The Project Gutenberg EBook of OEuvres compltes de Marmontel, tome 8, by 
Jean-Franois Marmontel

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Title: OEuvres compltes de Marmontel, tome 8
       Les Incas, ou la destruction de l'empire du Prou

Author: Jean-Franois Marmontel

Release Date: January 3, 2020 [EBook #61088]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE MARMONTEL, TOME 8 ***




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  OEUVRES
  COMPLTES
  DE MARMONTEL.

  TOME VIII.

  _LES INCAS_,
  OU
  _LA DESTRUCTION DE L'EMPIRE DU PROU_.

        Accordez  tous la tolrance civile, non en approuvant
        tout comme indiffrent, mais en souffrant avec patience
        tout ce que Dieu souffre, et en tchant de ramener les
        hommes par une douce persuasion.

          (FNELON, _Direction pour la conscience d'un Roi_.)




  DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
  IMPRIMEUR DU ROI, DE L'INSTITUT ET DE LA MARINE,
  RUE JACOB, N 24.




  OEUVRES
  COMPLTES
  DE MARMONTEL,
  DE L'ACADMIE FRANAISE.

  NOUVELLE DITION
  ORNE DE TRENTE-HUIT GRAVURES.

  TOME VIII.

  [F D]

  A PARIS,
  CHEZ VERDIRE, LIBRAIRE-DITEUR.
  QUAI DES AUGUSTINS, N 25.

  1819.




AU ROI DE SUDE.


SIRE,

Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souill par l'adulation.
C'est  la Sude, heureuse de vous avoir remis le dpt de sa libert, 
la Sude, o rgne -prsent la tranquillit, la concorde, la douce
autorit des lois,  la place des factions et des troubles de
l'anarchie; c'est  ce peuple trop long-temps divis par des intrts
trangers, et tout--coup clair sur les siens, runi, rendu 
lui-mme, enfin dlivr des entraves qui retenaient captives sa force et
sa vertu, c'est  lui, SIRE,  vous louer.

J'espre bien consigner dans les fastes de vos augustes allis cette
grande et premire poque du rgne de VOTRE MAJEST, cette rvolution si
videmment ncessaire au bonheur de vos tats, SIRE, puisqu'elle s'est
faite sans violence d'un ct, et sans rsistance de l'autre. Mais ce
tmoignage, que je rendrai au librateur, au bienfaiteur de la Sude, ne
sera publi que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible
 l'esprance et  la crainte, garantira ma sincrit.

Aujourd'hui, SIRE, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en
suppliant VOTRE MAJEST de permettre que cet ouvrage paraisse au jour
sous ses auspices, comme un monument des bonts dont elle daigne
m'honorer.

Que dis-je? Est-ce  moi, SIRE, est-ce  ma vaine gloire que je dois
penser dans ce moment? La moiti du globe opprime, dvaste par le
fanatisme, est le tableau que je prsente aux yeux de VOTRE MAJEST; je
rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le
glaive des perscuteurs; je dnonce  la religion le plus grand crime
que le faux zle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier
moi-mme?

C'est l'humanit, SIRE, outrage et foule aux pieds par son plus cruel
ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et
juste, ou plutt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous
ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit
de dfrer  la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le
fanatisme domine. Tous les autres crimes ont  redouter ou le chtiment
ou l'opprobre; les siens portent un caractre qui en impose 
l'autorit,  la force,  l'opinion: un saint respect les garantit trop
souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocit mme imprime
une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont
que plus rvrs. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur.
Charg des vengeances du ciel, il ne reconnat ni frein, ni loi, ni juge
sur la terre. Au trne il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un
dieu, aux cris de la nature et de l'humanit il rpond par des
anathmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est
muette. Tyran des ames et des esprits, il y touffe le sentiment et la
lumire naturelle; il en chasse la honte, la piti, le remords; plus
d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui
gloire et triomphe. Que lui opposer, mme du haut du trne qu'il regarde
du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne
distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est
sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres,
soit pour en faire des exemples plus clatants de ses fureurs: car ils
ne sont sacrs pour lui, qu'autant qu'il est sacr pour eux. Aussi les
a-t-on vus cent fois le servir en le dtestant, et de peur d'attirer sa
rage sur eux-mmes, lui laisser dvorer sa proie, et lui livrer des
millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, SIRE, pour
les souverains, pour les pres des nations, qu'un monstre qui, jusques
dans leurs bras, dchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui
arracher! C'est donc aux rois  se liguer d'un bout du monde  l'autre,
pour l'touffer ds sa naissance, ou plutt avant sa naissance, avec la
superstition qui en est le germe et l'aliment.

Vous tes n, SIRE, pour donner de grands exemples  vos pareils; mais
peut-tre ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en
invitant les rois  soutenir, d'une protection clatante, les crivains
qui prmunissent les gnrations futures contre les sductions et les
fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumire
vraiment cleste, ces grands principes d'humanit et de concorde
universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la
religion, ainsi que la nature, a fait l'abrg de ses lois et l'essence
de sa morale.

  Je suis avec le plus profond respect,
    SIRE,
      DE VOTRE MAJEST,
        Le trs-humble et trs-obissant serviteur,
          MARMONTEL.




PRFACE.


Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs
temps de barbarie, leurs accs de fureur. Les plus estimables sont
celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincrit, si digne
de leur caractre.

Jamais l'histoire n'a rien trac de plus touchant, de plus terrible, que
les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet aptre
de l'Inde, ce vertueux prlat, ce tmoin qu'a rendu clbre sa sincrit
courageuse, compare les Indiens  des agneaux[2], et les Espagnols  des
tigres,  des loups dvorants,  des lions presss d'une longue faim.
Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de
Castille, au milieu d'une cour vendue  ces brigands qu'il accusait.
Jamais on n'a blm son zle; on l'a mme honor: preuve bien clatante
que les crimes qu'il dnonait n'taient ni permis par le prince, ni
avous par la nation.

  [1] _La dcouverte des Indes Occidentales_, publie en Espagne en
    1542, traduite en franais, et imprime  Paris, en 1687.

  [2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le mme tmoignage. Je
    jure, disait-il  Ferdinand dans une de ses lettres, je jure  votre
    majest qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.

On sait que la volont d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximens, de
Charles-Quint, fut constamment de mnager les Indiens: c'est ce
qu'attestent toutes les ordonnances, tous les rglements faits pour
eux[3].

  [3] Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle  Christophe
    Colomb, c'est d'avoir t, malgr mes dfenses, la libert  un
    grand nombre d'Indiens.

    Le rglement de Ximens portait que les Indiens seraient spars des
    Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on
    en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait  chaque famille
    un hritage qu'elle cultiverait  son profit, en payant un tribut
    quitablement impos.

    Dans une assemble de thologiens et de jurisconsultes, qui se tint
     Burgos, le roi catholique, Ferdinand, dclara que les habitants du
    Nouveau-Monde taient libres, et qu'on devait les traiter comme
    tels. Votre majest, dit Las-Casas  Charles-Quint, ordonna encore
    la mme chose l'an 1523. Mme dcision en 1529, d'aprs une
    confrence et de longs dbats dans le conseil.

Quant  ces crimes, dont l'Espagne s'est lave en les publiant elle-mme
et en les dvouant au blme, on va voir que par-tout ailleurs les mmes
circonstances auraient trouv des hommes capables des mmes excs.

Les peuples de la zone tempre, transplants entre les tropiques, ne
peuvent, sous un ciel brlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait
donc, ou renoncer  conqurir le Nouveau-Monde, ou se borner  un
commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de
travailler  la fouille des mines et  la culture des champs.

Pour renoncer  la conqute, il et fallu une sagesse que les peuples
n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner  un libre
change de secours mutuels et t le plus juste: par de nouveaux
besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux,
plus actif; et la douceur et obtenu de lui ce que n'a pu la violence.
Mais le fort,  l'gard du faible, ddaigne ces mnagements: l'galit
le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun,
en abordant aux Indes, tait press de s'enrichir; et l'change tait un
moyen trop lent pour leur impatience. L'quit naturelle avait beau leur
crier: Si vous ne pouvez pas vous-mmes tirer du sein d'une terre
sauvage les productions, les mtaux, les richesses qu'elle renferme,
abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains. Fainants et
avares, ils voulurent avoir, dans leur oisivet superbe, des esclaves et
des trsors. Les Portugais avaient dja trouv l'affreuse ressource des
ngres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement
faibles, accoutums  vivre de peu, sans dsirs, presque sans besoins,
amollis dans l'oisivet, regardaient comme intolrables les travaux
qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'puisait avec leur
force; la fuite, leur seule dfense, les drobait  l'oppression; il
fallut donc les asservir. Voil tout naturellement les premiers pas de
la tyrannie.

Les Castillans qui passrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, taient
la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misre, l'avidit,
la dissolution, la dbauche, un courage dtermin, mais sans frein comme
sans pudeur, ml d'orgueil et de bassesse, formaient le caractre de
cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple
noble et gnreux. A la tte de ces hommes perdus, marchaient des
volontaires sans discipline et sans moeurs, qui ne connaissaient
d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'pe,
d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut 
ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence
d'abandonner les peuples qui se livraient  lui.

  [4] On y joignit les malfaiteurs.

Les habitants de l'le Hati[5] avaient reu les Castillans comme des
dieux. Enchants de les voir, empresss  leur plaire, ils venaient leur
offrir leurs biens avec la plus nave joie et un respect qui tenait du
culte. Il dpendait des Castillans d'en tre toujours adors. Mais
Colomb voulut aller lui-mme porter  la cour d'Espagne la nouvelle de
ses succs. Il partit[6], et laissa dans l'le, au milieu des Indiens,
une troupe de sclrats qui leur prirent de force leurs filles et leurs
femmes, en abusrent  leurs yeux, et par toute sorte d'indignits, leur
ayant donn le courage du dsespoir, se firent massacrer.

  [5] L'le espagnole, ou Saint-Domingue.

  [6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appel Pinon, qui s'tait
    dtach de lui avec son navire, n'allt le premier en Espagne porter
    la nouvelle de la dcouverte, et s'en attribuer l'honneur.

Colomb,  son retour, apprit leur mort: elle tait juste; il aurait d
la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un pige au
cacique[7] qui avait dlivr l'le de ces brigands, le fit prendre par
trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'le se souleva; mais
une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir
contre des hommes vaillants, aguerris, bien arms: le plus grand nombre
des Insulaires fut gorg, le reste prit la fuite, ou subit le joug des
vainqueurs. Ce fut l que Colomb apprit aux Espagnols  faire poursuivre
et dvorer les Indiens par des chiens affams, qu'on exerait  cette
chasse[8].

  [7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire o il tait embarqu, et
    cinq autres navires prts  mettre  la voile, furent briss et
    engloutis par une horrible tempte, avant d'tre sortis du port.

  [8] Ils leur sautaient  la gorge avec d'horribles hurlements, les
    tranglaient d'abord, et les mettaient en pices aprs les avoir
    terrasss. (_Las-Casas._) Croirait-on que les historiens ont pris
    plaisir  faire un magnifique loge de l'un de ces chiens, appel
    _Bzerillo_, lequel, pour sa frocit et sa sagacit singulire 
    distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la mme portion qu'un
    soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.? Les
    autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient
    de la chair des Indiens qu'ils gorgeaient, ou que l'on gorgeait
    pour eux. On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains
    pour donner  manger de petits enfants  leurs chiens affams. Ils
    prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en
    quartiers.

Les Indiens, assujtis, gmirent quelque temps sous les dures lois que
les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excds, rebuts, ils se
sauvrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en
turent un grand nombre; mais ce massacre ne remdiait point  la
ncessit pressante o l'on tait rduit: plus de cultivateurs, et
ds-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que
les Indiens furent chargs de cultiver pour eux. La contrainte fut
effroyable. Colomb voulut la modrer; sa svrit rvolta une partie de
sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et
le perdirent  la cour.

Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en
Espagne charg de fers, pour avoir voulu mettre un frein  la licence,
se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sr moyen de s'attacher
des hommes ennemis de toute discipline, c'tait de donner un champ libre
au dsordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut l
sa conduite.

  [9] Franois de Bovadilla.

De la corve  la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit.
Les malheureux insulaires, dont on fit le dnombrement, furent diviss
par classes, et distribus comme un btail dans les possessions
espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Rduits au
plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'le allait tre
dserte. La cour, informe de la duret impitoyable du gouverneur, le
rappela; et par un vnement qu'on regarde comme une vengeance du ciel,
 peine fut-il embarqu qu'il prit  la vue de l'le. Vingt-un navires
chargs de l'norme quantit d'or qu'il avait fait tirer des mines,
furent abyms avec lui. Jamais l'ocan, dit l'histoire, n'avait englouti
tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus mchant homme.

Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La
libert avait t rendue aux insulaires; et ds-lors le travail des
mines et leur produit avaient cess. Le nouveau tyran crivit 
Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir 
l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux tre vagabonds, que de vivre
avec des chrtiens, pour se faire enseigner leur loi: _comme s'ils
eussent t obligs de deviner_, observe Las-Casas, _qu'il y avait une
loi nouvelle_.

  [10] Nicolas Ovando.

La reine donna dans le pige. Elle ne savait pas qu'en s'loignant des
Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait
pas que, pour aller chercher et servir ces matres barbares, il fallait
que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants,
laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqu 
travers des dserts immenses, exposs  prir de fatigue et de faim.
Elle ordonna qu'on les obligerait  vivre en socit et en commerce avec
les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un
certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait.

Il n'en fallut pas davantage. C'est la mthode des tyrans subalternes,
pour s'assurer l'impunit, de surprendre des ordres vagues, qui servent
au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autoris. Le gouverneur
s'tant dlivr, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'le qui
pouvait se dfendre[11], tout le reste fut opprim[12]; et dans les
mines de Cibao il en prit un si grand nombre, que l'le fut bientt
change en solitude. Ce fut l comme le modle de la conduite des
Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un
usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.

  [11] Le peuple de Xaragua.

  [12] Ceux qu'Ovando avait mis  la tte des troupes, avec ordre
    d'ter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de
    l'inquitude, les rduisirent  de si cruelles extrmits, que ces
    malheureux s'enfonaient de rage leurs flches dans le corps, les
    retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les dbris
    aux chrtiens, dont ils croyaient s'tre vengs par cette insulte.
    (Herrera.)

Or, que dans ces contres, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugu
le faible; que pour avoir de l'or on ait vers du sang; que la paresse
et la cupidit aient fait rduire en servitude des peuples enclins au
repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vrits
communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisivet engendre
les brigands; on sait que dans l'loignement les lois sont sans appui,
l'autorit sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on
trompe de prs, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est ais d'en
obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils
frmiraient, s'ils en prvoyaient les abus.

Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, mme les plus pervers,
c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombe de la main plus
d'une fois en l'crivant; mais je supplie le lecteur de se faire un
moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer
le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est
Barthlemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au
conseil des Indes.

Les Espagnols, monts sur de beaux chevaux, arms de lances et d'pes,
n'avaient que du mpris pour des ennemis si mal quips; ils en
faisaient impunment d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux
femmes enceintes, pour faire prir leur fruit avec elles; ils faisaient
entre eux des gageures,  qui fendrait un homme avec le plus d'adresse
d'un seul coup d'pe, ou  qui lui enlverait la tte de meilleure
grce de dessus les paules; ils arrachaient les enfants des bras de
leur mre, et leur brisaient la tte en les lanant contre des
rochers... Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils
levaient un chafaud de perches. Aprs les y avoir tendus, ils
allumaient sous l'chafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces
malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de
rage et de dsespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres
de ces insulaires qu'on brlait de la sorte; mais, comme les cris
effroyables qu'ils jetaient dans les tourments taient incommodes  un
capitaine espagnol, et l'empchaient de dormir, il commanda qu'on les
tranglt promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on
connat les parents  Sville, leur mit un billon  la bouche, pour les
empcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller  son
aise, jusqu' ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai t
tmoin oculaire de toutes ces cruauts, et d'une infinit d'autres que
je passe sous silence.

Le volume d'o j'ai tir cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de
rcits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est pass dans l'le
espagnole, on sait ce qui s'est pratiqu dans toutes les les du Golfe;
sur les ctes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Prou.

Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est pouvante? Le
fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu' lui.

Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolrance et de perscution,
l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on
croit irrit, et dont on se fait les ministres. Cet esprit rgnait en
Espagne, et il avait pass en Amrique avec les premiers conqurants.
Mais, comme si on et craint qu'il ne se ralentt, on fit un dogme de
ses maximes, un prcepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'tait qu'une
opinion, fut rduit en systme. Un pape y mit le sceau de la puissance
apostolique, dont l'tendue tait alors sans bornes: il traa une ligne
d'un ple  l'autre, et de sa pleine autorit, il partagea le
Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il rservait au
Portugal tout l'orient de la ligne trace; donnait tout l'occident 
l'Espagne, et autorisait ses rois  subjuguer, _avec l'aide de la divine
clmence_, et amener  la foi chrtienne les habitants de toutes les
les et terre-ferme qui seraient de ce ct-l. La bulle[14] est de
l'anne 1493, la premire du pontificat d'Alexandre VI.

  [13] On sait que Franois Ier demandait  voir l'article du testament
    d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde.

  [14] _Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in
    Barbaros Novi Orbis, quos _Indos_ vocant_.

Or on va voir quel fut le systme lev sur cette base, et que de tous
les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand.

Le droit de subjuguer les Indiens une fois tabli, on envoya d'Espagne
en Amrique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette
formule, approuve et vraisemblablement dicte par des docteurs en
thologie, il tait dit que Dieu avait donn le gouvernement et la
souverainet du monde  un homme appel Pierre; qu' lui seul avait t
attribu le nom de _Pape_, parce qu'il est pre et gardien de tous les
hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-l lui obissaient et
l'avaient reconnu pour le matre du monde; qu'au mme titre, l'un de ses
successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces les et
terre-ferme de la mer ocane; que tous les peuples auxquels cette
donation avait t notifie, s'taient soumis au pouvoir de ces rois, et
avaient embrass le christianisme de bonne volont, sans condition ni
rcompense. Si vous faites de mme, ajoutait l'Espagnol qui parlait
dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les
habitants des autres les s'en sont bien trouvs... Mais, au contraire,
si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement
 le faire, je vous dclare et vous assure qu'_avec l'aide de Dieu_, je
vous ferai la guerre  toute outrance; que je vous attaquerai de toutes
parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de
l'obissance de l'glise et du roi. Je prendrai vos femmes et vos
enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai
suivant la volont du roi; j'enlverai vos biens et vous ferai _tous les
maux imaginables_; comme  des sujets rebelles et dsobissants; et je
proteste que _les massacres et tous les maux qui en rsulteront_, ne
viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni
des seigneurs qui m'ont accompagn.

  [15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510.
    Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions o les
    Castillans ont voulu s'ouvrir l'entre de quelques pays.

Ainsi fut rduit en systme le droit d'asservir, d'opprimer,
d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut
dbattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en mme temps des
thologiens rclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des
thologiens opposer  ces droits l'intrt de la foi, l'exemple des
Hbreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorit d'Aristote,
lequel dcidait, disait-on, que les Indiens taient ns pour tre
esclaves des Castillans[16].

  [16] Dans la fameuse confrence de Barthlemi de Las-Casas avec
    l'vque du Darien, Dom Juan de Quvdo, l'vque osa dclarer que
    les Indiens lui avaient tous paru ns pour la servitude.

    Le docteur Spulvda, gagn par les grands de la cour, qui avaient
    des possessions dans l'Inde, fit un livre o il soutenait que les
    guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde taient non-seulement
    permises, mais ncessaires pour y tablir la foi, et que les
    Espagnols taient fonds en droit pour subjuguer les Indiens.

    Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcen,
    rpondait que les Indiens taient capables de recevoir la foi, de
    prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les
    vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de
    bons exemples; et il proposait pour modles les aptres et les
    martyrs. Mais Spulvda lui opposa le _Compelle intrare_, et le
    Deutronome, o il est dit: Quand vous vous prsenterez pour
    attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et
    s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville,
    vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos
    tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se dfendre, vous
    les passerez tous au fil de l'pe, sans pargner les femmes ni les
    enfants.

Or, ds qu'une question de cette importance dgnre en controverse, on
sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrsolution sur
le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage
sur le plus modr[17]. La cause de la justice et de la vrit n'a pour
elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a
pour elle tous les hommes qu'elle intresse ou qu'elle peut intresser,
d'autant plus ardents  saisir l'opinion favorable au dsordre, qu'elle
les sauve de la honte, leur assure l'impunit, et les dlivre du
remords.

  [17] On en vit un exemple lorsque les moines Jronimites furent
    chargs, en qualit de commissaires, de faire excuter le rglement
    de Ximens. Ce rglement portait que les dpartements o l'on avait
    distribu les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'o dpendait
    le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par
    la faiblesse et l'infidlit de ces indignes commissaires.

C'est cette opinion, combine avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans
l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accs  l'humanit;
en sorte que les Indiens ne furent  leurs yeux qu'une espce de btes
brutes, condamnes par la nature  obir et  souffrir; qu'une race
impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, mritait tous les
maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui
demandait vengeance, et auquel on se croyait sr de plaire en les
exterminant.

Je laisse  la cupidit,  la licence,  la dbauche, toute la part
qu'elles ont eue aux forfaits de cette conqute; je n'en rserve au
fanatisme que ce qui lui est propre, la cruaut froide et tranquille,
l'atrocit qui se complat dans l'excs des maux qu'elle invente, la
rage aiguise  plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur,
la patience, l'humilit des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant
qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point dsarms, si le
fanatisme ne ft venu les endurcir et les pousser au crime? Et  quelle
autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mlange de
superstition, peut-il aller jusqu' dchirer les entrailles aux femmes
enceintes, jusqu' gorger les vieillards et les enfants  la mamelle,
jusqu' se faire un jeu d'un massacre inutile, et une mulation
diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut
quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes
atroces pour le plaisir de l'tre, des colonies d'hommes-tigres passent
les bornes de la nature. Les forcens! en gorgeant, en faisant brler
tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils levaient treize
gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de
Jsus-Christ et des douze aptres! tait-ce impit, ou fanatisme? Il
n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce
temps-l comme dans celui-ci, n'taient rien moins que des impies. J'ai
donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du coeur
humain n'et jamais fait sans lui; et  qui se refuserait encore 
l'vidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des
catholiques, en auraient donn la chair  dvorer  leurs chiens? s'ils
auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jsus-Christ?

  [18] Les cruauts que les sauvages du Canada exercent sur leurs
    captifs sont rciproques, et du moins leur furie est aiguise par la
    vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers
    des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a
    jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que
    les Espagnols qui passaient en Amrique, taient une espce de
    monstres unique dans l'univers, ou reconnatre une cause qui les
    avait dnaturs.

Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion:
c'est l leur sophisme ternel. Les vrais amis de la religion la
sparent du fanatisme, et tchent de la dlivrer de ce serpent cach et
nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime.

Ceux qui pensent que la victoire est dcide sans retour en faveur de la
vrit, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait
ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et
superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de
dfendre une si belle cause, si j'tais jaloux du succs qu'elle aurait
eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a
jamais t si modr; mais je rpte ici ce que j'ai dja dit, qu'_il
faut prendre le temps o les eaux sont basses, pour travailler aux
digues_.

Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans dtour, de
contribuer, si je le puis,  faire dtester de plus en plus ce fanatisme
destructeur; d'empcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde
jamais avec une religion comptissante et charitable, et d'inspirer pour
elle autant de vnration et d'amour, que de haine et d'excration pour
son plus cruel ennemi.

J'ai mis sur la scne, d'aprs l'histoire, des fourbes et des
fanatiques; mais je leur ai oppos de vrais chrtiens. Barthlemi de
Las-Casas est le modle de ceux que je rvre: c'est en lui que j'ai
voulu peindre la foi, la pit, le zle pur et tendre, enfin l'esprit du
christianisme dans toute sa simplicit. Fernand de Luques, Davila,
Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui
dnature l'homme et qui pervertit le chrtien: c'est en eux que j'ai mis
ce zle absurde, atroce, impitoyable, que la religion dsavoue, et qui,
s'il tait pris pour elle, la ferait dtester. Voil, je crois, mon
intention assez clairement expose, pour convaincre de mauvaise foi ceux
qui feraient semblant de s'y tre mpris.




LES INCAS.




CHAPITRE PREMIER.


L'empire du Mexique tait dtruit; celui du Prou fleurissait encore;
mais, en mourant, l'un de ses monarques l'avait partag entre ses deux
fils. Cusco avait son roi, Quito avait le sien. Le fier Huascar, roi de
Cusco, avait t cruellement bless d'un partage qui lui enlevait la
plus belle de ses provinces, et ne voyait dans Ataliba qu'un usurpateur
de ses droits. Cependant un reste de vnration pour la mmoire du roi
son pre rprimait son ressentiment; et au sein d'une paix trompeuse et
peu durable, tout l'empire allait clbrer la grande fte du soleil[19].

  [19] A l'quinoxe de septembre. On appelait cette fte _Citua Rami_.
    Voyez _Garcilasso, liv. 2, chap. 22_.

Le jour marqu pour cette fte, tait celui o le dieu des incas, le
soleil, en s'loignant du nord, passait sur l'quateur, et se reposait,
disait-on, sur les colonnes de ses temples. La joie universelle annonce
l'arrive de ce beau jour; mais c'est sur-tout dans les murs de Quito,
dans ses dlicieux vallons, que cette sainte joie clate. De tous les
climats de la terre, aucun ne reoit du soleil une si favorable et si
douce influence; aucun peuple aussi ne lui rend un hommage plus
solennel.

Le roi, les incas, et le peuple, sur le vestibule du temple o son image
est adore, attendent son lever dans un religieux silence. Dja l'toile
de Vnus, que les Indiens nomment l'_astre  la brillante
chevelure_[20], et qu'ils rvrent comme le favori du soleil, donne le
signal du matin. A peine ses feux argents tincellent sur l'horizon, un
doux frmissement se fait entendre autour du temple. Bientt l'azur du
ciel plit vers l'orient; des flots de pourpre et d'or peu--peu s'y
rpandent, la pourpre  son tour se dissipe, l'or seul, comme une mer
brillante, inonde les plaines du ciel. L'oeil attentif des Indiens
observe ces gradations, et leur motion s'accrot  chaque nuance
nouvelle. On dirait que la naissance du jour est un prodige nouveau pour
eux; et leur attente est aussi timide que si elle tait incertaine.

  [20] _Chasca_, chevelue.

Soudain la lumire  grands flots s'lance de l'horizon vers les votes
du firmament; l'astre qui la rpand s'lve; et la cime du Cayambur[21]
est couronne de ses rayons. C'est alors que le temple s'ouvre, et que
l'image du soleil, en lames d'or, place au fond du sanctuaire, devient
elle-mme resplendissante  l'aspect du dieu qui la frappe de son
immortelle clart. Tout se prosterne, tout l'adore; et le pontife[22],
au milieu des incas et du choeur des vierges sacres, entonne l'hymne
solennelle, l'hymne auguste, qu'au mme instant des millions de voix
rptent, et qui, de montagne en montagne, retentit des sommets de
Pambamarca jusques par-del le Potose.

  [21] Cayamburo ou Cayamburco, montagne au nord de Quito.

  [22] Le sacerdoce rsidait dans la famille des incas. Le grand-prtre
    du soleil devait tre oncle ou frre du roi. On l'appelait _Villuma_
    ou _Villacuma_, diseur d'oracles.

CHOEUR DES INCAS.

Ame de l'univers! toi qui, du haut des cieux, ne cesses de verser au
sein de la nature, dans un ocan de lumire, la chaleur, et la vie, et
la fcondit; soleil, reois les voeux de tes enfants et d'un peuple
heureux qui t'adore.

LE PONTIFE, _seul_.

O roi, dont le trne sublime brille d'un clat immortel, avec quelle
imposante majest tu domines dans le vaste empire des airs! Quand tu
parais dans ta splendeur, et que tu agites sur ta tte ton diadme
tincelant, tu es l'orgueil du ciel et l'amour de la terre. Que sont-ils
devenus, ces feux qui parsemaient les voiles de la nuit? Ont-ils pu
soutenir un rayon de ta gloire? Si tu ne t'loignais, pour leur cder la
place, ils resteraient ensevelis dans l'abyme de ta lumire; ils
seraient dans le ciel comme s'ils n'taient pas.

CHOEUR DES VIERGES.

O dlices du monde! heureuses les pouses qui forment ta cleste
cour[23]! que ton rveil est beau! quelle magnificence dans l'appareil
de ton lever! quel charme rpand ta prsence! les compagnes de ton
sommeil soulvent les rideaux de pourpre du pavillon o tu reposes, et
tes premiers regards dissipent l'immense obscurit des cieux. O! quelle
dut tre la joie de la nature, lorsque tu l'clairas pour la premire
fois! Elle s'en souvient; et jamais elle ne te revoit sans ce
tressaillement qu'prouve une fille tendre au retour d'un pre ador,
dont l'absence l'a fait languir.

  [23] Il nous reste une hymne pruvienne, adresse  une fille cleste,
    qui, dans la mythologie du pays, faisait l'office des Hyades. On va
    voir dans cette hymne quel tait le tour et le caractre de la
    posie des Pruviens: Belle fille, ton malin frre vient de casser
    ta petite urne, o taient enferms l'clair, le tonnerre et la
    foudre, et d'o ils se sont chapps. Pour toi, tu ne verses sur
    nous que la neige et les douces pluies. C'est le soin que t'a confi
    celui qui rgit l'univers.

LE PONTIFE, _seul_.

Ame de l'univers! sans toi le vaste ocan n'tait qu'une masse immobile
et glace; la terre, qu'un strile amas de sable et de limon; l'air,
qu'un espace tnbreux. Tu pntras les lments de ta chaleur vive et
fconde; l'air devint fluide et subtil, les ondes souples et mobiles, la
terre fertile et vivante; tout s'anima, tout s'embellit: ces lments,
qu'un froid repos tenait dans l'engourdissement, firent une heureuse
alliance: le feu se glisse au sein de l'onde; l'onde, divise en
vapeurs, s'exhale et se filtre dans l'air; l'air dpose au sein de la
terre les germes prcieux de la fcondit; la terre enfante et reproduit
sans cesse les fruits de cet amour, sans cesse renaissant, que tes
rayons ont allum.

CHOEUR DES INCAS.

Ame de l'univers,  soleil! es-tu seul l'auteur de tous les biens que tu
nous fais? n'es-tu que le ministre d'une cause premire, d'une
intelligence au-dessus de toi? Si tu n'obis qu' ta volont, reois nos
voeux reconnaissants; mais si tu accomplis la loi d'un tre invisible et
suprme[24], fais passer nos voeux jusqu' lui: il doit se plaire  tre
ador dans sa plus clatante image.

  [24] Ce dieu inconnu s'appelait _Pacha-Camac_, celui qui anime le
    monde. Les Incas avaient laiss subsister son temple dans la valle
    de son nom,  trois lieues de Lima, o il tait ador. Les Indiens,
    ses adorateurs, ne lui offraient point de sacrifices.

LE PEUPLE.

Ame de l'univers, pre de Manco, pre de nos rois,  soleil! protge ton
peuple, et fais prosprer tes enfants!




CHAPITRE II.


Le premier des Incas, fondateur de Cusco, avait institu, en l'honneur
du soleil, quatre ftes qui rpondaient aux quatre saisons de
l'anne[25]; mais elles rappelaient  l'homme des objets plus
intressants, la naissance, le mariage, la paternit, et la mort.

  [25] Quoique les saisons ne soient pas distinctes dans les climats du
    Prou, on ne laissait pas d'y diviser l'anne par les deux solstices
    et les deux quinoxes: ce qui rpond  nos quatre saisons.

La fte qu'on clbrait alors tait celle de la naissance; et les
crmonies de cette fte consacraient l'autorit des lois, l'tat des
citoyens, l'ordre et la sret publique.

D'abord il se forme autour de l'Inca vingt cercles de jeunes poux qui
lui prsentent, dans des corbeilles, les enfants nouvellement ns. Le
monarque leur donne le salut paternel. Enfants, dit-il, votre pre
commun, le fils du soleil, vous salue. Puisse le don de la vie vous tre
cher jusqu' la fin! puissiez-vous ne jamais pleurer le moment de votre
naissance! Croissez, pour m'aider  vous faire tout le bien qui dpend
de moi, et  vous pargner ou adoucir les maux qui dpendent de la
nature.

Alors les dpositaires des lois en dploient le livre auguste. Ce livre
est compos de cordons de mille couleurs[26]; des noeuds en sont les
caractres; et ils suffisent  exprimer des lois simples comme les
moeurs et les intrts de ces peuples. Le pontife en fait la lecture; le
prince et les sujets entendent de sa bouche quels sont leurs devoirs et
leurs droits.

  [26] Ces cordons s'appelaient _Quippos_, et ceux qui les gardaient
    _Quippocamas_, chargs des _Quippos_.

La premire de ces lois leur prescrit le culte. Ce n'est qu'un tribut
solennel de reconnaissance et d'amour: rien d'inhumain, rien de pnible;
des prires, des voeux, quelques offrandes pures; des ftes o la pit
se concilie avec la joie: tel est ce culte, la plus douce erreur, la
plus excusable, sans doute, o pt s'garer la raison.

La seconde loi s'adresse au monarque: elle lui fait un devoir d'tre
quitable comme le soleil, qui dispense  tous sa lumire; d'tendre,
comme lui, son heureuse influence, et de communiquer  ce qui
l'environne sa bienfaisante activit; de voyager dans son empire, car la
terre fleurit sous les pas d'un bon roi; d'tre accessible et populaire,
afin que, sous son rgne, l'homme injuste ne dise pas: _que m'importent
les cris du faible?_ de ne point dtourner la vue  l'approche des
malheureux, car s'il est afflig d'en voir, il se reprochera d'en faire;
et celui-l craint d'tre bon, qui ne veut pas tre attendri. Elle lui
recommande un amour gnreux, un saint respect pour la vrit, guide et
conseil de la justice, et un mpris ml d'horreur pour le mensonge,
complice de l'iniquit. Elle l'exhorte  conqurir,  dominer par les
bienfaits,  pargner le sang des hommes,  user de mnagement et de
patience envers les rebelles, de clmence envers les vaincus.

La mme loi s'adresse encore  la famille des Incas: elle les oblige 
donner l'exemple de l'obissance et du zle,  user avec modestie des
privilges de leur rang,  fuir l'orgueil et la mollesse; car l'homme
oisif pse  la terre, et l'orgueilleux la fait gmir.

La troisime imposait aux peuples le plus inviolable respect pour la
famille du soleil, une obissance filiale envers celui de ses enfants
qui rgnait sur eux en son nom, un dvouement religieux au bien commun
de son empire.

Aprs cette loi, venait celle qui cimentait les noeuds du sang et de
l'hymen, et qui, sur des peines svres, assurait la foi conjugale[27]
et l'autorit paternelle, les deux supports des bonnes moeurs.

  [27] L'Inca lui seul, afin d'tendre et de perptuer la branche ane
    de la famille du Soleil, pouvait pouser plusieurs femmes.

La loi du partage des terres prescrivait aussi le tribut. De trois
parties gales du terrain cultiv, l'une appartenait au soleil, l'autre
 l'Inca, et l'autre au peuple. Chaque famille avait son apanage; et
plus elle croissait en nombre, plus on tendait les limites du champ qui
devait la nourrir. C'est  ces biens que se bornaient les richesses d'un
peuple heureux. Il possdait en abondance les plus prcieux des mtaux,
mais il les rservait pour dcorer ses temples et les palais de ses
rois. L'homme, en naissant, dot par la patrie[28], vivait riche de son
travail, et rendait en mourant ce qu'il avait reu. Si le peuple, pour
vivre dans une douce aisance, n'avait pas assez de ses biens, ceux du
soleil y supplaient[29]. Ces biens n'taient point engloutis par le
luxe du sacerdoce; il n'en restait dans les mains pures des saints
ministres des autels que ce qu'en exigeaient les besoins de la vie: non
que la loi leur en fixt l'usage, mais leur pit modeste et simple ne
voyait rien que d'avilissant dans le faste et dans la mollesse; ils
avaient mis leur dignit dans l'innocence et la vertu.

  [28] A chaque enfant mle, une portion de terrain gale  celle du
    pre;  chaque fille, une moiti.

  [29] La laine des troupeaux du Soleil et de l'Inca tait distribue au
    peuple. Le coton se distribuait de mme dans les pays o il fallait
    tre plus lgrement vtu.

La loi du tribut n'exigeait que le travail et l'industrie. Ce tribut se
payait d'abord  la nature: jusqu' cinq lustres accomplis, le fils se
devait  son pre, et l'aidait dans tous ses travaux. Les champs des
orphelins, des veuves, des infirmes taient cultivs par le peuple[30].
Au nombre des infirmits tait comprise la vieillesse: les pres qui
avaient la douleur de survivre  leurs enfants, ne languissaient pas
sans secours; la jeunesse de leur tribu tait pour eux une famille: la
loi les consolait du malheur de vieillir. Quand le soldat tait sous les
armes, on cultivait pour lui son champ; ses enfants jouissaient du droit
des orphelins, sa femme de celui des veuves; et s'il mourait dans les
combats, l'tat lui-mme prenait pour eux les soins d'un pre et d'un
poux.

  [30] Le peuple occup  ces travaux se nourrissait  ses dpens.

Le peuple cultivait d'abord le domaine du soleil, puis l'hritage de la
veuve, de l'orphelin, et de l'infirme; aprs cela, chacun vaquait  la
culture de son champ. Les terres de Inca terminaient les travaux: le
peuple s'y rendait en foule, et c'tait pour lui une fte. Par comme
aux jours solennels, il remplissait l'air de ses chants[31].

  [31] Le refrain de ces chants tait _Hailli_, triomphe.

La tche des travaux publics tait distribue avec une quit qui la
rendait lgre. Aucun n'en tait dispens; tous y apportaient le mme
zle. Les temples et les forteresses, les ponts d'osier qui traversaient
les fleuves, les voies publiques, qui s'tendaient du centre de l'empire
jusqu' ses frontires, taient des monuments, non pas de servitude,
mais d'obissance et d'amour. Ils ajoutaient  ce tribut celui des
armes, dont on faisait d'effrayants amas pour la guerre: c'taient des
haches, des massues, des lances, des flches, des arcs, de frles
boucliers: vaine dfense, hlas! contre ses foudres de l'Europe qu'ils
virent bientt clater!

Tout, dans les moeurs, tait rduit en lois: ces lois punissaient la
paresse et l'oisivet[32], comme celles d'Athnes; mais, en imposant le
travail, elles cartaient l'indigence; et l'homme, forc d'tre utile,
pouvait du moins esprer d'tre heureux. Elles protgeaient la pudeur,
comme une chose inviolable et sainte; la libert, comme le droit le plus
sacr de la nature; l'innocence, l'honneur, le repos domestique, comme
des dons du ciel qu'il fallait rvrer.

  [32] Chez les Pruviens, ni les aveugles, ni les muets, n'taient
    dispenss du travail; les enfants mmes, ds l'ge de cinq ans,
    taient occups  plucher le coton et  grener le mas.

La loi qui faisait grce aux enfants encore dans l'ge de l'innocence,
portait sa rigueur sur les pres, et punissait en eux le vice qu'ils
avaient nourri, ou qu'ils n'avaient point touff. Mais jamais le crime
des pres ne retombait sur les enfants: le fils du coupable puni le
remplaait sans honte et sans reproche; on ne lui en retraait l'exemple
que pour l'instruire  l'viter.

Ce fut par-tout le caractre de la thocratie d'exagrer la rigueur des
peines: mais chez un peuple laborieux, occup, satisfait de son galit,
sr d'un bien-tre simple et doux, sans ambition, sans envie, exempt de
nos besoins fantasques et de nos vices raffins, ami de l'ordre, qui
n'tait que le bonheur public distribu sur tous, attach par
reconnaissance au gouvernement juste et sage qui faisait sa flicit,
l'habitude des bonnes moeurs rendait les lois comme inutiles: elles
taient prservatives, et presque jamais vengeresses.

On en voyait l'exemple dans cette loi terrible, qui regardait la
violation du voeu des vierges du soleil. O! comment, chez un peuple si
modr, si doux, pouvait-il exister une loi si cruelle? Le fanatisme ne
croit jamais venger assez le dieu dont il est le ministre; et c'tait
lui qui, chez ce peuple, le plus humain qui ft au monde, avait prononc
cette loi. Pour expier l'injure d'un amour sacrilge, et appaiser un
dieu jaloux, non-seulement il avait voulu que l'infidle prtresse ft
ensevelie vivante[33], et le sducteur dvou au supplice le plus
honteux; il enveloppait dans le crime la famille des criminels: pres,
mres, frres et soeurs, jusqu'aux enfants  la mamelle, tout devait
prir dans les flammes; le lieu mme de la naissance des deux impies
devait tre  jamais dsert. Aussi quand le pontife, en prononant la
loi, nomma le crime et dit quelle en serait la peine, il frissonna,
glac d'horreur; son front plit, ses cheveux blancs se hrissrent sur
sa tte, et ses regards, attachs  la terre, n'osrent de long-temps se
tourner vers le ciel.

  [33] C'est une chose remarquable, que la superstition et imagin le
    mme supplice  Rome et  Cusco, pour punir la mme faiblesse dans
    les vierges de Vesta et dans celles du Soleil.

Aprs la lecture des lois, le monarque levant les mains: O soleil,
dit-il,  mon pre! si je violais tes lois saintes, cesse de m'clairer;
commande au ministre de ta colre, au terrible _Illapa_[34], de me
rduire en poudre, et  l'oubli de m'effacer de la mmoire des mortels.
Mais, si je suis fidle  ce dpt sacr, fais que mon peuple, en
m'imitant, m'pargne la douleur de te venger moi-mme; car le plus
triste des devoirs d'un monarque, c'est de punir.

  [34] Sous le nom d'_Illapa_ taient compris l'clair, le tonnerre, et
    la foudre. On les appelait les excuteurs de la justice du Soleil.

Alors les Incas, les caciques, les juges, les vieillards dputs du
peuple, renouvellent tous la promesse de vivre et de mourir fidles au
culte et aux lois du soleil.

Les surveillants s'avancent  leur tour: leur titre[35] annonce
l'importance des fonctions dont ils sont chargs: ce sont les envoys du
prince qui, revtus d'un caractre aussi inviolable que la majest mme,
vont observer dans les provinces les dpositaires des lois, voir si le
peuple n'est point foul; et au faible  qui le puissant a fait injure
ou violence,  l'indigent qu'on abandonne,  l'homme afflig qui gmit,
ils demandent: _Quel est le sujet de ta plainte? qui cause ta peine et
tes pleurs?_ Ils s'avancent donc, et ils jurent,  la face du soleil,
d'tre quitables comme lui. L'Inca les embrasse, et leur dit: Tuteurs
du peuple, c'est  vous que son bonheur est confi. Soleil, ajoute-t-il,
reois le serment des tuteurs du peuple. Punis-moi, si je cesse de
protger en eux la droiture et la vigilance; punis-moi, si je leur
pardonne la faiblesse ou l'iniquit.

  [35] _Cucui-riroc_, ceux qui ont l'oeil  tout.




CHAPITRE III.


Un nouveau spectacle succde: c'est l'lite de la jeunesse, des choeurs
de filles et de garons, tous d'une beaut singulire, tenant dans leurs
mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacres, en
dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants.
Leur robe, d'un tissu lger, form du duvet d'un arbuste[36] qui crot
dans ces riches vallons, est gale en blancheur aux neiges des
montagnes: ses plis flottants laissent  la beaut toute la gloire de
ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de
voile  la nature: le mystre est enfant du vice; et ce n'est point aux
yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.

  [36] Le cotonnier.

Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs
guirlandes, et cette chane mystrieuse exprime les douceurs de la
socit, dont les lois forment les liens.

Mais dja l'ombre des colonnes s'est retire vers leur base; elle
s'abrge encore, et va s'vanouir. Alors clatent de nouveau les chants
d'adoration et de rjouissance; et l'Inca, tombant  genoux au pied de
celle des colonnes o le trne d'or de son pre tincelle de mille feux:
Source intarissable de tous les biens;  soleil, dit-il,  mon pre! il
n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne
de toi. L'offrande mme de tes bienfaits est inutile  ton bonheur comme
 ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumire, ni
des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les
moissons abondantes que ta chaleur mrit, les fruits que tes rayons
colorent, les troupeaux  qui tu prpares les sucs des herbes et des
fleurs, ne sont des trsors que pour nous: les rpandre, c'est t'imiter:
c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reoivent en
ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en
dposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que
comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un
engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable
des droits qu'ils ont  mes bienfaits.

Tout le peuple,  ces mots, rend grces au soleil, qui lui donne de si
bons rois; et le monarque, prcd du pontife, des prtres, et des
vierges sacres, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice
accoutum.

Sur le vestibule du temple, se prsentrent aux yeux du prince trois
jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient
consacrer au soleil. Un lger tissu de coton les drobait aux regards
des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien form de
si beau. Les trois Incas, leurs pres, les menaient par la main; et
leurs mres,  leur ct, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage
sacr de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin.

Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le
grand-prtre les suit, et le temple est ferm. D'abord les trois vierges
s'inclinent devant l'image de leur poux, et au mme instant le
grand-prtre dtache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que
d'attraits il expose  l'clat du jour! Le monarque se crut ravi dans la
cour du soleil son pre; il crut voir les femmes clestes, avec qui ce
dieu bienfaisant se dlasse du soin d'clairer l'univers.

Deux de ces filles avaient la srnit du bonheur peinte sur le visage,
et leur coeur, tout plein de leur gloire, ne mlait au doux sentiment
d'une pit tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la
plus belle des trois, quoique avec la mme candeur et la mme innocence
qu'elles, laissait voir la mlancolie et la tristesse dans ses yeux.
Cora (c'tait le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le voeu
qui la dtachait des mortels, saisit les mains de son pre, et les
baisant avec ardeur, ne laissa chapper d'abord qu'un timide et profond
soupir; mais bientt, relevant ses beaux yeux sur sa mre, elle se jette
dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'crie
douloureusement: Ah! ma mre! Ses parents, aveugls par une pit
cruelle, ne virent, dans l'motion et dans les regrets de leur fille,
que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un coeur
qui se dtache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-mme n'attribua
qu' la force des noeuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur
qu'elle ressentait. O le plus tendre et le meilleur des pres!  mre
mille fois plus chre que la vie! il faut vous quitter pour jamais!
Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prtre y fut tromp
comme elle; et il lui laissa consommer son tmraire et cruel
dvouement.

Cependant, lorsqu'on fit entendre  ces trois jeunes vierges la loi qui
attachait des peines si terribles  l'infraction de leur voeu, les deux
compagnes de Cora l'coutrent sans trouble et presque sans motion;
elle seule, par un instinct qui lui prsageait son malheur, sentit son
coeur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir
d'un nuage, les roses mmes de sa bouche plir, se faner, et s'teindre;
et ses lvres tremblrent en prononant le voeu que son coeur devait
abjurer. Ce pressentiment n'claira ni ses parents, ni le pontife. On
soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire
d'avoir un dieu pour poux; et Cora suivit ses compagnes dans
l'inviolable asyle des pouses du soleil.

Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels,
commencrent le sacrifice.

Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte froce, qui
arrosait de sang humain les forts de ces bords sauvages, lorsque une
mre dchirait elle-mme les entrailles de ses enfants sur l'autel du
lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agrable au soleil, ce sont
les prmices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a
destins  servir d'aliments  l'homme. Une faible partie de cette
offrande est consume sur l'autel; le reste est rserv au festin
solennel que le soleil donne  son peuple.

Sous un portique de feuillages dont le temple est environn, le roi, les
Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour prsider aux
tables o le peuple est assis. La premire est celle des veuves, des
orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa prsence, comme pre
des malheureux[37]. Tito Zora, son fils an, y est assis  sa droite.
Ce jeune prince, dont la beaut annonce une origine cleste, a rempli
son troisime lustre: il est dans l'ge o se fait l'preuve du courage
et de la vertu[38]. Son pre, qui en fait ses dlices, s'applaudit de le
voir crotre et s'lever sous ses yeux: jeune encore lui-mme, il espre
laisser un sage sur le trne. Hlas! son esprance est vaine; les pleurs
de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau.

  [37] L'un de ses titres tait _Huaccha-cuyac_, ami des pauvres.

  [38] C'tait l'ge de seize ans.




CHAPITRE IV.


Au festin succdent les jeux. C'est l que les jeunes Incas, destins 
donner l'exemple du courage et de la constance, s'exercent dans l'art
des combats.

Ils commencent, au son des conques, par la flche et le javelot; et le
vainqueur, ds qu'il est proclam, voit le hros qui lui a donn le jour
s'avancer vers lui plein de joie et lui tendre les bras, en lui disant:
Mon fils, tu me rappelles ma jeunesse, et tu honores mes vieux ans.

Vient ensuite la lutte; et c'est l que l'on voit tout ce que l'habitude
peut donner de ressort et d'nergie  la nature: c'est l qu'on voit des
combattants agiles et robustes s'lancer, se saisir, se presser
tour--tour, plier, se raffermir, et redoubler d'efforts pour s'enlever
ou pour s'abattre; s'chapper, pour reprendre haleine, revoler au
combat, se serrer de nouveau des noeuds de leurs bras vigoureux;
tour--tour immobiles, tour--tour chancelants, tomber, se rouler, se
dbattre, et arroser l'herbe fltrie, des ruisseaux de sueur dont ils
sont inonds.

Le combat, long-temps incertain, fait flotter l'ame de leurs parents
entre la crainte et l'esprance. La victoire enfin se dclare; mais les
vieillards, en dcernant le prix du combat aux vainqueurs, ne ddaignent
pas de donner aux vaincus quelques louanges consolantes: car ils savent
que la louange est, dans les ames gnreuses, le germe et l'aliment de
l'mulation.

Dans le nombre de ceux  qui leur adversaire avait fait plier les
genoux, tait le fils mme du roi et son successeur  l'empire, le
sensible et fier Zora. Aucun des prix n'a honor ses mains; il en verse
des larmes de dpit et de honte. L'un des vieillards s'en aperoit, et
lui dit, pour le consoler: Prince, le Soleil notre pre est juste; il
donne la force et l'adresse  ceux qui doivent obir, l'intelligence et
la sagesse  celui qui doit commander. Le monarque entendit ces
paroles. Vieillard, dit-il, laisse mon fils s'affliger et rougir de se
trouver plus faible et moins adroit que ses rivaux. Le crois-tu fait
pour languir sur le trne et pour vieillir dans le repos?

Le jeune prince,  cette voix, jeta un coup-d'oeil de reproche sur le
vieillard qui l'avait flatt, et se prcipita aux genoux de son pre,
qui, le serrant tendrement dans ses bras, lui dit: Mon fils, la plus
juste et la plus imprieuse des lois, c'est l'exemple. Vous ne serez
jamais servi avec plus de zle et d'ardeur que lorsque, pour vous obir,
on n'aura qu' vous imiter.

Aprs qu'on eut laiss respirer les lutteurs, on vit cette illustre
jeunesse se disposer au combat de la course. C'est leur preuve la plus
pnible. La lice est de cinq mille pas. Le terme est un voile de pourpre
que le vainqueur doit enlever. Dans l'intervalle de la barrire au
terme, le peuple, rang en deux lignes, appelle des yeux les
combattants. Le signal est donn, ils partent tous ensemble; et des deux
cts de la lice, on voit les pres et les mres animer leurs enfants du
geste et de la voix. Aucun ne donne  ses parents la douleur de le voir
succomber dans sa course; ils remplissent tous leur carrire, et presque
tous en mme temps.

Zora avait devanc le plus grand nombre de ses rivaux. Un seul, le mme
qui l'avait vaincu au combat de la lutte, avait sur lui quelque
avantage, et n'tait qu' cent pas du terme. Non, s'cria le prince, tu
n'auras pas la gloire de me vaincre une seconde fois. Aussitt,
ranimant ses forces, il s'lance, le passe, et lui enlve le prix.

Ceux qui l'ont suivi de plus prs ont quelque part  son triomphe. De ce
nombre taient les vainqueurs aux exercices de la lutte, de la flche,
et du javelot. Zora s'avance  leur tte, tenant en main la lance o
flotte suspendu le trophe de sa victoire, et avec eux il se prsente
devant le cercle des vieillards. Ceux-ci les jugent et les proclament
dignes du nom d'_Incas_[39], de vrais fils du soleil.

  [39] Auparavant on les appelait _Auqui_, _infans_, comme le traduit
    Garcilasso.

Alors leurs mres et leurs soeurs viennent, d'un air tendre et modeste,
attacher  leurs pieds agiles, au lieu de la tresse d'corce[40] qui
fait les sandales du peuple, une natte de laine plus lgre et plus
douce, dont elles ont fait le tissu.

  [40] D'un arbre appel _Manguey_. Ce dtail est pris de l'histoire.

Ils vont de l, conduits par les vieillards, se prosterner devant le
roi, qui, du haut de son trne d'or, environn de sa famille, les reoit
avec la majest d'un Dieu et la tendre bont d'un pre. Son fils, en
qualit de vainqueur dans le plus pnible des jeux, tombe le premier 
ses pieds. Le monarque s'efforce de ne montrer pour lui ni prfrence,
ni faiblesse: mais la nature le trahit; et en lui attachant le bandeau
des Incas, ses mains tremblent, son coeur s'meut et s'attendrit; il
laisse chapper quelques larmes: le front du jeune prince en est arros:
il les sent, il en est saisi, et de ses mains il presse les genoux
paternels. Ces larmes d'amour et de joie sont la seule distinction que
l'hritier du trne obtient sur ses mules. L'Inca leur donne de sa main
la marque la plus glorieuse de noblesse et de dignit: il leur perce
l'oreille, et y suspend un anneau d'or, faveur rserve  leur race,
mais que n'obtient jamais celui qui trahit sa naissance, et qui n'en a
pas les vertus.

Enfin le roi prend la parole, et s'adressant aux nouveaux Incas: Le
plus sage des rois, leur dit-il, Manco, votre aeul et le mien, fut
aussi le plus vigilant, le plus courageux des mortels. Quand le Soleil,
son pre, l'envoya fonder cet empire, il lui dit: Prends-moi pour
exemple: je me lve, et ce n'est pas pour moi; je rpands ma lumire, et
ce n'est pas pour moi; je remplis ma vaste carrire, je la marque par
mes bienfaits; l'univers en jouit, et je ne me rserve que la douceur de
l'en voir jouir: va, sois heureux, si tu peux l'tre; mais songe  faire
des heureux. Incas, fils du Soleil, voil votre leon. Quand il plaira
 votre pre que vous soyez heureux sans fatigue et sans trouble, il
vous rappellera vers lui. Jusques-l, sachez que la vie est une course
laborieuse, que vos vertus doivent rendre utile, non pas  vous, mais 
ce monde o vous passez. Le lche s'endort sur la route; il faut que la
mort, par piti, lui vienne abrger son travail. L'homme courageux
supporte le sien, et d'un pas sr et libre il arrive au terme o la
mort, la mre du repos, l'attend.

O toi, mon fils, dit-il au prince, tu vois cet astre qui va finir son
cours: que de biens, depuis son aurore, n'a-t-il pas faits  la nature!
Ce qui lui ressemble le plus sur la terre, c'est un bon roi.

A ces mots, il se lve, et marche, accompagn de sa famille et de son
peuple, pour aller avec le pontife, sur le vestibule du temple, observer
l'aspect du soleil  son couchant, et en recueillir les oracles.




CHAPITRE V.


Le peuple et les Incas se tiennent rangs en silence au-del du parvis.
Le roi seul monte les degrs du vestibule o l'attend le grand-prtre,
qui ne doit rvler qu' lui les secrets du sombre avenir[41].

  [41] Il ne lui tait pas permis de divulguer ce qu'il savait de
    science divine. (_Garcil._)

Le ciel tait serein, l'air calme et sans vapeurs; et l'on et pris dans
ce moment l'horizon du couchant pour celui de l'aurore. Mais bientt, du
sein de la mer pacifique, s'lve au-dessus de Palmar[42] un nuage
pareil  des vagues sanglantes; prsage pouvantable dans ce jour
solennel. Le grand-prtre en frmit; cependant il espre qu'avant le
coucher du soleil ces vapeurs vont se dissiper. Elles redoublent, elles
s'entassent comme les sommets des montagnes, et en s'levant, elles
semblent dfier le dieu qui s'avance, de rompre la vaste barrire
qu'elles opposent  son cours. Il descend avec majest, et, des rayons
qui l'environnent, perant de tous cts ces flots de pourpre, il les
entr'ouvre; mais soudain l'abyme est combl. Vingt fois il carte les
vagues, qui vingt fois retombent sur lui. Submerg, renaissant, il
puise les traits de sa dfaillante lumire, et lass du combat, il
reste enseveli comme dans une mer de sang.

  [42] Promontoire sous l'quateur.

Un signe encore plus terrible se manifeste dans le ciel: c'est un de ces
astres que l'on croyait errants, avant que l'oeil perant de
l'astronomie et dml leur route dans l'immensit de l'espace. Une
comte, semblable  un dragon qui vomit des feux, et dont la brlante
crinire se hrisse autour de sa tte, parat venir de l'orient et voler
aprs le soleil. Ce n'est dans le cleste azur qu'une tincelle aux yeux
du peuple; mais le grand-prtre, plus attentif, y croit distinguer tous
les traits de ce monstre prodigieux: il lui voit respirer la flamme; il
lui voit secouer ses ailes embrases; il voit sa brlante prunelle
suivre, du haut des cieux, la trace du soleil, dans l'ardeur de
l'atteindre et de le dvorer. Mais dissimulant la terreur dont ce
prodige le pntre: Prince, dit-il au roi, suivez-moi dans le temple;
et l, recueilli en lui-mme, aprs avoir t quelque temps immobile et
en silence devant l'Inca, il lui parle en ces mots:

Digne fils du dieu que je sers, si l'avenir tait invitable, ce dieu
bienfaisant nous pargnerait la douleur de le prvoir; et sans nous
affliger d'avance du pressentiment de nos maux, il laisserait  l'esprit
humain son aveuglement salutaire, et au temps son obscurit. Puisqu'il
daigne nous clairer, ce n'est pas inutilement; et les malheurs qu'il
nous annonce peuvent encore se dtourner. Ne vous effrayez point de ceux
qui vous menacent. Ils sont affreux, s'il en faut croire les signes que
je viens d'observer dans le ciel. Ces signes ne s'accordent pas: l'un me
dit que c'est du couchant que doit venir une guerre sanglante; l'autre
m'annonce un ennemi terrible, qui fond sur nous de l'orient: mais l'un
et l'autre est un avis de ce dieu qui veille sur nous. Prince,
armez-vous donc de constance. tre innocent et courageux, ne pas mriter
son malheur, et le souffrir; voil la tche que la nature impose 
l'homme: le reste est au-dessus de nous.

Le prtre constern n'en dit pas davantage; et le monarque, renfermant
la tristesse au fond de son coeur, sortit du temple, et se montra au
peuple avec un front calme et serein. Notre dieu, lui dit-il, sera
toujours le mme; il veille au sort de son empire, et il protge ses
enfants.

Alors on lui vint annoncer que des infortuns, chasss de leur patrie,
lui demandaient l'hospitalit. Qu'ils paraissent, rpond l'Inca: jamais
les malheureux ne trouveront mon coeur inaccessible, ni mon palais ferm
pour eux.

Les trangers s'avancent: c'est le triste dbris de la famille de
Montezume, fuyant le joug des Espagnols, et qui, de rivage en rivage,
cherche un refuge impntrable aux poursuites de ses tyrans.

Un jeune cacique se prsente  la tte de ces illustres fugitifs. A sa
dmarche,  sa noble assurance, on reconnat en lui, tout suppliant
qu'il est, l'habitude de commander. Un chagrin profond et cruel parat
empreint sur son visage; mais sa beaut, quoique ternie, est touchante
dans sa langueur: en intressant, elle tonne; et l'altration de ses
traits annonce moins l'abattement, que la souffrance d'une ame fire et
indigne de son malheur.

L'Inca lui dit: Jeune tranger, apprenez-moi qui vous tes, d'o vous
venez, et quel coup du sort vous fait chercher un asyle en ces lieux.

Inca, lui rpond Orozimbo (c'tait le nom du mexicain), tu vois en nous
les dplorables restes d'un empire au moins aussi vaste, aussi
florissant que le tien. Cet empire est dtruit. Le sort ne nous laissait
que la fuite ou que l'esclavage; nous avons prfr la fuite. Deux
hivers nous ont vus errants sur les montagnes. Las de vivre dans les
forts et parmi les btes froces, nous avons pris la rsolution d'aller
chercher des hommes moins malheureux que nous, et moins cruels que nos
tyrans. Il y a trois mois qu' la merci des flots, nous parcourons, 
travers mille cueils, les dtours d'un rivage immense. Les maux que
nous avons soufferts nous auraient accabls; le bruit de tes vertus a
soutenu notre esprance. On te dit juste et bienfaisant; nous venons
prouver si la renomme en impose. Aprs toi, notre unique ressource,
celle qui, dans le malheur, ne manque jamais qu' des lches, c'est le
courage de mourir.

trangers, reprit le monarque, vous n'aurez pas en vain mis votre
confiance en moi. Venez dans mon palais vous reposer et rparer vos
forces. Je suis impatient d'entendre le rcit de votre infortune, mais
je dsire encore plus de vous la faire oublier.

Le cacique et ses compagnons, conduits au palais de l'Inca, y sont
servis avec respect; mais il dfend qu'on tale  leurs yeux une vaine
magnificence: car l'ostentation de la prosprit est une insulte pour
les malheureux. Un bain pur, des vtements frais, une table abondante et
simple, des asyles pour le sommeil, o rgne un tranquille silence, sont
les premiers secours de l'hospitalit qu'exerce envers eux ce monarque.

Le lendemain il les reoit au milieu de sa famille, vertueuse et
paisible cour, les fait asseoir autour de son trne, et parlant au jeune
Orozimbo avec tous les mnagements que l'on doit aux infortuns, il
l'invite  soulager son coeur du poids accablant de ses peines, en lui
racontant ses malheurs.

Le souvenir en est cruel, dit le cacique mexicain, avec un triste et
profond soupir; mais je te dois l'effort d'en retracer la dsolante
image. coute-moi, gnreux prince, et puisse l'exemple de ma patrie
t'apprendre  garantir ces bords du flau qui l'a ravage. A ces mots,
le silence rgne dans l'assemble des Incas; et le cacique reprend
ainsi.




CHAPITRE VI.


Enfants du soleil, vous savez la route qu'il suit tous les ans. Il est
-prsent sur vos ttes, il y a trois lunes qu'il se levait de mme sur
le pays o je suis n. Ce pays s'appelle Mexique. Il avait pour roi
Montezume, dont nous sommes les neveux. Montezume avait des vertus, un
coeur droit, gnreux, fidle. Mais, trop souvent, du sein de la
prosprit naissent l'orgueil et l'indolence. Aprs avoir oubli qu'il
tait homme, il oublia qu'il tait roi. Sa duret superbe loigna ses
amis; sa faiblesse et son imprudence le livrrent aux mains d'un ennemi
perfide, et causrent tous ses malheurs.

Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, taient
runis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa
fortune, ou plutt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en
abusrent en son nom; et de ses provinces foules, les unes, secouant le
joug, avaient repris leur libert, d'autres, plus faibles ou plus
timides, gmissaient en silence, et, pour se dclarer rebelles,
attendaient qu'il ft malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore,
dans une enceinte o le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une
race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, taient venus de l'orient
sur des chteaux ails, d'o partaient l'clair et la foudre; que de ces
forteresses flottantes sur les eaux, ds qu'elles touchaient le rivage,
on voyait s'lancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos
ces hommes immortels. Mille autres tmoins assuraient que le quadrupde
et l'homme n'taient qu'un; que ses pas rapides devanaient les vents;
que ses regards lanaient la mort, et une mort invitable; que ses deux
ttes, d'homme et de bte farouche, dvoraient tout ce que le feu de ses
regards avait pargn, et que la pointe de nos flches s'moussait sur
la dure caille dont tout son corps tait couvert.

  [43] Le golfe du Mexique.

Ces bruits rpandaient l'pouvante. Un cri d'alarme universel retentit
jusqu' Mexico (c'tait le sige de l'empire). Montezume en parut
troubl; mais la mme faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit
d'abord tout ngliger.

Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches
offrandes; il espra les adoucir. Il dputa vers eux deux hommes honors
parmi nous, Pilpato et Teutil, l'un blanchi dans les camps, l'autre
dans les conseils. Douze caciques (j'tais du nombre) accompagnaient
cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargs de riches
prsents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans
nos temples pour tre immols  nos dieux, terminaient ce nombreux
cortge.

Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se
nomment); et quel est notre tonnement, en voyant que cinq cents hommes
pouvantaient des nations! Oui, je l'avoue,  notre honte, ils n'taient
que cinq cents, ce n'taient que des hommes; et des millions d'hommes
tremblaient.

Nous parmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air
majestueux et tranquille il sut dguiser sa noirceur!

Pilpato, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: Le monarque du
Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi
qui tu es, d'o tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et
bienfaisant, voil des parfums et de l'or. Si tu es un dieu mchant et
sanguinaire, voil des victimes. Si tu es un homme, voil des fruits
pour te nourrir, des vtements pour ton usage, et des plumes pour te
parer.

Non, nous ne sommes point des dieux, nous rpondit Corts (car tel
tait son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense  son gr la
force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des
avantages et des droits que vous reconnatrez vous-mmes. Je reois vos
prsents, je retiens vos captifs, pour m'obir et me servir, non pour
tre offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se
nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont lev;
soyez tmoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la premire fois
il descend sur ces bords.

L'autel tait simple et rustique; un feuillage, en forme de temple,
l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain
lger, d'une extrme blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que
nous prmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit
dlicieux, taient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait  nos yeux
rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par
la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que profrait le
sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur
nos dieux, le respect de ces trangers, prosterns devant leur autel,
nous frappa, nous saisit de crainte.

Aprs le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Corts. Il
nous reut avec cet air d'assurance et d'autorit d'un matre absolu qui
commande. Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le
seul que l'on doit adorer, puisqu'il a cr l'univers, qu'il le
gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il
commande  vos idoles de s'anantir devant lui. C'est lui qui nous
envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez
vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez
d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses
vengeurs.

Pilpato lui rpondit, que si le dieu qu'il nous annonait tait le dieu
de la nature entire, il avait l'empire des coeurs comme celui des
lments; qu'il n'avait tenu qu' lui d'tre plutt connu et ador dans
ces contres; qu'il tait bien sr qu' sa voix ce monde se
prosternerait; que c'tait le supposer faible que de s'armer pour sa
dfense; que celui dont la volont seule tait toute-puissante, n'avait
pas besoin de secours; et que c'tait en faire un homme et s'riger
soi-mme en dieu, que de s'tablir son vengeur. Il ajouta, que si ces
trangers, plus clairs, plus sages, et plus heureux que nous,
venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous
dtromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se
servait de leur entremise; mais que la menace et la violence taient les
armes du mensonge, indignes de la vrit.

Corts tonn rpliqua que les desseins de son Dieu taient
impntrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il
commandait, et que c'tait  nous d'adorer et d'obir. Il nous assura
cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu' l'appui de la vrit.
Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses
conseils et de sa cour ne reconnussent aisment combien monstrueux et
barbare tait le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le
peuple, endurci, aveugl par ses prtres, et accoutum ds l'enfance 
trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le fort, par une
heureuse violence,  laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de
l'erreur.

Alors on servit un festin. Corts nous admit  sa table. Il nous vit
regarder avec inquitude les viandes qu'on nous prsentait; car nous
savions qu'on avait gorg un grand nombre de nos amis. Il pntra notre
pense; et nous lui en fmes l'aveu. Non, dit-il, cet usage impie est
en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus
dvorante soif, ne vaincraient notre rpugnance pour la chair et le sang
humain... Quelle rpugnance, grands dieux! Ils ne dvorent pas les
hommes; mais les en gorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux,
du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?

Au sortir du festin, nous emes le spectacle de leurs exercices
guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont ns pour dtruire. Quel
art profond ils en ont fait! Ils s'lancrent,  nos yeux, sur ces
animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que
l'autre fait voler autour d'eux un glaive tincelant et rapide comme
l'clair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur
donnent sur nous la fougue, la vtesse, la force de ces animaux, fiers
esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.

Mais cet avantage tonnant l'est moins que celui de leurs armes:
puisses-tu, grand roi, ne jamais connatre l'usage qu'ils ont fait du
feu, et d'un mtal dur et tranchant, qu'ils mprisent, les insenss! et
auquel ils prfrent l'or, inutile  notre dfense. Puisses-tu ne jamais
entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le
tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les
nuages. Inca, c'est le gnie de la destruction qui leur a fait ce don
fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et
l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la dfense. Cet art
de marcher sans se rompre, de se dployer  propos, de se rallier au
besoin, cet art, chang en habitude, est ce qui les rend invincibles.
Nous dfions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la
donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tte sur ses
genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il  l'Inca,
une rage, hlas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le
coeur ne s'endurcit.

Avant de nous congdier, Corts, en change de l'or, des perles, des
tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques prsents futiles, mais
que leur nouveaut nous rendit prcieux.

Je ne vous ai parl, jusqu'-prsent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu
qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui lever des temples
sur les dbris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le
ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'o le soleil
se lve, rgne sur des tats plus vastes, plus riches, et plus
florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir
pour alli. Dites  Montezume que je viens  sa cour pour lui offrir
cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute
pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on
doit  la majest et  l'amiti d'un grand roi.

Pilpato lui rpondit encore, que si son matre tait si riche et si
puissant, on s'tonnait qu'il envoyt chercher si loin des allis et des
amis; que Montezume serait sans doute honor de cette ambassade; mais
qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pntrer dans ses tats.

Exposez-lui, nous dit Corts, que, pour le voir, j'ai travers les
mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui
faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je
serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revtu, si
je m'en retournais charg de ses mpris, sans en avoir tir vengeance.




CHAPITRE VII.


La rponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par
de nouveaux prsents, adoucir le refus qu'il faisait  Corts de le
laisser pntrer plus avant. Mais Corts reut les prsents, et persista
dans sa demande.

Il avait su quelle tait la haine des caciques pour Montezume; il leur
avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indpendance; et
dja reu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvmes
environn d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait
form sa cour.

  [44] _Zampoala._

Vous voyez, lui dit Teutil, avec quelle magnificence Montezume rpond
 l'amiti d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs,
les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et,
 moins de vous dclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder  quitter ce
rivage.

Corts,  ces mots, regardant les caciques ses allis avec un air riant
et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage:
Rendez-vous, nous dit-il, demain au port o mes vaisseaux m'attendent;
vous y apprendrez ma rsolution.

A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux,
vinrent lui parler en secret. Il coute, et soudain, avec emportement,
il nous ordonne de le suivre.

Il marche au temple, o l'on menait de jeunes captifs destins  tre
immols  nos dieux; car c'tait l'une de nos ftes. Il arrive, au
moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. Arrtez,
dit-il, arrtez, hommes stupides et froces. Vous offensez le ciel en
croyant l'honorer. A ces mots, s'lanant lui-mme entre le prtre et
les victimes, il commande qu'on les dgage, et qu'on les garde auprs de
lui.

Tout le peuple tait assembl; les prtres, indigns, criaient au
sacrilge, et demandaient vengeance pour leurs dieux outrags; un
murmure confus, lev dans la foule, annonait un soulvement; Corts
n'attend pas qu'il clate. Accompagn de quelques-uns des siens, il
monte, et force le cacique  monter les degrs du temple; et l,
saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre
levant sur lui son glaive prt  le percer: Bas les armes! dit-il au
peuple, d'une voix forte et menaante, ou je frappe, et je vais
commander  l'instant qu'on gorge tout sans piti.

Le fer lev sur le cacique, la voix de Corts, sa menace, son tonnante
rsolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est touffe. Comment
ne pas craindre celui qui brave impunment les dieux? A son courage, 
sa fiert, il paraissait un dieu lui-mme. Il se fait amener les
sacrificateurs, qui s'taient retirs  l'ombre des autels. Eh bien,
dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous dfendent, vous et leur temple?
Qui les retient? qui les enchane? Je ne suis qu'un mortel; que ne
m'crasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont
impuissants; ils ne sont rien que les fantmes du dlire et de la
frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang!
pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les
plus mchants des tres? Abjurez ce culte excrable, et renoncez, pour
le vrai Dieu,  ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir
briser.

Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple tait
frapp, il commande  sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs
autels, et de les rouler hors du temple.

A ce comble d'impit, nous esprions tous que le temple s'croulerait
sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renverss,
rouls dans la poussire, se laissrent fouler aux pieds.

L'tranger, alors, reprenant une srnit tranquille: Peuple, dit-il,
voil vos dieux. C'est  ces simulacres vains que vous avez sacrifi des
millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frmissez. Ensuite il
fit venir les jeunes Indiens arrachs de la main des prtres. Mes
enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie  d'autres hommes; rendez-la
douce, tranquille, heureuse,  ceux dont vous l'avez reue; et gardez-en
le sacrifice pour le moment o votre prince, votre patrie, et vos amis,
vous le demanderont dans les combats.

Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque
raison de vouloir pntrer jusqu' la cour de Montezume. A demain.
Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans
ses refus.

Inca, tu ne peux concevoir la rvolution soudaine qui se fit dans tous
les esprits, quand le peuple fut assur de la ruine de ses dieux.
Imagine-toi des esclaves fltris, courbs ds leur naissance sous les
chanes de leurs tyrans, et qui, tout--coup dlivrs de cette longue
servitude, respirent, soulags d'un fardeau accablant; tel fut le peuple
de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et rprimait sa joie.
Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne ft qu'assoupie,
et ne vnt  se rveiller. Mais, quand il les vit mutils et disperss
hors de leur temple, il se livra  des transports qui firent bien voir
que son culte n'avait jamais t que celui de la crainte, et qu'il
dtestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait.

Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer
autre chose qu'un tre juste et bienfaisant, tel que vous l'annonaient,
que l'adoraient eux-mmes ces trangers, dont je conois une autre
opinion que vous. Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un
tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et
dbonnaire; c'est un pige qu'ils tendent  la crdulit. Leur dieu est
cruel[45], implacable, et mille fois plus altr de sang que tous les
dieux qu'il a vaincus.

  [45] Barthlemi de Las-Casas, aprs avoir fait  Charles-Quint la
    peinture des cruauts commises dans le Nouveau-Monde: Voil,
    dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et
    persistent opinitrment dans leur incrdulit: ils croient que le
    Dieu des chrtiens est le plus mchant des dieux, parce que les
    chrtiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus mchants et
    les plus corrompus de tous les hommes. (_Dcouverte des Indes
    occidentales_, page 180.)

Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immol plus d'un million de
victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de
sang; qu'il n'en est point rassasi, et qu'il leur en demande encore.
Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientt connatre et dtester ces
imposteurs.

Le lendemain on nous mena au port, o tait la flotte de Corts; et l'on
nous dit de l'y attendre. Mille penses nous agitaient. Ce que nous
avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait
cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des
peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chte
de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des
rflexions accablantes sur l'avenir.

Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la
structure tait un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un
assemblage de bois solides, qu'on a courbs et faonns comme des joncs
flexibles; leurs ailes sont des tissus d'corce, suspendus  des tiges
d'arbres aussi levs que nos cdres; ces tissus, flottants dans les
airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obit
cette forteresse mouvante; une seule rame, attache  l'extrmit du
canot, lui sert  diriger son cours.

Comme nous tions occups de cette effrayante industrie, Corts arrive,
accompagn des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les
barques. Nous croyons les voir s'loigner; mais cette fausse joie est
tout--coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dpouiller
ces vastes difices: bois, mtaux, voiles et cordages, on enlve tout;
et Corts, donnant l'exemple  sa troupe, s'lance, la flamme  la main,
embrase l'un de ses canots, et les fait tous rduire en cendre.

Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Corts,
avec une tranquillit insultante, nous regarde, et nous parle ainsi:
Tant que j'aurais eu le moyen de m'loigner de ce rivage, Montezume
aurait pu douter si je persisterais dans ma rsolution: Mexicains,
dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prpare  me recevoir en ami,
ou en ennemi. Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya
consterns.




CHAPITRE VIII.


Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses
ministres et ses prtres pour nous entendre. La prsence des prtres
nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Corts
avait couvert nos dieux; tout le reste fut expos dans un rcit fidle
et simple, et quelques figures traces nous aidrent  faire entendre ce
qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous coutait avec cet tonnement
stupide, qui semble interdire  l'ame la pense et la volont. Ces
trangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui
m'pouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige;
et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.

Ils sont plus clairs sans doute, et plus industrieux que nous, lui
dit Pilpato; mais toutes leurs lumires ne les rendent pas immortels.
La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les
maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'coule
avec leur sang par la piqre d'une flche, comme celle d'un Indien:
c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.

Montezume,  qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut
point touch. Il regardait les prtres, et il semblait chercher  lire
dans leurs yeux.

Alors le pontife se lve, et d'un air imposant: Seigneur, dit-il 
Montezume, ne vous tonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la
dcadence o tombe leur empire. Nous avons voqu le puissant dieu du
mal, le formidable Telcalpulca. Il nous est apparu sur le fate du
temple, dans les tnbres de la nuit, au milieu des nuages que
sillonnait la foudre. Sa tte norme touchait au ciel; ses bras, qui
s'tendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa
bouche tait remplie du venin de la peste, qu'elle menaait d'exhaler;
dans ses yeux sombres et cavs ptillait le feu dvorant de la famine et
de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de
l'autre il secouait les chanes de la captivit. Sa voix, pareille au
bruit des vents et des temptes, nous a fait entendre ces mots: On me
ddaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques
victimes, que l'on nglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps o vingt
mille captifs taient gorgs dans mon temple? Ses votes ne
retentissaient que de gmissements et de cris douloureux, qui
remplissaient mon coeur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon
parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oubli que je suis
Telcalpulca, et que tous les flaux du ciel sont les ministres de ma
colre? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de
dfaillance; leur indulgence les expose au mpris; en le souffrant, ils
l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de ngliger le dieu
du mal.

pouvant d'un tel prodige, Montezume ordonne  l'instant que, parmi les
captifs, on en choisisse mille pour les immoler  ce dieu; que dans son
temple tout abonde pour les engraisser  la hte; et qu'il en soit fait
incessamment un sacrifice solennel.

A ce rcit, l'Inca s'crie en frmissant, Quoi! dans un jour, mille
victimes! Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamits ont
afflig la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regard le dieu
du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le dsarmer, il croit
devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui
ressemble. Je te l'ai dit, ces trangers lui sacrifient comme nous. Et 
quelle autre divinit offriraient-ils tant d'homicides? C'est l le
secret qu'ils nous cachent; et c'est par-l, sans doute, qu'ils gagnent
la faveur de ce dieu altr de larmes et de sang.

Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu  tout,
en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avanait. Vainqueur de nos
voisins[46], et second par les vaincus, il parut avec une arme.

  [46] Le peuple de Tlascala.

Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son dcouragement. Il
voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur
offrit de partager avec eux ses trsors immenses, et de faire pour eux
les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'loigner. Misrable
ressource! C'tait leur montrer sa faiblesse, accrotre leur orgueil, et
irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Corts, plus obstin et
plus arrogant que jamais, dclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'blouir
par des prsents qu'il mprisait; que l'or n'effaait point les taches
que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reu ne se lavait que
dans le sang.

Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico,
s'levait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y
arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisment; celle par o
venait Corts traversait la ville o rgnait mon pre, et pour disputer
ce passage, mon pre ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put
l'obtenir: il fallut recevoir ces trangers comme nos matres, nous
humilier devant eux... O combien je frmis! combien je dtestai l'ordre
absolu qui nous forait  cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un
excs de faiblesse! Il vient lui-mme, dsarm, au-devant de ses
ennemis, s'efforant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il
les reoit avec toutes les marques de la joie et de l'amiti, les comble
de prsents, les invite  loger dans le palais du roi son pre[47]; et
inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Corts, le plus
dissimul des hommes, le flatte, l'blouit, gagne sa confiance, et
l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais chang en forteresse,
qu'ils occupaient lui et les siens.

  [47] Le palais d'Axayaca.

Ah! c'est ici, s'cria le cacique, le comble de la perfidie, de
l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son
peuple, et dans le palais de son pre, Montezume lui-mme est retenu
captif, en tage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever
d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchanent comme un esclave, ou
plutt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage
avaient abandonn, tendit les mains, et sans se plaindre reut ces liens
fltrissants. Il porta la bassesse jusqu' se rjouir lorsqu'on daigna
l'en dlivrer.

Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher  son peuple,  sa cour, 
ses ministres mme. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine
volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Corts[48], tus dans
les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on ft brler
vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave
Colpoca, qui, dans l'meute de ces brigands, en avait tu deux de sa
main, et qui s'tait montr  nous, de la droite portant la tte d'un
Castillan[49], et de la gauche la flche encore sanglante dont il
l'avait perc; je le vis, ce brave homme,  qui jamais la peur n'avait
fait baisser la paupire, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu
vingt comme lui, le Mexique et t sauv; je le vis prir dans les
flammes. Corts l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure
en m'coutant, c'est son frre: il allait se brler avec lui; je le
retins, et je lui dis: Que fais-tu, Narco? tu nous abandonnes! tu veux
mourir; et tu n'es pas veng!

  [48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait
    laisss  la Vra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins
    contre les troupes de l'empire.

  [49] Ce Castillan s'appelait Arguello.

Montezume dvora tout, les affronts et les violences; il se loua de la
bont, de la noblesse de Corts; il feignit d'tre heureux et libre au
milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses
amis. Le malheureux invitait son peuple  venir leur donner des ftes,
et sa cour  les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix,
l'avantage de cette alliance, qui dguisait sa servitude, les avis
secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il
voulut mme paratre libre  ceux dont il tait l'esclave. Il prvenait
leur volont, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus
dures lois, de peur qu'on ne les lui dictt. A l'avarice de ses matres
il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre  leur prince un
hommage que leur orgueil et  peine exig de lui. Il croyait donner 
cet acte de faiblesse et de dpendance l'apparence de la justice et de
la magnanimit; et il se consolait de s'avilir lui-mme, pourvu qu'on ne
vt pas qu'il y tait forc. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient
tous trahi, furent les seuls qu'il dfendit avec une noble constance;
tout le reste, l'honneur, la libert, les biens de son peuple et de sa
couronne, tout fut abandonn  ses insolents oppresseurs.

Il esprait qu' la fin, combls de ses prsents, adoucis par ses
complaisances, rassasis de notre honte et de leur gloire, ils
consentiraient  nous dlivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel
sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux
brigands, partis des mmes rgions, venaient leur ravir leur conqute;
et Corts, oblig de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos
murs qu'un trs-petit nombre des siens. Mais tel tait l'tonnement,
l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir
parmi eux. On le pressa de consentir  sa dlivrance; il en fut offens.
Il dit qu'il n'tait point captif; que sa conduite tait volontaire et
plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez cot pour
s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche
de leur avoir manqu de foi. J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'aprs
s'tre assurs de la nouvelle flotte, ils vont s'loigner de ces bords.

Montezume tait si frapp de cette illusion, que toute la sclratesse
du crime dont tu vas frmir, put  peine le dtromper. On clbrait
l'une de nos ftes; et il tait d'usage, dans ces solennits, de rendre
hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune
noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi
de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses htes, fussent
prsents  ce spectacle. Ils taient en petit nombre, mais ils taient
arms; et nous tions sans armes comme sans dfiance. Qu'on s'imagine
voir des lynx, des lopards errants autour d'un pturage o bondit un
faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui
les dvore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils
approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides
la dclent; et tout--coup, s'y abandonnant, ils s'lancent sur le
troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les
Castillans, tmoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer
avec des yeux o l'avarice tincelait comme une fivre ardente. L'or,
les perles, les diamants dont nous tions pars, viles richesses qu'ils
adorent, allumrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien
n'est sacr. perdus, forcens, se donnant l'un  l'autre le signal[50]
du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les
Indiens, ils gorgent tout ce que la frayeur, l'pouvante et la fuite ne
drobent pas  leurs coups. Matres de ce champ de carnage, on les
voyait dpouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu
sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les btes froces au
cri des animaux tremblants qu'elles dchirent, et dont elles boivent le
sang.

  [50] Ce signal tait le nom de saint Jacques.

Aprs ce crime atroce, il fallait ou prir, ou nous dlivrer de ces
tratres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne
l'couta plus: l'emportement du peuple et sa fureur taient au comble.
Il vint au palais de mon pre le supplier de prendre sa dfense, et de
l'aider  dlivrer son roi. O mon pre, si la valeur, la prudence, la
fermet, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi et mrit d'en
tre le librateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place 
l'ordre et au conseil. A la tte du peuple, il force l'ennemi  se
retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le rduit  ne
plus paratre, et l'assige de toutes parts. Alors on nous annonce le
retour de Corts.




CHAPITRE IX.


Cet heureux brigand, dlivr d'un rival[51] qui venait lui disputer sa
proie, avait tir de nouvelles forces du parti oppos au sien[52]. Plus
fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'tonne 
son entre dans nos murs. Il pntre avec dfiance jusqu'aux portes de
son palais, et s'y enferme avec ses compagnons.

  [51] Narvaz.

  [52] La conduite de Corts, dans cette occasion, est regarde comme le
    plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.)

Mon pre les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. Demain,
dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des
cris de douleur. En effet, ds le jour suivant, tout le peuple fut sous
les armes, et mon pre ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible.
S'il ne nous et fallu franchir que des murs hrisss de lances et
d'pes, ce pril ne serait pas digne d'tre rappel; mais peins-toi un
mur de feu, un rempart foudroyant, d'o partaient sans cesse,  travers
des tourbillons de fume et de flamme, une grle homicide et d'horribles
tonnerres, dont tous les coups taient marqus par un vide affreux dans
nos rangs. Ce vide tait rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs
amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de
morts: c'tait le courage effrn de la haine, de la vengeance et du
dsespoir runis. On travaillait obstinment  briser les murs et les
portes; on se faisait, avec des lances, des chelons pour s'lever; les
Indiens blesss servaient, en expirant, de degrs  leurs compagnons,
pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'pouvante,
rgnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en tait fait, si le soleil,
en nous drobant sa lumire, n'et pas termin le combat.

La nuit, des flches enflammes embrasrent les toits de ce palais
funeste; l'horreur de l'incendie en carta le sommeil; et tandis qu'au
milieu des siens, Corts travaillait  l'teindre, nous prmes un peu de
repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes  la main.

L'ennemi sort; la ville entire devient un champ de bataille. Notre sang
l'inonda; mais nous vmes aussi, et avec des transports de joie, couler
celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra
dans ses murs.

Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la spulture; et l'ennemi
les employa  construire des tours mouvantes, pour combattre  l'abri
d'une grle de pierres qu'on lui lanait du haut des toits. Cependant
mon pre appliquait tous ses soins  viter, dans le combat, ce dsordre
qui nous perdait;  donner  nos mouvements plus d'accord et
d'intelligence;  tablir ses postes, disposer ses attaques, mnager pas
 pas une retraite  ses troupes, et l'interdire  l'ennemi. La ville,
btie au milieu d'un lac, tait coupe de canaux, dont les ponts,
faciles  rompre, pouvaient laisser aprs nous de larges fosss 
franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on st
profiter.

O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui
vous te la libert d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours
faible; et dans les flots presss d'un peuple qui charge en tumulte, le
nombre nuit  la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je
vous ai prescrit, je vous rponds de la victoire: elle cotera cher;
mais ce n'est pas ici le moment de nous mnager. Il serait indigne de
nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits,
dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la libert, la
vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous
ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrasss.

Enfin, du palais de Corts, on vit sortir ces tours pleines d'hommes
arms, que tranaient de fiers quadrupdes, et dont la cime chancelante
lanait de rapides feux. Mais des pierres normes, tombant du haut des
toits, les eurent bientt fracasses. On combattit  dcouvert, sans
trouble et sans confusion. Le meurtre tait affreux, mais tranquille. A
travers l'incendie de nos palais, o l'ennemi portait la flamme, la
fureur marchait en silence; la mort s'avanait  pas lents. Chaque
tranche tait un poste, attaqu, dfendu avec acharnement. L'avantage
des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, tait
le seul qu'et l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur
peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succs d'un
combat si long et si sanglant. L'ennemi nous cda la place, mais plutt
lass que vaincu.

Mon pre, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53],
nous faisait esprer d'exterminer le reste. Encore deux combats comme
celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est dlivr.

  [53] Les deux tiers des Espagnols, et Corts lui-mme, avaient t
    blesss dans ce combat.

Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans tendus  ses pieds.
Ils ne sont pas immortels, disait-il en comptant leurs blessures.
Chacun s'attribuait la gloire d'avoir port l'un de ces coups.

Encourag par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis
au lendemain. Il fut tel que les assigs ne pouvaient plus le soutenir.
On approchait des murs; on allait bientt les franchir, et gagner la
premire enceinte; Corts alors dsespr fora Montezume  paratre,
pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des
murailles, il fait signe de l'couter. Sa prsence suspend l'assaut. Le
peuple, saisi de respect, se prosterne, et prte silence. Le monarque
leva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tent sa dlivrance; mais
il leur dit qu'il tait libre et au milieu de ses amis. Du reste, ils
consentent, dit-il,  se retirer ds demain, pourvu qu' l'instant mme
l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute
hostilit. Je le veux, je vous le commande. Obissez  votre roi.

La multitude,  cette voix, tait incertaine et flottante. Mon pre la
dtermina.

Si tu es libre, grand roi, dit-il  Montezume, sors de ta prison, et
viens rgner sur nous. Jusques-l nous n'coutons point un monarque
opprim, qu'on force  se trahir lui-mme. Non, peuple, ce n'est pas
votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit
la loi de la ncessit. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la
vengeance. Vengez-le donc, sans couter ce que lui dictent ses tyrans.

A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'loigner. L'ennemi
l'arrte, et l'expose  nos coups. Mon pre, qui tremble pour lui, veut
dtourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frapp
Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis.
En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'pouvante, et
s'enfuit, comme charg d'un parricide. Bientt l'ennemi nous renvoie son
corps ple et dfigur. Une multitude plore accourt, s'empresse,
l'environne, et dtestant la main qui l'a frapp, remplit l'air de ses
hurlements, et baigne son roi de ses larmes.

Les caciques s'assemblent, et mon pre est lu pour succder 
Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de dfense achve de
dconcerter et d'effrayer nos ennemis.

Mon pre, aux assauts meurtriers, prfra les lenteurs d'un sige. Dans
une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de
tranches et de remparts. Les travaux avanaient. Corts s'en pouvante,
et il mdite sa retraite. C'tait le moment dcisif. Il lui fallait,
pour s'chapper, repasser sur l'une des digues dont le lac tait
travers; et mon pre, ayant bien prvu que Corts choisirait les ombres
de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue,
la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles  tirer de
l'arc et de la fronde; et,  la tte de ses caciques, il voulut lui-mme
charger la colonne des ennemis. Tout fut excut, mais avec trop
d'ardeur. Des canots, on voulut s'lancer sur la digue. Cette imprudence
cota la vie  une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Corts et
mille de ses allis tombrent sous nos coups; un pont volant sauva le
reste; et quand le jour vint clairer le carnage de la nuit, on trouva
ceux des Castillans dont la mort nous avait vengs, on les trouva
chargs de l'or qu'ils taient venus nous ravir, et dont le poids les
avait accabls. Ainsi l'or une fois fut utile  notre dfense.

Dans ce combat, o le lac du Mexique avait t rougi de sang, mon pre
avait reu deux blessures mortelles. A son heure dernire il m'appela,
et il me dit: Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais rgne. Ces
brigands reviendront plus forts seconds de ces mmes peuples que
Montezume a fait gmir. Hlas! je prvois, en mourant, la ruine de ma
patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait,
jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Dfends-la comme
moi, dfends-la mme sans esprance; et sois le dernier  combattre sur
ses dbris. A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses
lvres teintes m'ayant donn le baiser paternel, il expira.

Ce souvenir cruel et tendre mut si vivement le hros mexicain, que sa
voix en fut touffe; et les Incas, les yeux attachs sur un fils si
vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se ft
soulag.




CHAPITRE X.


Pour succder  mon vertueux pre, reprit Orozimbo, le choix des
caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus
vaillant des hommes. Hlas! il se montra bien digne de ce choix; mais le
sort trahit son courage.

Corts revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille
Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires:
telle tait l'ardeur de nos peuples  voler au-devant du joug.

  [54] Il avait reu d'Espagne de nouveaux secours.

L'pouvante se rpandit dans toutes les villes voisines. Les unes se
rangrent du ct de Corts, et prirent les armes pour lui; d'autres se
trouvrent dsertes; et leurs habitants perdus, ou se sauvrent dans
nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes.

Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vmes lancer une flotte[55]
semblable  celle qui sur nos bords avait apport ces brigands. La
multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute
part; briss, engloutis par le choc de ces barques normes, ils
faisaient prir avec eux les Mexicains dont ils taient chargs.

  [55] Compose de treize brigantins.

Le gnie et l'activit de notre jeune roi firent des efforts inouis pour
suppler  l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frles
canots. Son ardeur, son intelligence, se signalrent encore plus  la
dfense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et
sans cesse prsent, il tait l'ame de son peuple. Le feu de son courage
enflammait tous les coeurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des
Castillans, lassrent enfin leur constance. Effrays des prils et des
fatigues d'un long sige, ils nous proposrent la paix. Tout le peuple
la demandait; le roi y consentait lui-mme; la famine qui nous pressait,
y disposait tous les esprits; les prtres, au nom de leurs dieux, furent
les seuls qui s'y opposrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils
flattrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de pril les
avait d'abord consterns, une apparence de succs les rendit aussi
arrogants qu'il avaient t lches.

Sur la foi d'un oracle, nous refusmes la paix. Crdulit fatale! un
dieu plus fort que tous nos dieux dmentit leur vaine promesse. Il fit
descendre des montagnes les peuples les plus indompts[56]; il changea
leur froce orgueil en un zle ardent et docile; et Corts n'eut pas
plutt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il rsolut de
nous livrer l'assaut[57].

  [56] Les Otomies.

  [57] Corts se vit  la tte de deux cent mille hommes: ce n'est donc
    pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il
    prit la ville de Mexico.

Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgr les efforts d'un
courage dtermin. L'ennemi ayant pntr dans nos murs, s'y tablit
parmi des ruines. Il s'avana, prcd du carnage que faisaient devant
lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposes, parvint enfin
jusqu'au centre de cette ville, o, depuis trois jours, rgnaient
l'pouvante et la mort... A ces mots, il s'interrompit par un
frmissement de rage. O souvenir affreux! s'cria-t-il; et ses yeux
semblaient indigns de voir encore la lumire.

L'Inca tchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas
juger toi-mme si ma douleur est juste. Je combattais prs de mon roi,
j'avais quitt le palais de mes pres; et dans ce palais assig j'avais
abandonn ma soeur, une soeur adore,  qui moi-mme j'tais plus cher
que la lumire du jour. Pour sa garde et pour sa dfense, j'avais
laiss,  la tte de quelques Indiens, le brave Tlasco, le fidle ami
de mon coeur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aim,  qui ma
soeur tait promise. Ce digne ami se dfendait avec tout le courage de
l'amour et du dsespoir; il l'inspirait  ses soldats: chacun d'eux
semblait, comme lui, protger les jours d'une amante. Aucune de leurs
flches ne partait en vain; le vestibule du palais tait inond de sang,
la mort en dfendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi
avait embrass, l'incendie atteint celui-ci. Les assigs y sont
envelopps d'un noir tourbillon de fume; la flamme perce  travers ce
nuage; elle s'attache aux lambris de cdre, et s'y rpand  flots
presss.

Le pril de ma soeur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de
l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous
cts, dfendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perants, sa
chre Amazili. Il la trouve perdue, courant chevele, et le cherchant
pour l'embrasser, avant de prir dans les feux. O chre moiti de mon
ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut
mourir, ou tre esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.--Il faut
mourir, lui rpondit ma soeur. Aussitt il tire une flche de son
carquois, pour se percer le coeur. Arrte! lui dit-elle, arrte!
commence par moi: je me dfie de ma main, et je veux mourir de la
tienne.

[Illustration: O chre moiti de mon ame! lui dit Tlasco en la
saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir...]

A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de
son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui dcouvre son
sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'et pas manqu de courage! Mon
ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur et
dsarm le dieu du mal. Il dtourne les siens, et relve le bras sur
elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante
l'implore, et trois fois sa main se refuse  percer ce coeur dont il est
ador. Ce combat lui donna le temps de changer de rsolution. Non, non,
dit-il, je ne puis achever.--Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les
flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si
nous ne savons pas mourir?--Je vois aussi, lui rpond-il, la libert, la
gloire, si nous pouvons nous chapper. Alors appelant ses soldats:
Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage. Il fait
environner ma soeur, commande que les portes du palais soient ouvertes,
et s'lance  travers la foule des ennemis pouvants.

Celui qui m'a peint ce combat en frmissait lui-mme. Un norme rocher,
qui se dtache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les
vagues mugissantes, et s'ouvre  grand bruit un abyme  travers les
flots courroucs: tel, en sortant du palais de mon pre, se prsenta le
formidable Tlasco. Les flots d'ennemis qu'il avait carts, en
retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse
encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les
lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce
qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de
blessures, et le corps sillonn de ruisseaux de sang, se dfend et
combat jusqu' l'puisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses
bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientt il chancelle, il
succombe... Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma soeur suivit
le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de
lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-tre,  ciel! dans ce
moment, il gmit sous les coups d'un matre inflexible. Ma soeur
peut-tre... Ah! loin de moi cette pouvantable pense; elle rallume en
vain toute ma rage, et fait le tourment de mon coeur.

L'Inca, qui lui voyait touffer ses soupirs et dvorer ses larmes, le
pressait d'interrompre ce rcit dsolant. Non, dit le cacique, achevons:
puisque j'ai pu survivre  mes malheurs, je dois avoir la force d'en
soutenir l'image.

Tous nos postes forcs livraient la ville en proie  nos vainqueurs. Le
roi n'avait plus pour asyle que son palais, o sa noblesse lui offrait
de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes
les Indiens que la frayeur et la fuite avaient disperss, il voulut
s'chapper lui-mme, pour revenir assiger  son tour et accabler nos
ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots
occupaient la flotte de Corts par un combat dsespr. Monarque
infortun! tout le sang prodigu pour lui ne put le sauver: il fut
pris... C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un dlire
stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche
entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'pouvante et l'horreur.
Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'crie: O Guatimozin!  le plus
magnanime,  le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!...
C'est sur ce lit qu'ils l'tendirent. O barbarie atroce! s'crie  ce
rcit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas
mieux les connatre. Tandis que le feu pntrait jusqu' la moelle des
os, Corts, d'un oeil tranquille, observait les progrs de la douleur,
et il disait au roi: Si tu es las de souffrir, dclare o tu as cach
tes trsors.

Soit qu'il n'et rien cach, soit qu'il trouvt honteux de cder  la
violence, le hros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les
tourments. Il attache un oeil indign sur le tyran; et il lui dit:
Homme froce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice gal 
celui de te voir? Il ne lui chappa ni plainte, ni prire, ni aucun mot
qui implort une humiliante piti.

Sur le brasier tait aussi un fidle ami de ce prince. Cet ami, plus
faible, avait peine  rsister  la douleur; et prt  succomber, il
tournait vers son matre des regards plaintifs et touchants. Et moi,
lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses? Ces paroles
touffrent le soupir au fond de son coeur[58].

  [58] Corts ayant fait cesser l'excution, Guatimozin vcut encore
    deux ans. Il finit par tre pendu, sur la dposition d'un Indien,
    qui l'accusa d'avoir conspir contre les Espagnols.

Tu frmis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu
n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il
faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont
dsarms, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingnue, et
les autres d'un air timide et suppliant; qui leur prsentent de plein
gr ce qu'ils ont de plus prcieux; qui s'empressent  les servir,  les
loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus
rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les
accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent
fltrir, avec un fer brlant, des marques de la servitude: c'est l que
s'est montre la cruaut des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir
des excs de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas
encore des maux que ces hommes dnaturs font souffrir aux plus doux des
hommes.

Ceux-ci, pouvants par le supplice de leur roi, par le saccagement de
leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu' flchir les
vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux  la frocit des
tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de
bien qu'ils possdaient, une obissance muette, une aveugle soumission,
le dernier et le plus pnible de tous les sacrifices que l'homme puisse
faire  l'homme, celui de sa libert, rien n'adoucit ces coeurs
farouches. Si leurs esclaves surchargs, dans une longue et pnible
route, osent gmir sous le fardeau, un chtiment soudain leur impose
silence; et s'ils succombent sous l'excs du travail et de la misre, un
bras impitoyable achve de leur arracher le dernier soupir. Cruels!
disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employe
qu' vous servir, pourquoi nous l'arracher? pargnez du moins nos
enfants et nos femmes. Les monstres sont sourds  ces plaintes. _De
l'or, de l'or_, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un
peuple en vain se hte d'apporter  leurs pieds le peu qu'il a de ce
mtal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu' genoux, les mains
au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on
l'enchane, on le livre  d'horribles tourments, pour l'obliger 
dcouvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a invent des
tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingnieuse  compliquer
et  prolonger les douleurs, elle donne  la mort mille formes
horribles, que la mort ne connaissait pas.

Mais ce qui rvolte le plus de leur atrocit, c'est sa froideur
tranquille. La nature est muette dans ces coeurs endurcis. Autour des
bchers o la flamme dvore une famille entire, au milieu d'un hameau
dont les toits embrass fondent sur les femmes enceintes, sur les
faibles vieillards, sur les enfants  la mamelle, au pied des chafauds
o un feu lent consume de faibles innocents, dchirs avant de mourir;
on les voit, ces hommes froces, on les voit, riants et moqueurs, se
rjouir et insulter aux victimes de leur furie.

Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de
douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une
voix entrecoupe par les sanglots qui l'touffaient: si nous supportons
nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre dplorable patrie,
c'est pour lui chercher des vengeurs.

Ah! vous en mritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens
vos maux, je les partage. Si je ne puis les rparer, j'espre au moins
les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour
soit votre asyle. Hlas! si j'en crois des prsages qui commencent 
s'avrer, le temps approche o j'aurai besoin de votre exprience et de
votre courage.--Ah! s'crient les caciques, la vie est l'unique bien que
le destin nous laisse: gnreux prince, elle est  toi, et tu peux en
tre prodigue; sans toi, le dsespoir en et dja tranch le cours.




CHAPITRE XI.


Tandis que la paix, la justice, l'humanit, rgnaient encore dans ces
rgions fortunes, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des
Castillans s'tendait comme un incendie: la ruine et la solitude en
marquaient par-tout les progrs.

Le nord de l'Amrique tait dvast; le midi commenait  l'tre. En
vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux
Indiens, Barthlemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la
nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une piti strile, une
volont faible de remdier  tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On
fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin rprimer la
licence; la cupidit secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous
des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut
toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur.

  [59] Ferdinand et Charles-Quint.

Barthlemi, s'humiliant devant l'ternelle sagesse, pleurait au bord de
l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.

  [60] Rivire sur laquelle Barthlemi Colomb, frre de l'amiral, avait
    fait btir la ville de Saint-Domingue.

Cependant l'isthme tait en proie au plus inhumain des tyrans. Ce
barbare tait Davila. Sa cruaut l'avait rendu l'effroi des peuples des
montagnes qui joignent les deux Amriques. A travers les rochers, les
forts, et les prcipices, ses soldats, ses chiens dvorants furent
lancs contre les sauvages. Pour les dtruire, il n'en cota que la
peine de les poursuivre, et celle de les gorger. Ainsi fut ouvert le
passage de l'ocan du nord  la mer Pacifique.

L, de nouveaux bords se dcouvrent; et l'ambition des conqutes y voit
un champ vaste  courir. Balboa[61], digne prcurseur du sanguinaire
Davila, a dja voulu pntrer dans ces rgions du midi; et des flots de
sang indien ont inond les bords o il a tent de descendre. Aprs lui,
de nouveaux brigands ont risqu de plus longues courses; mais la
constance ou la fortune leur a manqu dans ces travaux.

  [61] Vasco Nugns de Balboa. Il avait dcouvert la mer du Sud en 1513.
    Ce fut  lui qu'un Indien rpondit _Bru_, _Pelu_, je m'appelle
    _Bru_, et j'habite le bord de _la rivire_: de l le nom de
    _Prou_. Balboa tait gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la
    tte.

Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la
nature et form un homme d'une rsolution, d'une intrpidit 
l'preuve de tous les maux; un homme endurci au travail,  la misre, 
la souffrance; qui st manquer de tout et se passer de tout, s'animer
contre les prils, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore
sous les coups de la plus dure adversit. Cet homme tonnant fut
Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'tait pas sa
seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et
populaire, svre quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait
l'tre, et modrant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la
rigueur de la discipline et le poids de l'autorit, prodigue de sa
propre vie, attachant un grand prix  celle d'un soldat; libral,
gnreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidit qui
dshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir
entrepris et fait une immense conqute, taient plus dignes de son
coeur. Il vit entasser  ses pieds des monceaux d'or dans des flots de
sang; cet or ne l'blouit jamais, il ne se plut qu' le rpandre. Sobre
et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre  sa mort. Tel fut l'homme
que la fortune avait tir de l'tat le plus vil[62], pour en faire le
conqurant du plus riche empire du monde.

  [62] La premire condition de Pizarre avait t la mme que celle de
    Sixte-Quint.

Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le
droit d'aller chercher, par del l'quateur, des rgions nouvelles et de
nouveaux trsors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de
Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et
le bruit s'en rpand bientt jusqu' l'le Espagnole[64],  cette le
fameuse par la conqute de Colomb, et dont on avait fait depuis le sige
de la tyrannie.

  [63] Dom Pdre Arias Davila.

  [64] Saint-Domingue.

Au nom de Pizarre, une fire jeunesse demande  s'aller joindre  lui.
Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais
d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagn,
par sa candeur, l'estime et l'amiti du vertueux Las-Casas. Il voulut,
avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.

Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas
encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords 
ravager!--Le ciel m'est tmoin, rpondit Alonzo, que c'est la gloire qui
me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les
assassins? en est-il  tomber sur un troupeau timide d'hommes nus,
faibles, dsarms,  les gorger sans pril, avec une cruaut lche?
Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il dchire la colombe. Non,
mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut
effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur
Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insense se trompe, en
croyant s'assouvir. Hlas! s'ils avaient bien voulu mnager leur
conqute, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par
l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront puis l'Espagne
et ruin l'Inde sans fruit.

Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les clairer. Je ne
connais Pizarre que par sa renomme; mais on me l'a peint gnreux. Il
est digne peut-tre,  mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de
l'humanit. Pourquoi ne demandez-vous pas  le suivre dans sa conqute?
Venez. Vos conseils, votre zle, vous rendront respectable et cher  mes
compagnons comme  moi.

Aux instances d'Alonzo, Barthlemi s'meut; il sent rveiller dans son
coeur son activit bienfaisante; et l'espoir d'tre utile aux hommes
ranime son ardeur. Mais la rflexion, la triste prvoyance, le
dcouragent de nouveau. Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez
mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je
parlerais pour eux sans mnagement et sans crainte; et vous-mme
peut-tre, expos  la haine de ceux que j'aurais offenss, vous vous
plaindriez de mon zle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien
que votre prsence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous
pargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir
eu qu' vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne
l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous
laisserai pas croire que j'aie renonc par faiblesse  l'esprance
d'tre utile  ces infortuns. Je vous suivrai. Fasse le ciel que
Pizarre daigne m'entendre!

Ils partent ensemble; et bientt le vaisseau qui les a reus, aborde au
rivage de l'isthme. On y dbarque  l'embouchure du fleuve des
Lzards[65]; et pour le remonter, on s'lance sur des canots. Chacun de
ces canots, form du creux d'un cdre, porte vingt rameurs Indiens,
qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, anims par les cris
d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve
leur oppose tant de rapidit, qu'ils ont peine  le vaincre, et ne vont
contre le torrent qu'avec une extrme lenteur. Celui qui les commande,
semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps,
ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et
presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement
des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mlent avec les gouttes
de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lvent
sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble
implorer sa piti.

  [65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend
    dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure.

Las-Casas, tmoin de tant de barbarie, prouve le tourment d'un pre qui
voit dchirer ses enfants. Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter
ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service.
Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frres; ils
sont enfants du mme Dieu que vous. Alors s'adressant au plus jeune et
au plus faible des rameurs: Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je
vais ramer  votre place.

Les jeunes Espagnols, touchs de ce spectacle, s'empressrent tous 
l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains  l'homme
bienfaisant qui leur procurait ce relche, le comblaient de
bndictions, et lui donnaient ce tendre nom de pre qu'il avait si bien
mrit!

Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un
mouvement de joie: Eh bien, mon pre, vous repentez-vous -prsent de
nous avoir suivis? Barthlemi le regarda d'un oeil o la tendre
compassion et la tristesse taient peintes, et ne lui rpondit que par
un profond soupir.

Il est un village, connu sous le nom de Crucs, o le fleuve cesse
d'tre navigable. Ce fut l qu'oblig de quitter les canots, on suivit,
 travers les bois, une longue et pnible route. Mais toute pnible
qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le
regard se promne sur des vallons que la nature se plat  parer de ses
mains; o la varit des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux
peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil
enchanteur. Hlas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est
heureux; l'homme opprim, souffrant et misrable, y gmit seul sous le
joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le
cachent  son tyran.

De montagne en montagne, on s'lve, on parvient jusqu'au sommet qui les
domine, et d'o la vue, au loin, s'tend vers l'un et l'autre bord, sur
l'immense abyme des eaux. De l se dcouvrent -la-fois[66], d'un ct
l'ocan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le
lointain, s'unit avec l'azur du ciel. Compagnons, leur dit Molina,
saluons cette mer, cette terre inconnue, o nous allons porter la gloire
de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement
reconnu ces pays immenses, quelle sera la renomme de ceux qui les
auront soumis[67]?

  [66] On prfre ici le tmoignage de M. de La Condamine  celui de
    Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne
    dcouvre -la-fois les deux mers.

  [67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre
    en 1524.

Il descend la montagne, et bientt, approchant des murs o Davila
commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent
s'offrir  Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les
dangers.

Le farouche tyran de l'isthme tait plong dans la douleur. Il venait de
perdre son fils unique  la poursuite des sauvages. Soyez les
bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part  la dsolation
d'un pre, dont ces froces Indiens ont dvor le fils. Oui, les cruels
l'ont dvor, ce fils, mon unique esprance. Ah! tout leur sang peut-il
jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et
funeste. S'il en chappe un seul, je ne me croirai point veng.

Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait
la fortune. Il les reut sur son vaisseau, avec cet air plein de
franchise et d'affabilit qui lui gagnait les coeurs; et aprs les
loges qu'il devait  leur zle, il leur prsenta ses amis. Voil,
dit-il, le gnreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui
consacrent,  mon exemple, leur fortune  cette entreprise; Almagre,
assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignits qu'il remplit
dans le sacerdoce. Prs de lui vous voyez Valverde, zl ministre des
autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprte du ciel, l'organe de
la foi, l'aptre de la vrit, chez ces nations idoltres. Ce guerrier
est Salcdo, noble et vaillant jeune homme: c'est  ses mains que
l'tendard de la Castille est confi, et c'est lui qui nous conduira
dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruz un savant pilote, 
qui cette mer est connue, et qui le premier a tent d'en parcourir les
cueils, sous l'intrpide Balboa. Il leur nomma de mme avec loge
Pralte, Ribra, Sraluze, Alon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux
qui l'accompagnaient.

  [68] Augustin Zarate prtend qu'Almagre tait fils naturel de Fernand
    de Luques. (_Dcouverte et conqute du Prou_, l. 1.)

Alonzo lui nomme  son tour les Castillans qu'il lui amne, tels que le
jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux
Pennate, et Valasqus plus froidement superbe, et le magnanime Moscose,
et Morals, qui le premier devait prir en abordant. Infortun jeune
homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en
connat un grand nombre, ou par leur renomme, ou par celle de leurs
aeux. Il leur tmoigne  tous combien il est sensible  l'honneur de
les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux
solitaire qu'il voit  ct d' Alonzo. Est-ce encore l, demande-t-il,
un messager de la foi, que son zle engage  nous suivre?

Au nom de Las-Casas, au nom de ce hros de la religion et de l'humanit,
que l'Espagne avait honor du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est
saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu
mme. Est-ce vous, lui dit-il, vnrable et pieux mortel, est-ce vous
qui venez bnir et encourager nos travaux? Quel prsage pour moi de la
faveur du ciel, et du succs de mon entreprise!

Vaillant et gnreux Pizarre, lui rpondit le solitaire, le seul
tmoignage assur de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme
juste. Mritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux mchants, des
succs dont le ciel s'irrite. La gloire d'tre humain, sensible, et
bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de
rivaux.




CHAPITRE XII.


Le vaisseau, pour mettre  la voile, attendait un vent favorable. On fit
des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystres fut clbr
sur la poupe par ce mme Fernand de Luques, intress avec Almagre dans
les risques de l'entreprise, et comme lui associ dans le partage du
butin... O superstition! Ce prtre sacrilge, pour rendre les autels
garants de ses vils intrts, suspend le divin sacrifice, au moment de
le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et cleste, il se
tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonn de rides,
l'austrit parat empreinte; il soulve un sourcil pais, dont son oeil
morne est ombrag; et d'une voix semblable  celle qui, du creux des
autels, prononait les oracles: Venez, Pizarre, et vous, Almagre,
venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte
alliance. Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en rserve une
partie, et en donnant une  chacun de ses associs interdits et
tremblants: Ainsi, dit-il, soit partage la dpouille des Indiens. Tel
fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthlemi en
fut pouvant.

  [69] Ce trait-l est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del
    santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._
    (BENZONI, l. 3.)

Le mme jour on tint conseil; et l on entendit Pizarre exposer son
plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques,
charg du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester 
Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux
bords o l'on allait descendre, et y mnerait les secours: rien n'avait
t nglig; et la prudence de Pizarre, en prvoyant tous les obstacles,
semblait les avoir applanis: tel fut l'loge unanime qu'elle reut dans
le conseil.

Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des
Castillans, ou plutt leurs esclaves, destins aux plus durs travaux, ne
put renfermer sa douleur. Il demande  parler; on lui prte silence; et,
la tristesse dans les yeux: J'entends, dit-il, qu'on se propose de
distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les
les; les les ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions
d'infortuns ont pri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et
ferez-vous prir de mme les peuples de ces bords?

Chacun s'empressa de rpondre qu'on les mnagerait. Il n'en est qu'un
moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser  personne le pouvoir
de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le mme roi,
la mme loi, et, comme je l'espre, le mme Dieu que nous; mais jamais
d'autre dpendance: voil leur droit, que je rclame au nom de la
nature,  la face du ciel.

Vertueux Las-Casas, lui rpondit Pizarre, vos voeux et les miens sont
d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obir  mon roi, imposer  ces
peuples un tribut modr, tablir entre eux et l'Espagne un commerce
utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voil ce que je me
propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je
puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas.
Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils
souscrivent  des lois justes, s'ils ne demandent qu' s'instruire, ils
seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos,
seront protgs par vos armes; que l'honntet, la pudeur, la timide et
faible innocence, auront en vous un dfenseur, un vengeur.--Je vous le
promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache  leur patrie,
qu'on les condamne  des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la
menace, et les chtiments, au-del du tribut impos par
vous-mme.--Telle est ma rsolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que
vous avez reu, et que tous vos amis le jurent.

A ce discours, un bruit confus se rpandit dans l'assemble; et Fernand
de Luques prenant la parole: Quoi, dit-il  Barthlemi, jurer  Dieu de
mnager des barbares qui le blasphment, qui brlent devant les idoles
un encens qui n'est d qu' lui! Jurons plutt de les exterminer, s'ils
osent dfendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que
nous leur annonons. L'Amrique nous appartient au mme titre que Canaan
appartenait aux Hbreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur
l'idoltre Amalcite[70], nous l'avons sur des infidles, plus aveugls,
plus abrutis dans leurs dtestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur
impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mmes, sont-ils plus doux,
plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils
leur dchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs
membres encore palpitants; ils les dvorent, les barbares; ils en sont
les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec
tant de chaleur! Si les chtiments les effraient, qu'ils cessent de nous
drober cet or strile dans leurs mains, et qui nous a dja cot tant
de prils et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers,
n'avez-vous brav les temptes, et cherch ce malheureux monde  travers
tant d'cueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous
en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et
la pauvret? L'or est un don de la nature; inutile  ces peuples, il
nous est ncessaire: c'est donc  nous qu'il appartient; et leur malice,
opinitre  le cacher,  l'enfouir, les rendrait seule assez coupables
pour justifier nos rigueurs. Quant  leur esclavage, il est la pnitence
des crimes dont les a souills un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont
pas les creux des mines, o ils sont enferms vivants, que l'on doit
redouter pour eux. Ils mritent d'autres tnbres que celles de ces
noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent rsigns et contrits, ils
bniront un jour les mains qui les auront chargs de chanes.

  [70] Cette comparaison a t faite par le missionnaire Gumilla et par
    bien d'autres fanatiques.

Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile
d'horreur, le regardait et l'coutait, lui rpondit: Prtre d'un Dieu
de paix, vos lvres, o ce Dieu reposait tout--l'heure, ont-elles
profr ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arros de son
sang, o, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait
la grce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a
dict ce langage? Vous, chrtien, vous parlez d'exterminer un peuple qui
ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous
dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hbreux, et ce peuple
aux Amalcites! Laissez, laissez-l ces exemples, dont on n'a que trop
abus. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais drog aux saintes lois de
la nature, il a parl, il a donn un dcret formel, authentique, dans
toute la solennit que sa volont doit avoir, pour forcer l'homme  lui
obir plutt qu' la voix de son coeur; et ce dcret n'a pu s'tendre
au-del des termes prcis o lui-mme il l'a renferm: l'ordre accompli,
la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours ternel. Dieu parlait
aux Isralites; mais Dieu ne vous a point parl. Tenez-vous-en donc  la
loi qu'il a donne  tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_:
voil sa loi, Fernand. Sont-ce l vos tortures, et vos chanes, et vos
bchers?

Les Indiens, sans doute, ont exerc entre eux des cruauts bien
condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce  vous de les
imiter? Leur malheur, hlas! est de croire  des dieux sanguinaires. Si,
au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils
seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'lev ds
l'enfance dans le sein des mmes erreurs, l'exemple de ses pres, les
lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le mme
joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces
victimes du prjug. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mmes,
et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de
plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute
leur vie tait une paisible enfance; ils n'avaient pas mme des flches
pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus pargns? C'est l
que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les
enfants, gorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur
dchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voil
donc tes ministres! O Dieu de la nature, voil donc tes vengeurs!
Enfermer un peuple vivant dans les rochers o germe l'or, l'y faire
prir de misre, de fatigue, et d'puisement, pour accumuler vos
richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du
luxe, de l'orgueil, de l'oisivet;  Fernand, c'est la pnitence que
vous imposez  ces peuples! cartez ce masque hypocrite, qui vous gne
sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est
l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici
l'humanit, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire,
et des maux qu'elle fait.

Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cess de frmir et de rouler
sur l'assemble des yeux tincelants, se levait pour rpondre. Pizarre
le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage
conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimul que l'Espagne
et produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur
tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de
l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait  tous les yeux.

Barthlemi, dit-il, ne consultons ici que les intrts de Dieu mme:
car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses
ennemis ternels, s'ils meurent dans l'idoltrie; vous ne le dsavouerez
pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colre, peut-il
tre aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrtiens; la
charit nous lie. Mais jusques-l Dieu les exclut du nombre de ses
enfants. C'est  ce titre d'ennemis des gentils et des infidles, et de
conqurants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain
pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de
qui tout dpend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent
les Indiens, quelque abus mme qu'ils en fassent, le droit d'en
dpouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un
plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces
fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou
de laisser prir celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les
abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver,  Dieu ne plaise
que je veuille que l'on prfre les moyens les plus violents. Dans les
les peut-tre on a t trop loin; on n'a pas assez modr la premire
ferveur du zle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens,
qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer.
Mais si l'on se voit oblig de faire  des esprits rebelles une heureuse
ncessit de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que
d'employer  les rduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne
puis penser. Attendons que les circonstances nous clairent et nous
dcident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre,
mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voil, je crois, ce
que le zle, d'accord avec l'humanit, conseille  des hros chrtiens.

  [71] Les termes de la bulle: _De nostr mer liberalitate, et ex cert
    scienti, ac de apostolic potestatis plenitudine... Autoritate
    omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concess... donamus,
    concedimus et assignamus._

L'assemble tait satisfaite du parti modr que proposait Valverde.
Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. De
toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui
fait voir  l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant
d'ennemis de son Dieu: car elle touffe dans les coeurs tout sentiment
d'humanit; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'ternel objet
des vengeances et de la haine de son Dieu? De l ce barbare mpris qu'on
a conu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent 
les opprimer. Ah! loin de nous cette pense, que Dieu, tant que l'homme
respire, puisse le har un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage
de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour tre heureux.
Toujours le mme, il veut encore ce qu'il voulut en les crant; et,
infini dans sa puissance comme dans sa bont, il a mille moyens qui nous
sont inconnus, d'attirer  lui ses enfants.

Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charit, l'galit, le
droit naturel et sacr de la libert, tout subsiste; et, d'accord avec
la nature, la foi, d'un bout du monde  l'autre, ne prsente aux yeux du
chrtien que des frres et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage
est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la
foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion,
est le seul moyen de l'tendre! Ah! c'est lui qui la dshonore, qui la
rend odieuse, et qui la dtruirait, si l'enfer pouvait la dtruire. Il
fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le
savez, vous avez vu le fils arrach  son pre, la femme  son poux, la
mre  ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des
troupeaux d'hommes enchans, y croupir entasss, consums par la faim;
vous avez vu ceux qui sortaient de cet excrable tombeau, ples, abattus
de faiblesse, aussitt condamns aux travaux les plus accablants. Et
c'est l, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tent
d'autre? a-t-on daign les clairer? a-t-on pris soin de les instruire?
veut-on mme qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils
meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il et fallu
vivre avec eux, souffrir leur indocilit, l'apprivoiser par la douceur,
l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est
l'exemple qui prouve; et le plus digne aptre de la religion, c'est la
vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez couts. Je connais bien ce
Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zle portait le flambeau de la
foi dans ces rgions dsoles, o l'on a commis tant de maux.
Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison,
l'quit, la vertu bienfaisante, la consolante vrit. Demandez-leur
s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empress
d'ouvrir les yeux  la lumire, plus facile  persuader? Mais au moment
qu'on leur prchait un Dieu clment et dbonnaire, ils voyaient arriver
des ravisseurs perfides et d'infmes dprdateurs, qui, au nom de ce
mme Dieu, les dpouillaient, les enchanaient, leur faisaient souffrir
mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture
ceux qui leur annonaient la douceur de sa loi? Ce que je dis l, je
l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces
peuples.

Mais, fussent-ils opinitres et obstins dans leurs erreurs, est-ce
pour vous une raison de les rduire au rang des btes? On espre adoucir
pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on
pu s'y rsoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximens
s'indigner; j'ai vu Charles frmir des inhumanits dont je leur faisais
la peinture. Ils y ont voulu remdier; et, avec toute leur puissance,
ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de
sa proie, il faut qu'il la dvore, et rien ne peut l'en dtacher. Non,
mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le
nom de chrtiens, ou nous interdire  jamais le droit de faire des
esclaves. Cet avilissement honteux, o le plus fort tient le plus
faible, est outrageant pour la nature, rvoltant pour l'humanit, mais
abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frre, tu es mon
esclave_, est une absurdit dans la bouche d'un homme, un parjure et un
blasphme dans la bouche d'un chrtien.

Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conqurants pour la
foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis.
Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages?
Le Dieu que nous servons est-il affam d'or? _Un pontife a partag
l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle  lui? mais avait-il lui-mme le droit
qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde  qui prendrait soin
de l'instruire, mais non pas le livrer en proie  qui voudrait le
ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'aptres,
non pour un peuple de brigands.

L'Inde n'est donc  vous que par droit de conqute; et le droit de
conqute, tyrannique en lui-mme, ne peut tre lgitim que par le
bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clmence, la bont, qui le
justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renomme, ou
d'un brigand par vos fureurs, ou d'un hros par vos bienfaits. Ah!
croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement,
pour mettre un frein  la victoire. Ce jour est, pour vous, consacr 
des rsolutions saintes. Tous ces guerriers, disposs comme vous 
couter la voix de la nature, suivront votre exemple  l'envi. Ils sont
jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagns encore: j'en
ai fait l'preuve rcente; je crois mme les voir touchs des malheurs
que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de
la patrie et de l'humanit, de faire avec eux le serment d'pargner les
peuples soumis, de respecter leurs biens, leur libert, leur vie. C'est
un lien sacr dont vous aurez besoin peut-tre, pour vous pargner de
grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens,
leur ami, dirai-je leur pre, vous demande  genoux, et les larmes aux
yeux. A ces mots il se prosterna.

Et moi, dit Fernand, je m'oppose  cet acte dshonorant. Tant de
prcaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidle  son
devoir se rpond assez de lui-mme, et n'a pas besoin qu'on le gne par
les entraves du serment.

Pour garantir vos intrts, reprit modestement Las-Casas, le serment le
plus redoutable vient d'tre exig par vous-mme; et pour le salut de
ces peuples, le serment vous parat inutile et injurieux!

Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se
rpandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir
son roi, sa patrie, et son Dieu lui-mme, lui donna les noms odieux de
dlateur, de partisan du crime et de l'impit. Pizarre,  qui cet homme
violent et pervers tait trop ncessaire encore, vit le moment qu'il le
perdait. Il commena par l'appaiser, et puis, s'adressant  Las-Casas,
lui dit d'un air respectueux, que son zle mritait bien la gloire qu'il
lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient  jamais
prsents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais
qu'il croyait que sa parole tait un gage suffisant.

Le solitaire constern se retire avec Alonzo. Vous voyez, dit-il, mon
ami, qu'ici mon zle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette
preuve m'claire; n'en demandez pas davantage. Je crois connatre assez
Pizarre: il serait juste et modr, si chacun consentait  l'tre: mais
il veut russir; et son ambition fera cder aux circonstances sa
droiture et son quit. Je ne vous propose point de renoncer  le
suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais
moi, dont la prsence est dja importune, et serait bientt odieuse, je
n'ai plus dsormais qu' regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez
tourner cette conqute en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il
vous conduira toujours bien.

Alonzo, dja mcontent de tout ce qui s'tait pass, fut sur-tout
indign de voir qu'on se dlivrait de Las-Casas; et lui-mme il l'aurait
suivi, si son honneur, trop engag, ne l'avait retenu. Mon ami, lui
dit-il, je reste, je vous obis  mon tour: mais j'observerai la
conduite et les intentions de Pizarre; j'prouverai dans peu s'il tient
ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'tre avec des brigands,
soyez bien assur que je n'y serai pas long-temps.




CHAPITRE XIII.


Barthlemi fut remmen jusqu'au fleuve des Lzards. Il monte une barque
indienne, et la rapidit du fleuve l'loigne bientt de Crucs. Libre et
seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses
naves, il tchait de les consoler.

L'un d'eux lui dit: Notre bon pre, tu nous aimes et tu nous plains.
Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misre. Veux-tu
porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons
vu: Capana, le chef de nos frres, donnerait dix ans de sa vie pour te
possder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mne  sa retraite est
rude, troit, entrecoup de torrents et de prcipices; mais, sur des
tissus de liane, nous te porterons tour--tour.

A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulrent des yeux de Las-Casas; et
tant de courses d'un monde  l'autre, tant de peines et de travaux qu'il
avait essuys pour eux, tout fut rcompens.

Quoi, sur l'isthme! quoi, prs d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du
moins sont-ils bien cachs, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les
dcouvrir? Leur asyle est sr, lui dirent les sauvages; nous seuls en
connaissons la route; et le silence est sur nos lvres. Nous savons nous
taire et mourir.

Las-Casas consent  les suivre. On laisse le canot dans une anse du
fleuve; et  travers d'pais buissons on s'enfonce dans ces dserts.

Comme ils passaient un dfil entre deux hautes montagnes, un cri fit
retentir les bois. Les Indiens plirent, leurs cheveux se dressrent.
C'tait le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence,
ils coutrent; le mme cri se fait entendre de plus prs. Alors,
jugeant que le pril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se
rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. Laisse-nous
t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en
prendra qu'un, et ce ne sera pas toi. En effet, l'animal froce, pour
franchir le vallon, ne fait que trois lans, et, saisissant un Indien,
l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire
lve les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppress
de douleur. Bientt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu
de ses Indiens qui le rappellent  la vie: Ah! mes amis, qu'ai-je vu?
leur dit-il.--Allons, mon pre, prends courage, lui rpondent ces
malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est
rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et
froce, quelle honte pour vous! s'cria Las-Casas: vous rduisez les
Indiens  ne pas se plaindre des tigres!

  [72] On lit dans l'_Histoire gnrale des Voyageurs_, que dans la
    province de Vnzula les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas
    rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme,
    et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte
    une souris.

Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la valle. Elle tait
entoure d'un cercle de montagnes couvertes d'paisses forts, et qui,
de tous cts, ne prsentaient aux yeux qu'une masse norme et profonde,
sans laisser souponner le vide que leur enceinte renfermait.

A travers l'paisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit
enfin les montagnes. Tout--coup, aux yeux de Las-Casas, se dcouvre un
riche vallon, dont la fertilit l'enchante. Au centre de la plaine
s'levait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique.
Barthlemi,  cette vue, se sent mu de joie et de piti. Pauvre
peuple, s'cria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle
soit  jamais impntrable!

A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients
d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. Nous vous amenons notre
pre, disent ceux-ci avec transport. Le voil, c'est lui, c'est
Las-Casas. A ce nom, rien ne peut exprimer l'allgresse de ce peuple
reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le
porter en triomphe jusqu'au village, o le cacique a dja su l'arrive
de Las-Casas.

Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: Viens, lui
dit-il, mon pre, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur
a faits: en te voyant, ils les oublient. Las-Casas jouissait du bonheur
le plus doux que puisse goter sur la terre un coeur vertueux et
sensible. O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour--tour, si
vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel
n'et pas t votre amour pour un peuple qui et mis sa gloire  vous
donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte
agrable au Dieu de l'univers!--Ah! mon pre, dit le cacique, nous
aurions ador ce peuple gnreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul
homme, entre ces barbares, qui ait t juste et bienfaisant, nous le
possdons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.

Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthlemi, en y
voyant sur un autel une statue de bois de cdre, o ses traits taient
bauchs! Le cacique lui dit: Regarde. C'est toi, mon pre, oui, c'est
toi-mme. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours
prsent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle
que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la
possdons, tout nous a russi.

Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se dfendre d'un mouvement de
reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air
doux et svre: Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est
pas digne de votre vnration. A ces mots, il allait saisir la statue,
pour la briser. Le cacique la dfendit, comme il et dfendu ses enfants
et sa femme. Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chre ombre de toi-mme.
Quand tu ne seras plus, elle rappellera  nos enfants,  nos neveux, le
seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.

Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande  voir
Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allgresse, Le
voil l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voil. Il nous aime, il
nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme
juste: nos coeurs et nos biens sont  lui.

O Dieu de la nature! s'cria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs
si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents
devant toi!

Cependant de jeunes chasseurs se sont rpandus dans la plaine, les uns
perant les oiseaux de l'air de leurs flches invitables, les autres
forant  la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive
en affluence; et le festin est prpar.

Assis  ct du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas
s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature
est leur guide et leur lgislateur. S'aimer, s'aider mutuellement,
viter de se nuire; honorer leurs parents, obir  leur roi; s'attacher
 une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des
enfants, sans que le soupon mme de l'infidlit trouble cette union
paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les
fruits: telle tait leur socit.

Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a grave dans
vos ames: vous le servez sans le connatre; et c'est sa voix qui vous
conduit.

Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des
Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le
Dieu de la nature entire; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il
est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de
Las-Casas doit tre juste et bon, et nous voulons bien l'adorer.
Hte-toi, fais-le-nous connatre. Alors, se livrant  son zle,
Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante,
que le cacique, se levant avec transport, s'cria: Dieu de Las-Casas,
reois nos voeux! Et tout son peuple rpta ces mots aprs lui.

Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son
visage un clat tout divin: car la pit l'animait; il tait rayonnant
de joie. coute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux
hommes?--Ils l'ont vu, rpondit Las-Casas; il a mme daign habiter
parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achve.
N'es-tu pas toi-mme ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es,
cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons
t'adorer.

Barthlemi se confondit dans une humilit profonde, et rejeta loin cette
erreur. Mais, avant d'exposer des vrits sublimes  l'incrdulit de
ces faibles esprits, il voulut savoir quel tait leur culte. Hlas! dit
le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les
animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'tait le culte de
la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas,
renverser cette horrible idole. Et les Indiens, anims du zle qu'il
leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.




CHAPITRE XIV.


D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthlemi crut entendre
sortir des gmissements. Qu'est-ce? demanda-t-il.--Passons, dit le
cacique. pargne  tes amis la honte de te montrer des malheureux. Sans
vouloir insister, Barthlemi s'avance jusqu' ce temple abominable, o
l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. Quel est le sang,
demanda-t-il encore, qu'on a vers sur cet autel?--Celui des animaux,
rpondit le cacique, et quelquefois...--Achve.--Celui des
Espagnols.--Des Espagnols!--Lorsqu'ils pntrent jusqu'au centre de ces
forts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de
ces captifs,  moins que de les immoler? S'il s'en chappait un seul,
notre asyle serait connu, et notre perte invitable. Tu viens d'entendre
la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne
puis me rsoudre  le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure;
car, s'il nous chappait, il irait nous trahir.

Las-Casas demande  le voir; et aprs avoir fait briser l'autel et
l'idole du tigre, il retourne vers la prison o le jeune homme est
enferm.

Le captif, en voyant entrer ce religieux vnrable, ne douta point que
ce ne ft encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. O
mon pre, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre
 un jeune homme  se dtacher de la vie,  mourir courageusement.

Mais ds qu'il s'aperut que le solitaire tait libre; qu'il commandait
aux Indiens de s'loigner, et que ceux-ci lui obissaient: Ah!
reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi
eux? tes-vous un ange du ciel, descendu pour ma dlivrance? Parlez.
Dites-moi qui vous tes. Je sens revenir l'esprance dans ce coeur
qu'elle abandonnait.

Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais
tremp dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chri parmi les
Indiens.--Hlas! et moi, lui dit Gonsalve (c'tait le nom du jeune
homme), qu'ai-je fait, que je n'aie d faire, et dont j'aie pu me
dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il
m'avait envoy  la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, 
travers les forts, nous avons pntr dans ce vallon; les Indiens nous
ont envelopps, nous ont accabls sous le nombre; les plus heureux des
miens ont pri dans le combat, le reste a t pris, et sur l'autel du
tigre je les ai vus tous immols. Moi seul ils m'pargnent encore: soit
que ma jeunesse ait touch ces inhumains, et que mes larmes leur
inspirent quelque piti; soit que leur cruaut m'ait voulu rserver pour
un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et
dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort mme. Hlas!
pardonnez  mon ge un excs de faiblesse, dont je rougis en l'avouant.
La vie m'est chre; il m'est affreux de la quitter  son aurore. Elle
devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'et t si doux de revoir ma
patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours dlicieux que
j'y devais passer, sont vanouis pour jamais, je tombe dans le
dsespoir. Si du moins j'tais mort au milieu des combats, et par les
mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les
autels d'un peuple stupide et froce, me sentir tout vivant dchirer les
entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bcher! Cette
destine est affreuse. Ah! s'il se peut, dlivrez-moi de ces mains
inhumaines; rendez-moi  mon pre. Il n'a que moi, je suis son unique
esprance; ces barbares l'en ont priv.

Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous tes loin encore d'tre chang par
le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples,
dont lui-mme il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible!
Hlas! combien de pres, privs par ses fureurs de leur seule et douce
esprance, se sont vus gorgs eux-mmes, en implorant  ses genoux la
grce de leurs enfants! Il a vers plus de flots de sang que vous n'en
avez de gouttes dans les veines; et le peuple enferm dans ces forts
profondes, n'est que le malheureux dbris de ceux qu'il a extermins.
Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est chapp. Ils sont
perdus, s'il les dcouvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez
vous-mme, ce serait risquer qu'un secret, d'o leur salut dpend, ne
lui ft rvl.--Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre
qui je suis.--Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le pril de
votre dlivrance! Non; ce serait leur tendre un pige. Si je parle pour
vous, je dirai qui vous tes; on saura ce que je demande, ce qu'on
risque  me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est  vous de
choisir.--Choisir! De tous cts je ne vois que la mort. Je m'abandonne
 vous.--Reprenez donc courage. Mais tirez de l'tat o vous tes
rduit, cette utile et grande leon, que le droit de la force est un
droit odieux; que si les Indiens l'exeraient  leur tour, et se
permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dt
s'attendre le fils du cruel Davila; que l'tat naturel de l'homme est la
faiblesse; qu' votre place, il n'en est point qui ne ft timide et
tremblant; que l'orgueil, dans un tre si voisin du malheur, est le
comble de la dmence; et qu'expos lui-mme chaque jour  devenir un
objet de piti, il est aussi insens que mchant, lorsqu'il ose tre
impitoyable.

Las-Casas, de retour auprs de Capana: Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas
soulag, comme d'un joug triste et pnible, de ne plus adorer un tre
malfaisant, et de servir un Dieu clment et juste?--Il est vrai, lui dit
le cacique, que nos coeurs, fltris par la crainte, semblent ranims par
l'amour.--Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la
vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un tat de gne,
d'angoisse et d'avilissement. Il se sent lever, il sent qu'il se
rapproche de l'tre excellent qui l'a fait,  mesure qu'il est plus
doux, plus magnanime. touffer son ressentiment et triompher de sa
colre, opposer les bienfaits  l'injure qu'on a reue, en accabler son
ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.--Je le conois, dit le
cacique.--Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir prouv. Mais il
ne tient qu' toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et cleste. Fais
venir ce jeune captif qui tremble et gmit dans tes chanes, et dis lui,
en le dlivrant: Fils du dsolateur de l'isthme, fils du meurtrier de
nos pres, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne 
ton ge et  ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage  imiter ton
Dieu.--Le fils de Davila! s'cria le cacique; quoi! c'est lui que je
tiens captif! A ces mots, ses yeux irrits s'enflammrent comme la
foudre. Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air
tranquille, c'est lui que tu peux dchirer, dvorer mme si tu veux.
Mais coute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras
triste, et tu diras: Le voil gorg, et son sang rpandu ne rend la vie
 aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait prir le
faible, peut-tre l'innocent; et je suis coupable sans fruit... Sa vie
est dans tes mains; choisis de renoncer  mon Dieu ou  ta vengeance; et
reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.

J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-mme, crois-tu
qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous
fait depuis dix ans?--Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et
l'amour de tes ennemis.--L'amour!--Ne sont-ils pas ses enfants comme
toi? ne les aime-t-il pas lui-mme? Et peux-tu adorer le pre, sans
aimer les enfants? Plains-les d'tre coupables, et souhaite qu'ils
cessent d'tre mchants; mais ne sois pas mchant comme eux, et mrite,
par ta clmence, que ton Dieu en use envers toi.

Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons,
qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme  mon
frre? J'y consens. Qu'on l'amne ici. Je briserai sa chane, et je
l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, aprs lui avoir permis de vivre?
S'il s'chappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras
perdu tes amis.--J'ai cette crainte comme toi, lui rpondit le
solitaire; et je ne veux, quant--prsent, qu'adoucir sa captivit.

Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. Eh bien, lui
dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?--Qu'on vous laisse la
vie.--Ah! mon pre! Et la libert, l'ai-je perdue pour jamais?--Je vous
ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur
asyle.--Je le sais; mais rpondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par
moi.--Comment rpondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre ge on ne
rpond pas de soi-mme. C'est  vous de gagner l'estime du cacique, et
d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier  vous.--Et lui avez-vous
dit qui je suis? demanda Gonsalve.--Oui, sans doute.--Je suis
perdu.--Non, vous ne l'tes pas. Je vais vous mener devant lui.

Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu
qu'adore Las-Casas?--Oui, rpond Davila.--Crois-tu que nous soyons
enfants de ce Dieu, comme toi?--Je le crois.--Nous sommes donc frres?
Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?--J'obissais.--A
qui?--Vous le savez assez.--Oui, je sais que tu es n du plus mchant
des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son
Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens,
embrasse ton ami. Le jeune homme,  ces mots, tombe aux pieds du
cacique. Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frres?
N'es-tu pas mon gal? Il dit; et lui tendant la main, il le dlivra de
ses chanes. Barthlemi, tmoin de ce spectacle, avait le coeur saisi de
joie et d'attendrissement. Davila, dit-il au jeune homme, voil, voil
de vrais chrtiens!




CHAPITRE XV.


Gonsalve fut, ds ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et
comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la
seule libert qu'il n'et pas, tait celle de s'chapper. Las-Casas le
voyait sans cesse. Il et voulu lui faire aimer la vie heureuse et
simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'coutait qu'en
poussant de profonds soupirs. Me voil, disait-il, instruit par le
malheur, par vos leons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier 
moi, et me mettre en tat de dtromper mon pre, de le flchir, de lui
apprendre  les connatre,  les aimer. Ils m'ont dja laiss la vie; je
leur devrai la libert. Ces bienfaits toucheront un pre. Il cdera aux
larmes de son fils.

A cet ge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et
Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne ft sincre; mais il le
connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. Vous tes sans
doute -prsent bien dtermin, lui dit-il,  ne pas trahir ce bon
peuple; mais je prvois tout l'ascendant d'un pre; et je ne rpondrai
jamais qu'il ne vienne  bout de surprendre ou d'arracher votre secret.
Ce que je vous dis l, je l'ai dit de mme au cacique. C'est lui que le
pril regarde, c'est  lui de se consulter.

Je laisse, dit-il  Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire
ardemment pour la libert. Je t'ai fait voir tout le danger de le
renvoyer  son pre; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce
bienfait. Il peut arriver que son pre vous dcouvre; et alors vous
auriez pour appui ce jeune homme,  qui ta clmence aurait fait un
devoir sacr de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits
sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par
o leur ame s'endurcit. Aprs cela, dcide-toi sur le parti que tu dois
prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais
aussi-bien que moi quel serait le plus gnreux.

Pour moi, dpourvu des moyens de clbrer ici nos augustes mystres,
d'y tablir le sacerdoce, et d'y perptuer le culte des autels, je vais
vous chercher des pasteurs, et peut-tre vous assurer un repos plus
tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espre de vous revoir avant
de descendre au tombeau.

La dsolation du jeune Davila fut extrme, quand il apprit que Las-Casas
l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. Ah! lui dit-il,
pourquoi te dfier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait
un coeur sensible comme  toi; mais et-elle mis  la place le coeur du
tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appel ton
ami, tu m'as embrass comme un frre; va, je ne l'oublierai jamais: je
ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis,
que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon
Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.

Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et
l'homme faible est toujours  la veille d'tre mchant. Comment
braverais-tu l'autorit d'un pre? tu n'as pas su braver la mort.--La
mort m'a caus de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant
avec fiert; mais si, pour viter la mort, tu m'avais propos un crime,
tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus pouvant. Puisque je n'ai
pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce  la libert; je
te dispense mme de me laisser la vie. A ces mots il se retira.

Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de
tristesse, sentit lui-mme, comme un poids dont son coeur tait
oppress, la duret de son refus. Il fit appeler Las-Casas. Emmne avec
toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pse et me fatigue; la
prsence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien
rflchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche
nous perd, mon peuple et moi, nous livre  nos tyrans; mais la piti
l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.

Si l'on a vu des enfants vertueux aux funrailles de leur pre, d'un
pre tendre et bien-aim, c'est l'image de la douleur des Indiens, au
dpart de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les
yeux baisss et pleins de larmes, l'accompagnrent en silence jusqu'au
bord de la fort. L, il fallut se sparer.

Tmoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique,
tant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui
dit: Sois toujours notre ami; et si jamais tu tais press par nos
tyrans de leur dcouvrir o nous sommes, regarde ce collier,
souviens-toi de Las-Casas, et demande  ton coeur si tu dois nous
trahir.

Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant  travers
les bois, se retraaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un
moment o Las-Casas, regardant le jeune Davila: Vous voyez, lui dit-il,
si, comme on le prtend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est
malais d'en faire des chrtiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui
rpugne au sentiment de la bont. Il ne se refuse jamais aux vrits qui
le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chrir
ces deux prsents du ciel, la vie et la socit. Que ces vrits passent
sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera
persuad; il croit tout ce qu'il aime  croire. Toute la nature  ses
yeux est un mystre assurment; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses
bienfaits il lui reproche l'obscurit de ses moyens? Il en sera de mme
de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera
d'incrdules.

Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce
qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant,
d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui
rpondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire
adorer par-tout. De bonnes lois gnent le vice, pouvantent le crime,
affligent les mchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dpend
de chacun d'en recueillir les fruits et d'tre heureux par elles. On
aimera de mme une religion qui, comme ces lois salutaires, est
favorable aux gens de bien, rigoureuse aux mchants, et indulgente aux
faibles. Mais, en la professant dans cette puret, on ne peut opprimer
personne; on ne s'abreuve point de sang; on est oblig d'tre humain,
juste, patient, secourable, et sur-tout dsintress; de joindre
l'exemple au prcepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver
par ses vertus. L'orgueil et la cupidit ne peuvent se forcer  ces
mnagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux
prtextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la
rapine, et le brigandage jusqu'aux excs les plus criants... Le
solitaire,  ces mots, s'aperut que le fils de Davila baissait les
yeux, et que la rougeur de la honte se rpandait sur son visage.
Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te
l'a donn, ce pre rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de
l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.

On arrive  Crucs. Les Indiens s'loignent; Barthlemi et Gonsalve, au
moment de se sparer, s'embrassent tendrement. Adieu. Tu vas revoir ton
pre, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne
penser  moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera prsent;
et ton coeur lui a jur d'tre fidle aux Indiens.

Gonsalve retourne  Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu' la
cte orientale, o un navire le reoit, et va le porter au rivage que
baigne l'Ozama, en panchant son onde dans le sein du vaste ocan.




CHAPITRE XVI.


Dom Pdre Davila pleurait l'hritier de son nom avec les larmes de
l'orgueil, de la rage, et du dsespoir. En le voyant, il se livra  tous
les transports de la joie. Le ciel, lui dit-il,  mon fils, le ciel te
rend aux voeux d'un pre. Mais tous ces braves Castillans qui
t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, rpondit
Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin rsist; et nous avons
succomb sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'tais;
et leur chef m'a laiss la vie, et m'a rendu la libert. O mon pre! si
vous m'aimez, qu'un procd si gnreux vous touche et vous dsarme...
Le tyran ne l'coutait pas. Interdit, indign de voir qu'aprs le vaste
et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se dfendissent
encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans tre
sensible au bienfait qui seul aurait d le toucher. Oui, dit-il, je
reconnatrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi o tu les as
laisss, et o s'est pass le combat.

Il serait malais de retrouver mes traces dans ces dserts, lui
rpondit Gonsalve, et je me suis laiss conduire, sans savoir moi-mme
o j'allais, d'o je venais...

J'entends, reprit le pre en observant son trouble: ils t'ont fait
promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite;
et tu te crois li par tes serments?

Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur
dois assez pour ne pas les trahir.

Des noeuds plus sacrs vous engagent  votre Dieu,  votre roi,  votre
patrie,  moi-mme, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups
des sauvages la moiti des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le
reste? En vous laissant la vie, ont-ils bris leurs arcs? ont-ils promis
de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont invent,
les perfides? Obissez  votre pre, et demain soyez prt  nous servir
de guide; car je veux marcher sur leurs pas.

Gonsalve, rduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son
pre, ou de refuser d'obir, prit le parti de la franchise, et dclara
que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait  ses
bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie,
soutint sa rsolution; et le reproche et la menace n'ayant pu
l'branler, on eut recours  l'artifice.

Fernand de Luques fut choisi pour ce ministre odieux. Il alla trouver
le jeune homme. Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air
pntr, vous ferez mourir votre pre. Il vous aime; j'ai vu couler pour
vous ses larmes paternelles; et vous ne lui tes rendu que pour
l'accabler de douleur.--Ah! rpondit le jeune homme, qu'il me demande ma
vie, et non pas une trahison.--Si c'tait une trahison, serait-ce moi,
dit le perfide, qui vous presserais d'obir? Le sort des Indiens me
touche autant que vous. Mais, en irritant votre pre, vous les perdez;
et c'est sur eux que sa colre tombera. Il est mortellement bless de
votre rsistance. Mon fils me mprise et me hait, dit-il: plus attach 
ce peuple barbare qu' son prince, qu' moi, et qu' son Dieu lui-mme,
il ne connat plus qu'un devoir, celui de la rbellion; il n'ose se fier
 ma reconnaissance, et il me croit moins gnreux qu'un misrable
Indien. Non, Davila, ce n'tait pas ainsi qu'il fallait servir les
sauvages. Touch de leur humanit, et plus sensible encore  votre
confiance, je sais que votre pre se ft laiss flchir. Mais si, par
eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner
jamais?

Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve:
mon respect, mon amour pour lui, sont les mmes. Qu'il daigne ne me
demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sr d'tre obi.
Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner  me rendre ingrat et
perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas
 moi d'clairer ses recherches impitoyables; et s'il consent 
l'pargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en
paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que
de vivre loigns de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera
pour eux le plus grand de tous les bienfaits.

Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que rpandus dans les forts,
on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils
sont chrtiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur
simplicit, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrtiens!
Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux
d'indulgence et de mnagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de
nos frres. Je les protgerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien,
protgez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de
plus.

Ah! Gonsalve, vous voulez donc tre charg d'un parricide! Ils
sortiront de leurs forts, ils nous dresseront des embches; votre pre,
que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livr en leurs
mains. La flche empoisonne qui percera son coeur, ce sera vous qui
l'aurez lance.

A ces mots, Gonsalve frmit. Mais, se rappelant Las-Casas: M'aurait-il
conseill un crime? dit-il en lui-mme. Ah! je sens que la nature est
d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe.
La voix intime de mon coeur s'lve contre vos reproches, et me parle
plus haut que vous.

Fernand, interdit et confus de l'inutilit de son odieuse entremise, dit
 Davila que son fils tait tomb dans l'endurcissement; qu'il fallait
qu'on l'et perverti; et que tant d'obstination tait au-dessus de son
ge.

Ds ce moment Gonsalve, odieux  son pre, pleurait nuit et jour son
malheur.

Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce pre inexorable, aprs une
nouvelle preuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir
tes outrages, ni ta prsence. Malheur  ceux qui de mon fils, d'un fils
obissant, respectueux, fidle, ont fait un rebelle obstin!

Ah! mon pre, dit le jeune homme en tombant  ses pieds, tout baign de
ses larmes, est-il possible que le refus d'tre ingrat, perfide, et
parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle
haine obstine portez-vous  ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur
roi briser ma chane, m'embrasser, m'appeler son ami, son frre, me
demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on
oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-mme, oui, vous-mme, mon
pre, vous me feriez un crime de l'infidlit dont vous me faites une
loi. Il m'est affreux de vous dplaire; mais il me serait, je l'avoue,
plus affreux de vous obir. Ne me rduisez point  ces extrmits. Ayez
piti d'un fils que votre haine accable, et qui, mme en vous irritant,
se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as
plus de pre. Dlivre-moi d'un tratre que je ne puis souffrir.

Gonsalve, abattu, constern, sortit du palais de son pre, et lui fit
demander quel lieu il lui marquait pour son exil, Les forts, les
cavernes qui reclent sans doute les lches qu'il m'a prfrs,
rpondit le pre inflexible.

Le jeune homme reprit le chemin de Crucs; et en s'en allant,  travers
le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait  lui-mme:
Je dsobis  mon pre, je l'afflige et l'irrite au point qu'il
m'loigne  jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte
de remords; au lieu qu'en lui obissant et en poursuivant les sauvages,
mon coeur en tait dvor. Il est donc des devoirs plus saints que la
soumission aux volonts d'un pre! Notre premire qualit, sans doute,
est celle d'homme; notre premier devoir est d'tre humain.

L'abandon o il tait rduit, la douleur o il tait plong,
l'imprudence et la bonne foi de son ge ne lui permirent pas de voir le
pige qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu mme
l'avaient vu avec Las-Casas, ne se dfiaient pas de lui: il leur avoua
son malheur, sans en dissimuler la cause. Eh bien, lui dirent-ils,
pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas
retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amiti, ton
innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire
oublier l'injustice d'un mauvais pre. Il suivit ce conseil funeste.
Mais lorsqu'il eut perc l'obscurit des bois, et qu'en revoyant le
vallon, son coeur soulag commenait  sentir renatre la joie, quels
furent son tonnement et sa douleur, de se voir tout--coup entour
d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son pre, de
retourner avec eux  Crucs. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il
avait pris pour guides, se sauvrent dans le vallon, et y rpandirent
l'alarme. Ds ce moment plus de sret pour le cacique et pour son
peuple; leur asyle tait dcouvert.

Le malheureux jeune homme, ramen  Crucs, prenait la terre et le ciel
 tmoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile
pour l'le Espagnole. Il fit demander  son pre qu'il lui ft permis
d'y passer, pour lui pargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le
pre y consentit, soit pour se dlivrer d'un tmoin dont la vue
l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil
volontaire l'amertume de ses regrets. Ah! dit Gonsalve en quittant ce
rivage, je ne reverrai plus mon pre. Il m'a surpris; il m'a rendu
parjure et tratre aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.

Il arrive  l'le Espagnole; il demande o est Las-Casas, il va se jeter
dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec
tous les regrets d'un coeur coupable et constern.

Mon ami, lui dit Las-Casas aprs l'avoir entendu, vous avez fait une
imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit tre un supplice
affreux pour un fils honnte et sensible, de voir les maux que fait son
pre; vous n'en serez plus le tmoin. Dsormais rendu  vous-mme, c'est
en Espagne qu'il faut aller vous offrir  votre patrie, et, si elle a
besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes
ennemis. Sollicitez votre dpart; et attendez ici que le roi y
consente.

Gonsalve, aprs avoir panch sa douleur au sein du pieux solitaire,
sentit son courage renatre, et il resta auprs de son ami, en attendant
que le monarque lui et permis de quitter ces bords.




CHAPITRE XVII.


Cependant Pizarre avait mis  la voile; et dja loin du rivage de
l'isthme, il s'avanait vers l'quateur. A travers les cueils d'une mer
inconnue encore, sa course tait pnible et lente; la disette le
menaait; et il fallut bientt risquer l'abord de ces ctes
sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Ds qu'un
village est attaqu, ses voisins accourent en foule, et se prsentent au
combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble.
On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces
malheureux, dans l'esprance de venger leurs amis, reviennent prir avec
eux. Le fer des Espagnols s'mousse, leurs bras se lassent d'gorger.

  [73] On a donn  cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple
    brl.

Un vieux cacique, autrefois renomm par sa valeur et sa prudence, mais
alors accabl par les travaux et les annes, tait couch au fond d'un
antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et
d'effroi retentirent jusqu' lui. Il vit revenir ses deux fils couverts
de sang et de poussire, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent:
C'en est fait, mon pre, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi!
dit le vieillard en soulevant sa tte, sont-ils en si grand nombre, ou
sont-ils immortels? Est-ce la race de ces gants[74] qui, du temps de
nos pres, taient descendus sur ces bords?--Non, lui rpond l'un de ses
fils; ils sont en petit nombre, et semblables  nous,  la rserve d'un
poil pais qui leur couvre  demi la face: mais sans doute ce sont des
dieux; car les clairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains:
nos amis crass nous ont couverts de leur sang; en voil les marques
fumantes.

  [74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9.

Je veux demain les voir de prs: portez-moi, dit le vieux cacique, sur
cette roche escarpe, d'o j'observerai le combat.

Les Indiens, ds le point du jour, se rassemblrent dans la plaine. Les
Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air
grave et tranquille; sous lui commandait Alon, plus superbe et plus
menaant; Molina tait  la tte des jeunes Espagnols qu'il avait
amens. Ses yeux taient baisss, son visage tait abattu, non de
crainte, mais de piti: on croyait entendre l'humanit gmir au fond du
coeur de ce jeune homme.

Un cri form de mille cris fut le signal des Indiens; et  l'instant une
nue de flches obscurcit l'air sur la tte des Castillans. Mais de ces
flches gares, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte.
Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous
les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la
masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est branle,
mais la prsence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils
s'affermissent, ils s'avancent, et se dployant sur les ailes, ils vont
envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son
escadron rapide; et ces flots pais d'Indiens sont entr'ouverts et
dissips. Leur fuite ne prsente plus que le pitoyable spectacle d'un
massacre d'hommes pars, qui, dsarms et suppliants, tendent la gorge
au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge  tout ce
qui put s'chapper.

Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce dsastre d'un oeil pensif
et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils bris comme un roseau par la
foudre des Castillans. Son coeur paternel en a t meurtri; mais
l'impression de ce malheur domestique est efface par le sentiment plus
profond de la calamit publique. Il fait rassembler autour de lui ses
Indiens, et il leur dit: Enfants du tigre et du lion, il faut avouer
que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier,
ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout
cela est prodigieux. Mais revenez de l'tonnement que vous causent ces
nouveauts. L'avantage du lieu et du nombre est  vous; profitez-en. Qui
vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis?
Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne
voyez-vous pas la famine, avec ses dents aigus et ses ongles
tranchants, qui se trane vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le
sang de leurs veines, et les laisser tendus sur le sable, extnus et
dfaillants. Tenez-vous en dfense, mais dans l'troit vallon qui
serpente entre ces collines. L, s'ils viennent vous attaquer, nous
verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui
combattent pour eux.

Le sage conseil du vieillard fut excut la nuit mme; et quand le jour
vint clairer ces bords, les Espagnols, pouvants du silence et de la
solitude qui rgnaient au loin dans la plaine, n'y trouvrent plus
d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous.

Pizarre  peine eut dcouvert la trace des Indiens, il rsolut de les
poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les dtours du
vallon, le vieillard les avait posts par intervalle et en petit nombre.
Vous tes assurs, dit-il, d'chapper  vos ennemis; et les fatiguer,
c'est les vaincre. Protgs contre leurs tonnerres par les angles de ces
collines, vous les attendrez au dtour. L, je vous demande, non pas de
tenir ferme devant eux, mais de lancer de prs votre premire flche, et
de fuir jusqu'au poste qui vous succdera, et qui les attend au dtour.
Je me tiendrai au dernier dfil; et vous vous rallierez  moi. Tel fut
l'ordre qu'il tablit.

Ds que la tte des Castillans se montre au premier dtroit du vallon,
il part une vole de flches; et l'arc  peine est dtendu, les Indiens
sont dissips. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui
se dissipe encore, aprs avoir lanc ses traits.

Pizarre, frmissant de voir que l'ennemi et la victoire lui chappent 
chaque instant, part avec la rapidit de l'clair, et commande  son
escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prvu. Les Indiens, ds
qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les
deux bords du vallon; et l'escadron, aprs une course inutile, est
assailli de traits lancs comme par d'invisibles mains.

Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore
de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, 
travers sa crinire paisse et flottante, a senti le coup pntrer.
Impatient du trait qui lui est rest dans la plaie, il agite ses crins
sanglants; il se dresse, il cume, il bondit de douleur. Pizarre, en
arrachant le trait, est renvers sur la poussire. Mais, d'un cri
menaant, dont les forts retentissent, il tonne et rend immobile le
coursier tremblant  sa voix. En se relevant, il commande  la moiti
des siens de mettre pied  terre, de gravir, l'pe  la main, sur la
pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obit, on
les attaque; et soudain ils sont disperss.

On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prt un
vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances;
car ces peuples avaient cach leurs moissons, leur unique bien.

Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, aprs une assez
longue course, hors d'haleine, accabls par ce pesant fardeau, virent
bientt qu'ils allaient tre pris. Le vieillard leur dit: Laissez-moi.
Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mmes. Laissez-moi. Je n'ai plus
que quelques jours  vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants
de leurs pres, et vos femmes de leurs poux. Si mon fils demande
pourquoi vous m'avez abandonn, rpondez-lui que je l'ai voulu.

Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.
A ces mots, l'ayant dpos au pied d'un arbre, ils l'embrassrent en
pleurant, et se sauvrent dans les bois.

Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans tonnement ni
frayeur. Ils lui demandent o est la retraite des Indiens? Il montre les
bois. Ils lui demandent o est le toit qu'il habite? Il montre le ciel.
Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier
et moqueur, il fait signe que c'est la terre.

Pour l'obliger  rompre ce silence obstin, d'abord ils employrent les
caresses perfides; il n'en fut point mu. Ils eurent recours aux
menaces; il n'en fut point pouvant. Leur impatience  la fin se change
en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son
supplice. Il y jette un oeil de mpris. Les insenss, disait-il avec un
sourire amer et ddaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour
la vieillesse! Ils prtendent imaginer un plus grand mal que de
vieillir! Les Castillans, outrs de ses insultes, l'attachrent  un
poteau, et allumrent alentour un feu lent, pour le consumer.

Le vieillard, ds qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage
invincible: son visage, o se peint la fiert d'une ame libre, devient
auguste et radieux; et il commence son chant de mort.

Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je
pleurais, car j'tais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que
tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir;
j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'tais je me
livrais  l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons
ensemble. Si tu es le plus fort, je cderai; mais si tu te laisses
abattre, je te dchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes,
comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je  mon tour, il
faut lutter ensemble; et nous nous prmes corps  corps. Il y a soixante
ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas vers une
larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai
touff la plainte. J'ai vu mon fils cras  mes yeux, et mes yeux
paternels ne se sont point mouills. Que me veut encore la douleur? Ne
sait-elle pas qui je suis? La voil qui, pour m'branler, rassemble
enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir
hter mon trpas, qui me dlivre  jamais d'elle. Viendra-t-elle encore
agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable  la douleur. Et
vous, lches, vous, qu'elle emploie  m'prouver, vous vivrez; vous
serez sa proie  votre tour. Vous venez pour nous dpouiller; vous vous
arracherez nos misrables dpouilles. Vos mains, trempes dans le sang
indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les ntres,
confusment pars dans nos champs dsols, feront la paix, reposeront
ensemble, et mleront leur poussire, comme des ossements amis. En
attendant, brlez, dchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne;
dvorez ce que la vieillesse n'en a pas consum. Voyez-vous ces oiseaux
voraces qui planent sur nos ttes? Vous leur drobez un repas; mais vous
leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui
vous repatre; mais demain ce sera leur tour.

Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il
redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'tait Morals) ne put soutenir
plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui
avait laiss, le tendit, et pera le vieillard d'une flche. L'Indien,
qui se sentit mortellement bless, regarda Morals d'un oeil fier et
tranquille: Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton
impatience, une belle occasion d'apprendre  souffrir! Il expira; et
les Espagnols consterns passrent la nuit dans les bois, sans pouvoir
retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du
signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallirent  lui. Mais on
s'aperut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Morals,
perdu dans les bois, ne reparut jamais.




CHAPITRE XVIII.


Pizarre, au milieu de ses compagnons dcourags, marquait encore de la
constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui
rongeaient le coeur. Mais se voyant rduits au choix de prir par la
faim, ou par les flches des sauvages, ils remontent sur leur navire,
et,  force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.

Ils dcouvrent une campagne riante et cultive, o tout annonce
l'industrie et la paix: c'est la cte de Catams, pays fertile et
abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y
descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de
l'hospitalit. Mais lui-mme, expos sans cesse aux ravages de ses
voisins, il avoue  ses htes que chez lui leur asyle serait mal assur.
trangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et
paisibles, nous a donn des voisins froces. Dites-nous si par-tout de
mme les bons sont en proie aux mchants.--Chez nous, lui dit Pizarre,
le ciel a runi la douceur avec l'audace, la force avec la
bont.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les
bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les mchants, forts et
hardis. Pizarre l'en crut aisment, et il se retira dans une le
voisine[75], o, peu de temps aprs, Almagre vint lui porter quelques
secours.

  [75] L'le _del Gallo_.

Mais tout avait chang sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre  la
honte et  la douleur d'tre abandonn par son fils. Il tait mort dans
les angoisses du remords et du dsespoir. Son successeur[76] s'tait
laiss persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur
retour, et que lui-mme il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise
que par un orgueil insens. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la
conduite d'un Castillan nomm Tafur, pour ramener les mcontents.

  [76] Pdre de Los-rios.

A la vue de ces vaisseaux qui s'avanaient  pleines voiles, Pizarre
tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientt place  la plus
profonde douleur.

Je ne sais, dit-il  Tafur qui lui dclarait l'ordre dont il tait
charg, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes
compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans
s'attendaient, comme moi,  des prils,  des travaux dignes d'prouver
leur constance. Si l'entreprise n'et demand que des coeurs lches et
timides, on l'aurait acheve avant nous, et sans nous. C'est parce
qu'elle est pnible, qu'elle nous est rserve: les dangers en feront la
gloire, quand nous les aurons surmonts. On a donc fait injure  mes
amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se
dshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je
les crois tous, ne demanderont qu' me suivre; et les hommes sans coeur,
s'il y en a parmi nous, ne mritent pas mes regrets. Faites tracer une
ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez  la proue; je serai  la
poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se sparer de moi,
n'auront qu'un pas  faire de la gloire  la honte.

Tafur accepta ce dfi; et quels furent l'tonnement et la douleur de
Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du ct de Tafur!
Indign, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un
d'eux le regarde  son tour; et voyant sur son front une noble
tristesse, une froide intrpidit, il dit  ceux de qui l'exemple
l'avait entran: Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis
m'y rsoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-l, que de vivre
avec des perfides. Adieu. A ces mots, il repasse du ct de Pizarre, et
jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier tait Alon.
Quelques-uns l'imitrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux
chef n'en fut que plus sensible  ce dvouement gnreux. Il ne lui
tait chapp contre les dserteurs ni plainte, ni reproche; mais
lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidles,
rsolus  mourir pour lui, plutt que de l'abandonner, son coeur soulag
s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des
larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. Tu vois, dit-il  Tafur,
que mon navire bris s'entr'ouvre et va prir; laisse-moi l'un des
tiens. Tafur lui refusa durement sa prire. Je puis vous ramener,
dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de
braves gens dans la ncessit du choix, entre leur dshonneur et leur
perte invitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous
seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de
nous avoir abandonns.

Au moment fatal o Tafur mit  la voile et quitta le rivage, Pizarre fut
prs de tomber dans le plus affreux dsespoir. Il se vit presque seul,
sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonn de sa
patrie, faible jouet des lments, en butte  des dangers horribles, en
proie  ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la
mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur
du coup dont il tait frapp. Ses compagnons, qui l'environnaient,
gardaient un morne silence; et le hros, pour relever leur courage
abattu, rappela tout le sien.

Il commence d'abord par les loigner du rivage, d'o ils suivaient des
yeux les voiles de Tafur; et s'enfonant avec eux dans l'le: Mes amis,
flicitons-nous, leur dit-il, d'tre dlivrs de cette foule d'hommes
timides qui nous auraient mal seconds; la fortune me laisse ceux que
j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous dtermins, mais tous unis
par l'amiti, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous
vienne des compagnons jaloux de notre renomme; car ds ce moment elle
vole aux bords d'o nous sommes partis: les dserteurs vont l'y
rpandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls,
dlaisss sur des bords inconnus, chez des peuples froces, persistent
dans la rsolution et l'esprance de les dompter, sont dja bien srs de
leur gloire. Qui nous a rassembls? La noble ambition de rendre nos noms
immortels? Ils le sont: l'vnement mme est dsormais indiffrent.
Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donn au
monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrpidit. Plaignons notre
patrie d'avoir produit des lches; mais flicitons-nous de l'clat que
leur honte va donner  notre valeur. Aprs tout, que hasardons-nous? La
vie? Et cent fois,  vil prix, nous en avons t prodigues. Mais, avant
de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler.
Commenons par nous procurer un asyle moins expos aux surprises des
Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'le de la Gorgone est dserte
et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose
y pntrer; htons-nous d'y passer; c'est l le digne asyle de treize
hommes abandonns et spars de l'univers.

L'le de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la
nature. Un ciel charg d'pais nuages, o mugissent les vents, o les
tonnerres grondent, o tombent, presque sans relche, des pluies
orageuses, des grles meurtrires, parmi les foudres et les clairs; des
montagnes couvertes de forts tnbreuses, dont les dbris cachent la
terre, et dont les branches entrelaces ne forment qu'un pais tissu,
impntrable  la clart; des vallons fangeux, o sans cesse roulent
d'imptueux torrents; des bords hrisss de rochers, o se brisent, en
gmissant, les flots mus par les temptes; le bruit des vents dans les
forts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des
tigres; d'normes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais,
et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une
multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidit
ne cherche qu'une proie: telle est l'le de la Gorgone, et tel fut
l'asyle o Pizarre vint se rfugier avec ses compagnons.

Ils furent tous pouvants  l'aspect de ce noir sjour, et Pizarre en
frmit lui-mme; mais ils n'avaient point  choisir. Son vaisseau n'et
pas rsist  une course plus longue. En abordant, il dguisa donc, sous
l'apparence de la joie, l'horreur dont il tait saisi.

Son premier soin fut de chercher une colline o la terre ne ft jamais
inonde, et qui, voisine de la mer, permt de donner le signal aux
vaisseaux. Malgr l'humidit des bois dont la colline tait couverte, il
s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le
sommet fut dpouill. Pizarre s'y tablit, y leva des cabanes
environnes d'une enceinte.

Amis, dit-il, nous voil bien. Ici la nature est sauvage, mais fconde.
Les bois y sont peupls d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau
douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous
prsente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est
humide dans les vallons; il l'est moins sur cette minence; et des feux
sans cesse allums vont le purifier encore. Sous des toits pais de
feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant  ces
noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car
les horreurs de la nature en augmentent la majest. C'est ici qu'elle
est imposante. Ce dsordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit
l'ame, et l'affermit en l'levant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici
avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de
nous-mmes. Il manquait  notre courage d'avoir t mis  l'preuve du
choc de ces fiers lments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre
soit sans relche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le
silence des vents et des temptes, le soin de notre subsistance sera
moins pour nous un travail, qu'un exercice intressant.

Ce fut ainsi que d'un sjour affreux, Pizarre fit  ses compagnons une
peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de
la vie, et adoucit les plus grands maux.

Les Castillans eurent bientt construit un canot, dans lequel, quand la
mer tait calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement
d'une pche abondante. La chasse ne l'tait pas moins: car, avant que
les animaux d'un naturel doux et timide aient appris  connatre
l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent
dans ses piges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'aprs avoir
prouv mille fois sa malice et sa perfidie, qu'pouvants de son
approche, ils s'instruisent l'un l'autre  fuir devant leur ennemi
commun.

Trois mois s'coulrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent
paratre aucun vaisseau. Leurs yeux, tourns du ct du nord, se
fatiguaient  parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous
les jours l'esprance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus
dcourags. Pizarre seul les relevait, les animait  la constance.
Donnons  nos amis le temps de pourvoir  tout, disait-il. Je crains
moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait
trop tt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levs  la hte et
sans choix. S'il est charg de braves gens, il mrite bien qu'on
l'attende.

Il tait loin d'avoir lui-mme la confiance qu'il inspirait. La rigueur
du climat de l'le, son influence invitable sur la sant de ses amis,
la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle
achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il
pouvait attendre, son tat prsent, l'avenir, pour lui plus effrayant
encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de penses, o
quelques lueurs d'esprance se laissaient  peine entrevoir.

Ses amis, moins dtermins, se lassaient de souffrir. L'air humide
qu'ils respiraient, et dont ils taient pntrs, dposait dans leur
sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur
force, diminuait tous les jours. Nous ne te demandons, disaient-ils 
Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer;
sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on
puisse flchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins,
en expirant, nous puissions venger notre mort.

Pizarre cde  leurs instances; et des dbris de leur navire, il leur
fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y
travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage,
apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri
de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce
n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute
si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage lger; on observe
long-temps encore; et peu--peu, l'esprance, en croissant, affaiblit la
crainte, comme la lumire naissante pntre l'ombre et la dissipe au
crpuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la
voile, on reconnat le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors
rpt que des plaintes et des gmissements, retentit de cris
d'allgresse. Mais le vaisseau, en abordant, touffe bientt ces
transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on
envoie  Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-mme on le
rappelle, on l'oblige  partir. Il en est outr de douleur. Eh quoi!
dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces
bords! Et puis, rappelant son courage: Nous y reviendrons, reprit-il;
et je ne veux m'en loigner qu'aprs avoir marqu moi-mme le rivage o
nous descendrons. Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un
monument de sa gloire. Il crivit sur un rocher, au bas duquel les flots
se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils taient nomms), _abandonns de
la nature entire, ont prouv qu'il n'est point de maux que le courage
ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc  tout
souffrir._

Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au
rivage de Tumbs.




CHAPITRE XIX.


L, tout ce qui s'offre  leurs yeux annonce un peuple industrieux et
riche. Pizarre fait dire  ce peuple qu'il recherche son amiti; et
bientt il le voit s'assembler en foule sur le port. Il voit son navire
entour de radeaux[77] chargs de prsents: ce sont des grains, des
fruits, et des breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible 
la bont,  la magnificence de ce peuple doux et paisible, Pizarre
s'applaudit d'avoir enfin trouv des hommes; mais ses compagnons
s'applaudissent d'avoir trouv de l'or.

  [77] Ces radeaux s'appelaient des _balzes_.

Les Indiens, sans dfiance comme sans artifice, sollicitaient les
Castillans  descendre sur le rivage. Pizarre le permit, mais seulement
 deux des siens,  Candie et  Molina. A peine sont-ils descendus,
qu'une foule empresse et caressante les environne. Le cacique lui-mme
les conduit dans sa ville, les introduit dans son palais, et leur fait
parcourir les demeures tranquilles de ses Indiens fortuns. Ces hommes
simples les reoivent comme des amis tendres reoivent des amis; et avec
l'ingnuit, la scurit de l'enfance, ils leur talent ces richesses
qu'ils auraient d ensevelir.

Quoi de plus touchant, disait Molina, que l'innocence de ce peuple?--Il
est vrai qu'il est simple, et facile  civiliser, disait Candie; et
cependant, le crayon  la main, au milieu des sauvages, il levait le
plan de la ville et des murs qui l'environnaient. Les Indiens, enchants
de l'art ingnieux avec lequel sa main traait comme l'ombre de leurs
murailles, ne se lassaient pas d'admirer ce prodige nouveau pour eux.
Ils taient loin de souponner que ce ft une perfidie. Que
faites-vous? lui demande Alonzo.--J'examine, rpond Candie, par o l'on
peut les attaquer.--Les attaquer? Quoi! dans le moment mme qu'ils vous
comblent de biens, qu'ils se livrent  vous sans crainte et sur la foi
de l'hospitalit, vous mditez le noir projet de les surprendre dans
leurs murs! tes-vous assez lche?...--Et vous, reprit Candie, tes-vous
assez insens pour croire qu'on passe les mers et qu'on vienne d'un
monde  l'autre pour s'attendrir, comme des enfants, sur l'imbcillit
d'un peuple de sauvages? On ferait de belles conqutes avec vos timides
vertus.--Peut-tre, dit Alonzo. Mais est-ce bien Pizarre qui fait lever
le plan de ces murs?--C'est lui-mme.--J'en doute encore.--Vous
m'insultez.--Je l'estime trop pour vous croire. Et  ces mots,
l'imptueux jeune homme arrache des mains de Candie le dessin qu'il
avait trac.

Tout--coup, se lanant l'un  l'autre un regard de colre, ils cartent
la foule; et l'pe tincelle comme un clair dans leurs vaillantes
mains. Les sauvages, persuads que ce combat n'tait qu'un jeu,
applaudissaient d'abord, avec les regards de la joie et les signes nafs
de l'admiration,  l'adresse dont l'un et l'autre paraient les coups les
plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent le sang couler, ils jetrent des
cris perants de douleur et d'effroi; et leur roi, se prcipitant
lui-mme entre les deux pes, s'crie: Arrte! arrte! C'est mon hte,
c'est mon ami, c'est le sang de ton frre que tu fais couler. On
s'empresse, on les retient, on les dsarme, on les mne sur le vaisseau.

Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit tous les deux; mais,
quelque galit qu'il affectt dans ses reproches, Alonzo crut
s'apercevoir que Candie tait approuv. Un noir chagrin s'empara de son
ame. Il se rappela les conseils du vertueux Barthlemi; il se retraa le
supplice du vieillard indien qu'on avait fait brler, la guerre injuste
et meurtrire qu'on avait livre  ces peuples, l'avidit impatiente de
ses compagnons  la vue de l'or. Enfin l'exemple du pass ne lui fit
voir dans l'avenir que le meurtre et que le ravage; et ds-lors il se
repentit de s'tre engag si avant.

Comme il tait chri des Indiens, c'tait lui que Pizarre chargeait le
plus souvent d'aller pourvoir aux besoins du navire. Un jour qu'il tait
descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une amiti si nave et si
tendre, qu'il ne put retenir ses pleurs. Dans quelques mois peut-tre,
disait-il en lui-mme, les fertiles bords de ce fleuve, ces champs
couverts de moissons, ces vallons peupls de troupeaux, seront tous
ravags; les mains qui les cultivent seront charges de chanes; et de
ces Indiens si doux et si paisibles, des milliers seront gorgs, et le
reste, rduit au plus dur esclavage, prira misrablement dans les
travaux des mines d'or. Peuple innocent et malheureux! non, je ne puis
t'abandonner; je me sens attach  toi, comme par un charme invincible.
Je ne trahis point ma patrie en me dclarant l'ennemi des brigands qui
la dshonorent, et en cherchant moi-mme  lui gagner les coeurs. Telle
fut sa rsolution; et il crivit  Pizarre: J'aime les Indiens; je
reste parmi eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous trouverez
en moi un mdiateur, un ami, si vous respectez avec eux les droits de la
nature; un ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, vous
violez ces droits sacrs.

Pizarre, afflig de la perte d'Alonzo, le fit presser de revenir. On le
trouva au milieu des sauvages, clairant leur raison, et jouissant de
leurs caresses. Racontez  Pizarre ce que vous avez vu, dit-il  ceux
qui venaient le chercher; et que mon exemple lui apprenne que le plus
sr moyen de captiver ces peuples, c'est d'tre juste et bienfaisant.

L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces bords, fut d'y laisser ce
vaillant jeune homme. Mais celui-ci n'avait jamais t plus heureux que
dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple naturellement simple et
doux, il jouissait du calme des passions; il respirait l'air pur de
l'innocence; il prenait plaisir  l'entendre clbrer les vertus des
Incas, enfants du soleil, et mettre au rang de leurs bienfaits
l'heureuse rvolution qui s'tait faite dans ses moeurs, lorsque, par la
raison, plus que par la force des armes, les Incas l'avaient oblig de
suivre leur culte et leurs lois. Alonzo,  son tour, leur donnait une
ide de nos moeurs et de nos usages, des progrs de nos connaissances,
et des prodiges de nos arts. Ce merveilleux les tonnait. Le cacique lui
demanda ce qui l'avait engag  se sparer de ses amis, et  demeurer
sur ces bords. Ceux avec qui je suis venu, lui rpondit Alonzo, m'ont
dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; aussitt je
les ai suivis. J'ai vu qu'ils ne pensaient qu' vous faire du mal, et je
les ai abandonns. Il lui raconta le sujet de sa querelle avec Candie.
L'Indien en fut pntr de reconnaissance pour lui. Il le regardait avec
une admiration douce et tendre; et il disait tout bas: Il en est digne,
il en est plus digne que moi. L'heure du sommeil approchait; le cacique
prit cong d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait vers lui les
yeux, et levait les mains vers le ciel.

Le lendemain, il vient le trouver ds l'aurore. veille-toi, roi de
Tumbs, lui dit-il en lui prsentant son diadme et ses armes,
veille-toi; reois de ma main la couronne. J'y ai bien pens, je te la
dois. J'ai ton courage et ta bont, mais je n'ai pas tes lumires.
Prends ma place, rgne sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca
l'approuvera lui-mme. Alonzo, confondu de voir dans un sauvage cet
exemple inoui de modestie et de magnanimit, sentit, ce que l'orgueil
ignore, que la vritable grandeur et la simplicit se touchent, et qu'il
est rare qu'un coeur droit ne soit pas un coeur lev. Il rendit grces
au cacique, et lui dit: Tu es juste et bon: tu dois tre aim de ton
peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins doivent occuper ton ami.

Bientt aprs, il vit venir les plus heureuses mres, celles qui
pouvaient s'applaudir d'avoir les filles les plus belles, et qui, les
menant par la main, les lui prsentaient  l'envi. Daigne agrer, lui
disaient-elles, cette jeune et douce compagne. Elle excelle  filer la
laine, elle en fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle
t'aimera. Tous les matins,  son rveil, elle soupire aprs un poux; et
du moment qu'elle t'a vu, tu es l'poux que son coeur dsire. Tous mes
enfants ont t beaux; les siens le seront encore plus: car tu seras
leur pre; et jamais nos campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.

Molina se ft livr sans peine aux charmes de la beaut, de l'innocence,
et de l'amour. Mais se donner une compagne, c'tait lui-mme s'engager;
et ses desseins demandaient un coeur libre. Il avait appris du cacique
qu'au-del des montagnes, deux Incas, deux fils du soleil se
partageaient un vaste empire; et ds-lors il avait form la rsolution
de se rendre  leur cour. L'Inca, roi de Cusco, lui disait le cacique,
est superbe, inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, bien plus
doux, se fait adorer de ses peuples. Je suis du nombre des caciques que
son pre a mis sous ses lois. Alonzo, pour se rendre  la cour de
Quito, demanda deux fidles guides. Le cacique aurait bien voulu le
retenir encore. Quoi! si-tt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et
dans quel lieu seras-tu plus aim, plus rvr que parmi nous?--Je vais
pourvoir  ton salut, lui rpondit Alonzo, et engager l'Inca  prendre
avec moi ta dfense; car vos ennemis vont dans peu revenir sur ces
bords. Mais ne t'alarme point. Je viendrai moi-mme,  la tte des
Indiens, te secourir. Ce zle attendrit le cacique; et les larmes de
l'amiti accompagnrent ses adieux. Lui-mme il choisit les deux guides
que son ami lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant les valles,
suivit la rive du Dol, qui prend sa source vers le nord.




CHAPITRE XX.


Aprs une marche pnible, ils approchaient de l'quateur, et allaient
passer un torrent qui se jette dans l'meraude; lorsqu'Alonzo vit ses
deux guides, interdits et troubls, se parler l'un  l'autre avec des
mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. Regarde, lui dit l'un
d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il
va grossir et former un affreux orage. En effet peu d'instants aprs,
ce point nbuleux s'tendit; et le sommet de la montagne fut couvert
d'un nuage sombre.

Les sauvages se htent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse  la
nage, et attache au bord oppos un long tissu de liane[78], auquel
Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre
Indien le suit; et dans le mme instant, un murmure profond donne le
signal de la guerre que les vents vont se dclarer. Tout--coup leur
fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une paisse nuit
enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en dchirant
ce voile tnbreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui
roulent, et semblent rebondir sur une chane de montagnes, en se
succdant l'un  l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et
qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne
reoit du tonnerre et des vents, elle s'branle, elle s'entr'ouvre; et
de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les
animaux pouvants s'lanaient des bois dans la plaine; et,  la clart
de la foudre, les trois voyageurs plissants voyaient passer  ct
d'eux le lion, le tigre, le lynx, le lopard, aussi tremblants
qu'eux-mmes. Dans ce pril universel de la nature, il n'y a plus de
frocit; et la crainte a tout adouci.

  [78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espce d'osier.

L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagn la cime d'une
roche. Un torrent, qui se prcipite en bondissant, la dracine et
l'entrane; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les
flots. L'autre Indien croyait avoir trouv son salut dans le creux d'un
arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche  la nue, descend
sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y tait sauv.

Cependant Molina s'puisait  lutter contre la violence des eaux: il
gravissait dans les tnbres, saisissant tour--tour les branches, les
racines des bois qu'il rencontrait, sans songer  ses guides, sans autre
sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi,
o toute compassion cesse, o l'homme, absorb en lui-mme, n'est plus
sensible que pour lui.

Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpe; et,  la lueur
des clairs, il voit une caverne dont la profonde et tnbreuse horreur
l'aurait glac dans tout autre moment. Meurtri, puis de fatigue, il se
jette au fond de cet antre; et l, rendant grces au ciel, il tombe dans
l'accablement.

L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'branler la
montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus
alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil.
Mais un bruit plus terrible que celui des temptes, le frappe, au moment
mme qu'il allait s'endormir.

Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de
serpents[79], dont la caverne est le refuge. La vote en est revtue; et
entrelacs l'un  l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit
qu'Alonzo reconnat. Il sait que le venin de ces serpents est le plus
subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un
feu qui dvore et consume, au milieu des douleurs les plus intolrables,
le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir
rampants autour de lui, ou pendus sur sa tte, ou rouls sur eux-mmes,
et prts  s'lancer sur lui. Son courage puis succombe; son sang se
glace de frayeur;  peine il ose respirer. S'il veut se traner hors de
l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces
dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environn de mille
morts, il passe la plus longue nuit dans une pnible agonie, dsirant,
frmissant de revoir la lumire, se reprochant la crainte qui le tient
enchan, et faisant sur lui-mme d'inutiles efforts pour surmonter
cette faiblesse.

  [79] Les serpents  sonnettes.

Le jour qui vint l'clairer, justifia sa frayeur. Il vit rellement tout
le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il
fallait mourir, ou s'chapper. Il ramasse pniblement le peu de forces
qui lui restent; il se soulve avec lenteur, se courbe, et les mains
appuyes sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi dfait,
aussi ple qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le mme orage qui
l'avait jet dans le pril, l'en prserva; car les serpents en avaient
eu autant de frayeur que lui-mme; et c'est l'instinct de tous les
animaux, ds que le pril les occupe, de cesser d'tre malfaisants.

Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre,
chappe comme d'un naufrage, en offrait par-tout les dbris. Des
forts, qui, la veille, s'lanaient jusqu'aux nues, taient courbes
vers la terre; d'autres semblaient se hrisser encore d'horreur. Des
collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure,
entr'ouvertes en prcipices, lui montraient leurs flancs dchirs. De
vieux arbres dracins, prcipits du haut des monts, le pin, le
palmier, le gayac, le caobo, le cdre, tendus, pars dans la plaine, la
couvraient de leurs troncs briss et de leurs branches fracasses. Des
dents de rochers, dtaches, marquaient la trace des torrents; leur lit
profond tait bord d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels,
timides, froces, qui avaient t submergs et revomis par les eaux.

Cependant ces eaux coules laissaient les bois et les campagnes se
ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix
avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui
respirait encore, recommenait  jouir de la vie, les oiseaux, les btes
sauvages avaient oubli leur effroi; car le prompt oubli des maux est un
don que la nature leur a fait, et qu'elle a refus  l'homme.

Le coeur d'Alonzo, quoique fltri par la crainte et par la douleur,
sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-mme,
il trembla pour ses compagnons. Sa voix,  grands cris, les appelle; ses
yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les chos seuls
lui rpondent. Hlas! s'cria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc
fait? ils ont pri sans doute. Et moi, que vais-je devenir? Le jeune
homme,  ces mots, se croyant poursuivi par un malheur invitable,
retomba dans l'abattement. Pour comble de calamit, il ne retrouva plus
le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par
l'puisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les
bananes, l'oca, furent ses aliments[80].

  [80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont
    des fruits.

Aussi loin que sa vue pouvait s'tendre, il cherchait des lieux habits;
il n'en voyait aucun indice; son courage tait puis. Enfin il dcouvre
un sentier pratiqu entre deux montagnes. Heureux de voir des traces
d'hommes, l'esprance et la joie se raniment en lui; l'obscurit de
cette route, o des rochers, suspendus sur sa tte, laissent  peine un
troit passage  la lumire, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct,
qui semblait l'attirer vers un lieu o il esprait de trouver ses
semblables, prcipitait ses pas, et le rendait insensible  la fatigue
et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il dcouvre une
campagne seme -et-l de cabanes et de troupeaux. Il respire; et
tendant les mains au ciel, il lui rend grce.

A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des
transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur
tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et nave
douceur des peuples de Tumbs: leur sourire mme est cruel, leur regard
lui parat moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il
est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre.
Indiens, leur dit-il, je suis un tranger, mais un tranger qui vous
aime. Ayez piti de l'abandon o je me vois rduit. Comme il disait ces
mots, il se voit charg de liens; les cris d'allgresse redoublent; et
il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la
main leurs enfants. Elles entourent le poteau o Molina est attach; et
on le laisse au milieu d'elles.

Il vit bien qu'il tait tomb chez un peuple d'anthropophages. En lui
liant les mains, on l'avait dpouill, triste prsage de son sort! Il
entendait les sauvages, rpandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre
 la fte; et les chansons des femmes, qui se rjouissaient et qui
dansaient autour de lui, ne lui dguisaient pas ce qui allait se passer.
Enfants, disaient-elles, chantez: vos pres sont tombs sur une bonne
proie. Chantez; vous serez du festin.

Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, ple,
tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la
meute affame. La nature fit un effort sur elle-mme; il rassembla le
peu de forces que lui laissait la peur dont il tait saisi, et
s'adressant  ces femmes sauvages: Lorsque vos enfants, leur dit-il,
sont suspendus  vos mamelles, et que leur pre les caresse et vous
sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans
vos bras, dchirer le fils et le pre, comme vous m'allez dchirer? La
nature vous a donn des ennemis dans les btes sauvages; vous pouvez
leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis
un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme
semblable  vous m'a port dans ses flancs, et m'a nourri de son lait.
Si elle tait ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos
entrailles, d'pargner son malheureux fils. Rsisteriez-vous  ses
pleurs, et laisseriez-vous gorger un fils dans les bras de sa mre? La
vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le
pril qui vous menace, et le soin de votre dfense contre une puissance
terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous,
implorer  Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis expos,
dans ce pnible et long voyage, au danger d'tre pris, d'tre dchir
par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de
vos enfants, celui mme de vos poux. Voulez-vous dvorer la chair de
votre ami, boire le sang de votre frre?

Ces femmes, tonnes, le contemplaient en l'coutant; et par degr leur
coeur farouche tait mu et s'amollissait  sa voix. La nature a pour
tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent
runis: c'est la jeunesse et la beaut. Du moment qu'il avait parl, sa
pleur s'tait dissipe; les roses de ses lvres et de son teint avaient
repris tout leur clat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces
traits de feu dont ils auraient brill, ou dans l'amour, ou dans la
joie: ils taient languissants; et ils n'en taient que plus tendres.
Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras
enchans, en relevaient la blancheur clatante; et sa taille, dont
l'lgance, la noblesse, la majest, formaient un accord ravissant, ne
laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modle. Dans la cour
d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait
efface. Combien plus rare et plus frappant devait tre, chez des
sauvages, le prodige de sa beaut? Ces femmes y furent sensibles. La
surprise fit place  l'attendrissement, l'attendrissement  l'ivresse.
Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les
prennent dans leurs bras, les lvent  sa hauteur, et pleurent en
voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des
baisers.

Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Arms
de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur
la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler
le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo mme, les femmes l'environnent avec
des cris perants, et tendant les mains aux sauvages: Arrtez! pargnez
ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frre. Il vous
aime; il veut vous dfendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer.
Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le
vivre; il ne vit que pour nous. Ces cris, cet trange langage,
tonnrent les Indiens. Mais leur instinct froce les pressait. Ils
dvoraient des yeux Alonzo, et tchaient de se dgager des bras de leurs
compagnes, pour se jeter sur lui. Non, tigres, non, s'crirent-elles,
vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le ntre. Ces hommes
farouches s'arrtent; ils se regardent entre eux, immobiles
d'tonnement. Dans quel dlire, disaient-ils, ce captif a plong nos
femmes? tes-vous insenses? et ne voyez-vous pas que, pour s'chapper,
il vous flatte? loignez-vous, et nous laissez dvorer en paix notre
proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le
coeur du lion, dont vous tes ns, de massacrer vos enfants, de les
dchirer  vos yeux, et de les dvorer nous-mmes. A ces mots, les plus
furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les
tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinaient les dents et
rugissaient. Ils en furent pouvants. Qu'il vive, dirent-ils, puisque
vous le voulez; et ils dgagrent Alonzo.

Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possdes l'art des
enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un
peuple cruel et terrible, leur rpondit Alonzo.--Et tu allais, disent
nos femmes, demander au roi des montagnes de venir  notre
secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbs; mais
j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mnera jusqu'au
fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu' sa source. Mais
assiste  notre festin.

A ce festin, o des bliers sanglants taient dchirs, dvors, comme
lui-mme il devait l'tre, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut
cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la
nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang
des hommes? Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est
qu'un animal dangereux. Pour m'en dlivrer, je le tue; quand je l'ai
tu, je le mange. Il n'y a rien l que de juste, et je ne fais tort
qu'aux vautours.

Aprs le festin, le cacique invitait Alonzo  passer la nuit dans sa
cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: Va-t'en.
Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'veillent et
que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dvor.
Cet avis salutaire pressa le dpart d'Alonzo. Il se mit en chemin avec
son nouveau guide, non sans avoir bais cent fois les mains qui
l'avaient dlivr.




CHAPITRE XXI.


En arrivant au bord de l'meraude, il fut surpris de voir  l'autre rive
un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une
flotte de canots. Il ordonne  son guide de passer  la nage, et de
demander  ce peuple s'il descend vers Atacams, ou s'il remonte
l'meraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un tranger,
ami des Indiens.

Le chef de cette colonie lui fit rpondre qu'il remontait le fleuve;
qu'il ne refusait point un homme qui s'annonait en ami, et qu'il lui
envoyait un canot pour venir lui parler lui-mme.

Le jeune homme, aprs les prils auxquels il venait d'chapper, ne
voyait plus rien  craindre. Il prend cong de son guide, entre sans
dfiance dans le canot, et passe  l'autre bord.

Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en
le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui
rpondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des
Indiens. C'est leur intrt qui m'engage... Comme il disait ces mots,
ses yeux furent frapps d'une figure que les Indiens portaient  ct du
cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et
l'attendrissement suspendent son rcit, et lui coupent la voix. Dans
cette image, il entrevoit les traits, il reconnat du moins le vtement
et l'attitude de Las-Casas. Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce
Las-Casas? est-ce lui qu'on rvre ici comme un dieu? Et il embrasse la
statue. C'est lui-mme, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est
connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leons ont form ma
jeunesse! Ah! vous tes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont
chres, et que vous en gardez le souvenir. A ces mots il se jette dans
les bras du cacique. D'o venez-vous? ajouta-t-il; o l'avez-vous
laiss? et quel prodige nous rassemble? Deux frres, qu'une amiti
sainte aurait unis ds le berceau, n'auraient pas prouv des mouvements
plus doux, en se runissant, aprs une cruelle absence.

Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces
bords. Aussitt le peuple s'empresse  tmoigner au Castillan le
plaisir de le possder. Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te
servions, lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et
caressant elles l'invitent  se reposer. Cependant l'une va puiser, au
bord du fleuve, une eau plus frache et plus pure que le crystal, et
revient lui laver les pieds; l'autre dmle, arrange, attache sur sa
tte les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussire
dont son visage est couvert, s'arrte et l'admire en silence.

Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'loge de Las-Casas; et le
cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur
servait d'asyle. Hlas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol
que nous avions sauv,  la prire de Las-Casas, c'est lui qui nous a
perdus.--Lui?--Lui-mme.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune
homme tait bon. Mais son pre tait un perfide. Il l'a fait pier,
comme il revenait parmi nous; et notre asyle dcouvert, il a fallu
l'abandonner. Las d'tre poursuivis, nous cherchons un refuge dans le
royaume des Incas. C'est  Quito que nous allons; et pour viter les
montagnes, nous avons pris ce long dtour.--C'est aussi  Quito que j'ai
dessein d'aller, dit Molina; et il lui apprit comment, ayant quitt
Pizarre, touch des maux qui menaaient les peuples de ces bords, il
avait rsolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler  leur secours.
Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme
juste; il me semble voir dans tes yeux une tincelle de son ame. Sois
notre guide; prsente-nous  l'Inca comme tes amis, et rponds-lui de
notre zle.

La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa
source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pntre 
travers l'paisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les
oiseaux blesss dans leur vol par les flches des Indiens, le chevreuil
et le daim timides, atteints de mme dans leur course, ou pris dans des
liens tendus et cachs sous leurs pas, servent de nourriture  ce peuple
nombreux.

Aprs avoir franchi cent fois les torrents et les prcipices, on voit
les forts s'claircir, et la strilit succde  l'excs importun de la
fcondit. Au lieu de ces bois si touffus, o la terre, trop vigoureuse,
prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne dcouvre
plus au loin que des sables arides et que des rochers calcins. Les
Indiens en sont pouvants; Alonzo en frmit lui-mme. Mais  peine il
sont arrivs sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se
lve, et ils dcouvrent le vallon de Quito, les dlices de la nature.
Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a
dpouill ses riants coteaux; jamais l't n'a brl ses campagnes. Le
laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y
spare le printemps de l'automne. La naissance et la maturit s'y
touchent; l'arbre, sur le mme rameau, runit les fleurs et les fruits.

Les Indiens, Molina  leur tte, marchent vers les murs de Quito, l'arc
pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes,
signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle
nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalit. L'Inca, ds
qu'il lui est annonc, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amne
devant lui. Il sort lui-mme, avec la dignit d'un roi, de l'intrieur
de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule,
et y reoit ces trangers.

Le jeune Espagnol, qui marchait  ct du cacique, saluait le monarque,
et allait lui parler; mais il fut prvenu par les frmissements et par
les cris des Mexicains. Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui,
poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vtements de ces
barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.
En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina.
L'Inca mit la main sur la flche. Cacique, lui dit-il, modrez cet
emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mrite au moins
d'tre entendu. Parle, dit-il  Molina; dis-nous qui tu es, d'o tu
viens, ce qui t'amne, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en
imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point tonn de l'horreur que
ta vue inspire  la famille de Montezume.

Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et
ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a vers. Oui, je suis
Castillan; je suis l'un des barbares qui ont port la flamme et le fer
sur ce malheureux continent; mais je dteste leurs fureurs. Je viens
d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai travers des
dserts pour venir jusqu' toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta
patrie est menace. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice rgne
avec toi, si l'humanit bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu
de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les
conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je
trouve, dans ces climats, la nature outrage par des lois tyranniques,
par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le
fond des dserts, au milieu des btes farouches, moins cruelles que les
humains. Quant au peuple que je t'amne, je ne connais de lui que sa
vnration pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes.
Je l'ai trouv portant l'image de ce respectable mortel. La voil: je
l'ai reconnue; et ds-lors j'ai t l'ami d'un peuple vertueux lui-mme,
puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours gnreux que je suis
venu jusqu' toi. Je te rponds qu'il est sensible, intressant, digne
de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voil son
cacique, homme gnreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu
sens le prix d'un grand coeur.

La franchise et la grandeur d'ame ont un caractre si fier et si
imposant par lui-mme, qu'en se montrant, elles cartent la dfiance et
les soupons. Ds que Molina eut parl, Ataliba lui tendit la main.
Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les
conseils de l'autre, tout sera bien reu de moi. Ton estime pour ce
cacique et pour son peuple me rpond de leur foi; et je n'en veux point
d'autre gage.

Il ordonna qu'on et soin de pourvoir  tous les besoins de ses nouveaux
sujets. Un hameau s'leva pour eux dans une fertile valle; et Molina et
le cacique, reus, logs dans le palais des enfants du soleil,
partagrent la confiance et la faveur du monarque avec les hros
mexicains.




CHAPITRE XXII.


Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouv que des coeurs glacs
et rebuts par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence 
l'envie, et pour inspirer son courage  des esprits intimids, sa voix
seule serait trop faible; il prit la rsolution de se rendre lui-mme 
la cour d'Espagne, o il serait mieux cout.

Ce long voyage donna le temps  un rival ambitieux de tenter la mme
entreprise.

Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Corts, et celui de ses
lieutenants qui s'tait le plus signal dans la conqute du Mexique.

La province de Gatimala tait le prix de ses exploits; il la gouvernait,
ou plutt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de
richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les rgions du
midi.

Dans son partage taient tombs Amazili et Tlasco, la soeur et l'ami
d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer
ensemble, de partager la mme chane, et de s'aider  la porter. Il les
tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les
neveux de Montezume, chapps au fer des vainqueurs, allaient chercher
une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les
richesses. Il en conut une esprance qui alluma son ambition.

Il avait prs de lui un Castillan appel Goms, homme actif, ardent,
intrpide, aussi prudent qu'audacieux. J'ai form, lui dit-il, un grand
dessein: c'est  toi que je le confie. Nous n'avons encore travaill
l'un et l'autre que pour la gloire de Corts: nos noms se perdent dans
l'clat du sien. Il s'agit, pour nous, d'galer l'honneur de sa
conqute, et peut-tre de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un
empire plus tendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume
des Incas. Les neveux de Montezume ont espr d'y trouver un asyle;
c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont
implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est  leur tte; sa
soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de
plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amiti; et celui qui leur
promettra de les runir, en obtiendra tout aisment. Un vaisseau
t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus dtermins. Emmne
avec toi mes captifs, Amazili et Tlasco; emploie avec eux la douceur,
les mnagements, les caresses; aborde aux ctes du midi; envoie  la
cour des Incas donner avis  Orozimbo que la libert de sa soeur et de
son ami dpend de toi et de lui-mme; qu'ils l'attendent sur ton navire;
et que la faveur des Incas, l'accs de leur pays, l'heureuse
intelligence qu'il peut tablir entre nous, est le prix que je lui
demande pour la ranon des deux esclaves que tu es charg de lui rendre.
Tu sens bien de quelle importance est l'art de mnager cette
ngociation, et avec quel soin les tages doivent tre gards jusqu'
l'vnement. Je m'en repose sur ta prudence; et ds demain tu peux
partir.

Il fit venir les deux amants. Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je
vous rends  lui. Votre ranon est dans ses mains.

La surprise d'Amazili et de Tlasco fut extrme: elle tint leur ame un
moment suspendue entre la joie que leur causait cette trange
rvolution, et la frayeur que ce ne ft un pige. Ils tremblaient, ils
se regardaient, ils levaient les yeux sur leur matre, cherchant  lire
dans les siens. Amazili lui dit: Souverain de nos destines, que tu es
cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est gnreux, si c'est lui
qui nous a parl!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il
n'appartient qu' des lches d'insulter  la faiblesse, et de se jouer
du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet
empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passe
rend la chte plus accablante. Osez donc croire  mes promesses, que
vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Tlasco, je t'ai vu porter la
flamme dans le palais de mes pres; j'ai vu tes mains rougies du sang de
mes amis; enfin tu m'as charg de chanes, et c'est le comble de
l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oublis;
je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chris et te
rvre. Vois  quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai
demand que la mort, je tombe  tes pieds, je les baise, je les arrose
de mes pleurs.

Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilit. Si vous tes
reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en
attendre, c'est que vous m'en soyez tmoins auprs du vaillant Orozimbo.
Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mriter la victoire, et
mnager mes ennemis, quand la paix les a dsarms. Alors les deux
captifs, emmens au rivage, s'embarqurent sur le vaisseau qui leva
l'ancre au point du jour.

La course fut assez paisible[81] jusques vers les les Galapes; mais l,
on sentit s'lever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il
fallut obir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore
vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent ft
appais. Il tombe enfin; et bientt aprs un calme profond lui succde.
Les ondes, violemment mues, se balancent long-temps encore aprs que le
vent a cess. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur
une mer immobile, le navire, comme enchan, cherche inutilement dans
les airs un souffle qui l'branle; la voile, cent fois dploye, retombe
cent fois sur les mts. L'onde, le ciel, un horizon vague, o la vue a
beau s'enfoncer dans l'abyme de l'tendue, un vide profond et sans
bornes, le silence et l'immensit, voil ce que prsente aux matelots ce
triste et fatal hmisphre. Consterns et glacs d'effroi, ils demandent
au ciel des orages et des temptes; et le ciel, devenu d'airain comme la
mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse srnit. Les jours,
les nuits s'coulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'clat
naissant ranime et rjouit la terre; ces toiles, dont les nochers
aiment  voir briller les feux tincelants; ce liquide crystal des eaux,
qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il rflchit
la lumire et rpte l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle
funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne
porte ici que l'pouvante, et ne prsage que la mort.

  [81] Dans un conte trs-intressant, intitul _Zimo_, imprim  la
    suite du pome des _Saisons_, se trouve une description assez
    semblable  celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette
    partie de mon ouvrage tait crite et connue de mes amis avant que
    le conte de _Zimo_ ft fait. L'auteur l'a reconnu lui-mme, et m'a
    permis de l'en prendre  tmoin.

Cependant les vivres s'puisent. On les rduit, on les dispense d'une
main avare et svre. La nature, qui voit tarir les sources de la vie,
en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent
crotre les besoins. A la disette enfin succde la famine, flau
terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme
des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'esprance peut
abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer
immense, cart, solitaire, et environn du nant, l'homme, dans
l'abandon de toute la nature, n'a pas mme l'illusion pour le sauver du
dsespoir: il voit comme un abyme l'espace pouvantable qui l'loigne de
tout secours; sa pense et ses voeux s'y perdent; la voix mme de
l'esprance ne peut arriver jusqu' lui.

Les premiers accs de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle
alternative de douleur et de rage, o l'on voyait des malheureux tendus
sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes
lamentables, ou courir perdus et furieux de la proue  la poupe, et
demander au moins que la mort vnt finir leurs maux. Goms, ple et
dfait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les
tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence  la nature.
Il parle  ses soldats, les soutient, les appaise, et tche de leur
inspirer un reste d'esprance, que lui-mme il n'a plus.

Son autorit, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment
leur fureur. Mais bientt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et
l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces
terribles mots:

Nous avons gorg, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords,
des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrs, disait-on, comme
des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidle, une bte
farouche, sont gaux devant lui; on nous l'a rpt cent fois. Tu tiens
en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrmit o nous sommes rduits;
la faim dvore nos entrailles. Livre-nous ces infortuns qui n'ont plus,
comme nous, que quelques moments  vivre; et auxquels ta religion
t'ordonne de nous prfrer.

Si cette ressource pouvait vous sauver, leur rpondit Goms, je
n'hsiterais pas; je cderais, en frmissant,  l'affreuse ncessit;
mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques
jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point:  moins d'un miracle
vident, il faut prir. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le
secours du ciel. Cette rponse les consterna; et chacun, s'loignant
dans un morne silence, alla s'abandonner au dsespoir qui lui rongeait
le coeur.

Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Tlasco.
Plus accoutums  la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre;
seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se
disaient l'un  l'autre: Je ne verrai plus mon frre; je ne verrai plus
mon ami.

Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour
d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment
les progrs de leur dfaillance. A l'approche des Castillans,  leurs
regards avides,  leurs frmissements, aux mouvements de rage qu'ils
retenaient  peine, Tlasco, qui croyait les voir comme des tigres
affams, prts  dchirer son amante, se tenait prs d'elle avec
l'inquitude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux tincelants
taient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relche. Si
quelquefois il se sentait forc de cder au sommeil, il frmissait, il
serrait dans ses bras sa tendre Amazili. Je succombe, lui disait-il;
mes yeux se ferment malgr moi; je ne puis plus veiller  ta dfense.
Les cruels saisiront peut-tre l'instant de mon sommeil, pour se saisir
de leur proie. Tenons-nous embrasss, ma chre Amazili; que du moins tes
cris me rveillent.

Goms, qui lui-mme observait les mouvements des Espagnols, leur fit
donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les
contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut trouble que
par des gmissements. Tout tait constern, tout resta immobile.

Amazili, d'une main dfaillante, pressant la main de Tlasco: Mon ami,
si nous tions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'pargner une
mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le
sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands
t'arracheraient mes membres palpitants; et,  ton exemple, ils
croiraient pouvoir te dchirer toi-mme, et te dvorer aprs moi. C'est
l ce qui me fait frmir.--O toi, lui rpondit Tlasco,  toi, qui me
fais encore aimer la vie, et rsister  tant de maux, que t'ai-je fait,
pour dsirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce ft un
bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les
siens, crois-tu que j'eusse tant tard  me percer le sein,  me couper
les veines, et  t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est
l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus
faible, et sans doute tu succomberas la premire; alors, s'il m'en reste
la force, je collerai mes lvres sur tes lvres glaces, et, pour te
sauver des outrages de ces barbares affams, je te tranerai sur la
poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots,
o nous serons ensevelis. Cette pense adoucit leur peine; et l'abyme
des eaux, prt  les engloutir, devint pour eux comme un port assur.

Avec le jour enfin se lve un vent frais, qui ramne l'esprance et la
joie dans l'ame des Castillans. Quelle esprance, hlas! ce vent
s'oppose encore  leur retour vers l'orient, et va les pousser plus
avant sur un ocan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus
horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle
est pour eux comme une voie de dlivrance et de salut.

On prsente la voile  ce vent si dsir; il l'enfle: le vaisseau
s'branle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps
immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la
faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des
mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants
sur le lointain, pour dcouvrir, s'il est possible, quelque apparence de
rivage. Enfin, de la cime du mt, le matelot croit apercevoir un point
fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point minent, et
qui leur parat immobile. C'est une le; on l'ose esprer, le pilote
mme l'assure. Les coeurs fltris s'panouissent; les larmes de la joie
commencent  couler; et plus la distance s'abrge, plus la confiance
s'accrot.

Tout occup du soin de ranimer ses soldats dfaillants, Goms leur fait
distribuer le peu de vivres qu'on rservait pour le soutien des
matelots. Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrass la terre;
l, nous oublierons tous nos maux.

Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les
organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activit. Les uns mouraient
en dvorant le pain dont ils taient avides; les autres, en frmissant
de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur prsentait, et
en maudissant la piti qui les avait fait s'abstenir de la chair et du
sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance,
libres de passions, rendus  la nature, guris de ce dlire affreux o
le fanatisme et l'orgueil les avaient plongs, dtestaient leurs
erreurs, leurs prjugs barbares; et devenus humains, voyaient enfin des
hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si
lchement tourments. Ceux-l, tendant les mains au ciel, imploraient sa
misricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves
mexicains; et les traits douloureux du repentir taient empreints sur
leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se trane aux pieds
de Tlasco, et d'une voix entrecoupe par les sanglots de l'agonie:
Pardonne-moi, mon frre, lui dit-il, demande pour moi  notre Dieu
qu'il me pardonne. En achevant ces mots, il expira.




CHAPITRE XXIII.


Cependant le rivage approche. On voit des forts verdoyantes s'lever
au-dessus des eaux; c'taient les les qui depuis sont devenues clbres
sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui
spare ces les fortunes, une multitude de barques qui environnent le
vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaiet et d'une
beaut ravissante, presque nus, dsarms, et portant dans la main des
rameaux verts, o flotte un voile blanc, en signe de paix et de
bienveillance.

Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et bris leur orgueil
farouche. L'loignement et l'abandon leur avaient appris  aimer les
hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la socit.
Pour tre humain, il faut s'tre reconnu faible. Attendris de l'accueil
plein de bont que leur font les sauvages, ils y rpondent par les
signes de la joie et de l'amiti. Les insulaires, sans dfiance,
s'lancent  l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous
les visages la langueur et la dfaillance, ils en paraissent attendris:
leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le dsir
de soulager leurs htes.

Le capitaine n'hsita point  se livrer  leur bonne foi. Un port form
par la nature servit d'asyle  son vaisseau; et lui et les siens
descendirent dans celle de ces les[82] dont le bord leur parut le plus
riche et le plus riant.

  [82] On l'a nomme depuis l'le Christine. A neuf degrs de latitude
    mridionale. Cet pisode tait crit long-temps avant la dcouverte
    de l'le Atati, d'aprs les anciennes relations des voyages faits
    dans la mer du sud.

Les insulaires enchants les conduisent dans leur village, au bas d'une
colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec
abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus
riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revtues de feuillages;
l'industrie claire par le besoin, y a runi tous les agrments de la
simplicit. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entre de
ces cabanes, est le symbole heureux de la scurit, compagne de la bonne
foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles,
n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.

D'abord les sauvages invitent leurs htes  se reposer; et  l'instant,
de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles  demi-nues,
apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis.
Il en est un[83] que la nature semble avoir destin, comme un lait
nourrissant,  ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la
maladie. Ce fruit si dlicat, si sain, sembla faire couler la vie dans
les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et
le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses
htes dormaient.

  [83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_.

A leur rveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des
palmiers plants au milieu du hameau, les inviter  son repas. Des
lgumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un
pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les htes des bois et
des eaux, que la flche a blesss, qu'a sduits l'hameon; une eau pure,
quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un
doux mlange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux
se nourrit.

Tandis que le repos, l'abondance, la salubrit du climat rparaient les
forces des Castillans, Goms observait  loisir les moeurs, ou plutt le
naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de
l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilit d'en jouir, ne
laissait jamais au dsir le temps de s'irriter dans leurs ames.
S'envier, se har entre eux, vouloir se nuire l'un  l'autre, aurait
pass pour un dlire. Le mchant, parmi eux, tait un insens, et le
coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanit
dprave, le seul qui ft connu de ce peuple, tait la douleur. La mort
mme n'en tait pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_.

L'galit, l'aisance, l'impossibilit d'tre envieux, jaloux, avare, de
concevoir rien au-del de sa flicit prsente, devaient rendre ce
peuple facile  gouverner. Les vieillards runis formaient le conseil de
la rpublique; et comme l'ge distinguait seul les rangs entre les
citoyens, et que le droit de gouverner tait donn par la vieillesse, il
ne pouvait tre envi.

L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une
socit si douce; mais paisible lui-mme, il y tait soumis  l'empire
de la beaut. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir,
avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conqutes, sans
captiver l'amant favoris, sans jamais s'engager soi-mme. La laideur,
parmi eux, tait un prodige; et la beaut, ce don par-tout si rare,
l'tait si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien
d'humiliant ni de cruel: sr de trouver  chaque instant un coeur
sensible et mille attraits, l'amant dlaiss n'avait pas le temps de
s'affliger de sa disgrce, et d'tre jaloux du bonheur de celui qu'on
lui prfrait. Le noeud qui liait deux poux, tait solide ou fragile 
leur gr. Le got, le dsir le formait; le caprice pouvait le rompre;
sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire:
dans les coeurs la haine cruelle ne succdait point  l'amour; tous les
amants taient rivaux; tous les rivaux taient amis; chacune de leurs
compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle
avait faits ou qu'elle ferait  son tour. Ainsi la qualit de mre tait
la seule qui ft personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait
toute la race naissante, et par-l les liens du sang, moins troits et
plus tendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et mme
famille.

Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux.
La nuit, ce peuple hospitalier, leur cdant ses cabanes, n'en avait
rserv que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour
les mres. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la
prairie, n'eut pour lit que l'mail des fleurs, pour asyle que le
feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se
choisir deux  deux, s'enchaner de fleurs l'un  l'autre; et quand le
jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des toiles,
fit briller son arc argent, cette foule d'amants, rpandue sur un beau
tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie  l'amour, et
des plaisirs au sommeil.

Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, ds le jour suivant, fit
place  des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une
jeune insulaire pt donner  son amant, tait d'engager ses compagnes 
le choisir  leur tour. Il et t humiliant pour elle de le possder
seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles
conqutes, plus il tait enchant d'elle et lui revenait glorieux.

Quelle espce de culte pouvait avoir ce peuple? On dsirait de s'en
instruire; on crut enfin le dmler. On vit dans une enceinte que l'on
prit pour un temple, quelques statues rvres. Goms voulut savoir
quelle ide ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il
interrogeait, lui rpondit: Tu vois nos cabanes; voil l'image de celui
qui nous apprit  les lever. Tu vois cet arc et ce carquois; voil
l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du
bois et du choc des cailloux; voil celui qui le premier dcouvrit  nos
pres ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'corce, dont nous
sommes  demi-vtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci.
Celui-l nous apprit  nouer les filets o les oiseaux et les poissons
s'engagent. Prs de lui se prsente l'industrieux mortel qui nous a
montr l'art de creuser les canots et de fendre l'onde  la rame. Cet
autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique
dont le hameau est ombrag. Enfin tous se sont signals par quelque
bienfait rare; et nous honorons les images qui nous reprsentent leurs
traits.




CHAPITRE XXIV.


Des malheureux,  peine chapps aux dangers les plus effroyables, ayant
trouv dans cette le enchante le repos, l'abondance, l'galit, la
paix, devaient tre peu disposs  la quitter, pour traverser les mers,
o les mmes horreurs les attendaient peut-tre encore. Un nouveau
charme vint s'offrir, et acheva de les captiver.

On les invita aux danses nuptiales,  ces danses qui, sur le soir,
rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans
lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les
charmes de l'hymne. Goms s'opposa vainement aux instances des
Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il rvolterait sa flotte,
s'il obligeait les siens  rsister aux plaisirs qui les appelaient.
Tout ce qu'il put lui-mme, fut de se refuser  cet attrait si
dangereux, et de ne pas donner l'exemple.

Amazili et Tlasco, depuis leur sjour dans cette le, rappels  la
vie, chris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que
pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des
douceurs de ce beau climat, des dlices de leur asyle: il ne manquait 
leur bonheur que de possder Orozimbo. Ils furent aussi convis aux
danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir  s'y mler.
S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle  Tlasco, je n'hsiterais
pas. Ils laissent  leurs femmes la libert du choix; et tu serais bien
sr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais
prfre, je le crois; et s'il arrivait qu'elle ft plus belle  tes
yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est
heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce
n'est pas la crainte de te voir infidle qui m'inquite et me retient;
c'est l'orgueil jaloux de nos matres, que je ne veux pas irriter.
Quelqu'un d'eux prtendrait peut-tre au choix de ton amante: ils sont
fiers, violents; ils seraient offenss de voir prfrer leur esclave.
Ah! leur esclave sera toujours le matre absolu de mon coeur. Fais donc
entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes
heureux d'tre uniquement l'un  l'autre; ou, si quelqu'une de ces
beauts te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous
leurs voeux se runiront; tu n'auras qu' choisir; et moi je te serai
fidle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer 
toi. Cette seule pense faisait couler ses larmes. Le cacique les
essuya par mille baisers consolants. Qui, moi? dit-il, que je respire,
que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains
pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister  ces
danses, pour me voir prfrer par toi: car tu sais que j'aime la gloire;
et il est doux d'tre envi. Mais puisque tu crains d'exciter la
jalousie des Castillans, je cde  tes raisons. Soyons fidlement unis,
et laissons  ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les
vains plaisirs de l'inconstance. On fut surpris de leur refus; mais on
n'en fut point offens.

L'enchantement des Espagnols, dans cette fte voluptueuse, se conoit
mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environns d'une foule de jeunes femmes,
belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile,
faites par les mains de l'amour, doues des grces de la nature, vives,
lgres, animes par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant
 leurs htes, et leur tendant la main avec des regards enflamms, ils
taient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au dlire
du plus dlicieux sommeil.

Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la
conqute des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalit.
Ils firent donc un choix eux-mmes; mais, le jour suivant, la beaut
reprit ses droits, et choisit  son tour. Alors ce caprice bizarre que
notre orgueil a engendr, et que nous appelons l'amour, cette passion
triste, inquite, et jalouse, commence  verser ses poisons dans l'ame
des Castillans. Ils prtendent dtruire la libert du choix, en usurper
les droits eux-mmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs
compagnes, ils effarouchent les plaisirs.

Goms reut,  son rveil, les justes plaintes des Indiens. Tu nous as
amen, lui dirent-ils, des btes froces, et non pas des hommes. Nous
les rappelons  la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait
la nature; nous les invitons  nos jeux,  nos festins,  nos plaisirs;
et les voil qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils
veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir prfrs. Qu'ils
sachent que le premier droit de la beaut c'est d'tre libre. Nos femmes
sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gner
leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec
nous, qu'ils tchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et
paisibles. S'ils sont mchants, remmne-les.

Goms sentit tout le danger de la licence qu'il avait donne, et vit les
suites qu'elle aurait, s'il tardait  les prvenir. Mais l'ivresse,
l'garement o les esprits taient plongs, rendit ses efforts inutiles.
Au mpris de la discipline, le dsordre allait en croissant. Les soldats
se disaient entre eux, que leur retour tait impossible vers le rivage
amricain; que le vent d'orient, qui rgnait sur ces mers, s'opposerait
 leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits
dans un asyle fortun, o l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et
au milieu de l'abondance; que rsolus de s'y fixer, ils n'avaient plus
d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent
obir. C'en tait fait, si les insulaires, rvolts de l'ingratitude et
de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mmes la rsolution et
le moyen de s'en dlivrer.

Une nuit, forcs de cder  l'arrogance imprieuse de leurs htes, et
les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du
sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetrent dans la mer.

Goms, instruit de ce dsastre, assembla les siens, et leur dit: Nos
armes nous sont enleves. Ce peuple se venge: il s'est lass de vos
mpris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux.
Mieux que nous il ferait usage de la flche et du javelot. Il connat
les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des les
voisines, les peuples ses amis l'aideraient  nous accabler. Laissez-moi
donc vous mnager une retraite assure; et, en attendant, vitez tout ce
qui peut troubler la paix.

A ce discours, les Castillans furent interdits et troubls. Les plus
intrpides plirent, les plus imptueux se sentirent glacs. Alors un
vieillard se prsente, et parle ainsi aux Castillans: Il y eut, du
temps de nos pres, un mchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait
que tout lui cdt; que tout ne ft fait que pour lui. Nos pres le
saisirent, quoiqu'il ft fort et vigoureux; ils lui lirent les pieds et
les mains avec la branche du saule, et le jetrent dans la mer. Nous n'y
avons jet que vos armes. loignez-vous, et nous laissez en paix. Nous
voulons tre heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de
l'ocan  traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de
l'eau, des vivres; mais ne diffrez pas. Pour vous, dit-il aux deux
Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec
eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre
comme nous-mmes. Ici la force n'est employe qu' protger la libert.

Les Castillans indigns de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et
accusrent les Indiens de trahison. Nous ne vous avons point trahis,
reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop
d'avantage; et vous en avez abus. Nous vous avons rduits, comme il est
juste,  l'galit naturelle. A-prsent, voulez-vous la paix? Nous
l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reu de nous la plus
lgre offense. Voulez-vous la guerre? Nous la dtestons, mais la
libert nous est plus chre que la vie. Vous aurez le choix du combat.
Nous partagerons avec vous nos flches et nos javelots; et nous nous
dtruirons, jusqu' ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire
injure, ou aucun de nous pour la souffrir.

Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de
supriorit, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir alin
un peuple si brave et si juste; et ils supplirent Goms de les
rconcilier ensemble. Goms n'eut garde d'engager les Indiens  se
laisser flchir; et ds-lors toute liaison fut rompue entre les deux
peuples. Mais les devoirs de l'hospitalit n'en taient pas moins
observs. La mme abondance rgnait dans les cabanes des Castillans, et
leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.

Amazili et Tlasco n'eurent pas long-temps  se consulter.
Renoncerons-nous  revoir ton frre et mon ami? dit Tlasco  son
amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords o je serais sre
de ne le revoir jamais. Goms nous donne l'esprance de nous rejoindre 
lui; partons.

Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore cder
 celui du couchant[84]. Goms fut long-temps  l'attendre; et lorsqu'il
le vit s'lever, il en rendit grces au ciel, comme d'un prodige opr
pour favoriser son retour. Il assemble les siens. Compagnons, leur
dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde;
partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'et t pour
nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. tre oubli,
c'est tre enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous
quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la
seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.

  [84] Cela n'arrive qu'au dcours de la lune.

L'homme se fait par habitude un cercle de tmoins, dont la voix est pour
lui l'organe de la renomme. Il existe dans leur pense; il vit de leur
opinion. Rompre  jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit,
qui le rpand hors de lui-mme, c'est l'environner d'un abyme, c'est le
plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que pronona Goms
frapprent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumire; et ils
ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des
morts, dont le nom mme et la mmoire avaient pri.

Ce moment tait favorable; et Goms le saisit pour prcipiter son
dpart. On le suit, on s'embarque, on dgage les ancres, on livre les
voiles au vent. Les Indiens, tristement rassembls sur le rivage, voyant
le vaisseau s'loigner, disaient en soupirant: Que vont-ils devenir?
Ils taient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils
nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu' l'tre. Mais non:
ils sont mchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus mchants.

Les Castillans, de leur ct, regrettaient cette le charmante. Tous les
yeux y taient attachs, tous les coeurs gmissaient de la voir
s'loigner. Enfin elle chappe  leur vue; et les soucis d'un long et
pnible voyage viennent se mler aux regrets d'avoir quitt ce fortun
sjour.




CHAPITRE XXV.


Bientt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de
continuelles alarmes; mais ils ne firent que dcliner alternativement
vers l'un ou l'autre ple; et l'art du pilote ne s'exera qu' diriger
sa course vers l'aurore, sans s'carter de l'quateur.

Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu' la vue du Prou. Le
naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo ft tmoin
du dsastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans.

Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait press l'Inca, roi de
Quito, de se mettre en dfense. Il n'est pas besoin, disait-il,
d'lever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent
pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne
craignent que les lenteurs. C'est  Tumbs qu'ils vont descendre; c'est
ce port qu'il faut protger.

Ce plan de dfense approuv, Alonzo se chargea lui-mme d'aller prsider
aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba,
ils se rendirent  Tumbs. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple,
son premier hte, fut clbr par des transports de reconnaissance et
d'amour. Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oubli?
Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cess de parler du
gnreux et cher Alonzo. Ils m'ont demand que le jour o tu vins parmi
nous, ft clbr, tous les ans, comme une fte. Tu crois bien que j'y
ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu
nous vois rpandre, en sont de fidles tmoins.

Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent ds le jour suivant, et sont
pousss avec ardeur. Ils s'avanaient; le fort qui dominait la plaine,
et qui menaait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui
l'avaient lev. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbs,
Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux
de cette fureur de conqute qui avait saisi les Espagnols, et qui
dpeuplait leurs pays pour dvaster un nouveau monde, il aperut de loin
le vaisseau de Goms qui s'avanait  voiles dployes. Il regarde, et
ne doutant pas que ce ne ft le vaisseau de Pizarre: Les voil, les
voil, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort press leur retour?
Le ciel les seconde, les vents semblent leur obir. Comme il disait ces
mots, tout--coup, au milieu d'une srnit perfide, un tourbillon de
vent s'lve sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mmes, s'enflent
en cumant, et semblent bouillonner. Dans le mme instant, un nuage,
roul comme les flots, s'abaisse, s'tend, s'arrondit, se prolonge en
colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche  la mer, forme
une pompe, o l'onde mue, cdant au poids de l'air qui la presse
alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.

Molina reconnut ce prodige, si redout des matelots, qui lui ont donn
le nom de _trombe_; et,  la vue du danger qui menaait les Castillans,
il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils
allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie tait la
sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion.

Goms eut beau se hter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner
prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le
saisit, l'entrana jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les
antennes, tomba comme un dluge sur le navire, et l'engloutit.

Le ciel est juste, s'cria Orozimbo. Qu'ainsi prissent tous les
brigands qui ont ravag, dtruit, inond de sang ma patrie! Cacique, lui
dit Molina, rservez votre haine et vos maldictions pour les heureux
coupables. Le malheur a le droit sacr de purifier ses victimes; et
celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous. Orozimbo
rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire clater. Pardon,
dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!

Le calme renat. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu
d'instants aprs, on aperut de loin deux malheureux, chapps du
naufrage, qui nageaient  l'aide d'un banc dont ils s'taient saisis.
Ah! s'crie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir.
Cacique, htez-vous; dtachez des canots pour les sauver, s'il est
possible. Je vais au-devant d'eux. Il dit, et soudain se jette  la
nage. Un canot le suivit de prs, et le joignit avant qu'il et atteint
le bois flottant au gr de l'onde, que ces malheureux embrassaient.

Ces malheureux taient sa soeur et son ami, qui, prvoyant la chte de
la trombe, s'taient lancs dans les eaux, plus hardis que les
Castillans, et plus exercs  la nage. On vient  nous, courage, ma
chre Amazili, disait Tlasco: soutiens-toi; nous touchons au
salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrme; mes
dfaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment
encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.

Cependant leur librateur, mont sur le canot, fait redoubler l'effort
des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: Venez, dit-il, 
qui que vous soyez, vous tes nos amis, puisque vous tes malheureux.
Le pril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort prsente empcha de
le reconnatre. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend
dans ses bras, l'enlve, et reconnat sa soeur; une soeur adore. Il
jette un cri. Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chre Amazili! Ah!
laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Tlasco. A ce nom,
Orozimbo, la laissant tendue au milieu des rameurs, s'lance dans les
flots, o son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le
moment qu'il enfonait, regagne la barque, y remonte, et y enlve son
ami.

Tlasco, qui l'a reconnu, succombe  sa joie; il l'embrasse, et sentant
ses genoux ployer, il tombe auprs d'Amazili. Orozimbo, qui croit les
voir expirer l'un et l'autre, les appelle  grands cris. Tlasco revient
le premier d'un long vanouissement, mais c'est pour partager la crainte
et la douleur de son ami. Livide, glace, tendue entre son frre et son
amant, Amazili respire  peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tte
languissante, dont les yeux sont ferms encore, et sur ce visage, o se
peint la pleur de la mort, il verse un dluge de larmes. Tlasco
cherche inutilement,  travers sa paupire, quelques tincelles de vie.
Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends
plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'teindre, et ton coeur se glacer?
Aprs tant de prils, aprs t'avoir sauve,  moiti de mon ame! la
mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le
jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des
miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrass ton
ami, ne l'as-tu retir des flots, que pour le voir, dsespr, s'y
prcipiter pour jamais?

Cependant le canot avait abord au rivage, et le cacique et Molina ne
savaient que penser de cet vnement. Ah! vous voyez le plus heureux
des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo:
c'est ma soeur; voil cet ami dont je vous ai tant de fois parl. Le
ciel runit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il
est possible, aidez-moi  rendre la vie  ma soeur.

Lorsqu'Amazili, ranime, ouvrit les yeux  la lumire, elle crut, au
sortir d'un pnible sommeil, tre abuse par un songe. Elle regarde
autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. Quoi! dit-elle, est-ce
vous? mon frre! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois
Tlasco.--Tous mes sens sont troubls; mon ame est gare; je ne sais
encore o je suis. Tlasco! j'tais avec toi, et nous allions prir
ensemble. Mais mon frre!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un
prodige.--Hlas! je suis trop faible pour l'excs de ma joie. Viens,
Tlasco, retiens mon ame sur mes lvres; je sens qu'elle va s'chapper.
Elle achve  peine ces mots; et sans un dluge de larmes qui soulagea
son coeur, elle allait expirer. Tlasco recueillit ces larmes. Rends le
calme  tes sens, respire,  mon unique bien! lui disait-il, vis pour
aimer, pour rendre heureux un frre, un poux, qui t'adorent.--Mon ami!
mon frre! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les
mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel
prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami,
lui dit Alonzo; et je vous rponds de son zle. Voil son roi qui nous
est dvou; et plus loin, par-del ces hautes montagnes, rgne un
monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.

La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir.
Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le
souvenir retrac des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frmir
tour--tour.

Cependant le rempart s'lve; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il
exerce le cacique et son peuple  la dfense de leurs murs; et aprs
avoir tout prvu, tout dispos pour leur dfense, il retourne auprs de
l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.

Ataliba reut avec tant de bont la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se
voyant dans son palais, ils croyaient tre au sein de leur patrie, dans
la cour des rois leurs aeux.

Mais ce monarque gnreux tait loin de jouir lui-mme du repos qu'il
leur procurait. Une profonde mlancolie s'est empare de son ame.
Puissant, aim, rvr de son peuple, il fait des heureux, et il ne
l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a ml l'amertume
des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prosprit.




CHAPITRE XXVI.


La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo  chercher dans son ame le
secret de cette tristesse dont il le voyait consum. Inca, lui dit-il,
j'apprhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir,
ne t'ait frapp trop vivement.

Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je
n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi.
coute. Il s'agit de mes droits au trne que j'occupe, et d'o l'Inca,
roi de Cusco, s'obstine  vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprs de
lui, d'un ministre clair, et d'un mdiateur habile; et j'ai jet les
yeux sur toi. Veux-tu l'tre?--Oui, rpond Alonzo, si ta cause est
juste.--Elle est juste; et tu vas toi-mme en juger. Apprends donc quel
fut le gnie de cet empire ds sa naissance; dans quelle vue il a t
fond; et comment, destin  s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans
s'affaiblir, n'tre pas enfin partag.

Autrefois ce pays immense tait habit par des peuples sans lois, sans
discipline, et sans moeurs. Errants dans les forts, ils vivaient de
leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par
piti. Leur chasse tait une guerre que l'homme faisait  l'homme. Les
vaincus servaient de pture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le
dernier soupir de celui qu'ils avaient bless, pour boire le sang de ses
veines[85]; ils le dchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs,
et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs
avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient
eux-mmes leurs esclaves fcondes, et ils dvoraient les enfants.

  [85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12.

Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance,
adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les
montagnes mres des fleuves, les fleuves mmes et les fontaines qui
arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du
bois  leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair tait
leur pture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur
nourrice[86]. Mais le culte de la terreur tait celui du plus grand
nombre.

  [86] _Mama Cocha_, mre mer.

Ils s'taient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux,
de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise  s'effrayer. Ils
adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils
adoraient les lments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes,
les prcipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit
imprimait la crainte, devant les forts tnbreuses, au pied de ces
volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et
des rochers brlants.

Aprs avoir imagin des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien
leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se
perant le sein, en se dchirant les entrailles; l'autre, plus forcen,
arracha ses enfants de la mamelle de leur mre, et les gorgea sur
l'autel de ses dieux altrs de sang. Plus la nature frmissait, plus la
divinit devait se rjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux 
qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87].

  [87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2.

Celui dont les rayons animent la nature, vit cet garement; et il en
eut piti. Il n'est pas tonnant, dit-il, que des insenss soient
mchants. Au lieu de les punir de s'garer dans les tnbres,
envoyons-leur la vrit; ils marcheront  sa lumire. Il ne m'est pas
plus difficile d'clairer leur intelligence, que d'clairer leurs yeux.

Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien
aims, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son
pouse[88].

  [88] Garcil. liv. 1, chap. 15.

Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit clbre et rvr o ces enfants
du soleil descendirent[89]. Les sauvages, rpandus dans les forts
d'alentour, se rassemblrent  leur voix. Manco apprit aux hommes 
labourer la terre,  la semer,  diriger le cours des eaux, pour
l'arroser; Oello instruisit les femmes  filer,  ourdir la laine,  se
vtir de ses tissus,  vaquer aux soins domestiques,  servir leurs
poux avec un zle tendre,  lever leurs enfants.

  [89] Au bord d'un lac,  une lieue de Cusco. Les Incas y avaient lev
    un magnifique temple au soleil.

Au don des arts, ces fondateurs ajoutrent le don des lois. Le culte du
soleil leur pre, ce culte inspir par l'amour, fond sur la
reconnaissance, et qui ne cota jamais un soupir  la nature, ni un
murmure  la raison, fut la premire de ces lois et l'ame de toutes les
autres.

L'homme, tonn de voir si prs de lui des biens qu'il ne souponnait
pas, l'abondance, la sret, la paix, crut recevoir un nouvel tre. Ses
besoins satisfaits, ses terreurs dissipes, le plaisir d'adorer un Dieu
propice et bienfaisant, le devoir d'tre juste et bon  son exemple, la
facilit d'tre heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin
d'une innocente et paisible socit captiva tous les coeurs. Honteux
d'avoir t aveugles et barbares, ces peuples se laissrent apprivoiser
sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bti par leurs
mains; cent villages l'environnrent[90]; et le vnrable Manco, avant
d'aller se reposer auprs du soleil son pre, vit prosprer, ds sa
naissance, l'empire qu'il avait fond.

  [90] Treize  l'orient, trente  l'occident, vingt au nord, quarante
    au midi.

Son fils an lui succda[91]; et, comme lui, par la douceur, la
persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire.

  [91] SINCHI ROCA, deuxime roi. Il conquit vingt lieues de pays, au
    midi.

Le fils an de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les
employa qu' rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans
leur sang.

  [92] LOQUE YUPANGU, troisime roi. Il conquit quarante lieues de pays
    du nord au sud, et vingt du couchant au levant.

Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner,
le forcrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais
le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur
apprit  le craindre; sa clmence apprit  l'aimer.

  [93] MATA CAPAC, quatrime roi, conquit quatre-vingt-dix lieues
    d'tendue, dans le pays de _Cunti Suyu_.

  [94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assigea sur leur
    montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivire,
    les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et
    _Dallia_ au couchant.

Le fils an de ce hros[95] fit des conqutes encore plus vastes, sans
coter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit  son obissance. Son
retour  Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut port par des rois.

  [95] CAPAC YUPANGU, cinquime roi. Ses conqutes s'tendaient, au
    couchant, jusqu' la mer; au midi, jusqu' _Tatira_, au pays des
    _Charcas_;  l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au
    nord, jusqu' _Racuna_, dans la province de _Chinca_.

Les Incas qui lui succdrent[96], furent obligs quelquefois, pour
dompter des peuples froces, d'assiger leur retraite, de les y
repousser, et de leur laisser prendre conseil de la ncessit. Mais nos
armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour
maxime de les abandonner, plutt que de les dtruire, s'ils
s'obstinaient  vivre indpendants et malheureux. La paix allait
au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces
rebelles que de consentir  goter les biens qu'elle leur
prsentait[97]. Engager le monde  tre heureux, fut le grand projet des
Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumires, des arts utiles,
taient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus.
Telle a t, pendant onze rgnes, leur ambition et leur gloire; tel a
t le prix de leurs travaux.

  [96] ROCA, surnomm _Pleure-sang_, sixime roi.

    Septime, VIRACOCHA.

    Huitime, PACHACUTEC.

    Neuvime, YUPANGU.

    Dixime, TUPAC YUPANGU.

    Onzime, HUANA CAPAC, pre des deux Incas rgnants.

  [97] Lorsque assigs sur leurs montagnes, ils manquaient de
    subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes
    paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait  manger et on
    les renvoyait, chargs de vivres, vers leurs pres et leurs maris,
    avec des offres de paix et d'amiti.

Cependant, plus on tendait les limites de cet empire, plus on avait de
peine  les garder. Dans tout l'espace de dix rgnes, l'empire n'avait
vu qu'une seule rvolte. Mon pre, le plus doux et le plus juste des
rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes.
Les extrmits recules n'taient plus sous les yeux du monarque. Vers
l'aurore, on avait franchi la haute barrire des Andes[98]; on touchait
 la mer dans les rgions du couchant; vers le nord et vers le midi,
nous avions encore  pntrer dans des dserts profonds et vastes; enfin
le plan de nos conqutes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc
un partage entre les enfants du soleil.

  [98] Montagnes des Antis, depuis appeles _Cordelires_.

Mon pre, aprs avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que
le moment du partage tait arriv. Il avait pous deux femmes; l'une
tait Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99].
Huascar est l'an des enfants d'Ocello; il possde Cusco, la ville du
soleil, et l'empire de nos anctres. Je suis l'an des enfants de
Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon pre, est
l'hritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser.

  [99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conqute de cette
    province.

A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-mme, qu'il ne
devait qu' sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frre et moi, des
dbats qui seront sanglants, s'il me force  prendre les armes.

Mon frre est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais
flchir. Au mpris de la volont et de la mmoire d'un pre, il exige de
moi que je descende du trne, et que je me range sous ses lois. Tu sens
si je puis m'y rsoudre. J'aime mon frre; il m'est affreux de voir sa
haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le
mien vont tre ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique,
allume entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus,  un oppresseur
tranger. Mais ce sceptre, ce diadme, c'est de mon pre que je les
tiens; laisserai-je outrager mon pre? Il n'est rien qu' titre d'gal,
d'alli, de frre et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il tendre
ses conqutes par-del les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des
Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les
valles de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles  dompter? Je l'aiderai
 les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma
honte? pourquoi vouloir dshonorer et avilir son propre sang? Les larmes
que tu vois s'chapper de mes yeux, te sont tmoins de ma franchise. Je
dsire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je
me crains sur-tout moi-mme. C'est  toi, cher Alonzo,  nous sauver des
maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frre  Cusco.
L'humanit rside dans ton coeur, et la vrit sur tes lvres; ta
candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits,
enfin ce charme si touchant que tu donnes  tes paroles, le flchira
peut-tre, et nous pargnera d'effroyables calamits. Ne crains pas
d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais
aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits.
Mon pre, en mourant, m'a plac sur un trne lev, affermi par
lui-mme; il faut m'en arracher sanglant.

  [100] Rivire du Chili.

  [101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivire de la _Plata_.

Alonzo sentit l'importance et les difficults d'une telle entremise;
mais il voulut bien s'en charger; et tout fut prpar dans peu pour
donner  son ambassade une splendeur qui rpondt  la majest des deux
rois.




CHAPITRE XXVII.


Avant le dpart d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre l'ouvrage de la paix
sous de favorables auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains y
assistrent, et Alonzo lui-mme, sans y participer, crut pouvoir en tre
tmoin.

Les vierges du soleil, admises dans son temple, servaient le pontife 
l'autel. C'est de leur main qu'il recevait le pain du sacrifice[102]; et
l'une d'elles, aprs l'offrande, le prsentait aux Incas.

  [102] Ce pain tait fait du mas le plus pur; on l'appelait _Cancu_.

La destine de Cora voulut qu'en ce jour solennel ce ft elle qui dt
remplir ce ministre si funeste.

Alonzo, par une faveur signale du monarque, tait plac auprs de lui.
La prtresse s'avance, un voile sur la tte, et le front couronn de
fleurs. Ses yeux taient baisss; mais ses longues paupires en
laissaient chapper des feux tincelants. Ses belles mains tremblaient;
ses lvres palpitantes, son sein vivement agit, tout en elle exprimait
l'motion d'un coeur sensible. Heureuse si ses yeux timides ne s'taient
pas levs sur Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent lui fit
voir le plus redoutable ennemi de son repos et de son innocence. Lui,
dont la grce et la beaut, chez les froces anthropophages, avaient
apprivois des coeurs nourris de sang, quel charme n'eut-il pas pour le
coeur d'une vierge, simple, tendre, ingnue, et faite pour aimer! Ce
sentiment, dont la nature avait mis dans son sein le germe dangereux, se
dveloppa tout--coup.

Dans le tressaillement que lui causa la vue de ce mortel, dont la parure
relevait encore la beaut, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui
contenait l'offrande, ne lui tombt des mains. Elle plit; son coeur
suspendit tout--coup et redoubla ses battements. Un frisson rapide est
suivi d'un feu brlant qui coule dans ses veines; et sur ses genoux
dfaillants elle a peine  se soutenir.

Son ministre enfin rempli, elle retourne vers l'autel. Mais Alonzo,
prsent  ses esprits, semble l'tre encore  ses yeux. Interdite et
confuse de son garement, elle jette un regard suppliant sur l'image du
soleil; elle y croit voir les traits d'Alonzo. O dieu! dit-elle, 
dieu! quel est donc ce dlire? Quel trouble ce jeune tranger a mis dans
tous mes sens! Je ne me connais plus.

Le sacrifice et les voeux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire;
les prtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et
saint qui les cache aux yeux des mortels.

Cette retraite, o Cora voyait couler ses jours dans une paisible
langueur, fut pour elle, ds ce moment, une prison triste et funeste.
Elle sentit tout le poids de sa chane; et son coeur ne dsira plus
qu'un dsert et la libert, un dsert o ft Alonzo: car elle ne cessait
de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre  lui, comme
s'il et t prsent. Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que
je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme
unique de ma pense, si je suis condamne  ne plus te revoir? Ah! du
moins, avant que j'expire, viens, mortel ador, viens voir quel ravage
ta seule vue a caus dans un faible coeur; viens voir et plaindre ta
victime. O es-tu? Daignes-tu penser  moi,  moi, qui brle, qui me
meurs du dsir, sans espoir, de te revoir encore? Hlas! quel malheur
est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers
lui; sans cesse mon ame s'lance hors de ces murs pour le chercher; dans
la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais
ma vie pour qu'un seul de mes songes pt se raliser, ne ft-ce qu'un
moment, et ce moment, on l'a retranch de ma vie! O dieu bienfaisant!
est-ce toi qui te plais  tyranniser,  dchirer un coeur sensible? Tu
sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir
absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a d
s'lever jusqu' toi, rclamait dans le mme instant contre une injuste
violence. Mon coeur n'est point parjure; il ne t'a rien promis.
Rends-moi donc  moi-mme. Hlas! suis-je digne de toi? Trop faible,
trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le
trouble dans mon ame: perdue, insense, je ne commande plus  ma raison
ni  mes sens. A ces mots, prosterne, et n'osant plus voir la lumire
du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile
arros de larmes. Mais bientt l'image d'Alonzo, et cette pense
accablante, _Je ne le verrai plus_, venant s'offrir encore, faisaient
clater sa douleur. O mon pre! qu'avez-vous fait? que vous avais-je
fait moi-mme? pourquoi me sparer de vous? pourquoi m'ensevelir
vivante? Hlas! j'avais pour vous une vnration si tendre! je vous
aurais servi avec tant de zle et d'amour! O mon pre! mon pre! vous
m'auriez vue auprs de vous, douce consolation de votre paisible
vieillesse, partager avec mon poux le devoir de vous rendre heureux,
lever sous vos yeux mes enfants... Mes enfants! ah! jamais je ne serai
mre; jamais ce nom cher et sacr ne fera tressaillir mon coeur. Ce
coeur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses
penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits
pour jamais.

Cet clair rapide et terrible, qui embrase -la-fois deux coeurs faits
l'un pour l'autre, avait frapp le jeune Espagnol au mme instant que la
jeune Indienne. tonn de voir tant de charmes, mu, troubl jusqu'
l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lanc, il la suivit des
yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu mme, en le lui voyant
adorer.

Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le
gne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le
condamne, il en rougit, il veut l'loigner de son ame; vain reproche!
efforts inutiles! La rflexion mme enfonce plus avant le trait qu'il
voudrait arracher. Un seul regard de la prtresse a vers au fond de son
coeur le doux poison de l'esprance. Des voeux indissolubles, un troit
esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austre prison, il
voit tout; et il espre encore. Il lui est impossible de possder Cora,
mais non pas d'avoir su lui plaire; et si elle m'aimait, disait-il, si
elle savait que je l'adore, si nos deux coeurs, d'intelligence,
pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.

En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous
les mouvements d'un amour insens. Mais la rflexion le rendait 
lui-mme, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses
transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilge! dans la
cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalit! exposer
celle qu'il aimait  l'opprobre et au chtiment qui suivraient l'oubli
de ses voeux! C'taient autant de crimes, dont un seul et suffi pour
faire frmir Alonzo. Il en repoussait la pense, bien rsolu de n'y
jamais cder.

Seulement il allait nourrir sa profonde mlancolie autour de l'enceinte
sacre des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges tait vaste
et ombrag d'arbres pais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore
au respect qu'imprimait ce lieu rvr. C'est sous ces arbres,
disait-il, que la belle Cora respire. Hlas! peut-tre elle y gmit; et
ni la piti ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces
murs sont levs, la garde en est svre; mais combien ne serait-il pas
facile encore d'y pntrer! C'est leur saintet qui les garde. L'amour,
cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le
ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude  ne dsirer que
les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans
l'troit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la
jeunesse, la beaut, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait
juste et gnreux de les en affranchir! A ces mots, effray lui-mme de
sentir tressaillir son coeur, il s'loignait. Ah! disait-il, est-ce l
ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amen  la cour de l'Inca!
Je m'annonce comme un hros; je finis par tre un perfide, un faible et
lche ravisseur!

Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomph sans doute. Mais un
vnement terrible la fit cder aux mouvements de la crainte et de la
piti.




CHAPITRE XXVIII.


Heureux les peuples qui cultivent les valles et les collines que la mer
forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dpouilles
de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le
laboureur y sme et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples
voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais tremp
dans l'ocan, et dont la cime s'lve au-dessus des nues! Ce sont des
soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la vote des
fournaises profondes o sans cesse il bouillonne. Il a form ces monts,
des rochers calcins, des mtaux brlants et liquides, des flots de
cendres et de bitume qu'il lanait, et qui, dans leur chte,
s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples
que la fertilit de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits,
et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de
fcondit, dont la terre est pntre, sont les exhalaisons du feu qui
la dvore; sa richesse, en croissant, prsage sa ruine; et c'est au sein
de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est
le climat de Quito. La ville est domine par un volcan terrible[103],
qui, par de frquentes secousses, en branle les fondements.

  [103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses ruptions en
    1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine.

Un jour que le peuple indien, rpandu dans les campagnes, labourait,
semait, moissonnait (car ce riche vallon prsente tous ces travaux
-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intrieur de leur
palais, taient occupes les unes  filer, les autres  ourdir les
prcieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vtus, un bruit
sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit,
semblable  celui de la mer, lorsqu'elle conoit les temptes,
s'accrot, et se change bientt en un mugissement profond. La terre
tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent; le temple et
les palais chancellent et menacent de s'crouler; la montagne s'branle,
et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents enferms dans son sein,
des flots de bitume liquide, et des tourbillons de fume qui rougissent,
s'enflamment, et lancent dans les airs des clats de rocher brlants
qu'ils ont dtachs de l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir
des rivires de feu bondir  flots tincelants  travers des monceaux de
neige, et s'y creuser un lit vaste et profond.

Dans les murs, hors des murs, la dsolation, l'pouvante, le vertige de
la terreur se rpandent en un instant. Le laboureur regarde, et reste
immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent comme une mer
flottante sous ses pas. Parmi les prtres du soleil, les uns,
tremblants, s'lancent hors du temple; les autres, consterns,
embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges perdues sortent de leur
palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tte; et courant dans
leur vaste enclos, ples, cheveles, elles tendent leurs mains timides
vers ces murs, d'o la piti mme n'ose approcher pour les secourir.

Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, entend leurs gmissantes
voix. Dans le pril de la nature entire, il ne tremble que pour Cora.
Les cris qui frappent son oreille, lui semblent tous tre les siens.
gar, frmissant de douleur et de crainte, et pareil au ramier qui,
d'une aile tremblante, voltige autour de la prison o sa palombe est
enferme, ou tel plutt que la lionne, qui, l'oeil tincelant, rode et
rugit autour du pige o l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il
dcouvre  la fin des ruines et un passage. Transport de joie, il
gravit sur les dbris du mur sacr. Il pntre dans cet asyle o nul
mortel jamais n'osa pntrer avant lui. Les tnbres le favorisent: un
jour lugubre et sombre a fait place  la nuit; la nuit n'est claire
que par les flots brlants qui s'lancent de la montagne; et cette
effroyable lueur, pareille  celle de l'rbe, ne laisse voir aux yeux
d'Alonzo que comme des ombres errantes, les prtresses du soleil courant
pouvantes dans les jardins de leur palais.

D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occup de l'objet qu'il adore,
chercheraient inutilement l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo
reconnat Cora. Les grces qui, dans la frayeur, ne l'ont point
abandonne, la lui font distinguer de loin. Il retient ses premiers
transports, de peur de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. Cora,
lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, un dieu veille
sur vous, et prend soin de vos jours. A cette voix, Cora s'arrte
intimide; et  l'instant la terre tremble, et la montagne, avec clat,
jette une colonne de flamme, qui, dans l'obscurit, dcouvre aux yeux de
la prtresse son amant qui lui tend les bras.

Soit par un mouvement soudain de frayeur, ou d'amour peut-tre, Cora se
prcipite et tombe vanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la
soutient, il la ranime, il tche de la rassurer. O toi, lui dit-il, que
j'adore depuis que je t'ai vue au temple, toi pour qui seule je respire,
Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un librateur.
Suis-moi, quittons ces lieux funestes; laisse-moi te sauver.

Cora, faible et tremblante, s'abandonne  son guide. Il l'emporte; il
franchit sans peine les dbris du mur croul; et le premier asyle qui
s'offre  sa pense, est le vallon de Capana, du cacique ami de
Las-Casas.

O vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troubl mes sens. Je ne sais
o je suis; je ne sais mme qui vous tes. Que vais-je devenir? Ayez
piti de moi.--Vous tes, lui dit Alonzo, sous la garde d'un homme qui
ne respire que pour vous. Je vous mne loin du danger, dans un vallon
dlicieux, o un cacique, mon ami, vous recevra comme sa fille.--Ah!
cachez-moi plutt, dit-elle,  tous les yeux. Il y va de ma vie; il y va
de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que vous me faites violer. Me
voil hors de cet asyle o je devais vivre cache. Je suis les pas d'un
homme, aprs avoir fait voeu de fuir  jamais tous les hommes. A quoi
m'exposez-vous? Ah! plutt laissez-moi prir.

Cora, lui rpondit Alonzo, le premier devoir de tout ce qui respire,
comme son premier sentiment, c'est le soin de sa propre vie; et dans un
moment o la mort vous environne et vous poursuit, il n'est ni voeu ni
loi qui doivent s'opposer  ce mouvement invincible. Quand tout sera
calm, demain avant l'aurore, vous rentrerez dans ces jardins, o vos
compagnes effrayes auront pass la nuit sans doute, et le secret de
votre absence ne sera jamais rvl.

Cependant le pril s'loigne, et bientt il s'vanouit. La terre cesse
de trembler, le volcan cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui
s'levait du sommet de la montagne, s'mousse, et parat s'enfoncer; les
noirs tourbillons de fume dont le ciel tait obscurci, commencent  se
dissiper; un vent d'orient les chasse vers la mer. L'azur du ciel
s'pure; et l'astre de la nuit, par sa consolante clart, semble vouloir
rassurer la nature.

Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne traversaient de belles
prairies, o mille arbres, chargs de fruits, entrelaaient leurs
rameaux. Les rayons tremblants de la lune, perant  travers le
feuillage, allaient nuancer la verdure, et se jouer parmi les fleurs.
Respire, ma chre Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme et le
silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi me rassasier du plaisir
de te voir, d'adorer tant de charmes. Cora consentit  s'asseoir. Le
premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, qu'il vint lui
prsenter. Le doux savinte, le palta, d'un got plus ravissant encore,
la moelle du coco, son jus dlicieux, furent les mets de ce festin.

Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait  peine. Le trouble, le
saisissement, cette timidit craintive qui se mle aux brlants dsirs,
et dont l'motion redouble aux approches du bonheur, suspendent son
impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lvres la main
tremblante de Cora. Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que
je possde, toi, l'unique objet de mes voeux? Qui m'et dit qu'un
prodige, dont frmit la nature, s'oprait pour nous runir, et qu'il
n'pouvantait la terre, que pour nous drober aux yeux de tes
surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris piti de mon amour
et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voil seuls, libres,
cachs, et n'ayant pour tmoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les
tendres amants. Mais ces instants si prcieux s'coulent; n'en perdons
plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.--Sois
heureux, dit-elle; et ds ce moment un nuage se rpandit sur l'avenir.

A leurs yeux tout s'est embelli. La srnit de la nuit, la solitude, le
silence, ont pour eux un charme nouveau. Ah! le dlicieux sjour!
disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clart, ces
gazons, ces feuillages semblent nous dire: O voulez-vous aller? o
serez-vous mieux qu'avec nous?--O douce moiti de moi-mme, dit Alonzo,
ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et
demain, ds l'aube du jour, fuyons des lieux o tu es captive. Allons...
que sais-je? o le destin nous conduira: ft-ce dans un antre sauvage,
j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre. Ainsi
le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et
il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle rpandait. Mon ami,
lui dit-elle, loignons, s'il se peut, une prvoyance affligeante. Je
suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant
souhait ne soit pas ml d'amertume.

Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle dsira de
l'entendre, et le rpta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il
voulut mme la flatter de la douce esprance de voir un jour avec lui
les bords o il tait n. Elle n'en fut point abuse, et la rflexion
cruelle carta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les
mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au
point du jour.

L'toile du matin veille les oiseaux, et leurs chants veillent Alonzo.
Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes.
Il approche sa bouche de ses lvres de rose, o la volupt lui sourit;
il en respire l'haleine; et son ame y vole, attire par un souffle
dlicieux.

[Illustration: Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent
mille charmes.]

Cora s'veille; un tressaillement ml de frayeur et de joie, exprime
son motion. Est-ce toi, dit-elle en se prcipitant dans le sein
d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir
perdu.--Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point spars. Mais
htons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le dtroit des montagnes; et
sur la foi de la nature, qui nourrit les htes des bois, cherche avec
moi, dans leur asyle, la libert, le premier des biens aprs
l'amour.--Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi,
dans ces forts o elle rgne! que n'y suis-je inconnue au reste des
mortels! Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle
frmissait; et ses yeux, attachs sur ceux de son amant, se
remplissaient de larmes. Attendri et troubl lui-mme, il la presse de
lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter;
mais elle cde enfin. Dlices de mon ame, mon cher Alonzo, lui
dit-elle, mon coeur est dchir; le tien va l'tre; mais pardonne: un
devoir sacr, un devoir terrible m'enchane; il va m'arracher de tes
bras; voici le moment d'un ternel adieu.--Ah! que dis-tu,
cruelle?--coute. En me dvouant aux autels, mes parents rpondirent de
ma fidlit. Le sang d'un pre, d'une mre, est garant des voeux que
j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime
retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la
rigueur de la loi.--O dieu!--Tu frmis!--Malheureuse! qu'as-tu fait?
qu'ai-je fait moi-mme? s'cria-t-il en se prcipitant le front contre
terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montr plutt
l'abyme o je tombais, o je t'entranais?... Laisse-moi. Ton amour, ta
douleur, tes larmes redoublent l'horreur o je suis... Que veux-tu? que
je te remmne? Tu veux ma mort... Te retenir! oh! non; je ne suis pas un
monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai
jamais. Va-t'en... cruelle!... Arrte! arrte! Je me meurs.

Cora, dsole et tremblante, tait revenue  ses cris, tait tombe 
ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses
pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un ternel amour; et, dans
l'excs de sa douleur, il s'gare et s'oublie encore. Que faisons-nous?
lui dit Cora; voil le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et
mon pre, et ma mre, et leurs enfants, tout va prir. Je vois le bcher
qui s'allume.--Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre,
l'air farouche du dsespoir; et tout--coup s'armant de force, de cette
force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la
main, et, marchant  grands pas, la remmne, ple et tremblante,
jusqu'au pied de ces murs, o elle va cacher son crime, son amour, et
son dsespoir.

L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait t, jusqu'au moment de cette
fatale entrevue, qu'un dlire confus et vague: elle n'en connut bien la
force que lorsqu'elle en eut possd l'objet. Sa passion, en
s'clairant, a redoubl de violence; le souvenir et le regret en sont
devenus l'aliment; et le dsir, sans esprance, toujours tromp,
toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice ternel.

Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le
dsordre de cette nuit, o chacun tremblait pour soi-mme, n'a pas
permis qu'on s'apert de sa fuite et de son absence; elle ne se fait
point un crime de l'garement o l'ont prcipite le pril, la crainte,
et l'amour. Sa plus cruelle prvoyance est d'tre en proie au feu qui la
consume, et qui ne s'teindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il
prouve les mmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente
incessamment.

Oh! sous combien de formes, diversement cruelles, l'amour tyrannise les
coeurs! Alonzo tremblait d'tre pre; et ce danger, que l'innocence
drobait aux yeux de Cora, tait sans cesse prsent aux siens. Il se
rappelle avec effroi les plus doux moments de sa vie, et dteste l'amour
qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. Mais, en s'loignant
de Quito, il sentit son ame, attire par une force irrsistible, se
dtacher de lui, s'lancer vers les murs o son amante gmissait.




CHAPITRE XXIX.


Une route immense, applanie d'une extrmit de l'empire  l'autre, 
travers les hautes montagnes, les abymes, et les torrents[104], monument
prodigieux de la grandeur des Incas; et sur cette route les arsenaux
distribus par intervalles, les hospices sans cesse ouverts aux
voyageurs, les forteresses et les temples, les canaux qui dans les
campagnes faisaient circuler l'eau des fleuves[105], les merveilles de
la nature, dans des climats nouveaux pour le jeune Espagnol, rien ne put
effacer Cora de sa pense. Son image, qu'en soupirant il cartait
toujours, lui revenait sans cesse.

  [104] La route de Quito  Cusco, et par-del, avait cinq cents lieues.
    Elle fut faite sous le rgne de _Huana Capac_. Sous le mme rgne,
    l'on en fit une de la mme tendue dans le plat pays, et plusieurs
    autres qui traversaient l'empire du centre aux extrmits. C'taient
    des leves de terre de quarante pieds de largeur, qui mettaient les
    valles au niveau des collines.

  [105] Un de ces canaux, dans les plaines du couchant, avait cent
    cinquante lieues de longueur du sud au nord.

Enfin l'imprieuse voix de l'amiti se fit entendre. Alonzo tout--coup
sortit comme d'un long dlire; et, en approchant de Cusco, les soins
dont il tait charg commencrent  l'occuper. Il se fit prcder par
trois caciques, et s'annona au monarque en ces mots: Un homme n
par-del les mers, et vers les bords d'o le soleil se lve, un
Castillan, reu dans la cour de ton frre, vient te voir, et t'apporte
des paroles de paix.

La renomme des Castillans tait parvenue  Cusco; et ce nom, devenu
terrible, frappa le superbe Huascar. Il envoya au-devant d'Alonzo une
partie de sa cour, et le reut lui-mme dans toute la splendeur de la
majest des Incas, lev sur un trne d'or, dans un palais dont les
lambris, les murs mmes, taient revtus de ce mtal blouissant, ayant
 ses pieds vingt caciques, et  ses cts vingt tribus d'Incas
descendants de Manco.

Alonzo, qui jamais n'avait rien vu de si auguste, en fut saisi
d'tonnement. Le prince, avec une bont majestueuse, lui fit signe de
s'approcher, et de parler.

Inca, lui dit Alonzo, c'est un prsent du ciel, qu'un frre vertueux et
tendre; c'est un don du ciel, non moins rare, qu'un vritable ami.
Rjouis-toi: le ciel t'a donn l'un et l'autre dans le roi de Quito. Son
ame m'est connue, et mon coeur, qui jamais n'a su mentir, rpond du
sien. Vous tes tous deux menacs par un ennemi redoutable, qui s'avance
de l'orient. Vous avez besoin l'un de l'autre pour rsister  ses
efforts. Runis, vous pouvez le vaincre; diviss, vous tes perdus.
L'Inca ton frre demande ton secours, et t'offre celui de ses armes. Tel
est l'objet de l'ambassade dont il m'honore auprs de toi.

J'ai bien voulu t'entendre, lui rpondit l'Inca, quoique envoy par un
rebelle; mais, avant tout, n'es-tu pas toi-mme un de ces trangers
nouvellement descendus sur nos bords, et qui, dans les campagnes
d'Acatams, ont sem l'pouvante? Tu te dis Castillan; c'est, je crois,
le nom qu'on leur donne; ils viennent, dit-on, comme toi, des bords de
l'orient.

Oui, je suis du nombre de ceux que l'on a vus sur ce rivage, lui dit
Alonzo. Je cherchais la gloire sur leurs pas: je n'ai vu que le crime;
et je les ai abandonns. J'aime la bonne foi, j'honore la droiture et la
grandeur d'ame; et c'est ce qui m'attache  ce gnreux prince qui te
parle ici par ma voix. Tous les deux ns du mme sang, enfants du mme
pre, aimez-vous, et vivez en paix; vous serez heureux et puissants.

S'il se souvient, reprit Huascar, de quel pre nous sommes ns, qu'il
se rappelle aussi quels rangs nous a marqus la naissance. Le soleil n'a
donn qu'un matre  cet empire; le rgne de son fils doit tre l'image
du sien. Il n'a point d'gal dans le ciel; et je n'en veux point sur la
terre.

Inca, lui rpondit Alonzo, je veux bien parler ton langage, et supposer
ce que tu crois. N'aimes-tu pas assez les hommes, et n'estimes-tu pas
assez les lois de tes aeux, pour souhaiter que l'univers ft rang sous
ces lois paisibles?

Sans doute, rpondit l'Inca, je le souhaite, et je l'espre: c'est la
volont du soleil; les temps la verront s'accomplir.

Et alors, poursuivit Alonzo, le monde n'aura-t-il qu'un roi, comme il
n'a qu'un soleil? La sagesse d'un homme tendra-t-elle ses regards aussi
loin que l'astre du jour tend l'clat de sa lumire? Tu n'oserais le
croire; ose donc avouer que ta vigilance a des bornes, que ta puissance
en doit avoir, et qu'il serait injuste de vouloir envahir ce que l'on ne
peut gouverner.

tranger, quelle est ton audace, interrompit l'Inca, de venir me
marquer les limites de ma puissance?

Ce n'est pas moi, lui dit Alonzo, c'est la nature qui les a marques;
je ne dis que ce qu'elle a fait. Je t'avertis que tu es homme par ta
faiblesse, quand tu veux tre un dieu par ton ambition.

Je suis homme, mais je suis roi, reprit l'Inca; et ce nom seul
t'apprend le respect qui m'est d.

Sache, lui dit Alonzo, que mes pareils parlent aux rois sans les
flatter, et les respectent sans les craindre. Il ne tient qu' toi de me
voir  tes pieds; mais commence par tre juste, et par honorer la
mmoire d'un pre qui fut roi lui-mme. C'est de sa main que ton frre a
reu le sceptre que tu lui disputes; et en dsavouant le don qu'il lui a
fait, tu l'insultes dans son tombeau, et tu foules aux pieds sa cendre.

L'Inca frmit; mais son orgueil l'emporta sur sa pit. Mon pre,
dit-il, a vieilli; et dans cet tat de dfaillance, l'homme est crdule
et facile  tromper. Il a cd aux artifices d'une femme ambitieuse; et
pour le fils de l'trangre, il a dshrit celui que les sages lois de
Manco lui avaient donn pour successeur.

Il t'a remis, lui dit Alonzo, tout ce qu'il avait reu: il n'a dispos
que de sa conqute.

Si, comme lui, chacun de nos rois, dit le prince, et dissip ce qu'il
avait acquis, o serait leur empire? L'unit de pouvoir en fait la
grandeur et la force; et mon pre, qui, sans partage, l'avait reu de
ses aeux, devait le laisser sans partage. On l'a surpris; et sans
cesser d'honorer ses vertus, de rvrer sa cendre, je puis dsavouer un
moment de faiblesse, qui lui fit oublier mes droits.

Apprends, lui dit Alonzo, qu'au nord de ces climats, un empire aussi
vaste, plus puissant que le tien, vient d'tre ravag, dtruit, inond
du sang de ses peuples, pour avoir t divis. Ses princes,  peine
chapps au glaive du vainqueur, se sont rfugis dans la cour de l'Inca
ton frre; et leur malheur atteste ce que je te prdis. Un ennemi
terrible va vous trouver tous deux affaiblis, dfaits l'un par l'autre.
Ah! songe  sauver ton empire; et quand la foudre est sur ta tte et
l'abyme  tes pieds, tremble, malheureux prince, tremble toi-mme, au
lieu de menacer.

Toute la cour qui l'entendait, parut trouble  ce langage; l'Inca
lui-mme en fut mu. Mais dissimulant sa frayeur sous les dehors de la
fiert: C'est, dit-il,  l'usurpateur  prvenir les maux dont il
serait la cause, et  se ranger sous mes lois.

Ne l'espre pas, dit Alonzo, constern de sa rsistance. Ataliba,
couronn par un pre expirant, ne croira jamais avoir usurp ce qu'il a
reu de son pre. Il regarde sa volont comme une inviolable loi. Il
faut, pour le chasser du trne, l'en arracher sanglant: je te rpte ses
paroles. C'est  toi de voir si tu veux te baigner dans le sang d'un
frre vertueux, qui t'aime, qui fait sa gloire et son bonheur d'tre ton
alli, ton ami le plus tendre; qui te conjure, au nom d'un pre, de ne
pas rvoquer les dons qu'il lui a faits; qui te conjure, au nom de son
peuple et du tien, de ne pas le forcer  une guerre impie. Dispose de
lui, de ses armes: il ne craint point la guerre; il a sous ses drapeaux
un peuple fidle et vaillant; il a vingt rois autour de lui, tous aussi
dvous que moi. Tout ce qu'il craint, c'est de verser le sang de ses
amis, de sa famille, de ces peuples, qui, sujets de vos pres, ns sous
les mmes lois, sont ses enfants comme les tiens. Consulte, comme lui,
ton coeur; il doit tre bon, magnanime, sensible au moins  la piti. Il
ne s'agit pas de rgler entre nous tes droits et les siens; de pareils
dbats n'ont jamais t vids que par les armes. Il s'agit de savoir
lequel des deux perd le plus  cder. Il y va, pour lui, d'un royaume;
pour toi, d'une province inutile  ta gloire,  ta puissance,  ta
grandeur. Il dfend, avec sa couronne, l'honneur de son pre et le sien;
et  ces intrts qu'opposes-tu? l'orgueil de ne point souffrir de
partage! Vois si cela mrite d'allumer entre vous les feux d'une guerre
civile, au moment qu'un pril commun vous presse de vous runir.

Le fier Huascar n'en voulut pas entendre davantage. Mais la franchise
courageuse, la noble fermet d'Alonzo, laissrent dans tous les esprits
l'tonnement et le respect; l'Inca lui-mme en fut saisi.

Je ne sais, disait-il, mais cette race d'hommes a quelque chose
d'imposant et de suprieur  nous. Je veux gagner la bienveillance et
l'estime de celui-ci. Qu'on lui rende tous les honneurs qui sont dus 
son ministre et  la dignit dont il est revtu.

Il l'admit  sa table; et prenant avec lui le ton de l'amiti:
Castillan, lui dit-il, je veux bien accder, autant que je le puis sans
honte,  la paix que tu me proposes. Qu'Ataliba garde son apanage; qu'il
rgne  Quito, j'y consens, mais tributaire de l'empire, et oblig de
rendre hommage  l'an des fils du soleil.

Quoiqu'il y et peu d'apparence qu'Ataliba subt cette condition, Alonzo
ne crut pas devoir la rejeter sans l'en instruire; et, en attendant sa
rponse, il eut le temps de voir tout ce qui dcorait, et au-dedans et
au-dehors, la florissante ville du soleil.




CHAPITRE XXX.


Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des
vierges, la forteresse  triple enceinte qui dominait la ville et qui la
protgeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y
rpandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'tendue et la
magnificence des places qui la dcoraient, ces monuments, dont il ne
reste plus que de dplorables ruines, le frappaient d'admiration. Sans
le fer, disait-il, sans l'art des mcaniques, la main de l'homme a opr
tous ces prodiges! Elle a roul ces rochers normes; elle en a form ces
murailles dont la structure m'pouvante, dont la solidit ne cdera
jamais qu'aux lentes secousses du temps et  l'croulement du globe. On
peut donc suppler  tout par le travail et la constance?

Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple
et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous
mille formes diverses, blouissait par-tout les yeux[106]. Ah!
disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice europenne vient 
dcouvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dvorer!

  [106] Les historiens ont pouss jusqu' l'extravagance l'exagration
    de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bchers de lingots
    d'or en forme de bches, des greniers remplis de grains d'or, etc.

Le culte du soleil avait  Cusco une majest sans gale. La magnificence
du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des
prtres du soleil, et le choeur des vierges choisies[107] plus nombreux
et plus imposant, donnaient, dans cette ville,  la pompe du culte un
caractre si auguste, qu'Alonzo mme en fut pntr de respect.

  [107] A Cusco elles taient au nombre de 1500.

Il y avait dans toutes les ftes, des rites, des jeux, des festins, des
sacrifices usits. Ce qui distinguait celle du mariage, c'tait le don
du feu cleste. Alonzo la vit clbrer. C'tait le jour o le soleil,
terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur
ses pas vers le nord.

On observait l'instant o le flambeau du jour tant sur son dclin, les
colonnes mystrieuses formaient, vers l'orient, une ombre gale 
elles-mmes; et alors l'Inca, prostern devant le soleil son pre: Dieu
bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'loigner de nous, et rendre la vie
et la joie aux peuples d'un autre hmisphre, que l'hiver, enfant de la
nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas
juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le
reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta
bont, une manation de toi-mme; et que le feu de tes rayons, nourri
sur tes autels, rpandu chez ton peuple, le console de ton absence et
l'assure de ton retour.

Il dit, et prsente au soleil la surface creuse et polie d'un
crystal[108] enchss dans l'or: artifice mystrieux qu'on avait grand
soin de cacher au peuple, et qui n'tait connu que des Incas. Les rayons
croiss en un point tombent sur un bcher du cdre et d'alos, qui
tout--coup s'enflamme, et rpand dans les airs le plus dlicieux
parfum.

  [108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait
    le feu cleste avec une petite coupe d'or, _comme la moiti d'une
    orange_, que le grand-prtre portait en bracelet.

C'tait ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le
soleil lui-mme, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. O soleil,
lui dit-il, si je suis n de toi, que tes rayons, du haut des cieux,
allument ce bcher que ma main te consacre; et le bcher fut allum.

La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait
clater les transports de sa joie; chacun s'empresse  recueillir une
parcelle du feu cleste; le monarque le distribue  la famille des
Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prtres veillent au soin
de l'entretenir sur l'autel.

Alors s'avancent les amants que l'ge appelle aux devoirs d'poux[109];
et rien de plus majestueux que ce cercle immense, form d'une
florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'tat, qui demande  se
reproduire, et  l'enrichir  son tour d'une postrit nouvelle. La
sant, fille du travail et de la temprance, y rgne, et s'y joint avec
la beaut, ou supple  la beaut mme.

  [109] Vingt-cinq ans pour les garons, et vingt ans pour les filles.
    (GARCILASSO.)

Enfants de l'tat, dit le prince, c'est -prsent qu'il attend de vous
le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien,
est oblig de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-l seul
est dispens de faire natre son semblable, pour qui c'est un malheur
que de vivre et que d'tre n. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il
lve la voix; qu'il dise ce qui lui fait har le jour; c'est  moi
d'couter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des
bienfaits du soleil mon pre, venez, en vous donnant une foi mutuelle,
vous engager  reproduire et  perptuer le nombre des heureux.

On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour--tour, se
prsentrent devant lui. Aimez-vous, observez les lois, adorez le
soleil mon pre, leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des
soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant
la main, la bche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa
laborieuse compagne.

Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beauts, soupira, et dit
en lui-mme: Ah! si dans cette fte, Cora, tu paraissais, fille
cleste, tous ces charmes seraient effacs par les tiens.

L'une des jeunes pouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux
mouills de pleurs. Le prince, qui s'en aperoit, lui demande ce qui
l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca
daigne la rassurer. Hlas! dit-elle, j'esprais consoler l'amant de ma
soeur: car ma soeur est si belle, qu'on la rserve pour le temple; et le
malheureux Ircilo,  qui mon pre la refuse, venait pleurer auprs de
moi. lina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi
douce: ton coeur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Mlo; je
sais combien tu lui es chre; je croirai la voir dans sa soeur:
tiens-moi lieu d'elle, par piti. Je refusai d'abord: Mlo, tout en
pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est
toi? me dit-elle. Vois comme il est afflig. Je le veux bien, lui
dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il
vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la
pleurera toujours.

L'Inca fit appeler le pre d'lina et de Mlo. Amenez-moi Mlo, lui
dit-il. Vous la rservez pour le temple; mais le soleil veut des coeurs
libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux
qu'il soit son poux. Pour lina, je prendrai soin de lui en choisir un
digne d'elle.

Le pre obit. Mlo s'avance afflige et tremblante. Mais ds qu'elle
voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est  lui qu'on accorde sa main, sa
beaut se ranime; un doux ravissement clate sur son front; et levant
ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: Tu ne seras donc
plus afflig? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.

Un nouveau couple se prsente; et tout--coup un jeune homme perdu fend
la foule, s'lance entre les deux poux, et tombant aux pieds de l'Inca:
Fils du soleil, s'cria-t-il, empchez Osa de manquer  la foi qu'elle
m'a donne: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en
faisant le mien.

Le roi, surpris de son audace, mais touch de son dsespoir, lui permit
de parler. Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'tait le temps de la
moisson; je faisais celle de mon pre; on annona celle du sien. Hlas!
disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du pre d'Osa; mes
rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas!
Htons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon pre.
J'en vins  bout; j'tais puis de fatigue; j'allai me reposer: le
sommeil me trompa; et quand je m'veillai, votre pre clairait le
monde. Dsol, j'arrive; et je trouve Osa dans les champs, avec le
jeune Mayob, qui, ds l'aube du jour, avait moissonn avec elle. Va,
Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chris point mon pre, me dit-elle
avec mpris: l'amour et l'amiti auraient t plus diligents. Elle ne
voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cess de m'viter et de me
fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sr qu'elle m'aime: car elle,
qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.

Osa, demanda le prince, est-il vrai?--Non, jamais je n'eusse aim que
lui; mais l'ingrat! il a nglig la moisson de mon pre, qui l'aimait
comme son enfant. A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui
pardonnes, reprit l'Inca. Reois sa main. Et toi, dit-il  Mayob,
cde-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle
pas assez belle?--Ah! si belle, qu'Osa mme ne l'efface point  mes
yeux, dit le jeune homme.--Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit
le prince. Y consentez-vous, lina?--Je le veux bien, dit-elle, pourvu
qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de
la femme. Ma mre me l'a dit souvent, et mon coeur me le dit aussi.

Tels taient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour.

Au milieu des chants et des danses qui prcdaient les sacrifices, un
prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle
assailli et dchir par des milans, qui, tour--tour, fondaient sur lui
d'un vol rapide[110]. L'aigle, aprs s'tre dbattu sous leurs griffes
tranchantes, tombe, puis de sang, au pied du trne de l'Inca et au
milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi
d'tonnement et de frayeur; mais avec cette fermet qui ne l'abandonnait
jamais: Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon pre, cet
oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient
tomber sous nos coups.

  [110] Ce trait est pris de Garcilasso.

Le pontife invita le prince  venir dans le sanctuaire. Je vous suis,
lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage.
Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.

Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces
trois cercles empreints sur le front plissant de l'pouse du soleil.
La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois
cercles marqus sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir,
l'autre nbuleux, et semblable  une trace de fume.

Prince, lui dit le prtre, ne nous dguisons pas la vrit de ces
prsages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les
revers; et ce trait de fume, plus effrayant encore, est le prsage de
la ruine.

Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il rvl ce malheureux
avenir?--Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point
parl.--Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste 
l'homme, l'esprance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs.
Tout ce qui peut n'tre qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se
doit jamais expliquer comme un signe prodigieux,  moins qu'il ne soit
-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.




CHAPITRE XXXI.


Huascar, loin de laisser paratre le trouble lev dans son ame, se
montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus rsolu que jamais; il le
mena le lendemain dans ces jardins[111] blouissants, o l'on voyait,
imits en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les
fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui et t parmi nous un
exemple inoui de luxe, n'annonait l que l'abondance et l'inutilit de
l'or.

  [111] Ceci est historique.

De ces jardins, o l'art s'tait jou  copier la nature, l'Inca fit
passer Alonzo dans ceux o la nature mme talait ses propres richesses.
Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces
jardins taient l'abrg des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes
d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux,
formaient par la varit de leur bois et de leur feuillage, un mlange
rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composs d'arbustes couronns
de fleurs, attiraient et charmaient la vue. L, des prairies odorantes
rpandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant
sous le poids de leurs fruits, tendaient et ployaient leurs branches
au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. L, des plantes,
d'une vertu ou d'une saveur prcieuse, semblaient prsenter  l'envi des
secours  la maladie et des plaisirs  la sant.

Alonzo parcourait ces jardins enchants, d'un oeil triste et
comptissant. Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrs de la paix
et de la sagesse seront-ils viols par nos brigands d'Europe? et sous la
hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a
couvert la tte des rois?

Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien rvre: car ce fut,
dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au
milieu du lac est une le riante, o les Incas ont lev un superbe
temple au soleil. Cette le est un lieu de dlices; et sa fertilit
semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, o l'on voyait
bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la
moisson lui tait consacre, ni la valle de Youca, qu'on appelait le
jardin de l'Empire, n'galaient cette le en beaut. L, mrissaient les
fruits les plus dlicieux; l, se recueillait le mas, dont la main des
vierges choisies faisait le pain des sacrifices.

Le roi voulut aussi lui-mme y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne
pouvait se lasser d'y admirer,  chaque pas, les prodiges de la culture.

Il vit les prtres du soleil labourer eux-mmes leurs champs. Il
s'adresse  l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vnrable lui
avaient fait remarquer. Inca, lui dit-il, serait-ce  vous de vaquer 
ces durs travaux? N'en tes-vous pas dispens par votre ministre
auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dgrader ainsi?

Quoique Alonzo parlt la langue des Incas, celui-ci crut ne pas
l'entendre. Appuy sur sa bche, il le regarde avec tonnement. Jeune
homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans
l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art
divin, les hommes, pars dans les bois, seraient encore rduits 
disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a
fond la socit, et qu'elle a, de ses nobles mains, lev nos murs et
nos temples.

Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais
l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est
pnible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats o je suis
n.

Dans vos climats, dit le vieillard, il doit tre honteux de vivre,
puisqu'on attache de la honte  travailler pour se nourrir. Ce travail,
sans doute, est pnible, et c'est pour cela que chacun y doit
contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous,
rien ne dgrade que le vice et l'oisivet.

Il est trange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se
consacrent aux autels, et qui viennent d'y prsenter les parfums et les
sacrifices, prennent, l'instant d'aprs, la bche et le hoyau, et que la
terre soit laboure par les enfants du soleil.

Les enfants du soleil font ce que fait leur pre, dit le prtre. Ne
vois-tu pas qu'il est tout le jour occup  fertiliser nos campagnes? Tu
l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches  ses enfants de l'imiter
dans leurs travaux!

Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. Mais le
peuple, dit-il, n'est-il pas oblig de cultiver pour vous les champs qui
vous nourrissent?

Le peuple est oblig de venir  notre aide, dit le vieillard; mais
c'est  nous d'tre avares de sa sueur.

Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre
superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces
richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos
sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus lgre
partie est consume sur l'autel: le reste en est distribu au peuple.
Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est
lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout  ce caractre
que l'on reconnat ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos
biens n'est plus  nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme.
Le prince en est dpositaire; c'est  lui de le dispenser: car personne
ne doit mieux connatre les besoins du peuple, que le pre du peuple.

Mais, en vous dpouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la
vnration qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait
vous-mme rpandre avec magnificence ces richesses, qui vous chappent
obscurment et sans clat?

Le sage vieillard,  ces mots, sourit modestement, et ses mains
reprirent la bche.

Pardonnez, lui dit Alonzo,  l'imprudence de mon ge: je vois que je
vous fais piti; mais je ne cherche qu' m'instruire.

Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la
magnificence inspireraient autant de vnration que la simplicit d'une
vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dpouiller de
nos biens: car, en nous flattant d'tre aims et honors pour nos
richesses, nous nous dispenserions peut-tre de nous dcorer de vertus.

Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa pit, et pntr de sa
sagesse.

Il tmoigna le dsir de voir les sources de cet or, dont l'abondance
l'tonnait; et l'Inca voulut bien lui-mme l'accompagner sur l'Abitanis,
la plus riche des mines que l'on connt encore. Un peuple nombreux,
rpandu sur la croupe de la montagne, y travaillait  tirer l'or des
veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperut qu' peine on
daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus
riches, ds qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs
rameaux. Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec
bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pntrer dans
les entrailles de la terre, en dchirer les flancs, en sonder les
abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur
impitoyable avarice. Tes matres opulents, paresseux, et superbes,
deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux
voisins; ils verseront dans l'Europe les trsors de l'Amrique; et ce
sera comme le bitume jet dans la fournaise ardente: la cupidit,
irrite par la richesse et par le luxe, s'tonnera de voir ses besoins
renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant,
s'avilira bientt lui-mme; le prix du travail, en croissant, suivra le
progrs des richesses; leur strile abondance, dans des mains plus
avides, fera moins que leur raret; et toi, malheureux peuple, et ta
postrit, vous aurez pri dans ces mines, puises par vos travaux,
sans avoir enrichi l'Europe. Hlas! peut-tre mme en aurez-vous accru
la misre avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.




CHAPITRE XXXII.


Alonzo, de retour  la ville du soleil, y reut la rponse d'Ataliba;
elle tait conue en ces mots: Si le roi de Cusco a oubli la volont
de son pre, celui de Quito s'en souvient. Il dsire d'tre l'ami et
l'alli de son frre, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.

Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment o la guerre allait
s'allumer, voulut prparer Huascar au refus de l'Inca son frre; et
l'ayant attir au temple o taient les tombeaux des rois:
Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilge ton pre est le
seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est
comme son enfant chri, lui rpondit l'Inca, qu'il a seul cette
gloire.--_Son enfant chri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge
qui l'ont dcor de ce titre?--Tout son peuple le lui a donn, et tout
un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo,
cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas
digne.--tranger, dit l'Inca, respecte et ma prsence et sa
mmoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son
fils va demain dclarer insens, parjure, et sacrilge? N'a-t-il pas
couronn ton frre? n'a-t-il pas viol les lois? Celui dont les derniers
soupirs ont allum les feux de la guerre civile entre les enfants du
soleil, a-t-il mrit d'avoir place dans le temple du soleil et de le
regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton
crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est rsolu de s'en tenir
 la volont de son pre.

Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus tonn du frein qu'un
matre habile et courageux lui a mis pour la premire fois, que ne le
fut le fier Inca, de l'intrt puissant qu'opposait Alonzo  sa colre
imptueuse. Tu as donc reu, dit-il au jeune Castillan, la rponse de
ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grce au ciel, il est digne, par sa
constance, d'tre ton ami et le mien. Je le dsavouerais, si, lgitime
roi, il se ft rendu tributaire.

Huascar, plein de colre, rentra dans son palais. Le ressentiment, la
vengeance, furent les premiers mouvements qui s'levrent dans son
coeur. Mais en y cdant, il fallait dshonorer son pre, outrager sa
mmoire; c'tait, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impit. La
nature se soulevait  cette effroyable pense; et l'ame d'Huascar,
tour--tour emporte par deux sentiments opposs, ne savait, dans le
trouble o elle tait plonge, auquel des deux s'abandonner.

Ce fut dans ce combat pnible que son pouse favorite, la belle et
modeste Idali, le trouva livr  lui-mme, et si violemment agit,
qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune
Xara, son fils, destin  l'empire; et ses yeux, tendrement baisss sur
cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard
triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le
sujet de ses larmes. Hlas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'tais
avec mon fils; je caressais l'image d'un poux ador. Ocello, votre
auguste mre, arrive ple et dsole, le trouble et l'effroi dans les
yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans
cet enfant, ton unique esprance; tu t'applaudis de sa destine; mais,
hlas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle  l'empire
est mal assur dsormais! Voil qu'une paix odieuse met la volont des
Incas  la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donn, tout
leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le
charme de la nouveaut, la sduction d'un moment suffit pour renverser
toutes nos esprances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de
celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le
fils de l'trangre couronn dans Quito, et reconnu roi lgitime, rien
ne peut plus tre sacr. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en
pressant mon fils dans ses bras, puisse ton pre, aprs avoir autoris
le parjure de ton aeul, ne pas s'en prvaloir lui-mme! Ainsi a parl
votre mre; et elle demande  vous voir.

A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de
ses alarmes, elle ne rpondit qu'en l'accablant lui-mme des reproches
les plus amers.

Rivale de Zulma, rivale abandonne, elle gardait au fils la haine
qu'elle avait eue pour la mre. Le nom d'Ataliba lui tait odieux.
L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'ge; mme en mourant, il laisse
son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidle; on ne cesse point
de har l'objet de l'infidlit. C'est avec cette haine pour le sang de
Zulma, que la plus fire des Pallas[112] s'effora d'animer son fils 
la vengeance.

  [112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal.

Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de cder  l'orgueil rebelle de
l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois
du soleil doivent toutes flchir devant les volonts d'un homme? que
l'ivresse, l'garement, le caprice d'un roi fait le sort d'un tat?
qu'un pre injuste peut exclure son fils de l'hritage auquel la nature
l'appelle, et en disposer  son gr?

Je suis loin d'applaudir, lui rpondit l'Inca,  ces dangereuses
maximes; et si je dissimule l'iniquit d'un pre, croyez que je m'y vois
forc. Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient  son
ressentiment.

Ces raisons spcieuses, lui rpliqua sa mre, m'en cachent deux, que je
pntre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu' votre tour
il vous sera permis de mettre la passion  la place des lois; et dja de
fires rivales partagent entre leurs enfants les dbris de votre
hritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient,
c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la
frayeur d'tre vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple,
tmoin de cette paix infme; et de vaines raisons ne l'blouiront pas.
Le rgne de tous vos aeux a t marqu par la gloire; le vtre le sera
par une honte ineffaable. Cet empire qu'ils ont fond, qu'ils ont
tendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre
faiblesse, vous l'aurez dgrad, vous en aurez ht la dcadence et la
ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lche
abandon, c'est mon fils qui l'aura donn! Est-ce l honorer la mmoire
d'un pre? et pour lui, et pour vos aeux, et pour ce dieu lui-mme,
dont vous tes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas
d'avilir leur sang? Si votre pre eut des vertus, imitez-les: s'il eut
un moment de faiblesse, avouez, en la rparant, ce que vous ne pouvez
cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois sduit par les caresses
d'une femme; et, aprs cet aveu, faites cder aux lois, qui sont
toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice
passager, que le regret dsavoue et condamne.

L'Inca voulut insister sur les maux qu'entranait la guerre civile.
Non, non, dit-elle; allez souscrire  cette paix dshonorante que
l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le flchir, mettez votre
sceptre  ses pieds. O malheureux enfant! s'cria-t-elle enfin en
embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'et dit qu'un
jour tu aurais  rougir de ton pre! A ces mots, elle s'loigna.

L'Inca, mortellement bless de ces reproches, sortit, et fit dire 
l'instant  l'ambassadeur de Quito, que la guerre tait dclare, et
qu'il se htt de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voult bien le
voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir mme il fut
remmen au-del de l'Abanca.




CHAPITRE XXXIII.


Ataliba fut constern, quand il apprit le mauvais succs de l'entremise
d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et aprs l'avoir entendu: Roi
superbe, s'cria-t-il, rien ne peut donc te flchir; tu veux ou ma honte
ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.
A ces mots, se prcipitant dans les bras du jeune Espagnol: O mon ami!
dit-il, que de sang tu vas voir rpandre! Nos peuples gorgs l'un par
l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le
crime.

Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la mme ardeur que j'implorais la
paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes,
permets  ton ami de vaincre, ou de mourir  tes cts.

Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux
forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des prils dignes
de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour
commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamn. Toi
seul, et quelques vrais amis  qui j'ai confi mes peines, vous lisez au
fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les
deux frres, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte
 moi seul; et mnage tes jours, pour ne partager que ma gloire.

Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi
s'armer pour sa dfense. Mais il les refusa de mme; et il ne leur
permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs
d'Alausi sur les confins des deux royaumes.

Cependant,  l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit
arborer l'tendard de la guerre; et ses peuples,  ce signal, se mirent
tous en mouvement.

C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les
premiers qui se prsentent, sont les peuples de ces campagnes,
qu'enferment, du nord au midi, deux longues chanes de montagnes:
vallons dlicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des
Pyrnes[113].

  [113] Le sol du vallon de Quito est lev au-dessus du niveau de la
    mer de quatorze cent soixante toises, c'est--dire plus que le
    Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrnes.
    (M. DE LA CONDAMINE.)

Du pied du Sanga, dont le sommet brlant fume sans cesse au-dessus des
nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du
Chimborao, prs duquel l'mus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que
d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute
au Chimborao, tous ces peuples courent aux armes pour la dfense de
leur roi.

  [114] Ses ruptions ont t terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et
    1753. En 1753, la flamme s'levait  cinq cents toises au-dessus du
    sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'ruption se fit
    entendre  cent vingt lieues. Le volcan a lanc  trois lieues dans
    la plaine des clats de rocher de douze  quinze toises cubes. (M.
    DE LA CONDAMINE.)

  [115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de
    son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous
    ensevelis sous les ruines.

  [116] La hauteur du Chimborao est de trois mille deux cent vingt
    toises au-dessus du niveau de la mer.

Des rgions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangu, peuple
indigent, fourbe et froce, avant qu'il et t dompt, mais depuis
heureux et fidle. Il avait jadis gorg sur l'autel de ses dieux, et
dvor dans ses festins les Incas qu'on lui avait laisss pour
l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un chtiment
pouvantable; et le lac o furent jets les corps mutils des
perfides[117], s'est appel le lac de Sang[118].

  [117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille
    selon Pedro de Ciea.

  [118] _Yahuar-Cocha._

A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonn de
mille ruisseaux, qui, sous un ciel brlant, rpandent dans les plaines
une salutaire fracheur.

  [119] La terre y produit cent-cinquante pour un.

Des rivages du couchant, depuis Acatams jusques aux champs de Sullana,
tous les peuples de ces valles qu'arrosent l'meraude, la Saya, le
Dol, et les rameaux du fleuve dont la rapidit refoule les flots du
golfe de Tumbs, viennent, le carquois sur l'paule et la lance  la
main, se rendre o l'Inca les appelle; et ds qu'il les voit
assembls[120] il leur parle en ces mots:

  [120] Ils taient au nombre de trente mille.

Peuple que mon pre a soumis par ses bienfaits autant que par ses
armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son
air vnrable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux;
c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laiss
deux fils, et il leur a dit en mourant: Rgnez en paix, l'un au midi, et
l'autre au nord de mon empire. Mon frre, alors content de ce partage, a
dit  ce pre expirant: Ta volont sera pour nous une loi sainte. Il l'a
dit, et il se dment, et il prtend me dpouiller de l'hritage de mon
pre. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai
tort; si j'ai raison, dfendez-moi.--Tu as raison, s'crirent-ils d'une
commune voix; et nous embrassons ta dfense.--Voil mon fils, reprit
l'Inca, celui qui me doit succder, et me surpasser en sagesse; car il
a, comme moi, l'exemple des rois nos aeux, et de plus il aura le
mien.--Qu'il vive, rpondent ces peuples; et quand tu ne seras plus,
qu'il nous rappelle son pre.--Venez donc, poursuivit l'Inca, dfendre
mes droits et les siens. Mon frre, plus puissant que moi, me ddaigne,
et fait  loisir les apprts d'une guerre dont sans doute il se flatte
que le signal me fait trembler; je veux le prvenir, avant qu'il ait pu
rassembler ses forces. Demain nous marchons  Cusco.

Ds le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs
de Cannare, ville clbre encore par sa magnificence et par ses trsors
enfouis. Les Incas, en la dcorant de murs, de palais, et de temples, en
avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas.

Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une
foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de
Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pres, se
prsentent, encore vtus de la dpouille de leur dieu, le front couvert
de sa crinire, et portant dans les yeux son orgueil menaant. D'autres,
comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'tre
ns, ceux-l d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un
fleuve,  qui leurs pres immolaient les premiers-ns de leurs enfants.
Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les dtromper de leur
fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier.

A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans dfense, lui firent
demander pourquoi, les armes  la main, il pntrait dans leur pays? Je
vais, leur rpondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son
alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre pre,
une inviolable amiti.

Rien ne ressemblait moins  un roi suppliant, que ce prince  la tte
d'une puissante arme; mais on fit semblant de le croire; et, tromp par
les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans
sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait bless
l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage:
Tu crois passer en sret chez un peuple  qui tu dfends qu'on fasse
injure et violence; apprends que dans un conseil, o je viens
d'assister, on a conspir contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure
que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et
superbe. Il m'a humili. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on
m'humilie.

Ataliba rendit grce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis
qu'il avait reu. Ses lieutenants taient Palmore et Coramb, tous deux
nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son pre, et rvrs
des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conqute de Quito.
Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines o s'lvent des monceaux
d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de
vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en dfendant leur
libert. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage.
Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats
est trompeur; et celui-l est insens qui n'en prvoit pas
l'inconstance. J'ose esprer de vaincre, sans me dissimuler que nous
pouvons tre vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par
notre dfaite, tomber sur une arme parse et fugitive, et achever de
l'accabler. Ne ngligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de
Cannare est un point d'appui, de dfense, et de ralliement au besoin. Ce
poste, auquel le salut de l'arme est attach, ne peut tre remis en des
mains trop fidles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est  vous-mme  le
garder.

  [121] Sous le rgne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille
    hommes, huit mille du ct des Incas. La plaine Sascahuana, o se
    donna cette bataille, fut appele _Yahuar Pampa_, _Campagne de
    sang_. Voyez le chapitre 30.

L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en
un lieu sr; et il le prit pour une offense. Si ma prsence vous fait
ombrage, dit-il  Coramb, vous me connaissez mal. Votre ge, vos
exploits, l'estime de mon pre, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai
jamais su la donner  demi. Vous commanderez; je serai votre premier
soldat: on apprendra de moi  vous obir avec zle; et si la victoire
est  nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en drobe le mrite.
Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper.
Ce sont mes droits qu'on va dfendre; il serait honteux que, sans moi,
l'on combattt pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des
combats.

Non, prince, lui dit Coramb, je vous servirais mal, si je vous croyais
lche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous
vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zle d'un ami, que votre
pre a mieux connu.

Ah! gnreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai
t un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif  l'ombre
de ces murs?

J'y resterai, lui dit Coramb. Laissez-moi trois mille hommes, et ces
vaillants caciques, et cet tranger, qui, comme eux, ne demande qu'
vous servir. L'Inca n'hsita point. Alonzo, Capana, le vaillant
Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie,
rsolus de verser leur sang pour la dfense de l'Inca. Ayant donc laiss
avec eux trois mille hommes d'lite dans les murs de Cannare, il fit
avancer son arme vers les champs de Tumibamba.




CHAPITRE XXXIV.


Cependant le roi de Cusco se htait d'assembler ses troupes; et tous les
peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se
rendaient auprs de lui.

Des bords de ce lac clbre[122] o Manco descendit, les peuples
d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de
Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs
riants pturages, o ils adoraient autrefois un blier blanc, comme le
dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent
ns de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Lth, o leurs
ames se replongent aprs la vie, pour revoir un jour la lumire, et
passer dans de nouveaux corps.

  [122] Le lac de Collao.

De son ct s'avance la fire et courageuse nation des Charcas. C'est la
raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas
lui annoncrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes
guerriers, pleins d'ardeur, demandrent tous  combattre, et  mourir,
s'il le fallait, pour la dfense de leur libert. Les vieillards leur
firent l'loge de la sagesse des Incas et de leur bont gnreuse; les
armes leur tombrent des mains; et ils allrent tous en foule se
prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien rgner sur
eux.

Plus sage encore avait t le vaillant peuple de Chayanta. Sa rduction
volontaire sous la puissance des Incas est le modle des bons conseils.
Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des
lois, des moeurs, une police, un culte, une faon de vivre enfin plus
raisonnable et plus heureuse. S'il est vrai, rpondirent les Chayantas
aux dputs, votre roi n'a pas besoin d'une arme pour nous rduire.
Qu'il la laisse sur nos frontires; qu'il vienne, et qu'il nous
persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage  commander. Mais
qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, aprs l'avoir entendu,
nous ne voyons pas comme lui,  changer de culte et de moeurs,
l'avantage qu'il nous annonce. A des conditions si justes, l'Inca vint
presque sans escorte; il parla, il fut cout; et quand ce peuple eut
bien compris qu'il tait utile pour lui de se ranger sous les lois des
Incas, il se soumit et rendit grces. Tels taient ces sauvages, que les
Europens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et
l'esclavage.

En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient,
cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aeux
adoraient d'normes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils
adoraient aussi le tigre,  cause de sa cruaut. Ils en ont abjur le
culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dpouille, et leur
coeur n'en a point encore oubli la frocit. Chez les Antis, dont ils
descendent, la mre, avant de prsenter la mamelle  son nourrisson, la
trempe dans le sang humain, afin qu'ayant suc le sang avec le lait, les
enfants en soient plus avides.

  [123] Elles ont jusqu' vingt-cinq et trente pieds de longueur.

Du ct du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples
de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont
les murs ont gard le nom du Contour[124], le dieu de ses pres. Un
panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de
ses adorateurs, et flotte sur leur tte altire.

  [124] Cuntur-Marca.

  [125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refus des
    serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il
    perce le cuir d'un taureau. Ses ailes dployes ont plus de vingt
    pieds d'tendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau,
    et pour le dvorer.

Aprs eux vient l'lite des peuples de Sura, pays fertile, o germe
l'or; de Rucana, o la beaut semble tre un des dons du climat, tant la
nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois
repaire sauvage des lions que l'homme adorait.

  [126] Dpt du lion.

Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples
d'Imata, de Collapampa, de Quva, par qui l'empire fut sauv de la
rvolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur
gloire. Ces marques sont pour eux les mmes que pour les enfants du
soleil[128].

  [127] Sous l'Inca Roca. _Voyez_ les chapitres 30 et 34.

  [128] Les cheveux coups, les oreilles perces, et la frange _Lautu_
    sur le front.

Enfin venaient les habitants des riches valles d'Yca, de Pisco,
d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus
rebelles, mais enfin rduits  leur tour. Lorsqu'on leur avait propos
de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient rpondu qu'ils
adoraient la mer, divinit fconde et librale; qu'ils ne dfendaient
point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du
bien, et dont la chaleur temprait l'pret de leurs froids climats;
mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brlait les campagnes, ils
n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils taient contents de leur roi
comme de leur divinit, et qu'au prix de leur sang ils taient rsolus 
les dfendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais
l'ennemi, pour les rduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient
leurs sillons arides, la ncessit fit la loi; et la douce quit du
rgne des Incas justifia leur violence.

Ces nations  peine taient rendues sous les murailles de Cusco,
lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avanait vers Tumibamba. Huascar
voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes.
Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil.

Ataliba avait pass le fleuve; et sur la colline oppose il voulait
tablir son camp. Le jour penchait vers son dclin. L'arme de Quito
avait fait une longue marche; et le soldat, excd de fatigue, n'et
demand que le repos. Mais ranim par la voix de l'Inca, il montait la
colline avec scurit. Tout--coup, sur la cime, se prsente en colonne
l'arme du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se dploie; 
l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre,
sur des troupes dja vaincues par l'puisement de leurs forces, rendit
leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois rallis et rompus, ne
durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite.
Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protger
ce passage, s'tant laiss envelopper, fut pris et enlev par l'ennemi.

Huascar ddaigna de le voir. Il aura le sort d'un rebelle, dit-il;
qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.

Ce dsastre porta la dsolation dans l'arme du roi captif. Tout le camp
tait en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait perdu, et criait  ces
peuples en leur tendant les bras: Mes amis! rendez-moi mon pre. Sa
douleur, son garement, redoublaient encore la tristesse dont les
esprits taient frapps.

Palmore afflig, mais tranquille, va au-devant de Zora, et le ramenant
dans sa tente, lui dit: Prince, modrez-vous; rien n'est dsespr. Vos
peuples sont fidles. Votre pre est vivant. Il vous sera rendu.--Vous
me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.--Je ne
vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et
donnez  vos peuples l'exemple de la fermet.

La nuit vint; un silence morne, rpandu dans toute l'arme, marquait la
consternation. Palmore seul, enferm dans sa tente, veillant et
mditant, se disait  lui-mme: Que ferai-je? Si par la force je tente
de dlivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera prir plutt
que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrsolution, de la
faiblesse, et de la crainte, le dcouragement s'empare de l'arme: elle
va tout abandonner.

Comme il tait plong dans ses tristes penses, un vieux soldat se
prsente  lui. Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes
enseignes dans la conqute de Quito. Tu vois encore mes cicatrices.
Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enferm dans le fort de
Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une
longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut dcouverte;
et Tacmar, rduite  se rendre, obtint que son cacique ft mis en
libert. La paix fit oublier la guerre; et l'on ngligea de combler le
chemin creus sous le fort: seulement d'pais mangliers en drobent
l'entre; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme
je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un
courage prouv, pour le dlivrer cette nuit.

Palmore applaudit  son zle, lui dit de se choisir lui-mme des
compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit
s'loigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles
alarmes. Il craint, il espre, il mdite l'incertitude, l'apparence, le
danger de l'vnement. Il y va de la libert et de la vie de son roi. Il
l'aura sauv ou perdu. Ce moment fatal en dcide.

Cependant le roi de Quito gmit sous le poids de ses chanes, plus
tourment par la pense de ses peuples et de son fils, que par le
sentiment de son propre malheur.

Tout--coup, au milieu de ces rflexions o son ame tait abyme, il
entend un bruit souterrain. Il coute; ce bruit approche. Il sent frmir
la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'crouler. A l'instant
s'lve, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le
geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entrane dans l'abyme
qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans rsistance, se livre 
son guide; il le suit, et,  l'issue de la caverne, il se voit entour
de soldats qui lui disent: Venez, prince; vous tes libre. Venez; vos
peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.--Je suis libre!
et par vous! O mes librateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne
vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous rcompenser jamais?
Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige.
Cachez-leur que c'est vous qui m'avez dlivr. Ils lui promettent le
silence; et,  la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive
dans son camp, et pntre sans bruit jusqu' la tente de Palmore.

Le vieillard, qu'avait puis le tourment de l'inquitude, en revoyant
son matre, se jette  ses genoux. L'Inca le relve et l'embrasse.
Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le
retour de son pre, dit Palmore; et l'instant d'aprs arrive, dans
l'garement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chri.
Les transports mutuels du jeune Inca et de son pre furent interrompus,
au rveil de l'arme, par les cris d'une multitude empresse  revoir
son roi. Il parut; les cris redoublrent: Le voil, c'est lui, c'est
lui-mme. Il est libre. Il nous est rendu.

Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon pre a tromp la vigilance de
mes ennemis. Il m'a fait chapper des murs qui m'enfermaient. Ma
dlivrance est son ouvrage.

A ce rcit, la multitude ajoute (car elle aime  exagrer l'objet de son
tonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'chapper de sa prison, a t
chang en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit,
et on le publie comme un signe clatant de la faveur du ciel.

  [129] Ce trait-l est d'aprs l'histoire.

Palmore, dit le roi, voil bien le moment de surprendre mes ennemis, et
de rparer ma disgrce.

Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est
assez des frayeurs que cette nuit nous a causes. Allez vous joindre 
ceux qui dfendent Cannare, et me renvoyez Coramb. Le roi cda  ses
instances; et il fit appeler son fils.

Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et
sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aeux. Ils portrent
dans les combats une sage intrpidit. Imitez leur prudence, ou plutt
consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilit pour
les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre
ge. Mes amis, dit-il  Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je
vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un pre. Adieu,
mon fils; reviens digne de toute ma tendresse. A ces mots, pressant
dans ses bras ce jeune homme, dont la beaut, noble avec modestie, et
fire avec douceur, tait l'image de la vertu dans l'ingnue
adolescence, le roi laissa chapper quelques larmes; et fixant sur
Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'motion
de son coeur paternel, il leur remit son fils, et dtourna les yeux.




CHAPITRE XXXV.


Tandis qu'Ataliba, pour retourner  Cannare, traversait les champs de
Loxa, la rvolte des Cannarins venait d'clater. Tout un peuple
environnait la citadelle, et menaait de couper les canaux des fontaines
qui l'abreuvaient. L'extrmit tait pressante. Pour forcer ce peuple
aguerri  lever le sige, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au
risque d'tre envelopp et d'tre accabl sous le nombre.

Alors parut le plus tonnant des phnomnes de la nature. L'astre ador
dans ces climats s'obscurcit tout--coup au milieu d'un ciel sans nuage.
Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point
de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un
froid humide a saisi l'atmosphre. Les animaux, subitement privs de la
chaleur qui les anime, de la lumire qui les conduit, dans une
immobilit morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopine.
Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore
celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix
frmissante, tonns de ne pas se voir; dans les vallons, ils se
rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi
du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les tnbres, ne
savent o voler.

La tourterelle se prcipite au-devant du vautour, qui s'pouvante  sa
rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les vgtaux
eux-mmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame
du monde va se dissiper ou s'teindre; et dans ses rameaux infinis, le
fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours.

Et l'homme!... ah! c'est pour lui que la rflexion ajoute aux frayeurs
de l'instinct le trouble et les perplexits d'une prvoyance
impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantmes de tout ce
qu'il ne conoit pas, et se remplit de noirs prsages, aimant mieux
craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples  qui des
sages ont rvl les mystres de la nature! Ils ont vu sans inquitude
l'astre du jour,  son midi, drober sa lumire au monde; sans
inquitude ils attendent l'instant marqu o notre globe sortira de
l'obscurit. Mais comment exprimer la terreur, l'pouvante dont ce
phnomne a frapp les adorateurs du soleil! Dans une pleine srnit,
au moment o leur dieu, dans toute sa splendeur, s'lve au plus haut de
sa sphre, il s'vanouit! et la cause de ce prodige, et sa dure, ils
l'ignorent profondment. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco,
les camps des deux Incas, tout gmit, tout est constern.

A Cannare, une horreur subite avait glac tous les esprits. Les
assigs, les assigeants avaient le front dans la poussire. Alonzo,
tranquille au milieu de ces Indiens perdus, observait avec un
tonnement ml de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et
la peur. Il voyait plir et trembler les guerriers les plus intrpides.
Amis, dit-il, coutez-moi. Le temps presse; il est important que votre
erreur soit dissipe. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un
prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous
allez cesser de le craindre. Les Indiens, que ce langage commence 
rassurer, prtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. Lorsqu'
l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en
effrayer, vous dites: La montagne me le drobe; ce n'est pas lui, c'est
moi qui suis dans l'ombre; il est le mme dans le ciel. Eh bien, au lieu
d'une montagne, c'est un globe pais et solide, un monde semblable  la
terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui
suit sa route dans l'espace, va s'loigner; et le soleil va reparatre
plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une
ombre passagre, et profitez de l'pouvante dont vos ennemis sont
frapps.

Le caractre de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de
n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier
souffle de la vrit l'en dtache. Ils l'ont prise sans examen, ils
l'abandonnent sans rsistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image
claire et sensible a dtromp tous les esprits, et a ranim tous les
coeurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au
bord de l'ombre, commenait  se dgager. Quoi! ce n'est donc ni
dfaillance, ni colre dans notre dieu? s'crirent-ils. A ces mots,
Coramb achevant de dissiper leur crainte: Soldats, dit-il, j'ai dja
vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus clair que nous.
Htez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que
la frayeur a dja vaincus.

Aux cris des assigs, qui, ds le crpuscule du jour renaissant,
s'lanaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins
s'abandonnrent  une terreur insense. On fit main basse sur leur camp;
un instant le mit en droute; et le soleil, clairant ces campagnes, les
vit jonches de mourants et de morts.

Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitt Capana; et  la tte des
sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient
rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. Voil, je
crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se
vengent. Volons  leur secours. Ils traversent la plaine avec la
rapidit d'un vent orageux; et un tourbillon de poussire marque la
trace de leurs pas. Ils arrivent. C'tait le roi, c'tait l'Inca
lui-mme, qu'une vaillante escorte environnait, et dfendait contre une
foule d'ennemis.

Au bandeau qui lui ceint la tte,  l'clat de son bouclier, et plus
encore  son courage, Alonzo reconnat le roi de Quito. L'clair fend le
nuage avec moins de vtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre
l'pais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit
voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts runis enfoncent,
repoussent, renversent tout ce qui s'oppose  leurs coups.

Ds que les Cannarins, disperss devant eux, ont pris la fuite, Ataliba,
se jetant dans les bras d'Alonzo: Qu'il m'est doux, lui dit-il,  mon
ami, de te devoir ma dlivrance! Mais je suis bless. Je te laisse le
soin de rallier mes troupes. Fais grce aux vaincus dsarms. A ces
mots, ple et chancelant, il se fit porter dans le fort.

Sa blessure tait douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme
du mulli, ce baume prcieux, dont la nature a fait prsent  ces
climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce
baume, vers dans la plaie, en fut la gurison, et rendit ce malheureux
prince  la vie et  la douleur.

Coramb porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les
Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle ft rpandue dans le
camp ennemi, et qu'elle y et jet l'alarme. Alors il s'y rendit
lui-mme; et parlant au roi de Cusco: L'Inca ton frre, lui dit-il, t'a
demand la paix; et tu lui as dclar la guerre. Il est venu au-devant
de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui
t'a donn sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point
dcourags, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix,
uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait
la guerre civile. Inca, pse bien ta rponse. Nos lances sont baisses,
nos arcs sont dtendus, la flche de la mort repose dans le carquois;
songe, avant qu'elle soit tire, aux malheurs qu'un mot de ta bouche
peut prvenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est
meurtrire, et que la langue d'un roi est un dard  cent mille pointes.
Tu rponds au soleil ton pre du sang de ses enfants et de celui de tes
sujets. L'galit, l'indpendance, mais la concorde et l'union, voil ce
que le roi ton frre me charge de t'offrir et de te demander.

Le monarque lui rpondit, que les Incas ses aeux n'avaient jamais reu
la loi. Palmore, en gmissant, lui dit: Eh bien, tu le veux!... A
demain. Et il retourna dans son camp.

L'aube du jour vit les deux armes se dployer dans la campagne. C'tait
la premire fois, depuis onze rgnes, qu'on voyait arborer, dans les
deux camps, l'tendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le
centre, o il est plac, est le point le plus important de l'attaque et
de la dfense.

Loin de ce centre prilleux, et sur une minence, du ct de Cusco,
tincelle, aux rayons du jour, le trne d'Huascar, port par vingt
caciques, et ombrag d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar,
du haut de ce trne, domine sur la campagne, et semble prsider au sort
du combat qui va se donner.

Les deux armes, d'un pas gal, marchent l'une  l'autre; et soudain le
cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, _Illapa_[130], rpt
par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri
redoubl se joint le sifflement des flches qui vont se tremper dans le
sang.

  [130] On a dja dit que ce mot signifiait _l'clair, le tonnerre, et
    la foudre_.

Mais bientt les carquois s'puisent; et la flche, ds ce moment, fait
place au javelot, qui, lanc de plus prs, porte des coups plus assurs.
Bientt on voit les bataillons flottants s'claircir et se resserrer
pour remplir et cacher leurs vides. La douleur touffe ses cris, la mort
est farouche et muette; et pour ne pas donner  l'ennemi la joie
d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-mme jusques
 ses derniers soupirs.

Au javelot succdent la hache et la massue: armes terribles chez des
peuples  qui le fer et le salptre, ces prsents des furies, sont
encore inconnus. Jusques-l une gale intrpidit avait rendu le combat
douteux: la victoire, incertaine entre les deux armes, planant sur le
champ de bataille, trempait, des deux cots, ses ailes dans le sang.
Mais le moment de la mle fit voir quel avantage avaient des peuples
aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'arme de Cusco
avait de plus vaillant dfendait la colline. Le reste, compos de
pasteurs amollis dans une douce oisivet, avait l'avantage du nombre,
qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux
bataillons se prsentaient en foule  la place de ceux qui, rompus et
dfaits, tournaient le dos  l'ennemi; mais ils succombaient  leur
tour. Pas  pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le
corps qui dfend l'tendard. Le roi de Cusco voit de loin flchir le
centre de son arme; il dtache de la colline l'lite des peuples
guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Coramb; et
tandis que ce corps dtach vole au centre, lui-mme, avec des
bataillons qu'il a choisis et rservs, il marche droit  la colline,
enfonce l'enceinte affaiblie du trne de l'Inca, s'ouvre par le carnage
un chemin sanglant jusqu' lui, le fait prendre vivant, le fait charger
de liens, et l'entrane.

Aussitt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en
rpand dans l'arme, et y porte le dsespoir. Tout s'pouvante et se
disperse. On ne voit que des peuples dsols, perdus, jeter leurs armes
et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit mme la
fuite: ils tombent pars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus
d'espoir qu'en la clmence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils
l'implorent. Plus de piti: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba.
Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser,
d'pargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils
ne croiront avoir assez veng la perte qui les rend furieux et barbares.
Leur prince, le fils de leur roi, Zora ne vit plus. O pre infortun!
que tu vas pleurer ta victoire!

A l'attaque de l'tendard, Zora s'avanait  la tte des siens, qu'il
animait par son exemple. A sa jeunesse,  sa beaut, au feu de son
courage, tous les coeurs se sentaient mus. L'ennemi, le voyant
s'exposer  ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le
craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des
froces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mle,
venait de saisir l'tendard, lui lance une flche homicide. Le caillou
dont elle est arme lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens
s'empressent de le soutenir, mais, hlas! inutilement. Le feu de ses
regards s'teint, l'clat de sa beaut s'efface, le frisson de la mort
commence  se rpandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une fort, un
jeune cdre, dracin par un coup de vent furieux, ne fait que se
pencher sur les cdres voisins, qui le soutiennent dans sa chte. On le
croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pleur de
son feuillage annoncent qu'il est dtach de la terre qui l'a nourri.
Tel, appuy sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement bless.
O mon pre! dit-il d'une voix dfaillante,  quelle sera ta douleur!
Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous
envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a cot la vie, pour
drober aux yeux d'un pre une image trop affligeante, et pour le
consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.

Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du
jeune prince. Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point
tre veng. Je suis Inca, et je pardonne. On l'emporte loin du combat,
dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants aprs, soulevant sa
paupire vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le
nom, le tendre nom de pre, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce
moment mme que des cris lamentables annoncent  ceux de Cusco que leur
roi vient d'tre enlev.

D'un ct l'pouvante, de l'autre ct la fureur, ne prsentent
ds-lors, dans les champs de Tumibamba, que la droute et le carnage.
Cusco fut prise et saccage; l'an des frres de son roi, le vaillant
et sage Mango, qui la dfendait, vit enfin qu'il fallait prir, ou
cder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes.
A peine la fire Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant
prcieux[131] que sa naissance avait destin  l'empire, eurent le temps
de s'chapper; et les gnraux d'Ataliba, aprs des efforts inouis pour
faire cesser le ravage, rallirent enfin leurs troupes sur le bord de
l'Apurimac.

  [131] Xara.




CHAPITRE XXXVI.


C'est l que frmissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et
Coramb, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et,
par des paroles de paix, tchent de l'adoucir. Il soulve  peine sa
tte; et d'un oeil indign regardant ses vainqueurs: Tratres, dit-il,
rompez mes chanes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter 
mon malheur, que de mler ainsi le respect  l'outrage. Si je suis roi,
rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un
esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?

A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappe de cris et de
gmissements. Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba
vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'cria
Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux
qu'il m'a faits.

Les peuples de Quito, rassembls dans leur camp, ont demand  voir le
corps du jeune prince, que l'on drobait  leurs yeux; et ce sont leurs
cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on
les retient, on les engage  repasser le fleuve; et la marche de cette
arme victorieuse et conqurante ressemble  la pompe funbre d'un jeune
homme, que sa famille, dont il aurait t l'espoir, accompagnerait au
tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le
pavois o le prince tait tendu, envelopp dans cette enseigne, triste
et glorieux monument de sa valeur. Aprs lui, le roi de Cusco, port sur
un sige pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamit
publique.

Les deux gnraux d'Ataliba accompagnaient le lit funbre, l'oeil morne,
le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conqurir un empire, et ne
pensant qu' la douleur dont ce malheureux pre allait tre frapp.

Hlas! disait Palmore, il nous l'a confi; il l'attend; ses bras
paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps
glac que nous allons lui rendre! Comment paratre devant lui?

Il est homme, dit Coramb; son fils tait mortel: je le plains; mais,
au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de
rsister  son malheur. Laissez-moi devancer l'arme, et le voir, avant
que le bruit de cette mort soit rpandu.

Ataliba, guri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait
eu le chagrin d'apprendre que la dfaite des Chancas ne l'avait que trop
bien veng. Il gmissait sur sa victoire, roulant dans sa pense, avec
inquitude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et
ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrive de Coramb.
Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne
qu'on l'introduise. Coramb parat devant lui. Inca, lui dit-il, c'en
est fait; l'empire est  toi sans partage: tes ennemis sont tous
dtruits ou dsarms: Huascar est le seul qui te reste; il est captif,
on te l'amne.

A peine il achevait ces mots, Ataliba, transport de joie, se lve,
l'embrasse, et lui dit: Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et
de celui qui te seconde; mais ce prodige a pass mon attente et les
voeux que j'osais former. Achve de mettre le comble au bonheur de ton
roi. Il est pre; il ressent les alarmes d'un pre. O est mon fils? o
l'as-tu laiss? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des
dangers dont le plus courageux s'tonne.--Et sans doute il les a bravs?
Rponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hlas! pour la
premire fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des
mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui!
il s'est couvert de honte! il a dshonor son pre!--Et-il mieux valu
qu'expos  une mort invitable, il s'y ft livr?--Plt au ciel!--Eh
bien, console-toi. Il s'est combl de gloire, et il est mort digne de
toi.--Il est mort!--Ton arme te l'apporte en pleurant: il en fut
l'amour et l'exemple. Jamais, dans un ge si tendre, on n'a montr tant
de valeur.

Ce coup terrible pntra jusqu'au fond de l'ame d'un pre; mais il la
soulagea, mme en la dchirant. Il tombe accabl de douleur; et alors
deux sources de larmes coulent de ses yeux. Ah! cruel, par quelle
preuve, disait-il, vous avez prpar mon coeur  la constance! Vous
avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant!
pardonne: des larmes ternelles expieront mon erreur. La gloire mme de
ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour dsastreux! combat funeste!
ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les
vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colre les
confond.

Il fallut prendre, pour ce pre afflig, le soin de son nouvel empire.
Cette riche et vaste conqute, fruit des travaux de onze rgnes, et
qu'il avait faite en un jour, Cusco, rduite sous ses lois, son rival
mme prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son
fils. Le cortge s'avance. Le corps envelopp dans l'enseigne fatale est
dpos sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au
cortge et  sa cour de s'loigner. On lui obit; et seul au fond de son
palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une
main tremblante il soulve le voile, il dcouvre ce corps sanglant; il
jette un cri, et se renverse, comme frapp du coup mortel. Immobile et
glac lui-mme, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris
ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier.
Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses
lvres teintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre
le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-mme.
Tantt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en
est panch; tantt ses regards immobiles, fixs sur les yeux de son
fils, semblent y rechercher la vie. Ah! dit-il, si ce corps glac
pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hlas! plus
d'esprance! Ils sont ferms ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses
grces, sa beaut, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un
fils qui faisait ma gloire et ma flicit, voil ce qui me reste! C'est
ainsi qu'oubliant ses prosprits, son triomphe, il s'abymait dans sa
douleur.

Aprs qu'elle fut puise, et que la nature affaiblie fut tombe de cet
accs dans un stupide abattement, ce pre malheureux se laissa dtacher
des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient
de le consoler. Ah! laissez-moi, disait-il, payer  la nature le tribut
d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai puis les
dlices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon
cher fils m'a donn tant de douces illusions! tant de flatteuses
esprances! La douleur suit la joie; hlas! elle sera plus longue. C'est
sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitt mon coeur.

On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la
conserver. Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante?
Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour tre sans
cesse et par-tout prsent  ses besoins? Qu'on m'amne mon frre. Oui,
je veux l'appaiser; je veux que, tmoin de mes larmes, il en soit
touch, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que
lui.

Huascar, charg de liens, parut devant Ataliba. Vois, lui dit ce pre
afflig, vois, cruel, ce que tu me cotes.--Il te sied bien, rpond le
farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas
gorgs sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois;
mais est-ce l ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des
peuples sujets de tes pres, Cusco, ses palais et ses temples regorger
du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs
saccags, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure
ton fils, si tu l'oses.

Ces terribles mots touffrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de
son propre malheur: le roi prit la place du pre. Il regarde ses
lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence mme est l'aveu de
ce qu'il vient d'entendre. Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle
fureur on m'a rendu excrable  la terre! Cela seul manquait  mes
maux. Alors, renvers sur son trne, et dtournant les yeux pour ne pas
voir la lumire, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de
longs sanglots. Jusqu' l'instant o ton fils a pri, lui dit Palmore
avec tristesse, j'ai pu commander  tes peuples; mais, du moment qu'ils
l'ont vu tomber, leur douleur, transforme en rage, n'a plus connu de
frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aim; ou pardonne  leur
dsespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans
ton coeur. Ils ont veng ton fils, comme l'aurait veng son pre.

Huascar, reprit Ataliba aprs un long et douloureux silence, voil les
excs effroyables o se portent les nations, lorsque une fois la
discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chass
des coeurs la nature. touffons ces fureurs dans nos embrassements.
Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.

Huascar indign le repousse, et lui dit: Va, meurtrier de ma famille,
va rgner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en
contemplant des massacres et des dbris. Tel est l'empire que tu
m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes prsents, ta piti;
garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en ternisent la honte; et que,
pour mieux te dtester, les malheureux que je te laisse soient condamns
 t'obir.

Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas
les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au
temps  la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai dtest la
guerre, que je t'ai demand la paix, que je te la demande encore, plus
pntr, plus accabl que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors
tu retrouveras ton frre tel que tu le vois aujourd'hui, traitable,
humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il
est vrai; mais n'ayant qu' vouloir, pour cesser de l'tre. Le jour mme
que, sur l'autel du soleil notre pre, tu consentiras, avec moi,  nous
jurer une alliance et une paix inviolable, ton trne, ton empire, tout
te sera rendu.




CHAPITRE XXXVII.


La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y
laissa une garde fidle sous le svre Coramb. Il envoya Palmore
gouverner en son nom les tats de Cusco; et lui, rendant, sur son
passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Ilinia, les laboureurs
qu'il en avait tirs, il retourne  Quito sans pompe, accompagn du lit
funbre qui portait son malheureux fils.

L'arrive d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une dsolation
publique. Sa famille plore vient au-devant de lui; un peuple nombreux
l'accompagne: mais aucune voix ne s'lve pour fliciter le vainqueur,
on n'est occup que du pre; et si la nuit drobait  ses yeux tout ce
peuple qui l'environne, aux gmissements chapps  travers un vaste
silence, il se croirait dans un dsert, o quelques malheureux gars et
plaintifs implorent le secours du ciel.

Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, parat une femme
perdue. Ses voiles dchirs, sa tte chevele, son sein meurtri, ses
yeux gars, sa pleur, les convulsions de la douleur dans tous les
traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce
une mre, et une mre au dsespoir.

Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son sige, il va
au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: Ma bien-aime, lui
dit-il, le soleil notre pre a rappel ton fils; il dispose de ses
enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour
accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ
de la vie. Ton fils a peu vcu pour nous, mais assez pour lui-mme: il
emporte avec lui ce que les ans donnent  peine, et ce qu'un instant
peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui
survivre: l'homme  plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui
est pleur. Mais, par un excs de douleur, n'accusons pas la destine;
ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons. Vrits
consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour
le coeur d'une mre! Elle demande  voir son fils; on apporte  ses
pieds ce que la mort lui en a laiss; et  l'instant, avec un cri qui
part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanim, elle
l'embrasse, elle le serre troitement, elle l'inonde de ses larmes,
jusqu' ce qu'elle-mme, touffe, expirante, elle ait perdu le
sentiment de la vie et de la douleur.

L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir,  cette vue, toutes les
plaies de son coeur; le jeune homme mlait ses larmes aux larmes de son
ami; et les neveux de Montezume, tmoins de la dsolation d'une auguste
famille, pensaient  leurs propres malheurs.

Acilo (c'tait le nom de cette mre infortune) fut porte dans son
palais; et l'Inca se rendit au temple, o le corps de son fils, arros
de parfums, fut dpos, en attendant le jour destin  ses funrailles.

Aprs un humble sacrifice pour rendre grces au soleil, l'Inca sortit du
temple; et sous le portique, o son peuple l'environnait, il leva la
voix et demanda silence. Ma cause tait juste, dit-il, et notre dieu
l'a protge; mais l'aveugle ardeur de mes troupes  nous venger, mon
fils et moi, a dshonor ma victoire; et c'est moi qui porte la peine
des excs commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait
d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'tre
malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne
l'est point. J'tais expirant  Cannare, lorsqu'on y a vers tant de
sang; j'tais loign de Cusco, lorsqu'on l'a saccage; et j'ai dtest
ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en
pargner le reproche. Puisse mon nom tre effac de la mmoire des
hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frre, que
le sort a mis entre mes mains, sera, malgr lui-mme, un exemple de ma
clmence. Cependant si le cri de la calamit retentit jusqu' vous, et
s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire;  mon
peuple! levez la voix, et rpondez qu'Ataliba fut malheureux.

Le soir mme, avec Alonzo, soulageant son ame oppresse: Mon ami, lui
dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient;
l'vnement a pass mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois
trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est
vouloir tous les crimes et tous les malheurs -la-fois. Dire  des
meurtriers, qu'on assemble pour l'tre, d'user de modration, c'est dire
aux torrents des montagnes de suspendre leur chte et de rgler leur
cours. Aucun roi ne sera jamais plus rsolu que je l'tais  rprimer
l'emportement et les abus de la victoire; et voil cependant que des
millions d'hommes me regardent comme un flau.

Hlas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie  ses passions, est si
faible contre lui-mme et si peu sr de se dompter! comment pourrait-il
s'assurer d'une multitude effrne,  qui lui-mme il a donn l'affreuse
libert du mal! Mais tout cet empire est tmoin que l'inflexible roi de
Cusco vous a forc de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-mme
d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous
accusent, laissez  vos vertus rpondre de votre innocence, et repoussez
l'injure par la clmence et les bienfaits.

Ces mots consolants relevrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut
suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqu pour les funrailles de son
fils. C'tait la fte du soleil, lorsque, repassant l'quateur, il
rentre dans notre hmisphre, et revient donner le printemps et l't
aux climats du nord. C'tait aussi la fte de la paternit.




CHAPITRE XXXVIII.


Aprs les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumes, le
monarque, assis sur son trne, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant
 ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit
s'avancer les pres de famille, qui mnent, chacun devant soi, leurs
enfants parvenus  l'ge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant
l'Inca, et aprs l'avoir ador, le pre, qui porte en ses mains un
faisceau de palmes, les distribue  ceux de ses enfants qui ont
fidlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les
monuments de la pit filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont
l'obissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute  son trophe; et
de ces palmes runies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le
dais du sige paternel, d'o lui-mme il dominera un jour sur sa
postrit. Ce sige est dans chaque famille comme un autel inviolable:
le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent,
rappelant ses vertus, disent  ses enfants: Obissez  celui qui sut
obir; rvrez celui qui rvra son pre. Ds qu'il sent la mort
s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vnrable trophe, il y
rend le dernier soupir; et, au moment de sa spulture, ses enfants
dtachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus
terrible d'un pre  son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: Que
fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de
palmes sur ta tombe. C'est donc l le signe et le gage que chaque pre
vient donner au monarque, pre du peuple, de l'obissance, du zle, et
de l'amour de ses enfants.

  [132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de rjouissance.

  [133] _Lacta-Camayu_ tait le nom de ces magistrats.

Si quelqu'un d'eux a manqu de remplir ces pieux devoirs, la palme lui
est refuse. Le pre, en soupirant, obit  la loi qui l'oblige de
l'accuser. Une plainte sincre et tendre chappe  regret de sa bouche;
et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exil de la maison de
son pre. Condamn, durant son exil,  la honte d'tre inutile, attache
 l'oisivet, il n'est admis  la culture ni du domaine du soleil, ni
des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des
infirmes; le champ mme qui nourrit son pre est interdit  ses profanes
mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune
homme en compte les moments; et on le voit, seul, tranger  ses amis, 
sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il
n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'anne
rvolue, rentrait ce jour-l mme en grce; les dcurions[134] le
ramenaient devant le trne du monarque; son pre lui tendait les bras en
signe de rconciliation;  l'instant il s'y prcipitait avec la mme
ardeur qu'un malheureux, long-temps agit sur les mers par les vents et
par les temptes, embrasse le rivage o le jettent les flots. Ds-lors
il tait rtabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne
connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ter au coupable
puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois
expie, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en tait
effac.

  [134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix.

Aprs que la clmence et la svrit ont donn d'utiles leons, le
monarque prend la parole. Pres, dit-il, coutez-moi. Comme vous je
suis pre; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et
la royaut est-elle autre chose qu'une paternit publique? C'est l le
titre le plus auguste que le soleil, pre de la nature, ait pu donner 
ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les
confirmer; mais je viens, comme le modle de vos devoirs, vous en
instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont
les titres. La vie est un prsent du ciel, qui seul la dispense  son
gr. Gardez-vous donc de vous prvaloir d'un prodige opr par vous, et
sachez o vous commencez  mriter le nom de pres: c'est lorsque ayant
reu des mains de la nature le nouveau n de votre sang, et l'ayant
remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les
jours et de l'enfant et de la mre, charg du soin d'assurer leur repos
et de pourvoir  leurs besoins. Jusques-l mme encore vous ne faites
pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le
tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et
consacre la paternit, c'est l'ducation, c'est le soin de semer, de
cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-mme, l'exprience,
le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule
nous ddommage de la peine d'avoir vcu. Former, ds l'ge le plus
tendre, par votre exemple et vos leons, une ame honnte, un coeur
sensible, un citoyen docile aux lois, un poux, un ami fidle, un pre 
son tour rvr, chri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de
la nature et de la socit: ce sont l vos devoirs, vos bienfaits et vos
titres; c'est l ce qui fonde vos droits.

Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolong la faiblesse
et l'imbcillit de l'homme, que pour le lier plus troitement  ceux
dont il a reu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et
douce habitude d'en dpendre et de les aimer. Si elle et voulu le
dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'et pourvu
des moyens de vivre indpendant presque aussitt qu'il serait n, et de
se suffire  lui-mme. Sa longue enfance est dnue de force et
d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilit, ni la
ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour
forcer l'enfant  chrir et  rvrer ses parents. Il semble qu'elle ait
voulu l'abandonner  leurs soins, pour leur en laisser le mrite, et
qu'elle ait consenti  passer pour martre, afin de donner lieu  toute
leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant
tout, elle supple  tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre
enfance; et tout ce qui vous a manqu dans ce long tat de faiblesse,
pour vous drober aux besoins, aux prils qui vous assigeaient, songez
que c'est de vos parents que vous l'avez reu; que la nature, en vous
jetant parmi les cueils de la vie, s'est repose sur leur amour du soin
de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout  leur tendresse
vigilante, c'est de vous avoir clairs sur les moyens de vivre heureux;
c'est de vous avoir adoucis, apprivoiss, soumis aux lois de l'quit,
de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous,
vous seriez sauvages, stupides, froces comme vos aeux. Aimez donc vos
parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont
l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.

A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les
enfants, aux genoux des pres, s'attendrissent et rendent grces; les
pres, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca,
tmoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son
fils. Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je
partagerais l'allgresse et la gloire de ces bons pres. Il serait l,
il aurait reu de ma main la premire palme. Qui la mritait mieux que
lui? Il n'en put dire davantage: les sanglots lui touffaient la voix.
Il fut quelques instants muet et baign dans ses larmes. Non, reprit-il
enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustr de ce
dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la
voix gmissante d'un pre; il me plaindra d'tre priv de lui.

On lui obit; et au pied de son trne fut apport le lit funbre o
reposait le corps de Zora. Peuple, s'cria le monarque en s'y
prcipitant, le voil ce modle de l'amour filial; le voil le plus
tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa
naissance, il l'a t pour moi, il l'a t jusqu' sa mort. Des
jouissances dlicieuses, des esprances encore plus douces, et tout ce
que l'ame d'un pre peut prouver de joie et de consolation, tel tait
le prix de mes soins, et le prsage du bonheur qui vous attendait sous
son rgne. Il tait impossible qu'un si bon fils ne ft pas un bon roi.
Le got du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'quit lui
taient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la
vertu; il dtestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait
la vrit. Magnanime sans faste, et modeste avec dignit, il tait
simple, et il aimait tout ce qui l'tait comme lui. Il ne voyait dans sa
naissance que la destination et que le dvouement de sa vie au bonheur
du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir,
l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il
lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi
de rgir cet empire auguste, c'est  lui, me disait-il souvent, de vous
remplacer sur le trne; c'est  moi de le lui cder. Jugez, s'il et
fait des heureux. Vous l'auriez t sous son rgne; et son pre, encore
plus heureux, serait mort sans inquitude dans les bras d'un tel
successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu
les crimes et les ravages d'une guerre, hlas! trop funeste. Mon fils
et arros de larmes ce trophe de ma victoire, cet tendard qu'on a
tremp dans un dluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le
plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous,
et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.

Alors le monarque,  la tte de sa famille et de son peuple, accompagna
le corps de son fils jusqu'au temple, o, sur un trne d'or, il fut
plac en face de l'image du soleil, ayant  ses pieds l'tendard qui lui
avait cot la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.

Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne
l'ayant point aperue, il en fut pntr d'effroi.

Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. Mon ami, lui dit-il,
mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le pre cde la place
au roi, et que je me mette en dfense contre cet ennemi terrible dont tu
nous as menacs. C'est  toi que je me confie. Ton zle, ton exprience,
ta valeur, voil mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plt au
ciel que la dfense et le salut de cet empire ne dt te coter que mon
sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit
l'Inca en l'embrassant, pour avoir mrit de toi un zle si noble et si
tendre?... A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prtre du
soleil demande  lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible,
chercher dans le sommeil un soulagement  ses peines, et aux
pressentiments terribles dont il venait d'tre frapp.




CHAPITRE XXXIX.


Pour une ame abandonne  l'orage des passions, l'incertitude est le
plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'esprance et
de la crainte, le courage n'a point de prise; la rsolution mme d'tre
malheureux n'a point de terme o se fixer.

Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pnible nuit. Enfin, le
sommeil, par piti, laissait tomber quelques pavots sur sa paupire
appesantie. Un bruit le frappe; il se lve, et,  la faible lueur du
crpuscule du matin, il voit paratre un vieillard vnrable, le front
couvert de cheveux blancs, ple et triste comme les spectres, mais
conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. Je suis le pre
de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernire volont que
j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux
que tu nous fais. Tu as port l'opprobre et la mort dans une famille
innocente, qui, sans toi, le serait encore. A ces mots, le vieillard
sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de dfaillance.
Alonzo, ple et frmissant, lui tend les bras, et le relve. Parlez,
lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel!
peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un pre?
Tu nous annonais des vertus: la bont, la candeur, taient peintes sur
ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur.
Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hlas! pour avoir pu
se sauver de tes artifices, ma fille vient de me rvler le parjure et
le sacrilge qu'elle a commis en se livrant  toi. Elle n'a pu cacher
qu'elle allait tre mre; et demain notre honte clate: demain, elle, sa
mre, et moi, ses soeurs, ses frres innocents, nous serons mens au
supplice. La solitude, l'infamie, une ternelle strilit, marqueront la
place o ma fille est ne. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas
mme un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime
encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre
de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te dcle et
ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la
cause, c'est que tu n'en sois pas tmoin.

Tandis que l'Indien parlait, le remords et le dsespoir dchiraient le
coeur d'Alonzo. Ses yeux attachs  la terre, ses cheveux hrisss
d'horreur, son immobilit stupide, tout annonait un criminel condamn
par son juge; et son juge tait dans son coeur. Il tombe aux pieds du
vieillard, et, d'une voix touffe, il prononce  peine ces mots: O mon
pre! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalit m'y a pouss malgr
moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'garement m'ont
livr ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste
mon Dieu et le tien, que dans ce pril effroyable mon unique rsolution
tait de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu
toi-mme. Je ne prtends pas t'appaiser. Voil mon sein, voil mon pe.
Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que
la vengeance est insense; qu'au malheur elle joint le crime, et ne
soulage que les mchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mre ni les
enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi
du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus gar, je
le crois: tu n'es ni mchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous
avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.

Ame cleste! s'crie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et
l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes
vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!...
Non, vous ne mourrez point. Ne me mprise pas assez pour croire que je
veuille me cacher, m'enfuir lchement. Je paratrai, j'avouerai tout,
j'embrasserai votre dfense, je vous tirerai de l'abyme o je vous ai
prcipits, ou bien j'y prirai moi-mme. Mais commence par t'loigner
avec ta femme et tes enfants.

Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et
contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de
rester soumis  ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens
plus forts que ne seraient des chanes. Un Inca n'en connat point
d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engag sous
ces lois redoutables, loigne-toi; donne  ma fille la consolation de te
savoir hors de danger. pargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit
Alonzo pntr de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer
que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis poux et pre. Il n'est
point de danger au-dessus d'un courage -la-fois anim par l'amour et
par la nature. A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore
frmissant. Mon pre, lui dit-il, mon pre, embrasse-moi, ou perce-moi
le coeur. Je ne puis soutenir ta haine. Le vieillard tombe dans son
sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se
confondent dans leurs adieux.

Cependant le bruit se rpand que l'asyle des vierges a t profan; que
l'une d'elles a viol ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour
sacrilge; et que le soleil, irrit de ce parjure abominable, en demande
l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les
esprits. Les malheurs qui l'ont annonc, et dont peut-tre il est la
cause, les feux de la guerre civile allums entre les deux frres, tout
le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'hritier du trne
enlev  ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de
calamits se retrace -la-fois comme des signes de colre, que le
soleil, en s'clipsant, n'a dja que trop confirms. On craint mme
qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appais, et ne se venge sur tout un
peuple de l'injure faite  sa gloire. O superstition! le peuple le plus
doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu
dont il adorait la clmence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris
que le pontife avait dnonc la criminelle au tribunal suprme; que dja
l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bcher.




CHAPITRE XL.


Ce jour-l le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de
la nature ajoutait encore  l'effroi dont tous les coeurs taient
frapps. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une
multitude tremblante environnait le trne; et  travers les flots de ce
peuple assembl, le pontife, les prtres, les ministres des lois, se
faisant ouvrir un passage, amenrent devant l'Inca la jeune et timide
prtresse. Son pre accabl de douleur, sa mre ple et dfaillante,
deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frres, l'esprance d'une
auguste famille, victimes de la mme loi, venaient tous s'offrir au
supplice.

Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle tait faible et tremblante,
tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la
ranime; il l'interroge. Elle rpond avec candeur. Ce fut, dit-elle,
dans cette nuit horrible, o le volcan menaait d'ensevelir ces murs: ma
frayeur me prcipita dans les bras d'un librateur. Voil mon malheur et
mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine,
coute la nature qui rclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que
j'implore ta clmence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un
pre, une mre, des soeurs, des frres innocents; c'est pour eux seuls
qu'en mourant je demande grce.

Le pre alors prit la parole. Inca, dit-il, dans un moment d'garement
et de terreur, ma fille a t faible, imprudente et fragile: c'est au
Dieu qui voit dans les coeurs  la juger; mais c'est  moi d'accuser
l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma pit aveugle a
dvou ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans
le moment du sacrifice j'ai entendu gmir son coeur; et, religieusement
cruel, le mien s'est endurci. Pre dnatur, j'ai vu ses larmes, je l'ai
vue se prcipiter dans le sein de sa mre, y chercher un asyle contre la
violence du pouvoir paternel; et moi, sans piti, sans remords, j'ai
consomm le parricide. Son crime, hlas! son premier crime fut de
m'obir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau
de ma fille. Je la trane au supplice! En prononant ces mots, le
vieillard embrassait sa fille; ses sanglots touffaient sa voix; son
coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses
yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs taient dchirs.

Le monarque attendri lui-mme, mais contraint par la loi  user de
rigueur, poursuit, et ordonne  Cora de dclarer son ravisseur et son
complice.

Cora frmit, et son silence fut d'abord sa seule rponse; mais les
instances de son juge la forcrent enfin de prononcer ces mots: Fils du
soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me
condamne  la mort; j'y trane avec moi ma famille. N'est-ce pas assez?
Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la
tombe, o je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour,
j'accuse encore celui qui lui a donn la vie? Veux-tu voir mes
entrailles se dchirer d'horreur, et mon enfant pouvant s'arracher des
flancs de sa mre?

Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible;
et, sans insister davantage, il ordonnait, en gmissant, au dpositaire
des lois de prononcer l'arrt fatal, lorsqu'on vit tout--coup Alonzo
fendre la foule et se prcipiter au pied du trne de l'Inca. C'est moi
qui suis le criminel, Inca, s'cria-t-il; Cora est innocente: ne punis
que son ravisseur. A cette vue,  ces paroles que le dsespoir animait,
le roi frmit, le peuple reste immobile d'tonnement; et Cora tremblante
et glace: Hlas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le
sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai
mourante, et son ame perdue ne put ni consentir ni rsister  son
malheur.

L'Inca voulut sauver Alonzo. tranger, lui dit-il, notre culte n'est
pas le vtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est
un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir.
loignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous ftes
imprudent, mais vous n'tes point criminel,  moins que vous n'ayez us
de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non,
dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livre  lui. Cesse,
Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille
fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous
dclare innocent.--Puis-je l'tre, s'crie Alonzo, aprs avoir gar sa
jeunesse, aprs avoir creus la tombe sous ses pas, la tombe o vous
allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette
tombe effroyable, elle s'ouvre  mes yeux, prte  la dvorer; et je
suis innocent! Je vois s'allumer le bcher o son pre, sa mre, tous
les siens vont prir; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je
suis innocent! Inca, ton amiti pour moi t'a mis un bandeau sur les
yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens,
et je m'en accuse moi-mme. Pardon, malheureuses victimes d'un amour
insens, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous
survivre; et si je vous mne  la mort, je vous devancerai; j'irai sur
ce bcher me livrer le premier aux flammes. L, ce fer qui devait
dfendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler
mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que
la grce d'tre entendu.

Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermet. Reu dans la cour
de l'Inca, honor de sa confiance, combl de ses bienfaits, je n'ai
jamais eu le dessein de trahir l'hospitalit. Je suis jeune, ardent,
trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflamm pour elle; mais
j'ai respect son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable o la montagne
mugissante lanait un dluge de feu, o le ciel embras, o la terre
tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts
invitables; ce n'est qu'en ce moment, qu' travers les dbris des murs
de l'enceinte sacre, j'ai cherch, j'ai saisi, j'ai enlev Cora.

Elle vous dit qu'elle a cd! et qui n'et pas cd comme elle? Est-ce
assez d'une loi pour touffer en nous les sentiments de la nature, pour
en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un
ge avanc! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pnible de
la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au
nom d'un Dieu, d'tre cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu
que vous adorez est  vos yeux la bont mme? Quoi! le soleil, la source
de la fcondit, lui, par qui tout se rgnre, ferait un crime de
l'amour! Et l'amour n'est lui-mme que l'manation de cet astre qui vous
anime. C'est ce mme feu rpandu au sein des mtaux et des plantes, dans
les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce
feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son
influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura
cd aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le
ciel lui a donn, son pre, sa mre, ses soeurs, ses frres, seront
condamns  mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en
atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces
horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne
saurait maner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque
roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait  son dieu un coeur
comme le sien.

On vous a dit que le soleil faisait  sa prtresse un crime d'tre
mre, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus
affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicit de le croire!
Ah! peuple, on avait dit de mme  vos aeux que leurs dieux, le
serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mre verst sur
leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous,
pieusement crdule, la mre immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce
culte; et le vtre, non moins barbare, est encore plus insens.

Alors, du ton d'un homme inspir par un Dieu, et comme si ce Dieu avait
parl par sa bouche: Roi, peuple, dit-il, apprenez  discerner, par
d'infaillibles marques, la vrit, qui vient du ciel, d'avec l'erreur,
qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et
son dessein. Quel que soit le Dieu qui prside  cet ordre immuable
tabli par lui-mme, il y a conform ses lois. Et qu'importe  l'ordre
ternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de
scher, comme une plante oisive, dans la langueur de la strilit?
Est-ce l ce qu'en la formant lui a recommand la nature? Voyez, dit-il
en saisissant les voiles de Cora, et en les dchirant avec une audace
imposante, voyez ce sein: voil le signe des desseins de son Dieu sur
elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir
sacr d'tre mre. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a
rien fait en vain.

Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, lev dans la
multitude, annona la rvolution qui se faisait dans les esprits; et le
monarque saisit l'instant de la dcider sans retour. Il a raison,
dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que
je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses
successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait
l'injure; ils se sont tromps. L'erreur cesse; la vrit reprend ses
droits. Rendons grces  l'tranger qui nous dtrompe, nous claire, et
nous fait rvoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signal,
pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prtresses du
soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zle pur et libre; et que celle
qui dsavoue la tmrit de ses voeux, en soit ds l'instant dgage. Un
Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve  regret; et ses autels ne
sont pas faits pour tre environns d'esclaves.

Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de dtruire un abus
funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, pre de Cora, se
prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les
mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux
pieds de son amante. Hlas! encore vanouie dans les bras de sa mre,
ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperoivent point Alonzo. En le voyant
se dvouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur,
l'avaient accable. Froide, tremblante, inanime, laissant ployer sous
elle ses genoux dfaillants, elle s'tait penche dans le sein de sa
mre, qui, croyant l'embrasser pour la dernire fois, n'avait pas eu la
cruaut de la rappeler  la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du
sein des pres, des mres, et de tout un peuple attendri, s'leva
jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du
sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les
bras d' Alonzo, qui, transport, lui dit en l'embrassant: Vis, chre
amante; tu es  moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu?
Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras,
reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de pre
et de mre ne sont plus un crime pour nous. A ces mots, Cora, dans
l'excs de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son
amant, son librateur; et, trop faible pour soutenir une rvolution si
violente et si soudaine, succombe une seconde fois.

Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse  les voir,  se
rjouir avec eux. Un pre, une mre perdus, leurs enfants qui tremblent
encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de
la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant,
qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui
les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les
hros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et
son fidle Tlasco en jouissent avec transport. Ah! Tlasco, disait
cette fille charmante, que ces amants vont tre heureux! Ils passent,
comme nous, de l'excs du malheur  la flicit suprme. Qu'ils vont
bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Tlasco. Le ciel a fait pour eux deux
coeurs tout semblables aux ntres.

La foule s'tant coule, et le monarque, avec les Incas, tant rentr
dans le palais, Cora et son amant sont appels, et le prtre leur parle
ainsi: Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger
la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir
du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'tait pas digne
de lui. Mais devant lui la saintet de l'hymen est inviolable. Il veut
qu'en sa prsence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah!
le ciel et la terre me sont tmoins, s'crie Alonzo, que je suis l'poux
de Cora; qu'elle est la moiti de moi-mme; qu'elle a reu ma foi; que
mes jours sont  elle; et que mon devoir le plus saint est de mriter
son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous
voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne
du Dieu que l'univers doit adorer. J'espre que bientt nous n'aurons
plus qu'un mme autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de
l'tre suprme, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de
l'amour.




CHAPITRE XLI.


La superstition[135], qui par toute la terre va tranant ses chanes
sacres, dont elle charge les nations, frmit de rage, en voyant abolir
la seule loi qu'elle et dicte aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en
consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, o elle dominait, sur
l'Espagne, o elle avait plac le sige affreux de son empire. Son
triomphe s'y prparait, on y allait clbrer sa fte abominable, lorsque
le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce
golfe[136] clbre par o l'Ocan s'est ouvert un passage jusqu'aux
bords de l'gypte et de la Scythie.

  [135] Le fanatisme est la frnsie du zle. La superstition est le
    dlire de la pit. L'un est la maladie des esprits violents,
    l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion,
    l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.

  [136] Le golfe de Cadix.

Ce grand homme, tout occup de l'importance de ses desseins, en mditait
profondment les difficults effrayantes. L'une de ces difficults tait
l'tat de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa premire
course, s'tait perdu et dissip dans les mains de ses compagnons. Son
entreprise, qui d'abord avait pass pour insense, n'avait plus aucun
partisan. La confiance tait perdue; et les secours en dpendaient. Il
fallait, pour la ranimer, l'clat de la faveur du prince. Mais quelle
horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des
cruauts qui s'exeraient en Amrique! Ces brigands, ces flaux de
l'Inde n'taient-ils pas en excration  leur patrie, pouvante des
excs qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidit
n'avait pas corrompu encore, devait les dtester; et dans l'opinion
qu'il avait de ces coeurs froces, il allait confondre celui qui
solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son
rgne aux peuples d'un autre hmisphre. Le cri plaintif de la nature,
le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lanant l'anathme sur
les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacrilges fureurs;
c'est l ce que Pizarre roulait dans sa pense, lorsqu'un vent
favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit
entrer dans le port de Palos, dans ce port d'o tait parti l'intrpide
Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les temptes avaient
instruit[137], il tait all dcouvrir ce malheureux Nouveau-Monde.

  [137] En 1484, Alonzo Sanchs de Huelua, en allant des Canaries 
    Madre, avait t, dit-on, pouss sur la cte de Saint-Domingue. Il
    revint  Tercre, n'ayant plus avec lui que quatre de ses
    compagnons. Dans cette le, un fameux pilote, Gnois de naissance,
    appel Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous
    dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mmoires qu'il
    entreprit la dcouverte de l'Amrique.

Pizarre, en abordant, prit soin de mander  Truxillo (c'tait le lieu de
sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit  Sville. Le
jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le
gnie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut chang
dans sa dplorable patrie. En la revoyant, il gmit.

Le premier objet de son tonnement fut la solitude des villes et
l'abandon des campagnes, o la contagion semblait avoir pass. Eh quoi!
se disait-il  lui-mme, est-ce pour se jeter dans les dserts du
Nouveau-Monde, qu'on a quitt des champs si fertiles, si fortuns? Il
ne fut pas moins interdit de la rserve austre et de la gravit
mystrieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingnieux,
plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et
magnifique dans ses ftes. La tristesse, l'abattement taient peints sur
tous les visages; la dfiance tait dans tous les yeux; la crainte avait
resserr tous les coeurs.

A peine arriv dans Sville, il veut la parcourir; et il la voit plonge
dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place
publique, lieu vaste et dcor avec magnificence par les temples et les
palais dont il tait environn. Au centre un grand bcher s'lve, et
non loin du bcher, un trne resplendissant de pourpre et d'or. A cet
appareil imposant, il s'arrte. Il voit arriver un peuple nombreux sans
tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il
interroge autour de lui; il demande quel sacrilge, quel parricide on va
punir avec tant de solennit, et si le roi vient prsider au supplice
des criminels, comme la pompe de ce trne l'annonce. Mais personne ne
lui rpond. Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il
interrogeait, ou cesse de nous tendre un pige, ou, si tu es de bonne
foi, regarde, coute, et tremble comme nous.

Bientt Pizarre voit paratre le cortge effrayant des juges et des
vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trne
terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie clate dans leurs
yeux.

Les victimes s'avancent; le bcher s'allume. Une foule de malheureux,
ples, tremblants, courbs sous le poids de leurs chanes, viennent
recevoir leur sentence; et ce dcret qui les condamne  tre brls
vivants, ce dcret leur est prononc du ton affectueux et tendre de la
charit secourable et de l'indulgente bont.

Le jeune roi avait demand qu'au moins, dans ce moment terrible, en
prsence du peuple,  la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur
sentence, il leur ft permis de parler, de se dfendre, et de se
plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de
ce tribunal, mais qui, ayant rvolt les juges, fut trait de scandale,
et n'eut lieu qu'une fois.

Dans le nombre tait un vieillard qu'on avait surpris observant les
pratiques du judasme. Les sductions, les menaces le lui avaient fait
abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pres, le
regret de l'avoir quitte vint le troubler; il la reprit; et dans le
silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion.
Son crime tait connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas mme
daign le dsavouer; il marchait au supplice, comme une victime 
l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrs  l'avidit
de ses juges, taient ravis  ses enfants, sa constance l'abandonna.
Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dvorez votre proie! J'ai
mrit la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai dsavou de bouche
ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour tre
dpouills du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, ds le
berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrs. Ah!
laissez  leur mre, pour nourrir ces infortuns, un pain arros de mon
sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.

Eh quoi! lui rpond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne
sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquit des pres; que
la dpouille des criminels de lze-majest divine appartient aux
ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime
appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit  son
matre, et qu'enfin tes pareils sont ns esclaves parmi les chrtiens?
Si l'on se rserve des biens qui n'taient pas  toi, c'est pour en
faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidles,
que de servir de rcompense aux dfenseurs de la foi? Si chacun vit de
son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il priv de salaire? et
n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin
pnible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?

Hommes sans pudeur et sans foi, s'cria le vieillard, la force vous
seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous
opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse... On ne permit
pas au vieillard d'achever; et il fut jet dans les flammes.

Aprs lui, se prsente devant le tribunal un jeune homme simple et
timide, n parmi les chrtiens, lev dans leur croyance, et n'ayant pas
mme l'ide des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi
simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en tait aim: un rival
furieux l'avait accus d'hrsie; et ce fourbe avait pour complice un
confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortun
jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel  tmoin de sa
foi, de son innocence; on ne l'avait point cout. En paraissant devant
ses juges, et  la vue du bcher, ses plaintes, ses cris redoublrent.
Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en
mourant, que j'ai vcu fidle  la religion de mes pres. Je crois tout
ce que nos pasteurs, ds l'enfance, m'ont enseign. Qu'on me dise dans
quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la
dteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-mme vous
fassiez le sincre aveu de votre impit.--Je ne la connais pas.
Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me
confondent  vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intrt de la foi ne
permet pas que l'on dcle ceux qui veillent  sa dfense, et qui nous
dnoncent l'erreur. N'avez-vous pas dclar vous-mme que vous n'aviez
point d'ennemis?--Hlas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me
har.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zle qui vous
accuse; et le zle est digne de foi.--O mon pre, dit le jeune homme 
un religieux qui l'exhortait  la mort, je suis attach  la vie; ce
supplice me fait frmir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse;
et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous
enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne
plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutt que d'en imposer  vos
juges. Aprs tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pt vous
sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer
coupable. Mais,  l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai
repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'coute plus. Ce fut alors
que le jeune homme, s'abandonnant  sa douleur, et versant des torrents
de larmes, en fit couler de tous les yeux. O Dieu! dit-il, on
m'annonait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et
tes ministres!... On l'interrompit, pour le traner sur le bcher.

Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris
dchiraient tous les coeurs, un Maure -peu-prs du mme ge, mais plus
ferme et plus courageux, fut condamn comme blasphmateur, pour avoir
murmur contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui pronona sa
sentence, en l'exhortant  dclarer, devant Dieu et devant les hommes,
qui pouvait l'avoir soulev contre les vengeurs de la foi. Peuple,
s'cria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse?
Mon pre. On me l'a nomm dans les fers, ce complice dont on s'efforce
de me rendre le dlateur. C'est lui qu'on veut que je trane au
supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'tais assez
lche, assez dnatur pour noircir et calomnier celui qui m'a donn le
jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel,
que ce vieillard est innocent. Il gmit comme vous, mais dans le fond de
son ame; et,  moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les
offensa jamais. Plus impatient, j'ai parl, je l'ai dteste hautement,
cette tyrannie odieuse. J'ai demand, au nom du ciel, par quelle haine
de la vrit, par quelle horreur de l'innocence, on refusait  l'accus
le droit naturel et sacr d'une dfense lgitime; pourquoi le dlateur,
dispens de paratre, portant ses coups dans l'ombre, comme un lche
assassin, et se tenant envelopp dans le manteau du juge, tait compt
au nombre des tmoins? Cette procdure infernale, cet appareil
d'iniquit, des fers, des cachots, des tnbres, un silence affreux,
tous les piges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour
effrayer un malheureux abandonn  la calomnie,  la fraude la plus
subtile et la plus noire; voil ce qui m'a rvolt. Je l'ai dit; ma
franchise les a blesss; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes
seront dmasqus; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un dluge,
avec les vengeances du ciel.

A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait:
Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux
adorent. Dieu juste, Dieu clment, pre de tous les hommes,
s'cria-t-il, reois mon ame. Et lui-mme, en tranant ses chanes, il
s'lana sur le bcher.

Aprs lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe,
levs en silence sous la loi musulmane, et livrs pour ce crime aux
inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient
chrtiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et
crdules, ils s'taient faits chrtiens; et on les menait au supplice.
Ils rclamrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjur.
Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous
serez sauvs du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci
n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu' mourir fidles; et trop heureux
de n'avoir  subir qu'une expiation passagre, rsignez-vous sans
murmurer. Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, o
ils furent jets, leurs bras s'tendirent en vain: leurs bras suppliants
retombrent; et bientt tout fut consum.

Pizarre, qui, plac trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris,
en voyant toutes ces victimes entasses sur le bcher et dvores par
les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques
d'allgresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui
offraient pour encens la fume du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur
et de compassion, se disait  lui-mme: l'Espagne a-t-elle chang de
culte? et lui a-t-on rapport de l'Inde les dieux qu'adorent les
sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang? Il vit la foule s'couler,
pensive et consterne; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y
trouva l'un de ses frres, Gonzale, qui venait d'arriver  Sville,
impatient de le revoir.




CHAPITRE XLII.


Aprs les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre,
ayant bien observ qu'aucun tmoin ne pt entendre leur entretien, ni le
troubler, commena par faire  Gonzale le rcit de ses aventures. Il lui
expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle
trange rvolution s'est faite, depuis son absence, dans le gnie, dans
les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible
fte dont il vient d'tre le tmoin?

Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitt ces bords, lui dit
Gonzale, tu n'as pu voir prparer ces vnements; mais aujourd'hui que
ta fortune en dpend, je dois t'en instruire. coute, mon frre, et
gmis.

Les Maures, nos vainqueurs, s'taient rpandus dans l'Espagne; ils y
avaient apport les arts, l'agriculture et le commerce; et en clairant
les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prosprit, la grandeur,
l'opulence de ce royaume, cultiv, enrichi, dcor par leurs mains,
mritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et
soumis  leur tour, il ne demandaient qu' jouir d'une libert lgitime,
qu' vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pres; et
si la superstition ne se ft empare de l'esprit d'Isabelle, jamais
rgne n'et t plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette
reine, que son gnie et son courage auraient place au rang de plus
grands hommes, eut le malheur d'tre trompe par un confident
fanatique[138], qui, ds la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux
zle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trne, d'employer le
fer et le feu pour exterminer l'hrsie et faire triompher la foi. Ce
fut pour accomplir cette tmraire promesse, qu'elle rigea ce tribunal
de sang.

  [138] Thomas Torqumada, dominicain.

Arm d'une puissance norme, affranchi de toutes les lois protectrices
de l'innocence, et consacr par un pontife[139] qui lui confiait tous
ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140].
C'est ici, dans Sville mme, que fut clbr le premier de ces
sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour
excrable cota vingt mille sujets  l'Espagne: ils s'enfuirent
pouvants; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Lon
de nouveaux bchers s'allumrent; et on y jeta dans les flammes des
milliers de malheureux. Le mme flau s'tendit dans l'Arragon, et y fit
les mmes ravages. L'Espagne entire en fut frappe, et d'un royaume 
l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui
dvoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits,
chapps  la rage de leurs perscuteurs, s'abandonnaient  la merci des
flots; et l'Afrique en fut repeuple. Enfin la Grenade conquise sur les
Maures, devint  son tour le thtre de ces dplorables fureurs[142].
Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a dsole! Un peuple
industrieux, vaillant, clair, mlant aux travaux le charme consolant
des ftes; plus de trente villes superbes, o fleurissaient les arts;
cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuples; deux
mille villages remplis de cultivateurs fortuns; les plus belles
campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est
dtruit; la mort, l'effroi, la solitude y rgne; la tyrannie des
esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus
violente, en a fait de vastes tombeaux, o elle domine en silence sur
des cendres et des dbris.

  [139] Sixte IV.

  [140] En quatre ans l'Inquisition fit le procs  cent mille
    personnes, dont six mille furent brles.

  [141] _Auto-da-fe._ Le premier  Sville en 1480.

  [142] Premier dit contre les juifs, en 1492. Cet dit les obligeait 
    se convertir, ou  quitter l'Espagne. Cent mille familles se
    convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se
    retirrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient.

    Second dit contre les Maures en 1501, qui les forait  se faire
    baptiser, ou  sortir du royaume en trois mois, sons peine d'tre
    faits esclaves. Une assemble de thologiens et de jurisconsultes
    avait dcid qu'on pouvait en venir  cette violence, malgr la foi
    du plus solennel des traits. Le pape Clment VII releva l'empereur
    Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prdcesseurs, de
    permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il
    l'exhorta  chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient
    d'embrasser le christianisme.

Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruauts que l'on exerce
en Amrique tonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres
malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'tonne et
s'pouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes
les plus odieux. L'humanit n'a plus de droits, le sang n'a plus de
privilges. Que le fils accuse son pre, le pre ses enfants, la femme
son poux; c'est le triomphe du faux zle. Ils sont accueillis, couts;
et l'accus prit sur leur dlation. Un simple soupon fait saisir,
traner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture
qui l'accuse, protge  l'abri d'un silence ternel, est sre de
l'impunit. La seule ressource du faible, la fuite, est rpute une
preuve du crime; et l'anathme qui poursuit le transfuge, rompt pour lui
les noeuds les plus saints. En lui, ses amis mconnaissent leur ami, ses
enfants leur pre, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge
assur pour lui, pas mme au sein de la nature. La main qui lui perce le
coeur est innocente; elle a veng le ciel. Tout chrtien est, de droit
divin, le juge et le bourreau d'un infidle fugitif. Telle est la loi du
fanatisme; et je t'pargne le dtail de mille atrocits pareilles, qui
forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits
soulevs de ce qui se passe dans l'Inde.

  [143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a
    donn sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.

Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaque de ce dlire?--La cour
ne pense, lui rpondit Gonzale, qu' tirer avantage de nos calamits.
Que le peuple tremble et flchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les
malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec
pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur taient
vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans
pudeur, ils exeraient impunment les vexations les plus criantes. Le
peuple est rentr dans ses droits; la rgence de Ximens l'a tir de
l'oppression: il est arm, disciplin, ligu pour sa propre dfense; la
force est du ct des lois; et le peuple, qu'elles protgent, les
protge  son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis
communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les
ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses
du dehors; et l'esprance de partager les dpouilles du Nouveau-Monde,
en fait de zls partisans au premier qui promet d'en payer le tribut 
leur orgueilleuse avarice. Tout est vnal sous ce nouveau rgne; et
quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce
que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidit; ce sont
elles qui nous dominent. Elles prsident dans les conseils, elles ont
l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion mme est
ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prtend
les gner. Rome, le sige de l'glise, vient d'tre prise et saccage;
le souverain pontife a t mis aux fers...--Sans doute par les
infidles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune
empereur qui lui-mme a port le deuil de sa victoire. Va le trouver;
annonce-lui une vaste et riche conqute. Il gmira peut-tre sur le
malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile  sa grandeur,  sa
puissance, il le laissera consommer.

Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accs
 la cour. On le prsente  l'empereur, et au milieu du conseil
assembl, ce jeune prince ayant daign l'entendre, le guerrier lui parle
en ces mots:

Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats
qui, sous le rgne de Ferdinand, ont port les armes de la Castille dans
le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu natre le plus
obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-tre le moyen de faire
oublier ma naissance. Sur la cte de Carthagne et vers les bords du
Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus dtermin qui fut
jamais. J'appris  son cole qu'il n'est point de dangers que le courage
ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis  l'preuve de tous les maux.
Aprs lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conus
l'esprance d'galer Colomb et Corts.

On vous a vant les richesses de l'Amrique; et moi, je vous annonce
qu'on ne les connat pas. Les les dont la dcouverte a fait la gloire
de Colomb, le royaume dont la conqute a rendu Corts si fameux, ne sont
rien en comparaison des pays que j'ai dcouverts, et dont je viens vous
faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil,
dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur pre, en
voyant les richesses que ses rayons rpandent dans ces heureux climats?

C'est une chane de montagnes d'or, qui s'tend depuis l'quateur
jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants
coteaux et les vallons les plus fertiles. Le mme jour y prsente toutes
les saisons runies; la mme terre y produit -la-fois les fleurs, les
fruits, et les moissons.

Les peuples de ces contres sont vaillants mais presque sans armes. Il
est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clmence et
la douceur. J'avais abord sur leurs ctes, je pntrais dans leur pays;
et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos
lois un florissant empire, et  vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi
de Panama, jaloux d'une entreprise commence avant lui, et dont il
n'avait pas la gloire, a rappel mes compagnons; il ne m'en est rest
que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une le dserte, au milieu des
temptes, les plus rudes preuves de la ncessit. J'attendais un faible
secours; on me l'a refus, et on m'a rappel moi-mme. J'ai obi, sans
renoncer  ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le
plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Corts
au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obir qu' vous
seul.

Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le rcit de ses aventures,
attest par ses compagnons; et ce rcit, quoique trs-simple, ne fut pas
lu sans tonnement. Mais, soit que le jeune empereur voult encore
prouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crt pas digne du
titre auquel il aspirait: L'audace de ton entreprise, lui dit-il,
semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager
les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des
richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et ddaigneux; mes matelots
et mes soldats en reviendront chargs. Il me faut de la gloire. Le reste
est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis
pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je
l'instruirai: mon plan, mes projets, mes dcouvertes, je lui
communiquerai tout, except mon courage... dont j'ai besoin pour dvorer
l'humiliation d'un refus.

Cette franchise brusque et fire ne dplut point au jeune monarque. Il
me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter. Il lui
accorda sa demande; et Pizarre, ds ce moment, vit une foule de
courtisans l'entourer, le fliciter, briguer l'honneur de protger ses
cruauts et ses rapines, et mendier le prix infme de l'appui qu'ils lui
promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la
gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice
elle-mme s'empresser,  l'appt du gain, de lui quiper une flotte, et
risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait
des trsors.

Pizarre, sans croire en imposer  ceux qui se fiaient  lui, leur
prodigua les esprances, se mnagea l'appui des grands, s'attira la
faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats
dtermins, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'lite pour
commander sous lui. Ses frres furent de ce nombre[144]. Le jeune
Gonsalve Davila ne fut point oubli: Charles daigna recommander 
Pizarre de l'emmener avec lui en passant  l'le Espagnole.

  [144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.

Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le mme temple[145] et
sur le mme autel o Magellan avait fait le serment d'obissance et de
fidlit  la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles,
pronona le mme serment.

  [145] Dans l'glise de Notre-Dame de la Victoire.

Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits;
chacun, selon ses intrts ou ses opinions, fait pencher la balance
entre les Indiens et nous[146]. Fatigu de tous ces dbats, je te
recommande deux choses: l'une, de faire  ton pays tout le bien que tu
croiras juste et qui dpendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le
moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en tre obi, je
dsire encore plus d'en tre aim. A ces mots, il lui ceignit l'pe,
cette pe qui devait tre la marque de sa dignit[147], et qui ne fut
pour lui qu'une trop faible dfense contre de lches assassins.

  [146] On sait que la cour tait compose de Flamands et d'Espagnols.
    Les Flamands taient pour les Indiens, et voulaient qu'on les
    laisst libres. Les Espagnols avaient des intrts et des principes
    opposs.

  [147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-gnral.

Cependant sa flotte  la rade, et ses compagnons rassembls dans le port
de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents
l'invitent  partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux
acclamations de tout un peuple qui l'exhorte  revenir, charg des
richesses de l'Amrique, dposer les dpouilles des temples du soleil au
pied des autels du vrai Dieu.




CHAPITRE XLIII.


En abordant  l'le Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqu
d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau.
Il l'alla voir. Gonsalve Davila tait auprs de lui, et le servait avec
ce zle tendre qu'un fils aurait eu pour son pre.

Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement mu. Sur son
visage, o taient peintes la douleur, la faiblesse, et la srnit, se
rpandit un rayon de joie. Mon ami, dit-il  Pizarre en lui tendant la
main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait natre pour nous
aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager
dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et
riante pour l'homme simple et doux qui se dit  lui-mme: Je n'ai jamais
fait gmir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se
fermer, se lvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras
s'tendent vers mon pre. Il me voit expirant, et il dit: Celui-l fut
bien faible, mais il ne fut pas mchant; son sein renferme un coeur
sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y
mler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de mme
vers les infortuns qu'il pouvait secourir: je serai misricordieux
envers l'homme comptissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort
semblable  la mienne. Mritez-la en exerant la justice et l'humanit.

A cette voix faible et touchante,  ce langage qu'animait une pit vive
et tendre,  ces regards o semblait clater la dernire tincelle de la
vie et du sentiment, Pizarre fut mu; il pressa dans ses mains la main
de l'homme juste. O mon pre, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce
que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous
rpondre de moi, j'avais besoin d'tre revtu d'une autorit imposante:
je le suis; et j'espre apprendre  ma patrie  conqurir sans
opprimer.

Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo.
Il m'a quitt, lui rpondit Pizarre avec douleur; il s'est jet parmi
les sauvages.

Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne
d'en tre aim. Mais dites-moi quel est  leur gard l'esprit de la
nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partage, lui dit Pizarre; mais le
parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai
mme vu dans le sacerdoce des hommes dvous  ce parti cruel. Ils
s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils
l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frmir.
Alors il lui fit le tableau de cette fte abominable,  laquelle
lui-mme il avait assist. Les monstres! s'cria Las-Casas avec un
sentiment d'horreur si profond, si passionn, qu'il en oublia sa
faiblesse. O mon ami! daignez en croire le tmoignage d'une bouche
expirante: car les craintes, les esprances, et tous les intrts
humains s'vanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde
qu'une poussire inanime; et c'est ce moment que je saisis pour rendre
gloire  la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore
autoriser, au nom du ciel, les plus dtestables excs. L'orgueil,
l'ambition, la cupidit, la passion insatiable de dominer et d'envahir,
ont trouv dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lches
partisans, de froces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un
ministre auguste et saint, on a cru devoir se ranger du ct du
puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais,
mon ami, Dieu est immuable, la vrit l'est comme lui. Ni l'un ni
l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace
avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquit, seront
rduits en poudre; les trnes mmes ne seront plus; et Dieu sera, et la
vrit avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais
paratre, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique,
vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donn  aucun homme
sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le
poignard  la main; que celui qui a cr les ames des Maures et des
Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les rduire;
et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces rgions, y fera luire
aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vrit. Ainsi, toutes
les fois que vous verrez des hommes sacrilges remettre le fer et le feu
dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel,
et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point vers le sang; fuyez
ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mmes, s'ils veulent
des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer  la religion la duret,
l'orgueil, la cruaut de ses ministres. La paix, l'indulgence, et
l'amour, voil son esprit, son essence. C'est  ce caractre immuable,
ternel, qu'on la reconnatra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois,
je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours,
j'irais le dire  ce jeune monarque dont on gare la raison; je
monterais sur ce bcher o l'on fait prir, dites-vous, tant de
malheureuses victimes; et de l je demanderais  ce tribunal
sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons
ardents? Je demanderais  ce roi, qui l'a rendu le juge des penses et
le tyran des ames? et si ces prtres fanatiques ont pu lui confrer un
pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bcher infernal, ou
m'y feraient brler vivant.

Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrgez point des jours
qui nous sont prcieux. Vous avez assez fait; et ce zle hroque va
mme au-del des devoirs que vous impose votre tat.--Mon tat! et qui
rendra gloire  la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de
l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voil nos
devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mlent point
les intrts du ciel dans leurs projets d'iniquit, ils peuvent nous
fermer la bouche; mais ds qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour
tre injustes et cruels, c'est  nous,  travers les lances et les
pes, de crier que Dieu dsavoue les crimes commis en son nom. Malheur
 nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zle
ne saura-t-il jamais qu'opprimer et dtruire? La charit, comme la foi,
n'aura-t-elle pas ses martyrs?

Tandis que Las-Casas, d'une voix ranime par l'amour de l'humanit,
tenait ce langage  Pizarre, la nuit avait envelopp l'le Espagnole de
ses ombres; le silence y rgnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on
n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage
avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature,
opprime dans ces climats.

Alors on entendit frapper  la porte du solitaire. Le jeune Davila se
lve, va, et revient avec inquitude; et se penchant sur le lit de
Las-Casas, il le consulte en secret. Oui, qu'il entre, dit Las-Casas.
Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous mfier
de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'tant retir
depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'le[148], s'y conduit
avec une valeur et une bont sans exemple. Par lui sa retraite sauvage
est devenue inaccessible; et c'est le refuge assur de tous les
insulaires qui chappent  leurs tyrans. Il a disciplin trois cents
hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une
dfense lgitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent
qu'intrpide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a
vu massacrer ses amis, sa famille entire; il a vu brler vifs son pre
et son aeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de
sa patrie, il le dsarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, ds
qu'il est pris vivant, est assur de son salut: il ne voit plus en lui
qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est
chrtien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime
tendrement. Il a su que j'tais malade; et vous voyez  quels dangers il
s'est expos pour me voir.

  [148] Les montagnes de Baoruco.

  [149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.

Barthlemi achevait  peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du
cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'tait le nom de ce hros
sauvage) se prcipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui
baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: O
mon pre, dit-il, mon pre! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te
revois souffrant; et ta main brle sous mes lvres! Mes frres, tes
enfants, alarms de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu
rsister  l'impatience de te voir. Si j'tais pris, je sais ce qui
m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon pre.
coute, ajouta le sauvage en soulevant sa tte, ils disent que tu es
attaqu d'une maladie  laquelle le lait de femme est salutaire. Je
t'amne ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleur sur lui;
elle a baign du lait de ses mamelles la poussire qui le couvre; il ne
lui demande plus rien. La voil. Viens, ma femme, et prsente  mon pre
ces deux sources de la sant. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu
prolonges la sienne, je chrirai jusqu'au dernier soupir le sein qui
l'aura allait.

Barthlemi, les yeux attachs sur Pizarre, jouissait de l'impression que
faisait sur le coeur du Castillan la bont du cacique; le jeune Davila,
prsent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beaut cleste
et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil
respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter
son chaste sein.

Las-Casas, pntr jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours.
Ah! cruel! s'cria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel
est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour
consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je
te suis cher moi-mme, accorde-moi ce que je viens te demander au pril
de ma tte, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon
pre, et que ton sein force sa bouche  y puiser la vie. En achevant
ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur
le lit de Las-Casas: Adieu, mon pre, lui dit-il. Je laisse auprs de
toi la moiti de moi-mme, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle
t'aura rendu  la vie et  notre amour.

Cette jeune et belle Indienne,  genoux devant Las-Casas, lui dit  son
tour: Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta
fille? n'es-tu pas notre pre? Mon bien-aim me l'a tant dit! Il
donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la
vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me
racontait les prodiges de ta bont.

Trop attendri pour rejeter une prire si touchante, trop vertueux pour
rougir d'y cder, le solitaire, avec la mme innocence que le bienfait
lui tait offert, le reut; il permit  la jeune Indienne de ne plus
s'loigner de lui; et ce fut  la pit de Henri et de sa compagne, que
la terre dut le bonheur de possder encore long-temps cet homme juste.

Ange tutlaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous tes
heureux d'y rgner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugu
l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la
vertu.

L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et
Las-Casas le lui nomma. Fils d'un pre trop ennemi des Indiens, lui dit
Pizarre, vous voyez des exemples bien diffrents du sien! Il lui apprit
que l'empereur l'avait recommand  lui, et qu'il tait destin  le
suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se rsoudre  se
sparer de Las-Casas.

Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obir. J'aimerais
mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance
que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modre mes craintes. Je
vous conseille de le suivre, et vous invite  l'imiter. Venez me voir
encore demain: j'crirai  mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma
lettre; et si Pizarre peut savoir o ce bon jeune homme respire, il la
lui fera parvenir.

En crivant cette lettre fatale, qui lui et dit qu'il allait signer la
ruine des Indiens?




CHAPITRE XLIV.


Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un
vent favorable, mit  la voile, et partit de l'le Espagnole. Son
arrive  Panama rendit l'esprance et la joie  ses amis. On s'empressa
de lui armer une flotte, et ds qu'elle fut quipe, il s'embarqua, avec
la rsolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il
fut forc par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du
promontoire de Palmar; et de l, pour ne plus dpendre de l'inconstance
des flots, il marcha le long au rivage, ayant command  sa flotte de le
joindre au port de Tumbs.

Des sables, des vallons remplis de bois hrisss et touffus, dont la
ronce et le manglier font un tissu impntrable, des torrents, des
fleuves rapides, un air embras, les horreurs d'une solitude profonde,
tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose  son passage, et ne
peut arrter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre
brlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de
l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois o jamais les serpents
venimeux, dont ils taient jonchs, n'avaient vu les traces de l'homme.
Il s'lance dans les torrents, il enseigne  ses compagnons  les
traverser  la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces
abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui
les entranent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les
amne au bord. Intrpide et infatigable, il s'avance, il dcouvre enfin
des champs cultivs, des cabanes, des hameaux peupls d'Indiens; et la
terreur qu'il y rpand fait bientt passer  Quito la nouvelle de son
retour. Mais le cruel tat des choses, dans le royaume des Incas,
n'avait pas permis de veiller  la dfense des valles.

Huascar tait captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frres,
Mango, rfugi dans les dtroits des montagnes de l'orient, avec les
restes de sa famille et les dbris de son arme, mditait le hardi
dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait mme
tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait
la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur
roi.

Tels, lorsque un vaste incendie se rpand dans une fort, les animaux
qui l'habitaient, chasss de leur retraite par la rapidit des flammes,
que pousse un vent imptueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers
inaccessibles; et de l, fixant un oeil morne sur la fort que le feu
dvore, ils semblent murmurer entre eux leur pouvante et leur douleur.

Bientt l'intrpide Mango descend,  la tte des siens, des montagnes de
l'orient. La renomme, qui le prcde, a sem le bruit de sa marche. Le
courage, dans tous les coeurs, se ranime avec l'esprance; dans Cusco le
peuple commence  s'mouvoir, et le bruit sourd et menaant de la
rvolte se fait entendre.

Au signal d'un soulvement et  l'approche d'une arme, Palmore
abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la
domine[150], et s'y enferme avec les siens.

  [150] Tupac Yupangu, dixime Inca, avait fait construire cette
    citadelle avec les matriaux amasss par son pre Yupangu.

Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier
d'une nombreuse arme qu'il fait camper autour des murs, il envoie  la
citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci rpond que la paix, ou
la mort le dsarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout
l'empire est soulev, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que
lui-mme il n'a d'espoir qu'en la clmence de Mango. Je ne sais point
ce qui se passe hors des remparts que je dfends, rpond ce gnreux
guerrier. Ataliba est homme, il peut prouver des revers; mais puisqu'il
lui reste avec moi deux mille sujets fidles, il n'a pas tout perdu.
S'il n'tait plus lui-mme, peut-tre alors prendrais-je conseil de la
ncessit, mais tant qu'il est vivant, je ne dpends que de lui seul; et
je laisse Mango exercer sa clmence sur des malheureux, s'il en est
d'assez lches pour l'implorer.

Cependant, comme il s'aperut que quelques-uns des siens taient
troubls de ces menaces: Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba
ft malheureux, lui en serions-nous moins fidles? Ressemblerions-nous
aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, ds qu'il est branl par quelque
tourbillon rapide? L'arbre est courb; il se relvera: laissons passer
l'orage. Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sr:
Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco
est  nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux
mille hommes dtermins  verser pour lui tout leur sang. Voil, dit-il
en se tournant vers ses soldats qui l'coutaient, voil comme il faut
que l'on parle  ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon
peuple, c'est un bon roi.

Sur les premiers avis qu'on avait reus du soulvement de Cusco, le roi
de Quito s'avanait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le
suivre, malgr les larmes de Cora. Ils avaient pass les plaines de
Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le
fleuve Abanca, ils dcouvraient les campagnes que ce beau fleuve
arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit
que Mango venait  lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait
encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui taient dvous.
Molina l'entendit, et dans le moment mme il prit sa rsolution.
Laisse-moi, dit-il  l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp
facile  retrancher, o ton arme se repose; et profitons de l'avantage
que le sort nous a mnag. Il fit donc avancer l'arme sur le coteau
qui dominait la plaine, lui traa lui-mme son camp; et vers la nuit il
appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya.

Mango passe l'Abanca, s'avance, et voyant l'ennemi retranch dans son
camp, l'insulte, et l'appelle au combat.

Ataliba, vivement offens, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait
couvert de honte, et s'en plaignait  son ami. Ne vois-tu pas, lui dit
Alonzo, que ces dsirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis
qu'imprudence et lgret? Laisse venir le jour que j'ai marqu pour
leur dfaite; alors nous rpondrons en hommes  ces tmrits
d'enfants.

Deux jours aprs, l'aurore ayant clair l'horizon, le roi de Quito vit
paratre, au-del du camp ennemi, sur une colline oppose, le drapeau
flottant de Palmore. Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et
si Palmore fait son devoir, l'empire est  toi sans partage. Il dit; et
le signal donn, l'arme abandonne son camp, et va se ranger dans la
plaine.

Alonzo se rserve deux mille combattants arms de haches et de massues,
pour charger lui-mme  leur tte. C'est la troupe de Capana; et ce
cacique anime ses sauvages  mriter l'honneur de combattre sous Alonzo.
Cependant la flche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et
bientt une horrible mle confond les coups, et fait couler ensemble
des flots du sang des deux partis.

Alors, du haut de l'minence o Palmore s'est repos, il fond sur
l'arme ennemie; et d'une ardeur gale, l'imptueux Alonzo marche  la
tte du corps terrible qu'il rservait pour ce moment.

Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, pouvant,
dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagn son arme. Tout se
disperse, tout s'enfuit. La lgion des Incas rsiste seule et se tient
immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur
cume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler
sous le nombre: trois fois on l'invite  se rendre, trois fois, avec un
fier mpris, elle rejette son salut. Sa rsistance, et le carnage
qu'elle fait en se dfendant, achvent d'touffer un reste de compassion
dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses
guerriers ne quitte son rang; ils prissent dans la place o ils
combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la
fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et
constern, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire.
Hlas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, tait pour lui le
terme de la prosprit, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et
tratre de la fortune qui l'abandonnait.

Ce mme jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve
qui baigne les champs de Tumbs.




CHAPITRE XLV.


Vers l'embouchure de ce fleuve est une le sauvage[151], o Pizarre
avait rsolu de se mnager un refuge. Il y passa sur des canots; car il
avait devanc sa flotte. Mais cette le tait la demeure d'un peuple
indomptable et froce. Pizarre, ddaignant de perdre,  rduire ce
peuple, un temps qui lui tait prcieux, n'attendit que sa flotte, pour
revenir camper sur le rivage et devant le fort de Tumbs.

  [151] L'le de Puna.

Dans ce fort taient enferms mille Indiens dtachs de l'arme
d'Ataliba. Orozimbo tait  leur tte. Sous lui commandait Tlasco. La
belle et tendre Amazili, l'arc  la main, le carquois sur l'paule,
telle et plus fire en son maintien et plus lgre dans sa course qu'on
ne peint Diane elle-mme, avait suivi son frre et son amant, digne, par
son courage, de partager leur gloire. Pizarre se souvint du peuple de
Tumbs, de l'accueil plein d'humanit[152], de candeur, et de
bienveillance qu'il en avait reu; il rsolut de bonne foi d'achever de
gagner l'estime et l'amiti de ce bon peuple. Il assembla donc ses
guerriers, et leur tint ce discours:

  [152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbs une trahison sans
    vraisemblance. _Il immola_, dit-on, _ ses idoles trois Espagnols
    qui s'taient confis  lui_. Le peuple de Tumbs n'avait plus
    d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au
    soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est
    encore plus dmentie par les moeurs de ce peuple, par sa candeur et
    sa bont.

Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces
deux biens, l'un vous est assur, l'autre dpend de vous. Ceux de vous
qui veulent de l'or, s'en retourneront chargs d'or: je vous en suis
garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la
gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure
pas. Celui-l seul l'obtient, qui la mrite: jamais le crime ne la
donne. Les conqurants de l'Amrique ont fait tout ce qu'on peut
attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais
qu'au nombre des brigands insignes. L'homme tonnant  qui l'Espagne a
d le Nouveau-Monde, Colomb s'est dgrad par une trahison; Corts, par
une perfidie plus noire et plus infme encore; et c'est lui qu'ont
fltri les fers dont il a charg Montezume. Le reste s'est dshonor par
les plus indignes excs. Il dpend de nous, mes amis, d'en partager
l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite
oppose: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la
puissance de l'Espagne la plus riche moiti de ce Nouveau-Monde; et il
en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile;
et chez des nations guerrires, o nous sommes en petit nombre, elle
serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais;
mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprim,
dvast, chang ces contres en des dserts sanglants, en de vastes
tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargs de trsors et de
crimes, et poursuivis par les remords? Les maldictions d'un monde, les
reproches de l'autre, la colre du ciel, enfin les cris de la nature et
de l'humanit, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les
richesses ne consolent d'tre odieux: c'est un courage qui me manque;
vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prosprits dont nous
n'ayons point  rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si
beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire
de la vertu. Tchons de dominer par elle. Quelle conqute, mes amis, que
celle qui n'aurait cot ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui
ne serait d qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour
nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les
captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient
dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.

Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui
avaient servi sous Davila, et dont les mains s'taient dja trempes
dans le sang des peuples de l'isthme, tirrent un mauvais prsage de ce
qu'ils appelaient mollesse dans leur gnral. Vincent de Valverde,
sur-tout, ce prtre ardent et fanatique, fut indign de reconnatre dans
le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronant un
sourcil atroce: Ils flchiront, disait-il en lui-mme, ils flchiront
sous le joug de la foi, ou ils seront extermins.

Sans couter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbs, et fit
demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enferm dans
sa ville, rpondit qu'elle dpendait d'Ataliba, roi de Quito, qui
l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protgeait.

Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel
est son tonnement, lorsqu' cette enceinte,  ces angles,  ces murs de
gazon, faits pour tre  l'preuve de ses plus foudroyantes armes, il
reconnat l'art des Europens! C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux
Indiens  se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire
ces remparts; peut-tre il les dfend lui-mme. Impatient de s'en
instruire, il demande  parler au commandant du fort; et Orozimbo se
prsente. Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge
si je dois te connatre, si je puis me fier  toi. C'est ici mon dernier
asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.

Des Mexicains dans le fort de Tumbs! Rien n'tait plus inconcevable:
Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut cder aux instances
des Castillans. Indigns d'une rsistance qu'ils regardaient comme une
insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit.
Mais afin qu'il ft moins sanglant, il voulut agir de surprise, et  la
faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure 
ceux qu'elle paraissait mnager: ses guerriers, ses soldats eux-mmes se
seraient crus dshonors par ces prcautions timides: ce n'tait pas
devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si
favorable  la valeur. Le hros gmit, et cda.

L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les
remparts; les Indiens pouvants n'osaient paratre; et la fascine
amoncele allait applanir le foss. Orozimbo, qui voit la terreur dont
tous les esprits sont frapps, les ranime et les encourage. Eh quoi!
mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le
bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie?
Ces bouches brlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est
aussi au bout d'une flche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est
terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort  craindre, et il
en a mille  donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et
repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnrables et
mortels comme vous.

Il dit, et  l'instant une grle de traits rpond au feu des Castillans.
L'approche du foss, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine,
commence  tre prilleuse. Plus d'une flche, mais sur-tout celles des
Mexicains, se trempent dans le sang. Un oeil vengeur les guide, et
choisit ses victimes. Pennates, Mends, et Salcdo se retirent blesss;
l'intrpide Lerma entend siffler  travers son panache le trait qui lui
tait destin. Le vaillant Pralte s'tonne de voir une flche rapide
percer son pais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux
de Tlasco l'avait lance; mais l'airain l'moussa: elle tomba sans
force aux pieds du superbe Espagnol.

Bnalcasar, qui devait tre l'un des flaux de ces contres, du haut de
son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flche qui
part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal
indompt se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui
foule son guide tendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en
pousse un cri de joie. Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de
mon pre! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible
tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le
sang et l'ame  l'un de nos tyrans! Il se trompait: la molle arne cda
sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva
de sa chte, plus furieux, plus implacable, plus altr du sang des
Indiens.

Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus invitables coups, ne
vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la
plus lgre perte tait funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les
Indiens s'aguerrir et s'accoutumer  ce bruit,  ce feu des armes qui
par-tout avait rpandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait,
ou les rendre encore plus intrpides, en cdant  leur rsistance, ou
faire tout dpendre du hasard d'un moment. Le foss, dans sa profondeur,
tait combl de l'un  l'autre bord, et l'escalade tait possible.
Pizarre s'y rsout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la
protge.

Orozimbo ne perd point courage. Il dfend  ses Indiens de s'exposer au
feu: Imitez-nous, dit-il: Tlasco, mes amis et moi, nous allons vous
donner l'exemple. Il eut seulement soin d'carter du lieu de l'assaut
sa soeur, qui lui tendait les bras, et le conjurait par ses larmes de la
souffrir auprs de lui.

Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, ils attendent, tte
baisse, les plus hardis des assaillants.

Il en parut trois -la-fois, Moscose, Alvare, et Fernand, le jeune frre
de Pizarre. Ils s'lvent, tenant le glaive d'une main, le bouclier de
l'autre, et portant dans les yeux un courage dtermin.

Tlasco s'adresse  Moscose, et d'un coup de massue lui brisant sur la
tte l'cu qui lui sert de dfense, le renverse du haut des murs. Il
tombe comme foudroy sur ses soldats qui allaient le suivre, et roule
sur leurs boucliers.

Fernand Pizarre va s'lancer de l'chelle sur le rempart; mais encore
chancelant sur un appui fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups
assurs. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il tenait le glaive, le
dsarme et l'entrane  lui. Il se dbat; mais il est terrass. Son
vainqueur lui laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reoit pour
lui le coup mortel.

Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord du mur pour le franchir,
sent tomber sur son casque la hache meurtrire; et le coup, en glissant,
le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est prcipit sanglant; et
ses soldats voyant sur leur tte la massue leve pour les frapper,
n'osent s'exposer aprs lui  une mort invitable.

Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus aimable, le plus
vertueux de ses frres; mais il dvore sa douleur. Il voit la
consternation de ceux qu'il a trop couts; et, sans y ajouter le
reproche, il fit interrompre l'assaut.

Le premier soin d'Orozimbo, aprs que l'ennemi se fut retir dans son
camp, fut de faire rduire en cendres ce vaste monceau de fascines dont
on avait combl le foss du rempart; et tandis que des tourbillons de
fume et de flammes s'levaient au-dessus des murs: Viens, dit-il au
jeune Pizarre, et vois ce bcher allum. Quand je t'y jetterais vivant,
quand j'y ferais brler avec toi tous tes compagnons, et avec eux leurs
pres, leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais pas les maux
que ta nation nous a faits... Va-t'en, va dire  ces barbares que les
neveux de Montezume ayant  leurs pieds un brasier, et dans leurs mains
un Castillan... Va-t'en, te dis-je, et ne tarde pas; car je crois
entendre les plaintes de l'ombre de Guatimozin.

Fernand Pizarre s'en allait, le coeur fltri, l'ame abattue, n'osant
s'avouer  lui-mme qu'il respirait par la clmence d'un Indien, d'un
Indien neveu de Montezume! Dans la plaine qui sparait le camp des
Espagnols du fort de Tumbs, il rencontre un vieillard tendu sur le
sable et baign dans son sang. Ce vieillard respirait encore, et tendant
les bras au jeune homme, il l'appelait  son secours. Pizarre approche.
L'Indien lve sur lui un oeil mourant, lui montre son flanc dchir, et
fait un signe vers le rivage, un autre signe vers le ciel, comme pour
indiquer le crime et le vengeur.

Le guerrier attendri lui donne tous les soins de l'humanit; il tanche
le sang de sa blessure; et l'aidant  se soulever et  se soutenir, il
parat vouloir le mener au camp. Le vieillard, frissonnant d'horreur, le
conjurait, en lui baisant les mains, de prendre une route oppose. Non,
disait-il; c'est de ct-l qu'ils sont alls.--Qui donc? lui demanda
Pizarre.--Les meurtriers, dit le vieillard. Ils taient vtus comme toi;
ils te ressemblaient... Non, pardonne, je ne veux pas te faire injure;
tu es aussi bon qu'ils sont mchants. Ils venaient du fort, ils allaient
vers le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; je ne leur
faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regard d'un oeil menaant et
farouche. Je tremblais; je l'ai salu pour l'adoucir; et lui, tirant son
glaive, il me l'a plong dans le flanc.

Ah, les barbares! s'cria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et
moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!... Il n'en put dire
davantage, les sanglots lui touffaient la voix. Il embrasse, il baigne
de pleurs le vieillard Indien. Ah! si tu savais, reprit-il, combien je
dteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes
jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, o faut-il te
conduire?--A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est l que mes
enfants m'attendent. Au nom de ton pre, aide-moi  me traner vers ma
cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants,
et de mourir entre leurs bras. Il n'eut pas mme cette joie. A quelques
pas de l, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps dfaillir; et
se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les
siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue
attendrie et mourante vers son village, il expira.

Fernand, accabl de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le
conseil tait assembl dans la tente du gnral; et quel fut le
ravissement de ce hros, en revoyant son frre, un frre tendrement
chri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lve, il l'embrasse. Les
deux autres guerriers du mme sang tmoignent les mmes transports; et
tout le conseil s'intresse  leur joie et  son retour. On l'interroge.
Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clmence de leur
chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se rpand dans ce rcit qui
la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait
couler. O mon frre! dit-il enfin en s'adressant au gnral, c'est nous
qui apprenons aux sauvages  tre cruels et perfides; et ils ne peuvent
nous apprendre  tre bons et gnreux! Quelle honte pour nous! Je
demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel
et au nom de l'humanit. Dcouvrez quel est parmi nous l'homme assez
lche, assez froce, pour avoir plong son pe dans le sein d'un homme
paisible, d'un faible et timide vieillard.

Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient
tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix  la vie, puisqu'en
daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperut de ce
sourire, et il en tait indign; mais le gnral, imposant  son
impatience, lui dit de prendre place dans l'assemble.

Le grand intrt des Castillans tait de mnager leurs forces. Ils
taient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un
nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrire la ville et le
fort de Tumbs, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou
rduire, par un long sige, les dfenseurs de celle-ci aux plus dures
extrmits.

Le parti de former le sige parut le plus sage et le plus glorieux: il
runit toutes les voix. Le gnral lui seul, recueilli en lui-mme, et
profondment occup, semblait encore irrsolu. Sa tte, long-temps
appuye sur ses deux mains, se relve avec majest, et des yeux
parcourant lentement l'assemble: Castillans, dit-il, j'ai voulu vous
donner, par ma dfrence, une marque de mon estime. J'ai permis
l'attaque du fort; l'vnement a dmontr l'imprudence de l'entreprise.
Vous voulez assiger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore.
Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient
paisibles, sur des bords o, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre
injuste, ne vous attendez pas que je fasse prouver  une ville entire
les dernires extrmits de la disette et de la faim. Je veux bien les
leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je
n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un
combat je risque et je dfends mes jours et ceux de mes amis, le danger
auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le
pardonner. Mais sans pril tre inhumain! mais voir languir devant ses
yeux une multitude affame, l'enfant sur le sein de sa mre, le
vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se dchirer, les
voir se dvorer entre eux, dans les accs de la douleur, de la rage, et
du dsespoir! Je ne m'y rsoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-l
je ferai tout ce que la guerre autorise.




CHAPITRE XLVI.


Ce que Pizarre avait prvu ne tarda point  arriver. Le trsor des
moissons tait dpos dans les villages; la disette fut dans les murs.
Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les
lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa soeur ni son ami
ne voulurent l'abandonner.

Les Espagnols, trop affaiblis par l'tendue de leur enceinte, surpris,
attaqus dans la nuit, avaient d'abord cd au nombre. La premire
sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assigs; mais la
seconde fut fatale aux hros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce
qu'ils avaient de plus cher au monde.

L'attaque avait t si vive, que les lignes forces, le secours
introduit, les Indiens se retiraient sans tre poursuivis. Ce fut dans
ce moment qu'Amazili crut voir,  l'incertaine clart de l'astre de la
nuit, un jeune Indien se dbattre entre deux soldats espagnols. Ils
l'avaient pris; ils l'entranaient. Tlasco n'est pas avec elle, et ce
jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. perdue, elle crie
au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa dfense. Il
faut le sauver ou prir. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le
sein d'un ennemi? percer le coeur de son amant? Son oeil est sr, mais
sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et
deux fois son amant se prsente devant la flche qui va partir. Un
frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants flchissent; son arc va
lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le dtendre.
La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts rservs aux
prils extrmes. Elle saisit l'instant o l'un des deux Espagnols sert
de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat bless tombe; le bras
de Tlasco, le bras qui tient la hache est dgag; l'autre ennemi en
prouve l'effort terrible; et dlivr comme par un prodige, Tlasco va
rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs... Que fais-tu,
malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis.

[Illustration: Elle saisit l'instant o l'un des Espagnols sert de
bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat bless tombe...]

A peine la flche est partie,  peine Amazili a pu voir son amant se
dgager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur
de rflexion qui suit les grands prils et qui reste dans l'ame lorsque
le pril est pass, s'est empare de son coeur puis de courage, et l'a
saisie si violemment, qu'une dfaillance mortelle l'a fait tomber
vanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir
environne de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait
accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont mus;
ils s'empressent de la rappeler  la vie. Sa beaut, en se ranimant,
leur imprime un tendre respect. Coeurs froces! du moins la beaut vous
dsarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu.

Le jeune et valeureux Mendoce, mont sur un coursier superbe, rencontre,
au milieu des soldats, cette jeune guerrire; il en est bloui. Le
panache de plumes dont elle est couronne, son carquois d'or suspendu 
une chane d'meraudes, riche prsent d'Ataliba, le tissu dont sa taille
est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe
flottante, mais sur-tout la noble fiert de son air et de son maintien
la trahit, et annonce une illustre origine.

Jeune beaut, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous
fait tomber entre nos mains?--La vengeance et l'amour, dit-elle, les
deux passions de mon coeur.--tes-vous la fille, ou l'pouse du roi de
Tumbs?--Non, dit-elle: je suis ne en d'autres climats. Ces murs ont
t mon refuge. La libert, qui m'est ravie, tait mon unique bien.--Il
vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier  moi; et
l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mne au camp
de Pizarre.

Le jour rpandait sa lumire; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait
instruire des vnements de la nuit. Mendoce arrive, et lui prsente la
jeune Indienne captive. Le hros la reoit avec cette bont noble,
modeste, et consolante qu'on doit  l'infortune, et que l'on a toujours
pour la faiblesse et l'innocence, protges par la beaut.

Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle ft reconnue par
le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbs. Ah!
mon frre! s'cria-t-il, c'est elle-mme, c'est la soeur de ce vaillant
cacique, de ce gnreux Mexicain qui m'a sauv la vie et m'a rendu la
libert. Acquittez-moi, je vous conjure. Pizarre allait la renvoyer,
mais le plus grand nombre des Espagnols en firent clater leurs
plaintes. tait-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de
frivoles gards et de mnagements timides? Un Espagnol esprait-il s'en
faire des amis? Il avait dans ses mains le sr moyen, le seul peut-tre
de les obliger  se rendre; et il le laissait chapper! Aimait-il mieux
voir deux cents hommes qui s'taient confis  lui, manquant de tout sur
ce rivage, et n'ayant pas mme un asyle, prir autour de ces remparts,
ou de fatigue, ou de misre, ou par les flches des sauvages? Voulait-il
les sacrifier?

Le gnral et mpris ces plaintes, si l'change des deux captifs ne
l'et pas touch de si prs. Mais un intrt personnel et rendu odieux
ce qui n'tait que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupon.
Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par tat, pt tre
charg dcemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui
remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le mme jour il fit savoir au
commandant du fort, que sa soeur tait prisonnire; qu'il lui avait
donn son vaisseau pour asyle; que tous les gards, tous les soins qui
pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais
qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui dfendait de la
lui rendre,  moins que, renonant lui-mme  une rsistance inutilement
obstine, il ne le ret dans le fort.

Ds que les hros mexicains s'taient aperus de l'absence d'Amazili,
ils en avaient pouss des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient
des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart
qui les sparait d'elle, prts  s'lancer  travers mille morts, s'ils
avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'tait son amant, osa mme
sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin dsespr, et la
croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoy de Pizarre
leur annona qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donn  la joie;
mais cette joie tait trompeuse: la douleur la suivit de prs.

Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il ft
possible de la dlivrer,  moins de leur rendre les armes! C'tait un
genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation,
dans le coeur d'Orozimbo, ayant ranim le courage, il rpondit avec
fiert, que sa soeur lui tait bien chre, mais que pour elle il ne
trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hte, et son ami; qu'il
rendait grce au chef des Castillans, des mnagements qu'il avait pour
une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frre, il croyait
lui avoir donn un exemple plus gnreux.

Lorsque Pizarre entendit la rponse d'Orozimbo, il regarda d'un oeil
svre les Castillans qui l'entouraient. Voyez-vous, leur dit-il,
combien ces hommes-l sont au-dessus de nous, et combien, auprs d'eux,
nous sommes vils, mchants, et lches? Apprenons  rougir, et  les
imiter. Ds ce moment, il rsolut de renvoyer Amazili, et de charger
Fernand lui-mme de la ramener  son frre. Le jour baissait; il crut
pouvoir diffrer jusqu'au lendemain.

Cependant le fourbe hypocrite  qui elle tait confie, l'ayant mene
sur le vaisseau, et s'y voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses
veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche d'elle, et d'abord
il feint de vouloir la consoler. Ma fille, lui dit-il, modrez vos
douleurs. Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous procure, le
gardien qu'il vous choisit, sont des signes de sa bont. Sous cet habit
simple et modeste, savez-vous qui je suis, et tout ce que je puis pour
vous? Je n'ai point d'armes, mais je commande  ceux qui sont arms. Je
n'ai qu' leur dire de verser le sang, le sang sera vers. Je n'ai qu'
dire au glaive de s'arrter, et le glaive s'arrtera. Les peuples, les
armes, les rois eux-mmes, tout est soumis  mes pareils; et nous
dominons sur les hommes, comme sur de faibles enfants.

Amazili, qui se souvenait des prtres du Mexique, comprit que Valverde
exerait ce ministre redoutable. Vous tes donc, lui dit-elle, un des
interprtes des dieux?--Des dieux! reprit Valverde; sachez qu'il n'en
est qu'un: c'est celui que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a
remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma voix est son organe; je
parle, et c'est lui qu'on entend; c'est sa volont que j'annonce; et sa
volont change quand et comme il me plat: car il m'coute; ma prire
l'irrite, ou l'appaise  mon gr.

Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu soit juste, et qu'il cesse
enfin de poursuivre des malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont
jamais pu l'offenser.

Votre malheur, je l'avoue, est digne de piti, lui dit Valverde; et
sans un prodige, vous ne pouvez gure sortir du prcipice o je vous
vois. On sait que vous tes la soeur du guerrier qui dfend ces murs; on
lui propose de se rendre: votre ranon est  ce prix. S'il vous aime
assez pour souscrire  cette indigne loi, vous serez runis, mais dans
la honte et l'esclavage: je dis dans la honte, ma fille; car il n'est
plus qu'un perfide et qu'un lche, s'il trahit pour vous son devoir.

Amazili, en l'coutant, tait tremblante et consterne. Eh bien,
reprit-il, croyez-vous que s'il venait du ciel un tre bienfaisant, qui,
vous ombrageant de ses ailes, frappt vos ennemis de confusion et de
terreur, et vous enlevt de leurs mains, il fallt ddaigner ses soins
et refuser son assistance?--Et quel sera, demanda-t-elle, cet tre
secourable?--Moi, rpondit Valverde.--Ah! vous serez pour nous,
dit-elle, un dieu librateur.--Il dpend de vous seule que je le sois,
reprit le fourbe; et c'est  vous de m'y engager.--Hlas!
comment?--Pensez au bienheureux moment o ce frre si dsir, o cet
amant plus dsir encore, vous voyant arriver, se prcipiteraient dans
vos bras.--Je succomberais  ma joie.--Je le crois. Je me peins cette
bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois vous voir voler dans leur
sein, les combler de vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes
s'animer, et briller d'un clat cleste; je vois votre coeur palpiter,
votre sein tressaillir; je vois vos yeux lancer les tincelles de la
joie, et bientt rpandre les larmes de la plus douce volupt. Oui, je
vous le rendrai cet amant, cet heureux amant. Gotez d'avance les
dlices d'une runion qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir
moi-mme, en vous faisant l'illusion que je me fais. Croyez le voir, qui
vous appelle, qui vous voit, qui fait clater sa joie et son amour.
Jetez-vous dans ses bras, et partagez l'garement, l'ivresse, le dlire
o vous le plongez. A ces mots, les yeux enflamms, il s'lanait...
Elle s'chappe, et portant la main sur son arc, qu'elle arme d'une
flche: Arrte! lui dit-elle, d'un air o l'indignation se mle avec la
frayeur; arrte, homme faux et cruel! Je t'entends, je vois  quel prix
tu mets ton indigne piti. Je suis faible, je suis captive et livre 
nos oppresseurs; mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient.
Cette force, au-dessus de celle des tyrans, est un fier mpris de la
mort.

Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que la mort  craindre? Et un
ternel esclavage? et le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus
cher au monde? et le malheur plus effroyable encore d'avoir entran
dans les fers ton frre et ton amant?... Tremble, et tombe  genoux pour
flchir ma colre; ou ces transfuges d'un pays que nous avons rduit en
cendres, ton frre, ton amant, toi-mme, vous subirez  votre tour le
sort que vos rois ont subi.

Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais l, sous mes yeux, le
brasier de Guatimozin, j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux pieds
d'un fourbe que j'abhorre. Et en parlant, elle tenait son arc tendu
pour le percer. Valverde, confondu, s'loigne plein de rage, mais sans
remords.

Abandonne  elle-mme, la malheureuse se plongea dans l'abyme de sa
douleur. Se voir spare  jamais de son frre et de son amant, ou les
voir se livrer eux-mmes aux meurtriers de leurs parents, aux
destructeurs de leur patrie! Ils ne s'y rsoudraient jamais; et quand
ils pourraient s'y rsoudre, en seraient-ils plus pargns? On avait
appris  les craindre; on n'aurait garde de laisser au Mexique de si
redoutables vengeurs.

Dans le silence de la nuit, ces rflexions, animes par l'image de sa
patrie qui s'offrait sanglante  ses yeux, l'agitrent si violemment,
qu'il n'tait rien de plus affreux pour elle, que de penser que, pour sa
dlivrance, on pt vouloir la loi des Castillans.

Mais non, ce n'tait pas ainsi qu'Orozimbo et Tlasco mditaient de la
dlivrer. Choisir une nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer le
camp ennemi, prir ensemble, ou pntrer jusqu'au vaisseau o Amazili
tait captive, et l'enlever; tel tait le digne conseil qu'ils avaient
pris du dsespoir.

Tous deux brlaient d'impatience que le jour clairt le port. Ils
espraient qu'Amazili paratrait sur la poupe, o, du haut des remparts,
ils auraient pu la reconnatre. Leur espoir ne fut pas tromp.

Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la
poupe que la clart, qui commenait  se rpandre, ft plus vive; et
cependant ses yeux,  travers le mlange des ombres et de la lumire, se
fatiguaient  dcouvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit
l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle dcouvre deux hommes
que son coeur lui assure tre son frre et son amant. Ils me cherchent
des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai
faibles et lches, perfides envers leur patrie, infidles envers un roi,
leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix
 ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chane, je saurai les en
dlivrer. Alors, pour fixer leurs regards, elle dtache sa ceinture, et
la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Tlasco,
rpond  ce signal, en faisant voltiger de mme le panache de plumes
dont il ornait sa tte; et, lorsqu'elle est bien assure que leurs yeux,
attachs sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flche
de son carquois, lve le bras, et dit, mais sans espoir d'tre entendue:
Adieu, mon frre, adieu, malheureux Tlasco. Pleurez-moi, sur-tout
vengez-moi, vengez le Mexique. A ces mots, se perant le sein, elle
s'lance dans la mer.

O ciel! ma soeur! Amazili!... C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et
tomber. J'ai vu, s'crie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur
elle. Ma soeur, ma chre Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous
vivons! et les monstres qui l'ont rduite  se donner la mort!... Ah!
nous la vengerons. Mon frre! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est
notre dernire esprance. A ces mots, ples, frmissants, touffs de
sanglots et inonds de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se
laissent tomber, ils se roulent sur la poussire, et leur douleur
s'exhale par des frmissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus
 eux-mmes, ils forment le projet de sortir ds la nuit suivante, et de
porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hlas! vain
projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout chang sur ce rivage.

On vit les peuples des valles d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en
foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager 
venir descendre au port de Rimac, sur ces bords o, dans peu, s'leva la
ville des rois[153]. Cette rvolution soudaine tait l'ouvrage de Mango.
Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les
Mexicains, dsols de voir les Castillans se drober  leur vengeance,
reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de
Tumibamba.

  [153] Lima.




CHAPITRE XLVII.


Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrive des Espagnols,
laissait reposer son arme sur les bords du fleuve Zamore; et alors le
soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi
ternelle a marque  sa course et que jamais il ne franchit, ce fut
dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fte fut
clbre. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit
du palais de Riobamba, o ce prince l'avait laisse; la plus chrie de
ses femmes, la belle et tendre Acilo, y vint, les yeux encore baigns
des larmes que le souvenir de son fils lui faisait rpandre, et que le
temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement
touch cette princesse, qui l'avait admise  sa cour, Cora
l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charme de porter dans
son sein le gage de leur tendre amour.

Toutes les ftes du soleil avaient un grand objet de morale publique.
Celle-ci, la plus srieuse et la plus imposante, tait la fte de la
mort. Ce qui distinguait cette fte de celles que l'on a dcrites,
c'tait l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et
portant sur le front une majestueuse tranquillit, entonnait cette hymne
funbre; les Incas rpondaient; le peuple coutait en silence, et
mditait la mort.

Homme destin au travail,  la peine, et  la douleur, console-toi, car
tu es mortel. Le matin, tu te lves pour sentir le besoin; tu te couches
le soir, lass, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et
dans son sein est le repos.

Tu vois une barque agite par la tempte, gagner la rade paisible et se
sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est
la vie; ce port tranquille et sr, d'o jamais les orages n'ont
approch, c'est le tombeau.

Tu vois le timide enfant que sa mre a laiss loin d'elle, pour lui
faire essayer ses forces. Il court  elle d'un pas chancelant, en lui
tendant ses faibles bras; il arrive, il se prcipite dans son sein; et
il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mre
tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort.

Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la ncessit, le jouet
des vnements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il
n'existera pour toi, dans l'immensit, que toi-mme et le Dieu qui t'a
fait.

Que ce Dieu qui anime le monde, laisse chapper un souffle; c'est la
vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'tonnant la vtesse d'un
souffle qui passe dans ton sein, comme le vent  travers le feuillage?
Le feuillage est-il tonn de n'avoir pu fixer le vent?

Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces
efforts de la douleur, au moment de lcher sa proie, tu les attribues 
la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue o
s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-del c'est un calme
ternel.

Ne trouves-tu pas que le temps est lent  s'couler? C'est que le temps
amne la mort, et que la mort est le terme o tend la nature inquite,
et impatiente de la vie. Quel homme ne dsire pas d'tre  demain? C'est
qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort.

La vieillesse qui dnoue tous les liens de l'me, l'alternative
invitable de la caducit ou du trpas, la douceur du sommeil, qui n'est
que l'oubli de soi-mme, l'ennui, ce sentiment pnible d'une existence
froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue  la
mort.

Homme, d'o te vient donc cette rpugnance pour un bien vers lequel tu
es entran par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage
que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends
pour un abyme les tnbres de l'avenir.

Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage tait moins effrayant?
La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un foss profond
qu'elle a creus sur les confins de la vie et de la mort, pour empcher
la dsertion.

S'il tait un Dieu assez inexorable pour vouloir dsesprer l'homme, il
le condamnerait  ne jamais mourir. Le dgot, la tristesse,
affligeraient son ame, et la ncessit de vivre, semblable  un rocher
hriss de pointes aigus, l'craserait incessamment. Le signe de la
rconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort.

Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus prcieuse que la mort
mme: c'est de vivre pour sa patrie, fidle  son culte,  ses lois,
utile  sa prosprit, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en
mourant: Je n'ai respir que pour elle; elle aura mon dernier soupir.

Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces chants, qui
retentissaient dans l'ame des jeunes guerriers, les levaient au-dessus
d'eux-mmes. Mais les femmes et les enfants regardant leurs poux, leurs
pres, avec des yeux o la tendresse et la frayeur taient peintes,
semblaient les conjurer d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et
opposaient les mouvements les plus nafs de la nature  cet enthousiasme
qui dfiait la mort.

Le monarque, aprs ce cantique, ayant fait, par tribus, l'loge des
braves Indiens qui avaient pri pour sa dfense: Nous avons pleur sur
les morts; tout est consomm, reprit-il. Laissons le pass, qui n'est
plus; et ne pensons qu' l'avenir, qui pour nous est un nouvel tre. Des
brigands, les flaux des bords o ils descendent, viennent d'arriver 
Tumbs. Je crois avoir mis cette ville en tat de les occuper. Des hros
la dfendent; mais ce n'est point assez, demain je vole  son secours.
Peuples, c'est l que nous appellent des dangers dignes d'prouver le
plus intrpide courage. Vous allez voir des animaux rapides porter
l'homme dans les combats; vous allez voir l'image du terrible
Illapa[154] dans les armes de ces brigands. Ils ont su donner  la mort
un appareil pouvantable. Mais ce n'est jamais que la mort; et vous
venez d'entendre si la mort est  craindre. Du reste, ces brigands sont
prissables comme nous; et ils sont en si petit nombre, que si vous les
enveloppez, ils seront au milieu de vous, comme les feuilles agites par
le tourbillon des temptes. Voil, poursuivit-il en leur montrant
Alonzo, celui qui sait comment on peut les vaincre: c'est  lui de vous
commander.

  [154] La foudre.




CHAPITRE XLVIII.


Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du
jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui
racontent leur disgrce. Ils lui apprennent que Mango, rduit au
dsespoir, suppose et fait rpandre parmi les Indiens un oracle du roi
son pre[155], lequel, en mourant, a prdit l'arrive des Castillans, et
recommand  ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que
Mango,  l'appui de cette opinion, a lui-mme donn l'exemple, et envoy
une ambassade au gnral des Castillans, pour implorer son assistance en
faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trne des Incas,
l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frre, captif
dans les murs de Cannare.

  [155] Huana Capac.

Les mmes nouvelles arrivaient de tous cts en mme temps, et se
rpandaient dans l'arme; l'inquitude et la frayeur s'emparaient de
tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre  l'Inca des
lettres dont le gnral espagnol l'avait charg pour Alonzo. Pizarre, en
lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui crivit lui-mme en ces mots:

Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui
pargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur
pargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez
abandonn. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-mme.
Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obir et craindre, je
dissimulais malgr moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un
voyage en Espagne. J'en arrive enfin revtu de toute la puissance de
notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut
qu'on use d'indulgence et de mnagement envers les Indiens. Il m'a
recommand, pour eux, les soins et la bont d'un pre. Heureux, si je
remplis ses vues! Soyez bien sr que mon penchant est d'accord avec mon
devoir. Mais vous savez combien l'autorit commise s'affaiblit dans
l'loignement, et avec quelle prcaution je dois en user sur des hommes
violents et dtermins. Dans le nombre il en est dont l'ame est
dsintresse, le coeur sensible et gnreux; il est ais de les
conduire. Mais la foule est aveugle, inquite, et sur-tout avide; et
c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'chapper. Mon ami,
je n'en rponds plus, si les hostilits l'irritent. Un doux accueil de
la part de vos peuples est le seul moyen d'tablir la concorde et
l'intelligence. C'est  vous de me seconder, en y disposant les esprits.
Je vois la moiti de l'empire empresse  s'unir  moi. J'ai plus de
force qu'il n'en fallait pour rpandre ici le ravage; mais sans vos bons
offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je
marche vers Cassamalca, o l'Inca de Quito a, dit-on, rassembl ses
forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un
tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez
au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conqurir sans
opprimer.

Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux
Las-Casas, que j'ai laiss mourant  l'le Espagnole, a voulu vous
crire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que
ce ne soit un dernier adieu.

La douleur dont Alonzo avait t saisi en lisant ces mots, redoubla,
lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas.

Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous tes encore parmi nos Indiens,
et si Pizarre vous retrouve sur les bords o il va descendre, recevez de
sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amiti. Je suis mourant.
Je n'ai vcu que pour gmir. Dieu a permis que, dans le court espace de
ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs
rassembls. Quel regret puis-je avoir au monde?

Je vous ai confi mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles
viennent d'tre calmes par les vertus de ce hros. Oui, mon ami, le
ciel a touch sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est
plus beau d'tre le protecteur et le pre des Indiens, que leur
vainqueur et leur tyran. Unissez-vous  lui, pour lui concilier leur
estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je
crois sentir que mon heure approche. Demain peut-tre je serai devant le
trne de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clmence, ce sera
pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces
Indiens gars dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il
a crs, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre ternellement
malheureux. Protgez-les, voyez en eux mes plus chers amis, aprs vous,
que j'aimerai au-del du tombeau.

Cette lettre fut arrose des larmes de l'amiti. Alonzo la baisa cent
fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager
l'motion, l'attendrissement du jeune homme. Quel est donc, lui
demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez 
ce cacique et  son peuple. Ce cacique tait Capana. Il avait entendu
la lettre de Las-Casas; et appuy sur sa massue, ses yeux baisss
fondaient en pleurs. Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un tre
cleste envoy de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les
hommes. Nous l'aurions ador, s'il nous l'avait permis.

Ce tmoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les
impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du
Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. Je m'abandonne  vous,
dit-il  son fidle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de
ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, rpondez-lui de
la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui dsire d'tre
le sien.

Des Indiens chargs des plus magnifiques prsents formaient le cortge
d'Alonzo; et ces richesses[156] disposrent favorablement les esprits.
Mais telle tait la soif de l'or qui dvorait les Castillans, que ce qui
aurait d l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'teindre.

  [156] Ce fut l que les Indiens s'tant aperus que les chevaux
    rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les mtaux; et dans
    cette persuasion, qu'on n'avait garde de dtruire, ils
    s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de
    grains d'or.

La confrence de Pizarre avec Alonzo fut l'panchement de deux coeurs
pleins de noblesse et de franchise. Des deux cts l'tat des choses fut
expos avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excs
d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fiert d'un coeur
sensible et gnreux. De son ct, Alonzo reconnut le danger d'irriter
dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'tait jamais
qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu' rallumer. Il
fut rgl que Molina prcderait Pizarre dans les champs de Cassamalca;
que le gnral espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et
qu'il laisserait en arrire les Indiens de son parti. galement srs
l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassrent; et
Alonzo retourna au camp indien.

Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut
bientt rassur; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa
joie. Les Pruviens se rjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre
et l'oeil attach  la terre, coutaient en silence les paroles de paix
qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un
pige funeste, voulut l'en garantir. Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu
donc oubli le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton
pays  ces mmes brigands qui ont dsol le ntre, et qui l'ont inond
de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchan nos rois, qui les ont
fait brler vivants! Ah! que notre exemple t'claire et t'pouvante.
Trop averti par nos malheurs, sois sage  nos dpens. Ne vois-tu pas ici
le mme enchanement dans les causes de ta ruine, que dans celles de
notre perte? Notre empire tait divis; celui-ci l'est de mme. Un
oracle menteur nous faisait une loi honteuse de flchir devant nos
tyrans; un mme oracle vous l'ordonne. Notre roi, sduit et tromp par
des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et
perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme
lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous
as fait voir, il aurait sauv le Mexique. Pourquoi donc te laisser
abattre, et te prsenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans
ressource? loigne-toi. Laisse Palmore  la tte de ton arme. Qu'il
fasse tte aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes,
nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus
court de la vengeance ou de la mort.

Alonzo crut devoir rpondre. Inca, dit-il, le caractre de ma nation
est d'tre fire et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa
passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste
est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mmes climats: le
peuple, qui en est un mlange, devient mchant ou bon, suivant l'exemple
qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du hros qui le
conduit. Corts a dtruit sa conqute et dshonor ses exploits.
Pizarre, plus humain, plus sincre, plus gnreux, peut vouloir mnager,
rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une
renomme sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne
le suis-je pas moi-mme? Me connais-tu fourbe, avide et froce? Non, tu
me crois sincre et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au
moins Pizarre me ressemble? Tu rpondrais de moi; je rponds de lui; et
j'en rponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le
plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout
le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-l ne peut me
tromper; mais il peut se tromper lui-mme; on peut lui en avoir impos.
Sois donc prudent, sans tre injuste. Tends les mains  la paix, sans
toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose
recevoir deux cents hommes qui se prsentent en amis.

L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'et pas mme
voulu songer  se mettre en dfense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il
lui fit un cortge de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile
droite, et en avant des tentes de l'Inca, il tablit les Mexicains, avec
la mme troupe qu'ils avaient commande. Les sauvages de Capana
formaient l'aile oppose; et Palmore, avec son arme, occupait le
centre, et formait une enceinte autour du trne de son roi. Prince, je
fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi
prside  cette confrence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds
d'une solide paix. Si je suis tromp dans mes voeux, si je le suis dans
mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis.
Je n'ai rien donn au hasard; je ne me reprocherai rien.




CHAPITRE XLIX.


La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et
d'esprances qu'une incertitude pnible et des pressentiments confus
faisaient natre dans les esprits. Mais ces mouvements, appaiss par le
sommeil, se renouvelrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de
loin la troupe de Pizarre qui s'avanait, et qu'il tait ais de
reconnatre au brillant clat de ses armes. Elle approche; le roi
l'attend, lev sur son trne d'or, que soutiennent douze caciques. Les
Espagnols, dploys sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes,
ayant  leur tte Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent
des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave,  la
porte du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrte; et accompagn
de Valverde et de six de ses lieutenants, il se prsente, avec une noble
assurance, devant le trne de l'Inca.

On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'lve au niveau du
trne, le hros castillan parle au roi en ces mots: Grand prince, tu
sais qui nous sommes. Et plt au ciel que le nom espagnol ft moins
fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renomme qu'
d'horribles calamits! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent
tomber que sur le criminel; et si la renomme les a tendus sur
l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'tre. Si j'en croyais
tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais
tes amis m'ont rpondu de ton quit; je les crois. Traite-nous de mme;
ou du moins, avant de nous juger, commence  nous connatre, et ne fais
pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits.

Lorsque les Incas tes aeux ont fond cet empire, et rang sous leurs
lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons
un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus
heureux. Voil le titre de leur conqute. Ce titre est le mien; et comme
eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine  te
persuader que nous sommes suprieurs, par l'industrie et les lumires, 
tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de
travaux et d'exprience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois,
je ne changerai que ce que tu croiras toi-mme utile d'y changer, pour
le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorit qui en est l'appui,
resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre
un bon roi. Protg par le mien, tu seras son ami, son alli, son
tributaire; et ce tribut, lger pour toi, n'est que le partage d'un bien
que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refus. En change de
l'or, nous vous apportons le fer, prsent inestimable, et pour vous
mille fois plus utile et plus prcieux. Nos fruits, nos moissons, nos
troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns dlicieux
au got, servant de nourriture  l'homme, les autres -la-fois robustes
et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts
qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour
multiplier nos forces; des secrets pour gurir ou pour soulager nos
maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits  la nature, mille
dcouvertes nouvelles pour subvenir  ses besoins, pour ajouter  ses
plaisirs: voil ce que je te promets, en change de ce mtal, de cette
poussire brillante, dont vous tes assez heureux pour ne pas sentir le
besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon
matre Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a charg de
t'offrir.

Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, rpondit 
Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donne de sa
droiture et de sa gnrosit; qu' tout ce qu'il lui proposait, il ne
voyait rien que de juste; que les montagnes o germait l'or seraient
ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore
l'amiti d'un peuple clair, qui lui apportait ses lumires et
l'alliance d'un grand roi.

La plus sublime de nos lumires, reprit le hros castillan, c'est la
connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil mme sont
l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aeux se
disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de
la nature; mais il est lui-mme sorti des mains de l'tre crateur; et
il ne fait que lui obir, en donnant sa lumire au monde. C'est donc ce
Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course,  la mer
ses limites, son repos  la terre, aux cieux leurs rvolutions,  la
nature entire ses mouvements divers, son ordre, ses lois ternelles;
c'est lui seul qu'il faut adorer.

Le Dieu que tu m'annonces, lui rpondit l'Inca, ne nous tait pas
inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est ddi  celui qui
anime le monde[157]. Mais pourquoi cet tre sublime ne serait-il pas le
soleil? Cet clat, cette majest sont, je crois, bien dignes de lui.

  [157] Pacha Camac.

Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrmit de ton empire  l'autre,
je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais
ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'carter
d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses
messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace
dtermin; il est sans cesse et par-tout prsent. Celui qu'obscurcit un
nuage, et qui ne saurait clairer une moiti du globe, sans laisser
l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois,
m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes.
Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout
cela ne fait qu'obir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en
avoir une ide, infiniment trop faible encore, coute ce que nos sages
nous ont depuis peu rvl. Ces hommes, exercs  voir ce qui se passe
dans les cieux, sont tous persuads que le monde o nous sommes n'est
pas le seul monde habit; qu'il en est mille dans l'espace; et que
chacune des toiles est un soleil plus loign de nous, fait pour
clairer d'autres mondes. Laisse aller ta pense dans cette immensit,
et vois ces soleils et ces mondes tous soumis  la mme loi. Celui qui
les gouverne tous,  qui tous obissent, est le Dieu que j'adore. Juge
combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.

Tu me confonds, mais tu m'claires, dit l'Inca. Je commence  croire
qu'on avait tromp mes aeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et
bon, et si sa loi fait  l'homme un devoir de l'tre?--Il est, lui
rpondit Pizarre, la justice et la bont mme; et l'unique devoir de
l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit
l'Inca. Viens nous instruire, nous clairer de ta raison, nous enrichir
de ta sagesse; et sois sr de trouver des coeurs dociles et
reconnaissants.

Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde
demande  parler  son tour. Oui, prince, dit-il  l'Inca, ce que tu
viens d'entendre est vrai, mais d'une vrit sensible. Il s'agit
-prsent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de
la foi. Voici ce que la foi t'enseigne. Alors l'imprudent[158]
s'enfona dans la profonde obscurit de nos redoutables mystres, au
nombre desquels il comprit l'autorit d'un homme prpos par Dieu mme
pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des
couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et
faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.

  [158] Croyant peut-tre, dit Benzoni, que ce roi ft devenu en un
    instant quelque grand thologien. _Pensando forse che il r fosse
    un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

Le monarque pruvien, tonn d'un langage si trange pour lui, demande
avec douceur  celui qui vient de parler, o il a pris toutes ces
choses. Dans ce livre, rpond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans
ce livre inspir, dict par l'Esprit saint lui-mme. L'Inca, sans
s'mouvoir, prit dans ses mains le livre, et aprs y avoir jet les
yeux: Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conois, dit-il; je le
croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le
concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.
Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui
s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires;
et, soit mpris ou ngligence, en rendant le livre  Valverde, il le
laissa tomber.

  [159] Que le pape devait bien tre quelque grand fat, de donner ainsi
    libralement ce qui n'tait pas  lui. _E che il pontifice doveva
    essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello
    d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)

Il n'en fallut pas davantage. Le prtre fanatique, transport de fureur,
se tourne vers les Espagnols, et se met  crier vengeance pour la
religion, que ce barbare foule aux pieds[160].

  [160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._
    (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la
guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon
s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces
volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprvu
que d'invisibles coups font devant le trne du roi, il se trouble; il
voit  ses pieds sa garde perdue et tremblante, se serrer pour toute
dfense, et prir sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu
duquel le feu dvorant de la foudre serait tomb. L'Inca leur avait
dfendu toute espce d'hostilit; et ils observaient sa dfense. Alonzo,
furieux, les presse de le suivre, et de fondre en dsesprs sur cette
troupe d'assassins. Vengez-vous, vengez-moi des tratres qui
dshonorent ma patrie. Dfendez, sauvez votre roi. Le vaillant jeune
homme,  ces mots, se sent bless; il tombe. L'Inca le voit tomber, et
pousse des cris lamentables.

C'est  nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes
amis, et emparons-nous de leurs foudres. Il dit, et  la tte des
princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans
dtour, vers ces bouches brlantes qui tonnent devant lui; il ne les
entend point. Ses amis crass l'inondent de leur sang; les lambeaux de
leur chair, les dbris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa
fureur l'aveugle et l'emporte. Tlasco lui reste, et le suit. Amis
infortuns! Ils vont tte baisse se jeter sur la batterie: une
explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un
tourbillon de fume; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive
castillan moissonne ce que le feu n'a pas dtruit.

Ce dsastre pouvantable, et aussi prompt que la pense, ne dcourage ni
Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais
c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux
escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat,
s'y laissent emporter. Ils volent  travers un nuage de flches. Les
chevaux en sont hrisss; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent
les bataillons, bondissent  travers les lances, crasent une foule
d'Indiens terrasss; et le fer, tremp dans le sang, redouble cet
affreux carnage.

De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrs; tout le reste va
l'tre. Ceux qui portent le trne ont  peine le temps de se succder;
tous prissent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a
remplac. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrne, s'tait jet 
travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire
obir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie  l'Inca. Il se met
lui-mme  la tte des meurtriers, il les devance, pntre, arrive
jusqu'au trne, carte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont
il est bless lui-mme, de l'autre main saisit ce prince, l'entrane, le
jette  ses pieds, et, en le gardant, il s'crie: Qu'on le prenne
vivant, pour avoir ses trsors. Ce mot en impose  la rage.

Ple, troubl, hors de lui-mme, le roi tombe, et se voit baign dans
des flots de sang indien. Il reconnat les corps de ses amis, briss,
meurtris, percs de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux,
que leurs bourreaux en sont mus. Dans la foule, il dcouvre Alonzo.
Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a tromp: ton
malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien. A ces mots, s'tant aperu
qu'Alonzo respirait encore: Ah! cruel, dit-il  Pizarre, sauve du moins
celui qui m'a livr  toi.

Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les
garder, d'en prendre soin; et lui, s'lanant dans la plaine, il vole et
va sauver les dplorables restes de la lgion de Palmore, sur laquelle
on est acharn. L, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix  la
main, la bouche cumante de rage, criait: Amis, chrtiens, achevez,
achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour
mnager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.--loigne-toi,
monstre excrable, lui dit Pizarre, loigne-toi, ou je te fais vomir ton
ame atroce. Le monstre pouvant s'loigne en frmissant. Arrtez,
cruels! arrtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi
vos armes.

  [161] Quant au moine qui avait commenc le jeu, il ne cessa, tant que
    le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards,
    leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser  tirer
    des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs
    pes. _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist.
    du Nouv. Monde, liv. 3.)

Soit respect, soit puisement de leur force et de leur fureur, ils
obissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.

Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanit eut un moment. Capana,
voyant le combat dsespr, prenait la fuite avec un petit nombre de ses
sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper.
Le cacique dsespr se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil
tincelant le chef de la troupe ennemie. C'tait Gonsalve Davila. La
flche part; et le jeune homme tombe mortellement bless. On environne
le cacique, on le saisit, et on le trane aux pieds de Davila, pour le
dchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnat
celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laiss la vie, et lui
a rendu la libert. Est-ce toi, gnreux Capana? lui dit-il en lui
tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais
fait grce une fois; je respirais par ta clmence; j'tais libre par ta
bont. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi
pour m'arracher tes propres dons. Castillans, coutez-moi, et redoutez,
 mon exemple, la main du Dieu qui m'a frapp. Je dois tout  cet
Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec
les siens. Viens, mon frre, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami,
viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la
justice et l'humanit. Ces mots furent bientt suivis de son dernier
soupir; et Capana et ses sauvages allrent chercher au-del des
montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les
froces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la
rage d'un peuple encore plus inhumain.




CHAPITRE L.


Les Espagnols, fatigus de meurtre, et chargs des dpouilles qu'ils
avaient enleves du camp des Indiens, s'taient presque tous rassembls
dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'tait le petit nombre, retirs
en silence, honteux et consterns, se reprochaient le sang qu'ils
venaient de rpandre. D'abord, pour viter la honte d'abandonner leurs
compagnons, ils avaient cd  l'exemple; mais l'honneur satisfait les
avait livrs au remords. Les autres, fiers et glorieux,
s'applaudissaient d'avoir veng la foi, et, par un exemple terrible,
pouvant ces nations. Ce fut  ceux-ci que Valverde alla se plaindre de
Pizarre avec la violence d'un sditieux forcen.

Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait
outrage un barbare. Armez-vous de constance; car ce zle hroque est
mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins
dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a
la volont, il vous y ferait traner tous. En se saisissant de ce roi,
qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il
n'a voulu que le sauver. C'tait par lui qu'il esprait se rendre
indpendant et absolu. Le tratre Alonzo, leur agent mutuel, mnageait
cette intelligence, et avait tram ce complot. Vous n'avez pas entendu
Pizarre parler  ce sauvage; vous en auriez frmi. Charles paraissait
suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conqute, c'tait une alliance,
un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la
religion!... C'est l ce qui vous aurait rvolts. Pizarre en a parl
comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos
mystres; lui-mme, aux yeux des infidles, il n'osait paratre
chrtien. Indign, j'ai pris la parole; j'ai lev ma voix; j'ai dit ce
qu'un chrtien ne peut ni dguiser ni taire. Vous avez vu par quel
outrage Ataliba m'a rpondu. Et c'est l ce que son ami, son alli, son
protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et
je me console de l'tre. J'ai vu fouler aux pieds le dpt sacr de la
foi, et je vous ai cri vengeance: voil mon crime. Il et fallu
dissimuler le sacrilge, applaudir au blasphme, et trahir la religion
en faveur de l'impit; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me
plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-tre le
martyre!... A peine il achevait, cent voix s'lvent et rpondent qu'il
sera protg, dfendu, rvr comme le vengeur de la foi.

Ce soulvement des esprits s'accrut encore  l'arrive de Pizarre.
Rangs sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni
confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prts  se rvolter s'il lui
chappe un mot de colre et d'emportement. Plus loin, Valverde,
environn de sditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance,
et d'un front o l'audace est peinte, soutient ses regards menaants.
Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande o est
Ataliba. On le conduit  sa prison; et l, autour de ce malheureux
prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixs 
la terre, ressemblent moins  des vainqueurs qu' des criminels
condamns.

Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermet pour n'avoir
pas daign se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se
renverse, et dtournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se
refuse  ses embrassements. Tu me crois perfide et parjure, lui dit
Pizarre; mais regarde, regarde cette main dchire et sanglante, qui t'a
sauv le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlev de ce
trne, o vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te drober
 des furieux que je n'avais pu dsarmer, que je n'aurais pu retenir.
Demande  ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas
fait, pour l'arrter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que
peut un seul homme? On m'a dsobi; on fera plus encore: tout me
l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-l, sois sr, malheureux
prince, que je protgerai tes jours, mme aux dpens des miens.

A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux o la colre fait place 
l'attendrissement; et il laisse chapper des larmes. En te voyant, je
t'ai aim, lui dit-il; et mon ame, asservie  la tienne, t'a soumis
jusqu' ma pense et jusqu' ma volont. Pourquoi donc m'aurais-tu
trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui
te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures!
Viens, embrasse-moi. Ta piti soulage le coeur d'un malheureux qui
t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il dtruit? en est-ce fait de mon
arme? J'en ai sauv tout ce que j'ai pu, lui rpondit le hros. S'il
est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces tratres: leurs
cris de joie me dchirent; leur approche me fait horreur. pargne-moi
l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasis de sang,
ils sont affams d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour
ma ranon, d'en remplir l'enceinte o nous sommes jusqu' la hauteur o
tu vois que mon bras s'tend. Qu'ils emportent ces richesses
pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.

Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce
qu'on peut attendre du zle d'un ami. Donnons  la fureur le temps de
s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de rsolution. Je
te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'tat m'afflige et
m'alarme.

Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur dchir;
mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu o expirait
Alonzo.

Avant que ce jeune homme ft revenu de la dfaillance mortelle o il
tait tomb, on avait pans sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranim,
il s'tait vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de
carnage. Il en frmit d'horreur; et ramassant un reste de force:
Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler  la vie?
Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer
comptissants et secourables, aprs vingt mille assassinats commis sur
la foi de la paix! Les voil, ces hros chrtiens, teints de sang,
haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne
laissera pas sans vengeance un si excrable attentat. Ce n'est pas au
remords, c'est  votre furie que je vous dvoue en mourant. Je vous
connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux
d'une haine infernale. Arms l'un contre l'autre, vous vous dchirerez
comme des btes carnassires. Vous vous arracherez ces entrailles avides
et ces coeurs altrs de sang, que n'ont jamais pu mouvoir ni les
larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanit. Retirez-vous, brigands
infmes, lches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir. Et  ces
mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la dchira de ses mains.

Pizarre le trouva baign dans son sang; et les Castillans indigns
s'loignrent  son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux
au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le
dernier soupir.

A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au gnral. Que
fais-tu l? lui dit-il. On conspire, on va se rvolter, et nommer un
chef  ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramne les
esprits, ou nous sommes perdus.

Pizarre vit les deux cueils qu'il fallait viter dans ce pas dangereux,
la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit
assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse
majestueuse, il leur dit: Castillans, vous venez d'gorger un peuple
innocent et paisible, qui se livrait  vous, qui vous comblait de biens,
qui rvrait en vous ses htes, et qui, renonant  son culte, ne
demandait qu' s'clairer, pour embrasser le culte et la loi des
chrtiens. Son roi lui avait interdit toute hostilit envers vous. Loin
d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tir une flche,
et avant d'avoir rpandu une goutte de votre sang. Il est couch sur la
poussire,  la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le
massacre de vingt mille hommes, ft-ce vingt mille criminels, serait
affreux  voir; combien plus il doit l'tre, quand ce sont vingt mille
innocents! Leur roi vous demande pour eux la spulture. Accordez-leur
cette marque d'humanit; on ne la refuse pas mme  ses plus cruels
ennemis.

Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un
chef justement irrit, ce langage si modr fit une impression profonde.
Les soldats rpondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts,
si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y
employer avec eux. Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces
plaines sanglantes, ils seront assembls au point du jour. Allez vous
reposer: vous devez tre fatigus de meurtre.

Ds ce moment, tous les esprits, frapps de ce tableau funbre, se
sentirent glacs d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits;
et le remords se saisit du coeur des coupables.

Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des
enfants. Pizarre leur fit commander de venir, ds l'aube du jour, aider
 inhumer les morts. Tous ces malheureux obirent. Ds que la lumire
naissante put clairer les travaux de la spulture, les Castillans
virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consterns et
tremblants, se rendre  ce triste devoir. Leur douleur profonde et
muette, leur pleur, leur abattement, portrent la compassion dans les
ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la
foule des morts, ceux qui leur taient chers, qu'on les vit se jeter,
avec des cris perants, sur ces corps sanglants et glacs, les serrer
dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches
sanglotantes, tantt sur les lvres livides, tantt sur la plaie
entr'ouverte d'un poux, d'un pre ou d'un fils; les meurtriers ne
purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mmes des cris de douleur
et de repentir. L'assassin du pre embrassait les enfants; des mains
trempes dans le sang du fils et de l'poux, retiraient l'pouse et la
mre de la fosse o elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi
que fut vari, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords.

De retour  Cassamalca, les Castillans, le front baiss, les yeux
attachs  la terre, le coeur abattu et fltri, se prsentent devant
Pizarre. En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre
a-t-elle cach dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en
est fait.--Eh bien, reprit le gnral, hommes insenss et cruels, vous
l'avez donc vu ce carnage dont la nature a d frmir? C'est vous qui
l'avez fait... Mais non, s'cria-t-il, ce crime abominable, le plus noir
et le plus atroce qu'ait jamais inspir la rage des enfers, ce n'est pas
vous que j'en accuse; en voil l'excrable auteur. C'est lui, c'est ce
tigre affam, cette ame hypocrite et froce, c'est Valverde, qui, par
vos mains, a vers des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il
vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce
peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en
coutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en
atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage
lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomni. Chargez-le donc
seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime
impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque le dserte, expier,
s'il le peut, vingt mille assassinats dont le tratre a souill vos
mains. Que les vautours et les vipres rongent ce coeur dnatur, ce
coeur digne de les nourrir.

Valverde alors voulut parler et se dfendre. Misrable! lui dit Pizarre
en le saisissant avec force et en le tranant  ses pieds, viens, parle,
et dis si tu esprais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprt ce que
toi-mme tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crt
aveuglment ce qui confondait sa raison. Ton livre tait sacr pour toi;
mais comment aurait-il pu l'tre pour celui qui ne sait, ni quel est, ni
d'o vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour
cet accident, hlas! peut-tre involontaire, tu fais gorger tout un
peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en chappe
aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse;
mais va la traner loin de nous, en horreur au ciel,  la terre, et 
toi-mme, s'il te reste un coeur capable de remords. A ces mots,
prononcs du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de
Valverde n'osrent prendre sa dfense. On le saisit ple et tremblant;
et l'ordre  l'instant fut donn pour s'en dlivrer  jamais.

Enfin, reprit le gnral, nous voil rendus  nous-mmes; et la raison,
l'humanit, la gloire, vont prsider  nos conseils. Le roi demande 
payer sa ranon; et vous serez pouvants du monceau d'or qu'il offre de
faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai
promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargs de richesses immenses.
Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus
de cruauts: faisons grce au moins  des peuples soumis.

Ds-lors on ne fut occup que des promesses d'Ataliba. Ce roi,
conservant dans les fers une galit d'ame qui tenait le milieu entre
l'orgueil et la bassesse, commandait  ses peuples du fond de sa prison;
et ses peuples lui obissaient, comme s'il et t sur le trne. De
toutes parts on les voyait arriver  Cassamalca, les uns courbs sous le
poids de l'or dont ils avaient dpouill les palais et les temples; les
autres, portant dans leurs mains les grains de ce mtal qu'ils avaient
amasss, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours
solennels. Sur le seuil du palais o leur roi tait enferm, ils
quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussire  la porte de sa
prison; et, en dposant leur fardeau, ils se prosternaient  ses pieds,
et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur mme le leur
et rendu plus sacr.

On avait trac une ligne  la hauteur des murs o devait s'lever le
monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en et fait, il
s'en fallait encore que l'espace ne ft combl. Le roi s'aperut des
murmures que l'avarice impatiente laissait chapper devant lui. Il
reprsenta qu'il tait impossible de faire plus de diligence; que
l'loignement de Cusco[162] tait la cause invitable des lenteurs dont
on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa
promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en
imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une rvolution funeste acheva
de prcipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le
crime.

  [162] Deux cent cinquante lieues.

  [163] Soto, et Pierre de Varco.




CHAPITRE LI.


Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de
Pizarre. En dbarquant[164], il avait appris le dsastre des Indiens, et
tels qu'on voit les restes d'une meute affame, au son du cor qui leur
annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur
course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part  la proie,
Almagre et ses compagnons s'avanaient vers Cassamalca. Sur sa route, il
rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sre escorte remmenait
au port de Rimac. L'tat o il le voyait rduit excita sa compassion; et
il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrce. Le zle qui fait
les martyrs, rpondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui
annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre,
il le prenait pour juge, bien sr d'tre innocent et mme louable  ses
yeux.

  [164] A _Puerto viejo_. Vieux port.

Impatient d'en tirer des lumires utiles  ses intrts, Almagre
demanda, et il obtint sans peine qu'on permt  ce malheureux de lui
parler un moment sans tmoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle
troupe se livraient  la joie de se trouver ensemble dans un pays dont
la conqute les enrichirait  jamais, Valverde, assis auprs d'Almagre,
sous l'ombrage d'un vieux cyprs, lui communiquait en ces mots le poison
des furies dont lui-mme il tait rempli.

Fidle et gnreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succs, et sa
gloire, et son lvation, et l'autorit qu'il exerce, et la faveur dont
il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est puise  lui armer des
flottes; votre courage a soutenu, a relev le sien, que lassaient les
obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu,  travers les
temptes et les cueils, passer, repasser sans relche du port de Panama
sur ces bords dangereux, o, sans vous, il allait prir; et par des
secours imprvus, nous rendre  tous la vie et l'esprance. Sans vous,
il n'et t clbre que par une imprudence aveugle, ou plutt il serait
encore dans sa premire obscurit. Vous allez voir quelle reconnaissance
il rserve  tant de bienfaits. Il a t  la cour d'Espagne; il a
obtenu de l'empereur les grces les plus signales, les honneurs les
plus clatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y
tes-vous seulement nomm? A-t-il pens  demander son ami, son associ,
le crateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est
pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oubli, il vous craint. Il veut
rgner; et un lieutenant tel que vous et gn son ambition, et
peut-tre obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de drober
 tous les yeux, mais ce que j'ai su dcouvrir. L'tendue de sa
puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui
accordent que la moiti de cet empire, coup en deux par l'quateur. La
ville impriale, la superbe Cusco, est au-del de ses limites; et le
premier qui oserait lui en disputer la conqute, y aurait autant de
droits que lui. Pizarre l'a prvu; et sur le vain prtexte de la ranon
d'un roi son alli, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de
Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trsors qu'elle renferme.
Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui
rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prtendre au
partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la ranon d'un Indien que,
sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et
Pizarre l'a dclar.

A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumrent dans le coeur d' Almagre.
Mais il feignit de douter encore que son ami pt tre ingrat. Comment
ne trahirait-il pas l'amiti, la reconnaissance? reprit le fourbe; il
trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu. Alors il rpta toutes les
calomnies dont il avait charg le hros castillan. Et savez-vous,
ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'alli de Pizarre? Un usurpateur,
un perfide qui a fait gorger sans piti toute la race des Incas, qui
s'est baign dans le sang des peuples de Cusco, a chass son frre du
trne, l'a fait charger de chanes, et le tient enferm dans la plus
troite prison. C'est l ce que nous ont appris les Indiens de ces
valles, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur
roi.--Et o est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux
Almagre.--Elle est, rpond Valverde, dans le fort de Cannare, ville
situe sur la route de Quito  Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit
Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y
avoir reu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les
ingrats, et qui ne le sera jamais.

Almagre, qui, ds ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre,
vit que la dlivrance de l'Inca de Cusco tait pour lui un moyen sr et
prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever  son rival la plus
belle moiti de sa conqute. Il prit sa route vers Cannare, o la
nouvelle du massacre des Indiens avait rpandu la terreur. Il voit les
peuples,  son approche, s'enfuir pouvants; il attaque le fort, et
menace de ravager, d'exterminer tout sans piti, si l'on refuse, 
l'instant mme, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il,
sous sa dfense.

Quoique rduit au dsespoir, l'intrpide Coramb rpond avec fiert,
qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obira qu' lui.

Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle
commencrent  s'branler. A ce bruit,  l'effroi qu'il rpand dans les
murs, le farouche Huascar s'crie, transport de joie et de rage: Les
voil, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure,
le perfide, le sanguinaire Ataliba. Coramb l'entendit; et rendu
furieux par l'excs du malheur: Toi, qui prfres, lui dit-il,
l'oppression de ces brigands  l'amiti de ton frre, et la ruine de ton
pays  la paix qui l'aurait sauv, cruel, tu ne jouiras point de ton
implacable vengeance. A ces mots, de la hache dont il tait arm, il
lui porta le coup mortel.

A peine il eut frapp, que, voyant Huascar se dbattre  ses pieds et se
rouler dans une sanglante poussire, il s'effraya du crime qu'il venait
de commettre. perdu, gar, il s'loigne, il commande  ses Indiens de
le suivre, et se jette en dsespr dans le bataillon ennemi. Il fut
bientt perc de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un
passage; et le plus grand nombre des siens put s'chapper. Quelques-uns
furent pris vivants.

Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva
ce roi massacr, baign dans son sang, luttant contre une mort cruelle,
et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait
vengeance. Il le vit expirer; il en fut outr de douleur; et perdant
l'esprance de diviser l'empire, il rsolut ds ce moment, d'ter  son
rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait
encore  ses peuples. Il fit donc enlever et porter  sa suite le corps
de l'Inca de Cusco, et se rendit  Cassamalca.

Pizarre le reut avec l'empressement de l'amiti reconnaissante. Mais 
ce mouvement de joie succde un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu
des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-mme, Almagre fait lever le voile
qui couvre le corps d'Huascar. Le reconnais-tu? lui dit-il du ton d'un
juge menaant. Ataliba regarde; il frmit, il recule pouvant; et
jetant un cri de douleur: O mon frre! dit-il, le glaive impitoyable
n'a donc rien pargn! ils massacrent les rois! A ces mots, soit
tendresse, soit retour sur lui-mme et pressentiment de son sort, il ne
peut retenir ses larmes; les sanglots lui touffent la voix. Tu le
pleures, lui dit Almagre, aprs l'avoir assassin!--Moi!--Toi-mme,
perfide, et par la main d'un tratre, qui, poursuivi par les remords,
est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, vous l'avez
oubli, ce roi, dont les sujets fidles taient venus jusqu' Tumbs
vous implorer; et cependant son ennemi, le meurtrier de sa famille et de
ses peuples, du fond de sa prison, l'a fait assassiner. J'ai su le
danger qu'il courait, et j'ai vol  sa dfense. Je n'ai fait que hter
sa perte; et le barbare Ataliba n'a t que trop bien servi.

O cleste justice! s'crie Ataliba, rvolt de se voir charg d'un
parricide. Moi! l'assassin d'un frre! Ah! cruels! c'est  vous que sont
rservs ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est sacr. Il ne
vous manquait plus que ce dernier trait de noirceur. Vous m'avez
lchement tromp; vous m'avez attir dans un pige effroyable; vous avez
viol la bonne foi, la paix, l'hospitalit, l'amiti, tout ce qu'il y a
de plus saint, mme parmi les plus cruels des hommes; vous avez gorg
mes peuples; vous m'avez charg de liens; vous avez mis  prix ma
libert, mes jours: n'en est-ce point assez? Ni les pleurs, ni le sang,
ni l'or, rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter un coup plus
cruel que la mort, vous m'accusez d'un parricide! Eh, grand Dieu! que
vous ai-je fait, que du bien, dans le moment mme que vous nous
accabliez de maux? Que me demandez-vous encore? Est-ce mon sang que vous
voulez? Il est  vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; mais
qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? Je suis faible, je suis
enchan, sans dfense, abandonn du monde entier; nous n'avons que le
ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. Frappez. Vous n'avez ni
tmoins ni vengeurs  craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais
pargnez mon innocence. Percez ce coeur, sans l'outrager.

Ces mots, entrecoups de larmes, avaient mu les Castillans, lorsque
Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le
parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne
savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcs
par leur roi lui-mme de parler sans dguisement, ils avourent que leur
chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant press
de le rendre, l'avait tu de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et
la calomnie, appuye des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle
voulut. Intimids par les menaces, ces mmes Indiens laissrent chapper
quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un
soupon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit
une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu,
dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspir sourdement contre les
Castillans eux-mmes; et cent voix s'levrent pour demander sa mort.

Pizarre, qui voyait,  travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut
encore, avec ses amis, le courage de le dfendre; mais la haine et
l'envie en prirent avantage pour rveiller dans les esprits les soupons
que Valverde avait dja fait natre; et dans ce zle gnreux, on crut
voir l'intrt se dceler lui-mme, et l'ambition se trahir.

A la tte des factieux tait Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre
et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que
lui. Almagre, plus dissimul, ne se dclarait pas de mme. Il gmissait
avec Pizarre du trouble qu'il avait caus, et se reprochait, disait-il,
une imprudence malheureuse. Mais Pizarre,  travers sa dissimulation,
s'aperut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son coeur.

  [165] Trsorier pour l'empereur.

Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba
lui-mme en excitait les feux par la fiert de sa dfense et l'amertume
des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement bless, son
coeur avait repris le ressort que donne au courage l'injure porte 
l'excs. Il n'coutait plus ses amis, qui l'exhortaient  la patience.
Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la
douceur pouvait toucher ces coeurs farouches, ne seraient-ils pas
amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami:
je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomnie de baisser un
front suppliant.

Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux dtermins, pour imposer
par la menace, Pizarre se faisait violence  lui-mme; et semblable au
pilote surpris par la tempte dans un dtroit sem d'cueils, tantt
cdant, tantt rsistant  l'orage, il vitait de se briser. La hauteur
ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont
le jeune Fernand embrassait la dfense de ce malheureux prince, ne
faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commena par loigner Fernand.
Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la ranon de
l'Inca. Le partage en fut annonc; et il fallut savoir si la troupe
d'Almagre serait admise  ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur
s'lve; et on dclare hautement que, n'ayant pas contribu  la
conqute, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.

Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait
la proie. Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un pige qu'on nous
tend. Aussitt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des
travaux, non pas des dpouilles, et que dans un pays immense o germait
l'or, l'or ne mritait pas de diviser des hommes que l'estime,
l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art
de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modration
feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de
l'affaiblir, chercha, mais inutilement,  le gagner par des
largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entasss, il
les distribua; son arme en fut enrichie. La part[167] qu'il avait
rserve  l'empereur, fut envoye au port o Fernand devait
s'embarquer; et Fernand, press de s'y rendre, vint, la tristesse dans
l'ame, prendre cong d'Ataliba.

  [166] Zarate assure que Pizarre fit donner  chacun des Espagnols qui
    accompagnaient Almagre, mille _pesos_ d'or, ou vingt marcs. Benzoni
    dit _cinq cents ducats aux uns, et  d'autres mille_. _A tal cinque
    cento, e a tal mille ducati._

  [167] Le quint.

Il avait conu pour l'Inca cette amiti noble et tendre que la vertu
dans le malheur inspire aux ames gnreuses: doux appui que le ciel
mnage quelquefois  l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider  porter
le poids de l'accablante adversit. Je viens te dire adieu; l'on
m'envoie en Espagne: mon devoir m'loigne de toi, lui dit-il; mais
j'emporte avec moi l'esprance de te servir, de te revoir, libre,
justifi, rtabli sur le trne, et d'y embrasser un hros que j'ai
respect dans les fers.--Ah! gnreux ami! lui dit Ataliba en
l'enveloppant dans ses chanes et en le serrant dans ses bras, vous me
quittez! je suis perdu.--Eh quoi! lui dit Fernand, mes frres, nos
amis!--Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne
s'exposera pas  se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme
arrogant et superbe, qui parat engraiss de sang (c'tait Alfonce de
Requelme), et cet autre qui d'un oeil morne nous observe (c'tait
Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire prir. Nous ne
nous verrons plus. Adieu, pour la dernire fois.




CHAPITRE LII.


Aprs de si tristes adieux, Fernand se rendit  Rimac. Il y trouva
l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilit volontaire,
dguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. Trop de
zle a pu m'garer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je
suis la cause; et quand vous m'aurez expos, dans une le dserte, aux
animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la
force d'expirer sans me plaindre; et je vous bnirai. Mais si cette
force me manque, et si le dsespoir se saisit de mon ame, elle est
perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pnitence. Qu'avez-vous 
craindre de moi? Proscrit, abandonn, quand je serais mchant, j'ai
perdu le pouvoir de nuire. La grce que j'implore est d'expier mon crime
par les plus pnibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus
sauvages de ces bords, rpandre au moins quelque lumire, quelque
semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr. A ces mots, de
perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites.

Le jeune homme, simple et crdule, comme tous les coeurs gnreux, se
laissa toucher et sduire. Il lui rendit la libert; et le tigre, en
rompant sa chane, frmit de joie et de fureur.

Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'taient qu'une
faible partie de la ranon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on
allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait
vu, pendant onze rgnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le
temple du soleil. Almagre en frmissait de rage. Cette ville superbe,
sur laquelle est fonde son esprance ambitieuse, sera ruine  jamais;
et quand la ranon de l'Inca n'puiserait pas ces richesses, Pizarre en
disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut l le grand
intrt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.

  [168] La cinquime partie.

D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on
voulut l'engager  faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon.
Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fiert de
son sang: C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis
innocent. On lui parla de la clmence du prince au nom duquel on allait
le juger. Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort  mes
accusateurs; mais envers un roi son gal, qui ne l'a jamais offens, sa
clmence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.

A des esprits frapps de la persuasion que son crime tait manifeste,
cet orgueil parut rvoltant. On s'cria qu'il ft jug, puisqu'il avait
l'audace de demander  l'tre; et ce fut alors que Pizarre fit les plus
gnreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil tabli dans
son camp n'tait pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant
d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un
parricide, sans que ce prince en ft instruit, sans qu'il y et donn
son aveu; qu'on avait pu de mme,  son insu, vouloir tenter sa
dlivrance, et que, loin d'tre criminel, ce zle tait juste et
louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignit, de candeur, de
droiture, ne laissait aucune apparence aux soupons qui l'avaient
noirci; mais que, ft-il coupable, c'tait  l'empereur qu'il tait
rserv de lui donner des juges, et qu'il rclamait en son nom ce
privilge auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres 
l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'tait pass; qu'il lui
dfrait cette cause; qu'il attendrait sa volont, et que tout serait
suspendu jusqu'au retour de Fernand.

Requelme alors prit la parole. Vous allez informer l'empereur, lui
dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit
nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce
donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi,
je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procs,
revtu de l'authenticit des lois, soit dfr au tribunal suprme, o
sera dcid le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.

Cet avis parut sage et modr au plus grand nombre; et Pizarre, voyant
que ses amis eux-mmes penchaient  le suivre, y cda. Mais comme il
avait prouv que la nature avait encore des droits sur les coeurs qu'il
voulait flchir, il pensa qu'il fallait d'abord les mouvoir; et sous un
prtexte apparent de prudence et de sret, il fit venir de Riobamba la
famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la mme prison.

Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces
enfants, ces femmes arriver, chargs de liens, au palais de Cassamalca.
L'innocence dans le malheur est toujours si intressante! Mais lorsque,
sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on
voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vnration des
mortels, le malheur parat plus injuste, parce qu'il est plus accablant.
Aussi la premire impression de la piti,  cette vue, fut-elle sensible
et profonde dans l'esprit de la multitude.

On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, gmissants, les
yeux baisss et pleins de larmes; on les voyait s'avancer  pas lents
dans ces campagnes dsoles et toutes fumantes encore du sang qu'on y
avait rpandu. La compagne d'Acilo, Cora, ne pleurait point: une pleur
mortelle tait rpandue sur son visage; et le feu sombre et dvorant
dont ses yeux taient allums, avait tari la source de ses larmes. Ses
regards, tantt fixes et tantt gars, cherchaient, dans ces plaines
funbres, l'ombre errante de son poux. O est-il mort? en quel lieu
repose mon cher Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage
de ceux qui gardaient notre roi? Un Indien lui rpondit: Vous y
touchez. C'est l, dans ce lieu mme, qu'tait le trne de l'Inca; c'est
l qu'autour de lui tous ses amis sont morts; c'est l qu'ils sont
ensevelis. Alonzo tait  leur tte; et cette petite minence que vous
voyez, c'est son tombeau. A ces mots, qui percent le coeur de la tendre
pouse d'Alonzo, un cri dchirant part du fond de ses entrailles. Elle
se prcipite, elle tombe gare sur cette terre humide encore, que
l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse avec l'amour dont elle et
embrass le corps de son poux; elle rsiste au soin qu'on prend de
l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on veut lui faire violence, il
semble,  ses cris douloureux, qu'on va lui dchirer le coeur. Enfin
l'excs de la douleur rompant les noeuds dont la nature retenait encore
dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, elle expire en devenant
mre. Mais cet accs de dsespoir n'a pas t mortel pour elle seule; et
l'enfant qu'elle a mis au monde en est frapp. Il s'teint, sans ouvrir
les yeux  la lumire, sans avoir senti ses malheurs.

[Illustration: Enfin, l'excs de la douleur rompant les noeuds dont la
nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour,
elle expire en devenant mre.]

La constance d'Ataliba avait, jusques-l, ddaign d'adoucir ses
perscuteurs; mais cette ame, que l'infortune avait leve, affermie, et
dont la tranquille fiert dfiait les revers, s'abattit tout--coup,
lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, ses enfants, chargs de
chanes comme lui, se jeter dans ses bras, tomber en foule  ses genoux.
Il se trouble, ses yeux se remplissent de larmes; il reoit dans son
sein, avec une douleur profonde, ses pouses et ses enfants; il mle ses
soupirs  leur plainte; il oublie que sa faiblesse a pour tmoins ses
ennemis; ou plutt il ne rougit point de se montrer poux et pre.

Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons attendris la mme
compassion qu'il prouvait lui-mme, s'en applaudit, et d'autant plus,
qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; mais, pour donner  son
courage le temps de s'amollir encore, il ordonna qu'on le laisst seul
avec ses femmes et ses enfants.

Ce fut alors que la nature abandonne  elle-mme donna un libre cours 
tous les mouvements de la douleur et de l'amour. Baign d'un dluge de
larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, baiser ses chanes,
demander quel mal ils ont fait, quel est le crime de leurs mres, et si
c'est pour mourir ensemble qu'on les a runis? Tendre poux et bon pre,
il jette un regard languissant sur sa famille dsole; et son coeur
oppress de douleur, de piti, de crainte, ne rpond que par des
sanglots.




CHAPITRE LIII.


Le jour fatal arrive, et le conseil est assembl. Il tait form des
plus anciens et des plus levs en grade parmi les guerriers castillans.
Pizarre y prsidait; mais Almagre et Requelme taient assis  ses cts.
Un silence terrible rgnait dans l'assemble. On fait paratre Ataliba,
on l'interroge; et il rpond avec cette noble candeur qui accompagne
l'innocence. On lui rappelle le massacre de la famille des Incas; on lui
oppose les tmoins du meurtre du roi de Cusco, et du projet form pour
l'enlever lui-mme du palais de Cassamalca. La vrit fait sa dfense.
Il leur expose en peu de mots la cause et les malheurs de la guerre
civile, ce qu'il a fait pour dsarmer l'inflexible orgueil de son frre;
ce qu'il a fait pour l'appaiser, mme depuis qu'il l'a vaincu. Si
j'avais pu vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait ses
peuples contre moi, et que du fond de sa prison, il rallumait les feux
d'une guerre impie et funeste; c'est alors que ce crime, utile  ma
grandeur et au repos de cet empire, aurait d me tenter. Je n'ai point
mconnu mon sang, je n'ai point voulu le rpandre; et si, dans les
combats, sans moi, loin de moi, malgr moi, l'aveugle ardeur de mes
soldats n'a rien pargn, c'est le crime de celui qui, pour ma dfense,
m'a forc de leur mettre les armes  la main. Castillans, ma victoire
m'a cot plus de larmes que tous les malheurs que j'prouve ne m'en
feront jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu mon rgne
odieux  mes peuples. Je suis tomb du trne; mon sceptre est bris;
tous mes amis sont morts; je suis seul dans les chanes, avec des femmes
et des enfants; ou n'a plus rien  craindre,  esprer de moi. C'est l,
c'est dans l'extrmit du malheur et de la faiblesse, qu'on peut
discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est alors qu'clate la haine
publique, ou que se signale l'amour. Voyez donc ce que j'ai laiss dans
les coeurs, et si c'est ainsi qu'on traite un mchant, un coupable. Ce
respect si tendre et si pur, cette fidlit constante, cette obissance
-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet amour de mes peuples
envers un malheureux captif, voil mes tmoignages contre la calomnie;
et je vous demande  vous-mmes si ce triomphe est rserv pour le crime
ou pour la vertu? Ce moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et j'en
appelle  lui. Non, quoi que l'on vous dise, vous ne croirez jamais que
celui qui de sa prison, dans l'indigne tat o je suis, fait encore
adorer sa volont sans force, et voit ses peuples prosterns venir, en
lui obissant, arroser ses chanes de larmes, ait t, sur le trne,
injuste et sanguinaire. Vous m'avez connu dans les fers tel que l'on m'a
vu sur le trne, simple et vrai, sensible  l'injure, mais plus sensible
 l'amiti. On m'accuse d'avoir tent ma dlivrance et voulu soulever
mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pense; mais si je l'avais
eue, m'en feriez-vous un crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez
les chanes dont vous avez fltri les mains innocentes d'un roi; et
jugez si, pour me sauver, tout n'et pas t lgitime? Ah! vous n'avez
que trop justifi vous-mmes ce que le dsespoir aurait pu m'inspirer.
Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant donn sa parole et la
vtre de m'accorder la vie, de me rendre la libert, de faire pargner
ma famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples infortuns,
j'ai mis en lui mon esprance, et ne me suis plus occup qu' faire
amasser l'or promis pour ma ranon. Mon dieu, qui sans doute est le
vtre, lit dans mon coeur, et m'est tmoin que je vous dis la vrit.
Mais si c'est peu de l'innocence, pour vous toucher, voyez mes malheurs.
Je suis pre, je suis poux, et je suis roi. Jugez des peines de mon
coeur. Vous m'avez voulu voir suppliant; je le suis, et j'apporte  vos
pieds les larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, de leurs
sensibles mres. Ceux-l du moins sont innocents.

Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns des juges; et
Pizarre ne douta point qu'il ne les et persuads. On fit sortir
Ataliba; et les juges s'tant levs, on recueillit les voix... Quelle
fut la surprise de Pizarre et de ses amis, en entendant que le plus
grand nombre opinait  la mort! Aussitt ils rclament contre cette
sentence inique, et ils rappellent au conseil la parole qu'il a donne
de renvoyer la cause, aprs l'avoir instruite, au tribunal de
l'empereur. Requelme l'avait propos; tout le conseil y avait souscrit;
aucun n'osait dsavouer ce consentement unanime; et Ataliba condamn
avait du moins l'esprance de passer en Espagne, et d'y tre entendu et
jug par un roi. Mais la noire furie qui poursuivait ses jours, n'eut
garde de lcher sa proie.

Valverde, chapp de sa chane et mis en libert, revient, la rage au
fond du coeur, se dguise, et entre, inconnu, au milieu d'une nuit
obscure, dans les murs de Cassamalca. C'tait l'heure o Almagre, avec
ses partisans, formait ses complots tnbreux. Le fourbe parat  leur
vue.

Amis, dit-il, reconnaissez la fidlit des promesses de celui qui a dit
au juste: _Tu fouleras aux pieds l'aspic et le lion._ Vous m'avez vu
charg de chanes, proscrit, envoy sur la flotte pour tre abandonn
dans quelque le dserte, o je serais la proie des animaux voraces; me
voil au milieu de vous. Dieu a rompu les piges du mchant; il s'est
jou des conseils de l'impie; il a tendu la main au faible, innocent et
perscut. Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour dfendre sa cause,
et qu'il a revtus de force et de courage pour le venger, que
faites-vous? Vous consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, son
ami, votre accusateur, celui qui peut, par ses richesses, gagner la cour
et le conseil, celui qui, s'il est cout, vous dnoncera tous comme de
vils brigands, comme de lches assassins, faits pour le meurtre et la
rapine, sans foi, sans pudeur, sans piti, indignes du nom d'hommes et
du nom de chrtiens! Y pensez-vous? Et de quel droit drober le crime au
supplice? Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est convaincu; il est
jug; pourquoi ne pas excuter la sentence qui le condamne? Qu'il meure;
et tout est consomm.

L'atrocit de ce conseil tonna les plus intrpides. Mais Valverde, sans
leur donner le temps de balancer: Il y va, leur dit-il, et de la vie et
de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de la gloire de la religion,
des intrts du ciel; et le Dieu vengeur qui m'envoie, vous dfend de
dlibrer. Pizarre dort, tout est tranquille; et Requelme, par qui le
procs est instruit, a droit de voir Ataliba, de l'interroger  toute
heure; qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec lui et moi, que
deux hommes dtermins.

L'importance du crime en fit disparatre l'horreur; et par un silence
coupable on consentit, en frmissant,  ce qu'on n'osait approuver.
Alors, d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. En tant la vie
 un infidle, dit-il, amis, ne perdons pas de vue le soin de son salut.
Je veux, en le purifiant dans les eaux saintes du baptme, lui rendre 
lui-mme sa mort prcieuse autant qu'elle est juste, et sanctifier
l'homicide qui nous est prescrit par la loi.

La famille d'Ataliba, les yeux puiss de larmes et le coeur lass de
sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agit de funestes
pressentiments, n'avait pu fermer la paupire. Il entend ouvrir sa
prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes envelopps de
longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui
semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lve, et
surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. Inca, lui dit
Requelme, loignons-nous: n'veillons point ces femmes et ces enfants.
Il est bien juste que l'innocence repose en paix. coutez-nous. Vous
tes jug, condamn. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de
la loi. Mais il dpend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme
religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.

Le prince l'coute et plit. Je sais, dit-il, que le conseil a
prononc; mais ne doit-on pas m'envoyer  la cour d'Espagne, et
rserver  votre roi un droit qui n'appartient qu' lui?--Croyez-moi,
les moments sont chers, poursuivit Requelme: coutez cet homme
pieux et sage, qui s'intresse  vos malheurs. Valverde alors
prit la parole. Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des
chrtiens?--Assurment, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on
nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste,
si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-mme est un de ses
bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insens peut
lui refuser son amour?--Et vous dsirez d'tre instruit, lui demande
encore le perfide, des saintes vrits qu'il nous a rvles, de
connatre son culte et de suivre sa loi?--Je le dsire avec ardeur,
rpond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux  la
lumire, que l'on m'claire, et je croirai.--Grces au ciel, reprit
Valverde, le voil dispos comme je souhaitais. Implorez-le donc 
genoux ce Dieu de bont, de clmence; et recevez l'eau salutaire qui
rgnre ses enfants. L'Inca, d'un esprit humble et d'une volont
docile, s'incline et reoit  genoux l'eau sainte du baptme. Le ciel
est ouvert, dit Valverde, et les moments sont prcieux. A l'instant
il fait signe  ses deux satellites; et le lien fatal touffe les
derniers soupirs de l'Inca.

Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mres, que la
nouvelle de sa mort se rpandit au lever du jour. Quelques Espagnols en
frmirent; mais la multitude applaudit  l'audace des assassins; et l'on
crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce
malheureux prince, abandonns, ds ce moment,  la piti des Indiens.

Pizarre, indign, rebut, las de lutter contre le crime, aprs avoir
charg de maldictions ces excrables assassins et leurs partisans
fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commenait 
s'lever. La licence, le brigandage, la rapacit furieuse, le meurtre et
le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce
continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les
piges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce mme
Alvarado, cet ami de Corts, ce flau des deux Amriques. Rival des
nouveaux conqurants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir
d'or et de sang. Dans toute l'tendue de cet empire immense, tout fut
ravag, dvast. Une multitude innombrable d'Indiens fut gorge;
presque tout le reste enchan, alla prir dans les creux des mines, et
envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrs.

  [169] Lima.

Enfin quand ces loups dvorants se furent enivrs du carnage des
Indiens, leur rage forcene se tourna contre eux-mmes. Le cri du sang
d'Ataliba s'tait lev jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient
contribu au crime de sa mort, en portrent la peine; et tandis que les
uns, pris par les Indiens dans des lieux carts, expiraient sous le
noeud fatal, les autres, justes une fois, s'gorgrent entre eux.
L'excrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands  la
poursuite des Indiens qui s'taient sauvs dans les bois, tombe aux
mains des anthropophages, et brl, dchir vivant, dvor par lambeaux
avant que d'expirer, il meurt, le blasphme  la bouche, dans la rage et
le dsespoir. Parjure et tratre[171] envers Pizarre, Almagre fut puni
du plus honteux supplice; et sa lchet mit le comble au juste opprobre
de sa mort. Pizarre, dont le crime tait d'avoir ouvert la barrire 
tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassin.
Accabl sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui ddaignait
la vie et qui bravait la mort. La guerre, aprs lui, s'alluma entre ses
rivaux et ses frres. Cusco, saccage et dserte, vit ses plaines
jonches des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis
du sang de ceux qu'elle avait vus dsoler ses rivages; et le fanatisme,
entour de massacres et de dbris, assis sur des monceaux de morts,
promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel
d'avoir couronn ses travaux.

  [170] Ici la vrit ferait horreur; j'y substitue la justice.

  [171] Almagre avait jur de nouveau, sur une hostie consacre, de ne
    rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait
    t nonce en ces termes: _Seigneur, si je viole le serment que je
    fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon
    corps et dans mon ame._ Il fut parjure  ce serment.


FIN DES INCAS.




TABLE

DES CHAPITRES.


  PRFACE                                                         PAGE 7

  CHAPITRE Ier. tat des choses dans le royaume des Incas. Fte du
    soleil  l'quinoxe d'automne. Lever du soleil le jour de sa
    fte. Hymne au soleil                                             29

  CHAPITRE II. Le mme jour, fte de la naissance. Ataliba, roi de
    Quito, reoit les enfants nouveaux-ns sous la tutelle des lois   35

  CHAPITRE III. Adoration du soleil  son midi. Prsentation de
    trois vierges consacres au soleil. Cora, l'une des trois, se
    dvoue  regret. Sacrifice au soleil. Festin donn au peuple
    aprs le sacrifice                                                44

  CHAPITRE IV. Jeux clbrs aprs le festin                          50

  CHAPITRE V. Coucher du soleil. Prsages funestes. Arrive des
    Mexicains, neveux de Montezume, qui viennent demander un asyle
     l'Inca                                                          56

  CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, raconte 
    l'Inca les malheurs de sa patrie                                  62

  CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce rcit           70, 77, 86, 93

  CHAPITRE XI. Les Espagnols tendent leurs ravages vers le midi
    de l'Amrique. Caractre de Pizarre, et son entreprise. Cent
    jeunes Castillans partent de l'le Espagnole, pour s'aller
    joindre  lui. Alonzo de Molina est  leur tte. Il emmne
    avec lui Barthlemi de Las-Casas. Leur voyage, leur arrive
     Panama                                                         103

  CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le dpart de Pizarre. Las-Casas
    y dfend les droits de la nature et la cause des Indiens         114

  CHAPITRE XIII. En retournant  l'le Espagnole, Las-Casas va
    voir les sauvages rfugis dans les montagnes de l'isthme        129

  CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage               136, 144, 150

  CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il aborde  la
    cte appele Pueblo quemado. Guerre avec les sauvages. Chant
    de mort d'un vieillard Indien que les Espagnols font brler      158

  CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la cte de Catams. Il
    passe  l'le del Gallo. Presque tous ses compagnons
    l'abandonnent. Il ne lui en reste que douze, avec lesquels
    il se retire dans l'le de la Gorgone, pour y attendre du
    secours; mais il est rappel lui-mme                            167

  CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnatre la cte
    et le port de Tumbs. Accueil qu'il y reoit. Molina se spare
    de lui, et reste parmi les Indiens. Molina prend la rsolution
    d'aller  Quito, pour avertir Ataliba du danger qui le menace,
    et l'aider  s'en garantir                                       178

  CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbs  Quito                    185

  CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrive de Molina  Quito        196

  CHAPITRE XXII. Pizarre de retour  Panama, prend la rsolution
    de se rendre en Espagne, pour faire autoriser et seconder son
    entreprise. Pendant son voyage, Alvarado, gouverneur de la
    province de Gatimala dans le Mexique, forme le dessein de
    tenter la conqute du Prou. Il y envoie un vaisseau avec deux
    Mexicains, la soeur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau est
    pouss sur la mer du Sud, et il y prouve un long calme          203

  CHAPITRE XXIII. Il aborde  l'le Christine                        214

  CHAPITRE XXIV. Sjour des Espagnols et des deux Mexicains dans
    cette le                                                        220

  CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Prou. Il fait
    naufrage  la vue du port de Tumbs. Les deux Mexicains se
    sauvent  la nage et retrouvent Orozimbo                         229

  CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer dans le
    royaume des Incas. Ataliba, pour engager son frre  le
    laisser en paix, veut employer la mdiation d'Alonzo de
    Molina; et dans cette vue, il lui raconte comment ce royaume
    a t fond; ses accroissements; le partage qu'en a fait
    entre ses deux fils le roi, pre des deux Incas                  237

  CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, pour le
    succs de l'ambassade, Alonzo voit Cora, l'une des vierges
    sacres: il l'aime, et il en est aim                            247

  CHAPITRE XXVIII. ruption du volcan de Quito. Alonzo enlve
    Cora de l'asyle des vierges; il la sduit; il la ramne          254

  CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina  la cour de Cusco     265

  CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de Cusco; ses
    richesses. Fte du mariage, clbre  Cusco au solstice
    d'hiver                                                          273

  CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. Entretien
    d'Alonzo avec un prtre du soleil, qu'il trouve labourant
    la terre                                                         282

  CHAPITRE XXXII. Les esprances de la paix sont tout--coup
    renverses. La guerre se dclare entre les deux Incas            288

  CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble son arme.
    Il sort de ses tats, s'assure du fort de Cannare, et va
    au-devant de l'ennemi                                            294

  CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche  la tte de ses
    peuples. Bataille de Tumibamba. L'arme de Quito est vaincue;
    Ataliba est fait prisonnier. Il s'chappe de sa prison           302

  CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevs en faveur du roi de
    Cusco, assigent dans leur forteresse les troupes du roi de
    Quito. clipse du soleil. Dfaite des Cannarins. Bataille de
    Sascahuana. Le roi de Cusco est vaincu. Il est pris. Le fils
    an du roi de Quito est tu dans cette bataille                 312

  CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apport au roi
    son pre. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, son prisonnier        323

  CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba  Quito, avec le corps du
    jeune prince                                                     331

  CHAPITRE XXXVIII. Fte de la paternit,  l'quinoxe du
    printemps. Funrailles du jeune Inca                             336

  CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir viol ses voeux.
    Son pre va trouver Alonzo, lui apprend le malheur de sa
    fille, et lui dit de se drober au supplice qui les attend       344

  CHAPITRE XL. Cora parat devant son juge. Alonzo s'accuse
    lui-mme, la dfend, et la fait absoudre                         349

  CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son arrive 
    Sville. Il y voit clbrer un _auto-da-f_                      359

  CHAPITRE XLII. Gonzale, frre de Pizarre, vient le trouver 
    Sville. Leur entretien. Pizarre est prsent  l'empereur;
    il en obtient le gouvernement des pays qu'il va conqurir.
    Il s'en retourne en Amrique                                     370

  CHAPITRE XLIII. En arrivant  Saint-Domingue, Pizarre y trouve
    Las-Casas attaqu d'une maladie que l'on croit mortelle.
    Nouvelle marque de l'amour des Indiens pour Las-Casas.
    Pizarre en est tmoin                                            381

  CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, se rend 
    Panama, s'embarque sur la mer du Sud, descend au port de
    Coaque, et se rend par terre  Tumbs. tat des choses dans
    le Prou  l'arrive de Pizarre. Bataille sur l'Abanca, o
    le parti du roi de Cusco est presque entirement dtruit         390

  CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait lever 
    Tumbs, est attaqu par les Espagnols, et dfendu par les
    Mexicains                                                        397

  CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas russi, on assige le
    fort. Amazili, soeur d'Orozimbo, est prise par les Espagnols.
    Sa rsolution gnreuse et sa mort. Les peuples du midi se
    rangent sous la puissance des Espagnols. Pizarre se rembarque,
    et de Tumbs il va descendre au port de Rimac                    410

  CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son arme sur les bords du
    fleuve Zamore. Fte de la mort au solstice d't                 422

  CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reoit des lettres
    de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi de l'un et de l'autre,
    il propose  l'Inca d'entrer en conciliation. Il va au-devant
    de Pizarre, confre et s'accorde avec lui, revient au camp
    d'Ataliba, et malgr l'avis et l'exemple des Mexicains, il
    persuade  l'Inca d'accorder  Pizarre l'entrevue qu'il lui
    demande                                                          427

  CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. Massacre des
    Indiens, caus par le fanatique Valverde. La troupe des
    Mexicains est dtruite. Alonzo est bless. Gonsalve Davila
    est tu par Capana. Ataliba est enferm dans le palais de
    Cassamalca                                                       435

  CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. Mort
    d'Alonzo de Molina. Valverde soulve les Castillans contre
    Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit Valverde, et l'envoie
     Rimac, pour y tre embarqu, et de l transport dans une
    le dserte. Ataliba demande  se racheter, et sa demande est
    accepte                                                         446

  CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre Valverde.
    Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa prison. Ataliba en est
    accus. Persuad de son innocence, Pizarre veut le sauver.
    Partage des trsors qu'Ataliba a fait amasser pour sa ranon.
    Fernand Pizarre est envoy en Espagne                            457

  CHAPITRE LII. Arriv au port de Rimac, Fernand se laisse
    toucher par le faux repentir de Valverde, et lui accorde la
    libert d'aller vivre chez les sauvages. Rsolution prise
    dans le conseil, d'instruire le procs d'Ataliba. Sa famille
    est transfre dans la mme prison que lui. Mort de Cora sur
    la tombe d'Alonzo. La constance d'Ataliba l'abandonne ds
    qu'il se voit au milieu de sa famille                            468

  CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde fait de
    sa libert. Ataliba est trangl dans sa prison. Pizarre se
    retire  Lima. Le Prou est en proie aux ravages des
    Espagnols. Ceux-ci se dtruisent entre eux. Pizarre meurt
    assassin                                                        474


FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.




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comparatif, concordance et supplment de tous les dictionnaires, par
BOISTE. 1 vol. in-4. Prix, 25 fr. et 28 fr. reli; 9. vol. in-8
oblong, prix, 18 fr. et 21 fr. rel. en un volume.

LYCE, ou Cours de Littrature ancienne et moderne, par J. F. la Harpe;
nouvelle dition classique et complte; quatre tomes en 5 vol. in-8.
Prix, br. 30 fr. et 37 fr. 50 c. relis en basane-racine tranche
marbre.

OEUVRES COMPLTES de Racine, avec les commentaires de la Harpe; 7 vol.
in-8, orns de figures d'aprs les dessins de Moreau. Prix, 30 fr.

THTRE COMPLET de Racine avec le commentaire de la Harpe; 5 vol. in-8,
orns d'un beau portrait et de figures d'aprs Moreau. Prix des 5 vol.
brochs 15 fr.; relis en basane-racine, 21 fr.

LA VIE ET LES AVENTURES DE ROBINSON CRUSO, traduction revue et corrige
sur la belle dition donne par Stockdale en 1790, augmente de la vie
de l'auteur, et orne d'un portrait et de 19 belles estampes, graves
par Delvaux, Duprel et Delignon; 3 vol. in-8. Prix, 15 fr. et 20 fr.
relis.

Les mmes, grand papier vlin, 24 fr.

VIE DE POGGIO BRACCIOLINI, secrtaire des Papes Boniface IX, Innocent
VII, Grgoire XII, Alexandre V, Jean XXIII, Martin V, Eugne IV, Nicolas
V; prieur des arts, et chancelier de Florence; ou Mmoires pour servir 
l'histoire politique et littraire de l'Italie pendant le XVe sicle;
par W. Shepherd, traduit de l'anglais, avec des notes du traducteur
franais; 1 vol. in-8, imprim par Firmin Didot. Prix, 6 fr.






End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres compltes de Marmontel, tome 8, by 
Jean-Franois Marmontel

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