The Project Gutenberg EBook of Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau

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Title: Ma Cousine Pot-Au-Feu

Author: Leon de Tinseau

Release Date: August, 2004 [EBook #6309]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on November 27, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU ***




Produced by Julie Barkley, Juliet Sutherland, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.





MA COUSINE POT-AU-FEU

PAR

LON DE TINSEAU






I


Mes parents m'ont mis tard au collge de Poitiers, tenu par les
jsuites. Vous avez bien entendu: par les jsuites, ce qui n'empche
point qu' la seule pense de me voir faire ma premire communion
ailleurs qu'  la maison , ma mre avait jet les hauts cris.

Je me hte de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question
fut bientt tranche selon ses prfrences. Mon pre aimait beaucoup la
meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il
aimait presque autant sa tranquillit. Pour fuir une discussion, il
aurait fait la traverse d'Amrique, bien qu'il n'et jamais mis le
pied, il le confessait lui-mme, sur un appareil flottant autre que la
nacelle o son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les
canards.

Il s'tait mari quelques annes aprs la trentaine, car on ne faisait
rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-l. Ce mariage, fort
heureux, fut assurment le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour
o il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient,  dater de
saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'taient pas dans
les ordres. Mais la rvolution de 1830 avait mis fin  cette vieille
habitude, et mes arrire-parents, ainsi que leur fils lui-mme, auraient
considr que l'honneur du nom tait compromis si l'un des ntres avait
pass, ft-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe.

Je suppose que mon pre aura connu quelques heures pnibles en se
retrouvant au chteau de Vaudelnay, triste comme une prison et svre
comme un clotre, aprs les deux annes moins svres et moins tristes,
vraisemblablement, qu'il venait de passer  l'cole des Pages. Quoi
qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est--dire en
homme rsign, car,  l'poque de nos premires relations suivies,
j'entends vers la cinquime ou la sixime anne de mon ge, cette
rsignation ne laissait plus rien  dsirer.

A cette poque, nous tions huit personnes  Vaudelnay, je veux dire
huit  matres  pour employer l'expression consacre, bien que ce titre
n'appartnt en ralit qu' un seul des habitants du chteau, mon
grand-pre, alors dj extrmement vieux, mais d'une verdeur tonnante.
Autour de lui un frre plus jeune, deux soeurs plus ges, tous trois
confirms dans le clibat, et ma grand'mre que nous respections tous
comme un tre surnaturel parce qu'elle avait t, enfant, dans les
prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens,
honor de certaines prrogatives. Je dsignais cette portion plus que
mre de ma famille sous le nom d'anctres, dans les conversations
frquentes que je tenais avec moi-mme,  dfaut d'interlocuteur plus
intressant.

Les trois autres habitants du chteau, c'est--dire mes parents et moi,
formaient une caste infrieure, exclue de toute part au gouvernement,
voire mme  l'examen des affaires. Mais, comme dans tout tat
monarchique bien constitu, chacun des citoyens de Vaudelnay, obissant
et subordonn par rapport au degr suprieur de la hirarchie, devenait,
relativement  l'chelon plac au-dessous, un reprsentant
respectueusement cout de l'autorit primordiale et souveraine.

Cette discipline, harmonieuse  force d'tre parfaite, qui excite encore
mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se
manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont
quelques-uns, accabls par la vieillesse, devaient causer plus
d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il tait de rgle 
Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que clou dans son
cercueil ou congdi pour faute grave, deux phnomnes d'une gale
raret, grce au bon air, au bon rgime et  l'atmosphre de
subordination invtre que l'on trouvait au chteau et dans les
dpendances.

Pour en revenir aux  matres , j'tais, cela va sans dire, le seul qui
et toujours le devoir d'obir, et jamais le droit de commander. Et
encore je parle de l'autorit lgitime et reconnue, car, en ralit,
j'exerais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, 
l'exception de la cuisinire et du jardinier, tres indpendants et
fiers, sans doute  cause de leurs connaissances spciales. Dans notre
monarchie en miniature, ils jouaient le rle de l'cole polytechnique
dans la grande famille de l'tat.

Pour pntrer dans la cuisine sans m'exposer  l'pouvantable avanie
d'un torchon pendu  la ceinture de ma blouse, il me fallait un
vritable sauf-conduit de l'autorit comptente. Quant au jardin, toute
la partie rserve aux fruits constituait  mon gard un territoire de
guerre, constamment infest par la prsence de l'ennemi, c'est--dire du
jardinier, o je ne m'aventurais qu'avec des prcautions et des ruses
d'Apache. Aussi quelles dlices quand je pouvais entamer de mes dents
intrpides de maraudeur l'piderme d'une pche verte, ou la pulpe d'une
grappe acide  faire danser les chvres! Un des plus beaux souvenirs de
ma premire enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays
fut dcim par le cholra. La terreur gnrale tait parvenue  ce point
qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, rputs
homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le
jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il rchappa, Dieu merci!
J'ai consomm certainement, pendant ces trois semaines fortunes, plus
d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en
absorberai pendant le reste de ma vie. Que les mdecins daignent
m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute  coup sr.

Dans la marche rgulire des vnements, j'tais plac sous l'autorit
directe de ma mre, soumise elle-mme de la faon la plus complte--en
apparence-- l'autorit conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette
soumission extrieure cachait une ralit bien diffrente, car j'ai
connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En
dehors des rprimandes solennelles ncessites par quelque mfait
srieux, et dont je restais branl pendant quarante-huit heures, mon
pre n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de
l'aprs-midi pour me conduire  la promenade, tantt  pied, tantt en
voiture, puis  cheval, ds que mon ge le permit. Je doute qu'il soit
possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout  la
fois pour le mme homme que j'en avais pour lui. On aurait dit,
d'ailleurs, qu'il runissait plusieurs systmes d'ducation dans une
seule personne. Svre, absolu, trs avare de sourires tant que nous
tions dans l'enceinte du chteau et du parc, il commenait 
s'humaniser,  se drider aussitt que le dernier arbre de l'avenue
tait dpass. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'tait un
homme gai, affectueux, caressant, presque de mon ge, dont je faisais
tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'oprer au
comptant et non pas  terme, car, une fois rentrs au chteau, la
fantaisie la mieux accepte tout  l'heure devenait quelque chose de fou
et d'inaccessible  l'gal de la lune.

La gnration suprieure ne m'apparaissait gure qu' l'heure des repas,
qui taient pour moi les deux moments scabreux de la journe. A onze
heures toute la famille tait runie dans la salle  manger. Mon
grand-pre prsidait, comme de juste, ayant de chaque ct une de ses
soeurs, l'une et l'autre ses anes, restes vieilles filles, faute de
n'avoir pu trouver, grce  la ruine de 93, des maris d'assez bonne
race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixime anne, et je
n'tonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la
bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une
brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'ge de quinze ans que j'ai
appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conserv
de toute leur existence qu'un seul souvenir, diffrent pour chacune
d'elles. L'ane avait eu l'honneur d'ouvrir le bal  Poitiers en
donnant la main  Monsieur, frre du roi, lors de la rentre des
Bourbons. L'autre avait tir la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors
des soulvements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de
Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonn au rcit de
cette odysse mene  bien grce au sang-froid de ma tante qui, dans un
moment difficile, avait dtourn les soupons des voltigeurs en
ordonnant  la princesse, dguise en femme de chambre, de lui rattacher
son soulier, trait historique dont elle n'tait pas peu fire.

Leur frre, assis de l'autre ct de la table,  droite de ma
grand'mre, avait  peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme
un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyag
dans divers pays de l'Europe durant les quarante premires annes de sa
vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, 
propos des derniers vnements de notre histoire contemporaine, cette
indpendance de jugements qu'on apprenait alors  l'tranger, mais qu'on
apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans tre oblig d'aller si
loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines  belles dames 
qu'il avait connues. Dieu sait qu'il tait discret--je ne lui ai jamais
entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable
rserve, car les rminiscences qu'il se permettait paratraient
incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de
nos couvents actuels. Nanmoins, je me rendais dj compte que ses
frre, soeurs et belle-soeur le considraient en eux-mmes comme un
jeune cervel, sujet  caution sous le rapport de la foi, de la
politique et des bonnes moeurs.

Pour ce motif inavou, ce n'est pas sans un secret malaise que les
_anctres_ voyaient mes tte--tte avec lui. Sans en avoir l'air,
on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je
n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle
Jean.

Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure
encore abondante, j'avais senti comme une moulure pousse dans son
crne.

--Qu'est-ce qui vous a fait a, mon oncle? demandai-je.

--Une balle de pistolet.

--Ah! Pourquoi vous a-t-on tir une balle, mon oncle?

--Parce que je me suis battu.

--Contre les ennemis?

--Non, contre un monsieur.

--Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur?

--Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de
peine, aie soin de ne jamais parler  personne de ce que je viens de te
dire.

Bien des annes se sont passes avant que j'aie parl  personne de la
cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su  ce que lui avait fait le
monsieur .

Si enfant que je fusse alors, je comprenais dj que l'oncle Jean avait
en lui quelque chose de mystrieux qui le mettait comme en dehors du
reste de la famille. Il s'en dtachait par une mlancolie constante, non
pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de
dire qu'ils taient joueurs ou dbauchs;--mais la tristesse aigu de ce
membre de la famille semblait dpasser encore l'absence de gaiet qui
tait l'tat normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de
personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une
pense nouvelle  transmettre, le mutisme grave, rveur, voulu de cet
homme dont l'intelligence me frappait dj, produisait le contraste d'un
reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.

D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure nergique, fatigue,
traverse souvent par des clairs brusques, bientt rprims, pour
comprendre que l'oncle Jean,  l'oppos de ses collatraux des deux
sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait rsolu de cacher.
C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos
longues sances  table--ces mchoires octognaires n'allaient pas vite
en besogne--et quand je le revois en souvenir  sa place, parmi les
convives de la grande salle  manger de Vaudelnay, je crois apercevoir
une range de frontons funraires, coupe par une faade aux volets
clos, derrire lesquels se devine la lampe allume du sage.

De tous les habitants du chteau, mon pre et l'oncle Jean taient ceux
dont les caractres sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus
ou moins dissimuls n'taient point rares, et je dois avouer que c'tait
du ct de mon oncle que les hostilits commenaient le plus souvent,
presque toujours sans motif prcis, comme il arrive lorsqu'un individu
produit sur un autre une impression d'agacement perptuel. Je me rends
compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait  son neveu de mener
l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du
monde, mon pre voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de
son poque un titre de gloire, une immolation pleine de mrite.

--Nous devons obir au roi!

Combien de fois n'ai-je pas entendu rpter cette phrase qui me
transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas!
Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lvres de
mon oncle ne laissait pas de troubler secrtement la srnit de ma
croyance. Parfois les choses n'en restaient pas  ce sourire muet. Deux
ou trois rpliques brves, sans signification pour moi, taient
changes, aprs lesquelles, ds que la retraite tait possible, le
baron se cantonnait chez lui comme un gnral en chef qui, entour de
forces suprieures, manoeuvre sur un terrain dfavorable. A des
intervalles loigns, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous
prtexte de chasse ou de pche dans le domaine de quelqu'un des rares
amis qu'il possdait. Selon toute vidence, il tait pauvre et il
mettait une sorte d'orgueil  le dire  qui voulait l'entendre. Un de
mes tonnements d'alors cette pauvret!

--Comment l'oncle Jean peut-il tre pauvre? Il mange et s'habille comme
nous, habite le mme chteau, monte dans les mmes voitures,--rarement
il est vrai,--porte le mme nom!

Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tte d'enfant et que
j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-l et bien
d'autres, sachant, par exprience, qu'on ne m'accordait pas le droit
d'interroger, et ne pouvant dj supporter ce qui m'est encore
aujourd'hui l'preuve la plus insupportable, le refus oppos, par ceux
que j'aime,  l'un de mes dsirs. Aprs tout, se taire n'est point une
chose si malaise.






II


Tous les soirs,  Vaudelnay, vers le milieu du dessert  des matres ,
la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et runissait les
domestiques du chteau dans la salle, dalle de pierres comme une
glise, qui leur servait de rfectoire. Cinq minutes aprs, ma
grand'mre quittait sa place et traversait, suivie de nous tous,
l'immense galerie qui sparait les appartements des communs. C'tait, en
hiver, un vritable voyage, plein de dangers  cause de la diffrence
des tempratures et des courants d'air, voyage qui ncessitait l'emploi
de mille prcautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes,
de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les ges.
La galerie traverse, le cortge dbouchait majestueusement dans une
vaste pice, o le couvert des gens tait mis sur une longue table,
claire de deux lampes primitives en tain, composes d'une mche
brlant dans un rcipient plein d'huile. Toute la cohorte des
domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout.
La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni
par la fume, tournant le dos  la table. De l'autre ct de celle-ci,
les serviteurs se rangeaient,  genoux sur le pav, ayant devant eux, au
premier plan, l'alignement des assiettes de faence et des pots de grs,
au second les dos respectables des Vaudelnay de trois gnrations,
succdant  tant d'autres qui, sans doute, avaient pri au mme endroit
et dans le mme appareil depuis quatre ou cinq sicles.

Mon grand-pre rcitait  haute voix les oraisons et les litanies;
matres et domestiques rpondaient en choeur, fort dvotement. Puis, le
signe de croix final trac sur les fronts, il y avait quelques minutes
de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de
service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la
domesticit (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de
lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment o la soupe,
dj fumante dans l'norme soupire, tait distribue aux convives par
la puissante main de la cuisinire. Pendant ces minutes qui tenaient
lieu du _rapport_ au rgiment, la journe du lendemain
s'arrangeait. Mon grand-pre confrait avec le garde; ma grand'mre
donnait un dernier ordre  la femme de charge; mon pre commandait au
cocher les sorties du jour suivant; ma mre causait fleurs et fruits
avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait jur ses grands dieux le
matin qu'il me dnoncerait le soir, et ne me dnonait jamais,
l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais
les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon
grand-pre levant la voix annonait officiellement un vnement de
famille, recommandait la sagesse  la fte du village pour le lendemain,
dplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grle, pidmie de
btail, fils an tomb au sort.

--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours o il tait en belle
humeur.

Et l'on entendait cette rponse, formule presque  voix basse, dans un
murmure respectueux:

--Bonsoir, monsieur le marquis.

Nous regagnions alors le salon,  travers la Sibrie du long corridor o
grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs
baleines. Prs du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient
point d'ordres  donner, les pauvres! ne possdant, en ce monde,--j'ai
su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute
simple, de la fraternelle gnrosit de mon grand-pre.

Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais  la
prire, circonstance tellement grosse de mystre  mes yeux, que je
n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet
redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les
faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe
quant  l'orthodoxie de l'oncle Jean.

Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont
il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie
d'tre toujours prt une demi-heure trop tt. Mais il dormait au sermon,
et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le
goter sur le chne poli par les sicles du banc armori de la famille.

Au bout de vingt minutes, rgulirement, l'oncle Jean s'veillait,
circonstance qui concidait en gnral avec la proraison peu varie de
l'homlie. Que si notre bon cur s'oubliait en son loquence, M. le
baron tirait de son gousset une montre norme, dont la rptition
s'entendait d'un bout de l'glise  l'autre, et la faisait sonner
impitoyablement.

A ce signal connu, qui faisait frmir toute la pieuse assemble, le
pauvre abb Cassard se htait de regagner l'autel, nous laissant tous,
quelquefois, aux prises avec la tempte, sans se donner le loisir de
nous conduire au port sacr dont, heureusement, nous savions tous le
chemin.

Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet
auditeur rcalcitrant disparaissait, sans que l'on pt dire quel tait
le but de son voyage, et, grce  cette circonstance, il tait
impossible de rpondre d'une manire premptoire  cette question:

--L'oncle Jean fait-il ses Pques?

Toutefois le cur du village, qui dnait au chteau tous les dimanches,
le traitait avec considration, voire mme avec respect. Chose plus
remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce
jour-l en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le
commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne mnageait pas les
invectives les plus svres  l'abb Cassard quand il l'avait pour
partenaire. Car le baron tait clbre dans toute la province pour avoir
appris et jou le whist en Angleterre, de mme que pour avoir tudi la
valse en Allemagne et la peinture en Italie.

--Malgr tout, me disais-je, un pcheur endurci ne saurait inspirer tant
d'estime  un prtre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement
pour avoir coup sa carte matresse.






III


J'allais sur mes douze ans, et ce mme cur me prparait  ma premire
communion en mme temps qu'il m'enseignait les lments du latin et du
grec, lorsqu'arriva le premier vnement srieux qui et troubl, depuis
ma naissance, la paix tant soit peu monotone o dormaient le chteau et
ses habitants.

Un matin, bien que le samedi de la Passion ft encore trs loign, la
place de l'oncle Jean resta vide  table, et je fus inform qu'il tait
parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journe la famille fut
en proie aux proccupations les plus vives. Mon grand-pre semblait tout
 la fois fort courrouc et fort attendri; ma grand'mre et ses
belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs.
Elles passrent la moiti du temps prosternes devant l'autel de la
Vierge,  ct duquel un grand cierge de cire tait allum.

Fidle  mon systme, je m'abstins de toute question, mais j'attendais
avec impatience l'heure de la prire, supposant que nous aurions un
message du gouvernement, c'est--dire une communication quelconque
adresse par mon grand-pre  l'assistance.

Il me revient encore aujourd'hui un lger frisson, quand je pense  ce
que fut, ce soir-l, notre dner de famille dans la grande salle 
manger dj rafrachie par les premires aigreurs de novembre. Ce
n'tait pas, comme on pourrait le croire, que chacun restt en
contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et
forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les nvross
de l'poque actuelle, dont l'apptit s'en va s'ils ont perdu cent louis
aux courses, ou si quelque belle dame les a regards d'un oeil moins
clment. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un
silence de mort, troubl seulement par les craquements du parquet
gmissant sous les chaussons de lisire des domestiques. Les
_anctres_ taient absorbs  ce point que je pus,--chose qui ne
m'tait jamais arrive,--refuser des pinards sans m'attirer cette
argumentation entache de sophisme, devant laquelle, tant de fois,
j'avais cd, non sans appeler de tous mes voeux l'ge de mon
mancipation:

--Si tu ne manges pas d'pinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu
n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert.

Ironiques inconsquences de la nature humaine! Je suis majeur, hlas!
depuis trop longtemps.... J'adore les pinards, et le dessert n'a plus
d'attraits pour moi. Il est achev  tout jamais, le dessert de ma vie!

Le dner se termina, comme  l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui,
 cette poque, dshonorait encore les tables des gens bien levs, et
nous partmes pour  la Sibrie  dans un appareil dont la gaiet
rappelait celle du fils de Thse lors de la dernire promenade de
l'infortun prince. Le long du chemin, ma grand'mre adressa la parole 
son mari sur le ton de la prire, sans beaucoup de succs, autant que je
pus le voir. J'entendis qu'elle insistait:

--Mais aprs tout, mon ami, c'est une chrtienne et c'est notre nice!

Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, aprs la
dernire oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon
grand-pre demeura quelque temps pench sur sa chaise. On aurait dit
qu'il luttait contre lui-mme. Tout  coup, relevant la tte, il dit
d'une voix moins assure:

--Nous allons rciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la gurison
de...d'une malade de la famille.

Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'leva derrire nous parmi
les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune
Antoine-Ren-Gaston de Vaudelnay tait le seul  ne pas savoir de quelle
malade il s'agissait.

D'autres,  ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des
questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractre
opinitre, le rsultat fut tout diffrent. J'aurais vu dmolir pierre
par pierre le chteau sans ouvrir la bouche pour demander la cause du
cataclysme. Au fond, je m'attendais  ce que les explications
viendraient d'elles-mmes, en quoi je me trompais. videmment mon fier
silence faisait les affaires de tout le monde.

Deux autres jours se passrent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire 
l'glise et de nouveaux _Pater_  la prire du soir. Le troisime
jour, un tlgramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf
moi bien entendu, se runit presque aussitt dans le cabinet de ma
grand'mre, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe
et celle du djeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la
cuisinire, la femme de charge, le charretier charg des commissions 
la ville, et les religieuses du village prposes au soin des malades et
des pauvres. Mais, ce jour-l, toutes nos habitudes semblaient
bouleverses. Le djeuner fut retard d'un gros quart d'heure, et ma
mre partit pour Poitiers aprs une longue conversation avec sa
belle-mre et ses tantes. Mrinos, crpe, drap noir, couturire,
modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frapp mes
oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche tait mort, mais qui? Ce
n'tait pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononce par ma
grand'mre:

--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.

Le soir,  la prire, mon grand-pre dit, pour toute oraison funbre:

--Nous allons rciter un _De profundis_  l'intention de ma nice
qui sera enterre demain en Angleterre.

A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots clatrent
discrtement, mais non pas chez  les matres . Selon toute apparence,
ma grand'mre et mes tantes avaient pleur toutes leurs larmes en leur
particulier, car leurs yeux taient fort rouges. D'ailleurs,
s'abandonner  l'motion devant les domestiques, c'tait une petitesse
dont l'ide ne leur serait pas venue.

Quant  moi, je savais  cette heure qu'une mienne parente venait de
mourir en Angleterre; mais c'tait tout. Le degr de la parent, le nom,
l'ge, l'tat civil de la dfunte, autant de mystres pour moi. Au fond
du coeur, j'tais rvolt de cette ignorance o l'on me laissait. Le
soir, en me dshabillant, ma mre me fit essayer un costume de deuil. A
ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.

--Ce sera sans doute la premire fois, dis-je d'un air sombre, que l'on
verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui
vient de mourir.

--Comment! s'cria ma mre. Personne ne t'a rien dit?

--Non, rpondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent
leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.

Dieu sait que la menace, de longtemps, n'tait pas dangereuse. Nanmoins
ma mre, prise d'motion, de remords peut-tre, m'attira sur ses genoux
et m'embrassa.

--Mon cher enfant! s'cria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que,
vois-tu, nous avons tous t si...si troubls... cause du pauvre oncle
Jean.

--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonant pour cette fois  mon
expectative hautaine.

--C'est sa fille qui est morte.

--L'oncle Jean tait mari?

Ma pauvre mre leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote
gar parmi les cueils, cherchant sur la cte la lueur salutaire du
phare.

--Il a t mari longtemps, rpondit-elle. Ta tante est morte, ne
laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir  son tour.

--Comment donc, demandai-je, rsolu  tout savoir pendant que j'y tais,
comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parl de la vie ni de la
mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas 
Vaudelnay?

L'ide d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au
chteau, mais, par-dessus tout, l'ide de l'oncle Jean mari, pre, me
plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considrables
de ma vie. Ma mre me rpondit:

--Ton oncle avait pous une jeune fille italienne dans un de ses
voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a
jamais vue.

--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.

--Celle-l non plus. Il ne faut pas en parler, surtout  ton oncle,
quand il sera de retour.

J'ouvrais dj la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifi,
il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mre un tel
sentiment de contrarit  la seule ide de cette question prvue, que
je renonai  en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se
passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-l tait dj
pour mon esprit une pture suffisante. Enfin j'avais pour ma mre une
vritable adoration, et la crainte de lui dplaire,  dfaut de la
discipline svre o j'tais lev, m'aurait ferm la bouche. Feignant
un calme que je n'avais gure, je rpondis:

--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!

Un de ces bons baisers, tant regretts  l'heure o ils manquent, me
rcompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de
toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurit de ma
chambre d'enfant, je voyais toujours  la femme de l'oncle Jean ,
l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me
la figurais, d'aprs une gravure d'un de mes livres, trs brune, avec de
grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de
deux pingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette plie en
carr sur sa tte, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux
manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans
doute pour son agrment, car il m'tait impossible d'admettre que la
baronne de Vaudelnay vendt des roses comme la premire Transtvrine
venue.

Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et
lorsqu'on vint me rveiller pour la messe, qui runissait chaque matin
la plupart des habitants du chteau, il me sembla que je sortais d'un
rve compliqu et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard,
des flots d'toffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en
apercevant les ornements funbres sur les paules du cur, dont j'tais
rgulirement l'acolyte, il me fallut bien me rendre  l'vidence.

D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes
et une recrudescence effroyable dans la svrit de la discipline, rien
n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma
pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine  la dsigner par son
prnom,--ne faisait gure plus de bruit aprs sa mort qu'elle n'en avait
fait pendant sa vie.

Mais cette tranquillit trompeuse ne devait pas durer longtemps.






IV


Deux jours aprs, une heure avant le dner, la nuit dj tombe, j'tais
dans le vestibule, occup  la manoeuvre de mes soldats de plomb,
lorsqu'une voiture s'arrta devant la porte. Au bruit des grelots fls,
j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis
prcipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules,
pour savoir qui venait chez nous si tard sans tre attendu. J'avais
oubli tout  fait l'oncle Jean, disparu dj depuis plus d'une semaine.
C'tait lui, mais j'eus peine  le reconnatre sous les manteaux et les
cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son
histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que
ce n'tait plus le mme homme. Ce fut donc avec une sorte de timidit
que je m'avanai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut
 peine faire attention  moi.

--Bonsoir, bonsoir! me rpondit-il en me tournant le dos, pour prendre
dans les profondeurs tnbreuses de la voiture un paquet lourd et
volumineux que lui tendit une ombre  peine visible.

Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que
l'ombre, une ombre fminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied
 terre  son tour.

--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brve.

J'obis; nous entrmes dans la vaste pice  peine claire par une
lampe brlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle
se dirigea vers un canap, y dposa son fardeau, carta quelques plis
d'toffe et j'aperus, on devine avec quelle surprise, une petite fille
endormie.

J'eus peine  retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans
une immobilit rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon
pauvre oncle, cit dans toute la province, huit jours plus tt, pour sa
verdeur tonnante, semblait avoir tout  coup vieilli de vingt ans. Il
tait bris, courb, dform, pour ainsi dire, comme il arrivait  mes
soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son
beau visage, nagure si plein d'une nergie que certains jugeaient trop
hautaine, s'tait dtendu comme un masque mouill. On n'y lisait plus
qu'une sorte d'humilit douloureuse, un doute de soi-mme et de toutes
choses, navrants mme pour un observateur aussi peu profond que je
l'tais alors. Je restais l, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant
que dire et que faire, plus attrist que curieux, sentant que j'allais
fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort
heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut
trs dure:

--Monte chez ta grand'mre et prie-la de venir ici toute seule; toute
seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.

J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir
 la fois trs grand,  cause du rle que le hasard me donnait dans ce
qui me paraissait un drame  peine vraisemblable, et trs petit par le
sentiment que j'avais de mon inexprience et de ma faiblesse en face de
ces vnements inous.

--Grand'mre, m'criai-je tout essouffl, oubliant un peu l'tiquette
respectueuse qui tait de rgle  Vaudelnay, il faut descendre au salon,
tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon
Dieu! si vous saviez!....

Une jeune femme,  ce message dlivr si prudemment, serait tombe dans
une crise de nerfs. Mais ma vaillante aeule en avait vu bien d'autres,
comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil,
remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, tait son chapelet,
et m'examinant de la tte aux pieds, me demanda:

--Qu'y a-t-il donc? Une visite?

--L'oncle Jean! rpondis-je en mettant un doigt sur mes lvres, et en
parlant presque  voix basse.

L-dessus je m'loignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que
c'tait encore le meilleur moyen de n'tre pas oblig de  dire autre
chose . Dans le fond de moi-mme, j'tais assez flatt de renverser les
rles. A cette heure, c'tait moi qui laissais les autres se creuser la
tte et qui refusais de rpondre  leurs questions.

Pour tre franc, j'avais peu de mrite  ne pas y rpondre. D'o tombait
cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle
Jean,--c'tait une habitude chez lui,--rapportait  Vaudelnay quelque
animal exotique, gnralement assez mal reu. Serins de Hollande,
marmottes des Alpes, chiens des Pyrnes, tortues d'Egypte, singes
d'Algrie, j'avais vu successivement tous ces chantillons du rgne
animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'tait du nouveau,
et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrire
moi,--dcidment nous tions en pleine anarchie,--je me demandais:

--Va-t-on lui faire,  elle aussi, une cage o j'irai lui porter du lait
et des coeurs de laitue,  l'heure de mes rcrations?

Quand je rentrai dans la pice, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean
dormait toujours, et son propritaire, agenouill devant le canap, la
dvorait des yeux. De temps en temps il changeait des sons
inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffe
d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fix
sur l'enfant, sans faire plus d'attention  ce qui l'entourait, voire
mme  mon humble personne, que si elle et t l depuis dix ans.
L'oncle Jean,  la fois radieux et absorb, semblait ravi dans l'extase
de la prire, et je ne pus m'empcher de me dire que je ne l'avais
jamais vu si dvot, mme le dimanche, au moment de l'lvation de la
messe.

Nous tions l, rangs comme les animaux de la Crche autour de l'enfant
Jsus, quand ma grand'mre fit sont entre. Mon oncle resta comme il
tait, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce
fut  la chtelaine de Vaudelnay qu'il semblait,  cette heure, adresser
sa prire.

--Ma soeur, dit-il, d'une voix trs douce, presque craintive (et
cependant je voyais le sillon trac par la balle dans le crne de ce
pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous,
pour la grce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la
pauvre orpheline sans abri?

J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil fminin, les clairs des passions,
des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou
sublimes. Jamais je n'ai vu la bont, la compassion, la charit avec sa
douce flamme, embellir  ce point un visage rest plein de grce sous
ses cheveux blancs. O grand'mre, comme je vous remercie d'avoir fait
comprendre  ma jeune tte blonde ce que ma vieille tte grise croit
encore aujourd'hui, elle qui a dsappris tant d'autres articles de foi
du symbole humain!

Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber  genoux devant
les femmes, la meilleure de toutes est leur bont--quand elles sont
bonnes.

On n'arrive pas  onze ans, mme dans un chteau du Poitou sous la
deuxime rpublique, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants
recueillis par des mes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas,
de Tours  Angoulme, une chrtienne plus charitable que la marquise de
Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout aprs le regard que je viens de
dcrire,  voir ma grand'mre treindre sa petite nice dans ses bras,
car je comprenais bien que c'tait la petite-fille de mon oncle, ma
cousine issue de germains, qui dormait l d'un sommeil dj rsign,
comme un agneau spar le matin de sa mre. J'avais envie de crier  mon
oncle:

--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de
difficile!

Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficult de
ce qu'il demandait, car il restait  genoux, un oeil sur le visage de
l'enfant ou les premires contractions du rveil se manifestaient,
l'autre sur ma grand'mre qui,  cette heure, semblait rflchir. Ah! si
l'on m'avait dit la veille que  notre matresse , ainsi que
l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _rflexion_ pour
accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay,
mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!

Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mre fit cette
question que je ne pus m'empcher de trouver au moins inutile dans la
circonstance:

--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_
avait une fille?

L'oncle rpondit en serrant les mchoires, comme s'il avait broy ses
paroles avant de les laisser sortir:

--Tout simplement parce que je n'en savais rien.

--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.

J'avais toujours _considr_ les jugements de ma vnrable aeule
comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pntra dans mon me. Si
ce petit visage rose entour de cheveux noirs emmls ressemblait 
cette figure aux tons de parchemin, coupe durement d'une moustache
grise, surmonte d'une chevelure taille en brosse, on pouvait aussi
bien dire que je rappelais les diables cornus sculpts dans le portail
de Sainte-Radegonde.

--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mre; je vais parler  celui qui
est le matre ici. Esprons qu'il cdera.

Sur ces entrefaites, l'enfant s'tait veille et tournait autour
d'elle, sans remuer la tte, des yeux effars, si noirs qu'on aurait dit
deux petits globes de charbon nageant dans deux cuilleres de lait. Mon
aeule demanda:

--Comment se nomme la petite?

--Rosamonde.

Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente
sur celle qui l'entendait. Nanmoins la chtelaine se penchait
tendrement sur sa petite-nice pour l'embrasser, lorsque l'enfant,  la
vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit  pousser des
cris de Mlusine.

--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'cria ma grand'mre en se
retirant, un peu dcourage.

Moi je pensais:

--Rosamonde, ma chre, vous faites une fameuse btise pour vos dbuts 
Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mre!

Dj la femme au chapeau de paille noire s'tait approche de sa pupille
et cherchait  l'apaiser, en lui parlant dans cette mme langue
mystrieuse.

--Attendez-moi, rpta mon aeule. Je vais parler  mon mari. Toi,
Gaston, va travailler  tes devoirs jusqu'au dner.






V


Tout on faisant semblant de travailler, je prtais l'oreille pour
deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le chteau tait si grand
qu'on aurait pu donner un bal  une extrmit, et clbrer des
funrailles  l'autre, sans que les invits respectifs  chacune des
crmonies en prouvassent la moindre gne.

Toutefois quand j'entrai dans la salle  manger, une bonne heure plus
tard, je crus comprendre que tout tait arrang pour le mieux. A l'autre
bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant trs
haut sur pieds, ma proprit d'autrefois, supportait dj mademoiselle
Rosamonde. Et telle tait la discipline svre de Vaudelnay que tout le
monde prit sa place sans paratre faire attention  la nouvelle venue
qui, tout au contraire, dvisageait avec une sorte d'effroi--silencieux,
Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire,
d'assez bon apptit, servie par sa gouvernante, couve  la drobe par
les regards de huit paires d'yeux ou plutt de sept, car le chef de la
famille ne tourna pas une seule fois le visage du ct de la pauvrette.
A la fin, elle prit le parti de s'endormir,  mon grand effroi, car je
savais par exprience de quels chtiments une pareille infraction aux
convenances tait punie. J'aurais voulu tre  ct d'elle pour la
pincer et lui pargner les dsagrments qui l'attendaient. Mais il faut
croire que, pour ce premier soir, l'amnistie tait prononce d'avance,
car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre 
l'office pour la prire, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai
fait depuis de srieux progrs dans cette langue-- la gouvernante de sa
petite-fille, qui fut doucement tire de son sommeil. Tous trois, alors,
se dirigrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements,
tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de
la galerie. A ce moment, la crise recule ou dissimule jusqu' cette
heure clata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-pre s'arrta
court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorit
qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de
tous mes membres, il demanda:

--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?

Un lger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean,
comme  l'approche d'un danger. Il rpondit ces paroles qui tombrent
lourdement au milieu du silence gnral:

--Parce qu'elle est protestante, mon frre.

On peut tre certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les
murs du chteau n'avaient rien entendu de semblable jusqu' cette heure.
Dieu me garde de rveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser
rapidement, dsormais, les couches de poussire des gnrations devenues
indiffrentes. Si j'ai lieu d'tre fier de l'histoire des Vaudelnay 
toutes les poques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais
de bon coeur plus d'un pisode, par trop accentu dans le sens contraire
aux principes religieux professs alors par la pauvre Rosamonde. Mes
aeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais
quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et
gare  qui passait  porte des coups! En ces temps-l je n'aurais pas
donn une drachme de la vie d'un des ntres, s'il et os faire, en face
du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je
venais d'entendre.

Pour tout le monde, le sicle avait march et le rgne de
Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports
loigns avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-pre en
tait encore, lui,  peu de chose prs,  la rvocation de l'dit de
Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait
vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'tre arrte chez
nous, comme il arrive dans les maisons secoues par un tremblement de
terre.

Il est probable que le cher vieillard ne fut gure plus branl par la
nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mmorable o
il apprit que la petite-fille de son frre tait protestante. Il va sans
dire que j'tais incapable de faire alors les rflexions qui prcdent.
Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes paules au
regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente rengate.
Heureusement, dans cette gnration, l'on restait matre de ses nerfs
mme en prsence de l'chafaud.

Mon grand-pre ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses
lvres un mot irrparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre
sa sentence. La troupe fidle reprit sa route vers la terre promise de
l'office o l'on allait prier, prcde, en guise de colonne de feu, par
le vieux Franois portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa
route vers le dsert du salon et, comme j'tais d'assez grande force en
histoire sainte, je ne pus m'empcher de comparer le sort de mon oncle 
celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des
solitudes dsoles.

La prire eut lieu comme  l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience
fut prolong par mon grand-pre dans des proportions absolument
invraisemblables. N'ayant pas,  cette poque, une provision d'iniquits
suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais  ma jeune cousine.

--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle
grillera dans l'enfer pendant l'ternit, de compagnie avec le chapeau
de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du
paradis, moi et tous ceux qui sont agenouills l, par terre ou sur des
chaises, mme le jardinier mon ennemi auquel, je l'espre du moins, Dieu
fera la grce de pardonner avant sa dernire heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'tais pas, en thologie, de l'cole des
liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune
rmission, sur sa seule qualit d'hrtique. Mais son sort en ce bas
monde tait moins facile  rgler.

--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit
sous le mme toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre,
sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tte? Aussi, quelle ide
d'tre protestante!

Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serr,
m'attendant  quelque excution terrible. Heureusement nous ne trouvmes
dans le dsert du grand salon ni Agar ni Ismal, c'est--dire ni l'oncle
Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois mme dire, pour
rendre justice  tout le monde, que ma satisfaction sembla partage par
toute la famille,  commencer par mon grand-pre. Malgr tout ce que
j'ai dit, le saint vieillard aurait t le plus malheureux des hommes,
j'en suis sr, s'il avait d, cette nuit-l, recommencer la
Saint-Barthlmy pour son compte, en mettant sa petite-nice  la porte.
Les autres membres de la famille, mme les _anctres_, n'taient
pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre
allusion aux drames de la soire. Pour ma part, je n'en soufflai mot 
tre vivant jusqu' l'heure, bientt venue, o je me trouvai seul avec
ma vieille Justine.

--O est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient
pas eu, pour tre sourds, les meilleures raisons du monde.

--Pauvre petite! elle dort dj. _Madame la Mre_ lui a fait
prparer un lit au deuxime tage de la petite tour, au-dessus de
l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes alles la voir par
l'escalier drob, mais M. le baron monte la garde  sa porte et ne veut
laisser entrer personne. Il ressemble  un lion qui dfend ses petits.

Je me demande o Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de
ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa
pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rvai de
Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui tait sans
doute un palmier, garde par un monstre  crinire qui avait les yeux
noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.

Au moment o j'cris ces lignes, elle repose encore, la chre crature,
non loin de la petite tour o elle dormit si bien cette nuit-l, et
c'est toujours l'oncle Jean qui la garde....

Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont
pass entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur
l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne
garde, lui aussi, prs de celle qui fut tant aime!






VI


Les gouvernements forts ne laissent rien voir  l'extrieur des crises
qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
essentiels. Rpressions vigoureuses, prudentes concessions, rformes
prvoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
et l'apparition mme de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
qu'une curiosit bienveillante.

Ainsi se passaient les choses  Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
saurai jamais quelles explications furent changes entre l'oncle Jean
et son frre. La discussion fut-elle violente, ou l'autorit souveraine
cda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
besoin d'intervenir? Les chos du cabinet de ma grand'mre, endormis
depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
cabinet avait des portes paisses, et _les anctres_, dans les
moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place  table tenant
Rosie par la main et suivi de l'invitable Lisbeth.

Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employ ds lors par
mon oncle quand il adressait la parole  sa petite-fille, fut adopt
immdiatement par les _jeunes_, c'est--dire par mes parents et par
moi. Il en fut de mme pour les domestiques, sauf pour la cuisinire,
invariablement range du parti des _anctres_. Ceux-ci, jusqu'
leur dernire parole ici-bas, n'appelrent jamais leur jeune parente
autrement que Rosamonde, sans lui faire grce d'une lettre.

En y rflchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de rflchir depuis
l'poque dont je parle,--je me suis demand si la pauvrette n'aurait pas
t plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvs, qu'elle
ne le fut  Vaudelnay, du moins pendant les premires semaines. Au vieux
manoir, l'existence tait souvent sombre, mme pour moi, l'enfant de la
promesse. Or mon grand-pre et ses deux soeurs professaient contre 
l'Anglais  cette haine froce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une lgre ide. Joignez  cela
que le seul mot d'hrtique faisait luire  leurs yeux tout  la fois
les flammes de l'enfer, celles du bcher de Jeanne d'Arc, et, plus prs
de nous, les reflets sanglants de l'incendie allum  Vaudelnay par
l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du rgne de Charles
IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur frachement avive par mes
tudes historiques tant soit peu entaches d'exclusivisme, je partageais
ces doctrines exaltes. Fort heureusement, ma grand'mre tait une
sainte, incapable de har personne, et mes parents, plus calmes par le
seul fait d'appartenir  une gnration plus jeune, se maintenaient 
l'cart de ma cousine dans une neutralit compatissante.

Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
o la pauvre petite n'aurait jamais d mettre le pied, c'tait
Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
oncle n'avait pas le choix de la rsidence de sa petite-fille. Il fallut
donc, de part et d'autre, se rsoudre  une cohabitation qui
ressemblait, sous certains rapports,  l'internement d'une colonne de
prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
plus complte que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
train o marchaient les choses, elle risquait mme d'arriver  sa
majorit sans tre plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
s'occupait chaque jour de son ducation pendant plusieurs heures,
mettait une sorte de fiert et de rancune  ne jamais faire entendre 
la petite ni  sa bonne un seul mot de franais.

Quant  moi, je ne l'apercevais gure qu'aux heures des repas, du moins
dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moiti, je pense,  cause de
la terreur que lui inspiraient tous ces visages svres et rids, moiti
parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irrprochable qu'elle ft,
diffrait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
Mais, si elle ne brillait pas par l'apptit, elle me surpassait encore
par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
mme, je m'entendis rprimander par cette svre apostrophe sortie de la
bouche de mon grand-pre:

--Je suis fch de vous dire que vous tes infiniment moins propre 
table que votre cousine.

La tristesse, dj consciente des choses, peinte sur cette physionomie
enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine  voir. Bientt
Rosie se prit pour son grand-pre d'une adoration fort naturelle  tous
les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
semblait  la fois trs sombre et trs heureux; nous ne l'apercevions
presque plus; sa vie se passait tout entire dans l'appartement de la
petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
temps tait beau, dans quelque coin mystrieux de l'immense parc. L, il
suivait pendant des heures avec une vritable dvotion les jeux calmes
de l'enfant dans le sable des alles. Je les observais parfois avec un
peu d'envie, sans oser troubler leur tte--tte tranquille. Quand la
pelle de bois de l'enfant avait laiss des traces trop profondes, il
fallait voir avec quel soin mlancolique l'oncle Jean, avant de regagner
le chteau, rparait les dgts.

--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
plus profond ddain, car, ainsi que pour la plupart des garons de mon
ge, il tait admis pour moi que  les filles  appartenaient  une
catgorie infrieure d'tres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
de la famille, ce qui portait  seize par jour le nombre des baisers que
chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle diffrence dans la manire dont nous accomplissions la
crmonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
tait une aumne que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
avec reconnaissance. Quand mes lvres allaient trouver la joue de
l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
doublerais pas la dose, ide fort naturelle qui me vint seulement plus
tard, aprs que la glace fut brise entre nous. Voici dans quelles
circonstances.

Il va sans dire que j'avais  mon jardin , morceau de terre de cent
pieds carrs o je cultivais des lgumes, non pas des plus recherchs,
mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
choux avaris ou des graines de haricots surabondantes. Voil ce qu'on
gagne--je l'prouvai depuis mieux encore-- faire partie de
l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
plaisir de  monter , alors que mes petits pois s'obstinaient  ne pas
quitter la terre, sourds  l'invitation des ramures que je leur avais
prpares. Miss Rosie vint  passer le long de mon domaine, escorte de
sa bonne. Elle s'arrta pour me voir travailler, regardant mes produits
d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatt que
je ne le laissai paratre, car,  peu d'exception prs, les promeneurs
de toute catgorie qui s'garaient dans ces parages refusaient
manifestement de prendre mon exploitation au srieux.

Malgr les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraner plus loin,
ma cousine restait l, plante sur ses petites jambes. Quand j'y pense
aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuit qu'alors,--que l'on se
souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
solitaires, un compagnon, mme plus g qu'elle, n'tait-ce pas le rve
instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
les siens, et les siens l'ont bien mal reue! Je devais avoir la mine
d'un seigneur d'opra-comique rassurant une bergre, quand je fis signe
 Rosie que je lui permettais de franchir ma clture, forme d'une haie
de buis de vingt centimtres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
la prcdai firement, la conduisant de la fort de mes framboisiers 
la prairie naissante de mes pinards, puis  ma ferme, reprsente par
une caisse verte o, derrire un grillage, des lapins blancs remuaient
leurs narines, et enfin  ma maison de campagne compose d'un banc
rustique abrit par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
partie qui merveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
petite main, aprs m'en avoir demand la permission d'un regard trs
humble. Si je l'avais laisse faire, je crois que nous y serions
encore.... Pauvre chrie! Aujourd'hui je donnerais bien des prs, des
chteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-l, j'estimais que j'avais mieux  faire qu' contenter la
curiosit d'une petite fille, et je lui dclarai par signes que mon
travail me rclamait. Par signes, l'enfant me tmoigna qu'elle serait la
plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-mme le joug de
l'esclavage sur ses paules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
remarquablement intelligent, d'un zle infatigable et possdant la
prcieuse qualit de ne rien exiger de son matre, pas mme la
reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
agrables, telles que l'enlvement des cailloux qui dsolaient mes
parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
limaces qui semblaient s'tre retires de toutes les rgions voisines
dans mes planches d'pinards, comme dans un asile assur. Jamais, durant
les heures consacres  ces tches ingrates, ma subordonne volontaire
n'essaya l'ombre d'une rvolte contre mon autorit, passablement
tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
s'efforait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir t
son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
jardinier, tmoin de mes bons rapports avec ma cousine et se mprenant,
j'en ai peur, sur mon dsintressement, devint du soir au matin mon
protecteur et mon ami. Ds lors il m'apporta de lui-mme ses meilleurs
plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
leons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
expditions tentes par moi dans la rgion des espaliers et des
quenouilles, de voir cet adversaire jadis redout tourner les talons,
comme s'il avait rsolu de me laisser le champ libre.

Un drle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon tonnement de
l'entendre un jour changer quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son ternel tricot tout en
surveillant  mademoiselle Rose , comme disaient les domestiques, le
compre s'arrangeait pour passer par l. Dieu sait que Lisbeth n'avait
pas la mine d'une personne destine  connatre les aventures. Pourtant
il s'prit d'elle, sans en rien dire  qui que ce ft, pas mme  la
principale intresse. Ils finirent par s'pouser alors qu'ils taient
tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est--dire de mon jardin, pendant les repas et
durant les moments assez courts de notre prsence commune au salon, je
commenais  traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
maintenais envers elle ma position de suprieur  infrieur. Dans les
rares occasions o elle se hasardait  prononcer quelques mots de
franais, je riais de ses bvues avec l'altire commisration d'un
chancelier de l'Acadmie, tandis que j'aurais d souvent les excuser en
ma qualit de professeur responsable.

Pauvre mignonne! si jamais enfant fut prserve par les premires annes
de son ducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
celle-l. Ce qu'elle faisait de mal tait tal au grand jour et
rprimand svrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualits
passaient pour choses toutes naturelles. Ds qu'elle put comprendre
trois mots de franais, ma grand'mre ne cessa de lui rpter qu'elle
tait laide avec une insistance convaincue,  ce point qu'il n'tait pas
douteux pour moi que mon infortune cousine ne ft une sorte de monstre
dshrit par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
accumulation de disgrces sur une seule tte humaine! Il ne fallait pas
moins que les prceptes rigoureux de la charit chrtienne, qui
m'taient inculqus chaque jour entre une page du _De viris_ et un
problme d'arithmtique, pour me donner le courage de lui faire bonne
mine,--hors de la prsence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblt  un
sourire, d'un bout de la table  l'autre, si, dans mon coin favori du
salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'tait aussitt un de
ces regards mouills qu'elle rservait exclusivement  deux tres en ce
monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des tres humains,
car mes lapins blancs, qu'elle tait charge de soigner sous ma haute
direction, n'taient pas beaucoup moins bien traits par leur trs jeune
mre nourricire. Un jour que de nombreux petits taient survenus  son
grand tonnement--et mme au mien, car nous aurions rendu des points 
Daphnis et  Chlo sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
s'vanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
caresse d'une mre pour attidir son existence d'tre isol et mconnu!






VII


Tant de douceur et de gentillesse devaient forcment, un jour ou
l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'taient
au fond celles des membres de la famille, mme des _anctres_.
Petit  petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait
si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose.
Mais il tait facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris
le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les
voir, et semblaient  peine la connatre aussitt qu'une forme humaine
se montrait au bout du corridor. Il n'tait presque pas de jour que ma
jeune cousine ne part  table avec un bout de ruban noir ou quelque
brimborion de jais qui n'tait pas venu tout seul embellir son vtement
de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dner de sa
bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant
l'estampille du confiseur  la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un
malaise profond  mon pre, le seul de la famille qui ft all en ville
ce jour-l. Mais chacun, il faut le croire, s'tait donn le mot pour ne
s'apercevoir de rien, et moi-mme je me htai de faire rentrer le corps
du dlit dans la poche d'o il n'aurait jamais d sortir.

Quelques jours aprs, Rosie se montra pressant contre son coeur une
poupe imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la
poupe avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle tait presque
aussi grande que Rosie elle-mme et,  coup sr, beaucoup plus lgante
dans ses ajustements. Il en fut des poupes comme du sac de bonbons:
personne ne s'avisa de s'inquiter de leur provenance. Ma cousine aurait
pu, j'en suis sr, parader d'un bout  l'autre du chteau avec le
colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui ft la moindre question
embarrassante. Elle continuait de son ct  garder--ou peu s'en
faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous tions 
mon jardin, elle commenait  babiller tant bien que mal en franais,
malgr mes rires moqueurs.

videmment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins
j'en dplorais un qui n'tait pas, tout me portait  le croire, un des
moins odieux. Chaque soir,  l'heure de la prire, chaque dimanche, 
l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hrtique restait
vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure
pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquitude, malgr mon ge, me
proccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrive de ma cousine  Vaudelnay,
toutes les penses de la famille se tournrent sur un seul point: ma
premire communion, dont l'poque approchait. Ds lors j'entrai dans la
priode svre de la mditation et de la pnitence. Mon jardin fut
abandonn et je ne vis plus gure ma cousine. Craignait-on pour moi un
proslytisme funeste?--Que serait-il arriv, en effet, si, Polyeucte
d'un nouveau genre, j'avais cri en face de la table sainte:

--Je suis protestant!

La chose ne me semblait gure  redouter, car, tout au contraire, je me
sentais prt  mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'o vont
les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent cur qui dirigeait ma conscience et
travaillait assidment   ma conversion  faisait preuve sur toutes ces
questions des ides les plus larges. Plus d'une fois nous avions abord
franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus
j'prouvais d'amertume  voir ma pauvre cousine assise  l'ombre de la
mort.

--Soyez sans inquitude, me disait le saint prtre. Dieu est bon et nous
le fera voir  tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux
soins de la Providence.

A demi rassur par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que
le Seigneur ouvrt les yeux de la pauvre gare, et aussi pour qu'on lui
permt d'assister  la crmonie. Ce fut donc une grande joie pour moi
d'apprendre que Rosie, ce jour-l, viendrait  la messe. Avant de se
rendre  la petite glise pare comme elle ne l'avait pas t depuis le
mariage de mon pre, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus
introduit  mon tour et, luttant contre une motion dont je regretterai
toute ma vie la nave grandeur, je suppliai les miens de me pardonner
les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvs jusque-l,
de mme que Dieu, selon toute esprance, avait daign m'en accorder
l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrrent pas plus impitoyables que le
Crateur. Mon grand-pre me bnit solennellement; tout le monde
pleurait. Seule ma cousine me considrait de ses grands yeux noirs
pleins d'tonnement et brillants d'une flamme singulire. Pour la
premire fois depuis son arrive  Vaudelnay--probablement pour la
premire fois de sa vie,--elle fut tmoin des pompes de notre culte. On
ne m'tera pas de la pense qu'une bonne partie du sermon fut prche
tout exprs pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une
autre:

 Laissez venir  moi les petits enfants. 

La messe acheve, les communiants dfilrent triomphalement au bruit des
cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le
village avait les yeux fixs sur  monsieur Gaston , et j'ai le regret
d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arriv d'tre aussi digne
de l'estime et de l'attention gnrales. Dans la foule de mes parents
proches ou loigns, grossie par des invitations nombreuses, je
cherchais ma jeune cousine. Enfin je la dcouvris, dissimule  l'cart,
me considrant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie,
gnralement peu rvlatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un
signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se ft pas crue
digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre
son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prire en commun, Rosie,
sans que personne pt s'y attendre, fit une action dans laquelle toute
la famille se plut  reconnatre l'effet miraculeux de ma puissante
intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot,
suivit tout le monde  la pieuse assemble. A partir de ce jour, elle ne
manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les vnements pour
dire qu'un certain jour, quatre ans aprs, elle reut  la fois le
baptme et la communion. J'eus mme l'honneur d'tre son parrain, car on
continuait  m'attribuer une part srieuse dans sa conversion. Si, dans
la suite, il m'est arriv d'exercer des influences moins orthodoxes sur
d'autres mes fminines, j'espre que le souverain Juge ne m'en tiendra
pas rigueur en considration de ce prcoce apostolat.

Durant quelques mois, aprs ma premire communion, les choses reprirent
 Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amlioration sensible du sort
de ma cousine. On la traitait avec bont, mais toujours avec une pointe
de rserve, comme si, malgr tout, un stigmate inconnu pesait sur elle.
Puis l'heure vint o je dus quitter ma famille pour le collge, et, de
longues semaines  l'avance, la perspective de ce grave vnement
couvrit d'un voile sombre le chteau tout entier, dont chaque habitant,
matre ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrme de
m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du
commencement de septembre que nous travaillions  mon jardin, je sentis
tout  coup cet amer sentiment de l'_ quoi bon?_ qui nous alourdit
le coeur  certaines heures de la vie.

--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthmes que nous
plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit rpter ma
phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne
l'et saisie, absolument comme s'il se ft agi d'un texte important.
Quand j'eus bien expliqu ce que c'tait que le collge, et comme quoi
cette invention funeste allait nous tenir spars pendant de longs mois,
le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidit marmorenne,
ce qui tait presque,  vrai dire, son tat naturel quand nous n'tions
pas ensembles. Elle eut un instant de rflexion fort concentre, puis
elle me dit:

--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis
quelques jours!

--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatt au fond de
l'importance qu'elle me donnait.

--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma
tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collge  ta place!
Personne n'aurait envie de pleurer.

Cette rponse me parut alors burlesque au possible et j'clatai de rire,
ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles
mritent d'tre vues...et comme les voit un coeur de femme, mme d'une
petite femme de sept ans.

A partir de ce jour-l, mon jardin continua de recevoir nos visites,
mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous
passions notre temps  me plaindre. Je venais de dcouvrir soudain que
le rle de victime a de grandes douceurs. Je permettais gnreusement 
Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiter beaucoup de savoir si elle
n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais 
tre persuad que nous n'appartenions pas tout  fait  la mme
catgorie d'tres.

J'abrge le rcit de ces derniers jours. Le moment du dpart venu, j'ai
honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe:
littralement, je fondais en eau. Quant  ma cousine, je la vis assez
peu durant les heures suprmes; je pus constater qu'elle ne versait pas
une larme, estimant probablement qu'elle tait trop peu de la famille
pour s'accorder cette prrogative. Mais la premire lettre de ma mre
contenait cette phrase en post-scriptum:

 J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de
ton dpart. Le mdecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il
s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aim,
soigne-toi bien. 






VIII


Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma sant sortit
victorieuse des motions que je venais de traverser. Pour tre franc, je
ne fus pas douze heures au collge sans constater que la discipline y
tait moins svre qu' Vaudelnay, que les plaisirs de mon ge m'y
attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
clairement cette surprise agrable, et j'eus le tact de laisser croire
que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.

 Tche de ne pas trop penser  nous, crivait ma mre. Tu te ferais du
mal, mon cher Gaston! 

Hlas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
vainqueur  tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
aurait t bien vite rassure! Bientt son coeur maternel fut assailli
d'une autre crainte. Grce au bon cur de Vaudelnay, j'tais, sans que
personne s'en doutt et sans m'en douter moi-mme, d'une jolie force
dans toutes les matires qui composaient le programme peu charg de ma
classe. Les premires compositions me rvlrent comme destin  tous
les succs.

 Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'crivait-on. Mais ne
travaille pas trop! 

C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donns ma mre, le
seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Pques me virent arriver  Vaudelnay resplendissant de
sant, charg de diplmes, de croix et de tmoignages. Rien qu' la
faon dont mon grand-pre m'embrassa, je compris que le temps tait
pass o je n'avais le droit, quand nous tions  table, ni d'accepter
du vin d'extra ni de refuser des pinards. Je sentis que j'tais devenu
quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
pour la premire fois, me semblait devoir rehausser extrmement la
dignit de mon apparence. Durant une heure, la famille assemble
spcialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
venais de faire le tour du monde. L'aropage dcida contradictoirement
que je rappelais d'une faon prodigieuse mon anctre l'amiral, qui tait
brun avec le visage en lame de couteau, mon arrire grand-oncle
l'archevque, qui tait camard, et une parente encore vivante, Dieu
merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agrables, l'heure du dner arriva. Comme
nous allions nous rendre  table, une petite personne, que je ne
reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nomme n'abordait
le dernier roi de la monarchie lgitime.

--Tiens, Rosie! m'criai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc
toujours ici?

Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupon que la phrase
n'tait pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation gnrale,
personne que lui n'avait d la remarquer. Je rparai mes torts en
embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui
donnant la main pour passer  table. J'appris le lendemain dans la
conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze
heures par jour, car tous les habitants fminins de Vaudelnay s'taient
cotiss, pour ainsi dire, afin de pousser son ducation. Ma grand'mre
lui enseignait la couture, ma tante Frdrique la grammaire et
l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mre
l'criture, le calcul et l'histoire sainte. Je frmis rien que de penser
 ce surmenage.

Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'tre  mon jardin
quand je passai par l dans ma tourne de propritaire. Jamais, dans le
temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes
n'avaient t plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes
impressions.

--Oh! oh! m'criai-je complaisamment, tu m'as bien remplac, Rosie!

--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.

--Mais oui, certainement.

Et, sans pousser l'loge plus loin, je continuai ma route vers la pice
d'eau o les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive
pour prendre de ma main la pture attendue.

Aux grandes vacances du mois d'aot, je repassai par l, mais Rosie ne
m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin tait en friche.
Elle aussi avait d se dire: A quoi bon!

--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.

Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'curie--j'avais
rapport tous les prix de ma classe--m'ta l'envie et le temps de
gronder personne, surtout un tre d'aussi mdiocre consquence que
Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un
songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres annes passrent.
Aprs le poney vint un fusil et je ne rvai plus que livres, perdreaux,
contrepied et remise.

Puis la mort entra au chteau, et, quand elle connut le chemin de cette
maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide!
elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un aprs l'autre, les
_anctres_ s'en allrent tous dormir dans le caveau creus sous
notre chapelle. Alors l'oncle Jean, rest seul de sa gnration, quitta
Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, hritire de quelques
milliers d'cus laisss par la tante Frdrique. L'autre, la tante
Alexandrine,  cheval sur les vieux usages, avait test en ma faveur.

Mes parents restaient matres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie
ils auraient conserv sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On
le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne
voulut rien entendre.

--Quand mon frre et mes soeurs taient l, dit-il, je pouvais y tre
aussi. Un octognaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas 
consquence. Mais le temps a march. Un vieux comme moi doit faire place
aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe
quelque temps  Paris.

Jamais on ne put l'en faire dmordre. Un beau jour il s'loigna sans
bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette poque, je
faisais mon droit  Paris et je ne pus adresser mes adieux  la branche
cadette de ma famille.

En m'annonant leur dpart, ma mre me fit connatre leur domicile dans
un quartier de l'autre monde, quelque part derrire le Luxembourg.

 Tu iras les voir souvent, m'crivait-elle. Je voudrais tre sre
qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils
possdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont tre perdus
dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton pre et moi nous
avons mis tout en oeuvre pour empcher ce dpart qui nous dsole. Mais
tu connais ton oncle!.... 

A la lecture de cette lettre, je m'tais bien promis d'aller voir dans
les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui et t une
entreprise peu difficile si j'avais habit le quartier latin. Mais
j'appartenais  la catgorie des tudiants du grand monde qui
demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants,
allaient chaque soir dner en ville, et se rendaient  l'cole, quand
leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys
irrprochables de tenue. Je crois mme, Dieu me pardonne, que j'y suis
all  cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.

Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que
je me rveillai un beau matin en me disant:

--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grle, j'irai voir mon oncle et ma
cousine.

Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoye par
ma mre. On dira qu'il tait bien simple de la demander; mais
j'appartenais alors  cette classe nombreuse d'tres toujours prts 
braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf
un seul: la peine effroyable d'crire une lettre.

C'tait, il faut en convenir, un grand dfaut, et je le reconnaissais
moi-mme avec franchise. Toutefois il tait rachet, selon toute
apparence, par de srieuses qualits, car je devenais l'ami de quiconque
m'avait approch une fois.

Quand j'y rflchis d'un peu plus loin, je prsume que la premire de
ces qualits consistait dans la fortune dont mon pre, retenu 
Vaudelnay par sa sant, me faisait jouir avec une gnrosit qui tait
chez lui un systme. J'avais en plus le don d'tre  amusant , qui me
faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors
moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en tmoigneront tous mes
contemporains.

Je crois pouvoir en appeler au mme tmoignage pour constater que
j'tais joli garon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin
cavalier, ni trop naf ni trop blas pour mon ge, plein d'aversion pour
tout ce qui tait malpropre et mal odorant au physique et au moral.
Comme trait caractristique, j'ajouterai que j'tais alors rgl dans
mes moeurs  l'gal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forat.
Mon cheval, mes amis, mes tudes un peu ngliges, mes nouveaux devoirs
d'homme du monde pris tout  fait au srieux, c'tait de quoi composer
une existence qui ne me laissait gure le temps de penser  mal et
aurait en outre bris les muscles d'un athlte. Il faut joindre  cela
que les femmes du monde que je voyais de prs m'empchaient d'admirer
les autres, ce qui peut paratre une originalit invraisemblable.
D'ailleurs elles-mmes refusaient mchamment de croire  la prfrence
dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance  mon gard
n'allait pas sans une dfiance mal dguise. Elles m'examinaient, me
retournaient, me maniaient avec prcaution, comme on fait d'un bibelot
dans un talage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.

Enfin, j'tais irrprochable, bon gr mal gr, et s'il m'tait rest,
par-ci par-l, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je
me demande ce qui m'aurait manqu pour tre la perfection absolue. Dans
les bals, je voyais dj les regards des mres marquer mon front de
vingt-trois ans du sceau des lus, tandis que dans le secret de leur
coeur, elles pensaient:

--Voil un garon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce
sera un parti hors ligne s'il ne draille pas.

Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mres vont au bal, pourquoi
elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils
savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit,
dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! 
l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je souponne
qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est
ennuyeux, triste, dsesprant de _savoir!_






IX


A la fin de ma premire anne de droit, je subis assez gaillardement
l'preuve de l'examen. J'aurais mauvais got  blmer la facilit du
programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succs
de ma carrire intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un
jeune homme a chou dans ces peu terribles dbuts, sans me sentir plein
pour lui d'une piti profonde.

Les vacances me rappelaient  Vaudelnay, mais, auparavant, un imprieux
devoir m'obligeait  rendre visite  l'oncle Jean et  sa petite-fille.
Grce  Dieu, mes amis et mes amies du grand monde tant disperss dans
toutes les directions; je n'avais rien de mieux  faire  cette heure
que de me montrer bon parent.

Mais la difficult--elle tait srieuse,--consistait  dcouvrir
l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander  ma mre? C'et t faire
l'aveu d'une coupable ngligence. Fort heureusement le notaire de la
famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son tude le
premier de chaque mois, devait possder ce renseignement indispensable.
En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je
pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire
 ses yeux l'talage de mauvais got de ma voiture, de mon cheval et de
mon groom, et ensuite parce que les pavs de la rive gauche, brls
parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds
d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'piderme d'une
nymphe.

En apprenant du concierge que le baron tait seul chez lui--au quatrime
tage et quel escalier!--je me sentis aussi mu que je l'avais t huit
jours plus tt devant mes examinateurs. Mme, tout en montant les
marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'nonner
quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacit des
mineurs. Mais que rpondre si, l-haut, on me posait cette  colle 
redoutable:

--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tt?

Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la raret
de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous tions quitts la
veille, avec cette bont triste et ce sourire rsign que je lui
connaissais, depuis le soir o il tait rentr  Vaudelnay rapportant
Rosie entortille dans sa couverture.

Pauvre oncle! il avait franchi une tape de plus dans la vieillesse. Il
tait facile de voir que la prochaine halte serait la dernire. Il
portait ses cheveux blancs trs longs; sa taille s'tait vote; ses
vtements, d'un entretien irrprochable, trahissaient la pauvret. J'eus
un lger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis 
Vaudelnay.... Je me htai de parler de ma cousine.

--Elle est  sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas!
Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a
du talent. Du reste, regarde.

Sur les murs s'talaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu
quelque peine  discerner le mrite, non seulement parce que j'tais
loin d'tre clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes
yeux se trouvrent un peu brouills. Ces toiles taient des vues de
Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mmoire. Sur la
table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me
troubler la vue, car il reprsentait mon jardin quelque onze ans plus
tt.

L'oncle Jean, trs vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel
par la fentre.

--Tu vas sans doute retourner l-bas? me dit-il aprs une minute de
silence. Je sais que tu es reu, et je t'en flicite.

--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?

--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me
raconte tout ce qui se passe  Paris; ce qui se passe de bon, bien
entendu. Car moi, je ne sors plus gure. Les jambes....

Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais
toujours connue, quand il voulait viter un jugement svre sur les
personnes ou sur les choses.

--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.

Si j'avais exprim toute ma pense j'aurais dit:

--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie  son vieux
grand-pre.

L'oncle rpondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde  cette
coureuse:

--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une dugne
irrprochable. Pauvre Rosie! elle sera dsole d'avoir manqu son
cousin!

--Mais je lui donnerai bientt l'occasion de se consoler, dis-je
poliment. Je reviendrai.

--Pas avant les vacances? Tu vas partir?

--Demain matin.

L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre
de philosophie.

Dcidment la conversation manquait d'entrain. Je rflchissais,  part
moi, qu'il est trs difficile de trouver quelque chose  dire aux gens
que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte 
l'intimit de chaque jour. Mon oncle rflchissait aussi. Tout  coup il
tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui
connaissais depuis l'enfance de Rosie.

--coute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et
ces mots-l, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma
bouche. Voil ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton
pre et ta mre. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu
leur diras--son regard avait chang d'expression--tu leur diras que je
leur pardonne. De cette faon, il n'y aura aucun moment de gne, lors de
mon arrive parmi eux.

Sa belle figure se rveilla sous une expression moqueuse de dfi jet 
Celle qui devait--probablement bientt--le runir aux _anctres_.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:

--L'entrevue sera dj bien assez _froide_.

Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas
os faire dix ou douze ans plus tt, que je n'avais pas song  faire
depuis, distrait que j'tais par des sujets plus modernes. Je demandai
au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherche, la faon de lui parler
que j'avais dans mon enfance:

--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous tiez pour
moi un tranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au
moins quelque chose?

--Te voil devenu bien curieux tout  coup!

En me parlant ainsi, le baron s'efforait d'exprimer l'ironie. Mais je
vis bien que ma question, quoi qu'il en et, lui causait du plaisir.

--Aprs tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne
ou mauvaise, utile ou perdue, appartient  notre ligne, et c'est  tes
mains qu'est confi dsormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite,
mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a port  moi
ainsi qu'aux miens.

Son visage, trs triste un instant, devint trs grave. A mon grand
tonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.

--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des
vtres qui fut jug svrement par ceux de son poque. Vous serez
peut-tre plus indulgent.

L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demand et me le demande
encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais  cette heure ma
curiosit  tous les diables, prvoyant plus d'une comparaison
embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonait. La voici,
quelque peu rsume, et cependant le baron n'tait pas homme  s'tendre
inutilement sur sa propre histoire.






X


La Rvolution trouva le chteau de Vaudelnay peupl des mmes habitants
que j'y avais trouvs moi-mme, quelque cinquante ans plus tard. Je
parle des _anctres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le
dernier marquis de l'ancien rgime, venait de mourir juste  temps pour
que mon grand-pre profitt, l'un des derniers parmi la noblesse
franaise, de l'institution prte  prir du droit d'anesse. Il hrita
seul du chteau, des terres, de toute la fortune, et bien que ses
vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rle de chef
de famille, aussi srieux, aussi respect, aussi bien obi de son frre
et de ses deux soeurs que s'il et t un vieillard blanchi par l'ge.

L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frdrique et ma
tante Alexandrine, peut-tre une sage prvoyance de l'avenir, l'empcha
de prendre part  l'migration, et la tempte passa sur ces trois
aristocrates sans balayer leur ttes l o elle en avait roul tant
d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le
dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-pre avait confi mon
oncle Jean  l'un de ses voisins et de ses amis prt  partir pour
l'Angleterre. Le jeune migr de douze ans ne devait revoir le sol natal
que trente-cinq ans plus tard, c'est--dire vers la fin du rgne de
Charles X.

Je laisse volontairement de ct toute la premire partie de son
histoire, non pas la moins intressante, mais la moins directement lie
 la suite de ce rcit. D'abord tudiant en Angleterre, puis l'un des
plus jeunes officiers de l'arme des Indes, Jean de Vaudelnay, dont
l'humeur tait aussi indomptable que sa bravoure tait brillante,
quitta, par suite de dsaccord avec ses chefs, une position qui pouvait
le conduire  la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le
chemin des coliers. Cette route accidente le conduisit en Italie qu'il
comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait
y dcider de son existence.

pris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se rvlait 
lui comme un monde encore ignor, le jeune homme s'attarda longuement
dans les galeries les plus clbres et dans les meilleurs ateliers. L'un
de ceux-ci, rendez-vous des trangers de distinction qui passaient 
Florence, l'blouit par un chef-d'oeuvre auprs duquel plirent les
toiles des grands matres, car ce chef-d'oeuvre tait vivant. Laura
Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait,
conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle tait la
fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant  sa
mre,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.

Dieu sait quel mystre demeure  jamais cach sous ce silence. Il va
sans dire que la loyaut du baron de Vaudelnay, devenu le fianc de
mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins rserv  l'gard du chef de
famille. Une chose est certaine: le voyageur fut inform que les portes
de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce
n'tait pas le moyen de changer la rsolution d'un homme de sa trempe.
Il me le disait lui-mme:

--Je serais plutt rentr  Vaudelnay sans ma tte que sans la femme 
qui j'avais donn ma foi.

Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le rcit laconique de mon
oncle,  de vingt ans d'exil, de pauvret et de bonheur . Il ne m'en
raconta pas davantage sur cette priode de sa vie, et je me souviens que
cette froide rserve fut pour ma curiosit de jeune homme un tonnement,
aussi bien qu'une dception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des
bonheurs que l'on savoure  genoux, silencieusement, tant qu'il durent,
que l'on enferme plus mystrieusement encore dans son coeur quand ils ne
sont plus....

Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre
de l'orage. La mort prit  mon oncle celle qui tait la plus grande part
de sa vie, mais, sur la tombe  peine ferme, une rose blouissante
fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui
devait tre la mre de Rosie.

Pauvre oncle Jean! Quand il tait oblig de parler de son bonheur perdu,
les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serres. Et quand il
arrivait  des souvenirs douloureux, c'tait encore pis, si bien qu'il
fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.

Il me laissa donc deviner plutt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe
de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint  Florence
et fut frapp de ce mme coup de foudre qui avait dcid de l'existence
du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais t d'humeur facile, mais
le malheur avait encore aigri son caractre indomptable. Froiss de
certaines assiduits qu'il jugea compromettantes, dvor  l'gard de sa
fille de cette jalousie maladive dont les pres qui ont beaucoup aim
offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire,  une vulgaire
tentative de sduction, le bouillant Franais ft un clat. Sir George
Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs,  cette
poque, la haine entre les deux nations atteignait son apoge. Une
rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprim  tout jamais en creux
dans la bote osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour
quoi il s'tait battu avec  le monsieur .

--Il faut tre juste, ajouta mon oncle, je m'tais battu un peu vite
avec cet tourdi de George, et, quand je me rveillai dans mon lit d'un
cauchemar assez long, il m'et t difficile de dire lequel tait le
plus dsol de ce diable de garon ou de ma pauvre fille.

Il tait crit que les Vaudelnay de cette gnration devaient tous
mourir octognaires. L'oncle Jean se gurit contre tout espoir et, comme
sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prter l'oreille
 des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire
perdre la raison  sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu
le respect: l'objet de sa passion souponnait  peine l'tendue du mal
caus par ses beaux yeux.

L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il
en serait quitte pour une gouttire dans la vote de son crne. Il
comptait sans les surprises perfides de l'amour.

Ma jeune parente s'prit  son tour d'une ardente affection pour l'homme
qui avait failli la rendre orpheline, et quand le bless fut dlivr des
mdecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille  un
Anglais,  un protestant,  un cadet sans fortune! Il serait mort
plutt, car, en dpit de l'opinion dfavorable que les siens avaient de
lui, il tait rest de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay
peut l'tre. Sir George essuya le plus nergique refus. La nouvelle
Chimne se jeta aux pieds de son pre en les arrosant de ses larmes,
mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dnouements  la
faon de Corneille.

--Entre moi et cet tranger tu dois choisir, dit-il  sa fille. Si tu te
dcides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi
jusqu' ta mort.

Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforc
par du sang de Florentine. Elle se pronona pour l'tranger. Peut-tre
croyait-elle que le serment de son pre ne tiendrait pas devant sa
tendresse. Pauvre infortune! Il fallait qu'elle connt bien peu celui
dont elle tait la fille! Jamais, hlas! serment inhumain ne fut mieux
tenu.

Les nouveaux poux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au
monde dsormais, vint frapper  la porte de Vaudelnay que rien ne tenait
plus ferme,  cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans.
Bien qu'il se soit montr, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce
point que sur les autres, j'ai pu comprendre, nanmoins, que ni son
frre ni ses soeurs n'ont arrach aux pturages de Vaudelnay le moindre
veau gras pour fter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas
ouvrir la bouche sur ses erreurs passes, mais rien de plus. D'ailleurs
mes propres souvenirs taient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean
silencieux, renferm en lui-mme, presque isol au milieu des siens. Il
tait vident que l'orgueil austre des Vaudelnay ne lui avait jamais
pardonn deux crimes: sa propre msalliance et l'union de sa fille avec
un Anglais hrtique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui
ft gure imputable.

Mais il tait rserv  d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la
douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas t beaucoup mieux
accueilli en Angleterre que lui-mme ne l'avait t en France. A son
gendre on reprochait d'avoir pous une trangre sans fortune,
catholique, fille d'une mre sans naissance. De plus ce mariage faisait
vanouir les rves brillants d'une autre union plus avantageuse,
caresss depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-pre
maternel de Rosie.

Le jeune couple vcut donc  l'cart, aussi pauvre mais non moins bni
par l'amour que l'avait t l'oncle Jean dans sa petite maison de
Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins
elle ne spara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore
jeune, se suivirent dans la tombe  quelques semaines de distance,
laissant la petite Rosamonde, ge de six ou sept ans, sans autre appui
que son aeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner 
sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant  la porte du manoir
de famille?

--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son rcit. Tu tais l;
tu as tout vu.... Au propre comme au figur, l'on peut dire que tu as
ouvert  ta cousine les portes de Vaudelnay.

--Qui ne se sont jamais refermes, ajoutai-je avec un mouvement
d'affection trs sincre. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas
chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si
heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sr.

Un clair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais 
le voir accepter sance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage
loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une
expression d'embarras, presque de crainte, vint succder  la joie.
L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pens que je
l'intimidais. Je crus avoir devin ce qui causait cet air dconfit, et,
comme j'tais encore tout vibrant de l'enthousiasme caus par le rcit
romanesque  peine achev, je fis appel  toute ma diplomatie et je dis
d'un ton plaisant:

--Tenez, mon oncle, je vois o le bt vous blesse. Gageons que vous avez
fait quelques folies de jeune homme et que...vous tes en avance sur
votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le
vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prter
quelques louis  leurs neveux pris de court par leurs fredaines....

--Tu es un brave garon! interrompit mon oncle en me tendant la main.
Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en tait besoin,
ne ft-ce que pour difier les neveux de l'avenir en leur montrant que
les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est
pas ce qui m'arrte. Une ou deux affaires impossibles  remettre me
retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-tre plus.

--Qu' cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en
route. En arrivant  Vaudelnay, je vais faire mon rapport  mes parents
et, bon gr mal gr, ils vous obligeront  nous rendre visite. Nous
viendrions plutt tous trois vous chercher!

--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant,
charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.

L'heure tait venue de prendre cong, chose d'autant plus facile qu'on
ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, videmment, ne tenait pas 
me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu' l'escalier, 
travers un vritable ddale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.

--Si j'en juge par ce que j'aperois, remarquai-je, votre petite-fille
est reste campagnarde.

L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un dsespoir comique.

--Tu ne vois rien! gmit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa
chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth,  ses heures perdues,
soigne l'ducation d'une famille de lapins blancs. En voil qui doivent
s'amuser!

--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-tre? demandai-je en songeant
 l'admiration de Rosie pour mes lves de jadis.

--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.

Nous nous quittmes en nous disant:--_A bientt,_--locution
parallle  cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La
phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.

J'arrivai le surlendemain soir  Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un
voyage interminable, car j'avais tenu  ne pas quitter _Annibal_
que le chemin de fer nervait beaucoup, et que je dsirais offrir intact
 l'admiration des Poitevins en gnral et de mon pre en particulier.






XI


Le chteau tait rempli de monde.

--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon
pre tout en m'accompagnant dans ma chambre o j'allai rapidement passer
un habit, car le dner attendait.

Il me fit alors l'numration de nos htes. Il en parlait avec tant
d'intrt, de plaisir et d'animation que je souponnai,--ceci entre
nous,--qu'en faisant provision de tous ces remdes fort agrables contre
l'ennui, mon excellent pre avait song aussi un peu  lui-mme.

Une heure aprs, mes soupons taient loin d'avoir diminu, et Dieu sait
si je condamnais ce besoin de distractions dans l'ge mr, chez un homme
dont la premire et la seconde jeunesse avaient t moins que dissipes,
j'avais pu le voir de mes yeux.

Ah! comme il tait chang, mon cher Vaudelnay, depuis que _les
anctres_ avaient migr pour toujours sous les dalles armories de
la chapelle!

De tous les tres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y
trouvaient encore: mon pre, ma mre, moi et le jardinier devenu un
personnage important, vtu comme un monsieur, commandant une escouade
nombreuse de fleuristes, de lgumistes et de manoeuvres. Le  clos 
d'autrefois n'existait plus. Il tait chang en un vaste parc ondul de
monticules, creus de pices d'eau, coup de plantations savantes,
derrire lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-pre
bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse.
Des serres grandioses, des curies modles taient sorties de terre. Des
domestiques corrects et distingus fourmillaient silencieusement dans
les corridors. Si l'on avait parl de prire en commun  cette
valetaille perfectionne, je gage que nous aurions t  empoigns  de
la belle sorte dans le _Sicle_ du surlendemain.

Quant aux invits, c'tait la crme de la province, de la crme battue
chaque anne par un sjour  Paris. Les gens arrirs et ennuyeux, les
gentilltres de l'ancienne cole, les chtelaines  robes de bure et 
trousseaux de clefs n'taient point de cette joyeuse srie, non plus que
les jeunes filles  marier, car, d'aprs les ides de mon pre, je
n'tais point de ces victimes qui doivent marcher  l'autel encore
blanchissantes sous le duvet de leur premire toison.

A dfaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez
nous. En arrivant au salon blouissant de lumires, j'eus le plaisir
d'en compter jusqu' trois remarquablement jolies, et nous n'tions pas
au dessert que l'une d'elles,  ct de qui j'avais ma place, me
tmoignait,  n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me
prendre au srieux. Dans le cours de la soire, dont quelques tours de
valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la
troisime de ces dames voulurent bien me tmoigner successivement des
dispositions non moins rassurantes.

tre pris au srieux! Douceur  nulle autre pareille pour un phbe de
vingt-trois ans, habitu  la bienveillance dfiante des mondaines de
Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!

Ah! la bonne soire, passe entre le sourire de ma mre tout heureuse de
me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la premire fois
la vie, l'esprance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de
choses agrables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotes
 l'oreille jusque-l.

--Heureux mortel! tu as devant toi de longues annes d'avenir. Tu es
riche, ton entretien plat aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir;
ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le
modeste? tu es joli garon. Va, tu es n sous une heureuse toile; ton
pre est fier de toi, le sourire de ta mre te caresse; tu peux
prtendre  tout!

Je crois en vrit que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prtendre,
sinon  tout, du moins  de srieux progrs dans les bonnes grces d'une
ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir
l'air d'y toucher, ma mre veillait au grain, et si, parfois, ce genre
de rcration qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des
proportions inquitantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils
taient honntes, rappelaient les tourdis  la raison avant que l'ombre
d'une inconsquence ft commise.

Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation
annonce!

J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'tait sorti de ma mmoire. Le
lendemain de mon arrive  Vaudelnay, aprs une visite matinale  la
boxe d'_Annibal_, o tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonai
seul dans le parc et me demandai srieusement quel tait le meilleur
parti  prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un
signe de moi, dpcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les
habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou.
Ce signe, tait-il prudent de le faire? Du ct de mon oncle, rien qui
pt embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il tait
passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais,  son ge, de
pareils dfauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit
du sicle pass, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les
bons jours. En somme il n'tait pas un chteau de France et de Navarre
o un tel hte ne se trouvt fort  sa place.

Malheureusement je me sentais moins  l'aise en ce qui concernait Rosie.
Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle
comme d'une personne grande pour son ge, assez maigre, avec quelque
chose de _dsuni_ dans la tournure et la dmarche, pour parler ce
langage hippique volontiers employ par mes amis d'alors, quand ils
peignaient les avantages et les imperfections des tres du beau sexe.
Jolie, mon impression n'tait pas qu'elle le ft;  vrai dire, je ne
m'tais jamais demand si elle l'tait ou non. Mais, pendant plusieurs
annes de ma vie, j'avais entendu des voix svres dire  ma pauvre
cousine, pour peu qu'elle et le malheur de se regarder du coin de
l'oeil en passant devant une glace:

--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir  se mirer quand elle
est aussi laide?

J'ignore si ces affirmations rptes avaient fini par convaincre la
coupable de sa laideur. Quant  moi, la chose ne faisait plus un doute:
laide elle tait venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait
mourir. D'ailleurs j'tais habitu au luxe,  l'lgance du grand monde
o j'tais entr du premier coup, avec l'avidit du poisson remis 
l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'aprs mon
got d'alors, une femme ne pouvait tre jolie si elle tait mise
pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne
devait pas ressembler  celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir
qu'elle m'avait laiss tait celui d'une personne concentre, taciturne,
trs timide ou trs fire, les deux probablement. Quelle figure ferait
la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conserves,
qui remplissaient Vaudelnay de leurs clats de rire, de leurs mots
drles ou du frou-frou de leurs robes? N'tait-ce pas lui rendre un
mauvais service que de l'exposer aux avanies presque invitables d'un
contact peu fait pour la mettre en relief? La rponse  cette question
ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train o marchaient les
choses, je n'entrevoyais gure pour moi la possibilit de m'occuper de
ma jeune parente: tout mon temps tait dj tellement pris!

Le pour et le contre bien considrs, il me parut prudent de laisser
l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrime tage de la rue
d'Assas, jusqu' l'poque, plus ou moins prochaine, o nous serions
rentrs dans le calme  Vaudelnay. De cette faon nous jouirions mieux
de leur prsence, et les agrments de la villgiature ne pourraient
qu'tre augments pour eux: c'tait profit pour tout le monde.

Malheureusement, la premire srie d'invits partie, nous ne fmes pas
longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon pre
disait  qui voulait l'entendre:

--Je veux que mon fils s'amuse  Vaudelnay, pour lui ter toute envie de
nous quitter et de s'amuser ailleurs.

Mais je voyais de plus en plus que mon pre, secrtement attrist par
les progrs d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le
besoin de distractions qu'il prouvait pour lui-mme. Quant  ma mre,
elle n'avait d'autres dsirs que ceux de son mari. Pour une raison ou
pour une autre, les longues vacances de l'cole de droit passrent pour
moi comme un rve.

Quelques visites de voisinage  rendre  des parents ou  des amis, tous
gens fort gais, achevrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du
14 novembre vint  luire, l'oncle Jean et sa petite-fille taient
toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y taient plus, je n'tais pour
rien dans leur dplacement.

Je devais quitter mes parents le soir aprs dner pour aller prendre
l'express. Dans l'aprs-midi, mon pre me pria de passer dans son
cabinet et me tint  peu prs ce discours:

--Mon cher ami, tu vas retourner l-bas.

Entre nous, je n'attache pas une importance exagre  te voir devenir
de premire force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un
homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne
voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute libert, moi
qui n'ai jamais su ce que c'est que d'tre jeune et libre.

Il s'arrta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai
le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir
consoler mon pre; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans,
occupant silencieusement sa place au bout de la table prside par les
_anctres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientt il reprit:

--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des
centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens,
pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plat  Dieu, tu
seras l'un des meilleurs partis de la bonne socit. Ne gche pas tous
les avantages runis en toi d'une faon rare. Tche de ne pas faire de
folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela frquente
beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire
qu'il se gte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver,
n'est-ce pas?

Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province
m'ayant achet le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle
joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard!
En allant prendre mon inscription le jour mme de mon arrive, je
songeai que l'cole est assez prs de la rue d'Assas. L'occasion et t
bonne pour faire une visite  Rosie. Mais des camarades rencontrs au
secrtariat m'entranrent, et je regagnai la rive droite sans avoir
accompli ce pieux devoir.






XII


A part un ou deux, les salons de ma connaissance taient encore ferms;
mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je
dposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens srieux avec mon
tailleur, je rglai quelques notes arrires. Ensuite il fallut trouver
des chevaux, deux pour le phaton, un pour la selle, puis me mettre
d'accord avec le carrossier, faire choix d'une curie plus grande,
m'assurer le concours d'un spcialiste anglais--qu'auront pens les
mnes des _anctres!_--pour lui confier mon attelage.

Ces diverses dmarches termines, j'tais sur le point de connatre
l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus
charmantes.

_Elle_ n'tait pas du grand monde,  vrai dire, mais la haute
bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche,
trs jolie, cachant sous l'extrieur le plus correct un got secret pour
les aventures, elle sembla, ds notre premire rencontre, attacher
quelque prix  mes attentions. Ddaignant la fausse modestie, je dirai
mme que mes progrs dans sa faveur furent singulirement rapides. Je
n'tais pas all six fois chez elle (son mari tait toujours absent,
mais, Seigneur, quelle nue de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle
me demanda si j'tais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un
jeune homme sans exprience, je confessai que cet art m'tait totalement
tranger.

--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre
subitement. Je vous aurais demand de vouloir bien me guider, un de ces
jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.

Aujourd'hui, n'en dplaise  certains romanciers, le Louvre est
terriblement dmod, tout au moins pour cet usage spcial. Mais alors il
n'tait pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu ds le
lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carr
que j'tais revenu de ma crainte d'taler une ignorance honteuse. Je
n'eus mme pas l'occasion de dcouvrir si ma compagne tait plus savante
que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un
entretien qui, ds la premire minute, avait pris une direction toute
diffrente. C'tait la premire fois qu'il m'arrivait de _faire la
cour_ selon toute l'tendue et toute la signification--future et
prsente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme
dans d'autres du mme genre, que les paroles, en pareil cas, importent
infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une
premire audition. Nous allions lentement  travers les salles presque
dsertes, causant d'assez prs pour pouvoir parler  voix basse, lorsque
je fus ramen sur la terre, des cieux o je planais, par cette
exclamation soudaine en langue trangre qui vint me frapper 
brle-pourpoint:

--Oh! master Gastie!

Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'tait dress devant moi avec
sa problmatique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me
pardonne, qu'elle tait occupe au mme tricot qui l'absorbait jadis, 
Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tents
de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des
yeux, et la trouvai sans peine assise  un chevalet qui portait la copie
naissante d'une Vierge quelconque.

Personne ne voudrait croire que la rencontre ft prodigieusement
agrable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait.
Rosie paraissait fort contrarie. Sans doute elle prouvait peu de
plaisir  tre surprise, dans son costume de travail moins qu'lgant,
par un cousin et une inconnue qui taient l'lgance mme. Quant  moi,
dpositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais
voulu tre  cent lieues. On devine que ma compagne n'tait gure plus 
l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commenait 
toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me
tendit la main comme si ma prsence, dans cet endroit, et t la chose
la plus naturelle du monde.

--Vous voil de retour? me dit-elle d'une voix richement timbre, bien
qu'agite d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont
bien?

Je rpondis sur le mme ton et m'tendis en loges sur la peinture de
Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai dsormais madame
X***.

--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court  une
conversation qui, malgr tout, manquait de charme.

--Tous les jours aprs cinq heures.

--J'irai bientt vous voir. Mon oncle se porte bien?

--Trs bien, merci! Au revoir, mon cousin!

--Au revoir, ma cousine!

J'entranai doucement ma compagne loin des lieux tmoins de cette
rencontre funeste. Je pleurais dj sur les ruines de mon bonheur. Cinq
minutes plus tt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la
premire fois une  imprudence  de ce genre, qu' aucun homme avant moi
elle n'avait dit une parole que son mari ne pt entendre. Aussi je
m'attendais  une scne terrible de reproches, peut-tre mme  une
rupture prmature, bien qu' tout prendre l'ide de  l'imprudence  en
question ne me ft gure imputable. Mais,  ma grande surprise, ma belle
amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu  trouver
chez une dbutante. Elle me demanda d'un air singulier:

--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier
Murillo?

--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, rpondis-je avec diplomatie.
Nous devons tre parents au vingtime degr. Elle est sans fortune et ne
va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte....

--Mais vous semblez trs intimes?

Je racontai brivement l'histoire de Rosie et notre ducation sous le
mme toit jusqu' mon entre au collge.

--Et vous n'en avez jamais t amoureux? questionna ma compagne.

Amoureux de Rosie! moi!

L'ide par elle-mme tait si plaisante que j'clatai de rire.

--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon srieux; je ne la vois
pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.

Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais srieusement. Puis,
sans doute difie par cet examen, elle ramena la conversation vers des
sujets que nous prfrions l'un et l'autre. Cinq minutes aprs, un
fiacre hl sur le quai ramenait ma desse dans l'Olympe conjugal.
Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle o peignait
Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un tre humain de ma
nouvelle conqute.

La jeune artiste s'tait remise  sa Vierge, Lisbeth avait repris son
tricot. Je m'approchai avec le mme air d'importance mystrieuse que
devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de
la reine, et, parlant de faon que ma cousine seule pt m'entendre:

--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche  personne
de ce que vous venez de voir.

En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir ple, tenant
fixs sur moi ses yeux noirs, honntes et francs comme ceux de son
grand-pre.

--Soyez sans crainte, rpondit-elle simplement.

Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:

--D'ailleurs,  qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.

--Et vous venez souvent ici?

--Tous les jours.

--Pour peindre des copies?

--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au
Louvre.

--Mais, grand Dieu! m'criai-je tourdiment, vous devez avoir tout un
muse de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez
la collection.

Elle s'tait remise  travailler avec le srieux que, ds son enfance,
elle apportait dans toutes ses entreprises.

--Mes copies sont un peu partout, rpondit-elle avec plus de mlancolie
que d'embarras. Je les vends aux glises qui trouvent les vrais Murillo
trop chers.

--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean
pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir
qu'elle cherche en peignant!

Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande
estime et d'une sincre affection. Et puis elle tait ma confidente, la
confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous
avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, trs
fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:

--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre
moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite
compromise! A votre ge on ne se rend pas compte de certains dangers.

--Oh! rpondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par
l'ge; mais j'en ai trente par la vie que je mne. Je me sens tellement
votre ane, Gastie!

J'prouvais je ne sais quel plaisir inconnu  entendre sa voix chaude
et, tout en l'coutant, je venais seulement de remarquer un dtail,
c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le
_vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre
enfance.

--Pourquoi, lui demandai-je  brle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas
ici comme  Vaudelnay?

Ma question l'avait contrarie sans doute, car elle loigna d'un geste
brusque son pinceau de la toile.

Je crus comprendre que je l'empchais de travailler et qu'elle aurait
dj voulu me voir parti.

--Vous venez de le dire vous-mme, fit-elle. Nous ne sommes plus 
Vaudelnay.

J'eus un lan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi
n'apprcierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les
estimons chez les autres?

--Qu'importe? rpondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme
autrefois? coute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dvou,
sr, qui n'aurait rien de cach pour toi, te consulterait mme, au
besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'tre mon ane. Je
viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te
retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.

--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en
commenant  ranger son attirail. Donc nous voil redevenus bons amis.
Quand tu monteras chez nous, si tu dsires m'y trouver, n'arrive pas
avant cinq heures. Je crains seulement d'tre un camarade assez peu
amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.

--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout.
L'oncle Jean savait par toi le rsultat de mes derniers examens.

--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans rpondre 
ma phrase.

Je fus forc de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite
au Louvre, attendu les circonstances dlicates qui l'avaient signale.
Nous nous quittmes en nous promettant de nous revoir bientt.






XIII


J'tais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possdais un
trsor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma
premire conqute srieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je
cherchais  la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui
de mes dbuts,--o je la suivais presque chaque soir.

Lorsque des devoirs odieux la tenaient loigne, je n'avais qu'une seule
consolation: penser  elle; un seul dsir: en parler. Ce n'tait pas que
des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma
constance  l'preuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom
bien-aim sur mon chapeau, de mme que les matelots arborent en lettres
d'or le nom du btiment o ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu
qu' moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards
langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou
signs, tous les traits de l'arsenal fminin pleuvaient sur moi comme
sur une cible vivante. Mais j'avais jur  la reine de mon coeur de
l'adorer jusqu' mon dernier soupir, et j'tais bien rsolu  tenir mon
serment. Je recevais sans me fcher les oeillades, les prvenances,
voire mme les billets; mais je restais de marbre, et cette
indiffrence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des
agressions.

Je n'avais pu m'empcher, tout d'abord, de parler  quelques amis
intimes de la passion qui me dominait. Mais  peine commenais-je  leur
vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant
de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une
madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la
nommer, quelquefois.

Dans ces conditions, l'entretien prenait immdiatement les allures de
ces glogues de Virgile o deux bergers s'vertuent, chacun  leur tour,
 clbrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez
ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins rsign 
m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour
m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours
au muse. Rue d'Assas, nous trouvions un prtexte,  un moment
quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean  ses livres; nous
pouvions alors causer librement.

Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais  une jeune fille dont
les oreilles devaient tre respectes. Mais Rosie me l'avait avou
elle-mme: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait
trente ans.

--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui
concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!

Alors je commenais de vritables confrences sur ce vaste sujet dans
lequel je me sentais pass matre, et, pareil  ces professeurs de
minralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur
poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme chantillon,
quelque billet reu le matin, quand il tait de nature  passer sous les
yeux de mon lve.

Parfois, pour dire toute la vrit, l'lve jetait sans s'en douter
quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son matre. Cette
innocente avait la manie des objections. J'y rpondais toujours et
m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps  autre, en
redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins
satisfait des autres, moins assur d'un avenir ternel de bonheur. Cette
enfant sans exprience avait des profondeurs de logique, des
dlicatesses de pntration qui m'tonnaient. Ce que je lui pardonnais
le moins, c'tait le peu d'envie qu'elle tmoignait pour le bonheur que
je donnais  une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que
cet or tait du cuivre  ses yeux.

--Va! tu n'y entends rien, m'criai-je un jour, impatient; tu es faite
pour le pot-au-feu.

--Et toi pour la confiture de roses, me rpondit ma cousine. Or le
pot-au-feu est l'emblme de ce qui dure; tu t'en apercevras tt ou tard.

Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement 
miss Pot-au-feu ,  quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles
de madame  Confiture-de-Roses . Plus vex que je n'en avais l'air, je
lui disais:

--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?

--Peuh! rpliquait ma cousine avec une moue, beau mrite quand on n'a
pas autre chose  faire! Donne-moi seulement sa couturire et sa
modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.

La premire fois, je bondis  cette odieuse insinuation. Nanmoins,
quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***,
je ne pus m'empcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait
jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup  Rosie d'avoir eu de trop bons
yeux. De quoi se mlait cette petite fille?

Vers la fin de l'hiver, je dcouvris quelque chose de plus grave, dont
je faillis mourir de douleur. Madame X*** tait une mprisable coquette,
pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait,
avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa
fortune.

Pendant deux jours la honte m'empcha d'aller conter ma peine  Rosie.
Le troisime je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et
j'talai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.

--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.

Sa bouche prononait des paroles de compassion, mais son visage brillant
d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle
prouvait cette volupt si chre  toutes les femmes de pouvoir dire:

--Je l'avais bien prvu!

Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je
l'aurais battue.

--Ah! Rosie, m'criai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me
consolerai jamais. La fausse crature!

--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par
le monde quelques bonnes mes toutes prtes  rparer les torts de
madame Confit....

Mes traits durent prendre un aspect terrible  cette plaisanterie, car
ma cousine s'arrta court.

Au bout d'une semaine, mon dsespoir n'tait pas calm et je ne pouvais
plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par
redoublement. Hlas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les
unes m'exaspraient par un air de moquerie insupportable que je croyais
voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais
quelle expression de joie discrte. Supposaient-elles, par hasard,
qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidle!

--Ah! Rosie, m'criai-je un jour, il est dur d'avoir mon ge, et de
mpriser dj toutes les femmes.

--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux svres.

--Oui, toutes! rpondis-je en frappant du pied;  l'exception d'une
sainte qui est ma mre.

--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout diffrent, le regard
mouill de la Rosie d'autrefois.

La question tait si drle dans sa bouche que je retrouvai la force de
rpondre par une plaisanterie.

--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'tes pas une femme, et je vous en
flicite bien sincrement.

La Providence eut piti de moi. Le lendemain mme j'apprenais qu'un de
mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine
suivante pour une croisire dans les mers de Grce et dans le Bosphore.
Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.

--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmne
personne.

--Allons donc! Ce grand voyage  toi tout seul? Quelle ide!

--Mon cher, je te prviens loyalement que je serai un compagnon lugubre.
Je quitte la France pour tcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une
cruelle ingratitude.

Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.

--Et moi, dis-je  mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tu
n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.

Ainsi lancs, nous nous montmes la tte mutuellement. Heureusement
qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes
dsespoirs avaient suivi la direction moins hyginique du revolver ou du
poison, je tiens pour certain que nous nous serions griss de nos
paroles jusqu' commettre quelque btise irrparable.

Sance tenante, nous dlibrmes sur bien des choses, notamment sur la
question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une
disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme  un chagrin qui
sombre dans l'inconnu , je me souviens encore de ses paroles.

Quant  moi j'tais d'un avis tout oppos.

--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes
vols, trahis, mconnus!

Je n'tonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous
commenmes nos adieux, promenant partout nos airs accabls, comme les
gens qui ont eu un duel promnent leur bras en charpe.

Trois jours aprs, chacun savait dans le cercle de mes amis et
connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque
rivage dsol de l'Archipel. Je n'avais prononc aucun nom, trouvant la
moindre indiscrtion, mme en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et
cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'tait 
croire que les bonts de madame X***  mon gard, puis sa perfidie
odieuse, avaient t affiches  la mairie parmi les publications de
mariage.

O sublime lchet d'un coeur pris! J'adorais plus que jamais
l'infidle; j'aurais oubli tout orgueil sur un signe de sa main. Par je
ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu  ma
cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.

--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle
l'ignore. Je l'ai racont  cent personnes. Me laissera-t-elle
m'loigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout 
l'heure, un billet avec ce simple mot:  Restez!  Ne m'crira-t-elle
pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre
ma chane.

Ma cousine ne rpondit pas, et l'air ennuy de son visage me fit
souvenir que, malgr les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne
devaient pas en entendre davantage.

--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brlant, je pense que tu
m'criras?

--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient
mortellement ennuyeuses.

--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de
ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand
plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dvoue et,
quand le coeur souffre....

Je m'arrtai, vaincu par l'motion. Ma cousine me rpondit avec un
soupir rsign:

--Je t'crirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?

--Poste restante,  Constantinople.

Nous rejoignmes l'oncle Jean et je pris cong de lui avec une cordiale
poigne de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma
cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prvenu
mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant
sur la soudainet du dpart de ne point aller leur dire adieu.

 Je t'approuve, m'avait crit mon pre. A ton ge il est bon de
voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras
vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas
t'amuser! 

Pauvre pre, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans
l'me! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le dsespoir conduit
les pas sait-il o, quand, comment se terminera son odysse?

Le moment du dpart tait arriv sans que mon infidle et donn signe
de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamns  mort, lorsque la
_Galathe_ nous emporta loin des ctes de la Provence, sur
lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et
oublieuses.






XIV


Que les mes compatissantes se rassurent. La montagne glace de
dsespoir qui m'crasait, le coeur sembla se fondre  mesure que le
charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Mditerrane
possde des proprits singulirement consolatrices, car nous n'avions
pas encore touch  Naples que j'entrevoyais dj la possibilit de
vivre avec ma blessure.

--Je souffrirai jusqu' mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le
sillage bleu, lam d'argent par l'hlice infatigable. Mais je sens que
j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus
jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes
oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu,
subjugu, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur
parti! Dsormais il dfie tous leurs dcevants artifices.

Quand nous reprmes la mer, aprs une visite  Pompi, cette belle morte
dont le suaire de cendres s'est cart sous des mains profanes, il me
semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beauts
dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient
un nombre de sicles  peu prs gal.

En longeant les ctes de Cythre,--nous aurions rougi de perdre une
heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse
contempl la capitale dvaste d'un ennemi dsormais impuissant. Ah!
qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!

Au Parthnon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble
glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste desse,
des voix mystrieuses, mles  l'encens des sacrifices, chantaient 
mes oreilles:

--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!

Et dj j'prouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer
l'odeur des jasmins flottant  travers les rues poudreuses, de suivre
d'un regard charm les jeunes Athniennes aux yeux noirs, allant remplir
leurs amphores  la fontaine.

Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour
aller prendre mes lettres  la poste franaise de Constantinople, une
pense me proccupait:

--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas crit de revenir!

Car j'aurais t l'homme le plus contrari du monde s'il m'avait fallu
dire adieu si vite  cet Orient que j'entrevoyais  peine et qui dj me
captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noys
dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais
endormis! Oh! les musulmanes drapes dans leurs satins clairs, laissant
voir  travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands
yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dors par le
henn!....

Trois lettres seulement m'attendaient  la poste: deux sur lesquelles je
comptais, celle de ma mre et celle de Rosie, la troisime d'une
criture inconnue, ronde, moule comme les caractres d'un crivain
public. L'enveloppe carre, en papier jaune, avait les allures froides
d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences.
Voici ce que je lus dans la missive mystrieuse que j'avais ouverte tout
d'abord:

 Monsieur,

 Nous nous sommes rencontrs plusieurs fois dans un salon qui porte un
des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les
matres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je
suis moi-mme.

 Vous voudriez savoir au moins quels ont t nos rapports, si nous
avons souvent caus, dans ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je
vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-tre avez-vous la
curiosit--flatteuse pour moi--de connatre mon impression sur votre
personne. Voil bien des questions, mais vous n'aurez de rponse qu' la
dernire. Vous intresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.

 Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien
garde de vous dire, ou mme de vous laisser souponner. Mais, s'il vous
plat, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos
ddains. Je connais vos gots. Je vous ai trouv parfois moins difficile
pour d'autres femmes qu'il ne vous serait,  coup sr, permis de l'tre.
J'ai constat en vous des... indulgences faites pour encourager de moins
modestes que moi--et de plus mal partages. Mais qu'aurais-je gagn  me
faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouve en trop
nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermes,
avec un seul tabernacle et une lampe qui brle fidlement, sans jamais
s'teindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent 
ces dcors de feu d'artifice qui s'embrasent tout  coup et
disparaissent trs vite, pour faire place au numro suivant du
programme.

 Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je
souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites
pas:  Bon, encore une!  Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis
pas la premire qui vous l'crive. Mais ce qui me distingue des autres,
c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je
suis. Vous haussez les paules? Vous dites que je joue un air connu?
Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus
qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.

 D'ailleurs, si j'tais comme les autres, je n'aurais pas attendu que
vous fussiez  sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que
ma pense ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle
m'appartenait, pour embellir la vtre, que vos yeux, quand ils
rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me
souvienne d'avoir connu.

 Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des tres
m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis
tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de
vous le dire afin de voir si, dsormais, je serai plus heureuse.

 Voil tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrter ici.
Toutefois, il me serait agrable de savoir que vous avez reu cette
lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus
prcieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'tait
jamais donn. Vous m'apprendrez sincrement ce que vous pensez de cette
folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire
n'empcheront pas que ces lignes ne soient les dernires crites pour
vous par

 UNE AMIE DVOUE. 

Pour toute signature, cette missive trange portait une pense finement
dessine  la plume. Le post-scriptum invitait  rpondre sous des
initiales compliques au bureau de poste de la Madeleine,  Paris.

Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois
cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne
contenaient rien,  beaucoup prs, d'aussi intressant. Ma mre me
donnait en dtail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa
quatrime page par des recommandations instantes de bien me soigner et
 d'tre prudent dans un pays o la vie des hommes est compte pour si peu
de chose . A coup sr, en crivant ces lignes, ma chre mre avait des
visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergs dans le
Bosphore avec deux victimes--de sexe diffrent--s'y dbattant contre la
mort.

Quant  ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'tait la mme
affection simple, raisonnable, loigne de toute exaltation de pense et
de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!

Malgr tout, sa prose aurait pu me paratre charmante, sans la rivale
inconnue auprs de laquelle cette me nave semblait singulirement
terre  terre. Qui tait-elle donc cette autre femme, romanesque et
vertueuse tout  la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur
parfume qui effleure le front du voyageur traversant un bois
d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? O l'avais-je
rencontre? Par quelle sduction involontaire avais-je pris sa
tendresse?

Pendant une heure, je fouillai par la pense quatre ou cinq des salons
les plus haut cots comme aristocratie que je frquentais jadis, du
temps o madame X*** ne m'entranait pas  sa suite dans un monde moins
blasonn. Quelques profils vagues,  demi perdus dans la pnombre d'un
souvenir loign, se prsentrent  mes yeux. J'appelai mon imagination
 mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une
femme grande, blonde, mlancoliquement rveuse, d'une beaut potique,
unie par un mariage de raison  quelque poux trop g pour elle, plein
de mrite et trs affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer.
Pourquoi me donnait-elle cet amour idal et profond,  moi qui me
sentais si peu digne d'une offrande aussi prcieuse,  moi dont les
grces moins qu'thres d'une coquette avaient tourn la tte et
conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait
avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en tait dans certaine
phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette dfiance  mon gard
qu'elle manifestait sans mnagements.

O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma
rputation naissante d'homme  succs paraissait  mes yeux comme une
aurole de gloire, pittoresquement voile par le crpe funbre d'une
trahison. Et voil qu' cette heure je n'avais plus qu'un dsir:
convaincre cette douce amie que j'tais un chevalier fidle et discret,
digne d'tre aim, digne d'tre admis  la voir,  m'agenouiller devant
elle,  baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon
enthousiasme tait si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure,
courir chercher cette tendre crature dans chaque rue, dans chaque
maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet
de la poste o elle devait venir prendre ma rponse.

La rflexion me fit voir qu'il fallait arriver  elle par d'autres
moyens, si toutefois je devais tre assez heureux pour percer un jour ce
charmant mystre. Sans prendre le temps de redescendre au port et de
regagner la _Galathe_, j'entrai dans un des htels de Pra et je
demandai de quoi crire. Je me souviens que ma lettre commenait ainsi:

 Madame, ce que vous appelez ironiquement  mon temple  n'est plus, 
cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la
chapelle  bien ferme  o vous voulez que je vous adore. La pauvre
lampe de mon coeur est allume devant l'autel. Une seule chose manque 
ce culte nouveau et chri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de
mes erreurs grossires.

 Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cache derrire son
voile de puret, mon respect l'implore  genoux. Aptre de l'amour
chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renvers mes idoles. Ce n'est
que la moiti de votre tche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire:
Ne mettrez-vous rien  la place de ce que vous avez dtruit?.... 

Pendant de longues pages, mon zle de nophyte s'panchait avec ce
lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont
aujourd'hui vingt-cinq ans, l'ge que j'avais alors. Je reniais les
erreurs du pass, particulirement madame X***, ne la dsignant, bien
entendu, que par des allusions sagement voiles. Pour l'avenir, je
m'engageais par les plus redoutables serments  devenir le modle de
ceux qui aiment. Mais je donnais  entendre que toutes ces belles
rsolutions dpendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une
rponse courrier par courrier, je garantissais ma persvrance. Que si
ma belle correspondante excutait ses menaces de silence perptuel, Dieu
sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne
promnerais-je pas mon garement, pcheur endurci, de la Turquie aux
Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'tait
possible? Mes parents s'teindraient dans les larmes! A qui la faute?
Une rponse, une rponse contenant ne ft-ce qu'une lueur d'espoir, et
je rentrais en France  l'instant mme, corrig de toutes mes erreurs,
portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'tait  prendre ou 
laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tte.

Ma lettre partie, je comptai les heures qui me sparaient du retour du
courrier. Que dis-je, les heures? c'tait bel et bien l'affaire de deux
semaines, car,  cette poque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas
encore entre Paris et Varna.

Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courmes les ruines, les
bazars, les mosques, de Stamboul  Scutari. En outre la _Galathe_
chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux les des Princes,
soit dans le haut Bosphore, soit mme sur les ctes les plus voisines de
la mer Noire o, par parenthse, un coup de vent d'est faillit me noyer,
moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs
aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui
est, pour les nouveaux convertis de mon espce, la meilleure garantie de
persvrance. Dieu sait ce qui serait arriv si j'avais fait mon stage
de vertu dans un pays o les femmes sont moins clotres!

Enfin le paquebot de la malle franaise fut signal au smaphore de
Galata, dont j'avais appris les sries de pavillons par coeur. O joie!
le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une
enveloppe de cette mme criture renverse que mes yeux avaient relue si
souvent. Ma divinit n'tait point inexorable et m'pargnait le voyage
du Japon qui, entre nous, me donnait  rflchir.

 Monsieur, m'crivait-on, j'aime trop vos parents--sans les
connatre--pour les priver si longtemps de la prsence de leur fils.
Vous vouliez une rponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez
bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles
pour argent comptant. Je me dfie des conversions si faciles et si
promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins
quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque preuve de confrontation
avec les btes de l'amphithtre.

 D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous
flicite de l'avoir difie si aisment--contiendra quelque jour, si
Dieu m'coute, une statue fidlement honore. Mais ce ne sera pas la
mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche o la retient le devoir.
Je vous rpte que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous
l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez
tout le reste, cela me procure dj des douceurs infinies. Depuis que
j'ai cess d'tre une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu
quelque chose qui touche au bonheur d'aussi prs.

 Peut-tre, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en
loin, mais mon secret sera mieux gard que jamais, car il doit l'tre;
je mourrais de honte s'il en tait autrement. Mais je suivrai tendrement
des yeux votre chemin dans la vie. Et mme, si vous restez digne de moi,
ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fire de vous
et reconnaissante, jusqu'au jour o une autre, celle qui sera votre
femme, vous le dira des lvres. Je rougis de ma faiblesse, car je
m'tais jur de vous crire une seule fois. Mais cette faiblesse
n'enlve rien  personne. Elle ne m'empchera de remplir aucun des
devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu' prsent vous n'avez gure de
devoirs. 

Une fleur de pense, comme la premire fois, remplaait la signature
absente. J'y posai mes lvres.

--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lvres n'ont pas donn
rendez-vous aux miennes  cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de
dire, et une seconde, de la main de ma mre. Rien de ma cousine, ce
jour-l, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss
Pot-au-Feu attendait encore sa rponse. Aussi, que pouvais-je bien
rpondre  cette tranquille et prosaque personne, si loigne de la
note actuelle de mon esprit que j'aurai d me battre les flancs pendant
une heure pour lui crire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune
platonique et pistolaire? A quoi bon? La froide criture pouvait-elle
initier cette profane aux mystres du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais
dans cette atmosphre  la fois pure et troublante comme celle des hauts
sommets. Parfois, tonn du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais
peur d'tre la proie d'une folie passagre, close dans mon cerveau sous
l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-tre, je subissais, malgr moi,
l'influence d'une tendresse passionne qui m'obsdait de loin. Peut-tre
mon coeur s'garait  la poursuite d'une chimre, dont je me moquerais
bientt moi-mme ainsi que d'un songe incohrent. Et si jamais le hasard
ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne
m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance  l'aimer?

--Tu l'aimeras perdument si tu peux la dcouvrir, me rpondait mon
coeur. Et, si elle t'chappe, le couronnement du bonheur manquera
toujours  ta vie.

Dsormais, chaque heure passe sur ce sol lointain me semblait
perdue.... Je courus rejoindre mon ami.

--coute, lui dis-je; il faut que je rentre  Paris. Tu ne m'en voudras
pas si je t'abandonne?

--J'allais te proposer de partir, me rpondit le matre et seigneur de
la _Galathe_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville o les
femmes sont des fantmes. Les Parisiennes ressemblent  la lance
d'Achille. Bless par elles, c'est par elles qu'on doit tre guri.
Demain, au soleil levant, nous verrons disparatre dans les flots d'or
la pointe du Srail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons
qu'_elle_ t'crit de revenir.

Je racontai discrtement mon histoire. Au reste, vu les circonstances,
il m'et t difficile de me montrer indiscret.

--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler,
grommela cet affreux sceptique.

Je m'enfuis pour ne pas l'trangler. A l'aube suivante, quand le bruit
des anneaux de fer martelant l'cubier m'annona que nous tions en
train de lever l'ancre, je n'avais gure ferm l'oeil. Cinq jours aprs,
mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte
Marseille  six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais
respirer le mme air que la dame aux penses!






XV


Ma premire course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de
la Madeleine, o j'eus  dbourser les frais d'un affranchissement
considrable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de
traverse, et le paquet volumineux qui tomba dans la bote avec un bruit
sourd de colis, ressemblait moins  une lettre d'amour qu'au manuscrit
dpos furtivement par un auteur ingnu dans l'orifice bant de
l'officine d'un journal.

Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
dtestation de mes erreurs passes, protestations pour l'avenir, essai
d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idal qui, dsormais,
devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mlang dans ces nombreuses
pages qui se terminaient par un appel  la clmence.

 Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur.
Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie?
Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous
 craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sr
garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas
que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du
bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon
malheureux destin nous spare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais
moins aprs vous avoir vue? Ah! c'est votre me, c'est votre coeur que
j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix
de mes annes que le reste est charmant. 

De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille
Rosie n'tait point, pour cette aventure d'un romanesque indit,
l'auditeur que j'aurais souhait. Mais je n'avais pas le choix, et
d'ailleurs,  dfaut d'autres qualits, ma cousine avait celle d'une
rsignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait
charm Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tt,
assise  son chevalet, copiant la mme Vierge, avec Lisbeth attele au
mme tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.

--Comment! dj de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais
que dans un an pour le moins.

--Il se passe, rpondis-je, que ton cousin est  la fois le plus heureux
et le plus infortun des hommes. Tiens, lis ces lettres.

--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme  l'approche d'un
fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies  qui tu parles, et,
l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop cout tes
confessions.

--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru
ces pages adorables. Je te conseille mme de les apprendre par coeur: tu
ne pourrais qu'y gagner.

Avec un lger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son
appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu  peu et, quand elle
fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues
fleuries comme des roses pourpres, elle tait, Dieu me pardonne,
absolument jolie. Mais, en ce moment, il tait bien question de savoir
si Rosie tait belle ou non!

--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaant sur mon coeur les prcieux
autographes.

Elle haussa doucement les paules, des paules d'un dessin parfait. Tout
en se remettant  son travail, elle me rpondit:

--Tu vas te fcher; tant pis! Eh bien, vous tes fous tous les deux:
elle d'crire de semblables fadaises  un monsieur qu'elle connat 
peine. La malheureuse! Que ne puis-je dcouvrir tout  l'heure son
adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui
crier:  Casse-cou!  Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant
 toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo
contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et
c'est pour cela que tu as coup par le milieu ton beau voyage d'Orient!

--Rosie! vocifrai-je en prenant mon chapeau, tu es ne pot-au-feu et
pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour o
j'aurai dcouvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!

--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre sparation sera
un peu longue! Sois sr que la dame est trop avise pour se laisser
voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin,
mon pauvre ami, que comptes-tu faire?

--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la
convaincre avec le temps, duss-je y mettre dix ans de ma vie, que je
suis digne d'elle et qu'elle peut se rvler  moi.

--Tu seras bien avanc quand tu te trouveras en face d'une personne
marie, mre de quatre enfants!

--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les
cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme.
Je l'adore avec passion!

Je criais si fort, que Lisbeth, embarrasse par ce qu'elle entendait
malgr elle, plongeait sa tte dans son tricot. Quant  ma cousine, elle
partit d'un grand clat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible
d'une gaiet aussi bruyante.

--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tcher le Misanthrope, je ne vois
pas en quoi je suis si risible!

--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu tais
 cette mme place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Muse 
certaine lgante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame
Confiture-de-Roses?

Elle s'essuya les yeux o le rire avait mis quelques larmes brillantes,
qui lui allaient fort bien.

--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle ide me vient? Si cette superbe
personne tait en train de se moquer de toi grce  un dguisement
d'criture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient
qu'une!

A premire vue, l'imagination n'tait pas tellement absurde, et je
sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques
secondes me rassura.

--coute, rpondis-je tranquillement en dsignant le Murillo du bout de
mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre:  Cette toile
qui est accroche l sort du pinceau de mademoiselle Rosie , penses-tu
qu'il s'y laisserait prendre?

--Hlas! soupira ma cousine.

--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent  ce que
cette...coquine peut crire et penser comme la peinture de Murillo
ressemble  ta peinture. Tu admettras bien que je suis  mme d'en
juger.

Rosie baissa la tte sur sa toile, un peu mortifie sans doute de ma
franchise  l'gard de son talent. Je lui dis en prenant cong d'elle:

--Bientt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement aprs que la dame aux
penses m'aura rpondu. J'aurai du plaisir  te montrer sa lettre, et
cependant mes confidences t'ennuient peut-tre.

--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y
suis habitue. Au fond, elles m'amusent.

Nous nous quittmes sans rancune aprs une cordiale poigne de mains.
Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:

--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle
personne prosaque!






XVI


--Je savais dj ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
que tu viens m'annoncer ton dpart pour Vaudelnay. Tes parents doivent
t'attendre.

Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui prsenter mes
devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
lettre que j'avais prise le matin mme  la poste restante.

Partir pour Vaudelnay! M'loigner de l'adorable femme dont les lignes
tendres, gnreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
dernire inscription de droit avant les vacances devait tre prise.
Quant aux examens, je n'aurais pas t moins prpar  subir ceux du
doctorat en mdecine. Depuis quelques mois, je n'avais gure le temps de
songer au Code et aux Institutes. Mais quel prtexte imaginer afin de ne
point quitter la capitale?

--Pour le moment, rpondis-je vasivement, mes projets sont encore trs
vagues.

Cette fois je n'osais plus parler  mon oncle de sa propre visite chez
nous. Il tait pay pour ne pas trop compter sur la fidlit de ma
mmoire en certaines circonstances.

Ds que je pus tre seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
coeur avant tous les autres.

--Je suis bien malheureux! m'criai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
que la femme qui l'a crite tait faite pour moi. C'est  peine si elle
me connat, et son coeur me devine avec une sorte de pntration
surnaturelle. Ce qu'elle me dit est prcisment ce qu'il faut me dire.
Elle m'aime sincrement, d'un amour qui m'lve  mes propres yeux, qui
embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
srieux et bon. Elle m'a rendu meilleur dj. Est-il possible que ma
destine soit de ne jamais connatre mme son nom!

Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle et
dchiffr quelque passage crit dans une langue peu familire, qu'il
fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle ft, on
pouvait voir  certaines motions fugitives de son visage qu'elle
prenait du plaisir  la lecture.

--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence  croire que cette
femme parle sincrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
vritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matires,--qui sait
si vous gagneriez l'un et l'autre  sortir du nuage qui plane sur vous?
Je voyais, l'autre jour, une toile qui reprsente Psych. Il me semble
que son histoire a du rapport avec la vtre. Fini le mystre, fini
l'amour!

--Et il me semble  moi, dis-je en la menaant, que miss Pot-au-Feu se
moque de son cousin.

--Ah! je te jure que non! rpondit-elle avec un grand srieux.

--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te dranges. Mais tu passes d'un
extrme  l'autre. Je voudrais bien te voir adore toute ta vie par un
monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
encore, chez un homme, ces choses-l tirent moins  consquence. Ah!
tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine  se
cacher.

--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entte  son malheureux
sort et tu pouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-mme l'ge, la
figure et le reste. Il me semble que ce dnouement n'est point si
mauvais.

--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garon, laissant  ton
deuxime fils la fortune et le nom des Vaudelnay.

--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les paules.

Et notre entretien fut termin pour ce jour-l.

Dans le moment de l'anne o nous tions, Paris n'existait plus au point
de vue du monde; mes jours et mes soires se tranaient sans
distractions, je parle des distractions honntes. Quant aux autres, dans
l'tat de quasi perfection idale o je me trouvais, la seule pense de
les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource tait
dans la conversation de ma cousine; je m'amusais  la convertir tout
doucement  mes thories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
soit au muse, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:

--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
avance derrire les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
nulle envie de m'envoler vers le pays des rves.

--Je ne suis pas inquiet pour toi, rpondis-je. Tes ailes, si tant est
qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
souviens de ces volatiles sdentaires que nous allions voir ensemble 
Vaudelnay....

--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
comparaison!

--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
avons vus s'envoler.

--C'est qu'ils se trouvaient heureux o ils taient.

En prononant ces paroles, Rosie avait courb sa tte fine sur son
chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.

Le 10 juillet, je reus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conserv le
souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
qui m'avait donn un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
devais plus revoir cette grosse criture dguise et cette signature
fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-l, au lieu
d'une seule pense, la main mystrieuse en avait dessin tout un
bouquet, group avec un art exquis, bien qu'il ft ais de voir qu'elles
taient jetes sur le papier  la hte et sans recherche.

Dans ces quatre pages, serres comme pour ne pas perdre la moindre
place, vibrait toujours la mme tendresse grave, on pourrait dire
maternelle, mais avec un abandon plus intime o l'on sentait je ne sais
quoi d'hsitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:

 Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous rclament; ce
Paris brlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
expdies  l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
continueront  passer par Paris, car vous ne saurez point o je suis
alle. Que vous importe ce que vous ne savez pas,  ct de cette chose
dont vous tes sr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutt
c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
les demande. Ne m'oubliez pas  Vaudelnay o l'on s'amuse beaucoup,
m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
malheureuse par vous, serait la douleur suprme de ma vie. 

Du moment o _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
y rester. Je prparai donc tout pour mon dpart, mais la perspective
d'une agitation mondaine semblable  celle de l'anne prcdente m'tait
insupportable. J'crivis  ma mre que je me sentais fatigu, que je
dsirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premires
semaines de mon sjour  la campagne. Par la mme occasion, je parlais 
mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
amener avec moi. J'expliquais cette ide--non sans un peu
d'hypocrisie--par le dsir de procurer  la jeune fille et au vieillard
une saison de villgiature utile  leurs sants. Mais, pour dire le
vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul 
Vaudelnay, sans avoir personne  qui parler de la dame aux penses! Il y
avait de quoi mourir.

Ma mre me rpondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
les suppliait de faire une longue visite  la vieille maison qui tait
toujours la leur, qui l'avait t si longtemps pour l'un d'eux! La seule
objection, la difficult du voyage pour les jambes raidies par l'ge de
mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
escorte.

Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
peu flexible baron. J'allai chez lui  l'heure o je supposais que sa
petite-fille tait au Louvre.

--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
lettres de crance.

Je lui remis l'invitation de ma mre. L'ptre lue avec quelques
froncements de sourcil que j'interprtai sans trop de peine:

--Ta mre est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
ce qu'elle demande est bien difficile.

--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
prononai-je gravement. Rosie tombera malade si son t se passe 
Paris.

J'avais touch juste. Le grand-pre de ma cousine bondit comme il aurait
fait, cinquante ans plus tt,  une parole malsonnante.

--Rosie malade! s'cria-t-il. Qu'en sais-tu?

--Elle change, rpondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
s'agrandissent; l'abus du travail lui vote les paules. Il y a trois
jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
touss plusieurs fois...d'une mauvaise toux.

--Elle ne se plaint jamais.

--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
dplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte  se
sacrifier!

--Oui, trs prompte  se sacrifier, rpta mon oncle dans un cho qui
ressemblait  un grognement.

Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'tais
responsable de l'esprit d'abngation de ma cousine.

--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientt entre ses dents.
Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.

--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
dans l'express de Poitiers, ne vous dplaise.

--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.

Quelle singulire lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
expliquer cette rsistance? Par la rancune du pass? Comme je me posais
ces questions, nous entendmes la voix de Rosie qui chantait dans
l'antichambre.

--Tiens, coute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.

Mes plans s'en allaient  vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.

--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
avant que mon oncle et le temps de dire un mot. Ton grand-pre en meurt
d'envie; mais il a peur de te contrarier.

Le rossignol s'tait tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
blanches comme des lis.

--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.

--Animal! me cria mon oncle. Voil une enfant qui va s'vanouir!

--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! rpondis-je tout bas.

Dj les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptmes,
cette maladie n'tait qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
aurait fait retourner mon oncle aux Indes:

--Grand-pre! c'est vrai que nous partons?

Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.

--Va vite commencer tes paquets, dcidai-je audacieusement. Nous devons
tre  la gare sur le coup de huit heures demain matin.

Nous y tions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
qu'aucune journe de voyage ait pass pour moi plus vite que celle-l.
Ma bonne action recevait dj sa rcompense.






XVII


Plus vite encore que notre express, ma dpche avait couru sur son fil.
Le chteau nous attendait avec un air de fte, mais avec cet air discret
des gens qui sont heureux pour eux-mmes, et non pas pour leurs voisins.

En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
n'entendmes plus le son de sa voix jusqu'au moment o le landau
s'arrta dans la cour. Quant  Rosie, elle parlait pour deux, poussant
des exclamations de joie  chaque tournant du chemin, appelant par son
nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
s'extasiant sur les embellissements du village.

Mon pre et ma mre semblaient si heureux de l'arrive des voyageurs,
qu'il aurait t difficile de dcider lequel de nous trois tait
accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dner, l'attention se
dtourna des autres  mon profit, et la conversation ne roula gure que
sur mon expdition dans le Levant. Mon pre l'approuvait fort; il disait
que ce dsir de voir le monde et de s'instruire tait recommandable chez
un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traverses
d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, tait peu de
chose. Quant  la seule personne qui ft fixe sur la cause vritable de
mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
d'clater de rire, je pense.

L'oncle Jean et Rosie, fatigus de leur journe, regagnrent de bonne
heure l'appartement de la petite tour, accompagns par la chtelaine.
Mon pre me dit, quand nous fmes seuls:

--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
jamais parl?

--Mon Dieu, rpondis-je, ma cousine est  peine une femme pour moi. Je
la vois toujours telle qu'elle tait quand son grand-pre l'a dpose
sur ce canap, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.

--Tiens, fit mon pre, c'est tonnant! Elle n'en a pas l'air. Aprs
tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
facile  marier.

--Je doute qu'elle se marie jamais, rpliquai-je d'un air profond. Je
m'attends  la voir nous donner une nouvelle dition de tante
Alexandrine.

--A son aise! conclut mon pre. Seulement toi, ne nous donne pas une
nouvelle dition de l'oncle Jean.

--Pauvre pre! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez gure que votre
fils est amoureux d'une fe inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
sera vraisemblablement le dernier de sa race!

Le lendemain matin, je flnais dans le parc  la fracheur. En
approchant d'un gros platane sous lequel des siges rustiques invitaient
les promeneurs au repos, j'aperus une forme blanche assise dans une
attitude rveuse.

--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes dj ton muse, ton chevalet
et tes madones?

Elle tourna vers moi la tte en tressaillant, et je vis qu'elle avait
les yeux pleins de larmes.

--Non, dit-elle avec cette simplicit qu'elle conservait toujours. Mais
je regrette l'ge que j'avais quand nous travaillions ensemble  notre
petit jardin,  cette mme place.

--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette poque-l tu tais une
petite fille assez laide, et maintenant....

--Et maintenant? rpta-t-elle en me regardant comme si elle et t 
cent lieues de ce que j'allais dire.

--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.

Elle avait l'air si tonn, si incrdule, que je me htai de citer mon
auteur.

--Mais certainement; mon pre me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.

--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien
bon.

Je dus convenir en moi-mme qu'elle tait fort jolie, en effet. Sous son
peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre  confection  qui
aurait fait pleurer de honte une lgante, sa taille trouvait moyen de
laisser voir toute sa grce. Son visage aux traits classiques rayonnait
d'un clat de jeunesse blouissant. Les pieds et les mains taient
admirables.

--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains dtails 
tte repose! J'aurais pass vingt ans auprs de cette charmante
personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses
avantages.

Notre premire semaine de sjour  Vaudelnay fut dlicieuse. Le
voisinage ignorait encore que le chteau ft si bien habit, et j'avais
conjur ma mre de prolonger le plus possible cette ignorance. Aprs
tant d'annes qui me sparent de cette poque, il me serait malais de
dire  quoi nous occupions nos journes, Rosie et moi. Je sais seulement
que nous tions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous
fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois
quarts du temps de la dame aux penses. Chre crature! O tait-elle en
ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque
villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examin,
nous avions dcid qu'elle tait mre,--plus belle encore du combat
livr par son devoir austre  sa tendresse mystrieuse. Encore trois
jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre
attendue!

--Oh! Rosie! comme je voudrais tre  demain!

A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne rpondit rien, et, pour la
premire fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui
sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier
tant dsir l'intressait moins que moi?

Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre.
Il en fut de mme le lendemain, le surlendemain, les jours suivants
pendant une semaine. Ah! qu'il tait loin, le calme des premires heures
du sjour au chteau! Que m'importaient alors mes parents, le parc et
ses promenades, mes chevaux morfondus  l'curie! Seule, ma
compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine
limite, me consoler. D'aprs elle, ce retard qui me rendait fou
d'angoisse tait amen par une cause passagre, et je ne devais point en
concevoir d'alarmes. Quelque voyage diffr, quelque arrt imprvu dans
un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul
empcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidlement
garde jusque-l.

--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu' cette heure,
j'esprais, malgr tout, la connatre tt ou tard. Faut-il donc renoncer
pour toujours  cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien
malheureux!

Je compris alors pour la premire fois tout ce que le coeur d'une femme
peut contenir de bont compatissante, mme  l'ge o ce coeur semble
fait pour porter des fleurs moins mlancoliques. Patiente comme une
esclave d'Orient habitue aux caprices de son matre--les miens, il faut
l'avouer, n'avaient rien qui rappelt, mme de loin, ceux d'un pacha--ma
cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec
moi, c'est--dire pour couter mes dolances. Parfois elle protestait
doucement contre ma tristesse. Elle me rptait souvent:

--Un tre humain n'a pas le droit de maudire sa destine, quand il
possde l'assurance d'tre sincrement, fidlement aim.

Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je
prtendais qu'on me proclamt le plus malheureux des hommes, tout en
reconnaissant que j'en tais aussi le plus tendrement consol.

--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes,
si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais
l'oublier!

--Et moi je suis certaine qu'elle pense  toi plus que jamais, rpondait
ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le
pressentiment.

Impossible de la faire dmordre de cette belle assurance, qu'elle
arrivait quelquefois  me faire partager pour une heure.

Quand je parvenais  faire trve  mon chagrin, je trouvais en elle,
aussitt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des
compagnes. Je ne pus m'empcher de lui dire un jour, avec une envie
secrte:

--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement
heureuse?

--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au
prsent, aussi heureuse qu'une femme peut l'tre. Grand-pre en trois
semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme
leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'prouve 
revoir ce cher vieux Vaudelnay.

--Eh bien, qui vous empche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu
seras pour moi ce que la tante Frdrique tait pour notre aeul. Et
nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.

Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait mdiocrement
l'blouir, car elle me rpondit d'une voix un peu nerveuse:

--Mes moyens ne me permettent pas de songer  l'avenir. Laisse-moi
profiter de ce prsent, qui me repose.

De fait, il tait facile de voir qu'elle jouissait en vritable sybarite
de chacune des heures passes au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais
moins,  coup sr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes
se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de
l'entendre compatir  leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les
gastralgies de mon pre, les embarras administratifs de ma mre toujours
dborde par mille difficults de domestiques, de pauvres, de salles
d'asile et de curs besoigneux, enfin les dchirements secrets de mon
propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'tonner ni l'abattre.
Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur
retour  Paris, il se faisait un grand silence comme  l'annonce
effrayante de quelque catastrophe prochaine.

Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrment
personnel, son bonheur tait de s'installer sous le grand platane de
notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre prfr ou
de mettre  jour sa correspondance.

Un jour, vers le milieu d'un aprs-midi de chaleur accablante, je
passais pas l, juste au moment o les premires rafales d'un orage en
formation dtachaient de l'arbre norme et faisaient tourbillonner au
loin une envole de feuilles jaunies.

--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je  ma
cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?

--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle tait absorbe au point
d'avoir ignor mon approche.

--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en
plaisantant. La voil qui se donne le genre d'tre rveuse!

Avant qu'elle pt me rpondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur
le buvard o elle crivait. En une seconde, vingt feuilles de papier
s'parpillrent au loin, ple-mle avec les rameaux desschs du
platane. Et tous deux de courir  droite,  gauche,  la poursuite des
fugitives.

Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir port un dfi  mon
agilit. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrtant,
reprenant sa course, au moment o j'allais l'atteindre, pour s'abattre
plus loin comme une perdrix blesse.

Par temprament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles
soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon
pouvoir, et, de fait, je parvins  m'en saisir, grce  la faute qu'il
commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux
enchevtrs.

--C'tait bien la peine de tant courir! m'criai-je en constatant que ma
prise tait une vulgaire feuille de buvard.

Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperus quelque chose qui
me cloua sur place, en dpit du tonnerre qui grondait sur ma tte et des
clairs qui faisaient pousser,  cent pas de moi, des cris d'pouvant 
ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considrais ce
papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrt de mon sort.

Bientt l'averse dchane m'obligea de prendre ma course vers le
chteau, non sans avoir pli soigneusement ma trouvaille pour l'abriter
dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane;
Rosie m'avait prcde. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la
revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissip les derniers
restes d'un doute, quand j'aurais cout, compris, ce qu'une voix
inconnue murmurait  mon coeur perdu de surprise.

L'enqute prliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma
chambre, d'ouvrir mon secrtaire, d'y prendre la dernire lettre de la
dame aux penses, d'taler en regard cette feuille que je venais de
ramasser, de comparer au bouquet trac sur le vlin anglais celui qui
s'tait imprim sur la surface spongieuse.... Deux frres jumeaux
n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!

Idiot! aveugle! imbcile! goste! Ma Rosie bien-aime! ma belle, mon
aimante, ma fire Rosie! Trop fire, pauvre enfant! Dfiante surtout,
mais pouvais-je la blmer d'tre dfiante!.... Hlas! moi-mme j'avais
pris soin de me faire voir  elle sous un jour peu propre  lui donner
la foi.

Je riais, je pleurais en mlant sans ordre toutes ces exclamations
opposes. Je repassais l'un aprs l'autre cent souvenirs du temps jadis
et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le
coeur tait  moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperu au
seuil de la vieille maison, si svrement hospitalire! Comme, dans ma
stupide fatuit, je l'avais torture!

Courageusement, obstinment, cette fille adorable dont je n'avais pas
mme su voir la beaut m'avait conserv sa tendresse mconnue. Sans une
plainte, elle avait dvor, en cachant sa jalousie, les affronts de mes
confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes
caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de posie, d'idale
passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu
d'lvation de son esprit. C'tait moi,--moi! qui l'avais baptise d'un
surnom ridicule!....

Le froid de mes vtements traverss par la pluie me rappela dans un
monde plus rel.

A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer  la maladie. Ma vie
appartenait  une autre.

--Mon Dieu! m'criai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours
de bonheur perdus, dj!






XVIII


Au dner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait d changer
de costume et, comme sa garde-robe tait peu fournie, la chre petite
tait en grande toilette. Jolie  tourner la tte d'un roi, elle
m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre
d'amoureuse ignore, pour voir si le matre de son coeur tait content.

Je dtournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne
voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La premire rougeur de
ma fiance, la premire joie de son doux triomphe, devaient tre pour
moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chre bien-aime,
depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!

Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon pre ne mangeait
gure, et, pour lui, voir manger les autres tait un spectacle pnible.
Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-l. Sans rien dire,
j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dvorais des
yeux, dcouvrant des trsors de charme et de grce dans le moindre geste
de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute
mon me et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je
venais d'prouver ne ressemblait en rien au  coup de foudre  souvent
dcrit par les romanciers. Pendant de longues annes, mon heureux destin
avait lentement, patiemment prpar mon coeur pour le bienfaisant
holocauste. Un clair avait suffi pour communiquer le cleste rayon. A
cette heure, la flamme de l'amour brlait blouissante, pour ne
s'teindre jamais.

Le repas termin, je dis  ma cousine:

--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc.

Ah! l'inoubliable soire! Le ciel avait retrouv tout son azur, et c'est
 peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafrachi par
l'onde bienfaisante. L'air n'tait plus qu'une exhalaison de sve
triomphante, un parfum de fleurs tires de leur lthargie et tout
heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, pare
de verdure nouvelle pour quelque fte grandiose dont les premires
toiles commenaient l'illumination. J'offris mon bras  ma compagne,
galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, trs nerveuse
d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchmes lentement dans la
direction du fameux platane. C'tait l que je voulais lui ouvrir mon
coeur.

Quand nous fmes sous le grand arbre, je dis  Rosie, sans la faire
asseoir sur le banc trop humide:

--J'ai dcouvert pourquoi la dame aux penses ne m'crit plus.

--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel ddale nouveau je
m'garais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc?

--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de
Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie?

Elle tressaillit et se mordit les lvres. videmment elle cherchait un
moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de
mon bras, ce qui la rendit toute tremblante:

--Elle ne m'crira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aime, que
tes lvres me disent,  cette heure, ce que me disait ta plume. Car la
dame aux penses, j'en suis sr maintenant, elle est l, sur mon coeur!

Sans hsiter, d'une voix trs basse, elle pronona les chres paroles,
et dans les rameaux touffus, sur nos ttes, les oiseaux semblaient se
taire pour les couter.

--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes lvres eurent quitt son
front. Tu m'as crit tant de mensonges!

--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la vrit.

--Allons donc! Ce salon trs aristocratique o nous nous sommes
rencontrs?

--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise?

--Non; mais cet tre mystrieux et jaloux auquel tu appartiens, ces
devoirs qui t'enlvent ta libert? Je te croyais vingt fois marie, mre
de famille, et tu m'as aid  le croire.

--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'pre pauvre,
ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui
m'a dvou sa vie,  qui je dois tout?

--Et cette crainte de te manifester  moi? Vraiment, tu aurais eu le
courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret?

--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te
l'aurais dit quand j'aurais t une vieille femme.

--Et pourquoi cela, je te prie?

--Parce que je suis trs dfiante, et Dieu sait si tes confidences
pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me
comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et
enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis trs fire.

--Rosie, lui rpondis-je, il faut tre bonne jusqu'au bout. Fais-moi la
grce d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le
jure, je n'ai jamais aim que toi.

--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se
mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte  la
surface....

--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu
comme je suis fidle!

--Depuis trois mois! la belle affaire!

--Oui, mais sans te connatre. Maintenant je te connais. Tu as tout: le
coeur, l'esprit, le dvouement, la tendresse, la posie....

--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais.

--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si
belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux
penses ne soit pas une autre que toi!

Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire
qu'elle tait heureuse aussi, la chre, simple, et loyale crature!

Nous restmes, je pense, de longues minutes sans parler. Tout  coup
elle bondit hors de l'treinte qui l'emprisonnait doucement.

--Mais qui a pu te dire mon secret? s'cria-t-elle en fronant le
sourcil. Nul tre humain ne le connaissait.

--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu
couteras l'histoire.

Quand j'eus termin le rcit trs court de ma poursuite aprs la feuille
de buvard emporte par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante
en mme temps:

--Comme Dieu est bon!

Oui, Dieu est bon,  certains jours. Il y en a d'autres o il est bien
cruel!

Nous touchions aux marches du perron quand je m'aperus que nous avions
oubli quelque chose de trs important, comme ces architectes tourdis
qui btissent la maison et ne songent pas  l'escalier.

--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle.

Un des traits de son caractre tait de dguiser volontiers les motions
tendres qu'elle prouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda
d'un air dgag:

--Quelle grande nouvelle?

--Que tu vas tre ma femme.

Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains
et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux:

--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu
voudras. Grand-pre sera bien heureux, car je suis sr qu'il avait son
secret, lui aussi.

Mon pre posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mre crivait.
L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagn ses pnates de la petite
tour. Il se mettait au lit de bonne heure.

--Eh bien! demanda mon pre, et cet orage, m'a-t-il cass beaucoup de
branches?

--Pas trop, dis-je. Mais et-il ras la plantation entire, nous
devrions le remercier.

Mes parents me regardaient bouche bante, ne comprenant rien  mon air
mu.

--Voulez-vous avoir pour fille la chre crature que voici?

Nous nous embrassmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans
pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvmes la parole, il n'y
avait plus rien  dire. Dsormais l'orpheline tait chez-elle dans la
maison o elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frdrique ni
comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.

Quand nous fmes seuls, mon pre et son trs heureux fils:

--Tu prtendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine  tait  peine une
femme pour toi . Il me semble que le changement est bien subit, et,
maintenant que j'y pense, tout le monde a t un peu vite en besogne,
mme les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourn la tte  moi
aussi. Je n'ai rflchi  rien.... Et tu es si jeune!

J'interrompis mon pre dans ce bel accs de sagesse rtrospective, pour
lui raconter l'histoire de ma cousine  Pot-au-Feu  et de la dame aux
penses.

--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avanait,--je ne souhaite
qu'une chose: c'est que tu rendes  ta femme tout ce qu'elle te donne.
Il me tarde d'tre  demain matin, pour aller causer de choses srieuses
avec l'oncle Jean.

Celui-ci, quand j'allai me jeter  son cou pour le remercier de sa
rponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me
ramena de quelque treize ans vers le pass. Car c'est avec ces yeux
inquiets, suppliants qu'il avait regard ma grand'mre, le soir o il
s'agissait d'obtenir que l'enfant sans pre ni mre ft accueilli sous
le toit de Vaudelnay.

--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui
causeras une dception? Tu ne sais pas quelle tendresse exalte ma
pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devine depuis longtemps et j'ai
bien souffert pour elle. Mme en ce moment, je suis effray: elle t'aime
trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je
serai dans ce monde.

Je baisai la main de ma cousine,  genoux devant elle, et je fis cette
simple rponse au vieillard, qui parut s'en contenter:

--Oncle Jean, soyez tranquille!

Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour vacuer l'appartement. Puis elle
revint assister au mariage de ses jeunes matres. Deux mois aprs, elle
pousait elle-mme, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.

*       *       *       *       *

Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront
combien j'adorais la mre qu'il a trop peu connue...avec laquelle,
devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.

Car _elle n'a pas vieilli  Vaudelnay!_

Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprvoyance de tout
que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas song que la
mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette
crature inoubliable, inoublie!....

Que de fois j'ai d poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces
joies! La chre absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien
je la pleure quand personne ne me voit, quelle pense ne me quitte pas,
 l'heure o les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi
eux.

Et, pour que le prcieux souvenir dure encore quelque part, quand nous
serons runis l-haut, je viens de l'enfermer pieusement dans ces pages,
de mme que, sous l'or et le cristal, on drobe au souffle destructeur
du vent la fleur qui raconte les courtes minutes de joie, passes pour
toujours.






End of Project Gutenberg's Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU ***

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