque part, bien loin, une grande chose
puissante, le gouvernement, et qu'il faut lui obir, parce qu'elle est
puissante; autrement gare l'amende, les gendarmes et la prison! Sans
doute, elle est utile, puisque les gendarmes arrtent les malfaiteurs,
et que les cantonniers bouchent les trous des routes. Mais surtout et
avant tout elle est redoutable; les petits sont sous sa main toujours et
en cent faons, par le percepteur, par le maire, par l'agent voyer, par
le sous-inspecteur des forts, par le commissaire de police, par le
garde champtre, par les commis des droits runis, pour percer une
porte, abattre un arbre, btir un hangar, ouvrir une choppe,
transporter une pice de vin. Qu'une loi soit promulgue, qu'un arrt
soit rendu, qu'un fonctionnaire soit remplac, l'auteur est toujours cet
tre abstrait, indtermin, lointain, dont ils n'ont aucune ide nette,
le gouvernement.--_On_ ordonne ceci. _On_ ordonne cela.--Cet _on_ si
vague est leur vrai souverain; ils le subissent ou l'acceptent comme le
froid en hiver ou le chaud en t, comme un je ne sais quoi fatal,
suprieur, tabli de temps immmorial et sur lequel ils n'ont pas de
prise. Renvers, rtabli, remplac, renouvel, peu leur importe; pour
eux il est toujours  peu prs le mme. Le maire sait qu' la ville,
dans un bel appartement, est un monsieur digne, en habit brod, qui le
reoit deux ou trois fois par an, lui parle avec autorit et
condescendance, et souvent lui fait des questions embarrassantes. Mais,
quand ce monsieur s'en va, il y en a un autre  sa place, tout pareil,
avec le mme habit, et le maire, de retour au logis, dit avec
satisfaction: Monsieur le prfet m'a toujours conserv sa
bienveillance, quoiqu'on l'ait dj chang plusieurs fois.




IV


Tel est l'tat d'esprit et, par suite, l'aptitude politique de
_quatorze_ lecteurs sur vingt.--Je sens combien cette esquisse est
insuffisante. Pour en faire un portrait, il faudrait crire un volume et
avoir le talent d'un romancier philosophe, celui de M. Flaubert dans
_Madame Bovary_; on y trouvera le tableau de deux villages normands. Si
nous avions cinq ou six ouvrages pareils sur d'autres provinces de la
France, il suffirait d'y renvoyer le lecteur.--En attendant, je le prie
de complter par ses propres remarques les indications prcdentes et de
se demander quel mode de suffrage est  la porte des hommes qu'on vient
de dcrire.--Il est trop clair qu'ici le plbiscite, l'appel au peuple,
l'invitation  voter sur la forme du gouvernement n'est qu'un tour de
passe-passe, une pure duperie. Autant vaudrait demander  nos villageois
s'ils sont wighs ou tories, s'ils prfrent la constitution de Rome 
celle d'Athnes. En cela, le scrutin de liste de la dmocratie
autoritaire et les plbiscites de l'empire sont des escamotages lgaux
de mme espce, tous les deux galement fonds sur le respect apparent
et sur le mpris rel de la volont publique. En effet, l'lecteur, mme
un peu clair,  plus forte raison l'lecteur ignorant, est vis--vis
de son mandataire, comme vis--vis de son mdecin ou de son avou. Tout
son office est de dcider en quel homme spcial il a le plus de
confiance; l'un lui fera ses lois, comme les autres gouverneront sa
sant ou son procs. Son droit est de pouvoir opter pour celui qu'il
croit le plus capable et le plus honnte, et le devoir du lgislateur
est de lui en fournir les moyens, c'est--dire de lui permettre de
choisir entre les individus que personnellement il connat ou sur
lesquels il a des renseignements de premire main, semblables  ceux
d'aprs lesquels il s'adresse  tel avou ou mdecin plutt qu' tel
autre.--Or, mme dans le mode d'lection qui parat le plus naturel,
c'est--dire quand chaque arrondissement nomme un seul dput, peut-on
dire que l'lecteur, tel que nous l'avons dcrit, connaisse les
candidats, ait une prfrence vritable et fasse un choix?--Supposez une
assemble de cinq cents reprsentants: de l'avis de tous les bons juges,
il ne faut pas qu'elle soit plus nombreuse; sinon elle n'est qu'une
foule. Cela fait 1 dput pour 20,000 lecteurs, et pour un district
d'environ 100,000 mes. Or un district de cette tendue est le quart
d'un dpartement et comprend un peu plus de 1,000 kilomtres carrs,
c'est--dire un carr de 8  9 lieues de ct. D'aprs les dernires
statistiques, il contient en moyenne 33 communes au-dessous de 500 mes,
23 communes de 500  1,000 mes, 17 bourgs et petites villes de 1,000 
5,000 mes, une ville moyenne ou grande au-dessus de 5,000 mes.
Maintenant je le demande aux lecteurs qui ont vcu en province: sur les
20,000 lecteurs du district, combien y en a-t-il qui aient une opinion
personnelle, ou du moins une opinion  peu prs fonde, sur les trois ou
quatre candidats qui se disputent leurs suffrages? combien y en a-t-il
qui leur aient parl, qui les aient vus deux fois, qui sachent d'eux
autre chose que la couleur du paletot et de la voiture, dans lesquels
ils ont fait leur tourne lectorale?--Un villageois franais vit dans
un cercle de deux lieues de rayon; son horizon ne s'tend pas au del.
Il sait ce qui se passe dans les trois ou quatre villages environnants,
et quelque chose des bruits qui courent dans la petite ville o il porte
ses denres; mais il ne sait pas autre chose. Toute la journe il est
aux champs, et le travail agricole cloue la pense de l'homme  la
terre. Il songe  la rcolte, aux chances de la pluie et du froid, 
l'engrais, au prix du grain; quand le soir il rentre assis sur son
cheval, les jambes pendantes, il n'y a gure que des images et point
d'ides dans sa tte. Le dimanche, il boit, il oublie. De loin en loin
il devise avec ses voisins qui ont juste le mme degr d'information que
lui. S'il apprend quelque nouvelle, c'est le samedi au march de la
petite ville; au retour, sur sa charrette, il la rumine; mais,  son
insu, sa cervelle inculte la transforme en une lgende ou en un fabliau.
Dans la semaine, on voit sur la route vide le colporteur qui passe, le
facteur rural, l'picier, qui va renouveler ses provisions; ce sont l
ses _auteurs_, ses messagers d'information. Trs-peu lisent _le Moniteur
des communes_, affich  la mairie; il faut quelque guerre, un grand
danger, le rcit d'une bataille, pour en attrouper cinq ou six alentour.
En ce cas, on les voit bouche bante, autour du lecteur qui pelle et
nonne, avaler, sans les digrer, les phrases emphatiques, abstraites,
disproportionnes, dont un rdacteur parisien les fournit. A prsent,
quelques-uns rapportent le samedi _le Petit Journal_, mais la plupart
s'en dfient, comme de tout autre imprim. A leurs yeux, les critures,
gazettes, proclamations, prospectus, sont des mcaniques d'enjleurs,
tout comme le papier timbr de l'huissier ou l'avertissement du
percepteur, arranges exprs pour extraire l'argent des poches. Ils sont
sur leurs gardes; ils ont t tant de fois tromps!--Dans leur esprit
souponneux, prcautionn, toujours en veil contre les artifices de la
parole, il y a quelque chose du fellah, de l'ancien taillable, du pauvre
homme opprim qui, au sicle dernier, par crainte du collecteur, se
donnait exprs l'air misrable, laissait sa masure en ruines, cachait
ses provisions dans un silo, et couvait anxieusement le petit pot enfoui
o ses pices de douze sous venaient une  une faire un tas. Quoique
enrichi et propritaire, le campagnard est toujours le fils de ce vieux
corvable. Il croit difficilement  la bienveillance, aux services
gratuits d'un homme d'une autre classe; dans un village de l'Est, o les
habitants vivent de pommes de terre, j'ai vu un manufacturier
bienfaisant vendre, au prix cotant, pendant une anne de disette, du
riz qu'il faisait venir exprs d'Amrique; les paysans lui disaient en
achetant: Dame, monsieur, nous aimons autant vous faire gagner qu'un
autre.--Ils vivent entre eux; par rapport aux autres classes, ils sont
isols. Nous n'avons pas de vie publique en France; sauf le ridicule
comice agricole qu'a dcrit M. Flaubert[4], le paysan, le bourgeois, le
noble, chacun reste chez soi, et ne communique qu'avec ses pareils; nous
ne savons pas nous associer et nous rassembler par des socits de
chant, de tir de pigeons, comme en Belgique et en Suisse, par des
manifestations, des meetings, des ligues politiques, conomiques ou
morales, comme en Amrique et en Angleterre.--D'ailleurs entre le
paysan, parent de la glbe, mari  la terre, et l'homme cultiv, la
distance est si grande, qu'elle fait presque un abme. Dans un village,
 douze lieues de Paris, ils demandent au principal propritaire,
comment il peut perdre tout son temps  lire. Il faudrait un George Sand
pour traduire nos ides dans leur langue. Ides et langue, rien ne nous
est commun, nos phrases gnrales, notre littrature de citadins
n'entrent pas dans leurs ttes; elles restent arrtes au seuil, sans
pouvoir franchir un grand vide que rien n'a encore combl; nous n'avons
pas, comme en Angleterre ou en Allemagne, la posie populaire[5] et le
protestantisme pour servir de pont.--Par toutes ces causes, le cercle o
se meut l'esprit du villageois est d'une troitesse extrme.
Non-seulement l'ide des intrts gnraux lui manque, mais encore il
n'a ni renseignements, ni opinion sur les hommes qui vivent au del de
son horizon restreint.

  [4] Notez que l'institution est excellente, car elle est la seule qui
    mette les diverses classes en contact mutuel.

  [5] Schiller, Goethe, Burns, la Bible en langue vulgaire, le _Prayer
    Book_.




V


En effet, supposez qu'on l'appelle  voter, lui et les vingt mille
lecteurs de l'arrondissement, pour lire un dput, et prenons le cas
le plus ordinaire. Les candidats sont un grand propritaire du pays,
peut-tre un ingnieur en chef, un prsident ou un procureur gnral,
plus souvent quelque grand manufacturier ou commerant, parfois un
notaire ou un mdecin, de loin en loin un publiciste de Paris ou le
rdacteur en chef d'un journal du dpartement. Sans doute, on les
connat au chef-lieu; mais combien d'lecteurs savent leur nom ou
quelque chose d'eux en dehors de leur nom, dans les 33 communes
au-dessous de 500 mes, dans les 23 communes de 500  1,000 mes, mme
dans 17 bourgs et petites villes de 1,000  5,000 mes? A peine un sur
dix au del de la banlieue de la ville;  peine un sur quatre ou cinq
dans tout l'arrondissement.--Le villageois apprend pour la premire fois
le nom du journaliste de Paris; il n'a jamais lu un article du
journaliste dpartemental; il a vu peut-tre deux fois dans sa vie
l'ingnieur en tourne, et aperu une fois au comice agricole la veste
de chasse du grand propritaire. Il n'a jamais eu affaire avec le grand
manufacturier ou commerant; quant au notaire, au mdecin, au procureur
gnral, au prsident, ils sont pour lui des personnages vagues.
N'allant point au chef-lieu, il n'a d'informations que sur les gens de
sa commune ou de son canton, sur son juge de paix, sur son agent voyer,
sur le mdecin ou le notaire de village auxquels en cas urgent il
s'adresse. Il est trop ignorant, trop isol, trop peu rpandu; il a trop
peu le dsir, et il a eu trop rarement l'occasion de se rpandre.--Les
correspondances administratives dont je parlais tout  l'heure rptent
 maintes reprises que jamais, sauf dans les grandes secousses, le
campagnard ne s'occupe de politique; en effet, depuis quatre-vingts ans,
l'administration s'en occupe pour lui et l'en dcharge. Il n'a donc
qu'une ressource, c'est de s'enqurir et de consulter son voisin.--Mais,
en France, l'esprit galitaire est tout-puissant, et la hirarchie
manque; c'est pourquoi l'infrieur n'a pas de confiance en son
suprieur, ni l'ouvrier en son matre, ni le petit fermier en son
propritaire, ni l'homme qui porte une blouse en l'homme qui porte une
redingote. Presque jamais il ne va prendre conseil auprs d'eux: ce sont
des bourgeois. Je pourrais mme citer des arrondissements o il suffit
que les gros fermiers, les propritaires adoptent un nom pour que les
journaliers adoptent l'autre.--Rgle gnrale: le villageois ne reoit
conseil que de ses gaux; il ne parle volontiers d'affaires publiques
qu'avec les gens de la mme condition et du mme habit, qui trinquent
avec lui et parlent son langage. Mme dans les dpartements trs-dvots,
dans le Nord, par exemple, les curs n'agissent sur lui qu' travers sa
femme.--Il est donc fort embarrass; car son conseiller n'en sait pas
plus que lui-mme.--L-dessus, dans les deux ou trois lections qui ont
prcd la chute du second empire, nous avons eu par les enqutes des
rvlations tranges. Un tmoin disait: J'avais les deux billets dans
ma poche; mais, ma foi! bonnet blanc, blanc bonnet, c'tait pour moi la
mme chose, et j'ai pris le premier venu.--Un autre,  peu de distance
de Paris, rpondait  un de mes amis: Je ne connaissais ni l'un ni
l'autre; alors, des deux, j'ai pris le bulletin qui m'allait le mieux 
l'oeil. C'tait la forme des lettres qui l'avait dcid; quant au nom
qu'il avait prfr, il ne se le rappelait plus, mais il savait encore
l'autre, parce qu'il avait gard le bulletin dans sa poche.--Un
troisime veut savoir quel est le bon bulletin; on le lui dit, il va le
mettre dans l'urne; le lendemain, on lui demande ce qu'il a fait de
l'autre: Oh! je l'ai donn  Pierre, qui est un mauvais gars; il a vot
avec, c'est bien fait, il le mrite.--Naturellement, sur des gens si
peu clairs, si mal informs, si incapables d'avoir une prfrence
vritable, les mauvais moyens ont tout leur effet.--Nous savons tous
comment les lections se sont faites pendant vingt ans. Le gouvernement
lchait sur l'lecteur toute la troupe de ses fonctionnaires, maires,
juges de paix, et jusqu'aux gardes champtres, aux cantonniers, aux
facteurs ruraux; les gens allaient  l'urne pousss comme des moutons,
d'autant plus qu'on leur montrait l toute la pture qu'ils pouvaient
souhaiter: subventions  l'glise, tablissement d'un pont, d'un
embranchement de chemin de fer, etc. En outre, le candidat riche payait
un bavard dclass, un orateur de cabaret dans chaque commune; celui-l
faisait boire et racolait des votes,  grands coups d'loquence
approprie. Aussi l'lection cotait 10,000 francs au candidat, souvent
30,000, 40,000 et jusqu' 100,000; les _rastels_, les mts de Cocagne
pavoiss, les ftes et tombolas dans un parc, les fournitures d'un
quipement neuf et d'une musique aux pompiers sont choses
trs-dispendieuses; mais ce charlatanisme grossier est efficace.--De ce
genre est aujourd'hui la propagande des radicaux. Un dclamateur  tte
chaude, quelque sournois  figure de fouine (j'en ai vu) vient de la
ville et leur jure qu'il est du peuple, que tout sera pour le peuple,
qu'il n'y aura plus de matres, que tous les impts seront pays par les
riches, etc. Le pauvre Prvost-Paradol, avant de partir pour l'Amrique,
crivait  un ami que, pour devenir dput en France, il fallait tre un
homme du gouvernement ou possder une terre de quarante mille livres de
rente, ou descendre jusqu'aux dclamations et aux affiliations
dmagogiques.--Ainsi men, assourdi, sduit, le campagnard, comme un
cheval surmen, finit par prendre le mors entre ses dents et reste
immobile; habitu, comme il l'est,  juger des choses par leurs effets
utiles,  se dfier de la prvoyance humaine,  subir la domination des
grandes forces aveugles qui nourrissent ou tuent sa rcolte, il arrive 
considrer ceux qui l'invitent  choisir son gouvernement du mme oeil
que ceux qui lui proposeraient de rgler les saisons une fois pour
toutes. Probablement, il se dit  lui-mme quand, n'ayant point d'avis
sur les gens, il essaye, par hasard, d'avoir un avis sur les
choses:--L'Empire, c'tait bien; nous vendions nos denres deux fois
plus cher; et, pendant vingt ans, les partageux n'ont pas os souffler.
Mais ce n'tait pas son oncle; il a bien mal fait la guerre, il a mis
les Prussiens chez nous; nous voil ruins par sa faute; et puis il est
dehors et on dit qu'il est ramolli.--Les Orlans, c'tait bien aussi;
ils n'taient pas mchants, et on a eu la paix; mais les bourgeois
taient matres, et on leur donnait toutes les places.--Henri V, c'est
un roi pour les curs et les seigneurs. Les nobles se sont bien battus
l'an dernier; mais s'ils veulent ravoir les droits fodaux et faire la
guerre pour le pape?--La rpublique! on nous promet tout, c'est
peut-tre trop. Je prendrais de bon coeur ma part du gros domaine qui
est l-bas; mais, si on partage aussi mon champ, gagnerai-je au change?
D'ailleurs cela ferait bien du dsordre, et, parmi les rouges qui nous
prchent au cabaret, il y a trop de fainants, de propres  rien, sauf 
crier et  boire. J'ai pay les 45 centimes  la rpublique de 1848;
j'ai bien peur de payer beaucoup  celle-ci; pourtant, en ce moment,
elle ressemble aux anciens gouvernements; elle n'est pas trop
mauvaise.--Tel est, je crois, son ide secrte, ou, plus exactement,
son instinct. Au fond, si l'on parvenait  exprimer les rpugnances
vagues et les vellits informes qui flottent dans son esprit trouble,
je suis persuad que le gouvernement de son choix serait le
gouvernement des gendarmes,  une seule condition, c'est que les
gendarmes fussent braves gens et pas trop durs au pauvre monde. En fait
de rgime, il accepte celui qui existe, et notamment la rpublique
prsente, non par amour, mais par crainte de pis; voil son poids dans
la balance politique. Mais, si on lui demande de voter, de choisir entre
des candidats qu'il ne connat pas, il se dfie; il est averti par son
exprience; il se souvient des calamits rcentes auxquelles a conduit
son vote; il aime mieux ne pas s'engager, il refuse de se
dranger.--C'est ce qui vient d'arriver aux lections, et il est 
craindre que le dgot lectoral ne se propage. Il est possible que le
suffrage direct en France aboutisse dans deux ans  des urnes aux trois
quarts vides. L'lecteur ne voudra plus tourner la machine, et sa raison
secrte sera qu'aprs dix preuves il en a trouv la poigne trop haute
et trop lourde pour sa main.




VI


Si, mon ami, il faut voter; autrement les casse-cou et les drles feront
marcher  leur profit et a tes dpens la machine dont le jeu emporte
toute ton pargne et toute ta vie. Seulement c'est  tes lgislateurs
d'adapter la poigne  ta main. La machine et la poigne ne sont
prcieuses que par leurs effets; tu n'es pas fait pour elles, elles
doivent tre faites pour toi. Il ne s'agit pas ici de t'enlever ton
droit, mais de te fournir les moyens de l'exercer. On ne veut pas te
traiter en dupe, encore bien moins en brute, mais en homme. On te
demande de dposer dans l'urne, au lieu d'un bulletin indiffrent que tu
ne comprends pas, un bulletin prfr que tu comprends.--Ce n'est pas le
suffrage universel qui aujourd'hui est chez nous impuissant et
malfaisant, c'est le suffrage direct. Car, si le cercle du dpartement
ou mme celui de l'arrondissement est trop large pour l'lecteur rural,
il en est un autre plus troit, plus proportionn, o son intelligence
et son information peuvent agir avec discernement et certitude, je veux
dire _la commune_.--Que dans ce cercle restreint il choisisse trois ou
quatre hommes connus de lui et les envoie au chef-lieu d'arrondissement;
que ces lecteurs du second degr, une fois runis, lui nomment son
dput. Par ce moyen, le premier moteur de la machine est toujours entre
ses mains; c'est encore lui qui donne le branle. Seulement, au lieu de
le donner en aveugle, il le donne en homme clairvoyant, et, s'il veut,
il le dirige. On ne retire pas la poigne de sa main; au contraire, on
la met  sa porte en y soudant une seconde pice que son bras peut
atteindre, et par laquelle tout le mouvement de la machine lui
appartient.

Je dis qu'en ce cas son choix sera vritable, accompagn de
discernement.--Une premire preuve est frappante, c'est la composition
des conseils municipaux. De l'aveu de tous les observateurs, dans les
villages, dans les bourgs, dans les petites villes, et mme dans les
villes moyennes, ils sont aussi bons qu'ils peuvent l'tre, recruts
presque toujours parmi les hommes les plus senss, les plus
intelligents, les plus probes. Les choses ne se passent autrement que
dans quelques trs-grandes villes; c'est justement parce qu'une
trs-grande ville est une foule, o l'on se coudoie sans se connatre,
et o les trois quarts des votants n'ont pas d'avis fond sur les
candidats.--Mais ailleurs, dans les cercles petits ou moyens,
c'est--dire dans presque toute la France, un aventurier, un faiseur, un
homme de rputation douteuse, un simple bavard, arrive rarement au
conseil municipal: il est vrifi, pes par toutes les mains; on
conteste son aloi, on trouve son poids trop lger. Ce cultivateur, ce
villageois, si peu renseign quand il s'agit de personnages lointains et
d'affaires gnrales, est trs-bien inform quand il s'agit de ses
voisins et des intrts locaux. En tout ceci, il est curieux, avis; son
attention, faute de s'tendre sur tout le grand cercle, s'est applique
plus forte sur le petit; les causeries de la veille, les _disettes_ ont
fait leur office.--Il n'y a pas un mnage, une fortune, une conduite
dans la paroisse qu'il n'ait perce  jour; car il a du bon sens, il est
souvent fin, il a eu le temps et les moyens de se faire une opinion; il
a vu  l'oeuvre le juge de paix, le mdecin, le notaire, le cur, le
maire, le gros fermier, l'usinier, le propritaire; il sait si le cur
est ambitieux et tracassier, si le juge de paix dcide en homme juste,
si le mdecin exploite trop ses clients, si le maire prend  coeur les
intrts de la commune, si le manufacturier est dur, si le propritaire
ou le fermier sont gens laborieux et entendus, si tel ou tel est un
homme capable, actif, sr en affaires. Bien mieux, il connat le plus
souvent les familles, la parent, les tenants et aboutissants, et c'est
l-dessus qu'il juge. On ne l'en fera pas dmordre par des
raisonnements, encore moins par de grandes phrases. Il a vu et pratiqu
l'homme, cela lui suffit, et il a raison. Voil pourquoi il veut que son
candidat soit du pays, et que, pendant de longues annes, il ait fourni
matire  l'observation de ses voisins; en cela, il a raison encore.
Qu'il soit dfiant, et parfois envieux, qu'il ne choisisse pas toujours
l'homme instruit, renferm, dpourvu de biens au soleil, je l'accorde.
Mais, avec un tel procd d'enqute, s'il omet parfois d'lire un
candidat de mrite, il n'lit presque jamais un homme tar, ou de vie
scandaleuse, un malhonnte homme, un simple dclamateur, ni surtout un
de ces candidats inconnus qui, comme des champignons, surgissent en un
matin sur une terre pourrie.--Mme examen et mme triage dans les
petites villes: un aubergiste, un petit dbitant, un matre menuisier
savent jusque dans le moindre dtail la position, la vie, le caractre
de tous les hommes de leur classe et de tous les bourgeois: c'est que
pendant quinze ans, chaque soir, ils les ont passs au crible.--Ainsi,
pour quatorze, et peut-tre pour dix-sept lecteurs sur vingt, autant
l'information est pauvre, inexacte ou nulle, quand, par le suffrage
universel direct, ils nomment le dput de l'arrondissement, autant
l'information est riche, exacte et sre quand, par le suffrage universel
indirect, ils nommeront les lecteurs du second degr chargs d'aller
choisir ce dput au chef-lieu.--A mon sens, cette raison est dcisive,
car elle met tout ensemble la lumire dans l'lection et la loyaut dans
la loi.




VII


Supposez donc que le lgislateur leur dise: Je vous dois une loi juste,
et vous n'tes pas traits selon la justice, lorsque, appels  donner
votre confiance, vous tes forcs de choisir entre des gens que vous ne
connaissez pas. A prsent, vous les connatrez, et vous ne donnerez
votre confiance qu'avec certitude. Dsormais, dans chaque commune, cent
lecteurs du premier degr nommeront un lecteur du second degr. Je ne
limite pas votre choix; quel que soit votre lu, riche, pauvre, noble,
bourgeois, ouvrier, paysan, cela vous regarde. Je n'exige de lui aucune
preuve ni degr de fortune ou d'ducation; je n'exclus que les faillis
et les gens condamns par les tribunaux;  vous de choisir, o vous le
trouverez, l'homme le plus honnte, le mieux inform, le plus capable.
Voil pour les campagnes, les bourgs et les petites villes.--Pour les
villes moyennes et grandes, chaque quartier nommera ses lecteurs, de la
mme faon qu'une commune ordinaire.--Tous ces lecteurs lus se
trouveront,  un jour marqu, au chef-lieu d'arrondissement. L, pendant
trois jours, au nombre d'environ deux cents, ils causeront entre eux et
avec leurs amis, ils s'assembleront plusieurs fois dans une grande salle
pour couter les candidats et les interroger. Le troisime jour, ils
nommeront le dput, et reviendront, chacun dans sa commune, pour vous
dire,  l'amiable, les raisons de leur choix.--Y a-t-il, l-dedans, un
privilge pour une classe? Mais un duc acadmicien y est trait sur le
mme pied qu'un manoeuvre, et l'envie galitaire la plus aigre n'y peut
trouver une faveur pour personne.--Quelqu'un pourra-t-il souponner une
pareille loi d'tre hostile au peuple, et arrange en dfiance du grand
nombre? Mais c'est justement pour le peuple, pour le grand nombre
qu'elle est faite, et ceux qui la dcrient, au nom de ce qu'ils nomment
emphatiquement les principes, prouvent par cela mme qu'ils sacrifient
le peuple vivant, les travailleurs, les pauvres,  une thorie use, 
une phrase de livre,  un pur jeu de logique et d'abstractions.

En effet, suivons les consquences. Ce suffrage  deux degrs est si
bien conforme  la nature des choses qu'en fait il existe aujourd'hui
chez nous; sans lui, le suffrage direct, tel que nous l'avons depuis
vingt ans, ne fonctionnerait pas.--Car d'abord l'lecteur rural, et, en
gnral, l'lecteur ordinaire, a suivi pendant tout l'empire l'impulsion
du sous-prfet et du maire; ainsi, c'est le sous-prfet, le maire et
surtout l'empereur qui, sous l'empire, ont t effectivement les
lecteurs du second degr. Toutes les fois que le gouvernement
interviendra par une candidature officielle ou par une prfrence
avoue, il en sera de mme. Aussi bien des lecteurs du second degr
sont tellement ncessaires qu'aujourd'hui, dans les campagnes, nombre de
gens se plaignent, disant que, puisque le gouvernement ne leur indique
plus le bon candidat, ils ne savent pour qui voter. Mais  prsent nous
rpugnons tous  cette usurpation du gouvernement; il n'est pas un
libral qui n'aspire  s'en passer et ne loue M. Thiers qui s'en
abstient. Voil donc la direction officielle tout  fait mise 
l'cart.--A sa place que reste-t-il? Je connais  quelques lieues de
Paris une commune o, au mois de juillet dernier, l'lection s'est faite
 quatre degrs. Vingt journalistes de Paris, runis en comit, avaient
dress la liste de l'Union de la presse parisienne; un habitant de la
commune alla chercher les bulletins de cette liste et la fit adopter au
maire, aux membres du conseil municipal, aux plus anciens du village
assembls un soir chez lui; ceux-ci la distriburent aux autres
lecteurs; et sur 146 votants la liste eut 130 voix; il y eut donc l
trois sortes d'intermdiaires et quatre degrs de suffrage bien compts.
Qu'on le sache ou qu'on l'ignore, qu'on s'en rjouisse ou qu'on s'en
irrite, il y en a toujours au moins deux.--Seulement, quand ils ne sont
point tablis par la loi, quand les habitants ne sont pas appels
publiquement  faire un choix exprs, l'lecteur du second degr est de
mauvaise espce.--Tantt il est l'agent lectoral d'un candidat riche
qui lui donne de l'argent pour faire boire; en ce cas c'est un homme
achet, sans conscience, une crature qui se remue pour gagner quelques
cus ou obtenir une place, et qui travaille par des intrigues de clocher
ou des excitations de cabaret.--Tantt il est expdi par un club de la
ville, comit anonyme o des ttes chaudes, des esprits gts par une
demi-culture, des rveurs  principes, des avocats et des mdecins sans
clientle, une foule de brouillons et de dclasss, se vengent de leur
avortement irrmdiable en rebtissant la socit sur le papier; en ce
cas, c'est un _politician_ de bas tage qui, de village en village,
vient attiser la guerre sociale et racoler des voix pour le Robespierre
futur du chef-lieu.--L'lection faite, le premier rentre chez lui et le
second retourne  la ville; le tour est jou, aucun n'est responsable.
Tout s'est pass en conciliabules, en buvettes, sous le manteau de la
chemine; ils n'taient point des mandataires, ils n'ont point de compte
 rendre.--Voil comment, sous le suffrage direct, les choses se
passent, et c'est merveille qu' travers des intermdiaires si
trompeurs, le bon sens public aboutisse encore  des choix passables ou
 peu prs bons.

Au contraire, admettons que la loi nous appelle  choisir nous-mmes ces
intermdiaires.--Tout est public; le grand jour luit sur l'lection et
sur les candidats. L'lecteur n'est plus livr aux insinuations, au
charlatanisme; le futur dput n'a plus besoin de parader dans la rue,
avec une voiture pavoise; l'missaire de la ville n'est pas reu 
dcrier ou exalter tel ou tel de la commune. Ces mauvais moyens,
efficaces quand l'lecteur doit opter entre deux inconnus, sont faibles,
quand il doit choisir entre des hommes de sa paroisse. Il n'a rien 
apprendre des courtiers d'lection; il en sait plus qu'eux, et son
opinion, fonde sur son exprience personnelle, est tenace. Il juge donc
par lui-mme, et choisit ses lecteurs du second degr en connaissance
de cause,  peu prs comme son conseil municipal.

Quels seront-ils?--Trs-probablement les mmes ou presque les mmes que
les membres du conseil municipal, c'est--dire des gens choisis entre
les plus capables, les plus honntes et les plus anciens de la
commune.--Je dis les mmes ou presque les mmes; car il semble que le
mandat, tant diffrent, introduira dans les choix quelque diffrence.
Il est  croire que, dans les villages, les bourgs et mme dans les
petites villes, les lecteurs auront un peu moins gard  l'anciennet
de la rsidence,  la possession de biens au soleil, et un peu plus
gard  l'ducation,  l'habitude de frquenter le chef-lieu et la
capitale,  tous les indices d'aprs lesquels ils reconnaissent dans un
homme une instruction plus varie, une plus grande aptitude politique,
et la possession d'un horizon plus tendu.--Dans le village, dont je
parlais tout  l'heure, l'habitant qui a fait adopter la liste de
l'_Union parisienne_ n'tait tabli que depuis un an; on ne l'et pas
nomm au conseil municipal. Mais il tait le seul qui allt frquemment
 Paris; lui seul avait un avis motiv et pouvait fournir des
renseignements prcis sur les candidats de la liste;  cause de cela, et
d'un consentement unanime, il a fait l'office d'lecteur du second
degr.--Je pense donc que le groupe des lecteurs ainsi lus pourra
diffrer du conseil municipal par le nom de quelques membres; qu'on y
verra en moins deux ou trois fermiers et vieux habitants, en plus deux
ou trois hommes de la classe cultive, un juge de paix, un notaire, un
mdecin; dans plusieurs villages de Bretagne, le cur;  et l le
matre d'cole, souvent le propritaire riche, qui rside plusieurs
mois, ou quelque capitaine retrait; dans les villes petites et
moyennes, outre les fabricants, les commerants et les rentiers, un
banquier, un ingnieur, un prsident du tribunal, un publiciste estim,
bref une proportion aussi grande de probit et de bon sens, et une
proportion plus grande d'information et d'intelligence.--Conduisons ces
lus au chef-lieu d'arrondissement; ils y retrouvent ceux du chef-lieu
lui-mme. Non-seulement, tous ensemble, ils sont l'lite du district, et
les plus capables de bien choisir, mais encore, n'tant que deux cents,
ils peuvent raisonner par groupes, s'clairer les uns les autres. En
outre, ils font une assemble naturelle.--Ds lors, ce n'est plus par
des professions de foi affiches, chefs-d'oeuvre d'emphase et de vague,
que les candidats doivent s'expliquer; ils sont tenus de comparatre en
personne, de parler eux-mmes, de quitter les lieux communs, de rpondre
 des interrogations prcises, d'engager d'avance leur opinion sur des
mesures prochaines, sur des lois imminentes. La parole est bien moins
menteuse que l'criture; car alors on voit l'homme, on coute son
accent, on devine d'instinct s'il est hbleur, on n'a pas de peine 
savoir s'il est ignorant ou born. Devant une pareille assemble bien
des candidats officiels de l'empire auraient balbuti ou succomb.--Mais
le plus grand des avantages, c'est que voil un _meeting_ tout fait, une
vritable runion politique  l'anglaise ou  l'amricaine, grave,
modre, ayant un but dtermin, peu dispos  souffrir les dclamations
de carrefour, c'est--dire une cole de politique srieuse, de
discussion libre, d'informations mutuelles et d'esprit public. Tout cela
nous manque en France et cette lacune est encore plus grave que celle de
l'instruction primaire; car, s'il est mauvais que dans la maison
paternelle l'enfant ne sache pas lire, il est pire que dans la vie
publique l'adulte ne sache pas raisonner.--Grce au suffrage  deux
degrs, les lecteurs lus font leur apprentissage, et certainement il
n'y en aura pas un qui quitte le chef-lieu sans en rapporter une
provision plus grosse d'ides et de faits.

Il revient donc dans sa commune, et l, dans les conversations, en
s'expliquant sur le compte des candidats entre lesquels il a choisi, il
communique aux gens quelque chose de ce qu'il vient d'apprendre.--Notez
qu'il est tenu de s'expliquer et mme d'agir conformment  ses
explications. En effet, ici la corruption, telle qu'on l'a reproche aux
lecteurs de la monarchie de Juillet, n'est gure  craindre. Le ntre
n'est pas comme eux un lecteur n, un mandataire par droit de fortune,
irresponsable; autour de lui se trouvent ceux qui l'ont choisi. Les
villageois, les habitants des bourgs et des petites villes sont jaloux,
trs-veills sur les profits de leurs voisins; sans nul doute, si le
vote de l'lecteur lu lui attire quelque faveur, si le gouvernement,
par l'entremise du dput, lui donne, pour lui ou pour les siens,
quelque place, on le saura; tout se sait en province; l'envie y va
jusqu' la calomnie. Il est donc forc d'tre intgre; sinon, 
l'lection suivante, on ne le chargera plus d'aller choisir le
dput.--Grce  cette pre surveillance et  cette rpression
infaillible, il est probable que les lecteurs lus feront honntement
leur office, et qu'en outre, dans tous les entretiens privs, dans une
quantit de confrences demi-publiques, ils devront donner les raisons
de leur vote, faire la biographie du candidat, raconter ses rponses,
rappeler ses promesses, rsumer de leur mieux la discussion. Ds lors
nous pouvons, sans trop de tmrit, prvoir sur toute la surface du
pays une multitude de conversations et presque d'enseignements
politiques. Il peut se faire que, dans le grand ennui de la vie
de province, les questions ainsi prsentes attirent et occupent
ce nombre infini d'esprits qui parcourent le cercle vide du
commrage. On aura ainsi organis la vie politique par la hirarchie
locale, lgale, naturelle et spontane des informations et des
intelligences, et l'on aura les avantages des clubs sans en avoir les
inconvnients.--Songeons-y bien: le suffrage universel et direct, tel
que nous l'avons, est une arme de pionniers, dans laquelle on ne trouve
encore que des manoeuvres et des ingnieurs en chef. Tout le corps
intermdiaire manque, conducteurs, piqueurs, sergents d'escouade. Le
manoeuvre est trop loin de ses chefs, il ne les connat pas, il marche
en aveugle, avec ses pareils, en troupeau, lorsqu'il est pouss. Il
n'agit pas de coeur et de volont, il n'a pas de confiance. Pour qu'il
ait confiance, laissons-lui dsigner ses sous-officiers, son petit
tat-major secondaire et local. Ces sous-officiers sont  sa porte, il
les montre du doigt. Une fois qu'il les aura adopts, il les suivra, et
la cohue, qui se prcipite, se disperse ou s'arrte  la moindre alarme,
deviendra un corps intelligent, qui marche en bon ordre vers un but
qu'il se propose et qu'il atteint.




VIII


Le mode de suffrage  deux degrs qu'on vient de dcrire n'est pas le
seul applicable; je l'ai suivi en dtail, pour faire toucher au doigt
des consquences prcises. Mais il en est d'autres, notamment celui qui
ne ferait point lire  part les lecteurs du second degr, et donnerait
cet emploi aux membres du conseil municipal qui auraient runi le plus
de voix.--Sur tout cela, la discussion dcidera; l'essentiel, c'est que
l'lection du dput se fasse  deux degrs. Ainsi se fera chez nous
l'ducation politique de la foule et le contre-coup n'en sera pas
mauvais sur l'Assemble des reprsentants. Toujours, dans une
dmocratie, le suffrage  deux degrs choisit mieux que le suffrage
direct. L-dessus l'exemple des tats-Unis est dcisif, et M. de
Tocqueville l'invoque  notre appui. Il oppose la Chambre des
reprsentants, compose d'inconnus et d'intrigants, au Snat, compos
d'hommes suprieurs et illustres. Il remarque que cette Chambre des
reprsentants est produite par l'lection directe et ce Snat par
l'lection  deux degrs. C'est par cette diffrence de leurs sources
qu'il explique l'ingalit de leurs mrites. C'est parce que les
snateurs sont nomms par les lgislatures de chaque tat, qu'ils sont
des personnages minents. Si l'envie dmocratique et les manoeuvres des
_politicians_ sont puissantes sur des assembles primaires et sur des
_conventions_ populaires, elles se trouvent faibles sur une assemble
restreinte et occupe d'affaires; le mrite a tous ses droits devant
elle; elle aurait honte d'carter les talents; la vrit et l'quit,
touffes ailleurs, font enfin entendre leur voix. Il suffit, dit
encore Tocqueville, que la volont populaire passe  travers une
assemble choisie, pour s'y laborer en quelque sorte et en sortir
revtue de formes plus nobles et plus belles. Les hommes ainsi lus
reprsentent toujours exactement la majorit de la nation qui gouverne;
mais ils ne reprsentent que les penses leves qui ont cours au milieu
d'elle, les instincts gnreux qui l'animent, et non les petites
passions, qui souvent l'agitent et les vices qui la dshonorent... Je ne
ferai pas difficult de l'avouer; _je vois dans le double degr
lectoral le seul moyen de mettre l'usage de la libert politique  la
porte de toutes les classes du peuple_. Ceux qui esprent faire de ce
moyen l'arme exclusive d'un parti, et ceux qui le craignent, me
paraissent tomber dans une gale erreur[6].

  [6] Tocqueville, _de la Dmocratie en Amrique_, II, 52.


3 dcembre 1871.




NOTE


On n'a indiqu ici que l'ide gnrale de la rforme; c'est qu'on
n'avait point la prtention de rdiger une loi.

Il est un autre principe, dont on a vit de parler, pour ne point
compliquer la question, celui qui propose la _reprsentation des
minorits_. Le lecteur le trouvera expliqu dans un ouvrage rcent, de
M. Ernest Naville[7]. Tel que M. Naville le prsente, il ne semble pas
appropri  la majorit des lecteurs franais. Mais on pourrait
l'employer en partie, et notamment pour le choix des lecteurs du second
degr, soit que le conseil municipal les fournisse, soit qu'on les nomme
 part.

  [7] _La Rforme lectorale_, par Ernest Naville, correspondant de
    l'Institut.--1 vol. chez Didier.

Contre le suffrage universel  deux degrs, je n'ai recueilli que deux
objections:

1 Les gazettes radicales diront au peuple qu'on lui vole son
droit.--Si elles le disent, ce sera faux; car la loi dont il s'agit ne
confre de privilge  aucune classe et n'est faite que dans l'intrt
du plus grand nombre.

2 Les ouvriers des grandes villes seront mcontents.--S'ils le sont,
cela sera fcheux, mais,  moins que le gouvernement ne se sente
trs-faible, il n'importe; car ils ne sont qu'une minorit, environ un
contre neuf, et n'ont pas le droit d'imposer leurs prfrences aux neuf
autres.


PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.






End of the Project Gutenberg EBook of Du suffrage universel et de la manire
de voter, by Hippolyte Taine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU SUFFRAGE UNIVERSEL ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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