The Project Gutenberg EBook of Posies religieuses, by Paul Verlaine

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Title: Posies religieuses
       Prface de J. K. Husmans

Author: Paul Verlaine

Contributor: Joris-Karl Huysmans

Release Date: December 28, 2019 [EBook #61039]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES RELIGIEUSES ***




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  PAUL VERLAINE

  POSIES
  RELIGIEUSES

  PRFACE
  de J.-K. HUYSMANS

  PARIS
  LIBRAIRIE LON VANIER, DITEUR
  A. MESSEIN Succr
  19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

  MCMIV




A LA MME LIBRAIRIE


CHARLES MORICE

  Du sens religieux de la posie. Un volume grand in-18         3 fr. 

  Paul Verlaine. _L'Homme et l'OEuvre._ Un volume in-18 Jsus   3 fr. 50




IL A T TIR DE CE LIVRE:

_15 exemplaires sur Hollande Van Gelder, numrots de 1  15_




PRFACE

DE

J.-K. HUYSMANS


Mon intention n'est pas, en ces quelques pages, de parler, au point de
vue littraire, de l'oeuvre de Verlaine. Cette tude a t mainte fois
faite et, moi-mme, il y a bien longtemps, en 1884, dans A Rebours,
alors que personne ne se souciait de l'crivain disparu dans une
tourmente, j'ai not et tch d'expliquer l'oeuvre singulire de cet
homme qui, aprs Victor Hugo, Baudelaire et Leconte de Lisle, est un de
ceux dont l'influence fut la plus dcisive sur la gnration des potes
de notre temps.

Aujourd'hui,  propos de ce recueil de vers exclusivement religieux,
extraits des volumes de Sagesse, d'Amour, de Bonheur, de
Liturgies intimes auxquels sont jointes quelques pices posthumes, je
voudrais simplement m'occuper de Verlaine, au point de vue catholique,
essayer de dissiper le malentendu qui existe entre lui et les fidles
rests dfiants pour sa personne et pour ses livres, faire comprendre,
si cela tait possible, qu'il ne fut pas l'impnitent pcheur qu'ils
prsument, affirmer enfin que l'glise a eu en lui le plus grand pote
dont elle se puisse enorgueillir, depuis le Moyen-Age.

Unique, en effet,  travers les sicles, il a retrouv ces accents
d'humilit et de candeur, ces prires dolentes et transies, ces
allgresses de petit enfant, oublis depuis ce retour  l'orgueil du
paganisme que fut la Renaissance.

Et cette ingnuit presque populaire, cette contrition si vraiment
touchante, il les a traduites dans une langue trangement vocatrice,
avec ses dtours et ses ellipses, une langue trs peu complique et trs
bistourne,  la fois, usant de rythmes nouveaux ou rajeunis, achevant,
aprs Victor Hugo et de Banville, de rompre les anciens gaufriers de la
mtrique, pour y substituer des moules d'une forme trs particulire,
des estampes trs spciales, aux touches  peine appuyes, aux
empreintes tout juste perues.

Parti, de ses premiers essais, de Baudelaire et de Leconte de Lisle, en
quelques pomes de Banville et, pour l'expression un peu mivre de
certaines dolances de sentiments humains, de Mme Desbordes-Valmore
qu'il admirait peut-tre plus que de raison, Verlaine n'avait pas tard
 secouer l'invitable joug des dbuts et sa personnalit s'tait
rsolument atteste lorsqu'il avait su exprimer de dlicieuses
confidences,  mi-voix, au crpuscule; seul, il avait su laisser deviner
certains au-del troublants d'me, des chuchotements si bas de penses,
des aveux murmurs, si interrompus que l'oreille qui les percevait
demeurait hsitante, coulant  l'me des langueurs avives par le
mystre de ce souffle plus devin que senti.

Et je citais en exemple,  la suite de ces lignes d'A Rebours, une
strophe clbre maintenant des Ftes galantes. L'on pourrait y ajouter
le sonnet des Pomes saturniens mon Rve familier dont le tercet
final est une dcisive merveille:

    Son regard est pareil au regard des statues
    Et pour sa voix lointaine et calme et grave, elle a
    L'inflexion des voix chres qui se sont tues.

Mais il n'a point us que dans ses pices profanes de ce mode
d'enchantement; nous le retrouvons dans Sagesse, au cours mme des
vers compris dans le prsent volume.

    Et l'air a l'air d'tre un soupir d'automne
    Tant il fait doux par ce soir monotone
    O se dorlote un paysage lent.

Et ceux-ci encore:

    C'est vers le Moyen-Age norme et dlicat
    Qu'il faudrait que mon me en panne navigut
    Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

Ne dgagent-ils pas les derniers vers de ces deux tercets une sorte de
langoureuse consomption et de mlancolique vertige qui agit de mme
qu'une incantation dont l'occulte sortilge nous chappe? videmment,
Verlaine est de tous les potes celui qui est all jusqu'aux extrmes
confins de la posie, l o elle s'vapore et o l'art de la musique
commence.

Victor Hugo, Thophile Gautier, Leconte de Lisle, de Banville, pour en
citer quatre, se sont avancs, eux, jusqu'aux limites de la littrature
et ont atteint la frontire de la peinture. Leurs mots peignent,
suggrent, mieux peut-tre que les couleurs matrielles des peintres,
les teintes et les lignes. Verlaine par une autre route a rejoint les
douaires de l'art musical qui, plus loquent par la force de son
expression, pour traduire les cris de la douleur et de la joie, de
l'admiration et de la crainte, est aussi,  cause mme de ses contours
imprcis et flottants, plus apte que la posie  exprimer les sensations
confuses de l'me, ses vagues apptences, ses fugaces aises, ses subtils
tourments.

La personnalit de Verlaine tait entire dj dans ses premiers livres;
il l'a garde intacte aprs sa conversion; il a mis au service de son
repentir cette forme acquise et qui tait toute prte et plus approprie
que toute autre pour narrer les attendrissantes douceurs des Retours et
il a pu prsenter ainsi  Celui qui pardonne un bouquet de fleurs
mystiques d'un tel arme qu'il faut, pour en dcouvrir un autre aussi
dlicieusement odorant, remonter au temps de Franois Villon et aussi de
Gaston Phoebus, de ce comte de Foix dont les prires sont de si
familires excuses et de si touchantes plaintes.

Je n'ai pas  raconter ici la vie de Verlaine; il l'a dcrite, en
partie, lui-mme, dans le verbiage d'une prose plus incorrecte encore
que badine; il suffit de noter que dans l'une des plus sinistres crises
de son existence, il se convertit.

Cette conversion qui eut lieu, pendant sa dtention  la prison de Mons,
il l'a relate dans un volume intitul Mes Prisons.

  Jsus, dit-il, comment vous y prtes-vous pour me prendre? ah!

  Un matin, le bon directeur lui-mme entra dans ma cellule:

  Mon pauvre ami, me dit-il, je vous apporte un mauvais message; du
  courage, lisez.

C'tait un jugement de sparation de corps et de biens prononc contre
lui en faveur de sa femme par le tribunal civil de la Seine.

Et Verlaine ajoute:

  Je tombai en larmes, sur mon pauvre dos, sur mon pauvre lit.

Et, en une sorte de coup de fouet, la premire stupeur passe, il se
prosternait aux pieds du crucifix et, avec l'aide d'un brave prtre,
l'aumnier de la maison qui le confessa, il renversa de fond en comble
sa vie.

C'est alors qu'il crivit Sagesse.

Sa peine d'emprisonnement purge, il quitta la Belgique et revint en
France. Le public ne le connaissait gure.--Personne ne se douta qu'une
librairie catholique venait de faire paratre ce livre admirable, n
dans une prison. Sagesse fut  peine mis en vente, si toutefois il le
fut; son titre ne fut mme pas inscrit sur les catalogues de la pieuse
librairie qui se borna  mettre simplement sur la couverture sa marque
et son nom. Puis, peu  peu ce recueil s'insinua dans le monde des
lettres et fut lu par les profanes; les catholiques continurent de
l'ignorer et lorsque, plus tard, quelques-uns s'aventurrent  le lire,
les bruits les plus fcheux couraient sur le compte du malheureux pote.
On parlait d'ivrognerie, de frquentations inavouables, de sjours dans
des htels louches, de stages dans les hpitaux; il n'en fallut pas
davantage pour faire nier l'authenticit d'une conversion trs relle,
pourtant, n'en dplaise  cette atrabilaire ganache du nom de Doumic qui
ne veut y voir qu'une forme de l'nervement, qu'un cas de sensualit
triste.

Pourquoi ne pas le dire, la situation d'outlaw de Verlaine dans le monde
des croyants qui ne l'a pas lu, dure encore. J'ai entendu de braves gens
dplorer mme que l'on ost s'entretenir de posie religieuse  propos
d'un homme qu'une autre acaritre mazette, un sieur Mordau, mdecin juif
et monomane de la folie, reprsentait comme un effrayant dgnr au
crne asymtrique et au visage mongolode, un vagabond impulsif et un
dipsomane qui a subi la prison pour un garement rotique, un rveur
motif, dbile d'esprit, qui lutte douloureusement contre ses mauvais
instincts et trouve dans sa dtresse parfois des accents de plaintes
touchantes, un mystique, dont la conscience fumeuse est parcourue de
reprsentations de Dieu et de ses saints, un radoteur dont le langage
incohrent, les expressions sans signification et les images bizarres
rvlent l'absence de toute ide nette dans l'esprit.

Dans ce portrait o le mdicastre allemand assouvit surtout sa haine
contre les mystiques qu'il traite d'ennemis de la Socit de la pire
espce, il ressort malgr tout cette vrit que Verlaine lutta
douloureusement contre ses mauvais instincts. Oui, il a lutt; il a
t, la plupart du temps, vaincu; et aprs? quel est le catholique qui
se croirait le droit de lui jeter la premire pierre?

Et c'est  cela que j'en voulais venir, pour tcher d'expliquer la bonne
foi du pote et les difficults matrielles qui surgirent lorsqu'il
dsira s'vader de cette gele de vices qui le dtint jusqu' sa mort.

Verlaine, nous l'avons dit, s'est converti sous le coup d'une implacable
souffrance; c'est un des moyens dont Dieu se sert le plus souvent pour
ramener  lui les mes. La bonne souffrance, elle a t clbre en de
trs mouvantes pages par un autre bon pote, Franois Coppe qui s'est,
lui aussi, converti sous l'empreinte de la douleur, aprs une autre vie,
par exemple!

La conversion de Verlaine fut donc entire. Il vcut alors dans sa
cellule l'existence nouvelle des pchs dlis par le repentir et absous
par le pardon; il ne fut plus le prisonnier mcontent des hommes mais le
captif namour de Dieu; il prouva les douceurs de cet t de la
Saint-Martin de l'me que le Seigneur rserve  la vieillesse rajeunie
des siens; ce furent, pendant des semaines, des effusions de prires,
des joies mouilles de larmes; comme tous les convertis, il fut gt par
la Vierge, roul dans des langes de tendresse; il eut une avance
d'hoirie sur les allgresses du ciel et il finit par juger la peine de
sa dtention trop courte. Aussi peut-on affirmer que sa rsolution de
vivre dsormais honntement fut sincre.

Cette rsolution, il l'a mal tenue, mais ses rechutes se comprennent
pour peu que l'on veuille y rflchir.

Personne ne fut plus mal arm que lui pour la lutte. Il tait un grand
enfant dont les accs de volont ne duraient point. Il tait, avec cela,
jusqu' un certain point, inconscient, lorsqu'il avait bu; c'est l,
disons-le, la vritable cause de ses malheurs; il tait pris des
vertiges que suscite l'ingestion de cette sorte d'eau de bain de Barges
anis, qui s'appelle l'absinthe; elle dcageait, en lui, hlas! une bte
malfaisante livre sans dfense  l'Esprit du Mal. Il le dplorait, se
jurait de ne plus reboire et il rebuvait. Il n'et pas certainement
commis  jeun ces excs qui loignrent justement de lui sa femme et
lgitimrent sa villgiature dans une maison de force. Pauvre Verlaine!
en une page o il remche les herbes amres du pass, il s'crie: cette
absinthe, quelle horreur! quand j'y pense d'alors... et d'un depuis qui
n'est pas loin, assez loin pour ma dignit, pour ma sant, pour ma
dignit, pourtant plus encore, quand j'y pense vraiment!

Il est videmment facile pour les gens sobres de dclarer que l'on peut
se gurir de cette maladie. Cela est possible, mais alors il aurait
fallu que Verlaine vct dans un autre milieu et cela, il ne le pouvait
pas.

Si vous envisagez, en effet, sans parti-pris, sa situation, vous
reconnatrez qu'il lui tait bien malais de sortir de l'impasse o la
misre l'avait accul.

Il n'avait aucune fortune et tait incapable de gagner son pain avec sa
plume. Si beaux qu'ils soient, les volumes de vers n'alimentent point, 
de rares exceptions prs, leurs auteurs. Il crivait, d'autre part,
assez mal en prose et n'tait nullement journaliste. Il ne pouvait donc
songer  s'assurer la pte et le gte, en plaant des articles.

Il fallait alors, direz-vous, qu'il ft comme tant d'autres, qu'il
exert une profession plus ou moins lucrative pour subvenir  ses
besoins? Eh! il a donn, aprs son retour de Belgique, des leons! mais
ce morne ngoce fut bientt arrt par l'tat prcaire de ses jambes.
Ravag par les rhumatismes, il claudiquait, se tranait sur une canne,
restait, pendant des mois, tendu sur le dos, n'avait en dernire
ressource que l'hpital, lorsque ses infirmits s'aggravaient trop.

La misre, d'autre part, l'obligeait  loger dans des htels indignes et
 subir des promiscuits dont il devait presque se montrer
reconnaissant. Les filles du peuple, si tombes qu'elles puissent tre,
ont trs souvent bon coeur. Ses voisines de chambre prirent sans doute
parfois piti de cet impotent et, entre deux promenades, s'installrent
chez lui pour qu'il s'ennuyt moins. Il en tait de mme des bohmes
dsoeuvrs du quartier latin. Fiers de frquenter un homme dont le nom
tait connu, ils tuaient le temps prs de son lit; et c'taient des
prtextes  boire, encourags peut-tre par le crdit des tenanciers de
ces sortes de bouges dont le bas est d'habitude occup par un comptoir
o se dbitent des verres de folie liquide pour quelques sous.

Comment le malheureux et-il fait pour se soustraire  ces jougs quasi
charitables et comment, une fois sur pieds, et-il pu repousser l'amiti
de gens qui lui avaient rendu de petits services, alors qu'il tait
alit, dans l'impossibilit de se remuer?

Ses traverses viennent aussi de l; la tentation alcoolique et charnelle
tait trop proche, trop continue, pour qu'il n'y cdt point.

Il et fallu l'arracher de ces gupiers, mais on l'y rencontrait
rarement seul et il tait difficile de lui montrer sa dchance dans ce
milieu de ribotes dont le contact suggrait aussitt, si peu bgueule
que l'on ft, une ide de fuite. Quelques amis plus srs tchrent
cependant de le sauver, mais ils furent assourdis par l'antienne sans
cesse rpte des brindes; et, d'ailleurs, on doit l'avouer, sous la
pression des vapeurs de l'absinthe, Verlaine tait indocile et but;
non, ce qu'il et fallu, c'et t de trouver un prtre, embras par
l'amour des mes, qui pt prendre de l'influence sur lui et
l'accueillir, comme la brebis perdue, lorsque, ayant recouvr la raison
et las de lui-mme, il s'acheminait en boitant vers l'glise. Dieu ne
lui a pas dispens ce prtre...

Et puis... et puis... le got de la solitude qui l'aurait pu prserver
de ces hontes, est rare mme chez ceux dont l'existence est, et rgle
et douce. C'est une chose bien frappante que de voir, chez les artistes
surtout, combien peu peuvent rester seuls avec eux-mmes dans une
chambre. Le besoin de causer, de se divertir les obsde  un tel point
qu'ils prfrent la compagnie du premier venu au silence de l'isolement.
Un peu de vanit aussi, sans doute, s'en mle, le dsir de briller entre
confrres et d'tonner, le prtexte mme, parfois plausible, de faire
jaillir des ides et des expressions, en vue d'un travail 
entreprendre, dans le ferraillement des controverses et l'escrime des
mots.

Mais la solitude, excellente pour quelques-uns, est, il sied de
l'ajouter, pernicieuse pour beaucoup d'autres. L'aurait-elle t pour
Verlaine? il le croyait; dans un de ses livres, il l'invective,
dclarant qu'elle porte malheur et est, par prcellence, mauvaise,
dtestable, abominable conseillre.

Elle ne l'et pas plus mal conseill, en tout cas, que ce genre de monde
qui l'entourait et au caf et au lit!

Mais d'abord, nous l'avons expliqu, l'isolement dans un htel
tait--qu'il lui plt ou non--impossible; dans les garnis de bas tage
o les infirmits vous clouent, dans la misre qui vous oblige  des
crdits et  des emprunts, l'on subit plus sa destine qu'on ne la fait.

Telle fut sa situation. Je n'ai pas  excuser ses passions maladives,
j'ai  dire simplement--puisque ce volume s'adresse exclusivement aux
catholiques--que le pauvre Verlaine fut plus  plaindre qu' vituprer.
Il fut d'autant plus  plaindre qu'il avait des rveils de conscience,
des remords, qu'il souffrait de cette existence  jamais gche. Ah!
soyez assurs qu'il n'tait point, dans ses moments lucides, altier et
crulen! il pleurait de dgot sur lui-mme; peut-tre mme buvait-il
alors, comme tant d'autres, pour oublier.

Il ne se reprenait vraiment qu'en prison ou  l'hpital; l il tait
brid; c'est dans ces ghennes qu'il a compos ses pomes mystiques; et
l'on en arrive  regretter--et pour lui et pour nous--qu'il n'ait pas
t plus souvent squestr; mais voil un souhait dont il nous et t,
de son vivant, peu reconnaissant, je suppose.

Les catholiques savent maintenant  quoi s'en tenir. Ils ont affaire 
un homme plus malheureux que coupable et qui mrite toute leur piti. Il
fut un peu, de mme que Villon, le faune des mauvais gtes, mais, ainsi
que lui, il eut la foi et il a magnifiquement chant le Refuge des
pcheurs, la Vierge.

    Je ne veux plus penser qu' ma Mre Marie,
    Sige de la sagesse et source des pardons.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Marie immacule, amour essentiel,
    Logique de la foi cordiale et vivace,
    En vous aimant, qu'est-il de bon que je ne fasse,
    En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?

Et encore:

    Marie, ayez piti de moi qui ne vaux rien.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Ah! vous aimer, n'aimer Dieu que par vous, ne tendre
    A Lui qu'en vous, sans plus aucun dtour subtil
    Et mourir avec vous tout prs. Ainsi soit-il!

Mais,  quoi bon citer des fragments? ces pices figurent au complet
dans ce volume et jamais de plus touchantes louanges n'ont t tresses
 la gloire de Celle qui prpare les voies et remet les mes  la fois
lnifies et plores, entre les mains de son Fils.

Elle fut gnreuse pour lui et il lui demeura fidle. Toutes ses chutes
ne l'empchrent pas de la prier; et, en vrit, ce sont de splendides
gerbes de prires que ces posies d'humilit, que ces chants d'amour,
bondis d'une me o, en dpit de tant de fautes, le Seigneur s'est plu.

Et cela se conoit. Jsus n'avait-il pas fait, de cette me dbile, une
me prdestine, une me d'lection; ne lui avait-il pas dparti le don
superbe de la posie, car Verlaine ne fut pas, comme tant de grimauds de
nos jours, un versificateur plus ou moins adroit mais bien un vrai et un
grand pote. Et,  ce propos, une rflexion trange, dsagrable mme,
si l'on veut, s'impose. Il semble que les seuls gens de talent qui
existent parmi les catholiques, soient des convertis,  commencer par
Chteaubriand et par Veuillot. Il est  remarquer aussi que tous ceux
qui ont utilement dfendu l'glise et sa politique, n'ont pas t levs
par elle. Lacordaire, de Montalembert, de Falloux, de Broglie, Hello,
Coppe, Drumont, Brunetire, sont tous sortis de l'Universit, pas un
seul des coles clricales. Mais alors cette impuissance des disciples
des congrganistes  quoi tient-elle?

Elle tient, je prsume,  l'esprit troit, au bgueulisme fou,  la
crainte des ides,  la panique des mots; on leur cache tout de la vie
et on les apeure avant de les lancer dans la mle. Ils ont, avec cela,
le sentiment religieux amorti par l'accoutumance; ils perdent les forces
Eucharistiques par l'abus qu'ils en font; ils ne croient plus que par
routine et, pris de scrupules,  la pense de se dfendre, ils se
terrent, n'osant bouger, de peur de pcher contre la charit ou de
perdre leur reste de foi; ou bien alors, ils sautent d'un extrme 
l'autre, se rvoltent et n'ont plus qu'un but, se venger sur leurs
matres de la compression qu'ils ont, pendant toute leur jeunesse,
subie.

Si nous nous plaons, au point de vue plus particulier de l'art, nous
pouvons convenir qu'il est  peu prs impossible  des hommes
disciplins de la sorte de dgager le talent dont ils pourraient tre
nantis, de sa bulbe. Le talent a besoin pour jaillir de stimulants; il a
besoin aussi pour pousser de grand air. C'est en lisant et en regardant
autour de soi, sans baisser continuellement les yeux, que l'on se
faonne des ides et que l'on acquiert une forme. Il est donc
indispensable d'tudier au moins le style des auteurs profanes,
puisqu'ils sont les seuls qui en aient un; les autres ignorent la moiti
des mots de la langue franaise et ils en sont encore  rabcher
l'idiome puis et corrompu par les redites, du XVIIe sicle.

L'glise n'a, par consquent, en fait d'artistes, que ceux qui viennent
 elle, quips de toutes pices et qui mettent les armes dont ils ont
appris  se servir dans le camp oppos,  son service. Il faut avoir
vcu pour pouvoir crire. Mais alors, le talent serait le fruit du
pch? je veux m'efforcer de ne point le croire; mais si nous
admettions, pour une minute, la vracit de cette hypothse, quelle
misricorde et quelle indulgence devraient avoir les catholiques pour
ces pauvres convertis auxquels Dieu a rparti de si prilleux dons!

Pour tre juste, il sied de convenir qu' l'heure actuelle, un souffle
de libert et de franchise a quand mme pntr dans les coles
congrganistes et dans les sminaires. Nombre de jeunes gens refusent de
se laisser crever littrairement les yeux et ils n'en sont plus, pour
tancher leur soif de posie religieuse,  tourner le robinet des eaux
tides de Lamartine; j'en sais qui lisent avec dlices les oeuvres
mystiques de Verlaine.

Dans la tempte rationaliste si maladroitement dchane sur ces pieux
asiles, ces lectures ne peuvent tre que roboratives et salutaires, car
elles effluent,  pleines pages, la bonne simplesse et la foi.

Des pices admirables, telles que cette srie de sonnets dans lesquels
le pote raconte les entretiens de l'me avec Dieu, raffermiraient
vraiment les ferveurs branles et c'est pourquoi nous croyons accomplir
une bonne oeuvre en ditant ce livre.

C'tait, il y a bien longtemps dj, le souhait du P. Pacheu qui, dans
un volume intitul de Dante  Verlaine, avait pris courageusement la
dfense de l'artiste, alors qu'il tait honni par le clan impeccable,
comme on sait, des catholiques.

Demandant un recueil des posies religieuses de Verlaine, il disait:
Cette meilleure part de lui-mme, cette chapelle offusque par des
masures mal fames, il faut la dgager de ses entours, pour la sauver de
l'oubli.

Ainsi fut fait.

Verlaine est maintenant mort, il a trpass chrtiennement, avec l'aide
d'un prtre. Les croyants auxquels nous offrons cet unique eucologe de
prires modernes, n'ont plus qu' profiter de ses pchs, car s'il ne
les avait pas commis, il n'aurait point crit dans les larmes les plus
beaux pomes de repentir et les plus belles suppliques rimes qui
existent.

Ils seraient ingrats s'ils ne priaient pour le pauvre pote, qui, aprs
avoir souffert pour leur bien, en somme, leur apporte, en ces temps
dcourags, un si cordial rconfort.

J. K. HUYSMANS.




POSIES RELIGIEUSES




SAGESSE


I

    Bon chevalier masqu qui chevauche en silence,
    Le Malheur a perc mon vieux coeur de sa lance.

    Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil,
    Puis s'est vapor sur les fleurs, au soleil.

    L'ombre teignit mes yeux, un cri vint  ma bouche
    Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.

    Alors le chevalier Malheur s'est rapproch,
    Il a mis pied  terre et sa main m'a touch.

    Son doigt gant de fer entra dans ma blessure
    Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.

    Et voici qu'au contact glac du doigt de fer
    Un coeur me renaissait, tout un coeur pur et fier

    Et voici que, fervent d'une candeur divine,
    Tout un coeur jeune et bon battit dans ma poitrine!

    Or, je restais tremblant, ivre, incrdule un peu,
    Comme un homme qui voit des visions de Dieu.

    Mais le bon chevalier, remont sur sa bte,
    En s'loignant, me fit un signe de la tte

    Et me cria (j'entends _encore_ cette voix):
    Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.


II

            J'avais pein comme Sisyphe
            Et comme Hercule travaill
            Contre la chair qui se rebiffe.

            J'avais lutt, j'avais baill
            Des coups  trancher des montagnes,
            Et comme Achille ferraill.

            Farouche ami qui m'accompagnes,
            Tu le sais, courage paen,
            Si nous en fmes des campagnes.

            Si nous avons nglig rien
            Dans cette guerre extnuante,
            Si nous avons travaill bien!

            Le tout en vain: l'pre gante
            A mon effort de tout ct
            Opposait sa ruse ambiante,

            Et toujours un lche abrit
            Dans mes conseils qu'il environne
            Livrait les cls de la cit.

            Que ma chance ft male ou bonne,
            Toujours un parti de mon coeur
            Ouvrait sa porte  la Gorgone.

            Toujours l'ennemi suborneur
            Savait envelopper d'un pige
            Mme la victoire et l'honneur!

            J'tais le vaincu qu'on assige,
            Prt  vendre son sang bien cher,
            Quand, blanche en vtements de neige,

            Toute belle au front humble et fier,
            Une dame vint sur la nue,
            Qui d'un signe fit fuir la Chair.

            Dans une tempte inconnue
            De rage et de cris inhumains,
            Et dchirant sa gorge nue,

            Le Monstre reprit ses chemins
            Par les bois pleins d'amours affreuses,
            Et la dame, joignant les mains:

            --Mon pauvre combattant qui creuses,
            Dit-elle, ce dilemme en vain,
            Trve aux victoires malheureuses!

            Il t'arrive un secours divin
            Dont je suis sre messagre
            Pour ton salut, possible enfin!

            --O ma Dame dont la voix chre
            Encourage un bless jaloux
            De voir finir l'atroce guerre,

            Vous qui parlez d'un ton si doux
            En m'annonant de bonnes choses,
            Ma Dame, qui donc tes-vous?

            --J'tais ne avant toutes causes
            Et je verrai la fin de tous
            Les effets, toiles et roses.

            En mme temps, bonne, sur vous,
            Hommes faibles et pauvres femmes,
            Je pleure, et je vous trouve fous!

            Je pleure sur vos tristes mes,
            J'ai l'amour d'elles, j'ai la peur
            D'elles, et de leurs voeux infmes!

            O ceci n'est pas le bonheur,
            Veillez, Quelqu'un l'a dit que j'aime,
            Veillez, crainte du Suborneur,

            Veillez, crainte du Jour suprme!
            Qui je suis? me demandais-tu.
            Mon nom courbe les anges mme,

            Je suis le coeur de la vertu,
            Je suis l'me de la sagesse,
            Mon nom brle l'Enfer ttu;

            Je suis la douceur qui redresse,
            J'aime tous et n'accuse aucun,
            Mon nom, seul, se nomme promesse,

            Je suis l'unique hte opportun,
            Je parle au Roi le vrai langage
            Du matin rose et du soir brun,

            Je suis la PRIRE, et mon gage
            C'est ton vice en droute au loin;
            Ma condition: Toi, sois sage.

            --Oui, ma Dame, et soyez tmoin!


III

    Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?
    Du moins as-tu cueilli l'ennui, puisqu'il est mr,
    Toi que voil fumant de maussades cigares,
    Noir, projetant une ombre absurde sur le mur?

    Tes yeux sont aussi morts depuis les aventures,
    Ta grimace est la mme et ton deuil est pareil:
    Telle la lune vue  travers des mtures,
    Telle la vieille mer sous le jeune soleil,

    Tel l'ancien cimetire aux tombes toujours neuves!
    Mais voyons, et dis-nous les rcits devins,
    Ces dsillusions pleurant le long des fleuves,
    Ces dgots comme autant de fades nouveau-ns,

    Ces femmes! Dis les gaz, et l'horreur identique
    Du mal toujours, du laid partout sur tes chemins,
    Et dis l'Amour et dis encor la Politique
    Avec du sang dshonor d'encre  leurs mains.

    Et puis surtout ne va pas t'oublier toi-mme
    Tranassant ta faiblesse et ta simplicit
    Partout o l'on bataille et partout o l'on aime,
    D'une faon si triste et folle, en vrit!

    A-t-on assez puni cette lourde innocence?
    Qu'en dis-tu? L'homme est dur, mais la femme? Et tes pleurs,
    Qui les a bus? Et quelle me qui les recense
    Console ce qu'on peut appeler tes malheurs?

    Ah les autres, ah toi! Crdule  qui te flatte,
    Toi qui rvais (c'tait trop excessif, aussi)
    Je ne sais quelle mort lgre et dlicate?
    Ah toi, l'espce d'ange avec ce voeu transi!

    Mais maintenant les plans, les buts? Es-tu de force,
    Ou si d'avoir pleur t'a dtremp le coeur?
    L'arbre est tendre s'il faut juger d'aprs l'corce,
    Et tes aspects ne sont pas ceux d'un grand vainqueur.

    Si gauche encore! avec l'aggravation d'tre
    Une sorte  prsent d'idyllique engourdi
    Qui surveille le ciel bte par la fentre
    Ouverte aux yeux matois du dmon de midi.

    Si le mme dans cette extrme dcadence!
    Enfin!--Mais  ta place un tre avec du sens,
    Payant les violons voudrait mener la danse,
    Au risque d'alarmer quelque peu les passants.

    N'as-tu pas, en fouillant les recoins de ton me,
    Un beau vice  tirer comme un sabre au soleil,
    Quelque vice joyeux, effront, qui s'enflamme
    Et vibre, et darde rouge au front du ciel vermeil?

    Un ou plusieurs? Si oui, tant mieux! Et pars bien vite
    En guerre, et bats d'estoc et de taille, sans choix
    Surtout, et mets ce masque indolent o s'abrite
    La haine inassouvie et repue  la fois...

    Il faut n'tre pas dupe en ce farceur de monde
    O le bonheur n'a rien d'exquis et d'allchant
    S'il n'y frtille un peu de pervers et d'immonde,
    Et pour n'tre pas dupe il faut tre mchant.

    --Sagesse humaine, ah! j'ai les yeux sur d'autres choses,
    Et parmi ce pass dont ta voix dcrivait
    L'ennui, pour des conseils encore plus moroses,
    Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.

    Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
    De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
    Des autres et de moi, de la route suivie,
    Je n'ai rien retenu que la grce de Dieu.

    Si je me sens puni, c'est que je le dois tre.
    Ni l'homme ni la femme ici ne sont pour rien.
    Mais j'ai le ferme espoir d'un jour pouvoir connatre
    Le pardon et la paix promis  tout Chrtien.

    Bien de n'tre pas dupe en ce monde d'une heure,
    Mais pour ne l'tre pas durant l'ternit,
    Ce qu'il faut  tout prix qui rgne et qui demeure,
    Ce n'est pas la mchancet, c'est la bont.


IV

    Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptme,
    Ton enfance chrtienne, une mre qui t'aime,
    La force et la sant comme le pain et l'eau,
    Cet avenir enfin, dcrit dans le tableau
    De ce pass plus clair que le jeu des mares,
    Tu pilles tout, tu perds en viles simagres
    Jusqu'aux derniers pouvoirs de ton esprit, hlas!
    La maldiction de n'tre jamais las
    Suit tes pas sur le monde o l'horizon t'attire,
    L'enfant prodigue avec des gestes de satyre!
    Nul avertissement, douloureux ou moqueur,
    Ne prvaut sur l'lan funeste de ton coeur.
    Tu flnes  travers pril et ridicule,
    Avec l'irresponsable audace d'un Hercule
    Dont les travaux seraient fous, ncessairement.
    L'amiti--dame!--a tu son reproche clment,
    Et chaste, et sans aucun espoir que le suprme,
    Vient prier, comme au lit d'un mourant qui blasphme.
    La patrie oublie est dure au fils affreux,
    Et le monde alentour dresse ses buissons creux
    O ton dsir mauvais s'puise en flches mortes.
    Maintenant il te faut passer devant les portes,
    Htant le pas de peur qu'on ne lche le chien,
    Et si tu n'entends pas rire, c'est encor bien.
    Malheureux, toi Franais, toi Chrtien, quel dommage!
    Mais tu vas, la pense obscure de l'image
    D'un bonheur qu'il te faut immdiat, tant
    Athe (avec la foule!) et jaloux de l'instant,
    Tout apptit parmi ces apptits froces,
    pris de la fadaise actuelle, mots, noces
    Et festins, la Science, et l'esprit de Paris,
    Tu vas magnifiant ce par quoi tu pris,
    Imbcile! et niant le soleil qui t'aveugle!
    Tout ce que les temps ont de bte pat et beugle
    Dans ta cervelle, ainsi qu'un troupeau dans un pr,
    Et les vices de tout le monde ont migr
    Pour ton sang dont le fer lchement s'tiole.
    Tu n'es plus bon  rien de propre, ta parole
    Est morte de l'argot et du ricanement,
    Et d'avoir rabch les bourdes du moment.
    Ta mmoire, de tant d'obscnits bonde,
    Ne saurait accueillir la plus petite ide,
    Et patauge parmi l'gosme ambiant,
    En qute d'on ne peut dire quel vil nant!
    Seul, entre les dbris honnis de ton dsastre,
    L'Orgueil, qui met la flamme au front du potastre
    Et fait au criminel un prestige odieux,
    Seul, l'Orgueil est vivant, il danse dans tes yeux,
    Il regarde la Faute et rit de s'y complaire.

    --Dieu des humbles, sauvez cet enfant de colre!


V

    O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies,
    Toi, coeur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,
    C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
    De nos sens, aussi bien les ombres que les proies.

    Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies
    Sur la route en poussire o tous les pieds ont lui,
    Bon voyage! Et le Rire, et, plus vielle que lui,
    Toi, Tristesse noye au vieux noir que tu broies!

    Et le reste!--Un doux vide, un grand renoncement,
    Quelqu'un en nous qui sent la paix immensment,
    Une candeur d'me d'une fracheur dlicieuse...

    Et voyez! notre coeur qui saignait sous l'orgueil,
    Il flambe dans l'amour, et s'en va faire accueil
    A la vie, en faveur d'une mort prcieuse!


VI

    Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre me,
    Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.
    Ferme les yeux, pauvre me, et rentre sur-le-champ:
    Une tentation des pires. Fuis l'infme.

    Ils ont lui tout le jour en longs grlons de flamme,
    Battant toute vendange aux collines, couchant
    Toute moisson de la valle, et ravageant
    Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te rclame.

    O plis, et va-t'en, lente et joignant les mains.
    Si ces hiers allaient manger nos beaux demains?
    Si la vieille folie tait encore en route?

    Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
    Un assaut furieux, le suprme sans doute!
    O, va prier contre l'orage, va prier.


VII

    La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
    Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour:
    Rester gai quand le jour, triste, succde au jour,
    tre fort, et s'user en circonstances viles,

    N'entendre, n'couter aux bruits des grandes villes
    Que l'appel,  mon Dieu, des cloches dans la tour,
    Et faire un de ces bruits soi-mme, cela pour
    L'accomplissement vil de tches puriles,

    Dormir chez les pcheurs tant un pnitent;
    N'aimer que le silence et converser pourtant
    Le temps si grand dans la patience si grande,

    Le scrupule naf aux repentirs ttus,
    Et tous ces soins autour de ces pauvres vertus!
    --Fi, dit l'Ange Gardien, de l'orgueil qui marchande!


VIII

    Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie!
    O n'avoir pas suivi les leons de Rollin,
    N'tre pas n dans le grand sicle  son dclin,
    Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,

    Quand Maintenon jetait sur la France ravie
    L'ombre douce et la paix de ces coiffes de lin,
    Et royale abritait la veuve et l'orphelin,
    Quand l'tude de la prire tait suivie,

    Quand pote et docteur, simplement, bonnement,
    Communiaient avec des ferveurs de novices,
    Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,

    Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant
    D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses
    En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses!


IX

    Non. Il fut gallican, ce sicle, et jansniste!
    C'est vers le Moyen Age norme et dlicat
    Qu'il faudrait que mon coeur en panne navigut,
    Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

    Roi, politicien, moine, artisan, chimiste,
    Architecte, soldat, mdecin, avocat,
    Quel temps! Oui, que mon coeur naufrag rembarqut
    Pour toute cette force ardente, souple, artiste!

    Et l que j'eusse part--quelconque, chez les rois
    Ou bien ailleurs, n'importe,-- la chose vitale,
    Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,

    Haute thologie et solide morale,
    Guid par la folie unique de la Croix
    Sur tes ailes de pierre,  folle Cathdrale!


X

        Petits amis qui stes nous prouver
        Par A plus B que deux et deux font quatre,
        Mais qui depuis voulez parachever
        Une victoire o l'on se laissait battre,

        Et couronner vos conqutes d'un coup
        Par ce soufflet  la mmoire humaine;
        Dieu ne vous a rvl rien du tout,
        Car nous disions qu'il n'est que l'ombre vaine,

        Que le profil et que l'allongement
        Sur tous les murs que la peur difie,
        De votre pur et simple mouvement,
        Et nous dictons cette philosophie.

        --Frres trop chers, laissez-nous rire un peu,
        Nous les fervents d'une logique rance,
        Qui justement n'avons de foi qu'en Dieu
        Et mettons notre espoir dans l'Esprance,

        Laissez-nous rire un peu, pleurer aussi,
        Pleurer sur vous, rire du vieux blasphme,
        Rire du vieux Satan stupide ainsi,
        Pleurer sur cet Adam dupe quand mme!

        Frre de nous qui payons vos orgueils,
        Tous fils du mme Amour, ah! la science,
        Allons donc, allez donc, c'est nos cercueils
        Nafs ou non, c'est notre mfiance

        Ou notre confiance aux seuls Rcits,
        C'est notre oreille ouverte toute grande
        Ou tristement ferme au Mot prcis!
        Frres, lchez la science gourmande

        Qui veut voler sur les ceps dfendus
        Le fruit sanglant qu'il ne faut pas connatre.
        Lchez son bras qui vous tient attendus
        Pour des enfers que Dieu n'a pas fait natre,

        Mais qui sont l'oeuvre affreuse du pch,
        Car nous, les fils attentifs de l'Histoire,
        Nous tenons pour l'honneur jamais tach
        De la Tradition, supplice et gloire!

        Nous sommes srs des Aeux nous disant
        Qu'ils ont vu Dieu sous telle ou telle forme,
        Et prdisant aux crimes d' _prsent_
        La peine immense ou le pardon norme.

        Puisqu'ils avaient vu Dieu prsent toujours,
        Puisqu'ils ne mentaient pas, puisque nos crimes
        Vont effrayants, puisque vos yeux sont courts,
        Et puisqu'il est des repentirs sublimes,

        Ils ont dit tout. Savoir le reste est bien:
        Que deux et deux fassent quatre,  merveille!
        Riens innocents, mais des riens moins que rien,
        La dernire heure tant l qui surveille

        Tout autre soin dans l'homme en vrit!
        Gardez que trop chercher ne vous sduise
        Loin d'une sage et forte humilit...
        Le seul savant, c'est encore Mose.


XI

        Or, vous voici promus, petits amis,
        Depuis les temps de ma lettre premire,
        Promus, disais-je, aux fiers emplois promis
        A votre thse, en ces jours de lumire.

        Vous voici rois de France! A votre tour!
        (Rois  plusieurs d'une France postiche,
        Mais rois de fait et non sans quelque amour
        D'un trne lourd avec un budget riche.)

        A l'oeuvre, amis petits! Nous avons droit
        De vous y voir, payant de notre poche,
        Et d'tre un peu rjouis  l'endroit
        De votre tat sans peur et sans reproche.

        Sans peur? Du matre? O le matre, mais c'est
        L'Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre,
        Total, le peuple, un ne fort qui s'est
        Cabr, pour vous espoir clair, puis fait sombre.

        Cabr comme une chvre, c'est le mot.
        Et votre bras, saignant jusqu' l'aisselle,
        S'efforce en vain: fort comme Bhmot,
        Le monstre tire... et votre peur est telle

        Quand l'ne brait, que le voil parti
        Qui par les dents vous boute cent ruades
        En forme de reproche bien senti...
        Courez aprs, frottant vos reins malades!

        O Peuple, nous t'aimons immensment:
        N'es-tu donc pas la pauvre me ignorante
        En proie  tout ce qui sait et qui ment?
        N'es-tu donc pas l'immensit souffrante?

        La charit nous fait chercher tes maux,
        La foi nous guide  travers tes tnbres.
        On t'a rendu semblable aux animaux,
        Moins leur candeur, et plein d'instincts funbres.

        L'orgueil t'a pris en ce quatre-vingt-neuf,
        Nabuchodonosor, et te fait patre,
        Ane obstin, mouton but, dur boeuf,
        Broutant pouvoir, famille, soldat, prtre!

        O paysan cass sur tes sillons,
        Ple ouvrier qu'esquinte la machine,
        Membres sacrs de Jsus-Christ, allons,
        Relevez-vous, honorez votre chine,

        Portez l'amour qu'il faut  vos bras forts,
        Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,
        Respectez-les, fuyez ces chemins tors,
        Fermez l'oreille  ce conseil immonde,

        Redevenez les Franais d'autrefois,
        Fils de l'glise, et dignes de vos pres!
        O s'ils savaient ceux-ci sur vos pavois,
        Leurs os sueraient de honte aux cimetires.

        --Vous, nos tyrans minuscules d'un jour,
        L'normit des actes rend les princes
        Surtout de souche impure, et malgr cour
        Et splendeur et le faste, encor plus minces,--

        Laissez le rgne et rentrez dans le rang.
        Aussi bien l'heure est proche o la tourmente
        Vous va donner des loisirs, et tout blanc
        L'avenir flotte avec sa fleur charmante

        Sur la Bastille absurde o vous teniez
        La France aux fers d'un blasphme et d'un schisme,
        Et la chronique en de clments Tniers
        Dj vous peint allant au catchisme.


XII

    Vous reviendrez bientt, les bras pleins de pardons
                Selon votre coutume,
    O Pres excellents qu'aujourd'hui nous perdons
                Pour comble d'amertume.

    Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l'honneur,
                Et sa rgle chrie,
    Et que de pleurs joyeux, et quels cris de bonheur
                Dans toute la patrie!

    Vous reviendrez, aprs ces glorieux exils,
                Aprs des moissons d'mes,
    Aprs avoir pri pour ceux-ci, fussent-ils
                Encore plus infmes,

    Aprs avoir couvert les les et la mer
                De votre ombre si douce
    Et rjoui le ciel et constern l'enfer,
                Bni qui vous repousse,

    Bni qui vous dpouille au cri de libert,
                Bni l'impie en armes,
    Et l'enfant qu'il vous prend des bras,--et rachet
                Nos crimes par vos larmes!

    Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu,
                Vous tes l'esprance.
    A tantt, Pres saints, qui nous vaudrez de Dieu
                Le salut pour la France!

Variante au 6e vers: Avec sa fleur chrie,


XIII

    On n'offense que Dieu qui seul pardonne.

                                                Mais
    On contriste son frre, on l'afflige, on le blesse.
    On fait gronder sa haine ou pleurer sa faiblesse,
    Et c'est un crime affreux qui va troubler la paix
    Des simples, et donner au monde sa pture,
    Scandale, coeurs perdus, gros mots et rire pais.

    Le plus souvent par un effet de la nature
    Des choses, ce pch trouve son chtiment
    Mme ici-bas, froce et long communment.
    Mais l'_Amour_ tout-puissant donne  la crature
    Le sens de son malheur qui mne au repentir
    Par une route lente et haute, mais trs sre.

    Alors un grand dsir, un seul, vient investir
    Le pnitent, aprs les premires alarmes,
    Et c'est d'humilier son front devant les larmes
    De nagure, sans rien qui pourrait amortir
    Le coup droit pour l'orgueil, et de rendre les armes
    Comme un soldat vaincu, triste, de bonne foi.

    O ma soeur, qui m'avez puni, pardonnez-moi!


XIV

    Voix de l'Orgueil: un cri puissant, comme d'un cor.
    Des toiles de sang sur des cuirasses d'or.
    On trbuche  travers des chaleurs d'incendie...
    Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.

    Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie
    De neige lente. Il fait si froid! Lourde, affadie,
    La vie a peur et court follement sur le quai
    Loin de la cloche qui devient plus assourdie.

    Voix de la Chair: un gros tapage fatigu.
    Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'tre gai.
    Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces
    O vient mourir le gros tapage fatigu.

    Voix d'Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces
    Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des ngoces.
    Et tout le cirque des civilisations
    Au son trotte-menu du violon des noces.

    Colres, soupirs noirs, regrets, tentations
    Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions
    Pour l'assourdissement des silences honntes,
    Colres, soupirs noirs, regrets, tentations,

    Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous tes!
    Sentences, mots en vain, mtaphores mal faites,
    Toute la rhtorique en fuite des pchs,
    Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous tes!

    Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchs.
    Mourez  nous, mourez aux humbles voeux cachs
    Que nourrit la douceur de la Parole forte,
    Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez!

    Mourez parmi la voix que la prire emporte
    Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
    Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
    Mourez parmi la voix que la prire apporte,

    Mourez parmi la voix terrible de l'Amour!


XV

        Va ton chemin sans plus t'inquiter!
        La route est droite et tu n'as qu' monter,
        Portant d'ailleurs le seul trsor qui vaille
        Et l'arme unique au cas d'une bataille,
        La pauvret d'esprit et Dieu pour toi.

        Surtout il faut garder toute esprance,
        Qu'importe un peu de nuit et de souffrance?
        La route est bonne et la mort est au bout.
        Oui, garde toute esprance surtout,
        La mort l-bas te dresse un lit de joie.

        Et fais-toi doux de toute la douceur.
        La vie est laide, encore c'est ta soeur.
        Simple, gravis la cte et mme chante
        Pour carter la prudence mchante
        Dont la voix basse est pour tenter ta foi.

        Simple comme un enfant, gravis la cte,
        Humble comme un pcheur qui hait la faute,
        Chante, et mme sois gai, pour dfier
        L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer
        Afin que tu t'endormes sur la voie.

        Ris du vieux pige et du vieux sducteur,
        Puisque la Paix est l, sur la hauteur,
        Qui luit parmi les fanfares de gloire.
        Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire,
        Dj l'Ange Gardien tend sur toi

        Joyeusement des ailes de victoire.


XVI

                Pourquoi triste,  mon me,
                Triste jusqu' la mort,
                Quand l'effort te rclame,
                Quand le suprme effort
                Est l qui te rclame?

                Ah! tes mains que tu tords
                Au lieu d'tre  la tche,
                Tes lvres que tu mords
                Et leur silence lche,
                Et tes yeux qui sont morts!

                N'as-tu pas l'esprance
                De la fidlit,
                Et, pour plus d'assurance
                Dans la scurit,
                N'as-tu pas la souffrance?

                Mais chasse le sommeil
                Et ce rve qui pleure.
                Grand jour et plein soleil!
                Vois, il est plus que l'heure:
                Le ciel bruit vermeil,

                Et la lumire crue
                Dcoupant d'un trait noir
                Toute chose apparue
                Te montre le Devoir
                Et sa forme bourrue.

                Marche  lui vivement,
                Tu verras disparatre
                Tout aspect inclment
                De sa manire d'tre,
                Avec l'loignement.

                C'est le dpositaire
                Qui te garde un trsor
                D'amour et de mystre,
                Plus prcieux que l'or,
                Plus sr que rien sur terre:

                Les biens qu'on ne voit pas,
                Toute joie inoue,
                Votre paix, saints combats,
                L'extase panouie
                Et l'oubli d'ici-bas,

                Et l'oubli d'ici-bas!


XVII

            N l'enfant des grandes villes
            Et des rvoltes serviles,
            J'ai l, tout cherch, trouv
            De tout apptit rv.
            Mais, puisque rien n'en demeure,

            J'ai dit un adieu lger
            A tout ce qui peut changer,
            Au plaisir, au bonheur mme,
            Et mme  tout ce que j'aime
            Hors de vous, mon doux Seigneur!

            La Croix m'a pris sur ses ailes
            Qui m'emporte aux meilleurs zles,
            Silence, expiation,
            Et l'pre vocation
            Pour la vertu qui s'ignore.

            Douce, chre Humilit,
            Arrose ma charit,
            Trempe-la de tes eaux vives.
            O mon coeur, que tu ne vives
            Qu'aux fins d'une bonne mort!


XVIII

            L'me antique tait rude et vaine
            Et ne voyait dans la douleur
            Que l'acuit de la peine
            Ou l'tonnement du malheur.

            L'art, sa figure la plus claire,
            Traduit ce double sentiment
            Par deux grands types de la Mre
            En proie au suprme tourment.

            C'est la vieille reine de Troie:
            Tous ses fils sont morts par le fer.
            Alors ce deuil brutal aboie
            Et glapit au bord de la mer.

            Elle court le long du rivage,
            Bavant vers le flot cumant,
            Hirsute, criade, sauvage,
            La chienne littralement!...

            Et c'est Niob qui s'effare
            Et garde fixement des yeux
            Sur les dalles de pierre rare
            Ses enfants tus par les dieux.

            Le souffle expire sur sa bouche.
            Elle meurt dans un geste fou.
            Ce n'est plus qu'un marbre farouche
            L transport nul ne sait d'o!...

            La douleur chrtienne est immense,
            Elle, comme le coeur humain,
            Elle souffre, puis elle pense,
            Et calme poursuit son chemin.

            Elle est debout sur le Calvaire
            Pleine de larmes et sans cris.
            C'est galement une mre,
            Mais quelle mre de quel fils!

            Elle participe au Supplice
            Qui sauve toute nation,
            Attendrissant le sacrifice
            Par sa vaste compassion.

            Et comme tous sont les fils d'elle,
            Sur le monde et sur sa langueur
            Toute la charit ruisselle
            Des sept blessures de son coeur,

            Au jour qu'il faudra, pour la gloire
            Des cieux enfin tout grands ouverts,
            Ceux qui surent et purent croire,
            Bons et doux, sauf au seul Pervers,

            Ceux-l vers la joie infinie
            Sur la colline de Sion
            Monteront d'une aile bnie
            Aux plis de son assomption.




II


I

        O mon Dieu, vous m'avez bless d'amour
        Et la blessure est encore vibrante,
        O mon Dieu, vous m'avez bless d'amour.

        O mon Dieu, votre crainte m'a frapp
        Et la brlure est encor l qui tonne,
        O mon Dieu, votre crainte m'a frapp.

        O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil
        Et votre gloire en moi s'est installe,
        O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.

        Noyez mon me aux flots de votre Vin,
        Fondez ma vie au Pain de votre table,
        Noyez mon me aux flots de votre Vin.

        Voici mon sang que je n'ai pas vers,
        Voici ma chair indigne de souffrance,
        Voici mon sang que je n'ai pas vers.

        Voici mon front qui n'a pu que rougir,
        Pour l'escabeau de vos pieds adorables,
        Voici mon front qui n'a pu que rougir.

        Voici mes mains qui n'ont pas travaill,
        Pour les charbons ardents et l'encens rare,
        Voici mes mains qui n'ont pas travaill.

        Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,
        Pour palpiter aux ronces du Calvaire,
        Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

        Voici mes pieds, frivoles voyageurs,
        Pour accourir au cri de votre grce,
        Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

        Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
        Pour les reproches de la Pnitence,
        Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

        Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
        Pour tre teints aux pleurs de la prire,
        Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

        Hlas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon,
        Quel est le puits de mon ingratitude,
        Hlas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon,

        Dieu de terreur et Dieu de saintet,
        Hlas! ce noir abme de mon crime,
        Dieu de terreur et Dieu de saintet,

        Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
        Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
        Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

        Vous connaissez tout cela, tout cela,
        Et que je suis plus pauvre que personne,
        Vous connaissez tout cela, tout cela.

        Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.


II

    Je ne veux plus aimer que ma mre Marie.
    Tous les autres amours sont de commandement.
    Ncessaires qu'ils sont, ma mre seulement
    Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chrie.

    C'est pour Elle qu'il faut chrir mes ennemis,
    C'est par Elle que j'ai vou ce sacrifice,
    Et la douceur de coeur et le zle au service,
    Comme je la priais, Elle les a permis.

    Et comme j'tais faible et bien mchant encore,
    Aux mains lches, les yeux blouis des chemins,
    Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
    Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.

    C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins,
    C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les Cinq Plaies,
    Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
    Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.

    Je ne veux plus penser qu' ma mre Marie,
    Sige de la sagesse et source des pardons,
    Mre de France aussi, de qui nous attendons
    Inbranlablement l'honneur de la patrie.

    Marie Immacule, amour essentiel.
    Logique de la foi cordiale et vivace,
    En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,
    En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?


III

    Vous tes calme, vous voulez un voeu discret,
    Des secrets  mi-voix dans l'ombre et le silence,
    Le coeur qui se rpand plutt qu'il ne s'lance,
    Et ces timides, moins transis qu'il ne parat,

    Vous accueillez d'un geste exquis telles penses
    Qui ne marchent qu'en ordre et font le moindre bruit,
    Votre main, toujours prte  la chute du fruit,
    patiente avec l'arbre et s'abstient de pousses.

    Et si l'immense amour de vos commandements
    Embrasse et presse tous en sa sollicitude,
    Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'tude
    Et le travail des plus humbles recueillements.

    Le pcheur, s'il prtend vous connatre et vous plaire,
    O vous qui nous aimant si fort parliez si peu,
    Doit et peut,  tout temps du jour comme en tout lieu,
    Bien faire obscurment son devoir et se taire,

    Se taire pour le monde, un pur snat de fous,
    Se taire sur autrui, des mes prcieuses,
    Car nous taire vous plat, mme aux heures pieuses,
    Mme  la mort, sinon devant le prtre et vous.

    Donnez-leur le silence et l'amour du mystre,
    O Dieu glorifieur du bien fait en secret,
    A ces timides moins transis qu'il ne parat,
    Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.

    Donnez-leur,  mon Dieu, la rsignation,
    Toute force, douceur, l'ordre et l'intelligence,
    Afin qu'au jour suprme ils gagnent l'indulgence
    De l'Agneau formidable en la neuve Sion,

    Afin qu'ils puissent dire: Au moins nous smes croire
    Et que l'Agneau terrible, ayant tout supput,
    Leur rponde: Venez, vous avez mrit,
    Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.


IV

I

    Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer, tu vois
    Mon flanc perc, mon coeur qui rayonne et qui saigne,
    Et mes pieds offenss que Madeleine baigne
    De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

    De tes pchs, et mes mains! Et tu vois la croix,
    Tu vois les clous, le fiel, l'ponge et tout t'enseigne
    A n'aimer, en ce monde amer o la chair rgne,
    Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

    Ne t'ai-je pas aim jusqu' la mort moi-mme,
    O mon frre en mon Pre,  mon fils en l'Esprit,
    Et n'ai-je pas souffert, comme c'tait crit?

    N'ai-je pas sanglot ton angoisse suprme
    Et n'ai-je pas su la sueur de tes nuits,
    Lamentable ami qui me cherches o je suis?

II

    J'ai rpondu: Seigneur, vous avez dit mon me.
    C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
    Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas,
    Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme

    Vous, la source de paix que toute soif rclame,
    Hlas! Voyez un peu mes tristes combats!
    Oserai-je adorer la trace de vos pas,
    Sur ces genoux saignants d'un rampement infme?

    Et pourtant je vous cherche en longs ttonnements,
    Je voudrais que votre ombre au moins vtt ma honte,
    Mais vous n'avez pas d'ombre,  vous dont l'amour monte,

    O vous, fontaine calme, amre aux seuls amants
    De leur damnation,  vous toute lumire
    Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupire!

III

    --Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser,
    Je suis cette paupire et je suis cette lvre
    Dont tu parles,  cher malade, et cette fivre
    Qui t'agite, c'est moi toujours! il faut oser

    M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser
    Jusqu'o ne grimpe pas ton pauvre amour de chvre,
    Et t'emportera, comme un aigle vole un livre,
    Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser.

    O ma nuit claire!  tes yeux dans mon clair de lune!
    O ce lit de lumire et d'eau parmi la brune!
    Toute cette innocence et tout ce reposoir!

    Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprmes,
    Car tant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
    Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes!

IV

    --Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous?
    Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose,
    Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose
    Immense des purs vents de l'Amour,  Vous, tous

    Les coeurs des saints,  vous qui ftes le Jaloux
    D'Isral, Vous, la chaste abeille qui se pose
    Sur la seule fleur d'une innocence mi-close
    Quoi, _moi_, _moi_, pouvoir _Vous_ aimer. tes-vous fous[1],

    Pre, Fils, Esprit? Moi, ce pcheur-ci, ce lche,
    Ce superbe, qui fait le mal comme sa tche
    Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, got,

    Vue, oue, et dans tout son tre--hlas! dans tout
    Son espoir et dans tout son remords que l'extase
    D'une caresse o le seul vieil Adam s'embrase?

  [1] Saint Augustin.

V

    --Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,
    Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme,
    Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
    Comme un pauvre ru parmi d'horribles mets.

    Mon amour est le feu qui dvore  jamais
    Toute chair insense, et l'vapore comme
    Un parfum,--et c'est le dluge qui consomme
    En son flot tout mauvais germe que je semais,

    Afin qu'un jour la Croix o je meurs ft dresse
    Et que par un miracle effrayant de bont
    Je t'eusse un jour  moi, frmissant et dompt.

    Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pense
    De toute ternit, pauvre me dlaisse,
    Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis rest!

VI

    --Seigneur, j'ai peur. Mon me en moi tressaille toute.
    Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment
    Moi, ceci, me ferais-je,  mon Dieu, votre amant,
    O Justice que la vertu des bons redoute?

    Oui, comment? Car voici que s'branle la vote
    O mon coeur creusait son ensevelissement
    Et que je sens fluer  moi le firmament,
    Et je vous dis: de vous  moi quelle est la route?

    Tendez-moi votre main, que je puisse lever
    Cette chair accroupie et cet esprit malade.
    Mais recevoir jamais la cleste accolade,

    Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver
    Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le ntre,
    La place o reposa la tte de l'aptre?

VII

    --Certes, si tu le veux mriter, mon fils, oui,
    Et voici. Laisse aller l'ignorance indcise
    De ton coeur vers les bras ouverts de mon glise,
    Comme la gupe vole au lis panoui.

    Approche-toi de mon oreille. panches-y
    L'humiliation d'une brave franchise.
    Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
    Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.

    Puis franchement et simplement viens  ma table.
    Et je t'y bnirai d'un repas dlectable
    Auquel l'ange n'aura lui-mme qu'assist,

    Et tu boiras le Vin de la vigne immuable
    Dont la force, dont la douceur, dont la bont
    Feront germer ton sang  l'immortalit.

                   *       *       *       *       *

    Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystre
    D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison,
    Et surtout reviens trs souvent dans ma maison,
    Pour y participer au Vin qui dsaltre,

    Au Pain sans qui la vie est une trahison,
    Pour y prier mon Pre et supplier ma Mre
    Qu'il te soit accord, dans l'exil de la terre,
    D'tre l'agneau sans cris qui donne sa toison,

    D'tre l'enfant vtu de lin et d'innocence,
    D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
    Enfin, de devenir un peu semblable  moi

    Qui fus, durant les jours d'Hrode et de Pilate
    Et de Judas et de Pierre, pareil  toi
    Pour souffrir et mourir d'une mort sclrate!

                   *       *       *       *       *

    Et pour rcompenser ton zle en ces devoirs
    Si doux qu'ils sont encore d'ineffables dlices,
    Je te ferai goter sur terre mes prmices,
    La paix du coeur, l'amour d'tre pauvre, et mes soirs

    Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs
    Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
    ternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse,
    Et que sonnent les anglus roses et noirs,

    En attendant l'assomption dans ma lumire,
    L'veil sans fin dans ma charit coutumire,
    La musique de mes louanges  jamais,

    Et l'extase perptuelle et la science.
    Et d'tre en moi parmi l'aimable irradiance
    De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!

VIII

    --Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hlas! me voici tout en larmes
    D'une joie extraordinaire: votre voix
    Me fait comme du bien et du mal  la fois,
    Et le mal et le bien, tout a les mmes charmes.

    Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes
    D'un clairon pour des champs de bataille o je vois
    Des anges bleus et blancs ports sur des pavois,
    Et ce clairon m'enlve en de fires alarmes.

    J'ai l'extase et j'ai la terreur d'tre choisi.
    Je suis indigne, mais je sais votre clmence.
    Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici

    Plein d'une humble prire, encor qu'un trouble immense
    Brouille l'espoir que votre voix me rvla,
    Et j'aspire en tremblant.

IX

                            --Pauvre me, c'est cela!


V

            Dsormais le Sage, puni
            Pour avoir trop aim les choses,
            Rendu prudent  l'infini,
            Mais franc de scrupules moroses,

            Et d'ailleurs retournant au Dieu
            Qui fit les yeux et la lumire,
            L'honneur, la gloire, et tout le peu
            Qu'a son me de candeur fire,

            Le Sage peut dornavant
            Assister aux scnes du monde,
            Et suivre la chanson du vent,
            Et contempler la mer profonde.

            Il ira, calme, et passera
            Dans la frocit des villes,
            Comme un mondain  l'Opra
            Qui sort blas des danses viles.

            Mme,--et pour tenir abaiss
            L'orgueil, qui fit son me veuve.
            Il remontera le pass,
            Ce pass, comme un mauvais fleuve!

            Il reverra l'herbe des bords,
            Il entendra le flot qui pleure
            Sur le bonheur mort et les torts
            De cette date et de cette heure!...

            Il aimera les cieux, les champs,
            La bont, l'ordre et l'harmonie,
            Et sera doux, mme aux mchants
            Afin que leur mort soit bnie.

            Dlicat et non exclusif,
            Il sera du jour o nous sommes:
            Son coeur, plutt contemplatif,
            Pourtant saura l'oeuvre des hommes.

            Mais, revenu des passions,
            Un peu mfiant des usages,
            A vos civilisations
            Prfrera les paysages.


VI

                Du fond du grabat
                As-tu vu l'toile
                Que l'hiver dvoile?
                Comme ton coeur bat,
                Comme cette ide,
                Regret ou dsir,
                Ravage  plaisir
                Ta tte obsde,
                Pauvre tte en feu,
                Pauvre coeur sans dieu,
                L'ortie et l'herbette
                Au bas du rempart
                D'o l'appel frais part
                D'une aigre trompette,
                Le vent du coteau,
                La Meuse, la goutte
                Qu'on boit sur la route
                A chaque criteau,
                Les sves qu'on hume,
                Les pipes qu'on fume!

                Un rve de froid:
                Que c'est beau la neige
                Et tout son cortge
                Dans leur cadre troit!
                Oh! tes blancs arcanes,
                Nouvelle Archangel,
                Mirage ternel
                De mes caravanes!
                Oh! ton chaste ciel,
                Nouvelle Archangel!
                Cette ville sombre!
                Tout est crainte ici...
                Le ciel est transi
                D'clairer tant d'ombre.
                Les pas que tu fais
                Parmi ces bruyres
                Lvent des poussires
                Au souffle mauvais...
                Voyageur si triste,
                Tu suis quelle piste?

                C'est l'ivresse  mort,
                C'est la noire orgie,
                C'est l'amer effort
                De ton nergie
                Vers l'oubli dolent
                De la voix intime,
                C'est le seuil du crime,
                C'est l'essor sanglant.
                --Oh! fuis la chimre:
                Ta mre, ta mre!
                Quelle est cette voix
                Qui ment et qui flatte!
                Ah! la tte plate,
                Vipre des bois!
                Pardon et mystre.
                Laisse a dormir.
                Qui peut, sans frmir.
                Juger sur la terre?
                Ah! pourtant, pourtant,
                Ce monstre impudent!

                La mer! Puisse-t-elle
                Laver ta rancoeur,
                La mer au grand coeur,
                Ton aeule, celle
                Qui chante en berant
                Ton angoisse atroce,
                La mer, doux colosse
                Au sein innocent,
                Grondeuse infinie
                De ton ironie!
                Tu vis sans savoir!
                Tu verses ton me,
                Ton lait et ta flamme
                Dans quel dsespoir?
                Ton sang qui s'amasse
                En une fleur d'or
                N'est pas prt encor
                A la ddicace.
                Attends quelque peu,
                Ceci n'est que jeu.

                Cette frnsie
                T'initie au but.
                D'ailleurs, le salut
                Viendra d'un Messie
                Dont tu ne sens plus
                Depuis bien des lieues
                Les effluves bleues
                Sous tes bras perclus,
                Naufrag d'un rve
                Qui n'a pas de grve!
                Vis en attendant
                L'heure toute proche.
                Ne sois pas prudent.
                Trve  tout reproche.
                Fais ce que tu veux.
                Une main te guide
                A travers le vide
                Affreux de tes voeux.
                Un peu de courage,
                C'est le bon orage.

                Voici le Malheur
                Dans sa plnitude.
                Mais  sa main rude
                Quelle belle fleur!
                La brlante pine!
                Un lys est moins blanc,
                Elle m'entre au flanc.
                Et l'odeur divine!
                Elle m'entre au coeur.
                Le parfum vainqueur!
                Pourtant je regrette,
                Pourtant je me meurs,
                Pourtant ces deux coeurs...
                Lve un peu la tte:
                Eh bien, c'est la Croix.
                Lve un peu ton me
                De ce monde infme.
                Est-ce que je crois?
                Qu'en sais-tu? La Bte
                Ignore sa tte,

                La Chair et le Sang
                Mconnaissent l'Acte.
                Mais j'ai fait un pacte
                Qui va m'enlaant
                A la faute noire,
                Je me dois  mon
                Tenace dmon:
                Je ne veux point croire.
                Je n'ai pas besoin
                De rver si loin!
                Aussi bien j'coute
                Des sons d'autrefois.
                Vipre des bois,
                Encor sur ma route?
                Cette fois tu mords.
                Laisse cette bte.
                Que fait au pote?
                Que sont des coeurs morts?
                Ah! plutt oublie
                Ta propre folie.

                Ah! plutt, surtout,
                Douceur, patience,
                Mi-voix et nuance,
                Et paix jusqu'au bout!
                Aussi bon que sage,
                Simple autant que bon,
                Soumets ta raison
                Au plus pauvre adage,
                Naf et discret,
                Heureux en secret!
                Ah! surtout, terrasse
                Ton orgueil cruel,
                Implore la grce
                D'tre un pur Abel,
                Finis l'odysse
                Dans le repentir
                D'un humble martyr,
                D'une humble pense.
                Regarde au-dessus...
                Est-ce vous, JSUS?


VII

            Le ciel est, par-dessus le toit,
                    Si bleu, si calme!
            Un arbre, par-dessus le toit
                    Berce sa palme.

            La cloche dans le ciel qu'on voit
                    Doucement tinte.
            Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
                    Chante sa plainte.

            Mon Dieu, mon Dieu, la vie est l,
                    Simple et tranquille.
            Cette paisible rumeur-l
                    Vient de la ville.

            --Qu'as-tu fait,  toi que voil
                    Pleurant sans cesse,
            Dis, qu'as-tu fait, toi que voil,
                    De ta jeunesse?


VIII

        Le son du cor s'afflige vers les bois
        D'une douleur on veut croire orpheline
        Qui vient mourir au bas de la colline
        Parmi la bise errant en courts abois.

        L'me du loup pleure dans cette voix
        Qui monte avec le soleil qui dcline,
        D'une agonie on veut croire cline
        Et qui ravit et qui navre  la fois.

        Pour faire mieux cette plainte assoupie
        La neige tombe  longs traits de charpie
        A travers le couchant sanguinolent,

        Et l'air a l'air d'tre un soupir d'automne,
        Tant il fait doux par ce soir monotone
        O se dorlote un paysage lent.


IX

    La tristesse, la langueur du corps humain
    M'attendrissent, me flchissent, m'apitoient,
    Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.
    Quand les draps zbrent la peau, foulent la main!

    Et que mivre dans la fivre du demain,
    Tide encor du bain de sueur qui dcrot,
    Comme un oiseau qui grelotte sous un toit!
    Et les pieds, toujours douloureux du chemin,

    Et le sein, marqu d'un double coup de poing,
    Et la bouche, une blessure rouge encor,
    Et la chair frmissante, frle dcor,

    Et les yeux, les pauvres yeux si beaux o point
    La douleur de voir encore du fini!...
    Triste corps! Combien faible et combien puni!


X

            La bise se rue  travers
            Les buissons tout noirs et tout verts,
            Glaant la neige parpille,
            Dans la campagne ensoleille.
            L'odeur est aigre prs des bois,
            L'horizon chante avec des voix,
            Les coqs des clochers des villages
            Luisent crment sur les nuages.
            C'est dlicieux de marcher
            A travers ce brouillard lger
            Qu'un vent taquin parfois retrousse.
            Ah! fi de mon vieux feu qui tousse!
            J'ai des fourmis plein les talons.
            Debout, mon me, vite, allons!
            C'est le printemps svre encore,
            Mais qui par instant s'dulcore
            D'un souffle tide juste assez
            Pour mieux sentir les froids passs
            Et penser au Dieu de clmence...
            Va, mon me,  l'espoir immense!


XI

    Vous voil, vous voil, pauvres bonnes penses!
    L'espoir qu'il faut, regret des grces dpenses,
    Douceur de coeur avec svrit d'esprit,
    Et cette vigilance, et le calme prescrit,
    Et toutes!--Mais encor lentes, bien veilles,
    Bien d'aplomb, mais encor timides, dbrouilles
    A peine du lourd rve et de la tide nuit.
    C'est  qui de vous va plus gauche, l'une suit
    L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.
    Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une,
    Puis deux, puis trois. Le reste est l, les yeux baisss,
    La tte  terre, et l'air des plus embarrasss,
    Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrte,
    Elles s'arrtent tour  tour, posant leur tte
    Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[2].
    Votre pasteur,  mes brebis, ce n'est pas moi,
    C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes,
    Lui qui vous tint longtemps et si longtemps l closes,
    Mais qui vous dlivra de sa main au temps vrai.
    Suivez-le. Sa houlette est bonne.
                                    Et je serai,
    Sous sa voix toujours douce  votre ennui qui ble,
    Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidle.

  [2] DANIEL, _Le Purgatoire_.


XII

            L'chelonnement des haies
            Moutonne  l'infini, mer
            Claire dans le brouillard clair
            Qui sent bon les jeunes baies.

            Des arbres et des moulins
            Sont lgers sous le vert tendre
            O vient s'battre et s'tendre
            L'agilit des poulains.

            Dans ce vague d'un Dimanche
            Voici se jouer aussi
            De grandes brebis aussi
            Douces que leur laine blanche.

            Tout  l'heure dferlait
            L'onde, roule en volutes,
            De cloches comme des fltes
            Dans le ciel comme du lait.


XIII

        L'immensit de l'humanit,
        Le Temps pass vivace et bon pre,
        Une entreprise  jamais prospre:
        Quelle puissante et calme cit!

        Il semble ici qu'on vit dans l'histoire,
        Tout est plus fort que l'homme d'un jour.
        De lourds rideaux d'atmosphre noire
        Font richement la nuit alentour.

        O civiliss que civilise
        L'Ordre obi, le Respect sacr!
        O dans ce champ si bien prpar
        Cette moisson de la Seule glise!


XIV

                La mer est plus belle
                Que les cathdrales,
                Nourrice fidle,
                Berceuse de rles,
                La mer sur qui prie
                La Vierge Marie!

                Elle a tous les dons
                Terribles et doux.
                J'entends ses pardons
                Gronder ses courroux.
                Cette immensit
                N'a rien d'entt.

                O! si patiente,
                Mme quand mchante!
                Un souffle ami hante
                La vague, et nous chante:
                Vous sans esprance,
                Mourez sans souffrance!

                Et puis sous les cieux
                Qui s'y rient plus clairs,
                Elle a des airs bleus,
                Roses, gris et verts...
                Plus belle que tous,
                Meilleure que nous!


XV

    La grande ville. Un tas criard de pierres blanches
    O rage le soleil comme en pays conquis.
    Tous les vices ont leur tanire, les exquis
    Et les hideux, dans ce dsert de pierres blanches.

    Des odeurs! Des bruits vains! O que vague le coeur,
    Toujours ce poudroiement vertigineux de sable,
    Toujours ce remuement de la chose coupable
    Dans cette solitude o s'coeure le coeur!

    De prs, de loin, le Sage aura sa thbade
    Parmi le fade ennui qui monte de ceci,
    D'autant plus pre et plus sanctifiante aussi,
    Que deux parts de son me y pleurent, dans ce vide!


XVI

            Toutes les amours de la terre
            Laissent au coeur du dltre
            Et de l'affreusement amer,
            Fraternelles et conjugales,
            Paternelles et filiales,
            Civiques et nationales,
            Les charnelles, les idales.
            Toutes ont la gupe et le ver.

            La mort prend ton pre et ta mre,
            Ton frre trahira son frre,
            Ta femme flaire un autre poux,
            Ton enfant, on te l'aline,
            Ton peuple, il se pille ou s'enchane
            Et l'tranger y pond sa haine,
            Ta chair s'irrite et tourne obscne,
            Ton me flue en rves fous.

            Mais, dit Jsus, aime, n'importe!
            Puis, de toute illusion morte
            Fais un cortge, forme un choeur,
            Va devant, tel aux champs le ptre,
            Tel le coryphe au thtre,
            Tel le vrai prtre ou l'idoltre,
            Tels les grands-parents prs de l'tre,
            Oui, que devant aille ton coeur!

            Et que toutes ces voix dolentes
            S'lvent rapides ou lentes,
            Aigres ou douces, composant
            A la gloire de Ma souffrance
            Instrument de ta dlivrance,
            Condiment de ton esprance
            Et mets de ta propre navrance,
            L'hymne qui te sied  prsent!


XVII

    Sainte Thrse veut que la Pauvret soit
    La reine d'ici-bas, et littralement!
    Elle dit peu de mots de ce gouvernement
    Et ne s'arrte point aux dtails de surcrot;

    Mais le Point,  son sens, celui qu'il faut qu'on voie
    Et croie, est ceci dont elle la complimente;
    Le libre arbitre pse, argu et parlemente.
    Puis le pauvre-de-coeur dcide et suit sa voie.

    Qui l'en empchera? De voeux il n'en a plus
    Que celui d'tre un jour au nombre des lus,
    Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,

    Prodigue et ddaigneux, sur tous, des choses eues,
    Mais accumulateur des seules choses sues,
    De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!


XVIII

    C'est la fte du bl, c'est la fte du pain
    Aux chers lieux d'autrefois revus aprs ces choses!
    Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain
    De lumire si blanc que les ombres sont roses.

    L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux
    Dont l'clair plonge, et va luire, et se rverbre.
    La plaine, tout au loin couverte de travaux,
    Change de face  chaque instant, gaie et svre.

    Tout halte, tout n'est qu'effort et mouvement
    Sous le soleil tranquille, auteur des moissons mres,
    Et qui travaille encore imperturbablement
    A gonfler,  sucrer l-bas les grappes sures.

    Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
    Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne
    L'honnte verre o rit un peu d'oubli divin.
    Moissonneurs, vendangeurs l-bas! votre heure est bonne!

    Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
    Fruit de la force humaine en tous lieux rpartie,
    Dieu moissonne, et vendange, et dispose  ses fins
    La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!




AMOUR


PRIRE DU MATIN

    O Seigneur, exaucez et dictez ma prire,
    Vous la pleine Sagesse et la toute Bont,
    Vous sans cesse anxieux de mon heure dernire,
    Et qui m'avez aim de toute ternit.

    Car--ce bonheur terrible est tel, tel ce mystre
    Misricordieux, que, cent fois mdit,
    Toujours il confondit ma raison qu'il atterre,--
    Oui, vous m'avez aim de toute ternit,

    Oui, votre grand souci, c'est mon heure dernire,
    Vous la voulez heureuse et pour la faire ainsi,
    Ds avant l'univers, ds avant la lumire,
    Vous prpartes tout, ayant ce grand souci.

    Exaucez ma prire aprs l'avoir forme
    De gratitude immense et des plus humbles voeux,
    Comme un pote scande une ode bien-aime,
    Comme une mre baise un fils sur les cheveux.

    Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire
    Il me faut tre heureux, d'abord dans la douleur
    Parmi les hommes durs sous une loi svre,
    Puis dans le ciel tout prs de vous sans plus de pleur,

    Tout prs de vous, le Pre ternel, dans la joie
    ternelle, ravi dans les splendeurs des saints,
    O donnez-moi la foi trs forte, que je croie
    Devoir souffrir cent morts s'il plat  vos desseins;

    Et donnez-moi la foi trs douce que j'estime
    N'avoir de haine juste et sainte que pour moi,
    Que j'aime le pcheur en dtestant son crime,
    Que surtout j'aime ceux de nous encor sans foi;

    Et donnez-moi la foi trs humble, que je pleure
    Sur l'improprit de tant de maux soufferts,
    Sur l'inutilit des grces et sur l'heure
    Lchement gaspille aux efforts que je perds;

    Et que votre Esprit Saint qui sait toute nuance
    Rende prudent mon zle et sage mon ardeur;
    Donnez, juste Seigneur, avec la confiance,
    Donnez la mfiance  votre serviteur:

    Que je ne sois jamais un objet de censure
    Dans l'action pieuse et le juste discours;
    Enseignez-moi l'accent, montrez-moi la mesure;
    D'un scandale, d'un seul, prservez mes entours;

    Faites que mon exemple amne  vous connatre
    Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres fous,
    Vos enfants sans leur Pre, un tat sans le Matre,
    Et que, si je suis bon, toute gloire aille  vous;

    Et puis, et puis, quand tout des choses ncessaires,
    L'homme, la patience et ce devoir dict,
    Aura fructifi de mon mieux dans vos serres,
    Laissez-moi vous aimer en toute charit,

    Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses
    Aimer jusqu' la mort votre perfection,
    Jusqu' la mort des sens et de leurs mille ivresses,
    Jusqu' la mort du coeur, orgueil et passion,

    Jusqu' la mort du pauvre esprit lche et rebelle
    Que votre volont ds longtemps appelait
    Vers l'humilit sainte ternellement belle,
    Mais lui gardait son rve infernalement laid,

    Son gros rve veill de lourdes rhtoriques,
    Spculation creuse et calculs impuissants,
    Ronflant et s'tirant en phrases plthoriques.
    Ah! tuez mon esprit, et mon coeur et mes sens!

    Place  l'me qui croie, et qui sente et qui voie
    Que tout est vanit fors elle-mme en Dieu;
    Place  l'me, Seigneur, marchant dans votre voie
    Et ne tendant qu'au ciel, seul espoir et seul lieu!

    Et que cette me soit la servante trs douce
    Avant d'tre l'pouse au trne non pareil.
    Donnez-lui l'Oraison comme le lit de mousse
    O ce petit oiseau se baigne de soleil,

    La paisible oraison comme la frache table
    O cet agneau s'batte et broute dans les coins
    D'ombre et d'or quand svit le midi redoutable
    Et que juin fait crier l'insecte dans les foins,

    L'oraison bien en vous, ft-ce parmi la foule,
    Ft-ce dans le tumulte et l'erreur des cits.
    Donnez-lui l'oraison qui sourde et d'o dcoule
    Un ruisseau toujours clair d'austres vrits:

    La mort, le noir pch, la pnitence blanche,
    L'occasion  fuir et la grce  guetter;
    Donnez-lui l'oraison d'en haut et d'o s'panche
    Le fleuve amer et fort qu'il lui faut remonter:

    Mortification spirituelle, preuve
    Du feu par le dsir et de l'eau par le pleur
    Sans fin d'tre imparfaite et de se sentir veuve
    D'un amour que doit seule aviver la douleur,

    Scheresses ainsi que des trombes de sable
    En travers du torrent o luttent ses bras lourds,
    Un ciel de plomb fondu, la soif inapaisable
    Au milieu de cette eau qui l'assoiffe toujours,

    Mais cette eau-l jaillit  la vie ternelle,
    Et la vague bientt porterait doucement
    L'me persvrante et son amour fidle
    Aux pieds de votre Amour fidle,  Dieu clment!

    La bonne mort pour quoi Vous-Mme vous mourtes
    Me ressusciterait  votre ternit.
    Piti pour ma faiblesse, assistez  mes luttes
    Et bnissez l'effort de ma dbilit!

    Piti, Dieu pitoyable! et m'aidez  parfaire
    L'oeuvre de votre coeur adorable, en sauvant
    L'me que rachetaient les affres du Calvaire;
    Pre, considrez le prix de votre enfant.


CRIT EN 1875

A EDMOND LEPELLETIER

    J'ai nagure habit le meilleur des chteaux
    Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux:
    Quatre tours s'levaient sur le front d'autant d'ailes,
    Et j'ai longtemps, longtemps habit l'une d'elles.
    Le mur, tant de brique extrieurement,
    Luisait rouge au soleil de ce site dormant,
    Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleure,
    Tendait lgrement la vote intrieure.
    O diane des yeux qui vont parler au coeur,
    O rveil pour les sens perdus de langueur,
    Gloire des fronts d'aeuls, orgueil jeune des branches,
    Innocence et fiert des choses, couleurs blanches!
    Parmi des escaliers en vrille, tout aciers
    Et cuivres, luxes brefs encore macis,
    Cette blancheur bleutre et si douce  m'en croire,
    Que relevait un peu la longue plinthe noire,
    S'emplissait tout le jour de silence et d'air pur
    Pour que la nuit y vnt rver de ple azur.
    Une chambre bien close, une table, une chaise,
    Un lit strict o l'on pt dormir juste  son aise,
    Du jour suffisamment et de l'espace assez,
    Tel fut mon lot durant les longs mois l passs,
    Et je n'ai jamais plaint ni les mois ni l'espace,
    Ni le reste, et du point de vue o je me place,
    Maintenant que voici le monde de retour,
    Ah! vraiment, j'ai regret aux deux ans dans la tour!
    Car c'tait bien la paix relle et respectable,
    Ce lit dur, cette chaise unique et cette table,
    La paix o l'on aspire alors qu'on est bien soi,
    Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi,
    Qui glissait lentement en teintes apaises,
    Au lieu de ce grand jour diffus de vos croises.
    Car  quoi bon le vain appareil et l'ennui
    Du plaisir,  la fin, quand le malheur a lui,
    (Et le malheur est bien un trsor qu'on dterre)
    Et pourquoi cet effroi de rester solitaire
    Qui pique le troupeau des hommes d' prsent,
    Comme si leur commerce tait bien suffisant?
    Questions! Donc j'tais heureux avec ma vie,
    Reconnaissant de biens que nul, certes, n'envie.
    (O fracheur de sentir qu'on n'a pas de jaloux!
    O bont d'tre cru plus malheureux que tous!)
    Je partageais les jours de cette solitude
    Entre ces deux bienfaits, la prire et l'tude,
    Que dlassait un peu de travail manuel.
    Ainsi les Saints! J'avais aussi ma part de ciel,
    Surtout quand, revenant au jour, si proche encore,
    O j'tais ce mauvais sans plus qui s'dulcore
    En la luxure lche aux farces sans pardon,
    Je pouvais supputer tout le prix de ce don:
    N'tre plus l, parmi les choses de la foule,
    S'y dpensant, plutt dupe, pierre qui roule,
    Mais de fait un complice  tous ces noirs pchs,
    N'tre plus l, compter au rang des coeurs cachs,
    Des coeurs discrets que Dieu fait siens dans le silence,
    Sentir qu'on grandit bon et sage, et qu'on s'lance
    Du plus bas au plus haut en essors bien rgls,
    Humble, prudent, bni, la croissance des bls!--
    D'ailleurs, nuls soins gnants, nulle dmarche  faire.
    Deux fois le jour ou trois, un serviteur svre
    Apportait mes repas et repartait muet.
    Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait
    Qu'une horloge au coeur clair qui battait  coups larges.
    C'tait la libert (la seule!) sans ses charges,
    C'tait la dignit dans la scurit!
    O lieu presque aussitt regrett que quitt,
    Chteau, chteau magique o mon me s'est faite,
    Frais sjour o se vint apaiser la tempte
    De ma raison allant  vau-l'eau dans mon sang,
    Chteau, chteau qui luis tout rouge et dors tout blanc,
    Comme un bon fruit de qui le got est sur mes lvres
    Et dsaltre encor l'arrire-soif des fivres,
    O sois bni, chteau d'o me voil sorti
    Prt  la vie, arm de douceur et nanti
    De la Foi, pain et sel et manteau pour la route
    Si dserte, si rude et si longue, sans doute,
    Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets.
    Et soit aim l'AUTEUR de la Grce,  jamais!

(Stickney, Angleterre.)


UN CONTE

A J.-K. HUYSMANS

    Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme
    Et comme un soldat rpand son sang pour la patrie,
    Je voudrais pouvoir mettre mon coeur avec mon me
    Dans un beau cantique  la sainte Vierge Marie.

    Mais je suis, hlas! un pauvre pcheur trop indigne,
    Ma voix hurlerait parmi le choeur des voix des justes:
    Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne,
    Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

    Il faut un coeur pur comme l'eau qui jaillit des roches,
    Il faut qu'un enfant vtu de lin soit notre emblme,
    Qu'un agneau blant n'veille en nous aucuns reproches
    Que l'innocence nous ceigne un brlant diadme,

    Il faut tout cela pour oser dire vos louanges,
    O vous Vierge Mre,  vous Marie Immacule,
    Vous, blanche  travers les battements d'ailes des anges,
    Qui posez vos pieds sur notre terre console.

    Du moins je ferai savoir  qui voudra l'entendre
    Comment il advint qu'une me des plus gares,
    Grce  ces regards clments de votre gloire tendre,
    Revint au bercail des Innocences ignores.

    Innocence,  belle aprs l'Ignorance inoue,
    Eau claire du coeur aprs le feu vierge de l'me,
    Paupire de grce sur la prunelle blouie,
    Dsaltrement du cerf rompu d'amour qui brame!

    Ce fut un amant dans toute la force du terme:
    Il avait connu toute la chair, infme ou vierge,
    Et la profondeur monstrueuse d'un piderme,
    Et le sang d'un coeur, cire vermeille pour son cierge!

    Ce fut un athe, et qui poussait loin sa logique
    Tout en mprisant les fadaises qu'elle autorise,
    Et comme un forat qui remche une vieille chique
    Il aimait le jus flasque de la mcrantise.

    Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,
    Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrires;
    Bon que les amours premires fussent disparues,
    Mais cela n'excuse en rien l'excs de ses manires.

    Ce fut, et quel prjudice! un Parisien fade,
    Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires
    Qui prennent au srieux la plus sotte cascade
    Sans s'apercevoir,  leur me, que tu respires;

    Race de thtre et de boutique dont les vices
    Eux-mmes, avec leur odeur rance et renferme,
    Lveraient le coeur  des sauvages, leurs complices,
    Race de trottoir, race d'gout et de fume!

    Enfin un sot, un infatu de ce temps bte
    (Dont l'esprit au fond consiste  boire de la bire)
    Et par-dessus tout une folle tte inquite,
    Un coeur  tous vents, vraiment mais vilement sincre.

    Mais sans doute, et moi j'inclinerais fort  le croire,
    Dans quelque coin bien discret et sr de ce coeur mme,
    Il avait gard comme qui dirait la mmoire
    D'avoir t ces petits enfants que Jsus aime.

    Avait-il,--et c'est vraiment plus vrai que vraisemblable,
    Conserv dans le sanctuaire de sa cervelle
    Votre nom, Marie, et votre titre vnrable,
    Comme un mauvais prtre ornerait encor sa chapelle?

    Ou tout bonnement peut-tre qu'il tait encore,
    Malgr tout son vice et tout son crime et tout le reste,
    Cet homme trs simple qu'au moins sa candeur dcore
    En comparaison d'un monde autour que Dieu dteste.

    Toujours est-il que ce grand pcheur eut des conduites
    Folles  ce point d'en devenir trop maladroites,
    Si bien que les tribunaux s'en mirent,--et les suites!
    Et le voyez-vous dans la plus troite des botes?

    Cellules! Prisons humanitaires! il faut taire
    Votre horreur fadasse et ce progrs d'hypocrisie...
    Puis il s'attendrit, il rflchit. Par quel mystre,
    O Marie,  vous, de toute ternit choisie?

    Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa Mre.
    O qu'il fut heureux, mais l promptement, tout de suite!
    Que de larmes, quelle joie,  Mre! et pour vous plaire,
    Tout de suite aussi le voil qui bien vite quitte

    Tout cet appareil d'orgueil et de pauvres malices,
    Ce qu'on nomme esprit et ce qu'on nomme la Science,
    Et les rires et les sourires o tu te plisses,
    Lvre des petits exgtes de l'incroyance!

    Et le voil qui s'agenouille et, bien humble, grne
    Entre ses doigts fiers les grains enflamms du Rosaire,
    Implorant de Vous, la Mre, et la Sainte, et la Reine,
    L'affranchissement d'tre ce charnel,  misre!

    O qu'il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde
    Qu'adorer obscurment la mystique sagesse,
    Qu'aimer le coeur de Jsus dans l'extase profonde
    De penser  vous en mme temps pendant la Messe.

    O faites cela, faites cette grce  cette me,
    O vous, vierge Mre,  vous Marie Immacule,
    Toute en argent parmi l'argent de l'pithalame,
    Qui posez vos pieds sur notre terre console.


BOURNEMOUTH

A FRANCIS POICTEVIN

    Le long bois de sapins se tord jusqu'au rivage,
    L'troit bois de sapins, de lauriers et de pins,
    Avec la ville autour dguise en village:
    Chalets parpills rouges dans le feuillage
    Et les blanches villas des stations de bains.

    Le bois sombre descend d'un plateau de bruyre,
    Va, vient, creuse un vallon, puis monte vert et noir
    Et redescend en fins bosquets o la lumire
    Filtre et dore l'obscur sommeil du cimetire
    Qui s'tage berc d'un vague nonchaloir.

    A gauche la tour lourde (elle attend une flche)
    Se dresse d'une glise invisible d'ici,
    L'estacade trs loin; haute, la tour, et sche:
    C'est bien l'anglicanisme imprieux et rche
    A qui l'essor du coeur vers le ciel manque aussi.

    Il fait un de ces temps ainsi que je les aime,
    Ni brume ni soleil! le soleil devin,
    Pressenti, du brouillard mourant, dansant  mme
    Le ciel trs haut qui tourne et fuit, rose de crme;
    L'atmosphre est de perle et la mer d'or fan.

    De la tour protestante il part un chant de cloche,
    Puis deux et trois et quatre, et puis huit  la fois,
    Instinctive harmonie allant de proche en proche,
    Enthousiasme, joie, appel, douleur, reproche,
    Avec de l'or, du bronze et du feu dans la voix;

    Bruit immense et bien doux que le long bois coute!
    La musique n'est pas plus belle. Cela vient
    Lentement sur la mer qui chante et frmit toute,
    Comme sous une arme au pas sonne une route
    Dans l'cho qu'un combat d'avant-garde retient.

    La sonnerie est morte. Une rouge trane
    De grands sanglots palpite et s'teint sur la mer,
    L'clair froid d'un couchant de la nouvelle anne
    Ensanglante l-bas la ville couronne
    De nuit tombante, et vibre  l'ouest encore clair.

    Le soir se fonce. Il fait glacial. L'estacade
    Frissonne et le ressac a gmi dans son bois
    Chanteur, puis est tomb lourdement en cascade
    Sur un rythme brutal comme l'ennui maussade
    Qui martelait mes jours coupables d'autrefois:

    Solitude du coeur dans le vide de l'me,
    Le combat de la mer et des vents de l'hiver,
    L'orgueil vaincu, navr, qui rle et qui dclame,
    Et cette nuit o rampe un guet-apens infme,
    Catastrophe flaire, avant-got de l'Enfer!...

    Voici trois tintements comme trois coups de fltes,
    Trois encor, trois encor! l'_Anglus_ oubli
    Se souvient, le voici qui dit: Paix  ces luttes!
    Le Verbe s'est fait chair pour relever tes chutes,
    Une vierge a conu, le monde est dli!

    Ainsi Dieu parle par la voix de _sa_ chapelle
    Sise  mi-cte  droite et sur le bord du bois...
    O Rome,  Mre! Cri, geste qui nous rappelle
    Sans cesse au bonheur seul et donne au coeur rebelle
    Et triste le conseil pratique de la Croix.

    --La nuit est de velours. L'estacade laisse
    Tait par degrs son bruit sous l'eau qui refluait,
    Une route assez droite heureusement trace
    Guide jusque chez moi ma retraite presse
    Dans ce noir absolu sous le long bois muet.


THERE

A MILE LE BRUN

    Angels, seul coin luisant dans ce Londres du soir,
    O flambe un peu de gaz et jase quelque foule,
    C'est drle que, semblable  tel trs dur espoir,
    Ton souvenir m'obsde et puissamment enroule
    Autour de mon esprit un regret rouge et noir:

    Devantures, chansons, omnibus et les danses
    Dans le demi-brouillard o flue un got de rhum,
    Dcence, toutefois, le souci des cadences,
    Et mme dans l'ivresse un certain dcorum,
    Jusqu' l'heure o la brume et la nuit se font denses.

    Angels! jours dj loin, soleils morts, flots taris;
    Mes vieux pchs longtemps ont rd par tes voies,
    Tout soudain rougissant, misre! et tout surpris
    De se plaire vraiment  tes honntes joies,
    Eux pour tout le contraire arrivs de Paris!

    Souvent l'incompressible Enfance ainsi se joue,
    Ft-ce dans ce rapport infinitsimal,
    Du monstre intrieur qui nous crispe la joue
    Au froid ricanement de la haine et du mal,
    Ou gonfle notre lvre amre en lourde moue.

    L'Enfance baptismale merge du pcheur,
    Inattendue, alerte, et nargue ce farouche
    D'un sourire non sans franchise ou sans fracheur,
    Qui vient, quoi qu'il en ait, se poser sur sa bouche
    A lui, par un prodige exquisement vengeur.

    C'est la Grce qui passe aimable et nous fait signe.
    O la simplicit primitive, elle encor!
    Cher recommencement bien humble! Fuite insigne
    De l'heure vers l'azur mrisseur de fruits d'or!
    Angels!  nom _revu_, calme et frais comme un cygne!


UN CRUCIFIX

A GERMAIN NOUVEAU

glise Saint-Gry, Arras.

    Au bout d'un bas-ct de l'glise gothique,
    Contre le mur que vient baiser le jour mystique
    D'un long vitrail d'azur et d'or finement roux,
    Le Crucifix se dresse, ineffablement doux,
    Sur sa croix peinte en vert aux artes dores,
    Et la gloire d'or sombre en langues chancres
    Flue autour de la tte et des bras tendus,
    Tels quatre vols de flamme en un seul confondus.
    La statue est en bois, de grandeur naturelle,
    Lgrement teinte, et l'on croirait sur elle
    Voir s'arrter la vie  l'instant qu'on la voit.
    Merveille d'art pieux, celui qui la fit doit
    N'avoir fait qu'elle et s'tre teint dans la victoire
    D'tre un bon ouvrier trois fois sr de sa gloire.
    Voil l'homme! Robuste et dlicat pourtant.
    C'est bien le corps qu'il faut pour avoir souffert tant,
    Et c'est bien la poitrine o bat le Coeur immense:
    Par les lvres le souffle expirant dit: Clmence,
    Tant l'artiste les a disjointes saintement,
    Et les bras grands ouverts prouvent le Dieu clment;
    La couronne d'pine est norme et cruelle
    Sur le front inclinant sa pleur fraternelle
    Vers l'ignorance humaine et l'erreur du pcheur,
    Tandis que, pour noyer le scrupule empcheur
    D'aimer et d'esprer comme la Foi l'enseigne,
    Les pieds saignent, les mains saignent, le ct saigne;
    On sent qu'il s'offre au Pre en toute charit,
    Ce vrai Christ catholique perdu de bont,
    Pour spcialement sauver vos mes tristes,
    Pharisiens nafs, sincres jansnistes!
    --Un ami qui passait, bon peintre et bon chrtien
    Et bon pote aussi--les trois s'accordent bien--
    Vit cette oeuvre sublime, en fit une copie
    Exquise, et surprenant mon regard qui l'pie,
    Trs gracieusement chez moi vint l'oublier.
    Et j'ai rim ces vers pour le remercier.--

Aot 1880


UN VEUF PARLE

            Je vois un groupe sur la mer.
            Quelle mer? Celle de mes larmes.
            Mes yeux mouills du vent amer
            Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes
            Sont deux toiles sur la mer.

            C'est une toute jeune femme
            Et son enfant dj tout grand
            Dans une barque o nul ne rame,
            Sans mt ni voile, en plein courant...
            Un jeune garon, une femme!

            En plein courant dans l'ouragan!
            L'enfant se cramponne  sa mre
            Qui ne sait plus o, non plus qu'en...,
            Ni plus rien, et qui, folle, espre
            En le courant, en l'ouragan.

            Esprez en Dieu, pauvre folle,
            Crois en notre Pre, petit.
            La tempte qui vous dsole,
            Mon coeur de l-haut vous prdit
            Qu'elle va cesser, petit, folle!

            Et paix au groupe sur la mer,
            Sur cette mer de bonnes larmes!
            Mes yeux joyeux dans le ciel clair,
            Par cette nuit sans plus d'alarmes,
            Sont deux bons anges sur la mer.

1878


IL PARLE ENCORE

        Ni pardon ni rpit, dit le monde,
        Plus de place au snat du loisir!
        On rend grce et justice au dsir
        Qui te prend d'une paix si profonde,
        Et l'on et fait trve avec plaisir,
        Mais la guerre est jalouse: il faut vivre
        Ou mourir du combat qui t'enivre.

        Aussi bien tes voeux sont absolus
        Quand notre art est un mol quilibre.
        Nous donnons un sens large au mot: libre,
        Et ton sens va: Vite ou jamais plus.
        Ta prire est un ordre qui vibre;
        Alors nous, indolents conseilleurs,
        Que te dire, except: Cherche ailleurs?

        Et je vois l'Orgueil et la Luxure
        Parmi la rponse: tel un cor
        Dans l'clat fan d'un vil dcor,
        Prtant sa rage  la flte impure.
        Quel dcor connu mais triste encor!
        C'est la ville o se caille et se lie
        Ce pass qu'on boit jusqu' la lie,

        C'est Paris banal, maussade et blanc,
        Qui chantonne une ariette vieille
        En cuvant sa noce de la veille
        Comme un invalide sur un banc.
        La Luxure me dit  l'oreille:
        Bonhomme, on vous a dj donn.
        Et l'Orgueil se tait comme un damn.

        O Jsus, vous voyez que la porte
        Est ferme au Devoir qui frappait,
        Et que l'on s'carte  mon aspect.
        Je n'ai plus qu' prier pour la morte.
        Mais l'agneau, bnissez qui le pat!
        Que le thym soit doux  sa bouchette!
        Que le loup respecte la houlette!

        Et puis, bon pasteur, paissez mon coeur:
        Il est seul dsormais sur la terre,
        Et l'horreur de rester solitaire
        Le distrait en l'trange langueur
        D'un espoir qui ne veut pas se taire,
        Et l'appelle aux prs qu'il ne faut pas.
        Donnez-lui de n'aller qu'en vos pas.

1879.


SAINT GRAAL

A LON BLOY

    Parfois je sens, mourant des temps o nous vivons,
    Mon immense douleur s'enivrer d'esprance.
    En vain l'heure honteuse ouvre des trous profonds,
    En vain billent sous nous les dsastres sans fonds
    Pour engloutir l'abus de notre pre souffrance,
    Le sang de Jsus-Christ ruisselle sur la France.

    Le prcieux Sang coule  flots de ses autels
    Non encor renverss, et coulerait encore
    Le fussent-ils, et quand nos malheurs seraient tels
    Que les plus forts, cdant  ces effrois mortels,
    Eux-mmes subiraient la loi qui dshonore,
    De l'ombre des cachots il jaillirait encore,

    Il coulerait encor des pierres des cachots,
    Descellerait l'horreur des ciments, doux et rouge
    Suintement, torrent patient d'oraisons,
    D'expiation forte et de bonnes raisons
    Contre les lchets et les feux sur qui bouge!
    Et toute guillotine et cette Gueuse rouge...!

    Torrent d'amour du Dieu d'amour et de douceur,
    Ft-ce parmi l'horreur de ce monde moqueur,
    Fleuve rafrachissant de feu qui dsaltre,
    Source vive o s'en vient ressusciter le coeur
    Mme de l'assassin, mme de l'adultre,
    Salut de la patrie,  sang qui dsaltre!


ANGLUS DE MIDI

    Je suis dur comme un juif et ttu comme lui,
    Littral, ne faisant le bien qu'avec ennui,
    Quand je le fais, et prt  tout le mal possible;

    Mon esprit s'ouvre et s'offre, on dirait une cible;
    Je ne puis plus compter les chutes de mon coeur;
    La charit se fane aux doigts de la langueur;

    L'ennemi m'investit d'un foss d'eau dormante;
    Un parti de mon tre a peur et parlemente:
    Il me faut  tout prix un secours prompt et fort.

    Ce fort secours, c'est vous, matresse de la mort
    Et reine de la vie,  Vierge immacule,
    Qui tendez vers Jsus la Face constelle
    Pour lui montrer le Sein de toutes les douleurs
    Et tendez vers nos pas, vers nos ris, vers nos pleurs
    Et vers nos vanits douloureuses les paumes
    Lumineuses, les Mains rpandeuses de baumes.
    Marie, ayez piti de moi qui ne vaux rien
    Dans le chaste combat du Sage et du Chrtien;
    Priez pour mon courage et pour qu'il persvre,
    Pour de la patience, en cette longue guerre,
    A supporter le froid et le chaud des saisons;
    cartez le flau des mauvaises raisons;
    Rendez-moi simple et fort, inaccessible aux larmes,
    Indomptable  la peur; mettez-moi sous les armes,
    Que j'crase, puisqu'il le faut, et broie enfin
    Tous les vains apptits, et la soif et la faim,
    Et l'amour sensuel, cette chose cruelle,
    Et la haine encore plus cruelle et sensuelle,
    Faites-moi le soldat rapide de vos voeux,
    Que pour vous obir soit le rien que je peux.
    Que ce que vous voulez soit tout ce que je puisse!
    J'immolerai comme en un calme sacrifice
    Sur votre autel honni jadis, bais depuis,
    Le mauvais que je fus, le lche que je suis.
    La sale vanit de l'or qu'on a, l'envie
    D'en avoir mais pas pour le Pauvre, cette vie
    Pour soi, quel soi! l'affreux besoin de plaire aux gens,
    L'affreux besoin de plaire aux gens trop indulgents,
    Hommes prompts aux complots, femmes tt adultres,
    Tous prjugs, mourez sous mes mains militaires!
    Mais pour qu'un bien beau fruit rcompense ma paix,
    Fleurisse dans tout moi la fleur des divins Mais,
    Votre amour, Mre tendre, et votre culte tendre.
    Ah! vous aimer, n'aimer Dieu que par vous, ne tendre
    A lui qu'en vous sans plus aucun dtour subtil,
    Et mourir avec vous tout prs.

                                    Ainsi soit-il!


A VICTOR HUGO

EN LUI ENVOYANT SAGESSE

    Nul parmi vos flatteurs d'aujourd'hui n'a connu
    Mieux que moi la fiert d'admirer votre gloire:
    Votre nom m'enivrait comme un nom de victoire,
    Votre oeuvre, je l'aimais d'un amour ingnu.

    Depuis, la Vrit m'a mis le monde  nu.
    J'aime Dieu, son glise, et ma vie est de croire
    Tout ce que vous tenez, hlas! pour drisoire,
    Et j'abhorre en vos vers le Serpent reconnu.

    J'ai chang. Comme vous. Mais d'une autre manire.
    Tout petit que je suis j'avais aussi le droit
    D'une volution, la bonne, la dernire.

    Or, je sais la louange,  matre, que vous doit
    L'enthousiasme ancien; la voici franche, pleine,
    Car vous me ftes doux en des heures de peine.


SAINT BENOIT-JOSEPH LABRE

JOUR DE LA CANONISATION

    Comme l'glise est bonne en ce sicle de haine,
    D'orgueil et d'avarice et de tous les pchs,
    D'exalter aujourd'hui le cach des cachs,
    Le doux entre les doux  l'ignorance humaine

    Et le mortifi sans pair que la Foi mne,
    Saignant de pnitence et blanc d'extase, chez
    Les peuples et les saints, qui, tous sens dtachs,
    Fit de la Pauvret son pouse et sa reine,

    Comme un autre Alexis, comme un autre Franois,
    Et fut le Pauvre affreux, anglique,  la fois
    Pratiquant la douceur, l'horreur de l'vangile!

    Et pour ainsi montrer au monde qu'il a tort
    Et que les pieds crus d'or et d'argent sont d'argile,
    Comme l'glise est tendre et que Jsus est fort!


PARABOLES

    Soyez bni, Seigneur, qui m'avez fait chrtien
    Dans ces temps de froce ignorance et de haine;
    Mais donnez-moi la force et l'audace sereine
    De vous tre  toujours fidle comme un chien,

    De vous tre l'agneau destin qui suit bien
    Sa mre et ne sait faire au ptre aucune peine,
    Sentant qu'il doit sa vie encore, aprs sa laine,
    Au matre, quand il veut utiliser ce bien,

    Le poisson, pour servir au Fils de monogramme,
    L'non obscur qu'un jour en triomphe il monta,
    Et, dans ma chair, les porcs qu' l'abme il jeta.

    Car l'animal, meilleur que l'homme et que la femme,
    En ces temps de rvolte et de duplicit
    Fait son humble devoir avec simplicit.


SONNET HROIQUE

    La Gueule parle: L'or, et puis encore l'or,
    Toujours l'or, et la viande, et les vins, et la viande,
    Et l'or pour les vins fins et la viande, on demande
    Un trou sans fond pour l'or toujours et l'or encor!

    La Panse dit: A moi la chute du trsor!
    La viande, et les vins fins, et l'or, toute provende,
    A moi! Dgringolez dans l'outre toute grande
    Ouverte du Seigneur Nabuchodonosor!

    L'oeil est de pur cristal dans les suifs de la face:
    Il brille, net et franc, prs du vrai, rouge et faux,
    Seule perfection parmi tous les dfauts.

    L'Ame attend vainement un remords efficace,
    Et dans l'impnitence agonise de faim
    Et de soif, et sanglote en pensant  LA FIN.


PENSE DU SOIR

A ERNEST RAYNAUD

    Couch dans l'herbe ple et froide de l'exil,
    Sous les ifs et les pins qu'argente le grsil,
    Ou bien errant, semblable aux formes que suscite
    Le rve, par l'horreur du paysage scythe,
    Tandis qu'autour, pasteurs de troupeaux fabuleux,
    S'effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus,
    Le pote de l'art d'Aimer, le tendre Ovide
    Embrasse l'horizon d'un long regard avide
    Et contemple la mer immense tristement.

    Le cheveu pouss rare et gris que le tourment
    Des bises va mlant sur le front qui se plisse,
    L'habit trou livrant la chair au froid, complice,
    Sous l'aigreur du sourcil tordu, l'oeil terne et las,
    La barbe paisse, inculte et presque blanche, hlas!
    Tous ces tmoins qu'il faut d'un deuil expiatoire
    Disent une sinistre et lamentable histoire
    D'amour excessif, d'pre envie et de fureur
    Et quelque responsabilit d'Empereur.
    Ovide morne pense  Rome et puis encore
    A Rome que sa gloire illusoire dcore.

    Or, Jsus! vous m'avez justement obscurci:
    Mais n'tant pas Ovide, au moins je suis ceci.




BONHEUR


I

    L'incroyable, l'unique horreur de pardonner,
    Quand l'offense et le tort ont eu cette envergure,
    Est un royal effort qui peut faire figure
    Pour le souci de plaire et le soin d'tonner;

    L'orgueil, qu'il faut, se doit prvaloir sans scrupule
    Et s'endormir pur, fort des pchs expis,
    Doux, le front dans les cieux reconquis, et les pieds
    Sur cette humanit toute honte et crapule

    Ou plutt et surtout, gloire  Dieu qui voulut
    Au coeur qu'un rien meut, tel sous des doigts un luth,
    Faire un peu de repos dans l'entier sacrifice.

    Paix  ce coeur enfin de bonne volont
    Qui ne veut battre plus que vers la Charit,
    Et que votre plaisir,  Jsus, s'assouvisse.


II

                La vie est bien svre
                A cet homme trop gai:
                Plus le vin dans le verre
                Pour le sang fatigu,

                Plus l'huile dans la lampe
                Pour les yeux et la main,
                Plus l'envieux qui rampe
                Pour l'orgueil surhumain,

                Plus l'pouse choisie
                Pour vivre et pour mourir,
                En qui l'on s'extasie
                Pour s'aider  souffrir,

                Hlas! et plus les femmes
                Pour le coeur et la chair,
                Plus la Foi, sel des mes,
                Pour la peur de l'Enfer,

                Et ni plus l'Esprance
                Pour le ciel mrit
                Par combien de souffrance!
                Rien. Si. La Charit.

                Le pardon des offenses
                Comme un dchirement,
                L'abandon des vengeances
                Comme un dlaissement,

                Changer au mieux le pire,
                A la mchancet
                Dployant son empire,
                Opposer la bont,

                Peser, se rendre compte.
                Faire la part de tous,
                Boire la bonne honte,
                tre toujours plus doux...

                Quelque chaleur va luire
                Pour le coeur fatigu,
                La vie enfin sourire
                A cet homme trop gai.

                Et puisque je pardonne,
                Mon Dieu, pardonnez-moi,
                Ornant l'me enfin bonne
                D'esprance et de foi.


III

    Aprs la chose faite, aprs le coup port
    Aprs le joug trs dur librement accept,
    Et le fardeau, plus lourd que le ciel et la terre,
    Lev d'un dos vraiment et gament volontaire,
    Aprs la bonne haine et la chre rancoeur,
    Le rve de tenir, implacable vainqueur,
    Les ennemis du coeur et de l'me et les autres;
    De voir couler des pleurs plus affreux que les ntres
    De leurs yeux dont on est le Mose au rocher,
    Tout ce train mis en fuite, et courez le chercher!
    Alors on est content comme au sortir d'un rve,
    On se retrouve net, clair, simple, on sent que crve
    Un abcs de sottise et d'erreur, et voici
    Que de l'ternit, symbole en raccourci
    Toute une plnitude afflue, alme et s'installe,
    L'tre palpite entier dans la forme totale,
    Et la chair est moins faible et l'esprit moins prompt;
    Dsormais, on le sait, on s'y tient, fleuriront
    Le lys du faire pur, celui du chaste dire,
    Et, si daigne Jsus, la rose du martyre.
    Alors on trouve,  Dieu si lent  vous venger,
    Combien doux est le joug et le fardeau lger!

    Charit, la plus forte entre toutes les Forces,
    Tu veux dire, saint pige aux clestes amorces,
    Les mains tendres du fort, de l'heureux et du grand
    Autour du sort plaintif du faible et du souffrant.
    Le regard franc du riche au pauvre exempt d'envie
    Ou jaloux, et ton nom encore signifie
    Quelle douceur choisie, et quel droit dvouement,
    Et ce tact virginal, et l'ange exactement!
    Mais l'ange est innocent, essence bienheureuse,
    Il n'a point  passer par notre vie affreuse
    Et toi, Vertu sans pair, presqu'Une, n'es-tu pas
    Humaine en mme temps que divine, ici-bas?
    Aussi la conscience a d, pour des fins sres,
    Surtout sentir en toi le pardon des injures.

    Par toi nous devenons semblables  Jsus
    Portant sa croix infme et qui, clou dessus,
    Priait pour ses bourreaux d'Isral et de Rome,
    A Jsus qui, du moins, homme avec tout d'un homme,
    N'avait, lui, jamais eu de torts de son ct,
    Et, par Lui, tu nous fais croire en l'ternit.


IV

        De plus, cette ignorance de Vous!
        Avoir des yeux et ne pas vous voir,
        Une me et ne pas vous concevoir.
        Un esprit sans nouvelles de Vous!

        O temps,  moeurs qu'il en soit ainsi,
        Et que ce vase de belles fleurs,
        Qu'un tel vase, prcieux d'ailleurs,
        De la plus belle se passe ainsi!

        Religion, unique raison,
        Et seule rgle et loi, pit,
        Rien, l, de vous n'a jamais t,
        Pas un penser juste, une oraison!

        Aussi cette ignorance de tout!
        Et de soi-mme, droits et devoirs
        Et des autres, leurs justes pouvoirs,
        Leur action lgitime et tout!

        Jusqu' mconnatre en moi quel nom,
        Quel titre augural et de par Dieu!
        Et six ans passs  plaire  Dieu,
        Vertu relle, effort bel et bon!

        Jusqu' ne pas se douter vraiment
        Du tour affreux et plus que cruel
        Qu'un sot grief,  peine rel,
        Inflige  ses revanches vraiment.

        clairez ces tnbres de mort,
        C'est votre crature aprs tout.
        L'ignorance invincible l'absout.
        Bah! claire et bonne lui soit la mort.


V

    L'homme pauvre de coeur est-il si rare, en somme?
    Non. Et je suis cet homme et vous tes cet homme,
    Et tous les hommes sont cet homme ou furent lui,
    Ou le seront quand l'heure opportune aura lui.
    Conus dans l'agonie puise et plaintive
    De deux dsirs que, seul, un feu brutal avive,
    Sans vestige autre ntre,  travers cet moi,
    Qu'une larme de quoi! que pleure quoi! dans quoi!
    Ns parmi la douleur, le sang et la sanie
    Nus, de corps sans instinct et d'me sans gnie
    Pour grandir et souffrir par l'me et par le corps,
    Vivant au jour le jour, berns de voeux discors,
    Pour mourir dans l'horreur fatale et la dtresse,
    Quoi de nous, ds qu'en nous la question se dresse?
    Quoi? qu'un tre capable au plus de moins que peu
    En dehors du besoin d'aimer et de voir Dieu
    Et quelque chose, au front, du fond du coeur te monte
    Qui ressemble  la crainte et qui tient de la honte,
    Quelque chose, on dirait, d'encore incomplt,
    Mais dont la Charit ferait l'Humilit.
    Lors,  quelqu'un vraiment de nature ingnue
    Sa conscience n'a qu' dire: continue,
    Si la chair n'arrivait  son tour, en disant:
    Arrte, et c'est la guerre en ce juste  prsent.
    Mais tout n'est pas perdu malgr le coup si rude:
    Car la chair avant tout est chose d'habitude,
    Elle peut se plier et doit s'acclimater.
    C'est son droit, son devoir, la loi de la mater
    Selon les strictes lois de la bonne nature.
    Or la nature est simple, elle admet la culture,
    Elle procde avec douceur, calme et lenteur.
    Ton corps est un lutteur, fais-le vivre en lutteur,
    Sobre et chaste abhorrant, l'excs de toute sorte,
    Femme qui le dtourne et vin qui le transporte
    Et la paresse pire encore que l'excs.
    Enfin pacifi, puis apais,--tu sais
    Quels sacrements il faut pour cette tche intense,
    Et c'est l'Eucharistie aprs la Pnitence,--
    Ce corps allg, libre et presque glorieux,
    Dment redevenu, dment laborieux,
    Va se rompre au plutt, s'assouplir au service
    De ton esprit d'amour, d'offre et de sacrifice,
    Subira les saisons et les privations,
    Enfin sera le temple embaum d'actions
    De grce, d'encens pur et de vertus chrtiennes,
    Et tout retentissant de psaumes et d'antiennes
    Qu'habite l'Esprit-Saint et que daigne Jsus
    Visiter comparable aux bons rois bien reus.
    De ce moment, toi, pauvre avec pleine assurance,
    Aprs avoir pri pour la persvrance,
    Car, docte charit tout d'abord pense  soi,
    Puise au gouffre infini de la Foi--plus de foi--
    Que jamais et prsente  Dieu ton voeu bien tendre,
    Bien ardent, bien formel et de voir et d'entendre
    Les hommes t'imiter, mme te dpasser
    Dans la course au salut, et pour mieux les pousser
    A ces fins que le ciel en extase contemple,
    Bien humble, (souviens-toi!) prcheur, prche d'exemple!


VI

        Bon pauvre, ton vtement est lger
                    Comme une brume,
        Oui, mais aussi ton coeur, il est lger
                    Comme une plume,
        Ton libre coeur qui n'a qu' plaire  Dieu,
                    Ton coeur bien quitte
        De toute dette humaine, en quelque lieu
                    Que l'homme habite,
        Ta part de plaisir et d'aise parat
                    Peu suffisante.
        Ta conscience, en revanche, apparat
                    Satisfaisante,
        Ta conscience que, prcisment,
                    Tes malheurs mmes
        Ont dgage, en ce juste moment,
                    Des soins suprmes.
        Ton boire et ton manger sont, je le crains,
                    Tristes et mornes;
        Seulement ton corps faible a, dans ses reins,
                    Sans fin ni bornes,
        Des forces d'abstinence et de refus
                    Trs glorieuses,
        Et des ailes vers les cieux entrevus
                    Imprieuses.
        Ta tte, franche de mets et de vin,
                    Toute pense,
        Tout intellect, conforme au plan divin,
                    Haut redresse,
        Ta tte est prte  tout enseignement
                    De la parole
        Et, de l'exemple de Jsus clment
                    Et bnvole.
        Et de Jsus terrible, prt au pleur
                    Qu'il faut qu'on verse,
        A l'affront vil qui poigne,  la douleur
                    Lente qui perce,
        Le monde pour toi seul, le monde affreux
                    Devient possible,
        T'environnant, toi qu'il croit malheureux,
                    D'oubli paisible,
        Mme t'ayant d'tonnantes douceurs
                    Et ces caresses!
        Les femmes qui sont parfois d'pres soeurs,
                    D'aigres matresses,
        Et de douloureux compagnons toujours
                    Ou toujours presque,
        Te jaugeant malfringant, aux gestes lourds,
                    Un peu grotesque,
        Tout  fait incapable de n'aimer
                    Qu' les voir belles.
        Qu' les trouver bonnes et de n'aimer
                    Qu'elles en elles,
        Et le pesant si lger que ce n'est
                    Rien de le dire,
        Te dispenseront, tous comptes au net,
                    De leur sourire.
        Et te voil libre,  dner, en roi.
                    Seul  ta table,
        Sans nul flatteur, quel flau pour un roi,
                    Plus dtestable?
        L'assassin, l'escroc et l'humble voleur
                    Qui n'y voient gure
        De nuance, t'pargnent comme leur
                    Plus jeune frre.
        Des vertus surrogatoires, la
                    Prudence humaine,
        (L'autre, la cardinale, ah! celle-l
                    Que Dieu t'y mne!)
        L'amabilit, l'affabilit
                    Quasi clestes,
        Sans rien d'affect, sans rien d'apprt,
                    Franches, modestes,
        Nimbent le destin, que Dieu te voulut
                    Tendre et svre,
        Dans l'intrt surtout de ton salut,
                    A bien parfaire
        Et pour ange contre le lourd mchant
                    Toujours stupide
        La clairvoyance te guide en marchant,
                    Fine et rapide,
        La clairvoyance, qui n'est pas du tout
                    La Mfiance
        Et qui plutt serait pour sommer tout,
                    La Prvoyance,
        licitant les gens de prime-saut
                    Sous les grimaces
        Faisant sortir la sottise du sot,
                    Trouvant des traces.
        Et mdusant la curiosit
                    De l'hypocrite
        Par un regard entre les yeux plant
                    Qui brle vite...
        Et s'il ose rester des ennemis
                    A ta misre,
        Pardonne-leur, ainsi que l'a promis
                    Ton Notre-Pre...
        Afin que Dieu te pardonne aussi, Lui,
                    Prends cette avance.
        Car, dans le mal fait au prochain, c'est Lui
                    Seul qu'on offense.


VII

_crit en 1888._

    Le sort fantasque qui me gte  sa manire
    M'a log cette fois, peut-tre la dernire
    Et la dernire c'est la bonne-- l'hpital!
    De mon rve  ceci le rveil est brutal
    Mais explicable par le fait d'une voleuse,
    (Dont l'histoire posthume est, dit-on, graveleuse)
    Du fait d'un rhumatisme aussi, moindre dtail;
    Puis d'un gte o l'on est qu'importe le portail?
    J'y suis, j'y vis. Non, j'y vgte, on rectifie;
    On se trompe. J'y vis dans le strict de la vie,
    Le pain qu'il faut, pas trop de vin, et mieux couch!
    videmment j'expie un trs ancien pch
    (Trs ancien?) dont mon sang a des fois la secousse,
    Et la pnitence est relativement douce
    Dans le martyrologe et sur l'armorial
    Des potes, peut-tre un peu proverbial.
    C'est un lieu comme un autre, on en prend l'habitude:
    A prison bonne enfant longanime Latude.
    Sans compter qu'au rimeur, pour en parler, alors!
    Pauvre et fier, il ne reste qu' mourir dehors
    Ou tout comme, en ces temps vraiment trop peu propices,
    Et mourir pour mourir, Muse qui me respices,
    Autant le faire ici qu'ailleurs, et mme mieux,
    Sinon qu'ici l'on est tout laque, les vieux
    Abus sont rforms et le citoyen, libre!
    Et fort! doit, ou l'tat perdrait son quilibre,
    Avec a qu'il n'est pas  cheval sur un pal!--
    Mourir dans les bras du Conseil Municipal,
    Mal rassurante et pas assez difiante
    Conclusion pour tel, qu'un voeu mystique hante,
    Moi par exemple, j'en forme l'aveu sans fard,
    Me dt-on traiter d'ne ou d'impudent cafard.
    La conversation, dans ce modeste asile,
    Ne m'est pas autrement pnible et difficile!
    Ces braves gens, que le Journal rend un peu sots,
    Du moins ont conserv, malgr tous les assauts
    Que l'Instruction livre  leur tte obsde,
    Quelque saveur encor de parole et d'ide;
    La Rvolution, qu'il faut toujours citer
    Et condamner, n'a pu compltement gter
    Leur trivialit non sans grce et sincre.
    Mme je les prfre aux mufles de ma sphre
    Certes! et je subis leur choc sans trop d'moi.
    Leur vice et leur vertu sont juste  point pour moi
    Les goter et me plaire en ces lieux salutaires
    A (comme moi) des espces de solitaires,
    Espce de couvent moins cet espoir chrtien!
    Le monde est tel qu'ici je n'ai besoin de rien
    Et que j'y resterais, ma foi, toute ma vie,
    Sans grands jaloux, j'espre, et pour sr, sans envie!
    Si, ds guri, si je guris, car tout se peut,
    Je n'avais quelque chose  faire, que Dieu veut.


VIII

    Prtres de Jsus-Christ, la vrit vous garde.

    Ah! soyez ce que pense une foule bavarde
    Ou ce que le penseur lui-mme dit de vous.
    Bassement orgueilleux, haineusement jaloux,
    Avares, impurs, durs, la vrit vous garde.
    Et, de fait, nul de vous ne risque, ne hasarde
    Un seul pan du prestige, un seul pli du drapeau,
    Tant la doctrine exacte et du Bien et du Beau
    Est l, qui vous maintient entre ses hauts dilemmes.
    Plats comme les bourgeois, vautrs dans des Thlmes
    Ou guinds vers l'honneur pharisaque alors,
    Qu'importe, si Jsus, plus fort que des coeurs morts,
    Rgne par vos dehors du reste incontestables?
    Cultes respectueux, formules respectables,
    Un emploi libral et franc des Sacrements
    (Car les temps ont du moins, dans leurs relchements,
    Parmi plus d'une bonne et dlicate chose,
    Laiss tomber l'affreux jansnisme morose)
    Et ce seul mot sur votre enseigne: Charit!
    Mal gracieux, sans got aucun, mme affect,
    Pour si peu que ce soit d'art et de posie,
    Incapables d'un bout de lecture choisie,
    D'un regard attentif, d'une oreille en arrt
    Pis qu'inconsciemment hostiles, on dirait,
    A tout ce qui, dans l'homme et fleurit et s'allume,
    Plus lourds que les marteaux et plus lourds qu'une enclume.
    Sans mme l'tincelle et le bruit triomphant,
    Que fait? si Jsus a, pour sduire l'enfant
    Et le sage qu'est l'homme en sa double nergie,
    Votre thologie et votre liturgie?
    D'ailleurs maints d'entre vous, troupeau tri dj,
    Valent mieux que le monde autour qui vous jugea,
    Lisent clair, visent droit, entendent net en somme,
    Vivent et pensent, plus que non pas un autre homme,
    Que tels, mes chers lecteurs, que moi cet crivain,
    Tant leur science est courte et tant mon art est vain!
    C'est vrai qu'il sort de vous, comme de votre Matre,
    Quand mme une vertu qui vous fait reconnatre.
    Elle offusque les sots, ameute les mchants,
    Remplis les bons d'mois rvrents et touchants,
    Force indfinissable ayant de tout en elle,
    Comme surnaturelle et comme naturelle,
    Mystrieuse et dont vous allez investis,
    Grands par comparaison chez les peuples petits.
    Vous avez tous les airs de toutes, sinon toutes
    Les choses qu'il faut tre en l'affre de vos routes.
    Si vous ne l'tes pas, du moins vous paraissez
    Tels qu'il faut et semblez dans ce zle empresss,
    Poussant votre industrie et votre conomie,
    Depuis la saintet jusqu' la bonhomie.

    Hypocrisie, met un tiers, ou nullit!
    Bonhomie, on doit dire en choeur, et saintet!
    Puisque,  croyons toujours le bien de prfrence,
    Mais c'est surtout ce sicle et surtout cette France,
    Que charme et que bnit,  quelques fins de Dieu?
    Votre ombre lumineuse et rchauffante un peu,
    Seul bienfait apparent de la grce invisible
    Sur la France insense et le sicle insensible,
    Sicle de fer et France, hlas! toute de nerfs,
    France d'o dtalant partout comme des cerfs,
    Les principes, respect, l'honneur de sa parole,
    Famille, probit, filent en bande folle,
    Sicle d'pret juive et d'ennuis protestants,
    Noyant tout, le superbe et l'exquis des instants,
    Au remous gris de mers de chiffres et de phrases.
    Vous, phares doux parmi ces brumes et ces gazes,
    Ah! luisez-nous encore et toujours jusqu'au jour,
    Jusqu' l'heure du coeur expirant vers l'amour
    Divin, pour refleurir ternel dans la mme
    Charit loin de cette preuve froide et blme.
    Et puis, en la minute obscure des adieux,
    Flambez, torches d'encens, et rallumez nos yeux
    A l'unique Beaut, toute bonne et puissante,
    Brlez ce qui n'est plus la prire innocente,
    L'aspiration sainte et le repentir vrai!

    Puisse un prtre tre l, Jsus, quand je mourrai!


IX

    Guerrire, militaire et virile en tout point,
    La sainte Chastet que Dieu voit la premire,
    De toutes les vertus marchant dans sa lumire
    Aprs la Charit distante presque point,

    Va d'un pas assur mieux qu'aucune amazone
    A travers l'aventure et l'erreur du Devoir,
    Ses yeux grands ouverts pleins du dessein de bien voir,
    Son corps robuste et beau digne d'emplir un trne,

    Son corps robuste et nu balanc noblement,
    Entre une tte haute et des jambes sereines,
    Du port majestueux qui sied aux seules reines,
    Et sa candeur la vt du plus beau vtement.

    Elle sait ce qu'il faut qu'elle sache des choses,
    Entre autres que Jsus a fait l'homme de chair
    Et mis dans notre sang un charme doux-amer
    D'o doivent dcouler nos naissances moroses,

    Et que l'amour charnel est bnit en des cas.
    Elle prside alors et sourit  ces ftes,
    Dvt la jeune pouse avec ses mains honntes
    Et la mne  l'poux par des tours dlicats.

    Elle entre dans leur lit, lve le linge ultime,
    Guide pour le baiser et l'acte et le repos
    Leurs corps voluptueux aux fins de bons propos
    Et dsormais va vivre entre eux leur ange intime.

    Puis au-dessus du couple ou plutt  ct,
    --Bien agir fait s'unir les voeux et les nivelle,--
    Vers le Vierge et la Vierge isols dans leur belle
    Thbade  chacun la sainte Chastet.

    Sans quitter les Amants, par un charmant miracle,
    Vole et vient rafrachir l'Intacte et l'Impollu
    De gais parfums de fleurs comme s'il avait plu
    D'un bon orage sur l'un et sur l'autre habitacle,

    Et vt de chaleur douce au point et de jour clair
    La cellule du Moine et celle de la Nonne,
    Car s'il nous faut souffrir pour que Dieu nous pardonne
    Du moins Dieu veut punir, non torturer la chair.

    Elle dit  ces chers enfants de l'Innocence:
    Dormez, veillez, priez. Priez surtout, afin
    Que vous n'ayez pas fait tous ces travaux en vain,
    Humilit, douceur et cleste ignorance!

    Enfin elle va chez la Veuve et chez le Veuf,
    Chez le vieux Dbauch, chez l'Amoureuse vieille,
    Et leur tient des discours qui sont une merveille
    Et leur refait,  force d'art, un corps tout neuf.

    Et quand alors elle a fini son tour du monde,
    Tour du monde ubiquiste, invisible et prsent,
    Elle court  son point de dpart en faisant
    Tel grand dtour, espoir d'esprance profonde;

    Et ce point de dpart est un lieu bien connu,
    Eden mme: l sous le chne et vers la rose,
    Puisqu'il parat qu'il n'a pas faire autre chose,
    Rit et gazouille un beau petit enfant tout nu.


X

            Un projet de mon ge mr
            Me tint six ans l'me ravie:
            C'tait, d'aprs un plan bien sr,
            De rdifier ma vie.

            Vie encor vivante aprs tout,
            Insuffisamment ruine,
            Avec ses murs toujours debout
            Que respecte la gramine,

            Murs de vraie et franche vertu,
            Fondations intactes certes,
            Fronton battu, non abattu,
            Sans noirs lichens ni mousses vertes,

            L'orgueil qu'il faut et qu'il fallait,
            Le repentir quand c'tait brave,
            Douceur parfois comme le lait,
            Fiert souvent comme la lave.

            Or, durant ces deux fois trois ans,
            L'essai fut bon, grand le courage.
            L'oeuvre en aspects forts et plaisants
            Montait, tenant tte  l'orage.

            Un air de grce et de respect
            Magnifiait les calmes lignes
            De l'difice que drapait
            L'clat de la neige et des cygnes...

            Furieux mais insidieux,
            Voici l'essaim des mauvais anges
            Rayant le pur, le radieux
            Paysage de vols tranges,

            Salissant d'outrages sans nom,
            Obscnits basses et fades,
            De mon renaissant Parthnon
            Les portiques et les faades,

            Tandis que quelques-uns d'entre eux,
            Minant le sol, sapant la base,
            S'apprtent, par un art affreux,
            A faire de tout table rase.

            Ce sont, vniels et mortels,
            Tous les pchs des catchismes
            Et bien d'autres encore, tels
            Qu'ils font les sophismes des schismes.

            La Luxure aux tours sans merci,
            L'affreuse Avarice morale,
            La Paresse morale aussi,
            L'Envie  la dent spulcrale,

            La Colre hors des combats,
            La Gourmandise, rage, ivresse,
            L'Orgueil, alors qu'il ne faut pas,
            Sans compter la sourde dtresse

            Des vices  peine entrevus,
            Dans la conscience scrute,
            Hideur brouille et tas confus,
            Tourbe brouillante et ballotte.

            Mais quoi! n'est-ce pas toujours vous,
            Dmon femelle, triple peste,
            Pire flot de tout ce remous,
            Pire ordure que tout le reste,

            Vous toujours, vil cri de haro,
            Qui me proclame et me diffame,
            Gueuse inepte, lche bourreau,
            Horrible, horrible, horrible femme?

            Vous, l'insultant mensonge noir,
            La haine longue, l'affront rance,
            Vous qui seriez le dsespoir,
            Si la foi n'tait l'Esprance.

            Et l'Esprance le pardon,
            Et ce pardon une vengeance.
            Mais quel voluptueux pardon,
            Quelle savoureuse vengeance!

            Et tous trois, esprance et foi
            Et pardon, chassant la squelle
            Infernale de devant moi,
            Protgeront de leur tutelle

            Les nobles travaux qu'a repris
            Ma bonne volont calme,
            Pour grce  des grces sans prix,
            Achever l'oeuvre bien-aime

            Toute de marbre prcieux
            En ordonnance solennelle
            Bien par-del les derniers cieux,
            Jusque dans la vie ternelle.


XI

    Sois de bronze et de marbre et surtout sois de chair:
    Certes, prise l'orgueil ncessaire plus cher,
    Pour ton combat avec les contingences vaines;
    Que les poils de ta barbe ou le sang de tes veines;
    Mais vis, vis pour souffrir, souffre pour expier,
    Expie et va-t'en vivre et puis reviens prier,
    Prier pour le courage et la persvrance
    De vivre dans ce sicle, hlas! et cette France,
    Sicle et France ignorants et tristement railleurs.
    (Mais le rgne est plus haut et la patrie ailleurs
    Et la solution est autre du problme.)
    Sois de chair et mme aime cette chair, la mme
    Que celle de Jsus sur terre et dans les cieux,
    Et dans le Trs Saint-Sacrement si prcieux
    Qu'il n'est de comparable  sa valeur que celle
    De ta chair vnrable en sa moindre parcelle
    Et dans le moindre grain de l'Hostie  l'autel;
    Car ce mystre, l'Incarnation, est tel,
    Par l'exgse autour comme par sa nature;
    Qu'il fait gale au Crateur la crature,
    Cependant que, par un miracle encor plus grand,
    L'Eucharistie, elle, les confond et les rend
    Identiques. Or cette chair expiatoire,
    Fais-t'en une arme douloureuse de victoire
    Sur l'orgueil que Satan peut d'elle t'inspirer
    Pour l'orgueil qu' jamais tu peux considrer
    Comme le prix suprme et le but enviable.
    Tout le reste n'est rien que malice du diable!
    Alors, oui, sois de bronze impassible, revts
    L'armure inaccessible  braver le Mauvais,
    Pudeur, Calme, Respect, Silence et Vigilance.
    Puis sois de marbre, et pur, sous le heaume qui lance
    Par ses trous le regard de tes yeux assurs,
    Marche  pas rvrents sur les parvis sacrs.


XII

            Seigneur, vous m'avez laiss vivre
            Pour m'prouver jusqu' la fin.
            Vous chtiez cette chair ivre,
            Par la douleur et par la faim!
            Et Vous permtes que le diable
            Tentt mon me misrable
            Comme l'me forte de Job,
            Puis Vous m'avez envoy l'ange
            Qui gagea le combat trange
            Avec le grand aeul Jacob

            Mon enfance, elle fut joyeuse:
            Or, je naquis choy, bni
            Et je crs, chair insoucieuse,
            Jusqu'au temps du trouble infini
            Qui nous prend comme une tempte,
            Nous poussant comme par la tte
            Vers l'abme et prts  tomber;
            Quant  moi, puisqu'il faut le dire,
            Mes sens affreux et leur dlire
            Allaient me faire succomber,

            Quand Vous partes, Dieu de grce
            Qui savez tout bien arranger,
            Qui Vous mettez bien  la place,
            L'auteur et l'teur du danger,
            Vous me puntes par moi-mme
            D'un supplice cru le suprme
            (Oui, ma pauvre me le croyait)
            Mais qui n'tait au fond rien qu'une
            Perche tendue,  qu'opportune!
            A mon salut qui se noyait.

            Comprises les dures dlices,
            J'ai march dans le droit sentier,
            Y cueillant sous des cieux propices
            Pleine paix et bonheur entier,
            Paix de remplir enfin ma tche,
            Bonheur de n'tre plus un lche
            pris des seules volupts
            De l'orgueil et de la luxure,
            Et cette fleur, l'extase pure
            Des bons projets excuts.

            C'est alors que la mort commence
            Son oeuvre inexpiable? Non,
            Mais qui me saisit de dmence
            Bien qu'encor criant Votre nom.
            L'Ami me meurt, aussi la Mre,
            Une rancune plus qu'amre
            Me pitine en ce dur moment
            Et me cantonne en la misre,
            Dans la littrale misre,
            Du froid et du dlaissement!

            Tout s'en mle: la maladie
            Vient en aide  l'autre flau.
            Le guignon, comme un incendie
            Dans un pays o manque l'eau,
            Ravage et dvaste ma vie,
            Tranant  sa suite l'envie,
            L'ordre, l'obscne trahison,
            La sale piti drisoire,
            Jusqu' cette rumeur de gloire
            Comme une insulte  la raison!

            Ces mystres, je les pntre,
            Tous les motifs, je les connais.
            Oui, certes, Vous tes le matre
            Dont les rigueurs sont les bienfaits.
            Mais,  Vous, donnez-moi la force,
            Donnez, comme  l'arbre l'corce.
            Comme l'instinct  l'animal,
            Donnez  ce coeur votre ouvrage,
            Seigneur, la force et le courage
            Pour le bien et contre le mal.

            Mais, hlas! je ratiocine
            Sur mes fautes et mes douleurs,
            Espce de mauvais Racine
            Analysant jusqu' mes pleurs.
            Dans ma raison mal assagie
            Je fais de la psychologie
            Au lieu d'tre un coeur pnitent
            Tout simple et tout aimable en somme,
            Sans plus l'astuce du vieil homme
            Et sans plus l'orgueil protestant...

            Je crois en l'glise romaine,
            Catholique, apostolique et
            La seule humaine qui nous mne
            Au but que Jsus indiquait,
            La seule divine qui porte
            Notre croix jusques  la porte
            Des libres cieux enfin ouverts,
            Qui la porte par vos bras mme,
            O grand Crucifi suprme
            Donnant pour nous vos maux soufferts.

            Je crois en la toute-prsense,
            A la messe de Jsus-Christ,
            Je crois  la toute-puissance
            Du Sang que pour nous il offrit
            Et qu'il offre au seul Juge encore
            Par ce mystre que j'adore
            Qui fait qu'un homme vain, menteur,
            Pourvu qu'il porte le vrai signe
            Qui le consacre entre tous digne,
            Puisse crer le Crateur.

            Je confesse la Vierge unique,
            Reine de la neuve Sion,
            Portant aux plis de sa tunique
            La grce et l'intercession.
            Elle protge l'innocence,
            Accueille la rsipiscence,
            Et debout quand tous  genoux,
            Imptre le pardon du Pre
            Pour le pcheur qui dsespre...
            Mre du fils, priez pour nous!


XIII

            La neige  travers la brume
            Tombe et tapisse sans bruit
            Le chemin creux qui conduit
            A l'glise o l'on allume
            Pour la messe de minuit.

            Londres sombre flambe et fume:
            O la chre qui s'y cuit
            Et la boisson qui s'ensuit!
            C'est Christmas et sa coutume
            De minuit jusqu' minuit.

            Sur la plume et le bitume,
            Paris bruit et jouit.
            Ripaille et Plaisant dduit
            Sur le bitume et la plume
            S'exasprent ds minuit.

            Le malade en l'amertume
            De l'hospice o le poursuit
            Un espoir toujours dtruit
            S'pouvante et se consume
            Dans le noir d'un long minuit...

            La cloche au son clair d'enclume
            Dans la cour fine qui luit,
            Loin du pch qui nous nuit,
            Nous appelle en grand costume
            A la messe de minuit.


XIV

            O! j'ai froid d'un froid de glace,
            O! je brle  toute place!

            Mes os vont se cariant,
            Des blessures vont criant;

            Mes ennemis pleins de joie
            Ont fait de moi quelle proie!

            Mon coeur, ma tte et mes reins
            Souffrent de maux souverains.

            Tout me fuit, adieu ma gloire!
            Est-ce donc le Purgatoire?

            Ou si c'est l'enfer ce lieu
            Ne me parlant plus de Dieu?

            --L'indignit de ton sort
            Est le plaisir d'un plus Fort.

            Dieu plus juste, et plus Habile
            Que ce toi-mme dbile.

            Tu souffres de tel mal profond
            Que des volonts te font,

            Plus bnignes que la tienne
            Si mal et si peu chrtienne,

            Tes humiliations
            Sont des bndictions

            Et ces mornes scheresses
            O tu te dsintresses

            De purs avertissements
            Descendus de cieux aimants

            Tes ennemis sont les anges
            Moins cruels et moins tranges

            Que bons inconsciemment,
            D'un Seigneur rude et clment.

            Aime tes croix et tes plaies,
            Il est saint que tu les aies.

            Face aux terribles courroux,
            Bnis et tombe  genoux.

            Fer qui coupe et voix qui tance,
            C'est la bonne Pnitence.

            Sous la glace et dans le feu
            Tu retrouveras ton Dieu.


XV

    Un scrupule qui m'a l'air sot comme un pch
    Argumente.

                    Dieu vit au sein d'un coeur cach,
    Non d'un esprit pars, en milliers de pages,
    En millions de mots hardis comme des pages,
    A tous les vents du ciel ou plutt de l'enfer,
    Et d'un scandale tel, prcisment tout fier.
    Il faut pour plaire  Dieu, pour apaiser sa droite,
    Suivre le long sentier, gravir la pente troite,
    Sans un soupir de trop, ft-il mlodieux,
    Sans un geste au surplus, mme agrable aux yeux,
    Laisser  d'autres l'art et la littrature
    Et ne vivre que juste  mme la nature
    Tu pratiquais jadis et nagure ces us
    Content de reposer  l'ombre de Jsus
    Y pansant de vin, d'huile de lin tes blessures
    Et maintenant, ingrat  la Croix, tu t'assures
    En la gloire profane et le renom paen,
    Comme si tout cela n'tait pas trois fois rien,
    Comme si tel beau vers, telle phrase sonore,
    Chantait mieux qu'un grillon, brillait plus qu'un fulgore.
    Va, risque ton salut, ton salut rachet
    Un temps, par une vie autre, c'est vrit,
    Que celle de tes ans primes, enfance molle,
    Age pubre fou, jeunesse molle et folle
    Risque ton me, objet de tes soins d'autrefois
    Pour quels triomphes vains sur quels banals pavois!
    Malheureux!

                Je rponds avec raison, je pense:
    Je n'attends, je ne veux pas d'autre rcompense
    A ce mien grand effort d'crire de mon mieux
    Que l'amiti du jeune et l'estime du vieux
    Lettrs qui sont au fond les seules belles mes,
    Car o prendre un public en ces foules infmes
    D'idiotie en haut et folles par en bas?
    Ou,--le trouver ou pas, le mriter ou pas,
    Le conserver ou pas!--l'assentiment d'un tre
    Simple, naf et bon, sans mme le connatre
    Que par ce seul lien comme immatriel,
    C'est tout mon attentat au seul devoir rel,
    Essentiel: gagner le ciel par les mrites,
    Et je doute, Jsus pieux, que tu t'irrites
    Pour quelque doux rimeur chantant ta gloire ou bien
    talant ses pchs au pilori chrtien;
    Tu ne suscites pas l'aspic et la couleuvre
    Contre un pome ou contre un pote. Ton oeuvre,
    Consolant les ennuis de ce morne sjour
    Par un concert de foi, d'esprance et d'amour;
    Puis ne me fis-tu pas, avec le don de vivre,
    Le don aussi, sans quoi je meurs! de faire un livre,
    Une oeuvre o s'attestt toute ma quantit,
    Toute, bien mal, la force et l'orgueil rvolt
    Des sens et leur colre encore qui sont la mme
    Luxure au fond et bien la faiblesse suprme,
    Et la mysticit, l'amour d'aller au ciel
    Par le seul graduel du juste graduel,
    Douceur et charit, seule toute-puissance.
    Tu m'as donn ce don, et par reconnaissance
    J'en use librement, qu'on me blme, tant pis.
    Quant  quter les voix, quant  tter les pis
    De dame Renomme,  ses heures martre,
    Fi!

        Mais pour en finir, leur foyer ou son tre
    Souffrent-ils de mon cas? Quelle poutre en mon oeil,
    Quelle paille en votre oeil de ce fait? De quel deuil,
    De quel scandale vers ou proses sont-ils cause
    Dont cela vaille un peu la peine qu'on en cause?


XVI

            Aprs le dpart des cloches
            Au milieu du GLORIA,

            Ds l'heure ordinaire des vpres
            On consacre les Saintes Huiles
            Qu'escorte ensuite un long cortge
            De pontifes et de lvites.
                Il pluvine, il neigeotte,
                L'hiver vide sa hotte.

            Le tabernacle bille, vide,
            L'autel, tout nu, n'a plus de cierges,
            De grands draps noirs pendent aux grilles,
            Les orgues saintes sont muettes.
                Du brouillard danse  mme
                Le ciel encore blme.

            On dispense  flots d'eau bnite,
            Toutes cires sont allumes,
            Et de solennelle musique
            S'enfle au choeur et monte au jub,
                Un clair soleil qui grise
                Rchauffe l'pre bise.

            GLORIA! Voici les cloches
            Revenir! ALLELUIA!


XVII

    L'ennui de vivre avec les gens et dans les choses
    Font souvent ma parole et mon regard moroses.

    Mais d'avoir conscience et souci dans tel cas
    Exhausse ma tristesse, ennoblit mon tracas.

    Alors mon discours chante et mes yeux de sourire
    O la divine certitude vient de luire

    Et la divine patience met son sel
    Dans mon long bon conseil d'usage universel.

    Car non pas tout  fait par un effet de l'ge
    A mes heures je suis une faon de sage,

    Presque un sage sans trop d'emphase ou d'embarras,
    Rpandant quelque bien et faisant des ingrats.

    Or nanmoins la vie et son morne problme
    Rendent parfois ma voix maussade et mon front blme,

    De ces tentations je me sauve  nouveau
    En des moralits juste  mon seul niveau;

    Et c'est d'un examen mthodique et svre,
    Dieu qui sondez les reins! que je me considre,

    Scrutant mes moindres torts et jusques aux derniers,
    Tel un juge interroge  fond des prisonniers.

    Je poursuis  ce point l'humeur de mon scrupule
    Que des gens ont parl qui m'ont dit ridicule.

    N'importe! en ces moments est-ce d'humilit?
    Je me semble bni de quelque charit,

    De quelque loyaut, pour parler en pauvre homme,
    De quelque encore charit.--Folie en somme!

    Nous ne sommes rien. Dieu c'est tout. Dieu nous cra,
    Dieu nous sauve. Voil! Voici mon ala:

    Prier obstinment. Plonger dans la prire,
    C'est se tremper aux flots d'une bonne rivire,

    C'est faire de son tre un parfait instrument
    Pour combattre le mal et courber l'lment.

    Prier intensment. Rester dans la prire
    C'est s'armer pour l'lan et s'assurer derrire

    C'est de paratre doux et ferme pour autrui
    Conformment  ce qu'on se rend envers lui.

    La prire nous sauve aprs nous faire vivre,
    Elle est le gage sr et le mot qui dlivre.

    Elle est l'ange et la dame, elle est la grande soeur
    Pleine d'amour svre et de forte douceur.

    La prire a des pieds lgers comme des ailes;
    Et des ailes pour que ses pieds volent comme elles;

    La prire est sagace; elle pense, elle voit,
    Scrute, interroge, doute, examine, enfin croit.

    Elle ne peut nier, tant par excellence
    La crainte salutaire et l'effort en silence,

    Elle est universelle et sanglotte ou sourit,
    Vole avec le gnie et court avec l'esprit.

    Elle est sotrique ou bgaie, enfantine
    Sa langue est indiffremment grecque ou latine,

    Ou vulgaire, ou patoise, argotique s'il faut!
    Car souvent plus elle est en bas, mieux elle vaut.

    Je me dis tout cela, je voudrais bien le faire,
    O Seigneur, donnez-moi de m'lever de terre

    En l'humble voeu que seul peut former un enfant
    Vers votre volont d'aprs comme d'avant.

    Telle action quelconque en tel temps de ma vie
    Et que cette action quelconque soit suivie

    D'un abandon complet en vous que formult
    Le plus simple et le plus ponctuel postulat,

    Juste pour la ncessit quotidienne
    En attendant toujours sans fin, ma mort chrtienne.


XVIII

A MONSIEUR BORLY.

    Vous m'avez demand quelques vers sur Amour.
    Ce mien livre, d'moi cruel et de dtresse,
    Dj loin dans mon OEuvre trange qui se presse
    Et dvale, flot plus amer de jour en jour.

    Qu'en dire, sinon: Poor Yorick! ou mieux poor
    Lelian! et pauvre me  tout faire, faiblesse,
    Mollesse par des fois et caresse et paresse,
    Ou tout  coup partie en guerre comme pour

    Tout casser d'un pass si pur, si chastement
    Ordonn par la beaut des calmes penses,
    Et pour damner tant d'heures en Dieu dpenses.

    Puis il revient, mon OEuvre, las d'un tel ahan,
    Pnitent, et tombant  genoux mains dresses...
    Priez avec et pour le pauvre Lelian!


XIX

    Or tu n'es pas vaincu, sinon par le Seigneur,

    Oppose au sicle un front de courage et d'honneur
    Bande ton coeur moins faible au fond que tu ne crois,
    Ne cherche, en fait d'abri, que l'ombre de la croix.
    Ceins, sinon l'innocence, hlas! et la candeur,
    Du moins la temprance et du moins la pudeur,
    Et dans le bon combat contre pchs et maux
    S'il faut, eh bien, emprunte  certains animaux,
    Bhmos et Lviathan, prudents qu'ils sont,
    Les armures pour la dfensive qu'ils ont,
    Puisque ton cas, pour l'offensive, est superflu.
    Abdique les airs martiaux o tu t'es plu.
    Laisse l'pe et te confie au bouclier.
    Carapace-toi bien, comme d'un bon acier,
    De discrtion fine et de fort quant--moi.

    Puis, quand tu voudras r'attaquer, reprends la Foi!


XX

                Les plus belles voix
                De la Confrrie
                Clbrent le mois
                Heureux de Marie.
                O les douces voix!

                Monsieur le cur
                L'a dit  la Messe:
                C'est le mois sacr.
                coutons sans cesse
                Monsieur le Cur.

                Faut nous distinguer,
                Faut, mesdemoiselles,
                Bien dire et fuguer
                Les hymnes nouvelles.
                Faut nous distinguer,

                Bien dire et filer
                Les motets antiques,
                Bien dire et couler
                Les anciens cantiques,
                Filer et couler.

                Dieu nous bnira,
                Nous et nos familles.
                Marie oura
                Les voeux de ses filles,
                Dieu nous bnira.

                Elle est la bont,
                C'est comme la Mre
                Dans la Trinit,
                La Fille et la Mre.
                Elle est la bont,

                La compassion,
                Sans fin et sans trve,
                L'intercession
                Qu'appuie et soulve
                La compassion.

                Avant le salut,
                Chantons ses louanges.
                Pendant le salut,
                Chantons ses louanges.
                Aprs le salut,

                Chantons ses louanges.


XXI

        L'autel bas s'orne de hautes mauves,
        La chasuble blanche est toute en fleurs,
        A travers les ples vitraux jaunes
        Le soleil se rpand comme un fleuve;

        On chante au graduel: FI-LI-A!
        D'une voix si lentement joyeuse
        Qu'il faudrait croire que c'est l'extase
        D'-jamais voir la Reine des cieux;

        Le sermon du tremblotant vicaire
        Est gentil plus que par un dimanche,
        Qui dit que pour s'lever dans l'air
        Faut tre humble et de foi cordiale;

        Il ajoute, le cher vieux bonhomme,
        Que la gloire ultime est rserve,
        Sur tous ceux qui vivent dans la pompe,
        Aux pauvres d'esprit et de monnaie;

        On sort de l'glise, aprs les vpres,
        Pour la procession si touchante
        Qui a nom: du Voeu de Louis Treize:
        C'est le cas de prier pour la France.


XXII

    L'amour de la Patrie est le premier amour
    Et le dernier amour aprs l'amour de Dieu,
    C'est un feu qui s'allume alors que luit le jour
    O notre regard luit comme un cleste feu,

    C'est le jour baptismal aux paupires divines
    De l'enfant, la rumeur de l'aurore aux oreilles
    Frais-closes, c'est l'air emplissant les poitrines
    En fleur, l'air printanier rempli d'odeurs vermeilles!

    L'enfant grandit, il sent la terre sous ses pas
    Qui le porte, le berce, et, bonne, le nourrit.
    Et douce, dsaltre encore ses repas
    D'une liqueur, dlice et gloire de l'esprit.

    Puis l'enfant se fait homme ou devient jeune fille
    Et ce pendant que crot sa chair pleine de grce,
    Son me se rpand par del la famille
    Et cherche une me soeur, une chair qu'il enlace;

    Et quand il a trouv cette me et cette chair,
    Il nat d'autres enfants encore, fleurs de fleurs
    Qui germeront aussi le jardin jeune et cher
    Des gnrations d'ici, non pas d'ailleurs.

    L'homme et la femme ayant l'un et l'autre leur tche,
    S'en vont chacun un peu de son ct. La femme,
    Gardienne du foyer tout le jour sans relche,
    La nuit garde l'honneur comme une chaste flamme;

    L'homme vaque aux durs soins du dehors: les travaux,
    La parole  porter,--sr de ce qu'elle vaut,--
    Svre et probe et douce, et rude aux discours faux,
    Et la nuit le ramne entre les bras qu'il faut.

    Tous deux, si pacifique est leur course terrestre,
    Mourront bnis de fils et vieux dans la patrie;
    Mais que le noir dmon, la Guerre, essore l'oestre,
    Que l'air natal s'empourpre aux reflets de tuerie,

    Que l'tranger mette son pied sur le vieux sol
    Nourricier,--imitant les peuples de tous bords,
    Saragosse, Moscou, le Russe, l'Espagnol,
    La France de Quatre-vingt-treize, l'homme alors,

    Magnifi soudain,  son oeuvre se hausse
    Et tragique et classique et trs fort et trs calme,
    Lutte pour sa maison ou combat pour sa fosse,
    Meurt en pensant aux siens ou leur conquiert la palme.

    S'il survit, il reprend le train de tous les jours
    lve ses enfants dans la crainte du dieu
    Des anctres, et va refleurir ses amours
    Aux flancs de l'pouse prise du fier jeu.

    L'ge mr est celui des svres penses,
    Des espoirs soucieux, des amitis jalouses,
    C'est l'heure aussi des justes haines amasses,
    Et quand sur la place publique, habits et blouses,

    Les citoyens discords dans d'honntes combats
    (Et combien douloureux  leur fraternit!)
    S'arrachent les devoirs et les droits,  non pas
    Pour le lucre, mais pour une stricte quit,

    II prend parti, pleurant de tuer, mais terrible
    Et tuant sans merci, comme en d'autres batailles,
    Le sang autour de lui giclant comme d'un crible,
    Une atroce fureur, pourtant sainte, aux entrailles.

    Tu, son nom, clbre ou non, reste honor.
    Proscrit ou non, il meurt heureux, dans tous les cas,
    D'avoir vou sa vie et tout au Lieu Sacr
    Qui le fit homme et tout, de joyeux petit gas.

    Sa veuve et ses petits garderont sa mmoire,
    La terre sera douce  cet enfant fidle
    O le vent pur de la Patrie, en plis de gloire,
    Frissonnera comme un drapeau tout fleurant d'elle.

    Mais quoi donc, le pote,  moins d'tre chrtien,
    (Le chrtien se fait tel que Jsus dit qu'il soit)
    Comment en ces temps-ci ce trs fier peut-il bien
    Aimer la France ainsi qu'il doit comme il la voit,

    Dprave, insense, une fille, une folle
    Dchirant de ses mains la pudeur des aeules
    Et l'honneur ataval et, l'antique parole,
    La parlant en argot pour des sottises seules,

    L'amour, l'vaporant en homicides vils
    D'o quelque ple enfant, rare fantme, sort,
    Son Dieu, le reniant pour quels crimes civils!
    Prte  mourir d'ailleurs de quelle lche mort!

    Lui-mme que Dieu voit tre un pur patriote
    L'affamant aujourd'hui, le prescrivant nagure,
    Pour n'avoir pas voulu boire comme un ilote
    Le gros vin du scandale au verre du vulgaire,

    Le dnonant aux sots pires que les mchants,
    Bourreaux mesquins, non moins d'ailleurs que tels mchants
    Pire que tous,  cause,  honte! que ses chants
    Faisaient honte  plusieurs  cause de leurs chants,

    Enfin, mconnaissant et l'heure et le gnie
    Jusqu' ce pch noir entre tous ceux de l'homme,
    Jusqu' ce plongeon dans toute l'ignominie
    D'insulter l'ange comme en l'unique Sodome!

    Mais le pote est un chrtien qui dit: Non pas!
    A ces comme vellits d'tre tent
    Vers les dclamations par la Pauvret,
    Et d'elles dans l'horreur du premier mauvais pas.

    Non pas! puis s'adressant  la Vierge Marie:
    O vous, reine de France et de toute la terre,
    Vous qui fidlement gardez notre patrie
    Depuis les premiers temps jusqu' cette heure austre

    O chacun a besoin du courage de dix
    S'il veut garder sa foi par ses pertes de fois,
    La pratiquer tout simplement, ainsi jadis,
    Puis y mourir tout simplement, comme autrefois!

    Depuis les Notre-Dame au-dessus des anctres
    Profilant leur prire immense et solennelle
    Jusqu'aux mois de Marie, chos des soirs champtres
    Sourire de l'glise aux coeurs vierges en elle,

    Depuis que notre culte intronisait nos rois,
    Depuis que notre sang teignait votre pennon
    Jusqu'au jour o quel Dogme  travers tant d'effrois
    Ajoutait quel honneur encore  votre nom,

    Vous qui, multipliant miracles et promesses,
    De la Sainte-Chandelle  la Salette et Lourdes,
    Daignez faire chez nous clore des prouesses
    Mme en ces temps d'horreur d'tat louches et sourdes,

    Mre, sauvez la France, intercdez pour nous,
    Donnez-nous la foi vive et surtout l'humble foi,
    Que l'me de tous nos aeux brle en nous tous
    Pour la vie et la mort, au foyer, dans la loi,

    Dans le lit conjugal, sur la couche dernire,
    Simple et forte et sincre et bellement nave,
    Pour qu'en les chocs prvus, virils  sa manire,
    Qui fut la bonne quand elle dut tre active,

    Si Dieu nous veut vaincus, du moins nous le soyons
    En exemple, lavant hier par aujourd'hui
    Et faits, aprs l'horreur, l'honneur des nations,
    Et s'il nous veut vainqueurs nous le soyons pour lui.


XXIII

    Immdiatement aprs le salut somptueux,
    Le luminaire teint moins les seuls cierges liturgiques,
    Les psaumes pour les morts sont dits sur un mode mineur
    Par les clercs et le peuple saisi de mlancolie.

    Un glas lent se rpand des clochers de la cathdrale,
    Rpandu par tous les campaniles du diocse,
    Et plane et pleure sur les villes et sur la campagne
    Dans la nuit tt venue en la saison arrire.

    Chacun s'en fut coucher reconduit par la voix dolente
    Et douce  l'infini de l'airain commmoratoire
    Qui va bercer le sommeil un peu triste des vivants
    Du souvenir des dcds de toutes les paroisses.


XXIV

        La cathdrale est majestueuse
        Que j'imagine en pleine campagne
        Sur quelque affluent de quelque Meuse
        Non loin de l'Ocan qu'il regagne,

        L'Ocan pas vu que je devine
        Par l'air charg de sels et d'aromes.
        La croix est d'or dans la nuit divine
        D'entre l'envol des tours et des dmes;

        Des Anglus font aux campaniles
        Une couronne d'argent qui chante;
        De blancs hibous, aux longs cris graciles,
        Tournent sans fin de sorte charmante;

        Des processions jeunes et claires
        Vont et viennent de porches sans nombre,
        Soie et perles de vivants rosaires,
        Rogations pour de chers fruits d'ombre.

        Ce n'est pas un rve ni la vie,
        C'est ma belle et ma chaste pense,
        Si vous voulez ma philosophie,
        Ma mort choisie ainsi dguise.


XXV

                Voix de Gabriel
                Chez l'humble Marie,
                Cloches de Nol,
                Dans la nuit fleurie,
                Sicles, clbrez
                Mes sens dlivrs!

                Martyrs, troupe blanche,
                Et les confesseurs,
                Fruits d'or de la branche,
                Vous, frres et soeurs,
                Vierges dans la gloire,
                Chantez ma victoire!

                Les Saints ignors,
                Vertus qu'on mprise,
                Qui nous sauverez
                Par votre entremise,
                Priez que la foi
                Demeure humble en moi.

                Pcheurs, par le monde,
                Qui vous repentez,
                Dans l'ardeur profonde
                D'tre rachets,
                Or, je vous contemple,
                Donnez-moi l'exemple.

                Nature, animaux,
                Eaux, plantes et pierres,
                Vos simples travaux
                Sont d'humbles prires,
                Vous obissez:

                Pour Dieu c'est assez.




LITURGIES INTIMES


ASPERGES ME

I

    Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main
    Du Seigneur tout-puissant qui m'octroya la grce,
    Je puis, si mon dessein est pur devant sa face,
    Purifier autrui passant sur mon chemin.

    Je puis, si ma prire est de celles qu'allge
    L'Humilit du poids d'un dsir languissant
    Comme un paen peut baptiser en cas pressant,
    Laver mon prochain, le blanchir plus que la neige.

    Prenez piti de moi, Seigneur, suivant l'effet
    Misricordieux de vos mansutudes,
    Veuillez bander mon coeur, coeur aux preuves rudes,
    Que le zle pour votre maison soulevait.

    Faites-moi prosprer dans mes voeux charitables,
    Et pour cela, suivant le rite respect,
    Gloire  la Trinit durant l'ternit.
    Gloire  Dieu dans les cieux les plus inabordables,

    Gloire au Pre, fauteur et gouverneur de tout,
    Au Fils, crateur et sauveur, juge et partie,
    Au Saint-Esprit, de qui la lumire est sortie
    Par quel rayon?--ainsi qu'une eau lustrale, mon sang bout,--

    Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main...


AVENT

II

            Dans les Avents, comme l'on dit
            Chez mes pays qui sont rustiques
            Et qui patoisent un petit
            Entre autres usages antiques,

            Dans les Avents les cs chantont,
            Toute la nuit, grce  la lune
            Clartive alors, et dont le front
            S'argente et cuivre ds la brune

            Jusqu' l'aube en peu d'ombre et ces
            Chante-clair, clair comme un beau rve,
            Proclament jusques  l'excs
            Le soleil... qui plus tard se lve,

            Trop tard pour ceux qui sont reclus
            Au poulailler,--tout comme une me
            Ne tendant que vers les lus,
            Dans le pch, prison infme,--

            Et comme une me les bons coqs,
            Vigilants, tels au temps de Pierre,
            Souffrent, mais, en dpit des chocs
            D'ombre, chantent, et l'me espre.


NOL

III

            Petit Jsus qu'il nous faut tre,
            Si nous voulons voir Dieu le Pre,
            Accordez-nous d'alors renatre

            En purs bbs, nus, sans repaire
            Qu'une table, et sans compagnie
            Qu'une ne et qu'un boeuf, humble paire;

            D'avoir l'ignorance infinie
            Et l'immense toute-faiblesse
            Par quoi l'humble enfance est bnie;

            De n'agir sans qu'un rien ne blesse
            Notre chair pourtant innocente
            Encor mme d'une caresse,

            Sans que notre oeil chtif ne sente
            Douloureusement l'clat mme
            De l'aube  peine plissante,

            Du soir venant, lueur suprme,
            Sans prouver aucune envie
            Que d'un long sommeil tide et blme...

            En purs bbs que l'pre vie
            Destine,--pour quel but svre
            Ou bienheureux?--foule asservie

            Ou troupe libre,  quel calvaire?


SAINTS INNOCENTS

IV

            Cruel Hrode, noir Pch,
            De tes sept glaives tu poursuis
            Les innocents, lesquels je suis
            Dans mes cinq sens,--et, qu'empch
            Me voici pour, las! me dfendre!

            L'argile dont Dieu les forma,
            Leur faiblesse  ces tristes sens
            Par quoi je suis les innocents
            Que l'on immole dans Rama,
            Trahissent leur ge trop tendre.

            Nulle fuite. Mais mon Sauveur,
            Assumant mon sort et ma mort,
            Vit en gypte dont il sort
            A temps pour l'insigne faveur
            Qu'il me fait de donner sa vie

            Et sa pense  mon bonheur
            ternel, et, par l'action
            Sre de l'absolution
            De son prtre  lui, le Seigneur,
            Ressuscite ma chair ravie.


CIRCONCISION

V

    Petit Jsus qui souffrez dj dans votre chair
    Pour obir au premier prcepte de la Loi,
    Or, nous venons en ce jour saintement doux-amer,
    Vous offrir les prmices aussi de notre foi.

    Pour obir, nous autres,  votre obissance,
    Nous apportons sur l'autel le parfait hommage
    De nos pchs pnitents  votre innocence,
    Sur l'autel blanc o votre sang si pur, notre otage,

    Coule mystiquement comme il coula littral
    Au Golgotha, comme il stilla, pas plus rel
    Mais littral aussi, ce jour, dont le rituel
    Retient l'anniversaire cruel et lilial,

    Et nous circoncisons nos coeurs suivant votre exemple,
    Et nous voudrons ressembler  Vous-mme, qui ftes
    Le vieux Simon, dans la solennit du temple,
    Exhaler vers vous une allgresse sans limites.

    L'ancien Adam qui se dsolait dans son espoir
    Toujours remis d'enfin voir, de ses yeux, nous meilleurs,
    Nous trs doux sans plus d'ire rouge ou d'orgueil noir,
    Va chanter un fier cantique de joie et de pleurs,

    Et dans les cieux les bienheureux et bienheureuses
    S'jouiront plus que de coutume, et les anges,
    Pour ce que cette anne, elle  peine dans les langes,
    Ds son premier souffle, a ces haleines amoureuses.


ROIS

VI

            La myrrhe, l'or et l'encens
            Sont des prsents moins aimables
            Que de plus humbles prsents
            Offerts aux Yeux adorables
            Qui souriront plutt mieux
            A de simples voeux pieux.

            Le voyage des Rois Mages
            Certes agre au Seigneur.
            Il accepte ces hommages
            Et les tient en haut honneur;
            Mais d'un pcheur qui s'amende
            Pour lui la gloire est plus grande.

            Dans ce sublime concours
            D'adorations premires,
            Jsus gotera toujours
            Davantage les prires
            Des misrables et leur
            Garde un royaume meilleur.

            Les anges et les archanges,
            Qui rveillent les bergers,
            Voix d'espoir et de louanges
            Aux hommes encourags,
            Priment dans l'azur sans voile
            La miraculeuse toile...

            Riches, pauvres, faisons-nous
            Nant devant toi, le Matre,
            De Ton saint nom seuls jaloux:
            Tu sauras bien reconnatre
            Et magnifier les tiens,
            Riches, pauvres, tous chrtiens.


KYRIE ELEISON

VII

            Ayez piti de nous, Seigneur!
            Christ, ayez piti de nous!

        Donnez-nous la victoire et l'honneur
            Sur l'ennemi de nous tous.
            Ayez piti de nous, Seigneur.

        Rendez-nous plus croyants et plus doux
            Loin du Pch suborneur,
            Christ, ayez piti de nous.

        Criblez-nous comme fait le vanneur
            Du grain dont il est jaloux.
            Ayez piti de nous, Seigneur.

        Nous vous en supplions  genoux,
        Ouvrez-nous par la Foi le Bonheur.
            Christ, ayez piti de nous.

        Ouvrez-nous par l'Amour le Bonheur,
            Nous vous en prions  genoux.
            Ayez piti de nous, Seigneur.

        Seigneur, par l'Esprance, ouvrez-nous,
            Christ, ouvrez-nous le Bonheur.
            Christ, ayez piti de nous.

            Ayez piti de nous, Seigneur!


GLORIA IN EXCELSIS

VIII

            Gloire  Dieu dans les hauteurs,
            Paix aux hommes sur la terre!

            Aux hommes qui l'attendaient
            Dans leur bonne volont.

            Le salut vient sur la terre...
            Gloire  Dieu dans les hauteurs!

            Nous te louons, bnissons,
            Adorons, glorifions,

            Te rendons grce et merci
            De cette gloire infinie!

            Seigneur, Dieu, roi du ciel,
            Pre, Puissance ternelle,

            O Fils unique de Dieu,
            Agneau de Dieu, Fils du pre,

            Vous effacez les pchs:
            Vous aurez piti de nous.

            Vous effacez les pchs:
            Vous couterez nos voeux.

            Vous,  la droite du Pre,
            Vous aurez piti de nous.

            Car vous tes le seul Saint,
            Seul Seigneur et seul Trs Haut,

            O Jsus, qui ftes oint
            De trs loin et de trs haut,

            Dieu des cieux, avec l'Esprit,
            Dans le Pre,

                        Ainsi soit-il.


CREDO

IX

        Je crois ce que l'glise catholique
        M'enseigna ds l'ge d'entendement:
        Que Dieu le Pre est le fauteur unique
        Et le rgulateur absolument
        De toute chose invisible et visible,
        Et que, par un mystre indfectible,

        Il engendra, ne fit pas Jsus-Christ
        Son Fils unique avant que la lumire
        Ne ft cre, et qu'il tait crit
        Que celui-ci mourrait de mort amre,
        Pour nous sauver du malheur immortel
        Sur le Calvaire et, depuis, sur l'Autel;

        Enfin que l'Esprit saint, lequel procde
        Et du Pre et du Fils et qui parlait
        Par les prophtes, et ma foi qui s'aide
        De charit croit le dogme complet
        De l'glise de Rome, au saint baptme,
        En la vie ternelle.
                                    Voeu suprme.


ASCENSION

X

            Jsus au ciel est mont
            Pour vous envoyer sa grce:
            Esprance et charit,
            Foi qui jamais ne se lasse,

            Patience et tous les dons
            Que l'esprit porte en ses flammes,
            Et les trsors de pardons,
            De zle au salut des mes,

            De courage durant les
            Tentations de ce monde,
            Ah! surtout, oui, devant les
            Tentations de ce monde,

            Ces scandales tals
            Tour  tour beaux puis immondes,
            Pauvres coeurs cartels,
            Tristes mes vagabondes!

            Jsus au ciel est mont,
            Mais en nous laissant son ombre:
            L'vangile rpt
            Sans cesse aux peuples sans nombre.

            Jsus au ciel est mont
            Pour mieux veiller, Lui, fait homme,
            Sur notre fragilit
            Qu'il prouva... Mais nous, comme

            Jsus au ciel est mont
            Notre nuit n'y pourrait suivre
            Avant la mort sa clart:
            Ah! d'esprit allons y vivre!


VENI, SANCTE...

XI

            Esprit-Saint, descendez en ceux
            Qui raillent l'antique cantique
            O les simples mettent leurs voeux
            Sur la plus nave musique.

            Versez les sept dons de la foi,
            Versez, esprit d'intelligence,
            Dans les mes toutes au moi
            Surtout l'amour et l'indulgence

            Et le got de la pauvret
            Tant des autres que de soi-mme:
            Qu'ils comprennent la charit
            Puisqu'ils sont l'lite et la crme.

            Qu'ils estiment leur rire sot,
            Visant, non le dogme immuable,
            Mais l'humble et le faible (un assaut
            Dont le capitaine est le Diable).

            Au lieu d'ainsi le profaner,
            Ce cantique de nos anctres,
            Qu'ils le mditent, pour donner
            Le bon exemple, eux, les grands matres.

            Et, tandis qu'ils seront en train
            D'difier le pauprisme
            D'esprit et d'argent, qu'ils rin-
            Tgrent un peu le Catchisme.


JUIN

XII

    Mois de Jsus, mois rouge et or, mois de l'Amour,
    Juin, pendant quel le coeur en fleur et l'me en flamme
    Se sont panouis dans la splendeur du jour
    Parmi des chants et des parfums d'pithalame,

    Mois du Saint-Sacrement et mois du Sacr-Coeur,
    Mois splendide du Sang rel, de la Chair vraie,
    Pendant quel l'herbe mre offre  l't vainqueur
    Un champ clos o le bl triomphe de l'ivraie,

    Et pendant quel, nous misrables, nous pcheurs,
    Remmors de la Prsence non-pareille,
    Nous sentons ravigors en retours vengeurs
    Contre Satan, pour des triomphes que surveille

    Du ciel l-haut, et sur terre, de l'ostensoir,
    L'ador, l'adorable Amour sanglant et chaste,
    Et du sein douloureux o gte notre espoir
    Le Coeur, le Coeur brlant que le dsir dvaste,

    Le dsir de sauver les ntres,  Bont
    Essentielle, de leur gagner la victoire
    ternelle. Et l'encens de l'immuable t
    Monte mystiquement en des douceurs de gloire.


SANCTUS

XIII

    Saint est l'homme au sortir du baptme,
    Petit enfant humble et ne ttant pas mme,
    Et si pur alors qu'il est la puret suprme.

    Saint est l'homme aprs l'Eucharistie.
    La chair de Jsus a sa chair investie
    De force sage et de divine modestie.

    Saint l'homme quand clos ses jours dbiles,
    Dans l'heur et dans le pardon des Saintes Huiles,
    Et l'essor soudain vers des sjours enfin tranquilles.

    Les cieux sont pleins, Juste, de ta gloire.
    La terre en bas vnrera ta mmoire,
    Bni soit celui qui vient au Nom qu'il nous faut croire!

    Hosanna sur terre et dans les cieux.
    Deux fois hosanna pour l'homme glorieux!
    Trois fois hosanna pour Dieu misricordieux.


IMMACULE CONCEPTION

XIV

        Vous ftes conue immacule,
        Ainsi l'glise l'a constat
        Pour faire notre me console
        Et notre fois plus fort conseille,
        Et notre esprit plus ferme et band.

        La raison veut ce dogme et l'assume.
        La charit l'embrasse et s'y tient,
        Et Satan grince et l'enfer cume
        Et hurle: L've prdite vient
        Dont le Serpent saura l'amertume.

        Sous la tutelle et dans l'onction
        De votre chaste et sainte mre Anne,
        Vous grandissez en perfection
        Jusqu' votre prsentation
        Au temple saint, loin du bruit profane,

        Du monde vain que fuira Jsus
        Et, comme lui, toute au pauvre monde,
        Vous atteignez dans de pieux us
        L'poque o, dans sa piti profonde,
        Dieu veut que de vous sorte Jsus.

        L'ange qui vous salua la mre
        Du Rdempteur que Dieu nous donnait
        Ne troubla pas votre candeur fire
        Qui dit comme Dieu de la lumire:
        Ce que vous m'annoncez me soit fait.

        Et tout le temps que vivra le Matre,
        Vous le passerez obscurment,
        Sans rien vouloir savoir ou connatre
        Que de l'aimer comme il daigne l'tre,
        Jusqu' sa mort, prise saintement.

        Aussi, quand vous-mme rendez l'me,
        Pendant  votre conception
        Immacule, un dcret proclame
        Pour vous la tombe un sjour infme,
        Vous soustrait  la corruption,

        Et vous enlve au sjour de gloire
        D'o vous rgnez sur l'Ange et sur nous,
        Participant  toute l'histoire
        De notre vie intime et de tous
        Les hauts dbats de la grande histoire.


DVOTIONS

XV

    Scheresse maligne et coupable langueur,
    Il n'est remde encore  vos tristesses noires
    Que telles dvotions surrogatoires,
    Comme des mois de Marie et du Sacr-Coeur,

    clat et parfum purs de fleurs rouges et bleues,
    Par quoi l'me qu'endeuille un ennui morfondu,
    Tout soudain s'veille  l'enthousiasme d
    Et sent ressusciter ses allgresses feues,

    Cantiques frais et blancs de vierges comme aux temps
    Premiers, quand les chrtiens taient toute innocence,
    Hymnes brlants d'une thologie intense
    Dans la sanglante ardeur des cierges palpitants;

    Comme le chemin de la Croix, baisers et larmes,
    Argent et neige et noir d'or des Vendredis Saints,
    Lent cortge  genoux dans la paix des tocsins,
    _Stabats_ svres indiciblement aux si doux charmes,

    Et la dvotion, aussi, du chapelet,
    Grains enflamms de chaste dlire o s'embrase
    L'ennui souvent, o parfois l'excs de l'extase
    Se consumait au feu des _Ave_ qui roulait;

    Et celle enfin des saints locaux, Martin de France,
    Et Genevive de Paris, saints du pays
    Et des villes et des villages, obis
    Et vnrs avec chacun son esprance

    Et son exemple et son prcepte bien donn,
    Ses miracles!--O moeurs plus intimes du culte,
    Eh oui, c'est encor vous, en dpit de l'insulte,
    Qui nous sauvez, peut-tre,  tel moment donn.


AGNUS DEI

XVI

            L'agneau cherche l'amre bruyre,
        C'est le sel et non le sucre qu'il prfre,
    Son pas fait le bruit d'une averse sur la poussire.

            Quand il veut un but, rien ne l'arrte,
        Brusque, il fonce avec des grands coups de sa tte,
    Puis il ble vers sa mre accourue inquite...

            Agneau de Dieu, qui sauves les hommes,
        Agneau de Dieu, qui nous comptes et nous nommes,
    Agneau de Dieu, vois, prends piti de ce que nous sommes,

            Donne-nous la paix et non la guerre,
        O l'agneau terrible en ta juste colre,
    O toi, seul Agneau, Dieu le seul fils de Dieu le Pre.


TOUSSAINT

XVII

            Ces vrais vivants qui sont les saints,
            Et les vrais morts qui seront nous,
            C'est notre double fte  tous,
            Comme la fleur de nos desseins,

            Comme le drapeau symbolique
            Que l'ouvrier plante gament
            Au fate neuf du btiment,
            Mais, au lieu de pierre et de brique,

            C'est de notre chair qu'il s'agit,
            Et de notre me en ce ntre oeuvre
            Qui, narguant la vieille couleuvre,
            A force de travaux surgit.

            Notre me et notre chair domptes
            Par la truelle et le ciment
            Du patient renoncement
            Et des heures dment comptes.

            Mais il est des mes encor,
            Il est des chairs encore comme
            En chantier, qu' tort on dnomme
            Les morts, puisqu'ils vivent, trsor

            Au repos, mais que nos prires
            Seulement peuvent monnayer
            Pour, l'architecte, l'employer
            Aux grandes dpenses dernires.

            Prions, entre les morts, pour maints
            De la terre et du Purgatoire,
            Prions de faon mritoire
            Ceux de l-haut qui sont les saints.


IN INITIO

XVIII

            Chez mes pays, qui sont rustiques
            Dans tel cas simplement pieux,
            Voire un peu superstitieux,
            Entre autres pratiques antiques,

            Sur la tte du paysan,
            Rite profond, vaste symbole,
            Le prtre, tendant son tole,
            Dit l'vangile de saint Jean:

            Au commencement tait le Verbe
            Et le Verbe tait en Dieu.
            Et le verbe tait Dieu.
            Ainsi va le texte superbe,

            S'panchant en ondes de claire
            Vrit sur l'humaine erreur,
            Lavant l'immondice et l'horreur,
            Et la luxure et la colre,

            Et les sept pchs, et d'un flux
            Tout parfum d'odeurs divines,
            Rafrachissant jusqu'aux racines
            L'arbre du bien, sec et perclus,

            Et dracinant sous sa force
            L'arbre du mal et du malheur
            Nagure tout en sve, en fleur,
            En fruit, du feuillage  l'corce.

            O Jean, le plus grand, aprs l'autre
            Jean, le Baptiste, des grands saints,
            Priez pour moi le Sein des seins
            O vous dormiez, tant aptre!

            O, comme pour le paysan,
            Sur ma tte frivole et folle,
            Bon prtre tendant ton tole,
            Dis l'vangile de saint Jean.


VPRES RUSTIQUES

XIX

    Le dernier coup de vpres a sonn: l'on tinte.
    Entrons donc dans l'glise et couvrons-nous d'eau sainte.

    Il y a peu de monde encore. Qu'il fait frais!
    C'est bon par ces temps lourds, a semble fait exprs.

    On allume les six grands cierges, l'on apporte
    Le ciboire pour le salut. Voici la porte

    De la sacristie entr'ouverte, et l'on voit bien
    S'habiller les enfants de choeur et le doyen.

    Voici venir le court cortge et les deux chantres
    Tiennent de gros antiphonaires sur leurs ventres.

    Une clochette retentit et le clerg
    S'agenouille devant l'autel, dment rang.

    Une prire est murmure  voix si basse
    Qu'on entend comme un vol de bons anges qui passe.

    Le prtre, se signant, adjure le Seigneur,
    Et les clers, se signant, appellent le Seigneur.

    Et chacun exaltant la Trinit, commence,
    Prophte-roi, David, ta psalmodie immense:

    Le Seigneur dit... Je vous louerai... Qu'heureux les saints...
    Fils, louez le Seigneur... et, vibrant par essaims,

    Les versets de ce chant militaire et mystique:
    Quand Isral sortit d'gypte... Et la musique

    Du grle harmonium et du vaste plain-chant!
    L'glise s'est remplie. Il fait tide. L'argent

    Pour le culte et celui du denier de Saint-Pierre
    Et des pauvres tombe  bruit doux dans l'aumnire.

    L'hymme propre et _Magnificat_ aux flots d'encens!
    Une langueur cleste envahit tous les sens.

    Au court sermon qui suit sur un thme un peu rance,
    On somnole sans trop pourtant d'irrvrence.

    Le soleil luit faisant un nimbe mordor,
    Le vieux saint du village est tout transfigur.

    a sent bon. On dirait des fleurs trs anciennes.
    S'exhalant, lentes, dans le latin des antiennes.

    Et le Salut ayant bni l'humble troupeau
    Des fidles, on rejoint meilleurs le hameau.

    Le soir on soupe mieux, et quand la nuit invite
    Au sommeil, on s'endort bien  l'aise et plus vite.


COMPLIES EN VILLE

XX

    Au sortir de Paris on entre  Notre-Dame.
    Le fracas blanc vous jette aux accords long-voils,
    L'affreux soleil criard  l'ombre qui se pme,

    Qui se pme, aux regards des vitraux constells,
    Et l'adoration  l'infini s'tire
    En des rcitatifs lentement en-alls,

    Vpres sont dites, et l'autel noir ne fait luire
    Que six cierges, aprs les flammes du Salut
    Dont l'encens rde encor ml des gots de cire.

    Un clerc a lu: _Jube, domne_, comme fallut,
    Et l'orage du fond des stalles se dchane
    De rude psalmodie au mme instant qu'il lut,

    Le bon orage frais sous la vote hautaine
    O le jour tamis par les Saints et les Rois
    Des rosaces oscille en volute sereine.

    Cela parle de paix de l'me, des effrois
    De la nuit dissips par l'acte et la prire.
    L'esprance s'enroule autour des piliers froids.

    C'est la suprme joie, et l'extrme lumire
    Concentre aux rais de la seule Vrit,
    Et le vieux Simon dit l'extase dernire!

    Recommandons notre me au Dieu de vrit.


PRUDENCE

XXI

                Contrition parfaite,
                Les anges sont en ftes
    Mieux d'un pcheur contrit que d'un juste qui meurt.

                Bon propos, la victoire
                Prpare et la gloire
    Presque dj dans l'au-del sans choc ni heurt.

                Absolution sainte
                Savoure avec crainte
    D'en tre indigne encor, d'en peut-tre abuser.

                Rentre emmi le monde
                Et son horreur profonde
    Avec un coeur d'amour qui ne sait biaiser,

                Car c'est l'amour divine
                Qui prvoit et devine
    Les piges, le mange et les tours du Pch.

                Garde  toi tout de mme,
                Gare au trompeur suprme,
    Chrtien certes fidle encore qu'empch

                Par l'extase premire
                D'avoir vu la Lumire,
    Et les yeux blouis et tous les sens tremblants.

                O chrtien nouveau, prie
                A la Vierge Marie,
    Et marche vers la bonne mort  pas bien lents.


PNITENCE

XXII

    La luxure, ce moins terrible des pchs,
    Ces deux pires de tous, l'Avarice et l'Envie,
    La Gourmandise, abus risible de la vie,
    Toi, Paresse, leur mre  tous,  ces pchs,

    Et la Colre, presque belle en sa hideur,
    Avec de faux reflets d'hrosme, on veut croire,
    Et l'Orgueil son grand frre  la gloire illusoire
    Et tous dans leur rvolte horrible et leur hideur,

    Pnitence, presque innocence, tu les vaincs,
    Tu les poursuis, tu les arrtes et les captes,
    Sauvant les mes, par l'excellence des actes,
    De l'Enfer et de ses milices que tu vaincs.

    Oui, tu nous dictes et fait faire d'excellents
    Actes  cause de l'excellence des causes,
    panouissant, sur les pines de roses
    Que la Prire aprs vient cueillir  pas lents,

    Pnitence, du fond de mes crimes affreux,
    Luxure, orgueil, colre et toute la filire,
    J'invoque ton secours, Vertu particulire,
    Seule agrable  Dieu qui voit mon coeur affreux.


OPPORTET HRESES ESSE

XXIII

            _Opportet hreses esse._
            Car il faut, en effet, encore,
            Que notre foi, donc, s'dulcore
            _Opportet hreses esse._

            Il fallait quelque humilit,
            Ma Foi qui poses et grimaces,
            Afin que tu t'dulcorasses;
            Et l'hrsiarque entt

            T'a tent, ne nous dis pas non,
            Jusque vers les pires pchs,
            T'entranant du doute impur chez
            Le Diable t'ouvrant son fanon.

            Or maintenant, courage! assez
            De larmes sur l'erreur d'un jour,
            Songe au pardon du Dieu d'amour.
            _Opportet hredes esse._


FINAL

    _J'ai fait ces vers bien qu'un bien indigne pcheur,
    O bien indigne, aprs tant de grces donnes,
    Lchement, salement, froidement pitines
    Par mes pieds de pcheur, de vil et laid pcheur._

    _J'ai fait ces vers, Seigneur,  votre gloire encor,
    A votre gloire douce encore qui me tente
    Toujours, en attendant la formidable attente
    Ou de votre courroux ou de ta gloire encor,_

    _Jsus, qui pus absoudre et bnir mon pch,
    Mon pch monstrueux, mon crime bien plutt!
    Je me rementerais de votre amour, plutt,
    Que de mon effrayant et vil et laid pch,_

    _Jsus qui sus bnir ma folle indignit,
    Bnir, souffrir, mourir pour moi, ta crature,
    Et ds avant le temps, choisis dans la nature,
    Crateur, moi, ceci, pourri d'indignit!_

    _Aussi, Jsus! avec un immense remords
    Et plein de tels sanglots!  cause de mes fautes,
    Je viens et je reviens  toi, crampes aux ctes,
    Les pieds pleins de cloques et les usages morts,_

    _Les usages? Du coeur, de la tte, de tout
    Mon tre on dirait clou de paralysie
    Navrant en mme temps ma pauvre posie
    Qui ne s'exhale plus, mais qui reste debout_

    _Comme frappe, ainsi le troupeau par l'orage,
    Berger en tte, et si fidle nonobstant
    Mon coeur est l, Seigneur, qui t'adore d'autant
    Que tu m'aimes encore ainsi parmi l'orage._

    _Mon coeur est un troupeau dissip par l'autan
    Mais qui se runit quand le vrai Berger siffle
    Et que le bon vieux chien, Sergent ou Remords, giffle
    D'une dent suffisante et dure assez l'engeance_

    _Affreuse que je suis, troupeau qui m'en allai
    Vers une monstrueuse et solitaire voie,
    O, me voici, Seigneur,  votre sainte joie!
    Votre pacage simple en les prs o j'allai_

    _Nagure, et le lin pur qu'il faut et qu'il fallut,
    Et la contrition, hlas! si ncessaire,
    Et si vous voulez bien accepter ma misre,
    La voici! faites-la, telle, hlas! qu'il fallut._




VERS POSTHUMES


ACTE DE FOI

        Le seul savant c'est encore Mose!
        Ainsi disais-je et pensais-je autrefois,
        Et quand j'y pense encore et, sans surprise,
        Me le redis avec la mme voix,

        Ma conviction, que tous les problmes
        tals en vain  mon oeil naf
        N'ont point mise  mal, sducteurs suprmes,
        T'affirme  nouveau, dogme primitif.

        La doctrine profane et l'art profane
        Ont quelque bon, mais, s'ils agissent seuls,
        C'est comme des spectres sous des linceuls.

        La Gense est claire, elle est diaphane,
        Et par elle je crois avec ardeur
        En Dieu, mon fauteur et mon crateur.


PAQUES

  _Dic, nobis, Maria quem vidisti in via._

    De Rome, hier matin, les cloches revenues,
    Exhalent un concert glorieux dans les nues.

    L'cho puissant qui flue et tombe de la tour,
    Vient magnifier l'air et la terre  leur tour.

    L'oiseau, sanctifi par l'or des salves saintes
    Lui-mme entonne un hymne aimable et las de plaintes,

    Clame l'allluia sur un air de chanson,
    Dans l'arbre, au ras des prs, et parmi le buisson.

    L'alouette, un motet au bec, s'est envole;
    Le rossignol a salu l'aube emperle

    D'accents namours d'un amour plus brlant,
    Et comme lumineux d'un bonheur calme et lent,

    Le printemps, n d'hier, allgrement frissonne;
    La nature frmit d'aise, et voici que sonne

    Partout dans la campagne, au coeur des vieux beffrois,
    De l'altier campanile et du palais des rois,

    Et de tous les fracas religieux des villes,
    Des Paris aux Moscous, des Londres aux Svilles,

    Le frais appel pour l'alme clbration
    De l'almissime jour de rsurrection...

    La colombe vole au sillon et l'agneau broute.
    Dis-nous, Marie, qui tu rencontras en route?

    Le fleuve est d'or sous le soleil renouvel...
    C'est le Seigneur en Galile il est all!

    --Ah! que le coeur n'est-il lav dans l'or du fleuve,
    Sanctifie en l'or des cloches l'me veuve!

    Et que l'esprit n'est-il humble comme l'agneau,
    Blanc comme la colombe en ce clair renouveau

    Et que l'homme, jadis conscience introuble,
    N'est-il en route encore pour la Galile!


ASSOMPTION

    Aujourd'hui c'est ma fte et j'ai droit  des fleurs
    (Sous mon autre prnom je n'ai droit qu' mes pleurs),
    Car sachez-le bien tous, je m'appelle Marie
    Et sous le nom puissant d'une mre chrie
    Je me sens protg du mal et du pch
    Qui m'avaient investi grce au bien nglig.
    Je me sais  l'abri d'un monde que j'abhorre
    Et dont je ne saurais me sparer encore,
    Je me crois dfendu contre tout choc et heurt
    Par ce nom qui s'en vient prier lorsque l'on meurt.
    En ce jour merveilleux de triomphe et de gloire,
    Il me semble que j'ai ma part de la victoire.
    O ma femme, entrons donc joyeux, c'est notre droit
    Dans le bonheur heureux... et le devoir qu'on doit.


PRIRE

    Me voici devant Vous, contrit comme il le faut.
    Je sais tout le malheur d'avoir perdu la voie
    Et je n'ai plus d'espoir, et je n'ai plus de joie
    Qu'en une en qui je crois chastement, et qui vaut
    A mes yeux mieux que tout, et l'espoir et la joie.

    Elle est bonne, elle me connat depuis des ans.
    Nous emes des jours noirs, amers, jaloux, coupables,
    Mais nous allions sans trve aux fins inluctables,
    Balancs, ballotts, en proie  tous jusants
    Sur la mer o luisaient les astres favorables:

    Franchise, lassitude affreuse du pch
    Sans esprit de retour, et pardons l'un  l'autre...
    Or, ce commencement de paix n'est-il point vtre,
    Jsus, qui vous plaisez au repentir cach?
    Exaucez notre voeu qui n'est plus que le vtre.


LE CHARME DU VENDREDI SAINT

    La cathdrale est grise admirablement,
    Tandis que le jour luit adorablement
    Et que les arbres sont verts tout doucement.

    Les paysans sont nafs et de province
    Pour la plupart parents, dont la toilette grince,
    De parisiens dont l'orgueil n'est pas mince

    De les promener autour du fameux monument
    Qui, nanmoins froissant l'orgueil de leur village,
    Semble  leurs yeux matois quelque chose qui ment
    Et va, comme un peu vil dans le sillage

    Des bateaux mouches d'ailleurs pleins abondamment
    D'une clientle amusante en diable,
    Qui file nanmoins, dvots irrmdiables,
    Voir les autels dserts et les tombeaux dcors richement.

Paris, jeudi 30 mars 1893.


II

    Le soleil fou de mars veille encore un peu plus la verdure
    Des fins arbres du quai bordant la beaut pure
    Et forte de la cathdrale on dirait en guipure

    De pierre, on croit, immmoriale et si dure!
    Les cloches de la veille ont fui (leur me, au moins,
    S'est tue) et pendent, patients tmoins
    Muets jusqu'au samedi fier o, lentes sur les foins,

    Enfin, elles reviennent (ou, du moins, leur me
    Planant sur les villes lgres et les autres)
    Et pendant leur voyage de miraculeux aptres
    A travers les humanits chastes et les infmes,

    Dans la nef dsole o seulement les flammes
    Des tnbres svrement bien plus sur toutes autres,
    S'affligent, grands ouverts, les tabernacles, mes
    Muettes, symbolisent l'attente immense des aptres.

Vendredi, 31 mars 1893.


EX IMO

    O Jsus, vous m'avez puni moralement
    Quand j'tais digne encor d'une noble souffrance,
    Maintenant que mes torts ont dpass l'outrance.
    O Jsus, vous me punissez physiquement.

    L'me souffrante est prs de Dieu qui la conseille,
    La console, la plaint, lui sourit, la gurit
    Par une claire, simple et logique merveille.
    La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit

    Le Fiat lux, le crateur de la nature,
    Le Verbe qui devait, Jsus-Christ, tre vous
    Plein de douceur, mais lors faisait la crature
    Matrielle et l'autre en tout grand soin jaloux.

    La Science, un souci vnrable, ttonne,
    Essaie et, pour gurir,  son tour, fait souffrir,
    Et, le fer  la main, comme un bourreau te donne,
    Triste corps, un coup tel que tu croirais mourir,

    Ou se servant du feu soit flambant, soit sous forme
    De pierre ou d'huile ou d'eau raffine ta douleur,
    Tu dirais, pour un bien pourtant; mais quel norme
    Effort souvent infructueux, chair de malheur!

    Chair, mystre plus noir et plus mlancolique
    Que tous autres, pourquoi toi! Mais Dieu _te voulut
    Et tu fus_, et tu vis, comment? au vent oblique
    Des funestes saisons et du mal qui t'lut.

    Et tu fus, et tu vis, comment! miracle frle,
    Et tu souffres d'affreux supplices pour un peu
    De plaisir ml d'amertume et de querelle.
    Oui, pourquoi toi?

                    Jsus rpond: Pour tre enfin
    Mienne et le vase pur de l'Esprit de sagesse
    Et d'amour et plus tard glorieuse au divin
    Sjour dfinitif de liesse et de largesse!

    Encore un peu de temps, souffre encore un instant,
    Offre-moi ta douleur que d'ailleurs la science
    Peut tarir, et surtout,  mon fils repentant,
    Ne perds jamais cette vertu, la confiance!

    La confiance en moi seul! Et je te le dis
    Encore: patiente et m'offre ta souffrance.
    Je l'assimilerai, comme j'ai fait jadis,
    Au Calvaire,  la mienne, et garde l'esprance.

    L'esprance en mon Pre. Il est pre, il est roi,
    Il est bont: c'est le bon Dieu de ton enfance.
    Souffre encore un instant et garde bien la foi,
    La foi dans mon glise et tout ce qu'elle avance.

    Suis humble et souffre en paix, autant que tu pourras.
    Je suis l. Du courage. Il en faut en ce monde.
    Qui le sait mieux que moi? Lorsque tu souffriras
    Cent fois plus, qu'est cela prs de ma mort immonde,

    Et de mon agonie et du reste? Allons, vois.
    C'est fait. Le mal n'est plus: tu peux vivre dans l'aise
    Quelques beaux jours encore et vieillir sur ta chaise,
    Au soleil, et mourir et renatre  ma voix.

8 aot 1893, hpital Broussais.


FIN




TABLE


  Prface de J. K. HUYSMANS                                     I  XXIV

  SAGESSE

  I

  I.      Bon chevalier masqu qui chevauche en silence                3
  II.     J'avais pein comme Sisyphe                                  6
  III.    Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares?               9
  IV.     Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptme             13
  V.      O vous, comme un qui botte au loin, Chagrins et Joies       16
  VI.     Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre me    17
  VII.    La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles               18
  VIII.   Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie                       19
  IX.     Non. Il fut gallican, ce sicle, et jansniste              20
  X.      Petits amis, qui stes nous prouver                         21
  XI.     Or, vous voici promus, petits amis                          24
  XII.    Vous reviendrez bientt, les bras pleins de pardons         27
  XIII.   On n'offense que Dieu qui seul pardonne                     29
  XIV.    Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor           31
  XV.     Va ton chemin sans plus t'inquiter!                        33
  XVI.    Pourquoi triste,  mon me                                  35
  XVII.   N l'enfant des grandes villes                              37
  XVIII.  L'me antique tait rude et vaine                           39

  II

  I.      O mon Dieu vous m'avez bless d'amour                       42
  II.     Je ne veux plus aimer que ma mre Marie                     45
  III.    Vous tes calme, vous voulez un voeu discret                47
  IV.     Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer                 40
  V.      Dsormais le Sage puni                                      58
  VI.     Du fond du grabat                                           60
  VII.    Le ciel est, par dessus le toit                             67
  VIII.   Le son du cor s'afflige vers les bois                       68
  IX.     La tristesse, langueur du corps humain                      69
  X.      La bise se rue  travers                                    70
  XI.     Vous voil, vous voil, pauvres bonnes penses!             71
  XII.    L'chelonnement des haies                                   73
  XIII.   L'immensit de l'humanit                                   74
  XIV.    La mer est plus belle                                       75
  XV.     La grande ville. Un tas criard de pierres blanches        77
  XVI.    Toutes les amours de la terre                               78
  XVII.   Sainte Thrse veut que la Pauvret soit                    80
  XVIII.  C'est la fte du bl, c'est la fte du pain                 81

  AMOUR

  Prire du matin                                                     85
  crit en 1875                                                       90
  Un conte                                                            94
  Bournemouth                                                         98
  There                                                              101
  Un crucifix                                                        103
  Un veuf parle                                                      105
  Il parle encore                                                    107
  Saint Graal                                                        109
  Anglus de midi                                                    111
  A Victor Hugo                                                      114
  Saint Benoit-Joseph Labre                                          115
  Paraboles                                                          116
  Sonnet hroque                                                    117
  Pense du soir                                                     118

  BONHEUR

  I.      L'incroyable, l'unique horreur de pardonner                123
  II.     La vie est bien svre                                     124
  III.    Aprs la chose faite, aprs le coup port                  120
  IV.     De plus, cette ignorance de Vous!                          128
  V.      L'homme pauvre du coeur est-il si rare, en somme           130
  VI.     Bon pauvre, ton vtement est lger                         131
  VII.    Le sort fantasque qui me gte  sa manire               135
  VIII.   Prtres de Jsus-Christ, la vrit vous garde              140
  IX.     Guerrire, militaire et virile en tout point               143
  X.      Un projet de mon ge mr                                   140
  XI.     Sois de bronze et de marbre et surtout sois de chair       150
  XII.    Seigneur, vous m'avez laiss vivre                         152
  XIII.   La neige  travers la brume                                157
  XIV.    O! J'ai froid d'un froid de glace                          159
  XV.     Un scrupule qui m'a l'air sot comme un pch               162
  XVI.    Aprs le dpart des cloches                                165
  XVII.   L'ennui de vivre avec le monde et dans les choses          167
  XVIII.  Vous m'avez demand quelques vers sur Amour              171
  XIX.    Or, tu n'es pas vaincu, sinon par le Seigneur              172
  XX.     Les plus belles voix                                       175
  XXI.    L'autel bas s'orne de hautes mauves                        175
  XXII.   L'amour de la Patrie est le premier amour                  177
  XXIII.  Immdiatement aprs le salut somptueux                     183
  XXIV.   La cathdrale est majestueuse                              184
  XXV.    Voix de Gabriel                                            186

  LITURGIES INTIMES

  I.      Asperges me                                                191
  II.     Avent                                                      193
  III.    Nol                                                       195
  IV.     Saints innocents                                           197
  V.      Circoncision                                               199
  VI.     Rois                                                       201
  VII.    Kyrie Eleison                                              203
  VIII.   Gloria in excelsis                                         205
  IX.     Credo                                                      207
  X.      Ascension                                                  209
  XI.     Veni sancte                                                211
  XII.    Juin                                                       213
  XIII.   Sanctus                                                    215
  XIV.    Immacule conception                                       217
  XV.     Dvotions                                                  219
  XVI.    Agnus Dei                                                  221
  XVII.   Toussaint                                                  222
  XVIII.  In initio                                                  224
  XIX.    Vpres rustiques                                           226
  XX.     Complies en ville                                          229
  XXI.    Prudence                                                   231
  XXII.   Pnitence                                                  233
  XXIII.  Opportet hreses esse                                      235
  XXIV.   Final                                                      237

  VERS POSTHUMES

  Acte de Foi                                                        241
  Pques                                                             242
  Assomption                                                         244
  Prire                                                             245
  Le Charme du Vendredi Saint I                                      246
              --              II                                     247
  Ex imo                                                             248




  _ACHEV D'IMPRIMER_
  Le sept mars mil neuf cent quatre
  PAR
  BUSSIRE
  A SAINT-AMAND (CHER)
  pour le compte
  DE
  M. A. MESSEIN
  _diteur_
  19, QUAI SAINT-MICHEL
  PARIS (Ve)





End of the Project Gutenberg EBook of Posies religieuses, by Paul Verlaine

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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