The Project Gutenberg EBook of Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5, by 
Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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Title: Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5

Author: Jean-Baptiste Louvet de Couvray

Contributor: Hippolyte Fournier

Illustrator: Paul Avril

Release Date: April 25, 2020 [EBook #61920]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS, TOME 1 ***




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  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  TOME PREMIER

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  _DITION JOUAUST_

  Paris, 1884




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  [Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

  TOME PREMIER

  PARIS, M DCCC LXXXIV




TIRAGE A PETIT NOMBRE

Plus 25 exemplaires sur papier de Chine et 25 sur papier Whatman, avec
_double preuve_ des gravures.


Il a t fait un tirage en GRAND PAPIER, ainsi compos:

   10 exemplaires sur papier du Japon (ns 1  10).
   20      --     sur papier de Chine (ns 11  30).
   20      --     sur papier Whatman (ns 31  50).
  170      --     sur papier de Hollande (ns 51  220).
  ---
  220 exemplaires, numrots.


Pour ce dernier tirage, les gravures se trouvent en _triple preuve_
dans les exemplaires sur papier du Japon, et en _double preuve_ dans
les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman.




[Illustration: LOUVET DE COUVRAY]




  LES AMOURS
  DU CHEVALIER
  DE FAUBLAS

  PAR
  LOUVET DE COUVRAY

  AVEC UNE
  PRFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

  _Dessins de Paul Avril_
  GRAVS A L'EAU-FORTE PAR MONZIS

  [Marque d'imprimeur: IOVAVST]

  PARIS
  LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
  Rue Saint-Honor, 338

  M DCCC LXXXIV




NOTE DE L'DITEUR


S'il y a des personnes qui valent mieux que leur rputation, il existe
aussi des oeuvres littraires qui se trouvent dans le mme cas, et parmi
ces dernires figurent certainement les _Amours du chevalier de
Faublas_, de Louvet de Couvray. Depuis longtemps nous tions sollicit
de les faire entrer dans notre _Petite Bibliothque Artistique_; mais,
nous devons l'avouer humblement, nous en rapportant beaucoup trop au
mauvais renom de ce curieux roman, duquel nous ne conservions qu'un
souvenir assez confus, nous avions hsit jusqu' prsent  lui donner
asile. Une lecture complte et attentive nous l'a montr d'une telle
innocuit, en comparaison de certains romans clbres d'aujourd'hui,
rpandus par milliers, que nous n'avons plus prouv de scrupule 
publier des _Amours du chevalier de Faublas_ une dition tire  trs
petit nombre, releve par le mrite d'une vritable collaboration
artistique, et que son prix lev rendt inabordable aux acheteurs entre
les mains desquels le roman aurait pu prsenter quelque danger. Nous
avons t confirm dans notre opinion par des personnes d'un jugement
sr et d'une indiscutable honorabilit, au nombre desquelles nous
citerons notre ami, M. Hippolyte Fournier, l'un des reprsentants les
plus srieux et les plus honntes de la critique contemporaine, qui a
bien voulu nous offrir de prsenter notre dition au public.

Dans une prface o il a discut la valeur littraire du _Faublas_ et
recherch les conditions dans lesquelles il s'est produit, notre rudit
collaborateur s'est attach  dissiper les injustes prventions
accumules contre une oeuvre dont les dtails licencieux, tout  fait
accessoires, sont traits avec une dlicatesse qui les garde d'tre trop
choquants. Place entre la dpravation de la socit finissante du
XVIIIe sicle et l'agitation rvolutionnaire qui portait en elle les
germes d'une socit nouvelle, l'poque o a vcu Louvet se trouvait
quelque peu hsitante sur la question des principes, et son roman a d
s'en ressentir; mais c'est aussi parce qu'il donne un tableau fidle des
moeurs du temps qu'il est prcieux  conserver. Il n'en est pas moins
vrai, d'ailleurs, qu'il a t crit sous la proccupation constante
d'une ide morale qui se fait jour  chaque instant dans le rcit, pour
arriver  cette conclusion: qu'un amour vritable finit par triompher de
toutes les sductions et que le port de salut se trouve dans le mariage
et dans la vie de famille.

Il y a eu plusieurs ditions des _Amours de Faublas_, tant avant
qu'aprs la mort de Louvet. Nous avons suivi le texte de la troisime,
revue par lui, et publie l'an VI de la Rpublique, en 4 volumes in-8,
avec figures de Marillier. Elle se vendait chez l'auteur, rue de
Grenelle-Germain, vis--vis la rue de Bourgogne, ci-devant htel de
Sens, n 1495. Malheureusement, elle est d'une impression assez
fautive, et nous avons d, pour rtablir quelques passages tronqus,
recourir aux autres ditions.

Pour les dessins dont nous voulions orner notre publication, il fallait,
avec une connaissance exacte de l'poque, beaucoup de tact et un got
fin et dlicat. Nous avons trouv ces qualits runies chez M. Paul
Avril, qui est un nouveau venu dans notre collection, mais que de
prcdents travaux avaient dj signal  l'attention des connaisseurs.
Ses compositions ont t trs intelligemment graves par M. Monzis, et
l'heureuse association de ces deux artistes a produit une srie de
gravures qu'on dirait bien plutt des planches retrouves du XVIIIe
sicle qu'une oeuvre excute de nos jours. Dans le choix des sujets,
qui doivent tre la traduction aussi exacte et aussi complte que
possible de l'oeuvre qu'ils accompagnent, nous avons cherch  nous
tenir autant loign d'une pruderie trop exclusive que de la recherche
des scnes lgres, pour lesquelles il faut toujours qu'un diteur
s'impose la plus grande rserve.

Nous pensons donc, grce aux soins de toute sorte apports  la
publication de l'oeuvre de Louvet, en avoir donn une dition srieuse,
que sa valeur littraire et son mrite artistique rendront galement
recommandable.

D. J.




PRFACE


Cet aimable chevalier de Faublas, un peu fou, trs tendre, sincrement
pris, avec une pointe du libertinage particulier  son poque, est,
selon nous, un des hros calomnis ou plutt incompris de notre
littrature.

L'opinion gnrale, dirige depuis longtemps par quelques pontifes de la
critique contemporaine, Jules Janin en tte, n'a voulu voir dans le
personnage prsent par Louvet que le type des vices et de la mollesse
dpravante du XVIIIe sicle.

Mais, nous demandera-t-on peut-tre, qu'est-ce alors que Faublas, si ce
n'est pas cela?

Faublas, c'est tout simplement, habille  la mode du XVIIIe sicle, la
jeunesse insouciante du lendemain qui s'en va droit devant elle les
lvres avides de baisers et pleines de sourires, c'est l'adolescent
chercheur de caresses, lger et changeant sans doute, mais si aimant que
toujours un souffle venu de son coeur attise l'ardeur de sa fantaisie.
Voir en cet tre qui ne calcule ni ne rflchit, qui se livre tout
entier, corps et me, aux matresses dont les bras ne peuvent se
dtacher de son cou; voir en cet enfant clin, qui devient moralement
homme par le remords et la douleur, uniquement le type des vices
dpravants du XVIIIe sicle, comme nous le disions tout  l'heure, c'est
vraiment teinter de couleurs trop sombres la jolie figure de ce juvnile
amoureux.

Toujours est-il que, considre comme un prtexte  tableaux rotiques
et  scnes immorales, l'oeuvre charmante, fine et amusante de Louvet
s'est vue, enserre qu'elle a t, en outre, entre le romantisme et le
naturalisme triomphants, anathmatise d'abord, puis ddaigne enfin par
la socit tout entire du XIXe sicle.

C'est donc  la fois un acte de justice et une heureuse inspiration de
lettr que de rditer d'une faon exceptionnellement artistique, qui le
remettra forcment en lumire, un ouvrage que sa rserve d'expressions
recommande aux dlicats, et que son caractre propre, intressant jusque
dans le surann qu'imprime au style l'archasme de certaines phrases,
classe au nombre des spcimens curieux de la littrature lgre de la
fin du XVIIIe sicle.

Esprer que personne ne fera reproche  l'diteur et  nous de patronner
un livre longtemps mis  l'index, ce serait peu connatre la gent
humaine.

Nous aurons contre nous les faux austres qui crient au scandale, qui se
voilent la face  chaque occasion plus ou moins fonde, en ayant soin,
bien entendu, d'carter les doigts pour ne pas perdre un mot des
ardentes pages contre lesquelles ils fulminent en public tout en les
gotant fort en particulier; nous aurons encore contre nous les cyniques
de lettres qui trouveront Louvet mignard et fade, parce qu'il a vit
d'tre grossier. Mais le contingent des lecteurs sur les suffrages
desquels nous basons le nouveau succs que ne peut manquer d'avoir
FAUBLAS verra, nous en sommes convaincu, les choses de plus haut. A
travers les ivresses d'un jeune homme tourdi et sensible, pour parler
le langage de Louvet, l'esprit critique de la gnration actuelle, si
merveilleusement dvelopp, saura percevoir les tendances, trs
videntes d'ailleurs, de l'auteur vers des conclusions beaucoup plus
morales qu'on ne l'a cru jusqu'ici.

Jamais personne n'a t autant lui-mme dans ses crits que Louvet, et
jamais personne, soit qu'on interroge sa vie prive, soit qu'on tudie
ses oeuvres, ft-ce les plus risques, ou les actes de sa carrire
politique, ft-ce les plus susceptibles de discussion, ne s'est plus
instinctivement lev, pourrait-on dire, au-dessus des ides de son
temps.

Ce lecteur assidu de Voltaire et de Rousseau, cet enthousiaste de Mme
Roland, cet amant violemment pris de la compagne quasi hroque qu'il
dsigne discrtement dans ses mmoires sous le pseudonyme de Lodoska,
nom donn par lui  la seule hrone sans tache du FAUBLAS; Louvet, en
un mot, tout fils de son sicle qu'il s'est montr, n'a t ni un
sceptique, ni un blas, ni un sanguinaire, ni un libertin endurci.

N tendre, loyal, courageux, sensible et constant, il possdait un
ensemble de nobles qualits qui eussent fait de lui, au XVIIe sicle, le
type du parfait honnte homme, et  toute autre poque, o la vertu
vraie n'tait point systmatiquement bafoue, il et pu atteindre, en la
mritant  tous gards, la rputation d'homme de bien.

Ce qu'il y eut de mauvais en lui vint de son temps, non de son
caractre, qui fut, en maintes circonstances, suprieur  son temps.

Louvet romancier, Louvet rvolutionnaire, Louvet conteur galant ou
girondin traqu, apparat, en effet, sincre dans ses convictions,
gnreux dans ses illusions, fidle  son culte de tous les hrosmes
que comporte l'amour de l'humanit,  sa croyance dans les abngations
infatigables de l'amiti et de la passion partage.

Lorsque Louvet conventionnel votera la mort de Louis XVI en demandant le
sursis, en le demandant de bonne foi, avec l'espoir que la leon donne
de la sorte  la royaut ne cotera pas la vie au roi; lorsqu'il
invectivera, non en insulteur vendu, mais en patriote indign, le
tout-puissant et rancunier Robespierre, Louvet restera bien lui-mme:
humanitaire en principes, nergique dans ses actes, exalt dans ses
lans.

Lorsque, consacrant avec bonheur, par un mariage rgulier, le lien
illgitime qui l'unissait  sa Lodoska, il affirmera la droiture de
ses intentions, la fermet de ses sentiments, son respect de la
lgalit, c'est encore sous une impulsion absolument personnelle qu'il
agira.

En politique, en amour, comme aussi en littrature, l'homme primitif,
surgissant sans cesse chez Louvet aux cts de l'homme social, dominera
ce dernier, le conseillera, le retiendra sur la pente que le courant
gnral rendait si glissante et si dangereuse mme pour les gens de bon
vouloir.

Pour apprcier srement son livre et sa vie, il faut dans les deux faire
la part du feu, ou, ce qui serait plus exact, la part du temps: enfant
du XVIIIe sicle finissant, Louvet eut les entranements lascifs, les
frivolits regrettables, les colres folles, les exaltations fcheuses
des phases diverses que marqurent les annes contenues entre 1760 et
1797, dates dont l'une rappelle sa naissance et l'autre sa mort; mais il
eut galement des admirations fcondes, des ides neuves et gnreuses,
des dlicatesses exquises de coeur et d'esprit, qui, jointes au grand
amour par lequel fut charme et ennoblie sa trop courte existence
remplie de si romanesques pripties, le gardrent foncirement des
corruptions qu'il savait si bien dpeindre, et stigmatiser  l'occasion.

Dclass par le fait des revers de fortune qui atteignirent sa famille,
dont l'origine nobiliaire n'est nullement conteste, Louvet de Couvray,
aprs avoir pass dans la boutique de papeterie que ses parents tenaient
au coin de la rue des crivains une enfance attriste par les
prfrences de son pre pour un fils an, se trouva lanc en pleine
socit de l'ancien rgime,  l'heure o, plus brillante, plus frivole,
plus emporte que jamais vers les plaisirs des sens et de l'esprit, elle
jouissait de son reste.

Heure trange de dcadence sociale, pare du charme morbide et grisant
de ce qui va finir dans une dernire et trop ardente pousse de vie;
heure de fivre prcdant la convulsion suprme qui allait briser cette
aristocratie, sur les lvres de laquelle se retrouvaient  la fois la
grimace railleuse de Voltaire, le sourire licencieux de la Dubarry,
l'outrecuidante et spirituelle impertinence de Rivarol, tandis qu'au
fond, en cherchant bien, derrire le sourire, on sentait sourdre les
dcouragements du vice, si imparfaitement voil, d'ailleurs, par les
emphatiques envoles du faux idal de passion invent par Rousseau.

A cette heure-l, l'oeuvre de la priode philosophique, en ce qu'elle
eut de nfaste, tait paracheve, et celle de la priode
rvolutionnaire, avec tous ses fruits connus, tait en germe.

Les causeries ptillantes de verve des salons, les aventures libertines
des boudoirs, les sentimentalits des correspondances amoureuses que se
prparaient  troubler les clameurs populacires de la foule ameute
autour des chafauds, les ventualits tragiques de l'exil et de
l'incarcration, les liaisons faites de caprice sensuel qu'allaient
remplacer les dvouements sublimes des tendresses nes de l'preuve et
de la douleur, toute cette fantasmagorie chatoyante d'un monde pimpant,
tincelant, par, philosophant et marivaudant, vivant dans un nuage de
poudre  la marchale, pivotant allgrement sur ses talons rouges au
bord du plus effroyable des prcipices que l'imprvoyance d'une
gnration puisse creuser; tel fut le milieu o s'panouit la jeunesse
de Louvet, o s'veillrent ses curiosits et ses ardeurs d'adolescent,
ses rves de succs littraires.

Lorsqu'il publia, en 1787, la premire partie du FAUBLAS, qui ne devait
tre entirement termin qu'en 1789, Louvet n'avait pas vingt-huit ans.

Entr vers sa dix-septime anne, comme secrtaire, chez M. Dietrick,
minralogiste distingu, le fils du papetier n'en tait pas  ses
dbuts, du reste, lorsqu'il crivit son clbre roman. Dj un triomphe
clatant avait mis en lumire Louvet, charg, tout en rdigeant pour son
matre des mmoires qui parurent imprims dans le recueil de l'Acadmie,
de prendre en main les intrts d'une candidate au prix Monthyon.

Rcemment fond, ce prix allait tre donn pour la premire fois,
lorsqu'on s'adressa au jeune secrtaire de M. Dietrick pour prsenter et
soutenir les droits d'une pauvre servante devenue l'appui volontaire de
ses matresses tombes dans une affreuse misre.

Il tait d'usage, alors, que les titres des concurrents fussent discuts
dans les feuilles publiques. Louvet, de la plume alerte qui devait plus
tard conter des aventures d'alcve, retraa en des lignes mues
l'histoire d'un coeur simple, honnte et dvou; sa cliente fut choisie,
acclame, grce  l'loquence avec laquelle il avait mis en relief ses
mrites, et le hasard, qui cre parfois de piquantes antithses, fit que
le nom de l'auteur des AMOURS DE FAUBLAS resta intimement li au
souvenir du prix de vertu dcern pour la premire fois.

Est-ce  dire qu'en ce temps-l Louvet offrait, pour son compte, des
conditions capables de lui faire octroyer la rcompense qu'il avait
charitablement obtenue pour une autre?

Son ombre sourirait finement, en se profilant railleuse dans la pnombre
du pass, si cette illusion nave pouvait nous venir.

Tout porte  croire, au contraire, que le fougueux adolescent, spar de
l'amie d'enfance objet de ses premires et de ses dernires tendresses,
essayait alors de donner le change au chagrin qu'il avait de savoir
Lodoska marie, en dpensant en menue monnaie quelque peu du trsor
d'amour que, malgr tout, il ne cessa de garder pour elle.

Le chevalier de Faublas n'est pas, ainsi qu'on l'a suppos longtemps, le
portrait de cet abb de Choisy qui s'habilla et vcut en femme pendant
plusieurs annes, et qui devait mler aux travaux historiques qu'il a
laisss le souvenir d'une existence scandaleuse. Faublas, on n'en doute
plus maintenant, c'est Louvet peint par lui-mme, c'est Louvet 
dix-sept ans, mignon, charmant, bien pris dans sa petite taille si
favorable  ces dguisements fminins, dont il portait les atours 
rendre jalouses Dorimne et Cydalise; Faublas, c'est Louvet avec ses
cheveux blonds, avec ses yeux bleus langoureux ou rieurs, au regard
tantt caressant et timide comme celui d'un enfant, tantt loyal et fier
comme celui d'un gentilhomme, et plus tard fulgurant d'une noble colre,
alors que le coureur de ruelles, amend et devenu conventionnel, se
dressa, loquent et hardi, en accusateur devant Robespierre.

Et c'est justement parce que Faublas n'est autre que Louvet qu'on
rencontre dans un livre licencieux au premier chef ces conclusions
morales, faciles  tirer, dont nous avons prcdemment soulign
l'existence.

Tirer une moralit des amours du chevalier de Faublas! vous nous la
baillez belle, dira peut-tre la critique, si elle daigne un jour
rfuter nos allgations. O donc cette moralit-l, s'il vous plat,
a-t-elle pu, dans l'espce, se nicher?

Serait-ce, par hasard, dans le boudoir thtre des capitulations
savantes de la marquise de B..., dans la gorgerette largement
entre-bille de la petite de Msanges, sur le visage mutin de Justine,
dans la fameuse grotte o Mme de Lignolle devine et joue, en compagnie
de Faublas, des charades d'une saveur si ultra-gauloise que le romancier
est oblig d'en donner la teneur en italien, n'osant l'exprimer en
franais? Est-ce sur les lvres de Sophie recevant, dans le parloir de
son couvent, le premier baiser de Faublas? Oui et non.

Non, si l'on ne veut considrer que les cts sensuels de l'oeuvre. Oui,
si l'on prend la peine d'en approfondir les bons vouloirs, sans
s'attarder plus que de raison aux peintures.

Que voit-on, en ralit, dans les consquences logiques des situations
du FAUBLAS? On voit l'inconduite punie, la passion malsaine purifie par
les souffrances du remords, le mariage d'amour prsent non comme un
paradis destin  tre perdu, mais comme la sre tape qui mne au
paradis retrouv.

Tandis que, bien aprs Louvet, les romantiques difieront les liaisons
illgitimes qui s'affichent au grand jour, et qu'actuellement le
naturalisme, en rduisant l'amour  l'tat d'une fonction exclusivement
animale, grossirement imprieuse, en excuse l'assouvissement bestial,
l'auteur de FAUBLAS, contemporain pourtant d'une poque plus relche de
moeurs que la ntre, a su se montrer moraliste d'intentions et raffin
de sentiments. On sent dans l'crivain un respect de soi et des autres
qui l'arrte  propos sur la limite qui spare le licencieux de
l'obscne, qui le maintient, sans danger que le pied lui glisse, sur le
bord de l'ornire au fond de laquelle les pourceaux d'picure
s'embourbent  plaisir.

Gentilhomme d'origine, bourgeois par l'ducation, Louvet, pas plus dans
ses crits que dans sa vie, n'a rien du bohme de lettres assoiff de
rclame et affam d'argent. Il eut ses ambitions, sans doute; il rva
d'tre quelqu'un en politique et en littrature; ce fut un besogneux,
parfois, qui allongea peut-tre un peu trop son livre lorsqu'il tait
forc d'en vivre; mais il ne fut jamais le plat courtisan de la foule,
qui, voulant par elle arriver  un lucratif triomphe, la flatte dans ses
apptits et lui parle son langage. A son public, compos surtout de
belles dames inconstantes et de grands seigneurs libertins, Louvet ne
craindra pas de dcocher l'pigramme; quand il le faut, il ne recule pas
devant la ncessit de mlanger aux chaudes peintures du vice le blme
que doivent entraner ses consquences et ses excs.

A ces blass exclusivement en qute de sensations et habitus 
dissquer le sentiment sans l'prouver,  ces gangrens du scepticisme,
il soulignera l'odieux du manque d'amour dans le plaisir, en ne trouvant
d'excuses aux escapades de Faublas que parce que, peu ou prou, l'amour
se mle, ft-ce sans qu'il s'en doute, aux fredaines du chevalier.

Le charme de Faublas, ce qui le rend possible, ce qui le fait
admissible, c'est que prcisment, malgr ses moeurs drgles, il est
dnu du caractre essentiel du vicieux: la recherche de la sensation
sans amour.

L'amour dborde  tout instant du coeur de l'inflammable personnage.
L'amant naf de la marquise de B..., l'heureux possesseur de la jolie
Mme de Lignolle, l'poux plein de tendresse de la timide Sophie, n'est
donc qu'un bloui et qu'un enivr, ce n'est pas un corrompu.

Et cela est si vrai que l'alcve de Coralie, l'impure experte dans la
pratique du plaisir, ne le retient pas longtemps; o il court, o il
vole, avec la fivreuse impatience de l'homme et de l'amant, c'est vers
cette belle Mme de B... qui l'adore au point de se faire tuer pour lui;
c'est vers cette vive et touchante comtesse de Lignolle qui l'aime tant
que, dsespre, elle se jette  l'eau  l'heure de son abandon; c'est
vers cette charmante et candide Sophie  la vie de laquelle, un jour, il
associera dfinitivement la sienne. Mme lorsqu'entre temps il chiffonne
le corsage de Justine, la piquante soubrette de Mme de B..., c'est par
compassion plus que par libertinage. Un jour, n'a-t-il pas surpris dans
les yeux de la jeune fille tristement fixs sur lui une larme furtive et
jalouse, alors que, sans souci de sa prsence, il couvrait de baisers
passionns les mains de la marquise?

Justine pleure parce qu'elle est jalouse, et elle est jalouse parce
qu'elle l'aime. Que peut faire le chevalier, qui, du reste, n'a rien
d'un amoureux transi? Scher les pleurs de ces yeux qui, tout beaux
qu'ils sont, ont, par-dessus tout, le mrite d'tre tendres; apaiser
dans un lan irrflchi la fivre qu'il a involontairement allume.

S'il est sans scrupules comme son sicle, Faublas est sans prmditation
dans le mal comme la jeunesse gnreuse et tourdie. Malgr ses
lgrets, ses emportements sensuels, malgr ses fautes, on discerne en
lui les qualits d'un homme de coeur, et, si trange que cela puisse
paratre dans un tel personnage, il y a chez ce coureur d'aventures
l'toffe d'un vrai chef de famille.

Au milieu de ses garements, Faublas reste fidle  son rve de flicit
intime. Sophie, la fiance de son choix, ne cesse de proccuper sa
pense, tandis que son temprament l'entrane. L'pouse attendue avec sa
candeur presque enfantine encore, avec son regard modeste, son front
rougissant, l'moi de son premier frisson d'amour, reste pour lui
l'incarnation suprme du bonheur durable et certain.

Sans doute, c'est tardivement que Faublas se montre digne de goter les
joies honntes et pures qu'il convoite, mais qu'il loigne de sa route
par des folies dont la plus grave est de ne pas savoir rsister au dsir
de possder avant le mariage la trop confiante Sophie.

Cependant Faublas, susceptible d'un idal qui a pour aspiration
dfinitive une union lgitime et honorable, ne porte aucune atteinte par
sa manire de penser, s'il y manque par sa manire d'agir,  ce respect
des lois sociales dont font aujourd'hui si bon march les tristes et
ignobles poursuivants des prostitues, hrones de prdilection de tant
de romans contemporains.

Louvet, qui dans son livre n'insulte ni la femme, ni le mariage, ni
l'amour, ne se dsintresse pas de la famille; il lui fait jouer son
rle dans cette odysse de boudoir, qui est en mme temps une peinture
de moeurs si bien faite, et, quand il la montre manquant  ses devoirs,
le sens moral de l'homme corrige  propos les audaces du romancier.

La scne entre Faublas et son pre, lorsqu'ils se retrouvent tous deux,
par hasard, chez Coralie, est un petit chef-d'oeuvre de moraliste bien
inspir: forc de rougir devant son fils qui le surprend en mauvais
lieu, le baron de Faublas, dchu de son droit de contrle paternel par
la lgret de sa propre conduite, sent se fondre dans une immense
tristesse son tonnement ml de colre et ses bouffes de vice. Comme
revenu  lui-mme, il stigmatise avec conviction, devant le chevalier,
cette existence de dbauches qui mnage de telles rencontres! Comme il
en dvoile les dangers, les dgots, les hontes!

Ce n'est plus le viveur titr, hautain et sceptique, impertinent et
libertin, du XVIIIe sicle, qui parle par la bouche du baron de Faublas,
c'est un chef de famille navr, humili, repentant, qui se rvle
vraiment pre au milieu de l'abjection dont la prsence de son fils lui
fait comprendre, pour la premire fois, toute la profondeur.

Ce n'est pas Louvet qui s'avisera de potiser, de difier la courtisane.
La vraie femme, selon lui, c'est celle qu'on peut galement aimer et
estimer. Aussi donnera-t-il  sa chre compagne le nom de la seule
hrone vertueuse de son livre. Et quand nous disons la seule, nous nous
trompons, car il y a encore la soeur aimable et sage du trop ardent
chevalier, cette Mlle de Faublas, type charmant d'honnte personne, se
dtachant gracieuse et chaste sur le fond licencieux de l'poque.

A ct de ces deux femmes, le pre de Sophie, dfenseur implacable de
l'honneur de sa fille, outrage par Faublas, vient complter le tableau
de cette famille aimante et protectrice, dont la double mission est de
consoler et de diriger.

Nous ne chercherons donc pas davantage  dfendre contre le grief
d'immoralit une oeuvre dont le ct licencieux est trait avec une
lgret de touche qui doit lui valoir la plus complte indulgence.
Louvet, habile dans la priphrase, cette ncessit qui s'impose lorsque
les sujets en cause sont des souvenirs d'alcve, a eu des tours
ingnieux et exquis dans FAUBLAS. A l'inverse de Richardson, qui dira
crment dans PAMLA OU LA VERTU RCOMPENSE, en parlant d'un matre trop
entreprenant vis--vis de sa servante: Il lui mit la main dans le
sein, le narrateur des aventures de Faublas tracera cette phrase
dlicate pour souligner les premires hardiesses du chevalier, entourant
de ses bras le cou de la belle marquise de B...: Mon heureuse main,
guide par le hasard et par l'amour, descendit un peu plus bas.

En sachant bien dire que ne peut-on dire?

Louvet, du reste, est coutumier de ces priodes finement gazes avec
lesquelles alterne, il est vrai, le terme visiblement surann, dfaut
prvu plus que regrettable, tant donne l'poque o parut le roman.

N'en est-il pas des ouvrages dont l'archasme complte la physionomie
comme de ces objets anciens dont le moindre dtail authentique, ft-il
d'un got douteux, vaut tous les perfectionnements rcemment invents,
la modernit effaant le caractre le plus intressant des choses: celui
du temps. Ce caractre-l, certes, ne manque pas au FAUBLAS. On y voit
clairement la transformation de la littrature franaise, telle que la
produisit l'avnement de J.-J. Rousseau, et sa domination sur les
esprits de la fin du sicle. La facture sobre et correcte des crivains
de la phase classique, si brillamment reprsente au XVIIe sicle, et le
tour spirituel, incisif, plus railleur qu'exalt, des Voltairiens
proprement dits, ne se retrouvaient plus gure dans les publications
emphatiques d'une poque passionne pour le CONTRAT SOCIAL et la
NOUVELLE HLOSE. Louvet, tout aimable conteur qu'il ft, ne put se
dfendre de cet enveloppement qui, en lui enlevant certain naturel, le
range au nombre des crivains typiques de son temps.

On a voulu voir aussi dans l'oeuvre la plus clbre de sa vie une
manation de ses rancunes de gentilhomme dclass et de ses antagonismes
de rpublicain sincre contre l'ancien rgime. Beaucoup ont considr
FAUBLAS comme une sorte de pamphlet. Rien de tel,  nos yeux, ne perce
dans ce roman, qui n'est que la peinture vive et lgre d'une socit
que Louvet combattit  visage dcouvert aux heures de crise, mais qu'il
ne songea pas  insulter sournoisement aux heures de calme.

Lorsque, en 1789, l'auteur termina son livre, il tait retir
tranquillement  la campagne avec Lodoska, devenue veuve, et qui tait
accourue auprs de son ami pour embellir son existence en la partageant.
Les joies du coeur remplissaient tous les moments des deux amants; leurs
gots modestes, en rapport avec leur mince fortune, les loignaient de
la haine envieuse, et Louvet, trop heureux pour tre mchant, Louvet,
qui ne pouvait prsager encore qu'il serait conventionnel, ne dut avoir
pour but, en crivant FAUBLAS, que de mettre son nom plus en lumire et
de faire entrer quelque argent au logis.

Il ne semble pas, lorsqu'il parle lui-mme de FAUBLAS dans ses mmoires,
qu'il ait pu avoir d'autre intention. Dans une de ces notices qu'il a
dates des Grottes de Saint-milion, en novembre 1793, alors qu'il tait
poursuivi et traqu, il crit ceci: Enferm dans un jardin,  quelques
lieues de Paris, loin de tout importun, j'crivais, au printemps de
1789, six petits volumes,--les derniers formant la troisime partie des
aventures de Faublas,--qui devaient, prcipitant encore la vente des
premiers, fonder ma petite fortune. A propos de ces petits livres,
j'espre que tout homme impartial me rendra la justice de convenir qu'au
milieu des lgrets dont ils sont remplis on trouve dans les passages
srieux, o l'auteur se montre, un grand amour de la philosophie, et
surtout des principes de rpublicanisme assez rares encore  l'poque o
je les crivais...

Il est possible que ces principes de rpublicanisme aient donn le
change sur les intentions d'un homme de lettres qui, en les laissant
percer, obissait  ses convictions, et non  des haines. Mais on n'y
peut rien voir de dcisif, et nous n'en persistons pas moins  penser
que Louvet ne s'est affirm pamphltaire que dans ses crits politiques,
ceux-l violents et agressifs et aussi courageusement publis que
loyalement penss.

Ayant respir  pleins poumons l'atmosphre de son temps, Louvet, aprs
avoir vcu les aventures de Faublas, les crivit tout simplement, sans
se douter qu'en composant son oeuvre il cooprait  la formation de la
singulire trilogie de hros fictifs qui sont venus personnifier, en ses
nuances diverses, le sensualisme de tout un sicle.

_Faublas_, prenant place entre le _Lovelace_ de Richardson et le
_Chrubin_ de Beaumarchais, est  son plan: il est la sentimentalit
sductrice donnant au besoin du plaisir chez l'homme la grce de
l'amour, tandis que Chrubin, c'est le dsir clectique, bloui jusqu'
l'aveuglement, non point raffin, mais gourmand, et aussi brutal, dans
son habilet cline, que le sensualisme  froid de Lovelace est
corrompu.

De ces trois personnages, Chrubin, quoique tant de son sicle par le
costume et les moeurs, est celui qui procde directement de la nature,
et il pourrait tre de toutes les poques par son essence. Lovelace et
Faublas, au contraire, sont exclusivement de leur temps, dont ils
rsument, le premier, toutes les grces et tous les vices, le second,
les aspirations inconscientes vers un idal d'amour nouveau pour
l'poque et o la tendresse apparat potisant le dsir. Avec l'ancien
rgime, ses lgances, ses fins soupers, ses causeries de salon, ses
liaisons sans lendemain, tous deux ont disparu. Ils se sont vanouis,
l'un malfaisant de parti pris, l'autre faisant le mal sans le savoir, et
tous deux sont rests charmants sous leurs formes d'ombres souriantes,
voluptueusement voques par des crivains qui ont d  ces crations de
passer  la postrit.

Infrieur comme talent et comme clbrit  Beaumarchais et 
Richardson, Louvet leur a t suprieur par la puissance d'aimer. Sa
force et sa grce, son originalit et son charme d'crivain, sont venus
de l beaucoup plus, peut-tre, que des facults spciales d'o dcoule
l'art d'crire.

A une poque o la sensation tait tout, Louvet a connu l'motion tendre
qui vient du coeur, il a connu les tristesses, les dvouements, les
extases divines des grands sentiments, et, comme il a t plus que
personne l'homme de ses crits, il a mis dans FAUBLAS ce qui rajeunit
ternellement les oeuvres, ce qui les pure, les grandit quelque petits
qu'en paraissent les points de dpart, quelque lointains qu'en soient
les premiers succs: le reflet d'une me aimante et d'un esprit dlicat.

Moralit dans le fond, retenue dans la forme, tableaux vifs, peintures
risques sans tre choquantes; tels sont, dans leur ensemble, les
qualits et les attraits de l'oeuvre dont la rapparition va raviver le
souvenir d'un crivain trop oubli et la physionomie de ce galant
chevalier dont les aventures ont excit un vritable engouement dans la
socit de son temps.

Comment de nos jours l'oeuvre de Louvet sera-t-elle accueillie?
Favorablement, nous l'esprons: car, pour la critique du XIXe sicle,
qui de plus en plus donne le pas sur toutes choses  l'analyse
psychologique, l'oeuvre est riche en motifs d'tudes de ce genre. Les
motions d'un homme qui a rellement vcu et l'esprit d'un sicle qui a
prodigieusement pens ont laiss leur empreinte  ces rcits lgers,
qui, dsencadrs de leur milieu, n'en prennent que plus de relief et de
vitalit typique.

Si tout le monde n'apprcie pas le FAUBLAS  sa juste valeur, nous
sommes toujours certain que les lettrs goteront pleinement, et c'est
l l'essentiel, l'artistique dition qui leur est, d'ailleurs,
particulirement destine, et  laquelle leur patronage ne peut manquer
d'assurer le succs.

Quant  nous, c'est en toute conscience que nous avons consacr cette
trop longue prface  la rhabilitation de l'oeuvre de Louvet. En
littrature comme dans la vie, les plus  plaindre sont les mconnus,
et, si nous avons pu clairer, mme d'une faible lueur, les intentions
de l'auteur de FAUBLAS, nous aurons rempli le but que nous nous tions
propos.

HIPPOLYTE FOURNIER.




LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS




PRFACE DES PRFACES


Eh oui! c'est prcisment parce qu'il y a dj cinq ou six prfaces
qu'il en faut encore une; ce qui rappelle le mot de cette femme
d'esprit: Il n'y a que le premier pas qui cote.

J'ai voulu que, dans cette dition nouvelle, les rcits de mon hros ne
souffrissent plus d'interruption. Les prfaces jetes  la tte de
chacune des deux dernires parties, faites  des poques diffrentes,
embarrassoient ma nouvelle distribution. Les falloit-il supprimer? Qui,
moi! tuer mes prfaces! moi, commettre un parricide! D'ailleurs, n'y
a-t-il pas des gens qui n'aiment pas qu'on leur retranche rien, et qui
me seroient venus dire: Il y avoit l des prfaces! Que sont devenues
mes prfaces? Rendez-moi mes prfaces! Et puis, quelle joie pour ceux
de mes confrres en librairie qui, enrageant de ne pouvoir pas faire de
livres, se consolent un peu en volant les livres d'autrui! Les
contrefacteurs auroient dit: Elle n'est pas complte, son dition! il y
manque les prfaces!

Afin donc que, d'une part, mon hros, quand il raconte, n'ait pas la
parole coupe par des prfaces, et que, de l'autre, il ne manque  cette
dition aucune des prfaces des _Six Semaines_, ni la prface de la _Fin
des Amours_, ni la prface d'_Une Anne_, je place  la tte du premier
volume toutes ces prfaces  jamais amies, et, pour consacrer leur
sparation premire et leur ternelle runion, je jette devant elles
cette prface des prfaces.




PITRE DDICATOIRE

DES

CINQ PREMIERS VOLUMES, INTITULS: _UNE ANNE_

(_Ils parurent pour la premire fois en 1786_)


A M. BR*** FILS

Notre amiti naquit, pour ainsi dire, dans ton berceau; elle fut
l'instinct de notre premier ge et l'amusement de notre adolescence:
nourrie par l'habitude, fortifie par la rflexion, elle fait le charme
de notre jeunesse. Ton indulgence a toujours encourag mes foibles
talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas  les essayer; c'est toi
qui nagure m'as press de descendre dans la vaste carrire o se sont
gars avant moi tant de jeunes gens prsomptueux. Peut-tre comme eux
je m'y serai trop tt montr; mais enfin je t'ai cru, j'ai crit, je te
ddie mon premier ouvrage.

La critique ne manquera pas de dire que, trs heureusement pour les
lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placs
 la tte d'un livre somnifre, est depuis longtemps passe. Je
rpondrai qu'il ne s'agit pas ici d'un fade loge, donn pour de bonnes
raisons  quelque riche anobli, ou  quelque petit commis protecteur. Je
rpondrai que, si l'usage des ptres ddicatoires n'avoit pas exist
depuis longtemps, il m'et fallu l'inventer aujourd'hui pour toi.

O mon ami! ta respectable mre, ton pre bienfaisant, m'ont rendu des
services qu'on ne paye point avec de l'or, des services que jamais je ne
pourrois acquitter, quand mme je deviendrois aussi riche que je le suis
peu. Ton pre et ta mre m'ont sauv la vie: dis-leur que j'aime la vie
 cause d'eux. Ils se sont efforcs de me donner un tat qu'on croit
noble et libre: dis-leur que l'esprance de devenir un jour, avec toi,
l'appui de leur vieillesse respecte anima mon courage dans les cruelles
preuves qu'il m'a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes
travaux. Ils se sont runis  toi pour m'engager  cultiver les lettres:
dis-leur que, si le chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant,
j'oserai le leur prsenter lorsque, mri par l'ge, instruit par
l'exprience, devenu moins frivole et plus rserv, ce jeune homme me
parotra digne d'eux.

Quant  toi, j'espre que cet hommage public, rendu par la
reconnoissance  la bienfaisance et  l'amiti, te flattera d'autant
plus qu'il ne fut point mendi, et que peut-tre il n'toit pas attendu.

Je suis ton ami,

LOUVET.




AVERTISSEMENT

(_Il fut mis  la tte de la seconde dition, faite en 1790_)


Peut-tre trouvera-t-on que j'ai fait dans la _Premire Anne de
Faublas_ des changemens heureux; je crois pourtant que c'toient surtout
les _Six Semaines_ qui avoient besoin d'tre retouches: de longues et
nombreuses digressions y nuisoient  la rapidit du rcit; celles qu'il
ne falloit pas retrancher tout  fait, je les ai beaucoup abrges; mais
en mme temps j'ai cru pouvoir ajouter quelques morceaux par lesquels je
ne prsume pas que la gaiet doive tre diminue, ni l'intrt refroidi.
Ce sera sans doute une raison de plus qui dterminera le public 
prfrer cette bonne dition aux dtestables contrefaons que des
fripons en ont faites, et que d'autres fripons talent ou colportent
avec une impudence  laquelle il est bien temps qu'une loi tutlaire des
proprits mette un terme.




PITRE DDICATOIRE

PRFACE, AVERTISSEMENT DES _SIX SEMAINES_

(_Ces deux volumes furent publis pour la premire fois au printemps de
1786_)


A M. TOUSTAING

MONSIEUR,

Votre nom, destin  plusieurs sortes de gloire, est en mme temps
consign dans les fastes de la littrature et dans les annales de
l'histoire. On devroit donc le lire  la tte d'un ouvrage plus
recommandable que celui-ci; mais je serois trop ingrat si je ne vous
offrois point un hommage et des remercmens publics. Que ne m'a-t-il t
possible de suivre vos conseils! _Faublas_, pour la seconde fois soumis
 votre censure[1], vous auroit, avec bien d'autres obligations, celle
de se montrer dj beaucoup plus form. Vous paroissez croire, et vous
voulez bien me dire que je pourrois, avec quelque succs, embrasser un
genre plus srieux, et que je devrois consacrer  la morale et  la
philosophie mes dispositions, que vous appelez mes talens. Quelquefois
je vous ai vu sourire aux espigleries de mon _Chevalier_; plus souvent
je vous ai entendu m'exprimer sans dtour le regret que vous aviez de le
trouver toujours si peu raisonnable. J'ai eu l'honneur de vous observer
qu'il pourroit, comme tant d'autres enfans de bonne maison, compltement
rparer, par les actions exemplaires de l'ge mr, les erreurs peut-tre
excusables de son printemps. Ici j'ajouterai que, pour corriger les
carts du jeune homme, l'historien fidle attend impatiemment que
l'heure du hros soit venue; et, si cet aveu ne suffit pas pour
m'obtenir grce auprs des gens svres, je citerai ma justification
imprime longtemps avant que je fusse n pour commettre la faute. Dans
un conte philosophique crit avec la facilit prodigieuse et
l'inimitable naturel qui caractrisent les ouvrages de ce gnie
universel, presque toujours suprieur  son sujet, Voltaire m'a dit:
Monseigneur, vous avez rv tout cela; nos ides ne dpendent pas plus
de nous dans le sommeil que dans la veille. Une puissance suprieure a
voulu que cette file d'ides vous ait pass par la tte, pour vous
donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.

  [1] _Aujourd'hui qu'il n'y a plus de _censure_, je dois encore rendre
    justice  M. Toustaing: il toit du petit nombre de ces censeurs qui
    ne se faisoient point un malin plaisir de tourmenter les gens de
    lettres._

Je suis, etc.

LOUVET DE COUVRAY.

_P.-S._ Pourquoi _de Couvray_?--Voyez la page suivante, et vous le
saurez.




A MON SOSIE


Je ne sais, Monsieur, si vous tes l'heureux propritaire d'une figure
semblable  la mienne, et si, comme moi, vous descendez de ce fameux
Louvet... Je ne sais; mais il ne m'est plus permis de douter que nous
avons  peu prs le mme ge, que nous sommes dcors d'un titre presque
semblable, que nous nous glorifions d'un nom absolument pareil. Je suis
surtout frapp d'un trait de ressemblance plus prcieux pour nous, plus
intressant pour la patrie: c'est que nous pourrons aller ensemble 
l'immortalit, puisque tous deux nous composons de trs jolie prose,
puisque tous deux nous nous faisons imprimer vifs.

J'aime  croire que cette parfaite analogie vous a d'abord sembl, comme
 moi, trs flatteuse; et cependant je suis persuad que maintenant vous
sentez, ainsi que moi, le terrible inconvnient qu'elle entrane. A
quelle marque certaine deux rivaux si ressemblans, en mme temps lancs
dans la vaste carrire, seront-ils reconnus et distingus? Quand le
monde retentira de notre loge commun; quand nos chefs-d'oeuvre,
pareillement signs, voyageront d'un ple  l'autre, qui sparera nos
deux noms confondus au temple de Mmoire? Qui me conservera ma
rputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous
restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le
vouloir? Quel homme assez pntrant pourra, par une assez quitable
rpartition, rendre  chacun la juste portion de clbrit que chacun
aura mrite? Que ferai-je pour qu'on ne vous prte pas tout mon esprit?
Comment empcherez-vous qu'on ne me gratifie de toute votre loquence?
Ah! Monsieur! Monsieur!

Il est vrai que l'ingrate fortune a mis entre nos destines une
diffrence pour vous tout avantageuse: vous tes avocat-_au_, je ne suis
qu'avocat-_en_; vous avez prononc, dans une grande _assemble_, un
grand _discours_: je n'ai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs
conviennent qu'il est plus difficile de haranguer le public que d'crire
dans le cabinet; et tous les gens instruits sont pouvants de l'immense
intervalle qui spare les avocats-_en_ des avocats-_au_. Mais je vous
observe qu'il y a encore dans l'tat des milliers d'ignorans qui ne
connoissent ni mon roman ni votre discours, et qui, dans leur profonde
insouciance, ne se sont pas donn la peine d'apprendre quelles belles
prrogatives sont attaches  ce petit mot _au_, dont,  votre place, je
serois trs fier. Ainsi, Monsieur, vous voyez bien que malgr le roman
et le discours, et le _en_ et le _au_, tous ces gens-l, qui ne peuvent
manquer d'entendre bientt parler de vous et de moi, nous prendroient
continuellement l'un pour l'autre. Ah! Monsieur, croyez-moi, htons-nous
d'pargner  nos contemporains ces perptuelles mprises qui donneroient
trop d'embarras  nos neveux.

D'abord j'avois imagin que, vous trouvant le plus intress  prvenir
les doutes de la postrit, vous voudriez bien faire comme vos nobles
confrres, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent
ordinairement d'un superbe surnom leur baptistre devenu trop modeste.
Depuis, en y rflchissant davantage, j'ai senti que dlicatement je
devois me donner ce ridicule pour vous l'pargner. Voil ce qui me
dtermine. Vous pouvez, si bon vous semble, rester monsieur Louvet tout
court, moi, je veux tre ternellement

LOUVET _de Couvray_[2].

  [2] _Oui; mais ne voil-t-il pas que la plus impertinente des
    rvolutions m'enlve ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir
    un nom de baptme! Va donc pour _Jean-Baptiste Louvet_._

La seconde dition s'tant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante.

A ELLE

J'aurois os le lui ddier, s'il s'en ft trouv digne.




PRFACE

DE LA _FIN DES AMOURS_

(_Ces six volumes furent publis pour la premire fois en juillet 1789_)


Que de bruit pour un petit livre! Si beaucoup en ont ri, quelques-uns en
ont pleur; plusieurs l'ont imit, d'autres l'ont travesti; d'honntes
gens l'ont contrefait, des gens honntes l'ont dnigr. Ainsi
puissamment encourag de toutes les manires, j'ai repris la plume avec
quelque confiance, et j'ai fini.

Maintenant, Lecteur impartial, c'est  vous de m'entendre et de
prononcer. Si quelquefois je suis trop gai, pardonnez-moi. Tant de
romans m'avoient tant fait biller! Je tremblois d'tre comme eux
soporifique; au reste, attendez quelques annes, peut-tre alors j'en
ferai de plus ennuyeux qui seront meilleurs. Je dis: peut-tre. En
effet, un romancier ne doit-il pas tre l'historien fidle de son ge?
Peut-il peindre autre chose que ce qu'il a vu? O vous tous qui criez si
fort, changez vos moeurs, je changerai mes tableaux.

M'accusiez-vous aussi d'immoralit? Bientt je tcherai de vous
persuader que vous aviez tort; mais auparavant approchez, prtez
l'oreille: c'est une vrit que je vais dire, et, comme la littrature a
encore ses aristocrates, il faut parler bas. En conscience, toient-ils
bien moraux, ces chefs-d'oeuvre par lesquels se sont immortaliss
l'Arioste et le Tasse, La Fontaine et Molire, Voltaire enfin, Voltaire
et tant d'autres, beaucoup moins grands que lui, quoique plus grands que
moi? Tenez, j'ai bien peur que cette condition de moralit, si
rigoureusement impose de nos jours  tout ouvrage d'imagination, ne
soit un violent remde savamment employ par ceux de mes frles
contemporains qui, dsesprant de pouvoir jamais rien produire,
voudroient nous chtrer.

Quoi qu'il en soit, lisez mon dnouement, il me justifiera sans doute.
Au surplus, je dclare, et, ds que les circonstances me le permettront,
je m'engage  prouver que cet ouvrage, si frivole en ses dtails, est au
fond trs moral; qu'il n'a peut-tre pas vingt pages qui ne marchent pas
directement vers un but d'utilit premire, de sagesse profonde, auquel
j'ai tendu sans cesse. J'avoue qu'il sera donn  peu de gens de
l'apercevoir d'abord; mais je maintiens qu'avec le temps je le pourrai
dcouvrir  tous, et le jour de mes confidences sera, je vous le
promets, le jour des surprises.

Ils m'ont encore reproch de grandes ngligences. Eh! quel crivain,
assez peu matre de son art, voudroit galement soigner toutes les
parties d'un long ouvrage? Quant  moi, je crois fermement qu'il n'y a
point de naturel sans ngligences, principalement dans le dialogue.
C'est l que, pour tre plus vrai, sacrifiant partout l'lgance  la
simplicit, je serai souvent incorrect et quelquefois trivial. C'est, ce
me semble, o le personnage va parler que l'auteur doit cesser d'crire;
et nanmoins je me reconnois trs fautif, s'il m'est souvent arriv de
permettre que Mme de B... s'exprimt comme Justine, et Rosambert comme
M. de B...

Patient Lecteur, encore un paragraphe apologtique.

Ces romans prtendus trangers, qu'on s'arrache le matin et qui sont
oublis le soir, ne renferment, pour la plupart, que des caractres
communs  presque tous les peuples de notre Europe, et des aventures de
tous les pays. J'ai tch que _Faublas_, frivole et galant comme la
nation pour laquelle et par laquelle il fut fait, et, pour ainsi dire,
une figure franoise. J'ai tch qu'au milieu de tous ses dfauts on lui
reconnt le ton, le langage et les moeurs des jeunes gens de ma patrie.
C'est en France, et ce n'est qu'en France, je crois, qu'il faudra
chercher les autres originaux dont j'ai trop foiblement dessin les
copies: des maris en mme temps libertins, jaloux, commodes et crdules
comme monsieur le marquis; des beauts sduisantes, trompes et
trompeuses comme Mme de B...; des femmes  la fois tourdies et
sensibles comme ma petite lonore, chaque jour regrette. Enfin, je me
suis efforc de faire en sorte qu'on ne pt, sans blesser un peu la
vraisemblance, imprimer sur le frontispice de ce roman-ci ce honteux
mensonge: _traduit de l'anglois_.

Mais, pendant que j'crivois ces futilits, un grand changement s'est
fait dans mon heureuse patrie. La plus belle carrire est dsormais
ouverte  ceux qui ambitionneront une gloire solide, utile  leur pays,
utile au monde entier. La carrire est ouverte! Pourquoi ne m'y suis-je
pas dj montr? C'est que je ne m'en crois pas encore digne[3].

  [3] _Il n'y avoit pas huit jours que cette espce de prface toit
    crite, quand l'ouvrage de M. Mounier a paru. L'indignation dont il
    m'a rempli m'a forc  prendre la plume. Voyez chez M. Bailly,
    libraire, rue Saint-Honor,  Paris, la brochure intitule: PARIS
    JUSTIFI._




[Illustration: FAUBLAS AU PARLOIR]




UNE

ANNE DE LA VIE

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS


On m'a dit que mes aeux, considrs dans leur province, y avoient
toujours joui d'une fortune honnte et d'un rang distingu. Mon pre, le
baron de Faublas, me transmit leur antique noblesse sans altration; ma
mre mourut trop tt. Je n'avois pas seize ans, quand ma soeur, plus
jeune que moi de dix-huit mois, fut mise au couvent  Paris. Le baron,
qui l'y conduisit, saisit avec plaisir cette occasion de montrer la
capitale  un fils pour l'ducation duquel il n'avoit rien nglig
jusqu'alors.

Ce fut en octobre 1783 que nous entrmes dans la capitale par le
faubourg Saint-Marceau. Je cherchois cette ville superbe dont j'avois lu
de si brillantes descriptions. Je voyois de laides chaumires trs
hautes, de longues rues trs troites, des malheureux couverts de
haillons, une foule d'enfans presque nus; je voyois la population
nombreuse et l'horrible misre. Je demandai  mon pre si c'toit l
Paris: il me rpondit froidement que ce n'toit pas le plus beau
quartier; que le lendemain nous aurions le temps d'en visiter un autre.
Il toit presque nuit; Adlade (c'est le nom de ma soeur) entra dans
son couvent, o elle toit attendue. Mon pre descendit avec moi prs de
l'Arsenal, chez M. Duportail, son intime ami, de qui je parlerai plus
d'une fois dans la suite de ces Mmoires.

Le lendemain, mon pre me tint parole, en un quart d'heure une voiture
rapide nous conduisit  la place Louis XV. L, nous mmes pied  terre;
le spectacle qui frappa mes yeux les blouit de sa magnificence. A
droite, _la Seine  regret fugitive_; sur la rive, de vastes chteaux;
de superbes palais  gauche; une promenade charmante derrire moi; en
face, un jardin majestueux. Nous avanmes, je vis la demeure des rois.
Il est plus ais de se figurer ma comique stupfaction que de la
peindre. A chaque pas, des objets nouveaux attiroient mon attention;
j'admirois la richesse des modes, l'clat de la parure, l'lgance des
manires. Tout  coup je me rappelai ce quartier de la veille, et mon
tonnement s'accrut; je ne comprenois pas comment il se pouvoit qu'une
mme enceinte renfermt des objets si diffrens. L'exprience ne m'avoit
pas encore appris que partout les palais cachent des chaumires, que le
luxe produit la misre, et que de la grande opulence d'un seul nat
toujours l'extrme pauvret de plusieurs.

Nous employmes plusieurs semaines  visiter ce que Paris a de plus
remarquable. Le baron me montroit une foule de monumens clbres chez
l'tranger, presque ignors de ceux qui les possdent. Tant de
chefs-d'oeuvre m'tonnrent d'abord, et bientt ne m'inspirrent plus
qu'une froide admiration. Sait-on bien,  quinze ans, ce que c'est que
la gloire des arts et l'immortalit du gnie? Il faut des beauts plus
animes pour chauffer un jeune coeur.

C'toit au couvent d'Adlade que je devois rencontrer l'objet adorable
par qui mon existence alloit commencer. Le baron, qui chrissoit ma
soeur, alloit presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les
demoiselles bien nes savent qu'au couvent on a de bonnes amies;
beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs;
quoi qu'il en soit, ma soeur, naturellement sensible, eut bientt choisi
la sienne. Un jour elle nous parla de Mlle Sophie de Pontis, et nous fit
de cette jeune personne un loge que nous crmes exagr. Mon pre fut
curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux
pressentiment fit palpiter mon coeur lorsque le baron pria Adlade
d'aller chercher Mlle de Pontis. Ma soeur y courut, elle amena...
Figurez-vous Vnus  quatorze ans! Je voulus avancer, parler, saluer; je
restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon pre
s'aperut de mon trouble et s'en amusa. Du moins vous saluerez, me
dit-il. Mon trouble s'augmenta; je fis la rvrence la plus gauche.
Mademoiselle, poursuivit le baron, je vous assure que ce jeune homme a
eu un matre  danser. Je fus tout  fait dconcert. Le baron fit 
Sophie un compliment flatteur; elle y rpondit modestement et d'une voix
altre qui retentit jusqu' mon coeur. J'ouvrois de grands yeux
tonns, je prtois une oreille attentive; ma langue embarrasse
demeuroit toujours suspendue. Mon pre, avant de sortir, embrassa sa
fille, et salua Mlle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je
saluai ma soeur, et j'allois embrasser Sophie. La vieille gouvernante de
cette demoiselle, conservant plus de prsence d'esprit que moi,
m'avertit de ma mprise; le baron me regarda d'un air tonn; le front
de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un lger sourire
effleura ses lvres de rose.

Nous revnmes chez M. Duportail: on se mit  table; je mangeai comme un
amoureux de quinze ans, c'est--dire vite et longtemps. Aprs dner je
prtextai une indisposition lgre, et je me retirai dans mon
appartement. L, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes.
Que de grces, que de beaut! me disois-je; sa charmante figure est
pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sr, rpond  sa figure. Ses
grands yeux noirs m'ont inspir je ne sais quoi...; c'est de l'amour
sans doute. Ah! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie! Revenu de ce
premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les
effets prodigieux d'une rencontre imprvue; le premier coup d'oeil d'une
belle avoit suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre; et
l'amante elle-mme, frappe d'un trait vainqueur, s'toit sentie
entrane par un penchant irrsistible. Cependant j'avois lu de longues
dissertations dans lesquelles des philosophes profonds nioient le
pouvoir de la sympathie, qu'ils appeloient une chimre. Sophie,
m'criai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partag mon
trouble et mes agitations? L'air dont je m'tois prsent n'toit pas
trs propre  m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix,
d'abord altre, qu'elle avoit eu peine  rassurer par degrs! ce doux
sourire par lequel elle avoit paru applaudir  ma mprise et me consoler
de ma privation!... L'esprance entra dans mon coeur, il me parut trs
possible qu'en fait de tendresse la philosophie radott, et que les
romans seuls eussent raison.

Je m'tois approch, par hasard, de ma fentre: je vis le baron et M.
Duportail se promener  grands pas dans le jardin. Mon pre parloit avec
feu, son ami sourioit de temps en temps; tous deux, par intervalles,
jetoient les jeux sur mes croises; je jugeai qu'il toit question de
moi dans leur entretien, et que dj peut-tre mon pre avoit souponn
ma passion naissante. Cette ide m'inquita beaucoup moins pourtant que
celle du dpart de mon pre que je croyois prochain. Quitter ma Sophie
sans savoir quand je pourrois jouir du bonheur de la revoir! mettre plus
de cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser sans frmir. Mille
rflexions douloureuses m'occuprent toute la soire: je soupai
tristement, j'ignorois encore les plaisirs de l'amour, et dj je
ressentois ses inquitudes mortelles.

Une partie de la nuit se passa dans les mmes agitations. Je m'endormis
enfin, dans l'esprance de voir ma Sophie le lendemain. Son image vint
embellir mes songes; l'amour, propice  mes voeux, daigna prolonger un
si doux sommeil. Il toit tard quand je m'veillai: je n'appris pas sans
chagrin qu'on m'avoit laiss reposer, parce que mon pre toit sorti ds
le matin et ne devoit rentrer que le soir. Je me dsolois tout bas de ne
pouvoir faire une visite  ma soeur, quand M. Duportail entra; il me fit
mille amitis, et me demanda si j'tois content de la capitale: je
l'assurai que je ne craignois rien tant que de la quitter. Il me dclara
que je n'aurois pas ce dplaisir; que mon pre, jaloux de donner une
ducation trs soigne  l'unique hritier de son nom et de veiller de
trs prs au bonheur d'une fille qu'il aimoit, avoit rsolu de se fixer
 Paris pendant quelques annes, et que, pour y vivre d'une manire
convenable  un homme de sa qualit, il alloit faire sa maison. Cette
bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail
en modra l'excs en m'apprenant qu'on avoit commenc par me choisir un
honnte gouverneur et un fidle domestique. A l'instant mme on annona
M. Person.

Je vis entrer un petit monsieur sec et blme, dont la mine justifioit
pleinement la mauvaise humeur que m'avoit inspire son titre. Il
s'avana d'un air grave et compos, puis, d'un ton lent et mielleux, il
commena: Monsieur, votre figure... Content du mot qu'il avoit dit, il
s'arrta, cherchant le mot qu'il alloit dire..., votre figure rpond de
votre personne. Je rpliquai fort schement  ce doux compliment. Priv
du bonheur de voir Sophie, je ne trouvois d'autres ressources que le
plaisir de m'occuper d'elle, et monsieur l'abb venoit m'enlever cette
consolation! Je rsolus de le pousser  bout; ds la premire journe
j'y russis passablement.

Le soir, mon pre daigna me confirmer de sa propre bouche les
arrangemens qu'il se proposoit; il me signifia, en mme temps, que
dsormais je ne sortirois plus qu'avec mon gouverneur. C'toit m'avertir
de l'intrt que j'avois  le mnager: ma situation devenoit critique,
et mon amour, irrit par les obstacles, sembloit s'accrotre avec ma
gne. J'avois fait d'assez bonnes tudes; mon gouverneur, prsomptueux,
s'toit charg du pnible emploi de les perfectionner; heureusement
j'eus lieu de m'apercevoir, aux premires leons, que le disciple valoit
au moins l'instituteur. Monsieur l'abb, lui dis-je, vous tes capable
d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gner
mutuellement? Croyez-moi, laissons l des livres sur lesquels nous
plirions gratis; allons voir ma soeur  son couvent, et, si Mlle Sophie
de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie. L'abb
voulut se fcher; mais, profitant de l'avantage que j'avois sur lui:
Vous n'aimez pas l'exercice,  ce que je vois, lui rpliquai-je: eh
bien! restons ici; mais ce soir, je dclare  monsieur le baron
l'extrme dsir que je me sens d'avancer dans mes tudes, et
l'insuffisance absolue de celui qui s'est charg de m'clairer dans mes
travaux: si vous niez, je demande un examen que mon pre lui-mme nous
fera subir. L'abb fut atterr de la force de mes derniers argumens. Il
fit une grimace pouvantable, prit sa petite canne et son humble
chapeau; nous volmes au couvent.

Adlade vint au parloir accompagne seulement de sa gouvernante, qu'on
appeloit Manon. Cette fille toit un vieux domestique de ma mre, et
nous avoit levs; je la priai de nous laisser: elle m'obit sans peine.
Restoit le maudit petit gouverneur, qu'il n'toit pas possible
d'loigner. Ma soeur se plaignit qu'on et laiss passer plusieurs jours
sans la venir voir; elle m'tonna en m'apprenant que le baron l'avoit
nglige autant que moi; nous pensmes qu'il falloit qu'il ft bien
proccup de ses projets nouveaux pour avoir oubli sa chre fille.
Mais vous, Faublas, me dit Adlade, qui vous a retenu ces jours-ci?
Boudez-vous votre soeur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat: Mlle de
Pontis est sortie; revenez nous voir demain, surtout prenez garde aux
mprises, et Sophie tchera de faire votre paix avec sa vieille
gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonn vos distractions.
Je dis  ma soeur qu'il falloit obtenir mon cong de monsieur l'abb,
que la rage du travail possdoit sans relche. Adlade, croyant que je
parlois srieusement, adressa  mon grave instituteur les plus vives
instances, que j'excitois par les miennes. Il soutint le persiflage plus
paisiblement que je ne l'aurois cru; je remarquai mme que, lorsque je
parlai de revenir, il m'observa qu'il toit encore de bonne heure: cette
complaisance me rconcilia tout  fait avec lui.

Mon pre m'attendoit chez M. Duportail pour nous conduire dans un htel
fort beau, qu'il venoit de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le
soir mme en possession de l'appartement qu'il m'y avoit marqu. Je
trouvai l Jasmin, ce domestique dont on m'avoit parl. C'toit un grand
garon de bonne mine, il me plut au premier coup d'oeil.

Boudez-vous votre soeur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat,
m'avoit dit Adlade. Je me rptai cent fois ce reproche, et le
commentai de cent manires diffrentes. Il avoit donc t question de
moi, on m'avoit donc attendu, j'avois donc t dsir? Que la nuit me
parut longue, que la matine fut mortelle! quel tourment d'entendre
sonner les heures, et de ne pouvoir hter celle qui nous rapproche de
l'objet aim!

Il arriva enfin le moment si dsir! je vis ma soeur, je vis Sophie, non
moins belle et plus jolie que la premire fois. Il y avoit dans sa
simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus sduisant. Dans
cette seconde visite, mes yeux dtaillrent pour ainsi dire ses charmes,
et plus d'une fois nos regards se rencontrrent pendant cet examen si
doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastoit
singulirement avec sa peau fine, d'une blancheur blouissante; sa
taille lgante et lgre, que j'aurois embrasse de mes dix doigts; les
grces enchanteresses rpandues sur toute sa personne, son pied mignon,
dont j'ignorois le favorable augure; et ses yeux surtout, ses beaux yeux
qui sembloient me dire: Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui
saura nous plaire!

Je fis  Mlle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter
qu'il toit ais de s'apercevoir que je ne l'avois pas prpar. La
conversation fut d'abord gnrale, la gouvernante de Sophie s'en mla;
je vis qu'on mnageoit la vieille, et qu'elle aimoit  causer; je
trouvai charmans les sots contes qu'elle nous fit. Cependant Person
s'entretenoit avec ma soeur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je
faisois  ma Sophie cent questions et cent complimens. La vieille
continuoit de raconter ses belles histoires que nous n'coutions plus.
Elle s'aperut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parloit  personne;
elle se leva brusquement, et me dit: Monsieur, vous me faites commencer
une narration, et vous n'en coutez pas la fin, cela est trs
malhonnte. Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.

Nous entendmes le bruit d'une voiture, c'toit celle du baron; il
entra, Adlade se plaignit de la raret de ses visites; il allgua,
d'un ton assez contraint, les embarras d'un tablissement nouveau. Il
causa quelques minutes d'un air proccup, et se leva ensuite
brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournoit  l'htel,
il m'y ramena.

Nous trouvmes  la porte un quipage brillant. Le suisse dit au baron
qu'_un gros monsieur noir_ l'attendoit depuis plus d'une heure, et
qu'_une cholie tame_ venoit d'arriver  l'instant. Mon pre parut aussi
joyeux que surpris; il monta avec empressement: je voulus le suivre, il
me pria d'entrer chez moi. Jasmin,  qui je demandai s'il connoissoit le
_gros monsieur noir_ et la _cholie tame_, me rpondit que non.

Curieux de pntrer le mystre et piqu de ce que c'en toit un pour
moi, je me mis en sentinelle  l'une des fentres de mon appartement,
qui donnoit sur la rue. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir un
gros homme vtu de noir, qui parloit seul et paroissoit content. Un
quart d'heure aprs je vis une jeune dame s'lancer lgrement dans sa
voiture; le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi
lestement, il pensa se rompre le col; je fus effray; mais les clats de
rire qui partoient de la voiture me rassurrent pleinement. Je m'tonnai
que mon pre, naturellement colre, ne donnt aucun signe d'humeur; il
monta paisiblement, mit la tte  la portire, me vit  ma croise, et
parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m'avertir
qu'il sortoit pour affaire, et que je pouvois me dispenser de l'attendre
 souper. Je fis part de ma curiosit  Jasmin, qui paroissoit mriter
ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron.
Je sus le mme soir que mon pre frquentoit les spectacles et lisoit
les papiers publics; il venoit de prendre une matresse  l'Opra et un
intendant dans les _Petites Affiches_! j'en conclus qu'il falloit que le
baron ft bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste,
cette rflexion ne me toucha que foiblement. J'aimois, j'avois
l'esprance de plaire; au printemps de la vie connot-on d'autres biens?

En peu de temps je rendis  ma soeur des visites frquentes; Mlle de
Pontis l'accompagnoit presque toujours au parloir. La vieille
gouvernante ne se fchoit plus parce que je la laissois finir ses
histoires, et d'ailleurs Adlade avoit soin de lui faire de petits
prsens. M. Person n'toit plus cet instituteur svre, possd, comme
tant d'autres confrres, de la rage d'enseigner ce qu'il ignoroit.
C'toit, comme tant d'autres aussi, un petit pdant couleur de rose,
toujours bien rgulirement coiff, minutieux dans sa parure, relch
dans sa morale, dveloppant avec les femmes une rudition profonde,
affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux
et complaisant qu'il s'toit d'abord montr intraitable et dur, il
paroissoit n'avoir d'autres dsirs que de prvenir les miens, et, quand
je parlois d'aller au couvent, je le trouvois aussi empress que moi.

Cependant mon pre, livr aux plaisirs bruyans de la capitale, recevoit
beaucoup de monde chez lui. Je fus caress du beau sexe; on me fit des
agaceries que je ne compris pas. Certaine douairire surtout essaya sur
moi le pouvoir de ses charmes fltris; on se donna des airs enfantins,
on puisa les minauderies fines: je n'entendis seulement pas ce que ce
mange signifioit. D'ailleurs je ne voyois dans le monde entier que
Sophie; l'amour innocent et pur m'enflammoit pour elle, et j'ignorois
encore qu'il existoit un autre amour.

Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie presque tous les jours,
l'habitude d'tre ensemble toit devenue pour nous un besoin. On sait
que l'amour, quand il s'ignore lui-mme ou quand il cherche  se
dguiser, invente des noms caressans pour suppler aux noms plus doux
qu'il souponne et qu'il attend. Sophie m'appeloit son jeune cousin,
j'appelois Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animoit
brilloit dans nos moindres actions, nos regards l'exprimoient; ma bouche
n'en avoit point encore hasard l'aveu; et ma soeur ne devinoit pas ou
gardoit le secret de sa bonne amie. Aveuglment livr aux premires
impulsions de la nature, j'tois loin de souponner son but secret.
Content de parler  Sophie, heureux de l'entendre et de baiser
quelquefois sa jolie main, je dsirois davantage; je n'aurois pu dire ce
que je dsirois. Le moment approchoit o l'une des plus charmantes
femmes de la capitale alloit dissiper les tnbres qui m'environnoient
et m'initier aux plus doux mystres de Vnus.

                   *       *       *       *       *




Nous tions dans cette saison bruyante o rgnent  la ville les
plaisirs avec la folie; Momus avoit donn le signal de la danse, on
touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois
compagnon de mes exercices, et que mon pre combloit d'honntets, me
reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retire que je
menois: devois-je,  mon ge, m'enterrer tout vivant dans la maison de
mon pre, et borner mes promenades  de sottes visites chez des
bguines, pour y voir, qui? ma soeur! N'toit-il pas temps de sortir de
mon enfance, que l'on vouloit prolonger ternellement? et ne devois-je
pas me hter d'entrer dans le monde, o, avec ma figure et mon esprit,
je ne pouvois manquer d'tre favorablement accueilli? Tenez,
ajouta-t-il, je veux demain vous conduire  un bal charmant o je vais
rgulirement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie.
J'hsitois encore. Il est sage comme une fille! poursuivit le comte; eh
mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard?
Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien 
couvert. Je me mis  rire sans savoir pourquoi. En vrit, reprit-il,
cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un lger
duvet couvre  peine vos joues; cela sera dlicieux,... et puis...
tenez, je veux tourmenter certaine personne... Chevalier, habillez-vous
en femme, nous nous amuserons,... cela sera charmant!... vous verrez,
vous verrez!

L'ide de ce travestissement me plut. Il me parut fort agrable d'aller
voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile
tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit
d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles
montent  cheval. Un lgant coiffeur me donna le coup de peigne
moelleux, et posa sur ma tte virginale le petit chapeau de castor
blanc. Je descendis chez mon pre; ds qu'il m'aperut, il vint  moi
d'un air d'inquitude, puis s'arrtant tout d'un coup: Bon! dit-il en
riant, j'ai d'abord cru que c'toit Adlade! Je lui observai qu'il me
flattoit beaucoup. Non, je vous ai pris pour Adlade, et je cherchois
dj quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission,
pour venir ici dans cet trange quipage. Au reste, gardez-vous d'tre
fier de ce petit avantage: une jolie figure est dans un homme le plus
mince des mrites. M. Duportail toit l. Vous vous moquez, Baron,
s'cria-t-il; ne savez-vous pas...? Mon pre le regarda, il se tut.

Ce fut mon pre qui le premier tmoigna le dsir d'aller au couvent, il
m'y conduisit. Adlade ne me reconnut qu'aprs quelques momens
d'examen. Le baron, enchant de l'extrme ressemblance qu'il y avoit
entre ma soeur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit
tour  tour. Cependant Adlade se repentoit d'tre venue seule au
parloir. Que je suis fche, dit-elle, de n'avoir point amen ma bonne
amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa,
permettez-vous que je l'aille chercher? Le baron y consentit. En
rentrant, Adlade dit  Sophie: Ma bonne amie, embrassez ma soeur.
Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrta confondue. Embrassez donc
mademoiselle, dit la vieille gouvernante, trompe par la mtamorphose.
Mademoiselle, embrassez donc ma fille, rpta le baron, que la scne
amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon coeur palpitoit.
Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle
adresse nous drobmes notre bonheur aux tmoins intresss qui nous
observoient; ils crurent que dans cette douce treinte nos joues
seulement s'toient rencontres,... mes lvres avoient press les lvres
de Sophie!... Lecteurs sensibles qui vous tes attendris quelquefois
avec l'amante de Saint-Preux[4], jugez quel plaisir nous gotmes:...
c'toit aussi le premier baiser de l'amour.

  [4] Dans la _Nouvelle Hlose_.

A notre retour nous trouvmes  l'htel M. de Rosambert qui m'attendoit.
Le baron sut bientt de quoi il s'agissoit, et me permit, plus aisment
que je ne l'aurois cru, de passer la nuit entire au bal. Sa voiture
nous y conduisit. Je vais, me dit le comte, vous prsenter  une jeune
dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai jur
une ardeur ternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve. Ce
langage toit pour moi tout  fait nigmatique; mais dj je commenois
 rougir de mon ignorance: je souris d'un air fin, pour faire croire 
Rosambert que je le comprenois. Comme je vais la tourmenter!
continua-t-il; ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine
elle fera! Surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'tes pas
fille... Oh! nous allons la dsoler!

Ds que nous parmes dans l'assemble, tous les regards se fixrent sur
moi: j'en fus troubl, je sentis que je rougissois, je perdis toute
contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon
ajustement mal arrange ou que mon maintien emprunt m'avoient trahi;
mais bientt,  l'empressement gnral des hommes, au mcontentement
universel des femmes, je jugeai que j'tois bien dguis. Celle-ci me
jetoit un regard ddaigneux, celle-l m'examinoit d'un petit air
boudeur; on agitoit les ventails, on se parloit tout bas, on sourioit
malignement; je vis que je recevois l'accueil dont on honore, dans un
cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la premire
fois.

Une trs belle femme entra, c'toit la matresse du comte; il lui
prsenta sa parente, qui sortoit, disoit-il, du couvent. La dame (elle
s'appeloit la marquise de B...) m'accueillit trs obligeamment; je pris
place auprs d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de
nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa matresse,
affectoit de me donner une prfrence marque. La marquise, apparemment
pique de sa coquetterie et bien rsolue de l'en punir en lui
dissimulant le dpit qu'elle en ressentoit, redoubla pour moi de
politesse et d'amiti. Mademoiselle, avez-vous du got pour le couvent?
me dit-elle.--Je l'aimerois bien, Madame, s'il s'y trouvoit beaucoup de
personnes qui vous ressemblassent. La marquise me tmoigna par un
sourire combien ce compliment la flattoit; elle me fit plusieurs autres
questions, parut enchante de mes rponses, m'accabla de ces petites
caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit  Rosambert qu'il
toit trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un
baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'toit pas ce que
Rosambert vouloit ni ce qu'il s'toit promis. Dsol de la vivacit de
la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevois
ses caresses, il se pencha  son oreille, et lui dcouvrit le secret de
mon dguisement. Bon! quelle apparence! s'cria la marquise, aprs
m'avoir considr quelques momens. Le comte protesta qu'il avoit dit la
vrit. Elle me fixa de nouveau. Quelle folie! cela ne se peut pas. Et
le comte renouvela ses protestations. Quelle ide! reprit la marquise
en baissant la voix; savez-vous ce qu'il dit? il soutient que vous tes
un jeune homme dguis! Je rpondis timidement, et bien bas, qu'il
disoit la vrit. La marquise me lana un regard tendre, me serra
doucement la main, et, feignant de m'avoir mal entendu: Je le savois
bien, dit-elle assez haut, cela n'avoit pas l'ombre de vraisemblance;
puis, s'adressant au comte: Mais, Monsieur,  quoi cette plaisanterie
ressemble-t-elle?--Quoi! reprit celui-ci trs tonn, mademoiselle
prtend...--Comment, si elle le prtend! mais voyez donc! un enfant si
aimable! une aussi jolie personne!--Quoi! dit encore le comte...--Ho!
Monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur trs marque,
vous me croyez folle ou vous tes fou.

Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avoit pas compris, je baissai la voix.
Je vous demande pardon, Madame, je me suis peut-tre mal expliqu; je
ne suis pas ce que je parois tre, le comte vous a dit la vrit.--Je ne
vous crois pas plus que lui, rpondit-elle en affectant de parler
encore plus bas que moi; elle me serra la main. Je vous assure,
Madame...--Taisez-vous, vous tes une friponne, mais vous ne me ferez
pas prendre le change plus que lui; et elle m'embrassa de nouveau.
Rosambert, qui ne nous avoit pas entendus, demeura stupfait. La
jeunesse qui nous environnoit paroissoit attendre avec autant de
curiosit que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi
obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de dplaire  sa
matresse en se couvrant lui-mme de ridicule, se flattant d'ailleurs
que je finirois bientt le quiproquo, se mordoit les lvres et n'osoit
plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse
de ***, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit  l'oreille, mais
aussitt la comtesse s'attacha  Rosambert et ne le quitta plus.

Cependant le bal toit commenc, je figurois dans une contredanse, le
hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrire
la place que j'occupois. La jeune dame lui disoit: Non, non, tout cela
est inutile, je me suis empare de vous pour toute la soire, je ne vous
cde  personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler 
qui que ce soit, vous ne danserez pas ou vous danserez avec moi, et, si
vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous dfends de
dire un mot, un seul mot,  la marquise ni  votre jeune parente.--Ma
jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez...--Je ne veux rien
savoir, je prtends seulement que vous restiez l. H! mais,
ajouta-t-elle lgrement, j'ai peut-tre des projets sur vous,
allez-vous faire le cruel? Je n'en entendis pas davantage, la
contredanse finissoit. La marquise ne m'avoit pas perdu de vue un
moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprs d'elle; nous
commenmes, reprmes, quittmes et reprmes vingt fois une conversation
fort anime, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je
vis bien qu'il falloit lui laisser une erreur qui paroissoit lui plaire.

Le comte ne cessoit de nous observer avec une inquitude trs marque;
la marquise ne paroissoit pas s'en apercevoir. Mon intention, me
dit-elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entire, et, si vous
m'en croyez, vous mnagerez votre sant. Acceptez chez moi une collation
lgre; il est plus de minuit, M. le marquis ne tardera pas  me venir
joindre; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai
moi-mme chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d'un air nglig, c'est un
singulier homme que M. de B... Il lui prend de temps en temps des
caprices de tendresse pour moi, il a des accs de jalousie fort
ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserois volontiers;
quant  la fidlit qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en
soucie, cependant je ne serois pas fche de la mettre  l'preuve: il
va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas
alors ce petit conte de votre dguisement: c'est une jolie plaisanterie,
mais nous l'avons puise; aussi, loin de la rpter devant M. de B...,
vous voudrez bien, s'il ne vous rpugne pas de m'obliger un peu, vous
voudrez bien lui faire quelques avances. Je demandai  la marquise ce
que c'toit que des avances. Elle rit de bon coeur de l'ingnuit de ma
question, et puis, me regardant d'un air attendri: coutez, me
dit-elle, vous tes femme, cela est clair, ainsi toutes les caresses que
je vous ai faites ce soir ne sont que des amitis; mais, si vous tiez
effectivement un jeune homme dguis, et que, le croyant, je vous eusse
trait de la mme manire, cela s'appelleroit des avances, et des
avances trs fortes. Je lui promis de faire des avances au marquis.
Fort bien, souriez  ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne
vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de
l'embrasser comme je vous embrasse; cela ne seroit ni dcent ni
vraisemblable.

Nous en tions l quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore; il
toit assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manires
ressembloient  sa taille; sa figure avoit de la gaiet, mais de cette
gaiet qui fait qu'on rit toujours aux dpens de celui qui l'inspire.
Voici Mlle Duportail, lui dit la marquise (je m'tois donn ce nom),
c'est une jeune parente du comte, vous me remercierez de vous l'avoir
fait connotre, elle veut bien venir souper avec nous. Le marquis
trouva que j'avois la _physionomie heureuse_, il me prodigua des loges
ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrs. Je suis trs
content, me dit-il d'un air pesant qu'il croyoit fin, que vous me
fassiez l'honneur de souper chez moi, Mademoiselle; vous tes jolie,
trs jolie, et ce que je vous dis l est certain, car je me connois en
physionomie. Je rpondis par le plus agrable sourire. Ma chre
enfant, me disoit la marquise de l'autre ct, j'ai engag votre parole,
vous tes trop polie pour me ddire; au reste, je vous dbarrasserai du
marquis ds qu'il vous ennuiera. Elle me serra la main; le marquis la
vit. Ho! que je voudrois, dit-il, tenir une de ces petites mains-l
dans les miennes! Je lui lanai une oeillade meurtrire. Partons,
Mesdames, partons, s'cria-t-il d'un air lger et conqurant. Il sortit
pour appeler ses gens.

Le comte, qui l'entendit, vint  nous, quelques efforts que la comtesse
et faits pour le retenir. Il me dit d'un ton srieusement ironique:
Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne
compte pas apparemment dsabuser la marquise? Je rpondis sur le mme
ton, mais en baissant la voix: Mon cher parent, voudriez-vous sitt
dtruire votre ouvrage? Il s'adressa  la marquise: Madame, je me
crois en conscience oblig de vous avertir encore une fois que ce n'est
point Mlle Duportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien
le chevalier de Faublas, mon trs jeune et trs fidle ami.--Et moi,
Monsieur, lui rpondit-on, je vous dclare que vous avez trop compt sur
ma patience ou sur ma crdulit. Ayez la bont de cesser cet impertinent
badinage, ou dcidez-vous  ne me revoir jamais.--Je me sens le courage
de prendre l'un et l'autre parti, Madame; je serois dsol de troubler
vos plaisirs par mes indiscrtions, ou de les gner par mes
importunits.

Le marquis rentroit au moment mme; il frappa sur l'paule de Rosambert,
et, le retenant par le bras: Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous
laisses ta parente? Sais-tu qu'elle est jolie ta parente? sais-tu que sa
physionomie promet? Il baissa la voix: Mais entre nous je crois la
petite personne un peu... vive.--Ho! oui, trs jolie et trs vive,
reprit le comte avec un sourire amer, elle ressemble  bien d'autres;
et puis, comme s'il et pressenti le sort prochain de ce bon mari: Je
vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il.--Quoi! penses-tu, reprit le
marquis, que je garde ta parente pour... coute donc, si elle le vouloit
bien!...--Je vous souhaite une bonne nuit, rpta le comte, et il
sortit en clatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert
devenoit fou, je trouvai qu'il toit fort malhonnte. Point du tout, me
dit confidemment le marquis, il vous aime  la rage, il a vu que je vous
faisois ma cour, il est jaloux.

En cinq minutes nous fmes  l'htel du marquis; on servit aussitt: je
fus plac entre la marquise et son galant poux qui ne cessoit de me
dire ce qu'il croyoit de trs jolies choses. Trop occup d'abord 
satisfaire l'apptit tout  fait mle que la danse m'avoit donn, je
n'employai pour lui rpondre que le langage des yeux. Ds que ma faim
fut un peu calme, j'applaudis sans mnagement  toutes les sottises
qu'il lui plut de me dbiter, et ses mauvais bons mots lui valurent
mille complimens dont il fut enchant. La marquise, qui m'avoit toujours
considr avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient
visiblement, s'empara d'une de mes mains: curieux de voir jusqu'o
s'tendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au
marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise,
plonge dans des rflexions profondes, sembloit mditer quelque projet
important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire
un seul mot, elle pressoit lgrement ma main droite engage dans les
siennes. Ma main gauche toit dans une prison moins douce; le marquis la
serroit de manire  me faire crier. Charm de sa bonne fortune, tout
fier de son bonheur, tout tonn de l'adresse avec laquelle il trompoit
sa femme en sa prsence mme, il poussoit de temps en temps de longs
soupirs dont j'tois tourdi, et des clats de rire dont le plafond
retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant  touffer ce
rire clatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-tre aussi
croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.

La belle marquise sortit enfin de sa rverie pour me dire: Mademoiselle
Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entire au bal, on ne
vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez
chez moi; j'offrirois  toute autre un appartement d'amie, vous pouvez
disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir
aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre
que la mienne, je vais lui faire dresser un lit prs du mien...--Et
pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort
bien deux dans le vtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que
je vous gne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi. Et, finissant,
il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou
qui me froissa la peau: je rpondis  cette galanterie sur-le-champ de
la mme manire, et si vigoureusement qu'il lui chappa un grand cri. La
marquise se leva d'un air alarm. Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a
accroch la table. J'touffois de rire, la marquise n'y tint pas plus
que moi, et son cher poux, sans savoir pourquoi, se mit  rire plus
fort que nous deux.

Quand notre excessive gaiet fut un peu modre, la marquise me
renouvela ses offres. Acceptez la moiti du lit de madame, crioit le
marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que
vous y serez bien. Je vais revenir tout  l'heure; mais acceptez. Il
nous quitta. Madame, dis-je  la marquise, votre invitation m'honore
autant qu'elle me flatte; mais est-ce  Mlle Duportail ou  M. de
Faublas que vous la faites?--Encore cette mauvaise plaisanterie du
comte, petite friponne! et c'est vous qui la rptez! Ne vous ai-je pas
dit que je ne vous croyois pas?--Mais, Madame...--Paix, paix!
reprit-elle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer,
qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante
enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste!
mais comme elle est maligne! Allons, petite espigle, venez: elle me
tendit la main, nous passmes dans son appartement.

Il toit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise
voulurent me prter leur ministre; je les priai, en tremblant, d'offrir
 leur matresse leurs services, dont je saurois bien me passer. Oui,
dit la marquise attentive  tous mes mouvemens, ne la gnez pas, c'est
un enfantillage de couvent; laissez-la faire. Je passai promptement
derrire les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il
fallut me dpouiller de ces habits dont l'usage m'toit si peu familier.
Je cassois les cordons, j'arrachois les pingles; je me piquois d'un
ct, je me dchirois de l'autre; plus je me htois, et moins j'allois
vite. Une femme de chambre passa prs de moi au moment o je venois
d'ter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrt les rideaux;
je me prcipitai dans le lit, merveill de la singulire aventure qui
m'avoit conduit l, mais ne souponnant pas encore qu'on pt avoir, en
couchant deux, d'autre dsir que de causer ensemble avant de s'endormir.
La marquise ne tarda pas  me suivre; la voix de son mari se fit
entendre: Ces dames me permettront bien d'assister  leur coucher?
Quoi! dj au lit! Il voulut m'embrasser, la marquise se fcha
srieusement; il ferma lui-mme les rideaux, et, nous rendant le souhait
que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte: Une bonne nuit!

Un silence profond rgna quelques instans. Dormez-vous dj, belle
enfant? me dit la marquise d'une voix altre.--Ho! non, je ne dors
pas! Elle se prcipita dans mes bras, et me pressa contre son sein.
Dieux! s'cria-t-elle avec une surprise bien naturellement joue si
elle toit feinte, c'est un homme! et puis, me repoussant avec
promptitude: Quoi! Monsieur, il est possible?...--Madame, je vous l'ai
dit, rpliquai-je en tremblant.--Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela
toit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester
chez moi..., ou du moins il ne falloit pas empcher qu'on vous dresst
un autre lit...--Madame, ce n'est pas moi! c'est monsieur le
marquis.--Mais, Monsieur, parlez donc plus bas... Monsieur, il ne
falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller.--H bien, Madame,
je m'en vais... Elle me retient par le bras: Vous vous en allez! o
cela, Monsieur, et quoi faire? rveiller mes femmes, risquer un
esclandre..., peut-tre montrer  tous mes gens qu'un homme est entr
dans mon lit; qu'on me manque  ce point?--Madame, je vous demande
pardon, ne vous fchez pas, je m'en vais me jeter dans un
fauteuil.--Oui, dans un fauteuil! oui... sans doute, il le faut!... Mais
voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigu
comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, dtruire sa sant!...
Vous mriteriez que je vous traitasse avec cette rigueur... Allons,
restez l; mais promettez-moi d'tre sage.--Pourvu que vous me
pardonniez, Madame.--Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus
d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main
est dj froide! et par piti elle la posa sur son col d'ivoire. Guid
par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je
ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. Aucune femme
prouva-t-elle jamais l'embarras o il me met? reprit la marquise d'un
ton plus doux.--Ah! pardonnez-moi donc, ma chre maman...--Oui, votre
chre maman! vous avez bien des gards pour votre maman, petit libertin
que vous tes! Ses bras, qui m'avoient repouss d'abord, m'attiroient
doucement. Bientt nous nous trouvmes si prs l'un de l'autre que nos
lvres se rencontrrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes
un baiser brlant. Faublas, est-ce l ce que vous m'avez promis? me
dit-elle d'une voix presque teinte. Sa main s'gara, un feu dvorant
circuloit dans mes veines... Ah! Madame, pardonnez-moi, je me
meurs!--Ah! mon cher Faublas,... mon ami!... Je restois sans mouvement.
La marquise eut piti de mon embarras qui ne pouvoit lui dplaire,...
elle aida ma timide inexprience... Je reus, avec autant d'tonnement
que de plaisir, une charmante leon que je rptai plus d'une fois.

Nous employmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commenois 
m'endormir sur le sein de ma belle matresse, quand j'entendis le bruit
d'une porte qui s'ouvroit doucement: on entroit, on s'avanoit sur la
pointe du pied; j'tois sans armes dans une maison que je ne connoissois
point; je ne pus me dfendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui
devina ce que c'toit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui
cder la mienne; j'obis promptement:  peine m'tois-je tapi sur le
bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du ct que je venois de
quitter. Qui vient me rveiller ainsi? dit la marquise. On hsita
quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui rpondre. Et quelle
est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi! Monsieur, vous choisissez
aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour
l'innocence d'une jeune personne qui, peut-tre, ne dort pas, ou qui
pourroit se rveiller? Vous n'tes gure raisonnable, je vous prie de
vous retirer. Le marquis insistoit, en balbutiant  sa femme de
comiques excuses. Non, Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point,
cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous
supplie de vous retirer. Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras
et le mit  la porte.

Ma belle matresse revint  moi en riant. Ne trouvez-vous pas mon
procd bien noble? me dit-elle; voyez ce que j'ai refus  cause de
vous. Je sentis que je lui devois un ddommagement, je l'offris avec
ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans
est si complaisante quand elle aime! la nature a tant de ressources dans
un novice de seize ans!

Cependant tout est born chez les foibles humains: je ne tardai pas 
m'endormir profondment. Quand je me rveillai, le jour pntroit dans
l'appartement malgr les rideaux; je songeai  mon pre... Hlas! je me
souvins de ma Sophie! une larme s'chappa de mes yeux, la marquise s'en
aperut. Dj capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin
de la quitter la pnible agitation que j'prouvois; elle m'embrassa
tendrement. Je la vis si belle! l'occasion toit si pressante!...
Quelques heures de sommeil avoient ranim mes forces,... l'ivresse du
plaisir dissipa les remords de l'amour.

Il fallut enfin songer  nous sparer. La marquise me servit de femme de
chambre. Elle toit si adroite que ma toilette et t bientt faite si
nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crmes qu'il ne
manquoit plus rien  mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le
marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il ft jour chez madame. Il
me complimenta sur ma diligence. Je suis sr, me dit-il, que vous avez
pass une excellente nuit; et, sans me donner le temps de rpondre:
Elle parot fatigue pourtant! elle a les yeux battus! Voil ce que
c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le
lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours  la marquise qui
n'en tient compte: allons, il faut rparer les forces de cette charmante
enfant, aprs cela nous la reconduirons chez elle.

Ce _nous la reconduirons_ toit trs propre  m'inquiter. Je tmoignai
au marquis qu'il suffiroit que la marquise prt cette peine; il insista.
La marquise se joignit  moi pour lui faire perdre cette ide; il nous
rpondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui rament
sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il toit curieux
de connotre l'heureux pre d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts
que nous fissions, nous ne pmes l'empcher de nous accompagner.

Je commenois  craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux
commencemens, ne fint fort mal. Je ne vis rien de mieux  faire que de
donner au cocher du marquis la vritable adresse de M. Duportail. Chez
M. Duportail, prs de l'Arsenal, lui dis-je. La marquise sentoit mon
embarras et le partageoit; aucun expdient ne s'toit encore prsent 
mon esprit, quand nous arrivmes  la porte de mon prtendu pre.

Il toit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B... lui
ramenoient sa fille. Ma fille! s'cria-t-il avec la plus vive
agitation; ma fille! Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de
dire un seul mot, je me jetai  son col. Oui! lui dis-je, vous tes
veuf, et vous avez une fille.--Parlez plus bas encore, reprit-il avec
vivacit, parlez plus bas, qui vous l'a dit?--Eh! mon Dieu! ne
m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire
non devant le marquis. M. Duportail, plus tranquille, mais non moins
tonn, sembloit attendre qu'on s'expliqut. Monsieur, lui dit la
marquise, Mlle Duportail a pass une partie de la nuit au bal, et
l'autre partie chez moi.--tes-vous fch, Monsieur, lui dit le marquis
qui remarquoit son tonnement, que mademoiselle ait pass une partie de
la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couch dans l'appartement
de madame, dans son lit mme, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux.
tes-vous fch que je l'aie accompagne jusqu'ici? J'avoue que ces
dames ne le vouloient pas, c'est moi...--Je suis trs sensible, rpondit
enfin M. Duportail, tout  fait revenu de sa premire surprise, et
d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis trs
sensible aux bonts que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous
dclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort
tonn qu'elle ait t au bal dguise de cette faon-l.--Comment!
dguise, Monsieur! interrompit la marquise.--Oui, Madame, un habit
d'amazone; cela convient-il  ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas
me demander mon avis ou ma permission?

Ravi de l'ingnieuse tournure que mon nouveau pre avoit prise,
j'affectai de parotre humili. Ah! je croyois que le papa le savoit,
dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute.
Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le
dis, et je m'y connois! Mademoiselle votre fille..., c'est une charmante
personne, elle a enchant tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma
femme en est folle.--Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un
sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspir toute l'amiti
qu'elle mrite. Je me croyois sauv, lorsque mon vritable pre, le
baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra
tout  coup. Ah! ah! dit-il en m'apercevant... M. Duportail courut 
lui les bras ouverts: Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le
marquis et Mme la marquise de B... me ramnent.--Votre fille?
interrompit mon pre.--H! oui, ma fille! vous ne la reconnoissez pas
sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colre, passez
dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet
quipage indcent.

Je fis, sans dire mot, une rvrence  M. de B..., qui paroissoit me
plaindre, et une  la marquise, qui me voyoit  peine: car, au nom de
mon pre, elle avoit t si trouble que je craignois qu'elle ne se
trouvt mal. Je me retirai dans la pice voisine, et je prtai
l'oreille. Votre fille? rpta encore le baron.--Eh! oui, ma fille! qui
s'est avise d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus.
Monsieur le marquis vous dira le reste. Et effectivement, monsieur le
marquis rpta  mon pre tout ce qu'il avoit dit  M. Duportail; il lui
affirma que j'avois couch dans l'appartement de sa femme, dans son lit
mme, avec elle. Elle est fort heureuse, dit mon pre en regardant la
marquise... Fort heureuse, rpta-t-il, qu'une si grande imprudence
n'ait pas eu des suites fcheuses.--Eh! quelle si grande imprudence a
donc commise cette chre enfant? rpliqua la marquise, que j'avois vue
dconcerte, mais dont les forces s'toient ranimes promptement. Quoi!
parce qu'elle a pris un habit d'amazone?--Sans doute, interrompit le
marquis, ce n'est qu'une vtille; et vous, Monsieur (en s'adressant 
mon pre d'un ton fch), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous
permettre sur le compte de la jeune personne des rflexions qui peuvent
lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre  nous pour obtenir
que son pre lui pardonne.--Madame, dit M. Duportail  la marquise, je
le lui pardonne  cause de vous (en s'adressant au marquis), mais 
condition qu'elle n'y retournera plus.--En habit d'amazone soit,
rpondit celui-ci, mais j'espre que vous nous la renverrez avec ses
habits ordinaires; nous serions trop privs de ne plus voir cette
charmante enfant.--Assurment, dit la marquise en se levant, et, si
monsieur son pre veut nous rendre un vritable service, il
l'accompagnera.

M. Duportail reconduisit la marquise jusqu' sa voiture, en lui
prodiguant les remercmens qu'il toit prsum lui devoir.

Leur dpart me soulagea d'un pesant fardeau. Voil une bien singulire
aventure! dit M. Duportail en rentrant.--Trs singulire, rpondit mon
pre; la marquise est une fort belle femme, le petit drle est bien
heureux.--Savez-vous, rpliqua son ami, qu'il a presque pntr mon
secret? Quand on m'a annonc ma fille, j'ai cru que ma fille m'toit
rendue, et quelques mots chapps m'ont trahi.--Eh bien! il y a un
remde  cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement
 son ge; pour qu'il ft prodigieusement avanc, il ne lui manquoit que
quelques lumires qu'il a sans doute acquises cette nuit: il a l'me
noble et le coeur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas,
comme vous savez; mais un honnte homme se croiroit dshonor s'il
trahissoit celui qu'un ami lui a confi; apprenez le vtre  mon fils;
point de demi-confidence, je vous rponds de sa discrtion.--Mais des
secrets de cette importance!... il est si jeune!...--Si jeune! mon ami,
un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils,
dj dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrs de
l'homme qui pense! un enfant que j'ai lev auroit besoin de
l'exprience de son pre pour ne pas faire une bassesse!...--Mon ami, je
me rends.--Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez
jamais. J'espre d'ailleurs que cette confidence, devenue presque
ncessaire, ne sera pas tout  fait inutile. Vous savez que j'ai fait
quelques sacrifices pour donner  mon fils une ducation convenable  sa
naissance et proportionne aux esprances qu'il me fait concevoir: qu'il
reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses
exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois
pas fch qu'il s'arrtt quelques mois en Pologne.--Baron, interrompit
M. Duportail, le dtour dont votre amiti se sert est aussi ingnieux
que dlicat; je sens toute l'honntet de votre proposition, qui m'est
trs agrable, je vous l'avoue.--Ainsi, reprit le baron, vous voudriez
bien donner  Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste
dans ce pays-l; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches.
Mon cher Lovzinski, ne dsesprez pas encore de votre fortune; si votre
fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le
roi de Pologne... Mon pre parla plus bas, et tira son ami  l'autre
bout de l'appartement: ils y causrent plus d'une demi-heure, aprs
quoi, tous deux s'tant rapprochs de la porte contre laquelle j'tois
plac, j'entendis le baron qui disoit: Je ne veux pas lui demander les
dtails de son aventure; probablement ils sont assez plaisans: je ne les
entendrois pas avec l'air de svrit qui conviendroit; sans doute il
vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part: au
reste, je crois que nous venons de voir un sot mari.--Il n'est pas le
seul, mon ami, rpondit M. Duportail.--On le sait bien, rpliqua le
baron; mais il n'en faut rien dire.

Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un
fauteuil. Le baron me dit en entrant: Ma voiture est l, faites-vous
reconduire  l'htel, allez vous reposer, et dsormais je vous dfends
de sortir avec cet habit.--Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit
jusqu' la porte, un de ces jours nous dnerons ensemble tte--tte;
vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais
surtout de la discrtion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu
service. Je l'assurai que je ne l'oublierois pas et qu'il pouvoit tre
tranquille. Ds que je fus rentr chez moi, je me mis au lit et
m'endormis profondment.

Il toit fort tard quand je me rveillai: M. Person et moi nous fmes au
couvent. Avec quelle douce motion je revis ma Sophie! Sa contenance
modeste, son innocence ingnue, l'accueil timide et caressant qu'elle me
fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du
baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre
et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me
poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages prcieux sa jeune
rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernire
se reprsentoient vivement  mon imagination chauffe; mais combien je
leur prfrois ce moment dlicieux o j'avois trouv, sur les lvres de
Sophie, une me nouvelle! La marquise rgnoit sur mes sens tonns; mon
coeur adoroit Sophie.

Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me
souvins aussi que le baron m'avoit dit: Je vous dfends de sortir avec
cet habit. D'ailleurs, comment me prsenter chez la marquise sans tre
au moins accompagn d'une femme de chambre? Il ne falloit pas songer au
comte, qui sans doute n'toit pas tent de m'y conduire; et le marquis
ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortt toute seule?
Impatient de revoir ma belle matresse, mais retenu par la crainte de
dplaire  mon pre, je ne savois  quoi me rsoudre. Jasmin vint me
dire qu'une femme d'un certain ge, envoye par Mlle Justine, demandoit
 me parler. Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais
faites entrer.--Mlle Justine m'a charge de vous prsenter ses respects,
me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre. Avant
d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse toit simplement:
_A Mademoiselle Duportail._ J'ouvris avec empressement, et je lus:

  _Donnez-moi de vos nouvelles, ma chre enfant; avez-vous pass une
  bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les
  fatigues du bal et la scne dsagrable que monsieur votre pre vous a
  faite n'aient altr votre sant. Je suis dsole que vous ayez t
  gronde  cause de moi; croyez que cette scne trop longue m'a fait
  souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au
  bal ce soir, je ne m'y sens pas dispose, et je crois que vous n'en
  avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman
  ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une
  aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai
  point oubli que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pens
  que peut-tre vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce
  n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie
  l'un des miens: nous sommes  peu prs de la mme taille, je crois
  qu'il vous ira bien._

  _Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle
  qui vous remettra ma lettre est sage, _intelligente et adroite_: vous
  pouvez la prendre  votre service, et lui donner _toute votre
  confiance_, je vous rponds d'elle._

  _Je ne vous invite point  dner avec moi, je sais que M. Duportail
  dne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chre maman
  autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soire, le plus tt
  que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dne point chez lui; venez de
  bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'aprs-dne, vous me
  ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre
  chre maman._

  LA MARQUISE DE B...

  P. S. _Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le
  marquis veut que je vous crive de sa part. Au reste, grondez-le bien
  quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M.
  Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde  lui faire comprendre
  que cela n'toit pas raisonnable, et qu'il toit plus dcent que ce
  ft moi qui vous crivisse._

Je fus enchant de cette lettre. Monsieur, me dit la femme intelligente
qui me l'apportoit, Justine est la femme de chambre de madame la
marquise de B..., et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne
aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut galement
se fier  moi; quand Mlle Justine et Mme Dutour se mlent d'une
intrigue, elles ne la gtent pas; c'est pour cela qu'on m'a
choisie.--Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous tes
instruite, vous m'accompagnerez tantt chez la marquise. J'offris  ma
dugne un double louis qu'elle accepta. Ce n'est pas qu'on ne m'ait
dj bien paye, me dit-elle; mais monsieur doit savoir que les gens de
ma profession reoivent toujours des deux cts.

Ds que le baron eut dn, il partit pour l'Opra, suivant sa coutume.
Mon coiffeur toit averti: un panache blanc fut mis  la place du petit
chapeau. Mme Dutour me revtit parfaitement du charmant habit de bal que
Mme de B... m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma
ressemblance avec Adlade devenoit plus frappante; mon gouverneur mu
redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un
ventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise
m'avoit donn.

Je la trouvai dans son boudoir, mollement couche sur une ottomane: un
dshabill galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva
ds qu'elle m'aperut. Qu'elle est jolie dans cet quipage, Mlle
Duportail! que cette robe lui sied bien! et, ds que la porte se fut
ferme: Que vous tes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude
me flatte! Mon coeur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me
venir joindre ici malgr vos deux pres. Je ne lui rpondis que par mes
vives caresses; et, la forant de reprendre l'attitude qu'elle avoit
quitte pour me recevoir, je lui prouvois dj que ses leons n'toient
pas oublies, lorsque nous entendmes du bruit dans la pice voisine.
Tremblant d'tre surpris dans une situation qui n'toit pas quivoque,
je me relevai brusquement, et, grce  mes habits trs commodes, je
n'eus besoin que de changer de posture pour que mon dsordre ft rpar.
La marquise, sans parotre trouble, ne rtablit que ce qui pressoit le
plus: tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'toit le
marquis. Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit
que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer;
mais je croyois qu'au moins vous frapperiez  cette porte avant de
l'ouvrir: cette chre enfant avoit des inquitudes secrtes  confier 
sa maman; un moment plus tt vous la surpreniez!... On n'entre pas ainsi
chez des femmes!--Bon! reprit le marquis, je la surprenois! Eh bien! je
ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal  tout cela;
d'ailleurs, je suis bien sr que cette chre enfant me le pardonne: elle
est plus indulgente que vous; mais convenez que son pre a bien raison
de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est  croquer
comme la voil!

Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit dj tant
amuss; il trouva que j'tois parfaitement bien remise, que j'avois les
yeux brillans, le teint fort anim, et mme quelque chose
d'extraordinaire et d'un trs bon augure dans la _physionomie_. Ensuite
il nous dit: Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui? La marquise
rpondit que non. Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprs
pour vous y conduire.--Je vous assure que je n'irai pas.--H! pourquoi
donc? ce matin vous disiez...--Je disois que j'y pourrois aller par
complaisance pour Mlle Duportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle
craint de retrouver l le comte de Rosambert, qui s'est fort mal
comport la dernire fois. J'interrompis la marquise. Certainement son
procd avec moi est assez malhonnte pour que dsormais je craigne de
le rencontrer autant que je me plaisois autrefois  me trouver avec
lui.--Vous avez raison, me dit le marquis: le comte est un de ces petits
merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est
bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des
gens qui les valent bien... Je compris son ide, et, pour justifier ses
propos, je lui lanai  la drobe un coup d'oeil expressif... Et qui
valent peut-tre mieux, ajouta-t-il aussitt en renforant sa voix, en
s'levant sur la pointe du pied, et en prenant son lan pour faire une
lourde pirouette qu'il acheva trs malheureusement. Sa tte alla frapper
contre la boiserie trop dure, qui ne lui pargna une chute pesante qu'en
lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur,
mais voulant le dissimuler, il parut insensible  la douleur qu'il
ressentoit. Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais
en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient,
vous avez raison d'viter le comte; mais n'ayez pas peur de le
rencontrer ce soir. Il y a bal masqu: la marquise a justement deux
dominos; elle vous en prtera un, elle prendra l'autre; nous irons au
bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas t trop
mal couche avant-hier...--Ho! oui, cela sera charmant! m'criai-je avec
plus de vivacit que de prudence; allons au bal.--Avec mes dominos que
le comte connot? interrompit la marquise plus rflchie que moi.--Eh!
oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner  cette enfant le plaisir
du bal masqu, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnotra
pas, il n'y sera peut-tre pas mme. La marquise paroissoit incertaine;
je la voyois balancer entre le dsir de me garder encore la nuit
prochaine et la crainte d'aller, en prsence du marquis, s'offrir aux
sarcasmes du comte. Pour moi, reprit d'un ton mystrieux le commode
mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne
pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai l, pour revenir 
minuit vous chercher. Cette raison du marquis, plus que toutes ses
instances, dtermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais
d'un ton qui m'annonoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle
alloit consentir.

Cependant la contusion que le marquis s'toit faite devenoit plus
apparente, et sa bosse grossissoit  vue d'oeil. Je lui demandai d'un
air tonn ce qu'il avoit au front; il y porta la main. Ce n'est rien,
me dit-il avec un rire forc; quand on est mari, on est expos  ces
accidens-l. Je me souvins du supplice qu'il m'avoit fait prouver
quand ma main toit dans les siennes, et, rsolu de me venger, je tirai
de ma bourse une pice de monnoie, je la lui appliquai sur le front, et
me voil serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient
pressoit ses flancs de ses poings ferms, grinoit des dents, souffloit
douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. Elle a, dit-il avec
peine, elle a de la vigueur dans le poignet. Je redoublai d'efforts; il
fit enfin un cri terrible, et, m'chappant avec violence, il seroit
tomb  la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. Ah! la petite
diablesse! elle m'a presque ouvert le crne.--La petite espigle l'a
fait exprs, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas
rire.--Vous croyez qu'elle l'a fait exprs? H bien, je vais l'embrasser
pour la punir.--Pour me punir, soit. Je prsentai la joue de bonne
grce; il se crut le plus heureux des hommes: si j'avois voulu
l'couter, je n'aurois cess de mettre, au mme prix, son courage 
l'preuve.

Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et
pensons  ce bal, puisqu'il y faut aller.--Ho! madame se fche! rpondit
le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de
jalousie. Il nous regarda d'un air de satisfaction. Vous vous aimez
bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller
un jour  cause de moi!... cela seroit bien singulier!...--Allons-nous
au bal, ou n'y allons-nous pas? interrompit la marquise. Elle se mit 
sa toilette: on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre;
elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublmes gaiement.
Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller
chercher; je ne crains pas d'tre reconnu, moi! Il nous conduisit au
bal, et nous promit de revenir  minuit prcis.

Ds que nous parmes  la porte de la salle, la foule des masques nous
environna: on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux
furent d'abord agrablement flatts de la nouveaut du spectacle. Les
habits lgans, les riches parures, la singularit des costumes
grotesques, la laideur mme des travestissemens baroques, la bizarre
reprsentation de tous ces visages cartonns et peints, le mlange des
couleurs, le murmure de cent voix confondues, la multitude des objets,
leur mouvement perptuel, qui varioit sans cesse le tableau en
l'animant, tout se runit pour surprendre mon attention bientt lasse.
Quelques nouveaux masques tant entrs, la contredanse fut interrompue,
et la marquise, profitant du moment, se mla dans la foule; je la suivis
en silence, curieux d'examiner la scne en dtail. Je ne tardai pas 
m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup  ne rien faire,
et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec
empressement, on s'observoit avec inquitude, on se joignoit avec
familiarit, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'aprs on
se reprenoit de mme en ricanant. L'un vous tourdissoit du bruyant
clat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit
cent platitudes qu' peine il comprenoit lui-mme; celui-ci balbutioit
un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-l
faisoit une question sotte,  laquelle on rpondoit par une plus sotte
plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourments, qui
certainement auroient achet bien chrement l'avantage d'chapper aux
propos malins, aux regards perscuteurs. J'en vis d'autres bien ennuys,
dont apparemment l'objet principal avoit t de passer la nuit au bal,
de quelque manire que ce ft, et qui n'y restoient sans doute que pour
se mnager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'toient
beaucoup amuss la veille. Voil donc ce que c'est qu'un bal masqu!
dis-je  la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas tonn
qu'ici de braves gens puissent tre bafous par des faquins, et des gens
d'esprit mystifis par des sots; je ne resterois srement pas, si je
n'tois point avec vous.--Taisez-vous, me rpondit-elle, nous sommes
suivis, et peut-tre reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache
 nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule
et ne vous tonnez pas.

C'toit en effet M. de Rosambert; nous n'emes pas de peine  le
reconnotre: car, ne prenant pas mme celle de dguiser sa voix, il eut
seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y et que la
marquise et moi qui pussions l'entendre. Comment se portent madame la
marquise et sa belle amie? nous demanda-t-il avec un intrt affect.
Je n'osois rpondre. La marquise, sentant qu'il seroit inutile d'essayer
de lui faire croire qu'il se trompoit, aima mieux soutenir une
conversation dlicate, qu'elle auroit peut-tre heureusement termine
par son adresse, si le comte et t moins instruit. Quoi! c'est vous,
Monsieur le comte? Vous m'avez reconnue? Cela m'tonne! je croyois que
vous aviez jur de ne plus me voir et de ne me parler jamais.--Il est
vrai que je vous l'avois promis, Madame, et je sais combien cette
assurance que je vous ai donne vous a mise  votre aise.--Je ne vous
entends pas, et vous m'entendez mal; si je ne voulois pas vous voir, qui
me forceroit  vous parler? pourquoi serois-je venue ici chercher votre
rencontre?--Chercher ma rencontre, Madame! quoique l'aveu soit trs
flatteur, je conviens que j'aurois eu peut-tre la sottise de le croire
sincre, si cette chre enfant que voil...--Monsieur, interrompit la
marquise, n'avez-vous pas amen la comtesse?... Elle est trs aimable,
la comtesse!... qu'en dites-vous?--Je dis, Madame, qu'elle est surtout
trs officieuse!... La marquise l'interrompit encore en jouant le
dpit. Elle est trs aimable, la comtesse!... Monsieur, vous auriez d
l'amener...--Oui, Madame, et vous lui auriez apparemment encore confi
l'honnte emploi qu'elle a si gnreusement accept, si complaisamment
rempli?--Quoi! c'est peut-tre moi qui l'ai charge de vous occuper
toute la soire, de vous engager  me faire une mauvaise querelle,  me
rpter cent fois une maussade plaisanterie,  me pousser  bout, enfin,
de manire que je sois force de vous dire des choses dsagrables, que
vous n'avez pas manqu de prendre  la lettre, et dont je me serois
repentie, si vous tiez venu hier, comme je l'esprois, solliciter votre
pardon?--Mon pardon! vous me l'auriez accord, Madame! Ah! que vous tes
gnreuse! Mais soyez tranquille, je n'abuserai pas de tant de bonts,
je craindrois trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien
de la peine  ma jeune parente, qui nous coute si attentivement, et qui
a de si bonnes raisons pour ne rien dire.--H! Monsieur, lui
rpliquai-je aussitt, que pourrois-je vous dire!--Rien, rien que je ne
sache ou que je ne devine.--Je conviens, Monsieur de Rosambert, que vous
savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en
affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrtion; la
marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous cote-t-il de
lui laisser seulement encore aujourd'hui une erreur qui ne laisse pas
d'tre piquante?--Fort bien, s'cria-t-il, la tournure n'est pas
maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si _mang_! Il faut
que vous ayez reu de bien bonnes leons.--Que dites-vous donc,
Monsieur? reprit la marquise un peu pique.--Je dis, Madame, que ma
jeune parente a beaucoup avanc en vingt-quatre heures; mais je n'en
suis pas tonn, on sait comment l'esprit vient aux filles.--Vous nous
faites donc la grce de convenir enfin que Mlle Duportail est de son
sexe!--Je ne m'aviserai plus de le nier, Madame; je sens combien il
seroit cruel pour vous d'tre dtrompe. Perdre une bonne amie! et ne
trouver  sa place qu'un jeune serviteur! la douleur seroit trop
amre.--Ce que vous dites l est tout  fait raisonnable, rpliqua la
marquise avec une impatience mal dguise; mais le ton dont vous le
dites est si singulier! Expliquez-vous, Monsieur; cette enfant, que vous
m'avez prsente vous-mme comme votre parente, est-elle (en parlant
trs bas) Mlle Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez  vous faire
une question bien extraordinaire; mais enfin, dites srieusement ce
qu'il en est.--Ce qu'il en est, Madame, je pouvois hasarder de le dire
avant-hier; mais aujourd'hui c'est  moi  vous le demander.--Moi!
rpondit-elle sans se dconcerter, je n'ai l-dessus aucune espce de
doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit
qu'elle est Mlle Duportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je
n'ai pas cherches.--Des preuves!--Oui, Monsieur, des preuves; elle a
soup chez moi avant-hier...--Je le sais bien, Madame, et mme elle
toit encore chez vous hier  dix heures du matin.--A dix heures du
matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle.--Chez elle!
faubourg Saint-Germain?--Non, prs de l'Arsenal. Et monsieur son
pre...--Son pre? le baron de Faublas?--Mais point du tout, M.
Duportail... M. Duportail nous a beaucoup remercis, le marquis et moi,
de lui avoir ramen sa fille.--Le marquis et vous, Madame? Quoi! le
marquis vous a accompagns chez M. Duportail?--Oui, Monsieur; qu'y
a-t-il de si tonnant  cela?--Et M. Duportail a remerci le
marquis?--Oui, Monsieur.

Ici le comte partit d'un clat de rire. Ah! le bon mari! s'cria-t-il
tout haut; l'aventure est excellente. Ah! l'honnte homme de mari! Il
se prparoit  nous quitter. Je crus qu'il falloit, pour l'intrt de la
marquise et pour le mien propre, essayer de modrer son excessive
gaiet. Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourroit-on pas
avoir avec vous une explication plus srieuse? Il me regarda en riant.
Une explication srieuse entre nous, ce soir, ma chre parente? (Il
souleva un peu mon masque.) Non, vous tes trop jolie, je vous laisse
_aimer et plaire_; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui
de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez
bien.--Pour demain, Monsieur?  quelle heure, et dans quel
endroit?--L'heure, je ne saurois vous la fixer, cela dpendra des
circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera
peut-tre midi quand le trs commode marquis vous reconduira chez le
trs complaisant M. Duportail; vous serez probablement fatigu, je ne
veux point user d'un tel avantage, il faudra vous laisser le temps de
vous reposer; je passerai chez vous dans la soire. Je ne vous dis point
adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que
l'heure du berger sonne pour vous. Il nous salua et sortit de la salle.

La marquise fut trs contente de son dpart. Il nous a port de rudes
coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions gure nous dfendre mieux. Je
lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque
fois qu'il lui avoit lanc quelque vive pigramme, et qu'ayant seulement
l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avoit paru du moins ne la
vouloir pas compromettre jusqu' un certain point. Je ne m'y fie pas,
me rpondit-elle: il sait que vous avez pass la nuit chez moi; il est
piqu; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure, sans
doute il nous prpare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons
pas, n'attendons pas le marquis.

Nous nous disposions  sortir, lorsque deux masques nous arrtrent.
L'un des deux dit  la marquise: Je te connois, beau masque.--Bonsoir,
Monsieur de Faublas, me dit l'autre. Je ne rpondis point. Bonsoir,
Monsieur de Faublas, rpta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir
mes forces et payer d'audace: Tu n'as pas l'art de deviner, beau
masque, tu te trompes de nom et de sexe.--C'est que l'un et l'autre sont
fort incertains.--Tu deviens fou, beau masque.--Point du tout: les uns
te baptisent Faublas et te soutiennent beau garon; les autres vous
nomment Duportail et jurent que vous tes trs jolie fille.--Duportail
ou Faublas, lui rpliquai-je fort interdit, que t'importe?--Distinguons,
beau masque. Si vous tes une jolie demoiselle, il m'importe  moi; si
tu es un beau garon, il importe  la jolie dame que voil (en montrant
la marquise). Je demeurai stupfait. Il reprit: Rpondez-moi,
Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas.--Dcide-toi 
me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.--Ah! si je ne considre que
mon intrt personnel et les apparences, vous tes Mlle Duportail; mais,
si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.

La marquise ne perdoit pas un mot de ce dialogue; mais, dj trop
presse par l'inconnu qui l'avoit attaque, elle ne pouvoit me secourir.
Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'leva dans
la salle une grande rumeur: on se prcipitoit vers la porte, les masques
se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci
le montroient au doigt, ceux-l poussoient de longs clats de rire, et
tous ensemble crioient: C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une
bosse au front! Ds que les deux dmons qui nous perscutoient eurent
entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittrent pour aller
grossir le nombre des rieurs. Enfin les voil partis! me dit ma belle
matresse un peu tonne; mais, parmi ces cris redoubls,
n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau
tour qu'on a jou  mon pauvre mari.

Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchmes, nous
entendmes des voix confuses qui disoient: Bonsoir, Monsieur le marquis
de B..., qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis? depuis quand
cette bosse vous est-elle venue? Et bientt, dans les transports de
leur turbulente gaiet, tous les masques rptoient: C'est M. le
marquis de B... qui s'est fait une bosse au front! A force de coudoyer
nos voisins, nous parvnmes  joindre le masque tant bafou: ce n'toit
ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'toit
le marquis lui-mme. Nous vmes qu'on avoit attach entre ses deux
paules un petit morceau de papier, sur lequel toient tracs en
caractres bien lisibles ces mots dont nos oreilles toient remplies:
_C'est M. le marquis de B... qui s'est fait une bosse au front..._ Il
nous reconnut tout d'un coup. Je ne comprends rien  ceci, nous dit-il
tout hors de lui; allons-nous-en. Toujours poursuivi par les hues
drisoires d'une folle jeunesse, toujours port par les flots tumultueux
de la foule empresse, il eut autant de peine  regagner la porte qu'il
en avoit prouv pour pntrer jusqu'au milieu de la salle.

Nous le suivmes de prs. Parbleu! nous dit le marquis, si confondu
qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne
comprends rien  cela; jamais je ne me suis si bien dguis, et tout le
monde m'a reconnu! La marquise lui demanda quel avoit t son dessein.
Je voulois, lui rpondit-il, vous surprendre agrablement; ds que je
vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourn  l'htel, o j'ai
fait part de mes projets  Justine, votre femme de chambre, et  celle
de cette charmante enfant: car je les ai trouves ensemble. J'ai pris un
domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons
trs hauts devoient, en me grandissant beaucoup, me rendre
mconnoissable; Justine a prsid  ma toilette. (Tandis qu'il parloit,
la marquise dtachoit habilement l'tiquette perfide et la fourroit dans
sa poche.) Demandez  Justine, elle vous dira que je n'ai jamais t si
bien dguis: car elle me l'a rpt cent fois, et cependant tout le
monde m'a reconnu!

La marquise et moi, nous devinmes aisment que nos femmes de chambre
nous avoient bien servis. Mais, reprit le marquis aprs un moment de
rflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous
cont mon accident?--A personne, je vous assure.--Cela est bien
singulier! ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse; je
me dguise beaucoup mieux qu' l'ordinaire, et tout le monde me
reconnot! Le marquis ne cessoit de tmoigner son tonnement par des
exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous
flicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous
avoient pargn si comiquement les scnes fcheuses auxquelles nous
auroient exposs le dguisement de son mari et la vengeance de mon
rival.

Quel fut notre tonnement, lorsqu'en arrivant  l'htel nous apprmes
que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint  nous
d'un air gai: J'tois sr, Mesdames, que vous ne resteriez pas
longtemps  ce bal: c'est une assez triste chose qu'un bal masqu! ceux
qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent
nous y tourmentent!--Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps
de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis dguis?--H bien?--H bien!
ds que je suis entr, tout le monde m'a reconnu.--Comment! tout le
monde!--Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entour: _H!
bonsoir, Monsieur le marquis de B...; et d'o vous vient cette bosse au
front, Monsieur le marquis?_ Et ils me serroient! et ils me poussoient!
et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai
sourd; je veux tre pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils
su que j'avois cette bosse au front?--Parbleu, elle se voit d'une
lieue!--Mais mon masque?--Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai t
reconnu aussi.--Bon! reprit le marquis d'un air consol.--Oui, continua
le comte, mon aventure est assez drle; j'ai rencontr l une fort jolie
dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine
passe.--J'entends, j'entends, dit le marquis.--Cette semaine elle m'a
conduit d'une manire si plaisante!... Imaginez que j'ai t au bal
avec un de mes amis qui s'toit fort joliment dguis. La marquise,
effraye, l'interrompit. Monsieur le comte soupe sans doute avec nous?
lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.--Si cela ne vous
embarrasse pas trop, Madame...--Quoi! interrompit le marquis, vas-tu
faire des faons avec nous? Crois-moi, essaye plutt de faire ta paix
avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup.--Moi! Monsieur, point du
tout! j'ai toujours pens que M. de Rosambert toit homme d'honneur; je
le crois trop galant homme pour abuser des circonstances...--Il ne faut
abuser de rien, me rpondit le comte; mais il faut user de
tout.--Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'cria le marquis,
qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y
a-t-il?... Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton
histoire.--Volontiers.--Messieurs, interrompit encore la marquise, on
vous a dj dit que le souper toit servi.--Oui, oui, allons souper,
rpondit le marquis, tu nous conteras ton malheur  table. La marquise
alors s'approcha de son mari, et lui dit  mi-voix: Y songez-vous bien,
Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette
enfant?--Bon! bon! lui rpondit-il,  son ge on n'est pas si novice;
et, s'adressant au comte: Rosambert, tu nous conteras ton aventure;
mais tu gazeras tout cela de manire que cette enfant..., tu m'entends
bien?

La marquise nous plaa de manire que le comte toit entre elle et moi,
et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard
prompt de ma belle matresse m'avertit d'apporter  notre situation
critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec
mnagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis
mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne rpondois que par
monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchrissoit
sur les loges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les
complimens les plus outrs, assuroit malignement que personne au monde
n'toit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il
en pensoit, et, prludant avec la marquise par de lgres pigrammes, il
protestoit qu'elle seule, jusqu' prsent, savoit prcisment combien
Mlle Duportail mritoit d'tre aime. La marquise, galement adroite et
prompte, rpondoit vite et toujours bien; mesurant la dfense 
l'attaque, elle ludoit sans affectation ou se dfendoit sans aigreur,
dtermine  mnager un ennemi qu'elle ne pouvoit esprer de vaincre;
aux questions pressantes elle opposoit les aveux quivoques, elle
attnuoit les allgations fortes par les ngations mitiges, et
repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des
rcriminations plus fines que mchantes: trs intresse  pntrer les
secrets desseins du comte, dont la vengeance toit si facile, elle
l'examinoit souvent d'un oeil observateur; puis, essayant de le flchir
en l'intressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions,
prtextoit une forte migraine, tranoit languissamment les doux accens
de sa voix presque teinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa
grce, qu'elle ne pouvoit obtenir.

Ds que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirs, le
comte commena une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et
moi, dans une mortelle anxit.

LE COMTE.

Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la
semaine passe, d'une attention toute particulire...

LA MARQUISE, _tout bas_.

Quelle fatuit! (_Haut._) Encore une bonne fortune! la matire est si
use!

LE COMTE.

Non, Madame: une infidlit subite, avec des circonstances nouvelles qui
vous amuseront...

LA MARQUISE.

Point du tout, Monsieur, je vous assure.

LE MARQUIS.

Bon! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les ennuie!
Rosambert, conte-nous la tienne.

LE COMTE.

Cette dame toit au bal..., je ne sais plus quel jour... (_A la
marquise._) Madame, aidez-moi donc, vous y tiez aussi...

LA MARQUISE, _vivement_.

Le jour, Monsieur? h! qu'importe le jour? Pensez-vous d'ailleurs que
j'aie remarqu?...

LE MARQUIS.

Passons, passons, le jour n'y fait rien.

LE COMTE.

H bien, j'allai  ce bal avec un de mes amis, qui s'toit dguis le
plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.

LE MARQUIS.

Que personne ne reconnut! il toit bien habile celui-l! Quel habit
avoit-il donc?

LA MARQUISE, _trs vivement_.

Un habit de caractre, apparemment?

LE COMTE.

Un habit de caractre!... Mais, non... (_En regardant la marquise._)
Cependant je le veux bien, si vous le voulez: un habit de caractre,
soit. Personne ne le reconnut; personne, except la dame en question,
qui devina que c'toit un fort beau garon.

(_Ici la marquise sonna un domestique, le retint quelque temps sous
diffrens prtextes: le marquis, impatient, le renvoya; le comte
reprit._)

La dame, charme de sa dcouverte... Mais je ne veux plus rien dire,
parce que le marquis la connot.

LE MARQUIS, _riant_.

Cela se peut: d'abord, j'en connois beaucoup; mais cela ne fait rien,
continue.

LA MARQUISE.

Monsieur le comte, on donnoit hier une pice nouvelle.

LE COMTE.

Oui, Madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.

LA MARQUISE.

Point du tout: je veux savoir ce que vous pensez de la pice.

LE COMTE.

Permettez, Madame...

LE MARQUIS.

Eh! Madame, laissez-le donc nous raconter!...

LE COMTE.

Pour abrger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup  la dame; que
ma prsence ne tarda pas  la gner, et le moyen qu'elle imagina pour se
dbarrasser de moi...

LA MARQUISE.

C'est un roman que cette histoire-l.

LE COMTE.

Un roman, Madame! Ah! tout  l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai
les plus incrdules. Le moyen qu'elle imagina fut de me dtacher une
jeune comtesse, son intime amie, femme trs adroite, trs obligeante,
qui s'empara de moi tellement...

LE MARQUIS.

Comment! on t'a donc bien jou?

LE COMTE.

Pas mal, pas mal, mais beaucoup moins que le mari, qui arriva...

LE MARQUIS.

Il y a un mari!... Tant mieux!... J'aime beaucoup les aventures o
figurent des maris comme j'en connois tant! H bien! le mari arriva...
Qu'avez-vous donc, Madame?

LA MARQUISE.

Un mal de tte affreux!... Je suis au supplice... (_Au comte._)
Monsieur, remettez de grce  un autre jour le rcit de cette aventure.

LE MARQUIS.

Eh! non, conte, conte donc: cela la dissipera.

LE COMTE.

Oui, je finis en deux mots.

Mlle DUPORTAIL, _au marquis tout bas_.

M. de Rosambert aime beaucoup  jaser, et ment quelquefois passablement.

LE MARQUIS.

Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drle: il y a un
mari, je parie qu'on l'a attrap comme un sot.

LE COMTE, _sans couter la marquise qui veut lui parler_.

Le marquis arriva, et ce qu'il y eut d'tonnant, c'est qu'en voyant la
figure douce, fine, agrable, frache, du jeune homme si joliment
dguis, le mari crut que c'toit une femme...

LE MARQUIS.

Bon!... oh! celui-l est excellent! oh! l'on ne m'auroit pas attrap
comme cela, moi; je me connois trop bien en physionomie.

Mlle DUPORTAIL.

Mais cela est incroyable!

LA MARQUISE.

Impossible! M. de Rosambert nous fait des contes... qu'il devroit bien
finir, car je me sens fort incommode.

LE COMTE.

Il le crut si bien qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins,
et mme il en vint jusqu' lui prendre la main et  la lui serrer
doucement... (_au marquis_) tenez,  peu prs comme vous faites 
prsent  ma cousine.

(_Le marquis tonn quitta promptement ma main, qu'il tenoit en effet._)

Il l'a fait exprs, me dit-il: je crois qu'il voudroit que la marquise
s'apert de notre intelligence.--Qu'il est jaloux! qu'il est mchant et
menteur!... lui rpliquai-je;... comme un avocat. (_Le comte, toujours
sourd aux instances que la marquise avoit eu le temps de renouveler,
reprit:_)

Tandis que le bon mari, d'un ct, puisoit les lieux communs de la
vieille galanterie, et pressoit la main chrie,... la dame, non moins
vive, mais plus heureuse...

LA MARQUISE.

Eh! Monsieur, quelles femmes avez-vous donc connues?... Vous nous
peignez celle-l sous des couleurs... Ne se peut-il pas que, trompe,
comme son mari, par les apparences...

LE COMTE.

Cela et t trs possible; mais je crois que cela n'toit pas. Au
reste, vous allez en juger vous-mme, coutez jusqu'au bout.

LA MARQUISE.

Monsieur, s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire, je
vous prie au moins de songer que vous devez quelques mnagemens (_en
regardant Mlle Duportail_)  certaines personnes qui vous coutent.

LE MARQUIS.

Rosambert, Madame a raison; gaze un peu cela,  cause de cette enfant
(_en montrant Mlle Duportail_).

LE COMTE.

Oui... oui!... La dame fort mue...

LA MARQUISE.

Monsieur, de grce, abrgez des dtails qui ne sont pas honntes.

Mlle DUPORTAIL, _d'un ton fort brusque_.

Il est minuit, Monsieur.

LE COMTE, _fort doucement_.

Je le sais bien, Mademoiselle, et, si cette conversation vous ennuie, je
ne dirai qu'un mot... pour l'achever.

LE MARQUIS, _ Mlle Duportail_.

Il est trs piqu contre vous. Les amitis que vous me faites!... Il est
jaloux comme un tigre!

LA MARQUISE.

Monsieur le comte,  propos, pendant que j'y pense, avez-vous obtenu du
ministre?...

LE COMTE.

Oui, Madame, j'ai obtenu tout ce que je voulois; mais laissez-moi...

LE MARQUIS.

Ah! ah! qu'est-ce que tu sollicitois donc?

LE COMTE.

Une petite pension de dix mille livres pour le jeune vicomte de G...,
mon parent; il y a dj plusieurs jours... Pour revenir  mon
aventure...

LE MARQUIS.

Oui, oui, revenons-y.

LA MARQUISE.

Il doit tre bien content de vous, le vicomte?

LE COMTE.

La dame fort mue...

LA MARQUISE.

Monsieur le comte, rpondez-moi donc.

LE COMTE.

Oui, Madame, il est trs content... La dame fort mue...

LA MARQUISE.

Et son cher oncle le commandeur?

LE COMTE.

En est fort aise aussi, Madame; mais vous vous intressez
prodigieusement...

LA MARQUISE.

Oui, tout ce qui regarde mes amis me touche sensiblement; et cette
affaire me tourmentoit  cause de vous: si vous m'en aviez parl plus
tt, j'aurois pu vous y servir...

LE COMTE.

Madame, je suis trs sensible...; mais permettez-moi...

LA MARQUISE.

A-t-il en effet rendu quelque service  l'tat, le vicomte?

LE COMTE, _en riant_.

Oui, Madame; sans lui, le duc de *** n'avoit pas d'hritier, la maison
s'teignoit.

LA MARQUISE.

Mais, si l'on rcompense aussi magnifiquement tous ceux qui servent
l'tat de cette manire, je ne m'tonne plus de l'embarras o est le
trsor royal.

LE COMTE.

Trs bien, Madame. Cependant permettez...

LA MARQUISE.

Enfin, n'importe; si jamais pareille occasion se prsente, employez-moi,
ou bien nous nous brouillerons mortellement.

LE COMTE.

Madame, je vous rends grce... Permettez qu'enfin je reprenne le rcit
de mon aventure.

LA MARQUISE.

Oh! si vous vous adressiez  d'autres, je ne vous le pardonnerois pas,
je vous en avertis.

LE MARQUIS.

Allons, voil qui est dit: laissez-le donc finir son histoire.

LE COMTE.

La dame, fort mue, prodiguoit au jeune Adonis...

LA MARQUISE.

Quelle migraine j'ai!

LE COMTE.

Prodiguoit au jeune Adonis...

LA MARQUISE, _tirant le marquis  part et lui parlant  mi-voix_:

Monsieur, je vous le rpte, il n'est pas dcent de conter devant cette
enfant...

LE MARQUIS.

Bon! bon! elle en sait plus qu'on ne croit! La petite personne est
fute, allez! je me connois en physionomie!

LE COMTE.

Monsieur le marquis, je ne pourrai jamais finir ce rcit, on
m'interrompt  tout moment; mais je vais rentrer chez moi, et demain
matin je vous enverrai tous les dtails par crit.

LA MARQUISE.

Bonne plaisanterie!

LE COMTE, _au marquis_.

Non, je vous l'enverrai, parole d'honneur, et je mettrai les lettres
initiales de chaque nom,...  moins qu'on ne me laisse finir ce soir.

LE MARQUIS.

Eh bien! allons donc, finis.

LA MARQUISE.

A la bonne heure, finissez; mais songez...

LE COMTE.

La dame, fort mue, prodiguoit au jeune Adonis les confidences
flatteuses, les doux propos, les petits baisers tendres... C'toit
vraiment une scne  voir. On ne peut la peindre;... mais on pourroit la
jouer... Tenez, jouons-la.

LE MARQUIS.

Tu badines!

LA MARQUISE.

Quelle folie!

Mlle DUPORTAIL.

Quelle ide!

LE COMTE.

Jouons-la: Madame sera la dame en question; moi, je suis le pauvre amant
bafou... Ah! c'est qu'il nous manquera une comtesse!... (_A la
marquise._) Mais madame a des talens prcieux, elle peut bien remplir 
la fois deux rles difficiles.

LA MARQUISE, _avec une colre contrainte_.

Monsieur...

LE COMTE.

Je vous demande pardon, Madame, ce n'est qu'une supposition.

LE MARQUIS.

Mais sans doute; il ne faut pas que cela vous fche.

LA MARQUISE, _d'une voix teinte et les larmes aux yeux_.

Il s'agit bien des rles qu'on m'offre, Monsieur;... mais c'est qu'il
est bien cruel que je me plaigne depuis une heure d'tre fort mal, sans
qu'on daigne y faire la moindre attention. (_Au comte, en tremblant._)
Peut-on, Monsieur, sans vous offenser, vous observer qu'il est tard et
que j'ai besoin de repos?

LE COMTE, _un peu touch_.

Je serois dsol de vous importuner, Madame.

LA MARQUISE.

Vous ne m'importunez pas, Monsieur; mais je vous rpte que je suis
malade, et fort malade.

LE MARQUIS.

Eh mais, comment ferons-nous? o couchera Mlle Duportail?

LA MARQUISE, _vivement_.

En vrit! Monsieur, il semble qu'il n'y ait pas un appartement dans cet
htel!

Effray de la tournure que l'entretien venoit de prendre, je m'approchai
du comte. Charmante enfant, me dit-il tout bas, laissez-moi: tout ce
que vous me direz ne vaut pas ce que je suis curieux de savoir au juste,
et ce que je vais apprendre tout  l'heure.

LE MARQUIS.

Il y a des appartemens, Madame; mais cette enfant n'aura-t-elle pas peur
toute seule?

LE COMTE, _avec vivacit_.

Pas plus que la dernire fois.

LE MARQUIS, _brusquement, en montrant la marquise_.

Mais la dernire fois elle a couch avec madame!

LE COMTE.

Ah!

LA MARQUISE, _trouble, balbutie_.

Elle a couch dans mon appartement,... et moi...

LE MARQUIS.

Elle a couch dans votre lit, avec vous. Je le sais bien, puisque j'ai
moi-mme ferm les rideaux; ne vous en souvenez-vous pas?

(_La marquise confondue ne rpondit pas, le marquis continua en
affectant de parler bas:_)

Ne vous souvenez-vous pas que je suis venu dans la nuit?...

(_La marquise porta la main  son front, jeta un cri de douleur, et
s'vanouit._)

Je n'ai jamais pu dcouvrir si cet vanouissement toit bien naturel;
mais je sais que, ds que le marquis nous eut quitts pour aller dans
son appartement chercher lui-mme une eau qu'il disoit souveraine en
pareil cas, la marquise reprit ses sens, rassura promptement Justine et
la Dutour, accourues pour la secourir, leur ordonna de nous laisser; et
que, s'adressant au comte: Monsieur, lui dit-elle, avez-vous donc jur
de me perdre?--Non, Madame, j'ai voulu m'instruire de quelques dtails
que j'ignorois, vous prouver qu'on ne me joue pas impunment, et vous
forcer de convenir que, si je suis capable de me venger...--De vous
venger? interrompit-elle; et de quoi?--Je sais pourtant, continua-t-il,
matre de mon ressentiment, ne pas porter la vengeance trop loin.
Maintenant, Madame, vous voil tranquille,  une condition cependant. Je
sens, ajouta-t-il en nous regardant malignement, je sens que je vais
vous affliger tous deux: vous vous tiez promis une nuit heureuse,
heureuse autant que celle d'avant-hier; mais vous, Monsieur, vous m'avez
trop peu mnag pour que je m'intresse au succs de vos projets galans;
et vous, Madame, vous n'esprez pas, sans doute, que, ministre
complaisant de vos plaisirs, je puisse voir comme un mari...--Moi,
Monsieur! s'cria-t-elle, je n'espre rien de vous, mais je croyois
aussi n'en avoir rien  craindre; et, quelle que soit ma conduite, d'o
vous viendroit donc, je vous en supplie, le droit que vous vous
attribuez de l'clairer? Rosambert ne rpondit  cette question que par
un sourire amer. Que, ministre complaisant de vos plaisirs,
poursuivit-il, je puisse voir comme un mari... chargez-vous de choisir
l'pithte... je puisse voir M. de Faublas passer dans vos bras en ma
prsence mme!--M. de Faublas dans mes bras!--Ou Mlle Duportail dans
votre lit: n'est-ce pas la mme chose? Eh mais, Madame, je croyois que
l-dessus nous tions d'accord. Croyez-moi, le temps est cher, ne le
perdons pas  disputer plus longtemps sur les mots, composons. Que cette
charmante enfant m'accorde l'honneur de l'accompagner; que je la
reconduise chez son pre tout  l'heure,  cette condition je me tais.

Le marquis entra, tenant un flacon. Je suis trs sensible  vos soins,
lui dit la marquise; mais vous voyez que je suis un peu moins mal: je
voudrois tre tout  fait bien, afin de pouvoir garder Mlle
Duportail.--Comment? s'cria le marquis.--Je suis toujours fort
incommode, il est impossible que cette chre enfant passe la nuit chez
moi.--Eh bien, Madame, n'y a-t-il pas, comme vous le disiez tout 
l'heure, un appartement dans cet htel?--Oui, Monsieur, mais vous m'avez
fait une objection  laquelle je me rends: cette enfant auroit peur.
D'ailleurs la laisser ainsi toute seule..., je ne le souffrirai
pas.--Elle ne sera pas seule, Madame; sa femme de chambre est ici.--Sa
femme de chambre,... sa femme de chambre!... Eh bien! Monsieur,
puisqu'il faut tout vous dire, M. Duportail ne veut pas que mademoiselle
sa fille couche ici.--Qui vous l'a dit, Madame?--Monsieur le comte vient
de m'annoncer seulement tout  l'heure que M. Duportail l'a pri de
passer ici pour lui ramener sa fille.--Pourquoi donc ne nous as-tu pas
dit cela tout de suite, toi?--Mais, rpondit Rosambert en riant, c'est
que je n'ai pas voulu troubler votre joie pendant le souper.--M.
Duportail envoie chercher sa fille! reprit le marquis; croit-il qu'elle
est mal ici? pourquoi d'ailleurs te charger de cette commission? il nous
doit une visite et des remerciemens: quand il seroit venu lui-mme!...
Je le verrai; je veux savoir quelles raisons... Je le verrai.

Je fis une profonde rvrence  la marquise: elle se leva et vint  moi
pour m'embrasser. M. de Rosambert se jeta entre elle et moi. Madame,
vous tes si incommode! ne vous drangez pas; et, la prenant doucement
par le bras, il la fora de s'asseoir; ensuite il prit ma main d'un air
galant, et le marquis ne vit qu'avec le regret le plus vif Mlle
Duportail et la Dutour s'loigner dans la voiture du comte.

Au dtour de la premire rue, M. de Rosambert ordonna  son cocher
d'arrter. Je connois ce visage-l, me dit-il en regardant ma prtendue
femme de chambre, je ne crois pas que le ministre de cette brave femme
vous soit agrable chez M. de Faublas; ainsi nous nous dispenserons de
la promener jusque-l. La Dutour descendit sans rpliquer un seul mot,
et nous continumes notre route. Je fis remarquer au comte que nous
tions libres enfin, qu'il avoit trop abus de l'embarras de ma
position, et qu'il ne pouvoit se dispenser de m'accorder une prompte
satisfaction. Je ne vois ce soir que Mlle Duportail, me rpondit-il:
demain, si le chevalier de Faublas a quelque chose  me dire, il me
trouvera chez moi. Nous ferons ensemble un djeuner de garon, je dirai
librement  mon ami ce que je pense de sa conduite, et, s'il est
raisonnable, j'espre le convaincre sans peine qu'il ne doit pas tre si
mcontent de la mienne. Cependant nous arrivmes  la porte de l'htel;
ce fut M. Person lui-mme qui me l'ouvrit: il m'apprit que le baron
avoit attendu mon retour avec plus d'inquitude que de colre, et que,
dsesprant enfin de me revoir ce soir, il ne s'toit couch qu'aprs
avoir recommand vingt fois  Jasmin d'aller, ds qu'il seroit jour, me
chercher au bal ou chez le marquis de B...

Je me retirai dans mon appartement, o, rappelant  mon esprit les
divers vnemens de cette journe si peu tranquille, je fus moins tonn
d'avoir pu la passer tout entire sans m'occuper de ma Sophie; et, comme
pour rparer ce long oubli, je rptai vingt fois son nom chri. J'avoue
pourtant que celui de la marquise vint aussi quelquefois sur mes lvres;
j'avoue que d'abord il me parut dur d'tre rduit  pousser d'inutiles
soupirs dans mon lit solitaire; mais je pris le parti d'offrir  ma
Sophie le sacrifice de mes plaisirs, quelque involontaire qu'il et t,
et je m'endormis presque consol du clibat auquel la vengeance du comte
m'avoit condamn.

J'allai, ds qu'il fit jour, prsenter mes devoirs au baron. Il me dit
avec beaucoup de douceur: Faublas, vous n'tes plus un enfant, je vous
laisse une honnte libert, j'espre que vous n'en abuserez pas.
J'espre que vous ne passerez jamais les nuits ailleurs que dans cet
htel; songez que je suis pre, et que, si mon fils m'aime, il doit
craindre de m'inquiter.

Je me htai de me rendre chez M. de Rosambert, qui dj m'attendoit. Ds
qu'il m'aperut, il vint  moi en riant, et, sans me laisser le temps de
dire un seul mot, il se jeta  mon col. Que je vous embrasse, mon cher
Faublas! votre aventure est dlicieuse; plus je m'en occupe, et plus
elle m'amuse. Je l'interrompis brusquement: Je ne suis pas venu pour
recevoir vos complimens... Le comte me pria d'un ton plus srieux de
m'asseoir. Vous pourriez, me dit-il, m'en vouloir encore! je vous
reverrois dans les mmes dispositions! Allons donc, mon jeune ami, vous
tes fou. Quoi! une ingrate beaut vous favorise et me dlaisse; c'est
moi qu'on sacrifie, c'est  vous qu'on m'immole, et vous vous fchez? Je
ne punis que par une inquitude momentane les galantes tromperies du
couple adroit qui me joue, et c'est par le sang de son ami que M. de
Faublas prtend venger les petites tribulations de Mlle Duportail? je
vous jure que cela ne sera pas. Mon cher Faublas, j'ai sur vous
l'avantage de six annes d'exprience; je sais trs bien qu' seize ans
on ne connot que sa matresse et son pe; mais  vingt-deux un homme
du monde ne se bat plus pour une femme.

Je donnai quelques signes d'tonnement qu'il remarqua. Croyez-vous au
vritable amour? ajouta-t-il aussitt; c'est encore une des illusions de
l'adolescence, je vous en avertis. Moi, je n'ai vu partout que la
galanterie. Qu'est-ce d'ailleurs que votre aventure? une bonne fortune,
et rien de plus: et d'une histoire comique nous ferions une tragdie!
nous nous gorgerions pour une belle dame qui me quitte aujourd'hui, et
qui demain vous plantera l! Chevalier, gardez votre courage pour une
occasion plus importante; on ne peut dsormais souponner le mien. Il
est trop vrai que le fatal concours des circonstances nous force
quelquefois  verser le sang d'un ami: puisse l'honneur, l'inflexible
honneur, ne vous rduire jamais  cette horrible extrmit!... Mon cher
Faublas, j'avois  peu prs votre ge quand la marquise de Rosambert,
dont je suis le fils unique, achevoit sa trente-troisime anne; elle
toit si frache encore qu'on ne lui et pas donn plus de vingt-cinq
ans: dans le monde on l'appeloit ma soeur ane. Avec les agrmens de la
jeunesse, elle avoit conserv ses gots, elle aimoit les assembles
nombreuses et les plaisirs bruyans. Une nuit que je l'avois conduite au
bal de l'Opra, on l'y insulta publiquement. J'accourus aux cris de la
marquise, qui venoit d'ter son masque: dj l'insolent inconnu l'avoit
supplie d'excuser sa mprise, et se perdoit dans la foule. Je le
joignis, je l'obligeai de se dmasquer: je reconnus le jeune
Saint-Clair, Saint-Clair compagnon de mon enfance, et de tous mes amis
le plus cher. Je ne croyois pas que ce ft la marquise de Rosambert.
Voil tout ce qu'il me dit. C'toit beaucoup, sans doute... Hlas! un
murmure gnral nous fit comprendre que ce n'toit pas assez, l'honneur
vouloit du sang: nous nous battmes. Saint-Clair succomba, je tombai
sans connoissance auprs de mon ami mourant. Pendant plus de six
semaines une horrible fivre brla mon sang et troubla ma raison. Dans
mon dlire affreux je ne voyois que Saint-Clair; sa plaie saignoit sous
mes yeux, les convulsions de la mort agitoient ses membres tremblans; et
cependant il me regardoit d'un air attendri, d'une voix teinte il
m'adressoit de touchans adieux; dans ses derniers momens, il ne
paroissoit sensible qu' la douleur de quitter le barbare qui venoit de
l'immoler. Longtemps cette affreuse image me poursuivit, longtemps on
trembla pour ma vie; enfin la nature, seconde des efforts de l'art,
opra ma gurison; mais je recouvrai ma raison sans perdre mes remords.
Le temps, qui console de tout, a sch mes pleurs; mais jamais, jamais
le souvenir de cet affreux combat ne s'effacera de ma mmoire...
Chevalier, je ne me verrois qu'avec peine oblig de me battre avec un
inconnu; jugez si j'irai, sans raison, exposer ma vie pour menacer la
vtre... Ah! si jamais l'inflexible honneur nous y foroit, mon cher
Faublas, je vous le jure, votre victoire ne seroit ni pnible ni
glorieuse; j'ai trop prouv qu'en pareil cas celui qui meurt n'est pas
le plus malheureux.

Rosambert me tendit les bras, je l'embrassai de bon coeur; son trouble
se dissipa peu  peu. Djeunons, me dit-il, et, reprenant sa premire
gaiet: Vous veniez me faire une querelle, ingrat, quand vous me devez
mille remerciemens.--Je vous dois...?--Sans doute: n'est-ce pas moi qui
vous ai fait connotre la marquise? Il est vrai que je ne prvoyois pas
le malin tour qu'on me joueroit: j'aurois pu pressentir une infidlit;
mais deviner qu'elle auroit lieu si promptement, avec des circonstances
si singulires! (Il se mit  rire.) Oh! mais plus j'y pense, plus je
crois devoir vous fliciter. Elle est dlicieuse, votre aventure! et
puis vous entrez dans le monde par la belle porte! La marquise est
jeune, belle, pleine d'esprit, considre  la ville, bienvenue  la
cour, intrigante en diable; elle jouit d'un crdit immense et sert ses
amis chaudement. Je tmoignai au comte que je n'emploierois jamais de
tels moyens pour aller  la fortune. Et vous avez tort, me rpondit-il:
combien de gens d'un vrai mrite ne se sont pourtant avancs que par l!
Mais laissons cela; ne me donnerez-vous pas quelques dtails sur cette
nuit joyeuse, de laquelle vous vous tiez bien trouv sans doute,
puisque, sans moi, vous auriez fait le lendemain?

Je ne me fis pas presser. Ah! la ruse marquise! s'cria le comte aprs
m'avoir entendu. Ah! la fine dame! comme elle a fil son bonheur! et son
honnte poux, le cher marquis, le plus doux, le plus crdule, le plus
complaisant des commodes maris dont la France abonde! en vrit, il me
feroit croire que certains hommes ont t mis dans ce bas monde tout
exprs pour servir  l'amusement de leur prochain. Mais sa femme! sa
femme!...--Est trs aimable.--Je le sais bien, je le savois mme avant
vous, et nous nous serions coup la gorge  cause d'elle! Ah!--Je
conviens, Rosambert, que nous aurions mal fait.--Trs mal; et puis
c'est qu'une telle incartade auroit t d'un exemple fort
dangereux.--Comment?--Tenez, Faublas, dans le cercle born de chacune
des socits particulires qui composent ce que la bonne compagnie
appelle le _monde_, il y a nombre d'intrigues qui se croisent, une foule
d'intrts qui se contrarient. Tel est le mari de celle-ci qui est
l'amant de celle-l, tel est aujourd'hui sacrifi qui demain vous
immole: les hommes sont entreprenans, ils attaquent sans cesse; les
femmes sont foibles, elles cdent toujours: il rsulte de l que le
clibat devient un tat fort doux, que le joug du mariage parot moins
insupportable; la jeunesse s'amuse, l'tat se peuple, et tout le monde
est content. Eh bien! si la jalousie alloit rpandre aujourd'hui son
noir poison, si les maris qu'on attrape s'armoient pour rparer
l'honneur de leurs fragiles moitis, si les amans qu'on dlaisse
s'gorgeoient pour se disputer un coeur volage, vous verriez une
dsolation gnrale; la ville et la cour deviendroient un vaste champ de
carnage. Combien de femmes crues sages seroient tout  coup veuves! que
de beaux enfans rputs lgitimes pleureroient leurs pres! que de
charmans btards vgteroient abandonns! La gnration prsente
passeroit aprs avoir fait, mais avant d'avoir lev sa postrit.--Quel
tableau vous faites, Rosambert! Vous peignez la galanterie; mais l'amour
tendre et respectueux...--N'existe plus; il ennuyoit les femmes, les
femmes l'ont tu.--Vous n'estimez donc gure les femmes?--Moi! je les
aime... comme elles veulent tre aimes.--Ah! lui rpliquai-je avec la
plus grande vivacit, je vous pardonne vos blasphmes, vous ne
connoissez pas ma Sophie. Il me demanda l'explication de ces derniers
mots; mais je la lui refusai avec cette discrtion qui, surtout dans sa
naissance, accompagne le vritable amour.

Cependant nous djeunions comme on dne; le vin de Champagne n'toit pas
pargn, et l'on sait que Bacchus est le pre de la gaiet. Il me parut
que le comte, s'il estimoit peu les femmes, les aimoit beaucoup et se
plaisoit  parler d'elles. Plein du systme qu'il soutenoit, il
l'appuyoit du scandaleux rcit des anecdotes galantes du jour. Rosambert
m'embarrassoit sans me persuader;  chaque exemple qu'il me donnoit, je
rpondois toujours qu'une exception, loin de dtruire la rgle, la
prouvoit. Mais vous ne savez donc pas, me dit-il avec chaleur, vous ne
savez donc pas  quel point la bonne moiti des individus de ce sexe
tant honor porte chaque jour l'entier oubli de cette modestie
naturelle, de cette pudeur inne que vous lui supposez? Il se leva avec
vivacit, et, riant de toutes ses forces: Parbleu! tenez,... vous
n'avez pas dispos de votre journe,... venez avec moi, venez... Je vais
de ce pas vous prsenter  une belle dame... Nous en trouverons chez
elle beaucoup d'autres,... elles sont jolies, vous serez le matre de
les estimer toutes, et tant qu'il vous plaira.

Tous deux en pointe de vin, nous montmes dans un honnte fiacre qui
s'arrta devant une maison d'assez belle apparence; mais les airs
cavaliers de la matresse du logis, le ton leste dont le comte la
traitoit, l'accueil non moins leste dont elle m'honora, tout me fit
souponner que j'tois engag dans une partie de filles. J'en demeurai
convaincu quand la brave dame, de qui le comte paroissoit trs connu, et
qui vouloit, disoit-elle poliment, me dniaiser, m'eut montr toutes les
curiosits de sa maison. M. de Rosambert prenoit la peine de m'expliquer
tout lui-mme. Voil, me dit-il, le cabinet de bains; c'est ici que se
blanchissent et se parfument les gentilles recrues que la ville et les
campagnes fournissent journellement  cette active entremetteuse. Dans
cette armoire vous voyez plusieurs flacons d'une eau trs astringente
dont le grand mrite est de rparer toute espce de brche faite  ce
que les vierges appellent leur vertu. Beaucoup de demoiselles bien nes
s'en servent discrtement, et vont ensuite, la premire nuit des noces,
offrir au mortel heureux qui les pouse un honneur tout neuf. A ct,
remarquez l'essence  l'usage des monstres; elle produit un effet tout
contraire: aussi ne s'en sert-on jamais. Hlas! il est pass, le temps
des miniatures, et dans tout Paris, je gage, on ne trouveroit plus une
seule petite femme qui et besoin de cette eau-l. En revanche, si celle
que vous voyez en ces flacons plus grands est aussi bonne qu'on le
prtend, il s'en fera bientt une prodigieuse consommation. Vous verrez
accourir chez le docteur Guibert de Prval une foule de clercs de
procureurs, quelques robins, beaucoup de grands seigneurs, une partie de
nos militaires, et presque tous nos abbs: c'est le fameux spcifique.

Vous savez, Faublas, ce que c'est qu'un cabinet de toilette. Celui-ci
n'a rien de remarquable. Passons.

C'est ici la salle de bal: on n'y danse pas, mais on s'y dguise. Vous
prenez cela pour une armoire, c'est une porte de communication; elle
rend dans une maison qui a son entre dans une autre rue. Une femme de
qualit a-t-elle de secrets besoins qu'elle soit presse de satisfaire,
elle entre par l, se dguise en suivante, montre ses appas sous la
bure, et reoit les vigoureux embrassemens d'un rustre grossier dguis
en prlat, ou d'un gros prlat si naturellement travesti qu'on le prend
pour un rustre. Ainsi l'on se rend mutuellement service, et, comme
personne ne se reconnot, on n'a d'obligation  personne.

Maintenant entrons dans l'infirmerie: que le mot ne vous alarme pas!
Ouvrez, si bon vous semble, ces brochures licencieuses, considrez ces
peintures obscnes: elles furent mises ici pour allumer l'imagination de
ces vieux dbauchs que la mort a frapps d'avance dans l'endroit le
plus sensible; et c'est encore avec ces petits faisceaux de gent
parfums qu'on les ressuscite. Vous concevez qu'un pareil moyen seroit
trop violent pour le beau sexe: aussi lui a-t-on rserv ces pastilles;
elles sont tellement irritantes qu'une femme qui en a mang prend
d'abord ce qu'on appelle la rage d'amour; au reste, on ne les emploie
ordinairement que contre quelques jolies villageoises froides par
temprament et vertueuses de bonne foi: nos honntes femmes qui ont du
monde et de l'ducation ne rsistent jamais assez pour qu'on soit rduit
 les attaquer avec ces armes-l.

Venez, venez, approchez-vous: parmi les plantes curieuses du Jardin du
Roi, n'avez-vous pas remarqu celle-ci? c'est cela que bien des pauvres
filles ont appel leur consolateur. Vous n'imaginez pas  combien de
dvotes madame en a fourni. Cette dernire pice se nomme le Salon de
Vulcain: il n'y a rien de remarquable que cet infernal fauteuil, une
malheureuse qu'on y jette s'y trouve renverse sur le dos, ses bras
restent ouverts, ses jambes s'cartent mollement: on la viole sans
qu'elle puisse opposer la moindre rsistance. Vous frmissez, Faublas,
et pour cette fois vous avez raison: je suis jeune, ardent, libertin,
peu scrupuleux si vous voulez; mais, en vrit, je crois que je ne
pourrois jamais me rsoudre  asseoir de force une pauvre vierge dans ce
fauteuil-l.

Le comte ajouta: Si nous tions venus plus tt, on nous auroit donn
deux petites bourgeoises; mais, faute de mieux, voyons le srail.
C'toit ainsi qu'il appeloit la salle o se trouvoient rassembles
beaucoup de nymphes, qui toutes passrent devant nous en briguant
l'honneur du mouchoir. Rosambert prit la plus jolie, j'eus la singulire
fantaisie de choisir la plus laide.

En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dner que j'ai
demand, nous pouvons, chacun de notre ct, commencer avec notre belle
un bout de conversation;  table nous formerons la partie carre. N
curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en dtail la nymphe que
je m'tois choisie; il me parut important de savoir quelle diffrence il
y avoit entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet toit
peu digne de mon attention: la recherche m'amusa d'abord uniquement par
les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu,
et machinalement je songeai  pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit
aller. La nymphe s'aperut de mes heureuses dispositions; et, ne me
laissant pas le temps de rflchir davantage, elle m'invita  tenter
l'attaque, et se prpara firement  la soutenir; mais tout  coup, sans
que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrire
exprimente vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus lgre
escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec
attention: Tant mieux, dit-elle, 'auroit t dommage! Il est
impossible de se figurer combien je fus frapp du sens trs clair que
prsentoient ces mots: 'auroit t dommage! Je n'examinai pas ce que
Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infme maison en jurant que
je n'y retournerois de ma vie.

Le comte toit chez moi le lendemain  dix heures du matin; il venoit
savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon
aventure, s'tant rpandue dans cette maison, avoit singulirement
diverti tous ceux qui s'y trouvoient. Quoi! Rosambert! cette fille me
dit: 'auroit t dommage! et vous appelez ma terreur une terreur
panique!--Oh! cela est diffrent; la nymphe a un peu tronqu
l'aventure,... elle se gardoit bien de nous apprendre... Le _'auroit
t dommage!_ change entirement l'histoire... Il est d'un bon genre, le
_'auroit t dommage!_... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous
flicite froidement d'avoir chapp  un danger qu'elle vous invitoit 
courir, l'estimez-vous?--Vous me faites l une plaisante question,
Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma rponse contre son sexe
en gnral?--Vous esquivez, mon ami: vous tes donc incorrigible? Eh
bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais
me coucher.--Comment! vous coucher? d'o venez-vous donc?--Que
voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouv l le
commandeur de ***, le petit chevalier de M..., l'abb de D...: nous
avons fait toute la soire et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela
toit dlicieux! mais je vais me coucher.

J'tois  peine habill quand mon pre monta chez moi; il me dit que M.
Duportail m'attendoit  dner. Il ajouta: Vous passerez ensemble toute
la soire; je soupe dans ce quartier-l, j'irai vous prendre chez lui,
je vous ramnerai.

Je me htai de sortir, car j'tois press de voir ma jolie cousine. Elle
vint au parloir avec ma soeur. Que vous tes heureux! me dit vivement
Adlade; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait
la connoissance d'une fort jolie dame!--Et qui vous a dit tout cela?--M.
Person, qui n'a pas de secrets pour nous. Sophie baissoit les yeux et
gardoit le silence. Ma soeur continua ainsi: Dites-nous donc quelle est
cette dame;... et un bal masqu, cela doit tre beau!--Fort ennuyeux, je
vous assure; et, quant  cette dame, elle est jolie, mais beaucoup
moins,... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine. Sophie, toujours
muette, toujours les yeux baisss, ne paroissoit occupe que de quelques
breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont
son front s'toit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la
touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intresser moins. Vous
avez du chagrin, ma jolie cousine?--Rpondez donc, Mademoiselle, lui dit
sa vieille gouvernante.--Non, Monsieur; mais c'est que,... c'est que
j'ai mal dormi cette nuit.--Oui, dit encore la vieille, cela est vrai:
mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume  ne pas
dormir... C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt
trs bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle..., tenez, Mlle Storch...
Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous tes trop jeune.
Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arriv... Mlle
Storch...

La vieille avoit ainsi commenc son histoire, et, si je ne voulois pas
tre priv du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en couter
tranquillement la longue narration. Sophie m'pargna ce dplaisir pour
m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec
humeur ce qu'elle avoit; elle rpondit qu'elle se sentoit fort
incommode: sa voix trembloit. Voil comme vous faites toujours,
rpliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler  personne.
Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est
intressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes
personnes dorment.--Mon frre, vous permettez que je suive ma bonne
amie?--Oui, ma chre Adlade, oui... Ayez bien soin d'elle! Sophie, en
me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard
douloureux qui pntra dans mon coeur pour y veiller le remords.

Il toit temps de me rendre  l'invitation de M. Duportail. Aprs lui
avoir renouvel mes remercmens, je lui racontai toute mon aventure,
sans oublier le djeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui
apprendre o notre gaiet nous avoit conduits ensuite. Je suis bien
aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'aprs ses propos que vous
me rendez, me parot tre un petit matre dans la force du terme, ait au
moins de justes ides sur l'honneur vritable. Mon jeune ami,
souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui
dfend le duel est la plus respectable. Dans ce sicle de lumires et de
philosophie, la frocit des courages s'est beaucoup adoucie. Combien
l'heureuse rvolution qui s'est faite  cet gard dans les esprits a
dj pargn de sang  la nation et de larmes aux pres de famille!
Quant aux femmes, il parot, en effet, que le comte ne les estime point;
si ce n'est que par air, et  l'exemple de tant de jeunes gens comme
lui, qu'il affecte pour elles ce profond mpris, que peut-tre il n'a
pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des
femmes msestimables. Faublas, croyez-en mon exprience, plus longue que
celle du comte, qui croit  vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en
mon jugement plus exerc, mes observations plus rflchies: si l'on
rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup
plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'couter les vieilles
dclamations de ces petits messieurs-l: il existe des femmes dont les
chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le coeur
dlicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur
caractre aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre
moins rarement qu'on ne le dit des amantes gnreuses, des pouses
sages, d'excellentes mres de famille: il y en a, mon ami, qui
verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans;
j'en ai connu qui, runissant aux paisibles vertus de leur sexe les
vertus plus mles du ntre, ont donn  des hommes dignes d'elles
l'exemple d'un gnreux dvouement, les leons difficiles d'un courage
infatigable et d'une patience  toute preuve. Votre marquise n'est
point une hrone, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune,
bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette
aventure dangereuse; quelle que soit la crdulit du mari, il ne faut
qu'un vnement imprvu pour la dtruire: promettez-moi de ne plus
retourner chez Mme de B... J'hsitois, M. Duportail me pressa,
d'ailleurs, en faisant l'loge des femmes; il m'avoit rappel ma Sophie;
je finis par promettre tout ce qu'il voulut.

Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans  vous rvler; quand
vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut rpondre  ma grande
confiance par une inviolable discrtion.

                   *       *       *       *       *




Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune.
Il est ordinairement trs commode, mais quelquefois aussi trs
dangereux, d'avoir un ancien nom  soutenir et de grands biens 
conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd
dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premires
charges de l'tat, et je me vois condamn  languir  jamais sous un
ciel tranger, dans une oisive obscurit. Le nom de Lovzinski est
honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va prir
en moi! Je sais que l'austre philosophie rejette ou mprise les titres
vains et les richesses corruptrices; peut-tre me consolerois-je, si je
n'avois perdu que cela; mais, mon jeune ami, je pleure une pouse
adore, je cherche une fille chrie, et je ne reverrai jamais ma patrie.
Quel courage assez endurci pourrois-je opposer  de pareilles douleurs?

Mon pre, Lovzinski, encore plus distingu par ses vertus que par son
rang, jouissoit  la cour de cette considration qui suit toujours la
faveur du prince, et que le mrite personnel obtient quelquefois. Il
donnoit  l'ducation de mes deux soeurs l'attention d'un pre tendre;
il s'occupoit surtout de la mienne avec le zle d'un vieux gentilhomme
jaloux de l'honneur de sa maison dont j'tois l'unique espoir, avec
l'activit d'un bon citoyen qui ne dsiroit rien tant que de laisser 
l'tat un successeur digne de lui.

Je faisois mes exercices  Varsovie; l se distinguoit entre nous, par
les qualits les plus aimables, le jeune M. de P... Aux charmes d'une
figure  la fois douce et noble, il joignoit les agrmens d'un esprit
heureusement cultiv; l'adresse peu commune qu'il dployoit dans nos
jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit
vouloir cacher son mrite  ses propres yeux, pour exalter le mrite
moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanit
de ses moeurs, la douceur de son caractre, fixoient l'attention,
commandoient l'estime, et le rendoient cher  cette brillante jeunesse
qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la
ressemblance des caractres et la sympathie des humeurs qui commencrent
ma liaison avec M. de P..., ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en
soit, nous vcmes bientt tous deux dans une intime familiarit.

Qu'il est heureux, mais qu'il s'coule rapidement cet ge o l'on ignore
et l'ambition qui sacrifie tout aux ides de fortune et de gloire dont
elle est possde, et l'amour dont le pouvoir suprme absorbe et
concentre toutes nos facults sur un seul objet; cet ge des plaisirs
innocens et de la crdulit confiante, o le coeur, novice encore, suit
librement les impulsions de sa sensibilit naissante, et se donne sans
partage  l'objet de ses affections dsintresses! Alors, mon cher
Faublas, alors l'amiti n'est pas un vain nom. Confident de tous les
secrets de M. de P..., je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse
d'abord; ses conseils rgloient ma conduite, les miens dterminoient ses
rsolutions, et, par cette douce rciprocit, notre adolescence n'avoit
point de plaisirs qui ne fussent partags, point de peines qui ne se
trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal
o M. de P..., forc par les ordres paternels de quitter Varsovie, me
fit ses tendres adieux! Nous nous prommes de nous conserver, dans tous
les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre
adolescence; je jurai tmrairement que les passions d'un autre ge ne
l'altreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon coeur l'absence
de mon ami! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me ddommager de sa
perte; la tendresse d'un pre, les caresses de mes soeurs, ne me
touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser
l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail
utile; j'appris la langue franoise, dj rpandue dans toute l'Europe;
je lus avec dlices des ouvrages fameux, ternels monumens du gnie, et
j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer
 ce point tant de potes clbres, tant d'excellens crivains justement
immortaliss. Je m'appliquai srieusement  l'tude de la gomtrie, je
me formai surtout  ce noble mtier qui fait un hros aux dpens de cent
mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans ont
appel le grand art de la guerre. Plusieurs annes furent employes 
ces tudes aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occuprent
uniquement. M. de P..., qui m'crivoit souvent, ne recevoit plus que des
rponses courtes et rares; notre correspondance languissoit nglige,
lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amiti.

Mon pre toit depuis longtemps li trs troitement avec le comte
Pulauski. Connu par l'austrit de ses moeurs rigides, fameux par
l'inflexibilit de ses vertus vraiment rpublicaines, Pulauski,  la
fois grand capitaine et brave soldat, avoit signal dans plus d'une
rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la
lecture des anciens, il avoit puis dans leur histoire les grandes
leons d'un noble dsintressement, d'une inbranlable constance, d'un
dvouement absolu. Comme ces hros  qui Rome idoltre et reconnoissante
leva des autels, Pulauski et sacrifi tous ses biens  la prosprit
de son pays, il et vers jusqu' la dernire goutte de son sang pour sa
dfense, il et mme immol sa fille unique, sa chre Lodoska.

Lodoska! qu'elle toit belle! que je l'aimai! son nom chri est
toujours sur mes lvres, son image adore vit encore dans mon coeur.

Mon ami, ds que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes
tudes, l'amiti fut entirement oublie, je consacrai tous mes momens 
Lodoska. Mon pre et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour;
ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette ide me parut
assez fonde pour que je me livrasse sans inquitude au doux penchant
qui m'entranoit, je pris mes mesures de manire que je voyois presque
tous les jours Lodoska ou chez elle, ou chez mes soeurs qu'elle aimoit
beaucoup. Deux annes se passrent ainsi.

Enfin Pulauski me tira un jour  l'cart, et me dit: Ton pre et moi
nous avions fond sur toi de grandes esprances, que ta conduite avoit
d'abord justifies; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse  des
travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allois
l'interrompre, et m'en empcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu
m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin
d'tre chaque jour tmoin de tes transports pour sentir combien ma
Lodoska mrite d'tre aime? C'est parce que je sais aussi bien que toi
ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la mritant. Jeune
homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient lgitimes
pour tre excuses; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes
au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour mme, ne seroit, comme
toutes les viles passions, que mprisable ou dangereux, s'il n'offroit
aux coeurs gnreux un motif de plus qui les excitt puissamment 
l'honneur. coute: notre monarque valtudinaire semble toucher  sa fin;
sa sant, chaque jour plus chancelante, a rveill l'ambition de nos
voisins; ils se prparent sans doute  semer parmi nous les divisions;
ils comptent, en forant nos suffrages, nous donner un roi de leur
choix. Des troupes trangres ont os se montrer sur les frontires de
la Pologne; dj deux mille gentilshommes se rassemblent pour rprimer
leur insolente audace; va te joindre  cette brave jeunesse; va, et
surtout,  la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos
ennemis, montrer  Pulauski un gendre digne de lui.

Je n'hsitai pas un moment: mon pre approuva mes rsolutions; mais il
ne parut consentir qu'avec peine  mon dpart prcipit. Il me tint
longtemps press contre son sein, une tendre sollicitude toit peinte
dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de
son coeur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage
vnrable. Pulauski, prsent  cette scne touchante, nous reprocha
stoquement ce qu'il appeloit une foiblesse. Sche tes pleurs, me
dit-il, ou garde-les pour Lodoska; ce n'est qu' de foibles amans qui
se sparent pour six mois qu'il appartient d'en rpandre. Il instruisit
sa fille, en ma prsence mme, et de mon dpart et des motifs qui me
dterminoient. Lodoska plit, soupira, regarda son pre en rougissant,
et m'assura d'une voix tremblante que ses voeux hteroient mon retour,
et que son bonheur toit dans mes mains. Encourag de cette sorte, quels
dangers pouvois-je craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette
campagne, il ne se passa rien qui mrite d'tre rapport; les ennemis,
aussi soigneux que nous d'viter une action qui et pu produire entre
les deux nations une guerre ouverte, se contentrent de nous fatiguer
par des marches frquentes; nous nous bornmes  les suivre et  les
observer; ils nous rencontroient partout o le pays ouvert leur et
offert un accs facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils
parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et
notre petite arme, presque toute compose de gentilshommes, se spara.
Je revenois  Varsovie, plein d'impatience et de joie, je croyois que
l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoska... Hlas! je n'avois plus
de pre! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille mme,
Lovzinski toit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas mme la
douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre
des pres! je ne pus que me traner sur sa tombe, que j'arrosai de mes
pleurs.

Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touch de ma douleur profonde, ce
n'est point par des larmes striles qu'on honore la mmoire d'un pre
tel que le tien. La Pologne regrette en lui un hros citoyen, qui
l'auroit utilement servie dans la circonstance critique  laquelle nous
touchons. puis par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze
jours  vivre, et du choix de son successeur dpend le bonheur ou le
malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton pre
te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux tats o tu
vas le reprsenter; c'est l qu'il doit revivre en toi, c'est l qu'il
faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'
braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une
vertu commune; mais ceux-l ne sont pas des hommes ordinaires, qui,
conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille et
dployant une activit pntrante, dcouvrent les projets du puissant
qui cabale, dconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions
hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur
suffrage qu' celui qu'ils en ont jug le plus digne, ne considrent que
le bien de leur pays; que l'or et les promesses ne peuvent sduire; que
les prires ne sauroient flchir, que les menaces n'tonnent pas. Voil
les vertus qui distinguoient ton pre; voil l'hritage vraiment
prcieux que tu dois t'empresser  recueillir. Le jour o nos tats
s'assemblent pour l'lection d'un roi est l'poque certaine  laquelle
se manifestent les prtentions de plusieurs concitoyens, plus occups de
leur intrt personnel que jaloux de la prosprit de leur patrie, et
les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle
politique dtruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou
le moment fatal approche qui va fixer  jamais les destins de mon pays
menac; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont prpar dans le silence
une rvolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra
soutenir une pe. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui pargner
les horreurs d'une guerre civile! Mais cette extrmit, quelque affreuse
qu'elle soit, deviendra peut-tre ncessaire; je me flatte qu'au moins
ce ne sera qu'une crise violente, aprs laquelle cet tat rgnr
reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski;
les foibles intrts de l'amour doivent tous disparotre devant des
intrts plus sacrs: je ne puis te donner ma fille dans ces momens de
deuil, o la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers
jours de la paix seront marqus par ton hymen avec Lodoska.

Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels
j'avois dsormais  remplir; mais les soins importans dont je m'occupois
n'offrirent  ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai
sans rougir, la tristesse de mes soeurs, leur amiti compatissante, les
caresses plus rserves, mais non moins douces, de mon amante, firent
sur mon coeur mu plus d'impression que les conseils patriotiques de
Pulauski. Je vis Lodoska vivement touche de ma perte irrparable,
aussi afflige que moi des vnemens cruels qui diffroient notre union;
et mes chagrins ainsi partags se trouvrent sensiblement adoucis.

Cependant le roi mourut, et la dite fut convoque. Le jour mme qu'elle
devoit s'ouvrir,  l'instant o j'allois m'y rendre, un inconnu se
prsente dans mon palais et demande  me parler sans tmoins. Ds que
mes gens se sont retirs, il entre avec prcipitation, se jette dans mes
bras et m'embrasse tendrement. C'toit M. de P...; dix annes coules
depuis notre sparation ne l'avoient pas tellement chang que je ne
pusse le reconnotre; je lui tmoignai la surprise et la joie que me
causoit son retour inattendu. Vous serez bien plus tonn, me dit-il,
quand vous en saurez la cause. J'arrive  l'instant et vais me rendre 
l'assemble des tats; est-ce trop prsumer de votre amiti que de
compter sur votre voix?--Sur ma voix! et pour qui?--Pour moi, mon ami.
Il vit mon tonnement. Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacit; il
n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse rvolution s'est faite
dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes esprances; qu'il
vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est
justifie par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux
foibles rivaux se prparent  me disputer la couronne  laquelle je
prtends. Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous
n'tiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-tre
m'efforcerois-je de vous blouir par de grandes promesses, peut-tre
vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables
distinctions vous sont rserves, quelle noble et vaste carrire va
dsormais vous tre ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous sduire, et
je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme
moi, depuis plusieurs annes notre Pologne affoiblie ne doit son salut
qu' la msintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le
dsir de s'enrichir de nos dpouilles peut runir en un moment nos
ennemis diviss. Empchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le
dmembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans
doute, en des temps plus heureux, nos anctres ont d maintenir la
libert des lections; il faut aujourd'hui cder  la ncessit qui nous
presse. La Russie protgera ncessairement un roi qui sera son ouvrage:
en recevant celui qu'elle a choisi, vous prvenez la triple alliance qui
rendroit notre perte invitable et vous vous assurez un alli puissant,
que nous opposerons avec succs aux deux ennemis qui nous restent. Voil
les raisons qui m'ont dtermin; je n'abandonne une partie de mes droits
que pour conserver nos droits les plus prcieux; je ne veux monter sur
un trne chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je
n'altre enfin la constitution de cet tat que pour sauver l'tat
entier.

Nous nous rendmes  la dite; j'y votai pour M. de P... Il obtint en
effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et
quelques autres se dclarrent pour le prince C...: on ne put rien
dcider dans le tumulte de cette premire assemble.

Quand nous en sortmes, M. de P... revint  moi; il m'invita  le suivre
dans le palais que des missaires secrets lui avoient dj prpar dans
la capitale[5]. Nous nous enfermmes pendant plusieurs heures: alors se
renouvelrent entre nous les protestations d'une amiti toujours
durable; alors j'instruisis M. de P... de mes liaisons intimes avec
Pulauski et de mon amour pour Lodoska. Il rpondit  ma confiance par
une confiance plus grande; il m'apprit quels vnemens avoient prpar
sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le
quittai convaincu qu'il toit moins occup du dsir de s'lever que de
celui de rendre  la Pologne son antique prosprit.

  [5] La dite pour l'lection des rois de Pologne se tient  une
    demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre ct de la
    Vistule, prs du village de Vola.

Ainsi dispos, je volai chez mon futur beau-pre, que je brlois de
ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit  grands pas dans
l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agite que lui. Le
voil, dit-il  Lodoska, ds qu'il me vit parotre, le voil, dit-il,
cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux
 son aveugle amiti. Je voulus rpondre, il poursuivit: Vous avez t
li ds l'enfance avec M. de P..., une faction puissante le porte sur le
trne, vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin,  la dite,
vous avez vot pour lui, vous m'avez tromp; mais croyez-vous qu'on me
trompe impunment? Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour
garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P..., que
j'avois nglig depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour
imprvu. Lodoska paroissoit charme d'entendre ma justification. On ne
m'abuse pas comme une femme crdule, me dit Pulauski; mais, n'importe,
continuez. Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec
M. de P... avant de me rendre  l'assemble des tats. Et voil vos
projets! s'cria-t-il. M. de P... ne voit d'autre remde aux maux de ses
concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve!
et l'on me mprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infme
complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes
commander dans nos provinces! Les Russes! rpta-t-il avec fureur, ils
rgneroient dans mon pays! (Il vint  moi avec la plus grande
imptuosit.) Perfide! tu m'as tromp, et tu trahis ta patrie! Sors de
ce palais  l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.

Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mrit me mit
hors de moi-mme: dans le premier transport de ma colre, je portai la
main sur mon pe; plus prompt que l'clair, Pulauski tira la sienne. Sa
fille, sa fille perdue se prcipita sur moi: Lovzinski, qu'allez-vous
faire? Aux accens de sa voix si chre, je repris ma raison gare; mais
je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoska pour toujours.
Elle m'avoit quitt pour se jeter dans les bras de son pre; le cruel
vit ma douleur amre, et se plut  l'augmenter. Va! tratre, me dit-il,
va! tu la vois pour la dernire fois.

Je retournai chez moi dsespr; les noms odieux que Pulauski m'avoit
prodigus revenoient sans cesse  ma pense; les intrts de la Pologne
et ceux de M. de P... me paroissoient si troitement lis que je ne
concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon
ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer  Lodoska: que
rsoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entire dans cette
cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski,
sans savoir encore  quoi je pourrois me dterminer.

Un domestique, rest seul dans le palais, me dit que son matre toit
parti au commencement de la nuit avec Lodoska, aprs avoir congdi
tous ses gens. Vous jugez de mon dsespoir  cette nouvelle. Je demandai
 ce domestique o Pulauski toit all. Je l'ignore absolument, me
rpondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous
sortiez  peine d'ici, quand nous entendmes un grand bruit dans
l'appartement de sa fille. Encore effray de la scne terrible qui
venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prter l'oreille.
Lodoska pleuroit, son pre furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit
sa maldiction, et je l'entendis qui lui disoit: Qui peut aimer un
tratre peut l'tre aussi: ingrate, je vais vous conduire dans une
maison sre, o vous serez dsormais  l'abri de la sduction.

Pouvois-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes
serviteurs les plus fidles; je lui ordonnai de placer autour du palais
de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce
qui s'y seroit pass, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit
avant moi dans la capitale; et, ne dsesprant pas de le rencontrer
encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-mme  sa
poursuite.

Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoska  tous
les voyageurs que je rencontrai: ce fut inutilement. Aprs avoir perdu
huit jours dans cette recherche pnible, je me dcidai  retourner 
Varsovie. Je ne fus pas mdiocrement tonn de voir une arme russe
campe presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.

Il toit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands
toient illumins, un peuple immense remplissoit les rues; j'entendis
les chants d'allgresse, je vis le vin couler  grands flots dans les
places publiques, tout m'annona que la Pologne avoit un roi.

Boleslas m'attendoit avec impatience. Pulauski, me dit-il, est revenu
seul ds le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre 
la dite, o, malgr ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est
manifest chaque jour de plus en plus. Dans la dernire assemble tenue
ce matin, M. de P... runissoit presque toutes les voix, il alloit tre
lu; Pulauski a prononc le fatal _veto_:  l'instant vingt sabres ont
t tirs. Le fier palatin de ..., que Pulauski avoit peu mnag dans
l'assemble prcdente, s'est lanc le premier, et lui a port sur la
tte un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont vol  la dfense
de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de
P... lui-mme ne s'toit rang parmi eux, en criant qu'il immoleroit de
sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirs;
cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces; il s'est vanoui, on
l'a emport. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Rests matres
des dlibrations, les nombreux partisans de M. de P... l'ont
sur-le-champ proclam roi. Pulauski, rapport dans son palais, a bientt
repris connoissance. Les chirurgiens, appels pour voir sa blessure, ont
dclar qu'elle n'toit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentt de
grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent  son
dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il toit  peine midi
quand il est sorti de Varsovie, accompagn de Mazeppa et de quelques
mcontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous
apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.

On ne pouvoit gure m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami
toit sur le trne; mais ma rconciliation avec Pulauski paroissoit
dsormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoska pour
toujours. Je connoissois assez son pre pour craindre qu'il ne prt des
rsolutions extrmes; le prsent m'effrayoit, je n'osois porter mes
regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablrent au point que je
n'allai pas mme fliciter le nouveau roi.

Celui de mes gens que Boleslas avoit dtach  la poursuite de Pulauski
revint le quatrime jour; il l'avoit suivi jusqu' quinze lieues de la
capitale: l, Zaremba, voyant toujours un inconnu  quelque distance de
sa chaise de poste, avoit conu des soupons. Un peu plus loin, quatre
de ses gens, cachs derrire une masure, avoient surpris mon courrier et
l'avoient conduit  Pulauski. Celui-ci, le pistolet  la main, l'avoit
forc d'avouer  qui il appartenoit. Je te renverrai  Lovzinski, lui
avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'chappera pas  ma juste
vengeance. A ces mots, on avoit band les yeux  mon courrier, il ne
pouvoit dire o on l'avoit conduit et enferm; mais au bout de trois
jours on l'toit venu chercher: on avoit encore pris la prcaution de
lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la
voiture s'toit arrte, on l'en avoit fait descendre. A peine il
mettoit pied  terre que ses gardes s'toient loigns au grand galop;
il avoit dtach son bandeau et s'toit retrouv prcisment  l'endroit
o d'abord on l'avoit arrt.

Ces nouvelles me donnrent beaucoup d'inquitude; les menaces de
Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoska qui
restoit en son pouvoir: il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre
elle aux dernires extrmits; je rsolus de m'exposer  tout pour
dcouvrir la retraite du pre et la prison de la fille. Le lendemain
j'instruisis mes soeurs de mon dessein, et je quittai la capitale: le
seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frre. Nous
parcourmes toute la Pologne; je vis alors que l'vnement ne justifioit
que trop les craintes de Pulauski. Sous prtexte de faire prter le
serment de fidlit pour le nouveau roi, les Russes rpandus dans nos
provinces commettoient mille exactions dans les villes et dsoloient les
campagnes. Aprs avoir perdu trois mois en recherches vaines, dsespr
de ne pouvoir retrouver Lodoska, vivement touch des malheurs de ma
patrie, pleurant  la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner 
Varsovie pour apprendre moi-mme au nouveau roi  quels excs des
trangers se portoient dans ses tats, lorsqu'une rencontre, qui
sembloit devoir tre pour moi trs fcheuse, me fora de prendre un
parti tout diffrent.

Les Turcs venoient de dclarer la guerre  la Russie, et les Tartares du
Budziac et de la Crime faisoient de frquentes incursions dans la
Volhynie, o je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous
attaqurent  la sortie d'un bois, prs d'Ostropol. J'avois trs
imprudemment nglig de charger mes pistolets; mais je me servis de mon
sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientt deux d'entre eux
tombrent grivement blesss. Boleslas occupoit le troisime, le
quatrime me combattoit avec vigueur; il me fit  la cuisse une lgre
blessure, et reut en mme temps un coup terrible qui le renversa de son
cheval. Boleslas se vit  l'instant dbarrass de son ennemi, qui, au
bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois
renvers le dernier me dit en mauvais polonois: Un aussi brave homme
que toi doit tre gnreux; je te demande la vie; ami, au lieu de
m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider  me relever, bande ma
plaie. Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne
balanai pas: je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevmes,
nous bandmes sa plaie. Tu fais bien, brave homme, me disoit le
Tartare, tu fais bien. Comme il parloit, nous vmes s'lever autour de
nous un nuage de poussire; plus de trois cents Tartares accouroient 
nous ventre  terre. Ne crains rien, me dit celui que j'avois pargn,
je suis le chef de cette troupe. Effectivement, d'un signe il arrta
ses soldats prs de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques
mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser
passer Boleslas et moi. Brave homme, me dit encore leur capitaine,
n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laiss la
vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'pargner un ennemi, et
mme un voleur. coute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon mtier, tu
as fait ton devoir en m'trillant bien: je te pardonne, tu me pardonnes,
embrassons-nous. Il ajouta: Le jour commence  baisser, je ne te
conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-l vont
aller chacun  son poste, et je ne pourrois te rpondre d'eux. Tu vois
ce chteau sur la hauteur  droite, il appartient  un certain comte
Dourlinski,  qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche:
va lui demander un asile, dis-lui que tu as bless Titsikan, que
Titsikan te poursuit. Il me connot de nom: je lui ai dj fait passer
quelques mauvaises journes; au reste, compte que, pendant que tu seras
chez lui, sa maison sera respecte; garde-toi surtout d'en sortir avant
trois jours et d'y rester plus de huit: adieu.

Ce fut avec un vrai plaisir que nous prmes cong de Titsikan et de sa
compagnie. Les avis du Tartare toient des ordres; je dis  Boleslas:
Gagnons promptement ce chteau qu'il nous a montr; aussi bien je
connois ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parl de lui; il
n'ignore peut-tre pas o Pulauski s'est retir; il n'est pas impossible
qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai  tout hasard
que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien
celle de Titsikan: toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frre et
ne me dcouvre pas.

Nous arrivmes aux fosss du chteau; les gens de Dourlinski nous
demandrent qui nous tions: je rpondis que nous venions pour parler 
leur matre de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient
attaqus et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baiss, nous entrmes;
on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler  Dourlinski,
mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner
audience. On nous demanda nos armes que nous rendmes sans difficult.
Boleslas visita ma blessure, les chairs toient  peine entames. On ne
tarda pas  nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fmes
conduits ensuite dans une chambre basse, o deux mauvais lits venoient
d'tre prpars; on nous y laissa sans lumire, et l'on nous y enferma.

Je ne pus fermer l'oeil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une
lgre blessure, mais celle de mon coeur toit si profonde! Au point du
jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils
toient ferms  clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures
sautent, je vois un fort beau parc; la fentre toit basse, je m'lance,
et me voil dans les jardins de Dourlinski. Aprs m'y tre promen
quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre plac au pied
d'une tour dont je considrai quelque temps l'architecture antique. Je
restois l plong dans mes rflexions, lorsqu'une tuile tomba  mes
pieds: je crus qu'elle s'toit dtache de la couverture de ce vieux
btiment, et, pour viter un accident pareil, j'allai me placer 
l'autre bout du banc. Quelques instans aprs, une seconde tuile tomba 
ct de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquitude,
j'examinai la tour attentivement. J'aperus,  vingt-cinq ou trente
pieds de hauteur, une troite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on
m'avoit jetes; sur la premire, je dchiffrai ces mots tracs avec du
pltre: _Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez!_ et sur la seconde,
ceux-ci: _Dlivrez-moi, sauvez Lodoska._

Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens
divers m'agitrent  la fois; mon tonnement, ma joie, ma douleur, mon
embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoska, je
cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une
tuile; je lus: _A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes;
demain, une heure aprs le soleil lev, venez chercher une lettre;
loignez-vous._

Je retournai  ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida  rentrer par
la fentre; nous raccommodmes le volet de notre mieux. J'appris  mon
serviteur fidle la rencontre inespre qui mettoit fin  mes courses et
redoubloit mes inquitudes. Comment pntrer dans cette tour? comment
nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoska de sa prison? le
moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens,
dans un chteau fortifi?

Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables,
pouvois-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court dlai que
Titsikan m'avoit laiss? Titsikan ne m'avoit-il pas recommand de rester
chez Dourlinski trois jours, et de n'y pas demeurer plus de huit? Sortir
de ce chteau avant le troisime jour ou aprs le huitime, n'toit-ce
pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chre Lodoska de
sa prison pour la livrer  des brigands, tre  jamais spar d'elle par
l'esclavage ou par la mort, cela toit horrible  penser.

Mais pourquoi toit-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre
qu'elle m'avoit promise m'en instruiroit sans doute. Il falloit nous
procurer du papier; je chargeai Boleslas de ce soin, et moi, je me
prparai  soutenir devant Dourlinski le rle dlicat d'un missaire de
Pulauski.

Il toit grand jour quand on vint nous mettre en libert; on nous dit
que Dourlinski pouvoit et vouloit nous voir. Nous nous prsentmes avec
assurance; nous vmes un homme de soixante ans  peu prs, dont l'abord
toit brusque et les manires repoussantes. Il nous demanda qui nous
tions. Mon frre et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski;
mon matre m'a charg pour vous d'une commission secrte, mon frre m'a
accompagn pour un autre objet; je dois, pour m'expliquer, tre seul, je
ne dois ne parler qu' vous seul.--Eh bien, rpondit Dourlinski, que ton
frre s'en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il  ses gens; quant
 celui-ci (il montra celui qui toit son confident), tu trouveras bon
qu'il reste, tu peux tout dire devant lui.--Pulauski m'envoie...--Je le
vois bien qu'il t'envoie.--Pour vous demander...--Quoi?--(Je pris
courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille.--Des nouvelles
de sa fille! Pulauski t'a dit...--Oui, mon matre m'a dit que Lodoska
toit ici. Je m'aperus que Dourlinski plissoit; il regarda son
confident, et me fixa longtemps en silence. Tu m'tonnes, reprit-il
enfin; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton
matre soit bien imprudent.--Pas plus que vous, Seigneur; n'avez-vous
pas aussi un confident? Les grands seroient bien  plaindre s'ils ne
pouvoient donner leur confiance  personne. Pulauski m'a charg de vous
dire que Lovzinski avoit dj parcouru une grande partie de la Pologne,
et que sans doute il visiteroit vos cantons.--S'il ose venir ici, me
rpondit-il aussitt avec la plus grande vivacit, je lui garde un
logement qu'il occupera longtemps: le connois-tu ce Lovzinski?--Je l'ai
vu souvent chez mon matre  Varsovie.--On le dit bel homme?--Il est
bien fait et de ma taille  peu prs.--Sa figure?--Est prvenante; c'est
un...--C'est un insolent, interrompit-il avec colre; si jamais il tombe
en mes mains!--Seigneur, on assure qu'il est brave.--Lui! je parie qu'il
ne sait que sduire des filles! Si jamais il tombe en mes mains! (Je me
contins; il ajouta d'un ton plus calme:) Il y a bien longtemps que
Pulauski ne m'a crit, o est-il  prsent?--Seigneur, j'ai des ordres
prcis de ne pas rpondre  cette question-l: tout ce que je puis vous
dire, c'est qu'il a, pour cacher sa retraite et pour n'crire 
personne, de grandes raisons qu'il viendra bientt vous expliquer
lui-mme.

Dourlinski parut trs tonn; je crus mme remarquer quelques signes de
frayeur; il regarda son confident, qui sembloit aussi embarrass que
lui. Tu dis que Pulauski viendra bientt?...--Oui, Seigneur, sous
quinzaine au plus tard. Il regarda encore son confident; et puis,
affectant tout  coup autant de sang-froid qu'il avoit montr
d'embarras: Retourne  ton matre, je suis fch de n'avoir que de
mauvaises nouvelles  lui donner; tu lui diras que Lodoska n'est
plus ici. Je fus  mon tour fort surpris. Quoi! Seigneur,
Lodoska...--N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que
j'estime, je me suis charg, quoiqu'avec rpugnance, du soin de garder
sa fille dans mon chteau: personne que moi et lui (il me montra son
confident) ne savoit qu'elle y ft. Il y a environ un mois, nous
allmes, comme  l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journe, il
n'y avoit plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a
fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est chappe; je n'ai
pas entendu parler d'elle depuis; elle sera sans doute alle rejoindre
Lovzinski  Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enleve sur
la route.

Mon tonnement devint extrme: comment concilier ce que j'avois vu dans
le jardin avec ce que Dourlinski me disoit? Il y avoit l quelque
mystre que j'tois bien impatient d'approfondir; cependant je me gardai
bien de faire parotre le moindre doute. Seigneur, voil des nouvelles
bien tristes pour mon matre!--Sans doute, mais ce n'est pas ma
faute.--Seigneur, j'ai une grce  vous demander.--Voyons.--Les Tartares
dvastent les environs de votre chteau; ils nous ont attaqus, nous
leur avons chapp comme par miracle; ne nous accorderez-vous pas,  mon
frre et  moi, la permission de nous reposer ici seulement deux
jours?--Seulement deux jours? j'y consens. O les a-t-on logs?
demanda-t-il  son confident.--Au rez-de-chausse, rpondit celui-ci,
dans une chambre basse...--Qui donne sur mes jardins? interrompit
Dourlinski avec inquitude.--Les volets ferment  clef, rpondit
l'autre.--N'importe, il faut les mettre ailleurs. Ces mots me firent
trembler. Le confident rpliqua: Cela n'est pas possible; mais... Il
lui dit le reste  l'oreille. A la bonne heure, rpondit le matre, et
qu'on le fasse  l'instant; et, s'adressant  moi: Ton frre et toi,
vous vous en irez aprs-demain; avant de partir tu me parleras, je te
donnerai une lettre pour Pulauski.

J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, o il djeunoit: il me remit
une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes et quelques
feuilles de papier qu'il s'toit procures sans peine. Je brlois
d'envie d'crire  Lodoska; l'embarras toit de trouver un lieu
commode, o les curieux ne pussent m'inquiter. On avoit dj prvenu
Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre o nous avions pass la
nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagme qui me russit
parfaitement. Les gens de Dourlinski buvoient avec mon prtendu frre,
ils me proposrent poliment de les aider aussi  vider quelques flacons.
J'avalai de bonne grce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort
mauvais vin: bientt mes jambes chancelrent, ma langue s'embarrassa, je
fis  la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que draisonnables;
en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-mme en fut la
dupe. Il trembloit que, dans ce moment o je paroissois dispos  tout
dire, mon secret ne m'chappt. Messieurs, dit-il aux buveurs tonns,
mon frre n'a pas la tte forte aujourd'hui, c'est peut-tre un effet de
sa blessure; ne le faisons plus ni parler ni boire; je crains que cela
ne l'incommode; et mme, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez  le
porter sur son lit.--Sur le sien? non, cela ne se peut pas, rpondit
l'un d'eux, mais je prterai volontiers ma chambre. On me prit, on
m'entrana, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une
chaise formoient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis.
C'toit l tout ce que je voulois; ds que je fus seul, j'crivis 
Lodoska une lettre de plusieurs pages. Je commenois par me justifier
pleinement des crimes que Pulauski m'avoit supposs; je lui racontai
ensuite tout ce qui m'toit arriv depuis le moment de notre sparation
jusqu' celui o j'avois t reu chez Dourlinski; je lui dtaillois
l'entretien que je venois d'avoir avec celui-ci, je finissois par
l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui
jurois que, ds qu'elle m'auroit donn sur son sort les claircissemens
ncessaires, je m'exposerois  tout pour finir son horrible esclavage.

Ds que ma lettre fut ferme, je me livrai  des rflexions qui me
jetrent dans une trange perplexit. toit-ce bien Lodoska qui m'avoit
jet ces tuiles dans le jardin? Pulauski auroit-il eu l'injustice de
punir sa fille d'un amour que lui-mme avoit approuv? Auroit-il eu
l'inhumanit de la plonger dans une affreuse prison? et, quand mme la
haine qu'il m'avoit jure l'auroit aveugl  ce point, comment
Dourlinski avoit-il pu se rsoudre  servir ainsi sa vengeance? Mais,
d'un autre ct, depuis trois mois je ne portois, pour me dguiser
mieux, que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes
chagrins m'avoient beaucoup chang; quelle autre qu'une amante avoit pu
reconnotre Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? n'avois-je pas vu
d'ailleurs le nom de Lodoska trac sur la tuile? Dourlinski lui-mme
n'avouoit-il pas que Lodoska avoit t chez lui prisonnire? Il
ajoutoit, il est vrai, qu'elle s'toit chappe; mais cela toit-il
croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avoit voue  moi,
sans me connotre? Pourquoi cet air d'inquitude, quand on lui avoit dit
que les missaires de Pulauski occupoient une chambre qui donnoit sur le
jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi, quand je lui avois annonc la
prochaine arrive de mon prtendu matre? Tout cela toit bien fait pour
me donner de terribles inquitudes, j'entrevoyois des choses affreuses
que je ne pouvois expliquer. Depuis deux heures je me faisois sans cesse
de nouvelles questions, auxquelles j'tois fort embarrass de rpondre,
lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frre avoit recouvr la raison.
Je n'eus pas de peine  le convaincre que mon ivresse avoit t feinte;
nous descendmes dans la cuisine, o nous passmes le reste de la
journe. Quelle soire, mon cher Faublas! aucune de ma vie ne me parut
si longue, pas mme celles qui la suivirent.

Enfin, l'on nous conduisit dans notre chambre, o l'on nous enferma,
comme la veille, sans nous laisser de lumire; il fallut encore attendre
prs de deux heures avant que minuit sonnt. Au premier coup de la
cloche nous ouvrmes doucement les volets et la fentre; je me prparois
 sauter dans le jardin, mon embarras fut gal  mon dsespoir quand je
me vis retenu par des barreaux. Voil, dis-je  Boleslas, ce que le
maudit confident de Dourlinski lui disoit  l'oreille; voil ce
qu'approuvoit le matre odieux, quand il rpondit: _A la bonne heure, et
qu'on le fasse  l'instant_; voil ce qu'ils ont excut dans la
journe; c'est pour cela que l'entre de cette chambre nous a t
interdite.--Seigneur, ils ont travaill en dehors, me rpondit Boleslas,
car ils n'ont pas aperu que ce volet avoit t forc.--Eh! qu'ils
l'aient vu ou non, m'criai-je avec violence, que m'importe? Cette
grille fatale renverse toutes mes esprances, elle assure l'esclavage de
Lodoska, elle assure ma mort.

--Oui, sans doute, elle assure ta mort, me cria-t-on en ouvrant ma
porte. Dourlinski, prcd de quelques hommes arms et suivi de quelques
autres qui portoient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre  la main.
Tratre, me dit-il en me lanant des regards o sa fureur toit peinte,
j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton nom, ton
prtendu frre le dira; tremble! je suis de tous les ennemis de
Lovzinski le plus implacable! Qu'on le fouille, dit-il  ses gens; ils
se prcipitrent sur moi, j'tois sans armes, je fis une rsistance
inutile. Ils m'enlevrent mes papiers et la lettre que j'avois prpare
pour Lodoska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes
d'impatience: il y toit peu mnag. Lovzinski, me dit-il avec une rage
touffe, je mrite dj toute ta haine, bientt je la mriterai
davantage; en attendant tu resteras avec ton digne confident dans cette
chambre que tu aimes. A ces mots il sortit, on ferma la porte  double
tour; il posa une sentinelle en dehors et une autre vis--vis des
fentres, dans le jardin.

Vous vous figurez dans quel accablement nous restmes plongs, Boleslas
et moi. Mes malheurs toient  leur comble, ceux de Lodoska
m'affectoient bien plus vivement: l'infortune! quelle devoit tre son
inquitude! elle attendoit Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnoit! Mais
non, Lodoska me connoissoit trop bien, elle ne me souponneroit pas
d'une aussi lche perfidie. Lodoska! elle jugeroit son amant d'aprs
elle! Elle sentiroit que Lovzinski partageoit son sort, puisqu'il ne la
secouroit pas... hlas! et la certitude de mon malheur augmenteroit
encore le sien!

Telles furent dans le premier moment mes rflexions cruelles; on me
laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le
lendemain on nous passa par les barreaux de notre fentre les provisions
pour notre journe. A la qualit des alimens qu'on nous fournissoit,
Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas  nous rendre notre prison fort
agrable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus
courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire.
Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement; l'existence toit
devenue pour moi un insupportable fardeau. Ah! vivez, me dit-il enfin
en versant un torrent de larmes, vivez! si ce n'est pas pour Boleslas,
que ce soit pour Lodoska. Ces mots firent sur moi la plus vive
impression, ils ranimrent mon courage, l'esprance rentra dans mon
coeur, j'embrassai mon serviteur fidle. O mon ami, m'criai-je avec
transport,  mon vritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent
plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoska, je
vivrai pour toi: veuille le juste Ciel me rendre bientt ma fortune et
mon rang! tu verras que ton matre n'est pas un ingrat. Nous nous
embrassmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le
malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre,
d'entendre un autre infortun vous adresser un mot de consolation!

Il y avoit douze jours que nous gmissions dans cette prison, lorsqu'on
vint m'en tirer pour me conduire  Dourlinski. Boleslas voulut me
suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un
moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de
dix ans; je dis  Boleslas: Cette bague me fut donne par M. de P...,
lorsque nous faisions ensemble nos exercices  Varsovie; prends-la, mon
ami, conserve-la  cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa
trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de
ce chteau, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre
ancienne amiti, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te rcompensera,
il fera secourir Lodoska. Adieu, mon ami.

On me conduisit  l'appartement de Dourlinski; ds que la porte
s'entr'ouvrit, j'aperus dans un fauteuil une femme vanouie;
j'approchai, c'toit Lodoska! Dieu! que je la trouvai change!... mais
qu'elle toit belle encore! Barbare! dis-je  Dourlinski. A la voix de
son amant, Lodoska reprit ses sens. Ah! mon cher Lovzinski, sais-tu ce
que l'infme me propose? sais-tu  quel prix il m'offre ta
libert?--Oui, s'cria Dourlinski furieux, oui, je le veux: te voil
bien sre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens
rien, dans trois jours il est mort. Je voulois me jeter aux genoux de
Lodoska; mes gardes m'en empchrent. Je vous revois enfin, tous mes
maux sont oublis, Lodoska, la mort n'a plus rien qui m'pouvante...
Toi, lche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi
vengera son ami.--Qu'on l'emmne! s'cria Dourlinski.--Ah! me dit
Lodoska, mon amour t'a perdu. Je voulois rpondre, on m'entrana, on
me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reut avec des transports de
joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu: je lui racontai
comment ma mort n'toit que diffre. La scne dont je venois d'tre
tmoin avoit enfin confirm mes soupons: il toit clair que Pulauski
ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il toit clair
que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion  quelque
prix que ce ft.

Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laisss  Lodoska pour
se dterminer, deux dj s'toient couls, nous tions au milieu de la
nuit qui prcdoit le troisime; je ne pouvois dormir et me promenois
dans ma chambre  grands pas. Tout  coup j'entends crier: _Aux armes!_
des hurlemens affreux s'lvent de toutes parts autour du chteau, il se
fait un grand mouvement dans l'intrieur; la sentinelle pose devant nos
fentres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de
Dourlinski; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons
distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blesss, les
gmissemens des mourans. Le bruit, d'abord trs grand, semble diminuer;
il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire!
beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force.
Tout  coup  ce vacarme affreux succde un silence effrayant; bientt
un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la
nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte
jaune et rougetre; nous volons  la fentre: les flammes dvoroient le
chteau de Dourlinski, elles gagnoient de tous cts la chambre o nous
tions, et, pour comble d'horreur, des cris perans partoient de la tour
o je savois que Lodoska toit enferme.

                   *       *       *       *       *




Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B..., qui, n'ayant
trouv aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir t annonc;
il recula deux pas en me voyant. Ah! ah! dit-il en saluant M.
Duportail, c'est que vous avez aussi un fils? puis s'adressant  moi:
Monsieur est apparemment le frre...--De ma soeur, oui, Monsieur.--Eh
bien, vous avez une soeur fort aimable, charmante, mais charmante!--Vous
tes aussi honnte qu'indulgent, interrompit M. Duportail.--Indulgent!
oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous
faire des reproches  vous, Monsieur...--A moi! aurois-je eu le
malheur...?--Oui, vous nous avez jou avant-hier un tour
sanglant.--Comment, Monsieur?--Vous avez charg ce petit Rosambert de
nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chre
fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.--J'ai craint,
Monsieur, que ma fille ne vous caust beaucoup d'embarras.--Aucun,
aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole d'elle,
je vous l'ai dj dit. En vrit, ajouta-t-il en ricanant, je crois que
la marquise aime cette enfant-l plus qu'elle ne m'aime moi-mme; je
suis pourtant son mari!... Au moins si vous tiez venu vous-mme la
chercher!--Pardon, Monsieur, j'tois incommod, je le suis mme encore
beaucoup... Je sais que je dois  Mme de B... des remercmens...--Ce
n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'tois pas
tout  fait  mon aise: le marquis me considroit avec une attention qui
m'inquitoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez
beaucoup  mademoiselle votre soeur?--Monsieur, vous me flattez.--Mais
c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord
tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande
 vous-mme, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de
suite!

[Illustration: FAUBLAS HABILL EN FEMME]

M. Duportail ne put s'empcher de rire avec moi de la bonne foi du
marquis. Monsieur, dit-il  celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort
bien remarqu, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut
convenir qu'il y a un air de famille.--Oui, rpondit le marquis en me
regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa soeur
est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un
peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu
espigle; c'est bien l sa figure, mais il y a dans vos traits quelque
chose de plus hardi. Vous avez moins de grces dans le maintien, et dans
toute l'habitude du corps quelque chose de plus... nerveux, de plus
roide. Oh! dame, n'allez pas vous fcher, tout cela est bien naturel; il
ne faut pas qu'un garon soit fait comme une fille! (Le flegme de M.
Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit
rire, et se mit  rire de tout son coeur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai
dit, je suis grand physionomiste, moi!... Mais n'aurai-je pas le bonheur
de voir la chre soeur? M. Duportail se hta de rpondre: Non,
Monsieur, elle est alle faire ses adieux.--Ses adieux?--Oui, Monsieur,
elle part demain matin pour son couvent.--Pour son couvent! 
Paris?--Non,...  Soissons.--A Soissons! demain matin! cette chre
enfant nous quitte!--Il le faut bien, Monsieur.--Elle fait actuellement
ses visites?--Oui, Monsieur.--Et sans doute elle viendra dire adieu  sa
maman?--Assurment, Monsieur, et elle doit mme tre actuellement chez
vous.--Ah! que je suis fch! ce matin la marquise toit encore malade;
elle a voulu sortir ce soir: je lui ai reprsent qu'il faisoit froid,
qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle
est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chre
fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera srement pas 
revenir.--Elle a plusieurs visites  faire, dis-je au marquis.--Oui,
ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.--L'on soupe
donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le
soir; moi, je n'aime pas  mourir de faim parce que c'est la mode. Vous
soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que
j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse
de mme avec moi: quand vous me connotrez mieux, vous verrez que je
suis un bon diable.

Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti
sur-le-champ. Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez
bien tre des ntres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte
pour une heure ou deux, il a quelques affaires presses.--Monsieur,
qu'on ne se gne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne,
car il est fort aimable, monsieur votre fils.--Vous permettrez aussi que
je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.--Faites, Monsieur,
comme si je n'tois pas l. Je saluai le marquis; il se leva
prcipitamment, me prit par la main, et dit  M. Duportail: Tenez,
Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-l
ressemble  sa soeur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures,
je soutiendrois cela devant l'abb Pernetti[6].--Oui, Monsieur, rpondit
M. Duportail, il y a un air de famille.

  [6] M. l'abb Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux
    volumes, intitul: _Connoissance de l'homme moral par l'homme
    physique_.

A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. Parbleu! me
dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gne pas
avec ceux qu'il aime.--Mon trs cher pre, il est bien vrai que le
marquis est venu sans faon s'impatroniser chez nous; mais, quant  moi,
j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort  mon
aise.--Quant  vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et
voyons comment nous allons sortir de l. Si je ne considrois que lui,
cela seroit bientt fini; mais, mon ami, vous avez des mnagemens 
garder  cause de sa femme... coutez,... retournez chez vous, faites
prendre  votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer
ici que Mlle Duportail soupe chez Mme de ***, le premier nom qui vous
viendra  l'esprit.--Eh bien, aprs? le marquis soupera toujours avec
vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est
ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-mme.--Comment donc
faire?...--Comment? mon trs cher pre, je fais si bien la demoiselle!
je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra rellement souper
avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne
viendra pas. Il est six heures, je serai de retour  dix; j'ai le
temps.--A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue l un
singulier rle,... vous m'avez embarqu dans une aventure... Mais il n'y
a plus  s'en ddire: allez vite, et revenez.

Je courus  l'htel; Jasmin me dit que mon pre toit sorti, et qu'une
fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. Une
jolie demoiselle, Jasmin! Je m'lanai comme un trait dans mon
appartement. Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'toit
une jolie demoiselle; et j'embrassai Justine. Gardez cela pour ma
matresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.--Pour ta matresse,
Justine! tu la vaux bien!--Qui vous l'a dit?--Je le souponne; il ne
tient qu' toi que j'en sois certain, et j'embrassai Justine, et
Justine me laissoit faire en rptant: Gardez cela pour ma matresse.
Mon Dieu! que vous tes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que
vous les quitterez encore pour vous dguiser en femme?--Ce soir, pour la
dernire fois, Justine; aprs cela je serai toujours homme...  ton
service, belle enfant.--A mon service, oh! que non, au service de
madame.--Au sien et au tien en mme temps, Justine.--Oui-da, il vous en
faut donc deux  la fois?--Je sens, ma chre, que ce n'est pas trop; et
j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort
blanche, qu'on ne dfendoit presque pas. Mais voyez donc comme il est
hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de Mlle
Duportail?--Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a
chang.--Cette nuit-l avoit bien chang ma matresse aussi! Le
lendemain, elle toit ple, fatigue... Mon Dieu! en la voyant, je n'ai
pas eu de peine  deviner que Mlle Duportail toit un bien brave jeune
homme!--Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.

Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se dfendit en reculant.
Mon lit se trouva derrire elle, elle y tomba  la renverse, et, par un
malheur auquel on s'attend peut-tre, je perdis l'quilibre au mme
instant.

Quelques minutes aprs, Justine, qui ne se pressoit pas de rparer son
dsordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espiglerie
qu'elle avoit faite au marquis. Quoi donc, mon enfant?--L'tiquette au
milieu du dos; que dites-vous du tour?--Charmant! dlicieux! presque
aussi bon que celui que nous venons de faire  la marquise. A propos
d'elle, et ma commission donc!--Ma matresse vous attend...--Elle
m'attend! ah! j'y cours.--L! le voil parti! et o courez-vous?--Je
n'en sais rien.--Voyez donc comme il me plantoit l!--Justine! c'est
que... tu conois...--Je conois que vous tes un franc
libertin.--Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un
baiser.--Je prends l'un trs volontiers,... et je vous donne l'autre de
bon coeur. Le charmant jeune homme! joli, vif et gnreux! oh! comme
vous avancerez dans le monde! ah , partons, suivez-moi par derrire, 
quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une
boutique;  ct est une porte cochre que vous trouverez entr'ouverte,
vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous tes, vous
rpondrez: _L'Amour_, vous grimperez au premier tage, sur une petite
porte blanche vous lirez ce mot _Paphos_; vous ouvrirez avec la clef que
voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.

Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre
habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc,
annoncer  M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.

Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une
marchande de modes, je me prcipitai dans la porte cochre. _L'Amour!_
criai-je au portier, et d'un saut je fus  _Paphos_. J'ouvris, j'entrai,
le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de
bougies n'y rpandoient qu'un jour doux, je vis des peintures
charmantes, je vis des meubles aussi lgans que commodes, je remarquai
surtout dans le fond d'une alcve dore, tapisse de glaces, un lit 
ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement
l'clat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois
promis  M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que
je m'en ressouvins trop tard.

Une porte que je n'avois pas remarque s'ouvrit tout  coup; la marquise
entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans
l'alcve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une
douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens
en mme temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. Que
dites-vous donc? rpondit-elle d'un air tonn. Je rptai: Ma chre
petite maman, comment vous portez-vous? Elle partit d'un clat de rire.
Je croyois avoir mal entendu: le _comment vous portez-vous_ est
excellent! mais, si j'tois incommode, il seroit bien temps de me le
demander! Croyez-vous que ce rgime-ci convienne  une personne malade?
Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous tes
bien vif.--Ma chre petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des
choses que j'ignorois il y a trois jours.--Craignez-vous de les oublier,
fripon que vous tes?--Oh! non.--Oh! non, rpta-t-elle en me
contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa
encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces
choses-l.--Je vous le promets, ma petite maman.--Vous jurez d'tre
fidle?--Je le jure.--Toujours?--Oui, toujours.--Mais, dites-moi donc,
vous avez beaucoup tard  me venir joindre, petit ingrat.--Je n'tois
pas chez moi, j'ai dn chez M. Duportail.--Chez M. Duportail? il vous a
parl de moi?--Oui.--Vous ne lui avez pas cont les folies...?--Non,
maman.

Elle continua d'un ton trs srieux: Vous lui avez bien dit que j'ai
t, comme le marquis, trompe par les apparences?--Oui, maman.--Et que
je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante, mais en me
donnant le baiser le plus tendre.--Oui, maman.--Charmant enfant!
s'cria-t-elle, il faudra donc que je t'adore.--Si vous ne voulez pas
tre une ingrate, il le faudra. Cette rponse me valut plusieurs
caresses, et puis, un reste d'inquitude se faisant sentir encore:
Ainsi, vous avez assur  M. Duportail que je vous crois... fille?
ajouta la marquise en rougissant.--Oui.--Vous savez donc mentir?--Est-ce
que j'ai menti?--Je pense que le fripon se moque de sa maman.

Je feignis de vouloir m'enfuir, elle me retint. Demandez pardon tout 
l'heure, Monsieur. Je le demandai comme un homme qui toit bien sr de
l'obtenir, le badinage s'chauffa, la paix fut signe.

Vous n'tes plus fche? dis-je  la marquise.--Bon! rpondit-elle en
riant, est-ce que la colre d'une amante tient contre de pareils
procds?--Petite maman, je passe avec vous des momens bien doux;
savez-vous  qui j'en ai l'obligation?--Il seroit bien singulier que
vous crussiez devoir de la reconnoissance  quelque autre qu'
moi!--Cela est singulier, j'en conviens; mais cela est.--Expliquez-vous,
mon bon ami.--J'ignorois le bonheur que vous me prpariez, je serois
encore chez M. Duportail si votre cher mari n'toit venu faire une
visite...--A M. Duportail?--Et  moi, maman.--Il vous a vu chez M.
Duportail?

Ici je racontai  ma belle matresse tout ce qui s'toit pass dans la
visite que le marquis nous avoit faite. Elle se contint beaucoup pour ne
pas rire. Ce pauvre marquis, me dit-elle, il a la plus maligne toile!
il semble qu'il aille exprs chercher le ridicule! Une femme est bien
malheureuse, mon cher Faublas, ds qu'elle aime quelqu'un; son mari
n'est plus qu'un sot.--Petite maman, vous n'tes pas tant  plaindre! il
me semble que, dans ce cas, le malheur est pour le mari.--Ah! c'est que,
rpondit-elle en prenant un air srieux, on souffre toujours des
humiliations qu'un mari reoit.--On en souffre quelquefois, je le veux
bien, mais aussi n'en profite-t-on jamais?...--Faublas, vous vous ferez
battre... Mais, dites-moi, il faut que vous alliez souper avec le
marquis, et vous n'avez pas de robe, et puis comptez-vous me quitter si
tt?--Le plus tard qu'il me sera possible, ma belle maman.--Mais vous
pouvez vous habiller ici. A ces mots elle sonna Justine. Va, lui
dit-elle, chercher une de mes robes, il faut que nous habillions
mademoiselle. Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit
soufflet; la marquise ne s'en aperut pas; je retournai prs d'elle.

Petite maman, tes-vous bien sre que votre femme de chambre ne jasera
pas?--Oui, mon ami, je lui donnerai, pour se taire, beaucoup plus
d'argent qu'on ne lui en donneroit pour parler. Je ne pouvois vous
recevoir chez moi; il falloit renoncer au plaisir de vous voir ou me
dcider  faire une imprudence: mon cher Faublas, je n'ai pas balanc...
Charmant enfant! ce n'est pas la premire folie que tu me fais faire.
Elle prit ma main qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux.
Petite maman, vous ne me voulez plus voir?--Ah! toujours et partout,
s'cria-t-elle, ou bien il et fallu ne te voir jamais. Ma main, qui
tout  l'heure me cachoit ses yeux, maintenant toit presse sur son
coeur, son coeur mu palpitoit, ses longues paupires se remplissoient
de larmes, et sa bouche charmante, approche de la mienne, demandoit un
baiser. Elle en reut mille, un feu dvorant me brloit; je crus qu'il
toit partag, mais mon amante, plus heureuse, plonge dans l'ivresse
d'un tendre panchement, gotoit les inexprimables douceurs des plaisirs
qui viennent de l'me. Elle refusa des jouissances moins ravissantes,
quoique dlicieuses. Ne plus te voir, reprit-elle, ce seroit ne plus
exister, et je n'existe que depuis quelques jours. Une imprudence!
ajouta-t-elle bientt en promenant sur tous les objets qui nous
environnoient ses regards tonns; ah! n'en ai-je fait qu'une? ah!
combien j'en dois risquer encore, si j'en juge par celles qu'en si peu
de temps tu m'as oblige de commettre!--Chre maman, je me permets une
question peut-tre bien indiscrte, mais vous excitez ma vive curiosit.
Chez qui sommes-nous donc ici? Cette question tira la marquise de
l'extase o elle toit. Chez qui nous sommes? chez... chez une de mes
amies.--Cette amie-l aime... Mme de B..., tout  fait remise, se hta
de m'interrompre: Oui, Faublas, elle aime, vous avez dit le mot, elle
aime!... C'est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son
amant...--Et pour le vtre, ma petite maman.--Oui, mon bon ami, elle a
bien voulu me prter ce boudoir pour ce soir.--Cette porte par laquelle
vous tes entre...?--Donne dans ses appartemens.--Maman, encore une
question.--Voyons.--Comment vous portez-vous? Elle me regarda d'un air
tonn et riant. Oui, continuai-je, plaisanterie  part, vous tiez
malade avant-hier... M. de Rosambert...--Ne me parlez pas de lui; M. de
Rosambert est un indigne homme, capable de me faire  moi mille
noirceurs et  vous mille mensonges. Qu'il vous trouve dispos  le
croire, il vous affirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore
s'il n'toit que fat, on pourroit le lui pardonner; mais ses odieux
procds pour moi, quand mme je les aurois mrits, seroient toujours
inexcusables.--Il est vrai qu'il nous a bien tourments avant-hier.--Je
n'ai pas ferm l'oeil de la nuit. Laissons cela cependant... Quand je te
vois, mon bon ami, je ne songe plus  ce que j'ai souffert pour toi...
Qu'il est bien dans ses habits d'homme!... qu'il est joli!... qu'il est
charmant! Mais quel dommage, ajouta-t-elle en se levant d'un air lger,
il faut quitter tout cela. Allons, Monsieur de Faublas, faites place 
Mlle Duportail. A ces mots, elle dfit d'un coup de main tous les
boutons de ma veste. Je me vengeai sur un fichu perfide, que j'avois
dj beaucoup drang et que j'enlevai tout  fait. Elle continua
l'attaque, je me plaisois  la vengeance; nous tions tout sans rien
rtablir. Je montrai  la marquise demi-nue l'alcve fortune, et cette
fois elle s'y laissa conduire.

On grattoit doucement  la porte; c'toit Justine. Il faut lui rendre
justice, pour cette fois elle avoit fait promptement sa commission.
Quoique peu dcemment vtu, j'allois, sans y songer, ouvrir  la femme
de chambre: la marquise tira un cordon, des rideaux se fermrent sur
nous, la porte s'ouvrit. Madame, voici tout ce qu'il faut, vous
aiderai-je  l'habiller?--Non, Justine, je m'en charge; mais tu la
coifferas, je te sonnerai. Justine sortit; nous nous amusmes quelque
temps encore  contempler les tableaux rians et multiplis que nous
offroient les glaces dont nous tions environns. Allons, me dit la
marquise en m'embrassant, il faut que j'habille ma fille. Je voulus
marquer l'instant de la retraite par une dernire victoire. Non, mon
bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.

Ma toilette commena; tandis que la marquise s'en occupoit srieusement,
je m'amusois  toute autre chose. Voyez s'il finira, disoit ma belle
matresse: allons, songez qu'il faut tre sage, vous voil demoiselle.
J'tois affubl d'un jupon et d'un corset. Ma petite maman, il faut
d'abord que Justine me coiffe, ensuite elle finira de m'habiller.
J'allois sonner. Qu'il est tourdi! ne voyez-vous pas dans quel tat
vous m'avez mise? ne faut-il pas que je m'habille aussi? J'offris mes
services  la marquise; je faisois tout de travers. Petite maman, il
faut plus de temps pour rparer que pour dtruire.--Oh! oui, je le vois
bien; quelle femme de chambre j'ai l! elle est encore plus curieuse que
maladroite.

Enfin nous sonnmes Justine. Petite, il faut coiffer cette
enfant.--Oui, Madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux
aussi?--Pourquoi donc? suis-je dcoiffe?--Madame, il me semble que
oui. La marquise ouvrit une armoire, on y fourra mes habits d'homme.
Demain matin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout
cela chez vous. Dans une autre armoire, plus profonde, se trouvoit une
table de toilette, qu'on roula jusqu' moi, et voil Justine exerant
ses petits doigts lgers.

La marquise, en se plaant auprs de moi, me dit: Mademoiselle
Duportail, permettez-moi de vous faire ma cour.--Oui, oui, interrompit
Justine, en attendant que M. de Faublas vous fasse encore la
sienne.--Que dit donc cette cervele? rpondit la marquise.--Elle dit
que je vous aime bien.--Dit-elle vrai, Faublas?--En doutez-vous, maman?
Et je lui baisai la main. Cela dplut  Justine, apparemment. Diables
de cheveux! dit-elle en donnant un coup de peigne vigoureux, comme ils
sont mls!--Ae!... Justine, tu me fais mal!--Ne faites pas attention,
Monsieur; songez  votre affaire, madame vous parle.--Petite, je ne dis
mot, je regarde Mlle Duportail. Tu la fais bien jolie!--C'est pour
qu'elle plaise davantage  Madame.--Petite, je crois qu'au fond cela
t'amuse; Mlle Duportail ne te dplat pas?--Madame, j'aime encore mieux
M. de Faublas.--Elle est de bonne foi, au moins.--De trs bonne foi,
Madame, demandez-lui plutt  lui-mme.--Moi! Justine, je n'en sais
rien.--Vous mentez, Monsieur!--Comment! je mens?--Oui, Monsieur, vous
savez bien que, quand il faut faire quelque chose pour vous, je suis
toujours prte... Madame m'envoie chez vous, zest, je pars.--Oui,
interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas.--Madame, aujourd'hui ce
n'est pas ma faute, il m'a fait attendre (ici Justine me chatouilla
doucement le col, en tournant une boucle).--C'est qu'il n'est pas press
quand il faut venir me voir!--Ah! petite maman, je ne suis heureux
qu'auprs de vous. J'embrassai la marquise qui faisoit mine de s'en
dfendre. Justine trouva le badinage trop long, elle me pina rudement:
la douleur m'arracha un cri. Prenez donc garde  ce que vous faites,
dit la marquise  Justine avec un peu d'humeur.--Mais, Madame, aussi, il
ne peut pas se tenir un moment tranquille!

Il y eut quelques instans de silence. Ma belle matresse avoit une de
mes mains dans les siennes, l'espigle soubrette occupa l'autre en me
faisant tenir un bout du ruban qui devoit nouer mes cheveux, et,
saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure.
Justine! lui dis-je.--Petite! dit la marquise.--Madame, je n'emploie
qu'une main, que ne se dfend-il avec l'autre? et puis, feignant que la
houppe lui toit chappe, elle me jeta de la poudre sur les yeux.
Petite! vous tes bien folle!... je ne vous enverrai plus chez
lui.--Bon! Madame, est-ce qu'il est dangereux? je n'ai pas peur de
lui.--Mais, Justine, c'est que tu ne sais pas comme il est vif!--Oh! que
si, Madame.--Tu le sais, petite?--Oui, Madame. Madame se souvient du
soir qu'elle a couch chez nous, cette belle demoiselle?--Eh bien?--J'ai
offert de la dshabiller, madame n'a pas voulu.--Sans doute, elle avoit
un air si modeste, si timide! qui n'en auroit t la dupe? Je ne sais
pas comment j'ai pu lui pardonner.--C'est que madame est si bonne!...
Madame, je disois donc que vous n'aviez pas voulu. Mlle Duportail se
dshabilloit derrire les rideaux, je passai par hasard prs d'elle au
moment o, ayant t son dernier jupon, elle s'lanoit dans le
lit.--Enfin?--Enfin, Madame, cette drle de demoiselle sauta si vite, si
singulirement, que...--Eh bien! achve donc, dis-je  Justine.--Ah!
mais je n'ose.--Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage
avec son ventail.--Elle sauta si singulirement et avec si peu de
prcaution que je m'aperus...--Quoi, Justine? interrompit la marquise
d'un ton presque srieux, vous apertes?...--Que c'toit un jeune
homme; oui, Madame.--Comment! et vous ne m'avez pas avertie?--Bon,
Madame! et le pouvois-je? vos femmes dans votre appartement! le marquis
prs d'y entrer! cela auroit fait un beau vacarme!... et puis madame le
savoit peut-tre. A ces derniers mots la marquise plit. Vous me
manquez, Mademoiselle; sachez que, si je veux bien m'oublier, je ne veux
pas qu'on s'oublie! Le ton dont ces paroles furent prononces fit
trembler la pauvre Justine; elle s'excusa de son mieux. Madame, je
plaisantois.--Je le crois, Mademoiselle; si je pensois que vous eussiez
parl srieusement, je vous chasserois ds ce soir. Justine se mit 
pleurer. Je tchai d'apaiser la marquise. Convenez, me dit celle-ci,
qu'elle m'a dit une impertinence!... Comment! oser supposer, oser me
dire en face, et devant vous, que je savois...? Elle rougit beaucoup,
me prit la main et me la serra doucement. Mon cher Faublas, mon bon
ami, vous savez comment tout cela s'est pass! vous savez si ma
foiblesse est excusable! votre dguisement trompe tout le monde. Je vois
au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sens
beaucoup d'inclination; elle soupe chez moi, elle y couche; tout le
monde se retire,... l'aimable demoiselle est dans mon lit,  ct de
moi... Il se trouve que c'est un charmant jeune homme!... Jusqu'ici le
hasard, ou plutt l'amour, a tout fait. Aprs cela j'ai sans doute t
bien foible; mais quelle femme  ma place auroit rsist? Le lendemain
je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure.
Faublas, vous connoissez le marquis, on m'a marie malgr moi, on m'a
sacrifie; quelle femme excusera-t-on, si l'on me juge  la rigueur? Je
vis la marquise prs de pleurer; j'essayai de la consoler par le baiser
le plus tendre, je voulus parler. Un moment, me dit-elle, un moment,
mon ami. Le lendemain je confie  mademoiselle mon tonnante aventure,
je lui dis tout, tout, Faublas!... elle a le secret de ma vie, mon
secret le plus cher! Elle parot me plaindre, m'aimer, point du tout;
elle abuse de ma confiance, elle suppose une horreur, elle me dit en
face...

Justine fondoit en larmes; elle tomba aux genoux de sa matresse, elle
lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes, car
j'tois vivement mu. La marquise fut attendrie. Allez, dit-elle,
allez; je vous pardonne, Justine, oui, je vous pardonne. Justine baisa
la main de sa matresse et s'excusa de nouveau. C'est assez, lui
rpondit-on, c'est assez; je suis calme, je suis contente.
Relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre matresse a des
foiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices; que, loin de chercher
 la trouver plus coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et
qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bonts, lui
manquer de fidlit et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec
beaucoup de douceur, ne pleure plus, relve-toi; je te dis que je te
pardonne, finis cette coiffure, et qu'il ne soit plus question de cela.

Justine reprit son ouvrage en me lorgnant d'un air confus. La marquise
me regardoit languissamment, nous gardions tous trois le silence, ma
toilette n'en alla que plus vite, j'eus deux femmes de chambre au lieu
d'une. Il toit neuf heures, il fallut se sparer, nous nous donnmes le
baiser d'adieu. Allez, friponne, me dit la marquise, et mnagez mon
mari; demain je vous donnerai de mes nouvelles. Je descendis, un fiacre
toit  la porte; comme j'y montois, deux jeunes gens passrent, ils me
regardrent de trs prs, et se permirent quelques plaisanteries plus
grossires que galantes. J'en fus surpris: la maison d'o je sortois
pouvoit-elle tre suspecte? c'toit celle d'une amie de la marquise. Ma
mise n'toit pas non plus celle d'une fille! Pourquoi donc ces messieurs
s'gayoient-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avoit paru
trange de voir une femme bien pare et sans domestiques monter seule
dans un fiacre  neuf heures du soir.

A mesure que mon phaton avanoit, mes rflexions prirent un autre cours
et changrent d'objet. J'tois seul, je pensai  ma Sophie. Je ne lui
avois fait dans la matine qu'une courte visite; dans la soire je ne
donnois qu'un moment  son souvenir; mais, si le lecteur veut m'excuser,
qu'il songe aux doux plaisirs que vient de m'offrir une femme charmante,
voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite
figure chiffonne; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son
noviciat et n'a gure que seize ans.

J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en me faisant de profondes
rvrences, commena par me demander si j'avois vu sa femme. Rpondre
non, c'toit bien mentir, il fallut m'y dterminer pourtant. Non,
Monsieur le marquis...--Je le savois bien! j'en tois sr! M. Duportail
l'interrompit. Ma fille, vous vous tes fait longtemps attendre; nous
allons nous mettre  table.--Sans mon frre?--Il m'a fait dire qu'il
soupoit en ville.--Comment! la veille de mon dpart!--Belle demoiselle,
vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frre.--Monsieur, je crois
l'avoir dit  madame la marquise.--Elle ne m'en a pas parl.--Bon!--Je
vous donne ma parole d'honneur qu'elle ne m'en a pas parl!--Monsieur,
je vous crois.--Ah! c'est que cela tire  consquence! Monsieur votre
pre croiroit que je fais le connoisseur, et que je ne le suis
pas.--Comment donc?--Comment, Mademoiselle? vous ne croiriez jamais ce
qui m'est arriv! En entrant ici, j'ai reconnu monsieur votre frre, que
je n'avois jamais vu.--Oh! bah!--Demandez  monsieur votre pre.--A la
bonne heure, Monsieur, vous l'avez reconnu; mais madame la
marquise...--Ne m'en a pas parl, je vous le jure.--Bon!--Je vous en
donne ma parole d'honneur.--C'est donc M. de Rosambert?--Il ne m'en a
pas parl non plus.--Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire  peu
prs...--Pas un mot qui ressemble  cela, je vous le proteste. Et le
marquis se fchoit presque. C'est donc moi qui me suis trompe! en ce
cas, Monsieur, il faut que vous soyez grand physionomiste.--Oh! a,
c'est vrai, rpondit-il avec une joie extrme, personne ne se connot en
physionomie comme moi.

M. Duportail s'amusoit de la conversation, et de peur qu'elle ne fint
trop tt: Il faut convenir aussi, dit-il au marquis, qu'il y a un air
de famille.--J'en conviens, rpliqua celui-ci, j'en conviens; mais c'est
justement cet air de famille qu'il faut saisir, qu'il faut distinguer
dans les traits; c'est l ce qui constitue les vrais connoisseurs! Entre
pre, mre, frres et soeurs, il y a toujours un air de
famille.--Toujours, m'criai-je, toujours! vous croyez, Monsieur?--Si je
le crois? mais j'en suis sr. Quelquefois cet air-l est envelopp dans
le maintien, dans les manires, dans les regards,... envelopp, vous
dis-je, envelopp de sorte qu'il n'est pas ais de l'apercevoir. Eh
bien! un homme habile le cherche,... le dbrouille... Vous concevez?--De
sorte que, si, aprs m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon pre, mon
pre que voici, vous l'aviez par hasard rencontr au milieu de vingt
personnes...?--Lui? dans mille je l'aurois reconnu! M. Duportail et moi
nous nous mmes  rire. Le marquis se leva, quitta la table, alla  M.
Duportail, lui prit la tte d'une main, et, promenant un doigt sur le
visage de mon prtendu pre: Ne riez donc pas, Monsieur, ne riez donc
pas. Tenez, Mademoiselle, voyez-vous ce trait-l, qui prend ici, qui
passe par l, qui revient ensuite...? Revient-il?... non, il ne revient
pas; il reste l. Eh bien! tenez (il venoit  moi).--Monsieur, je ne
veux pas qu'on me touche. (Il s'arrta et promena son doigt, mais sans
le poser sur mon visage.)--Eh bien! Mademoiselle, ce mme trait, le
voil, l, ici, et encore l,... l; voyez-vous?--Eh! Monsieur, comment
voulez-vous que je voie?--Vous riez!... il ne faut pas rire, cela est
srieux... Vous voyez bien, vous, Monsieur?--Trs bien.--Outre cela,
Monsieur, il y a dans l'ensemble,... dans la configuration du corps,
certaines nuances... de ressemblance,... certains rapports secrets,...
occultes...--Occultes! rptai-je, occultes!--Oui, oui, occultes. Vous
ne savez peut-tre pas ce que c'est qu'occultes? cela n'est pas
tonnant, une demoiselle... Je disois donc, Monsieur, qu'il y a des
ressemblances occultes... Non, ce n'est pas ressemblances que j'avois
dit, c'est un autre mot... plus... l... mieux... Ah! dame, je ne sais
plus o j'en tois, on m'a interrompu.--Monsieur, vous aviez dit des
rapports occultes.--Ah! oui, des rapports! des rapports! et je vais vous
faire concevoir cela  vous, Monsieur, qui tes raisonnable.--Comment!
Monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois!--Non, ma belle
demoiselle, vous ne pouvez pas savoir tout ce que monsieur votre pre
sait.--Ah! dans ce sens-l...--Oui, dans ce sens-l, ma belle
demoiselle; mais, de grce, laissez-moi expliquer  monsieur...
Monsieur, les pres et les mres, dans la... procration des individus,
font des tres qui ressemblent,... qui ont des rapports occultes avec
les tres qui les ont procrs, parce que la mre, de son ct, et le
pre, du sien...--Chut! chut! je vous entends, interrompit M.
Duportail.--Oh! elle ne comprend pas cela, rpondit le marquis, elle est
trop jeune... Cela est pourtant clair, ce que je vous explique; mais
cela est clair pour vous. Ces choses-l, Monsieur, sont physiques; elles
ont t physiquement prouves par des... par de grands physiciens, qui
entendoient trs bien ces parties-l.

--Monsieur le marquis, pourquoi donc parler bas?--J'ai fini,
Mademoiselle, j'ai fini; monsieur votre pre est au fait.--Vous vous
connoissez en physionomie, Monsieur le marquis; mais vous
connoissez-vous aussi en toffes? Que dites-vous de cette robe-l?--Elle
est trs jolie, trs jolie. Je crois que la marquise en a une
pareille,... oui, toute pareille.--De la mme toffe, de la mme
couleur?--De la mme toffe, je ne sais pas; mais, pour la couleur,
c'est absolument la mme: elle est trs jolie, elle vous va au mieux.
Il partit de l pour me faire des complimens  sa manire, tandis que M.
Duportail, devinant  qui la robe appartenoit, me regardoit d'un air
mcontent, et sembloit me reprocher d'avoir sitt oubli la parole que
je lui avois donne.

Nous sortions de table, quand mon vritable pre, M. de Faublas, qui
m'avoit promis de me venir chercher, arriva. Son tonnement fut extrme
de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti et le marquis de
B... Encore? dit-il en me regardant d'un air svre; et vous, Monsieur
Duportail, vous avez la bont...--Eh! bonsoir, mon ami, ne
reconnoissez-vous pas M. le marquis de B...? Il m'a fait l'honneur de me
venir demander  souper pour faire ses adieux  ma fille qui part
demain.--Qui part demain? rpliqua le baron en saluant froidement le
marquis.--Oui, mon ami, elle retourne  son couvent; ne le savez-vous
pas?--Eh! non, dit le baron avec impatience, eh! non, je ne le sais
pas.--Eh bien, mon ami, je vous le dis, elle part.--Oui, Monsieur,
interrompit le marquis en s'adressant  mon pre, elle part; j'en ai
bien du chagrin, et ma femme en sera trs fche.--Et moi, Monsieur,
rpondit le baron, j'en suis bien aise. Il est temps que cela finisse,
ajouta-t-il en me regardant. M. Duportail craignit qu'il ne s'emportt;
il le tira  part. Qu'est-ce donc que cet homme-l? me dit alors le
marquis; ne l'ai-je pas vu ici l'autre jour?--Justement.--Je l'ai
reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une figure, elle est l.
Mais cet homme-l me dplat, il a toujours l'air fch. Est-ce un de
vos parens?--Point du tout.--Oh! je l'aurois gag qu'il n'toit point de
la famille; il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance: la
vtre est toujours gaie, la sienne est toujours sombre,  moins qu'un
ris platonique, non, sartonique... est-ce sartonique ou sard... enfin
vous comprenez: je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de
travers, cet homme-l, il vous rit au nez.--Ne faites pas attention 
cela, c'est un philosophe.--Un philosophe? reprit le marquis d'un air
effray, je ne m'tonne plus. Un philosophe! ah! je m'en vais. M.
Duportail et le baron s'entretenoient ensemble et nous tournoient le
dos. Le marquis alla dire adieu  M. Duportail. Ne vous drangez pas,
dit-il au baron qui se retourna pour le saluer; Monsieur, ne vous
drangez pas, je n'aime pas les philosophes, moi, et je suis fort aise
que vous ne soyez pas de la famille; un philosophe! un philosophe!
rpta-t-il en s'enfuyant.

Quand il fut parti, mon pre et M. Duportail recommencrent  causer
tout bas. Je m'endormis au coin du feu, un songe heureux me prsenta
l'image de ma Sophie. Faublas, cria le baron, allons-nous-en.--Voir ma
jolie cousine? lui dis-je encore tout tourdi.--Sa jolie cousine! voyez
s'il ne dort pas tout debout. M. Duportail rioit, il me dit:
Allez-vous-en, mon ami, allez dormir chez vous, je crois que vous en
avez besoin; nous nous reverrons: je vous dois encore des reproches et
le rcit de mes malheurs; nous nous reverrons.

En rentrant, je demandai M. Person; il venoit de se coucher; j'en fis
autant, et je fis bien: jamais on ne dormit plus profondment aux
harangues fraternelles de nos francs-maons, aux lectures publiques du
muse moderne, aux rares plaidoyers des D..., des D..., des D... L...,
et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.

A mon rveil, je sonnai Jasmin pour le prvenir qu'on me rapporteroit
dans la matine mes habits que j'avois laisss la veille chez un ami.
Ensuite je fis appeler M. Person; je lui demandai comment se portoient
Adlade et Mlle de Pontis. Vous les avez vues hier, me
rpondit-il.--Et vous aussi, Monsieur Person, vous les avez vues, et
mme vous leur avez dit que j'avois fait une connoissance au bal.--Eh
bien! Monsieur, quel mal?--Et quelle ncessit, Monsieur? Dites  ma
soeur vos secrets,  la bonne heure; mais les miens, je vous prie de les
respecter.--En vrit, Monsieur, vous le prenez sur un ton,... depuis
quelques jours on ne vous reconnot plus... Je me plaindrai  monsieur
votre pre.--Et moi, Monsieur,  ma soeur. (Je le vis plir.)
Croyez-moi, soyons bons amis; mon pre dsire que je sorte avec vous; eh
bien, finissez votre toilette, et allons au couvent.

Nous partions, quand Rosambert arriva. Ds qu'il sut o nous allions, il
me pria de lui permettre de nous accompagner. Depuis quatre mois, me
dit-il, vous m'avez promis de me faire connotre votre aimable
soeur.--Rosambert, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une
demoiselle que vous serez forc d'estimer.--Mon ami, distinguons: je
suis trs convaincu que Mlle de Faublas est dans le cas de l'exception,
mais je rtorquerai sur vous le terrible argument dont vous tes arm
contre moi: une exception ne dtruit pas la rgle, elle la prouve.--Tout
comme il vous plaira; je vous prviens que vous allez voir une
demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingnue jusqu' la
simplicit: cependant elle est aussi grande qu'on peut l'tre  son ge,
et elle ne manque ni d'esprit ni d'ducation.

Person fut plus heureux que moi: ma soeur vint au parloir, ma Sophie n'y
vint pas. Aprs les rvrences et les complimens d'usage, aprs quelques
minutes d'une conversation gnrale, je ne pus dissimuler mon
inquitude. Adlade, dites-moi donc ce qu'a ma jolie cousine?--Oh! mon
frre, il faut que son mal soit bien amer, car elle le cache et elle
s'en occupe toute la journe. Je ne reconnois plus ma bonne amie;
autrefois elle toit tourdie, gaie, folle, comme moi; maintenant je la
vois triste, rveuse, inquite. Nous la trouvons toujours presque aussi
douce, aussi caressante; mais elle est rarement avec nous. Dans nos
heures de rcration, elle jouoit, elle couroit au jardin avec nos
compagnes;  prsent, mon frre, elle cherche un petit coin pour s'y
promener toute seule. Oh! elle est malade! elle est vraiment malade!
elle mange peu, elle ne dort pas, elle ne rit plus; et moi, mon frre,
et moi, qu'elle aimoit tant, elle a l'air de me craindre! oui, en
vrit, je l'ai remarqu, elle fuit tout le monde; mais c'est moi
surtout qu'elle vite! Hier je la vois entrer dans une petite alle
couverte au bout du jardin; j'arrive  pas de loup, je la trouve
s'essuyant les yeux. Ma bonne amie, dis-moi donc o tu as mal... Elle
me regarde d'un air... d'un air... mais c'est que je n'ai vu personne
avoir cet air-l... Enfin elle me rpond: Adlade, tu ne le devines
pas! ah! que tu es heureuse! mais que je suis  plaindre! Et puis elle
rougit, elle soupire, elle pleure. Je tche de la consoler; plus je lui
parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me fixe longtemps et
parot tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur mes yeux, et elle
me dit: Adlade, cache ton visage! oh! cache-le! il est trop... il me
fait mal! Laisse-moi, va-t'en un moment, laisse-moi seule; et elle se
remet  pleurer. Moi qui vois que son mal augmente, je lui dis:
Sophie...

A ce nom de Sophie, Rosambert se pencha  mon oreille: La jolie
cousine, c'est Sophie; c'est cette Sophie que j'ai blasphme! ah!
pardon. Ma soeur reprit.

Je lui dis: Sophie, attends un moment, je vais chercher ta
gouvernante... Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, elle me
prie de ne rien dire: je suis oblige de le lui promettre. Mais au fond
cela n'est pas raisonnable: vouloir tre malade, et ne pas vouloir que
sa gouvernante le sache!--Ma chre Adlade, pourquoi n'est-elle pas
venue au parloir avec vous aujourd'hui?--C'est qu'elle est si distraite!
si proccupe! elle vous aimoit presque autant que moi autrefois...--Et
maintenant?--Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout  l'heure je lui
ai dit que vous tiez l... Le jeune cousin! s'est-elle crie d'un
air content; elle venoit, elle s'est arrte. Non, je n'irai pas,
m'a-t-elle dit, je ne veux pas, je ne peux pas,... dites-lui de ma part
que... Elle paroissoit chercher, j'attendois qu'elle s'expliqut. Mon
Dieu! ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajout avec un
peu d'humeur,... ce qu'on dit en pareil cas! les complimens d'usage! Et
elle m'a quitte assez brusquement.

Je m'enivrois du plaisir d'entendre ma soeur ingnue me peindre avec
l'innocence d'un enfant les tendres agitations, les douces peines de
Sophie. Rosambert, encore plus tonn que je n'tois ravi, prtoit une
oreille attentive, et le petit M. Person, nous regardant tous trois,
paroissoit en mme temps inquiet et charm.

Adlade, vous croyez donc que Sophie ne m'aime plus?--Mon frre, j'en
suis presque sre; tout ce qui se rapporte  vous lui donne de l'humeur,
et moi j'en suis quelquefois la victime.--Comment?--Oui; l'autre jour,
monsieur que voil (montrant M. Person) nous apprit que vous aviez pass
la nuit tout entire chez Mme la marquise de B...; eh bien, quand
monsieur fut parti, ds que nous fmes seules, Sophie me dit d'un ton
trs srieux: Votre frre n'a pas couch  l'htel! il n'est pas rang,
votre frre! cela n'est pas bien... Votre frre! elle me tutoie
ordinairement. Votre frre! Quand mme vous seriez drang, Faublas,
doit-elle se fcher contre moi? Votre frre!... Le jour d'aprs, je
crois, vous avez t au bal masqu. M. Person nous l'est venu dire: car
il nous dit tout, M. Person. Ds que nous avons t seules, Sophie m'a
dit: Votre frre s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!--Point du
tout, lui ai-je rpondu, on ne s'ennuie point avec sa bonne amie.--Ah!
oui, a-t-elle rpliqu, ah! oui, avec sa bonne amie, cela est vrai.
Cependant, mon frre, voyez cette singularit; un moment aprs elle a
rpt tristement: Il s'amuse au bal, et nous nous ennuyons ici!...
Nous nous ennuyons! eh mais, quand cela seroit vrai, cela n'est pas
poli, elle ne doit pas le dire!... Oh! si elle n'toit pas malade, je
lui en voudrois beaucoup. Je me rappelle encore un trait: hier vous nous
avez dit que Mme de B... toit jolie. Le soir j'ai poursuivi Sophie, et
je l'ai force de se promener avec moi. Votre frre, m'a-t-elle dit,
car  prsent c'est toujours votre frre,... il trouve cette marquise
jolie, il est sans doute amoureux d'elle! J'ai rpondu: Ma bonne amie,
cela ne se peut pas, cette Mme de B... est marie. Elle m'a pris la
main, et elle m'a dit: Adlade, ah! que tu es heureuse! Il y avoit
dans son regard, dans son sourire, du ddain, de la piti. Est-ce
honnte cela?... ah! que tu es heureuse!... eh mais, srement, je suis
heureuse, je me porte bien, moi!

--Mais, Adlade, tout ce que vous me dites l ne prouve pas que ma
jolie cousine ne m'aime plus: elle peut tre un peu fche; mais tous
les jours on boude les gens qu'on aime.--Oh! sans doute, s'il n'y avoit
que cela.--Et qu'y a-t-il donc encore?--Eh bien, autrefois elle
m'entretenoit sans cesse de vous, elle toit joyeuse de vous voir; 
prsent elle me parle encore de mon frre, mais c'est si rarement et
d'un ton toujours si srieux! Hier, ne l'avez-vous pas remarqu? elle
n'a pas dit un mot, pas un seul mot, pendant que vous tiez l. Allez,
allez, mon frre, quand on aime les gens, on leur parle, je vous assure
que ma bonne amie ne vous aime plus.

Ici Rosambert se mla de la conversation, qui changea d'objet. On parla
danse, musique, histoire et gographie. Ma soeur, qui venoit de causer
comme une fille de dix ans, raisonna alors comme une femme de vingt. Le
comte,  chaque instant plus surpris, sembloit ne pas s'apercevoir que
les heures s'couloient, quoique M. Person et pris la peine de l'en
avertir plusieurs fois. Enfin le son d'une cloche qui appeloit les
pensionnaires au rfectoire nous obligea de nous retirer.

Je vous avoue, me dit le comte, que j'ai peine  croire ce que j'ai vu.
Comment peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la
beaut, l'ingnuit de l'enfance et la raison de l'ge mr? enfin,
permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrme avec un physique
aussi prcoce? Je croyois cette runion impossible; mon ami, votre soeur
est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'ducation.--Rosambert, ce
chef-d'oeuvre est le fruit de quatorze ans de soins et de bonheur; il
fut produit par le concours le plus rare des circonstances les plus
heureuses. Le baron de Faublas a d'abord reconnu que l'ducation d'une
fille toit pour un militaire un fardeau trop pesant: ma mre, que nos
regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mre s'est trouve digne
d'en tre charge. Le hasard aussi l'a bien seconde: il s'est rencontr
pour sa fille des domestiques qui obissoient et ne raisonnoient pas;
une gouvernante qui ne contoit pas d'histoires galantes et ne lisoit pas
de romans; des matres qui ne s'occupoient avec leur lve que de sa
leon; une socit de gens attentifs qui ne se permettoient jamais un
geste suspect, un mot quivoque; et, ce qui n'est pas le moins essentiel
et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, coutoit et
ne questionnoit pas. Enfin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adlade
est au couvent.--Six mois! Ah! dans un espace de temps beaucoup plus
court, combien de demoiselles qu'on dit bien leves acquirent l de
grandes lumires, et reoivent mme certaines leons qui avancent
beaucoup une jeune fille!--C'est ici, Rosambert, qu'il faut encore
admirer le bonheur d'Adlade! Vive, foltre, enjoue avec toutes ses
compagnes, elle n'en a distingu qu'une, une aussi dlicate, aussi
honnte, aussi sage qu'elle,... une un peu plus claire peut-tre,
parce que depuis quelque temps l'amour...--Je vous entends, c'est la
jolie cousine.--Oui, mon ami. Sophie, non moins vertueuse qu'Adlade,
quoique sensible un peu plus tt, Sophie est devenue l'unique amie de ma
soeur. Ces deux coeurs si purs se sont pour ainsi dire sentis attirs,
confondus. Adlade, prive de sa mre, n'a plus pens, n'a plus vcu
que par Sophie; leur amiti, aussi dlicate que vive, les a sauves des
dangers dont vous me parlez et auxquels je conois que doivent tre
exposes, dans l'enceinte o elles se trouvent rassembles, presses,
pour ainsi dire, tant de jeunes filles ardentes, inquites, curieuses,
que le temps, l'heure, les lieux, invitent continuellement  des
liaisons qui, devenant trs intimes, peuvent bien n'tre pas toujours
dsintresses. Depuis quelque temps, j'ai troubl l'union des deux
amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des
plus chres affections de ma jolie cousine. Adlade,  qui l'amour (je
regardois M. Person) n'a pas encore montr son vainqueur, a port sur
Sophie sa sensibilit tout entire, et l'amertume de ses plaintes nous a
prouv l'excs de son amiti...--Et vous a assur en mme temps de votre
bonheur. En vrit, Faublas, je vous flicite si Sophie est aussi
aimable, aussi belle qu'Adlade.--Plus belle, mon ami, plus belle
encore!--Cela me parot difficile.--Oh! plus belle!... Vous la verrez.
Plus belle! imaginez...--Chut! chut! doucement; comme il s'chauffe!...
Dites-moi donc, l'homme  sentimens! puisque vous aviez une si charmante
matresse, pourquoi m'avez-vous souffl la mienne? Puisque M. de Faublas
aimoit tant le parloir, pourquoi Mlle Duportail a-t-elle couch chez la
marquise? Comment donc arrangez vous tout cela?--Mais, Rosambert, cela
n'est pas difficile...--Ni dsagrable, je le conois.--Vous riez!
coutez donc, mon ami. Vous savez comment les choses se sont passes
entre la marquise et moi.--Oui, oui,  peu prs.--Mais, rieur ternel,
coutez-moi. lev  peu prs comme ma soeur, je n'tois gure moins
ignorant qu'elle il y a huit jours. Je n'ai pas pris Mme de B...: c'est
elle qui s'est donne,... je suis excusable.--Allons, passe pour le bal
par; mais, au moins, vous tiez le matre de ne pas retourner chez
elle. Le bal masqu! hem! qu'en dites-vous?--Je dis qu'on m'y avoit
attir... Je n'ai gure que seize ans, moi! mes sens sont neufs.--Ah!
Sophie, pauvre Sophie!--Ne la plaignez pas, je l'adore! Mais, Rosambert,
je sais bien qu'il n'y a que des noeuds lgitimes qui puissent m'assurer
sa possession.--Cela doit tre au moins.--Eh bien, en attendant que
l'hymen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie...--C'est ce que
l'on saura par la suite.--Cependant mon clibat me parotra dur.--Je le
crois!--Ma vivacit m'emportera quelquefois.--Sans doute.--Je ferai
peut-tre quelque infidlit  ma jolie cousine...--Cela est plus que
probable.--Mais, ds qu'un heureux mariage...--Ah! oui.--Alors, ma
Sophie, je n'aimerai que toi...--Cela n'est pas si sr.--Je t'aimerai
toute ma vie.--Celui-l me parot fort!

Rosambert me quitta. Jasmin,  qui je demandai, en rentrant, si l'on
avoit rapport mes habits, me dit qu'il n'avoit vu personne; j'attendis
jusqu'au soir le commissionnaire, qui ne vint pas. J'tois inquiet,
parce que j'avois laiss dans mes poches un portefeuille qui contenoit
deux lettres: l'une m'avoit t envoye de province par un vieux
domestique de mon pre; le bonhomme me souhaitoit une bonne anne.
J'aurois t fch de perdre l'autre: c'toit celle que la marquise
m'avoit crite quelques jours auparavant; elle toit, comme on sait,
adresse  Mlle Duportail, et je voulois la conserver.

Les habits me furent rapports le lendemain matin; mais je cherchai
vainement dans les poches, le portefeuille ne s'y trouvoit plus. Mme
Dutour vint me faire oublier mon inquitude en me remettant une lettre
de la marquise. J'ouvris avec empressement, je lus:

  _Ce soir, mon bon ami,  sept heures prcises, trouvez-vous  la porte
  de mon htel; vous pourrez suivre avec assurance la personne qui,
  aprs avoir soulev le chapeau dont vous vous serez couvert les yeux,
  vous nommera l'Adonis. Je ne puis vous en crire davantage, depuis le
  matin je suis obsde; on me fatigue des dtails de la science
  physionomique; ce n'est pas celle-l que je me soucie d'approfondir. O
  mon ami, vous possdez si bien l'art de plaire que, quand on vous
  connot, on ne sait plus qu'aimer, on ne veut plus savoir que cela._

                   *       *       *       *       *




[Illustration: L'OTTOMANE]




Cette lettre toit si flatteuse, l'invitation qu'elle contenoit toit si
sduisante, que je ne balanai pas. J'assurai la Dutour que je ne
manquerois pas de me rendre au lieu indiqu. Cependant, quand la
messagre fut partie, je sentis quelque irrsolution. Ne devois-je pas
dsormais, uniquement occup de Sophie, viter toute occasion de revoir
sa trop dangereuse rivale?... Mais pourquoi m'imposerois-je cette loi
cruelle sans ncessit? Avois-je dclar mon amour  Sophie? Sophie
m'avoit-elle avou le sien? avoit-elle acquis le droit d'exiger de moi
ce sacrifice? D'ailleurs,  le bien prendre, ce que j'allois faire ne
pouvoit pas s'appeler une infidlit! je ne m'embarquois pas dans une
intrigue nouvelle! Puisque j'avois pass la nuit avec la marquise,
puisque je l'avois revue depuis dans ce galant boudoir, quel
inconvnient de lui faire encore une visite? Cela ne faisoit jamais que
trois rendez-vous au lieu de deux; le crime toit-il dans le nombre? Et
puis ma jolie cousine ne seroit pas instruite de celui-l... Enfin, ma
parole toit engage! le lecteur voit bien que je ne pouvois me
dispenser d'aller  ce rendez-vous.

Je ne me fis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre  la
porte, elle souleva mon chapeau. Venez, bel Adonis. Je la suivis 
petits pas. Cependant le suisse, quoique  demi ivre, entendit quelque
bruit et demanda qui c'toit. C'est moi! c'est moi! rpondit
Justine.--Oui, reprit l'autre, c'est vous! mais ce jeune gaillard?--Eh
bien, c'est mon cousin. Le suisse toit en gaiet, il se mit 
fredonner: Voil mon cousin l'Allure, mon cousin, voil mon cousin
l'Allure.

Cependant Justine me conduisoit au fond de la cour; nous enfilmes un
escalier drob; on conoit que la jolie soubrette fut embrasse
plusieurs fois avant que nous fussions au premier tage. Alors elle me
fit signe d'tre plus sage et m'ouvrit une petite porte, je me trouvai
dans le boudoir de la marquise. Entrez, me dit Justine, entrez dans la
chambre  coucher, vous seriez mal ici; elle sortit, et ferma la porte
sur elle.

J'entrai dans la chambre  coucher; ma belle matresse vint  moi. Ah!
maman, c'est donc ici que pour la seconde fois... Elle m'interrompit:
Mon Dieu! je crois entendre le marquis! le voil revenu pour toute la
soire! sauvez-vous, partez! D'un saut je regagnai le boudoir; mais je
ne songeai pas  tirer sur moi la porte de la chambre  coucher, elle
resta entr'ouverte; et, pour comble de malheur, cette tourdie de
Justine avoit ferm  double tour l'autre porte qui conduisoit 
l'escalier drob. La marquise, qui ne pouvoit deviner que la retraite
me ft ferme, s'toit assise tranquillement. Dj le marquis toit
entr dans son appartement et s'y promenoit d'un air effar. Je
tremblois qu'il ne m'apert dans le boudoir, il n'y avoit pas moyen
d'en sortir: comment faire? Je me jetai sous l'ottomane, et dans une
situation trs incommode j'entendis une conversation fort singulire,
qui eut un dnouement plus singulier encore.

Vous voil de retour de bonne heure, Monsieur?--Oui, Madame.--Je ne
vous attendois pas sitt.--Cela se peut bien, Madame.--Vous paroissez
agit, Monsieur, qu'avez-vous donc?--Ce que j'ai, Madame, ce que
j'ai!... j'ai que... je suis furieux.--Modrez-vous, Monsieur... Peut-on
savoir...?--J'ai que... il n'y a plus de moeurs nulle part... les
femmes!...--Monsieur, la remarque est honnte, et l'application
heureuse!--Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!... et, quand
on me joue, je m'en aperois bien vite!--Comment! Monsieur, des
reproches! des injures! cela s'adresseroit-il... Vous vous expliquerez
sans doute?--Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez tre
convaincue.--Convaincue!... de quoi, Monsieur?--De quoi? de quoi? un
moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!...
Madame, vous avez reu chez vous, log chez vous, couch avec vous Mlle
Duportail? La marquise avec fermet: Eh bien, Monsieur?--Eh bien,
Madame, savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?--Je le sais... comme
vous, Monsieur; elle m'a t prsente par M. de Rosambert; son pre est
un honnte gentilhomme, chez qui vous avez soup encore avant-hier.--Il
ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que Mlle
Duportail?--Je vous le rpte, Monsieur, je sais comme vous que Mlle
Duportail est une fille bien ne, bien leve, fort aimable.--Il ne
s'agit pas de cela, Madame.--Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc?
avez-vous jur de pousser ma patience  bout?--Un moment donc, Madame.
Mlle Duportail n'est point une fille... La marquise trs vivement:
N'est point une fille!...--N'est point une fille bien ne, Madame;
c'est une fille d'une espce... de ces filles qui... l... vous
m'entendez?--Je vous assure que non, Monsieur.--Je m'explique pourtant
bien; c'est une fille qui... dont... que... enfin suffit, vous y
tes?--Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.--C'est que je
voudrois vous gazer cela... Madame, c'est une p....., vous
comprenez?--Mlle Duportail une... Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens
pas, il faut que je rie. En effet, la marquise se mit  rire de toutes
ses forces. Riez, riez, Madame... Tenez, connoissez-vous cette
lettre-l?--Oui, c'est celle que j'ai crite  Mlle Duportail, le
lendemain du jour qu'elle a couch chez moi.--Justement, Madame. Et
celle-ci, la connoissez-vous?--Non, Monsieur.--Regardez-la, Madame, vous
voyez bien l'adresse: _A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas_; et
lisez le dedans: _Mon cher matre, j'ai l'honneur de prendre la libert
d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette anne qui
commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'tre, avec un
profond respect, mon cher matre, etc._ C'est une lettre de bonne anne
d'un domestique  son matre, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame,
ces deux lettres toient dans le portefeuille que voici.--Enfin,
Monsieur?--Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais o je
l'ai trouv?--Dites, dites, Monsieur.--Je l'ai trouv dans un endroit
o... l...--Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez
toujours oblig d'en venir l, ainsi...--Eh bien, Madame, je l'ai trouv
dans un mauvais lieu.--Dans un mauvais lieu!--Oui, Madame.--O vous
aviez affaire, Monsieur?--O la curiosit m'a conduit. Tenez, je vais
vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des
billets imprims, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut
leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera  tant par heure; moi,
j'ai t voir cela par curiosit, uniquement par curiosit, comme je
vous le disois tout  l'heure.--Quel jour y avez-vous t,
Monsieur?--Hier, l'aprs-dne, Madame. Les boudoirs sont en effet
charmans!... Il y en a un surtout au premier tage... il est vraiment
joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcve, un
lit... ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est 
ressorts!... ah! c'est trs plaisant! tenez, il faut quelque jour que je
vous fasse voir cela.--Un mari et sa femme en partie fine! rpondit la
marquise, cela seroit beau.

J'entendis quelque bruit; la marquise se dfendoit, le marquis
l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit
inquit, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gne de ma
situation. Le marquis reprit ainsi:

Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier
tage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge 
ct... cela est fort bien imagin... Vous entendez qu'une femme comme
il faut a l'air d'tre chez sa marchande de modes; point du tout, elle
monte l'escalier, et puis on vous en plante  un pauvre mari!... Mais
coutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et
dans cette armoire j'ai trouv ce portefeuille! Ainsi il est clair que
Mlle Duportail a t l avec ce M. de Faublas, et cela est trs vilain 
elle, et trs malhonnte  M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous
l'avoir prsente! et trs imprudent  son pre de la laisser sortir,
accompagne seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas t la
dupe! il y a dans sa figure... Vous savez comme je suis
physionomiste!... elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose
dans les traits qui annonce un sang... Cette fille-l a du temprament,
et je l'ai bien vu!... Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui
dit qu'il y avoit des circonstances... hein! des circonstances! vous
n'aviez pas remarqu cela, vous! Moi, je vous ai relev le mot! ah! on
ne m'attrape pas! et tenez, le mme jour... Venez, venez, Madame...

La marquise, qui me croyoit parti, se laissa conduire  son boudoir; le
marquis continua.

Elle toit ici, dans ce boudoir,... l. Vous, vous tiez couche sur
cette ottomane... Je suis arriv... Madame, elle avoit le teint anim,
les yeux brillans, un air!... oh! je vous le dis, cette fille a un
temprament de feu! Vous savez que je m'y connois; mais laissez-moi
faire, j'y mettrai bon ordre.--Comment! Monsieur, vous y mettrez bon
ordre?...--Oui, oui, Madame; d'abord je dirai  Rosambert ce que je
pense de son procd; il y a peut-tre t avec elle, Rosambert! ensuite
je verrai M. Duportail, et je l'instruirai de la conduite de sa
fille.--Quoi! Monsieur, vous ferez  M. de Rosambert une mauvaise
querelle?--Madame, Madame, Rosambert savoit ce qui en toit, il toit
jaloux de moi comme un tigre.--De vous, Monsieur?--Oui, Madame, de moi,
parce que la petite avoit l'air de me prfrer,... elle me faisoit mme
des avances, et c'est en cela qu'elle m'a jou, elle! car elle avoit
alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas, et
je verrai M. Duportail.--Quoi! Monsieur, vous pourriez aller dire  un
pre...?--Oui, Madame, c'est un service  lui rendre; je le verrai, je
l'instruirai de tout.--J'espre, Monsieur, que vous n'en ferez rien.--Je
le ferai, Madame.--Monsieur, si vous avez quelque considration pour
moi, vous laisserez tout cela tomber de soi-mme.--Point, point, je
saurai...--Monsieur, je vous le demande en grce.--Non, non,
Madame.--Vous m'clairez, Monsieur, je vois le motif de l'intrt si
pressant que vous prenez  ce qui regarde Mlle Duportail... Je vous
connois trop bien pour tre la dupe de cette austrit de moeurs dont
vous vous parez aujourd'hui; vous tes fch, non pas de ce que Mlle
Duportail a t dans un lieu suspect, mais de ce qu'elle y a t avec un
autre que vous.--Oh! Madame!--Et quand j'accueillois chez moi une
demoiselle que je croyois honnte, vous aviez des desseins sur
elle!--Madame!--Et vous osez venir vous plaindre  moi-mme d'avoir t
jou! c'toit moi, c'toit moi seule qu'on jouoit.

Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri, et puis il
embrassa la marquise en lui disant: Si vous saviez comme je vous
aime!--Si vous m'aimiez, Monsieur, vous auriez plus de considration
pour moi, plus de respect pour vous-mme, plus de mnagement pour un
enfant peut-tre moins  blmer qu' plaindre... Que faites-vous donc,
Monsieur? Laissez-moi. Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre  un
pre malheureux les garemens de sa fille; vous n'iriez pas conter cette
aventure  M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui
dira partout que j'ai reu chez moi une fille  intrigue!... Mais,
Monsieur, finissez donc; ce que vous faites l ne ressemble 
rien.--Madame, je vous aime.--Il suffit bien de le dire! il faut le
prouver.--Mais depuis trois ou quatre jours, mon coeur, vous ne voulez
jamais que je vous le prouve.--Ce ne sont pas de ces preuves-l que je
vous demande, Monsieur... Mais, Monsieur, finissez donc.--Allons,
Madame! allons, mon coeur!--En vrit, Monsieur, cela est d'un
ridicule!--Ah! nous sommes seuls.--Il vaudroit mieux qu'il y et du
monde! cela seroit plus dcent! Mais finissez donc, n'avons-nous pas
toujours le temps de faire ces choses-l?... Finissez donc... Quoi! des
gens maris!...  votre ge!... dans un boudoir!... sur une ottomane!...
comme deux amans!... et quand j'ai lieu de vous en vouloir, encore!--Eh
bien, mon ange, je ne dirai rien  Rosambert, rien  M. Duportail.--Vous
me le promettez bien?--Oh! je vous en donne ma parole...--Eh bien, un
moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi.--Oh! de tout mon
coeur, le voil. (Il y eut un moment de silence.)--En vrit, Monsieur,
dit la marquise d'une voix presque teinte, vous l'avez voulu, mais cela
est bien ridicule.

Je les entendis bgayer, soupirer, se pmer tous deux; on ne peut se
figurer ce que je souffrois sous l'ottomane pendant cette trange scne;
j'aurois trangl les acteurs de mes mains; et, dans l'excs de mon
dpit, j'tois tent de me dcouvrir, de reprocher  la marquise cette
infidlit d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amre
mystification qu'il me faisoit essuyer sans le savoir. Justine vint
terminer mes irrsolutions; elle ouvrit tout  coup la porte de
l'escalier drob. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la
chambre  coucher pour y rparer son dsordre. Justine, apercevant un
mari au lieu d'un amant, demeura stupfaite, et la marquise ne fut pas
moins tonne qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je
remerciai tout bas la femme de chambre. Grand merci, Justine, tu m'as
rendu service, j'tois fort mal dessous, tandis que madame toit dessus
trs  son aise. La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me
rpondre, ni me retenir: son mari toit si prs de l! probablement il
alloit rentrer ds qu'il seroit plus dcemment vtu. Justine se rangea
pour me laisser passer. Je descendis l'escalier drob, sans lumire, au
risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement,
et je sortis de l'htel en maudissant ses matres.

Le lendemain j'tois encore au lit quand Jasmin m'annona Justine et se
retira discrtement. Mon enfant, je songeois  toi.--Oh! Monsieur,
laissez-moi; cette fois-ci vous ne m'y prendrez pas, je veux commencer
par ma commission. Savez-vous que j'ai t encore bien gronde hier?
vous nous avez fait une belle peur! vous n'tiez pas encore au bas de
l'escalier quand le marquis est rentr dans le boudoir. Voyez cette
sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet! Ds qu'il
nous a quittes, madame, dsole de l'aventure, m'a dit qu'elle ne
concevoit pas pourquoi vous vous tiez cach sous l'ottomane. J'ai t
force de lui avouer que j'avois, sans y songer, ferm la porte  double
tour. Elle m'a fait une scne! et puis ce matin elle m'a remis cette
lettre pour vous.--Fort bien, ma petite Justine, voil ta commission
faite, car je n'ouvrirai pas la lettre.--Vous ne l'ouvrirez pas,
Monsieur?--Non; je suis fch contre ta matresse.--Vous avez
tort.--Mais je ne suis pas fch contre toi, Justine.--Et vous avez
raison... Finissez... Mais, tenez, je le veux bien,  condition que vous
lirez la lettre.--Oh! qu'une matresse est heureuse d'avoir une fille
comme toi! eh bien, oui, je lirai.

Justine remplit de si bonne grce les conditions du trait qu'il y
auroit eu de ma part de la perfidie  ne pas tenir parole: j'ouvris la
lettre.

  _Que notre aventure d'hier m'a peine, mon bon ami! Cette scne, qui
  n'et t que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas t
  le tmoin, est devenue, par votre prsence, aussi dsagrable pour moi
  que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant,
  ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez  moi,
  mon bon ami, revenez  celle qui vous aime; trouvez-vous  midi au
  lieu qu'on vous dsignera. L, je n'aurai pas de peine  me justifier;
  l, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me
  trouvera prte  lui pardonner sa vivacit._

Monsieur, reprit Justine ds que j'eus fini ma lecture, madame vous
attendra  midi au boudoir de l'autre jour... vous savez bien?... o
nous vous avons habill.--Oui, Justine, et o tu as tant pleur! Si tu
savois comme j'ai souffert pour toi! Mais aussi, friponne, tu ne te
contentes pas de faire des malices, tu en dis!--Ne me parlez pas de
cela, j'en suis encore toute honteuse... Finissez donc,... donnez-moi
votre rponse pour ma matresse.--Ma rponse, Justine, est que je n'irai
pas au rendez-vous.--Vous n'irez pas?--Non, Justine.--Quoi! vous
donnerez ce chagrin-l  ma matresse?--Oui, mon enfant.--Mais vous
allez me faire gronder.--Je me charge de te consoler d'avance.--Vous
tes bien dcid?--Trs dcid, Justine.--Eh bien, en ce cas, faites un
bout de lettre,... finissez donc... (elle m'embrassa). crivez un mot
pour ma matresse.--Non, mon enfant, je n'crirai pas.--Laissez-moi...
Mais tenez, je le veux bien encore,  condition que vous crirez.--Ah!
Justine, je le rpte, qu'une matresse est heureuse d'avoir une fille
comme toi! eh bien, oui, j'crirai.

J'crivis en effet:

  _Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucoup _peine_;
  mais,  la manire dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane,
  j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas trs pnible. Quand
  on a un mari aimable, galant et tendrement aim, Madame, on doit s'en
  tenir l. Je suis avec le plus vif regret, etc._

O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant  vous, je m'applaudis de
l'effort gnreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de
penser qu'enfin je vous avois sacrifi un rendez-vous, et qu' l'heure
mme o la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois prs
de vous du bonheur de vous admirer!

Hlas! elle ne vint pas au parloir. Ah! ma soeur, pourquoi votre amie
n'est-elle pas avec vous?--Je vous disois bien qu'elle toit malade!
Hier encore elle a pleur toute la journe; de la nuit elle n'a ferm
l'oeil, la fivre s'est dclare ce matin.--La fivre! Sophie a la
fivre! Sophie est en danger!--Ne parlez pas si haut, mon frre, je ne
sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint ple,
les yeux rouges, la tte penche, la respiration lente, la parole brve
et entrecoupe; j'ai cru mme surprendre quelques momens de dlire. Ce
matin, son visage s'est enflamm tout  coup, ses yeux sont devenus vifs
et brillans; elle a prononc trs vite et trs bas quelques mots que je
n'ai pu entendre, mais bientt elle est retombe dans un accablement
plus profond. Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,... je ne
le puis, je ne le dois pas... Jamais il ne le saura. J'ai vu des larmes
couler de ses yeux. Elle a ajout d'un ton douloureux: Comme je me suis
trompe! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat! J'ai pris sa
main, elle a serr la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me
rpte sans cesse: Adlade! Adlade! ah! que tu es heureuse! Sa
gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjure de ne lui rien dire.
Cependant, mon frre, il faudra que j'avertisse Mme Munich (c'toit le
nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne
amie; qu'en pensez-vous?--Adlade, lui avez-vous dit que j'tois
ici?--Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne
vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-mme.--Sophie vous a dit...--Oui,
Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a charge de vous le dire. Hier,
avant souper, je lui racontois que vous aviez amen avec vous un jeune
monsieur fort aimable; elle a demand son nom, j'ai rpondu: Le comte
de Rosambert.--Rosambert? a-t-elle rpt avec tonnement, Rosambert?
C'est celui qui a men votre frre chez la marquise de B...! Ce n'est
pas un jeune homme honnte. Votre frre en fait son ami, il gtera tout
 fait votre frre... Adlade, il commence  se dranger, votre
frre.--Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai
mme dit que tu ne l'aimes plus.--Vous lui avez dit que je ne l'aime
plus!--Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est
mis  rire, et M. de Rosambert a ri aussi...--Ces messieurs se sont mis
 rire! m'a rpliqu Sophie d'un ton fch; votre frre a ri, et n'a pas
voulu vous croire! Adlade, quand revient-il, votre frre?--Demain, ma
bonne amie.--Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amiti
pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en
convaincre, je ne le reverrai de ma vie. Elle m'a quitte, et puis un
moment aprs elle est revenue me dire en riant: Oui, ma chre Adlade,
tu as raison; je n'aime pas ton frre, je ne l'aime pas. Ne manque pas
de le lui dire demain. Elle rioit; et cependant je vous assure,
Faublas, que tout de suite elle s'est mise  pleurer.

Tandis qu'Adlade me parloit, mon coeur toit pntr de douleur et de
joie!

Il faut, reprit ma soeur, il faut que je vous fasse part d'une
singulire ide qui m'toit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je
ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en mme temps,
je ne puis m'empcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle;
cependant il y a l dedans quelque mystre que je ne pntre pas.
Srement quelqu'un lui donne du chagrin... Mon frre, j'ai vraiment eu
peur que ce ne ft vous. Pourquoi le hait-elle  prsent? me suis-je
dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle
ingrat et cruel?... Vous sentez bien, Faublas, qu'en y rflchissant un
peu, je me suis convaincue que cette ide n'toit pas raisonnable... Mon
frre, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal
a-t-il fait  ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?

--Adlade! m'criai-je, ma chre Adlade!

--Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fch contre moi? Je
vous assure que j'ai pens tout cela malgr moi, et que je ne vous l'ai
pas dit pour vous offenser.--Je le sais bien, ma chre soeur, je le sais
bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.--Mon frre,
pensez-vous qu'elle puisse devenir srieuse? Pensez-vous que je doive
avertir la gouvernante de Sophie?--Non, Adlade, non, ne l'avertis pas.
Ta bonne amie a la fivre, comme tu dis bien; et je connois un remde
qui la gurira. Adlade, je vous apporterai demain matin la recette
crite sur un morceau de papier soigneusement cachet; vous ne montrerez
ce papier  personne: vous le donnerez  Sophie, quand Mme Munich ne
sera pas avec elle; il est essentiel que Mme Munich ne voie pas ce
papier. Vous m'entendez bien?--Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je
vous aurai d'obligations, si vous gurissez ma bonne amie!--Adlade,
dites  ma jolie cousine que je crois connotre son mal, que je le
partage, et que j'espre lui rendre sa tranquillit. Lui direz-vous bien
cela, ma soeur?--Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le
partagez, vous le gurirez, mon frre; je lui dirai mme que vous avez
pleur. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette,
et, en attendant, ne ngligez rien pour que son succs soit entier;
gardez-vous de ne vous en rapporter qu' vous seul, vous n'tes pas
mdecin, mon frre: courez aujourd'hui chez les plus clbres d'entre
eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire;
jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne
infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant dtruire le mal, vous
alliez le rendre incurable! Mon frre, il faut que la gurison soit
radicale, et prompte aussi, bien prompte! Htez-vous, htez-vous pour
Sophie qui souffre, qui dprit, qui brle; pour moi qui suis si
malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-mme, mon frre, car ma
bonne amie, ds qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant
qu'elle vous aimoit autrefois.

Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adlade, que des
peines de Sophie. Malheureusement mon pre donnoit  dner ce jour-l.
Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me
retint jusqu' plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand
on se croit aim, quand on veut crire  sa matresse, quel tourment
d'tre oblig de jouer toute la soire! Je ne le souhaite pas  mon plus
cruel ennemi.

On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un
petit cabinet pratiqu au fond de ma chambre  coucher; j'avois l
quelques livres d'tude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas
souvent. Je me mis  mon secrtaire. J'crivis une premire lettre, que
je dchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien
corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois d
recommencer encore la troisime, que voici:

  _Ma jolie cousine,_

  _Il est enfin venu ce moment tant souhait o je puis librement vous
  ouvrir mon coeur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et
  peut-tre assurer ainsi notre bonheur commun._

  _Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'prouvai le premier jour
  que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon coeur fut agit!
  Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dvorant circule
  aujourd'hui dans mes veines... Sophie, je n'existe plus que par toi!_

J'en tois l, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annona le vicomte
de Florville. Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que
je n'y suis pas.--Monsieur, il est dans votre chambre 
coucher.--Comment! vous laisseriez donc entrer toute la
terre?--Monsieur, il a forc la porte.--Au diable le vicomte de
Florville!

Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vnt jusque dans mon cabinet,
et que d'un coup d'oeil profane il ne parcourt ce papier dpositaire de
mes plus secrets sentimens, je me prcipitai dans ma chambre  coucher.
Un cri de surprise et de joie m'chappa: ce prtendu vicomte, c'toit la
marquise de B...! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le
second, de verrouiller la porte; le troisime, d'embrasser le charmant
cavalier; le quatrime!... Les esprits pntrans l'ont dj devin.

La marquise, toujours tonne de ma vivacit, ds qu'elle eut repris ses
esprits, me dit: Vous tes un bien singulier jeune homme, ne vous
lasserez-vous jamais de prendre ainsi le roman par la queue? Il n'y a
que vous dans le monde capable de commencer un raccommodement par o il
doit finir.--Eh bien, maman, prenez qu'il n'y ait rien de fait, voyons,
disputons-nous.--Oui, afin de nous raccommoder encore, n'est-il pas
vrai, petit libertin?--Ah! ma chre maman, je n'ai pas une ide que vous
ne compreniez d'abord.--Hier pourtant vous ne m'avez pas comprise,
ingrat que vous tes!--Hier, je boudois encore.--Et de quoi, s'il vous
plat? Pouvois-je souponner que vous fussiez sous cette ottomane?
N'toit-il pas essentiel, pour vous et pour moi, de retirer ce
portefeuille des mains du marquis?--Tout cela est vrai, maman; mais le
dpit...--Le dpit! Vous avez du dpit! vous, pour qui j'oublie mes
devoirs,... toutes les biensances,... le soin mme de ma rputation; et
de quel ton rpondez-vous  la lettre la plus tendre? (Elle tira la
mienne de sa poche.) Tenez, ingrat, relisez-la, votre lettre; relisez-la
de sang-froid, si vous pouvez. Quelle cruelle ironie! quel persiflage
amer! Et cependant je vous pardonne! et cependant je viens vous
chercher! Je me conduis avec autant de foiblesse et d'imprudence qu'un
enfant de douze ans... Faublas! Faublas! il faut que le charme soit bien
fort!... il faut... que vous m'ayez ensorcele!--Petite maman!--Eh
bien?--Grondez-moi fort, parce que nous nous raccommoderons.--Comment!
fripon, vous n'avouerez seulement pas que vous avez eu tort? Vous ne me
demanderez pas pardon?--Si fait!... oh! que vous tes belle!... oh! que
je vous demande pardon!

Les gens qui ont de l'esprit, et mme ceux qui n'en ont pas, devineront
encore qu'ici la marquise et moi nous nous raccommodmes.

On croit que nous allons recommencer  nous quereller; point du tout.
Voici l'instant des petites caresses et des complimens tendres. Mon
Dieu! Florville! que vous tes sduisant dans ce joli nglig! que ce
frac anglais vous va bien!--Mon ami, je l'ai fait faire hier tout
exprs. Il est, si je ne me suis pas trompe, de la mme toffe et de la
mme couleur que ce charmant habit d'amazone dans lequel l'amour, qui
vouloit ma dfaite, te fit parotre  mes yeux pour la premire fois.
Devenue chevalier de Mlle Duportail, j'ai senti qu'il me convenoit de
prendre ses couleurs. (Je la serrai dans mes bras.)--Et moi, dsormais
l'esclave du vicomte de Florville, je me plairai toujours  porter ses
chanes. Maman, quelle douce rciprocit!--Mon ami, l'amour est un
enfant qui s'amuse de ces mtamorphoses. Il fit de Mlle Duportail une
vierge folle, il fait de la marquise de B... un jeune homme imprudent.
Ah! puisse le vicomte de Florville te parotre aussi aimable que Mlle
Duportail me sembla jolie!...--Aussi aimable?... ah! bien
davantage!--Oh! non, rpondit-elle en se mirant avec complaisance, en me
considrant avec tendresse; oh! non. Vous tes mieux, mon ami, plus
grand, plus dgag. Il y a dans votre air quelque chose de hardi, de
martial...--Oui, maman, et, si j'en crois un grand physionomiste,
quelque chose de plus nerveux...--Faublas, laissez l monsieur le
marquis,... n'est-ce pas assez du mauvais tour que nous lui jouons?...
Enfin, je ne suis pas venue ici pour m'occuper de lui... Oh , mon ami,
dis-moi sans flatterie comment tu me trouves.--Bien, plus que bien. Je
n'aurois pas de peine  vous dire comment vous tes mieux; mais puisque
absolument, homme ou femme, il faut qu'on s'habille, ah! je dfie que,
d'une manire ou de l'autre, personne soit jamais aussi jolie que
vous.--Voil bien le langage d'un amant! toujours enthousiaste, toujours
exagr!... Mon cher Faublas, quelle femme sera plus heureuse que moi,
si tu me vois toujours des mmes veux?...--Oh! maman, toute ma vie!

Je la tenois dans mes bras; elle m'chappa pour aller prendre une pe
qu'elle aperut sur un fauteuil. En ajustant le ceinturon, elle me dit:
J'ai un joli cheval anglois que je monte quelquefois, nous touchons au
printemps, j'aime beaucoup  me promener  cheval dans les environs de
Paris: voudrez-vous bien m'accompagner quelquefois, Faublas?... Veux-tu,
mon ami, t'garer de temps en temps dans les bois avec le vicomte de
Florville?--Mais on nous verra.--Non, le marquis est souvent oblig
d'aller  la cour.--Eh bien, maman, quel jour?--Laissez donc parotre la
verdure.

En me parlant, elle avoit tir mon pe, et, s'escrimant en face de moi:
En garde, Chevalier! me dit-elle.--Je ne sais pas si le vicomte est
redoutable, mais ce que je sais bien, c'est que ce n'est pas ainsi que
je dois me battre avec la marquise. Ose-t-elle accepter une autre espce
de combat? Elle vola dans mes bras. Ah! Faublas, me dit-elle en riant;
ah! s'il n'y en avoit pas de plus meurtriers...--Maman, ce ne seroit
plus parmi les hommes qu'on chercheroit des hros.

Je venois de mettre la marquise hors d'tat de me battre, et bien m'en
prit.

Ma belle matresse me donna encore deux heures que nous employmes
passablement bien. Si je n'coutois que mon coeur, me dit-elle enfin,
je resterois ici toute la journe; mais voici l'heure  laquelle je dois
rejoindre Justine dans un endroit, et mes gens dans un autre. Nous nous
dmes adieu, je reconduisis poliment le vicomte de Florville. Dj
sortis de mon appartement, nous allions descendre l'escalier, lorsqu'
travers les rampes je distinguai, dans le vestibule, Rosambert qui se
disposoit  monter. J'en avertis la marquise. Rentrons promptement, me
dit-elle, je vais me cacher dans quelque coin de votre appartement, vous
le renverrez vite. A ces mots, sans me donner le temps de la rflexion,
elle rentra, traversa ma chambre  coucher comme une folle, et se jeta
dans mon cabinet.

Rosambert entra: Bonjour, mon ami, comment se porte Adlade? comment
se porte la jolie cousine?--Chut! chut! ne me parlez pas de cela, mon
pre est l.--O?--Dans ce cabinet.--Dans ce cabinet! votre
pre?--Oui.--Et que fait-il l?--Il examine des livres.--Comment, vos
livres! Mais non, il n'est pas dans ce cabinet, car, tenez, le voil qui
entre... Il y a de la marquise dans tout ceci... Et pourquoi ne pas me
dire tout bonnement que vous tes en affaire? Adieu, Faublas,  demain.
Il passa devant mon pre, et le salua: Monsieur, vous avez quelque
chose  dire  monsieur votre fils: je vous laisse...

Cependant le baron me regardoit d'un air svre et se promenoit  grands
pas. Impatient de savoir ce que m'annonoit cet abord sinistre, je lui
demandai respectueusement pourquoi il m'avoit fait l'honneur de monter
chez moi. Vous le saurez tout  l'heure, Monsieur. Un domestique
parut. Va-t-il venir? cria le baron.--Le voil, Monsieur, et mon cher
gouverneur entra.

Le baron lui dit: Monsieur, ne vous ai-je pas charg de la conduite et
de l'ducation de mon fils?--Oui, sans doute...--Eh bien, Monsieur,
l'une est trs nglige, et l'autre trs mauvaise.--Monsieur, ce n'est
pas ma faute; monsieur votre fils n'aime pas l'tude...--C'est l le
moindre mal, interrompit le baron; mais comment ne suis-je pas instruit
de ce qui se passe chez moi? Pourquoi ne m'avertissez-vous pas des
dsordres de mon fils?--Monsieur, quant  ce qui se passe chez vous, je
ne puis rpondre que de ce que je vois; au dehors je ne puis rpondre de
rien. Monsieur votre fils, quand il sort, souffre rarement que je
l'accompagne, et... (Un regard que je jetai sur M. Person l'avertit
qu'il en avoit assez dit.) Le baron reprit: Monsieur, je n'ai qu'un mot
 vous dire: si ce jeune homme se conduit toujours aussi mal, je me
verrai forc de lui choisir un autre instituteur. Laissez-nous, je vous
prie.

Lorsque M. Person fut sorti, le baron prit un fauteuil et me fit signe
de m'asseoir. Pardon, mon pre, mais j'ai affaire.--Je le sais,
Monsieur, et c'est prcisment pour que cette affaire ne s'achve pas
que je viens vous parler.--Mon pre,... encore une fois pardon; mais il
faut que je sorte...--Non, Monsieur, vous resterez, asseyez-vous. Il
fallut bien s'asseoir, j'tois sur les pines. Le baron commena.

Se peut-il que Faublas ait de sang-froid mdit des horreurs? Se
peut-il qu'il veuille abuser la simple innocence et prparer des piges
 la vertu?--Moi, mon pre?--Oui, vous. Je viens du couvent, je sais
tout.

Si mon fils, encore trop jeune pour sentir que plus une conqute est
aise, moins elle est flatteuse; qu'il faut se garder de confondre une
intrigue avec une passion; que l'amour du plaisir ne fut jamais de
l'amour...--Mon pre, daignez parler moins haut.--Si mon fils, trop
enivr de ce qu'on ne peut appeler qu'une bonne fortune...--Plus bas, je
vous en supplie.--Trop charm de la dcouverte d'un sens nouveau et de
la possession d'une femme qui n'est pas sans attraits; si mon fils dans
les bras de la marquise de B...--C'en est trop, de grce, mon
pre.--Avoit oubli son pre, son tat, ses devoirs, je l'aurois plaint,
mais je l'aurois excus; je lui aurois donn les conseils d'un ami; je
lui aurois dit: Plus la marquise...--Mon pre, si vous saviez...--Plus
la marquise est belle, et plus elle est dangereuse. Examine avec moi la
conduite de cette femme dont tu es pris. Au premier coup d'oeil ta
figure la dcide: elle te prend en une soire...--Je vous conjure de
mnager...--Pour satisfaire sa folle passion, elle expose sa vie et la
tienne. Qu'elle doit tre vive, ardente, emporte celle...--Mon
Dieu!--Celle qui sacrifie  la soif du plaisir son repos, son honneur,
l'estime publique!...--Ah! mon pre! Ah! Monsieur!--Je le rpte, mon
ami: plus la marquise est belle, plus elle est dangereuse! Tu croiras
dans ses bras que la nature a des ressources inpuisables...

Dsol de ne pouvoir m'expliquer, bien convaincu que le baron ne se
tairoit pas, je me dterminai  attendre patiemment la fin de cette
remontrance, que dans une autre occasion je n'aurois peut-tre pas
trouve trop longue. Le coude gauche pos sur le bras de mon fauteuil,
je mordois ma main de dpit, et mon pied droit, toujours en mouvement,
battoit la mesure sur le parquet. Mon pre cependant continuoit.

Tu l'nerveras, la nature, au moment de la pubert, dans cet ge
critique o, travaillant au dveloppement des organes, elle a besoin de
toutes ses forces pour achever son ouvrage. Je sais bien que l'excs des
plaisirs produira la satit; mais le dgot viendra trop tard
peut-tre, mais dj tu pleureras ta sant dtruite, ta mmoire perdue,
ton imagination fltrie, toutes tes facults altres. Infortun! tu
deviendras  la fleur de ton ge la proie des noirs chagrins, des
infirmits repoussantes; et, dans les horreurs d'une vieillesse
prmature, tu gmiras d'tre oblig de supporter le fardeau de la
vie... O mon ami, redoute ces malheurs plus communs qu'on ne pense;
jouis du prsent, mais songe  l'avenir; use de ta jeunesse, mais garde
des consolations pour l'ge mr.

Cependant, ajouta le baron, mon fils, peu touch de mes reprsentations
paternelles, auroit donn, en m'coutant, mille signes d'impatience; il
se seroit dandin sur son fauteuil; il m'auroit interrompu cent fois: je
n'aurois pas eu l'air de m'en apercevoir. Plus effray de ses dangers
que sensible  mes injures, j'aurois continu tranquillement, je lui
aurois dit: La marquise de B...

On conoit ce que je souffrois depuis un quart d'heure. Je ne pus
contenir davantage mon impatience longtemps concentre. Eh! mon pre,
m'criai-je, n'auriez-vous pas pu lui dire tout cela un autre jour? Le
baron toit naturellement violent, il se leva furieux. Craignant l'effet
d'un premier transport, je me sauvai dans le cabinet, dont je poussai la
porte sur moi.

J'y trouvai la marquise dans une situation bien pnible. Les bras
appuys sur le devant de mon secrtaire, elle tenoit avec ses mains ses
oreilles bouches, et lisoit, en sanglotant, un papier pos devant elle.
Je m'approchai de ma belle matresse. Oh! Madame, combien je suis
dsol!... La marquise me regarda d'un air gar: Cruel enfant!
quelles fautes tu m'as fait faire!--Parlez donc plus bas.--Mais quel
chtiment j'en reois!--De grce, parlez plus bas.--Ton pre..., ton
indigne pre,... il ose...--Mon amie, vous allez vous perdre!--Mais tu
es cent fois plus cruel que lui. Tiens. Regarde cet crit funeste,...
vois ces caractres perfides... Mes pleurs les ont effacs. (Elle me
montroit la lettre commence pour Sophie.)

--Faublas, cria le baron, ouvrez cette porte. Vous n'tes pas seul dans
ce cabinet?--Pardonnez-moi, mon pre.--J'entends quelqu'un vous parler.
Ouvrez cette porte.--Mon pre, je ne le puis.--Je le veux; ne me laissez
pas appeler mes gens. La marquise se leva brusquement. Faublas,
dites-lui que vous tes avec un de vos amis qui demande la permission de
sortir.--De sortir!--Oui, reprit-elle avec dsespoir; quelque honte
qu'il y ait  sortir, il y en aura moins qu' rester.--Mon pre, je suis
avec un de mes amis qui demande la libert de sortir.--Avec un de vos
amis?--Oui, mon pre.--Eh! que ne me disiez-vous plus tt qu'il y avoit
quelqu'un dans ce cabinet? Ouvrez, ouvrez, ne craignez rien: je suis
tranquille. Votre ami peut sortir.

--Conduisez-moi, me dit la marquise. Elle se couvrit le visage avec ses
mains: j'ouvris la porte, nous entrmes dans la chambre  coucher; nous
allions gagner la porte oppose qui conduisoit  l'escalier. Mon pre,
tonn des prcautions que l'inconnu prenoit pour se cacher, se jeta sur
notre passage; il dit  ma malheureuse amie: Monsieur, je ne vous
demande pas qui vous tes; mais vous permettrez au moins que j'aie
l'honneur de vous voir.--Mon pre, je vous conjure pour mon ami de ne
pas exiger...--Que signifie donc ce mystre? interrompit le baron. Quel
est donc ce jeune homme qui se cache chez vous, et qui craint qu'on ne
le voie en face? Je prtends le savoir  l'instant...--Mon pre, je vous
le dirai; je vous donne ma parole d'honneur que je vous le dirai.--Non,
non. Monsieur ne sortira pas que je ne le sache... La marquise se jeta
dans un fauteuil, le visage toujours couvert de ses mains. Monsieur,
vous avez des droits sur un fils; mais sur moi, je ne le croyois pas.
Le baron, entendant le son clair d'une voix fminine, souponna enfin la
vrit. Quoi! s'cria-t-il, il se pourroit... Oh! que je suis fch!...
que j'ai de regrets!... que d'excuses!... Mon fils, vous devez sentir
que votre pre, jaloux de vous rendre  vos devoirs, s'est permis sur le
compte de Mme la marquise de B... des expressions trop fortes que le
baron de Faublas dsavoue. Mon fils, reconduisez votre ami.

La marquise, ds que nous fmes dans l'escalier, donna un libre cours 
ses larmes. Que je suis cruellement punie de mon imprudence!
disoit-elle. Je voulus hasarder quelques mots de consolation.
Laissez-moi! Votre barbare pre est moins barbare que vous!

Nous tions dans le vestibule. J'ordonnai qu'on allt promptement
chercher un fiacre, et, en attendant qu'il arrivt, je fis entrer la
marquise dans la loge du suisse. Il n'y avoit qu'un instant que nous y
tions, lorsqu'un homme prsenta sa figure par le vagislas[7]
entr'ouvert, et demanda si le baron toit chez lui. La marquise se cacha
le visage dans ses mains; je me jetai devant elle pour la couvrir de mon
corps; mais tout cela ne put se faire assez promptement. M. Duportail
(car c'toit lui) eut le temps de jeter un coup d'oeil sur la marquise.
Monsieur, le baron est chez moi; si vous voulez prendre la peine d'y
monter, je vous rejoins dans un moment.--Oui! oui! me rpondit M.
Duportail en souriant.

  [7] Vagislas. C'est le nom qu'on donne  la vitre que les portiers
    ouvrent et ferment  volont.

On vint nous dire que la voiture toit  la porte. La marquise monta
promptement; je voulus m'y placer un moment auprs d'elle. Non, non,
Monsieur, je ne le souffrirai pas. La douleur dont je voyois son coeur
serr passa dans le mien. Je laissai tomber quelques larmes sur une de
ses mains que j'avois saisie, et qu'elle ne retiroit pas. Ah! vous vous
croyez auprs de Sophie! Je voulus encore entrer dans le carrosse, elle
retira sa main et me repoussa. Monsieur, si, malgr les discours de
votre pre, il vous reste encore quelque estime, quelque considration
pour moi, je vous prie de descendre et de me laisser.--Hlas! ne vous
reverrai-je donc plus? Elle ne me rpondit pas; mais ses larmes
recommencrent  couler avec plus d'abondance. Ma chre maman, quand
pourrai-je vous revoir? Dans quel lieu me permettrez-vous...?--Ingrat!
je suis trop sre que vous ne m'aimez pas; mais vous devez me plaindre
au moins... Laissez-moi... Remontez chez vous, le baron vous y attend.
Elle dit au cocher de la conduire chez Mme ***, marchande de modes, rue
***. Il fallut bien me dcider  la quitter.

Je retrouvai dans l'escalier M. Duportail qui m'y attendoit. Mon ami,
si je suis aussi bon physionomiste que le marquis de B..., ce si joli
garon que vous quittez, c'est sa belle moiti!... Mais qu'avez-vous
donc? vous pleurez! Je ne sais o M. Person s'toit fourr, nous le
vmes tout  coup derrire nous; il me dit d'un ton suffisant: Je
savois bien, Monsieur, que tout cela finiroit mal; vous ne faites aucun
cas de mes avis.--Vos avis, Monsieur, faites-m'en grce... En vrit,
c'est prcisment le matre d'cole de La Fontaine; je me noie, et il me
sermonne!--Mais qu'est-ce donc que tout cela? reprit M.
Duportail.--Montez, montez chez moi, vous allez le savoir; mon pre m'a
fait une scne!

En entrant, M. Duportail demanda au baron ce qu'il y avoit. Ce qu'il y
a? rpondit mon pre. Je l'interrompis. Ce qu'il y a, Monsieur
Duportail, ce qu'il y a!... Tenez, Mme de B... toit dans ce cabinet:
mon pre entre ici, il s'assied l, il me fait des reprsentations, sans
doute trs justes, trs paternelles; mais la marquise entendoit tout, et
mon pre la traitoit!... Ah! vous n'en avez pas d'ide! Moi, de peur de
compromettre une femme... honnte,... oui, honnte, quoi qu'on en puisse
dire, je n'osois m'expliquer; mais mon pre connot le profond respect
que je lui porte, jamais je ne m'en suis cart... Eh bien, il est
tmoin que je souffre, que je m'impatiente, que je lui manque...
Monsieur, il ne sent pas qu'il y a l-dessous quelque chose qui n'est
pas naturel! Il continue toujours! Il ne veut rien deviner!--Jeune
homme, rpliqua le baron, votre excuse est dans vos pleurs; je vous
pardonne les reproches que vous osez me faire,  cause de la douleur
dont vous paroissez oppress; mais plus vous semblez aimer la
marquise...--Mon pre...--Monsieur! Mme de B... n'est plus l: pourquoi
donc m'interrompez-vous?... Plus vous semblez aimer la marquise, et plus
je suis mcontent de vous. Si votre coeur est proccup de cette
passion, c'est donc avec froideur que vous avez mdit la perte d'une
fille vertueuse, d'une enfant respectable, de Sophie? Vous n'tes donc
qu'un vil sducteur?--Mon pre, entre Sophie et moi il n'y a d'autre
sducteur que l'amour.--Vous n'aimez donc pas la marquise?--Mon
pre...--Monsieur, que vous soyez ou que vous ne soyez pas vritablement
attach  Mme de B..., vous concevez que je m'en soucie peu; mais ce qui
m'importe, c'est que mon fils ne soit pas indigne de moi.--Ah! Baron!
interrompit M. Duportail.--Je ne dis rien de trop fort, mon ami.
Apprenez des choses qui vont vous tonner. Ce matin, je vais au couvent;
je trouve Adlade dans les larmes. Ma fille, ma chre fille, dont vous
connoissez l'aimable candeur, m'apprend que sa bonne amie est malade, et
que son frre tarde bien  apporter l'infaillible remde qu'il a promis
pour Sophie. Je la presse de s'expliquer: elle me rend le compte le plus
exact des symptmes et des effets de cette maladie que vous devinez, que
Monsieur connot, qu'il a cause, qu'il se plat  nourrir, qu'il
voudroit augmenter. Monsieur abuse de quelques dons naturels pour
sduire une enfant trop sensible; il prend sur son esprit un empire
absolu; il prpare par degrs son dshonneur.--Son dshonneur! le
dshonneur de Sophie?--Oui, jeune insens, je connois les
passions...--Mon pre, si vous les connoissez, vous savez que vous
dchirez mon coeur!--Mon fils, modrez cette imptuosit qui
m'offense... Oui, je connois les passions; oui, cette enfant que vous
respectez aujourd'hui, demain peut-tre vous la dshonorerez, si elle a
la foiblesse d'y consentir... (Il s'adressa  M. Duportail.) La recette
que Monsieur destine  _sa jolie cousine_ sera enferme dans un papier
soigneusement cachet, qu'il ne faut pas que Mme Munich voie... Vous
comprenez, mon ami... Ainsi tout est prt, la correspondance va
s'entamer: Sophie, la pauvre Sophie, dj sduite par les yeux, va
l'tre bientt par son coeur. Elle fut trompe par une belle figure,
signe ordinaire d'une belle me; elle va l'tre par les charmes non
moins perfides d'une loquence apprte; on va, dans des lettres
tudies, affecter avec elle le langage du sentiment; Sophie, attaque
de tous les cts  la fois, tombera sans dfense dans les piges qu'on
lui aura tendus... Et cependant son sducteur n'a pas dix-sept ans! Et
dans un ge encore si tendre il montre dj les gots funestes, il
emploie les odieux talens de ces hommes aussi lches que dpravs qui,
ne craignant pas de porter dans les familles la discorde et la
dsolation, se font un barbare plaisir d'entendre les gmissemens de la
beaut malheureuse, contemplent en s'en applaudissant l'opprobre et les
anxits de l'innocence avilie. Voil ce qu'auront produit les dons
naturels que je me plaisois  voir en lui, dont j'tois peut-tre fier
en secret; voil comment se raliseront les grandes esprances que
j'avois conues!--Mon pre, croyez que j'adore Sophie... (Le baron,
sans m'couter, s'adressant toujours  M. Duportail:) Et savez-vous par
quelles mains Monsieur compte faire passer ses lettres corruptrices?
Savez-vous  qui il confie l'honnte emploi de servir ses dtestables
projets?... A la vertu la plus pure et la plus confiante,  l'innocente
Adlade,  ma chre fille,  sa soeur!--Mon pre, ne me condamnez pas
sans m'entendre. Vous doutez de mes sentimens pour Sophie! Eh bien,
daignez nous unir; donnez-la-moi pour pouse.--Et vous disposez ainsi de
Sophie et de vous! Les parens de Mlle de Pontis vous connoissent-ils?
sont-ils connus de vous? Savez-vous si cet hymen leur convient?
Savez-vous s'il me convient  moi? Croyez-vous que je veuille vous
marier  votre ge? A peine sorti de l'enfance, vous prtendez 
l'honneur d'tre pre de famille!--Oui; et je sens qu'il vous seroit
aussi ais de consentir  mon mariage qu'il m'est impossible de renoncer
 mon amour pour Sophie.--Monsieur, vous y renoncerez pourtant. Je vous
dfends d'aller au couvent sans moi ou sans mon expresse permission, et
je vous dclare que, si vous ne changez pas de conduite, une maison de
force me rpondra de vous.--Ah! si, au lieu de marier les jeunes gens
qui s'aiment, on les renfermoit, mon pre, je ne serois pas au monde, et
vous seriez en prison.

Le baron n'entendit pas ma rponse ou feignit de ne pas l'entendre. Il
sortit; je retins M. Duportail qui se disposoit  le suivre. Je le priai
de vouloir bien tre mdiateur entre mon pre et moi, et d'engager
surtout le baron  rvoquer l'ordre cruel qui m'interdisoit les visites
au couvent. Il m'observa que les prcautions dont mon pre usoit toient
assez raisonnables. Raisonnables! voil comme parlent toujours les gens
indiffrens! Leur grand mot, c'est la raison! Monsieur, quand vous
adoriez Lodoska, quand l'injuste Pulauski vous priva du bonheur de la
voir, vous ne trouvtes pas ses prcautions raisonnables.--Mais, mon
jeune ami, remarquez donc la diffrence...--Il n'y en a aucune,
Monsieur, il n'y en a pas. En France, comme en Pologne, un amant digne
de ce nom ne voit, ne connot, ne respire que ce qu'il aime; le plus
grand malheur qu'il imagine, c'est celui d'tre spar de l'objet ador.
Les prcautions de mon pre vous paroissent raisonnables; moi, je les
trouve cruelles, je ferai tout ce que je pourrai pour les rendre
inutiles. Sophie apprendra mon amour; elle l'apprendra malgr mon pre;
elle en sera bien aise, et, malgr lui, malgr vous, malgr toute la
terre, nous finirons par nous marier, Monsieur, je vous le dclare, et
vous pouvez le dire au baron.--Je n'en ferai rien, mon ami, je ne veux
pas aigrir votre pre, je ne veux pas vous chagriner. Dans ce moment-ci
vous avez la tte un peu exalte, je vous laisse faire des
rflexions sages, et ds demain, sans doute, vous serez plus
raisonnable.--Raisonnable! oui, raisonnable! je m'y attendois bien.

Rest seul, je ne songeai qu'aux moyens d'luder la dfense du baron ou
de la rendre vaine. Censeur austre, qui me blmez de mon indocilit, je
vous plains. Si de vos matresses la premire ou la plus chrie ne vous
fit jamais faire de fautes, ah! c'est que vous n'avez jamais beaucoup
aim.

                   *       *       *       *       *




En y songeant mrement, je vis que ma situation, quelque pnible qu'elle
dt me parotre, n'toit pas dsespre. Rosambert, compatissant aux
peines de son ami, m'aideroit sans doute; Jasmin m'toit entirement
dvou; et je croyois connotre assez mon petit gouverneur pour tre sr
qu'avec de l'or je ferois de lui tout ce que je voudrois. M. Duportail
paroissoit vouloir rester neutre, je n'aurois que mon pre  combattre.
Mon pre, occup de son intrigue avec cette belle demoiselle de l'Opra,
sortoit tous les soirs; il ne pouvoit donc pas me veiller de trs prs.
Voil les _rflexions sages_ que je faisois: ce n'toient pas celles que
M. Duportail m'avoit conseilles; mais je ne le trahissois pas, je
l'avois prvenu.

Cependant il ne falloit pas dans les premiers jours heurter le baron de
front; je devois prudemment m'interdire, pendant quelque temps, les
visites au couvent; mais comment faire passer une lettre  Sophie? Cette
lettre toit si presse, si ncessaire! Qui la porteroit  ma jolie
cousine? Je ne voyois aucun expdient pour me tirer de cet embarras.
Parmi les ressources que je m'tois mnages, je n'avois pas calcul
celles qui me restoient dans l'amiti d'Adlade.

Une vieille femme m'apporte un billet; je l'ouvre: il est sign DE
FAUBLAS! Ah! ma chre soeur! Je baise l'criture et je lis:

  _Je crains bien d'avoir commis tout  l'heure une indiscrtion; mon
  frre, j'ai appris  mon pre que vous m'aviez promis un remde qui
  guriroit ma bonne amie: il s'est fch; il a dit que c'toit du
  poison que vous prpariez pour Sophie!... Du poison!... Mon frre, en
  vrit, je ne l'ai pas cru, quoique ce ft le baron qui l'assurt._

  _J'ai cont tout cela  ma bonne amie, qui attendoit impatiemment la
  recette en question. Adlade, m'a-t-elle dit, vous avez eu tort d'en
  parler au baron... Ce remde de votre frre n'est peut-tre pas bien
  bon; mais enfin nous aurions vu ce que c'est. Au reste, mon frre,
  soyez tranquille; elle ne croit pas plus que moi que vous ayez voulu
  l'empoisonner._

  _Comme j'ai vu qu'elle mouroit d'envie d'avoir la recette, je lui ai
  conseill de vous l'envoyer demander. Elle m'a encore rpt ces mots
  qui me chagrinent: Adlade! Adlade! ah! que tu es heureuse!_

  _Cependant je suis sre qu'elle seroit bien aise d'avoir la recette.
  Envoyez-la-moi tout de suite, mon frre, je la lui remettrai, et je
  vous assure que je ne parlerai de rien  personne._

  _Donnez trois livres  la femme porteuse du billet: elle m'a dit
  qu'elle ne jasoit jamais quand on lui donnoit un petit cu. Votre
  soeur, etc._

  ADLADE DE FAUBLAS.

  P.-S. _Tchez de me venir voir._

Transport de joie, je vais  la vieille: Madame, voil six francs,
parce que je vais vous charger d'une rponse que je vous prie
d'attendre.

Je rentre dans mon cabinet, je me mets  mon secrtaire: la lettre
commence pour Sophie est devant moi; je la vois encore mouille de
larmes... Hlas! ces pleurs, c'est la marquise qui les a verss! Quels
discours elle a entendus! Quelle lettre elle a lue!... Pauvre vicomte de
Florville! que de chagrins mon pre et moi nous t'avons donns!... En me
disant cela, je baise le papier sur lequel la marquise a tant gmi, et
le sentiment que j'prouve alors, s'il est moins vif que l'amour, est
cependant plus tendre que la piti.

Je reviens  moi, je songe  Sophie. Ce papier, dtremp en plusieurs
endroits, n'est pas prsentable; il faut recommencer la lettre trois
fois crite... Et pourquoi donc recommencer? Au nom, au seul nom de ma
jolie cousine, je sens dj mes paupires s'humecter; je vais sangloter
en lui crivant! Sophie saura-t-elle que deux personnes ont pleur sur
le mme papier? Moi-mme pourrois-je, entre ces larmes confondues,
distinguer celles qui seront venues de la marquise de B... et celles qui
m'auront appartenu?... Ces rflexions me dterminent; je ne recommence
pas, je continue:

  _... Sophie, je n'existe plus que par toi! et cependant tu te plains!
  tu gmis! tu m'accuses d'ingratitude et de cruaut! Tu crois, tu peux
  croire qu'il existe au monde une femme, une seule femme comparable 
  toi! une femme qu'on puisse aimer quand on connot Sophie!_

  _O ma jolie cousine! avec quel transport j'ai reu la nouvelle de
  votre tendresse pour moi! Mais quelle douleur j'ai ressentie en
  apprenant qu'un noir chagrin consumoit vos beaux jours, altroit vos
  charmes naissans, menaoit votre vie!... Votre vie!... Ah! Sophie, si
  Faublas vous perdoit, il vous suivroit au tombeau!_

  _Ma soeur, qui m'a dvoil, sans le vouloir, les plus secrets
  sentimens de votre me, ma soeur m'a annonc de votre part une
  ternelle sparation... Elle m'a dit que vous ne me reverriez de la
  vie... Ma Sophie! s'il toit vrai, elle ne dureroit pas longtemps
  cette vie qui me deviendrait insupportable; et vous-mme!
  vous-mme!... Mais livrons-nous  des ides plus douces, un avenir
  plus heureux nous attend. Qu'il me soit permis d'esprer que ma jolie
  cousine sera bientt mon pouse, et que, tous deux runis, nous ne
  cesserons jamais d'tre amans. Je suis, avec autant de respect que
  d'amour, votre jeune cousin, le chevalier DE FAUBLAS._

Cette lettre cachete, il en fallut faire une autre.

  _Que vous avez bien fait de m'crire, ma chre Adlade! Je suis priv
  du bonheur de vous voir: le baron me dfend de sortir, le baron m'a
  fait une scne!... Il ne falloit pas lui parler de Sophie._

  _Remettez promptement  ma jolie cousine le billet que je lui adresse,
  et que je joins au vtre; ne le lui remettez que quand elle sera
  seule, et surtout ne parlez de cela  qui que ce soit. Adieu, ma chre
  soeur, etc._

Je mis ces deux billets sous une mme enveloppe, et je confiai le tout 
la discrtion de la vieille.

Ds le mme soir je voulus travailler  former la grande confdration
que j'avois mdite. Mon pre venoit de sortir: je demandai M. Person;
il toit all promener aussi. Il ne rentra qu'un peu tard, et vint  moi
d'un air triomphant: Monsieur, vous avez entendu ce matin monsieur
votre pre; il m'a remis sur vous un absolu pouvoir.--Monsieur Person,
vous m'en voyez ravi. Je suis en effet trop heureux d'avoir un
gouverneur tel que vous, un gouverneur complaisant, honnte, indulgent
surtout.--Monsieur, je savois bien qu'un jour vous me rendriez
justice.--Un gouverneur plein de politesse et d'amnit...--Vous me
flattez, Monsieur.--Un gouverneur qui sent bien qu'un enfant de
seize ans ne peut tre aussi raisonnable qu'un homme de
trente-cinq...--Assurment.--Un gouverneur qui connot le coeur
humain...--Cela est vrai.--Et qui excuse, dans son lve, un
doux penchant que lui-mme il prouve.--Je ne comprends pas
trop...--Asseyez-vous, Monsieur Person; nous avons  traiter ensemble
une matire fort dlicate, qui mrite toute votre attention... Parmi
tant de qualits qui brillent en vous, et dont j'aurois pu faire une
numration plus longue, si je n'avois craint de blesser votre modestie;
parmi tant de qualits, il faut vous le dire franchement, Monsieur
Person, j'ai cru m'apercevoir qu'il vous en manquoit une, qu'on dit fort
importante, mais que je regarde comme assez inutile, moi! celle de
savoir enseigner.--Monsieur, mais...--Je ne dis pas cela pour vous
mortifier. Je suis trs persuad que ce n'est pas l'rudition qui vous
manque; mais on voit tous les jours des gens, aussi malheureux
qu'habiles, qui enseignent trs mal ce qu'ils savent trs bien. Vous
tes dans ce cas-l, Monsieur Person; et,  cet gard, pour me servir
des expressions dont usoit le fameux cardinal de Retz en parlant du
grand Cond, vous ne remplissez pas votre mrite.--Oh! Monsieur, la
citation...--N'est pas tout  fait juste, je le sens bien. Vous n'tes
point conqurant, vous! vous n'avez pas une arme  conduire! Mais
aussi, former le coeur d'un adolescent; tudier ses gots pour les
combattre ou les diriger; amortir ou modifier ses passions, quand on n'a
pu les prvenir; polir ses manires gauches et orner son esprit inculte,
croyez-vous que cela soit une chose si facile?--Non, srement; je sais
que ma profession offre de grandes difficults.--Eh bien! Monsieur, les
parens n'entendent pas cela. Ils cherchent un gouverneur qui ait tous
les talens et toutes les vertus! et ils croient que cela se trouve!
C'est un homme qu'ils payent, et c'est un dieu qu'il leur faudroit! Mais
revenons  ce qui nous touche... J'ai encore remarqu, Monsieur Person,
que votre attachement singulier pour tout ce qui porte le nom de Faublas
vous a men trop loin.--Comment?...--Oui, cette extrme affection que
vous portez  la famille en gnral, vous ne l'avez pas galement
reverse sur chacun de ses membres!--Je n'entends pas.--Tenez, vous avez
pour ma soeur des airs de prdilection!... Le baron appelleroit cela de
l'amour... La difficult que vous prouvez  enseigner, il la nommeroit
ineptie. Ce que je vous dis est exact: si j'instruisois le baron de ces
petits dtails-l, vous ne resteriez pas vingt-quatre heures dans cet
htel. Ce seroit un grand malheur pour moi, Monsieur Person, et un plus
grand malheur pour vous. Je sais bien qu'on me chercheroit vite un autre
instituteur; mais, comme nous le disions tout  l'heure, il n'y a pas
d'homme parfait sur la terre. En supposant que le nouveau venu se
trouvt plus propre que vous  m'instruire, les premiers jours il me
donneroit avec distraction des leons que je recevrois avec ennui; et au
diable les livres, ds que je l'aurois surpris billant avec moi dessus!
Cependant mon nouveau Mentor participeroit aux foiblesses de l'humanit,
il auroit des dfauts ou des passions que je connotrois vite, parce que
je serois intress  les tudier. Anim des mmes motifs, il
pntreroit mes gots avec le mme discernement. La premire semaine,
nous nous serions observs comme deux ennemis qui se craignent; au bout
de huit jours, nous nous traiterions comme deux amis galement
intresss  se mnager. Cependant vous, Monsieur Person, vous ne
trouveriez peut-tre pas  faire ce que vous appelez une ducation. Je
sais que beaucoup de petits abbs qui ont moins de mrite que vous
trouvent des lves, et mme les conservent; mais tant d'autres aussi
vgtent sans emploi! Vous seriez peut-tre rduit  recommencer le
rudiment et la grammaire avec les enfans gts d'un notaire-marguillier,
d'un marchand presque chevin, ou de quelque gros employ, tous gens
trop fiers pour envoyer messieurs leurs fils  l'Universit. Et,
prenez-y garde, les gens d'affaires, qui savent calculer, veulent
toujours accorder leur intrt avec leur vanit: ils vous diront trs
bien que Restaut tout entier ne vaut pas une page de Barrme; et, si
vous n'apprenez  vos petits bourgeois qu' parler leur langue, si vous
ne possdez pas  fond la science des chiffres, le matre d'arithmtique
sera beaucoup mieux pay que vous. Je veux vous pargner ces
dsagrmens-l, Monsieur. Je sens qu'il seroit dur pour le gouverneur
d'un noble de devenir le prcepteur d'un roturier: je ne prtends pas
changer votre condition, mais la rendre meilleure; au lieu de diminuer
vos molumens, je vais les augmenter.--Monsieur, je suis trs
sensible... J'ai toujours bien dit que chez vous les qualits du
coeur...--Oh! les qualits du coeur! Oui, mon cher gouverneur, j'ai un
coeur extrmement bon, extrmement sensible... Vous savez que j'adore
Sophie! Mon pre veut m'empcher de la voir.--Mais, au fond, a-t-il
tort?--Comment! Monsieur, s'il a tort! vous me demandez s'il a tort!
Mais vous n'avez donc pas compris ce que je vous ai dit?--Pas trs
bien.--Je vais m'expliquer clairement. Si vous m'tes contraire, je
dclare au baron tout ce que je sais sur votre compte: on vous congdie,
on me donne un autre gouverneur. Si vous voulez me servir... Monsieur
Person, vous savez quelle somme le baron me donne par an pour mes menus
plaisirs; je vous en livre la moiti, et voil un acompte (je lui
prsentai six louis).--De l'argent! Monsieur, fi donc! Me prenez-vous
pour un valet?--Ne vous fchez pas; je n'ai pas voulu vous offenser,
j'ai cru... (Je remis les six louis dans ma bourse.)--Monsieur, j'ai
beaucoup d'amiti pour vous, et ce n'est pas l'intrt... Vous l'aimez
donc bien fort, Mlle de Pontis?--Plus que je ne saurois vous le
dire!--Et que voulez-vous que je fasse  cela, moi?--Je vous demande
seulement de prendre autant de peine pour dtourner l'attention du baron
que vous en auriez pris  me tourmenter.--Monsieur, vous n'avez sur Mlle
de Pontis que des vues honntes,... lgitimes?--Je serois un monstre si
j'en avois d'autres! Foi de gentilhomme! Sophie sera ma femme.--En ce
cas, je ne vois pas d'inconvnient...--Il n'y en a pas!--Je n'en vois
aucun, Monsieur: pour une chose si simple, vous me proposez de
l'argent!--Recevez mes excuses.--De l'argent! fi donc! Quelques prsens,
passe... J'ai demeur deux ans chez M. L...; il me faisoit de temps en
temps quelques cadeaux. Ses enfans m'en faisoient de leur ct, tout
cela s'arrangeoit assez bien. Un prsent s'accepte.--Ainsi,
Monsieur Person, voil qui est dit, je puis compter sur
vous?--Assurment.--coutez donc, mon cher gouverneur, j'ai une
observation  vous faire. Si ce que vous sentez pour Adlade est un
effet de l'amour, ne croyez pas que je l'approuve, au moins. Celui dont
je brle pour Sophie est innocent et pur comme elle. Celui que vous
prouveriez pour ma soeur!... Monsieur Person, prenez-y garde!... Je
suis trs convaincu que la vertu d'Adlade la dfendroit contre les
entreprises d'un suborneur; mais ces entreprises mmes seroient un
affront!... un affront que tout le sang du coupable n'expieroit que
foiblement!--Monsieur, soyez tranquille.--Je le suis.--Monsieur, comptez
sur moi.--Mon cher gouverneur, j'y compte.

Person sortoit; il revint pour me dire que dans l'aprs-dner il avoit
t au couvent de la part du baron. Au couvent! Pourquoi faire?--Pour
dfendre expressment  Mlle Adlade de parotre au parloir, quand vous
irez seul la demander.--Vous l'avez vue, Adlade?--Oui, Monsieur.--Elle
ne vous a rien dit?--Ah! qu'elle toit bien fche de cette
dfense!--Rien de plus?--Rien du tout.--Et Sophie? Avez-vous demand
comment elle se portoit?--Beaucoup mieux depuis midi.--Et  quelle heure
avez-vous t au couvent?--A cinq heures  peu prs, il y a environ
quatre heures.--Bien, fort bien. Person s'en alla.

Beaucoup mieux depuis midi! C'est l'heure  peu prs  laquelle elle a
reu ma lettre. Sophie! ma chre Sophie! ne te hteras-tu pas de me
rpondre? Adlade, tu dois tre bien contente! ta bonne amie est dj
gurie. Et, dans les transports de joie que me causoit la nouvelle d'une
cure aussi prompte, je me mis  faire des sauts, des gambades, au bruit
desquels accourut Jasmin; j'achevois un superbe entrechat quand il
ouvrit la porte: Monsieur, je vous demande excuse; j'entendois un
vacarme! j'tois inquiet.--Jasmin, allez tout de suite chez le comte de
Rosambert, et priez-le de passer ici demain matin, sans faute.

Rosambert n'y manqua pas. De tous les vnemens de la veille je ne lui
racontai que ceux qui se rapportoient  Sophie; il me rappela en riant
que ce n'toit pas la jolie cousine qui toit dans mon cabinet. Je
voulus luder; le comte me pressa si vivement qu'il fallut tout avouer.
C'est une femme bien tonnante que la marquise de B..., me dit-il
alors. Personne ne sait comme elle commencer agrablement une intrigue,
la filer vite, brusquer le dnouement qui ne lui dplat pas, et que
mme on peut croire ncessaire  sa constitution. Personne ne possde
mieux le grand art de retenir l'amant heureux, de supplanter une rivale
dangereuse, ou, quand la chose est impossible, de tenir du moins la
balance incertaine. Cette femme-l sait varier les plaisirs, de manire
qu'avec elle, et pour elle, un amour de six mois est un amour nouveau.
Un amour de six mois  la cour! vous concevez que c'est un vieillard
dcrpit: eh bien, la marquise rajeunit ce vieillard-l! car,
quoiqu'elle m'ait quitt brusquement, je lui rends justice: elle n'est
pas volage. Je crois mme lui avoir surpris quelques clairs de
sensibilit; au fond il se pourroit qu'elle et le coeur tendre. Son
gnie intrigant s'est dvelopp  la cour dans tous les genres.
Peut-tre que, si elle ft ne simple bourgeoise, au lieu d'tre femme
galante, elle et t tout bonnement femme sensible. Je vous rpte
qu'elle n'est pas ce qu'on appelle volage. Je l'avois depuis six
semaines, je l'aurois peut-tre garde trois mois encore; mais votre
dguisement a tout drang. Un novice  instruire, un fat  corriger (il
se montroit lui-mme en riant), un mari presque jaloux  duper si
plaisamment! des obstacles de toute espce  surmonter!... elle n'a pu
rsister  ces ides-l. Oui, quoique vous soyez d'une figure charmante,
je parierois que c'est surtout la difficult de l'entreprise qui a
dtermin Mme de B... D'abord la marquise a pris  tche de ne pas
suivre la route battue. Prendre cette semaine, avec distraction, un
amant qu'on renverra maussadement la semaine prochaine, rompre et nouer
des engagemens uniformes: voil l'ternelle occupation de nos femmes de
qualit! Le personnage change, mais jamais la conduite de l'intrigue; on
dit, on fait sans cesse la mme chose. C'est toujours une dclaration 
recevoir, un aveu  faire, quelques billets  crire, deux ou trois
tte--tte  ranger, une rupture  consommer. Tout cela rpt devient
d'une monotonie assommante. La marquise, au contraire, n'est pas fche
que le mme cavalier lui reste, pourvu que le mange varie. Ce n'est pas
par le nombre de ses amans qu'elle s'affiche, c'est par la singularit
de ses aventures. Une scne ne lui parot piquante que quand elle n'est
pas ordinaire: elle ose tout pour la produire; elle se plat  braver
les hasards et  lutter contre les vnemens. Aussi le sentiment de sa
force l'emporte-t-il quelquefois trop loin. Quelquefois il arrive que
toute son adresse ne peut lui pargner les dsagrmens d'une dmarche
trop imprudente. Dans son aventure avec nous, par exemple, voil deux
terribles scnes qu'elle a essuyes. La premire,... c'est moi qui l'en
ai tourmente, et en conscience je la lui devois. Hier elle est venue
trs inconsquemment chercher ici la seconde, et le hasard peut-tre lui
garde la troisime; mais n'importe! La marquise, toujours suprieure aux
petites mortifications, accoutume  considrer froidement, sous tous
les rapports, les vnemens les plus fcheux, la marquise tirera de ses
malheurs mmes un avantage contre ses ennemis, contre sa rivale et
contre vous.--Contre sa rivale! Ah! Rosambert, Sophie sera toujours
prfre!... Mais que dites-vous de ma jolie cousine, qui ne rpond
pas?--Attendez donc qu'elle ait dormi. Ne vous souvenez-vous pas qu'il y
a huit jours qu'elle n'a ferm l'oeil? Votre lettre l'a doucement
berce... Mais laissez-la donc goter son bonheur. Savez-vous de quoi
nous devons nous occuper?--Non.--Il faut aller acheter quelque
bijou pour le cher gouverneur: il vous a dit qu'un prsent
s'acceptoit.--Vraiment oui; mais si je sors et qu'il me vienne une
lettre de Sophie?--On fera attendre la vieille messagre.--Eh bien,
allons donc vite.--Vous oubliez votre chapeau.--Vous avez raison,
rpliquai-je d'un air distrait, et j'allai m'asseoir. Rosambert me prit
par le bras: O diable tes-vous? A quoi rvez-vous?--Je songeois  ce
pauvre vicomte de Florville. Qu'elle doit tre afflige, la marquise!
Rosambert, croyez-vous qu'elle m'crira?--Nous parlons de la marquise 
prsent?--Oui, mon ami... Mais ne riez donc pas; rpondez-moi.--Eh bien,
mon cher Faublas, je crois qu'elle ne vous crira pas.--Vous
croyez?--Cela est trs vraisemblable. La marquise s'est dj consulte
sur votre situation prsente et sur la sienne. En femme bien apprise,
elle a sans doute compris que vous ne pourriez vous dispenser de venir 
elle; elle n'ira point  vous. Elle vous attendra, soyez sr qu'elle
vous attendra.

Je sonnai Jasmin: Mon ami, tu connois l'htel du marquis de B...; tu
connois Justine, prends un habit bourgeois, va demander Justine, et tu
lui diras que tu viens de ma part savoir comment se porte madame la
marquise. Rosambert, qui rioit de toutes ses forces, me dit: Ah! c'est
que vous croyez qu'il ne seroit pas poli de la faire trop attendre? Mais
dites-moi, vous dsiriez une lettre de Sophie?--Sans doute. Jasmin, nous
allons  deux pas; tu ne sortiras que quand nous serons rentrs. Jasmin,
de la discrtion! Je compte sur toi: on nous fait la guerre; l'ennemi
est l-bas: en garde! mon ami, en garde!--Oh! Monsieur, dans toutes mes
maisons j'ai toujours t du parti des enfans contre les pres.--Bien,
mon ami; sois sr que je te rcompenserai quand je serai mari avec
elle.--Mari avec madame la marquise! Monsieur! Rosambert rioit:
Venez, venez, mon ami, me dit-il, vous n'y tes plus.

J'achetai une bague assez belle; mais, quand il fut question de nous en
aller, je ne pus jamais arracher Rosambert de la boutique. La bijoutire
toit jolie.

A mon retour, Jasmin me remit une lettre. La vieille n'avoit pas voulu
seulement s'asseoir, parce qu'on lui avoit dfendu d'attendre une
rponse.

Qu'on juge de ma douleur en lisant ce qui suit:

  _Si je n'avois vu mon nom vingt fois rpt dans votre lettre,
  Monsieur, je n'aurois jamais pu croire qu'elle me ft adresse. Je ne
  m'imaginois pas que quelques mots chapps sans consquence,
  recueillis au hasard par ma bonne amie, dussent tre interprts par
  son frre d'une manire si tonnante! Je n'imaginois pas que mon jeune
  cousin, qui se disoit mon ami, dt me traiter jamais d'une faon si
  injurieuse._

  _Qui vous a dit que je vous aimois, Monsieur? Adlade? Elle n'en sait
  rien. Qui vous a dit que ces mots: _cruel_, _ingrat_, _je ne le
  reverrai de ma vie_, vous fussent adresss? Qui vous a dit que je
  mourois de chagrin parce que vous ne m'aimiez pas? Si cela toit,
  Monsieur, il n'y auroit que moi qui pt le savoir: vous l'ai-je jamais
  dit, moi, Monsieur?_

  _Et vous avez l'air d'tre sr de votre fait! vous aimez quelqu'un, et
  vous me dites que vous m'aimez parce que vous croyez que je vous aime?
  Vous pensez donc me faire une grce, quand vous me demandez mon coeur
  et ma main? Monsieur, si je suis assez malheureuse pour n'inspirer
  jamais que de la compassion, je serai du moins assez sage pour ne pas
  aimer, ou assez discrte pour cacher mon amour; et certainement jamais
  l'amant d'une autre ne sera le mien._

  _Maintenant c'est  vous et pour vous que je dis ces mots: Je ne vous
  reverrai jamais. Ma famille vaut bien la vtre, Monsieur; et vous
  devez me savoir quelque gr de ne pas pousser plus loin le
  ressentiment de l'outrage que vous n'avez pas craint de me faire._

Cette fatale lettre n'toit pas signe. Le chagrin dont elle me pntra
est plus facile  imaginer qu' dcrire. Sophie ne m'aimoit pas! Sophie
ne vouloit plus me voir! Je tombai dans un accablement profond, dont je
ne sortis que pour verser un torrent de larmes: si du moins Rosambert
toit l, il m'aideroit de ses conseils, il me donneroit quelque
consolation.

Je me levai brusquement, j'essuyai mes yeux, je volai chez la
bijoutire. Elle n'toit plus au comptoir! Rosambert n'toit plus dans
la boutique! Je parus si fch de ce contre-temps qu'une demoiselle de
magasin eut piti de moi. Elle me dit que, si je voulois entrer au _caf
de la Rgence_, qu'elle me montra  dix pas de l, elle iroit avertir le
comte, qui n'toit pas loin, et qui ne manqueroit pas de me rejoindre
dans une demi-heure au plus tard.

J'entrai dans ce _caf de la Rgence_. Je n'y vis que des gens
profondment occups  prparer un chec et mat. Hlas! ils toient
moins recueillis, moins rveurs, moins tristes que moi. Je m'assis
d'abord prs d'une table, mais, l'agitation que j'prouvois ne me
permettant pas de rester en place, bientt je me promenai  grands pas
dans le caf silencieux. Bientt aussi l'un des joueurs, haussant la
voix, levant la tte et frottant ses mains, dit d'un ton fier: Au
roi!--Grand Dieu! s'cria l'autre, la dame force! la partie perdue! Une
partie superbe!... Oui, oui, Monsieur, frottez vos mains! Vous vous
croyez un Turenne! Savez-vous  qui vous devez l'obligation de ce beau
coup? (Il se tourna de mon ct.) A monsieur. Oui,  monsieur. Maudits
soient les amoureux! tonn de la manire vive dont on m'apostrophoit,
j'observai au joueur mcontent que je ne comprenois pas... Vous ne
comprenez pas! Eh bien! regardez-y; un chec  la dcouverte!--Eh bien!
Monsieur! qu'a de commun cet chec...--Comment! ce qu'il a de commun! Il
y a une heure, Monsieur, que vous tournez autour de moi. Et ma chre
Sophie par-ci, et ma jolie cousine par-l... Moi, j'entends ces
fadaises, et je fais des fautes d'colier... Monsieur, quand on est
amoureux, on ne vient pas au _caf de la Rgence_. J'allois rpliquer;
il continua avec violence: Un chec  la dcouverte, il faut couvrir le
roi; seul moyen de sauver... On profite des distractions que ce monsieur
me donne!... Un misrable coup de mazette! Un homme comme moi! (Il se
retourna vers moi.) Monsieur, une fois pour toutes, sachez que toutes
les cousines du monde ne valent pas la dame qu'on me force... Elle est
force! Il n'y a pas de ressource... Au diable soient la bgueule et son
doucereux amant!

De toutes les exclamations du joueur, la dernire fut celle qui me piqua
le plus. Emport par ma vivacit, je m'avanai brusquement; mais, chemin
faisant, je rencontrai sur la table voisine un chiquier qui dbordoit:
mes boutons l'accrochrent, il tomba; les pices roulrent de tous
cts. Voil pour moi deux adversaires nouveaux. L'un me dit: Monsieur,
prenez-vous quelquefois garde  ce que vous faites? l'autre s'crie:
Monsieur, vous m'enlevez une partie!...--Vous? vous aviez perdu,
interrompt son adversaire.--J'avois gagn, Monsieur.--Cette partie-l,
je l'aurois joue contre Verdoni!--Et moi, contre Philidor.--Eh!
Messieurs, ne me rompez pas la tte! je vais la payer, votre
partie!--La payer! vous n'tes pas assez riche.--Que jouez-vous
donc?--L'honneur.--Oui, Monsieur, l'honneur. Je suis venu en poste tout
exprs pour rpondre au dfi de monsieur,... de monsieur qui croit
n'avoir pas d'gal! Sans vous je lui donnois une leon!--Une leon! eh
mais, vous tes fort heureux que l'tourderie de monsieur vous ait
sauv: je forois la dame en dix-huit coups!--Et vous n'alliez pas
jusqu'au onzime, en moins de dix vous tiez mat.--Mat! mat! C'est
pourtant vous, Monsieur, qui tes cause que l'on m'insulte!... Apprenez,
Monsieur, que dans le _caf de la Rgence_ on ne doit pas courir.
(Alors un autre joueur se leva:) Eh! Messieurs, dans le _caf de la
Rgence_ on ne doit pas crier, on ne doit pas parler. Quel train vous
faites!

D'autres encore se mlrent de la querelle; et, comme j'tois l'auteur
de tout le mal, chacun me gourmandoit; je ne savois plus  qui rpondre,
quand Rosambert entra. Il eut beaucoup de peine  me tirer de l: nous
nous sauvmes au _Palais-Royal_.

Je pris Rosambert  l'cart; je lui montrai la lettre de Sophie. Et
voil ce qui vous afflige? me dit-il aprs l'avoir lue... Mais vous
devriez baiser cent fois cette lettre-l!--Ah! Rosambert, est-ce donc le
moment de plaisanter?--Je ne plaisante pas, mon ami, vous tes
ador.--Mais vous n'avez donc pas lu?--J'ai lu, et je vous rpte que
vous tes ador.--Rosambert, nous sommes mal ici, revenez chez moi.

En chemin, le comte me dit: Sophie a cess ses visites au parloir 
l'poque de votre liaison avec Mme de B... C'est  cette poque aussi
que les insomnies ont commenc; c'est alors qu'elle a eu ce que
mademoiselle votre soeur appelle la fivre. Elle a dsir la recette,
elle l'a demande indirectement. Il y a plus, le remde avoit fait un
excellent effet, puisqu'hier,  midi, Mlle de Pontis se portoit mieux.
Il faut donc conclure de tout cela que, dans l'aprs-dne d'hier, il
s'est pass quelque chose d'extraordinaire au couvent. N'en doutez pas,
mon ami, cette lettre est l'effet d'une ruse du baron, ou d'une navet
d'Adlade, ou d'une indiscrtion de M. Person. Au reste, le ton de
cette ptre prouve que vous tes aim. Un aveu tacite est mme chapp
 la jeune personne. Elle vous fait de terribles reproches! Vous avez
cru qu'elle vous aimoit! elle ne peut supporter cette ide; mais elle ne
dit nulle part qu'elle ne vous aime pas.

Tout ce que Rosambert me disoit me paroissoit fort raisonnable;
cependant mon coeur toit oppress. Les amans esprent follement, ils
s'alarment de mme.

Savez-vous bien, reprit le comte, qu'elle est assez bien tourne, sa
douce ptre? Oh! la jolie cousine ne vous aura pas crit dix fois que
vous trouverez son style tout  fait form!--Rosambert, que vous tes
cruel avec votre gaiet!

Jasmin rentroit chez moi en mme temps que nous, il me dit qu'il venoit
de chez madame la marquise. Eh bien, Monsieur, j'ai parl  Mlle
Justine; elle m'a fait attendre assez longtemps, et elle est enfin
revenue me dire que madame toit trs sensible  votre attention; que
madame s'toit sentie fort incommode hier en rentrant, que le docteur
lui avoit trouv un peu de fivre ce matin.--Voyez, Rosambert, voyez
comme je suis malheureux! elles ont toutes deux la fivre en mme temps!
Celle que j'adore ne veut plus me voir!...--Et je ne verrai pas
aujourd'hui celle qui m'amuse! ajouta le comte en me contrefaisant.
Pauvre jeune homme! que je le plains!... Mon cher Faublas,
consolez-vous. Pour gurir les maux que vous avez causs, vous serez
tout seul plus docteur que tous les docteurs de la facult. Mais,
quoique la maladie de la jolie cousine soit  peu prs celle de
l'aimable marquise, je prvois cependant qu'il y aura quelque diffrence
dans le traitement. On cherchera dans les yeux de la jolie demoiselle
s'il n'y a pas quelque reste d'motion; on prendra sa main pour tter le
pouls qui pourroit tre un peu lev; peut-tre mme qu'il faudra voir
si sa bouche n'a rien perdu de sa fracheur... Mais pour la belle dame!
oh! l'examen sera plus long, plus srieux! Vous serez oblig de la
considrer de plus prs, et plus gnralement... de la tte aux pieds!
mon ami!... Je crois mme que la mthode de ce M. Mesmer... Oui,
Chevalier, oui, un peu de magntisme!--De grce! trve de plaisanterie!
Rosambert, occupez-vous avec moi de Sophie... Tchons d'abord de
dcouvrir ce qui m'a valu cette cruelle lettre; voyons ensuite par quels
moyens je pourrois avoir une entrevue, une explication avec ma jolie
cousine.--Trs volontiers, mon cher Faublas; commenons par appeler M.
Person.

Mon pre entra comme Rosambert sonnoit. Il rpondit froidement aux
politesses du comte, et m'annona, d'un ton assez brusque, que j'allois
sortir avec lui. Les chevaux sont mis, ajouta-t-il, et, se tournant du
ct de Rosambert: Pardon, Monsieur, mais l'heure me presse.--Demain
matin, de bonne heure, me dit le comte en nous quittant. Je suivis le
baron avec inquitude.

Il me conduisit chez M. Duportail. Lovzinski m'attendoit pour achever de
m'apprendre les aventures de sa vie les plus secrtes; et, de peur que
le marquis de B... ou quelque autre importun ne vnt encore nous
interrompre, il ordonna qu'on refust la porte  tout le monde. Ds que
nous emes dn, il continua ainsi le rcit de ses infortunes.

                   *       *       *       *       *




  _Imprim par Jouaust et Sigaux_
  POUR LA
  PETITE BIBLIOTHQUE ARTISTIQUE

  M DCCC LXXXIV




_PETITE BIBLIOTHQUE ARTISTIQUE_


Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25
whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8),  170 pap. de Hollande, 20
chine, 20 whatman.

  HEPTAMRON de la Reine de Navarre.--DCAMRON de Boccace,
    grav. de Flameng.                                         _puiss._
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    par Lalauze ou reprod. par l'hliogravure. 10 fasc.           50 fr.
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  CONTES RMOIS, du Comte de Chevign, dessins de J. Worms,
    grav. par Rajon.                                              20 fr.
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  ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules.        45 fr.
  ROBINSON CRUSO, grav. de Mouilleron. 4 vol.                    40 fr.
  PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie.                        20 fr.
  GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol.                             45 fr.
  CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol.                   40 fr.
  PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol.                   60 fr.
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    gravs par Champollion. 4 vol.                                45 fr.
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    Dessins d'Arcos, gravs par Monzis, 2 vol.                   32 fr.
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  CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol.                     36 fr.


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tome 1/5, by Jean-Baptiste Louvet de Couvray

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