The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mmoires de Fanny
Hill, femme de plaisir, by John Cleland

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Title: L'oeuvre de John Cleland: Mmoires de Fanny Hill, femme de plaisir
       Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Author: John Cleland

Commentator: Guillaume Apollinaire

Illustrator: William Hogarth

Release Date: January 3, 2020 [EBook #61091]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***




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  LES MAITRES DE L'AMOUR

  L'OEuvre
  de
  John Cleland

  Mmoires de Fanny Hill, Femme de plaisir

  _Avec des documents sur la vie  Londres au XVIIIe sicle,
  et notamment la Vie galante d'aprs les SRAILS DE LONDRES_

  INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
  PAR
  GUILLAUME APOLLINAIRE

  Ouvrage orn de six compositions d'aprs la suite grave par
  WILLIAM HOGARTH:
  La Destine d'une Courtisane

  PARIS
  BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
  4, RUE DE FURSTENBERG, 4
  MCMXIV




  = _Il a t tir de cet ouvrage_ =
  10 exemplaires sur Japon Imprial
  ============ (1  10) ============
  25 exemplaires sur papier d'Arches
  ============ (11  25) ===========


  Droits de reproduction rservs
  pour tous pays, y compris la
  Sude, la Norvge et le Danemark




AVERTISSEMENT


Les six gravures de William Hogarth, dont nous publions en hors texte la
reproduction, nous ont paru tre le commentaire le plus vivant de
l'oeuvre de John Cleland. Graves en 1734, elles prsentent,  vrai
dire, avec une agrable truculence, les tapes de la vie d'une
courtisane anglaise au XVIIIe sicle, depuis le jour o, simple fille de
campagne, elle est dbauche par une loquente entremetteuse, jusqu'
celui de ses funrailles.

Nos reproductions ont t faites d'aprs les gravures figurant dans les
collections de la Bibliothque nationale, o elles sont accompagnes de
quelques explications, traduction ou plutt interprtation des lgendes
en anglais figurant au-dessous des gravures originales. Nous publions le
texte de ces explications, pour aider  la comprhension de certains
dtails typiques.


Les Progrs d'une Garce

_d'aprs les dessins de M. Hogarth._


I. L'INNOCENTE TRAHIE

Voyez cette fille de campagne: que ses regards sont innocents! que ses
habits sont propres quoique unis! N'tes-vous pas indign de voir la
maquerelle qui n'oublie rien pour la dbaucher? Elle couvre ses desseins
sous le voile de la pit et ne parle que de prires et de dvotions,
jusqu' ce que la pauvrette soit vendue et livre  Francisque.

Voyez ce vieux paillard, comme il lorgne la belle: il est l'emblme
vritable d'un satyre impudique.

Le cur de campagne arrive  la ville avec une mchante rosse. Jugez ce
qui l'amne: moins  faire et mieux pay.


II. UN JUIF L'ENTRETIENT SOMPTUEUSEMENT

Dbauche d'abord et chasse ensuite, c'est le sort de toutes les
putains de Francisque. La pauvre Polly (Polly est un nom de baptme
comme Margot) est oblige de battre du pltre jusqu' ce qu'elle
rencontre un juif opulent.

Le circoncis lui donne tout. Examinez-la dans toute sa splendeur.

Elle a un singe et un Maure qui la suit.

Qu'un homme est sot de s'imaginer jouir seul d'une femme! Car malgr
tout ce qu'il pourra lui donner, elle ne perdra pas une occasion
favorable pour baiser avec d'autres.

Polly donc avait son amant dans le lit quand l'Hbreu arriva sans tre
attendu. Pour le faire vader, elle querelle le juif, donne un coup de
pied  la table, pendant que sa femme de chambre fait sortir le galant.


III. ELLE EST RDUITE  LA MISRE DANS SON LOGEMENT DE DRURY-LANE

Margot, renvoye pour la deuxime fois, se loge dans l'alle de
Drury-Lane (clbre  Londres par le grand nombre de filles de moyenne
sorte), tient boutique pour son compte et commerce avec toute la ville.
Pendant qu'on verse le th, mademoiselle est occupe  regarder une
montre qu'elle avait prise par subtilit  son galant pendant la nuit.
On met sur une petite table, devant elle, du beurre envelopp d'un
mandement de Monseigneur, une soucoupe, un couteau et du pain.

Sa cape est derrire elle, sur le dos d'une chaise; la chandelle est
fiche dans le trou d'une bouteille qui est auprs de la chaise perce.

Ne voyez-vous pas le chevalier Jean qui entre avec les archers pour
mener mademoiselle et sa suivante  l'hpital, pour y battre du chanvre?

Au haut est crit: Boette  perruque de Jacques Datton.


IV. DANS LA MAISON DE CORRECTION  BATTRE LE CHANVRE

Si vous voulez voir la pauvre Margot, il faut aller  l'hpital o elle
bat du ciment, sans que personne s'intresse pour elle. L'inspecteur,
avec un regard de travers, lui lche de temps en temps quelques coups de
bton quand elle veut reposer.

Une vilaine garce, qui la voit en brocart, et avec une dentelle de
Flandres, lui tire la langue et lui fait la moue en clignotant des yeux.
Une autre salope, qui n'a que la moiti du nez, trousse sa mchante
jupe, se moque de son habit de travail et du regard svre de celui qui
la fait travailler. Cator tue des poux.

Le chevalier Jean est dessin sur un volet.

Au-dessus de celui qui fait travailler est crit: Il vaut mieux
travailler que se tenir ainsi.


V. ELLE MEURT EN PASSANT PAR LE GRAND REMDE

Sortie de l'hpital, Margot recommence de nouveau ses intrigues et ses
galanteries. Mais en connaissez-vous une seule d'entre ces cratures qui
ait chapp  la vrole?

Notre Margot avait mal sur mal; les lixirs, les pilules et l'mtique
l'avaient si fatigue qu'elle tait lasse de vivre.

Bref, elle crve dans la salivation; sa suivante, la voyant expirer, se
met  crier de toutes ses forces.

Les mdecins se blment l'un et l'autre. Meagre (nom d'un des mdecins)
s'emporte de rage et de fureur, renverse la table et traite son camarade
de fou.--Ce sont vos pilules de Squab (nom de l'autre mdecin) qui l'ont
tue, et non mon lixir.

Pendant qu'ils se chamaillent, une vilaine garce fouille le coffre de
Margot.


VI. POMPE DE SES FUNRAILLES

La communaut de Drury-Lane s'assemble autour du cercueil. Mlle Priss
lve le couvercle pour dire adieu  la dfunte. Cator, abattue de
chagrin, boit. Margot ferme ses poings et baisse la vue. Babet essuie
ses yeux, et Janeton s'ajuste devant le miroir.

La maquerelle, ruine, ne fait que crier et boire. Madgee remplit les
verres, et le petit garon ne songe qu' faire aller sa toupie.

Le gantier a la vue attache sur Suky en essayant ses gants; la belle,
l'ayant remarqu, lui prend ce qu'il a dans ses poches.

Le cur lorgne Nanette; auprs de laquelle il se campe, et laisse
rpandre son vin, pendant qu'il a une main cache quelque part.




INTRODUCTION


Le clbre auteur des _Memoirs of a woman of pleasure_ naquit en 1707 ou
en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d'accord sur ce point, ne
peuvent indiquer le lieu o il vit le jour.

Il tait fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb,
figure parmi les membres du _Spectator Club_, imagin par Steele et
Addison.

Bien que laiss sans fortune par la mort de son pre, le jeune John
Cleland reut une bonne ducation  l'cole de Westminster. Ses tudes
termines, il fut, aprs 1722, nomm consul  Smyrne. En 1736, il entra
au service de la Compagnie des Indes et rsida  Bombay, mais ce ne fut
pas pour longtemps, car,  la suite d'une affaire qu'on ignore, il fut
destitu et revint en Angleterre.

C'est alors que, sans emploi, il connut la misre, tranant de taverne
en taverne, au milieu des dbauchs et des prostitues.

                   *       *       *       *       *

A cette poque, les rues de Londres taient, le soir, pleines de filous
et de filles. La dpravation des Londoniens tait  son comble. La
jeunesse dore de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses
sommes  courir les tavernes, les _Bagnios_ et les _Seraglios_ que l'on
venait d'ouvrir  Londres, sur le modle de ces tablissements parisiens
que l'on a appels des _Temples d'Amour_.

                   *       *       *       *       *

Les tavernes taient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles
frquentes par les misrables et les prostitues de bas tage. Dans
d'autres, au contraire, la Noblesse s'enivrait, jurait et faisait tapage
de la faon la plus grossire. La plupart des repas fins se donnaient 
la taverne. Et si les Anglais gotaient peu les potages, ils faisaient
une honorable exception en faveur de la Soupe  la Tortue. Lorsqu'une
taverne en annonait, il n'tait point rare que les consommateurs
vinssent faire queue  la porte.

                   *       *       *       *       *

Cleland ne nous fournit gure de dtails sur la chre que faisaient les
Anglais de son temps.

Voici la description d'un fin dner anglais au mois de juin.

Un repas de cette sorte durait gnralement plus de quatre heures, et le
plus souvent les convives taient silencieux.

Pour le premier service, d'un ct, la table ronde tait charge d'un
jambon rti, reposant mollement sur des fves de marais. Un norme
rosbif tait de l'autre ct. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu
de la table, flanqu de deux saucires, l'une de beurre, l'autre d'une
sauce au gingembre et aux herbes aromatiques. Dans une marmite se
trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se
pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait.

Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans
sauce, cuits dans l'eau bouillante,  dcouvert, pour conserver leur
couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourre de groseilles 
maquereau.

Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des
pots d'argent pour la bire, une assiette, une fourchette de fer  deux
branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de
cuiller. Les serviettes taient inconnues.

Aprs le second service, la nappe enleve, on servait le dessert: des
fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On
apportait alors les verres  la franaise et l'on portait les sants, en
commenant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames.

On servait ensuite du punch, puis le caf et le th avec des tartines de
beurre.

Dans un coin de la salle tait le pot  pisser, o chacun se soulageait
sans vergogne, et comme l'on tenait le plus souvent les fentres
fermes, les vapeurs de l'urine, se mlant aux vapeurs de l'alcool et du
vin, rendaient l'atmosphre irrespirable pour d'autres que des Anglais.

                   *       *       *       *       *

A propos du sans-gne qu'apportaient les Anglais dans la satisfaction de
leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapport par
Casanova, qui visita Londres quelques annes aprs la publication du
livre de Cleland:

Tout  coup, aux environs de Buckingham-House, j'aperus  ma gauche
cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin
imprieux et qui tournaient le derrire aux passants. Cette position me
parut d'une indcence rvoltante et j'en tmoignai mon dgot 
Martinelli, en lui disant que ces dhonts devraient au moins tourner
leur face aux passants.

--Nullement, s'cria-t-il, car alors on les reconnatrait peut-tre, et
 coup sr on les regarderait; tandis qu'en exposant leur postrieur,
ils ne courent point le danger d'tre connus, et qu'en outre ils forcent
les gens tant soit peu dlicats  se dtourner.

--J'approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez
naturel que cela rvolte un tranger.

--Sans doute, car les usages s'enracinent comme des prjugs. Vous
aurez pu remarquer qu'un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lcher
ses cluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une alle, se
coller contre une porte ou s'abriter contre une borne?

--Oui, j'en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue; mais s'ils
vitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont
dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela
n'est pas bien.

--Qui oblige ceux qui passent commodment en voiture  regarder l?

--C'est encore vrai.

                   *       *       *       *       *

Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n'tait pas
une rgle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son
train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les
Damnations, les Futitions, les Maldictions, le Ciel et l'Enfer
formaient dans ces exclamations irrites les plus tranges alliances de
mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffin et
tmoignant d'une profonde culture.

Ces imprcations taient  la mode au point que les gens polis eux-mmes
s'abordaient del faon suivante:

_Damn ye, I am glad to see you._ (_Soyez damn, je suis bien aise de
vous voir._)

Ou bien:

_Damn ye, you dog, how do you do?_ (_Soyez damn, chien, comment vous
portez-vous?_)

Rencontrait-on un ami qu'on n'avait vu depuis longtemps, on lui disait:

_You son of a whore, where have you been?_ (_Fils d'une putain, o
avez-vous t?_)

Et les _damned_ revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et
les choses.

                   *       *       *       *       *

Il serait trop long d'numrer toutes les tavernes o l'on rencontrait
les prostitues ou bien o l'on pouvait les faire venir en chaise.

Les plus misrables ou les plus corrompues allaient  la _Tte de Turc_
 Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, o il
existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous
les soirs.

Les couteaux et les fourchettes y taient enchans aux tables et les
nappes y taient cloues. Les filous y observaient un certain dcorum.
Ils avaient des rglements et des chefs qui les appliquaient. On y
buvait et fumait, on y changeait, on y vendait ce qui avait t
escamot pendant la journe.

Non loin de cette taverne tait un autre cabaret  eau-de-vie. Sur la
grande table, on lisait l'inscription que voici:

_Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get
straw for nothing._

(Ici on peut se saouler pour un _penny_, tomber ivre-mort pour deux
_pence_ et avoir de la paille par-dessus le march.)

En effet, ceux qui tombaient ivres-morts taient descendus dans les
caves, o on les tendait sur de la paille.

Une socit mle frquentait encore le _Lion Blanc_, une des dernires
des cent tavernes de Drury, si clbres sous Charles II. La police
voulut une fois intervenir dans une orgie qui s'y faisait et l'on
trouva, mles  des filles de la plus basse catgorie, des dames de
qualit qui furent laisses en libert, tandis que les autres taient
menes en prison.

A la _Cave au Cidre_, prs de Maiden Lane, on rencontrait de jolies
femmes et des gens d'esprit, des crivains, des acteurs.

La _Rose Tavern_, dans Russel Street, n'tait frquente que par les
membres de l'aristocratie. Ils venaient s'y enivrer en soupant avec des
femmes.

Mais l'tablissement le plus lgant et le plus cher tait celui  la
_Tte de Shakespeare_ et les courtisanes tenaient  honneur de figurer
sur la liste que Jack Harris, le grant, tenait  la disposition des
gentlemen, ses clients.

C'est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel
cervel, s'tant enivr, rencontra une fille qui lui plut au point
qu'il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter
qu'elle avait le pied bien fait et fort petit.

Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela: il voulut manger le soulier
et le fit accommoder sur-le-champ.

La tige, qui tait de damas, fut mise en ragot, la semelle en hachis,
et les talons de bois, coups en lamelles fines, furent frits au beurre
et servirent  garnir le plat, qui fut savour amoureusement.

Cette folie fut renouvele au XIXe sicle,  Saint-Ptersbourg, en
l'honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dvorrent les
chaussons de danse.

Il ne faut parler ici que pour mmoire des cabarets  bire (_Ale
houses_), o l'on ne voyait gure de femmes et o on ne donnait pas de
verres, toutes les personnes de la mme compagnie buvant au mme pot.
Quand le matre du cabaret servait lui-mme, on l'invitait ordinairement
 boire le premier et il acceptait toujours, disant:

_Your healths, gentlemen._ (_A vos sants, gentlemen_).

Il enfonait alors son nez dans l'cume qui s'levait au-dessus du pot
et s'essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bire de
droite  gauche. Et celui qui aurait tmoign de la rpugnance  boire
aprs son voisin aurait t regard de travers.

Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafs
o les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces tablissements
taient semblables au caf de Tom King.

Dans cette baraque en planches, accote au march, en face de Tavistock
Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et
jeunes, mais bizarrement attifes et trop farde, les yeux cerns 
l'encre de Chine, pares de colliers en verroteries de toutes couleurs,
de boucles d'oreilles, et dont le langage prcieux et grossier tait
ml de termes d'argot, de mythologie et de mots marins.

                   *       *       *       *       *

Casanova nous a laiss dans ses mmoires un grand nombre de prcieuses
notes touchant la vie anglaise.

  Rien en Angleterre, crit-il, n'est comme dans le reste de l'Europe;
  la terre mme a une nuance diffrente, et l'eau de la Tamise a un got
  qu'on ne trouve  aucune autre rivire; tout Albion porte un caractre
  particulier; les poissons, les btes  cornes, les chevaux, les hommes
  et les femmes, tout a un type qu'on ne trouve que l. Il n'est pas
  tonnant que la manire de vivre, en gnral, ne ressemble en rien 
  celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait
  principal de ces fiers insulaires, c'est l'orgueil national qui les
  fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut
  cependant connatre que ce dfaut est commun  toutes les nations;
  chacune se met en premire ligne, et au fait il n'y a que le second
  rang qui soit difficile  dterminer.

  Ce qui attira d'abord mon attention, ce fut la propret gnrale, la
  beaut de la campagne et de la bonne culture, la solidit de la
  nourriture, la beaut des routes, celle des voitures de poste, la
  justesse des prix des courses, la facilit de les payer avec un
  morceau de papier, la rapidit de leurs chevaux de trait, quoiqu'ils
  n'aillent jamais qu'au trot, enfin la construction de leurs villes, de
  Douvres  Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes trs
  populeuses, et qui pourraient tre figures par de vastes boyaux, car
  elles sont extrmement longues et n'ont presque point de largeur.

Voici ce que Casanova vit dans un caf, le jour de son arrive 
Londres:

  Il tait sept heures, et un quart d'heure aprs, voyant beaucoup de
  monde dans un caf, j'y entrai. C'tait le caf le plus mal fam de
  Londres, celui o se runissait la lie des mauvais sujets de l'Italie
  qui venaient  passer la Manche. J'en avais t inform  Lyon, et je
  m'tais fortement propos de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard,
  qui se mle presque toujours de nous faire aller  gauche quand nous
  voulons aller  droite, me joua ce mauvais tour, bien  mon insu. Je
  n'y suis plus all.

  tant all m'asseoir  part et ayant demand une limonade, un inconnu
  vint se placer prs de moi, pour profiter de la lumire, et lire une
  gazette que je reconnus tre imprime en italien. Cet homme, muni d'un
  crayon, s'occupait  effacer certaines lettres et mettait la
  correction en marge; ce qui me fit juger que c'tait un auteur. Une
  oisive curiosit m'ayant fait suivre cette besogne, je vis qu'il
  corrigeait le mot _ancora_, mettant un _h_ en marge, comme voulant
  faire imprimer anchora. Cette barbarie m'irritant, je lui dis que
  depuis quatre sicles on crivait _ancora_ sans _h_.

  --D'accord, me dit-il; mais je cite Boccace, et dans les citations il
  faut tre exact.

  --Je vous fais rparation d'honneur, monsieur, je vois que vous tes
  homme de lettres.

  --De la trs petite espce. Je m'appelle Martinelli.

  --Alors vous tes de la grande et non de la petite espce. Je vous
  connais de rputation, et, si je ne me trompe, vous tes parent de
  Calsabigi, qui m'a parl de vous. J'ai lu quelques-unes de vos
  satires.

  --Oserais-je vous demander  qui j'ai l'honneur de parler?

  --Je me nomme Seingalt. Avez-vous achev votre dition du
  _Dcamron?_

  --J'y travaille encore et je tche d'augmenter le nombre de mes
  souscripteurs.

  --Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.

  --Vous me faites honneur.

  Il me donna un billet, et voyant que ce n'tait qu'une guine, je lui
  en pris quatre, puis, me levant pour m'en aller, je lui dis que
  j'esprais le revoir au mme caf, dont je lui demandai le nom. Il me
  le dit, tonn que je l'ignorasse. Je fis cesser son tonnement en lui
  disant que je n'tais  Londres, pour la premire fois, que depuis une
  heure.

  --Vous serez, me dit-il, embarrass de retourner chez vous;
  permettez-moi de vous accompagner.

  Ds que nous fmes sortis, il me prvint que le hasard m'avait
  conduit au caf d'Orange, le plus dcri de Londres.

  --Mais vous y allez!

  --Moi, je puis y aller, escort du vers de Juvnal:

      Cantabit vacuus coram latrone viator.

  Les fripons n'ont aucune prise sur moi; je les connais, ils me
  connaissent; nous ne nous parlons point.

S'il ne retourna pas au caf d'Orange, Casanova voulut connatre toutes
les tavernes.

  J'allai dner  toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me
  faire aux moeurs de ces insulaires si grands et si petits.

C'est dans les tavernes que l'on invitait  dner ses amis.

  A Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut
   dner en compagnie  la taverne, o il paye son cot, c'est
  l'habitude, mais non  sa propre table. Je fus un jour invit, au parc
  Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort,  manger des hutres et
   boire une bouteille de champagne. J'acceptai, et arriv  la taverne
  il commanda des hutres et une bouteille de champagne. Mais nous en
  bmes deux, et il me fit payer la moiti de la seconde. Telles sont
  les moeurs au del de la Manche. On me riait au nez quand je disais
  que je mangeais chez moi, parce qu'aux tavernes on ne donnait pas la
  soupe:--tes-vous malade? me disait-on, car la soupe n'est bonne que
  pour les gens malades. L'Anglais est souverainement carnivore; il ne
  mange presque pas de pain et se prtend conome, parce qu'il pargne
  la dpense de la soupe et du dessert, ce qui m'a fait dire que le
  dner anglais n'a ni commencement ni fin. La soupe est considre
  comme une grande dpense, parce que les gens de service mme ne
  voudraient pas manger de la viande qui aurait servi  faire le
  bouillon. Ils prtendent que le bouilli n'est bon que pour tre donn
  au chien. Au fait, le boeuf sal qui leur en tient lieu est excellent.
  Il n'en est pas de mme de leur bire,  laquelle il me fut impossible
  de m'accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce
  qui contribua peut-tre  m'en dgoter, ce furent les vins excellents
  de France que mon marchand de vin me fournissait; ils taient trs
  purs, mais trs chers.

Voici une autre visite de Casanova dans une taverne:

  ... J'allai dner  Star-tavern, o l'on m'avait dit que l'on
  trouvait les filles les plus jolies et les plus rserves de Londres.
  C'tait de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle; il y allait
  fort souvent. En arrivant  la taverne, je demande un cabinet
  particulier, et le matre, s'apercevant que je ne parlais pas
  l'anglais, vint me tenir compagnie, m'aborda en franais, ordonna ce
  que je voulais et m'tonna, par ses manires nobles, graves et
  dcentes, au point que je n'eus pas le courage de lui dire que je
  dsirais dner avec une jolie Anglaise. Je lui dis  la fin, avec des
  dtours trs respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke
  m'avait tromp en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus
  jolies filles de Londres.

  --Il ne vous a point tromp, monsieur, et si vous en dsirez, vous
  pouvez en avoir  souhait.

  --Je suis venu dans cette intention.

  Il appelle, et un garon fort propre s'tant prsent, il lui ordonna
  de faire venir une fille pour mon service, du mme ton qu'il lui
  aurait dit de m'apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme
  sort et quelques minutes aprs je vois entrer une fille aux formes
  herculennes.

  --Monsieur, lui dis-je, l'aspect de cette fille ne me revient pas.

  --Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas
  de faons  Londres, monsieur.

  Ce propos m'ayant mis  mon aise, j'ordonnai qu'on donnt un shilling
  et qu'on m'en ament une autre plus jolie. La seconde vint pire que la
  premire, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent  la
  suite, charm de voir que mon got difficile amusait le matre, qui me
  tenait toujours compagnie.

  --Je ne veux plus de filles, lui dis-je; je ne veux que bien dner.
  Je suis sr que le pourvoyeur s'est moqu de moi pour faire plaisir
  aux porteurs.

  --C'est trs possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand
  on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l'on veut.

Casanova raconta  lord Pembroke sa msaventure:

  Il partit d'un grand clat de rire quand je lui dis qu' Star-tavern
  j'avais renvoy une vingtaine de filles sans m'accommoder d'aucune, et
  qu'il tait la cause de mon dsappointement.

  --Je ne vous ai pas dit le nom de celles que j'envoie chercher, et
  j'ai eu tort.

  --Oui, vous auriez d me le dire.

  --Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car
  elles ne sont pas  la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les
  payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.

  --Pourrai-je aussi les avoir ici?

  --A votre choix.

  --Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez
  la prfrence  celles qui parlent franais.

  --Voil le mal; les plus belles ne parlent qu'anglais.

  --Faites toujours; pour ce que je veux en faire, nous nous
  comprendrons.

  Il crivit plusieurs billets  quatre et  six guines; une seule
  tait marque douze.

  --Celle-ci est donc le double plus belle? lui dis-je.

  --Ce n'est pas prcisment le cas, mais elle fait cocu un duc et pair
  de la Grande-Bretagne qui l'entretient et qui n'en use qu'une ou deux
  fois par mois.

  ... N'ayant rien  faire ce jour-l, j'envoyai Jarbe[1] chez l'une
  des belles que Pembroke avait taxes  quatre guines, en lui faisant
  dire que c'tait pour dner tte  tte avec elle.

    [1] Le domestique ngre de Casanova.

  Elle vint, mais, malgr l'envie que j'avais de la trouver aimable, je
  ne la trouvai bonne que pour badiner un instant aprs dner. Elle ne
  devait pas s'attendre  quatre guines que je ne lui avais pas fait
  gagner; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la
  main. La seconde, au mme taux, soupa avec moi le lendemain; elle
  avait t fort jolie; elle l'tait encore; mais je la trouvai triste
  et trop passive, de sorte que je ne pus me rsoudre  la faire
  dshabiller.

  Le troisime jour, n'ayant point envie d'essayer encore d'un
  troisime billet, j'allai  Covent-Garden, et m'tant trouv face 
  face d'une jeune personne attrayante, je l'abordai en franais, en lui
  demandant si elle voulait venir souper avec moi.

  --Que me donnerez-vous au dessert?

  --Trois guines.

  --Je suis  vos ordres.

  Aprs le thtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle
  me tint tte comme je l'aimais. Quand nous emes soup, je lui
  demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que
  c'tait l'une de celles que lord Pembroke m'avait taxes  six
  guines. Je jugeai qu'il fallait faire ses affaires par soi-mme ou
  n'avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me
  procurrent que des objets  peine dignes d'attention.

  La dernire, celle de douze guines, que je m'tais rserve pour la
  bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas
  digne d'un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble
  lord qui l'entretenait.

Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent
parfois de vritables orgies, et voici le rcit d'une de ces folies,
mais le clbre aventurier ne fit qu'y figurer, triste qu'il tait des
misres que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie
du sjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait
se suicider; il fit rencontre du chevalier Edgard, _jeune Anglais,
aimable, riche_, qui le sauva:

  --Fort bien, dit Edgard... je ne vous quitte pas; aprs la promenade
  nous irons au _Canon_. Je vais faire prvenir une jeune fille qui
  devait venir dner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune
  Franaise charmante, et nous ferons partie carre.

  Je lui donnai ma parole d'aller l'attendre au _Canon_...

  Edgard revint bientt et fut content de me retrouver...

  Les discours senss badins et toujours pleins de bienveillance que me
  tenait ce jeune homme me faisaient du bien; je commenais  le sentir,
  quand les deux jeunes folles arrivrent, portant la gaiet sur leur
  charmante physionomie. Elles taient faites pour le plaisir et la
  nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les dsirs
  dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice
  qu'elles mritaient, mais sans leur faire l'accueil auquel elles
  taient accoutumes...

  Nous emes un dner  l'anglaise, c'est--dire sans l'essentiel, sans
  soupe; aussi je n'avalai que quelques hutres avec du vin de Graves
  dlicieux; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir  voir
  Edgard occuper habilement les deux nymphes.

  Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa  l'Anglaise de danser
  le _Rompaipe_ en costume de la mre ve, et elle y consentit, pourvu
  que nous prissions le costume du pre Adam et que l'on trouvt les
  musiciens aveugles...

  On me dispensa des frais de toilette,  condition que si je venais 
  sentir l'aiguille de la volupt, je me dpouillerais comme les autres.
  Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les
  toilettes s'tant faites pendant que les artistes accordaient leurs
  instruments, l'orgie commena.

  Ce fut un de ces moments dans lesquels j'ai connu beaucoup de
  vrits. Dans celui-l j'ai vu que les plaisirs de l'amour sont
  l'effet et non la cause de la gat. J'avais sous mes yeux trois corps
  superbes, admirables de fracheur et de rgularit; leurs mouvements,
  leur grce, leurs gestes et jusqu' la musique, tout tait ravissant,
  sduisant; mais aucune motion ne vint m'annoncer que j'y fusse
  sensible. Le danseur conserva l'air conqurant, mme pendant la danse,
  et je m'tonnais de n'avoir jamais fait cette exprience sur moi-mme.
  Aprs la danse, il fta les deux belles, allant de l'une  l'autre
  jusqu' ce que l'effet naturel l'et rendu inhabile en le forant au
  repos. La Franaise vint s'assurer si je donnais quelque signe de vie;
  mais sentant mon nant, elle me dclara invalide.

  L'orgie termine, je priai Edgard de donner quatre guines  la
  Franaise et de payer les frais, n'ayant que peu d'argent sur moi.

                   *       *       *       *       *

Parmi les lieux frquents par les dbauchs se trouvaient les bagnios.

Les _bagnios_ avaient t d'abord de vritables tablissements de bains.

C'est dans un _bagnio_ que Tillotson, qui fut dans le XVIIe sicle le
plus profond thologien et le prdicateur le plus loquent de la
Grande-Bretagne, eut l'aventure suivante, qui montre qu'il pouvait aussi
prtendre au titre d'homme le plus distrait de l'Angleterre.

Ayant donc t dans un _bagnio_, il s'y baigna, enfonc dans ses
mditations; lorsqu'il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et
sortit gravement dans la rue.

Tout le monde clatait de rire en le regardant et une troupe d'enfants
le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui
causait tant de dsordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion,
Tillotson envoya chercher la culotte.

C'est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une
mouche le piquer  la jambe. Il se mit  gratter la jambe de son voisin
qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer,
continua  gratter la jambe de son voisin en trouvant qu'il ne concevait
pas l'obstination de cette mouche qui le perait jusqu'au sang...

                   *       *       *       *       *

Peu  peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destins qu'au
plaisir.

Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIXe sicle,
taient montes avec magnificence. Ce n'taient que tapis prcieux,
meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens,
dont aucun n'avait t oubli. Les Anglais s'y livraient  la dbauche
la plus dispendieuse.

Un jeune homme de Southampton, qui n'avait jamais mis les pieds 
Londres, vint  perdre son pre, qui le laissa matre d'une fortune de
40,000 livres sterling.

Notre hritier voulut visiter la capitale et, arriv  Londres, il
descendit dans un _bagnio_ dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutums
 recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du _bagnio_
rsolurent de plumer le pigeon. On l'entoura de _good companions_, de
filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus
spirituelles. A ses frais, on lui donna de la musique, des banquets o
les vins les plus chers n'taient pas pargns. Cette orgie durait
depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d'un ami qu'il avait
 Londres. Il l'envoya chercher pour qu'il prt part  ses dbauches.
Mais l'ami tait un homme srieux qui, non sans peine, dcida le
squestr volontaire  sortir du mauvais lieu.

Il fallut payer ce qui avait t dpens, et la carte s'levait  12,000
livres sterling (environ 296,000 francs).

L'ami du provincial s'opposa  ce qu'on le dpouillt. On plaida, et le
tribunal jugea qu'un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne
valaient que 2,000 livres sterling, que l'habitant de Southampton fut
condamn  payer.

                   *       *       *       *       *

Le plus rput parmi les _bagnios_ tait celui de Molly King, au milieu
de Covent-Garden.

Il y avait aussi celui de la mre Douglas, connue sous le nom de _Mre
Cole_ et que Cleland a dpeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite
Foote dans sa fameuse comdie, _la Bouquetire de Bath_.

Ses traits ont t fixs par Hogarth. C'tait une femme manire,
rebondie, hypocrite, dvote et soularde. C'est encore elle qui inventa
la capeline.

Le _bagnio_ de Mrs. Gould tait un des plus lgants et renomm pour les
liqueurs qu'on y servait.

Mrs. Stanhope tenait un _bagnio_ galement fameux et connu sous le nom
de _Hellfire Stanhope_. Cette procureuse tait la matresse du prsident
de l'_Hellfire-Club_ ou Club du feu d'enfer, o l'on se livrait aux
orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope tait riche, et c'tait
chez elle que l'on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le
_Saint-James-Bagnio_ et le _Key-Bagnio_.

Casanova ne manqua pas de visiter les _bagnios_.

  Je voulus aussi, crit-il, ds la premire semaine, connatre les
  bains choisis, o un homme riche va souper, coucher et se baigner avec
  une catin de bon ton, espce qui n'est pas rare  Londres. C'est une
  partie de dbauche magnifique et qui ne cote que six guines.
  L'conomie peut rduire la dpense  cent francs, mais l'conomie qui
  gte les plaisirs n'tait pas de mon fait.

Toutefois, plus loin, Casanova parat se contredire, il semble qu'il ne
connut les _bagnios_ que plus tard et qu'il y fut men par lord Pembroke
longtemps aprs son arrive  Londres et pendant ses dmls avec la
Charpillon.

  Je passai le jour suivant avec l'aimable lord, qui me fit connatre
  le _bagnio_  l'anglaise, partie de plaisir qui cote fort cher et que
  je ne m'arrterai pas  dcrire, parce qu'elle est connue de tous ceux
  qui ont voulu dpenser six guines pour se procurer cette jouissance.
  Nous emes, dans cette partie, deux soeurs fort jolies qu'on appelait
  les Garich.

                   *       *       *       *       *

Il y avait aussi,  Londres, des maisons discrtes o l'on trouvait deux
ou trois filles. Mais le premier _seraglio_ venait  peine d'tre ouvert
par Mrs. Goadby, qui mrita le surnom de la grande Goadby. C'est elle
qui donna  son tablissement le nom de _seraglio_. Elle avait un grand
nombre de femmes  demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les
soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du
lait d'amandes. Les clients ne venaient gure qu'aprs la fermeture des
thtres.

Les _seraglios_ se multiplirent vite.

                   *       *       *       *       *

Voici rimprimes d'aprs un ouvrage rare, _Les Srails de Londres_,
livre traduit de l'anglais, les descriptions des lieux de prostitution 
Londres, au XVIIIe sicle:

Ce sicle d'avancement[2] et de perfection dans les arts, les sciences,
le got, l'lgance, la politesse, le luxe, la dbauche et mme le vice,
devait tre particulirement distingu par le mode et les crmonies
usits dans le culte rendu  la desse de Cypris.

  [2] _Les Srails de Londres ou les Amusements nocturnes, contenant les
    scnes qui y sont journellement reprsentes, les portraits et la
    description des Courtisanes les plus clbres et les caractres de
    ceux qui les frquentent. Traduit de l'anglais. Paris, 1801._ Ce
    livre, publi chez Barba, relate l'tat de la galanterie londonienne
    bien avant la date o il fut publi  Paris, et traite des maisons
    de dbauche de Londres,  peu prs  partir de l'poque o parut le
    roman de John Cleland.

Nos pres connaissaient si peu ce que l'on appelle aujourd'hui le _ton_
qu'ils regardaient infme tout homme qui entretenait une matresse; les
saillies mme de la jeunesse taient inexcusables; il fallait, avant le
voeu matrimonial, observer trs religieusement, des deux cts, le plus
parfait clibat. L'adultre tait alors jug un des plus grands crimes
que l'on pt commettre; et lorsqu'une femme s'en rendait coupable,
ft-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la socit; ses
parents et ses amis ne la regardaient mme pas. Aujourd'hui, la
vritable politesse, tablie sur les principes les plus libraux du
_savoir-vivre_, a pris la place de ces notions gothiques: la galanterie
s'est introduite graduellement jusqu' ce qu'elle ait atteint son
prsent degr de perfection.

Ce fut sous le rgne de _Charles II_ qu'elle commena  prendre
naissance. Ce monarque en tablit l'exemple dans le choix et le nombre
de ses matresses pour ses courtisans et ses sujets; mais ds que
_Jacques_, ce prince moine et bigot (qui, comme l'avait observ _Louis
XIV_, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trne, la
galanterie fut alors bannie de ces royaumes.

A l'avnement de _George Ier_, les dames reprirent leur pouvoir. La
gaiet et la familiarit tablirent un commerce entre les deux sexes. Il
n'y avait point de partie complte sans les dames; ces parties devinrent
ensuite plus particulires et favorisrent les desseins des amants.
L'intrigue commena alors  viter les regards de la cour que le palais
avait favorise; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se
retirrent dans les boudoirs.

Sous le rgne de _George II_, la galanterie se purifia; elle devint une
science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignit. Les femmes
eurent alors tout pouvoir  Saint-James. On faisait plus sa cour  la
matresse d'un homme puissant qu'au premier ministre, et les dignitaires
de l'glise ne se croyaient pas dshonors de solliciter les faveurs
d'une Las favorite.

Le rgne prsent est celui o la galanterie et l'intrigue sont
parvenues au plus haut degr de perfection.

Les divorces ne furent jamais si multiplis qu'ils le sont de nos
jours; il ne faut pas s'imaginer qu'ils sont occasionns par aucune
affection relle de l'une ou l'autre des parties, car si elles se sont
unies par l'intrt ou l'alliance, de mme elles se dsunissent par
l'intrt ou le caprice d'un autre mariage.

Des femmes entretenues, nous passerons  celles que l'on peut se
procurer pour une somme stipule. Avant l'institution des srails, le
thtre principal des plaisirs lascifs tait dans le voisinage de
_Covent-Garden_. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui
doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de _Moll-king_, au
centre du march de Covent-Garden. Ce rendez-vous tait le rceptacle
gnral des prostitues et libertines de tous les rangs. A cette poque,
il y avait sous le march un jeu public appel _lord Mordington_.
Plusieurs familles ont d leur ruine  cette association; elle tait
souvent la dernire ressource du ngociant gn qui allait droit dans
cet endroit avec la proprit de ses cranciers, dans l'esprance de s'y
enrichir; mais il tait entour de tant d'escrocs qui, par leurs
artifices, le trompaient si adroitement que c'tait un miracle lorsqu'il
retournait chez lui avec une guine dans sa poche. De cet tablissement
infernal, le joueur ruin qui n'avait pas un schelling pour se procurer
un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit;
si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d'argent,
tandis qu'il dormait, les mains habiles de l'un et l'autre sexe
remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de
la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de
ses disciples.

Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec
une fortune trs considrable, qu'elle avait amasse par les folies, les
vices et le libertinage du sicle.

Vers le mme temps, _la mre Douglas_, mieux connue sous le nom de
_mre Cole_, avait la plus grande rputation. Elle ne recevait dans sa
maison que des libertins du premier rang; les princes et les pairs la
frquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignits; les
femmes de la premire distinction y venaient frquemment incognito, le
plus grand secret tait strictement observ, et il arrivait souvent que,
tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chlo,
son pouse lui rendait la chance dans la pice adjacente.

Il y avait  cette poque,  l'entour de Covent-Garden, d'autres
endroits de marque infrieure. _Mme Gould_ fut la premire en vogue,
aprs la mre Douglas. Elle jouait la dame de qualit; elle mprisait
les femmes qui juraient ou parlaient indcemment, et elle ne recevait
pas celles qui taient adonnes  la dbauche. Ses pratiques
consistaient en citoyens riches qui, sous le prtexte d'aller  la
campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu'au
lundi matin; elle les traitait du mieux qu'il lui tait possible; ses
liqueurs taient excellentes, ses courtisanes trs honntes, ses lits et
ses meubles du got le plus lgant. Elle avait un cher ami dans la
personne d'un certain notaire-public, d'extraction juive, pour qui elle
avait un trs grand penchant, en raison de ses rares qualits et de ses
grandes capacits.

Prs de cet endroit tait une autre maison de plaisir, tenue par une
dame connue sous le nom de _Helle-Fire-Stanhope_; on l'appelait ainsi 
cause de la liaison intime qu'elle avait eue avec un gentilhomme  qui
on avait donn ce sobriquet, parce qu'il avait t prsident du _club de
Helle-Fire_. _Mme Stanhope_ passait pour une femme aimable et
spirituelle; elle avait gnralement chez elle les plus belles personnes
de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la
bonne compagnie.

                   *       *       *       *       *

Commenons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et
infmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de
_Weatherby_ et de _Margeram_.

Le premier de ces endroits, o se rfugiaient les fripons, les
dbauchs, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l'origine,
tabli, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps aprs la
retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tt connue qu'un
grand nombre de filles de Vnus, de tous les rangs et conditions, depuis
la matresse entretenue jusqu' la barboteuse, se rendirent dans la
maison. Un mchant dshabill tait un passeport suffisant pour cet
endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de
faim, tandis qu'elle lavait sa seule et unique chemise, tait sre, en
entrant dans cet infme lieu, d'y rencontrer un jeune apprenti qui la
rgalait d'une tranche de mouton et d'un pot de bire; et, s'il avait un
peu d'argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et
l'engageait  passer le reste de la nuit avec elle.

_Lucy Cooper_ avait coutume de venir frquemment dans ce sjour de
prostitution: non qu'elle et l'intention de disposer de ses charmes 
un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu'elle y ft conduite
par la ncessit; car elle tait alors lgamment entretenue par feu le
baronnet _Orlando Br...n_, un vieux dbauch, qui tait si enchant de
ses reparties qu'il l'aurait pouse si elle n'et pas eu la gnrosit
de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de dshonneur.
Quoiqu'il ne lui laisst manquer de rien et qu'il et pour elle tous les
soins imaginables, la voiture de Lucy tait souvent pendant vingt-quatre
heures, et quelquefois plus, arrte  la porte de Weatherby. D'aprs ce
rcit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait 
frquenter cette maison de dbauche, plutt que de rester dans son
htel. La dissipation tait sa devise; elle hassait le baronnet, et
chez Weatherby elle tait sre d'y rencontrer _Palmer_ l'acteur, _Bet
Weyms_, _Alexandre Stevens_, _Derrick_ et autres esprits dont la
compagnie lui tait agrable.

A la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une
tournure bien diffrente; elle ne donna plus de dners au beau _Tracey_
ni au roi Derrick qui tait dans la plus grande misre. Sa Majest a
compt plus d'une fois les arbres du parc pour un repas; mais si quelque
connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l'invitait
pas  se rendre  son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de
Lucy ou de _Charlotte Hayes_. A cette poque, cette dernire dame tait
entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissips du sicle par
rapport au beau sexe; il avait cinq pieds neuf pouces de haut; sa taille
tait celle d'un Hercule et sa contenance tout  fait agrable;
l'extravagance de sa parure lui avait fait donner l'tiquette de beau
_Tracey_. Abstraction de ses qualits pour les femmes, c'tait un homme
au-dessus du mdiocre pour le bon sens et l'instruction; il tait
colier supportable, il avait une bibliothque assez bien compose, il
aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait
ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estim et il disait en
cette occasion que tandis qu'on embellissait l'extrieur de sa tte, il
polissait toujours la rgion intrieure. Il serait  dsirer que les
jeunes gens du sicle qui affectent le savoir suivissent la remarque
judicieuse d'un homme adonn  la dissipation et  la dbauche, et qui,
quoiqu'il ft d'une forte constitution, dtruisit, par ses vices, sa
sant avant d'avoir atteint sa trentime anne; mais nos lgants du
jour n'ont que l'extrieur; ils n'ont d'expressions dans leur contenance
que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.

La pauvret de Derrick tait quelquefois si grande qu'il n'avait ni
souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au caf
Forrest,  Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple
Cloacinien pour rajuster ses bas qui, mchamment, dployaient,  chaque
minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de
contenance. Le docteur _Smollet_ tait prsent; il aperut son embarras
et lui dit: Il faut, Derrick, que vous soyez bien relch pour aller si
souvent au cabinet. Comme il n'y avait point d'trangers dans le caf,
Derrick pensa qu'il pourrait tirer avantage de l'observation et se
procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie; exposant alors sa
pauvret: Il est vrai, docteur, rpliqua-t-il, mais le relchement est
dans mes talons, comme vous pouvez aisment le voir.--Sur mon honneur,
Derrick, reprit Smollet, je l'avais jug de mme, car vos pieds sentent
mauvais. Le malheur fut que l'observation se trouva juste. Cependant le
docteur, pour lui faire rparation de la svrit de sa raillerie,
l'emmena chez lui, lui donna un bon dner et,  son dpart, il lui remit
une guine pour se procurer des bas et des souliers.

Nous avons donn la description des amis de Lucy Cooper et des autres
personnes qui frquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa
clbrit, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientt
aprs, elle n'eut plus la mme vogue; les disputes et les rixes qui
toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublrent  tel point
le voisinage que la matresse de ce logis, conformment aux peines de la
loi, fut emprisonne et expose sur le tabouret.

La maison de Margeram tait dans la mme rue, directement oppose 
celle de Weartherby; elle tait tablie sur le mme pied; on la
regardait comme la petite pice d'un spectacle, ou, pour mieux dire, on
s'y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh,
c'est--dire que ds que l'on se trouvait fatigu des amusements d'un
endroit, on allait  l'autre et on y restait toute la soire. Ce
rendez-vous ne dura pas longtemps aprs la suppression de l'autre.

Aprs avoir ainsi parcouru ds sa naissance les progrs de l'intrigue,
de la galanterie et du libertinage dans ses diffrents tablissements,
nous arrivons  l'poque o ces amusements nocturnes furent tablis 
l'extrmit mridionale de la ville, sous une forme plus honnte et plus
agrable et sous la dnomination d'Institution des Srails.

Mme Goadby fut la premire fondatrice de ces sortes de couvents, dans
sa maison de _Berwick-Street, Soho_. Elle avait voyag en France et
avait t initie dans les srails des boulevards de Paris, sous la
direction des dames _Pris_ et _Montigny_, deux anciennes abbesses qui
connaissaient parfaitement tous les mystres et les secrets de leur
profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus
belles prostitues de cette ville; elles taient de diffrents pays et
de diffrentes religions; mais elles taient toutes unies par la mme
doctrine que l'on appelait la croyance de Paphos; elle consistait en peu
d'articles. Le premier, la plus grande soumission  la mre abbesse,
dont les dcrets taient irrvocables et la conduite juge infaillible;
le second, le zle le plus sincre pour les rites et les crmonies de
la desse de Cypris, l'attention la plus stricte  satisfaire leurs
admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et 
prvenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs dsirs;
enfin,  viter les excs de la boisson et de la dbauche, afin qu'elles
pussent toujours avoir un air de modestie et de dcence, mme au milieu
de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur
constitution. Enfin, c'tait un crime impardonnable de cacher  la mre
abbesse les prsents et autres gratifications pcuniaires qu'elles
recevaient au del des prix fixs du srail, lesquels taient trs
modrs. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres
dpenses se payait un louis d'or, somme qui aurait suffi  dfrayer une
de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres
ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne
mousseux et autres dpenses de la maison.

Ces dvotes de Vnus passaient ordinairement leur aprs-dner jusqu'au
soir dans un grand salon; quelques-unes pinaient de la guitare, tandis
que d'autres les accompagnaient de la voix; il y en avait qui brodaient
au tambour ou festonnaient; on leur interdisait l'usage des liqueurs,
except l'orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes,
afin que leurs esprits ne fussent point chauffs et qu'elles
observassent le plus strict dcorum.

L'amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comdie ou
l'opra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir  la
sultane favorite de la nuit; si elle le ramassait, c'tait une preuve
qu'elle acceptait le dfi, et conformment aux lois du srail; elle ne
voyait personne et elle lui tait fidle pour cette nuit.

Mme Goadby,  son retour de France, commena  raffiner nos amusements
amoureux et  les tablir d'aprs le systme parisien: elle meubla une
maison dans le got le plus lgant; elle engagea les filles de joie de
Londres les plus accrdites; elle prit un chirurgien pour examiner leur
salubrit et n'en recevait aucune qui,  cet gard, paraissait douteuse.
Ayant apport avec elle une grande quantit d'toffes de soie et de
dentelles des manufactures franaises, elle se trouva en tat d'habiller
ses vestales dans le got le plus recherch; elle y employa donc tous
ses soins; mais en suivant le plan des srails parisiens, il y eut deux
articles qu'elle n'observa point, l'conomie des prix et l'abolition des
liqueurs jusqu'au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les
bourgeois dans son srail, mais les personnes de rang et de fortune,
dont les bourses s'ouvraient largement lorsqu'il s'agissait de
satisfaire leurs passions, et  l'extravagance desquelles elle
proportionnait toujours ses demandes; aussi elle amassa en peu de temps
une fortune considrable; elle acheta des terres et elle devint, par la
suite, une femme vertueuse de caractre et de rputation.

                   *       *       *       *       *

Le succs de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs
personnes  l'imiter dans son plan. _Charlotte Hayes_, femme bien connue
par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple; elle loua une
maison dans _King's-Place, Pall-mall_, elle la meubla magnifiquement et
parut sur ses rangs peu de temps aprs avec clat.

Charlotte Hayes, Lucy Cooper et _Nancy Jones_ sortirent vers ce temps
de leur obscurit et se montrrent avec avantage dans les endroits
publics. Nous avons dj parl du caractre de Lucy. Quant  la pauvre
Nancy Jones, elle fut seulement le mtore d'une heure; elle tait une
des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vrole,
cette cruelle maladie dfigura tellement ses traits qu'il tait
impossible de la reconnatre. Comme Nancy n'avait plus alors la moindre
prtention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses
connaissances et l'empchait d'entrer dans les sminaires amoureux,
comme elle avait t oblige de vendre ses meubles pour se faire soigner
pendant sa maladie, qu'elle n'avait plus ni voiture lgante ni
habillements magnifiques, qu'elle tait, en un mot, dans la plus grande
dtresse, elle se vit donc contrainte  parcourir les rues dans l'espoir
de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanch qui
pt lui donner un mchant repas. Dans le cours de cette carrire
choquante, elle contracta une certaine maladie qui la fora d'aller 
l'hpital, o elle paya bientt la dette de la nature.

Quant  Lucy, ses affaires, aprs la mort du baronnet Orlando, prirent
une tournure trs dsagrable; elle avait, par son intemprance et sa
dbauche, bien affaibli sa constitution; sa figure vive et tout  fait
agrable tait bien change, elle n'avait plus les charmes suffisants
pour captiver un homme, au point de la placer dans le mme tat de
splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que
_Fett...ace_ la secourut autant qu'il le put, mais ses affaires taient
tellement dranges que, pour viter l'impertinence de ses cranciers,
il fut oblig de partir pour le continent. Lucy, abandonne de tous
cts, aprs avoir dispos de sa vaisselle, de ses meubles et hardes
pour vivre, fut poursuivie par ses cranciers et enferme jusqu'au
moment o elle fut mise en libert par un acte d'insolvabilit.

Aprs son largissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de
nouveau son tat dans un temps o elle aurait d assurer son sort pour
le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l'aidrent 
tablir un sminaire  l'extrmit de _Bow-Street_, o elle fit assez
bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses
dbauches la rduisirent au tombeau.

Charlotte avait pris tant d'empire sur le beau Tracey qu'il faisait ce
qu'elle lui commandait; nous avons dj observ qu'il tait devenu, par
la suite de ses dbauches, un homme trs faible pour les femmes; aussi
Charlotte le trompait notoirement; il le voyait et il n'osait lui en
faire de reproches. Quand elle se prenait d'inclination pour un homme
dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous  Shakespeare ou 
la Rose, et l elle le rgalait de la manire la plus somptueuse aux
dpens de Tracey, car il lui avait donn crdit dans ces deux maisons;
mais lorsqu'il croyait que la dpense ne devait se monter qu' quatre ou
cinq livres sterling, il tait tonn de la voir porte  trente ou
quarante. Quand Charlotte manquait d'argent, elle avait un moyen
ingnieux pour s'en procurer: elle s'habillait avec lgance et volupt,
elle allait chez Tracey, elle prtendait tre dans le plus grand
embarras pour aller  la comdie ou aux autres spectacles, et quand, par
des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait mouv
ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus,  moins qu'il ne lui
donnt une guine, ce  quoi il se soumettait de bonne grce pour jouir
de sa compagnie; elle ne restait pas avec lui plus d'une heure, mais
s'il voulait jouir une autre heure de la mme faveur, encore une autre
guine; ainsi elle lui faisait, de cette manire, si bien payer ses
courses qu'il aurait dpens en peu de temps la plus grande fortune de
l'Angleterre; aussi  sa mort, qui arriva quelques mois aprs, ses
affaires se trouvrent-elles dans le plus grand dsordre.

Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tcha de
se procurer d'autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui
n'tait pas facile  rencontrer; mais, aprs une varit de
vicissitudes, elle fut enferme pour dettes. Pendant sa captivit elle
fit la connaissance particulire d'un comte qui, aprs avoir obtenu sa
libert, lui procura la sienne. C'est alors que Charlotte forma son
tablissement dans King's-Place; elle eut soin d'avoir des marchandises
choisies (telle tait son expression). Ses nonnes taient de la premire
classe; elle leur apprenait les instructions ncessaires pour le culte
de la desse de Cypris, elle en connaissait tous les mystres, elle
savait aussi fixer le prix d'une robe ou autres ajustements, celui d'une
montre, d'une paire de boucles d'oreilles ou autres menus bijoux. Elle
l'tablissait en proportion de la nourriture, du logement et du
blanchissage des personnes; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes,
elle se les assurait; lorsque quelques-unes cherchaient  s'chapper,
elle les renfermait jusqu' ce qu'elles se fussent acquittes envers
elle; alors ces malheureuses retournaient  leur devoir ou cdaient 
l'abbesse leurs vtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu'elles
possdaient, afin d'obtenir leur libert. Tel tait le pied sur lequel
elle avait tabli sa maison.

                   *       *       *       *       *

Les visiteurs du srail de _Charlotte_ taient des pairs dbiles, qui
comptaient plus sur l'art et les effets des charmes femelles que sur la
nature; ils avaient us leurs passions rgulires, si on peut les
appeler telles; et ils taient obligs d'avoir recours, non seulement 
la pharmacie, mais encore  l'aide factice de l'invention femelle; des
Aldermans impotents et autres Lvites riches, qui s'imaginaient que
leurs capacits amoureuses n'taient pas en dcadence, tandis qu'ils
manquaient de force et de zle pour pouvoir sans secours remplir leurs
dvotions envers la desse de Cypris. Charlotte considrait de telles
pratiques comme des amis choisis, qui, pour possder des vierges,
oubliaient la valeur de l'or. Comme ces amoureux visaient  la jeunesse
et  la beaut, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par
leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable.
_Kitty Young_ et _Nancy Feathers_ taient de nouvelles figures que l'on
ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine prparation,
pouvaient aisment passer pour des vierges; elles jourent donc le rle
de vestales et donnrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs
immacules virginits.

Voici,  cette occasion, un chantillon de l'tat des prix et demandes
de ce srail:

_Dimanche, 9 janvier._

  Une jeune fille pour l'Alderman _Drybones_.--_Nell
  Blossom_, ge d'environ dix-neuf ans, qui, depuis
  quatre jours, n'a frquent personne et est dans son
  tat de virginit.                                         20 guines.

  Une fille de dix-neuf ans, pas plus ge, pour le
  baronnet _Harry Flagellam_.--_Nell Hardy_, de Bow-Street.
  --_Bet-Flourish_, de Berners-Street,--ou _Miss Birch_,
  elle-mme, de Chapel-Street.                               10 guines.

  Une bonne rjouie pour _lord Spasm_.--_Black Moll_,
  de Hedge Lane, jouissant d'une sant vigoureuse.            5 guines.

  _Colonel Tearall_, une femme modeste.--La servante de
  _Mme Mitchell_, arrivant du pays et n'ayant point encore
  paru dans le monde.                                        10 guines.

  _Doctor Frettext_, aprs l'office, une jeune personne
  complaisante, affable, d'une peau blanche et ayant la
  main douce.--_Poll Nimblewrist_, d'Oxford Market ou
  _Jenny Speedydhand_ de May-Fair.                            2 guines.

  _Lady Loveit_, arrivant des eaux de Bath, trompe dans
  ses amours avec _lord Alto_, dsire de rencontrer mieux
  et d'tre bien monte cette soire avant de se rendre sur
  la route de la duchesse de _Basto_.--Le capitaine
  _O'Thunder_ ou _Sawney Rawbone_.                           50 guines.

  Son Excellence le comte _Alto_,--une femme  la mode,
  pour la bagatelle seulement pendant une heure, _Mme
  O'Smirk_, arrivant de Dunkerque, ou _Miss Graeful_, de
  Paddington.                                                10 guines.

  _Lord Pyebald_, pour jouer une partie de piquet, prendre
  les ttons et autre chose, sans en venir  d'autre fin
  qu' la politesse.--_Mme Tredrille_, de Chelsea.            5 guines.

Cet chantillon de prix donnera une ide de la manire dont Charlotte
conduisait ses affaires. On sera peut-tre embarrass de savoir comment
elle s'y prit pour procurer, dans le mme temps,  chacune de ses
pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformment 
leurs diffrents amusements favoris. Elle tait trop bonne directrice de
sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement  leurs
prix. Le _Doctor_ fut donc plac au troisime; Lady Loveit eut la
chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp; l'Alderman
_Drybones_, la chambre des preuves, qui, quoique petite, tait lgante
et ne servait que pour ces sortes de crmonies; le baronnet _Harry
Flagellum_, la salle des mortifications, qui tait pourvue de tout ce
qui tait ncessaire  cet effet; _Lord Spasm_, la chambre franaise 
coucher; le _Colonel_ passa dans le parloir; le _Comte_ alla dans le
salon de chastet, et _lord Pyebald_ dans la salle de jeu. Tandis que
Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par
l'arrive d'un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et 
qui elle avait donn la plus grande satisfaction  ses amusements. Il
entra avec sa gaiet ordinaire; il demanda  Charlotte une bouteille de
vin de champagne; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec
lui; elle y consentit et lui dit qu'tant dans ce moment trs occupe,
elle esprait qu'il ne la retiendrait pas longtemps. Aprs avoir port
deux ou trois sants constitutionnelles, conformment  la charte du
sminaire, il dit  Charlotte qu'il venait pour une affaire trs
importante, dans laquelle elle devait tre le principal agent. J'allai,
la nuit dernire, chez _Arthur_, et, par un malheur inexprimable, je fus
enrag de voir que mon partenaire tait mon rival heureux au jeu et au
lit. Je gageai avec lui mille guines que, dans le mois, il attraperait
une certaine maladie  la mode.

--Eh bien! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette
affaire?

--Je vous dirai, rpliqua-t-il, qu' ma connaissance, mon rival a une
liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir,
une personne qui ait grandement cette maladie, afin que je sois
compltement en tat de me venger de l'infidlit de ma femme et de la
bonne fortune de mon rival.

--Dieux! s'cria Charlotte, qui s'imaginait qu'il voulait l'insulter et
jeter du discrdit sur sa maison. Vous m'tonnez, milord, et me traitez
bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre sant. Je
ne connais point et ne reois point chez moi de cette espce.

Il tait temps pour milord d'en venir  une explication plus
particulire; pour la convaincre de la vrit, il tira de sa poche son
portefeuille et lui prsenta un billet de banque de trente livres
sterling. Cette espce d'avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire:
elle l'couta avec plus d'attention, et promit de lui procurer un objet
conforme  ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse
s'ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injuri fut convaincu
que la double inoculation avait eu tout l'effet qu'il en avait dsir.
Quelque temps aprs, l'associ de son lit parut en public; milord lui
demanda le prix de sa gageure, qu'il paya immdiatement afin de ne pas
entrer en discussion sur cette affaire.

Nous voyons dans quelle varit de services Charlotte tait oblige de
s'engager; elle tait ncessite de produire des vierges qui, depuis
longtemps ne l'taient plus; des femelles disposes  satisfaire de
toutes les manires possibles le caprice imaginaire de la chair; des
matres de poste pour les dames, capables de donner les leons les plus
sensibles  la garantie d'une minute prs.

Vers les neuf heures du soir, Charlotte, aprs avoir arrang tout son
monde, tait occupe  prparer un bon souper, lorsqu'une des servantes,
en allant chercher de la bire, laissa imprudemment la porte de la rue
ouverte. Le capitaine Toper, la tte un peu chauffe, sortait de la
taverne; il entre sans tre attendu, il monte, il ouvre la porte de la
chambre des postes: le capitaine O'Thunder, par un oubli national, avait
oubli de mettre le verrou, et Lady Loveit tait trop presse pour avoir
pens  une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperoit sur le sopha
O'Thunder et la dame en dfi amoureux; elle tait entirement livre 
ses dsirs passionns et ressemblait beaucoup  la Vnus de Mdicis.
Leur surprise fut extrme de voir entrer Toper qui, au lieu de se
retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s'cria avec
extase; C'est un ange, grand dieux! M. O'Thunder, quoique Irlandais,
tait si confondu et si honteux qu'il ne savait que dire ni que faire; 
la fin, il s'crie: Il est impertinent d'interrompre ainsi les gens
dans leurs amusements particuliers. En disant ces mots, il saute en bas
du sopha, il saisit Toper par le col et l'assomme d'une grle de coups
de poing. La dame jette des cris affreux; chacun, effray du bruit, sort
avec prcipitation de sa retraite; le docteur Frettext court ou plutt
roule en bas des escaliers avec sa culotte  moiti dboutonne et sa
chemise  moiti pendante; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons 
moiti relevs; l'alderman Drybones parat avec un torrent de tabac qui
ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise
en disant: Diantre! quel fracas pour une maison si bien rgle. Le
lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifi
d'avoir perdu son coup, quoiqu'il ne jout rien. Le colonel Tearall,
avec sa modeste dame, paraissent presque _in puris naturalibus_, croyant
que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille,
et, n'ayant point de force, s'appuie sur Lady Loveit. La pauvre
Charlotte s'vanouit, elle craint que sa maison et la rputation de Lady
Loveit ne souffrent de ce scandale.

Il fut aussitt rsolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper
serait invit de sortir et, dans le cas de refus, que l'on l'y
forcerait. O'Thunder se chargea de cet emploi s'il en tait ncessaire;
mais le capitaine Toper, qui tait rou de coups, ne balana pas  se
retirer.

                   *       *       *       *       *

Pour varier le sujet, nous allons transporter la scne dans la maison
de Madame Mitchell; son principal commerce tait moins avec la noblesse
qu'avec les bourgeois et souvent avec leurs pouses; elle avait le plus
grand soin de leur donner des marchandises choisies; elle considrait
que la rputation de sa maison dpendait de cette circonstance; elle
tait constamment  l'afft des jeunes personnes qui se dgotaient de
la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irrparable, se
rfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chastet
pour prendre le chemin de la destruction...

                   *       *       *       *       *

_Sam Foote_ (le fameux comdien), _Chace Price_ et _George Sel...n_,
tant au caf de Saint-James, M. Price leur dit qu'il venait de lui
tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte
Hayes et que, s'ils voulaient, il leur en ferait la lecture.
Volontiers, s'crirent _Samuel_ et _George_. Il lut comme il suit:

--Relation authentique du monastre de Sainte-Charlotte.

--Plusieurs institutions importantes et louables sont ignores par
l'effet d'une timidit qui accompagne toujours la vertu et la modestie,
tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandes 
l'attention du public par l'impudence et la prsomption; car c'est
ordinairement en proportion du mrite suppos des candidats que l'on en
impose.

--Il est de mon devoir de devenir le dfenseur d'une institution qui a
ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront
plus en peine d'envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents
de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu'ils seront assurs de trouver ici tous
les avantages de leur ducation, en les plaant dans un sminaire fond
par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agrable de la
capitale. On n'y adopte point les prjugs ni les erreurs trangres, et
tandis que l'on inspirera  ce sexe aimable les sentiments de la libert
anglaise, nos trsors alors ne sortiront point de notre le et ne
passeront point dans d'autres royaumes. Cette institution est
actuellement en activit et est situe prs de Pall-mall.

--Cet tablissement fut fond par une sainte qui existe encore et dont
il porte le nom. A en juger par les miracles qu'elle a dj oprs et
qu'elle fait, journellement, il n'y a point de doute qu'elle ne soit
incessamment canonise et que son nom ne soit insr dans le calendrier,
ce dont le lecteur conviendra d'aprs la lecture suivante:

--Liste des miracles oprs et faits journellement par sainte
Charlotte:

--Elle change en un instant les guines en vins de champagne, de
Bourgogne ou punch.

--Elle gurit le mal d'amour et par sa touche apprivoise le coeur le
plus sauvage.

--Elle fait passer la beaut des dames et donne de la beaut et des
grces  celles qui n'en ont point.

--Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la
jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.

--Elle a un spcifique particulier pour porter une femme  har son
mari et  faire un prompt divorce.

--Elle administre l'absolution dans les cas les plus dsesprs, sans
confession.

--Elle possde la pierre philosophale et, au grand tonnement de ses
visiteurs, elle change _la forme la plus grossire_ en _l'or le plus
pur_, par un procd aussi vif qu'inexprimable, lequel a chapp  la
dcouverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.

--Ayant ainsi dmontr ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de
droits pour tre range au nombre des saints modernes, nous allons
maintenant parler des lois, constitution, rglements et moeurs de ce
sminaire.

--Toute soeur qui prend le voile doit tre ou jeune ou belle; si elle
runit ces deux qualits, le sacrifice de sa personne en est mieux
considr par la _desse Vnus_,  qui cette institution est ddie.
Elle ne doit pas beaucoup connatre le monde et si elle n'y a pas eu de
grande intimit, l'abbesse la juge digne d'tre admise au rang des
candidates.

--Elle ne doit pas tre marie, ni avoir aucun amant favori; si par
hasard il lui restait dans le coeur quelque tendre attachement, elle
doit aussitt se soumettre  la touche miraculeuse, afin d'en obtenir
une parfaite gurison.

--Comme les frres des sminaires adjacents viennent visiter leurs
soeurs de la manire amicale qui convient  leurs caractres, dans le
dessein de les convertir et d'apporter du soulagement  leur me, de
mme les soeurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et
ne rien cacher  ces dignes frres.

--Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l'attention des
dvotes qui se sont squestres dans ce clotre, la digne patronne,
sainte Charlotte, s'approprie,  cet effet, tous les prsents, dons et
possessions des soeurs, d'une manire tout  fait difiante, afin de ne
pouvoir exciter en elles la vanit ou l'ambition.

--Sainte Charlotte, en formant cet tablissement glorieux et vertueux,
ayant en horreur les infidles et leurs lois, n'en admet aucun dans le
couvent; elle n'aime point les coutumes des Turcs qui dfendent de boire
du vin; elle en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants
o l'on sacrifie  la desse; ces moments devant tre regards, par la
communaut, comme des jours de ftes qui doivent tre distingus en
lettres rouges dans le calendrier du sminaire.

--Sa svrit ne s'tend point  priver les soeurs de la jouissance des
plaisirs raisonnables et innocents; sous ce rapport, elle considre les
reprsentations dramatiques de toute espce; elle leur permet de visiter
souvent les thtres et mme l'opra. Elle a lou  cet effet, dans
chacun de ces endroits, une loge particulire, sous la dnomination de
sminaire de _Sainte-Charlotte_. Comme les jsuites irlandais et autres
prtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces
prtres sont connus pour tre pauvres et dans le besoin, elle avertit
particulirement les soeurs de ne point se confesser  aucun des frres
de ce royaume, except le prieur du monastre qui, quoique natif
d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulires, faire
l'instruction dans son couvent.

--Comme la dvotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande
attention, elles ne doivent, sous aucun prtexte quelconque, en tre
dtournes par leurs autres soeurs, ni par les domestiques de la maison.

--Si quelque frre essayait d'enlever quelque soeur du couvent, il doit
aussitt subir sur le pupitre le chtiment le plus exemplaire et tre
chass  perptuit du sminaire.

--Il est jug convenable pour le bon ordre et le rglement de la
socit que les soeurs ne communiquent point avec celles des autres
communauts.

--Aucune femme ou demoiselle ne peut tre admise dans la communaut
sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralit et
leurs vertueuses dispositions; ces lettres doivent tre crites par les
personnes qui ont donn des preuves incontestables de leur attachement 
ce sminaire.

--Sainte Charlotte, qui considre l'exercice trs ncessaire  la
sant, visite frquemment les endroits publics et se promne fort
souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes.
Ces exemples de beaut naissante, dvoue  la vertu et  la vie
monastique; la satisfaction et la gaiet exprimes dans leur aimable
contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui,
difies de ses bons principes, se sacrifient  la desse dont elle est
la prtresse.

--Lorsque le temps ne permet pas les promenades  pied, alors elle sort
toujours accompagne de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant
quipage appartenant au couvent, afin d'attirer constamment l'attention
des passants.

--Les heures des soeurs pour le coucher et le lever sont diffrentes;
elles sont relatives aux vigiles qu'elles doivent observer et au nombre
des saints qu'elles doivent fter: car,  cet gard, sainte Charlotte
est trs rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de
rmission. Dans les jours non fts, la plus grande rgularit et le
dcorum le plus strict sont observs; alors les nonnes se trouvent
toutes runies aux heures rgles du couvent.

--Ces vigiles et ces prires tant considres comme le principal
tablissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande
satisfaction  sainte Charlotte que de trouver dans chaque soeur cette
ferveur et dvotion qui caractrisent particulirement cet ordre; mais
comme l'approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions,
gnralement tmoigne par une croix en diamants ou quelques autres
prsents de prix, alors il est permis  chacune des nonnes, tant qu'elle
reste dans le sminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur
le sein.

--Comme cette institution n'est pas trop rigide et qu'on n'y envisage
que l'ducation agrable du sexe, on n'y interdit point la musique et la
danse; au contraire, il y a des matres attachs au couvent qui
enseignent ces deux arts, dont la plupart des soeurs ont tir le plus
grand avantage: on y joue  chaque instant de la guitare et on y excute
des cotillons et mme le menuet de la cour avec une rputation sans
pareille.

--Il y a un docteur attach au monastre qui, suivant l'occasion, agit
doublement comme mdecin et confesseur; il ne prend point d'honoraires.

--En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie agrable et la
flicit sociale rgnent, sans mlange, dans ce sminaire qui n'a rien
de cette austrit ni rigueur monacale des couvents trangers.

Ds que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant
l'auteur de cette composition factieuse, le remercia du plaisir qu'il
lui avait procur. Il fut ensuite rsolu d'aller, le soir mme, faire
une visite  sainte Charlotte et  ses nonnes; et nous ne manquerons pas
d'accompagner les trois Gnies dans le sminaire.

                   *       *       *       *       *

Les trois Gnies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de
Charlotte qui les reut avec beaucoup de politesse. Aprs les
compliments de part et d'autre, Samuel Foote dit  Mme Hayes que ses
amis et lui taient venus d'aprs la lecture qu'on leur avait faite des
rgles et lois de son sminaire, qui lui paraissaient extrmement
judicieuses et heureusement calcules pour l'avancement de la dcence,
du dcorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment de son
honntet. Samuel Foote lui ayant demand  voir quelques-unes de ses
nonnes, elle lui dit que _Clara Ha.w.d_ finissait sa toilette et allait
paratre dans le moment; que _Miss Sh...ly_ avait pri avec tant
d'ardeur ce matin, que pour rtablir ses sens agits elle prenait du
repos; que _Miss Sh..d.m_ tait en ce moment confesse par un vieux
baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que
_Miss W..ls_ et _Miss Sc..tt_ taient alles  la comdie; mais que si
elles n'y rencontraient pas quelques frres, elles reviendraient
aussitt que la pice serait acheve...

... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment satisfait
sa curiosit, la conversation changea. On pria donc Miss Ha..yv..d de
chanter, ce qu'elle fit  la satisfaction gnrale de toute la
compagnie. Mme Hayes dit que Clara tait une excellente actrice; Foote
la pria de lui rciter quelques morceaux; aprs quelque hsitation, elle
dclama avec tant d'art une scne de la _Belle Pnitente_ que _Samuel_,
surpris et enchant de son talent, jura qu'elle jouerait sur son thtre
si cette proposition lui paraissait agrable. Clara crut que c'tait une
pure raillerie de sa part, et elle ne lui rpondit que par une
rvrence; mais peu de temps aprs, elle fut engage au thtre de
Hay-Market, o elle eut le plus grand succs, et passa ensuite,  la
recommandation de Foote,  celui de Drury-Lane, o elle obtint les
applaudissements les plus avantageux.

_Miss Sh..d..m_ descendit: on la pria de chanter; elle rpondit qu'elle
tait si fatigue de son opration avec Sir Harry Flagellum qu'elle
demandait un petit moment de rpit pour remettre ses esprits. J'ai t,
dit-elle, deux grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine  faire
passer dans ses veines la ferveur que nous avons voue  la desse que
nous servons, que si j'eusse fouett la plus obstine de toutes les
mules des Alpes.

Chace Price dit qu'il s'tonnait que la fertile imagination de
Charlotte n'et pas encore invent une machine propice  ces sortes
d'oeuvres pieuses; qu'il lui tait venu dans l'ide d'en construire une
dans le genre de celle qui fut invente, il y a quelques annes, pour
raser cent personnes  la fois; et que, d'aprs un pareil procd, on
pourrait satisfaire, dans le mme temps, les souhaits ardents de
quarante Flagellums.

Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet  l'avantage national,
il pensa que ces machines devraient tre construites par autorisation de
patentes et qu'attendu le rapport norme qu'en retireraient les
propritaires, il jugeait ncessaire que le Parlement mt un droit
considrable sur chacune de ces machines.

George S..l..n s'informa ensuite de la virginit des nonnes. L'alderman
_Portsoken_ l'avait assur hier,  la Taverne de Londres, qu'il avait
pass la nuit d'auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne
vritablement vierge, mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment
l'_hymen_ pouvait tre prserv des assauts perptuels auxquels il tait
continuellement livr.

Charlotte parut un peu dconcerte; mais le champagne agissant en ce
moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de
soutenir la dignit de sa maison et elle lui rpliqua trs
injudicieusement:--Que son opinion tait qu'une femme pouvait perdre sa
virginit cinq cents fois et paratre toujours vierge; que le _Dr
O'Patrick_ l'avait assur que la virginit pouvait tre rtablie de la
mme manire que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait prouv elle-mme
et que, quoiqu'elle et perdu la sienne mille fois et qu'elle et t ce
matin mme sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge
aussi bonne qu'une vestale. Que, quant  l'_hymen_, elle avait toujours
entendu dire que c'tait un dieu et que, par consquent, il ne faisait
point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait donc de dire
qu'elle avait maintenant dans son sminaire autant de virginits qu'il
en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des
communes par-dessus le march; qu'elle avait une personne, nomme _Miss
Su..y_, arrivant justement de la Comdie avec le conseiller _Pliant_,
qui, dans une semaine, avait fait trente-trois ditions de virginalit;
que _Miss Su..y_, tant la fille d'un libraire et ayant travaill sous
l'inspection de son pre, connaissait la valeur des ditions nouvelles.

Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui tait un
compos d'ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un
verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa 
ses amis de se retirer; il paya le mmoire, qui tait assez bien charg;
il donna un rendez-vous pour le lendemain matin  Clara Ha..y.d, afin de
l'engager pour son thtre; ensuite les trois Gnies prirent cong de
Mme Charlotte et se rendirent joyeusement  _Bedford-arms_.

                   *       *       *       *       *

Aprs avoir rendu une assez longue visite  Charlotte et aprs avoir
parl avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner
quelques notions sur celui de sa voisine.

Mme Mitchell, qui demeurait  ct de Charlotte, fut probablement la
premire dame abbesse qui, pour s'attirer des chalands, en leur
recommandant la bont de ses marchandises, mit une devise latine
au-dessus de sa porte; sur une plaque de cuivre tait inscrit:

_In medio tutissimus_.

La nouveaut de la pense lui attira un nombre prodigieux de pratiques;
elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de
leur prouver la vrit de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes _Miss
milie C..lth..st_. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit
dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa
vie.

Son pre tient un magasin considrable dans Piccadilly; elle tait un
jour dans la boutique lorsque le comte de L...n y vint pour acheter
diffrentes marchandises: le lord fut grandement frapp des charmes
d'milie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la possder; il
informa son valet de chambre, qui tait son confident et son mercure, de
l'impression que cette jeune personne avait faite sur lui; il lui promit
une rcompense considrable s'il pouvait la lui procurer: l'appt tait
trs sduisant; il lui rpondit qu'il allait tout employer pour
l'accomplissement de ses souhaits; il commena son attaque par lui
adresser une lettre dans laquelle il lui marquait: qu'il avait souvent
contempl ses charmes avec ravissement; qu'il s'tait flatt de pouvoir
vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait qu'il lui tait impossible
de lui cacher plus longtemps son amour; qu'il se jetait  ses pieds et
implorait sa misricorde; que son destin tait entre ses mains et qu'il
la conjurait de dcider,  son gr, de son sort; qu'il prfrait la mort
 une vie de tourments perptuels, que la belle main de l'aimable milie
pouvait seule adoucir. La jeune personne lut cette ptre avec motion;
d'un ct, sa vanit tait en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la
conqute d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin de
son pre; de l'autre part, sa piti et sa compassion la portaient 
plaindre son tourment: elle consulta donc une dame en qui elle avait
confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille
circonstance. Le valet de chambre du lord L...n n'tait pas  mpriser;
il tait le grand favori de son matre; rien ne se faisait dans la
maison que par ses ordres; il dirigeait tout et mme milord par-dessus
le march. Comme milord avait beaucoup de crdit  la cour, milie ne
doutait point qu'il ne procurt un fort bon emploi  son valet de
chambre: dans tous les vnements, elle serait bien marie et c'tait la
principale des choses qu'elle dsirait depuis longtemps. Elle lui fit,
en consquence, une rponse qui, quoique quivoque, donnait assez
d'esprance pour poursuivre cette affaire avec succs, ce qu'il ne
manqua d'excuter; il introduisit auprs d'elle une femme qu'il faisait
passer pour sa soeur et qu'milie regardait dj comme la sienne propre;
elle lui ouvrit donc les secrets de son coeur qui furent aussitt
rapports au frre suppos. Il lui proposa d'aller  la comdie, et
comme la soeur, en apparence, devait tre de la partie, milie ne vit
point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut trs satisfait du
spectacle jusqu' la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou
plutt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba
avec une force si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une
voiture; il fallait cependant prendre une rsolution: son avis fut de se
rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu' ce que la pluie
cesst ou que l'on pt se procurer une voiture. milie frmit d'abord au
nom de taverne, mais elle n'eut plus de scrupules lorsque sa compagne
lui reprsenta qu'en pareille circonstance sa dlicatesse tait hors de
saison, surtout tant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de
vin de Madre, et, en attendant que le souper ft prt, on but  la
ronde. Le valet de chambre n'avait pas oubli de prparer son hameon,
ni d'introduire une bouteille de vin de champagne bien renforce
d'eau-de-vie. La soire tait trs humide, et, comme on sortait d'un
endroit extrmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire
de mal, telle tait la doctrine du valet de chambre, et du second on
passa au troisime et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux
d'milie taient plus anims que jamais; cette agrable boisson ajoutait
 ses charmes et  sa gaiet. Le souper achev, il pleuvait toujours, et
point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du
valet de chambre. Il avait apport avec lui de l'opium qu'il infusa
adroitement dans un verre de vin et qu'milie but. L'effet n'en fut pas
long, car Morphe s'empara aussitt de ses sens. milie tant ainsi
livre au sommeil, le valet de chambre et la soeur prtendue se
retirrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine
l'issue de l'affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficults 
ses dsirs brlants. milie s'veilla et s'aperut trop sensiblement de
sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle tait perdue.
Milord s'effora de l'apaiser, il lui dit que sa passion pour elle tait
si forte qu'il n'tait plus le matre de sa raison, qu'il l'adorait,
l'idoltrait, qu'il lui donnait carte blanche sur les conditions qu'elle
lui imposerait pour vivre avec lui; une voiture, une maison lgante,
cinq cents livres sterling, etc., taient des tentations auxquelles peu
de femmes ne rsistent pas. Ces propositions plaidrent tellement en sa
faveur qu'elle s'abandonna donc entirement  sa discrtion. Il la mit
aussitt en possession de ce qu'il lui avait promis. Mais, hlas! la
satit des complaisances rptes du mme objet fort souvent nous
ennuie. Aprs la rvolution de plusieurs mois, milord s'aperut que sa
passion tait bien diminue; sous le prtexte de la jalousie, il lui
chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.

Une jeune personne ge tout au plus de vingt ans et ayant les charmes
d'milie a rarement la prudence suffisante pour profiter du prsent et
amasser pour l'avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure
aimable et remplie de grces, les traits les plus rguliers, les yeux
les plus sduisants, des lvres qui appellent le baiser, une belle
bouche orne de deux ranges d'ivoire qui, par leur rgularit et leur
blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, dis-je, une telle personne
et ne vous tonnez pas si le miroir fidle d'milie lui disait qu'elle
avait de justes prtentions  la conqute universelle; que si milord
l'avait adore, les autres pairs devaient par consquent rendre hommage
 ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l'ide
d'un besoin  venir; mais les vicissitudes de cette vie sont si
extraordinaires et si peu attendues qu'elle se trouva, en peu de temps,
dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses
bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses
ajustements; elle ne trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin
force de se soumettre  ces moyens infmes auxquels la ncessit
contraint souvent le sexe; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation
l'invita  venir demeurer chez elle et la persuada qu'elle y serait
regarde comme une amie. milie avait paru avec clat dans le grand
monde, et elle tait appele le _Phaton femelle_ par rapport  un
accident qui lui arriva au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au
thtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n'tant pas calcule 
celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet
accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames qui taient dans
la mme loge et qui craignaient le mme vnement pour leurs ttes, si
_M. Gl...n_ ne ft venu galamment  son secours et n'et teint le feu.
Il prserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements
d'milie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans
King's-Place.

milie est en une si haute estime pour sa beaut et la douceur de son
caractre qu'elle peut exiger la somme qu'elle dsire; elle a refus
plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce
qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain
juif trs riche, qui tait trs passionn de la chair chrtienne, lui
proposa de l'entretenir et de l'tablir trs avantageusement; mais comme
elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa
demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas trs dlicat
dans ses attachements pour le sexe et qui avait dj vendu sa femme  un
riche baronnet, offrit  milie de l'pouser; mais, soit qu'elle
souponnt que sa premire femme tait encore vivante, soit qu'elle
craignt qu'il et l'intention de la traiter comme sa premire pouse,
elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convnt
beaucoup. En gnral, milie est une _fille de joie_, mais elle n'en a
point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux soeurs de la
communaut et leur inspirer de la dignit dans l'exercice de leur
profession.

                   *       *       *       *       *

... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes rests assez
longtemps, et nous allons faire une petite excursion  Curzon-Street,
May-Fair. Dans cet endroit demeurait _Mme B...nks_, femme intelligente,
assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre
qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs,
rsolut de tourner  son avantage les talents que la nature lui avait
accords, en bnficiant sur la beaut et les attraits des jeunes
personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance
des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne
dsiraient que satisfaire leur passion amoureuse taient sres, par son
agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne
manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur
connaissance et habilet. Quant  celles qui taient dans l'indigence et
qui se trouvaient forces de faire un mtier de leurs charmes, elle
avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands
des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait
t longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage
rgulier, et, aide de ses conseils, elle parvint  acqurir les
connaissances qui sont ncessaires dans cet tat critique et important;
en un mot, _B...nks_, ayant amass une somme d'argent dans sa louable
vocation, pensa qu'il tait temps pour elle de fonder,  son tour, une
abbaye; en consquence, elle prit une maison fort agrable dans
Curzon-Street. _Clara Ha....d_ fit son premier noviciat public dans ce
sminaire, quoiqu'elle allt dans la suite dans celui de Charlotte.
_Miss M...d...s_ fut la seconde qui fut enregistre sur la liste de ses
nonnes; elle se rendit clbre par ses charmes transcendants, qui
taient si puissants qu'ils captivrent le savant Dr. B...nks. Miss
Sally _H...ds..n_ tait la troisime en date; elle fut si prudente et si
conome qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientt une
abbesse. La turbulente Mme _C...x_ tait aussi inscrite sur la liste de
Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune cossais, fils de Mars, lui
donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais
elle n'coute point les propositions de tout homme qui lui offre moins
de cinq guines. Il vient constamment dans ce sminaire un autre
gentilhomme caldonien qui, par des questions politiques, s'est
distingu dans le monde littraire. On crut d'abord que Mme C...x tait
l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientt rectifie,
lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses penses et
rgnait en impratrice sur son coeur, malgr son visage hommasse et sa
figure commune; il disait  cette occasion qu'elle avait ce _je ne sais
quoi_, auquel tout homme sensible ne peut rsister. _Miss Betsey
St..n..s..n_ exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand
courant d'affaires et que toutes les autres soeurs se trouvent en
exercice, et ce dans la vue de ne point mcontenter un visiteur et de ne
point le forcer d'aller dans un sminaire; mais sa vocation gnrale est
celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle dploie la
plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce
double emploi, l'oblige gnralement  prendre les eaux dans la saison
du printemps, afin de donner du relchement  sa constitution. Mme
_W..ls.n_ a un embonpoint dsagrable que les plaisirs de la table lui
ont donn; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent
toujours l'admiration. Mme _Br....n_, gnralement connue sous la
dnomination de _The Constable_, tant un excellent moule pour les
grenadiers, devrait tre pensionne par le gouvernement pour recruter
les forces de Sa Majest. Mme _F..gs..n_, la dernire sur la liste, a
une main trs utile et de trs bon accord avec tout le monde; soyez
chrtien ou paen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit,
elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas lger;
mais, pour ne pas tre trompe, elle portait constamment une paire de
balances pour peser l'or: malgr le grand nombre d'admirateurs de
diffrentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions
amoureuses ne sont pas encore absorbes, comme peut l'attester un
certain gentilhomme irlandais, grand et  larges paules, qui, il est
vrai, est forc de faire avec elle un devoir trs dur, ce dont ne
peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui
(pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses
bras l'homme qu'elle aime, _s'abandonne tout  fait_. Marie Br...n a t
pareillement engage dans ce sminaire...

                   *       *       *       *       *

Rendons une dernire visite  Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte
King's-Place; cependant, comme elle tait rsolue avant de se retirer du
commerce de faire quelques coups d'clat, elle commena d'abord par
recruter de deux manires diffrentes de nouvelles nonnes toutes
fraches pour son sminaire; la premire, par la visite des registres
d'offices; la seconde, par les avertissements insrs dans les papiers
publics. Nous allons donner une ide de ces deux oprations.

Charlotte s'habilla d'une manire simple et, ressemblant, par sa mise
et son maintien,  la femme d'un honnte ngociant, elle alla dans les
diffrents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville,
demandant une jeune personne ge de vingt ans, pleine de sant, dont le
principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au
premier tage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa
locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la
rendait vaporeuse; mais les gages taient forts et bien au-dessus du
prix ordinaire. Afin d'amener son plan  excution, elle prit des
logements et mme des petites maisons agrablement meubles dans les
diffrents quartiers de la ville, de crainte que le caractre de son
sminaire, si on ft venu prendre des renseignements dans le voisinage,
n'et donn de l'alarme et n'et empch l'accomplissement de son
dessein. Lorsque quelque fille honnte, d'une figure jolie et annonant
la sant, se prsentait  elle, elle la retenait toujours pour la dame
qui demeurait au premier tage, qui tait trs mal et qu'elle ne pouvait
pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante coucht
auprs d'elle, parce que ses infirmits taient si grandes qu'il tait
important qu'elle et, pendant toute la nuit, une personne pour la
veiller.

Les prliminaires furent ainsi tablis; comme les servantes vont
gnralement le soir prendre possession de leurs places, la fille
innocente, qui s'tait prsente  elle, fut conduite dans une chambre
trs sombre, parce que les yeux de la dame taient dans un si triste
tat qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumire. A dix heures, toute
la maison tait tranquille, et chacun paraissait tre livr au sommeil;
mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda
 la fille, qui avait fort bon apptit, la permission de souper avec
_Mme Charlotte_; on lui donna de la forte bire et, pour lui montrer
qu'elle serait bien traite, on la favorisa d'un verre de vin; les
esprits de _Nancy_ tant ainsi anims, elle se coucha dans le lit qui
tait dress auprs de celui de sa vieille matresse suppose. Quand,
hlas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil
entre les bras du lord _C...n_, du lord _B...ke_ ou du colonel _L..._,
elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent
aucun soulagement  sa situation, et, voyant qu'il lui est invitable
d'chapper  son sort, elle cde probablement. Le lendemain matin, elle
se trouve seule avec quelques guines et la perspective d'avoir une
nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie
noire. Ainsi trompe, il n'y a plus de grandes difficults de l'engager
 quitter cette maison et de se rendre dans le sminaire tabli dans
King's-Place, afin de faire place  une autre victime qui doit tre
sacrifie de la mme manire.

Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de
Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insrer
dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet dsir et
lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes
innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements taient d'une
nature srieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes
qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la
vrit, de la sincrit et le tmoignage dl la bont du lieu;
quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant  entendre que
l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications
badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un
avertissement qu'elle fit paratre il y a quelque temps et qu'elle
adressa  George S...n:

--On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une
bonne famille, qui ait eu la petite vrole et qui n'ait, en aucune
manire, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains 
toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile
et trs expriment; elle doit entendre le repassage et connatre la
boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pte;
elle doit avoir galement assez de connaissances pour conserver le
fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle
devient habile et si elle conoit facilement et profite des instructions
qui lui seront faites pour son avantage.

Tout badin que puisse paratre cet avertissement, il produisit
nanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes
personnes qui, en consquence, se prsentrent pour entrer au service et
qui profitrent bientt des instructions qui leur taient donnes.

Charlotte, par ses ruses, avait initi dans les secrets de son
sminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines;
elle commena d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre
d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, aprs
leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine,
leurs exercices, elle envoya, aprs ce laps de temps, une circulaire 
ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:

--Mme Hayes prsente ses compliments respectueux  lord ...; elle prend
la libert de l'informer que demain soir,  sept heures prcises, une
douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la
sant et la nature, excuteront les clbres crmonies de Vnus, telles
qu'elles sont pratiques  _Otati_, d'aprs l'instruction et sous la
conduite de la reine Oberea, dans lequel rle Mme Hayes paratra.

Afin que le lecteur puisse se former une ide comptente de leurs
exercices, nous allons donner la citation suivante, tire du voyage de
Cook, et crite par le clbre docteur Hawkesworth:

--Telles taient nos matines... En parlant des crmonies religieuses
excutes dans la matine par les Indiens, il dit: Nos Indiens
jugeaient convenable de clbrer leurs vpres d'une manire toute
diffrente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille
d'environ onze  douze ans faisaient un sacrifice  Vnus, devant
plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans
se douter nullement de leur conduite indcente, comme il le paraissait
d'aprs la conformit parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre
des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang suprieur,
particulirement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assist  toutes
leurs crmonies, car les Indiens lui donnrent  ce sujet les
instructions ncessaires pour bien excuter sa partie dans un temps o
elle tait trop jeune pour connatre les importances de ce culte.

Le lecteur ne sera certainement pas mcontent du commentaire du docteur
Hawkesworth sur l'excution de ces crmonies, d'autant qu'elles sont
plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit:

  --Cet vnement n'est pas mentionn comme un objet de curiosit
  oisive, mais il mrite au contraire d'tre considr et de dterminer
  ce qui a t longtemps dbattu en philosophie, si la honte qui
  accompagne certaines actions, qui, de tous les cts, sont reconnues
  tre en elles-mmes innocentes, est imprime par la nature ou cache
  par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque
  gnrale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu' sa
  source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de
  dcouvrir pour quel sujet elle fut surmonte par ce peuple dans les
  moeurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.

  _Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128_.

Mme Hayes avait certainement consult ce passage avec une attention
toute particulire, et elle conclut que la honte en pareille occasion
tait seulement cache par la coutume. Ayant donc assez de philosophie
naturelle pour surmonter tous les prjugs, elle rsolut non seulement
d'apprendre  ses nonnes toutes les crmonies de Vnus telles qu'elles
sont observes  Otati, mais aussi de les augmenter de l'invention,
imagination et caprice de l'_Artin_. C'tait donc  cet effet que dans
les rptitions qu'elle avait fait faire  ses nouvelles actrices, elle
avait assign  chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels
elles taient dj trs exprimentes.

Il se trouva  cette fte lubrique vingt-trois visiteurs, de la
premire noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des
Communes.

L'horloge n'eut pas plus tt sonn sept heures que la fte commena.
Mme Hayes avait engag douze jeunes gens les mieux taills dans la forme
athltique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux
servaient de modles dans l'Acadmie royale, et les autres avaient les
mmes qualits requises pour le divertissement. On avait tendu sur le
carreau un beau et large tapis, et on avait orn la scne des meubles
ncessaires pour les diffrentes attitudes dans lesquelles les acteurs
et actrices dvous  Vnus devaient paratre, conformment au systme
de l'Artin. Aprs que les hommes eurent prsent  chacune de leur
matresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des
prsents reus en pareilles occasions par les dames d'Otati qui
donnaient  un long clou la prfrence  toute autre chose, ils
commencrent leurs dvotions et passrent avec la plus grande dextrit
par toutes les diffrentes volutions des rites, relativement au mot
d'ordre de _santa Charlotta_, en conservant le temps le plus rgulier au
contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de
quelques-uns d'eux fut tellement transporte qu'ils ne purent attendre
la fin de la scne pour excuter  leur tour leur partie dans cette fte
cyprienne, qui dura prs de deux heures et obtint les plus vifs
applaudissements de l'assemble. Mme Hayes avait si bien dirig sa
troupe qu'il n'y eut pas une manoeuvre qui ne ft excute avec la plus
grande exactitude et la plus grande habilet.

Les crmonies acheves, on servit une belle collation et on fit une
souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien jou
leurs rles. Les acteurs tant partis, les actrices restrent; la
plupart d'elles rptrent la partie qu'elles avaient si habilement
excute avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se spart, le
vin de champagne ruissela avec abondance. Les prsents faits par les
spectateurs et l'allgresse des actrices ajoutrent  la gaiet de la
soire.

Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagne d'un
sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientt aprs, Charlotte se
jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce
dont elle tait si grande matresse en thorie.

Nous allons les laisser jusqu' midi, l'heure du djeuner, attendu que
les fatigues de la soire doivent leur avoir impos la taxe ncessaire
du sommeil jusqu' ce moment.

                   *       *       *       *       *

... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement tre regarde
plutt comme une maison d'intrigue qu'un sminaire. Les plus belles
femmes galantes de cette capitale la frquentent trs souvent. Mme
Hamilton n'avait point le caractre mercenaire des autres mres
abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agrable et
amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et
ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent
qu'elles dpensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et
aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune
passion lascive que pour jouir du plaisir d'tre dans une bonne
compagnie et pour passer quelques heures dans une agrable socit.

  [3] Miss Nelly liott avait adopt le nom de Mme Hamilton.

D'aprs ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur
est en tat de se former une ide du motif qui attirait les visiteurs
dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prtendons point dire qu'elle
est la rgion de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus
sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un
homme qu'elle aime ou plutt qu'elle est la favorite d'un homme de
grands moyens et qui a des liaisons avec les thtres, mais nous ne
voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que
Pnlope: non, Nelly est trop sincre pour prtendre  la parent de
Diane; elle vise seulement  garder les apparences et  soutenir la
dignit d'une femme honnte...

                   *       *       *       *       *

... Mme Nelson est une dame qui, dans les premires annes de sa vie,
fut considre comme une beaut du plus grand mrite; elle cda  la fin
 l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine
_W....n_ qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant
rencontr une autre personne agrable, abandonna cette dame et lui
laissa prendre son essor; elle se livra bientt au premier venu; mais
lorsqu'elle s'aperut que ses charmes dclinaient, que sa constitution
tait en quelque sorte drange par les irrgularits de sa conduite et
par les visites trop frquentes auxquelles elle se livrait, elle couta
alors les avis de M. Nelson, qui lui donna  entendre qu'il serait
prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom
et de devenir mre abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crdit chez un
tapissier et qu'il jugeait, d'aprs la connaissance et l'exprience
qu'elle avait obtenues dans le cours rgulier de sa profession, et
d'aprs l'tude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie
relle et d'une varit de vocations qu'il avait poursuivies, que le
plan tait non seulement trs praticable, mais pouvait avoir la plus
grande russite.

Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils lourent une
maison agrable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street,
qu'ils arrangrent en trs peu de temps et qu'ils meublrent de la
manire la plus lgante. Il tait pralablement ncessaire de se
procurer un assortiment ncessaire de nonnes qui furent aussitt prises
dans les diffrents quartiers de la capitale, et nous vmes bientt que
Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin
s'taient aussitt engages dans ce sminaire: elles taient toutes des
filles trs agrables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans
la ville pendant un assez long temps; il tait alors urgent de se
pourvoir de religieuses pour le service prsent; mais comme Mme Nelson
se proposait d'tre dlicate dans le choix, en attendant elle saisissait
toutes les jeunes personnes qui se prsentaient.

Son secrtaire et mari matrimonial tait employ  crire des lettres
circulaires aux nobles et aux riches qui taient connus pour visiter le
sminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura  Mme Nelson un
nombre considrable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le
lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le
lord H....n et une quantit estimable de membres des Communes vinrent la
voir; mais, en gnral, ils se plaignirent tous que les marchandises
n'taient pas de frache date, de sorte quelle tait frquemment oblige
d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce
qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre  sa maison le
crdit et la rputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant
donc rtablir la renomme de son sminaire, se servit de son gnie, qui
tait fertile dans l'art de la sduction, pour obtenir de vritables
vierges dont elle pourrait demander un prix considrable; elle alla donc
visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans
les auberges o les diligences, les carrosses ou autres voitures
publiques taient attendus, et l, par ses insinuations adroites et sous
prtexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres
demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientt un joli
assortiment des marchandises les plus fraches que l'on pt trouver dans
Londres.

Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son
particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'tablir son
sminaire sur le mme pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de
l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie
provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de prsenter 
ses convives lors de la rentre du Parlement.

Mme Nelson n'eut pas plus tt appris le but du dpart de sa rivale que
cette nouvelle, loin de la dcourager, excita dans son coeur l'mulation
la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois
de plus son gnie imaginatif en marche; elle avait une lgre
connaissance de la langue franaise, elle avait appris dans sa jeunesse
 travailler  l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un
avertissement pour tre gouvernante dans une cole de jeunes filles,
elle fit en consquence les dmarches ncessaires pour avoir cet emploi,
et fit tant que par son habilet elle en obtint la place. Comme son
dessein n'tait pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya
point d'amliorer l'ducation des jeunes demoiselles en leur enseignant
les bonnes moeurs; au contraire, elle s'effora de corrompre leur esprit
en leur parlant des plaisirs agrables que l'on gotait dans les
caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant  entendre que
c'tait folie et prjug de croire qu'il y avait du crime  cder 
leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains
tous les livres qu'elle jugea convenables  veiller leur inclination
lascive et  leur faire natre les ides les plus impudiques. Les
_Mmoires d'une fille de joie_ et autres productions du mme genre leur
furent secrtement communiqus; elles les lisaient avec avidit. Quand
elle vit qu'elle avait suffisamment anim leurs passions et qu'elle
avait fait passer dans leurs sens le dsir invincible de la flamme
amoureuse, un jour, sous le prtexte de prendre l'air, elle se rendit
avec deux des plus belles filles de l'cole dans sa maison situe dans
Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient _Miss
W...ms_ et _Miss J..nes_, taient ges d'environ seize  dix-sept ans
et appartenaient  de trs bonnes familles.

Mme Nelson avait antrieurement prvenu le lord _B..._ et _M. G..._ de
se tenir prts  recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas
plus tt entres dans cette maison qu'elles trouvrent une collation
servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson
informa les jeunes demoiselles qu'elles taient chez une de ses parentes
et qu'elle les priait d'agir librement et sans crmonie; en
consquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrrent  leur apptit avec
beaucoup de satisfaction; on les engagea  boire un ou deux verres de
vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il tait temps
d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent dj dans la
maison, un coup  la porte annona leur arrive; en entrant dans
l'appartement, ils demandrent excuse du trouble qu'ils causaient; les
jeunes demoiselles furent d'abord alarmes mais la politesse des
gentilshommes dissipa bientt leurs craintes, et on parla agrablement
de diffrentes choses.

Il commenait dj  se faire tard, et les jeunes personnes taient en
quelque sorte inquites de savoir comment elles pourraient regagner la
pension, qui tait au-del de Kensington; lorsque l'on fit entrer la
musique et que l'on proposa de danser; elles taient si passionnes de
la danse qu'elles oublirent aussitt leurs craintes et mme le temps
qui s'coulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles
continurent de danser jusqu' minuit; pendant ce temps, on leur fit
boire diffrentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur
passion. Les assiduits de leurs danseurs les empchrent de prvoir
leur danger et presque leur destruction prochaine.

Il tait deux heures du matin lorsqu'elles se retirrent pour se
coucher; tandis qu'elles se dshabillaient, elles ne purent s'empcher
de parler de la tournure, de l'lgance, de la conduite honnte de leurs
danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle dsirait possder pendant la nuit le
lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes dclara qu'elle se croirait
compltement heureuse si M. G..... tait dans son lit avec elle; les
amants, qui taient aux coutes, entrrent sur-le-champ dans leur
chambre, en disant qu'il tait impossible de refuser des invitations
aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, aprs
avoir entendu de pareilles dclarations, ils n'offraient pas leurs
services.

Les jeunes demoiselles taient toutes les deux sur le point de se
mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vtements que
leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la
porta sur un lit qui tait dans une chambre adjacente, et laissa le lord
B..... matre de la personne de Miss W...ms. Elles s'taient trop
avances pour reculer, et leur destin devint alors invitable.

Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi
heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils gotrent jusqu'au
lendemain un bonheur sans mlange.

Mais le lendemain, comment retourner  leur cole? comment excuser leur
absence? Elles prirent Mme Nelson de les reconduire  leur matresse et
de donner elle-mme quelque raison plausible en leur faveur; elles la
supplirent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme
Nelson tait trop beau; elle avait entirement les cartes entre les
mains; elle en avait dj jou un _sans prendre_ et avait gagn deux
cents guines; elle esprait avec de telles dames en avoir encore
quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes
demoiselles apprirent l'endroit o elles taient retenues; ils obtinrent
du juge voisin un ordre de les rendre et intentrent un procs contre
Mme Nelson.

                   *       *       *       *       *

Les dmarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss
J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcrent
de dcamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea
plusieurs voisins  porter plainte contre cette maison de dbauche, et
si Mme Nelson et continu plus longtemps son commerce, elle aurait
probablement mont  la tribune, non pas pour prcher, mais pour prier
la populace de ne pas la rgaler d'oeufs durs.

Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu'il n'y avait point de
poursuite contre elle, prit un autre sminaire dans Bolton-Street,
Piccadilly. Elle rsolut de jouer  un jeu plus assur que celui qu'elle
avait jou dans Wardour-Street; dans cet endroit, elle avait t trop
loin, avait trop risqu et avait presque tout perdu; elle jugea alors
qu'il tait prudent de ne pas s'lever au-dessus des filles de joie sur
le haut ton.

Au nombre de ses nonnes, dans la dernire classe, taient _Mme
Marsh...l_, _Mme Sm...th_, _Mme B...ker_, _Mlle Fisher_ et _Mlle
H...met_.

La premire de ces dames tait la fille d'un chapelain qui lui donna
une bonne ducation et qui s'effora de fortifier son esprit par les
sentiments de la religion et de la morale. Elle est d'une figure
agrable et bien faite. Se trouvant par la mort de son pre dans la plus
grande dtresse, elle couta les sollicitations du colonel _W...n_, et
elle rsigna sa vertu et non pas son coeur  ces propositions; au
colonel succda un homme qu'elle aimait sincrement, mais elle dcouvrit
trop tard qu'il tait engag dans le mariage, et peu de semaines aprs
il la quitta; elle fut donc alors force de rder pour pourvoir  ses
besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites 
_Mme W...ston_,  Mme Nelson et dans les autres sminaires.

Mme Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement
belle; elle est trs ignorante, et elle fut trompe par un acteur
ambulant, dont elle a adopt le nom. Pour ne point mourir de faim avec
lui dans un grenier, ou pour ne pas tre envoye  la maison de
correction comme une vagabonde (car elle est trs imptueuse, quoique
toute sa science se borne  lire une chanson et  prononcer les mots
tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; tant
donc entre chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagn
une somme considrable d'argent, et maintenant elle figure avec clat au
Ranelagh,  Carlisle-House et au Panthon.

Mme B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a t trs connue au
thtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici dans le caractre d'une
desse, nous ne pensons pas qu'elle ait quitt les planches; elle a de
justes prtentions  ce titre; elle vcut pendant deux ans avec le comte
_H...g_; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqu que ses
affaires taient trs embarrasses et ayant donc en consquence refus
de satisfaire aux demandes pcuniaires de Mme B..ker, elle visite
maintenant les sminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire
et pour se mettre au-dessus du besoin; elle va galement dans les
mascarades et autres endroits publics.

Miss Fisher a adopt ce nom parce qu'elle s'imagine ressembler beaucoup
 la clbre Kitty Fisher, qui tait, il y a quelques annes, la Las du
bon ton la plus admire; on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de
rapport entre elles; mais en vrit, nous ne pouvons pas dire que la
prsente Fisher possde les qualits personnelles et spirituelles de
Kitty; nanmoins elle est une fille trs agrable, elle a plusieurs
admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier
rang.

Miss H...met a la prtention de se croire petite parente de Mme
Les...ham, mais nous croyons que la consanguinit est imaginaire; il est
certain qu'il y a quelque lgre ressemblance de traits entre elles,
elle imite cette dame autant qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss
H...met est trs vive, elle se flatte d'tre engage l'anne prochaine 
un des thtres.

Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le jene et la
dbauche, la religion et le vice dans un degr d'hypocrisie dont il y a
peu d'exemples. _Mme P......_ est ou prtend tre la femme d'un
prdicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enferm par ordre de
la justice; elle est si extrmement dvote qu'elle considre comme un
pch mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche; mais
nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi compltement que de ne jamais
en goter d'une autre manire et aussi abondamment et aussi
voluptueusement que possible; elle a, par sa rigide pnitence, obtenu le
titre de _systme vgtal_... Sa dvotion est gale  son pch. Si elle
doit se coucher  cinq heures avec l'amant le plus athltique que l'on
puisse dcrire, elle n'a aucune sorte d'objection pour ne pas prouver
la vigueur de son camarade de lit; mais aussitt qu'elle entend la
cloche de sept heures, qui appelle  la prire, elle se jette alors 
bas du lit, elle s'habille promptement et elle vole  l'glise ou  la
chapelle pour faire des dvotions; l'office achev, elle revient  son
cher amoureux, elle se dshabille et elle se remet au lit pour achever
les crmonies de Vnus qu'elle avait auparavant commences; cette
conduite exemplaire, jointe  sa stricte abstinence de la chair dans un
sens ou  son systme vgtal, doit certainement la placer dans le vrai
chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour
empcher le progrs de son voyage cleste.

Par ces secours agrables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de
satisfaire le got et les dispositions de chacun de ses visiteurs.
Est-il philosophe, casuiste ou mtaphysicien? Mme M...rshall peut
disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des
coles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la
personne de Mme Sm..th, d'autant que l'unique tude  laquelle elle
s'est toujours applique est celle d'une agrable courtisane. Mme B..ker
peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle est presque une
desse, comme elle l'tait autrefois sur le thtre. Si la pompe et
l'affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d'un adorateur, Miss
Fisher peut prendre tous les airs d'une femme de qualit du plus haut
ton. Si un amoureux dsire entendre Desdemona ou autres personnages
furieux, Miss H..met peut en remplir le caractre avec autant de grce
qu'Othello lui-mme. Si le puritain fanatique parat anim de l'esprit
de la chair, Mme P... jenera et priera avec lui aussi longtemps qu'il
le dsirera, _except au lit_.

Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent
de tous les rangs et dnominations, depuis le duc jusqu'au mthodiste
qui accable ses paroissiens d'une abondance de damnation pour l'autre
monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et flicits de
cette sphre mondaine dans les bras de sa Las.

Ayant, comme nous le prsumons, rendu un triste hommage  Mme Nelson,
nous jugeons qu'il est temps de renouveler nos visites  nos anciennes
amies de King's-Place.

                   *       *       *       *       *

Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, de plaisir et de
bonheur, au clbre _sanctum sanctorum_, ou King's-Place. Pendant nos
dernires excursions  May-Fair et  Newman-Street, il arriva une
rvolution trs considrable dans ces sminaires. Charlotte Hayes se
retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais,
extrmement riche, et la ngresse Harriot fut vole et pille par ses
domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubry,
nous allons prsentement parler d'elle comme d'un caractre
extraordinaire.

_tat prsent et exact des sminaires dans King's-Place, donn d'aprs
les meilleures autorits:_

_Mme Adams._

_Mme Dubry._

_Mme Pendergast._

_Mme Windsor._

_Mme Mathews._

Avant de parler des belles nonnes de ces sminaires, nous allons donner
une petite description de la ngresse _Harriot_, tandis qu'elle demeure
encore dans un de ces endroits voluptueux.

Harriot habitait les ctes de la Guine; elle tait extrmement jeune
lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves  la Jamaque. Arrive
l, elle fut expose en vente, suivant la coutume ordinaire, et achete
par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avana en ge, on
dcouvrit en elle un gnie vif et une intelligence suprieure  la
classe ordinaire des Europens dont les esprits ont t cultivs par
l'instruction. Son matre la distingua bientt de ses camarades; il prit
en elle une confiance particulire et il la fit l'intendante de ses
ngresses; il lui fit apprendre  lire,  crire,  compter, afin de
tenir ses registres et rgler ses comptes domestiques. Comme il tait
veuf, il l'admettait trs souvent dans son lit; cet honneur tait
toujours accompagn de prsents, qui bientt attestrent qu'elle tait
sa favorite; elle resta dans cet tat prs de trois annes, pendant
lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelrent alors en
Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgr les beauts qui, dans cette
le, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalit
l'objet chri de ses dsirs, et cela n'tait pas en quelque sorte
extraordinaire, car, quoique son teint ne ft pas aussi engageant que
celui des belles filles d'Albion, elle possdait plusieurs charmes qui
ne sont pas ordinairement rencontrs dans le monde femelle qui s'adonne
 la prostitution. Harriot tait fidle  son matre, soigneuse de ses
intrts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point
souffert que personne le trompt, et  cet gard elle lui pargna par an
quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot tait trs
attrayante; elle tait grande, bien faite et gentille. Pendant son
sjour en Angleterre, elle avait orn son esprit par la lecture de bons
ouvrages et,  la recommandation de son matre, elle avait achet
plusieurs livres utiles, agrables et convenables aux femmes. Elle avait
par l considrablement perfectionn son jugement et elle avait acquis
un degr de politesse qui se trouve  peine chez les Africaines.

Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement
pour elle, son matre, ou plutt son ami, qui n'avait jamais eu la
petite vrole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il
paya le tribut de la nature. Harriot possdait une assez belle
garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manire si
gnreuse et si quitable qu' la mort de son matre elle n'avait pas
amass en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle et pu,
aisment et sans mystre, devenir la matresse de mille louis.

La scne fut bientt change: de surintendante d'une table splendide,
elle se trouva rduite  une trs mince pitance, et mme cette pitance
n'aurait pas dur longtemps si elle n'et pas avis aux moyens de venir
promptement au secours de ses finances presque puises.

Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces
scrupules dlicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle
ordinairement la chastet et ce que d'autres nomment la vertu. Les
filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent
rarement la signification dans leur tat naturel. La nature dirigea
toujours Harriot, quoiqu'elle et lu des livres pieux et remplis de
morale; elle trouva qu'il tait ncessaire de tirer un parti avantageux
de ses charmes et,  cet effet, elle s'adressa  _Lovejoy_, pour qu'il
la produist convenablement en compagnie. Elle tait, dans le vrai sens
du mot, une figure tout  fait nouvelle pour la ville et un parfait
phnomne de son espce. Lovejoy dpcha immdiatement un messager au
lord S..., qui s'arracha aussitt des bras de _Miss R...y_ pour voler
dans ceux de la beaut maure. Le lord fut tellement frapp de la
nouveaut des talents suprieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait
pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui
donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling.

Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits
suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un
connaisseur aussi profond que l'tait milord dans le mrite femelle,
elle rsolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle
conclut que le caprice du monde tait si grand que la nouveaut pouvait
toujours commander le prix.

Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses
admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se
prsentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appel communment
billet de banque. Elle avait dj ralis prs de mille livres sterling,
outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux
ameublements et les bijoux qu'elle s'tait achets. Un de ses amis lui
conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se prsentait  elle
de succder  _Mme Johnson_ dans King's-Place; elle couta cet avis et
employa presque sa petite fortune  ce nouvel tablissement.

Harriot eut pendant quelque temps un succs prodigieux, mais ayant pris
un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye
pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre
adorateur; tant donc, pendant ce temps, oblige de dlier les cordons
de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientt un grand
dficit dans l'tat de ses recettes. Elle alla la saison dernire, avec
ses nonnes,  Brightelmstoue; les domestiques,  qui elle avait laiss
la charge et la conduite de sa maison, profitrent de son absence: ils
augmentrent non seulement le montant de ses dettes en prenant  crdit
dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui drobrent
plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut
pas les poursuivre, quoiqu'ils terminrent la scne de sa ruine, car
Harriot fut et est encore enferme pour dettes.

Nous allons donc la laisser o elle est pour rendre visite aux autres
abbesses. Nous commencerons par Mme Adams,  l'extrmit septentrionale
de la constellation des sminaires, chez qui nous trouvons l'aimable
mily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.

Cette mily n'est point mily C..l..th..st, dont nous avons dj parl,
mais mily R..berts, qui descendait d'une famille toute diffrente. Son
pre tait un rmouleur trs fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont
eu autant de rputation que lui; cependant, malgr son tat et la
considration dont il jouissait, il ne pouvait donner  son mily aucune
fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se
plaa donc chez un marchand respectable et vcut pendant quelque temps
dans l'tat de l'innocence. A la fin, le fils de son matre la dbaucha,
les fruits de leur correspondance devinrent bientt visibles et elle se
vit force d'abandonner la maison. Ds qu'elle eut donn au monde le
gage de son indiscrtion, elle n'eut plus d'inclination pour le service.
Le panneau de sa chastet tant donc dmoli, il lui fut ais de se
persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet tat d'aisance, de
dissipation et de plaisir pour lequel elle tait si naturellement
porte. Il faut avouer qu'mily tait, dans le sens du mot reu de
King's-Place, une trs bonne marchandise; il est impossible d'tre plus
aimable qu'elle... Son frre travaille toujours dans l'humble tat de
rmouleur ambulant, comme successeur de son pre. Mais si mily n'a pas
avanc son frre dans quelque autre dignit, elle a, du moins, augment
son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les sminaires
de Ring's-Place, o il travaille presque tous les jours de sa vocation.

Miss Ph..y est clbre et remarquable par le brillant et la vivacit de
ses yeux; elle est,  d'autres gards, une fille fort gentille et trs
agrable; elle fut mise en apprentissage chez une lingre dans
Bond-Street et elle fut sduite par le lord P...., qui bientt
l'abandonna et la mit dans la ncessit d'aller exposer ses charmes dans
ce march gnral de la beaut.

Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacit et ses
reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'tre le premier sur la
liste de ses adorateurs; elle fut la dupe d'un avertissement qu'il lui
adressa au sujet de sa belle figure thtrale; en consquence de cet
avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de
lui enseigner l'art dramatique et de la prsenter au directeur du
thtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devnt, en peu de
temps, l'ornement de la scne et qu'elle n'obtnt un traitement
considrable; il lui donna quelques leons dramatiques; mais dans une
des scnes tendres, il joua si bien son rle qu'elle fut force de
reconnatre ses talents et de cder  ses conseils, et qu'elle ralisa
les descriptions les plus amoureuses de nos potes.

                   *       *       *       *       *

Aprs avoir pris cong de Mme Adams, nous approchmes de l'quinoxe et
nous fmes voile vers le midi, o, aprs avoir touch le port suivant,
nous entrmes dans la baie Dubery, o nous sommes assurs d'tre trs
bien ravitaills et d'y tre pourvus des vins et autres liqueurs
ncessaires pour poursuivre notre voyage  travers les dtroits de
King's-Place.

Mme Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle n'ait jamais lu les
_Lettres de Chesterfield_, elle peut dcouper une pice avec autant
d'adresse et de dextrit que milord lui-mme. En effet, aucune femme ne
fait les honneurs de la table avec autant de propret et d'lgance
qu'elle. Quoiqu'elle ait reu une ducation d'cole et que ses moeurs
furent un peu vicies par de mauvais exemples et par la lecture des
_Bijoux indiscrets_, ses manires sont si polies qu'elle parat en
quelque sorte une femme de ton; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et
ne se sert jamais d'expressions qui choquent la biensance; elle a
quelque teinture de la langue franaise; elle parle un peu italien, et,
par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs
trangers aussi bien que les snateurs anglais: c'est pour cette raison
que les ministres trangers visitent souvent son sminaire et trouvent
toute la satisfaction qu'ils dsirent.

Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de D......, le
comte de M...... et le comte H... conviennent tous que les traits de
cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le
dpartement du Nord vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et Mme
Dubery n'est pas sans les plus grandes esprances que le dpartement
mridional suivra bientt leur exemple.

Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de Mme Dubery
taient tous des membres du corps diplomatique; non, assurment...

                   *       *       *       *       *

... Avant de rendre une visite en forme au sminaire de Mme Pendergast,
qui, aprs la maison de Mme Dubery, est le plus voisin dans
King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation que nous avons reue
de nous rendre chez la clbre _Mme W...rs_; une dame entirement sur le
haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les _femmes galantes_
et les _beaux garons_ de classe suprieure et qui s'est acquis une
grande rputation par sa capacit  accoupler les deux sexes; aussi, par
ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant
quipage et soutient une maison considrable, consistant en personnes de
presque chaque dnomination.

Nous y trouvmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes,
des musiciens et des chanteurs. A notre premire entre, le groupe tait
form du lord P...y, du colonel Bo...den, de M. A...ns..d et de M.
C...b...d. Les dames taient Mme H...n, Mme P...y, la marquise de C...n,
Mme Gr...r et Mmes J...s... Il vint bientt aprs d'autres visiteurs des
deux sexes. Nous gotmes dans cette respectable compagnie le plaisir le
plus agrable, d'autant que l'esprit et la beaut y rgnaient  plus
d'un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mlanges de
jouer aux cartes, on fit deux quadrilles...

... On pria M. L...ni de chanter; il se rendit de la manire la plus
agrable au dsir de la compagnie; son ami l'accompagna de la flte, et
ils reurent les applaudissements qu'ils mritaient.

Le lord _P.f.t._, ayant tir  part notre petit cercle du reste de la
compagnie, ne put s'empcher de donner carrire  sa veine sarcastique;
il nous dit: Je suis disciple de _Pythagoras_, et je crois fermement 
la mtempsycose. Tandis que M. L...ni chantait, je ruminais quelle
serait la transmigration la plus probable des mes des dames prsentes;
je pensais que celle de Lady H...s passerait dans le corps d'une chvre
de l'espce la plus vicieuse; que celle de Mme P...y animerait peut-tre
un hoche-queue; que celle de la marquise de _C...n_ pourrait, comme un
serpent, se plier et se replier dans la figure d'un _B...h_ orgueilleux;
que celle de _Mme Gr......_ occuperait certainement le corps petit, mais
chaud, d'une grenouille, d'autant que l'on assure que cet animal est de
toutes les cratures vivantes le plus long dans l'acte de cotion; que
celle de la pauvre _Mme H...x_, que je plains de tout mon coeur, se
rfugierait dans celui d'une brebis innocente, comme tant juge une
victime; quant  celles de _Mmes J..._, je pense que rien ne pourrait
mieux leur convenir que les corps d'une vipre, d'un crapaud ou d'un
serpent  sonnettes. Le lord, aprs avoir ainsi donn un libre essor 
son imagination sur la transmigration des mes des dames, fut interrompu
par M. L...ni qui chanta un air favori auquel chacun prta la plus
srieuse attention et pour lequel il reut les applaudissements ritrs
de toute la compagnie.

                   *       *       *       *       *

En nous loignant de King's-Place, nous allons rendre une visite
amicale  une ancienne connaissance, dans _Queen-Anne's-Street_. Nous
serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver  un rendez-vous
aussi important que celui qui nous est assign par Mme Br...dshaw. Nous
aurions d,  la vrit, nous prsenter chez elle plus tt, mais le fait
est que nous n'tions par inform, du moins en partie, des anecdotes
suivantes.

Nous ne prtendons pas tracer avec une exactitude biographique la
gnalogie de _Miss Fanny Herbert_. Cette dame, que nous avons
rencontre d'abord dans un sminaire, dans Bow...-Street, commena,
bientt aprs cette poque,  travailler pour son compte et tint une
maison trs renomme au coin du passage de la Comdie, dans la mme rue,
o elle demeura longtemps.

C'tait une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des
yeux vifs et expressifs et les dents trs blanches et trs rgulires.
Nous croyons qu'elle n'avait point recours  l'art supplmentaire
qu'emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison tait
lgamment meuble; une bonne table servie en vaisselle d'argent
sduisait l'oeil de ses visiteurs: ses nymphes, en gnral, taient des
marchandises supportables. Un riche citoyen tait son ami le plus assidu
et peut-tre le principal soutien de sa maison; mais quoiqu'elle ne ft
pas prodigue de ses faveurs, elle n'tait pas insensible  la rhtorique
persuasive d'un beau jeune homme de vingt-deux ans,  larges paules et
trs bien taill. Le capitaine _H...._, _M. B......_, _M. W....._ et
plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son tendard
furent, en diverses occasions, trs bien accueillis dans la compagnie
particulire; il faut cependant avouer qu'elle n'avait point l'me
mercenaire: par consquent, ces messieurs, qui taient tous _beaux
garons de profession_, au lieu d'augmenter ses revenus, contribuaient
plutt  les diminuer, d'autant que la plus grande partie d'entre eux se
trouvaient ruins.

A la fin, elle trouva un gentilhomme d'une fortune considrable qui fut
si passionn de ses charmes qu'il pensa que le seul moyen de la
possder,  lui tout seul, tait de l'pouser; il lui offrit donc sa
main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa
proposition tait srieuse, il prit une maison agrable dans
Queen-Anne's-Street (o elle demeure actuellement); il la fit meubler
d'une manire lgante et fixa le jour de leurs noces; mais il tomba
subitement malade; ses mdecins lui conseillrent, pour sa sant, de se
rendre aux eaux de _Bath_; il y fut  peine rendu qu'il y paya, avant la
clbration de leurs pousailles, la grande dette de la nature. Miss
Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu'il lui avait meuble dans
Queen-Anne's-Street, y ayant pris son nom, l'a toujours port depuis.

Miss Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un
embarras extrme, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre.
Comme elle n'avait point entirement abandonn sa maison dans
Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution
varie; bientt aprs, elle suivit une route honnte, elle quitta sa
maison de Covent-Garden et se retira entirement dans celle de
Queen-Anne's-Street.

Sa maison devint alors un des sminaires les plus polics pour
l'intrigue lgante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se
comportait avec plus d'honntet que Fanny; elle a l'esprit enjou et
emploie  propos l'quivoque;  cet gard, on peut la regarder comme une
seconde Lucie Cooper; en effet, Fanny l'imite trop, et quelquefois sans
succs, mais en gnral, elle est une compagne vive et agrable, et
quoiqu'elle ne soit plus dans son printemps, elle n'en est pas moins une
personne digne encore de recherches.

Miss Fanny Butler reoit souvent dans sa maison l'agrable _Miss M..n_,
la capricieuse _Mme W......n_ et l'aimable _Miss T....h_. Ces dames
frquentent alternativement King's-Place et les autres sminaires. Mais
elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme
 leur esprit que dans Queen-Anne's-Street.

La premire de ces dames est beaucoup courtise par le chevalier
_P...o_ et _M. M...r_, Portugais. _M. Pis....ni_, rsident vnitien, a
pris un caprice pour Mme W...n. Quant  Miss T.....h, elle est devenue
l'intime amie de _M. d'Ag...o_, ministre de Genve.

Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br...dsh..w
tout le corps diplomatique du dpartement mridional,  l'exception de
l'ambassadeur espagnol; nous allons prendre cong de ces messieurs, pour
parler d'un nouveau visiteur, le lord Champtre...

                   *       *       *       *       *

Ce fut chez Mme Br...dsh..w que le lord Champtre vit d'abord Mme
Armst..d. C'est l'opinion gnrale que le lord eut un tendre penchant
pour Fanny et qu'il passa dans ses bras de doux moments; mais il est
certain qu'il rendait de frquentes visites particulires  Mme
Br...dsh..w, toutes les fois qu'il n'avait point d'autre objet
ostensible d'attachement, et que l'on a vu cette dame se promener dans
sa voiture dans les environs de la ville et sur les diffrents chemins
qui conduisent  _Richmond_, _Putney_ et _Hampstead_. Il dirigea bientt
sa chaude artillerie sur Mme Armst..d qui venait souvent chez Mme
Br...dsh..w; il la pressa de si prs qu'elle cda bientt, d'aprs une
_carte blanche_ qui lui fut offerte par manire de capitulation. Il lui
accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle cda _tambour
battant, mche allume_. Nous prions le lecteur de ne pas mal
interprter cette dernire expression et de croire qu'il n'y avait point
la moindre raison de souponner _un tison_ de l'un ou de l'autre ct.

Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d'avoir un
tendre penchant pour Fanny, quoiqu'elle ait presque cinquante ans et
qu'il partage ses affections entre elle et Mme Armst..d. Que ce soit
assur ou non, il n'en est pas moins vrai que les dames vivent dans le
plus parfait accord et qu'il ne parat pas y avoir entre elles la
moindre apparence de jalousie.

Comme nous avons donn un dtail particulier de la conduite de Fanny
jusques et y compris sa situation prsente, nous allons avoir la mme
attention pour Mme Armst..d.

Nous sommes informs que Mme Armst..d n'est point d'une famille
illustre et qu'elle est la fille d'un cordonnier; qu'tant abandonne de
ses parents et que n'ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de
mettre ses charmes  prix, et que l'excellente ngociatrice, Mme Goadby,
ayant entrepris d'en faire la vente, en informa un marchand juif. Il
parat qu' cette poque elle avait tout au plus quinze ans; elle tait
bien faite, ses traits taient parfaits et sa physionomie tait tout 
fait agrable. Il est prouv que le lord L....n fut, aprs le juif, le
second admirateur  qui Mme Goadby la prsenta: mais comme les finances
du lord n'taient pas  ce temps dans un tat aussi florissant qu'il
aurait pu le dsirer, Mme Armst..d trouva que ses moyens pcuniaires
n'taient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors
convenable d'accorder sa compagnie au duc de _A..._, mais leur
correspondance ne dura que quelques mois, parce qu'il dcouvrit bientt
son infidlit; quelque temps aprs, elle passa dans les bras du noble
_Cr...kter_; cela paratra singulier en considrant sa liaison future
avec lady Champtre; mais on peut dire, en cette occasion, que le duc et
le lord changrent de danseuses dans le mme cotillon.

Bientt aprs, le lord Champtre forma cette correspondance avec Mme
Armst..d; il lui loua une petite maison de campagne prs de Hampstead;
cette dame et Fanny passrent la plus grande partie de l't dernier
dans cette retraite champtre, allant dans la voiture du lord se
promener dans les endroits voisins.

Cette liaison est maintenant si bien tablie et le lord garde si peu le
moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu'il y a raison
de croire qu'elle durera longtemps; il est successivement occup 
satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny _He..be..t_ et
de Mme Armst..d. Fanny, outre les visites du lord Champtre, est
frquemment favorise de la compagnie du colonel _B...._, du baronnet
_Thomas L...._, du lord _B...._ et de plusieurs des membres de chez
_Arthur_ et de _Bootle_. Les dames qui frquentaient ordinairement la
maison de Mme Br...dsh..w taient _Charlotte Sp...r_, qui prit ce nom de
sa liaison avec le lord _Sd....r_, _Miss G...lle_, _Miss Mas...n_, _Mme
T....r_ et _Mme L...ne_.

La premire de ces dames a, pendant quelques annes, figur sur la
liste des courtisanes du haut ton; quoiqu'elle soit toujours dans son
printemps et qu'elle soit de la figure la plus agrable, elle est trs
difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu'elle en ait plusieurs,
elle prfre toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord
B... est trs amoureux de Charlotte, malgr qu'il la connaisse depuis
six ans passs. Le lord n'est plus actuellement le gai, _le beau garon_
de vingt-deux ans, comme l'tait _Ned H..._ quand il fit la conqute
d'une certaine duchesse  _Tunbridge_; il trouve qu'il y a plus de peine
 attacher un friand morceau que d'en venir  une action avec une dame
d'exprience qui est libre d'accs et dispose  soutenir le sige,
quoiqu'il ne soit peut-tre pas aussi vigoureux que si c'tait une
attaque de jeunesse.

Comme l'aventure du lord B....  Tunbridge fut  la fois heureuse et
bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fch d'en trouver ici
le dtail. A cette poque, les appartements, dans cet endroit, taient
lous par _M. Toy_, qui, sur le rcit d'une hsitation dans sa voix et
commenant tous ses mots par _Tit Tit_ (n'importe l'interprtation que
l'on donne  ce premier mot), fut surnomm _Tit Tit_[4]. Mme la duchesse
de M.... tait dans cette saison  prendre les eaux; se promenant un
jour dans les jardins, elle aperut,  travers un buisson, une plante
sensitive qui lui parut si extraordinaire qu'aprs l'avoir bien
remarque elle la reconnut pour tre celle d'un _Tit Tit_. Elle fut si
frappe de sa longueur et de sa grosseur qu'elle rsolut d'en avoir la
possession; dans ce dessein, elle alla jusqu' offrir sa main au Toy;
mais malheureusement il se trouvait engag et ne pouvait pas accepter
l'honneur qui lui tait propos; cependant Toy s'intressant au vif
dsir de Son Altesse et s'tant aperu aussitt qu'elle avait envisag
avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service 
son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M.... que ce gentilhomme
possdait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son
Altesse fut tellement enchante de cet avis qu'en peu de temps Ned fut
en pleine possession de sa... _fortune_.

  [4] N'ayant point employ dans le cours de cet ouvrage aucune
    expression obscne, je me flatte que le lecteur supplera  la
    traduction de ce premier mot.

    (_Note du traducteur_.)

Miss G...lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles
de Mme Br...dsh..w, est grande et d'une figure agrable; elle a tout au
plus dix-huit ans; sa contenance douce et expressive indique la bont
naturelle de son caractre: elle est la fille d'un chapelain qui mourut
pendant qu'elle tait trs jeune et qui ne lui laissa d'autre soutien
qu'une fondation faite au profit, soulagement, entretien et ducation
des fils et des filles des ecclsiastiques; elle fut donc, par les fonds
de cet tablissement, place apprentie chez une couturire; elle demeura
chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d'un
avocat lui fit la cour; elle l'couta favorablement, s'imaginant que ses
desseins taient honorables; elle consentit de passer avec lui en
cosse. Lorsqu'ils furent en route, le clerc employa si bien la
rhtorique amoureuse qu'il lui persuada d'antidater la crmonie. Aprs
deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta; elle se vit alors
oblige de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifie
d'avoir t abuse. La ncessit o elle se trouvait la contraignit de
gagner sa vie. Ayant donc cd toutes ces prtentions  la chastet et
tant prsente chez Mme Nelson, on lui persuada aisment de suivre les
avis de cette dame; elle commena alors un nouvel apprentissage dans
cette maison.

Miss Mas..n descend d'une famille qui vivait au del de ses revenus et
qui s'imaginait qu'il n'tait point ncessaire de lui amasser une dot,
d'autant qu'elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants
pour se procurer un mari de rang et de fortune; mais, hlas! les hommes
de ce sicle pensent que la beaut doit toujours tre achete quand elle
est accompagne de la pauvret, et cette jeune personne est un exemple
frappant de la vrit de cette observation.

Mme Tur..r est la fille d'un gros marchand de drap qui,  sa mort, lui
laissa une fortune assez considrable; elle vcut pendant quelque temps
dans l'abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M.
Tur..r (qui tait un des chasseurs les plus accrdits de fortune et qui
avait dj tromp plusieurs femmes crdules de la mme manire qu'il en
usa avec cette dame) qui lui offrit de l'pouser; elle cda en peu de
temps  ses tendres sollicitations: les noces se firent. A peine le
premier mois de mariage tait-il coul que M. Tur..r dcampa, aprs
s'tre empar de l'argent comptant, des billets de banque et effets
prcieux de sa femme, en un mot de tout ce qu'elle possdait; elle
apprit, mais trop tard, qu'avant de l'pouser il avait au moins une
demi-douzaine de femmes existantes qu'il avait galement traites. Dans
son dsespoir, elle rsolut d'user de reprsailles envers tout le sexe
masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui
s'adresseraient  elle; elle a si bien russi  cet gard qu'aprs avoir
travaill dans sa vocation prsente pendant dix-huit mois conscutifs
elle a ralis une somme de 1,500 livres sterling.

Mme L...ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs trs
expressifs et de superbes cheveux; elle est ge d'environ vingt-cinq
ans; elle a demeur pendant quelque temps dans New-Compton-Street, n
10. Nous avouons que nous n'avons pas eu de renseignements sur sa vie,
mais nous croyons qu'elle a t pendant quelque temps chez une marchande
de modes, prs de Leicester-Fields. Elle n'a point l'me mercenaire,
mais elle est trs voluptueuse et trs agrable.

Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw,
de laquelle nous prenons cong, aprs lui avoir fait une aussi longue
visite.

                   *       *       *       *       *

La maison de Mme Pendergast est situe dans le centre de King's-Place
et a, jusqu' prsent, conserv sa dignit, d'aprs les rglements de
cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la
dnomination de filles de joie, ont figur dans ce sminaire et ont
contribu aux plaisirs de la premire noblesse...

                   *       *       *       *       *

... Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne
demeure pas  un mille de Wardour-Street, Soho, a empch plusieurs de
ses amis, bien pensants, de venir dans son sminaire, d'aprs les bruits
qui avaient couru de toutes parts que cette dernire dame tait encline
 un vice qui rvolte la nature humaine et dont l'ide seule fait
frmir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et
ses visiteurs n'imputassent plus  sa maison un pareil genre
d'amusements.

Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre
desquelles _Betsy K...g_, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans,
que l'on peut regarder comme la Las la plus attrayante qui soit dans
les sminaires aux alentours de King's-Place. On peut comparer sa
personne  son caractre qui est compltement aimable; et si l'on
pouvait, pour un moment, oublier qu'elle est force par la ncessit de
prostituer sa douce personne, on s'imaginerait voir en elle un ange.
Betsy K...ng fut sduite, tant  l'cole, par la ngresse Harriot qui
tait dans ce temps dans toute sa gloire; mais il faut avouer qu'elle
n'employa pas envers elle les mmes artifices dont _Santa Charlotta_ se
servit  l'gard de Miss M....e, de B....L...., ou Mme Nelson  l'gard
de Miss W....ms et Miss J...nes. Il est vrai que la ngresse Harriot fut
la ngociatrice du trait entre Betsy K...g et le lord B....e; mais il
faut convenir aussi que Betsy fit presque la moiti des avances, car
elle dclara qu'elle tait fatigue d'tre  moiti innocente, puisque
d'aprs les pratiques de ses camarades d'cole, elle avait acquis une
telle connaissance dans l'art de la masturbation qu'elle satisfaisait
ses passions presque  l'excs; mais ce moyen, au lieu de lui faire
ngliger les penses du bonheur rel, la portait au contraire  dsirer
avec plus d'empressement la vritable jouissance d'un bon compagnon. Le
lord B....e lui fut prsent dans ce point de vue; comme il possdait de
toutes les manires tout ce qu'il faut pour rendre une femme
compltement heureuse, elle cda  la premire entrevue  ses
embrassements. Sa fuite jeta l'alarme dans l'cole. Lorsque son oncle,
qui tait son plus proche parent existant, dcouvrit qu'elle tait
dbauche et qu'elle rsidait dans un des sminaires de King's-Place
(pour nous servir d'une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit
qu'elle ne lui tait plus rien. La passion du lord B....e n'ayant pas
dur longtemps, elle se trouva dans la ncessit de prostituer ses
charmes et d'admettre en sa compagnie une varit d'amants.

Miss N..w..m est une autre Las favorite du sminaire de Mme Windsor.
Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont trs expressifs;
elle a les plus beaux cheveux du monde qui n'exigent d'autres arts que
de les arranger  son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite
frquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une
aisance honnte; mais l'ambition de briller et un got insatiable pour
la parure et les amusements  la mode la jettent dans une compagnie
qu'elle mprise et qui, quelquefois, lui devient  charge: mais comme
l'argent est pour Mme N..w..m un argument tout-puissant, elle ne peut
pas rsister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu'il se trouve
dans sa route un _Soubise_ ou le petit _Isaac_ de _Saint-Mary Axe_, elle
se rend aussitt  leur apparition et elle dit qu'elle ne voit pas plus
de pch  cder  un maure ou  un juif qu' un chrtien, ou  toute
autre personne, n'importe sa croyance.

Mme Windsor a fait dernirement une trs grande perte en la personne de
_Miss Mere..th_, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le
baronnet _V..tk..ns_, le baronnet _W....w_, le lord _B....y_ et la
plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps 
Londres; elle tait entirement forme dans le genre des anciennes
Bretonnes; et il est gnralement reconnu que les dames de ce pays sont
modeles diffremment des dames anglaises et qu'elles vous procurent un
degr suprieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n'ont
encore pu atteindre...

                   *       *       *       *       *

Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du sminaire de Mme
R..ds..n, prs de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le _bon
ton_ au suprme degr; elle n'admet point dans sa maison les femmes qui
frquentent les sminaires, ni celles que l'on peut se procurer  la
minute par un messager de _Bedford Arms_ ou de _Maltby_. Ses amies
femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes maries qui
viennent, incognito, s'amuser avec un _beau garon_ et gagner, par leurs
exploits multiplis, des couronnes de laurier pour en ceindre le front
de leurs chers, doux et impotents maris...

... Mme R...ds...n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des
parties suivant qu'elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais
elle a t quelquefois fautive d'erreur dans son jugement (comme il est
arriv  l'infortun _Byng_); et quoiqu'elle ait reu mille compliments
avantageux du ct mle et une multiplicit de rprimandes et d'abus de
la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s'en tirer avec
avantage, malgr les frquentes et svres mortifications que ses
erreurs lui ont attires et lui font essuyer journellement.

Le duc de A... vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce
sminaire; ils pensrent que les dames devaient tre contraintes de
capituler sur leurs conditions; ils se trouvrent tous tromps dans leur
attente; ils se retirrent,  l'exception d'un seul qui crut qu'en leur
absence il pourrait vaincre Miss L...n qui passait pour une prude et
qui, au rapport de plusieurs personnes, n'avait jamais cd  aucun
homme, malgr qu'elle frquentt la maison de Mme R..ds..n. Il commena
d'abord par railler sa prtendue modestie et lui dit qu'il voulait la
convaincre qu'il n'y avait rien de moins rel dans le monde femelle que
la chastet; il assura qu'il avait scrupuleusement tudi le sexe
pendant plusieurs annes, ses artifices, ruses, stratagmes,
affectations, hypocrisie et dissimulation; il ajouta qu'afin de
raisonner avec prcision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de
travail et d'assiduit, form une chelle des passions amoureuses du
sexe femelle et de leur continence prtendue, laquelle il se proposait
de prsenter  la Socit royale et pour laquelle il recevrait, comme il
n'en doutait point, son approbation et ses remerciements; en disant
cela, il tira de sa poche un papier qui tait intitul:


_chelle d'incontinence et de continence femelle._

Nous supposerons le plus haut degr tre un _trente et un_ et lorsque
le jeu est avec certitude port  une ouverture, le calcul doit tre
ainsi trouv:

   1  _Furor uterinus_                           31    2 en   100
   2  Un pouce au-dessous de _Furor_             30    4 en   100
   3  Pour tre compltement satisfaite          29    6 en    40
   4  Passions extravagantes                     28   10 en    50
   5  Dsirs insurmontables                      27   12 en    60
   6  Palpitations enchanteresses                26    6 en    20
   7  Chatouillement drgl                     25    8 en    30
   8  Frnsies d'occasion                       24    9 en    17
   9  Langueurs perptuelles                     23    5 en    18
  10  Affections violentes                       22    3 en    12
  11  Apptits incontestables                    21    6 en    25
  12  Dmangeaisons lubriques                    20    1 en     3
  13  Dsirs drgls                            19    3 en     4
  14  Sensations voluptueuses                    18    1 en     1
  15  Caprices vicieux et opinitres             17    4 en    11
  16  Ides sduisantes                          16    4 en     5
  17  missions involontaires et secrtes        15    2 en     4
  18  Jeunes filles frustres et agites
      des ples couleurs                         14    1 en   100
  19  Masturbation dans les coles               13   12 en    13
  20  Jouissances en perspective                 12 toutes.
  21  Sur le bord de la consommation             11   14 en    15
  22  Lenteur fatale                             10    1 en    11
  23  Esprances sduisantes                      9    1 en     2
  24  Mre pour la jouissance                     8 toutes
                                                 au-dessus de 14.
  25  Penchant de jeunesse                        7 toute demois.
                                                       tout ge.
  26  Plaisirs antidats                          6    4 en     5
  27  Esprances flatteuses et attentes agites   5    3 en     9
  28  Lubricit temporaire                        4    3 en     4
  29  Pruderie judicieuse                         3    1 en    20
  30  Chastet  contrler                        2    4 en  1000
  31  [5] Insensibilit glaciale et froide        1    1 en 10000

  [5] Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette chelle du haut
    en bas et de bas en haut, ayant envisag l'Artin dans chaque
    particularit.

                   *       *       *       *       *

... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de Soho square,
dbuta dans la vie galante  l'ge de 15 ans. Elle fut remarque  cette
poque par un major des _Black-guards_ qui l'enleva et la tint pendant
quelque temps prisonnire dans son chteau du Somershire. Mais le
temprament de Messaline dont elle tait doue fut la cause de sa
rupture avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les bras
de son jardinier, s'empressa de la renvoyer  Londres, non sans lui
avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. A Londres,
elle mena joyeuse vie; elle ne ngligea aucun des plaisirs capables
d'assouvir les diffrentes passions de son me; prfrant donc les
plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres
avantageuses qu'on lui faisait journellement; elle se forma une socit
de jeunes gens rous et vigoureux qui, tour  tour, rpondaient  ses
dsirs lascifs. Sa maison, en un mot, tait devenue le palais enchanteur
de la volupt; elle traitait avec la plus grande magnificence les
favoris de ses plaisirs; elle rcompensait le zle de ceux qui n'taient
pas fortuns. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W..p..le contribuait
beaucoup par la gaiet et la vivacit de son imagination, l'entranait
dans des dpenses considrables; chaque jour elle voyait diminuer les
dons du feu lord; elle s'aperut bientt que toujours dpenser et ne
rien recevoir tait le vrai moyen de se ruiner; elle rsolut donc de
rparer le dficit de ses finances, sans cependant renoncer  ses
plaisirs; elle forma alors le dessein d'tablir un srail dans un genre
diffrent des autres sminaires; elle fit part de son projet  Mme
W..p..le, qui l'approuva et lui donna des avis  ce sujet. Pour mettre
son plan  excution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. Elle
loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se touchaient les unes
aux autres; elle les fit meubler dans le got le plus lgant; les
appartements taient orns de glaces qui rflchissaient de tous cts
les objets; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour
passer d'une maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les
temples de l'_Aurore_, de _Flore_ et du _Mystre_. L'entre principale
du srail de Miss Fa..kl..d est par la maison du milieu, que l'on
intitule le temple de Flore; la maison  gauche est le temple de
l'Aurore, et celle  droite se nomme le temple du Mystre.

Le _Temple de l'Aurore_ est compos de douze jeunes filles, depuis
l'ge de onze ans jusqu' seize; lorsqu'elles entrent dans leur seizime
anne, elles passent aussitt dans le temple de Flore, mais jamais avant
cette poque; celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplaces
sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus ges de onze ans,
afin de ne pas faire de passe-droit; de manire que cette maison, que
Miss Fa..kl..d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours
compose du mme nombre de nonnes.

Ces jeunes personnes sont lgamment habilles et bien nourries; elles
ont deux gouvernantes qui ont soin d'elles et ne les quittent point. On
leur enseigne  lire et  crire si elles ne le savent pas, ainsi qu'
festonner et  broder au tambour; elles ont un matre de danse pour
donner  leur corps un maintien noble et ais; elles ont galement 
leur disposition une bibliothque de livres agrables, au nombre
desquels sont _La Fille de joie_ et autres ouvrages de ce genre, qu'on
leur fait lire principalement, afin d'enflammer de bonne heure leurs
sens; les gouvernantes sont mme charges de leur insinuer, avec une
sorte de mystre, pour leur donner plus de dsir, les sensations et les
plaisirs qui rsultent de l'union des deux sexes dans les divers
amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur
dfend entre elles la masturbation; les gouvernantes les surveillent
strictement  cet gard et les empchent de se livrer  cette mauvaise
habitude que l'on contracte malheureusement dans les coles; elles ne
sortent jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans
cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer  ce clibat, mais
elles sont si bien ftes et si bien choyes qu'elles ne songent pas 
la privation de leur libert.

Cet tablissement, qui, dans le principe, a beaucoup cot  Miss
Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; elle s'assure, par cet
arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu'elles ont atteint
l'ge prescrit pour tre inities dans le temple de Flore, lui
produisent un bnfice considrable. Cependant ces petites nonnes ont
quelques visiteurs attitrs qui,  la vrit, sont hors d'tat de
prjudicier  leur vestalit. On ne peut tre introduit dans ce noviciat
que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour y tre admis, plus de
soixante ans ou faire preuve d'impuissance. Le lord Cornw..is, le lord
Buck...am, l'alderman B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus
fervents de ce temple. Leur occupation consiste  jouer au matre
d'cole et  la matresse de pension avec ces jeunes personnes; pendant
le cours des leons, les gouvernantes ont seules le droit d'aller faire
des visites dans les appartements qui servent de classe aux matres et
aux colires, afin d'observer si ces paroissiens paillards
n'outrepassent pas les rgles de l'ordre. Il est expressment dfendu
aux nonnes qui ne sont pas en exercice d'aller pier la conduite de
leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les
prsents de leurs visiteurs suffisent  peine pour leur entretien et
leur ducation.

_Le Temple de Flore_ est compos du mme nombre de nonnes, qui sont
toutes jeunes, jolies et fraches comme la desse dont cette maison
porte le titre. Elles ont au premier abord un air de dcence qui vous
charme; mais dans le tte--tte elles sont d'une vivacit, d'une
gaiet, d'une complaisance et d'une volupt inconcevables; elles sont
galement si affables, si spirituelles et si enjoues que les visiteurs
sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent ensemble de bonne
union et sans rivalit. Miss Fa..kl..d pour entretenir entre elles la
meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des
autres par le plus ou moins de visiteurs  leur gard, a tabli pour loi
fondamentale de leur ordre d'apporter en bourse commune les
gratifications que leur font les visiteurs au del du prix convenu,
lesquelles sont, au fur et  mesure, inscrites sur un registre, verses
ensuite dans un coffre destin  cet usage, et partages entre elles,
par portions gales, le premier de chaque mois; si par hasard l'une
d'entre elles (ce qui n'est pas encore arriv) se trouvait convaincue
d'avoir frustr la somme ou mme une partie de la somme qui lui aurait
t remise, elle serait sur-le-champ renvoye par Miss Fa..kl..d, et
tous les bnfices qu'elle a reus depuis le moment o elle est entre
dans ce temple jusqu' cette poque lui seraient confisqus par Miss
Fa..kl..d et partags, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi
rigoureuse qu'elles jurent, lors de leur admission dans le srail, de
remplir scrupuleusement, tablit parmi elles la franchise la plus
sincre et les exempte de reproches et explications de prfrence
qu'elles pourraient continuellement se faire.

Ces nonnes sont entirement libres de quitter le srail lorsqu'il leur
plat. Miss Fa..kl..d ne suit point,  leur gard, la rgle commune des
autres abbesses des sminaires, qui leur font payer les frais de leur
entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement,
leurs habillements et le peu qu'elles possdent, et les forcent mme de
demeurer malgr elles, jusqu' ce qu'elles se soient acquittes de leur
dpense. Miss Fa..kl..d les exempte de toute charge quelconque; elle
pousse le dsintressement jusqu' faire don  celles qui ont t
leves dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont elles
sont pares dans le srail; mais toutes celles qui abandonnent la maison
ne peuvent plus y rentrer sous aucun prtexte quelconque. Elles sont si
bien traites par Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point  s'en aller;
d'ailleurs, les bnfices de cette maison sont si considrables qu'elles
sont assures de s'amasser, en plusieurs annes, une petite fortune.

Miss Fa..kl..d est si gnralement connue par ses gards, son
attachement, son affabilit et son dsintressement envers ses nonnes
qu'elle reoit perptuellement la visite de jeunes personnes de la plus
grande beaut qui se prsentent chez elle dans le dessein de se faire
religieuses de son ordre; mais, s'tant fait une loi inviolable d'avoir
toujours le mme nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune,
 moins qu'elle ne s'y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses
nonnes ne s'en aillent d'elles-mmes, elle n'accepte point leurs offres,
mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.

Des douze nonnes destines au service du temple de Flore, six ont t
leves dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes tant dans ce
sminaire depuis l'ge de onze ans, nous n'en donnerons aucun dtail;
les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss
Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph.

Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la
fille d'un bon marchand. Son pre, homme trs rigide et trs intress,
avait form le projet de la marier  un ngociant g de cinquante-deux
ans, trs riche  la vrit, mais qui joignait  une figure trs
dsagrable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d reprsenta en
vain la disproportion d'ge. Son pre lui enjoignit expressment de se
conformer  ses volonts. Cette jeune fille, se voyant sacrifie 
l'intrt, rsolut de se soustraire  une union qui rvoltait son me;
elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fix pour
ses noces et se rfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le
pre de la jeune demoiselle ne lui ft un mauvais parti s'il apprenait
qu'elle tait chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d,  qui elle la
recommanda. Cette dame,  cette poque, commenait l'tablissement de
son srail; elle la reut avec affection et l'initia aussitt dans les
mystres de son sminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une
ferveur surprenante.

Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, ge de
dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour mme que Miss
Edw..d. Elle perdit son pre dans l'ge le plus tendre; sa mre est
revendeuse  la toilette. Miss Butler tait tous les jours occupe 
raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa
mre achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se dlasser,
le soir, des fatigues de son petit ngoce, se ddommageait de son
veuvage avec M. James, qui tait son compre et le parrain de sa fille.
M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commre.
Aprs le repas, Mme Butler ordonnait  sa fille de se retirer dans sa
chambre, qui n'tait spare de la sienne que par une cloison de
planches couvertes en papier peint; elle prenait le prtexte de chercher
quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait;
elle retournait ensuite auprs de son compre; elle jasait avec lui;
leur conversation devenait alors si vive, si anime, elle tait
tellement accompagne d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse
d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune coeur prenait dj part,
sans en connatre encore le vritable sens, se levait doucement,
s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille
de la muraille planchie, afin d'entendre plus distinctement le sujet
sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne
rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils
taient anims; les mots entrecoups, joints aux soupirs pousss de part
et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses
sens un feu brlant dont elle cherchait  se rendre compte. Chaque soir,
la mme scne se rptait, et Miss Butler n'tait pas plus instruite. Ne
pouvant rsister plus longtemps au dsir de connatre particulirement
ce qui se passait entre sa mre et son parrain, elle fit un trou
imperceptible  la muraille; elle dcouvrit alors le motif de leurs
bats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la
jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa dcouverte
(elle entrait alors dans sa seizime anne), sa mre lui dit qu'elle ne
rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison.
M. James vint dans la matine de ce jour pour voir sa commre; Miss
Butler lui dit que sa mre ne serait pas au logement de la journe; elle
l'engagea  se reposer, elle lui fit mille prvenances dont il fut
enchant. Le rus parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas
naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de
plus prs, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en
badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il
l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la mme ardeur et
comme par forme de reconnaissance. M. James, anim par ses douces
caresses et brlant d'avoir avec sa filleule la mme conversation qu'il
avait journellement avec sa commre, lui dit qu'il dsirait s'entretenir
avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrtion.
Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le prambule de son
discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa
promesse et par les prliminaires de sa harangue  laquelle sa filleule
avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien
d'interrompre, poursuivit aussitt la conversation d'une manire forte
et vigoureuse; Miss Butler soutint de mme sa rplique; elle alla mme,
dans la chaleur de l'action, jusqu' lui pousser trois arguments de
suite auxquels il lui fallut rpondre; elle avait tant  coeur de
prendre la dfense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer  un
quatrime argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables
 lui prsenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un
baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre
le lendemain,  l'insu de sa mre. M. James prit donc cong de sa
filleule et revint  son heure ordinaire voir sa commre qui, ds que sa
fille fut couche, reprit la mme conversation de la veille; mais la
bonne dame avait beau exciter son compre  lui rpondre, il ne pouvait
s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de
son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu
tant envie de causer; elle fut donc oblige,  son grand mcontentement,
d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se
passait et qui, comme sa mre, avait la dmangeaison de parler, se
promit bien d'empcher le lendemain son parrain d'avoir une grande
confrence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit
hors d'tat de soutenir le moindre argument, ce qui dsespra tellement
sa mre qu'elle crut qu'il tait attaqu de paralysie. Cependant, Mme
Butler, ennuye de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son
compre, commena  le souponner d'indiffrence  son gard: elle
remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait
bien des courses  faire le lendemain; ses questions ritres et les
prvenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y
avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre;
pour cet effet, elle dit un soir  sa fille, devant M. James, qu'elle
sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses 
faire, elle dnerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la
filleule se regardrent d'un oeil de satisfaction, ce qui la confirma
dans ses soupons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle
l'avait annonc la veille; elle se plaa en sentinelle dans un caf peu
loign de sa maison, d'o elle pouvait tout pier; elle vit bientt M.
James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de
minutes aprs ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement
dans la chambre de sa fille, o elle la trouva en grands pourparlers
avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de
chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue,
Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de
maldictions, elle la trana par les cheveux et la chassa inhumainement
de chez elle. M. James voulut prendre sa dfense, mais inutilement. Miss
Butler, tout plore, allait sans savoir o se rfugier, lorsqu'elle
rencontra Mme Walp...e qui, merveille de sa beaut, lui demanda le
sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d.

Miss Robert, ge de vingt-deux ans, est de la figure la plus
intressante; elle perdit ses pre et mre ds l'ge le plus tendre;
elle fut leve sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissip toute sa
fortune au jeu, sacrifia la sienne de la mme manire. Elle avait 
peine quinze ans que son oncle devint perdument amoureux d'elle. M.
Roberts, non satisfait d'avoir perdu la lgitime fortune de sa nice qui
tait considrable, jura la perte de son innocence. Pour venir  ses
fins, il commena par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour
les marques sincres de son amiti et que, par consquent, elle lui
rendait dans la mme intention. Au lieu de respecter l'attachement
simple et naturel de cette jeune personne qui rpondait  ses
prvenances et  ses attentions, il poussa la sclratesse jusqu' ravir
l'honneur de cette crature faible et sans dfense. M. Roberts n'eut pas
plus tt consomm son crime qu'il vit l'abme infernal ouvert sous ses
pieds; sans argent, sans crdit, perdu de rputation, couvert d'infamie,
accabl de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'chapper au
glaive de la justice que d'anantir lui-mme son existence; il se brla
donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans
fortune, sans exprience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui
elle avait t leve dans la mme pension. Cette amie, dont nous allons
donner la description, puisqu'elle figure dans ce sminaire, tait lie
avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'aprs
les rcits de ladite marchande de modes, les agrments et les plaisirs
dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y
entrer avec elle; Miss Roberts, qui tait dnue de ressources et qui
tait enchante de se retrouver avec son amie, consentit  ce qu'elle
voulut: elles se rendirent, en consquence, chez la marchande de modes,
qui les prsenta  Miss Fa...kl..d.

Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra
avec elle dans le sminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans
et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus
enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants
du monde avaient plus de charmes que les agrments d'un mnage paisible,
envoyrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'pargner
l'embarras de son ducation. Entirement livrs  la dissipation, ils
puisrent leurs sants en passant la plupart des nuits dans les
divertissements et ils mangrent leur fortune qui tait immense. La
misre et les infirmits, suite ordinaire d'une pareille existence, les
accablrent de leur poids; puiss par les veilles, les plaisirs et les
chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pnible de l'indigence, et
ils avancrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette  la
nature. Miss Ben...et venait  peine de retourner  la maison paternelle
lorsqu'elle perdit, dans le mme temps, ses parents. Orpheline et dnue
de fortune, elle chercha  se placer; elle s'adressa pour cet effet  la
marchande de modes de sa mre qui tait aussi celle de Miss Fa...kl..d.
Cette femme lui vanta tant les agrments de la maison de cette dame que,
porte par temprament aux plaisirs, elle se dcida  entrer dans ce
sminaire et engagea Miss Edw...d  y venir avec elle.

Miss J...ne, superbe brune ge de vingt-deux ans; toute sa personne
est un assemblage de volupt; elle est la fille d'une femme entretenue
qui, dpensant d'un ct tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait
sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour
captiver les coeurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que
de se faire succder dans son infme ngoce par sa fille qui avait 
peine quatorze ans; mais les recettes ne rpondant point  ses dsirs,
elle fut condamne, par sentence,  tre enferme pour dettes. Miss
J...ne se vit alors contrainte  se placer dans quelque maison; ayant
entendu parler du nouvel tablissement de Miss Fa...kl..d, elle se
prsenta chez cette dame, o elle est toujours demeure jusqu' prsent.

Miss Bid...ph, blonde sduisante, ge de vingt ans. Le jour de sa
naissance fut celui de la mort de sa mre. Son pre, qui est un artisan
et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure
courir avec les enfants: elle prit tant de got  jouer  la matresse
d'cole qu'ennuye  la longue du peu de zle des petits garons, elle
s'attacha particulirement  l'instruction des jeunes gens, qui, suivant
elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant
d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit oblige,  l'ge de quinze
ans, de quitter son pre qui la maltraitait; elle se rfugia chez une
sage-femme qui, aprs l'avoir dbarrasse du gain de son cole et voyant
qu'elle ne voulait plus retourner  la maison paternelle, la recommanda
 Miss Fa...kl..d.

Les visiteurs abonns de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord
Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh,
Sh..l..k, W...son, etc.

Le _Temple du Mystre_ n'est consacr qu'aux intrigues secrtes. Les
nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres sminaires, n'y sont
point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant
d'adresse, d'honntet et de rserve dans ces sortes de ngociations
qu'elles retirent un produit considrable de ce genre d'affaires. Ne
voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de
nommer les personnes que le zle de la dvotion y attire avec
affluence...

                   *       *       *       *       *

Dans ces _bagnios_, dans ces _seraglios_, on n'ignorait pas la
flagellation. Des particuliers mme la pratiquaient chez eux. Le curieux
ouvrage intitul _The Cries of London_, dont il a t donn une
rimpression accompagne d'une traduction parfois insuffisante sous le
titre: _Les Cris de Londres au XVIIIe sicle_ (Paris, 1893), nous montre
un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant: _Come buy
my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a half penny a
piece._ (_Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites
verges; je ne les vends qu'un demi-penny pice_.) Le mot _Tartars_ est
sans doute une allusion aux Russes,  cause du knout dont ils usent. Les
Anglais ont toujours eu un penchant dclar pour la fustigation, et l'on
a conserv le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que
l'on ne destinait pas toujours  corriger les mchants enfants, mais qui
servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens gars et aux
moeurs corrompues.

Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des _seraglios_ amnags
en vue de la flagellation. Le premier fut install sous George IV, par
_Miss Collett_,  Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans
les environs de Portland-Place et finalement  Bedford-Street,
Russel-Square, o elle mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de
cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet 
flagellation appel _Berkeley-Horse_ et, parat-il, encore en usage.

                   *       *       *       *       *

Les prcdentes digressions nous ont loigns de notre acteur. Pendant
sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostitues qui, un masque sur le
visage, parcouraient les rues en voiture,  cheval, se montraient nues
aux fentres. Mais il ne s'est pas donn la tche de dcrire cette
poque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le
dbut des _Memoirs_ rappelle le premier tableau du _Harlot's Progress_,
de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la
campagne. Cette fille, arrive  Londres pour tre couturire, ou
modiste, vient de descendre de la diligence d'York devant l'auberge de
la _Cloche_,  Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre
fille ne sait pas la vie misrable qui l'attend dans les _Cavernes
d'iniquit_ du quartier de _Flesh-Market_, o logent les prostitues...

Cleland frquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans
les rues populeuses, observant les moeurs, coutant les refrains
populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains
de chansons connues:

_Gentle shepherd tell me where, where, where, where_, etc. (_Gentil
berger, dites-moi o, o, o, o_, etc.)

Le jour, Londres prsentait un spectacle aussi intressant que pendant
la nuit. Cleland ne nous a pas laiss la description de l'animation de
la ville. C'est  peine s'il nous parle de l'impression que les belles
boutiques produisent sur les campagnards. Il n'a pas fix l'aspect
pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient
la capitale en jetant leurs cris rythms. Le gagne-petit promenait sa
meule en chantant: _Knives to grind, razors or scissors to grind!_
C'est--dire: _Couteaux  repasser, rasoirs et ciseaux  repasser!_

Le marchand de paillassons criait: _Buy a mat; a door mat or a bed mat!_
(_Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une
descente de lit!_)

Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu rptait sans cesse:
_Buy a roasting Jack!_ (_Achetez un tourne-broche!_)

Le chaudronnier chantait: _Any pots, or pans, or kettles to mend? Any
work for the tinker?_ (_Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des
bouilloires  raccommoder? Avez-vous de l'ouvrage pour le
chaudronnier?_)

La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appels
_dumplings_, les annonait bizarrement: _Diddle, diddle, diddle,
dumplings, o! hot! hot!_ et les petits garons qui couraient aprs elle
pour en acheter rptaient en l'imitant: _Diddle, diddle, diddle
dumplings! tout chauds, tout chauds_.

Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en poussant leur appel
lamentable: _Old clothes to sell? Any shoes, hats or old clothes?_
(_Vieux habits  vendre? Chaussures, chapeaux ou vieux habits?_)

Le marchand de sablon, accompagn de son ne, criait: _Sand o! sand o,
any sand below, maids?_ (_Du sable, oh! du sable, oh! vous faut-il du
sable, servantes?_)

tait-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de
brioches que l'on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix tait
dessine, les annonait: _One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns_
(_Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!_)

Avait-on un soufflet endommag? On attendait que le cri de celui qui les
rparait retentt: _Bellows to mend; maids your bellows to mend?_
(_Soufflets  rparer, servantes, avez-vous des soufflets  rparer?_)

L't, c'tait la marchande de groseilles  maquereau: _Ready-pick'd
green gooseberries, eight pence a gallon!_ (_Groseilles vertes, fraches
cueillies, huit pence le gallon._) Les mnagres en achetaient souvent
pour prparer une sorte de marmelade qui consistait en un mlange de
groseilles, de lait et de sucre recouvert d'une lgre pte.

Le charbonnier n'tait pas le moins bruyant: _Small coal; maids, do you
want, any small coal?_ (_Charbon de bois! Servantes, vous faut-il du
charbon de bois?_)

En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevres; _Primroses,
primroses! Buy my spring flowers._ (_Primevres, primevres? Achetez-moi
des fleurs de printemps._) Ou bien: _Cowflips and spring flowers, a
half-penny a bunch!_ (_Primevres, fleurs de printemps, un demi-penny le
bouquet._)

Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, tait celui qui
vendait les _pigs_ ou cochons, gteaux emplis de compote de pruneaux. Il
criait: _A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce?_ (_Un
cochon et de la compote de pruneaux, qui m'achte du cochon et de la
compote de prunes?_)

Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l'on estimait
surtout les _rowley powlies_. Les Anglais prparaient les pois en les
faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on
posait une tranche de lard fum. Le cri du marchand de petits pois tait
long: _Green Hastings, hastings, O! come here's your large rowley
powlies, no more than six pence a peck!_ (_Pois verts nouveaux, pois
verts! Voil vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le
peck!)_

Les peaux de lapins ou de livres se vendaient comme de nos jours. Dj,
sans doute, on falsifiait les fourrures prcieuses. Lorsque les
servantes entendaient: _Hare skins, or rabbit skins!_ (_Peaux de
livres, peaux de lapins  vendre!_) elles se htaient de porter  la
marchande les dpouilles des rongeurs qu'elles avaient soigneusement
mises de ct. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de
livre huit pence.

Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix de tte: _Buy a
lobster, a large live lobster_. (_Achetez-moi un homard, un gros homard
vivant._) Ces crustacs cotaient bon march et il s'en faisait une
grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonns d'huile, de
vinaigre, de sel et de poivre.

Voici un cri particulirement mlodieux: _Ground ivy, ground ivy, come
buy my ground ivy; come buy my water cresses._ (_Lierre terrestre,
lierre terrestre, venez m'acheter du lierre terrestre, venez m'acheter
du cresson._)

La marchande d'allumettes chantonnait: _Matches, maids! my picked
pointed matches!_ (_Allumettes, servantes! mes allumettes bien
pointues!_)

Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu'il annonait
ainsi: _Buy a mouse trap, or a trap for you rats_. (_Achetez une trappe
 souris ou une trappe pour prendre vos rats._)

En automne, on vendait des noisettes: _Jaw-work, jaw-work, a whole pot
for a half-penny, hazelnuts!_ (_Ouvrage pour mchoires, ouvrage pour
mchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes!_)

Les crabes s'annonaient brivement: _Crab! Crab! Will you crab?_
(_Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?_)

Le pauvre homme qui recueillait les dbris de verre, les tessons de
bouteilles, les demandait humblement: _Any fluit glass or broken bottles
for a poor man today?_ (_Avez-vous du cristal, des bouteilles casses
pour un pauvre homme aujourd'hui?_)

C'taient encore les fves vantes allgrement: _Windsor beans: a groat
a peck, broad Windsors._ (_Fves de Windsor, un groat le peck, les
belles fves de Windsor._)

D'autres marchands de fruits annonaient: _Nice peaches or nectarines;
rare ripe plums_ (_Belles pches, beaux brugnons, prunes mres et de
qualit rare_), ou encore: _A groat a pound large Filberts, a groat a
pound, full weight, a groat a pound_. (_Un groat la livre de belles
avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre._) Ou bien:
_Wheh you will for a half-penny, golden rennets._ (_Choisissez celle que
vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dores_.)

De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les marachers apportaient leurs
lgumes: _Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys_.
(_Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan
extraordinaires!_)

Le marchand de lapins les portait dpouills et pendus  une perche, en
criant: _Rabbits, o! a fine Rabbit._ (_Lapins! Oh! un beau lapin!_)

Le gingembre tait dj une pice dont les Anglais taient trs friands,
et faisait le fond d'une sorte de pain d'pice que l'on vendait chaud
dans les rues: _Hot spice gingerbread, all hot!_ (_Du pain d'pice
chaud, tout chaud!_) Le plus renomm tait dbit par un marchand qui se
tenait aux alentours de Saint-Paul o il installait chaque matin un
petit four en fer-blanc.

Les pommes cuites faisaient le rgal des gamins qui en achetaient en se
rendant  l'cole: _Hot bak'd Pippins, nice and hot!_ (_Pommes cuites et
chaudes, belles et chaudes!_)

Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: _Buy a chicken, or a
fine fat fowl!_ (_Achetez, un poulet ou une belle poule grasse!_)

Les servantes qui voulaient rcurer les marmites, les bouilloires et les
ustensiles de diverses sortes se prcipitaient lorsque retentissait le
cri bien connu: _Any brickdust below, maids? Maids, do you want any
brickdust?_ (_Vous faut-il de la poudre de brique, l en bas, les
servantes? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique?_)

Malgr qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands
et c'est pour eux que l'on criait: _Nice green cucumbers! O! two for
three halfpence!_ (_De beaux concombres verts! Oh! deux pour trois
demi-pences!_)

Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu'ils
prfrent: _Buy my found liver or lights for your cat!_ (_Achetez-moi du
foie bien frais ou du mou pour votre chat!_)

Le cordier annonait mlodieusement sa marchandise: _Buy a jack-line or
a clothesline!_ (_Achetez une corde pour le tournebroche ou pour tendre
le linge!_)

Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, taient un fruit
fort apprci: _China oranges; one a penny, two a penny, nice China!_
(_Oranges de Chine; une pour un penny, deux pour un penny, les belles
oranges de Chine!_)

La marchande d'perlans allait en acheter  Billingsgate et toute la
journe elle marchait, criant de rue en rue: _Sprats, o! Sprats, o!
Fresh live sprats!_ (_Les perlans, oh! Les perlans frais vivants!_)

Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient souvent la
table. On les mangeait trempes dans un verre de vin; aussi tait-il
prospre le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en
criant: _Walnuts, nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!_
(_Les noix, les belles noix; dix pour un penny, les belles noix
croquantes!_)

Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, en ventant la
qualit de sa marchandise multicolore: _Long and strong, long and
strong; come buy my garters and laces, long and strong!_ (_Longs et
solides, longs et solides, venez m'acheter des jarretires et des lacets
longs et solides!_)

Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son
gibier: _Buy a wild duck, or a wild fowl!_ (_Achetez un canard sauvage
ou une poule sauvage!_)

Le maquereau avait des amateurs dcids qui donnaient  ce poisson une
place privilgie  ct du turbot, proclam roi des poissons: _New
mackerel, nice mackerel!_ (_Le maquereau nouveau, le beau maquereau!_)

Quand l't ramenait les cerises et quand les premires apparaissaient,
on entendait la voix de la marchande qui vendait des btonnets sur
lesquels elle avait attach une demi-douzaine de cerises: courte-queue,
cerises de Kent ou bigarreaux: _A half-penny a stick, Duke cherries;
round and found, no more than a half-penny a stick!_ (_Un demi-penny le
bton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny le bton
seulement!_)

Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: _Old chairs to
mend; any old chairs to mend?_ (_Vieilles chaises  rparer, avez-vous
des vieilles chaises  rparer?_)

Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes hutres
de Colchester, de Wainfleet, de Melton: _Oysters, o! Fine Wainfleet
oysters!_ (_Des hutres, oh! de belles hutres de Wainfleet!_)

Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: _Nice
strawberries, or hautboys!_ (_Les belles fraises, les grosses fraises!_)

Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient de leurs
trilles leur marchand qui chantait: _Buy my singing, singing birds!_
(_Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs!_)

Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l'utilit
de sa marchandise m'chappent), qui s'en allait par les rues en faisant
des jeux de mots dans le genre du suivant: _My old soul, will you buy a
bowl?_ Cela rime en anglais, mais non plus en franais: _Ma vieille me,
voulez-vous m'acheter une boule?_

Le tonnelier criait: _Any work for the cooper?_ (_Avez vous de l'ouvrage
pour le tonnelier?_)

Un des mtiers les plus fatigants et les moins lucratifs tait celui qui
consistait  errer le jour et mme le soir en criant: _Buy a fire-stone,
cheeks for you stoves!_ (_Achetez une pierre de foyer, des briques pour
vos fourneaux._)

Des pcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou
carrelets dans un panier sur la tte en chantant: _Buy my flounders,
live flounders!_ (_Achetez-moi des flondes, des flondes vives!_)

Le cireur se promenait, un petit panier  la main: _Black your shoes,
Your Honour! Black, sir! black, sir!_ (_Faites noircir vos souliers,
Votre Honneur! Noircir, monsieur! noircir, monsieur!_)

Il sollicitait ainsi les lgants et choisissait de prfrence les
alles malpropres o les _beaux_ ne s'aventuraient pas sans se salir.

A ce propos Casanova remarque:

  Un homme en costume de cour n'oserait aller  pied dans les rues de
  Londres sans s'exposer  tre couvert de boue par une vile populace,
  et les gentlemen lui riraient au nez.

Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait une origine
irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trpied pour placer le
pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage
anglais qui n'est connu en France que depuis la moiti du XIXe sicle.
Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore mtier de
surveiller les prostitues pour le compte des maquerelles ou des
logeuses, et tout en brossant  tour de bras, ils donnaient discrtement
l'adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme tait celle
de Mme Cole, dans le roman de Cleland.

La marchande d'anguilles portait sur la tte son baquet plein de sable
o se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell
jusqu'au Strand en criant: _Buy my eels; a groat a pound live eels!_
(_Achetez-moi des anguilles; un groat la livre d'anguilles vives!_)

Rien d'tonnant  ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les
poissonniers ont toujours t les plus nombreux des petits marchands qui
parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pcheurs que guignaient
les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des
poissons chers et estims: _Buy my maids, and fresh soles!_
(_Achetez-moi des anges de mer et des soles fraches!_)

De robustes laitires apportaient, ds le matin, le lait de leurs vaches
dans certaines rues de diffrents quartiers. King-Street surtout en
tait encombr et retentissait de leurs cris: _Any milk below, maids?_
(_Vous faut-il du lait, l en bas, les servantes?_)

La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et sa chaise
au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les dcrotteurs, les
ramoneurs se dlectaient de la friandise qu'elle leur servait dans une
tasse sale avec une cuillre plus sale encore: _Hot rice milk!_ (_Du riz
au lait tout chaud!_)

La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en criant: _New
almanacks, news! Some lies, and some true. Buy a new almanack!_
(Almanachs nouveaux, nouveaux! Il y en a qui mentent, d'autres qui
disent vrai. Achetez un almanach nouveau!)

L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, des
prdictions, les jenes, les ftes, les jours fris, les changements de
la lune, la table pour calculer l'intrt, la liste des rois, l'poque
o commencent et finissent les termes, etc.

Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la
nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils
dvoraient avec joie les pommes de terre et le lait caill et se
passaient le plus souvent de viande. A Londres mme, les pommes de terre
cotaient bon march. _Potatoes! o! Two pound a penny! five pound two
pence!_ (_Les pommes de terre! oh! Deux livres pour un penny! cinq
livres pour deux pence!_) Mais ce mets tait rput grossier et rserv
aux gens du commun.

Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des
peaux de livres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des
chandelles. Elles vendaient ces rsidus aux vieilles femmes qui
criaient; _Any kitchenstuff?_ (_Avez-vous des restes de graisse 
vendre?_) Quand ces servantes taient jeunes et jolies, la mgre avait
toujours quelques bons conseils  leur donner, comme d'aller trouver
telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant
elle tait bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur
fortune, pour peu qu'elles voulussent tre aimables avec de vieux
gentlemen prts  les pouser, et la vieille citait des noms de
servantes devenues des grandes dames pour l'avoir coute, et elle se
retirait se promettant de revenir bientt afin de connatre l'effet de
ses paroles habiles dans l'me des jeunes filles innocentes et naves.

Dans les aprs-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le th
 la jolie et agrable colline de White-Conduit, le jeune homme de la
Cit donnait  sa matresse l'illusion de cette promenade en achetant un
pain de White-Conduit qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger
dans une taverne. _A hot loaf! A White-Conduit loaf!_ (_Un pain tout
chaud! un pain de White-Conduit!_) L'abus du th tait dj un sujet de
railleries de la part des crivains de l'poque. White-Conduit tait un
de ces jardins publics, nomms _tea-gardens_, parce qu'on y prenait
surtout du th. Les plus fameux de ces jardins qui favorisrent la
dbauche londonienne au XVIIIe sicle furent ceux de _Vauxhall_ et de
_Ranelagh_, qui taient situs hors des barrires de Londres.

Les autres taient dans la ville. Dans tous, la socit tait mle. La
plupart taient agrablement plants et bien dessins. Presque dserts
pendant la semaine, ils taient pleins le dimanche, et c'tait surtout,
ainsi que le dit une description du temps, de petite bourgeoisie,
d'ouvriers et d'ouvrires, de servantes requinques et de demoiselles,
_toutes filles d'honneur comme il plat  Dieu._

On dnait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se
bornaient  prendre du th,  boire de la bire ou encore du cidre dans
des tonnelles amnages autour du jardin. Faisait-il mauvais temps? On
allait dans les salles du caf, o un orgue jouait les airs en vogue. Au
demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les
plus frquents tait le _Dog' and Duck_, situ dans _Saint-George's
fields_,  porte des trois ponts. On allait aussi  _White-Conduit
Hill_,  _Bagnigge Wels_, au Belvdre,  _Bermondsey Spas_, au
_Cromwell_, au _New Tumbridge_,  la _Florida_, au _Rumbolo_, 
_Hihgbury barn_.

Situs hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall
attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mle
o ne manquaient ni les dbauchs, ni les mignons, ni les filles de
mauvaise vie.

Voici la description du _Ranelagh_, d'aprs un ouvrage du temps:
_Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans
cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait  Londres_ par M. D. S. D.
L.

  _Ranelagh_ est agrablement situ sur les bords de la Tamise,  deux
  milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus
   la mode, tant pour la beaut que pour la grande compagnie qu'on y
  trouve les soires du printemps et partie de l't. Afin que
  _Ranelagh_ continue d'tre le rendez-vous de la meilleure compagnie,
  on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui
  est le temps o les familles distingues partent pour leurs terres.

  On paie  la porte une demi-_crown_ (un petit cu). En traversant le
  btiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais,
  dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la
  rotonde par un passage couvert, bien clair, qui met  l'abri de
  l'inclmence des saisons.

  _Ranelagh-House_ appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut
  achet par des particuliers dans l'intention d'en faire une place
  d'amusements publics. En consquence, M. William Jones, architecte de
  la Compagnie des Indes, dessina le plan de la prsente _rotonde_ ou
  _amphithtre_. Comme la dpense aurait t norme pour la construire
  en pierre, les propritaires se dterminrent  la faire en bois et
  sous l'inspection de M. Jones; elle fut commence et finie en 1740.

  Le btiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthon
  de Rome. L'architecture du dedans est analogue  celle du dehors. Le
  diamtre extrieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l'intrieur
  de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposs les uns aux
  autres; ils sont de l'ordre dorique et le premier tage est rustique.
  Dans tout le tour, en dehors, rgne une arcade et une galerie
  au-dessus, dont l'escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre
  dans les premires loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont
  les croises.

A l'poque o parut _Fanny Hill_, l'orchestre tait lev au centre de
la rotonde.

Les musiciens et les chanteurs taient nombreux et bien choisis. Le
concert commenait  sept heures et finissait  dix. Autour de la
rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur
laquelle on servait le th et le caf _gratis_. Les loges avaient
chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir
sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie  balustrade,
qui contenait la mme quantit de loges qu'en bas, ayant chacune son
escalier drob. Une loge tait rserve  la famille royale. Toute la
pice tait bien claire. On y donnait des djeuners publics, qui, plus
tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde tait plus
leve que les jardins. Reprenons la description de _Londres et ses
environs_:

  La partie de derrire est entoure d'une alle sable, claire avec
  des lampes, et l'extrmit de cette espce de terrasse est plante
  d'arbustes en massifs. De l, on descend sur un beau lapis de gazon,
  de forme octogone, termin par une alle sable, ombrage par des
  ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des alles serpentantes,
  qui sont claires le soir par des lampes qui font un effet agrable
  vues au travers des arbres.

  Mais la promenade la plus gnralement admire est celle qui est au
  sud de _Ranelagh-House_ et qui conduit au fond du jardin: c'est une
  alle sable borde de deux tapis de gazon, ombrage d'ormes et d'ifs
  et claire par vingt lampes.

  Sur une minence, tout  fait au bout, est un temple circulaire du
  dieu Pan, et la statue d'un de ses faunes est sur le dme; il est
  peint en blanc et le dme est support par huit piliers.

  A la droite de ces jardins est un beau canal o il y a une grotte.
  Des deux cts sont des alles claires par douze lampes. A droite
  sont deux alles: la plus prs de l'eau a douze lampes; et l'autre,
  qui est trs longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont trs
  grands. Au bout de cette alle sont vingt lampes, qui forment trois
  arches triomphales et offrent un charmant coup d'oeil le soir.

  Les jardins hauts sont trs ars et bien plants. Au bout est un
  difice avec un fronton support par dix colonnes. Plusieurs personnes
  vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde; il n'en
  cote qu'un schelling.

Casanova rapporte  propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce
qu'tait ce fameux jardin et nous fait juger de la libert des moeurs
des dames anglaises du bon ton, en ce temps-l:

  Le soir, tant all me promener au parc Saint-James, je me rappelai
  que c'tait jour de Ranelagh, et, voulant connatre cet endroit, je
  pris une voiture et, seul, sans domestique, je m'y rendis dans le
  dessein de m'y amuser jusqu' minuit et d'y chercher quelque beaut
  qui me plt.

  La rotonde du Ranelagh me plut; je m'y fis servir du th, j'y dansai
  quelques minutes; mais point de connaissances; quoique j'y visse
  plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n'osais en
  attaquer aucune. Ennuy, je prends le parti de me retirer; il tait
  prs de minuit; j'allai  la porte, comptant y trouver mon fiacre que
  je n'avais point pay; mais il n'y tait plus et j'tais fort
  embarrass. Une trs jolie femme, qui tait sur la porte en attendant
  sa voiture, s'apercevant de mon embarras, me dit en franais que, si
  je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire  ma
  porte. Je la remercie et, lui ayant dit o je demeurais, j'accepte
  avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portire
  et, s'appuyant sur mon bras, elle monte, m'invite  me placer  ct
  d'elle et ordonne qu'on arrte devant chez moi.

  Ds que je fus dans la voiture, je m'vertuai en expressions de
  reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui tmoignai le regret que
  j'prouvais de ne l'avoir point vue  la dernire assemble de
  Soho-Square.

  --Je n'tais pas  Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath
  aujourd'hui.

  Je me loue du bonheur que j'avais de l'avoir rencontre, je couvre
  ses mains de baisers, j'ose lui en donner un sur la joue, et, ne
  trouvant, au lieu de rsistance, que la douceur et le sourire de
  l'amour, je colle mes lvres sur les siennes et, sentant la
  rciprocit, je m'enhardis et bientt je lui ai donn la marque la
  plus vidente de l'ardeur qu'elle m'avait inspire.

  Me flattant que je ne lui avais pas dplu, tant je l'avais trouve
  douce et facile, je la suppliai de me dire o je pourrais aller pour
  lui faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais
  passer  Londres; mais elle me dit: Nous nous reverrons encore et
  soyez discret. Je le lui jurai et ne la pressai pas. L'instant
  d'aprs la voiture s'arrte, je lui baise la main et me voil chez moi
  fort satisfait de cette bonne fortune.

  Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu'enfin je la retrouvai
  dans une maison o lady Harington m'avait dit d'aller me prsenter 
  la matresse de sa part. C'tait une lady Betty Germen, vieille femme
  illustre. Elle n'tait pas au logis, mais elle devait rentrer en peu
  de temps et je fus introduit au salon pour l'attendre. Je fus
  agrablement surpris en y apercevant ma belle conductrice du Ranelagh,
  occupe  lire une gazette. Il me vint dans l'esprit de la prier de me
  prsenter. Je m'avance vers elle et  la question que je lui fais, si
  elle voudrait bien tre mon introductrice, elle rpond d'un air poli
  qu'elle ne pouvait pas, n'ayant pas l'honneur de me connatre.

  --Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas?

  --Je vous remets fort bien, mais une folie n'est pas un titre de
  connaissance.

  Les bras me tombrent  cette singulire rponse. Elle se remit
  tranquillement  lire sa gazette et ne m'adressa plus la parole
  jusqu' l'arrive de lady Germen.

  Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire
  le moindre semblant de me connatre, me parlant cependant avec
  beaucoup de politesse lorsque l'-propos me permettait de lui adresser
  la parole. C'tait une lady de haut parage et qui jouissait  Londres
  d'une belle rputation.

On trouve aussi dans _Londres et ses environs_ une description dtaille
des jardins de Vaux-Hall qui avaient t rouverts en 1732.

  Ils sont situs sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth,  deux
  milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours,  6 h. 1/2 du
  soir, except le dimanche, depuis mai jusqu' la fin d'aot;
  l'admission est d'un schelling.

  En entrant par la grande porte, le premier objet qui se prsente est
  une alle de 900 pieds de longueur, plante des deux cts d'ormes qui
  forment une arche,  l'extrmit de laquelle on a le plus beau
  paysage, termine par un oblisque gothique o on monte par un petit
  escalier. La base est dcore de festons de fleurs et aux coins sont
  peints des esclaves enchans. Au-dessus est cette inscription:

  Spectator
  Fastidiosus
  Sibi Molestus

  En avanant quelques pas, on trouve,  droite, un quadrangle plant
  en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, trs
  orn de sculpture, niches, etc. Le dme est surmont de plumes
  blanches qui sont les armes des princes de _Wales_. Tout cet difice
  est en bois peint en blanc et couleur de chne. Les ornements sont en
  _plaistic_, composition particulire qui ressemble un peu au pltre de
  _Paris_, mais qui n'est connue que de l'architecte. Les beaux jours,
  la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour
  la partie vocale qu'instrumentale, sont bien choisis. Le concert
  commence  huit heures et finit  onze.

  Sur une grande pice de bois est un paysage qu'on appelle _The
  Day-Scene_. On l'te  la chute du jour pour dcouvrir une cataracte
  en transparent, dont l'effet est trs brillant. Il est curieux de voir
  comment toute la compagnie court en foule, au son d'une cloche qui
  sonne  neuf heures pour avertir du moment o cette cascade est
  visible. On la recouvre au bout de dix minutes.

  Dans la partie du bosquet, en face de l'orchestre, sont placs
  quantit de tables et de bancs, et un grand pavillon de l'ordre
  composite, qui fut construit pour le dernier prince de _Wales_, dans
  lequel son petit-fils a soup souvent les annes dernires. On monte
  dans ce pavillon par un escalier double  balustrades. Le front est
  support par des pilastres de l'ordre dorique. Dans le plafond sont
  trois petits dmes, avec des ornements dors d'o descendent trois
  lustres.

  Il y a dans cette pice plusieurs tableaux, par _M. Hayman_, tirs
  des pices historiques de _Shakespeare_. Ils sont admirs
  gnralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l'expression.

  Le premier, en entrant dans les jardins, est une reprsentation de la
  tempte dans la tragdie de _Lear_.

  Le second est le moment de la tragdie d'_Hamlet_, o le roi, la
  reine de _Danemark_, au milieu de leur cour, donnent audience.

  Le troisime est la scne d'_Henri V_, qui prcde la fameuse
  bataille d'_Azincourt_: elle se passe devant la tente du roi; son
  arme est  quelque distance, et le hraut franais, accompagn d'un
  trompette, vient lui demander s'il veut composer pour sa ranon.

  Le dernier est la scne de _la Tempte_ o _Miranda_ aperoit, pour
  la premire fois, _Ferdinand_: elle est  lire sous un arbre; le livre
  lui tombe des mains; _Ferdinand_ est  ses genoux et exprime
  l'agrable surprise qu'il prouve. _Prospero_, dans sa robe magique,
  affecte de la colre...

  ... L'espace entre le pavillon et l'orchestre est le rendez-vous
  gnral de la compagnie qui s'y rassemble pour entendre le chant.
  Lorsqu'une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le
  bosquet est illumin par 2,000 lampes qui font un charmant effet au
  milieu des arbres. Sur la face de l'orchestre, elles forment trois
  arches triomphales; le tout est allum avec une rapidit surprenante.

  Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande
  salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamtre...

  ... La premire alle du jardin, en sortant de la rotonde, est pave
  de carreaux de Flandres, afin d'viter l'humidit que contracte le
  sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entour d'alles
  sables. Il y a une quantit de pavillons ou alcves dcores de
  peintures, d'aprs les dessins de _MM. Hayman_ et _Hogarth_. Chaque
  pavillon a une table et peut tenir huit personnes...

  ... Les peintures des pavillons sont:

  1 Deux Mahomtants regardant avec tonnement toutes les beauts de
  ces lieux;

  2 Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergre dans le
  bois;

  3 La nouvelle rivire d'_Islington_ avec une famille qui se promne;
  une vache qu'on trait et des cornes fixes sur la tte du mari;

  4 Une partie de quadrille et un service de th;

  5 Un concert;

  6 Des enfants faisant des chteaux de cartes;

  7 Une scne du _Mdecin malgr lui_;

  8 Un paysage;

  9 Une contredanse de villageois autour d'un mai;

  10 Enfilez mon aiguille;

  11 Un vol de cerf-volant;

  12 Le moment du roman de _Pamla_, o elle annonce  la femme de
  charge le dsir qu'elle a de retourner chez ses parents;

  13 Une scne du _Diable  payer_ entre _Jobson Nell_ et le sorcier;

  14 Des enfants jouant  la cachette;

  15 Une chasse;

  16 _Pamla_ sautant par la fentre pour s'chapper de chez lady
  _Davers_;

  17 La scne des _Merry Wives de Windsor_ o _Sir John Falstaff_ est
  mis dans la corbeille au linge sale;

  18 Un combat naval entre les Espagnols et les Maures;

  Les peintures finissent ici; mais les pavillons continuent et
  conduisent  une colonnade de 500 pieds de longueur, dans la forme
  d'un demi-cercle...

  Aprs avoir travers ce demi-cercle, on trouve d'autres pavillons qui
  mnent dans la grande alle.

  Dans le dernier de ces pavillons est peinte _Suzanne aux yeux
  pochs_, lorsqu'elle vient dire adieu  son doux _William_, qui est 
  bord de la flotte qui va partir...

  En retournant au bosquet, les pavillons derrire l'orchestre ont les
  peintures suivantes:

  1 Difficile  plaire;

  2 Des glisseurs sur la glace;

  3 Des joueurs de musette et de hautbois;

  4 Un feu de joie  _Charing-Cross_ et autres rjouissances. Le coche
  de _Salisbury_ vers;

  5 Le jeu de _Colin-Maillard_;

  6 Le jeu des lvres de grenouilles;

  7 Une htesse de _Wapping_, avec des matelots qui dbarquent;

  8 Le jeu des pingles, et le mari grond par sa femme qui lui
  enfonce des pingles dans le menton.

La description continue, numrant longuement les peintures, les alles,
les statues, les cyprs, les ifs, les cdres, les tulipiers et la belle
prairie dfendue par un _haha_ pour empcher qu'on n'y entre.

A la fin on donne:

  le prix des denres qu'on peut avoir dans ces jardins.

                                      Schelling  Pence
  Une bouteille de bourgogne                  7  6
  Une de champagne                           10  6
  De Frontignac                               7  0
  De Claret[6]                                7  0
  De vieux _hock_                             6  0
  De madre                                   5  0
  Du Rhin                                     3  0
  De Sheres[7]                                3  6
  De Montagne                                 3  0
  De Port[8]                                  2  6
  De Lisbonne                                 2  6
  Une bouteille de cidre                      1  0
  Une d'arrack                                8  0
  Deux livres de glace                        1  0
  La petite bire                             0  6
  Un poulet                                   3  0
  Un plat de jambon                           1  0
  Un de boeuf                                 1  0
  Un de boeuf roul                           1  0
  Un pigeon prserv dans le beurre           1  0
  Une laitue                                  0  6
  Une petite mesure d'huile                   0  5
  Un citron                                   0  3
  Une tranche de pain                         0  1
  Un petit pain de beurre                     0  2
  Un biscuit                                  0  1
  Une tranche de fromage                      0  2
  Une tarte                                   1  0
  Une custard[9]                              0  4
  Un gteau de fromage                        0  4
  Un plat d'anchois                           1  0
  Un d'olives                                 1  0
  Un concombre                                0  6
  Une gele                                   0  6
  Les bougies                                 1  4

  [6] Vin de Bordeaux.

  [7] Vin de Xrs que les Anglais nomment Sherry.

  [8] Vin de Porto.

  [9] Pot de crme.

L'entre au Vauxhall cotait un schelling.

Casanova observe:

  Pour entrer au Vauxhall, on payait la moiti moins que pour l'entre
  du Ranelagh, et malgr cela on pouvait s'y procurer les plaisirs les
  plus varis, tels que bonne chre, musique, promenades obscures et
  solitaires, alles garnies de mille lampions, et l'on y trouvait
  ple-mle les beauts les plus fameuses de Londres, depuis le plus
  haut jusqu'au plus bas tage.

                   *       *       *       *       *

Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c'est pour se
librer que, sur la proposition d'un libraire, il crivit les _Memoirs
of a woman of pleasure_, autrement _Fanny Hill_, oeuvre remarquable;
libre, mais dlicate. Elle lui fut paye 20 guines.

On ne sait pas bien si la premire dition des _Memoirs_ parut en 1747,
1748, 1749 ou 1750. On pense que l'diteur en fut le libraire Griffiths,
qui publiait _The Monthly Review_. Cela parat probable, car ds 1760
Griffith publia, sous le titre de _Memoirs of Fanny Hill_, une dition
publique, mais trs adoucie de l'ouvrage de Cleland, et le _Monthly
Review_ fit l'loge d'un ouvrage dont la publication clandestine et le
texte expurg, mais publi ouvertement, lui rapportrent 10,000 guines.

Poursuivi pour l'avoir crit, Cleland allgua sa pauvret comme excuse,
et le Prsident qui le jugeait et qui tait le comte Granville lui fit
une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition tait de
ne plus crire d'ouvrages libres. Cleland observa cette condition et
toucha sa pension jusqu' la fin de sa vie. Il vcut dans l'tude, 
l'cart de la socit qui ne lui pardonnait pas d'avoir crit les
_Memoirs_. Cleland tait un picurien trs doux, trs cultiv. Il vivait
dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu'il charmait par son
rudition aimable et inpuisable. Il avait une bibliothque pleine de
livres rares et prcieux.

Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.

                   *       *       *       *       *

Cleland crivit, outre les _Memoirs of a woman of pleasure_, plusieurs
romans qui ne manquent pas d'intrt:

_The Memoirs of a Coxcomb_ (1767, in-18) ou _Mmoires d'un fat_;
_Surprises of Love_ ou _Surprises d'amour_ (Londres, 1765, in-12); _The
Man of Honour_ ou _l'Homme d'honneur_ (Londres, 3 vol. in-12).

Il composa des pices: _Titus Vespasian_, 1755 (in-8), drame; _Timbo
Chiqui or the american Savage_, 1758 (in-8), drame en 3 actes.

On lui doit quelques essais de philologie _celtomaniaque_ sans grande
valeur: _The way to thing by words, and to words by thing_, et en 1768,
_Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the
analytic method, to retrieve the antient Celtic_, ouvrage auquel il
donna l'anne suivante un supplment sous le titre d'_Additionnal
articles to the Specimen_, etc.

Cleland donna aussi des articles dans des priodiques tels que le
_Public Advertiser_, o il signa tantt _Modestus_ et tantt _A.
Briton_.

                   *       *       *       *       *

Gay, dans la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs  l'amour_,
etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l'_Essai
sur l'homme_, de Pope), intitul _Essay on woman_ ou _Essai sur la
femme_, et qui est de John Wilkes: D'aprs une note insre dans un
catalogue d'autographes vendus  Londres par Sotheby, en 1829, le
vritable auteur de cet Essai serait Cleland, l'auteur de _The woman of
pleasure_.

Dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (mars 1861), M. Charles Nodier releva
vivement cette assertion:

Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France,
et il est probable mme qu'elle a d tre signale depuis longtemps en
Angleterre.

Wilkes est bien le vritable auteur de l'_Essai sur la femme_; il n'est
permis  aucun gard de le rvoquer en doute...

                   *       *       *       *       *

Le seul ouvrage qui garde de l'oubli le nom de John Cleland, c'est le
roman de Fanny Hill, la soeur anglaise de Manon Lescaut, mais moins
malheureuse, et le livre o elle parat a la saveur voluptueuse des
rcits que faisait Chhrazade.

G. A.




ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE


_Memoirs of ********** ** ***********._ Vol. I. [II] London: Printed for
G. FENTON, in the Strand.

  2 vol. in-12, 228-252 pages [s. d.]. Cette dition a paru en 1747 ou
  1748.

_Memoirs of a woman of pleasure._ Vol. I., [II] London: Printed for G.
Fenton, in the Strand, M. DCC. XLIX.

  2 vol. in-12, 227-266 pages.

_Memoires of a woman of pleasure_: London, printed for G. Fenton, in the
Strand, M. DCC. XLIX.

  2 vol. in-12, 172-187 pages. Cette dition est orne de gravures, dont
  quelques-unes ne se rapportent pas au sujet.

_Memoirs of Fanny Hill..._

  In-12 publi en 1760 par le libraire Griffiths, diteur de la _Monthly
  Review_. Cette dition expurge des _Memoirs of a woman of pleasure_,
  fut annonce avec loge dans la _Monthly Review_. Les _Memoirs of
  Fanny Hill_, relis en veau, se vendaient 3 shillings. On suppose que
  le mme Griffiths a galement publi les premires ditions des
  _Memoirs of a woman of pleasure_.

_Memoirs of a woman of pleasure_, from the original corrected edition,
with a set of elegant engravings.

  2 vol. in-8 (s. l. n. d.), 152-162 pages. dition signale par
  Pisanus Fraxi: Bien qu'ancienne sans aucun doute, crit ce
  bibliographe, cette dition n'est videmment pas la premire; elle est
  d'ailleurs complte et contient un passage qui n'existe pas dans les
  ditions de 1749 ou de 1784, ni, en fait, dans aucune des
  rimpressions subsquentes que j'ai eu l'occasion d'examiner. Ce
  passage, form de deux paragraphes, forme la conclusion de l'aventure
  dans laquelle Fanny eut l'occasion d'assister  des badinages lascifs
  entre deux jeunes gens. A ce propos, Isidore Liseux fait cette
  remarque: Ces deux paragraphes sont probablement une interpolation,
  trangre  Cleland.

_Memoirs of Fanny Hill by John Cleland._ A new and genuine dition from
the original text (London, 1749). [Marque de Liseux.] Paris, Isidore
Liseux, 19, passage Choiseul, 1888.

  In-8, XI-325 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprime
  porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les
  premires pages sont consacres  une _Notice of Cleland_ qui est
  d'Isidore Liseux.

_Memoirs of a woman of pleasure (Fanny Hill)_, by John Cleland. A new
and genuine dition (from the original text London, 1749). [Marque de
Liseux.] Paris, Isidore Liseux, 19, rue Radziwill, 1890.

  In-8, VII-319 pages, titre en rouge et noir. La couverture imprime
  porte seulement sur le premier plat et au dos le mot _Cleland_. Les
  premires pages sont consacres  une _Notice of Cleland_ qui est
  d'Isidore Liseux. Il y a une contrefaon parue en 1894, _Paris, chez
  tous les libraires_. Elle comporte aussi la notice et a t divise en
  deux volumes.

  Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_ (London, 1877,
  signale une suite d'illustrations pour Fanny Hill par quelqu'un de
  peut-tre aussi grand que Hogarth. Ces illustrations se
  trouvent-elles dans une dition de nous inconnue ou ont-elles t
  tires  part, Pisanus Fraxi ne s'explique point l-dessus, du moins
  dans son _Index_. Au rapport de Liseux, Pisanus Fraxi s'est tendu sur
  la bibliographie des _Memoirs of a woman of pleasure_: La
  bibliographie d'un ouvrage de ce genre, dont les impressions sont
  souvent sans date, ou antidates, ou contrefaites, est toujours
  obscure et presque impossible: celle de _Fanny_ existe cependant,
  aussi tendue qu'on peut le dsirer, dans le dernier recueil de
  Pisanus Fraxi: _Catena librorum tacendorum_, London, 1885, in-4. On y
  trouvera, en outre des ditions anglaises, l'indication des prtendues
  traductions franaises. Ces traductions, toutes du sicle dernier,
  sont tellement abrges qu'elles font l'effet de simples analyses et
  n'ont d'autre valeur que celle des gravures bonnes ou mauvaises qui
  les accompagnent.

_La Fille de joye_, ouvrage quintessenci de l'anglais. A Lampsaque,
1751.

  In-8, 1 page de titre et 172 pages. Titre rouge et noir, avec une
  marque forme de lettres entrelaces. C'est une traduction abrge par
  Lambert, fils d'un banquier de Paris.

_Apologie de la fine galanterie de Mlle Franoise de la Montagne_,
traduit de l'anglais. A Todion, chez Barnabas Condomine, 1756.

  Pet. in-8. A partir de la page 97, le titre courant est: _La fille de
  joie_. C'est une rimpression, avec un titre diffrent, de l'ouvrage
  prcdent.

_La Fille de joie ou Mmoires de Miss Fanny, crits par elle-mme._ A
Paris, chez Madame Gourdan. MDCCLXXXVI.

  In-8, 235 pages, plus 2 feuillets pr titre et faux titre, et 33
  planches libres. Belle dition.

_Nouvelle traduction de Woman of pleasure ou Fille de Joie. Par M.
Cleland, contenant les Mmoires de Mademoiselle Fanny, crits par
elle-mme._ Avec figures. Premire [Seconde] partie. A Londres, chez G.
Fenton, dans le Strand. M. DCC. LXXVI.

  2 vol. in-16. 119-131 pages plus 5 planches pour la 1re partie et 9
  pour la 2e.

_La Fille de joie ou Mmoires de Mademoiselle Fanny, crits par
elle-mme._ Nouvelle dition, avec figures. Tome premier. [Second.] A
Londres, 1790.

  2 vol. in-16, 2 f. titre et faux titre et 143 pp. pr le tome premier.
  2 f. titre et faux titre et 142 pages pr le tome second. Les gravures
  sont contrefaites de celles qui accompagnent la traduction de M. DCC.
  LXXVI.

_La Fille de joie ou Mmoires de Miss Fanny, crits par elle-mme._ Tome
Premier. [Deux.] Londres, Imprimerie de la Socit cosmopolite,
MDCCCLXXX.

  In-8; 2 tomes en 1 vol., titre en rouge et noir, papier verg, 230
  pages.

_Mmoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe sicle). Entirement
traduits de l'anglais pour la premire fois par Isidore Liseux. [Marque
de Liseux]. Imprim  cent soixante-cinq exemplaires pour Isidore Liseux
et ses amis, Paris, 1887.

  In-8, X-327 pages. Titre en noir et rouge. Couverture mobile,
  imprime en noir, contenant sur le premier plat le titre, plus un
  _Avis aux libraires_, sur le second plat l'indication d'imprimerie:
  _Typ. Ch. Unsinger_; le dos est aussi imprim. Les premires pages
  sont remplies par une _Notice sur Cleland_, par Isidore Liseux.

_Mmoires de Fanny Hill_, par John Cleland (XVIIIe sicle). Entirement
traduits de l'anglais par Isidore Liseux. Tome I [II]. Rimpression
textuelle de l'dition de Paris, 1887. MIMVI.

  Petit in-4 illustr de 12 hliogravures libres hors texte (il y a
  deux ditions faites par un diteur, H.....; dans la premire, les
  gravures sont plus petites. Un mdaillon donne le portrait de Cleland.
  Il existe aussi une contrefaon du second tirage avec les grandes
  hliogravures, mais sans le portrait.)

  Tome I, 6 f. titre et faux titre, 157 p. et 4 f.

  Tome II, --  --         --        166 p. et 4 f.

  Couverture bleue replie, papier de soie pour, garantir les gravures.

  Cette dition est la premire qui contienne la traduction des deux
  paragraphes interpols dans l'dition signale par Pisanus Fraxi,
  reproduits en anglais et en note par Liseux.

Il y a des traductions italiennes et une adaptation sous le titre _La
Meretrice_ (Cosmopoli) publie  Venise vers 1764 et attribue par le
marquis de Paulmy au comte Carlo Gozzi, dernier dfenseur de la
_Commedia dell' Arte_.

On connat une traduction allemande dans le 1er vol. des _Priapische
Romane_.




MMOIRES D'UNE FEMME DE PLAISIR


LETTRE PREMIRE

MADAME,

Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance 
satisfaire vos dsirs et, quelque mortifiante que puisse tre la tche
que vous m'imposez, je me ferai un devoir de dtailler avec fidlit les
priodes scandaleuses d'une vie dborde, dont je me suis enfin tire
heureusement, pour jouir de toute la flicit que peuvent procurer
l'amour, la sant et une fortune honnte; tant d'ailleurs encore assez
jeune pour en goter le prix et pour cultiver un esprit qui
naturellement n'tait pas dprav, qui, mme parmi les dissipations o
je me vis entrane, ne laissa point de former des observations sur les
moeurs et sur les caractres des hommes, observations peu communes aux
personnes de l'tat o j'ai vcu, lesquelles, ennemies de toute
rflexion, les bannissent pour jamais, afin d'viter les remords qu'un
retour sur elles-mmes ferait natre dans leurs coeurs.

Hassant aussi mortellement que je le fais toute prface inutile, je ne
vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; je dois seulement vous
avertir que je retracerai toutes mes actions avec la mme libert que je
les ai commises.

La vrit, la vrit toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai mme pas
la peine de couvrir de la plus lgre gaze mes crayons; je peindrai les
choses d'aprs nature, sans crainte de violer les lois de la dcence,
qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que
nous. D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consomme des plaisirs
rels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n'ignorez pas que les
gens d'esprit et de got ne se font nul scrupule de dcorer leurs
cabinets de nudits de toute espce, quoique, par la crainte qu'ils ont
de blesser l'oeil et les prjugs du vulgaire, ils n'aient garde de les
exposer dans leurs salons.

                   *       *       *       *       *

Passons  mon histoire. On m'appelait, tant enfant, Frances Hill[10].
Je suis ne de parents pauvres, dans un petit village prs de Liverpool,
dans le Lancashire, de parents extrmement pauvres et, je le crois
pieusement, trs honntes.

  [10] _Frances_, Franoise; le diminutif de _Frances_ est _Fanny_,
    c'est--dire Fanchonon, Fanchonette; _Hill_ signifie colline, et
    l'dition de 1756 de la traduction abrge par Lambert des _Memoirs
    of a woman of pleasure_ est intitule _Apologie de la fine
    galanterie de Mlle Franoise de la Montagne_. Mais les traducteurs
    ne francisent plus les noms propres.

Mon pre, qu'une infirmit empchait de travailler aux gros ouvrages de
la campagne, gagnait,  faire des filets, une trs mdiocre subsistance,
que ma mre n'augmentait gure en tenant une petite cole de filles dans
le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'tais reste seule
en vie.

Mon ducation, jusqu' l'ge de quatorze ans passs, avait t des plus
communes. Lire ou plutt peler, griffonner et coudre assez mal, faisait
tout mon savoir. A l'gard de mes principes de vertu, ils consistaient
dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de
timidit naturelles  notre sexe, dans la premire priode de la vie, o
les objets vous effrayent surtout par leur nouveaut; mais alors nous ne
gurissons de la peur que trop tt aux dpens de notre innocence,
lorsque nous nous habituons peu  peu  ne plus voir, dans l'homme, une
bte froce prte  nous dvorer.

Ma pauvre mre avait toujours t tellement occupe de son cole et des
petits embarras du mnage qu'elle n'avait employ que bien peu de temps
 m'instruire. Au reste, elle tait trop ignorante du mal pour tre en
tat de me donner des leons qui pussent m'en garantir.

J'tais entre dans ma quinzime anne, lorsque les chers et
regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vrole,  quelques
jours l'un de l'autre. Mon pre mourut le premier, entranant ma mre
dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline
sans ressources et sans amis, car mon pre, qui tait du comt de Kent,
s'tait tabli par hasard dans le village. Je fus aussi attaque de
cette contagieuse maladie, mais fort lgrement; je fus bientt hors de
danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en
restt aucune marque. Je passe sur le chagrin, la vritable affliction
o cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse
n'en effacrent que trop tt de ma mmoire la triste et prcieuse
poque. Mais ce qui contribua surtout  me la faire oublier, ce fut
l'ide, qu'on me mit tout  coup dans la tte, d'aller  Londres
chercher une place. Une jeune femme, nomme Esther Davis, alors dans
notre village, devait retourner incessamment  Londres, o elle tait en
service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses
avis et de son crdit pour me faire placer.

Comme il n'y avait personne au monde qui se mt en peine de ce que je
deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi aprs la mort de
mes parents m'encourageait plutt dans mon nouveau dessein, j'acceptai
sans hsiter l'offre qu'on me faisait, rsolue d'aller  Londres et d'y
tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste
qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, migrs de leur
province.

J'tais enchante des merveilles qu'Esther Davis me contait de Londres;
il me tardait d'y tre pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la
Famille royale, les mausoles de Westminster, la Comdie, l'Opra, enfin
toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosit par ses
agrables rcits et dont le tableau dtaill me tourna compltement la
tte.

Je ne puis non plus me rappeler sans rire la nave admiration, mle
d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les
habits du dimanche taient tout au plus des chemises de grosse toile et
des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin
luisant, ses chapeaux bords d'un pouce de dentelle, ses rubans aux
vives couleurs brochs d'argent; toutes choses qui, pensions-nous,
poussaient, naturellement  Londres et qui entrrent pour beaucoup dans
ma dtermination d'y aller afin d'en prendre ma part.

Quant  Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant
le voyage tait d'avoir en route la socit d'une compatriote. Nous
allions dans une ville o, comme elle me disait dans son langage et avec
ses gestes:

Nombre de pauvres campagnardes ont trouv moyen, par leur bonne
conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles _vartueuses_
ont pous leurs matres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse.
On en connat mme quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance
fait tout et nous y pouvons prtendre aussi bien que les autres.

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie
d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un
village o j'tais ne, il est vrai, mais o je n'avais personne 
regretter; un endroit qui m'tait devenu insupportable, depuis qu' des
tmoignages de tendresse avaient succd des airs froids de charit,
dans la maison mme de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et
protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honntement. Elle fit
argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et
les frais d'enterrement acquitts, toute ma fortune,  savoir: huit
guines et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans
une bote  perruque et mis mon argent dans une bote  ressort. Je
n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il ft
possible de la dpenser; ma joie de possder un tel trsor tait si
relle que je fis trs peu d'attention  une infinit de bons avis qui
me furent donns, par surcrot.

Nous partmes par la voiture de Chester. Je laisse de ct la petite
scne des adieux, o je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma
conductrice me servit de mre pendant la route, en considration de quoi
elle jugea  propos de me faire payer son cot jusqu' Londres. Elle
fit,  la vrit, les choses en conscience et mnagea ma bourse comme si
c'et t la sienne. Je ne m'arrterai pas au dtail insignifiant de ce
qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un oeil
humide de liqueur me lanait le postillon, le mange de tel ou tel des
voyageurs  mon adresse, djou par la vigilance de ma protectrice
Esther.

                   *       *       *       *       *

Ce ne fut qu'assez tard, un soir d't, que nous arrivmes  la ville,
dans notre pesant quipage tran cependant par deux forts chevaux.
Comme nous passions par les grandes rues qui menaient  notre auberge,
le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des pitons, bref, tout ce
nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'tonnait
 la fois.

Lorsque nous fmes arrives  l'auberge et que nos bagages furent
descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que
jamais, me ptrifia par une froide harangue dont voici la substance:

Lou soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. a, je m'en vais vite
dans ma place; songez  vous mettre en service le plus tt que vous
pourrez; n'apprhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici
plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement.
Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai
avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous
souhaite beaucoup de bonheur... J'espre que vous serez toujours brave
fille et ne ferez point tort  vos parents.

Aprs cette belle exhortation, elle me fit une courte rvrence et prit
cong de moi, me laissant pour ainsi dire confie  moi-mme, aussi
lgrement que je lui avais t confie.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruaut de son procd. Elle
n'eut pas les talons tourns que je fondis en larmes, ce qui me soulagea
un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras
o je me trouvais. Un des garons de l'htellerie vint mettre le comble
 mes inquitudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui
rpondis navement que non, mais que je le priais de me faire avoir un
logement pour cette nuit. L'htesse parut et me dit schement, sans tre
touche de l'tat o elle me voyait, que j'aurais un lit pour un
schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville
(ce qui me fit, hlas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir
le lendemain matin.

Ds que je me vis assure d'un lit, je repris courage et rsolus
d'aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m'avait
donn l'adresse sur le revers d'une chanson.

J'esprais trouver dans ce bureau l'indication d'une place convenable
pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d'pargner le
peu que je possdais. Quant  un certificat de bonne conduite, Esther
m'avait souvent rpt qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si
affecte que je fusse de son abandon, je n'avais pas cess de compter
sur elle. En bonne fille que j'tais, je commenais  croire qu'elle
avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal jug d'abord,
c'tait par ignorance de la vie.

L'impatience o j'tais de mettre mon projet  excution me rendit
matinale. Je mis  la hte mes plus beaux atours de village, et laissant
l'htesse dpositaire de ma petite malle, je m'en fus droit au bureau
qui me fut indiqu.

Une vieille matrone tenait cette maison. Elle tait assise devant une
table avec un gros registre, o paraissait griffonn par ordre
alphabtique un nombre infini d'adresses.

J'approchai de cette vnrable personne les yeux respectueusement
baisss, passant  travers une foule prodigieuse de peuple, tous
rassembls pour la mme cause. Je lui lis une demi-douzaine de
rvrences niaises, en lui bgayant ma trs humble requte.

Elle me donna audience avec toute la dignit et le srieux d'un petit
ministre d'tat, et m'ayant toise de l'oeil, elle me rpondit, aprs
m'avoir fait au pralable lcher un schelling, que les conditions pour
femmes taient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais gure
propre aux ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son
livre s'il y avait quelque chose qui me convnt, quand elle aurait
expdi quelques-unes de ses pratiques.

Je me retirai tristement en arrire, presque dsespre de la rponse de
cette vieille mdaille. Nanmoins, pour me distraire, je hasardai de
promener mes regards sur l'honorable cohue dont je faisais partie, et
parmi laquelle j'aperus une lady (car, dans mon extrme ignorance, je
la crus telle): c'tait une grosse dame  trogne bourgeonne, d'environ
cinquante ans, vtue d'un manteau de velours au coeur de l't, tte
nue. Elle avait les yeux fixs avidement sur moi, comme si elle et
voulu me dvorer. Je me trouvai d'abord un peu dconcerte et je rougis,
mais un sentiment secret d'amour-propre me faisait interprter la chose
en ma faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tchai de paratre le
plus  mon avantage qu'il me ft possible. Enfin, aprs m'avoir bien
examine tout son saoul, elle s'approcha d'un air extrmement compos et
me demanda si je voulais entrer en service. A quoi je rpondis que oui,
avec une profonde rvrence.

Vraiment, dit-elle, j'tais venue ici  dessein de chercher une
fille... Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie
n'a pas besoin de rpondant... Au moins, ma chre enfant, il faut bien
prendre garde; Londres est un abominable sjour... Ce que je vous
recommande, c'est de la soumission  mes avis et d'viter surtout la
mauvaise compagnie. Elle ajouta  ce discours mainte autre phrase plus
que persuasive pour enjler une innocente campagnarde, qui se croyait
trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir
affaire  une dame fort respectable.

Cependant, la vieille teneuse de livre,  la vue de qui notre accord
s'tait pass, me souriait de faon que je m'imaginai sottement qu'elle
me congratulait sur ma bonne chance: mais j'ai dcouvert depuis que les
deux gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette honnte
maison tait un magasin d'o Mistress Brown, ma matresse, tirait
souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle tait
si contente que, de peur que je lui chappasse, elle me jeta
immdiatement dans un carrosse, et ayant t retirer ma bote de mon
auberge, nous fmes  une boutique dans _Saint-Paul's-Churchyard_, o
elle acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous fit
conduire et descendre droit  son logis, dans ... Street!

Elle m'avait, durant la route, amuse par toutes sortes d'histoires plus
croyables les unes que les autres, sans laisser chapper une syllabe
d'o je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards,
j'tais tombe dans les mains de la meilleure matresse, pour ne pas
dire la meilleure amie, qu'il me ft possible de trouver en ce bas
monde. En consquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse,
me promettant, aussitt installe, d'informer Esther Davis de ma rare
bonne fortune.

L'apparence du lieu, le got et la propret des meubles ne diminurent
rien de la bonne opinion que j'avais conue de ma place. Le salon o je
fus introduite me parut magnifiquement meubl; car, en fait de salon, je
ne connaissais encore que les salles d'auberge o j'avais pass sur ma
route; il y avait deux trumeaux dors et un buffet garni de quelques
pices d'argent bien en vidence qui m'blouirent. Je ne doutai pas que
je ne fusse dans une maison des mieux fames.

Aussitt mon installation faite, ma matresse dbuta par me dire que son
dessein tait que nous vcussions familirement ensemble, qu'elle
m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que,
si je voulais tre bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une
vritable mre. A quoi je rpondis niaisement en faisant deux ou trois
ridicules rvrences:

Oui, oh! que si, bien oblige, votre servante.

Un moment aprs elle sonna et une grande dgingande de fille parut:

Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrter cette jeune personne
pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous
ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-mme; car je vous
avoue que sa figure me plat  un point que je ne sais pas ce que je
serais capable de faire pour elle.

Martha, qui tait une ruse coquine des mieux styles au mtier, me
salua respectueusement et me conduisit au second tage, dans une chambre
sur le derrire, o il y avait un fort bon lit, que je devais partager,
 ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress
Brown. Aprs quoi elle me fit le pangyrique de sa bonne et chre
matresse, m'assurant que j'tais fort heureuse d'tre si bien tombe;
qu'il n'tait pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je
fusse ne coiffe; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent
hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espce,
capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre
exprience.

On sonna une seconde fois; nous descendmes et je fus introduite dans
une salle o la table tait dresse pour trois. Ma matresse avait alors
avec elle sa prtendue parente, sur qui les affaires de la maison
roulaient. Mon ducation devait tre confie  ses soins, et, suivant ce
plan, on tait convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phoebe Ayres, ma
tutrice, qui eut la bont de me trouver aussi de son got. J'eus
l'honneur de dner entre ces deux dames, dont les attentions et les
empressements alternatifs me ravissaient l'me, et, simple que j'tais,
je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa _Seigneurie_.

Il fut arrt que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait des
habits convenables  l'tat que je devais tenir auprs de ma matresse;
mais ce n'tait qu'un prtexte. Mistress Brown ne voulait pas que
personne de ses clients ou de ses _biches_, comme elle appelait les
filles de sa maison, me vt jusqu' ce qu'elle et trouv acheteur pour
ma virginit, trsor que, selon toute apparence, j'avais apport au
service de Sa _Seigneurie_.

Depuis le dner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mrite d'tre
rapport. Aprs souper, l'heure de la retraite tant arrive, nous
montmes chacune  notre appartement. Miss Phoebe, qui s'aperut que
j'avais de la honte  me dshabiller en sa prsence, m'enleva dans la
minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir
ainsi nue, je me fourrai comme un clair entre les draps, o la commre
ne tarda pas  me suivre en riant aux clats. Phoebe avait environ
vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants
services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait rduite au mtier
d'appareilleuse avant le temps.

L'grillarde ne fut pas plus tt  mon ct qu'elle m'embrassa avec une
ardeur incroyable. Je trouvai ce mange aussi nouveau que bizarre; mais
l'imputant  la seule amiti, je lui rendis de la meilleure foi et le
plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encourage par ce petit
succs, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements
m'murent et me surprirent davantage qu'ils me scandalisrent.

Les loges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contriburent 
me gagner; ne connaissant point le mal, je n'en craignais aucun,
d'autant plus qu'elle m'avait dmontr qu'elle tait femme en portant
mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume
tait plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes,
surtout pour moi qui n'en connaissais point d'autre.

Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le dsirer, ses privauts ne
faisant natre dans mon coeur que l'motion d'un plaisir, d'autant plus
vif et plus pntrant que je l'avais ignor jusqu'alors. Un feu subtil
se glissa dans mes veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu' l'me. Ma
gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses dsirs,
l'amusrent un moment, puis Phoebe porta la main sur cette imperceptible
trace, ce jeune et soyeux duvet clos depuis quelques mois et qui
promettait d'ombrager un jour le doux sige des plus dlicieuses
sensations, mais qui jusqu'alors avait t le sjour de la plus
insensible innocence. Ses doigts en se jouant s'exeraient  tresser les
tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait crotre
autant pour l'ornement que pour l'utilit.

Mais, non contente de ces prludes, Phoebe tenta le point principal, en
insinuant par gradations son index jusqu'au vif, ce qui m'aurait sans
doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s'y tait
pas prise aussi doucement qu'elle le fit.

Ses attouchements avaient allum dans tout mon corps un feu nouveau, qui
s'tait principalement concentr dans le point central, o des mains
trangres s'garrent pour la premire fois, tantt me pinant, tantt
me caressant, jusqu' ce qu'un hlas! profond et fait connatre 
Phoebe qu'elle touchait  ce passage troit et inviol, qui lui refusait
une entre plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espce
d'anantissement si dlectable que j'aurais souhait qu'il ne cesst
jamais.

Ah! s'criait-elle en me tenant toujours serre, que tu es une aimable
enfant!... quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme!...
Dieu! que ne suis-je homme!...

Elle interrompait ces expressions entrecoupes par les baisers les plus
brlants et les plus lascifs que j'aie reus de ma vie...

J'tais si transporte, mes sens taient tellement confondus, que je
serais peut-tre expire si des larmes dlicieuses, qui m'chapprent
dans la vivacit du plaisir, n'eussent en quelque manire calm le feu
dont je me sentais dvore.

Phoebe, l'impudique Phoebe,  qui tous les genres et toutes les formes
de plaisirs taient connus, avait pris, selon toute apparence ce got
bizarre en duquant de jeunes filles. Ce n'tait pas nanmoins qu'elle
et de l'aversion pour les hommes, qu'elle ne les prfrt  notre sexe,
mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre
indistinctement, de quelque faon qu'ils se prsentassent. Rien, en un
mot, n'tant capable de la rassasier, elle jeta tout  coup le drap au
pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des paules, sans que
j'eusse la force de me drober  ses regards. Il faut dire que ma
brlante rougeur provenait plutt du dsir que de la modestie. Cependant
la chandelle brlant encore,  coup sr, non sans dessein, jetait sa
pleine lumire sur tout mon corps.

Non, me disait-elle, ma chre poulette, il ne faut pas songer  me
drober tous ces trsors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien
que le toucher... je veux dvorer des yeux cette gorge naissante...
Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considre... Que je la
baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle
blancheur!... Quels contours dlicats!... Oh! le charmant duvet!... De
grce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus...
Il faut, il faut...

Ici elle se saisit de ma main et la porta  l'endroit que l'on sait.
Mais que les mmes choses sont quelquefois diffrentes! Une paisse et
forte toison couvrait une norme solution de continuit. Je crus que je
m'y perdrais tout entire. Cependant, aprs s'tre bien dmene, son
ardeur se ralentit: elle soupira profondment, et, me tenant toujours
troitement serre entre ses bras, elle semblait, par ses baisers
redoubls, attirer nos mes sur nos lvres brlantes et colles
ensemble. Ensuite, elle lcha mollement prise, se remit  mon ct,
teignit la chandelle et retira sur nous la couverture.

J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je gotai
cette nuit, pour la premire fois, les transports de la nature; que les
premires ides de la corruption s'emparrent de mon coeur et que
j'prouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas
moins fatale  l'innocence que la sduction des hommes. Mais,
continuons... Lorsque la passion de Phoebe fut assouvie et qu'elle
gotait un calme dont je me trouvais bien loigne, elle me sonda
artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intrt de sa
vertueuse matresse et conut, par mes rponses, par mon ignorance et
par la chaleur de mon temprament, les esprances les plus flatteuses.

Aprs un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa  moi-mme;
si bien que, fatigue par les violentes motions que j'avais souffertes,
je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les
feux du plaisir font natre, je ralisai mes transports  peine
infrieurs pour la jouissance  ceux de l'acte rel dans l'tat de
veille.

Je m'veillai le matin  dix heures, trs gaie et parfaitement repose.
Phoebe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux
scnes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le th et je
m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant,
je tremblais qu'elle ne me grondt de m'tre leve si tard; mais tout au
contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les
plus flatteuses. Nous djeunmes, et le th  peine desservi, on se mit
 m'quiper promptement pour me faire paratre avec dcence devant un
des chalands de la maison, qui attendait dj que je fusse visible.
Imaginez combien mon coeur dut s'enfler de joie  la vue d'un taffetas
blanc broch d'argent, qui avait,  la vrit, subi un nettoyage, d'un
chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodes, et le reste 
l'avenant. Je puis dire sans vanit que, malgr tous les soins que l'on
prit  me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'tais
d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds
cendrs luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la
peau tait d'un blanc  blouir, les traits du visage un peu trop color
avaient de la dlicatesse et de la rgularit; j'avais de grands yeux
noirs pleins de langueur plutt que de feu, si ce n'est en de certaines
occasions o, disait-on, ils lanaient des clairs. J'avais au menton
une fossette qui tait loin de produire un effet dsagrable; mes dents,
desquelles j'avais toujours eu grand soin, taient petites, gales et
blanches; ma poitrine tait haute et bien attache, on pouvait y voir la
promesse plutt que la ralit de ces seins ronds et fermes qui, avant
peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions
le plus gnralement requises pour la beaut, je les possdais, ou, du
moins, ma vanit m'empchait de contredire la dcision de nos souverains
juges, les hommes qui tous,  ma connaissance, se prononaient hautement
en ma faveur. Dans mon sexe mme, je rencontrai des femmes d'un
caractre trop lev pour me refuser cette justice, tandis que d'autres
me louaient encore bien plus srement en essayant de m'enlever ce que
j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voil trop, je
l'avoue, beaucoup trop, en fait d'loge de moi-mme; mais je serais
ingrate envers la nature, envers une beaut  laquelle je dois de si
extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si
j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si prcieux.

Aussitt ma toilette acheve, nous descendmes et Mistress Brown me
prsenta  un vieux cousin de sa propre cration, un gentleman, qui,
aprs m'avoir salue, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais
volontiers dispens. En effet, on ne pouvait gure voir une plus
dsagrable figure. Que l'on se reprsente un homme de soixante ans
passs, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de
boeuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois
dfenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre
dont le seul aspect faisait horreur.

C'tait l le gentleman  qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse,
me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant
lui, me tourna tantt d'une faon, tantt de l'autre, et, dtachant mon
mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de
ma gorge.

Quand on crut le bouc suffisamment prvenu par cet chantillon de mes
charmes, Phoebe me reconduisit  ma chambre, et, ayant ferm la porte,
elle me demanda mystrieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un
aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre
de beau parce qu'il tait chamarr de dentelles.) Je rpondis navement
que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix
 faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les
_beaux gentlemen_ taient faits sur le modle de ce hideux animal.

Tandis que Phoebe employait sa rhtorique  me persuader en sa faveur,
Mistress Brown, ainsi que j'ai ou dire depuis, l'avait tax  cinquante
guines pour la seule permission d'avoir un entretien prliminaire avec
moi, et  cent de plus au cas qu'il obtnt l'accomplissement de ses
dsirs, le laissant matre de me rcompenser comme il le jugerait 
propos. Le march fut  peine conclu qu'il prtendit qu'on lui livrt la
marchandise sur-le-champ. On eut beau lui reprsenter que je n'tais pas
encore prpare  une pareille attaque, qu'il fallait tcher de
m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme
je l'tais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de
prcipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut
qu'il patienterait jusqu'au soir.

Pendant le dner, mes deux embaucheuses ne cessrent d'exalter le
merveilleux cousin:

J'avais eu le bonheur de le rendre sensible ds la premire vue... il
me ferait ma fortune si je voulais tre bonne fille et ne point couter
mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais
au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me
promener...

Elles ajoutrent  ces fastidieux propos maintes autres btises capables
de tourner la tte d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion
insurmontable que j'avais pour lui n'et rendu leur babil sans effet. La
bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un
auxiliaire dans la chaleur de mon temprament pour l'assaut qui se
prparait.

La sance fut si longue qu'il tait environ sept heures quand nous
sortmes de table. Je montai  ma chambre; le th fut bientt servi;
notre vnrable matresse entra, escorte de mon effroyable satyre.
L'introduction faite, on prit le th, puis lorsqu'il fut desservi elle
me dit qu'une affaire de la dernire importance la forait de nous
quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir
compagnie  son cher cousin jusqu' son retour.

Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos
bonnes manires,  vous rendre digne de l'affection de cette aimable
enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.

En profrant ces derniers mots, la perfide tait dj presque au bas de
l'escalier. Je m'attendais si peu  ce dpart prcipit, que je tombai
sur le canap comme ptrifie. Le monstre se mit aussitt prs de moi et
voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit vanouir. Alors,
profitant de l'tat o j'tais, il me dcouvrit brusquement la gorge,
qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encourag
par cet heureux dbut, l'infme m'tendit de mon long et eut l'audace de
glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me
rappela  la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant
en larmes, de ne me faire aucune insulte.

--Qui, moi, ma chre? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas mon
intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous
aime? que je suis dans le dessein de...

--Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous
aimer, sincrement je ne le puis... De grce, laissez-moi... Oui, je
vous aimerai de tout mon coeur si vous voulez me laisser et vous en
aller.

C'tait parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu' l'enflammer
davantage; il m'tendit de nouveau sur le canap et aprs avoir jet mes
jupes par-dessus la tte, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme
un taureau, des efforts qui se terminrent par une libation
involontaire. Ce bel exploit achev, il me vomit, dans sa rage, toutes
les horreurs imaginables, disant qu'il ne me ferait pas l'honneur de
s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher
un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dup par une bgueule de
campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donn mon pucelage 
quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait  la
ville. J'coutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indiffrence
que je me flattais de n'avoir rien  redouter de ses brutales
entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux pais (mon
bonnet tait tomb dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le dsordre
attendrissant o j'tais, ranimrent sa luxure. Il radoucit le ton et me
dit que si je voulais me prter de bonne grce avant que la vieille
revnt, il me rendrait son affection; en mme temps il se mit en devoir
de m'embrasser et de porter la main  mon sein; mais, la crainte et la
haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence
extrme, et m'tant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la
servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque
chose.

Quoique Martha ft accoutume ds longtemps aux scnes de cette espce,
elle ne put me voir ensanglante et chiffonne comme je l'tais sans
motion. De sorte qu'elle le pria immdiatement de descendre et de me
laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phoebe
rajusteraient les choses  leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu
pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier
elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait
pas que sa matresse ne ft rentre. Le vieux singe, voyant qu'il serait
inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me dlivra
de son abominable figure.

Aprs son dpart, Martha jugea, au pitoyable tat o j'tais, que
j'avais besoin de repos et m'offrit en consquence quelques gouttes
d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte
que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant,
Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif
chagrin et agite par la cruelle inquitude d'avoir dplu  Mistress
Brown, dont je redoutais la vue, tant tait grande ma simplicit, car ni
la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la dfense que
j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait
inspire la brutalit de l'horrible sducteur de mon innocence.

Les deux appareilleuses rentrrent  onze heures du soir, et sur le
rcit que ma libratrice leur fit des procds brutaux du faux cousin 
mon gard, les perfides employrent tous les soins imaginables pour me
rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que
ce n'tait que partie remise, et que je leur ferais gagner tt ou tard
le restant du march; mais heureusement je n'eus que la peur. Le
lendemain au soir j'appris, avec une joie extrme, que l'homme en
question, nomm Mr Crofts, et qui tait un marchand des plus
considrables, venait d'tre arrt par ordre du roi, sous l'inculpation
de s'tre indment appropri prs de quarante mille livres par des
oprations de contrebande. Ses affaires taient, disait-on, si
dsespres que, en et-il encore le got, il n'avait plus le moyen de
poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il
n'tait pas probable qu'il en sortirait de sitt. Mistress Brown,
persuade par le mauvais succs de cette premire preuve qu'il fallait,
avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur
sauvage, crut que le plus sr moyen tait de me livrer aux instructions
d'une troupe de filles qu'elle entretenait  la maison. Conformment 
ce beau projet, elles eurent toute libert de me voir.

En effet, l'air dlibr de ces folles cratures, leur gaiet, leur
tourderie, me gagnrent tellement le coeur, qu'il me tardait d'tre
agrge parmi elles. La timide retenue, la modestie, la puret de moeurs
que j'avais apportes de mon village se dissiprent en leur compagnie
comme la rose du matin disparat aux rayons du soleil.

Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu'
l'arrive de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce
joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donn pour rien au
premier crocheteur qui aurait voulu m'en dbarrasser; car dans le court
espace que j'avais t livre  mes compagnes, j'tais devenue si bonne
thoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs
leons en pratique. Jusque-l je n'avais encore entendu que des
discours; je brlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet
article lorsque je m'y attendais le moins.

Un jour, vers midi, que j'tais dans une petite garde-robe obscure,
spare de la chambre de Mistress Brown par une porte vitre, j'entendis
je ne sais quel bruit qui excita ma curiosit. Je me glissai doucement
et je me postai de telle faon que je pouvais tout voir sans tre vue.
C'tait notre Rvrende Mre Prieure elle-mme, suivie d'un jeune
grenadier  cheval, grand, bien dcoupl, et, selon les apparences, un
hros dans les joyeux bats.

Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer,
par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intressant; mais la
paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet prsent pour que
toute autre chose ft capable de la distraire. Elle s'tait assise sur
le pied du lit, vis--vis de la garde-robe, d'o je ne perdis pas un
coup d'oeil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait
l'air d'un vivant de bon apptit et expditif. En effet, il posa sans
crmonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutt sur
les longues et pesantes calebasses de la mre Brown. Aprs les avoir
patines quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient
valu la peine, il la jeta brusquement  la renverse et couvrit de ses
cotillons sa face bourgeonne par le brandy. Tandis que le drle se
dbraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus
normes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas ais de
dfinir. Qu'on se reprsente une paire de cuisses courtes et grosses,
d'un volume inconcevable, termine en haut par une horrible chancrure,
hrisse d'un buisson pais de crin noir et blanc, on n'en aura encore
qu'une ide imparfaite.

Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le hros produisit au
grand jour cette merveilleuse et superbe pice qui m'avait t inconnue
jusqu'alors et dont le coup d'oeil sympathique me fit sentir des
chatouillements presque aussi dlectables que si j'eusse d rellement
en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitt les
secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels
m'annoncrent qu'il avait donn dans le but.

La vue d'une scne si touchante porta le coup de mort  mon innocence.

Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma chemise,
j'enflammai le point central de ma sensibilit et je tombai tout  coup
dans cette dlicieuse extase o la nature, accable de plaisir, semble
se confondre et s'anantir.

Quand j'eus assez repris mes sens pour tre attentive au reste de la
fte, j'aperus la vieille dame embrassant comme une forcene son
grenadier qui paraissait en cet instant plus rebut que touch de ses
caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain
mouvement officieux lui rendirent bientt son premier tat. Alors j'eus
tout le loisir de remarquer le mcanisme admirable de cette partie
essentielle de l'homme. Le sommet carlate de l'instrument, ses
dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste
gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes
transports, qui ne firent que s'accrotre par l'aspect des plaisirs d'un
second combat, que ma position me fit voir distinctement.

Avant de congdier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre
pices de monnaie dans la main.

Le drle tait non seulement son favori, mais celui de toute la maison.

Elle avait eu grand soin de me tenir cache, de crainte qu'il n'et pas
la patience d'attendre l'arrive du lord  qui mes prmices taient
destines, car on ne se serait point avis de lui disputer son droit
d'aubaine.

Aussitt qu'ils furent descendus, je volai  ma chambre, o, m'tant
enferme, je me livrai intrieurement aux douces motions qu'avait fait
natre en mon coeur le spectacle dont je venais d'tre tmoin. Je me
jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant
rsister au feu qui me dvorait, j'eus recours  la triste ressource du
manuel des solitaires; mais malgr mon impatience, la douleur cause par
l'attouchement intrieur m'empcha de poursuivre jusqu' ce que Phoebe
m'et donn l-dessus de plus amples instructions.

Quand nous fmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un rcit
fidle de ce que j'avais vu.

Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai
navement que j'avais ressenti les dsirs les plus violents, mais qu'une
chose m'embarrassait beaucoup.

Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?

Eh! mais, rpondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible
qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous
savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt?... A l'gard
du bijou de ma matresse et du vtre, je conois aisment, par leurs
dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque dlectable qu'en
soit le plaisir, je crains d'en faire l'essai.

Phoebe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ou personne se
plaindre qu'un semblable instrument et jamais fait de blessures
mortelles en ces endroits-l et qu'elle en connaissait d'aussi jeunes et
d'aussi dlicates que moi qui n'en taient pas mortes... qu' la vrit
nos bijoux n'taient pas tous de la mme mesure; mais qu' un certain
ge, aprs un certain temps d'exercice, cela prtait comme un gant;
qu'au reste, si celui-l me faisait peur, elle m'en procurerait un d'une
taille moins monstrueuse.

Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un jeune marchand
gnois l'entretient ici. L'oncle du jeune homme est immensment riche et
trs bon pour lui. Il l'a envoy ici en compagnie d'un marchand anglais,
son ami, sous le prtexte de rgler des comptes, mais en ralit pour
complaire au dsir qu'il avait de voyager et de voir le monde. Il a
rencontr Polly par hasard dans une socit, en est devenu amoureux, et
il la traite assez bien pour mriter qu'elle s'attache  lui. Il vient
la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reoit dans le cabinet
clair du premier tage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce
qui se passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress
Brown et de moi.

Le jour suivant, Phoebe, ponctuelle  remplir sa promesse, me conduisit
par l'escalier drob dans un rduit obscur o l'on mettait en rserve
de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d'o nous pouvions
voir sans tre vues. Les acteurs parurent bientt, et aprs de mutuelles
embrassades de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos,
en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Gnois servit du
vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, aprs quelques
questions qu'il fit en mauvais anglais, il la dshabilla jusqu' la
chemise; Polly,  son exemple, en fit autant avec toute la diligence
possible. Alors, comme s'il et t jaloux du linge qui la couvrait
encore, il la mit en un clin d'oeil toute nue et exposa  nos regards
les membres les mieux proportionns et les plus beaux qu'il ft possible
de voir. La jeune fille, qui tait, je le suppose, trs habitue  ce
procd, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-mme lorsque je
pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dnoue
et flottante sur un cou et des paules d'une blancheur blouissante,
tandis que la carnation plus fonce de ses joues prenait graduellement
un ton de neige glace; car telles taient les teintes varies et le
poli de sa peau.

Polly n'avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage taient
rguliers, dlicats et doux, sa gorge tait blanche comme la neige,
parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d'elle-mme sans
aucun secours artificiel; deux charmants boutons de corail, distants
l'un de l'autre, points en sens divers, en faisaient remarquer la
sparation.

Au-dessous se profilait la dlicieuse rgion du ventre, termine par une
section  peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait
entre deux cuisses poteles et charnues; une riche fourrure de zibeline
la recouvrait; en un mot, Polly tait un vrai modle de peintre et le
triomphe des nudits.

Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la
contempler; ses mains, aussi avides que ses yeux, la parcouraient en
tous sens. En mme temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de
la condition des choses qu'on ne voyait pas: mais il les montra bientt
dans tout leur brillant, en se dpouillant  son tour du linge qui les
cachait. Ce jeune tranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans;
il tait grand, bien fait, taill en hercule, et, sans tre beau, d'une
figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux
taient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui
avait bien sa grce; car il tait de complexion trs brune, non de cette
couleur fonce et sombre qui exclut l'ide de fracheur, mais de ce
teint clair d'un luisant olivtre qui dnote la vie dans toute sa
puissance et qui, s'il blouit moins que la blancheur, plat cependant
davantage, lorsqu'il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour
tre nous, tombaient sur son cou en boucles petites et lgres; aux
environs des seins apparaissaient quelques brindilles d'une vgtation
qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilit. Son compagnon
sortait avec pompe d'un taillis fris; ses dimensions me firent
frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir
ses brusques assauts; car il avait dj jet la victime sur le lit et
l'avait place de faon que je voyais tout  mon aise le centre
dlectable, dont le pinceau du Guide[11] n'aurait pu imiter le coloris
vermeil.

  [11] Il faut noter que les traducteurs franais du XVIIIe sicle ont
    toujours remplac ici le nom du Guide par celui de Rubens.

Alors Phoebe me poussa doucement et me demanda si je croyais l'avoir
plus petit. Mais j'tais trop attentive  ce que je voyais pour tre
capable de lui rpondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s'approchait
du but, ne menaait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui
souriait et semblait dfier sa vigueur. Il se guida lui-mme et aprs
quelques saccades l'aimable Polly laissa chapper un profond soupir, qui
n'tait rien moins qu'occasionn par la douleur. Le hros pousse, elle
rpond en cadence  ses mouvements; mais bientt leurs transports
rciproques augmentent  un tel degr de violence qu'ils n'observent
plus aucune mesure. Leurs secousses taient trop rapides et trop vives,
leurs baisers trop ardents pour que la nature y pt suffire; ils taient
confondus, anantis l'un dans l'autre.

Ah! ah! je n'y saurais tenir... c'en est trop... je m'vanouis...
j'expire... je meurs... C'taient les expressions entrecoupes qu'ils
lchaient mutuellement dans cette agonie de dlices. Le champion, en un
mot, faisant ses derniers efforts, annona, par une langueur subite
rpandue dans tous ses membres, qu'il touchait au plus dlicieux moment.
La tendre Polly ajouta qu'elle y touchait aussi en jetant ses bras avec
fureur de ct et d'autre, les yeux ferms avec une sorte de soupir
sanglot  faire croire qu'elle expirait.

Quand il se fut retir, elle resta quelques instants encore sans
mouvements... Elle sortit  la fin de son vanouissement et, sautant au
cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui
prodigua, que l'essai qu'elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait
point dplu.

Je n'entreprendrai pas de dcrire ce que je sentis pendant cette scne,
mais de cet instant adieu mes craintes, et j'tais si presse de mes
dsirs que j'aurais tir par la manche le premier homme qui se serait
prsent, pour le supplier de me dbarrasser d'un brimborion qui m'tait
dsormais insupportable.

Phoebe, quoique plus accoutume que moi  de semblables ftes, ne put
tre tmoin de celle-ci sans tre mue. Elle me tira doucement de ma
place d'observation et me conduisit du ct de la porte. L, faute de
chaise et de lit, elle m'adossa contre le mur et alla reconnatre cette
partie o je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi
prompt que celui du feu sur la poudre. Alors, nous revnmes  notre
poste.

Le jeune tranger tait assis sur le lit, vis--vis de nous; Polly,
assise sur un de ses genoux, le tenait embrass; l'extrme blancheur de
sa peau, contrastait dlicieusement avec le brun doux et lustr de son
amant, leurs langues enflammes, colles l'une contre l'autre,
semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure.

Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie.
Tantt la foltre Polly le flattait, tantt elle le pressait et le
serrait.

Le jeune homme, de son ct, aprs avoir puis, en la caressant, toutes
les ressources de la luxure, se jeta tout  coup  la renverse et la
tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son
attitude. Mais bientt l'aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau,
ce ne fut plus qu'une confusion de soupirs et de mots mal articuls.

Il la serre troitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la
respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe
de vie, plongs et absorbs dans une extase mutuelle.

J'avoue qu'il ne me fut pas possible d'en voir davantage: cette dernire
scne m'avait tellement mise hors de moi-mme, que j'en tais devenue
furieuse. Je saisis Phoebe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire.
Elle eut piti de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous
retirmes dans notre chambre.

La premire chose que je fis fut de me jeter sur le lit; ma compagne s'y
tant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l'humeur
guerrire, ayant eu le temps de reconnatre l'ennemi. Je ne lui rpondis
qu'en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit  l'endroit
o j'aurais voulu rencontrer le vritable objet de mes dsirs; mais, ne
trouvant qu'un terrain plat et creux, je me serais retire brusquement
si je n'avais pas craint de la dsobliger. Je me prtai donc  son
caprice et lui laissai faire de ma main ce qu'il lui plut. Quant  moi
je languissais dsormais pour quelque chose de plus solide et n'tais
pas d'humeur  me contenter de ces amusements insipides, si Mistress
Brown n'y pourvoyait bientt. Je sentais mme qu'il me serait difficile
de diffrer jusqu' l'arrive de mylord B..., quoiqu'on l'attendt
incessamment. Par bonheur, je n'eus pas besoin ni de lui ni de ses
dpens; l'Amour en personne, lorsque je l'esprais le moins, disposa de
mon sort.

Deux jours aprs l'aventure du cabinet, m'tant leve, par hasard, plus
matin qu' l'ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis
pour prendre le frais dans un petit jardin dont l'entre m'tait
interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrmement
surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui
dormait profondment dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons
l'avaient laiss l aprs l'avoir enivr et s'taient retirs chacun en
compagnie d'une matresse. Sur la table restaient encore le bol de punch
et les verres, dans tout le dsordre imaginable aprs une orgie
nocturne. Je m'approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir
sa physionomie. Mais,  ciel! quel spectacle! il n'est pas possible
d'exprimer l'impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non,
cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n'oublierai jamais
cet instant fortun o mes yeux merveills t'adorrent pour la premire
fois... Il me semble que je te revois encore dans la mme attitude.

Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit  dix-neuf ans, la
tte incline sur un coin du fauteuil, les cheveux pais en boucles
lgres ombrageant  demi un visage o la jeunesse dans toute sa fleur
et les grces viriles se runissaient pour fixer mes yeux et mon coeur:
la langueur mme et la pleur de ce visage, o, par suite des excs de
la nuit, le lys triomphait momentanment sur la rose, imprimaient une
indicible douceur aux plus beaux traits qu'on pt imaginer; ses yeux
clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupires
runies, dlicieusement bordes de longs cils; au-dessus deux arcs, tels
que le crayon n'en saurait dessiner de plus rguliers, ornaient son
front, haut, blanc et lisse; enfin, une paire de lvres vermillonnes,
saillantes et gonfles comme si une abeille venait de les piquer,
semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un dfi que
j'allais accepter, si la modestie et le respect insparables dans les
deux sexes d'une vritable passion n'avaient arrt ce premier
mouvement.

Mais, en voyant son col de chemise dboutonn et sa poitrine dcouverte,
plus blanche qu'une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut
pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d'une sant
qui devenait tout d'un coup le souci de ma vie. L'amour qui me rendait
timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et
l'veillai. Il parut d'abord tonn et tressaillit en me regardant d'un
air gar; mais, aprs m'avoir considre, il me demanda quelle heure il
tait. Je le lui dis et j'ajoutai que je craignais qu'il ne s'enrhumt
en restant ainsi expos  l'air. Il me remercia avec une douceur qui
rpondait admirablement  celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne
fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui
offrir mes services. Nanmoins, soit qu'il craignt de m'offenser, soit
que sa politesse naturelle le retnt dans les bornes de l'honntet, il
me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit
que si je voulais passer une heure avec lui je n'aurais pas lieu de m'en
repentir. Quoique mon amour naissant m'y invitt, la crainte d'tre
surprise par les gens de la maison me retenait.

Je lui dis que, pour des motifs que je n'avais pas le loisir de lui
expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que
peut-tre je ne le reverrais de mes jours; ce que je ne pus profrer
sans laisser chapper un soupir du fond du coeur. Mon conqurant, qui, 
ce qu'il m'a avou depuis, n'avait pas moins t frapp de ma figure que
moi de la sienne, me demanda prcipitamment si je voulais qu'il
m'entretnt, ajoutant qu'il me mettrait en chambre sur-le-champ et
payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu'il y et 
accepter une pareille offre de la part d'un inconnu, qui tait trop
jeune pour qu'on pt avec prudence se lier  ses promesses, le violent
amour dont je me sentais prise pour lui ne me laissa pas le temps de
dlibrer. Je lui rpondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses
bras et m'abandonnais aveuglment  lui, soit qu'il ft sincre ou non.
Il y avait dj quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais
hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convnt; ma bonne
fortune voulut qu'il me trouvt  son gr et que nous fissions
immdiatement le march qui fut scell par un change de baisers, dont
il se contenta dans l'espoir de jouissances plus continues.

Jamais, du reste, garon n'eut plus que lui, dans sa figure, de quoi
tourner la tte  une fille et lui faire passer par-dessus toutes les
considrations pour le plaisir de suivre un amant.

En effet,  toutes les perfections de beaut masculine qui se trouvaient
runies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse,
une certaine lgance dans la manire de porter sa tte, qui le
distinguait encore davantage; ses yeux taient vifs et pleins
d'intelligence; ses regards avaient en eux quelque chose de doux  la
fois et d'imposant; sa complexion brillait des aimables couleurs de la
rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indfinissable, le
prmunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie,
d'tre lymphatique et mou, qu'on adresse ordinairement aux jeunes gens
d'un blond aussi prononc qu'tait le sien.

Notre petit plan fut que je m'chapperais le jour suivant, vers les sept
heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais o
trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m'attendrait
dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner 
connatre qu'il m'et vue, pour des raisons que je lui dirais  loisir.
Ensuite, de peur de faire chouer notre projet par indiscrtion, je
m'arrachai de sa prsence et remontai sans bruit  ma chambre. Phoebe
dormait encore; je me dshabillai promptement et me remis au lit, le
coeur rempli de joie et d'inquitude.

Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit  petit
toutes mes craintes. Mon me tait tellement occupe de cet adorable
objet que j'aurais vers tout mon sang pour le voir et jouir de lui un
instant. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait: ma vie tait  lui,
je me serais, crue trop heureuse de mourir d'une main si chre.

Je passai dans de semblables rflexions ce jour-l, qui me parut une
ternit. Combien de fois ne me prit-il pas envie d'avancer la pendule,
comme si ma main et pu en hter le temps? Je suis surprise que les gens
de la maison ne remarqurent pas alors quelque chose d'extraordinaire en
moi, surtout lorsqu' dner on vint  parler de cet adorable mortel qui
avait djeun au logis:

Ah! s'criaient mes compagnes, qu'il est beau, complaisant, doux et
poli!

Elles se seraient arraches le bonnet pour lui. Je laisse  penser si de
pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Nanmoins
l'agitation o je fus toute la journe produisit un bon effet. Je dormis
assez bien jusqu' cinq heures du matin; je me glissai incontinent hors
du lit, et m'tant habille en un clin d'oeil, j'attendis avec autant
d'impatience que de crainte le moment heureux de ma dlivrance. Il
arriva enfin, ce dlicieux moment. Alors, encourage par l'amour, je
descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j'avais
escamot la clef  Phoebe.

Ds que je fus dans la rue, je dcouvris mon ange tutlaire, qui
m'attendait. Voler comme un trait  lui, sauter dans le carrosse, me
jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit
qu'un.

Un torrent de larmes, les plus douces que j'aie verses de ma vie, coula
immdiatement de mes yeux. Mon coeur tait  peine capable de contenir
la joie que je ressentais de me voir entre les bras d'un si beau jeune
homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus
passionns, qu'il ne me donnerait jamais sujet de regretter la dmarche
o il m'avait embarque. Mais, hlas! quel mrite y avait-il dans cette
dmarche? N'tait-ce pas mon penchant qui me l'avait fait faire?

En quelques minutes (car les heures n'taient plus rien pour moi), nous
descendmes  Chelsea[12], dans une fameuse taverne rpute pour les
parties fines. Nous y djeunmes avec le matre de la maison, qui tait
un rjoui du vieux temps et parfaitement au fait du ngoce. Il nous dit
d'un ton gai et en me regardant malicieusement qu'il nous souhaitait une
satisfaction entire; que, sur sa foi, nous tions bien apparis; que
grand nombre de _gentlemen_ et de _ladies_ frquentaient sa maison, mais
qu'il n'avait jamais vu un plus beau couple; qu'il jurerait que j'tais
du fruit nouveau; que je paraissais si frache, si innocente, et qu'en
un mot mon compagnon tait un heureux mortel. Ces loges, quoique
grossiers, me plurent infiniment et contriburent  dissiper la crainte
que j'avais de me trouver seule  la discrtion de mon nouveau
souverain; crainte o l'amour avait plus de part que la pudeur. Je
souhaitais, je brlais d'impatience de me trouver seule avec lui, je
serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi
je craignais le point capital de mes plus ardents dsirs. Ce conflit de
passions diffrentes, ce combat entre l'amour et la modestie me firent
pleurer de nouveau. Dieu! que de pareilles situations sont intressantes
pour de vrais amants!

  [12] Faubourg qui est  l'ouest de Londres et situ sur la rive gauche
    de la Tamise.

Aprs le djeuner, Charles (c'tait le nom du prcieux objet de mes
adorations), avec un sourire mystrieux, me prit par la main et me dit
qu'il me voulait montrer une chambre d'o l'on dcouvrait la plus belle
vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le
premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une
reine.

Charles, ayant ferm la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la
bouche colle sur la mienne, m'tendit, toute tremblante de plaisir et
d'effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit
pas de me dshabiller! il se contenta de me dlacer et de m'ter mon
mouchoir.

Alors ma gorge nue, qu'une respiration embarrasse et mes soupirs
brlants faisaient lever, offrit  ses yeux deux seins fermes et durs
tels qu'on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans,
nouvellement arrive de la campagne et qui n'avait jamais connu
d'hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermet, n'tant
pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientt raison de mes
jupes, et il dcouvrit le centre d'attraction. Cependant, aprs une
petite rsistance tout instinctive, je le laissai matre du champ de
bataille.

Comme je n'avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les faons
qu'exige la biensance, il s'imagina que je n'tais rien moins qu'une
novice et que je ne possdais plus ce frivole joyau que les hommes ont
la folie de rechercher avec tant d'ardeur.

Nanmoins cette ide dsavantageuse ne ralentit point son empressement;
il tira l'engin ordinaire de ces sortes d'assauts et le poussa de toutes
ses forces, croyant le lancer dans une voie dj fraye. Mais quelle fut
sa surprise quand, aprs maintes vigoureuses attaques, qui me causrent
une douleur des plus aigus, il vit qu'il ne faisait pas le moindre
progrs.

Ah! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir... Non, en vrit,
je ne le puis... il me blesse... il me tue.

Charles ne crut autre chose, sinon que la difficult venait de sa
dimension (car peu d'hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport)
et que peut-tre n'avais-je pas eu affaire  personne aussi fortement
outill que lui: quant  se douter que ma fleur virginale tait intacte,
c'tait chose qui ne pouvait entrer dans sa tte, et il et cru perdre
son temps et ses paroles s'il m'avait questionne l-dessus; car il ne
pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.

Il ft inutilement une seconde tentative qui me causa plus d'angoisses
qu'auparavant; mais, de peur de lui dplaire, j'touffais mes plaintes
de mon mieux. Enfin, ayant essuy plusieurs semblables assauts sans
succs, il s'tendit  ct de moi hors d'haleine, et schant mes larmes
par mille baisers brlants, il me demanda avec tendresse si je ne
l'avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui rpondis d'un
ton de simplicit persuasive qu'il tait le premier homme que j'eusse
jamais connu. Charles, dj dispos  me croire par ce qu'il venait
d'prouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l'amour,
d'avoir un peu de patience, et m'assura qu'il ferait tout son possible
pour ne point me faire de mal.

Hlas! c'tait assez que je susse lui faire plaisir pour consentir 
tout avec joie, quelque douleur que je prvisse qu'il me ft souffrir.

Il revint donc  la charge; mais il mit auparavant une couple
d'oreillers sous mes reins pour donner plus d'lvation au but o il
voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa vise, et s'lanant
tout  coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l'union de cette
tendre partie et pntre justement  l'entre. Alors, s'apercevant du
petit progrs, il force le dtroit, ce qui me causa une douleur si
cuisante que j'aurais cri au meurtre si je n'avais apprhend de le
fcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je
les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. A la fin, les
barrires dlicates ayant cd  de violents efforts, il pntra plus
avant. Le cruel, en cet instant, ne se possdant plus, se prcipite avec
ivresse; il dchire, il brise tout ce qu'il rencontre et, couvert et
fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrire... J'avoue
qu'alors la force me manqua: je criai comme si l'on m'et gorge et
perdis entirement connaissance.

Quelques moments aprs, quand j'eus repris mes sens, je me trouvai au
lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai
languissamment et lui demandai, par manire de reproche, si c'tait l
la rcompense de mon amour. Charles,  qui j'tais devenue plus chre
par le triomphe qu'il venait de remporter, me dit des choses si
touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais
effaa, dans la minute, jusqu'au moindre souvenir de mes souffrances.

L'accablement o je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous
dnmes au lit. Nanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d'assez
bon apptit, et deux ou trois verres de vin me remirent en tat de
supporter une nouvelle preuve. Mon ami ne tarda pas  s'en apercevoir,
par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai  ses
embrassements. Mon bel adolescent tant coll  moi dans tous les plis
et replis o nos corps pouvaient s'enlacer, incapable de refrner la
fureur de ses nouveaux dsirs, lche la bride de son coursier et
couvrant ma bouche de baisers humides et brlants, il me livra un nouvel
assaut; poussant, perant, dchirant, il se fraye sa route  travers ces
tendres dfils dj ravags, non sans me faire encore beaucoup
souffrir; mais j'touffai mes cris et supportai l'opration en vritable
hrone. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui chapprent,
ses joues d'un rouge plus fonc, ses yeux convulss comme dans
l'ivresse, un doux frisson qui le prit, m'annoncrent qu'il touchait au
souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m'empchait de
partager.

Ce ne fut qu'un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur
d'amour qui me fit passer de l'excs des douleurs au comble de la
flicit. Je commenai alors  partager ces plaisirs suprmes,  goter
ces transports dlicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes
pour qu'on puisse y rsister longtemps. Heureusement la nature a pourvu,
par ces dissolutions momentanes,  ce dlire et  ce tremblement
universel qui prcdent et accompagnent le plaisir et l'panchement de
la liqueur divine.

C'est dans de pareils passe-temps que nous gagnmes l'heure du souper.
Nous mangemes  proportion du fatigant exercice que nous avions fait.
Pour moi, j'tais si transporte de joie, en comparant mon bonheur
actuel avec l'insipide genre de vie que j'avais men ci-devant, que je
n'aurais pas cru l'avoir achet trop cher quand sa dure n'et t que
d'un moment. La jouissance prsente tait tout ce qui remplissait ma
petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de rparation, nous
ayant invits au repos, nous nous endormmes. Mon sommeil fut d'autant
plus dlectable que je le passai dans les bras de mon amant.

Quoique je ne m'veillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait
encore profondment. Je me levai le plus doucement que je pus et me
rajustai de mon mieux. Ma toilette acheve, je m'assis au bord du lit
pour me repatre du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa
chemise roule jusqu'au cou; mes deux yeux n'taient de trop pour jouir
pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je vous peindre sa
figure, telle que je la revois en ce moment, prsente encore  mon
imagination enchante! Le type parfait de la beaut masculine en pleine
vidence! Imaginez-vous un visage sans dfaut, brillant de toute
l'efflorescence, de toute la verdoyante fracheur d'un ge o la beaut
n'a pas de sexe:  peine le premier duvet sur la lvre suprieure
commenait-il  faire distinguer le sien.

L'interstice de ses lvres (une double bordure de rubis) semblait
exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: ah! quelle violence
ne dus-je pas me faire pour m'abstenir d'un baiser si tentant!

Son cou exquisement model, qu'ornait par derrire et sur les cts une
chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tte  un corps
de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture; toute
la force de la virilit s'y trouvait cache, adoucie en apparence par la
dlicatesse de sa complexion, le velout de sa peau et l'embonpoint de
sa chair.

La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, dploye dans de
viriles proportions, prsentait, au sommet vermillonn de chaque
mamelon, l'ide d'une rose prte  fleurir.

La chemise ne m'empchait pas non plus d'observer cette symtrie de ses
membres, cette rgularit de sa taille dans sa chute vers les reins, l
o finit la ceinture et o commence le renflement arrondi des hanches;
o sa peau luisante, soyeuse et d'une blouissante blancheur s'tendait
sur la chair abondante, ferme, dodue et mre, qui frissonnait et se
plissait  la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se
poser, glissait sur la surface de l'ivoire le plus poli.

Ses jambes, finement dessines, d'une rondeur florissante et lustre,
s'amoindrissaient par degrs vers les genoux et semblaient deux piliers
dignes de supporter un si bel difice. Ce ne fut pas sans motion, sans
quelque reste de terreur qu' leur sommet je fixai mes yeux sur
l'effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m'avait caus tant de
douleur. Mais qu'il tait mconnaissable alors! il reposait
languissamment retir dans son bguin et paraissant incapable des
cruauts qu'il avait commises. Cela compltait la perspective et formait
sans conteste le plus intressant tableau qui ft au monde, infiniment
suprieur,  coup sr,  ces nudits que la peinture, la sculpture ou
d'autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces
objets, dans la vie relle, n'est gure bien gote que par les rares
connaisseurs dous d'une imagination de feu, qu'un jugement sain porte 
l'admiration des sources, des originaux de beaut, incomparables
crations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse
ne saurait payer  leur prix.

Je ne pus m'abstenir de considrer sur moi-mme la diffrence qu'il y a
entre une vierge et une femme.

Tandis que j'tais occupe  cet intressant examen, Charles s'veilla
et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m'tais
repose; et, sans attendre la rponse, il m'imprima sur la bouche un
baiser tout de feu. Incontinent aprs, il me troussa jusqu' la
ceinture, pour se rcrer  son tour du spectacle de mes charmes et se
donner la satisfaction d'examiner les dgts qu'il avait faits. Ses yeux
et ses mains se dlectaient  l'envi. La dlicieuse crudit et la duret
de mes seins naissants et non encore mrs, la blancheur et la fermet de
ma chair, la fracheur et la rgularit de mes traits, l'harmonie de mes
membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne ide qu'il avait de
son acquisition. Mais, bientt, curieux de connatre le ravage qu'il
avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de ses mains le
centre de son attaque: il glisse sous moi un oreiller et me place dans
une position favorable  ce singulier examen. Oh! alors, qui pourrait
exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brlaient ses mains!
Des soupirs de volupt, de tendres exclamations, c'tait en fait de
compliments tout ce qu'il pouvait profrer. Cependant son athlte,
levant firement la tte, reparut dans tout son clat. Il le considre
un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main;
d'abord un reste de honte me fit faire quelque difficult de le prendre;
mais mon inclination tait plus forte... Je rougissais et ma hardiesse
augmentait  proportion du plaisir que je ressentais  ce contact. La
corne ne pouvait tre plus dure ni plus raide et le velours cependant
plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite  cet endroit
o la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si
convenablement attachs  la fortune de leur premier ministre.

La douce chaleur de ma main rendit bientt mon amant intraitable; et
prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l'orage 
l'endroit o je l'attendais presque impatiemment et o il tait sr de
toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui
dsormais, il me rassasia d'un plaisir tel, que j'en tais rellement
suffoque, presque  bout d'haleine. Oh! les nervantes saccades! Oh!
les innombrables baisers. Chacun d'eux tait une joie inexprimable et
cette joie se perdait dans une mer de dlices plus enivrantes encore.
Ces foltreries, cependant, ces joyeux bats avaient si bien pris la
matine, que force nous fut de ne faire qu'un du djeuner et du dner.

L'excs de la jouissance ayant  la fin calm nos transports, nous nous
mmes  parler d'affaires. Charles m'avoua navement qu'il tait n d'un
pre qui, occupant un modeste emploi dans l'administration, dpensait
quelque peu au del de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien
mdiocre ducation, il n'avait t prpar  aucune profession et son
pre se proposait seulement de lui acheter une commission d'enseigne
dans l'arme,  cette condition toutefois qu'il pt en raliser l'argent
ou trouver  l'emprunter; ce qui, d'une faon ou de l'autre, tait plus
 souhaiter qu' esprer pour lui. Voil, nanmoins, le beau plan sur
lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu' l'ge
d'homme dans une si parfaite oisivet qu'il n'avait jamais eu la pense
de prendre aucun parti. De plus, il n'avait jamais eu la pense de le
prmunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les
dangers qui y attendent les jeunes tourdis sans exprience. Il vivait 
la maison et  discrtion avec son pre, qui lui-mme entretenait une
matresse; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandt pas
d'argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait dcoucher
quand il lui plaisait; la moindre excuse tait suffisante et ses
rprimandes mme taient si lgres qu'elles faisaient supposer une
sorte de connivence dans la faute, plutt qu'une volont srieuse de
contrle ou de rpression.

Mais Charles, dont la mre tait morte, avait sa grand'mre du ct
maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance
aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d'un revenu
considrable et conomisait schelling  schelling pour ce cher enfant,
fournissait amplement  ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en
tat de supporter les dpenses d'une matresse. Le pre, qui avait des
passions que la mdiocrit de sa fortune l'empchait de satisfaire,
tait si jaloux du bien que cette tendre parente faisait  son fils,
qu'il rsolut de s'en venger et n'y russit que trop, comme vous le
verrez bientt.

Cependant Charles, qui voulait srieusement vivre avec moi sans trouble,
me quitta l'aprs-dner pour aller concerter, avec un avocat de sa
connaissance, des moyens d'empcher Mistress Brown de nous inquiter.
Sur le rcit qu'il lui fit de la manire dont elle m'avait sduite, le
jurisconsulte trouva que loin de chercher  s'accommoder, il fallait en
exiger satisfaction. La chose arrte, ils se transportrent chez cette
mre Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et
croyaient qu'il leur amenait quelqu'un  plumer, le reurent avec toutes
les dmonstrations de civilit requises en pareil cas; mais elles
changrent bientt de ton lorsque l'avocat, d'un air austre, dclara
qu'il voulait parler  la vieille, avec laquelle il disait avoir une
affaire  rgler.

Suivant sa requte, Madame parut et les demoiselles se retirrent.
Aussitt l'homme de loi lui demanda si elle n'avait pas connu, ou, pour
mieux dire, tromp une jeune fille, nomm Fanny Hill, sous prtexte de
la louer en qualit de servante. La Brown, dont la conscience n'tait
pas des plus nettes, fut effraye  cette question inattendue et surtout
quand les termes de justice de paix _newgate_, de old Bayley[13] de
pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une maison mal fame, de
promenade en tombereau, etc., frapprent son oreille. Enfin, pour
abrger l'histoire, elle crut en tre quitte  bon march en leur
remettant en main ma bote et mes petits effets, non sans leur offrir
gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus
attrayant dans le logis. Mais ils refusrent ces gracieusets.

  [13] Prisons de Londres.

Charles, enchant d'avoir termin si heureusement ce procs, revint
entre mes bras recevoir la rcompense des peines qu'il s'tait donnes.

Nous passmes encore une dizaine de jours  Chelsea et ensuite il me
loua un appartement garni, compos de deux chambres et d'un cabinet
moyennant une demi-guine par semaine et situ dans D...-Street,
quartier de Saint-James[14]. La matresse du logis, Mistress Jones, nous
y reut, et, avec une grande volubilit de langue tonnante, nous en
expliqua toutes les commodits. Elle nous dit que la servante nous
servirait avec zle..., que des gens de la premire qualit avaient log
chez elle..., qu'un secrtaire d'ambassade et sa femme occupaient le
premier..., que je paraissais une lady bien aimable...

  [14] Quartier o se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de
    Londres.

Charles avait eu la prcaution de dire  cette babillarde que nous
tions maris secrtement; ce qui, je crois, ne l'inquitait gure,
pourvu qu'elle lout ses chambres, mais ce mot de _lady_ me fit rougir
de vanit.

Pour vous donner une lgre esquisse de son portrait, c'tait une femme
d'environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures
triviales que l'on rencontre partout. Elle avait t entretenue dans sa
jeunesse par un gentleman qui,  sa mort, lui avait laiss quarante
livres sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et
qu'elle avait vendue  l'ge de dix-sept ans. Indiffrente naturellement
 toute autre plaisir qu' celui de grossir son fonds  quelque prix que
ce ft, elle s'tait jete dans les affaires prives; en quoi, grce 
son extrieur modeste et dcent, elle avait fait souvent d'excellents
hasards; il lui tait mme arriv de faire des mariages. En un mot, pour
de l'argent, elle tait ce qu'on voulait, prteuse sur ses gages,
receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle et dans les fonds une grosse
somme, elle se refusait le ncessaire et ne subsistait que de ce qu'elle
corniflait  ses logeurs.

Pendant que nous fmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa
pas chapper une seule petite occasion de nous tondre; ce que Charles,
par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine
de dloger.

Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus dlicieux
moments de ma vie; j'tais avec mon bien-aim; je trouvais en sa
compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait  la
comdie, au bal,  l'opra, aux mascarades; mais dans ces brillantes et
tumultueuses assembles, je ne voyais que lui. Il tait mon univers et
tout ce qui n'tait pas lui n'tait rien pour moi.

Mon amour enfin tait si excessif qu'il en venait  annihiler tout
sentiment, toute tincelle de jalousie. Une premire ide de ce genre me
fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur
d'un accident pire que la mort, je renonai pour toujours  m'en
proccuper. L'occasion, du reste, ne s'en prsenta pas; car si je vous
racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia
des femmes beaucoup trop haut places pour que j'ose faire la moindre
allusion (ce qui, vu sa beaut, n'tait pas si surprenant), je pourrais,
en vrit, vous donner une preuve convaincante de sa constance; mais,
alors, ne m'accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanit qui
devrait tre depuis longtemps satisfaite?

Lorsque nous donnions quelque relche  la vivacit de nos plaisirs,
Charles s'en faisait un de m'instruire selon l'tendue de ses
connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui
sortaient de son adorable bouche et j'en gravais dans mon coeur
jusqu'aux moindres syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas
me refuser, c'taient ses baisers de ses lvres, d'o s'exhalait un
souffle plus agrable que les parfums de l'Arabie.

Je peux dire sans vanit que ses soins ne furent pas infructueux. Je
perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant
il est vrai qu'il n'est pas de meilleur matre que l'amour et le dsir
de plaire.

Quant  l'argent, quoiqu'il m'apportt rgulirement tout ce qu'il
recevait, ce n'tait pas sans peine qu'il me le faisait mettre dans mon
bureau; s'il me donnait de la toilette, je l'acceptais uniquement pour
lui plaire, pour tre plus  son got, et telle tait ma seule ambition.
Je me serais fait un plaisir du plus rude travail; j'aurais us mes
doigts jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je
pouvais admettre l'ide de lui tre  charge. Et ce dsintressement de
ma part tait si peu affect, il partait si directement de mon coeur,
que Charles ne pouvait manquer de s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas
autant que je l'aimais (ce qui tait le constant et unique sujet de nos
tendres discussions), il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la
satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait tre plus
aimant, plus sincre, plus fidle qu'il ne l'tait.

Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus
souvent au logis, la Jones me faisait de frquentes visites. La
pntrante commre ne fut pas longtemps  dcouvrir que nous avions
frustr l'glise de ses droits, ce qui ne lui dplut pas, eu gard aux
desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'excuter, car elle
avait une commission de l'un de ses clients et qui tait, soit de me
dbaucher, soit de me sparer de mon amant  tout prix.

Je vivais depuis huit mois avec cette chre idole de mon me et j'tais
grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre
sparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularits, dont
le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.

J'avais dj langui deux jours, ou plutt une ternit, sans entendre de
ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui
n'avais jamais pass vingt-quatre heures sans le voir. Le troisime
jour, mon impatience et mes alarmes augmentrent  un tel degr que je
n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la
suppliant d'avoir piti de moi et de me sauver la vie, en tchant au
plus tt de dcouvrir ce qu'tait devenu celui qui pouvait seul me la
conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un _Public-House_ du
voisinage, o il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont
je lui avais donn le nom et qui tait  proximit dans une des rues qui
rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immdiatement et Mme Jones
lui ayant demand si Charles tait en ville, elle rpondit que son pre,
pour le punir d'tre avec sa grand-mre en meilleurs termes qu'il
n'tait lui-mme, l'avait envoy dans un comptoir des mers du Sud,
hritage (un riche marchand, son propre frre, venait de mourir) dont il
venait de recevoir l'avis.

Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien
concert ses mesures, que le pauvre malheureux, tant all  bord du
navire, y avait t arrt comme un criminel, sans pouvoir crire 
personne.

La servante ajouta que, bien sr, cet loignement de son jeune et gentil
matre causerait la mort de sa grand'mre, ce qui se vrifia en effet,
car la vieille dame ne survcut pas d'un mois  la fatale nouvelle, et,
comme sa fortune tait en viager, elle ne laissa rien d'apprciable 
son petit-fils chri, mais elle refusa absolument de voir son pre avant
de mourir.

L'artificieuse Jones revint incontinent aprs me plonger le poignard
dans le sein, en me disant qu'il tait parti pour un voyage de quatre
ans et que je ne devais pas m'attendre  le revoir jamais. Avant qu'elle
et profr ces dernires paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie
de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me dbattant,
l'innocent et dplorable gage de mon amour. Je ne conois pas, quand je
me le rappelle, que j'aie pu rsister  tant de calamits et de
douleurs. Quoi qu'il en soit;  force de soins, on me conserva une
odieuse vie, qui,  la place de cette flicit inexprimable dont j'avais
joui jusqu'alors, ne m'offrit tout  coup que des horreurs et de la
misre.

Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort  mon secours.
Ma grande jeunesse et mon temprament robuste prirent insensiblement le
dessus; mais je tombai dans un tat de stupidit et de dsespoir qui
faisait croire que je devinsse folle. Nanmoins le temps adoucit petit 
petit la violence de mes peines et en moussa le sentiment.

Mon obligeante htesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que
je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition 
pouvoir rpondre  ses vues, elle me flicita sur mon heureux
rtablissement en ces termes:

Grce  Dieu, Miss Fanny, votre sant n'est pas mauvaise  prsent.
Vous tes la matresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous
savez que je ne vous ai rien demand depuis longtemps; mais,
franchement, j'ai une dette  laquelle il faut que je satisfasse sans
diffrer.

Et aprs ce bref exorde, elle me prsenta un arrt de compte pour
logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois
livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui
connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas
payer; en mme temps elle me demanda quels arrangements je voulais
prendre. Je lui rpondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu
de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme,
j'esprais qu'elle aurait la bont de me donner du temps. Mais mon
malheur favorisant ses lches intentions, elle me rpondit froidement
que, quoi qu'elle ft touche jusqu'au fond de l'me de mon infortune,
l'tat actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle ncessit de
m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaa, et je
fus tellement pouvante que je devins aussi ple qu'un criminel  la
vue du lieu de son excution.

Cette mchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruint ses
desseins, en me faisant retomber malade, commena  se radoucir et me
dit que ce serait ma propre faute si elle en venait  de semblables
extrmits, mais que l'on pouvait trouver un honnte homme dans le
monde, assez gnreux pour terminer cette affaire  notre satisfaction
mutuelle, et qu'il viendrait un trs honorable gentleman cette
aprs-dner prendre le th avec nous, qui srement serait fort aise de
me rendre ce service.

A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant
ainsi arrang son plan, jugea  propos de ma laisser quelques moments 
mes rflexions. Je demeurai prs d'une heure abme dans les ides les
plus horribles que la crainte, la tristesse et le dsespoir puissent
causer. La sclrate revint  la charge, et feignant d'tre touche de
mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me prsenter au gentleman,
qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer
d'embarras. Aprs quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou
non, elle sort et rentre immdiatement, suivie du gentleman, dont elle
avait t en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empresse
pourvoyeuse.

Il me fit une profonde rvrence,  laquelle je rpondis aussi
froidement qu'il est naturel de rpondre aux civilits de quelqu'un
qu'on ne connat point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les
honneurs de cette premire entrevue, lui prsenta une chaise et en prit
une pour elle-mme; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un
regard stupide et effar tait l'interprte de la surprise o m'avait
jete cette trange visite. On servit le th. Ma digne htesse, enfin,
ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence:

Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et
d'un ton d'autorit, levez la tte, mon enfant, ne laissez point
dtruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin
ne doit pas tre ternel; allons, un peu de gat. Voici un honorable
gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire
plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous
piquer d'une dlicatesse hors de saison, faites un bon march tandis que
vous le pouvez.

Mon inconnu, qui vit aisment qu'une aussi impertinente harangue tait
moins propre  me persuader qu' m'irriter, lui fit signe de se taire.
Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincrement
mon affliction; que ma jeunesse et ma beaut mritaient un meilleur
sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi;
mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les
avait respects aux dpens de son repos, jusqu' ce que la nouvelle de
mon dsastre, en rveillant son respectueux amour, l'avait enhardi 
venir m'offrir ses services,  peine arriv de La Haye, o il avait d
se rendre pour affaire urgente au dbut de ma maladie, et que la seule
faveur qu'il exiget de moi tait que je daignasse les agrer. Tandis
qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un
homme d'environ quarante ans, vtu d'un costume simple et uni, avec un
gros diamant  l'un de ses doigts, dont l'clat frappait mes yeux
lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute ide
de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle
communment un bel homme brun, avec un air de distinction naturel  sa
naissance et  sa condition.

Je ne lui rpondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un
bonheur pour moi que mes sanglots touffassent ma voix, car je ne savais
que lui dire.

Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante o il me vit le frappa
jusqu'au fond du coeur. Il tira prcipitamment sa bourse et paya, sans
diffrer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais  Mme Jones.
Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me fora de garder. Cette
infme racoleuse n'eut pas plus tt touch son argent qu'elle nous
laissa seuls.

Cependant le gentleman, qui n'tait rien moins que neuf dans de
pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son
mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; aprs quoi il
s'aventura  me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la
moindre rsistance, me regardant ds lors comme une marchandise qui lui
tait dvolue par le dbours qu'il venait de faire. Insensiblement il
me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au del de ses esprances,
il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalit
sans nul respect pour ma dplorable condition, mes yeux se dessillrent
et je gmis (trop tard  la vrit) de la honteuse faiblesse  laquelle
je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les
mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'et
dit quelques instants auparavant que je serais infidle  Charles,
j'aurais t capable de lui cracher au visage. Mais, hlas! notre vertu
et notre fragilit ne dpendent que trop souvent des circonstances o
nous nous trouvons. Sduite comme je le fus  l'improviste, trahie par
un esprit accabl sous le poids de ses afflictions, saisie des plus
grandes frayeurs  l'ide seule de prison, ce sont des conjonctures bien
dlicates; et sans chercher  m'excuser, il n'en est gure qui pt
rpondre de ne pas commettre la mme faute dans un cas pareil. Au reste,
comme il n'y a que le premier pas qui cote, je crus que je n'tais plus
en droit de refuser ses caresses aprs ce qui s'tait pass. Suivant
cette rflexion, je me regardai comme lui appartenant.

Nanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tt la rptition
d'une scne  laquelle je ne m'tais prte que machinalement et par un
sentiment de gratitude. Content de s'tre assur ma jouissance, il
voulut dsormais s'en rendre digne par ses bons procds et ne devoir
rien  la violence.

La soire tant dj avance, on vint mettre le couvert et j'appris avec
joie que la Jones, dont l'aspect m'tait devenu insupportable, ne serait
pas des ntres.

Pendant le souper, qui tait fin et soign, avec une bouteille de
bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, aprs avoir
employ les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse
suggrer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frre du
comte de L..., que mon htesse l'avait engag  me voir et que, m'ayant
trouve extrmement aimable, il l'avait prie de lui procurer ma
connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose et
russi selon ses dsirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais
sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui.

Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mang deux ailes de perdrix et
bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y et ml quelque
drogue ou que sa vertu restaurative et naturellement opr sur mes
sens, je me trouvai plus  mon aise et je commenai  ne plus regarder
M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre  sa place, dans de
semblables circonstances, et t le mme pour moi.

Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient tre
ternelles. Mon coeur, accabl jusqu'alors sous le poids des chagrins,
se dilata par degrs et s'ouvrit  un faible rayon de contentement. Je
rpandis quelques larmes, elles me soulagrent; je soupirai, mes soupirs
me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans tre gaie, un air
serein, une contenance plus aise et moins srieuse. M. H... tait trop
expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula
adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima
vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de rsistance
qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le tmraire, en effet, glissant
avec dextrit une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la
jarretire, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps
auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais
pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit  merveille
qu'il y avait dans ma prire plus de grimace et de crmonie que de
sincrit, il consentit  en rester l, mais  la condition que je me
mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure
et qu'il osait esprer qu' son retour je serais plus traitable. Quoique
je ne rpondisse rien, l'air dont je reus sa proposition lui fit
connatre que je ne me croyais plus assez ma matresse pour refuser de
lui obir.

Un instant aprs qu'il m'eut quitte, la servante m'apporta un bol en
argent plein de ce qu'elle appelait une potion nuptiale. Je l'eus 
peine avale qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brlais, peu
s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il ft.

La fille n'tait pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en
robe de chambre et en bonnet de nuit, arm de deux bougies allumes. Il
ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien  le revoir, sa
rentre me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied,
tche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hte sa robe,
il s'approche du lit, m'enlve en un clin d'oeil et me renverse nue sur
un tapis plac prs du feu. L,  genoux, il s'occupe quelque temps 
parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, lastique et que la
jouissance n'avait pas encore altre; de l, passant  une taille
lgante,  une chute de reins merveilleuse; chaque contour tait bais
tour  tour, puis il me fit sentir tout  coup son pouvoir qui,
ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit  goter des plaisirs
que mon coeur dsavouait.

Quelle diffrence, hlas! de ces plaisirs purement mcaniques  ceux que
produit la jouissance d'un amour mutuel o l'me, confondue avec les
sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupt!

Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'
la pointe du jour, o nous nous endormmes d'un profond sommeil.

Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages,
que son exprience en ces sortes d'affaires lui avaient appris 
prparer en perfection. M. H..., qui s'tait aperu que j'avais chang
de couleur  son arrive, me dit, lorsqu'elle nous et quitts, que pour
me donner une premire preuve de son tendre attachement, il voulait me
changer de maison et que je n'avais pas  m'impatienter jusqu' son
retour. Il s'habilla et sortit, aprs m'avoir remis une bourse contenant
vingt-deux guines, en attendant mieux.

Ds qu'il fut dehors, je rflchis sur ma condition actuelle et sentis
la consquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car
mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai
comme quelqu'un qui est entran par un torrent sans pouvoir regagner le
rivage. Le sentiment effroyable de la misre, la gratitude, le profit
rel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manire
interrompu mes chagrins, et si mon coeur n'et point t engag, M. H...
l'aurait vraisemblablement possd tout entier; mais la place tant
occupe, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes
conjectures o le sort m'avait rduite.

Il revint  six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau
logis, chez un boutiquier, lequel, par intrt, tait entirement  la
dvotion de M. H... Il lui louait le premier tage, trs galamment
meubl, pour deux guines par semaine, et j'y fus aussitt installe
avec une fille pour me servir.

M. H... resta encore toute la soire avec moi; on nous apporta d'une
taverne voisine un souper succulent, et quand nous emes mang, la fille
me mit au lit, o je fus bientt suivie par mon champion, qui, malgr
les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les
honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux
bonnes faons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses
libralits (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de
perles, montre en or, etc.) ne m'inspirrent point d'amour, au moins me
forcrent-elles  lui vouer une vritable estime et l'amiti la plus
reconnaissante.

Je me vis alors dans la catgorie des filles entretenues, bien loge, de
bons appointements, et nippe comme une princesse.

Nanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accs de
mlancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait frquemment de
petits soupers chez moi  ses amis et  leurs matresses. Je fus ainsi
lance dans un cercle de connaissances, qui me dbarrassa bientt de ce
que mon ducation de villageoise m'avait laiss de pudeur et de
modestie.

Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites
de crmonie les femmes de qualit qui ne savent comment gaspiller leur
temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon
nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs
relations avec elles), j'en connusse  peine une seule qui ne dtestt
parfaitement son entreteneur et, naturellement, et le moindre scrupule
de lui tre infidle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore,
quant  moi, aucune ide de faire du tort au mien.

Il y avait dj six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord
du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis
quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosit de regarder  travers
le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H...
chiffonnant ma servante Hannah, qui se dfendait d'une manire aussi
gauche que faible, et criait si bas qu' peine pouvais-je l'entendre:

Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grce, ne me tourmentez point.
Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma
matresse allait venir!... Non, en vrit, je ne le souffrirai pas; au
moins je vous avertis, je m'en vais crier.

Ce qui pourtant n'empcha point qu'elle se laisst tomber sur le lit de
repos, et mon homme ayant lev ses cotillons, elle crut inutile de faire
une plus longue rsistance. Il monta dessus, et je jugeai  ses
mouvements nonchalants qu'il se trouvait log plus  l'aise qu'il ne
s'en tait flatt. Cette belle opration finie, M. H... lui donna
quelque monnaie et la congdia.

Si j'avais t amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scne et
tapage; mais mon coeur n'y prenant aucun intrt, quoique ma vanit en
souffrt, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir
jusqu' la conclusion. Je descendis cinq ou six degrs sur la pointe du
pied et remontai  grand bruit, comme si j'arrivais  l'instant mme.
J'entrai dans la salle, o je trouvai mon fidle berger se promenant en
sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'tait rien pass.
J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma
dupe en croyant que j'tais la sienne. La grosse rcration qu'il venait
de prendre l'avait sans doute fatigu, car il prtexta quelques affaires
pour n'tre pas oblig de coucher avec moi cette nuit-l, et sortit
incontinent aprs.

A l'gard de ma servante, mon intention n'tant pas de l'associer  mes
travaux, au premier sujet de mcontentement qu'elle me donna, je la mis
 la porte.

Cependant mon amour-propre ne pouvant digrer l'affront que M. H...
m'avait fait, je rsolus de m'en venger de la mme faon. Je ne tardai
pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours,  son
service, le fils d'un de ses fermiers. C'tait un jeune garon de
dix-huit  dix-neuf ans, d'une physionomie frache et apptissante,
vigoureux et bien fait. Son matre l'avait cr le messager de nos
correspondances. Je m'tais aperue qu' travers son respect et sa
timide innocence, le temprament perait. Ses yeux, naturellement
lascifs, enflamms par une passion dont il ignorait le principe,
parlaient en sa faveur le plus loquemment du monde, sans qu'il s'en
doutt.

Pour excuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j'tais encore
au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, comme par mgarde,
tantt ma gorge nue, tantt la tournure de la jambe, quelquefois un peu
de ma jambe, en mettant mes jarretires. En un mot, je l'apprivoisais
petit  petit par des familiarits.

Eh bien, mon garon, lui demandai-je, as-tu une matresse?... est-elle
plus jolie que moi?... Sentirais-tu de l'amour pour une femme qui me
ressemblerait?.

Et ainsi du reste. Le pauvre enfant rpondait d'un ton niais et honnte,
selon mes dsirs.

Quand je crus l'avoir assez bien prpar, un jour qu'il venait,  son
ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J'tais alors
couche sur le thtre des plaisirs de M. H... et de ma servante, dans
un dshabill fait pour inspirer des tentations  un anachorte, pas de
corset, pas de cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant prs de
moi par sa manche, je le contemplai. Il tait d'une sant brillante, sa
chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles
naturelles et se resserrait par derrire dans un noeud lgant; sa
culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe
d'une cuisse dodue et bien tourne, des bas blancs, une livre garnie de
dentelles, des noeuds d'paule, tout cela compltait le coquet
personnage... Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits
coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des dames. En mme
temps je me saisis d'une de ses mains, que je serrai contre mes seins,
qui tressaillaient et s'levaient comme s'ils eussent recherch ses
attouchements. Ils taient maintenant bien remplis et ferme en chair.
Bientt, tous les feux de la nature tincelrent dans ses yeux; ses
joues s'enluminrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et
la pudeur le rendirent muet; mais la vivacit de ses regards, son
motion parlrent assez pour m'apprendre que je n'avais pas perdu mon
talage; mes lvres, que je lui prsentai de faon qu'il ne pt viter
de les baiser, le fascinrent, l'enflammrent et l'enhardirent. Alors,
portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j'y remarquai
trs distinctement de la turgescence et de l'moi; et comme j'tais trop
avance pour m'arrter en si beau chemin, comme d'ailleurs il m'tait
impossible de me contenir davantage ou d'attendre qu'il et surmont sa
modestie de jeune fille (c'tait rellement le mot), je fis semblant de
jouer avec ses boutons, que la force active de l'intrieur tait sur le
point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lchrent
facilement prise et _le voici_  l'air... non pas une babiole d'enfant,
ni le membre commun d'un homme, mais un engin d'une si norme taille
qu'on l'aurait pris pour celui d'un jeune gant. Ce prodigieux meuble me
fit frissonner  la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu'il y avait de
surprenant, c'est que le propritaire d'un si noble joyau ne savait pas
la manire de s'en servir, tellement que c'tait mon affaire de le
guider au cas que j'eusse assez de courage pour en risquer l'preuve;
mais il n'y avait plus  reculer.

Le jeune gars, transport, hors de lui-mme, s'aventura, par instinct
naturel,  me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace,
il gagna au hasard le centre inconnu de ses dsirs. Je ne l'eus pas plus
tt senti que ma crainte s'vanouit et je lui laissai le champ libre.
Alors la chsse fut dcouverte. Il se mit sur moi; je me plaai le plus
avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son
cyclope se dirigeait seul, frappant toujours  faux. Je le conduisis
dextrement et lui donnai la premire leon de plaisir. Cependant,
quoiqu'un tel monstre ne ft pas fait pour un logis aussi modeste, je
parvins  en loger la tte, et mon colier, en s'efforant  propos, en
fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitt un mlange de
plaisir et de douleur indfinissable. Je tremblais  la fois qu'il ne me
tut en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni
dedans ni dehors. Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur
et de rapidit que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrter ce
timide et respectueux enfant. Il se retira, galement pntr du regret
de m'avoir fait mal et d'tre contraint de dloger d'une place dont la
douce chaleur lui avait donn l'avant-got d'un plaisir qu'il mourait
d'envie de satisfaire.

Je n'tais pourtant pas trop contente qu'il m'et tant mnage et que
mon indiscrtion l'et fait quitter prise. Je le caressai pour
l'encourager  la charge et me mis en posture de le recevoir encore 
tout vnement. Il l'insinua de nouveau, ayant l'intention de modrer
ses coups. Petit  petit, l'entre s'largit, se prta et le reut 
moiti. Mais tandis qu'il tchait de passer outre, la crise le surprit,
et, malheureusement pour moi, la douleur aigu que je souffrais
m'empcha de l'attendre.

Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirt. Grce  ma bonne fortune,
cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, plein de sant et regorgeant
de suc, fit une courte pause, aprs quoi il se mit  piquer derechef.
Alors, favoris par mes mouvements adroits, il gagna peu  peu le
terrain et nos deux corps n'en firent qu'un. Les dlicieuses, les
ravissantes agitations qu'il me causa intrieurement me devinrent
insupportables. Je m'aperus,  sa respiration embarrasse,  ses yeux 
demi clos, qu'il approchait du suprme instant. Je me dpchai d'y
arriver avec lui. Nous nous rencontrmes enfin, et, plongs tous deux
dans un abme de joie, nous demeurmes quelques instants anantis, sans
aucun sentiment, except dans ces parties favorites de la nature o nos
mes, notre vie et toutes nos sensations taient alors entirement
concentres.

La crise tant  peu prs passe, le jeune homme retira ce dlicieux
instrument de sa vengeance  laquelle je ne songeais plus d'ailleurs,
l'ide en ayant t noye dans le plaisir. Il avait fait autant de
ravages que s'il avait triomph d'une seconde virginit.

C'tait une scne bien douce pour moi de voir avec quels transports il
me remerciait de l'avoir initi  de si agrables mystres. Il n'avait
jamais eu la moindre ide de la marque distinctive de notre sexe. Je
devinai bientt, par l'inquitude de ses mains qui s'garaient, qu'il
brlait de connatre comment j'tais faite. Je lui permis tout ce qu'il
voulut, ne pouvant rien refuser  ses dsirs. Il me leva les jupes et la
chemise. Je me plaai moi-mme dans l'attitude la plus favorable pour
exposer  ses regards le centre des volupts et le coup d'oeil luxuriant
du voisinage. Extasi  la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il
n'abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phnix tant
ressuscit se percha au centre de la fort enchante qui dcore de ses
ombrages la rgion des batitudes. Je sentis derechef une motion si
vive qu'il n'y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante
arrose ces climats favoriss qui pt me sauver de l'embrasement.

J'tais tellement abattue, fatigue, nerve, aprs une semblable
sance, que je n'avais pas la force de remuer.

Nanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en
got, n'aurait pas sitt quitt le champ de bataille si je ne l'eusse
averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et,
lui ayant gliss une guine dans la main, je le renvoyai avec promesse
de le revoir ds que je pourrais, pourvu qu'il ft discret.

tourdie et enivre de ce plaisir bu  si longs traits, j'tais encore
couche, tendue sur le dos, dans une dlicieuse langueur rpandue par
tous mes membres, m'applaudissant de m'tre ainsi venge sans rserve,
d'une faon si absolument conforme  celle dont la prtendue injure
m'avait t faite, et sur le lieu mme. Je n'avais pas la moindre
proccupation des consquences et je ne me faisais pas le moindre
reproche d'avoir ainsi dbut dans une profession plus dcrie que
dlaisse. J'aurais cru tre ingrate envers le plaisir que j'avais reu
si je m'en tais repentie, et, puisque j'avais enjamb la barrire, il
me semblait, en plongeant tte baisse dans le torrent, y noyer tout
sentiment de honte ou de rflexion.

A peine tait-il sorti que M. H... arriva. La manire agrable dont je
venais d'employer le temps depuis mon lever avait rpandu tant d'clat
et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais;
aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne
dcouvrt le mauvais tat actuel des choses. Heureusement j'en fus
quitte pour prtexter une migraine. Il donna dans le panneau, et,
refrnant malgr lui ses dsirs, il sortit en me recommandant de me
tranquilliser.

Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, compos de
fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'gayai si bien
que j'en sortis voluptueusement rafrachie de corps et d'esprit. Je me
couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique trs en peine
du dgt que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir caus.
Je m'veillai avec cette inquitude et mon premier soin fut un examen
srieux de la partie offense. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus
reconnu que ni le duvet, ni l'intrieur mme n'offraient aucun vestige
des assauts qui s'y taient donns la veille, quoique la chaleur
naturelle du bain en et d largir les parois. Pleinement convaincue de
l'inanit de mes craintes, je n'en fis que rire; charme de savoir que
je pouvais dsormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai
doublement par la revanche que j'avais prise et par les dlices que
j'avais prouves.

L'esprit agrablement occup par de nouveaux projets de jouissance, je
m'tendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un
message de la part de son matre, ferma la porte  mon invitation,
s'approcha de mon lit o j'tais dans la situation la plus voluptueuse,
et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une
main que je lui avais abandonne.

Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'tait
par avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce dsir
de plaire ne pouvait m'tre indiffrent, puisque c'tait une preuve que
je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'tait pas
au-dessous de mon ambition.

Sa chevelure lgamment arrange, du linge propre et surtout une bonne
figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour
une femme le plus joli morceau du monde  croquer, et j'aurais tenu pour
tout  fait sans got celle qui aurait ddaign un pareil rgal offert
par la nature  une gourmande de plaisir.

Et pourquoi dguiserais-je ici les dlices que me faisait prouver cet
tre charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels,
d'une sincrit qui se lisait dans ses yeux; avec cette fracheur et
cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang
color; avec mme cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un
charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garon tait de condition trop
basse pour mriter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre
condition,  bien considrer, tait-elle donc d'un cran plus leve, ou
bien, en supposant que je fusse rellement au-dessus de lui, la facult
qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas 
l'lever et  l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer,
d'honorer, de rcompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien,
en proportion de l'agrment qu'ils y trouvent; mais  mon ge, avec mon
got pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait dou une
jolie personne tait pour moi le plus grand des mrites. M. H..., avec
ses qualits d'ducation de fortune, me tenait sous une sorte de
sujtion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie
dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garon je me trouvais 
l'aise sur le pied d'galit, et c'est ce que l'amour prfre. Je
pouvais sans peur ni contrainte foltrer  mon aise et raliser telle
fantaisie qui me viendrait dans la tte.

Will,  genoux  ct de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'tait
pas assez; aprs quelques questions et rponses souvent interrompues par
de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et
entre mes draps le peu de temps qu'il avait  rester? C'tait demander 
un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de faon, il quitta
ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.

Will commena par les prliminaires accoutums, prludes intressants,
qui sont autant de gradations dlicieuses, dont peu de personnes savent
jouir, par leur prcipitation  courir  cet instant prcieux qui
quivaut  une ternit.

Lorsqu'il eut suffisamment prpar les voies  la jouissance en me
baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins 
prsent ronds et potels, s'enhardit  me mettre dans la main sa vigueur
elle-mme; sa tension, sa roideur taient tonnantes; c'tait un
inestimable coffret de joyaux chris des femmes, un merveilleux talage
de riches et belles choses, en vrit! Mais le drle, que je maniai,
augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.

Je me htai donc, pour tre de moiti dans le bonheur de mon jeune
homme, de placer sous moi un coussin qui servit  lever mes reins, et
dans la position la plus avantageuse, j'offris  Will le sjour des
batitudes o il s'insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors
mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de faon que
nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par l'autre et
qu'il ne pt se bouger sans m'entraner avec lui. Dans cette luxurieuse
position, Will eut bientt atteint le moment suprme; je me ranimai donc
pour parvenir au mme but et me servis de tous les expdients que la
nature put me fournir pour qu'il m'aidt  combler mes dsirs. Je
m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce
rservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet
instantan: je sentis aussitt les symptmes de cette douce agonie, de
cette crise de dissolution o le plaisir meurt par le plaisir, et je me
noyai dans des flots de dlices. Nous passmes quelques moments dans une
langueur voluptueuse et comme anantis par le plaisir. A la fin je me
dbarrassai de ce cher enfant et lui dis que l'heure de sa retraite
tait venue; il reprit en consquence ses habits, non sans me donner de
temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore
des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait vue
que pour la premire fois. Avant de le congdier, je le forai (car il
avait assez de tact pour refuser)  prendre de quoi s'acheter une montre
en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde; il l'accepta
enfin, comme un souvenir qu'il aurait soin de garder de mon affection.
Ensuite il partit, quoique  regret, et me laissa en proie  cette
tranquillit qui suit les plaisirs sacrs de la nature.

Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu dtail de choses qui
firent sur ma mmoire une si forte impression; mais, outre que cette
intrigue occasionna dans ma vie une rvolution que la vrit historique
m'interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prtendre qu'il
serait injuste d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai
trouv dans un tre de condition infrieure? C'est pourtant l, soit dit
en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqu, qu'au milieu
de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir
et tromper leur orgueil. Les grands! Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent
le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en
sont eux-mmes? La plupart, au contraire, laissent de ct ce qui ne
tient pas  la nature mme du plaisir et leur objet capital est de jouir
de la beaut partout o ils trouvent ce don inestimable, sans
distinction de naissance ou de position.

L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable
garon et la vengeance avait cess d'en avoir une. Le seul attrait de la
jouissance tait maintenant le lien qui m'attachait  lui: car, bien que
la nature l'et si favorablement dot d'avantages extrieurs, il lui
manquait nanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. Will avait
assurment d'excellentes qualits: gentil, traitable et par-dessus tout
reconnaissant; silencieux, mme  l'excs, parlant trs peu, mais avec
chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre
raison de me plaindre, soit d'aucune tendance  abuser des liberts que
je lui accordais, soit de son indiscrtion  les divulguer. Il y a donc
une fatalit dans l'amour, ou je l'aurais aim, car c'tait rellement
un trsor, un morceau pour la _bonne bouche_[15] d'une duchesse, et 
dire le vrai, mon got pour lui tait si extrme qu'il fallait y
regarder de fort prs pour dcider que je ne l'aimais pas.

  [15] En franais dans le texte.

Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue dure. Une
imprudence interrompit bientt un si tendre commerce et nous spara pour
toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, tant  foltrer
avec lui dans mon cabinet, il me vint en tte d'prouver une nouvelle
posture. Je m'assis et me mis jambe de-, jambe de-l sur les bras du
fauteuil, lui prsentant  dcouvert la marque o il devait viser.
J'avais oubli de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne
l'tait qu' demi, M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit
prcisment au plus intressant de la scne.

Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme
frapp d'un coup de foudre, demeura interdit et aussi ple qu'un mort.
M. H... nous regarda quelque temps l'un et l'autre, avec un visage o la
colre, le mpris et l'indignation paraissaient dans leur plus haut
degr, et, reculant en arrire, se retira sans dire un mot. Toute
trouble que j'tais, je l'entendis fermer la porte  double tour.

Pendant ce temps-l, le malheureux complice de mon infidlit agonisait
de frayeur, et j'tais oblige d'employer le peu de courage qui me
restait pour le rassurer. La disgrce que je venais de lui causer me le
rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le
baisais, je le serrais dans mes bras; mais le pauvre garon, devenu
insensible  mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.

M. H... rentra un moment aprs, et nous ayant fait venir devant lui, il
me demanda d'un ton flegmatique  me dsesprer ce que je pouvais dire
pour justifier l'affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui
rpondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux
d'une courtisane effronte, que je n'aurais jamais eu la pense de lui
manquer  ce point s'il ne m'en avait, en quelque manire, donn
l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernires privauts avec ma
servante; que toutefois je ne prtendais pas excuser ma faute par la
sienne; qu'au contraire, j'avouais que mon offense tait de nature  ne
pas mriter de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'tait
moi qui avais sduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin,
j'ajoutai que je me soumettais volontiers  tout ce qu'il voudrait
ordonner de moi,  condition qu'il ne confondt point l'innocent et le
coupable.

Il sembla un peu dconcert quand je lui rappelai l'aventure de ma
servante; mais, s'tant remis bientt, il me rpondit  peu prs en ces
termes:

Madame, j'avoue  ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai
que ce que je mrite. Nous nous sommes cependant trop offenss tous deux
pour continuer  vivre dsormais ensemble. Je vous accorde huit jours
pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donn est  vous.
Votre hte vous paiera de ma part cinquante guines et vous dlivrera
une quittance gnrale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que
vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un tat pire que celui
o je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous mritez. Ne vous en
prenez point  moi si je ne fais pas mieux les choses.

Alors, sans attendre ma rponse, il s'adressa  Will:

Quant  vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour
l'amour de votre pre. La ville n'est pas un sjour qui convient  un
pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez  la campagne.

A ces mots, il sortit. Je me prosternai  ses pieds pour tcher de le
retenir. Ma situation parut l'mouvoir; nanmoins il suivit son chemin,
emmenant avec lui son jeune valet, qui srement s'estimait fort heureux
d'en tre quitte  si bon march.

Je me trouvai encore une fois abandonne  mon sort par un homme dont je
n'tais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant
la semaine qu'il m'avait accorde pour chercher un logis ne purent
l'engager  me revoir une seule fois.

Will fut renvoy immdiatement  son village, o, quelques mois aprs,
une grosse veuve, qui tenait une bonne htellerie, l'pousa: il y avait
tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils
vcussent heureux ensemble.

J'aurais t charme de le voir avant son dpart, mais M. H... avait
prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement,
j'aurais sans aucun doute essay de le retenir en ville, et je n'aurais
pargn ni offres ni dpenses pour me procurer la satisfaction de le
garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait tre
aisment dtruite ni remplace; quant  mon coeur, il tait hors de
question; toutefois, j'tais contente que rien de pis ne lui ft arriv,
et, en fait, d'aprs la tournure que prirent les choses, il ne pouvait
lui arriver rien de meilleur.

Quant  M. H..., quoique par certaines considrations de convenance
j'eusse d'abord cherch  regagner son affection, j'tais assez lgre,
assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que
je ne l'aurais d. Mais, comme je ne l'avais jamais aim et que sa
rupture me donnait une sorte de libert qui avait fait souvent l'objet
de mes voeux, je fus promptement rconforte; et me flattant qu'avec le
fonds de jeunesse et de beaut que j'apportais dans les affaires je ne
pouvais gure manquer de russir, ce fut plutt avec plaisir qu'avec la
moindre ide de dcouragement que je me vis contrainte  compter
l-dessus pour tenter fortune.

Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je
connaissais, ayant bien vite eu vent de ma dconvenue, accoururent me
prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart
enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient;
et quoique, parmi elles, il y en et  peine une seule qui mritt le
mme sort et qui, tt ou tard, ne dt le partager, il tait facile
pourtant de remarquer,  travers leur feinte compassion, leur secret
plaisir de me voir ainsi congdie, et leur chagrin secret de ce qu'il
ne m'arrivt rien de pire. Incomprhensible malice du coeur humain et
qui n'est pas confine  la classe dont ces femmes faisaient partie.

Mais le temps approchait o il me fallait prendre une rsolution. Tandis
que je cherchais autour de moi o je pourrais bien fixer ma rsidence,
Mme Cole, une sorte de femme discrte et de moyen ge que j'avais connue
par une des demoiselles en question, apprenant l'tat o je me trouvais,
vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais
toujours prfre  toutes mes autres connaissances fminines, je n'en
fus que mieux dispose  couter ses propositions. D'aprs ce qui en
rsulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en
meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut
pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggrt pour accommoder ses
clients, pas de faon lascive, ni mme d'effrne dbauche qu'elle ne
prt plaisir  m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus
qu'elle l'exprience du libertinage de la ville n'tait mieux plac pour
me conseiller et me prserver des dangers inhrents  notre profession.
Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son
industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modr, sans
rien partager de leurs habitudes rapaces. C'tait rellement une femme
bien ne et bien leve, mais que des revers de fortune avaient lance
dans cette industrie, qu'elle continuait, moiti par ncessit, moiti
par got; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et
n'en comprit mieux tous les mystres et toutes les finesses. Elle tait,
sans contredit,  la tte de sa profession et n'avait affaire qu' des
clients de qualit. Pour satisfaire  leurs demandes, elle entretenait
constamment un bon stock de ses _filles_: ainsi appelait-elle les jeunes
personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient  son
adoption, et dont plusieurs, grce  son appui et  ses conseils,
russirent trs bien dans le monde.

Cette utile matrone,  la protection de qui je m'abandonnais, avait ses
raisons, relativement  M. H..., pour ne point paratre s'occuper trop
de mes affaires; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fix pour
mon dmnagement, me prendre et me conduire  mon nouveau logement, chez
un brossier de _R...-Street_, Covent-Garden, juste  ct de sa propre
maison, o elle n'avait pas de quoi me recevoir elle-mme. Ce logement
s'tant trouv occup depuis longtemps par des femmes galantes, le
propritaire tait familiaris avec leurs allures; et pourvu qu'on payt
le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les
commodits qu'on pouvait dsirer.

Les cinquante guines que m'avait promises M. H..., lors de notre
rupture, m'ayant t dment payes, mes effets d'habillement et tout ce
qui m'appartenait emballs et chargs sur une voiture de louage, je les
y suivis bientt, aprs avoir pris cong du propritaire et de sa
famille. Je n'avais pas vcu avec eux dans un degr de familiarit
suffisant pour regretter de m'en sparer, et cependant le fait seul que
c'tait une sparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une
lettre de remerciements pour M. H..., que je croyais  tout jamais perdu
pour moi, comme il l'tait en effet.

J'avais congdi ma servante la veille, non seulement parce que je la
tenais de M. H..., mais parce que je la souponnais d'avoir t pour
quelque chose dans sa dcouverte; elle s'tait peut-tre venge de ce
que je ne lui avais pas confi mon intrigue.

Nous fmes vite arrives  mon logement, qui, sans tre aussi richement
meubl ni aussi beau que le prcdent, tait, en somme, aussi
confortable et  moiti prix, quoique au premier tage. Mes malles,
descendues en bon tat, furent dposes dans mon appartement, o
m'attendaient Mme Cole et mon propritaire, auquel elle me prsenta sous
les couleurs les plus avantageuses, c'est--dire comme une locataire sur
qui l'on pouvait compter pour le payement rgulier de son loyer: elle
m'aurait attribu toutes les vertus cardinales, que cela n'et pas eu la
moiti du poids de cette recommandation toute seule.

J'tais donc installe dans un logement  moi, laisse  ma seule
conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer ou surnager, suivant
que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les
consquences, et quelles aventures m'arrivrent dans l'exercice de ma
nouvelle profession, c'est ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car
il est bien temps, je le crois, de mettre un point  celle-ci.

Je suis, Madame,

Votre, etc., etc.,

XXX.




LETTRE DEUXIME


MADAME,

Si j'ai diffr la suite de mon histoire, 'a t simplement pour me
permettre de respirer un peu: j'esprais aussi, je l'avoue, qu'au lieu
de me presser, vous m'auriez plutt dispense de poursuivre une
confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures 
souffrir.

Je m'imaginais, en vrit, que vous auriez t rassasie et fatigue de
l'uniformit d'aventures et d'expressions insparable d'un sujet de
cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est ternellement
le mme: quelle que puisse tre, en effet, la varit de formes et de
modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'viter
entirement la rptition des mmes images, des mmes figures, des mmes
expressions. Au dgot qui en rsulte s'ajoute encore cet inconvnient,
que les mots de _jouissance_, _ardeur_, _transport_, _extase_ et le
reste de ces termes pathtiques si utiliss dans la _pratique du
plaisir_, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur
nergie par leur emploi frquent, indispensable dans un rcit dont cette
pratique forme  elle seule la base tout entire. Je dois, en
consquence, m'en rapporter  votre indulgence, pour le dsavantage que
j'ai forcment sous ce rapport, et  votre imagination,  votre
sensibilit, pour l'agrable tche d'y porter remde l o mes
descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra
instantanment sous les yeux les tableaux que je vous prsente, l'autre
donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop frquent
usage.

Ce que vous me dites, par manire d'encouragement, de l'extrme
difficult d'crire un si long rcit dans un style tempr avec got,
aussi loign du cynisme d'expressions grossires et vulgaires que du
ridicule de mtaphores affectes et de circonlocutions alambiques est
non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une
grande mesure, ma complaisance pour une curiosit qui ne saurait tre
satisfaite qu' mes dpens.

Je reviens maintenant au point o j'en tais en terminant ma prcdente
lettre. La soire tait assez avance lorsque j'arrivai  mon nouveau
logement, et Mme Cole, aprs m'avoir aide  ranger mes affaires, passa
tout le reste du temps avec moi dans mon appartement o nous soupmes
ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions
concernant cette nouvelle phase de ma profession o j'entrais
maintenant: de prtresse prive de Vnus, j'allais devenir publique; il
fallait me perfectionner en consquence et m'entourer de tout ce qui
pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intrt soit pour le
plaisir, soit pour les deux ensemble. Mais alors, ajouta-t-elle,
comme j'tais une nouvelle figure dans la ville, c'tait une rgle
tablie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et
de me prsenter comme telle  la premire bonne occasion, sans
prjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer
dans l'intrim, car il n'y avait personne qui dtestt plus qu'elle de
perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et
se chargerait de diriger cette dlicate entreprise, si je voulais bien
accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu' m'en fliciter
puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant
d'avantages que s'il s'agissait d'un vritable.

Une excessive dlicatesse de sentiments n'tant pas,  cette poque, le
trait distinctif de mon caractre, j'avoue  ma honte que j'acceptai un
peu trop vite cette proposition; elle rpugnait sans doute  ma candeur
et mon ingnuit; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions
d'une personne  qui j'avais entirement laiss le soin de ma conduite.
Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-tre par une de ces
inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les
liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine
et entire possession. De son ct, elle affectait de trouver dans mes
traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait
perdue  mon ge et c'tait, disait-elle, son premier motif pour me
porter une si vive affection. C'tait possible: il existe ainsi de
frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font
souvent des amitis plus solides et plus durables que si elles taient
fondes sur de srieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que,
sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites,
quand je vivais avec M. H...,  propos de menus objets de toilette
qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagn ma confiance que je
m'tais aveuglment mise dans ses mains et en tais venue  la
respecter,  l'aimer,  lui obir en tout; et, pour lui rendre justice,
je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincre tendresse et un soin de
mes intrts extraordinairement rares chez les personnes de sa
profession. Nous nous sparmes ce soir-l parfaitement d'accord sur
tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et
m'emmena chez elle pour la premire fois.

Ici,  premire vue, je trouvai partout un air de dcence, de modestie
et d'ordre.

Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique taient
assises trois jeunes femmes, tranquillement occupes  des ouvrages de
mode qui couvraient un trafic de choses plus prcieuses. Mais il tait
difficile de voir trois plus belles cratures: deux d'entre elles
taient extrmement blondes, la plus ge ayant  peine dix-neuf ans; la
troisime,  peu prs de cet ge, tait une brune piquante dont les yeux
noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui
laissaient rien  envier  ses blondes compagnes; leurs toilettes
taient d'autant plus recherches qu'elles paraissaient moins l'tre,
grce  leur cachet de propret correcte et d'lgante simplicit.
Telles taient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme
Cole rgissait avec un ordre et une habilet surprenants, tant donne
la lgret naturelle de jeunes personnes qui ont jet leurs bonnets
par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison
aucune qui, aprs un certain noviciat, se montrt intraitable, et
refust d'en observer les rgles. Elle avait ainsi form peu  peu une
petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte
dans une rare alliance de plaisir et d'intrt d'une part et de dcence
extrieure de l'autre, avec une libert secrte illimite que Mme Cole,
qui les avaient choisies autant pour leur caractre que pour leur
beaut, les gouvernait sans peine  son propre contentement et au leur.

Elle me prsenta donc  ces lves de choix, qu'elle avait d'ailleurs
prvenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait tre immdiatement
admise dans toutes les intimits de la maison; sur quoi ces charmantes
filles m'accueillirent  bras ouverts, laissant voir que mon extrieur
leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'tonner et je ne m'y serais
gure attendue de personnes de mon sexe, mais elles taient rellement
dresses  sacrifier toute jalousie, toute comptition de charmes, dans
l'intrt commun; elles me considraient comme une associe qui
apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison.
Elles s'empressrent autour de moi, m'examinrent de toutes parts, et,
comme mon admission dans cette joyeuse troupe tait l'occasion d'une
petite fte, on laissa de ct l'ouvrage de parade. Mme Cole, aprs
quelques recommandations spciales, m'abandonna  leurs caresses et
sortit pour ses affaires.

La parit de sexe, d'ge, de profession et de vues cra bientt entre
nous une familiarit et une intimit aussi grandes que si nous nous
connaissions depuis des annes. Elles me firent voir la maison, leurs
appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et,
surtout, un spacieux salon o une socit joyeuse et choisie se
runissait d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient
avec leurs galants, laissant libre carrire  leur licence; la crainte,
la modestie, la jalousie leur taient formellement interdites; c'tait,
en effet, un des principes de la socit que ce qui pouvait manquer en
fait de plaisir de sentiment ft compens, dans une large mesure, pour
les sens, par une varit piquante et par tous les charmes de la
volupt. Les auteurs et les soutiens de cette secrte institution
pouvaient  bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les
restaurateurs de l'ge d'or et de sa simplicit de plaisir, plutt que
de voir leur innocence si injustement fltrie des mots de crime et de
honte.

Le soir venu et les volets de la boutique ferms, l'acadmie fit son
ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se
livrrent  leurs galants respectifs pour le plaisir ou l'intrt, et il
convient d'observer que tout reprsentant du sexe mle n'tait pas
indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait prouv
d'avance le caractre et la discrtion. Bref, c'tait la maison galante
de la ville la plus sre, la mieux tenue et, en mme temps, la plus
confortable; tout y tait conduit de telle sorte que la dcence ne gnt
en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces
plaisirs, les familiers de la maison d'lite avaient trouv le secret si
rare et si difficile de concilier les raffinements du got et de la
dlicatesse avec les exercices de la sensualit la plus franche et la
plus prononce.

Le lendemain, aprs une matine consacre aux caresses et aux leons de
mes compagnes, nous nous mmes  table pour dner, et alors Mme Cole,
qui prsidait, me donna la premire ide de son adresse  diriger ces
filles et  leur inspirer pour elle-mme de si vifs sentiments d'amour
et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni
rserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y tait gai sans
affectation, joyeux et libre.

Aprs le dner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes demoiselles, me
prvint qu'il y aurait ce soir mme un chapitre  tenir en forme, pour
la crmonie de ma rception dans la confrrie: sous rserve de mon
pucelage qui devait,  la premire occasion, tre servi tout chaud  un
amateur, il me fallait subir un crmonial d'initiation qui, elles en
taient sres, ne me dplairait pas.

Lance comme je l'tais et, de plus, captive par la sduction de mes
compagnes, j'tais trop bien dispose en faveur d'une proposition
quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hsiter  accueillir
celle-ci. Je leur donnai, en consquence, _carte blanche_[16], et je
reus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilit et
mon bon caractre: J'tais une aimable fille... je prenais les choses
de bonne grce... je n'tais pas bgueule... je serais la perle de la
maison..., etc.

  [16] En franais dans le texte.

Ce point arrt, les jeunes femmes laissrent Mme Cole me parler et
m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que je serais prsente, ce
soir mme,  quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les
coutumes de la maison, aurait le privilge de m'engager dans la premire
partie de plaisir; elle m'assurait, en mme temps, que c'taient tous
de jeunes gentlemen, agrables de leur personne et irrprochables sous
tous les rapports; qu'unis d'amiti et lis ensemble par la communaut
des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se
montraient fort libraux envers les filles qui leur plaisaient et les
amusaient: de sorte qu' vrai dire, ils taient les fondateurs et les
patrons de ce petit srail. Elle avait sans doute, en certaines
occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes;
mais avec ceux-l, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire
passer pour pucelle: ils taient d'abord trop connaisseurs, trop au fait
de la ville pour mordre  un tel hameon; puis ils taient si gnreux
pour elle qu'elle et t impardonnable de vouloir les tromper.

Malgr la joie et l'motion que cette promesse de plaisir, car c'est
ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour
affecter un peu de rpugnance, de faon  me donner le mrite de cder 
la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je
ferais peut-tre bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au
dbut une meilleure impression.

Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura que les gentlemen auxquels je
devais tre prsente taient, par leur ducation et leur got, fort
loin d'tre sensibles  cet apparat de toilettes et de parures dont
certaines femmes peu senses crasent leur beaut, croyant la faire
ressortir; que ces voluptueux expriments les tenaient dans le plus
profond mpris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix
et qui seraient toujours prts  planter l une duchesse ple, mollasse
et farde, pour une paysanne colore, saine et ferme en chair; que, pour
ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne
rien demander  l'art. Enfin elle concluait que, dans la prsente
occasion, la meilleure toilette tait de n'en pas avoir.

Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matires pour ne pas
m'imposer son opinion. Elle me prcha ensuite, en termes trs
nergiques, la doctrine de l'obissance passive et de la complaisance
pour tous ces gots arbitraires de plaisir, que les uns appellent des
raffinements et les autres des dpravations; en dcider n'tait pas
l'affaire d'une simple fille, intresse  plaire: elle n'avait qu' s'y
conformer.

Tandis que je m'difiais  couter ces excellentes leons, on servait le
th, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.

Aprs une conversation pleine d'entrain et de gat, l'une d'elles,
observant que l'heure de l'assemble tait encore assez loigne,
proposa que chacune de nous ft  la compagnie l'historique de cette
priode critique de sa vie o elle tait, pour la premire fois, de
fille devenue femme.

Mme Cole approuva l'ide,  condition qu'on m'en dispenst  cause de ma
prtendue virginit et aussi qu'on l'excust elle-mme  cause de son
ge. La chose ainsi rgle, on pria mily de commencer. C'tait une
fille blonde  l'excs et dont les membres taient, si c'est possible,
trop bien faits, car leur plnitude charnue prjudiciait plutt  cette
dlicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beaut; ses
yeux taient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de
plus joli que sa bouche et ses lvres qui se fermaient sur des dents
parfaitement blanches et gales.

Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez
considrables pour que vous imputiez  la vanit, de ma part, l'envie de
vous faire mon histoire. Mon pre et ma mre taient et sont encore, je
crois, fermiers  quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse
pour un frre et leur barbarie  mon gard me firent prendre le parti de
dserter la maison  l'ge de quinze ans. Tout mon fonds tait de deux
guines, que je tenais de ma grand'mre, de quelques schellings, d'une
paire de boucles de souliers en argent et d'un d de mme mtal. Les
hardes que j'avais sur le corps composaient mon quipage. Je rencontrai,
chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de
carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher
fortune  la ville. Il trottait en sifflant derrire moi, avec un paquet
au bout d'un bton. Nous marchmes quelque temps  la queue l'un de
l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignmes et convnmes de
faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer  nous
mettre  couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous
rpondrions en cas qu'on vnt nous questionner. Le jeune homme leva la
difficult, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord
fait, nous nous arrtmes  une auberge borgne o l'on logeait  pied.
Mon compagnon de voyage fit apprter ce qui se trouva et nous soupmes
en tte  tte. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'emes
ni l'un ni l'autre le courage de dtromper les gens de la maison, et ce
qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigu que
moi pour trouver le moyen de coucher seul.

Cependant l'htesse, une chandelle  la main, nous conduisit au bout
d'une longue cour,  un appartement spar du corps de logis. Nous la
suivmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misrable bouge,
o il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise
de bois toute dmantibule. J'tais alors si innocente que je ne pensais
pas faire plus de mal en couchant avec un garon qu'avec une de nos
servantes, et peut-tre n'avait-il pas eu lui-mme d'autres ides,
jusqu' ce que l'occasion lui en inspirt de diffrentes. Quoi qu'il en
soit, il teignit la lumire avant que nous fussions entirement
dshabills. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y tait dj et
la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison
commenait  tre froide. Mais que l'instinct de la nature est
admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra
contre moi, comme si c'et t seulement  dessein d'avoir plus chaud.
Je sentis fermenter, pour la premire fois, dans mes veines un feu que
je n'avais jamais connu. Encourag, je le pense, par ma docilit, il se
hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans
penser que cela tirt  consquence. Bientt ses doigts agirent et il me
fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec
surprise, ce que c'tait: il me dit que je le saurais si je voulais; et
n'attendant point ma rponse, il monta immdiatement sur moi. Je me
trouvai alors tellement entrane par un pouvoir dont j'ignorais la
cause que je le laissai faire en paix jusqu' ce qu'il m'arracht les
hauts cris; mais il n'y avait plus  reculer, le maquignon tait trop
bien en selle pour le dsaronner; au contraire, les efforts que je fis
ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois fray, nous veillmes le
plus agrablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous
ennuyer par un plus long rcit; c'est assez que vous sachiez que nous
vcmes ensemble tant que la misre nous spara et me fit embrasser la
profession.

Suivant l'ordre de la situation, c'tait  Harriett  nous faire son
histoire. Parmi les beauts de son sexe que j'avais vues avant et depuis
elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'galer les siennes:
elles n'taient pas dlicates, mais la dlicatesse mme incarne, tant
avaient de symtrie ses membres petits, mais exactement proportionns.
Sa complexion, blonde comme elle l'tait, paraissait encore plus blonde
grce  deux yeux noirs dont l'clat donnait  son visage plus de
vivacit que n'en comportait sa couleur; un lger coloris animait ses
joues ples et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur
gnrale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner
un air de douceur que ne dmentait pas son caractre, port 
l'indolence,  la langueur et aux plaisirs de l'amour. Presse de
parler, Harriett sourit, rougit et commena en ces termes:

Mon pre, qui fut meunier prs de la ville de York, ayant perdu ma mre
peu de temps aprs ma naissance, confia mon ducation  une de mes
tantes, vieille veuve sans enfants et qui tait alors gouvernante ou
mnagre chez mylord N...,  sa campagne de ..., o elle m'leva avec
toute la tendresse possible.

Ayant dj pass de deux annes cet ge que trois lustres
accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur
amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui
tiennent  l'union des coeurs, quand la nature et la libert, d'accord
avec le penchant, les voient clore. Si le temprament me laissa
mconnatre ses vives impressions jusqu' ce terme, bientt il me
ddommagea avec profusion de ce que j'avais ignor. Heureux moments!

Deux ans se sont couls depuis que, endoctrine par l'amour, je
perdis, plus tt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile 
garder, et voici comment: j'tais accoutume, lorsque ma bonne tante
faisait sa mridienne, de m'aller rcrer en travaillant sous un berceau
que ctoyait une petite rivire, qui rendait ce lieu fort agrable
pendant les chaleurs de l't. Une aprs-midi que, suivant mon habitude,
je m'tais place sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre  ce
dessein dans le cabinet, la tranquillit de l'air, l'ardeur
assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-tre, le danger qui
m'attendait, me livrrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma
tte me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin mprisent les
commodits du luxe.

Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit assez
fort, qui se faisait dans la rivire dont j'ai parl plus haut, drangea
mon sommeil et m'veilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque
j'aperus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans
l'onde qui coulait  mes pieds. Ce jeune Adonis tait, comme je l'ai su
depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'tait inconnu
jusqu'alors.

Les premires motions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu
furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais
esquive, si une modestie fatale n'et retenu mes pas; car je ne pouvais
gagner la maison sans tre vue du jeune drle. Je demeurai donc agite
par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet o je me
trouvais tant ferme, je n'avais nulle insulte  apprhender. La
curiosit anima cependant  la fin mes regards; je me mis  contempler
par un trou de la cloison le beau garon qui s'battait dans l'onde. La
blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant
insensiblement tout son corps, je parvins  discerner une certaine place
couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais
un objet rond et souple, qui m'tait inconnu et se jouait en tous sens
au moindre mouvement de l'eau; mais malgr ma modestie je ne pus
dtourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place  des
dsirs et  des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la
nature, qui avait t cach si longtemps, commena  dvelopper son
germe; et je connus pour la premire fois que j'tais fille.

Cependant le jeune homme avait chang de position. Il nageait
maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du
model le plus parfait qui se pt imaginer; ses cheveux noirs et
flottants se jouaient sur son cou et ses paules, dont ils rehaussaient
dlicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de
la chute des reins, s'tendait en double coupole jusqu' l'endroit o
les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau
ensoleille, un tableau tout  fait blouissant.

Pendant que je rsumais en moi-mme les sentiments qui agitaient mon
jeune coeur, la vue toujours fixe sur l'aimable baigneur, je le vis se
plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais
souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les
nageurs ont  craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait
occasionn sa chute. Pleine de cette ide et l'me remplie de l'amour le
plus vif, je volai, sans faire la moindre rflexion sur ma dmarche,
vers le lieu o je crus que mon secours pouvait tre ncessaire. Mais ne
voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui
doit avoir dur longtemps, car je ne revins  moi que par une douleur
aigu qui ranima mes esprits vitaux et ne m'veilla que pour me voir,
non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement
prise, qu'il avait compltement pntr au-dedans de moi-mme, si bien
que je n'eus ni la force de me dgager ni le courage de crier au
secours. Il acheva donc de triompher de ma virginit. Immobile, sans
parler, couverte du sang que mon sducteur venait de faire couler et
prte  m'vanouir de nouveau, par l'ide de ce qui venait de m'arriver,
le jeune gentleman voyant l'tat pitoyable o il m'avait rduite, se
jeta  mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui
pardonner et en me promettant de me donner toute la rparation qu'il
serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces
l'avaient permis dans cet instant, je me serais porte  la vengeance la
plus sanglante, tant me parut affreuse la manire dont il avait
rcompens mon ardeur  le sauver; quoique  la vrit il ignort ma
bonne volont  cet gard.

Mais avec quelle rapidit l'homme ne passe-t-il point d'un sentiment 
un autre? Je ne pus voir sans motion mon aimable criminel fix  mes
pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonne et
qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il tait toujours nu, mais ma
modestie avait reu un outrage trop cruel pour redouter dsormais la
contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colre s'tait
tellement apaise que je crus acclrer mon bonheur en lui pardonnant.
Cependant je ne pus m'empcher de lui faire des reproches; mais ils
taient si doux! J'avais tant de soin de lui pargner l'amertume et mes
yeux exprimaient si bien cette langueur dlicieuse de l'amour qu'il ne
put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se
lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint
facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur
mes lvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.

Aprs nous tre rconcilis de la sorte, il me conta le mystre de mon
dsastre. M'ayant trouve, lorsqu'il ressortait de l'eau, couche sur le
gazon, il crut que je pouvais m'tre endormie l, sans quelque dessein
prmdit. S'tant donc approch de moi et restant en suspens de ce
qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit  tout hasard entre
ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le
cabinet, dont la porte tait entr'ouverte. L, il essaya, selon qu'il me
le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler  moi-mme, mais
sans le moindre succs. Enfin, enflamm par la vue et l'attouchement de
tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brlait, et les
tentations plus qu'humaines que la solitude et la scurit ne faisaient
qu'accrotre l'animant de plus en plus, il me plaa alors selon son gr
et disposa de moi  sa fantaisie jusqu' ce que, tire de mon
assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-mme le reste
de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et dcouvrant
dans mes yeux les symptmes de la rconciliation la plus sincre, me
pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les
plus flatteuses et l'esprance des plaisirs les plus sensibles. Pendant
ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du
forfait, et son possesseur employa tant de prcautions tendres, il
procda d'une faon si sduisante que, succombant, les feux du dsir se
ranimrent dans mon coeur; une seconde fois, je gotai pleinement les
dlices de cet instant fortun.

Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin  mon discours, je
ne puis cependant m'empcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps
des transports de mon amant, jusqu' ce que des raisons de famille
l'loignrent de moi et que je me vis oblige de me jeter dans la vie
publique. J'ai donc fini.

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici
les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie:

Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, rvlerai point la
noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu' l'amour le plus
tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs
de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un
garon bniste avec la servante de son matre dont les suites furent un
ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon pre, quoique fort
pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu' ce que
ma mre, qui s'tait retire  Londres, s'y marit  un ptissier et me
ft venir comme l'enfant d'un premier poux qu'elle disait avoir perdu
quelques mois aprs son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la
maison et n'eus pas atteint l'ge de six ans que je perdis ce pre
adoptif, qui laissa ma mre dans un tat honnte et sans enfant de sa
faon. Pour ce qui regarde mon pre naturel, il avait pris le parti de
s'embarquer pour les Indes, o il tait mort fort pauvre, ne s'tant
engag que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma
mre, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait,
tant elle avait soin de m'loigner de tout ce qui pouvait y donner lieu.
Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son
coeur que les traits de son visage.

Quant  moi, l'attrait du plaisir dfendu agissait si fortement sur mes
sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature.
Je cherchai donc  tromper la vigilante prcaution de ma mre. J'avais 
peine douze ans que cette partie dont elle s'tudiait tant  me faire
ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture
merveilleuse avait mme dj donn des signes de sa prcocit par la
pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa
croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations dlicates et
les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez
comprendre que c'tait l le centre du vrai bonheur, sentiment qui me
faisait languir avec impatience aprs un compagnon de plaisir et qui me
faisait fuir toute socit o je ne croyais pas rencontrer l'objet de
mes voeux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goter, du moins en
ides, les dlices aprs lesquelles je soupirais.

Mais toutes ces mditations ne faisaient qu'accrotre mon tourment et
augmenter le feu qui me consumait. C'tait bien pis encore lorsque,
cdant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais
de les gurir. Quelquefois, dans la furieuse vhmence du dsir, je me
jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement dsir, jusqu'
ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux
consolations misrables de la solitude. Enfin, la cause de mes dsirs,
par ses imptueux trmoussements et ses chatouillements internes, ne me
laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup
gagn lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait  mon
souhait, je m'en servis avec une agitation dlicieuse entremle de
douleur, car je me dflorais autant qu'il tait en mon pouvoir, et j'y
allais de si bon coeur que je me trouvais souvent tendue sur mon lit,
dans une vritable pmoison amoureuse.

Mais l'homme, comme je l'avais bien conu, possdait seul ce qui
pouvait me gurir de cette maladie; cependant, garde  vue de la
manire que je l'tais, comment tromper la vigilance de ma mre et
comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosit et de goter
une volupt dlicieuse et inconnue jusqu'alors  mes sens?

A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais dsir si
longtemps sans fruit. Un jour que nous dnions chez une voisine, avec
une dame qui occupait notre premier, ma mre fut oblige d'aller 
Greenwich. La partie tant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal
de tte que je n'avais pas; ce qui fit que ma mre me confia  une
vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la
maison.

Lorsque ma mre fut partie, je dis  la servante que j'allais me
reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n'tant pas
dress, et que, n'ayant besoin que d'un peu de repos pour me remettre,
je la priais de ne point venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la
chambre, je me dlaai et me jetai  moiti nue sur le lit. L je me
livrai de nouveau  mes vieilles et insipides coutumes; la force de mon
temprament m'excitant, je cherchai partout des secours que je ne
pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu'ils
reprsentaient si mal la seule chose qui pt me satisfaire, jusqu' ce
que, assoupie par mes agitations, je m'endormis lgrement pour jouir
d'un rve qui, sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les
plus sduisantes.

A mon rveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d'un jeune
homme qui se tenait  genoux devant mon lit et qui me demandait pardon
de sa hardiesse. Il me dit qu'il tait le fils de la dame qui occupait
la chambre; qu'il tait mont sans avoir t aperu par la servante, et
que, m'ayant trouve endormie, sa premire rsolution avait t de
retourner sur ses pas, mais qu'il avait t retenu par un pouvoir
irrsistible.

Que vous dirai-je? Les motions, la surprise et la crainte furent
d'abord chasses par les ides du plaisir que j'attendais de cette
aventure. Il me sembla qu'un ange tait descendu du ciel  dessein; car
il tait jeune et bien tourn, ce qui tait plus que je n'en demandais;
l'homme tait ce que mon coeur dsirait de connatre. Je crus ne devoir
mnager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager 
rpondre  mes dsirs. Je levai donc la tte, pour lui dire que sa mre
ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa
part; mais je vis bientt que je n'avais pas besoin de l'encourager et
qu'il n'tait pas si novice que je le croyais, car il me dit que si
j'avais connu ses dispositions, j'aurais eu plus  esprer de sa
violence qu' craindre de son respect.

Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main n'taient pas
ddaigns, il se leva, et collant sa bouche sur mes lvres brlantes, il
me remplit d'un feu si vif que je tombai doucement  la renverse et lui
avec moi. Les moments taient trop prcieux pour les perdre en vaines
simagres; mon jeune garon procda d'abord  l'affaire principale,
pendant qu'tendue sur mon lit je dsirais l'instant de l'attaque, avec
une ardeur peu commune  mon ge. Il leva mes jupes et ma chemise.
Cependant, mes dsirs augmentant  mesure que je voyais les obstacles
s'vanouir, je n'coutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la
timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance; une
rougeur vive colorait mon visage, mais insensible  la honte, je ne
connaissais que l'impatience de voir combler mes dsirs.

Jusqu'alors je m'tais servie de tous les moyens qui m'avaient paru
propres  soulager mes tourments; mais quelle diffrence de ces
attouchements  mon insipide manulisation!

Enfin, aprs s'tre amus quelque temps avec ma petite fente, qui
palpitait d'impatience, il dboutonne son gilet et son haut-de-chausse,
et montre  mes regards avides l'objet de tous mes soupirs, de tous mes
rves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec dlices... mais
bientt je l'accueillis avec ravissement.

Rien ne me paraissait prfrable  la jouissance que j'allais goter,
de sorte que, craignant que la douleur n'empcht le plaisir, je joignis
mes secousses  celles de mon athlte. A peine poussai-je quelques
tendres plaintes.

Extasie, je me livrai  ses transports corps et me, puis je restai
quelque temps accable par la fatigue et le plaisir.

C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents dsirs et que je
perdis cette babiole dont la garde est seme de tant d'pines; un
accident heureux et inopin me procura cette occasion, car ce jeune
gentleman arrivait  l'instant du collge et venait familirement dans
la chambre de sa mre, dont il connaissait la situation pour y avoir t
souvent autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne nous
connussions que d'ou-dire.

Les prcautions du jeune athlte, cette fois et plusieurs autres, que
j'eus le plaisir de le voir, m'pargnrent le dsagrment d'tre
surprise dans mes frquents exercices. Mais la force d'un temprament
que je ne pouvais rprimer, et qui me rendait les plaisirs de la
jouissance prfrables  ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des
indiscrtions fatales  ma fortune, je tombai  la fin dans la ncessit
d'tre le partage du public, ce qui, sans doute, et caus ma perte, si
la fortune ne m'et fait rencontr ce tranquille et agrable refuge.

A peine Louisa avait-elle cess de parler qu'on nous avertit que la
compagnie tait runie et nous attendait.

L-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire
d'encouragement, me conduisit en haut prcde de Louisa qui nous
clairait avec deux bougies, une dans chaque main.

Sur le palier du premier tage, nous rencontrmes un jeune gentleman,
extrmement bien mis et d'une jolie figure: c'tait lui qui devait le
premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup
de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon,
dont le parquet tait couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier
voluptueusement appropri  toutes les exigences de la luxure la plus
raffine; de nombreuses lumires l'emplissaient d'une clart  peine
infrieure, mais peut-tre plus favorable au plaisir que celle du grand
jour.

A mon entre dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure
d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait
maintenant de quatre gentlemen, y compris mon _particulier_ (c'tait le
terme usit dans la maison pour dsigner le galant temporaire de telle
ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple dshabill, la
matresse de l'acadmie et moi-mme. Je fus accueillie et salue par des
baisers tout  la ronde; mais je n'avais pas de peine  sentir, dans la
chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.

mue et confuse comme je l'tais  me voir entoure, caresse et
courtise par tant d'trangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet
air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait
leurs caresses.

Ils m'assurrent que j'tais parfaitement de leur got, si ce n'est que
j'avais un dfaut, facile d'ailleurs  corriger: ma modestie. Cela
pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce
piment; mais pour eux, c'tait une impertinente mixture qui empoisonnait
la coupe du plaisir. En consquence, ils considraient la pudeur comme
leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la
rencontraient. Ce prologue n'tait pas indigne des dbats qui suivirent.

Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on
servit un lgant souper; mon galant du jour s'assit  ct de moi, et
les autres couples se placrent sans ordre ni crmonie. La bonne chre
et les vins gnreux ayant bientt banni toute rserve, la conversation
devint aussi libre qu'on pouvait le dsirer, sans tomber toutefois dans
la grossiret: ces professeurs de plaisir taient trop aviss pour en
compromettre l'impression et la laisser vaporer avec des mots, avant
d'en venir  l'action. Des baisers toutefois, taient pris de temps en
temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrire, il
n'tait pas scrupuleusement respect; les mains des hommes se mettaient
 l'oeuvre avec leur ptulance ordinaire. Enfin, les provocations des
deux cts en vinrent  ce point que mon _particulier_ ayant propos de
commencer les _danses villageoises_, l'assentiment fut immdiat et
unanime: il prsumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments taient
bien au ton. C'tait le signal de se prparer: sur quoi la complaisante
Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparatre; n'tant
plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir rgl l'ordre de
bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre 
discrtion.

Aussitt son dpart, on transporta la table du milieu de la salle sur
l'un des cts et l'on mit  sa place un sopha. Mon _particulier_,  qui
j'en demandai le motif, m'expliqua que, cette soire tant spcialement
donne en mon honneur, les associs se proposaient  la fois de
satisfaire leur got pour les plaisirs varis et, en me rendant tmoin
de leurs exercices, de me voir dpouiller cet air de rserve et de
modestie qui,  leur sens, empoisonnait la gaiet; bien qu' l'occasion
ils prchassent le plaisir et vcussent conformment  leurs principes,
ils ne voulaient pas se poser systmatiquement en missionnaires: et il
leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les
jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui
montraient du got pour cette instruction. Mais comme une telle
ouverture pouvait tre violente, trop choquante pour une jeune novice,
les anciens devaient donner l'exemple, et il esprait que je le suivrais
volontiers, puisque c'tait  lui que j'tais dvolue pour la premire
exprience. Toutefois, j'tais parfaitement libre de refuser: c'tait,
dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de
toute violence et de toute contrainte.

Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon
acquiescement. J'tais embarque dsormais et parfaitement dcide 
suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure:

Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes 
cheval et cette perle des beauts olivtres, la voluptueuse Louisa.
Notre cavalier la poussa sur le sopha, o il la fit tomber  la renverse
et s'y tendit avec un air de vigueur qui annonait une amoureuse
impatience. Louisa s'tait place le plus avantageusement possible; sa
tte, mollement appuye sur un oreiller, tait fixe vis--vis de son
amant et notre prsence paraissait tre le moindre de ses soucis. Ses
jupes et sa chemise leves nous dcouvrirent les jambes les mieux
tournes qu'on pt voir et nous pouvions contempler  notre aise
l'avenue la plus engageante borde et surmonte d'une agrable toison
qui se sparait sur les cts. Le galant tait dbarrass de ses habits
de dentelles et nous montrait sa virilit  son maximum de puissance et
prte  combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette
agrable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reut en
vritable hrone. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une
constitution plus heureuse pour l'amour et une vrit plus grande dans
l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarqumes alors le feu du
plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonne par
l'instrument plnipotentiaire. Enfin, les irritations redoublrent avec
tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle
de la jouissance qu'elle prouvait. Alors elle s'agita avec une fureur
si trange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremlant
des soupirs enflamms  la cadence de ses mouvements et aux baisers de
tourterelles, aux pntrantes et inoffensives morsures qu'elle
changeait avec son amant, dans une frnsie de dlices. Enfin, ils
arrivrent l'un et l'autre  la priode dlectable. Louisa, tremblante
et hors d'haleine, criait par mots entrecoups:

Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous prie... ne
m'par... gnez... ne m'pargnez pas... ah!... ah!...

Ses yeux se fermrent langoureusement  la suite de ce monologue et
l'ivresse la fit mourir pour renatre plus tt sans doute qu'elle
n'aurait voulu.

Lorsqu'il se trouva dsaronn, Louisa se leva, vint  moi, me donna un
baiser et me tira prs de la table, o l'on me fit boire un verre de
vin, accompagn d'un toast honntement factieux de l'invention de
Louisa.

Cependant, le second couple s'apprtait  entrer en lice; c'taient un
jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil cuyer vint m'en
avertir et me conduisit vers le lieu de la scne.

Harriett fut donc mene sur la couche vacante. Rougissant lorsqu'elle me
vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action qu'elle allait
commettre et qu'elle ne pouvait viter.

Son amant (car il l'tait vritablement) la mit sur le pied du sopha et,
passant ses bras autour de son cou, prluda par lui donner des baisers
savoureusement appliqus sur ses belles lvres, jusqu' ce qu'il la ft
tomber doucement sur un coussin dispos pour la recevoir, et se coucha
sur elle. Mais, comme s'il avait su notre ide, il ta son mouchoir et
lui dcouvrit la poitrine. Quels dlicieux manuels de dvotion
amoureuse! Quel fin et inimitable model! petits, ronds, fermes et d'une
clatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agrable au toucher
et leurs ttins, qui les couronnaient, de vritables boutons de rose!
Aprs avoir rgal ses yeux de ce charmant spectacle, rgal ses lvres
de baisers savoureux imprims sur chacun de ces dlicieux jumeaux, il se
mit en devoir de descendre plus bas.

Il leva peu  peu ses jupes et exposa  notre vue la plus belle parade
que l'indulgente nature ait accorde  notre sexe. Toute la compagnie
qui, moi seule excepte, avait eu souvent le spectacle de ces charmes,
ne put s'empcher d'applaudir  la ravissante symtrie de cette partie
de l'aimable Harriett, tant il est vrai que ces beauts admirables
taient dignes de jouir d'une ternelle nouveaut. Ses jambes taient si
dlicieusement faonnes qu'avec un peu plus ou un peu moins de chair,
elles eussent dvi de ce point de perfection qu'on leur voyait. Et le
gentil sillon central tait chez cette fille en gale symtrie de
dlicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature
ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement cisel. Enfin un ombrage
pais rpandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots
seraient impuissants  rendre et la pense mme  se figurer.

Son cher amant, qui tait rest absorb par la vue de ces beauts,
s'adressa enfin au matre de ces bats et nous le montra qui par sa
taille mritait le titre de hros aux yeux d'une femme. Il se plaa et
nous apermes toutes les gradations du plaisir; les yeux humides et
perls de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncrent le bonheur
auquel elle tait prs d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile,
jusqu' ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point
central, elle ne pt retenir davantage ses transports; ses mouvements,
d'accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s'accrotre; les
clignotements de leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches
et la molle extension de tous les membres firent enfin connatre 
l'assemble contemplative l'extase suprme.

L'aimable couple garda dans le silence cette dernire situation, jusqu'
ce qu'enfin un baiser langoureux donn et repris marqua le triomphe et
la joie du hros qui venait de vaincre.

Ds qu'Harriett fut dlivre, je volai vers elle et me plaai  son
ct, lui soulevant la tte, ce qu'elle refusa en reposant son visage
sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scne passe,
jusqu' ce qu'elle et repris peu  peu sa hardiesse et qu'elle se ft
restaure par un verre de vin, que mon galant lui prsenta pendant que
le sien rajustait ses affaires.

Cependant le partenaire d'mily l'avait invite  prendre part  la
danse; la toute blonde et accommodante crature se leva aussitt. Si une
complexion  faire honte aux lis et aux roses, des traits d'une extrme
finesse et cette fleur de sant qui donne tant de charme aux
villageoises pouvaient la faire passer pour une beaut, elle l'tait
assurment et l'une des plus clatantes parmi les blondes.

Son galant s'occupa d'abord, tandis qu'elle tait debout, de dgager ses
seins et de leur rendre la libert, ce qui n'tait pas difficile, car
ils n'taient retenus que par le corsage. A peine se montrrent-ils que
la salle nous parut claire d'une nouvelle lumire, tant leur blancheur
avait d'clat. Leur rondeur tait si parfaite, si bien remplie qu'on et
dit de la chair solidifie en marbre; ils en avaient le poli et le
lustr, mais le marbre le plus blanc n'et pas gal les teintes vives
et claires de leur peau, nuance dans sa blancheur de veines bleutres.
Comment se dfendre de sductions aussi pressantes? Il toucha lgrement
ces deux globes, et la peau brillante et lisse luda sa main qui glissa
sur la surface; il les comprima, et la chair lastique qui les
remplissait, ainsi creuse de force, rebondit sous sa main, effaant
aussitt la trace de la pression. Telle tait, du reste, la consistance
de tout son corps, dans ces parties principalement o la plnitude de la
chair constitue cette belle fermet qui est si attrayante au toucher.

Aprs quelque temps employ  ces caresses, il lui releva la jupe et la
chemise, qu'il enroula sur la ceinture, de sorte qu'ainsi trousse elle
tait nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de
rougeur, et ses yeux, baisss vers le sol, semblaient demander grce
quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s'enorgueillir de
tous les trsors de jeunesse et de beaut qu'elle talait si
victorieusement. Ses jambes taient bien faites, et ses cuisses, qu'elle
tenait serres, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches
en chair, que rien n'tait plus capable de provoquer l'attouchement.
Aussi ne s'en priva-t-il point. Ensuite, cartant doucement sa main, qui
dans le premier mouvement d'une modestie naturelle s'tait porte l, il
nous fit entrevoir ce mignon dfil qui descendait et se perdait entre
ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c'tait
au-dessus la luxuriante crpine de boucles d'un brun clair, dont la
teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s'en trouvait
elle-mme rehausse. Il la conduisit au pied du sopha, et l, approchant
un oreiller, il lui inclina doucement la tte qu'elle y appuya sur ses
mains croises, si bien que, le corps en saillie, elle prsentait une
pleine vue d'arrire de sa personne nue jusqu' la ceinture. Son
postrieur charnu, lisse et prominent formait une double et luxuriante
nappe de neige anime qui remplissait glorieusement l'oeil et suivant la
pente de ses blanches collines, dans l'troite valle qui les sparait,
s'arrtait et s'absorbait dans la cavit infrieure; celle-ci, qui
terminait ce dlicieux tableau, s'entr'ouvrait lgrement, grce  la
posture penche, de sorte que l'agrable vermillon de l'intrieur se
laissait apercevoir et, rapproch du blanc qui clatait tout autour,
donnait en quelque sorte l'ide d'un oeillet rose dcoup dans un satin
blanc et lustr.

Le galant, qui tait un gentleman d'environ trente ans et quelque peu
affect d'un embonpoint qui n'avait rien de dsagrable, choisit cette
situation pour excuter son projet. Il la plaa donc  son gr, et
l'encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction
convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en
jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu'elle le sentit chez elle,
levant la tte et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles
joues, teintes d'un carlate fonc, et sa bouche, exprimant le sourire
du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant
alors, elle s'enfona de nouveau dans son coussin, et resta dans une
situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le dsirer.
Puis ils se laissrent aller sur la couche, et ils y restrent encore
quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupt.

Aussitt qu'mily fut libre, nous l'entourmes pour la fliciter sur sa
victoire; car il est  remarquer que, quoique toute modestie ft bannie
de notre socit, l'on y observait nanmoins les bonnes manires et la
politesse; il n'tait pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de
faire aucuns reproches dsobligeants sur la condescendance des filles
pour les caprices des hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu'ils
se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent  leur
plaire.

La compagnie s'approcha ensuite de moi, et mon tour tant venu de me
soumettre  la discrtion de mon amant et  celle de l'assemble, le
premier m'aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu'il esprait
que je voudrais bien favoriser ses voeux; mais que si les exemples que
je venais de voir n'avaient pas encore dispos mon coeur en sa faveur,
il aimerait mieux se priver de ma possession que d'tre en aucune faon
l'instrument de mon chagrin.

Je lui rpondis sans hsiter ou sans faire la moindre grimace que si
mme je n'avais pas contract un engagement formel avec lui, l'exemple
d'aussi aimables compagnes suffirait pour me dterminer; que la seule
chose que je craignais tait le dsavantage que j'aurais aprs la vue
des beauts que j'avais admires, et qu'il pouvait compter que je le
pensais comme je venais de le dire.

La franchise de ma rponse plut beaucoup et mon galant reut les
compliments de flicitations de toute la compagnie.

Mme Cole n'aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune
gentleman qu'elle m'avait procur; car indpendamment de sa naissance et
de ses grands biens, il tait d'une figure des plus agrables et de la
taille la mieux prise; enfin il tait ce que les femmes nomment un fort
joli garon.

Il me mena vers l'autel o devait se consommer notre mariage de
conscience et, comme je n'avais qu'un petit nglig blanc, je fus
bientt mise en jupon et en chemise qui, d'accord aux voeux de toute la
compagnie, me furent encore ts par mon amant; il dfit de mme ma
coiffure et dnoua mes cheveux, que j'avais, sans vanit, fort beaux.

Je restai donc devant mes juges; dans l'tat de pure nature et je dois
sans doute leur avoir offert un spectacle assez agrable, n'ayant alors
qu'environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l'tat de nudit est une
chose essentielle, n'avaient alors rien de plus qu'une gracieuse
plnitude, ils conservaient une fermet, une indpendance du corset ou
de tout autre support qui incitait  les palper. J'tais d'une taille
grande et dlie, sans tre dpourvue d'une chair ncessaire. Je n'avais
point abandonn tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une
horrible confusion de me voir dans cet tat; mais la bande joyeuse
m'entoura et, me comblant de mille politesses et de tmoignages
d'admiration, ne me donna pas le temps d'y rflchir beaucoup; j'tais
trop orgueilleuse, d'ailleurs, d'avoir t honore de l'approbation des
connaisseurs.

Aprs que mon galant eut satisfait sa curiosit et celle de la
compagnie, en me plaant de mille manires, la petitesse du point
capital me faisant passer pour une vierge, mes prcdentes aventures
n'avaient fait l qu'une brche insignifiante. Les traces d'une trop
grande distension taient vite disparues  mon ge et puis la nature
m'avait faite troite. Mon antagoniste, anim d'une noble fureur, dfit
tout  coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au
grand jour mon ennemi. Il tait d'une grandeur mdiocre, prfrable 
cette taille gigantesque qui dnote ordinairement une dfaillance
prmature. Coll contre mon sein, il fit entrer son idole dans la
niche. Alors, fix sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et
nous fmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M'y ayant
dpose, il commena  moudre du bl et nous atteignmes bientt la
priode dlicieuse, mais comme mon feu n'tait teint qu' demi, je
tchai de recommencer; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous
plongemes dans une mer de dlices. Me rappelant alors les scnes dont
j'avais t spectatrice et celle que je reprsentais moi-mme en ce
moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prte  le
dsaronner par les mouvements violents que je me donnai. Aprs tre
rest quelque temps dans une langueur dlectable, jusqu' ce que la
force du plaisir ft un peu modre, mon amant se dgagea doucement, non
sans m'avoir tmoign auparavant sa satisfaction par mille baisers et
mille protestations d'un amour ternel.

La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gard un profond
silence, m'aida  remettre mes habits et me complimenta de l'hommage que
mes charmes avaient reu, comme elle le disait, par la double dcharge
que j'avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me tmoigna
tout son contentement et les filles me flicitrent d'avoir t initie
dans les tendres mystres de leur socit.

C'tait une loi inviolable, dans cette socit, de s'en tenir chacun 
la sienne, surtout la nuit,  moins que ce ne ft du consentement des
parties, afin d'viter le dgot que ce changement pouvait causer.

Il tait ncessaire de se rafrachir; on prit une collation de biscuits
et de vin, de th, de chocolat; ensuite la compagnie se spara  une
heure aprs minuit et descendit deux  deux. Mme Cole avait fait
prparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, o nous
passmes la nuit dans des plaisirs rpts de mille manires
diffrentes. Le matin, aprs que mon cavalier ft parti, je me levai et
comme je m'habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse
de guines, que j'tais occupe  compter quand Mme Cole entra. Je lui
fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous; mais
elle me pressa de garder le tout, m'assurant que ce gentleman l'avait
paye fort gnreusement. Aprs quoi elle me rappela les scnes de la
veille et me fit connatre qu'elle avait tout vu par une cloison, faite
exprs, qu'elle me montra.

A peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe foltre des filles entra et
renouvela ses caresses  mon gard; j'observai avec plaisir que les
fatigues de la nuit prcdente n'avaient en aucune faon altr la
fracheur de leur teint; ce qui venait,  ce qu'elles me dirent, des
soins et des conseils que notre bonne mre abbesse leur donnait. Elles
descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre  me
dorloter jusqu' l'heure du dner.

Le repas fini, il me prit un lger mal de tte, qui me fit rsoudre  me
mettre quelques moments sur mon lit. M'tant couche avec mes habits et
ayant got environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint,
et me voyant seule, la tte tourne du ct de la muraille et le
derrire hors du lit, il dfit incontinent ses habits, puis levant mes
vtements, il mit au jour l'arrire-avenue de l'agrable recoin des
dlices. Il m'investit ainsi derrire et je sentis sa chaleur naturelle,
qui m'veilla en sursaut; mais ayant vu qui c'tait, je voulus me
tourner vers lui, lorsqu'il me pria de garder la posture que je tenais.
Aprs que j'eus rest quelque temps dans cette position, je commenai 
m'impatienter et  me dmener,  quoi mon ami m'aida de si bon coeur que
nous finmes bientt.

Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu' ce que des
intrts de famille et une riche hritire qu'il pousa, en Irlande,
l'obligrent  me quitter. Nous avions vcu  peu prs quatre mois
ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s'tait insensiblement
spar. Nanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques
que cette dsertion ne nuisit en nulle manire  son ngoce. Pour me
consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour
vierge; mais je fus destine, comme il le semble,  tre ma propre
pourvoyeuse sur ce point.

J'avais pass un mois dans l'inaction, aime de mes compagnes et chrie
de leurs galants, dont j'ludais toujours les poursuites (je dois dire
ici que ceci ne s'applique pas au baronnet qui tait bientt parti
emmenant Harriett), lorsque, passant un jour,  cinq heures du soir,
chez une fruitire dans Covent-Garden, j'eus l'aventure suivante.

Tandis que je choisissais quelques fruits dont j'avais besoin, je
remarquai que j'tais suivie par un jeune gentleman habill trs
richement, mais qui, au reste, n'avait rien de remarquable, tant d'une
figure fort extnue et fort ple de visage. Aprs m'avoir contemple
quelque temps, il s'approcha du panier o j'tais et fit semblant de
marchander quelques fruits. Comme j'avais un air modeste et que je
gardais le dcorum le plus honnte, il ne put souponner la condition
dont j'tais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur
sur mes joues, et je rpondis si sottement  ses demandes qu'il lui fut
plus que jamais impossible de juger de la vrit; ce qui fait bien voir
qu'il y a une sorte de prvention dans l'homme, qui, lorsqu'il ne juge
que par les premires ides, le mne souvent d'erreur en erreur, sans
que sa grande sagesse s'en aperoive. Parmi les questions qu'il me fit,
il me demanda si j'tais marie. Je rpondis que j'tais trop jeune pour
y penser encore. Quant  mon ge, je jugeai ne devoir me donner que
dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j'avais
t  Preston, dans une boutique de modes, et que prsentement
j'exerais le mme mtier  Londres. Aprs qu'il eut satisfait avec
adresse, comme il le pensait,  sa curiosit et qu'il eut appris mon nom
et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu'il put trouver
et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.

Ds que je fus arrive  la maison, je fis part  Mme Cole de l'aventure
que j'avais eue; d'o elle conclut sagement que s'il ne venait point me
trouver il n'y avait aucun mal; mais que s'il passait chez elle, il
faudrait examiner si l'oiseau valait bien les filets.

Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reu par
Mme Cole, qui s'aperut bientt que j'avais fait une trop vive
impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi,
j'affectais de tenir la tte baisse et semblais redouter sa vue. Aprs
qu'il eut donn son adresse  Mme Cole et pay fort libralement ce
qu'il venait d'acheter, il retourna dans son carrosse.

J'appris bientt que ce gentleman n'tait autre chose que Mr. Norbert,
d'une fortune considrable, mais d'une constitution trs faible, et
lequel, aprs avoir puis toutes les dbauches possibles, s'tait mis 
courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prmisses qu'un tel
caractre tait une juste proie pour elle; que ce serait un pch de
n'en point tirer la quintessence, et qu'une fille comme moi n'tait que
trop bonne pour lui.

Elle fut donc chez lui  l'heure indique. C'tait un htel du quartier
de la Cour de justice. Aprs avoir admir l'ameublement riche et
luxurieux de ses appartements et s'tre plainte de l'ingratitude de son
mtier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi.
Alors, s'armant de toutes les apparences d'une vertu rigide, louant
surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner
l'esprance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas,
disait-elle, tirer  consquence.

Comme elle craignait que de trop grandes difficults ne le dgotassent,
ou que quelque accident imprvu ne ft venter notre mche, elle fit
semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manires,
mais surtout par la somme considrable que cela lui vaudrait.

Ayant donc men ce gentleman par les diffrentes gradations des
difficults ncessaires pour l'enflammer davantage, elle acquiesa enfin
 sa demande,  condition qu'elle ne part entrer pour rien dans
l'affaire qu'on tramait contre moi. Mr. Norbert tait naturellement
assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville,
mais sa passion, qui l'aveuglait, nous aida  le tromper. Tout tant au
point dsir, Mme Cole lui demanda trois cents guines pour ma part et
cent pour rcompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu'elle
avait d vaincre avec bien de la rpugnance. Cette somme devait tre
compte claire et nette  la rception qu'il ferait de ma personne, qui
lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques
moments que nous nous vmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous
parlmes chez la fruitire, du moins l'assurait-il. Je dois dire qu'il
est singulier combien peu j'avais eu  forcer mon air de modestie
naturelle pour avoir l'air d'une vritable vierge.

Lorsque tous les articles de notre trait furent pleinement conclus et
ratifis et que la somme et t paye, il ne resta plus qu' livrer ma
personne  sa disposition. Mais Mme Cole fit difficult de me laisser
sortir de la maison et prtendit que la scne se passt chez nous,
quoiqu'elle n'aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le
disait, que ses gens en sussent quelque chose--sa bonne renomme serait
perdue pour jamais et sa maison diffame.

La nuit fixe, avec tout le respect d  l'impatience de notre hros,
Mme Cole ne ngligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec
honneur de ce pas, et que ma prtendue virginit ne tombt point  faux.
La nature m'avait form cette partie si troite que je pouvais me passer
de tous ces remdes vulgaires, dont l'imposture se dcouvre si aisment
par un bain chaud; et notre abbesse m'avait encore fourni pour le besoin
un spcifique qu'elle avait toujours trouv infaillible.

Toutes choses prpares, Mr. Norbert entra dans ma chambre  onze heures
de la nuit, avec tout le secret et tout le mystre ncessaires. J'tais
couche sur le lit de Mme Cole, dans un dshabill moderne, et avec
toute la crainte que mon rle devait m'inspirer; ce qui me remplit d'une
confusion si grande qu'elle n'aida pas peu  tromper mon galant. Je dis
galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l'homme dont
la faiblesse fait souvent notre gloire.

Aussitt que Mme Cole, aprs les singeries que cette scne demandait,
eut quitt la chambre, qui tait bien claire  la rquisition de Mr.
Norbert, il vint sautiller vers le lit, o je m'tais cache sous les
draps et o je me dfendis quelque temps avant qu'il pt parvenir  me
donner un baiser, tant il est vrai qu'une fausse vertu est plus capable
de rsistance qu'une modestie relle; mais ce fut pis lorsqu'il voulut
venir  mes seins; car j'employai pieds et poings pour le repousser; si
bien que, fatigu du combat, il dfit ses habits et se mit  mes cts.

Au premier coup d'oeil que je jetai sur sa personne, je m'aperus
bientt qu'il n'tait point de la figure ni de la vigueur que l'assaut
d'un pucelage exige.

Quoiqu'il et  peine trente ans, il talait cependant dj sa prcoce
vieillesse et se voyait rduit  des stimulants que la nature secondait
trs peu. Son corps tait us par les excs rpts du plaisir charnel,
excs qui avaient imprim sur son front les marques du temps et qui ne
lui laissaient au printemps de l'ge que le feu et l'imagination de la
jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le prcipitait vers une mort
prmature.

Lorsqu'il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai expose 
sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l'antre secret des volupts,
il la dchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la
tendresse et tous les gards possibles, tandis que de mon ct je ne lui
montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute
l'apprhension et tout l'tonnement qu'on peut supposer  une fille
parfaitement innocente et qui se trouve pour la premire fois au lit
avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu'il
trouva aussi polis et aussi fermes qu'il pouvait le dsirer, mais
lorsqu'il se jeta sur moi et qu'il voulut me sonder avec son doigt, je
me plaignis de sa faon d'agir:

J'tais perdue.--J'avais ignor ce que j'avais fait.--Je me lverais,
je crierais au secours.

Au mme moment, je serrai tellement les jambes qu'il lui fut impossible
de les sparer. Trouvant ainsi mes avantages et matresse de sa passion
comme de la mienne, je le menai par gradations o je voulus. Voyant
enfin qu'il ne pouvait vaincre ma rsistance, il commena par
m'argumenter,  quoi je rpondis avec un ton de modestie que j'avais
peur qu'il ne me tut,--que je ne voulais pas cela, que de mes jours je
n'avais t traite de la sorte,--que je m'tonnais de ce qu'il ne
rougissait pas pour lui et pour moi.

C'est ainsi que je l'amusai quelques moments, mais peu  peu je sparai
enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire
entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en mme temps un cri,
disant qu'il m'avait perce jusqu'au coeur, si bien qu'il se trouva
dsaronn par le contre-coup qu'il avait reu de ma douleur simule et
avant d'tre entr. Touch du mal qu'il crut m'avoir fait, il tcha de
me calmer par de bonnes paroles et me pria d'avoir patience. tant donc
remont en selle, il recommena ses manoeuvres, mais il n'eut pas plus
tt touch l'orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.

--Il me blessait,--il me tuait,--j'en devais mourir.

Telles taient mes frquentes interjections. Mais aprs plusieurs
tentatives ritres, qui ne l'avanaient en rien, le plaisir gagna
tellement le dessus qu'il fit un dernier effort qui lui donna assez
d'entre pour que je sentisse qu'il avait connu le bonheur  la porte du
paradis et j'eus la cruaut de ne pas lui laisser achever en cet
endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme
si j'tais transporte par le mal qu'il me causait! C'est de la sorte
que je lui procurai un plaisir qu'il n'aurait certainement pas got si
j'avais t rellement vierge. Calm par cette premire dtente, il
m'encouragea  soutenir une seconde tentative et tcha, pour cet effet,
de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les
parties de mon corps. Sa satisfaction fut complte, ses baisers et ses
caresses me l'annoncrent. Sa vigueur ne revint nanmoins pas sitt, et
je ne le sentis qu'une fois frapper au but, encore si faiblement que
quand je l'aurais ouvert de mes doigts, il n'y serait pas entr; mais il
me crut si peu instruite des choses qu'il n'en eut aucune honte. Je le
tins le reste de la nuit si bien en haleine qu'il tait dj jour
lorsqu'il se liqufia pour la seconde fois  moiti chemin, tandis que
je criais toujours qu'il m'corchait et que sa vigueur m'tait
insupportable. Harass et fatigu, mon champion me donna un baiser, me
recommanda le repos et s'endormit profondment. Alors je suivis le
conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prtendus signes de
ma virginit.

Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si
artificieusement construit qu'il tait impossible de le discerner et qui
s'ouvrait par un ressort cach. C'tait l que se trouvaient des fioles
remplies d'un sang liquide et des ponges, qui fournissaient plus de
liquide color qu'il n'en fallait pour sauver l'honneur d'une fille.
J'usai donc avec dextrit de ce remde et je fus assez heureuse pour ne
pas tre surprise dans mon opration, ce qui certainement m'aurait
couverte de honte et de confusion.

tant  l'aise et hors de tout soupon de ce ct-l, je tchai de
m'endormir, mais il me fut impossible d'y parvenir. Mon gentleman
s'veilla une demi-heure aprs, et, ne respectant pas longtemps le
sommeil que j'affectais, il voulut me prparer  l'entire consommation
de notre affaire. Je lui rpondis en soupirant que j'tais certaine
qu'il m'avait blesse et fendue,--qu'il tait si mchant!

En mme temps je me dcouvris et, lui montrant le champ de bataille, il
vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prtendue marque de
virginit ravie; il en fut transport  un point que rien ne pouvait
galer sa joie. L'illusion tait complte; il ne put se former d'autre
ide que celle d'avoir triomph le premier de ma personne. Me baisant
donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu'il m'avait
cause, me disant que le pire tait pass, je n'aurais plus que des
volupts  goter. Peu  peu je le souffris, ce qui lui donna l'aisance
de pntrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et
je mnageai si bien l'introduction qu'elle ne se fit que pouce  pouce.
Enfin, par un coup de reins  propos, je le fis entrer jusqu' la garde,
et donnant, comme il le disait, _le coup de grce_[17]  ma virginit,
je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq
qui bat de l'aile sur la poule qu'il vient de fouler, poursuivit
faiblement sa carrire, et j'affectai d'tre plonge dans une
langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus tre fille.

  [17] En franais dans le texte.

Vous me demanderez peut-tre si je gotai quelque plaisir. Je vous
assure que ce fut peu ou point, si ce n'est dans les derniers moments o
j'tais chauffe par une passion mcanique que m'avait cause ma longue
rsistance, car au commencement j'eus de l'aversion pour sa personne et
ne consentis  ses embrassements que dans la vue du gain qui y tait
attach, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de
m'humilier, me voyant oblige  de telles charlataneries qui n'taient
point de mon got.

A la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses
continuelles qu'il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruaut,
dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu'il m'tait
impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu'il m'avait accable de
douleur et de plaisir. Il m'accorda donc gnreusement une suspension
d'armes et, comme la matine tait fort avance, il demanda Mme Cole, 
qui il fit connatre son triomphe et conta les prouesses de la nuit,
ajoutant qu'elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit
o le combat s'tait donn.

Vous pouvez aisment vous imaginer les singeries qu'une femme de la
trempe de notre vnrable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses
exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point: elle
me flicitait surtout de ce que l'affaire se ft passe si heureusement;
et c'est en quoi je m'imagine qu'elle fut bien sincre. Alors elle fit
aussi comprendre que, comme ma premire peur de me trouver seule avec un
homme tait passe, il valait mieux que j'allasse chez notre ami pour ne
point causer de scandale  sa maison; mais ce n'tait rellement que
parce qu'elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se dcouvrt
aux yeux de Mr. Norbert, qui acquiesa volontiers  sa proposition,
puisqu'elle lui procurait plus d'aisance et de libert sur moi.

Me laissant alors  moi-mme pour goter un repos dont j'avais besoin,
Mr. Norbert sortit de la maison sans tre aperu. Aprs que je me fus
veille, Mme Cole vint me louer de ma bonne manire d'agir, et refusa
gnreusement la part que je lui offris de mes trois cents guines, qui,
jointes  ce que j'avais dj pargn, ne laissaient pas que de me faire
une petite fortune honnte.

J'tais donc de nouveau sur le ton d'une fille entretenue et j'allais
ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu'il
me le faisait dire par son laquais, que nous emes toujours soin de
recevoir  la porte pour qu'il ne vt jamais ce qui pouvait se passer
dans l'intrieur de la maison.

Si j'ose juger de ma propre exprience, il n'y a point de filles mieux
payes, ni mieux traites que celles qui sont entretenues par des hommes
vieux ou par de jeunes nervs qui sont le moins en tat d'user de
l'amour, assurs qu'une femme doit tre satisfaite d'un ct ou de
l'autre; ils ont mille petits soins et n'pargnent ni caresses, ni
prsents pour remdier autant qu'il est possible au point capital. Mais
le malheur de ces bonnes gens est qu'aprs avoir essay les
raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir
accomplir l'affaire, ils ont tellement chauff l'objet de leur passion
qu'il se voit oblig de chercher dans des bras plus vigoureux un remde
satisfaisant au feu qu'ils ont allum dans ses veines et de planter sur
ces chefs uss un ornement dont ils sont fort peu curieux; car, quoi que
l'on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous
permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volont pour le
fait.

Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux; car quoiqu'il chercht
tous les moyens de russir, il ne pouvait cependant parvenir  son but,
sans avoir puis toutes les prparations ncessaires, qui m'taient
aussi dsagrables qu'inflammatoires. Quelquefois il me plaait sur un
tapis, prs du feu, o il me contemplait des heures entires et me
faisait tenir toutes les postures imaginables. D'autres fois mme ses
attouchements taient si particulirement lascifs qu'ils me
remplissaient souvent d'une rage, qu'il ne pouvait jamais calmer, car
mme quand sa pauvre machine avait atteint une certaine rection, elle
s'anantissait d'abord par lente distillation, ou une effusion
prmature qui ne faisaient qu'accrotre mon tourment.

Un soir (je ne puis m'empcher de le rappeler  ma mmoire), un soir que
je retournais de chez lui, remplie du dsir de la chair, je rencontrai,
en tournant la rue, un jeune matelot. J'tais mise de manire  ne point
tre accroche par des gens de la sorte; il me parla nanmoins et me
jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fche
au commencement de sa faon d'agir; mais l'ayant regard et voyant qu'il
tait d'une figure qui promettait quelque vigueur, d'ailleurs bien fait
et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu'il
voulait. Il me rpondit franchement qu'il voulait me rgaler d'un verre
de vin. Il est certain que si j'avais t dans une situation plus
tranquille, je l'aurais refus avec hauteur; mais la chair parlait, et
la curiosit d'prouver sa force et de me voir traite comme une
coureuse de rue me fit rsoudre  le suivre. Il me prit donc sous le
bras et me conduisit familirement dans la premire _taverne_ o l'on
nous donna une petite chambre avec un bon feu. L, sans attendre qu'on
nous et apport le vin, il dfit mon mouchoir et mit  l'air mes seins
qu'il baisa et mania avec ardeur; puis, ne trouvant que les trois
vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me
planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l'imptuosit
qu'un long jene de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d'attitude
et me courbant sur la table, il allait passer  ct de la bonne porte
et frappait dsesprment  la mauvaise, je me rcrie:

Peuh! dit-il, ma chre, tout port est bon dans la tempte.

Cependant il changea de direction et prit celle qu'il fallait avec un
entrain et un feu que, dans la belle disposition o je me trouvais,
j'apprciai au point de prendre l'avance sur lui.

Aprs que tout se fut pass et que je fus devenue un peu plus calme, je
commenai  craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait
me coter, et je tchai en consquence de me retirer le plus tt
possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air
si dtermin de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses
mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir ds que
j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me
prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit
sans doute au souper qu'il avait command pour nous deux.

Lorsque j'eus cont mon aventure  Mme Cole, elle me gronda de mon
indiscrtion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me
valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier
venu. Je gotai fort sa morale et fus mme inquite pendant quelques
jours sur ma sant. Heureusement mes craintes se trouvrent mal fondes;
je suspectais  tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse
de lui faire ici rparation.

J'avais vcu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des
plaisirs varis chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon
entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour
lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher
d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle conomie dans ses
plaisirs et modrer ses passions, de faon qu'il commenait  devenir
plus dlicat dans la jouissance et  reprendre une vigueur et une sant
qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le
coeur d'une si vive reconnaissance, qu'il tait prs de faire ma
fortune, lorsque le sort carta le bonheur qui m'attendait.

La soeur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande
affection, le pria de l'accompagner  Bath, o elle comptait passer
quelque temps pour sa sant. Il ne put refuser cette faveur et prit
cong de moi, le coeur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse
considrable, quoiqu'il crt ne rester que huit jours hors de ville.
Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient.
Ayant fait une dbauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si
copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'prouvai donc de
nouveau les rvolutions qui sont attaches  la condition de femme de
plaisir et je retournai en quelque manire dans le sein de la communaut
de Mme Cole.

Je restai vacante quelque temps et me contentai d'tre la confidente de
ma chre Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur
suivi qu'elle gotait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement,
lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un
de ses clients, nomm Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui
procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contract
un got fort bizarre, qui consistait  se faire fouetter et  fouetter
les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait trs peu de
filles qui voulussent soumettre leur postrieur  ses fantaisies et
acheter, aux dpens de leur peau, les prsents considrables qu'il
faisait. Mais le plus trange de l'affaire, c'est que le gentleman tait
jeune; car passe encore pour ces vieux pcheurs, qui ne peuvent se
mettre en train que par les dures titillations que le mange excite.

Quoique je n'eusse en aucune faon besoin de gagner  tel prix de quoi
subsister et que ce procd me part aussi dplac que dplorable dans
ce jeune homme, je consentis et proposai mme de me soumettre 
l'exprience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de
courage. Mme Cole, surprise de ma rsolution, accepta avec plaisir une
proposition qui la dlivrait de la peine de chercher ailleurs.

Le jour fix, Mr. Barville vint, et je lui fus prsente par Mme Cole,
dans un simple dshabill convenable  la scne que j'allais jouer: tout
en linge fin et d'une blancheur blouissante, robe, jupon, bas et
pantoufles de satin, comme une victime qu'on mne au sacrifice. Ma
chevelure, d'un blond cendr tirant au chtain, tombait en boucles
flottantes sur mon cou et contrastait agrablement par sa couleur avec
celle du reste de la toilette.

Ds que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et tonnement,
et demanda  mon interlocutrice si une crature aussi belle et aussi
dlicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux
souffrances qu'il tait accoutum d'exercer. Elle lui rpondit ce qu'il
fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez
tt, elle sortit, aprs lui avoir recommand d'en user modrment avec
une jeune novice.

Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec curiosit la
figure d'un homme qui, au printemps de l'ge, s'amusait d'un exercice
qu'on ne connat que dans les coles.

C'tait un garon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte
et replte, avec un air d'austrit. Il avait vingt-trois ans, quoiqu'on
ne lui en et donn que vingt,  cause de la blancheur de sa peau et de
l'incarnat de son teint qui, joints  sa rondeur, l'auraient fait
prendre pour un _Bacchus_, si un air d'austrit ou de rudesse ne se ft
oppos  la parfaite ressemblance. Son habillement tait propre, mais
fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutt d'un got bizarre
que d'une sordide avarice.

Ds que Mme Cole fut sortie, il se plaa prs de moi et son visage
commena  se drider. J'appris par la suite, lorsque je connus mieux
son caractre, qu'il tait rduit, par sa constitution naturelle,  ne
pouvoir goter les plaisirs de l'amour avant que de s'tre prpar par
des moyens extraordinaires et douloureux.

Aprs m'avoir dispose  la constance par des apologies et des
promesses, il se leva et se mit prs du feu, tandis que j'allais prendre
dans une armoire voisine les instruments de discipline, composs de
petites verges de bouleau lies ensemble, qu'il mania avec autant de
plaisir qu'elles me causaient de terreur.

Il approcha alors un banc destin pour la crmonie, ta ses habits, et
me pria de dboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses
hanches; ce que je fis en jetant un regard sur l'instrument pour lequel
cette prparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'tait, pour
ainsi dire, retir dans son ermitage, montrant  peine le bout de sa
tte, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui lve le bec
hors de l'herbe.

Il s'arrta ici pour dfaire ses jarretires, qu'il me donna, afin que
je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance qui n'tait
ncessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu'il
s'tait prescrite. Je le plaai alors sur son ventre, le long du banc
avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j'abattis sa
culotte jusque sur ses talons; ce qui exposa  ma vue deux fesses dodues
et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.

Prenant alors les verges, je me mis  ct de mon patient et lui donnai,
suivant ses ordres, dix coups appliqus de toute la force que mon bras
put fournir; ce qui ne fit pas plus d'effet sur lui que la piqre d'une
mouche n'en fait sur les cailles d'une crevisse. Je vis avec
tonnement sa duret, car les verges avaient dchir sa peau, dont le
sang tait prt  couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans
qu'il se plaignt du mal qu'il devait souffrir.

Je fus tellement mue  cet aspect pitoyable que je me repentais dj de
mon entreprise et que je me serais volontiers dispense de faire le
reste; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu' ce
que, le voyant se dmener contre le coussin, d'une manire qui ne
dnotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en tait, je glissai
doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien
changes  mon grand tonnement; ce que je croyais impalpable avait pris
une consistance surprenante et des dimensions dmesures quant  la
grosseur, car pour la taille, elle tait fort courte. Mais il me pria de
continuer vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignt le
dernier stage du plaisir.

Reprenant donc les verges, je commenai d'en jouer de plus belle, quand
aprs quelques violentes motions et deux ou trois soupirs, je vis qu'il
restait sans mouvement. Il me pria alors de le dlier, ce que je fis au
plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la
manire cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva,  peine
pouvait-il marcher, tant j'y avais t de bon coeur.

J'aperus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son
paresseux s'tait dj de nouveau cach, comme s'il avait t honteux de
montrer sa tte, ne voulant cder qu' la fustigation de ses voisines
postrieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.

Mon gentleman ayant repris ses habits se plaa doucement prs de moi, en
tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu'il pt
s'y appuyer mme lgrement.

Il me remercia alors de l'extrme plaisir que je venais de lui donner,
et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si
je craignais de me soumettre  sa discipline, il se passerait de cette
satisfaction; mais que si j'tais assez complaisante pour cela, il ne
manquerait pas de considrer la diffrence du sexe et la dlicatesse de
ma peau. Encourage ou plutt pique d'honneur de tenir la promesse que
j'avais faite  Mme Cole, qui, comme je ne l'ignorais point, voyait tout
par le trou pratiqu pour cet effet, je ne pus me dfendre de subir la
fustigation.

J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon
imagination plutt que de mon coeur; je le priai mme de ne point
tarder, craignant que la rflexion ne me ft changer d'ide.

Il n'eut qu' dfaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu'il fit;
lorsqu'il me vit  nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha
sur la banquette, posa ma tte sur le coussin. J'attendais qu'il me
lit, et j'tendais mme dj en tremblant les mains pour cet effet; il
me dit qu'il ne voulait pas pousser ma constance jusqu' ce point, mais
me laisser libre de me lever quand le jeu me dplairait.

Toutes mes parties postrieures taient maintenant  sa merci; il se
plaa au commencement  une petite distance de ma personne et se dlecta
 parcourir des yeux les secrtes richesses que je lui avais
abandonnes; puis, s'lanant vers moi, il les couvrit de mille tendres
baisers; prenant alors les verges, il commena  badiner lgrement sur
ces masses de chair frissonnante, mais bientt il me fustigea si
durement que le sang perla en plus d'un endroit. A cette vue, se
prcipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suant, ce
qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux,
de faon  montrer cette tendre partie, rgion du plaisir et de la
souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire
mille contorsions varies, dont la vue le ravissait.

Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de
mcontentement, bien rsolue nanmoins  ne plus m'exposer  des
caprices aussi tranges.

Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable tat mes pauvres coussins de
chair furent rduits: corchs, meurtris et sanglants, sans d'ailleurs
que je sentisse la moindre ide de plaisir, quoique l'auteur de mes
peines me ft mille compliments et mille caresses.

Ds que j'eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-mme un souper
qui aurait satisfait la sensualit d'un cardinal, sans compter les vins
gnreux qui l'accompagnrent. Aprs nous avoir servi, notre discrte
abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, prcaution
ncessaire pour ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui  la
bonne chre.

Je me mis  ct de mon boucher, car il me fut impossible de regarder
d'un autre oeil un homme qui venait de me traiter si rudement, et
mangeai quelque temps en silence, fort pique des sourires qu'il me
lanait de temps en temps.

Mais  peine le souper fut-il fini que je me sentis possde d'une si
terrible dmangeaison et de titillations si fortes qu'il me fut pour
ainsi dire impossible de me contenir; la douleur des coups de verges
s'tait change en un feu qui me dvorait et qui me remuait et me
tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit
o s'taient concentrs, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.

Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise o j'tais et qui, par
exprience, en connaissait la cause, eut piti de moi. Il tira la table,
essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent
pas cder  ses instances: sa machine tait comme ces toupies qui ne
tiennent debout qu' coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges,
dont j'usai de bon coeur et dont je vis bientt les effets. Il se hta
de m'en donner les bnfices.

Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la duret du banc sur lequel Mr.
Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tte sur une
chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne
pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors?
Nous haletions tous deux, tous deux nous tions en furie, mais le
plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaa un
coussin prs du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaa
mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais  terre que par
la tte et les mains. Quoique cette posture ne ft point du tout
agrable, notre imagination tait si chauffe et il y allait de si bon
coeur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position force. Je fus
ainsi dlivre de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque
rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanment.

J'avais donc achev cette scne plus agrablement que je n'avais os
l'esprer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville
donna  ma constance et du prsent magnifique qu'il me fit, sans compter
la gnreuse rcompense que Mme Cole en obtint.

Je ne fus cependant pas tente de recommencer aussitt ces expdients
pour surexciter la nature; leur action, je le conois, se rapproche de
celle des mouches cantharides; mais j'avais plutt besoin d'une bride
pour retenir mon temprament que d'un peron pour lui donner plus de
feu.

Mme Cole,  qui cette aventure m'avait rendue plus chre que jamais,
redoubla d'attention  mon gard et se fit un plaisir de me procurer
bientt une bonne pratique.

C'tait un gentleman d'un certain ge, fort grave et trs solennel, dont
le plaisir consistait  peigner de belles tresses de cheveux. Comme
j'avais une tte bien garnie de ce ct-l, il venait rgulirement tous
les matins  ma toilette, pour satisfaire son got. Il passait souvent
plus d'une heure  cet exercice, sans se permettre jamais d'autres
droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'tait de me
faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc,  la
fois; il s'amusait  les tirer de mes mains et  en mordre les bouts des
doigts. Cela dura jusqu' ce qu'un rhume, le forant  garder la
chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus
parler de lui.

Je vcus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me
tirer d'affaire que ma sant ni mon teint n'avaient encore souffert
aucune altration. Louisa et mily n'en usaient pas si modrment; et
quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient
nanmoins souvent la dbauche  un excs qui prouve que quand une fille
s'est une fois carte de la modestie, il n'y a point de licence o elle
ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux
aventures pleines de singularit, et je commencerai par l'une dont Emily
fut l'hrone.

Louisa et elle taient alles un soir au bal, la premire en costume de
bergre, Emily en berger; je les vis ainsi costumes avant leur dpart,
et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garon qu'Emily, blonde et bien
faite comme elle tait. Elles taient restes ensemble quelque temps,
lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna trs
cordialement cong  sa compagne, en la laissant sous la protection de
son habit de garon, ce qui n'tait gure, et de sa propre discrtion,
ce qui tait ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra
quelques minutes sans ide prcise, puis, pour se donner de l'air et de
la fracheur, ou pour tout autre motif, elle dtacha son masque et alla
au buffet. Elle y fut remarque par un gentleman, en trs lgant
domino, qui l'accosta et se mit  causer avec elle. Le domino, aprs une
courte conversation o Emily fit montre de bonne humeur et de facilit
plus que d'esprit, parut tout enflamm pour elle; il la tira peu  peu
vers des banquettes  l'extrmit de la salle, la fit asseoir prs de
lui, et l il lui serra les mains, lui pina les joues, lui fit
compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le
tout avec un certain air d'tranget que la pauvre Emily, n'en
comprenant pas le mystre, attribuait au plaisir que lui causait son
dguisement. Comme elle n'tait pas des plus cruelles de sa profession,
elle se montra bientt dispose  parlementer sur l'essentiel; mais
c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en ralit pour ce
qu'elle paraissait tre, un garon quelque peu effmin. Elle, de son
ct, oubliant son costume et fort loin de deviner les ides du galant,
s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient  elle en sa qualit de
femme; tandis qu'elle les devait prcisment  ce qu'il ne la croyait
pas telle. Enfin, cette double erreur fut pousse  un tel point
qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction,
d'aprs les parties de son costume que le dguisement ne couvrait pas,
chauffe aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les
caresses qu'il lui avait prodigues, se laissa persuader d'aller au bain
avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se
remit entre ses mains avec une aveugle confiance, dcide  le suivre
n'importe o. Pour lui, galement aveugl par ses dsirs et mieux tromp
par l'excessive simplicit d'Emily qu'il ne l'et t par les ruses les
plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conqute d'un
petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon
entretenu, rompu au mtier, qui le comprenait parfaitement bien et
entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y
monta avec elle et la mena dans un trs joli appartement, o il y avait
un lit; mais que ce ft une maison de bains ou non, elle ne pouvait le
dire, n'ayant parl  personne qu' lui-mme. Lorsqu'ils furent seuls et
que son amoureux en vint  ces extrmits qui ont pour effet immdiat de
dcouvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait
peindre au vif, le mlange de pique, de confusion et de dsappointement
dans sa contenance, accompagn de cette douloureuse exclamation: Ciel!
une femme! Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si
stupidement ferms jusque-l. Cependant, comme s'il voulait revenir sur
son premier mouvement, il continua  badiner avec elle et  la caresser;
mais la diffrence tait si grande, son extrme chaleur avait si bien
fait place  une civilit froide et force qu'Emily elle-mme dut s'en
apercevoir. Elle commenait maintenant  regretter son oubli des
prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer  un tranger; un excs
de timidit succdait  un excs de confiance et elle se croyait
tellement  sa merci et  sa discrtion qu'elle resta passive tout le
temps de son prlude. Car  prsent, soit que l'impression d'une si
grande beaut lui ft pardonner son sexe, soit que le costume o elle
tait entretnt encore sa premire illusion, il reprit par degrs une
bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'taient
pas encore dboutonnes, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la
faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaa
de telle sorte que la double voie entre les deux collines postrieures
lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait mme dans la mauvaise
direction pour faire craindre  la jeune fille de perdre un pucelage
auquel elle n'avait pas song. Cependant, ses plaintes et une rsistance
douce, mais ferme, l'arrtrent et le ramenrent au sentiment de la
ralit: il fit baisser la tte  son coursier et le lana enfin dans la
bonne route, o, tout en laissant son imagination tirer parti, sans
doute, des ressemblances qui flattaient son got, il arriva, non sans
grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit
lui-mme, et aprs avoir march avec elle l'espace de deux ou trois
rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement
infrieur  ce qu'elle avait pu esprer, il la laissa, bien recommande
aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenrent chez elle.

Ds le matin, elle raconta son aventure  Mme Cole et  moi, non sans
montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la
crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit
remarquer que cette indiscrtion procdant d'une facilit
constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en gurt, si ce
n'est par des preuves svres et rptes. Quant  moi, j'tais en
peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer  un got non
seulement universellement odieux, mais absurde et impossible 
satisfaire, puisque, suivant les notions et l'exprience que j'avais des
choses, il n'tait pas dans la nature de concilier de si normes
disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne
dit rien pour me dtromper: il me fallut pour cela une dmonstration
oculaire qu'un trs singulier accident me fournit quelques mois aprs.
Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si dsagrable
sujet.

Projetant de rendre une visite  Harriett, qui tait alle demeurer 
Hampton-Court, j'avais lou un cabriolet, et Mme Cole avait promis de
m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus oblige
de partir seule. J'tais  peine au tiers de ma route que l'essieu se
rompit et je fus bien contente de me rfugier, saine et sauve, dans une
auberge d'assez belle apparence, sur la route. L, on me dit que la
diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, dcide 
l'attendre plutt que de perdre la course que j'avais dj faite, je me
fis conduire dans une chambre trs propre et trs convenable, au premier
tage, dont je pris possession pour le temps que j'avais  rester, avec
toute facilit de me faire servir, soit dit pour rendre justice  la
maison.

Une fois l, comme je m'amusais  regarder par la fentre, un tilbury
s'arrta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, 
ce qu'il me parut, qui entrrent sous couleur de se restaurer et de se
rafrachir un peu, car ils recommandrent de tenir leur cheval tout prt
pour leur dpart. Bientt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre
voisine o ils furent introduits et promptement servis; aussitt aprs,
j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient  l'intrieur.

Un esprit de curiosit, fort loin de me venir  l'improviste, car je ne
sais s'il me fit jamais dfaut, me poussa, sans que j'eusse aucun
soupon ni aucune espce de but ou dessein particulier,  voir ce qu'ils
taient et  examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres
taient spares par une de ces cloisons mobiles qui s'enlvent 
l'occasion pour, de deux pices, n'en faire qu'une seule et accommoder
ainsi une nombreuse socit; et, si attentives que fussent mes
recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par o je puisse
regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas chapp  mes voisins,
car il leur importait fort d'tre en sret. A la fin, pourtant, je
dcouvris une bande de papier de mme couleur que la boiserie et que je
souponnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle tait si haut
que je fus oblige, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que
je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une pingle de
tte je perai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y
collant un oeil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir
mes deux jeunes gens qui foltraient et se poussaient l'un l'autre en
des bats joyeux et, je le croyais, entirement innocents.

Le plus g pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf
ans; c'tait un grand et lgant jeune homme, en frac de futaine
blanche, avec un collet de velours vert et une perruque  noeuds.

Le plus jeune n'avait gure que dix-sept ans; il tait blond, color,
parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un dlicieux adolescent; 
sa mise aussi on voyait qu'il tait de la campagne: c'tait un frac de
peluche verte, des chaussures de mme toffe, un gilet et des bas
blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et
flottants en boucles naturelles.

Le plus g promena d'abord tout autour de la chambre un regard de
circonspection, mais avec trop de hte sans doute pour qu'il pt
apercevoir la petite ouverture o j'tais poste, d'autant plus qu'elle
tait haute et que mon oeil, en s'y collant, interceptait le jour qui
aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots  son compagnon, et la
face des choses changea aussitt.

En effet, le plus g se mit  embrasser le plus jeune,  l'treindre et
 le baiser,  glisser ses mains dans sa poitrine et  lui donner enfin
des signes si manifestes d'amoureux dsirs, que celui-ci ne pouvait
tre, selon moi, qu'une fille dguise. Je me trompais, mais la nature
aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet
masculin.

Avec la tmrit de leur ge et impatients comme ils taient d'accomplir
leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires consquences,
car il n'y avait rien d'improbable  ce qu'ils fussent dcouverts, ils
en vinrent maintenant  un tel point que je fus bientt fixe sur ce
qu'ils taient[18].

  [18] Une dition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postrieure 
    1874, donne ici deux paragraphes, interpols dans l'oeuvre de
    Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par
    Liseux, ont t traduits et de nouveau interpols par l'diteur de
    la rimpression illustre du texte de Liseux (1906); on en redonne
    ici une traduction:

    _Sans perdre un instant, le plus g dboutonna son camarade et le
    caressa. Ces avances furent reues par le jeune garon sans autre
    opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante
    qu'un assentiment passif; aprs quoi il le fit tourner sur lui mme
    et le conduisit vers une chaise qui se trouvait  proximit.
    Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le
    Ganymde inclina docilement la tte sur le dossier. Son compagnon
    dmasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paratre,
    et qui certainement mritaient un meilleur usage, me firent douter
    un moment qu'il pt parvenir  ses fins._

    _Cependant, il carta ce qui sur le jeune homme pouvait le gner et
    dcouvrit ces minences qu' Rome on nomme communment les
    Monts-Plaisants et qui furent exposes  ses coups. Ce n'est pas
    sans frmir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et
    je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus g, mais
    encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement
    murmures qui sortaient de ses lvres. Puis les premires
    difficults vaincues, tout sembla marcher  souhait sans difficult
    ni rsistance comme sur un chemin tapiss. Il passa son bras autour
    de la taille de son mignon, tmoignant par un geste que celui ci,
    s'il ressemblait  sa mre par derrire, tait l'gal de son pre
    par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre
    il foltrait avec les longs cheveux du jeune garon, puis se
    penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvnile couverte de
    boucles dnoues, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un
    baiser passionn qui ne finit qu'avec cette action brillante._

La scne criminelle qu'ils excutrent, j'eus la patience de l'observer
jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et
plus de certitude en vue de les traiter comme ils le mritaient. En
consquence, lorsqu'ils se furent rajusts et qu'ils se prparaient 
partir, enflamme comme je l'tais de colre et d'indignation, je sautai
 bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans
ma prcipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque
autre rugosit du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte
que je restai l quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vnt
 mon secours; et les deux jeunes gens, alarms, je le suppose, du bruit
de ma chute, eurent tout le temps ncessaire pour oprer leur sortie.
Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hte que personne ne
pouvait s'expliquer; mais, revenue  moi et retrouvant la parole, je fis
connatre aux gens de l'auberge toute la scne dont j'avais t tmoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure  Mme Cole. Elle me dit,
avec beaucoup de sens, que ces mcrants seraient un jour ou l'autre,
sans aucun doute, chtis de leur forfait, encore qu'ils chappassent
pour le moment; que si j'avais t l'instrument temporel de cette
punition, j'aurais eu  souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion
que je m'imaginais; quant  la chose elle-mme, le mieux tait de n'en
rien dire. Mais au risque d'tre suspecte de partialit, attendu que
cette cause tait celle de tout le sexe fminin, auquel la pratique en
question tendait  enlever plus que le pain de la bouche, elle
protestait nanmoins contre la colre dont je faisais montre et voici la
dclaration que lui inspirait la simple vrit: Quelque effet qu'et pu
avoir cette infme passion en d'autres ges et dans d'autres contres,
c'tait, ce semblait-il, une bndiction particulire pour notre
atmosphre et notre climat, qu'il y avait une tache, une fltrissure
imprime sur tous ceux qui en taient affects, dans notre nation tout
au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espce, ou du
moins universellement souponns de ce vice, qu'elle avait connus, 
peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractre ne ft, sous tous
les rapports, absolument vil et mprisable; privs de toutes les vertus
de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du ntre;
enfin, ils taient aussi excrables que ridicules dans leur monstrueuse
inconscience, eux qui hassaient et mprisaient les femmes, et qui, en
mme temps, singeaient toutes leurs manires, leurs airs, leurs
affteries, choses qui tout au moins sient mieux aux femmes qu' ces
demoiselles mles ou plutt sans sexe.

Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon rcit, o
je puis, non sans -propos, introduire une terrible quipe de Louisa,
car j'y eus moi-mme quelque part et je me suis engage d'ailleurs  la
relater comme pendant  celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de
plus, ajoute  mille autres, de la vrit de cette maxime: que
lorsqu'une femme s'mancipe, il n'y a point de degrs dans la licence
qu'elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily taient sorties, Louisa et moi nous fmes
entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre
garon tait insens et si bgue qu' peine pouvait-on l'entendre. On
l'appelait dans le quartier _Dick le Bon_, parce qu'il n'avait pas
l'esprit d'tre mchant et que les voisins, abusant de sa simplicit, en
faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il tait bien fait de sa
personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante
pour tenter quiconque n'aurait point eu de dgot pour la malpropret et
les guenilles.

Nous lui avions souvent achet des fleurs par pure compassion; mais
Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses
bouquets, lui prsenta malicieusement une demi-couronne  changer. Dick,
qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait 
entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si
grosse pice. Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je
te paierai. En mme temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua,
chemin faisant, qu'elle se sentait une trange curiosit de savoir si la
nature ne l'avait pas ddommag, par quelque don particulier du corps,
de la privation de la parole et des facults intellectuelles. La
scrupuleuse modestie n'ayant jamais t mon vice, loin de m'opposer 
une pareille lubie, je trouvai cette ide si plaisante que je ne fus pas
moins empresse qu'elle  m'claircir sur ce point. J'eus mme la vanit
de vouloir tre la premire  faire la vrification des pices. Suivant
cet accord, ds que nous emes ferm la porte, je commenai l'attaque en
lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables
de l'mouvoir. Il parut d'abord,  sa mine honteuse et interdite,  ses
regards sauvages et effars, que le badinage ne lui plaisait pas; mais
je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis
insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonait le plaisir
que la nouveaut de cette scne lui faisait. Le ravissement stupide o
il tait, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire
tout ce que je voulus. J'avais dj senti la douceur de sa peau 
travers maintes dchirures de sa culotte et m'tais, par gradation,
saisie du vritable et glorieux tendard en si bel tat, que je vis le
moment o tout allait se rompre sous ses efforts. Je dtortillai une
espce de ceinture dchiquete de vieillesse, et rangeant une loque de
chemise qui le cachait en partie je le dcouvris dans toute son tendue
et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'tait gure possible de rien voir de
plus superbe. Le pauvre garon possdait manifestement  un trs haut
degr la prrogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs
malheureuse de l'idiot et qui a donn lieu au dicton populaire:
_Marotte de fou, amusement de femme._ Aussi ma lascive compagne, ravie
en admiration et dompte par le dmon de la concupiscence, me l'ta
brusquement; puis tirant, comme on fait  un ne par le licou, Dick vers
le lit, elle s'y laissa tomber  la renverse, et sans lcher prise le
guida o elle voulait. L'innocent y fut  peine introduit que l'instinct
lui apprit le reste. L'homme-machine enfona, dchira, pourfendit la
pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il tait trop tard. Le fier
agent, anim par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux
qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage tait tout en feu,
ses yeux tincelaient, il grinait des dents; tout son corps, agit par
une imptueuse rage, faisait voir avec quel excs de force la nature
oprait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a pouss 
bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il
rencontre, tel le forcen Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose  son
passage. Louisa se dbat, m'appelle  son secours et fait mille efforts
pour se drober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son
haleine aurait aussitt calm un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrter
dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se dmne, plus elle
acclre et prcipite sa dfaite. Dick, machinalement gouvern par la
partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moiti
froce et moiti tendre. Cependant Louisa  la fin supporta plus
patiemment le choc, et bientt gorge du plus prcieux morceau qu'il y
ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place  celui du
plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et
seconda de tout son pouvoir la brusque activit de son chevaucheur. Tout
tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agits l'un et
l'autre d'une fureur gale, ils semblaient possds du dmon de la
luxure. Sans doute ils auraient succomb  tant d'efforts si la crise
dlicieuse de la suprme joie ne les et arrts subitement et n'et
arrt le combat.

  [19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).

C'tait une chose pitoyable et burlesque ou plutt tragi-comique  la
fois de voir la contenance du pauvre insens aprs cet exploit. Il
paraissait plus imbcile et plus hbt de moiti qu'auparavant. Tantt,
d'un air stupfait, il laissait tomber un regard morne et languissant
sur sa flasque virilit; tantt il fixait d'un oeil triste et hagard
Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phnomne.
Enfin, l'idiot ayant petit  petit repris ses sens, son premier soin fut
de courir  son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prmes
tous et les lui paymes le prix ordinaire, n'osant pas le rcompenser de
sa peine, de peur qu'on ne vnt  dcouvrir les motifs de notre
gnrosit.

Louisa s'esquiva quelques jours aprs de chez Mme Cole avec un jeune
homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reu de
ses nouvelles.

Peu aprs qu'elle nous eut quittes, deux jeunes seigneurs de la
connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois frquent son acadmie
obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de
plaisir dans une maison de campagne situe au bord de la Tamise, dans le
comt de Surrey[20] et qui leur appartenait.

  [20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.

Toutes choses arranges, nous partmes une aprs-midi pour le
rendez-vous et nous arrivmes sur les quatre heures. Nous mmes pied 
terre prs d'un pavillon propre et galant, o nous fmes introduites par
nos cavaliers et rafrachies d'une collation dlicate, dont la joie, la
fracheur de l'onde et la politesse marque de nos galants rehaussaient
le prix.

Aprs le th, nous fmes un tour au jardin, et l'air tant fort chaud
mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble
un bain, dans une petite baie de la rivire, auprs du pavillon, o
personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.

Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain  la
folie, acceptmes la proposition avec plaisir. Nous retournmes donc
d'abord au pavillon qui, par une porte, rpondait  une tente dresse
sur l'eau, de faon qu'elle nous garantissait de l'ardeur du soleil et
des regards des indiscrets. La tenture, en toile broche, figurait un
fourr de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas cts, lesquels, de
la mme toffe, reprsentaient des pilastres cannels avec leurs espaces
remplis de vases de fleurs, le tout faisant  l'oeil un charmant effet
de quelque ct qu'on se tournt.

Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner  l'aise; mais
autour, de la tente on avait pratiqu des endroits secs pour s'habiller
ou enfin pour d'autres usages que le bain n'exige pas. L se trouvait
une table charge de confitures, de rafrachissements et de bouteilles
de vins et des cordiaux ncessaires contre la maligne influence de
l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mrit d'tre l'intendant des menus
plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien oubli de tout ce qui peut
servir au got et au besoin.

Ds que nous emes assurs les portes et que tous les prliminaires de
la libert eurent t rgls de part et d'autre, l'on cria: Bas les
habits! Aussitt nos deux amants sautrent sur nous et nous mirent dans
l'tat de pure nature. Nos mains se portrent d'abord vers l'ombrage de
la pudeur, mais ils ne nous laissrent pas longtemps dans cette posture,
nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir
d'eux, ce que nous fmes de bon coeur.

Mon particulier fut bientt nu et il voulut sur-le-champ me faire
prouver sa force; mais, plutt presse du dsir de me baigner, je le
priai de suspendre l'affaire et donnant ainsi  nos amis l'exemple d'une
continence qu'ils taient sur le point de perdre, nous entrmes main 
main dans l'onde, dont la bnigne influence calma la chaleur de l'air et
me remplit d'une volupt amoureuse.

Je m'occupai quelque temps  me laver et  faire mille niches  mon
compagnon, laissant  Emily le soin d'en agir avec le sien  sa
discrtion. Mon cavalier, peu content  la fin de me plonger dans l'eau
jusqu'aux oreilles et de me mettre en diffrentes postures, commena 
jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les _et
ctera_ si chers  l'imagination, sous prtexte de les laver. Comme nous
n'avions de l'eau que jusqu' l'estomac, il put manier  son aise cette
partie si prodigieusement tanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda
pas  vouloir que je me prtasse  sa volont, mais je ne voulus pas,
parce que nous tions dans une posture trop gnante pour que j'y
gotasse du plaisir; aussi je le priai de diffrer un instant afin de
voir  notre commodit les dbats d'Emily et de son galant, qui en
taient au plus fort de l'opration. Ce jeune homme, ennuy de jouer 
l'pinette, avait couch sa patiente sur un banc o il lui faisait
sentir la diffrence qu'il y a du badinage au srieux.

Il l'avait premirement mise sur ses genoux et la caressait, lui
montrant une belle pice de mcanique prte  se mettre en mouvement,
afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.

Comme l'eau avait jet un incarnat anim sur leur corps, dont la peau
tait  peu prs d'une mme blancheur, on pouvait  peine distinguer
leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion
s'tait pourtant,  la fin, mis  l'ouvrage. Alors, plus de tous ces
raffinements et de ces tendres mnagements. Emily se trouva incapable
d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle us tandis
qu'emporte par les secousses qu'elle prouvait elle devait cder  son
fier conqurant, qui avait fait pleinement son entre triomphale?
Bientt, cependant, il fut soumis  son tour, car l'engagement tant
devenu plus vif, elle le fora de payer le tribut de la nature, qu'elle
n'et pas plus tt recueilli que, semblable  un duelliste qui meurt en
tuant son ennemi, la belle Emily, de son ct, nous donna  connatre,
par un profond soupir, par l'extension de ses membres et par le trouble
de ses yeux, qu'elle avait atteint la volupt suprme.

Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scne avec une patience
bien calme; je me reposais avec langueur sur mon galant,  qui mes yeux
annonaient la situation de mon coeur. Il m'entendit et me montra son
membre de telle raideur que, quand mme je n'aurais pas dsir de le
recevoir, c'et t un pch de laisser crever le pauvre garon dans son
jus, tandis que le remde tait si prs.

Nous prmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient  notre
bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous tions favoriss d'un
vent admirable. A la vrit, nous emes bientt atteint le port de
Cythre. Mais comme l'opration ne comporte pas beaucoup de varits, je
vous en pargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figur dont je me suis
servie, quoiqu'il ne puisse tre mieux employ que pour un sujet qui est
si propre  la posie qu'il semble tre la posie mme, tant par les
imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins
qu'il procure.

Nous passmes le reste de la journe et une partie de la nuit dans mille
plaisirs varis et nous fmes reconduites en bonne sant chez Mme Cole
par nos deux cavaliers, qui ne cessrent de nous remercier de l'agrable
compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernire aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours
aprs, fut dcouverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils
unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils
n'examinrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une
si longue absence.

Il ne fut pas ais de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de
sa beaut, elle tait d'un caractre si liant et si aimable que si on ne
l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa
faiblesse qu' une bont trop grande et  une indolente facilit, qui la
rendait l'esclave des premires impressions. Enfin elle avait assez de
bon sens pour dfrer  de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur
d'en recevoir, comme elle le montra dans l'tat de mariage qu'elle
contracta peu de temps aprs avec un jeune homme de sa qualit, vivant
avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'et
jamais men une vie si contraire  cet tat uniforme.

Cette dsertion avait nanmoins tellement diminu la socit de Mme Cole
qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule  qui il ne reste
plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la prit srieusement de recruter
son corps, ses infirmits et son ge l'engagrent  se retirer  temps 
la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amass; rsolue de mon
ct d'aller la joindre ds que j'aurais got un peu plus du monde et
de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnte.

Je perdis donc ma douce prceptrice avec un regret infini; car, outre
qu'elle ne ranonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en
aucune faon ses colires et ne dbauchait jamais de jeunes personnes,
se contentant de prendre celles que le sort avait rduites au mtier,
dont,  la vrit, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui
convenir et qu'elle prservait soigneusement de la misre et des
maladies o la vie publique mne pour l'ordinaire.

A la sparation de Mme Cole, je louai une petite maison 
Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propret, o je
vivotais  mon aise des huit cents livres que j'avais pargnes.

  [21] Banlieue ouest de Londres.

L, je vcus sous le nom d'une jeune femme dont le mari tait en mer. Je
m'tais d'ailleurs mise sur un ton de dcence et de discrtion qui me
permettait de jouir ou d'pargner selon que mes ides en disposeraient,
manire de vivre  laquelle vous reconnatrez aisment la pupille de Mme
Cole.

A peine fus-je cependant tablie dans ma nouvelle demeure que, me
promenant un matin  la campagne, accompagne de ma servante, et me
divertissant sous les arbres, je fus alarme par le bruit d'une toux
violente. Tournant la tte, je vis un gentleman d'un certain ge, trs
bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant
le visage aussi noir qu'un ngre. Suivant les observations que j'avais
faites sur cette maladie, je dfis sa cravate et le frappai dans le dos,
ce qui le rendit  lui-mme. Il me remercia avec emphase du service que
je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauv la vie. Ceci fit
naturellement natre une conversation, dans laquelle il m'apprit sa
demeure, qui se trouvait fort loigne de la mienne.

Quoiqu'il semblait n'avoir que quarante-cinq ans, il en avait nanmoins
plus de soixante, ce qui venait d'une couleur frache et d'une
excellente complexion. Quant  sa naissance et  sa condition, son pre,
qui tait mcanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins de la
paroisse, d'o il s'tait mis dans un comptoir  Cadix, o, par son
active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis
des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, o il ne
put jamais dcouvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait t
obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une
opulence honnte et sans faste, regardant avec ddain un monde dont il
connaissait parfaitement les dtours.

Comme je veux vous crire une lettre particulire touchant la
connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici
qu'autant qu'il en faut pour servir de connexion  mon histoire et pour
obvier  la surprise que cette aventure vous causera.

Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa
peu  peu et changea enfin de nature. Mon ami possdait non seulement un
air de fracheur, mais il avait aussi tout l'enjouement et toute la
complaisance de la jeunesse. Il tait outre cela excellent connaisseur
du vrai plaisir et m'aimait avec dignit; ce qui faisait oublier toutes
ces ides dgotantes que la vue d'un vieux galant fait natre
ordinairement.

Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vcus pendant
huit mois fort contente, lui donnant de mon ct toutes les marques
d'amour et de respect qu'il pouvait prtendre; ce qui me l'attacha de
telle sorte que, mourant peu de temps aprs d'un froid qu'il gagna en
courant de nuit  un incendie du voisinage, il me nomma son hritire et
excutrice de ses dernires volonts.

Aprs lui avoir rendu les derniers devoirs de la spulture, je regrettai
sincrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais
de ma mmoire et dont je louerai toujours le bon coeur.

Je n'avais pas encore dix-neuf ans, j'tais belle, j'tais riche. De
tels avantages devraient tre plus que suffisants pour satisfaire
quiconque les possde; nanmoins, semblable au malheureux Tantale, je
voyais mon bonheur sans pouvoir y goter. Tandis que je vivais chez Mme
Cole, le dlire de la dbauche avait en quelque sorte suspendu mes
regrets et banni de mon coeur le souvenir de ma premire passion. Mais
ds que je me vis rendue  moi-mme, affranchie de la ncessit de me
prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon me; son image
adorable me suivit partout, et je sentis que s'il n'tait tmoin de ma
flicit, s'il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais tre
heureuse. J'avais appris, pendant mon sjour,  Marylebone, que son pre
tait mort et que ce prcieux objet de ma tendre affection devait
revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse  penser, ma chre
amie, vous qui connaissez ce que c'est que le vritable amour, avec quel
excs de joie je reus cette nouvelle, et avec quelle impatience
j'attendis le fortun moment o nous devions nous revoir. Agite comme
je l'tais, il n'tait pas possible que je demeurasse tranquille; aussi,
pour me distraire et charmer mes inquitudes, je rsolus de faire un
voyage dans mon pays natal, o je me proposais de dmentir Esther Davis,
qui avait fait courir le bruit qu'on m'avait envoye aux colonies. Je
partis, accompagne d'une femme convenable et discrte, avec tout
l'attirail d'une dame de distinction. Un orage affreux m'ayant surprise
 douze milles de Londres, je jugeai  propos de m'arrter dans
l'htellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J'tais 
peine descendue de carrosse qu'un cavalier, contraint comme moi de
chercher un abri, arriva au galop. Il tait mouill jusqu' la peau. En
mettant pied  terre, il pria le matre de la maison de lui prter de
quoi changer, pendant qu'on ferait scher ses habits. Mais, ! destin
trop heureux, quel son enchanteur frappa tout  coup mon oreille, et de
quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l'envisageai! Une
large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tte, un grand
chapeau par-dessus, dont les bords taient baisss, en un mot, plusieurs
annes d'absence ne m'empchrent pas de le reconnatre. Eh! comment
aurais-je pu m'y mprendre? Est-il rien qui puisse chapper aux regards
pntrants de l'amour? L'motion o j'tais me faisant oublier toute
retenue, je m'lanai comme un trait entre ses bras, lui passant les
miens au cou, et l'excs de la joie m'tant la libert de la parole, je
m'vanouis en prononant confusment deux ou trois mots, tels que: Mon
me... ma vie... mon Charles... Quand je fus revenue  moi-mme, je me
trouvai dans une chambre, entoure de tout le monde du logis, que cet
vnement avait rassembl, et mon adorable  mes pieds, qui, me tenant
les mains serres dans les siennes, me regardait avec des yeux o
rgnaient  la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta
quelques moments sans pouvoir profrer une syllabe. Enfin, ces douces
expressions sortirent de sa divine bouche: Est-ce bien vous, mon
aimable, ma chre Fanny? aprs un si long espace de temps!... aprs une
si longue absence! M'est-il permis de vous revoir encore?... N'est-ce
point une illusion?... Et dans la vivacit de ses transports, il me
dvorait de caresses et m'empchait de lui rpondre par les baisers
qu'il imprimait sur mes lvres. Je me trouvais de mon ct dans un tat
si ravissant, que j'tais effraye de mon bonheur, et je tremblais que
ce ne ft un songe. Cependant, je l'embrassais avec une fureur extrme,
je le serrais de toutes mes forces, comme pour l'empcher de m'chapper
de nouveau. O avez-vous t? m'criai-je... Comment... comment
ptes-vous m'abandonner? tes-vous toujours mon amant?... M'aimez-vous
toujours?... Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j'ai
souffertes en faveur de votre retour. Le dsordre de nos questions et
de nos rponses, le trouble, la confusion de nos discours taient
d'autant plus loquents qu'ils parlaient du coeur et que le seul
sentiment nous les dictait.

Tandis que nous tions plongs dans cette dlicieuse ivresse, que nos
mes taient absorbes dans la joie, l'htesse apporta des hardes 
Charles; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l'aider de
mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours
vivace de son corps.

Aprs avoir calm nos transports, mon amant m'apprit qu'il avait fait
naufrage sur les ctes d'Irlande et que ce qui causait son dsespoir
c'tait l'impossibilit o ce dsastre le mettait de pouvoir dsormais
me faire aucun bien. L'aveu naf de son infortune m'attendrit et
m'arracha des larmes. Nanmoins je ne pus m'empcher de m'applaudir
secrtement de me trouver dans la situation de rparer ses malheurs.

Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette
nuit-l, vous le devinez aisment. Le voyage que j'avais projet dans la
province tait dsormais hors de question. Le lendemain nous revnmes 
Londres.

Pendant la route, le tumulte de mes sens tant suffisamment calm, je me
sentis la tte assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de
vie o j'avais t engage aprs notre sparation. Si tendrement pein
qu'il en ft comme moi-mme, il n'en tait que peu surpris, eu gard aux
circonstances dans lesquelles il m'avait laisse.

Je lui fis ensuite connatre l'tat de ma fortune, avec cette sincrit
qui, dans mes rapports avec lui, m'tait si naturelle et en le priant de
l'accepter aux conditions qu'il fixerait lui-mme. Je vous semblerais
peut-tre trop partiale envers ma passion si j'essayais de vous vanter
sa dlicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu'il refusa
catgoriquement la donation sans rserve, sans conditions que je lui
offrais avec instance; enfin, je dus cder  sa volont, et il ne fallut
pour cela rien de moins que l'absolue autorit dont l'amour
l'investissait sur moi. Je cessai donc d'insister sur la remontrance que
je lui avais trs srieusement faite:  savoir qu'il se dgraderait et
encourrait le reproche, si injuste ft-il, d'avoir, pour un intrt
d'argent, sali son honneur dans l'infamie et la prostitution, en faisant
sa femme lgitime d'une crature qui devait se trouver trop honore
d'tre simplement sa matresse.

                   *       *       *       *       *

L'amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entirement
gagn par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la
sincrit dans mon coeur toujours ouvert pour lui, m'obligea  recevoir
sa main. J'avais, de la sorte, parmi tant d'autres bonheurs, celui
d'assurer une filiation lgitime  ces beaux enfants que vous avez vus,
fruits de la plus heureuse des unions.

C'est ainsi qu'enfin j'tais arrive au port. L, dans le sein de la
vertu, je savourais les seules incorruptibles dlices; regardant
derrire moi la carrire du vice que j'avais parcourue, je comparais ses
infmes plaisirs avec les joies infiniment suprieures de l'innocence;
et je ne pouvais me retenir d'un sentiment de piti, mme au point de
vue du got, pour ces esclaves d'une sensualit grossire, insensibles
aux charmes si dlicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais
qui n'en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La temprance
lve les hommes au-dessus des passions, l'intemprance les y asservit;
l'une produit sant, vigueur, fcondit, gaiet, tous les biens de la
vie; l'autre n'enfante que maladies, dbilit, strilit, dgot de
soi-mme, tous les maux qui peuvent affliger l'humaine nature.

                   *       *       *       *       *

Vous riez, peut tre, de cet pilogue moral que me dicte la vrit,
aprs des expriences compares; vous le trouvez sans doute en dsaccord
avec mon caractre; peut-tre aussi le considrez-vous comme une
misrable finasserie destine  masquer la dvotion au vice sous un
lambeau de voile impunment arrach de l'autel de la Vertu; je
ressemblerais alors  une femme qui, dans une mascarade, se croirait
compltement dguise, parce qu'elle aurait, sans plus changer de
costume, simplement transform ses souliers en pantoufles ou  un
crivain qui prtendrait excuser un libelle du crime de lse-majest,
parce qu'il y aurait insr, en terminant, une prire pour le roi. Mais,
outre que vous avez, je m'en flatte, une meilleure opinion de mon bon
sens et de ma sincrit, permettez-moi de vous faire observer qu'une
telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour
moi-mme; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer
que sur la plus fausse des craintes,  savoir que les plaisirs de la
vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien!
qu'on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous
verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossires,
combien infrieures  celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non
seulement ne ddaigne pas d'assaisonner le plaisir des sens, mais elle
l'assaisonne dlicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui
infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois
sems de roses, mais toujours aussi infests d'pines et de vers
rongeurs; ceux de la vertu sont uniquement sems de roses, et ces roses
ne se fanent jamais.

Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit
de brler de l'encens pour la vertu. Si j'ai peint le vice sous ses
couleurs les plus gaies, si je l'ai enguirland de fleurs, ce n'a t
que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel  la vertu.

                   *       *       *       *       *

Vous connaissez Mr. C..... O...., vous connaissez sa fortune, son
mrite, son bon sens: pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du
moins, avait tort lorsque, proccup de l'ducation morale de son fils
et voulant le former  la vertu, lui inspirer un mpris durable et
raisonn du vice, il consentait  se faire son matre de crmonies et 
le conduire par la main dans les maisons les plus mal fames de la
ville, pour le familiariser avec toutes ces scnes de dbauche si
propres  rvolter le bon got? L'exprience, direz-vous, est
dangereuse. Oui, sur un fou; mais les fous sont-ils dignes de tant
d'attention?

Je vous verrai bientt; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi
pour toujours,

Madame,

Votre, etc., etc.

XXX.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre de John Cleland: Mmoires de
Fanny Hill, femme de plaisir, by John Cleland

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DE JOHN CLELAND: ***

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