Project Gutenberg's Mmoires de Aime de Coigny, by Aime de Coigny

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Title: Mmoires de Aime de Coigny

Author: Aime de Coigny

Editor: Atienne Lamy

Release Date: February 13, 2020 [EBook #61390]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MéMOIRES DE AIMéE DE COIGNY ***




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  MMOIRES
  DE
  AIME DE COIGNY

  INTRODUCTION ET NOTES
  PAR
  TIENNE LAMY

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y
compris la Sude, la Norvge et la Hollande.




IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--8400-4-02.--(Encre
Lorilleux).




  [Illustration: AIME DE COIGNY
  _portrait par A. Wertmller_
  (1797)
  appartient  Mr de Mandrot]




MMOIRES

D'AIME DE COIGNY




INTRODUCTION


I

Il y a un fond de mpris dans la gloire que les hommes rservent aux
femmes. Ils ne clbrent gure d'elles que la beaut. Les dons de
l'esprit et de l'me ajoutent, ornements accessoires,  la parure des
privilgies qui possdent l'essentiel, la perfection du corps. Faute de
beaut, tout obscures et comme teintes, quels talents ou quelles vertus
ne leur faut-il pas pour sortir de l'ombre? Si cette beaut est
clatante, quoi qu'elles en aient fait, elles les absout et leur
sduction leur survit. Le moins mritoire des avantages est celui dont
on leur sait le plus de gr, et le plus court des triomphes perptue
leur nom.

Aux grandes amoureuses surtout va cette popularit posthume. On dirait
que, pour s'tre donnes  quelques hommes, elles aient droit  la
reconnaissance de tous. La curiosit du public reste fidle aux plus
inconstantes, il veut possder les certitudes de leurs caprices, et des
crivains graves mettent les scells de l'histoire sur des ailes de
papillons. A cette sollicitude se rvle l'ternel masculin, l'attrait
permanent de la chair de l'homme pour la chair de la femme. C'est lui
qui reconnat dans les plus femmes des femmes l'ternel fminin, le
chef-d'oeuvre de joie offert  l'homme par la nature. Et l'homme pense 
lui-mme, quand il s'occupe d'elles. La clbrit durable qu'il accorde
aux dispensatrices les plus gnreuses de cette joie est un
encouragement aux vivantes de ne pas se montrer plus avares. Dans ces
amours passes, le prsent  son tour lit ses amours  venir. Ainsi, par
la commmoration des disparues qui pratiqurent la religion du plaisir,
le culte de la volupt survit jusque dans le culte de la mort.

Une autre gloire avait,  la fin du XVIIIe sicle, commenc pour la
jeune captive dont les plaintes inspirrent Andr Chnier. Soeur
d'Iphignie et non moins touchante, elle reprsentait, comme la vierge
antique, et contre la mme cruaut de la politique meurtrire, les
droits d'une vie qui s'ouvre au bonheur. Le plus grec de nos potes
semblait l'avoir pare pour le sacrifice qui est la destine de
l'innocence et de la faiblesse dans les querelles des hommes. La
puissance du gnie crant une lgende, les premiers de ceux qu'avait
mus la plainte de la jeune captive crurent pleurer sur une victime des
justices rvolutionnaires. Et cette existence si tt et si cruellement
tranche paraissait complte, privilgie, puisque, assez longue pour
connatre tous les bonheurs en esprance, il lui avait manqu seulement
les annes des dsillusions, et puisque la morte avait obtenu du gnie
l'immortalit.

La lgende, comme  l'ordinaire, tait plus belle que l'histoire. La
jeune fille tait une jeune femme, marie depuis huit ans: elle chappa
 l'chafaud, et mourut en 1820 dans son lit. Pour Aime de Coigny,
duchesse de Fleury, la renomme virginale et hroque se continua en une
de ces rputations moins austres qui ne se sacrent pas, mais caressent.
Les temps si divers o elle vcut s'accordaient  lui reconnatre une
double puissance: tant de beaut qu'on lui et permis d'tre sotte, et
tant d'esprit qu'on lui et pardonn d'tre laide. La beaut de traits
n'a qu'une beaut, la beaut d'expression a autant de beauts que de
sentiments. Tous ceux d'Aime se refltaient sur son visage et passaient
dans ses attitudes. Le charme mme de son corps tait fait aussi de
pense. Et cette pense profonde, varie, imprvue, hardie en ses
examens, soudaine en ses ripostes, redoutable dans ses ironies,
irrsistible dans sa gaiet, tirait de sa mobilit mme un charme de
plus et paraissait toujours nouvelle. Il y avait en elle trop de femmes
pour qu'on se dfendt contre toutes: qui rsistait  l'une cdait 
l'autre. Voil le secret de l'empire exerc par elle et par celles qui
lui ressemblent. Cette surabondance, si elle multipliait les sductions
de son corps et les activits de son intelligence, prcipitait aussi les
mouvements de son coeur. Et, comme aucune passion ne tient ses promesses
et que la lie de chaque joie puise donne la soif d'autres joies,
l'amour de l'amour avait fait, disait-on,  travers la diversit des
expriences, l'unit de sa vie.

Sa mort parut d'abord dlivrer de ces faiblesses phmres ses mrites
dignes d'un souvenir durable. Ils reurent aussitt un hommage public,
et presque officiel, en un article que publia le _Moniteur_ et qu'avait
sign Npomucne Lemercier. Aujourd'hui, l'on ne connat plus de cet
crivain que les dfauts; en 1820, on n'avait d'yeux que pour ses
qualits. Ce qui s'appelle maintenant la lourdeur de son style
s'appelait alors le poids de ses jugements. A cet ge de disgrce o la
tradition du XVIIIe sicle tait puise, o la fcondit du XIXe ne se
parait encore que de Chateaubriand, Lemercier, honnte homme, avec du
got pour la pense noble, quelques visions du sublime, et qui gtait
ses ides en les exprimant, tait le prince des mdiocres, comme
Chapelain durant la jeunesse de Corneille. Chef d'cole, il consacrait
en ces termes le talent de la disparue:

                   *       *       *       *       *

galement familire avec les belles-lettres franaises et latines, elle
avait tout l'acquis d'un homme; elle resta toujours femme, et l'une des
plus aimables de toutes. Sa conversation clatait en traits piquans,
imprvus et originaux. Elle rsumait toute l'loquence de madame de
Stal en quelques mots perans. On a lu d'elle un roman anonyme qui,
sans remporter un succs d'ostentation, attacha parce qu'elle l'crivit
d'une plume sincre et passionne. Elle a compos des Mmoires sur nos
temps et une collection de portraits sur nos contemporains les plus
distingus par leur rang et par leurs lumires, qui russirent mieux,
tant plus vivement tracs et plus sincres encore[1].

  [1] _Moniteur universel_, 25 janvier 1820.

Le public apprit comme une bonne nouvelle que cette remarquable femme,
non contente de rpandre en une compagnie de privilgis l'clat sans
lendemain de sa pense parle, avait song  survivre par sa pense
crite. Il espra, grce  la publication de ces oeuvres, connatre 
son tour la sductrice dont F. Barrire, huit ans aprs Lemercier,
disait: L'esprit, l'instruction, la grce et tous les attraits runis
plaaient la duchesse de Fleury au premier rang parmi les femmes de son
temps[2]. Mais, bien qu'une mode de curiosit pour la fin du XVIIIe
sicle et le commencement du XIXe suscitt partout les fureteurs
d'indit, les pages annonces demeurrent introuvables. Il a fallu
accepter l'hypothse de Charles Labitte: Par malheur, le roman dont
parle Lemercier, et dans lequel les admirateurs du pote eussent cherch
avec charme quelques accents de la jeune captive, n'a pas t imprim;
et remis, ainsi que des Mmoires sur la Rvolution, entre les mains du
prince de Talleyrand, il parat avoir t dtruit[3].

  [2] Barrire, _Tableaux de genre et d'histoire_, in-8, p. 231. Paris,
    Paulhan, 1828.

  [3] Ch. Labitte, _tudes littraires_, t. II, p. 184.

En revanche,  mesure que les Souvenirs et les Correspondances de
cette poque venaient au jour, ils montraient Aime de Coigny vivante,
suivie par l'attention anecdotire de ses contemporains, surtout de ses
contemporaines, et lui faisaient une autre renomme.

Ces sortes d'crits ne sont gure des jugements sur l'essentiel des
choses et des personnes; ce sont des bavardages sur les dtails les plus
propres  distraire la curiosit de chaque jour. Aussi le succs actuel
de cette littrature ne prouve-t-il pas un retour au srieux. Nos
oisifs,  la lire, se flattent d'avoir perdu leurs gots frivoles; ils
l'aiment, au contraire, parce qu'ils y retrouvent leur propre faon de
comprendre et de vivre la vie: ces grands enfants croient s'intresser 
l'histoire et continuent  n'aimer que les histoires. Surtout les
mmoires et billets o des femmes s'occupent de femmes ne racontent-ils
pas l'omnipotence des riens et l'obsession de plaire? Pour elles, qu'est
regarder l'une d'elles? Mesurer l'importance de leur contemporaine 
l'tendue du cercle mondain o, par consentement gnral, elle est la
premire; mesurer son pouvoir au nombre et aux mrites des hommes qui,
non contents de l'entourer, ont vcu sous son charme; enfin, puisque la
preuve suprme du charme est l'amour, chercher par qui elle a t aime,
et si, comment, pourquoi, et par qui la conqurante des coeurs se serait
laiss prendre le sien. Voil prcisment ce que ces voix du pass
racontaient d'Aime. Unanimes  clbrer son esprit, mais seulement cet
esprit des mots qui est le fard de la pense, elles apprciaient surtout
ses dons intellectuels comme auxiliaires, faits pour rendre plus
complets ses triomphes de beaut, et elles mdisaient de ces triomphes
o elles surprenaient ses faiblesses.

En 1825, parurent les _Mmoires_ de madame de Genlis. Personne n'avait
t mieux plac pour connatre le monde de l'ancien rgime  la veille
de la Rvolution: elle crivait qu'il avait suffi  la jeune duchesse de
paratre pour conqurir la socit, on pourrait dire la cour du duc
d'Orlans[4]. Mais madame de Genlis tait ne institutrice pour faire la
leon aux succs des autres. Ds 1804, htive comme l'envie, dans un
livre qu'elle ne signa pas et o les victimes de sa mmoire taient,
sans tre nommes, enlaidies avec assez d'art pour demeurer
reconnaissables, elle avait dit Aime lgre, tourdie, avec des accs
de gaiet qui ressemblent un peu  de la folie, et quelque chose
d'indcent[5].

  [4] Madame de Fleury tait fort jolie. M. le duc de Chartres l'aimait
    tellement qu'il l'appelait sa soeur; elle l'appelait son
    frre.--Madame de Genlis, _Mmoires_, t. IV, p. 348. Paris,
    Lavocat, 1825.

  [5] _Souvenirs de Flicie_, p. 180.

Bien autres furent les sentiments inspirs par la duchesse  madame
Vige-Lebrun. La grande artiste qui a rendu imprissables pour nous les
dernires grces de l'aristocratie franaise avait aussi une plume, bien
qu'ingale  son pinceau. Ses _Souvenirs_, publis en 1828, prsentent
ainsi la femme qu'elle avait connue durant la Rvolution: La nature
semblait s'tre plu  la combler de tous ses dons. Son visage tait
enchanteur, son regard brlant, sa taille celle qu'on donne  Vnus;...
le got et l'esprit de la duchesse de Fleury brillaient par-dessus
tout. C'est l'oeil difficile du peintre qui juge cette beaut du corps:
les autres mrites ont gagn le coeur de l'amie. Elle est d'autant moins
suspecte quand elle ajoute: Cette femme si sduisante me semblait ds
lors expose aux dangers qui menacent tous les tres dous d'une
imagination ardente. Elle tait tellement susceptible de se passionner
que, en songeant combien elle tait jeune, combien elle tait belle, je
tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent crire au duc de
Lauzun, qui tait bel homme, plein d'esprit et trs aimable, mais d'une
grande immoralit, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je
puisse penser qu'elle tait fort innocente... La dernire passion
qu'elle prit s'alluma pour un frre de Garat[6]. La bienveillante
observatrice admet, il est vrai, qu'aimer n'est pas faillir. Mais,
bientt aprs, les _Souvenirs_ d'une autre contemporaine, la baronne de
Vauday, donnaient des dtails peu platoniques sur l'aventure avec
Garat[7], et le caprice pour Lauzun n'avait pas sembl plus pur  un
autre tmoin, Horace Walpole.

  [6] Madame Vige-Lebrun, _Souvenirs_, t. II, pp. 60-62.

  [7] _Souvenirs du Directoire et de l'Empire_, par madame la baronne de
    V..., Paris, Cosson, 1847.

Les lettres de celui-ci furent connues du public en 1864. L'une, date
de Paris, en 1794, quand Lauzun venait de mourir et la duchesse de
Fleury d'tre arrte, se scandalise que notre jeune tourdie, notre
gentille petite malicieuse, ne fit que chanter toute la journe.
Puisqu'elle chantait au lieu de sangloter, je suppose qu'elle tait
fatigue de son Tircis et qu'elle est bien aise d'en tre dbarrasse.
Supposer  la fois en une personne le dsordre et l'insensibilit, c'est
rendre plus inexcusable chacun des deux vices: le glacial ami de madame
du Deffant semblait mal qualifi pour cette rigueur de vertu. Est-ce
bien de la vertu? Elle n'a pas cet accent, elle est triste du mal
qu'elle constate, elle n'en triomphe pas. Cet homme tait une coquette.
Il s'tait mis  visiter la socit de l'Europe comme ses compatriotes
en visitent aujourd'hui les paysages. Mais lui voyageait pour tre connu
en plus de contres, et il tenait par-dessus tout  passer pour
spirituel  Paris. L'attention qu'on prte  Aime de Fleury lui semble
vole  Horace Walpole. De l, peut-tre, sa malveillance. C'est une
antipathie de nature: c'est une rivalit entre la chaleur sans rayons de
sa houille anglaise, et la flamme claire, gaie, ptillante, d'un sarment
franais.

Mais, si les insinuations d'un jaloux sont suspectes, comment rcuser
les aveux de l'accuse? Ces aveux sont venus de nos jours. Les archives
diplomatiques de l'Empire n'occupaient pas tellement le prince Lobanoff,
ambassadeur ou ministre, qu'il ne trouvt du temps pour se faire des
archives moins graves avec les correspondances o l'aristocratie du
XVIIIe sicle,  la veille de mourir, avait si bien crit sa joie de
vivre. Admis  puiser dans cette collection, M. Paul Lacroix publia, en
1884, une partie de ces lettres[8], quelques-unes d'Aime. Elles ne
laissent pas de doute qu'elle n'et rien refus  Lauzun, et, les aveux
allant plus loin que les soupons, elles attestent d'gales bonts pour
un jeune lord, dont nul encore n'avait parl. On a aussi, en ces
dernires annes, dcouvert d'autres billets d'elle  Mailla Garat, et
ceux-l, tant s'y dvoile l'indcence des caresses, doivent demeurer
dans le muse secret des curieux[9].

  [8] _Lettres de la marquise de Coigny_ et de quelques autres personnes
    appartenant  la socit franaise de la fin du XVIIIe sicle,
    publies sur les autographes, avec notes et notices explicatives,
    par Paul Lacroix.--Jouault et Sigaux, 1884.

  [9] Ces quatre lettres  Mailla Garat sont dans la collection de M.
    Gabriel Hanotaux.

A chercher ses livres, on n'avait trouv que ses amants. Les lettrs
eux-mmes se sont mis  servir la seule de ses rputations qui et
laiss des traces. Autour de cette tombe le myrte repoussait toujours,
ils n'ont entretenu que lui. Ils ont prsent les aventures de cette
femme comme son originalit et sembl croire que le plus charmant de ses
ouvrages tait ses faiblesses. Il ne leur a plus suffi de celles qui
taient connues, ils se sont ingnis  en dcouvrir de nouvelles. Elle
est devenue le type de ces femmes portes de caprice en caprice, comme
ces jolies gupes qui, sur chaque fleur o elles puisent sans se poser,
gardent leurs ailes tendues pour repartir plus vite. Cette butineuse
d'amour aurait vol de Lemercier  Jouy[10], et, hier encore, on la
montrait, passant de Garat en Garat, comme de rose en rose sur le mme
buisson[11]. Elle a donn de l'imagination aux dictionnaires mmes et il
n'est pas jusqu' Larousse qui n'ait voulu dire sur elle du nouveau.
Elle gardait encore une gloire pure, les vers d'Andr Chnier. La
sympathie que la jeunesse du malheur inspira  la jeunesse du gnie n'a
t qu'un roman de prison: Dans quelle salle, derrire quelle grille
fut-il donn  Landre de dire de sa bouche  la belle Hro les vers qui
ont ternis le souvenir de ce lien charmant tranch par la guillotine?
Mais si la grille et la salle restent incertaines  cet historien
scrupuleux, sans hsiter il nous transporte sur le balcon o Romo dut
possder sa Juliette[12]. Ainsi presque tous ceux qui ont parl d'elle
se sont piqus d'honneur  la dshonorer un peu plus, et sa gloire a
fini par n'tre plus faite que de sa mauvaise rputation.

  [10] _Lettres_, etc., p. 202.

  [11] _Garat_, par Paul Lafond: in-8, Calmann-Lvy, 1900, pp. 287-297.

  [12] Larousse, _Grand Dictionnaire_, au mot: Andr Chnier.

Plus ces affirmations se sont multiplies, plus elles ont du. On en
savait  la fois trop et pas assez. Entre cette existence de succs
passagers et vulgaires, et l'aristocratie de gots, d'allures,
d'intelligence  laquelle tait rendu un hommage unanime, il y avait
contradiction. Le souvenir trop conserv de tous ses amours rendait plus
regrettable la perte de toutes ses oeuvres, et qu'ainsi tout en cette
femme et t fragilit.


II

Les amis des livres et des manuscrits savent que le feu marquis Raymond
de Brenger passa une partie de sa vie  complter et  mettre en ordre
les riches archives de sa maison, runies depuis des sicles 
Sassenage. Les amis de la bonne musique et de la conversation aimable
n'ont pas oubli la marquise sa femme. Elle m'avait toujours tmoign de
la bienveillance, je lui prouvais ma gratitude en rendant  son jeune
fils la sympathie dont elle m'honorait, et mes relations avec celui-ci
avaient survcu  la mort de la mre.

Un jour de l'an dernier, il entra chez moi, posa sur ma table de travail
un petit paquet et me dit: Voici deux manuscrits que j'ai trouvs 
Sassenage. Tous deux sont des Mmoires, l'un de la duchesse de Dino,
l'autre sans nom d'auteur. Si la curiosit vous en dit, lisez-les; si
vous les jugez intressants, publiez-les. Je vous fais matre de leur
sort.

Le nom de madame de Dino, sa vie toujours si proche de la politique,
dans une condition qui lui permettait de tant voir, et son aptitude
clbre  tout comprendre, disaient d'avance que, pour elle, se souvenir
tait intresser. Mais, si la renomme a son attraction, le mystre
aussi a la sienne, et j'ouvris d'abord le manuscrit dont l'auteur
semblait se cacher.

La belle reliure de maroquin rouge, lisse et souple qui enfermait, entre
ses gardes de soie bleue, un cahier de vlin carr et pais comme un
volume; le large ruban d'un bleu plus pli qui servait de signet; l'or
solide des tranches et des petites stries qui zbraient l'paisseur des
plats, avaient une lgance joliment fane par le temps. La date tait
trace sur la premire page: Mmoires crits en l'anne 1817. Entre
deux grandes marges, le texte suivait, d'un trait pais et d'une
rgularit pteuse. Tous les experts en criture, malgr les dsaccords
qui font la doctrine de leur science, auraient sans hsiter reconnu dans
celle lourdeur appuye une main masculine. Deux citations, l'une de
Snque, l'autre de Montaigne, accompagnaient le titre. Ce latin et ce
vieux franais semblaient aussi rvler le lettr. Mais, aprs les
citations, venait une ddicace:

  A M. le marquis de Boisgelin, pair de France.

  Vous avez dsir vous rappeler un temps o le projet de changer le
  gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai pass
  prs de vous dont l'amiti honore et intresse ma vie.

  Acceptez donc les efforts de ma mmoire. S'ils manquent d'exactitude,
  mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnes de
  bonne foi. Je suis paye de la peine que me cote ce travail par le
  plaisir que j'prouve  retracer l'poque o nous esprions voir
  s'accomplir les voeux ardens que nous formions pour le bonheur de
  notre patrie.

Je suis paye. La plume avait-elle, par mgarde, chang le sexe de son
matre? Mais un homme et pu dire  un autre homme: Votre amiti
honore, il n'et pas ajout et intresse ma vie. Ceci est d'une
femme. Et que, malgr le latin et la virilit de l'criture, l'oeuvre
ft d'une femme, cela tait marqu ds le dbut des _Mmoires_.

  Reste en France..., cache dans un coin obscur de cette grande
  machine appele tour  tour Rpublique, Empire, Royaume..., je
  pourrais me croire dpouille de mon rang et de ma fortune, si mes
  habitudes de trs pauvre citoyenne ne dataient de si loin que mon
  titre de duchesse, ma situation de grande dame ne me semblent plus
  qu'un point dans ma vie, un point si loin et si effac que les rves
  ont plus de consistance et de ralit.

L'ancien rgime ne comptait pas en France autant de duchesses que n'en
ont depuis faites nos gouvernements rvolutionnaires, les grces
tarifes des chancelleries trangres, et la badauderie des socits
dmocratiques  accepter la fausse monnaie de la noblesse. Une duchesse
qui n'et pas migr tait une raret plus grande; une duchesse qui, en
1817, ft encore pauvre citoyenne et ne participt, ni par elle, ni
par les siens, aux restaurations accomplies par la royaut dans les
emplois, les prrogatives et les fortunes de ses partisans, tait une
exception plus insolite encore: et cela, pensais-je, enfermait
l'inconnue en cercles de plus en plus troits. Un peu plus loin,
racontant un sjour  Vigny, elle disait: Je retrouve  Vigny tout ce
qui, pour moi, compose le pass et j'acquiers la certitude d'avoir t
aussi entoure d'intrt doux dans mon enfance et de quelques esprances
dans ma jeunesse. Voil la chambre de cette amie qui protgea mes
premiers jours; je vois la place o je causais avec elle, o je recevais
ses leons. Vigny, depuis la fin du XVIe sicle, tait aux Rohan. Dans
les dernires annes de l'ancien rgime et sous la Rvolution, il
appartenait  Armande-Victoire-Josphe de Rohan-Soubise, devenue par son
mariage princesse de Rohan-Gumne. Cette princesse, fort remarquable
d'esprit et trs lie avec le comte de Coigny rest veuf, s'tait
offerte  lever la fille de celui-ci. Cette fille tait Aime; Aime,
par son mariage, tait devenue duchesse, elle n'migra pas, elle ne
reprit pas de rang  la Cour  la Restauration. Ces indices semblaient
trahir le nom de l'auteur. L'auteur lui-mme le livrait plus loin, comme
enfoui au milieu de son texte, dans le rcit d'une conversation avec M.
de Talleyrand. Il se leva, fut  la porte de son cabinet de tableaux
et, aprs s'tre assur qu'elle tait ferme, il revint  moi en me
disant: Madame de Coigny... Ce nom se trouvait sign  chaque mot par
l'criture des _Mmoires_: entre ces pages et les lettres autographes
d'Aime, l'identit d'aspect est vidente. Qu'enfin ce manuscrit se
trouvt dans la maison de Brenger, rien de plus naturel. M. de
Boisgelin, pour qui il avait t fait, avait une fille qu'il maria  un
Brenger[13]; le manuscrit recueilli par celle-ci dans la succession de
son pre entra ainsi dans les archives de Sassenage.

  [13] Raymond-Gabriel de Brenger, officier de cavalerie, aide de camp
    de Murat, puis officier d'ordonnance de Napolon, mourut, le 30 aot
    1813, d'une blessure reue  la bataille de Dresde.

La plus imprvue des circonstances mettait donc en mes mains cette
oeuvre que l'on croyait dtruite.

S'il et t fcheux qu'elle restt inconnue, les lecteurs en
dcideront. Mais comme ces _Mmoires_, suite de tmoignages et
d'opinions, doivent inspirer la mme confiance que mrite le caractre
d'Aime, et comme ce caractre reoit une clart nouvelle de ces
souvenirs, il ne faut pas sparer ce qu'elle dit de ce qu'elle fut. Au
moment o celle dont on a tant parl va parler elle-mme, il est temps
de la juger. Sa vie est une prface de son oeuvre. C'est ainsi que j'ai
t amen  tudier  mon tour cette femme clbre et mal connue.

Il y a pour un historien deux joies: dcouvrir ce qu'ignorent les autres
et renverser ce qu'ils croient savoir. Les familiers du coeur humain
prtendent que de ces deux joies la plus dlicieuse est la seconde.
L'une et l'autre m'ont t donnes. Presque tous ceux qui se sont
occups d'Aime sont inexacts: inexacts mme sur les dates de sa
naissance, de ses mariages, de son arrestation, de sa mise en libert,
tous vnements constats par pices officielles et  propos desquels il
suffisait de chercher pour trouver[14]. On reconnat dans leur faire
l'artifice grce auquel trop d'historiens, semblables  certains
marchands, donnent l'apparence du fini  des matires mdiocres et
mdiocrement travailles. Le got du public pour le nouveau dirige, mais
prcipite, leurs recherches. Ont-ils mis la main sur quelque document,
au lieu de le contrler, de le complter, d'tendre avec patience la
certitude sur tout un sujet, ils veulent se faire un immdiat honneur de
leur bonne fortune, et se servent du dtail authentique qu'ils ont
trouv pour donner de l'autorit au reste, qu'ils inventent ou qu'ils
copient sur d'autres aussi peu scrupuleux. A plus forte raison en
ont-ils pris  l'aise avec les caprices du coeur. Aime tait un de ces
riches  qui l'on prte: ils lui ont prt parfois sans garantie aucune
des accusations qu'ils avanaient, tant ils avaient confiance en sa
mauvaise renomme, et leurs jugements ont t plus lgers encore que ses
moeurs. Ils ont introduit dans les livres le mme oubli de conscience,
la mme intrpidit de soupons qui, si souvent, dans la causerie
mondaine, sacrifie, sans preuves, les rputations  la joie de mdire et
 la gloriole de paratre inform. Aime de Coigny fut trangre 
plusieurs des intrigues qui ont fait sa lgende, et celles de ses
faiblesses, qui ne sont pas contestables, eurent un caractre moins
mprisablement banal. Mais, de ces galanteries, il reste trop pour sa
mmoire, il y eut trop pour son bonheur. Dire ce que sont ces
amoureuses, de quel prix elles paient leurs triomphes, montrer l'envers
de leur gloire, n'est pas la moindre vrit  servir par le rcit de
cette vie.

  [14] Je puis parler de ces recherches, car presque tout leur mrite
    appartient  d'autres qu' moi. Une fois trac le plan des questions
     rsoudre, il a fallu demander les rponses  la bonne volont de
    plusieurs personnes que je citerai avec les documents fournis par
    elles. Mais je tiens  nommer  part et tout d'abord M. Charles
    Baille. Je lui dois les plus importantes prcisions sur la vie
    d'Aime de Coigny, surtout la date de l'crou  Saint-Lazare et de
    la mise en libert. L'hommage que je rends  son art de dcouvrir et
    d'interroger les pices historiques n'tonnera aucun rudit de
    Franche-Comt: l le mrite de M. Baille a depuis longtemps fait ses
    preuves. Une vie passe presque tout entire en province, l'intrt
    local des travaux, et le ddain de toute rclame avaient longtemps
    enferm cette rputation en des frontires trop troites. Elle les a
    franchies et depuis quelques annes le _Correspondant_, la _Revue
    Hebdomadaire_, la _Quinzaine_ et la _Revue de Paris_ font goter au
    public la science, l'esprit et le style de ce lettr.


III

Les Franquetot de Coigny avaient d'abord t de robe. Au XVIIe sicle,
ils prirent l'pe. La couronne de comte, puis celle de duc et le bton
de marchal rcompensrent leur courage. On ne parvenait pas  ce rang
dans la noblesse d'pe sans compter dans celle de cour. L aussi, la
faveur du prince avait assur aux Coigny une importance croissante. Sous
Louis XVI, la famille tait reprsente par deux frres. L'an vivait
dans la socit la plus intime de Marie-Antoinette. Madame lisabeth
avait pour chevalier d'honneur le second, qui fut le pre d'Aime. Elle
naquit le 12 octobre 1769[15], au moment o l'aristocratie franaise, la
plus brillante d'Europe, avait achev de transformer ses vertus en
lgances. Elle sembla clore comme un tardif bouton de cette rose trop
panouie qui, dj penchant sur sa tige, effeuillait ses plus doux, ses
derniers parfums. Son intelligence fut prcoce comme sa beaut, et non
moins soigne que son corps. Les penseurs, les historiens, les
philosophes franais lui devinrent non seulement connus, mais chers,
mais compagnons. Savoir le latin n'tait pas pour les jeunes filles de
son rang une raret, mais elle le possda jusqu' la familiarit avec
les matres de cette langue. Son temps lui apprit beaucoup de ce qu'il
savait, il n'avait pu l'instruire de ce qu'il ignorait, et ce qu'il
ignorait tait le devoir.

  [15] M. de Lescure, dans _l'Amour sous la Terreur_, fait natre Aime
    de Coigny en 1776, M. Paul Lacroix donne l'anne exacte, mais non le
    jour. La date complte se trouve dans l'acte baptistre inscrit le
    13 octobre 1769 au registre de la paroisse Saint-Roch  Paris.
    L'htel qu'habitaient le comte et la comtesse de Coigny, rue
    Saint-Nicaise, et o naquit Aime, tait dans la circonscription de
    cette paroisse. Je dois communication de cet acte baptistre et de
    tous ceux qui, relatant les mariages et divorces ont modifi l'tat
    civil d'Aime de Coigny,  l'obligeance de M. Orville. Ces pices
    avaient t dposes par Aime de Coigny dans son chteau
    patrimonial de Mareuil-en-Brie, et oublies l quand, en l'an X,
    elle vendit le domaine. Les premiers acqureurs respectrent ces
    archives. M. Orville, dernier acheteur de la terre, les a examines
    et classes, comme il entretient le chteau, avec un affectueux et
    intelligent respect du pass.

Cette aristocratie, destitue de ses fonctions utiles, oisive et riche,
ne vivait que pour le plaisir. La foi, incommode aux passions et
humiliante pour l'orgueil de l'esprit, tait ddaigne, et, chappes 
ce frein, les moeurs taient libertines comme les penses. La vertu de
Louis XVI fut le premier ridicule qui diminua  la cour la majest du
souverain. Ds l'enfance, Aime, tout prs d'elle, trouva cette cole
d'immoralit; la pudeur des regards et la saintet de l'ignorance furent
blesses en elle par des visions prcoces du mal. A six ans, elle
perdait sa mre[16]: la femme distingue qui leva l'enfant tait, comme
on disait alors, l'amie de son pre. Un autre titre lui est donn dans
la page o Aime parle de Vigny. Voil les petits fosss que je
trouvais si grands et le saule que mon pre a plant au pied de la tour
de sa matresse. Si aristocrate soit-elle d'esprit et de naissance,
comment la matresse du pre apprendrait-elle  la fille la supriorit
du devoir sur l'attrait? Une telle ducation tait faite pour enseigner
tout ce qui pare la vie, rien de ce qui la dirige.

  [16] La comtesse de Coigny, ne Anne-Josphine-Michelle de Boissy,
    mourut  Paris, en l'htel de la rue Saint-Nicaise, le 23 octobre
    1775. Fort originale, elle aurait eu une passion pour l'anatomie,
    jusqu' emmener avec elle, quand elle voyageait, un squelette, et
    elle serait morte d'une piqre qu'elle se serait faite en
    dissquant. Ceux qui aiment  suivre la persistance et les
    transformations des gots hrditaires, sont libres d'attribuer 
    cet intrt de la mre pour les squelettes, l'origine des curiosits
    de la fille pour les vivants. L'inventaire dress  la mort de la
    comtesse donne  ceux qui se plaisent aux renseignements plus srs,
    sur la demeure, l'ameublement et le luxe d'une famille riche  la
    fin du XVIIIe sicle, des dtails curieux. Il est publi  la fin du
    prsent volume.

Il est vrai, l'ducation d'une fille n'est qu'une prface. Quand elle
semble acheve, un dernier matre succde, le plus persuasif, assez
puissant pour abolir l'oeuvre antrieure  lui et changer l'me en
prenant le coeur: c'est le mari. S'il est aim, un mari peut faire aimer
 sa femme tout ce qu'il aime, y compris la vertu. Mais il s'agissait
bien de cela dans les alliances d'alors! L'poux et l'pouse taient les
personnages les moins consults dans l'affaire mene par leurs familles,
et, pourvu que le reste convnt, il allait de soi qu'ils se convinssent.
Pour les Coigny, une alliance avec un Fleury, petit-neveu du cardinal et
qui serait duc, tait un beau parti. Pouvait-on le prendre trop vite?
Ainsi Aime pousa en 1784 un mari d'un mois plus jeune qu'elle et qui
n'avait pas quinze ans[17]! Dans ce mnage de poupe, c'est la fillette
qui est l'exprience et la raison. Avec un veil htif de ses sens, la
voil du monde, elle devient un atome de cette brillante poussire qui
danse dans un rayon de soleil.

  [17] Le mariage fut clbr le 5 dcembre. Leurs Majests et la
    famille royale signrent au contrat. Andr-Hercules-Marie-Louis de
    Rosset de Rocozel, marquis de Fleury, tait fils du duc et de
    Claudine-Anne de Montmorency-Laval.

Elle tait  l'ge o l'on s'amuse de tout; elle joua  la vie. Elle se
plut  la gaiet des autres, elle y ajouta la sienne, se trouvant deux
fois libre de tout dire, et parce qu'elle tait dj femme, et parce
qu'elle tait encore enfant; enfant par la turbulence, l'audace,
l'imprvu et cette acidit de fruit vert qui plat aux palais blass.
Versailles, bien qu'il n'et plus de srieux, avait encore de
l'tiquette. Aime n'y parut gure. Paris offrait aux fantaisies de ses
allures un thtre plus libre, et partout le mme spectacle: l'universel
et public rapprochement des hommes et des femmes par des attractions
spontanes; le mariage dshabitu de dfendre ses droits contre les
caprices qui sparaient, avec un parti pris d'ignorance et de liberts
rciproques, les poux. 1789 fut pour elle aussi la date o, sur la
ruine des vieilles moeurs, commena la tentative de la libert. Elle
avait tout dispos pour goter en une aventure beaucoup de plaisirs:
elle voulut non seulement satisfaire sa passion, mais l'amuser,
l'illustrer et l'accrotre par le chagrin caus  d'autres. Elle se
donna tout cela en se donnant  Lauzun.

On distingue d'ordinaire la noblesse d'pe et la noblesse de robe. On y
pourrait joindre la noblesse de jupes, celle qui faisait sa fortune par
les femmes. Les Lauzun taient la plus clbre des familles illustres en
cet art. Au Lauzun de la Grande Mademoiselle[18] avait succd le Lauzun
de toutes les dames,  la ville comme  la cour roi de la galanterie.
Cette allure conqurante et rapide qui promettait  chaque femme si peu
de son vainqueur, au lieu de les mettre en dfiance contre un bien si
partag et si court, les rendait follement avides de ce qui tait si
disput. Sa renomme lui permettait de changer le rle des sexes dans ce
que Montesquieu appelle la muette prire. Ce sont les femmes qui la
lui adressaient, pas toujours muette; c'est lui qui avait  se dfendre,
inviolablement respectueux des laides. Il touchait d'ailleurs la
quarantaine, et,  une femme dont le mari n'avait pas vingt ans, et d
paratre presque vieux. Mais il avait gard la sduction la plus
irrsistible de la jeunesse, tant chacune de ses passions semblait tre
la premire, tant il donnait  chaque femme et avait l'impression qu'au
moment o il la dsirait, elle comptait seule pour lui. Surtout il tait
un causeur d'une varit, d'une verve, d'une drlerie sans pareilles.
Aprs plus de trente ans, un roi, et qui se connaissait en esprit,
gardait encore vivante l'impression de cette parole. En 1820, au moment
o furent annoncs les _Mmoires_ de Lauzun, Louis XVIII, qui savait don
Juan froce comme la vanit et capable de soutenir, ft-ce par le
mensonge, son renom d'irrsistible, redoutait des insinuations
offensantes pour la mmoire de Marie-Antoinette. Il confiait cette
inquitude  Decazes et l'un de ces billets qu'il lui crivait chaque
jour, sur le ton d'un pre  son fils, dit de Lauzun: Il tait
impossible d'tre plus amusant qu'il n'tait: moi qui te parle, je
serais rest vingt-quatre heures  l'couter[19].

  [18] Le premier Lauzun tait un Nompard de Caumont. Ces Caumont
    avaient une baronie qui devint comt en 1570, et, par lettres de mai
    1692, Franois de Caumont fut cr duc de Lauzun. Il mourut sans
    postrit en 1723 et le duch chut  sa nice, Marie Baudron de
    Nogent, marie  Charles-Armand Gontaut, duc de Biron. L'ami d'Aime
    et de bien d'autres tait Gontaut et portait le titre de Lauzun
    comme cadet. Ce fut son nom de galanterie. Il prit celui de Biron,
    ds qu'il en eut le droit, pour faire la guerre et mourir.

  [19] Cit par M. Ernest Daudet, dans son livre _Louis XVIII et le duc
    Decazes_. Plon, in-8, 1899.

Qui plat aux princes n'est pas loin de plaire aux duchesses. Aime fut
dlicieusement fire d'attirer cette manire de hros: elle tait femme
 lui renvoyer le volant des lgrets spirituelles. Ils s'tonnrent,
lui de trouver tant d'-propos dans tant de jeunesse, elle tant de
jeunesse dans tant de renomme, et leurs coquetteries se conquirent.

Enfin, tout ce que Lauzun avait de coeur appartenait  une cousine
d'Aime, la marquise de Coigny,  la femme dont Marie-Antoinette disait:
Je suis la reine de Versailles, mais c'est elle qui est la reine de
Paris. Prendre le plus sduisant des hommes  la femme la plus  la
mode, c'tait triompher  la fois de l'un et l'autre sexe. Ce sont l de
ces raisons auxquelles il faut beaucoup de raison pour ne pas se rendre,
et il tait difficile de dbuter mieux dans le mal.

On a dit que la marquise avait su maintenir Lauzun dans la discrtion
passionne d'un amour tout idal. Une seule chose le donnerait  croire,
c'est la constance de Lauzun pour cette femme: la fidlit d'un tel
homme est de la gourmandise qui attend. Mais, s'il accepta le jene avec
la marquise, il le rompit avec la duchesse. Il avait  Montrouge une de
ces folies qui servaient aux rendez-vous et qu'Aime, dans une lettre,
appelle mon pauvre Montrouge. Leurs rencontres n'y eurent aucune
originalit.

L'extraordinaire fut le srieux du sentiment que la plus vapore des
femmes vouait au plus frivole des hommes. Lasse d'avoir jusque-l port
seule le poids de ses penses et de ses actes, que, ni son pre ni son
mari n'ont dirigs ou soutenus, elle gote le repos dlicieux de confier
non seulement son coeur, mais son intelligence et sa volont. C'est une
docilit qui cherche son joug. Rien jusqu'alors n'avait t plus
tranger  la jeune duchesse que la politique. Lauzun est opposant, la
voil constitutionnelle. Elle ddaigne sa propre intelligence pour
prendre par imitation celle de son hros. En quoi elle perd l'une sans
acqurir l'autre, comme le prouvent ses lettres  son ami. Ce sont des
ides de Lauzun qu'elle dlaie, des mots de Lauzun sur lesquels elle
renchrit, rien de spontan ni de libre; de la lourdeur, de
l'artificiel, de la prtention. Mais ce renoncement au moi dans une
nature si originale, cette dfrence pousse jusqu' l'abdication dans
une me si indpendante, cette idoltrie jusqu'au manque de got dans un
esprit si dlicat, prouvent du moins sa sincrit  se donner tout
entire.

Il lui fallut mesurer aussitt quel peu elle tait  cet homme devenu
tout pour elle. Lauzun a pris la duchesse sans quitter la marquise, il
n'a entendu ajouter qu'un caprice  une habitude. Quand on croit deux
existences fondues en une, apprendre, et de l'tre choisi, que le don du
corps est sans importance, la confusion des mes sans intrt,
invraisemblable la constance, quelle leon d'amour! Tout ce qu'elle
rvait d'idal dans le dsordre est chimre, tout ce qui l'instruit la
dprave. L'lve souffre d'abord de ces leons: aprs deux ans, elle en
profite.

Un voyage que le duc de Fleury lui fait faire en Italie la spare alors
de Lauzun. Soustraite  l'ascendant qui la rduisait  voir par les yeux
et  penser par l'esprit d'autrui, elle redevient la plus jolie 
admirer et la plus attrayante  entendre. Si elle ne trouve pas autour
des braseros italiens le feu d'tincelles qu'est la conversation
franaise, elle gote  Rome d'autres joies. L'art, dont les
chefs-d'oeuvre l'entourent, lui donne, au tmoignage de madame
Vige-Lebrun, des motions vraies et profondes. Mais, tandis qu'elle se
passionnait pour les antiques, des vivants se passionnaient pour elle,
et cette nouvelle querelle des anciens et des modernes finit par la
victoire de ceux-ci. Pour une femme ardente et sans scrupules, se sentir
aime est presque aimer. Lauzun tait loin, ses leons prsentes, lord
Malmesbury l'emporta. Et malgr que la confiance de la duchesse dans la
solidit des liens illgitimes dt tre fort amoindrie, et bien que
Malmesbury ne ft pas, comme son prdcesseur, un grand artiste d'amour,
mais et surtout pour mrite sa jeunesse, ce fut aussitt le mme
abandon de cette femme remarquable  une volont trangre, le mme
empressement  penser par une raison d'homme. Malmesbury est grand
seigneur, la rvolution de la France contre l'aristocratie l'indigne
plus encore que la rvolte contre la royaut. C'en est fait, pour la
duchesse, des sourires  l'galit: elle n'est plus que grande dame,
ddaigneuse du parti populaire. De ce respect envers la noblesse, la
duchesse excepte son poux. Une grossesse survint, qui dut le surprendre
plus que Malmesbury. Il jugea alors qu'il avait assez fait le mari, que
le temps venait de faire le gentilhomme, c'est--dire d'migrer. Avant
son dpart, il mit beaucoup d'lgance  rendre  la duchesse la seule
libert qu'elle n'et pas prise et pour laquelle il lui fallt le
concours de son poux. Il reconnut avoir diminu la fortune de sa femme,
ne lui reprocha pas d'avoir accru sans lui la famille commune, et
souscrivit  la sparation de biens[20]. Tout ainsi rgl, il rejoignit
ses princes  Coblentz, et elle,  Londres, son lord.

  [20] Le 9 juin 1792, dcision du tribunal de famille: Attendu que les
    faits de dissipation continuelle articuls contre le sieur Fleury
    sont vrais d'aprs l'aveu du sieur Fleury, et de la connaissance
    personnelle que nous en avons, qu'ils exposent la dame de Fleury 
    la privation du revenu de ses propres biens, et que la communaut
    tablie entre eux par leur contrat de mariage l'a t sous la foi
    d'une administration sage qui n'existe pas... dcidons que la dame
    Fleury doit tre spare de biens d'avec le sieur son mari, en
    consquence l'autorisons, en vertu du pouvoir qui nous est donn par
    la loi,  jouir et disposer de ses biens comme bon lui semblera, 
    la charge toutefois de ne pouvoir aliner ses biens immeubles
    qu'avec l'autorisation de son mari, condamnons le sieur de Fleury 
    payer  la dame son pouse la valeur de ses bijoux et diamants qu'il
    a vendus, avec les intrts, suivant la loi, plus  lui rendre et
    restituer tout ce qu'il a alin ou reu depuis leur mariage et qui
    a t stipul propre en faveur de la dite dame...--Archives de
    Mareuil.

Soit survivance de sa premire passion  travers son infidlit, soit
vanit de suffire  plusieurs aventures et d'avoir des relais d'amour,
elle n'avait pas rompu sa correspondance avec Lauzun, devenu le gnral
Biron, et qui commande sur le Rhin. Ces lettres se succdent de loin en
loin comme des actes interruptifs de prescription. Tantt il semble que,
par des dgradations voulues de termes, elles fassent glisser tout
doucement l'amour dans l'amiti, tantt elles renouvellent les anciens
serments, et, au lendemain de ses couches[21], Aime dit plus que jamais
 l'amant tromp qu'elle est sienne. La femme qui a commis sincre sa
premire faute en est  la duplicit, et c'est contre son corrupteur
qu'elle la tourne. Mais  Londres se trouvait aussi la marquise de
Coigny. Jacobine de coeur, elle s'est sauve de Paris par peur des excs
qu'elle approuve et pour aimer en scurit la rvolution. Elle aussi
crit  Lauzun des lettres, celles-l merveilles de tendresse fire,
contenue, mais passionne, et, lui except, de malice malveillante
contre tout le monde. Contre Aime, elle se contenta de dire  Lauzun la
passion de Malmesbury, et l'accouchement  Londres, comme petites
nouvelles donnes sans songer  mal: aprs quoi, elle se permettait la
perfidie de la gnrosit et concluait: Il lui faut pardonner, parce
qu'il la faut aimer.

  [21] L'enfant ne dut pas survivre, car il n'est plus question de lui
    dans l'existence de sa mre.

Bientt l'infidle est contrainte d'avouer elle-mme tout  Lauzun. En
janvier 1793, elle revient  Paris, Malmesbury l'accompagne, il est
arrt. La duchesse lui a parl souvent de Biron comme d'un ami,
Malmesbury n'a rien de plus press que d'crire au gnral pour en
rclamer la protection. Relch avant mme que sa demande ft parvenue 
Biron, il raconte  Aime la dmarche toute simple pour lui, et si
compromettante pour elle. Elle devait  Lauzun une explication, elle lui
crivit:

  Ne faut-il pas, quand on m'aime, qu'on ne connaisse plus sur la terre
  d'autres ressources qu'en moi et par consquent en vous, et que la
  premire menace du danger, qui me fait vous invoquer, apprenne votre
  nom  celui qui a besoin d'une grande confiance pour n'tre pas
  jaloux? Je sais que vous avez d recevoir un courrier trs press et
  bien effray de quelqu'un actuellement prs de moi, que je vous ai
  toujours laiss deviner sans positivement vous en parler. Il a t
  arrt par un quiproquo inconcevable et, comme les motifs n'taient
  pas noncs, quoique aucuns ne fussent probables, leur mystre
  l'effrayait. Il est sorti comme entr, c'est--dire sans raison
  explique, mais enfin il est sorti et c'est tout ce que j'en veux. Je
  lui sais gr de son impertinente fatuit d'avoir recours  vous, dans
  un moment de dtresse, avec la persuasion de vous intresser par votre
  commun sentiment. S'il s'est un peu targu du mien, ne vous en choquez
  pas plus que moi, mon ami, et ne vous fchez pas si je suis fire
  qu'il veuille bien s'en vanter. C'est  l'espoir de vous revoir ici
  que j'attache l'ide d'un avenir heureux. Il m'est doux, mon ami, de
  rentrer souvent dans mon coeur. Vous y tes toujours le plus
  constamment cher objet.

L'humiliante lettre, avec son style contourn comme pour envelopper
d'ombre et reconnatre sans les dire les faits indniables! Lettre moins
humiliante encore par ses aveux que par ses coquetteries, par cette
persvrance de la femme prise au pige  poursuivre la double intrigue.
Mais, tandis qu'elle essayait de faire accepter par son premier amant le
second, celui-ci prenait cong. Soit que Malmesbury comprt le ridicule
o il s'tait mis, en priant un rival de le runir  la femme dispute,
soit que, rendu sage par la prison, il juget l'heure venue de s'aimer
lui-mme en songeant  sa sret, il aspire, un sicle avant lord
Salisbury, au splendide isolement, et regagne Londres.

Aime semble indiffrente  sa perte, et comme dlivre par son dpart.
Dans ce coeur qui a horreur du vide, Lauzun retrouve les droits de
premier occupant. Le malheur est qu'elle lui revient quand elle a besoin
de lui. La grossesse  cacher l'a tenue plusieurs mois hors de France:
l'absence d'une grande dame  ce moment prend un air d'migration. Aime
sent flotter autour d'elle la curiosit souponneuse des dnonciateurs.
C'est alors qu'elle crit coup sur coup sept ou huit lettres  Lauzun;
elle caresse, mais elle demande. Elle rappelle leurs changes de
portraits et de lettres avant de dire: Envoyez-moi une attestation
comme quoi vous m'avez tenue cache avec vous  Strasbourg pendant trois
semaines, depuis la fin de septembre jusqu'au 15 octobre. Elle ajoute:
Envoyez-moi aussi la permission de loger  Montrouge si la fantaisie
m'en prend. Si Biron dclare qu'elle a quitt Paris pour se rendre prs
de lui, il la dshonore comme femme, mais la consacre citoyenne. Et,
contre les visites domiciliaires, quel asile meilleur que la maison d'un
gnral patriote? Reste  gagner l'homme en rveillant ses dsirs, en
lui donnant  croire que, dans cette maison, elle attendra de nouveau
son plus tendre ami. C'est un march o elle offre du plaisir contre
de la sret. Ne se dit-elle pas que, pour se sauver, elle expose Biron,
qu'une ci-devant compromet par ses lettres le gnral, que surtout une
attestation fausse et faite en fraude des lois contre les migrs peut
le perdre: comment nommer un amour capable d'oublier les prils de ce
qu'il aime? A-t-elle pens  ces consquences: comment nommer un amour
capable de sacrifier ce qu'il aime?

Lauzun n'est pas plus gnreux. Si homme avait peu de droits  la
constance des femmes et devait prendre lgrement les caprices du coeur,
c'tait bien ce roi des volages. Mais l'amour-propre des hommes  bonnes
fortunes est ainsi fait que l'infidlit leur semble permise  eux
seuls, et ces conqurants veulent rgner  jamais sur les pays qu'ils
ont une fois traverss. Quand Lauzun se sut remplac, son dpit s'exhala
en une lettre fort aigre  Aime. Mais, quand elle parut revenir  lui
et qu'il dmla le calcul, sa colre grandit encore. Il ne songe pas
qu'elle lui a donn longtemps une affection dsintresse; que, dans les
pauvres coeurs, les sentiments mme vrais sont mls d'gosme; qu'une
femme peut l'aimer encore tout en voulant profiter de lui; qu'elle est
menace, et qu'elle a peur. Il songe qu'elle veut faire de lui une dupe,
tromper deux fois Lauzun! Son amour-propre bless ne s'occupe que de
soi. Or il se sait menac lui-mme, sous le badigeon de son civisme
transparat toujours son aristocratie, sa situation devient plus
prcaire  mesure que la politique devient plus violente, il a assez 
faire de se sauver. Il ne donne ni l'attestation, ni la clef de
Montrouge, et laisse sans rponse les lettres qui les rclament. Telle
est, aprs quatre ans, la laide fin de cette passion: commence en
folie, elle s'achve en gosme. Cet gosme a mis  nu chez la femme
l'hypocrisie, chez l'homme la brutalit. Ils se sont, d'un dernier
regard, mpriss l'un et l'autre. Ils n'ont plus rien  se dire.

Lauzun, d'ailleurs, allait prouver bientt qu'on ne rompt pas avec la
dmagogie aussi aisment qu'avec les duchesses. Arrt, il n'obtint mme
pas d'tre prisonnier dans sa maison de Montrouge, qu'il avait refuse 
une amie. Et, le 1er janvier 1794, il mourait  quarante-six ans, avec
cette lassitude de vivre que les heureux contre le devoir trouvent au
fond de leurs plaisirs.


IV

Si la duchesse avait voulu deux amants pour mieux s'assurer le
dvouement de l'amour, l'exprience et t dcisive. Tous deux
l'avaient abandonne au premier pril, elle restait seule. En des jours
o les protecteurs devenaient si vite des suspects, elle commena 
croire, elle aussi, que sa solitude tait sa sret[22]. Maintenant il
n'y avait plus que son mari  la compromettre: contre l'migr elle
invoqua et obtint le divorce[23]. Malgr ce gage donn  la Rvolution,
le 4 mars 1794, elle tait arrte, conduite  Saint-Lazare[24]. Elle
n'avait gagn  son divorce que d'tre croue sous le nom de
Franquetot, au lieu de l'tre sous le nom de Fleury.

  [22] Elle s'tait retire dans sa terre de Mareuil-en-Brie. Le 18 mars
    1793, un mandat d'amener la forait  comparatre  Paris devant les
    administrateurs de police. Ils lui demandaient compte de son temps
    durant les mois o elle avait disparu. Elle affirma n'avoir pas
    quitt la France: son sjour en Angleterre fut escamot en
    diffrents petits voyages autour de Paris pour se promener. Et
    elle mit un tel naturel  mentir et tant d'ingnuit dans sa rouerie
    que les administrateurs, ne trouvant aucune preuve d'migration
    contre la citoyenne, la renvoient en pleine libert.--Archives de
    la police; registre des interrogatoires des migrs du 9 mars 1793
    au 25 ventse an II. F. 22 et 23.

  [23] Extrait du registre des actes de divorce de la municipalit de
    Paris, du mardy 7 mai 1793, l'an second de la Rpublique: Acte de
    divorce d'Anne-Franoise-Aime Franquetot-Coigny et
    d'Andr-Hercules-Marie-Louis Rosset-Fleury... Les actes
    prliminaires sont une dcision du tribunal de famille rendue
    excutoire par ordonnance du tribunal du sixime arrondissement de
    Paris, ce vingt-trois avril dernier, de laquelle il rsulte que
    l'poux est migr, et une citation aux termes de la loi...
    Antoine-Edme-Nazaire Jaquotot, officier public, a prononc ce
    divorce en prsence des tmoins et de l'pouse qui a sign avec eux
    au registre.--Archives de Mareuil.

  [24] M. Paul Lacroix fait remonter cette arrestation  juin ou juillet
    1793; M. Paul Lafond, au retour du voyage de la duchesse en Italie,
    c'est--dire  1792. C'est une erreur d'un ou de deux ans. Les
    vritables dates sont fournies par la pice suivante: Convention
    nationale. Comit de sret gnrale et de surveillance de la
    Convention nationale. Du 14 ventse, l'an second de la Rpublique
    une et indivisible; vu l'arrt du 9 de ce mois du Comit de
    surveillance de Seine-et-Marne. Le Comit de sret gnrale arrte
    que la ci-devant nomme duchesse de Fleury qui a d tre conduite
    dans la maison d'arrt dudit dpartement ainsi que sa femme de
    chambre anglaise seront amenes dans la prison de la Force ou toute
    autre  Paris; sera quant au surplus l'arrt du 14 suivi et
    excut. Les reprsentants du peuple, membres du Comit de sret
    gnrale: Jagot, Dubarreau, Louis du Bas-Rhin. Vu par le
    reprsentant du peuple dans les dpartements de Seine-et-Marne et de
    l'Yonne le 20 ventse, an II de la Rpublique: Maure,
    l'an.--Archives de la police, arrestations, ordres de mandats,
    7.406.

    La prisonnire fut conduite  Saint-Lazare. Deux registres d'crou
    tenus dans cette prison durant la priode rvolutionnaire avaient
    t jusqu'en 1871 conservs aux archives de la police: le premier,
    qui va du 29 nivse au 25 ventse an II, existe seul aujourd'hui; le
    second a disparu lors de la Commune, en 1871. Le mandat de transfert
    sign le 14 ventse an II devait, semblait-il, avoir t excut
    avant le 25 ventse et l'crou d'Aime de Coigny tre inscrit sur le
    registre. Il n'y figure pas. Cela s'explique parce que l'arrt du
    14, transmis  Melun, fut vis seulement le 20 par le reprsentant
    Maure. Transporter la prisonnire de Melun  Paris, la conduire  la
    Force et peut-tre comme on faisait alors, de prison en prison, en
    qute d'une place vide, n'tait pas l'affaire d'un seul jour. Aime
    dut tre croue sur le second registre.

    En voici la preuve: Dans le premier registre,  la suite de la
    dernire inscription faite le 25 ventse, se trouve inscrite, d'une
    criture rcente et  l'encre rouge, une liste de noms, avec une
    date et un numro d'ordre. C'est une reconstitution partielle du
    registre disparu, faite aprs 1871, et sur des notes prises
    antrieurement, par l'archiviste de la prfecture, M. Labat. Or, sur
    cette liste est crit: 26 ventse, n 886, Fleury Anna-Aime
    Franquetot (femme).--Archives de la police. Registre d'crou de la
    prison Saint-Lazare, 106-E.

Chnier, arrt dix jours aprs elle, fut quatre mois son compagnon de
captivit. Le chant de piti que la prisonnire inspira au pote fut-il
un aveu d'amour? En eux, comme en tant d'autres, la menace de la mort
prochaine souleva-t-elle une de ces passions imprvues qui, sans
l'espoir de durer ni le loisir d'attendre, naissaient, au hasard, fleurs
soudaines et violentes de l'angoisse commune? C'tait, au contraire, une
ressemblance de nature, qui, s'ils se fussent rencontrs plus tt, dans
les derniers des jours tranquilles, aurait prpar l'entente de leurs
coeurs. Chnier tait un hritier de l'art antique et de la morale
paenne. Belles comme le marbre de Paros, ses posies clbraient, comme
les statues tailles dans cette blancheur sans tache, la perfection
impure des corps faits pour le dsir. Et de mme que, dans ses vers, la
beaut acheve semblait une pudeur et tendait un voile d'innocence sur
la volupt de ses inspirations, de mme la jeune femme cachait ses
audaces sous la grce presque enfantine du visage et la trompeuse
candeur des regards. En elle le gnie de Chnier et reconnu sa vivante
image et, comme Promthe, peut-tre aim la statue.

Mais, depuis que la Rvolution avait pouss son cri de libert et de
justice, Chnier tait devenu un autre homme. Le pote uniquement
soucieux jusque-l d'orner sa vie par l'art avait t surpris par la
rvlation de plus belles beauts. Son intelligence avait vu la
strilit de la joie apporte par les formes exquises aux voluptueux
subtils, quand restait  faire mieux ordonne et meilleure la socit
humaine. Et quand, presque aussitt, les sublimes promesses furent
dmenties par les actes des lches et des sclrats, il devint une voix
d'accusation et de colre contre ces voleurs d'idal. Les chants de sa
posie se turent, il saisit le fer de la prose, et cet abandon de sa
gloire devint pour lui une autre gloire et plus rapide. A peine quelques
lettrs connaissaient le pote, l'crivain parut aussitt le premier
parmi les polmistes, et l'orateur assez puissant pour qu'on le compart
 Vergniaud[25]: tant la nature lui avait t prodigue des dons qu'elle
lui prtait pour si peu de jours, et tant il s'tait lui-mme donn  sa
nouvelle oeuvre. L'hroque transfuge, infidle  la Grce, patrie de la
beaut antique, pour la France, patrie du droit immortel, ne redevint
pote que le jour o, prisonnier, il n'eut plus ni presse, ni tribune.
Alors, loin qu'il redemandt l'oubli de la dfaite et des vainqueurs 
ses inspirations anciennes, sa lyre mme lui fut une dernire arme pour
continuer le combat. Et quand l'amour dont il avait t le chantre
sensuel lui apparut jusque dans la prison, il ne le reconnut pas. Ces
galanteries lui prouvaient maintenant l'incurable lgret de ces
honntes gens pour qui il avait lutt, pour qui il allait prir. Leurs
gestes de menuet dans la tempte, leurs rires dans la tragdie, leurs
baisers, qui puisaient en plaisir le temps d aux haines et aux amours
publics, furent sa dernire douleur. En ses satires inacheves il mit
toute l'amertume de son dsenchantement: il y partage ses justices entre
les attentats des assassins et la lgret des victimes. Son me
tragique n'tait plus capable d'oublier son deuil pour une passion
prive et fugitive. Il ne vit en Aime que la statue de ce deuil, et il
n'aima dans la beaut de ces yeux que la source des larmes les plus
touchantes contre la cruaut des bourreaux[26].

  [25] Lacretelle, qui l'avait admir  la tribune des Feuillants, a
    crit: Lui seul et pu disputer la palme de l'loquence 
    Vergniaud.

  [26] Les vers sur _la Jeune Captive_ furent pour la premire fois
    publis dans la _dcade_ du 20 nivse an III, quelques mois aprs la
    mort d'Andr. Mais pour croire au gnie du pote, l'opinion attendit
    le tmoignage de Chateaubriand: celui-ci commena, par quelques
    lignes du _Gnie du christianisme_, la renomme d'Andr Chnier. Il
    cita prcisment les vers de la _Jeune Captive_, et ils devinrent
    clbres avant que l'on st qui les avait inspirs. On parlait d'une
    Coigny, sans prciser laquelle, et Sainte-Beuve d'ordinaire si
    inform, nommait dans sa _Causerie_ du lundi 2 fvrier 1857, la
    fille de la marquise, qui pousa le gnral Sbastiani. Pourtant la
    vrit avait t crite depuis longtemps, dans l'_Encyclopdie de
    l'an VII_. L'ouvrage tait de l'archologue Millin, qui devint
    membre de l'Institut. Millin avait t enferm  Saint-Lazare avec
    Andr Chnier et Aime de Coigny. Il accompagna les vers d'une note
    qui ne laissait de doute ni sur le moment o il en tait devenu
    dpositaire, ni sur la personne pour laquelle ils avaient t faits.
    Il disait de l'ode: Elle a t compose pour madame de Montrond,
    par Andr Chnier pendant que nous tions ensemble dans la prison de
    Saint-Lazare sous le rgne de Robespierre. J'ai le manuscrit de sa
    main.

Qu'il ait t cher  la _jeune captive_, il n'y a ni preuves ni
vraisemblances. De stature massive, de taille paisse, il avait cet
aspect de puissance stable qui sied aux orateurs et aux combattants,
mais qui, hors de l'action, parat lourdeur. Ses yeux vifs taient
petits, sa chevelure abondante et boucle grossissait la masse de sa
tte forte, mais avait dj disparu de son crne o se continuait la
grandeur de son front, comme si la pense et pris la place de la
jeunesse, et les trente-deux ans qu'il avait  peine semblaient plus
nombreux. Une femme de ses amies a dit qu'il tait  la fois trs laid
et trs sduisant; mais c'est un mauvais dbut de sduction que la
laideur. Et la duchesse de Fleury tait d'autant moins porte 
distinguer le charme derrire cette apparence qu' ce moment un autre
homme occupait son attention.

Le mme jour qu'elle, avait t conduit  Saint-Lazare le jeune Mouret
de Montrond; sur le registre d'crou, son nom de Mouret fut inscrit 
ct de celui de Franquetot[27]. Ce hasard le conduisait sur les pas
d'Aime  la porte de la prison, en homme qui suit une femme et entre o
elle entre. Cet air convenait au personnage. Il avait alors vingt-quatre
ans, la plus jolie tournure, avec cette mauvaise rputation qui semble
la plus enviable  nombre d'hommes et la plus intressante  plus de
femmes encore. L'assurance lui tait si naturelle et il la garda si
semblable  travers les changements d'ge et de fortune qu'elle servit 
le dsigner comme signe particulier, mme sur ses passeports. L'un,
dat de 1812,  ct du signalement ordinaire, porte, d'une autre main
que celle de l'expditionnaire: Bel homme,  l'air avantageux. Ce
passeport rvle aussi en Montrond une originalit dont il tait moins
fier. Le petit doigt de sa main droite se continuait, divisant la paume
de la main jusqu'au poignet. C'tait un commencement de griffe, qu'il
tenait gante, comme Mphistophls.

  [27] La liste de Labat porte: 26 ventse, n 885 Mouret Charles (ou
    Franois-Casimir).

Envers une Marguerite qui n'tait plus innocente, Mphistophls se
montra bon diable. Pour que le tentateur pt la perdre plus tard, il
fallait d'abord la sauver. Il survenait au moment de l'extrme pril. La
loi des suspects avait t si largement applique que toutes les prisons
anciennes ou improvises taient pleines. Pour faire place aux nouveaux
suspects, il fallait se dbarrasser des anciens et, comme mettre en
libert n'tait pas du temps, guillotiner les uns paraissait le seul
moyen de loger les autres. Mais encore, pour guillotiner, fallait-il un
prtexte, et, contre la plupart des prisonniers, il n'y avait pas de
charges. C'est  ce moment que fut dcouvert le complot des prisons: les
complots sont en tout temps la ressource des gouvernements embarrasss.
Les suspects devaient tre irrits de leur captivit par provision et
souhaiter la fin de cet arbitraire. Il suffisait d'appeler ces colres
et ces esprances un attentat contre la Rpublique. Pour recueillir les
propos dont on avait besoin, les provoquer, les suppler au besoin, on
mla aux suspects des hommes qui semblaient des prisonniers et taient
des agents. A Saint-Lazare, trois misrables acceptrent ce mtier.
Aucun d'eux n'tait franais. Le principal, Jaubert, acteur belge, avait
trouv l le seul rle pour lequel il ft dou, le rle de tratre. Il
le jouait  dessein assez mal pour que les prisonniers devinassent son
vrai personnage, et il inscrivait sur sa liste, comme conspirateurs,
ceux qu'il estimait les plus riches. Puis il traitait avec eux de leur
radiation, tout prt  reconnatre l'innocence de qui la lui prouvait en
bonnes pices. Mais il n'effaait un nom que pour en inscrire un autre.
Ces nouvelles victimes taient sollicites de se disculper au mme prix,
et ces marchandages successifs rduisaient la liste  ceux qui, trop
fiers ou trop pauvres, semblaient  Jaubert indignes de piti. Et,
malgr la hte des terroristes, il prenait le temps de faire et de
dfaire, car le pourvoyeur de l'chafaud, Fouquier-Tinville, tait de
moiti dans cette exploitation fructueuse de la mort.

Montrond suivait ce travail avec l'attention d'un homme rsolu  vivre,
et il n'aurait pas cru sauver toute sa vie s'il avait laiss prir
Aime. Il sut qu'elle et lui figuraient sur la liste. Cent louis, dont
il ngocia le versement  Jaubert, firent rayer les deux noms[28]. Celui
de Chnier tait inscrit et resta.

  [28] Le Chancelier Pasquier, qui fut parmi ces prisonniers, mais entra
     Saint-Lazare seulement le soir du 8 thermidor, crit dans ses
    Mmoires: Si j'tais arriv deux jours plus tt, j'aurais sans
    doute trouv place sur les charrettes qui enlevrent dans ces deux
    jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent 
    l'chafaud, grce aux inventions des agents de Robespierre, au sujet
    de prtendues conspirations des prisonniers. Il y avait dans chacune
    des grandes prisons un certain nombre de misrables dtenus en
    apparence comme les autres prisonniers, mais aposts pour dresser
    des listes et prsider au choix des victimes. Plusieurs d'entre eux
    avaient fini par tre connus, et chose incroyable, ils ne
    prissaient pas sous les coups de ceux au milieu desquels ils
    accomplissaient leur honteuse mission. Bien plus, on les mnageait,
    on les courtisait. J'avais  peine franchi le premier guichet,
    lorsque je rencontrai sur mon passage M. de Montrond, dj connu par
    l'clat de quelques sujets passablement scandaleux et dont les
    aventures ont fait depuis tant de bruit dans le monde. Il s'approcha
    de moi sans avoir l'air de me regarder et me jeta dans l'oreille ce
    salutaire avis: Ne parlez ici  personne que vous ne connaissiez
    bien. (T. I, pp. 107-108.)

    En 1795, un publiciste nomm Coissin voulut composer une histoire
    des prisons sous le rgne de Robespierre, et il avait fait appel 
    tous les citoyens qui avaient chapp au glaive de la vengeance pour
    obtenir tous renseignements de nature  mettre au jour le vaste
    tableau des turpitudes qui ont souill notre rvolution. Un travail
    sur Saint-Lazare lui fut adress par l'acteur Jaubert qui jugea
    l'occasion bonne pour donner le change sur son personnage. Aprs
    avoir racont comme srieuses son arrestation et sa captivit, il
    crivait: Telle tait notre situation lorsque le commissaire des
    administrations civile, police et tribunaux, est venu 
    Saint-Lazare. Nous avons su qu'il avait fait appeler les nomms
    Manini et Coquerie, serruriers; nous avons cru que c'tait un membre
    de la commission populaire qui venait interroger les dtenus; tous
    les coeurs taient livrs  l'esprance, chacun de nous croyait
    entendre le cri de la vrit et dmontrer que son arrestation tait
    l'effet de haines et de vengeances personnelles. On me fit aussi
    appeler dans la chambre du concierge Semi, j'y vis deux citoyens qui
    m'taient inconnus; l'un d'eux, m'adressant la parole me dit: Je
    sais que tu es un bon patriote, je connais ta probit, j'espre que
    tu justifieras l'opinion que j'ai de toi. Voici un ordre du Comit
    de Salut public de rechercher dans les maisons d'arrt les ennemis
    de la Rvolution. Je pris l'ordre et le lus tout entier. Il me
    demanda ensuite si j'avais connaissance d'un complot d'vasion tram
     Saint-Lazare. Je rpondis que si ce complot avait exist, il
    aurait t trs difficile qu'il et chapp  la surveillance des
    patriotes qui taient dans cette maison.--Voici les listes des
    conspirateurs qu'on m'a donnes. Et il se mit  m'en lire les noms.
    Je vis avec frmissement plusieurs de mes amis nots sur ces listes
    et nombre de citoyens et citoyennes incapables de conspirer contre
    leur patrie. Je m'levai contre cette dnonciation; au risque de me
    compromettre, je pris la dfense de ceux que je connaissais avec
    assez de chaleur pour les faire rayer.

    Ds l'instant que je fus renvoy par ce commissaire, je me rendis
    dans la chambre des citoyens Millin et Cholet, et l je leur rendis
    compte de mon interrogatoire, de la dnonciation de Manini, des
    listes que j'avais vues et de la dfense hardie que j'avais os
    prendre de plusieurs citoyens que j'avais t assez heureux de faire
    rayer. Voici les noms que je parvins  faire rayer: les citoyens
    Duroute, Mollin, Martin, Poissonnier pre, mdecin de rputation,
    Millin, Montrond, Delinas, Duparc, Lagaie, Pardaillan, ancien
    constituant, les citoyennes Franquetot, Glatigny, Lassolay et sa
    fille.--_Tableau des Prisons de Paris_, t. I, pp. 164-168.

    Mais la ngociation  prix d'argent, des prisonniers avec Jaubert et
    la part de Fouquier-Tinville dans les profits furent attestes, lors
    du procs de ce dernier, par la dposition d'Antoine Lamongire,
    juge de paix de la section des Champs-Elyses. Le commentateur
    d'Andr Chnier, M. Becq de Fouquires la cite. J'ajoute que,
    dsireux de retrouver le texte de cette dposition, j'ai fait faire
    des recherches aux Archives: une lettre de M. le Directeur des
    Archives m'a appris que le document n'existe ni dans la srie W
    (Tribunal Rvolutionnaire) ni dans la srie F (Comit de Sret
    Gnrale). J'ignore donc o M. Becq de Fouquires a recueilli cette
    dposition, mais l'exactitude est si scrupuleuse en cet crivain que
    s'il affirme avoir vu la pice il l'a vue.

Montrond, Chnier, deux visages de l'humanit, semblent rapprochs ici
pour montrer l'infriorit du gnie sur l'intrigue dans la tactique de
la vie. Tandis que l'un achte les bourreaux, l'autre ne songe qu' les
juger. Tandis que l'un travaille  ne pas prir, l'autre ne s'occupe
qu' perptuer le tmoignage de sa conscience contre le mal triomphant,
et c'est pour envoyer  son pre ses vers crits sur des bandes de toile
qu'il corrompt un guichetier. Tandis que l'un surveille sans cesse la
liste de mort, l'autre ne laisse pas les nouvelles troubler ses penses
et ne veut rien enlever par un inutile effort de salut  la dignit de
sa fin: il a toutes les maladresses d'une grande me. Tandis que, pour
l'un, s'intresser  une femme, c'est entrer dans sa familiarit, la
distraire, la servir et se faire de tout un moyen de plaire; l'autre
s'intresse  elle sans qu'il tente rien pour l'occuper de lui; il ne
quitte pas  sa vue l'ombre de l'arbre que, dans le triste prau, il
prfre et qui tend sur ses mditations une solitude respecte par les
prisonniers; il n'a pas besoin de lui parler, il parle pour elle, et,
sans lui demander rien dans le prsent, il lui donne l'avenir. Il est un
des condamns qui prissent le 8 thermidor, la veille du jour o la mort
de Robespierre allait tuer la Terreur elle-mme. Et, quand il disparat,
cette femme ne se doute pas du prsent qu'il lui laisse, elle ne sent
pas sa propre vie diminue de cette perte. Les excutions o il a pri
la rendent seulement consciente du danger auquel elle chappe, et le
sort tragique d'Andr n'accrot en elle que l'intelligence du service
rendu par Montrond.


V

La gratitude d'une jeune femme envers un homme jeune et beau prend
aisment un autre nom, et l'on est un peu excuse de perdre la tte pour
qui l'a empche de tomber. Le 9 thermidor ne les avait dlivrs tous
deux que de l'angoisse, ils ne sortirent de prison que deux mois plus
tard[29]. Cette prolongation de captivit, qui mnageait un rendez-vous
perptuel  Montrond prs d'Aime, tait pour lui la plus heureuse des
chances. En joueur qui poursuit jusqu'au bout sa veine, il vit la
possibilit de conduire l'aventure au mariage. Pour un petit gentilhomme
de Franche-Comt, c'tait un gain inespr de s'attacher  une grande
famille et  une grande fortune. Pour Aime, au contraire, ce mariage
tait une dchance. Son divorce d'avec le duc de Fleury n'tait
jusque-l qu'une mesure conservatrice de ses biens et protectrice de sa
personne. Si peu religieuse que ft l'aristocratie, il tait dans ses
moeurs de violer la foi conjugale, non de la rompre. Contracter une
seconde union alors que le duc de Fleury n'tait pas mort, c'tait pour
la duchesse perdre, outre son titre et son rang, cette considration
distincte de l'estime, mais insparable des convenances sociales,
qu'elle avait obtenue jusque-l. Donner toute sa personne, sauf la main,
et satisfait son amour sans changer sa condition. Mais changer de
condition par l'amour tait le but de Montrond. Curieux renversement des
rles, c'est la femme qui s'accommoderait d'une aventure, c'est l'homme,
et quel homme! qui tient  donner  sa passion la solidit d'un contrat.

  [29] Ils furent mis en libert le 12 vendmiaire an III, deux mois et
    trois jours aprs le 9 thermidor. Les ordres sont rdigs selon la
    formule ordinaire par le Comit de Surveillance de la Convention
    Nationale. Les reprsentants Lesage, Senault, Legendre, Clauzel,
    Merlin, Louis du Bas-Rhin, Mannuyou, signent l'ordre qui dlivre
    Montrond; Legendre, Lesage, Senault, Merlin, Clauzel, Louis du
    Bas-Rhin, Collembit, signent l'ordre qui dlivre Aime.--_Archives
    de la Police_. Ordres de mise en libert 25, 239 et 242.

Aime prit le temps de la rflexion avant de faire une sottise, car elle
la fit. Quatre mois aprs sa sortie de prison, elle consentit  ce
mariage. De nouveau et plus compltement elle se donnait toute  la
ferveur de son amour et prfrait  tous les avantages la joie d'obir 
l'homme en qui elle cherchait un matre[30].

  [30] Extrait du registre des actes de mariage de la commune de
    Boulogne, dpartement de Paris:

    L'an troisime de la Rpublique franaise, une et indivisible, le 9
    pluvise,  cinq heures de releve, en la maison commune du dit
    Boulogne,

    A t mari par moi, Claude Chocarne, officier public de la commune,
    le citoyen Philibert-Franois-Casimir Mouret, g de vingt-six ans,
    fils majeur de dfunt Claude-Philibert Mouret et Anglique-Marie
    Arlus, ses pre et mre, de la commune de Delaceux, dpartement du
    Doubs,

    Avec Anne-Franoise-Aime Franquetot, ge de vingt-un ans et demi,
    fille de dfunt Auguste-Gabriel Franquetot et Anne-Josephe-Michel
    Boissy, ses pre et mre, natifs de Paris, elle femme divorce de
    Andr-Hercule-Marie Rosset-Fleury, suivant l'acte qui m'a t
    prsent en date du sept mai mil sept cent quatre-vingt-treize, an
    deuxime, rendu excutoire par ordonnance du tribunal du sixime
    arrondissement de Paris, le vingt-trois avril de la mme anne,
    duquel il rsulte que l'poux est migr.--Archives de Mareuil.

Le matre, d'abord par ce mariage, puis par toutes ses leons, lui
enseigna que la fidlit  l'ordre ancien, dont toutes les institutions
gisaient  terre, tait inintelligence; que leur destruction avait  la
fois affranchi et isol les individus; que, pour chacun d'eux, la
sagesse, dans l'incertitude sur les intrts gnraux et la socit
future, tait de garder tout son dvouement  soi-mme et  son plaisir.

C'tait prcisment l'heure o, lasse de s'tre exalte et sacrifie
pour le triomphe d'intrts publics, la nature humaine reprenait partout
son quilibre dans l'gosme. Les rpublicains vainqueurs voulaient
jouir du pouvoir et de la vie, la plupart des aristocrates aspiraient 
une paix qui sauvt quelques restes de leur fortune personnelle. gale
tait leur hte d'oublier, ceux-l leurs crimes, ceux-ci leurs malheurs,
dans le plaisir, et ainsi ils devenaient ncessaires les uns aux autres.
Les anciens nobles avaient besoin des rvolutionnaires pour obtenir
grce comme migrs, restitutions comme propritaires, accs comme
parents pauvres aux ftes que pouvaient seuls donner les parvenus de la
Rvolution, accapareurs de l'argent, des belles demeures, des objets
d'art, des accessoires indispensables  la vie mondaine. Et ces parvenus
avaient besoin de ces parents pauvres pour apprendre d'eux le got, la
grce, la simplicit lgante, la transmutation de la richesse en luxe.
Une socit nouvelle se forma par le mlange des deux classes. Mme aux
jours o la Rpublique proscrivait la politesse comme un crime
d'incivisme, quelques trangres, attaches au monde ancien par leur
naissance et aux ides nouvelles par leur sympathie ou par leur
curiosit, avaient commenc ce mlange. La plus illustre tait madame de
Stal; les plus constantes, mesdames de Bellegarde, qui, attaches par
le sang  la Maison de Savoie[31] et par le choix  la Rvolution,
n'avaient pas quitt Paris, mme pendant la Terreur. L'clat que leur
origine donnait  leurs opinions, leur familiarit avec les chefs
populaires avaient assur  ces trangres le privilge d'entretenir, au
milieu du silence, un murmure de conversation. Par les portes
discrtement entr'ouvertes quelques Franaises d'gale naissance et
demeures  Paris avaient t heureuses de rentrer dans la vie de
socit: telles la princesse de Vaudemont et la vicomtesse de Laval.
Cette socit grandit avec la scurit qui, sous le Directoire, venait
de ramener Talleyrand. Lui, devait son portefeuille  madame de Stal,
il avait d  madame de Laval des plaisirs moins fades que la
reconnaissance[32]. Dans cette compagnie, o il tait heureux de
retrouver l'ducation de l'ancien rgime, il introduisit les plus
distingus parmi les hommes du rgime nouveau. De ce centre o la vie
resta simple, avec la seule lgance des manires et le seul luxe de
l'esprit, la socit mondaine allait s'tendre en cercles de plus en
plus vastes jusqu'aux ftes officielles, o tout tait dorure, spectacle
et foule.

  [31] Elles le disaient ou le laissaient dire: mais auraient-elles pu
    faire leurs preuves  cet gard? Cela semble douteux, bien qu'elles
    fussent de trs bonne maison.

  [32] Aime de Coigny, dans ses _Mmoires_, dit de madame de Laval:
    Matresse de M. de Talleyrand quand elle tait jolie, actuellement
    son amie trs exigeante, c'est la seule au fond qui ait de l'empire
    sur lui.

Aime de Coigny trouva partout accueil. La parent et l'amiti lui
ouvraient les demeures de la vicomtesse de Laval et de la princesse de
Vaudemont. Elle soutint  son avantage l'examen de celui qui tait le
grand juge du ton et de l'esprit. Le mari d'une femme brillante est
sacrifi et souvent ridicule. Comme le danseur des ballets, qui
redevenaient alors  la mode, il lui faut,  la fois ombre et force,
suivre, soutenir, lancer la danseuse, et donner plus d'ailes aux
envoles de sa compagne: moyennant quoi il a droit, tandis qu'elle
reprend haleine,  quelques pirouettes, mais courtes, et l'on tolre son
talent dont la perfection est d'tre discret. M. de Montrond tait
l'homme fait pour jouer ce personnage. Nul n'tait moins encombrant.
S'il aimait  se mler aux acteurs de la comdie humaine, c'tait non
pour leur disputer la scne, mais pour voir de plus prs tous les
mensonges du thtre et en jouir. Il aimait le silence qui aide  mieux
observer, le rompait par des mots dsenchants, aigus, ironiques, mais
rares, comme s'il ddaignait aussi le renom de penseur, et, en quoi il
se montrait aristocrate, il ne forait jamais sa veine pour fournir plus
d'esprit qu'il ne lui en venait. Et cette philosophie imperturbablement
contemptrice de la nature humaine, et cette persvrance  trouver un
amusement dans la laideur, et cette discrtion  apprendre aux autres le
peu de cas qu'il faisait d'eux, et cette conformit entre son mpris de
tout et son absence de toute ambition, lui composaient une figure. C'est
ainsi que, lui aussi, avait russi mme auprs de M. de Talleyrand.
Leurs scepticismes s'taient attirs. Dans la diffrence de leurs
conditions, ils se sentaient de mme nature, leur intelligence aimait
l'insensibilit de leur me, et leur familiarit, curieuse comme une
gageure, cherchait lequel des deux tait le moins dupe du genre humain.

Mais si Aime ne perdit pas sa place dans la socit qui survivait
encore en France, si le monde rvolutionnaire se para d'elle, fier du
gage qu'elle lui avait donn par son mariage irrligieux, si Montrond
eut sa part de ce succs, que devenait dans le succs le bonheur?

L'originalit de Montrond tait un de ces mrites qui, pour rester des
mrites, doivent apparatre de loin en loin. La prtention  n'tre dupe
de rien est elle-mme une duperie et de toutes la plus triste. Elle rend
incapable de croire  rien de dsintress, de noble, et, vue de prs,
fait le censeur mprisable  ceux qu'il mprise. Avoir tant sacrifi 
un homme, satisfaite pourvu qu'il reconnt en cette largesse la preuve
d'un entier amour, et se trouver unie  un ngateur des gnrosits et
des dvouements, qui s'estime de n'estimer personne et a assez affaire
de s'aimer, tait, pour une femme, de toutes les dceptions, la moins
attendue et la plus cruelle. Quand elle eut achev son voyage de noces,
le vrai, l'important, le redoutable, celui que chacun des poux fait
dans l'me de l'autre, elle sentit, et chaque jour davantage,
l'injustice, l'humiliation et l'offense. Elle finit par prendre en
horreur cette humeur gale dont nulle motion ne troublait jamais
l'quilibre, ces jolis mots qui assassinaient lgamment le respect,
l'estime, la confiance, cet art tourn en infirmit de ne prendre
plaisir qu' la laideur humaine. Elle fut lasse qu'on ft rire son
esprit de ce qui faisait pleurer son coeur.


VI

Des griefs naissent les reprsailles. Elle les tint suspendues plus de
cinq annes, obstine  esprer encore. Mais, le jour o elle n'eut plus
de doutes sur sa mprise, cette femme mal garde par le devoir devait
chercher une revanche de l'amour. Et, comme il y a dans les
entranements de coeur plus de logique et moins de hasard qu'on ne
croit, si un homme avait chance de lui plaire, c'tait le moins
semblable  son mari.

Or, en mme temps que Montrond dcourageait Aime, le Directoire avait
lass la France, et la mme loi des contrastes venait de triompher dans
le rgime nouveau. Les divisions anarchiques du gouvernement collectif,
la corruption des hommes publics, l'incapacit de la dmagogie, les
excs de la tribune, trouvaient pour terme le geste imprieux et bref
d'un soldat. La Constitution accordait, il est vrai,  la libert, des
avocats d'office. Mais, en crasant sous le nom de Tribuns ces hommes
qui, sans droit de veto, ni d'appel au peuple, obtenaient seulement
licence de plaidoirie en faveur des franchises publiques devant un corps
lgislatif choisi par le pouvoir, la Constitution les rduisait  la
plus discrdite des puissances, la parole. Et, au milieu d'institutions
cres pour le travail silencieux et rapide, ce monopole du bavardage
aux tribuns n'allait pas sans un peu de ridicule, et semblait calcul
pour le leur donner.

Pourtant, les raffins d'intelligence, accoutums  entretenir, par la
vie de salon, le got de la controverse, redoutaient la main autoritaire
de Bonaparte. En vain, leur chef naturel, Talleyrand, venait de passer
au plus fort: la socit dont il avait t l'arbitre persvrait, avec
madame de Stal,  vouloir un gouvernement d'opinion. M. de Montrond
suivait M. de Talleyrand, Aime de Coigny resta aux cts de madame de
Stal. Il y avait une certaine grandeur  rclamer contre le gnie les
droits de la raison,  dfendre, malgr un peuple fier d'obir, la
souverainet nationale. L'abandon mme o se trouvait le droit de tous,
qui n'intressait presque plus personne, et le pril de ces obstins,
assez hardis pour contredire la toute-puissance du matre, donnaient aux
tribuns opposants un air de courage et de magnanimit. Dans les salons,
on prodiguait  ces survivants du rgime parlementaire l'empressement
flatteur et les faciles enthousiasmes qui font illusion sur la force
d'une cause aux hros et aux spectateurs des triomphes mondains.

Au nombre de ces tribuns tait Garat[33], de cette dynastie qui
fournissait des acteurs au thtre et  la politique. Le tribun chantait
d'une belle voix la libert, comme son frre, le grand Garat, les
romances. Si sa renomme n'tait pas gale, il avait pourtant son
public, et l'opposition tenait pour orateur cet homme dont la bruyante
indpendance irritait le Premier Consul[34]. C'est sur ce Mailla Garat
que s'gara le choix d'Aime.

  [33] La notorit de la famille commena par Joseph Garat. Celui-ci
    tait fils d'un mdecin tabli  Ustaritz, dans le pays basque.
    Second de six enfants, il reut, avec ses trois frres et ses deux
    soeurs, une ducation solide et pieuse: un de ses frres devint
    prtre et une de ses soeurs religieuse. Pour lui, avocat, dput
    important de la Gironde, ministre de la justice et rgicide sous la
    Convention, ambassadeur sous le Directoire, snateur au lendemain du
    18 Brumaire, comte de l'Empire, cart de la politique par le retour
    des Bourbons, il acheva sa vie  Ustaritz en 1824, royaliste et
    chrtien. Durant le dluge rvolutionnaire, il s'tait, pour ne pas
    prir, rfugi dans la petite arche de son gosme et voguait
    satisfait pourvu que sa fortune flottt, ft-ce sur du sang. Mais
    lorsque la grande inondation se retirant, le laissa  sec, il fut
    ressaisi par les anciennes puissances, l'amour du sol natal, la loi
    de l'hrdit, l'enseignement des premiers matres, et ds qu'il
    n'espra plus rien des hommes, il revint  Dieu. Il ne laissa pas
    d'enfants.

    Son frre Dominique, avocat au Parlement de Bordeaux, puis membre de
    l'Assemble constituante, en eut cinq, dont quatre fils, Pierre,
    Mailla, Francisque et Fabry. Pierre, n en 1762 et mort en 1823, fut
    le chanteur, et celui-l du moins ne dut sa fortune qu' sa voix et
     ses manies dont il savait faire autant de modes. Mais Mailla, n
    en 1763, s'introduisit par Joseph dans la politique et quand, 
    trente-sept ans, il fut fait tribun, deux vers coururent:

        Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
        C'est que ce petit homme a son oncle au Snat.

    Rvoqu, il attendit de la camaraderie politique une compensation.
    La politique lui valut sous l'Empire un poste subalterne, que son
    ancien collgue du Tribunat, Daunou, devenu directeur des Archives,
    lui donna dans les bureaux; aux Cent-Jours, la politique fit de lui
    un secrtaire gnral  la prfecture de la Gironde; la politique le
    destitua au retour des Bourbons. Quand il n'eut plus de protecteur,
    il n'eut plus d'avenir et trana  Bordeaux son oisivet jusqu' sa
    mort, en 1837.

    Francisque se fit aussi remorquer par l'oncle Joseph: quand celui-ci
    eut l'ambassade de Naples, Francisque l'accompagna comme secrtaire
    et au retour obtint dans les douanes une place dont il vcut
    cinquante ans. Fabry, chanteur comme Pierre, mais avec moins de
    talent, se mit, comme Mailla et Francisque,  la trane de l'oncle
    Joseph et obtint une perception  Vaugirard.

    Aujourd'hui, un ministre qui n'accorderait pas davantage et  plus
    de parents semblerait austre. Le npotisme modr de Joseph au
    milieu d'une rvolution faite contre toute injustice et tout
    privilge est intressant comme un dbut du nouveau favoritisme qui,
    de plus en plus, devait livrer les fonctions de l'tat  la
    clientle des hommes publics.

  [34] Thibaudeau raconte que l'amiral Truguet dfendant un jour devant
    le Premier Consul les ides rpublicaines, celui-ci avait
    rpondu:--Tout cela est bon  dire chez madame de Condorcet et chez
    Mailla Garat.--_Mmoires sur le Consulat_, Paris, 1826, p. 34.

Entre lui et la marquise de Condorcet une liaison existait, avoue,
admise, la plus maritale des situations illgitimes. Sans doute fut pour
quelque chose dans les coquetteries d'Aime le plaisir de prendre un
homme  une femme, de voler un amour connu[35]; c'tait l'espce de
larcin qui la tentait, on le sait. Toutefois cela n'eut pas suffi pour
qu'elle agrt ce petit homme  l'air chafouin[36]. Mais, obsde par
la laideur morale d'un bel homme, par cette pdanterie d'gosme qui
proscrivait toute motion comme une inintelligence, elle en tait venue
 croire que la plus enviable beaut de l'homme tait: croire, aimer, se
dvouer. Garat, qui avait sans cesse  la bouche l'intrt gnral, les
droits du peuple, lui parut, compar  Montrond, le reprsentant d'une
grande cause, une manire de hros. Elle cherchait une me, elle ne
regarda pas au corps o cette me s'tait loge.

  [35] Madame de Vaudey raconte ainsi la petite sclratesse qu'Aime
    aurait mise dans sa mauvaise action:

    Le tribun, sduit par les charmes et l'esprit de la duchesse de
    Fleury, tout en cherchant  lui plaire, ne pouvait pas se dcider 
    rompre ses relations avec madame de Condorcet. Il croyait pouvoir
    concilier les procds et son nouvel amour. Mais la duchesse,
    impatiente par cette communaut de soins, voulut y mettre un terme.
    tant alle faire une visite de quelques jours  la campagne, chez
    madame de Condorcet, elle feignit d'oublier dans sa chambre son
    critoire dans laquelle se trouvaient plusieurs lettres du tribun,
    ayant soin que l'une de ces lettres sortt un peu de l'critoire.
    Aprs son dpart, la femme de chambre de madame de Condorcet
    descendit  sa matresse cette critoire oublie, pour la faire
    renvoyer  la duchesse. La tentation tait trs forte: l'criture de
    Mailla qu'on pouvait reconnatre sur le fragment qui sortait de
    l'critoire excitait la curiosit de madame de Condorcet, elle y
    cda. C'est ainsi qu'elle connut qu'une autre possdait ce coeur
    qu'elle croyait tout  elle.--_Souvenirs_ de la baronne de Vaudey,
    p. 10.

  [36] _Souvenirs de la baronne de Vaudey_.

Cette psychologie semble superflue au rcent biographe du chanteur
Garat. M. Paul Lafond, persuad que la nature ne prpare pas de si loin
les rencontres amoureuses, a sa version, que voici. Le chanteur, dit-il,
tait irrsistible: contre lui, Aime ne songea mme pas  se
dfendre. Elle habitait, prs de Paris, une campagne loue en commun
avec mesdames de Bellegarde, elle prsenta son vainqueur  ses amies, il
amena son frre: ce fut assez pour que, peu aprs, le chanteur passt
d'Aime  l'une des dames de Bellegarde et pour que Aime se consolt du
chanteur avec le tribun. Cela est fort simple, mme trop. M. Paul Lafond
affirme, mais il n'apporte ni d'Aime un aveu, ni d'un seul contemporain
un soupon qui serait une prsomption de preuve, pas mme du grand Garat
un billet, ne ft-ce qu'une preuve de prsomption. Rien n'est pas assez.
Et comme, tantt, un peu press, il jette Aime de Coigny en prison deux
annes plus tt qu'elle n'y entra, et par compensation l'enterre plus
jeune de deux ans qu'elle ne fut prise par la mort; comme, tantt, un
peu tardif, il ajourne jusqu'aprs le 9 thermidor le divorce qui, ds
1793, l'avait spare du duc de Fleury; comme il la prend pour la
marquise de Coigny, quand il dclare crits pour elle les Mmoires de
Lauzun, on a droit de croire que, s'il a confondu les deux cousines, il
a pu mal distinguer entre les deux frres. Et, si son rcit n'est qu'un
cho incertain de quelque vantardise orale o se trompait elle-mme
l'incommensurable vanit du chanteur, il suffit de rpondre: Chansons
que tout cela.

Loin de ne chercher qu'une rencontre d'inconstances, Aime apportait,
dans cette nouvelle tentative, la mme vocation d'obissance, le mme
besoin de se rendre semblable  celui qu'elle aime. Orlaniste avec
Lauzun, aristocrate avec Malmesbury, sceptique avec Montrond, la voici
rpublicaine. Et comme, cette fois, ce n'est pas un caprice de vanit ou
de dsoeuvrement qui la livre  un petit-matre; comme, conduite  une
mme faiblesse par un sentiment moins vulgaire, elle est pousse par son
dgot d'un homme qu'elle mprise vers un homme qu'elle croit estimer,
elle semble aller au dsordre avec une me neuve. Elle apporte  se
perdre des scrupules de conscience et une pudeur de sentiments que ni
son ducation ni sa nature ne lui avaient donns, que ses prcdentes
fantaisies ne lui avaient pas appris. La msestime o Montrond tenait
l'espce humaine le prparait  ne subir l'infidlit ni comme une
surprise ni comme un malheur. D'ailleurs, mieux que la philosophie, nos
passions calment nos passions; il tait trop joueur pour tre
importunment jaloux. Il ne faisait plus la cour qu'aux beaux yeux de
la cassette, o il puisait souvent, et Aime se laissait ruiner,
indiffrente  la fortune. Mais le jour o elle crivit  Garat: Je
suis ta vraie femme, elle ne supporta pas la pense d'appartenir  un
autre, elle voulut, pour tre tout entire au nouvel lu de son coeur,
rompre le reste du lien qui l'attachait  Montrond. Le divorce fut
prononc[37], et c'est sous son nom d'Aime de Coigny qu'elle allait
dsormais courir les hasards du coeur.

  [37] M. de Lescure, dans son livre _l'Amour sous la Terreur_, crit
    qu'aprs le mariage Aime et Montrond partirent pour l'Angleterre,
    et qu'aprs deux mois les poux revinrent  Paris dos  dos et pour
    y divorcer. Il n'y a pas apparence que deux personnes,  peine
    chappes  la mort, partissent pour un pays en guerre avec la
    France, cherchassent le risque d'tre au retour pris comme migrs;
    le sjour de l'Angleterre avait trop desservi Aime pour qu'elle dt
    tre dsireuse d'y revenir; enfin ce mariage ne dura pas deux mois,
    mais sept ans. C'est le 19 brumaire an IX qu'Aime accomplit les
    premires formalits pour obtenir le divorce. C'est le 6 germinal,
    an X qu'en l'absence du sieur Mouret, lequel ne s'est prsent
    quoique somm, et sur la rquisition expresse de la dame
    Franquetot Coigny, qu'est prononce pour cause d'incompatibilit
    d'humeur et de caractre, la dissolution du mariage qui a eu lieu
    entre lesdits sieur Philibert Franois-Casimir-Maurel Montrond et
    dame Anne-Franoise-Aime Franquetot Coigny.

Quand le mariage a cess d'tre la transformation de l'amour en devoir
par un engagement pris pour jamais envers Dieu, les contrats de fidlit
temporaire passs devant une autorit tout humaine sont vides de respect
et de logique. Si l'amour seul fait le devoir, on n'a point  s'engager
envers un tiers  aimer: cela ne regarde que deux personnes. Et comme
elles ne sont pas matresses de demain, qu'il s'agisse d'aimer ou de
vivre, il leur suffit d'tre l'une  l'autre, sans vaines promesses.
Aime de Coigny, pensant ainsi, pratiqua avec Garat l'union libre. Mais
c'tait si peu avec une arrire-pense de se reprendre, ou de cacher son
intrigue, qu'elle alla habiter avec lui. Elle montre plus que jamais
cette audace des dterminations, indiffrente des suites, qui l'inspire
quand elle aime et pour tre plus  ce qu'elle aime. Au moment o elle
refuse de se lier, elle n'hsite pas  se compromettre. Elle ne veut pas
fixer son avenir par des engagements dfinitifs, elle l'enchane par des
actes irrparables. Car, cette fois, elle achve de se perdre. Par son
mariage avec Montrond, elle avait descendu dans son monde: elle en sort
par son commerce avec Garat. Elle se range parmi les rebelles  toute
situation rgulire, et se dclasse au moment o le Consulat restaurait
dans les moeurs, sinon la vertu, au moins la dcence.

L'homme pour qui elle sacrifie tout est-il de ceux qui tiennent lieu de
tout? Elle comptait s'associer  la vie d'un grand citoyen, soutenir le
combattant de la libert contre le despotisme: elle est  peine la
compagne de Garat qu'il est destitu par le Premier Consul avec les
principaux tribuns. Sa disgrce est plus grande que son mrite. Simple
dclamateur, il a emprunt les ides et voudrait plagier la forme de
Rousseau, le grand matre qui a form de si mauvais disciples. Le jour
o il n'a plus  mettre en discours les lieux communs de la politique,
c'en est fait de son unique talent; il n'est plus qu'un acteur sans
thtre et, aprs quelques jours, personne que lui ne gmit sur son
silence. Adieu la gloire! Tant mieux, moins de temps sera vol 
l'amour. Bienvenue soit l'existence troite o l'on vivra plus prs l'un
de l'autre! Mais comment, si prs, ne pas se juger? Mailla est peuple,
montagnard basque, devenu robin, il sait les lois qu'on apprend dans les
coles, il ignore ces lois non crites qui se transmettent par une
tradition hrditaire, et qui, par les habitudes tout extrieures du
savoir-vivre, rendent discrets les dfauts, visibles les mrites,
inspirent les qualits dont elles enseignent les apparences, et
contribuent tant au charme de la vie intime. Aime subit de Garat les
vulgarits, le sans-gne, les maladresses que la mdiocre ducation
donne aux qualits mme. Elle semble une statuette de Svres aux mains
d'un rustre: non seulement les violences, mais les caresses brutales de
ces doigts gourds menacent cette dlicatesse qui est fragilit. Tel
qu'il est, pourvu qu'il soit tout  elle, c'est assez, et elle accepte
joyeusement la vie des couples gns, emprunte, hypothque[38] pour son
faux mnage, se fait la servante de ce petit compagnon. Elle n'a besoin
que de fidlit. Son illogisme veut une vie rgulire dans le dsordre;
elle fait, comme tant d'autres, ce rve dont tant d'autres, comme elle,
ont t rveilles si rudement par l'inconstance masculine. Elle a
trouv bon que Mailla rompt pour elle d'autres liens, Mailla s'en tient
aux chanes lgres. Il la trompe, ou elle le croit. Elle se plaint,
dfend ses droits avec jalousie, il dfend sa libert avec emportement,
elle s'obstine. Et s'il me plat d'tre battue! disait la Martine de
Molire. Aime le fut, dit-on. Quel sort pour une duchesse qui avait eu
son tabouret  Versailles, toutes les dlicatesses du luxe  Paris, et
partout les hommages des matres en l'art de plaire!

  [38] Sa fortune avait t fort diminue par Fleury, puis par Montrond.
    Sans mme qu'il ft besoin d'en faire l'inventaire, et quinze jours
    aprs le divorce, Aime renona, par acte notari du 21 germinal, an
    X,  la communaut de biens, qui avait exist entre elle et
    Montrond, la dite communaut lui tant plus onreuse que
    profitable. Et, le 11 thermidor an X, elle vendait la terre de
    Mareuil.

Et qui la retenait en ce triste esclavage? Les sens. Le compagnon avait
su les exciter et les satisfaire. L'amour qu'elle avait commenc avec le
moins de vices, avec le plus d'idal, est tomb l! Il ne s'agit plus
d'tre l'associe d'une grande cause, la consolatrice d'un grand homme:
qu'elles sont vite passes, l'union des mes et l'alliance des
enthousiasmes! Dans les lettres d'Aime  Mailla Garat, il reste
seulement, avec le souci de trouver les ressources ncessaires  la
dure de l'existence commune, les ardeurs lascives qui dsormais la
remplissaient. Cette vie dura six ans, et, pour que l'humiliation ft
complte, c'est lui qui se lassa le premier. C'est elle qui s'obstina 
le retenir; quand il fut parti,  le reprendre; quand il eut disparu, 
le pleurer.

Elle se promit alors de ne plus recommencer avec personne la triste
exprience, et rsolut de tromper par l'activit de son intelligence la
viduit de son coeur.

L'Empire tait alors dans sa jeunesse et dans sa gloire. Napolon
n'avait laiss d'asile  la libert que les oeuvres d'imagination, et
les lettres elles-mmes, sans influence sur la politique, en
subissaient, comme tous les arts, le prestige. Elle avait remis en
honneur Sparte, Rome, l'gypte. De l'antiquit, l'on avait ressuscit
les vertus civiques, dpass les modles militaires, on la voulait
galer par les gloires de la pense. Les crivains d'ailleurs, plus
encore que les snateurs et les tribuns, semblaient vieux et non
antiques: c'est surtout  l'imagination que le souci d'imiter est
redoutable. Il enlevait toute spontanit, tout naturel  leur effort
pour donner aux penses de leur temps et de leur race un air romain ou
grec. Par bonheur, ces tyrannies de la mode ne gtent que les oeuvres
crites, destines au public, et o les lettrs mettent leur honneur.
Quand ils oublient la postrit et se reposent de leurs oeuvres dans la
conversation, l'esprit franais, sous toutes les coles et malgr elles,
garde sa grce, son got, sa mesure, son indpendance et la malice aile
de ses traits. Ainsi les mmes auteurs dont les vers et la prose ont la
mme pauvret solennelle et reprsentent dans la littrature le style
empire, ds qu'ils dposaient la plume redevenaient Franais,
c'est--dire aimables et brillants. Aime entra en relations avec les
plus connus d'entre eux. A ces hommes d'esprit elle apporta le sien, qui
n'tait infrieur  celui de personne, et sa renomme s'tablit vite
parmi ces faiseurs de rputations. L'aptitude de son intelligence 
entrer dans les gots de ceux avec qui elle vivait lui inspira sa
premire tentative de devenir auteur. Puisqu'il n'y avait plus de roman
dans sa vie, elle en tira un de son imagination, et crivit _Alvar_. Je
n'ai pu retrouver le livre. Elle ne l'avait dit qu' vingt-cinq
exemplaires. Si son pied fin laissa voir un bout de bas bleu, on ne
pouvait mettre dans le geste plus de rserve. Et cette indiffrence de
grande dame pour le suffrage de la foule contraste fort avec la fureur
de notorit banale qui, aujourd'hui, rvle des gots de parvenues en
tant de femmes fires de leur race.

Mais, faute qu'elle et par des succs d'auteur chang de renomme, et
comme si l'on ne pouvait avoir le got des lettres sans l'envie de se
faire valoir par elles, ses biographes n'ont pas voulu croire  cette
trve o le coeur s'endormait aux jolies chansons de l'esprit. Obsds
par sa gloire d'amoureuse, ils n'ont pas admis la lassitude ni le repos
de son coeur. L'unit du caractre dans leur hrone exigeait
l'ininterruption de ses faiblesses. Ils ont dans sa retraite vent une
ruse, cru que son amour de la littrature avait t son amour de
certains littrateurs. Qu'elle ait eu pour Lemercier de l'admiration,
elle n'en a jamais fait mystre. Que cette admiration ne ft pas mrite
par le talent, c'est l'avis d'aujourd'hui, ce n'tait pas l'avis
d'alors: et, heureusement pour les honntes femmes qui s'enthousiasment
d'oeuvres mdiocres, les preuves de mauvais got ne sont pas des preuves
de mauvaises moeurs. D'ailleurs, Lemercier mritait l'attachement par
son caractre, et le caractre,  soixante-dix ans, n'inspire plus
d'amour. Lemercier n'tait pas seulement vieux, mais infirme,  demi
paralys,  peine la moiti d'un homme, et elle n'tait pas femme 
s'prendre d'un buste. tienne de Jouy, au contraire, tait un galantin
fort capable de compromettre les femmes: son succs auprs de la ntre
parat sr  M. Paul Lacroix. Les preuves sont: une lettre de 1813,
qu'elle signe Aime, o elle supprime monsieur et rend compte de ses
dmarches faites en faveur de l'crivain, alors candidat  l'Acadmie
franaise; plus une seconde lettre o elle lui rappelle les bons
moments qu'ils ont passs ensemble. Que le pass de cette femme ne
rendt pas invraisemblable une aventure, soit: mais la mauvaise
rputation ne prouve rien, prcisment parce qu'elle prouverait trop.
Les indices relevs contiennent-ils certitude ou probabilit de ce
caprice pour Jouy? L'absence des formules ordinaires dans une lettre ne
peut-elle rvler une camaraderie aussi bien qu'une passion, et la
passion, chez Aime, ne parle-t-elle pas plus clair? Si une influente
accorde son patronage  un candidat  l'Acadmie, est-ce une preuve
qu'elle n'ait plus rien  lui refuser? Les bons moments ne sont-ils que
d'une sorte? Pour laisser  une femme spirituelle et instruite, un
souvenir agrable, faut-il que les conversations aient t criminelles?
Enfin, si fragile qu'ait t sa chair, Aime ignora l'avilissement qui
change la faiblesse en perversit, et, sauf au dbut de ses dsordres,
elle ne tenta jamais de mener ensemble plusieurs intrigues: elle fut la
femme d'une seule erreur  la fois. Or, en 1813, au moment o les
tmoins qui n'y taient pas la dclarent prise de Jouy, elle vivait
sous l'influence d'un autre, qu'elle-mme va nommer. Ainsi les
biographes ont eu  la fois tort et raison. Ils se sont tromps sur la
personne pour laquelle Aime avait renonc  la solitude du coeur; mais
ils ne se sont pas mpris sur l'impuissance o tait ce coeur de garder
longtemps sa solitude.


VII

Le marquis Bruno de Boisgelin, capitaine de dragons en 1789, avait t
entran dans l'migration par la solidarit de la race et des armes, et
ramen par sa raison en France ds le Consulat. C'tait, en 1812, un
homme de quarante-cinq ans, de belle mine, d'intelligence ouverte, d'un
noble caractre. Aime clbre ces mrites dans les _Mmoires_ crits
pour lui, et, si l'on baisse un peu la note de l'loge, la note est
juste. Entre ces deux personnes, l'unique lien dont Aime parle et
s'honore est celui d'une tendre et enthousiaste amiti. Je ne voudrais
pas suivre l'exemple des crivains que j'ai repris d'avoir cru au mal
sans preuves, et la preuve est pnible qu'on cherche dans les aveux
d'une femme, pour tablir l'insuffisance de ses aveux. Je me contente de
lire les _Mmoires_: cette amiti se plat aux caresses des mots, et
l'ami est plus Bruno que Boisgelin; entre elle et lui, l'intimit est
assez grande pour qu' toute heure du jour elle puisse aller chez lui,
ou lui l'attendre chez elle, comme si leurs deux logis taient communs;
parfois ils n'en ont qu'un, partent ensemble pour le chteau de Vigny,
o tous deux demeurent seuls jusqu' trois mois. Or, l'ancien capitaine
de dragons est mari  une femme laide[39] et ne se pique d'tre fidle
qu' son roi. Aime touche  l'ge o, Balzac va le dire, la femme est
le plus voluptueusement dsirable, en la plnitude de son fruit mr. Cet
panouissement, proche du dclin, la sollicite elle-mme, non moins
tente que tentatrice. Aucun scrupule ne la retient, et l'occasion
habite sous son toit. Il me semble que le lecteur dit: La cause est
entendue. Mais si, par cette nouvelle affection, elle sortit encore du
devoir, Aime rentrait du moins dans son monde, et cette fois la
faiblesse n'tait pas avilie par le choix du complice.

  [39] Parmi les notes rdiges par le duc de Bassano en 1803,  l'appui
    des candidatures au titre de chambellan honoraire, se trouve
    celle-ci: Bruno de Boisgelin, g de quarante ans, neveu du
    cardinal et du matre de la garde-robe du roi, ayant pous
    mademoiselle d'Harcourt, fille du duc de Beuvron. Il jouit de 35 000
    livres de rente et attend une fortune considrable de sa belle-mre
    qui, tant Rouill, a t immensment riche. C'est un homme aimable
    et de bonne compagnie; sa femme, dont il n'a qu'une fille, est
    extrmement petite et a un extrieur dsagrable.--_Archives
    nationales_. Minutes des dcrets. AF. IV 1773.

M. de Boisgelin parvenait  un ge o l'amour complte, distrait ou
embarrasse la vie, mais ne la remplit pas. Sans emploi sous l'Empire, il
avait plus de temps pour penser. La fidlit  ses princes, l'amour de
son pays, l'espoir d'tre utile  lui-mme en servant sa cause, lui
inspiraient le dsir d'un autre rgime. Et cette proccupation devint
chez lui trop profonde et constante pour que la confidence n'en ft pas
faite  Aime de Coigny.

En cette circonstance encore apparut l'aptitude de cette femme 
accepter les penses de ceux qu'elle aimait. Sans disputer avec M. de
Boisgelin, sinon pour lui donner le plaisir d'avoir raison contre elle,
elle se rendit  la lgitimit. Ce ne fut pas un consentement de
complaisance, passif et strile. Enfin admise  cette collaboration
qu'elle avait en vain cherche jusque-l, elle se montra zle, active,
ingnieuse, persvrante; elle servit le dessein de son ami autant et
plus qu'il le servait lui-mme. Et, cette fidlit d'intelligence,
qu'inspirait la fidlit du coeur, survivant  l'action, Aime crivit
pour lui le rcit de ce commun effort. Telle fut l'origine, tel est le
sujet des _Mmoires_.

Dans ces _Mmoires_, ce dont elle parle le moins, c'est de sa vie. Peu
de femmes avaient autant  dire, si elle avait voulu se raconter. Elle
ne fait  son pass que deux allusions. Au moment de sa rupture avec
Mailla Garat, elle s'tait rfugie chez la princesse de Vaudemont, o
j'avais fui, dit-elle, des malheurs de plus d'un genre. On ne saurait
mettre plus de discrtion dans plus d'exactitude. Ailleurs elle se
dfinit: une femme ayant rompu les liens qui l'attachaient  l'ancienne
bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, et tant
reste seule au monde, ou  peu prs. Qu' peu prs est un joli
euphmisme, et que la langue franaise est une belle langue, pour cacher
tant de choses en si peu de mots!

L'amoureuse prend la parole en tmoin d'une oeuvre politique. Elle donne
au passage quelques dtails sur la socit littraire o elle a
frquent. Mais elle ne raconte avec suite que sa collaboration d'un
instant  l'histoire de son temps, et, sur ce sujet, se plat  tout
dire.

Cette rserve et cette abondance, qui se font contraste, sont la
premire originalit des _Mmoires_. Pourquoi tant de secret sur ses
expriences amoureuses? N'prouvant pas le remords des actes, elle ne
devrait pas connatre la honte des aveux. Et pourtant, ils l'humilient.
Elle ne saurait apprendre  l'ami d'aujourd'hui les amis d'hier sans
devenir moins prcieuse pour lui. Sa propre intelligence,  contempler
ensemble, enlaidies l'une par l'autre et mortes, ses aventures, prouve
un trouble qu'elle ignorait jadis, surprise par l'attrait successif et
vivant de chaque passion. Enfin, l'exprience dernire qu'elle a faite
avec M. de Boisgelin l'a claire sur l'infriorit de toutes les
autres. Dans ses prcdents voyages au bonheur, elle ne s'est, avec
chacun de ses compagnons, occupe que d'elle et de lui, sacrifiant tout
 deux personnes et rduisant la vie  la communion de deux gosmes.
Avec Boisgelin, elle a, pour la premire fois, senti une solidarit
entre sa vie personnelle et la vie gnrale, entre son action et
l'intrt de tous. C'est, dans sa carrire agite, le seul instant dont
elle soit fire. Voil pourquoi elle s'y complat, pourquoi elle raconte
dans tous leurs dtails les vnements. Elle ne se lasse pas de fournir
ces preuves qu'elle a voulu le bien, et, aprs plusieurs annes, la
satisfaction de cet effort vibre encore dans l'enthousiasme du rcit.
Mon me runie  celle d'une noble crature se sentait releve et
remise en sa place. Remarquables paroles autant qu'inattendues! Nul
tourment de foi, nul scrupule de raison, nulle pudeur de corps, ne
rvlent  cette femme qu'il y ait une diminution de la dignit dans le
vagabondage des tendresses. Et pourtant, elle sent, elle proclame
elle-mme la dchance. Elle ne voit pas l'immoralit, mais elle voit
l'inutilit de la vie amoureuse: c'est de ce vide qu'elle a honte. Elle
comprend que, pour se relever et se remettre en sa place, il lui
fallait vivre hors et au-dessus d'elle-mme, racheter les gosmes de
son coeur par du dvouement au service de tous. Qu'est-ce dire, sinon
que ni les passions des sens, solitude o chaque tre n'aime que sa
propre chair, ni les passions du coeur, prison o deux tres s'enferment
pour tre l'un  l'autre, ne sont tout le bonheur, et que briser cette
prison, sortir de cette solitude pour vivre de la vie gnrale,
travailler d'un effort dsintress au bien commun, est des bonheurs le
plus durable, le moins dcevant, le plus ncessaire? Qu'est cette
intelligence du bonheur, sinon la supriorit du devoir sur le plaisir
reconnue par une voluptueuse?


VIII

Ces _mmoires_ de femme commencent par une philosophie de la Rvolution
franaise. Ils dcrivent le cycle des causes et des consquences qui
devaient, aprs moins de vingt-deux ans, ramener sur le trne la famille
chasse pour jamais. Ils offrent la grande aventure d'un peuple aux
curiosits qui attendent les petites aventures d'une vie. La trace d'un
pas lger s'efface d'elle-mme sur le sable soulev par la tempte:
c'est dans cette tempte qu'Aime de Coigny s'abrite contre les regards.

L'oubli de soi apparat d'ailleurs, en ces pages, sous une forme plus
sincre, plus dsintresse, plus mritoire. Nos guerres civiles avaient
atteint la fortune, dtruit les privilges, pris la libert, menac la
vie de cette femme. Quels prtextes et quelles excuses de se souvenir 
travers ses ressentiments! Or, elle ne songe pas  ce qu'elle a souffert
de la Rvolution; elle songe  ce que la France souffrait de l'ancien
rgime. Une nation spirituelle, claire, n'a plus voulu se soumettre
aux caprices d'une matresse ou mme d'un matre, elle a refus de payer
de son travail, de ses privations et de son sang les guerres dont le
motif et l'issue lui taient trangers;... elle n'a plus voulu dpendre
que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les existences 
porter en commun le fardeau des charges publiques... C'est pourquoi
l'indulgence est entre dans mon coeur, et les plus coupables excs ne
m'ont paru que les exagrations de la chose vraiment utile et dsire.
Non seulement elle les excuse, elle les explique. L'hostilit des
Franais contre l'ordre ancien les a pousss  le dtruire avant de
savoir celui qui leur conviendrait. La crainte de retomber dans un tat
qui leur tait odieux les a fait courir  son extrmit oppose. A son
tour, le gouvernement incapable, corrompu, cruel et anarchique de la
populace devait finir par une raction d'unit, de gloire, d'ordre et de
silence. Mais le dominateur qui a tout rduit en obissance ne sait pas
commander  lui-mme. En Napolon, c'est le gnie militaire qui a t
couronn; le souverain n'a pas voulu remettre au fourreau l'pe du
gnral. Les cercles de plus en plus vastes o elle tend la conqute et
la spoliation des peuples prparent l'alliance de tous contre
l'envahisseur commun, une disproportion de forces telle que nul gnie ne
la pourra combler, une revanche o chaque nation dpouille exercera 
son tour ses reprsailles sur la terre de France: le dmembrement de la
patrie est au terme de ses victoires. Donc, non seulement les maux que
la France esprait gurir en dtruisant l'ancien rgime durent toujours;
ils se sont aggravs au point de compromettre, outre les droits
individuels, l'existence nationale, et la rforme voulue en 1789 reste
plus que jamais inaccomplie et ncessaire.

Ces considrations prparent  ne pas s'tonner si, contre le gant
Goliath, une petite pierre se glisse dans la fronde d'un David obscur; 
ne pas sourire, lorsque,  l'heure o Napolon achevait par l'invasion
de la Russie la conqute du continent, commence le rcit de la guerre
dclare par M. de Boisgelin  Napolon.

  Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le
  monde va pencher sur nous et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
  ferons-nous du hros vaincu? Et, suppos que la France, dans laquelle
  vous et moi sommes ns, soit, par la suite, la seule qui nous reste,
  que feront les Franais de leurs habitudes de millionnaires, une fois
  rentrs dans leur petit patrimoine? Cet homme, pour qui nos moindres
  frontires sont le cours du Rhin et les Alpes, n'aura plus la place
  pour signer Empereur des Franais. Cela dpassera notre territoire;
  nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-matre du monde...
  dpouill, bien que restant matre du pays qui faisait l'orgueil de
  Louis XIV.--Eh bien! lui dis-je, il ne faut plus le garder pour
  matre; renonons  lui et  l'Empire.--Il ne peut tre ici question
  d'un Prsident, ni de Congrs comme aux tats-Unis... Toutes les
  utopies qui noircissent le papier chez nous et qui ont rougi les
  places publiques pouvaient s'essayer l, sans inconvnient, o
  l'espace est immense, le peuple peu nombreux, jeune, uni, o l'intrt
  commun n'est divis ni par les amours-propres, ni par les souvenirs.
  Ici, il faut un gouvernement protecteur des intrts de tous, o les
  lois posent les limites des pouvoirs, et dont la forme soit
  monarchique, les rangs distincts. Il faut un gouvernement o la
  discussion soit confie  deux Chambres qui consentent l'impt; que la
  reprsentation repose sur la proprit; et que cette proprit, plus
  considrable dans la Chambre des pairs, assure l'indpendance de ses
  membres, dont les titres et les droits doivent tre hrditaires.
  Qu'on parte de partout  toute heure, j'y consens, pour arriver  ce
  grand but; mais que la carrire qui y conduit soit marque par de
  grands services, et par une grande fortune, qui rend bien plus
  srement indpendant toute sa vie que le plus noble caractre, sujet
  peut-tre  des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la libert doit
  tre le rsultat, on tablira un trne hrditaire o sera place une
  famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la suprme
  puissance, afin que le respect dont elle sera l'objet ne soit pas
  drisoire et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du talent
  ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette premire
  place.--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute ide de rgence?--Je
  ne l'ai jamais eue, me rpondit-il. Ce serait Napolon le Petit
  substitu  Napolon le Grand.

Ds 1812, un royaliste disait le mot que Victor Hugo crut trouver en
1852, et donnait contre le rgne d'un enfant de deux ans la raison
dcisive. Napolon ft-il cart, si l'Empire est maintenu l'influence
passe  une fodalit de grands vassaux, hommes de guerre,
d'administration ou de cour, dots en revenus ou domaines trangers, et
qui, sous le nom d'un enfant, rgneraient en France.

  Ces personnes, qui tiennent leurs titres de la victoire et dont les
  services sont fonds sur les grandes aventures des batailles,
  craignent de reculer dans leur position particulire  chaque droute,
  comme ils ont avanc  chaque triomphe; car nos grands, que la dfaite
  ruine et menace de ridicules mtamorphoses, espces d'tres
  fantastiques dont le pied est paysan franais et la tte comte, duc ou
  roi tranger, frmissent  l'ide de toucher le sol natal, comme si,
  par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'vanouir.
  Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,
  pourrait s'crier:--Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos
  lois nous restent, nous sommes tous chez nous et Franais? Joachim le
  roi de Naples revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste;
  peut-tre mme le prince de Sude, mais c'est Bernadotte le soldat; le
  prince de Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier
  l'ingnieur, Lefebvre le soldat aux gardes, Maret le commis. Ils
  voudront ravoir ce qu'ils nomment le patrimoine de leurs enfants, et,
  comme il est situ chez l'tranger, ils ruineront la France en efforts
  pour l'acqurir.--Peut-tre ces considrations-l, lui dis-je,
  pourront-elles dcider  appeler M. le Duc d'Orlans... Quand une fois
  j'eus dit cette parole, tonne du chemin que j'avais fait,
  j'ajoutai:--Eh bien! trouvez-vous que je vous cde assez?--Non certes,
  me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous faites de la
  rvolution. Vous prenez un roi lectif dans la famille du roi lgitime
  et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destin  tablir le
  repos. Monsieur, frre du roi Louis XVI, est une chose: c'est une
  partie de la forme du gouvernement dont la lgitimit est une des
  bases; mais M. le Duc d'Orlans n'est qu'un homme, qui ne mrite pas
  le trne par ses services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
  mmoire des crimes de son pre.--Mais enfin, repris-je avec
  impatience, il ne faut cependant pas nous dissimuler que le Roi que
  vous demandez, afin de terminer les mouvements rvolutionnaires, est
  si bless par la Rvolution, tellement maltrait par elle, qu'il doit
  l'avoir en horreur, et les malheureux migrs qui l'entourent, s'ils
  ont la puissance, voudront retourner la roue rvolutionnaire dans
  l'autre sens, et, crasant en toute justice et en conscience ceux qui
  ont cras, ils dtruiront la race vivante. Est-ce comme cela que vous
  entendez le repos et la paix?...--Mon Dieu, me dit M. de Boisgelin,
  que vous raisonnez mal! Ce que vous dites aurait quelque apparence si,
  dans un moment de repentir et d'lan, le peuple franais en larmes se
  prosternait aux pieds d'un roi Bourbon pour lui rendre sa couronne en
  se mettant  sa merci. Je ne rpondrais point alors de la cruaut de
  ses vengeances, parce que je ne me fais garant ni de sa gnrosit, ni
  de sa force. Mais je ne parle que d'une combinaison d'ides dans
  laquelle la lgitimit entrerait comme le gage du repos public, et
  d'une forme de gouvernement o le trne, ayant une place assigne,
  lgale et prcise, se trouverait partie ncessaire du tout, mais
  serait loin d'tre le tout. Je demande que la reprsentation franaise
  se compose de deux Chambres et du trne, et que sur ce trne, au lieu
  d'un soldat turbulent ou d'un homme de mrite aux pieds duquel, comme
  vous l'avez bien observ, notre nation, idoltre des qualits
  personnelles, se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on place le
  gros Monsieur, puis M. le Comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous
  ceux de sa race par ordre de primogniture: attendu que je ne connais
  rien qui prte moins  l'enthousiasme et qui ressemble plus  l'ordre
  numrique que l'ordre de naissance, et conserve davantage le respect
  pour les lois, que l'amour pour le monarque finit toujours par
  branler.

Je veux du nouveau, concluait plaisamment le dfenseur du droit
historique, et c'tait en effet du nouveau que ce royalisme o il y
avait tant de confiance dans la monarchie et si peu dans le monarque.
Les problmes de gouvernement ne proccupaient qu'un fort petit nombre
de royalistes. Ce n'tait pas la moins funeste consquence de la royaut
absolue que d'avoir dsappris  la noblesse, autrefois si hardie, le
courage intellectuel, comme si le souci de l'intrt public et t une
usurpation sur le droit du prince. Le zle ne brlait plus qu'en encens.
M. de Boisgelin voulut se concerter avec les principaux du parti: MM.
douard de Fitz-James et Mathieu de Montmorency dsiraient comme lui
revoir les Bourbons en France, mais avaient moins combin les moyens de
les maintenir. La plupart des gentilshommes rduisaient leur rle 
ramener le Roi. Comme le Roi tait oubli de la France, comme ils
n'avaient, sous un gouvernement de haute police, aucun moyen de gagner
l'opinion, comme enfin le consentement du peuple n'et rien ajout au
droit du souverain, ils comptaient sur eux seuls pour rtablir leur
matre. Toute leur politique tait d'pier l'occasion, et tout leur
espoir tait de dissimuler,  la faveur d'une surprise, leur petit
nombre par leur nergie. Ils s'taient, pour cette action, organiss 
et l par petits groupes, et vrifiaient de temps  autre les amorces de
leurs pistolets. Leurs relations de parent et d'amiti facilitaient
leur recrutement et leurs mots d'ordre, l'honneur les protgeait contre
les trahisons, une discipline accepte pour le combat satisfaisait leur
got traditionnel des armes, le complot amusait d'un mystre hroque
l'oisivet de leur vie, et sans les beaucoup exposer, puisque leur
devoir tait d'attendre le signal de princes prudents. La certitude
qu'une arme de volontaires ft prte  se lever sur un signe faisait
goter aux prtendants jusque dans l'exil la joie du pouvoir, et
l'hommage d'une confiance qui s'en remettait de tout  eux les rassurait
pour l'avenir. Les princes prfrent les sujets qui obissent  ceux qui
pensent.

M. de Boisgelin, aprs s'tre enquis de cette organisation, des forces
qu'on en pourrait tirer, aprs avoir reconnu qu'il n'existait ni plan,
ni chef, vit clairement combien peu la royaut avait  esprer des
royalistes. Aucune voie de retour ne s'ouvrirait pour les Bourbons, ni
pour la libert lgale, avant le jour o une partie des serviteurs
jusque-l fidles  l'Empire apporteraient  la cause royale leur
exprience du sentiment national et leur lassitude du despotisme. M. de
Boisgelin prvit ce concours, et chercha l'homme de qui il fallait
d'abord l'obtenir. Ds 1811, il mit son espoir dans la dfection du
prince de Bnvent, devina dans le grand dignitaire de l'Empire le
restaurateur de la royaut, consentit que l'vque mari bnt les
secondes noces de la monarchie trs chrtienne et de la France, Et, s'il
avait mis tant de soin  convaincre madame de Coigny, c'tait pour
atteindre, par elle, M. de Talleyrand.


X

M. de Talleyrand, soit qu'il n'et pas pu, soit qu'il n'et pas voulu
rester en faveur, tait alors en disgrce, et rendu, par la dispense de
servir,  la libert de juger. S'il avait dit que la parole est donne 
l'homme pour dguiser sa pense, il prouvait que, pour faire connatre
sa pense, le silence suffit  l'homme. Son mutisme donnait l'impression
que, seul peut-tre des ouvriers employs par le matre, il osait voir
les erreurs du gnie. Ce n'est pas dans le caractre qu'tait sa
fermet, mais dans son intelligence. Les prodiges de nos armes avaient
dconcert sans le dtruire son instinct de la mesure, son got des
succs raisonnables: il n'avait pas cess de dsirer pour la France une
primaut compatible avec l'quilibre et l'indpendance de l'Europe.
Habitu  servir tous les gouvernements,  les quitter  l'heure o ils
menaaient ruine, grandi par la disgrce comme s'il et prvu tous les
malheurs auxquels il n'avait pas t admis  collaborer, il semblait le
plus prt  dsesprer de l'Empire, le plus apte  grouper un parti par
ses relations et son habilet, le plus persuasif par son seul exemple.
Car les hommes connus pour leur fidlit au succs apportent une grande
force aux causes qu'ils adoptent: on les suit de confiance et, ainsi, en
mme temps qu'ils pressentent la fortune, ils la dcident.

Madame de Coigny tait assez lie avec M. de Talleyrand pour que ses
visites semblassent naturelles: cet ambassadeur fminin trouvait son
immunit dans son sexe, qui lui permettait des audaces, des
indiscrtions et des retraites interdites  un homme. Elle commena ses
reconnaissances durant l't de 1812, tandis que la Grande Arme
s'avanait en Russie. Elle n'a pas de peine  obtenir que le Prince en
tte  tte, s'exprime avec svrit de l'Empereur. Cherchant  tirer
parti pour notre projet de l'intimit qui existait entre moi et M. de
Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus, passer seule avec lui
le matin une heure ou deux, mais je n'osais parler d'avenir. Souvent,
aprs m'avoir montr en homme d'tat les maux que l'Empereur causait 
la France, je m'criais:--Mais, monsieur, en savez-vous le remde?
pouvez-vous le trouver? existe-t-il?... Il n'coulait point ma question
ou ludait d'y rpondre. Il ne rpondait pas, parce qu'il interrogeait
lui-mme. Tandis que ce gazouillement politique de jolies lvres
murmurait prs de lui, il prtait l'oreille au bruit d'armes qui
faisait trembler la terre  l'Orient. Certain que la lutte devait se
terminer par l'crasement de l'Homme sous la masse de l'Europe, mais
aussi que le gnie pouvait suspendre le cours logique des choses, il ne
voulait pas se trouver, par son hostilit, en avance sur les revers de
l'Empereur. Un jour enfin, il se dclare: c'est  l'loquence de deux
faits qu'il se rend. La conspiration de Mallet et la retraite de la
Grande Arme prouvent que le matre n'est invulnrable, ni au dehors, ni
au dedans.

  Il faut le dtruire, dit Talleyrand, n'importe le moyen!--C'est bien
  mon avis, lui rpondis-je vivement.--Cet homme-ci, continua-t-il, ne
  vaut plus rien pour le genre de bien qu'il pouvait faire, son temps de
  force contre la Rvolution est pass, les ides dont il pouvait seul
  distraire sont affaiblies, elles n'ont plus de danger, et il serait
  fatal qu'elles s'teignissent. Il a dtruit l'galit, c'est bon; mais
  il faut que la libert nous reste, il nous faut des lois: avec lui,
  c'est impossible. Voici le moment de le renverser. Vous connaissez de
  vieux serviteurs de cette libert, Garat, quelques autres; moi, je
  pourrai atteindre Sieys, j'ai des moyens pour cela. Il faut ranimer
  dans leur esprit les penses de leur jeunesse, c'est une puissance.
  Leur amour pour la libert peut renatre.--L'esprez-vous? lui
  dis-je.--Pas beaucoup, rpond-il; mais il faut le tenter.

Tout  coup Napolon saute de sa chaise de poste sur son trne, et
l'on apprend son retour imprvu aux Tuileries.

    Grenouilles aussitt de rentrer dans les ondes,
    Grenouilles de gagner leurs retraites profondes.

Lui revenu, ce sont maintenant les revers qui semblent lointains: il
demande des armes, la France les donne, dj il les organise, et sa
prsence te aux Franais les plus dtermins la veille l'espoir de
rsister. Madame de Coigny et M. de Boisgelin quittent Paris pour trois
mois et, durant la campagne de 1813, M. de Boisgelin ne confie son plan
qu' une personne, il est vrai la plus considrable et la plus
ncessaire  gagner. Il rdige en forme de lettre un Mmoire pour le
Roi, expose les chances de retour que pourrait avoir la famille des
Bourbons, si elle entrait dans la volont du sicle, en substituant
prsentement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
qu'avaient port ses anctres... Les dtails donns taient positifs, et
le Mmoire un vrai chef-d'oeuvre de clart, de patriotisme et de
courage. La lettre sera envoye lorsqu'on la pourra dater d'une dfaite
dcisive pour l'usurpateur, et que la chance d'un avnement prochain
rendra utiles  Monsieur les sacrifices de principes.

Cependant, aprs quelques succs striles, la retraite de nos armes se
continuait de Russie en Allemagne. Napolon n'tait plus seulement
vaincu par la nature, mais par les hommes. Il reculait, dans cette voie
douloureuse suivi, bientt prcd par les dfections, et se trouvait
seul contre toute l'Europe, quand il dut s'ouvrir, par le combat de
Hanau, la France o l'invasion le poursuit. Ces malheurs avaient rendu
la parole au Corps lgislatif. Il ne refusait pas des soldats, mais
rclamait des garanties pour le repos  venir. Le mot de libert,
souffl tout bas par Talleyrand vers la fin de 1812, tait, avant la fin
de 1813, dit tout haut par la Chambre  l'Empereur mme. Et, quand il
quitta Paris pour commencer la campagne de 1814, madame de Coigny
recommena ses visites  M. de Talleyrand.

  Tout Paris venait le voir en secret et en tte  tte. Chaque
  personne qui sortait, rencontrant celle qui entrait, semblait dire: Je
  vous ai devanc, c'est moi qui l'ai pour chef.

  Aprs nous tre entretenus du malheur des temps, du progrs des
  ennemis en France, je lui dis que ce que je craignais le plus tait de
  voir la paix conclue au milieu de ce dsordre et de rentrer sous le
  sceptre d'un guerrier battu.--Mais il ne faut pas y rester, me
  dit-il.--A la bonne heure! lui rpondis-je, mais que
  faire?--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.--Pas autre chose?
  m'criai-je.--Il ne peut tre question que de la rgence, me dit-il en
  baissant les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas
  tre contrari... J'osai le contrarier, car le temps tait prcieux.

Plusieurs entretiens suivent o, d'arguments en arguments, le prince
passe par les mmes tapes qu'elle avait parcourues elle-mme, se rabat
de la rgence sur le compromis orlaniste; o elle, rptant M. de
Boisgelin, montre l'erreur soit de laisser le pouvoir si prs du
dominateur insatiable, soit de prfrer, si l'on restaure la royaut,
une branche gourmande au tronc sculaire; o l'homme d'tat propose les
remdes de bonne femme, o la femme le ramne  la cure efficace de la
Rvolution.

  Enfin, un jour, il se leva, fut  la porte de son cabinet de
  tableaux, et aprs s'tre assur qu'elle tait ferme, il revint  moi
  levant les bras en me disant:--Madame de Coigny, je veux bien du Roi,
  mais... Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au
  cou, je lui dis:--Eh bien! monsieur de Talleyrand, vous sauvez la
  libert de notre pauvre pays en lui donnant le seul moyen pour lui
  d'tre heureux avec un gros roi faible qui sera bien forc de donner
  et d'excuter de bonnes lois... Il rit de mon genre d'enthousiasme,
  puis il me dit:--Oui je le veux bien, mais il faut vous faire
  connatre comment je suis avec cette famille-l. Je m'accommoderais
  encore assez bien avec M. le Comte d'Artois, parce qu'il y a quelque
  chose entre lui et moi qui lui expliquerait beaucoup de ma conduite.
  Mais son frre ne me connat pas du tout: je ne veux pas, je vous
  l'avoue, au lieu d'un remerciement, m'exposer  un pardon ou avoir 
  me justifier. Je n'ai aucun moyen d'aboutir  lui et...--J'en ai, lui
  dis-je en l'interrompant. M. de Boisgelin est en correspondance avec
  lui et, dans ce moment, il a une lettre prte  lui tre envoye.
  Voulez-vous la voir?--Oui, certes, venez demain me l'apporter, je
  meurs d'envie de la lire, me rpondit-il assez vivement.

  Je ne puis encore me rappeler sans motion le plaisir que j'prouvai
  au moment o je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le
  plus pur que j'aie jamais form. Je me rendis rapidement chez moi, o
  M. de Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant: Il est 
  nous, il veut lire votre lettre au Roi. Rien n'gala le transport de
  joie de Bruno.

  Nous nous mmes  copier la lettre en soignant trs fort le
  paragraphe dans lequel il tait question de M. de Talleyrand.
  L'explication abrge, quoique gnrale, de sa conduite, sa haute
  position politique et l'impossibilit que, sans lui, le Roi pt jamais
  parvenir au trne, tout cela fut trac d'une main assez habile. Le
  lendemain, je me rendis rue Saint-Florentin, avec mon papier dans mon
  sac. A peine fus-je entre dans la chambre  coucher que, fermant la
  porte avec prcaution, M. de Talleyrand me dit: Asseyez-vous l, et
  lisons. Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il
  commena  lire trs lentement. A mesure qu'il avanait, il disait en
  s'interrompant: C'est cela:  merveille! C'est parfait! C'est
  expliqu admirablement! Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
  regardait, il eut un mouvement trs marqu de satisfaction et le relut
  encore. Lorsqu'il eut achev toute sa lecture, il la recommena plus
  lentement, pesant et approuvant tous les termes; ensuite il me
  dit:--Je veux garder cela et le _serrer_.--Mais cela va vous
  compromettre inutilement.--Bah! me rpondit-il, j'ai tant de motifs de
  suspicion, celui-l me plat... J'exigeai cependant qu'il le brlt,
  et, allumant une bougie  un reste de feu presque teint qui tait
  dans l'tre, il tortilla le papier en l'approchant de la bougie, le
  jeta enflamm dans la chemine et croisa dessus la pelle et la
  pincette pour empcher que les cendres ne s'envolassent par le tuyau.
  On n'apprend qu'avec un homme d'tat, lui dis-je,  anantir un
  secret bien secrtement.

  Aprs cette petite opration, M. de Talleyrand se retourna de mon
  ct et me dit:--Eh bien! je suis tout  fait pour cette affaire-ci,
  et, ds ce moment, vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin
  entretienne cette correspondance, et, nous, travaillons  dlivrer le
  pays de ce furieux! Moi, j'ai des moyens de savoir assez exactement ce
  qu'il fait. J'ai avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus,
  par lesquels il m'avertira, par exemple, si l'Empereur accepte ou non
  des propositions de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de
  son manque de foi  tous les engagements qu'il avait pris pour rgner
  sur les Franais. On ne doit pas craindre de prononcer encore les mots
  _nation_, _droits du peuple_; il s'agit de marcher, et l'exprience a
  resserr en de justes bornes l'expression de ces mots-l... Je revins
  chez moi enchante et jamais M. de Boisgelin n'a got une joie plus
  pure.

Talleyrand, qu'ils croient li, a seulement ajout un fil 
l'entrelacement des combinaisons qui aboutissent  sa main attentive et
encore immobile: il lui suffit d'tre rattach  tout ce qui devient
possible. Vous rappelez-vous, dans _Guerre et Paix_, Kutusow? Il est 
Borodino: de tous cts lui parviennent les nouvelles, partout on
demande ses instructions, ses secours, sa prsence. Lui ne dcide, ni
n'apparat, ni ne se meut. Il laisse mrir la bataille. Tandis qu'on
attend ses ordres, il attend les ordres de la fortune, il sait n'tre
que le premier lieutenant de l'occasion. Et, alors seulement qu'elle
apparat et commande, cet entraneur d'hommes les mne o il la suit. De
mme Talleyrand, pour se dcider lui-mme, veut connatre les desseins
dfinitifs des souverains, qui ne sont pas d'accord entre eux, et de
Napolon, qui tantt rsign  traiter, tantt ardent  combattre, ne
semble pas d'accord avec lui-mme. Le Congrs de Chtillon apporta cette
clart dcisive. L'entente de l'Europe s'tait forme: pour obtenir la
paix, la France devait reculer jusqu' ses frontires de 1789. Si un
Franais ne pouvait anantir, par son consentement  une telle paix,
toutes les conqutes de la Rvolution, c'tait le chef couronn de cette
rvolution, et couronn par ses victoires. Son incapacit  rien
retenir, non seulement des royaumes rattachs par lui contre la nature 
la France, mais des frontires naturelles gagnes par les gnraux de la
Rpublique sur l'Europe provocatrice, deviendrait-elle le titre de
Napolon  rgner sur le vieux sol acquis par l'ancienne royaut? Une
telle paix, Napolon l'avait dit lui-mme, ne pouvait tre signe que
par la famille absente de l'histoire depuis 1789, par les Bourbons. Lui
devait vaincre ou disparatre. Talleyrand juge l'avenir fix. Il ne se
contente plus de recevoir madame de Coigny, il se rend chez elle.

  Un jour M. de Talleyrand vint me voir et me dit:--Il serait
  ncessaire d'arranger tout ceci d'une manire noble et srieuse.
  Bonaparte vient encore de refuser la paix  Montereau. Son petit
  succs lui tourne la tte, et il parle de retourner  Vienne. Si la
  paix qu'on est encore dcid  offrir  Napolon se fait, tout est
  perdu. Il faut que, lorsque le Snat s'assemblera, il nous tire
  d'affaire... Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des
  lois fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte  la
  tribune pour dnoncer Napolon, en disant qu'ayant t lu Empereur
  aux conditions qu'il n'a pas tenues, le contrat est annul et il est
  dclar perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Snat,
  ensuite, se constitue en assemble nationale; qu'il envoie aux dputs
  l'ordre de s'assembler et de dlibrer, et, reconnaissant leur mandat
  comme suffisant, qu'ils dclarent la France monarchie
  constitutionnelle avec trois ou quatre lois bien faites qui indiquent
  clairement les liberts du peuple et prendront le nom de charte ou de
  lois constitutionnelles, comme on voudra. Alors qu'il appelle le frre
  de Louis XVII sur le trne et qu'il fasse adhrer le peuple  ce voeu
  en faisant ouvrir des registres o chaque citoyen sera invit  crire
  son nom; qu'il fasse un appel aux armes et qu'il envoie une
  dputation aux princes coaliss pour leur faire part de cet vnement
  en les invitant  repasser le Rhin pour commencer l les prliminaires
  de la paix. Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a l de quoi remuer une me
  patriotique et faire les plus belles phrases du monde sans danger,
  c'est l ce qu'il faut rpter souvent. Cette persuasion peut encore
  faire des hros. Qu'on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais
  qui, ces patriarches de rvolution qui savaient si bien dmolir les
  trnes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_, _libert_. S'ils les
  prononcent, nous sommes sauvs. Je vais faire, de mon ct, ce que je
  pourrai pour leur faire sentir qu'en s'y prenant ainsi ils passent un
  vritable contrat entre le monarque et le peuple.

Par la collaboration de nos malheurs clatants et de son activit
invisible, le plan qu'il traait  la fin de fvrier devenait de
l'histoire au commencement d'avril.


X

Que la parole ardente d'une femme  un politique incertain encore ait,
comme le premier souffle du vent sur la voile pendante, vaincu l'inertie
et orient le scepticisme de Talleyrand, par suite dcid de la
Restauration, telle est la plus nouvelle des anecdotes racontes par ces
Souvenirs. C'est afin d'tablir ce fait qu'ils ont t composs, et
c'est la prcision du dtail qui donne un intrt  leur tmoignage.
L'origine minuscule qu'ils attribuent  un grand vnement n'est pas un
motif de les suspecter. Car, s'il y a une logique des affaires humaines,
si la philosophie de l'histoire dcouvre leurs enchanements et admire
dans l'ensemble des faits leur suite raisonnable, une exacte proportion
n'existe pas entre chacune des circonstances qui se succdent.
L'histoire est ordre, parce que rien d'important et de durable ne
modifie l'existence des socits sans tre justifi en raison. L'usage
que les hommes font de leur libre arbitre entrane des consquences
ncessaires, et elles s'imposent  eux malgr eux: c'est cette loi de
morale et d'quit qu'on appelle la force des choses, quand on ne la
veut pas nommer la force de Dieu. Mais cette force qui domine le monde
ne s'y tablit pas d'elle-mme et toute seule. Pour ouvrir passage aux
consquences les plus invitables et les plus prtes il faut des
incidents, gestes de l'homme, et ils peuvent tre capricieux, imprvus,
illogiques, lgers, infimes, comme lui-mme. Il met ainsi la marque de
son inconsistance dans l'oeuvre d'ordre  laquelle il collabore. Si bien
qu' examiner pourquoi les choses se suivent, on satisfait la raison, et
qu' voir comment elles surviennent, on la dconcerte. Le monde parat
obir  des lois promulgues par des hasards.

Napolon, pour avoir vaincu trop de peuples, doit prir sous leurs
forces coalises, et, comme il reprsente le droit de la Rvolution, sa
chute fera la place aux reprsentants du droit traditionnel: ces
consquences prpares de loin, qui en 1814 sont prtes, voil la part
de la justice et de la morale. Ds que, ncessaires, elles frappent  la
porte de l'histoire, le moindre incident la leur ouvrira, ft-ce par les
mains les plus indiffrentes  la morale et  la justice. Et le retour
de la monarchie trs chrtienne a pu avoir pour occasion la rencontre
d'une femme qu'un amour illgitime a acquise au gouvernement lgitime,
avec un vque pass  l'incrdulit, un noble pass  la Rvolution, un
rpublicain pass  l'Empire et qui voit avantage  se contredire une
fois de plus: voil la collaboration de l'infirmit humaine aux actes
ncessaires de l'histoire.

De cette infirmit les _Mmoires_ apportent une autre et plus importante
preuve. S'ils ont une valeur historique, c'est de bien mettre en lumire
les desseins des hommes qui prparrent la Restauration. Les
conversations de Boisgelin et de Talleyrand sont comme les confidences
des deux partis qui se coalisrent pour ramener Louis XVIII. C'est pour
supprimer le despotisme qu'ils songent  rtablir la royaut: voil la
pense commune aux royalistes fidles et aux rvolutionnaires lasss.
Napolon les a dgots des grands princes. Il obsde la pense de tous
les Franais qui travaillent  se passer de lui: c'est contre lui qu'ils
se dfendent encore par leurs prcautions contre ses successeurs, c'est
 la vie dvorante d'un gnie omnipotent qu'ils ne veulent plus livrer
les droits de tous et la paix du monde. Aussi s'accordent-ils 
comprendre que, pour rendre  la nation ses droits, il ne suffit pas de
rtablir le pouvoir royal, il faut le transformer. Car Napolon n'a fait
que recueillir et parfaire, avec sa plnitude d'autorit, les
prrogatives conquises par les rois sous l'ancien rgime, et c'est un
Bourbon qui a dit le premier: L'tat, c'est moi. L'ancien rgime avait
fini par porter tout entier sur deux certitudes: que l'ordre dans la
socit est l'exercice de toute l'autorit par un seul pouvoir, et que
ce pouvoir appartient au roi.

Si les rformateurs, fils d'un sicle qui se prtendait philosophe, se
fussent fait une philosophie de l'autorit, voici ce qu'ils auraient vu.
La plus haute, la plus tendue, la plus ncessaire des autorits est la
morale, qui, donnant des certitudes sur le bien et le mal, donne des
lois  la vie prive et  la vie publique: or, la morale ne serait ni
immuable, ni commune  toutes les nations, ni suprieure aux plus levs
de ceux qui gouvernent, si elle dpendait d'un pouvoir humain. La morale
doit avoir pour sanction une justice distributive qui empche les
mchants de troubler la paix des bons et l'effort de la socit vers sa
destine: la justice ne saurait tre aux caprices d'un homme, car, s'il
commande contre la morale, l'obissance dtruirait la justice mme. Le
savoir qui associe l'homme  la vie gnrale et, par la connaissance du
pass et du prsent, amasse, pour le durable profit de l'avenir, les
leons des faits fugitifs n'a pas moins besoin d'indpendance, car il
est la vrit: et que deviendrait une vrit soumise aux passions de ses
justiciables? Si la morale, la justice, la science sont les premiers et
universels souverains de toute socit, dans aucune socit les
intrts, mme ceux que la volont humaine a droit d'arbitrer  son gr,
ne sont tous masss, confondus, indivisibles par nation. La vie humaine
s'alimente par le travail, le travail par la diversit des mtiers; et
l'change de services innombrables et quotidiens qui se nomme la
civilisation a pour unique garantie le juste quilibre entre les
avantages offerts  chaque profession et l'avantage assur au public
pour lequel toutes sont faites. Or, pour tablir ces lois rgulatrices
du travail et discerner les causes de succs ou d'insuccs, si obscures,
si nombreuses, si spciales  chaque profession, qui possde comptence,
sinon les hommes attachs  chacune par l'exprience, l'intrt et
l'honneur? Comme la solidarit unit les hommes  travers les distances,
par la similitude des travaux, elle associe, malgr la diffrence des
conditions, ceux qui vivent groups par le voisinage. La commune, son
nom mme l'indique, forme entre ses habitants la socit la plus
ancienne, la plus complte, et la plus familire d'intrts immdiats et
quotidiens; glise, cole, police, marchs, voirie, taxes, toutes les
activits collectives de cette famille agrandie apportent  chacun de
ses membres avantage ou prjudice, paix ou guerre, le touchent dans cet
troit espace par des contacts dont la douceur ou la blessure se
renouvellent sans cesse. Or, qui sait le mieux les dsirs et les besoins
de la commune, sinon la commune? De mme le cohritage des souvenirs
historiques, les analogies du climat, du sol, des travaux, des
caractres, des coutumes, assemblent les communes par provinces: qui
encore peut comprendre et servir le mieux chaque province, sinon
elle-mme? Les provinces enfin se rattachent les unes aux autres pour
reprsenter dans le monde les ides et la force d'une race et d'une
patrie communes. C'est cette unit qui avait trouv dans le roi son
gardien et son symbole. Il tait la dfense du sol national, la conqute
du sol ennemi, la sollicitude du rang qu'un peuple doit tenir parmi les
peuples, la prvoyance lointaine et l'nergie continue des mesures
intrieures qui prparent la nation  son rle dans le monde.

Loin que la royaut ft, en date, en tendue, en importance, la premire
des autorits, elle venait, par son avnement historique, la dernire,
et, si les intrts dont elle avait charge n'taient pas les moins
levs, ils taient les plus trangers aux proccupations habituelles
des hommes et au gouvernement de leur vie quotidienne. L'tat, de par sa
fonction, avait le droit d'empcher que les intrts individuels, locaux
ou corporatifs n'oubliassent, dans l'gosme de leur autonomie et dans
l'ardeur de leurs rivalits, l'union ncessaire de la race. Il devait
par son arbitrage concilier ces indpendances avec l'unit. Il n'avait
pas plus mission pour se substituer aux autorits particulires de
chaque groupe humain que pour se subordonner les puissances
civilisatrices de toute socit. Or, non seulement la Royaut franaise
avait supprim l'autonomie des communes et des provinces, non seulement
elle avait fini par anantir toute indpendance corporative et fixer
seule la loi et le sort de toutes les professions, mais elle avait, en
tendant ses prises sur les Universits, sur les Parlements et sur
l'glise, prtendu  la souverainet sur le savoir, la justice et la
morale. Cet universel touffement avait assur  la royaut la
toute-puissance partout o il avait dtruit la vie, mais toutes ces
morts n'avaient pu la dfendre quand elle fut attaque  son tour.
L'oeuvre avait t reprise par le plus prodigieux des hommes. Aprs
quatorze ans, il succombait cras sous le poids de la toute-puissance.
Preuve tragique, renouvele, vidente, que les deux postulats de la
monarchie absolue taient faux, et que, pour revenir  la vrit, et par
la vrit  l'ordre, il fallait briser d'abord l'universelle usurpation
contenue dans l'unit du pouvoir, dlivrer de la prison centrale o
elles avaient t toutes jetes, et rendre  leurs places naturelles
dans toute la France, des autorits multiples comme les intrts,
distinctes comme les comptences, indpendantes comme les droits.


XI

Mais un tel changement dpassait la force de pense que les rformateurs
d'alors apportaient  leur oeuvre. Tous s'accordent  omettre
l'essentiel. Pour l'autonomie de la commune, de la province, du travail,
de la science, de la justice, de l'glise, rien. Tous les intrts
continueront  tre gouverns en bloc par un mandataire universel. Toute
la nouveaut se borne  changer ce mandataire. Ce ne sera plus le Roi ou
l'Empereur, ce sera le Parlement qui dcidera tout, au nom de la nation.

Qu'appellent-ils la nation? Est-ce la totalit de ceux qui ont des
besoins, des dsirs, et par suite ont  esprer ou  craindre de
l'autorit? Si les intrts ne sont pas admis  parler chacun avec sa
voix distincte et ses reprsentants particuliers, du moins tous les
Franais sont-ils admis  grossir de leurs voeux confondus cette clameur
commune qui donnera  la France sa reprsentation unique? Et y aura-t-il
quelque chance que, tous tant pour quelque chose dans l'existence du
Parlement, tous soient pour quelque chose dans sa sollicitude? Non.
Royalistes ou rvolutionnaires, les rformateurs ont trop connu la
dmagogie pour ne pas refuser toute part d'autorit  la multitude. Au
pouvoir de tous et au pouvoir d'un seul, ils veulent substituer le
gouvernement des meilleurs.

Qui sont les meilleurs? C'est l que diffrent l'opinion de Boisgelin et
celle de Talleyrand.

Boisgelin, pour rtablir une aristocratie, songe naturellement  la
noblesse, dont il est. Mais il reconnat que, pour se servir de cette
noblesse, il la faut transformer. Une aristocratie vritable est celle
qui assure une influence privilgie dans l'tat aux hommes illustrs
par des services rendus  l'tat. La certitude de mieux exciter leur
zle en les rcompensant jusque dans leur descendance, la chance
incertaine, mais assez frquente, que des vertus se transmettent avec le
sang, l'avantage de confier des intrts durables  des familles
durables comme eux, expliquent l'hrdit des privilges. Mais une
aristocratie digne de ce nom, aussi soucieuse de se rajeunir que de se
perptuer, proportionne l'influence aux services, anciens ou rcents. La
noblesse franaise,  mesure que se rduisait son rle dans la vie
nationale et qu'elle pouvait moins s'honorer de services prsents, tait
devenue plus vaine des services passs. Elle avait de plus en plus
mesur l'honneur des familles  leur antiquit, et, non contente d'tre
un corps hrditaire, avait voulu devenir un corps ferm. Tout ce qui
vit sans se renouveler dgnre, et les survivants puiss des vieilles
races s'taient trouvs incapables de se dfendre contre les usurpations
de la royaut, incapables aussi de dfendre la royaut contre la
populace. Comment subordonner une royaut qui avait fini par tre tout 
une noblesse qui avait fini par n'tre rien?

Le plus simple semblait de rajeunir l'lite par les mmes moyens qui
l'avaient d'abord forme, d'attribuer un privilge politique 
l'exercice de certaines fonctions, aux premires dignits dans les
services publics. Mais, sous la Rvolution, les plus hautes charges,
remises aux flatteurs par l'aveuglement du peuple ou usurpes par
l'audace des violents, ne prouvaient plus le mrite; et sous l'Empire,
les plus glorieuses aptitudes aux armes,  l'administration et la
science s'unissaient  la servilit. Une prsomption moins incertaine
d'indpendance ne serait-elle pas la fortune? Dans celui qui l'a fonde,
elle prouve une valeur personnelle, car la source des gains durables est
la continuit de l'effort judicieux; aux hritiers cette fortune assure
une ducation qui donne  leurs facults tout leur dveloppement. Elle
prpare ainsi des collaborateurs aptes aux affaires publiques, et qui
n'ont pas besoin d'elles pour vivre. Soit, si ces enrichis, mls  la
noblesse de race et fortifiant par la puissance de leurs activits les
traditions du corps o ils entraient, y eussent pris seulement la place
faite  leur mrite par la confiance de leurs pairs. Mais borner la
rforme de l'tat  l'avnement d'une aristocratie parlementaire tait
rendre impossible l'organisation de cette aristocratie. Dans une France
o n'a t restaure l'autonomie d'aucun corps, comment rtablir un
corps de la noblesse et lui donner une voix collective? Il n'y a que des
individus, donc des volonts individuelles. L'aristocratie de race et de
fortune ne saurait gouverner que par le droit politique rserv  tout
noble riche. Comment imposer  la France nouvelle un monopole politique
au profit de la naissance? M. de Boisgelin, n'osant revendiquer le droit
du noble, ne stipulait que le privilge du riche. L'argent ferait
lecteur; plus d'argent, ligible  la dputation; plus d'argent
lverait  la pairie. M. de Boisgelin se flattait que, grce  la
restitution de leurs biens, les nobles seraient les premiers de ces
riches. Mais, d'aprs ses combinaisons, ce n'tait pas de nobles, riches
ou pauvres, c'tait de riches, nobles ou roturiers, que serait compos
le Parlement. Aussi exclusive qu'avait t la race, la richesse, mme
sans la naissance, devenait tout; la naissance sans la richesse, rien.
Et le pouvoir qu'un aristocrate et voulu prparer  l'aristocratie
n'tait donn qu' l'argent.

Remettre le gouvernement  la richesse, et par le motif qu'elle donne
l'indpendance, est d'une pauvre philosophie. La fortune rassasie-t-elle
les avides d'honneurs, de pouvoir et mme d'argent? elle leur fait des
loisirs pour dsirer davantage ce qui leur manque, des chances pour
atteindre plus facilement ce qu'ils dsirent, et l'ambition plie
l'chine des opulents aussi bas que celle des famliques. Une
aristocratie d'argent ne valait pas mme l'ancienne noblesse o, du
moins, la fiert des services rendus par les anctres  la grandeur
nationale perptuait une ducation de gnrosit, une intelligence du
dvouement, un culte de l'honneur. Et si, malgr ces sauvegardes, cette
noblesse avait si souvent oubli, exploit, opprim la nation qu'elle
devait servir et avait si mal contenu l'usurpation royale, combien
l'gosme tait-il plus  craindre d'une oligarchie censitaire! La
richesse, obtenue presque toujours grce  l'application de toutes les
facults  l'intrt personnel, et dans une lutte o chacun combat pour
soi contre tous, ne prpare ni celui qui l'acquiert, ni ses descendants
 oublier leur propre avantage,  prfrer quelque chose  eux-mmes,
et, par suite, le bien public aux faveurs dont la royaut dispose. Dans
une aristocratie, l'or n'est que l'alliage: il n'en faut pas trop, sinon
elle devient une fausse monnaie.

La foi dans les vertus universelles de l'argent n'est pas franaise et
c'est de l'tranger quelle venait. Rien, depuis la Rvolution,
n'tonnait nos royalistes  l'gal de cette aristocratie anglaise qui,
supplant  la mdiocrit ou la folie de ses princes, avait soutenu sans
dsavantage la lutte contre le gnie de Napolon. blouis par cette
splendeur de tnacit, ils ne discernaient pas que, si l'argent donnait
 cette aristocratie des forces, il la liait, elle et ses forces,  des
intrts tout matriels; qu'elle gouvernait au dedans pour exploiter 
son profit le travail de la population et les ressources du sol; qu'elle
luttait uniquement au dehors pour assurer la prpondrance du commerce
britannique dans l'univers; que cette avidit et trait l'univers en
pays conquis si elle n'avait trouv pour rivale une ambition grande
aussi comme le monde; qu'enfin, si l'oppression tait limite au dedans,
c'tait par les antiques remparts de la libert individuelle, des
franchises locales, des associations volontaires, par le respect de la
loi pour la coutume, c'est--dire par la solidit d'une structure
fodale sous la nouveaut mercantile. Ils ne rflchissaient pas que
transplanter ce rgime parlementaire en France o toute cette vie locale
et corporative, qui est la part lgitime des plus humbles  la vie
collective et au gouvernement d'intrts gnraux, avait disparu, o
toutes les garanties institues par le moyen ge pour la protection des
faibles avaient t dtruites, o la loi avait autorit sur tout, o le
gouvernement traitait en matre la loi elle-mme, c'tait livrer sans
rserve l'avenir de la nation et le sort de chacun  une oligarchie
censitaire, la plus goste des oligarchies. Ainsi l'Angleterre nous
tait galement dangereuse par ses rivalits et par ses exemples.

Talleyrand poursuivait un autre dessein: rendre le pouvoir  une
aristocratie d'intelligence. C'est par cette aristocratie et pour elle
qu'avait commenc la Rvolution franaise. Forms par l'enseignement
classique et par la philosophie du XVIIIe sicle, les Constituants
s'taient faits forts de soumettre la socit au droit de leur savoir
qu'ils nommaient la raison. Persuads que le citoyen finit o l'ignorant
commence, ils s'taient entendus pour drober le pouvoir  l'inaptitude
des foules, donner par leur rgime lectif toute l'influence  la parole
qui est l'arme des intellectuels, et substituer  l'oligarchie de la
naissance l'oligarchie des capacits. Talleyrand avait t, en 1789,
l'un de ces novateurs. Il se sentait plus captif que privilgi de
l'ancien rgime, et voulait que les murs de sa prison tombassent, ft-ce
par un tremblement de terre. D'ailleurs, les ambitieux jugent le
meilleur le rgime o ils esprent le plus d'importance. Entre les
simplicits brutales des multitudes et les affinements hrditaires de
ce grand seigneur, il y avait incomprhension rciproque, tandis que
tous ses dons prparaient sa puissance sur une socit polie et
discoureuse o l'assemble politique serait un salon agrandi. Le salon
fut presque aussitt envahi par la rue, les sabots de la populace
crasrent toute supriorit jusqu'au jour o Bonaparte rendit la
multitude  l'inertie et l'lite intelligente  l'activit de
l'administration publique. En cela tait reprise, le 18 brumaire,
l'oeuvre de 1789. Mme la Constitution de l'an VIII crait une classe
gouvernementale avec une vigueur inconnue aux premiers Constituants.
Eux, satisfaits de concentrer le pouvoir lectoral entre les mains de la
classe moyenne, se fiaient  elle pour choisir sa propre lite, et ne
s'taient pas arms contre les caprices, les ngligences, les
intimidations qui menaaient de corrompre et en fait annulrent presque
aussitt ce suffrage. En crant un Snat pour y runir, par le choix des
consuls, les serviteurs les plus minents de la socit nouvelle; en
confrant  ce Snat le droit de recruter lui-mme ses futurs membres,
les futurs consuls, et les membres du Corps lgislatif; en bornant la
part des citoyens franais  former la liste nationale des cinq mille
noms parmi lesquels le Snat faisait librement ses choix, la
Constitution de l'an VIII avait accord  l'aristocratie rvolutionnaire
le privilge de se perptuer par la seule volont de ses chefs, de
gouverner le prsent et de s'assurer l'avenir. Puis, de mme que la
dmagogie avait ruin l'ordre voulu en 1789, l'ordre tabli en l'an VIII
avait t boulevers par la dictature. Mais lorsque la dictature s'use,
c'est vers cet ordre que retourne l'ancienne prdilection de Talleyrand.
Quatorze annes ont refait au peuple une me d'obissance et affermi
dans une aristocratie de fonctionnaires l'habitude de manier les
affaires et les hommes. Disparu le perturbateur, elle continuera 
administrer, comme les administrs  obir, et la France, ne cherchant
plus sa loi dans l'arbitraire d'un matre, retrouvera sa fidlit
secrtement garde au premier amour, sa foi de 1789  une aristocratie
de l'intelligence.

Mais qu'un Bourbon ramne avec lui le droit ancien, il anantira par la
paix, son premier acte, l'oeuvre de la Rvolution au dehors, et par
toute la suite du rgne l'oeuvre de la Rvolution au dedans. Royaut,
noblesse, glise,  chaque prtention de reprendre l'ancien tat,
troubleront les acqureurs de biens nationaux, les roturiers usurpateurs
de charges nobles, les sceptiques mancips du joug religieux, et des
Franais le plus menac sera Talleyrand que la royaut traiterait en
rebelle, la noblesse en transfuge et l'glise en apostat. Son pril
personnel le rend anxieux pour la conqute essentielle de la Rvolution,
le droit de tout Franais  obtenir, quels que soient sa naissance et
son culte, une importance mesure  ses aptitudes. Le maintien de
l'aristocratie nouvelle est ncessaire  sauvegarder les intrts
qu'elle reprsente, et l'occasion s'offre  elle de justifier son
principe oligarchique par la dfense de garanties chres  tous. Plus
l'ancien rgime survit dans le Roi, plus il faut maintenir au pouvoir la
classe qui a got au fruit dfendu de la Rvolution.

C'est  cela que Talleyrand travaille. Entre le droit de la force qui
appartient  l'Europe, et le droit de l'histoire reprsent par Louis
XVIII, il glisse le droit de la nation, et sous le nom de nation il
accrdite le Snat et la Chambre. Si avilis soient-ils, ils reprsentent
seuls la lgalit, avec l'Empereur. Pourquoi pas contre l'Empereur? Le
trahir sera se justifier des complicits passes; offrir la couronne 
un autre, s'assurer l'avenir; le prince, en la prenant, reconnatra
comme mandataires de la France ceux qui se seront dclars pour lui. Si
le vote de quelques cents snateurs et dputs n'abolit pas les millions
de suffrages qui ont fait de Napolon le mandataire universel du peuple
franais, un autre plbiscite effacera le droit de l'Empire au profit de
la royaut; et tout ennemi que soit Talleyrand de la multitude, il veut
bien qu'en se dsavouant elle-mme, elle supprime un embarras. Les
Bourbons ainsi accepteront la Rvolution qui les accepte. Et comme entre
elle et eux l'accord ne supprimera pas les disputes de frontires, le
premier rle,  dfaut de la premire place, appartiendra dans l'tat au
ngociateur de l'entente; il continuera  s'imposer  la Cour par son
autorit sur les parlementaires et aux parlementaires par son influence
sur la Cour.

Tout dans l'excution du dessein fut suite, concordance, habilet. Mais
que valait le dessein lui-mme d'assurer le gouvernement 
l'intelligence? Qu'tait cette intelligence? Celle qui, aprs quatre
mille ans de civilisation humaine et onze sicles de gloire franaise,
se vantait d'tre ne seulement en 1789. La philosophie du XVIIIe
sicle, une ducation toute classique, une complte inexprience des
affaires avaient rendu les penseurs d'alors inaptes  tre persuads par
autre chose que la beaut littraire des ides gnrales et par la force
logique des thories. C'est cette comprhension restreinte qu'ils
crurent tre toute l'intelligence et  laquelle ils demandrent toute
leur sagesse. Cette sagesse avait condamn et dtruit tout ce qui ne se
justifiait pas au premier appel des syllogismes, institutions, coutumes,
respect, foi, et sur les ruines, elle avait ouvert  l'humanit tout
entire un superbe asile de mots. Au nom de cette sollicitude
universelle, ne prparer en fait que les privilges d'une oligarchie
avait t le premier sophisme de cette intelligence. Elle s'tait
aussitt sentie gne par le rgime qu'elle avait invent pour se rendre
souveraine: o toutes les affaires d'un peuple se trouvent soumises  un
seul tribunal, le Parlement, chacune d'elles ne saurait tre familire
qu' un petit nombre de ceux qui la jugent, donc toutes sont dcides
par une majorit qui ne les connat pas. Le gouvernement des capacits
tait le gouvernement des incomptences. Cette intelligence trouvait son
infriorit dans son idal mme: aveugle au pass, mutile du respect,
ignorante que le temps est le grand arbitre des tentatives humaines,
elle rvait de dcouvrir d'un coup et pour toujours la vrit sociale.
Or la raison est impropre  ces conqutes soudaines, prcisment parce
qu' chacun elle montre d'abord, comme l'essentiel ou le tout des
choses, les apparences diverses, accessoires, fugitives, contradictoires
de ces choses, qu' personne elle ne rvle du premier regard l'ensemble
permanent, les consquences lointaines, la vrit plnire de quoi que
ce soit. C'est seulement la dure de l'attention et le contrle de
l'exprience qui usent les divergences des esprits et amnent  un mme
jugement sur les affaires importantes l'anarchie premire. C'est
seulement aprs tre devenue du sens commun que la raison devient une
force sre et le tmoin dcisif de l'intrt public. Et parce que
l'intellect form par la Rvolution ne consentait pas cette preuve de
la pense par le temps, il avait perdu, avec le respect du pass,
l'intelligence des forces faites pour subordonner les hommes  des
intrts collectifs et durables. Devenu au contraire une puissance
d'isolement, il autorisait chaque homme  assigner  son tribunal
solitaire et htif toutes les institutions, par suite levait l'homme
au-dessus de la socit devenue sa justiciable, par suite ouvrant accs
de l'orgueil  l'gosme, excusait chacun non seulement de prfrer sa
caste  la nation, mais de se prfrer  sa caste et d'employer sa
raison individuelle  ses intrts particuliers. Et si c'tait
sauvegarder l'influence de la bourgeoisie librale, ce libralisme, au
lieu d'accrotre dans la nation les nergies publiques et d'y servir les
intrts communs, devait aboutir seulement  dfendre les opinions, les
actes, les supriorits mme iniques, les apptits mme dsordonns de
chaque homme, contre les gnes de toute discipline sociale. Voil ce que
ne prvit pas le grand habile.

Lui-mme, l'arbitre le plus prpar par la leon de ses preuves, par
l'intrt de sa fonction, par les conseils d'une intelligence rflchie,
 vouloir un ordre durable, Louis XVIII comprend-il que, si la libert
est ncessaire et manque, ce n'est pas seulement aux deux Chambres
assembles dans la capitale pour reprsenter et servir les intrts
unitaires de l'tat, mais aussi aux forces naturellement dissmines
comme les intrts de la socit, et partout conservatrices de la vie
locale, professionnelle, intellectuelle, morale? Au lieu de renouveler
ces puissances pour tre port par des forces, il ne s'occupe que
d'accrotre aux dpens d'elles son propre pouvoir, et, o il fallait
rtablir l'quilibre de la monarchie, ne cherche qu' accrotre la
prpondrance de la royaut. Il carte par orgueil de principe les
habilets de Talleyrand: il refuse la conscration d'un plbiscite qui
semblerait reconnatre une souverainet au peuple; il tient  faire de
la charte un don au lieu d'un trait. De peur d'amoindrir son droit
historique, il omet de cacher sous la ratification nationale la part de
l'tranger au relvement du trne; il cre, ds 1814, sur l'tendue de
la prrogative royale une incertitude qui deviendra un conflit en 1830.
De l'Empire il garde comme lgitimes les nouveauts que le gnie de
l'usurpateur a ajoutes  l'ancien despotisme. Ds lors, pour
redevenir absolu, il suffit que le souverain domine l'unique puissance
oppose  la sienne, la puissance parlementaire. Par le droit de nommer
les pairs, il s'assure la Chambre haute; par les candidatures de
fonctionnaires, il acquiert influence dans la Chambre des dputs. Comme
les privilgis n'ont song qu'aux privilgis, le prince n'a song
qu'au prince.

Aussi l'histoire de la monarchie restaure va se rduire  des querelles
de prminence entre le prince et l'oligarchie parlementaire. Celle-ci
travaille au profit d'elle-mme avec le double gosme de la fortune et
de l'intelligence. L'organisation de l'arme, de l'enseignement, du
travail, des impts, tout est combin pour l'avantage d'une minorit,
tout roule sur une prodigieuse indiffrence pour les besoins moraux et
matriels de la multitude. Et comme aucune autonomie locale, aucune
organisation corporative, aucune forme de groupement ne mlent cette
multitude  ces privilgis, ne maintiennent quelque solidarit
d'intrts dans la diffrence des conditions, n'adoucissent
l'antagonisme des classes par la familiarit entre les personnes,
parlementaires et nation s'ignorent, et, pas plus qu'elle n'a
d'influence sur leurs actes, ils n'ont d'influence sur ses penses.
trangers  elle, flottant sur elle, et rassurs, ils ont  leur service
les mmes chanes dont le politique Xerxs chargeait la mer pour
emprisonner les temptes. Or les temptes taient certaines qui
soulveraient la force instable, aveugle et vaste. Les naufrages du
rgime ont prouv quelle faute avait t d'oublier le nombre quand on
dterminait si minutieusement la part de la tradition, de l'intelligence
et de l'argent. Mais, en 1814, personne, mme parmi les gnies
prcurseurs, ne prvoyait le pril, ne dnonait l'instabilit de la
base trop troite, ne rclamait la part du peuple. Et tandis que notre
sagesse contemporaine prend en piti cet aveuglement, elle n'a plus
d'yeux que pour le nombre. Adoratrice de la multitude, elle livre tout
l'avenir  cette force lmentaire qui ne se dirige ni ne se connat
elle-mme; elle se prpare les svres tonnements de cet avenir pour
n'avoir, en dchanant les foules, rien rserv en faveur des lites qui
reprsentent les intrts permanents de la socit et l'intelligence
ncessaire pour la conduire. Durant tout le XIXe sicle, les
rvolutions, plagiaires les unes des autres, se sont restreintes aux
vains changements. 1814 a cherch dans le gouvernement d'une assemble
protection contre le gnie d'un seul; en 1851, la crainte de l'anarchie
ramne un Bonaparte; en 1871, une guerre malheureuse rtablit la
souverainet d'une assemble. Aujourd'hui la corruption morale et
l'anarchie intellectuelle du rgime parlementaire ramnent les dsirs
vers l'accroissement du pouvoir prsidentiel, un nouveau consulat, et,
peu importe le nom, la prpotence d'un homme. Et, ainsi, au profit de
bnficiaires passagers, s'augmente toujours la puissance centrale qui
touffe la nation. La France se contente de changer de mal: contre celui
dont elle souffre aujourd'hui, celui dont elle souffrait hier devient
son remde. Personne n'ose penser aux moyens de gurir. Tant il est
certain que notre esprit est trop court pour contenir toute la vrit
sur rien! tant il y a plus de fume que de lumire dans les plus
tincelants foyers de la pauvre raison humaine!


XII

La collaboratrice de Boisgelin et de Talleyrand juge mieux qu'eux leur
oeuvre. Elle aide, mais elle doute. A qui penserait-elle sinon  eux
quand elle dit: Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir
de ttes saines et de coeurs droits; mais leur application est toujours
funeste, parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus,
c'est--dire aprs des renversements. Le plus grand mal des rvolutions
lui semble prcisment qu'elles imposent  l'intelligence la tche
d'improviser sur la ruine du pass un ordre nouveau: elle a peur de
cette faiblesse orgueilleuse o chaque homme compte pour rien le lien
social, et au nom de sa pense solitaire, prpare l'ordre quelconque
d'un changement total. Avec une pntration rare elle reconnat
qu'alors les hommes cessent d'tre favorables  la socit, et font
servir leurs qualits personnelles  des rgles isoles qui tendraient 
la dissoudre. Elle comprend que l'essence de la monarchie n'est pas une
hrdit de couronne dans une famille, mais une hrdit de respects
dans la conscience nationale, une religion de la stabilit en toutes
choses, l'intelligence contraire  l'intelligence novatrice, la dfiance
des rformes logiques, oeuvres d'une seule pense et d'un seul instant,
et la foi dans les institutions anciennes, bonnes par le tmoignage
collectif et perptu des gnrations qui les ont maintenues. Son regret
du temps o il y a des moeurs, c'est--dire des habitudes, va jusqu'
dire que sans elles il n'y a pas d'avenir. Et sa certitude qu'
remplacer l'omnipotence d'un homme par l'omnipotence d'un parlement on
change seulement de mal apparat en ces fortes paroles: La tyrannie
n'est pas seulement l'abus de la puissance royale, mais de toute espce
de puissance.

Pourquoi une femme, et une femme accoutume  aimer ses amis jusqu'
aimer leurs ides, a-t-elle, sur des questions rserves d'ordinaire aux
hommes, un avis personnel et une clairvoyance suprieure  celle des
hommes? Parce qu'eux travaillent, non seulement pour leurs convictions,
mais pour leur parti, pour eux-mmes, pour la richesse, pour le rang,
pour la faveur. Toutes leurs passions se prcipitent vers un seul moment
de la monarchie; il faut qu'elle commence. Leur blier ne bat que la
porte  ouvrir; l'essentiel pour eux est de hter l'occasion, et la
hter, c'est rendre le passage facile de ce qu'on veut dtruire  ce
qu'on veut inaugurer. Elle est dtache de tout parti, de toute caste,
de tout intrt personnel. Sa pense n'est donc pas concentre sur une
seule portion de l'entreprise, mais s'tend sur l'ensemble; elle ne
tient pas pour essentiel que la monarchie commence, mais dure. Or le
dsintressement est lumire.

La clairvoyance amoindrit d'ordinaire la docilit. L'une et l'autre se
compltent en cette femme. Elle reoit d'abord de ceux qu'elle aime, et
par une partialit de coeur plus prompte que l'examen, des opinions de
complaisance. Mais sa complaisance ds lors finie, elle applique tout
l'effort de sa propre pense  mesurer seule la porte et  prvoir
l'avenir des doctrines qu'elle a acceptes. Et le mme dvouement lui
inspire cette contradiction. Elle croit devoir toute sa raison aux
entreprises qu'elle a accueillies par tendresse, et sert deux fois leur
succs, d'abord par sa soumission, puis par son indpendance.
D'ordinaire, les hommes se rservent la politique comme importante, et
les femmes la fuient comme ennuyeuse. La politique d'Aime est
rflchie, prvoyante autant qu'une oeuvre d'homme, mais lgante et
nuance comme une broderie de femme. Presque tout appartient  Aime
dans ses ides d'emprunt. Ses collaborateurs lui ont moins donn qu'ils
n'ont reu d'elle, ils ne voient pas si loin qu'elle ne devine, elle dit
mieux qu'eux ce qu'ils pensent, et jamais M. de Boisgelin n'eut tant
d'esprit que quand elle l'a fait parler.

S'il fallait  toute force dans ces pages politiques reconnatre une
influence trangre, ce serait celle d'une autre femme. Entre mesdames
de Stal et de Coigny, Lemercier avait signal des ressemblances. En
effet, il arrive que les penses de l'une se vtent  la mode de
l'autre, et la phrase d'Aime porte parfois le turban de Corinne. Encore
est-il moins rgulirement drap, moins solennel; il se noue par un art
sans recherches; il se pose mme en turban  jeter par-dessus les
moulins; et cet imprvu et cette ngligence ont une vrit, une grce et
une intimit de pense auxquelles la noblesse plus tendue et la toilette
plus apprte du style n'atteignent pas.

Nos aptitudes font nos oeuvres. Si Aime possde le don de s'lever aux
altitudes intellectuelles, de dcouvrir dans la politique les lois
gnrales et permanentes, ces facults laissent inactives en cette femme
d'autres forces. De la vie elle a toujours cherch, plus que les leons,
le spectacle; rien ne l'intresse comme ce qui ne dure pas, le dcor
mobile de la socit et les personnages qui traversent la scne. Elle
aime, dans la ressemblance des temps, le son divers de chaque heure, et,
dans le visage commun de l'humanit, l'exception qu'est chaque homme. Et
ces gots sont sollicits et servis par ses autres aptitudes: l'acuit
d'une observation toute proche et faite pour discerner les infiniment
petits, la promptitude  atteindre la fuite universelle des choses par
un regard plus rapide encore, l'instinct des mtamorphoses en lesquelles
doit se changer et se multiplier le talent pour se rendre gal  toutes
ses curiosits est naturel en chacune d'elles. Ainsi, semblable aux
coliers qui, sur les marges de leurs devoirs se dlassent  improviser
des paysages et des figures, Aime, dans ses _Mmoires_, mle aux
penses les portraits.

Celui de Talleyrand s'offrait trop de fois  elle pour qu'elle se
refust  l'occasion. Non qu'une tude d'ensemble, aux vastes
proportions et pousse  l'extrme de l'ordonnance et du soin, atteste
le dsir de rassembler en un tableau toute la physionomie du modle.
Cette physionomie tait trop multiple et contradictoire pour tre
exprime par une seule peinture. Mais toutes les fois qu'Aime s'occupe
de lui, elle ajoute quelque dtail de caractre rvl par les
circonstances. Et peut-tre, parce qu'il y a plus de vrit, y a-t-il
plus d'art dans ces touches simples qui donnent en croquis dtachs les
traits changeants du modle. Le premier de ces croquis montre M. de
Talleyrand chez lui, entour de quelques visiteurs et de ses livres, et
faisant intervenir  propos ses auteurs favoris dans ses entretiens.
Personne ne sait causer dans une bibliothque comme M. de Talleyrand.
Il prend les livres, les quitte, les contrarie, les lche pour les
reprendre, les interroge comme s'ils taient vivants, et cet exercice,
en donnant  son esprit la profondeur de l'exprience des sicles,
communique aux crits une grce dont leurs auteurs taient peut-tre
privs. Aime de Coigny en use avec Talleyrand comme Talleyrand avec
ses livres. Elle aussi le quitte pour le reprendre, et, de rencontre en
rencontre, le feuillette comme de page en page.

Et c'est bien lui qui parle quand elle le juge. On croirait entendre ce
que, dans sa bibliothque, ce matre habile devait dire de lui  ses
visiteurs, et, dans les _Mmoires_, il ressemble sinon  ce qu'il fut,
du moins  ce qu'il voulait paratre. Elle a la coquetterie de le
montrer beau: leurs dlicatesses de races s'attirent, surtout leurs
faiblesses morales sont complices. Tous deux, attachs  des devoirs
perptuels, lui de prtre, elle d'pouse, ont rompu leur ban. Elle lui
sait gr de cette ressemblance, et par un zle de rhabilitation o elle
semble ne pas songer  lui seul, elle l'honore surtout d'avoir bris le
lien inviolable, et soutient que l'abjuration est le centre,
l'essentiel, la fcondit de cette carrire. Son talent, son esprit le
poussaient aux premiers emplois. Or, pour se faire accepter de la
Rvolution, il fallait d'abord se donner  elle et par une participation
aux pires excs. Lui, sans payer le terrible gage et par une
satisfaction que son scepticisme avait droit de donner sans honte 
l'impit, acquit le droit de dire _nous_ aux faiseurs de rvolutions.
Qu'a-t-il fait? Uniquement occup d'apaiser les violences, il tchait
de faire verser le plus doucement possible  chaque chute. S'il adhra
 Bonaparte, c'est dans l'espoir qu'un pouvoir militaire ferait sortir
le peuple des habitudes d'insubordination et l'accoutumerait 
l'obissance aux lois par le respect pour la discipline. S'il se
dtacha de l'Empereur, c'est quand les leons d'obissance profitrent
plus qu'il ne voulait et quand l'Empire engloutissant le monde
prpara sa propre fin; c'est pour sa rsistance  l'invasion de
l'Espagne qu'il perdit la faveur de l'Empereur; c'est pour avoir
prfr la France  un homme qu'il a t en butte  la malveillance,
pi jusque dans la chambre la plus intime de sa maison. Le matre
aurait hsit entre le dsir de le perdre et la crainte d'avoir l'air
de le croire trop considrable en s'en dfaisant. C'est  cette
hsitation que M. de Talleyrand doit la vie. Il a donc pu sans
ingratitude travailler par la ruine de l'Empire au triomphe de la paix
et des lois. Ainsi les souples contradictions de la conduite ne prouvent
que la constance de la volont. Talleyrand n'avait que le choix
d'accepter certaines complicits avec le mal pour limiter le mal, ou,
pour fuir tout contact avec le mal, de laisser comme les migrs, les
fainants du sicle, toute la place au mal. Et, dans ses actes, le bien
seul est  lui, le mal est la faute du temps.

Mais l'admiration est en Aime une victoire de l'amiti sur la nature,
et cette nature observatrice et irrespectueuse reprend ses droits quand
Aime note ce qu'elle-mme a vu et entendu. Ses rcits commentent et
diminuent ses louanges. Si puissant qu'elle proclame cet esprit, elle a
surpris la pense du grand politique, dans l'urgence et la gravit
tragiques de l'heure, au moment o l'Empire, prison de la libert, mais
forteresse de la puissance franaise, menace ruine, et o il faut btir
sur d'autres fondements. Or, l'oracle n'a trouv qu'une inspiration, la
Rgence, l'Empire sans l'Empereur, la vote sans sa clef. La Rgence
tait le moindre changement, celui qui dans la dchance du monarque
laissait au pre la consolation de transmettre le pouvoir  son fils. La
prfrence de Talleyrand a t droit au rgime le plus facile  obtenir.
Voil qui dfinit l'habilet de l'homme et la nature de ses ressources.
La supriorit de cette intelligence n'tait pas dans la porte
lointaine des divinations, ni dans la puissance logique des jugements,
ni dans la solide architecture des projets, mais dans une opportunit
qui, sans prtendre  fixer l'avenir, bornait son adresse  sortir des
difficults par l'issue la plus proche, ft-elle une impasse, comptait
sur cette continuit de ressources pour rsoudre au fur et  mesure les
embarras ns  leur tour des habilets, et tenait la vie pour une
succession de hasards o il tait toujours ncessaire d'improviser et
toujours vain de prvoir.

Que mme ce contempteur des principes, fertile en expdients, et
incomparable dans l'art d'accommoder les restes, ait laiss le hasard
conduire tout, Aime de Coigny le constate. Elle dmle dans cette
rputation l'artifice: elle ose reprocher au prophte une muserie qui
est dans son caractre, qui lui fait profiter de l'vnement n'importe
lequel et se donner le mrite de l'avoir prvu et arrang secrtement,
quand il n'a fait que l'attendre dans le silence.

De mme elle a beau dire que l'amour du bien gnral fait l'unit des
combinaisons o il se mla. Le jour o madame de Coigny se jetait d'un
si bel lan au cou du vieil enfant prodigue, en rcompense de son retour
au foyer monarchique, elle voulait touffer dans un baiser le mais qui
dj gtait la conversion. Par ce mais Talleyrand subordonnait sans
embarras sa paix avec les Bourbons  la faveur qu'ils lui garantiraient.
On compte sur sa main pour commencer le mouvement qu'il dclare le salut
de son pays; il la tend pour recevoir. Mme rassur sur le salaire, il
tient avant tout non  ce que son action soit efficace pour la France,
mais  ce qu'elle ne soit pas compromettante pour lui. Le premier geste
de son alliance avec les monarchistes est pour anantir l'crit qui la
propose. Sa promptitude  admettre, au premier mot de madame de Coigny,
qu'il y aurait tmrit  ne pas dtruire cet indice; sur le papier qui
se consume, cette pelle et cette pincette croises par le prince
lui-mme pour empcher que rien du secret ne s'envole; cette
persvrance  pousser les autres sans se mouvoir; cet art de glisser 
l'oreille les mots suspects et librateurs sans que ses lvres semblent
s'ouvrir; tandis qu'il se garde ainsi, son insistance  rpter aux
autres, comme l'argument dcisif, que leur nergie ne fera pas tort 
leur sret; son calme suprieur, ddaigneux et discrtement ironique
pour les ides dont il veut chauffer l'opinion pour la libert et les
droits publics; son mot d'ordre en faveur de ces plus belles choses du
monde qu'on peut dire sans danger: tout est d'un homme qui se moque de
tout, sauf des risques.

Mais si madame de Coigny prte au personnage plus qu'elle ne retrouve
quand elle l'analyse, ce mcompte ne prouve pas l'inexactitude, il
atteste au contraire la fidlit de l'observatrice  reproduire les
apparences. Il est la mesure de l'illusion que Talleyrand fit toujours 
ses contemporains. De mme, l'impression qu'il laisse de lui  la
postrit est suprieure  ses desseins et  ses actes, parce qu'il
impose et en impose grce aux prestiges du pass survivant en lui. Ses
traditions de race donnent de l'aristocratie  ses moindres actes et de
la taille  ses mrites, transforment sa boiterie morale comme l'autre
en une sorte d'lgance, changent l'aspect de ce qu'il fait par la
manire dont il le fait, lui gardent,  quelques compagnies et 
quelques complicits qu'il s'abaisse, un air d'assurance, de fiert
dconcertantes, et feraient croire, tant son attitude est tranquille,
que sa conscience l'est aussi. Pourtant madame de Coigny a surpris
encore le dfaut de cette apparence: Comme les fes dont on nous a
entretenues dans notre enfance, qui pendant un certain temps taient
obliges de perdre les formes brillantes dont elles taient revtues
pour en prendre de repoussantes, M. de Talleyrand est sujet  de subites
mtamorphoses qui ne durent pas, mais qui sont effrayantes. Alors la vue
des honntes gens le gne et ils lui deviennent odieux. Odieux comme un
remords. En son me partage l'attrait de certains vices est trop
imprieux pour ne pas rester vainqueur; mais l'intelligence du bien est
trop claire pour ne pas rpandre jusque sur ses plaisirs l'humiliation
de sa faiblesse morale. A certaines heures, le dsintressement, la
fidlit, le courage, chasss de sa vie, lui apparaissent dans la vie
des autres et ces spectres le troublent. Il voit la beaut de ce qu'il a
abandonn, il envie ce qu'il ne tente pas d'imiter. Et ses retours de
conscience semblent le rendre plus mauvais: il en veut aux vertus qui
l'obligent  comparer et  rougir, et sous sa belle impassibilit de
surface s'entr'ouvrent les profondeurs douloureuses de sa vie. Elle
ressemble  cette terre napolitaine o il a ses fiefs et dont il porte
le nom: l aussi l'atmosphre est douce, le climat gal, et les fleurs
sont de toutes saisons, mais de loin en loin par des fissures soudaines
s'chappe une haleine de soufre, et parfois le grand cratre, versant
sur cette paix ses laves et ses cendres, teinte le ciel entier par un
reflet infernal d'abme.


XIII

Occupe de Talleyrand, madame de Coigny n'a garde de se taire sur le
monde o elle le rencontre. Jamais on n'a mieux exprim le contraste
entre la manire de vivre positive et nouvelle des gens occups de
leurs affaires, les faisant bien, prenant tout au srieux, affrontant
les dangers, mais ne sachant pas en rire, employant tous leurs moments
parce qu'ils ignoraient comment on peut les perdre et le
_savoir-vivre_ d'autre-fois, compos de nuances, d' peu prs, et d'un
doux laisser-aller, o la gaiet, la plaisanterie, la molle insouciance,
beraient la moiti de la vie, o _laisser couler le temps_ tait une
faon de parler habituelle et familire. Elle fait comprendre combien
les quelques survivants de cet art tinrent  en jouir encore quand ils
se retrouvrent, combien ces asiles du pass furent prcieux  M. de
Talleyrand, combien il avait besoin de dire et d'couter quelques
paroles sans suite et sans consquence, pour se reposer de celles
toujours coutes et comptes qu'il prononait  la Cour. Elle raconte
les dners o mesdames de Bellegarde priaient chaque semaine des
crivains et des artistes pour distraire le grand diplomate qui ne
savait pas s'ennuyer. Elle numre les familiers qui chaque soir se
retrouvaient chez la princesse de Vaudemont, fort bien partags entre
la grce piquante de madame de Laval, le doux murmure de conversation de
mesdames de Bellegarde, ma bonne volont de plaire et de m'amuser et le
charme inexprimable que M. de Talleyrand sait rpandre quand il
n'enveloppe point cette qualit dans un ddaigneux silence. Mais ne
croyez pas que l mme son plaisir fasse oublier  Aime sa
conspiration: c'est sa conspiration qui est son plaisir. Dans ce salon
o vivaient dans l'intimit MM. de Saint-Aignan, beau-frre de M. de
Caulaincourt, Pasquier, Mol, Lavalette, le duc d'Alberg, Vitrolles,
elle voit le corps d'arme napolonienne dont elle pie les
esprances et les inquitudes. Les principaux n'taient pas gens  dire
plus qu'ils ne voulaient, ni  laisser deviner ce qu'ils ne disaient
pas: est-ce pour se venger de leur silence qu'elle ne parle pas d'eux?
Mol seul obtient cette mention d'une aigreur bien sommaire: ses yeux
sont chargs de donner seuls du mouvement et de l'esprit  sa
physionomie, car il a les dents gtes. Les et-elles vues si laides
s'il les avait desserres pour la renseigner sur ce qu'elle voulait
savoir? De tous ces messieurs-l, continue-t-elle, je n'estimais que le
comte de Lavalette. Mais Lavalette et-il t fier de la prfrence
s'il en et su le pourquoi? Je m'amusais  disputer contre lui; rest
seul aprs les autres, il perdait toute rserve, excit par la
contradiction de mon discours et par le petit morceau de sucre,
continuellement arros de rhum, qu'il faisait entrer dans sa bouche 
chaque parole qui sortait de la mienne. Cet exercice prolong
quelquefois bien avant dans la nuit nous a rvl plus de choses, fait
pressentir plus d'vnements qu'il n'en savait peut-tre lui-mme et
jamais ne nous a tromps. Ceux-l seuls qui la renseignaient ont droit
 son souvenir, fussent-ils les derniers des comparses. Elle tient pour
tel un comte de S..., ancien envoy de Perse  la Cour de France,
Pimontais par son pre, Polonais par sa mre, cocu Allemand par sa
femme, Anglais par ses alliances, Russe par une cousine, Franais par
conqute et espion par got, tat et habitude. Ses titres occupent plus
de place dans les _Mmoires_ que les mrites de Pasquier, Mol, d'Alberg
et Saint-Aignan. Voulez-vous le secret? C'est qu'il livrait les secrets.
Ce vieux espion de Maret, accoutum  passer la fin de ses soires avec
nous et ne pouvant en tirer parti pour son mtier, semblait le mettre de
ct pass minuit et, rest dans le petit cercle de trois ou quatre
personnes dont nous faisions nombre jusqu' une ou deux heures du matin,
il nous racontait des anecdotes curieuses de tous les temps, et, par
entranement de causerie, il finissait par nous dire ce qu'il savait de
la veille ou du jour et nous mettait ainsi au fait de ce que nous
voulions savoir.

Cette place accorde aux personnages mme secondaires de ce petit monde,
comment omettre les femmes autour desquelles il se mouvait? Mesdames de
Bellegarde ne sont pour Aime qu'un doux murmure de conversation,
comme si, sur leur insignifiance sans dfauts le souvenir glissait sans
prises. Elles reoivent, mais ce sont les autres qu'on va trouver chez
elles; elles sont dans la socit comme les traits d'union dans la
grammaire, et n'ont pas de valeur isole. Autres sont madame de
Vaudemont et madame de Laval: l'tude qu'Aime fait d'elles donne  son
talent une nouvelle manire. Pour saisir les fugitives apparences de
Talleyrand, elle a multipli et dispers les croquis. Pour les autres
figures d'hommes, au contraire, elle a d'un seul coup, sans retouche,
sans lever la main, achev l'oeuvre. Comme elle cherchait de leur
physionomie l'essentiel, et se bornait  la mettre en bon jour, son art
lui a rvl que la physionomie de l'homme, faite surtout par la nettet
et la vigueur des traits, peut, grce  l'insistance sur le trait
principal et  l'limination des autres, se rduire, en quatre coups de
pinceau,  la simplicit d'une caricature ressemblante. Mais, quand
Aime voit les deux femmes qu'elle connat le mieux, qu'elle rencontre
chaque jour, qu'elle a tout le loisir de bien tudier sans cesse et
qu'elle peut pntrer  fond, sa nature de femme regardant en elle-mme
son sexe, l'oeuvre se rvle toute diffrente  son instinct d'artiste.
La figure de la femme, faite de nuances autant que de lignes, de
mlanges plus que de heurts, et moins caractrise par l'nergie du
relief que par la fusion des contours, exige une autre conscience de
dessin, une autre dlicatesse de touche. Voil comment le peintre s'est
mis cette fois  son chevalet et a laiss sur deux toiles gales et qui
se font pendant, deux portraits achevs.

  La princesse de Vaudemont est ne Montmorency, de la branche
  vritable,  ce qu'elle dit. Elle a pous un prince de la maison de
  Lorraine, dont elle est veuve. Sa figure tait agrable dans sa
  jeunesse, elle avait l'air noble et une belle taille. Sans tre
  romanesque ni galante, elle a eu des amants, et, sans chercher dans la
  musique les tendres et profondes motions qui jettent dans une douce
  rverie, elle l'aime avec passion. Madame de Vaudemont a la hauteur
  qui fait qu'on s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se
  montre  la bonne compagnie, qu'elle ne perd point de vue. Elle a le
  got le plus dcid pour la puissance sans songer  y participer;
  l'intimit des gens en place lui plat, n'importe le gouvernement, et
  les changements lui sont indiffrents. Elle ne demande aux rvolutions
  que de passer par sa chambre, sans s'informer o elles vont ensuite.
  L'galit ne la choquait pas et le ton semi-thtral, semi-camarade,
  de la cour de Bonaparte ne lui tait point dsagrable. Quoique son
  salon ait servi aux rendez-vous les plus importants et qu'elle en ait
  t tmoin, elle n'en a jamais prvu les consquences; la preuve en
  est dans sa surprise lors de l'arrive du Roi et du retour de
  Napolon. Pourvu que ses petits chiens aient le droit de mordre
  familirement (les ministres et les ambassadeurs, et que son th soit
  pris dans l'intimit par les hommes puissants, le reste l'occupe peu.
  Amie zle et courageuse, ses qualits se dveloppent quand il s'agit
  d'tre utile  ceux qu'elle aime, et elle ne manque pas alors de
  justesse et de prvoyance dans l'esprit; mais, dans la vie ordinaire,
  c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais.

Voici madame de Laval:

  La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint 
  connatre mesdames de Bellegarde, et elle en fit aussitt ses
  esclaves, ce qui n'tonnera personne de ceux qui connaissent la
  vicomtesse. Elle est vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux
  conservent un charme plein de jeunesse. Elle a tourn quelques ttes,
  ne s'est pas refus une fantaisie, s'est perdue dans un temps o il y
  avait des couvents pour donner un clat convenu  la honte des maris,
  et n'a vit cette retraite que parce que son beau-frre, le duc de
  Laval, a substitu le plaisir de l'afficher  celui de la punir par ce
  moyen. Je ne sais qui a dit que la rputation des femmes repousse
  comme les cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraite par les
  femmes considrables de son temps parce qu'elle traitait trop
  favorablement leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et
  non demand, l'a rconcilie avec les plus prudes. Changeant d'amant
  presque autant que d'annees, cette habitude s'est tablie en droit et
  celui de prescription  cet gard tait dans toute sa vigueur
  lorsqu'elle s'est loge dans la mme maison que le comte Louis de
  Narbonne, quoiqu'il ft mari. Les femmes les plus svres vont chez
  elle, _parce que_ le souvenir des torts de sa jeunesse est effac;
  elle tait flatte des faveurs que l'empereur Napolon rpandait sur
  M. de Narbonne, son aide de camp, _parce que_ les sourires de la
  fortune sont toujours agrables; sa chambre tait remplie de la bonne
  compagnie d'autrefois, _parce qu_'elle dteste la Rvolution; elle est
  difficile sur la conduite des femmes, _parce qu_'une certaine svrit
  sied bien  son ge; et, avec ces motifs pour chacune de ses actions
  et cette inconsquence gnrale pour toutes, elle est la plus
  piquante, la plus gaie, la plus absolue, la plus aimable et la moins
  bonne des femmes.

En tout bon portrait, on reconnat deux personnes: le modle et le
peintre, qui, par sa manire d'interprter autrui, se montre lui-mme.
Ici le peintre marque les deux oeuvres par un trait commun, l'insistance
sur l'irrgularit des moeurs. Pour madame de Vaudemont, Aime se
contente de deux mots, mais de ceux qui par leur vague mme tendent sur
toute une vie un soupon de dsordre; pour madame de Laval, le dsordre
semble tre toute la vie. Tant de lumire sur leurs faiblesses de coeur
jette surtout du jour sur la plaie secrte de celle qui leur ressemble.
En vain Aime voudrait, par son silence sur sa vie intime, donner 
croire qu'elle se tait de son bonheur. Le monde, par ses jugements sans
nombre, sans bruit, et sans appel, lui a signifi qu'en abandonnant
l'existence rgulire elle a perdu de son importance, de sa valeur et
mme de son charme. Elle,  montrer que les femmes les plus respectes
et les plus prudes ont fait autant et pis, convainc d'hypocrisie la
morale et d'imbcillit l'estime publique, avilit les puissances dont
elle souffre et dont elle n'ose se plaindre. Pour son honneur, il lui
faut dshonorer. Et elle subit ainsi la double dchance, qui, par nos
vices, nous rend malheureux d'abord et mchants ensuite.

Mais ces portraits sont beaux prcisment parce que le peintre,
accoutum  trouver sa perfection dans les imperfections de ses modles,
n'a compos ici leur physionomie que de leurs laideurs. La plnitude
s'est faite du talent par la malignit. Et si, de cette malignit, une
part, l'accusation de mauvaises moeurs, est une vengeance de jalousie,
le reste, tout cruel soit-il, n'est inspir par aucune haine. C'est
d'instinct, avant mme de s'tre demand si elle ferait du mal, qu'elle
l'a dj fait. Elle a comme les flins, les ongles rtractiles: il
suffit qu'elle dtende ses nerfs et qu'elle tende ses muscles pour que
les ongles sortent d'eux-mmes, sans colre se plantent dans toute chair
 leur porte, et, sans plus de colre, pour se dgager, emportent le
morceau. Ainsi se trouvent tracs  vif sur les victimes ses dessins 
la griffe. Cette cruaut inconsciente, cette inaptitude  la piti,
dfendaient des mnagements et de la lassitude cet esprit observateur,
toutes les spontanits de ce verbe original et imprvu. Quel don de
frapper au plus sensible les amours-propres, quelle sret dans les
blessures, quelle justesse  n'enfoncer nul coup au del de la
profondeur utile, quel entranement  les redoubler jusqu' la mort des
rputations, quel art d'investir toute une vie par si peu de griefs, et
dans ses analyses quelle synthse de dnigrement! C'est du Saint-Simon,
un Saint-Simon femme, c'est--dire plus rapide et plus aigu dans la
mchancet.

C'est assez pour donner une ide de ces _Mmoires_. Philosophie,
histoire, politique, littrature, jugements sur la cour nouvelle, sur
l'ancienne socit, sur les particuliers se succdent et se mlent dans
ces pages. Le style, aussi divers que les sujets, passe de la gravit 
la malice, de l'abondance  la formule brve, de la prcision rigoureuse
 la ngligence abandonne, et non moins grande que la varit est la
promptitude de ses mtamorphoses. La pense se prsente duchesse; vous
admirez comme se droule sa robe de cour, elle la relve, pour
pirouetter et rire en soubrette de comdie; tandis que vous riez
vous-mme, ses cotillons courts ont disparu sous un manteau de
philosophe, et, au moment o vous devenez grave  sa leon, elle la
termine par un geste de gamin. Si chacun de ces changements,
vagabondages d'un esprit toujours incertain, mlait un reste de ce que
vient d'tre cette humeur  un commencement de ce qu'elle va devenir,
les impressions seraient envahies, pntres, gtes les unes par les
autres, et toute cette promptitude de mouvement ne crerait que la
monotonie de la lgret. Mais, au contraire, Aime de Coigny est toute
 ce qu'elle est; elle entre dans chacune des demeures qu'elle traverse
comme si elle les devait toujours habiter, et note, subites, vives et
profondes comme elle les prouve, ses impressions. C'est peut-tre par
leur intensit qu'elles s'puisent vite; c'est  coup sr leur
sincrit, leur plnitude, et le contraste de leurs diffrences dans la
rapidit de leur succession, qui donnent tant de mouvement  ses
_Mmoires_.

C'est assez aussi pour montrer ce qui dans la nature humaine sollicite
ce talent. Les mrites graves, les hautes vertus qu'elle sait
reconnatre ne l'inspirent pas: l'admiration, le respect ressemblent
trop au devoir lui-mme et ils l'ennuient. Les grandes souffrances et
les grandes sclratesses n'obtiennent pas davantage les prfrences de
cette observatrice: elle n'a pas les curiosits qui attristent. Ce qui
attire son attention, ce sont les faiblesses, les ridicules, les manies,
ces aspects de l'infirmit humaine qui servent  l'amusement des
spectateurs. Cela sans doute n'indique pas une intelligence vraie de la
vie: car il y a autrement de penses, et autrement nobles et autrement
fcondes, dans la tristesse que dans le rire. Du moins le rire, sur les
lvres de cette picurienne, sonne-t-il franc, naturel, contagieux, et
toujours nouveau,  l'aspect des apparences innombrables que prend notre
petitesse.

Quelle oeuvre pouvait tre accomplie par un pareil ouvrier! Ds le dbut
de son travail, Aime de Coigny avait tendu le sujet  la mesure de ce
qu'elle se sentait capable de faire. Au lieu de s'enfermer en cet obscur
cheminement de mine creus par quelques travailleurs sous la masse
compacte de l'Empire, elle avait embrass d'abord du regard tout le
rgime. Et comme, dans ce rgime, il n'y avait pas seulement le gnie et
les erreurs d'un homme, mais aussi la puissance des choses, le terme
logique o toutes les pierres roulantes du pass et du prsent avaient
termin leur chute et repris leur stabilit, l'importance tait de
montrer comment, dans la mort des institutions improvises par les
politiques, se perptuerait la vie de la socit. Continuer les
_Mmoires_ tait parvenir  leur partie la plus intressante: aux
maladroits efforts de la premire Restauration pour rconcilier les deux
Frances; aux Cent-Jours, o, tandis que Napolon essayait de rveiller
dans la patrie la vigueur rvolutionnaire, les Bourbons retrouvaient en
exil l'esprit migr;  la furieuse vengeance qui commena la seconde
Restauration; enfin  la trve royale, fil tendu entre les rancunes et
les esprances des deux armes dsormais irrconciliables, et sur lequel
l'quilibriste impotent, Louis XVIII, se tint quelques annes debout.
Peindre,  travers les divisions politiques, la reconstitution de la vie
mondaine tait surtout l'oeuvre conforme aux gots et aux talents de
cette femme. Il lui restait  complter l'bauche trace par elle des
premires rencontres entre les reprsentants de l'ancien rgime et de la
Rvolution aprs la Terreur,  introduire dans ce monde imprial, dont
elle a si bien indiqu l'intelligence restreinte aux affaires publiques,
les plaisirs saisis en hte, la pompe officielle et monotone; il lui
restait  dcrire la vie de l'esprit et des salons au commencement de la
Restauration. Talleyrand est plus que jamais le centre de la socit
franaise. Vivre prs de lui, c'est tre au croisement de toutes les
voies. Aime est l. Tandis que les gens passent sous le feu de ses
terribles regards, il lui suffirait de peindre pour crer une galerie
d'inestimables portraits.

Et pourtant ce manuscrit commenc avec tant de joie s'arrte aprs la
soixantime page. Cette plume exquise et redoutable tombe des mains qui
la maniaient si bien, et le signet de soie marque la place o le got de
poursuivre plus loin s'est puis. Car ce n'est pas le temps qui a fait
dfaut  l'crivain. Trois annes lui restaient encore pour le travail
et la renomme; elle ne les a donnes qu'au silence. Cet inachvement de
l'oeuvre complte la vrit de ce caractre et la logique de cette vie.


XIV

Le sort ne fait pas toujours justice aux vivants. Entre leurs destines
et leurs mrites, la contradiction s'lve parfois jusqu'au scandale. Et
ce n'est pas le moins insolent triomphe de ce dsordre que le bonheur de
certaines femmes. On en voit, sductrices des vnements comme des
hommes, s'assurer par les caprices de leurs coeurs contre ceux de la
fortune; sur ces deux choses les plus fragiles du monde btir solidement
leur vie; obtenir par la galanterie l'argent, l'influence, les amitis,
la considration; teindre les orages de leur jeunesse dans l'apaisement
de soirs tranquilles et doux, et joindre aux joies des impures les
rcompenses des sages. Ces spectacles troublent la conscience et la
tenteraient de conclure que la vertu est sans action sur les hasards de
la vie.

Il ne faut pas se fier  cette immoralit du sort. Les fautes ne
russissent pas  tout le monde. Pour ne pas trop dcourager de
l'honntet, la vie, comme les contes, change parfois le bien en
rcompense et le mal en chtiment.

Cette loi de justice gouverne toute l'existence d'Aime de Coigny.

Les libralits gratuites et magnifiques de la nature avaient prodigu 
cette femme toutes les chances de bonheur. Naissance, richesse, beaut,
savoir, charme, art de se faire aimer et nergie d'aimer; intelligence
que la perfection de la tendresse est le dvouement et le sacrifice;
got de porter cette gnrosit non seulement dans l'amour, mais dans la
raison; impartialit assez haute pour admettre que ses intrts
personnels fussent contraires  l'intrt gnral; dtachement assez
complet pour ne pas se prfrer et pour renouveler par la patience de
chaque jour les sacrifices une fois consentis; aptitude non seulement 
supporter les vnements, mais  les dominer; puissance de la parole et
de la plume: tous les avantages partags d'ordinaire entre les
privilgies du sort se trouvaient runis en cette accapareuse. Elle
possdait, outre les ressources utiles en tous les temps, les ressources
les plus prcieuses pour le temps o elle vivait, comme des dons de
rechange qui lui assuraient de n'tre jamais  court, et, ses titres
disparus mme avec ses richesses, de rester au premier rang. Soit
qu'migre elle oppost son sens des ralits aux rves de sa caste,
soit qu'en France, elle recommandt  l'ancienne socit les rformes de
la nouvelle et  la nouvelle les traditions de l'ancienne, quelle
conseillre pour ses contemporains perdus entre un monde dtruit et un
monde destructeur! Ce qui manqua alors aux deux Frances qui avaient  se
comprendre et  se pardonner, ce furent les influences propitiatrices.
Pour tre une de ces reines de paix, il suffisait que cette femme ne
repousst pas les avances de la destine.

Pourquoi fut-elle si peu ce qu'elle pouvait tre? Quelles erreurs de
conduite lui fermrent l'avenir? Au dbut, une seule. Elle ne veut pas
soumettre son coeur  d'autre loi que l'attrait. En quoi, elle ne semble
que suivre l'usage. L'indpendance du coeur tait alors pour les grandes
dames comme le droit commun de la vie conjugale: habiles ordonnatrices
de leurs dsordres, la plupart s'assuraient, par leurs amants, la
varit des tendresses et, par leur mari, la fixit de la fortune et du
rang. Ces femmes,  qui il fallait tant d'affections, n'aimaient en
ralit qu'elles-mmes. C'est leur gosme qui, dans les aventures
dfendues et dans les situations rgulires, cherchait uniquement son
plaisir et sa commodit. Autrement profonde, la sensibilit d'Aime se
lassa bientt de trahir ainsi tout ensemble le devoir et la passion.
Elle voulut tre sans discontinuit ni partage o elle aimait. En cela,
elle drogeait aux moeurs qu'elle avait l'air de suivre, et il y avait
dans sa tendresse exclusive plus de probit que dans les froides
combinaisons des coquettes. Mais son ardeur l'entranait plus loin hors
de l'ordre et mnageait moins les apparences qui concilient les
faiblesses avec la rputation. Comme elle consulte seulement son coeur,
et comme, ce coeur soi-disant infaillible se laisse prendre quand il
croit choisir, elle fuit chacune de ses erreurs dans une erreur plus
grande, et ses pertes de rang et de fortune ne sont pas les pires[40].

  [40] On peut voir  l'appendice comment le dsordre de sa fortune et
    le dsordre de ses moeurs allrent de pair.

Dans les faiblesses d'amour on peut garder intactes les dlicatesses de
son esprit, de son ducation, mme de sa conscience qui les juge, et
l'espoir de goter un bonheur qui satisfasse mieux leurs plus hautes
aspirations entrane la plupart des femmes  leur premire faute. Mais
l'habitude de la galanterie diminue ces exigences, dprave le got,
accoutume les plus aristocrates de nature  la vulgarit progressive des
choix, et,  force d'avoir le coeur moins difficile que l'esprit, elles
semblent atteintes dans leur esprit mme par la maladie de leur coeur.
Ainsi d'Aime. Et comme enfin sa sincrit va jusqu' l'impudeur, toutes
ses erreurs sont publiques et c'est d'elles surtout que se fait sa
rputation.

Ds lors, il tait invitable que ses actes dprciassent ses mrites,
que la fausset de sa situation enlevt tout crdit  la puissance de
son esprit. Par la faute d'une seule faiblesse, ses opinions sages et
fortes sur l'ancien rgime et la socit nouvelle, ses rsignations
vaillantes aux changements lgitimes, n'eurent pas autorit d'exemple.
Assez brillante pour mettre le bon sens  la mode chez les plus
mondains, assez profonde pour donner  rflchir aux plus srieux, gale
aux situations les plus importantes, cette femme exera sur les affaires
de son temps, une seule fois, une influence clandestine et auprs d'un
seul homme, qui avait comme elle et plus encore oubli la dcence de sa
condition premire. Et, pour avoir men publiquement les erreurs de son
existence prive, elle tait oblige d'crire comme un secret, pour un
seul ami, son intervention dans les affaires publiques et les sages
conseils que ses contemporains n'auraient pas accepts de sa folle vie.

Elle rpondait: Qu'importe? Aucun de ces avantages perdus ne lui cotait
un regret. Elle avait pris les devants, demand au sort, en change de
tout ce qu'il lui offrait, l'indpendance dont elle savait un plus cher
emploi. Elle s'tait mise  l'abri de ces preuves qui sont des
justices, vulnrable seulement au coeur.

Mais  ces justices suffisait sa passion mme. Tant qu'il lui resterait
l'amour, rien ne pouvait la faire souffrir: pour la rendre malheureuse,
ce sera assez de l'amour. Elle est, dans toutes ses aventures, atteinte
du coup le plus sensible, le plus humiliant, le plus invraisemblable.
Elle, triplement sductrice par le corps, l'esprit et le coeur, est
toujours abandonne, non seulement de ses pairs, mais de ceux que son
affection avait t chercher le plus bas. Elle prouve l'inconstance non
seulement de ceux envers qui elle a des torts, mais de ceux envers qui
elle est sans reproche, et quand ce n'est pas son infidlit qui lasse,
c'est sa tendresse. Elle n'a pas voulu tre enchane aux affections,
elle ne sait pas les retenir. Elle n'a pas devin que la discipline du
coeur est pour l'amour une protection autant qu'une contrainte, elle n'a
pas compris quelle noblesse, quelle profondeur, quelle scurit trouve
l'amour  se confondre avec le devoir.

Malgr tout, elle garde sa confiance. Chasse des affections qu'elle
avait crues durables, contrainte de chercher, d'aventure en aventure, un
asile contre l'intolrable solitude du coeur, elle a comme une grce
d'oubli qui,  chaque exprience, efface de son souvenir toutes les
leons du pass. Elle retrouve, ds que bat son coeur, la virginit de
ses illusions. Et chaque nouvel effort pour atteindre enfin  la
tendresse ardente et durable ramne de nouvelles douleurs. Quelques
jours d'ivresse et des annes de dsenchantement, telle avait t
l'histoire de toutes ses passions jusqu' sa rencontre avec M. de
Boisgelin.

L, elle avait enfin trouv ce qu'elle cherchait, dans l'homme galant un
galant homme, toutes les grces de l'ducation, les dlicatesses qui ne
s'apprennent pas et sont les plus exquises, et la joie de satisfaire sa
propre intelligence par une collaboration  une oeuvre d'intrt
gnral. La morale, cette fois, semblait vaincue par le bonheur. Et
c'est alors qu'elle prend sa revanche la plus cruelle et dfinitive.

Attendre, comme faisait Aime, de l'attrait seul la dure des
tendresses, c'tait se promettre la dure de la grce sductrice qui les
avait formes, c'tait compter sur la permanence de la beaut et de la
jeunesse. Or, tandis qu'elle crivait pour son ami l'histoire de leurs
efforts monarchiques, gotait la joie d'associer leur union fragile 
une oeuvre de stabilit, et s'efforait de retenir le pass par ses
souvenirs, il tait emport par le temps. C'est une mthode trs
grossire de compter ce temps par annes, tant elles sont ingalement
destructives: les unes prolongeant sans dommage ce qui est le plus
ancien, les autres rendant tout  coup lointaines les choses les plus
rcentes et semblant mettre un sicle entre hier et aujourd'hui. Aime
de Coigny, parvenue  l'arrire-saison, avait gard, dans son regard,
son sourire, sa taille, sa dmarche un printemps attard. Mais, comme
ces villes vaillantes jusqu'au bout et dont la capitulation montre
soudain toutes les ruines jusque-l caches, les femmes qui se sont le
plus obstinment dfendues contre la vieillesse tombent tout d'un coup.
Que cette jeunesse du corps abandonnt Aime, quand la puissance de
l'intelligence fournissait ses plus remarquables preuves et quand l'me
se relevait, c'tait peu sans doute. Mais ce peu est le sortilge, qui,
faisant les hommes captifs d'un regard et d'un sourire, fait la
puissance draisonnable et d'autant plus forte de l'amour. Ds que
l'amour libre est rduit, pour se persuader de vivre, aux raisons
raisonnables, il meurt. En 1817, Aime de Coigny avec ses quarante-huit
ans tait devenue plus vieille que M. de Boisgelin avec ses cinquante,
eux-mmes bien vieux pour les folies. Et, s'il n'est pas d'ge o
l'homme soit incapable de les commettre, il y a une heure o la femme
devient incapable de les inspirer.

Or, pour M. de Boisgelin rendu  la libert de son jugement, c'tait
bien une folie que la dure de cette liaison. En travaillant pour le
Roi, Aime de Coigny avait travaill contre elle-mme. La Restauration
avait rappel d'exil le respect. La suppression du divorce, la place
rendue  l'glise dans l'tat en mme temps que se relevait le trne,
attestrent la solidarit et le rtablissement de toutes les
disciplines. Non pas que l'incroyance et l'immoralit perdissent d'un
coup leurs adeptes: mais, au lieu de demeurer les protgs des lois et
les matres de l'opinion, ils trouvaient contre eux le gouvernement et
le cours nouveau de l'esprit public. Bon nombre cherchrent refuge dans
l'hypocrisie, le dsordre se fit discret et prit des airs sages et
pieux. Madame de Coigny, trop sincre pour feindre, demeura ce qu'elle
tait. Mais, pour n'avoir pas chang dans un monde qui changeait,
l'picurienne jadis  la mode se trouva devenir une femme scandaleuse.
La liaison que M. de Boisgelin, particulier obscur et un peu
conspirateur, avait pu nouer avec elle dans des temps troubls,
devenait, sous le rgime de toutes les lgitimits, compromettante pour
le marquis de Boisgelin, pair de France et favori de la Cour. Le souci
de sa fortune nouvelle et suffi pour le mettre en garde contre son
ancienne tendresse, et il n'est pas d'amant si dprav qui ne lise une
leon de morale dans les premires rides de sa matresse. M. de
Boisgelin n'tait pas un corrompu, ses principes n'avaient pas t assez
forts pour lutter contre les ardeurs de ses passions; mais, mme alors,
l'lvation naturelle de sa nature apparaissant jusque dans ses erreurs,
il avait respect, cultiv ce qu'il y avait de gnreux et de probe en
son amie. Maintenant qu'il n'tait plus divis contre lui-mme, il
cdait sans lutte  cette attraction du bien. Sa conscience adhrait 
ces rformes qui tendaient en France la revanche de la loi chrtienne,
il sentait le devoir d'tablir une harmonie entre cet ordre de la vie
nationale et l'ordre de sa propre vie, et les remords taient ns dans
son coeur o mourait le dsir. Entre le chrtien qu'il redevenait et la
paenne que restait sa compagne, la contradiction lui apparut
fondamentale, inconciliable. En dsaccord sur le but de l'existence,
comment perptuer la confusion de leurs existences? Qu'il regardt le
monde, elle ou lui, le devoir, l'intrt, la satit lui donnaient le
mme conseil[41]. Sans discussions inutiles, sans querelles bruyantes,
il s'vada de l'amour dans l'amiti.

  [41] La sant mme d'Aime de Coigny s'tait tout  coup affaiblie.
    Cette femme qui, jusque-l, ignorait la souffrance, fut condamne 
    ne plus gure sortir de sa chambre. Elle crit en 1818, le 9
    novembre,  de Jouy: Adieu, monsieur, je suis malade, dans mon lit,
    bien languissante, de sorte que je n'ai pas l'espoir de vous
    rencontrer chez nos bons et excellents Pontcoulant chez lesquels je
    ne puis me traner.--_Lettres_, etc., p. 215.

En vain donc cette femme a, pour rendre ses passions plus libres,
arrach de sa vie le devoir, elle n'a pu dvaster toutes les mes comme
la sienne, et son bonheur se brise contre cette borne du devoir demeure
debout dans la conscience de l'tre le plus cher. Et la dlaisse n'a
pas mme la consolation de penser que les bons propos sont fragiles,
que, s'il se croit autre, elle demeure la mme, qu'elle le saura
reprendre. Elle doit reconnatre qu'en lui la vertu ne lutte pas contre
l'amour, mais lui succde; qu'il ne rsiste pas au danger, mais ne le
sent plus; qu'il ne fuit pas la sduction, mais que la sduction l'a
abandonne elle-mme; que ni celui-ci ni aucun autre ne seront plus
attirs vers elle; que c'en est fait et pour jamais. Sa plus grande
souffrance n'a t jusque-l que l'inconstance des tendresses trop
fragiles: elle voit tout  coup devant elle la terrible stabilit du
vide que laisse la fin du dernier amour.

Il y a des plantes  la fois vivaces et faibles qui ne peuvent supporter
leur propre poids. O un arbre s'lve elles s'lvent avec lui, et le
parent de leurs fleurs; o il cesse de les porter, elles gisent  terre.
Il y a aussi de ces mes lianes qui ne peuvent se soutenir seules. La
nature flexible et enveloppante d'Aime de Coigny avait besoin de
s'enlacer autour d'une volont et d'une tendresse d'homme. Elle n'avait
pas pass un jour sans vivre de cet appui ou l'esprer. Si elle avait
dsir plaire  tous, c'tait pour se rendre plus prcieuse  un seul,
pour lire plus de fiert dans les yeux de l'lu, pour l'attacher
davantage  un mrite reconnu par un tmoignage unanime. Ses _Mmoires_
n'taient qu'un acte d'amour, une grce d'intimit, portes closes, pour
le matre de ses penses. Quand il ne fut plus l, toute la terre fut
vide pour elle; quand elle ne s'adressa plus  lui, elle n'eut plus rien
 dire  personne.

Si son intelligence gardait toutes ses ressources et si son talent
d'crire avait atteint sa plnitude,  quoi bon? Dire sa vie? C'tait
rajeunir ses preuves et souffrir deux fois de ses peines. Raconter les
vnements qui avaient sous ses yeux boulevers et chang le monde? Ce
monde tait aussi pour elle aussi mort que le pass. Peindre la socit?
Peindre des indiffrents pour le plaisir d'indiffrents. Songer  la
postrit? Aux fils de ces trangers, plus trangers encore que leurs
pres.

Voil pourquoi elle ne reprit pas la plume. Ainsi l'amour n'avait pas
seulement rempli son coeur jusqu' le briser, il finissait par rendre
striles les dons de son intelligence.

Triste silence, plus triste que toute plainte, tandis qu'au soir de
cette vie, la morale mconnue assemblait ses revanches. Aprs avoir
prodigu plus de tendresses qu'il n'en aurait fallu pour s'attacher
indissolublement bien des affections lgitimes, cette femme finissait
sans affections. Elle avait cru que les tendresses taient gtes par le
devoir, le devoir n'en retenait aucune auprs d'elle. A la servitude
conjugale elle avait prfr les unions libres: la prsence d'un mari
manquait  ses journes vides,  ses soires que la souffrance rend si
longues. Dans l'existence qu'elle avait choisie, la maternit et t
une gne et une honte: il lui manquait la sollicitude des fils qui donne
aux mres une fiert si douce, il lui manquait les soins caressants des
filles qui donnent aux mres tant de quitude attendrie. Elle avait
ddaign comme un sentiment trop tide, et sacrifi sans scrupule  ses
passions l'amiti: l'amiti aussi tait absente ou banale. Et comme le
monde n'tait plus rien pour Aime, Aime n'tait plus rien pour le
monde.

Le regard que repoussent les tristesses de la terre peut s'lever plus
haut. Ce refuge n'est pas seulement ouvert aux justes qui prsentent
leurs souffrances immrites comme des crances  la justice ternelle
et regardent leurs droits s'accrotre par les dlais de la providence
rparatrice. Il est ouvert aux artisans de leurs propres preuves, quand
se rvle  eux la petitesse de ce qui leur semblait grand, la brivet
de ce qui leur semblait durable, la vanit des riens qui leur tenaient
lieu de tout. Alors ils ne subissent pas seulement leurs maux, ils les
jugent, et le commencement de mpris qu'ils prouvent pour eux-mmes est
le commencement de leur sagesse. Ils ne s'tonnent plus si le bonheur,
cherch par eux o il n'est pas, leur chappe. Leur douleur s'pure de
colre; par leur rsignation ils collaborent  l'ordre qu'ils n'ont pas
servi par leurs actes, et l'ide de justice, en leur apportant la
patience, les rend  l'espoir. Si l'acceptation humble du chtiment
devient un mrite, ce mrite prie pour les fautes, les compense, la
gnrosit du courage cre un titre au pardon et les maux eux-mmes
prparent ainsi le bonheur dont le dsir survit  tout. Alors toutes les
preuves deviennent profitables, tous les dlaissements sont bnis, et
la solitude se change en une compagnie incomparable, quand elle a men 
Celui qui sait, lorsqu'il lui plat, enlever aux larmes leur amertume.
Et vinssent-ils  lui quand le jour s'achve, et ne leur restt-il que
le temps de reconnatre au seuil de la mort la longue erreur de leur
vie, il a fait pour eux dans son vangile sa promesse aux ouvriers de la
dernire heure.

A Aime de Coigny manqua cette consolation suprme. Pour trouver la
quitude dans l'oubli des devoirs, elle avait eu besoin de croire que ce
monde est le seul, et s'tait fait les sophismes qu'on juge dcisifs
quand on a intrt  les admettre. Cette corruption de son jugement par
ses passions tait si profonde qu'elle tait devenue sa nature. Le ciel
lui paraissait plus vide encore que la terre, et Dieu fut absent de sa
mort comme de sa vie. Elle avait t jusqu' la fin la jeune captive,
la captive de l'amour qui ne sait pas vieillir.




MMOIRES

_crits en l'anne 1817._

  C'est pour le coin d'une librairie et pour en amuser un voisin, un
  parent, un ami, qui aura plaisir  me racointer et repratiquer en
  ceste image.

  (_Essays de Michel de Montaigne_, liv. II, chap. XVIII.)

  Nunc cum maxime Deus alia exaltat, alia submittit, nec molliter ponit,
  sed ex fastigio suo nullas habitura reliquias jactat. Magna ista, quia
  parvi sumus, credimus.

  (SNQUE, liv. III, _Questions naturelles_.)




A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR DE FRANCE


_Vous avez dsir vous rappeler un temps o le projet de changer le
gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai pass
prs de vous dont l'amiti honore et intresse ma vie._

_Acceptez donc les efforts de ma mmoire; s'ils manquent d'exactitude,
mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnes de
bonne foi. Je suis paye de la peine que me cote ce travail par le
plaisir que j'prouve  retracer l'poque o nous esprions voir
s'accomplir les voeux ardents que nous formions pour le bonheur de notre
patrie._




Dans un espace de prs de trente annes je ne mets de prix  me rappeler
avec dtail que les trois ou quatre dont les vnements se sont trouvs
en accord avec les voeux que M. de Boisgelin[42] et moi formions pour
notre pays.

  [42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin tait fils de Charles de
    Boisgelin, capitaine de frgate du roy, et de Sainte de Boisgelin
    de Cur. Il naquit en Bretagne, au chteau de Boisgelin, paroisse de
    Plhdel, le 26 aot 1767. Un acte dat du lendemain constate que
    Anonyme du Boisgelin fut ondoy avec dispense des crmonies
    baptismales. Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte
    qui les constate, en faisant connatre les prnoms du nouveau
    chrtien, complte son tat civil. Dans ces deux pices, et les
    actes de baptme et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est
    crit du Boisgelin par le rdacteur, bien que les tmoins de la
    famille aient sign de Boisgelin. Dans les actes de l'tat civil
    postrieurs, le nom crit est de Boisgelin.

    A quinze ans, Bruno de Boisgelin commena le mtier des armes. Le
    1er septembre 1782, surnumraire aux gardes du corps, il devenait, 
    dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au rgiment de Royal
    Cavalerie. Il pousait, le 22 avril 1788,
    Ccile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-Franois,
    duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouill. Si la fiance
    tait petite et laide, la fortune tait belle et la famille
    considrable; l'oncle du fianc tait le cardinal de Boisgelin. Rien
    de plus assur que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an
    aprs, clatait la Rvolution. Boisgelin se rendait, en 1791, 
    l'arme des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme
    garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme
    capitaine aux hussards de Choiseul. Licenci en 1796, il se rfugia
    en Angleterre. Quand il eut contempl toutes les impuissances du
    parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Franais de toute
    origine scurit en France, Boisgelin fut attir par la patrie. Muni
    d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouch lui accorda,
    le 23 nivse an VIII, il revint  Paris et s'employa  obtenir la
    radiation de son nom sur la liste des migrs. Les pices du dossier
    form par ses soins montrent, dans toutes les autorits publiques,
    un dsir de bienveillance et de rparation contraire et gal au
    parti pris de haine et de soupon qu'elles avaient nagure contre
    les ci-devant. Il se trouve, autant qu'il en faut, des tmoins
    pour attester que M. de Boisgelin a fait son sjour ininterrompu 
    Amiens, du 4 mai 1792 au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III
    au 17 fructidor an V,  Fontainebleau, quand il tait  Coblentz, en
    Hollande ou  Quiberon. Un arrt consulaire du 23 floral an IX le
    dclare dfinitivement ray de la liste des migrs et le rtablit
    dans la jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas t
    vendus.

    Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accuss aussi d'migration,
    n'avaient pas quitt la France, s'taient fait rayer de la liste ds
    le 3 floral an III, avaient conserv, au moins en partie, leur
    fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal an V,
    hrit de son pre, M. de Boisgelin se trouva parmi les moins mal
    traits de la Rvolution. Il faillit mme devenir un favori du
    rgime nouveau. A son insu ou non, il fut propos  Napolon pour
    chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient alors sur
    les reprsentants de la vieille noblesse comme des ordres auxquels
    les intresss n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie de se
    soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de
    garder intacte  ses princes sa fidlit. En 1811, elle passa 
    l'action, comme le racontent les _Mmoires_. En 1814, les
    rcompenses ont leur tour. Le 24 aot, il est nomm colonel; le 25
    septembre, chevalier de la Lgion d'honneur; le 5 octobre, chevalier
    de Saint-Louis, avec facult de porter sur l'estomac une croix d'or
    maille suspendue  un petit ruban couleur de feu. Dput en 1814
    et en 1815, pair le 17 aot 1815, il est premier chambellan de la
    garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le 19
    aot 1823, il est nomm officier de la Lgion d'honneur. Mais, quoi
    que nous obtenions, il nous reste toujours  dsirer. M. de
    Boisgelin aurait voulu tre marchal de camp. Il demanda ce grade en
    1816. La Commission charge d'examiner les titres des Franais qui
    ont servi au dehors lui fit savoir qu'il avait seulement quinze ans
    de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit
    au titre d'officier gnral. M. de Boisgelin prtendit obtenir des
    bonts du roi l'exemption des quatre annes qui manquaient, et,
    dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa pnible
    surprise que la volont du monarque ft prisonnire de
    rglementations formalistes.

    Est-ce l'amertume de cette dception qui dtermina son attitude
    imprvue quand, l'anne suivante, fut discute la loi
    Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions prcises
    d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers,
    n'assurait pas seulement  l'arme des chefs capables et prouvs,
    elle moussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique,
    elle dfendait la France contre l'asservissement de la force
    militaire aux caprices du prince, asservissement  prvoir si les
    officiers avaient eux-mmes tout  esprer ou  craindre de ces
    caprices et devaient leur carrire  la faveur; elle tait une
    garantie de ce gouvernement tempr que M. de Boisgelin avait voulu;
    elle enfermait, comme il avait dit, la souverainet royale dans un
    mcanisme lgal. Nul plus que lui n'aurait d soutenir les projets
    qu'il combattit obstinment  la Chambre des pairs. La charte a
    reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et
    judiciaires:  plus forte raison, prtend M. de Boisgelin, le roi
    doit-il nommer aux grades de l'arme; le roi est historiquement et
    avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui
    commandent en son nom les troupes est le dpouiller de sa
    prrogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient gure
     celles qu'il opposait nagure, en compagnie d'Aime de Coigny,
    contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'tait encore
    souci de la convaincre, n'et pas manqu d'objecter qu'en droit il
    lgitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux
    migrs, et n'eut pas conseill qu'il donnt l'clat de la tribune 
    une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les
    doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait
    attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernire preuve de sa
    fidlit, elle le trouva ferme. Aprs la Rvolution de 1830, il ne
    fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder
    leurs places. Il donna sa dmission de l'air, sacrifice qui honora
    la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an aprs, le 29 juin 1831.

Reste en France, j'ai vu ce choc de tant d'intrts divers appels
Rvolution; les murmures se sont transforms devant moi en cris
sditieux, ils ont gar les Franais bientt prcipits dans les excs
les plus coupables et les plus opposs; le silence de la servitude a
succd aux accents frntiques de la dmagogie. Cache dans un coin
obscur de cette grande machine appele tour  tour Rpublique, Empire,
Royaume, j'ai ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en
danger. Je pourrais me croire dpouille de mon rang et de ma fortune,
comme tant d'autres, si mes habitudes de trs pauvre citoyenne ne
dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de grande
dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, si loin et si effac
que les rves ont plus de consistance et de ralit. Mon sens n'est donc
pas influenc par des regrets, et je suis bien place, ce me semble,
pour juger sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun intrt
personnel.

Aussi, depuis le moment o les passions dites rvolutionnaires ont
cess, et o la devise nationale n'a plus t _galit, fraternit ou la
mort_, j'ai regard, pour dcouvrir le motif qui avait mis en mouvement
tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il avait de
changer ses institutions: ds lors, l'indulgence est entre dans mon
coeur, et les plus coupables excs ne m'ont paru que les exagrations de
la chose vraiment utile et dsire.

Une nation spirituelle, claire, n'a plus voulu se soumettre aux
caprices d'une matresse ou mme d'un matre. Elle a refus de payer par
son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le motif et
l'issue lui taient trangers. Pour faire connatre ses besoins et les
faire compter par l'autorit et pour encourager son industrie, elle n'a
voulu dpendre que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les
existences  porter en commun le fardeau des charges publiques. C'est ce
sentiment confus et mal connu qui a fait natre de notre temps l'amour
de l'_galit_. L'habitude des distinctions attaches au rang et  la
naissance ne la montrait que comme un paradoxe envisage en ce sens,
mais commenant par l'tablir dans la rpartition des impts, elle se
glissa bien vite partout et, rduite en systme, elle finit par menacer
la socit. C'est donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une
bonne chose qui en a produit une dsastreuse. Avant que ces penses
fussent clairement reconnues par les Franais, elles fermentaient en eux
et, leur inspirant un profond dgot pour l'ordre tabli, les ont
pousss  le dtruire avant de savoir prcisment celui qui leur
convenait. La crainte de retomber dans un tat qui leur tait odieux les
a fait recourir  son extrmit oppose. C'est ainsi qu'en quittant une
Monarchie absolue o la noblesse avait balanc longtemps la puissance
royale, ils ont demand une Rpublique o tous les rangs fussent nivels
et que la barbarie a pris la place de l'esprit de rforme.

C'est alors qu'on a tu le roi et beaucoup de nobles sans dtruire la
tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance
royale, mais bien de toute espce de puissance. Aussi le peuple, qui
craignait un matre, en eut bientt autant qu'il se trouva de fanatiques
antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des
assembles qui se succdrent.

Aprs avoir vot des lois qui condamnaient  mort, au nom du Salut
public, une partie de la socit et le reste  une vie misrable et
agite, ils placrent les citoyens entre la terreur du retour  l'ancien
gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les rgir. Qu'on
tait loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-tre quelques
bons esprits et combien de fcheuses mtamorphoses l'tat devait-il
encore subir!

En voyant la Rpublique se transformer en Empire hrditaire, on avait
cru que Bonaparte s'arrterait au moment o ses ambitieux dsirs avaient
t raliss et on lui savait quelque gr d'avoir rtabli l'ordre dans
la socit. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il fondait
uniquement sa force sur l'pe et sa puissance sur l'tendue du
territoire, fit vanouir les esprances de bien public qu'il avait fait
concevoir.

Jusque-l, ceux mmes qui le dtestaient se flattaient qu'il finirait
par sentir la grandeur de sa position. Et, malgr la tyrannie qu'il
avait exerce sur les assembles, il tait possible de croire que, une
fois en paix, les lois prendraient de l'importance, par la ncessit o
l'on se trouverait de donner de la rgularit  l'action gnrale du
gouvernement.

Mais Bonaparte avait une ambition qui ne ddaignait aucun dtail et
soumettait tout  sa volont. En mme temps qu'il s'emparait de presque
toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des anciens
propritaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut les
transformer en pensionnaires de son trsor. Crant des fortunes qui
devaient lui revenir faute d'enfants mles, et dont les possessions
taient  sa disposition, il donna le nom de lgislateurs et de
snateurs  des hommes auxquels il payait des appointements et qu'il
assemblait, chaque anne, pour signer ses ordres sous le nom de dcrets.
Puis, nommant les juges et se rservant le droit de les rvoquer, il
rduisit la presse  l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges,
tablit un systme prohibitif qui faisait dpendre l'industrie de son
caprice ou de sa spciale protection et, jetant sur l'tendue de son
empire un filet tenu par la main de la police,--filet dans lequel le
mystrieux confessionnal mme tait envelopp[43],--aucun mouvement
n'avait de libert, aucune pense n'avait d'essor. Chaque profession
tait fltrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne pouvaient
choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration n'tait que le mode
de sa volont et, dans cet asservissement universel, les personnes
jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient point  augmenter
et ne se mlant point d'affaires, celles enfin que partout on nomme
_indpendantes_ taient frappes par l'exil, si les paroles dont elles
se servaient dans leurs conversations familires taient rapportes au
matre.

  [43] Partout o Aime de Coigny rencontre d'aventure les questions
    religieuses, elle les rsout d'un mot, avec les mmes prjugs
    d'ignorance hautaine qui lui feront crire plus loin: Cet abb
    avait t moine, par consquent mauvais prtre, et parler d'un
    cordelier libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnte
    homme.

La honte de cette situation tait couverte par ce qu'on nommait _gloire
franaise_ qui, de toutes les dceptions produites par le gnie de
Napolon, peut tre regarde comme la plus fatale, puisqu'elle a fait
servir des qualits estimables  des rsultats funestes.

L'or envelopp d'un laurier est l'amorce qui a d sduire un peuple
courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napolon pour transformer
les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il savait que le
gnral d'un peuple de guerriers est un matre absolu contre lequel on
ne trouve pas de dfense, puisque l'obissance en ce cas perd ce qu'elle
a de vil en prenant le nom de subordination. Alors la terre peut tre
ravage par une nation belliqueuse.

Tel est l'tat o nous avons vu le monde pendant plus de huit annes.
Qu'esprer du frein des lois et des ides d'ordre sur un peuple qui est
tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa fortune, et qui ne
regarde sa patrie que comme le mince patrimoine laiss par un pre dans
la dtresse  un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que
les Franais regardaient la France o ils taient ns et telle est
l'espce d'ivresse qui les avait saisis sous le nom de gloire. Que de
gens probes, vertueux mme, n'ont-ils pas t gars par elle, et qu'il
est coupable celui qui, dtournant l'hrosme et les mouvements gnreux
d'un but honorable, a mis tout un peuple spirituel et sensible dans les
habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs
pour lesquels il avait secou le joug monarchique et ne lui a laiss que
l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis l
frappait tout le monde sous Napolon. Maintenant le souvenir s'en efface
parce qu'il est de l'essence des petites contrarits prsentes de faire
oublier les malheurs passs.

Les souvenirs des guerres entreprises sous la France rpublique ont
laiss des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de cette
poque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime et les
soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses
blessures, une non moins glorieuse pauvret; tandis que les nombreuses
victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que d'ajouter au
protocole de la vanit une srie nouvelle de titres et  la fortune de
ses officiers les dbris des fortunes particulires de quelques vaincus.
Sous la France rpublique on se battait pour rester matre chez soi, et
sous la France, devenue empire, on se battait pour devenir matre chez
les autres. La diffrence des principes devait en porter dans les
rsultats. Aussi l'une de ces guerres a-t-elle laiss dans le souvenir
une ide de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une revanche qui tt
ou tard devait avoir lieu, nous a rduits  la condition d'un peuple
vaincu par les autres peuples dont nous avions outrag l'indpendance.

Mais Napolon a t dupe lui-mme de la gloire militaire, car il s'y est
fi. Empereur des Franais, reconnu et redout du monde, il a fait la
rflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant
d'artillerie en 1789  celle d'empereur en 1804, que de celle d'empereur
 la place de matre de l'Europe. Il a voulu l'tre, il l'a t, et n'a
pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont en harmonie
avec les besoins des peuples, impriment un caractre de dure aux
choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir ensemble et fondre
en un seul les intrts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des
Russes et des Franais. L'alliance de toutes ces nations, leur bonne
harmonie doivent rsulter des rapports tablis par leurs besoins
rciproques. Rien n'empche que l'Europe entire vive dans l'union d'une
famille dont les membres sont indpendants les uns des autres, mais cet
accord ne peut avoir lieu sous la main d'un mme matre, et c'tait ce
qu'avaient produit nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient
consolider. C'est cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a
laiss prendre  nos dispositions belliqueuses nous fait nommer fruits
de la victoire cette accumulation informe de pays sans liens
rciproques. Les trangers tremblaient  notre aspect! s'crie-t-on
avec regret.--Hlas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous
ajouter...

Mais entrons dans l'anne 1811!

Je demeurais alors chez une personne o j'avais fui des malheurs de
plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon coeur est due  sa
conduite amicale avec moi. Ses qualits sont franches et ses dfauts
amusants. La princesse de Vaudmont est ne Montmorency, de la branche
vritable,  ce qu'elle dit. Elle a pous un prince de la maison de
Lorraine dont elle est veuve. Sa figure tait agrable dans sa jeunesse,
elle avait l'air noble et une belle taille. Sans tre romanesque ni
galante, elle a eu des amants et, sans chercher dans la musique les
tendres et profondes motions qui jettent dans une douce rverie, elle
l'aime avec passion. Madame de Vaudmont a la hauteur qui fait qu'on
s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se montre  la bonne
compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le got le plus dcid
pour la puissance sans songer  y participer; l'intimit des gens en
place lui plat, n'importe le gouvernement, et les changements lui sont
indiffrents. Elle ne demande aux rvolutions que de passer par sa
chambre sans s'informer o elles vont ensuite. L'galit ne la choquait
pas et le ton demi-thtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte ne
lui tait point dsagrable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous
les plus importants et qu'elle en ait t tmoin, elle n'en a jamais
prvu les consquences: la preuve en est dans sa surprise lors de
l'arrive du roi et du retour de Napolon. Pourvu que ses petits chiens
aient le droit de mordre familirement les ministres et les ambassadeurs
et que son th soit pris dans l'intimit par les hommes puissants, le
reste l'occupe peu. Amie zle et courageuse, ses qualits se
dveloppent lorsqu'il s'agit d'tre utile aux gens qu'elle aime et elle
ne manque point alors de justesse et de prvoyance dans l'esprit; mais,
dans la vie ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais. On
peut regarder sa maison comme l'asile le plus doux de l'amiti et le
lieu le plus dangereux pour les gouvernements mal affermis. On y
complote en toute sret. Les fauteuils y sont si bons, la vie si
agrable et si niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin et
moi nous nous en sommes fort bien trouvs[44].

  [44] La princesse de Vaudmont avait, il est vrai, un sentiment trs
    vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se
    perptuaient en sa personne, et  certains moments il semblait
    qu'elle laisst tomber du haut de dix sicles son regard sur ses
    contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte
    d'tre altire, car elle n'a pas  dfendre un rang tabli par
    l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces ddains contre
    les rvolutionnaires contempteurs du pass. Comme un attrait de
    curiosit la portait vers tous les passants du pouvoir, elle
    conciliait sa dignit et son plaisir en les attirant chez elle et en
    rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa trane.
    Si son got fut dcid pour la puissance, il ne le fut pas moins
    pour le malheur. Il lui plaisait que le succs public lui prsentt
    les hommes du jour, mais quand ils taient devenus ses amis, le
    succs pouvait se retirer, elle les gardait et,  l'occasion, les
    servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par
    la police impriale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut
    condamn, la princesse, sans s'inquiter de leurs opinions et
    dvoue  leurs prils jusqu' s'exposer elle-mme, sut les dfendre
    contre le roi et contre l'empereur.

    Voil ce qu'Aime de Coigny aurait pu dire pour tre juste. Mais ces
    belles actions n'taient pas amusantes  raconter comme les petites
    faiblesses. Et voil pourquoi le bien est indiqu en un si sommaire
    raccourci par celle qui tait une parente, une amie, une oblige.
    D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour tre bienveillantes
    le furent davantage. Dans les _Mmoires sur l'impratrice
    Josphine_, publis en 1828, par mademoiselle Georgette Ducrest, on
    lit:

    A Altona, pendant l'migration, la princesse de Vaudmont, ne
    Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agrable. Tous les
    trangers distingus s'y faisaient prsenter. La princesse n'tait
    point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des
    manires nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de
    nombreux hommages et son excellent coeur lui faisait d'aussi
    nombreux amis. Souvent brusque jusqu' la rudesse, elle revenait
    promptement  son bon naturel et ne refusait jamais de rendre
    service. Rivarol la comparait  la nature: quelquefois pre, souvent
    bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des
    compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprs d'elle qu'ils
    n'avaient plus de famille. Elle a continu,  Paris, de mener le
    mme genre de vie: protger et encourager les arts, consoler et
    secourir ses amis, voil ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait
    encore, en un mot elle tait digne de son nom de Montmorency.

    Le 2 janvier 1833, le _Journal des Dbats_ crivait:

    Madame la princesse de Lorraine-Vaudmont, la dernire des
    Montmorency de la branche ane, tablie en Flandre, vient de mourir
     Paris,  la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les secours
    de l'art n'ont pu arrter les effets.--Dans les temps de troubles
    politiques o elle a vcu, elle semblait destine  nous donner le
    rare et presque unique exemple d'affections indpendantes des
    opinions. Quand l'esprit de parti rtrcissait tant de coeurs autour
    d'elle, la hauteur de ses vues gale  celle de sa naissance lui
    permettait de rendre justice aux hommes dans quelque position qu'ils
    fussent placs et sa manire de rendre justice tait de faire du
    bien... Nave et vraie comme une femme du peuple, gnreuse comme
    une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, elle oubliait les
    torts. Elle consolait toutes les douleurs sans ostentation, car elle
    les comprenait, et sa perte causera  toutes les personnes qui
    vivaient dans son intimit un dchirement de coeur qui sera le
    premier mal qu'elle leur aura fait.

    Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir
    Talleyrand. C'est la premire fois que je lui vois verser des
    larmes, dit Montrond.

Le despotisme sous lequel tait courb le monde s'appesantissait et,
quoiqu'on pt prvoir qu'un jour il pourrait rejeter violemment ceux qui
l'opprimaient, on se croyait spar par un long intervalle de ce moment,
lorsque le dpart de l'empereur pour la campagne de Russie vint
rveiller les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un spectacle
extraordinaire,  sonder les vues politiques qui le faisaient agir.
Jusque-l on s'tait laiss bercer ou blouir par la fortune et personne
ne regardait l'avenir.

Cette indiffrence est facile  expliquer. Rien ne s'use plus vite qu'un
sentiment passionn lorsqu'il a touch le but vers lequel il tait
pouss. Or, la passion du bien public avait port, en 1789,  tout
sacrifier aux intrts populaires et fonda cette puissance terrible qui
avait ananti toutes les autres. Le temps fatal, o l'chafaud dress au
nom de la souverainet du peuple dtruisait la race humaine, avait
laiss dans les esprits le dgot des affaires publiques lorsqu'une
place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. Bonaparte a
abus de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour tablir son pouvoir
sans rsistance. On se laissait entraner par une force qui n'inspirait
aucune confiance, mais avec une espce de satisfaction secrte de n'tre
pas responsable des vnements et mme de les ignorer. Les victoires
jetaient un clat semblable  celui des clairs. Quelques gens sages
dcouvraient bien,  leur lueur passagre, le danger du chemin dans
lequel on tait engag, mais l'obscurit enveloppait la multitude et
l'on marchait sans regarder et sans se soucier de voir o on allait.

Cependant, les prparatifs presque fabuleux que venait de faire
l'empereur, en 1812, tirrent de cet tat lthargique. On se demandait
pourquoi ceci? Le plus grand nombre, afin d'avoir un motif nouveau
d'admirer le hros, quelques autres pour calculer si le colosse de
puissance qu'il levait si rapidement avait une base assez solide pour
se soutenir.

A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de Boisgelin et
moi, sur notre vritable position et nous ne fmes pas longtemps avant
d'tre convaincus de l'inconvnient attach au gouvernement d'un homme
qui avait besoin d'entasser province sur province pour se donner le
ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes les capitales de
l'Europe et qui, voyant toujours reculer devant lui le but de ses
conqutes, ressemblait  cet insens qui mourut de fatigue parce qu'il
voulait atteindre la fin de l'horizon qui semblait fuir  mesure qu'il
avanait.

Le public voyait avec tonnement succder une marche rtrograde  celle
qui avait conduit  Moscou. L'habitude de la victoire nous avait rendus
ddaigneux et froids, mais l'tonnement d'un retour d'arme nous
frappait beaucoup. Cette nouveaut paraissait choquante. Semblables en
cela aux gens gts par la fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que
la peine humilie et dconcerte, nous tions ennuys du succs de nos
armes et pleins d'humeur de nos dfaites.

--Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le
monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que
ferons-nous de notre hros vaincu? Et suppos que la France dans
laquelle vous et moi sommes ns soit, par la suite, la seule qui nous
reste, que feront les Franais de leurs habitudes de millionnaires, une
fois rentrs dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant cet homme
pour qui nos moindres frontires sont le cours du Rhin, les Alpes. Il
n'aura plus la place de signer _Empereur des Franais_, cela dpassera
notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-_matre
du monde_, point assez d'aliments pour le nourrir, ni d'eau pour le
noyer. Il vient de passer la Brsina, le Don, le Danube, le Rhin,
qu'esprer de la Seine ou mme de la Loire?

--Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour matre; renonons
 lui et mme  l'Empire.

--Retournons en royaume, reprit-il.

--Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de neuf.
Tout ce qui a t, en fait de puissance, n'a eu qu'une force passagre
et tyrannique qu'il faut viter. La France, rige en royaume, ressemble
 l'vocation de tous les abus arrirs et des sottes coutumes qui ont
fini par perdre la vieille machine sociale sans laisser mme survivre un
regret.

--Je suis entirement de votre avis, rpondit Bruno, et pour vous le
prouver, je veux quelque chose de savamment combin, de fort, de neuf;
en consquence, j'opine pour tablir la France en royaume et pour
appeler Monsieur, frre du feu roi Louis XVI, sur le trne!

Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne l'abordai
que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y
revenait sans cesse et y restait irrvocablement attach.

Nos contestations d'alors me sont prsentes et je vais les rapporter.
Elles serviront  expliquer les rpugnances, les combats et les
hsitations qui existent encore dans beaucoup de ttes.

--Un tat, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le rsultat de
l'envahissement annuel du territoire voisin, doit tre dtruit quand il
n'a plus la force ncessaire pour empcher les gens dpouills de
reprendre ce qui leur appartient. Et, pour rparer les maux causs par
la guerre, pouvons-nous esprer de nos chefs cette noble patience, cette
modration qui seraient alors si ncessaires? Il faudrait que le retour
forc de nos gnraux par les mauvais hasards des combats ft rachet
par une vie domestique qui leur ft chre, et sommes-nous dans ce cas?
Les nouveaux nobles auxquels sont confies les principales fonctions,
passs de l'obscurit de leurs premires annes  l'lvation du rang et
du pouvoir, tant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent
tre sduits par l'image paisible des runions de famille. Cette
ressource qui, dans le malheur, porte l'me  se replier sur ses
anciennes habitudes et ramne l'homme froiss par les infortunes au
milieu des compagnons de son premier ge et au souvenir de ses pres,
peut-elle leur tre offerte? Quelle maison, quelles terres donneraient
ces consolations  nos seigneurs actuels? Ils ont des proprits
nouvelles, inconnues, qui ne leur reprsentent que la forme matrielle
de la part de richesse qu'ils y ont place. Leur me n'est donc point
dispose  supporter ni  rparer l'infortune, mais  la venger. Leur
nergie les porterait  de nouvelles entreprises et la France, qu'ils
n'ont pu prserver, sera dtruite par les excs dans lesquels ils
l'entraneront pour prendre des revanches. Le gouvernement est confi
chez nous  des personnes qui tiennent leurs titres de la victoire et
dont les services sont fonds sur les grandes aventures des batailles.
Une dfaite les ruine et leur fait redouter de ridicules mtamorphoses;
ils craignent de reculer dans leur position particulire  chaque
droute, comme ils ont avanc  chaque triomphe: car nos grands, espce
d'tres fantastiques dont le pied est paysan franais et la tte comte,
duc ou roi tranger, frmissent  l'ide de toucher le sol natal comme
si, par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'vanouir.
Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,
pourrait s'crier: Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois
nous restent et nous sommes tous chez nous et Franais! Joachim, le roi
de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-tre
mme le prince de Sude, mais c'est Bernadotte le soldat; les princes de
Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier,
l'ingnieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le commis... Ils
voudront ravoir ce qu'ils nommaient _le patrimoine de leurs enfants_ et,
comme il est situ chez l'tranger, ils ruineront la France en efforts
pour l'acqurir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est obie, rien
n'est fond, aucune institution n'est passe dans nos moeurs. Comment
pourrions-nous songer  nous relever de nos dsastres et  prendre une
attitude digne aprs nos dfaites, en conservant un pouvoir qui se
croirait dpouill, bien que matre du pays qui faisait l'orgueil de
Louis XIV?

--Eh bien, lui rpondis-je, je consens de grand coeur  ne plus tre
soumise  ces matres-l et mme je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas
ter aux choses destines  nous rgir ce vague dont le monarque fait
toujours son profit et pourquoi ne pas emboter l'homme destin  la
suprme magistrature dans des machines lgales assez fortes pour
rsister  nos lans passionns pour sa personne? Que de fois nous
sommes-nous entours nous-mmes de liens fatals et honteux en cdant 
la reconnaissance pour une action isole dans la vie d'un homme, devenu
de ce jour notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de
libert qui existe dans le pays avec l'ordre ncessaire...

Sans savoir prcisment o j'allais, M. de Boisgelin m'arrta par un
sourire et me dit:

--Il ne peut tre ici question d'un prsident ni de congrs, comme aux
tats-Unis. Ces formes-l, qui peuvent convenir en Amrique, o le
peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue pour sa
conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins de notre vieille
Europe. La terre qu'habitent les colons anglais devenus indpendants en
Amrique est spare du reste du monde et mille fois plus grande qu'il
ne faut pour les contenir. Toutes les utopies, qui noircissent le papier
chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les places publiques,
pouvaient s'essayer l, sans inconvnient, o l'espace est immense, le
peuple peu nombreux, jeune, uni, o l'intrt commun n'est divis ni par
l'amour-propre ni par les souvenirs. On peut embarquer pendant un sicle
pour ce pays-l tous les rveurs de nouveaux contrats sociaux sans
inconvnient et sans tirer la consquence que leurs plans sont bons pour
le continent europen, quand mme ils russiraient sur l'autre. Les
petites expriences sur les lacs abrits par des montagnes, au sein des
terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et des
temptes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins tablis par une partie
de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, mais
elle est encore forte et peut fournir une longue carrire si, en
corrigeant les faiblesses de l'ge coul, on respecte le genre de
croissance qu'il a produit. Car le corps des nations, comme le corps
humain, change  chaque priode de l'existence, mais il conserve un
caractre primitif qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir
mpris cette observation qu'on a pens tout perdre de nos jours,
puisque c'est pour avoir voulu tuer le pass qu'on a boulevers pour
longtemps l'avenir. Cette manie de _table rase_, pour tablir tout 
coup des rpublicains o vivaient depuis des sicles les sujets d'un
monarque, a produit des massacres; puis un peuple de conqurants
renversant tout aux pieds d'un matre. Non, le vieux continent, et
surtout la France, ne peuvent pas tre gouverns par un congrs, un
prsident, ni par ces deux ou trois choses simples qui rgissent une
famille de ngociants qui travaillent encore et dont la fortune n'est
point finie, car telle est l'Amrique. Il faut ici un gouvernement
protecteur des intrts de tous, o les lois posent les limites des
pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut
un gouvernement o la discussion publique soit confie  deux Chambres
qui consentent l'impt. Que la reprsentation repose sur la proprit et
que cette proprit, plus considrable dans la Chambre des pairs, assure
l'indpendance de ses membres dont le titre et les droits doivent tre
hrditaires. Qu'on parte de partout,  toute heure, j'y consens, pour
arriver  ce haut but; mais que la carrire qui y conduit soit marque
par de grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien
plus srement indpendant toute sa vie que le plus noble caractre,
sujet peut-tre  des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la libert
doit tre le rsultat, on tablira un trne hrditaire sur lequel sera
place une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la
suprme puissance, afin que le respect dont elle doit tre l'objet ne
soit pas drisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du
talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette premire place.

--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute ide de rgence?

--Je ne l'ai jamais eue, me rpondit-il. Ce serait Napolon le Petit
substitu  Napolon le Grand, et qu'est-ce que le rgime de Napolon
pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus rassurante que son
ge mr? et quand il n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes,
qu'est-ce que la succession d'un trne, ou plutt que serait la
rsignation du trne de Bonaparte  son fils? Le trne de Bonaparte est
une puissance sans forme ni dimensions, qui s'est leve par les armes
sur les dbris des gouvernements phmres prcdents et qui s'tend sur
un territoire augmentant chaque anne par la volont d'un chef  qui
toute une population arme obit. Est-ce l une chose qui se lgue? O
sont les frontires de cet hritage? Quel en est le revenu? les moyens
habituels de le rgir? Nulle part: tout rsidait dans la volont
toujours active, toujours croissante du matre. L'enfant de deux ans qui
se trouve  sa place dtruit cela par sa seule prsence, car on ne cde
pas une place de conqurant, et une rgence ne reprsente que des
usages. Un grand respect, fond sur une longue habitude, peut seul
contraindre le peuple d'obir  un enfant, parce que c'est la situation
o il se trouve qu'on est accoutum  entourer de vnration. Il est
vrai qu'alors on peut esprer que l'action du gouvernement s'adoucira,
tant dgage des passions personnelles du monarque, et que les troubles
causs par l'ambition particulire de ceux qui participeraient  la
rgence, tant renferms dans le cercle troit de la cour,
n'empcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une bonne
administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi fonder de
telles esprances quand il n'y a ni lois prcises, ni habitudes d'aucun
genre, sous le rgne d'un enfant qui ne reprsente que son pre encore
vivant et dont on ne veut plus?

--Peut-tre ces considrations-l, lui dis-je, pourront-elles dcider 
appeler M. le duc d'Orlans!

Quand une fois j'eus dit cette parole, tonne du chemin que j'avais
fait, j'ajoutai:

--Eh bien! trouvez-vous que je vous cde assez? tes-vous content?

--Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous
faites de la rvolution. Vous prenez un roi lectif dans la famille des
rois lgitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destin
 tablir le repos. Monsieur, frre du roi Louis XVI, est une chose,
c'est une partie de la forme du gouvernement dont la lgitimit est une
des bases; mais M. le duc d'Orlans n'est qu'un homme qui ne mrite pas
le trne par des services personnels et qu'on n'y placerait qu'en
mmoire des crimes de son pre.

--Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas nous
dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les mouvements
rvolutionnaires, est si bless par la Rvolution, tellement maltrait
par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les malheureux migrs
qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue
rvolutionnaire dans l'autre sens; et que, crasant en toute justice et
en conscience ceux qui ont cras, ils dtruiront la race vivante.
Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la paix?

--O trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-vous que
cette roue rvolutionnaire dont vous parlez soit si facile  manier et
que les bras affaiblis de quelques vieillards qui accompagnent Monsieur
soient suffisants pour la mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils
auront en France beaucoup d'auxiliaires pour cette bonne oeuvre, et
qu'on montera cette machine pour se placer dessous, comme dj cela est
arriv en 1793?

--Oh non! m'criai-je. On a pu, alors, tre gar par des sentiments de
patrie, de libert, mais ici il s'agirait de calculer les dates
d'migration, car ce sont l les degrs de puret de ces messieurs, et
certes ce n'est pas enivrant. Malgr cela, monsieur de Boisgelin, je
vous le rpte, je ne puis me reprsenter Monsieur et M. le comte
d'Artois rgnant en France, sans craindre de mettre  la tte du peuple
des chefs qui le dtestent, dont l'esprit est trop faible pour envisager
avec grandeur leur position en sachant la sparer du pass, et dont les
bonnes qualits mmes sont intresses  la vengeance. Car la mort d'un
frre, d'une soeur, de toute une famille assassine, sanctifiera  leurs
yeux le mal qu'ils feront souffrir  leurs sujets, ils seront faux et
cruels parce qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc
d'Orlans...

--Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous
dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'lan,
le peuple franais en larmes se prosternait aux pieds d'un roi bourbon
pour lui rendre la couronne en se mettant  sa merci. Je ne rpondrais
point alors de la cruaut de ses vengeances, parce que je ne me fais
garant ni de sa gnrosit ni de sa force. Mais je ne parle que d'une
combinaison d'ides dans laquelle la lgitimit entrerait comme le gage
du repos public, qui mettrait le peuple  l'abri des mouvements que
cause l'ambition de parvenir  la suprme puissance et d'une forme de
gouvernement dans laquelle le trne ayant une place assigne, lgale et
prcise, se trouverait partie ncessaire du tout, mais serait loin
d'tre le tout. Je demande que la reprsentation franaise se compose de
deux Chambres et du trne et que, sur ce trne, au lieu d'un soldat
turbulent ou d'un homme de mrite aux pieds duquel,--comme vous l'avez
bien observ,--notre nation, idoltre des qualits personnelles, se
prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis
M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race par
rang de primogniture: attendu que je ne connais rien qui prte moins 
l'enthousiasme et qui ressemble plus  l'ordre numrique que l'ordre de
naissance, et conserve davantage le respect pour les lois que l'amour
pour le monarque finit toujours par branler. Mon _roi lgitime_, comme
je l'entends, aura beau vouloir venger ses vieilles injures, rtablir le
pouvoir absolu de ses pres: serr dans la machine lgale dont il ne
sera qu'une partie, ses volonts _comme individu_ n'auront aucune
puissance. Ainsi je m'inquite peu, comme vous voyez, de l'union qu'il
pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M.
le duc d'Orlans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le
plus absurde qui pourrait venir  la pense; ce serait couronner les
plates intrigues de son pre, tablir une guerre civile, retremper les
faulx de la Vende, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin
les querelles violentes et sanglantes du commencement de la Rvolution.
Bonaparte ou le frre de Louis XVI, voil o est la question, car c'est
l seulement que se trouve la diffrence. Le premier a t matre du
monde et tentera toujours de le redevenir. Le second peut prendre, sans
humiliation pour les Franais, le sceptre du roi de France dans le
territoire qui composait le royaume de ses pres: les Franais peuvent
le redemander sans honte pour remplir la place assigne par une loi que
des assembles nationales sanctionneront.

--Je crois que je vais tre de votre avis, dis-je un jour  M. de
Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orlans parmi les
usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a le
malheur d'avoir un pre qui a dsavou le sien, qui a condamn son
parent  mort et il porte comme livre de ses laquais les trois couleurs
dont nous avons fait depuis tant d'annes la livre de la gloire. Le
pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse position, pour
monter sur un trne, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce
qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les autres parce qu'il
est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, ou le frre de
Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque vous le voulez. Mon Dieu, que
ce premier cri va tonner! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui
cote: le premier mot  dire sur ce texte-l est bien autrement
difficile.

--Bah! reprit M. de Boisgelin, vous tes embarrasse de tout maintenant.
Rappelez-vous donc ce que Monsieur a t dire  la ville, au
commencement de la Rvolution; vous tournerez encore quelques bonnes
ttes avec cela.

--Vous avez raison, lui rpondis-je, il faut faire des recherches sur
les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui faisait
prendre des masques rvolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre le
marquis de Favras? ce sera peut-tre excellent. Allons vive le roi!...

M. de Boisgelin, enchant de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris
au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acqurir  son
parti une seule personne, pauvre femme isole, ayant rompu les liens qui
l'attachaient  l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu
former d'autres et tant reste seule au monde ou  peu prs.

--Vous avez fait l, lui dis-je, une belle conqute de parti. C'est
comme si vous aviez pass une saison  attaquer par ruses et enfin pris
d'assaut un chteau-fort abandonn au milieu d'un dsert!

--Je ne suis point de cet avis, me rpondit M. de Boisgelin, ce fort-l
nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis bien
tromp si l'ennemi commun, succombant sous ses propres folies, le pays
ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.

J'ouvris l'oreille  cette parole. La bonne opinion que Bruno montrait
de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle tait mon
ouvrage. En effet, je l'avais trouv rempli des prjugs que les migrs
conservaient contre l'vque d'Autun, prenant sa conduite par le ct
des petites considrations, lui reprochant ses changements de forme,
mme de fortune, sans songer que le terrain sur lequel il s'tait trouv
avait chang bien plus souvent que lui et que, ayant toujours t actif
dans les vnements, il s'tait servi de son influence pour en modrer
l'action et pour les diriger autant que possible vers un ordre de choses
o l'esprance d'une amlioration devient probable. Si le roi veut se
perdre, je ne me perdrai pas, avait dit l'vque d'Autun  M. le comte
d'Artois, aprs lui avoir remis un plan pour arracher Louis XVI aux
mains des rvolutionnaires, lorsque les assembles taient  Versailles.
Ce plan, qui avait effray le faible et malheureux monarque, ne fut
point accept. L'abandon que fit alors l'vque d'Autun de sa robe de
prtre a t l'unique fait qui l'ait alli aux rvolutionnaires. Cette
action, dans laquelle eut peut-tre plus de part la rpugnance qu'il
avait ressentie pour l'tat ecclsiastique que la prudence, lui a donn
le droit de dire _nous_ aux faiseurs de rvolution et lui a laiss
quelquefois jusqu' un certain point la facult de les diriger. S'tant
enfui de France au moment o la dmagogie furieuse la dpeuplait, il y
revint et rentra dans les affaires sous le Directoire. Uniquement
occup, comme je viens de le dire, d'apaiser les violences, il
ralentissait autant qu'il le pouvait la marche du dmon populaire auquel
tait attach le char de l'tat, qu'il tchait de faire verser le plus
doucement possible  chaque chute cause par son allure irrgulire et
convulsive. Essayant de faire toujours reculer dans la carrire de la
rvolution, il se liait avec ceux qui _ne juraient que par une lettre,
tandis qu'on jurait par une autre_, comme il le disait alors[45]. Voyant
avec joie le centre de l'autorit se restreindre et se fortifier des
cinq Directeurs jusqu' un Premier Consul, puis jusqu' un Empereur, il
esprait qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes
d'insubordination et qu'il l'accoutumerait  l'obissance aux lois par
le respect pour la discipline. Mais bientt les leons d'obissance
profitrent plus qu'il ne voulait; les farouches rpublicains devinrent
tout  coup les esclaves d'un despote et la gloire enchana
l'indpendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas
le temps  la prvoyance, car, entre la France matresse reconnue du
pays enclav entre le Rhin, les Pyrnes, les Alpes, et l'Empire
franais engloutissant le monde, l'intervalle fut  peine aperu.

  [45] Trs peu de temps aprs que M. de Talleyrand fut nomm ministre
    sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, o
    taient runis ses collgues, l'ordre fut donn aussitt de fermer
    les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui tait
    rest debout, Barras, aprs un petit moment de silence, lui dit:
    Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre
    secrtaire, cause de l'inquitude; nous attendons que vous nous en
    expliquiez les motifs.--Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je
    demande seulement  les crire. Il s'approcha de la table du
    Conseil, crivit et remit le papier  Barras qui lut tout haut ce
    qu'il contenait et que voici: C'est que lorsque vous dites f...,
    Lagarde ne dit que sacr.....--_Note d'Aime de Coigny._

M. de Talleyrand, qui avait t accus par les rpublicains de vouloir
soumettre l'tat  un matre, fut accus, sous l'empereur, de ne point
tre soumis au matre, et l'empereur fut indign de la rsistance qu'il
fit paratre dans le Conseil quand il fut question de l'envahissement
d'Espagne. Il l'loigna et lui ta la charge de grand chambellan et
lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin, aucune cajolerie,
aucun ordre ne purent le ramener. Napolon, convaincu que la
considration dont M. de Talleyrand jouissait dans les pays trangers
pouvait lui tre utile, lui offrit de reprendre le portefeuille des
affaires trangres. L'ancien ministre, en le refusant, lui dit:

--Je ne connais point vos affaires.

--Vous les connaissez! reprit Napolon en courroux, mais vous voulez me
trahir.

--Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en charger,
parce que je les crois en contradiction avec ma manire d'envisager la
gloire et le bonheur de mon pays.

Telle tait la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi s'est-il
ml des affaires publiques dans les temps rvolutionnaires? dira-t-on
peut-tre. Parce qu'il a vcu dans ces temps-l; que ses talents, son
esprit le poussaient aux premiers emplois; que son amour pour son pays
trouvait  s'exercer plus utilement en mettant la main  la manoeuvre
pendant la tempte qu'en les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu
faire les _purs_, c'est--dire les _fainants du sicle_. Ces bras
levs au ciel pendant le danger n'ont t secourables que sous Mose et
qu'une seule fois; il est excusable d'essayer  s'en servir diffremment
dans le pril. Il tait en butte  la malveillance de tous les esclaves
du matre, pi jusque dans la chambre la plus intrieure de sa maison,
toutes ses paroles commentes par les flatteurs de Maret et rptes par
celui-ci  Bonaparte, qui tait combattu entre le dsir de le perdre et
la crainte d'avoir l'air de le croire trop considrable en s'en
dfaisant. C'est  cette hsitation que M. de Talleyrand doit la vie et
aux sentiments d'amiti que lui portaient plusieurs de ceux qui
entouraient Napolon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et mme  la
modration du duc de Rovigo.

--Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dpeint, continua M. de
Boisgelin, dans la conversation que j'ai indique ci-dessus, pourquoi
n'excuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit produire le bien
de la France?

--C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il dteste l'empereur par
les mmes raisons que vous le hassez, il n'a pas la mme manire de
voir sur les Bourbons.

--N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent.

Le temps tait beau, presque tous les matins je faisais des courses 
pied  la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais
souvent dans sa bibliothque, entour de gens qui aimaient ou
cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une bibliothque
comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les contrarie,
les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils taient
vivants, et cet exercice, en donnant  son esprit la profondeur de
l'exprience des sicles, communique aux crits une grce dont leurs
auteurs taient souvent privs. Je me rappelle avoir alors entendu lire
par M. de Talleyrand le Dialogue du marchal d'Hocquincourt et du Pre
Canaye par Saint-Evremont, devant M. Mol. La figure srieuse de ce
dernier lui donnait l'air d'un sot malgr ses grands yeux noirs, qu'il a
chargs tout seuls,--parce qu'il a les dents gtes,--de donner du
mouvement et de l'esprit  sa physionomie. L'introduction de
Saint-Evremont dans notre petite coterie dconcerta celui qui s'tait
arrang pour ne jamais rire et qui, pour s'en dispenser, couta la chose
en pdant et en me montrant sa surprise que je ne connaissais pas ce
morceau. Je ne sais pourquoi je m'amuse  glisser ici ce burlesque
souvenir, mais il y restera.

Quand nous tions tte--tte, le matre de la maison et moi, nous nous
laissions aller  notre indignation contre la tyrannie et l'avide
ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux imprcations, car
je n'osais hasarder mes voeux.

Aprs les horreurs de 1793, avant que les rangs de la socit se fussent
reforms, le nom d'artiste tant le seul dont la vanit pt se parer,
tait devenu  la mode et finit par devenir aussi commun et aussi
ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de palettes
et de toges thtrales, dans les annes 1814, 1815, 1816 et suivantes,
auraient pu fournir  Molire d'aussi bons modles pour peindre les
mmes vices, que les porteurs de talons rouges de son poque. Car les
passions des hommes de tous les temps sont les mmes et le moule seul o
elles sont jetes diffre selon les sicles. Ce petit prambule est
ncessaire pour arriver  la socit de mesdames de Bellegarde, o je me
trouvais frquemment et dans laquelle fut amen M. de Talleyrand.

Mesdames de Bellegarde[46], nes aux Marches, chteau situ en Savoie,
vinrent  Paris en 1793, anne de la runion de leur pays  la France.
Elles taient contentes de devenir Franaises, et ce que cette poque
avait de dsastreux frappait  peine des trangres sans parents, sans
habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient  tous les yeux,
et qui, rflchissant peu sur les mesures publiques, n'avaient personne
ni aucune chose  regretter. M. Hrault, le dput avec lequel elles
taient venues en France, prit bientt aprs; mais elles le voyaient
depuis si peu de temps que, malgr le vif attachement qu'il leur avait
inspir, le regret, trs vif aussi, qu'elles en ressentirent fut bientt
calm. Elles ont pass quelques mois en prison, mais ont t traites
avec douceur, et c'est mme l o elles ont commenc des liaisons de
socit. Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette
premire indiffrence, quand tout le monde dans le pays rpandait des
larmes, a imprim sur elles une singularit qui ne manque pas d'un
certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la
confiance. N'prouvant pas ces haines passionnes qu'on ressent contre
ses perscuteurs, leur porte tait ouverte  tout le monde, et leur
curiosit pour voir les personnes clbres de cette poque n'tant
arrte par aucune rpugnance, on peut se figurer les gens qui sont
entrs dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du petit nombre
des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matriaux de
l'ancienne socit du chaos sanglant o ils taient tombs et qui ont
contribu  difier la nouvelle. On doit mme ajouter que ces matriaux
se sont nettoys chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrives 
les ranger en ordre. En effet, on a rencontr dans leur maison,
sparment et ensemble, les lments les plus opposs. Mais le fond de
leur socit est rest le mme, compos d'artistes et de gens de
lettres.

  [46] Mesdames Adlade-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un
    exemple des dchances o la philosophie du XVIIIe sicle entranait
    la femme et de l'irrparable tort fait aux grandes dames sceptiques
    par cette trange sagesse qui leur apprenait  gter leur vie.
    Adlade-Victoire, marie  un cousin de son nom, tait des
    premires en Savoie par le rang et la fortune lorsque,  la fin de
    1792, la province fut envahie par les Franais. La nature, la
    langue, les habitudes rattachaient la Savoie  la France; le
    sentiment de cette solidarit tait dans la conscience populaire;
    comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit 
    l'annexion. Mais ce n'tait pas l'achvement d'une oeuvre historique
    et nationale qui excitait son enthousiasme: c'taient les ides
    nouvelles, rvolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes
    les frontires, allaient se rpandre pour la dlivrance de tous les
    peuples et le bonheur de l'humanit. L'un des aptres envoys par la
    Convention pour prcher l'vangile des philosophes tait Hrault de
    Schelles, beau, lgant, et qui mettait toute la grce de l'ancien
    rgime  coiffer le bonnet rouge. Adlade de Bellegarde abandonna
    mari et enfants pour suivre en France le dput.

    Peu aprs, Hrault de Schelles prit avec Danton. Adlade de
    Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les vnements,
    d'abord tragiques, mais o peu  peu les vices prenaient le pas sur
    les crimes, et se plut aux transformations de cette socit qui, dix
    ans aprs le _a ira_ des sans-culottes, chantait les romances des
    _Incroyables_. L'Orphe du jour tait Garat: l'on ne sait ce qui
    excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses
    ridicules infinis. Adlade se laissa prendre  cette gloire et
    tomba d'Hrault en Garat.

    A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut dcente, mais elle
    servit de demoiselle de compagnie  toutes les aventures de sa
    soeur. Elle tait du voyage quand Adlade quitta la Savoie et son
    mari. Elles eurent une vie commune et la mme demeure. L'affection
    d'Aurore tait sans exigences pour la dignit de sa compagne. Pourvu
    qu'elle ft prs de sa soeur, elle ne s'inquitait pas de ce que sa
    soeur faisait: elle semblait considrer les lgrets comme si
    naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non
    de vertu, mais d'inconsquence. Elle avait mme le langage des
    moeurs faciles. Et madame de Rmusat, parlant, dans ses _Mmoires_,
    du salon de Talleyrand, crit: On y rencontrait la duchesse de
    Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient
    dans le monde d'autre importance que celle d'une grande libert de
    conversation.

    M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les
    trouvant mles  la vie d'Hrault qu'il tudie. Un livre qu'il
    prpare ne laisse pas mme  Aurore sa rputation de demi-vierge.

    Voil, fort mdiatises par leurs fautes, ces presque princesses.
    Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore
    sur d'autres destines que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un
    fils et une fille, sont ns du commerce entre Adlade et Garat. Ils
    s'lvent selon la nature, sans principes religieux qui leur
    auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanit de
    leur pre pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de
    leur mre. Le moins malheureux est le fils de la grande dame
    rvolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert,
    dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, dmissionne en
    1830 et meurt en 1837. La fille, aprs avoir pous un percepteur
    des Pyrnes, Paul Soubiron, regagne Paris  la mort de son mari, se
    fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un
    petit appartement o elle console la mdiocrit de ses revenus par
    la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis
    de son pre le chanteur, et aprs ce long effort pour conqurir un
    rang social, tout  coup, en 1882, se drobe  toutes ses relations
    pour finir, volontairement squestre, ses derniers jours en
    compagnie d'un infirmier.

La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint  connatre
mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitt ses esclaves, ce qui
n'tonnera personne de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est
vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent encore un
charme plein de jeunesse. Elle a tourn quelques ttes, ne s'est pas
refus une fantaisie, s'est perdue dans le temps o il y avait des
couvents pour donner un clat convenu  la honte des maris, et n'a vit
cette retraite que parce que son beau-frre, le duc de Laval, a
substitu le plaisir de l'afficher  celui de la punir par ce moyen. Je
ne sais qui a dit que la rputation des femmes repousse comme les
cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraite par les femmes
considrables de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement
leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et non demand,
l'a rconcilie avec les plus prudes. Changeant d'amant presque autant
que d'anne, cette habitude s'est tablie en droit et celui de
prescription  cet gard tait dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est
loge dans la mme maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il ft
mari. Les femmes les plus svres vont chez elle _parce que_ le
souvenir des torts de sa jeunesse est effac; elle tait flatte des
faveurs que l'empereur Napolon rpandait sur M. de Narbonne, son aide
de camp, _parce que_ les sourires de la fortune sont toujours agrables;
sa chambre tait remplie de la bonne compagnie d'autrefois, _parce
qu_'elle dteste la Rvolution; elle est difficile sur la conduite des
femmes, _parce qu_'une certaine svrit sied bien  son ge; et, avec
ces motifs pour chacune de ses actions et cette inconsquence gnrale
pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue,
la plus aimable et la moins bonne des femmes. Matresse de M. de
Talleyrand quand elle tait jolie, actuellement son amie trs exigeante,
c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui[47].

  [47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne tait fille d'un
    trsorier de l'extraordinaire des guerres. Ne en 1748, elle pousa,
    le 29 dcembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de
    Montmorency-Laval, qui tait de son ge. Prsente  la cour le 25
    fvrier 1766, elle sut,  une poque o l'on ne se scandalisait
    plus, se faire, par l'clat de ses dsordres, une rputation, et
    tous les contemporains confirment le tmoignage d'Aime. Comme c'est
    l'ordinaire, le mari avait t le premier artisan de ses malheurs.
    Agit de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du
    dsordre et de l'involontaire dans les gestes, afflig d'une voix
    qui tait un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre
    ses droits respectables  sa compagne par la saintet du lien
    conjugal. Mais le vicomte mettait une lgance  tre philosophe.
    Sa femme apprit de lui  ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva
    bientt qu'il ne suffisait pas pour ces leons, et lui donna sujet
    d'tre philosophe plus qu'il n'et souhait. Elle parut, par
    avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu 
    ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrtien, le plus
    exemplaire des laques, et Hippolyte, le plus rgulier des abbs:
    ses comptes ainsi rgls avec le bien, elle prit, la conscience
    lgre, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus
    passionnes ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'tait
    attach M. de Narbonne longtemps avant qu'il se lit avec madame de
    Stal. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus gnreux
    efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects  la
    guillotine. Elle ne russit pas  dlivrer l'abb Hippolyte, qui fut
    excut  Paris. Mais, grce aux faux passeports qu'elle envoyait de
    Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit
     la Rive. Elle y reut aussi M. de Narbonne, chapp de France
    grce  elle. La prsence de M. de Narbonne fit oublier  madame de
    Laval ce qu'elle devait  madame de Stal, et la gratitude s'enfuit
    devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus
    le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irrite et vindicative. En
    1802, M. de Barante fut le tmoin de ces sentiments. Il dit:

    Je me remis  voir souvent les anciens amis de mon pre. M. de
    Narbonne, qui avait t fort li avec lui, m'accueillait avec la
    bont et la grce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une
    petite maison de la rue Roqupine avec la vicomtesse de Laval. Aprs
    l'avoir quitte un instant, il tait revenu  elle pour ne plus
    l'abandonner. Sa femme vivait  Trieste avec la duchesse de
    Narbonne, sa mre. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain
    de la Rvolution, qui avait dispers la socit franaise et mme
    les familles, ce mnage ne paraissait singulier  personne. M. de
    Narbonne me prsenta  madame de Laval; elle tait spirituelle sans
    nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins
    cinquante ans. Sans tre assidu dans son tout petit salon, j'y
    allais de temps en temps et je me plaisais  ses entretiens, en
    gnral commrages lgants, remplis de souvenirs de la cour,
    raconts d'une manire piquante. M. Mathieu de Montmorency se
    trouvait habituellement chez sa mre.

    Parmi les trs nombreuses aversions de madame de Laval, madame de
    Stal tenait le premier rang. Le roman de _Delphine_ venait de
    paratre, de sorte que la critique du livre et les pigrammes contre
    l'auteur taient un thme de conversation. Je ne connaissais pas
    encore madame de Stal. Un an aprs, lorsque je revins de Coppet, o
    elle m'avait reu avec bont, o j'avais vcu dans sa socit, o je
    m'tais li avec ses amis, je pensais que je ne devais pas
    l'entendre ainsi dchirer. Il ne pouvait m'appartenir,  mon ge, de
    la dfendre et d'lever une contradiction, mais il me semblait que
    M. de Narbonne manquait un peu  la perfection de son bon got en
    admettant cet panchement de haine. Petit  petit je cessai d'aller
    chez madame de Laval.--_Souvenirs_, t. Ier, pp. 88-89.

    Voil bien des laideurs: la mchancet de madame de Laval, la
    complicit de M. de Narbonne, et plus encore la tolrance
    universelle pour la publique immoralit de leur double adultre.
    Car,  la fin de l'ancien rgime, l'audace du dsordre tait admise.
    Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses dbuts dans le
    monde: L'oisivet, le besoin d'argent avaient amen de nombreux
    scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entr dans le
    monde, j'ai t prsent en quelque sorte paralllement chez les
    femmes lgitimes et chez les matresses de mes parents, des amis de
    ma famille, passant la soire du lundi chez l'une, celle du mardi
    chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'tais d'une
    famille magistrale!--_Mmoires_, t. Ier, p. 48.

    Quand on s'tonne que cette aristocratie ait offert si peu de
    rsistance au premier choc des vnements, il faut penser  cette
    corruption. Il n'y a jamais d'nergie o il n'y a plus de moeurs.
    L'extraordinaire fut que la caste mutile gardt tout entiers ses
    vices et se ft des changements rvolutionnaires autant de
    ressources pour recommencer avec plus de sans-gne l'ancienne vie.
    Les dbris d'migration qui se rejoignent sous le Consulat ne
    reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les
    doctrines du vicomte de Laval ont gt sa vie conjugale, mais lui
    ont permis de la rompre. Il a demand et obtenu le divorce contre sa
    femme, et s'est remari. Les cinquante ans de madame de Laval ne
    trouveraient plus, fussent-ils assagis,  s'abriter sous un toit
    conjugal. Ils cherchent un asile dfinitif sous le toit d'un ancien
    amant. La Terreur a jet madame de Narbonne  Trieste; la scurit
    revenue, M. de Narbonne ne songe pas  se rapprocher de sa femme,
    mais  la laisser o elle est et  vieillir  Paris avec la femme
    d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une des plus
    illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son pre et
    sa mre vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect
    qu'il leur doit. Il est rduit  les comparer: qu'tait donc le
    pre, pour que le fils prfrant une telle mre, consentt  vivre
    entre elle et M. de Narbonne?

    Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'lite
    destine, croyait-elle,  conduire la socit, et s'offraient aux
    regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours
    du sicle, cette lite a rappris la dcence et la foi, mais, tandis
    qu'elle se rformait, le mauvais exemple donn d'abord par elle
    descendait peu  peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue 
    son tour matresse de cette socit, et qui met en lois, contre le
    mariage et la famille, les anciennes moeurs des hautes classes.

    La vicomtesse de Laval vit commencer, indiffrente, ces changements,
    survcut jusqu'en 1838  la plupart de ses affections, lgitimes ou
    non, et il est vrai que l'gosme prolonge les jours, puisqu'elle
    dpassa quatre-vingt-dix ans.

L'intrieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant  M. de
Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait  la bonne compagnie
n'tait pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point de crime  se
reprocher, ses fautes lui semblaient plus lgres quand il acquerrait la
preuve qu'elles ne l'avaient point dtach de ceux qui, seuls, pouvaient
les trouver choquantes.

La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrment, remplie
comme elle tait de gens occups de leurs affaires, les faisant bien,
prenant tout au srieux, affrontant les dangers, mais ne sachant point
en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient comment
on peut les perdre. Cette manire de vivre _positive_ est insupportable
pour ceux qui ont got du _savoir-vivre_ d'autrefois, compos de
_nuances_, d'_ peu prs_, et d'un _doux laisser-aller_, o la gaiet,
la plaisanterie, la molle insouciance beraient la moiti de la vie.
_Laisser couler le temps_ tait une faon de parler habituelle et
familire qui est presque bannie de la langue. M. de Talleyrand avait
besoin de dire et d'couter quelques paroles sans suite et sans
consquence pour se reposer de celles toujours coutes et comptes qui
se prononaient  la cour. Ce fut, je crois, ce qui veilla en lui la
curiosit de connatre la socit de gens de lettres et d'artistes qui
se trouvait chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait depuis
quelques annes. Madame de Laval convint avec elles qu'on se runirait,
une fois la semaine,  un dner o se trouveraient MM. Lemercier,
Grard, Duval[48].

  [48] Grard tait le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs
    dramatiques traits par la fortune un peu comme les acteurs, et pour
    lesquels une exagration de succs phmres prcde un excs
    d'oubli dfinitif. Il tait alors  la mode, sur le seuil de
    l'Acadmie franaise o il entra en 1816, et certes ne prvoyait
    gure, car il avait la vanit sensible, que, de toutes ses pices,
    la plus durable, la seule survivante serait _Joseph_, grce  la
    musique de Mhul.

Ces dners eurent lieu pendant quatre ou cinq annes. Je m'y rendais: le
ton froid de M. de Talleyrand avait commenc par y rpandre une telle
contrainte que je formai le projet de m'en retirer, mais, petit  petit,
on s'accoutuma ensemble et on finit par se convenir.

M. Lemercier animait la conversation par la brillante lgret de son
esprit. Son caractre noble et ferme sied  ses discours comme  ses
actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi l'empereur
redoutait-il jusqu' sa gaiet, car elle captive la confiance,
quoiqu'elle soit pleine de sel.

M. Grard n'inspire pas la mme scurit; mais son esprit, comme son
talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en saillies
ingnieuses et force  un exercice d'esprit  la fois agrable et
amusant qui ressemble un peu  l'escrime; pour se mettre en garde contre
les railleries, on fait sortir de son propre fonds le mouvement et
l'adresse qui doivent en garantir, et cette mulation ne manque pas d'un
certain charme.

Quant  M. Duval, content d'avoir crit quelques opras-comiques fort
gais, deux ou trois comdies o le dialogue ne manque pas d'esprit, il
se croit quitte envers la postrit, le temps prsent, la gaiet et
l'esprit; il est, en consquence, le plus insignifiant et le plus muet
des hommes[49].

  [49] Il vient de donner, en 1817, une comdie sous le nom de _la
    Manie des Grandeurs_, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la
    lecture sous celui de _l'Ambitieux_. Il n'y a de comique dans cette
    pice que son succs parce qu'il prouve que nos formes politiques
    n'ont pas la dure ncessaire pour qu'un pote fabrique une pice.
    Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire
    regarder comme un gentilhomme ultra, tait calqu sur M. le comte
    Regnault de Saint-Jean-d'Angly, qui alors empcha la police
    d'accueillir cette pice. Il doit sourire maintenant du genre
    d'application qu'on cherche  faire d'un rle qu'il n'aurait
    peut-tre ddaign dans aucun temps s'il avait prvu qu'il en
    viendrait un o il se ferait prendre pour un gentilhomme.--_Note
    d'Aime de Coigny._

Nous l'emes bientt banni de notre petite runion o il avait trop
l'air de l'imbcile sultan devant lequel viennent en vain, pour
l'mouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaiet. Dlivrs de
lui, nous restmes fort bien partags entre la grce piquante de madame
de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma
bonne volont de plaire et de m'amuser, et le charme inexprimable que M.
de Talleyrand sait rpandre quand il n'enveloppe point cette qualit
dans un ddaigneux silence. Ce fut dans ces runions que je contractai
l'habitude de M. de Talleyrand et la familiarit ncessaire pour pouvoir
lui parler de tout sans consquence et sans embarras.

Dans les vieilles monarchies, il y a une manire d'tre, un ton de
socit, plus ou moins nuanc par la distance o l'on se trouve de la
cour, que l'on cherche  imiter dans tous les tats. Aprs notre
Rvolution o rien n'a d'ensemble, o aucune habitude n'est enracine,
tout est encore dans le dsordre et l'on rencontre encore d'anciens
grands dbris prs d'difices naissants. Ce qu'on appelait le ton du
monde se ressentait de cette situation: les manires de la cour, celles
de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne compagnie, et les
lieux o l'on prodiguait les gards en raison de l'esprit et du talent
taient aussi loigns que s'ils avaient appartenu  trois peuples
diffrents. Ils ne tendaient mme point  se runir, car il semblait
qu'il manqut d'un lien pour les rapprocher, comme il manquait d'un
empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes
territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux plac qu'un
autre pour juger ces distances singulires qu'il franchissait souvent en
un jour, pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles provinces
servait peu pour le bonheur public; quel abus trange de la victoire on
faisait en imposant le nom de Franais  des gens si loin d'tre runis
par le mme intrt et de former un mme peuple, puisque, au sein de
Paris, tant de fractions de socit divisaient cette ville en autant de
petits mondes souvent contraires de principes, de voeux et de positions.
Tout ce qui portait aux yeux de M. de Talleyrand l'vidence de ce fait
me faisait plaisir et c'est une des raisons qui me rendaient agrable
notre runion chez mesdames de Bellegarde, car c'tait une des mille
diffrences qui existaient dans la ville.

Sur la fin du rgne de Bonaparte, les nuances de caractre qui existent
entre les hommes se manifestaient par des plans d'organisation publique;
on rvait _rpublique_, _royaume_, _tat fdratif_, etc., et chaque
homme, comptant pour rien le lien social du moment, portait dans ses
voeux, avait en ses desseins l'ordre quelconque d'un changement total.
Ceci est un des malheurs les plus fatals et les moins aperus
qu'entranent les rvolutions. Manquant de cette assurance intrieure
que ce qui existe peut s'amliorer ou s'altrer, mais ne peut tre
dtruit, les hommes cessent d'tre favorables  la socit et font
servir leurs qualits personnelles  des rgles isoles qui ne
tendraient qu' la dissoudre. Rien n'est mortel pour les tats comme
l'ide qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait sans
reculer comme devant le plus norme forfait, quand on ne sert le
gouvernement que lorsqu'il entre dans _la fantaisie_, le lien social, il
me semble, est dtruit. Si l'on avait pu rver sans crime  autre chose
qu' l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de France
aurait  citer les hommes publics qui l'ont honore? Croit-on que
l'Hpital, que Sully, que Montausier mme, que Colbert n'auraient pas
prfr d'attendre tranquillement un renversement pour arranger  leur
fantaisie, au lieu de braver pour le bien public l'humeur, la colre,
les injustices de tous ceux qu'ils taient obligs de blesser et au
milieu desquels il fallait qu'ils vcussent? L'ide d'amliorer est la
seule dans laquelle le courage et la force de caractre aient un emploi
utile. Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de ttes
saines et de coeurs droits, mais leur application est toujours funeste
parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, c'est--dire
aprs des renversements. Ces rves-l ne sont pas faits pour les temps
o il y a des moeurs, autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y
a pas d'avenir. On peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne
chose toute seule et sans prcdents, c'est _rver le bien_ et _faire le
mal_. Vingt-huit ans de convulsions politiques ont produit ce mal moral
de faire dire aux plus honntes gens sans rpugnance en parlant de
l'tat: Ceci ne durera pas. Et le rgime de fer et de gloire impos
par Bonaparte n'avait pas mis sa puissance  l'abri de ce doute.

Mais revenons  mon rcit. Attaque comme tant d'autres de la maladie
que je viens de dcrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire 
Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hter sa chute, recueillant avec
empressement chaque dmonstration qui pouvait persuader M. de Talleyrand
de l'impossibilit que la France pt jamais jouir d'un noble repos sous
un homme, qu'il ne fallait point croire que les vnements
corrigeraient, parce qu'il faisait les vnements et ne voulait les
faire que tels qu'ils taient alors, puisque la victoire n'avait point
encore dsert ses drapeaux.

Cherchant  tirer parti, pour notre projet, de l'intimit qui existait
entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus,
passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais pas
parler d'avenir. Souvent, aprs m'avoir montr en homme d'tat les maux
que l'empereur causait  la France, je m'criais:

--Mais, monsieur, en savez-vous le remde? pouvez-vous le trouver?
existe-t-il?

Il n'coutait point ma question ou ludait d'y rpondre.

--Il faut le dtruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen.

--C'est bien mon avis, lui rpondis-je vivement.

--Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien
qu'il pouvait faire, son temps de force contre la rvolution est pass;
les ides dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont
plus de danger et il serait fatal qu'elles s'teignissent. Il a dtruit
l'galit, c'est bon; mais il faut que la libert nous reste; il nous
faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le
renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette libert, Garat,
quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieys, j'ai des moyens pour
cela. Il faut ranimer dans leur esprit les penses de leur jeunesse:
c'est une puissance, et puis, l'empereur tant en retraite de Moscou, il
est bien loin. Leur amour pour la libert peut renatre!

--L'esprez-vous? lui dis-je.

--Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter.

Je le lui promis de bon coeur et effectivement je causai avec un homme
qui, lui-mme fort rvolutionnaire, se trouvait intimement li avec ceux
qui l'avaient t davantage et les snateurs qui passaient pour avoir du
talent et des ides librales. J'excitai facilement sa bile contre
l'empereur et son dsir de le voir remplac par un gouvernement o la
libert fut respecte. Il communiqua mme bientt ces impressions dans
sa socit, une des plus tendues de celles qui forment  Paris la haute
bourgeoisie. On tait encourag par la tentative que venait de faire
Mallet, tentative qui, bien que suivie par la mort violente des
coupables, avait rpandu une certaine ide de faiblesse sur le
gouvernement dconsidr. L'enlvement du ministre et du prfet de
police, la fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire avaient
imprim sur lui un vernis de ridicule qui se rpandait jusque sur la
puissance, quoiqu'il ft un de ses moindres agents. Il n'a manqu 
Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a _remplac_, il ne
s'agissait que de _dplacer_, c'est peu de chose: le plus difficile
tait fait. Sa Rpublique est une ide de prisonnier, personne n'en veut
plus, mais enfin il a russi  surprendre la police. Ainsi le
gouvernement de l'empereur n'est point inbranlable, son arme est
battue et sa police peut tre enleve: on peut donc mettre sa puissance
civile et militaire en droute!

On se sentait plus  l'aise et on regardait Mallet comme un homme qui
avait ouvert une porte  l'esprance.

Le fameux vingt-neuvime bulletin vint rallumer l'indignation contre son
auteur qui faisait la froide numration des maux dont les Franais
taient accabls, dans ce jargon moiti soldatesque, moiti rhteur
qu'on appelait son style. La description entre autres de l'incendie de
Moscou, qu'il comparait  l'ruption d'un volcan, tait rvoltante.
L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire  la chute
prochaine d'un despote militaire qui cessait d'tre conqurant. Mais son
retour subit arrta tout autre sentiment que l'tonnement: il sauta de
sa chaise de poste sur son trne et ressaisit le sceptre aux Tuileries,
tandis que son arme dlaisse couvrait de malades et de morts le vaste
territoire qui est entre la Brsina et le Rhin.

    Qui gurges aut qu flumina lugubris
    Ignara belli? Quod mare Dauni
        Non decoloravere cdes?
    Qu caret ora cruore nostro?

Frapps comme tout le monde de l'adresse hardie et aventureuse de cet
homme et de la manire dont il venait encore de subjuguer les
imaginations, nous dsesprmes un moment. Je cessai mes frquentes
visites chez M. de Talleyrand dans la crainte de le compromettre et
parlai moins vivement  ceux dont j'excitais le mcontentement. Nous
montmes plus souvent chez madame de Vaudemont pour prendre le th et
apprendre des nouvelles.

Nous nous flicitions de ne pas nous tre ouverts  M. de Talleyrand par
la simple rflexion qu'il est plus facile de garder un ressentiment
qu'un projet, et nous tenions tellement au ntre que, plutt de
consentir  le changer dans la moindre partie, nous prfrions conserver
Bonaparte.

Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une espce
d'enthousiasme factice qui n'tait au fond que l'habitude d'une
obissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force, mais qui lui
valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conut l'ide de
recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la
petite motion de perdre l'enjeu ou de se racquitter.

Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de Vaudemont, le
soir, o vivaient dans l'intimit MM. de Saint-Aignan, beau-frre de M.
de Caulaincourt; Pasquier; Mol; La Valette; Montliveau, alors intendant
de l'impratrice Josphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant,
faufil par sa protection jusque chez des ministres, adroit, dvou,
courageux pour la cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; puis
un comte de S... ancien envoy de Perse  la cour de France, Pimontais
par son pre, Polonais par sa mre, cocu allemand par sa femme, Anglais
par ses alliances, Russe par une cousine, Franais par conqute et
espion par got, tat et habitude. Tel tait  peu prs le corps d'arme
napolonienne qui, tous les soirs, sigeait autour de la table d'acajou
du petit salon bleu de madame de Vaudemont, o leurs esprances, o
leurs inquitudes se manifestaient sans contrainte.

De tous ces messieurs-l, je n'estimais que le comte de La Valette. Je
m'amusais  disputer contre lui; rest seul aprs les autres, il perdait
toute rserve, excit par la contradiction de mon discours et par le
petit morceau de sucre continuellement arros de rhum qu'il faisait
entrer dans sa bouche  chaque parole qui sortait de la mienne. Cet
exercice, prolong quelquefois bien avant dans la nuit, nous a rvl
plus de choses, fait pressentir plus d'vnements qu'il n'en savait
peut-tre lui-mme et jamais ne nous a tromps. La conversation aussi de
S... avait fini par nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutum 
passer la fin de ses soires avec nous et ne pouvant en tirer parti pour
son mtier, semblait le mettre de ct pass minuit et, rest seul dans
le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisons nombre
jusqu' une ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes
curieuses de tous les temps et, par entranement de causerie, il
finissait par nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous
mettait ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.

Il tait ais de conclure que le lien de la peur qui attachait la France
 Bonaparte tait indissoluble, en sa prsence au moins, et qu'alors il
n'existait plus de sentiment public. L'indignation tait teinte, la
campagne de Russie tait dj presque compltement oublie et, quoique
les dbris de l'arme qui l'avait entrane errassent encore mutils
loin de leur pays, on en reformait une  la hte pour recommencer de
nouvelles entreprises et l'on donnait partout les hommes et l'argent
demands, sans plainte et sans regret!

Malgr ces preuves de soumission sans borne donnes  Napolon, je ne
sais quelle assurance de le voir renvers vivait au fond de notre me.
M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos esprances que nous
appelions mme nos projets. L'ide de rendre  la France l'nergie
ncessaire pour secouer le joug despotique qui la courbait nous occupait
jour et nuit. Cette malheureuse habitude d'obir que l'on avait si
universellement contracte nous affligeait parce qu'elle nous donnait la
preuve qu' moins d'opposer  Napolon _un homme auquel on pt obir_,
sa tyrannie, la haine mme qu'il pouvait inspirer ne feraient lever
personne contre lui. M. de Talleyrand nous paraissait toujours cet
homme-l, mais il tait encore moiti chimrique pour nous. La seule
partie qui nous ft apparente tait son mcontentement, mais la forme
qu'il lui ferait prendre nous tait inconnue et nous inquitait bien
autant qu'elle pouvait nous donner d'esprance.

Revenons  cette poque de la campagne de Dresde, o l'indignation
contre l'empereur tait teinte, ou du moins si dissimule qu'il tait
impossible de fonder sur elle aucun espoir de dlivrance. Ne voyant plus
de probabilit prochaine pour la russite de nos projets, M. de
Boisgelin et moi partmes pour le chteau de Vigny, que me prta la
princesse Charles de Rohan. Nous y passmes trois mois en deux fois.

Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait
prouver le sjour de Vigny. C'est le seul endroit o l'on ait conserv
mmoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom crit sur des
murs, des tres vivants parlent de ce que je fus, enfin l je me crois 
l'abri de cette fatalit qui semble avoir attach prs de moi un spectre
invisible qui rompt  chaque instant les liens qui unissent mon
existence avec le pass et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve 
Vigny tout ce qui, pour moi, compose le pass et j'acquiers la certitude
d'avoir t aussi entoure d'intrt doux dans mon enfance et de
quelques esprances dans ma jeunesse. Voil la chambre de cette amie qui
protgea mes premiers jours, je vois la place o je causais avec elle,
o je recevais ses leons. Voil le rond o je dansais le dimanche,
voil les petits fosss que je trouvais si grands et le saule que mon
pre a plant au pied de la tour de sa matresse. Hlas! sa matresse, 
la distance d'une chambre, gt l, dans la chapelle, derrire le lit
qu'elle a si longtemps occup et o peut-tre elle a rv le bonheur!
Ah! mon pre, lors de ce dernier voyage  Vigny, tait vivant et la
douce ide de sentir encore son coeur battre contre le mien embellissait
pour moi un avenir o il n'est plus!

Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est coule, qui ont reu
sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury, un moment
mme M. de Montrond[50], aprs un espace de dix-huit annes je les
revoyais, j'tais sous leur abri! j'habitais cette mme chambre verte o
les mmes portraits semblaient jeter sur moi le mme regard! Eux seuls
n'ont point chang! La belle Montbazon, la conntable de Luynes avaient
travers intactes cet espace de temps nomm _rvolution_ qui a attaqu,
dispers toutes les nobles races de leurs descendances. Les rossignols
de Vigny nichent dans les mmes arbres, les hiboux dans les mmes tours;
moi j'ai la mme chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le
mme pavillon!

  [50] Voil la seule mention qu'Aime dans ses Mmoires fasse de son
    premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans plus de
    dtails, Montrond.

    Le duc de Fleury, ds sa sortie de France, s'tait rendu prs de
    Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au
    dire de Rivarol un beau dbris d'ancien rgime. Il rentra en
    France avec son matre, mais pour mourir en 1816.

    M. de Montrond, un peu perscut sous l'Empire, vcut sous la
    Restauration et la Monarchie de Juillet, tantt enrichi tantt ruin
    par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20 octobre
    1844  soixante-seize ans.

Quel charme est donc attach  ce retour sur la vie, quelle motion me
saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces
meubles vermoulus, de ce billard fauss, de cette grande et triste
chambre  coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux? O existence!
tu n'attaches que par le pass et tu n'intresses que par l'avenir! Le
moment prsent, transitoire et presque inaperu, ne vaudra que par les
souvenirs dont il sera peut-tre un jour l'objet!

Mon nouveau sjour  Vigny a laiss aussi dans mon coeur des traces qui
me sont chres. Mon me, runie  celle d'une noble crature, se sentait
releve et mise  sa place. J'tais devance et soutenue dans une voie
o notre guide tait l'honneur. Nos projets taient bien purs et
l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque chose de sacr, car les
voeux d'un honnte homme ont une telle puissance qu'ils forcent presque
la Divinit; pourrait-elle les rejeter sans blesser la justice?...

Le temps, employ avec ordre mais sans monotonie, coulait avec une
extrme rapidit entre la promenade, la lecture, la chasse et la
conversation.

Les campagnes taient dsertes, les champs couverts de bl mr
paraissaient une calamit,  voir les tres faibles occups  rentrer
les moissons. La France n'tait plus peuple que de veuves et
d'orphelins en bas ge. Tel tait l'tat o la rduisait la gloire des
armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et
qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals
des dimanches n'taient composs que de femmes. Bonaparte avait fait
disparatre les artisans, les pres, les poux, les laboureurs; il en
avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des trangers,
avaient abandonn les leurs.

Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abb Desnoyelles,
chapelain du chteau, homme fort attach  la princesse de Gumne, qui
l'avait recueilli dans les temps les plus dangereux de la Rvolution.
Cet abb avait t moine, par consquent mauvais prtre; mais il tait
bon homme, dvou  ceux qu'il aimait, ayant la Rvolution en horreur et
regardant l'empereur comme un parvenu. Il avait t li avec M.
Bouvet,--gravement compromis dans le procs de Georges,--et avait donn
refuge pendant deux jours, dans le chteau de Vigny,  Georges et 
Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment o ils taient le
plus chaudement poursuivis. Cet vnement lui paraissant le plus
important de sa vie, il tait possible de lui faire faire des
entreprises dans le mme sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude de
vivre  la campagne sans travailler lui avait conserv cette partie
d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des
villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il
s'exposerait, pour contribuer  un vnement extraordinaire qui nuirait
 Napolon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il avait dites
quand le culte tait proscrit. Il les avait dites pour narguer
l'autorit d'alors. Il n'est pas sr qu'il n'et prfr toute autre
manire et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de prils pour
dtruire l'autorit du moment.

Nous lui fmes envisager la possibilit que, l'empereur n'acceptant pas
la paix aprs la campagne de Dresde, les consquences trs probables
d'une fiert dplace seraient sa perte. Quand nous emes ajout que
peut-tre alors un Bourbon pourrait remonter sur le trne, le pauvre
abb resta interdit:

--Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me tenter.

Cependant, s'accoutumant  cette ide, elle lui devint bientt si
familire qu'il ne pensait plus  autre chose.

--Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins
seraient attraps! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien
d'autres en sortiraient!

--Point du tout, l'abb, personne ne sortirait et personne non plus ne
reviendrait comme il a t.

Alors l'abb entrait en colre, car il tait moine, cordelier et royal
jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait,
qu'ils dpouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer,
gorger et puis: Vive le roi! par l-dessus.

--C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma
loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire. Ma
foi, ajoutait-il, chauff par tous ces beaux projets, le retour seul du
roi peut ramener ici le bonheur et la paix.

--Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je.

M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abb
s'emporta et lui dit:

--C'est donc pour continuer la Rvolution tout  votre aise que vous
voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois
d'usurpation et aux misrables qui ont dtruit la noblesse, le clerg,
en mettant  leur place des assembles de bavards qui, tous les ans, au
nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du Roi? Par ma
foi, si c'est l votre but, que ce brave homme de roi reste o il est,
je ne sais o, et gardons notre mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il
les rvolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et les appelle comtes
ou ducs, il les effraie au moins par l'ide d'un emprunt bien onreux
sur leurs effets vols. Les acqureurs en ont l'inquitude, il exile, il
chasse des places les jacobins, il supprime, de temps en temps, ces
vilaines assembles publiques,--voyez le Tribunat,--il fait obir les
autres, enfin il sabre la Rvolution comme les ennemis et cela rjouit!

--Eh bien! l'abb, lui rpondit M. de Boisgelin, vous tes donc content
comme cela?

--Non, parbleu, mais...

Enfin le bon abb Desnoyelles tait le prcurseur et le modle des ultra
et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemble nationale
gouverner l'tat, comme l'avait rv, en 1813, un pauvre moine
cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit,
courageux et honnte homme que,  force de prcher, nous ne convertmes
pas, mais que nous rduismes au silence et qui renona  la vengeance
qui lui tait si chre, dans la crainte de ne pas tre employ au
renversement de Bonaparte et surtout au retour du roi dont il croyait
que nous nous occupions. Il rptait souvent:

--Bouvet est  Londres; si j'y tais aussi, je verrais le roi, puisque
vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois
la messe,  Nelle, chez madame la comtesse de Chlons, devant
monseigneur le comte d'Artois. C'tait le bon temps, j'tais cordelier
alors, et monseigneur me disait toujours: Bonjour, pre, comment vous
portez-vous?

Ces paroles mmorables paraissaient graves dans le coeur de l'abb et
lui haussaient le courage au point d'veiller le ntre.

--Que ne profitons-nous de l'abb, me dit un jour M. de Boisgelin, pour
communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde
entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que ne va-t-il les
joindre? De l il trouvera des moyens faciles pour se rendre en
Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un tat vritable
de la situation de la France, dont il n'a aucune ide, et lui indiquer
les personnes ou plutt l'unique personne qui peut donner  son retour
des chances favorables, si cette personne se persuade  elle-mme que le
roi puisse tre utile au pays.

Cette proposition devint aussitt un plan: l'abb y entra avec zle et
bonhomie. Il promit de ne point prorer et de porter un papier crit par
M. de Boisgelin. Nous convnmes alors de l'avertir au moment jug
convenable, de lui donner l'argent ncessaire et nous partmes pour
Paris.

Bonaparte tait de retour de la campagne de Dresde dont il s'tait
chapp par la fameuse troue de Hanau. A la vue de l'irruption des
troupes trangres qu'il entranait  sa suite, il conut l'espoir de
donner au peuple franais l'lan ncessaire pour les repousser et
l'aider mme  de nouvelles conqutes. Dans ce dessein, il chercha 
ramener en eux des sentiments qu'il s'tait efforc d'anantir depuis
quinze ans, remettant  un autre temps le soin de les comprimer de
nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme des citoyens,
signs Napolon, des proclamations adresses au _grand peuple_, des
invocations au souvenir de 92, anne de la destruction des hordes
trangres sur notre territoire, signes Napolon, _empereur_ des
Franais. Mais ce langage jacobin imprial ne produisit que de
l'tonnement. On aurait accept le titre de citoyen avec soumission; les
faubourgs eussent port la pique, la carmagnole et le bonnet rouge, mais
par ordre du ministre de la guerre. L'empereur put se convaincre que si,
jusqu' un certain point, son autorit tait  l'abri de la rvolte, il
ne pouvait pas esprer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par
une convulsion gnreuse, repoussent violemment du sol de la patrie ceux
qui tentent de la soumettre.

Cette ide nous attristait, quoiqu'elle rendt peut-tre nos projets
plus faciles. Tous les peuples ont trouv pour nous repousser,
disions-nous, une nergie patriotique, pourquoi en manquons-nous?
Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes, de la
famille, du pays et du repos? Hlas! la France n'est plus maintenant
qu'une garnison o rgnent la discipline et l'ennui. On dfendra par
obissance cette garnison, mais les habitants ne se mleront point de la
querelle, et la conqute de la France n'est qu'une affaire militaire,
menaant seulement l'honneur de l'arme. En Espagne, o aucune habitude
n'tait branle, un changement effrayait, depuis le noble titr
jusqu'au pauvre fainant qui se plaisait dans sa vie vagabonde. Chacun
tait prt  dfendre l'abus auquel il tait attach, dont il
subsistait, et  se battre, sinon pour _la libert_, au moins pour _sa
prfrence_. C'est un sentiment patriotique qui s'oppose  recevoir la
loi du vainqueur: chez nous, o trouver des sentiments qui nous
dfendent? Employ par la guerre, spar de ses enfants, loin de ses
foyers, dpendant d'un gouvernement qui change  tout moment de forme et
de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la tte d'un Franais? En
1792 mme, lorsque les troupes prussiennes furent chasses du
territoire, tait-ce un mouvement national qui les repoussa? A cette
poque terrible, les riches propritaires, renferms dans des cachots,
spolis, gorgs au nom de l'anarchie, n'taient plus compts dans la
nation, et peut-on appeler nation un peuple sans discipline et sans
chefs?

Mais ces tristes rflexions ne pouvaient nous abattre. On est si heureux
d'avoir l'esprit occup par un projet bien dtermin, qu'il donne du
courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on croit en
possder le remde. A la vue, par exemple, de l'obissance passive qu'on
montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard indiffrent qu'on
jetait sur les armes ennemies prtes  fondre sur le pays, nous
disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises en activit et de
rois ns sur le trne, ayant l'habitude d'exercer leurs pouvoirs dans un
certain espace d'o ils sortent peu et ne font jamais sortir les
peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans toute une vie, se
trouvant autour de soi ainsi que les moyens de fortune et d'industrie,
font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour lui seul que peuvent
se dvelopper tous les sentiments.

--Notre plan, notre plan! rptions-nous.

M. de Boisgelin rdigea, en forme de lettre, un mmoire adress au roi,
dans lequel, en rendant un compte exact des vnements et de l'effet
qu'avaient produit sur les opinions les changements oprs depuis 1792,
il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la famille des
Bourbons, si elle entrait dans la volont du sicle, en substituant
franchement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
qu'avaient port ses anctres. Il faisait envisager, dans cette
supposition, l'arrive en France d'un roi de l'ancienne famille comme un
intermdiaire tutlaire qui, s'interposant entre les ennemis attirs par
Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les dtails donns taient
positifs et le mmoire, un vrai chef-d'oeuvre de clart, de patriotisme
et de courage. Quand il fut crit, nous attendmes quelque temps avant
d'avertir l'abb.

Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la ncessit de
rejoindre son arme, en mme temps qu'il craignait Paris en son absence,
eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice habituel de
sa puissance, entre autres  la formation d'une garde nationale dont il
se dclara gnral commandant. Il nomma Marie-Louise rgente, tablit un
Conseil de rgence  la tte duquel il mit son frre Joseph, et, voulant
essayer avant son dpart d'veiller un enthousiasme nouveau et d'un
genre plus doux que celui que produisaient ses succs, il reut les
officiers de la garde nationale en bon mari, en bon pre, en bon homme,
en citoyen se prparant  dfendre ses foyers, et il remit sa femme et
son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme de la plus
paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui taient venus vers lui
taient mcontents de ses projets, de sa conduite et montaient en
murmurant l'escalier qui conduit  la salle o ils furent reus. Comme
ils ne s'attendaient pas au petit drame bourgeois qui leur fut donn,
ils en furent tonns et se retirrent agits par une certaine motion.
Pendant qu'ils redescendaient l'escalier avec des impressions si
diffrentes de celles qu'ils venaient d'prouver, Napolon, rentr dans
sa chambre, sautait de joie d'avoir si bien russi par sa pasquinade.

--J'ai bien jou mon rle! disait-il.

Mais il se trompait lui-mme par cette fourberie, comme font, de notre
temps, tous les fourbes. Le lendemain, mme le soir de cette comdie,
l'impression qu'elle avait cause tait efface, et ceux pour lesquels
on l'avait joue, ne se croyant engags que par le serment qu'ils
avaient prt  l'impratrice et  son fils, rirent de la scne dont ils
avaient t tmoins.

Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que ceux qui
dsirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une
adresse trop raffine les dconsidrent, ne font point illusion et les
privent de la facult de bien faire, en accoutumant  regarder leurs
actions comme le masque de leur pense. Le sicle n'est plus o l'on
admirait l'incomprhensible. L'intrigue est un moyen arrir qui donne
des entraves  ceux qui s'en servent et abreuve les premiers
personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dgots que mritent
les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napolon a prouv cette
vrit.

Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, dj avanc bien au del de
nos frontires. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la
campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont la
France tait l'enjeu, fut admirablement bien joue par l'empereur, et si
tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur
destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer.
Comme athlte, il est tomb de bonne grce, son honneur de soldat est 
couvert, sa vie comme homme a t conserve, il n'y a eu que notre pays
et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche  lui faire: tels sont les
raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le rpte, je n'cris
point de mmoires militaires et je ne m'occupe que des mouvements dont
j'ai t tmoin et auxquels nous avons pu le voir participer.

Aprs le dpart de l'empereur, une sorte d'aise gnrale se faisait
sentir au travers du trouble dont les esprits taient agits; on
respirait mieux et l'on se plaignait ensemble.

--Il m'a enlev tous mes enfants, disait l'un.

--Mes amis sont disperss, s'criaient les autres. Il ne veut pas que
les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il trouve que
cela distrait du respect et de l'occupation continuelle qu'on lui doit.
Voyez madame Rcamier, voyez M. de Montrond! Madame de Stal, M.
Benjamin de Constant paient par l'exil la peine de savoir crire et,
s'il avait le temps, il remonterait jusqu' Tacite pour infliger des
punitions aux crivains et livrerait aux flammes toutes les
bibliothques, afin de persuader la postrit que le monde commence 
lui. Il veut servir de modle en chappant aux comparaisons.

Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en bouche.

Au milieu de ce mouvement des esprits, les frquents bulletins de
l'arme qui, sous les noms de batailles gagnes, nous dguisaient des
revers, donnaient de la probabilit  nos esprances et de l'activit 
nos dmarches. M. de Boisgelin se rapprocha, ds cette poque, de M.
douard de Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, dsirant, comme lui,
revoir les Bourbons sur le trne de France, mais ayant moins combin la
manire de les y maintenir. Sans regarder au vritable tat du pays et
aux concessions  faire au peuple, ils ne songeaient qu' la bonne
occurrence qui se prsentait pour le renversement de l'empereur.

Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de Catelan, o
se rendait souvent M. de Boisgelin, tait un homme d'imagination, de
probit, qui avait toujours l'air d'avoir quelque chose  dire  Bruno
et cependant en laissait fuir l'occasion d'une manire affecte. Il fut
un jour chez lui et lui dit que, membre d'une socit tendue dont les
lois, formes sur la plus pure morale, taient ensevelies dans la
conscience de ceux qui la composaient, il tait charg de lui faire la
proposition d'y entrer, que le serment exig ne devait point alarmer
l'me la plus religieuse et la plus dlicate.

--Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous voulez,
nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est notre but, et
je crois que nous avons quelques moyens pour le voir accomplir.

M. de Boisgelin lui rpondit qu'il ne lui convenait pas d'engager sa
libert par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter d'une
simple promesse du secret et le mener dans ces runions, il y
consentait. Il fut accept, et M. de Gain le conduisit, le soir mme,
rue de la Paix, o, dans une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup
de monde, entre autres MM***[51]. M. de Boisgelin, qui n'tait entr l
que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer, aprs avoir
reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se bornait  un
dsir vague, plus ou moins fortement exprim, de profiter des
circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'ide de tirer des liens
secrets de cette association qui, dans toutes les provinces, avait de
petits groupes correspondants, une apparence d'unanimit dans de
certains voeux et de montrer une surface de royalisme qui pt imposer en
cas de besoin. Il se mit, en consquence,  parler de _Constitution
royale_ et de _conditions nationales_, d'aprs lesquelles on
_appellerait un Bourbon_. Il ne persuada personne pour le fond du
principe, mais beaucoup crurent que c'tait le seul moyen pour le moment
de retourner sous les rois lgitimes.

  [51] Les noms ne sont point donns par les _Mmoires_.

--Pour redonner  la lgitimit la place naturelle qu'elle doit occuper
dans les ides, il faut la purger de ce vernis de soumission sans bornes
des sujets  leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est l ce qui, la
faisant confondre avec l'esclavage de peuples dvolus de matre en
matre par droit de succession, la fait repousser par les mes
indpendantes et gnreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer dans
les liberts des peuples et la placer parmi leurs droits.

Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu exercs 
la mditation, mais ces messieurs engagrent M. de Boisgelin  profiter
de leurs moyens de correspondance pour propager les doctrines propres 
concilier ces divers intrts.

Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur ct, des
sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou  peu prs et ne
remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du plus fort, elle
sentait que l'empereur n'tait plus son matre et, voulant nanmoins lui
prouver sa fidlit dans un moment o tout le monde conspirait, elle
conspirait en faveur du roi de Rome, prvoyant bien que ce petit
usurpateur ne donnerait pas beaucoup de soucis  M. son pre, puisqu'il
n'aurait d'arme que celle dvoue  Napolon et de ministres que ses
serviteurs. C'est un raisonnement qui a commenc alors et qui s'est
continu depuis, car c'est le sens de presque tous les troubles. Nous
avons su qu'un espion de police tait dans la pice attenante  celle o
se tenait l'assemble de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en
mettait peu en peine.

Un jour, M. de Boisgelin me dit:

--Il y a bien longtemps que vous n'avez t voir M. de Talleyrand; il
faut cependant s'expliquer avec lui.

Comme les fes dont on nous a entretenues dans notre enfance, et qui,
pendant un certain temps, taient obliges de perdre les formes
brillantes dont elles taient revtues pour en prendre de repoussantes,
M. de Talleyrand est sujet  de subites mtamorphoses qui ne durent pas,
mais qui sont effrayantes. Alors la vue des honntes gens le gne et il
leur devient odieux. Je craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver
dans cet tat que je nomme _sa peau de serpent_ et je fus agrablement
surprise de le voir gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en
secret et tte  tte. Chaque personne qui sortait, rencontrant celle
qui entrait, semblait dire: Je vous ai devance; c'est moi qui l'ai
pour chef.

Aprs nous tre entretenus du malheur des temps, du progrs des ennemis
en France, je lui dis que ce que je craignais le plus tait de voir la
paix conclue au milieu de ce dsordre et de rentrer sous le sceptre d'un
guerrier battu.

--Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.

--A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?

--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.

--Pas autre chose? m'criai-je.

--Il ne peut tre question que de la rgence, rpondit-il en baissant
les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas tre
contrari.

Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps tait prcieux
et je lui dis contre la rgence tout ce que j'ai not plus haut. Il
m'couta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de revenir le
lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'esprance, j'y revins cependant. Il
me parla de cent mille choses incohrentes, comme c'est son habitude
quand il veut causer et retenir prs de lui les gens. Il me raconta les
propositions de paix que les monarques trangers faisaient  Bonaparte,
propositions qu'il refusait.

--Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans son
orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous entendre? La
guerre nous dtruit, la paix nous menace et nous tergiverserions, Dieu
sait pourquoi!

--Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez prs l'un de l'autre et,
pour nous dlivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions
peut-tre faire des _ides patriotiques_ et un _trne national_ avec M.
le duc d'Orlans.

--Non, lui dis-je en proslyte zle de l'opinion royale lgitime, M. le
duc d'Orlans est un usurpateur de meilleure maison qu'un autre, mais
c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frre de Louis XVI?

Nous nous revmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui
parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompt, ni me donnt de rponse
et je sortais toujours fort effraye de ses projets. Je craignais
surtout cette muserie qui est dans son caractre, qui le fait profiter
de l'vnement, n'importe lequel, et se donner le mrite de l'avoir
prvu, arrang secrtement, quand il n'a fait que l'attendre dans le
silence. Comme l'vnement que je voulais avait besoin d'tre fait et
qu'il ne serait point arriv naturellement, la nonchalance de M. de
Talleyrand m'tait insupportable. J'tais bien certaine qu'elle lui
tait personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de
choses pour lequel je faisais des voeux. Je m'puisais en raisonnements,
mme en plaisanteries, car je savais de quelle importance il tait de ne
point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie
insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du got.

Un jour, il se leva, fut  la porte de son cabinet de tableaux, et,
aprs s'tre assur qu'elle tait ferme, il revint  moi levant les
bras en me disant:

--Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais...

Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au cou, je
lui dis:

--Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la libert de notre
pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'tre heureux avec
un gros roi faible qui sera bien forc de donner et d'excuter de bonnes
lois.

Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit:

--Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connatre comment je
suis avec cette famille-l. Je m'accommoderais encore assez bien avec M.
le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui lui
expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frre ne me connat pas
du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un remerciement,
m'exposer  un pardon ou avoir  me justifier. Je n'ai aucun moyen
d'aboutir  lui et...

--J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en
correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prte  lui
tre envoye. Voulez-vous la voir?

--Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de la
lire, me rpondit-il assez vivement.

Je ne puis encore me rappeler sans motion le plaisir que j'prouvai au
moment o je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le plus
pur que j'aie jamais form. Je me rendis rapidement chez moi, o M. de
Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant:

--Il est  nous, il veut lire votre lettre au roi!

Rien n'gale le transport de joie de Bruno.

Nous nous mmes  copier la lettre, en soignant trs fort le paragraphe
dans lequel il tait question de M. de Talleyrand. L'explication abrge
quoique gnrale de sa conduite, sa haute position politique et
l'impossibilit que, sans lui, le roi pt jamais parvenir au trne, tout
cela fut trac d'une main assez habile. Le lendemain, je me rendis rue
Saint-Florentin avec mon papier dans mon sac. A peine fus-je entre dans
la chambre  coucher que, fermant la porte avec prcaution, M. de
Talleyrand me dit:

--Asseyez-vous l et lisons.

Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commena 
lire trs lentement. A mesure qu'il avanait, il disait, en
s'interrompant: C'est cela!--A merveille!--C'est parfait!--C'est
expliqu admirablement! Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
regardait, il eut un mouvement trs marqu de satisfaction et le relut
encore. Lorsqu'il eut achev toute la lecture, il la recommena plus
lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me dit:

--Je veux garder cela et le serrer.

--Mais cela va vous compromettre inutilement.

--Bah! me rpondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-l me
plat.

J'exigeai cependant qu'il le brlt et, allumant alors une bougie  un
reste de feu presque teint qui tait dans l'tre, il tortilla le papier
en l'approchant de la bougie, le jeta enflamm dans la chemine et
croisa dessus la pelle et la pincette pour empcher que les cendres ne
s'envolassent par le tuyau.

--On n'apprend qu'avec un homme d'tat, lui dis-je,  anantir un secret
bien secrtement.

Aprs cette petite opration, M. de Talleyrand se tourna de mon ct et
me dit:

--Eh bien! je suis tout  fait pour cette affaire-ci et, ds ce moment,
vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne cette
correspondance, et travaillons  dlivrer le pays de ce furieux. Moi,
j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement ce qu'il fait. J'ai
avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par lesquels il
m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non des propositions
de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi 
tous les engagements qu'il avait pris pour rgner sur les Franais. On
ne doit pas craindre de prononcer encore les mots de _nation_, _droits
du peuple_, il s'agit de marcher et l'exprience a resserr dans de
justes bornes l'expression de ces mots-l.

Je revins chez moi enchante et jamais, je crois, M. de Boisgelin n'a
ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner  rappeler la part
ncessaire que nous emes au retour du Roi, je devrais m'arrter ici,
car la dtermination que prit  cet gard M. de Talleyrand et qui, je
dois le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements et
nos conversations lui inspirrent, est l'unique chose importante dans
cette conjuration et la seule force qui ait chang l'tat des choses.
Notre but a donc t rempli  ce moment. Mais comme ces feuilles sont
destines  me rappeler les sensations que j'prouvai alors, je vais
continuer doucement ces mmoires, regardant ce qui nous est personnel
comme indiqu et mme termin.

M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux runions dont j'ai
dj parl et se convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue
vidente, mais qui, pour n'avoir pas t bien connue par le gouvernement
du roi, a pens lui devenir funeste, parce qu'il a pens y trouver une
force qui n'y tait pas. Il n'en existe que dans des intrts communs et
les rapports qui lient ensemble les gens dans les positions les plus
distantes. Or, dans cette association royaliste, comme il n'tait
question que de fidlit  un tre imaginaire et de puret de conduite,
elle formait une chose isole, abstraite, sans poids et ne reprsentant
rien qui rpondt  l'intrt rel de personne. Ses moyens de police
intrieure et de correspondance pouvaient tre utiles cependant. tendus
sur la surface des choses, comme un lger nuage ils pouvaient les
voiler, mais ils ne donnaient ni force d'action ni rsistance. L'amour
mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidlit  des
devoirs dont on n'avait nulle ide, taient des folies qui ne pouvaient
donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin chercha
seulement  inspirer assez de confiance pour qu'on lui permt de choisir
ces moments.

--Il faudrait, me disait-il quelquefois, tcher de parler  des
snateurs,  des gens qui en remuent d'autres.

--Ma foi, les snateurs ne sont pas trop ces hommes-l, disais-je. Ils
me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et avec
lesquelles on nous jette  l'eau.

Cependant nous fmes des dmarches prs de quelques-uns. Mais Tacite a
dit, sur le Snat romain, ce qui est applicable aux corps de l'tat
quand la fortune de ceux qui les composent est dpendante du matre.

Les snateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'tre point
affligs par les maux publics, ni tents d'en dlivrer. Seulement, en
vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui tait la recette
et le rfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemble en
forme de chapitre, pour rgler l'affaire de leurs revenus.

Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit:

--Il serait ncessaire d'arranger tout ceci d'une manire noble et
srieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix  Montereau, son
petit succs lui tourne la tte, il parle de retourner  Vienne. On a
fait,  Chtillon, une assemble en forme de Congrs, o se rendra lord
Castlereagh et les ministres des diffrents souverains de l'Europe, pour
discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on est encore dcid
d'offrir  Napolon. Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est
livr  l'effervescence d'une domination militaire qui, changeant les
ides reues de morale et de politique, n'accorde le nom de vertu qu'
l'asservissement ou l'obissance sans contestation, et de gloire qu'
l'esprit de conqute. Il faut que, lorsque le Snat s'assemblera, il
nous tire d'affaire, qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est
couvert et qu'il assure notre existence en travaillant  la sienne.
Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des lois
fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte  la tribune
pour dnoncer Napolon en disant que, ayant t lu empereur aux
conditions qu'il n'a pas tenues, _de faire voter l'impt par l'organe
des reprsentants de la nation, de rendre compte de l'emploi du revenu
et de faire jouir les citoyens de la libert de leur personne et de leur
pense_, il n'a aucun droit, aux termes d'un contrat qu'il a viol,
puisque _l'impt a t lev  sa fantaisie, la libert des citoyens a
t attaque dans leur pense et dans leurs actions, et le droit de
lever des armes exagr au point d'puiser la population_; que les
familles sont en deuil et rduites  des vieillards et  des enfants;
que l'Europe est jonche de nos morts pendant que la France est couverte
d'ennemis dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre et dont il
ne veut point nous dlivrer par la paix; que, en consquence, n'ayant
pas tenu les conditions du contrat qui fondait son autorit, on le
rpte, le contrat est annul et il est dclar perturbateur du repos
public et mis hors la loi. Que le Snat, ensuite, se constitue en
Assemble nationale, qu'il envoie aux dputs l'ordre de s'assembler et
de dlibrer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il
dclare la France monarchie constitutionnelle avec trois ou quatre lois
bien faites qui indiquent clairement les liberts du peuple et prendront
le nom de _charte_ ou de _lois constitutionnelles_, comme il voudra.
Alors, qu'il appelle le frre de Louis XVI sur le trne et qu'il fasse
adhrer le peuple  ce voeu, en faisant ouvrir des registres o chaque
citoyen sera invit  crire son nom. Qu'il fasse un appel aux armes et
qu'il envoie une dputation aux princes coaliss pour leur faire part de
cet vnement, en les invitant  repasser le Rhin pour commencer l les
prliminaires de la paix.--Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a l de quoi
remuer une me patriotique et faire les plus belles phrases du monde
sans danger. C'est l ce qu'il faut rpter souvent, cette
persuasion peut encore faire des hros. Qu'on voie Lambrechts[52],
Lenoir-Laroche[53], je ne sais qui, ces patriarches de rvolution qui
savent si bien dmolir les trnes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_,
_libert_. S'ils les prononcent, nous sommes sauvs; je vais faire, de
mon ct, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant
ainsi, ils passent un vritable contrat entre le monarque et le peuple,
et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils appellent
ne l'empchent point d'tre li par des conditions, et que l'existence
du _sine qua non_ qu'ils cherchent tant se trouve assur par cette
manire d'agir.

  [52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, n le 20 novembre 1753 dans
    les Pays-Bas autrichiens, s'tait consacr  l'tude du droit et
    tait, en 1786, recteur  l'Universit de Louvain. Lgiste et
    philosophe, il approuvait  ce double titre les rformes tentes par
    Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques
    des peuples runis sous la domination autrichienne. Quand la
    Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut
    quitter le pays. Il y rentra avec nos armes. Comme il retrouvait
    dans les rvolutionnaires franais beaucoup des doctrines
    gouvernementales qui l'avaient attach  l'empereur autrichien, il
    restait d'accord avec lui-mme en devenant un champion nergique de
    la Rpublique et de l'influence franaise. Il fut,  la runion de
    la Belgique  la France, rcompens de ce zle par un poste de
    commissaire prs le Directoire excutif du dpartement de la Dyle et
    y montra assez de talents et de zle pour qu'aprs le 18 fructidor
    il ft appel  Paris et nomm ministre de la justice. Les coups
    d'tat continurent  lui tre bienfaisants. Le 18 brumaire lui
    valut le Snat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Lgion
    d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zle pour la libert, il
    tenait de ses travaux le got des formes lgales, que le
    gouvernement de l'Empereur ddaignait. De l l'origine d'une
    opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement moindre,
    n'alla pas au del du silence, mais qui le mettait  part avec le
    duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le dsignait  Talleyrand. En
    effet, en 1814, il vota la dchance et fut charg de rdiger les
    considrants. Il travailla aussi  la prparation de la charte;
    mais, l, ses principes de lgiste se heurtrent  l'intransigeance
    royaliste de l'abb de Montesquieu, et lui cotrent la pairie.
    Malgr cette disgrce, il refusa de se rallier  Napolon lors des
    Cent-Jours. L'opposition librale le recueillit, comme les anciens
    imprialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les
    lgitimistes. En 1819, il fut lu  la Chambre, o il sigea 
    l'extrme gauche. Il mourut en 1823.

  [53] Lenoir-Laroche, n le 29 avril 1749  Grenoble et avocat dans
    cette ville, vint plaider un procs important  Paris et s'y fixa.
    En 1788, il proposa les tats du Dauphin comme un exemple  suivre
    par les tats gnraux qui allaient s'ouvrir, et le succs de cette
    brochure le fit lire, en 1789, comme dput du Tiers tat par la
    prvt de Paris. Dans l'Assemble constituante, il fut de ceux qui
    rvaient la libert sans dsordre. Sous la Terreur, il fut des
    suspects. Le Directoire le trouva journaliste, rpublicain, et
    toujours modr. Un instant, ce fut un titre  la faveur et il
    devint prfet de police. Mais,  la veille du 18 fructidor, ce
    n'tait pas la modration qu'on voulait de la police, et il redevint
    journaliste, soigneux de se tenir  gale distance des anarchistes
    et des clichiens. Cette impartialit trouva sa place dans une chaire
    de lgislation qu'on lui donna  l'cole centrale du Panthon et
    son rpublicanisme lui valut un sige au Conseil des Anciens. Au 18
    brumaire, sa modration l'emporta sur son rpublicanisme et lui
    obtint le Snat, puis le titre de comte et la cravate de commandant.
    Sa fortune faite, et mme pour qu'elle durt, il revint 
    l'quilibre naturel de ses prfrences politiques, au dsir d'une
    libert rgle. Trop modr pour trouver jamais le courage ni
    l'occasion d'une rsistance, il accumulait en secret ses griefs 
    mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec
    quelques autres semblables  lui, il se trouva prt, en 1814, 
    renverser Napolon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient
    jamais protest. Pair de France en 1814, ray par l'Empereur,
    rtabli par la seconde Restauration, il continua  dfendre, dans la
    mesure o il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et
    mourut le 17 fvrier 1825.




APPENDICE


LES COIGNY

ORIGINE DE LA FAMILLE


Saint-Simon raconte en ces termes les origines des Coigny:

  Les Matignon avaient mari leurs soeurs comme ils avaient pu; l'une,
  jolie et bien faite, pousa un du Breuil, gentilhomme breton; l'autre,
  Coigny, pre du marchal d'aujourd'hui.

  Coigny tait fils d'un de ces petits juges de basse Normandie, qui
  s'appelait Guillot, et qui, fils d'un manant, avait pris une de ces
  petites charges pour se dlivrer de la taille aprs s'tre fort
  enrichi. L'pe avait achev de le dcrasser. Il regarda comme sa
  fortune d'pouser la soeur des Matignon pour rien et, avec de belles
  terres, le gouvernement et le bailliage de Caen qu'il acheta, se fit
  un tout autre homme. Il se trouva bon officier et devint lieutenant
  gnral. Son union avec ses deux beaux-frres tait intime, il les
  regardait avec grand respect et eux l'aimaient fort et leur soeur, qui
  logeait chez eux et qui tait une femme de mrite. Coigny, fatigu de
  son nom de Guillot et qui avait achet, en basse Normandie, la belle
  terre de Franquetot, vit par hasard teindre toute cette maison,
  ancienne, riche et bien allie. Cela lui donna envie d'en prendre le
  nom et la facilit de l'obtenir, personne n'tant plus en droit de s'y
  opposer. Il obtint donc des lettres patentes pour changer son nom de
  Guillot en celui de Franquetot, qu'il fit enregistrer au parlement de
  Rouen et consacra ainsi ce changement  la postrit la plus recule.
  Mais on craint moins les fureteurs de registres que le gros du monde
  qui se met  rire de Guillot, tandis qu'il prend les Franquetot pour
  bons, parce que les vritables l'taient, et qu'il ignore si on est
  ent dessus avec du parchemin ou de la cire. Coigny donc, devenu
  Franquetot et dans les premiers grades militaires, partagea, avec les
  Matignon, ses beaux-frres, la faveur du Chamillard. Il tait lors en
  Flandre, o le ministre de la guerre lui procurait de petits corps
  spars. C'tait lui qu'il voulait glisser en la place de Villars et
  par l le faire marchal de France. Il lui manda donc sa destination
  et comme le bton ne devait tre dclar qu'en Bavire, mme  celui
  qui lui tait destin, Chamillard n'osa lui en rvler le secret,
  mais,  ce que m'a dit lui-mme ce ministre dans l'amertume de son
  coeur, il lui mit tellement le doigt sur la lettre, que, hors lui
  dclarer la chose, il ne pouvait s'en expliquer avec lui plus
  clairement. Coigny, qui tait fort court, n'entendit rien  ce
  langage. Il se trouvait bien o il tait. D'aller en Bavire lui parut
  la Chine; il refusa absolument et mit son protecteur au dsespoir, et
  lui-mme peu aprs quand il sut ce qui lui tait
  destin.--_Mmoires_, dit. Chruel et Ad. Rgnier, t. IV, p. 12.

Ce qui avait chapp au pre fut obtenu par le fils. Franois de
Franquetot devint marchal de France, et, par lettres patentes de
fvrier 1747, duc de Coigny. Saint-Simon fait bonne mesure aux mrites
du marchal, et les rappelle avec cette justice heureuse d'tre juste
qu'inspire l'amiti. Pourtant, il ne se tient pas de montrer, dans
l'homme magnifiquement rcompens et digne de cette fortune, le parvenu.
A propos de la mre, la comtesse de Coigny, ne Matignon, il revient 
son thme:

  Madame de Coigny mourut aussi fort vieille; elle tait soeur du comte
  de Matignon, chevalier de l'ordre, et du marchal de Matignon. On
  l'avait marie  grand regret, mais pour rien  Coigny qui tait fort
  riche. Le fcheux tait qu'il les avoisinait et que ce qu'il tait ne
  pouvait tre ignor dans la Normandie. Son nom est Guillot et lors de
  son mariage tout tait plein de gens dans le pays qui avaient vu ses
  pres avocats et procureurs du roi des petites juridictions royales,
  puis prsidents de ces juridictions subalternes. Ils s'enrichirent et
  parvinrent  cette alliance des Matignon. Coigny se trouva un honnte
  homme, bon homme de guerre, qui ne se mconnut point et qui mrita
  l'amiti de ses beaux-frres; c'est lui qu'on a vu, en son lieu,
  refuser le bton de marchal de France, sans le savoir, en refusant de
  passer en Bavire, dont il mourut peu aprs de douleur... Que dirait
  cette dame de Coigny, si elle revenait au monde? Pourrait-elle croire
   la fortune de son fils et la voir sans en pmer d'effroi et sans en
  mourir aussitt de joie?--_Mmoires_, t. XI, p. 174.

Avec Saint-Simon, il faut toujours tenir compte de la malveillance qui
est sa passion quand il s'agit de noblesse. Il et voulu tre le seul
duc du royaume. Son orgueil souffre  reconnatre l'antiquit des
familles qui partagent avec lui la pairie. A abaisser les autres maisons
il lui semble lever la sienne. Ici, sa jalousie de duc et pair fait
tort  son impartialit de gnalogiste. Non content de prtendre que la
roture de Guillot s'tait artificiellement ente sur la noblesse des
Franquetot, il prcise la date et les phases de la mtamorphose: le
grand-pre du marchal s'est, de Guillot, transform en Coigny, et le
pre du marchal s'est transform, de Coigny, en Franquetot. C'tait
rendre facile la vrification. Or, voici ce que les titres et papiers
tablissent:

Le marchal Franois de Franquetot, duc de Coigny, eut pour pre:

Robert-Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, lieutenant gnral,
mari  Franoise de Goyon Matignon. Celui-ci tait fils de

Jean-Antoine de Franquetot, comte de Coigny, marchal de camp, capitaine
lieutenant des gendarmes d'Anne d'Autriche. Il avait pous Madeleine
Palry dame de Villeray, d'une vieille famille de Normandie. C'est en
rcompense de ses services que la terre de Coigny fut rige en comt en
1650.

Donc le pre du marchal ne prit pas le nom de Franquetot, mais le porta
ds sa naissance, l'ayant reu de son pre, et celui-ci, le grand-pre
du marchal, non seulement n'tait pas Guillot, mais tait dj
Franquetot.

Il l'tait par son pre, Robert de Franquetot, prsident  mortier au
parlement de Normandie. Lui-mme tait n d'Antoine de Franquetot, mari
 Elonore de Saint-Simon Courtemer, galement prsident  mortier, et
qui transmit  son fils sa charge et son nom.

Donc, en remontant jusqu' la fin du XVIe sicle, les Coigny sont, de
fils en pre, Franquetot, quoi qu'en dise Saint-Simon. Appeler, comme il
le fait, petites charges de judicature des prsidences au parlement de
Normandie, traiter en manants non dcrasss des magistrats qui
trouvaient femme dans la bonne noblesse, est avoir le ddain un peu
tourdi. Et si la dame de Saint-Simon qui entrait dans cette famille au
commencement du XVIIe sicle, et si le Saint-Simon qui succda en 1637 
un de ces Franquetot dans la lieutenance gnrale du Cotentin taient
lis par quelque parent  l'auteur des _Mmoires_, il amoindrit sa
propre famille  dprcier celle des Franquetot. Les vouloir Guillot en
dpit des textes, c'est prcisment faire ce qu'il leur reproche, parler
pour le gros du monde qui rit de confiance, et oublier les fureteurs
de documents. Si des Guillot s'entrent sur les Franquetot avec du
parchemin et de la cire, ce fut  une poque trs ancienne. O
l'antiquit de toute usurpation nobiliaire est noblesse. Il n'y a gure
de famille, mme parmi les plus grandes, qui n'ait couvert son premier
nom d'ornements hraldiques; le tout tait de s'y prendre tt. Les
Franquetot, eussent-ils t jadis Guillot, avaient fourni une hrdit
de bons gentilshommes, vcu noblement, utilement. Mme le pre du duc de
Saint-Simon n'avait pas conquis la faveur de Louis XIII par des services
comparables, s'il faut en croire Tallemant des Raux: Le roi prit
amiti pour Saint-Simon  cause que ce grand garon lui rapportait
toujours des nouvelles certaines de la chasse et que, quand il portait
son cor, il ne bavait pas dedans.

Les Coigny et les Saint-Simon d'ailleurs offrent une matire  une tude
plus importante qu'une controverse sur l'antiquit du nom. Ils sont tous
deux un exemple de la rapidit avec laquelle la sve hrditaire
s'puise dans les familles illustres, aprs avoir lentement prpar et
mri son fruit de gloire. Quand Saint-Simon a sonn, dans un cor plus
retentissant que celui de son pre, o sa malveillance bave sans gne,
et durant une chasse impitoyable, l'hallali d'un sicle, sa race est 
bout d'nergie. Elle a cr son grand homme, elle n'enfantera plus,
sauf, aprs plus d'un sicle, le Saint-Simon moiti prophte et moiti
rveur d'une civilisation nouvelle, un esprit o survit de la puissance
mais o l'quilibre est rompu. Et, aprs ce sophiste, le nom tombe dans
l'_in pace_ des gloires mortes.

Avec le marchal de Coigny, la noblesse, la clbrit et la fortune,
lentement faites, lgitimement accrues, d'une famille, sont parvenues 
leur apoge. Son fils Jean-Antoine, lieutenant-gnral, vit sur la
gloire paternelle et se fait tuer par le prince de Dombes, en 1748. Il
laisse deux fils et la famille se divise en deux branches.


LA BRANCHE AINE

L'an, Marie-Franois-Henry de Franquetot, hrita le titre de duc et
l'immense domaine de Normandie, les terres de Franquetot et de Coigny
avec leurs deux chteaux, Coigny, la vieille demeure fodale, et
Franquetot bti par le marchal, dans le style du XVIIIe sicle. La
supriorit de ce duc n'tait ni l'esprit, ni le talent militaire, ni
mme la beaut, mais un excellent maintien, un ton exquis, une raison
simple et juste, du calme et de la politesse[54], mrites de cour,
grce auxquels il se fit une place dans le cercle le plus intime de la
reine Marie-Antoinette. En 1814 il fut nomm pair, marchal de France et
gouverneur des Invalides. Il mourut en 1822.

  [54] Tilly. _Mmoires_, t. II, p. 112.

Il avait eu un fils, le marquis de Coigny, lequel, fidle et inutile aux
Bourbons durant l'migration, obtint de Louis XVIII le titre et la
pension d'officier gnral et mourut en 1816. Toute sa clbrit lui
vint de la marquise sa femme. Mais celle-ci, malgr sa rputation
immense et mrite d'intelligence, tait de ces esprits transfuges et
redoutables aux intrts dont ils semblent solidaires. Au lieu de servir
l'union de l'aristocratie et du trne, elle travailla avec passion  la
ruine de la monarchie, applaudit, par haine de la famille royale, aux
excs de la Rvolution. Loin qu'elle se sentt lie  la cause que
soutenait son mari, elle tait aussi rebelle  l'ordre familial qu'
l'ordre politique, et finit par divorcer.

De son mariage avec le marquis taient ns deux enfants:

1 Une fille, qui reut  sa naissance, le 23 juin 1778, les noms
d'Antoinette-Franoise-Jeanne, mais que sa mre appela toujours Fanny.
Marie, en 1805, au gnral comte de Sbastien, elle mourut en couches,
en 1807,  Constantinople o son mari tait ambassadeur. L'unique fille
qu'elle laissait pousa le duc de Choiseul-Praslin, de qui elle eut sept
enfants, dont trois fils;

2 Un fils, Gustave de Coigny, qui avait servi dans l'arme franaise,
tandis que son pre et son grand-pre taient migrs, perdit un bras 
Smolensk et s'tablit en Angleterre au retour des Bourbons. A la mort de
son grand-pre, en 1822, il recueillit le titre de duc et pousa, la
mme anne, Henriette Dundas, fille de sir Henry Dalrymhe Hamilton et
fit souche dans la noblesse anglaise. Le duc n'eut de son mariage que
deux filles. L'une s'tait marie  lord Stair, et est morte laissant un
fils, M. Dalrymhe-Stair, qui a crit une histoire de la famille Coigny;
l'autre a pous le comte Manvers et vit  Londres. Ce sont elles qui
ont recueilli la fortune de la branche ane et par suite les domaines
de Franquetot et de Coigny[55].

  [55] J'ai d ces communications sur la branche ane des Coigny  M.
    le comte Fleury. Il a bien voulu mettre  ma disposition, avec une
    gnrosit rare aujourd'hui, des notes importantes et rdiges avec
    l'exactitude qu'il apporte dans toutes ses tudes d'histoire.

Le duc Gustave, qui mourut le 2 mai 1865, lgua son titre  celui de ses
petits-neveux, enfants de sa soeur, la marchale Sebastiani, qui
relverait son nom.


LA BRANCHE CADETTE

Le comte Augustin-Gabriel de Coigny, chevalier d'honneur de madame
lisabeth, avait par son mariage avec Josphe de Boissy arrondi sa
fortune. Il avait htel  Paris, rue Saint-Nicaise, et en Brie la terre
de Mareuil achete, le 13 juillet 1771, du marquis de Chazeron. Le
domaine tait considrable et le chteau avait t bti au temps de la
Renaissance par la duchesse d'Alenon.

Le comte de Coigny eut pour principale occupation de dessiner des
jardins. Il fut un des premiers qui aux tracs gomtriques o l'on
enfermait et contraignait la nature, prfrrent les lignes et les
plantations o l'on s'efforait de la comprendre et de la respecter. Le
comte s'ingnia  embellir son domaine en le transformant. Son got
devint clbre et ses travaux  Mareuil passaient pour une merveille,
que le chevalier de l'Isle a dcrite en vers enthousiastes.

La fortune runie du comte et de Josphe de Boissy tait destine 
Aime de Coigny, leur fille unique, et mme lui appartint pour partie
ds 1775,  la mort de sa mre. Il ne sera pas superflu de donner ici un
extrait de l'inventaire dress alors et o se trouvent d'intressants
dtails sur les parures, les vtements, le mobilier et la dcoration des
pices au XVIIIe sicle.


INVENTAIRE DE MADAME LA COMTESSE DE COIGNY

_dress par Me Piquais, notaire  Paris, et Me Guillaumont_.

L'an mil sept cent soixante-quinze, le lundi trente octobre, trois
heures de releve,  la requte de trs haut et trs puissant seigneur
Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, brigadier des armes du
Roy, gouverneur des ville et chteau de Fougres, en Bretagne, tant en
son nom  cause de la communaut de biens qui a exist entre lui et feue
trs haute et trs puissante dame Josphe-Michel de Boissy, comtesse de
Coigny, son pouse, qu'au nom et comme tuteur honoraire de trs haute et
trs puissante demoiselle Anne-Franoise-Ayme de Franquetot de Coigny,
sa fille mineure et de ladite feue son pouse.

Et en la prsence de Louis-Vincent-Benoiston de Chteauneuf, au nom et
comme tuteur honoraire de mad. demoiselle de Coigny, et d'Antoine-Denis
Goblain, cuyer, au nom et comme subrog-tuteur de ladite Mad.
demoiselle de Coigny.

Mad. demoiselle de Coigny habile  se dire et porter seulle hritire de
madame veuve comtesse de Coigny, sa mre.

A la conservation des droits desdites parties et de tous autres qu'il
appartiendra, il va tre procd par les conseillers notaires du Roy et
pour les soussigns, tre fait inventaire et description de tous les
biens, meubles meublants, titres papiers et autres effets gnralement
quelconques dpendant de la communaut de biens d'entre ledit seigneur
comte de Coigny et ladite dame son pouse et de la succession de ladite
dame, trouvs et tant dans l'appartement qu'occupe ledit comte de
Coigny et o ladite dame son pouse est dcde le 23 du prsent mois
d'octobre, appartement dpendant de l'htel situ  Paris, rue
Saint-Nicaise, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois.

  Dans un salon de compagnie ayant vue sur la rue: une grille de
  feu en deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poly
  partie garnie en cuivre; une paire de bras de chemine  deux
  branches en cuivre dor; une paire de flambeaux  la grecque,
  aussi en cuivre dor, pris le tout                       Livres    60

  Un pot  l'eau et sa cuvette de porcelaine blanche de Svres 
  bords dors; deux grands vases  l'ancienne porcelaine de Chine,
  monts sur leurs socs de cuivre dor d'or moulu; deux cocqs
  aussi d'ancienne porcelaine aussi monts sur leurs socs et cinq
  figures de Chine toutes mutiles, pris le tout           Livres   160

  Un secrtaire en armoire en bois peint faon de laque garny de
  bronze et carderon de cuivre d'or moulu et  dessus de marbre
  sanguin; une petite table  secrtaire en bois de rose; un cran
   tablette, pris le tout                                 Livres   120

  Six fauteuils  bois dors foncs en crin, couverts de damas
  cramoisy; une chaise longue en deux parties fonce en crin,
  garnie de matelas et coussins, le tout couvert de velours cizel
  de trois couleurs; une tenture (paravent) en cinq parties de
  papier velout, coll sur toile, deux rideaux en quatre parties
  de deux leys chacun, sur trois aunes et un quart de haut en
  taffetas en carreaux cramoisy et blanc, pris le tout     Livres   240

  Dans une chambre  coucher ensuite ayant mme vue, une grille de
  feu  deux parties, pelle, pincette et tenailles de fer poly
  avec ornements de cuivre dor, une paire de bras de chemine 
  deux branches de cuivre en couleur, pris le tout         Livres    80

  Une bergre et quatre fauteuils  bois rechampy, foncs de crin
  et couverts de velours d'Utrech verd; une couchette  deux
  dossiers  fond sangle, la housse du lit en baldaquin de damas
  verd, avec rideaux de serge de pareille couleur, deux rideaux en
  quatre parties de taffetas de Florence verd et bleu; huits leys
  de tenture sur deux aunes un quart de haut en damas  palmes
  verd, pris le tout                                       Livres   400

  A l'gard de six tableaux, tant pastels que peints  l'huile,
  portraits d'hommes et femmes, il n'en a t fait aucune prise,
  comme portraits de famille.

  Une lanterne de veille garnie de cuivre dor, prise      Livres    20

  Dans un garde-robe,  ct, ayant vue sur la rue: une table de
  nuit en noyer et  dessus de marbre, un bidet et son vase, une
  chaise de commodit en canne et son vase avec coussins de peau
  rouge, pris le tout                                      Livres    14

  Dans une autre garde-robe, ayant aussi vue sur la rue: une table
  de nuit de trois pieds de long,  dessus de marbre, garnie de
  ses vases, une autre plus petite en placage et garnye de deux
  marbres brche d'Alep; un bidet en noyer  dessus de maroquin,
  pris le tout                                             Livres    50

  Une tablette en encoignure, prise                        Livres    12

  Chambre  coucher de madame, ayant vue sur la cour: une grille
  de feu  deux parties, pelle, pincettes et tenailles de fer poli
  avec ornements  recouvrements en cuivre dor d'or moulu; une
  paire de bras de chemine  trois branches aussi de cuivre dor
  d'or moulu, pris, avec une paire de flambeaux en cuivre dor
                                                            Livres   160

  Une commode en bois de Rapont et satine et  dessus de marbre
  rouge; une table en chesne; un fauteuil fonc de crin couvert de
  panne cramoisye, pris le tout                            Livres    80

  Deux fauteuils en cabriolets, six autres  coussins; deux
  bergres et un canap  deux places en bois peint en gris,
  foncs de crin et couverts en damas de trois couleurs, six
  pantires de trois lez chacune; six leys de tenture en quatre
  morceaux sur deux aunes trois quarts de haut; un lit  colonnes
   la turque, compos de sa couchette sangle  bois dor de cinq
  pieds et demy de large, garny en dehors et en dedans de quatre
  rideaux en quatre parties de deux lez chacun sur trois aunes
  moins un quart de haut, de taffetas  carreaux cramoisy et
  blanc; un tabouret bout de pieds couvert de damas de trois
  couleurs et trois crans de taffetas  carreaux, pris le tout
                                                            Livres 2.400

  Une tasse  chocolat et sa soucoupe en porcelaine de Svres,
  bords dors; une tasse et sa soucoupe aussi en porcelaine de
  Svres, fond blanc  fleurs; une autre couverte de sa soucoupe
  en pareille porcelaine peinte en mosaque; une autre tasse
  couverte de sa soucoupe en porcelaine de Saxe blanche dore et 
  fleur, pris le tout                                      Livres    80

  Dans un cabinet de toilette ensuite: un chiffonnier  trois
  tiroirs, en bois de placage et satin, garny d'entres de
  serrures, carderons et sabots de cuivre dor; une commode  la
  Rgence  deux tiroirs en bois peint faon de laque garny de
  carderon et sabots de cuivre dor et  dessus de marbre brche
  d'Alep; une petite table  crins en bois de placage et satin;
  un guridon en noyer et acajou, garny de deux balustrades de
  cuivre dor se mouvant  crans; un petit secrtaire  ravalement
  en bois de placage et au dessus un marbre blanc; le tout pris
                                                            Livres   144

  Deux rideaux en quatre parties de deux lez et demy de damas
  cramoisi, priss                                          Livres   150

  Dix estampes ponts de mer de Vernet sous verre et bordure dore
  et dix-sept autres estampes dont l'_Accorde de village_, priss
                                                            Livres   200

  A l'gard de deux tableaux peints  l'huile reprsentant M. et
  madame de Boissy dans leur bordure de bois dor, il n'en a t
  fait aucune prise comme portraits de famille.

  Sous les remises, une diligence de campagne monte sur un train
   quatre roues, peinte en gris,  panneaux armoris, double en
  velours d'Utrecht gris  trois glaces, monte sur des supentes
  en corne de cerf, prise avec une paire de harnais        Livres   480

  Une chaise  porteur  panneaux gris aventurins, double en
  velours d'Utrecht bleu  trois glaces, prise             Livres   120

Dans une des armoires cy-devant inventorie suit la garde-robe
de madame la comtesse de Coigny:

  Effets d'habillements divers estims                      Livres 6.000

  Une garniture de robe compose de ses deux tolles, grand volant
  chicore, tour de robe, devants de corps, manchettes  trois
  rangs, fichus, bavolets et deux barbes, le tout de dentelles
  d'Angleterre; une paire de manchettes  trois rangs de
  Valenciennes, une garniture et bavolet pareille dentelle, fond
  entoillage, une paire de manchettes  trois rangs fichus,
  devants de corps barbe, bavolet et fond, le tout en point
  d'Argentan; deux paires de manchettes  trois rangs d'Angleterre
  montes sur entoillage, deux coiffes de dentelle, deux paires
  d'amadis garnyes de dentelles, deux fichus de dentelles monts
  sur entoillage; onze bonnets ronds  deux rangs garnis de
  diffrentes dentelles; un drap de lit de taffetas couleur de
  soye, couverte de linon brod, un drap de lit de repos en
  taffetas couleur de soye garni de dentelle, un manteau de lit et
  un mantelet de dentelle doubl de taffetas rose, deux taies
  d'oreiller garnies en dentelles, pris le tout ensemble   Livres 4.000

_Bijoux  l'usage de madame la comtesse_:

  Une montre d'or, mdaillon maill, fond azur, chiffre en or
  avec un cordon de cheveux, pris                          Livres   240

  Une toilette compose de son pot  l'eau, sa cuvette, tasse 
  bouillon, deux botes  poudre, deux pots de pommade, coffre 
  racine, deux flambeaux et leurs bobches, un plateau et deux
  gobelets couverts, le tout de l'argent, poinon de Paris, le
  tout pesant ensemble vingt-trois marcs, pris             Livres 1.177

  Suivent les diamants dont la prise va tre faite par le sieur
  Guilliaumont, matre orfvre-joaillier, demeurant  Paris,
  Cour-Neuve du Palais.

  Un diamant brillant mont en bouton de col, pris         Livres 1.000

  Soixante-douze diamants monts en chaton, priss ensemble Livres 3.000

  Un collier de diamants brillants  trois rangs de chaton au
  nombre de quatre-vingt trois, une chane de quatre diamants, un
  petit noeud et une pendeloque, pris le tout ensemble     Livres 8.000

  Une paire de girandoles de diamants brillants, les boucles et
  les pendeloques  simple entourage, pris                 Livres 8.000

  Une paire d'anneaux d'oreilles et une pingle de diamants
  brillants, prises                                        Livres   400

  Un mdaillon et sa chane mont en or avec des diamants rouges,
  pris                                                     Livres   120

Du dit jour, 8 novembre 1775:

  Une corbeille garnie de soucis et fleurs en rubans, trois sacs 
  ouvrage en taffetas, cannels, brods en soye or, paillettes et
  paillons; six ventails en yvoir, partie incruste, le tout
  garny de papier et linon; deux toques et bonnets garnis de
  fleurs et vabouk                                          Livres    40

  Quatre croites de couche, trois linges de ventre et une chemise
  de couche                                                 Livres     8

_Suit la garde-robe de M. le comte de Coigny_:

  Quarante-deux chemises tant de jour que de nuit, la plupart 
  garniture, les autres garnies de batiste; six pantalons tant en
  basin que mousseline brochs et rays; dix-huit tant vestes que
  gilets en toille de cachou et basin, deux culottes de basin,
  trois pantalons en fil tricot, pris le tout             Livres   280

  Seize paires de bas de soie tant blancs que gris          Livres    90

  Une veste de lanquin brode en perse soye et or, deux vestes de
  mousseline brodes en or, une veste de gourgouran blanc brode
  en soye de Coulteurs et vingt-quatre paires de soye blanche
                                                            Livres   182

  Un habit veste et culotte de petit velours de trois couleurs; un
  autre habit veste et culotte de velours de quatre couleurs,
  doubls en satin; un habit veste et culotte de drap fond or
  orns d'une broderie  paillettes et paillon, la veste fond
  argent; un habit veste et deux culottes de drap fond argent 
  petites fleurs, l'habit doubl d'agneau et d'astrakan noir; un
  habit veste et culotte de camelot noir; un habit et veste de
  velours  la Reyne noir; un autre habit de velours de soye noir;
  un habit veste et culotte de ratine brune double de satin; un
  habit veste et culotte de drap d'Holande gris doubl de satin
  bleu; un surtout de drap de chamois  brandebourgs, boutonnires
  et boutons en or; un habit petit carrel ray rouge et blanc, un
  fraque de camelot de soye, un habit veste et culotte de
  prussienne; un surtout uniforme du petit quipage de la chasse
  du Roy; un autre surtout de grand quipage de la chasse du Roy;
  un autre surtout de grand quipage et un surtout de la chasse du
  duc d'Orlans; un domino de taffetas brun, priss ensemble
                                                            Livres 2.200

  Huit paires de manchettes de point d'Argentan, trois paires de
  manchettes de toile d'Angleterre et six paires de manchettes de
  filets garnies d'fils, prises le tout                  Livres   720

_Suivent les bijoux  l'usage de M. le comte de Coigny_:

  Une pe  garde et poigne d'argent                      Livres    30

  Une autre pe  garde et poigne d'argent dor           Livres    30

  Un couteau de chasse en bayonnette  manche d'bne garny en
  argent, pris avec son ceinturon                          Livres    12

  Une paire de boucles de souliers et une  jarretire  tours en
  or, chappes d'acier                                       Livres   192

Du lundi 20 novembre, an 1775.--Au chteau de Mareuil-en-Brie.--Dans
une chambre au pavillon rouge et en bas.

  Une grille de feu en deux parties, pelle, pincette et tenaille
  et un fauteuil en confessionnal fonc de crin, couvert de vieux
  damas cramoisi, six fauteuils  bras foncs de crin, avec housse
  de damas cramoisy  galons de soie; un grand fauteuil couvert de
  tapisserie de point  l'aiguille; quatre pices de tapisserie
  verdure servant de tenture; un lit, traversins, couverture
  d'indienne pique, la housse du lit  l'impriale compos de son
  ciel, pente de dehors et de dedans, fond, dossier, bonnes
  grces, courte pointe, le tout  pente de damas cramoisy orn
  d'un galon de soye jaune, le surtout du lit en serge de pareille
  couleur, pris le tout                                    Livres   544

Dans la chambre ensuite dite chambre rouge:

  Un grand canap  trois places, quatre chaises et huit fauteuils
  couverts de serge cramoisye; dix-huit aulnes et demy de court de
  camelot de laine, deux portires de camelot moir; un lit avec
  courtepointe de toile d'orange pique, la housse dudit lit en
  dedans de satin blanc; les tentes, bonnes grces et surtout en
  serge cramoisye, le tout orn d'un galon d'or faux, pris Livres   540

Dans une garde-robe  ct:

  Trois pices de tapisserie de verdure, deux chaises, un bidet,
  une chaise  commodit et une table de nuit, pris        Livres    90

Dans un cabinet de toilette ayant vue sur les cascades:

  Un canap  trois places, quatre fauteuils  bras couverts de
  tapisseries de point  l'aiguille, deux pices de tapisseries de
  verdure, un rideau en deux parties en toile damasse encadre
  d'indienne; une table de toilette garnie de son miroir, carr,
  tapis et descente de toilette, pris ensemble             Livres    12

Dans une salle de billard:

  Quatre banquettes couvertes de tapisseries de point 
  l'aiguille, un canap et quatre fauteuils couverts de moquette,
  quatre portires de moquette, huit morceaux de papier tontine
  servant de tenture, une table  pied rechampi et dessus de
  marbre rame, un reverbre  huit mches, un petit jeu de trou
  madame, un billard de douze pieds de long sur cinq pieds huit
  poulces de large garni de ses billes, masses, queues et
  bistoquets, pris                                         Livres   360

Dans un salon de compagnie ayant vue sur le jardin:

  Un lustre  huit branches en cuivre dor d'or moulu, une table
  de marbre sur son pied en bois rechampi et sculpt, un miroir
  d'une seule glace hors de tain de quarante-huit poulces de haut
  sur six de large dans sa bordure et chapiteau de glace avec
  ornements de bois sculpt dor, pris                     Livres   360

  Une niche  chien couverte de damas de trois couleurs, un cran
   tablette garni de papier de la Chine, un petit cran de
  chemine  quatre feuilles garni de taffetas de Florence bleu,
  une table  crire  bois de placage, une table de brelan,
  quatre canaps  trois places, quatre bergres  coussins et
  rondins, six chaises, douze fauteuils, le tout  bois rechampi
  bleu et blanc, couverts tant en velours d'Utrecht que damas
  bleu; huit portires de deux layes et demi chacune damas bleu,
  douze parties de rideaux de deux layes et demi chacune sur trois
  aulnes et demie de haut, pris                            Livres 1.025

  Une pendule dans sa boiste, sur son pied et surmonte de son
  trophe, mousqueterie d'mail,  cadran de cuivre or, pris
                                                            Livres    96

  Une paire de branches de chemine  trois branches en fer-blanc
  peint et  fleurs d'mail                                 Livres     8

Dans les caves sous le chteau:

  Une pice de vin rouge cru de basse Champagne contenant deux
  cent quarante bouteilles; une autre pice de vin rouge mme cru;
  une pice de vin blanc mme cru et mme jauge, pris      Livres   160

  Mille vingt bouteilles en diffrents vins tant blancs que rouges
  en vins d'pernay, du Rhin, Mulsan, Auxerre, Rhums, Ay, Langon
  et Malaga, ensemble                                       Livres 1.200

  Quarante et une bouteilles d'eau-de-vie, pris            Livres    20

Mais les malheurs publics et les fautes prives s'unissent pour dissiper
cette richesse. Pour Aime, le dsordre de la fortune alla de pair avec
celui des moeurs. La premire atteinte fut, il est vrai, l'oeuvre de
l'poux lgitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilires de
la communaut, jusqu' vendre les diamants de sa femme. L'htel de la
rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus  la famille ds 1793; c'est
chez sa belle-mre, la duchesse douairire de Fleury, rue
Notre-Dame-des-Champs, qu'Aime habite, mme quand elle a demand le
divorce contre son mari.

Du moins celui-ci avait-il laiss intactes  sa femme la terre de
Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond cota  Aime les fermes, qui
disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le chteau et le parc;
Aime dut les vendre ds l'an X pour subvenir aux frais de son existence
commune avec Garat. Ds lors, elle fut, comme elle le dit, une pauvre
citoyenne, d'abord loge, quand elle quitta Garat, par la princesse de
Vaudemont, puis installe place Beauvau, 88, dans un appartement dont
elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans cette demeure troite,
quelques beaux meubles de famille et quelques objets d'art restaient les
tmoins de l'ancienne opulence; le contraste, image de sa vie, ne
changea rien  son humeur, et, soit orgueil, soit dtachement, ces
restes de splendeur, dans sa mdiocrit nouvelle, lui taient des
souvenirs et pas des regrets. C'est l qu'elle recueillit, en fille
toute dvoue et tendre, son pre revenu d'migration. Le placement de
quelques capitaux, prix des dernires ventes faites  Mareuil en l'an X,
les secours accords au comte et peut-tre  Aime elle-mme par le duc
de Coigny, deviennent les uniques ressources du pre et de la fille[56].

  [56] Dans son testament Aime a crit: Pour les petites dettes de
    marchands ou autres qui resteraient  acquitter, je dsire que ma
    famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-mme,
    supposant, par exemple, que j'eusse vcu quatre ans, ce qui vraiment
    tait dans les choses non seulement probables, mais presque
    indiques par mon ge et ma sant. Cela peut signifier galement:
    ou que la famille est prie de rserver pendant quatre ans, pour
    cette liquidation de comptes, les revenus laisss par la testatrice;
    ou que la famille est prie de verser encore pendant quatre ans la
    pension qu'elle servait  Aime de Coigny et d'teindre ainsi les
    dettes.

Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tt pour qu'il ft restitu
en quelques-uns de ses biens et les transmt  sa fille. Pas davantage
elle ne put prendre sa part des faveurs accordes alors  son ancien
poux, le duc de Fleury, qui, fidle compagnon de l'exil, se trouva, ds
la Restauration, premier gentilhomme de la chambre. Si Aime, en dpit
de ses griefs et de ses torts, tait demeure, mme de loin et de nom
seul, l'pouse de ce mari, si elle n'avait pas contract d'autres liens,
elle et t de moiti dans les avantages de fortune et de rang
restitus au duc, et elle les aurait pays d'un court sacrifice, puisque
le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme entre
elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury avec Montrond avait
mis de l'irrparable. Au lendemain du jour o elle a, plus activement
que la plupart des royalistes, travaill  la restauration de la
monarchie,  l'heure o les Bourbons ddommagent les plus inutiles de
leurs partisans, Aime de Coigny reste ignore de ceux qui reviennent.

Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dpouiller une fois encore.
Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau dtruit ou endommage
ces restes de luxe et d'art, qui dfendaient, de leur lgant et frle
rempart, la grande dame contre les vulgarits de la vie pauvre, fait
disparatre les quelques titres de crances d'o elle tirait ses
revenus, la chasse elle-mme de sa demeure. Elle subit cette humiliation
d'tre recueillie, rue de la Ville-l'vque, par cette marquise de
Coigny  qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise,
oubliant qu'elles avaient t rivales, pour se souvenir qu'elles taient
parentes, lui ouvre sa maison.

C'est l qu'Aime malade crivit de sa main le testament que voici:

  Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez ma
  cousine rue Ville-l'vque n 7, quartier du Roule, je confirme la
  donation du billet de trois mille francs que j'ai fait  Marie, ma
  femme de chambre, lui laissant le droit de rclamer cette somme de
  trois mille francs six mois aprs ma mort. Plus je reconnais la
  donation que je lui ai faite de meubles dont elle jouissait place
  Beauvau et dont je n'ai pu revtir l'inventaire de ma signature. J'y
  ajoute un billet de mille francs qu'on lui donnera quinze jours aprs
  ma mort.

  Mes dispositions prcdentes tant consignes dans un crit, je les
  annule parce que plusieurs sont dj remplies.

  Voici ce que je dsire qu'il subsiste:

  1 Un diamant de cent louis au bon M. de Chteauneuf auquel je lgue
  cette faible marque d'une reconnaissance qui m'a suivie jusqu'au
  dernier moment;

  2 Tous mes livres, papiers, albtres, porcelaines,  M. de
  Boisgelin, auquel je lgue surtout, j'espre, la reconnaissance et
  l'amiti de toute ma famille;

  3 Tout ce qui est argenterie  ma cousine. Elle retrouvera dans ce
  petit fatras dpareill des souvenirs sensibles de tous les ntres,
  depuis le marchal de Coigny qui a secouru la noble misre de son
  frre jusqu'aux attentions dlicates de Gaston.

  J'aurais voulu lguer  mon oncle l'image de son excellent frre;
  l'incendie nous en a privs.

  Que le marchal de Coigny trouve ici l'expression d'une
  reconnaissance qui ne peut tre suspecte.

  Que Gaston et le gnral Sbastiani y trouvent aussi celle d'un
  sentiment dont, j'espre, ils n'ont pas dout pendant ma vie et que
  Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais, _jamais_, et
  je le rpte en ce moment solennel, aucun vil commrage n'a pu me
  porter  dire du mal de lui  mon respectable pre.

  Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se confirme dans la
  pense que, depuis que je suis ne, je l'ai aime et que ce sentiment
  n'a jamais cess d'exister jusqu' ma mort.

  Pour les petites dettes de marchands _ou autres_ qui resteraient 
  acquitter, je dsire que ma famille y fasse honneur sur une somme
  qu'elle assignerait elle-mme, supposant, par exemple, que j'eusse
  encore vcu quatre ans, ce qui vraiment tait dans les choses non
  seulement probables, mais presque indiques par mon ge et ma sant.

  Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bont de se charger de
  remettre ce papier  M. le marchal de Coigny, ce papier qui sera lu
  devant lui par toute ma famille, reoive par elle et avec elle
  l'assurance des sentiments d'amiti dont il a rempli mon coeur depuis
  qu'il m'a permis de le connatre tout  fait et qu'il a bien voulu
  m'admettre dans son intimit.

  AIME DE COIGNY.

L'essentiel manque  ces dernires penses, puisque l'approche de la
mort n'inspire  cette femme aucune sollicitude de l'au del. Mais du
moins le calme de sa fin sans esprances a-t-il la gravit dcente de
vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respects par son
amour filial, mais que, cette affection excepte, elle a tenu pour nuls,
lui deviennent rels et chers. Dans la suite des aventures o s'garait
son coeur, elle n'a trouv stables que ces affections maintenues par la
solidarit de la race. Si calmes, si tides qu'elles aient t pour ses
malheurs, du moins ne lui sont-elles pas restes trangres et, grce 
elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruaut du complet
abandon. Cette tardive douceur apprend  cette femme plus de justice
pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes et mconnu
l'utilit. Dans cette demeure o les siens l'ont amene, dans ce lit o
ils la soignent, elle se sent associe  un nom,  un rang,  des
souvenirs,  des intrts qui n'appartiennent pas  elle seule. Et il
lui parat juste que les dbris de sa fortune hrditaire restent aprs
elle aux gardiens de ce pass et de cet avenir.

Cette justice lui inspire, avec la gnrosit des dons, celle des
regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens,
elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps
d'indiffrence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle
songe  son autre richesse qu'elle a aussi prodigue et qu'elle n'puisa
jamais,  son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa verve
accoutume contre tout le monde, et  certains moments sa jalousie
contre la marquise, ont pu se permettre. Elle reconnat malfaisantes ces
flches qui partent toutes seules d'une ironie toujours bande, qu'on
lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent en route et font
d'ingurissables plaies. Il y a une demande de pardon dans ce rappel des
mchants propos qu'on lui aurait prts. Il y a le ton de la sincrit
dans ce serment solennel que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide
ni fausse. Il y a une dlicatesse inspire par le coeur dans le legs des
souvenirs si bien choisis et si bien offerts  la parente qu'elle avait
offense.

Si, quand elle dsigne  la gratitude de sa famille M. de Boisgelin,
elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du testament achve
la preuve que la lumire du devoir n'clairait pas la mourante, du moins
choisit-elle avec une pudeur de got le legs fait  celui dont elle veut
dire le nom une fois encore. Aucun des objets qu'Aime a recueillis des
Coigny ne passera de la famille  l'tranger, cet tranger ft-il le
plus aim. Mais elle lui laisse ce qui est elle-mme et elle seule, les
riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donns, les albtres rapports
probablement d'Italie, surtout les livres qui ont t le plus srieux
intrt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de
cette sorte le seul des hommes passionns pour elle, qui en elle ait
aim aussi l'intelligence.

Enfin, il y a une exquise dlicatesse dans la dfrence qu'elle sait
tmoigner  Talleyrand. Elle n'a pas de prsents  lui faire.
Qu'offrirait sa pauvret  l'homme combl par la fortune? Mais elle veut
du moins lui avoir gard une pense fidle jusqu' la fin et qu'il le
sache. Voil pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit
remis et lu par lui aux lgataires, que ses proches tiennent, en quelque
sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui
elle soit, mme aprs sa mort, un lien.

Ces dlicatesses de raison et de coeur taient, d'ailleurs, le plus
prcieux de son hritage. Le temps et l'incendie avaient si fort consum
la fortune d'Aime qu'il ne lui tait gure rest  lguer que des
intentions. L'inventaire dress le 2 fvrier 1820 donne, comme total des
valeurs inventories, six mille six cent cinquante-neuf et mille cinq
cents francs en deniers comptants.

Et l'inventaire ajoute:

  Dclare monseigneur le duc de Coigny qu' l'poque du dcs de madame
  de Coigny, duchesse de Fleury, sa nice, il n'existait aucuns deniers
  comptants autres que ceux ci-dessus constats. Que, par suite de
  l'incendie qui s'est manifest chez ladite dame, il parat que les
  titres et papiers qu'elle pouvait avoir ont t brls, puisque
  quelques recherches qu'on ait faites depuis qu'on s'occupe du prsent
  inventaire, il ne s'en est trouv aucun. Qu'il est  sa connaissance
  qu'il a t fait, contre la succession dont il s'agit, diverses
  rclamations pour fournitures et mmoires d'ouvrages faits pour le
  compte de madame sa nice, mais qu'il ne saurait fournir aucun
  renseignement prcis  ce sujet. Qu'il est d le terme courant de
  l'appartement, dans lequel il est prsentement procd,  raison de
  dix-huit cents francs par an; que les frais funraires ont t pays.
  Et a monseigneur le duc de Coigny sign en fin de ces dclarations et
  a sign:

  MARCHAL DE COIGNY.

  Avant de clore le prsent mmoire, monseigneur le duc de Coigny a
  fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la succession de
  madame sa nice, comme son lgataire universel, seulement sous
  bnfice d'inventaire.

Ainsi la famille cadette, s'teignant avec Aime de Coigny, disparut
sans rien laisser d'elle-mme, sinon quelques souvenirs de famille qui
furent recueillis par la famille ane, o des femmes seules ont
perptu la race.


LES PORTRAITS D'AIME DE COIGNY

Ce qui prcde fournissait les renseignements utiles  une dernire
enqute. Pouvait-on tudier Aime de Coigny sans rechercher ses
portraits?

Il semble que pour comprendre tout  fait une femme il faille l'avoir
vue, et combien est-ce plus vrai quand elle doit beaucoup de sa
rputation, de ses fautes et de ses malheurs  sa beaut!

Par malheur, la grande artiste qui a dit la perfection de cette beaut,
qui a connu intimement cette femme, et qui aurait si bien donn, par les
traits de ce visage, l'intelligence de cette nature morale, madame Vige
Lebrun, a crit sur son amie au lieu de la peindre. Mais plus Aime
tait jolie  voir, moins elle avait d se refuser  la mode des grands
portraits que les lgantes faisaient peindre pour elles et des
miniatures qu'elles donnaient. Aime de Coigny crit  Lauzun, au moment
de leur rupture qu'elle essaie de ne pas prendre au srieux: Je vous
propose en dernire analyse que vous me renvoyiez mon portrait avec mes
lettres et qu' notre premire rencontre nous nous assassinions[57]. Si
elle avait donn son portrait  tous ceux qu'elle crut aimer, nous ne
manquerions pas de ses images.

  [57] Lettre date de Mareuil, le 12 fvrier 1793. _Lettres_, etc., p.
    158.

Pourtant il ne s'en trouve, que je sache, en aucun de nos muses
publics.

S'en trouvait-il dans quelques collections particulires? Si oui, il
tait possible que, placs dans une des rsidences o Aime fit son
sjour, ils y eussent t laisss quand elle vendit ces demeures, ou
qu'ils fussent parvenus par hritage aux Coigny. C'est l que des
informations taient  prendre avec quelque chance de succs.

Si Mareuil, o Aime de Coigny habita longtemps et dans l'poque la plus
brillante de sa vie, possdait un portrait d'elle, il ne pouvait tre
inconnu au matre de Mareuil, M. Orville. M. Orville rpondit que nul
portrait d'Aime n'y existait.

Restait  s'enqurir auprs de la famille de Coigny.

La rsidence historique de cette famille est, en Normandie, le vaste
territoire qu'on appelle encore le duch de Coigny. Des deux chteaux,
celui de Coigny tout fodal a, ds le XVIIIe sicle, t abandonn pour
celui de Franquetot, demeure plus riante et qui, aujourd'hui encore, est
entretenue dans son lgance intacte par la descendance anglaise du
dernier duc. Parmi les portraits de famille qui s'y sont conservs,
celui d'Aime se trouvait-il? Dans le rcit d'une visite  Franquetot,
M. A. Dumazet parlait d'un admirable portrait de femme dont le gardien
du chteau ignore le nom: par le costume, c'est une grande dame de
l'Empire ou de la Restauration, peut-tre cette belle et admirable
mademoiselle de Coigny, qui fut aime d'Andr Chnier et qui est
l'hrone de la belle captive, et devint plus tard duchesse de
Fleury[58].

  [58] Journal _le Temps_, 4 septembre 1895.

J'crivis  Londres,  madame la comtesse Manvers. Elle me fit l'honneur
de me rpondre qu'il n'y avait  Franquetot aucun portrait d'Aime,
qu'elle connaissait seulement de la jeune femme une miniature possde
par un de ses neveux, et elle eut la bont de demander  celui-ci s'il
voudrait en faire tirer une photographie. M. Dalrymhe prit cette peine
et une reproduction de la miniature me fut envoye. Le portrait est
enchss dans le couvercle d'une petite bote ronde. Est-ce une femme,
est-ce une enfant qui montre de face son frais visage et ses paules
minces? La finesse des joues, la quitude du regard qui attend et ignore
la vie, la confiance souriante d'un bonheur naf, sont d'un enfant. Mais
comme une jeune pouse, elle est en grand dcollet, des diamants sont
mls  la chevelure, un lourd collier de perles entoure la gracilit du
col. On dirait une petite fille qui joue  la dame avec les bijoux de sa
mre. Le tout fait la plus exquise figure et  laquelle on ne peut
reprocher que d'tre trop parfaite. Le peintre avait le modle 
souhait; il semble qu'il ait voulu l'embellir encore, en outrant la
grandeur des yeux, la dlicatesse des traits et la petitesse de la
bouche. Mais ces moyens classiques de rendre passables les laides
ont--on a du moins cette impression--enlev ici de la vrit et
transform un portrait en gravure de romance.

Si les descendants anglais des Coigny conservent d'Aime une image
qu'ils m'ont fait connatre avec une si exquise bonne grce, une image
d'Aime se trouve aussi chez les descendants franais. C'est une
miniature encore, mais celle-l portant sa date, un portrait d'Aime
fait durant la Terreur, et peint dans la prison o se trouvait alors la
jeune captive. Une trs jeune femme est reprsente  mi-corps, un
bonnet de toile unie, une chemise sans rubans ni dentelles, une jupe
composent tout son ajustement, la simplicit en convient galement  une
toilette de nuit ou de prison. La prison est indique par le mur, qui
fait le fond nu et terne du tableau, et par l'unique meuble de la pice,
la chaise de paille, sur laquelle est assise de ct la jeune captive.
Un bras soutenu par une traverse du dossier et les mains croises, elle
regarde droit devant elle. Cette pauvret voulue de tous les entours et
ce naturel d'attitude ne permettent pas  l'attention de se distraire
sur l'accessoire, la ramnent tout entire  la personne,  l'harmonie
de ses formes,  l'clat de sa chair,  la beaut de ses traits. Les
bras sortent parfaits des manches grossires; de la chemise rabattue
comme si la main de l'excuteur avait dj commenc sa besogne, le cou
se dgage svelte et dlicat; sa chevelure superbe, d'un brun doux aux
reflets presque blonds, que le petit bonnet ne parvient pas  contenir
toute, fait un nimbe dor et soyeux au plus rgulier, au plus dlicat,
au plus jeune, au plus expressif, au plus charmant des visages. Et non
seulement son gracieux ovale, son front qui, entre la masse de la
chevelure et la courbe releve des sourcils, semble bas comme celui
d'une statue grecque, le doux clat de superbes yeux, la finesse d'un
nez dont on devine qu'il se relve lgrement, et la petite bouche
dessine comme un arc et faite comme lui pour lancer le trait, donnent
l'impression d'une oeuvre sincre, o un peintre expriment a
fidlement reproduit l'apparence matrielle du modle. Il a su peindre
en mme temps un caractre moral. La tristesse de l'heure, du lieu et du
costume voilent mais n'ont pas dtruit la gaiet qui erre tout autour de
ces traits; cette jeune femme aux airs d'enfant a, par la faute des
circonstances, du srieux malgr sa nature; il y a dans ce regard ingnu
un tonnement de la douleur, et au coin de cette bouche un sourire qui
n'ose mais qui deviendra plus hardi au premier beau jour. A cet art
d'exprimer par des couleurs l'invisible se rvle un grand artiste.

Il n'a pas sign son oeuvre, que, d'ailleurs, il n'a pas finie; la tte
seule est acheve, les mains sont bauches  peine. Par contre, deux
inscriptions graves  la pointe barrent chacune de trois petites lignes
le fond du tableau,  droite et  gauche du portrait. A gauche est
crit: La veille--du dernier jour--oh! mon Dieu!... A droite:
Rsignation anglique--Conciergerie, 1793--Priez pour elle!... Cette
pigraphie m'a donn un instant d'inquitude. Comme la jeune captive
n'a pas t arrte en 1793, qu'elle n'a pas paru  la Conciergerie, et
que la veille de son dernier jour, alors lointain, ne s'est pas passe
en prison, ce portrait ne serait-il pas celui d'une autre? Mais comme
une tradition certaine et ininterrompue de famille n'a pas cess de
reconnatre en cette miniature Aime de Coigny, ces lignes--dont
l'criture semble appartenir au commencement du XIXe sicle--auront t
ajoutes aprs coup. Elles sont seulement un tmoignage de cette
sensiblerie littraire que les malheurs, mme vritables, n'avaient pas
gurie de la dclamation et  qui il suffisait de savoir en gros et en
vague les choses, pourvu qu'elle et prtexte  s'exclamer sur elles.
1793 tait demeur dans la lgende l'anne des grandes cruauts, c'est
de la Conciergerie que les plus illustres victimes taient parties pour
mourir: voil comment cette date et ce nom se sont prsents  une me
sensible qui, fut-ce une parente, se sera mue par  peu prs sur
l'infortune de la jeune captive, et aura voulu complter l'oeuvre du
peintre.

Puisque le portrait est celui d'Aime, il n'y a pas  tenir compte des
fausses indications qu'y a ajoutes une fantaisie d'pitaphe. Et puisque
le renseignement qui ne trompe pas, celui qui a t dpos par le
pinceau en chaque touche, rvle la main d'un matre, reste  savoir
quel est ce matre. En 1794, il y avait  Saint-Lazare, au temps o
Aime de Coigny y sjourna, un peintre parmi les prisonniers, et il n'y
en eut qu'un. C'tait Suve. N  Bruges, il tait venu de bonne heure
en France, o il avait fait son ducation artistique et o il avait t
naturalis par ses succs. Grand prix de Rome en 1771, membre de
l'Acadmie en 1780, il peignait surtout des sujets d'histoire et ne
s'tait jamais occup que de son art. Est-ce quelque ineptie spontane
de la suspicion dmagogique, est-ce quelque manoeuvre de l'odieux David,
le plus vil des grands peintres, le jaloux sans l'excuse de la jalousie,
l'illustre et rancuneux ennemi de ses confrres: la Rvolution s'occupa
de Suve qui ne s'occupait pas d'elle. Il fut, le 18 prairial an II,
crou  Saint-Lazare. L, le peintre d'histoire trouva des sujets et
des modles. Tantt  la demande des prisonniers ou de leur famille,
tantt  la seule sollicitation de son art, il fixa sur la toile
plusieurs figures de prisonniers. Ainsi il conserva  la postrit le
visage d'Andr Chnier, et, le jour o Suve acheva cette toile, il
peignit plus que jamais de l'histoire. Il la peignait encore en
s'occupant de captifs moins clbres, qu'il tudiait isols chacun en
son portrait, mais qu'unit le drame dont ils furent ensemble victimes.
L'histoire trouve des enseignements jusque dans les dtails particuliers
 plusieurs de ces portraits. Parmi les plus connus est celui de
Trudaine: la dernire des sances donnes par le financier au peintre
fut interrompue par le gelier qui appelait le modle pour l'chafaud.
Suve a peint aussi Trudaine de la Sablire et Courbitat, pre et
beau-frre du fermier gnral, avec qui ils taient crous 
Saint-Lazare: l'artiste s'tait engag envers leurs familles, mais les
deux prisonniers furent si vite jugs et excuts qu'il n'eut pas le
temps de commencer leur portrait de leur vivant, c'est de souvenir qu'il
fit l'un et l'autre. La jeune captive, jeune, belle, attirante comme
elle tait, s'imposait  l'attention d'un tel peintre. La miniature
qu'il fit d'elle fut une oeuvre digne de lui, et l'inachvement du
travail ajoute ici une prsomption d'authenticit. Si la miniature
demeure en quelques parties  l'tat d'bauche, il y a une raison, la
meilleure des raisons pour Suve: le 18 thermidor il fut mis en libert.
Sa captivit fut donc beaucoup moins longue que celle d'Aime, et le
peintre laissa  Saint-Lazare son modle et son tableau[59].

  [59] Nomm directeur de l'cole de Rome le 9 frimaire an VII, Suve
    n'occupa ce poste qu'en 1801. Mais il exera ses fonctions de la
    manire la plus honorable pour lui et la plus utile pour l'art. Son
    autorit donna une renaissance aux tudes de notre cole. Elle tait
    alors au palais Macini: Suve la fit transporter  la villa Mdicis,
    et il employa  cette installation toute sa fortune.

Un troisime portrait d'Aime de Coigny m'a t signal enfin, et
celui-l est le plus important, par M. le marquis Pierre de Sgur. Ce
portrait appartient  M. B. de Mandrot. C'est une toile date de 1797 et
signe de Westmller, le matre viennois que Marie-Antoinette avait
attir  Versailles. La tte et le buste du modle y sont de grandeur
naturelle. La femme est peinte de face. Une profusion de cheveux
chtains encadre la tte et tombe presque sur les paules; ils sont
lgrement poudrs, et quelques grains de cette poudre, tombs sur
l'paule gauche, tendent un petit reflet blanc sur le velours gris
fonc de la robe. La femme parat sensiblement moins jeune qu'elle
n'aurait d tre, si Suve l'a bien vue en 1794. Entre la date des deux
portraits il n'y a que trois ans. Il y en a dix entre les deux visages.
Le changement n'est pas tel qu'on ne reconnaisse dans l'un et dans
l'autre les traits de la mme personne, l'abondance et la plantation des
cheveux, la courbe rgulire et la longueur des sourcils, la forme du
nez, le beau dessin des lvres. L'ovale du visage s'est arrondi dans le
bas, la richesse du sang donne au teint une couleur plus chaude, et la
taille, svelte encore, soutient l'opulence de la poitrine.

Comme le corps, le caractre dlicatement indiqu dans le portrait de
1794, est vigoureusement marqu dans l'oeuvre de 1797. La joie de vivre
pour le plaisir, pour tous les plaisirs, anime toute la personne, est
l'air mme du visage et resplendit dans la malice hardie de ses yeux et
dans le sourire de sa bouche sensuelle. Voil bien cette femme 
l'esprit prompt et  la chair faible, voil dans toute la personne cette
volupt diffuse qui, si elle ne provoque pas, encourage. Voil celle qui
se lasse de Montrond et va tomber en Garat. Combien elle a perdu de sa
grce  l'air mutin! Combien taient plus beaux les grands yeux de
nagure, o la candeur souriait  l'avenir, que ces yeux d'o a fui le
rve et qui concentrent leur puissance en un regard prcis, inform,
exigeant, presque dur; combien les lvres d'autrefois, encore neuves,
prtes  sourire  l'amour, mais pas  lui seul, taient plus jolies que
ces lvres de voluptueuse o la passion charnelle a mis une vulgarit.
Tout ce qui dans ce visage a t enlev  l'idal, a t enlev au
charme.

Or, c'est prcisment cette vidence d'une dformation qui, outre l'art
de la peinture, fait le mrite et la vrit profonde de cette oeuvre.
C'est pour cela qu'en tte des _Mmoires_ le portrait  sa place tait
celui-l. C'est pour cela que mes derniers mots doivent remercier M. de
Mandrot. Grce  lui, l'on connatra le portrait d'Aime, le meilleur 
tudier par ceux qui se contentent de regarder les visages et par ceux
qui, dans le visage, cherchent  voir l'me.


FIN




TABLE


  INTRODUCTION                                        1

  MMOIRES D'AIME DE COIGNY                        147

  APPENDICE:
    Origine de la famille des Coigny                255
    La branche ane                                261
    La branche cadette                              264
    Inventaire de madame la comtesse de Coigny      265
    Les portraits d'Aime de Coigny                 283




  [Illustration: Imprimerie
  CHAIX
  20. Rue Bergre
  PARIS]





End of Project Gutenberg's Mmoires de Aime de Coigny, by Aime de Coigny

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date contact information can be found at the Foundation's web site and
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