The Project Gutenberg EBook of Le monde tel qu'il sera, by mile Souvestre

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Title: Le monde tel qu'il sera

Author: mile Souvestre

Release Date: December 10, 2019 [EBook #60891]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONDE TEL QU'IL SERA ***




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  LE MONDE
  TEL QU'IL SERA

  PAR
  MILE SOUVESTRE

  NOUVELLE DITION

  [M L]

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS

  1859
  Reproduction et traduction rserves




OEUVRES COMPLTES

D'MILE SOUVESTRE

PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LVY

  Un Philosophe sous les toits                  1 vol.
  Confessions d'un ouvrier                      1 --
  Au coin du feu                                1 --
  Scnes de la vie intime                       1 --
  Chroniques de la mer                          1 --
  Les Clairires                                1 --
  Scnes de la Chouannerie                      1 --
  Dans la Prairie                               1 --
  Les derniers Paysans                          1 --
  En quarantaine                                1 --
  Sur la Pelouse                                1 --
  Les Soires de Meudon                         1 --
  Souvenirs d'un Vieillard, la dernire tape   1 --
  Scnes et Rcits des Alpes                    1 --
  Les Anges du Foyer                            1 --
  L'Echelle de femmes                           1 --
  La Goutte d'eau                               1 --
  Sous les Filets                               1 --
  Le Foyer breton                               2 --
  Contes et Nouvelles                           1 --
  Les derniers Bretons                          2 --
  Les Rprouvs et les lus                     2 --
  Les Pchs de jeunesse                        1 --
  Riche et Pauvre                               1 --
  En Famille                                    1 --
  Pierre et Jean                                1 --
  Deux Misres                                  1 --
  Les Drames parisiens                          1 --
  Au bord du Lac                                1 --
  Pendant la Moisson                            1 --
  Sous les Ombrages                             1 --
  Le Mat de Cocagne                             1 --
  Le Mmorial de famille                        1 --
  Souvenirs d'un Bas-Breton                     2 --
  L'Homme et l'Argent                           1 --
  Le Monde tel qu'il sera                       1 --
  Histoires d'autrefois                         1 --
  Sous la Tonnelle                              1 --


Paris, imprimerie de Ch. Jouaust, rue Saint-Honor, 338.




LE MONDE TEL QU'IL SERA




I.--PROLOGUE.


Les voyez-vous, accouds  leur fentre de mansarde, au milieu des
girofles en fleurs et du gazouillement des oiseaux nichs sous les
tuiles? La main de Marthe est pose sur l'paule de Maurice, et tous
deux regardent au-dessous d'eux, vers l'abme sombre. Dans l'abme
apparat d'abord l'azur toil du ciel, puis, plus bas, les tnbres
lumineuses de Paris. Maurice contemple Paris, Marthe ne voit que le
ciel!

Mais aprs avoir err d'toile en toile, son regard fatigu se repose
sur Maurice, sa main s'appuie plus tendrement sur l'paule qui la
soutient, sa bouche s'approche et murmure dans un baiser:

A quoi penses-tu?

Perptuelle question de ceux qui s'aiment; appel inquiet des mes qui se
cherchent sans se voir, et qui, comme des soeurs gares dans la nuit,
s'interrogent  chaque pas!

Maurice se retourna, et ces deux visages, sur lesquels souriaient le
bonheur et la jeunesse, se contemplrent longtemps.

Bien qu'il ft jeune et amoureux, Maurice n'appartenait point  la
phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mmes dcors du nom de
_charmants gostes_. Maurice (il faut bien l'avouer!) tait un de ces
esprits singuliers qui prennent plus d'intrt aux destines du genre
humain qu'aux bals de l'Opra. Tourment par la vue de tant de douleurs
sans consolation, de tant de misres sans espoir, il en tait venu 
rver le bonheur des hommes, comme si la chose en et valu la peine, et
 chercher par quel moyen il pourrait s'accomplir, bien qu'il n'et reu
pour cela aucune mission du gouvernement.

Il se mit, en consquence,  tudier les oeuvres de ceux qui s'taient
poss comme les penseurs srieux et comme les sages du temps. Les
premiers auxquels il s'adressa furent les philosophes. Ils lui
expliqurent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout
l'agrment de l'algbre sans en avoir la prcision, ce que c'tait que
le relatif et l'absolu, le moi et le non-moi, le causal et le
phnomnal!... Quant au reste, ils n'y avaient point song! La
philosophie ne s'occupait que des grands principes, c'est--dire de ceux
qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs!

Maurice, peu satisfait, s'adressa aux publicistes, aux historiens, aux
lgistes. Ils lui analysrent, tour  tour, les diffrentes
constitutions, et lui commentrent les diffrents codes! Mais, sous
toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant
que le plus petit mourait d'indigestion; tous les codes taient des mers
trompeuses, o prissaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis
que les gros corsaires y voguaient  pleines voiles!... Ce n'tait point
encore l ce que cherchait Maurice; il eut recours aux statisticiens et
aux conomistes.

Ceux-ci, qui s'taient srieusement occups de la question, le
promenrent six mois  travers leurs colonnades de chiffres, puis
finirent par lui dclarer que tout tait comme tout pouvait tre, et
qu'il n'y avait qu' laisser faire et qu' laisser passer!...

Il se trouvait donc prcisment aussi avanc qu'avant d'avoir rien lu.

En dsespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Branger.

Maurice tudia les socialistes: Robert Owen, Saint-Simon, Fourier,
Swedenborg! A les entendre, chacun d'eux possdait la contre-partie de
la bote de Pandore; il suffisait de l'ouvrir pour que toutes les joies
prissent leur vole parmi les hommes; le dsespoir seul devait rester au
fond! Maurice soupesa l'une aprs l'autre les botes magiques, souleva
les couvercles, regarda au-dessous!... Il lui semblait bien apercevoir
du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mlange: le froment tait
ml  l'ivraie, et, avant d'en faire une saine nourriture, il restait
encore  vanner et  moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni
tout accepter, il demeura donc  cheval sur une demi-douzaine de
systmes contradictoires; position peu commode, que M. Cousin a baptise
d'un nom grec pour lui donner un air philosophique.

Cependant toutes ces tudes avaient fortifi sa foi dans l'avenir, cette
terre promise de ceux qui ne peuvent voir clair dans le prsent. Il
croyait au progrs indfini du genre humain, aussi ardemment qu'un
provincial reu _gens de lettres_ croit  ses destines littraires. Les
fascinantes influences de la lune de miel elle-mme n'avaient rien
chang  ces proccupations, car Marthe s'y tait associe, et ce qui
et pu devenir entre eux un mur de sparation s'tait ainsi transform
en anneau d'alliance. Runies dans une mme esprance, leurs deux mes
formaient un foyer commun, dont les doux rayonnements s'pandaient sur
tous. Ils s'aimaient dans l'humanit, comme les poux chrtiens s'aiment
en Dieu... quand ils s'aiment!

Le lecteur voudra bien observer que, ces explications indispensables
tant ce que les grammairiens appellent une _proposition incidente_,
nous fermerons ici la parenthse pour reprendre le fil de notre rcit.

Ainsi que nous l'avons dit, Maurice s'tait retourn  la question
adresse par Marthe, et tous deux se regardrent quelque temps sans rien
dire, comme on se regarde,  la lueur des toiles, quand on habite
ensemble une mansarde,  vingt ans!

Cependant, aprs un long silence, qui fut aussi un long baiser, la jeune
femme rpta de nouveau sa question:

A quoi penses-tu?

Le jeune homme l'enlaa d'un de ses bras.

J'ai d'abord pens  toi, rpliqua-t-il; puis, mu par cette pense,
mon coeur s'est ouvert, agrandi; j'ai t saisi d'une sollicitude
attendrie pour ce monde au milieu duquel nous nous aimons, et je me suis
demand ce qu'il deviendrait dans l'avenir.

--Rappelle-toi la maison o nous nous sommes connus, dit Marthe: il y
avait des enfants qui venaient de natre, des jeunes filles qui
entraient dans la vie, de grands parents tout prs d'en sortir!...
N'est-ce point l l'avenir du monde, comme son prsent et son pass?

--Pour les individus, mais non pour les socits, fit observer Maurice.
Outre la vie, qui se transmet toujours pareille, il y a l'esprit, qui
varie. Les hommes sont des pierres animes dont chaque sicle construit
un difice diffrent, selon ses lumires ou ses dsirs. Jusqu' prsent
l'difice n'a t qu'une ajoupa de sauvages, une tente de guerriers, ou
une baraque de marchands; mais le grand architecte qui doit btir le
temple viendra tt ou tard; il viendra, car les signes prcurseurs ont
annonc son arrive...

--Montre-les-moi, dit la jeune femme, dont la joue vint s'appuyer  la
joue de Maurice, comme si elle et pens qu'un des signes annoncs tait
un baiser.

--Regarde, reprit-il en se penchant  l'troite croise; que vois-tu
devant toi?

--Je vois de petites nues blanches glissant l-bas dans l'azur, et qui
ont l'air d'anges gardiens qui s'envolent, rpondit Marthe.

--Et plus bas?

--Je vois, au sommet du coteau, une mansarde claire... celle o je
t'ai connu.

--Et plus bas encore?

--Plus bas, rpta la jeune femme, je ne vois plus que la nuit.

--Mais cette nuit enveloppe un million d'intelligences qui veillent!
reprit Maurice avec exaltation. Ah! si tu pouvais apercevoir tout ce qui
se prpare au fond de ces tnbres! Ces murmures lointains qui
ressemblent  des gmissements, ces lueurs qui passent, ces vapeurs qui
s'lvent, tout cela est un monde prs de se former. Ainsi qu'aux
premiers jours de la cration, tous les lments sont encore dans le
chaos; mais laisse au soleil le temps de se lever, et l'avenir sortira
de ces tnbres comme la terre sortit des eaux aprs le dluge.

Marthe ne rpondit pas, mais, fascine par la voix du jeune homme, elle
se pencha sur l'abme sombre, esprant voir quelque magnifique
transformation.

Oui, je voudrais connatre cet avenir si beau, dit-elle avec
l'expression curieuse et merveille d'un enfant. Pourquoi ne peut-on
s'endormir pendant plusieurs sicles, afin de se rveiller dans un monde
plus parfait? Oh! si j'avais une fe pour marraine!

--Les fes sont parties en brisant leurs baguettes, dit Maurice; c'est
au gnie des hommes d'en retrouver les dbris et de les runir de
nouveau.

--Qui faut-il donc invoquer alors? reprit la jeune femme. Les anges ont
cess de nous visiter comme ils le faisaient au temps de Jacob et de
Tobie; Jsus, Marie ni les saints ne quittent plus le paradis, comme au
moyen-ge, pour prouver les mes ou secourir les affligs. Toutes les
puissances suprieures ont-elles donc abandonn la terre? N'y a-t-il
plus ici-bas ni dieu ni lutin qui puisse servir d'intermdiaire entre le
monde rel et le monde invisible? Tous les pays, tous les ges, ont eu
leur gnie protecteur; o est celui de notre temps, et quel est-il?

--Voil! cria une voix brve et lointaine.

Les deux amants surpris relevrent la tte! Au milieu de la nuit, sur la
cime des toits, glissait rapidement une ombre qui s'arrta tout  coup
devant la fentre ouverte, avec un clat de rire mtallique.

Marthe saisie s'tait rejete en arrire; Maurice lui-mme avait recul
d'un pas.

Voil! rpta la voix toujours sche et prcipite. Vous m'avez appel,
j'arrive.

En parlant ainsi, le nouveau venu fit un mouvement qui le plaa dans la
ligne de lumire dessine sur le toit par la lune, et se trouva ainsi
clair tout entier.

C'tait un petit homme en paletot de caoutchouc, coiff d'un gibus
mcanique, cravat d'un col de crinoline, et chauss de gutres en drap
anglais. Il portait au cou une norme chane dore par le procd Ruolz,
 la main droite une canne de fer creux, et sous le bras gauche un
portefeuille d'o sortaient quelques coupons d'actions industrielles.
Toutes les parties de son costume montraient l'invitable estampille:

  BREVET DU GOUVERNEMENT
  sans garantie aucune.

Quant  sa personne, on et dit un banquier compliqu d'un notaire.

Il tait commodment assis sur une locomotive anglaise, dont la fume
l'enveloppait de fantastiques nuages, et portait en groupe un
daguerrotype de la fabrique de M. Le Chevalier.

Maurice, un peu effray d'abord de cette apparition subite, fut rassur
par son apparence pacifique. Il regarda en face le petit homme et lui
demanda qui il tait.

Qui je suis? rpta ce dernier en ricanant; pardieu! dame Marthe doit
le savoir.

--Moi! s'cria la jeune femme, qui tremblait comme un auteur le soir de
sa premire reprsentation.

--Ne venez-vous point de m'appeler? reprit le petit homme.

Maurice fit un mouvement.

Ah! je vous reconnais! dit-il; vous tes le lutin familier des
mansardes, l'ancien serviteur de don Clophas Zambulo, le dmon
Asmode.

L'inconnu frappa du poing sur sa locomotive.

J'en tais sr, dit-il, toujours Asmode; la rputation de ce drle lui
a survcu.

--Il est donc mort? demanda Maurice tonn.

--Ne le savez-vous pas? reprit le petit homme. Branger l'a annonc:

    Au conclave on se dsespre.
    Adieu puissance et coffre-fort!
    Nous avons perdu notre pre:
    Le diable est mort, le diable est mort.

--Et pourtant, objecta Marthe, qui commenait  se rassurer, on a publi
ses _mmoires_ et son voyage  Paris.

--OEuvres apocryphes! fit observer l'homme au paletot de caoutchouc; le
diable n'en et jamais fait autant. Je l'ai beaucoup connu, c'tait un
vaurien des plus maussades; mais il a eu le mme bonheur que le prince
de Talleyrand, son cousin: on lui a attribu l'esprit de tout le monde.
Heureusement que l'esprit des tnbres a fait son temps; son rgne finit
et le mien commence!

Les deux amants ravis relevrent la tte.

Votre rgne! s'crirent-ils en mme temps. Ainsi vous tes?...

Ils cherchaient le nom qu'ils devaient lui donner. Le petit homme glissa
gracieusement deux doigts dans la poche de son gilet de cachemire
franais, en retira une carte lithographie, et la prsenta  Maurice,
qui lut:

  _M. John Progrs, membre de toutes les Socits de perfectionnement
  d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amrique, d'Ocanie, etc., etc.--Rue de
  Rivoli._

Maurice et Marthe s'inclinrent respectueusement.

J'allais visiter les travaux de vos nouveaux chemins de fer, reprit le
gnie au paletot de caoutchouc, lorsqu'en passant j'ai entendu le
souhait de madame Marthe d'abord, puis son appel; je me suis dtourn
pour rpondre  l'un et pour satisfaire  l'autre.

--Quoi! s'cria la jeune femme, ce voeu de franchir plusieurs sicles
pour se retrouver au milieu du monde perfectionn qui nous est
promis?...

--Je puis l'accomplir, dit le petit dieu en passant avec fatuit sur une
de ses joues la pomme de sa canne en fer creux; dites un mot, et vous
vous endormez  l'instant, pour ne vous rveiller tous deux qu'en l'an
TROIS MILLE.

Marthe et Maurice se regardrent merveills.

En l'an TROIS MILLE! rpta celui-ci; et alors les germes sems par
notre poque auront rapport tous leurs fruits?

--En l'an TROIS MILLE! et nous nous retrouverons ensemble? ajouta
celle-l, un bras pos sur le bras du jeune homme.

--En l'an TROIS MILLE! et vous vous rveillerez aussi jeunes et aussi
amoureux, acheva le gnie avec un rire de financier.

--Ah! s'il est vrai, reprit Maurice exalt, ne tardez point davantage;
montrez-nous l'avenir qu'on nous annonce si splendide! Qui nous
retiendrait dans ce prsent, o tout n'est que lutte et incertitude?
Dormons pendant que le genre humain marche pniblement  travers les
routes mal frayes; dormons pour ne nous rveiller qu'au terme du
voyage!

Il avait envelopp Marthe d'un de ses bras, et l'approcha de son coeur,
afin d'tre sr de l'emporter  travers ce sommeil de plusieurs sicles.
M. John Progrs se pencha vers eux et avana les deux mains, comme un
magntiseur prs de communiquer le fluide merveilleux qui transporte le
nerf visuel dans l'occiput et l'odorat dans l'pigastre; mais Marthe fit
un mouvement de ct.

Ah! s'cria-t-elle pouvante, votre sommeil, c'est la mort; votre
monde, c'est l'inconnu. Maurice, restons o nous sommes et ce que nous
sommes!

--Non, s'cria le jeune homme fascin, je veux voir le but.

--La route est si belle! Regarde, que de fleurs  cueillir! quel ciel
bleu sur nos ttes! que de douces rumeurs de sources et de brises!

--Savoir! savoir! Marthe.

--Vivre! vivre! Maurice.

--Oui, mais dans un meilleur monde et sous de plus justes lois! Appuie
ton front sur mon paule, Marthe; serre-toi contre mon coeur, et ne
crains rien! je suis l et je t'aime!

Il avait envelopp la jeune femme dans ses bras, et les mains du gnie
taient restes tendues! Tous deux sentirent, tout  coup, leurs
paupires s'appesantir; ils cherchrent instinctivement le grand
fauteuil de travail de Maurice, et s'y affaissrent dans un sommeil
glac qui ressemblait  la mort.

Le lendemain, tous les journaux donnaient, aux faits divers, la nouvelle
suivante:

  Un vnement aussi triste qu'inattendu vient de jeter la dsolation
  parmi l'intressante population des Batignolles. Un jeune homme et une
  jeune fille, qui habitaient l'tage suprieur d'une maison situe rue
  des Carrires, ont t trouvs morts ce matin. On se perd en
  conjectures sur ce funeste accident, qui ne parat tre ni le rsultat
  du crime, ni celui du dsespoir.

Le jour suivant, le _Moniteur parisien_ consacrait un nouvel article aux
amants batignollais, en annonant que tous deux s'taient asphyxis par
inspiration potique et pour chapper aux dsenchantements de la vie. Le
surlendemain. _Le Constitutionnel_ publiait des dtails intimes sur
leurs derniers instants, et le lendemain du surlendemain _La Presse_
annonait la publication de leur correspondance indite, recueillie par
un ami!

De plus, tous les potes de province _accordrent leur lyre_ (car la
lyre et la guitare sont encore connues dans les dpartements); et il en
rsulta douze cents strophes, en vers de toutes mesures, sur la mort de
Marthe et de Maurice. Mais les plus cites furent celles d'un employ
des droits runis de Bar-sur-Aube, qui venait de se placer aux premiers
rangs des potes dramatiques par une tragdie grecque joue avec un
immense succs au thtre de Bobino. On rpta surtout le refrain:

    Ange aux yeux noirs, ange aux yeux bleus,
    Vous tes partis pour les cieux!

Heureux vers, dont le premier, selon la remarque d'un clbre critique,
appartenait videmment  l'cole colore de Shakespeare, et le second 
la sombre cole de Racine.

La gravure exploita galement le couple amoureux. Le journal
_L'Illustration_ publia la vue de leur fentre de mansarde, avec une
gouttire sur le premier plan, dessin de circonstance, qui ajoutait un
charme touchant au rcit de cette double mort.

Enfin, pour que rien ne manqut  leur clbrit, M. Gannal crivit au
_Journal des Dbats_ une lettre par laquelle il offrait de les embaumer
gratuitement, en donnant l'adresse de sa fabrique de conserves humaines.

Mais un seul mot fit vanouir toute cette gloire!

L'oncle de Marthe, averti par la rumeur publique, s'indigna des
mensonges publis par les journaux, et leur adressa une rclamation 
laquelle il joignit comme pices  l'appui:

1 Le certificat du mdecin du quartier, constatant que Marthe et
Maurice taient morts naturellement, de mort subite;

2 L'extrait des registres de l'tat civil, prouvant que tous deux
taient maris  la mairie du quatrime arrondissement.

Ainsi, on avait cru s'intresser  des amants suicids, et l'on n'avait
que des gens morts malgr eux et maris! Cette nouvelle fut comme un
coup d'air qui enrhuma subitement tous les organes de la publicit. _Le
Constitutionnel_ revint  son histoire des jsuites, entrecoupe de
quelques anecdotes sur le serpent de mer; _La Presse_ dcouvrit que la
correspondance annonce tait apocryphe, et en suspendit l'insertion;
enfin _La Gazette des Tribunaux_ annona l'arrestation d'une
empoisonneuse de bonne maison qui venait de se dfaire de toute sa
famille, par suite de la dplorable organisation sociale qui ne nous
permet d'hriter que de ceux qui sont morts!

Cette dernire affaire absorba toute l'attention publique, et les noms
de Marthe et de Maurice retombrent dans l'oubli.

Cependant tous deux avaient t runis dans un mme cercueil et ports
au cimetire. L'humble corbillard traversa Paris suivi d'un vieillard,
d'une jeune femme et de ses enfants: c'tait toute la famille des morts!
Le soleil brillait, les bouquetires offraient aux passants les
premires violettes, les arbres commenaient  montrer leurs feuilles
soyeuses, et les oiseaux gazouillaient le long des toits en cherchant la
place de leurs nids! Tout tait mouvement, parfum, lumire, et, au
milieu de cette renaissance gnrale, le cercueil isol passait sans
tre aperu: car qui peut demander  la vie de voir et de comprendre la
mort?

En revenant, le vieillard, la jeune femme et les deux enfants montrent
 la mansarde qu'avaient habite ceux qu'ils venaient de dposer dans la
terre. Sur le seuil se tenait l'employ des pompes funbres, le mouchoir
d'une main et son mmoire de l'autre. Le mouchoir ne couvrait qu'un
oeil, mais le mmoire et pu envelopper toute la personne: car, s'il
cote cher de vivre  Paris, il est encore plus dispendieux de s'y faire
enterrer. Pour payer la tombe des deux morts, il fallut vendre tout ce
qu'ils avaient possd vivants. Les livres de Maurice soldrent le
cercueil; la bague et la croix d'or de Marthe, le suaire; le reste, ce
trou de terre o ils reposaient. Quand tout fut enfin pay, le
croque-mort mit son mouchoir dans sa poche, et demanda son pourboire...

Cependant les jours s'coulrent, puis les annes, puis les sicles, et
tout souvenir de Marthe et de Maurice s'tait effac. On ne se rappelait
mme plus les deux vers de l'employ des droits runis de Bar-sur-Aube;
mais le gnie au paletot n'avait point oubli sa promesse. La mort des
deux amants n'tait qu'un sommeil, et, du fond de leur tombe, ils
suivaient les transformations successives des socits, comme les images
d'un rve confus.

Il leur sembla d'abord qu'ils voyaient les monarchies changes en
gouvernements constitutionnels, et les gouvernements constitutionnels en
rpubliques. Puis les races puissantes vieillissaient et faisaient place
 des races plus jeunes. La civilisation, transmise comme ce flambeau
allum des saturnales, passait de mains en mains, laissant peu  peu
dans l'ombre le point de son dpart. De nouveaux intrts appelaient
l'activit humaine sous d'autres cieux. L'Europe nglige retombait
lentement dans l'inertie et la solitude, tandis que l'Amrique, puis une
contre plus nouvelle, absorbaient en elles tous les lments de vie. Le
vieux monde n'tait dj plus qu'une terre sauvage, dont les socits
modernes exploitaient les ruines. Richesses enfouies, monuments abattus,
tombes oublies, tout devenait la proprit de ces gnrations
marchandes. Il sembla mme  Marthe et  Maurice que le cercueil qui les
renfermait tait arrach au sol funbre avec des milliers d'autres,
qu'on les embarquait ensemble, et que tous taient transports dans une
rgion inconnue, centre de la civilisation nouvelle.

Mais ici l'espce d'intuition mystrieuse qui leur avait tout rvl
jusqu'alors s'obscurcit. Il y eut dans leur songe une interruption
subite: puis une voix claire fit tout  coup entendre  leurs oreilles
ce cri:

L'AN TROIS MILLE!

Au mme instant, le couvercle de la bire fut rejet, et les deux
amants, rveills en sursaut, se soulevrent de leurs linceuls.

D'abord, ils n'aperurent rien qu'eux-mmes. En se retrouvant aprs un
sommeil de tant de sicles, tous deux jetrent un cri de joie; leurs
bras s'tendirent l'un vers l'autre, et ils changrent leurs noms dans
un baiser.

Un clat de rire strident les interrompit.

Ils se retournrent en tressaillant: le petit gnie tait  quelques
pas, debout sur sa locomotive fantastique.

Marthe poussa une exclamation, rougit, et ramena autour de ses paules
les plis du suaire.

Eh bien! j'ai tenu parole, dit le dicule; grce  moi, vous venez de
traverser onze sicles sans vous en apercevoir.

--Se peut-il? s'cria Maurice stupfait.

--Et vous voil transports au centre de la civilisation que vous
dsiriez connatre, continua le gnie; nous sommes ici dans l'le
autrefois appele Tati.

--La _Nouvelle-Cythre_ du capitaine Cook? demanda le jeune homme.

--Aujourd'hui nomme l'_Ile du Noir-Animal_, continua le dieu. Les gros
industriels du pays font fouiller le monde entier pour se procurer la
matire premire de leur commerce, et vous devez  ces recherches
d'avoir t transports chez eux.

Marthe regarda autour d'elle, et remarqua alors qu'ils se trouvaient
dans un immense difice rempli de bires et d'ossements. Elle se serra
contre Maurice avec un geste de frayeur.

Oh! ne craignez rien, reprit le gnie en riant de sa voix aigre; on ne
vous confondra point avec les morts. Vous vous trouvez chez l'un des
plus respectables fabricants de l'le, M. Omnivore, qui sera ravi de
voir en vous un chantillon des temps barbares. Il est averti de votre
rsurrection, et va venir lui-mme.

La jeune femme, inquite, s'enveloppa plus soigneusement dans son
linceul.

Ne prenez point garde  la lgret de votre costume, fit observer le
petit dieu; nous ne sommes plus ici dans vos ridicules climats, o le
soleil fait l'office d'une bougie qui claire sans chauffer. A l'le du
Noir-Animal, l'air tient lieu de paletot; aussi vous voyez que l'intrt
bien entendu a rduit l'habillement  sa plus simple expression.

Les deux amants remarqurent alors, en effet, la transformation qui
s'tait opre chez M. Progrs. Il n'avait pour vtements qu'un caleon
de coton, un chapeau d'corce  larges bords, et des bottes en vannerie
ornes de clochettes. Maurice apprit de lui que tel tait le costume
gnralement adopt, vu sa commodit et son conomie. La civilisation de
l'an trois mille, ayant renonc  tout ce qui n'tait pas d'une utilit
immdiate, avait laiss la parure aux femmes ou aux esprits futiles; les
hommes graves se contentaient du caleon, rehauss de leurs grces
naturelles.

Comme il achevait ces explications, un bruit de pas retentit  la porte
de l'difice, et le gnie, donnant un coup de talon  son coursier de
vapeur, disparut comme l'clair.




II

loquence parlementaire de Maurice.--loquence perfectionne de M.
Omnivore.--Costume d'un homme tabli, en l'an trois mille.--M.
Atout.--Dpart de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de traverser les
rivires.--Routes souterraines.--M. Atout rassure Marthe par un calcul
statistique.--Marthe s'endort.--Un rve.


M. Omnivore tait suivi d'une demi-douzaine de serviteurs qui donnaient
tous des marques du plus vif tonnement. Ils parlaient  la fois, comme
nos dputs lorsqu'ils veulent claircir une question importante, et
Maurice reconnut que leurs paroles taient un mlange de franais,
d'anglais et d'allemand, dont il se rendit compte assez facilement, vu
la connaissance qu'il avait de ces trois langues. Ils rptaient tous
ensemble:

Merveille! merveille! deux morts des premiers ges sont ressuscits; le
chauffeur les a vus sortir de leur bire!

Mais ils s'interrompirent tout  coup,  la vue des deux poux, en
criant:

Les voil!

Et ils s'arrtrent  quelques pas, avec une curiosit que temprait
videmment la peur.

Marthe, confuse, s'tait cache  demi derrire Maurice; mais ce
dernier, qui voulait soutenir l'honneur du dix-neuvime sicle, auquel
M. Progrs venait d'accoler l'pithte de barbare, se redressa
gravement, salua les visiteurs, et leur adressa le discours suivant:

  Messieurs et honorables inconnus,

  Ce n'est point le hasard, mais notre libre choix, qui nous a fait
  traverser prs de deux mille annes, pour renatre au milieu de cette
  gnration puissante et claire, qui,  force de conqutes dans le
  domaine de la perfectibilit humaine, a fait descendre le royaume du
  ciel sur la terre.

  Aussi nous estimons-nous heureux de pouvoir connatre par nous-mmes
  cette race de demi-dieux, si noblement reprsente par ceux qui
  veulent bien m'couter dans ce moment!...

(Ici un murmure d'approbation interrompit l'orateur. Il reprit d'une
voix plus leve:)

  Je viens parmi vous, Messieurs, pour m'chauffer au soleil de la
  civilisation, qui ne brille nulle part ailleurs aussi clatant!...

(Bruyants applaudissements.)

  Pour admirer les miracles oprs par une nation intelligente et
  gnreuse...

(Applaudissements plus bruyants.)

  Pour rendre hommage  un pays que l'on pourrait appeler la patrie de
  toutes les gloires!

(Applaudissements prolongs.)

  Enfin, pour jouir de cette noble alliance de l'ordre et de la
  libert, ralise par le plus grand peuple du monde.

(Tonnerre d'applaudissements: plusieurs voix crient:--Vivent les morts
parisiens!)

Il fallut quelques instants pour apaiser l'motion produite par
l'loquente improvisation de Maurice; les habitants de l'le du
Noir-Animal ne pouvaient cacher leur surprise de trouver dans un
barbare, enterr depuis onze sicles, cette lvation de pense et cette
justesse d'apprciation. Les auditeurs les plus instruits croyaient
reconnatre, dans le langage du jeune homme, un ancien prsident de
congrs provincial, ou pour le moins un secrtaire de socit
philanthropique, conserv par la mthode de M. Gannal. Enfin, quand le
silence fut rtabli, M. Omnivore, qui voulait rpliquer dignement au
discours de son hte, s'avana avec gravit, toussa trois fois, afin de
recueillir ses ides, et dit, avec un accent franc-anglo-tudesque:

  Monsieur

  En rponse au vtre du prsent jour, je m'empresse de vous faire
  savoir que la maison Omnivore et compagnie se trouvera flatte
  d'entrer en relations avec la vtre, et que vous serez accueilli aussi
  favorablement qu'une traite  prsentation; ladite maison tenant 
  honneur de vous maintenir dans la bonne opinion que vous avez conue
  du peuple auquel elle a l'avantage d'appartenir.

Les auditeurs changrent un regard de satisfaction. Tous
applaudissaient videmment  la clart et  la prcision commerciale de
la rponse faite par M. Omnivore. Celui-ci s'en aperut, et prit une
prise de tabac pour donner une contenance  sa modestie.

Mais la glace tait rompue, et l'on en vint  des explications moins
solennelles. Maurice raconta comment Marthe et lui se trouvaient l, en
exprimant le dsir de quitter au plus tt ce lieu funbre, dont l'aspect
attristait sa compagne. M. Omnivore se hta de faire apporter des
vtements fournis par les fouilles rcentes qui avaient t faites dans
les ruines du vieux monde, et il se retira, en annonant qu'il
reviendrait prendre ses htes.

Il reparut, en effet, au bout d'un quart d'heure, et ne put retenir un
clat de rire  la vue du costume des deux jeunes poux. Il en examina
quelque temps toutes les parties, avec la mme curiosit qu'un Franais
du dix-neuvime sicle tudiant la toilette d'un Hottentot. Il fallut
lui expliquer l'utilit de cette longue robe de femme qui embarrassait
la marche, de ce chapeau qui plaait son visage au fond d'un cornet, de
cet habit d'homme dont les basques pendantes ressemblaient aux deux
ailes d'un hanneton malade, de ce pantalon que se disputaient les
bretelles et les sous-pieds, comme une victime tire  quatre chevaux.
Marthe et Maurice justifirent de leur mieux les costumes de leur
poque; mais, aprs les avoir couts, M. Omnivore jeta un regard sur
son habillement perfectionn, et ne put retenir un sourire d'orgueil.

Cet habillement avait, en effet, rsolu la question d'utilit aussi
compltement qu'on pouvait l'esprer. Il ne servait point seulement de
costume, mais d'annonce, de prix-courant et de carnet  chance.

A la ceinture du caleon se voyaient imprims les mots OMNIVORE ET
COMPAGNIE, suivis des renseignements commerciaux les plus dtaills sur
la nature et l'excellence des produits fournis par leur fabrique. La
jambe droite prsentait un barme complet destin  simplifier les plus
longs calculs, et la jambe gauche un almanach de cabinet avec les heures
de dpart des paquebots et courriers. Des deux cts apparaissaient, en
guise de rubans, des noeuds de traites soldes, constatant  la fois
l'tendue des affaires de la maison Omnivore et l'exactitude de ses
payements. Enfin, une plume pose sur l'oreille prouvait que le digne
fabricant venait d'tre subitement arrach aux douceurs de la
comptabilit en parties doubles.

Il conduisit d'abord Marthe et Maurice  travers d'immenses entrepts,
o se trouvaient entasss tous les dbris arrachs par ses facteurs aux
ruines du vieux monde: car telle tait la spcialit  laquelle M.
Omnivore devait sa fortune et son nom. Il exploitait les gnrations
teintes, comme on exploitait ailleurs les vgtations carbonises en
houille, ou dessches en tourbes combustibles. Spultures antiques,
dbris de monuments, bronzes prcieux, armes, mdailles, statues, tout
passait par ses mains; son entrept tait le magasin de curiosits du
monde; c'tait l que venaient les collecteurs et les acadmiciens, race
indestructible que la nouvelle civilisation n'avait pu faire
disparatre.

Les deux poux rencontrrent prcisment un de ces derniers au moment o
ils quittaient l'entrept. C'tait le clbre M. Atout, qui avait pour
spcialit d'tre universel. Il reprsentait  lui seul vingt-huit
citoyens, c'est--dire qu'il touchait les rtributions de vingt-huit
places; la liste de ses titres couvrait une page in-quarto, et il
portait autant de croix qu'une mule espagnole de clochettes. M. Omnivore
le prsenta seulement comme secrtaire perptuel de la socit
historique, professeur de littrature, prsident du conseil
universitaire, directeur de toutes les coles normales, et membre de
quatorze mille sept cent trente-quatre comits.

M. Atout, qui venait d'apprendre la rsurrection du couple franais, le
salua avec la dignit d'un homme affili  trop d'acadmies pour que
rien l'tonnt.

Aprs les premires politesses, il adressa  Maurice plusieurs questions
destines  prouver ses tudes historiques et littraires. Il lui
demanda s'il avait connu Charlemagne, madame de Pompadour et M. Paul de
Kock, trois grandes figures appartenant  la troisime race des rois de
France, et l'interrogea longuement sur le conntable de Louis XVIII,
Napolon Bonaparte, dont l'histoire avait t crite par le rvrend
pre Loriquet. Maurice, d'abord tourdi, allait essayer de rpondre,
mais M. Atout ne lui en laissa point le temps; il en vint, sans plus
longues transitions, du pass au prsent, et commena une leon sur
l'tat de la terre en l'an trois mille.

Nos ressuscits l'coutrent avec d'autant plus d'attention qu'ils
avaient tout  apprendre. Le professeur leur dclara qu'ils se
trouvaient au centre mme du monde civilis, dont les diffrents peuples
ne formaient plus qu'un tat sous le nom de _Rpublique des
Intrts-Unis_. Le centre ou capitale de cette rpublique se trouvait
dans l'ancienne le de Borno, maintenant nomme _Ile du Budget_. Chaque
peuple y envoyait un certain nombre de dputs, et ceux-ci rglaient en
commun les affaires gnrales. Quant au vieux monde, on y entretenait
des colonies qui recevaient de la mtropole la direction et les
lumires.

La grande loi de la division de la main-d'oeuvre avait t applique 
la rpublique elle-mme. Chaque tat formait une seule fabrique. Ainsi,
il y avait un peuple pour les pingles, un autre pour le cirage anglais,
un autre pour les moules de boutons. Chacun ne s'occupait, ne parlait,
que de son article, ce qui contribuait mdiocrement  l'tendue des
ides et aux charmes de la socit, mais profitait singulirement  la
fabrication. L'le du Budget, seule, runissait toutes les varits
d'art et d'industrie; on y trouvait des spcimens de la civilisation
entire, mthodiquement classs comme dans une trousse d'chantillons.

Maurice et Marthe dclarrent aussitt qu'ils voulaient aller  l'le du
Budget, et l'acadmicien, qui s'y rendait, proposa de les conduire; mais
Omnivore s'y opposa. Il soutint que les deux poux se trouvaient compris
dans une partie de marchandises expdies  sa maison, et qu'ils lui
appartenaient aussi lgitimement que les autres antiquits de son
entrept. Il y eut d'assez longs dbats. Enfin, M. Atout, qui tenait 
prsenter les ressuscits dans la capitale, et  se faire honneur de
leur dcouverte, consentit  dsintresser le fabricant sur les fonds de
la socit historique.

Nos poux le suivirent, en consquence, jusqu'aux bords de la baie qu'il
fallait traverser.

Des batteries de mortiers-postes avaient t tablies sur les deux rives
pour le passage. Un conducteur ouvrit la plus grosse pice par la
culasse, et fit entrer nos trois voyageurs, qui s'assirent au milieu
d'une bombe soigneusement rembourre. Marthe ne put se dfendre d'une
certaine motion en se trouvant place, comme une gargousse, au fond
d'un canon; mais l'acadmicien entreprit de lui expliquer les avantages
de cette manire de passer les rivires. Il tait encore au milieu de sa
dmonstration, lorsque la jeune femme entendit crier:

Feu!

Au mme instant, elle se sentit emporte, et, traversant les airs avec
la rapidit de la foudre, elle se retrouva sur l'autre rive, au milieu
d'une vingtaine de bombes fumantes qui venaient galement d'arriver.

M. Atout leur dclara alors qu'ils allaient continuer par l'une des
routes souterraines qui traversaient l'le.

Avant les progrs de la civilisation, dit-il, on construisait les
chemins sur terre; mais ils devinrent insensiblement si nombreux, qu'ils
envahirent presque toute la surface du globe. Le sol ne portait plus que
des rails de fonte, et on s'aperut qu' force de multiplier les voies
de transport, on touchait au moment de n'avoir plus rien  transporter.
Ce fut alors que vint l'ide de tracer les routes, non sous le ciel,
mais sous la terre, et l'exprience a prouv la supriorit du nouveau
systme. Grce  lui on ne perd que la vue! On peut voyager sans
distractions, en dormant ou en pensant  ses affaires. Au lieu du
soleil, tantt blouissant, tantt obscurci, on a l'clairage uniforme
des lampes de voyage; plus de curieux qui vous regardent passer, plus
d'appel de marchands, plus de bruit de ville; on voyage aussi tranquille
qu'un ballot.

Il montra ensuite  ses deux compagnons les routes souterraines, dont
les ouvertures apparaissaient au penchant de la colline comme autant de
gueules de fournaises. D'immenses pelles, mises en mouvement par les
machines, y engouffraient sans cesse ou en retiraient des trains de
wagons fumants. On entendait, au sein de la montagne, mille roulements,
mls aux froissements du fer et aux sifflements de la flamme.

En s'enfonant dans un de ces conduits sinistres, Marthe ne put retenir
un cri, et chercha la main de Maurice. L'acadmicien, aprs l'avoir
rprimande assez aigrement, entreprit de lui dmontrer que les chemins
souterrains taient non-seulement les plus commodes, mais les plus srs.
Il lui numra pour cela le nombre de gens tus chaque anne par les
diffrents modes de locomotion; il y ajouta le nombre des estropis,
puis le nombre des blesss; il dtailla l'espce de blessures et leurs
gravits; enfin il additionna le tout, fit une rgle de proportion, et
arriva  prouver que les routes souterraines ne faisaient par anne que
treize cents victimes et une fraction!

Cette dmonstration changea l'inquitude de Marthe en effroi.

M. Atout passa alors aux dtails. Il fit observer  la jeune femme
qu'elle se trouvait  l'abri de tons les menus accidents que l'on
pouvait craindre sur les autres chemins. Elle n'tait expose ni aux
courants d'air, ni aux coups de soleil, ni  la poussire, ni au vent,
ni aux manations marcageuses, ni aux impertinences des passants; elle
n'tait absolument expose qu' tre tue.

L'effroi de Marthe devint de l'pouvante.

Heureusement que, dans ce moment, le bras de Maurice l'enveloppa
doucement; elle se laissa aller  demi sur la poitrine du jeune homme,
et, en sentant son coeur battre largement et paisiblement sous le sien,
la peur s'envola; le calme de celui qu'elle aimait se communiqua  tout
son tre; elle ferma les yeux souriante et enivre.

M. Atout, persuad qu'elle mditait ses raisonnements, admira les
rsultats de la statistique, et passa de la justification des diffrents
vhicules nouvellement invents  l'numration de leurs avantages.

Il constata que, vu la rapidit moyenne de la locomotion, il ne fallait
plus maintenant que deux heures pour aller chercher son sucre au Brsil,
trois pour acheter son th  Canton, quatre pour choisir son caf 
Moka. On voyageait mme plus loin au besoin. Madame Atout avait son
marchand de nouveauts  Bagdad, sa modiste  Tambouctou, et son
fourreur au ple nord, trois portes plus bas que le cercle arctique.

L'acadmicien dmontra par des chiffres les immenses rsultats sociaux
de ces perfectionnements dans les voies de communication. Il prouva
qu'en ajoutant  la vie des hommes de l'an trois mille toutes les heures
gagnes par cette rapidit de transport, la dure moyenne de leur
existence reprsentait cent vingt-cinq ans... plus une fraction! Ainsi
avait t rsolu le problme de franchir l'espace sans fatigues  subir,
sans observations  faire, sans confidence  changer. On se prenait
sans se voir, on se quittait sans s'tre parl; chacun tait indiffrent
 tout le monde, et tout le monde  chacun; voyager, enfin, n'tait plus
vivre en chemin ni en commun, mais partir et arriver!

Marthe avait d'abord cout l'apologie de M. Atout; mais insensiblement
elle devint moins attentive; ses paupires se fermrent, et, berce par
l'haleine de celui qu'elle aimait, elle s'endormit! Les images confuses
du pass flottrent d'abord quelque temps autour de son esprit; puis un
souvenir rayonnant effaa tous les autres, et sortit lentement de ce
chaos, comme une toile des nues.

Marthe rvait au voyage fait avec Maurice la veille mme de leur long
sommeil!

Elle croyait voir encore les dernires lueurs du jour illuminant les
coteaux de Viroflai et la lisire des bois; elle apercevait l'pine
fleurie qui brodait le vert ple des haies; elle sentait le parfum des
lilas, dont les touffes riantes couronnaient les murs des jardins; elle
entendait, sur les chemins dj cachs dans l'ombre, le bruit des
clochettes cadenc par le trot des chevaux.

Prs d'elle tait Maurice, une main dans les siennes; prs de Maurice un
vieux cocher, au regard pensif; derrire, les autres voyageurs: paysan 
la parole haute, jeune mre inquite  chaque mouvement de ses enfants,
vieux soldat silencieux!

La voiture roulait doucement sur la terre amollie; mais  chaque instant
sa course devenait plus lente, et des exclamations d'impatience
s'levaient.

Fouettez le cheval! criaient-ils tous.

Le cocher se contentait d'agiter les rnes.

Fouettez! fouettez! reprenaient les voix.

--C'est une rosse! faisait observer le paysan.

--Un paresseux! ajoutait la mre.

--Un lche! achevait le soldat.

Le cocher branlait la tte.

Non, non, disait-il, Noiraud n'est pas une rosse, car il a support
plus de misres que les plus forts, et voil vingt ans qu'il les
supporte.

--Vingt ans! rptait le paysan stupfait.

--Peut-tre davantage, reprenait le cocher, et ce n'est point un
paresseux celui qui a nourri si longtemps, de son travail, l'homme, la
femme et les deux enfants.

--Tant que cela! s'criait la mre: oh! le brave cheval.

--Sans compter qu'il a fait ses preuves de courage, continuait le
cocher; voyez plutt les deux cicatrices qui sont au poitrail.

--Ah! il a servi? interrompait le vieux soldat, d'un accent radouci.

Et tous les yeux s'taient arrts sur Noiraud avec un intrt curieux,
personne ne disait plus de le fouetter! Le paysan calculait ce que
pouvait valoir son travail de vingt annes; la mre pensait aux deux
enfants que ce travail avait nourris, le vieux soldat regardait les
cicatrices! Tous trois avaient perdu leur impatience; rien ne les
pressait plus; ils pouvaient attendre; Noiraud n'avait qu' prendre son
temps.

Aussi, quand la route tait devenue facile, la mre avait voulu faire
marcher ses enfants; le vieux soldat avait dclar qu'il ne pourrait
demeurer plus longtemps assis sans souffrir de ses blessures, et tous
deux descendus, le cocher s'tait mis  encourager Noiraud de la voix.

Ferme, mon vieux trompette! disait-il; encore cette corve pour
Georgette; demain, nous nous reposerons.

Puis, se tournant vers Marthe et Maurice:

C'est la fille de la maison, Georgette, avait-il ajout en souriant;
elle pouse le fils du voisin samedi, et sa mre et moi nous lui avons
prpar une surprise: lit, secrtaire et commode de noyer, avec la
garniture de chemine! Elle ne se mariera qu'une fois, cette enfant; je
veux qu'elle ait la joie complte. Joli nid et bel oiseau. L'oiseau est
trouv; mais pour le nid il manque encore cent sous, et Noiraud ne peut
se reposer que quand je les aurai... Pas vrai, vieux, que tu me les
gagneras demain!

--Il vous les a gagns, s'tait cri Maurice en lui tendant l'argent;
vous pouvez hter d'un jour la joie de Georgette et le repos de Noiraud;
allez, brave coeur, et que Dieu bnisse vos amoureux.

Il avait alors saut, enlevant Marthe dans ses bras, et la voiture
allge s'tait perdue dans l'ombre!

Paris se trouvait encore loin; mais tous deux avaient march
joyeusement, les bras enlacs, causant  demi-voix de Georgette, de
Noiraud, des toiles! Ineffable change de bagatelles charmantes, de
fugitives impressions, de confidences comprises sans tre acheves;
sorte de rverie dialogue, dont on ne se rappelle rien, et qui laisse
dans le pass une de ces tranes lumineuses vers lesquelles le regard
se tourne toujours.

Ils n'taient arrivs qu'au milieu de la nuit, haletants de fatigue,
couverts de sueur, les pieds poudreux et meurtris, mais le coeur plein
et l'esprit joyeux. Ce voyage, ils ne pouvaient l'oublier dsormais, car
ils n'avaient pas seulement chang de lieu, ils avaient vu, senti; ils
n'taient pas seulement arrivs, il leur restait un souvenir! Ils se
souviendraient toujours du vieux cheval et de son vieux matre!

Toutes ces images venaient de se reproduire dans le rve de Marthe; elle
croyait franchir le seuil de sa joyeuse mansarde, lorsqu'un grand bruit
l'veilla en sursaut.




III

Extraction de voyageurs.--Auberges modles.--Le verre d'eau de
fontaine.--Dpart de Marthe et de Maurice sur la Dorade acclre,
bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur pour les nez, la
librairie et les denres coloniales.--Un prospectus d'entreprise
industrielle de l'an trois mille.--Fcheuse rencontre d'une
baleine.--Leon de M. Vertbre sur les ctacs.--Destruction du bateau
sous-marin.--Son extrait mortuaire.


Le convoi qui conduisait l'acadmicien et ses deux compagnons venait de
s'arrter au fond d'une sorte de prcipice; sur leurs ttes apparaissait
un coin de ciel barr par les bras d'une immense machine. M. Atout leur
apprit qu'ils taient arrivs  leur destination, et que chacune des
villes sous lesquelles passait le chemin avait ainsi un puits
d'extraction pour les voyageurs.

Leur wagon venait, en effet, d'tre saisi par le grand bras de la
machine, et commenait  monter rapidement, comme une banne de mineurs.

Lorsqu'ils atteignirent l'orifice du puits, mille cris clatrent  la
fois, et une centaine d'hommes et d'enfants se prcipitrent vers les
arrivants. Marthe crut qu'on voulait les mettre en pices, et recula
pouvante jusqu' M. Atout; mais ce dernier lui apprit que c'taient
les aubergistes et les commissionnaires du pays qui venaient offrir
leurs services.

Les uns rpandaient sur les voyageurs une pluie de cartes et d'adresses,
d'autres tenaient des plateaux couverts de rafrachissements, qu'ils
voulaient leur faire accepter; quelques restaurateurs portaient
d'immenses fourchettes garnies de volailles rties, de ctelettes et de
jambonneaux, qu'ils promenaient, au-dessus de la foule, comme un
prospectus de leurs tablissements. Il y avait, en outre, les brosseurs,
les cireurs, les indicateurs, les porteurs, tous galement acharns 
vous rendre service. Maurice n'avait pas fait six pas, qu'il s'tait vu
forc d'accepter deux verres de limonade, et de livrer  trois
commissionnaires sa canne, son foulard et son chapeau.

M. Atout lui faisait admirer cet empressement hospitalier, cette
multiplicit de soins, cette abondance.

Voyez, s'criait-il, les bienfaits de la civilisation! Une population
entire est aux ordres de chacun de nous; toutes les productions du
monde viennent, pour ainsi dire,  notre rencontre; nous arrivons 
peine, et dj nos moindres besoins ont t prvenus; rien ne nous a
manqu!

Rien ne manquait, en effet,  Marthe et  Maurice, que de pouvoir
respirer. Ils se rfugirent dans la premire htellerie qu'ils
aperurent, comme dans un lieu d'asile.

A la porte se tenait un concierge, portant hallebarde, qui leur fit
trois saluts et les remit  un huissier  chane d'or, par lequel ils
furent conduits  un valet de pied charg d'ouvrir le salon.

C'tait une immense galerie, dont le premier aspect blouit les deux
jeunes gens. Leur conducteur s'en aperut et sourit.

Vous voyez, dit-il, le triomphe de l'industrie; rien de ce que vous
apercevez ici n'est ce qu'il parat. Cette colonnade de marbre sculpt
n'est que de la terre cuite; cette tapisserie de brocart, qu'un tissu de
verre fil; ce parquet de bois de rose, qu'un carrelage en bitume
colori; le velours qui couvre ces sofas, que du caoutchouc
perfectionn. Tout cela peut durer deux annes, c'est--dire le temps
ncessaire pour que l'htelier vende son tablissement et se retire
millionnaire.

Comme il achevait, arrivrent les garons de service. Tous avaient,
imprims sur leurs vtements, les symboles de leurs attributions: l'un,
des plats, des assiettes, des couverts; l'autre, des verres et des
bouteilles; un troisime, des viandes, des poissons ou des fruits. Ils
portaient, en outre, un collier au chiffre de l'aubergiste, qui servait
 les faire reconnatre.

M. Atout engagea ses compagnons  djeuner; mais, depuis tantt douze
sicles qu'ils ne mangeaient plus, tous deux en avaient perdu
l'habitude. L'acadmicien, qui n'tait point non plus en apptit, se
contenta de demander un verre d'eau.

Le valet charg de recueillir les demandes alla aussitt  une petite
bibliothque et apporta un volume reli, sur lequel on lisait, grav en
lettres d'or:

  CARTE DES EAUX

  QUE L'ON TROUVE A L'HOTEL DES DEUX-MONDES.

      1 Eau de fontaine.
      2 Eau de puits.
      3 Eau de ruisseau.
      4 Eau de rivire.
      5 Eau de fleuve.
      6 Eau filtre au charbon.
      7 Eau filtre  la pierre.
      8 Eau filtre au gravier.
      9 Eau...

Maurice s'arrta, tourna une trentaine de feuilles, et vit que la carte
allait jusqu'au n 366! L'htel des Deux Mondes avait autant d'espces
d'eaux qu'une anne bissextile a de jours.

M. Atout en parcourut le catalogue avec soin, fit de savantes rflexions
sur les eaux de diffrents crus, hsita, relut, hsita encore, et
demanda enfin, aprs une longue dlibration, de l'eau de fontaine!

La demande fut transmise par le valet des requtes. Cinq minutes
s'coulrent, puis un premier garon apporta un plateau; encore cinq
minutes, et un second garon apporta une carafe; encore cinq minutes, et
le troisime apporta un verre.

Le tout n'avait ainsi pris qu'un quart d'heure, grce  la division de
la main-d'oeuvre.

Pendant que leur conducteur buvait, Marthe et Maurice voulurent
s'approcher d'une fentre; mais le valet qui y tait prpos les avertit
qu'il fallait, pour cela, prendre un billet au bureau des points de vue!
Ils refusrent et voulurent s'avancer vers la porte; un autre garon les
avertit que, s'ils sortaient sans contre-marque, ils ne pourraient
rentrer. Enfin, comme, dans leur embarras, ils allaient s'asseoir sur le
sofa de pourtour, un troisime garon leur fit observer poliment que ces
places taient d'un prix plus lev.

Ainsi repousss de partout, ils se htrent de rejoindre l'acadmicien,
qui venait d'achever son verre d'eau et avait demand la carte.

Un domestique spcial parut bientt, portant une magnifique feuille de
papier vlin avec vignette, encadrement, cul-de-lampe et parafes
embellis d'_ombres portes_.

Maurice lut par-dessus l'paule de son conducteur:

  _Doit M._

  Pour trois saluts du concierge  hallebarde    1 fr. 50
  Pour l'huissier  chane d'or                  2      
  Pour le valet de pied qui a ouvert la porte         50
  Pour loyer de la carte des eaux                     25
  Pour un plateau                                     30
  Pour une carafe                                     35
  Pour un verre                                       25
  Pour eau de fontaine                           5      
  Pour table et tabourets                        4      
  Pour frais de service                          2      
                                                ---------
                                      Total     16 fr. 15

M. Atout fit remarquer que, grce  cette comptabilit dtaille, on
n'avait plus  s'occuper du pourboire des domestiques, paya les 16 fr.
15 c. et sortit.

Marthe se rappela involontairement l'vangile, et il lui sembla que les
hteliers de l'le du Noir avaient trouv moyen de raliser sur la terre
les promesses du Christ: _le verre d'eau donn leur tait pay au
centuple_.

Le conducteur des deux poux avait pris avec eux le chemin du port, o
ils devaient s'embarquer pour l'le du Budget.

Lorsqu'ils y arrivrent, les quais taient couverts de voyageurs qui
dbarquaient ou qui allaient partir. On entendait crier:

Le paquebot du Japon!

L'estafette de la mer Rouge!

L'omnibus du Brsil, avec correspondance pour Terre-Neuve!

Et  ces cris la foule accourait. On voyait les buralistes distribuant
leurs bulletins, et les facteurs pesant les marchandises. M. Atout fit
remarquer  ses compagnons un estampilleur qui, le pinceau  la main,
traait sur la poitrine ou sur le dos de chaque passager le numro
imprim sur ses paquets; moyen aussi simple qu'ingnieux d'tablir la
corrlation du voyageur et des bagages.

Enfin, ils arrivrent  un embarcadre surmont d'un criteau, sur
lequel tait crit:

  _Dorades acclres de l'le du Noir  l'le du Budget, en
  cinquante-trois minutes._

C'est ici, dit M. Atout.

Nos voyageurs regardrent devant eux sans rien voir.

Vous cherchez le bateau? reprit le professeur en souriant; mais il est
 sa place...  sa place de dorade.

--Comment! sous l'eau? interrompit Maurice.

--Sous l'eau! rpta M. Atout. On a cru longtemps que le propre d'un
bateau tait de flotter; mais de nouvelles recherches ont dtromp  cet
gard. Aujourd'hui une partie de nos lignes de paquebots sont
sous-marines, comme une partie de nos routes sont souterraines. Vous
comprenez qu'il y a mmes avantages dans les deux cas. Les dorades
acclres, naviguant sous les vagues, n'ont  craindre ni le vent, ni
la foudre, ni les abordages, ni les pirates. Quant  leur construction,
vous allez vous-mme en juger.

Il les conduisit alors  l'extrmit de l'embarcadre, o se trouvait
une cloche  plongeur, par laquelle ils purent descendre au bateau
sous-marin.

Sa forme avait t emprunte au poisson dont il portait le nom. C'tait
une immense dorade, dont la queue et les nageoires taient mues par la
vapeur. A la place des cailles brillaient plusieurs ranges de petites
fentres, et l'air s'introduisait  l'intrieur par des conduits, dont
l'extrmit flottait  la surface de la mer.

Les nouveaux venus avaient t prcds par une socit nombreuse, de
sorte que la dorade ne tarda pas  tracer sa route au milieu des flots.

M. Atout voulut profiter de ce moment pour prparer ses compagnons  la
vue de la capitale des _Intrts-Unis_; mais il fut interrompu, ds les
premiers mots, par un voyageur qui venait de le reconnatre, et qui
accourut  sa rencontre les bras ouverts.

Eh! c'est M. Blaguefort, dit l'acadmicien en rpondant aux
empressements du nouveau venu avec une certaine supriorit protectrice;
un de nos hommes d'affaires les plus rpandus.

Et, lui montrant de la main Marthe et Maurice:

Je vous prsente, continua-t-il, un couple des anciens temps...

--Les Parisiens d'Omnivore? interrompit Blaguefort, qui les avait dj
examins; je les ai manqus de trois minutes. J'avais appris leur
rsurrection, et j'accourais pour offrir  leur propritaire de les
mettre en actions. J'aurais exploit cette entreprise avec celle des
tlgraphes lunaires! mais vous aviez dj trait. Excellente affaire,
Monsieur! vous pouvez gagner six mille pour cent.

M. Atout fit observer qu'il ne s'agissait point d'une spculation; que
le rveil des deux poux devait seulement profiter  la science, et que
c'tait dans ce but qu'il les conduisait  l'le du Budget.

Blaguefort cligna de l'oeil.

Bien, bien, dit-il, vous avez un autre projet... Vous esprez tirer
davantage. Mon Dieu! c'est votre droit... Vous comprenez que ce n'est
pas moi qui irai vous lever une concurrence; d'autant que j'ai donn
une nouvelle extension  mes affaires. Depuis que nous nous sommes
rencontrs au cap de Bonne-Esprance, j'ai form une socit anonyme
pour exploiter le brevet du docteur Naso! Vous savez, ce Pruvien qui
vient d'inventer un corset orthopdique pour les nez dvis. Mais
pardon: voici un voyageur  qui j'avais donn un prospectus et qui
dsire me parler.

Un nouvel interlocuteur venait effectivement de s'approcher.

C'tait un petit homme, tellement obse que ses deux bras ressemblaient
 des nageoires, et trottant avec des jambes si courtes qu'on et dit un
de ces poussahs de carton qui marchent sur leur ventre. Ses petits yeux,
enfoncs dans la chair, semblaient des trous de faussets, et son nez,
trangl entre deux joues hmisphriques, faisait l'effet d'un pepin
dans une orange de Malte.

Il salua du pied, n'ayant point assez de cou pour saluer de la tte.

Magnifique dcouverte, Monsieur! dit-il d'une voix apoplectique, et en
montrant le prospectus qu'agitait une de ses nageoires.

--Monsieur veut-il en essayer? demanda rapidement Blaguefort.

--Pourquoi pas? reprit l'homme-poussah avec un rire qui rappelait,  s'y
mprendre, un accs de toux; pourquoi pas? J'ai toujours favoris le
progrs des arts...

--Comme nous le progrs des nez, Monsieur.

--Ainsi, vous parvenez rellement  accrotre ou  diminuer leurs
dimensions?

--Par le moyen d'un appareil appropri aux besoins du sujet. Monsieur
peut voir, du reste, la lithographie jointe  notre prospectus. Grce 
notre corset orthonasique, chacun peut dsormais choisir son nez, comme
on choisissait autrefois son chapeau. Vous en avez l des modles de
toutes les formes, avec les prix en chiffres connus.

Le petit homme retourna la feuille qu'il tenait  la main, et se mit 
examiner une longue srie de nez, dessins en regard du tarif. Il hsita
quelque temps entre les nez grecs et les nez retrousss; mais, sur
l'observation de M. Blaguefort que ces derniers taient mal ports, il
se dcida pour les autres.

L'homme d'affaires tira aussitt de sa trousse un compas, prit les
dimensions de l'espce de verrue que l'appareil du docteur devait
transformer en nez antique, et les inscrivit sur son carnet, avec le nom
et l'adresse de l'acheteur.

Les deux poux apprirent ainsi que ce dernier arrivait d'Afrique, o il
s'tait rendu pour cause d'tisie, et que son embonpoint tait le
rsultat d'un nouveau racahout des Arabes. Il en apportait la recette,
vendue  la compagnie de l'Hygine publique, qui l'avait attach
lui-mme  l'entreprise en qualit de prospectus vivant.

Pendant qu'il donnait ces explications, M. Blaguefort avait aperu 
quelques pas un voyageur dont l'air et les cheveux longs semblaient
annoncer un ecclsiastique. Il chercha vivement dans sa trousse des
chantillons de reliques, de chapelets, de mdailles, et, s'approchant
d'un air souriant et modeste:

Je ne crois pas me tromper, dit-il, en me permettant de supposer que
monsieur a reu l'ordination.

--En effet, rpliqua le voyageur.

--J'en tais sr, reprit Blaguefort avec onction; quand on approche les
saints, il y a une voix intrieure qui vous avertit! Mais, puisque la
Providence m'a fait rencontrer monsieur, j'ose esprer qu'il me
permettra de lui offrir quelques objets destins  l'dification des
fidles: _ad majorem Dei gloriam_.

Et, prenant subitement la voix d'un commissaire-priseur, il continua, en
prsentant tour  tour chaque chantillon:

Ceci est une relique de saint Loriquet, destine  inspirer les vraies
connaissances historiques! Nous ne les vendons que 50 centimes la
douzaine, qui est de quatorze.

Ceci est une mdaille ddie aux saints protecteurs: elle met  l'abri
des banqueroutes, de la garde nationale et autres infirmits terrestres.
1 fr. les sept-six.

Ceci est un chapelet...

--Un moment, Monsieur, interrompit le voyageur en cheveux longs, il y a
mprise: je ne suis point prtre catholique...

--Ah bah! s'cria Blaguefort, alors c'est  un ministre du saint
vangile que j'ai l'honneur de parler.

Il rouvrit prcipitamment sa trousse, y choisit une Bible, et reprit,
avec l'air majestueux d'un matre d'cole qui explique les neuf parties
du discours:

Prenez, car ceci est la loi universelle, le grand Verbe, le Dieu
vivant! L vous ne verrez que des rgles sres... bien que nous ayons
ajout les livres apocryphes. Vous y trouverez la recette du salut
spirituel et temporel... avec le moyen de s'en servir. Le tout ne
cotant que 10 francs, compris le fermoir et l'tui!

--C'est, en effet, bien peu d'argent pour tant de choses, dit l'tranger
en souriant, et, lorsque j'tais pasteur, j'aurais pu profiter du bon
march; mais depuis mes convictions ont pris une autre voie, et l'ancien
ministre du saint vangile s'est rfugi dans la philosophie...

--Vous tes philosophe! interrompit Blaguefort, qui se frappa la cuisse;
pardieu! j'aurais d m'en douter: avec ce front vaste, ce regard
penseur!... Eh bien, j'en suis ravi, Monsieur; moi aussi, je suis
philosophe... philosophe pratique... et la preuve, c'est que je voyage
pour la _Socit de l'extinction des croyances_. J'ai l le rglement,
et je suis autoris  recevoir les souscriptions.

Il avait cherch de nouveau dans la trousse, et il offrit  son
interlocuteur une brochure au haut de laquelle une vignette reprsentait
le gnie de la vrit terrassant l'hydre de la superstition: le gnie
tait le portrait du prsident de la socit, et les ttes de l'hydre
des ttes d'abbs.

Blaguefort laissa l'ex-pasteur examiner la brochure, et revint vers
l'acadmicien.

Maurice ne put cacher son tonnement, et lui avoua qu'il venait de
raliser  ses yeux le beau idal du commis voyageur.

Ah! vous voulez me flatter, s'cria Blaguefort en riant; je me connais,
allez! J'ai un dfaut en affaires, un trs grand dfaut: je suis trop
franc! Je ne sais point faire valoir mes articles, dfendre mes
avantages; mais, bah! j'aime la bonne foi antique, je veux que l'on
puisse traiter avec moi sans prcautions. Aussi on me connat! Sucre,
chocolat, soieries, miel, vins de Madre; on reoit les yeux ferms tout
ce que j'expdie; c'est ce que je veux: la confiance du public m'honore;
elle constitue mon bnfice le plus net et le plus sr!

Tout en parlant, l'homme d'affaires vidait sa trousse, afin de la
remettre en ordre. Les regards de Maurice s'arrtrent sur un papier qui
venait de s'entr'ouvrir; il lut:

_Recette pour le chocolat pur caraque._--Prenez un tiers de haricots
rouges, un tiers de sucre avari, un tiers de suif; aromatisez le tout
avec des corces de cacao: vous aurez du chocolat de sant.

_Recette pour le miel._--Prenez de la mlasse, de la farine de seigle;
aromatisez avec de la fleur d'orange, compose de sels de zinc, de
cuivre et de plomb: vous aurez du miel du mont Hymte.

_Recette pour le sucre blanc._--Prenez de la poudre d'albtre...

Maurice ne put continuer; Blaguefort, qui avait tout remis en ordre,
reprit le papier et le plaa soigneusement avec ses effets de commerce;
mais il aperut, tout  coup, parmi ces derniers, une lettre qui parut
rveiller en lui un souvenir oubli...

A propos, je ne vous ai point dit, s'cria-t-il en se tournant vers M.
Atout: la socit pour les tlgraphes trans-ariens vient d'tre
forme! L'anne prochaine, nous serons en communication directe avec la
lune.

--Avec la lune! s'crirent Marthe et Maurice stupfaits.

--Les dernires expriences faites  l'observatoire de Sans-Pair ont
rendu la chose possible, fit observer M. Atout. Grce au tlescope
construit par M. de l'Empyre, la lune s'est enfin laiss voir.

--Et bientt elle se fera entendre! ajouta Blaguefort: car, grce aux
nouveaux tlgraphes lectriques, on pourra converser avec les lunaires
aussi promptement et aussi facilement que je converse avec vous. J'ai
l, du reste, le projet de prospectus qui m'a t adress; je puis vous
le faire connatre.

Il dploya la lettre et en retira une feuille autographie qui contenait
ce qui suit:

  _Tlgraphes trans-ariens.--Aux personnes qui ont des fonds 
  placer.--Capital social: dix millions.--Bnfice assur: dix
  milliards._

  Un vnement qui surpasse en importance tous ceux qui ont renouvel,
  jusqu' ce jour, la face de la terre, vient de se produire au milieu
  de nous. Un de nos savants a subitement dcouvert un monde inconnu
  jusqu' lui. Ce monde, c'est la lune!

  Une socit s'est aussitt forme pour l'exploitation de cette
  nouvelle conqute, dont il ne reste plus qu' s'emparer. Toutes les
  mesures sont dj prises pour la construction des tlgraphes
  trans-ariens, qui doivent nous mettre en rapport avec la population
  lunaire, et faciliter, peu aprs, l'tablissement d'une grande ligne
  de communication, construite  frais communs.

  Il rsulte des observations faites par M. de l'Empyre que la lune
  renferme des valeurs incalculables en carrires d'ardoises, terre 
  briques, gisements de granit, bancs de sable propres  btir, etc.,
  etc., etc., etc. L'imagination recule devant les bnfices que
  l'exploitation de pareilles richesses peut procurer. Aussi ne
  ferons-nous aucune promesse aux actionnaires: les plus modestes
  paratraient exagres. Nous les avertirons seulement que, d'aprs des
  calculs exacts et consciencieux, l'intrt de l'argent plac dans
  notre entreprise devra tre, en terme moyen, de cinquante mille pour
  cent!

  Presque toutes les actions tant retenues  l'avance, nous ne
  pourrons accueillir les demandes que jusqu'au 30 du prsent mois.

  Suivent les signatures.

La plupart des voyageurs s'taient rassembls autour de Blaguefort
pendant cette lecture. L'annonce merveilleuse avait videmment produit
son effet. Les plus enthousiastes demandaient dj les moyens de prendre
un intrt dans l'affaire. Blaguefort se proposa aussitt pour
intermdiaire, et se mit  distribuer des promesses de promesse d'action
avec un droit de commission. Les voyageurs qui les avaient achetes
passrent dans les autres salles du bateau, o ils rptrent la grande
nouvelle, et ngocirent leurs coupons  deux cents pour cent de
bnfice. Maurice ne pouvait revenir de sa surprise, et M. Atout en prit
occasion de faire un long discours sur les avantages de l'association et
du crdit. Il en tait  son douzime aphorisme d'conomie politique,
lorsqu'un choc terrible branla la dorade acclre et lui fit perdre
l'quilibre.

Les passagers pouvants, s'tant lancs vers les fentres, aperurent
un immense ctac endormi dans les profondeurs de l'Ocan, et que le
choc de la dorade avait rveill: au moment mme o les deux poux se
penchrent contre le vitrage, il venait de se retourner. Marthe eut 
peine le temps de pousser un cri!... Le flot qui portait le
bateau-poisson, attir par l'aspiration du monstre, s'engloutit dans sa
gueule entr'ouverte comme dans un abme, et ne s'arrta qu'au fond de
l'estomac!

L'vnement avait t trop rapide pour qu'on pt l'viter, et, dans le
premier instant qui suivit la catastrophe, les clameurs et les
lamentations empchrent de s'entendre. L'quipage lui-mme paraissait
constern. C'tait la premire fois qu'il avait  naviguer dans
l'estomac d'une baleine, et le capitaine, quoique vieux marin, fut forc
d'avouer qu'il en ignorait compltement les dbouquements.

Chacun dut en consquence donner son avis; mais tous les moyens proposs
paraissaient dangereux ou impraticables. Enfin on pensa au professeur de
zoologie du Musum, qui se trouvait par hasard  bord, et tout le monde
se tourna vers lui:

Laissez parler M. Vertbre! s'crirent plusieurs voix; il peut nous
donner un bon conseil, lui qui a tudi les baleines.

M. Vertbre se redressa.

Je l'avoue, Messieurs, dit-il gravement; cet intressant mammifre a
t l'objet de mes observations spciales, et, quoi qu'aient pu en dire
mes adversaires, je crois avoir dcouvert le premier la vritable nature
du lait dont il nourrit ses petits!...

La baleine, Messieurs, est un ctac, nom qui vient du mot grec _ktos_;
il appartient  la famille du narval, du cachalot, du dauphin. C'est un
grand mammifre plagiure, vivipare, pisciforme, portant deux pieds
appels nageoires, et respirant par des poumons...

Il fut interrompu par un soubresaut inattendu. Les propulseurs du
bateau-poisson, qui continuaient  se mouvoir, venaient d'effleurer les
parois de l'estomac de la baleine, et y avaient dtermin une
contraction qui ramena la dorade vers le canal alimentaire. Le
mcanicien, voulant profiter de ce mouvement, lcha toute sa vapeur,
afin de forcer le passage, ce qui occasionna chez le monstre une
nouvelle nause, suivie d'un vomissement au milieu duquel le bateau se
trouva rejet au dehors.

Mais l'effort avait t si violent que la dorade alla frapper un rocher,
o elle se brisa. Tous les voyageurs qui se trouvaient  l'avant furent
broys du choc, noys dans la mer ou brls par les clats de la
machine.

Heureusement que l'arrire, o se tenaient Marthe et Maurice, eut moins
 souffrir. La plupart des passagers chapprent au dsastre et furent
recueillis par les habitants de la cte, accourus au bruit de
l'explosion.

Enfin, lorsqu'ils eurent assez repris leurs sens pour regarder autour
d'eux, ils reconnurent que le ctac avait eu la dlicate attention de
ne les point dtourner de leur route, et qu'ils se trouvaient dans les
faubourgs mmes de Sans-Pair, c'est--dire seulement  quinze lieues de
la ville.

Le fonctionnaire charg du registre de l'tat civil des machines fut
aussitt averti. Il arriva pour constater le dsastre, et dressa l'acte
suivant, imprim d'avance, et dont il n'eut qu' remplir les blancs.

  SANS-PAIR.--TAT CIVIL DES MACHINES

  ACTE MORTUAIRE.

  Nous, soussign, dclarons que:

  La machine _Dorade acclre, n 7_,

  Ne  _l'le du Noir_,

  Age de _dix-huit mois_,

  Valant _quatre cent mille francs_,

  A pri par accident _de baleine_.

  Aujourd'hui 17 mai 3000.

  LE COMMISSAIRE,

  NETTEMENT.

  Ci-joint le procs-verbal.

Quant aux voyageurs qui avaient pri, comme pour constater leur dcs il
et fallu s'informer de leurs noms, de leurs professions, de leur ge,
le commissaire s'en abstint, en vertu du principe constitutionnel qui
dclare _que la vie prive doit tre mure_.




IV

Octroi d'un peuple ultra-super-civilis.--Inconvnient des passe-ports
daguerrotyps.--Maison modle de M. Atout.--Moyen d'tre servi sans
domestiques.--Le souper  la mcanique.--Une vieille tradition: LA
FILEUSE D'VRECY.


Ceux qui avaient survcu continurent ensuite leur route jusqu' la
ville de Sans-Pair. Maurice trouva celle-ci entoure d'une double
enceinte destine  assurer la perception de l'octroi et l'examen des
passe-ports.

Ces derniers n'taient plus, du reste, comme autrefois, des sauf
conduits avec signalement, mais des portraits daguerrotyps, orns du
timbre de la police et reprsentant le voyageur lui-mme. M. Atout
expliquait  ses compagnons tous les avantages de ce nouveau procd,
lorsqu'il fut interrompu par le bruit d'une querelle. C'tait le gros
voyageur, au nez microscopique, que le gendarme refusait de reconnatre
dans le portrait-passe-port, qui le reprsentait maigre et fluet. Le
petit homme allguait en vain l'action du nouveau racahout auquel il
devait cet accroissement rapide; l'agent de la force publique,
impassible comme la stupidit, dclarait ne pouvoir livrer passage qu'
l'original du portrait! La difficult fut soumise  un contrleur, qui
en dfra  un vrificateur, lequel la porta  un directeur. Celui-ci se
consulta longtemps, revit celles des trente-trois mille ordonnances qui
rglaient la matire, et dcida enfin que le gros homme serait remis 
des dgraisseurs-jurs, qui, aprs avoir prt serment, s'occuperaient
de le ramener  un tat dans lequel on pourrait constater son identit.
Le prospectus vivant s'cria en vain que, s'il maigrissait, sa position
sociale se trouvait perdue; qu'il vivait de son obsit, comme d'autres
de leur bonne rputation; le directeur lui rpondit que la loi ne
s'inquitait point de ces misres, et que son premier but tait de
protger la socit en gnral, sans s'occuper de chacun de ses membres
en particulier.

Les deux poux laissrent le voyageur au racahout dans cet embarras, et
arrivrent, avec M. Atout,  la seconde enceinte, o les attendaient les
commis de l'octroi.

Eux aussi avaient suivi les progrs de la civilisation en portant
jusqu' la perfection leurs moyens d'examen et de recherche. Grce 
leurs ingnieuses imaginations, la fraude tait devenue impossible 
faire par tout autre que par eux.

chapps enfin de leurs mains, Maurice et Marthe suivirent leur
conducteur jusqu' sa demeure.

C'tait un vaste paralllogramme blanchi et perc d'troites fentres
qui rappelait assez bien, pour la forme, une cage  poules de grande
dimension. L'acadmicien s'aperut de la surprise de ses htes et sourit
d'un air satisfait.

De votre temps les maisons ne se btissaient point ainsi? dit-il avec
une nuance d'orgueil involontaire.

--Pas prcisment, rpliqua Maurice; cependant nous avions l'difice du
quai d'Orsai...

--Oui, c'tait un acheminement, interrompit M. Atout; mais depuis l'art
a suivi sa voie, et nos architectes sont arrivs au beau idal du
systme rectangulaire. La maison que j'occupe a t construite par le
plus habile d'entre eux, aussi est-elle regarde comme un chef-d'oeuvre.
Dans tout ce que vous voyez, il n'y a pas une pierre d'ornement,
c'est--dire inutile; quant aux dispositions intrieures, vous pourrez
en juger.

On avait atteint le perron qui prcdait la porte;  peine Maurice y
eut-il pos le pied que la marche cda lgrement et mit en mouvement
une lanterne qui s'avana pour l'clairer;  la seconde marche la
sonnette se fit entendre;  la troisime la porte s'ouvrit d'elle-mme.

Dans ce moment les yeux du jeune homme s'arrtrent sur une inscription
grave au-dessus de l'entre:

  CHACUN CHEZ SOI,

  CHACUN POUR SOI.

Vous devez reconnatre le prcepte d'un des sept sages de votre pays,
dit l'acadmicien en souriant; il rsume  lui seul toutes les lois de
l'humanit. _Chacun chez soi_, c'est le droit; _chacun pour soi_, c'est
le devoir. Mais entrez, de grce, vous avez bien autre chose  voir.

Les deux poux traversrent une antichambre garnie d'appareils dont ils
ignoraient l'usage. M. Atout leur montra d'abord une bote dans laquelle
arrivaient les lettres qui lui taient adresses, et leur expliqua
comment d'immenses conduits tablissaient, au moyen du vide, cette
distribution  domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargs de
conduire partout l'eau, la lumire, le feu et l'air rafrachi. Il
indiqua les tuyaux destins  l'arrive des journaux, les fils
lectriques tablissant une correspondance tlgraphique aussi rapide
que la pense avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques
au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir
toutes les distances.

Pendant cette exhibition, il s'tait assur de l'absence de madame
Atout, et avait donn diffrents ordres en touchant quelques ressorts.
Le tintement d'une sonnette lui annona bientt que tout tait prt; il
fit passer ses htes dans la salle  manger, o le dner se trouvait
servi, et il les invita  prendre place.

Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils
s'attendaient  voir paratre,  chaque instant, les gens de service;
mais l'acadmicien, qui devina leur pense, sourit; il se pencha de
ct, appuya la main sur un bouton plac prs de la table, et
immdiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer! Les bouteilles
baissrent, d'elles-mmes, leurs goulots sur les verres; la cuiller 
potage remplit l'assiette de chaque convive; le grand couteau fix au
manche du gigot commena  enlever des tranches que de petites
brochettes plongeaient ensuite dans le rservoir  jus; la pincette
d'caille excuta une gigue dans la salade, qu'elle foulait et
retournait; les poulardes, comme si elles eussent voulu prendre leur
vole, tendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitt saisis et
dcoups; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'argent
qui devait le partager; les hors-d'oeuvre se mirent  tourner autour de
la table comme des chevaux de mange, en ayant soin de s'arrter devant
chaque convive; enfin, le moutardier lui-mme souleva son couvercle et
prsenta sa petite spatule d'ivoire!

Nos deux ressuscits ne pouvaient en croire leurs yeux. M. Atout leur
expliqua alors par quelles sries d'ingnieuses inventions on avait pu
substituer aux machines humaines des machines plus parfaites.

Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machine comme
celle-ci, personne n'a besoin de personne... ce qui ajoute un charme
singulier  l'intimit. Le progrs doit avoir pour but de tout
simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi; c'est  quoi
nous sommes arrivs. Au lieu de domestiques soumis  mille infirmits, 
mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre, toujours
galement robustes, galement srs, galement exacts. Encore quelques
efforts, et la civilisation aura conquis  l'homme l'isolement,
c'est--dire la libert, car chacun pourra se passer compltement des
services de son semblable.

--Oui, dit Maurice, qui tait devenu pensif; mais alors que deviendra la
parole du Christ, qui recommande de se secourir et de s'aimer? Le but de
la vie est-il bien de se suffire  soi-mme? N'est-il pas plutt de se
complter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme
vous l'appelez, avait un coeur qui pouvait battre  l'unisson du ntre,
tandis que la machine de fer ne nous est rien. En prfrant celle-ci,
vous avez sacrifi votre me  vos habitudes; vous avez bris le dernier
anneau qui liait les classes heureuses aux classes dshrites. Les
riches ne pouvaient oublier tout  fait le peuple auquel ils
empruntaient des serviteurs; c'taient comme des prisonniers faits sur
la pauvret, et qui la rappelaient perptuellement par leur prsence. La
ncessit les rendait plus ou moins membres de la famille. On les
prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs
douleurs et les ntres se mlaient toujours un peu; on avait en commun
les gots, les rpugnances, les infirmits; association imparfaite sans
doute, mais dans laquelle s'changeaient quelques sympathies, et qui
donnait une occasion de dvouement et de reconnaissance propre  exercer
le coeur. Ah! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher
plus intimement du matre; il fallait en faire un humble ami, prt 
tous les sacrifices et sr de toutes les protections; raliser enfin la
belle histoire de la fileuse d'vrecy.

L'acadmicien demanda ce que c'tait que cette histoire.

Une vieille tradition populaire que l'on m'a raconte dans mon enfance,
rpondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien trange...

--Voyons, dit M. Atout en vidant son verre.

Le jeune homme parut hsiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le
sien, demandait l'histoire; il se dcida aussitt, et raconta ce qui
suit:


LA FILEUSE D'VRECY.

Vers la fin du dix-huitime sicle vivait  vrecy, en Normandie, un
gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et
pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reu en
baptme le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude; mais cette
dernire n'tait connue dans le pays que sous le nom de la _fileuse
d'vrecy_, parce qu'on la voyait toujours la quenouille au ct.
Bertaude filait effectivement du matin au soir, et souvent encore du
soir au matin, sans que son matre et, pour cela, moins de cranciers.
Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme
d'vrecy tait de ceux qui regardent que leur pitaphe sera celle du
genre humain. Aprs avoir mang la meilleure part de son bien, il
s'tait dcid  boire le reste, afin de se mettre au pair, et
continuait depuis, d'autant plus rsolument que, selon son dire, il ne
craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui et donn 
sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours
Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi[1] ou de poir.

  [1] Nom donn  un cidre choisi extrait de la pomme naturalise en
    Normandie par Marin Onfroi.

Enfin, quand il eut tout puis, fortune et crdit, il fut assez heureux
pour mourir presque subitement, sans avoir eu l'ennui de rgler ses
comptes avec ses cranciers.

Mais  peine le cercueil enlev, ceux-ci accoururent, suivis des gens de
justice, pour tout saisir. Les meubles furent descendus dans la cour et
vendus  la crie; on se partagea les prairies, les champs, les vergers,
et un gros marchand de Falaise, qui avait tout rcemment achet de la
noblesse, vint habiter le vieux logis.

Bertaude comprit qu'il fallait lui laisser la place libre. Elle prit sa
quenouille et son fuseau, fit son paquet, celui d'Yvonnette, puis se
prsenta pour prendre cong du nouveau matre.

Ce dernier, en voyant qu'elle tenait la petite fille par la main, lui
demanda si elle la menait  quelque parent.

Hlas! faites excuse, rpliqua Bertaude, qui essuyait ses yeux avec le
coin de son tablier; la pauvre innocente n'a dans le pays aucune famille
pour la recevoir.

--Que ne la conduisez-vous alors  l'hospice de Bayeux? reprit le nouvel
anobli.

--A l'hospice! rpta Bertaude saisie.

--On n'y reoit pas seulement les btards, objecta l'ancien marchand,
mais aussi les enfants abandonns.

--Par mon Sauveur! celle-ci ne l'est pas, Monsieur, dit la vieille en
caressant Yvonnette, qui se serrait contre elle tout effraye; tant que
je ne serai pas sous la terre du cimetire, il lui restera quelqu'un.

--Vous est-elle donc quelque chose? demanda le bourgeois ironiquement.

--Elle est la fille de mon matre! rpliqua Bertaude avec nergie. J'ai
mang vingt ans le pain de sa famille, je l'ai reue dans mes mains
quand elle est ne, je l'ai porte  l'glise pour son baptme, je lui
ai appris  marcher et  prononcer son premier mot; si ce n'est pas
l'enfant de mon sang, c'est l'enfant de mes soins. Ah! Jsus! 
l'hospice! N'aie pas peur, va, Yvette, tant que la Bertaude pourra
remuer un seul de ses dix doigts, ton hospice sera dans son giron.

Elle avait soulev l'enfant, qui l'enveloppa de ses bras, en appuyant la
tte sur son paule, et elle prit avec elle la route de Falaise.

Bertaude avait son plan, dont elle n'avait rien dit  personne.

Elle connaissait aux Ursulines une soeur qui, avant d'tre une sainte
choisie par Dieu, avait t une femme aime des hommes; elle lui porta
Yvonnette, avec une bourse renfermant tout ce qu'elle possdait, et lui
dit: levez-la comme la fille d'un gentilhomme, et ne lui refusez rien
de ce qu'il lui faudra pour qu'elle fasse honneur  son nom; car, avant
que la bourse soit vide, je vous rapporterai de quoi la remplir.

Elle embrassa ensuite l'enfant, pleura beaucoup, et partit.

Mais trois mois aprs on la vit reparatre avec plus d'argent qu'elle
n'en avait laiss la premire fois. Elle continua  revenir ainsi
rgulirement quatre fois par anne, et chaque fois elle demandait
qu'Yvonnette et des matres plus habiles et des robes plus belles.

Elle seule tait toujours la mme: vtue de son pauvre jupon de bure, la
quenouille dans la ceinture, et marchant en faisant tourner son fuseau.
On se demandait vainement d'o pouvait lui venir ce qu'elle dpensait
pour Yvonnette;  toutes les questions elle se contentait de sourire en
rpondant:

Dieu a une pargne pour les orphelins.

Cependant l'enfant devint une jeune fille, si savante, si sage et si
belle, qu'il n'tait bruit d'autre chose dans tout le Bessin. Les plus
grandes dames du pays voulaient la connatre, et venaient la visiter au
parloir du couvent. Les potes normands lui adressaient des vers, les
jeunes gentilshommes en tombaient amoureux et portaient ses couleurs;
enfin il se trouva une foule de gens qui se dclarrent ses parents ou
ses allis et qui en apportrent les preuves.

Madame de Villers, qui tait du nombre, exigea mme que la jeune fille
vnt passer quelques jours  son chteau.

Ce fut l qu'Yvonnette rencontra le sieur de Boutteville, un des plus
riches seigneurs et des plus accomplis du royaume. Il devint si
perdument amoureux de la jeune fille qu'il la demanda en mariage, et
Yvonnette, heureuse de sa recherche, songeait aux moyens de la faire
connatre  Bertaude, lorsque celle-ci se prsenta avec une douzaine de
marchands. Elle n'avait point voulu que sa jeune matresse se marit
comme une dshrite, et elle lui apportait un trousseau complet.

Le sieur de Boutteville, qui arriva comme on tait occup  l'taler
devant Yvonnette, ne parut point partager la joie de la jeune fille. On
lui avait dj parl des grosses sommes fournies par la vieille
servante, en exprimant des doutes sur leur origine; il craignait que
cette gnrosit ne cacht quelque secret honteux, et il ne put
s'empcher de le laisser deviner.

Bertaude se retira sans rien dire, mais elle ne reparut plus, au grand
dsespoir d'Yvonnette, qui sentait que cette fuite confirmait les
soupons. Enfin le jour du mariage arriva. La jeune fille pare et
tremblante fut conduite jusqu' la chapelle, dans le carrosse de madame
de Villers. Comme elle en descendait sous le porche, elle se trouva
entoure de mendiants qui venaient, selon l'usage, apporter leurs
souhaits, en sollicitant une aumne. Tout  coup ses regards tombrent
sur une vieille femme agenouille... Sa quenouille et son fuseau
suffisaient pour la faire reconnatre: c'tait la vieille servante,
c'tait Bertaude!

Elle courut  elle, prit ses mains, et lui demanda ce qu'elle faisait
l.

Ce que j'ai fait pendant neuf annes, rpondit la vieille femme, qui
ne put retenir ses larmes.

Et voyant M. de Boutteville, qui tait accouru:

Oui, continua-t-elle, voil tout le secret dont on a tourment votre
fianc. Aprs vous avoir dpose au couvent, je me suis mise  parcourir
 pied la Normandie, filant le long des routes et demandant au nom de
Dieu. Mon travail me rapportait peu de chose, c'tait pour moi; l'aumne
rapportait davantage, c'tait pour vous! Mais il ne faut point que votre
mari rougisse de ce que j'ai fait: le don accord au nom de Dieu ne peut
tre une honte pour personne. Le bon coeur de tous les hommes vous a
soutenue quand vous tiez petite; maintenant que vous voil grande, le
bon coeur d'un seul homme vous rendra heureuse. J'ai fini de mendier
aujourd'hui; car, ds que vous n'avez plus besoin de rien, je n'ai rien
 demander.

Yvonnette, d'abord stupfaite, puis perdue d'attendrissement,
embrassait la vieille, qui ne pouvait comprendre de tels transports.
Mais M. de Boutteville, dont les yeux s'taient mouills de larmes, prit
tout  coup sa main et y posa celle de sa fiance:

Vous avez t sa mre, dit-il, c'est  vous de la mener  l'autel et de
me la donner.

Ce qui fut fait sur l'heure,  la grande admiration de tous les
spectateurs. Yvonnette, pare de soie, de dentelle et d'or, fut conduite
au prtre par Bertaude, qui portait encore ses habits de mendiante, sa
quenouille et son fuseau; et, la crmonie acheve, la jeune marie vint
s'agenouiller devant la vieille paysanne pour lui demander de la bnir,
comme elle et fait pour sa mre! La foule pleurait, et l'on entendit
rpter de tous cts:

Que Dieu les protge! que Dieu les protge!

Ce voeu fut accompli, car le souvenir de cette union a t conserv dans
le Bessin, o l'on disait encore longtemps aprs, sous forme de
proverbe: Heureux comme les Boutteville!

Mais ce qui vaut mieux, c'est qu'ils conservrent jusqu' la fin leur
vnration reconnaissante pour Bertaude. Alors que les plus grands
seigneurs et que les plus grandes dames se trouvaient runis dans les
salons du chteau de Boutteville, la fileuse d'vrecy y occupait la
place d'honneur. On clbrait de plus, tous les ans,  l'glise de la
paroisse, une messe solennelle  laquelle la vieille servante se rendait
avec son ancien costume de mendiante, sa quenouille et son fuseau, ayant
 un bras le sire de Boutteville, et  l'autre Yvonnette. Touchante
crmonie, qui, en rappelant le dvouement et la reconnaissance, servait
galement d'exemple aux matres et aux serviteurs.




V

Monologue de Maurice en se dshabillant.--Inconvnients des chambres 
coucher perfectionnes.--Une excursion involontaire.--Le salon de M.
Atout; multiplication exagre de l'image d'un grand homme.--M. Atout
prsente  ses htes sa lgitime pouse, milady Ennui.


En conduisant Marthe et Maurice aux pices qu'ils devaient occuper, M.
Atout ne manqua point de leur faire admirer une foule de nouveaux
perfectionnements. Les lits rentraient dans la muraille afin de laisser
plus d'espace; les fauteuils roulaient d'eux-mmes; les fentres
s'ouvraient sans qu'on y toucht; les parquets s'levaient et
s'abaissaient  volont. Aussi n'tait-ce partout que poulies et cordons
de tirage; l'appartement entier ressemblait  un vaisseau garni de ses
agrs, et qui obissait  l'instant, pourvu qu'on connt la manoeuvre.

Mais la multiplicit des motions de cette journe, jointe  la fatigue
du voyage, avait puis les forces de Marthe: aussi remit-elle au
lendemain l'tude de ce mcanisme domestique, et ne tarda-t-elle pas 
s'endormir.

Maurice, sentant galement le besoin de repos, passa dans la chambre
voisine, qui lui tait destine, et se disposa  se mettre au lit; mais
tout en se dshabillant, il repassait dans sa mmoire les tranges
aventures qui venaient de lui arriver, et poursuivait un de ces
monologues philosophiques particulirement en usage parmi les ivrognes,
les gens qui s'endorment et les hros de tragdie.

Ressusciter, murmurait-il du ton de Talma s'adressant la fameuse
question d'Hamlet; ressusciter aprs douze sicles! suis-je bien sr
d'tre veill?

Ici il se touchait pour en acqurir la certitude, puis reprenait:

Oui, je veille... je suis bien dans le monde de l'an TROIS MILLE... une
nouvelle socit m'enveloppe...

Il s'interrompait pour ter son habit...

Ainsi mes souhaits ont t accomplis! O Maurice! tu vas connatre la
gnration prpare par tes contemporains! Ah! pour la bien juger,
dpouille-toi des prjugs de ton enfance... dpouille-toi des
prventions qui aveuglent... dpouille-toi...

Son esprit, alourdi par le sommeil, ne put aller plus loin, et il se
contenta de se dpouiller de son pantalon; puis, les yeux  demi ferms,
il s'avana vers le lit qui lui avait t prpar.

Mais au moment de l'atteindre, il s'aperut qu'une fentre tait reste
ouverte. Voulant viter les moustiques et les coups d'air, il saisit un
cordon qui lui semblait destin  refermer le chssis vitr et tira 
lui!

Le candlabre  trois becs qui l'clairait s'teignit subitement, et il
se trouva plong dans une complte obscurit. Au lieu du cordon de la
fentre, il avait tir le cordon de l'teignoir!

L'erreur, du reste, tait peu dangereuse. Dcid  braver l'air de la
nuit, il se mit  chercher son lit  ttons, et allait y entrer, lorsque
sa main, pose au hasard, rencontra un ressort qui cda.

Aussitt un grincement de roues se fit entendre, et le lit, brusquement
enlev, disparut dans la muraille.

Maurice demeura quelques instants un bras tendu et le pied en avant,
dans la position du gladiateur victorieux! Cependant, comme l'attitude
tait peu commode pour dormir, il se redressa en envoyant au diable les
inventions mcaniques, et se mit  chercher le ressort qui devait faire
reparatre son lit vanoui.

Malheureusement l'obscurit ne lui permettait point de distinguer les
objets. Ses mains ttaient le mur sans rien rencontrer; enfin, l'une
d'elles s'arrta sur un bouton qu'elle tourna... Un jet d'eau glace lui
frappa le visage! Il se rejeta vivement en arrire, et alla heurter la
cloison voisine. Le parquet flchit  l'instant sous ses pieds, avec un
sifflement de poulies, et il se sentit descendre!

Il n'eut que le temps de pousser un cri de saisissement, aussitt
comprim, car la lumire venait de succder aux tnbres: il se trouvait
dans le boudoir de madame Atout. Seulement, au lieu d'entrer
horizontalement par la porte, il tait arriv perpendiculairement par le
plafond!

Son regard s'arrta d'abord sur une _forme_ lgante et demi-nue, devant
laquelle il s'inclina en murmurant des excuses embarrasses; mais au cri
pouss derrire lui, il retourna la tte, et aperut la vritable
propritaire du boudoir, dans un costume abrg, que le plus correct des
potes franais appelle un _simple appareil_.

Au mouvement de Maurice, madame Atout (car c'tait elle) jeta un second
cri, et prit la position de la Vnus pudique. Le jeune homme dtourna la
tte avec une discrtion empresse. La perspective ostologique dont son
oeil venait d'tre heurt avait veill chez lui une chaste pouvante.
Il s'effora d'allonger modestement le vtement indispensable qui lui
tenait lieu de tous ceux qui lui manquaient, et voulut commencer un
discours de justification.

Mais  quoi tient, hlas! l'inspiration des plus loquents! C'tait la
premire fois que Maurice parlait  son auditeur le dos tourn, et cette
position inusite lui enleva subitement toute sa libert d'esprit. Il
chercha en vain, dans sa situation mme, la matire d'un exorde par
insinuation; son intelligence rebelle ne lui fournit que les
rminiscences classiques du discours de Tlmaque  Calypso.

O vous, qui que vous soyez, mortelle ou desse! bien qu' vous voir on
ne puisse vous prendre que pour une divinit...

Le bruit d'une porte brusquement referme l'interrompit, il se retourna;
la desse avait disparu, et il entendit que, par prudence, elle tirait
sur lui les verrous.

Cette fuite soudaine le dispensait de plus longs frais d'loquence;
videmment on lui abandonnait la place. Craignant quelque nouvelle
aventure, il se dcida  y rester et  prendre possession du lit de
repos qui occupait le fond du boudoir.

Ce dernier tait entour de glaces mobiles qui permettaient d'tudier
tous les gestes et toutes les attitudes. Grce  leurs inclinaisons
combines, on pouvait s'y voir de dos, de face, de trois quarts, de
profil. Chacun avait autour de soi, comme Dieu lorsqu'il cra le genre
humain, une socit forme  son image, ce qui ne pouvait manquer de
faire une socit charmante.

Prs du lit de repos se dressait un casier dont les compartiments
protestaient contre l'aphorisme de M. Planard:

    Que toujours la nature
    Embellit la beaut!

On lisait sur les plus apparents:

  _Huile d'hippopotame pour faire repousser les dents.--Essence de
  gazelle pour assouplir la taille.--Pommade de cygne pour devenir
  blanche.--Moelle de tourterelles pour avoir les regards
  tendres.--Elixir de Vnus..._

D'autres compartiments renfermaient des dentiers  pendules qui
marchaient seuls et qui sonnaient les heures, des boucles d'oreilles
jouant de la serinette, et des yeux de verre tenant lieu de lunettes de
spectacle.

La toilette tait, en outre, couverte de brosses de toutes formes, pour
les ongles, pour les cheveux, pour les sourcils, pour les dents, pour
les oreilles! Il y avait vingt savons tiquets: savon rpe, savon miel,
savon granit, savon beurre, savon aigre, savon doux! vingt eaux de
senteur: parfum Sessel ou asphaltique, baume de tabac-caporal, essence
de gaz hydrogne, etc., etc.

Aprs avoir admir tout cet arsenal de la coquetterie fminine, Maurice
s'arrta de nouveau devant la _forme_ qu'il avait prise d'abord pour
madame Atout, et qui n'en tait que l'enveloppe complmentaire. Il
admira la perfection de cette apparence qui traduisait les angles
rentrants en angles saillants, et les plans rectilignes en sphres
harmonieuses. Semblable  Pygmalion, le corsetier avait anim sa statue;
le caoutchouc palpitait, le tricot semblait respirer! Maurice eut beau
dtourner la tte et fermer les yeux, il se rappelait malgr lui, comme
l'ermite de la Fontaine, cette forme arrondie

    ...... Qui pousse et repousse
    Certain corset, en dpit d'Alibech,
    Qui cherche en vain  lui clore le bec.

La vue du maillot menaait ainsi d'touffer les chastes inspirations que
Maurice devait  la vue de la femme; il dtourna prudemment les yeux, se
coucha sur le canap, et ne tarda pas  s'y endormir.




PREMIRE JOURNE

VI

Un salon.--Prsentation de madame Atout complte.--Promenade arienne;
le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de
chemine.--Une femme  la mode.--Maternit.


Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux.
L'acadmicien venait d'apprendre les msaventures nocturnes de son hte
et en riait aux clats. Il le reconduisit vers Marthe, qui commenait 
s'inquiter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau,
avec plus de dtails, les diffrents mcanismes de leur appartement.

Il tait au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette
retentit dans toute la maison! Le dmonstrateur s'interrompit
brusquement:

C'est madame Atout, dit-il avec une dfrence craintive; nous
reprendrons cet entretien une autre fois. Elle dsire vous voir, ne la
faisons point attendre.

Il hta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pices avec ses
htes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient
point encore aperu.

C'tait une galerie orne de curiosits, de tableaux et de plans levs
reprsentant diffrentes coupes de machines. Un cadre immense renfermait
tous les diplmes acadmiques accords  M. Atout, et rayonnant, autour
de son portrait, en glorieuse aurole.

Ce portrait, pass dans le commerce, comme celui de tous les hommes
illustres de l'an trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes.
Il grimaait dans les moulures du plafond; il soutenait, en guise de
cariatides, les consoles de la corniche; il se relifait sur les bras
sculpts des fauteuils. La ncessit d'approprier l'image  ces
diffrents emplois avait seulement altr parfois la dignit acadmique
du modle. Ici on le reprsentait contre un pied de candlabre; l,
pench en avant, et la bouche ouverte en manire de gargouille; plus
loin, pli sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent
l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi
srement que le gamin de Paris et reconnu l'image de Napolon moule en
sucre d'orge, ou mme sculpte par un membre de l'Institut.

Ainsi que l'acadmicien l'avait devin, madame Atout attendait Marthe et
Maurice; mais, bien que ce dernier l'et aperue la veille, il ne put la
reconnatre: la ralit et l'_apparence_ ne formaient plus qu'un seul
tre. La femme tait entre dans le corset de manire  y disparatre;
le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en tait
plus que l'organe moteur!

Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empcher de murmurer, en sa
qualit d'orientaliste:

Le corsetier est grand!...

Quant  Marthe, qui n'tait point dans le secret, elle crut voir ce
qu'elle voyait, et admira!

Madame Atout n'avait rien nglig pour faire valoir des beauts qui
sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie
amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche,
laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse lgance. Le
visage maigre et tir contrastait bien avec cette riche nature; mais le
teint en tait si blanc! les lvres si fraches! les cheveux si noirs et
si soyeux! Puis la richesse des ornements dtournait l'attention. Madame
Atout portait sur la tte l'imitation, en petit, d'une machine 
fabriquer les queues de bouton, autrefois invente par son pre, et aux
deux bras les modles d'une roue de tournebroche modifie par son
grand-oncle, et d'un cercle de chaudire perfectionn par son frre
an. Maurice apprit plus tard que c'taient autant d'armoiries
parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle
avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronne de lauriers et
encadre dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un
mdaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme
qu'elle avait reue en mariage; on y lisait grav en lettres d'or:

  _Trois millions de dot.--Spare de biens!_

Maurice comprit sur-le-champ la dfrence de l'acadmicien pour la
femme-corset.

La prsentation fut faite  milady Ennui, qui lorgna les deux
ressuscits avec une curiosit nonchalante, leur adressa une vingtaine
de questions dont elle n'attendit pas les rponses, puis dclara tout 
coup qu'elle voulait djeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux
une promenade  la grande avenue des chemines.

En sortant de table, M. Atout conduisit ses htes et milady Ennui sur la
terrasse de son htel, o ils trouvrent une calche arostatique, dans
laquelle ils montrent: car,  Sans-Pair, les principaux moyens de
communication avaient t tablis, pour plus de commodit,  travers
l'espace autrefois abandonn au vent et aux hirondelles. Les rues
taient presque exclusivement laisses aux pitons. On voyait les
fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ails, courir et se
croiser dans tous les sens; l'ther, enfin conquis, tait devenu un
nouveau champ pour l'activit humaine. Ici, des dbardeurs aronautes
dpeaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'lectricit; l,
des chiffonniers ariens glanaient les paves gares dans l'espace;
plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds
ou les fumes flottantes, tandis qu' leur ct quelque honnte
bourgeois, abrit par deux nues, essayait de prendre  la ligne les
oiseaux de passage.

Aprs avoir travers les plaines de l'air, la calche abaissa son vol
vers une sorte d'avenue forme par les chemines des plus hauts
difices. C'tait le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute
l'aristocratie lgante s'y donnait rendez-vous.

L'acadmicien montra successivement  ses deux htes les quipages des
beauts en vogue, des clbrits  la mode, des banquiers les plus
millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur
leurs arostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudes aux
balcons des terrasses.

Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la varit des
physionomies de cette socit d'lite. On retrouvait, chez les uns, les
traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les
autres, celles de l'Amricain au front fuyant. Il y avait des traits de
Malais olivtres et de ngres friss comme les fourrures d'astracan. On
trouvait mme quelques Caucasiens portant, selon les rgles tablies
pour leur race, _l'angle facial ouvert  quatre-vingts degrs et le nez
long..._  moins qu'ils ne fussent camus!

Ce mlange de types tait la consquence naturelle des progrs des
lumires. Tous les sangs s'taient mls. Mais, comme dans une terre
abandonne  elle-mme, ou les plantes les moins prcieuses ne tardent
pas  tout envahir, les races les plus dshrites avaient fini par
prvaloir dans les gnrations successives, et la fraternit gnrale
avait amen la laideur universelle.

Une seule exception frappa Maurice. C'tait une femme  demi couche
dans un char incrust de nacre. A la voir glisser lgrement au milieu
de l'air, on et dit cette divinit,  la merveilleuse ceinture,
qu'Homre nous reprsente emporte dans l'espace par ses colombes, et
n'ayant qu' sourire pour que tout frmisse de volupt! Vtue d'une
tunique de mousseline raye d'or, elle laissait pendre, hors du char, un
de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'ther. Son
manteau de gaze flottait derrire elle comme une nue, et ses cheveux
blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses paules.

Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son char, comme un
essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie.

Maurice la montra  l'acadmicien et demanda son nom.

Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connat? C'est madame
Facile... dont le mari est toujours en ambassade  six mille lieues de
Sans-Pair. N'est-ce pas le prsident de la chambre des envoys qui la
suit?

--Il me semble, en effet! rpondit l'acadmicien.

Milady fit un geste d'indignation.

Quelle honte! s'cria-t-elle; un homme grave avoir une pareille
faiblesse!...

--Comme vous dites... une faiblesse, rpta M. Atout, qui ne paraissait
pas lui-mme bien fort.

--Oser paratre avec elle, continua milady; la voir taler publiquement
une beaut trop connue!

M. Atout jeta un regard de ct, comme s'il et souhait la mieux
connatre.

Ne point tre repouss par le dgot, par le mpris! acheva la
femme-corset.

Dans ce moment, madame Facile passa prs de la calche. L'air, agit par
son vol, apporta jusqu' M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied
nu faillit l'effleurer.

C'est scandaleux! s'cria milady.

--Scandaleux! rpta l'acadmicien, qui frmissait encore, et
poursuivait d'un oeil avide la voluptueuse vision.

--Partons! reprit la premire, indigne.

--Partons! rpliqua le second en soupirant.

La calche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela
le fils qu'elle avait en nourrice et dclara qu'elle voulait le voir.

Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mre avait devanc
chez elle la maternit. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie
attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans
s'approcher pour lui ouvrir les bras, et,  peine l'avait-elle press
sur son coeur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport
caressant. Elle l'appuyait  son paule, posait une joue sur sa petite
tte boucle, le berait en chantant; et, si l'enfant, cdant  ses
caresses, s'endormait, elle-mme fermait bientt les yeux, et, le coeur
gonfl d'une joyeuse illusion, rvait qu'elle tait sa mre!

Que de fois cette hallucination l'avait subjugue! Que de fois elle
avait vu, dans ces songes veills, toutes les fantaisies de son
esprance se traduire en vivantes images! C'tait d'abord l'enfant
foltre pendu  l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chvre
docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire dj dcouronne
des grces du premier ge, sans que celles du second fussent encore
closes; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrtait rveuse
aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets
arrachs  cette rverie! que de traces de larmes dcouvertes sous un
baiser! que de consolations donnes et reues! Charmant retour
d'motions oublies! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre
recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie dcline en
nous, si elle renat dans notre second nous-mme? Qui hrite de notre
sang et de notre me ne doit-il pas hriter de notre bonheur? Laisse le
soleil  qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse,
la fille que tu as nourrie et forme, heureuse sans toi, heureuse par un
autre! Dans la succession des tres, hlas! l'ingratitude est la dette
hrditaire; nos pres sont vengs par nos enfants! Eh bien! accepte la
nouvelle place qui t'est donne: tu tais la reine de cette destine,
sois-en l'esclave dvoue. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais
demander, persiste  tre la mre de celle qui n'est plus ta fille. Tu
seras encore heureuse, si elle peut l'tre; car le bonheur de ceux que
nous aimons est comme l'encens qui s'lve  l'autel: on ne le brle
point pour nous, mais nous en partageons le parfum!

Puis, toutes les joies de la maternit ne renatront-elles point pour
toi avec les fils de ta fille? Ouvre tes bras, approche leurs ttes
blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui
retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme; tu sentiras
encore sur tes joues rides ces petites mains qui appellent les baisers;
tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire.
Prends donc courage, ta tche n'est point acheve; il y a encore des
enfants pour lesquels il faut te dvouer, craindre, veiller; et ceux-l,
grand'mre, tu n'auras point  souffrir de leur abandon: car, lorsqu'ils
seront des hommes, tu ne vivras plus! Sainte et gnreuse passion pour
les petits! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est
passager, l'amiti se lasse;  mesure que l'homme avance sous le poids
de la vie, son coeur se tarit et se corrompt comme les eaux exposes 
l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule
elle entretient la source appauvrie du dvouement. Alors mme que le
calcul dcide de tous nos sentiments, celui-l reste dsintress; pour
lui nous acceptons les mcomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants
n'assurent point seulement la continuit de la race humaine, ils sont
aussi les conservateurs de ses instincts les plus prcieux et les plus
doux.




VII

Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur  la maternit.--Lait
de femme perfectionn.--Moyen de reconnatre les vocations.--Grand
collge de Sans-Pair.--Programme pour le baccalaurat s
lettres.--Nouvelles mthodes d'enseignement.--Machine 
examen.--Catchisme des jeunes filles.--Pensionnat pour la production
des phnomnes.


Ainsi rvait Marthe,  la fois triste et joyeuse: joyeuse par l'espoir
du sacrifice, triste par la crainte de l'oubli!

Mais, tandis qu'elle voquait ce rve entrecoup, la calche avait
abaiss son vol, et M. Atout dclara qu'ils taient rendus.

Devant eux s'levait un difice dont l'aspect participait  la fois de
la caserne, du collge et de l'hpital.

L'acadmicien leur apprit que c'tait la maison d'allaitement.

Et toutes les nourrices y demeurent? demanda Marthe.

M. Atout sourit.

Des nourrices! rpta-t-il. Vous parlez l d'une habitude des sicles
barbares!

--Alors, reprit Marthe, les enfants sont levs par leurs mres?

--Fi donc! interrompit l'acadmicien, ce serait encore pis. La
civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dpense de temps
et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitu la machine 
l'homme. De votre temps, il n'y avait qu'une universit de professeurs;
nous avons agrandi l'institution en crant une universit de nourrices.
Le nouveau-n est mis au collge le jour de son entre dans le monde, et
nous revient dix-huit ans aprs tout lev. IL serait difficile, comme
vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de
gnes ni d'inquitudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point
de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point
d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souffrir;
on se perd sans dsespoir. Les gnrations se succdent dans la mme
maison, comme des voyageurs dans la mme auberge. Ainsi a t rsolu le
grand problme de la perptuation de l'espce, en vitant l'association
passionne des individus.

Comme il achevait, la calche s'arrta devant un immense difice, 
l'entre duquel on avait grav en lettres colossales:

  _Universit des mtiers-unis.--Institution pour les jeunes gens et les
  jeunes demoiselles non sevrs.--Allaitement  la vapeur._

Une machine, sculpte sur le fronton, tait entoure de nourrissons,
vers lesquels elle tendait ses bras d'acier et ses mamelles de lige
verni. Au-dessus se lisait la sainte lgende:

_Laissez venir vers moi les petits enfants!_

Lorsqu'il se prsenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numro d'ordre
sous lequel son fils avait t inscrit. Le commis feuilleta son
catalogue d'enfants, et dit brivement:

Salle Jean-Jacques-Rousseau, quatrime rayon, case D.

L'acadmicien prit le bras de milady Ennui, et se hasarda  travers les
immenses corridors.

De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'tablissement,
compos d'un tablier de taffetas cir et d'une coiffure en forme de
biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre.
Marthe et Maurice longrent d'abord une galerie o des mtiers de
diffrentes formes tissaient des layettes; puis une seconde, o d'autres
mcaniques fabriquaient de petits cercueils. De l, ils traversrent une
cour pleine de paniers  roulettes, dans lesquels les enfants
apprenaient  marcher, et arrivrent devant un vaste atelier clair par
la flamme des grands fourneaux.

Vous voyez les cuisines de l'tablissement, dit M. Atout en s'arrtant;
c'est l que se fabrique le breuvage destin aux enfants. On avait cru
longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-ns tait le
lait de leur mre; mais la chimie a dmontr qu'il tait malsain et peu
nourrissant. L'Acadmie des sciences a, en consquence, nomm une
commission, qui a donn la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se
compose de quinze parties de glatine, de vingt-cinq parties de gluten,
de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau; le tout
composant une mixtion connue sous le nom de _supra-lacto-gune_ ou _lait
de femme perfectionn_. Une exprience sans rplique a, du reste, prouv
l'excellence de ce breuvage: c'est que tous les nouveau-ns qui refusent
d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur,
et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux
procds employs pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez
pouvoir en juger vous-mmes.

A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvrent
dans la salle des allaitements.

C'tait une immense galerie, garnie aux deux cts d'espces de planches
 bouteilles, sur lesquelles les enfants taient assis cte  cte.
Chacun d'eux avait devant lui son numro d'ordre et le biberon brevet
qui lui tenait lieu de mre. Une pompe  vapeur, place au fond de la
salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le
partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commenait et
finissait  heure fixe, ce qui donnait aux enfants l'habitude de la
rgularit. Tous devaient avoir un mme apptit et un mme estomac, sous
peine de jene ou d'indigestion; on et pu inscrire  l'entre de la
salle comme sur les portes rpublicaines de 1793:

_L'galit ou la Mort._

M. Atout fit admirer  ses compagnons tous les dtails de cet
tablissement modle, auquel on devait, selon son heureuse expression,
l'anantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en
employant les machines, on avait ralis, sur chaque nourrisson, un
bnfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour l'anne, 9 fr. 95
c, et pour les 10 millions de nouveau-ns, prs de 100 millions
d'conomie! Il expliqua ensuite de quelle manire l'tablissement se
trouvait partag en neuf salles correspondant aux neuf classes de la
socit. Le breuvage, les soins, l'air et le soleil y taient distribus
conformment au principe de justice romaine; _habita ratione personarum
et dignitatum_. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts, et les
fils de mendiants le neuvime d'une part, ce qui leur servait  tous
deux d'apprentissage pour les ingalits sociales. L'un s'accoutumait
ainsi, ds le premier jour,  tout exiger, l'autre  ne rien attendre.
Merveilleuse combinaison, qui assurait  jamais l'quilibre de la
rpublique!

Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numro,
c'est--dire son fils, dont elle avait vant  Marthe les grces
enfantines. Elle l'aperut enfin dans sa case; mais le
_supra-lacto-gune_ produisait son effet ordinaire, et l'hritier des
Atout se tordait comme un ver coup en quatre.

Le mdecin de service, averti, accourut aussitt et dclara que les
contorsions du numro 743 tenaient  des douleurs aigus, affectant
spcialement les rgions du clon, d'o elles avaient pris vulgairement
le nom de coliques. Mais l'acadmicien protesta contre cette tymologie.
Il fit observer que colique avait le mme radical que colre, et ne
pouvait venir que du grec chol, _bile_. Il en rsulta une longue
discussion, maille de citations malgaches, syriaques ou chinoises,
pendant laquelle le numro endolori continuait  subir le mal dont on
discutait le nom. Enfin, le docteur et M. Atout, n'ayant pu s'entendre,
s'en allrent chacun de leur ct, bien dcids  crire un mmoire sur
la question.

Quant  milady Ennui, scandalise des grimaces de son hritier, elle
avait pass outre avec ses deux htes, et s'occupait  leur faire
remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait.

Les murs taient tapisss de nattes prcieusement travailles, les
plafonds chargs de moulures ciseles, les fentres ornes de rideaux de
soie  crpines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis
moelleux; les numros brillaient sur des plaques mailles; de larges
ventilateurs de gaze raye d'argent renouvelaient sans cesse l'air des
galeries; l'industrie avait, en un mot, puis son luxe et sa prvoyance
en faveur des nouveau-ns; il ne leur manquait absolument que des mres.

A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second tablissement,
destin au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois, et ils
taient soumis, ds lors,  une combinaison d'exercices destins au
perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre
 voir, un second pour leur enseigner  entendre, d'autres encore pour
les habituer  dguster,  sentir,  respirer.

De votre temps, dit M. Atout  Maurice, l'enfant tait abandonn 
lui-mme; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait
sans apprentissage; il s'exerait  vivre en vivant! Mthode barbare,
que l'absence des lumires pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous
avons amlior tout cela. L'espce humaine n'est plus qu'une matire
vivante,  laquelle nous donnons une forme et une destination; la
Providence n'y est pour rien; nous lui avons t le gouvernement du
monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme 
l'instar du calicot, par des procds perfectionns.

Du reste, ces premires tudes ne sont qu'une avant-scne de la vie;
c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant
prend la route qu'il doit ensuite poursuivre.

--Et par qui cette route lui est-elle indique? demanda Maurice.

--Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous.

Ils venaient, en effet, d'arriver  un troisime difice, moins
considrable que les prcdents, dans lequel ils entrrent. C'tait un
muse phrnologique, o ils aperurent une dizaine de mdecins occups 
constater les diffrentes aptitudes. Des garons attachs 
l'tablissement leur apportaient sans cesse des panneres d'enfants,
dont ils ttaient le crne, et auxquels ils donnaient un nom et une
destination, selon les protubrances observes. L'criteau pass au cou
des sujets examins indiquait le rsultat de l'examen.

L'enfant recevait l son brevet de grand mathmaticien, de grand artiste
ou de grand pote, et n'avait plus qu' le devenir. Par ce moyen, toute
incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer  travers vingt
gots opposs, comme un tranger qui demande sa route  tous les
passants, vous trouviez une direction indique, vous n'aviez qu'
partir, qu' poursuivre, et vous tiez sr d'arriver au but...  moins
qu'on ne vous et indiqu un mauvais chemin.

Du bureau des triages, Marthe et Maurice passrent aux coles.

M. Atout, qui joignait  ses autres titres celui d'inspecteur gnral
des tudes, leur fit tout voir dans le plus grand dtail.

La base de l'instruction donne au collge de Sans-Pair tait le
thibtain, langue d'autant plus intressante  connatre que l'on avait
cess de la parler depuis environ mille ans. Les lves lui consacraient
quatre jours sur cinq. Le reste du temps tait employ  examiner les
hiroglyphes des anciennes pyramides d'gypte, dont il ne restait plus
qu'une gravure apocryphe, et  approfondir la diffrence existant entre
l'absolu complet et l'absolu universel!

Ces enseignements avaient pour but de prparer l'lve  la vie
pratique, et de lui servir de point de dpart pour devenir ingnieur,
mdecin ou commerant.

M. Atout, qui voulait faire apprcier  son hte l'tendue des
connaissances acquises par les coliers de l'tablissement, lui remit le
programme de l'examen que tous devaient subir avant de le quitter.

    UNIVERSIT DES MTIERS-UNIS
    GRAND COLLGE DE SANS-PAIR
    PROGRAMME POUR LE BACCALAURAT S LETTRES

POUR LE THIBTAIN:

1 Les trente livres de l'Histoire de la Tortue verte de Rapput, par
Shah-Rah-Pah-Shah;

2 Les douze livres de l'Histoire de l'lphant noir, de Rouf-Tapouf;

3 Les six chants des Citernes du Dsert, de Felraadi;

4 Le trait sur le Bonheur des Borgnes, du mme;

5 Les Discours de Bal-Poul-Child contre Child-Poul-Bal.

POUR L'HISTOIRE:

1 Donner la succession des rois du Congo, de la Patagonie et de la baie
d'Hudson, depuis No;

2 Expliquer l'inscription de la grande pyramide d'gypte, qui n'existe
plus;

3 Raconter l'expdition de lord Ellenbourgh dans l'Inde, avec le
chiffre des boeufs, moutons, lgumes, dtruits par l'arme anglaise, et
les campagnes du marchal Bugeaud en Algrie, avec les discours, toasts,
proclamations, ordres du jour, au nombre de douze mille six cent
quarante-trois;

4 numrer ce que l'Allemagne a fourni de princesses nubiles aux autres
tats de l'Europe.

POUR LA GOGRAPHIE:

1 Nommer les diffrents tats des quatre parties du monde avant le
dluge, en dsignant leurs capitales;

2 Citer tous les fleuves, lacs, mers, montagnes, en leur donnant les
noms qu'ils ne portent plus;

3 Indiquer au juste les dlimitations de l'ancienne rpublique
d'Andorre et de la clbre principaut de Monaco;

4 Dire la population des rgions encore inconnues qui s'tendent du 40e
au 60e degr de latitude.

POUR LA LITTRATURE:

Le candidat devra donner la recette des diffrentes formes de style,
avec le moyen de s'en servir; expliquer les procds du sublime, du
fleuri, du gracieux, et faire l'histoire de tous les hommes de lettres
connus, depuis Salomon jusqu' nos jours.

POUR LA PHILOSOPHIE:

Dmontrer l'identit du tout avec l'universel par le rapport de
l'ensemble  la somme des parties. Chercher en quoi le moi diffre du
non-moi, et si le moi efficient peut tre confondu avec le moi
correctif. tablir la libert du causal plastique sous la dpendance du
phnomnal concret.

MATHMATIQUES:

Connatre tous les thormes sans application que peut fournir
l'algbre, la gomtrie, la trigonomtrie, et rsoudre tous les
problmes inutiles qui pourront tre proposs.

PHYSIQUE:

Donner les thories de toutes les grandes lois que l'on continue 
chercher.

CHIMIE:

Expliquer, d'aprs les formules de la Cuisinire bourgeoise, tous les
ingrdients qui composent chacun des ragots scientifiques connus sous
le nom de _corps_.

                   *       *       *       *       *

Maurice demeura d'abord pouvant des connaissances demandes aux
candidats; mais il se rappela heureusement que, mme de son temps, les
programmes n'taient point toujours des vrits. Pour cet examen, comme
pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme, cette loi
suprme des Brid'Oison de tous les temps: car quiconque demande
l'impossible s'engage d'avance  ne rien exiger.

M. Atout lui expliqua ensuite par quelle srie d'ingnieuses mthodes
l'tude de ces connaissances tait facilite aux lves du grand
collge.

Il lui montra d'abord la classe destine au cours d'histoire, o chaque
pan de mur reprsentait une race, chaque banc une succession de rois,
chaque poutre une thogonie. L tous les objets portaient une date ou
rappelaient un vnement. On ne pouvait suspendre son chapeau  une
patre sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds  la natte
sans marcher sur une rvolution. Grce  ce systme mnmotechnique,
aussi expditif que profond, l'histoire universelle tait ramene  une
question d'ameublement; l'lve l'apprenait malgr lui et rien qu'en
regardant. Qu'on lui demandt, par exemple, le nom du premier roi de
France, il se rappelait la vis intrieure de la serrure, et rpondait:
Clo-vis. Qu'on voult connatre la date de la dcouverte de
l'Amrique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun
reprsentait un chiffre diffrent, et rpondait: 1492. Qu'on s'informt,
enfin, de l'vnement le plus important qui suivit la naissance du
christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avanaient sur
l'amphithtre, et rpondait hardiment; L'invasion des bar-bares!

M. Atout ne manqua point de faire remarquer  Maurice les avantages de
cette mthode dbarrasse de toute donne philosophique, et grce 
laquelle il suffisait de penser  deux choses pour s'en rappeler une.

Il le conduisit ensuite au cours de gographie, o la terre avait t
figure en relief, afin que les lves pussent se faire une ide plus
exacte de sa beaut et de sa grandeur. Les montagnes y taient
reprsentes par des taupinires, les fleuves par des tubes de
baromtre, et les forts vierges par des semis de cresson tiquets. On
y voyait la reprsentation des villes en carton, et de petits volcans de
fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mches.

Une salle voisine contenait tout le systme plantaire, en taffetas
gomm, et mis en mouvement par une machine  vapeur de la force de deux
nes. Il avait seulement t impossible de conserver aux diffrents
corps clestes leur dimension proportionnelle, leurs distances
respectives et leurs mouvements rels; mais les lves, avertis de ces
lgres imperfections, n'en taient pas moins aids  comprendre ce qui
tait, par la reprsentation de ce qui n'tait pas.

Un muse gnral compltait ces moyens d'instruction du grand collge de
Sans-Pair. On y avait runi des chantillons de toutes les productions
naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant
n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui tait ainsi
artificiellement enseign; il avait sous la main la cration entire par
cases numrotes. On lui montrait un chantillon de l'Ocan dans une
carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or
de l'Amrique du Sud au fond d'un cornet de sable jauntre. Il tudiait
l'agriculture dans une armoire vitre, les diffrentes industries sur
les rayons d'un casier, et les machines d'aprs de petits modles
exposs sous des cloches  fromage. Le monde entier avait t rduit,
pour sa commodit,  une trousse d'chantillons; il l'apprenait en
jouant au petit mnage, et sans en connatre les ralits.

Tels taient les principes d'instruction adopts par l'universit de
Sans-Pair; quant  l'ducation, elle reposait sur une ide encore plus
ingnieuse.

Son unique but tant de prparer des citoyens honorables, c'est--dire
habiles  s'enrichir, on lui avait sagement donn pour unique base le
dvouement  soi-mme. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure 
tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il
calculait tous les soirs ce que lui avait rapport sa conduite de la
journe: c'tait ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un
tarif gradu pour les mrites et pour les fautes: tant  la patience,
tant  l'amabilit, tant au bon caractre! Les vertus se rsumaient en
rentes ou en privilges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans
le programme: car l'universit des Intrts-Unis montrait,  cet gard,
une sage prudence: elle n'encourageait que les qualits qui pouvaient
tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coteuses
taient traites comme des vices.

Or, pour mieux encourager les enfants  s'enrichir; on les initiait de
bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les
trempait dans ce fleuve des jouissances matrielles qui rend les
consciences plus souples. Leur collge tait un palais, pour lequel
l'industrie avait puis ses merveilles. Il y avait des manges, des
billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adosse 
la chapelle. On donnait  chaque lve un appartement complet et un
tilbury, avec un groom pour les promenades.

M. Atout ayant voulu faire voir  Maurice un de ces logements de garon,
ils le trouvrent occup par un lve de sixime, dj compltement
initi  la vie d'tudiant.

Du reste, l'agrable n'avait point fait ngliger l'utile. Au milieu de
la principale cour s'levait une Bourse, o tous les lves se
runissaient chaque matin. On y ngociait sur les fruits de la saison,
sur les lapins blancs et sur les plumes mtalliques. Il y avait l,
comme  la grande Bourse de Sans-Pair, des oprations habiles ou
hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi  la
baisse au moyen de fausses nouvelles, et  la hausse par des
accaparements combins, de sorte que les lves se formaient ds
l'enfance au mensonge lgal et prenaient l'importante habitude de ne se
fier  personne.

Ils s'exeraient galement  l'emploi de la presse priodique, en
rdigeant quatre journaux d'opinions contraires, dans lesquels ils
tchaient de se calomnier et de se nuire, aussi bien que des hommes
faits.

Aprs le collge de Sans-Pair venait le grand Athne national, dont les
cours taient frquents par des auditeurs de tout sexe et de tout ge.

Le professeur de numismatique, que Maurice voulut entendre, faisait ce
jour-l une leon sur la cuisine du dix-neuvime sicle, tandis que le
professeur d'conomie politique traitait la question des antiquits
mexicaines. Quant au professeur de philosophie, il se renfermait plus
rigoureusement dans la matire de son cours, et ne s'occupait gure que
d'injurier ses adversaires.

En ressortant, M. Atout montra  ses htes les coles de droit, de
mdecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur
organisation diffrait peu de celle du grand collge, et l'examen des
doctrines qui y taient enseignes et demand trop de temps. Maurice
devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique
dans le monde par les commerants, les artistes, les avocats et les
docteurs.

Ils ne s'arrtrent donc que devant l'difice construit pour les
examens.

Chaque Facult avait une salle tellement dispose que les candidats
subissaient les preuves sans l'intervention d'aucun examinateur.
C'tait une sorte de labyrinthe ferm de cent petites portes, sur
chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec
une vingtaine de mauvaises rponses mles  la bonne. Si le candidat
mettait le doigt sur celle-ci, la porte s'ouvrait d'elle-mme, et il
passait outre; sinon, il demeurait enferm comme un rat pris au pige!
Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles;
l'examinateur avait atteint la perfection d'indiffrence et
d'impassibilit si longtemps poursuivie: ce n'tait plus un homme avec
ses ardeurs, ses inclinations, ses rpugnances, mais une machine
immuable comme la vrit. On ne choisissait pas les aspirants, on les
blutait; ici la fleur de froment, l le son grossier. Les professeurs
n'avaient dsormais  s'occuper des examens que pour toucher le prix du
travail qu'ils ne faisaient plus.

Comme ils franchissaient la dernire porte du quartier universitaire, M.
Atout montra un second tablissement, d'une tendue presque gale, et
destin  l'instruction des jeunes filles. L'organisation tait  peu
prs la mme que dans celui des garons; mais les connaissances acquises
y diffraient essentiellement. La principale tude tait celle de
l'orgue expressif appliqu aux danses de caractre. Les lves y
consacraient sept heures par jour. Le reste du temps tait employ aux
leons de minralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait, en
outre, un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous
les mois.

Quant  la morale, elle tait formule dans un catchisme qui devait
servir de rgle de conduite aux jeunes filles, et qu'on leur faisait
apprendre par coeur. Il y avait un chapitre pour la toilette, un
chapitre pour les bals et les visites, un chapitre pour le mariage.

_Demande._ Une femme doit-elle dsirer le mariage?

_Rponse._ Oui, si elle peut tre bien marie.

_Demande._ Qu'est-ce qu'une femme bien marie?

_Rponse._ C'est celle qui, ayant pous un homme honorable, profite et
jouit de sa position.

_Demande._ Qu'entendez-vous par un homme honorable?

_Rponse._ J'entends un homme qui paye le cens d'ligibilit.

_Demande._ Comment la femme doit-elle aimer son mari?

_Rponse._ Proportionnellement  la pension qu'il lui accorde.

_Demande._ Pouvez-vous rciter votre acte d'esprance matrimoniale?

_Rponse._ Mon Dieu, je compte sur votre infinie bont pour obtenir
l'poux selon mon coeur; qu'il soit assez riche pour me donner un
quipage, un htel, des loges au grand thtre de Sans-Pair, et
puisse-t-il,  mon Dieu! montrer autant de courage  agrandir sa fortune
que j'aurai de plaisir  la dpenser!

Maurice n'en lut point davantage, et demanda  l'acadmicien si les deux
grandes institutions universitaires qu'il venait de lui montrer taient
les seuls tablissements d'instruction publique existant  Sans-Pair.

Il y a, de plus, les institutions exploites par l'industrie
particulire, rpliqua M. Atout: coles, pensionnats, lyces, professant
toutes les sciences connues par toutes les mthodes inventes. Mais le
plus clbre de ces tablissements est celui de M. Htif, qui a trouv
le moyen d'appliquer  l'instruction des enfants le systme des serres
chaudes, et qui obtient des savants _forcs_, comme les jardiniers
obtenaient autrefois des melons de primeur. Il lui suffit de placer ses
lves sur une couche propre  hter la sve intellectuelle, et de
veiller au thermomtre qui indique le degr de chaleur ncessaire pour
la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi, sous verrine,
plusieurs centaines d'coliers, qui sont de grands hommes  dix ans et
des enfants  vingt.

Du reste, sa fabrique de prodiges prospre. C'est de chez lui que
sortent tous ces virtuoses qui improvisent des symphonies au maillot,
ces grands mathmaticiens calculant la circonfrence de la terre avant
de savoir parler, et ces potes prmaturs qui font leurs premires
lgies avant leurs premires dents.




VIII

Agrandissement des magasins de nouveauts.--Histoire de mademoiselle
Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady
Ennui, traite par quatorze mdecins spcialistes, et gurie par
Maurice.--Socit d'assurance pour empcher les vivants de regretter les
morts.--Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux.


Tout en donnant ces dtails, l'acadmicien avait regagn sa calche, et
il allait y remonter, lorsque milady Ennui dclara qu'elle voulait
conduire Marthe aux nouvelles galeries du Bon-Pasteur.

C'tait un magasin o se trouvaient runies pour l'acheteur toutes les
productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents
hectares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d'omnibus
desservant l'intrieur, on avait mnag un avanage de voitures  la
tte de chaque comptoir. Les toffes, roules et droules par
d'immenses cylindres, passaient devant les yeux de la foule, comme ces
toiles mobiles qui reprsentent les cascades  l'Opra: des montres
gigantesques, garnies de bijoux et d'orfvreries, tournaient partout sur
elles-mmes; des tablettes couvertes de cristaux, d'ivoires sculpts, de
fantaisies prcieuses, allaient et venaient sans cesse sur leurs rails
de cuivre, et semblaient appeler les acheteurs; enfin, au milieu de tout
cet clat, des valets en livre circulaient chargs de plateaux, et
offraient des rafrachissements.

Vous le voyez, dit M. Atout, le commerce s'est agrandi comme tout le
reste; ce n'est plus qu'une banque perfectionne. Les profits, qui
autrefois faisaient vivre mdiocrement cent mille familles, ont cr dix
existences royales auxquelles tout est possible. Votre temps tait
encore celui des petits marchands. En sortant d'apprentissage on se
mariait, on ouvrait boutique avec son amour et son courage! Mais, de nos
jours, la bonne volont ne tient plus lieu de capital, et la premire
condition, pour exercer un commerce, n'est point de le connatre: c'est
d'avoir un million!

A ces mots, l'acadmicien se mit  calculer tout haut, pour Maurice, la
valeur des marchandises entasses dans les galeries qu'ils parcouraient,
tandis que milady Ennui faisait remarquer  Marthe leur prodigieuse
varit.

Mais Maurice et Marthe n'coutaient plus, car ils venaient d'apercevoir
l'enseigne du magasin-monstre: LE BON-PASTEUR! Leurs regards s'taient
aussitt cherchs, leurs lvres avaient murmur en mme temps le nom de
mademoiselle Romain, et tous deux taient devenus subitement rveurs!

C'est que ce nom avait rveill chez eux le souvenir de tout un autre
monde; un de ces souvenirs qui vous attendrissent comme la vue du vieux
foyer sur lequel vous coutiez les histoires de la nourrice, du petit
jardin o vous plantiez des rameaux d'aubpine, de la borne qui servait
de sige au mendiant avec lequel vous partagiez votre pain de l'cole!
Et cependant mademoiselle Romain n'avait t ni une parente, ni une
compagne de jeux; mademoiselle Romain n'tait qu'une vieille voisine,
mercire  l'enseigne du _Bon-Pasteur!_

Mais aussi quelle voisine! et comment l'oublier? Qui pouvait l'avoir vue
au fond de sa petite boutique obscure sans se rappeler sa haute chaise 
patins, sa chaufferette de terre, ses grandes aiguilles  tricot, et son
visage souriant sous les rides de la laideur.

Car Dieu, qui avait t svre pour mademoiselle Romain, l'avait fait
natre pauvre, maladive et disgracie! Elle et pu se plaindre de la
part qui lui avait t faite; elle aima mieux y chercher le peu de bien
qui s'y trouvait cach! Son indigence lui interdisait les plaisirs, elle
l'accepta comme une sauvegarde contre les excs; ses souffrances taient
sans trve, elle y trouva un utile enseignement de patience; sa laideur
lui tait l'espoir d'tre aime, elle s'en ddommagea en aimant les
autres!

Puis, Dieu n'avait point t pour elle sans piti! A dfaut de bonheur,
il lui donna un grand devoir  remplir.

Mademoiselle Romain avait un pre paralytique, dont elle devint le seul
appui! Le corps du vieillard n'tait plus qu'un cadavre insensible, mais
la tte continuait  penser, le coeur battait toujours! Incapable de se
faire  lui-mme l'aisance ou la misre, il tait encore capable de les
recevoir et de les sentir.

Sa fille le comprit, et rsolut de lui conqurir tout ce qu'il pouvait
esprer de joie. Elle runit ses dernires ressources, acheta quelques
marchandises, et vint s'tablir au _Bon-Pasteur!_

La boutique tait petite, et bien des rayons restaient vides; mais la
sainte fille avait la foi des grands coeurs! Prte  tous les sacrifices
pour celui qu'elle s'tait promis de rendre heureux, elle ne pouvait
croire que la Providence la traht. Le moyen, en effet, de supposer Dieu
moins bon que nous-mmes? Toujours le tricot  la main, prs du
comptoir, elle n'interrompait son travail qu' l'entre d'un acheteur,
et, s'il se faisait trop attendre, si l'inquitude ou le dcouragement
ralentissait le mouvement de ses longues aiguilles de buis, elle
regardait vers l'arrire-boutique le vieux paralytique doucement
confiant dans son courage, et les aiguilles recommenaient  s'agiter
plus rapides.

Les gains taient faibles sans doute; mais qui peut dire les miracles de
l'conomie et du dvouement? Tout ce que mademoiselle Romain se
retranchait tait ajout au bien-tre du vieillard; celui-ci, tromp, la
croyait plus riche  chaque nouvelle privation, et jouissait de ses
sacrifices sans avoir la douleur de les souponner. La fille remerciait
le ciel de cette erreur, qu'elle appelait une grce, et, pour s'en
rendre digne, elle s'imposait de nouveaux devoirs.

Une pauvre femme qu'elle avait employe quelquefois vint  mourir,
laissant un fils presque idiot. Mademoiselle Romain l'accueillit
d'abord, pour qu'il ne vt point clouer le cercueil de sa mre; mais, le
lendemain, quand elle pensa qu'il fallait le conduire  l'hospice, le
coeur lui manqua. L'enfant avait dj choisi sa place prs du foyer, il
tenait sa tte appuye sur les genoux du paralytique, et souriait en
regardant celle qui l'avait recueilli.

Il et pu tre mon frre! pensa-t-elle, attendrie.

Et, regardant encore ces deux infortuns, que Dieu semblait lui offrir
runis  dessein, elle ajouta dans sa pense:

C'est mon frre!

Et l'enfant ne la quitta plus.

Quand Marthe et Maurice la connurent, le vieillard et l'idiot vivaient
encore prs d'elle, heureux par son travail et sa tendresse. La boutique
tait toujours aussi petite, les rayons  peine mieux garnis; mais tout
le monde connaissait mademoiselle Romain et lui achetait. Les vieillards
se dcouvraient les premiers  sa vue, les jeunes gens la saluaient
comme si elle et t belle, et les mres apprenaient  leurs enfants 
la reconnatre. Que de fois Maurice et Marthe avaient pass devant
l'troit vitrage de sa boutique en se tenant par la main, et rien que
pour la voir!

C'est la bonne demoiselle! disaient-ils  demi-voix, celle  laquelle
il faut ressembler.

Et ils la saluaient par son nom, et, quand elle leur avait rpondu, ils
continuaient leur route, fiers et attendris, en se promettant tout bas
de l'imiter.

Ah! qu'taient toutes les richesses entasses dans les galeries de
Sans-Pair auprs de cette humble boutique, dont la vue formait un
enseignement? Qu'taient ces milliers de commis auprs de la pauvre
femme qui, rien qu'avec son courage, avait soutenu deux existences et
sauv deux mes? Hlas! que Dieu l'et fait natre plus tard, au milieu
d'une socit plus claire, elle et en vain travaill et espr! La
bonne volont ne tenait plus lieu de capital!

Avant de ramener chez lui ses deux htes, l'acadmicien voulut leur
donner une ide de la magnificence de Sans-Pair, et les conduisit au
grand carrefour de la Runion.

C'tait une place  laquelle venaient aboutir toutes les rues de la
capitale; elle tait orne de cinquante bornes-fontaines et de deux
cents becs de gaz pur. Le muse, la bibliothque, le thtre national
et la chambre des reprsentants l'encadraient de leurs faades,
magnifiquement dcores d'affiches peintes  l'huile. Tout autour
rayonnaient les rues, formant une ligne droite de plusieurs lieues, et
composes de maisons quadrangulaires, tellement semblables que les
numros seuls pouvaient les faire distinguer. Une foret de tuyaux
fumants couronnait cette charmante perspective, que l'on saisissait d'un
seul coup d'oeil.

Les vingt-quatre divisions qui formaient la ville entire taient
dsignes par les vingt-quatre signes de l'alphabet, et chaque citoyen
devait habiter le quartier qui correspondait  la premire lettre de sa
profession. Cette disposition avait le lger dsavantage de placer votre
bottier  soixante-huit kilomtres de votre tailleur; mais elle donnait
 la ville une rgularit qui et fait envie  une table d'checs, et,
si les relations de la vie en souffraient, la raison pure tait du moins
satisfaite.

Cependant cette organisation venait d'tre vivement attaque par un
savant astronome, M. de l'Empyre, comme relevant de la numration
duodcimale, depuis longtemps abandonne pour tout le reste. Il avait
propos, en consquence, dans l'intrt de l'unit mathmatique, la
dmolition de Sans-Pair, qui et t reconstruit en dix quartiers,
correspondant aux dix chiffres de la table numrale, et o chacun et
t rang selon son mrite, c'est--dire selon la quantit de ses
impts. Cette profonde conception avait assez vivement mu les esprits
pour dtourner l'attention publique des dcouvertes lunaires dues, comme
nous l'avons dj dit, au mme savant.

Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se
dmonter comme un meuble. Si le propritaire changeait d'tat, il
n'avait qu' s'adresser  la compagnie des dmnagements, qui lui
transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter.

Les logements de garon taient encore plus simples: ils consistaient en
une malle mcanique, dont on emportait la clef. Le soir venu, la malle
se dveloppait et formait une chambre  coucher, avec alcve et cabinet
de toilette. Quant  la cuisine, elle tait devenue inutile depuis
l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient  chaque fumeur de
prparer trois plats  la chaleur de sa pipe, et des briquets
autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette.

En repassant prs du port, les deux poux y virent une le couverte de
bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperue quelques instants
auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'tait le grand
village flottant, _le Cosmopolite_, qui arrivait de sa promenade autour
du monde.

L'tendue de ce bateau-phnomne tait de plusieurs kilomtres. Chaque
passager y avait son cottage, avec parterre, basse-cour et jardin
potager. Au milieu du village s'levait l'glise, et  l'une des
extrmits la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de
quatre cents chevaux, mettaient en mouvement _le Cosmopolite_, qui
fendait les flots avec la rapidit du Lviathan. Son voyage de
circumnavigation durait huit jours. Il touchait  la Nouvelle-Guine,
franchissait le canal creus dans l'isthme de Panama, traversait l'ocan
Atlantique, remontait jusqu' la Mditerrane, entrait dans la mer Rouge
par le dtroit de Suez, et regagnait le point de dpart  travers la mer
des Indes.

Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient dbarquer au
Caire, o ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie, qui les
conduisait jusqu' Malaca en wagons-houses. Ces wagons-houses taient
des maisons roulantes, o l'on trouvait des chambres  coucher, un
restaurant, des billards, un estaminet et des bains russes.

Prs du _Cosmopolite_ flottaient une foule d'autres bateaux, dont les
diffrentes destinations se trouvaient indiques par des affiches en
banderoles. Les uns formaient des thtres flottants, qui, traversant
les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus
recules les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de
l'opra-comique; d'autres, disposs en salles de bal, allaient apprendre
aux cinq parties du monde les quadrilles des Musards sans-pairiens; les
plus petits, enfin, consacrs  des dioramas,  des mnageries ou  des
cabinets de lecture, jetaient successivement l'ancre dans toutes les
criques de la terre habite pour populariser les beauts de la nature,
les btes savantes et les romans de M. Csar Robinet.

Un peu plus loin, nos promeneurs rencontrrent le grand dock, o
arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un systme de
canaux souterrains, aliments par les eaux des mines elles-mmes,
reliait celles-ci l'une  l'autre, et permettait aux exploitations de se
prter un secours mutuel. On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair,
par mille votes sombres, des barques charges des diffrents minraux
arrachs  la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de
tous costumes. Ici c'taient les Chinois avec du plomb et de l'tain, l
des Espagnols avec le mercure, plus loin les Siciliens transportant le
soufre de leurs volcans, les Amricains riches en or, les Anglais noirs
de houille, les Africains chargs de bitume, et les peuples du Nord
amenant le cuivre, le fer et le platine. La facilit et la frquence des
communications avaient ainsi ml toutes les nations, sans qu'une
association fraternelle ft venue les confondre. Chacune avait perdu son
caractre, et n'avait point adopt celui des autres. Ces physionomies
effaces ressemblaient aux monnaies uses par le frottement, qui, bien
que dpouilles de leur empreinte, restent diffrentes par le mtal. A
force de regarder le monde comme une grande route, chacun avait perdu le
sentiment de la nationalit; on n'avait plus de ville, plus de foyer,
partant plus de patrie! Les lieux n'taient que des points d'appui,
auxquels on abritait sa vie un instant, comme on accroche une montre au
mur d'une htellerie.

Maurice commenait  communiquer ces rflexions  son conducteur,
lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui, qui se trouvait lasse et
voulait rentrer. Ils remontrent, en consquence, dans la calche
volante, et regagnrent l'htel de l'acadmicien.

Mais, quelque rapide qu'et t le voyage, il avait suffi pour augmenter
l'indisposition de madame Atout. A peine arrive, elle dclara qu'elle
se trouvait plus mal et voulait voir un mdecin.

L'embarras tait de savoir lequel, car les progrs des lumires avaient
introduit la division de la main-d'oeuvre jusque dans les sciences. Les
mdecins s'taient partag le corps humain, comme un hritage conserv
jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au del duquel il
ne prtendait rien. A l'un la tte,  l'autre l'estomac;  celui-ci le
foie,  celui-l le coeur. Si plusieurs organes taient attaqus  la
fois, on prenait plusieurs mdecins; s'ils l'taient tous, on en prenait
davantage. Chacun traitait de son ct son morceau de maladie, et le
patient gurissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pice.

Comme milady Ennui souffrait surtout de spasmes, on crut devoir appeler
le docteur Hypertrophe.

Celui-ci expliqua d'abord que, la vie tant entretenue par le sang, et
le sang mis en mouvement par le coeur, toute maladie avait
ncessairement pour cause un dfaut d'quilibre dans les fonctions de ce
muscle creux et charnu. Il dclara donc, aprs avoir examin la malade,
que son malaise provenait d'un afflux plthorique dans l'oreillette
gauche, et lui ordonna un sirop antiphlogistique dont il tait
l'inventeur.

Mais  peine fut-il parti que les douleurs de la malade se dplacrent;
M. Atout fit aussitt demander M. le docteur Jecur, spcialement connu
pour ses travaux sur les viscres bilio-dispensateurs.

Aprs avoir examin milady Ennui, il dclara que le sige de son mal
tait videmment dans le foie, viscre glanduleux, destin  sparer la
bile du sang, et qui, tant le principe mme de la vie, dcidait
ncessairement seul de la sant ou de la maladie. Mais ses prescriptions
ne furent point plus heureuses que celles de son confrre, et, aprs son
dpart, la douleur gagna les membres.

L'acadmicien s'adressa cette fois au docteur Nvretique, qui avait pour
spcialit les maladies sans causes.

Il arriva d'un saut, en criant:

Les nerfs! les nerfs! organe de la volont... de la sensation... tout
est l... il n'y a que les nerfs!

Il tourna trois fois autour du lit de la malade, ordonna les bals et les
spectacles, avec une infusion de feuilles d'oranger, puis repartit.

Cependant les suffocations de milady Ennui ne cessaient point, et M.
Atout continuait  puiser inutilement la science des spcialistes,
lorsque Maurice se rappela l'espce d'armure ouate qui enveloppait
milady; il lui fit transmettre timidement le conseil d'en sortir. Le
rsultat fut immdiat; madame Atout, rendue  la libert de ses
mouvements, se trouva subitement gurie. Sa maladie n'tait qu'une
suffocation; et, faute de s'tre adresse au docteur des poumons, elle
avait failli mourir touffe.

Tout en donnant les soins ncessaires, l'acadmicien avait mand un
notaire et des tmoins, afin de faire constater la maladie de madame
Atout. Ds qu'elle fut gurie, il prit l'acte dress par eux, et emmena
Maurice aux bureaux de la _Compagnie des Centenaires_.

On y assurait non-seulement la vie, mais la sant, et l'on y recevait un
ddommagement pour les moindres indispositions, comme on en et reu
autrefois de la Compagnie du Phnix pour un incendie partiel. Par ce
moyen, la maladie de vos parents vous faisait vivre, en attendant que
leur mort vous enricht. L'intrt tenait en chec l'affection; on se
consolait de les voir souffrir, en calculant ce que rapportait chacune
de leurs souffrances; leur fin, entrevue  travers la prime suprme,
paraissait moins cruelle, et l'arithmtique appliquait ses chiffres
bienfaisants sur les blessures du coeur.

Ainsi, l'arithmtique avait bris les aiguillons de la mort... du moins
pour les survivants.

En ressortant, l'acadmicien vit un assur qui quittait le bureau
mortuaire, et reconnut M. Philadelphe Le Doux, prsident de la _Socit
humaine_ de Sans-Pair, et membre de tous les clubs philanthropiques du
monde habit.

Il tait couvert de noeuds de crpe noir, attestant le nombre des pertes
cruelles qu'il venait d'prouver, et suivi d'un commissionnaire charg
de sacs d'argent qui constataient la quotit des consolations payes par
la compagnie.

Lorsque M. Atout l'aperut, il avait sur les lvres ce sourire
joyeusement modeste du sage dans la prosprit; mais  peine son regard
eut-il rencontr Maurice et son compagnon qu'il changea de visage: une
expression douloureuse enveloppa son front, comme un nuage subit.

M. Atout l'accosta, et s'informa avec empressement de ce qui lui tait
arriv.

Hlas! vous le voyez, dit le philanthrope, dont le regard mlancolique
glissa de ses noeuds de deuil jusqu'au commissionnaire; la Providence
m'a prouv cruellement! Mon frre... mon oncle... mon cousin!...

Il s'arrta avec un gmissement, et porta  ses yeux le groupe de
billets de banque qu'il tenait  la main.

Ah! vous me le rappelez, dit l'acadmicien, chez qui un souvenir sembla
se rveiller; tous trois taient embarqus sur la flottille des ballons
incendis.

--Dites tous quatre, reprit M. Le Doux, car mon neveu s'y trouvait
aussi!... C'est surtout sa perte que je pleure!... Prir  vingt ans!...
et les directeurs de la compagnie refusent de payer cette prcieuse
existence!... Ils veulent que je fournisse les preuves authentiques de
sa mort!... Comprenez-vous? moi, recueillir les preuves!... Ces
malheureux n'ont point d'me!... d'autant que j'ai fait dj inutilement
toutes les recherches. Mais je les forcerai  tenir leurs engagements...
dans l'intrt de la morale publique! J'accepterai tout entier le poids
de mon malheur!...

Ici, les regards du philanthrope se dtournrent de nouveau, comme s'il
et voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter  celui
du commissionnaire. L'acadmicien en profita pour lui offrir les
consolations habituelles. Aprs lui avoir refait l'ode de Malherbe 
Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours
une grande autorit prs de ceux qui ne connaissent que les vivantes),
il fit un relev statistique de tous les maux auxquels les quatre
dfunts avaient chapp en trpassant, et arriva  la conclusion, que le
seul  plaindre tait leur hritier survivant.

M. Le Doux parut un peu consol par cette dmonstration de son malheur,
et remercia M. Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il
esprait les adoucir par le noble exercice de la bienfaisance. Le genre
humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner dsormais
tout entier  la propagation de la socit _Aide-toi! le ciel ne
t'aidera pas_.

Il rappela,  cette occasion,  l'acadmicien, qu'il avait promis de
souscrire  l'oeuvre, et le pria d'assister le lendemain  l'exhibition
des pupilles de la socit.




IX

Promenades de Sans-Pair embellies de lgumes monstres.--Maison de
placement matrimonial patente du gouvernement (sans garantie).--Une
pastorale arithmtique.--Un heureux monstre.--Mmoires philosophiques du
roi Extra.


Tous deux taient arrivs, en causant ainsi,  la porte d'un jardin
public o les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrrent avec
Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations.

Celles-ci diffraient compltement de tout ce que le jeune homme avait
vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu
de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes
remplaaient les bosquets d'acacias et de tilleuls parfums. Quant aux
fleurs, on y avait substitu des cultures de tabac, de riz et d'indigo.

M. Le Doux fit remarquer  Maurice cet heureux changement.

Vous le voyez, dit-il, grce aux efforts des conomistes et des
philanthropes, le monde a tellement chang de face que Dieu lui-mme
aurait peine  le reconnatre. Tout ce qui n'tait pour la terre qu'une
vaine parure a disparu: les lgumineux perfectionns et agrandis forment
aujourd'hui la base de notre systme forestier. A vos chnes ridicules,
qui ne produisaient que des glands, on a substitu la betterave-monstre;
 vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de rglisse
et les radis amliors. Tout s'est ainsi trouv ramen aux besoins de
l'homme, qui a rduit la cration aux proportions de son estomac.

Maurice ne rpondit rien; son attention, d'abord absorbe par les
plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une
alle d'artichauts gigantesques,  l'entre de laquelle se lisait cette
inscription: _Avenue du Mariage_.

Chaque promeneuse tait enveloppe d'une charpe portant son adresse et
le chiffre de sa dot.

L'alle aboutissait  une vaste rotonde, incessamment assige par la
foule. C'tait la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait
toujours un assortiment complet de coeurs  placer, avec tous les
renseignements dsirables sur leur ge, leur caractre, leur fortune et
la couleur de leurs cheveux. Les murs taient couverts d'affiches
servant aux annonces de l'tablissement, et la plupart ornes de
gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingnieuse.

La premire sur laquelle ses regards s'arrtrent reprsentait un
immense portefeuille gonfl de billets de banque montant  la somme de 3
millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: _Un Monsieur  marier_.

Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette
annonce:

  _Une Veuve qui a dj fait le bonheur de cinq Maris dsirerait faire
  celui d'un sixime. Elle lui apportera en dot de la tournure et un
  coeur tendre.--On pourra traiter par correspondance.--Affranchir._

Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes runis par le
cordon d'une bourse, et au-dessous:

  _Un Pre de famille, qui se trouve  la tte de plusieurs Filles,
  dsirerait s'en dfaire pour cause de dmnagement. Il y en a une
  brune, une blonde, une rousse et une mlange. Chacune recevra, en se
  mariant, une somme de soixante mille francs._

  OBSERVATION IMPORTANTE.--_On n'acceptera que les prtendants qui
  auront t vaccins trois fois._

Pendant que Maurice continuait  parcourir ces curieuses annonces,
arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de
son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les
deux jeunes gens assis  l'cart et causant tout bas, dans un des
bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de
discuter l'poque et les prparatifs de la noce. Le philanthrope et
l'acadmicien furent appels au conseil.

Quant  Maurice, ses regards une fois tourns vers les fiancs n'avaient
pu s'en dtacher. Il interprtait chaque geste, il expliquait chaque
sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se
rappelant!

C'est que lui aussi avait travers ces heures enchantes qui prcdent
la possession! Suaves panchements dans lesquels la jeune fille, timide
encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce pome charmant,
toujours refait et toujours  refaire. Elle dit quand elle a dout!
pourquoi elle a craint! comment elle a espr! Puis, aprs les tourments
ce sont les projets! Tout un avenir  inventer,  peupler de visions, de
souffrances peut-tre, mais supportes  deux; des dangers bravs de
front, les mains enlaces et les coeurs confondus pour recevoir chaque
coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et
les oublier? Alors mme qu'ils ont disparu, on tressaille en les
entendant nommer, et, comme l'aveugle plong dans la nuit, on veut voir
encore par l'oeil des autres!

Sans s'en apercevoir, Maurice avait cd  ce dsir, et, pendant que ses
compagnons continuaient leur entretien, il s'tait approch des deux
fiancs, qui, tout  leur tte--tte, n'y prirent point garde.

Le jeune homme tait amoureusement pench vers la jeune fille, qui, les
yeux baisss, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture.

Oui, murmurait-il d'une voix fascinante, oui, vous tiez le souhait de
mon adolescence et de ma jeunesse! ou plutt, mon espoir n'osait aller
si loin!

--Et cependant vous pouviez prtendre  bien d'autres! rpliquait
modestement la jeune fille!

--Quelle autre et runi tant de mrite, s'criait le fianc avec
chaleur: quinze cent mille francs de dot!

--Outre quelques esprances.

--Je le sais, vous avez un oncle goutteux.

--Avec une cousine hydropique.

--Sans enfants?

--Ni collatraux!

--Et dont vous hritez sous peu?

--Tous deux sont condamns par les mdecins.

--Ah! vous tes un ange! s'cria l'pouseur, qui saisit la main de
l'hritire en perspective et la baisa avec transport.

Maurice ne voulut point en entendre davantage, et se hta de rejoindre
son conducteur.

Comme ils traversaient la dernire avenue, M. Atout s'arrta
brusquement, et lui montra du doigt un couple qui venait  leur
rencontre.

Il se composait d'une jeune femme charmante et d'un petit homme
tellement hideux que le regard, en le rencontrant, hsitait  s'arrter.
Mais la disgrce de toute sa personne tait, pour ainsi dire, efface
par une de ces monstruosits dont les annales de la science elle-mme ne
citent que de rares exemples. Une corne de taureau s'levait au milieu
de son front, et donnait  sa physionomie quelque chose de grotesque et
de terrible  la fois!

Maurice poussa une premire exclamation d'horreur; puis une seconde de
piti.

Ne le plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le saluer, il doit  sa
corne le repos, la fortune, la gloire; tout enfin, jusqu' cette jolie
femme qui est la sienne.

Maurice parut stupfait.

Le roi Extra a t longtemps semblable aux autres hommes, reprit
l'acadmicien, et il ne se rappelle ce temps qu'avec pouvante. Vous
pourrez, du reste, lire ses mmoires qu'il a publis en tte de ses
oeuvres compltes.

--D'autant plus facilement que je viens de les acheter, fit observer M.
Le Doux en prsentant  Maurice un volume magnifiquement illustr.

Le jeune homme l'ouvrit avec empressement, et, comme ses deux
conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission
de les attendre dans la petite alle de cleri qui terminait la
promenade.

Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours  la chambre des
envoys, plusieurs traits philosophiques, et des posies lgiaques
adresses par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le
tout tait prcd de la prface biographique,  laquelle M. Atout avait
donn le nom de _Mmoires_, et dont Maurice commena immdiatement la
lecture.

  AU LECTEUR

  Le 15 aot de l'an 1971, des plaintes de femme retentissaient dans
  une des plus humbles maisons du faubourg des marchands  Sans-Pair.
  Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses,
  furent tout  coup interrompues par un cri frle et clair, un cri
  d'enfant! Cet enfant, c'tait moi; cette femme, c'tait ma mre.

  Je venais de natre, il ne me restait plus qu' vivre.

  Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est--dire aspirer
  ternellement  l'inconnu, attendre l'impossible, poursuivre l'infini,
  faire longuement et pniblement sa voie!...

  Je commenai par faire mes dents!

  Les dents faites, vinrent les classes. J'y surpassai la plupart de
  mes condisciples, et chaque anne j'tais couvert de couronnes; mais
  un rival, que la fatalit avait plac prs de moi, effaait
  compltement ma gloire; ce rival tait Claude Mirmidon. A peine haut
  de trois pieds, ds qu'il paraissait, tous les regards se tournaient
  vers lui; on admirait sa gentillesse, on s'merveillait de son
  intelligence. Chaque couronne paraissait deux fois plus grande sur son
  petit front; moi, j'avais la taille de tout le monde, et l'on se
  contentait de dire:--C'est bien.

  Au sortir du collge, je voulus obtenir une place dans
  l'administration; je me rsignai  solliciter. Tous les jours je me
  prsentais  l'audience des gens en crdit, pour que ma prsence leur
  rappelt ce que j'attendais; mais rien n'arrtait sur moi le regard,
  je demeurais confondu avec la foule. Mirmidon vint  son tour; ds le
  premier moment il fut remarqu; on voulut connatre son affaire, on
  s'y intressa, et, quelques jours aprs, il avait obtenu l'emploi que
  je sollicitais depuis trois annes.

  Repouss par le pouvoir, je me tournai vers les lettres. J'crivis un
  glossaire usuel, dans lequel je dveloppai, sous les diffrents signes
  de l'alphabet, une srie d'ides philosophiques, littraires et
  politiques. Mon livre devait me placer, du premier coup, au rang des
  publicistes d'lite; malheureusement tous les libraires refusrent de
  le lire, en objectant que c'tait mon premier ouvrage. A leur avis, il
  et fallu dbuter par le second!

  Encore si vous tiez connu  quelque autre titre, objecta le plus
  affable; connu seulement comme M. Mirmidon,  qui je viens d'acheter
  un volume d'lgies! Tout le monde voudra savoir quels vers compose un
  si petit pote; mais quelle curiosit exciterait un livre crit par un
  homme de votre taille?

  Je me retirai dsespr!

  La seule consolation qui me restt, au milieu de tous ces malheurs,
  tait mon amour pour une jeune parente que je devais pouser. En y
  rflchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevt
  encore ce bonheur. Il tait reu comme moi chez Blondinette, qu'il
  amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifre
  pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des
  fauteuils, et courait, les yeux bands,  travers un labyrinthe de
  coques d'oeufs. Je commenai par railler la purilit de ces
  passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra
  offense de mes remarques. Je me plaignis alors des liberts qu'elle
  laissait prendre  Mirmidon; elle allgua sa taille, qui ne permettait
  point de le traiter comme un autre. Je me fchai enfin, et je lui
  dclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle
  rpondit aussitt que son choix tait fait, et m'ouvrit la porte. Je
  sortis, suffoqu de colre.

  Ce dernier chec avait mis  bout mon courage. Las de prtendre en
  vain  la renomme, aux places et  l'amour, je me dcidai  en finir
  avec la vie; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, aprs
  l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, _l'apparition de
  ce jour qui n'a ni veille ni lendemain_.

  Mais j'avais compt sans mon droguiste. Le poison vendu par lui tait
  frelat et ne put me tuer qu' moiti; je restai un mois entier entre
  la vie et la mort, appelant l'une tout haut, et regrettant peut-tre
  l'autre tout bas.

  Cependant mon essai produisit sur-le-champ quelque fruit. Une foule
  d'amis, qui m'avaient nglig vivant, voulurent me voir ds qu'ils me
  surent empoisonn, et m'amenrent successivement tous les
  toxicologistes de Sans-Pair. Le traitement dura une anne entire.
  Enfin, je pus me lever; mais l'effet du poison avait t terrible. Une
  transformation complte s'tait opre en moi, et j'tais devenu... ce
  que je suis.

  Lorsque je m'aperus dans mon miroir, je demeurai ptrifi! Mon
  premier sentiment fut du dsespoir, le second fut de la honte. Je me
  demandais en quel abme assez profond et assez obscur je pourrais
  cacher dsormais ma laideur, et je dplorai de n'avoir pas succomb.

  M. Blaguefort me trouva livr  cet abattement. Il ne venait,
  disait-il, que dans l'intention de me voir et de s'assurer de ma
  gurison. Cependant, aprs m'avoir examin avec une attention
  singulire, il me proposa brusquement cent mille cus pour
  l'exploitation de la corne que je portais! Je crus qu'il voulait
  railler, et je lui ordonnai de sortir; mais il revint ds le soir
  mme, et offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'crivit pour
  me proposer huit cent mille francs; puis un million!

  Ma douleur commena  se changer en tonnement, presque en joie! Ce
  que j'avais cru une honte devenait pour moi une source inattendue de
  richesses! Je regardai de nouveau, dans le miroir, l'ornement qui
  chargeait mon front; il me sembla moins trange que d'abord.
  videmment, le prjug avait eu beaucoup de part dans ma premire
  sensation. Les peuplades primitives de l'Amrique n'avaient-elles
  point regard autrefois les armes de l'lan et du bison comme le plus
  gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen ge ne
  surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les
  cornes lumineuses de Mose n'taient-elles point le signe distinctif
  de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grce, comme
  chez les nations belliqueuses du Nord, la corne avait toujours t le
  symbole de la force et de l'abondance. Une grossire plaisanterie des
  sicles barbares avait russi  la rendre ridicule; mais le jour de sa
  rhabilitation tait venu.

  Aprs ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants,
  mes ides se trouvrent tellement modifies que, loin de me plaindre
  d'avoir une corne, je me mis  regretter de n'en avoir qu'une. Deux
  cornes eussent videmment offert un aspect plus complet et plus
  gracieux; pour deux cornes, on et pu exiger deux millions!

  Je me contentai provisoirement de celui qui m'tait offert.

  Mon exhibition eut un succs prodigieux. On accourait de toutes parts
  pour voir le roi Extra (c'tait ainsi que m'avait baptis Blaguefort).
  Les plus hauts personnages de la rpublique me reurent  leurs
  soires; je devins le divertissement  la mode, on voulut m'entendre,
  me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit.

  Quelques femmes aimables m'crivirent par curiosit. Je leur rpondis
  des vers galants qui firent fortune, et ce fut ds lors  qui m'en
  demanderait. Chaque matin mon bureau tait couvert d'albums sur
  lesquels il fallait crire, et de lettres auxquelles je devais
  rpondre. Je rpondis et j'crivis sans relche, ce qui rendit bientt
  ma rputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de moi un
  madrigal ne tarissaient point sur l'tendue de mes connaissances, sur
  la profondeur de mes jugements, sur la richesse de mon imagination.
  Les anciens libraires qui avaient refus mon manuscrit philosophique
  accoururent pour acheter mes madrigaux.

  Leur publication fut un vritable vnement; le sultan des critiques,
  lui-mme, daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du
  feuilleton. Aprs avoir donn une longue analyse de mon livre sans en
  parler, il s'cria:

    Enfin nous avons un second honnte-homme de style, et quel style!
    Oh! la belle forme cornue, pour nous autres, les jeunes crivains,
    qui aimons l'attaque brave; l'heureux et charmant monstre de gnie,
    dont le gnie mme est une monstruosit!

  Cette importante approbation dtermina les chefs du gouvernement 
  utiliser mes hautes facults. Je m'tais occup de littrature et de
  beaux-arts; on me plaa, en consquence, dans les haras. Je fus nomm
  grand conservateur des talons de la rpublique.

  Ces nouvelles fonctions me donnaient une position sociale dont je
  profitai pour me produire dans les assembles politiques, les socits
  de temprance et les clubs philanthropiques. Partout o je devais
  prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon
  loquence.

  Enfin, le jour des lections arriva. Le quartier des droguistes
  s'tait toujours distingu par le choix de ses dputs  l'assemble
  nationale. Il y avait successivement envoy le gant Pelion, qui
  s'tait un jour retir en emportant la tribune sur ses paules; le
  mime Perruchot, habile  prendre toutes les voix et  imiter toutes
  les physionomies; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les
  majorits en escamotant, dans l'urne, les boules du scrutin. Pour
  succder  de tels hommes, il fallait un candidat non moins
  extraordinaire; l'honneur de l'arrondissement lectoral y tait
  intress. Quelqu'un pronona mon nom, on le couvrit aussitt
  d'applaudissements, et je fus nomm reprsentant des droguistes 
  l'assemble nationale des Intrts-Unis.

  Ce ne furent pas, du reste, mes seuls succs; j'en obtenais ailleurs,
  de moins bruyants peut-tre, mais de plus aimables. La curiosit des
  femmes ne s'tait point ralentie. Aprs avoir vu comment je savais
  crire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais
  aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinos, et l'exprience
  valait la peine d'tre tente. J'en sortis probablement sans trop de
  dsavantages, car ma rputation ne fit que s'accrotre.

  Cependant ces conqutes faciles ne pouvaient me faire oublier ma
  cousine Blondinette. C'tait la seule femme qui m'et repouss, honni,
  et, par consquent, la seule dont le souvenir me ft prcieux: car il
  y a toujours une part de contradiction dans l'amour.

  Elle-mme regrettait une rupture imprudente. J'avais dsormais trop
  d'avantage sur Mirmidon pour le regarder comme un rival srieux. Je me
  prsentai hardiment, on me reut avec motion, et, au bout de quelques
  jours, Blondinette s'tait compltement habitue  ma nouvelle forme.
  A mesure que je lui faisais le calcul de mes rentes, mes jambes lui
  semblaient plus gales, ma corne moins apparente. Au premier million
  elle me trouva passable, au second elle me dclara charmant.

  Notre mariage fut clbr avec toute la pompe que rclamait un pareil
  vnement, et l'archevque de Sans-Pair voulut lui-mme nous bnir.

  Depuis, mon bonheur n'a prouv ni interruption ni mlange, et la
  constance de la bonne fortune a fait substituer au nom de _roi Extra_
  celui d'_heureux monstre_!

  Quant aux lecteurs qui me demanderaient pourquoi j'ai racont
  longuement, en tte de ce volume, l'histoire de ma vie, je leur
  rpondrai que je l'ai fait pour donner  tous un enseignement; et cet
  enseignement le voici: c'est qu'on russit moins par ce qu'on vaut que
  par ce qu'on montre, et que la premire condition du succs n'est
  point de faire, mais d'attacher un criteau  ce que l'on fait! Or,
  pour cela le gnie peut tre utile, un ridicule sert quelquefois, un
  vice suffit souvent; mais rien ne remplace une monstruosit.




X

Un empoisonneur de bonne socit.--Palais de justice de
Sans-Pair.--Carte routire de la probit lgale.--Procds de
fabrication pour l'loquence des avocats.--Tarif des sept pchs
capitaux.--Le vieux mendiant et son chien.


Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hte et M. Le Doux
ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il
tait forc de les quitter pour se rendre au palais de justice.

Y a-t-il quelque grande affaire? demanda M. Atout.

--Comment! s'cria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas? c'est
aprs-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement...

--Du docteur Papaver?

--Prcisment. L'accus a envoy des lettres d'invitation  tout le
monde, et il m'a oubli! Comprenez-vous cela? moi, un ancien
collgue!... car nous avons t ensemble vice-prsidents de la _Socit
humaine_. Mais je veux rclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui
me savaient ami du docteur m'ont demand des places. Ce sera, dit-on,
magnifique; six cents tmoins et soixante avocats! Le prsident a fait
prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les dbats, de la
limonade et des petits gteaux; dans les suspensions d'audiences, on
pourra mme djeuner  la fourchette.

--Et ce docteur Papaver est accus d'avoir empoisonn quelqu'un? demanda
Maurice.

--Toute une famille, rpliqua le philanthrope; sept personnes... dont on
exposera les restes parfaitement conservs. On doit essayer le poison
sur les tmoins, lire des lettres qui compromettent une trs grande
dame; enfin la fille du docteur, qui a six ans, dposera contre son
pre. Ce sera la cause la plus intressante dont on ait parl depuis dix
ans! Aussi les billets d'enceinte se vendent-ils dj deux cents
francs.

M. Atout dclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le
philanthrope au palais.

La porte d'entre tait dcore par la statue colossale de la Justice.
Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que l'on ne pt douter
de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance, et sa main
droite une pe, comme pour exprimer qu'elle tenait moins  bien peser
qu' bien frapper.

Au fronton qu'elle surmontait on avait grav ces mots:

  L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE EST GRATUITE.

Et au-dessous taient affichs les tarifs des diffrents actes sans
lesquels on ne pouvait se faire juger. Tant pour l'enregistrement, tant
pour le greffe, tant pour le timbre, tant pour les experts, tant pour
l'avou, tant pour l'avocat! Le tout produisait une somme qui ne
permettait qu'aux riches de faire valoir leurs droits.

Heureusement que les pauvres avaient pour ddommagement la maxime
imprime sur chaque porte:

  TOUS LES CITOYENS SONT GAUX DEVANT LA LOI.

Maurice traversa d'abord une salle o les avous soumettaient leurs
tats de frais  la vrification d'un juge charg d'auner les
procdures; l'tendue de chacune tait fixe d'avance.

Trente mtres de rles pour les affaires sommaires, cent pour les
affaires graves, mille pour les affaires compliques. Quant au moyen de
remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouv un fort
simple: il consistait  faire suivre chaque mot de tous ceux qui
pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification; ce qui leur
permettait de passer en revue une partie du dictionnaire  propos d'une
phrase.

Qu'ils eussent, par exemple,  annoncer l'assignation d'un tmoin 
huitaine, ils ne manquaient pas d'crire:

  En consquence desquels motifs ci-dessus donns, et de tous autres
  qui pourraient l'avoir t ailleurs, ou que nous trouverions
  convenable d'mettre plus tard;

  Faisant toutes rserves que de raison, tant implicitement
  qu'explicitement:

  Avons dsign, appel, somm, assign par les voies pour ce fixes,
  tant par l'usage ou coutume que par les dcrets, ordonnances et lois,
  le sieur...

  A venir se prsenter et comparatre, sans qu'il puisse opposer aucune
  objection, aucun rcusement ni aucune fin de non-recevoir;

  Afin de rpondre sincrement, librement, catgoriquement et
  clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-mme relativement 
  l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il
  aura induit  l'aide du raisonnement ou de la comparaison;

  Lesquelles assignation et sommation lui sont faites pour huitaine,
  c'est--dire pour le huitime jour  partir de celui-ci; ou autrement
  dit, afin de ne laisser lieu  aucun doute ni fausse interprtation,
  pour le... fvrier de l'an...

  Lequel jour reste bien et dment fix, sauf erreur dans la date ou
  supputation des jours.

Cette ingnieuse amplification tait crite sur papier timbr, en
caractres de huit millimtres, avec interlignes et alina! Le tout dans
le but de mieux clairer la Justice... et de faire monter le prix des
charges!

Pendant que M. Atout et le philanthrope se rendaient au parquet pour
obtenir les billets dsirs, Maurice entra dans la salle des Pas-Perdus,
o il trouva une foule d'avocats en robes, livrs  diffrentes
occupations.

Il y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de vieux praticiens
chargs de leur enseigner les limites rigoureuses de la loi. La
dmonstration tait facilite par un immense tableau synoptique,
renfermant la lgislation entire de la rpublique des Intrts-Unis.
Des lignes colories, semblables  celles qui marquent, sur nos cartes
gographiques, les conqutes d'Alexandre ou l'invasion des barbares,
indiquaient la marche de la probit. On voyait figurer les routes de
traverse au moyen desquelles on tournait les articles trop formidables,
les passages mal gards qui permettaient d'chapper  la poursuite, les
gorges peu frquentes o l'on pouvait attendre un adversaire et
l'assassiner lgalement.

Une autre carte rglait l'honneur de l'avocat par numro d'ordre. Il y
apprenait comment il pouvait injurier et qui injurier; quand il pouvait
mentir et pour qui mentir;  quel prix il devait s'chauffer,  quel
plus haut prix s'irriter,  quel plus haut prix s'attendrir!

Il y avait ensuite les formules de dfense.

S'agissait-il d'un cas de mdecine lgale, on parlait de l'incertitude
des sciences! Fallait-il justifier un voleur, on le prsentait comme une
victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait
atteint de folie!

Quant aux mouvements d'loquence, ils taient invariables.

Si la cause exigeait de l'onction, on s'criait:

  Mon client n'a rien  craindre, Messieurs, car il est entr ici
  envelopp de son innocence comme d'une aurole.

  (Un geste indiquait la tte de l'accus, qui croyait qu'on lui
  reprochait son bonnet et se dcouvrait.)

  Il a franchi le sanctuaire de la loi, gard par l'humanit et la
  justice.

  (La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placs  la porte.)

  Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vrit, mort pour sauver
  tous les hommes.

  (L'avocat gnral s'inclinait avec respect.)

Cherchait-on, au contraire, le dramatique:

  Oui, mon client peut braver toutes les preuves!... S'il est vrai que
  sa main ait frapp, que le mort se lve pour l'accuser!

  (Ici une pose: le mort ne paraissait pas.)

  Qu'il se lve et qu'il crie:--Voil mon assassin.

  (L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient,
  convaincues de l'innocence du prvenu.)

Fallait-il de l'audace:

  Que si, malgr tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient
   poursuivre mon client, il ne rsisterait point davantage! Sr du
  jugement de la postrit, il prsenterait tranquillement sa tte  ses
  ennemis!

  (Les coliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un
  geste.)

Voulait-on enfin du pathtique:

  Et aprs avoir convaincu vos esprits, Messieurs, j'en appellerai 
  vos coeurs. Songez au pre de l'accus, noble vieillard dont vous ne
  voudrez pas souiller les cheveux blancs!...

  (Tous les jurs chauves s'attendrissaient.)

  A sa mre, qui a veill si longtemps sur son berceau!

  (Les pres de famille se mouchaient.)

  A ses enfants surtout, innocentes cratures auxquelles vous ne
  laisserez point pour seul hritage le dshonneur!

  (motion gnrale; les portires qui se trouvaient dans l'auditoire
  applaudissaient.)


Aprs les avocats stagiaires, occups  recevoir cette instruction,
venaient les avocats dont la rputation tait dj faite et la fortune
en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, mme dans la
conversation, mls aux grandes comme aux petites choses, indispensables
partout et ne servant  rien nulle part. Ils avaient pour chefs de file
ces vieux praticiens gorgs de places, d'honneurs et de richesses,
vautours aux serres fatigues qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on
leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de
daigner le manger.

Les procureurs, mls  tous ces groupes, allaient de l'un  l'autre
comme des pourvoyeurs chargs de leur fournir la nourriture; puis
venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes
laisses par les matres.

Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement
sinistre qui vivait de troubles, de crimes, de ruines, comme les
mdecins vivent de fivres et d'ulcres: tristes docteurs de l'me,
toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les
malheureux ou par les fripons.

Il s'tait insensiblement approch d'une salle o l'on rendait la
justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra.

Les murs taient tapisss d'inscriptions empruntes aux articles du
Code, et destines  faire connatre les peines infliges  chaque
faute. On pouvait aller tudier l le tarif de consommation de ses
mauvais instincts; les sept pchs capitaux avaient leurs prix marqus
en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveauts.

L'image du Christ, conserve par la tradition, apparaissait au milieu de
ces sentences lgales, le front meurtri et tristement pench. Prs de ce
flanc dont le sang avait coul pour l'galit des hommes, on lisait:

  _Les prvenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonns._

Et au-dessous de cette bouche qui avait proclam la fraternit et la
solidarit humaines taient gravs ces mots:

  _Nous ne devons d'aliments qu' nos ascendants et descendants directs
  jusqu' la seconde gnration!_

Les juges avaient pour siges des lits de repos garnis de coussins
moelleux; la plume en tait entretenue par les accuss, qui savaient
devoir tre jugs d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait
plus  l'aise. L'avocat gnral, au contraire, tait assis sur un
fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquitude et une
irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on
avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les
tenait en haleine.

Lorsque Maurice entra, la sellette des prvenus tait occupe par un
vieillard. C'tait un paysan que l'ge avait courb et dont les cheveux
blancs tombaient sur une cape de coton cru en lambeaux. Le menton
appuy  ses deux mains, que soutenait un bton de bambou, et les lvres
entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux
baisss vers un chien roul  ses pieds, et qui, la tte  demi
souleve, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait videmment
entre eux un de ces changes d'amiti et de souvenir qui n'ont besoin,
pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux matre et le
vieux serviteur s'entendaient.

Cette intimit tait mme l'objet des dbats.

Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan
avait d recourir  la charit lgale. Aprs cinquante annes de
fatigues, de probit et de patience, la socit et pu le laisser mourir
au revers de quelque foss, comme une bte de somme hors de service;
mais la philanthropie tait venue  son secours; elle lui avait ouvert
un de ces asiles o l'on accorde gratuitement aux invalides du travail
ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.

Malheureusement le vieillard avait essay de partager avec son chien, et
l'administration s'y tait oppose. On avait voulu enlever au paysan son
compagnon, il avait rsist, et cette rsistance l'amenait devant les
Juges.

L'avocat gnral prit la parole pour l'administration.

Il fit d'abord l'numration des services rendus par la Socit humaine,
dont il avait l'honneur d'tre membre. Aprs avoir signal le nombre
toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la
prosprit nationale, il annona avec une haute satisfaction que la
dpense occasionne par leurs pensionnaires venait d'tre rduite de
moiti, grce  un moyen aussi simple qu'ingnieux. Il avait suffi, pour
cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des
paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse
toile!

Mais ces amliorations devenaient inutiles si elles taient combattues
par la prodigalit de quelques privilgis!... Et, se servant de cette
transition pour arriver au chien du paysan, il s'cria que ce chien
tait un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en
os rongs, en cuelles lches, en miettes gruges, et trouva que le
tout et pu nourrir _les trois cinquimes d'un vieillard_!

Puis, voyant les juges frapps de cet argument, il soutint que, puisque
l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan,
elle avait droit de vendre son chien; que c'tait une faible
compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la
moralit et pour la dignit humaines. Il termina, enfin, en adjurant le
tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon
inutile, et de l'accoutumer  manger seul la soupe conomique de
l'asile, assaisonne par la sympathie des philanthropes, ses
bienfaiteurs.

Aprs ce rquisitoire, que les magistrats avaient cout avec une faveur
visible, le prsident invita le vieillard  faire valoir ses moyens de
dfense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne rpondit rien.
Les regards attachs sur le vieil ami qui se reposait  ses pieds, il
semblait s'oublier dans une contemplation mlancolique.

Le chien comprit sans doute l'motion de ce silence, car il se redressa
lentement, regarda son matre de plus prs, et fit entendre un de ces
soupirs plaintifs qui semblent interroger.

Le paysan abaissa sa main ride et la posa sur la tte joyeuse de
l'animal.

Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les
juges; tu as entendu, n'est-ce pas? Il faut nous sparer. La rpublique
se ruinerait  te nourrir! Quelle raison donnerais-je, d'ailleurs, de te
garder? Est-ce parce que depuis quinze annes tu partages mon pain, mon
eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitu  entendre  mes
pieds le bruit de ton haleine? parce que tu es le dernier tre vivant
qui ait besoin de moi et qui m'aime? Ce qui ne sert qu' nous aimer est
inutile, ami! on vient de te le dire. Ah! si nous vivions dans un pays
barbare, j'irais avec toi par les campagnes; je m'arrterais aux portes
des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se
dcouvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous
donneraient le pain et le sel! Nous boirions tous deux aux fontaines
courantes; nous dormirions  l'ombre des rochers, rchauffs l'un par
l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers,  travers les
parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des
sources!... Mais nous sommes sur une terre civilise, et toutes les
routes nous sont fermes. Attendrir les heureux est dfendu, dormir sous
le ciel est un crime. On nous a t les chances de la compassion avec
les embarras de la libert, et la bont des hommes nous a ouvert une
prison o l'on mesure  chacun de nous le pain, l'air et le jour. Toi,
seulement, ami, il n'y a point de place pour toi! On peut manger,
dormir; mais aimer!  quoi bon? Les rglements supposent-ils jamais que
l'homme ait, entre la gorge et l'estomac, quelque chose qui s'appelle le
coeur? Va, ami, je voulais te garder prs de moi pour sentir qu'il m'en
restait encore un; mais on te l'a dit: _le rglement n'en passe pas!_
Cherche donc un nouveau matre, et puisse-t-il te faire oublier
l'ancien!

Le vieillard saisit,  ces mots, la tte du chien dans ses deux mains
tremblantes, il la souleva sur sa poitrine, y appuya les lvres et resta
quelques instants immobile.

Quand il se leva, une petite larme roulait sur chaque joue  travers ses
rides.

Maurice ne put retenir une exclamation d'attendrissement.

Ah! laissez-lui son chien pour l'aimer! s'cria-t-il involontairement.

Mais les juges s'taient consults pendant cet adieu muet du vieillard,
et l'arrt de sparation venait d'tre prononc.




XI

Logis des Trappistes.--Moralisation des condamns par l'idiotisme;
premire diatribe de Maurice.--Les Pantagrulistes; avantages de la
profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne
rpond rien et garde ses opinions.


En sortant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux qui le cherchait.
Il venait de se rappeler que c'tait l'heure de sa visite aux prisons,
et voulut y conduire le jeune homme.

La maison de dtention de Sans-Pair, btie derrire le palais de
justice, tait compose de deux tablissements distincts, et soumis 
des systmes contraires.

Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de _Logis des
Trappistes_, et la tristesse de son aspect justifiait compltement ce
nom.

On n'y apercevait aucune fentre, tous les jours ayant t mnags sur
les cours intrieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait
les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence
sinistre. La porte d'entre, elle-mme, glissait sans bruit sur des
rails polis, et les tapis pais des corridors teignaient le
retentissement des pas. Les murs taient matelasss de manire 
intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une
inscription, qui reparaissait  chaque dtour, avertissait les visiteurs
de parler bas.

Le jour n'avait pas t moins mnag que le bruit. Partout rgnait une
sorte de lueur crpusculaire qui agrandissait les formes et teignait
les contours. Enfin, l'air lui-mme arrivait imperceptiblement sans
rafale et sans murmure.

A mesure que Maurice avanait dans ces longs couloirs muets et sombres,
il se sentait gagn par un malaise croissant. Cette atmosphre, que ne
traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glace
coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgr lui!

Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un spulcre.

--Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le
Doux. Voyez plutt!

Il avait tir un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne
vitre, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient
les condamns. A voir ces lignes de cellules superposes, tournant comme
une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de
l'difice, on et dit l'enfer du Dante renvers. Seulement, pas de cris,
aucun gmissement, nulle prire! un silence glac planait sur cette
trange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans
bruit, dans son alvole grill, comme un mort que le galvanisme
soulverait dans sa tombe. Tous avaient le visage ple, les mouvements
inquiets, le regard hbt ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient
mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient mme pas
l'action. Telle tait la disposition des cellules que chaque prisonnier
ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens chappaient
galement  ses yeux. Entour d'une surveillance mystrieuse, il se
savait toujours vu sans pouvoir jamais voir.

M. Le Doux expliqua  Maurice tous les avantages de ce systme
perfectionn _de confinement solitaire_.

Par son moyen, dit-il, nous faisons flchir les plus nergiques
natures. Mur dans l'obscurit et le silence, le captif rsiste d'abord,
mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et
croupissante, mine insensiblement sa volont. Il sent ses muscles se
dtendre, son sang se refroidir. L'immobilit de ce qui l'environne
finit par se communiquer  tout son tre; il s'pouvante du vide qui
s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa
prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne
peuvent rsister  cette preuve, et deviennent fous; mais c'est le
petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espce de torpeur. Srs
que leurs moindres actions seront pies, n'ayant plus la possession de
leur propre pense, ils y renoncent. Le rglement devient leur
conscience, l'habitude se substitue au dsir; ils oublient jusqu' leur
langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obissant
d'instinct  la rgle de la maison. On a effac leurs souvenirs, teint
leurs passions, coup au pied leurs esprances; il y a dsormais table
rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grce  nous, des
idiots, il ne leur reste plus qu' tre instruits et moraliss!

--Hlas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que
la chtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La chtelaine
de Valence tait une sainte femme reste veuve avec un seul enfant pour
lequel elle et donn jusqu' sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le
sang brlait les veines, s'chappait souvent du chteau, o ne
retentissaient que les cloches et les prires, afin de goter aux joies
de la vie. Insensiblement il prit tant de got au mal que sa seule
tristesse tait de ne pouvoir assez pcher. Il connaissait les trois
grands chars qui portent le genre humain aux abmes: le premier conduit
par l'orgueil, le second par l'impuret, le troisime par la paresse, et
il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter mme un
regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux tranait bien loin
en arrire!

La sainte chtelaine, voyant la perte de son fils assure, s'adressa
avec larmes  l'archange saint Michel, patron spcial de sa famille, et
lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, ft-ce aux dpens de sa
vie. L'archange, qui avait piti des pleurs des mres depuis qu'il avait
vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la
sainte femme et lui dit:

--Reprenez courage, votre fils peut encore tre sauv. Le Christ a
compt ses jours, il ne lui en reste dsormais que trois cents  passer
sur la terre; faites qu'ils soient sans pch, toutes les anciennes
fautes seront remises au coupable, et,  l'heure indique, je viendrai
moi-mme enlever son me pour la conduire au ciel.

Cette rvlation causa  la chtelaine une grande joie. Son fils
pouvait encore aspirer au bonheur des lus! Cette pense lui faisait
accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les esprances de la
chrtienne consolaient les regrets de la mre!

Mais, pour mriter cette rcompense, il fallait que le pcheur ft
trve  ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hlas!
l'obtenir? La chtelaine avait dj inutilement employ les
supplications, et les prires de l'glise n'avaient point t plus
puissantes. Elle songea  un docteur arabe dont les charmes exeraient,
disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volonts, et elle
alla  sa demeure pour lui exposer son dsir.

Aprs l'avoir coute, le docteur se fit conduire vers son fils, encore
plong dans le sommeil, et il commena les conjurations puissantes qui
devaient le dlivrer de ses passions.

D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la chtelaine en vit
sortir une nue de gnies  l'air violent ou hardi: c'taient la force,
la colre, l'audace et avec elles le courage et l'adresse!

L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'lana l'imagination, revtue
des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, arm de l'pe  double
tranchant; la mmoire, tenant  la main la chane d'or qui lie le
prsent au pass.

Enfin, il toucha le coeur, qui s'entr'ouvrit aussitt pour donner
passage  la nue des dsirs enflamms, des amours changeants, des
illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec
un cri plaintif.

Lorsque le jeune homme se rveilla peu aprs, il tait compltement
transform! Toutes les ides que sa mre avait combattues, tous les
gots dont elle s'tait afflige, avaient disparu; il n'avait plus de
volont que la sienne, plus de gots que ceux qu'elle lui inspirait. Cet
esprit tait devenu semblable  la nacelle qui va o le flot l'emporte,
o le vent pousse, o la main conduit. Sa mre disait de marcher, et il
marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain prs
de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne
doit ni un regard ni un salut!

Les trois cents jours s'coulrent ainsi pour lui dans une sorte de
sommeil veill, et, quand la chtelaine aperut l'archange Michel, elle
s'cria:

--La condition impose a t remplie, il a gagn sa place dans le ciel;
venez donc, matre, et, sans plus de retard, emportez son me.

Mais l'archange secoua tristement la tte, et dit:

--Hlas! pauvre mre, il n'y en a plus. On n'enlve point les pierres
qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur
arabe a enlev  votre fils formait l'me elle mme, dont il a fait don
 Satan; il ne vous a laiss que le corps!

Cette lgende est l'histoire de ceux qui ont lev votre prison. Sous
prtexte de racheter le coupable, vous lui avez frauduleusement soutir
son me! Depuis quand l'amlioration de l'homme peut-elle venir de la
destruction de ses instincts? Si ces malheureux ont failli, c'est que la
sociabilit n'tait point assez dveloppe chez eux, et vous les
condamnez  la solitude; c'est que les bonnes passions taient plus
faibles que les mauvaises, et vous les gorgez indiffremment toutes;
c'est que leur raison n'avait pas assez mri au soleil de l'exprience,
et vous la condamnez  l'inaction! Dans les premiers sicles, on
rduisait un ennemi  l'impuissance en coupant les muscles de ses
membres avec le fer; vous avez perfectionn le moyen: vous coupez
aujourd'hui les muscles de l'me avec l'ennui, et, parce que ces nervs
ne bougent plus, vous les dclarez guris! Mais qu'en ferez-vous aprs
une pareille gurison? A quoi peuvent servir des hommes qui ont perdu
leur personnalit, qui ont oubli de vouloir, que vous avez rduits 
l'tat d'animaux domestiques vivant sous l'oeil du matre? O vous aviez
des ignorants, des coupables peut-tre, il ne vous reste plus que des
fous, des idiots ou des hypocrites!

Sans doute la solitude pouvait tre employe pour apaiser la premire
effervescence d'un coeur rvolt; c'tait une douche glace sous
laquelle le furieux se serait calm; mais vous avez voulu faire un
rgime de ce qui ne devait tre qu'un remde; vous avez imit ces mres
anglaises, qui, pour se dbarrasser des cris d'un enfant, l'abreuvent
d'opium! Et ne dites pas que vous l'avez fait dans l'intrt des
coupables, pour leur rachat! Non, vous l'avez fait dans l'intrt de
vous-mmes, pour votre repos! En respectant chez l'homme les puissances
extrieures qui font sa vie, la tche tait difficile: il fallait
discipliner des esprits sans rgle, apprivoiser des coeurs endurcis,
remettre l'ordre enfin dans un intrieur boulevers. Vous avez mieux
aim en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on
enchanait les corps en laissant les mes libres; le moyen tait brutal;
vous avez dit: A quoi bon ces chanes qui meurtrissent, qui tintent aux
oreilles! dlivrez-en le corps et tuez tout doucement l'me: cela ne se
voit pas, et, l'me morte, le corps ne bougera plus! O pharisiens! qui
feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une rgnration!
Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience
peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le coeur le plus endurci,
frappez au point voulu, et il en sortira une source vive. Tant qu'un
homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la cration, Dieu ne s'est
point compltement retir de lui, et son me n'est point perdue sans
retour.

M. Philadelphe Le Doux avait profit de cette longue improvisation de
Maurice pour remettre  M. Atout son rapport annuel, constatant les
excellents rsultats obtenus par le systme cellulaire, et pour crire
au crayon quelques notes sur la ncessit de supprimer les numros des
loges, qui pouvaient distraire encore le condamn. Lorsqu'il eut achev,
il releva la tte et regarda le jeune homme avec ce vague sourire des
gens qui veulent avoir entendu sans avoir cout.

Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez tudi la question...
Mais, aujourd'hui encore, deux systmes se partagent les esprits et les
prisonniers. Nous avons vu le _Logis des Trappistes_, il nous reste 
visiter celui des _Pantagrulistes_. Allez devant vous, de grce, puis
prenez la porte  gauche, nous arriverons justement pour les voir
dner.

Maurice, ayant suivi les indications donnes, se trouva dans une cour,
qu'il traversa; puis  l'entre d'un btiment  colonnade de marbre,
entour de jets d'eau et de promenades: c'tait la seconde prison de
Sans-Pair, rcemment fonde pour les sclrats rputs incorrigibles.

On n'y entendait que musique, chants et clats de rire. La premire
salle tait un parloir, o les condamns recevaient les visites. Il y
avait l de charmantes grandes dames attires par le dsir de causer
avec des sclrats d'lite, ou de les faire crire sur leurs albums; des
artistes occups  peindre les plus clbres criminels; des hommes de
lettres rdigeant, pour l'instruction du public, les mmoires intimes
des faussaires et des meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs
de chez eux avec la politesse fire de gens qui comprennent leur
importance.

Tout  ct se trouvait la salle de concerts, dans laquelle
retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes
et de vielles organises. Puis venaient l'estaminet, dont les habitus
fumaient le narguill  bec d'ambre, tendus sur des divans de velours;
le billard garni de queues  procds, et la galerie de consommation, o
l'on servait, d'heure en heure, aux condamns, des sorbets, du vin chaud
ou des punchs  la romaine.

Le soir il y avait spectacle, puis bal masqu sans gardes municipaux.

Ainsi que M. Le Doux l'avait annonc, les visiteurs trouvrent les
Pantagrulistes  table. Ils dnaient,  trois services, de petits pieds
et de primeurs, avec dessert, caf et liqueurs fines.

Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le systme de
moralisation est ici tout contraire. L-bas nous amliorons le coupable
en lui tant le ncessaire, ici nous atteignons le mme but en lui
prodiguant le superflu. Chaque mthode a son avantage, et les rsultats
sont, des deux cts, galement satisfaisants. Chez les Trappistes, nous
obtenons la soumission en attnuant l'homme; chez les Pantagrulistes,
en le comblant. Celui-l perd l'nergie ncessaire pour chapper  la
captivit, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point
encore d'exemple d'un Pantagruliste qui ait essay de fuir sa prison,
et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de
compter  chaque libr, pour adoucir ses regrets, une somme
proportionne au temps qu'il a pass en prison, de sorte que les grands
bandits sortent d'ici lecteurs et souvent ligibles. Quelques esprits
chagrins ont blm cette gnrosit envers des condamns; mais, ainsi
que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces sclrats n'en
sont pas moins nos semblables: _Homo sum, et nihil humani a me alienum
puto_. Philanthropique maxime, que la Socit humaine a crite dans le
coeur de tous ses membres et en tte de toutes ses circulaires. Ah! que
n'est-elle comprise de tous! _Homo sum!_ c'est--dire je pourrais tre
un voleur, un incendiaire, un assassin; _nihil humani a me alienum
puto:_ donc, je dois regarder comme des frres tous ceux qui
assassinent, volent et incendient.

--Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui difient,
travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels,
serez-vous impitoyable pour les pauvres honntes gens? La philanthropie
s'occupe beaucoup de ceux qui ont succomb au mal; elle leur ouvre des
asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des
patronages; et ceux qui ont rsist aux tentations, ou qui les
combattent, restent abandonns! Pour obtenir votre protection, il faut
le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de
civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonn  la
femme adultre et relev la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux
innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile.
Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombs; ne les
exposez point  trouver que la socit fait plus d'efforts et de
sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas,
enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en
quelques-uns pour ses frres, qui ne vous ont ni dpouills ni fltris.
Ce qui m'tonne, ce n'est pas que vos Pantagrulistes acceptent le
bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se rsignent 
la misre o vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si
difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le
bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain
quotidien, l'habit de drap, la salle chauffe du bagne, et s'acharnent
pourtant  leur douloureuse probit?

--Vos souhaits ont t prvus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante
tutelle s'est galement tendue sur le travailleur. Puisque nous sommes
en cours d'tudes philanthropiques, je veux vous montrer la colonie
industrielle de notre vice-prsident, l'honorable Isaac Banqman. Ce
n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique
influent, la rpublique n'a pas de membre plus zl pour le
perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons
prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois
secondes,  la porte de son tablissement.




XII

Usine de M. Isaac Banqman; supriorit des machines sur les
hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.--Pupilles de la
Socit humaine; hommes perfectionns d'aprs la mthode anglaise pour
les croisements.--Une femme dprave par les instincts de maternit et
de dvouement.


L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne perce en tous
sens de votes souterraines o mugissaient les locomotives et que
traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent chemines vomissaient
des torrents de fume qui se runissaient plus haut, se condensaient, et
formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dme flottant. Des
roues immenses tournaient lentement  la hauteur des toits, tandis que
des retentissements sourds et rguliers branlaient la montagne.

Tout ce bruit, tous ces mouvements et toute cette fume taient employs
 la confection de moules de bouton! C'tait l la spcialit  laquelle
M. Banqman devait sa fortune et son importance politique.

A la vrit, le clbre industriel avait apport  cette fabrication des
perfectionnements qui ne pouvaient manquer d'en rehausser l'importance.
D'abord, il avait ruin tous les fabricants moins riches qui s'taient
hasards  soutenir la concurrence; ensuite, une fois seul, il avait
augment de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin,
grce  son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une
ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics  ajouter trois
boutons  leurs caleons.

Il avait, du reste, mrit cette faveur en annonant qu'il fournirait
gratuitement aux hpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont
pourraient avoir besoin les malades, les morts ou les enfants au
maillot.

Il s'tait, de plus, dcid  tablir dans son usine mme cette colonie
de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parl  Marthe et 
Maurice.

En arrivant  la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M.
Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet, occup  regarder des
poissons rouges dans un bocal.

M. Banqman continua son intressant examen tout le temps qu'un homme
important doit faire attendre pour paratre occup. Il ne descendit
qu'au bout d'une demi-heure, et s'excusa sur les innombrables affaires
qui l'accablaient. Le Gouvernement avait recours  lui pour toutes les
questions difficiles; il tait victime de sa rputation d'homme
pratique. On avait compris le danger de consulter des thoriciens, des
penseurs; on ne voulait plus couter que ceux qui avaient tudi, comme
lui, les grands principes d'conomie politique en fabriquant des moules
de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant; tout son temps
appartenait  l'tat et  l'humanit!

M. Le Doux l'arrta  ce mot, pour lui faire connatre le but de leur
visite. M. Banqman, flatt, dclara qu'il tait prt  leur montrer la
colonie modle, dont l'organisation gnralise devait un jour raliser
l'ge d'or pour tout le monde.

Il leur fit, en consquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua,
en passant, les diffrents travaux excuts par des machines de toutes
grandeurs et de toutes formes.

On voyait leurs immenses bras s'avancer lentement et soulever les
fardeaux, leurs engrenages saisir les objets comme des doigts
gigantesques, leurs mille roues tourner, courir, se croiser! A regarder
la prcision de chacun de ces mouvements,  entendre ces murmures
haletants de la vapeur et de la flamme, on et dit que l'art infernal
d'un magicien avait souffl une me dans ces squelettes d'acier. Ils ne
ressemblaient plus  des assemblages de matire, mais  je ne sais quels
monstres aveugles, travaillant avec de sourds rugissements. De loin en
loin, quelques hommes noircis apparaissaient au milieu des tourbillons
de fume: c'taient les cornacs de ces mammouths de cuivre et d'acier,
les valets chargs d'apporter leur nourriture d'eau et de feu,
d'tancher la sueur de leur corps, de le frotter d'huile, comme
autrefois celui des athltes, de diriger leurs forces brutales, au
risque de prir, tt ou tard, broys sous un de leurs efforts, ou
dvors par la flamme de leur haleine! Maurice suivait d'un regard
attrist ces victimes de la mcanique perfectionne. Il comparait
instinctivement ces merveilleuses machines dont il voyait les membres
polis, luisants, bien nourris,  ces hommes fltris et hagards qui
s'agitaient  l'entour. En entendant le concert terrible de vapeur
sifflante, de fer froiss contre le fer, de grondements de flammes, de
bouillonnements d'onde, de vents attisant la fournaise comme un orage,
il se sentait saisi d'une sorte de terreur. Il cherchait en vain la vie
au milieu de cette tempte de la matire en travail; il en entendait
bien le bruit, il en voyait bien le mouvement, mais tout cela tait
comme une imitation artificielle; cette activit n'avait point d'lans
contagieux. Loin qu'elle excitt, vous vous sentiez devant elle saisi de
torpeur. Le mouvement uniforme de ces machines ne vous parlait pas; il
n'y avait rien de commun entre elles et vous; c'taient des monstres
aveugles et sourds, dont la force vous pouvantait.

Maurice se rappela alors, tout  coup, la petite fabrique place
autrefois prs de la maison de son oncle; le bruit des mtiers conduits
par des mains d'enfants ou de jeunes filles, les rires prolongs qui
couvraient le croassement des navettes; les chansons qui couraient d'un
banc  l'autre, les joyeuses malices et les confidences faites tout bas!
Il se rappela surtout Mathias, le vieux soldat!--doux et joyeux
souvenir, qui faisait revivre pour lui les impressions de son
adolescence!

Mathias s'tait promen quinze ans  travers l'Europe, souffrant la
faim, vivant dans la mitraille, conqurant chaque matin  la baonnette
la place o il dormait le soir; et tout cela, Mathias l'avait fait pour
un mot qu'il n'tait pas bien sr de comprendre, mais qu'il sentait: la
France! Il l'avait fait jusqu'au jour o son pays, vaincu par le nombre,
avait d accepter la paix; et ce jour-l Mathias, le coeur gonfl de
douleur et de colre, avait dtach, avec une larme, la cocarde qui le
condamnait depuis quinze ans  combattre et  souffrir!

Rentr en France, il se rappela une soeur, seule parente qui lui restt,
et prit la route du village qu'elle habitait.

L, il apprit que sa soeur tait morte, laissant un garon et une fille
que le fermier voisin avait recueillis par charit.

Mais la charit, sans coeur, est un prt  usure; il n'enrichit que
celui qui donne. Quand Mathias arriva  la ferme, il trouva, sur le
seuil, les deux orphelins qui se disputaient un morceau de pain, tandis
que le paysan s'indignait de leur dbat et criait:

Ces enfants ne peuvent se souffrir!

--Dites qu'ils ne peuvent souffrir la faim, rpliqua Mathias.

Et, prenant par la main les deux affams, il les emmena.

La charge tait lourde pour le vieux soldat, mais il ne s'en effraya
point. Il se rappelait la maxime de son lieutenant, que pour faire la
plus longue route il suffisait de remettre sans cesse un pied devant
l'autre, et il l'avait applique  toutes les choses de la vie.

Arriv  Paris avec les enfants, il les nourrit de son travail, jusqu'au
moment o ils purent s'atteler avec lui  cette roue qui broyait le pain
de chaque journe. Mathias les avait placs tous deux dans la mme
fabrique. A l'heure o les mtiers s'arrtaient, on ne manquait jamais
de le voir arriver, portant  la main le panier couvert qui renfermait
leur repas. En l'apercevant, les petits garons se plaaient au port
d'armes et battaient la charge, tandis que les jeunes filles rptaient
en souriant:

C'est le pre Mathias! bonjour, monsieur Mathias!

Car jeunes filles et jeunes garons aiment galement ces vieux lions qui
ne rugissent que contre les forts.

Aprs avoir rpondu  tous par un signe, par un mot, par un sourire, le
vieillard allait s'asseoir dans quelque coin abrit avec Georgette et
Julien; puis l'on dcouvrait le panier. Mais non tout d'un coup! il
fallait d'abord deviner ce que Mathias apportait! et Dieu sait quels
efforts pour ne point rencontrer juste et lui laisser la joie de la
surprise. Enfin, quand les enfants dclaraient avoir puis la liste de
leurs suppositions, le vieux soldat soulevait le couvercle d'osier,
tirait lentement le mets inconnu et le prsentait aux regards de ses
convives!

Ah! ah! vous ne vous attendiez pas  a! s'criait-il! c'est
aujourd'hui fte  la cantine; nous avons mis des noeuds de rubans  la
marmite.

Et il talait avec complaisance, sur le panier transform en guridon,
ce pauvre dner dont la bonne volont de tous faisait un festin.

Puis, en mangeant, on causait! Les enfants racontaient les nouvelles de
l'atelier, et Mathias y trouvait toujours l'occasion de quelques bons
conseils. Car pendant les longues nuits de bivouac, quand la faim ou le
froid le tenaient veill, le vieux soldat avait rflchi pour se
distraire, et il s'tait fait une philosophie formule en quelques
axiomes, qu'il appelait la charge en douze temps de la vie. Parmi ces
axiomes, il y en avait quatre surtout qu'il rptait sans cesse, comme
comprenant tous les autres:

1 Tu seras fidle  ton drapeau jusqu' la mort;

2 Tu tiendras moins  ta peau qu'au triomphe de ton rgiment;

3 Tu ne feras point la guerre  ceux qui n'ont point de cartouches;

4 En temps de pluie, tu ne demanderas pas de soleil.

Et, afin que les orphelins pussent comprendre ces maximes, il leur
expliquait comment le drapeau, pour eux, c'tait l'honneur; comment leur
rgiment comprenait tous les hommes; comment les cartouches manquaient
aux pauvres et aux faibles, et comment la pluie et le soleil taient la
destine rude ou facile que Dieu nous avait faite.

Il ajoutait encore beaucoup de prcieux enseignements sur la
persvrance, sur l'orgueil, sur les liaisons, et finissait toujours par
encourager au travail Georgette et Julien.

La semaine, disait-il, est un caisson de vivres tran par sept
chevaux: si vous en dtachez un, le caisson marchera encore; deux, il
n'avancera que difficilement; trois, il demeurera dans l'ornire et
laissera l'arme sans pain.

Les enfants coutaient religieusement les leons du vieux soldat et les
retenaient. Pendant trois annes Maurice les avait vus revenir tous les
jours  la mme place, aussi soumis, aussi joyeux! Mathias tait leur
exprience, et ils taient l'avenir de Mathias. Tandis que l'ge
courbait son paule et dpouillait son front, les deux enfants
grandissaient  ses cts, jeunes et vivants, comme des rejetons
vigoureux jaillissant d'un tronc  demi dessch.

Souvent aussi les autres enfants de la fabrique venaient s'asseoir
autour du soldat, en lui demandant de raconter une de ses batailles, et
ils assistaient alors aux leons du vieillard, qui, avant de quitter la
terre, leur laissait ainsi les semences de son me! Perptuelle cole
ouverte pour le peuple prs du foyer ou sur les seuils, et dans laquelle
celui qui s'en allait initiait doucement ceux qui venaient d'arriver 
cette vie de courage, de patience et de sacrifice.

Hlas! Maurice cherchait vainement quelque chose qui pt lui rappeler la
petite fabrique d'autrefois. Ici plus de masures sombres, plus de
mtiers imparfaits; mais aussi plus de rires, ni de chants! Il
s'efforait en vain de dcouvrir un pre Mathias, une Georgette, un
Julien!... Il n'apercevait que des machines parfaites et des ouvriers
abrutis!

Aprs avoir tout montr et tout expliqu  ses htes, M. Banqman arriva
enfin, avec eux, au quartier des _pupilles de la Socit humaine_.

C'tait une srie de loges, dont chacune renfermait un mnage, sans
enfants: car ceux-ci taient spars de leurs parents ds la naissance,
et levs  forfait. Ainsi dgage des soins de mre, la femme l'tait
galement des soins d'pouse. Elle n'avait  prparer ni la nourriture,
ni les vtements, ni le logis: tout cela se faisait  l'entreprise. Elle
n'tait point non plus charge d'pargner les gains du mari: il y avait
un conome qui rglait les dpenses et les salaires; de veiller  sa
sant: il y avait un mdecin qui faisait chaque matin sa visite;
d'entretenir en lui les bonnes penses: il y avait un aumnier qui
prchait toutes les semaines! De son ct, le mari tait exempt de
prvoyance, de protection, de courage.

De cette manire, dit M. Banqman, le travailleur reste sous notre
tutelle, bien log, bien nourri, bien vtu, forc d'tre sage, et
recevant le bonheur tout fait. Non-seulement nous rglons ses actions,
mais nous arrangeons son avenir, nous l'approprions de longue main  ce
qu'il doit faire. Les Anglais avaient autrefois perfectionn les animaux
domestiques, dans le sens de leur destination; nous avons appliqu ce
systme  la race humaine, en la perfectionnant. Des croisements bien
entendus nous ont produit une race de forgerons dont la force s'est
concentre dans les bras, une race de porteurs qui n'ont de dvelopps
que leurs reins, une race de coureurs auxquels les jambes seules ont
grandi, une race de crieurs publics uniquement forms de bouche et de
poumons; vous pouvez voir dans ces loges des chantillons de ces
diffrentes espces de proltaires, auxquels nous avons donn le nom de
_mtis industriels_.

--Et l'on n'a pas apport moins de soins  leur instruction, ajouta M.
Le Doux, qui se fatiguait d'couter des explications au lieu d'en
donner. Nous avons cart de l'enseignement populaire tout ce qui
n'avait point d'application pratique et immdiate. Autrefois on perdait
un temps prcieux  lire l'histoire des grandes actions,  apprendre des
vers qui remuaient le coeur,  rpter des maximes de morale et de
religion; nous avons substitu  tout cela l'arithmtique et le code!
Tous _les pupilles_ apprennent  lire et  crire, mais seulement pour
lire les prix courants et crire les mmoires de frais.

--Et ils se soumettent patiemment  ce rgime? demanda Maurice.

--Quelques natures dpraves rsistent seules  notre paternelle
direction, rpliqua Banqman; vous en avez l devant vous un exemple.

--Quoi! demanda Maurice, cette jeune femme, dont le regard est si fier
et si caressant?

--Rien ne peut la dompter, reprit le fabricant; elle prtend que nous
lui avons t le repos en la dchargeant des soins pnibles qu'exigeait
son enfant, et que nous l'avons dpouille de ses plus douces joies en
ne lui laissant aucune des charges du mnage!

Maurice tourna les yeux vers la jeune femme.

La voix de Dieu n'est donc pas touffe dans tous ces coeurs?
pensa-t-il; il en est encore qui ont conserv l'instinct des grandes
lois! Oui, rsiste toujours, courageuse femme, contre la tranquillit et
l'aisance qu'on t'a faites, car tu les payes de tes plus saintes
jouissances. Ne peuvent-ils donc comprendre que ces veilles et ces soins
de la mre, ces labeurs et ces conomies de l'pouse, sont les plus
prcieux anneaux dont se forme la chane domestique? Ne regardent-ils
donc l'union de l'homme et de la femme que comme une association
commerciale, dont le premier but est le gain? Le fonds social, ici, ne
se compose point seulement d'argent, mais de patience, de bonne volont,
d'affection; c'est l surtout le capital qu'il faut accrotre, pour que
l'association prospre. Ah! laissez  la femme son utilit de chaque
instant, pour que l'homme la sente  chaque instant plus prcieuse!
Laissez-la faire le travail mme qu'un tranger ferait mieux, afin
d'obtenir le salaire sans lequel elle ne saurait vivre, la
reconnaissance de ceux qu'elle aime! Pourquoi vouloir rgnrer le
pauvre en l'affranchissant des devoirs de famille? Ne sentez-vous pas
que ces devoirs sont la source d'o dcoule tout bien? Loin de les
amoindrir, rendez-les plus saints  ses yeux, en lui facilitant leur
accomplissement; ne vous substituez pas  sa conscience, mais
clairez-la; n'achetez pas, enfin, ces mes  fonds perdus, mais
donnez-leur au contraire plus de volont, plus de vie! Le peuple n'est
point un prodigue qu'il faut interdire, c'est un enfant qu'il faut
diriger et aider  grandir!

Banqman et Le Doux continurent leur explication en montrant aux deux
visiteurs la maison de retraite des travailleurs, o l'on utilisait les
restes de leur force jusqu'au moment de l'agonie, et l'amphithtre, o
leurs corps taient livrs au scalpel des lves-mdecins pour un prix
convenu: car, les pres ne s'tant point occups du berceau des enfants,
les enfants ne s'occupaient point de leurs tombes!

Mais Maurice regardait sans voir, coutait sans entendre! Une sourde
tristesse s'tait glisse dans son coeur, et il rentra chez M. Atout
dcourag.

Marthe, de son ct, avait aperu de plus prs que le jour prcdent la
scheresse et les misres de la vie domestique; quand Maurice lui eut
racont ce qu'il avait vu, elle se jeta dans ses bras les yeux mouills
de larmes.

Ah! qu'avons-nous fait? s'cria-t-elle. Dans le monde o nous vivions,
tous n'avaient point encore abandonn le Dieu des mes pour le veau
d'or; les chanes de la famille n'taient point partout brises; les
inspirations du coeur n'taient pas compltement teintes; quoique riant
du mal, on connaissait encore le bien; mais ici, Maurice, tout est perdu
sans retour!

--Pourquoi cela? demanda le jeune homme, qui et voulu douter.

--Hlas! rpliqua Marthe, parce qu'on ne sait plus aimer.




DEUXIME JOURNE

XIII

Grand hpital de Sans-Pair, construit pour les savants, les mdecins et
le directeur. Dans la crainte de recevoir les malades trop bien
portants, on ne les reoit qu'aprs leur mort.--Rflexions de
Marthe.--Les hommes jugs par le docteur Manomane.--Les fous de l'an
trois mille.--Les mnageries et le jardin botanique.


Lorsque les deux poux descendirent le lendemain, ils trouvrent leur
hte avec un de ses parents, le docteur Minimum, qui avait appris
l'indisposition de milady Atout, et venait pour s'informer
officieusement de sa sant.

Le docteur Minimum tait le plus illustre reprsentant du nouveau
systme mdical, qui consistait  vous donner la maladie que vous
n'aviez point encore, et  l'lever en serre chaude pour en hter le
dveloppement. De cette manire, le patient mourait, en gnral, ds le
second ou le troisime jour, ce qui tait pour lui une vidente conomie
de temps.

Quant au mdecin, il ne devait se proposer qu'un but: augmenter le mal
pour le gurir plus srement. Aviez-vous, par exemple, un rhume: on le
transformait en pleursie; une migraine: on en faisait une fivre
crbrale; un tourdissement: on le poussait  l'apoplexie.

Au moment o les deux poux entrrent, M. Minimum racontait  son cousin
les merveilleux rsultats obtenus par cette mthode et le pressait de
visiter l'hpital o il venait d'en faire l'application. M. Atout
s'excusa, mais Maurice accepta  sa place, et, aprs avoir donn
rendez-vous  son hte chez M. de l'Empyre, qui les attendait vers le
milieu du jour, il monta avec Marthe dans la voiture du mdecin.

Celui-ci les conduisit au grand hpital de Sans-Pair, bti  l'extrmit
du faubourg.

Ils aperurent d'abord d'lgantes galeries entoures de gazons et de
bosquets: c'taient les salles destines aux mdecins; puis un difice
somptueux, s'levant au milieu des fleurs: c'tait la maison des soeurs
hospitalires; puis un palais, devant lequel s'tendaient des jardins
dcors de grottes, de jets d'eau et d'ombrages: c'tait le logis du
directeur.

La ville a dpens 20 millions, dit le docteur Minimum, pour faire de
son grand hpital un tablissement modle. Mdecins, surveillants,
administrateurs, sont ici logs et nourris aux frais de la Rpublique.
Des quipages, toujours attels, attendent leurs ordres, et leurs filles
reoivent une dot sur la caisse des frais de bureau.

--Mais les malades? demanda Maurice.

--Ah! les malades sont l-bas, dit le docteur en montrant un sombre
difice cach au fond de longues cours sans air et sans verdure. La vue
de leurs salles est triste, elle et dpar l'ensemble de
l'tablissement: on les a caches derrire, de manire  ne laisser voir
que ce qui constitue vritablement l'hpital, c'est--dire l'habitation
des directeurs. Malheureusement le terrain a manqu. Aprs avoir pris le
jardin des mdecins, le parterre des religieuses, le parc de l'conome,
il n'est rest qu'une petite cour pour les convalescents; mais, comme la
plupart des malades succombent, on peut,  la rigueur, se passer de
promenade.

--Vous ne les recevez donc qu'au moment de l'agonie? dit Marthe.

--Quand nous ne les recevons pas aprs, rpliqua Minimum. Quiconque veut
tre reu  l'hpital doit d'abord se transporter au bureau d'examen,
situ  l'autre bout de Sans-Pair, attendre son tour, obtenir un
certificat, puis faire huit lieues pour se mettre au lit. Grce  ces
excellentes prcautions, nous sommes srs de ne jamais admettre de gens
bien portants; seulement, les malades peuvent nous arriver morts: c'est
un lger inconvnient du bon ordre tabli parmi les administrateurs. Du
reste, rien n'a t nglig par eux pour que le grand hpital de
Sans-Pair puisse servir aux progrs de la science. Nous avons toujours
une salle d'essai o l'on exprimente les nouvelles doctrines. Si le
malade gurit, le traitement est adopt; s'il succombe, c'est tant pis
pour le systme. Il y a, en outre, un laboratoire pour tudier combien
il peut entrer de parties ayant un nom dans chaque substance; un chenil
o l'on lve des chiens destins  tre empoisonns et dpecs dans
l'intrt de l'humanit; des amphithtres toujours riches en cadavres
de choix, et une magnifique collection de squelettes sous verre. Il nous
manque bien encore plusieurs choses: la galerie des monstres n'est pas
complte; nous aurions besoin de renouveler nos bocaux de foetus, et
l'on demande, depuis longtemps, des chantillons des diffrentes races
humaines proprement empaills; mais notre conome espre arriver 
toutes ces amliorations par les _bonis_.

Maurice demanda ce que c'tait.

On nomme ainsi, reprit le mdecin, les conomies ralises aux dpens
des malades. Que le potage soit moins gras, boni; le pain moins blanc,
encore boni; le vin tempr d'eau, toujours boni! C'est une mthode
perfectionne pour faire danser l'anse d'un panier qui renferme dix
mille portions. C'est ainsi que les tablissements s'enrichissent, et
que les conomes acquirent des droits  la reconnaissance et aux
gratifications. On peut donc dire, en principe, qu'un hpital bien
administr est celui o les malades sont assez mal pour que la caisse
s'en trouve bien.

Tout en parlant, le docteur tait arriv  la premire salle.

Le parquet en tait soigneusement cir, les lits lgants, les murs
tapisss de nattes colories, et les fentres garnies de rideaux de
soie; mais ce luxe tait dpar par l'aspect des appareils opratoires,
de toute dimension, qui dressaient  et l leurs bras d'acier. Quant
aux soins, ils n'taient ni plus tendres ni plus dlicats qu'autrefois.
Les mdecins examinaient toujours publiquement les malades, en
dcouvrant chaque plaie aux yeux des lves; ils dcrivaient froidement
leurs souffrances, expliquaient tout haut les chances heureuses ou
fatales. Le rle de l'agonisant pouvantait le malheureux livr  la
crise qui devait dcider de sa vie; l'aspect du mort recouvert par le
drap funbre glaait le sourire du convalescent qui se sentait renatre!

Marthe, le coeur serr, tourna vers Maurice ses yeux humides.

Ah! ce n'est point l ce que j'esprais, dit-elle  demi-voix; ceci est
toujours, comme de notre temps, l'infirmerie du pauvre et de
l'abandonn! Le parquet peut tre plus brillant, le mur moins nu, la
fentre plus richement orne; mais qu'a-t-on fait pour ceux qui
souffrent? Ne sont-ils point rests confondus comme un btail, livrs
aux tentatives et aux curiosits de la science, pouvants par la vue de
ces instruments de torture? Ah! ce que j'esprais d'une civilisation
plus claire, c'est que l'hpital et perdu son caractre de duret;
c'est que le malade et cess d'tre une chose  rparer gratuitement,
pour devenir un tre souffrant dont on et mnag les sensations,
respect les effrois, soutenu le coeur; c'est qu'il et retrouv, enfin,
dans cette demeure commune, quelques-uns des soins de la famille. A quoi
bon tant d'or prodigu pour les choses, si rien, hlas! n'est chang
pour les tres? Donnez  chacun de ces malheureux un coin qui soit 
lui, et o les cris du mourant ne viennent point l'pouvanter; ne
traitez point son corps endolori comme une proprit qu'il a d vous
abandonner en franchissant le seuil; ne lui faites point sentir que ce
lit est une aumne; qu'il est  votre discrtion, non-seulement par le
mal, mais par la misre. Puisqu'il souffre, c'est lui qui est le roi,
vous le serviteur. N'avez-vous donc jamais senti un redoublement de
tendresse pour le membre de la famille que la douleur atteint? Comme sa
volont vous devient sainte! comme on lui pardonne tout! comme on
donnerait avec joie une part de sa sant et de ses jours pour le gurir!
Eh bien! le pauvre et le dlaiss ne sont-ils point des membres de la
grande famille? Les plus mauvaises mres reprennent quelque amour pour
l'enfant malade, pourquoi la socit aurait-elle moins de coeur pour ses
fils?

--Parfaitement dit, s'cria le docteur Minimum, qui avait entendu les
derniers mots prononcs par Marthe; j'ai toujours soutenu que l'on ne
devait point conomiser sur le service des hpitaux, et que nos
appointements devraient tre doubls. Mais on mconnat les vritables
besoins. Toutes les ressources de la Rpublique sont dvores par les
femmes et par les avocats. Heureusement que l'on a pour consolation le
sentiment du devoir accompli... et sa clientle. La mienne grandit
chaque jour, grce aux succs qu'obtient ici mon traitement. Je lui ai
donn le nom de _mthode par les infiniment petits_, parce que je ne
procde que par les atomes: atomes de tilleul, atomes de fleur
d'oranger, atomes de sucre candi. Moins il y en a, plus l'effet est
certain. Je prends une molcule d'un corps, quelque chose d'impalpable,
d'insapide, d'invisible, le millime d'un rien! je le jette dans trente
litres d'eau, je mle, je dcante, et je fais prendre la lotion par
cuilleres. Toute maladie qui rsiste  cette mdication est
positivement incurable, et la mort du sujet ne peut tre impute qu'
son organisation.

Aprs avoir travers une partie des salles, les visiteurs ressortirent
par l'autre extrmit du grand hpital, et se trouvrent en face d'un
second difice, destin aux alins. Sur la prire de ses deux
compagnons, le docteur Minimum fit demander son confrre Manomane, qui y
remplissait les fonctions de premier mdecin.

Celui-ci arriva l'air effar, examina Marthe et Maurice, et s'cria:

Je comprends, je comprends... regards attentifs... contraction des
sourciliers... physionomie tonne!... Il doit y avoir absorption des
facults gnrales au profit d'une proccupation partielle. L'espce est
depuis longtemps classe et peut se gurir.

--Dieu me pardonne! il vous prend pour des pensionnaires, interrompit
Minimum; veuillez lui dclarer vous-mmes que vous ne venez point ici en
malades, mais en curieux.

--Ah! c'est une visite, reprit Manomane, qui examina les deux
ressuscits d'un oeil scrutateur; une visite de curiosit!... encore un
symptme!...

Et se penchant vers son confrre:

Mfiez-vous d'eux, ajouta-t-il plus bas... Cette apparence calme... ce
sourire... nous connaissons cela; mfiez-vous.

Et, comme Minimum clatait de rire, il le regarda lui-mme plus
attentivement et murmura:

Incapacit de suivre un raisonnement... crdulit aveugle... troisime
espce observe par le docteur Insanus et dclare incurable!...

Puis, passant devant le mdecin et ses deux compagnons, il les invita
brusquement  le suivre.

Le contact perptuel de ses malades tait insensiblement devenu
contagieux pour le docteur Manomane. Il prtendait que la socit avait
enferm certains fous pour faire croire au bon sens de ceux qu'elle
laissait libres, mais qu'en ralit le monde ne se trouvait peupl que
d'alins  diffrents degrs. Les plus sages taient au moins des
candidats  la folie. Il dveloppa ses principes  cet gard en
numrant tous les signes auxquels on reconnaissait l'aberration.
Pensez-vous  une chose plus souvent qu' toute autre: folie!
Prfrez-vous quelqu'un  vous-mme: plus grande folie! Vous
rjouissez-vous d'une esprance incertaine: comble de la folie!...

Manomane compta ainsi, sous forme de litanie, six cent trente-trois
varits diffrentes des maladies mentales, comprenant tous les lans de
la pense et tous les mouvements du coeur. Il montrait en mme temps 
ses trois compagnons des exemples de ces diffrentes alinations,
classes par ordre comme les familles de plantes d'un herbier.

Dans cette espce d'exhibition, Maurice s'arrta devant un homme  l'air
calme et souriant.

Celui-ci, dit le docteur, a t un de nos plus riches commerants.
Malheureusement, tout le monde le croyait dans la plnitude de sa
raison, lorsqu'un ancien associ ruin par son pre lui intenta un
procs en restitution. Les juges dcidrent en faveur de notre
millionnaire; mais lui-mme, clair par les dbats, refusa les
bnfices de l'arrt et voulut se dpouiller en faveur de son
adversaire. Il a fallu, pour empcher la restitution, le faire interdire
et l'enfermer.

Quant au vieillard qui crit l-bas, nous ne le connaissons que sous le
nom de _Pre des hommes_. Il travaille depuis cinquante ans  un systme
social d'aprs lequel chacun serait ici-bas rtribu selon ses oeuvres.
Il prtend que Dieu a donn  toutes les cratures humaines un droit
gal au bonheur, et que dans une socit chrtienne la misre ne devrait
pas tre le rsultat du hasard, mais la punition du vice. Chaque soir et
chaque matin il se met  genoux et rpte les mains jointes cette seule
prire:

Notre Pre, qui tes aux cieux, que votre rgne nous arrive, et que
votre volont soit faite sur la terre comme au ciel.

L'autorit a jug une pareille folie dangereuse et me l'a envoy.

Ils taient arrivs devant un jeune homme  physionomie pensive et
hardie.

Vous voyez, dit Manomane, un voyageur sans but. Tandis que d'autres
parcourent les pays civiliss dans l'intrt de leurs recherches ou de
leur industrie, lui n'aspire qu'aux routes perdues, aux rgions
ignores! Trois fois il s'est enfonc dans les immenses rgions du vieux
continent sans autre motif que de visiter des peuples en dcadence, de
traverser des fleuves oublis, de dormir sur des ruines sans nom!
Demandez-lui ce qu'il voulait, il vous rpondra: Voir! Vous
l'interrogeriez en vain sur la statistique naturelle ou la base
gologique des pays qu'il a parcourus: le malheureux n'a recueilli dans
ses voyages ni le plus petit fragment de roche, ni le moindre scarabe;
il n'en a rapport que des jugements et des impressions. Aussi, ds son
retour, sa famille l'a-t-elle fait enfermer. Et nous le traitons depuis
trois mois par les douches et les saignes.

Vous pouvez, du reste, l'entretenir; il n'est point mchant, et il
communique volontiers ses observations.

Maurice profita de la permission pour s'approcher de Prgrinus et
l'interroger sur ce qu'il avait vu. Le jeune voyageur, qui avait
parcouru en dtail les vieux continents, lui fit une esquisse rapide de
l'tat du monde en l'an trois mille. Il lui apprit que l'Afrique,
initie au progrs, avait enfin adopt les habitudes civilises. Le
gouvernement constitutionnel venait d'tre tabli en Guine; le roi de
Congo prparait une constitution  ses peuples; les Hottentots avaient
form la rpublique du Capricorne, et l'Afrique centrale tait dirige
par un prsident lectif. Prgrinus vanta surtout  Maurice l'cole
polytechnique de Tambouctou et le Conservatoire de musique du grand
dsert. Quant  la Sngambie, elle n'tait clbre que par son commerce
de prparations mdicales, et fournissait des droguistes au monde
entier.

L'Asie, au contraire, tait retombe dans une torpeur chaque jour plus
profonde; Prgrinus l'avait parcourue dans toutes les directions sans
pouvoir y retrouver aucune trace de son antique splendeur. L'Indoustan
tait habit par un peuple de bateleurs qui ne connaissait d'autre
industrie que d'avaler des pes et de faire danser des serpents sur la
queue; la Perse se trouvait partage entre deux sectes, qui
s'gorgeaient pour savoir si l'on tait plus agrable  Dieu en se
fourrant une graine de tamarin dans la narine gauche ou dans la narine
droite; l'empire chinois, endormi par l'opium, n'offrait plus qu'un
peuple de somnambules abrutis.

Restait l'Europe, dont la transformation intressait principalement
Maurice et sa compagne. Prgrinus y avait longtemps sjourn, et put
leur en parler avec dtail.

L, les changements taient encore plus profonds, car la vitalit
ardente des populations avait d prcipiter leur lan sur la pente
choisie par chacune. Ailleurs, les races s'taient laisses glisser
nonchalamment vers le but invitable; mais, en Europe, chacune avait
enfourch sa folie comme un coursier infernal, et l'avait excit de la
voix et de l'peron. A les voir ainsi passionnes  leur perte, et y
volant au galop de leurs mauvais instincts, on et dit ces barbares
d'Alaric, qui, frapps de vertige au moment de la dfaite, lanaient
leurs chars au milieu des vainqueurs, qu'ils croyaient fuir, et volaient
 la mort de toute la vitesse de leurs quadriges. Prgrinus avait vu la
Russie avorte dans sa civilisation htive: gant lev  la brochette
par des empereurs de gnie, qui avaient en vain espr en faire une
nation. Dpouille de sa personnalit sans avoir la volont ncessaire
pour s'en crer une autre, ni assez police ni assez barbare, elle avait
puis les efforts de cinquante czars, refltant toujours les
civilisations voisines, et rentrant dans l'obscurit  mesure que leur
soleil descendait  l'horizon.

L'Allemagne n'avait gure t plus heureuse. Philosophant entre sa pipe
et son verre, elle avait discut un sicle sur l'tymologie du mot
_libert_, un sicle sur son essence, un sicle sur son tendue, un
sicle sur son rsultat! Arrive l, ses rois lui avaient donn une
constitution qui permettait de tout penser, pourvu qu'on se gardt de le
dire; de tout sentir,  la condition de n'en rien laisser voir; et de
tout dsirer,  charge de ne rien faire pour l'obtenir. L'Allemagne,
ravie, avait allum sa pipe, rempli son verre, et s'tait remise 
chanter patriotiquement, en montrant le poing  la France:

    Non, vous ne l'aurez pas notre Rhin allemand!

Par le fait, celle-ci ne songeait gure  le lui rclamer. A force de
gouvernements  bon march, d'lecteurs probes et de tentes enleves 
l'empereur de Maroc, elle en tait arrive  la banqueroute publique,
suivie des banqueroutes prives. Ramene  la fodalit par
l'omnipotence des banquiers, successivement chasse de toutes les mers
que visitait autrefois son commerce, sans autre encouragement pour son
agriculture que les rapports des socits scientifiques et les
appointements accords aux directeurs des haras, elle avait pris le
parti de se consoler par les vaudevilles et les bals masqus. Le peuple
franais, personnifi par les types de feu Chicard et de dfunte Pomar,
excutait, au milieu de ses plaines en friche, de ses ports dserts et
de ses villes en ruines, une polka dfendue par le prfet de police. Une
portion de sa gloire avait pourtant survcu  la nation la plus
spirituelle: elle fournissait toujours le monde de modistes et de
cuisiniers.

La Belgique, devenue contrefactrice des publications imprimes dans les
cinq parties du monde, avait fini par manquer de places pour emmagasiner
ses in-18 et ses in-32. Il avait fallu s'en servir comme de moellons
pour construire les villes, uniquement habites par des papetiers, des
compositeurs, des brocheurs et des satineurs, chacun vivant ainsi comme
le rat dans son fromage; mais une tincelle avait un jour enflamm ces
montagnes de papier imprim, et la Belgique avait t dvore avec son
petit peuple. Lorsque Prgrinus y passa, on en cherchait les restes
dans la cendre.

A la mme poque, la Suisse venait d'tre achete par une compagnie, qui
l'avait enferme d'une muraille renouvele des fortifications de Paris,
et qui exploitait ses paysages, ses cascades et ses glaciers. Un bureau
de page tait tabli devant chaque beaut naturelle, et l'on ne pouvait
admirer la chute du Rhin qu'en prenant un billet et en dposant son
parapluie. Ce parc gigantesque avait douze portes monumentales, sur le
fronton desquelles la compagnie avait fait graver l'antique axiome:
_Point d'argent, point de Suisse!_

L'Italie tait galement devenue une proprit particulire, mais
interdite au public. Les tats du pape avaient t achets par un
banquier juif, qui s'tait ensuite arrondi en expropriant le roi de
Naples, l'empereur d'Autriche et le duc de Toscane. Il avait fait
relever les monuments publics, revernir les tableaux et restaurer les
statues; mais le peuple tait rest nu et affam.

Pour la Turquie, c'tait autre chose! Longtemps tiraille par toutes les
puissances de l'Europe, comme un vieil habit de pourpre dont chacun veut
un morceau, elle tait demeure les jambes croises et laissant faire. A
chaque province enleve, elle rptait: _Dieu est grand!_ et prenait un
sorbet; jusqu'au jour o les corbeaux qui la mangeaient par lambeaux se
retournrent l'un contre l'autre et se mirent  se battre pour savoir
qui aurait la meilleure part. Aprs une guerre dans laquelle prirent
deux ou trois millions d'hommes, tout le monde finit par accepter ce que
tout le monde avait refus. On convint de partager la proie  l'amiable;
mais, quand chacun vint pour prendre possession du lot qui devait lui
appartenir, on ne trouva plus rien. Tandis que l'on se disputait  qui
l'aurait, la nation turque s'tait laisse mourir tout doucement, et, l
o ses envahisseurs espraient un morceau de peuple, ils ne trouvrent
que des plaines dsertes, dans lesquelles dormaient quelques vieux
dromadaires ennuys.

L'Angleterre songeait pourtant  tirer parti de ces derniers, ne ft-ce
qu'en les tuant pour vendre leurs peaux, lorsqu'une rvolution arrta
subitement le cours de ses usurpations triomphantes. Jusqu'alors une
aristocratie chaudement vtue de laine fine, nourrie de rosbif et de
xrs, et galement instruite dans la science du gouvernement et du
boxing, avait tenu sous ses pieds la foule en haillons, atrophie par
l'air des fabriques, les pommes de terre et le gin. Elle avait laiss
les dernires lueurs d'en haut s'teindre dans ces mes. Quand on
l'avait avertie que celles-l aussi taient les filles de Dieu, qu'il
fallait leur faire place au soleil des hommes, et non les rejeter au
rang des brutes, elle avait dit:

A quoi bon? La brute travaille avec plus de patience!

Mais un jour cette patience s'tait lasse, la douleur avait tenu lieu
de courage, la brute s'tait change en bte froce, et, se jetant
contre ses matres, les avait gorgs.

Cette premire violence accomplie, la colre des misrables avait pass
sur l'Angleterre comme une trombe. Que pouvaient-ils conserver, eux qui
n'avaient jamais rien possd! La proprit tait leur ennemie. Pendant
vingt sicles ils lui avaient obi. Hommes, ils avaient t les esclaves
des choses; les choses furent brises, ananties! tout prit dans cette
premire furie de destruction. Palais ciments avec leurs sueurs,
fabriques o ils languissaient prisonniers, machines dont les mains
d'acier leur avaient arrach bouche  bouche le pain de la famille,
vaisseaux o les embarquait la violence et o les retenait la peur,
ports, villes, arsenaux, monuments d'une gloire toujours paye avec
leurs larmes ou avec leur sang! oh! que de cris de joie sur ces monceaux
de dbris et de cendre! Ces richesses, cette puissance, cette gloire,
c'taient autant d'anneaux de leur chane briss par la vengeance.
Avaient-ils donc un drapeau, eux qui n'avaient pas de droits?
taient-ils un peuple, eux qui n'taient pas des hommes? Ils effaaient
le pass, parce qu'il ne leur rappelait que des souvenirs d'humiliations
et de souffrances; et, quand tout fut  terre, ils dansrent autour des
ruines, comme le sauvage dlivr autour du poteau o il a subi ses
longues tortures.

Mais,  la place de cet difice dtruit, leurs mains inhabiles ne
pouvaient rien lever; les rois de l'Angleterre, en tombant, avaient
laiss briser sa couronne; le vainqueur grossier ne chercha mme point 
en runir les dbris. Il laissa crotre la ronce sur la route dserte;
les glaeuls sur les canaux infrquents; les houx et les aubpines dans
les sillons, devenus striles. La rvolution n'avait point t une
rforme, mais seulement une dlivrance; aprs avoir bris son licou, la
bte de somme tait retourne aux forts. Lorsque Prgrinus vit les
trois royaumes, cette transformation tait dj accomplie. A la place de
la race nergique, tenace et hautaine dont le gnie avait enchan les
deux continents dans le sillage de ses vaisseaux, il n'avait plus trouv
qu'un peuple sauvage, vivant de piraterie, toujours en guerre, et
mangeant ses prisonniers  dfaut du rosbif de la vieille Angleterre...
Quelques faibles restes de l'aristocratie proscrite se cachaient encore
dans les montagnes, toujours poursuivis par les descendants de John
Bull, qui,  dfaut de chamois, chassaient aux lords!

L'Espagne avait galement pass par cette priode de guerre d'afft;
mais, grce  la perfection apporte dans ce genre d'exercice, les
partis s'taient vite dcims et dtruits. La _mesta_ avait achev
l'oeuvre commence. A mesure que le nombre des Espagnols diminuait,
celui des btes  laine allait croissant; et leurs immenses troupeaux,
continuant  brouter les haies, les moissons, les prairies, avaient fini
par faire du royaume un grand espace tondu o la nation ne se trouvait
plus reprsente que par des moutons.

Pendant que Maurice coutait ces rcits, Manomane avait continu sa
visite avec Marthe, et tous deux taient arrivs prs d'une jeune femme
assise sous un bosquet de cotonniers, dont les flocons soyeux flottaient
au vent comme des fleurs panouies. Vtue d'un pagne aux couleurs
effaces, et le buste  demi envelopp par une charpe bleu de ciel,
elle se tenait penche, effeuillant d'une main distraite une fleur
cueillie  ses pieds. Une branche arrache aux haies vives, et charge
de ses graines sauvages, tait enroule  ses cheveux noirs.

En entendant un bruit de pas, elle redressa vivement la tte, rougit 
la vue des trangers, et serra l'charpe contre ses paules.

Mais ses yeux, qui s'taient d'abord baisss, se relevrent presque
aussitt sur Marthe avec une tendresse timide.

La jeune femme, prise d'une subite sympathie, s'arrta: il y eut dans
leurs deux regards, qui se parlaient en souriant, un de ces rapides
changes d'motions qui tiennent lieu d'un long panchement; puis, par
un mouvement qu'on et dit involontaire, la jeune fille se leva avec une
exclamation confuse, et tendit les mains vers Marthe.

Sur mon me, notre belle rveuse vous fait des avances! dit Manomane
avec une brusquerie un peu adoucie.

--Ah!... il m'a sembl... oui... ses traits m'ont rappel ma mre!
balbutia la jeune fille, dont les yeux taient devenus humides.

Marthe prit ses mains, qu'elle serra dans les siennes.

C'est une distinction rare venant de miss Rveuse, reprit le mdecin
avec un sourire; d'habitude, elle fuit  l'approche des visiteurs.

--Pourquoi leur donnerais-je le triste spectacle de ma folie? dit la
jeune fille doucement: les mchants la raillent, et les bons s'en
affligent!

--Mais moi? demanda Marthe en se penchant vers elle.

--Vous, dit miss Rveuse avec un regard d'o jaillissaient des flots de
confiance et de tendresse... vous me comprendrez!

--Avez-vous entendu? murmura Manomane, qui se pencha vers son confrre;
les fous se devinent! Laissons-les ensemble, et vous verrez.

Les hommes s'loignrent en continuant leur examen, tandis que la jeune
fille et Marthe commenaient un de ces entretiens o les mes, devenues
subitement confiantes, s'lancent ensemble  travers la fantaisie, comme
deux enfants qui se prennent par les mains et courent devant eux dans la
campagne.

Rveuse parla de sa mre, qu'elle avait  peine connue, et elle pleura;
puis elle montra  Marthe les fleurs qu'elle cultivait, et elle poussa
des cris de joie de les voir closes. Elle raconta en soupirant ses
tristesses, et en souriant ses joies. Les flots de ce coeur montaient et
descendaient pareils  ceux de la mer, tantt sombres comme un abme,
tantt tincelants au plein soleil de l'espoir!

Marthe coutait ravie, suivant tous les mouvements de cet esprit comme
on suit les mouvements de l'enfant qui marche sans but; elle cherchait
en vain la folie, et ne trouvait que les caprices d'une imagination
flottante et jeune.

Cependant Rveuse avouait cette folie, elle la sentait; elle ne pouvait
en parler sans qu'on vt les larmes briller sous ses longs cils bruns;
elle croisait les mains sur sa poitrine avec la rsignation plaintive
des enfants, et tous ses lans d'esprance s'arrtaient brusquement
devant ce cri:

Je suis folle!

--Folle? rptait Marthe incrdule. Qui vous l'a dit? d'o le
savez-vous? quelle en est la preuve?

--Hlas! ma vie entire! rpondait Rveuse. Jamais mes penses n'ont t
celles des autres; jamais je n'ai partag leurs bonheurs ni leurs
affections. Toute petite, je prfrais la vue de ma mre  tous les
plaisirs; je m'asseyais  ses pieds sans rien dire, assez heureuse de
sentir contre mon paule les plis de sa robe, et sur mon front son
regard. Quand elle mourut, je voulus la rejoindre; je ne comprenais rien
de la mort, sinon que c'tait une sparation, et je ne voulais point
vivre spare de ma mre. Je m'chappai de la maison, je courus au
cimetire, j'allai de tombe en tombe, pelant les noms, et, quand j'eus
trouv celui que je cherchais, je m'assis l en disant: C'est moi,
mre, ne me renvoie pas!

Le jour se passa sans que je sentisse la faim. Je pleurais d'tre seule;
puis je cueillais de grandes herbes dont je formais des bouquets pour ma
mre. La nuit vint, je fis ma prire, je criai bonsoir  la morte, et je
m'endormis sur sa tombe.

Ce fut l que l'on me trouva le lendemain, et ceux qui me cherchaient
durent m'emporter de force, dans leurs bras.

Quand j'arrivai  la maison, je me jetai  genoux en demandant qu'on me
rendt ma mre; je refusais de manger; je voulais mourir pour qu'on me
mt avec elle dans la fosse. Ce fut la premire fois que j'entendis dire
auprs de moi:

Elle est folle!

Le temps adoucit ma douleur sans l'teindre. Je m'accoutumai  ne plus
quitter les endroits que prfrait celle que je ne pouvais oublier,  me
servir de ce qui lui avait servi,  continuer ses gots et ses
habitudes. On s'tait d'abord inquit de ma persistance d'affection, on
finit par la railler. Ces railleries m'y confirmrent davantage.
Seulement, j'vitai d'en parler, de la laisser voir, et je grandis
toujours seule avec mon souvenir.

Cette solitude me donna le got de la lecture; les livres sont les
compagnons consolateurs et fidles des isols. J'ouvris mon dsert aux
crations des vieux romanciers et des vieux potes; je pris leurs hros
pour amis, je m'attachai  leurs infortunes et  leurs triomphes comme 
de vivantes ralits. On me trouvait dans des transports de joie, ou
baigne de larmes, sans que je pusse en donner d'autre cause que le
bonheur de la famille Primerose ou la mort de Marguerite. Je ne vivais
plus avec les vivants, mais avec les fantmes. Eux seuls avaient mes
admirations, mes amours, ma haine. Je ne savais point quels taient nos
voisins, et je connaissais familirement Childe Harold, Jocelyn, Faust.
Leurs noms venaient sans cesse malgr moi sur mes lvres, et ceux qui
m'entouraient, pris d'une piti mprisante, rptaient plus haut:

Elle est folle!

Mais cette folie, hlas! devait encore grandir! A force de frquenter
les charmantes visions des potes, j'y pris insensiblement une place:
mes dsirs s'exaltrent sous leurs inspirations. Accoutume  un
breuvage enivrant, je repoussai la vie vulgaire comme une boisson sans
saveur. Je dressai  l'amour, dans mon coeur, un temple mystrieux o ne
pouvaient entrer que les plus nobles et les plus charmantes fantaisies;
je me crai un idal dont je jurai d'attendre le modle.

Ma famille m'annona en vain que l'heure du mariage tait venue, que de
riches fiancs se prsentaient: le seul fianc que je voulusse accepter
tait choisi depuis longtemps; mais ce n'tait qu'une image! Je
ressemblais  ces hros de contes de fes, qui meurent d'amour pour une
princesse inconnue dont ils ont seulement vu le portrait. Je refusai
d'abord sans donner de motifs; puis, comme on passait de la surprise au
mcontentement, et du mcontentement aux reproches, je crus tout arrter
en rvlant mon espoir. Il n'y eut qu'un seul cri:

Elle est folle! elle est folle!

Il fallait bien le croire, car nul ne me comprenait, nul ne sentait
comme moi. J'acceptai l'arrt port, je me rsignai  ne point trouver
de place dans un monde fait pour d'autres esprits et d'autres coeurs; je
me dis galement  moi-mme:

Tu es folle!

Et je me laissai conduire ici.

--Et vous y restez? s'cria Marthe, qui pressait les mains de Rveuse
dans les siennes avec une admiration attendrie.

--Jusqu' ce que le docteur me fasse transporter comme incurable dans
l'le des Rprouvs. Mais voici de nouveaux visiteurs. Leur curiosit
m'humilie; je crains leurs questions; adieu, ne m'oubliez pas.

Elle embrassa tendrement Marthe, et disparut sous les bosquets comme une
biche effraye.

La jeune femme rejoignit ses compagnons, dont Manomane venait de prendre
cong, et tous trois s'acheminrent vers l'Observatoire, o les
attendait M. Atout.

Ils visitrent, en passant, le Musum, o ils aperurent, parmi les
chantillons de races perdues, les animaux domestiques que recommandait
seulement leur attachement, et les btes fauves qui n'avaient reu en
don que leur beaut. L'utilit bien entendue avait limin du rgne
animal tout ce qui ne produisait pas un bnfice apprciable et
immdiat.

Encore les espces conserves avaient-elles t perfectionnes par la
mthode des croisements, de manire  changer de forme. Ce n'taient
plus des tres soumis  une loi d'harmonie, mais des choses vivantes
modifies au profit de la boucherie. Les boeufs, destins  l'engrais,
avaient perdu leurs os; les vaches n'taient plus que des alambics
anims, transformant l'herbe en laitage; les porcs, des masses de chair
qui grossissaient  vue d'oeil comme des ballons! Tout cela tait
parfait, mais hideux. La cration, revue et corrige, avait cess d'tre
un spectacle pour devenir un garde-manger; Dieu lui-mme n'et pu la
reconnatre. La plupart des tres crs par lui n'existaient d'ailleurs
qu' l'tat scientifique; l'oeuvre des sept jours avait t mise en
flacon dans de l'esprit-de-vin et confie  l'art des empailleurs.

Quant au jardin botanique cultiv prs du Musum, on y trouvait la
collection complte de toutes les herbes, ranges par familles, avec de
beaux criteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on
ne pt les reconnatre. Il y avait galement des serres o l'on
cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et
l'agrment du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs
rencontrrent heureusement M. Vertbre, dont ils avaient fait la
connaissance  bord de _la Dorade_, et qui leur fit ouvrir les portes,
habituellement fermes. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous
cloche, des chnes en pots, et une bordure de peupliers de quinze
centimtres de hauteur. C'taient les spcimens des forts vierges de
l'ancien monde! Mais ils admirrent, en revanche, des cerises de la
grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des
arbres de haute futaie.

En quittant les serres, M. Vertbre les conduisit aux cellules rserves
de la mnagerie, o il leur montra des embryons de baleine, qu'il
nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits
phoques levs par lui au biberon, et des ours blancs,  peine sortis de
l'adolescence, qu'il esprait naturaliser dans le pays. Enfin, l'heure
les pressant, ils prirent cong de l'honorable professeur de zoologie,
qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand
saurien des Antilles, et les engager  revenir voir les nouveau-ns.




XIV

Un cimetire  la mode.--Voitures tablies en faveur des morts.--Bazar
funraire.--Systme d'impts.--pitaphes-omnibus.--Un courtier
mortuaire.


Au sortir du jardin des plantes, nos visiteurs furent arrts par une
longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait
parmi eux; il reconnut Maurice et se dtacha du cortge pour le saluer.
Le jeune homme demanda quel tait le mort dont passait le convoi.

Eh! parbleu! vous le connaissez, rpliqua Blaguefort: c'est notre
ancien compagnon de voyage, l'homme au racahout! En le faisant maigrir,
les dgraisseurs-jurs ont russi  constater son identit, mais il en
est mort. C'est une perte qui sera trs sensible  sa famille, et
surtout  la compagnie, dont il tait le prospectus vivant. J'y suis
moi-mme pour la faon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la
commande, comme vous le savez.

--Ainsi, dit Maurice, l'erreur d'un gendarme aura cot la vie  un
homme, ruin une famille et compromis de nombreux intrts!...

--Sans que l'on ait droit de rclamer aucun ddommagement, acheva
Blaguefort. Si un particulier accuse  tort, il est condamn comme
calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de
prcipitation ou d'imprudence, il en demeure responsable. Mais la
socit a le privilge de l'erreur; si elle mconnat un droit, si elle
perd un honnte homme, si elle jette la mort et la dsolation parmi des
innocents, il lui suffit de dire: Je me suis trompe. Cela passe pour
une rparation suffisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve
la grue trop heureuse de n'avoir point t dvore:

    Allez, vous tes une ingrate:
    Ne tombez jamais sous ma patte!

Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'tait rapproch du convoi, et
Maurice et Marthe, qui avaient pris cong du docteur Minimum, le
suivirent machinalement.

Ils arrivrent  l'enceinte funbre, autour de laquelle s'tendait un
bazar.

Vous voyez le cimetire  la mode, leur dit Blaguefort; tous les gens
qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais
ton. A la vrit, rien n'a t nglig par les directeurs de cet
tablissement mortuaire pour lui conserver sa rputation. Ils ont
compris qu'il fallait pleurer les morts de la manire la plus
confortable pour les vivants; aussi le cimetire est-il desservi par
trois lignes de voitures nommes les Plaintives. La veuve et l'orphelin
n'ont qu' tirer le cordon pour que le conducteur les arrte  la porte
de leur dfunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les
personnes qui dsirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour
les yeux rouges. Le bazar construit  ct du cimetire renferme tout ce
qui peut servir aux trpasss et  leurs survivants, depuis les
couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons  la
Marengo. On y trouve mme des orateurs funbres qui, moyennant un prix
modr, se chargent de faire l'loge du mort, et de souhaiter que _la
terre lui soit lgre!_ Celui qui parle dans ce moment, et que
l'loignement nous empche d'entendre, est un des plus employs.
Autrefois commissaire-priseur, il a apport dans ses nouvelles fonctions
toutes les ruses de son ancien mtier. Selon l'argent qu'on lui donne,
il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des
trpasss. Du reste, voici la crmonie acheve, et nous n'avons plus
qu' prendre cong du frre du dfunt qui a conduit le deuil.

Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les
assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetire, mais ils
le trouvrent dj assailli par une multitude d'industriels qui venaient
exploiter sa tendresse pour le dfunt. Il y avait d'abord le marbrier,
prsentant des modles rduits de monuments funbres  tous prix et de
toutes formes; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en
tendant un chapeau sur lequel tait crit: _Il est dfendu de demander_;
le jardinier du cimetire, proposant de planter autour de la tombe des
cyprs et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier  Dieu
que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives, offrant un
abonnement de cinquante cachets; enfin, les marchandes d'immortelles,
d'anges en carton-pierre et de lampes funraires en porcelaine, qui
offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la
main; puis, s'loignant avec ses compagnons:

Le malheureux sortira ruin, dit-il; on vivrait dix ans  Sans-Pair
avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir.
Encore ne voyez-vous ici que les menus frais. Il y a, en outre, les
droits du fisc! Partout o l'on suspend les draperies noires taches de
larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes
tendues. Tout hritage est soumis  sa dme. Comme les vampires de la
Bohme, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la
faisait vivre, qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait,
qu'un enfant voie succomber le pre dont il recevait tout, le fisc
accourt, au nom de la socit, et leur enlve une part de ce qu'ils ont
pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une
lettre de change souscrite  son profit. A la vrit, ces droits
grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux
millions de fonctionnaires publics, occups huit heures par jour 
tailler des plumes et  rayer du papier. C'est une des branches de ce
grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le systme
d'impts.

--Et ce systme a sans doute un principe? demanda Maurice.

--Un principe admirable, rpliqua Blaguefort; on avait dj observ que
les hommes les moins riches taient ceux qui se craient le moins de
besoins; nos lgislateurs en ont conclu que le proltaire, qui vivait de
rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En consquence,
ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer
double taxe. Tout ce qu'il consomme passe trois ou quatre fois sous le
rteau du fisc. Mais ce rsultat n'a point t obtenu sans peine.
Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutt contre l'quit
_distributive_ de la loi. On avait impos la nourriture, il jenait; les
vtements, il marchait nu; le jour, il murait ses fentres! Toutes les
tentatives pour trouver un impt auquel il ne pt se soustraire avaient
t inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin dcouvert ce
que l'on cherchait vainement: il a cr l'impt des nez! Dsormais,
quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample
information; le percepteur n'a  constater ni l'ge, ni la profession,
ni le domicile, ni la fortune: il suffit de constater le nez. Quelques
reprsentants avaient voulu rendre l'impt proportionnel  ce dernier;
il et suffi de l'appliquer au mtre rectifi, qui et donn le rapport
du nez de chaque citoyen avec le diamtre de la terre; mais les dputs
de l'opposition ont rappel que tous les hommes devaient tre gaux
devant la loi, et l'on a renonc  la nasostatique propose.

--Cependant, objecta Maurice, les gens qui ne possdent rien ne peuvent
rien payer: par exemple, les mendiants!...

--Nous n'en avons point, rpondit Blaguefort.

--Vous avez alors lev pour eux des asiles.

--Nous avons lev des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacr
 soulager les indigents a t employ  leur annoncer qu'on ne les
soulagerait plus. Ils ont beau, dsormais, aller devant eux; partout se
dresse la fameuse inscription: LA MENDICIT EST DFENDUE DANS CE
DPARTEMENT. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de dfense en
dfense, ils arrivent infailliblement  quelque foss o ils meurent de
fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidit ce
procd a fait disparatre les mendiants. Quelques-uns persistaient
pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le
Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle l'aumne donne sera
punie de la mme peine que l'aumne reue! De cette manire, nous
esprons extirper des mes jusqu'aux dernires racines de ce que l'on
appelait autrefois la charit. Chacun, ne comptant plus sur personne,
s'occupera de se secourir lui-mme; on ne demandera plus, parce qu'on
aura cess de donner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur
fortune... ou de leur misre! Mais nous voici au rond-point du
cimetire; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un
coup d'oeil sur la ville des morts?

Avertis par cette demande, le jeune homme et sa compagne regardrent
autour d'eux. L'enceinte funbre tait partage en trois quartiers
ferms par des grilles et favoriss d'un concierge. Le plus petit
renfermait les morts fameux, dont les tombes ne pouvaient tre visites
qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les
illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait  un
second gardien, qui, aprs vous avoir exhib les grands littrateurs et
avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait  un confrre
spcialement charg des savants morts, toujours moyennant quelque menue
monnaie, lequel vous livrait  un quatrime guide, prpos aux clbres
artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries
accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napolon; boucles
de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du
cercueil d'Hlose et d'Ablard; tabatire de lord Byron, qui ne prenait
point de tabac; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et
aconits spontanment pousss sur celle de M. de Talleyrand.

Le second quartier tait consacr aux banquiers, bourgeois, rentiers,
commerants et fonctionnaires publics. C'tait l que l'on trouvait les
croix d'honneur sculptes, les bustes sous cloche et les petits chiens
empaills. Quant aux pitaphes, il n'en existait que trois, toujours
ramenes au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on
mettait:

  _Il fut bon poux, bon pre, bon ami, et lecteur de son
  arrondissement._

Pour la tombe d'une jeune fille:

  _Et rose elle a vcu ce que vivent les roses,
  L'espace d'un matin._
  REQUIESCAT IN PACE

Pour la tombe d'un enfant:

  C'est un ange de plus dans le ciel.
  CONCESSION PERPTUELLE.

Le troisime quartier tait consacr aux pauvres morts. Ceux-l ne
laissaient de monuments que dans les coeurs des survivants... quand ils
en laissaient! tout au plus quelques pierres, quelques croix de bois
noirci conduisant  la grande fosse commune, o allaient s'entasser les
gnrations nes dans la misre, vivant sans esprances et mortes dans
l'abandon! L, plus de croix, plus de pierres; mais de loin en loin
quelques enfants  genoux, quelques femmes pleurant en silence,
pitaphes vivantes que tout le monde pouvait lire, et qui en disaient
plus que celles graves sur le marbre ou sur le bronze.

Blaguefort et ses compagnons allaient prendre une des avenues de sortie,
lorsqu'ils furent accosts par un courtier mortuaire qui leur barra le
passage. C'tait une sorte de gant maigre, vtu d'un caleon noir sem
de larmes, et d'un manteau de mme couleur, portant en guise de
broderies des ossements croiss et des ttes de mort.

Ces messieurs ont vu le cimetire, dit-il avec la volubilit mcanique
des marchands forains habitus  filer ces phrases sans ponctuation qui
durent une journe... ces messieurs doivent tre contents... c'est le
plus bel tablissement de Sans-Pair, le seul o puissent se faire
inhumer les gens comme il faut... Les terrains renchrissent tous les
jours, on se les arrache, c'est  qui se fera enterrer ici. Avant peu,
tout sera achet. Ces messieurs ne voudraient-ils pas prendre leurs
prcautions? choisir d'avance la place qu'ils dsirent occuper un jour?
Je puis leur faciliter ce choix, les faire traiter pour trois mtres,
six mtres, neuf mtres. Personne ne pourra leur obtenir d'aussi bonnes
conditions que moi. Je suis le protg de l'administration. Ces
messieurs peuvent dsigner l'endroit... il y en a de tout plants... Ces
messieurs pourraient avoir un saule... bouture de Napolon...
garantie... Le saule est trs bien port!... Je me charge galement des
monuments  forfait: tombes simples, tombes histories, difices
funbres avec statues et accessoires. Quant aux embaumements, le
privilge de la mthode Putridus m'appartient; je conserve les corps
dans toute leur grce et dans toute leur fracheur; la personne la plus
intime ne peut apercevoir aucune diffrence entre le sujet prpar et le
sujet vivant. Je fournis, en outre, des pitaphes indites; j'imprime
des articles biographiques; je fais entrer par faveur les dfunts dans
le quartier des grands hommes... Ces messieurs ne trouveront personne
qui puisse les arranger comme moi. Il y a vingt ans que je place des
morts; je connais ici tout le monde, je suis ici chez moi. Si ces
messieurs exigent un rabais, on pourra s'entendre. Le moment ne saurait
tre meilleur; l'administration projette des embellissements, elle a
besoin d'argent, on aura une tombe pour presque rien... Ces messieurs
sont toujours srs de faire une excellente affaire... d'autant que,
s'ils ne veulent point se servir du terrain pour eux-mmes, ils pourront
le cder  un autre. Il n'est point de proprit dont on se dfasse
aussi aisment; c'est une maison qui trouve toujours des locataires...
Ces messieurs ne veulent pas se dcider... Ces messieurs se
repentiront...

Maurice arrivait heureusement  la porte du cimetire; le courtier
mortuaire s'arrta  la grille comme un marchand sur le seuil de sa
boutique, mais sa voix poursuivit encore quelque temps les visiteurs,
qui avaient pris le chemin de l'Observatoire.




XV

Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyre aperoit dans la
lune ce qui se passe chez lui.--Runion de toutes les
Acadmies.--Utilit de la garde urbaine pour les droguistes, les
passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer
des droits  un prix de vertu.


L'Observatoire de Sans-Pair tait construit au milieu d'un vaste jardin,
et sur une hauteur d'o sa vue embrassait l'horizon sans obstacle.
C'tait l que le grand astronome de Sans-Pair tenait le registre de
l'tat civil des corps clestes, constatant scrupuleusement leur ge,
leurs alliances, leurs divorces et leurs morts. Mais, depuis ses
dernires dcouvertes, la lune absorbait seule toute son attention. Il
la cherchait le jour, il la contemplait la nuit, il en parlait veill
et dans ses rves! Jamais Endymion n'avait t si tendrement proccup
de sa ple amante.

M. Atout et ses htes le trouvrent fix  son immense tlescope, dans
une exaltation de joie inexprimable.

Je les vois encore, disait-il  Blaguefort, qui se tenait debout
derrire lui: ce sont les mmes gens qu'hier!

--Qui donc? demanda l'acadmicien en s'approchant.

--Qui? rpliqua Blaguefort ravi; pardieu! un couple d'amants lunaires
que notre illustre ami observe depuis huit jours. Il a assist  tous
les prliminaires de la passion: signaux tlgraphiques par les
fentres, lettres changes, murs franchis...

--Les voil qui s'approchent, interrompit l'astronome. Oh! je distingue
tout, sauf la figure de la femme, qui est voile... C'est dans un grand
jardin... avec un kiosque... et des alles de cocotiers... Les voil qui
vont s'asseoir sous un figuier.

--Ah! diable! l'arbre sous lequel notre premire mre rencontra Satan!
fit observer M. Atout.

--La femme a l'air d'tre effraye... reprit l'astronome, qui ne
quittait point sa lunette... Elle regarde derrire elle...

--Est-ce qu'il y aurait des maris dans la lune? s'cria le commis
voyageur. Pardieu! je comprends alors pourquoi elle affecte la forme
symbolique du croissant.

--Attendez, interrompit M. de l'Empyre, la femme se dcide 
s'asseoir...

--Bon...

--_Il_ lui prend la main...

--Et _elle_ la laisse?...

--Non, _elle_ rsiste...

--Alors, c'est pour qu'il serre plus fort...

--Oui, _il_ la presse contre son coeur...

--Ah! bah!...

--_Il_ tombe  genoux...

--Ah ! mais tout se passe donc l-bas absolument comme chez nous?
s'cria Blaguefort un peu tonn.

--Je crois qu'il doit y avoir, en effet, identit, interrompit en
souriant Maurice, qui avait jusqu'alors tout observ sans rien dire.

--Pourquoi cela? demanda M. Atout.

--Parce que le tlescope a repris sa position horizontale, et qu'au lieu
d'tre braqu sur la lune il regarde le jardin.

M. de l'Empyre recula d'un bond.

Le jardin! rpta-t-il. Comment!... les cocotiers!... le kiosque!... le
figuier!...

--Nous les avons sous les yeux!

L'astronome regarda devant lui.

C'est la vrit, dit-il; je n'avais jamais remarqu...

Et se redressant tout  coup:

Mais la femme, s'cria-t-il; la femme dont on vient d'carter le
voile!...

Il se prcipita vers le tlescope, se baissa pour regarder, puis poussa
un cri!... c'tait madame de l'Empyre! Ce qu'il cherchait dans le ciel
se passait chez lui.

Il y eut un moment de trouble gnral. Blaguefort et M. Atout se
regardaient; Maurice s'loigna de quelques pas; M. de l'Empyre s'tait
laiss tomber dans son fauteuil, ple et effar.

Ce n'tait pas notre satellite! balbutia-t-il enfin, atterr.

--C'tait votre jardin! rpliqua Blaguefort galement stupfait.

--Ce n'tait pas une femme lunaire, reprit l'astronome.

--C'tait votre femme, continua le commis voyageur.

--Tout cela se passait  quelques pas! continua le savant.

--Et nous avons form une socit pour des tlgraphes trans-ariens!
acheva l'industriel.

M. de l'Empyre porta les deux mains  son front.

Ainsi, je n'ai rien dcouvert! s'cria-t-il avec dsespoir.

--Permettez, interrompit Blaguefort, toujours le premier  retrouver son
sang-froid; ce que vous avez vu n'est pas  ddaigner, et l'on peut en
tirer parti. Je ne vous propose pas de mettre la chose en actions: le
progrs des lumires ne nous a point encore amens l; mais vous pouvez
intenter une action judiciaire, exiger des dommages-intrts.

--Quoi! pour?...

--Prcisment.

--Mais qui les payera?

--L'homme lunaire que je viens de reconnatre, et qui est tout
simplement notre ministre de la morale et des cultes, pour le moment
hors de l'exercice de ses fonctions!

--Ah! le tratre!

--Dites plutt le malheureux. Vous pouvez lui rclamer ce que la loi
appelle une _prime de consolation_: quelques centaines de mille francs.

--Avec lesquels je ferai perfectionner le tlescope! s'cria M. de
l'Empyre. Vous avez raison; je veux profiter de mes avantages.
Messieurs, vous venez tous de voir l'insulte; vous allez me suivre au
parquet pour en rendre tmoignage.

Il s'tait lev en cherchant sa canne et son chapeau. Maurice voulut en
vain l'apaiser: l'ide des dommages et intrts s'tait empare du
savant. Il calculait d'avance tous les perfectionnements qu'il pourrait
apporter  ses moyens d'exploration. Grce  l'argent du ministre des
cultes, il tait sr de savoir au juste, avant trois mois, si les maris
de la lune avaient droit aux mmes primes de consolation que ceux de la
terre.

Ses visiteurs auraient t obligs de le suivre au palais de justice, o
devait tre reue sa dclaration, si M. Atout ne se ft tout  coup
rappel la grande runion annuelle de l'Institut de Sans-Pair, dont tous
deux taient membres, et qui avait lieu le matin mme. Il ne restait que
le temps ncessaire pour s'y rendre. M. de l'Empyre se rsigna donc 
ajourner sa dnonciation, et accepta une place dans la voiture de
l'acadmicien, tandis que Maurice et Marthe les suivaient dans le coup
volant de Blaguefort.

Ce dernier, qui avait remarqu le trouble des deux poux au moment de la
dcouverte faite par l'astronome, prit soin de les rassurer.

Nous ne sommes plus, dit-il, au temps o le mari tromp demandait la
condamnation ou le sang du sducteur; aujourd'hui, il se contente de sa
bourse. La trahison d'une femme est un dsagrment compens par les
profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les
revenus qui en proviennent sont comme des hritages indirects dont
l'opulence rachte l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps  la femme
qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de
consolation, loin de lapider l'pouse adultre, ils lui eussent lev
une statue  ct de celle du veau d'or. Les infidlits matrimoniales
ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmtique. A chaque
nouvelle dcouverte, le mari achte une ferme avec son accident, ou
place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans
bruit, par simple jugement de premire instance. On dit: _Monsieur *** a
t prim_, comme on dirait qu'il a t nomm marguillier ou caporal de
la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune
peine, et raliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain aprs
la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour tre juste, du
reste, il faut dire que nous tenons ce procd de l'Angleterre, et que
notre civilisation l'a seulement perfectionn.

Les portes de l'Institut taient gardes par une compagnie de gardes
nationaux. C'tait la premire fois que Maurice apercevait cette milice
urbaine, et il fut frapp de sa tenue.

On l'avait gratifie des armes et des uniformes reconnus trop incommodes
pour l'arme, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements
militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes.
Chaque grenadier citoyen portait un bonnet  poil de trois pieds pour se
dfendre des coups de soleil, une paire de bottes  l'cuyre, destines
 le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la
pte de guimauve ou des btons de sucre d'orge. A la place du sabre
pendait un tui  lunettes.

Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La
garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire,
comme le prouvent les dcorations de ceux qui en font partie. Vous
trouveriez  peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix,
encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos
liberts, bien qu'il lui soit dfendu d'avoir une opinion sous les
armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit
faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une lgitime carrire 
des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se
satisfaire. Tel droguiste patent mourrait vierge de toute fonction
publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en
second; tel charcutier vendrait son fonds, priv de toute distinction
sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois
dcorations. La garde urbaine profite en outre  plusieurs industries
nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc
d'Espagne et de papier  drouiller; elle entretient une population
flottante d'enrhums, de rhumatismants, de courbaturs, qui profite aux
mdecins et aux fabriques de rglisse; elle conserve enfin, dans le
pays, un esprit militaire d'autant plus prcieux  entretenir que l'on
est dcid  ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les
citoyens arms, ils sont trop vidents et trop nombreux pour que j'aie
besoin de vous les numrer. Ils dfendent d'abord toutes les portes,
dj dfendues par la police ou l'arme; ils gardent les monuments
publics, en dedans des grilles fermes; ils parcourent la ville chargs
de leur caisson, de leur bonnet  poil, de leurs bottes  l'cuyre et
de leur tromblon, afin d'arrter  la course les voleurs, chargs de
leur seule malice; ils servent enfin  orner de leurs bataillons les
ftes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre
tour  tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement.

Les deux poux trouvrent l'Institut de Sans-Pair tabli dans une salle
circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque acadmicien
portait un caleon brod d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une
pe suspendue  un ceinturon d'immortelles.

On commena par la rception d'un membre rcemment admis  l'Acadmie du
beau langage. Blaguefort apprit  Maurice que les nominations taient le
rsultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donn, faisait le plus
grand nombre de visites, tait prfr  ses concurrents; d'o il
rsultait que le titre le plus sr pour russir n'tait point un beau
livre, mais un bon quipage. Aussi le rcipiendaire l'avait-il emport
sans peine. C'tait un grand seigneur, dont les oeuvres compltes se
composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et
d'un madrigal.

Le secrtaire perptuel, charg d'expliquer pourquoi il se trouvait
acadmicien, rappela la clbrit d'un de ses anctres, qui avait t
gnral de cavalerie. Le grand seigneur rpondit par l'loge de son
prdcesseur, contre lequel taient faites ses deux chansons; puis on
passa  la distribution des prix de vertu, appels, selon un antique
usage, prix Montyon.

Le rapporteur commena par expliquer  l'auditoire ce nom, dont
l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se
composait primitivement de _mont_, hauteur, et de _ione_, pierre
prcieuse, d'o l'on avait fait _mont-ione_, et par corruption
_mont-yon_, expression symbolique que l'on pouvait traduire par
_montagne prcieuse_, la vertu tant, en effet, ce qu'il y a de plus
prcieux et de plus lev.

Vint ensuite le rapport sur les candidats couronns par l'Acadmie. Le
premier tait un homme dont toute l'occupation avait t de secourir les
pauvres de sa paroisse. Aprs les avoir habills et nourris pendant
vingt annes, il se trouvait lui-mme sans pain et sans vtements.
L'Acadmie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnomm le
saint Vincent de Paul de la rpublique des Intrts-Unis, lui accorda, 
titre d'encouragement, trois livres de chocolat de sant et un caleon
d'honneur.

Le second candidat tait un ouvrier qui, en sauvant une famille 
travers les flammes, avait eu la tte broye sous une poutre et venait
d'tre trpan. On le compara  Mucius Scvola, et on le gratifia d'un
bonnet de coton orn d'une couronne de lauriers.

Un troisime (c'tait une femme) avait perdu la vue en travaillant
toutes les nuits pour faire vivre son ancien matre. On lui remit une
paire de lunettes  l'estampille de l'Institut.

Un quatrime obtint des souliers d'honneur pour avoir successivement
sauv vingt-deux personnes qui se noyaient.

Enfin, plusieurs autres, plus ou moins appauvris ou estropis par suite
de leur dvouement, reurent des gratifications qui varirent depuis
cinquante centimes jusqu' dix francs.

On couronna galement un soldat citoyen, inscrit depuis trente ans sans
avoir manqu une seule fois  sa garde; un cocher arriv  sa septime
femme, et qui ne s'tait jamais servi de son fouet qu'avec ses chevaux;
un commis de la caisse d'pargne toujours poli, et un employ de la
bibliothque complaisant.

Ces deux derniers laurats furent les seuls dont les vertus parurent
invraisemblables, et qui excitrent quelques murmures d'incrdulit.

On passa ensuite aux prix d'histoire, d'conomie politique et de posie.

En histoire, il s'agissait de dcider qui avait eu le plus de gnie,
d'Annibal ou d'Alexandre (le programme dcidant que ce devait tre
Alexandre).

Le secrtaire perptuel dclara qu'aucun des concurrents n'avait trait
la question comme il l'et traite lui-mme, et que le prix tait, en
consquence, remis  l'anne suivante.

On avait galement propos aux conomistes la question de savoir par
quels moyens on pourrait amliorer le sort des classes les plus
ignorantes et les plus pauvres.

Le rapporteur annona que tous les candidats s'taient fourvoys en
cherchant ces moyens, qui n'existaient pas, et que la question tait
retire du concours.

Enfin, le sujet de posie tait la description du printemps, avec un
pisode lgiaque sur la culture des pommes de terre primes.

La commission nomme pour juger les trois mille pices envoyes fit
savoir que tous les potes avaient dcrit le printemps de leur pays au
lieu de peindre le _printemps absolu_; et que la plupart taient tombs
dans de grandes erreurs au sujet de la culture des solanes. En
consquence, le prix tait transform en une mention honorable accorde
 la pice portant le n 940, laquelle pice tait sans nom d'auteur.

Ici, la sance fut suspendue. Une partie des immortels quitta la salle,
et les marchands de limonade parurent dans les tribunes. Il y eut entre
les voisins qui se connaissaient un change de saluts et de politesses.
On s'informa des absents, on parla des bals auxquels on tait invit, du
cours de la bourse, de l'pidmie rgnante, de tout enfin, except de ce
que l'on venait d'entendre. Ce fut seulement au bout d'une heure que la
sonnette du prsident annona la reprise de la sance.

Il s'agissait cette fois des communications faites par les diffrentes
acadmies.

On lut d'abord un mmoire destin  claircir si les rois pasteurs
taient noirs ou seulement brun fonc; puis une fable dveloppant cette
vrit profonde: que le faible est plus souvent opprim que le fort;
enfin une dissertation archologique relative  l'peron de Franois
Ier.

Mais ce n'taient l que les prludes de la sance, le lever du rideau
destin  faire attendre la grande pice. Enfin, le bibliophile parut au
pupitre avec le premier chapitre de son fameux Trait sur _les moeurs de
la France au dix-neuvime sicle_. Cette lecture tait annonce depuis
trois mois, et l'on en racontait d'avance des merveilles; aussi tous les
auditeurs se penchrent-ils vers le bord des tribunes; le silence
s'tablit plus complet, et l'acadmicien commena de cet accent solennel
et cadenc qui constitue ce que les bourgeois nomment un bel organe.




XVI

Mmoire d'un acadmicien de l'an trois mille sur les moeurs des Franais
au dix-neuvime sicle.--Comme quoi les Franais ne connaissaient ni la
mcanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort
violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement charg de composer
des pitaphes pour les clbres courtisanes.--Costume des rois de France
quand ils montaient  cheval.--Les noms des auteurs taient des
mythes.--Singulier langage employ dans la conversation.


On l'a dit bien des fois, Messieurs, tant qu'il reste des traces de la
littrature et des arts d'une nation, cette nation n'est point morte;
l'tude peut la reconstituer, la faire revivre comme les crations
antdiluviennes devines par les inductions de la science.

La littrature et les arts ne sont-ils point, en effet, le reflet
fidle des moeurs d'une poque? n'y trouvez-vous point la peinture des
habitudes, des croyances, des caractres, des sentiments? Si nous
n'avons que des donnes fausses sur les peuples qui vcurent autrefois,
nous ne devons donc accuser que notre paresse: une tude srieuse nous
les et rvls dans leur vrit.

C'est cette tude que nous avons tente pour les Franais du
dix-neuvime sicle.

Quinze annes de notre vie ont t employes  visiter les ruines de
leurs monuments,  examiner leurs tableaux et leurs statues,  connatre
leurs livres surtout, immense galerie o toutes les individualits du
pass s'agitent et se coudoient.

Le travail que nous avons l'honneur de vous soumettre est le rsultat
de ces longues recherches.

(Ici, le lecteur s'arrta, sous prtexte de boire; le public, ainsi
prvenu qu'il est  un bon endroit, applaudit.)

Et d'abord, Messieurs, protestons contre le prjug vulgaire qui a fait
regarder jusqu'ici les Franais comme des hommes lgers, mobiles, amis
du plaisir. Loin de l! L'tude attentive de ce qu'ils ont laiss nous
les montre sombres, passionns, sanguinaires, toujours la main au
poignard ou au poison. Leurs dramaturges, leurs potes, leurs
romanciers, qui ont peint les moeurs du temps, ne laissent aucun doute 
cet gard.

Ainsi, pour ne citer qu'un fait, nous avons calcul, d'aprs la lecture
de leurs oeuvres, que les dix-sept vingtimes des unions lgitimes
amenaient la mort de l'un des conjoints! La consquence normale du
mariage tait le suicide ou le meurtre; les poux ne se laissaient vivre
que par exception!

Telle tait  cet gard la force de l'habitude qu'un mari trangla sa
femme la premire nuit des noces, uniquement _parce qu'il ne pouvait se
rappeler son nom_[2].

  [2] Voyez _La Confession_ (J. Janin).

Les amants n'taient gure plus heureux, soit que la femme tut l'homme
pour le rendre plus prudent[3], soit que l'homme tut la femme pour lui
viter les reproches de son mari[4], soit que tous deux se tuassent 
l'amiable et de compagnie, comme on le voit  chaque page dans les
journaux du temps.

  [3] Voyez _Les Mmoires du Diable_ (F. Souli).

  [4] Voyez _Antony_ (A. Dumas).

Il y avait, en outre, tous les menus accidents: main prise dans une
porte, et qu'il fallait couper[5]; oeil crev par un mari borgne, trop
partisan de l'galit[6]; marque au fer rouge faite sur le front[7];
duels priodiques revenant tous les ans au retour des pois verts[8];
pierres tombant  dessein du haut d'un chafaudage de maon[9].

  [5] Voyez _La Grille du chteau_ (F. Souli).

  [6] Voyez _Le Gnral Guillaume_ (E. Souvestre).

  [7] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).

  [8] Voyez _Rve d'amour_ (F. Souli).

  [9] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).

Du reste, ces accidents et mille autres atteignaient indistinctement
toutes les classes et tous les ges. Il suffit de lire _Les Mystres de
Paris_, cette admirable peinture de la socit au dix-neuvime sicle,
pour comprendre combien il tait difficile de ne pas mourir noy,
poignard, empoisonn, mur ou trangl, dans ce centre de la
civilisation franaise. videmment, les gens qu'on n'assassinait point
formaient une classe particulire, une sorte de raret sociale, qui
servait sans doute au renouvellement de la chambre haute, compose,
comme on le sait, de vieillards _pares tate_, d'o leur tait venu le
nom de _pairs_.

Cette multiplicit de morts violentes tait principalement l'ouvrage
des notaires, des femmes du grand monde, des millionnaires et des
mdecins. Les mdecins se dbarrassaient de leurs malades pour en
hriter plus vite[10]; les millionnaires employaient leurs revenus 
faire tuer les hommes par des spadassins, et  empoisonner les femmes
dans des bouquets[11] de fleurs; les grandes dames venaient voir gorger
leurs rivales  domicile[12], et les notaires taient en compte courant
avec les empoisonneurs, les assassins et les noyeurs de Paris ou de la
banlieue.

  [10] Voyez _Les Rprouvs et les lus_ (E. Souvestre).

  [11] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).

  [12] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).

Le seul secours pour les honntes gens, au milieu de ce dsordre, tait
les princes allemands, qui abandonnaient leurs tats, dguiss en
ouvriers, pour aller dfendre la vertu dans les tapis-francs de la rue
Aux-Fves[13] ou les forats en fuite, qui assuraient l'avenir des
jeunes gens pauvres, et dcouvraient dans un lupanar la femme qui devait
faire leur bonheur[14].

  [13] Voyez _Les Mystres de Paris_ (E. Sue).

  [14] Voyez _Le Pre Goriot_ et la suite (H. de Balzac).

Encore l'influence de ces dfenseurs de la vertu tait-elle souvent
annule par la fameuse socit de Jsus, que secondaient les dompteurs
de btes de l'Allemagne, les trangleurs de l'Inde et les directeurs de
maisons de sant de Paris[15].

  [15] Voyez _Le Juif Errant_ (E. Sue).

Vous devinez d'avance, Messieurs, ce que devaient tre les moeurs dans
une socit pareille! Sauf les grisettes, vivant comme des saintes au
milieu des rapins, des clercs d'avous et des commis marchands[16], les
femmes bien nes n'avaient d'autre occupation que la galanterie, et les
bons pres de famille se chargeaient de louer eux-mmes une petite
maison o leurs filles maries pussent recevoir  l'aise des amants[17].
Si par hasard une grande dame restait chaste, elle ne manquait pas d'en
exprimer tout son repentir au moment de la mort[18], et de chanter, d'un
accent dsespr, le fameux psaume:

    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite
    Et le temps perdu!

  [16] Voyez _Les Mystres de Paris_ (E. Sue).

  [17] Voyez _Le Pre Goriot_ (H. de Balzac).

  [18] Voyez _Le Lys dans la valle_ (H. de Balzac).

A la vrit, rien n'tait nglig pour donner cette direction d'ides
aux femmes. Outre l'art, qui n'avait de ciseau, de plume, de pinceau,
que pour les belles pcheresses, l'administration leur montrait une
tendre sympathie. Les prfets levaient eux-mmes des monuments aux plus
clbres courtisanes, avec des inscriptions explicatives pour
l'instruction des jeunes filles. La tombe d'Agns Sorel a t rcemment
dcouverte sur les bords de la Loire, et on y lit:

  _Les chanoines de Loches, enrichis de ses dons, demandrent  Louis XI
  d'loigner son tombeau de leur choeur. J'y consens, dit-il, mais
  rendez la dot. Le tombeau y resta. Un archevque de Tours, moins
  juste, le fit relguer dans une chapelle. A la Rvolution, il y fut
  dtruit. Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agns, et le
  gnral Pommereul, prfet d'Indre-et-Loire, releva le mausole de la
  seule matresse de nos rois qui ait bien mrit de la patrie, en
  mettant pour prix de ses faveurs l'expulsion des Anglais de la France.
  Sa restauration eut lieu en l'an_ M. DCCC. VI.

Tels taient les cours de morale, en style lapidaire, qui se voyaient
encore au chteau de Loches en 1845,  la grande dification des _hommes
sensibles_ et des Franaises qui voulaient _expulser les Anglais de la
France_.

Les moyens de faire fortune,  la mme poque, n'taient pas moins
extraordinaires. Les uns s'enrichissaient des legs laisss par le
Juif-Errant, d'autres devenaient de grands capitalistes en apportant des
louis dans les villes o l'or tait rare, et en plantant des peupliers
aux bords de la rivire[19]; d'autres en se faisant renverser par la
meute d'un grand seigneur[20].

  [19] Voyez _Eugnie Grandet_ (H. de Balzac).

  [20] Voyez _Le Chemin le plus court_ (J. Janin).

Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur
soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pices de M. Scribe, et
l'on pouvait ainsi les lguer sans testament; usage videmment adopt
par suite de la lgitime terreur qu'inspiraient les notaires.

Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant  ses
habitudes extrieures, nous ne les trouverons ni moins singulires, ni
moins varies. Le costume surtout offrait d'tranges disparates. Tandis
que les dputs paraissaient  la tribune sans autre vtement qu'un
manteau, comme le prouve le tombeau du gnral Foy, les chefs militaires
portaient, mme  pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes
 l'cuyre, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du gnral Mortier.
Il y a mme lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revtus d'une
cuirasse, car l'auteur des _Mditations_ dit positivement, en parlant de
l'empereur Napolon:

    Rien d'humain ne battait sous son paisse armure.

Ce qui fait ncessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise
dont parle Branger n'tait sans doute que son costume de petite tenue.

Les statues colossales trouves parmi les dcombres de l'ancienne place
de la Concorde, et reprsentant, comme nous l'avons prouv ailleurs, les
princesses du sang royal, indiquent galement le costume des femmes. Il
tait videmment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de
poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie
comme une des affections les plus communes chez les Franaises du
dix-neuvime sicle.

Le peu d'accord des costumes adopts dans les diffrents monuments de
l'art franais prouve d'ailleurs jusqu' l'vidence que le vtement
variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un
exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de
velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers  grands
talons, tandis que sa statue questre nous le reprsente sans autre
vtement que sa perruque, d'o l'on doit ncessairement conclure que les
rois de France ne gardaient que cette dernire lorsqu'ils montaient 
cheval.

Quant  la science et aux arts mcaniques, si l'on en juge par les
monuments chapps  la destruction, les Franais du dix-neuvime sicle
en taient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en
effet que, pour avoir russi  relever un oblisque dress par les
gyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver
sur le socle une inscription triomphale, comme s'il et accompli une
oeuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'taient composes que de
trirmes, ainsi que le prouve la mdaille frappe en commmoration de la
victoire de Navarin.

Un dbris de borne-fontaine rcemment recueilli offre pourtant, en
bas-relief, la reprsentation d'un vaisseau particulier. Il est surmont
de quatre mts, dont l'un est plant hors de l'axe du navire, et porte
le beaupr  l'arrire, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit,
le fait ressembler  un cheval brid par la queue. Le vent enfle sa
voile vers la poupe, ce qui ne l'empche pas de fendre l'onde avec la
proue,  peu prs comme une brouette qui marcherait en avant  mesure
qu'on la pousserait en arrire!

Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire  toutes les lois de
la statique et t grav sur un monument public, si la France du
dix-neuvime sicle et connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas
lui-mme; quand la science l'claire, il ne laisse pas imprimer sur le
fer et sur le granit de faux tmoignages de son ignorance, surtout quand
il a un ministre des travaux publics, un prfet de la Seine et un
directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine,
sans doute trop occup des navires qui flottaient sur l'eau sale pour
songer  ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.

Il faut donc reconnatre, Messieurs, que la France du dix-neuvime
sicle fut ignorante. Quant  sa gloire militaire, je doute que l'on
puisse encore en parler srieusement aprs les travaux de notre illustre
collgue Mithophone. Ils ont prouv jusqu' l'vidence que les
expditions du prtendu empereur Napolon Bonaparte n'taient que le
rajeunissement de celles de Bacchus, modifies par la mme imagination
populaire qui inventa, un peu plus tard, les aventures symboliques de ce
Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne
point reconnatre les deux fils jumeaux de Lda. Le seul guerrier de
quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvime sicle
parat tre le gnral Tom Pouce,  la gloire duquel fut frappe une
mdaille heureusement conserve. L'auteur du _Plutarque universel_, qui
a fait sur ce sujet de profondes recherches, affirme qu'il parcourut en
triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la
foule se prcipitait. Les ttes couronnes elles-mmes venaient lui
rendre hommage, et les femmes dposaient une offrande pour obtenir un de
ses baisers.

Mais nous renvoyons pour tous ces dtails aux travaux cits plus haut,
nous contentant d'examiner ici la question littraire.

On sait combien les Franais de toutes les poques se montrrent
amoureux de l'clat et du bruit. Ils durent  ce penchant leur premier
nom de _Galli_, ou _Coqs_, dont ils se montrrent tellement fiers qu'ils
ne balancrent point  placer, plus tard, sur leurs drapeaux, le
volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions
devaient ncessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et
de gens de lettres; aussi excellrent-ils dans ces diffrentes
professions, qu'ils cumulrent mme le plus souvent. Mais le
dix-neuvime sicle surtout se fit remarquer par la loquacit bruyante
de ses crivains. Ce furent eux qui inventrent cette littrature en
mosaque, compose de petits riens brillants, dont la runion a l'air de
faire quelque chose; ces clapotements de mots sonores, tournant autour
de la pense sans y atteindre jamais; enfin cet art de dilater le moi de
manire  ce qu'il puisse tout occuper.

La passion du clinquant et de l'ingnieux les porta mme  abandonner
leurs vritables noms pour en prendre de composs, car mes rcentes
tudes ne m'ont laiss aucun doute  cet gard, Messieurs; il m'est
dsormais bien dmontr que tous les noms sous lesquels nous connaissons
les crivains franais du dix-neuvime sicle ne sont que des
dsignations significatives destines  rvler le caractre, le talent
et les prtentions de l'auteur.

Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de tmoignages;
l'espace et le temps nous obligent  choisir seulement quelques
exemples.

Nous citerons le pote-coiffeur Jasmin, dont le nom parfum convient
videmment si bien  sa double profession; le versificateur-maon Poncy,
au sobriquet pierreux et solide comme son talent; l'crivain-cordonnier
Lapointe, qui, en perant la foule, justifia son symbolique surnom;
l'historien Laurent, ainsi appel par allusion  son hros, l'empereur
Napolon, cuit  petit feu sur le rocher de Sainte-Hlne, comme le fut
autrefois saint Laurent sur le gril; le romancier Dumas, abrviation de
Dumanoir, nom guerrier qui rappelle heureusement la manire hardie et
cavalire de l'auteur; le monographe Pitre-Chevalier, qui signa ainsi
son beau livre de _Bretagne et Vende_, afin de rendre hommage, ds le
titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes
aventures.

Nous ne pousserons pas plus loin, Messieurs, cette dmonstration, qui
devra paratre sans rplique  tous les gens de bonne foi; mais nous ne
pouvons terminer sans parler du curieux langage en usage parmi les
Franais de l'poque dont nous nous occupons.

Tout y tait devenu nuances et analyse. Voulait-on faire le portrait
d'une brune quelque peu barbue, on disait qu'un duvet follet se
montrait le long de ses joues, dans les mplats du cou, en y retenant la
lumire, qui s'y faisait soyeuse[21]. Parlait-on de la fracheur de ses
lvres, on vantait leur minium vivant et penseur[22]. Voulait-on faire
remarquer ses oreilles petites et bien faites, on les dclarait des
oreilles d'esclave et de mre[23]. Enfin, si l'on parlait, dans la
conversation, d'un voyage en Espagne, il fallait dire: J'ai vu Madrid
avec ses balcons de fer; Barcelone, qui tend ses deux bras  la mer
comme un nageur qui s'lance; Cadix, qui semble un vaisseau prs de
mettre  la voile, et que la terre retient par un ruban; puis, au milieu
de l'Espagne, comme un bouquet sur le sein d'une femme, Sville
l'andalouse, la favorite du soleil.

  [21] H. de Balzac.

  [22] _Idem_.

  [23] Dumas.

Ce langage prouve combien est peu fonde l'opinion de ceux qui croient
la langue franaise la plus claire, la plus sobre et la plus nette de
toutes les langues de l'Europe.

Je dirai donc, Messieurs, pour me rsumer, que le dix-neuvime sicle
fut, en France, une poque de demi-barbarie, o les esprits subtils,
mais ignorants, tenaces et sanguinaires, s'abandonnrent  tous les
excs d'une vitalit surabondante. Mon prochain Mmoire prouvera que ce
fut aussi le sicle des ardentes croyances religieuses, comme
l'indiquent les odes d'une foule de potes s'offrant sans cesse en
holocauste, et des grands dvouements politiques, comme on peut s'en
assurer par les discours des ministres, qui dclarent ne rester sur leur
_banc de douleur_ que dans l'intrt de la patrie.




XVII

_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et
plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule
vrit.--Administration du _Grand Pan_.--M. Csar Robinet, entrepreneur
gnral de littrature en tous genres.--Machines  fabriquer les
feuilletons.--M. Prtorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une
entreprise littraire avec primes.--Blaguefort oblig d'acheter la
critique du livre qu'il veut publier.


Au moment o le bibliophile se rassit, la salle entire clata en
applaudissements. On ne pouvait assez admirer cette prodigieuse
rudition qui lui permettait de dire, sans hsitation, quelles taient
les moeurs et les habitudes d'un autre peuple il y avait douze sicles.

Blaguefort n'avait point cout la lecture, mais il remarqua
l'impression produite et quitta brusquement ses compagnons en leur
promettant de revenir bientt.

Maurice croyait rver. Il regarda Marthe stupfaite, puis tous deux
clatrent de rire en mme temps.

Nous saurons dsormais ce que c'est que la science historique, dit le
jeune homme, et ce qu'il faut croire des _vrits dmontres_. Je
m'explique maintenant pourquoi ces vrits changent  chaque sicle.
L'histoire est un cheveau que chacun dvide et tisse  sa manire; le
fil est bien toujours le mme, mais l'toffe et le dessin se modifient
selon l'ouvrier.

--Auriez-vous donc remarqu des erreurs dans le Mmoire du bibliophile?
demanda M. Atout, qui venait d'entrer.

--Hlas! rpliqua Maurice en souriant, il vous a fait connatre la
France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grce en
1845. Son oeuvre ressemble  ces monstres dont chaque membre a t
emprunt  un animal rel, mais dont l'ensemble ne peut tre qu'un rve;
tout est vrai, sauf le monstre.

--Et vous pourriez signaler les principales fautes?

--Si j'avais l'analyse du Mmoire...

--Vous l'aurez, interrompit vivement l'acadmicien, qui baissa la voix,
nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pnible
qu'il soit de relever les erreurs d'un collgue, on doit tout sacrifier
 l'intrt de la vrit... Il faudra rdiger une rplique accablante,
avec quelques allusions bien aiguises. Je vous fournirai les pointes
d'autant plus srement que le bibliophile est mon ami. Je connais les
jointures et je sais o il faut frapper.

Ils se dirigrent vers la grande agence littraire, qui occupait une rue
entire et tait exploite par une socit de capitalistes exerant 
Sans-Pair le monopole de la publicit.

Ils avaient runi pour cela les journaux des diffrentes opinions en un
seul journal appel _Le Grand Pan_, qui les soutenait alternativement
toutes. _Le Grand Pan_ ne paraissait ni  certain jour, ni  certaine
heure; imprim sur un papier sans fin, il _paraissait toujours_!

Un bataillon de journalistes attachs  l'tablissement envoyait
successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rdaction.

Au sortir de l'imprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-mme 
domicile, en courant sur un appareil gnral de rouleaux. On la voyait
traverser les rues, monter aux troisimes tages, redescendre aux
rez-de-chausse, traverser les cafs, les bazars, les cabinets de
lecture, poursuivie par les non-abonns, qui tchaient de drober
quelques mots au passage; parcourue en l'air par les gens presss;
tudie  loisir par les bourgeois retirs des affaires; mais toujours
immuable dans son mouvement, et faisant disparatre, par le toit ou par
la muraille, l'article non achev que vous aviez lu avec trop de
lenteur.

M. Atout et Maurice trouvrent dans la premire salle une foule de gens
de diffrents ges et de diffrentes conditions, qui attendaient
l'audience du directeur du _Grand Pan_. L'acadmicien en accosta
plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous
affectaient le mme ddain pour la puissance  laquelle ils venaient
rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquit et de sa corruption;
tous se dclaraient galement indiffrents  son amiti ou  sa haine.

M. Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa  son
compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux
du journal.

Aprs avoir travers plusieurs pices o des milliers d'employs
surveillaient les dtails infrieurs, ils arrivrent  la salle de
rdaction, partage en deux cents cellules grilles, pour les deux cents
journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes,
indiques par l'inscription de la cellule. Il y avait un rdacteur pour
les empoisonnements de femmes par leurs maris, deux pour les
empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les
empoisonnements rciproques, connus sous le nom d'_empoisonnements
assortis_, et ainsi du reste. Venaient ensuite les puffistes, compagnie
d'lite dont on mnageait les forces. L'un avait la spcialit des
incendies de villes inconnues, des tremblements de terre de pays 
dcouvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une
initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dvorant les
vtrans, de serpents marins et de crocodiles apprivoiss: un troisime
se rservait le rgne vgtal, embelli des merveilles de la moutarde
blanche et du chou colossal.

Chaque article achev tait jet dans un tube qui le conduisait jusqu'
la machine, o il tait imprim sans l'intermdiaire des compositeurs,
ce qui, entre autres avantages, avait celui de laisser les fautes
d'orthographe au compte du journaliste.

La seconde salle tait celle des rdacteurs de rclames, perptuellement
employs  trouver de nouvelles formules  la fiction; la troisime,
celle des correspondances entretenues au moyen de tlgraphes
lectriques; enfin, les dernires salles taient consacres  la
fabrication des feuilletons.

Cette fabrication tait exploite depuis quelques annes par le fameux
Csar Robinet, qui avait trait  forfait pour tous les romans  publier
dans _Le Grand Pan_ et dans les autres journaux de la Rpublique.
Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de
tout genre,  raison de cent lignes  l'heure.

Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des
chroniques, des biographies, des mmoires, et d'o sortaient des romans
dans le genre de ceux de Walter Scott;

La machine  _varits_, que l'on bourrait d'_anas_, de lgendes,
d'almanachs anecdotiques, et qui produisait des voyages comme celui de
Sterne;

La machine des _fantaisies_, qui recevait les anciens potes, les vieux
romans, les drames oublis, et dont on obtenait des nouvelles
comparables  celles de Bernardin de Saint-Pierre et de l'abb Prvost;

Enfin la machine des _rsidus_, o l'on jetait  brasse les rognures
que l'on n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et
du Berquin de seconde qualit.

Csar Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous, ce
qui le condamnait  quatorze heures de travail forc par jour. A
l'arrive de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisime volume
des aventures du colonel Crakman, rcit charmant dans lequel il avait
russi  faire entrer tous les mmoires imprims sur le grand Frdric
et sur sa cour.

Soixante secrtaires faisaient autour de lui le triage des livres des
autres qui devaient devenir des livres de lui.

Maurice demeura merveill. Le systme de retapage, autrefois born aux
chapeaux, s'tait tendu jusqu'aux ides. La friperie perfectionne
avait envahi la rpublique des lettres; les plus vieux volumes,
dcousus, dcoups, reteints et regomms, devenaient des nouveauts
recherches; il suffisait de l'estampille CSAR ROBINET pour que
l'toffe use part neuve!

M. Atout, pensant que l'heure de rception devait tre arrive,
rebroussa chemin et se prsenta chez le directeur du _Grand Pan_.

M. Prtorien tait  Sans-Pair le vritable fondateur de la libert de
la presse, c'est--dire de la libert de presser les gens. Rien ne
pouvant lui tre refus impunment, on ne lui refusait rien. La plume
croise devant son journal, comme la sentinelle devant son camp, il
dcidait seul qui il fallait repousser ou admettre. Excellent du reste
pour ses amis, il leur partageait ses gains, sa puissance, son crdit,
et c'tait le meilleur roi du monde, pourvu qu'on ne ft point de ses
sujets.

Au moment o nos visiteurs entrrent, il donnait audience  tous ceux
que Maurice avait vus faire antichambre. Leur ddain pour le journalisme
avait fait place au respect, leur indiffrence  l'empressement. C'tait
 qui se montrerait le plus modestement soumis ou le plus amicalement
familier.

Il vit d'abord passer une vingtaine d'auteurs qui venaient offrir leurs
livres embellis de l'autographe sacramentel: _hommage de l'auteur_.

Puis des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui, pour preuve de
leurs talents, remettaient des lettres de recommandation; des actrices
parfumes de patchouli, tournant sur elles-mmes avec mille ondulations
caressantes, comme des panthres apprivoises, et ne se retirant
qu'aprs avoir laiss leurs adresses; des hommes graves qui apportaient
leurs loges tout faits, et d'autres plus graves encore qui y joignaient
d'utiles diatribes contre leurs adversaires.

Mais la visite qui frappa le plus Maurice fut celle de Mlle Virginie
Spartacus, fondatrice de la socit des _femmes sages_, compose de
toutes celles qui n'avaient pu vivre avec leurs maris.

Mlle Spartacus faisait pourtant exception: car, ainsi qu'elle l'avait
dclar elle-mme dans son discours d'ouverture, en empruntant, par
pudeur, une image  l'antiquit, _nul n'avait encore dnou sa
ceinture_!

Son hostilit contre les hommes tait donc libre de tout souvenir
personnel; c'tait de la haine mtaphysique, un acharnement vertueux, n
des principes et entretenu dans l'intrt de l'humanit.

Elle venait demander  M. Prtorien l'insertion de plusieurs articles;
car Mlle Spartacus joignait  son titre de fondatrice celui de femme de
lettres, et, si elle n'occupait point le premier rang dans la
littrature contemporaine, la faute en tait aux hommes, ligus contre
son sexe. Mais, ainsi qu'elle le faisait remarquer, cette tyrannie
touchait  sa fin; le jour approchait o les matres devaient forcment
consentir  l'affranchissement des esclaves, et cet affranchissement
avait t formul d'avance par Mlle Virginie; les droits de la femme
taient aussi simples que clairs: ils consistaient  n'en point
reconnatre aux hommes.

M. Prtorien reut la reine des insurgeantes avec politesse, mais refusa
ses articles, et Mlle Virginie sortit en s'criant qu'il tait temps
d'aviser au salut du genre humain.

Lorsque tous les visiteurs se furent enfin retirs, le directeur du
_Grand Pan_ vint  M. Atout, les mains tendues et en s'excusant.

Vous voyez ma vie, dit-il avec une sorte de dgot railleur; elle
ressemble  ces arbres plants sur les grands chemins, et dont chaque
passant se croit le droit d'emporter une branche ou une feuille; je n'en
puis rien garder pour moi ni pour mes amis.

--Et cependant, fit observer l'acadmicien avec un sourire logieux,
vous trouvez moyen de suffire  toutes vos tches.

--Je viens de m'en imposer une nouvelle, interrompit Prtorien en se
ranimant tout  coup; une entreprise compltement neuve.

--Encore?

--Gigantesque! Du reste, il faut que je vous communique le plan...
Asseyez-vous l; je veux que vous me donniez votre avis.

M. Atout connaissait trop le monde pour ne pas traduire:--Je veux que
vous applaudissiez! Il se rsigna donc  l'admiration, bien dcid  se
la faire rembourser  la premire occasion.

Prtorien, qui avait cherch parmi ses papiers, lui montra le prospectus
de sa nouvelle publication. Il s'agissait d'une biographie gnrale
devant comprendre l'histoire publique et prive de tous les citoyens de
Sans-Pair!

Le prospectus portait en tte cette maxime philosophique:

  _Les souscripteurs ont droit  l'indulgence.

  Les non-souscripteurs n'ont droit qu' la vrit._

Venait ensuite un systme de primes si habilement combin que l'diteur
remboursait au moins cent vingt fois le prix de chaque souscription;
aussi ne se retirait-il que sur la quantit!

Les privilges de chaque catgorie taient, du reste, clairement
tablis.

Chacun des trente mille premiers souscripteurs avait droit  une calche
orne de son chiffre et attele d'un ballon: c'taient les demi-fortunes
de Sans-Pair.

Les quarante mille souscripteurs suivants devaient obtenir des cartes
d'abonnement perptuel  tous les omnibus de la Rpublique, avec
correspondance pour les cinq parties du monde.

Enfin, les derniers recevaient tous les matins,  domicile, une tasse de
caf au lait avec le petit verre de rhum ou de cognac.

Aprs avoir cout les dtails relatifs  cette entreprise littraire,
et exalt les services qu'elle allait rendre  la civilisation, M. Atout
en vint enfin  ce qui l'amenait.

Prtorien tira aussitt le cordon des stnographes au mot Acadmie, et
un papier pli en quatre tomba d'une des bouches de rdaction places
au-dessus de son bureau: c'tait le rsum du Mmoire lu par le
bibliophile.

M. Atout l'ouvrit et commena  l'examiner avec Maurice, qui l'arrtait
 chaque ligne pour quelque rectification. Prtorien, ravi, dclara
qu'il fallait faire un article l-dessus; cela amnerait du bruit, du
scandale, et rien de plus sain pour un journal.

Ne mnagez pas le bibliophile, ajouta-t-il rsolument; la vrit est
toujours bonne  dire quand elle fait gagner des abonns. Il a
d'ailleurs refus d'tre des ntres, et qui n'est pas pour nous est
contre nous. Il faut noyer dans le ridicule le Mmoire sur les Franais
du dix-neuvime sicle.

--Hein? qu'est-ce que j'entends l? s'cria Blaguefort, dont le visage
venait de paratre  la porte entrouverte... Un moment, mes petits:
peste! on ne noie pas ainsi la marchandise des amis.

--La marchandise! rpta Prtorien; aurais-tu par hasard trait avec le
bibliophile?

--Pour ses cinq Mmoires.

--Tu as sign?

--Et pay cent vingt mille francs en billets de banque! Tu comprends
qu'on ne peut pas dire de mal d'un livre qui m'a cot cent vingt mille
francs, et pour lequel je viens faire quatre cents louis d'annonces.

--Diable! c'est juste, dit Prtorien embarrass.

--Cependant, objecta M. Atout, je ferai observer que la vrit...

--Est ce qu'elle peut, acheva Prtorien; les anciens l'avaient eux-mmes
proclam. _Amica veritas, sed magis amicus Blaguefort._

--Ainsi, vous refusez de recevoir les rclamations de mon hte? dit
l'acadmicien piqu.

--Par la raison qu'elle me coterait deux cents louis... et l'amiti de
Blaguefort, qui vaut davantage.

--Dix fois davantage! ajouta le commis voyageur; je lui paye tous les
ans des annonces pour plus de cinquante mille francs.

--Alors M. Maurice verra ailleurs, reprit M. Atout d'un air compos; _Le
Grand Pan_ n'est point le seul organe de la publicit.

--C'est juste, vous pouvez vous adresser au _Serpent  sonnettes_, dit
Prtorien d'un ton railleur.

--Ou au _Chacal de l'Ouest_, ajouta Blaguefort avec indiffrence.

--Pourquoi pas au _Maringouin_? acheva M. Atout d'un air de bonhomie.

Le journaliste se mordit les lvres, et son compagnon parut inquiet. _Le
Maringouin_ tait un de ces petits journaux que chacun veut lire pour
l'amour du mal qu'on y dit des autres; gamins de la presse, dont vous
vous amusez jusqu' ce qu'ils s'amusent de vous, et qui jettent de la
boue  tous ceux qui passent sans craindre les reprsailles, parce que
sur eux la boue ne tache pas. Quelque suprieure que ft sa position
dans la presse, Prtorien redoutait le petit journal comme le lion
redoute le bourdonnement et la piqre du moucheron. Quant  Blaguefort,
il savait au juste ce que les attaques du _Maringouin_ pouvaient lui
enlever d'acheteurs; aussi prit-il tout  coup cette physionomie ouverte
des gens d'affaire au moment o ils veulent vous tendre un pige, et,
passant une main sous le bras de l'acadmicien qui allait se retirer:

Nous ne nous sparerons pas ainsi, s'cria-t-il; non, pardieu! il ne
sera pas dit que les Franais du dix-neuvime sicle m'auront brouill
avec le plus illustre crivain de la rpublique des Intrts-Unis.

M. Atout voulut protester.

Avec celui dont la brillante imagination a recul le domaine de la
posie!...

M. Atout protesta plus fort.

Avec le gnie facile et universel qui nous a assur la supriorit dans
tous les genres.

M. Atout se confondit en protestations.

Avec le plus grand homme, enfin, de notre poque.

M. Atout serra la main de Blaguefort en affirmant qu'il allait se
fcher.

Celui-ci, qui avait puis ses formules d'loges, parut cder avec
peine; mais, fort de son exorde par insinuation, il commena  effrayer
l'acadmicien sur les suites de la publication annonce: c'tait se
faire des ennemis, s'exposer  des reprsailles, nuire  la
considration de cette Acadmie dont il tait le protecteur et la
gloire!

Ces raisons taient fortes, mais on ne renonce point ainsi  l'espoir de
rendre un collgue ridicule; la fraternit des arts descend en droite
ligne de celle d'Abel et de Can. M. Atout rsistait et trouvait
toujours quelque chose  rpondre. Il allguait l'intrt de la science,
l'intrt de l'histoire, l'intrt des principes, enfin tous les
intrts que l'on cite quand on ne veut rien dire du vritable. Il
invoquait surtout les arrts de sa conscience, idole mystrieuse qui
parle ou se tait selon la volont du grand prtre.

Blaguefort, qui tait  bout d'loquence, s'arrta enfin tout  coup,
comme illumin d'une subite inspiration.

Je comprends, s'cria-t-il; vous ne voulez point perdre l'occasion;
cette critique de l'ouvrage du bibliophile doit piquer la curiosit; on
peut en vendre autant d'exemplaires que de l'ouvrage lui-mme.

--Sinon davantage, ajouta M. Atout; puis j'ai d'autres motifs...

--Je sais, je sais, interrompit Blaguefort, la science... les
principes... la conscience... Eh bien, je vous achte tout!

L'acadmicien fit un mouvement.

Cent vingt mille francs pour le livre du bibliophile et cent vingt
mille francs pour la rfutation, continua l'homme aux spculations; cela
arrange tout. Je vendrai d'abord le premier comme un chef-d'oeuvre, puis
le second pour prouver que c'est une rhapsodie. De cette manire le
public aura fait une double tude et moi un double profit. Voyons, c'est
convenu, n'est-il pas vrai? Je vais crire nos conditions pour viter
tout malentendu.

Blaguefort s'tait assis  la table de M. Prtorien, o il rdigea le
trait convenu; M. Atout signa, reut un billet  ordre, et il allait
prendre cong du directeur du Grand Pan, lorsque celui-ci, qui se
rendait au Muse, proposa d'y conduire les deux ressuscits. Ils
acceptrent avec empressement, et M. Atout se retira seul.




XVIII

La Bibliothque nationale et son catalogue.--Utilisation de la
promenade.--Ce que c'est qu'un artiste  Sans-Pair.--Portraits  la
grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de
l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement  pied et 
cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture.


En suivant leur guide, Maurice et Marthe passrent devant un difice
noir gard par des soldats. Ils l'auraient pris pour une maison de
force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entre: _Bibliothque
Nationale_. Ils exprimrent le dsir d'y entrer; mais M. Prtorien les
avertit qu'elle tait ferme.

L'inscription vous a tromps, dit-il en souriant;  Sans-Pair, une
bibliothque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais
celle qu'il entretient. Il en est pour cela comme de la voie publique,
toujours barre par ordre de l'autorit suprieure, et que l'on rpare
perptuellement de ses rparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des
montagnes de livres superposs au hasard. Le zle et la science des
conservateurs s'vertuent en vain  dbrouiller ce chaos. Les fonds dont
ils auraient besoin sont absorbs par les gendres et les neveux de
dputs, qui obtiennent des missions artistiques pour la dgustation des
vins de Tokai, l'tude des hutres d'Ostende ou l'examen des
Circassiennes du Caucase. Voil trois sicles qu'on travaille au
catalogue; chaque mois on classe cent volumes, et on en reoit mille qui
restent non classs! C'est une mer dans laquelle se jettent tous les
jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye  mettre en bassins avec
une coque de noix. Aussi l'difice et-il dj flchi sous le faix
toujours croissant des livres qu'on y entasse, si les rats et les
collecteurs ne travaillaient sourdement  son allgement. Du reste, la
police la plus rigoureuse est tablie  la porte; on interdit les gros
souliers, qui feraient trop de poussire; les parasols sont svrement
prohibs, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier.
Aussi la bibliothque de Sans-Pair est-elle partout cite pour modle,
et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait.

Vis--vis la bibliothque s'tendait un jardin public que Prtorien
traversa, et o Maurice put renouveler l'observation qu'il avait dj
faite. Tous les promeneurs se livraient  quelque travail qui utilisait
la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la
tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des
faux tours pour les trennes. Les jeux publics servaient galement  la
production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un ptrin mcanique
pour la fabrication des gteaux; les chevaux de bois faisaient tourner
un moulin  caf, et les tirs au pistolet servaient  casser des
noisettes.

Maurice remarqua surtout un homme de moyen ge qui avait russi  rendre
sa promenade triplement profitable: il lisait, tricotait et tranait
aprs lui un appareil conomique dans lequel cuisait son dner.

En quittant la promenade, les deux poux se trouvrent dans un nouveau
quartier.

L, tout avait chang d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que
femmes cheveles, portant tous les costumes connus, depuis la feuille
de figuier de nos premiers pres jusqu' la robe de chambre du
dix-neuvime sicle. M. Prtorien leur apprit que c'tait le quartier
des artistes.

Leur premire et constante proccupation tait celle de ne pas
s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mmes meubles que le
bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En consquence, ils
taient vtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot;
ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de
grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens
hanaps bossels, et fumaient du tabac de caporal  travers des
narguills de douze pieds. Le tout dans l'intrt de l'art et par haine
pour la bourgeoisie.

Nous avons oubli de dire que la bourgeoisie, c'tait tout le monde,
except eux!

Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains
principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on
pouvait rsumer en six aphorismes:

ARTICLE 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cess d'exister.

ARTICLE 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus.

ARTICLE 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux
morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.

ARTICLE 4. La meilleure des rpubliques est celle o l'on achte le plus
de statues et de tableaux.

ARTICLE 5. On doit toujours secourir un confrre, mais on n'est jamais
tenu de l'admirer.

ARTICLE 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public
et son propritaire.

Prtorien visita d'abord, avec ses compagnons, l'cole o l'on envoyait
les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait orne de statues
ou de tableaux retrouvs dans les ruines de Paris, et qui taient
devenus des chefs-d'oeuvre avrs depuis que le temps en avait dtruit
une partie. Mais le directeur du _Grand Pan_ ne laissa point  Maurice
le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes
les plus clbres de Sans-Pair, et il entra d'abord chez M. Aim Mignon,
peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les
jolies femmes de la Rpublique.

M. Aim Mignon tait le premier qui et song  appliquer au portrait le
systme de la confection en pacotille. Il avait, pour cela, ramen
toutes les physionomies  cinq caractres: le grave, le gai, le sauvage,
le voluptueux, l'indiffrent, et avait fait peindre d'avance une
collection de toiles reproduisant ces diffrents types sans le visage!
Ces toiles taient exposes dans son atelier avec le prix, calcul en
pouces carrs, de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute
faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tte 
ajouter; mais, pour celle-ci, M. Aim Mignon russissait toujours au gr
de l'acheteur. Lui-mme dveloppa, sur ce point, son procd  Maurice.

La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru
longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait tre. La
nature est gnralement laide; notre rle est de l'embellir, je dirais
mme que c'est notre devoir. Car, que veulent la plupart des gens qui se
font peindre? Acqurir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le
paraissent. Si un portrait ne russit qu' reproduire notre laideur, 
quoi bon en faire la dpense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur
elle-mme? Pensez-vous qu'un bgue payt bien cher pour entendre
contrefaire son bgayement? Le portraitiste a toujours, du reste, un
moyen sr de savoir s'il a russi: celui qu'il peint se dclare-t-il
ressemblant, il faut qu'il efface vite; se prtend-il flatt, tout est
bien; l'oeuvre sera paye sans rclamation et prne aux amis.

De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor
Illustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde, auxquelles
il fournissait indiffremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vnus
pudiques ou non pudiques, des Christs morts ou vivants, des martyrs en
pied, des paens en gane et des grands hommes de toutes dimensions. M.
Illustrandini avait des carrires de marbre qu'il faisait exploiter, des
fonderies toujours en activit, et douze cents jeunes gens qui
modelaient et taillaient pour lui.

Prtorien le trouva occup  expdier soixante colis de saints non
canoniss destins  l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrdulit
commande par le club des athes de Boston.

A la vue du journaliste, il s'avana les bras ouverts.

Le voil! s'cria-t-il, notre providence, notre toile tutlaire, notre
soleil! c'est lui qui a clair les ministres.

--Comment? demanda Prtorien, qui ne parut point comprendre.

--Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre
plusieurs? reprit Illustrandini.

--Eh bien?

--Ils viennent de m'en charger seul.

--Ah! ils ont enfin cd! dit le journaliste avec un mouvement
d'orgueil.

--Grce  vous! s'cria Illustrandini en lui prenant les mains. Qui
oserait vous rsister? n'tes-vous pas le roi de l'opinion? Mais je puis
dire qu'en me rendant service, vous n'avez point t non plus inutile 
l'art. Je serai digne de vous, matre... d'autant que les premiers prix
ont t maintenus... quinze cent mille francs! Comment ne pas faire un
chef-d'oeuvre? Aussi, depuis hier, ma tte est en feu; je vois mes
statues; elles marchent, elles regardent, elles crient...

Illustrandini avait cet enthousiasme mcanique des artistes brouillons
qui, au lieu de boire avec une motion silencieuse aux fontaines
sacres, s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait
d'art, chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'tait
comme le tonnerre que l'on entend au thtre, quelque chose de lourd
roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'tait la parole, et le
creux, l'esprit.

Cependant ces convulsions  froid russissaient prs de tout le monde;
comme Illustrandini manquait de bon sens, on lui avait suppos de
l'imagination.

Un riche mariage acheva de le poser dans le monde; il prit quipage,
donna des dners, des bals; et la clbrit de l'amphitryon finit par
dteindre sur l'artiste.

Illustrandini l'avait prvu, car c'tait avant tout un homme d'affaires.
Une fois en possession de la vogue, il se mit  l'exploiter avec
l'pret furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mrite,
il allait partout se proposant, pressant, sollicitant. Chaque travail
confi  un autre tait  ses yeux un vol; il criait  la perte de
l'art; dplorait les beaux sicles de Napolon et de Louis-Philippe, et
ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et
de ses dupes. Pour lui, tout n'tait point assez.

Pendant qu'il faisait clater l'enthousiasme continu qui lui tait
familier, Prtorien regardait autour de lui avec distraction.
Illustrandini s'arrta tout  coup.

Ah! vous contemplez ma Minerve? s'cria-t-il.

--Une Minerve! rpta le journaliste, dont les yeux s'arrtrent avec
hsitation sur un bloc de terre glaise.

--C'est elle! rpta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie
tout arme de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modele
dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts.

--Cependant, fit observer Prtorien avec hsitation, il me semble qu'il
reste encore beaucoup  faire...

--Pour mes lves, acheva Illustrandini; oui, la partie de mtier: les
bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'ide a t
trouve? Tout est dans l'ide. La desse, appuye d'une main sur sa
lance, prsente de l'autre une branche d'olivier. Voil la statue, le
reste n'est que du dtail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste.
Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve  vos yeux sera tomb,
et vous la verrez dans sa divinit.

Prtorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet,
qui occupait, parmi les peintres, le mme rang qu'Illustrandini parmi
les sculpteurs.

Seulement le sien n'avait rien de potique ni de solennel, loin de l;
Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour,
donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux;
c'tait un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il
jouait au billard, avec une facilit leste et insoucieuse. Aussi
essayait-il indiffremment tous les genres; l'art, pour lui, n'tait
point une prfrence, mais une profession. Il inscrivait sur un
livre-journal les commandes qui lui taient faites et les excutait par
numro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait
atteindre l'ge de cent douze ans, et qu'il aurait alors excut 745
kilomtres de peinture de tout genre.

Il avait, du reste, russi  rendre plus rapide le travail des grandes
toiles destines au Panthon de Sans-Pair, en les peignant sur une
locomotive et arm d'une perche  quatre pinceaux. Pour les moindres
tableaux, il se contentait d'un appareil ingnieux qui lui permettait
d'en excuter cinq en mme temps.

Il reut nos visiteurs sans se dranger, donnant pour excuse les huit
tableaux qu'il devait livrer le soir mme, et continua d'en peindre
trois, tout en causant.

Maurice voulut connatre ses ides sur la peinture; M. Prestet les lui
indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.

La peinture, dit-il, est l'art de reprsenter tout ce qu'indiquent les
programmes,  la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille.
On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se
battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vtues; une
machine ingnieuse, vous dessinez un mtier d'o sort une paire de
chaussettes. Si chacun reconnat la chose sans inscription, vous pouvez
dire comme le vieil Italien: Moi aussi je suis peintre; et la preuve
que vous l'tes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parl de
mlodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie!
Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de
manire  ce que le ministre des beaux-arts lui-mme puisse reconnatre
qu'un fagot n'est pas un conseiller d'tat! Tout le reste est de la
posie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin.

Maurice demanda ce que c'tait que Grelotin.

Un quasi-idiot, qui sert de jouet  nos artistes, rpondit Prtorien.
Il a tudi l'art vingt ans, et, ne pouvant atteindre  son idal, il
s'est rsign  devenir gardien du Muse, o il continue  tudier son
systme: car Grelotin a un systme qui ferait infailliblement de lui un
grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait.
Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-mme quand nous traverserons
les galeries.

Ils prirent cong de Prestet et se dirigrent vers le Muse.

Toutes les coles, runies par groupes, comme les diffrentes familles
d'une mme race, avaient t entasses dans une seule salle, afin que
les autres pussent tre rserves  _l'art national_: c'est ainsi que
l'on dsignait,  Sans-Pair, les oeuvres d'Illustrandini, de Mignon et
de Prestet.

Grelotin se tenait  la porte de l'immense galerie, comme un dragon
devant le trsor qu'il garde.

C'tait un tout petit homme, mal fait, presque chauve, dont les lvres
taient agites d'un tremblement continuel, et qui regardait devant lui
avec des yeux doux et  demi gars.

Prtorien lui prsenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux
sicles; Grelotin les regarda.

Vivaient-ils du temps o l'on savait peindre des tableaux qui
chantaient? demanda-t-il avec une curiosit empresse.

Les deux ressuscits regardrent leur conducteur.

Oui, oui, reprit Grelotin avec insistance; il y a eu un temps o la
brosse et le ciseau communiquaient une voix mlodieuse  leurs oeuvres;
je le sais bien, moi qui les entends ici.

--Vous les entendez? rpta Marthe tonne.

--Tous les soirs! reprit Grelotin; quand la porte de la galerie est
referme, et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses
grandes lueurs enflammes, vite je cours, l-bas, prs des Italiens, et
j'entends toutes les toiles qui chantent en choeur sans que leurs
accents se confondent. Je reconnais celui de Raphal,  sa douceur
sublime; celui de Corrge, ample et attendri; celui du Titien, qui
semble vous envelopper; ceux de Carrache, de Lonard de Vinci, de Guide,
de Guerchin, d'Andr del Sarte, tour  tour fougueux, suaves, expressifs
ou caressants. Puis viennent les Flamands,  la mlodie moins cleste,
mais plus vibrante: Rubens, dont la forte voix chante tour  tour sur
tous les tons; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordans; le
rjouissant Tniers; Van-Ostade, Ruysdal, Berghem, Wouvermans, mlant
leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miris et de Grard Dow.
Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre vari, Riberra
le hardi, Velasquz le chevaleresque, Zurbaran le mystique. Enfin, les
vieux peintres franais: Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Watteau,
Lancret, choeur de voix nobles ou charmantes, que l'on entendrait mieux
sans leurs successeurs: car la peinture franaise aussi avait perdu
l'art. Voyez ces dernires toiles: elles ne chantent plus, elles ne
parlent mme point, elles ne savent que faire entendre des clameurs
discordantes; on dirait qu'elles luttent  qui poussera le cri le plus
aigu. De loin en loin, quelques-unes murmurent encore mlodieusement;
mais, au milieu du tumulte, on les distingue  peine, ce sont comme des
voix d'anges dans le chaos.

--Heureusement que de ce chaos est sorti un nouveau monde, fit observer
Prtorien.

--Oui, dit Grelotin en secouant la tte, un monde muet.

--Comment, notre art national?...

--A perdu la voix, continua l'idiot tristement. Parcourez ces salles,
coutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendrez rien. On croit
encore voir l'art, et on n'en a que l'apparence. L'art vivant n'est plus
parmi nous; la toile et le marbre ont cess de chanter.

Le journaliste clata de rire et prit cong du gardien; mais Maurice
tait devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin
tait le seul qui l'et touch. Les autres exploitaient l'art; lui, il
le sentait.




XIX

Rforme dramatique grce  laquelle la pice est devenue
l'accessoire.--Transformations successives d'un drame
historique.--Premire reprsentation.--Une loge d'avant-scne.--Analyse
de _Klber en gypte_, drame en cinq actes et  plusieurs btes.


Au sortir du Muse, Prtorien se rappela qu'il devait assister  la
premire reprsentation d'un drame dont l'annonce remuait tout
Sans-Pair. Il s'agissait d'une pice intitule _Klber en gypte_, qui,
au dire des initis, accusait les tudes historiques les plus profondes.
L'auteur avait su ramener ses caractres et ses fables  la simplicit
antique du dix-neuvime sicle. Cependant, il n'tait arriv  faire
jouer son drame qu'aprs une srie d'preuves dont le directeur du
_Grand Pan_ fit le rcit  ses compagnons.

Autrefois, leur dit-il, dans une reprsentation scnique, la pice
tait l'objet principal; c'tait pour elle que l'on disposait les
dcorations, les costumes, les acteurs; on admettait la suprmatie de
l'esprit sur la matire, la soumission de l'instrument  la musique
qu'il devait rendre; nous avons chang ces trop commodes habitudes.
Aujourd'hui, la pice est l'accessoire; le directeur l'essaye  ses
toiles peintes, l'arrange pour sa troupe. Il la rogne au commencement,
l'allonge  la fin, l'largit au milieu. Chaque comdien, au lieu de
reprsenter un caractre, rvle au public sa propre personnalit; on ne
joue plus de pices, on joue des acteurs. Le drame de _Klber en gypte_
offre, du reste, un exemple clatant de la souplesse avec laquelle nos
auteurs accommodent l'ide  toutes les exigences. La pice, qui
s'appelait d'abord _La Jeune Esclave_, avait t crite pour les dbuts
d'une actrice charmante, qui s'est malheureusement trouve tout  coup
hors d'tat de jouer les vierges. On a alors propos de lui substituer
un amoureux, en prenant pour titre _Le Jeune Esclave_! Ce n'tait qu'une
modification d'artiste, comme le fit observer spirituellement le
directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne laissent
plus les auteurs en avoir); mais l'amoureux refusa le rle  cause du
costume, qui ne lui permettait point de porter des bottes  la dragonne;
les bottes  la dragonne taient sa spcialit et l'origine de tous ses
succs! Un auteur de votre temps et sans doute renonc  son oeuvre
aprs de tels checs, mais les ntres sont plus tenaces. Celui de la
pice nouvelle apprit qu'un clbre dompteur de btes venait d'arriver 
Sans-Pair, et son plan fut aussitt transform. Il substitua Klber au
grand Ssostris, un aigle chauve au capitaine des gardes, et remplaa
l'amoureux par un jeune caman de la plus haute esprance. C'est lui que
nous allons voir. On dit le rle merveilleusement appropri  ses
facults dramatiques et plein d'effets saisissants. Mais l'heure du
spectacle n'est point encore arrive, et celle du dner vient de sonner;
entrons au _Boeuf de la reine d'Angleterre_: c'est un restaurant nouveau
tabli par notre socit, et dont les actions sont dj de quatre-vingts
pour cent au-dessus du pair; on y accepte tout en payement: chapeaux
sans bords, breloques de montres, roues de cabriolet. Un pauvre diable
peut y changer ses vieilles bottes contre une ctelette, ou ses
bretelles contre un potage; aussi vous voyez quelle foule. Cependant,
les consommateurs qui payent en argent ont une salle particulire, et
prlvent les meilleurs morceaux.

Ils entrrent dans un rfectoire o se dressaient une douzaine de tables
colossales, sur chacune desquelles taient servis des animaux tout
entiers. Ici, c'tait un boeuf couch sur une litire de pommes de terre
frites ou de choucroute; plus loin, des veaux  demi enfoncs dans la
gele, des moutons piqus d'ail, des porcs dors au feu, des monceaux de
poulardes exhalant le parfum de la truffe, et des files de canards
nageant dans des rivires de navets ou de pois verts. D'normes
couteaux, mus par la vapeur, procdaient au dpcement de ce festin
homrique.

Vous tes peut-tre surpris d'une pareille exhibition culinaire, dit
Prtorien, mais elle a pour but de rassurer contre la fraude des
restaurateurs. Ici, chaque convive constate l'identit du nom et de la
chose; ce qu'il mange est bien ce qu'il croit manger; comme saint
Thomas, il peut voir et toucher. Asseyons-nous devant ce boeuf encore
intact, auquel les cornes et la peau ont t conservs pour plus
d'authenticit, et indiquez vous-mme le morceau prfr, il vous sera 
l'instant dcoup et servi. Quant  la boisson, voyez parmi tous les
noms gravs sur les tonneaux, et tournez le robinet de celui que vous
aurez choisi.

Les deux poux prirent place  une table dfendue, selon la manire
anglaise, par des cloisons qui procuraient  chaque consommateur
l'agrment de ne pas voir ses voisins et de ne point en tre vu. Chacun
mangeait comme les chevaux, seul  son rtelier. On n'tait jamais
expos  parler  un autre convive,  lui rendre un de ces lgers
services qui entretiennent la sociabilit entre les hommes; on tait
chez soi, avec soi, rien que pour soi!

Du restaurant, Prtorien se rendit au grand Thtre de la Rpublique, o
se donnait la pice nouvelle.

Le pristyle tait dcor des statues de Shakespeare, de Schiller, de
Calderon et de Molire, mises sans doute  la porte pour avertir que
leur gnie n'avait plus de place au dedans. Les arrivants trouvrent la
salle claire et dj garnie de spectateurs. C'tait cette foule
d'artistes, de gens de lettres, de journalistes, convis  venir prendre
les prmices de toutes les ftes de l'esprit ou du regard, et n'y venant
que pour railler l'amphitryon et le festin; race blase, ddaigneuse,
qui mprise les plaisirs qu'on lui donne, et qui s'indignerait qu'on les
lui refust.

En traversant un des corridors, Prtorien aperut un groupe au milieu
duquel se trouvait M. Claqueville, assureur de succs en tous genres.

M. Claqueville avait des cheveux blancs, la croix d'honneur et trois
mille six cent quarante-trois mdailles reues de la socit des auteurs
dramatiques pour autant de pices sauves du naufrage. Il tait, en
outre, l'inventeur d'une multitude de perfectionnements destins 
transformer en chefs-d'oeuvre tous les ouvrages assurs par sa maison.
Non-seulement il avait des rieurs  gages, des pleureuses patentes et
des ouvriers en applaudissement, tous levs pour ces diffrentes
destinations dans la mnagerie humaine de M. Banqman, mais il
entretenait une arme de _caudataires_ chargs de figurer de la foule;
huit femmes excellant dans les attaques de nerfs et les vanouissements;
trois vieillards ayant pour spcialit de se faire craser aux portes
des thtres, afin de prouver l'affluence; enfin, une escouade de
prestidigitateurs chargs d'enlever dans toutes les poches les sifflets
et les clefs fores.

Au moment o Marthe et Maurice le rencontrrent, il se trouvait
prcisment entour des chefs d'escouade, auxquels il communiquait son
ordre du jour.

Attention sur toute la ligne, s'criait-il en levant sa canne comme une
pe de commandant; l'administration a dpens six cent mille francs, il
faut que la pice fasse l'admiration du ciel et de la terre.
Enlevez-moi-la au niveau de la grande pyramide d'gypte... dont vous
verrez la rduction en toile peinte. Il nous faut trois cents
reprsentations, mes agneaux. Les claqueurs qui pourront me montrer des
ampoules recevront une gratification, et les pleureuses qui se donneront
un rhume de cerveau auront droit  un pourboire. Surtout, soignez les
entres du crocodile, vu qu'il m'a donn des billets.

Prtorien se fit ouvrir une loge d'avant-scne, dans laquelle il avait
reconnu madame Facile, en compagnie de MM. Banqman, Le Doux, Blaguefort,
et de milord Cant, reconnu  Sans-Pair pour le roi de la fashion.

Milord Cant mritait  tous gards cette royaut: il entretenait les
plus beaux quipages et les matresses les plus dispendieuses, tenait
les plus forts paris et se montrait partout o il n'y avait rien d'utile
a faire. On et en vain cherch dans sa vie un trait de dvouement, un
lan de sympathie, une heure de nobles efforts. Milord Cant n'avait
jamais dvi de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard,
non de la volont; de ce qui est en dehors de nous, jamais de
nous-mmes. Pour lui, le but n'tait point vivre, mais paratre; sa loi
n'tait pas le bien, mais la convenance. Pauvre gosme gonfl de
vanit, qui jouait dans le monde le rle de ces colosses brods d'or que
l'on place  la tte des rgiments, les jours de revue, pour
l'admiration des vieilles femmes et des enfants!

Au moment o Prtorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher
de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il russit  y maintenir au
moyen d'une contraction particulire. La corne d'ivoire passait 
Sans-Pair pour le symbole de la suprme lgance; elle avait renchri
sur le lorgnon. Aprs avoir trouv du bon ton d'tre myope, on avait
trouv de meilleur ton d'tre sourd. C'tait une preuve d'inutilit de
plus.

Milord Cant avait, en outre, laiss crotre ses ongles,  l'exemple des
Chinois, afin de constater son oisivet. Il portait un vtement de toile
de chanvre, qui, vu la raret de cette dernire production, tait un
objet de luxe, et, au lieu de diamants, devenus ridicules depuis qu'on
les fabriquait comme du verre, des boutons de pierres  fusil, dont
toutes les femmes admiraient la beaut.

Le journaliste et lui se salurent comme deux rois, dont l'un a conquis
sa couronne et dont l'autre l'a reue; Prtorien avec une ironie voile,
milord Cant avec une lgret un peu ddaigneuse.

Quant  madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice; elle
les fit asseoir prs d'elle, voulut entendre leur histoire, et parut
plus merveille du souhait qu'ils avaient form que de le voir
accompli.

Connatre l'avenir du monde! s'cria-t-elle; et vous avez, pour cela,
franchi tant de sicles! Que nous importe l'avenir  nous qui n'avons
que le prsent? que nous sont les hommes qui viendront aprs nous?
avons-nous donc d'autre intrt que ce que nous pouvons voir et sentir?
L'avenir, c'est l'inconnu, et l'inconnu, c'est le vide.

--Non pas pour ceux qui esprent, dit Maurice. L'inconnu, c'est le champ
o sont sems nos rves, o nous les voyons germer, crotre et fleurir.
Et qui voudrait vivre sans ce bnfice de l'incertitude accorde  notre
misre? que serait la vie sans les horizons fuyants et sans les nues
qui embrument son lointain? Prive de l'inconnu, l'me serait
prisonnire comme le regard qu'arrtent les murs d'un cachot; ses ailes
oublieraient  voler. Ah! n'prouvez-vous donc point cette impatience
qui fait regarder par-dessus chaque jour ce qui doit venir ensuite?
N'avez-vous point la soif de connatre, l'aspiration vers l'infini,
cette horreur du doute qui crie sans cesse: En avant! Aimez-vous
autant aujourd'hui que demain? A quoi pensez-vous donc, enfin, quand
vous tes seule et que vous regardez le ciel?

--A quoi elle pense? interrompit Banqman en clatant de rire; pardieu!
elle pense au temps qu'il fera.

--Moi, je me rappelle les sances auxquelles je dois me trouver, ajouta
Le Doux.

--Moi, les visites  faire, reprit milord Cant.

--Moi, mes chances, continua Blaguefort.

--Moi, je ne pense  rien, acheva Prtorien.

Maurice les regarda tous avec tonnement.

Quoi! pas un rve? rpta-t-il; aucun souci de l'invisible? Et pourquoi
donc vivez-vous alors?

--Eh! mais... pour vivre! rpliqua Banqman avec un gros rire.

Et se penchant vers Prtorien:

videmment, votre ressuscit est un peu fou, dit-il  demi-voix.

--Non, rpliqua Prtorien sur le mme ton; c'est un enfant!

La conversation fut interrompue par le tintement de la cloche qui
annonait le commencement du spectacle. Chacun prit sa place; tous les
yeux se tournrent vers la scne; le rideau se leva!

Ici, nous sommes oblig d'avoir recours  la forme du compte-rendu, et
de donner  notre rcit l'apparence d'un feuilleton du lundi. Que Dieu
et nos lecteurs nous le pardonnent!

                   *       *       *       *       *

Le thtre reprsente une campagne aux bords du Nil; vers l'horizon
apparat le Caire, copi sur une vignette anglaise;  droite se trouve
la maison d'Achmet, ancien ministre du soudan d'gypte, mais depuis
longtemps tomb dans la disgrce, et qui vient de mourir. Son corps est
expos sur un palanquin,  la porte de sa demeure, et la foule prie
autour en silence. Quelques figurantes, pour complter l'illusion, font
le signe de la croix.

On distingue surtout, au milieu d'elles, Astarb, la fille du dfunt,
qui tient les bras levs au ciel, tandis que la foule chante en choeur:

    Le vertueux Achmet est mort!
    Dieu, ta sagesse est profonde!
    Sa fille reste seule au monde;
    Sois bni, Dieu prudent et fort.

Quand l'orchestre a fini la ritournelle consacre  la douleur publique,
la foule se retire et laisse Astarb seule avec un tranger qui, depuis
quelques jours, est l'hte de son pre.

Il vient annoncer  l'orpheline son dpart!... A cette nouvelle,
celle-ci ne peut retenir ses larmes; l'tranger s'crie:

    Elle pleure!  bonheur! Vous pleurez!... Ah! tu m'aimes!

Astarb baisse les yeux et ne rpond rien. Son interlocuteur, qui
connat le proverbe, lui propose aussitt de partir avec lui. Astarb,
qui ne veut pas tre en reste de politesse, l'engage, de son ct, 
rester avec elle; mais,  cette demande, l'inconnu regarde de tous cts
pour s'assurer qu'il ne peut tre entendu que par les dix mille
spectateurs; il prend Astarb  part et lui dit:

L'TRANGER.

    coute... mais toi seule, enfant... Je t'ai trompe!
    Mon costume est d'emprunt, mon nom n'est pas le mien.

ASTARB.

    Achve!

L'TRANGER.

            Eh bien, je ne... suis point gyptien!

ASTARB.

    O ciel!

L'TRANGER.

            Je suis Franais!

ASTARB.

                            Qu'Osiris nous assiste!
    Et quel est donc alors votre nom?

L'TRANGER.

                                        Jean-Baptiste
    Klber!...

Astarb, d'abord saisie, s'abandonne ensuite  la joie d'tre aime par
le gnral en chef de l'arme franaise. Celui-ci ne s'tait rendu prs
du Caire que pour tudier les forces du Soudan; mais maintenant sa
mission est termine, et il doit retourner vers ses soldats. Astarb
consent  le suivre, pourvu qu'un marabout du voisinage bnisse leur
union. Klber, dont la tolrance s'tend aux curs de toutes les
nations, accepte le marabout, et il sort pour l'avertir lui-mme.

Astarb, reste seule, se livre  une joie entrecoupe de mlancolie;
elle prend cong de tout ce qui l'environne:

    Adieu, toit paternel, terre des brunes filles;
    Fleuve aux flots limoneux musqus de crocodiles;
    Horizon hriss d'oblisques pierreux,
    Que l'on prendrait de loin pour les jambes des cieux;
    Boeufs que l'on mange ailleurs et qu'ici l'on adore;
    Sphinx dont le front coiff se couronne d'aurore;
    Ibis aux becs pensifs, symboliques lotus;
    Lgumes trois fois saints, plus saint papyrius;
    Noble roseau du Nil, dont l'enveloppe frle
    Fixe cet alphabet que notre enfance ple;
    Et toi, pre embaum qu'attend le jugement;
    Heureuse de vous fuir, je vous quitte en pleurant.
    Et cependant o vit Klber rien ne me pse:
    Quand le coeur est franais, l'me est bientt franaise.

Puis, entendant tout  coup un frmissement parmi les buissons de la
rive, elle se rappelle le nourrisson amphibie apprivois par ses soins,
et elle s'crie:

    C'est lui, le caman pour moi devenu doux,
    Qu'attirent ma voix et ce plat de couscoussous.

Ici, tous les cuivres de l'orchestre font entendre un forte, le tam-tam
dchire l'air, et la tte du crocodile parat entre deux touffes de
roseaux en fer-blanc.

Son entre est salue par d'unanimes applaudissements.

L'animal appuie ses courtes pattes sur la planche peinte qui reprsente
les bords du Nil, s'lance lourdement sur le thtre, court  la pte
que lui prsente Astarb, l'engloutit en un instant, puis se laisse
aller amoureusement sur le dos, et frotte sa tte cailleuse contre les
pieds de la jeune fille.

On applaudit de nouveau, et Astarb commence les exercices innocents
qu'elle a enseigns  Mose: c'est le nom de son crocodile.

D'abord elle lui fait jouer aux osselets, puis sauter  travers un
cerceau, puis danser une polonaise.

Un grand bruit, qui se fait entendre derrire la scne, met fin  ces
plaisirs. Mose rentre dans son Nil de carton, et Astarb, effraye,
remonte vers le fond du thtre en annonant le soudan.

Il arrive en effet avec ses gardes et suivi de la foule, qui parat
toujours quand il y a des choeurs. Les gardes chantent:

            Voici notre matre suprme;
            Ne craignez rien, il veut qu'on l'aime,
            Allah! Allah! Dieu seul est grand,
            Et son prophte est le Soudan.

Mais la foule varie ingnieusement ce refrain en rptant d'un ton
sournois.

            Voici le matre dur et blme;
            Puisqu'on le craint, il faut qu'on l'aime.
            Allah! Allah! Dieu seul est grand,
            Mais prenez bien garde au soudan!

Le choeur fini, le prince fait retirer tout le monde, sauf Astarb, 
qui il dclare qu'il l'a aperue au bain, il y a trois jours; qu'il en
est, en consquence, tomb amoureux, et qu'il est dcid  en faire sa
cinq cent quatre-vingt-douzime femme.

Astarb pouvante rpond que la chose est impossible; le roi veut
l'entraner de force; mais Klber arrive avec le peuple, qui s'est
rassembl pour le jugement des morts, auquel doit tre soumis Achmet
avant d'obtenir les honneurs de la spulture. Le soudan, qui a trop peu
de gardes pour faire un coup d'tat, feint de se soumettre  la loi;
mais, au moment o l'on va accorder une tombe au pre d'Astarb, il
prsente le titre d'une amende que l'ancien ministre n'a pu lui solder,
et rclame, selon l'habitude, son corps pour gage!

Astarb se jette en vain  ses pieds, en le suppliant de ne point
exposer l'ombre du vieillard  errer sans asile sur les sombres bords;
le soudan rpond par ce vers invincible:

    Rendez-vous aux vivants, on vous rendra les morts!

Et il se prpare  faire enlever le corps d'Achmet.

Mais Klber, touch du dsespoir de la jeune fille, saisit un des
chevaux du roi, puis, s'lanant avec Astarb dans ses bras, il pique le
coursier de ses deux talons et disparat au galop, suivi de Mose
emportant le corps d'Achmet.

Stupfaction oblige.

Courez! ramenez-le! s'crie le soudan quand il a disparu. L'orchestre
joue un air annonc comme gyptien, et dans lequel Maurice reconnat
celui de _Va-t'en voir s'ils viennent, Jean_.


DEUXIME TABLEAU.

Le lieu de la scne change. On voit des sables faits de paille hache
qui tournoient, deux autruches apprivoises qui se promnent d'un air
ennuy, des gazelles qui courent aprs des biscuits, et une pyramide au
fond: c'est le dsert.

Klber et Astarb, et le vieux Achmet, qui, en sa qualit de mort
embaum, joue un personnage muet, arrivent sur leur coursier qui boite.
Tous trois succombent  la fatigue. Ils s'arrtent, et Astarb, prise
d'une sorte de dlire, se met  murmurer:

    Pourquoi nous reposer, quand l-bas, prs du puits,
    Je vois l'ombrage frais des grands palmiers, et puis
    La maison o l'on donne aux htes sans monnaie
    Des riz au lait sucrs qu'un remercment paye;
    O la femme modeste, en gardant la maison,
    Fait le bonheur d'un homme et file du coton?

KLBER.

    Astarb! que dis-tu? Dieu! regarde! l'espace
    Est brlant!

ASTARB.

                Je voudrais un sorbet  la glace!

KLBER.

    N'entends-tu pas venir le simoun destructeur?

ASTARB.

    Je voudrais une rose  mettre sur mon coeur.

Klber s'efforce de gagner l'ombre de la grande pyramide; mais la trombe
de paille hache atteint le cheval, l'emporte et laisse  pied le mort
et les vivants.

Klber, au dsespoir, appelle son arme. Il numre ses exploits, ce qui
est toujours agrable pour un militaire, et ne s'arrte qu' un bruit de
chevaux: il en conclut que ce sont ses braves dromadaires qui l'ont
entendu, et il fait un mouvement de joie; mais il reconnat presque
aussitt le soudan et sa cavalerie. On le somme de se rendre; il refuse
et va prir avec sa femme, lorsque le Nil, qui est arriv  son
quantime du mois, dborde  propos et noie les gardes du tyran!

Klber saisit Astarb vanouie, monte avec elle au haut de la grande
pyramide, et, prs de disparatre dans les caveaux funbres, s'crie:

    Enfin je l'ai sauve.

ASTARB, _reprenant ses sens_.

                            Ah! mon pre! mon pre!
    S'il est perdu, je veux mourir!

KLBER, _avec un cri de joie_.

                                    O sort prospre!
    Voyez, Mose, l, nous l'apporte en nageant.

ASTARB, _tombant  genoux avec une exaltation pieuse_.

    Ah! je veux croire au Dieu qui fit le caman!

Tableau final compos de la pyramide, de Klber, d'Astarb et du
crocodile. Musique douce, imitant une inondation; la toile se baisse.


TROISIME TABLEAU.

Nous sommes dans l'intrieur de la grande pyramide; Achmet a trouv sa
place au milieu des illustres momies qui la peuplent; il ne reste plus
dans l'embarras que les vivants.

Cependant Astarb,

    Qui sait mme ennoblir les travaux des dieux lares,

nourrit fort bien son gnral en chef, grce  Mose, qui lui apporte
chaque jour sa pche et sa chasse. Mais, malgr tout, Klber maigrit,
et, comme la jeune fille s'en tonne et dit en pleurant:

    Que vous manque-t-il donc, mon chef? que dois-je croire?

le Franais rpond:

    Ce qui me manque, c'est le pain noir de la gloire!

Au mme instant arrive le crocodile avec diffrentes provisions, parmi
lesquelles se trouve une bouteille de bordeaux. Mais elle ne contient
que des papiers jets  la mer par un vaisseau franais au moment du
naufrage. Le gnral y voit que l'arme le croit mort et songe  se
rembarquer; cette nouvelle le jette dans un transport de douleur et de
rage.

    O sont mes bataillons, gloires numrotes,
    Dont la poudre a rong les pipes culottes?
    Que fais-tu, vieux soldat qui reois sans regret
    Le temps comme il te vient, la soupe comme elle est?
    Noble simplicit des grands temps homriques,
    O l'on mangeait des boeufs embrochs dans des piques!
    Ah! je veux (mes efforts me fussent-ils mortels!)
    A la nage arriver jusqu' mes colonels!

Astarb cherche en vain  calmer ce dsespoir. Voyant Klber dcid 
partir,

                ... Embarqu sur la nef du courage,

elle se rappelle divers souterrains qui font communiquer les pyramides
avec les bords de la mer, mais elle les cherche en vain; enfin,  bout
d'esprance, elle s'adresse aux restes de son pre, qui connaissait les
issues.

Le mort, s'entendant appeler, ouvre lentement sa bote  momie, montre
la porte secrte, puis rentre chez lui.

Astarb et Klber se prcipitent dans le souterrain, prcds du caman,
qui remue la queue en signe de joie.


QUATRIME TABLEAU.

Le spectateur aperoit un lieu enchanteur avec la mer au fond, et une
le inaccessible dans le lointain. Le soudan est accroupi  la turque
sous un bosquet de palmiers, et ses esclaves cherchent en vain  le
distraire. On lui sert des confitures de toutes espces, et il ne mange
pas; on lui chante des chansons dans tous les tons, et il n'coute pas;
on lui prsente des odalisques de toutes couleurs, et il ne regarde pas.

Un officier arrive avec des dpches relatives  l'arme franaise, le
Soudan les pose sur son plateau  confitures sans les lire; enfin, un
thiopien se prsente avec un grand aigle chauve qui a fait l'admiration
de toutes les ttes couronnes de l'Afrique, et qu'il vient offrir en
prsent.

Outre plusieurs autres talents de socit, le grand aigle sait porter
les lettres, tourner la broche et pcher  la ligne.

Aprs avoir suivi ses exercices d'un regard distrait, le Soudan jette
une bourse d'or  l'thiopien, renvoie tout le monde, et, rest seul,
tire de son sein une pantoufle qu'il baise avec dlire.

Cette pantoufle a t trouve par lui le jour o il a aperu Astarb au
bain; elle appartient  la fille d'Achmet, et sa vue entretient l'amour
du soudan.

Aprs l'avoir longtemps contemple, il la pose prs de lui, prend sa
guitare et chante les paroles suivantes sur un air copte, autrefois
compos par Mlle Losa Puget.


CHANT DE LA BABOUCHE.

            O babouche trop connue!
            L je te vois tendue
                    A mes pieds
                    Replis;
            Mais, si c'tait ta matresse,
            Que serait-ce? que serait-ce?

            Babouche, quand je te baise,
            J'ai dans l'me une fournaise!
                    Dans mes sens,
                    Des volcans!
            Mais, si c'tait ta matresse!
            Que serait-ce? que serait-ce?

            Mais quelque jour, ma charmante
            Pour compenser tant d'attente,
                    Tant d'ennuis,
                    Si je puis
            Voir Astarb face  face,
            Que sera-ce? que sera-ce?

Ici, le chant copte avec accompagnement de guitare fait son effet, et le
soudan s'endort. L'orchestre joue en sourdine pour le bercer, et l'on
voit bientt paratre Klber conduisant Astarb,  qui Mose sert de
monture.

Tous trois, sduits par la beaut du lieu, vont se reposer, lorsqu'ils
aperoivent le soudan! Mose, qui, en sa qualit de crocodile, est
quelque peu vorace, ouvre dj la gueule pour l'engloutir, mais Klber
s'y oppose et s'crie:

    Arrtez! le Franais combat ses ennemis,
    Mais il ne mange point les soudans endormis!

Il permet seulement  Astarb de reprendre la babouche, tandis que de
son ct il saisit les dpches.

Mose,  qui on refuse le dormeur pour son djeuner, s'en ddommage le
mieux qu'il peut en dvorant d'abord les confitures, puis le plateau.

Mais le gnral, qui a ouvert les papiers, vient d'apprendre que l'arme
franaise est  quelques lieues. Au comble de la joie, il s'crie:

    Je reviens, je reviens partager vos misres!
    Accourez, grenadiers, chasseurs et dromadaires.

Ni les dromadaires ni les chasseurs n'accourent; mais le soudan se
rveille, ses gardes arrivent, on entoure Klber, qui met l'pe  la
main, et qui, pour exciter Mose  faire son devoir, lui montre la
pyramide que l'on aperoit  l'horizon en disant:

    Du haut de ce granit vingt sicles te contemplent!

Le caman, jaloux de donner  de tels spectateurs une haute opinion de
sa personne, fait des prodiges de courage. De son ct, Klber repousse
tous les assaillants. Mais l'aigle chauve, qui a tout vu, prend son vol,
plane un instant au-dessus de sa tte, puis, plongeant avec un cri
sauvage, saisit son pe et l'emporte; les gyptiens se prcipitent sur
leur ennemi dsarm.

Mose, qui se trouve alors seul contre tous, recule jusqu' la mer et
s'y jette  la nage, en emportant Astarb, avec laquelle il aborde 
l'le que l'on aperoit vers le fond.

Le soudan ordonne de les poursuivre, mais on lui rpond qu'il n'y a
point de barque. Il fait un geste de dsespoir.

LE SOUDAN.

    Se peut-il? nul moyen d'arriver par la mer!
    Que faire alors?

Il reste pensif. Tout  coup, l'aigle reparat, tenant l'pe de Klber,
qu'il laisse tomber aux pieds du soudan. Celui-ci, frapp d'une subite
inspiration, s'crie:

                    Ah! lui peut arriver par l'air!

L'aigle bat des ailes, les gardes agitent leurs pes; choeur final.


CINQUIME TABLEAU.

On voit un rocher couvert de grands nids; c'est la ville natale de
Mose, la capitale des crocodiles.

Ceux-ci s'agitent autour de leurs demeures et vaquent  leurs devoirs
domestiques. Les mres soignent leurs petits, les pres de famille
partent pour la pche ou la chasse. Les jeunes camans entranent 
l'cart les jeunes camanes. Telle est la perfection de la mise en scne
que l'on croirait voir un peuple civilis.

Spare de tout ce mouvement, Astarb se tient mlancoliquement assise
aux bords du rocher. Mose vient de la quitter pour quelques visites de
famille. Elle pense  son poux, dont elle tient la miniature, et, aprs
avoir vers un torrent de larmes et de vers, elle s'enveloppe dans son
burnous en dclarant que,

    Ne voyant plus Klber, elle ne veut rien voir!

L'aigle chauve parat alors dans les nuages, descend lentement, saisit
dans ses serres les quatre coins du burnous et emporte la jeune fille 
travers les airs!

Mose, qui arrive dans ce moment, s'lve en vain sur sa queue en
tendant vers elle des pattes plores; Astarb disparat dans les
nuages!

Ici commence un monologue pantomime du caman, qui exprime sa douleur
par tous les moyens  son usage: il pousse des gmissements, saisit sa
tte  deux pattes comme s'il voulait s'arracher les cheveux, se roule 
terre, o il reste enfin suffoqu de douleur.

Mais il est arrach  cette espce d'vanouissement par le bruit du
tambour: c'est l'arme franaise qui vient de dbarquer  l'le des
camans.

On voit bientt arriver l'avant-garde, tambour-major en tte. Le
crocodile court  sa rencontre, et, par ses gestes, il engage les
soldats  le suivre pour dlivrer leur gnral. Mais les Franais, qui
ne comprennent point son langage, et que l'exprience a rendus dfiants
 l'endroit des crocodiles, croisent la baonnette. Mose, dsespr,
veut s'chapper; on en conclut que c'est un tratre, et il est arrt.
Au mme instant, un officier aperoit la miniature chappe aux mains
d'Astarb et dit:

    Le portrait de Klber!... plus de doute possible.
    Ce monstre a dvor notre chef invincible.

Les soldats, furieux, poussent des cris de mort, et Mose est emmen
pour tre fusill.

Sortie militaire sur l'air: _On va lui percer le flanc._


SIXIME TABLEAU.

Nous sommes dans le palais du soudan; Klber est enferm dans un cachot
donnant sur le fleuve, et travaille  un ballon qui doit assurer sa
dlivrance.

Au milieu de beaucoup de rflexions personnelles, cette fabrication lui
inspire une rflexion gnrale.

    De la science humaine admirable influence!
    Le barbare ignorant me croit en sa puissance,
    Mais l'art de Montgolfier se rit d'un tyran vil;
    Quelque rus qu'il soit, le gaz est plus subtil.

Il est interrompu dans l'expression de ces vrits physiques par le
bruit du canon; il tressaille, il a reconnu le canon franais,

    Dont la voix est l'accent de la gloire elle-mme.

Le soudan arrive en effet tout troubl; la ville est assige et va tre
prise si Klber n'ordonne  son arme de se retirer. Klber refuse,
malgr les menaces de mort du soudan; mais au milieu de leurs dbats
arrive le grand aigle chauve, qui dpose  leurs pieds Astarb, toujours
dans son burnous!

La fille d'Achmet s'lance dans les bras du gnral franais, et dclare
qu'elle veut mourir avec lui. La querelle recommence et s'envenime; on
en vient  se tutoyer.

            Tremble!

dit Klber;

                    Tremble!

ajoute Astarb;

                            Tremblez!

rpond le soudan.

Et, comme on vient l'avertir que les Franais sont dj matres de la
ville, il tire son pe pour frapper les deux amants. Alors Klber court
 la fentre de la prison, arrache un des barreaux de fer, et tous les
gyptiens prennent la fuite.

Mais  travers le guichet de la porte referme, le soudan lui rpte son
terrible:

                                    Tremblez!

et ajoute, en s'adressant  ses esclaves:

    Ni piti ni pardon! Les serpents!

Et les esclaves rpondent d'un seul cri:

                                        Les serpents!

Astarb, pouvante, se rfugie dans les bras de Klber, qui regarde
autour de lui en frissonnant... L'orchestre joue une marche avec
triangle et bonnet chinois; on entend comme un sourd cliquetis
d'cailles, puis on voit une trappe se soulever au fond, et deux
monstrueux boas dresser leurs ttes.

Les amants sont rests  la mme place, glacs, muets, une main tendue
vers les reptiles. Ceux-ci se droulent lentement, s'avancent de front.

Un souvenir traverse la pense de Klber. Il court  son ballon,
l'approche de la fentre, fait entrer Astarb dans la nacelle... Mais il
est dj trop tard; les boas ne sont plus qu' quelques pas; encore un
lan, et ils atteignent leur proie. Tous deux font entendre un
sifflement de joie! quand un hurlement terrible leur rpond!

Les deux serpents s'arrtent: Mose vient de paratre  la fentre du
cachot et se prcipite  leur rencontre.

Ils reculent lentement, comme tonns et incertains. Klber profite de
cette retraite pour entrer  son tour dans la nacelle, et le ballon
disparat.

Cependant les boas ont dj repris courage; ils se retournent, et un
combat terrible s'engage. Mose lutte d'abord avec avantage; deux fois
il se dgage des replis de ses ennemis, deux fois il les oblige 
reculer; enfin, ses forces s'puisent: enserr de nouveau dans leurs
anneaux, il se dbat plus faiblement, pousse une plainte sourde et tombe
expirant.

Les boas, victorieux, font entendre un sifflement de triomphe et
regagnent leur retraite.

Au mme instant, un grand bruit de pas et d'armes retentit; Astarb
reparat avec Klber  la tte des soldats franais; mais ils arrivent
trop tard; le crocodile ne peut que se soulever, poser une patte sur son
coeur, puis il expire!

A cette vue, Astarb s'vanouit de douleur, le gnral reste atterr, et
chaque grenadier essuie une larme.

Enfin Klber reprend le premier ses sens. Il arrache la croix d'honneur
qu'il porte  la boutonnire, et, la posant sur le cadavre de Mose, il
dit avec une motion profonde:

    Sauvage enfant du Nil, ah! garde sur ton coeur
    Ce prix du dvoment, toile de l'honneur.
    Homme ou bte, qu'importe alors que l'on repose?
    C'est l'me qui fait tout, l'espce est peu de chose!

                   *       *       *       *       *

Le succs fut immense; on redemanda le crocodile qui reparut, fit trois
saluts et se retira couvert de bouquets de fleurs.

Vous verrez que la pice aura trois cents reprsentations, dit madame
Facile; les journalistes eux-mmes en diront du bien, parce qu'elle est
joue par des btes, et que les btes ne s'inquitent pas du mal que
l'on pourrait dire d'elles. Puis, c'est l'ouvrage d'un auteur inconnu,
et vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a de recommandation dans ce
mot. L'crivain dj clbre n'est point seulement odieux  ceux qui
sont arrivs comme lui, mais encore  ceux qui sont en chemin: pour les
premiers, c'est un rival; pour les seconds, un premier occupant; pour
tous, un ennemi naturel. L'auteur ignor, au contraire, n'inspire ni
crainte ni jalousie; les candidats  la clbrit l'applaudissent comme
un des leurs, et chaque grand homme l'encourage dans l'espoir qu'il
usurpera la place d'un de ses voisins de gloire. On s'arme de sa
russite contre ceux qui ont russi avant lui; on lve jusqu'aux toits
le bout de la planche o il vient de s'asseoir, afin de faire descendre
l'autre bout jusqu'au ruisseau. Il est si doux de dire du bien d'un
confrre, quand cela donne occasion de dire du mal de plusieurs autres!
Les inconnus sont presque des morts, et vous savez comme nous aimons les
morts!... en haine des vivants! On va faire de l'auteur de Klber un
gnie, rien que pour avoir le plaisir de traiter ses prdcesseurs
d'imbciles.

--Il y a encore une autre cause, objecta Prtorien; le nouveau pote est
connu de nous tous; il nous a consults sur chaque scne; il nous a
gren ses vers distique  distique; nous avons tous, dans son drame,
quelque chose qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir,
et cette chose est ncessairement admirable. Aussi soutiendrons-nous
l'oeuvre en indivis. C'est une sorte d'engagement tacite pris d'avance
par chacun. La plupart des auteurs viennent nous prsenter leur
inspiration comme une inconnue subitement offerte  notre admiration, et
nous nous tenons en dfiance, nous examinons en dtail, nous jugeons
avec svrit. Ici, rien de tout cela; la muse qui a dict Klber est
une bonne fille qui a dormi sur notre oreiller, et  laquelle nous
n'avons rien  refuser: car pour admirer, applaudir une inspiration ou
une femme, le principal n'est point qu'elle soit belle, mais qu'elle
soit un peu  nous.

--Voil une explication singulirement impertinente pour les pauvres
admires, interrompit Mme Facile.

--Pourquoi cela? reprit Prtorien; ne savez-vous point qu'tre  nous
veut dire rgner sur nous?

--Quelle plaisanterie!

--Essayez, je m'offre pour l'exprience.

--Et que dirait la reine de votre destine?

--Elle dirait, comme tout le monde, que rien ne peut vous rsister.

--Raison de plus pour que je puisse rsister  tout.

--Ah! vous croyez tout arranger avec de l'esprit?

--N'est-ce point votre monnaie?

--J'ai depuis longtemps mang mon fonds.

--Alors, je vous offre  souper!

--Ce soir?

--Oui, avec ces messieurs; et j'espre que nos ressuscits en seront; il
y aura pour divertissement une sance de la socit des _femmes sages_.
Mlle Spartacus doit parler; venez, ce sera la petite pice aprs le
drame.

Prtorien accepta pour lui et ses compagnons, et tous prirent le chemin
du logis de Mme Facile.




XX

Ce que c'est qu'une runion choisie.--Le grand critique, le moyen
critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de
veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus
le pitiste.--Conversation de gens bien ns.--Sance de la socit des
_femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes  la
libert.


L'habitation de Mme Facile passait pour le plus beau palais de
Sans-Pair. Elle tait le rsultat d'une sorte de rivalit galante
tablie entre les principaux membres du gouvernement. Le ministre des
travaux publics l'avait fait construire avec les dmolitions d'une
ancienne glise de la Vierge; le directeur des beaux-arts l'avait orne
de tableaux et de statues pays par le budget; l'inspecteur de la
librairie y avait form une bibliothque des ouvrages destins aux
dpts publics; le conservateur des haras avait garni ses curies des
plus beaux talons achets pour l'amlioration de la race chevaline;
enfin, le ministre des cultes lui-mme avait enrichi sa chapelle d'un
dessus d'autel complet.

Mme Facile reconnaissait tous ces dons par quelques services: elle
faisait des cavalcades avec le donneur de chevaux, obtenait des missions
pour l'inspecteur de livres, recevait les femmes recommandes par le
ministre des arts, et gagnait des voix au ministre.

Elle avait, de plus, des amis dans toutes les classes et dans tous les
partis, ce qui la mettait  l'abri des rcriminations. Sa maison,
ouverte  quiconque voulait y entrer, tait une sorte de terrain neutre
o les adversaires se rencontraient. Toute autre proccupation que celle
du plaisir tait laisse  la porte. L, chacun y raillait les
sentiments qu'il montrait ailleurs, et riait librement des autres et de
lui-mme. On et dit les coulisses d'un thtre, o les acteurs
parodiaient leurs propres rles. C'tait l que la gnration nouvelle
de Sans-Pair apprenait ce ricanement sceptique, bise glace qui siffle 
travers les moissons fleuries de la jeunesse; l que l'ironie arrtait
successivement dans leur vol les enthousiasmes nafs, les ardentes
croyances, les espoirs fugitifs, les illusions changeantes, pauvres
papillons aux blouissantes couleurs, qu'elle perce, en riant, de son
pingle d'acier, et dont elle expose les convulsions aux moqueries de la
foule. L'indiffrence du bien et du mal tait appele bon sens,
l'gosme esprit de conduite, le mpris des hommes exprience. On y
regardait la science de la corruption comme la science de la vie; on ne
proposait plus d'lever un gibet pour les Christs, mais on leur donnait
pour sceptre la marotte et pour couronne le bonnet orn de grelots. Car
le sublime avait mme cess d'exciter la colre: on ne le comprenait
point, et on en riait.

Maurice arriva quelques instants aprs Mme Facile et trouva une socit
nombreuse.

Outre ceux qu'il connaissait dj, Prtorien lui montra un certain
nombre d'hommes clbres en politique ou dans les arts pour avoir fait
quelque chose, et un plus grand nombre connus dans le monde lgant
parce qu'ils ne faisaient rien.

Maurice remarqua surtout, parmi les premiers, un homme maigre et  l'air
ennuy, qui parlait  tout le monde avec une familiarit nonchalante.

C'est M. Mauvais, notre grand critique, lui dit Prtorien; voyant qu'il
ne pouvait produire, il s'est mis  dchirer les productions
contemporaines, comme ces femmes qui, parce qu'elles sont restes
striles, trouvent insupportables les enfants des autres. Tant qu'il n'a
t recommand que par son talent, on ne prenait point garde  lui; il a
eu alors recours  la mchancet, et c'est aujourd'hui un homme clbre.
Rien de plus simple, du reste, que son procd de critique. Il consiste
 ramener trois ou quatre grands noms qu'il oppose perptuellement aux
nouveaux. Entre ses mains, chaque gloire ancienne devient une coupe de
cigu avec laquelle il empoisonne les gloires prsentes. Il oppose 
tout livre rcent une thorie transcendante qui le condamne d'autant
plus srement qu'il l'a invente prcisment pour cela. Le moyen ne lui
en a pas moins russi, non prs du public, qui s'inquite mdiocrement
de ses arrts, mais prs des condamns, qui s'en indignent et les
dsirent: car il y a toujours un peu de la femme dans l'artiste. Mieux
vaut qu'on parle de lui pour en mdire que de se taire. Nos crivains
ressemblent aux marquises du dix-huitime sicle, qui tenaient  honneur
d'tre dshonores par Richelieu: c'est  qui subira les rigueurs de
matre Mauvais; on fait queue pour tre trangl par lui.

--Et c'est le seul aristarque contemporain?

--Nous avons encore ce petit homme jovial et remuant qui s'est fait le
Triboulet du public et tche d'amuser son matre par des pigrammes ou
des scandales. Ce mtier lui a valu une rputation assaisonne de
quelques coups de canne, qu'il a accepts comme appoints naturels. Il
est mme devenu chef d'cole, et  son ombre s'est forme une phalange
de bouffons quotidiens qui, n'ayant point assez d'esprit pour savoir
louer, ont pris le parti de railler toute chose. Ces fonctions
d'excuteur des hautes oeuvres de la pense leur donnent une sorte de
valeur: l'homme qui tient la corde n'est jamais un homme ordinaire aux
yeux de ceux qui peuvent tre pendus. On les flatte, on les apprivoise,
et ils deviennent clbres  force de mauvais vouloir et de mauvaise
foi, comme d'autres  force de mrite.

--Et n'avez-vous point d'exceptions?

--Elles sont rares, mais elles existent. Nous avons encore quelques
juges quitables qui traitent l'art comme une fleur dont on respire le
parfum, et non comme une proie que l'on gorge pour en vivre. Ceux-l
sont les grands esprits et les nobles coeurs, mais nous y avons rarement
recours. Un journal n'est qu'un restaurant ouvert aux apptits
intellectuels de la foule, et celle-ci ne demande pas tant des mets
sains que des mets pics.

Des critiques, Prtorien passa aux lions, qui taient en grand nombre
chez Mme Facile. Chacun d'eux avait une spcialit qui le recommandait
dans le monde lgant. C'tait ou le jeu, ou les meutes, ou les chevaux,
ou les matresses. Ce qui, du reste, ne les empchait pas d'avoir des
occupations srieuses, telles que la savate, le bton et l'entranement
des chevaux.

Maurice en remarqua un auquel tout le monde semblait tmoigner une
dfrence particulire.

C'est le comte de Mortifer, dit le journaliste; le plus redoutable
spadassin de toute la Rpublique. Il tue presque toujours son
adversaire, aussi a-t-on pour lui une haute considration. On lui passe
ses impertinences, et l'on souffre ses sottises sans avoir l'air d'y
prendre garde, de peur qu'il ne vous en demande raison.

Dans ce moment, le comte se dtourna et vint  la rencontre de
Prtorien.

Eh bien! vous savez la nouvelle? dit-il sans saluer; ce drle de Format
vient de prsenter  la chambre une proposition de loi contre les duels!

--C'est une prcaution personnelle, fit observer le journaliste.

--Moi, je dis que c'est une insulte, reprit Mortifer, qui serrait les
lvres; la proposition est videmment dirige contre moi, et je pourrais
demander raison...

--A un procureur? Il vous rpondra par une fin de non-recevoir.

--Et vous laisserez passer une pareille loi? continua le comte en
s'adressant  Banqman, qui venait de s'approcher; une loi condamnant 
l'amende quiconque tue un homme!

--Avez-vous peur d'tre ruin? demanda l'industriel en riant.

--Eh morbleu! qui sait? reprit Mortifer videmment flatt; quand on est
un peu chatouilleux sur le point d'honneur... Je me suis battu
soixante-quatre fois, Monsieur.

--Diable!

--Et j'ai tu trente-deux de mes adversaires.

--C'est--dire que vous vous tes arrang  cinquante pour cent? dit
Banqman avec la mme gaiet aimable.

--Et un cuistre de Format prtendrait m'ter la libert de continuer?
reprit le comte indign; non, cela ne sera pas! Le duel est la dernire
sauvegarde de la morale et de l'honneur. Sans lui, tous les gens qui ne
savent point manier une pe nous diraient effrontment en face ce
qu'ils pensent. Il suffirait d'avoir raison pour oser lever la voix.
Nous ne souffrirons point une pareille honte! Le seul moyen d'entretenir
la politesse, la justice et la loyaut parmi les bourgeois, est de
laisser le droit  quiconque se dira offens de leur envoyer une balle
dans la mchoire ou de leur percer la peau.

A ces mots, prononcs d'un air profond, Mortifer tourna sur ses talons
et aborda un autre groupe.

Vous venez d'entendre l'opinion de ceux qui s'appellent eux-mmes _les
hommes de coeur_, dit Prtorien  son compagnon; les percements de peau
et les brisements de mchoire leur sourient d'autant plus qu'ils
comptent bien en garder le monopole. Ils prouvent la ncessit du duel
pour punir les crimes que la loi n'atteint pas, sans ajouter que, dans
cette justice de hasard, c'est souvent l'offens qui meurt et le
coupable qui triomphe. Ils le signalent comme une garantie contre
l'insolence des lches, mais ils ne disent pas que c'est en mme temps
un auxiliaire pour celle des spadassins.

On vint annoncer que le dner tait servi, et les convives passrent
dans la salle  manger.

Ils y trouvrent une table couverte des mets les plus dlicats,
c'est--dire les plus rares. Maurice cherchait en vain  reconnatre ces
inventions nouvelles de la cuisine sans-pairienne, lorsqu'il aperut aux
murs d'immenses cadres maills qui donnaient la carte du repas. On y
voyait annoncs des tartes aux pepins, des consomms de coeurs de
pigeons, des compotes de langues de perdrix, des sauts de foies
d'alouettes. Notre hros ne lut pas plus loin. videmment, la
civilisation imitait ces fes des anciens contes, qui demandaient aux
princesses condamnes  les servir des plats d'yeux de sauterelles ou
d'ongles de fourmis. L'impossible tait devenu le ncessaire.

Les convives prouvrent, du reste, par leur apptit, combien tout tait
de leur got, et les vins ne tardrent pas  ranimer la conversation un
instant languissante.

Maurice avait prs de lui un jeune homme, orn d'une barbe de pacha et
d'une paire de lunettes, que Prtorien lui avait prsent comme le plus
brillant crivain de la presse pitiste. Les grandes esprances que l'on
fondait sur lui l'avaient fait surnommer Marcellus, par allusion au
jeune hros qu'avait clbr Virgile: _Tu Marcellus eris!_

Sa parole tait facile, et sa foi d'autant plus solide qu'elle
s'accommodait de tout. On le trouvait successivement aux cafs des lions
et aux vpres, aux prdications de l'abb Gratias et aux bals masqus;
mais on le retrouvait toujours galement orthodoxe, qu'il chantt le
_Dies ir_ ou qu'il danst une polonaise chevele.

Marcellus avait d'abord appliqu sa pit  boire et  manger; mais,
quand il eut rempli ces premiers devoirs envers _sa prison_ (c'tait le
nom qu'il donnait  son corps), il commena  s'occuper de son voisin.

Ainsi, vous avez vcu dans le dix-neuvime sicle. Monsieur? dit-il, le
regard fix sur Maurice, et en avalant une tartelette; vous avez vu ces
ges de croyances naves o l'homme, dgag des dsirs secondaires, ne
songeait qu' la nourriture de son me!...

Il prit une seconde tartelette.

Heureuse poque,  jamais perdue; gnrations fortes et fidles, qui se
prparaient au bonheur d'un meilleur monde en s'abreuvant aux sources
pures de la foi!

Il vida son verre, fit claquer sa langue contre son palais, et demeura
avec l'air pensif d'un croyant qui digre.

Cependant, la conversation continuait  l'autre bout de la table, o
Prtorien racontait l'histoire d'une Sans-Pairienne qui, parmi ses
envies de femme grosse, avait eu celle de manger son mari.

Et elle l'a mang? demandait Blaguefort.

--Jusqu'aux orteils! rpliqua le directeur du _Grand Pan_.

--Elle tait dans son droit: la loi dclare que le mari doit nourrir sa
femme.

--Et l'glise ajoute que tous deux ne sont qu'une mme chair.

--Ce qui n'a pas empch le procureur gnral de l'arrter, reprit
Prtorien.

--Il a sans doute craint le mauvais exemple pour sa femme.

--Qui diable voudrait manger un procureur gnral?

--Quand il s'agit d'un mari, on ne doit point consulter son got.

--Mais si pourtant la malheureuse prouve qu'elle a cd  un besoin
irrsistible? objecta Banqman.

--Qu'il y allait de la vie de son embryon? continua Mauvais.

--Et qu'elle n'a mang son mari que pour lui conserver un fils? acheva
Blaguefort.

--Est-elle jeune, au moins? demanda le comte de Mortifer.

--Vingt ans.

--Et jolie?

--Frache comme un satin rose doubl de peau de cygne.

--Alors il est clair que le rgime est bon, interrompit Blaguefort, et
que nos jolies femmes doivent l'adopter.

--On a dj observ que les mangeurs de viande avaient le sang plus
beau.

--Incontestablement; la vritable fontaine de Jouvence est  l'abattoir.

--Comme l'Hippocrne. Shakespeare tait fils de boucher.

--Et c'est grce  ses rosbifs que la vieille Angleterre a t appele
par Byron _un nid de cygne_.

--A propos d'Angleterre, interrompit milord Cant, vous savez ce qui est
arriv  la fille de notre ambassadeur?

--Elle a t enleve par le secrtaire de son pre.

--Et tous deux se sont sauvs au Cap.

--C'est de l'histoire ancienne.

--Oui, mais le nouveau, c'est que notre ravisseur a fini par trouver
miss Confiance trop douce et trop blonde.

--Alors, il l'a fait teindre?

--Il l'a joue au billard en vingt points.

--Ah bah!

--Et il l'a perdue?

--Le drle a toujours t heureux au jeu.

--Le capitaine Malgache, qui avait gagn, a voulu alors faire valoir ses
droits.

--Et l'enjeu s'est laiss prendre?

--Il s'est jet par la fentre!

--D'un rez-de-chausse?

--D'un troisime tage!

--Ah diable! Et son amant!...

--Il l'a fait enterrer proprement, s'est embarqu sur le paquebot
sous-marin et vient d'arriver  Sans-Pair.

--Prt  recommencer? Avis aux jeunes filles incomprises qui _dsirent
reposer en terre trangre_. Il faut faire un roman l-dessus, Robinet.

--Au fait, c'est une ide, dit le fabricant de feuilletons, qui achevait
un bifteck de kanguroo, j'en parlerai  mon contre-matre.

--a sera-t-il moral ou immoral? demanda Blaguefort.

--Selon la commande, rpliqua Robinet en buvant; nous avons quatre
chantillons: le genre dit Louis XV, pour les journaux viveurs; le genre
dit allemand, pour les journaux mlancoliques; le genre dit commis
voyageur, pour les journaux loustics, et le genre dit vertueux, pour les
journaux que personne ne lit. Tout sujet peut tre accommod  l'une des
quatre sauces, selon la volont du consommateur; il suffit de changer
les pices et de donner le tour de casserole.

--Alors, je vous recommande l'histoire du petit blanc de la Martinique,
dit M. Banqman.

--Il y a donc encore des blancs aux Antilles? demanda Mme Facile avec
surprise.

--Une seule famille chappe  l'extermination, et que les noirs se
plaisent  torturer.

Philadelphe Le Doux poussa un soupir.

Pauvres gens, dit-il  demi-voix, les distractions sont si rares!

--Ils ont dj fait mourir le pre avec ses deux fils.

--Par ignorance.

--Et noy le grand-pre.

--Sans mauvaise intention: ce sont de vrais enfants.

--Enfin, la mre a t mise en prison jusqu' ce qu'elle ait pu se
racheter au prix de cent mille piastres.

--Prix qui prouve leur haute estime pour les blancs, interrompit le
philanthrope.

--C'est alors que son fils, g seulement de dix ans, est parti pour
tcher de runir la somme.

--Et il est arriv  Sans-Pair?

--Aprs avoir fait deux fois naufrage.

--En voil un modle de pit filiale! s'cria Blaguefort, je donne ma
voix pour qu'on en fasse une rosire.

--Avec une dot de cent cus.

--Accompagne d'un discours de M. le maire.

--Il espre mieux, reprit Banqman; on doit organiser pour lui une
loterie et un bal par souscription, o il dansera la polonaise des
ngres.

--Pour sa mre, qui est peut-tre maintenant trangle.

--Laissez donc! s'cria Blaguefort; je parie que votre petit blanc de la
Martinique est un drle qui fait sa coupe. La chose me parat un
perfectionnement, sans brevet, du vol  l'amricaine. Vous tes bien
niais de croire encore aux orphelins. D'ailleurs, s'il s'agit d'une
femme esclave, envoyez l'affaire au club de Mlle Spartacus.

--Ah! j'allais l'oublier, interrompit Mme Facile; je vous ai promis une
sance de la socit des _femmes sages_...

--Dont vous tes membre? dit Blaguefort.

--Membre libre! continua Prtorien.

--Et qui se runit ici, acheva Mme Facile, sans avoir l'air de
comprendre la malignit de cette double interruption. J'ai mis  la
disposition de Mlle Spartacus la salle o nous jouons les proverbes;
mais je me suis rserv la galerie d'avant-scne, et nous allons y
descendre; la sance doit tre ouverte.

Tous les convives se levrent de table et suivirent leur amphitryon, 
qui le ministre des cultes donnait le bras.

Lorsqu'ils arrivrent  la galerie rserve, la salle tait dj pleine
de femmes de tout ge, depuis trente-six ans jusqu' soixante, et de
toutes conditions, depuis la veuve d'une grande arme quelconque jusqu'
la teneuse de cabinet de lecture inclusivement.

A la vue des hommes qui accompagnaient Mme Facile, une immense clameur
de rprobation s'leva de tous cts. Les plus frntiques se mirent 
crier: A la lanterne! bien qu'il n'y et que des bougies; et les mieux
leves montraient dj les poings ferms, lorsque Mme Facile fit de la
main un signe qui demandait le silence; puis, se penchant vers la foule
coiffe et rugissante:

Mes soeurs, dit-elle d'une voix assure, je vous ai amen les chefs de
l'arme ennemie, afin qu'ils puissent juger de vos forces et de votre
rsolution. Quand ils auront vu quel danger les menace, ils comprendront
qu'une plus longue rsistance est inutile, et qu'enfin a brill le jour
annonc par ces paroles de l'vangile: _Les premiers seront les
derniers_, ce qui signifie videmment que les femmes marcheront
dsormais en avant, et que les hommes se rsigneront  porter la queue
de leur robe.

Un bravo gnral rpondit  cette courte explication; les convives de
Mme Facile s'assirent, et il y eut une assez longue pause.

Enfin, une sonnette se fit entendre: c'tait Mlle Spartacus qui venait
de prendre place sur le thtre, avec les autres membres du bureau.

A sa vue, quelques applaudissements s'levrent, mais sans ardeur et
sans contagion. Il tait vident que chacune des assistantes se croyait,
pour le moins, autant de droits qu'elle  prsider l'assemble, et que
sa suprmatie paraissait une usurpation.

Cette disposition des esprits se rvla par un long bourdonnement
entrecoup des phrases habituelles:

Tiens! c'est a notre prsidente?

--C'est pas une merveille.

--A-t-elle une robe mal faite!

--Et quel nez!

--Eh bien! quant  me rvolter, je voudrais avoir un plus joli gnral
que a.

--Je comprends qu'elle hasse les hommes, ils doivent bien le lui
rendre.

--Attention! elle ouvre son ridicule.

--Nous allons avoir un discours.

--a va-t-il nous ennuyer! Dites-donc, la commandante, donnez-nous donc
une prise.

--On avait dit qu'il y aurait eu de la musique et des rafrachissements.

--C'est toujours comme a dans tous les programmes: on promet plus de
beurre que de pain.

--Silence! elle lve le bras, c'est signe qu'elle va commencer.

Mlle Spartacus avait en effet dploy son manuscrit, affermi ses
lunettes, et rejet la tte en arrire pour se donner un air noble. La
rumeur qui voltigeait sur l'auditoire s'apaisa, et la prsidente du club
des femmes sages prit la parole:

  Encore mue des marques universelles de bienveillance qui me sont
  prodigues, j'prouve quelque embarras  aborder la grave question
  pour laquelle nous nous trouvons runies. Le trouble de mon coeur est
  prs de passer jusqu' mon esprit, et je me sens, malgr moi, gagne
  par l'attendrissement de la reconnaissance.

  Mais cette reconnaissance mme me rappelle plus vivement au souvenir
  de ma mission; elle ranime mes forces, chauffe mes esprances, et,
  aprs cet lan de sensibilit accord  la nature, je rentre plus
  forte et plus inbranlable dans l'accomplissement de mon projet.

  Ce projet, vous le connaissez dj! Je veux accomplir pour le sexe la
  grande rvolution que la France accomplit autrefois pour les classes.
  Mirabeau proclama qu'il n'y avait plus de roturiers; moi, je proclame
   mon tour qu'il n'y a plus de femmes!

  Non, plus de femmes, puisque l'homme les a jusqu' ce moment
  condamnes aux soins abjects du mnage et de la maternit; plus de
  femmes, puisqu'elles ne peuvent ni diriger des ateliers, ni commander
  les vaisseaux de l'tat, ni faire leur service de gardes nationales;
  plus de femmes, puisqu'aux hommes seuls appartient le privilge de se
  faire tuer ou estropier  la guerre, en voyage, au travail.

  Mais le moyen d'arriver  cette transfiguration? direz-vous. L, en
  effet, tait le problme. On en a vainement cherch la solution
  pendant vingt sicles; on la chercherait encore sans doute, si Dieu ne
  m'avait envoye pour votre dlivrance.

  Oui, Mesdames et Mesdemoiselles, je viens achever l'oeuvre
  incompltement bauche parle Christ; je viens briser le dernier joug
  laiss sur la terre; je viens vous donner le sceptre du monde!!!

Ici, Mlle Spartacus fit une pause, afin de prolonger l'attente
palpitante de l'assemble; l'assemble en profita pour se moucher.

Une fois les nez rentrs au repos (car dans tout auditoire le nez est la
partie turbulente et rebelle), l'oratrice releva la main et reprit:

  Un tel rsultat vous blouit, sans doute; vous supposez d'avance
  qu'on ne pourra l'obtenir sans de longs et douloureux efforts; vous
  prvoyez quelque combinaison nouvelle et inconnue. Dtrompez-vous,
  sexe aimable dont je fais partie! le moyen invent par moi l'avait
  dj t il y a deux mille ans par un pote grec nomm Aristophane,
  mais sans qu'il en comprt toute la porte. Bas sur la nature et
  l'observation, il dompte l'homme aussi srement que la faim dompte le
  cheval auquel l'cuyer veut apprendre  compter les heures, que le
  manque de sommeil soumet le chien destin  jouer aux dominos, que
  l'opium et la barre de fer rouge matrisent la panthre qui doit
  devenir artiste dramatique. Vous cherchez ce que ce peut tre?
  Cherchez plutt quelle est chez l'homme la passion la plus ardente,
  l'entranement le plus gnral, le plus continuel, le plus persistant;
  rappelez-vous ce qui fit brler Troie, ce qui transforma Rome en
  rpublique; ce qui, sous les anciennes monarchies, maintenait la
  faveur des familles nobles ou ennoblissait les familles roturires. Et
  si ce n'est point s'exprimer assez clairement, lisez l'explication du
  pote grec lui-mme, traduite pour l'instruction des ignorants, et
  dont chacune de vous peut emporter un exemplaire.

A ces mots, Mlle Spartacus fit un signe, et les dames du bureau prirent
dans une corbeille des imprims qu'elles lancrent au milieu de la
foule. En un instant la salle fut pleine de feuilles volantes que l'on
saisissait au passage ou que l'on transmettait de main en main.

Quelques-unes des feuilles tombrent dans la loge occupe par Mme Facile
et par ses invits, et Maurice reconnut la traduction de la troisime
scne de Lysistrata! Le moyen propos par la prsidente du club des
femmes sages tait en effet clairement expliqu. Il s'agissait de
rduire les hommes par la famine, non la famine de bouche, mais la
famine de coeur, comme et dit le chevalier de Boufflers! Toutes les
femmes devaient se soumettre  une sorte de blocus continental (en
supposant que ce dernier mot vnt de continence), et leurs tyrans,
devenus leurs victimes, ne pouvaient manquer de se rendre  discrtion,
 moins de se rsigner  chanter solitairement le refrain de Branger:

    Finissons-en, le monde est assez vieux.

La lecture du fragment traduit avait eu videmment un grand succs dans
l'assemble; tous les regards le parcouraient avec curiosit, et, aprs
avoir lu, on recommenait pour mieux comprendre.

Quand Mlle Spartacus pensa que tous les esprits se trouvaient
suffisamment clairs, elle reprit son cahier et continua:

  Vous connaissez toutes maintenant, soeurs et amies, le moyen qui doit
  assurer notre triomphe, et nulle de vous ne peut douter de sa
  puissance. Le jour o les femmes y auront recours, l'homme sera
  subjugu. _Victus et inermis draco!_ Cette citation latine ne vous
  tonnera point, Mesdames: la royaut une fois dvolue  notre sexe, le
  latin entre ncessairement dans notre domaine, comme l'escrime et les
  petits verres. Je rpte donc _victus et inermis draco_!

  Or, une fois nos ennemis battus, nous devrons ncessairement profiter
  de nos avantages pour qu'ils ne se relvent pas, et le plus sr moyen
  pour cela est de refaire la charte de l'humanit.

  La rvolution franaise avait proclam les droits de l'homme, nous y
  substituerons les droits de la femme, que j'ai formuls en six
  articles qui seront dsormais notre loi.

  DROITS DE LA FEMME LIBRE.

  ARTICLE 1ER. Dieu sera dsormais du genre fminin, vu sa
  toute-puissance et sa perfection.

  ART. 2. Les droits de la femme consistent  n'en point reconnatre
  aux hommes.

  ART. 3. Toutes les femmes seront gales pour commander, et tous les
  hommes gaux pour leur obir.

  ART. 4. Toutes les places seront occupes par le sexe le plus
  intressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas,
  lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus
  fort.

  ART. 5. Tous les hommes se marieront et toutes les femmes resteront
  filles, c'est--dire que les premiers seront enchans et n'auront que
  des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des
  droits.

  ART. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et
  prives; on laisse aux hommes le privilge de les remplir!

Des acclamations frntiques accueillirent cet hexalogue qui
rtablissait d'une manire si quitable l'galit humaine. Les cris de
_Vive notre libratrice! Vive mademoiselle Spartacus!_ se croisaient
avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonait dj
tout haut ses prtentions. L'une voulait tre prfette ou gnrale de
division, l'autre procureuse gnrale prs la Cour d'appel, une
troisime inspectrice des remontes, une quatrime grande matresse de
l'Universit. C'tait une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel
toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des
masques. Mlle Spartacus, enivre de ce triomphe, avait relev ses
lunettes sur son front et caressait de l'oeil les vingt manuscrits qui
gonflaient son sac de velours. L tait le vritable noeud de l'affaire;
elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire,
mais la grande question tait de faire agrer le sac avec son contenu.

Elle reprit donc aussitt que l'enthousiasme de la foule put permettre 
sa voix de se faire entendre:

  Je prvoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un
  triomphe assur! Oui, chres complices, vous vous runirez pour
  vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans
  respect pour leur faiblesse, et n'a pas mme la vulgaire gnrosit de
  se laisser battre sans se dfendre. Mais, pour arriver  ce rsultat,
  il faut que toutes les femmes secondent notre complot, qu'elles en
  comprennent l'importance, qu'elles soient claires sur les moyens
  comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables.

  Or, ces instructions existent; j'y ai consacr, depuis dix ans, mes
  facults et mes veilles. Romans, posies, traits philosophiques,
  impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopt toutes
  les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matire de
  quatre-vingt-douze volumes in-octavo, sans alina et sans interlignes,
  destins  ramener toutes les femmes  notre opinion. C'est la
  rvolution du monde en manuscrit; il ne reste plus qu' en faire les
  frais d'impression!

  Mais ces frais, en comprenant la juste rtribution du travail de
  l'auteur, montent  un million deux cent mille francs, et ne peuvent,
  par consquent, tre couverts que par l'association des parties
  intresses. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau,
  une souscription ouverte, sance tenante, dans l'intrt de la cause,
  pour l'impression immdiate de mes oeuvres compltes.

  Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront
  inscrits par ma secrtaire, qui attend  la grande porte.

A ces mots, Mlle Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemble et
sortit avec les membres du bureau.

Mais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'ide de souscription
avait glac les esprances et amorti les plus fiers courages. Des
murmures recommenaient  courir au-dessus des ttes agites, comme la
brise sur les pis.

C'est un pige, rptaient plusieurs voix, on nous a attires dans un
coupe-gorge.

--Elle veut tout simplement nous forcer  imprimer ses rapsodies.

--Et  lui faire des rentes, afin de trouver un mari malgr ses lunettes
et son grand nez.

--C'est une folle.

--Une intrigante.

--Je ne donnerai rien.

--Ni moi.

--Ni moi.

--Ni moi.

Mais, malgr ces affirmations, tous les yeux se portaient avec un
certain embarras vers la grande porte, o attendait _la_ secrtaire de
Mlle Spartacus. Passer devant un bureau de souscription sans rien donner
est toujours chose difficile, non  notre gnrosit, mais  notre
sottise. Que pensera-t-on de nous? ne nous accusera-t-on point de
duret, d'avarice, de pauvret? A cette dernire pense, notre front
rougit, et nous portons vivement la main  la poche.

Ainsi allaient faire les femmes sages, bien  contre-coeur, lorsqu'elles
avisrent une porte drobe qui permettait d'viter la grande entre;
toutes s'y prcipitrent, tandis que la secrtaire et Mlle Spartacus,
qui tait alle la rejoindre, attendaient toujours les souscriptrices.
Enfin, un laquais vint demander s'il pouvait teindre: la salle tait
vide!

La prsidente eut besoin de s'en assurer par ses yeux; mais, quand elle
ne put douter davantage, elle laissa tomber ses lunettes, et, se voilant
la face avec ses deux gants de filoselle tricote, elle s'cria, comme
Caton aprs la bataille de Philippes:

_Diutius vixi!_

Ce que la secrtaire traduisit par:

J'avais trop de manuscrits!

Pendant ce temps, Mme Facile et sa compagnie quittaient la galerie avec
de longs clats de rire et regagnaient les salons. Maurice et Marthe
restrent seuls en arrire, assis  la mme place, les mains unies et se
regardant.

Toujours le mme garement, dit enfin Maurice, qui appuya sur l'paule
de la jeune femme sa tte pensive. Ah! pourquoi faire deux camps des
enfants de Dieu? ve n'est-elle donc plus la chair d'Adam? Ne
comprendra-t-on jamais que ce n'est point le droit qui fera disparatre
la servitude, mais seulement l'amour? Est-ce avec les rcriminations et
les soupons que se cimentent les alliances? Aimez bien, et nul
n'ambitionnera le rle de matre, mais celui d'esclave; aimez davantage,
et vous ne saurez mme plus qui obit ou qui commande, car les deux
coeurs ne seront plus qu'un seul coeur.

--Oui, dit Marthe, qui se retourna  demi, et dont les lvres
effleurrent la chevelure du jeune homme; c'est ainsi que nous avons
vcu, ainsi que nous vivrons!

Une larme vint se suspendre aux cils de Maurice; il tint Marthe
longtemps presse sur sa poitrine; puis, faisant un effort:

On doit nous chercher, dit-il, remontons vite. Que penseraient les
convives de Mme Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre?
Hlas! ils ne nous comprendraient mme pas, car l'intelligence ne peut
s'lever sur les ailes de l'me. Livre aux pesanteurs de la ralit,
elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rtrcir son horizon.
Hier, tu as pleur sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait
quitt; mais, en s'envolant, il a encore emmen une compagne.

--Qui donc? demanda Marthe.

--La posie.




TROISIME JOURNE

XXI

Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la
rpublique des Intrts-Unis.--Circulaire lectorale de M.
Banqman.--Chambre des envoys de la rpublique des Intrts-Unis.--Crise
ministrielle  propos de moules de boutons.--Magnifique discours de
Banqman sur la question de savoir si l'arme aura ou non des gants
tricots.--La chambre vote tous les articles de la loi et rejette
l'ensemble.


L'me humaine est ainsi faite, que la difficult seule peut entretenir
son ardeur. Passionne pour le bien le plus futile s'il menace de lui
chapper, elle reste indiffrente  tout ce qu'elle obtient sans
recherche et sans sacrifice. On aspire de toutes les forces de son dsir
 l'loge qu'il faut arracher, tandis que l'on reoit avec indiffrence
la lettre d'un admirateur inconnu; on achte avec empressement les
livres de l'crivain que l'on n'a jamais vu, et, le jour o il vous les
apporte, on cesse de les lire. On songe longtemps aux moyens de se
prsenter chez un voisin, et, s'il fait le premier une visite, on se met
vite sur la rserve. Il suffit de voir tous les jours l'homme que l'on
estime pour n'y plus penser. Quand on le rencontrait une fois par anne,
on s'informait de ses projets, de ses travaux, de ses ides; maintenant,
on ne s'informe de rien; il est entr dans le cercle de nos habitudes,
il a cess d'tre un but, nous ne le regardons plus!

trange nature! nous ne poursuivons que ce qui nous chappe, nous
n'aimons que ce qui nous repousse, et tout ce qui vient nous chercher
veille  l'instant notre indiffrence!

M. Atout faisait ces rflexions devant son bureau couvert de volumes
dont les feuilles n'taient point encore coupes, bien que les auteurs
les eussent apports eux-mmes; de journaux gratuits encore envelopps
de leurs bandes, et de paquets affranchis qui n'avaient point t
dcachets.

Au dbut de la carrire, ces hommages publics eussent enivr le futur
acadmicien; mais, depuis, l'habitude l'avait blas sur ces pots-de-vin
de la gloire; aussi les recevait-il avec une nonchalance ddaigneuse. Ce
qu'il y voyait de plus clair tait la ncessit de rpondre aux trois
cents envois qui encombraient son bureau.

Car M. Atout savait que l'exactitude tait la politesse des gens de
lettres comme des rois, et il rpondait toujours. Il avait pour cela
trois modles d'ptres stnographies, auxquelles il ne restait qu'
mettre l'adresse.

S'agissait-il, par exemple, d'un volume de posies envoy avec une
lettre extatique, il prenait le modle numro 1, ainsi conu:

  Monsieur,

  Vous avez une lyre dans le coeur! J'ai lu (ici le titre du livre)
  avec des motions toujours renouveles. La muse qui l'a dict
  ressemble  ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les
  grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans
  les nues.

  Continuez, Monsieur, et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous
  fait penser de moi, l'avenir le dira un jour plus justement de
  vous-mme.

tait-il, au contraire, question d'une publication priodique, le modle
numro 2 venait naturellement:

  Monsieur,

  Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intrt palpitant
  votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez
  ressemblent  ces armes qui frappent galement par les deux tranchants
  et par la pointe.

  Continuez, Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages,
  la Rpublique entire le dira un jour  meilleur droit de votre
  journal.

Fallait-il, enfin, rpondre  l'envoi d'un manuscrit, c'tait le cas
d'avoir recours au modle numro 3:

  Monsieur,

  Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidit
  ravie votre (ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre
  gnie ressemblent  ces symphonies o l'on entend successivement tous
  les accents et tous les tons.

  Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde,
  dites-vous,  ma voix, se reportera tout entire, et avec plus de
  raison, sur la vtre.

L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la
popularit de l'acadmicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du
gnie se faisaient naturellement les prneurs de son discernement.
Comment ne pas soutenir une clbrit qui nous crit? Ne devenons-nous
point quelque chose dans sa gloire? Plus il est illustre, plus son
suffrage honore: nous le transformerions en grand homme, ne ft-ce que
pour augmenter le prix de ses autographes.

M. Atout le savait et ne ngligeait aucun de ces moyens de renomme, car
il en est de celle-ci comme de toute chose humaine: le hasard la sme,
l'habilet seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuvent-ils se
faire une rputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. Il
faut, pour cela, l'adresse qui prpare, la persistance qui fonde,
l'gosme qui affermit. Il faut surtout beaucoup de vanit et peu
d'orgueil: car, si la vanit est une voile que nous enflons nous-mme et
qui nous pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle
nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais
montrez-vous partout; ayez de vous-mme l'opinion que vous voulez en
donner aux autres: l'homme est imitateur jusque dans ses sensations.
L'estime que vous montrerez pour votre propre mrite sera toujours plus
ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop
srieusement vos prtentions. Notre admiration ne veut point tre
force; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit.
Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thmistocle,
les trophes de Miltiade l'empchent de dormir.

vitez donc de la multiplier; n'imitez point ces glorieux insatiables
que l'on aperoit toujours dans l'arne, frotts d'huile et le ceste 
la main. Contentez-vous de faire valoir le pass; prenez rang parmi ces
ducs et pairs de la gloire, qui sont beaucoup aujourd'hui pour avoir t
autrefois quelque chose. De cette manire, on vous acceptera comme une
sorte d'illustration posthume que tout le monde honore, parce qu'elle ne
porte ombrage  personne; votre paresse sera de la sobrit, votre
strilit de la discrtion; on vous tiendra  honneur tout ce que vous
ne ferez point, et vous appartiendrez  cette phalange d'artistes
srieux qui prouvent leur valeur en se taisant.

Nous avons dj dit comment cette mthode avait russi  M. Atout, qui
occupait la plus haute position littraire des Intrts-Unis sans rien
crire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien
professer. Aussi tait-il bien rsolu  persvrer dans une voie qui lui
permettait d'arriver sans marcher. Il se hta donc d'achever sa
correspondance habituelle, puis, se rappelant son hte, il monta  son
appartement.

Il le trouva un livre  la main, et se pencha pour voir le titre.

Que tenez-vous l? dit-il; les fastes de la _Convention franaise_?

--Oui, rpondit Maurice, je relisais l'histoire de ces stoques
audacieux, dont les moindres mouraient comme Socrate. Je comptais les
sacrifices muets de ce peuple de Decius, et je trouvais le secret de
tant de simplicit et de grandeur dans un seul mot: LA FOI!

L'acadmicien hocha la tte.

En effet, dit-il d'un air capable, c'tait alors le puissant mobile,
l'me immortelle du corps social; mais le temps a clair les hommes;
nous avons perfectionn le patriotisme, et nous l'avons rendu plus
facile. Votre moteur ressemblait  la vapeur, puissance irrsistible,
mais difficile  conduire; les explosions amenaient toujours quelques
dsastres; aussi lui avons-nous substitu une force plus aimable, plus
docile, et non moins irrsistible.

--Vous la nommez?

--L'intrt. Notre constitution a t si heureusement combine que les
devoirs du citoyen se sont trouvs rduits  l'obligation de rechercher
en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel
contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse rforme; germes
cachs, souterrains, honteux, que nous avons habilement arross de
lgalit pour les dvelopper et leur donner place au soleil. Aussi,
aujourd'hui, le systme politique des Intrts-Unis rpond-il  tous les
besoins de l'homme vraiment civilis.

Il se compose de quatre pouvoirs qui rsument les principes sociaux de
l'poque.

En tte se trouve le prsident de la Rpublique ou l'_impeccable_, ainsi
nomm parce qu'il ne peut mal faire, et qui ne peut mal faire parce
qu'il ne fait rien. L'impeccable n'est, en effet, ni un homme, ni une
femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction
gouvernementale: il se compose d'un fauteuil vide sous un baldaquin! Ce
fauteuil est le chef lgitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent
parler qu'en son nom, et leurs dclarations politiques sont appeles
discours du fauteuil.

Cette heureuse conception nous a ainsi dbarrasss de l'embarras de
choisir un prsident temporaire et des inconvnients du pouvoir transmis
par l'hrdit. Quand le chef de l'tat vieillit, on appelle un
tapissier pour le remettre  neuf, et une douzaine de clous suffisent
pour restaurer l'ordre de choses. De plus, point de cour, de liste
civile. Toute la maison prsidentale se rduit  une brosse et  un
plumeau. Nous n'avons ni filles  doter, ni fils  marier. Nous ne
pouvons craindre ni coups d'tat, ni usurpations, un fauteuil tant
forcment condamn au _statu quo_. Enfin, comme il ne peut rien
excuter, nous lui avons abandonn avec confiance le pouvoir excutif.

La seconde autorit de l'tat est la _Chambre des envoys_, nomme par
tous ceux qui dorment sur des sommiers lastiques et boivent du vin
vieux.

Le lgislateur a, en effet, pens que tout citoyen bien couch et bien
nourri devait tre un homme ami du bon ordre, c'est--dire de sa table
et de son lit, et qu'il avait ncessairement de lumires tout ce qu'il
en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de
paille et de pain noir.

Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des
envoys certains brouillons assez gostes pour prfrer leurs ides 
leurs intrts, on leur a oppos la _Chambre des valtudinaires_,
compose de gens que le mouvement inquite et que le bruit fatigue. Pour
y tre admis, il faut prouver qu'on est ou sourd, ou aveugle, ou
goutteux, ou asthmatique; ceux qui runissent plusieurs infirmits ont
la prfrence; cependant, avec un peu de protection, l'enttement et
l'ignorance peuvent suffire.

Le quatrime pouvoir, enfin, est compos des banquiers, qui se sont
faits les intendants de la Rpublique, lui prtent  la petite semaine,
et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse
tomber que les petites pices et retient toutes les grosses. L'tat a
insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les
mers, les mines souterraines et les transports ariens; si bien qu'ils
seraient les matres de tout, si le fauteuil et les deux chambres
n'taient l; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers, qui,  son
tour, entrave le leur. Car l est le sublime de notre organisation
politique: tout se compense et se pondre. Le char de l'tat ressemble
exactement  celui que l'on a dcouvert sur les dbris de l'arc de
triomphe du Carrousel,  Paris: tir en sens inverse par quatre chevaux
de forces gales, il reste ncessairement en place, ce qui l'empche de
se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornires.

--Mais non d'tre cartel, dit Maurice; et, tt ou tard, le char se
disloquera.

--Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit
observer l'acadmicien.

--Et quelle est-elle?

--La peur! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais
aujourd'hui le progrs des lumires a fait disparatre ces hommes de
_petite vertu_ qui tenaient  leurs ides, et qui voulaient  tout prix
le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vrit! On ne croit pas
plus  ce que l'on dfend qu' ce qu'on attaque. Les opinions sont des
logements  loyer dont on dmnage ds qu'on en trouve un meilleur.
Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de ralit: on se combat
comme au thtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour
occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en
recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos allis de demain; la
cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons  notre chapeau;
cette prvision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un ct
diffrent, c'est avec la modration d'un coursier de fiacre pay 
l'heure.

--Alors je comprends, dit Maurice, vous tes  l'abri des fivres
politiques. Mais qui vous sauvera de l'indiffrence?

--Toujours la constitution, rpondit M. Atout. Croyez-vous que nous en
soyons au temps o l'on demandait aux lecteurs de payer leurs dputs?
Nous avons compris ce qu'une pareille prtention avait de dcourageant
pour le zle lectoral, et nous l'avons retourne. Aujourd'hui, c'est le
dput qui paye l'lecteur! Chaque nomination est soumise  la crie
publique, les candidats prsentent leurs soumissions, et la place reste
au dernier enchrisseur. De cette manire, plus de piges, plus
d'intrigues; chacun dbat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi
faut-il voir l'empressement des lecteurs! Quelques-uns se sont fait
porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour dposer leurs votes et
en recevoir le prix. Grand exemple de l'nergie de cette vie politique
qu'entretiennent des institutions fondes sur le seul principe, vraiment
social, _le dvouement  soi-mme_. Du reste, j'ai l sur moi la
dernire circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprcier, mieux que
toutes mes explications, les avantages de notre systme.

M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprime
qu'il remit  son hte.

  _M. Banqman, candidat pour la dputation, aux lecteurs du quartier B
  de la ville de Sans-Pair._

  Messieurs,

  Si j'avais obi  mes gots, vous ne me verriez point aujourd'hui
  solliciter vos suffrages; content d'une position honore et
  confortable, je continuerais  en jouir, loin des agitations de la
  politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence  mes
  inclinations, et m'ont dcid  venir rclamer la dputation.

  Mes opinions sont connues, Messieurs; je dsire le bonheur de tous
  les citoyens de la Rpublique, et je veux tout ce qui peut assurer ce
  bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vrit; je
  n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui
  qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se
  soutiendront eux-mmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la
  voix du peuple est la voix de Dieu.

  Voil pour mes ides gouvernementales. Quant aux droits que je puis
  avoir  votre confiance, les voici:

  Je gagne, anne moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce
  qui doit vous faire comprendre que je suis un homme d'ordre.

  J'ai toujours refus de prendre des associs et de me marier, le tout
  par amour de la libert.

  Je fabrique des moules de boutons pour tous les ges et pour toutes
  les classes, ce qui tmoigne de mon respect pour l'galit.

  Enfin, dans tous mes rapports  la _Socit humaine_, j'ai appel les
  hommes _mes semblables_, expression qui prouve mes croyances  la
  fraternit.

  Maintenant, s'il faut en venir  ma profession de foi, je ne serai
  pas moins explicite.

  Je dclare d'abord m'engager  une distribution de moules de boutons
  de dchet  tous les pauvres du quartier.

  Je donnerai dans l'anne six bals et douze dners, o seront invits
  tous les lecteurs qui m'auront accord leurs voix.

  Ceux qui pourront runir dix votes en ma faveur auront droit  une
  gratification de la valeur de mille francs, payable en rognures de
  corne de ma fabrique, en petite bire de la brasserie projete 
  Noukava, ou en actions pour les tlgraphes ariens.

  Ceux qui m'apporteront quinze votes auront de plus une mdaille en
  bronze avec la bote en faux maroquin.

  Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente
  perptuelle de deux litres de potage  la glatine, qu'il pourra faire
  prendre, tous les matins,  la compagnie hollandaise du Kamtschatka.

  Je ferai distribuer en outre  mes clients, au moment du scrutin, des
  billets portant mon nom, et dans lesquels se trouvera enveloppe une
  pice de cent sous, pour leur donner plus de poids. Chacun mettra le
  billet dans l'urne et la pice dans sa poche.

  J'ose esprer, Messieurs, que la franchise de ces explications me
  conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientt porter  la
  tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins.

  BANQMAN.

Et cette circulaire a russi prs des lecteurs? demanda Maurice aprs
avoir lu.

--Si bien russi que Banqman est maintenant un des membres les plus
influents  la Chambre des envoys, rpliqua M. Atout, et qu'il doit
adresser au ministre, ce matin mme, des interpellations foudroyantes.

--Il combat donc le ministre?

--Depuis que ce dernier a autoris l'introduction des crochets
trangers, qui menacent de faire tomber la fabrication des boutons.

--Et pourrait-on assister  cette sance?

--Je venais vous proposer d'y aller ensemble.

Maurice accepta avec empressement, et milady Ennui, qui entra dans ce
moment avec Marthe, dclara qu'elle les accompagnerait.

Les dbats de la Chambre des envoys taient publics, c'est--dire qu'on
ne pouvait y entrer qu'avec des billets. M. Atout connaissait
heureusement l'ambassadeur du Congo, et obtint, par son entremise,
l'entre de la tribune diplomatique.

Milady Ennui, heureuse d'taler son corset mcanique sur les premiers
bancs, s'appuya  la galerie en lorgnant, tandis que M. Atout expliquait
au couple tranger la politique de Sans-Pair.

Celui que vous voyez vis--vis de vous, dit-il, occup  examiner des
colonnes de chiffres, a pris pour spcialit d'plucher le budget; il
passe ses journes  refaire les additions des comptables et  chercher
des rductions. Il a propos,  la dernire session, treize millions
d'conomies, sur lesquels la Chambre lui a accord vingt et un francs
trente centimes. Un peu plus loin se trouve un de nos confrres, qui
s'est fait recevoir  l'Acadmie comme homme politique, et  la Chambre
comme littrateur. Il refait tous les ans un discours contre les auteurs
contemporains, qui ont le tort de ne lui avoir point laiss une place,
et un second en faveur du ministre, qui lui en a accord sept. A ses
cts sige le gnral Pataqus, connu par son loquence mle
d'oripeaux militaires, de cliquetis de sabres et de lazzis de chambre.
Le vieil homme qui se promne l-bas est le fameux Tacitus, espce de
Montesquieu en raccourci, qui a acquis la rputation d'excellent citoyen
en s'abstenant, et de penseur profond en dchirant ses collgues.
Derrire lui cause un ancien lgiste, M. Format, qui regarde le
gouvernement de l'tat comme une affaire de procdure, et qui laisserait
vendre la Rpublique, pourvu qu'elle ft vendue selon le code. Son
interlocuteur, milord Grave, est un ancien ministre, qui a le premier
introduit l'austrit dans la corruption. De l'autre ct se promne le
docteur Traverse, qui parle pour le gouvernement populaire, dont il ne
veut pas, afin de ramener la monarchie, que tout le monde repousse.
Enfin, voici, au pied de la tribune, M. Omnivore, dfenseur des intrts
positifs de la Rpublique, pourvu que ces intrts soient les siens.
Tous ces dputs sont les chefs d'autant de partis, qui tchent de
s'entendre quand ils ne peuvent pas s'trangler.

Le plus nombreux de tous est celui des _quilibristes_, compos des gens
qui savent se maintenir sous tous les ministres, et dont l'opinion se
rsout en un bordereau d'appointements. On les appelle aussi
conservateurs, vu l'ardeur qu'ils mettent  conserver leurs places,
leurs fournitures et leurs pensions.

Ils ont pour adversaire le parti des _aspirants_, comprenant tous ceux
qui ont t ministres ou qui comptent le devenir.

Entre eux flottent les _indpendants_, dont la politique ressemble  la
marche d'un homme ivre, et qui, lorsqu'ils ont pench  gauche, se
retournent brusquement  droite, uniquement pour prouver qu'ils ne
suivent pas de chemin.

Enfin viennent une douzaine de factions, tantt spares, tantt unies,
espce d'appoints parlementaires qui servent  dplacer les majorits,
et grce auxquelles la Chambre contredit aujourd'hui ses dcisions
d'hier.

Ici, l'acadmicien fut interrompu par le son d'une trompette qui jouait
l'air connu:

                    Du courage
                    A l'ouvrage,
            Les amis sont toujours l.

M. Atout apprit  Maurice que ce signal annonait l'ouverture de la
sance. On avait ingnieusement substitu le clairon  la sonnette,
comme plus facile  entendre dans le tumulte, et pouvant pargner au
prsident tous frais d'loquence. Ses avertissements se traduisaient en
airs connus. Voulait-il, par exemple, rappeler  l'ordre un dput de
l'opposition, il jouait le refrain de la romance:

            Taisez-vous, je ne vous crois pas.

S'agissait-il d'annoncer que le ministre de l'instruction publique
allait prendre la parole, il jouait en mineur:

        Je suis Lindor, ma naissance est commune,
        Mes voeux sont ceux d'un simple bachelier.

tait-il question de mettre aux voix le budget, il l'annonait au moyen
de l'air:

                Quels dns, quels dns
                Les ministres m'ont donns.

Fallait-il, enfin, demander un cong pour un marchal rejoignant son
gouvernement, il jouait:

                Malbroug s'en va-t-en guerre,
            Mironton ton ton mirontaine;
                Malbroug s'en va-t-en guerre,
                Ne sais quand il viendra.

Au signal qu'il venait de donner, les dputs se dirigrent vers leurs
places, et un orateur monta  la tribune pour leur donner le temps de
s'asseoir et de se moucher. Maurice reconnut M. Omnivore. M. Atout lui
dit qu'il y avait ainsi,  la Chambre, une dizaine de comparses chargs
du lever de rideau, et remplissant l'office du verre d'absinthe que l'on
accepte avant le dner, non parce qu'on l'aime, mais parce qu'il donne
envie de prendre autre chose.

Ils furent remplacs par des orateurs d'un crdit mdiocre; c'taient le
potage et les hors-d'oeuvre.

Enfin, il y eut un silence; le festin parlementaire allait commencer; M.
Banqman venait de paratre  la tribune.

L'illustre fabricant avait le menton rentr au fond de sa cravate et la
main droite dans son jabot, indice vident de profondeur. Il promena
quelque temps ses regards sur l'assemble, avana lentement la main
gauche, et commena d'une voix qui tenait  la fois du trombone et du
bonnet chinois:

  Messieurs,

  Quelque rsolu que puisse tre un homme politique  accomplir son
  devoir, il est des circonstances o cet accomplissement devient pour
  lui une douloureuse preuve, et o il doit envier le sort des citoyens
  sans responsabilit, qui subordonnent leurs convictions  leurs
  sympathies, et accordent aux amis qu'ils ne peuvent continuer 
  approuver la faveur de leur silence! Malheureusement, telle n'est
  point notre position. Charg d'une mission publique, nous devons  nos
  commettants, nous nous devons  nous-mme, de dclarer notre pense
  tout entire. Longtemps nous avons attendu, dans l'espoir que les
  faits claireraient ceux qui nous gouvernent; mais notre attente a t
  vaine, la prolonger est impossible. Le salut de la Rpublique doit
  tre la grande loi, et, nous le dclarons hautement, la main sur le
  coeur, le moment est venu de la perdre ou de la sauver.

(Murmures au centre; applaudissements aux extrmits; longue agitation;
l'orateur boit un verre d'eau sucre.)

  Oui, Messieurs, jamais la situation ne fut plus inquitante pour le
  prsent, plus dangereuse pour l'avenir!

  Que nous regardions  l'intrieur ou  l'extrieur, tout nous
  pouvante galement. La Rpublique nous fait l'effet d'une machine
  conduite par des mains inhabiles, et qui, contrarie dans ses
  mouvements, s'branle, fait crier ses rouages et menace d'clater!

(Profonde sensation.)

  Et c'est dans une pareille situation qu'on parle d'imposer  la
  nation de nouvelles charges! On nous demande un crdit de deux cents
  millions, en rptant que c'est un vote de confiance. De confiance,
  soit, Messieurs; mais voyons d'abord si l'on a fait quelque chose pour
  la mriter.

(Mouvements en sens divers. L'orateur, qui va s'chauffant, boit un
second verre d'eau sucre.)

  Je pourrais multiplier les critiques, Messieurs, mais je veux faire
  preuve de modration. Je ne reviendrai point sur ce qui a t tant de
  fois et si justement reproch au pouvoir; je me contenterai d'examiner
  un seul de ses actes, le plus rcent. Il suffira, d'ailleurs, pour
  nous donner la mesure de l'habilet, du tact et de la justice des
  hommes qui sont  la tte du gouvernement!

  Quand je parle ainsi, Messieurs, vous comprenez que mes attaques
  s'adressent  ceux qui peuvent me rpondre, aux ministres ici
  prsents, seuls rprhensibles et responsables. Il est un nom qui doit
  rester en dehors de toutes nos discussions; mes remarques ne peuvent
  donc franchir la sphre inviolable o le chef de l'tat demeure, quoi
  qu'il arrive, calme et impeccable.

(Approbation gnrale.)

  Mais les agents de son administration sont soumis  notre
  surveillance, et la constitution nous permet d'apprcier leurs actes.

(L'attention redouble.)

  Quand j'ai annonc que je n'en examinerai qu'un seul, tout le monde a
  compris, sans doute, que je voulais parler de la suppression des trois
  paires de gants fournies par la Rpublique  ses dfenseurs,
  suppression qui a port la dsorganisation dans l'arme entire.

LE GNRAL PATAQUS: Oui, c'est une ide de pkin.

PLUSIEURS VOIX D'AVOCATS: Pkin! c'est une insulte  la Chambre.

UN ANCIEN APOTHICAIRE: C'est indcent.

LES BOURGEOIS EN MASSE: A l'ordre!  l'ordre!

(Le gnral Pataqus met son chapeau de travers, incline le torse sur la
hanche gauche et passe ses moustaches par-dessus ses oreilles; les cris
redoublent; le prsident fait entendre l'air:

            Grenadier, que tu m'affliges.

Le gnral se rassied et le tumulte s'apaise; l'orateur reprend:)

  Cette suppression dplorable, Messieurs, on doit penser qu'ils l'ont
  au moins effectue rgulirement, sans violer les prrogatives des
  Chambres; qu'ils n'ont pas joint l'illgalit  l'ignorance! Eh bien!
  je le dis avec douleur, mais je dois le dire, cette mesure capitale a
  t prise par ordonnance.

(Profonde sensation.)

M. FORMAT s'crie avec nergie: L'acte est contraire  toutes les rgles
de la procdure... je veux dire de la lgislature.

PLUSIEURS VOIX: Oui, oui.

AUTRES VOIX: Non, non.

(Les ministres se regardent avec une visible inquitude; longue
agitation; le prsident joue l'air:

        Finissons-en, le monde est assez vieux.

Banqman continue:)

  Et quel tait votre but, ministres du fauteuil, en osant hasarder un
  pareil coup d'tat! Votre orgueil se trouvait-il donc bless de voir
  les mains qui dfendent la patrie gantes comme les vtres?

M. TRAVERSE: Ce sont des aristocrates.

M. BANQMAN. Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consommer cette
inconcevable rvolution, sauver du moins les apparences, supprimer les
gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget; de cette
manire, au moins, on n'en et rien su, et l'honneur national et t
sauf.

MILORD GRAVE (avec un signe approbateur): Voil ce qu'il fallait faire.

M. BANQMAN. Mais non, vous avez agi avec votre lgret et votre audace
accoutumes, car l sont les deux mobiles de toute votre politique; vous
leur avez d vos succs eux-mmes, selon l'admirable expression du
profond penseur qui a dit de vous: Ils se sont levs parce qu'ils
taient vides.

(Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a l'air de
dormir; rires et applaudissements.)

  En consquence, continue l'orateur, je propose le projet de loi
  suivant, dont copie a t dpose sur le bureau de M. le prsident:

  ARTICLE 1er. La Chambre dclare ne point approuver la mesure qui
  vient de frapper l'arme, et dcide que l'on accordera  chaque soldat
  six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefois le
  rglement.

  ART. 2. Ces gants seront tricots, en fil d'cosse, et garnis
  d'lastiques au poignet.

  ART. 3. Ils devront tre distribus  tous les rgiments trois jours
  aprs la promulgation de la prsente loi.

  ART. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procder avec impartialit
   cette rpartition, sont pris d'en laisser le soin  des
  successeurs.

Aprs la lecture de ces propositions, M. Banqman descend de la tribune
et reoit les flicitations de toutes les fractions flottantes de la
Chambre, y compris les indpendants. Le ministre de l'intrieur se
dirige vers la tribune, mais il est rappel par son confrre des travaux
publics, qui veut prendre sa place, et est  son tour retenu par le
ministre des affaires trangres. Une vive discussion s'lve entre eux;
enfin les cris: Aux voix! aux voix! deviennent si nombreux que le
prsident se voit forc de passer outre.

L'article 1er est mis aux voix:

  Nombre de votants         613
      Boules noires     290
      Boules blanches   323

La Chambre adopte!

Les ministres se querellent plus fort.

On passe aux art. 2 et 3, qui sont galement adopts.

Les ministres sont prs de se prendre aux cheveux; mais le prsident lit
l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent  l'cart pendant
qu'on vote et semblent se consulter.

L'art. 4 est galement adopt.

Il ne reste plus qu' voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui
se sont entendus, font passer  M. Banqman un billet sur lequel ils ont
crit:

  L'introduction des crochets trangers sera ds demain prohibe.

M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote
contre la loi. Un autre billet apprend  M. Format qu'il est nomm
avocat gnral; un troisime annonce au gnral Pataqus le titre de
marchal; un quatrime avertit milord Grave que l'on est en mesure de
publier des lettres  une comtesse avec les rponses, traduction libre
de la correspondance d'Hlose et d'Abeilard; un cinquime fait savoir 
Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de
tabac.

On vote sur l'ensemble de la loi.

  Nombre de votants         613
      Boules noires     611
      Boules blanches     2

La Chambre rejette.

Le prsident fait entendre l'air: _Allons-nous-en, gens de la noce_.

Et la sance est leve.




XXII

Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses--Ce
qu'on appelle l'glise nationale.--M. Coulant expliquant sa religion 
Narcisse Soiffard.


Marcellus avait donn rendez-vous  Maurice dans la grande salle du
_Casino des Deux Mondes_. Il le trouva jouant au billard avec Georges
Traveller, missionnaire d'origine anglaise, qui exerait la triple
profession de dentiste, de pasteur et de marchand de denres coloniales.
Georges Traveller avait parcouru tous les pays idoltres de la terre au
nom d'une socit de _propagation_, et rien ne lui avait cot pour
s'attirer la confiance des peuples barbares. Bien loin d'imiter ces
aptres catholiques qui, sans autres armes qu'un livre de prires et un
crucifix, se prsentaient au milieu des tribus sauvages comme des
envoys de Dieu en les sommant de renoncer  leurs erreurs, l'honorable
missionnaire anglais s'tait rsign  partager celles-ci, et avait
renouvel le miracle d'Alcibiade au profit de ses croyances et de son
commerce. Ainsi, on l'avait vu tour  tour circoncis  Mascat, mari de
douze femmes aux les Marianes, marchand d'esclaves dans le Zanguebar,
et quelque peu anthropophage aux Sandwich; mais le tout sans que sa foi
en ft branle, et pour le compte de sa socit.

Grce  cette souplesse de nature, il avait russi  distribuer quelques
centaines de sermons imprims pour l'instruction des idoltres qui ne
savaient pas lire, et  placer dix-sept cargaisons de marchandises de
rebut.

Bien qu'il n'appartnt pas  son glise, Marcellus tait fort li avec
le docteur, qui lui avait apport des narguills et du tabac d'Orient.
Il le prsenta  Maurice, devant lequel il dansa une polka africaine non
autorise par la police.

Cette exhibition et pu se prolonger indfiniment, si Maurice n'et
rappel  Marcellus la promesse faite, la veille, de lui expliquer la
nouvelle religion connue  Sans-Pair sous le nom d'glise nationale. Le
jeune pitiste sortit avec lui pour le conduire au temple de l'abb
Coulant; mais, en traversant la place des Annonces, il aperut tout 
coup une norme affiche placarde contre une muraille.

Dieu me pardonne! c'est la rouverture de l'den! s'cria-t-il; de
grce, approchons, que je puisse m'assurer...

Ils traversrent la place et purent lire l'avertissement qui couvrait la
faade entire de l'difice.

  _Salle de l'den.--Bals masqus.--Dimanche soir, grande Fte, dite des
  Sauvages. Deux mille jolies femmes, appartenant  l'tablissement,
  excuteront des danses appropries  leur caractre.--Chaque homme
  recevra, en entrant, un numro dsignant la danseuse dont il devra
  tre le chevalier pendant tout le bal.--Dans l'intrt de l'ordre, les
  changes seront interdits.--Le costume adopt est celui des naturels
  de l'Amrique, lors de la dcouverte du nouveau monde; mais les gants
  sont de rigueur.--Il y aura un vestiaire pour dposer les parapluies
  et les caleons.--Prix d'entre: 25 francs._

A peine Marcellus eut-il jet les yeux sur l'affiche qu'il s'excusa prs
de Maurice et entra vivement au bureau, d'o il ressortit bientt avec
un billet.

Il tait temps, s'cria-t-il; encore cinq minutes, et j'arrivais trop
tard pour avoir une danseuse; ils n'ont pu me donner que le numro
1983... une brune de vingt-deux ans! Je prfre les blondes, mais il
faut savoir se mortifier au besoin. Vous m'excuserez seulement de vous
quitter; il faut que j'avertisse le prsident de la Socit des bonnes
moeurs,  qui je devais remettre un mmoire aprs-demain, que des
occupations inattendues retardent mon travail.

Il indiqua  Maurice l'adresse du nouveau temple, et le laissa continuer
sa route.

C'tait la premire fois que notre ressuscit se trouvait seul dans les
rues de Sans-Pair, et il se mit  tout examiner plus en dtail qu'il
n'avait pu le faire jusqu'alors.

Il remarqua que les locataires de chaque maison plaaient sous leurs
fentres une inscription dsignant le nom et la profession exerce, de
telle sorte que la ville entire tait une sorte d'almanach des
vingt-cinq mille adresses. On avait,  chaque entre, au lieu de
concierge, un vaste tourniquet mcanique dont les compartiments
portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En
arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable, tirait
le cordon, et aussitt la machine enleve le transportait  la porte
mme de la personne qu'il venait voir.

Maurice aperut galement une salle de bal o les pas des danseurs
mettaient en mouvement les meules d'un moulin  bl, et des charrettes
qui, tout en revenant  vide du march, faisaient tourner un rouet et
filaient le coton de rebut.

De loin en loin, les rues taient traverses par des viaducs sur
lesquels passaient, en sifflant, les locomotives pousses par la vapeur
ou entranes par le vide. Les fils de tlgraphes lectriques se
croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense cheveau brouill;
les paratonnerres, lancs jusqu'aux nuages, en soutiraient
perptuellement l'lectricit au profit des doreurs, des entreprises
d'omnibus galvaniques et de la socit pour l'clairage. Sous chaque rue
s'tendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme
d'immenses boas, les mille tuyaux de fer chargs de distribuer partout
l'eau, la chaleur, la lumire. Le jeune homme entendait bruire sous ses
pieds les voix des travailleurs mles au grondement du vent, au
clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des
flammes. C'tait comme une seconde cit souterraine, o s'laborait la
vie de la cit claire par le soleil; un organe cach qui, tour  tour,
lui apportait la force et la dlivrait de ses impurets.

Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une
surprise mle de dsappointement. Au milieu de tant de
perfectionnements apports  la matire, il cherchait l'homme et le
voyait aussi pauvre, aussi vicieux, aussi dshrit! Il demandait en
vain  tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur tait
devenue plus lgre  porter; les visages restaient fatigus de
souffrances ou soucieux d'incertitude! Alors, un flot d'amertume montait
de son coeur  son cerveau. Il se demandait  quoi bon tous ces efforts
d'industrie, si la part de bonheur n'tait point plus large pour chacun;
il cherchait ce qu'taient devenues l'galit et la fraternit humaines
au milieu de ces miracles de calcul; il regardait o avait pu fuir la
religion vritable, celle qui _relie_ les hommes l'un  l'autre, et qui
conduit au ciel par la double chelle de l'amour et du dvouement.

Or, dans ce moment mme, ses yeux s'arrtrent sur le fronton d'un
difice o il aperut crit en lettres de bronze: GLISE NATIONALE. Il
entra.

L'glise nationale tait une ancienne salle de cries publiques,
repeinte et retapisse pour le compte de la nouvelle religion. Il y
avait,  l'entre, une vielle organise en guise d'orgues, et un bureau
pour les parapluies  la place du bnitier.

L'office venait prcisment de commencer et le ministre tait  l'autel.

Maurice n'eut pas besoin d'couter longtemps pour comprendre de quoi il
s'agissait, la nouvelle religion consistant spcialement  rpter, dans
la langue nationale, ce que les officiants catholiques rptent en
latin. Ainsi, au lieu de dire: _Introibo ad altare Dei_, l'glise
nationale disait: _Je m'approcherai de l'autel de Dieu._ Aux mots: _Ite,
Missa est_, elle substituait ceux-ci: _Allez-vous-en, la Messe est
finie_. Et  la place de: _Amen!_ elle rptait: _Ainsi soit-il!_

Aprs l'office, le prtre national monta en chaire, et entreprit une
longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne
savaient point se prter aux progrs des lumires, et qui continuaient 
prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de
Cicron, de Tacite, de saint Augustin et de Tertullien, que l'on devait
renoncer au latin, et finit par une instruction nationale, dans laquelle
il dveloppa les avantages de la culture des rutabagas et de l'ducation
des vers  soie!

La prdication acheve, la foule, compose d'une trentaine de personnes,
se retira, et Maurice allait en faire autant, lorsqu'un ouvrier, qui
avait cout le sermon avec une impatience visible, s'approcha tout 
coup du prdicateur qui venait de quitter la chaire, et, lui barrant le
passage:

Minute, monsieur l'abb, dit-il en portant la main  sa tte nue, comme
s'il et voulu saluer avec ses cheveux, vous venez de converser sur les
chenilles et les navets; mais c'est pas l mon affaire, je voudrais
savoir si j'ai celui de parler au fondateur de l'glise nationale?

--A lui-mme, mon ami, dit le ministre.

--Alors, reprit l'ouvrier, qui s'tait videmment rafrachi assez de
fois pour se trouver lgrement chauff, vous tes l'abb Coulant, le
vritable abb Coulant?

--Prcisment.

L'ouvrier lui donna dans la poitrine un coup de poing d'amiti.

Eh bien! vous tes mon homme, s'cria-t-il, c'est vous que je cherche!
Depuis ce matin je suis entr chez tous les marchands de vin du quartier
pour savoir l'adresse de l'glise nationale: ni vu ni connu! Il parat
que votre religion est ici en chambre garnie?

L'abb Coulant voulut s'excuser.

Y a pas de mal, reprit l'ouvrier; moi aussi, je le suis, en chambre
garnie, et pas si bien log que votre bon Dieu encore! Mais  la guerre
comme  la guerre.

--Vous aviez quelque question  m'adresser? demanda le prtre.

--J'en ai vingt, des questions, rpliqua l'ouvrier, vu qu'on m'a dit que
vous tiez un bon enfant; et moi, j'aime les bons enfants.

--Enfin.

--En douceur, donc! Pour en venir  la fin, il faut prendre au
commencement. Pour lors, mon abb, vous saurez que je m'appelle Narcisse
Soiffard, un nom qui en vaut un autre, et que j'ai une fille de douze
ans qui aide sa mre  carder les matelas. Y a pas de pch  a, qu'il
me semble.

--Au contraire, le travail est un devoir.

--C'est ce que je rpte toujours  ma fille et  sa mre. Le travail,
que je leur dis, est un devoir pour la femme... Mais, voyez-vous, la
maman a des croyances; elle veut que sa fille fasse sa premire
communion; moi, je ne vais pas  l'encontre, parce que la croyance,
c'est, sans comparaison, comme le vin: faut respecter ceux qui en ont
trop pris et les laisser marcher de travers. Si bien donc que je suis
all trouver le cur de notre paroisse, et que je lui ai dit la chose.

--Et il vous a rpondu?...

--Ah! voil le curieux!... Il m'a rpondu que pour communier il fallait
savoir ce que l'on faisait.

--C'est--dire assister au catchisme?

--Juste! assister au catchisme,  l'heure o elle travaille avec sa
mre! Mais, mon cur, que je lui ai dit, vous voulez donc nous faire
mourir de soif? Si la petite est oblige d'aller chez vous, l'ouvrage
restera forcment en arrire.

--Il faut qu'elle apprenne sa religion, qu'il me rpond.

--Je veux bien, pourvu que ce soit en cardant des matelas, que je lui
redis... Il me semble que c'tait clair comme bonjour! Eh bien! il n'a
pas compris!

L'abb Coulant haussa les paules.

Cela devait tre, dit-il; le clerg n'entend rien aux besoins du
peuple. Amenez-moi votre fille, et je la ferai communier.

--Sans l'instruire?

--A quoi bon? Ce n'est point la science qui est agrable  Dieu.
L'glise nationale ne demande que la bonne volont.

Soiffard frappa ses mains l'une contre l'autre.

Voil la religion de mon choix! s'cria-t-il. Rien que de la bonne
volont! a ne ruine pas... Vous pouvez m'inscrire dans votre paroisse,
monsieur Coulant; je veux que a soit vous qui enterriez ma femme quand
elle mourra.

--Vous aurez soin seulement, reprit le ministre, de donner  votre fille
son extrait de baptme.

L'ouvrier regarda l'abb et tordit sa casquette, qu'il tenait  deux
mains.

Ah! oui, son extrait de baptme, rpta-t-il plus lentement; il vous
faut a pour la communion.

--Sans doute.

--C'est que je vas vous dire... Sa mre et moi nous avons toujours t
si occups... que la petite n'a pas t prcisment baptise.

--Vous pouvez rparer cet oubli.

--Je ne dis pas, mais a cote six francs, le prix de huit bouteilles de
vin  quinze. D'ailleurs elle est nomme: on l'appelle Rose.

--Au fait, elle a une patronne dans le calendrier. Eh bien, voyons, nous
arrangerons cela; l'glise nationale est accommodante.

--Eh bien, la voil la religion de mon choix; votre main, monsieur
Coulant, sans vous commander.

--C'est entendu, reprit le cur en souriant; il suffira que votre femme
apporte un extrait de votre acte de mariage.

Soiffard gratta le parquet avec le bout de son pied, et cracha devant
lui.

Ah! il faut l'acte de mariage, dit-il avec quelque embarras; c'est donc
ncessaire?

--Indispensable.

L'ouvrier se frotta la tte.

Alors... a sera difficile, reprit-il en balbutiant, a sera bien
difficile, monsieur Coulant; vu que nous avons beaucoup voyag, et que,
dans les voyages, les papiers, a s'gare... d'autant que ma femme et
moi, quand nous nous sommes maris, nous avons nglig d'aller  la
mairie.

--Ah diable!

--Toujours par raison d'conomie. Vous devez comprendre a: un acte de
mariage cote encore plus qu'un baptme, et dans notre tat on regarde 
toutes les dpenses; faut savoir se priver.

--C'est juste, dit l'abb en soupirant; aprs tout, Dieu a bien pardonn
 la femme adultre! Allons, nous fermerons les yeux, matre Soiffard;
l'glise nationale respecte la vie prive.

--Vrai? s'cria Soiffard. La voil la religion de mon choix! Mille
millions, monsieur Coulant, vous tes un brave homme, et je veux vous
payer un verre de vin.

L'abb eut beaucoup de peine  se dfendre de la politesse de son
nouveau paroissien, et put regagner la sacristie.

Soiffard le regarda partir, puis, tendant la main vers l'autel, avec la
gravit solennelle des ivrognes:

C'est dit, murmura-t-il, la religion me vexait quand elle me dfendait
de boire, de battre la bourgeoise et de vivre  ma fantaisie; mais,
puisque celui-ci a trouv un Dieu qui est bon prince, je l'adopte, et, 
partir d'aujourd'hui, je dclare que moi Narcisse Soiffard, ainsi que la
dame Soiffard et la petite, nous faisons partie de l'glise ici prsente
 perptuit.

A ces mots, il remit son bonnet et sortit en chancelant.

Maurice rentra pensif et dcourag; Marthe, qui l'attendait avec
impatience, fut frappe de sa tristesse.

Qu'as-tu donc vu? demanda-t-elle avec anxit.

--Ce que j'aurais d prvoir, dit Maurice en serrant les mains de la
jeune femme; nous avions dj vainement cherch dans ce monde
perfectionn l'amour et la posie; mais restait la foi, qui console de
tout...

--Eh bien?

--Hlas! elle aussi s'est envole.




CONCLUSION.


Marthe et Maurice demeurrent le coeur navr. Tous deux pleuraient sur
ce monde o l'homme tait devenu l'esclave de la machine, l'intrt le
remplaant de l'amour; o la civilisation avait appuy le triomphe
mystique du chrtien sur les trois passions qui conduisent l'homme aux
abmes; et tous deux s'endormirent dans ces tristes penses.

Mais, durant leur sommeil, ils eurent une vision.

Il leur sembla que Dieu abaissait les yeux vers la terre, et qu' la vue
du monde tel que l'avait fait la corruption humaine, il disait:

Voil que ceux-ci ont oubli les lois que j'avais graves dans leur
coeur; leur vue intrieure s'est trouble, et chacun d'eux n'aperoit
plus rien au del de lui-mme. Parce qu'ils ont enchan les eaux,
emprisonn l'air et matris le feu, ils se sont dit:--Nous sommes les
matres du monde, et nul n'a de compte  nous demander de nos penses.
Mais je les dtromperai durement: car je briserai les chanes des eaux,
j'ouvrirai la prison de l'air, je rendrai au feu sa violence, et alors
ces rois d'un jour reconnatront leur faiblesse.

A ces mots il avait fait signe; les trois anges de la colre s'taient
prcipits vers la terre, o tout tait devenu ruine et confusion.
Pendant un long rve, Marthe et Maurice avaient vu les portiques
croulant, les fleuves dbords, les incendies roulant en vagues de
flammes, et, dans cette destruction gnrale, le genre humain qui fuyait
perdu!

Mais au plus fort du dsastre, une voix avait cri:

Paix aux hommes de bonne volont. C'est pour eux que l'humanit
renatra et que le monde sortira de ses ruines.


FIN




TABLE DES MATIRES

                                                                  Pages.
  I. PROLOGUE                                                          1

  II.--loquence parlementaire de Maurice.--loquence perfectionne
    de M. Omnivore.--Costume d'un homme tabli, en l'an trois mille.
    --M. Atout.--Dpart de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de
    traverser les rivires.--Routes souterraines.--M. Atout rassure
    Marthe par un calcul statistique.--Marthe s'endort.--Un rve      17

  III.--Extraction de voyageurs.--Auberges modles.--Le verre d'eau
    de fontaine.--Dpart de Marthe et de Maurice sur la Dorade
    acclre, bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur
    pour les nez, la librairie et les denres coloniales.--Un
    prospectus d'entreprise industrielle de l'an trois mille.
    --Fcheuse rencontre d'une baleine.--Leon de M. Vertbre sur
    les ctacs.--Destruction du bateau sous-marin.--Son extrait
    mortuaire                                                         30

  IV.--Octroi d'un peuple ultra-super-civilis.--Inconvnient des
    passe-ports daguerrotyps.--Maison modle de M. Atout.--Moyen
    d'tre servi sans domestiques.--Le souper  la mcanique.--Une
    vieille tradition: La Fileuse D'vrecy                            47

  V.--Monologue de Maurice en se dshabillant.--Inconvnients des
    chambres  coucher perfectionnes.--Une excursion involontaire.
    --Le salon de M. Atout; multiplication exagre de l'image d'un
    grand homme.--M. Atout prsente  ses htes sa lgitime pouse,
    milady Ennui                                                      59

  PREMIRE JOURNE.

  VI.--Un salon.--Prsentation de madame Atout complte.--Promenade
    arienne; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres
    sont des tuyaux de chemine.--Une femme  la mode.--Maternit     65

  VII.--Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur  la
    maternit.--Lait de femme perfectionn.--Moyen de reconnatre
    les vocations.--Grand collge de Sans-Pair.--Programme pour le
    baccalaurat s lettres.--Nouvelles mthodes d'enseignement.
    --Machine  examen.--Catchisme des jeunes filles.--Pensionnat
    pour la production des phnomnes                                 73

  VIII.--Agrandissement des magasins de nouveauts.--Histoire de
    mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de
    Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traite par quatorze
    mdecins spcialistes, et gurie par Maurice.--Socit
    d'assurance pour empcher les vivants de regretter les morts.
    --Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux          90

  IX.--Promenades de Sans-Pair embellies de lgumes monstres.
    --Maison de placement matrimonial patente du Gouvernement
    (sans garantie).--Une pastorale arithmtique.--Un heureux
    monstre.--Mmoires philosophiques du roi Extra                   103

  X.--Un empoisonneur de bonne socit.--Palais de justice de
    Sans-Pair.--Carte routire de la probit lgale.--Procds de
    fabrication pour l'loquence des avocats.--Tarif des sept
    pchs capitaux.--Le vieux mendiant et son chien                 116

  XI.--Logis des Trappistes.--Moralisation des condamns
    par l'idiotisme; premire diatribe de Maurice.--Les
    Pantagrulistes; avantages de la profession de criminel;
    seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne rpond rien et
    garde ses opinions                                               127

  XII.--Usine de M. Isaac Banqman; supriorit des machines sur
    les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.
    --Pupilles de la Socit humaine; hommes perfectionns d'aprs
    la mthode anglaise pour les croisements.--Une femme dprave
    par les instincts de maternit et de dvouement                  138

  DEUXIME JOURNE.

  XIII.--Grand hpital de Sans-Pair, construit pour les savants,
    les mdecins et le directeur. Dans la crainte de recevoir les
    malades trop bien portants, on ne les reoit qu'aprs leur
    mort.--Rflexions de Marthe.--Les hommes jugs par le docteur
    Manomane.--Les fous de l'an trois mille.--Les mnageries et le
    jardin botanique                                                 150

  XIV.--Un cimetire  la mode.--Voitures tablies en faveur des
    morts.--Bazar funraire.--Systme d'impts.--Epitaphes-omnibus.
    --Un courtier mortuaire                                          172

  XV.--Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyre aperoit
    dans la lune ce qui se passe chez lui.--Runion de toutes les
    Acadmies.--Utilit de la garde urbaine pour les droguistes,
    les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour
    constituer des droits  un prix de vertu                         181

  XVI.--Mmoire d'un acadmicien de l'an trois mille sur les
    moeurs des Franais au dix-neuvime sicle.--Comme quoi les
    Franais ne connaissaient ni la mcanique, ni la navigation,
    ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait
    des notaires.--Le Gouvernement charg de composer des pitaphes
    pour les clbres courtisanes.--Costume des rois de France
    quand ils montaient  cheval.--Les noms des auteurs taient
    des mythes.--Singulier langage employ dans la conversation      192

  XVII.--_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les
    journaux et plusieurs autres.--Trois articles contradictoires
    sur une seule vrit.--Administration du _Grand Pan_.--M.
    Csar Robinet, entrepreneur gnral de littrature en tous
    genres.--Machines  fabriquer les feuilletons.--M. Prtorien,
    directeur en chef du _Grand Pan_.--Une entreprise littraire
    avec primes.--Blaguefort oblig d'acheter la critique du livre
    qu'il veut publier                                               203

  XVIII.--La Bibliothque nationale et son catalogue.--Utilisation
    de la promenade.--Ce que c'est qu'un artiste  Sans-Pair.
    --Portraits  la grosse, avec ressemblance garantie.--M.
    Illustrandini, statuaire de l'univers.--M. Prestet, peintre
    du Gouvernement  pied et  cheval.--Opinion de Grelotin sur
    la peinture                                                      216

  XIX.--Rforme dramatique grce  laquelle la pice est devenue
    l'accessoire.--Transformations successives d'un drame
    historique.--Premire reprsentation.--Une loge d'avant-scnes.
    --Analyse de _Klber en gypte_, drame en cinq actes et 
    plusieurs btes                                                  227

  XX.--Ce que c'est qu'une runion choisie.--Le grand critique, le
    moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a
    fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un
    homme de coeur.--Marcellus le Pitiste.--Conversation de gens
    bien ns.--Sance de la socit des _femmes sages_.--Discours
    de Mlle Spartacus pour appeler les femmes  la libert           254

  TROISIME JOURNE.

  XXI.--Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique
    de la rpublique des Intrts-Unis.--Circulaire lectorale de
    M. Banqman.--Chambre des envoys de la rpublique des
    Intrts-Unis.--Crise ministrielle  propos de moules de
    boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de
    savoir si l'arme aura ou non des gants tricots.--La Chambre
    vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble           277

  XXII.--Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les
    danseuses.--Ce qu'on appelle l'glise nationale.--H. Coulant
    expliquant sa religion  Narcisse Soiffard                       299

  CONCLUSION                                                         311


FIN DE LA TABLE.






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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
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While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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