The Project Gutenberg EBook of Contes pour les bibliophiles, by Octave Uzanne

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Title: Contes pour les bibliophiles

Author: Octave Uzanne

Illustrator: Albert Robida

Release Date: January 25, 2020 [EBook #61239]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LES BIBLIOPHILES ***




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  CONTES
  POUR
  LES BIBLIOPHILES

  PAR
  OCTAVE UZANNE et A. ROBIDA

  [Illustration]




[Illustration]

CES CONTES POUR LES BIBLIOPHILES

Ont t tirs  1.000 exemplaires sur papier vlin numrots de 1 
1.000

Plus 30 exemplaires sur Japon de luxe numrots de I  XXX

EXEMPLAIRE VLIN N




  CONTES
  POUR
  LES BIBLIOPHILES

  PAR
  OCTAVE UZANNE et A. ROBIDA

  NOMBREUSES ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE ET HORS TEXTE

  [Illustration]

  PARIS
  ANCIENNE MAISON QUANTIN
  LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RUNIES
  May et Motteroz, directeurs
  7, rue Saint-Benot

  1895




[Illustration]

A ALBERT ROBIDA

MAISTRE IMAIGIER

EN PISTRE DDICATOIRE


Ce m'est un plaisir,--je pourrais et devrais mme dire un devoir,--mon
cher compagnon de plume et de crayon, d'inscrire votre nom sonore, ami
de tous ceux qui aiment encore, en ce temps refroidi, la fantaisie et
l'imagination agissantes, en tte de cet ouvrage dont vous tes, sinon
le pre absolu, du moins le vritable metteur en scne et l'inpuisable
illustrateur.

Sans l'appui de votre admirable facult de travailleur, ralisant
prestement toute ide mise, avant mme qu'elle ne se soit vapore en
rve indcis, sans le concours de votre gnie d'assimilation apte 
vibrer  tous les sons de cloche de la pense et sous l'impression de
tous les paradoxes dvelopps au cours d'une conversation littraire, il
est presque certain que ces divers _Contes pour les Bibliophiles_ se
seraient envols en vaines paroles, dans la fume des cigarettes dont
les spirales bleutres semblent, parfois, soutenir et envoiler la vague
chevauche des projets enjleurs qui nous hantent au passage.

Ce fut il y a cinq ans, il vous en souvient, au cours de la dixime
anne d'existence de cette lourde revue _Le Livre_, dont vous tiez
devenu sur le tard un prcieux collaborateur, que nous changemes, en
une heure de rpit, certains propos de Bibliofolie amusante groups en
une incohrence voulue, nous plaisant  chafauder un Recueil de Contes
de tous les temps et de tous les pays, dont les thmes divers nous
mettaient en chasse d'trangets, et nous tions l, sondant le pass,
scrutant l'avenir, dressant dj une table des chapitres, merveills
nous-mmes de notre ingniosit, comme le sont trs souvent deux
partners sympathiques dont les cerveaux dlibrs ou prsomptueux se
passionnent  l'unisson, s'excitent, s'emballent et arrivent--sans
prmditation aucune-- tisser le canevas prcieux de quelqu'une de ces
productions spontanes qui seraient lgres et sduisantes si la
temprature intellectuelle du lendemain ne les assassinait pas en
refroidissant le germe dans l'oeuf.

Je vous l'avoue, je n'y pensais plus gure,  ces mirifiques rcits que
nous avions labors de concert certaine aprs-dne de printemps, en
une journe soleille; d'autres travaux m'avaient reconquis la pense
et, parmi les feuilles volantes de mon bureau, je regardais les notes
fivreusement crayonnes la veille, auprs de vous avec cette piti
ironique et amre qui nous vient aux lvres lorsque nous jugeons de la
folie dmesure de nos dsirs crateurs vis--vis des heures si brves
pour la ralisation d'oeuvres dont dj l'excution nous absorbe, nous
angoisse et nous tenaille par la crainte de ne les point pouvoir
parachever selon nos dsirs, dans la limite de temps assigne pour la
mise sous presse.

Mais vous, mon cher Robida le _Tmraire_, vous le moissonneur et le
meunier de l'ide, vous qui semblez, comme Siva, ce dieu prodigieux de
la triade indoue, possder plusieurs bras et diverses faces, le tout au
service de votre imagination surprenante et de vos observations prcises
et satiriques, vous qui tes lumineusement sain et qui ignorez les tats
d'me inquiets qui _Hamletisent_ la plupart des artistes contemporains,
vous m'apportiez, huit jours plus tard, votre premier conte illustr,
_l'Hritage Sigismond_; vous posiez, par consquent, la pierre angulaire
de l'difice, et moi, pauvre retardataire, entran par votre exemple,
me sentant embarqu malgr mes protestations intimes par votre esprit
d'aventure vers les contres incertaines et touffues de cette oeuvre
nouvelle, je me prenais  ramer  vos cts, bien irrgulirement
toutefois, vous contraignant  m'attendre des mois et des annes, tandis
que je tirais des bordes sous des vents contraires ou que je faisais
escale  divers ports d'attache: Revues, journaux et livres, avant de
reprendre pour quelques instants ma place  vos cts.

Si nous abordons aujourd'hui heureusement  ce dbarcadaire dfinitif
qu'un Anglais disciple moderne de Sterne nommerait le _Public pier_ de
_Publishing city_, c'est  votre constance,  votre bienveillante
amiti,  votre anglique patience que je le dois, car votre
collaboration n'a pas connu d'obstacles; elle fut alerte, prodigue,
acclre, misricordieuse. En effet, tandis que, d'une allure de
podagre, j'crivais _le Bibliothcaire Van Der Bocken, de Rotterdam_;
_les Romantiques inconnus_, _la Fin des livres_, _l'Enfer du chevalier
Kerhany_, _Histoires de Momies_ et deux ou trois autres contes qui ne
sont au demeurant que des souvenirs personnels narrs sur le mode
gotique, des hassables historiens du _moi_ moderne, vous terminiez le
reste imptueusement avec une verve, un entrain, une modestie souriante
qui paississaient chaque jour davantage la cuirasse d'estime dont se
revt, avec tant de sincre conviction, ma batailleuse amiti pour vous.

Et quels plaisants dessins que les vtres, mon brave Robida, lorsque
d'une plume ou d'un crayon mordants, qui se ruent  l'assaut du papier
virginal, vous pastichez  plaisir les Johannot, les Deveria, les
Nanteuil, les Carle Vernet, les imagiers d'pinal de l'Empire, les
vignettistes allemands ou les petits-matres du dernier sicle? Vous
droutez positivement, dans ces fresques hors texte du livre, le public
de demi-connaisseurs, c'est--dire le grand public, car votre science
imperturbable de la manire d'autrui et d'autrefois surprend vos
nombreux admirateurs, qui vous tiennent peut-tre rigueur de votre
extrme sagacit comme on est dconcert par un pince-sans-rire
inquitant.

Vous l'aviez dj troubl, ce bon public, par vos voyages fantaisistes
et vos itinraires srieux, par vos romans  panaches, par votre
extravagant _Vingtime sicle_, par vos piquantes caricatures modernes,
par tant de cordes vibrantes que vous avez su mettre en harmonie sur
votre lyre universelle; il est un peu en dfiance vis--vis de vous, ce
dbonnaire public, car il n'apprcie et ne clbre que les spcialistes,
les hommes qui fournissent une note toujours rpte, les vendeurs d'un
mme cru, faciles  tiqueter et cataloguer dans sa mmoire; les
carillonneurs fidles aux symphonies ritres de leur mtal
idrosyncratique; les autres, les talents multiformes et imptueux, qui,
comme vous, brisent les cadres et les moules qu'on leur assigne et qui
s'en vont,  leur fantaisie, errer sur le clavier des arts et des
lettres, l'horripilent dans ses notions d'ordre, de mthode et de
classification.

Avec vous, au moins, c'est toujours  recommencer; vous drangez les
petits papiers de vos bibliographes, vous tes la couleuvre fugitive de
votre propre dossier.

Ici, toutefois, mon excellent camarade, nous serons, je m'en rjouis, 
deux pour affronter ce public mthodique et fidle  ses habitudes;
souhaitons qu'il nous accueille favorablement l'un portant l'autre;
mais,  son nez,  sa barbe, je tiens  vous dire de nouveau merci, et 
vous donner l'accolade de gratitude selon les rites des anciens
combattants dans les grands spectacles impriaux.

Maintenant, cher ami, la main dans la main, pntrons dans l'arne,
livrons-nous aux griffes des gens d'esprit, qui ne sont souvent que de
simples bonnes btes, comme a dit Beaumarchais, mais n'oublions pas
qu'il est plus difficile de les mouvoir ou de les exciter que de les
dompter.

Au sortir de cette dmonstration publique, remontons sur nos galres
respectives et cinglons au large; mais, quelles que soient les rives
lointaines o nous abordions par la suite, croyez, ami trs cher, que je
conserverai l'imprissable souvenir de cette croisire dans l'archipel
de la fantaisie que je viens si fraternellement d'accomplir  vos cts.

O. U.

[Illustration]




UN

ALMANACH DES MUSES

DE 1789




[Illustration]

_Contes pour les Bibliophiles_

UN _ALMANACH DES MUSES_

DE 1789


I.--ROMAN MARGINAL.

Si l'on prtend que dans les longues ranges de bouquins alignes sur le
parapet des quais il n'y a plus rien  glaner, c'est bien  tort
certainement, car voici le petit roman rel dcouvert le mois dernier,
dans la bote  douze sous, parmi les brochures dpenailles, les romans
de concierge  couvertures macules et les recueils solennels de
harangues et discours des hommes politiques nagure clbres, ayant valu
jadis (les volumes et non les politiques) sept jolis francs et cinquante
centimes.

[Illustration: Almanach des Muses 1789]

C'tait un pauvre petit volume broch de l'antique _Almanach des Muses_,
qui n'avait rien de bien attirant, tant trs peu frais, mais qui
portait dans le frontispice grav du titre, au-dessous des Amours arms
d'arcs et de flches, au-dessus de la tte laure d'Apollon, les quatre
chiffres de la date fatidique 1789.--Le contraste entre ces Muses, les
guirlandes de fleurs, les souriants petits Amours et les ides moins
roses qu'voquait la date du grand bouleversement, fit ouvrir d'abord ce
volume avec une curiosit un peu mlancolique.

Le temps tait gris et froid, des nues montaient dans le ciel triste,
et les aigres souffles d'une bise de novembre mle de gouttes de pluie
fouettaient le visage des passants et les couvercles des botes 
livres. Fallait-il pour douze sous laisser grelotter les innocents
Amours de cet _Almanach des Muses_, dernire fleur close jadis au bord
du prcipice? Pouvait-on les laisser sous l'onde menaante fondre et
prir dfinitivement peut-tre? L'achat sentimental du pauvre petit
bouquin fut donc une bonne action, une espce de sauvetage, et vraiment
le sauveteur n'eut pas  le regretter, malgr les apparences, quand il
examina l'objet au coin de la chemine.

L'habit, ou plutt ce qui restait de l'habit de ce volume, montrait la
corde; le dos, recouvert encore par places d'un papier  fleurs bleues,
laissait passer et pendre les ficelles du brochage; les feuillets de
garde n'existaient plus, et les coins de pages uss et jaunis se
roulaient et se recroquevillaient lamentablement; et cependant, sous son
dsastreux aspect de personne distingue tombe dans le malheur, ce
dernier reprsentant des Muses gracieuses d'avant le cataclysme
conservait quelque chose de particulier et de point banal.

Il avait vcu, il avait t lu, feuillet; il tait l'ultime sourire
d'une socit heureuse sur qui tout  coup les catastrophes allaient
tomber; sans doute, mais, en plus de cela, cette pave des coquetteries
de jadis gardait un air discret et presque mystrieux de livre qui
aurait conserv le culte de son secret.

[Illustration:  madame la comtesse de F... qui venoit de jouer de la
harpe.]

Tout d'abord, d'une sorte de sachet fait de deux pages lgrement
colles sur les marges et ouvertes avec prcaution, un ruban dteint,
fan, dcolor, un ruban dont on n'aurait pu difficilement discerner la
couleur primitive, rose ou violette, et deux cheveux longs, fins et
blonds, avaient gliss. Trouver un ruban, une fleur ou mme une tresse
de cheveux dans un vieux livre, cela n'a rien de bien rare; ce fut sans
doute la date de l'almanach, 1789, qui fit regarder un instant avec
motion par le fureteur et ensuite replacer dans le sachet, o ils
taient rests presss pendant tant d'annes, ces cheveux et ce ruban
fan.

[Illustration: Sophie abandonne.]

Mais en feuilletant le livre avec un intrt dj vaguement veill, des
annotations au crayon apparurent de page en page, des renvois sautant
aux yeux, des vers souligns qui semblaient se rpondre. En suivant avec
ordre les indications crayonnes: Page 159 ou Voir rponse p. 28, en
sautant d'une pigramme du chevalier de P... contre un auteur qui avoit
fait supprimer des crits o il toit maltrait,  un impromptu de M.
Marmontel, secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise,  Mme la
comtesse de F... qui venoit de jouer de la harpe, en passant d'une ode
anacrontique de M. le comte d'Aguilar, capitaine au rgiment
Royal-Pologne-Cavalerie, _ Sophie abandonne_, chanson par M. Carnot,
capitaine au corps royal du gnie, de l'Acadmie de Dijon,  travers les
deux cents pices plus ou moins gracieusement rimes de ce recueil aim
des classes versifiantes,--bourgeoisie lettre ou aristocratie pinant
de la petite lyre,--peu  peu l'ensemble des vers souligns parut
constituer une sorte de dialogue entre deux lecteurs, ou plutt entre un
lecteur et une lectrice qui se repassaient le livre l'un  l'autre et
causaient avec une certaine animation d'abord, puis plus doucement, par
l'organe des potes de l'almanach, en empruntant sans faon la lyre de
M. de Florian, de l'Acadmie franaise, celle du petit vieillard, de
la baronne de Bourdic ou de M. de Cubires, cuyer de Mme la comtesse
d'Artois, auteur de la pice qui clt l'_Almanach de 1789_, un petit
pome intitul _les tats gnraux de Cythre_, et commenant ainsi:

    Les bergers n'allaient plus sur les vertes fougres
    Clbrer les appas de leurs jeunes bergres;
    Les plaisirs et les jeux n'habitaient plus les champs...

Hlas! ils allaient avoir bien autre chose  faire, les bons bergers;
ils allaient avoir  prendre le fusil pour les leves en masses
prochaines, et les jeunes bergres pouvaient se prparer  pleurer.

La mthode est une belle chose; avec un peu de patience, en remontant de
rponse en rponse, grce aux indications voir page tant, les
premires phrases du dialogue furent retrouves, et elles fournissaient
une indication bien prcise sur la qualit des dialogueurs et leur tat
d'esprit.

La conversation s'ouvrait ainsi:

        Aprs un long loignement,
        Votre prsence fortune
        Me rend ici l'enchantement...

En marge de ces vers, annotation d'une main fminine: Rponse page 80.
La page trouve, rponse de la bergre au berger:

      Pleins d'inconstance et de lgret,
    Ils se lassent bientt de la mme bergre;
        Leur amour n'est que vanit:
        A peine sont-ils srs de plaire,
    Qu'ils vont porter ailleurs leur infidlit.

Oh! oh! pas le moindre doute, c'est une dispute, une vive et jolie
querelle d'amour, dont l'cho endormi se rveille aprs cent ans
couls, alors que les disputeurs sont depuis longtemps redevenus
poussire. Pauvres amoureux d'autrefois, prtons une indiscrte mais
sympathique oreille aux reproches, aux protestations, aux transports
rims qu'ils empruntent aux potes de l'_Almanach des Muses_.


II

Dans un espace blanc, sous la liste des ftes mobiles pour l'an 1789,
deux lignes crites d'une encre jaunie  peine visible maintenant,
tombant sous les yeux du fureteur, clairrent tout  coup la scne et
permirent de placer les personnages devins dans un cadre connu:

  _S. de L..., chteau des Islettes,  Beauval._

Et plus bas, d'une autre criture:

  _Pornic, 1793._

[Illustration]

Les Islettes! Beauval! deux noms familiers. Le dernier n'voque d'abord
que l'ide d'une vulgaire ville de fabriques  quelque trente lieues de
Paris, une ville de noires usines, de chemines de briques crachant dans
le ciel bleu des tourbillons de fume sale, une petite ville jadis
riante et gaie, pare d'un manteau de verdure et traverse par une
petite rivire qui se contentait alors de faire tourner, en les lutinant
au passage, les roues d'innocents moulins  farine, aujourd'hui pauvre
petite ville noircie, bruyante, respirant l'huile chaude et le charbon
de terre, voue au dur travail, secoue par les courroies de
transmission, les chaudires, les pistons, haletant sous les griffes de
fer du monstre moderne Industrie.

Mais Beauval, le Beauval de jadis, fut une douce ville se laissant vivre
joyeusement au soleil, et le chteau des Islettes,  deux kilomtres du
centre usinier d'aujourd'hui, garda jusqu'en ces dernires annes, avant
le morcelage et le lotissement de son grand parc, son caractre de petit
chteau XVIIIe sicle, runissant  la fois, dans un cadre de charmilles
et de jardins, l'idal de Boucher et celui de Rousseau.

Voici les Islettes de jadis, les Islettes d'il y a quelques annes
encore:

A l'extrmit d'une avenue d'ormes chenus, un pont jet sur un bras de
petite rivire qui coule lentement sous les roseaux, les grandes herbes
et les plaques jaunes des nnuphars, et au bout du pont une vieille
grille de fer d'un dessin rococo, flanque de deux normes masses vertes
qui sont les ruines de deux grands vases de pierre disparaissant sous un
fouillis de lierre, de ronces et de plantes folles grimpant jusque-l du
lit de la rivire. Le pont manque un peu de solidit, mais ses lzardes
sont masques par des lianes qui brodent de verdure le parapet branlant.
Du ct du parc, une terrasse galement lzarde trempant dans l'eau
montre une ligne de balustres un peu brche, avec d'autres boules
vertes qui furent des vases dcoratifs, et de vieilles charmilles
devenues un inextricable enchevtrement de vigne vierge, de clmatite,
de chvrefeuille, d'aristoloches.

Cette terrasse s'arrte  quelque vingt-cinq mtres, pour laisser passer
un autre bras de la rivire qui court dans le parc, dessine des mandres
capricieux  travers une prairie, passe sous des ponts rustiques et
forme de petites les gracieuses, les _Islettes_, qui ont donn le nom
au chteau. L'une de ces islettes montrait, sortant d'un taillis bien
peign, un petit dicule ionique baptis le _Temple de la Nature_, qui
formait le pendant d'une vieille petite chapelle toute neuve, d'un faux
style gothique, appele l'_Ermitage de la tendre Hlose_. Dans une
troisime le plus petite, au sommet d'une grotte de rocaille, un petit
Cupidon, inscrivant le mot _Amour_ sur un cippe de marbre encadr de
lierre, compltait l'ensemble: la Nature, la Religion, l'Amour! En ces
dernires annes, il ne restait plus de Cupidon qu'une jambe verdie par
la mousse, mais l'inscription tait encore visible, ou plutt les
inscriptions, car  un certain moment l'inscription _Amour_ fut gratte
et remplace par _Philosophie_, laquelle ne triompha pas longtemps, car,
depuis 93 sans doute, le pauvre Cupidon, sans-culotte inconscient,
inscrivait gravement sur son cippe le mot _Civisme_!

Le chteau s'aperoit derrire une range d'ifs taills; c'est une trs
simple btisse, une longue faade sans profondeur, avec un pavillon
central  fronton et deux pavillons d'angle un peu en avant-corps,
dcors de pilastres entre les hautes fentres  petits carreaux. Un
seul tage en grande partie mansard et prenant une bonne partie des
combles.

En arrivant par le pont, on aperoit,  travers le vitrage de la porte,
les verdures du parc de l'autre ct; et, le soir, quand, derrire les
massifs arrondis, derrire les peupliers des prs, le soleil se couche,
le chteau parat transparent et illumin du haut en bas; il redevient
presque jeune, presque gai, et perd pour un instant son aspect de maison
oublie languissant dans les mlancolies de la vieillesse.

Voici le cadre; fermons un instant les yeux, et reportons-nous  cent
ans en arrire, quand tout cela tait jeune, les ifs, les charmilles et
le chteau, alors que cet _Almanach des Muses_, dans toute la fracheur
de son papier, tait lu sous ces ombrages par de jolis yeux et mani par
de gracieuses mains serties de dentelles. Les personnages, on les
devine, on les voit. Ce fut par un bel aprs-midi d't, en juillet,
peut-tre le 14, un mardi consacr dans le calendrier,--plaisanterie du
hasard,-- saint Bonaventure, sous cette charmille  prsent vermoulue,
que commena le dialogue  coups de versiculets entre _Elle_ et _Lui_.

[Illustration:_l'Almanach des Muses 1789_]

Ils sont l tous les deux, _Elle_ allonge languissamment sur le banc de
bois, le col, lgrement dcollet, caress par de petits clats de
soleil et chatouill par des bouquets de chvrefeuille; _Lui_ assis 
quelque distance, l'air nerveux, et tapotant d'une main distraite sur la
table du jardin peinte en vert tendre.

[Illustration]

Piqu par l'ironie des reproches sans doute mrits, ceux-l seuls qui
touchent, il a pris l'_Almanach des Muses_, et, cherchant une rponse,
il n'a trouv  souligner que ces deux pauvres vers d'un quatrain de M.
le marquis de Fulvy:

        Ce doit tre un bien triste voeu
        Que le voeu de plaisanterie!

Contre cette accusation de gaiet, _Elle_, secouant tristement la tte,
a tout aussitt protest par ce vers pris dans une pice du _Petit
Vieillard_, adresse

  _A Monsieur ***_

  _Qui me faisoit compliment sur ma prtendue gaiet_:

      Je n'ai de la gaiet que comme on a la fivre.

Et _Elle_ s'est leve d'un air de fiert offense, et elle est rentre
au chteau, tandis que _Lui_ restait sous la charmille, le sourcil
fronc, plus nerveux qu'avant et continuant machinalement  feuilleter
l'_Almanach des Muses_.

Mais ne pourrait-on trouver les noms de ces amoureux disputeurs,
complter au moins les initiales S. de L.? Voici sur le dpartement o
se trouve le centre usinier Beauval un volume de recherches historiques,
des _Mlanges d'histoire locale_.

Feuilletons ces _Mlanges_:

[Illustration]

... Les Islettes sous Beauval... des fragments de poteries, des armes,
des mdailles de l'poque gallo-romaine prouvent que les Romains ont eu
un tablissement sur le territoire bord par... Passons... Villa
mrovingienne, simple rendez-vous de chasse sous Charlemagne, les
Islettes furent ensuite fief dpendant de l'abbaye de... Le chteau fort
lev au XIIIe sicle par les sires de Beauval, aprs avoir souffert
cinq ou six siges, sacs ou incendies, tombait en ruine au sicle
dernier lorsque le dernier des Beauval vendit sa terre  M. de Ligneul,
un aimable homme, philosophe picurien et quelque peu pote lger  la
Boufflers, qui s'empressa de jeter bas les restes du donjon pour
construire le chteau actuel et crer dans les prairies jusqu'alors
marcageuses le joli parc des Islettes. M. de Ligneul eut l'esprit de
mourir d'apoplexie au commencement de 1789, juste au moment o ses
douces habitudes eussent t fortement gnes par les circonstances; il
laissait peu de fortune; les Islettes churent  une nice, Mlle Sylvie
de Ligneul, qui pousa peu aprs M. de Coudray, officier dans
Bourgogne-Cavalerie.

Restons en l; _Elle_, c'est Sylvie de Ligneul, et _Lui_, c'est le jeune
officier de Bourgogne-Cavalerie.


III

M. de Coudray quitte la charmille  son tour, laissant bien en vue sur
la table l'_Almanach des Muses_ ouvert  la page 127, o se trouve le
tendre distique suivant:

    Oh! puisse dans tes yeux une larme rouler,
    Qui brillera d'amour et n'osera couler!

[Illustration]

Il est parti; il s'gare mlancoliquement dans le parc et baisse la tte
en passant devant le triomphant Cupidon du temple de l'Amour.
Bourgogne-Cavalerie est bien mu; se peut-il, fier dragon, qu'un simple
trait de l'archer malin vous dsaronne ainsi et vous mette aussi
compltement l'me  l'envers?--Il revient le coeur troubl vers la
charmille et sursaute en trouvant Sylvie en train de crayonner la
rponse:

        Vous qui vantez l'amour fidle,
        Coeurs sensibles et gnreux,
        Venez admirer le modle
        D'un amour tendre et malheureux.

Et le dialogue reprend:

    J'eus beau fuir, j'emportai le trait qui me dchire!

rpond M. de Coudray, avouant ainsi des torts dont nous ne connaissons
pas le dtail, mais qui sans doute ne parurent pas inexpiables, car
Sylvie s'attendrit bien vite, et elle souligne dans _Sophie abandonne_,
chanson de M. Carnot, capitaine au corps royal du gnie, les deux vers
suivants:

        Loin de ta fidle Sophie,
      En vain, ingrat, tu cherches le bonheur...

Et de Coudray de s'crier bien vite:

        Et si tu l'aimas une fois,
        Tu ne pourras plus aimer qu'elle!

Mais Sylvie soupire encore, un reste de tristesse au coeur:

    Ah! peut-on tre heureux lorsqu'on est infidle?

Bourgogne-Cavalerie s'aventure alors, du moins il est permis de le
supposer,  presser la main de Sylvie,  baiser tendrement cette main
qui s'abandonne, il croit avoir ville prise, et il lui montre soulign
ce vers, commenant une petite pice fort mdiocre:

        Je sais aimer, vous savez plaire...

Fausse manoeuvre; cette fadeur a soudain refroidi Sylvie, qui riposte
par ces deux vers lgrement modifis au crayon, une vritable douche
d'eau froide pour le madrigalisant officier:

    Non, Cladon perdroit et son temps et sa peine,
    Ses plus longues amours vont jusqu' la huitaine.

Bourgogne-Cavalerie repart en guerre:

        Tu fuis l'amour, belle Thmire;
        On n'chappe point  ses fers...

Mais Sylvie secoue la tte d'un air dsenchant; elle se souvient d'une
trahison, la pauvre Sylvie, et d'une ligne lgrement tremble elle
souligne ces vers:

      A l'amiti tu fis verser des larmes
        Et gmir tendrement l'amour!

LUI.

    De grce, laisse-moi le tourment qui m'accable;
    Oh! ton sensible coeur me reste impitoyable!
    Aux mortelles langueurs d'un incurable amour
    Laisse-moi me livrer jusqu' mon dernier jour!

ELLE.

    De ses destins l'homme se plaint sans cesse...

LUI.

    Falloit-il l'adorer et la fuir pour toujours?
    Eh! pouvois-je chapper au feu qui me dvore?
    Ses attraits, sa douceur, ses prcoces talents,
    Et sa voix si touchante et ses regards brlants...

Bourgogne-Cavalerie s'emballe, c'est lui qui devient brlant; _Elle_
essaye de glisser encore un mot ironique:

      De tout revers prompt  te consoler...

videmment, sur ce mot elle s'est leve pour quitter la charmille.
Peut-tre quelque amie en villgiature aux Islettes, quelque parente,
quelque petite comtesse ou marquisette, est-elle venue dranger le duo
potique par son babillage, ou bien peut-tre tout simplement le soir
venait-il, le soleil commenant  baisser derrire les collines, une
brise plus frache agitait les hautes branches des arbres du parc et
ridait les eaux de la petite rivire au pied de la terrasse. Plus de
libellules, elles s'taient caches sous les grandes feuilles. Il
fallait rentrer aussi; Sylvie regagne le chteau.

[Illustration]

Dans le grand salon aux boiseries blanches,  trumeaux et dessus de
portes orns de pastorales galantes  la Boucher, Sylvie, songeant
toujours  l'_Almanach des Muses_, suit d'une oreille distraite la
conversation. Il y a l quelques personnes, des amis de feu M. de
Ligneul, l'oncle picurien de qui l'ombre tranquille plane encore sur
les Islettes, sa cration. Une dame plaisante lgrement M. de Coudray
qui vient de rentrer et qu'elle appelle le Dragon transi, car il lui
parat avoir perdu depuis peu ses allures cavalires de don Juan de
garnison; deux gentilshommes campagnards causent chasse et chevaux; une
petite baronne, Parisienne trs lgante, en veste de gourgouran rose,
avec trs large ceinture coquelicot, coiffe de cadenettes et d'un trs
long catogan,--tout  fait un Debucourt,--explique  deux provinciales 
toilette un peu arrire les beauts de la mode nouvelle, les redingotes
jaune citron  deux ou trois collets, les caracos, les ngligs et les
demi-ngligs, les nouveaux chapeaux en bateau renvers, ou aux trois
ordres, lorsqu'un parent de Sylvie, un gros homme fleuri,  ventre de
financier, un aimable vivant comme feu de Ligneul, se prcipite
essouffl dans le salon. Une lettre de Paris lui apporte de graves
nouvelles: la veille ou peut-tre l'avant-veille, on a eu meute,
bousculade et bataille dans Paris, les Parisiens ont fait du bruit au
Palais-Royal et enlev la Bastille!

Il y a un mouvement de surprise, puis on raille le porteur de mauvaises
nouvelles sur sa mine dfaite.

--Bah! quelque tapage, une petite sdition tout au plus, dit l'officier
de Bourgogne-Cavalerie, un orage de juillet qui passe vite; vienne une
fte, une dispute littraire, un joli crime ou un opra nouveau, la
girouette tournera, et les Parisiens ne songeront plus gure aux
meutes.

Et le fil de la conversation se renoue dans le salon rassrn.

[Illustration]

Sylvie a fait sans doute un peu de toilette pour le souper, car M. de
Coudray, revenu prs d'elle, se penche au-dessus de son fauteuil et lui
souligne ces vers de l'Almanach:

    Pour qui tous ces parfums, cette tresse lgante,
    L'or qui luit sous l'azur de ta robe ondoyante?

Ici une lacune. Pas de rponse dans l'Almanach. Qu'a pu dire en prose
l'officier de Bourgogne-Cavalerie?

Sylvie ne parat plus aussi farouche que sous la charmille. Les
mauvaises nouvelles venues de Paris lui ont peut-tre fait confusment
penser qu'il fallait se hter de saisir le bonheur qui passe... L'me de
la belle s'est attendrie; elle montre  Lindor ce vers qui est presque
un aveu, elle le murmure tout bas peut-tre, en laissant derrire son
fauteuil sa main dans celle de l'officier:

    De quels doux souvenirs mon me est attendrie!

Sur ce, coup de clairon de Bourgogne-Cavalerie:

    Je ne sais pas encor si la jeune Hb m'aime,
    Mais ses yeux sont si doux quand nous nous regardons!...

Sylvie murmure:

                ... Au joug de l'hymne
    Parmi nous une belle est  peine enchane
    Qu'elle prend un despote et non pas un poux.

--Non, proteste M. de Coudray:

        Croyez-moi, changez de pense
        Prenez de plus doux sentiments!

Hallali. Le coeur de Sylvie qui, depuis le matin, parbleu, ne demandait
que la dfaite, avoue ceci:

    Il est d'heureux moments, des moments o le coeur
    Est ouvert sans dfense et n'attend qu'un vainqueur...

Et M. de Coudray, retroussant sa moustache en galant officier de
Bourgogne-Cavalerie, entonne la fanfare de triomphe:

        Et quand on songe  s'embrasser,
        Oh! qu'il est ennuyeux d'crire!

Oh! oh! Halte l! Pas de suppositions aventures. Ce roman vrai du
XVIIIe sicle est un roman honnte, l'_Almanach des Muses_ fut un
entremetteur matrimonial; les _Mlanges d'histoire locale_, dj
consults tout  l'heure, le constatent, M. de Coudray et Mlle Sylvie de
Ligneul se marirent aux Islettes vers le milieu de cette belle anne
1789.

[Illustration]

La phrase finale et nave des anciens contes peut-elle leur tre
applique? Furent-ils heureux et eurent-ils beaucoup d'enfants? Sans nul
doute, l'avenir devait leur tenir en rserve de longues annes de joies
paisibles et douces; ils avaient l'amour, la jeunesse, la beaut, une
honnte fortune, une habitation charmante, les beaux ombrages des
Islettes,... le bonheur, enfin!

Cupidon, sur son autel en rocaille, devait sourire et se prparer 
rayer le mot _Philosophie_ pour rtablir l'invocation primitive:
_Amour!_


IV

Ouvrons encore les _Mlanges d'histoire locale_, et voyons ce qu'il y
avait sur le livre du destin pour chacun des deux poux:

... Pendant la priode rvolutionnaire, les Islettes eurent une
existence agite. Les nouveaux propritaires s'y calfeutrrent pour
laisser passer l'orage, mais le tonnerre les atteignit. M. de Coudray,
qui avait donn sa dmission d'officier, parat s'tre jet bientt, et
vigoureusement, dans le mouvement contre-rvolutionnaire; bless au 10
aot, menac d'arrestation, il resta quelque temps cach aux Islettes
auprs de sa femme, puis passa en Angleterre, d'o il gagna la Vende.
Pris  l'attaque du chteau de Pornic, il fut, quatre jours aprs,
guillotin  Nantes, dans une fourne de Vendens, et Mme de Coudray,
reste aux Islettes, faillit avoir le mme sort. Arrte sur la
dnonciation d'un comit, accuse de dtenir aux Islettes un dpt
d'armes, les perquisitionneurs ayant mis la main sur les fusils de
chasse de M. de Coudray, elle fut, heureusement pour elle, oublie
quelques mois dans la prison de Beauval et ne partit  Paris, avec un
convoi de Carmlites, qu' la veille mme de Thermidor.

Dlivre mais compltement ruine, elle revint s'enfermer aux Islettes
qu'elle quitta en 1809 pour se remarier  un magistrat de la ville, M.
F... Elle mourut plus qu'octognaire, vers 1860...

[Illustration]

Mme F...!--Ainsi la Sylvie de Ligneul de l'_Almanach des Muses_, c'tait
la vieille Mme F... entrevue aux jours d'enfance dans les rues de
Beauval, une petite vieille mince et frle qui se faisait, le dimanche,
rouler  l'glise dans une vinaigrette par un Caleb presque galement
vnrable! La vieille dame dans son antique vhicule, espce de chaise 
porteurs monte sur roues, tait une des curiosits de la ville; sa
figure encore rose et peu ride, impassible, fige dans une expression
de distraction ddaigneuse, encadre avec une sorte de coquetterie de
dentelles et d'paisses boucles blanches, apparaissait aux gens de
Beauval,  travers le carreau de la vinaigrette, comme la
personnification d'un pass fabuleusement lointain.

Avait-elle d penser  Bourgogne-Cavalerie au doux temps de sa jeunesse,
rver aux ombrages des Islettes, pendant sa longue vie, aux cts d'un
vieux magistrat rigide, dans sa vieille maison troite et froide plante
au fond d'une ruelle solitaire, aux grands murs moisis!

Pauvre Bourgogne-Cavalerie! pauvre Sylvie!

Ainsi le souffle du destin avait brutalement balay leurs rves; ils
avaient t pris, les deux amoureux, par la tempte formidable et rouls
dans la grande catastrophe faite de millions de catastrophes
particulires. Le pimpant officier de 1789, en quittant les Islettes
pour se lancer dans la chouannerie, emporta l'_Almanach des Muses_, en
souvenir des jours heureux, et, jusqu'au voyage final, de Pornic aux
rues sanglantes de Nantes, il relut sans doute bien souvent, avec un
amer sourire aux lvres en songeant aux douces heures passes sous la
charmille  ct de Sylvie, les posies lgres, les pastorales et les
madrigaux d'avant le dluge.

[Illustration]

Les Islettes, divises en une quinzaine de lots, ne sont plus les
Islettes; le chteau contient les bureaux, et l'habitation d'un gros
manufacturier, qui de la charmille surveille les chemines de son usine
noircissant l'azur  500 mtres au del. Le parc boulevers, coup en
tranches gales, en jardins carrs et niaisement combins, contient deux
belles ranges de maisons bien rgulires, des cubes d'un bourgeoisisme
effrn, avec des boules de verre devant les portes et des statuettes de
galants jardiniers en zinc. Disparu, le temple de la Nature! croul
dfinitivement, le petit Amour rococo! finies, les Islettes!

Et toi, pauvre _Almanach des Muses_, qui, du salon des Islettes, en
passant par les plaines de la Vende guerroyante et par les sinistres
prisons de Nantes, t'en vins chouer dans la bote  12 sous des quais,
repose en paix maintenant chez un ami,  l'abri pour le plus longtemps
possible, je l'espre, dans un bon coin, sur le rayon le plus tranquille
et le plus potique de la bibliothque.

[Illustration]




L'HRITAGE SIGISMOND

LUTTES HOMRIQUES D'UN VRAI BIBLIOFOL




[Illustration]

CONTES POUR LES BIBLIOPHILES

L'HRITAGE SIGISMOND

LUTTES HOMRIQUES

D'UN VRAI BIBLIOFOL


Ah! le gredin! ah! le misrable! ah! le pendard!

De qui pouvait ainsi parler M. Raoul Guillemard, l'aimable et trs
illustre bibliophile, sinon de son ami Jules Sigismond, bibliophile non
moins aimable et non moins illustre, devenu, hlas! trop prmaturment
feu Jules Sigismond.--C'tait bien de dfunt Sigismond, parbleu!
Celui-ci d'ailleurs n'avait jamais,  l'heureux temps de son sjour
ici-bas, parl de son ami autrement qu'en ces termes: Ce petit intrigant
de Guillemard, mon ami,... cet affreux roublard de Guillemard!

Ah! c'est qu'ils avaient brl des mmes feux pour les mmes divinits
relies en vlin estamp ou en vieux maroquin, soupir sous la dentelle
des mmes livres rares, des mmes ditions tonnantes et introuvables,
c'est qu'ils avaient tourn autour du mme exemplaire unique reli aux
armes de Franois Ier, Mazarin, ou Mme de Pompadour, des mmes
incunables ou princeps, c'est encore qu'ils avaient creus des mines aux
approches de certains livres adors de loin pendant des ans et des ans,
ouvert des sapes, donn des assauts, c'est qu'ils s'taient enfin livr
de furieux combats au billet bleu, c'est que l'un avait souvent inflig
 l'autre de cruelles dfaites ou que celui-ci avait forc celui-l 
remporter des vestes mmorables!--Rien ne lie autant que la rivalit.

Guillemard et Sigismond s'taient rencontrs chaque jour pendant vingt
ans aux mmes bons endroits, ils avaient mme parfois, au feu des
enchres, pouss la familiarit jusqu'au tutoiement; mais toujours, pour
l'aimable Guillemard, son rival tait rest ce gredin de Sigismond, sauf
toutefois depuis les derniers six mois.

Car l'aimable bibliophile Sigismond venait de trpasser, il y avait
environ un semestre, abandonnant douloureusement sur cette terre son
incomparable bibliothque; il tait devenu simplement cet animal de
Sigismond.

M. Guillemard consultait tous les jours le calendrier.--Comment, voil
six mois que mon ami est reli en chne et l'on n'annonce pas encore _sa
vente_?... Voil des hritiers bien ngligents! A quoi pensent-ils donc,
ces Iroquois?

C'tait dans une antique maison de Pontoise,  neuf lieues de Paris,
qu'en son vivant M. Sigismond avait enferm,--tel un barbon jaloux et
prcautionneux, sa femme superbe et envie,--sa richissime bibliothque,
c'tait l qu'il avait vcu, palpant et caressant ses merveilles
prfres, savourant la joie de ses trouvailles, dcrivant, cataloguant
ses exemplaires surprenants avec des recherches d'pithtes ardentes qui
allaient jusqu' exprimer le dlire et la pmoison!

Or Raoul Guillemard, impatient de ne pas entendre parler de vente,
avait pris un parti dcisif. Ne pouvant s'avancer lui-mme, il avait
envoy son homme d'affaires proposer aux hoirs de Sigismond l'achat en
bloc de la bibliothque, et cet homme d'affaires lui apprenait, nouvelle
funeste et inattendue, que M. Sigismond avait, par testament notari
environn des plus minutieuses prcautions, pris des dispositions
dfendant, sous quelque condition que ce ft, la vente de cette
bibliothque.

Ah! qu'il tait comprhensible, l'accs de fureur de M. Guillemard.
Est-il un bibliophile qui, se mettant  sa place, ne se sente sur
l'heure dispos  faire chorus avec lui?

Le sclrat! le brigand!

--En un mot, monsieur, rpta l'homme d'affaires quand son client eut
expector sa colre, M. Sigismond a tout prvu, il a accumul les
obstacles contre la dispersion de ses livres; ils resteront dans sa
vieille maison, tous rangs sur ses tablettes, sans qu'il soit possible
d'en distraire un seul! C'est sa volont expresse! Mais attendez et
consolez-vous.

--Il n'y a pas de consolation possible!

[Illustration: Le dict de gras et de maigre]

--Si, coutez!... Par un codicille  son testament, il a dcid que tous
les ans,  l'anniversaire de sa naissance, quelques amis, confrres en
bibliomanie,--il a mis le mot, ce n'est pas moi,--auraient le droit de
passer douze heures dans la bibliothque, de remuer et feuilleter les
livres,  la charge de se laisser consciencieusement fouiller  l'entre
et  la sortie... et vous tes du nombre des lus, le premier sur la
liste, mme!

--Le misrable! Il veut me tuer ou me pousser au crime! Ainsi il
accapare encore au del de la tombe! Et aprs avoir, pendant trois cent
soixante-quatre jours et trois cent soixante-quatre nuits rv  ses
merveilles, j'irai douze heures durant surexciter mes convoitises,
brler mon sang et ronger mon me,  regarder ses livres... Comme il
rira, le monstre, au fond de son embotage! comme il rira! car il sait
que, malgr mes rsolutions, je ne pourrai rsister, et que j'irai,
subissant avec platitude ses humiliantes conditions... Mais ne
trouverai-je pas un moyen de les avoir en dpit de lui-mme, ses livres!
ses fameux livres!

L'homme d'affaires secoua la tte.

Mais vous ne savez donc pas ce qu'il possdait? s'cria furieusement
Guillemard, en secouant comme un prunier son homme d'affaires ahuri...
Vous ne le savez donc pas?--Il avait Tout, d'abord, mais mieux que a,
il conservait, parmi les manuscrits et les incunables les plus prcieux,
le premier incunable imprim bien avant Gutenberg: _le Dict de gras et
de maigre_, planches graves en bois au cribl et planches de texte,
entendez-vous? et dat: Leyde, 1405! Merveille unique, dcouverte en
parfait tat, en dpeant une reliure de Bible du XVIe sicle.

[Illustration: Saulce de trahison. prend lard comme pour Tourifas coupe
en des menus. mets en la poele auec grand foison dognon pain grille uin
rouge et sucre. pour Galimafree]

... Et Sigismond possdait aussi le premier Gutenberg, le premier livre
imprim en caractres mobiles, livre inconnu et introuv avant lui, qui
reporte l'ouverture de l'atelier de Strasbourg en 1438; une
_Apocalypse_, avec date et signature, de quoi terrasser tous les doutes
et toutes les ngations... Comprenez-vous, un Gutenberg de 1438! Ah! que
ne donnerais-je pas pour possder cet unique et miraculeux Gutenberg de
1438, tout! tout! dix ans, quinze ans de ma vie!

[Illustration: La Dame des IIII fils Aymon. m cccc lxviii]

--Permettez...

--Mais votre vie elle-mme tout entire! Et ce serait pour rien! Un
Gutenberg en parfait tat, avec figures et grandes lettres enlumines 
la main pour imiter les manuscrits, avec reliure en bois et vetuyau
sanguin orn de gros clous dors sur le plat!--Ce gredin de Sigismond
gardait a sous le boisseau; moi je ferais clater la bombe.--1438!
Entendez-vous, messieurs les Bibliographes, 1438!--Tous vos systmes
rass! Nous sommes loin de la Bible de 1455!... Et _le Maistre-Queux du
Louvre_, livre de cuisine imprim  Paris en 1467, provenant de la
Bibliothque du Louvre, bien qu'oubli sur les inventaires sans doute
parce qu'il tait de service  la cuisine! Et l'_Arrire-Ban des
Damoiselles_, ouvrage satirique avec nombreuses figures sur bois du
miniaturiste Jehan Fouquet, graves par Philippe Pigouchet et
enlumines, estampes lgantes et railleuses o dfilent toutes les
femmes, depuis la duchesse jusqu' la chambrire,  la date de 1469!--Et
_la Dame des quatre fils Aymon_, le premier roman populaire, imprim sur
vrai papier  chandelle, exemplaire unique, froiss, dchir, sali et
macul, Paris, 1468! Ainsi les trois premiers livres  dates certaines
imprims  Paris sont un roman, un livre satirique sur les femmes et un
manuel de cuisine! Tout Paris se rencontre dj dans cette trinit, les
livres de dvotion ne viennent qu'aprs! Quand je possderai ces trois
livres...

[Illustration: Le Desbat de gente Pucelle et de folle Pucelle]

--Mais, essaya de dire l'homme d'affaires, vous ne les possderez pas.

--... J'crirai un volume l-dessus! Joli thme, hein! Voici dans l'oeuf
notre littrature et nos moeurs, voici dj, au milieu du XVe sicle,
notre Paris galant, frivole, artiste, romanesque, gourmand, etc.--Et ce
Sigismond qui cachait btement ce trsor! Et ses autres merveilles: _la
Petite chronique de Guyot Marchand, 1483_, avec figures retouches en
miniatures, _le Dbat de gente Pucelle et de folle Pucelle_, chez Robin
Chaillot, 1480, _les Fruits du pch_, Antoine Vrard, 1489! Et
l'introuvable _Gargantua_, princeps de Lyon, 1531! Et ses Alde Manuce,
ses Elzevier, ses Estienne!... Mais je veux surtout mes trois premiers
livres typographiques, de Paris... entendez-vous, je les veux!
Retournez, doublez mon offre s'il le faut!... Vite! ne perdez pas une
seconde!

[Illustration: Les fruicts du Pesche. 1489]

--Mais vous ne les aurez pas, vous ne pouvez les avoir! gmit l'homme
d'affaires, se dgageant des mains de Raoul Guillemard et reculant
jusqu'au bout de la pice pour avoir la facult de fouiller dans sa
poche, tenez, regardez, j'ai copie du testament de M. Sigismond: _Je
lgue  Mlle lonore-Stphanie-Pulchrie Sigismond, ma cousine, etc.,
etc.,  la condition expresse de_...

Il ne put continuer. Le sympathique bibliophile Raoul Guillemard venait
de bondir, exultant, affol:

Une demoiselle! Sa lgataire est une demoiselle! Et vous ne le disiez
pas tout de suite, au lieu de m'ennuyer avec vos: Tu ne l'auras pas!
J'aurai, au contraire, tout est sauv! _L'Arrire-Ban des Damoiselles_,
_le Gutenberg de 1438_, _l'Incunable de 1405_, je les aurai tous!... Je
les pouse, j'pouse Mlle lonore Sigismond!

  [Illustration: _La vie tres horrificque du Grand Gargantua_
  Lyon 1531.]

--Attendez! cria l'homme d'affaires.

--Encore! mais vous n'tes donc mon homme d'affaires que pour m'accabler
de tracas, pour m'assommer de contradictions, me noyer sous les
contrarits?--J'pouse! Ce gredin de Sigismond ne l'a pas dfendu,
j'espre?

--coutez-moi... il ne l'a pas dfendu, mais Mlle lonore Sigismond a
cinquante-huit ans!

Raoul ne broncha pas une seconde.

Ah , mais! s'cria-t-il, vous figurez-vous, monsieur, que je songe au
mariage par dpravation?... Comme tous ces farceurs qui n'pousent que
parce que la fiance est jolie, parce qu'elle est charmante, gracieuse,
langoureuse mme! Concupiscence trs blmable! Apptit de la chair!
Gots luxurieux!... Fi!... Qu'est-ce que la femme? Une dition d've,
plus ou moins conserve...

--Soit... mais la reliure?

--Relie en plus ou moins soyeux et chatoyant satin, si vous voulez!
Donc chassez loin de vous toutes vos impures et mivres ides de
galanterie. lonore Sigismond a cinquante-huit ans, j'en ai
quarante-neuf, c'est parfait... Quelle chance que je ne sois pas mari,
je l'ai chapp belle! Voyons,  quelle heure le train pour Pontoise?
Vous allez courir faire ma demande en mariage... cette pauvre
lonore!--Dites-moi, en douze ou quinze jours on peut tre mari,
n'est-ce pas?

--Mais vous n'y songez pas!... Je l'ai vue, votre lonore, c'est une
vritable haridelle, sche comme une vieille planche mal rabote...

--Partez donc! dpchez-vous!

--Ride comme une pomme de reinette, ravine par le temps, un monstre!

--Oh!

--Mais elle a une perruque et un rtelier! elle a le nez crochu et sur
les joues trois verrues ornes de touffes de crins durs...

--Est-ce vous qui devez l'pouser, vieux dbauch? Partez donc, ou
plutt non, j'y vais moi-mme! Nous disons: Mlle lonore Sigismond, 
Pontoise, rue du Val-d'Amour, 77... J'y vole!


II

Le charg d'affaires du sympathique bibliophile n'avait pas flatt le
portrait de Mlle lonore Sigismond, mais ce portrait tait presque
exact. M. Raoul Guillemard aurait pu s'en convaincre du premier coup
d'oeil quand il entra dans le salon de la demoiselle  Pontoise, s'il
avait eu des yeux pour la regarder. Mais ses yeux et son me s'taient
tourns tout de suite vers un deuxime corps de logis qu' travers les
rideaux des fentres il apercevait de l'autre ct d'une large cour aux
pavs encadrs d'herbe. C'tait l. C'tait dans ce grand btiment,
vieux d'un sicle ou deux, que le bibliotaphe Sigismond avait cach et
enterr ses livres! _l'Incunable de 1405_, _le Gutenberg de 1438_,
_l'Arrire-Ban des Damoiselles_, ils taient l, tous! Et il n'y pouvait
toucher!

Cette pense douloureuse enraya lgrement son loquence et obscurcit le
discours qu'il tint  Mlle lonore Sigismond. Celle-ci prit d'abord le
sympathique Guillemard pour un mendiant  domicile en train de lui
dpeindre ses malheurs; puis, considrant que ce monsieur en habit tait
bien vtu pour un qumandeur, elle le somma de s'expliquer plus
clairement.

[Illustration]

Pauvre demoiselle Sigismond, elle ne s'attendait pas  la secousse. Elle
comprit enfin, car tout  coup ses pommettes sculptes au couteau
rougirent, son grand nez se colora et les crins des trois verrues semes
sur son gracieux visage se hrissrent brusquement sous le coup d'une
stupeur violente. Alors, avec une sorte de gloussement touff, elle se
leva de sa chaise en portant la main sur son corsage comme pour
comprimer les battements de son coeur.

Raoul prit cela pour un commencement de tendre motion; cessant un
instant de glisser des regards en coulisse du ct de la cour, il
s'effora de donner  sa voix de douces inflexions et frappa le grand
coup:

Oui, mademoiselle, je sais tout ce que cette dmarche a d'irrgulier,
mais j'ai tenu moi-mme  vous exposer mes sentiments... mris par l'ge
et la rflexion... la vie est un jardin que des fleurs diverses viennent
mailler  toutes les saisons; aprs la marguerite printanire, le
chrysanthme automnal. L'homme n'est pas fait pour voguer tout seul sur
l'Ocan tourment de l'existence, ni la femme pour se desscher sur le
rocher de l'isolement; en un mot, mademoiselle lonore, j'ai l'honneur
de solliciter votre main!

Mlle lonore avait pli et elle essayait vainement de parler.

C'est une affaire entendue, dit l'impatient Raoul, qui prit ce silence
pour un acquiescement et se leva; nos deux notaires s'entendront...
Rgime de la communaut... peut-on visiter la maison?... la bibliothque
est par l, n'est-ce pas?

--Insolent! s'cria enfin Mlle lonore, grossier personnage! venir se
moquer d'une faible femme sans dfense!

--Plat-il? fit Raoul, mais je suis srieux, trs srieux! Vous tes un
peu mre, fadaise! suis-je un freluquet, moi-mme?... Et mes sentiments
sont solides, vous pouvez me croire; je ne suis pas un papillon qui
voltige de rose en rose... et je vous le prouverai!

L'effront Raoul sourit gracieusement  Mlle lonore et poursuivit:

Tenez, mademoiselle, voil vingt ans, trente ans, que votre potique
image hante mes rves, trente ans que je viens  Pontoise en cachette,
la nuit, soupirer sous vos fentres...

--Vil imposteur! Je n'habite Pontoise que depuis six mois, je n'tais
jamais jusque-l sortie de Chteau-Thierry!

[Illustration: L'HRITAGE SIGISMOND]

--C'est Chteau-Thierry que je voulais dire! O es-tu,  ma jeunesse en
proie  la mlancolie, ronge par une passion fatale et incomprise...
car jusqu'ici vous n'avez pas voulu me comprendre! Mais c'est fini, tout
est arrang, vous avez dit oui, ne parlons plus de a, c'est l'affaire
des notaires! Dites-moi, peut-on voir la bibliothque de Sigismond?

--Je comprends tout! s'cria Mlle lonore, vous tes encore un ami de
Sigismond et vous venez pour ces affreux livres!...

Un mot prononc par Mlle Sigismond avait fait dresser l'oreille au
sympathique Guillemard. Elle avait dit: _encore un ami de Sigismond_,
que signifiait cet encore? D'autres seraient-ils dj venus, attirs
aussi par la bibliothque?

Pardon, dit-il d'une voix altre, on est donc dj venu?

--Oui, d'autres sont venus me tourmenter pour ces monstres de livres;
mais aucun n'a pouss l'impudeur aussi loin que vous! Il y a un monsieur
Bicharette et un monsieur Joliffe qui m'ont offert des sommes folles de
ces livres que je n'ai pas le droit de vendre!...

Bicharette et Joliffe! deux malins! Ah! les fouines! Raoul frmit.

Je leur ai expliqu que mon cousin Sigismond en m'instituant sa
lgataire universelle m'avait formellement interdit de vendre... de me
dbarrasser d'aucun de ses piteux bouquins...

--Trs bien! vous avez bien fait! Ne vendez rien  ces intrigants! Ils
sont partis, n'est-ce pas, en s'inclinant respectueusement devant la
suprme volont de ce brave Sigismond?

--Non pas; l'un a achet une maison en face et l'autre une maison  ct
de celle-ci, et ils m'ont dit qu'ils camperaient l en attendant...

--Quoi? qu'attendront-ils, ces crocodiles?

--Ma... mon... mon vanouissement! clama Mlle lonore, parce que le
testament de Sigismond ne m'oblige  conserver ses livres que ma vie
durant; il a nglig d'instituer cette conservation en charge
perptuelle qui obligerait mes hritiers...

--Trs bien! bravo! enfonc Sigismond! s'cria le sympathique Raoul,
Bicharette et Joliffe n'auront rien, c'est moi qui aurai tout, je le
jure! J'attendrai, moi aussi, avec impatience, mais j'attendrai!

--Ah! ah! vous levez le masque! eh bien, je vais vous dire ce que je
vais faire, moi,  vos bouquins! Ce sont mes ennemis, car vous ne savez
pas qu'il y a quarante-six ou sept ans, Sigismond devait m'pouser et
que la chasse aux livres avec ses exigences de temps et d'argent lui a
fait remettre notre mariage d'anne en anne jusqu'au jour o il et t
trop ridicule d'y songer encore!--Ah oui! il avait bien le temps de
penser  moi! une femme, une maison, des toilettes, des enfants, a
cote trop cher, il lui et fallu rogner sur les livres, il a prfr
ses bouquins! Mais vous allez voir ce que j'en ferai de ses odieux
bouquins... Je suis tenue par son testament de les garder, mais non de
les soigner, cher monsieur..., non de les soigner! Je vais me venger de
mes quarante-cinq annes de tristesse et d'abandon. Ils vont me payer le
manque de foi de Sigismond. Ah! volage, tu m'as dlaisse pour eux, tu
vas voir ce que j'en fais de tes reliques! Vous verrez aussi, je ne suis
pas fche d'taler ma belle vengeance sous les yeux d'un ami des
paperasses... Tenez, regardez!

Elle avait entran Guillemard  la fentre et lui montrait le toit du
btiment contenant la bibliothque.

Vous voyez qu'aux fentres du grand grenier, au-dessus de la
bibliothque, il n'y a plus un seul carreau; tous casss, cher monsieur,
et par moi!--Regardez plus haut, sur le toit, voyez-vous ces larges
trous  et l? C'est moi qui ai fait enlever les tuiles! La pluie
pntre tout  son aise, elle pourrit les planchers et filtre au-dessous
dans les salles aux livres..., c'est charmant; il y a dj de grandes
taches vertes, des plaques de moisissure au plafond, et de longues
rigoles qui dgoulinent dlicatement le long des murailles..., cascades
ruisselantes d'espoir.

--Horreur! gmit Raoul Guillemard ptrifi.

--Pour que la moisissure marche plus vite, j'ai fait du grenier un vrai
jardin, j'y cultive en pots toutes les natures de plantes, celles
surtout qui aiment l'humidit, et je les arrose tous les jours avec
gnrosit...

--O Ariane antique et froce! Ces livres sont innocents... Sigismond fut
un misrable, mais puisque j'offre de tout rparer, pargnez les livres!

--Venez, maintenant, dit lonore Sigismond en prenant un trousseau de
clefs, vous n'avez droit de pntrer dans la bibliothque qu'une fois
par an et ce n'est pas le jour, mais je veux vous faire une faveur, cher
monsieur, une faveur! Suivez-moi!

M. Raoul Guillemard, les cheveux en dsordre, la tte tombant de droite
 gauche, comme un homme qui a reu un fort coup de massue, suivit la
vindicative lonore en poussant un gmissement  chaque pas.

Une bibliothque qui contient des livres ayant appartenu  Grolier et 
Maoli, aux rois, aux empereurs, aux princesses; des reliures divines...
Mademoiselle! vous ignorez... vous ne savez pas... des Grolier! Mais je
consentirais  vendre ma peau et  me faire corcher vif, si l'on me
promettait de me confectionner avec des chefs-d'oeuvre semblables!

--Donnez-vous donc la peine de monter cet escalier, dit Mlle lonore
aprs avoir travers la cour, mais fermez bien la porte, qu'il n'entre
pas de matous indiscrets, je dteste les matous... L, attendons un
instant sur le palier, prtez l'oreille, cher monsieur, entendez-vous?

--Qu'est-ce que c'est que a? fit Raoul Guillemard, d'un air effar
aprs avoir cout une minute, il y a quelqu'un dans la bibliothque?
Des enfants? quelle imprudence!

--Des enfants? Non, a ne fait pas suffisamment de besogne... ce sont
des souris, ces trottinements, ces courses, ces petits cris, ce sont
leurs jeux,  ces charmantes btes!...

--Des souris! dans une bibliothque!

--Une bibliothque ferme, o ne doit pas entrer un chat!... J'aime
beaucoup les souris, j'en ai fait acheter un lot de trois cents... cent
cinquante couples, je les ai lchs dans la bibliothque en leur disant:
Croissez et multipliez! La multiplication doit avoir commenc depuis
trois mois, la nourriture ne leur manque pas, ces charmantes btes
adorent les vieux papiers, les parchemins, les peaux...

--Horreur! gmit Raoul Guillemard, qui se laissa tomber sur une marche
de l'escalier.

--Attention au coup d'oeil, reprit Mlle lonore, et prtez-moi votre
canne pour loigner mes petites protges de mes jupes, j'ouvre!

Elle tourna doucement la clef et poussa la porte. Ce n'tait que trop
vrai! Il y avait l des lgions de souris qu'une exclamation de Raoul
jeta dans une galopade insense; il en sortit de partout, des vitrines
ouvertes, des tiroirs des tables; il en dgringola des plus hautes
tablettes, il en jaillit des armoires entrebilles, des grosses, des
minces, des mres lourdes et ventrues, des petites gracieuses et
sautillantes. Raoul en crasa deux, malgr les efforts d'lonore; mais
l'arme, aprs s'tre rfugie un instant dans ses trous, reprit bientt
ses courses.

Vous voyez que les intentions de Sigismond sont fidlement respectes,
dit la terrible hritire; pas un livre n'a boug, je conserve avec
soin!

Une pense de crime traversa l'esprit de Raoul, mais cet homme de moeurs
douces manquait d'nergie pour les grandes rsolutions; il recula et se
contenta de se jeter aux genoux d'lonore:

Chre mademoiselle! De justes griefs contre ce sacripant de Sigismond
vous garent, mais vous tes bonne au fond, vous pardonnerez  ces
pauvres livres... songez qu'il y a l, entre autres chefs-d'oeuvre
livrs  la dent des souris, les _Contes de La Fontaine_ des fermiers
gnraux, l'exemplaire _non coup_ du traitant Molin de Villiers,
exemplaire unique, avec six contes apocryphes et huit gravures de
Choffard et d'Eisen qui ne se trouvent que l, plus quatre vignettes que
les fermiers gnraux trouvrent trop lgres et dont les planches
furent dtruites aprs un tirage de quelques preuves...

--Des turpitudes! Montrez-les-moi pour que je les mette bien  porte de
mes souris!

--Grce!

--Continuons notre inspection. Regardez, s'il vous plat, ces taches au
plafond, ces moisissures le long des murailles; tenez, voil tout un
panneau dtruit; regardez, voil des planches qui se dcollent! oh!
l'humidit, cher monsieur, l'humidit, comme a dgrade les
immeubles!...

--Piti! mademoiselle, puisque vous ne voulez pas m'pouser,
adoptez-moi. Je serai votre fils, je vous chrirai, je vous...

--Y pensez-vous, monsieur? on jaserait!

--Laissez-moi vous adopter, alors; je serai votre pre, votre oncle...

--Vous tes plus jeune que moi! Vous avez cinquante ans et n'en
paraissez pas plus de cinquante-cinq!... Tenez, regardez dans la cour,
voyez-vous cette petite fille qui saute  la corde, elle a cinq ans et
demi, c'est ma petite nice et mon unique hritire, patientez jusqu'
ma... mon... ma disparition de cette terre de mauvaise foi, elle aura le
droit de vous cder tous ces bouquins... s'il en reste!... Maintenant,
veuillez prendre l'escalier, s'il vous plat; j'ai l'honneur de vous
saluer!


III

Aprs quinze jours consacrs  soigner un commencement de maladie
nerveuse, rapport de sa visite  Mlle Sigismond, le sympathique et
amaigri Raoul Guillemard revint encore  Pontoise, mais cette fois trs
mystrieusement. Il erra le soir au clair de lune sous les fentres
d'lonore pour tudier les abords de la place. Du dehors, on ne pouvait
se douter de l'oeuvre d'effroyable vengeance qui s'accomplissait l; sur
la rue, le btiment contenant la bibliothque de Sigismond paraissait
encore sain et solide. Les victimes tant muettes, rien ne dnonait au
dehors la maison du crime. Joliffe et Bicharette ne savaient rien. M.
Guillemard, toujours aussi mystrieusement, acquit au double de sa
valeur la maison qui flanquait  gauche la bibliothque Sigismond, et
s'installa dans la nuit, aprs avoir, par excs de prcaution, ras
compltement sa barbe et coiff une perruque frise sur sa calvitie.
Joliffe, quand il le rencontra, ne le reconnut pas; il pouvait dfier
les regards perants d'lonore.

Il avait son plan. Pour commencer, comme il tait mitoyen avec la
bibliothque, il entretint jour et nuit, malgr les chaleurs de l't,
un feu d'enfer dans toutes les chemines appuyes au mur commun, pour
combattre l'humidit. Les chemines clatrent; le mur, calcin par
places, se fendilla; trois fois pendant le premier mois les pompiers
durent accourir teindre des commencements d'incendie. Sur les
observations du commissaire, Raoul Guillemard, qui se prtendit crole
pour s'excuser, dut modrer ses feux.

[Illustration: L'HRITAGE SIGISMOND]

Par une sombre nuit d'orage, un homme en blouse, muni d'un grand sac
d'o semblaient s'chapper des gmissements touffs, escalada le mur du
jardin des Sigismond, se glissa dans les alles, pntra dans une
remise, prit une chelle et se hissa jusqu' la hauteur d'une petite
fentre aux vitres brises donnant sur la bibliothque. Poussant alors
son sac  travers un carreau, il le vida dans l'intrieur et resta
ensuite accoud sur la fentre, l'oreille tourne vers l'intrieur, la
figure contracte par un rictus.

Cet homme, c'tait Raoul Guillemard; le sac vid dans la bibliothque
contenait six chats vigoureux achets  Paris et pralablement soumis 
une dite de quelques jours. Maintenant lancs sur les peuplades
rongeuses charges de la vengeance d'lonore, ils devaient jouer
terriblement de la griffe et de la dent. Guillemard entendait leurs
bonds et leurs miaulements de plaisir; souriant  la pense de
l'infernal carnage, il regagna le jardin avec les mmes prcautions et
refranchit le mur. Sa mauvaise toile voulut qu' ce moment lonore,
veille par quelque bruit, ouvrit sa fentre et l'aperut de loin 
cheval sur le mur. Effray par ses cris, le bibliophile dtala bien vite
et ne rentra chez lui qu'aprs un long dtour.

Le lendemain, il aperut au-dessus du mur escalad un grand criteau
bien en vue: _Il y a des piges  loups dans cette proprit_. Mlle
Sigismond, qu'il guettait par l'entre-billement d'un volet, paraissait
tout agite; elle ne faisait qu'aller et venir. Sur le soir, il la vit
invectiver dans sa cour un cadavre de chat pendu  un clou.

Raoul Guillemard laissa passer deux jours; la nuit du deuxime jour,
deux hommes, au risque de se casser le cou, gagnrent par le toit de
Raoul le toit de la bibliothque et entreprirent une mystrieuse
besogne. L'un de ces hommes tait le sympathique bibliophile lui-mme,
l'autre, un ouvrier couvreur amen de Paris presque au poids de l'or;
avec de vieilles tuiles bien sombres, ils raccommodaient le toit de la
bibliothque et bouchaient tous les trous ouverts par la sclratesse
d'lonore.

C'tait la lutte, car la lgataire de Sigismond ne pouvait manquer de
constater bien vite ces rparations subreptices. En effet,  quelques
matins de l, lonore, aprs avoir donn de sa fentre tous les signes
d'une formidable stupfaction, monta dans le grenier et enleva elle-mme
les tuiles rapportes. M. Guillemard fit revenir son couvreur. lonore
dtruisit encore ses rparations. Surexcit par la lutte, Raoul eut une
ide de gnie; avec son ouvrier, il entreprit de couvrir de ciment le
parquet du grenier. Ce travail leur prit six nuits, mais il fut bien
excut; ds qu'une partie du plancher tait faite, Guillemard la
recouvrait d'une couche paisse de poussire et remettait en place les
pots de fleurs de Mlle Sigismond. Des rigoles furent adroitement
mnages et dissimules, elles conduisaient les eaux par des trous dans
le grenier de Guillemard et de l dans les gouttires. Maintenant, il
pouvait pleuvoir sur la bibliothque.

Restait l'autre ennemi, la garnison de souris. Hlas! tous les chats du
pauvre bibliophile avaient pri; l'un aprs l'autre ils avaient t pris
et pendus. N'importe. Guillemard escalada encore le mur avec une
nouvelle arme de matous. La souris est si prodigieusement fconde, que
les pertes causes par la dent des premiers chats taient dj rpares.
Il y eut un nouveau carnage, puis de nouvelles pendaisons. Guillemard
s'obstina. Comme il revenait de porter son troisime sac de chats, il
mit le pied sur un des piges  loups sems dans le jardin. Par bonheur,
le pige mordit sur sa bottine; l'hroque Guillemard, malgr sa
souffrance, put dgager son pied en laissant la bottine aux dents de fer
du pige.


IV

Une anne, deux annes, cinq annes s'coulrent, annes de dfis, de
ruses, de stratagmes, de vritables combats. Joliffe et Bicharette
s'taient depuis longtemps lasss d'attendre le dcs de Mlle Sigismond.
Le sympathique Raoul tait rest sur la brche, vaillant et obstin. Un
beau jour, Mlle Sigismond parut renoncer  la lutte; elle ngligea de
dmolir les rparations nocturnement excutes sur le toit, et elle
laissa les chats de Raoul s'engraisser aux dpens des souris
garnisonnant dans la place.

L'incognito de Raoul tait depuis longtemps perc  jour; il avait
laiss repousser sa barbe et teignait ses moustaches dans l'espoir de
toucher un jour le coeur de la petite nice d'lonore, arrive  l'ge
de onze ans. Hlas! que d'annes encore  passer dans ce doux espoir!

Comme il rentrait un soir d'une sance  la salle Sylvestre, la
cuisinire de Mlle Sigismond lui apporta une lettre. O bonheur!  rve!
Mlle lonore s'adoucissait! Touche par la persvrance de Raoul, elle
lui dclarait  brle-pourpoint qu'elle consentait  l'pouser, si ses
sentiments pour la bibliothque n'avaient pas chang. Mariage de raison,
disait-elle.

Pour acqurir le lot de livres merveilleux dlaisss par Sigismond, il
fallait prendre cet exemplaire atrocement dfrachi de Mme ve:
l'hroque Raoul n'eut pas une seconde d'hsitation.

Et c'est ainsi qu'un soir, aprs le repas de noces, plus solennel qu'il
n'et voulu, Raoul, le coeur battant d'un indicible moi, obtint de
l'pouse ce pourquoi, depuis tant d'annes, ses soupirs montaient vers
le ciel inclment, la clef de la bibliothque!

Enfin! enfin! enfin!!! Laissant Mme Guillemard aux soins de sa
chambrire, Raoul escalada quatre  quatre les marches du bienheureux
escalier et ouvrit tendrement la porte. O joie! ils taient l, les
incunables, les Gutenberg introuvs, le _Ban des Damoiselles_, les
_Fruits du pch_, le _Gargantua_ de 1531, et les autres. Que de
poussire, hlas! bien mal tenue, cette bibliothque! mais comme il
allait tout transformer, tout nettoyer, tout cataloguer! Quelles joies,
quels transports!... Et quel bruit dans le monde ses dcouvertes ou
plutt ses conqutes allaient faire!

[Illustration]

Un gros chat dormait sur un tas de livres dans un coin, Raoul l'envoya
promener d'un coup de pied, et, la lampe  la main, se prcipita vers
les rayons rservs o dormaient les prcieux volumes  peine entrevus
du temps du mfiant Sigismond. Les voici tous,  dlire! Raoul les
reconnat; il y a l, dans leurs habits du temps, trente ou trente-cinq
tomes, exemplaires uniques d'ouvrages inconnus ou perdus, trente ou
trente-cinq merveilleux opuscules qu'on ne trouverait pas en fouillant
jusqu'au fond les bibliothques nationales.

Raoul porte une main respectueuse sur les tablettes... son coeur
saute... mais il tressaille tout  coup, les reliures semblent piques
de petites taches noires, une fine poussire voltige ds qu'il soulve
un volume... Celui-ci, c'est le _Dbat de gente pucelle_ de 1480,
ouvrage perdu depuis deux sicles... Horreur! le volume, dans sa reliure
perce  jour, est absolument dvor par les vers... Voyons cet autre!
Abomination! _La Petite Chronique_, de 1483, somptueusement habille par
Grolier, ronge, perfore, dvore de mme! Et le voici, lui, le
Gutenberg de 1438, rduit  l'tat de dentelles, absolument dtruit! Les
incunables, mangs aussi! Les Alde, les Elzevier, les Estienne! tous,
tous hideusement dvors par de gros vers que Raoul trouve encore au
fond des nervures fores dans l'paisseur des volumes! Tous finis, tous
en miettes! Malgr leur teinture, les moustaches de Raoul blanchissent 
vue d'oeil...

Soudain, un clat de rire strident interrompit ses lamentables
constatations. Il se retourna. lonore, qui l'avait suivi, tait l,
son bougeoir  la main.

Ah! ah! suis-je bien venge, cher monsieur Raoul Guillemard, mule de
Sigismond? Les souris? l'humidit? destructeurs beaucoup trop lents!
Nous avons trouv mieux! Vous voyez dans ces dentelles en vieux papier,
 mon mari, l'ouvrage des vers, non pas des petits vers communs de notre
pays, pauvres travailleurs; mais de ces vers exotiques si terriblement
voraces, qui, jadis amens par quelque navire, ont, en peu d'annes,
dvor les archives de la Rochelle... J'en ai fait venir un certain
nombre, et vous pouvez admirer aujourd'hui leur joli travail. Ah! ah!
que doit dire Sigismond l-haut? Quels mauvais moments il doit passer 
son tour! J'en mourrai de rire! ah! ah! ah!!!...

Est-il ncessaire d'ajouter,  l'honneur de Raoul, que, sans hsiter, il
se jeta sur l'hritire de Sigismond pour essayer de l'trangler! O
vengeance!  rage! ses doigts se crisprent; il serra en grinant des
dents. La force malheureusement lui manqua, le coup avait t trop rude,
il tomba sur le tas de reliures vides et s'vanouit, flasque et
lamentable; il tait mort, soupirant encore pour le _Dbat de la gente
Pucelle_.

[Illustration]




LE

BIBLIOTHCAIRE VAN DER BOCKEN

DE ROTTERDAM




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

LE BIBLIOTHCAIRE VAN DER BOCKEN

DE ROTTERDAM

(_Histoire vraie_)


La mise en scne est  indiquer:--C'tait, il y a deux mois, au chteau
de La Battue, chez le fin bibliognoste Robert de Boisgrieux.--Au cours
de la soire, nous nous trouvions runis six ou sept dans le
fumoir-bibliothque, autour d'une table charge  l'anglaise de
soda-brandy et de _spirits_ varis.--Pas une seule femme n'avait os se
risquer dans notre tabagie; aussi, aprs avoir gren nos plus gros
rires sur des histoires fallacieuses dont quelques-unes trs gauloises
et mme priphalliques, nous trouvions-nous alors tous assez amollis et
largement distendus par la gaiet qui nous avait secous deux heures
durant de la gorge au nombril.

Nous nous sentions galement las de bouquiner dans les vitrines de notre
hte, las de manier des maroquins signs et des ditions d'origine et de
noble provenance, griss par la vue des vignettes, tourdis par les
ex-libris, hypnotiss par les marques typographiques  devises affines
par les doubles sens grecs, latins et franais.

Une belle flambe d'automne, alimente par la javelle et les branchages,
mettait dans l'tre une joyeuse pyrotechnie ptaradante, et nous nous
tions approchs en cercle, les yeux dans la flamme, muets, rveurs,
dans une accalmie trange.--Le petit Jean de Marconville, sortant de son
engourdissement, avait tout  coup parl avec une grande dlicatesse des
sensations troublantes de certaines heures nocturnes et de ce besoin
trange qu'on prouve parfois  la campagne de se conter des choses de
l'autre monde; alors que le vent bruit au dehors dans la nuit noire et
que, instinctivement, les uns prs des autres, on se rapproche comme
pour faire communier avec une sorte de volupt inquite ses frissons
sous-cutans dans une mme dvotion d'inconnu.

Chacun de nous constata la justesse de cette observation, et dans le
centre de notre demi-cercle, devant la danse amollissante des flammes,
il ne fut plus gure question que de surnaturel, de mystologie,
d'influences occultes, d'aventures bizarres, d'vocations, de prescience
et de fatalisme.

Les hommes apportent dans les causeries de ce genre moins de fivre
anagogique que la femme, moins de curiosit devant l'inconcevable, mais
tous en gnral aiment  se montrer en coquetterie de bravoure avec
l'inaccessible et  prouver par des histoires de mysticisme et de
rvlation, par des drames inexpliqus et inexplicables, la crnerie de
leur rle en telles et telles circonstances.--Ce fut bien vite entre
nous presque un dcameron d'trangets: spiritisme, apparitions,
hypnotisme, visions, fantasmagories, thophanie, hallucinations et
cauchemar, tout y passa. Chacun avait dans sa mmoire, sinon dans sa
vie, des faits tnbreux, prestigieux ou malfiques  donner en pture 
nos superstitions en veil, et nous arrivmes  une psychologie
tourdissante qui et fait pousser des cris de chauves-souris effars
aux aimables dames qui caquetaient dans les salons voisins.

Comme mon tour tait venu d'exposer galement un tableau de souvenirs
personnels au milieu de cette galerie d'anecdotes diaboliques et
stupfiantes, je cherchai  donner la relation la plus simple et la plus
vridique d'une curieuse rencontre de voyage, dont tout l'intrt
s'allumait et se condensait sur une caractristique figure d'homme qui,
bien souvent, me hanta aux heures de rveries sur l'insondable mystre
humain.

Voici cette histoire telle que je la contai ce soir-l:


II

Au cours d'une promenade au pays de Rembrandt et de Franz Hals, il y a
cinq ans environ, j'arrivai  Rotterdam par ce merveilleux itinraire de
canaux et de fleuves, exploit par les bateaux-Tlgraphes de l'honnte
Van Maenen, d'Anvers.--Me trouvant seul et assez malhabile au parler
nerlandais, tourdi par les premires luttes avec les Ali-Baba du
change montaire, un peu giffl aussi par l'air de l'Escaut et de la
Meuse parcourus de nuit et de matine, je m'empressai de me rfugier au
Muse, dans la solitude des grandes salles  peine troubles par le pas
cadenc des gardiens.--J'eus vite termin ma visite  cette mdiocre
pinacothque remplie de peintures restaures et sans haute valeur, et
j'allais me retirer lorsqu'un petit tableau, dans la manire de J.
Steen, attira mes regards: sur le cadre brillait le nom trs inconnu du
peintre _Van der Bocken_.

[Illustration]

_Van der Bocken_!... J'pelais ce nom, curieux d'y accrocher un
souvenir. _Van der Bocken_!...--Pardieu! me dis-je tout  coup,
soliloquant  haute voix par plaisir d'entendre ma propre langue 
l'tranger, _Van der Bocken_, mais j'y suis, mon cher, je n'y songeais
point; ce nom d'antique rapin voque  mon esprit un Van der Bocken,
bien vivant, Archiviste-Bibliothcaire municipal de Rotterdam: et je me
rappelai toute une correspondance change avec cet ami mystrieux 
propos de Scaliger et de ses ditions.--La bonne fortune vraiment
d'avoir regard ce petit _Van Crouten_, songeai-je en riant; sans cette
concidence, mon incuriosit me faisait ngliger une rencontre peut-tre
agrable. Allons vivement prsenter nos hommages  cet homme docte et
obligeant.

_Van der Bocken?_ dis-je  un gardien avec une nuance d'interrogation.

--_Ya... Bibliothek_, rpondit-il de la gorge avec un sourire
ineffable, tandis que baissant le doigt  terre, frappant du pied, il
m'indiquait le rez-de-chausse du monument, o dorment en effet, en
dessous des tableaux du muse, les 40,000 volumes, les dessins et
gravures de la Bibliothque municipale de Rotterdam.

[Illustration]

Un grand coup de sonnette  une petite porte sur laquelle le nom du
Bibliothcaire tait grav, une apparition de servante blanche et rouge,
ma carte remise, et presque aussitt je me trouvais introduit auprs du
grand archiviste, lequel s'tait lev poussant des exclamations de
franche gaiet, pressant mes mains avec des tmoignages d'un plaisir
sincre;... puis un sige prs de lui me tendit les bras, et je pus
enfin m'assurer que Van der Bocken en personne m'offrait asile et
sympathie dans sa Babel de papier noirci.

J'avais devant moi un grand diable de corps solide et lanc, largement
redingot  la faon Restauration et surmont d'une tte trange orne
d'une longue barbe de capucin, une barbe intgre et intacte, une barbe
de fleuve et de philosophe, une barbe d'un blond indcis, dj fleurie
par la cinquantaine.--Ce qui me frappa, ce furent ses yeux d'un bleu
vert de faence persane ou de glacier des Alpes, deux yeux polaires,
comme l'imagination des hommes du Nord en prte aux goules et aux
vampires. Ces yeux se mouvaient dans un visage que Granville et
assimil  l'oiseau de proie; ils s'allumaient comme deux phares
derrire un nez de promontoire aigu, et, sans la bont suprme du
sourire, ainsi que la grce pleine d'urbanit des gestes, je crois bien
que le premier abord du savant Van der Bocken et t  ma vue quelque
peu froce et inquitant.

[Illustration]

Mais l'excellent homme ne me laissait point le loisir d'observer, il
m'accueillait avec une joie dlirante comme un fils arrivant de
Java.--Dj il m'offrait le Schiedam de l'amiti, versant de larges
verres de cette liqueur bizarre qui entre dans la gorge comme du
brouillard distill; puis il m'enveloppait de petits soins,
d'attentions, jurant de se consacrer  moi durant mon sjour aux bords
de la Meuse et de la _Rotte_, me questionnant sur Paris, sur notre
littrature, heureux de manier cette belle langue franaise qu'il avait
si peu d'occasion de tirer de son fourreau.

Vif, imptueux, presque fbrile, Van der Bocken n'avait certes pas
l'allure pdante d'un commentateur d'rasme; il sursautait, ne tenait
pas en place, et je dus, sans crier grce, parcourir  sa suite toutes
les galeries de la Bibliothque de Rotterdam.

Il m'installait dans les coins les plus lumineux, allant qurir
lui-mme, pour me les apporter, les ditions curieuses et rares de
Gronovius, de Juste-Lipse, de Vossius, de Heinsius, m'exaltant les
chroniques rimes de Nicolas Kolyn, les oeuvres de Molis Stoke, les
_Sprekers_ des romans hroques et chevaleresques. Il maniait ces lourds
bouquins en peau de truie, bards de fer, de clous et d'agrafes, avec
une aisance de gant, ouvrant les antiphonaires sur ses bras comme sur
un pupitre sculpt, et je restais abasourdi par cette surcharge de
bibliographie nerlandaise que je n'avais point le temps de classer sur
la frle tagre de ma mmoire.

Il tait dit que je n'avais point fini; nous fmes une dernire station
sur un palier d'antique escalier-galerie, et l, secouant sa barbe de
prophte, l'imptueux bibliothcaire m'annona une incursion dans le
domaine lyrique, didactique et dramatique des XVIe et XVIIe sicles. Ce
fut alors une dgringolade de livres qui s'croulrent sur mon crne, et
je rlais avec la note d'une admiration force,  bout d'adjectifs et de
qualificatifs pour rpondre  son ruissellement d'enthousiasme.

[Illustration]

Je dus subir vaillamment cependant l'inspection des plus beaux livres 
vignettes de Van Cats, le pote nerlandais, dit le La Fontaine des
Pays-Bas, je supportai sans trop de fatigues la vue des oeuvres de
Marnix, de Koster, de Van der Vondel, de Huygens et de Bilderdijk, mais
je ne pus dissimuler l'abandon de mon courage et l'atonie de ma voix
devant les in-4 et les in-8 qui contenaient la posie fleurie des
Spiegel, des Roemer Visseher, et les _Woodenbok_ de Weiland et de
Meursius.

Le cher archiviste eut la dlicatesse de ne point m'accabler davantage;
il tira sa montre, et d'une voix gaie, marquant l'heure de la
rcration:--Assez de bouquins et de poussire! cria-t-il, allons
promener en ville, si vous le voulez bien.


III

Nous nous dirigemes vers le Jardin zoologique.--Van der Bocken tait
un guide tonnant par la varit de ses connaissances et la joyeuse
humeur qu'il apportait dans ses dissertations historiques et
municipales. Avec sa longue barbe flave, sa haute stature, sa large
houppelande, son geste ample et harmonieux, il me donnait la sensation
d'un superbe portrait d'Hemling ou de Porbus rentoil et modernis par
un disciple du pre Ingres.--Son oeil trange de turquoise morte avait
de subites phosphorescences sous le sillage des impressions qui y
passaient, et ses mains fines, amenuises, un peu spectrales, se
dressaient souvent dmoniaquement en travers de mon rayon visuel.

Il m'arrta tout  coup en face d'une cage o six loups, las de tourner
sur eux-mmes, s'taient accroupis vaincus par l'nervante monotonie de
leur rgulier exercice.

Vous permettez, me dit-il avec une grande simplicit, presque avec
bonhomie, en glissant sa canne sous son bras et se rejetant en arrire;
je veux juger sur ces btes de l'tat de mon fluide magntique; il y a
quelque temps que cela ne m'est arriv... et vous savez... le
_critrium_!

[Illustration]

Dj les loups s'taient relevs, la queue entre les jambes, inquiets
comme un btail  l'approche de l'orage, et lui s'tait rapproch; il
leur plongeait ses yeux dans les yeux, les rassemblant sous son regard
avec autant d'aisance que s'il et possd un fouet de dompteur sous la
main. Les malheureux cerviers hurlaient en mineur comme aux jours des
Lupercales; ils se fltraient, puis se redressaient, essayant de fuir
ces deux yeux impitoyables qui les clouaient comme des pieux; ils
couraient perdus dans l'tendue de leur cage, mais le regard polaire de
l'archiviste courait prestement avec eux, fixe, volontaire, charg d'une
force inexplicable; il parvint enfin  runir les six malheureux dans un
angle de la cage, et l, dompts, acculs, enchans par une puissance
occulte, ils ne bougrent plus; je les vis un  un baisser la tte,
papilloter de la paupire, puis, immobiles, dormir avec une attitude
rsigne, peureuse et lamentable de chiens battus  la niche.

Un peu trop long, soupira Van der Bocken avec tristesse, en se
retournant vers moi; j'ai tort de me ngliger, voyez-vous! Le fluide est
comme le muscle, il faut journellement et sans trve le travailler.

Et nous poursuivmes notre promenade zoologique.

Comme je demeurais singulirement curieux de renseignements sur ce
pouvoir fascinateur et que mon silence tait gros de questions, le
praticien des thories de Deleuze et de l'abb Faria vint de lui-mme
au-devant d'un interrogatoire.

[Illustration]

J'ai toujours, mon cher ami, commena-t-il, t frapp--ds la
pension--du trouble hypnotique occasionn par la fixit de mon regard. A
quinze ans, au collge, lorsque j'tais surpris en faute, je parvenais
srement  endormir mes juges-professeurs, et mes petits condisciples me
nommaient _le Diable lanceur de sable_, car  peine les avais-je
regards avec attention qu'ils commenaient  sentir sous leur paupire
rouler la poudre aveuglante du sommeil.--Je prenais plaisir, je l'avoue,
 cultiver ces dons surnaturels de ma pupille phosphore, comprenant
toute la puissance suggestive que je pourrais tirer de cette domination
par l'oeil uni  la volont.

[Illustration]

Je ne vous dirai point toutes les bonnes fortunes de ma vingtime
anne, toutes les passades obtenues par mes passes magntiques, les
rthismes ou hyperesthsies amoureuses, le don-juanisme froce de ma
fascination. Pendant huit annes environ, je vcus d'Anvers  Amsterdam
avec la fougue d'un Casanova doubl d'un Cagliostro, considr comme un
homme fatal, comme un dbauch funeste qui portait un philtre d'amour
dans la flamme claire de ses oeillades; puis enfin, le temps aidant, je
m'assagis et me mariai au dtour de la trentaine; aujourd'hui je ne
provoque plus gure l'assoupissement que chez moi, dans mon milieu
conjugal, le soir, sous la lampe, lorsque ma femme et ma belle-mre se
lancent des regards inquiets sur les causes d'une de mes sorties
nocturnes. Alors, par esprit de conciliation et en horreur des scnes
inutiles et contraires aux bonnes fonctions digestives, je les anantis
trs provisoirement d'ailleurs d'une oeillade et vais errer le long des
canaux o la lune, admirable hypnobate, mire dans les frissons de l'onde
sa face anesthsie.

--Mais, hasardai-je, en dehors de la femme et des fauves, quel pouvoir
prcieux serait le vtre pour la conqute du bouquin convoit, pour
l'dition rare, alors qu'il s'agit d'attnuer le lucre d'un libraire
d'occasion ou de paralyser les surenchres dans les ventes publiques!

[Illustration]

--Ah! bon ami, clama-t-il, croyez bien que je ne manque point ces
superbes aubaines. Je connais aussi bien ici qu' La Haye,  Utrecht, 
Leyde,  Harlem,  Amsterdam, les moindres antiquaires dissimuls dans
les vieilles ruelles, et j'y vais frquemment faire la chasse aux
Elzeviers et aux Plantin. J'arrive doucereusement  l'antre du
bouquiniste. Je flaire l'oiseau rare, je le dniche, je m'enquiers du
prix, et, fixant silencieusement, couchant en joue pour ainsi dire le
boutiquier tremblant et affaiss, je prononce lentement mon prix  moi
comme une sentence dfinitive et menaante. L'homme se trouble, je
m'approche sans mot dire; dj ses yeux clignotent, sa bouche se plisse
dans une contraction comateuse; il n'essaye point de lutter, il consent
comme si je lui demandais, armes en main, comme un roi des montagnes, la
bourse ou la vie.

Puis, comme je souriais un peu cyniquement:

Dans les ventes, allez, c'est bien autre chose, continua, en se
cambrant comme un gnral en retraite, le terrible Van der Bocken; tout
ce que je convoite est  moi; je sais l'art d'envelopper d'une oeillade
courbe et rfrigrante l'expert et le crieur; la voix de celui-ci
s'effondre  mon moindre geste ponctu d'un regard autoritaire, et il
faut voir la faon dont le commissaire de la vente laisse, dans les prix
bas, retomber son marteau d'bne quand je le vrille de ma
tirebouchonnante fluidit.--Il ne lui reste plus qu'un petit filet de
voix pour le mot _adjug_, et ils ne se doutent point, les pauvres gens,
que leur malaise provient de moi seul; ils se cherchent, ils se ttent
et se croient tourdis par un flux de sang subit  la cervelle.

[Illustration]

Mais l'archiviste-fascinateur s'tait arrt. Devant nous, dans une
large cage, un tigre royal, superbe et digne de faire bondir le coeur
d'un rajah, se promenait flinement en tratre de mlodrame, l'oeil
fuyant, les crins moustachus hrisss, l'chine souple et la gueule
mauvaise.

Ah! ah! profra mon homme avec joie, essayons de rduire ce capitan 
l'immobilit.--... Et aussitt, tout en fixant la bte fugace, il lui
parlait doucement en hollandais; on sentait  sa voix caressante qu'il
prodiguait mille petites douceurs  ce roi des jungles, qu'il
l'accablait d'hommages, de diminutifs, de gentillesses, qu'il faisait
appel  sa bonne volont pour se laisser dompter. Mais le tigre exaspr
s'tait ramass prt  bondir, rugissant et fronant les plis de sa face
comme pour la bataille.--Van der Bocken ne bougeait plus, il avait
commenc le tte--tte, yeux  yeux, prunelle  prunelle; l'exil de
Bengale esquivait ce regard d'acier qui le poursuivait sans merci 
droite,  gauche, en dessus, en dessous, toujours plus aigu, plus
fulgurant, plus effroyable; il battait ses flancs de sa queue et s'tait
remis  arpenter le plancher de la cage avec son allure molle, sourde,
et nerveuse  la fois; mais le visage barbu de mon nouvel ami allait,
venait le long des barreaux avec une prestesse sans gale, l'oeil agraf
 l'oeil du tigre qui, soudain,  bout de rsistance, tourna trois fois
sur lui-mme et s'abattit, sans bruit, dans un ronronnement de
chat-gant, les paupires closes, hypnotis.

Avec les lions le spectacle se renouvela; avec les perroquets il fit des
colloques en langue rasmienne. De tous cts, il se prodigua
bizarrement  mon tonnement; mais ma stupfaction tourna  la stupeur
devant certain palais de fer qui renfermait deux immenses ours blancs.

Voici les deux plus beaux ours du ple qui soient encore parvenus dans
un jardin zoologique, me dit-il avec calme. A Paris, vous ignorez
absolument ce que sont les ours blancs; ceux que vous voyez ici ont,
lorsqu'ils sont debout, prs de trois mtres, et vous allez en
juger,--car c'est un couple,--si vous voulez me permettre de les inciter
 l'acte d'amour, ainsi qu'il convient  leur robe virginale.

  [Illustration: LE BIBLIOTHCAIRE HYPNOTISEUR
  _Eau-forte d'Albert Robida_]

Presque en mme temps,  l'aide d'un jargon violemment guttural qui
tait tour  tour purilement tranard et brivement impratif, les deux
ours soulevrent leurs masses colossales et se dressrent, paule contre
paule, gueule  gueule, se mordant cruellement, tombant  terre et se
redressant sous les commandements du grand-prtre qui prsidait  leurs
bats. J'assistai ainsi dans tous les dtails et dans toutes les phases,
grce au bibliographe de Scaliger,  un puissant charnel congrs d'ours
qui et mis Berne en fte pour le plus grand scandale des chastes
calvinistes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Illustration]

Pendant les quelques heures que je demeurai encore  Rotterdam, Van der
Bocken se rvla  moi sous les cts les plus bizarres du monde. Non
seulement rien ne lui tait inconnu, mais il semblait encore avoir la
prescience et la divination de toutes choses; il lisait dans ma pense,
comme il et fouill dans mes poches.

Dans la soire, ce digne patriarche daigna m'accompagner jusqu' une
heure trs avance de la nuit dans tous les _musicos_ les plus mal fams
des vieux quartiers, mettant un plaisir juvnile  compromettre sa barbe
vnrable dans ces paradis terrestres pour matelots, et, dans ces
milieux pleins d'appas en cascades et de chants internationaux, je le
vis pour mon seul esbattement suggrer mille incroyables folies  ces
_Dictriades_ de bas-fonds, des folies capables de faire plir l'ombre
du pornographe Restif de La Bretonne et d'agiter la cendre cantharide
du divin Marquis.

Aprs avoir pris cong de lui, je trouvai, non sans saisissement, dans
mes poches des paquets de cigares bagus de _nec plus ultra_, des
lettres de prsentation pour Amsterdam et Harlem, et aussi une trs
mignonne dition du _Quinte-Curce_ (1696) de Gronovius, dont les
vignettes m'avaient ravi au cours de ma visite bouquinire  sa
bibliothque prive.--Je ne sus jamais comment cet minent
prestidigitateur _Put-Pocket_ avait pu, sans veiller mon attention,
bonder ainsi les _profondes_ de mon pardessus de ses havanes et de son
extrait d'rudition nerlandaise.

Le Gronovius figure sur mes rayons parmi mes livres, et je ne puis le
prendre encore aujourd'hui sans songer  sa provenance occulte et  son
origine presque diabolique.


IV

Je n'aurais point pris la peine de vous conter cette passagre et
pittoresque aventure de voyage, mes chers amis,--dis-je en terminant aux
htes silencieux de Robert de Boisgrieux,--je n'y aurais point moi-mme,
pour curieuse qu'elle soit, attach la moindre importance si, tout
rcemment encore, le pauvre bibliothcaire _Rotterdamien_ n'tait venu
me donner l'motion de sa mort dans des circonstances assez
inquitantes, vous en conviendrez.

[Illustration]

A la suite de notre entrevue zoologique et un peu gyncologique,
j'changeai avec Van der Bocken une correspondance assez suivie et
presque exclusivement littraire et historique.--Les annes passaient
sans qu'il me ft loisible de me rendre de nouveau  Rotterdam, selon ma
promesse et sans que mon trs fervent ami trouvt possibilit de venir 
Paris, ainsi qu'il m'en avait fait serment.

Je renonais presque au plaisir de me retrouver avec cet htroclite et
indfinissable personnage, lorsqu'un matin du printemps dernier, il se
fit annoncer  moi dans mon logis du quai Voltaire. Je le vis entrer
dans mon cabinet un peu vieilli et dplum, mais droit, sec, avec son
oeil glauque toujours allum en fanal. Aprs les tmoignages de
cordialit, il m'expliqua qu'il venait  Paris dans un but d'amour pour
la France et notre littrature nationale, et surtout dans le dsir de
constituer une ligue assez puissante pour maintenir la prpondrance de
la librairie franaise en Hollande, actuellement envahie par les
imprims allemands.--Il me lut tout un rapport statistique tablissant,
avec logique et clart, l'tat prcaire de notre librairie dans les
principales villes des Pays-Bas, et prouvant avec une triste vrit la
prosprit chaque jour grandissante des importations de Stuttgart, de
Munich, de Berlin, de Leipzig, de Cologne et de Francfort. Il me
dmontrait que depuis l'anne cruelle, on vendait deux tiers en moins de
livres franais chez ses compatriotes, et il pensait qu' cette
situation dsastreuse il tait possible d'opposer un remde efficace
avec l'nergie et le dvouement de plusieurs patriotes parisiens dcids
 suivre la voie qu'il tait en mesure de leur indiquer.

Je me mis avec empressement au service d'une ide aussi juste et noble,
et je lui fournis aussitt des lettres de crdit pour les personnes que
je jugeais les mieux en position de nous seconder dans cette vritable
guerre des influences intellectuelles de la France contre la Germanie.

                   *       *       *       *       *

[Illustration]

Van der Bocken me quitta avec promesse de m'accorder plusieurs soires
au sortir de ses plus urgentes occupations.--Mais ce fut la dernire
fois que je vis sa tte de Moine des Croisades.--Six jours aprs cette
visite, je recevais de Rotterdam une lettre assez crnement
philosophique, dans laquelle l'infortun archiviste m'annonait, de son
lit,  la fois sa maladie et sa mort.

[Illustration]

Croyez-vous, m'crivait-il en substance, que j'ai t assez malavis
l'autre matin, en vous quittant, pour rencontrer la camarde dans un vent
coulis du quai, et me voici dfinitivement entran dans la grande danse
macabre jadis peinte par Holbein  Ble.--J'ai nettement senti le froid
de sa faux dans le dos et n'ai point eu le temps de gagner, d'aprs vos
indications, la bibliothque de la rue Richelieu. J'ai voulu mourir prs
de mes livres, dans ce calme berceau d'rasme; j'ai pris le premier
Rapide pour les Flandres, et me voici dpos ici, jaune, grelottant la
fivre, marqu pour la retraite des vaincus de la vie... J'ai tenu 
vous faire en personne poliment mes adieux, car _Samedi prochain_, vers
la troisime heure aprs midi, celui qui fut votre trs sympathique Van
der Bocken sera catalogu  l'tat civil de Rotterdam comme ayant
accompli sa carrire, et si vous tes libre et dispos de venir cans et
qu'il vous plaise d'tudier sur nature les crmonies funbres en
Hollande, je serai encore votre guide pour vous montrer de ma bote de
chne, trs _probablement le lundi suivant_, ce que peut tre le convoi
d'un notable bibliothcaire municipal.--Ne me plaignez point, je pars
allgrement, trs curieux des au del de nos sens borns; _fata viam
inveniunt_. J'ai toujours aim  suivre le Destin. Ainsi fais-je
aujourd'hui dans la noire impasse o il me conduit.--Adieu, ami, vous
tes jeune, aimez la vie bellement et noblement, pas trop dans les
esprits, mais beaucoup dans les coeurs; allez  gauche, c'est le ct
des parfums et des femmes. Pensez que plus l'on gagne du ct de
l'esprit, plus l'on perd du ct de l'instinct, et la perte ne compense
pas le gain. Croyez-le bien.--Songez parfois  votre _belluaire_, comme
il vous plaisait tant de m'appeler, aprs mes enfantillages zoologiques
de notre premire rencontre. Adieu, adieu encore. Samedi prochain, mes
yeux, ces terribles yeux qui firent tant de victimes momentanes, se
seront retourns en dedans pour m'endormir moi-mme dans la vie
ternelle.--_Vale._

                   *       *       *       *       *

_Pure fumisterie!..._ ricana de Marconville, en interrompant mon rcit
dans un clat de voix incrdule qui secouait le silence gnral.

                   *       *       *       *       *

Non point fumisterie, mes amis;  l'heure mme qu'il m'avait lui-mme
dsigne, le fantastique bibliothcaire teignait les inquitants
flambeaux de son me.--Le lundi suivant, le courrier m'apportait un
carton entour de noir, par lequel la famille me faisait part de cette
perte douloureuse, et, comme je suis sceptique comme le diable, je
partis trs troubl cependant au pays des canaux, je m'enquis de Van der
Bocken; on m'apprit que depuis trois jours il dormait au champ de
repos, et je dposai sur sa tombe une norme couronne de bleuets, de
muguets et de roses, une couronne aux trois couleurs franaises, qu'il
aimait si vaillamment en dpit des influences tudesques qui alourdissent
trop profondment aujourd'hui les horizons de son pays.

Vous direz ce que vous voudrez, dit l'un de nous, en billant,--lorsque
j'eus termin ce rcit,--on a beau tre cousu sur nerfs et solidement
embot sur ses gardes, toutes ces histoires-l sont singulirement
_dreliantes_.--Me suivra qui voudra, mais il se fait tard, et je m'en
vais faire de l'occultisme en me glissant sous le tabis de mes
couvertures.

Toute la bande de Boisgrieux se dispersa avec bruit le long des longs
corridors du chteau de la Battue.

Cette nuit-l, je vis en rve Van der Bocken, hypnotisant saint Pierre
 la porte du paradis et prenant la direction de la grande bibliothque
des mes angliques qui papillonnent chez le Trs Haut.

[Illustration]




UN

ROMAN DE CHEVALERIE

FRANCO-JAPONAIS




[Illustration]

CONTES _pour les Bibliophiles_

ROMAN DE CHEVALERIE

FRANCO-JAPONAIS


I

Mon cher ami, enchant de vous rencontrer.

--Comment, vous ici?

--Mais oui, retour du Japon, train direct! Je suis Europen depuis une
huitaine...

C'tait sur le boulevard, l'autre jour, devant un marchand de tableaux;
je venais de me jeter dans les jambes d'un vieil ami que je croyais bien
loin. Avocat, docteur en droit, mais rudit et fantaisiste plutt
qu'homme de chicane, mon ami Larribe se consolait d'une obstine pnurie
de causes en plongeant dlicieusement au plus profond des poudreux
bouquins des bibliothques, et prenait ainsi avec une douce philosophie
son parti de la fameuse maladie, _faulte d'argent_, passe chez lui 
l'tat chronique, lorsque tout  coup une occasion lui procurait une
chaire bien appointe de professeur de droit franais  l'Universit
de... Yeddo!

Allez, malfaiteur, lui avais-je dit en guise d'adieu, allez corrompre
ces braves Japonais, allez leur rvler les codes hrisss et tnbreux,
pleins d'embches pour les nafs et percs pour les malins de petits
sentiers circulant  l'aise entre les dix mille articles
broussailleux... Oh! comme je vous condamnerais  faire hara-kiri ds
votre dbarquement dans la terre du soleil levant si j'tais le Mikado!

--C'est lui qui m'appelle et me couvre d'or... Au revoir.

Il tait parti, et, pendant six annes, je n'avais pas une seule fois
entendu parler de lui.--Et je le retrouvais sur le boulevard, allgre et
bien portant, un peu bruni seulement pour un ancien rat de bibliothque.

Et vous avez, j'espre, rapport de l-bas, en plus des billets de
banque, une riche collection de curiosits et d'objets d'art, bronzes et
porcelaines, ivoires et bois sculpts, avec des et ctera nombreux?
Allons voir vos bibelots, n'est-ce pas? Allons faire l'inventaire de vos
caisses?...

--Pas la moindre collection, mais mieux que cela, me dit mystrieusement
Larribe; j'ai rapport une thse  soutenir et un ami... Voici toujours
l'ami...

Il tira par le bras un monsieur qui, pendant notre entretien, tait
rest pench sur la vitrine du marchand de tableaux. Teint mat, petites
moustaches noires, les yeux vifs tirs obliquement vers le haut de
l'oreille, le monsieur tait un Japonais, mais pas trop Japonais,
c'est--dire quelque peu diffrent des petits hommes jaunes, aux allures
presque simiesques dans leur veston europen, des bazars japonais de nos
grandes villes. Celui-ci tait plus grand et plus taill selon nos
ides, il parlait franais sans trop d'accent, et me serra cordialement
la main pendant que Larribe faisait d'un ton crmonieux les
prsentations:

Monsieur Ogata Ritzou, fils d'un damio de la province de Ksiou, de
l'une des grandes maisons fodales du Japon, et,--contenez votre
tonnement,--dernier descendant de nos fameux sires de Coucy...

Pendant que je riais malgr moi, Larribe continua imperturbablement:

... Mon ami et mon lve, avocat au barreau de Nangasaki!... tes-vous
remis de votre bahissement? Oui... mon Dieu oui, deux races puissantes
et batailleuses, de leurs deux nobles sangs confondus, ont produit ce
petit chicanous exotique; voici le descendant des princes de Fioko en
Nippon et des seigneurs de Coucy en France arm pour la bataille  coups
de pandectes, institutes et codes civils! Noblesse d'pe et de sabre 
deux mains devenue de robe! Que voulez-vous, le malheur des temps, la
rvolution csarienne l-bas, la vieille fodalit vaincue par le
Mikado!

[Illustration]

Mais ne disons pas de mal du Mikado, qui me payait de superbes
appointements!... Voici donc mon ami franco-japonais; quant  ma thse,
elle tourne autour dudit ami et vous en aurez l'trenne, si vous voulez
venir de ce pas dner avec nous, et, le caf pris, passer dans notre
chambre pour nous prter une oreille attentive d'abord, et ensuite
examiner avec impartialit les nombreuses pices justificatives
apportes du doux et invraisemblable pays o, sous la neige rose des
fleurs tombant des arbres, les gentilles mousmes prennent le th dans
leurs minuscules tasses de porcelaine.

--Je vous suis! Mais, avant la thse, l'histoire de M. Ritzou? dis-je en
marchant entre le professeur de droit  l'Universit de Yeddo et le
Japonais descendant des sires de Coucy.

--C'est bien simple, dit le Japonais, vous allez voir...

--Non pas! interrompit Me Larribe, l'histoire de mon lve et ami Ogata
Ritzou de Coucy, appuye des papiers et albums de famille que nous
sommes prts  fournir, c'est le complment de ma thse, c'est la preuve
triomphante, le coup de massue aux contradicteurs qui se prsenteront;
elle doit donc logiquement venir aprs...

--Cependant, reprit le Japonais, je tiens  tablir tout de suite devant
monsieur que je ne suis pas un...

[Illustration]

--Dites le mot,--je vous ai qualifi ainsi moi-mme au dbut de notre
connaissance, mais j'ai fait amende honorable...--un blagueur, c'est du
bon franais; vos aeux franais du XIVe sicle ne connaissaient pas le
mot, car ils n'avaient pas de journalistes et n'apprciaient pas
suffisamment les historiens!... Nous tablirons ceci tout  l'heure,
imptueux Coucy d'extrme Orient! Tenez, je commence ma thse tout en
marchant... Mon cher ami, voici la chose: l'art japonais n'est pas du
tout ce qu'rudits, artistes et critiques gars pensent, un produit
purement asiatique, une fleur close toute seule au pied du Fousihama,
un art sorti du sol,  peine influenc par quelques ides chinoises...
Non! l'art du Japon est le fils--naturel--de l'art gothique franais du
XIVe sicle!

--Vraiment!

--Six annes passes au Japon, six annes d'tudes srieuses, obstines,
pntrantes, si j'ose dire, six annes de fouilles, de comparaisons, de
dcouvertes, m'ont conduit, d'inductions en vidences,  proclamer cette
grande vrit: l'art du Japon, celui des peintres surtout,--et vous
allez comprendre tout  l'heure comment,--descend en droite ligne de
votre art franais du moyen ge; c'est un rameau transplant sur un sol
lointain, trs diffrent du sol natal, un rameau gar qui a pouss
superbement et qui, nourri de faon diffrente, a produit des fruits
diffrents, mais aussi magnifiques, aussi savoureux que ceux de l'arbre
paternel lui-mme! Vous pensiez qu'entre l'Europe du moyen ge et
l'Empire du soleil levant, spars par tant de terres et d'eaux, nulle
relation n'avait t possible? Erreur! La vieille Europe a connu le
Japon, vaguement c'est vrai, mais elle l'a connu, et, mme avant
l'arrive des aventuriers portugais du XVIe sicle, le Japon a connu
l'Europe. On oublie trop la grande ambassade japonaise qui visita
Lisbonne, Madrid et Rome en 1584 et que les troubles de la Ligue
empchrent de venir  Paris. Est-ce que le Japon aurait song  envoyer
une ambassade en Europe si le monde occidental ne lui avait pas t dj
rvl? Le spectacle peu difiant et peu rassurant offert par l'Europe 
cette poque arrta les sympathies, et le Japon leva contre nous et nos
ides la barrire qui le protgea jusqu'en 1868 et qu'il se repentira
sans doute d'avoir imprudemment supprime juste au moment o l'Europe
prsente un spectacle encore moins difiant et moins rassurant que du
temps de Philippe II... Mais pas de politique! Donc, premier point, des
relations peu suivies, et tout accidentelles, il est vrai, ont exist
entre l'ancienne Europe et le Japon. Deuxime point, des Europens ont
port l'art europen,--franais, comme vous le verrez tout 
l'heure,--aux Japonais du XVe sicle. Ce deuxime point sera tabli par
moi aussi indiscutablement que le premier. Pour le moment, je
m'appuierai seulement, pour arriver  glisser un commencement de
persuasion dans votre esprit, sur les analogies videntes qui existent
entre les oeuvres d'art des deux pays...

--Oh! oh!

[Illustration: UN ROMAN FRANCO-JAPONAIS]

--Attendez, particulirement dans la peinture et le dessin. Pour les
autres arts, les liens de parent sont moindres pour des raisons que
vous comprendrez tout  l'heure, et s'ils n'en existent pas moins, plus
vagues et plus faibles, je ne puis cependant vous les faire toucher du
doigt: on ne peut importer en Europe les grands temples accrochs au
flanc des montagnes sous les cdres centenaires... La sculpture et
l'architecture obissent l-bas  d'autres lois et rpondent  d'autres
ides que chez nous, et pourtant il y a tels dtails d'architecture, tel
encorbellement, tel linteau, tel arbaltrier ou poinon, telles moulures
et tels chanfreins de poutres qui rappellent les membrures ou les
dispositions dcoratives de nos grandes salles ogivales... Ces
analogies, noyes sous une fantastique efflorescence de dtails purement
japonais, n'apparaissent qu'aux yeux chercheurs et fouilleurs. Pour le
dessin et la peinture, on peut rapprocher plus facilement les points de
comparaison. Allez voir au muse de Cluny les tapisseries de la dame de
la Licorne, du pur XVe sicle franais, et considrez ensuite telles
images japonaises de la bonne poque, et vous conclurez avec moi que
c'est le mme art large et franc, les mmes contours un peu raides et
les mmes teintes plates tales sans grand model; feuilletez les vieux
albums japonais, et rappelez-vous nos manuscrits enlumins, nos premiers
essais de gravure sur bois et nos premiers livres imprims, eh bien, les
anciens artistes japonais eurent videmment sous les yeux des manuscrits
enlumins de notre moyen ge; leurs premiers matres furent peut-tre
des Chinois, mais les seconds, ceux qui dterminrent la brusque
closion d'un art plus sain et plus libre, dgag des formes vieillottes
et falottes de l'art chinois, furent tout simplement de braves
enlumineurs ou ymaigiers des Gaules... Paradoxe, dites-vous? Plat-il?
Supposition amusante, mais dpourvue de tout tai raisonnable? Vous
verrez tout  l'heure! Mme si je n'avais pas mes preuves...

--Authentiques, dit  ce moment M. Ogata Ritzou, archives de ma
maison...

[Illustration]

--Aussi indiscutables que les chartes de nos archives nationales! Mme
sans ces preuves victorieuses, je pourrais soutenir la discussion; il me
suffirait d'taler en ordre chronologique une suite d'albums japonais,
partant des paysages d'Hiroschigu, des caricatures de Hokkel, des
tincelantes, tourdissantes et bien japonaises conceptions de
l'illustre Houkousa,--un gnie universel, celui-l, un gant qui peut
crnement se placer dans le panthon de l'art  ct des plus grands
artistes europens de tous les temps,--et remontant par les productions
d'Yosa, Outamaro, Shiounsho, Soukenobou, Motonobou, aux plus anciens
livres, puis aux plus anciens albums connus, pour dgager peu  peu les
traces de la filiation et retrouver le point de dpart sous les
capricieuses et potiques trangets de la fantaisie ou, si vous voulez,
de l'esthtique japonaise. Donc, au Japon, l'art part du mme point que
chez nous, mais, prenant un chemin diffrent, arrive  des rsultats
diffrents...

--Chez nous, pas de formule ni de rgle, ou plutt une seule:
interprtation de la nature avec toute libert dans les moyens,
interrompit Ogata Ritzou; nous suivions la bonne route...

[Illustration]

--Heureusement pour vous, elle ne passait point par Rome, reprit Me
Larribe. Mais reprenons notre discussion. Avez-vous dj mdit, mon
ami, devant des armures japonaises, non pas des armures de pacotille
apportes par des commis voyageurs, mais devant de belles armures un peu
ges? Est-ce que ces vieux harnais de guerre des chevaliers du Japon
fodal n'ont point voqu dans votre esprit l'image des bonshommes de
fer de notre moyen ge, des braves gens d'armes dont les dures
carapaces, meurtries, bosseles ou troues, vides maintenant des coeurs
vaillants et des poitrines solides de jadis, remplissent nos Armerias
nationales ou particulires? La ressemblance des unes et des autres m'a
frapp pourtant. C'est le mme quipement offensif et dfensif, les
mmes armes, la mme faon de dfendre le corps... Le casque 
couvre-nuque de l'homme de guerre japonais, c'est notre vieux heaume,
couronn l-bas comme chez nous de cimiers, de figures hraldiques plus
ou moins tranges; nos cottes d'armes, hauberts ou cuirasses se
retrouvent de mme; l'armure commune  petites tassettes du Japon, c'est
le vieux gambison de nos soudards arrang au got japonais. Les
spallires ou les garde-bras sont devenues ces grandes plaques qui
protgent les paules, en un mot toutes les pices de l'armure franaise
se retrouvent presque identiques dans l'armure japonaise. Il en est de
mme pour l'armure des femmes: les belles robes d'toffe broche
couvertes d'un semis de fleurs clatantes ou de motifs d'ornement de la
plus exquise fantaisie me rappellent absolument les robes des nobles
dames des cours de France ou de Bourgogne telles que nous les voyons
dans les livres ou sur les tapisseries, les bliauts ou surcots des
chtelaines, les plions dont les manches sont exactement coupes comme
celles des robes japonaises. Mais revenons aux hommes. Sans entrer dans
le dtail de l'organisation fodale, des fiefs, des suzerainets et
vassalits, du ban et de l'arrire-ban organiss dans chaque terre,
dites-moi si les pennons des chevaliers japonais, les bannires flottant
au vent derrire les seigneurs, les emblmes blasonnant les cus, les
armoiries adoptes par chaque famille vous semblent trs asiatiques? Et
les grands sentiments chevaleresques du pays du soleil levant, l'extrme
bravoure et l'esprit de sacrifice, la fidlit au suzerain,  la parole
donne, la loyaut  l'europenne des damios, des officiers, des
yakounines, trouvez-vous cela chez les Chinois ou les Mongols, par
hasard? Sans prtendre que ces grands sentiments soient tout  fait
d'importation europenne, j'imagine que les relations entre les Franais
du moyen ge et le Japon,--relations dont je vais fournir la
preuve,--n'y ont pas nui... Ah! ah! vous ne soulevez pas d'objections?

--Je reconnais que votre raisonnement ne me semble plus aussi paradoxal
que tout  l'heure...

--J'ai une base, une base solide, parbleu! Vous allez tre cras tout 
fait bientt.

[Illustration]


II

[Illustration]

Aprs un dner pendant lequel l'intarissable Larribe n'avait cess de
discourir verveusement, passant de pures considrations artistiques  un
vritable cours d'histoire du Japon, de l'tude des diffrentes coles
de peinture au rcit des guerres civiles d'avant le grand Shiogoun
Yoritomo, nous tions monts dans la chambre de Me Ogata Ritzou, avocat
au barreau de Yeddo.

Ritzou ouvrant une valise de cuir borde de cuivre, d'apparence solide,
mais sans rien de japonais, en vida respectueusement le contenu sur la
table, rangeant en ordre de vieux livres japonais, des albums un peu
effilochs, des rouleaux de parchemins d'Europe avec de larges sceaux de
cire craquele, des livres vnrables ressemblant  des missels
gothiques un peu fatigus, dont les reliures de peau taient zbres de
signes ou de cachets japonais, et diffrents objets parmi lesquels une
aumnire blasonne et une croix d'or.

[Illustration]

Voil, dit Me Larribe, les archives de la maison de Fioko, jadis si
florissante et dominant de son castel plus de quarante lieues de
montagnes et de plaines, de rivages et d'les dans la province de
Ksiou...--presque Coucy,--mais ne nous attendrissons pas et passons aux
preuves qui vont justifier mes thories... Ritzou, prparez vos papiers,
moi je parle!... En l'an de grce 1395, le croissant menaant la croix,
les hordes ottomanes du victorieux sultan Bajazet lances sur les
provinces du Danube, menaant de destruction toute la chrtient, un
grand nombre de chevaliers franais, et des plus illustres, reprirent la
tradition des croisades et marchrent au secours de Sigismond de
Hongrie. Vous savez comment, sur le champ de carnage de Nicopolis, prit
toute cette vaillante chevauche. Sous des tas de cadavres, sous les
armures crases vomissant de larges ruisseaux rouges, les Turcs
recueillirent quelques blesss bons  ranonner; le sire Enguerrand VII
de Coucy, un rude batailleur de cinquante-cinq ans, tait du nombre.
Conduit  Brousse en Bithynie, il gurit lentement ses blessures en
attendant les sacs d'or de sa ranon; ces sacs arrivs, Enguerrand de
Coucy se prparait  regagner la France, lorsque la fantaisie lui vint
de faire, avant de rentrer, un plerinage aux Lieux-Saints. Muni de
firmans des pachas, Enguerrand, avec quelques chevaliers ou soldats
chapps comme lui au dsastre de Nicopolis, s'embarqua pour
Saint-Jean-d'Acre. Des aventures ou des hasards de navigation jetrent
la petite troupe sur la cte d'gypte. Ne pouvant voir Jrusalem,
Enguerrand de Coucy voulut au moins gravir les pentes sacres du mont
Sina qu'il croyait tout proche. Trait d'abord avec courtoisie par le
pacha d'gypte, le trs peu commode Enguerrand se brouilla sans doute
avec lui, car un beau jour, sur une plage brle de la mer Rouge, la
petite troupe chrtienne fut brusquement attaque et, sous les flches,
sous les coups de sabre des assaillants, n'eut que la ressource de se
jeter dans une felouque arabe en forant l'quipage  pousser au large.
La situation n'tait pas belle. Par bonheur on avait recueilli en gypte
quelques matelots provenaux enlevs par la piraterie, et le chapelain
d'Enguerrand, natif des environs de Dieppe, n'tait pas dpourvu de
connaissances gographiques. La felouque, fuyant les terres
inhospitalires, poussa droit vers le sud. L'imperturbable Enguerrand
avait l'intention de faire le tour de l'Afrique, qu'il n'imaginait pas
si formidablement grande; mais, abandonne par son quipage arabe,
perdue dans les immensits, la felouque ne sut bientt plus de quel ct
tourner sa proue. Elle toucha des contres tranges, presque
fantastiques pour des Europens d'alors, se procura des vivres comme
elle put, reprit la mer; traversa des dtroits, doubla des pointes,
dansa sur bien des mers au souffle embras des temptes. Des flots,
toujours des flots, des terres et toujours des terres inconnues, et
jamais la terre de France tant espre. Enfin, puise, abme,
disjointe, n'ayant plus de voiles ni de vivres, la felouque aborda un
sol riant et fleuri, peupl de gens surpris, mais non agressifs. C'tait
le Japon. Des bannires flottant sur des castels, des enceintes
fortifies, des princes et des chevaliers, des gens d'armes par les
champs, Enguerrand dut tre assez bien impressionn par le Japon d'alors
qui lui rappelait sa vieille France...

[Illustration: UN ROMAN FRANCO-JAPONAIS]

--Parfait, mais tous ces dtails, d'o les tenez-vous?

--Notre histoire  nous suit Enguerrand de Coucy jusqu' Nicopolis.
Comme il ne revit jamais la France, on le crut mort captif en Bithynie.
Tout ce que je vous ai racont  partir de Nicopolis, je l'ai puis dans
les papiers de famille de mon ami Ritzou...

--Les voici, dit Ritzou talant sur la table une liasse de vieux
parchemins mls  des papiers japonais, les uns et les autres couverts
de vieilles critures gothiques  fioritures,  paraphes et lettres
ornementales et voici, pour en attester l'authenticit, le seing
d'Enguerrand de Coucy que nous avons pu comparer aux mmes seings
apposs au bas de chartes conserves  Laon et  Paris... Le sceau
lui-mme est rest dans notre famille et je puis vous le montrer...

--Jetez un coup d'oeil sur ces parchemins, reprit Larribe, vous
dchiffrerez  votre aise tout  l'heure; voyez seulement le dbut:

Moi, Estienne Le Blanc, clerc du diocse de Laon, notaire et chapelain
du haut et puissant seigneur Enguerrand, sire de Coucy en France au del
des mers et de Fioko en Nippon, vouant humblement mon me  madame la
Vierge et  tous les saints pour me soutenir en pays infidles, j'ai sur
le commandement de Monseigneur escript ce qui cy-aprs vient pour ce que
n'en ignore la descendance que Dieu voulut bien accorder audict sire
Enguerrand au loing de terres et chteaux de ses pres, dans son second
mariage avec noble dame Assaga, trs honore fille de monseigneur Ogata,
grand et redout prince en Nippon...

[Illustration]

... Et je reprends la suite du roman d'Enguerrand. En dbarquant au
Japon, le sire de Coucy, comme je vous le disais tout  l'heure,
trouvait un pays assez semblable  la France qu'il avait quitte, une
fodalit trs forte et trs guerroyante, des troubles civils, des
guerres de seigneur  seigneur, des rvoltes... Il tombait justement
avec sa petite troupe de Franais encore assez solidement arms, au
milieu d'une bagarre. Le seigneur Ogata, nomm tout  l'heure, aux
prises avec quelques princes voisins, aprs une campagne malheureuse,
luttait encore devant le castel de ses pres, presque cern par
l'ennemi,  l'entre d'une presqu'le o ses vassaux s'taient rfugis.
Enguerrand, reu avec courtoisie par le seigneur japonais, n'hsita pas
 embrasser sa cause, et le jour de la bataille, les ennemis d'Ogata
virent avec tonnement se ruer sur eux en avant de tous les autres, un
petit escadron serr d'une vingtaine d'hommes aux blanches armures de
fer. C'taient Enguerrand et ses compagnons, aussi bien monts que
possible sur des petits chevaux du pays. Les lances d'abord, les pes
ensuite et les haches d'armes firent une jolie troue dans les rangs
ennemis, troue que le seigneur Ogata et ses hommes, profitant de
l'effet produit, s'efforcrent d'largir. Le castel d'Ogata dgag de
cette faon inespre, la guerre prit une meilleure tournure. Oyez un
peu: l'un des pisodes de cette lutte va vous montrer que la poigne de
ce terrible gaillard d'Enguerrand ne se rouilla pas au Japon. Un chteau
dans lequel le seigneur Ogata croyait avoir mis en sret ses pcunes et
sa fille courait le risque d'tre enlev par les damios ennemis.
Enguerrand, avec ses hommes et quelques archers japonais, cherchait  se
jeter dans la place pour soutenir la petite garnison puise et donner
le temps d'arriver aux milices du damio Ogata. Arrt par les enceintes
palissades des assigeants, Enguerrand parvint  gagner  la faveur de
la nuit le sommet des rochers boiss dominant  courte distance la place
et le vallon occups par l'ennemi. Les archers,  coups de flches,
tablirent une communication avec le castel, et bientt un cble solide
put tre tendu par-dessus les postes ennemis. On fit passer  la
garnison des vivres d'abord, puis dans de lgers paniers suspendus par
des cordelettes glissant sur le cble, quelques hommes se risqurent, et
 la force des poignets se halrent jusqu'au sommet d'une tour.
Enguerrand et ses hommes passrent les derniers. Ils taient ainsi
suspendus en l'air, en situation difficile et gns par le poids de
leurs armes, lorsqu'une soudaine rumeur clata dans le camp ennemi. Tous
les postes s'clairrent, les flches sifflrent autour d'eux, frappant
sur les armures, s'enfonant au dfaut des pices; enfin Enguerrand et
ses hommes touchrent les murailles, il tait temps: des archers ennemis
escaladaient le rocher pour couper le cble! Presque tous les hommes
d'Enguerrand avaient t touchs, trs lgrement par bonheur, mais la
place tait sauve. Quelle vengeance deux jours aprs quand, les
enseignes d'Ogata aperues dans la plaine, Enguerrand,  la tte d'une
furieuse sortie, tomba sur le camp ennemi! Vous verrez tout  l'heure
comme cet pisode fameux a excit la verve des potes et des artistes
japonais.

[Illustration]

Cependant Enguerrand dut, au bout de quelque temps, reconnatre
l'impossibilit de jamais revoir le pays de ses pres et la formidable
tour assise sur la colline de Coucy; il se rsigna, de mme que les
compagnons de sa fortune,  rester au Japon. Ogata, plein d'admiration
pour ce vaillant alli tomb du ciel, l'adopta pour fils malgr ses onze
lustres passs et lui donna sa fille Assaga en mariage. Les archives de
la maison de Fioko contiennent un certain nombre de pices rdiges par
Me Estienne le Blanc, chapelain et notaire d'Enguerrand, qui mettent en
pleine lumire tous les dtails de l'installation dfinitive
d'Enguerrand dans le fabuleux Nippon. Le turbulent chevalier qui, depuis
l'ge de treize ans, chevauchait et guerroyait un peu partout, qui, pour
le plaisir de cogner sur les Turcs, quittait  cinquante-cinq ans son
donjon et ses deux filles, semble avoir pris assez vite son parti de la
transplantation de sa race sur le sol de l'empire fleuri. D'ailleurs, il
ne manqua pas d'occupations: sa femme lui donna trois fils, et les
damios ses voisins lui firent de nombreuses visites  main arme dans
ses terres et chteaux de Fioko, politesses qu'Enguerrand de Coucy ne
manqua point de leur rendre.

Examinez ces parchemins de Me Estienne le Blanc orns de miniatures
purement franaises, car le digne clerc, ymaigier habile, parat avoir
employ sa vieillesse  enrichir les archives de son matre
d'enluminures illustrant les diffrents pisodes de sa vie.

Voici deux manuscrits franais du XIVe sicle, qui nous reviennent aprs
un long sjour dans la chambre aux archives de la maison de Fioko; ce
sont deux livres d'heures, l'un assez ordinaire, orn seulement de
lettrines colories, porte la date de 1388 et le nom d'Estienne le
Blanc, moine de Laon; l'autre, aux armes d'Enguerrand VII et beaucoup
plus luxueux, comme vous le pouvez voir par ses lettres capitales, par
ses bordures et encadrements de page relevs de pourpre et d'or,
comporte une quarantaine de miniatures trs soignes, en partie de la
main du mme Estienne le Blanc, ainsi que le rvle une mention de la
dernire page:

Escript et peint pour Monseigneur Enguerrand de Coucy, achev le XIIIe
jour de mars de l'an 1396 par Estienne le Blanc, clerc serviteur de
Dieu.

        Daigne la Vierge notre dame
        Maintenir en garde son me!

Voici maintenant sur le feuillet de garde de ce livre d'heures, toujours
de la main d'Estienne le Blanc, les actes de baptme des fils de Coucy
et d'Assaga, et dans cette charte relative au castel de Fioko, un
portrait de Coucy dans son armure franaise, avec une vue du castel dans
le fond. Voici une autre charte qui accorde des btiments  Fioko et
quelques privilges  des armuriers japonais travaillant sous la
direction d'un certain Jehan Miron, natif de Laon. Je n'ai pu retrouver
malheureusement tous les noms des compagnons de Coucy, mais tournez les
feuillets et lisez la page o Estienne le Blanc relate l'enterrement de
trois chevaliers tus en dfendant un des castels d'Enguerrand:

Ce jourduy que, par la faulte des adventures souffertes sur les grandes
mers ocanes, je ne peux justement dater, mais approchant quinzime de
janvier 1415, ont t mis en terre messire Odon de Picquigny, natif de
Picardie non loing d'Amiens, Messire Raoul Obry, chevalier normand, et
Guyot de Brcy, escuyer, noble homme de Picardie, iadis pourvus de biens
et honneurs en la terre de France et en dernier tenant en fief de
Monseigneur Enguerrand castels et cits en sa terre de Fioko en
Nippon...

Ces feuillets de vieille criture franaise, dont le dernier porte la
date de 1426, taient encore indchiffrables pour mon ami Ogata Ritzou
il y a six ans; il savait par des traditions de famille qu'un de ses
anctres tait venu de la lointaine Europe, mais rien de plus; il
parlait un vague franais alors, mais il devint mon lve, nous causmes
jurisprudence et beaux-arts ensemble, et un beau jour le dernier
descendant des Coucy-Fioko m'ouvrit ses archives. Ravissement de ma part
pour la dmonstration que ces paperasses apportaient  mes thories
encore vagues! tonnement de Ritzou devant mes rvlations sur cet
anctre europen, sur le haut et puissant seigneur qui fut Enguerrand
VII de Coucy... Il y avait de quoi, songez-y! Pour complter l'trange
histoire, je dois vous apprendre que le pre de Ritzou fut, il y a une
vingtaine d'annes, malgr le sang demi-europen de ses veines, un des
damios du parti fodal les plus opposs  l'ouverture du Japon aux
trangers, un de ceux qui, amenant aux armes taikounales le ban et
l'arrire-ban de leurs vassaux, comme au moyen ge, combattirent avec le
plus d'acharnement dans la grande guerre civile qui aboutit au triomphe
du Mikado! Rsultat: la vieille fodalit crase, les damios rduits 
l'tat de gros propritaires tout simplement ou de fonctionnaires, le
Japon ouvert et transform... Enfin,  tristesse! rsultat particulier:
le dernier descendant des orgueilleux seigneurs de Fioko et de Coucy,
devenu juriste et docteur en chicane, oblig par la confiscation de ses
biens, par la transformation de son tat social, par le bouleversement
gnral des choses,  s'occuper de contentieux commercial, de litiges
mesquins, des menues affaires du mercantilisme vulgaire infiltr au
Japon moderne!

Ritzou eut un sourire lgrement piteux.

Dame, c'est assez dur, continua Me Larribe, d'autant plus qu' peine
dbarqus ici, je lui ai fait faire un plerinage au chteau de ses
aeux franais, les terribles Coucy de la grosse tour aujourd'hui encore
debout, grand cadavre de pierre qui se dresse avec obstination sur une
guirlande de tours ventres, et regarde par les trous de ses brches
les vastes plaines arraches  sa domination. Il est bien permis  mon
ami de marquer quelque mlancolie tout de mme et de songer devant les
ruines du donjon de ses anctres d'ici aux ruines plus rcentes, mais
plus acheves, du castel de ses anctres de l-bas,  Fioko en Nippon...
Mais ne nous attendrissons pas, le pass est pass et revenons  notre
thse... Ainsi donc, des Europens sont alls au Japon bien avant les
aventuriers portugais, bien avant les Hollandais; ainsi donc, cela est
prouv maintenant par les documents que nous apportons, l'art et
l'industrie des Japonais ont pu tirer quelque profit des connaissances
spciales apportes par quelques-uns des compagnons de Coucy, comme
Estienne le Blanc ou l'armurier Jehan Miron; les solides armures des
chevaliers franais ont certainement influenc les fabricants japonais,
qui se sont mis  en imiter ou arranger les diffrentes pices  l'usage
des damios.

L'architecture, comme je vous l'ai dit, pouvait moins facilement
recevoir des modifications europennes, dans ce pays de Nippon secou
par de frquents tremblements de terre. Il tait interdit au sire de
Coucy de songer  difier quelque chose de comparable  sa grosse tour
du Valois; cela tait matriellement impossible, et il dut se contenter
des lgres tours carres assises sur de larges soubassements de pierre
ou sur une croupe de colline. Cependant le castel de Fioko, dont on lui
attribuait la construction, dura quatre sicles, et il fallut les canons
europens du Mikado pour le renverser en 1868. Le pre de Ritzou prit
en le dfendant; sans l'obstination du farouche damio, ce Coucy
japonais serait aujourd'hui quelque chose comme prfet de son
dpartement, son fils Ritzou n'aurait pas eu besoin d'tudier le droit
et nous ignorerions encore ces dtails... Passons. Enguerrand
apporta-t-il au Japon la science du blason ou les Japonais avaient-ils
avant lui le got des armoiries? Ce point peut tre controvers; je
crois que la vue de l'aigle ploye des Coucy planant dans les combats
des sicles passs, et reste jusqu'en 1868 sur les bannires invaincues
des damios de Fioko, contribua quelque peu  cette closion d'emblmes
et de symboles varis des fodaux japonais.

[Illustration]

Pour en revenir aux beaux-arts, les miniatures de Me Estienne le Blanc
ont fait cole aussi, et les artistes d'alors, se dgageant de
l'imitation chinoise, ont cr le style japonais, si vivant et si
spirituel, tourment peut-tre et asiatique, mais avec quelque chose de
mle que ne possdent pas les autres styles d'Asie, avec une pointe de
gothique aisment reconnaissable.

Placez maintenant ces vnrables albums  ct des manuscrits d'Estienne
le Blanc, et voyez la parent entre les oeuvres du miniaturiste franais
et les plus anciennes aquarelles japonaises. videmment les artistes
japonais ont travaill sous la direction du patient enlumineur, ou du
moins ont eu sous les yeux ses travaux. Voyez: mme perspective
conventionnelle, mme simplification des contours; ici et l, un model
sommaire, les ombres  peu prs supprimes. Ces principes de nos anciens
enlumineurs de manuscrits, des bons du moins, l'art japonais les fera
siens, et sous le pinceau de ses artistes, dans le grand panouissement
de l'art embellissant toutes choses l-bas, natront les albums
merveilleux, les dlicates aquarelles, les kakmonos tincelants qui
jettent devant nos yeux en fte de si ravissants dfils de femmes, de
si fraches et si vivantes jonches de fleurs, ou de si dlicieux vols
d'oiseaux dans des ciels roses de ferie d'extrme Orient.

[Illustration]

Voici maintenant tout un lot de livres japonais, albums dessins par de
grands artistes, ou romans populaires consacrs aux aventures
merveilleuses du quasi fabuleux seigneur venu des mers lointaines.
Artistes et potes ont  l'envi clbr sa gloire et ses hauts faits;
c'est un de leurs thmes favoris comme la fameuse histoire des
quarante-sept Ronins. Nous avons l, traits par vingt artistes, entre
autres pisodes, le secours arien apport par Coucy au castel assig
d'Ogata, la premire entrevue de Coucy avec la fille d'Ogata, et les
prouesses de la terrible pe de l'tranger dans l'attaque du camp
ennemi. Les mmes faits ont t traits par Estienne le Blanc dans les
illustrations de la chronique consacre aux aventures de son matre;
aprs lui, les premiers artistes du Nippon ont encore conserv aux
vaillants aventuriers une apparence europenne, puis, peu  peu, le type
est devenu purement japonais...


III

tes-vous difi maintenant? me dit Me Larribe, pendant que Me Ogata
Ritzou rangeait soigneusement les livres d'heures de son anctre
europen, ses chartes, ses albums et papiers de famille.

--Compltement.

--Ai-je suffisamment tabli le bien-fond de ma thse et les droits de
mon ami Ritzou  relever, s'il y prtend, le nom et les armes des Coucy?

--Diable! N'allez-vous pas rclamer aussi le chteau, entr depuis si
longtemps dans le domaine de l'tat?

--Non, rpondit trs srieusement Ritzou, je n'aime pas les
procs,--pour moi du moins,--je ne suis pas venu en Europe pour rclamer
le chteau de mes pres; j'ai des gots simples, je gagne convenablement
ma vie et l'on reviendra peut-tre un jour sur la confiscation de mes
biens au Japon... Mon vritable but en venant ici avec mon matre et ami
Larribe, c'est...

--C'est?

--C'est de trouver un diteur pour un roman de chevalerie
franco-japonais consacr aux aventures de mon aeul, roman qui
paratrait en vers japonais  Yokohama et en prose franaise  Paris,
avec une illustration dont je fournirais, vous le savez, facilement les
lments...

--Ne vous sauvez pas, dit Larribe, ce roman-pome est crit, mais nous
ne le lirons pas, vous en connaissez le rsum... Nous vous l'enverrons
quand il paratra, envelopp dans ma thse... J'espre cependant que
vous viendrez aux confrences que je me propose de faire sur l'histoire,
l'art et les moeurs du Japon?

--Parbleu! Et vous ne retournerez pas au Japon?

--Non, je suis trs suffisamment riche, j'ai rapport de l-bas quelques
petites rentes que j'ai l'intention de manger avec...

--Malheureux! avec de folles danseuses?

--Non, avec des bouquinistes! J'ai divorc avec la jurisprudence. Mon
coeur appartient dsormais aux beaux-arts et mon me  la littrature.
Je suis un vieux garon bien sage et bien rang... Mais, si mon ami
Ritzou y consent, j'ai des projets sur lui. Le descendant des Ogata de
Fioko et des sires de Coucy, quel parti magnifique et sduisant! Des
quartiers de noblesse en Europe et en Asie, de la noblesse  en
revendre! Deux superbes collections d'aeux comme pas une maison
princire n'en peut montrer, deux races hroques rsumes en lui, les
plus belles pages dans l'histoire de France et dans l'histoire du Japon!
S'il y consent, je lui cherche une jolie petite Amricaine un peu
milliardaire, d'une race toute neuve, mais trs dore comme il y en a
tant. Que je la rencontre et, bien vite, en faisant sonner nos titres,
tinceler nos couronnes, avancer en deux corps d'arme nos anctres sous
les bannires aux lions passants et aux aigles ployes des chevaliers
de France et de Nippon, nous la sduisons, nous levons ses millions
jusqu' nous, nous les pousons, et nous relevons le vieil cusson des
Coucy!...

Et si l'tat ne veut pas nous rendre de bonne grce le donjon de nos
pres, nous le lui achetons, parbleu,... en y mettant le prix, dans un
de ces moments, qui ne sont pas rares, o les fonds sont bas dans le
panier perc du budget.

--Amen. Et vive le sire de Fioko-Coucy!

[Illustration]




LES

ROMANTIQUES INCONNUS




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

LES ROMANTIQUES INCONNUS


D'autant qu'il m'en souvienne, ce fut au retour d'une excursion de
quinzaine en Vntie que, au milieu du dsesprant fouillis de papiers
dposs sur ma table en mon absence, je trouvai, plie en six, sous
bande, une large affiche rouge de papier pelure d'oignon, que j'ouvris
aussitt,--Dieu sait pourquoi!--de prfrence  beaucoup d'autres
prospectus, et je lus, avec une attention soutenue, sur le corps noir et
gras des pataudes bas de casse des imprimeries provinciales, la mention
suivante dont j'ai conserv, depuis lors, fort prcieusement le texte:

  _VENTE PUBLIQUE_

  POUR CAUSE DE DCS

  _Le dimanche 27 mai 188... et jours suivants,  une heure et demie du
  soir, Adjudication de_ LA BIBLIOTHQUE DE FEU M. LON BERNARD D'ISGNY,
  _ancien Lieutenant de Louveterie.--La Dite Bibliothque compose
  d'environ Douze Mille volumes rares et curieux, livres anciens et
  modernes, ouvrages de littrature, d'histoire, de religion, voyages,
  romans, mmoires, traits de chasse, de fauconnerie, d'quitation;
  histoire des provinces, nombreux livres illustrs du XIXe sicle,
  collection prcieuse d'crivains romantiques, etc., etc., dont la
  vente aura lieu au Chteau d'Isgny, par Ouville-la-Rivire,  16
  kilomtres de Dieppe.--Notaire, M. Grandcourt,  Varangeville._

C'tait tout,--mais, dans la concision de sa teneur, cette affiche me
bouleversait littralement.--Bernard d'Isgny tait mort, sa bibliothque
mise  l'encan, ses Romantiques disperss!... Cette simple succession de
faits logiques appris par cette banale annonce m'ahurissait et
j'hsitais  y donner croyance.--J'crivis donc aussitt  Me
Grandcourt,  Varangeville, qui s'empressa de me confirmer la vracit
de ces nouvelles troublantes. Bernard d'Isgny tait mort au mois de
janvier prcdent, ne laissant aucun Testament, et ses hritires
indirectes, les demoiselles Bellefeuille de Saint-Aubin-Offranville,
avaient dcid la vente  l'amiable du Chteau et la mise aux enchres
de la Bibliothque.

                           *

                         *   *

Le pauvre vieux Lieutenant de Louveterie! Je ne pouvais me faire 
l'ide de cette disparition!--Je l'avais connu dix ans auparavant sur la
petite plage dserte de Quiberville, o il avait camp un petit chalet
dominant la mer, sur la falaise de Sainte-Marguerite, aux avant-postes
de sa proprit,  six kilomtres de son manoir.

[Illustration]

Nous nous tions lis, grce  la solitude de notre villgiature, dans
le bercement un peu brutal d'une mer houleuse,  huit cents mtres au
large, et tous deux nageant avec force, en dominant la houppe du flot,
nous tions revenus au rivage,  travers les courants de la mare
montante, bavardant  distance d'une voix forte au milieu du jeu
d'escarpolette des hautes vagues.

Aussitt revtus, nous avions fait une raction commune sur le galet, en
lanant, dans les arrts d'une promenade htive, des pierres au
loin.--C'tait un grand quinquagnaire maigre, mais solidement dcoupl,
la chevelure grise en broussaille, la moustache retrousse et la
barbiche en pointe, comme un capitan de Velazquez.

La voix tait un peu voile de mlancolie, comme la voix des solitaires
plus habitue aux soliloques intimes qu'aux discours anims des
conversations, qui sont l'escrime des cordes vocales. Mais cette voix
tait douce, nuance, harmonieuse et sduisante; elle sonnait un ton de
franchise loyale qui faisait le bonhomme irrmdiablement sympathique.

  [Illustration: LES GONDOLES DU COEUR
  OU LES BERCEMENTS DE L'AMOUR
  PAR JOSEPH D'ORTIGUES

  PARIS
  EUGENE RENDUEL
  1831]

Je le revis presque chaque jour  _l'heure du flot_, comme il disait, 
cette heure qui est aussi attirante pour les amoureux de la mer que
_l'heure de la verte_ pour les amants de l'absinthe. Nous devisions
jusqu' la brune sur le galet; sa causerie tait brillante, image,
caustique et trs dlicatement lettre. Il semblait muni
intellectuellement sur toutes questions qui se prsentaient; il aimait 
citer ses auteurs, mais en dehors des citations courantes et des textes
banaux, avec grce, sans pdanterie, d'un ton enjou qui arait ce que
son rudition pouvait avoir de renferm, de lentement accumul et
d'austre.

Le jour o je lui parlais des attractions toujours renaissantes de la
passion bouquinire et du compagnonnage fidle et fortifiant de nos amis
les Livres, son oeil s'alluma tout  coup comme un phare tournant:

Vous les aimez? m'interrogea-t-il, avec un clat de joie.

--Si je les aime!... lui dis-je, mais je les chris  l'gal de la
Grande Bleue qui nous captive, car ils reprsentent l'infini de
l'entendement humain et l'ocan des ides; un ocan  la fois soulev
par le vent de la douleur et de la dsesprance, caress par la brise
des ambitions morales, un ocan berceur dont jamais nous ne nous
lassons, car il recle la houle tumultueuse du gnie, l'azur limpide du
talent et la petite vague frise de la fantaisie... Si j'aime les
livres!... mais vous-mme?

Pour toute rponse, il me tendit franchement la main  l'anglaise.
Venez demain, dit-il, l-bas,  Isgny; vous verrez mon Ocan, l'autre,
celui dont vous parlez si bien. Soyez l,  l'heure du djeuner, nous
aurons l'aprs-midi  nous, pour nous plonger et nager  pleines brasses
dans l'infini des pensers levs. N'y manquez pas. Je vous attends.

                           *

                         *   *

[Illustration: LA CHASTET DES MUSES]

Le chteau d'Isgny m'apparut comme une solide demeure normande, btie en
silex et en briques, couverte d'ardoises dcoupes en losange, avec de
vastes communs et un vieux parc  hautes futaies reli naturellement 
des prairies lointaines. Cette antique gentilhommire bien situe, 
mi-cte, et arrose par la rivire la Sane, dont les eaux vives et
transparentes miraient le ciel et le feuillage, avait les apparences
d'une retraite calme et heureuse qui mettait en apptit d'y vivre et de
s'y reposer dans une philosophie digne d'Horace et de Virgile.

L'ancien Lieutenant de Louveterie y avait orn son existence dans un
clibat trs rflchi, aprs avoir donn la premire partie de sa vie au
tourbillon du monde et  l'intrt des voyages. Peu de valetaille dans
cette solitude, et, pour tout quipage, un cabriolet trs
Louis-Philippe, encore assez confortable et qu'une vieille jument du
Calvados emportait vivement dans la poussire des routes.--M. Bernard
d'Isgny me reut avec affabilit dans son verdoyant domaine, dont j'eus
 visiter l'tendue cadastrale. Aprs le djeuner, servi dans une salle
toute tapisse de trs riantes et trs rares faences de tous styles, de
toutes provenances et trs ingnieusement disposes sur les dressoirs,
les buffets, les crdences anciennes et sur les murailles, l'excellent
homme, la mine panouie, l'oeil en gaiet, me mit la main sur l'paule
avec une cordialit mue:

  [Illustration: LE BOUCHER de Bthune par de SAINT MGRIN
  PARIS, Busquin-Desessart & Cie, 1834

  ROMANTIQUES INCONNUS
  (Fac-simil d'une lithographie attribue  Delacroix)]

Et maintenant, dit-il, allons prendre le caf dans _la pharmacie des
remdes de l'me_, comme disait si sagement le Roi Osymandias; passons,
si vous le voulez bien,  la Bibliothque, chez nos grands Amis
d'lection; suivez-moi.

[Illustration: Vignette de Tony Johannot pour LE PONT DE LA VIE.]

Au premier tage du Chteau, s'ouvrant, par deux larges fentres 
petites vitres anciennes, sur un dlicieux tapis de verdure born 
l'horizon par de blanches futaies d'ypraux, la Bibliothque d'Isgny
occupait plus de cent vingt mtres carrs de murailles. Les livres
reposaient par deux rangs sur de profonds rayons de bois clair, o
chaque volume jouait  l'aise, sans trop de compression ou de mise 
l'alignement. On ne sentait pas la bibliothque de parade, mais
l'agencement mthodique et sans prtention du vritable bibliophile
abstracteur de quintessences littraires. La lumire gayante du dehors
se rpandait galement de toutes parts avec la placidit radieuse des
intrieurs hollandais. C'tait bien le dcor rv par le philosophe qui
se veut retirer du monde, et, ds l'entre, le charme de cette thbade
me pntra si vivement que je ne pus dissimuler mon ravissement au
savant chtelain, qui piait malicieusement mon tonnement ml d'envie.

Bravo! le nid vous plat! cria-t-il avec un clat de belle
humeur.--Voyez-vous, c'est ainsi que j'aime passer en revue mes
bataillons d'auteurs aims, en pleine lumire rustique, dans le
miroitement du soleil, sur ces solides rayons qui supportent tant de
gloires! Je n'ai point, comme dans vos petits intrieurs parisiens, des
bibliothques damerettes o les reliures montrent leurs ors sous des
vitrines noyes dans le clair-obscur; il me semble que tout le jour du
ciel, tout l'air de la nature, conviennent mieux  ces brillants crits
o l'me humaine s'agite, se soulve, chante, pleure ou se met en ironie
d'elle-mme. La postrit, que nous reprsentons vis--vis de ces
livres, c'est dj le jugement dernier, et le dcor me parat aussi
lumineux qu'il convient.

  [Illustration: FRONTISPICE LITHOGRAPHI DE LA LYRE DU DIABLE
  _Posies infernales._]

Permettez-moi de vous guider: Ici,  gauche: _Taaut! taaut!_ ce sont
les livres de vnerie, de chasse, d'quitation, d'escrime, de
fauconnerie; tous les sports des gentilshommes normands, mis en traits
et imprims dans la Province; en avanant un peu, vous arrivez aux vieux
potes des XVIe et XVIIe sicles, des amis qui m'accompagnent souvent
sous les taillis du parc et qui me laissent dsencager leur Muse sans en
prendre ombrage, je vous jure;--plus loin, Messieurs du Clerg! Vous
reconnaissez les robes mauves de la thologie et des thses diocsaines.
A quelques mtres au del, la pourpre des cartonnages vous signale
l'Histoire et les historiens, ces narrateurs de vrits dramatiques et
sanglantes qui, malgr toute la froideur des documents accumuls,
apparaissent plus invraisemblables que les lgendes les plus
imaginaires. Vous vous arrtez en ce moment devant les philologues et
les bibliognostes... J'ai tout Gabriel Peignot et le bon Nodier,
l'austre J. Brunet et le ponctuel Qurard; je vous avouerai que je les
ai maintes fois annots, les ayant surpris en pchs mignons, mais...
_errare humanum!_ Vous avancez hardiment et vous n'avez point tort, vous
faites face, cher Monsieur, aux romanciers et plus particulirement aux
_Romantiques_ dont mon catalogue signale plus de 500 ouvrages, parmi
lesquels, et c'est l ma fiert, plus de trente publications trs
curieuses sont totalement inconnues  vos Asselineau et autres
_Romanticographes_.

                           *

                         *   *

[Illustration: Vignette des ORGIES D'HLIOGABALE]

Des oublis, poursuivit-il; mais notre foisonnante littrature possde,
on peut le dire sans paradoxe, presque autant de gnies et de talents
ignors ou ddaigns que de grands hommes reconnus; il s'agit de les
dcouvrir et de ne relever, dans ses recherches, que de son propre
jugement.--A l'ge romantique, Hugo le Titan s'est dress si puissamment
et si hautement dans la pousse des lettres, comme un chne miraculeux,
qu'il a englouti dans son ombre porte nombre d'crivains exquis et
vigoureux qui se sont teints et alanguis loin du soleil de la
publicit.

Durant toute cette aprs-dne le vieux Lieutenant de Louveterie s'tait
montr tourdissant aussi bien comme lettr que comme bibliophile. Il me
tirait de ses rayons des exemplaires d'auteurs tranges et obscurs de
nom, dont il dclamait largement des pages superbes qu'il semblait avoir
apprises de longue date; il chantait des sonnets sonores, _claironnait_
des stances guerrires, susurrait des idylles fraches de Jeunes-France
totalement inconnus, et, bouleversant avec une ardeur fougueuse les
tages de sa bibliothque, il me sortait avec joie des exemplaires
frontispics de bizarres eaux-fortes et de mirifiques lithographies,
lanant avec fivre ce cri du possesseur:

  [Illustration: Les Cendres de la Passion

  PORTRAIT DE PHILOTHE O'NEDDY]

... Et celui-l, vous l'ignoriez!... Un superbe Nanteuil et de la bonne
poque!--mais ce n'est rien encore; regardez ceci: quel truculent
Johannot! il n'est signal nulle part; je ne veux pas omettre de vous
faire galement admirer ces fines vignettes de Gigoux, de Louis
Boulanger, de Devria, de Wattier et autres, sur des ouvrages que je
crois tre le seul  possder; tous ces exemplaires non rogns, avec
couvertures, selon les grands principes conservateurs;... vous tes
bloui, renvers, je suppose, et ma Romanticomanie s'exalte devant votre
ahurissement, car, possdant tant de volumes inconnus de tous, je
m'enorgueillis souvent jusqu' me croire le Saint Pierre vigilant du
Purgatoire Romantique!

De fait, j'tais littralement aplati, gris de surprises jusqu' la
fatigue crbrale et travaill par ce papillotement de l'oeil qui dcle
l'engourdissement comateux. Il m'avait fallu inconsciemment venir en
pleine campagne normande, dans ce Chteau perdu dans la verdure, pour
reconstituer comme dans un rve toute une bibliographie romantique d'un
ordre trs intressant et d'une illustration suprmement
fantastique!--Car, il n'y avait pas  barguigner ou  discuter: Bernard
d'Isgny me mettait en main des ouvrages d'origine incontestable et qui,
Dieu sait comment, avaient pu chapper aux investigations de tous les
catalographes pour mystrieusement prendre rang dans cette belle
bibliothque de gentilhomme campagnard, laborieux et fureteur.

[Illustration: Vignette de E. Lami pour MONSIEUR JOSEPH]

Lorsque je pris cong de lui, j'tais comme le dormeur veill de la
lgende orientale, trs incertain de mes visions, et mon inquitude
d'inconscience ne fit que s'exasprer par la suite, quand, au contact de
mes amis bibliophiles, je percevais l'hilarit qui saluait le rcit de
cette visite  des Romantiques inglorieux et ignors, bien vite taxs
d'imaginaires. Plus je citais de titres et plus je glosais sur ces
oeuvres inapercevables, plus j'tais tax d'illumin ou de Gascon
fantaisiste.--Connaissez-vous, me disaient les plus malicieux, un des
plus rares de tous, dit  Marseille, chez Marius De Crac, sur la
Canebire, sous le titre: _le Chteau des Merles Blancs ou les Nouveaux
Contes  dormir debout_?--Je rougissais et rugissais d'indignation de
me voir aussi mconnu que les Romantiques du sieur d'Isgny.--C'est
pourquoi, lorsque, aprs dix annes de honte bue, je reus cette affiche
de vente publique de la Bibliothque de l'ex-Lieutenant de Louveterie,
rcemment dcd, on comprendra que je n'hsitai pas une seconde. Je
rsolus de pousser la charge au feu des enchres pour la possession et
la mise en lumire de ces ouvrages indpendants qui n'avaient point su
se laisser immatriculer ni par Pigoreau, ni par Asselineau, ni mme par
le _Journal officiel de la Librairie_.--_Mystre insondable! Mystre
profond comme l'Abme!_ et clam Ptrus Borel, le Lycanthrope!

  [Illustration: Les Frissons du Tombeau
  ou les rsurrections de Charles de Lourcy]


II

Malgr la proximit et la facilit du voyage opr par un temps radieux,
je dois avouer que les amateurs et la librairie parisienne ne me firent
gure concurrence le 27 mai 188... au chteau d'Isgny. Le notaire, Me
Grandcourt, de Varangeville, avait, je pense, maigrement fait sa
publicit, car le monde des acqureurs tait clairsem et plus
particulirement compos de curieux Dieppois et de Bibliophiles
rouennais qui se disputrent, avec un noble acharnement, les traits de
Vnerie et les vieilles chroniques normandes portant la marque des
anciens imprimeurs de Caen, d'vreux, de Lisieux et de Rouen.

Sur le terrain littraire et romantique, je vainquis sans pril et
triomphai sans gloire.--Selon l'expression rustique, je ralisai toutes
mes convoitises pour un morceau de pain, et je revins au logis plus
fier qu'Artaban, ayant dans ma valise plus de trente volumes
extravagants, ruisselants d'inousme, tnbreusement inconnus de tous,
et que je me fis un plaisir d'inventorier avec un ronronnement de flin
satisfait.

J'apportai ds lors une relle arrogance vis--vis de ces mmes
co-Bibliophiles qui m'avaient jadis si vertement raill sans piti, et
je convoquai le ban et l'arrire-ban des _Amis du XIXe_. Tous s'en
allrent confondus, ayant mal au foie, criant vengeance contre les
bibliographes et les historiens de la rvolution littraire de 1830. La
beaut incomparable des frontispices de Clestin Nanteuil, de Tony
Johannot et d'Eugne Lami leur glissa dans la bile l'encre amre de
l'envie, et je bus vraiment du lait durant un moment,  la vue de ces
damns de l'Enfer des Bibliofols qui se tordaient devant les couvertures
immacules, les preuves sur chine et les marges  pleines barbes, sans
une tare ni une piqre dans la pte du papier; ils maniaient les
exemplaires avec rage, rlant d'une voix rauque qui m'apostrophait:
_L'Animal veinard! et non coup, par-dessus le march!_--Pendant six
mois ce fut une apothose.

Les libraires de la jeune Bibliophilie _pschuteuse_ se succdrent dans
mon cabinet apportant, avec l'esprance de cessions possibles, toutes
les sductions et tous les transformismes des Jupiters mythologiques;
portefeuilles nourris comme pour une foire aux bestiaux, offres
d'changes, tantalismes d'ouvrages du sicle dernier, dessins originaux.
Que sais-je encore?--J'apprenais que le petit B... agonisait de dpit,
que le vieux K... jaunissait dans l'attente, que le gros M. avait jur
de complter ses Nanteuil par les miens, et je demeurais fier comme
Albion et inexpugnable comme elle sur mon lot d'exemplaires uniques.

  [Illustration: Vignette non signe pour
  LES LARMES DE L'ATHE OU LE RETOUR AU CRUCIFIX]

Peu  peu cependant l'effervescence se calma, il y eut armistice, et la
feinte indiffrence des combattants me semble aujourd'hui si pnible,
mon abandon de bibliophile si amer aprs les branle-bas de nagure, que
je me suis jur de rveiller de nouveau les hostilits en dmasquant
trs ouvertement ainsi que des batteries mes principales richesses au
monde des curieux, en ce moment en pleine accalmie.

De ce sentiment de combativit provient le rcit qui prcde et le
catalogue sommaire que je vais exposer aux yeux allums des
Romanticoltres.--J'aime assez  tisonner l'envie,  m'clairer du
reflet de ses flammes et  couter la musique par ptarades de ses
tincelles.--En avant donc! Que l'esprit d'Asselineau me seconde! Voici
la nomenclature des Romantiques inconnus du chteau d'Isgny.

                           *

                         *   *

1 _Les Gondoles du coeur ou les Bercements de l'Amour_, posies, par
Joseph d'Ortigues. Paris, Eugne Renduel; 1831. In-8 de VI et 295
p.--Trs beau frontispice de Clestin Nanteuil, en double tat sur
chine; couverture bleu d'eau, avec vignette sur bois reprsentant une
gondole ferme; pour pigraphe, ces vers sur le gondolier:

    Un beau chant, altern comme une flte antique,
    S'en vient saisir votre me et vous enlve aux cieux;
    Vous pensez que ce chant, cet air mlodieux
    Est le reflet naf de quelque me plaintive,
    Qui ne pouvant le jour, dans la ville craintive,
    pancher  loisir le flot de ses ennuis,
    Par la douceur de l'air et la beaut des nuits
    S'abandonne sans peine  la musique folle,
    Et, la rame  la main, doucement se console.

A. B.

Exemplaire  toutes marges.


2 _Les Crinires romantiques ou les Lions de Paris_, par Abel Hugo.
Paris, Persan; 1823. In-18 de 312 p. Exempl. broch, avec portraits de
Nodier, Guiraud, Ancelot, A. Soumet, etc. (de toute fracheur).


3 Tiberge (Abb).--_Un Bal chez la Reine Amlie_, roman, par l'auteur
d'_Une Fille de joie_. 2 vol. in-8 (Imprimerie Cassegrain, au Marais).
Paris, Dumont; 1831. Superbe frontispice d'Eugne Lami, reprsentant un
bal  la Cour, avec les portraits distincts des membres de la famille
royale. Vignette non signe sur le titre. Broch, non coup.

  [Illustration: EDGARD LE TACITURNE
  ou l'Etrangleur
  _lgende du XIme sicle_
  PAR
  Julius Sorel.]


4 _La Fille d'Ophlie ou le Fantme d'Elseneur_, par Alphonse Giraud. 1
vol. in-8 de 418 p., impression gothique. Paris, Eugne Renduel;
1831.--Frontispice de Clestin Nanteuil, le plus beau connu, dont nous
donnons la reproduction. preuve sur chine volant. Trs bel exemplaire
avec sa couverture originale. Sur le titre, un chteau en ruine et ces
mots de Shakespeare formant pigraphe:--Ne soupirez plus, femmes! ne
soupirez plus! les hommes furent toujours trompeurs, un pied dans la
mer, l'autre sur le rivage. Constants en une chose: jamais!

  [Illustration: La FILLE D'OPHLIE ou le FANTOME D'ELSENEUR
  Par ALPHONSE GIRAUD.

  ROMANTIQUES INCONNUS
  (Fac-simil d'une eau-forte de Clestin Nanteuil)]


5 _Les Tortures de Don Juan ou la Victime des femmes_, contes par Paul
Foucher. Paris, G. Barba; 1832. 1 vol. in-8 de IV et 247 p. Frontispice
grav sur bois, non sign.--Sur le titre en pigraphe: _Il n'y eut
jamais de sducteurs, toujours des hommes sduits_.


6 _L'Armagnac noire_, lgendes de la vieille France, par Ernest
Fouinet. In-8, Paris, Silvestre; 1832. Lithographie de Jehan
Parlin.--Sur le titre, cachet de cabinet de lecture. La couverture
manque.

[Illustration: Alma & Clodamir par M. Bouchardat, Caen 1827]


7 _La Mansarde du Proscrit ou les Veilles de Montmartre_, par P.-L.
Jacob, Bibliophile, 1 vol. in-12. Paris, Delaunay; 1837. Exemplaire
reli et rogn. _Ex dono_ du Bibliophile Jacob  M. de Salvandy.


8 _La Grisette des Lilas_, par Louis Huart. Paris, Abel Ledoux; 1833. 1
vol. in-8, avec vignettes sur chine, de Boisselat.--Broch dans un tui
de percaline.--Exemplaire aussi frais que possible.


9 _La Chastet des Muses_, posies par M. de Tercy, auteur de _la
Prire du soir_, 1 vol. in-8 de 204 p. Paris, Cabassol; 1839.--Vignette
de Camille Rogier, grave par Cherrier. Couverture rose tendre sans
fleuron. Broch, d'une belle conservation.

[Illustration: Vignettes de Gigoux pour les SOUTERRAINS DE L'ABBAYE.]


10 _Le Pont de la Vie_, par le baron de Lesser. Dlicieuse vignette de
Tony Johannot, grave par Thompson, 1 vol. in-8. Paris, Giraudat;
1839.--Roman trs curieux et dramatique, dont Bouchardy s'est inspir
pour l'un de ses principaux drames. Reli avec dos en maroquin anglais.


11 _La Lyre du Diable_, posies infernales, par Henri Berthoud, 1 vol.
in-8 de 367 p. Paris, Ledrain; 1827. Joli frontispice compos par
Ptrus Ringard. Exemplaire intact avec sa couverture rouge et
noire.--Nous reproduisons l'tonnant frontispice de Ptrus Ringard.


12 _Les Orgies d'Hliogabale_, contes froces, par Jules de
Saint-Flix, 1 vol. in-8. Paris, Pelicier; 1828. Ravissante vignette de
E. Wattier, formant cul-de-lampe.--Exemplaire cartonn, non rogn.


13 _Le Boucher de Bthune_, roman, par de Saint-Mgrin (?). 2 vol.
in-8. Paris, Busquin-Desessart; 1834. Ouvrage des plus curieux, orn
d'un saisissant frontispice d'une rare beaut d'excution et non sign,
mais qu'on pourrait attribuer  Delacroix dans sa premire manire.
Exemplaire avec sa couverture.--pigraphe du titre: _Du sang! du sang!
du sang!  la brute altre!_

On trouvera en gravure hors texte la reproduction du frontispice.

  [Illustration: Edith La Belle au cou de cygne ou le chant d'Hasting
  pome par Ulric Guttinguer]


14 _Les Cendres de la Passion_, posies, par Philothe O'Neddy, avec un
portrait de l'Auteur de _Feu et flammes_. Paris, imprimerie de
Dondey-Dupr; 1831. 1 vol. in-8 de 398 p., avec une ptre ddicatoire
au lecteur en forme de rondeau.--Seul portrait connu de Thophile
Dondey. Sur le faux titre, ces vers du catchisme bousingot de Philothe
l'hirsute:

    Amour, enthousiasme, tude, posie!
    C'est l qu'en votre extase, ocan d'ambroisie,
        Se miraient nos mes de feu!
    C'est l que je saurais, fort d'un gnie trange,
    Dans la cration d'un bonheur sans mlange,
        _tre plus artiste que Dieu!!!_

RODOMONTADE.


15 _Monsieur Joseph ou la Pudeur alarme_, par l'auteur de _Madame
Putiphar_ (Petrus Borel). 2 vol. petit in-8 cavalier. Paris, Eugne
Renduel; 1839. Imprimerie de Terzuolo. Vignettes sur bois de Louis
Boulanger. Frontispice d'Eugne Lami, grav par Porret.--Sur les deux
couvertures, l'pigraphe choisie par le Lycanthrope est: _Madame!
Madame! que faites-vous?_--Superbe exemplaire sur papier jonquille.

[Illustration: Vignettes de Gigoux pour le FILS DE CROMWELL.]


16 _Les Frissons du tombeau ou les Rsurrections_, contes funbres, par
Charles de Lourcy. Cherbourg, chez Alcide Lebieu; 1829. Frontispice non
sign,  la manire noire. 1 vol. in-18. tat de neuf. Contes trs
tranges, qui rvlent un rel talent de styliste color et
vibrant.--Nous reproduisons le frontispice.


17 _Les Larmes de l'Athe ou le Retour au Crucifix_, roman tumultueux
et moral, par M. ***. Paris, Ladvocat; 1833. 1 vol. in-8 de 338
p.--L'auteur inconnu de cet tonnant torrent d'ides blasphmatoires et
recueillies pourrait bien tre Regnier-Destourbet, dont on retrouve plus
d'une analogie de style. Cet ouvrage mriterait une tude; c'est le
livre de la plus grande vhmence romantique que nous connaissions
jusqu'ici.


18 _Edgard le Taciturne ou l'trangleur de femmes_, lgende du XIe
sicle, par Julius Sorel. Illustration de Tony Johannot, grave par
Porret. Paris, Desessart; 1832. 2 vol. in-8 raisin.

Genre troubadour et Anne Radcliffe.--Ces deux volumes brochs. Lgres
mouillures sur le faux titre du tome II.

  [Illustration: CRNES ET TIBIAS
  Posies Chrtiennes
  Paris, Curmer diteur, 1829.]


19 _Alma et Clodamir_, par M. Bouchardat. Roman de 293 p. in-12. Caen;
1827. Vignette de Colin, lithographie par Bertrand, Rue froide. Petit
roman vertueux, sentimental et trs dessus de pendule. Genre
Restauration,  peine clair par l'aurore du Romantisme.


20 _Crnes et Tibias_, posies chrtiennes, par Jean Polonius, avec un
dessin de Carolus Marchenoir, lithographie de Motte. Paris, Curmer;
1829. 1 vol. in-8.--Sur le faux titre, un scoliaste a crit: L'auteur
de ces posies est tranger, mais son style n'en est pas moins lgant,
et beaucoup de nationaux envieraient sa puret.


21 _Les Souterrains de l'Abbaye_, par Alphonse Brot. Paris, Auguste
Labot; 1835. 1 vol. petit in-8. Illustration de Gigoux, grave par
Porret.--Roman humide et sternutatoire, ainsi que son titre l'indique.
Exemplaire dont la couverture est macule d'un cachet singulier sur
lequel on lit: _Bibliothque du Bagne_.


22 _Les Amours d'un Squelette_, posies d'outre-tombe, par Timolon
Aubiernet. Vignette lithographie par Porret. 1 vol. in-12. Paris,
Pelicier; 1827. Ce livre est ddi  _Dorothe ***_ avec les vers
suivants:

    Ah!... ma flamme ressemble  la lampe des morts;
      Sans fin comme elle, et comme elle invisible,
    Rien ne pourra l'teindre; aux soucis, aux remords,
      Son triste feu survit inextinguible.

    Un souvenir de toi, voil ce que ma tombe
      Veut pour reliques et pour tous ornements.
    Mais ton oubli!... mon coeur  ce penser succombe,
      Lui qui brava la vie et ses tourments.


23 _Le Dernier des Mrovingiens_, tragdie en cinq actes, en vers, par
Charles Huret. Paris, Tenr; 1833. In-8. Grande lithographie de A. de
Pujol. Drame shakespearien, formidablement sanguinaire, o tous les
personnages meurent assassins les uns par les autres. Le hros,
Mruald, succombe le dernier. Aprs avoir, durant cinq actes, perptr
les crimes les plus noirs, il s'crie, bless  mort, avant la chute du
rideau:

    J'ai fauch tous les miens;  gerbes magnifiques!
    Leurs ttes, lourds pis, reposent pacifiques
    Et je vais m'endormir: _Deus sit cum illis!_
    Calme comme Bacchus dans son dgobillis.


24 _dith, la Belle au cou de cygne, ou le chant d'Hasting_, pome, par
Utric Guttinguer. Composition de Deveria, grave par Brevire. Paris,
Charles Gosselin; 1830. 1 vol. in-8. Au crayon, sur les gardes, se
trouve crite cette rflexion:

[Illustration: Les Ruines du Chteau ou les charmes de la solitude.]

Pome assez fade et nbuleux de l'ami auquel Alfred de Musset adressa
tant de charmants vers.--On sent que l'auteur, en appliquant son talent
 ce sujet septentrional, a rendu sa muse poitrinaire et dfaillante.


25 _Le Fils de Cromwell, ou la Galerie de Whitehall_, drame en cinq
actes, en vers, par M. d'pagny. Vignette de Gigoux sur le titre, 1 vol.
in-8. Paris, chez Bossange pre; 1830. Exemplaire en trs bel tat, non
rogn ni piqu.

Sur la premire page, on a coll cet extrait de journal:

L'intrigue de ce drame est trop complique pour que nous puissions
l'analyser ici; _le Fils de Cromwell_ a russi au Thtre-Historique;
cependant, il a t interrompu par suite de la fermeture du thtre, et
n'a pas t repris.


26 _Les Fiancs de Devonshire_, conte, par Victor Boreau. Vignette de
Louis Boulanger sur le titre. Paris, chez Hivert, quai des
Grands-Augustins; in-8.


27 _Les Ruines du Chteau ou les Charmes de la solitude_, roman, par
Albert Desbordeliers. Paris, Louis Janet; 1830. 1 vol. in-12. Joli petit
frontispice sign de Deveria, grav par Quarteley.

La premire page s'ouvre par ces vers:

    Salut, murs que couronne et la ronce et le lierre!
    L'homme ne voit en vous qu'un vain amas de pierre
    Qu'habite le reptile et que ronge le temps;
    Mais le sage,  qui Dieu rvle sa pense,
    Voit dans tous vos dbris la pit trace
            En caractres clatants.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Oh! comme dans ces lieux, lorsque rgne l'automne,
    Le voyageur berc par le bruit monotone
    Des dpouilles des bois qui jonchent le vallon,
    Aime  livrer son me aux sombres rveries,
    S'il voit le jour s'enfuir et les feuilles fltries
        Suivre le vol de l'aquilon!

Exemplaire sur papier vert ple, non rogn.


28 _Le Cimetire des Damns_, roman Scandinave, par le comte Gaspard de
Pons. 1 vol. in-18, avec vignette non signe. Paris, Ambroise Dupont;
1831. Lgende vritablement trop mortuaire et qui dcle chez son auteur
une ncrophilie drgle et incurable.

Admirable lithographie frontispice non signe, reprsentant des
squelettes et des potences.--On la trouvera reproduite dans ce
catalogue.

  [Illustration: Les Amours d'un Squelette
  Posies d'outretombe par Timolon Aubierne]


29 _Macias l'Enamorado_ ou Amour et Destine, par Ferdinand Denis. A
Saragosse (?), chez Luiz Gaspar y Pelez; 1834. In-16 de 400 p.--Le lieu
d'impression nous semble devoir tre une supercherie. Il est bon de la
signaler  M. Gustave Brunet, de Bordeaux, qui vient de terminer le
supplment au Barbier et au Qurard.


30 _Soulas et Plaisir_, Rondeaux et Ballades, Parangon des Posies du
bon vieux temps, par M. de Baour-Lormian. 1 vol. in-8 de 296 p.
Impression gothique, dans un encadrement ogival de style feuillu. Paris,
Gosselin; 1832.

Posies remplies des images clatantes chres  Baour-Lormian, qui fut
un M. de Jouy rong par les vers. Ce ne sont que globes d'albtre,
cheveux que des lis teint l'clat argent, palais de porphyre,
vierges de lumire et rseaux d'bne de la nuit. Genre minemment
Pompier, mais le plus curieux de tous les Baour-Lormian comme note
exaspre de la mtaphore.

[Illustration: Lithographie. Frontispice non sign du CIMETIRE DES
DAMNS.]


Tels sont les trente volumes qu'il me fut donn d'acqurir au Chteau de
mon dfunt compagnon de natation, Bernard d'Isgny. Je puis affirmer que
ces trente exemplaires sont absolument uniques, ayant depuis de longs
mois remu en vain la Bibliothque nationale, l'Arsenal, Carnavalet et
lu tous les catalogues  prix marqus et autres bibliographies et
Rpertoires mis en circulation publique et prive. Tous les limiers de
la librairie mis en marche active, toutes les demandes en forme de
_desiderata_ insres dans les publications les plus rpandues n'ont
servi jusqu'ici qu' me confirmer plus amplement de l'tat unique et
mystrieux de mes Romantiques inconnus. C'est en vain que j'ai fait
rclamer en vedette, dans les feuilles _curieuses_ de France et de
l'tranger, des frres jumeaux de ces enfants gars, c'est inutilement
que de vive voix j'ai fanfare leurs louanges; ces _merles blancs_ n'ont
point de semblables. Je ne saurais dire videmment par quelles aventures
bibliolithiques ils sont ainsi solitaires; je ne veux point m'aviser de
penser qu'ils aient t faits pour le plaisir de feu Bernard d'Isgny, ou
qu'ils soient les seuls survivants de ces lots innombrables de livres
qui, si j'en crois Frdric Souli, taient, vers 1840, immergs par
milliers en haute mer pour dsencombrer les diteurs.--_Ils sont
uniques! uniques! uniques!_ Je le puis proclamer.--Aussi je songe avec
une morgue trs castillane  l'ahurissement des bibliographes futurs,
lorsque ces ouvrages singuliers apparatront dans ma vente _post mortem_
avec des demi-reliures genre Thouvenin, excutes par le matre Cuzin,
ou vtus de plein cuir cisel avec des rinceaux et des rosaces
cathdralesques, excuts par les plus habiles relieurs faussaires de
cette poque.--Quel tapage, alors, mes amis, chez la gent
bouquinire!--_La Bibliographie des ouvrages illustrs du XIXe sicle_
sera toute  refaire, et l'me de Jules Brivois hurlera plaintive,
lointaine et dsespre dans les profondeurs inconcevables de l'Enfer
des Bibliophiles.

  [Illustration: Vignette de Louis Boulanger pour les
  FIANCS DE DEVONSHIRE.]




LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLON Ier




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLON Ier


Dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, sur un tas de pavs amoncels,
derrire la grande barricade bastionne construite et soigne avec tant
de plaisir par le citoyen Gaillard pre, Vauban en chef de
l'insurrection communarde, deux blesss gisaient cte  cte, l'un
rlant presque, l'autre revenant au contraire  la vie aprs un long
vanouissement; ces deux victimes de la lutte dernire regardaient de
leurs yeux troubles s'lever vers le ciel les gigantesques flammes des
Tuileries incendies, qui mlaient leurs panaches et leurs tourbillons
de fume aux rouges nuages piqus d'tincelles montant par derrire, de
la Cit et de plus loin.

L'un de ces hommes tait un officier versaillais et l'autre, le plus
touch, un sergent fdr. L'officier, le comte d'H., s'tant, avec
quelques hommes seulement, trop audacieusement jet sur les communards
en train de parachever dans un formidable cataclysme au ptrole les
destins du vieux palais de nos rois, avait eu sa troupe effroyablement
arquebuse et s'en tait all tomber, avec deux ou trois balles dans le
corps, au premier coin tranquille, derrire la barricade prise. Il
reprenait ses esprits dans la fracheur de la nuit, et regardait
alternativement les flammes des Tuileries et son voisin le fdr, plus
mal en point que lui.

Celui-ci tournait de temps en temps de son ct sa figure convulse, et
refermait les yeux lorsque dfilaient des pelotons de lignards
s'enfonant rapidement dans l'horreur des rues trop noires ou trop
rouges.

--Capitaine, dit tout  coup le fdr, pas la peine que vos troupiers
dpensent six balles de plus pour me fusiller, j'ai dans le ventre la
quantit de plomb suffisante... avant que les Tuileries aient fini de
flamber, je serai fini, nettoy!... emball!... Tout cela parce que j'ai
tard de cinq minutes sur les camarades, histoire de rapporter un petit
souvenir de notre sjour aux Tuileries.

Aprs un court silence, le fdr reprit:

--Les autres avaient dj les poches pleines de bibelots, moi pas;
j'tais un pur, un de principes, et je ne voulais pas de a d'abord.
Brler, raser la vieille cambuse  Catherine de Mdicis, le local des
tyrans, trs bien, mais pas le dmnager! Pourtant, quand a se mit 
flamber, je trouvai que c'tait bte tout de mme, mes scrupules!
Puisque tout devait brler avec la bote je pouvais bien m'offrir un
petit souvenir... et alors, en cherchant rapidement quelque chose de
portatif, je tombai sur une belle bote, velours vert  abeilles d'or,
rien que a...

Il s'interrompit un instant et blmit sous la souffrance.

--Une riche bote, reprit-il, mais quoi dedans? En courant j'ai fait
sauter le couvercle... rien que trois bouquins, couverts en soie
tricolore... prcieux sans doute, mais j'aurais prfr autre chose...
enfin, je les fourrai sous ma capote... Crnom!  peine dans la rue, je
reois l'atout, mon compte est rgl... J'ai perdu deux des bouquins...
Vous pensez que je ne tiens gure  celui qui m'est rest... Le
voulez-vous, le petit souvenir des Tuileries? a ne me prive pas, allez,
pour le temps que j'ai encore  faire la grimace ici...

Le comte d'H. ne pensait gure en avoir pour plus longtemps que le
fdr, cependant il prit le bouquin tricolore, l'ouvrit, le regarda
vaguement et le mit dans le petit sac qu'il portait en bandoulire.
Puis, comme ce mouvement l'avait fatigu, il retomba sur les pavs
inerte et raide, muet, ses yeux seuls vivant et suivant en l'air le
tourbillonnement des flammes et des fumes, parmi lesquelles se mlrent
bientt en chevauches dlirantes les visions de la fivre.

Une quinzaine de jours aprs, couch dans un bon lit d'ambulance, le
comte d'H. se souvint tout  coup du fdr de la barricade Gaillard
pre et du livre tricolore, souvenir des Tuileries incendies. Avait-il
rv? Ce sergent de communards rlant  ct de lui, n'tait-ce pas une
de ces imaginations fantasmagoriques de la fivre?... Le comte d'H.
tendit la main vers le petit sac accroch prs de son lit... A son
grand tonnement il sentit quelque chose; il n'avait pas rv
l'aventure, le livre du communard tait l!

C'tait un petit volume  peu prs du format de l'ancien _Mercure de
France_, magnifiquement reli, revtu de soie tricolore, avec le grand
aigle des armes de l'empire, tout un semis d'abeilles d'or sur le plat,
et sur le dos simplement un N couronn. Cette reliure somptueuse ne
recouvrait pas un chef-d'oeuvre de typographie, mais un manuscrit d'une
horrible criture irrgulire, tantt fine et serre, tantt immense et
tout en jambages formidables ou en paraphes ressemblant  des coups de
sabre, manuscrit compos de plusieurs cahiers de papiers diffrents,
quelques-uns assez fatigus et salis, parmi lesquels, au milieu des
feuillets couverts de pts d'encre, de chiffres, d'hiroglyphes ou de
dessins grossiers jets  et l, taient annexs des papiers replis
portant des en-ttes gravs _Grand tat-major gnral_..., _Cabinet de
l'Empereur_..., _Arme d'Allemagne_... ou des brevets d'officiers en
blanc couverts de notes au crayon ou  la plume.

Le comte d'H. lut au hasard dans les premiers cahiers dats de 1805 et,
pris d'un intrt soudain, se mit  parcourir rapidement le manuscrit de
page en page,  dchiffrer les feuillets hiroglyphiques.

Quelle trouvaille! Il tait extraordinairement prcieux, le bouquin
sauv du palais incendi. Grands coups de plume htifs, griffonnages
serrs, notes au crayon, croquis, tout tait de la main du grand
Empereur, de cette main qui pendant quinze ans avait brandi la foudre
sur l'Europe bouleverse! Ce petit volume sali, horriblement barbouill
de taches d'encres, ce n'tait rien moins qu'un carnet de notes de
Napolon Ier, embrassant la priode de 1805  1809!...

A la lecture de ces notes, un Napolon nouveau, un Napolon intime, en
dshabill, le vrai Napolon, celui que seul Napolon lui-mme avait pu
connatre, surgissait,--aussi diffrent de l'empereur tonnant de la
lgende que du Napolon des souvenirs anecdotiques de MM. les
chambellans. Et songeant  l'immense intrt historique de ces notes, le
capitaine se rappela que le fdr avait parl de trois volumes. Que
pouvaient tre devenus les deux autres, dans la tourmente et dans
l'incendie? Perdus, dtruits sans doute, hlas!--et avec eux les plus
prcieuses indications pour l'histoire[1].

  [1] Ces deux volumes manquants ont t achets en juin 1871, aprs la
    prise de Belleville,  des chasseurs  pied de la compagnie dont M.
    Droulde tait lieutenant, par M. D. W., correspondant d'un journal
    amricain. Ils appartiennent maintenant  l'honorable Philmon
    Codgett, snateur de Massachusetts, qui les a pays 200 dollars et
    en a dj refus 150,000. L'honorable snateur les conserve avec un
    soin jaloux,  ct d'un manuscrit d'odes anacrontiques signes
    Max. de Robespierre dans sa bibliothque si riche dj en documents
    du plus puissant intrt sur la Rvolution franaise.

    (Information de M. G. B., du _N.-Y. H._)

Vingt ans ont pass depuis; le comte d'H., malgr toutes ses recherches,
n'a pas pu mettre la main sur les volumes perdus. Il publiera un jour en
son intgrit le volume sauv par lui du carnet de notes de Napolon,
que M. Taine n'a pas connu, que de rares amis seuls ont pu feuilleter,
et dont nous donnons aujourd'hui indiscrtement un extrait plus court
que nous ne voudrions, mais qui permettra de juger de son prodigieux
intrt au point de vue svre et sacr de la vrit historique.

                   *       *       *       *       *

_8 octobre._--Je descendais ce matin la cte d'Ebersdorf en marchant,
selon mon habitude, un peu en avant de mon tat-major, laissant ces
messieurs discuter sur les chances ou les pripties de la campagne, car
en ces instants dlicieux de l'aube, devant la nature qui s'veille,
dans la fracheur d'un doux matin, j'aime laisser mon esprit suivre sa
pente naturelle, j'aime me laisser aller  la rverie, surtout quand il
fait beau comme aujourd'hui. Chose curieuse, moi qui marche toujours
suivi de deux ou trois cent mille hommes, j'prouvai toujours un vrai
penchant pour la solitude; j'adorerais me promener incognito par les
champs, interroger les bergers que je rencontre, causer avec le
vnrable pasteur du village, sourire aux laboureurs occups  faire
jaillir des flancs de Cyble les moissons de l't... Mais l'homme
propose et Dieu dispose.

Donc, je descendais la cte d'Ebersdorf; il y avait eu un petit combat
de nuit, une simple escarmouche sans importance;  et l, dans le
terrain, trois ou quatre cents corps taient tendus. Dans un champ de
bl foul o se trouvaient parpills une douzaine de hussards
prussiens, quelques chevaux et quelques voltigeurs du 38e, j'aperus
tout  coup une douzaine de pquerettes qui, par miracle, dans le
pitinement de la lutte, n'avaient pas t foules et qui
s'panouissaient sous le soleil, les innocentes et naves fleurettes, au
milieu des vestiges du massacre. O nature! comme tu te ris de l'homme et
de ses fureurs!

Je sautai vivement  terre et je me dirigeais vers les pauvres fleurs,
lorsque plusieurs jeunes freluquets de l'tat-major, devinant mon
intention, se prcipitrent pour me les cueillir.

--Arrtez, messieurs, leur dis-je, je les veux cueillir moi-mme, C'est
pour Josphine!

Je crois bien que je profitai de l'occasion pour leur faire un petit
sermon:

--Ce n'est pas vous, jeunes gens, qui songeriez  envoyer des champs
ravags par Bellone quelques fleurs  votre femme ou  votre amante!
Oui, oui, protestez, je vous connais, vos penses ne sont pas pour les
pouses plores que vous quittez en arrire, mais pour les vains
plaisirs qui vous attendent dans les capitales!

  [Illustration: Fr Josphine.
  _Schlacht von Ina_]

Mon bouquet de blanches pquerettes est parti par courrier, Josphine
aura dans quelques matins ce petit souvenir sur sa table de toilette!

... Ce soir j'admirais en rvassant un beau lever de lune. Au loin,
par-dessus les vapeurs des campagnes, Phoeb se levait radieuse, pendant
que partout les feux des bivacs s'allumaient comme pour lui faire un
cortge d'toiles. Salut, astre des nuits! Soudain, un peu vers le Nord,
une seconde lune parut!... Je compris bientt le phnomne en voyant
apparatre un peu plus haut, sous la forme d'un croissant, la vritable
Phoeb... Les deux premires taient deux gros villages en train de
brler  trois ou quatre lieues d'ici.

Mlle J., de la Comdie-Franaise, n'arrive pas. Lui serait-il arriv
quelque accident en route? ou bien l'un de ces officiers belltres,
soutachs et pomponns, qui caracolent dans les tats-majors, serait-il
la cause de ce retard? Les femmes sont si peu srieuses!

  ARME DE PRUSSE
  TAT-MAJOR GNRAL.

  ORDRE DU JOUR

  SOLDATS,

  Vous avez commenc aujourd'hui  moissonner de nouveaux lauriers et
  vous marchez...

Cet imbcile de Ricou, qui me fait mes proclamations dans un assez bon
style, est malade et se prtend incapable de rassembler deux ides
convenables! Moi non plus je n'ai pas l'inspiration... L'loquence
militaire n'est pas mon genre, je suis pour le genre simple, je russis
mieux dans le style familier, je tourne trs gentiment le couplet, 
preuve le _Beau Dunois_ qu'Hortense a mis en musique... Je n'ai pas
voulu signer  cause de ma position, mais le _Beau Dunois_ est de moi et
il a encore un assez joli succs, j'ose le dire!

Comment faire? l'inspiration ne vient pas, ma foi, pas de proclamation
aujourd'hui! Je crois que Ricou fait semblant d'tre malade parce que je
remets  plus tard de le faire entrer  l'Acadmie franaise.

Je viens d'avoir une pique avec Ney, prcisment  propos de Ricou. Nous
nous sommes chamaills en dnant. Il m'tait revenu que Ney ne se gnait
pas pour dire que mes plans de campagne et jusqu' mes mouvements dans
les batailles me sont dicts par Ricou, en un mot que Ricou est mon
inspirateur cach; il a mme dit _mon grie guerrire!_ et que sans
Ricou je ne suis rien de plus qu'un bon chef de bataillon, et encore!

Ricou est mon ancien professeur de latin  Brienne; je l'ai retrouv en
99, crivaillant aux gages des libraires,  Paris, c'est--dire crevant
de faim, et me souvenant qu'il russissait jadis admirablement
l'allocution de Scipion aux lgions, je l'ai attach  ma personne, en
qualit d'homme de lettres, pour m'arranger mes ordres du jour et mes
proclamations.

  [Illustration:--C'est pour Josphine!
  _Bataille de Wagram_]

Et voil mes ennemis en Europe,--qui n'en a pas,--des misrables
soudoys par Pitt et Cobourg, et mme quelques malveillants de mes
armes, les voil qui prtendent que Ricou, mon ancien professeur 
Brienne,--ils ne disent pas de quoi--est un admirable tacticien, un
gnie militaire comme le monde jusqu' lui n'en a pas connu, un Csar,
un Annibal, un Alexandre runis avec un Gustave-Adolphe et un Turenne
dans la peau d'un seul homme, un chef d'arme merveilleux, joignant au
coup d'oeil de l'aigle une foudroyante rapidit de conception!... Par
malheur, ce grand homme de guerre serait poltron comme un livre, et par
l ses qualits seraient  jamais restes inutiles, si je ne m'tais
trouv tout  point pour les exploiter  mon profit. Et alors Ricou, que
je tiens par on ne sait quels moyens sous ma domination, que je trane 
ma suite comme un esclave et que je force  travailler, serait la tte
qui conoit et moi seulement le bras qui excute. Mes batailles sont de
lui, je ne fais que suivre ses inspirations;  moi les dangers, mais
aussi  moi la gloire et  lui rien, ou de maigres appointements que je
lui marchande! C'est ridicule! Le vrai, c'est que, en effet, Ricou
n'aime pas les coups, c'est un pacifique homme de lettres, et j'ai
beaucoup de peine  lui faire suivre d'assez prs les oprations de
Bellone pour qu'il puisse distinguer quelque peu les mouvements dont il
doit parler dans mes ordres du jour...

En attendant, si Ricou me fait la mauvaise farce d'tre vraiment malade,
je lui supprime ses appointements!

                   *       *       *       *       *

_10 octobre._--J'ai eu depuis huit jours des sries de maux de tte et
de malaises. Et il me faut travailler comme un ngre en ce moment.

On ne peut compter vraiment que sur soi, les gens sont si ngligents
aujourd'hui; toujours travailler, tudier, surveiller, donner des
ordres, faire rouler la machine, quel souci, bon Dieu, quels tracas! Ah!
la vie tranquille, le repos, une simple maison  la campagne, Josphine
faisant son petit train-train autour de moi!... Et une rivire... Je
lirais l'abb Delille sous les saules et je pcherais  la ligne! Ah!
oui, il s'agit bien de tranquillit quand les intrigues de la perfide
Albion et de la reine de Prusse viennent me susciter  tout bout de
champ des ennemis..., et ceci et cela! et l'Autriche et la Russie qu'il
faut contenir, et les armes prussiennes qu'il faut craser!...

Dcidment a ne va pas, c'est l'estomac... Je vais crire  Larrey; il
doit tre du ct de Schleiz, avec la grande ambulance. Je n'aime pas
les mdecins, mais j'ai un peu plus de confiance en celui-l que dans
les autres: il y a si longtemps que nous travaillons ensemble!

Ma dpche pour Larrey est partie; je l'ai envoye par six officiers
d'tat-major, chacun par une route diffrente.

J'ai des nouvelles de Mlle J. Il parat qu'elle est tombe entre les
mains de l'ennemi. Le marchal des logis de l'escorte est arriv tout
seul, ayant eu grand'peine  s'chapper. C'est ce Blcher qui m'a fait
cette farce! Je le rattraperai! a m'ennuie, Mlle J. a de faux airs de
Josphine, avec elle il n'y aurait que demi-infidlit..., je pouvais
penser quand mme  Josphine... Qu'est-ce qu'elle peut rappeler  ce
soudard de Blcher?

                   *       *       *       *       *

[Illustration]

_11 octobre._--Le soldat en campagne a quelquefois de bonnes aubaines.
Nous tions arrivs tremps comme des soupes dans un de ces villages 
noms si difficiles  prononcer et encore plus difficiles  crire. De
l'eau toute la journe! j'avais le Danube dans ma botte gauche et la
Vistule dans ma botte droite! Flic! Floc! Parlez-moi de l'Italie pour
notre mtier, du soleil au moins! J'tais d'une humeur massacrante.
Pendant que les soldats essayaient d'allumer leurs feux de bivac en
plaine, je prenais mes quartiers dans un petit chteau, une bicoque...
Admirablement reu; du feu  rtir un boeuf, du vin chaud et une satane
comtesse de la Pologne allemande qui vous avait des yeux, mais des yeux
 faire flamber des feux de bivac de conscrits rien qu' les regarder.
La comtesse polonaise se montra vraiment charmante, il n'y a pas  dire;
elle envoya ses femmes de chambre pour me retirer mes bottes et
m'apporta elle-mme les pantoufles de son mari, avec un bouillon servi
par ses mains et une bouteille de champagne. Son mari est un vieux
conseiller  la Cour, il est  Berlin! Bravo, autant de pris sur
l'ennemi! trs gentille, cette dame, trs gentille! Je ne dois ma
conqute qu' mon prestige personnel; la comtesse[2] me prenait pour un
simple marchal. Je vais crire  Svres pour qu'on lui envoie un petit
souvenir, le service que j'ai fait faire spcialement pour cette sorte
de cadeaux.

  [2] Nous supprimons par convenance jusqu' l'initiale du nom de la
    comtesse. Chacun connat ce nom dans la haute socit berlinoise. La
    comtesse a laiss plusieurs enfants. L'un d'eux, gnral en retraite
    aujourd'hui, se distingua dans la campagne de 1866 contre
    l'Autriche, et fut, par ses habiles manoeuvres et son audace, le
    vritable vainqueur de Sadowa. Il ressemblait beaucoup  l'hte du
    chteau de *** en 1806 et il lui fut mme, aprs Sadowa, dfendu de
    paratre  l'arme le menton ras, comme il en avait l'habitude.

[Illustration]

                   *       *       *       *       *

_12 octobre._--J'ai la rponse de Larrey. Des six officiers envoys, il
en est revenu deux. L'un des deux revenus, sur le point d'tre pris par
l'ennemi, a aval sa dpche, deux sont tombs dans des partis de
cavalerie prussienne, le cinquime s'est gar et galope encore du ct
de Bamberg, et le sixime est bless.

  ARME DE PRUSSE
  GRAND-TAT MAJOR GNRAL
  _Direction des Ambulances_

  SIRE,

  Comme j'ai dj eu l'honneur de le dire  Votre Majest, soir et matin
  alos en poudre.

  BARON LARREY.

[Illustration]

La comtesse est tout simplement dlicieuse; il faut que je m'attache son
mari. Je lui ai fait proposer d'entrer dans mon Conseil d'tat avec de
l'avancement, un poste suprieur  celui de simple Hof-Conseiller. J'ai
appris que c'tait lui qui avait dcid sa femme  rester ici pour
protger ses proprits. Cet homme est une nature dlicate. Je veux
qu'on me le prsente! Le temps est au beau maintenant, l'arme se masse.
Jouissons de la vie,  douceur!

Ricou a t enlev par des cavaliers de Blcher, en arrire de nos
lignes, comme il me rejoignait sur mon ordre, pour me rdiger quelques
bulletins et proclamations en retard. Ce Blcher  la fin m'exaspre:
aprs Mlle J., il me prend Ricou! C'est trop, je vais lui jeter une ou
deux divisions de cavalerie avec Murat, mon sabreur. Gare  lui! Passe
pour Mlle J.,--j'avais peut tre eu tort de l'appeler ici, Josphine le
saura et me fera des scnes;--mais Ricou, sapristi!

On est bien ici, nous autres soldats, nous aimons ces petites douceurs
aprs les tapes dures; il y a l-dessus une chanson que je chantais
hier soir  la comtesse:

          Et c'est tout autant
          De pris en passant!

[Illustration]

Je ralise en ce moment l'un de mes rves! Oh! la vie! Depuis que je
suis au service je n'avais jamais eu le temps et je me disais:
Napolon, mon pauvre, tu ne connatras donc jamais les joies pures de
la nature, tu ne goteras donc jamais tranquillement le charme des
belles matines  la campagne, le parfum de la fleur, le chant de
l'oiseau et le bourdonnement de l'abeille! Un simple laboureur peut se
donner tout a, mais toi, jamais! Non, jamais! Toujours des coups de
canon et le bruit des trompettes de Mars! Jamais tu ne pcheras  la
ligne, mon pauvre Napolon! Le plus petit employ  douze cents livres
d'un de tes ministres est plus heureux que toi... Il vit dans la
tranquillit, tandis que toi tu t'en vas au loin risquer des coups pour
lui assurer cette tranquillit... Eh bien, je me trompais! je gote la
joie des champs et je pche  la ligne! Nous avons ici une petite
rivire absolument ravissante, qui file sous les saules et les
peupliers; il y a du goujon, et je pche avec la comtesse! Hier on m'a
cherch toute l'aprs-midi. C'est encore Berthier qui m'ennuie pour des
sries d'ordres  donner. Tant pis! qu'il me cherche!

Je suis revenu avec une friture que la comtesse a fait peser  la
cuisine. Six livres et demie et tout beau poisson! quelle journe! J'ai
rim sous les saules quelques vers  l'intention de la comtesse:

      Douceur des printemps, ardeur des ts,
          Vous tes dpasss
        Par les doux yeux de ma matresse.
        Vous me mettez moins en dtresse,
          Rigueurs des hivers,
          Que ces yeux pervers
      Dont la cruaut follement m'oppresse!

Ces vers ne sont pas mal; je veux les faire chanter demain  la
comtesse. J'aurais bien d amener Mhul  l'arme avec moi. Mais il m'en
faut la musique quand mme;  dfaut de Mhul, je vais la mettre au
concours parmi les chefs de musique des rgiments que j'ai sous la main.
Je les envoie  Josphine qui les fera passer dans l'_Almanach des
Muses_.

Pour Josphine, je fais une petite variante:

        Par les doux yeux de mon amante.
        Et je crains moins la tourmente,
          Neige des hivers,
          Que ces yeux pervers...

[Illustration]

Je ne dis point que par moments en attendant que le goujon daignt
mordre  ma ligne, je ne me fis pas quelques vagues reproches. Je me
disais: Napolon, pendant que tu t'amuses, que tu te laisses aller  la
douceur de tes penchants naturels, sais-tu bien ce que fait l'ennemi? Ce
vieil enrag de Blcher ne doit pas se reposer, lui; Pitt et Cobourg
doivent mditer un coup! En voil par exemple qui se moquent de la
nature!

Excellente, cette friture! J'en ai fait goter  Berthier et  Ney pour
les empcher de bougonner.

Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne
connaissait pas ce jeu: on ne joue pas  la drogue, dans les salons.
Nous nous sommes trs amuss.

Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles
sur son joli nez! Et elle se fchait, et elle perdait de plus en plus,
et les chevilles continuaient  venir pincer ce dlicat petit nez! Je me
suis arrang de faon  perdre  mon tour pour la faire rire aussi.
Berthier s'est drid  la fin, et Ney nous faisait des calembours un
peu sals que la comtesse ne comprenait pas tout  fait. Bonne soire.
Je me disais cependant: Attention, tu t'endors dans les roses, comme
Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a d faire  Capoue,
attention!

[Illustration: Mlhdorf, 11 October 1806. Steuben.]

Mais pour finir la soire la comtesse a voulu m'apprendre  faire
quelques tours de valse; Berthier s'est mis au clavecin. Et en tournant
au son d'une langoureuse musique, je me rptais encore: Prends garde!
Annibal a fait tout a... Il s'est amolli, Annibal, et a lui a cot
cher!

[Illustration]

La comtesse nous avait gentiment souhait le bonsoir; moi,  la
campagne, j'aime  faire comme les paysans, j'aime  me coucher de bonne
heure. _Lever  six, coucher  dix, font vivre d'ans dix fois dix._ On
dit la mme chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire
mettre au concours par l'Acadmie, mmoire en prose sur ce sujet, _idem_
pome. crire  Fontane).

Je me croyais dbarrass de Berthier, mais, va te faire lanlaire! Tarare
pompon!

--Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Berthier en me retenant, j'ai
quelques rapports, etc., etc., quelques signatures, etc., etc.

Povero mio! Deux minutes! Elles taient de taille, ses deux minutes!
L'animal me retint jusqu' trois heures du matin. Un travail de
cheval!... Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac,
sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur,
je trimais avec Berthier!...

                   *       *       *       *       *

_13 octobre._--Encore une journe de travail! Les corps d'arme,
pivotant sur l'aile gauche, avancent et se dveloppent sur la droite.
Ordres sur ordres. L'artillerie, les parcs, les ambulances,
l'intendance... Quel tracas!

  [Illustration: Brevet de Rosire
  Village de Mlhdorf (Prusse)
  Prix de Vertu fonds par S. M. l'Empereur
  1re anne
  Au nom de S. M. l'Empereur & Roi
  Brevet de Rosire
  Dcern  Fraulein Wilhelmine Landsberg
  en rcompense des vertueuses qualits dont elle a toujours fait preuve
  Mlhdorf le    octobre 1806
  le Bourgmestre Wissschein    Napolon]

Je n'ai pas perdu ma journe. Ce matin, avec la comtesse, j'ai fait
runir les anciens du village et j'ai annonc  ces braves gens que leur
chtelaine m'ayant fait connatre et apprcier toutes leurs bonnes
qualits, j'avais l'intention d'assurer le bonheur de la population
entire du village, qu'en consquence je faisais remise de tous les
termes de contributions non pays et que je les exemptais  tout jamais,
eux et les gnrations futures, des impts et gabelles, etc... et que
j'en faisais mon affaire avec le roi de Prusse, qui bientt n'aurait
rien  me refuser.

Voil mes gens qui me regardent bahis. Je continue: Et que, de plus,
dsirant laisser dans leurs coeurs un doux souvenir de mon passage, je
fondais un certain nombre de prix de vertu pour les jeunes gens, pour la
jeune fille qui se sera signale entre toutes par les plus douces
qualits, pour les mnages vertueux et pour les vieillards!... etc.,
etc.

Toute cette aimable population accueillit mes paroles avec transport; le
vnrable pasteur me bnit solennellement, des mres me montraient 
leurs tendres rejetons, de douces larmes coulaient de tous les yeux. Moi
aussi, j'tais mu! J'espre bien que les vertus patriarcales vont,
grce  moi, fleurir de plus belle dans cette gracieuse valle.

L'aprs-midi j'ai couronn de mes mains la jeune fille choisie parmi les
plus sages et je lui ai remis une somme de six cents livres qui lui
servira de dot.

                   *       *       *       *       *

_13 octobre._--J'en ai assez. Ce soir encore, aprs conseil des
marchaux, Berthier est revenu avec un tas de rapports et d'ordres  me
soumettre: Ncessit de faire avancer le grand parc de sige et ordres
ncessaires. Rapports sur les combats de la semaine dernire,
propositions d'avancement. tat gnral des pertes des 3e et 4e corps 
ce jour. tats fournis par l'artillerie, gargousses, obus et boulets.
Demandes diverses de matriel formules par les ambulances. Comme il
leur en faut, aux ambulances!... Rapports divers sur les positions de
l'ennemi...

C'est trop, j'en ai assez! J'ai fait une proposition  la comtesse: Je
donne ma dmission et nous allons vivre loin du vain thtre de la
gloire et loin de ses absorbants soucis, dans une heureuse mdiocrit.
Nous allons goter au sein de la nature, sous les orangers de mon beau
pays, tous les calmes bonheurs que le ciel rserve aux mortels obscurs.

J'ai toujours t dpourvu d'ambition, ce sont les circonstances qui
m'ont amen au poste que j'occupe, eh bien! je suis dispos  le
quitter,  tout rejeter des vanits de ce monde et  m'en aller vivre
chez nous avec la comtesse, si elle y consent. Je me rappelle un de nos
cousins qui tait cur dans un petit village en montagne et en vue de la
mer; je fus souvent, quand j'tais petit, le voir aux beaux jours
d'automne; c'tait un brave homme, un peu port sur sa bouche, mais quel
presbytre dlicieux! un jardin o tous les fruits poussaient, o toutes
les fleurs de la cration rpandaient leurs parfums! Avec trois mille
cus de rentes et cette maison, nous connatrions le bonheur! l'ge
d'or!... Mais, que dis-je? quels rves vais-je baucher? Et Josphine
que j'oubliais!... Mon Dieu, si elle y consent aussi, tout peut
s'arranger; je lui louerai une petite maison avec un grand jardin  la
ville,  deux lieues de chez nous, et j'irai la voir deux fois par
semaine... Je vais parler srieusement  la comtesse!

                   *       *       *       *       *

_15 octobre._--Bien des ennuis et de la fatigue depuis deux jours.
Oblig de remettre  plus tard mes rves de tranquillit. Tout le temps
 cheval et du travail par-dessus la tte!

Grande bataille  Ina. Ennemi en droute laissant 20,000 morts, 40,000
blesss et peut-tre autant de prisonniers. Cavalerie poursuit. Aprs la
bataille, envoy un exprs au chteau de X... pour rassurer la comtesse.
Dpche pour Josphine.

Le 14 au matin, rveill avec migraine. Mal dormi. Non, ce n'est pas une
existence. Couch en plein air sur le petit plateau en avant d'Ina que
balaye une petite bise sche! Brrr! Heureusement qu'on va se rchauffer
en tapant sur l'ennemi. a m'indigne  la fin de penser qu'un tas de
rois et de diplomates, un tas de princes et d'intrigants s'obstinent 
m'empcher de vivre comme je le dsirerais!

[Illustration: Morgen. Ina 14 Oct. 1806]

Et j'ai peut-tre gagn un rhume sur ce sapristi de plateau! J'avais
bien envie, pour me rchauffer, de prendre la pioche comme les hommes
qui creusent dans le roc un chemin pour hisser l-haut notre artillerie,
mais,  cause de ma position, je ne pouvais pas et a m'ennuyait ferme.
Et des ordres! des ordres  donner! Des mouvements  combiner! Tout
prvoir! tout arranger! C'est  peine si j'eus le temps de dormir trois
quarts d'heure vers le matin. Je rvassais, lorsque tout  coup,  cinq
heures, mon mameluck Roustan, suivant sa consigne, vint me rveiller. Il
dut me tirer par les jambes. Enfin je fus debout tout engourdi.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Il est cinq heures et l'ennemi bouge!

Allons, reprenons le collier! Tout en billant je fais filer les
officiers d'tat-major. Le corps de Lannes et la garde se mettent en
mouvement dans un brouillard  couper au couteau. Si je n'avais pas
prvu ce brouillard humide, quel gchis, quel dsordre! mais je l'avais
prvu et tout marche bien. J'ai un cor qui ne me trompe pas! Quel
cassement de tte, mon Dieu!

Nous dgringolons du plateau, et, aussitt arrives en plaine, les
troupes prennent rapidement leurs formations.

Sur la gauche, des masses d'infanterie et de cavalerie disparaissaient
le long d'un bois; c'tait le corps d'Augereau, tandis qu' droite le
corps de Soult s'tendait sur un terrain mamelonn, vers un point o
brillaient encore en grand nombre les feux de bivac de l'ennemi. Toutes
ces colonnes avanaient, se tassaient sur des arrts soudains causs par
l'encombrement; les rangs s'ouvraient pour laisser passer l'artillerie,
un norme bruit de ferraille secoue couvrait tous les bruits et
s'teignait ensuite dans le brouillard, puis, au milieu des jurements,
la marche reprenait.

Avec tout a, je n'ai rien trouv  me mettre sous la dent. Mes cantines
se sont gares dans la nuit, et quand j'ai voulu recourir  la
provision de tablettes de chocolat que Josphine avait entasses dans
les fontes de ma selle avec des foulards pour la nuit, plus rien! Par la
faute de Roustan sans doute, les fontes ont t bouscules cette nuit et
les tablettes perdues dans la boue.

Heureusement, comme je marronnais en marchant, je rencontre le 2e
grenadiers, mass l'arme au pied dans un champ, pour livrer passage 
une division de cuirassiers, et je vois le tambour-major Snot, un
ancien d'Italie, en train de humer un coup de sa gourde en faisant
claquer sa langue.

Ce claquement de langue retentit dlicieusement dans mon coeur.

--Ne bois pas tout, Snot, laisse-m'en un peu!

--A votre service, mon Empereur; allez-y sans crainte, c'est un schnaps
soign!

En effet, c'tait du schnaps soign; avec un croton que Snot gardait
dans sa giberne, et un oignon qu'un grenadier tira de son bonnet 
poils, je fis un djeuner frugal, mais ravigotant.

--Je te rendrai a aux Tuileries, Snot, lui dis-je en remontant 
cheval.

--C'est entendu, mon Empereur, me crie Snot,  tantt, aprs l'ouvrage!

En cet instant, le brouillard commenant  se dissiper; une vole de
coups de canon part d'une des batteries d'Augereau, un sans-patience qui
veut toujours ouvrir le premier la conversation, et le tremblement
commence. Je vois Snot lever sa canne, j'entends ronfler la peau d'ne
et les grenadiers poussent en avant.

[Illustration: Der TambourMajor]

Un coup de soleil traverse la plaine et voil que toute la campagne
s'aperoit  perte de vue couverte de troupes. Sur les hauteurs, en
avant de nous, les Prussiens, appuys  des bois, garnissent les
villages en bel ordre... Des batteries en position partout, des
divisions couvrant les dfils  emporter, une quantit de cavalerie en
arrire, des escadrons et des rgiments en colonnes... J'ai  peine le
temps de me dire que a va tre dur d'enlever toutes ces positions et de
passer sur le corps de tous ces gaillards qui vous ont une allure
respirant la confiance, j'ai  peine le temps de jeter un coup d'oeil
sur nos troupes que l'affaire s'engage sur toute la ligne. En un clin
d'oeil la fume couvre tout, nos batteries en retard se portent au grand
galop sur la crte de la colline et ouvrent le feu l'une aprs l'autre.

Je ne vois plus rien. Je traverse un village enlev par l'infanterie de
Soult, parmi des tas de morts et de blesss entasss dans toutes les
ruelles et dans tous les jardins, je suis une plaine o cette infanterie
a t engage contre des hulans et dragons prussiens et en a couch par
ses feux de file plusieurs centaines dans les sillons, et je rencontre
un hameau en flammes. Impossible d'aller plus avant, les Prussiens se
cramponnent  un bois d'o le corps de Soult s'efforce de les chasser.
Un tapage infernal. Six batteries sur les pentes fouillent le bois et
criblent un creux par lequel des colonnes ennemies descendent dans le
bois. Onze heures! Et je n'ai toujours rien pris depuis hier soir, que
le croton et l'oignon de tout  l'heure. Oh! l'intendance! Nous sommes
obligs de marcher, nous, et de cogner sans rien dans le ventre, pendant
que les Riz-pain-sel flnent la plume  l'oreille. Et l'on s'tonne que
le soldat soit quelquefois de mauvaise humeur!

[Illustration: Napolon I, Kaiser der Franzosen]

Comme je retournais en maugrant, j'avise, en arrire des batteries, un
moulin  vent. J'aime les moulins  vent, ils font bien dans le paysage.
Celui-ci, les ailes immobiles et comme colles  son flanc, semblait un
pauvre oiseau effarouch par l'effroyable tapage qui se faisait autour
de lui. Des officiers d'ordonnance galopaient dans la plaine, des masses
de troupes dfilaient au-dessous de la petite minence, pendant que des
files de blesss sortaient du bois et passaient en arrire de nos
lignes.

[Illustration: NAPOLON CHEZ LA MEUNIRE (BATAILLE D'IENA)]

J'entends un ne braire, une femme crier, des soldats jurer. C'tait
l'ne du meunier qu'un vivandier voulait attacher  sa charette...
Tiens, tiens, la meunire est encore l... Voyons donc s'il n'y a pas
quelque morceau de jambon  se mettre sous la dent. Je saute  terre
avec quelques-uns de mon tat-major et, pour gagner les bonnes grces de
la meunire, je commence par lui faire rendre son ne.

[Illustration]

Ah! je vois bien tout de suite qu'il ne reste pas grand'chose dans le
moulin, les voltigeurs ont pass ici, mais la meunire reconnaissante me
fait signe d'attendre et tire d'une cachette deux galettes
apptissantes, un quarteron d'oeufs et un gros morceau de lard. C'est
une matresse femme! En cinq minutes une omelette est confectionne et
nous sommes  table. J'ai trois invits aussi affams que moi, les
autres restent dehors; pour qu'ils ne se doutent de rien et ne
bougonnent pas trop, je parais de temps en temps  la fentre avec ma
longue-vue, je regarde les progrs de l'attaque de Soult et je donne un
ordre quelconque, un aide de camp part au galop et je me remets  table.
Quelle satisfaction! Nous autres, soldats, nous ne savons jamais o nous
souperons le soir et si nous souperons, nous devons donc saisir aux
cheveux toutes les occasions de nous donner du bien-tre.

Le meunier a disparu, la meunire n'a pas eu le temps de se sauver. Elle
est vraiment gentille avec ses jupons courts et ses bas rouges. Tout en
causant aprs cette fine omelette qui a dissip notre mauvaise humeur,
je lui pince le menton, et je lui rime un petit impromptu:


_Impromptu  la meunire pour la remercier de sa divine omelette._

        Le coeur de l'homme et de l'Amant,
            Las, tendre Elmire!
        Ainsi que moulin moulinant,
            Tourne au zphyre.
        L'omelette a si bonne mine,
        Son parfum est si sduisant,
        La meunire a jambe si fine,
        Son sourire est si caressant
        Que prs d'elle ici me fixant,
        En simple meunier qui mouline,
        Du soir au matin l'embrassant,
      Je resterai faisant blanche farine!

On est trs bien ici, bon air, vue admirable; en ce moment le paysage
est voil par la fume, mais, en temps ordinaire, la vue est
certainement de toute beaut. Je ne plains pas le meunier!

Mais ne nous oublions pas, sacristi, les affaires avant tout! Ouf!
reprenons le harnais. Allez, aimable meunire, en rcompense de votre
omelette, les petits vers que je vous ddie paratront dans le prochain
_Almanach des Muses_, sous mon pseudonyme ordinaire[3], et j'crirai ce
soir pour qu'on vous envoie un vase de Svres.

  [3] Quel tait ce pseudonyme? C'est une question que devrait bien
    rsoudre _l'Intermdiaire des chercheurs et des curieux_.

  [Illustration: Esquiss  Mulhdorf
  13 octobre 1806 par J. B. Dupont, Caporal 35e de ligne
  Elve de David (Prix de Rome rat en 1805, conscrit 1806)
  a va chauffer demain]

a marche ferme tout autour de nous. Soult a enfin enlev le bois et
rejet l'ennemi de l'autre ct; c'est  notre tour de remonter le
chemin creux et d'y recevoir des voles de mitraille. Bon, quelques
boulets s'garent par ici, ils passent au-dessus de nos ttes, mais le
moulin est atteint. Il a une aile brise et un grand trou en haut, juste
o nous djeunions tout  l'heure. Je ferai envoyer deux vases de Svres
 la meunire.

La canonnade devient plus furieuse et la fume augmente; on ne se voit
plus  deux pas. Tout  coup, aprs une heure encore de cet infernal
tintamarre, voici la pousse en avant qui se dessine et la cavalerie qui
se lance sur les carrs prussiens en retraite. Sublimes horreurs que
j'entrevois par moments, par des claircies dans la fume! Il faut
marcher en avant. C'est reintant, et si vous croyez que cette canonnade
est agrable quand on a une migraine comme celle qui me travaille depuis
le matin! Quel mtier, seigneur!

Travers encore cinq ou six villages en flammes ou dmolis par
l'artillerie. Je fais des folies, je promets aux gens de leur envoyer
comme indemnit quelques-uns de mes plus jolis Svres.

La bataille est gagne. J'en tais sr depuis le moulin; je ne suis pas
superstitieux, mais j'ai remarqu plusieurs choses: d'abord, c'est qu'il
y a presque toujours un moulin dans chacune de mes batailles; ensuite,
c'est que chaque fois que j'y trouve la meunire la bataille est gagne
d'avance tandis que si c'est le meunier qui me reoit, je suis certain
d'avoir mon paquet. Heureusement que presque toujours le meunier est
parti se mettre  l'abri.

L'ennemi est dans une droute pouvantable; il ne pourra pas, cette
fois, dire que cette bataille d'Ina n'est pas de moi, et que c'est
Ricou qui a fait le plan, puisque ce pauvre Ricou est prisonnier.

                   *       *       *       *       *

_16 octobre._--Ricou est au quartier gnral! L'animal a pu s'chapper
des mains de l'ennemi il y a huit jours, et maintenant qu'il n'y a plus
de coups  craindre, il arrive! On va dire encore que c'est lui qui m'a
souffl tous mes mouvements, les gens soudoys par la perfide Albion
vont le rpter par toute l'Europe! Si encore Ricou tait venu
avant-hier, il m'aurait bcl mes proclamations et je n'aurais pas t
oblig de trimer, de passer, au lieu de dormir, une bonne partie de la
nuit  faire de la littrature, qui n'est pas dans mon genre, encore!

                   *       *       *       *       *

_25 octobre._--Tout va bien, je puis considrer la campagne comme
termine... Enfin je vais donc tre tranquille, je vais pouvoir,
aussitt rentr chez nous, goter les joies paisibles de la famille et
de la nature!

[Illustration]

J'ai reu hier, avec des pantoufles fourres brodes par elle, une
lettre de Josphine; il parat qu'il y a normment de lapins dans le
parc de la Malmaison. Je chasserai un peu le matin, histoire de me
dgourdir les jambes, et l'aprs-midi, si nous avons encore de belles
journes, je lirai Horace en me promenant sous les grands arbres pour
faire mes digestions toujours un peu lourdes. crire  Josphine de
renouveler le papier des chambres  la Malmaison; j'avais vu de trs
jolis chantillons avant de partir, mais je n'avais voulu rien dcider.
Elle peut aussi acheter pour sa chambre des Tuileries le lit et
l'armoire  glace trusques que je lui ai promis si tout marchait bien.
Le chiffonnier et les fauteuils aussi, mais je lui demanderai qu'elle me
fasse la surprise du petit bureau,  l'antique avec l'encrier et la
lampe. Nous entrons demain  Berlin: qu'est-ce que je lui rapporterais
donc bien comme souvenir? Je voudrais trouver quelques bibelots pas trop
chers, mais je crois qu'il n'y a pas grand'chose; ils ne russissent ici
que les grandes pipes  fourneau de porcelaine et je ne fume pas. Je
chargerai un de mes aides de camp de chercher; il trouvera, ces jeunes
gens sont trs fureteurs.

                   *       *       *       *       *

_27 octobre._--Entre solennelle  Berlin. Belle rception.
Rquisitionn quinze mille paires de bas de soie blancs pour les
grenadiers de ma garde; je veux qu'ils fassent bonne figure aux bals
prs des Berlinoises.

La comtesse est arrive...

                   *       *       *       *       *

Nous arrtons ici nos extraits du carnet de notes de Napolon. Ces
quelques pages suffisent pour faire apprcier l'immense importance de
ces notes et laisser deviner quelle rvlation sur le vrai Napolon
l'histoire tirerait de leur publication intgrale!

Les instances des historiens et des acadmies dcideront, peut-tre le
comte d'H...  faire imprimer son prcieux manuscrit; notre
indiscrtion, qu'il voudra bien nous pardonner, n'a eu d'autre but que
de lui forcer un peu la main en appelant l'attention publique sur le
trsor qu'il dtient.

[Illustration]

L'illustration qui accompagne ces extraits a t excute sur des
documents exacts et authentiques; en faisant des recherches en
Allemagne, nous avons eu l'heureuse chance de dcouvrir un certain
nombre d'estampes et de dessins tout  fait ignors ou trs peu connus
se rapportant aux vnements de 1806.

Au dernier moment, nous apprenons par des dpches d'Amrique une
heureuse nouvelle. Un reporter, envoy par un grand journal du matin, a
trouv le moyen de se faire engager comme cuisinier, aux appointements
de 15,000 dollars par an, chez le snateur Philmon Codgett, de
Massachusetts, le richissime collectionneur qui possde les volumes I et
III des notes de Napolon, perdus pendant la Commune.

Depuis six mois, ce reporter profitait des absences lgislatives de
l'honorable Codgett pour s'introduire dans son cabinet de travail. A
l'aide de fausses clefs, il ouvrait la caisse de fer  triple serrure
enfermant les deux volumes et copiait jusqu'au retour du snateur.

Malgr ses prcautions, il a t surpris par celui-ci, qui lui a tir
douze coups de revolver. Le reporter, quoique bless grivement, a pu
s'chapper. Il est en route pour l'Europe. Son travail de copie tait
heureusement termin; il le collationnait sur l'original quand
l'honorable Codgett est survenu.

Le journal donnera chaque dimanche, ds l'arrive de son hroque
rdacteur, la publication des prcieuses notes. Le premier volume
commence  la sortie de Brienne et finit  Austerlitz; le second dbute
par les impressions de Napolon lors de son mariage avec Marie-Louise et
se termine  la date du 15 juin 1815, trois jours avant Waterloo. Le
volume du comte d'H..., dont nous venons de parler, s'intercale entre
ces deux ouvrages si extraordinairement curieux. Nous connatrons donc
bientt, au complet, le carnet de notes de Napolon! Aujourd'hui, o un
retour d'opinion porte tous les lecteurs de France vers les ouvrages
ayant trait au grand homme, n'est-il pas regrettable d'tre oblig
d'attendre la publication faite outre-ocan des plus intimes documents
qui aient t laisss par le gnral conqurant des temps modernes.--Oh!
ces Amricains!!!

[Illustration]




LA

FIN DES LIVRES




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

Suggestions d'avenir

LA

FIN DES LIVRES


Ce fut, il y a deux ans environ,  Londres, que cette question de la fin
des Livres et de leur complte transformation fut agite en un petit
groupe de Bibliophiles et d'rudits, au cours d'une soire mmorable
dont le souvenir restera srement grav dans la mmoire de chacun des
assistants.

Nous nous tions rencontrs, ce soir-l,--qui se trouvait tre un des
vendredis scientifiques de la Royale Institution,-- la confrence de
sir William Thompson, l'minent physicien anglais, professeur 
l'Universit de Glascow, dont le nom est connu des deux mondes depuis la
part qu'il prit  la pose du premier cble transatlantique.

Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, sir William
Thompson avait annonc que mathmatiquement la fin du globe terrestre et
de la race humaine devait se produire au juste dans dix millions
d'annes.

[Illustration]

Se basant sur les thories de Helmholtz que le soleil est une vaste
sphre en train de se refroidir, c'est--dire de se contracter par
l'effet de la gravit sur la masse  mesure que ce refroidissement se
produit, sir William, aprs avoir estim la chaleur solaire  celle qui
serait ncessaire pour dvelopper une force de 476,000 millions de
chevaux-vapeur par mtre carr superficiel de sa photosphre, avait
tabli que le rayon de la photosphre se raccourcit d'un centime
environ en 2,000 ans et que l'on pouvait fixer l'heure prcise o la
temprature deviendrait insuffisante pour entretenir la vie sur notre
plante.

Le matre physicien nous avait non moins surpris en abordant la question
de l'anciennet de la terre, dont il dveloppait la thse ainsi qu'un
problme de mcanique pure; il ne lui attribuait point un pass
suprieur  une vingtaine de millions d'annes, en dpit des gologues
et des naturalistes, et il montrait la vie venant  la terre ds la
naissance du soleil, quelle qu'ait t l'origine de cet astre fcondant,
soit par le rsultat de l'clatement d'un monde prexistant, soit par
celui de la condensation de nbuleuses antrieurement diffuses.

  [Illustration: La vie en Pilules
  Nourriture d'une anne en 365 pilules.
  La bote 50 fr. dans toutes les pharmacies.]

Nous tions sortis de la Royale Institution trs mus par les grands
problmes que le savant professeur de Glascow s'tait efforc de
rsoudre scientifiquement devant son auditoire, et, l'esprit endolori,
presque cras par l'normit des chiffres avec lesquels sir William
Thompson avait jongl, nous revenions, silencieux, en un groupe de huit
personnages diffrents, philologues, historiens, journalistes,
statisticiens et simples curieux mondains, marchant deux par deux, le
long d'Albemarle street et de Piccadilly.

L'un de nous, Edward Lembroke, nous entrana  souper au _Junior
Athenum Club_ et, ds que le champagne eut dgourdi les cerveaux
songeurs, ce fut  qui parlerait de la confrence de sir William
Thompson et des destines futures de l'humanit.

James Wittmore se proccupa longuement de la prdominance intellectuelle
et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la fin du sicle
prochain. Il laissa entendre que le vieux monde abdiquerait peu  peu
son omnipotence et que l'Amrique prendrait la tte du mouvement dans la
marche du progrs, tandis que l'Ocanie,  peine ne d'hier, se
dvelopperait superbement, dmasquerait ses ambitions et occuperait une
des premires places dans le concert universel des peuples. L'Afrique,
ajoutait-il, cette Afrique toujours explore et toujours mystrieuse,
dont on dcouvre  chaque instant des contres de milliers de milles
carrs, conquise, si pniblement  la civilisation, malgr son immense
rservoir d'hommes, ne semble pas appele  jouer un rle prominent; ce
sera le grenier d'abondance des autres continents, il se jouera sur son
sol, tour  tour envahi par diffrents peuples, des parties peu
dcisives. Les masses d'hommes, dans leur violente envie de possder
cette terre vierge, s'y rencontreront, s'y battront et y mourront, mais
la civilisation et le progrs ne s'y installeront que dans des milliers
d'annes, alors que la prosprit des tats-Unis sera sur son dclin et
que de nouvelles et fatales volutions assigneront un nouvel habitat aux
ensemencements du gnie humain.

Julius Pollok, un doux vgtarien et savant naturaliste, se plut 
imaginer ce qu'il adviendrait des moeurs humaines, quand, grce  la
chimie et  la ralisation des recherches actuelles, l'tat de notre vie
sociale sera transform et que notre nourriture, dose sous forme de
poudres, de sirops, d'opiats, de biscuits, tiendra en un petit volume.
Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin, plus de
restaurants, plus d'piciers, quelques droguistes, et chacun libre,
heureux, susceptible de subvenir  ses besoins pour quelques sous; la
faim biffe du registre de nos misres, la nature rendue  elle-mme,
toute la surface de notre plante verdoyante ainsi qu'un immense jardin
rempli d'ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu duquel les ocans
seront comparables  de vastes pices d'eau d'agrment que d'normes
steamers hrisss de roues et d'hlices parcourront  des vitesses de
cinquante et soixante noeuds, sans crainte de tangage ou de roulis.

Le cher rveur, pote en sa manire, nous annonait ce retour  l'ge
d'or et aux moeurs primitives, cette universelle rsurrection de
l'antique valle de Temp pour la fin du XXe sicle ou le dbut du XXIe.
Selon lui, les ides chres  lady Tennyson triompheraient  brve
chance, le monde cesserait d'tre un immonde abattoir de btes
paisibles, un affreux charnier dress pour notre gloutonnerie et
deviendrait un jardin dlicieux consacr  l'hygine et aux plaisirs des
yeux. La vie serait respecte dans les tres et dans les plantes, et
dans ce nouveau paradis retrouv ainsi qu'en un Muse des Crations de
Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur: Prire de ne
pas toucher.

La prdiction idaliste de notre ami Julius Pollok n'eut qu'un succs
relatif; on reprocha  son programme un peu de monotonie et un excs de
religiosit panthiste; il sembla  quelques-uns qu'on s'ennuierait
ferme dans son Eden reconstruit, au bnfice du capital social de tout
l'Univers, et l'on vida quelques verres de champagne de plus afin de
dissiper la vision de cet avenir lact rendu aux pastorales, aux
gorgiques,  toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.

Utopie que tout cela! s'cria mme l'humoriste John Pool; les animaux,
mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrs de chimiste et
continueront  s'entre-dvorer selon les lois mystrieuses de la
cration; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de mme que
l'oiseau le plus inoffensif est l'aigle de la mouche, le loup s'offrira
encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par
le pass  tre la panthre de l'herbe. Suivons la loi commune qui rgit
l'volution du monde et, en attendant que nous soyons dvors,
dvorons.

[Illustration: LOISIRS LITTRAIRES AU XXe SICLE]

Arthur Blackcross, peintre et critique d'art mystique, sotrique et
symboliste, esprit trs dlicat et fondateur de la dj clbre cole
des _Esthtes de demain_, fut sollicit de nous exprimer ce qu'il
pensait devoir advenir de la peinture d'ici un sicle et plus. Je crois
pouvoir rsumer exactement son petit discours dans les quelques lignes
qui suivent:

[Illustration]

Ce que nous appelons _l'Art moderne_ est-il vraiment un art, et le
nombre d'artistes sans vocation qui l'exercent mdiocrement avec
apparence de talent ne dmontre-t-il pas suffisamment qu'il est plutt
un mtier o l'me cratrice fait dfaut ainsi que la vision?--Peut-on
donner le nom d'oeuvres d'art aux cinq-siximes des tableaux et statues
qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de
peintres ou de statuaires qui soient des crateurs originaux?

Nous ne voyons que des copies de toute sorte: copies des vieux matres
accommods au got moderne, reconstitutions toujours fausses d'poques 
jamais disparues, copies banales de la nature vue avec un oeil de
photographe, copies mticuleuses et mosaques fournissant ces affreux
petits sujets de genre qui ont illustr Meissonier, rien de neuf, rien
qui nous sorte de notre humanit! Le devoir de l'art, cependant, que ce
soit par la musique, la posie ou la peinture, est de nous en sortir 
tout prix et de nous faire planer un instant dans des sphres irrelles
o nous puissions faire comme une cure d'arothrapie idaliste.

[Illustration]

Je crois donc, continua Blackcross, que l'heure est proche o l'Univers
entier sera satur de tableaux, paysages mornes, figures mythologiques,
pisodes historiques, natures mortes et autres oeuvres quelconques dont
les ngres mmes ne voudront plus; ce sera le moment bni o la peinture
mourra de faim; les gouvernements comprendront peut-tre enfin la lourde
folie qu'ils ont commise en ne dcourageant pas systmatiquement les
arts, ce qui est la seule faon pratique de les protger en les
exaltant. Dans quelques pays rsolus  une rforme gnrale, les ides
des iconoclastes prvaudront; on brlera les muses pour ne pas
influencer les gnies naissants, on proscrira la banalit sous toutes
ses formes, c'est--dire la reproduction de tout ce qui nous touche, de
tout ce que nous voyons, de tout ce que l'illustration, la photographie
ou le thtre peut nous exprimer d'une faon suffisante, et l'on
poussera l'art, enfin rendu  sa propre essence, vers les rgions
leves o nos rveries cherchent toujours des voies, des figures et des
symboles.

L'art sera appel  exprimer les choses qui semblent intraduisibles, 
veiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations musicales, 
atteindre notre appareil crbral dans toutes ses sensibilits mme les
plus insaisissables,  envelopper nos multiformes volupts esthtiques
d'une ambiance exquise,  faire chanter dans un accord rationnel toutes
les sensations de nos organes les plus dlicats; il violentera le
mcanisme de notre pense et s'efforcera de renverser quelques-unes de
ces barrires matrielles qui emprisonnent notre intelligence, esclave
des sens qui la font vivre.

[Illustration]

L'art sera alors une aristocratie ferme; la production sera rare,
mystique, dvote, suprieurement personnelle. Cet art comprendra
peut-tre dix  douze aptres par chaque gnration et, qui sait! une
centaine au plus de disciples fervents.

En dehors de l, la photographie en couleur, la photogravure,
l'illustration documente suffiront  la satisfaction populaire. Mais
les _salons_ tant interdits, les paysagistes ruins par la
photopeinture, les sujets d'histoire tant poss dsormais par des
modles suggestionns, exprimant  la volont de l'oprateur la douleur,
l'tonnement, l'accablement, la terreur ou la mort, toute la
peinturographie en un mot devenant une question de procds mcaniques
trs divers et trs exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il
n'y aura plus de peintres au XXIe sicle, il y aura seulement quelques
saints hommes, vritables fakirs de l'ide et du beau qui, dans le
silence et l'incomprhension des masses, produiront des chefs-d'oeuvre
dignes de ce nom.

Arthur Blackcross dveloppa lentement et minutieusement sa vision
d'avenir, non sans succs, car notre visite  la Royale Acadmie n'avait
gure t, cette anne-l, plus rconfortante que celles faites  Paris
 nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ de Mars,
soit aux Champs-lyses. On pilogua quelque temps sur les ides
gnrales exposes par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur
lui-mme de l'cole des _Esthtes de demain_ qui changea le cours de la
conversation en m'apostrophant brusquement:

Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas  votre tour; ne nous
direz-vous pas ce qu'il adviendra des lettres, des littrateurs et des
livres d'ici quelque cent ans?--Puisque nous rformons ce soir  notre
guise la socit future, apportant chacun un rayon lumineux dans la
sombre nuit des sicles  venir, clairez-nous de votre propre phare
tournant, projetez votre lueur  l'horizon.

Ce furent des: Oui! oui... des sollicitations pressantes et cordiales,
et, comme nous tions en petit comit, qu'il faisait bon s'couter
penser et que l'atmosphre de ce coin de club tait chaude, sympathique
et agrable, je n'hsitai pas  improviser ma confrence.

La voici:

Ce que je pense de la destine des livres, mes chers amis.

La question est intressante et me passionne d'autant plus que je ne me
l'tais jamais pose jusqu' cette heure prcise de notre runion.

Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de
papier imprim, ploy, cousu, broch sous une couverture annonant le
titre de l'ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois
point,--et que les progrs de l'lectricit et de la mcanique moderne
m'interdisent de croire,--que l'invention de Gutenberg puisse ne pas
tomber plus ou moins prochainement en dsutude comme interprte de nos
productions intellectuelles.

L'imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement l'artillerie de la
pense et dont Luther disait qu'elle est le dernier et le suprme don
par lequel Dieu avance les choses de l'vangile, l'Imprimerie qui a
chang le sort de l'Europe et qui, surtout depuis deux sicles, gouverne
l'opinion, par le livre, la brochure et le journal; l'imprimerie qui, 
dater de 1436, rgna si despotiquement sur nos esprits, me semble
menace de mort,  mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont
t rcemment dcouverts et qui peu  peu vont largement se
perfectionner.

Malgr les progrs normes apports successivement dans la science des
presses, en dpit des machines  composer faciles  conduire et qui
fournissent des caractres neufs frachement mouls dans des matrices
mobiles, il me parat que l'art o excellrent successivement Fuster,
Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a
atteint  son apoge de perfection, et que nos petits-neveux ne
confieront plus leurs ouvrages  ce procd assez vieillot et en ralit
facile  remplacer par la phonographie encore  ses dbuts.

[Illustration: L'oeuvre maleficieuse dicte _phonograf_ du Sorcier
Edisonas iustement brusl en grue le]

Ce fut un tolle d'interruptions et d'interpellations parmi mes amis et
auditeurs, des: oh! tonns, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de
doute et, se croisant, de furieuses dngations: Mais c'est
impossible!... Qu'entendez-vous par l? J'eus quelque peine  reprendre
la parole pour m'expliquer plus  loisir.

[Illustration]

Laissez-moi vous dire, trs imptueux auditeurs, que les ides que je
vais vous exposer sont d'autant moins affirmatives qu'elles ne sont
aucunement mries par la rflexion et que je vous les sers telles
qu'elles m'arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n'y a gure
que les paradoxes qui contiennent des vrits, et les plus folles
prophties des philosophes du XVIIIe sicle se sont aujourd'hui dj en
partie ralises.

Je me base sur cette constatation indniable que l'homme de loisir
repousse chaque jour davantage la fatigue et qu'il recherche avidement
ce qu'il appelle le confortable, c'est--dire toutes les occasions de
mnager autant que possible la dpense et le jeu de ses organes. Vous
admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons
aujourd'hui, amne vivement une grande lassitude, car non seulement elle
exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte
partie de nos phosphates crbraux, mais encore elle ploie notre corps
en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de
vos grands journaux, format du _Times_,  dployer une certaine habilet
dans l'art de retourner et de plier les feuilles; elle surmne nos
muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si
c'est au livre que nous nous adressons, la ncessit de couper les
feuillets, de les chasser tour  tour l'un sur l'autre produit, par
menus heurts successifs, un nervement trs troublant  la longue.

Or, l'art de se pntrer de l'esprit, de la gaiet et des ides
d'autrui demanderait plus de passivit; c'est ainsi que dans la
conversation notre cerveau conserve plus d'lasticit, plus de nettet
de perception, plus de batitude et de repos que dans la lecture, car
les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent
une vibrance spciale des cellules qui, par un effet constat par tous
les physiologistes actuels et passs, excite nos propres penses.

Je crois donc au succs de tout ce qui flattera et entretiendra la
paresse et l'gosme de l'homme; l'ascenseur a tu les ascensions dans
les maisons; le phonographe dtruira probablement l'imprimerie. Nos yeux
sont faits pour voir et reflter les beauts de la nature et non pas
pour s'user  la lecture des textes; il y a trop longtemps qu'on en
abuse, et il n'est pas besoin d'tre un savant ophtalmologiste pour
connatre la srie des maladies qui accablent notre vision et nous
astreignent  emprunter les artifices de la science optique.

Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises  contribution;
elles s'ouvrent  tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent
moins irrits; nous ne donnons pas une excessive hospitalit dans ces
golfes ouverts sur les sphres de notre intelligence, et il me plat
d'imaginer qu'on dcouvrira bientt la ncessit de dcharger nos yeux
pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une quitable compensation
apporte dans notre conomie physique gnrale.

Trs bien, trs bien! soulignaient mes camarades attentifs. Mais la
mise en pratique, cher ami, nous vous attendons l. Comment
supposez-vous qu'on puisse arriver  construire des phonographes  la
fois assez portatifs, lgers et rsistants pour enregistrer sans se
dtraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq
cents pages; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les
articles et nouvelles du journalisme; enfin,  l'aide de quelles piles
actionnerez-vous les moteurs lectriques de ces _futurs_ phonographes?
Tout cela est  expliquer et ne nous parat pas d'une ralisation
aise.

Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres
inscripteurs lgers comme des porte-plumes en cellulod, qui
contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes
trs tnus qui tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix
y seront reproduites; on obtiendra la perfection des appareils comme on
obtient la prcision des montres les plus petites et les plus _bijoux_;
quant  l'lectricit, on la trouvera souvent sur l'individu mme, et
chacun actionnera avec facilit par son propre courant fluidique,
ingnieusement capt et canalis, les appareils de poche, de tour de cou
ou de bandoulire qui tiendront dans un simple tube semblable  un tui
de lorgnette.

Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vcu, pour
le _novel_ ou _storyographe_, l'auteur deviendra son propre diteur,
afin d'viter les imitations et contrefaons; il devra pralablement se
rendre au _Patent Office_ pour y dposer sa voix et en signer les notes
basses et hautes, en donnant des contre-auditions ncessaires pour
assurer les doubles de sa consignation.

Aussitt cette mise en rgle avec la loi, l'auteur parlera son oeuvre
et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente
lui-mme ses cylindres patents, qui seront livrs sous enveloppe  la
consommation des auditeurs.

On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des
_crivains_, mais plutt des _narrateurs_; le got du style et des
phrases pompeusement pares se perdra peu  peu, mais l'art de la
diction prendra des proportions invraisemblables; il y aura des
_narrateurs_ trs recherchs pour l'adresse, la sympathie communicative,
la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs
voix.

[Illustration]

Les dames ne diront plus, parlant d'un auteur  succs: J'aime tant sa
faon d'crire! Elles soupireront toutes frmissantes: Oh! ce diseur a
une voix qui pntre, qui charme, qui meut; ses _notes_ graves sont
adorables, ses cris d'amours dchirants; il vous laisse toute brise
d'motion aprs l'audition de son oeuvre: c'est un ravisseur d'oreille
incomparable.

L'ami James Wittmore m'interrompit: Et les bibliothques, qu'en
ferez-vous, mon cher ami des livres?

[Illustration: LITTRATURE ET MUSIQUE AT HOME]

Les bibliothques deviendront les _phonographothques_ ou bien les
_clichothques_. Elles contiendront sur des tages de petits casiers
successifs, les cylindres bien tiquets des oeuvres des gnies de
l'humanit. Les ditions recherches seront celles qui auront t
_autophonographies_ par des artistes en vogue: on se disputera, par
exemple, le _Molire_ de Coquelin, le _Shakespeare_ d'Irving, le _Dante_
de Salvini, le Dumas fils d'lonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt,
le Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens,
Emerson, Tennyson, Musset et autres auront t vibrs sur cylindres par
des diseurs de choix.

[Illustration: Oh!!!! s'cria la jeune fille en s'arrachant  demi pme
des bras de son sauveur, oh! Edgar, mon Edgar, sauve notre enfant
maintenant... les misrables l'emportent... La suite au prochain
phonogramme.]

Les bibliophiles, devenus les _phonographophiles_, s'entoureront encore
d'oeuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres  relier
en des tuis de maroquin orns de dorures fines et d'attributs
symboliques. Les titres se liront sur la circonfrence de la bote et
les pices les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistr 
un seul exemplaire la voix d'un matre du thtre, de la posie ou de la
musique ou donnant des variantes imprvues et indites d'une oeuvre
clbre.

[Illustration]

Les _narrateurs_, auteurs gais, diront le comique de la vie courante,
s'appliqueront  rendre les bruits qui accompagnent et ironisent
parfois, ainsi qu'en une orchestration de la nature, les changes de
conversations banales, les sursauts joyeux des foules assembles, les
dialectes trangers; les vocations de marseillais ou d'auvergnat
amuseront les Franais comme le jargon des Irlandais et des Westermen
excitera le rire des Amricains de l'Est.

Les auteurs privs du sentiment des harmonies de la voix et des
flexions ncessaires  une belle diction emprunteront le secours de
gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur oeuvre sur les
complaisants cylindres. Nous avons aujourd'hui nos secrtaires et nos
copistes; il y aura alors des _phonistes_ et des _clamistes_,
interprtant les phrases qui leur seront dictes par les crateurs de
littratures.

Les auditeurs ne regretteront plus le temps o on les nommait lecteurs;
leur vue repose, leur visage rafrachi, leur nonchalance heureuse
indiqueront tous les bienfaits d'une vie contemplative.

[Illustration]

tendus sur des sophas ou bercs sur des _rocking-chairs_, ils
jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes
flexibles apporteront le rcit dans leurs oreilles dilates par la
curiosit.

Soit  la maison, soit  la promenade, en parcourant pdestrement les
sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs
prouveront le plaisir ineffable de concilier l'hygine et
l'instruction, d'exercer en mme temps leurs muscles et de nourrir leur
intelligence, car il se fabriquera des _phono-opragraphes_ de poche,
utiles pendant l'excursion dans les montagnes des Alpes ou  travers les
Caons du Colorado.

--Votre rve est trs aristocratique, insinua l'humanitaire Julius
Pollok; l'avenir sera sans aucun doute plus dmocratique. J'aimerais, je
vous l'avoue,  voir le peuple plus favoris.

--Il le sera, mon doux pote, repris-je allgrement, en continuant 
dvelopper ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il
pourra se griser de littrature comme d'eau claire,  bon compte, car il
aura ses distributeurs littraires des rues comme il a ses fontaines.

[Illustration]

A tous les carrefours des villes, des petits difices s'lveront
autour desquels pendront,  l'usage des passants studieux, des tuyaux
d'audition correspondant  des oeuvres faciles  mettre en action par la
seule pression sur un bouton indicateur.--D'autre part, des sortes
d'_automatic libraries_, mues par le dclenchement opr par le poids
d'un penny jet dans une ouverture, donneront pour cette faible somme
les oeuvres de Dickens, de Dumas pre ou de Longfellow, contenues sur de
longs rouleaux faits pour tre actionns  domicile.

Je vais mme au del: l'auteur qui voudra exploiter personnellement ses
oeuvres  la faon des trouvres du moyen ge et qui se plaira  les
colporter de maison en maison pourra en tirer un bnfice modr et
toutefois rmunrateur en donnant en location  tous les habitants d'un
mme immeuble une infinit de tuyaux qui partiront de son magasin
d'audition, sorte d'orgue port en sautoir pour parvenir par les
fentres ouvertes aux oreilles des locataires dsireux un instant de
distraire leur loisir ou d'gayer leur solitude.

Moyennant quatre ou cinq _cents_ par heure, les petites bourses,
avouez-le, ne seront pas ruines et l'auteur vagabond encaissera des
droits relativement importants par la multiplicit des auditions
fournies  chaque maison d'un mme quartier.

[Illustration]

Est-ce tout?... non pas encore, le _phonographisme_ futur s'offrira 
nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de
restaurant sera munie de son rpertoire d'oeuvres phonographies, de
mme les voitures publiques, les salles d'attente, les cabinets des
steamers, les halls et les chambres d'htel possderont des
_phonographothques_  l'usage des passagers. Les chemins de fer
remplaceront les parloir-cars par des sortes de _Pullman circulating
Libraries_ qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues,
tout en laissant  leurs regards la possibilit d'admirer les paysages
des pays traverss.

Je ne saurais entrer dans les dtails techniques sur le fonctionnement
de ces nouveaux interprtes de la pense humaine, sur ces
multiplicateurs de la parole; mais soyez sr que le livre sera abandonn
par tous les habitants du globe et que l'imprimerie cessera absolument
d'avoir cours, en dehors des services qu'elle pourra rendre encore au
commerce et aux relations prives, et qui sait si la machine  crire,
alors trs dveloppe, ne suffira pas  tous les besoins.

--Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considrable en
Angleterre et en Amrique, qu'en ferez-vous?

--N'ayez crainte, elle suivra la voie gnrale, car la curiosit du
public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientt plus des
interviews imprimes et rapportes plus ou moins exactement; on voudra
entendre l'_interview_, our le discours de l'orateur  la mode,
connatre la chansonnette actuelle, apprcier la voix des divas qui ont
dbut la veille, etc.

Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?

[Illustration]

Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralises dans
les rouleaux de cellulod que la poste apportera chaque matin aux
auditeurs abonns; les valets de chambre et les chambrires auront
l'habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la
machine motrice et ils apporteront les nouvelles au matre ou  la
matresse,  l'heure du rveil: tlgrammes de l'tranger, cours de la
Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout
entendre en rvant encore sur la tideur de son oreiller.

Le journalisme sera naturellement transform, les hautes situations
seront rserves aux jeunes hommes solides,  la voix forte, chaudement
timbre, dont l'art de dire sera plutt dans la prononciation que dans
la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme
littraire disparatra, les lettrs n'occuperont plus qu'un petit nombre
infime d'auditeurs; mais le point important sera d'tre vite renseign
en quelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les offices de
journaux des halls normes, des _spoking-halls_ o les rdacteurs
enregistreront  haute voix les nouvelles reues; les dpches arrives
tlphoniquement se trouveront immdiatement inscrites par un ingnieux
appareil tabli dans le rcepteur de l'acoustique. Les cylindres obtenus
seront clichs  grand nombre et mis  la poste en petites botes avant
trois heures du matin,  moins que, par suite d'une entente avec la
compagnie des tlphones, l'audition du journal ne puisse tre porte 
domicile par les fils particuliers des abonns, ainsi que cela se
pratique dj pour les thtrophones.

[Illustration]

William Blackcross, l'aimable critique et esthte qui jusque-l avait
bien voulu prter attention  mon fantaisiste bavardage sans
m'interrompre, jugea le moment opportun de m'interroger:

[Illustration]

Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez
l'illustration des livres? L'homme, qui est un ternel grand enfant,
rclamera toujours des images et aimera  voir la reprsentation des
choses qu'il imagine ou qu'on lui raconte.

--Votre objection, repris-je, ne me dmonte pas; l'illustration sera
abondante et raliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous
ignorez peut-tre la grande dcouverte de demain, celle qui bientt nous
stupfiera. Je veux parler du KINTOGRAPHE de Thomas dison, dont j'ai
pu voir les premiers essais  Orange-Park dans une rcente visite faite
au grand lectricien prs de New-Jersey.

Le KINTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira
exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D'ici
cinq ou six ans, vous apprcierez cette merveille base sur la
composition des gestes par la photographie instantane; le kintographe
sera donc l'illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le
verrons fonctionner dans sa bote, mais, par un systme de glaces et de
rflecteurs, toutes les figures actives qu'il reprsentera en
photo-chromos pourront tre projetes dans nos demeures sur de grands
tableaux blancs. Les scnes des ouvrages fictifs et des romans
d'aventures seront mimes par des figurants bien costums et aussitt
reproduites; nous aurons galement, comme complment au journal
phonographique, les illustrations de chaque jour, des _Tranches de vie_
active, comme nous disons aujourd'hui, frachement dcoupes dans
l'actualit. On verra les pices nouvelles, le thtre et les acteurs
aussi facilement qu'on les entend dj chez soi; on aura le portrait et,
mieux encore, la physionomie mouvante des hommes clbres, des
criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais
au moins ce sera la vie elle-mme, naturelle, sans maquillage, nette,
prcise et le plus souvent mme cruelle.

[Illustration]

Je vous rpte, mes amis, que je ne conois ici que d'incertaines
possibilits.--Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils
d'entre nous de prophtiser avec sagesse? Les crivains de ce temps,
disait dj notre cher Balzac, sont les manoeuvres d'un avenir cach par
un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France
actuelle, ils ne souponneraient gure les douze annes qui furent, de
1789  1800, les langes de Napolon.

[Illustration: Une Salle de Diction d'un grand journal futur.]

[Illustration]

Il est donc vident, dis-je, en terminant ce trop vague aperu de la
vie intellectuelle de demain, qu'il y aurait dans le rsultat de ma
fantaisie des cts sombres encore imprvus. De mme que les oculistes
se sont multiplis depuis l'invention du Journalisme, de mme avec la
phonographie  venir, les mdecins auristes foisonneront; on trouvera
moyen de noter toutes les sensibilits de l'oreille et de dcouvrir plus
de noms de maladies auriculaires qu'il n'en existera rellement, mais
aucun progrs ne s'est jamais accompli sans dplacer quelques-uns de nos
maux; la mdecine n'avance gure, elle spcule sur des modes et des
ides nouvelles qu'elle condamne lorsque des gnrations en sont mortes
dans l'amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites
mmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destine,
cette destine, plus que jamais, est  la veille de s'accomplir, le
livre imprim va disparatre. Ne sentez-vous pas que dj ses excs le
condamnent? Aprs nous la fin des livres!

                   *       *       *       *       *

Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succs parmi
mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu'il pouvait
bien y avoir quelque vrit dans cette prdiction instantane, et John
Pool obtint un hourra de gaiet et d'approbation lorsqu'il s'cria, au
moment de nous sparer:

Il faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai
calcul qu'il parat dans le monde entier quatre-vingts  cent mille
ouvrages par an, qui tirs  mille en moyenne font plus de cent millions
d'exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes
extravagances et les plus folles chimres et ne propagent que prjugs
et erreurs. Par notre tat social, nous sommes obligs d'entendre tous
les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas
dans la suite un bien gros excdent de souffrance, mais quel bonheur de
n'avoir plus  en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le nant
des imprims!

Jamais l'Hamlet de notre grand _Will_ n'aura mieux dit: _Words! Words!
Words!_ Des mots!... des mots qui passent et qu'on ne lira plus.

[Illustration]




POUDRIRE ET BIBLIOTHQUE




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

POUDRIRE ET BIBLIOTHQUE


I

Eh bien! quoi encore, dom Poirier?

--Chut! D'abord, pour l'amour du ciel..., c'est--dire de la desse
Raison..., appelez-moi citoyen Poirier; je vous en supplie, tutoyez-moi,
cher monsieur Picolet!

--Chut! citoyen Poirier; au nom de l'tre suprme, appelez-moi mon cher
citoyen Caus-Gracchus Picolet! Nous sommes seuls ici, entre amis, mais
 deux pas il y a des oreilles de sans-culottes, assez longues ma foi,
qui pourraient nous entendre... Je vous disais donc, citoyen Poirier,
citoyen bibliothcaire, qu'est-ce qu'il y a encore?

--Vous ignorez l'arrt de la Commune, que l'on vient de me signifier?

--Totalement!

--Eh bien, devinez, cher monsieur Pi... cher citoyen Picolet, devinez ce
qu'ils vont faire ds demain des btiments de notre illustrissime
Abbaye, ci-devant royale, de Saint-Germain-des-Prs?... Je dis _notre_,
car vous en tiez presque, mon vieil ami, vous qui venez fouiller, au
grand profit de la science, les livres et manuscrits de notre
bibliothque, depuis tantt plus de trente ans...

--Depuis l'an 56, dom... citoyen Poirier! Lorsque pour la premire fois
je fouillai dans les livres poudreux, les cartons vnrables amasss par
les rvrendissimes bndictins, c'tait en 1756, sous Louis... sous le
tyran Louis, quinzime du nom!

--Nous sommes les deux derniers, vous bndictin laque, moi ci-devant
moine indigne de cette abbaye, commis par la Commune, lors de la
suppression des ordres religieux,  la garde des btiments et du
matriel, comme ils disent, de la bibliothque bndictine! Nous sommes
les deux derniers...  part vos amis, ces deux messieurs... ces deux
citoyens, qui osent encore venir de temps en temps...

Dom Poirier soupira.

--Eh bien, voyons, citoyen Poirier, ce nouvel arrt de la Commune?

--Une infamie nouvelle!

--Chut!

--Oui, je veux dire une mesure incroyable, extraordinaire,
terrifiante... Figurez-vous! Ils font... de notre Abbaye... ils font...

--Quoi?

--Une fabrique de poudre  canon!

--Une fabrique de...

--Oui!

--Impossible!

--Vous dites... pardon! tu dis, citoyen Caus-Gracchus Picolet, tu dis:
impossible? Va donc regarder par cette fentre dans la cour... Vois-tu
ces hommes en train de barbouiller de la peinture noire sur ces
planches, l-bas? Eh bien, lis un peu.

Le citoyen Picolet essuya les verres de ses lunettes et les mit
soigneusement  cheval sur son nez; cela fait, il se dirigea suivi du
citoyen Poirier vers une fentre donnant sur une des cours de l'Abbaye,
au pied du rfectoire, cette merveille architecturale du XIIIe sicle
due  Pierre de Montereau, l'architecte de saint Louis, auteur de la
Sainte-Chapelle du Palais de Justice.

--Je vois, je vois, fit le citoyen Picolet, _Administration_, attendez,
sapristi! _des poudres et salptres!_... C'est pourtant vrai! Mais
alors, les sclrats, les vandales, les nes bts, les...

--Chut! modrez votre indignation... modre, modre, citoyen Picolet, on
peut t'entendre!

--Les... les... enfin, je ravale mes pithtes, mais elles restent en
dedans, elles subsistent... enfin, ils ont l'ide... inqualifiable
d'installer une fabrique de poudre ici! une poudrire, dom Poirier, une
poudrire sous la bibliothque, un volcan sous les rayons chargs
d'oeuvres considrables, honneur et gloire de l'esprit humain, de tant
de manuscrits, chroniques, chartes et documents prcieux pour
l'histoire!

--Hlas!

--Nous sauterons, dom Poirier, je vous le dis, nous sauterons, c'est
sr!... Regardez-moi ces sectionnaires  pipes qui passent dans les
cours... Des pipes, je trouvais dj cela monstrueux ici, mais des
poudres et salptres!... c'est la fin, nous sauterons forcment...

--Je n'en doute pas plus que vous.

--Mais je proteste, clama M. Picolet, je proteste... c'est trop! c'est
trop!

--Taisez-vous donc! Nous sauterons, eh bien, est-ce que nous ne voyons
pas tout sauter autour de nous? les trnes, les institutions et...

Dom Poirier baissa la voix.

--Et les ttes? acheva-t-il.

--Je proteste! je proteste! les trnes, a se raccommode! les
institutions, a se relve! les ttes... ah! non, les ttes, a ne
repousse pas, mais il en pousse d'autres, enfin, tandis que nos
manuscrits, nos chartes, nos documents des sicles passs, une fois
brls, citoyen Poirier, une fois brls, c'est fini... je proteste au
nom de la science, au nom de l'histoire, au...

--Ne montez pas tant que cela sur vos ergots, citoyen Picolet, vous
allez vous faire raccourcir, et moi en mme temps, et a ne sauvera pas
nos manuscrits, chartes, diplmes, documents, tandis qu'en tchant de
durer le plus longtemps possible pour veiller sur eux, nous pourrons
encore conserver une trs petite, trs faible, trs mince esprance.
C'est pour cette esprance qu'il faut vivre et tcher de ne pas nous
faire raccourcir, comme on dit dans la belle langue de notre charmante
poque!

La colre du citoyen Picolet tomba subitement; sa figure, d'carlate
qu'elle tait devenue, blmit, ses jambes semblrent flageoler, et il se
laissa tomber sur une chaise.

C'tait en l'an II de la Rpublique une et indivisible, dans une des
salles de la bibliothque de l'Abbaye bndictine de
Saint-Germain-des-Prs, qu'avait lieu ce colloque subversif entre le
ci-devant dom Poirier, le dernier moine de l'Abbaye supprime, et le
paisible M. Louis Picolet, homme de lettres, rat de bibliothque, devenu
le citoyen Caus-Gracchus Picolet, vieil habitu de ses rayons, rest
fidle au docte logis, malgr ses malheurs et malgr les dangers trop
vidents de la frquentation.

Pauvre abbaye de Saint-Germain, illustre et rvre pendant tant de
sicles, et qui comptait quatorze cents ans d'existence glorieuse,
depuis le jour o Childebert, fils de Clovis, avec saint Germain, vque
de Paris, jetrent les premiers fondements du moutier primitif dans les
prs fleuris qu'arrose la Seine, au temps o Lutce commenait  peine 
sortir de son le.

Pas plus que Lutce, le monastre ne sombra point au temps des invasions
et des guerres. Les Normands massacrrent les moines, brlrent et
renversrent l'glise, l'Abbaye se releva et se repeupla.

[Illustration]

Alors commencent les sicles de grande prosprit, l'Abbaye fodale,
puissante et dominatrice, est le centre seigneurial d'une petite ville 
part,  ct de Paris; une enceinte crnele flanque de tours et cerne
d'un foss entoure un vaste ensemble d'difices, de cours et de jardins.

Deux clotres, un colossal btiment contenant la salle du chapitre, la
salle des htes et d'immenses dortoirs, un rfectoire admirable, une
chapelle de la Vierge sont domins par une glise  trois tours
majestueuses et par le grand logis du seigneur abb.

L'Abbaye possde d'immenses domaines, des prieurs et des cures dans
Paris et hors Paris, des terres, des fiefs, des censives un peu partout;
elle peroit des droits et des pages nombreux, exerce haute, basse et
moyenne justice sur ses vassaux. Elle a ses gens d'armes et ses
sergents, et se dfend  l'occasion derrire ses murailles. Elle
traverse ainsi, superbe et honore, les sicles du moyen ge.

[Illustration: L'Anglais collectionneur]

Mais avec le temps destructeur et transformateur l'Abbaye passe en
commende, et l'abb titulaire n'est plus qu'un gros seigneur laque qui
n'a qu' percevoir ses normes revenus et  les dpenser joyeusement
dans le palais abbatial, o les ombres des vieux abbs d'autrefois
voient avec stupfaction passer de coquettes frimousses d'actrices et de
danseuses convies aux petits soupers. Pendant ce temps, tout  ct,
les moines bndictins travaillent silencieusement; ils recueillent les
matriaux de l'histoire qui se droule depuis des sicles sous les
fentres de leurs salles, et ils amassent une considrable bibliothque
mise avec libralit  la disposition des curieux et des lettrs.

Subitement clate la grande tourmente. Dans l'effroyable cataclysme, la
vieille socit s'croule. Aux premires secousses, la vieille Abbaye,
qui jadis avait triomph de tant d'orages, a trembl sur ses bases. A la
suppression des ordres monastiques l'glise est ferme, les moines sont
jets dehors, et l'on balaye dehors aussi les os des rois mrovingiens
qui reposaient dans leurs tombeaux au milieu de l'glise. L'Abbaye,
cependant, ne reste pas longtemps vide, la vieille prison abbatiale, que
l'tat avait reprise depuis prs de deux sicles, se trouve trop petite,
bien que les sans-culottes s'entendent  y faire de la place; on
transforme l'Abbaye elle-mme en prison. Dans les cellules des moines,
dans les chambres, sous la bibliothque, on entasse des suspects ou des
fils, des filles, des femmes, des parents de suspects ou des gens
suspects d'tre amis des suspects, parmi lesquels, tous les matins, le
tribunal rvolutionnaire fait cueillir quelques ttes.

Des moines disperss, disparus, les uns vgtant cachs en quelque trou,
les autres recueillis dans quelque province lointaine, ou migrs,
certains sans doute ayant pass par le panier du citoyen Sanson, il ne
reste pour pleurer la vieille gloire dfunte que le courageux Dom
Poirier, qui a obtenu, pour veiller malgr tout sur ses chers livres au
pril quotidien de sa tte, de rester en qualit de gardien provisoire
des collections des ci-devant moines.

Le ci-devant dom Poirier est un grand, gros et fort Normand, une figure
rubiconde bien plante sur de robustes paules auxquelles s'emmanchent
des bras solides. En quittant la robe bndictine pour devenir le
citoyen Poirier, il a endoss un habit de gros drap noir qui sent encore
le calotin, comme disent les sans-culottes du quartier, ex-locataires
des maisons de l'Abbaye devenues biens nationaux. De fait, le citoyen
Poirier a bien un peu l'air d'un sacristain de village, dans ses
nouveaux habits; quoi qu'il en soit, son teint haut en couleur, sa mine
dcide et ses poings remarquables inspirent un certain respect  ses
hargneux voisins, sectionnaires ou fainants sans-culottes, vivant des
quarante sous quotidiens de la nation dans les btiments des moines.


II

Dans les antiques salles bondes de livres et de cartons o jadis
travaillaient paisiblement cte  cte les moines et les rudits
laques, le dsert s'est fait. Personne ne vient plus. Le fracas
terrible des vnements et l'effondrement social ont fait s'envoler,
effarouchs, tous ces paisibles picoreurs de bouquins. Un seul a
persist malgr tout, malgr les catastrophes se succdant coup sur
coup, malgr les _journes_ sanglantes. Tous les jours, en dpit du
danger, revient le vieil habitu Caus-Gracchus Picolet. Seul, n'est pas
tout  fait le mot; lui, c'est le fidle qui ne manque pas un jour, mais
il reste deux autres anciens habitus qui apparaissent encore de temps
en temps dans la bibliothque, se glissant timidement dans les cours aux
heures o il y a le moins de chances de se heurter aux sectionnaires,
c'est--dire lorsque ces farouches citoyens s'en vont chez les marchands
de vin du quartier discuter sur la quantit de ttes qu'il peut tre
encore ncessaire de couper pour la sant de la Rpublique.

Ces habitus intermittents sont, comme dom Poirier et le citoyen
Picolet, des hommes d'un certain ge,  cheval entre cinquante et
soixante, de paisibles hommes d'tude qui demeurent plongs depuis le
commencement du grand drame dans une espce d'ahurissement,  la fois
drouts et pouvants.

Il y a bien de quoi, on le conoit, pour d'honntes gens de lettres
vivant nagure de menus travaux pour les libraires, et qui, dans ce
monde tout nouveau, dans ce Paris bouillonnant des fureurs
rvolutionnaires, ne se sentent nulles dispositions  suivre le
mouvement qui entrane tout,  se lancer dans ces violentes luttes de
plume et de parole qui mnent actuellement trs vite leur homme  la
Convention ou  la guillotine, et parfois aux deux.

D'ailleurs, bien qu'il s'en cache maintenant avec soin, l'un d'eux est
un ci-devant, jadis assez fier du titre qui parait sa misre, le
chevalier de Valferrand, d'une famille de Normandie ruine depuis cent
cinquante ans, aujourd'hui simplement _Ferrand Jean-Baptiste_,  en
croire sa carte de civisme obtenue grce  mille ruses, aprs plusieurs
dmnagements successifs pour dpister toute recherche.

L'autre, s'appelant simplement Bigard, n'a pas eu besoin de modifier son
nom et s'est content de changer en Horatius son prnom de Dieudonn,
qui relevait autrefois la simplicit de _Bigard_ au bas de ses articles
du _Mercure de France_.

[Illustration]

Les terribles secousses de ces dernires annes, qui ont amen tant et
de si tranges changements partout, ont bizarrement et diversement
modifi ces deux physionomies. Dieudonn Bigard, trs gros avant 89, et
que son assiduit  sa table de travail menait  l'apoplexie, est devenu
peu  peu maigre et bilieux. Le chevalier de Valferrand, fin et musqu,
temprament sec et maigre, aux mollets en petites fltes, s'est bard de
graisse au contraire et a gagn un embonpoint extraordinaire.

--Le malheur engraisse, dit-il, quand il rencontre le citoyen Bigard.

--Les inquitudes patriotiques maigrissent! rpond Bigard.

A la rflexion, ces modifications d'acabit s'expliquent. Bigard n'a eu
que trop de raisons pour maigrir. D'abord, la diminution ou la
suppression totale de ses revenus. Plus de librairies, plus de travaux
de littrature; les grandes publications d'rudition commences avant 89
sont abandonnes, les presses ne produisent aujourd'hui que brochures
politiques ou gazettes populaires aux polmiques enflammes. Bigard n'a
donc plus de motifs pour rester clou  son pupitre, et il est forc par
le malheur des temps de supprimer assez souvent un repas sur deux, le
dner ou le souper, au choix de son estomac. De plus, comme il habite le
faubourg du Roule, il occupe ses loisirs en herborisations et promenades
 la campagne dans les Champs-lyses, aux heures o il n'y a pas 
craindre d'tre dtrouss par les voleurs.

[Illustration]

L'embonpoint nouveau et inespr de Valferrand, demeur sec jusqu'
cinquante ans, s'explique aussi aisment. M. le chevalier de Valferrand,
qui sortait beaucoup jadis, se claquemure au contraire avec soin depuis
ces dernires annes; il s'efforce de vivre oubli au fond d'un petit
logement de faubourg tranquille, trouvant l'orage bien long et dormant
le plus longtemps possible pour raccourcir les jours et pour oublier ses
affres perptuelles. Horatius Bigard et Valferrand ne montrent donc
point l'hrosme de dom Poirier et de Caus-Gracchus Picolet, rests
dans la tourmente, courageusement fidles l'un  son poste, l'autre 
ses habitudes: ils ne rapparaissent que de temps  autre dans la
vieille bibliothque des ci-devant bndictins, lorsqu'ils croient
sentir une petite accalmie dans l'atmosphre rvolutionnaire.

Justement, ce jour mme o la Commune venait d'affecter  la fabrication
des poudres les locaux de l'Abbaye non occups par les prisonniers, ces
deux paves du petit monde littraire d'avant 89 vinrent sans s'tre
donn le mot rendre visite  la vieille bibliothque pour emprunter
quelques livres  leur vieil ami le citoyen Poirier. Tous deux
dbouchant de la rue Jacob,  cinq minutes d'intervalle, pntrrent
dans les cours, le chevalier de Valferrand, le nez en l'air en affectant
des airs dgags et guillerets, l'autre la tte basse en faisant le
moins de bruit possible pour passer inaperu. Ils durent louvoyer pour
viter des groupes occups  et l dans les cours et entrrent  la
bibliothque sans avoir lu l'inscription: _Administration des poudres
et salptres_, et sans rien savoir.

[Illustration]

--V'l des oiseaux qui marquent mal! grommela pourtant sur leur passage
le chef du poste de sectionnaires, assis avec quelques-uns de ses hommes
sur un banc au soleil. Qu'est-ce qu'ils viennent ficher ici? Je ne sais
pas  quoi pense la Commune, de n'avoir pas encore nettoy leur
bibliothque... un tas de vieux bouquins sur les manigances des rois et
des curs! Tout a, je vous dis que c'est des menes d'aristocrates!


III

En deux mots ils furent au courant de la situation. L'effet fut
immdiat. Tous deux reculrent effars et reprirent leurs chapeaux poss
sur des piles de livres.

--Ne vous sauvez donc pas si vite, fit dom Poirier en riant, le danger
n'est pas immdiat; il n'y a encore que des caisses et des tonneaux
vides avec les ouvriers qui amnagent les locaux... nous ne sauterons
pas avant quelque temps!

--Vous parlez de cela bien tranquillement, citoyen Poirier, fit
Valferrand. Comment laissez-vous installer une poudrire sous votre
bibliothque... Il faut rclamer  la Commune!

--Bien m'en garderai-je, rpondit dom Poirier; croyez-vous que l'on
fasse droit  ma rclamation, et que pour les beaux yeux d'un ci-devant
moine, pour une bibliothque de couvent, un dangereux fatras de bouquins
relatifs aux ci-devant superstitions, comme ils disent, on revienne sur
l'arrt? Il est pass le temps des rclamations! Quand on nous a pris
une partie de notre btiment pour en faire une gele, j'ai t dire 
quel danger ce voisinage exposait notre prcieux dpt; on m'a rpondu
que je devais m'estimer heureux de ne pas tre log moi-mme en cette
gele. Quand on nous a gratifis de ce poste de sectionnaires qui nous a
valu dj tant d'avanies, j'ai eu beau crier qu'avec leurs pipes et leur
pole ces citoyens pouvaient nous incendier, on m'a ri au nez et l'on
m'a donn  entendre que l'intrt de la nation exigerait plutt la
suppression de la bibliothque et du bibliothcaire que celle du poste
de patriotes... Maintenant je ne rclame plus, je fais le mort, c'est
plus prudent... Tchons de nous faire oublier dans notre petit coin,
messieurs, faisons-nous aussi petits que possible...

--Mais c'est trop fort pourtant,  la fin! s'cria le citoyen
Caus-Gracchus Picolet.

--Chut! bouillant citoyen! n'avons-nous pas dj pass par de rudes
moments?... Souvenez-vous des journes de Septembre, lorsque,  deux pas
de nous, on massacra les Suisses et les autres malheureux dtenus dans
cette prison de l'Abbaye, dont nous pouvons apercevoir d'ici les toits
par-dessus les jardins du palais abbatial.

Le chevalier de Valferrand frmit et se laissa tomber sur une pile de
livres.

--Notre ami Picolet tait avec moi, messieurs, poursuivit dom Poirier;
nous avons pass trois jours enferms ici, sans bouger et sans nous
montrer, avec des vivres apports en cachette par cette brave fruitire
de la rue Cardinale qui se montre si dvoue pour moi depuis trois
ans... Terribles journes! Nous dormions sur nos livres comme nous
pouvions, poursuivis, malgr les fentres bien closes, par les cris des
malheureux que l'on gorgeait!... Si les massacreurs s'taient souvenus
que, si prs du thtre de leurs exploits, il restait encore un des
moines de la pauvre dfunte Abbaye, l'affaire et t vite rgle et
aussi celle de notre ami Picolet, mon compagnon si dvou, que j'aurais
eu la douleur d'entraner dans ma perte...

Dom Poirier mit les mains sur les paules de Picolet et secoua son ami
comme un prunier:

--Du courage! fit-il pendant que le citoyen Picolet frottait ses
paules, tout a passera!

--Oui! vous en parlez bien tranquillement, fit Picolet, et si nous
sautons?

--Oui, si nous sautons? appuyrent Bigard et Valferrand.

--Certainement nous finirons par sauter si a dure, mais tout mon espoir
est que a ne durera peut-tre pas jusque-l!... Le rgime que nous
subissons a-t-il donn son maximum? Y a-t-il eu assez de sang vers,
assez de crimes et assez de folies? Sommes-nous en haut de la cte et
allons-nous redescendre?

--Hum! cela n'en a pas l'air.

--Nous n'en savons rien! Dans une pidmie de peste, c'est quelquefois
au moment o la maladie frappe avec le plus de fureur et semble devoir
tendre encore ses ravages, que soudain l'accalmie se produit. Il faut
bien le reconnatre, c'est une terrible peste morale qui svit
actuellement sur notre pays.

--Vilaine maladie! grommela le citoyen Picolet, et joli pays  l'heure
qu'il est!

--Eh! mon Dieu, reprit dom Poirier, la belle et douce France des grandes
poques est toujours l; elle se retrouvera, allez. Il est vrai que,
pour le moment, ses habitants sont  peu prs tous malades,  peu prs
tous atteints,  des degrs diffrents, par l'pidmie actuelle. Chez
les uns, elle se manifeste par un dlirium furieux qui les porte, hlas!
aux plus effroyables atrocits; chez d'autres, c'est une simple
perversion de l'entendement et du sens moral, qui change le blanc en
noir et le noir en blanc, qui leur fait trouver belles et louables les
plus criminelles actions et les mne  trouver tout simples les
sanglants sacrifices journaliers sur l'autel de la guillotine... Roi,
reine, princesses, grands seigneurs, grandes dames, gnraux illustres,
vques vnrables, prtres, religieux, tout y passe, et nos malades
applaudissent, eux qui  l'tat sain eussent, avant l'invasion de la
maladie, en 88, si vous voulez, eussent pour la plupart frmi d'horreur
 la seule pense de ces crimes!... Je dois dire aussi que chez d'autres
la maladie se manifeste d'une tout autre faon, par une ardeur de
dvouement ou par une exaspration des sentiments militaires d'un vieux
sang guerrier, par un besoin de mouvement, de coups  donner ou 
recevoir, et ceux-l, au lieu de traner la pique aux spectacles de la
place de la Rvolution ou de prorer dans les clubs, s'en vont 
l'arme, aux batailles de la frontire...

--N'importe, drle de maladie, fit Valferrand, que votre maladie
rpublicaine; je trouve, moi, qu'elle frappe surtout ceux qui n'en sont
pas atteints... et assez durement, l sur le cou, jusqu' ce que la tte
tombe!

--Ne nous dcourageons pas. Tchons, messieurs, d'attendre intacts--dom
Poirier frappa sur le cou du citoyen Picolet--et sains, que la maladie
entre en dcroissance et finisse comme elle doit forcment finir!
Tchons de durer, la bibliothque et nous, plus longtemps qu'elle, tout
est l. Voyons, du nerf, sapristi! et travaillons quand mme... Et que
faites-vous aujourd'hui, cher monsieur Bigard?

--Pas grand'chose, citoyen Poirier; hlas!  quel libraire pourrais-je
proposer maintenant mes _Recherches sur les seigneuries religieuses de
l'Ile-de-France depuis la premire race de nos rois_? je vous le
demande? un travail, hlas! commenc en 87...

--Et vous, monsieur de Valferrand, taquinez-vous toujours la muse
frivole, continuez-vous votre _Histoire sainte en nigmes, charades et
logogriphes_?

--Chut! fit Valferrand, voulez-vous me faire guillotiner? D'ailleurs le
libraire qui m'avait demand cet ouvrage s'est fait sans-culotte; il m'a
propos quelque chose plus dans le got du jour: l'_Histoire des bons
bougres de citoyens romains mise en charades et logogriphes pour la
rcration des jeunes sans-culottes_... Et j'y travaille! Ne me blmez
pas, mes bons amis, mes premires pices ont obtenu un certain succs et
m'ont valu mon brevet de bon citoyen, c'est--dire cette carte de
civisme sans l'obtention de laquelle j'aurais trs bien pu faire partie
d'une fourne de suspects!... Mais vous, citoyen Poirier, vos travaux?

--Vont cahin-caha. Au milieu de tous ces dplorables vnements, mon
cher chevalier, mon _Histoire des Conciles_ n'avance que bien
faiblement... toutes les perquisitions faites  l'Abbaye, les
inventaires, recolements, bouleversements et dmnagements m'ont un peu
drang mes documents... Je m'y retrouve difficilement et le travail en
souffre... Ce n'est pas comme notre ami Caus-Gracchus Picolet,
travailleur inbranlable, qu'un tremblement de terre ne drangerait pas
et qui, si la fin du monde survenait, ne poserait la plume qu' l'appel
de son nom dans la valle de Josaphat, si encore il ne demandait pas au
Pre ternel de le laisser emporter ses papiers et sa table de travail
au Purgatoire, pour s'occuper pendant les quinze cent mille ans de
gehenne qu'il aura certainement  y subir, s'il a le coeur de continuer,
comme il le fait au milieu de nos terreurs,  colliger imperturbablement
toute sorte de posies rudes et barbares...

  [Illustration:

    A tous alors sur le Pont de Compiengne
    Soldiers Nobles dames et Francs bourgeois
    Boes gens, dict Jehanne, qu'il vous souviengne
    Du Roy nostre Syre a qui devons Foy
    Anglois, Bourguignons, jetons hors sur l'heure
    Sus par vouges et Faucharts assaillons
    c'est beau tems que Lopar maudict meure
    pour que partout voyons des Lys restoraison.]

--Posies rudes et barbares! s'cria Picolet sautant sur sa chaise.
Parlez plus respectueusement, s'il vous plat, ci-devant moine, des
oeuvres de nos vieux potes! Attendez un peu que je vous lise ceci et
vous allez rtracter vos blasphmes!

--Non! non! dites-nous plutt o vous en tes de votre grand travail?

--Mes _Origines de la posie franaise_ avancent plus vite que votre
_Histoire des Conciles_, monsieur le bndictin distrait par les rumeurs
de la place publique! J'entame le treizime volume, et il y en aura
seize!

--Seize volumes! s'crirent Bigard et Valferrand; et vous avez trouv,
 l'heure actuelle, un libraire pour seize volumes sur les origines de
la...

--C'est--dire que j'en avais un, fit tristement Picolet, mais M. de
Robespierre me l'a guillotin!... En trouverai-je jamais un autre?

--Hum!

--Et il me faut bien encore deux ans pour mener mon oeuvre  bonne
fin... je pourrai aller jusque-l, quelques centaines de livres en or me
restent de mon petit patrimoine... Mais aprs, dame!... En attendant, je
suis tout  la joie; tenez, voyez, admirez la trouvaille que j'ai faite
en notre bonne vieille bibliothque... Et dire que vous ne connaissiez
pas a, vous, citoyen bibliothcaire; c'est honteux, vous ignoriez votre
richesse!

Le citoyen Picolet tira d'un carton un volume  la reliure en assez
mauvais tat.

--Hein! fit-il, ces moines! parce qu'il n'est pas question l-dedans des
actes des saints ni des dcisions des conciles, ils se montrent bien peu
soigneux... Regardez-moi ceci, un manuscrit prcieux qui moisissait avec
bien d'autres au fond d'un vieux bahut!... Savez-vous ce que c'est? un
manuscrit sur parchemin, 228 feuillets, enrichi de 24 grandes miniatures
et de nombreuses lettres ornes... Remarquable dj  premire vue,
n'est-ce pas? Et quand vous allez connatre le sujet, donc!... _Le
Romant de la Pucelle_, tout simplement un pome sur Jeanne d'Arc, par
frre Jehan Morin, moine cordelier de Compigne, pome dat de 1435,
c'est--dire peu aprs la mort de Jeanne, transcrit et enlumin en 1439
pour S. A. le duc Philippe de Bourgogne, par Perrin Flamel, crivain et
bourgeois de Paris, en la paroisse Saint-Jacques-la-Boucherie,
probablement un fils de Nicolas Flamel! Que dites-vous de cela? Sept
mille vers sur Jeanne d'Arc par un de ses contemporains!!!... Et cela
moisissait dans un coin comme un rebut de bibliothque! Ouvrez au hasard
et voyez:

      Lors print l'tendard en main la Pucelle
      D'un pas rejoint les soudards du foss
      Juste devers porte Saint-Honor,
      Criant: Boute avant, soudards,  l'chelle!
      Par Dieu et roy, ferrez, prise est la ville!
      Un ribaud d'Anglais de cette bastille
      Vilainement d'un trait de crennequin
      Navra...


IV

La porte de la bibliothque, s'ouvrant tout  coup, interrompit
l'heureux Picolet tout fier de sa dcouverte. Chacun se retourna
brusquement. C'tait plus que rare, une visite; par ces temps-ci, qui
pouvait encore venir  la bibliothque? A la surprise succda
l'inquitude. Le visiteur tait un sergent de sectionnaires, le chef du
poste  la grille de la rue de Furstemberg, celui qui, tout  l'heure, 
l'arrive de Valferrand et de Bigard, avait dblatr contre les
conciliabules de ces gueux d'aristocrates. Le bonnet rouge enfonc sur
les oreilles, la carmagnole dboutonne laissant voir les crosses de
deux pistolets et la poigne d'un grand sabre, le sergent s'avana
laissant derrire lui la porte ouverte, ce qui permit  dom Poirier
d'apercevoir quelques ttes de sans-culottes rests sur le palier.

--Que dsires-tu, citoyen? demanda dom Poirier allant au-devant de lui.

--C'est toi qu'es le ci-devant calotin? dit le sergent.

--Nous nous connaissons en qualit de voisins, c'est toi qui es le
ci-devant ferblantier de la rue de l'chaud? riposta dom Poirier.

--Je le suis toujours, dit le sergent.

--Ah! je croyais, comme je te rencontre toujours le sabre au ct, avec
tes hommes, je pensais que tu consacrais maintenant tout ton temps  la
nation... mais, passons, qu'y a-t-il pour ton service?

--Voil, nous sommes en bas quelques bons patriotes chargs de veiller
aux intrts de la nation et d'ouvrir l'oeil aux menes des
aristocrates; et pour nous distraire au poste, en dehors des heures de
faction, bien entendu, je viens te demander quelques bouquins de la
bibliothque des calotins... mais des bons, s'il y en a, et avec des
images pour ceux qui ne savent pas lire...

--J'en suis dsol, citoyen sergent, mais je ne puis satisfaire  ta
demande; mes bouquins, comme tu dis, ne doivent pas sortir d'ici.

--Tu refuses? alors je rquisitionne!

--As-tu un ordre de rquisition?

--Le v'l! dit le sergent en frappant sur son sabre.

--Je ne le reconnais pas, rpondit froidement dom Poirier, et je te
rponds que je vais me plaindre  la Commune... Moi aussi je monte la
garde ici pour la nation,  qui ces livres appartiennent, et personne
n'y touchera tant que je ne serai pas relev rgulirement de mes
fonctions de gardien... Songes-y bien, citoyen sergent, avant de
persister! Tentative de dilapidation des biens de la nation, avec emploi
de la force, c'est grave, a peut mener loin par le temps qui court...

--Pas si loin que l'endroit o je te conduirai toi-mme incessamment,
citoyen calotin! c'est--dire ternuer dans le panier  Sanson... Tu lui
demanderas aussi  vrifier son ordre de rquisition  celui-l... C'est
bon! c'est bon! grommela le sergent, on s'en souviendra, et on saura
engager la Commune  vous surveiller tous d'un peu plus prs...

Le sergent gagna en grondant la porte o l'attendaient ses acolytes.
Bigard et Valferrand, effrays, s'taient peu  peu discrtement reculs
jusque dans le coin le plus obscur de la salle et cherchaient  se
dissimuler derrire des tables.

[Illustration]

--Nous avions bien besoin de venir aujourd'hui, dit tout bas Valferrand;
il est dangereux de se rappeler au souvenir de ces gens-l...

--Oui, glissa Bigard, le nez enfoui dans un grand carton, comment filer
maintenant sans nous compromettre davantage?

Le sergent n'avait fait qu'une fausse sortie, il repassa un instant la
tte parla porte:

--Dis donc, gardien des bouquins des ci-devant moines de la ci-devant
Abbaye, en attendant que tu ailles faire la rvrence place de la
Rvolution, cherche-nous donc ce qu'il y a de meilleur ici pour la
fabrication des cartouches et des gargousses; en plus des bouquins, vous
avez des tas de vieux papiers et parchemins qui feront bien l'affaire...
Je vais proposer l'ouverture d'un atelier, on va faire en bas de la
poudre pour la nation et tu vas nous donner les fournitures pour les
cartouches... a te va-t-il, citoyen cur?

Le paisible Picolet, pendant l'altercation, avait gliss le prcieux
_Romant de la Pucelle_ dans son gilet et boutonn sa houppelande
par-dessus. La colre lui montait  la tte, sa figure prenait des
rougeurs de tomate. A cette flche du Parthe lance par le sergent, il
n'y put tenir et se leva d'un bond:

--Brute! s'cria-t-il en saisissant un lourd encrier de plomb pour le
lancer  la tte du sans-culotte.

Dom Poirier, qui avait conserv tout son calme, lui retint heureusement
le bras.

--Du sang-froid, ne gtons pas les choses davantage! lui souffla-t-il 
l'oreille en le renfonant sur sa chaise, et votre pome en huit mille
vers... et votre treizime volume, malheureux!

--De quoi? Qu'est-ce qu'il a dit, celui-l?

--Il a dit... il a dit: Brutus! rpondit dom Poirier en riant, c'est le
nom d'un rpublicain romain, d'un parfait sans-culotte qui n'aimait pas
les tyrans plus que toi, brave sergent!...

--Bon, bon! on s'informera... et dans tous les cas on a l'oeil sur toi
et sur ce pierrot d'aristocrate... Patience!


V

Le ferblantier sans-culotte en fut pour ses menaces et ses
dnonciations. La Commune et la Convention, fort occupes ailleurs,
n'eurent pas le temps de songer  ce dernier bndictin de
Saint-Germain-des-Prs, rest  son poste d'honneur et montant sa garde
 la bibliothque, avec le bouillant Picolet pour adjoint volontaire. Le
treizime volume de ce dernier avanait, et entre temps il s'occupait de
faire une bonne copie du prcieux _Romant de la Pucelle_, de Jehan
Morin. Quant aux citoyens Bigard et Valferrand, ils n'avaient pas eu le
courage de revenir; cachs dans leurs trous, l'un continuait 
engraisser par dfaut d'exercice, et l'autre  maigrir par excs de
bile.

Le sergent de sectionnaires, aprs une petite ribote  la sant de la
nation, s'tant disput et mme un peu empoign aux cheveux avec sa
femme, avait pris le parti de s'enrler. Mais, aprs avoir t absent
une quinzaine, il tait revenu dgot de l'arme, dont les chefs ne lui
paraissaient pas suffisamment purs en sans-culottisme. Cette aventure
lui avait cependant fait perdre de son influence dans la section, et il
parlait maintenant beaucoup moins haut.

La bibliothque et le bibliothcaire, pendant qu'autour d'eux le drame
continuait de drouler ses pripties sanglantes, demeuraient donc assez
tranquilles,  part cela que des tonneaux de soufre, de salptre et de
poudre s'entassaient dans leur voisinage immdiat, dans les caves de
l'Abbaye et dans l'ancien rfectoire des moines.

--C'est un volcan, un vrai volcan qu'on nous prpare l, sous nos pieds,
pour nous envoyer porter aux autres plantes des nouvelles de la grande
rgnration de la race franaise par les guillotinades, fusillades,
noyades et autres douceurs! disait chaque matin le citoyen Picolet en
arrivant  la bibliothque. Sentez-vous, citoyen Poirier, comme je sens
le soufre, rien que pour avoir frl les btiments d'en bas...

--J'y suis fait, rpondait dom Poirier; mais, bah! a ne durera pas
toujours...

--Certainement, mais je me demande qu'est-ce qui nous arrivera plus
vite, la fin de...

--Chut! ou je vous dnonce comme souponn d'tre entach de sentiments
contre-rvolutionnaires.

--Ou l'ruption de notre volcan!

--Patientons!

--Et attendons-nous  tout, dit Picolet; probablement, ce sera
l'ruption qui surviendra la premire... Je me ruine cependant pour
essayer de lutter, je distribue des tabatires et je chante l'excellence
du tabac  priser aux hommes de garde, qui ne se gnent pas pour
traverser les cours la pipe  la bouche, et j'offre des sabots  des
ouvriers qui arrivent ici avec des souliers  clous. Mais je ne peux pas
retarder de beaucoup la catastrophe... Pourvu seulement que j'aie le
temps de terminer ma copie du _Romant de la Pucelle_, pour le mettre en
sret chez moi...

Un jour, le 2 fructidor an II, il achevait  peine son antienne
habituelle et prenait place devant son manuscrit, lorsque tout  coup
une forte dtonation clata dans la cour, suivie aussitt de cris
terribles. Picolet eut le temps de regarder dom Poirier et de se caler
sur sa chaise en faisant le gros dos; dom Poirier, au contraire,
bondit... Puis le sol trembla, une formidable commotion jeta les deux
hommes par terre, sous des dbris de fentres et des tas de livres
crouls, pendant qu'une explosion, semblable au fracas de mille pices
de canon tonnant ensemble, lanait en l'air le rfectoire des moines,
renversait et triturait les btiments voisins, dans un tourbillon de
flammes et de fume au milieu desquelles retombaient des poutres, des
pierres, des fragments de corps humains et des dbris de toute sorte!

... Dom Poirier et le citoyen Picolet se retrouvrent tous les deux
assis par terre en face l'un de l'autre, sur un amas de dcombres, dans
leur salle bouleverse, murs disjoints, fentres arraches, vitrines
croules, tables brises... Un instant de silence presque aussi
terrible que le bruit suivit l'explosion, puis des cris effroyables
s'levrent parmi des fracas d'croulements. Les deux hommes se
regardaient, les mains sur les oreilles, en proie  une sorte de
stupeur. Dom Poirier se releva le premier avec peine et comme s'il avait
tous les membres disloqus; une fois debout, il aida Picolet  se
remettre sur ses jambes et  se frotter.

--Eh bien, a y est!... Rien de cass?

--Non, rien, mais je suis roussi!...

--Vite, le feu! Tout brle autour de nous! Descendons s'il y a encore un
escalier...

--Attendez, mes manuscrits, mon _Romant de la Pucelle_!... Misre! o
est la table? mon pupitre? tout est bris!

--Voyez dans le tas, l-bas, moi je vais tcher de sauver quelques
manuscrits prcieux que j'avais mis de ct pour les avoir sous la main
en cas d'alerte... mais les retrouverai-je dans ces dcombres?...

--Mon _Romant de la Pucelle_, mille millions de ttes de jacobin!...
hurla Picolet effar, empoignant les livres crouls par brasses.

--Aux manuscrits! cria dom Poirier, et vite, j'entends ronfler les
flammes...

[Illustration]

... Quand on put pntrer dans la cour o flambaient les btiments, o
le vieux rfectoire, splendide pendant de la Sainte-Chapelle du Palais,
semblait une fournaise d'enfer sur laquelle des fragments de son
magnifique fenestrage dessinaient des ogives noires, des trfles et des
quatre-feuilles, on trouva les deux hommes, les cheveux grills, le
visage noirci, les habits dchirs, en train de transporter par
l'escalier que menaaient les flammes des brasses de manuscrits qu'ils
couraient tout simplement jeter dans une cave, sous une portion de
btiment que l'incendie ne semblait pas menacer encore.

La lutte s'organisa contre la flamme  qui l'on tentait de faire sa part
en pratiquant des coupures dans les grands corps de logis; une vritable
foule envahit l'Abbaye, gens du quartier, sectionnaires, soldats,
gendarmes. Des braves gens, sous la menace des croulements,
travaillaient avec ardeur, pendant que des sauveteurs quivoques se
rpandaient un peu partout, cherchant quelque chose  sauver--ou 
emporter.

Dom Poirier, avec l'aide de quelques gardes nationaux arrivs des
premiers, avait pu organiser une espce de chane, lui  la tte dans
les salles, et Picolet  la queue dans les caves, et les manuscrits, les
cartons de documents prcieux passaient de main en main pour aller
s'empiler dans leur abri provisoire. Mais bientt le dsordre se mit
dans la chane, des bousculades s'ensuivirent, les manuscrits furent
jets n'importe o, mouills par l'eau des pompes ou emports par des
citoyens sans scrupules, pendant que Picolet, ne voyant plus rien venir,
s'arrachait les cheveux.

Ainsi dans les flammes, comme au temps des Normands, acheva de prir
l'antique et vnrable Abbaye. Mais elle ne devait pas ressusciter comme
jadis; les dernires braises teintes, les ruines subsistrent quelque
temps, oeuvre lamentable de quelques heures, puis on acheva la
destruction, on renversa les ruines, on rasa les dbris et tout fut
dit...

[Illustration]

De la malheureuse bibliothque il n'y eut de sauv que ce qui fut
emport par les voleurs pour tre vendu  vil prix, ou entass dans les
caves par les deux sauveteurs. Des montagnes de manuscrits et de
papiers, de cartons ventrs, de rouleaux crass, de parchemins
souills, remplissaient ces vieilles caves jusqu' la hauteur des
piliers trapus supportant les votes. L, dans l'obscurit pesante, dans
les flaques d'eau envoyes par les pompes, dans la moisissure, les deux
courageux sauveteurs s'installrent pour complter leur oeuvre,
reconnatre, mettre en ordre et  l'abri les richesses jetes l,--au
pril de l'humidit, maintenant, aprs le pril des flammes. Ils
passrent six mois  ce travail,  soigner, pour ainsi dire, les pauvres
manuscrits; six mois dans cette cave,  dfaut d'un autre asile qu'on
n'en finissait pas de leur donner; six mois sous les votes glaciales, 
disputer aux rats les prcieuses reliques du pass; six mois  souffler
dans leurs doigts et  sentir les rhumatismes les mordre et la maladie
s'infiltrer dans leur chair et dans leurs os, et le froid linceul de la
mort s'abattre sur leurs paules!

Hlas! le pauvre Picolet, hros malheureux, manqua un matin pour la
premire fois depuis 1756  la bibliothque de l'Abbaye. Dom Poirier
l'attendit vainement: il venait d'entrer  l'Htel-Dieu avec une
pleursie, pour y mourir, gmissant surtout de la perte du _Romant de la
Pucelle_,  jamais disparu, rduit en cendres comme la Pucelle
elle-mme.

Et dom Poirier resta seul.

Bien d'autres dbris de la bibliothque, arrachs aux flammes, n'en
avaient pas moins t perdus. Longtemps encore aprs l'incendie, les
piciers du quartier se fournirent  bon compte de cornets pour leurs
denres, et l'on vit mme des marchands de vieux papiers vendre, au
poids, des tas de manuscrits parfois orns d'enluminures, des piles de
vieux parchemins, des chartes pourvues de leurs grands cachets de cire
pendant au bout des cordons. Des collectionneurs anglais ou hollandais,
qui se craient alors des muses  bon compte, avec les paves des
palais, des couvents et des htels seigneuriaux, dans la si lamentable
liquidation de la vieille France, purent trouver ainsi bon nombre de
manuscrits uniques ou des pices du plus grand intrt historique, aux
tas  deux liards ou un sol la livre.

[Illustration]




L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY

TUDE D'ROTO-BIBLIOMANIE




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY

TUDE D'ROTO-BIBLIOMANIE

  Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.

  SNQUE.


Souvent je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche,
parlant sobrement, dans une note basse, fatigue, presque enroue, avec
une allure trange et cet air de gne et de discrtion que l'on prte
aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et,
s'il exprimait ses dsirs au bibliopole, ce n'tait que d'une faon
indcise et inquite, lanant des phrases indtermines, brves, pleines
d'une autorit craintive: Trouvez-moi la chose en question, disait-il,
avec un ton effarouch, ou bien: N'oubliez pas, en grce, ce que vous
savez; il me le faut cote que cote; mais n'allez pas trop m'corcher
cependant..., hein!--je repasserai bientt.

Je ne sais quel vague caprice me poussait  connatre ce Bibliomane
bizarre, musqu, envelopp de mystre; je pensais que cet tre singulier
n'tait pas,  coup sr, le premier venu; sa physionomie seule
m'intriguait particulirement, et sous la snilit vainement dissimule
de sa dmarche, je pressentais un Bibliophile d'une race  part.

[Illustration]

Grand, droit, corset dans une longue houppelande lui tombant aux
talons; le soulier mince, effil, dcouvrant le bas de soie, le visage
ras, maquill, poudrederiz, les cheveux friss et pommads, le monocle
d'or dans l'orbite droite, relevant la paupire affaisse sur un oeil
teint; le chapeau inclin sur l'oreille, la cigarette aux dents et le
stick en main, il me rappelait, dans la pnombre du souvenir, cet
admirable type de vieux beau, si magistralement crayonn par Gavarni,
avec cette lgende spirituelle et raliste: _Mauvais sujet qui pourrait
tre son propre grand-pre._

[Illustration]

A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard apeur
tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il semblait
agit, nerveux, vivement proccup; son malaise se manifestait par des
mouvements d'impatience accentus et des tics involontaires qui
brisaient, en l'caillant, l'paisse couche de fard tendue sur ses
joues.--On devinait qu'il et voulu tre seul, dans une causerie d'homme
 homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles:
L'avez-vous?--Non, rpondait-on.--Pensez-y, n'est-ce pas? reprenait-il
avec dcouragement, et il se retirait.--Un coup de couleur claire,
tendu  l'intrieur de lampas rose broch d'argent, l'attendait  la
porte; notre Bibliophile marquis de Carabas y montait; la portire se
refermait, et le cocher poudr  frimas avait  peine fouett l'alezan
qui piaffait, que l'attelage dj disparaissait au loin. C'tait une
vision.

J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort rserv et
d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et
toujours avec une sorte de mfiance instinctive; on racontait que son
intrieur tait d'un luxe inou et que la folie y agitait ses grelots
dans des orgies dignes de Tibre; il se donnait en son _home_, au dire
de chacun, des petits soupers  faire ressusciter de plaisir tous les
rous de la Rgence; personne nanmoins ne se vantait d'y avoir assist,
car tout cela sentait fort le roussi.--De fait, le Chevalier tait assez
demi-mondain, il se rendait de temps  autre au Bois, et, les soirs
d'Opra, il stationnait des heures entires au foyer de la danse.--Les
desses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
bouffante, lui lanant des pointes grivoises qui avivaient le feu
libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose  la
Richelieu, il se plaisait  distribuer  ces terribles petits museaux de
rats  l'ambre les pastilles de sa tabatire ou les sucreries varies
dont ses poches taient toujours pleines.

[Illustration]

Ces dtails taient faits plutt pour attiser que pour calmer ma
puissante curiosit  son sujet; je rsolus de suivre le prcepte des
stociens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperus en effet que le destin
sait nous guider, car, en cette occasion, il ne tarda  me servir 
souhait.


II

Je me trouvais un soir dans une de ces grandes ftes parisiennes,
brillantes et tapageuses, chez une artiste clbre o un de mes amis
m'avait conduit.--Presque abandonn dans un petit salon d'un rococo
exquis, tout parfum de couleur locale, renvers dans une quitude
parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
tamiss par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant avec
distraction un plafond dlicieusement compos dans le got de Baudoin,
j'avais presque perdu la notion du lieu ou j'tais cans, lorsque, tout
 coup, prs de moi, sur le mme divan, dodelinant de la tte et
marquant du bout de sa bottine vernie le rythme de la danse, je vis,
dans l'lgance du frac, le gardnia  la boutonnire, le plastron de
chemise tout charg de diamants, mon mystrieux Bibliomane, le Chevalier
Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiter de ma
prsence.--Je ne me demandai pas comment il tait venu l sans que je
l'entendisse approcher; je pensai de suite que l'occasion me frlant de
son unique cheveu, je devais le saisir en toute hte et m'y cramponner;
aussi, toussant lgrement pour veiller son attention et mieux affermir
ma voix:

--Quelle voluptueuse et adorable chose que la valse allemande!
murmurai-je, afin d'engager la conversation.

--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
laisser-aller de tte et de bottine.

--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et crire
ces motifs entranants, vifs, colors, qui fouettent le sang, qui
empoignent et font passer un chaud frisson du coeur aux jambes.

--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant 
lui-mme;... cependant Gungl's.

--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rve sur l'Ocan_ est
une oeuvre tournoyante d'harmonie.

--Tournoyante d'harmonie; oui, pirouettante d'harmonie, me rpondit-il
avec laconisme, comme fch d'avoir  me parler.

--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renvers en arrire, avec
une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
courage et fis un nouvel effort:

--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne
laisse pas de faire regretter trs vivement aux dlicats ces mlodies du
XVIIIe sicle, mlancoliques, naves et simples, si sduisantes par le
caractre, si pntrantes de pense et si gracieuses, bien que fluettes
de style.

Il souriait, semblant m'couter avec plaisir et mme m'approuver.--Je
continuai:

[Illustration]

--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de Haydn
et de Beethoven, aux Prludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
Concertos, aux Thmes varis composs vers 1725, et plus tard par tant
de charmants musiciens aujourd'hui ignors pour la plupart?

--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour
clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes alambiqus!
que de lgret et en mme temps que de nonchalance! Hlas! le piano
rend mal toutes ces jolies choses, et je prfrerais mille fois les voir
excuter sur le clavier de quelque grle et chevrotante pinette que sur
le meilleur Pleyel du monde.

--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion  la conversation,
sans compter que les Clavecins taient des meubles ravissants, dcors
avec un art incomparable par des artistes sensualistes tels que Boucher,
Pater, Lancret, Watteau...

--Ajoutez Fragonard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonard,
ce peintre divin des lubricits folles, des volupts grillardes et
spirituelles, Fragonard qui connaissait si profondment la science du nu
et des dcollets piquants, Fragonard, ce Grcourt de la peinture;
ajoutez Fragonard: je possde un clavecin, un bijou, sur lequel il a
trac des scnes adorables, de charmants camaeux signs de son nom.

[Illustration]

--Je n'ai qu'une toute petite toile de ce matre, osai-je dire
modestement, mais c'est une oeuvre si blonde de ton, si mignarde dans
son dshabill, si tonnante de facture, si parfaite d'ensemble, et
enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille
vritable.

--Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui,
possd d'une furieuse curiosit  l'ide de grivoiserie du
tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?

--Le sujet, mon Dieu, cela est trs dlicat, rpondis-je lentement; vous
avez lu Brantme, n'est-il pas vrai?

--Ses _Dames galantes_ sont pour moi un vritable brviaire.

--Alors, repris-je, aprs ce cynique aveu d'impit, vous y avez vu
dcrit le sujet de mon Fragonard, dans le _Discours premier_; vous
l'avez lu dans la cent dix-neuvime pigramme de Martial, livre I, qui
se termine par ce vers:

    _Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._

Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvnal; enfin mon tableau reprsente
les _fricatrices_, d'aimables lesbiennes, _Donna con Donna_.

[Illustration: LA COURTISANE AUX ENFERS]

La figure du Chevalier Kerhany tait bouleverse; ses yeux demi-morts
avaient repris un clat surprenant; ses lvres s'agitaient d'tonnement,
et une lgre sueur ravinait son visage.

--Vous avez un tel tableau de Fragonard! exclamait-il avec admiration;
un sujet si bien trait par un tel matre,--que ce doit tre piquant,
espigle, dlicatement compris!

Il s'approchait plus prs, me demandant des dtails; il insistait sur
les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-tre le dsir
de possder plus tard, il m'accablait de prvenances.

Ayant voulu prendre par la curiosit cet rotomane effrn, j'avais
touch juste; il avait bondi  la description d'un sujet rotique, et
dj il s'apprtait  me rclamer de nouveaux renseignements sur
l'origine de cette oeuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon
dans lequel nous nous trouvions retirs; la valse venait de finir, le
Chevalier fut enjuponn par quelques jolies femmes qui vinrent prendre
place  ses cts.--L'intimit tait rompue.

Sur la fin de la soire je le rencontrai, et, aprs un change mutuel de
politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
prouverait  me faire bientt les honneurs de sa Bibliothque.


III

Quelques jours aprs, je sonnais  l'huis du Chevalier de Kerhany, dont
l'htel tait situ sur le boulevard Haussman;--un grand diable de
laquais vtu de panne carlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord une
vaste pice, sorte d'atrium dcor en style pompien, o se trouvaient
rangs des meubles romains de tous les genres; j'aperus l'_accubitum_,
le _biclinium_, le _triclinium_, orn de ses _plagula_, le _lectulus_,
et mme le _subselium_, le _seliquastrum_, le _scabellum_ et autres
siges fidlement copis d'aprs l'antique.--Le Chevalier tait visible;
il se tenait dans un petit fumoir tendu de soie vieil or capitonne de
satin bleu. Il me reut avec la plus grande cordialit, me flicitant de
n'avoir pas craint de le dranger. Nous parlmes art et littrature, ou
plutt femmes, car toute l'esthtique de mon rotomane semblait se
runir et se rsumer dans l'ternel fminin; il ne voyait la musique, la
posie, la peinture que dans un sens de corrlation voluptueuse qu'il se
plaisait  tablir malgr lui entre tous les chefs-d'oeuvre et l'amour
des filles d've;--prenant chaque gnie en particulier, il me montrait
avec une verve passionne que, dans les grandes manifestations de l'art,
on pouvait rpter le mot d'un policier clbre: _Cherchez la femme_. Il
me parla du sexe charmant comme un habile gnral le ferait d'une
forteresse dont il connat les coins et recoins, exprimant avec grce
les diffrentes manires d'attaquer la citadelle, mettant des thories
si audacieuses, que je ne pourrais, mme en voilant mes phrases comme
des femmes turques, les raconter ici.--Je fus entirement sduit par ce
vieil Anacron; je croyais avoir en face de moi le clbre Duc de Lauzun
donnant des conseils  son petit-neveu, le Chevalier de Riom, tant il
annonait de connaissances approfondies et de crnerie passionne dans
les sujets dlicats qu'il avait  traiter.

Cependant, si attrayante que ft la conversation, je ne tardai pas 
rclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son muse. Il accda
avec la meilleure grce  ma demande:--C'est juste, c'est juste, me
dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes billeveses. Passons,
si vous le voulez bien, dans la galerie des matres.

Je fus introduit dans une superbe salle claire par une vaste baie
expose au nord;--tourdi un instant par la splendeur des cadres et
l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas  me remettre, et je
pus considrer  mon aise la plus remarquable collection particulire
qu'il m'ait t donn de voir.--Il y avait l des Vlazquez et des
Murillo, des Titien et des Andre del Sarte, des paysages clatants de
Ruysdal, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de
Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jean Steen, de Van
der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des
Jordaens, des Frans-Hals, des Ribera, des Grard Dow, ainsi que des
Antonello de Messine, des Guerchy, des Lonard de Vinci et des Paul
Vronse.--Il m'et fallu des journes entires pour rassasier mon
admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les sensations que
j'prouvai.--Je m'arrachai cependant  cette ferie sublime pour faire
remarquer  l'heureux propritaire de tant de merveilles que l'art plus
affadi des matres du XVIIIe sicle ne tenait aucune place dans sa
galerie.

Un moment, un moment, rpondit-il,--ceci tuerait cela;--suivez-moi,
vous ne perdrez rien pour attendre, je suis ami de l'ordre dans mes
dsordres; suivez-moi, je vais, je l'espre, vous satisfaire.

Le Chevalier souleva une portire; nous nous trouvions alors dans une
chambre octogone dont les boiseries blanches taient sculptes de
festons, de guirlandes et de couronnes releves d'or mat; une glace
immense remplaait le plafond, et tout  l'entour de la pice jusqu' la
cimaise taient suspendus les tableaux du XVIIIe sicle.--C'taient, en
premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough et des pastels
de Latour; ensuite venaient Vanloo, Baudoin, Boucher, Lancret,
Fragonard, Largillire, Nattier, Dietrich, Le Barbier, L'pici et
Boilly.--Ce qui donnait un caractre particulier  cette runion de
chefs-d'oeuvre, c'tait la nature mme du choix des sujets: on ne voyait
qu'un blouissement de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de
fossettes gracieuses; qu'une dbauche de postures allanguies et
enivrantes, qu'une nue d'amours polissons et rieurs dont les lvres
s'entre-baisaient.--La dpravation de tout un sicle s'talait dans la
lubricit de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement
vicieuses; les torses cambrs, lascifs, endiabls mergeaient des
cadres, se refltant dans la grande glace du plafond, tandis que les
jambes velues des faunes et des sylvains, nerveusement gonfles d'un
priapisme intense, semblaient distiller dans l'air une odeur acre et
virulente de bouc qui montait au cerveau.

[Illustration]

Il y avait prs d'une heure que je me trouvais l, ivre de tant de
beauts entrevues, bris, ananti, dans un tat de prostration
impossible  dcrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise
et de mon admiration passive,  force d'tre surexcite: Eh bien! jeune
homme, me disait-il, eh bien! mon ami, que dites-vous de mon XVIIIe
sicle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonard Saphique serait en fort
belle compagnie dans mon modeste petit muse?--Ce n'est pas tout,
ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothque, qui compte, je le
crois, certaines curiosits qui ne manqueront pas d'tre de votre
got.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait que vous vous sentez mal?

Je rpondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-l les
livres de mon hte; j'invoquai un rendez-vous pressant, et, remerciant
le galant Chevalier, je sortis aprs avoir pris rendez-vous chez lui
pour le lendemain  la mme heure.

Le fait est que j'prouvais un violent mal de tte et un malaise
gnral; ce que j'avais vu m'avait transport dans un monde idal, loin
du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu
odieux. Mon imagination s'tait fatigue dans une course chevele 
travers l'Eden de mes rves, et ma cervelle dansait encore  soulever
mon haute forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.

Le Chevalier de Kerhany me paraissait,  cette heure, un magicien
dangereux, une sorte de Mphistophls rgence qui s'tait amus 
plaisir de mon enthousiasme juvnile.--Je lui en voulais presque de
m'avoir promen un instant dans le verger des fruits dfendus, car je ne
voyais plus devant moi que les petites pommes d'api du jardin
contemporain, c'est--dire des petites Parisiennes trop vtues selon la
mode, qui trottinaient allgrement, suivies par les faunes
d'aujourd'hui, de gros boursiers enfls de bourse et de ventre,
jouisseurs htifs, prts  pntrer dans le boudoir des Danas sous la
forme d'une pluie de pices blanches.


IV

Le lendemain,  l'heure fixe, l'esprit plus calme et de sens plus
rassis, je me trouvais chez le Chevalier, qui m'attendait dans sa
Bibliothque. Cette librairie tait dispose dans un salon ovale; une
fentre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme
joyeux, et le soleil, tamis par des losanges roses, jaunes ou bleus,
semblait clabousser les tapis d'Orient de reflets contraris. Les
parois de la pice taient entirement rayonnes de planchettes de bois
de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornes sur les rebords de
coquets lambrequins de moire vert myrthe, dentels et effrangs, dont
l'lgance se joignait  l'avantage de prserver les livres de la
poussire. Tout en haut, prs de la corniche, sur le dernier rayon, dans
un dsordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites
statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicit;
c'taient de sveltes Vnus n'ayant rien du rigide classique, des groupes
de baigneuses affoles, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des
Narcisses ples et blmes, des Hercules puissants et aussi des suites de
Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractre singulier de ceux que
l'on voit dans _le Muse Secret du Roi de Naples_. Je me croyais chez un
juge d'instruction aprs la saisie de figurines portant atteinte  la
morale publique, tant tait chaude et drgle la composition de cette
statuaire unique.--La pice n'avait pour tous meubles qu'un divan
circulaire, large, profond, rebondi, habill d'une paisse toffe des
Indes ravissante de tons, sur laquelle taient jets des coussins
nombreux et varis.  et l quelques X de Cdre supportaient des
cartons  estampes, et une table liseuse, aux pieds torses,  sabots
d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la
bizarrerie obscne de certaines gargouilles moyen ge, tombait un lustre
de bronze d'une si effrayante lubricit qu'on l'et dit cisel par
quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.

[Illustration]

Cette Bibliothque me parut renfermer prs de deux mille volumes dont je
m'approchais dj curieusement afin d'en parcourir les titres, lorsque,
souriant et paternel, le Chevalier de Kerhany m'arrta:

Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothque est un enfer
bibliographique dont je suis le Pluton goste; ici, j'ai donn
rendez-vous  tous les affams du vice,  tous les grotesques de
libertinage,  tous les condamns de l'indignation bourgeoise, aux
conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmens de plaisirs.
Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pcheresses
seules y ont tran l'lgance de leurs pantoufles; et si une sympathie
particulire me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je
n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre rudition sage
vous placera, je l'espre, au-dessus de vos sens; cependant, je crois
devoir vous prvenir: rflchissez comme si vous alliez prendre de
l'opium pour la premire fois de votre vie.--Mon coup est en bas,
venez-vous faire un tour de lac?

--Faites dteler, lui rpondis-je en riant; je vais rendre visite  vos
pestifrs.

--Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en
m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothque est
gradue,--les incunables sont  gauche,  l'extrmit du lieu o vous
vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous
prendre.

[Illustration]

La premire range des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait
appeler la srie des anodins; c'taient pour la plupart des romans ou
contes piquants, crits dans cette priode voluptueuse comprise entre la
Rgence et la Rvolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises,
de bonnes et inoffensives polissonneries imprimes  Cythre avec
l'approbation de Vnus,  rotopolis,  Cucuxopolis, ou au Palais Royal
chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis _Grigri_;
_Thmidore_; _le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu
matre_; _les OEuvres galantes de Bordes_; _le Grelot_; _le Roman du
Jour_; _le Sopha_; _le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes_;
les diffrents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des Boudoirs_;
_Code du Divorce_; _Code des Moeurs ou la Prostitution rgnre_; _Code
de Cythre ou Lit de Justice d'Amour_; puis la _Bibliothque des petits
matres_, la Bibliothque des _Bijoux_: _les Bijoux indiscrets_; _le
Bijou des Demoiselles_, _les Bijoux des neuf Soeurs_; _le Bijou de
Socit ou l'Amusement des Grces_; _les Bijoux des petits neveux
d'Artin_ et autres; les _Caleons des Coquettes du jour_, _les
Calendriers de Cythre_, _l'Almanach cul  tte, ou trennes  deux
faces pour contenter tous les gots_, ainsi qu'une foule d'oeuvres
scatologiques et d'_ana_ orduriers.

Les volumes taient relis admirablement en maroquin plein, en veau uni
ou agrment; chacun d'eux tait orn de petits fers spciaux, d'une
composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par
esprit de couleur locale; ils taient placs sur le dos, entre les
nervures, en forme de culs-de-lampe ou frapps en plein maroquin sur le
plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures licencieuses
taient ajoutes aux passages les plus colors des ouvrages auxquels
elles convenaient; les gardes mmes subissaient quelquefois
l'effronterie d'un dessin graveleux, et je ne pouvais m'empcher de
songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se ft trouv
impitoyablement transform par l'rotomanie invtre du Chevalier de
Kerhany.

[Illustration: La Posie gaillarde]

Au fur et  mesure que j'inclinais vers la gauche, la gradation
libertine s'accentuait; dj j'avais franchi les posies gaillardes: _la
Muse foltre_; _l'lite des posies hroques et gaillardes de ce temps_
(1670); _le Parnasse satyrique du sieur Thophile_; _le Cabinet
satyrique_; _les OEuvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _les
Muses en belle humeur ou lite des posies libres_; _le Pucelage
nageur_; _l'Anti-Moine_; _le Parnasse du XIXe sicle_ et tous les
ouvrages imprims en Belgique,  Neufchtel,  Freetown, avec
eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Dj
j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothque et mes mains
commenaient  trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait  moi; les
petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de
ne pas arriver au but, et j'abandonnai quelques centaines de volumes
pour atteindre l'extrme gauche.

[Illustration: La Posie badine]

[Illustration: Sadisme]

Je me trouvais bien en effet parmi les incunables, comme me l'avait dit
le Chevalier; c'tait  l'extrme gauche, le suprme du genre, le _nec
plus ultra_ de la dpravation et  la fois du luxe artistique des livres
et des gravures; _les OEuvres badines d'Alexis Piron_ touchaient
_l'Amour en Vingt Leons_ et le _Meursius Franois_; _l'Artin_ y tait
reprsent par le _Recueil de postures rotiques d'aprs les gravures 
l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par l'_Alcibiade Fanciullo  Scola_;
par l'_Artin franais_ et par le livre dit: _Bibliothque d'Artin_;
prs du _Divus Artinus_, je remarquai _Flicia ou Mes Fredaines_;
_Monrose ou le Libertin par fatalit_; _les Monuments de la vie prive
des Douze Csars_ et les _Monuments du Culte secret des Dames Romaines_;
plus loin, je vis _Justine ou les Malheurs de la vertu_; _Clontine ou
la Fille malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _le Portier
des Chartreux_; _la France fout..._; _la Philosophie dans le Boudoir_;
_les crimes de l'Amour ou le dlire des Passions_; en un mot, toutes les
oeuvres folles du Marquis de Sade, en ditions originales, avec reliures
 petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de regarder les
manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des
trois exemplaires connus du _Recueil de la Popelinire_: _Tableaux des
Moeurs du Temps dans les diffrents ges de la vie_, 1 vol. grand
in-quarto; j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques de
Carme, la vignette des _ngres prosterns_ lorsque le possesseur de
cette tonnante raret se prsenta:

  [Illustration:

  LE TABLEAU DE FRAGONARD
  LES FRICATRICES
  Dont il est parl dans ce conte, a t grav en taille-douce
  dans le format de cet ouvrage

  TIR A 300 EXEMPLAIRES
  (Le cuivre dtruit aprs tirage.)

  Ces preuves sont vendues  part chez l'diteur,
  la nature du sujet n'ayant pas permis de le divulguer en l'insrant
  dans cette dition.]

[Illustration]

Ah! ah! s'cria-t-il, vous n'y allez pas  la lgre, mon cher enfant;
non seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon
cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en dlicat
amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes
livres rares aprs l'_Anti-Justine_ de Restif de La Bretonne. Savez-vous
bien que la possession de mon _La Popelinire_, imprim sous les yeux et
par ordre de ce fermier gnral, m'a cot environ dix ans de
recherches, dix longues annes de fatigues et de luttes et trois mille
cus sonnants?

--C'est  peu prs le prix de mon Fragonard Lesbien, sans omettre les
luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.

--Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un change?

--Qui sait?

--Ne plaisantons point, interrompit avec un bienveillant sourire le
bonhomme, sursautant  l'ide de se sparer de son ouvrage prfr; mon
La Popelinire, voyez-vous, mon ami, ne sortira jamais, moi vivant, de
ce cabinet. Ce livre a son histoire et ses parchemins. Bachaumont, qui,
dans ses _Mmoires secrets_, a racont le scandale de sa dcouverte par
l'hritire du mari de Mimi Dancourt, l'estimait dj plus de vingt
mille cus tant en raison de sa raret que pour la perfection des
tableaux qu'il contient. Le roi Louis XV fit saisir cet exemplaire par
l'entremise de M. de Saint-Florentin; il se plut  le regarder et  le
lire en compagnie de cette dlicieuse drlesse qui eut nom la Du Barry;
que de contacts illustres n'a-t-il pas subi depuis, et combien curieuse
serait l'tude de ses prgrinations jusqu' l'heure o il fut retrouv
dans la fameuse cassette de fer des Tuileries!

De France, il passa en Russie; on le trouve catalogu parmi les livres
prcieux du prince Galitzin, en 1820,  Moscou; vendu  l'amiable sans
avoir t expos, il traversa la Manche, resta quelques annes en
Angleterre, revint  Paris chez le baron Jrme P..., qui, pris de
scrupules religieux sur ses vieux jours, me le cda enfin il y a dj
dix ans. Croyez-vous qu'on puisse se dfaire d'un si glorieux
aventurier?

--Cependant, hasardai-je, aprs vous?...

--Aprs moi, la fin du monde, comme disait le _Bien-Aim_! Qu'importe le
_post mortem_! Toute jouissance est viagre, je le sais, mais je sens
que mes passions ne me quitteront point avant que je ne les abandonne,
et cet ouvrage _superlatif_ m'enchante plus que je ne le saurais dire.
Ce n'est point tant les fines et voluptueuses gouaches _artines_, ni
les postures damnables des dernires compositions qui m'attachent  cet
exemplaire unique, ce sont plutt, vous ne le croirez pas, les tableaux
de moeurs du dbut qui rvlent une si exquise pntration du XIIIe
sicle.

Mon imagination, lorsque je les regarde, part en bonne fortune vers ces
temps dfunts dont il me semble tre le dernier rou survivant, car je
me sens en exil de ce sicle poudr...; tenez, par exemple, regardez
dans les premires pages ce tableau incomparable du _Parloir d'un
couvent_; cela est convenable  tous points de vue, mais o trouver
ailleurs un document aussi gracieux, aussi vivant, aussi typique!
Citez-moi un peintre d'avant votre affreuse Rvolution, un seul qui ait
rendu aussi ingnieusement et fidlement un coin de vie sociale. Il y a
bien le coquet Pietro Longhi, le malicieux Vnitien, qui nous aide par
ses peintures  interprter Casanova de Seingalt; mais, en France, la
mythologie de l'art semble avoir empch la reproduction des milieux
divers de la socit lgante.--_Tableaux des moeurs du temps_, dit le
titre, et il n'est point menteur. Je regarde parfois durant une heure
entire quelques-unes de ces gouaches expressives. Je revois cette vie
de couvent qui ne faisait que pimenter l'amour profane des recluses, et
ce livre m'est d'autant plus prcieux qu'il m'est comme une fentre
ouverte sur ce divin XVIIIe sicle que, vous aussi, me semblez adorer
pour tout ce qu'il contient d'humanit lgre, souriante, et dont au
demeurant la morale n'tait point pire qu'en cette prsente poque
ennuyeuse et ennuye.

Conservez donc votre tableau d'anandryne, mon ami, comme je conserve cet
exemplaire de fermier gnral; venez le voir quand il vous plaira, et
sans rancune, n'est-ce pas?


V

Quelques jours plus tard, l'aimable chevalier de Kerhany se faisait
annoncer dans ma modeste bibliotire dont il avait pris la peine de
faire la pnible ascension  hauteur de grenier. Il m'apportait sous son
bras une collection de vingt petits _Cazin_ rarissimes, relis en
maroquin rouge, aux armes de la Pompadour.

Je fus, je l'avoue, touch de la dmarche du vieux beau, plus encore que
de son princier cadeau. Le bonhomme, sous ses ridicules apparents,
dissimulait un esprit d'lite, une extraordinaire rudition, un coeur
indulgent et gnreux. Il avait rellement conserv cette jeunesse
morale, imptueuse, qui s'enthousiasme et se prodigue au contact des
beauts littraires et artistiques, et il semblait se plaire dans mon
humble garonnire, alors claire sans obstacle par un radieux soleil
de mai; il me demanda  voir le fameux tableau des _Deux amies_ du divin
Fragonard, bien en lumire  ce moment dans une pice voisine; et quand
il fut en prsence de cette oeuvre rose et ambre, d'une volupt
discrte, montrant l'une des deux pcheresses comme prostre dans une
reconnaissance de vaincue, son admiration n'eut plus de bornes; elle
clata en termes puissants, en gestes dsordonns:

--_Per dio_, que c'est beau! Mais je n'ai rien vu d'aussi finement
capiteux! Cette brune adorable aux formes amenuises, au sourire
vainqueur, montre-t-elle assez la fiert de ses caresses meurtrires, et
son attitude d'amante active, sre de son art, n'est-elle pas
suprieurement peinte, et avec quel esprit de facture que n'ont plus nos
dplorables barbouilleurs modernes!... Et l'amie blonde, aux yeux
mi-clos, railleurs, polissons, noys de dlices, ne dit-elle pas trs
languissamment en quelle agonie de plaisir elle s'effondre inerte,
respirant  peine, la nuque brise et les lvres lubrfies,
scintillantes encore des baisers reus et donns?... Et vous avez trouv
cette toile capitale pour quelques louis, sous crasse, il est vrai,
chez un brocanteur du Marais! Il faut vraiment que je vous aime bien,
pour ne pas vous envoter de mon envie la plus froce... C'est du
Fragonard quintessenci, vous m'entendez bien, du Fragonard amoureux,
subtil, enjou, du Fragonard de petite maison... du Fragonard _di primo
cartello_. Ah! je gravirai souvent vos tages, mon ami, pour venir me
repatre de nouveau de cette incomparable peinture des vierges du
mal!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


J'pargnai au chevalier de nouvelles ascensions. Le Fragonard lui tait
envoy ds le lendemain matin, avec un billet trs catgorique lui
garantissant l'usufruit de ce tableau et qui le mettait en situation
d'accepter le cadeau.

Il y a vingt ans de cela, hlas!--Depuis lors, le pauvre vieux libertin
s'en est all faire la fatale enqute  laquelle nous sommes tous
condamns sur le paradis de Mahomet; il mourut un matin de novembre
d'une incertaine maladie que d'indcis mdecins tiquetrent de noms
diffrents et sans valeur:--la vrit, c'est qu'il tait us jusques 
la trame et qu'il n'avait plus que faire ici-bas. Son testament me
dsignait pour hritier de son La Popelinire et de quelques autres de
ses livres maudits; mais ma curiosit fut vite satisfaite; je conservai
quelques annes les prcieuses reliques de ce pilier d'enfer, puis mon
esthtique changea d'objet; mes gots vagabonds ne s'accordaient plus
avec la passion paisible et sdentaire des vrais bibliophiles. Mon
cosmopolitisme pris de vie active, de plaisirs militants, d'ides
gnrales, devint hostile aux habitudes casanires, et je me sentis peu
 peu pouss, en regardant la carte du monde et la brivet de la vie, 
me dfaire de mes livres et objets d'art. _Le Tableau des moeurs du
temps_, cd  l'amiable et _Sous le manteau_, fit partie d'un _Grenier_
clbre dans le monde des amis du bouquin; il devint la proprit d'un
_Toqu_ mort tout rcemment, et  la vente duquel il fut acquis par un
riche amateur bordelais, qui le possde sans doute encore  l'heure
actuelle.

Le tableau des _Fricatrices_ eut un sort moins agit; il est aujourd'hui
accroch dans l'artistique demeure d'un de mes vieux amis d'enfance,
trs pris d'art ancien et qui fait profession du got le plus dlicat.
M. Emile R..., directeur d'un grand thtre parisien, est le possesseur
de cette saphique peinture qu'aucun muse public ne saurait exposer.

Livre et tableau, je l'avoue, ne m'ont point fait un grand vide; la vie
de certains hommes est trop remplie d'vnements, de sensations pour
qu'ils puissent regretter profondment le dpart des choses qui firent
partie du dcor de fond de leur jeunesse. La possession de tout bibelot
cesse vite d'tre une joie pour devenir une vanit superflue, mais je ne
puis encore voquer sans tristesse le souvenir du dernier rou de
France, et l'ombre de cet inquitant rotomane, le chevalier de Kerhany,
se profile toujours en silhouette nettement accuse sur le transparent
lumineux du pass. La mesquinerie et l'ignorance des hommes que l'on
coudoie incessamment ne sert qu' grandir dans notre esprit la valeur de
ceux qui eurent le courage de leur originalit et qui s'en sont alls
incompris, bafous, ridiculiss par la multitude des imbciles.

Pauvre chevalier! Pauvre vieux Cladon qui semblait chapp d'un roman
d'Urf revu et augment par de Sade!

[Illustration]




LES ESTRENNES

DU POTE SCARRON




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

LES ESTRENNES

DU POTE SCARRON


_Lettre  Mme la Baronne de X***_

  Saint-Louis en l'Isle,
  Paris.

  Paris, 1er janvier 1828.

La dlicieuse soire que nous passmes le premier jour de l'an dernier!
cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chre petite
Baronne?

C'tait sur le soir, vous tiez seule dans votre grand salon Louis
XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait o voltigeaient vos rves; votre petit cran
japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous tiez
affaisse dans la morne contemplation de l'tre, perdue en plein rve,
et c'est  peine si la voix de la soubrette qui m'annona vous fit
tourner doucement la tte de mon ct.

[Illustration: Mademoiselle de Lenclos en ses jeunes annes distrait la
vieillesse du Grand Sully, son voisin de la re Sainct-Antoine]

C'est qu'ils taient bien loin, bien loin vos rves, chre Baronne, ils
dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre oeil fixe
s'engourdissait  suivre leurs bats mutins; je pensai tout de suite,
vous le dirai-je, au curieux volume, reli avec art en maroquin bleu, 
vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'tait-ce pas lui, dites-moi, qui avait dbauch les charmants diables
roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journe
de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fris; on
n'entendait que le rire perl de la jeunesse ou le chant rauque et
monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange, tribut de ce jour stupide,
attentaient  la vie du promeneur; sur le seuil de leurs portes, mines
revches, les concierges dissquaient la gnrosit des locataires.

[Illustration: Mademoiselle de Lenclos cause Mathmathiques & Thologie
avec Mr Blaise Pascal]

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
mettre  vos cts!--Oh! le vilain causeur que je fis ds les premiers
moments; ce n'taient qu'indolents billements, que pnibles hum! hum!
que mon gosier grognon profrait; et quel oubli total des convenances!
Camp au beau milieu du feu, les jambes allonges, les pieds sur les
tisons, je me rtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantt me
frictionnant les jarrets avec impertinence, tantt frappant du pied et
lanant des roulades grelottantes de _brrr_  morfondre un rocher.--Mon
adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le th, vos rves me parurent rentrer effars
et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
attitude fut plus dcente.

[Illustration: Mademoiselle de Lenclos et Julio Mazarini]

Le th tait exquis, chaud, parfum, vers par la main des Grces;
c'tait de l'ambroisie.--Vous tiez ce soir-l enivrante de beaut et de
langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendr, rehauss de
malines; vous possdiez ce teint, ptri de lis et de roses, dont les
anciens potes nous ont lgu l'expression; votre fine chevelure blonde
brillait, avec des reflets de bronze ple; et puis, votre grand salon
tait si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en
camaeu jusqu' votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais t
pendable, si, dpouillant mon humeur brutale, je ne me fusse pas mis 
_Crbillonner_ avec vous.

[Illustration: Mademoiselle de Lenclos & Monsieur le Prince]

Combien je vous sus gr, du fond de mon coeur, de n'entrevoir chez vous
ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni crin de chez
Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'trennes, et
je trouvais enfin un refuge, une tide oasis, contre l'enfer du jour de
l'an.

Nous tions l sur la causeuse, le guridon plac tout prs, un dlicat
service de Saxe  porte de la main.

--Un nuage de lait? me disiez-vous.

--Mille grces?

--Pourquoi cette curiosit? repreniez-vous, suivant le fil de la
conversation; savez-vous bien que vous devenez trs indiscret; mais,
tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrive?

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant  tous les
saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, ainsi
que toute une pliade de potes modernes; et vous, dodelinant de la
tte, avec de fines roueries dans l'oeil, vous ne me disiez pas une
fois, chre petite Baronne: Vous brlez, mon cher, vous brlez.

Alors, je remontais d'un sicle et j'amoncelais des kyrielles de noms
d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fmes  deux un cours de
littrature  faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'tait 
damner un Bibliographe; vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
que Mme de Svign, que j'allais victorieusement vous jeter  la tte,
quand, audacieusement, dmasquant vos batteries, vous me lantes cette
renversante apostrophe:

--Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
Reine_, Scarron le burlesque poux de la malheureuse d'Aubign, Scarron
_le raccourci de toutes les misres humaines_, Scarron enfin... et c'est
avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que
celle d'un cul-de-jatte, et comme je bnis le ciel qui a permis  votre
serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous dfendiez votre pote, et,
gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
demandes insidieuses sortaient presses de vos lvres coralines:

--Quel est le volume de Scarron que je lisais?

--_Le Roman comique_, parbleu!

--Fi donc!

--_Le Typhon_?

--Point.

--_Le Virgile travesti_?

--Nenni.

--_Jodelet duelliste_!

--En aucune faon.

--_Les pistres chagrines_?

--Pouvez-vous le penser?

--_Les Nouvelles_?

--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
_Posies_ du sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
l'appelez si mchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
tiens  honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers
de ce cul-de-jatte rabelaisien.

[Illustration: Le grand Cardinal lit ses tragdies  Mademoiselle de
Lenclos.]

--Ce furieux tendre est un got perverti, et permettez-moi d'avancer, 
ce sujet, mon humble avis, contrl et appuy par...

Mais le livre dj tait ouvert;--place dans l'attitude du Mascarille
des _Prcieuses ridicules_, et avec des grces toutes fminines, vous
tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
lev, vous m'imposiez silence. Oyez, je vous prie, me dites-vous.

Je vous mangeais des yeux tant vous tiez divine, ainsi pose,  ma
belle prcieuse! et, matrisant mon motion, j'coutai:


A MADEMOISELLE DE LENCLOS

ESTRENNES

        O belle et charmante Ninon,
    A laquelle jamais on ne rpondra: Non,
        Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
        Tant est grande l'authorit
    Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
    Quand avec de l'esprit elle a de la beaut.
        Ce premier jour de l'an nouveau,
    Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
        De quoi vous bastir une Estrenne;
        Contentez-vous de mes souhaits:
    Je consens de bon coeur d'avoir grosse migraine
    Si ce n'est de bon coeur que je vous les ay faits.
        Je souhaite donc  Ninon
    Un mary peu hargneux, mais qu'il soit bel et bon,
        Force gibier tout le carme,
        Bon vin d'Espagne, gros marron,
    Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
    Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.

Tudieu! avec quelle motion vraie vous rcittes ces vers burlesques;
quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
votre regard tait vif, pendant la lecture de ces _Estrennes_! J'oubliai
presque Scarron et je ngligeai de le maltraiter:--vritable magicienne,
vous veniez, par cette seule vocation de Ninon, de me reporter de deux
sicles en arrire, parmi cette socit polie o les petits potes,
mme, savaient donner de si galantes trennes.

Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualit: le Comte
de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Chtre et de
Svign, le Prince de Cond, l'Abb de Chaulieu, Villarceaux, Gourville,
Saint-vremont et tant d'autres.

Je n'tais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans
la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme,
par le coeur, l'esprit, l'inconstance et la frivolit.--J'tais
environn de beaux esprits, parmi lesquels votre cher Scarron, alors
ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
bonne humeur, cette gaiet bouffonne et cet atticisme piment de sel
gaulois.

[Illustration: La Marquise de Svign & Ninon ont une violente querelle
en pleine Place Royale.]

Vous paraissiez de mme songer  tout cet autre ge, vos rves avaient
repris leurs bats mutins, et votre oeil noir refltait purement le
temps jadis.

Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie,
toute une poque voque, nous restmes rveurs, sans mot dire,
murmurant faiblement en cadence:

        O belle et charmante Ninon...

Lorsque nous sortmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs!
c'tait  qui rciterait le plus d'_Estrennes_, jusqu' ce que, la
mmoire vide et fourbue, votre Bibliothque ft mise au pillage.

[Illustration: Le Sieur Scarron, qui fut premier mary de Madame de
Maintenon, est forc par la jalousie du Grand Roy de feindre d'tre
cul-de-jatte. Amsterdam 1716]

Vous tiez un vrai dmon: et nous bouleversmes tous les _Parnasses
d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant,
nous alambiquant l'esprit avec des agaceries  rveiller l'ombre de tous
nos chers potes.

Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendmes sonner trois heures
du matin! Nos regards tonns se croisrent; les miens disaient: Il
fait bien froid, il est bien tard, soyez misricordieuse! La nuit est
sombre; il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez piti! Votre oeil
tait indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'et rpondu, si Mariette,
lasse d'attendre, ne s'tait mise  ronfler dans la pice voisine.

[Illustration: Mademoiselle de Lenclos ge de 99 ans et demi fait au
jeune Arouet quelques confidences sur le Sicle de Louis XIV.]

L'effroyable voyage que je fis,  ma douce amie, pour regagner mon
triste logis de clibataire!--Jamais amoureux transi ne s'en revint plus
chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un
oeil.--Malgr moi, j'enviais Scarron superbement vtu de maroquin,
Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron que vous teniez
dans votre main mignonne et qui veillait peut-tre  vos cts, sur les
courtines de soie, aprs avoir berc votre premier sommeil, tandis que
j'allais errant sur ces quais tnbreux, meurtri par la bise, tracass
par mille petits fantmes qui labouraient mon coeur et mon esprit.

Il y a un an, jour pour jour; mon coeur a fait des conomies,
souvenez-vous-en!

Si la lgende de la Belle au Bois Dormant pouvait tre vraisemblable, ce
soir premier janvier, vtu d'un manteau couleur de muraille, je me
prsenterais chez vous;--je vous trouverais seule dans votre grand salon
Louis XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse,--mais...
Mariette aurait cong;--pour changer les rles, petite Baronne, j'aurais
en main un curieux volume porteur de mon _ex libris_... Ce serait 
votre tour d'en deviner l'auteur et peut-tre demanderiez-vous grce:

        O belle et charmante Ninon,
    A laquelle jamais on ne rpondra non!...




HISTOIRES DE MOMIES

RCITS AUTHENTIQUES




[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

HISTOIRES DE MOMIES

RCITS AUTHENTIQUES

  Les volonts des morts sont des lois souveraines.

  DUCIS.


I

Le comte W*** tait, il y a quinze ans, lorsque pour la premire fois je
m'arrtai  Vienne, ce qu'il est convenu d'appeler un _fashionable man_.
A peine quadragnaire, beau garon sans affectation, c'est--dire beau
mle et non belltre, trs bien en cour, ayant une grande influence
morale sur le prince hritier; il tait connu, aim et apprci  la
fois des sportsmen, des femmes du monde, des artistes ballerines et de
l'Opra, des archologues ainsi bien que des rudits, et tous les
peintres de la moderne Autriche, Mackart en tte, le citaient volontiers
comme le plus gnreux Mcne des arts contemporains.

Le comte W***, dans sa somptueuse demeure de Herrengasse, avait,  cette
poque, runi une des plus curieuses galeries d'objets d'art d'Europe.
Possesseur d'une immense fortune, alli aux premires familles de
l'Empire austro-hongrois, dou d'un flair de bibelotier hors ligne, il
accumulait chaque jour sur toute l'tendue de ses domaines le butin de
ses recherches; car le comte travaillait dans le grand.

Il ne se contentait pas d'acqurir au cours de ses voyages des meubles,
des tableaux, des statues, des faences ou des livres rares, il allait
jusqu' entraner sur ses terres les monuments historiques expropris;
il se faisait adjuger des portes de villes du Moyen Age ou de la
Renaissance, des fontaines dlicatement sculptes par des matres du
XVIIIe sicle, des faades de maisons fouilles de sculptures
ingnieuses, des margelles de puits munies de leur frondaison de fer
forg, des colonnades de marbre, des frises triomphales, d'antiques
verrires de chapelles; et tous ces glorieux dbris du pass taient
convoys  grands frais sur chemins ferrs jusqu' ses proprits du
Tyrol ou de la Bohme, o ils taient reconstitus avec got et apparat,
apportant leurs silhouettes magnifiques  des combinaisons dcoratives
d'une grande hardiesse d'invention.

Le comte W*** tait un Fouquet moderne, mais dont le souverain ne
prenait pas ombrage; il n'affichait aucun faste crasant, et si ses
curies taient rputes par le nombre des pur sang, ses galeries d'art
vantes  l'gale des plus princires, on ne pouvait point dire qu'il
ment grand train dans les rues de Vienne. Ses quipages taient sobres,
sa livre svre, et rien ne dsignait avec trop d'excs de couleur ou
de dorure son landau armori au _Prater_, mme  la crmonieuse
promenade annuelle du premier jour de mai sur les belles avenues  peine
verdissantes du bois viennois.

Je portai donc, ds mon arrive, la lettre amicale qui m'accrditait
auprs de cet antiquaire distingu, et, le surlendemain, je n'avais
garde de manquer  l'invitation aimable du comte me priant  son dner
de cinq heures, aprs une sommaire visite  ses trsors de peinture et
de sculpture, dont je ne saurais parler convenablement en moins d'un
volume, car la description de ces merveilles de haut got se trouve
d'ailleurs absolument, il faut le dire, en dehors du sujet principal de
cette histoire.


II

Je rencontrai chez le comte W*** une socit trangre fort imprvue et
dont il ne me serait jamais venu  l'ide de combiner les htrognes
lments de runion, tant sa construction semblait extraordinaire et
paradoxale.

Je fus prsent tour  tour  lord L***, le diplomate anglais pote et
vice-roi des Indes, qui revenait d'une excursion  Constantinople, ainsi
qu' son secrtaire Edward G***, crivain et observateur prcieux, dont
les articles sur les fakirs,  la _Nineteenth Century_ eurent un si
grand retentissement en Angleterre, il y a quelques annes. Puis, je pus
serrer la main du musicien populaire Johann S***, saluer le clbre
mdecin physiologiste italien Csar L***, et m'incliner devant le
gnral allemand de M***, sans oublier le chevalier N***, reprsentant
alors  Vienne la politique romaine. Quelques nobles dames cosmopolites
apportaient dans ce milieu vraiment trange le charme de leur babillage
polyglotte, et, parmi celles-ci, une trs vieille femme, une nonagnaire
active et spirituelle, sans grces surannes ou ridicules, la mre de
notre hte, la bonne comtesse douairire de W***, dont je ne saurais
oublier la verve ironique et la ptulance de langage, en un franais de
bonne marque et de haute saveur.

Durant le dner, l'excellente douairire nous surprit tous par la
nettet de ses souvenirs. Elle nous conta de la plus pittoresque manire
des anecdotes, indites assurment, sur le Prince de Metternich, sur M.
de Talleyrand, sur le baron de Humboldt qu'elle avait connus tant toute
jeune fille; elle eut enfin la galanterie de me dire:

--J'ai vu, monsieur, votre terrible Bonaparte  Schoenbrunn, ainsi que
Murat, Berthier, Bessire; j'ai vu votre Grande Arme, et il me semble
encore entendre le canon des Franais qui fit si grand tapage sous nos
murs en 1805 et 1808; mais le temps m'a donn de l'indulgence pour vos
conqutes, et je vous saurais presque gr aujourd'hui d'avoir apport
dans mes annes d'adolescence cette angoisse dramatique si suprieure 
tous les romans qui se mitonnent pendant la paix.

Aprs le caf, le comte nous entrana dans sa bibliothque, norme salle
no-gothique tapisse des plus belles ditions de provenance franaise,
anglaise, hollandaise et italienne. Il nous montra des reliures du XVIe
sicle allemand d'une splendeur inconnue, des livres de Maoli, de
Grolier, des manuscrits enlumins par des disciples de Drer, sinon par
le grand matre en personne; j'avais puis pour ma part, devant tant de
chefs-d'oeuvre surprenants, toute la varit de qualificatifs dont je
pouvais disposer dans mon enthousiasme, et dj j'prouvais cette
fatigue si particulire de l'admiration excessive qui nous anantit
parfois, sans que nous en prcisions la cause, au cours des visites
faites  des muses nationaux. Je feignais donc de regarder et de
dtailler quelques miniatures, afin de trouver prtexte  un repos et 
un silence momentans, lorsque notre hte m'interpella:

--Ah! tenez, cher monsieur, en qualit de Franais, voici qui ne va pas
manquer de vous intresser; ce n'est pas la plus belle, mais peut-tre
est-ce la plus saisissante pice de mes curiosits!

Le comte disposa sur la table de milieu une bote de bois blanc grossier
d'emballage, et, d'un pais lit de ouate, il sortit lentement une boule
terreuse et parchemine dont je ne distinguai pas au premier aspect la
nature ni les lignes de dtail.

--Mais c'est une tte de momie! s'cria le physiologiste italien, qui
dj s'empressait, la main tendue, pour saisir et ausculter ce crne
noirtre et chevelu!

[Illustration]

--Une momie, vous l'avez dit, interjecta la douairire qui nous avait
rejoint, mais une momie chrtienne, messieurs, peut-tre la seule qui
existe, une momie de gentilhomme franais, de guerrier mort il y a plus
de deux sicles et dont la conservation est belle  faire peur: voyez
plutt.

Nous nous passmes de main en main, avec un frisson d'horreur mal
dissimul, cette tte de guillotin dont la section du cou tait brutale
et maladroite, et qui portait encore, fich dans la trache artre, un
piquet de bambou semblable  ceux qui maintiennent les crnes des
supplicis exposs publiquement dans les pays d'extrme Orient.

Lorsque ce fut mon tour d'examiner attentivement et de manier ce restant
de hros, je fus saisi par l'aspect encore vivant et par la beaut des
lignes de ce visage altier, qui avait d tre celui d'un jeune homme de
vingt-cinq  trente ans, et dont on et dit que les yeux vids avaient
conserv une flamme de bataille et la bouche un rire de ddain,--la
momification, en effet, avait t suprieurement faite,--sauf le nez,
qui, de profil, paraissait cras, ayant t comprim par les
bandelettes aromatises. La figure tait intacte avec sa barbe blonde,
sa fine moustache, ses sourcils, ses dents clatantes, sa longue
chevelure et son front aux courbes fuyantes et nobles taillad sur le
milieu comme par un furieux coup de sabre. Sur le sommet de la tte, la
peau avait t incise en croix, et l'piderme, aujourd'hui parchemin,
dcoll de la bote crnienne, s'vasait piqu de gros fils qui
l'avaient maintenu, laissant voir la calotte du cerveau ouverte en
lucarne par une scie habile.--Cette tte,  la regarder longuement,
apparaissait plus imposante que terrifiante, le temps et la science de
l'embaumeur lui avaient donn une superbe patine d'art et les mplats
des joues montraient des colorations et des finesses de vieux bronze 
la cire perdue.

Nous tions tous muets depuis quelques minutes, laissant  peine filtrer
de nos lvres quelques mots tonns, et la tte continuait de circuler,
lorsque le gnral allemand rompit le silence en lanant la question que
chacun de nous se proposait de poser au matre de cans:

--Trs, trs curieuse, mon cher comte, cette momie extraordinaire!
curieuse pour la science, pour l'art, pour l'esprit militaire galement,
mais non moins curieuse pour l'anecdote, et, qui sait, j'ajouterai
peut-tre aussi pour l'histoire. Mais o avez-vous trouv cette relique
bizarre?--Il n'y a que vous pour dnicher de telles choses, pour les
acheter, pour les conserver surtout, et ne pas craindre de les montrer 
vos amis, aprs un bon dner. Voyons, narrez nous cela.

--Oui, comte, l'histoire de cette momie! reprmes-nous tous ensemble.

--Vous le voulez, messieurs? le rcit ne sera pas long et l'aventure ne
vaut que par le rsultat; cependant la voici:


III

Il y a trois ans, en janvier 1879, j'tais all faire  Nuremberg une de
ces chasses au bibelot que j'affectionne tout particulirement, en mes
heures de spleen, surtout en hiver, quand la jolie ville bavaroise
montre ses pignons, ses tours, ses portails couverts de neige, et que
les trangers et les plerins de Bayreuth ne sont plus l, le Bdeker en
main, pour troubler la paix de ses rues et la solitude ncessaire au
vritable chercheur.

Je venais de faire une promenade pittoresque sur les rives de la Pegnitz
et de m'merveiller le regard  la vue d'un blanc panorama de campagne
clair par le soleil anmi de la saison, lorsqu'on revenant du ct de
Saint-Sebald, j'entrai dans la maison du vieux Juif brocanteur Abraham
Lvy, que vous connaissez tous, je suppose, et o, pour ma part, j'ai
toujours trouv quelque babiole prcieuse  emporter.

Le bonhomme me fit voir ses coffres, ses bahuts, ses faences rares, ses
plaques de poles locaux; je le suivis d'tage en tage jusqu'au
grenier, et je redescendais avec la sourde irritation de n'avoir rien
trouv, quand il me proposa d'aller visiter quelques panneaux de bois
sculpt conservs dans ses caves.--Il alluma sa lanterne, et nous nous
trouvmes bientt sous des votes d'une superbe ordonnance
architecturale, qui avaient d nagure appartenir  quelque couvent
d'avant la Rforme.--Je le suivais, les pieds mal assurs sur un sol
humide, quand, tout  coup, je heurtai une bote d'o s'chappa une
boule que je frappai du bout de ma bottine et que je vis rouler sous la
lumire du mdiocre fanal du papa Lvy.

La curiosit du chercheur, vous le savez, ne nglige rien et s'pand sur
toutes choses; je m'inclinai pour ramasser la boule, et ce ne fut pas
sans un saisissement d'effroi et de dgot que je sentis sous mes doigts
la crevasse des yeux et les chairs racornies de la tte que vous venez
de contempler  votre aise.

--Laissez a, monsieur le comte, me dit ngligemment le vieux Juif.

--Non pas, pre Lvy; je garde le macchabe. Seriez-vous criminel?
est-ce une de vos victimes?

--Ah! que non, monsieur le comte; j'ai trouv cette vilaine caboche il y
a plus de quinze ans, avec des liasses de paperasses inutiles, dans une
crdence du XVIe sicle, qui venait, m'a-t-on dit, de la maison d'un
sieur Carl Fleischman, docteur de Nuremberg, descendant d'un grand
chirurgien d'autrefois; les crits qui enveloppaient ce masque affreux
racontaient tout cela, mais cette histoire n'a pas d'importance et
n'intresse personne; laissez donc cette tte de ct, monsieur le
comte.

Le bonhomme n'tait nullement troubl; il ne voyait pas, dans ce dbris
humain, la possibilit d'une affaire  conclure; mais, je ne sais
pourquoi, je ne pouvais abandonner ce morceau momifi, je le tenais
entre le pouce et l'index dans la cavit des orbites, et je me sentais
anxieux de l'examiner en plein jour.

--Allons, mon pre Lvy, cherchez-moi ces papiers et remontons  la
lumire... Et je me disais involontairement  part moi: Qui sait,
peut-tre n'aurai-je point aujourd'hui entirement perdu ma journe?

Quand je vis, je vous l'avoue, continua notre hte, dans la clart
neigeuse du rez-de-chausse, la mle nergie de ce visage que ni la mort
ni l'embaumement n'avaient pu effacer, je me dcidai, par un sentiment
que vous comprendrez,  retirer cette relique humaine du ghetto o elle
menaait de pourrir, sinon d'tre brutalise dans l'ternel dmnagement
des mobiliers de toutes provenances qui s'y trouvaient dposs;
j'attendis donc que le Juif m'apportt les pices manuscrites dont il
m'avait parl, et quand il m'eut jet sur une table une brasse de
parchemins, jaunis, souills,  demi mangs par les rats et l'humidit,
je glissai au brocanteur un billet de cent marcs qu'il accepta avec
d'infinis tmoignages de reconnaissance, et je regagnai mon htel,
emportant avec pit, intrt et mystre ma funbre dcouverte.


IV

L'anecdote, vous le voyez, n'a rien de particulirement rare dans sa
note positive, reprit, aprs quelques instants, le comte W***; un
romancier d'imagination, amoureux des broderies littraires et des mises
en scne pathtiques, pourrait peut-tre en tirer des effets palpitants
et mystrieux, mais j'estime que rien ne vaut la vrit dpouille de
toute la joaillerie du style; au surplus, comme le remarquait tout 
l'heure le gnral, l'histoire pourrait tirer de mon aventure autant de
parti que la fiction, car, d'aprs les papiers que j'ai inventoris et
lus avec attention, voici quel serait le fragment biographique du
gentilhomme qui dut porter firement cette admirable tte.

Durant la nfaste guerre de Trente ans qui ravagea si brutalement, si
longuement et si profondment le centre de l'empire germanique, des
hommes de toutes nationalits prirent du service dans les corps de
l'lecteur palatin, dans ceux de Christian IV, de Tilly, de Wallestein,
de Gustave-Adolphe et des autres illustres personnages de cette pope
extraordinaire et complique, dont Schiller, en historien plus
dramatique et pittoresque que vraiment fidle, nous retrace les
exploits, les vicissitudes, les coups de thtre imprvus et les
vnements innombrables.

On peut dire que jamais, au cours des temps modernes, on ne vit une
conflagration plus gnrale, plus cruelle et plus sanglante.

Toutes les grandes nations d'Europe apparurent et brillrent tour  tour
sur la scne, et je n'ai pas besoin de vous rappeler que, pour arriver 
se reconnatre dans les excessives pripties de cette guerre
monstrueuse, il est devenu ncessaire de la diviser en quatre priodes
successives: la priode palatine, la priode danoise, la priode
sudoise et la priode franaise qui dure de 1635  1648.

C'est pendant cette dernire priode que je place l'histoire de celui
dont nous admirons aujourd'hui le chef momifi.

Rappelez-vous que tandis que le gnral Torstenson, qui succda  Baner,
faisait des prodiges de valeur  Breitenfeld et s'emparait de Leipzig,
les Franais, sous les ordres de Gubriant, poursuivaient contre les
Impriaux une lutte qui demeura longtemps sans rsultat dfinitif, car
ce ne fut qu'en 1646 que Franais et Sudois, envahissant et ravageant
la Bavire, forcrent l'lecteur  abandonner la cause de l'Empire.

Parmi les seigneurs de marque qui combattaient aux cts de Turenne et
du duc d'Enghien, se trouvait un comte Bernard d'Harcourt, admirable
soldat, sobre, dsintress, svre et rude, disent les documents que je
possde, et qui descendait en droite ligne de cette belle ligne de
hros normands dont la maison remonterait, d'aprs certains
gnalogistes,  Bernard le Danois, un des pirates du Nord qui
accompagnrent Rollon en France.

Ce Bernard d'Harcourt qui, en 1641, se vit bless devant Ratisbonne,
avait, parat-il, toutes les vertus et la bravoure des guerriers de ce
temps merveilleux; c'tait un _risque tout_, un indomptable amoureux des
prils, se jetant toujours en avant, poitrinant  l'ennemi, passant 
travers la mitraille, un ardent au feu qui montrait pour la mort ce
sincre mpris qu'affichaient alors tous les fanatiques religieux.

En aot 1645,  la bataille de Nrdlingen, il se signala tout
particulirement dans la lutte contre les troupes impriales que
commandait ce brave  tous poils, le gnral bavarois comte de Mercy,
dont la position dans la plaine semblait inexpugnable.

Bernard d'Harcourt faisait partie,  l'aile droite des troupes du duc
d'Enghien, des pelotons de cavalerie qui opraient sous les ordres du
marchal de Grammont; il venait d'tre nomm capitaine, et quand le
signal d'attaque contre les positions du village de d'Allerheim fut
donn, il se dressa sur ses triers et partit  fond de train  la tte
de sa colonne, bousculant les avant-postes de Jean de Werth, massacrant
tout sur son passage, galopant sous un feu effroyable, dans une mle
terrible, jusqu' ce qu'il et entran ses soldats au del des
retranchements du village pris d'assaut.

Il ne vit pas toutefois le rsultat de ses prouesses; un coup de rapire
bavaroise lui avait fendu le crne, et, tandis que le pauvre gnral de
Mercy tait tu et que Turenne et d'Enghien achevaient d'tre
victorieux, d'Harcourt roulait, la cervelle atteinte, parmi les morts et
les mourants, dans l'entassement des hommes et des chevaux massacrs.

                   *       *       *       *       *

C'est ici, continua en souriant mystrieusement le comte W***,
qu'intervient ce qu'on pourrait nommer le vritable noeud de l'aventure.

Aprs la bataille, pendant qu'on procdait  l'enfouissement des morts,
un homme de science, un mdecin-chirurgien de Nuremberg, nomm Eobanus
Bolgnuth, dcouvrit le corps de l'infortun comte d'Harcourt qui
respirait encore et implorait d'une voix sourde quelques gouttes d'eau
pour tancher sa soif de moribond fivreux.

Eobanus se pencha sur ce visage mutil, couvert de sang, presque
informe; il le lava, examina la blessure, la trouva spcialement
intressante, et, avec l'ide fixe des mdecins qui voient plutt le cas
que le malade, et dont l'humanit est d'autant plus expansive que le mal
qu'ils ont  vaincre parat devoir leur rapporter plus de gloire, il fit
transporter le mourant dans une maison de village voisin, puis, sans
haine pour cet ennemi momentan de la Bavire, il se mit  lui consacrer
tous ses soins.

D'aprs le long _mmoire_ qu'Eobanus Bolgnuth a crit, relativement  sa
tentative de cure, le comte Bernard d'Harcourt se dbattit huit jours
durant entre la vie et la mort; soign  l'eau et _ l'esprit_, dit le
texte, le neuvime jour le mdecin-chirurgien se dcida  tenter
l'opration du trpan, car les mninges s'enflammaient de plus en plus
et le malade souffrait d'intolrables douleurs; il pratiqua donc une
incision cruciale sur le frontal, replia la peau sur quatre cts, et,
muni d'une scie primitive, il fit cette section carre que vous pouvez
voir sur la bote crnienne de notre momie.

A la faon dtaille dont Eobanus parle dans son _mmoire_ de cette
trpanation, il est  croire qu'il y attachait un intrt extraordinaire
pour la science; il exprime minutieusement toutes les phases de
l'opration et parat enthousiasm de la russite, car une semaine plus
tard Bernard d'Harcourt vivait encore, la peau recousue, avec un
empltre de poix sur la tte. Mais ce guerrier tait trop imptueux pour
attendre patiemment sur un lit les effets du miracle:  peine et-il
recouvr entire possession de sa pense qu'il voulut s'vader de chez
son gurisseur hrtique. Une lutte terrible s'engagea entre les deux
hommes, l'un usant de douceur et de supplications, l'autre d'invectives
et de violences; vaincu, le bless succomba  une fivre chaude au cours
de laquelle il arracha ses derniers pansements et se rouvrit frocement
cette sorte de fentre si laborieusement pratique dans son crne.

Le pauvre docteur Eobanus fut constern par cette mort. Le rcit qu'il
fait de son dsespoir est touchant et comique  la fois; mais, fier de
son oeuvre qu'il jugeait au-dessus de la science de son temps, il ne put
se rsoudre  confier entirement  la terre ce corps que son art allait
rendre  la vie: c'est pourquoi, afin de conserver  la vue de ses
hritiers et des futurs matres praticiens de la Bavire et du monde
entier le tmoignage de son beau travail, se dcida-t-il  dcapiter
ce cadavre et  desscher cette tte avec le succs dont nous pouvons
juger.


V

--Mais, dites-moi, cher comte, s'cria,  la fin de ce rcit, lord L***,
il me semble que le trs prudent docteur Eobanus Bolgnuth a d consigner
dans ses notes, en homme mthodique, les formules prcises de son
procd d'embaumement; car, aprs avoir tran au fond des crdences et
dans les caves des brocanteurs, cette tte de Bernard d'Harcourt est
vraiment surprenante de conservation, je dirais presque de fracheur, si
je ne craignais d'tre irrespectueux; cela nous touche peut-tre
davantage que son systme spcial de trpan, qui ne saurait tre  la
hauteur des vilebrequins de notre chirurgie moderne.

--Son procd de dessiccation... en effet, je crois m'en souvenir, car
il m'a frapp, reprit notre amphitryon; il consiste, si ma mmoire est
exacte, dans un lavage  l'eau, aprs vacuation de la matire crbrale
et des lobes des yeux, et dans un bain constant de sublim corrosif
pendant plusieurs semaines, aprs quoi interviennent l'alun et le tannin
qui achvent de rendre la peau imputrescible et la garantissent des
insectes et des vers.

--N'aviez-vous rien fait, demandai-je  mon tour, pour restituer aux
arrire-neveux du comte Bernard d'Harcourt cette tte de hros si
providentiellement retrouve, car il existe encore, vous le savez sans
doute, de nombreux d'Harcourt en France, dont quelques-uns ont t mis
en vue durant ces dernires annes?

--Je me suis inform, croyez-le, car je ne me considrais point comme
possesseur dfinitif de cette relique, dont de proches descendants
pouvaient lgitimement s'enorgueillir et qu'ils n'auraient point manqu
d'enfermer dans un pieux tabernacle; je fis donc copier avec soin par
mon secrtaire les papiers si curieusement documents du mdecin Eobanus
Bolgnuth, et j'crivis personnellement une longue lettre au chef actuel
de la famille d'Harcourt, le mettant au fait de ma singulire
trouvaille... mais... j'attends encore la rponse.--Peut-tre la
bizarrerie de l'aventure fit-elle douter du srieux de ma missive;
peut-tre y eut-il ngligence, en tout cas je ne recueillis de ma
tentative que du silence.

Si la chose vous intressait particulirement, ajouta aimablement le
comte W***, en se tournant vers moi, si cette triste pave de l'un de
vos vaillants compatriotes pouvait,  un titre quelconque d'artiste ou
de croyant, vous sduire, soit pour la conserver chez vous, soit pour en
faire don  quelque muse de Paris, vous n'avez qu'un mot  dire, et
bien volontiers je vous remettrai ce crne trpan et tous les papiers
dont je viens de vous fournir le rsum. Aprs deux cent trente-six ans
d'exil sur la terre trangre, j'estime que votre anctre aurait quelque
droit  tre dfinitivement hospitalis sur le sol natal.--N'est-ce pas
votre avis?

[Illustration]

--Mon Dieu, cher comte, vous tes l'amabilit, la courtoisie mme, et
j'apprcie votre gnreuse proposition; mais il n'y a rien de plus
encombrant que les morts, rien de plus difficile  caser, et je sais ce
qu'il me faudrait de dmarches pnibles et ritres pour ne pas russir
 faire admettre cette superbe figure de guerrier dans le plus modeste
de nos Panthons. La famille, vous avez pu vous en convaincre, a fait la
sourde oreille, nos gouvernants feraient de mme, et je craindrais de ne
pouvoir forcer la porte de nos muses ou de nos ncropoles. Resterait
donc le souci de conserver  la maison,  titre de bibelot historique,
cette mle tte d'assaillant, et ici, je vous l'avoue, je ne serais pas
assur de ma propre sensibilit.--Je suis un solitaire, et, comme
beaucoup de solitaires, trs accessible aux ides du surnaturel; je ne
crois rellement ni aux esprits, ni aux revenants, ni aux manifestations
de l'autre monde; mais il ne me dplat pas de m'envelopper l'me d'une
chemise de mystre et de rechercher des phnomnes d'outre-vie; les
tnbres, le silence, les bruits incertains veillent en moi des
frissons d'inconnu dans lesquels je me complais, parce qu'ils agitent en
mon tre des sensations dramatiques que je ne saurais formuler; Des _que
sais-je?_ et des _peut-tre!_ troublent mon incrdulit et je reste
dlicieusement vibrant aux inquitudes de la nuit, au murmure du vent,
au craquement des meubles parce que je les sais sans cause anormale.--Si
je possdais chez moi, dans un coffret de cdre ou dans le coin d'un
meuble, la belle tte momifie de Bernard d'Harcourt, je ne vivrais plus
dans le dilettantisme du mystre; j'attribuerais  l'influence du mort
tous les menus vnements qui peuplent ma vie contemplative, et je ne
saurais comment me dfaire de cet hte gnant.

Je ne vous demanderai donc pas, dis-je en terminant, un inutile
sacrifice, mais  titre de souvenir et sachant qu'entre autres talents
vous possdez l'art de faire excuter d'admirables reproductions
solaires, il me sera trs agrable de tenir de votre bonne grce deux
belles photographies de cet obscur vaincu de la guerre de Trente
ans.--Est-ce dit?

--C'est dit;--comptez sur moi, rpondit le comte, je n'insisterai pas
davantage.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain,  mon htel, le comte W*** me faisait remettre deux
photographies du sinistre dcapit, l'une de profil, l'autre de face, et
je tranai ces poignantes images tout le long d'un voyage en Orient et
en Palestine.

Il y a de cela nombre d'annes dj.--C'est en recherchant il y a peu
jours, au fond d'un carton d'preuves d'eaux-fortes, des documents
indispensables  un travail urgent, que ces macabres photographies
m'apparurent et que, me remmorant l'aventure invraisemblable que nous
conta nagure le grand seigneur viennois, il me prit fantaisie d'crire
le rcit qu'on vient de lire. L'authentique figure ici reproduite dans
le texte est celle du comte Bernard d'Harcourt, gentilhomme normand,
bless mortellement  la bataille de Nrdlingen, puis dcapit et
prcieusement embaum par les soins du docteur Eobanus Bolgnuth de
Nuremberg.

La tte originale a d, je le suppose, demeurer  Vienne, dans le
cabinet d'antiquit du comte W***..., dont la maison est d'origine
polonaise. Les modernes d'Harcourt pourraient peut-tre encore la
rclamer et l'obtenir aujourd'hui.


LA MOMIE FATALE

Nos histoires se suivent et ne se ressemblent pas; toutefois, celle-ci
se trouve en quelque sorte directement lie  la prcdente par
l'origine et par la filiation des faits qui m'amenrent  l'entendre
exposer en toute simplicit quelques annes plus tard.

Parmi les convives rencontrs au dner de Vienne, dont il est question
plus haut, se trouvait,--l'ai-je dit?--lord L***, qui venait de quitter
la vice-royaut des Indes pour voyager en Europe.

Le hasard fit que lord L***, envoy en qualit d'Ambassadeur
d'Angleterre  Paris, devint pour moi un des compagnons les plus chers
de ces heures de loisir qu'il est si exquis de consacrer  l'amiti
bavarde,  la causerie intellectuelle et intime, plutt que de les
gaspiller dans ces mdiocres et vides soires de rception o l'on ne
recueille que la fausse monnaie des grimaces et la banalit des phrases
de politesse.

  [Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE
  (L'une des peintures du second coffre)]

Lord L*** tait mieux qu'un diplomate habile, discut et discutable; il
se sentait au-dessus des finesses de la politique internationale, et son
esprit de dilettante n'tait sensible qu' la beaut des formes et des
ides. Volontiers paradoxal, lettr comme le sont ses compatriotes quand
ils ont pass par Oxford ou Cambridge et voyag aux quatre coins du
monde, il avait vu et lu immensment, et sa mmoire tait prodigieuse,
bien qu'il ft beau buveur et abust frquemment de tous ces excitants
que Baudelaire nommait: _les Paradis artificiels_.

[Illustration]

Un des plaisirs de ce singulier ambassadeur, qui fuyait le plus possible
les contacts du monde officiel, tait de s'entourer de quelques artistes
ou littrateurs dont la crbralit lui convenait et d'improviser des
dners d't sans grand crmonial dans les jardins de son palais du
faubourg Saint-Honor. L, cet homme, gnralement sombre et taciturne,
s'veillait, devenait humoriste et brillant conteur, et il n'est point
un de ceux qui, l'ayant approch dans ces circonstances, n'ait conserv
de cet esprit distingu et rare le plus intense souvenir.

Ce qui m'avait frapp particulirement en lui, c'tait son fatalisme,
ses croyances au surnaturel, ses gots mystrieux pour l'occultisme et
ses thories sur l'irresponsabilit des tres ici-bas. Nous connaissons,
disait-il, les effets de bien des causes, mais nous ignorons souvent les
causes de la plupart des effets; nous suivons tous une destine toute
trace, dont nous ne pouvons nous loigner; la vie est un purgatoire
sinon un enfer o nous purgeons la condamnation de fautes commises en
des priodes antrieures dont nous n'avons plus ni la notion ni le
souvenir; la lutte gnralement est vaine, nous sommes les forats d'un
bagne o la seule porte de sortie est celle de la mort, et, comme disait
Proudhon, la fatalit est l'ordre absolu, la loi, le code, le _fatum_ de
la constitution de l'univers.

                   *       *       *       *       *

Un soir d'aot 1888, nous dnions en tte  tte sur la terrasse en
plein air, dbarrasss de l'nervante observation des laquais gourms en
faction prs de la table; je me plus  rappeler au cher lord les
conditions de notre premire rencontre  Vienne chez W***, le comte
antiquaire, et j'voquai le souvenir de cette terrible tte de momie
dont notre hte nous avait narr l'histoire vraiment intressante.

--Savez-vous, me dit-il, que j'y ai beaucoup pens,  ce Bernard
d'Harcourt, et que la vision de ce crne taillad, de cette hardiesse
dans la mort m'a souvent hant depuis cette visite  Herrengasse? Je
n'aurais pas, je vous l'avoue, le courage du comte et n'aimerais pas
possder chez moi cette terrible dpouille.

Il y eut un silence.--A quelques centaines de mtres devant nous, au
del des jardins, les cafs-concerts des Champs-lyses nous envoyaient
les refrains canailles et les joyeux et vulgaires clats de leurs
orchestres. Tous deux nous pensions au dcapit dont je venais tout 
coup de rafrachir le clich sur le glatino-bromure de notre cervelle.

Je repris:

--Eh bien, mon cher ami, j'ai failli accepter, aprs l'avoir tout
d'abord refus, le cadeau que le comte dsirait me faire de cette tte
troublante; sa possession m'attirait et m'effrayait  la fois;
j'prouvais  sa pense une sensation morale de vertige faite de dsir
et de peur, et chaque fois que je voyais l'image photographique du
masque tragique et superbe, je songeais  crire  Vienne pour en
rclamer l'envoi. Peu aprs mon retour  Paris, je fus vraiment malade
du fait de cette lutte constante entre le vouloir et la crainte de
possder. Ce qui me mit  la raison fut une lecture d'article d'un
bizarre crivain allemand, dont j'ai oubli le nom, et qui essayait de
dmontrer la sorte de fatalit et d'envotement que l'intimit entre les
vivants et les morts, j'entends de cohabitation, peut exercer sur
l'homme assez tmraire pour faire de son logis une spulture profane de
tout ou d'une partie d'un corps dfunt. Vous allez peut-tre taxer cette
opinion de folle, mais qui pourrait affirmer que les morts n'ont pas ce
que les gyptiens nommaient _ka_, c'est--dire un _double_, un second
exemplaire du corps presque thr, quelque chose approchant de ce que
les Indous nomment le corps astral, et, alors, jugez de l'imprudence
qu'il y a de s'attirer ainsi, sans raison chez soi, une personnalit
invisible, peut-tre hostile, absorbante et dominatrice...

--Non, non, rpondit lentement le lord rveur,--_lord Dreamer_, comme je
me plaisais  le nommer souvent,--non, mon ami, cette thorie n'est
point folle, et vous serez encore plus frapp de la possibilit de la
soutenir quand vous saurez que notre aimable hte de Vienne, le comte
W***, est mort il y a quelques mois  peine, chez lui, auprs de la
nfaste tte de Bernard d'Harcourt dans des conditions particulirement
mystrieuses, frapp au front d'une balle de revolver, sans qu'on ait
jamais pu dterminer s'il y avait meurtre ou suicide.

Si je crois aussi fermement aux lois inconnues du surnaturel, c'est que
bien des vnements dans ma vie cosmopolite m'en ont fait comprendre la
marche fatale et la puissance indiscutable, et, tenez, pour ne point
trop vous laisser l'impression de la triste nouvelle dramatique que je
viens de vous apprendre et qui, je le vois, vous trouble  l'excs,
permettez-moi de vous faire le rcit d'une aventure dans laquelle une
momie d'gypte joue un rle non moins terrible et non moins meurtrier;
j'ai connu la victime, et tout Londres, tant au British Museum que dans
le monde du journalisme, pourra vous certifier l'absolue authenticit
des faits que je vais avancer.


[Illustration]

II

Vous connaissez, je suppose, le journal hebdomadaire _England
illustrated News_, fond  Londres, il y a, plus de soixante ans, par un
_self made man_, de grande activit et intelligence, nomm John Magrin,
qui gagna dans cette entreprise plus de trente mille livres sterling de
revenu, c'est--dire une vraie fortune d'Amricain.

A la mort de cet excellent homme, ses deux fils, William et Robert,
prirent l'affaire en main et l'tablirent sur un tel pied administratif
qu'il leur fut possible de donner carrire  leurs gots de voyage et
d'aventures  travers toutes les contres du globe. William et Robert
Magrin taient deux superbes gaillards, souples, forts, muscls, hardis
cavaliers, canotiers infatigables, marcheurs intrpides et par-dessus
tout tireurs admirables. Le plus jeune, Robert, tait un des premiers
fusils d'Angleterre; il faisait  la chasse des sries  rendre jaloux
lord D..., notre fameux _Gun-man_, car...

    Ainsi que la vertu le tir a ses... degrs.

[Illustration]

Le bon ambassadeur souriait en faisant malicieusement cet _ peu prs_
classique sur le nom du plus clbre tireur d'Angleterre.

Ainsi entrans aux exercices du corps, continua-t-il, assurs de leur
force physique aussi bien que de leur fortune considrable, les deux
frres Magrin, tous deux clibataires et qui ne se quittaient jamais,
entreprirent le dj traditionnel tour du monde, qui bientt sera si
facile qu'il remplacera les voyages de noces en Suisse, en Italie ou en
cosse.

Avec le dfaut mignon qu'ont mes chers compatriotes de vouloir dtenir
le record de tous les sports, les frres Magrin crurent devoir tonner
l'univers de leurs prouesses. Leur volont, plus forte encore que leur
vanit, leur but bien tabli, l'inflexible dtermination qu'ils avaient
de l'atteindre, leur firent accomplir de surprenants exploits modernes,
de ces exploits qui consistent  biffer le mot _impossible_ des
dictionnaires gographiques et le qualificatif _inaccessible_ de la
description des montagnes gratigneuses de ciel.

[Illustration]

Pendant plusieurs annes, il ne se passa gure de semaines sans que les
journaux du Royaume-Uni et ceux d'Amrique n'enregistrassent de
stupfiantes actions accomplies par l'un ou l'autre des deux frres; on
les signala dans les Alpes, plantant le drapeau anglais sur des cimes
jusqu'alors vierges de toute empreinte humaine, dans les monts de
l'Atlas cherchant le lion, en Amrique gagnant sur leur _racer_ des
coupes d'argent aux rgates de Newport,  Java massacrant des troupeaux
de rhinocros et de crocodiles, partout vainqueurs des tres et des
choses, hercules qui n'auraient su nombrer leurs travaux, tant ils
taient varis, compliqus, et, je dois ajouter, inutiles au progrs
social ou aux besoins rels de la civilisation.

[Illustration]

Ce fut  Bombay que je les connus; j'admirai leur beaut de fiers
acrobates et je m'employai  servir leur passion en organisant pour eux
des chasses aux tigres capables de mettre en relief leur adresse
impeccable dans le maniement du rifle. Ils dployrent dans ce sport
jusqu'alors inconnu pour eux une vigueur, une souplesse, une intrpidit
dans l'attaque, une sret de main qui frapprent de stupeur les
conducteurs indignes qui les accompagnaient sur des lphants dresss.
Ils turent--dans les seules jungles du Bengale, si je me souviens bien,
plus de douze tigres et environ huit panthres dont ils eurent la
politesse de m'envoyer les superbes dpouilles. Les Hindous, trs
sensibles au courage, les crurent sorciers, et, malgr leur secret
ddain pour les Europens souills de viandes et de liqueurs, leur
tmoignrent un respect qui confinait au culte sacr.--A Ceylan, au
retour, leurs succs  la chasse, au tennis, au polo, eurent un long
retentissement dans les journaux de toute la colonie anglaise.

[Illustration]

--Mais je ne veux pas, mon cher ami, me dit lord L..., ouvrant comme une
parenthse furtive  son rcit, vous intresser plus qu'il ne convient
aux jeux sportifs des frres Magrin, ni risquer de vous faire oublier le
but de ce rcit. J'y arrive donc sans plus tarder.

A leur retour en Europe, William et Robert Magrin s'arrtrent en
gypte, et, afin de se soustraire  la domination de Thos Cook and son
et aux itinraires rgls comme papier de musique, ils frtrent une
Dahabieh  voile et lentement visitrent le Srapum, la pyramide
d'Oanas, Assiout, Louqsor, Thbes, Assuan et Phil.

[Illustration]

La vue de la ncropole memphite, des mastabas de Gizh, d'Abou-Rosh, de
Dahshour, de Saqqarah, d'Abousir, impressionna vivement la curiosit de
Robert Magrin, qui, laissant son frre retourner  Londres, jura de se
consacrer  la recherche de royales momies et de se livrer momentanment
 ce nouveau sport scientifique avec toute l'ardeur qu'il avait apporte
jusque-l,  la mise  mort des btes sauvages ou  la conqute de
quelque prix chrement disput dans les luttes diverses par de nombreux
champions du monde. Il entreprit donc des fouilles sur le vaste
territoire arros par le Nil.


III

Malgr l'exploitation sculaire des tombeaux, poursuivit lord L..., en
humant lentement son cigare, malgr aussi l'affreux tat de dsordre
dans lequel les anciens fouilleurs ont laiss les terrains et les
oeuvres d'art de la vieille gypte, malgr les recherches des fellahs
qui vcurent longtemps du produit de leurs spoliations, Robert Magrin
comprit qu'il restait encore normment  extraire de ces champs de
morts et que la gloire de Mariette n'empchait point de nouveaux venus
de se crer une notorit de bon aloi, surtout en Angleterre o
l'archologie gyptienne voit grandir chaque jour le nombre de ses
adeptes.

La fortune dont il disposait lui permit de s'assurer vivement le
concours des spcialistes et d'embaucher le nombre d'ouvriers ncessaire
pour ouvrir un chantier de fouilles du ct de Dahshour, non loin d'un
plateau peu lev, situ  l'ouest du village de Menchiyeh, sur les
flancs de la pyramide mridionale, construite en briques.

[Illustration]

Les ouvriers se rpandirent sur un terrain excav en tous sens par des
tranches profondes, et, en examinant mthodiquement le sol, ils
dcouvrirent vingt petits puits tablis en ranges parallles, qui,
sonds pendant plusieurs mois, n'amenrent que la dcouverte de momies
sans importance pour la science et l'art.

Car, vous le savez assurment, ce n'tait gure qu'en thorie que chaque
gyptien pouvait revendiquer le droit d'une maison ternelle, avec ses
chambres diverses, ses dcorations et sa table d'offrande; en ralit,
les morts de la petite classe taient, comme aujourd'hui, vivement
dpchs vers des trous d'oubli. On les enfouissait un peu au hasard
dans des fissures de montagnes, au fond de puits communs ou dans la
profondeur de vieilles tombes violes et abandonnes. Les gens de
condition seulement avaient les honneurs d'une architecture spciale,
des cercueils  leur taille, des peintures symboliques, des scarabes
faits de matires prcieuses et des figurines de Phtah, d'Osiris,
d'Anubis et d'Hathor.--Or Robert Magrin ne recueillit d'abord que
d'infortuns proltaires qu'on ne songeait mme pas  dpouiller de
leurs bandelettes.

[Illustration]

Il commenait  se dsesprer et songeait dj  abandonner ce sol
ingrat, lorsqu'on lui signala la dcouverte de souterrains construits de
larges dalles de calcaire qui semblaient devoir conduire  une tombe
importante. Cette nouvelle rveilla son ardeur. Il activa le travail et
se mit lui-mme  la tte des ouvriers. On dcouvrit d'abord un
portique, puis une sorte d'antichambre carre avec piliers, puis un
nouveau couloir, et enfin une dernire chambre dont les murailles
taient peintes  fresque et remplies d'inscriptions graves. Robert
Magrin y pntra le premier, la torche  la main, et eut vite dcouvert
le sarcophage de pierre et mis  nu un coffre merveilleusement grav et
peint.

Sous ce premier coffre, un second coffre plus dlicatement ouvrag
encore,  l'intrieur aussi bien qu' l'extrieur, et enfin le cercueil
dfinitif couvert de longues bandes d'or charges d'inscriptions.
C'tait,  n'en point douter, la momie d'un roi qu'il s'agissait de
transporter, sans tarder,  la direction des muses et des fouilles,
ainsi que les canopes, vases sacrs o les viscres du mort avaient t
dposs, les stles d'albtre, les bijoux et objets de prix qu'on avait
runis.

  [Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE
  (Peinture intrieure du second coffre)]

                   *       *       *       *       *

[Illustration]

Ce fut en grande crmonie et devant une assemble de savants distingus
que l'on procda  la dpouille de la momie dans une des grandes salles
du muse du Caire. Robert Magrin tait mu par le mystre de sa
trouvaille plus qu'il ne l'avait jamais t au cours de ses expditions
prilleuses. L'examen du premier coffre fit dcouvrir le cachet d'un roi
de la XIIe dynastie, _Na-Lou-Pa_... ou quelque chose d'approchant. La
momie, qui bientt apparut, portait encore le klaft ou coiffure
souveraine, et le long de son maigre corps avaient t placs les
sceptres et le flabellum, insignes et emblmes de sa puissance
souveraine et de sa domination sur les deux terres, la haute et la basse
gypte.

Revtu de sa blouse d'anatomiste, arm de son scalpel, le docteur F...,
bien connu de tous les archologues gyptiens, procda au dpouillement
de la momie, qui avait t tendue sur une planche reposant sur deux
chevalets. Il trancha les premires bandelettes et dligota lentement la
pice rigide et noirtre, tandis que le conservateur adjoint du muse
fournissait aux assistants les renseignements prcis sur l'examen
sommaire des documents crits, dcouverts dans le tombeau, et dont
l'importance, parat-il, tait exceptionnelle.

Robert Magrin, presque gris par l'odeur cre et pntrante qui se
dgageait des bitumes et des aromates depuis si longtemps concentrs sur
ce corps et que l'air vivifiait avec une trop soudaine intensit, se
sentait mal  l'aise et inquiet. Ce sportsman n'tait dcidment pas
fait pour ces missions scientifiques; sa gorge tait serre par ces
manations d'outre-tombe, et toutes ces poussires impalpables, qui
prenaient leur essor dans l'atmosphre, pntraient en lui,
l'indisposaient plus qu'il n'aurait su le dire, et, pour la premire
fois peut-tre, pensait-il srieusement au nant des tres,  la vanit
de toutes choses devant ces rsidus fans qui se brisaient au moindre
toucher.

[Illustration]

Cependant, tandis que le conservateur recueillait les papyrus qu'il
avait charge de restaurer et de reconstituer, le docteur F... continuait
placidement son opration minutieuse et peu  peu apparaissait plus
fluette, plus osseuse, plus lamentable, la ligne de ce petit corps de
roi dessch, dont les dernires bandelettes de lin masquaient
maintenant  peine le visage. L'ultime voile qui couvrait la tte fut
enfin droul et la figure de la momie fut visible; mais,  la stupeur
gnrale, on s'aperut qu'elle portait sur le front, contrairement 
l'usage, un large bandeau d'or sur lequel tait grave une inscription,
qui parut d'abord indchiffrable et qui ncessita une longue
consultation des gyptologues assembls.

Ce visage apparaissait terrible, tant la bouche, meuble de toutes ses
dents, tait prominente et menaante; mais, en dpit des _coryntes
rufips_, insectes, eux aussi millnaires, qui avaient rong la basse
partie du masque, les lignes du crne taient fort belles, et il se
dgageait de ce restant de roi une impression vraiment souveraine,
autoritaire et fatidique; aussi les assistants restrent-ils silencieux
et presque consterns lorsque le conservateur du muse donna la
traduction du texte inscrit sur le bandeau d'or royal.

[Illustration]

Messieurs, de l'avis unanime de nos collgues ici prsents, les
caractres gravs sur le mtal du frontal contiennent cette prophtie:

  _Celui qui aura t assez audacieux et impie pour violer ma spulture
  en sera puni--dans l'anne mme qui suivra cette spoliation;--son
  corps sera bris, meurtri, pulvris et nul ne trouvera trace de ses
  ossements._

Chacun se retourna du ct de Robert Magrin; il tait ple, mais
souriant, sceptique; il demanda  emporter le bandeau d'or et la tte
momifie du roi Na-Lou-Pa, puis il partit d'une allure assure et la
mine insoucieuse.


IV

--Mon cher lord, dis-je  mon complaisant narrateur, qui semblait un peu
fatigu et mu, votre histoire dans sa concise exposition est aussi
fantastique et aussi tonnante que tous les romans de Gautier, de Po et
de Hawthorne, et je m'tonne que vous, qui savez si bien donner un
charme mystrieux  cet inquitant problme de la vie et de la mort, ne
l'ayez point crite...--Quel joli titre: _le Bandeau de la Momie_, The
Mummy's headband, ou mieux encore: _le Bandeau du Roi_.

--Vous oubliez le loisir pour faire un tel conte, reprit mon
interlocuteur, dans un milieu o la politique est comme le simoun
desschant la pense cratrice... et puis, voyez-vous, les rcits vrais
sont plus difficiles  enchsser dans la griffe d'un style personnel que
les fictions que notre imagination nous suggre. C'est _trop crit_,
comme disent les artistes vis--vis d'une chose trop prcise  rendre;
il n'y a de beau et de vrai pour le romancier amoureux de sa profession
que ce qui n'existe pas.

--Cependant, mon ami, les broderies ne manqueraient pas autour de ces
faits positifs. Vous avez le motif principal, mais tout le reste est 
crer: le dbut, la psychologie de votre sportsman, ses tats d'me, ces
fameux tats d'me des _bourgetisants_, puis enfin la conclusion, la
ralisation de la prophtie d'outre-tombe...

--Mais elle existe, _Dear fellow_, cette conclusion, et elle est aussi
coup de thtre que tout ce que je pourrais combiner. Elle mrite de
votre part quelques minutes d'attention, incurieux que vous tes; j'en
tiens le rcit de William Magrin en personne; il est simple, terrible,
concis; coutez-le:

                   *       *       *       *       *

[Illustration]

Aprs la dcouverte du tombeau du roi Na-Lou-Pa, Robert Magrin abandonna
la conqute des hypoges; il licencia ses ouvriers et reprit la vie
errante. L'gypte, qui dj l'avait ensorcel, en le lanant dans des
aventures archologiques contraires  son temprament de _bas de cuir_,
de vrai trappeur indomptable, cette vieille gypte devait de nouveau le
mtamorphoser en amoureux, lui pour qui la femme n'avait jamais t
jusque-l qu'un simple passe-temps hyginique.

En remontant le Nil aux environs de Louqsor, il rencontra sur le bateau
la Circ qui devait faire capituler son coeur; c'tait une jeune
Amricaine, fille d'un snateur du Colorado, une de ces cratures
exquises et volontaires qui jettent le lazzo de leur dvolu autour du
cou d'un homme et qui ne le lchent plus qu'il ne les ait conduites au
pied des autels. La petite Yankee trouva dans Robert Magrin l'homme qui
ralisait son idal de romanesque confortable; il tait jeune, solide,
tmraire, suprieur dans tous les exercices du corps et, de plus, il
possdait assez de dollars pour dfrayer toutes les fantaisies. C'tait
donc le hros rv. Robert, de son ct, ne rsista point, et deux mois
aprs la premire entrevue, les noces furent clbres  Londres. Le
journal _England illustrated News_ publia un dessin grav en
commmoration de cette crmonie, qui proccupa, quelques jours durant,
tous les _printing offices_ de la Cit.

[Illustration]

Le nouveau mari,  peine install en une princire demeure, au milieu
de laquelle il avait conserv, dans sa library, la tte dessche du roi
d'gypte munie de son bandeau d'or fatal, repartit bientt pour
l'Afrique. C'tait son voyage de lune de miel, combin avec un but
dtermin de consacrer quelques mois  la chasse de l'lphant, car vous
savez que la poursuite de ce lourd mammifre est devenue un art qui a
ses rgles et sa stratgie, et Robert Magrin ne pouvait certes pas
vieillir sans y tre pass matre.

Les meilleurs, les seuls chasseurs d'lphants dignes de ce nom, sont
les Arabes Bagaras, qui oprent du ct du Nil Blanc, vers le 13e degr
de latitude nord. Ce fut vers cette direction que notre hardi coureur de
plaines se rendit, accompagn de sa jeune pouse, non moins aventureuse
que lui et dcide  le suivre  travers tous les prils.

Robert n'avait du reste attach aucune importance  la prophtie du
bandeau royal, et s'il racontait souvent cette trange dcouverte,
c'tait pour en sourire et sans qu'il en ft rellement impressionn.

                   *       *       *       *       *

Parvenu avec une nombreuse escorte au centre mme des chasseurs
d'ivoire, en une tribu favorable, il organisa sa premire expdition
pour le lendemain matin mme de son arrive.

La chasse qu'il se proposait de faire consistait en une sorte de combat
loyal  la lance; l'homme  cheval, muni d'un bambou ferr, part  la
dcouverte, accompagn d'un ou de deux autres cavaliers tout au plus.
Lorsqu'une troupe d'lphants se prsente, le cavalier le plus habile
choisit celui dont les dfenses sont le plus formidables et engage le
combat  l'avant, tandis que le second cavalier poursuit le pachyderme
par derrire. La lourde bte s'lance sur le cheval, et le chasseur doit
tre assez adroit, assez fort, assez souple et rus pour mettre pied 
terre en plein galop avant que son coursier ne soit atteint et pour
plonger d'un coup sr et violent le fer de la lance dans l'abdomen de
l'lphant, puis il lui faut rattraper son cheval et remonter en selle
avec une dsinvolture que n'auraient pas beaucoup d'cuyers de cirque.
Pour que l'lphant soit hors de combat, il est ncessaire que sa
blessure ait t faite assez large pour que ses entrailles s'chappent
aussitt et paralysent sa marche. Vous jugez de la difficult d'un tel
tournoi.

[Illustration]

Le premier coup d'essai fut pour Robert un coup de matre: il mit
cruellement  mort deux de ces innocents colosses si doux et si
intelligents. Il se jugeait donc invincible.

Quelques jours aprs, il repartait en guerre, laissant sa jeune femme 
l'arrire, sous bonne escorte. Accompagn d'un seul Arabe, il rencontra
une bande de pachydermes, parmi lesquels il distingua un norme mammouth
qu'il attaqua aussitt. L'animal s'chappa, il le poursuivit. Abandonn
par son compagnon et sautant sur le sol, il s'apprtait  larder sa
victime d'un coup frapp dans les rgles prescrites, quand il eut le col
saisi par la trompe vigoureuse du gant, qui, avec des mugissements
stridents de vainqueur, l'leva en l'air, le frappa  terre  dix ou
douze reprises, puis le pitina sans merci, se roulant sur le cadavre de
son assaillant comme un chat gigantesque qui joue sur un tapis,
l'aplatissant, le laminant, le pulvrisant de tout son poids de lourde
machine, avant de reprendre, d'un trot lger et comme caoutchout, le
chemin des grandes lianes.

Lorsque les Arabes de l'escorte arrivrent sur le lieu du combat, ils ne
trouvrent trace de cadavre et ne virent plus qu'une flaque de sang, ou
plutt une boue sanglante, parmi les herbes crases.--Du corps de
l'infortun Robert Magrin, il ne restait rien, rien, moins que rien.
C'est  peine si creusant le sol du bout de sa lance, un Arabe Bagaras
parvint  retrouver une toute petite clavicule du cou, fragment bien
lger d'un mari si brave, le seul tmoignage que sa veuve inconsolable
put rapporter en Angleterre au retour de ce nfaste voyage de noces.

Ainsi se trouva ralise la prdiction fatale inscrite sur le bandeau
d'or du roi d'gypte _Na-Lou-Pa_ de la XIIe dynastie.

_Pulvis et umbra manent!_--dit en manire d'exode lord L***, que ce
rcit semblait avoir assombri.--Ne violons pas les spultures, mon ami,
et conservez les croyances que vous a inspires l'article de l'crivain
allemand que vous me signaliez tout  l'heure. Recueillir des cendres
humaines est chose nfaste; les morts attirent la mort, cela est
indiscutable et, sans aller plus loin, remarquez, je vous prie, qu'il
est peu d'enterrements qui ne soient homicides pour quelqu'un de ceux
qui les suivent.

[Illustration]




[Illustration]

TABLE DES CONTES


                                                       Pages.
  A Albert Robida, imaigier, pistre ddicatoire            I
  Un Almanach des Muses de 1789                             1
  L'Hritage Sigismond                                     19
  Le Bibliothcaire van der Bocken, de Rotterdam          37
  Un Roman de chevalerie franco-japonais                   55
  Les Romantiques inconnus                                 75
  Le Carnet de Notes de Napolon Ier                       97
  La Fin des Livres                                       123
  Poudrire et bibliothque                               147
  L'Enfer du chevalier de Kerhany                         169
  Les Estrennes du pote Scarron                          189
  Histoires de Momies (rcits authentiques)               199

[Illustration]




  [Illustration:

  Ces honnestes _Contes pour les Bibliophiles_
  labors en amical tournoi
  par deux fantaisistes chevaliers de la plume et du crayon
  ONT T
  ACHEVS D'IMPRIMER
  Sur les Presses de l'Ancienne Maison Quantin
  A PARIS
  Ce vingt-sept novembre 1894]





End of Project Gutenberg's Contes pour les bibliophiles, by Octave Uzanne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LES BIBLIOPHILES ***

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