Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by Ren Kerviler

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Title: J. Ogier de Gombauld, 1570-1666
       tude biographique et littraire sur sa vie et ses ouvrages

Author: Ren Kerviler

Release Date: February 22, 2020 [EBook #61485]

Language: French

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  LA SAINTONGE ET L'AUNIS
  A L'ACADMIE FRANAISE

  J. OGIER DE GOMBAULD

  1570-1666

  TUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES

  PAR
  REN KERVILER
  Ancien lve de l'cole polytechnique.
  Membre correspondant du Comit des Travaux historiques.
  Auteur des _tudes sur le groupe acadmique du chancelier Sguier_.

  [Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]

  PARIS
  AUG. AUBRY, DITEUR
  _Libraire de la Socit des Bibliophiles franois_
  18, rue Sguier, 18

  MDCCCLXXVI




AUTRES OUVRAGES DU MME AUTEUR:


_Les Acadmiciens bibliophiles._ Srie d'tudes publies dans le
_Bibliophile franais_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.

_La Bretagne  l'Acadmie franaise._ Srie d'tudes en publication dans
la _Revue de Bretagne et de Vende_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et
E. Grimaud.

_Le Chancelier Pierre Sguier_, second protecteur de l'Acadmie
franaise, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8, et 1876, in-18.

_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Acadmie
franaise.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8.

_Un vque de Vannes  l'Acadmie franaise: Jean-Franois-Paul Lefebvre
de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8.

_La Presse politique sous Richelieu et l'Acadmicien Jean de Girmond_:
tude publie dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars
1876.

_tude critique sur la gographie de la presqu'le Armoricaine_ au
commencement et  la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc,
Prudhomme, 1874, in-8. Cartes.

_Esquisse d'un projet d'une bibliothque historique de la
Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8.


POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

_Un Bourgeois lettr au XVIIe sicle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec
lettres et posies indites (en collaboration avec M. Ed. de
Barthlemy).

_Chapelain veng._--1 vol. avec lettres et posies indites.

_La Cour acadmique du Palais-Cardinal._--2 vol.




Extrait de la _Revue d'Aquitaine_

et

tir  cent exemplaires


Poitiers.--Imprimerie gnrale de l'Ouest.




A MONSIEUR LOUIS AUDIAT

Bibliothcaire de la ville de Saintes,

Membre correspondant du Comit des Travaux historiques,

Prsident de la Socit des Archives historiques de la Saintonge

HOMMAGE ET SOUVENIR

de son tout dvou,

REN KERVILER.




  _L'unit du travail, la dure du zle, la persvrance de la passion,
  l'ardeur de la convoitise et l'honntet du but... voil comme on
  russit quelquefois dans le monde._

  CUVILLIER-FLEURY.

  (_tudes historiques._)




LA SAINTONGE ET L'AUNIS

A L'ACADMIE FRANAISE




JEAN OGIER DE GOMBAULD

(1570-1666)


    On sait de cent auteurs l'aventure tragique
    Et Gombauld tant lou garde encor la boutique.

Telle est la courte oraison funbre que Despraux, dans le quatrime
chant de son _Art potique_, consacre au pote favori de Marie de
Mdicis, et nous y saisissons cet aveu prcieux  recueillir, que
Gombauld fut trs-got et fort lou par ses contemporains. La verve
caustique du lgislateur du Parnasse laisse rarement chapper de ces
traits  double porte, qui frappent d'un ct, qui gurissent de
l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment o elle allait
s'attaquer au plus ancien des crivains franois vivants en 1663[1],
et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point
passagre; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la
mme arme envers le vieux pote, quand, parlant des sonnets sans dfaut,
il pronona cet arrt:

    A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville
    En peut-on admirer deux ou trois entre mille.

  [1] Chapelain.--_Mlanges_ tirs de ses Lettres manuscrites.

Or, on sait qu' ses yeux svres

    Un sonnet sans dfaut vaut seul un long pome.

On peut donc, mme en suivant les rgles du matre, ne point se montrer
trop ddaigneux du talent potique de Gombauld, et le succs qu'eurent
ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe sicle suffirait, au
besoin, pour nous encourager  entreprendre l'tude de sa longue
carrire. On rimprime aujourd'hui les posies de beaucoup d'anciens
auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix
judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui
prouve que Boileau a eu tort devant la postrit, c'est qu'une dition
de luxe des _pigrammes_ de Gombauld, imprime  Lille en 1861, est dj
puise, et que des matres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous
citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'tant donn la peine de
relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du pote saintongeois, n'ont
pas hsit  le ranger parmi les plus minents des quarante fondateurs
de l'Acadmie franaise[2].

  [2] Voici l'numration succincte des principaux travaux modernes sur
    les ouvrages ou la carrire de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc
    Girardin a longuement analys et apprci la pastorale
    d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littrature dramatique_ (Paris,
    Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacr prs de
    cinquante pages  Gombauld et  la mme pastorale dans ses _tudes
    sur notre ancienne posie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol.
    in-8).--M. Livet a parl de lui fort avantageusement dans sa Notice
    sur l'htel de Rambouillet, au livre des _Prcieux et Prcieuses_
    (Paris, Didier, in-8 et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans
    sa galerie des _Originaux du XVIIe sicle_ (Paris, Charpentier,
    1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernire
    tude ne doit tre lue qu'avec prcaution, car elle est beaucoup
    trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes
    flagrants. Ainsi, d'aprs M. de Musset, les amours de Gombauld et de
    Marie de Mdicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que
    la publication du roman allgorique d'_Endymion_. Or, Tallemant
    affirme que Marie aperut Gombauld pour la premire fois au sacre de
    Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc.

    Au XVIIIe sicle, l'abb Goujet, dans sa _Bibliothque franaise_;
    les frres Parfaict, dans leur _Histoire du Thtre-Franais_;
    Sabathier de Castres, dans ses _Trois Sicles littraires_; Lefort
    de la Morinire, dans sa _Bibliothque potique_; La Harpe, en
    plusieurs chapitres de son _Cours de littrature_, ont diversement
    apprci les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle,
    Morri, Baillet, Furetire, Guret, Sorel, Conrart et Pellisson
    avaient dj lou sans rserve au XVIIe sicle.

    Les _Historiettes_ de Tallemant des Raux contiennent une foule de
    dtails sur la vie prive du pote, qui avait t l'ami du
    chroniqueur, et nous les mettrons largement  contribution.




I

JEUNESSE ET DBUTS LITTRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MDICIS.--LES
BALLETS DE LA COUR ET L'HTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620).


Jean Ogier de Gombauld, dit Conrart dans l'_loge_ qu'il lui a
consacr en tte de ses _Traits et Lettres posthumes sur la religion_,
toit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrime mariage, comme
il avoit coutume de le dire lui-mme par raillerie, pour s'excuser de ce
qu'il n'toit pas riche. On est  peu prs certain qu'il naquit 
St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous
les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu
encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les carts que l'on
rencontre  ce sujet dans les divers tmoignages qui nous restent de
cette poque sont si considrables, qu'il est fort difficile de dcider
la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu' nous est
l'_loge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulirement. Or, cet
loge, que l'abb d'Olivet et presque tous les biographes se sont borns
 reproduire, offre malheureusement des passages tout  fait
contradictoires. Ainsi, d'aprs son auteur, Gombauld serait venu  Paris
vers la fin du rgne de Henri IV, aprs avoir achev ses tudes 
Bordeaux: cela ne permet gure d'assigner  la naissance du jeune homme
une date antrieure  1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente
ans rvolus  l'poque de la mort du roi. D'un autre ct, la vie de
Gombauld, dit encore Conrart, a dur prs d'un sicle, si une date
crite de sa main dans un des livres de son cabinet toit le temps
vritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence 
quelqu'un qui n'en a parl qu'aprs sa mort... Il est vrai qu'il y a un
_si_: mais on a toujours dit et rpt que Gombauld tait mort g de
prs de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Morri lui
donnent cet ge, catgoriquement et sans hsitation. On sait cependant
que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers
1566: il avait donc, d'aprs cette hypothse, au moins quarante ans lors
de son arrive  Paris; il aurait mis du temps  faire ses tudes.

  [3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et
    arrondissement de Marennes (Charente-Infrieure).--Nos recherches
    pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont
    pas t couronnes de succs: c'est pourquoi il nous est impossible
    de rien affirmer catgoriquement sur la naissance du pote. Du
    reste, son pre tait protestant, et l'acte de naissance est par
    consquent assez difficile  retrouver.

Une des assertions de Conrart doit par consquent se trouver fausse, et
nous pensons que ce doit tre celle de la jeunesse de Gombauld, lors de
son apparition  la cour de Henri IV;  moins que le pote ne soit
arriv  Paris tout au commencement du rgne du _bon Roi_. Les
tmoignages qui le dclarent centenaire en 1666 sont en effet fort
nombreux, et Tallemant des Raux dit positivement: Il a confess en
mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans; ce qui fixerait la date de
sa naissance  l'anne 1570.

L'abb Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette
question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld
a toujours fait un mystre de son grand ge; mais cela est fort naturel:
Gombauld n'toit point un rimailleur, ou un versificateur; c'toit un
pote excellent, et qui s'toit fait estimer dans le monde. Il avoit t
fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par consquent il avoit
l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes,
il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les
encensoit. Le rle de bel esprit et de galant homme toit encore son
partage. Mais pour le soutenir avec plus de biensance, il avoit besoin
que l'on ignort sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil
d'_pigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas  craindre que si l'on venoit 
savoir qu'il toit g de 90 ans, l'on ne trouvt fort trange qu'il
demandt un Privilge pour un tel livre, et qu'il ft ses prsens
d'Auteur? N'avoit-il pas  craindre que M. Daill et les autres
ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore  de semblables
productions dans un ge si avanc?... Sans discuter ici les motifs
allgus par le savant chanoine de Dijon, il nous parat probable que
Chapelain a eu raison d'crire en 1663: M. Gombauld est le plus ancien
des crivains franois vivants, et nous admettrons avec Tallemant des
Raux la date de 1570 pour celle de sa naissance.

Qu'on nous pardonne ces longs dtails; nous les considrons comme
trs-importants, parce que les premires productions de Gombauld ne
virent le jour que sous la rgence de Marie de Mdicis, et l'on ne
pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le
pote avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman
d'_Endymion_, compos au plus tt vers 1615 et publi seulement en 1624,
un fruit du premier ge;  moins que notre pote ne ft dou d'une
ternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous parat trs-lgrement
avanc.

Revenons au vritable premier ge de Gombauld. Son pre tait
d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en
vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire
bonne chre; enfin il s'acheva de ruiner en procez. Cet exemple devait
ncessairement influer sur l'ducation d'un enfant. Et si la famille de
Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens
de parent avec celle des Gombauld de Plassac et de Mr[4], le jeune
Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses
proches, des comparaisons peu favorables  son pre. Ce pre, charg de
famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il ft
protestant,  ce que celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la
religion catholique  Bordeaux, afin de le faire d'glise[5], exemple
d'indiffrence religieuse, qui devait encore contribuer  jeter le
trouble dans les jeunes ides du futur pote. Mais il parat, si l'on en
croit Tallemant, que le sang huguenot avait t vigoureusement projet
dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. Il m'a dit, raconte le
chroniqueur, car il est huguenot  brusler, que naturellement il avoit
de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa
de luy-mesme d'aller  la Messe, et revint  nous[6], sans pourtant
faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prtendoit pas nous
avoir quittez, et choisissoit plutt une religion qu'il n'en changeoit.
Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de
partialit: aussi ne rapportons-nous ce tmoignage que sous toutes
rserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les
soixante ans environ qu'il passa  Paris, fut toujours attach au
protestantisme: il laissa mme des Traits religieux et des Controverses
que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps aprs sa
mort.

  [4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parent. Aprs les nombreux
    et intressants articles publis depuis dix ans par plusieurs
    travailleurs intrpides pour retrouver la gnalogie exacte et
    complte du chevalier de Mr, qui appartenait  la nombreuse
    famille des de Gombauld de Plassac, il serait trange que le nom du
    pote n'et pas t rencontr par l'un d'entre eux, si Jean Ogier
    avait t parent rapproch des auteurs des _Lettres_. M. le comte de
    Brmond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est
    trs-commun en Saintonge, et si le pre du pote ne fait pas partie
    d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des
    Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout
    document positif, de prciser son origine. Pellisson crit _Ogier de
    Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien
    un simple nom propre?... Autant de problmes que, seuls, des actes
    authentiques pourraient rsoudre.

  [5] Balzac, dans ses _Lettres_  Chapelain, publies en 1873 par M.
    Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4), parle souvent, vers
    1644, de deux frres Gombauld, l'un, chantre de l'glise de Saintes,
    l'autre, jsuite, recteur de la Maison d'Angoulme. M. Tamizey les
    donne, dans ses Notes, comme parents de notre pote, et, dans la
    Table, comme ses frres.

  [6] Tallemant tait aussi de la religion protestante.

Gombauld passa donc sa jeunesse  Bordeaux, o il acheva toutes ses
tudes, en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus
excellents matres de son temps. Malheureusement, son bagage
scientifique et littraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain
quotidien. Son pre tait mort ruin, comme on sait; le pauvre garon
fut en outre maltrait par ses cohritiers, rapporte Tallemant, et,
faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison. Sa bourse
tait donc trop maigre pour qu'il pt vivre en gentilhomme. Il est
probable qu'il vgta quelque temps  Bordeaux, ou en Saintonge, et
qu'en dsespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de
dvelopper des talents qu'il se sentait possder, il partit pour Paris,
le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne
savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a
dparties la Providence.

Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il tait g de
trente-cinq ans environ, et n'avait plus par consquent cette fleur de
jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant,
lorsqu'ils le reprsentent faisant son entre dans la trop galante cour
du roi Henri IV.

Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: Gombauld,
raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles
_le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien
faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou
de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela,
et luy entretenoit un cheval et un laquais.

En dpit du cheval et du laquais, ce sont l d'humbles dbuts pour un
futur acadmicien; et cependant, notre provincial tait grand, bien
fait, de bonne mine et sentant son homme de qualit... il avait le coeur
aussi noble que le corps... l'me droite... l'esprit lev...; malgr
tous ces prcieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en rgle
son apprentissage de courtisan.

La cour tait alors inonde de petits et de grands vers que les
poteraux, impuissants  saisir le souffle de Malherbe, dposaient aux
pieds des desses du jour.

La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et
c'est l que le pote Maynard, plus tard clbre, avait commenc sa
rputation par ses _Dsespoirs amoureux_. Gombauld prit modle sur
Maynard, comme lui frachement dbarqu; et, pour mieux imiter le jeune
Toulousain, avant de chercher la clbrit dans l'pigramme et le
sonnet, il essaya sa verve potique dans les petites pices de
circonstance... Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant,
et il dit que le Roy lui donnoit pension. Conrart ne se contente pas
d'avancer que son ami donna carrire  sa muse, il ajoute que Gombauld
ne tarda pas  tre connu et estim.--Henri IV, dit-il, ayant t
malheureusement assassin, tous les Franois le pleurrent comme le Pre
de la patrie, et tous les potes semrent son tombeau de fleurs
funbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld,
quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...

Nous ne reviendrons plus sur cette pithte de _Jeune_ attribue, en
1610,  un homme qui, d'aprs le mme auteur, tait centenaire en 1666!
Mais nous remarquerons, avec l'abb Goujet, que Conrart doit faire ici
une seconde erreur de mmoire. En effet, dans le _Recueil de diverses
posies sur le trpas de Henri le Grand_, publi in-4  Paris en 1611,
par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pice de Gombauld. On en
chercherait mme en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages potiques de
notre auteur, qu'il rassembla lui-mme et qu'il publia en 1646. La plus
ancienne des pices qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et
fut compose sur la mort du duc d'Orlans, fils de Henri IV et frre de
Louis XIII. Nous pensons, avec l'abb Goujet, que si Gombauld avait
chant la mort du roi dans des vers dignes d'tre lous par Conrart, il
les et insrs dans son livre. Cependant Tallemant, aprs avoir dit
qu'il fit assez de vers pour Henri IV, ajoute qu'il ne les a jamais
montrez. Si ce dtail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous
sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de
quelle faon Gombauld essaya de gravir les premiers degrs du Parnasse.

C'est  l'poque de la minorit de Louis XIII, et ds les premiers temps
de la rgence de Marie de Mdicis, que commence la vritable carrire
littraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien
qu'il devait avoir dj prs de quarante ans, et voyons-le  l'oeuvre.
Aussi bien, les documents biographiques  son sujet n'offrent une
certitude  peu prs absolue qu' partir de ce moment.

L'occasion qui fit natre la fortune de Gombauld est assez singulire.
On croirait plutt lire une page de roman dtache des _Trois
Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il
faut en croire Tallemant, est revtue de tous les caractres de
l'authenticit.--La scne se passe  Reims, le dimanche 17 octobre 1610,
pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est runie dans le plus
pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains
sur la tte du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la
situation prte aux incidents dramatiques. La Rgente Marie de Mdicis,
que la longueur du crmonial a fatigue, promne, pour se distraire,
ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemble, qui,
frmissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du
bon Henri. Tout  coup, un vif tressaillement vient animer les traits de
l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain
semble la proccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnatre le
portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favoris 
Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'lgant Gombauld,
qui assiste  la fte  ct de son protecteur et matre, le marquis
d'Uxelles, aux cheveux roux.

Mais laissons la parole au naf et malicieux Tallemant:

La Reyne-Mre estant rgente, regarda fort Gombauld,  ce qu'il dit, au
sacre du feu Roy, o il estoit avec son rousseau. Mademoiselle
Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de savoir de M.
d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M.
d'Uxelles, et alla dire  la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit
point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau
pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme  M. d'Uxelles, et voulut
voir des ouvrages de nostre homme.

A quelque temps de l, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire
l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le
faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter,
il en arrivera ce qu'il plaira  Dieu.--Il y fut mis pour douze cens
escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison
de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois
tre aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La
princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de
l'affection pour luy.

Et voil comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge
devint en grande faveur  la Cour de la Rgente, o il eut pendant
longtemps ses petites entres; tmoin certain passage des _Historiettes_
que nous renonons  transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui
voudront le lire dans le style imag de Tallemant... Il nie cependant,
ajoute des Raux, avoir jamais t amoureux de la Reyne, mais bien d'une
autre personne de grande qualit qu'il appelle aussi Philis dans ses
posies; l'une est la grande, l'autre la petite. Au moins convient-il
que Catherine luy avoit avou que la Reyne ne l'avoit jamais ve sans
esmotion, parce qu'il ressembloit  un homme qu'elle avoit aim 
Florence...

Le grave Conrart, dans l'_loge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas
aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de
Gombauld, prs de la Rgente, et ce tmoignage vient en quelque sorte
confirmer les malicieux rcits de l'auteur des _Historiettes_. Sous la
minorit de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Rgence de Marie de
Mdicis, sa mre, M. de Gombauld fut des plus considrs de cette grande
et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition
qui et l'entre plus libre chez elle ni qui en ft vu de meilleur
oeil_. Comme elle tait d'humeur librale, et qu'elle aimoit  l'exercer
envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions
considrables  beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de
Gombauld toit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de parotre
en fort bon quipage  la cour, soit  Paris ou dans les voyages qui
toient frquens en ce temps-l. Et comme il toit autant ennemi des
dpenses superflues qu'exact  faire honntement les ncessaires, il fit
un fonds assez considrable de l'pargne de ces annes d'abondance: ce
qui lui vint bien  propos pour celles de strilit qui y succdrent,
quand les guerres civiles et trangres eurent diminu, et enfin tari
les sources d'o les premires avaient coul.

L'abb Goujet semble vouloir rvoquer en doute l'assertion prcise de
Conrart, sous prtexte que dans la liste des pensions payes en 1621 par
la Cour, on ne trouve ni un pote ni un homme de lettres. On sait
cependant que Marie de Mdicis donna une pension de cinq cents cus 
Malherbe aprs la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la
Reine fut en disgrce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils
depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrce de la Rgente entrana
naturellement tout d'abord celle de ses protgs. Tallemant, du reste,
nous donne des renseignements prcieux que ne connaissait pas l'abb
Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent
importantes, surtout  l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que
ce favori en miniature faisait  la suite de la Cour: car, pendant les
sept annes de la rgence relle de Marie de Mdicis, il fut de toutes
les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Raux, en une
rencontre de voyage, Gombauld dit  la Reyne qu'il ne pouvoit suivre
sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trsorier, luy dire de ma
part que j'entends que vous soyez pay. Le trsorier dit:--Monsieur,
tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir  la Reyne ce qu'elle
veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqu
deux, dit le trsorier, vous en estes l'un.--Il fut pay. Il dit que
cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust
rien refus: mais, depuis, la religion lui nuisit. Sa profession de
huguenot dclar fut donc une des causes de sa future disette d'argent;
et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents cus
 huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.

Quoi qu'il en soit, les annes de la rgence, et surtout les premires,
furent d'heureuses annes pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conut
plus d'audace littraire, et se lana rsolument dans la carrire
potique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il frquenta les
potes en renom, et prenant souvent conseil du rformateur du Parnasse,
il garda si bon souvenir de ses leons, que, vingt ans plus tard, il le
dfendait intrpidement avec Gomberville contre les critiques de
l'Acadmie.

Les premiers essais potiques de Gombauld ne sont pas  la hauteur de
ses modles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent
l'auteur des Sonnets et des pigrammes, et qui justifient ce passage de
l'loge de Conrart, o il dit que son ami avait l'esprit moins fcond
que judicieux. Ces premires posies se composent de stances, de
quelques lgies et de vers destins  des ballets ou  des
divertissements, comme on en faisait tant  cette poque, et qu'on peut
lire dans le volume des _OEuvres potiques_ publi par l'auteur en 1646.
Aucune de ces petites pices n'est reste dans la mmoire de la
postrit: les contemporains ne les ont cependant pas ddaignes, et le
savant Mnage en cite des fragments avec loge dans ses _Observations
sur Malherbe_.

Voici, par exemple, des vers commands expressment par Marie de
Mdicis, pour le Ballet des Desses, dont Scipion de Gramont avait rgl
la marche, tire de la fable de Psych. La musique tait de l'organiste
de La Barre:

POUR LA REYNE REPRSENTANT JUNON.

    Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers
    Ne voyant rien d'esgal  mes appas divers,
    Par son royal hymen les rendit plus augustes.
    Peut-on rien dsormais  ma gloire adjouster?
    Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,
    Ou les yeux de Pris, ou ceux de Jupiter?

THMIS.

        France,  qui tous les dieux amis
        Parlent aujourd'huy par Thmis,
        Escoute mes devins oracles:
        C'est un bruit connu dans les cieux
        Que ton Roy fera des miracles
        Et ta Reyne des demi-dieux.

CRS.

        Ne vous flattez point d'esprance,
        Amans, vostre persvrance,
        Ne gaigne rien de m'assaillir;
        Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe
        Vous feroit enfin recueillir?
        Votre moisson serait en herbe.

FLORE.

        Dessous mes pas naissent les roses;
        Mon lustre efface toutes choses,
        Et mes yeux font le ciel plus doux.
        Mon sort, par dessus les plus belles,
        Me donnant un dieu pour poux,
        M'a mise au rang des immortelles[7].

  [7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619,
    in-8.--Reproduit dans les OEuvres potiques de Gombauld, 1646, et
    dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix.
    Genve, Gay, 1868, II (207-211).

Ces strophes sont trs-varies: il y en a de tous les styles, depuis le
plus majestueux jusqu'au plus lger (tmoin le couplet de Pomonne que
nous n'osons point citer), en passant par l'pigrammatique et par le
gracieux.

Mnage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernire rime
vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette
sorte, si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle
pense... Mnage tait dj loin de la rgence lorsqu'il crivait ses
_Observations_. Thophile, au contraire, venait de la voir disparatre
quand il disait, dans sa _Prire_ aux potes de ce temps:

        Saint-Amand sait polir la rime,
        Avec une si douce lime
        Que son luth n'est pas plus mignard,
        Ny Gombauld dans une lgie,
        Ny l'pigramme de Maynard,
        Qui semble avoir de la magie[8].

  [8] Thophile.--OEuvres, dit. 1636, 3e part., p. 42.

Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette priode, car il est
adress  Philis, probablement  celle dont parle Tallemant des Raux:

    Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;
    Et desj les desmons menoient par l'univers
    Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,
    Et des songes divers la troupe vagabonde,

    Quand Morphe emprunta la chevelure blonde,
    Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,
    Et mille autres appas d'un long crespe couverts,
    Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.

    Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,
    Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,
    Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.

    Qu'allez-vous entreprendre?  dieux trop irritez!
    Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,
    Et que vostre colre pargne ses beauts[9].

  [9] Posies de Gombauld, dit. 1646.

M. Paul de Musset pense que le suivant fut compos pour Marie de Mdicis
elle-mme; l'allusion est, en effet, assez transparente:

    S'il est vrai que Philis ne regarde personne
    Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,
    S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour
    Et ne s'aperoit pas de ce qui l'environne;

    Amant, heureux amant, digne d'une couronne,
    Dont ses augustes yeux demandent le retour,
    Qui retarde tes pas? quel aimable sjour,
    Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?

    Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;
    Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,
    Et que chacun se plaint de son indiffrence.

    Mais un secret effroi cause tes dplaisirs:
    Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;
    Que son coeur est contraire  ses propres dsirs.

Ce sont l des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus
dlicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la
brillante cour de Marie:

    Amour, dispense-moy de servir davantage;
    Il est temps dsormais de vivre en libert.
    Veux-tu qu'en ce ddale o je suis escart,
    Je rende  ton empire un ternel hommage?

    Va, triomphe  ton gr de la fleur de mon ge,
    Et riche du butin que tu m'as emport,
    Laisse  la fin mon coeur comme un lieu dsert,
    Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.

    Ainsi, Daphnis, outr de peine et de soucy,
    Consultait ce tyran qui respondit ainsi:
    --Si ton sort te desplat cherche qui te dlivre.

    Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?
    Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,
    Et la vie a son terme en celuy de l'amour.

On n'tait pas habitu, vers 1613,  lire beaucoup de petites pices
aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi
soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs lves, Maynard et Racan,
taient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la rputation
de Gombauld, comme pote et comme courtisan, grandissant peu  peu, il
fut bientt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles
s'honorrent de l'avoir pour habitu. Nous ne connaissons pas d'une
manire assez prcise la date de son entre  l'htel de Rambouillet,
pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, poque
de la disgrce de sa protectrice, ou vers 1620, poque du retour de
Marie de Mdicis, aprs ses quatre annes de retraite et de guerres. Que
fit mme Gombauld pendant ces quatre annes, et quel fut son asile? Nous
ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que
notre pote fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs
lettrs de l'htel de Rambouillet.

Catherine de Vivonne avait quitt la cour en 1608 pour se consacrer tout
entire aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitus
du Louvre tait peu fait pour sduire cette femme aimable, chez qui le
sentiment de la dignit personnelle tait aussi vif que celui des
convenances morales. Mais, en mme temps qu'elle se sparait de la cour,
elle n'entendait point se sparer du monde, pourvu que ce ft un monde 
elle, poli, distingu, lgant, lettr. Son htel, qu'elle habitait en
1612, devint bientt le rendez-vous d'une socit nombreuse, que le
charme de sa conversation et de son caractre attirait  sa petite cour,
et qui se ddommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant
auprs d'elle[10]. Ce fut,  proprement parler, le rendez-vous de la
bonne compagnie; l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y
naquit, s'y dveloppa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent 
respecter les crivains et  les frquenter sur un pied d'galit; et
M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractristique quand
il a dit: A l'htel de Rambouillet, tous les gens d'esprit taient
reus, quelle que ft leur condition: on ne leur demandait que d'avoir
de bonnes manires; mais le ton aristocratique s'y tait tabli sans nul
effort, la plupart des htes de la maison tant de fort grands
seigneurs, et la matresse tant  la fois Rambouillet et Vivonne[11].

  [10] Livet.--_Prcieux et Prcieuses._

  [11] _V._ Cousin.--_Madame de Sabl._

Gentilhomme et pote comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa
toujours un culte vritable pour la socit lgante et polie, ne
pouvait manquer de devenir, comme eux, un hte assidu du salon de la
clbre marquise. Malherbe visitait dj Mme de Rambouillet ds 1613,
comme nous l'apprend une de ses Lettres  Peiresc, dans laquelle il
raconte au savant Provenal ce qui s'est pass dans une runion 
laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait t
admis  l'htel vers cette poque, alors que sa faveur prs de la
Rgente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les
courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps aprs
la rentre en grce de Marie de Mdicis, c'est--dire vers 1622, il
tait l'un des visiteurs les plus aims de Mme de Rambouillet, qui le
menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de
Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons
formaient comme des succursales de celui de son htel. Voiture,
Chapelain, Conrart et Godeau n'taient pas encore,  cette poque, les
familiers du cnacle; et les trois gentilshommes potes, Gombauld,
Malherbe et Racan, y reprsentaient presque seuls,  l'origine,
l'lment littraire.




II

L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)


La priode de dix annes qui s'coula de 1620  1630 jusqu' la seconde
disgrce de Marie de Mdicis, aprs la Journe des Dupes, fut la plus
heureuse de toute la carrire de notre pote.

Honor des faveurs de la Reine-Mre  la Cour, et de celles de la reine
de la socit polie  l'htel de Rambouillet, que pouvait-il dsirer de
plus, sinon la rputation littraire? Il l'acquit en effet, pendant
cette priode, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur
lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles tablirent
dfinitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la Rpublique des
Lettres.

La premire est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions
d'actualit, ce qui causa son succs, et ce qui explique son oubli.

La seconde, au contraire, a une vritable porte littraire, et doit
prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la
note du got de cette poque: c'est une pastorale en vers, intitule
_Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astre_
de d'Urf, des _Bergeries_ de Racan, et de la clbre _Sylvie_ de
Mairet.

Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire
connatre notre pote, de tracer en quelques mots son portrait physique
et moral.

En 1620, Gombauld devait avoir  peu prs cinquante ans, et M. Livet
nous offre de sa personne un croquis aussi finement touch qu'original
et ressemblant:

Toujours propre, lustr, poli, ajust comme un sonnet, mystrieux comme
Timante du _Misanthrope_, crmonieux comme Phdon de La Bruyre,
Gombauld visait toujours  rappeler les manires de la belle cour; homme
 refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de
l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lchet pour sa vie;
noble caractre, plein de dignit et de fire dlicatesse, en mme temps
qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une pe, et si,
comme tous ses confrres en Apollon, il et volontiers pris une enseigne
de pote, il l'et surmonte de son blason[12]...

  [12] Livet.--_Prcieux et Prcieuses._

Ajoutons, avec Conrart, qu'il toit grand, bien fait, de bonne mine, et
sentant son homme de qualit; que sa pit toit sincre, sa probit 
toute preuve, ses moeurs sages et bien rgles; qu'il avoit le coeur
aussi noble que le corps; l'me droite et naturellement vertueuse;
l'esprit lev, moins fcond que judicieux; l'humeur ardente et prompte,
fort port  la colre, quoiqu'il et l'air grave et concentr...

Tel tait,  cette poque, le favori de Marie de Mdicis, Gombauld la
froide mine, comme dira Saint-vremont dans la _Comdie des
Acadmistes_.

L'_Endymion_ parut en 1624.

Dans ce petit roman allgorique en prose, qui marque assez bien la
transition dans le genre hroque, entre le roman de bergeries d'Honor
d'Urf, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de
La Calprende et de Mlle de Scudry, Gombauld chante, sous le couvert
des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour
la Reine-Mre, sa protectrice.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilge, dat du 26 octobre
1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de
Louis XIII, et, cependant, les allusions du pome taient si peu voiles
que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et
les dessinateurs, Lonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard,
n'avaient pas hsit  reprsenter les personnages sous des traits
connus de tout le monde!

Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Raux. On disoit que
la Lune, c'estoit la Reyne-Mre; et effectivement, dans les
tailles-douces, c'est la Reyne-Mre, avec un croissant sur la teste. On
disoit que cette Iris qui apparoist  Endymion au bout d'un bois,
c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne tmoigna de le vouloir
entendre lire, car il avoit beaucoup de rputation, et effectivement
c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystres que les autres
ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour,
et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de
satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire
imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumire, dit que
la deuxime dition ne valoist pas la premire; car il lit bien et fait
bien valoir ce qu'il lit...

A propos du dsir que la Reine avait tmoign d'entendre Gombauld
lui-mme lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui
montre quel soin mticuleux de plaire, quel amour-propre de pote ml
de nave dfiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur
dsirait apporter dans l'exposition de son oeuvre:

Ds que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet
honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours est de ses
amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manire dont il
s'y devoit prendre.

--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray
avec mon livre.

En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit
les lvres de peur de rire. Il rentre un peu aprs avec des grimaces les
plus plaisantes du monde, et  tout bout de champ il luy demandoit:

--Cela sera-t-il bien ainsi?

--Ouy, Monsieur, fort bien.

Il s'approche et commence  lire.

--Madame, trouvez-vous ce ton-l comme il faut? N'est-il point trop
haut? Est-il assez respectueux?

Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.

Elle dit qu'elle n'a jamais mieux pass son temps en sa vie; mais que,
pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust
ves, et qu'elle l'eust sce.

Cependant, je ne say pas par quelle aventure tout ce soing fut
inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_  la Reyne-Mre...

Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde dition en 1626, est
devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les
quelques exemplaires, ordinairement relis avec le plus grand luxe, qui
passent dans les ventes publiques  de longs intervalles; mais les
vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que
la prose du favori de Mdicis: et franchement, c'est l le seul attrait
du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance
que Phb reprsentait la reine et Endymion le pote, cette fade
rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors trs  la mode,
n'et pas obtenu le moindre succs[13].

  [13] Le roman de Gombauld a t l'objet d'un article de Baillet, qui,
    en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet  son sujet
    deux graves erreurs: Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld,
    est le _fruit du premier ge_, et l'approbation qu'il en reut du
    public lui augmenta le courage que le succs de ses _autres posies_
    entretint presque jusqu' la fin de ses jours.--Un fruit du premier
    ge, clos  cinquante ans passs, nous semble fort aventur; puis,
    le roman de Gombauld est crit en prose et non pas en vers! Beaucoup
    de biographes ayant pill, puis copi Baillet, nous avons cru devoir
    relever spcialement ces deux erreurs.

    Les Mmoires du temps s'accordent  dire que l'ouvrage fit un
    furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de
    Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais
    d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le
    tourneraient peut-tre en drision...--M. de Musset n'a-t-il pas
    une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans
    doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un pome en vers.

La Ddicace  la jeune Reine est assez curieuse:

  Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit
  endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de
  Vostre Majest l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit
  plus dsormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois
  interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de
  longtemps accoustumez  la contemplation des plus beaux astres,
  j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisment
  subsister devant vostre lumire, si je n'estois d'ailleurs tout
  asseur que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui
  l'adorent, et que Vostre Majest qui la reprsente en toutes choses,
  nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la
  sousmission et la rvrence qui luy est dee, qu'elle n'est point ne
  pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et
  pour la flicit du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les
  qualitez qui reluysent en Vostre Majest sont du tout esloignes de la
  comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons
  accoustum de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma
  foiblesse, que de voir accuser ma tmrit, si l'extresme dsir que
  j'ay de contribuer quelques traicts  sa louange, me faisoit parler
  trop humainement d'une chose vritablement divine. Je n'ay donc plus
  rien  dire, sinon que mon obyssance me doit obtenir, par tout le
  monde, toute l'excuse que je saurois dsirer pour Endymion et pour
  moy-mesme: et que Vostre Majest, Madame (afin que je finisse comme
  j'ay commenc), donnant le jour  cet ouvrage, fait bien voir que la
  Lune, en quelque faon que ce soit, doit tousjours sa lumire au
  Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et
  d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre
  Majest daigne gratifier,--Madame,--son trs-humble, trs-obyssant et
  trs-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.

  [14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait
    remarquer plus haut, qui engagea Gombauld  publier son livre, ou du
    moins  l'illustrer magnifiquement! ... Nostre bien aym Nicolas
    Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilge,
    nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitul
    l'_Endymion_, compos par le sieur de Gombauld, pour
    l'embellissement duquel, et pour satisfaire au dsir de la Reyne,
    nostre trs-honore compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs
    belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu
    faire de grandes dpenses, etc...--Le magnifique frontispice grav
    porte pour titre: L'_Endymion de Gombauld_. Et au bas on lit: A
    Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, 
    l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.

Cela est fort ampoul, et donnerait, si nous arrtions l nos citations,
une ide peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas 
changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adresses au
Lecteur.

  ... Il y a quelques annes qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se
  plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne
  sauroit trouver rien  redire que le seul changement qu'il dsiroit
  luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite
  adventure, estant esgalement press de l'occasion qui se prsentoit de
  la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin
  d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agrable, je me
  rsolus d'en desguiser quelque peu la vrit soubs la fable d'Endymion
  et de la Lune. Mais il y a beaucoup de diffrence d'un livre qu'on
  veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui
  n'est faict  d'autre fin que pour estre le seulement une fois d'une
  personne qu'on respecte, et _pour luy reprsenter de meilleure grce
  ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sauroit
  comprendre_.--Si bien que je fus tout estonn de voir que l'amiti des
  uns et l'authorit des autres me pressoient esgalement de le mettre au
  jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut
  si ncessairement obyr  la volont des Dames, qu'on n'en peut avoir
  dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me
  donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de
  l'abandonner aux injures des sicles sans y mettre mon nom, et sans
  luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:

          Je ne suis fait que pour Diane;
          Et, mystrieux ou profane,
          On me voit malgr mon autheur,
          Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,
          Ny d'en obliger un seul homme,
          Ny de s'excuser au lecteur.

  Toutesfois, si tost que je l'eus considr tant soit peu, moy, qui
  pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour
  moy-mesme, j'eus bientost chang d'opinion, quand je vis que pour
  l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'esprance
  de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expdient de le refaire
  tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en
  servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et
  Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la
  puissance absolue qui l'a resveill, j'estois rsolu de le laisser
  dormir ternellement...

  [15] Cet ami nous semble fort devoir le reprsenter lui-mme.

  [16] Sans doute la Reine-Mre, Marie de Mdicis, qui se contentait de
    ses hommages respectueux.

Puis, aprs avoir discut les reproches que plusieurs envieux lui
avaient faits, celui-ci par exemple: ... Vous faictes vostre Endymion
de complexion plus amoureuse qu'un Pris, et toutesfois plus svre et
plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point
surmont de sa cholre, ny possd de l'amour d'une captive, non pas
mesme d'une beaut mortelle: il n'a pour object qu'une Desse et pour
fin principale que la vertu..., l'auteur s'adresse  son livre et  son
hros luy-mesme:

  Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs
  ont entrepris nostre dfense; et, tout bien considr, nous n'avons
  point encore ouy dire qu'une seule personne de mrite et d'estime nous
  ayt suscit ces murmures. Quelle louange peut-on esprer de ceux qui
  se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous
  accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle
  ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux
  misrables, ny  ceux qui se dfont de telle sorte, qu'ils n'ont pas
  besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes... Et si nous sommes dignes
  d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils
  nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les
  faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un
  advis qu'une louange!

Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte prs
de la ville d'Hracle, sur le sommet du mont Lathmos, o Endymion,
pris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en
regardant la Lune, et vient de faire un rve amoureux qu'il a pris pour
une ralit: il raconte  son ami Pisandre toutes les pripties de son
rve, les faveurs et les cruauts de la Desse, ses voyages dans le bois
sacr, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les
tranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de
Sthnobe... Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion  la fin de son
rcit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les
prendrois plustost pour des songes, que pour des vritez...--Depuis ce
temps-l, tousjours il continua de raconter  tout le monde les loanges
de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses
peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie,
soit aux longues veilles qu'il avoit employes  la contemplation de ses
beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict
dormir.

Ainsi se termine le roman, et l'on a dj pu saisir plusieurs allusions
assez directes  l'amour sans espoir du pote pour la Reine. Voici
quelques autres passages qui furent trs-remarqus.

Ismne indique  Endymion les lieux du sjour prfr de Diane; puis
elle ajoute:

  D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagne de ses Nymphes, que
  leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses
  et si peu capables de conversation, que la prsence des hommes
  seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur dclarent la
  mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui
  est de plus fascheux et de plus insupportable  ceux qui dsirent
  l'abord de la Desse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la
  perdent non plus de vee, que si le Ciel la leur avoit donne en
  garde. Une Doris, une Laomde, nymphes ambitieuses, jalouses et
  curieuses, la tiennent de si prs, et l'assigent de telle sorte,
  qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi vritablement
  captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout
  savoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient
  point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes
  aussy bien que les hommes, par je ne say quel excs de bont et
  d'indulgence, se laissent mener insensiblement  l'apptit de ceux
  qu'ils ayment. _Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou
  trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libralit
  qu'ils donnent  plusieurs, que je ne die,  tout le monde. Un petit
  nombre est combl de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en
  ptit, accuse en vain le ciel, et dteste la faon de gouverner avec
  la vie et la lumire. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins
  justes?_ Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses,
  comme il plaist  la Destine, selon l'innocence ou la corruption des
  sicles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte,
  afin que tu n'oublies rien  considrer...

Est-il besoin d'crire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour?
Voici la Reine-Mre sous le portrait de Diane:

  Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne savois laquelle je
  devois considrer la premire: et le dsir que j'avois de les voir
  toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien
  que confusment. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte
  stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formes d'entre
  les femmes, elle reprsentoit avoir une aage si tendre: car son teint
  estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la premire fleur
  de la jeunesse mesme; estant mesl de certaines clartez qui sembloient
  accorder les feux avec les fleurs, et assist d'une vertu divine qui
  dfendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui
  l'exemptoit pour jamais de la juridiction des annes.--Tantost
  j'admirois en elle je ne say quelle douce fiert, qui, comme elle a
  des appas pour attirer  soy les plus gnreux courages, ne manque
  point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au
  dedans d'avoir peu de mrite, et pour leur dfendre de s'en
  approcher.--Il sembloit que l'Honneur et la Majest se tenoient sur
  son front, comme sur un sige d'yvoire bien poly, faisant leur demeure
  ternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns
  estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noez  la
  Laconienne, avec plus de grce que d'artifice; n'ayans pas besoin
  qu'on adjoustast rien  leur lustre, non plus qu' leur nombre.
  Quelques-uns ngligemment espars, et comme eschappez des liens et de
  la captivit des autres, se mouvoient sur ses joes vermeilles et sur
  ses espaules; et l, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en
  se joant, les Amours et les Zphirs. On voyoit autour de sa bouche
  vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grces, qui tous
  deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les
  oeillets au milieu des lys et des roses.--De quelque cost qu'elle
  tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en
  un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en
  estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont
  vritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font
  renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle
  est trouble. Mais  quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que
  j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a
  point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu,
  sans en estre bloys. Si bien qu' tout propos j'estois contraint de
  baisser la vee, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien
  que c'estoit la dtourner des feux et des esclairs, pour l'aller
  perdre dans les neiges de son sein, etc...

Plus loin, on reconnaissait encore d'une manire frappante la situation
du pote  la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:

  ... C'est en ces lieux-l, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne
  menaoit pas seulement ma vie, mais qui desj la pressoit, j'ay
  demeur tout le temps que tu ne m'as point ve; que j'ay pass la plus
  grande part en oysivet, sous les frais ombrages, le long des
  ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes
  et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust est
  capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit rduit au
  comble de mille peines.--Ce n'estoient que festins o je n'estois
  traitt que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de
  voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles
  filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que dlices. Si j'estois
  accompagn, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les
  exercices qui m'estoient les plus agrables, j'allois d'ordinaire
  m'escarter par la forest, o plusieurs fois je rencontray Diane, dont
  la seule prsence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement
  et le souvenir du pass me faisoient mourir.--Tantost je la voyois
  passer accompagne des soixante filles de l'Ocan, et des vingt autres
  qui ont le soin de ses arcs, de ses flches, de ses brodequins et de
  ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fire et
  glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit
  terrasss.--Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule,
  o je pouvois tout  loisir la considrer et me faire voir. Mais le
  croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit
  pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat o j'estois, portant la
  chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas
  moy-mesme, marque non-seulement de ma captivit, mais aussy de la fin
   laquelle j'estois destin; quoy qu'elle sceut bien que je m'en
  allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder
  sans piti, comme si elle eust est change en une autre, ou qu'elle
  eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la
  cognoissance et la parole...

Mais, c'est trop nous attarder prs de ce petit roman, dont le sujet se
trouve rsum dans ces six vers de l'oracle  Endymion:

        De l'Astre qui prside aux boix
        Tu verras sur toy mille fois
        Les rayons les plus favorables.
        Mais enfin, les voyant cesser,
        Tu seras contraint de penser
        Que les Dieux mesmes sont muables[17].

  [17] Tous les romans de cette poque contiennent beaucoup de pices de
    vers, plaintes, lgies, chansons, sonnets, stances, odes, etc... La
    _Carithe_, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le
    type de ce genre mixte, qui alliait intimement la posie avec la
    prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donn
    par les bibliographes pour un pome en vers, ne contienne
    absolument, en fait de posie, que l'oracle prcdent, compos de
    deux strophes de six vers.

et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut
figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose franaise de
cette poque:

  Les grandes beautez ont je ne say quoy de plus divin et de plus
  puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition
  que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste
  encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles savent
  si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et
  de contraindre, que leur silence mesme est plus loquent que toute
  sorte de langage. Nous ne les saurions voir sans estonnement, ny sans
  trouble; et leur seule prsence en un instant nous fait perdre le
  jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de
  leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon
  leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous
  tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune
  contradiction et sans rsistance. Un ris, un geste, un mouvement nous
  ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que
  dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcle, nous
  boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je
  croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familire
  conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne
  prennent point sur nos mes? et quelle persuasion, quelle contrainte
  ou quelle gesne est comparable  la force de leurs appas? O Jupiter!
  toutes les offences, les malices, les propos dcevans, les artifices,
  les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels
  elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois
  et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le
  service d'une Desse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle
  Sthnobe me fust prsente, j'avois beaucoup de peine  m'empescher
  d'user de je ne say quel langage des yeux, d'un silence persuasif,
  d'un geste plus loquent que la parole mesme, d'une ngligence pleine
  d'artifice, et d'une faon discrette et modre en soy-mesme, mais
  envers autruy pleine de violence, etc., etc...

Arrtons-nous l.--Aussi bien prfrons-nous tudier plus  loisir la
seconde oeuvre de Gombauld, qui, loin d'tre phmre, eut une renomme
durable, et marque une tape srieuse dans les progrs du thtre en
France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes  la
Reine-Mre, car l'_Amaranthe_ parut en 1625, entre les deux ditions du
roman d'_Endymion_: et le pote ne pouvait rsister au dsir d'afficher
bien haut sa faveur.

Cette pastorale est ddie  la Reine-Mre: Les rares qualitez
d'Amaranthe reprsentent quelque ombre de celles de Vostre Majest, dit
Gombauld dans la Ddicace; et il ajoute: Si l'on peut reprsenter une
ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que
lumire... On n'est pas plus galant. Cette pice eut un succs
remarquable; et, de nos jours, nos plus minents critiques lui ont
consacr quelques pages logieuses, qui ne peuvent pas avoir le
caractre d'une rhabilitation, car voici un tmoignage  peu prs
contemporain et trs-concluant: Il s'toit pass un long temps, dit
Sorel, dans sa _Bibliothque franaise_, que les comdiens n'avoient eu
d'autre pote que le vieux Hardy, qui,  ce que l'on dit, avoit fait
cinq ou six cens pices: mais, depuis que Thophile eut fait joer sa
_Thisb_ (1617) et Mairet sa _Sylvie_ (1621), M. de Racan ses
_Bergeries_ (1618), et M. de Gombauld son _Amaranthe_ (1625), le thtre
fut plus clbre, et plusieurs s'efforcrent d'y donner un nouvel
entretien. Les potes ne firent plus de difficults de laisser mettre
leur nom aux affiches des comdiens; car, auparavant, on n'y en avoit
jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pices, et les
comdiens annonoient seulement que leur autheur leur donnoit une
comdie nouvelle d'un tel nom[18].

  [18] Sorel, _Bibl. fran._, p. 183.

Voil, certes, un point d'histoire littraire intressant: et ce n'est
pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succs de sa
pastorale, contribu pour sa part, avec Racan, Thophile et Mairet, 
vaincre le respect humain qui forait les auteurs  ne pas reconnatre
sur les affiches la paternit de leurs oeuvres. L'_Arthnice_ de Racan,
en 1618, et la _Sylvie_ de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur
coup deux rvolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue
des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de
l'_Astre_, accrditrent en France pendant plus de quarante ans. Racan,
l'lve chri de Malherbe, clipsa ds son premier essai tous ses
prdcesseurs, par l'lgance et la puret de son style: aussi ses
_Bergeries_ font-elles partie du domaine de la grande histoire
littraire. Il est de ceux qui ont contribu  fixer la langue
franaise; mais le plan de ses petits drames ne s'loignait gure de la
simplicit primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul
mrite d'avoir accompli au thtre la rvolution du style.

Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa _Sylvie_, dont le
succs toujours croissant dura plus de vingt annes, tellement que, lors
de l'apparition du _Cid_ en 1636, on la comparat volontiers avec le
chef-d'oeuvre cornlien, la _Sylvie_, dis-je, prsenta aux oreilles des
spectateurs ravis une nouveaut sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc
Girardin, de l'loquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore,
sur le thtre, parl ce langage  la fois noble et passionn. Le sujet
de la _Sylvie_ s'y prtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours
pastorales, et la scne se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple
bergre; mais Thlame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de
Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver
Sylvie dans la prairie o elle fait patre son troupeau. C'est l'glogue
mle  l'pope[19]. De l une lvation particulire de sentiments,
un mlange de scnes tantt gracieuses, tantt leves, qui donne
nettement  Sylvie ce caractre particulier d'avoir servi de transition
entre la pastorale proprement dite et la tragdie.

  [19] Saint-Marc Girardin, _Cours de litt. dram._, III, 321.

Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et
de l'imagination, et non pas du gnie pour s'lever jusqu'aux sublimes
hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son
oeuvre, prpara de cette faon les voies au grand Corneille. Sa
pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualits et
quelques-uns des dfauts de la _Sylvie_. Elle a d'abord, comme la
_Sylvie_, le dfaut de n'tre presque pas une pastorale. Nous touchons
au roman  grandes aventures: les vnements sont extraordinaires et
confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont
des passions qu'ils expriment d'une manire vive et touchante. C'est par
l que le drame se soutient.

Une chose qui n'a pas t suffisamment remarque nous frappe
particulirement ds l'abord, et l'histoire littraire y est trop
intresse pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld
publia sa pastorale aprs le succs de la reprsentation, il la fit
prcder, non pas seulement d'une Ddicace  la Reine-Mre, mais encore
d'une longue Prface, assez piquante et fort bien crite, dans laquelle
il exposait, suivant l'habitude consacre  cette poque, ses ides
personnelles sur les rgles du pome qu'il allait drouler devant le
lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publi pendant la premire
moiti du XVIIe sicle, qui ne soit ainsi prcd d'une vritable
potique. Dans la Prface de l'_Amaranthe_, Gombauld se montre
essentiellement novateur, et quelques mots d'explication prparatoire
sont ici ncessaires.

Tous les critiques, se rptant l'un aprs l'autre, et La Harpe en
particulier, dans son _Cours de littrature_, affirment trs-nettement
que la _Sophonisbe_ de Mairet fut la premire pice de thtre
franaise, dans laquelle fut respecte la rgle des trois units; on
ajoute mme que cela parut si bizarre aux comdiens, qu'ils refusrent
pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation
prjudiciable  leurs intrts. Cette assertion, beaucoup trop souvent
reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons
l'origine probable dans ce passage du _Segraisiana_ que nous citons
textuellement:

Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commena  faire observer la
rgle des vingt-quatre heures dans les pices de thtre: et parce qu'il
falloit premirement la faire agrer aux comdiens qui imposoient alors
la loy aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque qui avoit
infiniment de l'esprit, avoit du crdit auprs d'eux, il le pria de leur
en parler, comme il fit. Il communiqua la chose  M. Mairet qui fit la
_Sophonisbe_, qui est la premire pice o cette rgle est observe. M.
Desmarets fit ensuite les _Visionnaires_ sur la mme rgle, quoiqu'il
introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].

  [20] _Segraisiana_, d. 1723, I (160-161).

Voil comme on crit l'histoire. Or, on sait que la _Sophonisbe_ de
Mairet date de l'anne 1629: et le mme auteur avait dj donn, en
1625, une tragi-comdie intitule _Sylvanire_, dans laquelle la rgle
des units se trouvait applique, et qu'il prcda d'une longue Prface
adresse au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public:
disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant
engag  composer une pastorale en observant les rgles pratiques par
les potes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne
consistait qu' se conformer aux modles que les potes dramatiques de
la Grce et de l'ancienne Rome nous ont laisss. Voici donc quatre
annes de gagnes sur la date fixe par Segrais, et la _Sylvanire_ doit
avoir la priorit sur la _Sophonisbe_. Mais il y a plus: au moment mme
o Mairet adressait sa Prface au comte de Cramail, Gombauld faisait une
profession de foi semblable dans la potique place en tte de
l'_Amaranthe_, et dclarait avoir observ, dans sa pastorale, les rgles
d'Aristote,--nouveaut hardie dont il demandait grce aux spectateurs,
mais qui avait t fort connue des anciens:--C'est la vrit, dit
Gombauld dans sa Prface, que tous ceux qui ont mrit quelque estime en
ce genre d'escrire (la posie dramatique), n'ont reprsent _que ce qui
pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin_. Et plus loin:
... La tromperie seroit bien grossire qui voudroit faire passer la
scne non pour une le, ou pour une province, mais pour tout l'univers.
Rien de plus net, et Gombauld malmne si lestement, en plusieurs
passages, ces esprits gaillards qui n'ont que des paroles de blme et
de mpris pour les rgles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur
d'avoir, l'un des premiers, plant sur le Parnasse franais le drapeau
des rgles classiques.

Il y avait une certaine tmrit  tenter l'aventure, car le pote
Rayssiguer avouait naturellement, quelques annes plus tard, dans la
Prface d'_Aminte_, que la plus grande part de ceux qui portent le
teston  l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par
la diversit et le changement de la scne du thtre, et que le grand
nombre des accidens et aventures extraordinaires leur tent la
connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et
l'avantage des Messieurs qui rcitent leurs vers, sont obligs d'escrire
sans observer aucune rgle[21]. Gombauld ne ngligea point les
accidens dans son _Amaranthe_, et la fable de cette pastorale est assez
complique; mais, du moins, il sut plier son sujet  la potique
nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succs de son ouvrage, 
rendre acceptables au public les chefs-d'oeuvre de Corneille, dont la
premire pice devait paratre en 1629.

  [21] Prface de l'_Aminte_, pastorale en cinq actes.--1631.

Entrons maintenant au thtre de l'htel de Bourgogne, payons notre
teston et, d'abord, coutons le Prologue que le pote, suivant l'usage
de cette poque, a plac en tte de son ouvrage.--Nous ne le citerions
point, s'il n'y tait fait une allusion directe  Marie de Mdicis.
Gombauld reprsente l'Aurore venant faire aux spectateurs une
dclaration pompeuse en l'honneur des htes du Louvre. Cela s'adapte peu
au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'crier
qu'elle est

    L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,

on ne s'explique gure comment cette Aurore a la prtention de
reprsenter Marie de Mdicis elle-mme, ni  quel propos elle dbite ses
tirades:

    Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,
    Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,
    Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,
    Qu'une beaut si jeune ayt un si vieil poux.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Voicy les bois sacrez, o, si plein de jeunesse,
    Tithon fut autresfois digne d'une desse;
    O, le ciel le comblant de ses dons infinis,
    Je craignois que Vnus le print pour Adonis.

On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que
Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus
flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet
de Cphale, qui pourrait bien tre le pote lui-mme:

    Pour le suivre aux forests, bien souvent on prsume
    Que j'amne le jour plus tost que de coustume.
    Mais d'un plus grand esclat tous mes sens blouys
    Quitteroient volontiers Cphale pour Louis.
    Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,
    Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage...

  [22] Anne d'Autriche.

Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'cole
prcieuse, est un sacrifice fait au got du temps: on trouve peu de ces
taches dans l'oeuvre de Gombauld, dont la versification a, en gnral,
beaucoup de fermet: il est vrai qu'elle n'est pas toujours galement
soutenue. Mais laissons le Prologue.

Amaranthe est une bergre d'une merveilleuse beaut, que tous les
bergers de Phrygie adorent, et qui les ddaigne tous; en sorte que sa
cruaut les rduit au dsespoir, et que dans les campagnes dsoles,
dont les chos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergres
ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une vritable
calamit publique, d'autant plus que le pre de la belle, le berger
Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa
fille  son fils, Polydamon, disparu depuis quelques annes, et que,
pour ne point trahir sa promesse, il conduit tous les soupirants. Mais
les Dieux consults dclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre
tous les bergers; elle l'a dj fait au fond de son coeur, car elle aime
le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens,
inconnu et jet par un naufrage sur les ctes de Phrygie, ne peut pas
aspirer  l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive o
Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se dsespre et
prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre
bergre... On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe
Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans
les innombrables pomes piques du commencement du rgne de Louis XIV,
et dans lequel Delphise, prdisant  la bergre le brillant avenir de sa
race future, reprsente un tableau frappant de la famille de Louis XIII.
Cette fois, Amaranthe elle-mme n'est autre que Marie de Mdicis:

    Diane te veut orner d'une race fconde
    De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.
    Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],
    Sera l'amour des siens, la peur des trangers:
    Clment, victorieux, aux labeurs indomptable,
    Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,
    Il aura pour compagne, en beauts, un soleil
    Qui sans lui n'auroit seu rencontrer un pareil.
    Du second la splendeur sera bientt ravie[24],
    Et les Dieux aux mortels en porteront envie.
    Mais un autre en sa place ira de toutes parts
    Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]
    Elle ajoute  tes fils trois filles, trois merveilles...

  [23] Louis XIII.

  [24] Un second fils, mort jeune.

  [25] Gaston d'Orlans.

Et ce tribut d'hommages rendu publiquement  la famille royale par le
pote courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la
Reine-Mre, tait accueilli par les applaudissements unanimes d'un
public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.

Cependant Alexis rencontre la bergre, et, sachant bien qu'il ne peut
tre choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu' mourir. La fire Amaranthe
qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas
non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui rpond par ce noble
discours:

    Qui t'oblige  tenir ce funeste langage?
    Est-ce donc un effet d'un gnreux courage
    D'estre sans rsistance  l'effort des malheurs,
    Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?
    Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insenses?
    Sais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes penses?
    As-tu, par mes regards ou par mes actions,
    Recogneu quelque objet de mes affections?
    Es-tu de ces amans qui me portent envie,
    Qui veulent, malgr moi, que je sois asservie?
    Et viens-tu de si loin combler mal  propos
    Le nombre des bergers qui troublent mon repos?
    Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,
    Comme il plaist,  l'erreur qui doit tout le monde,
    Et non pas au dessein de les esgaler tous
    Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'poux?

Elle finit par avertir Alexis de ne pas se prsenter avec les autres
bergers, quand elle dclarera sa rsolution:

    Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refus!

Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu
fait avec une dlicatesse ingnieuse, digne des romans de Mme de La
Fayette, mais qui ne se sent gure de la simplicit pastorale...
Ajoutons que le contact de l'htel de Rambouillet ne lui est pas
tranger.

Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est
celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont gure de
l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui prcde le dnouement,
de la scne tragique. Bien qu'elle soit voue au culte de Diane, Oronte
aime Alexis et se dsespre de le voir pris d'Amaranthe:

    Je meurs pour un barbare insensible  mes charmes
    Et qui n'est point troubl de soupirs ni de larmes...
    Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,
    J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,
    Je n'ay rien espargn, luy montrant chaque jour
    Sous le nom d'amiti tous les signes d'amour...
    J'ay mesme bien souvent tasch de lui desplaire,
    J'ay pass du mpris jusques  la colre,
    J'ay condamn ses moeurs, contredit ses propos,
    J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.
    Mais il mesprise, hlas! mon mespris et moi-mesme...

Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne  mort, comme
ayant tu un cerf consacr  Diane, que les bergers les plus agiles
n'avaient pu voir que de loin, et dont la tte avait t propose par
Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de
son coeur et de sa main.

Mais  peine Oronte a-t-elle excut sa vengeance, qu'elle s'en repent,
et ses remords sont violents comme ses passions:

    O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,
    Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,
    Et fais voir  celui qui s'est le mieux veng
    Qu'il est le plus coupable et le plus afflig!

Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va prir, Amaranthe regrette
sa rserve d'autrefois, dclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui
ont ordonn de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis
de consacrer, elle le choisit malgr l'oracle qui veut l'immoler:

    Non! non! s'il doit mourir, je mourray la premire!

s'crie-t-elle en changeant sa timidit en hardiesse devant le danger
qui menace son amant.--Pourquoi, dit Alexis, veux-tu dfendre celui que
condamne la loi des cieux?... Alors s'engage entre tous les assistants
ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une
vritable lutte  coups de sentences philosophiques:

  [26] Pierre Barbier, _tudes sur notre posie ancienne_.--Bourg, 1873,
    in-8.

PALMON.

    Mais les Divinits n'ont que de justes loix
    Qui ne demandent pas les humains pour victimes...

LE GRAND PRTRE.

    La volont des Dieux nous tient lieu de raison...

Les hommes, rpond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire dtach
d'une tragdie de Voltaire:

    Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!

Tout  coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il
reconnat dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte
retrouvant un frre  la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie
s'loigner de son coeur, rvoque l'arrt de la Desse... et l'on devine
l'heureux dnouement de ces longues pripties.

Tel est l'expos succinct d'une pastorale prsentant assez bien, par ses
cts voisins de la tragdie, le type du genre dramatique de transition
qui se laissa bientt, par une pente insensible, absorber dans le genre
cornlien. Il est certain qu'en 1625 on tait peu habitu  entendre au
thtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on
trop insister sur l'honneur qui doit revenir  Mairet,  Gombauld et,
quelques annes plus tard,  Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille,
accentu un progrs vritable dans la posie dramatique. _Le Cid_ fit
une nouvelle rvolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine
d'annes on comptait ses prcurseurs.

Aprs avoir insist sur le ct romanesque et tragique de l'oeuvre de
Gombauld, il serait bon de dire un mot de son ct pastoral. Aprs le
roman, l'glogue. Nous n'hsiterons pas  dire qu' ce point de vue
Gombauld se trouve bien infrieur  son ami Racan: l'affectation et la
recherche font quelquefois tort  l'aimable simplicit de ses bergers.
Ainsi ces deux vers:

    Je revoi ces rochers et ces bois solitaires
    Qui de tous mes pensers furent les secrtaires,

nous paraissent, quoiqu'ils soient dfendus par Mnage, plus voisins de
l'htel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abb
Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut
convenir cependant que l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le
naturel qui convient  un genre bucolique. La versification n'en est pas
gale. C'est un dfaut ordinaire  Gombauld dans tous ses ouvrages un
peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites posies: aussi n'en
a-t-on presque point d'autres...

Or, voici prcisment dans l'_Amaranthe_ de petits pomes complets et
bien dtachs qui prsentent les qualits vantes par le savant
bibliographe. Ce sont les morceaux rcits par les choeurs; car il y
avait encore des choeurs  cette poque, et les strophes de rhythmes
trs-divers, rcites par ceux de l'Amaranthe, mritent une srieuse
attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous
reproduisons tout entire:

          Les passions humaines
          Ont cet aveuglement
          Que les plus grandes peines
    Passent pour leur objet et pour leur lment.

          Toujours l'esprit de l'homme
          S'expose  la merci
          Du mal qui le consomme;
    Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.

          Les ardeurs insenses
          Des jeux et des amours
          Et les vaines penses
    Luy viennent drober les plus beaux de ses jours.

          La soif intolrable
          D'acqurir plus de bien
          Le rend si misrable
    Qu'il veut tout possder et ne jouir de rien.

          Enfin, la destine
          Par qui tout doit prir
          Surprend l'me estonne
    Qui sait vivre  grand'peine, alors qu'il faut mourir.

Nous voudrions citer encore les strophes sur la beaut des Nymphes, sur
l'Amour, sur la Jalousie...; mais il est temps de terminer cette longue
tude sur l'une des oeuvres principales du pote saintongeois.

                   *       *       *       *       *

On a d penser, en lisant les vers que nous avons cits de la pastorale
de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas t tout  fait
trangre au caractre sobre et chti de sa posie. Gombauld et
Malherbe taient en effet grands amis; ils se voyaient constamment 
l'htel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens
fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification.
Pellisson nous a conserv le souvenir d'un de ces entretiens dans son
_Histoire de l'Acadmie franaise_; et nous citerons ce passage pour
montrer jusqu' quel point le matre et le disciple poussaient la
minutie de leurs discussions littraires. L'Acadmie ayant eu  faire
l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers
suivant:

    L'infaillible refuge et l'assur secours,

le grand pote pchait contre ses propres rgles; car il tenoit pour
maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en __
masculin ne devoient jamais tre mis devant le substantif, mais aprs;
au lieu que les autres qui ont la terminaison fminine, pouvoient tre
mis avant ou aprs, suivant qu'on le jugeroit  propos: qu'on pouvoit
dire, par exemple, _ce redoutable monarque_, ou _ce monarque
redoutable_; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire _ce monarque
redout_, mais non pas _ce redout monarque_.--Je n'ai pas pris cet
exemple sans raison et  l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ou
dire  M. de Gombauld qu'avant qu'on et encore fait cette rflexion, M.
de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de
Mlle Anne de Rohan, o il y avoit:

    Quoi! faut-il que Henri, ce redout monarque...

M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui dplaisoit, sans
qu'il pt dire pourquoi; que cela l'obligea lui-mme (Gombauld) d'y
penser avec attention, et que sur l'heure mme en ayant dcouvert la
raison, il la dit  M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il et
trouv un trsor, et en forma depuis cette rgle gnrale... Mnage,
dans ses _Observations sur Malherbe_, donne une variante au rcit de
Pellisson: M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent cont cet entretien
qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout  fait de la sorte que M.
Pellisson l'a rapport: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui
s'aperut que _redout monarque_ ne valoit rien. Quoi qu'il en soit,
ajoute Mnage, cette rgle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument
fausse; l'oreille seule est le vritable guide  ce sujet, et la plus
dlicate admettra toujours qu'on puisse dire l'_infortun Tyrsis_, ou
l'_infortun Mnalque_.

L'htel de Rambouillet n'tait pas le seul cercle de Paris o Gombauld
se rencontrt avec Malherbe. L'un des plus renomms, aprs celui de la
marquise, tait le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme
ordinaire de la chambre du Roi, _la dixime muse_, comme on l'appelait
souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.

Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure  Paris et  la Cour,
durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a t
honore, visite et rgale de toutes les personnes les plus
considrables, sans en excepter les plus grands princes et les
princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient rsider sous
sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison toit une acadmie
d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des
plus polis du sicle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et
de qui elle n'ait reu mille belles lettres, de mme que de plusieurs
princes et princesses et autres grands. Il a t fait une infinit de
vers et autres pices  sa louange...

Gombauld ne fut pas des moins ardents  clbrer les talents de cette
femme clbre; il composa mme plusieurs pigrammes  sa demande, et
l'une de ces petites pices de vers, connue sous le nom d'_Impromptu de
Madame des Loges_, a fait quelque bruit dans le monde littraire.
C'tait vers l'anne 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de
ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges,
et la visitoit rglement de deux jours l'un. Se rendant  l'une de ces
visites, et ayant trouv sur la table du cabinet de la Dixime Muse le
gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron,
l'enthousiasme le saisit  la seule lecture du titre; il demanda une
plume et du papier, puis crivit ces dix vers:

    Quoique l'auteur de ce gros livre
    Semble n'avoir rien ignor,
    Le meilleur est toujours de suivre
    Le prosne de nostre cur.
    Toutes ces doctrines nouvelles
    Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
    Pour moi, comme une humble brebis,
    Sous la houlette je me range:
    Il n'est permis d'aimer le change
    Que des femmes et des habits...

Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, pique d'honneur, prit la
mme plume, et de l'autre ct du papier crivit:

    C'est vous dont l'audace nouvelle
    A rejet l'antiquit;
    Et du Moulin ne vous rappelle
    Qu' ce que vous avez quitt!
    Vous aimez mieux croire  la mode:
    C'est bien la foi la plus commode
    Pour ceux que le monde a charmez!
    Les femmes y sont vos idoles:
    Mais  grand tort vous les aimez,
    Vous qui n'avez que des paroles...

Telle est l'histoire raconte par Balzac, et l'on peut se demander
comment Gombauld y joue le moindre rle. C'est que Balzac, parat-il,
s'est compltement tromp d'attribution de personnages. Depuis cette
Note crite et imprime, dit Mnage, dans ses _Observations sur
Malherbe_, j'ay su de M. de Racan que c'toit luy qui avoit fait ces
vers que M. de Balzac attribue  Malherbe, et que Gombauld avoit fait
ceux que donne Balzac  Mme des Loges; et que la chose s'toit passe de
la manire que je vais la raconter. Mme des Loges, qui toit de la
religion prtendue rforme, avoit prest  M. de Racan le livre de Du
Moulin, le Ministre, intitul: _Le Bouclier de la foi_, et l'avoit
oblig de le lire. M. de Racan, aprs l'avoir lu, fit sur ce livre cette
pigramme que M. de Balzac a altre en plusieurs endroits:

    Bien que Du Moulin en son livre...

L'aant communique  Malherbe qui l'toit venu visiter dans ce
temps-l, Malherbe l'crivit de sa main dans le livre de Du Moulin,
qu'il renvoya au mesme temps  Mme des Loges de la part de M. de Racan.

Mme des Loges, voyant ces vers crits de la main de Malherbe, crut
qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zle
pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans rponse.
Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le
mesme zle, d'y rpondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui
croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers,
y rpondit par l'pigramme que M. Balzac attribue  Mme des Loges, et
qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle  un homme... Cet
pisode des moeurs littraires de l'poque nous a paru assez intressant
pour qu'il mritt d'tre reproduit textuellement dans notre tude.

Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la socit de Mme
des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et
quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'tait trouve mle 
quelques intrigues politiques, craignit la colre de Richelieu,
tout-puissant depuis son lvation au ministre en 1624, et quitta la
capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles.
Elle ne revint  Paris qu'en 1636.

Gombauld se trouvait donc ainsi rduit aux seules runions de l'htel de
Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se
tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle
de Gournay peut prsenter le type. Mais,  ce moment mme, une nouvelle
socit se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui
devait plus tard donner naissance  l'Acadmie franaise. Nous voulons
parler des runions Conrart.

Conrart, l'arbitre de la critique  cette poque, tait, depuis 1620
environ, l'hte assidu de l'htel de Rambouillet. Protestant comme
Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur
d'_Amaranthe_, et leur amiti dura jusqu' la mort. On connat assez,
par l'intressant rcit de Pellisson, ce qu'taient ces runions
intimes, dans lesquelles dix littrateurs de renom, Chapelain, Godeau,
Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions
rciproques sur les vnements littraires d'alors, pour que nous
n'ayons pas besoin de nous tendre longuement sur ce sujet. Nous dirons
seulement qu'aprs trois annes d'une tranquillit complte, le petit
cercle se trouva tout d'un coup lanc dans un courant d'ides tout 
fait imprvu. Le secret des runions ayant t trahi par Malleville,
parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder,  celles de son
matre le cardinal de Richelieu. Celui-ci rsolut d'en tirer parti pour
sa gloire, et l'Acadmie franaise fut fonde.

Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves vnements
s'taient accomplis qui devaient avoir une influence considrable sur
les destines de notre pote. La Reine-Mre, aprs la Journe des Dupes,
vit son crdit compltement ruin devant celui de son ancienne crature;
et bientt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un vritable
dsastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait t rduite
 huit cents cus, descendit  quatre cents, aprs le dpart de Marie de
Mdicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux
en particulier qu'il s'tait faits dans le salon de Mme de Rambouillet;
sa bonne toile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler
ds lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entres fort
libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son
ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie
trs-distincte de la premire.




III

PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE
CHANCELIER SGUIER.--TRAVAUX ACADMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642).


Au dbut de cette seconde priode de son existence, Gombauld avait
environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et dtaill que
Tallemant traait du gentilhomme pote, quelques annes plus tard. Il
correspond  une poque moyenne de cette seconde vie, et nous reprsente
trs-exactement ce que devait tre notre acadmicien dans les dernires
annes du rgne de Louis XIII:

  Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a
  encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu rid, il a tort de ne
  porter qu'un fil de barbe...

  C'est le plus crmonieux et le plus mystrieux des hommes... Mme de
  Rambouillet l'appelait le Beau Tnbreux...

  Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement,
  et s'il l'eust sce plus tost, il en eust fait autant que Ptrarque.
  Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point:
  quand il luy est arriv de faire un sonnet en commenant par la fin,
  il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a
  fait la fin qu'aprs tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais
  commencer par la conclusion. Il sait aussi un secret pour jetter son
  homme  bas  la lutte; il en sait un autre pour luy faire sauter le
  poignard des mains; mais il ne le vous dira pas...

  Son caractre est l'obscurit, et cependant il croit estre l'homme du
  monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du
  commencement de ses posies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui
  n'a pas servy au dbit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis,
  disait-il, je l'ay fait pour estre  la teste.--Il y avait je ne say
  quoy comme une espce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien
  prist pour une lettre ddicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et
  que cela ne luy fust point adress...

  Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu' le
  tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la
  qualit des personnes  voir leurs portraits, parce que dans leurs
  portraits leurs traits se voient bien mieux qu' voir leur personne,
  qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses
  jugemens.

  J'ay dit qu'il estoit crmonieux. Mme de Rambouillet se repentit
  bien de l'avoir men en une promenade  Lisy,  Monceaux et ailleurs;
  car il falloit livrer bataille  chaque fois qu'on se mettoit  table
  ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est trs-incommode sur ce
  chapitre-l, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu 
  ceux qui luy disent qu'il est trop crmonieux: Ce n'est pas que je
  le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu  prsent.

  A table, il seroit plus tost tout un jour  frotter sa cuiller que de
  touscher le premier au potage. Je say toutes ses faons, car je l'ay
  men et le mesne encore quand je puis  Charenton. Il ne vouloit point
  se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient
  pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa crmonie,
  c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les
  autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous
  embarrasser, qu'il faut avoir de la charit de reste pour s'en
  charger.

  Il est propre jusqu' marcher proprement; il veut choisir les pavez
  et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant
  que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il
  veut la reconnoistre; il veut faire la rvrence de bonne grce, et en
  mme temps il veut prendre garde  ses piez; tout cela luy fait faire
  une posture assez plaisante.

  Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit
  que de rage de ce que l'_Endymion_ russissoit, un homme l'avoit jett
  dans le feu.

  Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un
  peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des
  armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouv
   la campagne, en lieu o l'on couroit la bague, il gagna le prix,
  sans l'avoir jamais courue...

  Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et
  parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.

  Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arriv de
  pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une
  fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui
  l'avoit querell sur un logement qu'ils prtendoient tous deux; il luy
  dit:--Passez  telle heure devant ma porte, je sortiray avec une
  pe.--Il fit lascher pi  l'autre, et les voisins disoient: Quoy!
  cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit
  l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter. Ils
  furent sparez.

  Il prtend qu'il auroit invent la musique de luy-mesme, si elle
  n'avoit pas est invente. En effect, il a appris  jouer de la
  mandore, et en jouoit admirablement bien,  ce qu'on m'a dit; mais
  comme cet instrument n'est plus gure en usage, il l'a laiss l;
  auparavant mme il falloit bien des crmonies pour le faire jouer...

  Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que,
  quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits
  comme luy, et qu'il a tousjours est unique en son espce; j'entens
  aux habits prs;--car, mme  l'poque de sa plus grande misre, il
  estoit habill  la dernire mode: c'estoit pour lui un point
  d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu...

  Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je say que toutes les
  grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du
  coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une laschet pour sa vie.

A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grce de faire la moindre
retouche; nous y ajouterons seulement un dtail qui n'est point sans
valeur: c'est que Gombauld, malgr son caractre tnbreux, susceptible,
brusque, souvent affect, sut se faire des amis de presque tous les gens
de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitis solides:
tmoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est l un loge vritable
pour l'auteur de trois livres d'_pigrammes_; et malgr ses duels, nous
pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractre, mais il
fallait le connatre.

Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associ dans l'intimit du
cardinal de Richelieu, aux quelques personnes intelligentes que le
tout-puissant Ministre avait pri le cardinal de la Valette de runir
chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer.
Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld taient
alors les correcteurs attitrs de la prose du Cardinal.

Ce n'tait pas seulement  l'amiti qu'il avait contracte pour
Boisrobert que Gombauld devait cette faveur prcieuse. Lorsqu'il vit sa
protectrice prendre le chemin de l'exil, notre pote comprit qu'il
devait tourner ses louanges d'un autre ct, pour conserver ses entres
 la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans
aucune de ses posies postrieures  l'anne 1630, on ne trouve un seul
vers qui puisse paratre dirig contre Marie de Mdicis. Bien plus, il a
reproduit courageusement sa Ddicace de l'_Amaranthe_ dans une dition
date de 1631, et la Reine-Mre tait dj en exil; mais nous avons d
constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme
devait tre  cette poque dnu de toute ressource, pour tre rduit,
malgr son caractre altier,  brler de l'encens devant l'ennemi de son
ancienne protectrice. En effet,  peine Marie de Mdicis avait-elle
quitt la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode
enthousiaste, intitule le _Pangyrique du cardinal de Richelieu_, dans
laquelle il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est
pas bon. Nous aurons mieux  citer de notre pote, et nous nous
contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus dsintress
que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au
coeur de Richelieu tait celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld
lui plut, et le pote fut admis dans la familiarit du ministre, en
compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en mme temps qu'il recevait
une pension de quatre cents cus, moiti de celle que lui allouait la
Reine-Mre depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas trangers
 cette faveur[27]; mais il en cota beaucoup au caractre de Gombauld
de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-mme, jamais il
n'aurait demand d'argent, tant son honneur lui tait cher 
sauvegarder. Il voulut absolument, dit des Raux, que cette pension de
quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust est bien
mieux pay du Cardinal. Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais
d'un ministre, jamais. Gombauld fut nanmoins trs-reconnaissant envers
Boisrobert des dmarches qu'il avait faites auprs de Richelieu, ainsi
que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui crivit quelque temps
aprs:

  [27] Aprs le dpart de Marie de Mdicis, Gombauld, rapporte
    Tallemant, se trouva dans une ncessit extrme, mais il n'en
    tmoignait rien. Par courage mesme il estoit habill  son
    ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoer qu'il ne savoit
    plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy
    fist restablir la moiti de la pension, c'est--dire quatre cens
    escus... (II, 458.)

  Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier.
  C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices,
  encore que je n'aye pas commenc de vous servir! Il parot bien que
  Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre n pour lui seul, mais pour
  tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du
  public, s'il ne combat encore la ncessit des particuliers... Quant 
  vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de
  vous savoir rendre digne d'un tel matre, en lui acqurant autant de
  serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter 
  cela que cette gnreuse profession que vous faites d'honorer tant
  d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...

Il ne faudrait cependant pas, aprs avoir lu cette lettre, prendre le
change sur le caractre de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa
libert d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis--vis de
ses bienfaiteurs. Comme Boisrobert travailloit  cette affaire, raconte
Tallemant, il monstra des vers de sa faon  Gombauld qui, toujours tout
d'une pice, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir
esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit
cela comme il falloit, et en un endroit o Gombauld disoit:--Je n'y suis
pas accoustum... (C'est une de ses faons de parler.)--H, mon cher
Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy  genoux, je vous en
prie, pour l'amour de moy... Il parat qu'il s'y accoustuma, car,
lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en
tte du livre ces vers de Gombauld:

    Voici la muse  qui tout cde
    En l'art de bien faire la cour,
    Et Boisrobert qui la possde
    Va mettre ses charmes au jour.
    La Cour brille ici toute nue,
    Ce beau livre en est le miroir,
    Et ceux qui ne l'ont jamais vue
    La verront mme sans la voir...

et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend  tmoin son amy Gombauld
du tour galant, de l'air enjou de ses vers et de sa conversation. On
savait que notre pote avait le coeur excellent, et l'on excusait
facilement ses vives rparties.

Richelieu lui-mme ne s'en fchait pas; le _Mnagiana_ nous en rapporte
un exemple presque incroyable. M. Gombauld, dit Mnage par la plume de
Baudelot, prsenta un jour  M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il
avoit faits. (L'abb Goujet pense que ce fut prcisment le Pangyrique
dont nous avons parl plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit 
l'auteur:--Voil des choses que je n'entends point.--A quoi l'auteur,
qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la
qualit d'un cadet de famille n prs des bords de la Garonne, rpondit
aussitt:--Ce n'est pas ma faute.--Quoyque cela fut fort hardy, M. le
Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manire de
parler passa longtemps en proverbe dans l'Acadmie. Il y a bien souvent
des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du ct du
lecteur[28].

  [28] Une autre fois, Richelieu, qui, pour l'ordinaire, traitoit les
    gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce
    que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la
    table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant,
    regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une
    comdie tout debout, sans considrer que la bougie qui estoit sur la
    table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela
    s'appelle obliger et dsobliger en mesme temps...--Tallemant, I,
    438.

Ce trait de brusque franchise prouve que, malgr une situation un peu
dpendante vis--vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se
rveillait souvent chez le pote gentilhomme.

Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brl devant le premier
ministre, il voulut en brler devant le souverain; et voici quelques
_Stances_ pour le roy Louis XIII aprs une grande maladie.

Le pote a saisi sa lyre pique, et cherche  s'lever aux dernires
hauteurs de l'enthousiasme.

C'est le Roi qui parle:

    Les ombres de la Mort m'avoient environn.
    J'augmentois son triomphe, et le monde estonn
    Sentit croistre  l'instant ses douleurs et ses craintes.
    Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,
        M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes
        Et consentir  mon destin.

    J'allois, sans murmurer, o vont les plus grands rois;
    O ceux dont la valeur rangeoit tout  ses lois
    Ont veu tomber leur gloire, et leurs dpouilles vaines;
    O sont faits si pareils tant d'humains si divers:
        Au repos de toutes les peines,
        Au rendez-vous de l'univers...

Rsign, le Roi s'adresse alors au Trs-Haut:

    Je say que mon offense et ton juste courroux
    Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,
    Et me prcipiter dedans la spulture.
    Je ne dispute point contre ta volont:
        Quand tu juges ta crature,
        Tu prens conseil de ta bont.

    A peine eus-je parl, que mes yeux esclaircis
    Virent avec le jour tous les maux adoucis
    Dont la funeste ardeur m'alloit rduire en cendre.
    Dieu seul en soit lou, qui, pour me visiter,
        Me fait au spulcre descendre
        Et qui m'en a fait remonter!

Ces stances un peu mystiques et dans le got des paraphrases tires de
l'ancienne criture, que Godeau, le nain de Julie, et futur vque de
Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractre de vigueur
et de sobrit assez rare chez les potes de ce temps, et prsentent
quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Sude,
Gustave-Adolphe, tu au mois de novembre 1633; sonnet que Mnage, dans
ses _Observations sur Malherbe_, comble d'loges, en appelant Gombauld
l'un des plus grands potes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:

    Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
    Quand, sa foudre crasant les plus audacieux,
    De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.

Ces vers dnotent une lvation de style et d'ides, qui permettait 
Gombauld de prsager quelques succs dans le genre lyrique; mais la
priode pendant laquelle il maintint sa muse  cette hauteur fut de
courte dure: l'ode  Sguier, qu'il composa vers cette poque, fut la
dernire, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents
cus que le Cardinal avait accorde  Gombauld n'tant point suffisante
pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis
se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui
persuadrent de composer une ode  la louange du garde des sceaux,
Pierre Sguier, qui n'tait pas encore chancelier, mais qui venait de se
faire inscrire sur le tableau des Acadmiciens. C'tait, on le sait, un
des Mcnes de cette poque; sa maison et sa bourse taient toujours
ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc
son ode, et Sguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux
cents cus que le pote reut sans difficult, dit Tallemant, car il la
tenoit pour deniers royaux. Muni dsormais de six cents cus par an, il
passa dix nouvelles annes, jusqu' la mort de Richelieu, sans avoir
trop  se plaindre de la fortune. Or, l'ode  Sguier est fort obscure,
dit Tallemant, et on la censura un peu  l'Acadmie quand Gombauld la
lut  ses confrres. On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy
dit, sur ce vers aux Muses,

    Allez sur les bords de Cphise...

qu'il n'avoit rien  commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que
pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours
les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal
leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de
l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de
charit...

  [29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Sguier et de son
    groupe acadmique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8, avec
    blasons et autographe.

Ces quelques lignes de Tallemant paratront peut-tre exagres: elles
sont cependant confirmes par le passage suivant de Pellisson, cit dans
son _Histoire de l'Acadmie franaise_, et tir des registres du lundi
12 novembre 1634: Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit  la
Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une svrit
trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient
pas rebutez, par un travail trop long et trop pnible, d'en entreprendre
d'autres, et que l'Acadmie puisse produire le fruit que Son minence
s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre
langue: aprs que les voix ont t recueillies, il a t arrt que M.
le Cardinal seroit trs-humblement suppli de trouver bon que la
Compagnie ne se relcht en rien de la svrit qui est ncessaire pour
mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son
approbation, le plus prs qu'il se pourra de la perfection. Et en
expliquant la nature de cette svrit, il a t dit qu'elle n'auroit
rien d'affect, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement
sincre, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit
exactement par ceux qui seroient nomms commissaires, et par toute la
Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des
pices examines seroient obligs de corriger les lieux qui leur
seroient cotez, suivant les rsolutions de la Compagnie. M. de Gombauld
ayant suppli l'Assemble de dlibrer si un acadmicien faisant
examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la
Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne
fussent pas entirement conformes aux siens, il a t rsolu que l'on
n'obligeroit personne  travailler au-dessus de ses forces, et que ceux
qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les
mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Acadmie ft
satisfaite de l'ordre de la pice en gnral, de la justesse des parties
et de la puret du langage.

Ce document, fort prcieux pour l'histoire des moeurs littraires, est
une nouvelle preuve du caractre inquiet et chatouilleux de Gombauld, et
l'_Historiette_ de Des Raux montre qu'on s'amusait un peu du
susceptible gentilhomme  l'Acadmie. On lui jouait mme de mauvais
tours, tmoin certaine histoire d'un bas de soye vert de mer, qu'on
pourra lire dans la chronique mme. On avait cependant confiance en ses
talents et dans ses lumires: et plus d'une fois ses confrres le
choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons
quelques mots en rsumant les travaux acadmiques de notre pote.

L'Acadmie commena  tenir des sances rgulires vers le mois de mars
1634, et, ds les premires runions, l'on s'occupa de dterminer quels
seraient les travaux futurs de l'Assemble. Chapelain ayant observ
qu'on devait surtout travailler  la puret de notre langue, et que,
pour cet effet, il falloit premirement en rgler les termes et les
phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30], on
nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport
dtaill. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld
(27 mars 1634).

  [30] Pellisson.--_Histoire de l'Acadmie._

Quelque temps aprs, la Compagnie ayant charg le conseiller d'tat du
Chastelet, l'un de ses membres, de rdiger un projet sur les statuts de
l'Acadmie, les trois mmes commissaires durent en revoir la rdaction.
Mais, depuis, il fut arrt que tous les Acadmiciens seroient exhorts
 donner leurs mmoires par crit sur cette matire. Celui de Gombauld
fut un des premiers que reut la nouvelle Commission, compose de MM. du
Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargs de prendre en chacun de
ces mmoires ce qu'ils trouveroient de meilleur (4 dc. 1634). Je
crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un dtail particulier
que j'ai lu dans le Mmoire de Gombauld, et qui n'a pas t suivi dans
les statuts. Je le rapporte ici comme un tmoignage de sa pit et de sa
vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Acadmiciens ft tenu de
composer tous les ans une pice, ou petite ou grande,  la louange de
Dieu... Aprs plusieurs confrences, le secrtaire perptuel, Conrart,
qui avait t adjoint  la Commission, digra et coucha par crit les
articles des statuts qui furent lus, examins et approuvs par la
Compagnie.

Cette srieuse opration termine, on s'occupa de harangues, et, vers le
commencement de l'anne 1635, on dcida qu' chaque sance un
Acadmicien prononerait,  tour de rle, un discours sur un sujet de
son choix. Colomby, l'lve de Malherbe, ayant t dsign par le sort
le sixime et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et
pronona, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est
fcheux que ce morceau ne nous ait pas t conserv; si l'on en juge par
le titre, il devait tre original.

Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les
commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et
l'un des plus jeunes Acadmiciens, Philippe Habert, pote de talent et
d'avenir, ayant t tu au sige du chteau d'mery, la Compagnie
dsigna Chapelain pour composer son pitaphe en vers, et Gombauld pour
prononcer son loge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas
insr cet loge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le
Discours sur le _Je ne sais quoi_.

  [31] Voir  ce sujet dans l'_Histoire de l'Acadmie_, par Pellisson,
    une foule de dtails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car
    cette affaire est bien connue.

  [32] Nous avons publi l'pigraphe, jusqu'alors indite, compose par
    Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Sguier_, au livre
    III.

Nous connaissons dj Gombauld pote et prosateur, nous connatrons
bientt un Gombauld pistolier; nous aurions pu connatre encore un
Gombauld orateur.

Notre Acadmicien n'tait pas toujours d'accord avec ses collgues:
pendant l'anne 1638, la Compagnie passa trois mois  faire l'examen des
stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait
un long rcit de cette discussion: S'il y a rien, remarque-t-il, qui
fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'toient jamais
achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance o,
sans user d'une critique trop svre, on ne rencontre quelque chose ou
plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en
conservant ce beau sens, cette lgance merveilleuse et cet inimitable
tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...
Malheureusement, Gombauld n'tait point de cet avis; plein de respect
pour la mmoire de son vieux matre et ami, et malgr la modration
qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui
lui semblait presque un sacrilge. Quelques-uns des Acadmiciens, avoue
Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville,
souffroient avec impatience que la Compagnie censurt ainsi les ouvrages
d'un grand personnage aprs sa mort, en quoi ils trouvoient quelque
chose de cruel. Gombauld tait alors directeur; ce fut probablement sur
ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer  d'autres
occupations plus pressantes. Mnage raconte mme, dans ses
_Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste
des sentiments du pote-gentilhomme  l'gard du rformateur du
Parnasse. J'apprens de l'agrable _Relation_ de M. Pellisson, dit
Mnage, que ces Messieurs de l'Acadmie, au commencement de leur
tablissement, employrent prs de trois mois  examiner une partie de
ce pome, et que de toutes les stances qu'ils examinrent, il ne s'en
trouva qu'une seule  l'preuve de leur critique. Et,  ce propos, je me
souviens d'avoir ou dire  M. Gombauld que, sous son Directorat, ces
Messieurs ayant opin plusieurs jours avec apparat pour condamner une de
ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualit de
Directeur), il ne dit autre chose, sinon: Messieurs, je voudrois
l'avoir faite! Ce trait final est bien de la mme famille que la
rponse  Richelieu: Ce n'est pas ma faute.

Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignits acadmiques: la charge de
directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le
sort l'avait dsign, il avait peine quelquefois  dissimuler son
mcontentement. Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers,
crivait Chapelain  Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui
s'toit opinitrment dpos du vicariat de la chancellerie, par une
justice de la fortune, s'est lui-mme, en distribuant les billets, donn
celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous
aviez vu sa surprise[33]...

  [33] _Lettre_ de Chapelain, publie par M. Livet en appendice  son
    dition de l'_Histoire de l'Acadmie_ par Pellisson, I, 387.

Gombauld commenait  se faire vieux  cette poque, et l'on voit que
ses confrres aimaient assez  s'amuser du bonhomme. La satire ne
l'pargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractre de
Gombauld la Froide Mine dans _les Acadmistes_, de Saint-vremont.
Ainsi, au deuxime acte de la premire dition de cette comdie,
Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent
vivement des pices satiriques composes par Sorel et du Bosc, contre la
Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.

    Qui pourra leur rpondre en ce genre d'crire?
    Nous n'avons de nos gens un seul homme  satire!

Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:

    Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,
    Si le plus suffisant sait l'art de discourir.

Il finit cependant par se calmer, et, dans la mme scne, il consent 
se rtracter, mais seulement en faveur de ses amis:

    Nous en avons beaucoup, de notre Acadmie,
    Capables d'effacer toute cette infamie;
    Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.

Au cinquime acte s'ouvre une sance prside par le chancelier Sguier,
que chacun de ses obligs encense  sa faon. Saint-vremont, se
rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:

    Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrme;
    Vous pouvez opposer le monde au monde mme;
    Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,
    Tantt par le conseil et tantt par le fer.

On remarquera que cette dernire rime est prcisment celle dont nous
avons plus haut rencontr la critique par Mnage. Cependant, la
discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut rformer ou
bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents  la dispute:

    Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,
    Fait dire impunment que l'on _ferme la porte_.
    L'Usage tous les jours autorise les mots
    Dont on se sert pourtant assez mal  propos.
    Pour avoir moins de froid  la fin de dcembre,
    On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_.

Mais bientt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot
_car_, demande par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule
habituelle des lettres patentes: _car_ tel est notre plaisir, s'crie
aussitt:

    Que deviendroit sans _car_ l'autorit du Roi?...

GOMBAULD.

    Beau titre que le _car_, au suprme Pouvoir,
    Pour prescrire aux sujets la rgle et le devoir!

DESMARESTS.

    Je vous connois, Gombauld, vous estes hrtique,
    Et partisan secret de toute rpublique.

GOMBAULD.

    Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,
    Prt de mourir pour _car_, aprs un tel discours.

DESMARESTS.

    De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances,
    Et ce ne seroit plus que dsordre et licence.

GOMBAULD.

    Je demande pardon, si, trop mal  propos,
    J'ai parl contre un mot qui maintient le repos.

Aprs avoir jet feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir:
et c'est l l'un des traits qui caractrisent le mieux sa manire d'tre
et sa conduite dans les discussions.

Les travaux acadmiques, pendant la priode qui s'coula depuis la
fondation de la Compagnie jusqu' la mort de Richelieu, n'absorbrent
pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvt le moyen de se livrer 
d'autres occupations littraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix
annes, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succs ne
rpondit pas compltement  son attente. Encourag par les louanges
qu'on avait donnes de toutes parts  sa pastorale d'_Amaranthe_,
Gombauld s'imagina que le thtre devait lui apporter gloire et fortune;
il se mit donc  l'oeuvre, et le rsultat d'un labeur impitoyable fut
d'abord une tragdie en cinq actes et en vers, intitule _les Danades_,
imprime longtemps plus tard, puis une tragi-comdie de _Cidippe_, qui
n'a jamais vu le jour.

                   *       *       *       *       *

Parlons d'abord des _Danades_.

                   *       *       *       *       *

Gombauld, dans une de ses pigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne
s'exprimait que d'une manire incomprhensible:

        _Ta muse en chimres fconde
        Et fort confuse en ses propos,
        Pensant reprsenter le monde,
        A reprsent le chaos._

On peut retourner trs-exactement cette pigramme contre son auteur, au
sujet de sa tragdie, entassement de grands mots, de grands oracles, de
grandes priodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques pithtes. Je
veux demander la moiti de mon argent, disait madame Cornuel en sortant
de la reprsentation; je n'ay entendu tout au plus que la moiti de la
pice[34]. C'est cependant cette tragdie que l'abb de Marolles
appelait les immortelles _Danades_, o se lisent de si beaux
vers[35]; et le pote de L'Estoile, qui faisoit profession d'avoir
appris les rgles du thtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,
disait un jour srieusement  Pellisson, en sortant de l'htel de
Bourgogne, qu'il et mieux aim avoir fait cette scne des _Danades_,
o l'action de ces cruelles soeurs est dcrite, que toutes les
meilleures pices de thtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...
Pour tre impartial, nous devons dire que l'abb de Marolles et Claude
de L'Estoile taient deux amis particuliers de Gombauld; les autres
contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre
pote. Ce qui l'a le plus rebut, dit Tallemant des Raux, 'a est de
voir que ses _Danades_ eussent si mal russy; elles eussent est plus
propres  Athnes qu' Paris... Aussi rsista-t-il fort longtemps aux
instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire
imprimer sa tragdie. Il n'a jamais voulu les imprimer, crivait
Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit  son apparition, et
Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le
malheureux auteur tait poursuivi par la mauvaise fortune:

  [34] Tallemant des Raux.--_Historiettes_, II, 461.

  [35] _Mmoires_ de l'abb de Marolles.

  [36] Pellisson.--_Histoire de l'Acadmie_, I, 312-313.

Boisrobert, rapporte des Raux, avoit estourdiment donn rendez-vous 
Srisay, qui avoit fait la moiti d'une tragi-comdie qu'il n'acheva
point, et  Gombauld tout ensemble; et quand ce vint  luy, le Cardinal
estoit las d'entendre lire[37]... Ainsi la fatalit s'attachait  ses
lectures devant les grands de la terre.

  [37] Tallemant des Raux.--_Historiettes_, II, 461.

On connat la tragique histoire de Danas, qui avait fianc ses
cinquante filles aux cinquante fils de son frre; mais ayant appris par
un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre  mort, il fit promettre
 ses filles de massacrer leurs poux pendant la premire nuit des
noces. Quarante-neuf d'entre elles obirent aux ordres paternels; seule,
Hypermnestre pargna Lynce, son mari, qui, accomplissant les paroles de
l'oracle, tua son criminel beau-pre, et lui succda sur le trne
d'Argos. La clbre tragdie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce
sujet presque classique, en faisant oublier compltement les _Danades_
de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce dbut:


SCNE PREMIRE.

_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danas.

DANAS.

    Voici la nuit fatale et les noirs Hymnes,
    Par qui l'ordre du Ciel presse mes destines.
    Le funeste moment qui menace mes jours,
    S'il en faut croire aux Dieux, prcipite son cours.
    Mon esprit, qui consent aux clestes augures,
    Se dispose  souffrir d'tranges aventures.
    Les Oracles sacrs, dans leurs antres couverts,
    En ont fait rsonner les murmures divers.
    Je ne sai quels dmons,  troupes vagabondes,
    Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:
    Dmons infortuns, qui me viennent priver
    Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.
    La clart me dplat, tous les objets me troublent,
    Durant l'obscurit, mes ennuis se redoublent.
    Les ombres de la mort excitent mes tourmens,
    Et pour m'pouventer sortent des monumens.
    N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,
    Soupons, craintes, remords et penses tmraires?
    Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher
    Le Destin, que les Dieux ne sauroient empcher.
    Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent dfendre,
    Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans
incident ni priptie qui rompe ces interminables tirades, toujours
pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes
mortelles, de funeste langage et d'oracles dcevants... On rencontre
cependant quelques vers nergiques, au milieu de cet amas confus de
tragiques desseins et de funbres discours. Quand Danas s'est dcid 
tout oser pour carter de sa tte le danger qui le menace, il s'crie:

    Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue...

et dans cette scne odieuse o, cdant  l'ide qui l'obsde, il demande
 ses filles le meurtre de leurs cinquante poux, il leur dit, sans plus
de dtours:

    Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!

Il est vrai qu' ct de ces vers vigoureusement martels, les fadeurs
prcieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarques qu'elles
sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient
dcrire au Grand Augure la merveilleuse fte des noces, il expose son
rcit dans ce style pompeux et affect:

    Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,
    On croit voir le festin des Dieux et des Desses.
    Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous cts,
    De gloire, de splendeur, de grce, de beauts.
    _Je ne sai quels Zphirs, parmi tant de merveilles,
    Soufflent une sable en odeur nompareilles._
    Les Nymphes  l'envi font valoir leurs couleurs:
    Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.

Mais les Zphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux
Autans qui vont de nouveau se dchaner. Obsd par les remords qui lui
reprochent le meurtre du roi Stnele, son prdcesseur, Danas sort
tout agit de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparat
tout  coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intrt 
ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et
sans vritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se
rveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux,
probablement, qui ont excit l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abb de
Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mrite, mais l'pithte
d'immortels nous semble trs-risque.

Aprs une scne beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans
laquelle Hypermnestre conseille la fuite  Lynce, et lui dvoile le
secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent
 prendre une vritable vie.

Voici d'abord Alphite accourant tout perdu, pour faire aux deux poux
le fameux rcit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui
avait paru jusqu'alors et, par consquent, du _Cid_ lui-mme, dont la
date est de 1637:

ALPHITE.

    Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.
    Ai-je encore mes sens? Suis-je encore anim?
    D'o vient que ces objets ne m'ont point transform?
    Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,
    Qui porteront l'horreur au temple de Mmoire,
    Dont la postrit ne se taira jamais,
    Font un antre infernal d'un superbe palais.
    Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,
    Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;
    Et de tant de Fureurs les funestes exploits
    M'tent incessamment le courage et la voix.
    Par votre ordre,  Princesse! une soigneuse veille
    M'a rendu le tmoin d'une horrible merveille.
    Aprs avoir longtemps err de tous cts,
    Les bruits avant-coureurs de tant de cruauts
    Ont frapp sourdement mon oreille attentive,
    Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.
    _J'ai commenc d'our les mouvemens soudains
    Qu'aprs un coup mortel font les pieds et les mains,_
    Les cris interrompus et les tristes murmures,
    Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,
    S'entendent les sanglots et les gmissemens
    Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;
    Si quelque plainte encore, o rgne le silence,
    D'une sensible mort fait voir la violence(?)...

Nous pargnerons au lecteur la fin de ce rcit, dans lequel les dtails
horribles sont prodigus, jusqu' nous reprsenter l'une des victimes,
le beau Polyctor, qui, bless seulement et ne pouvant plus se soulever,

    Mordoit ses propres bras, tardifs  la dfense.

L'acte se termine par une scne fort dramatique, entre Hypermnestre et
Danas, qui reproche violemment  sa fille de n'avoir pas obi  ses
ordres sanguinaires. Nous en dtacherons seulement ce morceau, en
faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire
aux rgles de biensance morale qui devraient rgir le thtre: un pre
maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:

DANAS.

    Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire
    Que vous n'etes jamais le dessein de me plaire,
    De tenir mon parti, ni de me conserver,
    Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;
    Et votre feinte humeur fait toute ma colre!

HYPERMNESTRE.

    Je ne veux offenser mon mari ni mon pre.
    J'en appelle  tmoin les hommes et les Dieux:
    La foi m'est agrable, et le meurtre odieux.

DANAS.

    Vous savez mes ennuis, et par quelle insolence,
    Malgr moi, l'on m'oblige  cette violence;
    Vous savez les dangers dont je suis menac;
    Vous voyez les liens o je suis enlac...

HYPERMNESTRE.

    Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont vritables,
    On ne peut les changer, ils sont invitables.
    Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empcher,
    Et, pensant  le fuir, nous allons le chercher;
    Nous courons au devant, tout chemin nous y mne,
    Pour nous en garantir notre prudence est vaine!
    Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspir,
    Qui cherche, par un crime un remde assur.

Toute la scne est bien dialogue, et les caractres y sont franchement
soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la rsistance d'Hypermnestre,
Danas ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle
du quatrime au cinquime acte, Lynce, qui ne respire que la vengeance,
a mis  mort Danas et, sans retard, il envoie des soldats pour dlivrer
Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune hrone qui, de sa propre
bouche, apprend le meurtre de son pre, termine le cinquime acte, et
cette scne est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que
la prcdente. En apprenant la mort de son pre, l'amour d'Hypermnestre
pour Lynce s'est teint, et la haine vient remplacer l'amour.

    Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon pre!
    Lassez jusques  moi, suivez votre colre,
    Ou je sai bien sans elle  quoi je me rsous;
    Et je mourrai plutt que de vivre avec vous.

Et comme Lynce se hasarde  lui parler, pour calmer son exaltation, de
l'Aurore qui va se lever...

HYPERMNESTRE.

                ... Vous me parlez encore?
    Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!
    Parlez-moi de descendre au tnbreux sjour;
    Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre ternelle,
    De ces noires forts o le Destin m'appelle,
    O d'un funeste effort mes yeux dj mourrans
    Pensent voir mille objets comme songes errans...

Et le drame se termine par ces vers:

    La Mort dans l'univers est la plus absolue.
    La terre ni les cieux ne lui refusent rien:
    Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.

Malgr beaucoup de dfauts et surtout d'obscurits, on avouera que les
deux derniers actes de cette tragdie prsentent des situations fort
dramatiques; et le caractre d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait
eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincre, en promettant ou
feignant de promettre d'obir aux ordres paternels, se relve et se
soutient d'une manire trs-sympathique. Mais l'intrt et le dialogue
de ces deux derniers actes ne purent racheter, prs des spectateurs, la
froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux
d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de
phrases entires incomprhensibles! et plusieurs scnes sont tellement
rvoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas
accompagner fort loin l'oeuvre du pote.

Aussi Gombauld, devant la rception faite par le public  la
reprsentation de sa tragdie, hsita-t-il fort longtemps  la livrer 
l'impression. Mais une quinzaine d'annes plus tard, sur les instances
de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scnes 
caractre des _Danades_, et press aussi par sa triste situation
pcuniaire, il la livra aux diteurs (1658). Elle a, depuis, trouv
place dans le VIe volume du _Thtre franais_ ou _Recueil des
meilleures pices de thtre_, publi en 1737.

Cet insuccs relatif ne dcouragea pas compltement le
pote-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui
mettait martel en tte, et la carrire dramatique ne lui semblait pas
devoir tre compltement ferme pour lui, aprs un si brillant dbut. Il
travailla donc encore  une nouvelle pice de thtre, et cette fois
dans le genre des tragi-comdies qui se trouvrent de mode aprs
l'clatant succs du _Cid_. Mais sa pice intitule: _Cydippe_ ou
_Acante_, sujet qui avait dj t trait en pastorale, en 1633, par de
Baussais, ne lui parut pas, aprs rflexion, avoir des chances de tenter
avantageusement la fortune de la rampe, ni mme celle de l'impression.
Conrart signale cette tragi-comdie parmi les manuscrits qui devinrent
la proprit des hritiers de Gombauld, aprs la mort du pote: mais
elle n'a jamais t, que nous sachions, ni reprsente, ni imprime.

La dernire oeuvre que nous ayons  signaler de lui avant la mort de son
second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration 
cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les potes de l'htel de
Rambouillet tressrent avec amour, pour permettre au futur duc de
Montauzier de dposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de
la marquise, un tribut potique digne de la prcieuse rputation de
l'htel. Si bien reu dans les salons d'Arthnice, Gombauld ne pouvait
refuser de contribuer  la ralisation du galant projet du soupirant, si
clbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce
madrigal:

    Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,
    Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.
    Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!
    Il n'appartient qu' moi de couronner les Dieux.

Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais
dans la _Guirlande_.




IV

DTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POSIES
(1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET
BENSERADE.


Le 4 dcembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se
trouva tout  coup priv de son plus puissant protecteur, et sa
situation devint d'autant plus prcaire, que les pensions accordes par
le Cardinal  beaucoup de gens de lettres furent supprimes presque
immdiatement aprs sa mort. Rduit aux expdients pour vivre, mais ne
voulant pas, avec son vieil honneur, tre  charge  ses amis, il
cachait sa misre avec le plus grand soin; et, runissant ses oeuvres
parses de tous cts, il se mit  diter des livres. C'est en effet
pendant la priode d'une vingtaine d'annes qui s'coula depuis la fin
du rgne de Richelieu jusqu' la mort de notre pote, que Gombauld
publia presque toutes ses posies, la plupart fort anciennes, puisqu'il
avait dj bien prs de soixante-dix ans,  la mort du Cardinal.

Une de ses plus grandes faiblesses, crivait Tallemant vers cette
poque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de gueux. Il n'a jamais
voulu que ses amys l'assistassent: et une fois depuis la Rgence,--car
le feu Roi, aprs la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main
toutes les pensions,--on fut contraint de le quester, et aprs on luy
fit accroire qu'on avoit trouv moyen de toucher cela de l'argent du
Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille pas recevoir
indiffremment de ses amys; je voudrois seulement qu'il choist entre
tous et qu'il regardast s'il y en a quelqu'un  qui il veuille avoir une
si grande obligation; mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend
un peu trop  la Providence... C'est un homme  scher auprs d'un sac
d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il diroit qu'on le prend
pour un gueux[38]...

  [38] Tallemant.--_Historiettes_, II, 468.

Ce n'est pas le legs que fit au pote la clbre demoiselle de Gournay,
lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui aurait pu assurer le pain
quotidien au pauvre Gombauld. En mourant, raconte des Raux, elle
laissa, par testament, son _Ronsard_  L'Estoile, comme si elle l'eust
jug seul digne de le lire, et  Gombauld, une Carte de la vieille
Grce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.

Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette pigramme
dsespre:

    Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes!
    Nostre sicle de fer m'a rendu ngligent.
    Les vulgaires esprits n'ayment point les potes,
    Et tant qu'on fait des vers, on n'a gures d'argent.

Le mme sentiment de sa misre lui avait dj dict, plusieurs annes
auparavant, cette pitaphe de Malherbe:

    L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose;
    Il a longtemps vcu sans beaucoup de support,
    En quel sicle, passant? je n'en dis autre chose:
    Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort.

Gombauld,  bout de ressources, dut bientt se dcider  publier ses
oeuvres; un volume de _Posies_ parut chez Auguste Courb en 1646
(in-4), suivi d'un volume de _Lettres_, chez le mme libraire, en 1647
(petit in-8).

Le volume de _Posies_ de 1646 offre cette particularit remarquable,
que, dans le privilge de publication, Gombauld est qualifi de
gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi: nous n'avons pu trouver
nulle part la justification de ce titre. Sauf trois lgies et quelques
stances, dbuts potiques de l'auteur, l'ode au chancelier Sguier, le
pangyrique du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour des ballets
ou autres divertissements du temps de la reine Marie de Mdicis, ce
volume ne contient que des sonnets et des pigrammes.

Les sonnets de Gombauld ne sont pas dats; il est donc difficile de
prciser  quelle poque ils ont t composs: mais nous sommes ports 
croire qu'ils l'ont t  des poques fort diffrentes, pendant toute la
carrire potique de l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets
amoureux, adresss  des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit
imaginaires, soit relles; mais l'ordre dans lequel nous venons de
placer ces pseudonymes, qui recouvrent les vritables noms des beauts
chres au pote, n'est pas indiffrent: nous pensons mme que c'est un
ordre chronologique rel. Les sonnets  Philis doivent tre les premiers
en date, et remonter  l'poque de la rgence de Marie de Mdicis. Un
passage des _Historiettes_ de Tallemant des Raux nous le fait penser,
car il dit en parlant de cette poque: Je ne say si madame de La
Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et mre de La Moussaye, le
petit maistre, estoit cette petite Philis (des _Posies_), mais on croit
qu'il a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affect
d'en vouloir  des dames de qualit, et me faisoit excuse, une
fois, de ce que dans ses Posies il y avoit des vers pour une
paysanne.--C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche fermier de
Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus en mariage[39]... Qui
sait si Philis ne reprsente point Marie de Mdicis elle-mme?

  [39] Tallemant.--_Historiettes_, II. 458.

Les sonnets  la belle Amaranthe seraient de la seconde poque, du temps
de la pastorale, et nous ne serions pas tonn que ce pseudonyme cacht
le nom de Madame ou de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit
la fleur d'Amaranthe pour son tribut  la _Guirlande de Julie_. Enfin
les sonnets  Carite seraient les derniers. Ce ne sont l que des
conjectures, et c'est pour cette raison que nous avons rserv les
sonnets pour l'poque de leur publication, au lieu d'en parler  leur
date prsume, alors qu'ils couraient les ruelles en feuilles volantes,
et faisaient les dlices de la socit prcieuse; nous pensons,
nanmoins, que ces conjectures ont quelque apparence de ralit.

Chapelain, Pellisson, Maynard, Guret, Conrart, Mnage, et quantit
d'autres critiques contemporains, ont lou les sonnets de Gombauld, et
reconnaissent dans l'auteur un esprit vif et dlicat. Aussi, remarque
l'abb Goujet, si M. Despraux a dit, en parlant de ce genre de posie:

    A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville,
    En peut-on admirer deux ou trois entre mille...

ce clbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions peut-tre
point de sonnet sans dfaut, et que les potes qu'il nommoit estoient
ceux qui avoient le mieux russi[40].

  [40] Goujet.--_Bibliothque franaise_, XVII, 132.

Suivons toujours notre naturel, dit Guret dans la _Guerre des
auteurs_; ne sortons jamais du genre qui nous est propre, et n'envions
point aux autres la gloire que nous ne saurions acqurir comme eux.
Laissons L'lgie  Desportes, les Stances  Thophile, le Sonnet 
Gombauld, l'pigramme  Maynard... et Furetire, dans sa _Nouvelle
allgorique des troubles du royaume d'loquence_, n'hsite pas 
proclamer que de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets, Gombauld, le
grand casuiste et lgislateur du pas, en fit venir de bien propres et
de bien lestes...

Chapelain dclare fort beaux les sonnets de son ami[41], et Costar
proclame que c'est le pote de France qui fait le mieux les sonnets et
les pigrammes... Mnage va plus loin encore: en plusieurs passages de
ses _Observations sur Malherbe_, il n'pargne point son enthousiasme
lorsqu'il parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple: M.
Gombauld a fait une faute toute semblable en ces beaux vers de cet
admirable sonnet qui commence par _Cette race de Mars_.

  [41] Mlanges de littrature tirs des lettres manuscrites de M.
    Chapelain.

Tallemant est le seul qui jette une note discordante dans ce concert de
louanges: Les vers de Gombauld, pour l'ordinaire, ne vous vont point au
coeur, dit-il; ils ne sont point naturels; plus: il y a grand nombre de
sonnets o, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les
cheveux[42]...

  [42] Tallemant.--_Historiettes_, II, 461.

Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand nombre
des petits pomes de Gombauld; nous en choisirons un de chacune de ses
trois priodes amoureuses, et l'on avouera que le dernier, surtout,
donne tort  Tallemant, car le sentiment qui y rgne nous semble fort
dlicat.


I

    Leve-toi, je te prie, amante de Cphale,
    Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour;
    Car, si tu ne le sais, messagre du Jour,
    J'ay _Philis_ pour maistresse, et la Cour pour rivale.

    Elle est toute parfaite, elle n'a point d'gale:
    Les Grces auprs d'elle ont choisy leur sjour,
    Et, parmi tant de feux qui brillent  l'entour,
    J'ay reeu de ses yeux une atteinte fatale.

    Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger;
    L'offence est favorable, et je ne puis juger
    Comme un si doux effort me fait vivre et me te.

    Je me plais aux douleurs que mon me en ressent,
    Et pardonne  Philis le mal que fait sa vee,
    S'il est vray que son coeur n'en soit pas innocent.


II

    Si je vous suis fcheux, je le suis  moy-mesme,
    Sans trouver de remde  mon cruel tourment.
    Mais je veux me rsoudre  suivre constamment
    Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme.

    Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme,
    J'imposeray silence  mon ressentiment;
    Et vous n'en verrez pas un signe seulement,
    Si je ne suis trahy par mon visage blesme.

    L finissoit ma plainte, et desj ma palleur
    Accusoit, malgr moy, l'excez de ma douleur,
    Lorsqu'_Amaranthe_ ouvrit ses lvres favorables,

    Pour appeler le Jeu, le Ris et le Dsir,
    Et mille autres Amours, dont les mains secourables
    Repoussrent la mort qui me venoit saisir.


III

    _Carite_ alloit partir, et ses tristes adieux
    Donnoient  ses beautez une grce nouvelle,
    Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle,
    Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux.

    Elle changea d'humeur, preste  changer de lieux,
    Et le voyant mourir luy parut moins cruelle;
    Le baisa d'un baiser digne d'un coeur fidelle,
    Et les larmes soudain troublrent ses beaux yeux.

    Tesmoignages tardifs d'une amiti secrette,
    Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette,
    D'un aymable penser soulage ses tourmens.

    La peut-il dsormais blasmer d'ingratitude;
    Puisque par un baiser, qui dura trois momens,
    Elle rescompensa trois ans de servitude...

Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646, d'un Recueil
d'pigrammes, et tous les critiques sont d'accord pour reconnatre en
Gombauld le rival de Maynard. Tallemant lui-mme, qui dit froidement des
oeuvres du pote son ami: C'est tout ce qu'il pourra faire que de
vivre... avoue que ses pigrammes ont une valeur relle. Gombauld, dit
Furetire dans sa _Nouvelle allgorique des troubles du royaume
d'loquence_, tira aussi des _montagnes pigrammatiques_ trois
compagnies de chevau-lgers de petite taille, mais qui combattoient avec
une merveilleuse vivacit, et qui avoient des traits fort dangereux,
qu'ils lanoient avec une adresse non pareille. Il s'en toit servi 
dmembrer la principaut qu'y avoit auparavant usurpe le prsident
Maynard... L'abb de Marolles, qui traite d'_excellentes_ les petites
pices de notre acadmicien, n'hsite pas  mettre M. Maynard, M.
Bautru et M. de Gombauld, entre les potes franois  qui nos voisins ne
sauroient contester les avantages de la primaut  l'gard de
l'pigramme, et qui n'en doivent gures aux anciens... De Marolles
tait ami de Gombauld, et nous citerons plus volontiers comme impartial
le jugement de l'auteur d'un _Trait de l'pigramme_, Richelet, qui,
aprs avoir apprci le talent de Maynard et de Brbeuf, s'exprime
ainsi: Les pigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il a
fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart fines et
ingnieuses. D'Aceilly est facile et veill. Il n'a pas tant
d'pigrammes  la grecque que Gombauld, mais il n'est pas si juste, ni
si franois...; enfin, dans la notice spciale consacre  Gombauld, en
tte de l'extrait de ses oeuvres, on assure que ses pigrammes ont fait
beaucoup de tort  celles de Fr. Maynard: elles roulent ordinairement
sur les moeurs corrompues de son sicle; elles ont beaucoup de naturel,
et ne manquent pas de finesse et de dlicatesse de pense...

Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux du sicle
dernier, l'abb Goujet se range volontiers  l'avis de ses devanciers;
il ajoute mme que le fameux vers de Boileau ne s'applique pas aux
pigrammes. On les lit encore avec plaisir, dit-il, et on les lira
apparemment toujours. L'abb Sabathier, fort svre pour le pauvre
Gombauld, accorde  plusieurs de ces petites pices du naturel et de la
vivacit; mais La Harpe fait une charge  fond, dans son _Lyce_, contre
le Recueil de notre acadmicien. Gombauld et Malleville, dit le clbre
critique, furent plutt des crivains ingnieux que des potes, surtout
le premier, qui nous a laiss un Recueil d'pigrammes ou plutt de bons
mots. Il est bien vrai que Boileau a dit:

    L'pigramme plus libre, en son tour plus born,
    N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orn.

Mais, sans blesser le respect d au lgislateur du Parnasse, osons dire
que cette dfinition ne caractrise gure que l'pigramme mdiocre.
Celle dont Marot a donn modle, surpass depuis par Racine et Rousseau,
doit tre piquante par l'expression comme par l'ide. L'pigramme a son
vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes (ce
qui n'est pas extrmement rare) le savent bien. Gombauld ne le savait
pas, et c'est ce qui fait que ses pigrammes sont oublies.

    Et Gombauld tant lou garde encor la boutique...

disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties.
Celle-ci m'a paru une des meilleures:

    Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires.
    On le trouve partout, dans la presse,  l'cart.
    Mais ses voyages sont des erreurs volontaires,
    Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part[43].

  [43] La Harpe.--_Cours de Littrature_, dit. strotype, IV, 248-249.

Nous sommes loin de souscrire au jugement de La Harpe, qui nous semble
beaucoup trop exclusif en prenant pour type unique de l'pigramme celle
de Marot ou celle de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de
posie l'pigramme  la grecque, qui souvent ne manque ni de grce ni de
finesse; et la prtention de vouloir exiger absolument pour ces petites
pices la langue marotique nous parat quelque peu draconienne. Pour
notre part, nous avons lu avec grand plaisir le _Recueil des pigrammes_
de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de la patience du lecteur en
citant quelques-uns de ces petits morceaux.

Aprs la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle un peu le
style romantique de nos modernes:

        Damon, je ne veux point escrire
        A ceux qui ne veulent point lire.
        Dans un sicle dur comme un roc,
        La Prose et les Vers sont au croc:
        Car le monde leur fait la nique,
        Et, selon la foy platonique,
        On peut croire, sans croire mal,
        Que le monde est un animal...

voici plusieurs pices un peu plus calmes, mais dont le style est
toujours nergique:


I

        Nos enfans, Messieurs et Mesdames,
        A quinze ans passent nos souhaits:
        Tous nos Fils sont des hommes faits,
        Toutes nos Filles sont des femmes.


II

        Tu veux te dfaire d'un homme,
    Et jusqu'ici tes voeux ont t superflus.
        Hazarde une petite somme:
    Prte-luy trois loys; tu ne le verras plus.


III

        Apprenez, sans que je vous nomme,
        Le tort que le monde vous fait,
        Car vous estes riche en effet,
        Et l'on vous tient pour un pauvre homme.

Le P. Bouhours, dans sa _Manire de bien penser des ouvrages d'esprit_,
cite comme un _chef-d'oeuvre de navet_ l'pigramme suivante:

        Colas est mort de maladie,
        Tu veux que j'en plaigne le sort:
        Que diable veux-tu que j'en die?
        Colas vivoit, Colas est mort.

Aprs tout, reprit Philante, ces penses, toutes naves qu'elles sont,
ne laissent pas d'avoir un peu d'antithse. Vivre, mourir, fait un petit
jeu qui gaye la chose.--La navet, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une
certaine espce d'antithses qui ont de la simplicit selon Hermogne,
et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples: elle ne
hait que les antithses brillantes et qui jouent trop...

Gombauld a ml  son Recueil quelques pigrammes  la grecque, qui ne
sont,  proprement parler, que des madrigaux: tels le quatrain destin 
la _Guirlande de Julie_, et le suivant, qui date de la cour de Marie de
Mdicis.

                   *       *       *       *       *

A Philis, pare pour aller au ballet des Desses:

        Ces Desses qui sont ornes
        D'appas et de charmes si doux,
        Seront tantt bien tonnes
        De se trouver toutes en vous.

Gombauld avait fait peu d'pigrammes dans sa jeunesse: il les composa
surtout dans son ge mr, et pendant sa vieillesse. Dix ans aprs cette
publication, il en donna un volume entier en 1656: nous en parlerons
bientt, et nous aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui
datent de cette poque sont violentes et misanthropiques. Les malheurs
de sa propre existence furent les sources de son inspiration.

Nous dirons peu de choses du volume de _Lettres_, publi par Gombauld en
1647: sa prose est bien loin de valoir ses vers; et si ces quelques
pages, aujourd'hui compltement tombes dans l'oubli, ne nous
fournissaient un certain nombre de dtails biographiques intressants,
sur lui-mme et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions
mme pas. Il n'y a ni sel ni sauge  ses Lettres imprimes, qu'il croit
autant de chefs-d'oeuvre, dit Tallemant des Raux; et le bibliographe
contemporain Sorel se borne  les citer avec celles de Plassac, de
Porchres, de Thophile..., en disant qu'elles traitent de sujets
trs-divers, et que chacun de ces auteurs a trs-bien russi selon sa
capacit[44]. Nous avons patiemment parcouru ce petit volume, ddi 
Monseigneur (sans aucune autre dnomination), et qui contient cent
quarante-huit Lettres de sujets trs-divers, selon l'expression de
Sorel: les unes philosophiques, les autres littraires, celles-ci
amoureuses, celles-l sans caractre dtermin; ici une simple
correspondance ordinaire, l des remerciements au sujet de
l'_Endymion_... Nous remercions Gombauld de les avoir publis, parce que
c'est une mine de renseignements pour le chercheur curieux; mais on ne
pourrait en supporter longtemps la lecture suivie: on y fera quelques
recherches utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont
cependant adresses  des personnages de renom:  Mme des Loges,  M.
d'Andilly, aux marchaux de Bassompierre et d'Ornano, aux marquis
d'Uxelles, de Rambouillet, de Thobon ou de La Moussaye,  Mme de
Beringhen,  la marchale de Thmines,  Conrart,  Boisrobert,  l'abb
de Crisy,  M. de Charleval,  l'abb de Chtillon, etc. Mais le sieur
de Gombauld, malgr ses hautes relations, n'a pu russir  nous charmer
en prose; et le fragment que nous avons cit plus haut d'une de ses
Lettres  Boisrobert suffit pour donner un spcimen de son style
pistolaire.

  [44] Sorel.--_Bibliothque franaise_, p. 102.

Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en particulier le
_Recueil des posies_: mais, malgr le produit de cette vente, le pauvre
gentilhomme ne pouvait parvenir  soutenir son rang; et cela tait dur
pour un amant des belles manires de l'ancienne Cour. Un peu avant le
blocus de Paris, vers la fin de l'anne 1648, Chapelain et Esprit,
raconte Tallemant, voyant que Mme de Longueville goustoit fort ses
ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville,
elle offrt de luy donner six cens livres, je pense, de pension. Le
bonhomme, qui en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui
n'avoit que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits
du Roy: on eut une peine enrage. Il appeloit cela une servitude; que
jusques-l il avoit pu se vanter qu'il avoit est libre, qu'il estoit
l'homme libre du Roy, et que c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette
qualit qu'il en recevoit pension[45]...

  [45] Tallemant.--_Historiettes_, III, 468.

Ce trait est caractristique, et M. Pierre Barbier n'hsite pas, devant
un pareil tmoignage,  appliquer  Gombauld ce que Sainte-Beuve dit
quelque part de l'un de ses plus illustres compatriotes, d'Aubign,
calviniste et Saintongeois comme lui, type accompli de la noblesse ou
plutt de la gentilhommerie protestante franaise, brave, opinitre,
raisonneuse et lettre, guerroyante de l'pe et de la parole, avec un
surcrot de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque
ou mme gasconne qui est  lui[46]. C'tait en effet un gentilhomme de
race que notre Sonneur de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu,
son Roi et sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec
l'intrt, pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi
devons-nous croire compltement le chroniqueur, quand il ajoute ce
correctif au trait prcdent: ... On descouvrit que ce qui le fascha le
plus, c'estoit de n'avoir que six cens livres o M. Chapelain avoit deux
mille francs[47], et qu'il eust est plus satisfait qu'on eust mis
quatre cens escus et qu'on ne luy en eust donn que deux cens...--Il fit
des vers  la femme et au mari, dit encore Tallemant, et il a bien du
mal au coeur d'avoir fait, ce luy semble, des laschetez ou des bassesses
pour rien.

  [46] Sainte-Beuve.--_Causeries du Lundi_, t. X.

  [47] Pour composer  loisir le pome de la _Pucelle_ en l'honneur de
    la maison de Longueville et de Dunois.

En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension, s'il faut en
croire le chroniqueur, et durant le blocus, Madame de Longueville ne
s'informa pas seulement si ce pauvre homme avoit du pain; le chancelier
(Sguier), cette fois-l, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain,
il eut soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en
vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites[48]...

  [48] Tallemant, II, 469.

La situation du vieux pote s'empira encore bien davantage quelque temps
aprs, par suite des troubles politiques:

        Enfin je n'ay plus d'ordonnances,
        La Guerre a mis tout  l'envers.
        Ceux qui gouvernent les finances
        Ne sont point touchez de nos vers.
        Divines Soeurs, soyez muettes,
        Puisqu'on ne vous escoutte pas,
        Et ne faites plus de Potes,
        Ou faites-leur des Mecenas![49]

  [49] Gombauld.--_Recueil des pigrammes_ de 1656, p. 164.

Les sceaux ayant t retirs au chancelier Sguier le 2 mars 1650, la
pension que Gombauld tenait de lui depuis 1634 se trouva supprime par
l mme, et il fallut employer prs du nouveau garde des sceaux,
Chteauneuf, tout le crdit d'amis puissants pour arriver  la faire
rtablir. Tallemant raconte  ce sujet un trait fort  l'honneur du
pote Benserade. La plus raisonnable action que Benserade ait faitte en
sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf ayant est fait garde des
Sceaux pour la seconde fois en 1650, il fist en sorte que la pension que
Gombauld avoit sur le Sceau ft continue. Il estoit des amys de Madame
de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le fit agir
comme il fallut; aprs, il crivit un billet  Gombauld, sans signer,
par lequel on l'avertissoit que l'affaire estoit faitte, et qu'il en
avoit l'obligation  Madame de Leuville,  Madame de Villarseaux, sa
belle-soeur,  Madame de Vaucelas et au prsident de Bellivre, et ne
parloit point de luy[50]. Le chroniqueur cite encore ailleurs Mesdames
de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin, comme ayant t, avec
Madame de Leuville, les intermdiaires qui obtinrent le rtablissement
de la pension du pote; et il ajoute: Gombauld fut fort empesch
comment les louer toutes quatre.--On dira, disoit-il, que c'est un
quatorze de dames[51].--Et plus loin: Ce fut Conrart qui l'avertit que
le trsorier du Sceau avoit de l'argent  luy donner de la part de M. de
Chasteauneuf. Il y fut. Conrart luy demanda.--H bien!--Ce trsorier
brutal, rpondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne savois pas
escrire. Il m'a dit...--Mais avez-vous touch?--Il n'y a que moy qu'on
traitte ainsy.--Mais avez-vous touch?--... On eut bien de la peine 
lui faire dire ouy...--J'ay honte, disoit-il, d'avoir receu seul;
d'autres qui le mritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur
escroque.

  [50] Tallemant, V, 13.

  [51] Tallemant, II, 470.

Voil un scrupule fort honorable, et Gombauld est trs-heureux d'avoir
eu un ami tel que Tallemant, qui se soit charg de rapporter tous les
traits ncessaires pour donner  son caractre une vigoureuse et haute
physionomie.

Peu de temps aprs, vers 1653, on russit  obtenir un nouveau subside
pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de
l'Acadmie, comme Sguier, qui devint le bienfaiteur du pote. Qu'on
nous pardonne de citer encore Tallemant  ce sujet; son rcit se termine
par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort
prcieux pour un biographe: Pour subsister, Mnage vendit une terre
qu'il avoit eue  partage,  M. Servien, qui luy fit la rente de
l'argent au denier 18. En ce temps-l, on le pria de faire quelque chose
pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500
livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Mnage luy dclara qu'il ne
signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit  la
biensance de Sabl[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de
Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chant, que Gombauld ne put
s'empescher de faire cette pigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point
monstre, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est
ce qui luy en a fait venir la pense. La voicy:

  [52] Dont Servien tait marquis.

        Si Charles, par son crdit,
        M'a fait un plaisir extresme,
        J'en suis quitte; il l'a tant dit,
        Qu'il s'en est pay lui-mesme[53].

  [53] Tallemant, IV, 211.

Il est vrai que Mnage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela
dguise peut-tre mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil
des plus belles pigrammes des potes franais_, qui reproduisent cette
petite pice, remarquent avec raison qu'il semble que la pense en soit
fausse: car, enfin, l'indiscrtion d'un homme qui nous aura fait un
plaisir n'empche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que
nous ne luy en ayons l'obligation... Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne
montra pendant quelque temps cette pigramme qu' de rares amis, comme
on peut le conclure du rcit de Tallemant, il la trouva si piquante,
qu'il ne pt s'empcher de l'insrer dans son _Recueil complet des
pigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au n 85 du
premier livre, et ceci nous amne  parler du nouvel ouvrage du pote
saintongeois.




V

RECUEIL DES PIGRAMMES.--POSIES INDITES (1657).


Le _Recueil des pigrammes_, dans le Privilge duquel Pellisson, alors
secrtaire du Roy en exercice, a fait insrer que Sa Majest veut
favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume
si clbre, est prcd d'une Prface que nous croyons devoir
reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des
renseignements prcieux sur le caractre du pote:

  Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld,
  qu'aprs avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi
  des pigrammes. On m'a persuad de les mettre au jour; mais je n'ay
  pas le courage de les ddier  personne, non pas mesme de les
  accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui ddient
  si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que
  des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est
  mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais
  acheter: je parle des louanges que plusieurs reoivent avec plaisir,
  et qu'ils ne payent gures qu' regret. On veut que je donne des advis
   ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et  qui mes excuses
  donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que
  je rende  la coustume ce que je ne croy point devoir  la ncessit.
  Mais je n'ay rien  dire, sinon, ce que l'on eust bien jug sans que
  je l'eusse dit: Que ces pigrammes ne sont pas toutes d'un ge, et que
  les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que
  les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart,
  que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle
  sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer,  moins que de se
  dclarer coupable.

Cette dclaration de principes au sujet des ddicaces nous a paru
d'autant plus curieuse  noter, que deux ans aprs, en 1658, Gombauld,
press sans doute par la plus grande ncessit, se dcida  faire
imprimer ses _Danades_, avec une Ddicace au surintendant Fouquet.

Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques
livres qu'il a lus_, de potes qui ayent fini leurs travaux par des
pigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formes de pointes d'esprit et
d'un feu qui convient mieux  un jeune homme qu' des potes uss et
avancs en ge. Mais il ajoute qu'on peut excuser M. de Gombauld de
s'tre appliqu  ce genre d'crire, dans la dernire partie de sa vie,
sur ce que la plupart de ses pigrammes sont plutt des censures des
vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui
se font ordinairement pour les dames. Gombauld avait en effet plus de
quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne
rpterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de
la publication des premires en 1646.

Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui
peuvent donner une ide des principales proccupations de l'esprit de
Gombauld pendant sa vieillesse:


I

        Royautez partout redoutes,
        Mes pointes vous ont respectes,
        Vous, et vos Ministres aussi.
        Car vostre gloire est mon soucy,
        Et je n'ay pour vous que des roses.
        Mais vous pensez  tant de choses,
        Que vous ne pensez point aux vers
        Dont j'entretiens nostre univers.
        Je me tais de mon aventure.
        Peut-estre la race future
        Ne s'en taira pas comme moy:
        C'est la pointe que je vous doy.

Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les
dlices de la postrit la plus recule. Il dira, par exemple,  une
Dame qui lui avait donn des roses:


II

        Nos affections sont escloses
        Par des tesmoignages divers:
        Beaut, vous me donnez des roses,
        Et moy je vous donne des vers.
        Rendez-moi des preuves plus fortes
        De votre faveur dsormais;
        Car vos roses sont dj mortes,
        Et mes vers ne mourront jamais!

C'est peut-tre pour cela que son ami des Raux prtend qu'il tait un
peu infatu du Parnasse, et raconte que, rpondant, en 1651, en qualit
de Directeur de l'Acadmie,  la harangue de l'abb Tallemant, qu'on
recevait, il lui dit qu'il pouvoit dsormais regarder les autres hommes
comme les yeux du ciel regardent la terre!

L'ingratitude des hommes et la fragilit des biens temporels reviennent
souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernires annes:


III

        Viens, Seigneur, il n'est plus de foy,
        Partout la perfidie abonde,
        Et nul ne te veut pour son Roy,
        Si ton rgne n'est de ce monde.


IV

        Damon, la vie est mal nomme;
        C'est une peine accoustume,
        Un mal que l'on ne peut gurir:
        C'est une mort continuelle,
        Et ce que mourir on appelle
        Est plustost cesser de mourir.

Puis, le souvenir de ses premires annes lui revient  l'esprit:


V

      La vieille Cour, dont nul ne suit les traces,
        Joignoit l'Amour avec les Grces.
            Mais la nouvelle Cour
      A spar les Grces et l'Amour.


VI

        Quoy! sont-ce les fils de ces pres,
        De ces ornemens de la Cour?
        Sont-ce les filles de ces mres,
        Pour qui l'on avoit tant d'amour?
        Mes yeux, dans ce tumulte extrme,
        Qu'on ne voit jamais achever,
        Cherchent la Cour dans la Cour mesme,
        Et ne la sauroient plus trouver.

Il chante toujours de sa vieille Cour, disait Tallemant des Raux.

Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le pote reprsente
son humeur:


VII

        Timandre, une humeur douce et grave.
        Qui ne peut rien faire en esclave,
        Et qui joint l'honneur au devoir;
        Des soins, qui ne sont pas vulgaires,
        Font que, pour moy, je ne voy gures
        Ceux qu'on a tant de peine  voir.
        Je ne say point faire d'offrande,
        Ny rien qui sente la demande.
        Tu pers temps de t'en soucier:
        Mes voeux n'importunent personne;
        Mais, s'il arrive qu'on me donne,
        Je say fort bien remercier.

C'est une sorte de rptition en vers de la Prface que nous avons cite
plus haut.

Le _Recueil des pigrammes_ de Gombauld, publi en fvrier 1657, 
Paris, chez Courb, eut, dans la mme anne, une autre dition de
Hollande, jouxte la copie de Paris, et il a t rimprim en 1861, aux
frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dpit des prdictions de
Boileau et de La Harpe[54].

  [54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette dition
    contient en appendice une pigramme de Gombauld sur Antoine de
    Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tire de Tallemant des
    Raux, historiette de la comtesse de Moret.

La rimpression, dans l'anne mme de son apparition, prouve au moins
que le _Recueil_ eut un certain succs parmi ses contemporains: et,
d'aprs les quelques citations que nous en avons faites, on doit
reconnatre qu'il tait mrit.

Le dix-septime sicle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre
pigrammatique de notre pote. M. Prosper Blanchemain a dcouvert un
certain nombre d'pigrammes indites de Gombauld dans un vieux cahier
reli  la suite de son Recueil de 1657, et qui prsente toutes
probabilits d'avoir appartenu  Gombauld lui-mme. Aprs avoir balanc
 les attribuer  notre acadmicien, parce qu'il en est trois, dans le
nombre, qu'on a coutume de donner  Regnier, le savant diteur de
_Ronsard_ n'a pas hsit  les restituer au pote saintongeois, en
remarquant que ces trois pices n'avaient t mises sur le compte de
Regnier que longtemps aprs sa mort, et que Conrard, dans la notice
conserve par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laiss par
Gombauld, particulirement de _Sonnets_ et d'_pigrammes_, qui, pour
estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de
choses-l, n'ont pu encore estre mises en lumire. Une quarantaine de
ces petites pices, y compris des vers de ballet, ont t publies en
1874,  San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tires
 part  cinquante exemplaires seulement sur grand papier vlin; mais
elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis
attribues  Regnier et, par consquent, assez licencieuses pour tre
fort dplaces dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui
avait engag Gombauld  ne pas les publier dans son volume, et nous nous
contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne prsente pas le mme
caractre que ses voisines:

          De Lisle, ta fureur
          Contre ton procureur
          Injustement s'allume.
          Cesse d'en mal parler:
          Tout ce qui porte plume
          Fut cr pour voler.

M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoy tout son cahier manuscrit au
_Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques
autres feuillets et nous autoriser  reproduire les pices suivantes,
qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'indit:


I

POUR LES ENDEBTS.

    Guillot se promenoit, triste, morne, resveur.
    --Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'o vient cette langueur?
    --Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'me en feste.
      Ce qui me rend triste comme tu vois
        Sont deux mille cus que je dois
        Et qui me rongent fort la teste:
      Tout mon argent se monte  beaucoup moins;
    Je ne say d'o payer cette somme emprunte.
    --Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins
        A celuy qui te l'a preste.


II

pigramme.

        Je perds mon temps et mes discours
        A vous raconter mes amours
        Et la rigueur de mon martyre;
        Rien ne sert de tant raisonner:
        Je veux ce que je n'ose dire
        Et que vous n'osez me donner.


III

POUR METTRE DEVANT DES HEURES.

Madrigal.

    En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles,
    De ne jamais rien faire en faveur de ma foy;
        Priant Dieu pour tous les fidelles,
    Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.


IV

A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.

    En toutes les faons vous avez droit de plaire;
    Mais surtout vous savez nous charmer en ce jour.
    Voyant vos yeux bands, on vous prend pour l'Amour,
    Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mre[55].

  [55] On attribue ordinairement cette pice  Montreuil, qui l'aurait
    adresse  Mme de Svign.


V

AUTRE.

        J'ay pris vostre esventail, Madame,
        Mais n'en soyez point en courroux.
    Songez  mon ardeur, considrez ma flamme,
    Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.


VI

AUTRE.

      C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes
          Pour vaincre ma raison;
    Mais vous chantez encore: O quelle trahison!
      Doit-on blesser ceux qui rendent les armes?
    Je voy bien que ma mort est tout vostre dsir.
    Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir...




VI

DERNIRES ANNES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET
MISRE.--TRAITS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION.


Les livres de Gombauld trouvrent un prompt dbit, et ce succs augmenta
encore son humeur altire. Il avait  cette poque quatre-vingts ans
bien passs: et,  cet ge, que de dfauts sont permis ou doivent tre
tolrs! Il devint  tel point pris de sa valeur personnelle, que la
reine Christine de Sude elle-mme ne put trouver grce devant lui.
L'avocat Patru, dans une lettre fort intressante qu'il crivait  son
ami d'Ablancourt, raconte avec de grands dtails la clbre visite que
cette reine  l'humeur bizarre voulut faire en personne  l'Acadmie
pour rendre un hommage clatant aux beaux esprits de France. M. de
Gombauld, dit-il, vint  la runion sans tre averti; mais aussi tost
qu'il sut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sauras
qu'il est en colre contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers o il
a lou le grand Gustave[56], elle ne lui a point crit, elle qui, comme
tu sais, a crit  cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se
fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demand
de ses nouvelles plusieurs fois  ses deux voyages de Paris. J'aurois
bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et
princesses ne me feront que de ces maux-l, je ne m'en plaindrai
jamais[57]...

  [56] Pre de la reine Christine.

  [57] OEuvres de Patru, dit. 1714, in-4, p. 572.

Le crime de la reine de la Sude tait en effet irrmissible, de n'avoir
pas rpondu plus efficacement  ces vers pompeux, lous si hautement par
Mnage:

    Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
    Quand sa foudre crasant les plus audacieux,
    De ses propres ardeurs lui-mme il se consume.

Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir
se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignit
chevaleresque: la misre tait de garde  sa porte, et l'anne 1658 ne
put s'couler sans avoir vu notre pote parjurer tous les serments qu'il
avait profrs dans la Prface de son _Recueil d'pigrammes_. Malgr les
bons offices de quelques amis puissants et gnreux, parmi lesquels il
faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux
gentilhomme se payait trs-difficilement depuis la guerre de Paris.
Pour le chancelier, crivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il
lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du
Sceau[58]... Gombauld dut se rsoudre  porter un manuscrit chez le
libraire, et son choix tomba sur celui des _Danades_.

  [58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471.

Or, depuis quelque temps, le vieux pote s'tait fort attach 
Pellisson qui, jeune acadmicien, venait d'entrer chez le surintendant
des finances Nicolas Fouquet en qualit de secrtaire. Pellisson, par
son influence, obtint du libral surintendant une pension de quatre
cens escus pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amiti de Gombauld
pour lui ft bien vive, ou que le besoin le presst au-del des plus
extrmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car,
chose extraordinaire, Pellisson parvint  persuader Gombauld que son
devoir tait de ddier en retour les _Danades_ au surintendant. Cette
ddicace valut cent louis d'or au pote[59].

  [59] _Ibid._, 472.

La reconnaissance de Gombauld ne dpassa cependant pas les bornes de son
humeur vaniteuse. En rcompense de ce service, rapporte Tallemant,
Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son
portrait: jamais on n'en put venir  bout. Mme de Rambouillet l'en
pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui
estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le
montrant:--Voyl le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit
Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la descrpitude de
Gombauld, et dit  Mme de Rambouillet qu'il n'avoit pas dormy depuis
qu'elle l'en avoit press, et que, si elle continuoit, il se priveroit
plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il
eust au monde[60]...

  [60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.

Cette boutade n'empcha point Pellisson de rendre encore bien des
services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces
dtails intimes de la vie de ses contemporains, nous prsente en cette
occasion le jeune historien de l'Acadmie sous un caractre fort
gnreux. C'est ainsi que Gombauld ayant compos, aprs la maladie du
Roi, en 1658, un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust
beau  quelque chose prs, disant qu'il ne vouloit pas que la premire
chose que le Roy verroit de luy ne fust pas acheve (comme si le Roy s'y
connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister
par le moyen du surintendant Fouquet  qui il est, ne put obtenir ce
sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent
qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si pote, pour ne rien dire de
plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre
Pellisson mme, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye
si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis
pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le
pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas
imprim  Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour
luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire
des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy
conseillois[62]...

  [61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande crance aux jugements
    littraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait
    gt le thtre en y introduisant la dclamation.

  [62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.

C'est sans doute  cette poque qu'il faut attribuer les vers suivants,
dans lesquels le pote a voulu peindre sa verte vieillesse:

    J'ay presque de mes jours achev la carrire,
    Dont je rends  mon Dieu ma loange et mes voeux:
    A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,
    Et mes yeux ont toujours leur clart coustumire.
    J'ay ma premire force et ma sant premire,
    Et je me trouve propre  tout ce que je veux...
    Si des autres humains j'coute les discours,
    Nul excs violent n'a troubl mes beaux jours.

Cependant les dernires annes de la vie du bonhomme Gombauld furent
tout  fait misrables, et surtout aprs la chute du surintendant
Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre
intrieur. Ce fut probablement pendant cette priode de son existence
que, sentant ses ides religieuses s'exalter, il composa un certain
nombre d'crits de polmique. Nous n'avons pas pu assigner de date
prcise  ces divers Traits, dont les premiers doivent remonter vers
1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs annes aprs la mort de
son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer
le plus grand nombre  cette poque: J'ay dj dit, rapporte Tallemant
au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost 
brusler_. Il a crit plusieurs petites pices de controverse et croit,
s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il
dit,  propos d'ouvrages chrestiens,  un de mes beaux-frres, qu'il
avoit fait une fois des prires assez belles pour croire qu'elles lui
avoient est inspires, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui
en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy,
j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma chemine:
c'estoit l'est, il n'y avait point de feu; je me lve, j'y trouve une
fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces
prires.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part.
Aprs, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garon de
n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur
_Nostre Pre_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses
mains eussent est de beurre et que ces papiers se consummrent tous en
un instant. A propos de religion, il est si emport sur cela, qu'il
trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].

  [63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473.

A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilit 
l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux pote
commenait, suivant l'expression populaire,  tomber en enfance, ces
traits sur la religion ne manquent pas d'un certain intrt. Publis en
1669  Amsterdam par Conrart, ils furent rimprims en 1676, et le
premier, le plus considrable de tout le volume, contient des
considrations fort judicieuses sur la religion chrtienne en gnral.
Les autres concernent plus spcialement le protestantisme, la Religion
prtendue Rforme, comme on disait alors. C'est d'abord un _Trait de
l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles
l'auteur prfre la religion rforme  la religion romaine; et
l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce mme sujet.

C'tait de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le
plus. Il les avait composs par un motif de charit, dans le dessein de
faire connatre la vrit  ceux qu'il croyait dans l'erreur, et
d'affermir dans la bonne crance ceux qui y taient ns ou qui l'avaient
embrasse. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la
plupart de ceux qui crivaient sur ces matires faisaient de trop gros
livres, entassant preuves sur preuves, autorits sur autorits, sans se
soucier ni de la clart ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils
s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'lgance taient
incompatibles[64].--Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il
composa ses _Considrations sur la Religion chrtienne_, lorsqu'il tait
encore dans la vigueur de l'ge, et il fit voir vritablement qu'on peut
estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et
lgant. Ayant communiqu cette pice  plusieurs de ses amis et mesme 
quelques-uns de la religion romaine, elle fut estime de tous, et cela
lui donna courage de faire le _Trait de l'Eucharistie_ et un autre
qu'il adresse  un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les
Lettres, il les a faites  un ge beaucoup plus avanc, except celle 
un Proposant, qui est presque de mme date que les _Considrations_.

  [64] Voici un curieux passage des _Mmoires_ de l'abb de Marolles,
    qui montre Gombauld en veine de controverse et d'tudes sur le
    Nouveau Testament. L'abb crit ceci vers 1650: M. le marquis de
    Pompignan vint chez moi. Il se trouva cette journe-l dans mon
    cabinet fort bonne compagnie: M. de Montmor, conseiller d'tat et
    maistre des Requestes, de qui les gens de lettres reoivent si
    souvent des marques de sa gnrosit; M. de Charleval, qui a le got
    si dlicat pour toutes les belles choses; M. de Berville, de
    Normandie, qui dbite un grand savoir avec tant de facilit; M. de
    Gombauld, si connu de toute la France pour sa rare modestie et par
    ses nobles posies, et quelques autres, qui se sont entretenus au
    sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrs de l'vangile et de
    la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur quoy on dit
    de fort bonnes choses; enfin, venant  parler des femmes illustres
    du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demand d'o l'on avoit
    appris que la mre de la Vierge avoit nom Anne, et son pre Joachim,
    parce que les saintes critures ne les nomment point, voicy  peu
    prs ce que j'en dis, etc.--_Mm. de Marolles_, d. in-fol.,
    234-235.

Sa plus grande passion, dit encore Conrart, tait de publier ces crits,
parce qu'il tait persuad qu'ils seraient utiles; et peut-estre
n'a-t-on gures veu un homme sculier avoir autant de zle pour la
gloire de Dieu et autant d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais
quand on aura remarqu dans ses ouvrages la ferveur de ce zle, et quand
on saura d'ailleurs que sa subsistance dpendoit presque
indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus estrange qu'il ne les
ayt pas fait paroistre durant sa vie. Pour empescher que le public n'en
fust priv aprs sa mort, s'ils fussent tombs entre les mains de
quelques autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit,
sur ses dernires annes, en celles d'un de ses amis dont il avoit
prouv la fidlit et l'affection, et luy fit promettre de ne point
s'en dessaisir, et de les mettre au jour ds que la commodit s'en
prsenteroit[65].

  [65] Prface des _Traits posthumes sur la religion_.

Il fallait que le pauvre Gombauld ft bien press par le besoin pour
qu'il craignt de se voir priv, par un zle religieux intempestif, des
subsides qu'il obtenait  grand'peine de la Cour. On connat l'pigramme
du pote Goms:

        Plaise au Roi me donner cent livres
        Pour acheter livres et vivres.
        De livres je m'en passerois,
        Mais de vivres je ne saurois.

C'taient les vivres aussi qui dictaient la loi  l'infortun
gentilhomme,  l'ancien pote favori de Marie de Mdicis, et voil
comment ce que Tallemant des Raux n'hsite pas  dclarer le meilleur
ouvrage de Gombauld en vers et en prose dut rester si longtemps,  son
grand regret, dans les cartons du pote.

Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que vgter, et
Tallemant des Raux nous fait un tableau navrant de la triste fin de son
ami. Sans le secours de cinquante pistoles que lui envoya de sa bourse
le comte de Saint-Aignan, aprs quelques vers pour le fameux carrousel
du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents cus que signa
Colbert en sa faveur,  la suite des clbres Rapports de Costar et de
Chapelain sur les gens de lettres, le pauvre Gombauld serait
littralement mort de faim.

Le _Rapport_ de Costar est de 1661, et celui de Chapelain[66] de 1662:
ce sont les deux monuments les plus prcieux de la critique
contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors du talent et de la
situation de notre pote:

  [66] Voir notre _tude sur Chapelain_, publie dans la _Revue de
    Bretagne et de Vende_ de mars  dcembre 1875.

De Gombauld, crivait Costar, n'a pas autant de rentes que Racan: il
n'a pas plus de deux cens cus de revenu. Il est huguenot, homme de
grande vertu, et qui mriteroit bien quelques bienfaits de Son
Excellence. Il est dj fort vieux: _c'est le pote de France qui fait
mieux des sonnets et des pigrammes; il entend merveilleusement l'art
potique_[67].

  [67] Publi par M. Taschereau, dans ses _Notes  la vie de Corneille_,
    dit. 1829, p. 347.

Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des crivains franois
vivans. Il parle avec puret, esprit, ornement en vers et en prose, et
n'est pas ignorant en la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il
a roul dans la Cour, avec une pension, tantt bien, tantt mal paye:
son fort est dans les vers, o il parot soutenu et lev. A force de
vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur: s'il toit
guri d'une grande maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque
ode, quelque pangyrique, quelque sonnet fort beau, mais avec lenteur,
en y mettant un grand prix[68].

  [68] _Mlanges de littrature_ tirs des Lettres mss. de Chapelain.
    Paris, 1736, in-12, p. 230-231.--Voir au sujet du rapport de
    Chapelain notre _tude_ sur ce pote, publie dans la _Revue de
    Bretagne et de Vende_ de mars  dcembre 1875.

Il n'y a rien  ajouter au jugement des deux critiques.

Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait d'une chute
qu'il avait faite quelques annes auparavant. Il s'estoit laiss tomber
dans sa chambre de sa hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout
froiss.--Il avoit toujours vcu fort sain, dit  son tour Conrart; 
quoi sa frugalit et son conomie avaient extrmement contribu: mais un
jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui toit fort
ordinaire, le pied lui ayant tourn, il tomba et se blessa de telle
sorte  une hanche qu'il fut oblig de garder presque toujours le lit
depuis cet accident jusqu' la fin de sa vie, qui a dur prs d'un
sicle[69].

  [69] Conrart, _Notice sur Gombauld_, en tte de ses _Traits posthumes
    sur la religion_.

On ne croit pas qu'il relve de sa chute, ajoutait des Raux vers cette
poque. On taschoit  luy faire avoir une subsistance en questant ses
amys; mais personne ne se pouvoit rsoudre  remettre l'argent entre les
mains de Mme Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle
luy-mesme _Madame Marie_. Elle le vole, luy a fait faire une dclaration
que ses meubles ont est achestez de l'argent de cette fille, ce qui est
faux, et a tir de luy quelques promesses. Elle est maistresse absolue;
on dit qu'elle preste sur gages... C'est une fille fire comme une
princesse, et qui a quelque chose de desmont, ou je suis le plus tromp
du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne say pas ce qu'il y a,
mais le bonhomme a dit  Mme de Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre
fille pour qui trois hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que
c'est celle-l. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour
luy.

... Or cette fille a la teste prs du bonnet. Il deslogea de chez un
chirurgien, auprs des Beaubruns, peintres qui ont deux femmes
raisonnables et chez qui il est log  prsent,  cause d'elle... Elle
dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme, entendant du
bruit, descendit (c'toit un peu avant son accident); il trouva que son
hoste avoit donn quelque horion  cette fille; cela le mit en colre,
il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est
pour cela qu'il deslogea.

Bien des gens taschrent de le dsabuser de cette fille qui le pilloit;
mais on n'en put venir  bout: elle estoit maistresse absolue et
excluoit qui luy plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le
prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, o il la
deschiroit: elle la garda et dit qu'il estoit bien oblig  sa goutte,
car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du bourreau.

On ne savoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point espouse[70]. Enfin
il mourut aprs avoir est longtemps incommod de sa chute... Il a
confess en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans.

  [70] Mnage, dit encore Tallemant, demanda un jour  cette fille si,
    effectivement, elle estoit marie  M. de Gombauld.--Moy,
    respondit-elle, monsieur, h! que voudriez-vous que je fisse de cet
    homme-l? J'ay plus de biens que luy.--Elle avoit raison, car elle
    luy avoit pris tout ce qu'il avoit.

    De tout ceci et de bien d'autres passages des documents
    contemporains, il rsulte que Gombauld n'a jamais t mari, et
    qu'il est mort clibataire sans hritiers directs. Nous avons donc
    t fort surpris de rencontrer cette note dans le _Dictionnaire des
    familles de l'ancien Poitou_, de M. Beauchet-Filleau.

    La famille Augier, originaire de Marennes, prtendait que ses
    auteurs taient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement
    avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un
    des premiers acadmiciens de Paris, se rendit clbre dans les
    lettres et obtint de la reine mre de Louis XIII une pension de
    1,200 cus; comme il tait de la religion protestante, _ses enfants_
    ayant suivi son exemple, furent obligs de s'expatrier  l'poque de
    la rvocation de l'dit de Nantes. _Six d'entre eux_ passrent alors
    en pays tranger, emportant avec eux tous les titres de leur
    famille. Le septime ayant abjur demeura en France: mais ses
    descendants ne connurent leur famille que par tradition. Augier
    (Lucas), c'tait son nom, eut un fils, Jean, lequel fut pre de
    trois garons qui embrassrent tous les trois la profession des
    armes. Un d'eux fut tu  l'arme. L'an fut aide de camp du
    Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut
    rform ainsi que son rgiment vers le commencement du XVIIIe
    sicle. Il pousa Jeanne Faure, allie aux premires maisons de
    l'Armagnac. De ce mariage sont issus deux garons...

    Tout cela est fort prcis, mais nous n'avions jamais entendu parler
    des sept enfants du pote Gombauld, qui n'auraient pas manqu
    d'empcher dame Marie d'tre sa lgataire universelle. Il y a ici
    quelque confusion. Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier,
    frres de Lucas, migrs, mais ils n'taient certainement pas les
    fils de l'acadmicien.

Mme Marie se garda bien de faire venir des prestres, car il luy eust
coust  le faire enterrer, et elle estoit lgataire universelle[71]...

  [71] Tallemant, _Historiettes_, II, 473-476.

Ainsi se termina misrablement, en 1666[72], l'existence de ce pote,
que Mnage dclare, dans ses _Observations sur Malherbe_, l'un de nos
meilleurs crivains. Il laissa, en mourant, quelques manuscrits: une
tragi-comdie de Cydippe et de quoi faire, dit Conrart, un nouveau
recueil de vers qui n'ont pas vu le jour.

  [72] Un tat des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants
    et gens de lettres porte cependant: Au sieur de Gombauld bien vers
    dans la posie, et pour l'obliger de continuer son application aux
    belles-lettres.--1,200 livres. (Publi dans les _Mlanges_ de la
    Socit des bibliophiles franais.) Mais dame Marie tait un
    vritable gouffre.

A propos des pensions et des gratifications sans nombre reues par
Gombauld pendant tout le cours de sa carrire, l'abb Jolly, dans ses
_Remarques sur Bayle_, observe avec raison que notre pote fut bien
moins  plaindre que beaucoup d'autres dont les pensions furent
supprimes compltement, soit aprs la mort de Richelieu, soit pendant
la guerre de Paris. Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon, mourut
pensionnaire jubil, et plus que jubil; car les gratifications qu'on
lui fit annuellement durrent prs d'un sicle. Circonstance bien
insigne, puisqu'autant la Cour de France accorde facilement des
pensions, et est ponctuelle  les payer pendant les premires annes,
autant est-elle prompte  s'en dcharger, et  convertir en d'autres
usages plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignes. Il se
prsente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien aise de les
contenter sans une nouvelle dpense, c'est--dire, en leur appliquant ce
qui a dj servi pour d'autres que l'on suppose avoir joui du bnfice
assez longtemps. Les vieux pensionnaires sont les plus odieux, et ceux
qui sont obligs de postuler avec la plus grande et la plus humble
patience, et qui sont rebutez avec le moins de scrupule. C'est en effet
l'une des particularits les plus curieuses de la vie de Gombauld et de
l'histoire littraire de cette poque, de voir ce gentilhomme au
caractre altier, plein d'honneur et de dlicatesse, qui ne veut rien
recevoir de ses amis, qui ne fait aucune dmarche personnelle, et qui,
par les bons offices de ses protecteurs, reoit durant sa longue
carrire tant de pensions et de gratifications successives, qu'on a pu
l'appeler _pensionnaire jubil_. De fait, c'est peut-tre le pote qui a
le plus reu de bienfaits de la munificence royale. Ses oeuvres et son
talent mritaient-ils du moins cette distinction particulire?

Tous les contemporains de Gombauld ont chant  l'envi ses louanges.
Nous venons de citer l'opinion de Costar et celle de Chapelain. Conrart
n'est pas moins explicite. M. de Gombauld, dit-il, fut aim et admir
de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifi aux Muses et aux Grces,
et je ne doute point que la postrit ne lui soit encore plus quitable
que le sicle o il a vcu, et que le mrite de ses ouvrages ne fasse
obtenir  son nom l'immortalit, qui est la rcompense de tous les
hommes de lettres, quand ils ont pu parvenir au rang o celui-ci s'toit
lev. Mnage est un de ceux qui exaltrent le plus le talent potique
de Gombauld. Dans une ptre  Pellisson, ne dit-il pas avec un tour
galant  l'adresse de la marchale de Clairembault?

        Que fait nostre mareschale
        Aux divinits esgale?
        L'adorable Clerembaud,
        Que la muse de Gombauld
        De mille attraits esclatante,
        De mille beautez brillante,
        Ne pourroit pas dignement
        Chanter sur son luth charmant[73]?

  [73] _gidii Menagii poemata_.--Amst., Elzev. 1663, p. 267.

Enfin l'abb Tallemant disait, en 1666, dans son Discours de rception 
l'Acadmie: Messieurs, si je ne savois me connoistre, la grce que
vous me faites aujourd'huy pourroit me donner beaucoup de prsomption.
Vous m'avez accord la place de M. de Gombauld, dont le mrite est connu
de toute l'Europe, qui, durant plus d'un demi-sicle, a est
l'admiration de toute la Cour, qui a mesme gard dans une extresme
vieillesse cette premire vigueur qui sied si bien et qui est si
ncessaire dans la Posie[74]...

  [74] _Recueil des Harangues_ de l'Acadmie, I, 129.

Malheureusement la postrit n'a pas rpondu avec enthousiasme  l'appel
de Mnage, de Conrart et de leurs amis. Nous avons cit un passage de La
Harpe qui dcerne  Gombauld l'pithte de _versificateur_; l'abb
Goujet, dans sa _Bibliothque franoise_, demande grce au moins pour
les pigrammes. Mais coutons l'arrt de Sabathier de Castres aux _Trois
sicles littraires_: C'est un membre trs-oubli de l'Acadmie
franoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers reus dans cette
Compagnie, que parce qu'il toit peu fait pour conserver la moindre
rputation. Boileau a trouv cependant quelques-uns de ses sonnets
passables; qu'on y joigne trois ou quatre pigrammes pleines de naturel
et de vivacit, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit de
Gombauld[75]. Palissot parle de Robert Garnier, de l'abb Genest, mme
de l'auteur-comdien Legrand, mais il oublie compltement le pote
saintongeois; enfin Voltaire se contente, dans sa nomenclature des
crivains du _Sicle de Louis XIV_, d'indiquer la date de la mort de
Gombauld et d'ajouter: Il y a de lui quelques bonnes pigrammes.

  [75] _Trois sicles littraires_, II, 420.

Le XVIIe sicle avait exalt Gombauld; le XVIIIe l'oublia. De nos jours,
un revirement d'opinion s'est produit en faveur de nos vieux potes: on
les tudie non plus  leur valeur absolue, mais  leur valeur relative
par rapport au milieu et aux poques o ils ont crit; et l'on a, de
prfrence, cherch  remettre en honneur ceux que les arrts de Boileau
avaient trop durement et quelquefois trop injustement frapps. Les
pigrammes de Gombauld ont t rimprimes en 1861: c'tait justice, et
nous en flicitons M. Liber qui s'en est fait l'diteur; mais nous
regrettons qu'on n'ait tir ce petit ouvrage qu' cent exemplaires, 
titre de raret bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre de se
prsenter devant un public plus nombreux: entre toutes les oeuvres de
Gombauld, ce Recueil survivra, et les quelques extraits que nous en
avons donns montrent que le pote saintongeois savait runir en ce
genre le naturel  la vivacit, et l'nergie ou la navet  une
certaine finesse.

Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de Gombauld est
ingale et ne se soutient pas: on rencontre, il est vrai, dans
l'_Amaranthe_ des passages nombreux o le naturel qui convient au genre
bucolique s'allie  la grce et  l'esprit: mais souvent l'esprit domine
trop. Dans les _Danades_, plusieurs scnes rappellent l'nergique
allure des tragdies de Crbillon: mais comme le remarque Chapelain, 
force de vouloir tre noble, Gombauld devient obscur. Les vers de
Gombauld sont augustes, dit quelque part Loret, en sa _Galette rime_.

Aussi, en dehors de ses pigrammes, ses meilleurs ouvrages sont les
sonnets; et l'on en pourrait composer, en les choisissant bien, un petit
recueil de lecture encore agrable  notre poque, o le sonnet semble
revenir en honneur.--Pour nous rsumer en un mot, Gombauld ferait bonne
figure dans une galerie hirarchique du Parnasse,  ct de Franois
Maynard, mais assis  quelques degrs  ses pieds.

Gombauld prosateur ne mrite pas autant d'attention que Gombauld pote:
on doit cependant reconnatre en lui un soin extrme de la noblesse et
de la puret du langage. Ayant un jour propos  l'Acadmie que tous les
membres de la compagnie s'obligeassent par serment  n'employer que les
mots approuvs  la pluralit des voix dans l'assemble, il s'tait
impos le devoir de rejeter toute locution vicieuse: mais ses ouvrages
en prose, presque tous d'actualit, n'offrent aujourd'hui qu'un assez
faible intrt.

Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquiss assez de traits
dans le cours de cette tude, pour qu'il ne soit pas ncessaire de les
rassembler encore une fois. Un dernier trait achvera de mettre en
relief sa physionomie morale: c'est que, pendant sa longue carrire de
pote, Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il
ralisa le type du personnage de Cour que son confrre Faret a
longuement dcrit sous le titre de l'_Honneste homme_.




TABLE DES MATIRES


  Introduction                                                         1

  I.    Jeunesse et dbuts littraires de Gombauld (1570-1620)         3

  II.   L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630)                         18

  III.  Portrait de Gombauld.--Relations avec Richelieu et le
          chancelier Sguier.--Les Danades (1630-1642)               44

  IV.   Dtresse de Gombauld (1642).--Recueil de posies
          (1646).--Sonnets et lettres                                 67

  V.    Recueil des pigrammes.--Posies indites (1657)              81

  VI.   Dernires annes de Gombauld.--Traits posthumes.--
          Conclusion (1657-1666)                                      89




OBSERVATION


Nous avons reconnu, en parcourant le _Recueil de Sercy_, que plusieurs
des pigrammes signales comme indites par M. Blanchemain sont
imprimes dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle  de l'Isle
sur son procureur; les autres signes d'initiales, comme le n II, S. F.
R. C.; le n V, D. M. (De Montereul?); le n VI, Sc. (Scudry?).


Poitiers.--Imprimerie gnrale de l'Ouest.





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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
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