The Project Gutenberg EBook of Un Turc  Paris, 1806-1811, by 
Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi

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Title: Un Turc  Paris, 1806-1811
       Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi,
       ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III, d'aprs
       un manuscrit autographe

Author: Bertrand Bareilles
        Abdurrahim Muhib Efendi

Release Date: September 8, 2020 [EBook #63151]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC  PARIS, 1806-1811 ***




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  BERTRAND BAREILLES

  UN TURC A PARIS
  1806-1811

  RELATION
  DE VOYAGE ET DE MISSION
  DE
  MOUHIB EFFENDI
  AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE
  DU SULTAN SELIM III
  (D'aprs un manuscrit autographe.)

  DITIONS BOSSARD
  43, RUE MADAME, 43
  PARIS

  1920




DU MME AUTEUR


  Les Turcs.--_Ce que fut leur empire. Leurs Comdies politiques._
  1917. Librairie acadmique Perrin et Cie. Prix                    3.50

  Constantinople.--_Ses Cits Franques et Levantines_ (Pra, Galata,
  Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar CHAHINE, 32
  illustrations dans le texte par Adolphe THIERS et un plan de
  Constantinople, 1918, ditions Bossard. Prix                      9  

  Le Rapport secret sur le Congrs de Berlin adress  la S. Porte
  par Carathodory Pacha, premier plnipotentiaire ottoman, 1917,
  ditions Bossard. Prix                                            3.90


_Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920._




UN DIPLOMATE TURC A PARIS




PREMIRE PARTIE

RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI[1]

  [1] Le titre d'_effendi_ correspond  celui de monsieur. D'origine
    byzantine il signifie seigneur. Il a conserv cette acception pour
    dsigner les princes de la famille impriale. Ce titre a t
    longtemps l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et crire.
    C'tait le cas des ulmas et des fonctionnaires de l'ordre sacr. On
    rservait aux autres le titre d'_aga_ qui ne se donne plus qu'aux
    eunuques.


A l'talage d'un bouquiniste, au grand bazar de Stamboul, je dcouvris
un jour un manuscrit turc enferm dans un tui de maroquin rouge,
suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphi  l'encre de
Chine: _Relation d'un ambassadeur  Paris_. C'est ainsi qu'il m'a t
donn de faire connaissance avec Sed Abdurrahman Mouhib effendi,
_nichandji_[2] et envoy extraordinaire  Paris o il rsida de 1806 
1811. Les historiens le citent  peine ou ne le nomment qu'en passant,
ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoy extraordinaire
qu'il fut, il ne joua qu'un rle effac. Tel cependant ne fut point le
cas. Si l'on songe, en effet, que ses ngociations avec Talleyrand
aboutirent  un trait d'alliance  la suite duquel le gnral
Sebastiani fut envoy  Constantinople, et dont l'influence fut un
instant prpondrante dans les conseils du Divan, on est oblig de
reconnatre que la mission de Mouhib effendi a t l'une des plus
importantes qu'ait jamais remplies en France un ambassadeur turc. Il est
non moins important de signaler que c'tait la premire fois que le
Divan maintenait aussi longtemps une ambassade en pays chrtien. Il
inaugurait  cette occasion un systme qui ne devint dfinitif que 36
ans plus tard.

  [2] Garde des sceaux.

Le manuscrit comprend deux parties. Dans la premire l'auteur relate son
voyage en France, dont il fait un naf tableau qu'il trace en traits
rapides, mais incisifs de ses moeurs et de ses institutions. L'autre,
malheureusement incomplte, contient les premires lettres de sa
correspondance politique; mais comme elles renferment en puissance les
traits essentiels de la politique orientale de Napolon et--dtail
intressant--les causes originelles des rsistances turques  ses
projets sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un document des
plus prcieux.

Contrairement  l'usage des Orientaux, Mouhib effendi entre tout
d'abord, comme il le dit lui-mme, dans le vif de son sujet. Les
Franais, fait-il remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, de
parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder aux
compliments. On sait qu'en Turquie ce n'est qu'aprs avoir pris une
tasse de caf et chang force paroles aimables qu'il est permis de
s'entretenir de choses srieuses.

Le rcit dbute ainsi:

Au nom du Dieu clment et misricordieux.

A l'occasion du sacre de Napolon un Irad m'a charg de porter, avec
des prsents, les flicitations du padischah  cet empereur. A cette
occasion, le padischah m'a confr le grade de _nichandi_. Mettant ma
confiance en Dieu, je quittai Stamboul par la voie de mer et aprs avoir
dbarqu  Varna je gagnai Routchouk. Puis, traversant  cet endroit le
Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude o je m'arrtai quelques jours
pour me reposer des fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par
petites journes les royaumes de Bavire et du Wurtemberg et, par
Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontire de France, j'arrivai 
Paris o, par la volont de Dieu, je sjournai cinq ans de ma vie pour y
remplir, suivant la volont du padischah, la mission confie  son
humble esclave. Je n'y ngligeai ni les petites ni les grandes affaires.
Un autre Irad m'ayant rappel aprs ce laps de temps mit fin  cette
mission.

A l'imitation des ambassadeurs envoys jadis dans les pays infidles et
prenant pour modle _Yiermi Sekiz tchlbi_ qui fut envoy en France en
l'an 1132, j'ai crit, par ordre, une relation sur le sjour que j'ai
fait dans ce pays[3]. Il a dcrit tout ce qu'il y vit: illuminations,
fuses, ftes de l'opra, bals, les animaux et les bassins o nagent les
cygnes, enfin tout ce qui piqua sa curiosit; mais depuis ce temps des
amliorations ont t apportes dans la vie de ces peuples, de sorte que
ces rcits sont pleins de lacunes. J'essaierai d'y remdier en crivant
ce qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai pu voir de
leurs usages et comprendre de leurs lois. Aussi m'arrivera-t-il de
raconter des choses extraordinaires. Je prie le lecteur de ne point
mettre en doute l'exactitude de mes rcits auxquels je n'ai rien ajout
au del de ce que mon oeil a vu et de ce que l'oreille a entendu.
Pourquoi, d'ailleurs, ne me croirait-on pas? Il est vrai qu'_entendre
n'est pas voir_; mais  qui n'est-il pas arriv de voir dans le monde
des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait d'expliquer 
quelqu'un qu'une montre peut marquer sur un mme cadran l'heure  la
turque et l'heure  la _franca_, il contesterait le fait et chacun sait
partout aujourd'hui que cette merveille n'est que trop relle.

  [3] Il s'agit de Mehmed effendi, surnomm Yiermi Sekiz tchlbi,
    envoy  Versailles pendant la minorit de Louis XV.

Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien dcouvrir, sauf qu'en 1793
il tait secrtaire du Divan et qu'il ngocia avec le citoyen
Descorches, envoy extraordinaire de la Rpublique, un projet d'alliance
avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, signrent tout ce qu'on
voulut, mais se soucirent peu de tenir aucune de leurs promesses,
persuads que le rgime rpublicain ne prsentait aucune chance de
dure. J'ai trouv seulement dans la note d'un livre paru en 1821 que
le vertueux Mouhib effendi tait tomb en disgrce et qu'il vivait
oubli dans une retraite complte. Sa correspondance diplomatique rvle
un homme prudent, tenace, ennemi des responsabilits, et dou d'un
esprit de pntration assez commun chez ses compatriotes.

Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le Sultan Selim III
l'envoyait  Paris. Il y trouvait un terrain prpar et les meilleures
dispositions pour renouer les relations de bonne entente entre la France
et la Turquie que l'expdition de Bonaparte en gypte avait rompues.
Dj le trait sign avec Sed Ali avait marqu le premier pas vers la
rconciliation; en 1804 le gnral Brune se rendait  Constantinople
pour notifier au Divan l'avnement de son matre au trne imprial. A
Paris, Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les flicitations et
les prsents du Sultan  l'occasion du sacre. En ralit, ce n'tait l
qu'un prtexte. Si, pour la premire fois, la Porte, drogeant  ses
habitudes, envoyait en France un ambassadeur  poste fixe, c'tait
surtout pour surveiller de prs l'action de la politique franaise et
pntrer les intentions de Napolon.

L'expdition d'gypte avait suscit la plus vive motion dans l'Empire
ottoman en mettant en lumire la faiblesse du monde islamique en mme
temps que les ambitions europennes sur l'Orient. C'tait la premire
fois depuis les Croisades qu'une arme chrtienne foulait
victorieusement une terre musulmane et cet vnement tait d'autant plus
fait pour alarmer le Divan que l'gypte est la clef des portes qui
s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le point sensible du khalifat. Le Divan
mit alors  la disputer aux Franais le mme acharnement que les Jeunes
Turcs ont dploy en ces derniers temps pour amener la Grande-Bretagne 
tenir ses promesses d'vacuation. En 1798, les Turcs ameutaient l'Europe
entire contre la France; en 1914, ils lieront partie avec le bloc
germanique pour dgager les mmes lieux de l'emprise britannique.

Cependant le Divan croyait deviner que les Anglais n'avaient aid 
l'expulsion des Franais du sol gyptien que pour s'y tablir  leur
place. Aussi les propositions d'entente de la France qui allaient servir
de base aux prliminaires de paix signs  Paris (novembre 1801)
avaient-elles t accueillies avec empressement. La France abandonnait
ses prtentions sur ce pays, vacuait les les ioniennes et garantissait
l'intgrit de l'Empire ottoman. De son ct, le Divan rendait aux
commerants franais les biens qu'il leur avait confisqus. Il remettait
en libert ceux qu'il avait incarcrs au chteau des Sept-Tours en mme
temps que le conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les
Franais avaient dbarqu  Alexandrie, le Divan avait ameut la
populace de Galata contre l'ambassade de France qu'elle mit au pillage.
L'ambassade y perdit de prcieuses archives et les quelques richesses
que les rois y avaient entasses depuis Henri III. On raconte que ces
excs furent commis  l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord
Elgin, celui-l mme qui dpouilla le Parthnon de sa frise et martela
les marbres qu'il ne put arracher. On peut croire cependant que les
Turcs n'avaient pas besoin des excitations de cet Anglais pour se livrer
 des excs dont leur histoire n'offre que trop d'exemples.

On voit que tous les avantages stipuls dans le trait de 1801 taient
pour les Turcs. Dans les ngociations qui prparrent le trait
d'alliance de 1806 la France se bornait  leur demander la restitution
de son droit de protection sculaire sur les Lieux-Saints que l'Autriche
et l'Espagne avaient usurp. Elle leur demandait aussi le privilge de
les protger et mme celui de les rformer. Les Turcs se laissrent
protger, mais refusrent de se laisser rformer. Napolon leur
demandait un peu de confiance et un peu de soumission: il n'obtiendra ni
l'une ni l'autre. Ils avaient vu d'un oeil mauvais l'occupation de la
Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient les consquences
d'une dmonstration qui plaait les vainqueurs des Pyramides  proximit
de la Bosnie. Mfiants plus que jamais, ils s'en tinrent  cette
politique de bascule qui a constitu le fondement unique des relations
du Divan avec les tats chrtiens. Enfin Napolon s'alinera les Slaves,
au profit des Germains, sans parvenir  s'attacher les Turcs.

Cependant tous les traits n'eussent point suffi  les dcider 
accepter l'amiti de Napolon qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si
la victoire d'Austerlitz ne leur et appris qu'il fallait compter avec
lui. Une politique de mnagement s'imposait d'autant plus imprativement
 cette heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on les
souponnait, non sans raison, d'attiser la rvolte serbe. Ils
manoeuvrrent donc en consquence, c'est--dire  la levantine, en se
rapprochant de la France sans rompre avec les Russes et les Anglais,
encore leurs allis, ce qui leur permettra d'avoir des amis dans les
deux camps. Croyant peu au dsintressement de l'infidle en qui ils
voient un ennemi n, ils garderont le plus longtemps possible cette
position avantageuse qui leur permettra de les manoeuvrer  tour de
rle, suivant leurs craintes ou leurs esprances. L'occasion d'utiliser
cette tactique allait se prsenter plus tt qu'ils n'eussent pens.
Tandis que se droulaient  Paris les ngociations du trait d'alliance
par quoi Napolon se flattait de les rallier  ses desseins contre la
Russie, voil que survient tout  coup la nouvelle que les Franais
venaient d'entrer  Raguse. Il semble que le cabinet des Tuileries ne se
soit jamais bien rendu compte de l'motion profonde que cet pisode
causa dans les milieux ottomans. Mouhib effendi en prouva un tel
saisissement qu'il se crut, comme il l'crit, _tomb en paralysie_.
Tributaires de la Porte, les Ragusains pouvaient tre considrs  juste
titre comme des _demi-rayas_, et le territoire de leur petite rpublique
comme faisant partie de l'Empire ottoman, tout comme la Moldo-Valachie.
Pour tre provisoire et colore d'un motif d'opportunit, la prise de
Raguse n'en constituait pas moins une violation du trait de 1801. Mais
Napolon s'en tiendrait-il l? N'entrait-il pas dans ses desseins de
faire de cette position une base d'oprations par o, maintenant que la
route des mers lui tait ferme, il se glisserait dans les Balkans pour
atteindre l'Asie, objet de sa convoitise? Telles taient les craintes 
Stamboul. Les explications les plus rassurantes ne les dissiperont
jamais. Cette affaire fut  la source de toutes les difficults que
rencontrera Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission 
Constantinople. Il sera pi, surveill dans tous ses actes, et tout ce
qu'il proposera apparatra suspect et comme vici d'une arrire-pense.
Sa situation s'aggravera de l'ide qui s'tait rpandue qu'il n'avait
t envoy  Constantinople que pour appuyer les projets de rforme
militaire du Sultan. Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie
qu'il avait de se dbarrasser de ses janissaires; mais ce projet ne fut
pas moins fatal aux desseins de l'Empereur qu' ce souverain qui tait
trangl deux ans aprs par ceux qu'il voulait rformer. Il y a lieu de
croire que Mouhib effendi devait compter parmi les partisans de cette
rforme si l'on s'en rapporte  l'ampleur et  la prcision de l'analyse
qu'il a faite du systme militaire franais et  la lettre secrte qu'il
remit  Napolon et qui ne visait vraisemblablement qu' s'assurer son
concours pour la mener  bien.

                   *       *       *       *       *

Mouhib effendi fut reu en audience le 5 juin 1806. L'empereur donna 
la rception un clat propre  impressionner ce haut dignitaire du
srail. En voici le compte rendu d'aprs le _Moniteur_:

  A 11 heures S. E. le grand matre des crmonies avec quatre voitures
  impriales et une escorte de 50 hommes  cheval sont alls  son
  htel[4]. L'Empereur tait sur son trne entour des princes,
  ministres et grands officiers de sa maison et des membres du Conseil
  d'tat. L'ambassadeur, arriv  la salle du trne, fait trois
  profondes rvrences, la premire en entrant, la deuxime au milieu de
  la salle et la troisime au pied du trne. L'Empereur alors l'a salu
  en tant son chapeau qu'il a remis ensuite. L'ambassadeur a adress en
  langue turque un compliment qui a t traduit par l'interprte
  franais.

  [4] Il habitait l'htel de Monaco, rue Saint-Dominique, dmoli en
    1861.

  SIRE,

  S. M. l'empereur de toutes les Turquies, matre des deux continents
  et des deux mers, serviteur fidle des deux villes saintes, Sultan
  Selim han, dont le rgne soit ternel, m'envoie  S. M. impriale et
  royale, Napolon, le plus grand parmi les souverains de la croyance du
  Christ, l'astre clatant de la gloire des nations occidentales, celui
  qui tient d'une main ferme l'pe de la valeur et le sceptre de la
  justice, pour lui remettre la prsente lettre qui contient les
  flicitations sur l'avnement au trne imprial et royal et
  l'assurance d'un attachement pur et parfait.

  La S. Porte n'a cess de faire des voeux pour la prosprit de la
  France et pour la gloire que son sublime et immortel empereur vient
  d'acqurir et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle en
  ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon souverain, toujours
  magnanime, m'a ordonn de me rendre prs du trne de V. M. impriale
  et royale pour la fliciter de votre avnement au trne et pour lui
  dire que les communications ordinaires ne suffisant pas dans une
  pareille circonstance, il a voulu envoyer un ambassadeur spcial pour
  signaler d'une manire clatante les sentiments de confiance,
  d'attachement et d'admiration dont il est pntr pour un prince qu'il
  regarde comme le plus ancien, le plus fidle et le plus ncessaire ami
  de son empire.

  A quoi l'empereur rpondit:

  MONSIEUR L'AMBASSADEUR,

  Votre mission m'est agrable. Les assurances que vous me donnez des
  sentiments du Sultan Selim, votre matre, vont  mon coeur. Un des
  plus grands, des plus prcieux avantages que je veux retirer des
  succs qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus
  utile, comme le plus ancien de mes allis. Je me plais  vous en
  donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce qui
  arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou
  malheureux pour la France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces
  paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que nos
  ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu' lui. Il ne
  peut jamais rien  avoir  craindre de moi; il n'aura jamais 
  redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.

  L'ambassadeur, aprs qu'il eut port  ses lvres la lettre de Sa
  Hautesse, la prsenta  l'empereur qui la remit  S. E. le ministre
  des Relations extrieures. Puis, faisant trois autres rvrences, il
  se retira dans une salle voisine de celle du trne o les prsents du
  Grand Seigneur avaient t tals sur une table. L'Empereur, averti
  par le grand matre des crmonies et prcd par lui, s'est rendu
  dans cette salle et l'ambassadeur, aprs avoir fait une rvrence  S.
  M., lui a offert les prsents qui consistaient en une aigrette de
  diamants et une bote trs riche orne de diamants et orne du chiffre
  du sultan. L'ambassadeur a montr galement les prsents destins 
  l'impratrice et qui consistent en un collier de perles, en parfums et
  en magnifiques toffes. L'Empereur, aprs avoir tout examin avec
  intrt, s'approcha d'une fentre donnant sur la cour pour voir les
  harnais de la plus grande richesse et dont les chevaux taient
  caparaonns.

  Puis S. M. tant rentre dans la salle du trne, l'ambassadeur
  extraordinaire a t conduit  l'audience de S. M. l'impratrice qui
  l'a reu debout, entoure des princesses, de ses dames et officiers.

Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, par le faste
dploy, les somptueuses rceptions de la Renaissance. L'ambassadeur
turc et les gens de sa suite, dans toute la majest de leurs riches
caftans aux plis harmonieux, coiffs d'hiratiques turbans de soie,
entrant dans la salle sous les regards de cette foule de princes, de
gnraux et de dignitaires qui entouraient le trne de l'incomparable
empereur, ajoutaient  cette crmonie tout l'clat que l'on peut
imaginer.

Cependant divers incidents, que l'auteur narre avec force dtails, se
produisirent avant la rception et faillirent en troubler la majestueuse
srnit. Talleyrand avait, avant tout, manifest le dsir de prendre
connaissance du discours qu'il allait prononcer. Se l'tant fait
communiquer, il lui fit observer que le titre de Roi de Rome qu'il
avait espr y trouver ne figurait point dans le texte et il demanda
qu'il y ft joint  celui d'Empereur. Mouhib effendi s'y refusa
nettement sous prtexte que ses instructions n'avaient point prvu le
cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait encore la Turquie
 l'Angleterre et  la Russie et  l'Autriche lui interdisait toute
concession sur ce point dlicat. Vainement, le gnral Sebastiani le
pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. Il demeura
inflexible. On ne sait comment cela aurait fini si l'Empereur n'tait
intervenu dans le dbat pour qu'il ft fait selon sa volont.

Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. Le matre des
crmonies qui devait l'accompagner au palais s'avisa de vouloir occuper
la premire place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il y allait de
sa dignit, dclara qu'il n'admettrait point une pareille prtention,
que la crmonie tait pour lui seul et qu'il n'entendait en cder
l'honneur  personne. Qu'au surplus, il n'prouvait aucun besoin d'tre
accompagn et qu'il saurait bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela
dit, et prenant les devants, il monta dans le carrosse et s'assit  la
place qui lui convenait.

Toutefois, le lendemain il faisait une dcouverte dsagrable. En se
faisant lire le _Moniteur_ il dcouvrait que le titre de Roi de Rome
qu'il avait refus de mentionner, ne figurait pas moins dans son
discours. Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint d'une prudence
extrme, au point qu'il n'osa plus rien entreprendre sans en rfrer 
Stamboul. Un incident en dira long sur son tat d'esprit. Parmi les
cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret destin au prince
Eugne, alors en Italie. Cette circonstance lui fut l'occasion d'un
grave embarras. Si le prince s'tait trouv  Paris, il lui et remis le
coffret de la main  la main, mais le coffret devant passer les Alpes, 
quelle adresse l'expdierait-il? Au prince, ou bien au lieutenant de
l'Empereur Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mcontenter
quelqu'un.

Ne sachant quel parti prendre il en crivit  son chef le
_Ris-ul-Kuttab_. Celui-ci, pour toute rponse, lui ordonna d'envoyer
sans retard l'objet  son destinataire en lui donnant le titre qu'il lui
plairait.

Sans doute, pour plus de prcision il emploie dans ses lettres la forme
du dialogue.

Aprs qu'il eut prsent ses hommages  l'impratrice, il fut invit 
table. Au cours du repas, l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu
l'occasion de combattre en Orient.

Comme il portait un jugement svre sur Djezzar pacha, dit le _boucher_
 cause de sa rputation de cruaut, celui-l mme qui avait rsist 
ses armes  Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur rpliqua:

Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme dvou au padischah. Il a
t lev  l'ombre du Srail et malgr son origine de montagnard kurde
il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honor la faveur de notre
matre.

--Quant  Yousouf pacha, reprit Napolon, j'ai appris avec plaisir qu'il
vient d'tre combl d'honneurs. Je regrette la mort de Captan Hussein.
C'tait le type de l'homme brave et dvou.

A quoi j'ai rpondu:--Yousouf pacha est un homme aussi brave que feu
Captan Hussein sous les ordres de qui il servit au sortir de
_l'enderoun_, et comme _il est dans l'oeil du Matre_, j'espre que par
la volont de Dieu il servira fidlement.

Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une pice voisine o la
conversation continua. Il fit allusion  la rvolte des Serbes et aux
consquences qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillit de
l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi lui fait entendre que cette
rvolte n'aurait jamais eu lieu sans l'expdition d'gypte. Vous
conviendrez, lui dit-il, qu'ils ont pris naissance  la suite de cette
affaire. La situation tait telle  ce moment que les firmans ne purent
tre rdigs, tant tait grande l'incertitude. Si cet vnement ne
s'tait pas produit, le calme n'aurait pas t troubl dans ces
provinces. Ce disant, je voulais faire allusion  la question d'gypte.

--J'en conviens, dit Bonaparte, mais dornavant tout ira pour le mieux.
Qu'on le sache bien.

J'ai ajout:--Non seulement la paix est utile aux deux nations, mais 
votre propre repos.

--Mais je suis jeune encore, rpond Bonaparte. Je ne crains pas la
guerre. Ma dernire campagne contre la Russie ne visait qu' m'assurer
les bouches de Cattaro. Je les ai, mais au fait  quoi peuvent-elles me
servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une occasion de dpenses.

--En effet, dis-je, ce ne doit pas tre un pays fertile.

Napolon continue:

--La Dalmatie non plus ne m'est gure plus utile. Toutefois, si cette
contre devait tre pour l'Empire ottoman un sujet d'inquitude, je
tiens  ce qu'elle reste occupe par mes soldats.

--Ce ne doit pas tre non plus un pays fertile, ai-je insinu.

--Oui, c'est une sottise que de toujours faire la guerre; mais je la
ferai cependant aussi longtemps qu'on me mettra dans l'obligation de
sauvegarder les intrts de mon pays et les miens.

--Les paroles de Votre Majest sont conformes aux principes du _Chri_,
ai-je remarqu. Nous ne faisons jamais la guerre, nous, sans y tre
contraints par une ncessit.

Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il devait tre fatigu, je
lui dis de s'asseoir.

--Non, rpondit-il: je me plais ainsi.

Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont d'accord pour
attiser la rvolte de Karageorges, et que le but de la Russie est de
faire de la Serbie une principaut sur le modle de la Moldo-Valachie.
Il ne faudrait pas que le Sultan cdt sur ce point.

--Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicit des deux nations
n'est pas encore dmontre. Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas
le feu en sous-main. Anim du dsir d'viter tout dommage aux enfants,
aux femmes et aux sujets paisibles, l'tat sublime n'a pas cru devoir
intervenir encore militairement. Il est en proie aux mmes
proccupations qu'au moment du sige de Vidin. L'affaire d'gypte ayant
clat le captan pacha Hussein dut s'y porter avec toutes ses forces.

--C'est juste, rpond Napolon aprs avoir rflchi un instant. Mais
cela n'est pas  rapprocher avec le reste. Et tout en disant cela, il
sabrait fbrilement de la main.

Je poursuivis:--C'est le gouverneur d'Alexandrie, Ibrahim pacha qui a
t dsign pour tudier cette affaire et l'on peut croire qu'il y a
apport une solution. J'en ai le pressentiment.

--Pensez-vous, me demande alors Napolon, qu'Ali pacha Tepelen ait des
sympathies russes.

--J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je peux vous affirmer
qu'il ne trahira jamais les intrts de l'tat... Maintenant, en ce qui
concerne l'gypte, voici la situation: A Alexandrie et aux environs de
cette place notre padischah a envoy des vizirs puissants et dvous qui
disposent de fortes armes, de 50  60.000 hommes et qui marcheraient
sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les leves qu'ils
peuvent faire sur le territoire mme en cas d'urgence.

Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais reu son billet
d'invitation.

J'ai rpondu affirmativement, mais que ne sachant pas moi-mme le
franais et n'ayant trouv  Paris personne qui comprenne bien le turc,
mme ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu beaucoup de
peine  le faire dchiffrer.

--En effet, dit Napolon, c'est chose difficile.

Aprs avoir prononc ces mots, il me fit comprendre par son attitude
qu'il avait  me demander si j'avais quelque chose  lui remettre ou 
lui dire.

Ce que voyant je pris la parole:

Aprs l'avoir remerci de l'accueil que je venais de recevoir je lui
dis que l'tat sublime serait sensible aux assurances d'amiti qu'il
venait de me donner publiquement.

--Oui, repris-je, je suis charg de vous remettre un message
confidentiel. Dois-je le faire tout de suite ou bien plus tard?

--Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.

Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui remis aprs
l'avoir port  mes lvres. Le prenant des deux mains, il me demanda si
j'en avais une traduction. Je tirai alors d'une autre poche la
traduction franaise qu'il lut sance tenante d'un bout  l'autre.

--J'avais bien devin, me dit-il, que vous tiez charg d'une mission
secrte. crivez au Sultan pour lui dire qu'aprs Austerlitz il n'a plus
rien  craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune circonstance
ses intrts de vue. Qu'il ne songe qu' rsoudre les problmes
intrieurs, moi, je me charge du reste. Je vous annonce qu'un dlgu du
Tzar sera ici dans six jours pour ngocier la paix. Soyez persuad que
je ne vous oublierai point dans les pourparlers qui vont s'engager.

Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente devait rester secrte,
ainsi que les mesures que nos deux pays croiraient devoir prendre en
commun.

--C'est entendu, me rpondit-il, tout cela restera secret. D'ailleurs,
l'ambassadeur que je viens de nommer  Constantinople a reu l'ordre
d'agir secrtement.

Je lui dis alors que j'tais autoris  lui donner l'assurance que
l'alliance qui lie encore la S. Porte  l'Angleterre,  l'Autriche,  la
Russie et  la Prusse  la suite de l'affaire en question serait
dissoute bientt, mais avec tous les mnagements ncessaires afin de ne
rien brusquer. Que le seul point qui nous inquite, c'est que la France
n'a plus de flotte dans la Mditerrane, mais que ce dtail n'tait pas
fait pour nous arrter.

--En effet, m'a rpondu Bonaparte: nous n'avons plus de flotte.

--Nanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la maison d'Osman n'a cess
depuis ses origines d'tre l'objet de la protection du Dieu
tout-puissant.

Permettez-moi de vous dire combien la mission que je remplis auprs de
vous me comble de joie et de fiert.

--Je partage vos sentiments, m'a-t-il rpondu, et je suis heureux que
le choix de votre padischah se soit port sur vous.

Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mt  ma disposition le
carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai t au bois et
c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits  la
connaissance de Votre Majest[5].

  [5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel
    1221.

Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations
extrieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il
serait tenu compte dans le trait de paix qui allait tre ngoci avec
le dlgu russe des intrts turcs. Et pour lui prouver combien taient
sincres les intentions de l'Empereur  cet gard il ajouta que celui-ci
avait introduit dans le trait qui vient d'tre sign des clauses de
garantie favorables au Sultan[6].

  [6] Trait de Presbourg.

Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entirement rassur. Il redoute
les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit  la Russie:
Arrangez-vous avec les Franais comme vous l'entendrez. Pour ce qui me
concerne je suis dcide  mettre le blocus devant les ports franais et
les ports ottomans de la Mditerrane. Il demande alors  Talleyrand ce
qu'il pense de tout cela. Celui-ci rpond que le littoral ottoman est si
considrable qu'on peut considrer la menace anglaise comme chimrique.
Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses
approvisionnements de la Mditerrane et que sa situation deviendrait
critique si la flotte anglaise embouquait les dtroits. Aussi
souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus
vite sa flotte.

Talleyrand a rflchi un instant, puis, sur un ton indiffrent, il me
dit: Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous,
on y pourvoira[7].

  [7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Dans la soire l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de
Prusse, Lucchesini, un ami, pour lui demander ce qu'il savait des
conditions de paix projetes avec la Russie. Il n'y a encore rien de
certain, lui rpond-il; car la cour de Russie est divise en deux
factions, qui sont l'une favorable  la France, l'autre contre elle et
qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que
si l'entente vient  s'tablir, vous trouverez en nous de zls
dfenseurs. D'ailleurs vos intrts ont t justement sauvegards dans
le trait que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point
que notre roi est anim  votre gard des meilleures dispositions, et
que la position gographique de nos deux pays leur impose la ncessit
de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des
intrts communs. L'argent ne nous fait point dfaut.

--Je suis heureux d'entendre ces paroles, rpondis-je au ministre. J'en
ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidlement 
mon matre.

Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la
Russie. Lucchesini rpond: Notre ambassadeur  Saint-Ptersbourg a
dclar au Tzar qu'il verrait avec dplaisir toute tentative de nature 
porter atteinte aux droits de la Turquie.--Mais je ne suis pas fou, a
rpliqu Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du trait de
paix que j'ai sign avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher 
la France, et la paix qui met un terme  notre diffrend n'a  mes yeux
qu'un caractre provisoire.

Cependant ces assurances n'inspirent  l'ambassadeur qu'une mdiocre
confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie  raviver ses soupons
sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il
pas recueilli lui-mme,  son passage  Vienne, des preuves certaines
que l'Autriche avait fourni au tratre Karageorges des vivres et des
munitions. Le gnral Sebastiani,  qui il en a touch deux mots, lui a
promis qu'il ne manquerait pas de faire des reprsentations au
gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper
officiellement de la question qu' son arrive  Constantinople o il
compte adresser une note  l'ambassadeur d'Autriche[8].

  [8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Sur ces entrefaites clatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour
o ces entrevues avaient lieu, Mouhib dcouvrait dans les gazettes que
Napolon venait de donner  ses gnraux l'ordre d'envahir le territoire
de _Dobrevnik_[9]. Il en croit  peine ses yeux, mais la nouvelle lui
apparat si invraisemblable qu'il nglige d'aller aux informations.
Cependant, crit-il, le jour suivant, je lisais dans le _Moniteur_, la
gazette principale, un expos des motifs de cette occupation. A cette
nouvelle je me crus frapp de paralysie. Il lui revient d'autre part
que Sebastiani venait d'ajourner son dpart pour Constantinople et cette
autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses.

  [9] Raguse.

Impatient d'entrer en conversation il se prcipite chez lui pour en
obtenir des claircissements. Dissimulant, crit-il, le but de ma
visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis
comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les
gazettes que Torcy venait d'tre nomm gouverneur de Dobrevnik.

--C'est exact, m'a-t-il rpondu, mais l'occupation en question n'a
d'autre but que de surveiller les Russes qui sont  Corfou o ils
disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer  prparer
un coup de main sur les ctes illiriennes. Une autre raison qui nous a
dtermin  occuper cette place, c'est qu'elle possde un port o le
mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre arme, ce
qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du
gnral charg de cette opration a rassur la population sur les
intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance
formelle que les Franais restitueront Dobrevnik  l'tat sublime ds
que les Russes auront vacu l'le de Corfou. Puis, s'interrompant un
moment, il ajouta:

Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une
allie plus que suspecte et que sa politique ne tend  rien moins qu'
faire de la Serbie un tat indpendant. C'est pour arriver  ses fins
qu'elle a occup Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientt
tente, grce aux forces qu'elle y a runies, de soulever les
populations du littoral[10].

  [10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.

Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se
produit au moment mme o la France demande un trait plus _avantageux_
que celui dont le texte a t prsent par Galib bey. Dieu sait,
crit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe
mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler  mon aide les lumires
d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espre  Stamboul avec ce qu'il est
permis d'esprer ici. Les Franais vivent depuis 14 ans sous le rgime
de la libert et cela les a changs  notre gard. Aussi j'aurais grand
besoin d'tre renseign sur toutes les circonstances de leur orientation
politique. Que signifie cette affaire de Raguse et o les Franais
veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et
 notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu
commettre[11].

  [11] Littralement: _pardonnez mes dfauts_.

Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche
viennent de faire une dmarche auprs du Divan en faveur de la Serbie.
Elles auraient l'intention d'y nommer un Vovoda, ce qui le conduit 
penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays
un tat indpendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point
de vue:

Nous pourrions  la rigueur admettre ce rgime pour ces provinces, car
elles nous ont t arraches par les armes, mais nous ne saurions le
tolrer en Serbie. La forteresse de Belgrade a pass alternativement aux
mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont t tour  tour
les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuple
soit rige en principaut indpendante avec un Vovoda  sa tte? Voil
ce que je ne peux concevoir et ce que l'tat sublime ne saurait
admettre. Le Divan--comprenez-vous--a cru prudent de faire semblant de
ne pas rejeter leur requte afin de ne pas les indisposer, mais croyez
bien qu'il n'en fera qu' sa tte.

Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que la
Russie ne vise qu' faire de la Serbie une autre Valachie o elle
nommerait Ipsilantis qui est un homme  sa dvotion.

A cela Mouhib effendi rpond que cette politique n'est qu'une
consquence de celle adopte par la France; mais, dtournant la
conversation, il me dit: Consentiriez-vous  nous faire les mmes
concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites  la
Russie? Je lui ai rpondu que je n'avais pas gard dans la mmoire les
clauses du trait conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il
pouvait en prendre connaissance dans ses archives. Mais ce trait c'est
moi qui l'ai fait, a rpondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir
si votre gouvernement serait dispos  nous favoriser du mme
traitement. Aprs lui avoir donn l'assurance qu'il demandait, je lui
ai fait observer qu'il n'tait pas sans connatre les raisons qui nous
ont contraints  faire des concessions  la Russie. Et pensez-vous, lui
ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gr? Sur quoi
Talleyrand a dit: Je chercherai ce trait et s'il contient des points
qui mritent de retenir mon attention, nous en causerons.

Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le
proccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en tmoigne rien 
Talleyrand et ce n'est qu'en usant de dtours qu'il cherche  pntrer
sa pense. Encore une fois il frappe  la porte du gnral Sebastiani,
curieux de savoir la raison de l'ajournement de son dpart pour
Constantinople. La question serbe lui sert d'entre en matire. Il lui
explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a
reu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en
tait plaint au prsident du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait
avou qu'en effet des approvisionnements avaient t fournis aux
rebelles, mais qu'il avait donn des ordres pour que cela ne se
renouvelt plus. Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amiti de la
S. Porte  l'gard de l'Autriche soit de qualit infrieure  celle du
tratre Karageorges? Au cours de la guerre o nous tions engags, la S.
Porte ayant pu mettre la main sur le tratre Kotcho, celui-ci a dit 
nos autorits que si elles les mettaient en libert il enrichirait notre
trsor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait
restituer  l'tat Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a
rpondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin
d'un tratre de son espce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa
bande maudite subirent le mme sort  Hirchovo et  Tk-Bournou. Voil
ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces dtails.

Puis il explique au gnral que les hommes et les femmes serbes sont
loin de voir de bon oeil les entreprises de Karageorges, car ils savent
qu'ils _brleront tous dans le mme feu_. Aussi, assure-t-il que la
rvolte de ce tratre ne peut avoir aucune chance de succs. Sebastiani
lui renouvelle la promesse qu' son arrive  Constantinople il ne
manquera pas d'envoyer une note de protestation  l'internonce imprial.
Mouhib effendi se confond en remerciements et rpond que son Seigneur
et matre sera sensible  cette marque d'amiti.

Puis, tout  coup il lui dit: J'apprends que Torcy vient d'tre nomm
gouverneur de Raguse...--La mesure est indispensable, explique le
gnral et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les
Russes tiendront Corfou. Le jour o ils vacueront cette place, les
Franais s'empresseront de restituer Raguse  l'tat Sublime. Sachez que
vous avez dans la Russie une allie dloyale et qu'elle travaille 
crer une Serbie indpendante. Son plan tait de s'emparer de Raguse
comme elle s'est empare de Corfou, car elle vise la More qui est trop
proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tente d'y mettre
pied.

--Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est ngligeable.
Quant  celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas tre rgle en mme temps
que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai
observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs annes l'impt
des rayas et que leur territoire sparait notre Turquie des possessions
vnitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accord 
cette ville un firman autorisant les habitants  tirer leurs
approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est l pour nous garder
des embches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant
pour parer  toute ventualit?

Mais Sebastiani s'est content de ritrer les mmes assurances et n'a
point voulu en dire davantage[12].

  [12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.

Sur ces entrefaites Mouhib effendi reoit deux notes, l'une se
rapportant  la question locale, l'autre  celle des Lieux-Saints. La
rvolution avait paru faire abandon des droits de protection que la
France exerait tout spcialement en Orient depuis le XVIe sicle et qui
tait comme un hritage de la tradition des Croisades. A l'afft de tout
ce qui pouvait accrotre son influence, l'Autriche avait mis  profit
cette circonstance, ainsi que les difficults que la France avait avec
le Divan pour se substituer  celle-ci, en tant que puissance
catholique, dans l'exercice de ces droits et des prrogatives qui s'y
rattachent. Cette tentative d'empitement trouva dans Napolon un
adversaire rsolu. Les Turcs entrrent sans hsitation dans ses vues,
heureux de trouver l une occasion de lui tre agrables  peu de frais.
Au cours d'une confrence qu'il eut  ce sujet avec Talleyrand, Mouhib
effendi lui dit:

Vous m'avez envoy un _takrir_ concernant les prtres de Jrusalem.
Voici ce que j'ai  vous dire  ce sujet. Les glises de la Syrie et de
Galata ont pass sous la protection de l'Autriche depuis votre
expdition en gypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les
privilges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir
par son ambassadeur  Constantinople qu'il tait vrai que les Franais
taient dchus de leurs droits pour avoir viol les traits; mais que ce
droit de protection il n'entendait plus le cder  personne. C'est moi,
a-t-il dit, qui assumerai  l'avenir la tche de protger les intrts
catholiques. Cette volont mon padischah l'a formule dans le firman
qu'il a adress au Vovoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersan
mini, par lequel il dfend  qui que ce soit de s'immiscer dornavant
dans les affaires des glises catholiques. Nanmoins l'ambassadeur
d'Autriche, revenant  la charge, a cru devoir envoyer au Ris-effendi
une note pour maintenir ses prtentions; mais celui-ci a rpondu au
Drogman: Notre Chevketlou padischah a rendu  ce sujet un Irad
dfinitif qui a tranch dfinitivement la question et si l'ambassadeur
bey, s'obstinant dans son ide, s'avisait d'envoyer dans les glises et
les couvents des hommes  lui pour y faire acte d'autorit, nos
fonctionnaires ont reu l'ordre de les frapper  la tte sans mnagement
et de les jeter en prison.

Les autres reprsentants chrtiens de Pra ont unanimement approuv
cette dcision, si bien qu'ils ont envoy leurs drogmans pour le
complimenter. Tout cela est la vrit mme. Aussi personne n'oserait se
prvaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les
affaires des prtres et des glises qui se trouvaient sous la protection
franaise.

Maintenant, en ce qui concerne le rglement de cette affaire, il
convient, je crois, de s'en rapporter aux traits qui rgissent la
matire et l'on procdera en consquence. Que Sebastiani adresse une
note  ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour
remettre les choses en leur ancien tat, un firman imprial, ou bien une
simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note.

L-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille
amiti qui unissaient nos rois  vos sultans. Sans doute la France et
mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en gypte, mais qu'y faire?
Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble  renouer ces
mmes liens qu'un malentendu a briss. Notre Empereur a envoy ses
instructions  Sebastiani au sujet des glises, mais il a demand aussi
que l'on vous adresst une note  ce sujet avec prire de la transmettre
au Divan.

Cette volont sera excute, lui ai-je rpondu, mais je vous ferai
remarquer que l'entreprise sur l'gypte a t dcide au moment o vous
tiez ministre des Affaires trangres. Or, l'issue qu'elle a eue, au
lieu de porter dommage  l'Angleterre, a caus le plus grand prjudice 
la France contre qui s'est forme une coalition...

Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est
question des brats[13] et des agissements des drogmans et du personnel
domestique des ambassadeurs. Ces brats qu'on dlivre aux drogmans
comportent des conditions qui sont ngliges. J'en ferai une traduction
exacte et j'en enverrai une copie  tous les reprsentants des
puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez  la
lecture que les rclamations de mon gouvernement sont conformes 
l'esprit du trait. On verra aussi par la note que j'y annexerai 
quelles intrigues donnent lieu ces brats. Certes, nous n'avons aucune
plainte  formuler contre les ngociants trangers. Ils payent
exactement 3% sur tous les articles imports ou exports. Tel n'est pas
le cas, par exemple, de cet Armnien d'Andrinople, un nomm Artin, qui
se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrang de faon 
dcrocher un firman qui lui permet de se livrer  des oprations de
toutes sortes sans qu'il ait  acquitter aucune taxe. Je vous le
demande, quel gouvernement tolrerait une pareille iniquit? Cependant
les produits qu'il vend proviennent de Tkir-Dagh, de Philippoli ou de
Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a verses audit drogman il s'arroge
le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il
fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec
lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les
_rayas_. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez
par la traduction  quelles abominables intrigues se livrent les
drogmans et les serviteurs des ambassades.

  [13] Les brats taient des diplmes que les ambassadeurs dlivraient
    aux rayas employs  leur service et qui leur confraient les
    privilges capitulaires des Francs; mais comme tout privilge
    dgnre en abus, leurs subordonns en distribuaient  tout venant
    contre du bon argent.

Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolrerait
un pareil tat de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais
 fond la question vise par sa note concernant la Serbie et que je
l'enverrais  Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le _Moniteur_ que
la Russie tait dispose  envoyer un dlgu  Bucharest pour engager
avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai
demand  Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France
que la S. Porte consente que des trangers se mlent de rgler avec elle
le sort de ses sujets. J'espre, lui ai-je dit, que bientt, par la
volont de Dieu, le tratre Karageorges et ses maudits partisans
recevront le chtiment qu'ils mritent.

Aprs que Talleyrand m'eut approuv, je repris: J'ai pu lire aussi dans
la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reu l'ordre
du Divan de rebrousser chemin. Ainsi prsent, le fait est inexact. Ce
n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanment que ses troupes ont
refus de marcher et cela parce qu'elles apprhendent les suites de
votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop
s'loigner pour se mettre en mesure de protger les femmes et les
enfants. Telle est la vrit, lui ai-je dit[14].

  [14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.

                   *       *       *       *       *

On ne peut donner plus clairement  entendre que la prsence des
Franais en Dalmatie et surtout  Raguse est une cause de troubles pour
l'Empire et que le gouvernement franais ferait bien de changer ses
mthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de
Marmont sur les ctes de l'Adriatique avait soulev de vhmentes
protestations de la part des pachas et des janissaires. La mfiance que
les Turcs nourrissaient contre les Franais depuis l'expdition d'gypte
tait partage par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les
suggestions du Divan, s'tait empress de s'entendre avec les Anglais.
On voit par la brutale dclaration de Mouhib effendi que les Turcs
s'attendaient  une invasion franaise.

Sebastiani arrivait  Constantinople le 9 aot 1806. Une mission qu'il y
avait rempli au moment de la reprise des relations avait dtermin le
choix de Napolon. Lui ayant donn ses instructions en personne, il le
chargeait de donner  Selim les gages d'une solidarit parfaite. Il lui
promettait de faire rendre  la Turquie les provinces moldo-valaques, de
ne soutenir aucune rebellion, de lui prter son concours pour rsoudre
les difficults extrieures. A Constantinople, le gnral Sebastiani
n'eut d'abord que des succs  enregistrer. Le Ris-ul-Kuttab parut
d'autant mieux dispos  lui faciliter sa tche que la victoire d'Ina
et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.

Les hospodars russophiles taient destitus  sa demande; mais, sur une
injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Slim s'empressait de
les rtablir dans leurs charges, en mme temps qu'il se tournait du ct
de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier
qui,  force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations
de la Russie et de la Porte (dcembre 1806). La prsence de l'Empereur
en Pologne ayant oblig les Russes  dgarnir le Danube o ils s'taient
avancs, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un
manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment o
l'on s'y attendait le moins, voil qu'un secrtaire de la Lgation
britannique se prsentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une
escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans dlai avec
l'ambassadeur franais. Slim, toujours prompt  la panique, inclinait 
la soumission et offrait de sacrifier les hospodars rcemment nomms.
Nouvelle et nergique intervention de Sebastiani qui finit par faire
rejeter les sommations britanniques.

Cependant la menace allait se prciser. Quatorze vaisseaux commands par
l'amiral Duckworth entraient  toutes voiles dans les Dardanelles en
lchant leurs bordes sur les vieux chteaux qui en dfendaient
l'entre. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque
paisiblement ancre  Gallipoli avant de gagner le mouillage des les
des Princes. On ne peut s'empcher de faire remarquer  ce propos qu'il
a t dans la destine de toutes les flottes turques de se laisser
couler dans les ports o elles s'abritaient. Successivement elles se
sont laiss brler  Tchechm en 1770, mitrailler  Gallipoli en 1806, 
Tnedos, peu aprs cet vnement;  Navarin en 1827,  Sinope en 1853.

La maladresse de Duckworth fut de vouloir ngocier avec les Turcs, alors
qu'il lui et suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques
boulets rouges sur la ville pour l'avoir  sa merci. Sur le terrain des
ngociations il risquait fort d'tre battu. Les Turcs les tranrent si
habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les ctes en
tat de dfense. Cette tactique fut providentiellement favorise par le
vent du Nord qui, se mettant de la partie, empcha sa flotte britannique
d'approcher prs du rivage pour bombarder le Srail. A cet endroit les
courants qui descendent du Bosphore acquirent une si grande rapidit,
mme dans les temps calmes, que l'on entend de la cte d'Asie le
clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de _Serai
bournou_. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la
retraite  sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer
de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traverse,
cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait
deux cents hommes, tant blesss que tus. Un autre chec attendait les
Anglais en gypte o ils avaient essay de pntrer par surprise.

Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui
avait t l'me de cette dfense.

Combl de prsents et d'honneurs, il et voulu profiter de ce regain de
faveur pour engager le sultan  jeter son arme du Danube sur les 25.000
hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait 
l'nigmatique inertie du Divan. Napolon pensa alors qu'il parviendrait
 obtenir la diversion tant souhaite en envoyant le corps de Marmont
sur le Danube o s'immobilisait l'arme turque et il s'en ouvrit au
Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficult pour accepter une proposition
aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on
dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand crivait  l'ambassadeur
qu'il renonait de son ct  la coopration turque et qu'on se
contenterait,  dfaut, d'envoyer  l'arme du Danube une troupe de 600
canonniers; mais cette autre proposition n'tait pas mieux accueillie
que la prcdente. Cette petite troupe, dont on exagrait l'importance,
n'tait dans l'opinion gnrale que l'avant-garde des armes franaises.
Il faut reconnatre aussi que l'obstination de Napolon  vouloir
obliger les Turcs malgr eux tait de nature  exasprer leurs
mfiances. Toutes ces indiscrtes propositions ne pouvaient qu'aggraver
la situation du Sultan en donnant  croire que Sebastiani n'tait venu 
Constantinople que pour seconder ses projets de rformes militaires. Le
soupon qu'on avait de ses intentions n'tait d'ailleurs pas sans
fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour raliser un projet
depuis longtemps caress et qui visait  remplacer la vieille milice des
janissaires--cette fidle conservatrice des traditions--par des troupes
manoeuvrant  l'europenne. A cette troupe, il aurait inspir un esprit
plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de
loyalisme envers le trne. Il lui aurait donn un costume nouveau et des
armes nouvelles, un nom, le _Nizam-i-Djedid_. Il l'aurait oppose en
attendant aux janissaires dont il esprait ainsi contrebalancer
l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.

Les Janissaires n'entendaient renoncer ni  leurs privilges, ni
dtruire, au profit de l'autocratie impriale, ceux dont jouissaient les
autres classes de la nation et qui taient fonds sur le systme de
dcentralisation propre aux moeurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient
point d'une rforme qui et permis  la dynastie de fortifier son
pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et rduisant 
l'obissance les satrapies de Roumlie, d'Arabie, de Msopotamie et de
Syrie.

Un premier essai avait t tent en 1803, mais par mesure de prudence on
avait relgu dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exerc
pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait
mieux  sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses
soldats y fussent dirigs. A cette nouvelle, les Janissaires se
massrent en grand nombre  Andrinople pour les y attendre au passage.
Tombant sur eux  l'improviste, ils les exterminrent jusqu'au dernier.

Le drame d'Andrinople faisait prsager une plus grande catastrophe
malgr le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion
comme tout le monde, mais en matire de religion leur opinion est
collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les
mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espce particulire.
Violents et rapides, ils ont tout le caractre d'une explosion. L'acte
de vengeance ou de rpression une fois accompli, tout rentre dans le
calme, sans qu'aucune force de police ait  intervenir. Les ttes
tombent, des quartiers flambent, mais la sdition s'vanouit en mme
temps que s'teignent les dernires lueurs de l'incendie. Chacun
retourne  ses affaires ou  ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse
les gens au respect, mais la crainte cesse ds que les intrts de la
religion, ou ce que l'on croit tre tels, sont en jeu. Il y a dans
l'Islam une unit de foi qui met tous les particuliers sur un mme pied
d'galit et une unit de conscience qui leur dicte les mmes devoirs.
Nul n'chappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers
n'obissent au Souverain que dans la mesure o celui-ci respecte la loi
et leur premier devoir est d'empcher que personne y porte atteinte.

Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement  Fikenstein
lorsque Vahid effendi, son dlgu, se refusa obstinment  accepter
l'alliance que lui offrait Napolon. Quelques jours aprs, celui-ci
triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux  faire. A ce
moment ils prparaient l'meute que leurs partisans allaient dchaner
dans la capitale. Une milice auxiliaire, les _Yamaks_, qu'on avait
embauche  l'occasion de la dmonstration de l'amiral Duckworth, se
mutinait  Buyuk-Dr, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en
suivant les rives du Bosphore. Les _Yamaks_ ne se livrrent, parat-il,
 aucun excs sur la population tremblante, contrairement  l'usage en
ces circonstances. _Pas un chrtien ne saigna du nez_, crit un Grec
contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la
rforme. Le Camacam, qui menait le mouvement, avait invit ce jour-l 
un dner de rjouissance les ministres qui passaient pour partager les
ides de Slim. Au caf, il les faisait gorger.

Ne trouvant aucune rsistance, les _Yamaks_ s'attrouprent sous les murs
du Srail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de
la ville. Il y avait l toute la racaille que l'on voyait dans ces
tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches,
bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plbe
constantinopolitaine, hrisse de poignards et de pistolets passs aux
ceintures, suivant la coutume de ce temps-l. Leur premire victime fut
le bostandji bachi, prpos  la garde du palais, dont Slim leur fit
jeter la tte, pensant que ce sacrifice calmerait les colres.

A la demande du chef de l'meute, un certain Kabaktchi-oglou, le
Mufti,--grand interprte des textes sacrs--rendait un _fetva_ qui
prononait la dchance du Sultan. Son frre tait proclam au milieu
des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse
confondait la cause du _Nizam-i-Djedid_ avec celle de la France, c'est
que l'ambassade  Pra fut assaillie par une foule fanatise et l'on
raconte qu'elle fut mme un moment expose. Il est probable que cet
incident fut voulu par les chefs de l'meute comme un avertissement 
l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan.
Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait
le nom de Napolon, on l'et enferm aux Sept-Tours, sous prtexte de le
soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins
dcisive du caractre gallophobe de la rvolution se rvla 
l'affectation du Divan  ne point notifier  Paris l'avnement au trne
de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succde
invariablement aux crises les plus violentes et aux dmonstrations les
plus inamicales, soit qu'elles chouent, soit qu'elles aient produit les
rsultats voulus.

Maintenant que le danger de _Nizam-i-Djedid_ tait cart, le Divan crut
devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se
tenir dans une froide rserve, l'on mit en usage toutes les ressources
de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu' lui exprimer dans
une lettre le regret immense d'avoir dpos Slim. Gagn par ces bonnes
paroles, le gnral se laissa inviter  une confrence o sigeaient le
Cheikh-ul-Islam et le Ris-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut
dcide contre la Russie. Encore une fois, il tait la victime d'une
comdie, car,  ce mme instant, le Divan engageait des pourparlers
secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand
drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait.
Le Camacam, qui l'avait favorise, furieux de la voir chouer, s'en
prit au drogman qu'il fit dcapiter pour crime de trahison. Cependant
cet arrt dplut  Kabaktchi Agha qui fit destituer le Camacam  qui il
donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Camacam, homme
de rsolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaa alors
d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas
le Camacam. Celui-ci se rfugia auprs de Moustafa Baraktar, pacha de
Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices
nombreuses. Baraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux
honneurs, avait conserv pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre
gratitude. L, ces deux hommes concertrent leur vengeance. Leur premier
soin fut d'envoyer  Constantinople un missaire, avec force prsents, 
l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assur leur complicit,
il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre
Selim sur le trne et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle
des entreprises.

Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec
raison que le plus srieux tait Kabaktchi qui avait la confiance des
ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en dbarrasser
 tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les
meilleurs pntrrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer
Noire, o il avait tabli son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils
cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au
milieu de ses femmes. Le coup fait, Baraktar marche sans perdre de
temps sur la capitale  la tte de ses forces et plante ses tentes sur
les hauteurs qui dominent la ncropole d'Eyoub aux nombreux cyprs. Il
avait pris la prcaution d'envoyer au Sultan un message destin  le
rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant 
Constantinople, que de le dlivrer de la fripouille des Yamaks et de la
tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement
convaincre que le dvouement de tous ces gens commenait  lui tre 
charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baraktar, il ne songea
plus qu' ses plaisirs. Comme il tait parti un matin pour passer la
journe, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de
Routchouk, inform de son absence, entra dans la ville avec ses hommes
et s'engagea dans les rues troites qui montent au Srail. Il pntra
sans obstacle dans la premire cour par la _Bab-Humaioun_ qui s'ouvre
sur la place o Sainte-Sophie lve sa cyclopenne architecture; mais,
avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de
fermer les portes de la cour intrieure, et les milices du palais
accourues garnissaient dj le fate des murailles. Alors le chef des
eunuques blancs se montra aux crneaux et demanda au pacha ce qu'il
voulait.

--Je veux saluer sultan Selim, rpondit-il. Ouvrez.

Il allait tre obi quand, tout  coup, une porte s'ouvrit du ct de la
mer et l'on vit apparatre Moustafa. Prvenu de ce qui se passait, il
tait revenu en toute hte. Ses premiers ordres furent un arrt de mort
contre Selim. Six eunuques noirs se prcipitaient dans son appartement
et lui passaient le lacet au cou. Le pacha demande  saluer Selim,
qu'on lui donne satisfaction, cria Moustafa.

A la vue du cadavre, Baraktar donna ordre qu'on brist les portes et la
soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'aprs Moustafa tait
enferm  son tour dans l'appartement o sa victime avait expir.

Mahmoud tait proclam sultan (28 juillet 1808).

Mais le drame devait s'allonger d'un autre pisode non moins
sensationnel. Le bruit s'tant rpandu que Baraktar mditait de
restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et
les Janissaires. Sous divers prtextes on dispersa ses soldats, on
l'isola de ses amis, puis, quand on le vit  peu prs sans dfense, une
nouvelle meute soulevait la ville entire. En un instant son conak
tait assailli, cribl de pierres et livr aux flammes. Il se rfugia
avec une odalisque dans une tour attenante  la maison. Le lendemain, on
y dcouvrait leurs cadavres. Celui de Baraktar, tran jusqu'
l'_atmedan_, tait expos sur un pal. Loin de s'apaiser, la rbellion
gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris
de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger
rflchit que le seul moyen d'y chapper tait de faire subir  Moustafa
le sort que celui-ci avait inflig  son frre Selim. Encore une fois le
fatal lacet remplissait son office. Aprs cette excution il ne restait
que lui seul prince survivant de la famille. Cette considration arrta
instantanment la sdition. Les fureurs se calmrent. Ulemas et
dignitaires allrent se jeter  ses pieds, confondant leurs hommages. Le
rgne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de
l'histoire ottomane. Il devait raliser tous les projets que Selim ne
put excuter. Ses rformes et l'audacieuse diplomatie de la pliade de
rformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la
faire vivre jusqu' l'aurore du XXe sicle.

On sera peut-tre curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout
cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer
l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impntrables que
cette Turquie nigmatique et inquitante, o il se sent dcidment de
plus en plus dpays. Il s'tait rendu  Constantinople confiant dans
l'toile de son matre qui alors rayonnait d'un clat dont le monde
tait bloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux
promesses de son ambassadeur. D'un caractre loyal et simple, il avait
apport dans l'accomplissement de sa tche l'intrpide dvouement du
soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingnue confiance du
Franais qui s'imagine que le monde entier est taill  son image. Ses
intentions taient trop pures pour qu'on ne lui st pas gr des efforts
qu'il allait dployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait
ouvrir les cluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de
sang les combinaisons napoloniennes.

A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout
confit de sucreries et de propos aimables, o l'accueil crmonieux se
pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relve la saveur); o
les rsistances irrductibles se drapent de manires conciliantes et
prometteuses jusqu'au moment attendu o elles peuvent s'taler
hardiment. Sebastiani avait connu, tour  tour, la douceur et l'amertume
des fluctuations de ce rgime local; mais de cette brutale chute dans la
ralit, il ne se releva jamais plus.

Ce gnral n'a plus qu'une ide: fuir Constantinople dont le sjour lui
est insupportable jusque-l qu'il en tombe malade. Il est prt  aller
n'importe o pourvu qu'on le tire de l. Cela lui est un prtexte pour
demander son rappel. En attendant, comme Charles XII  Bender, il passe
sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et
 peine aura-t-il mis le pied sur le sol franais qu'il se trouvera
subitement guri.

Si la dposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la
possibilit d'une conspiration franaise, en revanche la rvolution de
Stamboul fournissait  l'Empereur un prtexte excellent pour orienter sa
politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage
opportunisme. Il n'avait t inform des vnements que nous venons de
rsumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin.
De Tilsitt, Talleyrand crivait  Sebastiani qu'un armistice venait de
mettre fin aux hostilits entre la France et la Russie et il
l'autorisait  aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intrts de
la Turquie, mais il laissait entendre en mme temps que la France
n'tait tenue  rien envers elle. Tel n'tait pas l'avis des ministres
turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestrent contre tout
trait de paix spar. Ils prtendaient que, conclu dans ces conditions,
il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'tait
assurment d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il
avait faits lui-mme plus d'une fois et tous successivement oublis. Il
feignait notamment d'oublier le fait tout rcent que Vazfi effendi
s'tait refus de signer  Fikenstein le trait d'alliance avec
Napolon. A la vrit, le Divan n'avait rien oubli, mais il pensait
qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il
arriverait par cet artifice  se faire donner plus qu'il ne lui tait
d.

S'avisant de l'inutilit de plus longues rcriminations, le Divan
envoyait  Mouhib effendi les pouvoirs ncessaires pour discuter les
conditions, et le 23 aot Sebastiani pouvait annoncer l'adhsion du
Divan  toutes les clauses du trait de Tilsitt. Engags dans cette voie
de la rconciliation les Turcs allrent trs loin, suivant leur coutume,
dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu' dclarer
qu'il s'en remettait aveuglment  la sagesse de l'empereur qui peut
faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est  sa merci. Il ne faut
voir l sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci
d'amadouer celui qu'on avait assez bern pour qu'il pt se croire
autoris  prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait.
C'tait trop peu que d'avoir cart son ingrence dans leurs affaires
prives; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une
politique plus loyale. L'intrt qu'il y avait  mnager celui qui
allait disposer du sort de l'Empire tait trop vident pour qu'on
n'essayt pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs
s'en tirrent assez bien, car le trait qui consacrait l'armistice,
prvoyait l'vacuation de la principaut par les troupes russes.

Cependant, malgr les clauses de l'armistice de Slobodzi, le Tzar
refusait d'vacuer les principauts. Napolon, instruit par
l'exprience, ferma les yeux. tait-il dans son intention de donner une
leon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se
tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusrent le passage 
travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destins  Corfou.




DEUXIME PARTIE

RELATION DE VOYAGE


_Sjour de l'ambassadeur  Paris.--Dpart._

Entre deux confrences Mouhib effendi visitait Paris. Un ct
caractristique de sa relation c'est qu'il n'enregistre que les faits
qui sont en contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il suffit
de prendre le contrepied de ses observations pour se faire une ide trs
approximative de ce qui s'y passait. L'tat politique et social des
Turcs tant exactement l'inverse du ntre, il suffisait de dpeindre
l'un pour que s'exprimt nettement la nature de l'autre. L est le
principal mrite de ces quelques pages crites au jour le jour par cet
ambassadeur d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire,
estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intressants par eux-mmes
pour qu'il croie pouvoir se dispenser d'en expliquer l'extraordinaire
bizarrerie. Il n'aurait pas procd autrement s'il avait eu  raconter
un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation n'a que la valeur d'un
simple rapport administratif o il n'enregistre que le ct extrieur
des choses sans pousser plus avant, et qu'il n'crit que parce qu'il est
prvu dans les instructions que lui a donnes le Divan. C'est par devoir
qu'il visite les manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne
l'avait prpar  cet examen, ni sa science de lettr puise dans la
lecture des vieux livres arabes et persans, ni son pass de scribe
attach au _Kalem_. Il confond la botanique avec l'agriculture,
l'astronomie avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais
c'tait un esprit avis et volontaire qu'un sjour de cinq ans au milieu
des _Nazarens_ avait rendu permable aux suggestions pratiques.

C'est aussi pour rpondre au dsir des quelques partisans des rformes
militaires en Turquie, dont il tait lui-mme l'adepte fervent, qu'il
fait une description assez complte de l'organisation de l'arme
franaise qui est la partie de son ouvrage la plus documente, celle qui
figure  la tte de ses chapitres comme pour en montrer l'importance
exceptionnelle. Cette tude devait porter ses fruits, malgr les
obstacles de toute sorte, mais que l'indomptable volont de Mahmoud II
allait briser quelques annes plus tard. Que la Turquie en son entier
n'en ait jamais voulu d'autre, c'est ce que les faits et les vnements
n'ont que trop bien dmontr. L'arme est le seul emprunt sincre
qu'elle ait fait  l'Europe, et c'est vraisemblablement dans le rapport
de Mouhib effendi que Selim III a puis les notions d'une organisation
qu'il tenta vainement d'introduire dans son Empire.

Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration qui, malgr tout, perce
dans ses pages pour les arts mcaniques de l'Europe et pour les procds
policiers du ministre Fouch, il semble, par contre, montrer moins
d'enthousiasme pour les ides et les usages. Comme tous ses
coreligionnaires il en a mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui
n'est gure fait pour l'difier; mais ces choses il les effleure avec la
froide indiffrence du ddain. Il sait qu'il a affaire  des tres d'une
espce particulire, et que le dsordre dans lequel ils vivent n'est que
le juste chtiment rserv  tous ceux qui s'cartent du chemin de la
vraie foi. La promiscuit des sexes est pour le musulman un sujet de
scandale sur lequel il discute  perte de vue. Le Turc voit dans la
clture du harem le dernier mot de la sagesse, et dans la rserve de la
femme musulmane, qui en est la consquence, le tmoignage le plus
clatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la sparation des
sexes est la condition premire de l'honneur familial ou plutt de la
dignit du mle. Le spectacle de la supriorit europenne dans tous les
domaines de l'activit n'est pas fait pour l'humilier, vicie qu'elle
est, pense-t-il, par ce vice rdhibitoire. Il serait curieux d'expliquer
l'ide que l'Asiatique se fait de l'Europenne. Seuls ceux qui ont vcu
dans son intimit comprendront ce que je veux dire. L'ide qu'il se fait
de la femme en gnral est plus connue, de mme que la rpercussion
qu'elle a eue sur ses moeurs. Assurment toutes les dpravations se
valent, et il ne saurait tre question d'en excuser aucune, mais pour
tre de qualit diffrente, la dpravation orientale est de toutes la
plus abjecte et, pour m'expliquer, je me bornerai  dire que les amours
d'Orient ne peuvent tre chantes qu'en vers turcs et persans.

Il m'a paru ncessaire de supprimer de la relation une foule de passages
et mme de chapitres qui pouvaient bien intresser les Turcs de cette
poque, mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse, comme les
parties consacres  l'arme,  l'administration, aux finances,  la
monnaie, au tlgraphe arien de Chappe, aux coles, etc., qui
n'apprendraient rien. Profitant du privilge que les ambassadeurs ont de
se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi a tout vu et il s'est
fait tout expliquer. Dans son enqute il a dploy un zle digne d'un
meilleur sort, car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais
lu une seule ligne. Il parat mme certain que le manuscrit, qu'un
simple hasard a fait passer par mes mains et qu'il a crit de la sienne,
est demeur indit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction franaise.
La raison, c'est qu'il prsentait l'Europe sous un jour trop beau pour
que les hommes du Divan n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie
n'avait rien  gagner  la comparaison. Cela, l'orgueil ottoman ne
pouvait le supporter. Le Turc prfre le mensonge qui le flatte  la
vrit qui l'instruit.

On peut dire aussi que la discrte admiration que l'auteur tmoigne pour
l'ordre et la tranquillit rgnant en France reflte  souhait
l'anarchie turque, et que celle qu'il exprime pour les arts mcaniques
laisse supposer combien son pays tait arrir. Non seulement la Turquie
avait ruin les vieilles industries qui firent jadis la splendeur de
l'Orient, mais cet Orient elle l'avait moralement et matriellement
dvast. Depuis longtemps, on n'y crait plus rien, et l'on ne cherchait
mme pas  imiter les articles de premire ncessit que lui procurait
l'industrie europenne. Depuis quatre sicles, la France, l'Allemagne,
l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient des montres, dont tout
musulman a besoin pour savoir l'heure de la prire. Cependant on n'a
jamais vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie  Smyrne ou  Constantinople.
Cette dcadence s'est  ce point aggrave au cours du XIXe sicle, que
la Turquie en est arrive  demander  l'tranger les ustensiles les
plus indispensables du foyer, le linge, les draps des vtements, jusqu'
la calotte rouge, le fez, qui est la coiffure obligatoire des indignes.

Cependant Mouhib effendi signalait en termes excellents les avantages de
la politique commerciale des gouvernements europens qui s'appliquent 
enrichir leur pays en favorisant leur propre industrie au dtriment de
celle du pays voisin, en produisant non seulement en vue de la
consommation locale, mais aussi de l'exportation afin de drainer  leur
profit l'argent tranger. Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous
achtent  l'tat brut, ils nous les rexpdient aprs avoir t
transforms. Ce systme leur procure de gros bnfices. C'est ainsi
qu'aprs nous avoir demand les laines de nos troupeaux, ils nous les
renvoient travailles par leurs machines sous forme de draps.

Ces sages avis n'ont rien chang  la situation. La Turquie a cru
pouvoir balancer toutes ses insuffisances organiques en recourant aux
expdients d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu' ce jour aux
frais de l'Europe qui la ravitaillait en espces sonnantes et en objets
manufacturs. Ses amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien
continuer  la ravitailler, mais les temps sont durs et il est possible
qu'on la laisse mourir cette fois-ci pour tout de bon, faute de pouvoir
l'alimenter.

Il est plus que probable que ce rapport a valu  son auteur la disgrce
qui l'attendait  son retour  Constantinople. Peut-tre avait-elle
commenc avant qu'il quittt Paris, car on l'y laissa, parat-il, sans
argent, au point que le grand Empereur dut venir  son aide pour
acquitter une facture de quelques milliers de francs qu'il devait  son
porteur d'eau.

Il est vrai que ce n'est pas l un cas exceptionnel, car la Turquie n'a
jamais t exacte  payer les appointements de ses diplomates 
l'tranger. Mais pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau
plutt qu' ses autres fournisseurs? C'est ce que l'histoire ne dit
point. A-t-il voulu laisser aux nazarens la charge de payer l'eau de
ses ablutions pour se ddommager des souillures qu'il avait contractes
 vivre  leur contact?

Un autre ct caractristique de cette relation c'est que l'auteur ne
semble juger les institutions qu'il dcrit qu'au point de vue du profit
qui peut en rsulter pour l'tat. C'est, en effet, le seul auquel le
Divan pouvait tre sensible, et le seul qui pt l'engager  les adopter.
Cette conclusion revient  chaque fin de chapitre comme un refrain. En
vrai fonctionnaire turc qu'il tait, il ne voyait dans tout cela qu'une
machine  pomper de l'argent. L'administration turque n'a jamais t
autre chose.

                   *       *       *       *       *

De Paris Mouhib effendi fait cette brve description:

Cette ville est l'une des plus grandes qui soient dans les pays
infidles par son tendue et par le nombre de ses habitants. Comme elle
n'est entoure d'aucune muraille, on a tabli sur les routes qui y
aboutissent des bureaux o des employs fouillent les gens, les voitures
et tout chargement suspect.

Toutes ses maisons sont construites en pierre, divises en tages et
disposes de telle faon que les habitants y vivent les uns sur les
autres. Cependant, les nobles, les ministres, les marchaux, les
financiers, ont leurs demeures particulires. Les maisons ordinaires
sont loues au reste de la population et aux trangers. Des _hans_ sont
galement mis  la disposition de ces derniers o ils sont logs et
nourris moyennant un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter
avant l'expiration du bail la partie de la maison qu'il occupe, le
locataire est tenu de prvenir le propritaire un mois  l'avance, faute
de quoi il se voit oblig de lui verser une indemnit gale  un mois de
loyer. Un tiers de cette somme est vers au trsor de l'tat. Je prsume
qu'un pays aussi peupl que la France, qui n'a pas un seul dsert ni des
tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros  Bonaparte.

Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique qu'on y voit tant
de maisons et de rues peu en rapport avec les progrs accomplis par ce
pays. Les quartiers vieux sont traverss de rues troites et tortueuses
o le soleil pntre rarement. Aussi y respire-t-on les plus mauvaises
odeurs pendant les chaleurs de l't: Elles forment contraste avec les
rues nouvellement perces et o l'on a plant de chaque ct des ranges
d'arbres pour que chacun y puisse circuler  l'ombre de leur feuillage.
Cette coutume de planter des arbres le long des routes et autour des
places existe galement en Italie.

Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont relies entre elles
de distance en distance par des ponts en pierre. Les pitons payent 
l'entre 1 _para_[15]; les voitures payent le double. Cette taxe a t
tablie par les rois au bnfice des constructeurs qui jouiront de ce
privilge l'espace de quarante ans.

  [15] Le _para_ valait alors deux centimes et demi.

Le soin d'oprer les arrestations des malfaiteurs et de rprimer les
attentats est confi  un ministre qui est un officier de distinction.
Il a sous son commandement bon nombre de gens de bureau, d'agents et de
soldats. Tout litige lui est port par la partie lse. Au dlinquant il
adresse sans retard un billet de convocation. S'il se prsente, tout est
pour le mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le cas contraire,
il lui renouvelle sa sommation par l'entremise d'un de ses agents; mais,
si une fois encore il ne se prsente pas au carakol (corps de garde), il
le fait arrter, et sa faute, ds lors s'en trouve aggrave.

Les agents de ce ministre sont vtus du costume ordinaire des _frenks_;
mais si l'un d'eux se voit oblig de se faire connatre, il soulve le
collet de son veston et montre une plaque qui est le signe de son
autorit. Chacun alors obit et s'incline, mais, si l'on s'avise de
rsister, l'agent n'a qu'un signe  faire pour qu'aussitt l'on voie
accourir  son aide des soldats qui brutalisent le rcalcitrant. Ce
n'est que dans ce cas particulier que la police use de violence. Bien
mieux, tout individu accus d'homicide ou de rvolte  main arme ne
saurait tre maltrait, car nul n'est chti sans jugement.

Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire qu'en dehors des assassins,
des espions et des faussaires la loi interdit de mettre  mort un
particulier quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception pour les
marchands qui trompent le public... Toutes les fois qu'un boucher ou un
boulanger sont convaincus d'avoir vendu  faux poids, ou bien d'avoir
hauss leur prix de vente, la police intervient pour fermer leur
boutique sur laquelle elle appose les scells. Aussi, sachant ce qui lui
en coterait, le marchand s'abstient de toute fraude.

Tout dlit est dfr  un tribunal qui juge au criminel. Le coupable
est interrog et des greffiers enregistrent les dpositions des uns et
les aveux des autres. Les _gazettes_ en font un rcit fidle le
lendemain, pour que nul n'en ignore. Les dbats se poursuivent ainsi
jusqu' ce que l'affaire soit suffisamment claircie et que les juges
puissent dcider en connaissance de cause. Aprs quoi le jugement est
renvoy au ministre qui en instruit  son tour l'Empereur, mais dans le
cas seulement o il entrane une condamnation  mort. Si l'Empereur
approuve la sentence, le coupable est amen  l'endroit o se font les
excutions. Le bourreau a dj dress une espce de plateforme  hauteur
d'homme o l'on accde par un escalier troit. Un lourd couperet,
alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilis  l'extrmit de
deux poteaux. Lorsque tout est prt, le condamn, les mains ligotes et
revtu d'une chemise rouge, est amen dans une charrette. Un prtre
l'accompagne et des soldats l'escortent. Aussitt qu'il en est descendu,
le bourreau le pousse entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors,
faisant jouer un ressort, le couperet tombe et la tte est tranche net.

Cet instrument a t invent au temps de la Rpublique par un mdecin
qui lui a donn son nom. S'il faut en croire les Franais, on excutait
alors des centaines d'individus par jour. Si le criminel est soldat, il
est fusill par ses propres camarades aussitt aprs le prononc de
l'arrt qui le condamne.

Quant aux voleurs ils sont condamns au supplice de l'exposition qui
dure trois jours, aprs quoi ils sont conduits en prison d'o on les
fait sortir de temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.

Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous n'avons jamais ou dire
qu'un homme ou une voiture aient t dvaliss dans la banlieue. Sans
danger pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un quartier  un
autre. Tout le pays de France jouit de cette tranquillit, et tous ceux
qui ont visit ce pays peuvent tmoigner de la vrit de mon rapport. La
raison de cette scurit on peut l'attribuer  ce fait que nul ne peut
circuler avec des armes et aussi que la poudre n'est pas une denre qui
se vende librement au bazar. Des lois en rglementent svrement la
vente. Bref, dans ce pays, en dehors des gens de guerre, nul n'est
autoris  sortir arm.

D'aprs l'auteur, tout le mrite en reviendrait  Fouch qui dispose
d'un personnel instruit et qui s'entend  faire son devoir. Il admire
son service d'espionnage et il ne lui en veut point d'user de toutes
sortes d'expdients pour savoir ce qui se dit dans les ambassades. Dans
ce but Fouch entretient une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun
signe extrieur ne les dsigne  l'attention du public o ils passent
inaperus. Les femmes de mauvaise vie, qui pullulent partout, sont
dresses  faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, les
marchands sont requis de rapporter  la police tout ce qu'ils entendent
et tout ce qui leur parat de nature  tre rapport.

Cette scurit Mouhib effendi l'explique aussi par cette autre
considration que la population se trouve fixe dans des agglomrations
o la surveillance est facile.

Elles sont si nombreuses  travers les campagnes de France, qu'on ne
peut faire deux heures de chemin sans rencontrer une ville ou un
village. Cela fait que toute l'activit des habitants se porte au
travail. Les terres y sont cultives et nulle part on ne voit des champs
abandonns. Le commerant ne craint point de faire voyager sa
marchandise. Cette scurit fait de la France un pays florissant et
pouvant se suffire  lui-mme: le pain, la viande, les fruits, abondent
sur les tables; des fleurs de toutes sortes embaument les jardins. On y
fabrique des toffes, des miroirs, des cristaux, des montres, de la
porcelaine et ces diverses industries font vivre des milliers d'hommes
et de femmes.

Dans son tude de l'organisation judiciaire il dcouvre une institution
dont il tait loin de souponner l'existence.

Chaque partie, crit-il, au lieu de se dfendre par ses propres moyens
remet sa cause  un lettr qui parle et crit en son nom. C'est ce qu'on
appelle _l'avocat_. Ce mtier, l'avocat l'exerce en vertu d'un _firman_
qui lui est dlivr par l'tat. Son principal mrite est de connatre
par coeur les lois de Bonaparte et de savoir faire des discours. Il en
est parmi eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut d'arriver
 la fortune.

Cette prosprit dont il voit les signes partout, cette tranquillit
qu'il constate est faite pour l'tonner. Il ne s'attendait  rien de
pareil et toutes ses ides en sont presque bouleverses. Malgr ses
prjugs il ne peut s'empcher de rendre hommage  ce monde si diffrent
du sien,  sa discipline sociale, en tout si oppose au chaos de
l'anarchie asiatique. Pour la premire fois il constate le respect des
lois et l'action bienfaisante d'une autorit rgulire, mais, comme un
fait aussi extraordinaire pourrait laisser ses lecteurs incrdules, il
en appelle au tmoignage d'autres voyageurs.

Cela l'amne naturellement  approfondir l'institution du passeport dont
il explique de son mieux le mcanisme compliqu. Aprs avoir racont les
dmarches qu'il dut faire  Constantinople pour obtenir les _passavans_,
il note ce fait qui dconcerte son fatalisme que la pice portait que la
Turquie tait  ce moment dlivre du flau des pidmies.

Ce dtail est important aux yeux des nazarens[16], ajoute-t-il. Si, au
cours de mon voyage, j'ai pu sans difficult franchir les frontires de
la Hongrie, c'est que la pice qui m'avait t accorde par
l'ambassadeur d'Autriche portait que le cholra avait disparu de
Stamboul. Aux gens de ngoce, aux voyageurs ordinaires la police accorde
un papier sur lequel elle note avec soin tout ce qui concerne leur
personne, jusqu' la longueur de leur nez et la couleur de leurs
cheveux. Au moindre soupon qui pse sur l'un d'eux, elle le place sous
sa surveillance au point qu'il ne peut mme louer un cheval qu'aprs
avoir montr ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrte  un
relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre  la mme
formalit. Il est mme tenu d'indiquer le nombre des femmes et des
hommes en compagnie desquels il a voyag. Tout Franais qui veut se
rendre  Paris doit en donner avis aux autorits de sa rsidence. Tout
tranger qui voyage pour visiter cette ville est oblig, pour y avoir
accs, de s'adresser  l'ambassadeur de France qui avertit la police.
J'ai appris que cette dernire mesure n'a t adopte que pour empcher
les Anglais de pntrer en France. Je crois en avoir assez dit pour
montrer que nul dans ce pays ne vaque  l'aventure et qu'il suffit qu'un
particulier manifeste le dsir de sortir de chez lui pour qu'aussitt la
police le surveille de prs.

  [16] Les lettrs musulmans dsignent les chrtiens par cette
    appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.

Pour montrer que la rigueur des formalits est gale pour tous, il cite
son propre cas:

Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes compagnons, nous
arrivons  l'entre d'un village o nous devions traverser un pont. Un
homme tait l pour nous barrer le passage. Il me demande poliment si
nous tions la grande ambassade ottomane. Sur notre rponse affirmative,
il s'incline, puis nous demande nos papiers. Il en prend note et met sur
son registre que nous allions traverser le pont. Cela fait, il nous
laisse passer. Mais voil qu' l'autre bout un autre homme se prsente
et encore une fois demande  examiner ces mmes papiers. Du coup, la
patience m'chappe. _Soubhan Allah[17]!_ m'criai-je. L'on sait bien
qui nous sommes. Pourquoi donc nous tourmentez-vous?--Excusez, rpondit
l'employ. Nous savons bien qui vous tes, mais les lois nous font un
devoir de vous le faire dire  vous-mme une fois de plus.

  [17] Dieu! Quelle merveille.

Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries et ne les trouve
point. Si l'on songe, crit-il, que la coutume n'existe point chez les
nazarens que des voyageurs se rassemblent pour former des caravanes, on
peut se demander pourquoi toutes ces prcautions. Sans doute, les routes
y sont frquentes de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des
groupes de trente  quarante personnes voyager ensemble. Cependant,
l'amour de la scurit est si vif dans ce pays que le voyageur accepte
sans se plaindre les entraves que l'autorit met  la facult de
circuler d'un endroit  un autre.

Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il observe entre la licence
des moeurs et les svrits administratives. Son oeil a peine 
s'habituer  voir les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci sur
le chemin des hommes. Les femmes, on les trouve partout, dans les lieux
publics, mme dans les ateliers, car il n'est point en ce pays qu'elles
n'entreprennent d'exercer. Il les retrouve dans les dners officiels,
papillotant autour des gens chamarrs, et ridiculement serrs dans des
culottes qui leur moulent les cuisses et qui runissent jusqu' cent
cinquante convives, chacun tenant  la main des verres de vin qui les
chauffent. Ce spectacle il l'a vu au palais des Tuileries.

On verra plus loin, crit-il, la crmonie de la prsentation de mes
lettres de crance. Sur ce point aussi les usages des nazarens
diffrent des ntres. Tous les dimanches des chambellans du palais
envoient des invitations aux ambassadeurs, aux ministres, aux hauts
fonctionnaires, aux rois et aux reines, s'il s'en trouve  Paris.

Les invits se rendent de bonne heure au palais o ils sont introduits
ds qu'ils se sont fait nommer. Les rois, les ambassadeurs, les nobles
du pays sont reus dans un salon garni de siges. Les ministres de
second rang attendent dans un autre salon.

Afin d'viter les questions de prsance, l'Empereur a coutume de
recevoir dans un salon perc de quatre portes, de sorte qu'on ne sait
jamais par o il fera son entre. L'assistance forme un cercle et
lorsqu'il apparat, il serre la main du premier ambassadeur qu'il trouve
sur son passage. Il a pour chacun un mot aimable et le mot varie suivant
les besoins de sa politique. Le mme crmonial a lieu du ct des
femmes  l'gard desquelles la femme de l'Empereur se comporte comme son
mari.

Tandis que la rception suit son cours les troupes de la garde se
massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les
_frenks_. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manoeuvrer en
tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades
militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce got. Toutes
les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de
les passer en revue.

Une ou deux fois par semaine l'opra (_sic_) du palais joue la comdie
o l'Empereur et sa femme restent jusqu' la fin. Dans cette
circonstance ils ne reoivent point, mais se contentent de saluer. Bien
que ces sortes de jeux n'aient aucun caractre officiel, il est d'usage
cependant que les ambassadeurs y fassent acte de prsence. Comme leur
absence pourrait donner lieu  interprtation, surtout si elle n'tait
pas justifie par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A
certaines ftes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes
d'invits jouent aux cartes dans les salons.

En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu' l'Empereur et sa
femme, se livrent  un genre de divertissement appel _bal_ et qui
runit exactement le mme nombre d'hommes et de femmes, celles-ci  demi
nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste  mettre une femme
dans les bras d'un homme et  tourner ainsi enlacs. Les souverains
dansent eux-mmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser
n'est pas considr chez les nazarens comme une honte. Au contraire:
ils s'en glorifient.

A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que chez les
nazarens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en
toute libert. Ainsi nul ne trouve  redire que deux personnes de sexe
diffrent montent dans une mme voiture et se promnent dans l'intimit.
Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux matresses avec
lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement
qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs
quipages..

Le lieu prfr pour ces sortes de runions se trouve dans la cour
intrieure d'un palais[18] qui s'lve au milieu de la ville et qui
rappelle, mais en plus grand, notre valid han. On y compte plus de 400
boutiques et chambres qui sont occupes par des marchands en bijouterie;
mais la plupart des appartements sont habits par des filles qui y
mnent joyeuse vie. Tout ce monde paye impt et enrichit le fisc, car
personne n'est admis  faire quoi que ce soit dans ce pays que les
agents du fisc n'interviennent pour prlever la part de l'tat.

  [18] Le palais royal.

Mouhib effendi est merveill de voir la ville s'clairer de lanternes
et la population envahir les lieux publics, prcisment  l'heure o
dans la farouche Stamboul le _bostandji bachi_ et les veilleurs des
quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hsite pas 
compromettre la dignit de son turban de _nichandji_ en se mlant  la
foule qui, la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine
pour admirer les feux d'artifice. Les alles s'clairent de lanternes
munies de deux ou trois becs logs dans des coupes de cristal et la
distance qui les spare a t calcule d'aprs la lumire qu'elles
rpandent autour. Les cafs et les restaurants restent ouverts jusqu'
une heure fort avance et chacun s'y comporte avec familiarit et
abandon. Tout aussi bien claires sont les rues de la ville, de sorte
que les promeneurs attards n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se
munir de fanaux.

Mais si la libert licencieuse rgne au grand jour de la rue, la maison
par contre reste jalousement ferme. Le caractre inhospitalier du
Franais si souvent remarqu ne pouvait chapper  Mouhib effendi. La
porte d'un personnage turc est ouverte  tout venant: celle du Franais
ne s'entrebille qu'aux seuls amis. Ce trait de moeurs lui dicte cette
page qui ne manque pas de saveur:

Il est d'usage, crit-il, quand on va en visite  Paris de demander
d'abord au portier qui vous reoit sur la porte si son matre est chez
lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il
arrive qu'il soit absent ou s'il vous rpond qu'il ne reoit pas, vous
devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir
autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la
poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et
que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reoit
ne manquera pas de dposer le sien chez vous et cela signifie que la
visite est rendue.

Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en
l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne
doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.

En poursuivant son enqute sur les conditions de la vie europenne, il
apprend que trois mille fous vivent enferms dans les asiles parisiens.
Bien qu'au fond il nourrisse les ides les moins flatteuses sur la
nature des _nazarens_ en gnral et des Franais en particulier, ce
chiffre lui apparat anormal nanmoins et il se demande avec anxit
pourquoi il y a tant de fous dans cette ville.

Le mdecin qu'il consulte lui donne diverses explications:

La premire c'est que les troubles qui ont agit ce pays ont aigri le
sang des Franais. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le
cerveau  faire des inventions. Il arrive mme assez souvent qu'un
inventeur, puis par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-mme
la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il
a choisi.

Il en est qui sont conduits l soit par la passion du jeu, soit par
celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manire.
Les ruines accumules par les guerres ont fait galement tourner la tte
 plus d'un ngociant. En pareil cas tous ne vont pas  l'hpital, mais,
se retirant  l'cart, ils abrgent leurs jours en se tirant  la tte
un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter  la
rivire. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces
accidents sont si frquents mme que la police a pris soin de placer aux
extrmits des ponts des appareils destins  repcher les _cadavres_ de
ces dsesprs. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de
la population pour permettre aux parents de reconnatre les leurs.

Parmi les curiosits de Paris, celle qui appelle plus particulirement
son attention est l'observatoire qu'il appelle le Palais de
l'Astrologie, dont on lui a dit merveille. Il y est reu par Lalande
qui lui montre la lune de _Ramazan_ au bout d'une lunette.

Yermi-Sekiz tchlbi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans
cet tablissement. Je voulus,  son exemple, voir les curieux
instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce dsir 
Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous
nocturne. A l'entre de ce palais j'aperois une range de cylindres
construits en maonnerie et lui ayant demand  quoi ils servaient, il
me rpondit que c'taient les margelles des puits par o les astrologues
descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont
renonc  cette pratique et les puits ne servant plus  rien ont t
ferms, Les lunettes tant admires par mon prdcesseur ont fait place 
d'normes tlescopes qui rapprochent tout ce que l'oeil peut voir du
ciel.

Ce soir-l la lune du saint _Ramazan_[19] brillait dans son plein. Je
l'ai contemple longuement  l'aide de cet instrument et ma surprise est
inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne
l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'_Allah_
Lalande me donnait des explications  sa faon, et en rapport avec ses
prjugs. C'est ainsi qu'il prtend que si notre globe tait divis en
quarante-huit parties gales l'une d'elles reprsenterait exactement le
volume de la lune. Il ajouta que tout le monde tait jadis port 
croire sur la foi de Ptolme, que la terre tait immobile et que le
soleil tournait autour, mais voil qu'un certain Copernic, qui vivait il
y a cent quatre-vingts ans, se mit en tte de dmontrer le contraire.
Tout ce qu'il put dire  ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre
de ses confrres. Il s'ensuivit que les astrologues se partagrent en
deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la
querelle se rduisait  la question de savoir si c'est la broche qui
tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la premire
hypothse qui a fini par prvaloir. Lalande assure que la Lune
reprsente une terre semblable  la ntre. Que seule la partie frappe
par la lumire du soleil est visible et que le reste disparat dans
l'ombre. D'aprs lui il n'y aurait l qu'un fait analogue  celui d'un
vase de cuivre sur lequel une lumire envoie sa lumire. Qu'on dplace
le flambeau et aussitt se dplace le brillant reflt par le mtal.

  [19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les
    thologiens prcisent la date o se serait accompli cet vnement,
    qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y prparer
    dignement que Mahomet a prescrit le jene qui dure tout ce temps.
    Quiconque rompt ce jene sans motif lgal s'expose  une peine
    expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins
    svre que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette
     la main, furent mis en prison en 1910.

C'est ainsi que cet homme expliquait ses ides. Tandis qu'il parlait
mentalement je rptais: _istaiz billah_ et j'invoquais le secours de
Dieu. _Kulu hizbin bima ldhin frihoun[20]._

  [20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce
    qu'il possde.

Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les
astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de
Paris sont obligs d'acheter. On y trouve une foule de renseignements
qui le rendent indispensable. En premire page figure un tableau des
heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des
indications concernant la personne des souverains qui rgnent sur la
Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le
Wurtemberg, la Bavire. On y apprend le nombre de leurs enfants, de
leurs frres, la date de leur naissance, l'anne de leur mariage. Le nom
des ministres de chaque tat; le nom et l'adresse des manufacturiers,
des ngociants, des banquiers, des marchaux, des gnraux et des
dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de
l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont
il se vend plus de cent mille exemplaires  raison de six piastres l'un.
C'est surtout au commencement de leur anne qu'il s'en vend le plus.


_Une visite  la Bibliothque impriale._

Au centre de la ville s'lve un vaste btiment divis en tages et en
un grand nombre de salles. On m'en avait parl comme d'une chose  voir
et j'y allai aprs avoir fait prvenir le directeur.

Je vis en effet des volumes en nombre incalculable aligns sur des
rayons superposs[21]. Il y a l des livres d'histoire, de science, de
posie, de littrature et d'autres consacrs aux superstitions des
nazarens. Le livre imprim y abonde plus que tout autre.

  [21] Chez les Orientaux les livres sont couchs  plat.

Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits  l'tat par des
particuliers, mais surtout des confiscations opres au cours de la
Rvolution au dtriment des nobles, des prtres et des potes. Du moins
c'est ce qui m'a t rapport.

Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pice o j'ai
pu voir une certaine quantit de livres arabes, persans et turcs. Ils
auraient t enlevs aux bibliothques d'gypte, d'Espagne, d'Italie et
de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a mu c'est d'y voir deux _corans
chrifs_. N'y pouvant rien, je me suis retir. _Hasbun allah v nimel
vkil[22]._

  [22] Ce qui veut dire: _Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil._
    Ce verset peut s'interprter ainsi: les infidles peuvent
    s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne
    sauraient l'atteindre.

  Mouhib effendi est scandalis de voir un exemplaire du Coran dans des
    mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le _livre de
    Dieu_ qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir port  ses lvres et fait
    ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit
    convenable, de faon qu'il soit plac au-dessus de tout livre ou
    crit profane ou mme religieux pouvant se trouver dans la mme
    pice.

  L'infidle, tre essentiellement impur (_mourdar_), ne saurait toucher
    impunment ce livre.


_Leurs hpitaux._

En divers quartiers de Paris s'lvent des btiments o les indigents
sont traits gratuitement. Les savants de l'cole de mdecine sont
obligs de leur prter leurs soins. A cet exercice ils acquirent une
exprience de leur art qui leur sert  se faire bien payer ceux qu'ils
prodiguent aux gens riches. Ils sont assists par un grand nombre
d'tudiants  qui ils abandonnent le gros de la besogne.

Tous ceux qui y _crvent_[23] sont destins  tre coups en morceaux
par les mdecins devant un cercle de ces tudiants pour leur apprendre
la nature des corps. En vertu du rglement tabli dans ces hpitaux,
tout individu qui y succombe devient la proprit du mdecin qui l'a
soign, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y
est admis ne peut se soustraire  ce traitement: il est cens avoir fait
don de son corps  l'tat. Il n'y a que les individus qui succombent
dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation.

  [23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la
    mort du chrtien.

Il m'est arriv pendant mon sjour  Paris de visiter les salles o
gisaient sur des tables des cadavres dont l'ge variait de deux 
soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposs la puissance
de Dieu qui a pu crer des tres parfaits. J'y ai vu des lves
attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du
professeur. En t, on renonce  cet usage  cause de la puanteur qui se
dgage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir
sur des pices en cire qui imitent la nature  s'y mprendre. Les
muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vrit si
surprenante qu'on croirait se trouver en prsence de dbris humains.
L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne
peut s'en faire une ide.

On montre, disposs par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais
dbris humains, conservs dans des bocaux et vieux de plusieurs sicles.
Au milieu de ces horreurs figurait une tte bien conserve qui attira
notre attention. _Vah!_ C'tait une tte de musulman. On se rappelle que
pendant le sjour des Franais en gypte un maugrabin poignarda leur
gnral[24]. Cet vnement eut lieu dans un jardin au cours d'une
audience que ce dernier lui avait accorde. Aprs l'assassinat, ils lui
firent expier son acte en le martyrisant. Je rcitai une prire  son
intention avec mes compagnons.

  [24] Il s'agit de Klber, assassin au Caire par un tudiant de
    l'universit d'El-Azhar nomm Suleman.

La science qui enseigne  accoucher les femmes est galement en honneur
dans ces hpitaux. Toute femme se trouvant dans un tat intressant peut
s'y faire admettre. Des tudiants, qui font de cette science l'objet
principal de leurs tudes, se mettent  son service au nombre de huit 
dix... Ils la soignent et l'examinent  tour de rle, et nul autre
qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent
sur elle  un examen gnral. Ensemble, ils lui ttent le pouls,
examinent le ventre et les autres parties du corps. Aprs l'accouchement
elle quitte l'tablissement avec son enfant. Des filles se mlent  ces
tudiants pour aller exercer, une fois instruites, le mtier
d'accoucheuse en ville.

Je me suis procur un exemplaire du livre qui enseigne cette science
pour en faire une traduction, mais nous avons d abandonner ce travail 
cause de l'absence de termes quivalents en notre langue.

Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement des sciences mdicales
y soit gratuit. Les tudiants sont astreints  de grandes dpenses. Le
professeur qui a crit sur l'une des matires qu'il enseigne un livre
spcial est oblig de l'enseigner en quarante leons; mais on n'est
admis  assister  ses leons qu'aprs avoir vers  la caisse de
l'cole deux livres hongroises. Ce tarif est publi par les _Gazettes_.
Le professeur ajoute  ce revenu le casuel des visites, soit un louis
d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il se rend au chevet d'un malade
opulent.

Ces hommes n'aiment point  s'expatrier et aucune promesse ne pourrait
les dcider  quitter leurs fonctions pour se rendre  l'tranger. Ceux
qui s'expatrient ne savent pas grand'chose[25].

  [25] Les mdecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. Il y
    avait le _Hekim_ qui puisait sa science dans les livres arabes et
    qui divisait les maladies en _chaudes_ et _froides_. Quant au
    traitement, il administrait des remdes _chauffant_ ou
    _rafrachissant_.

  La seconde catgorie comprenait le chirurgien ou _Djerrah_ qui
    joignait ce mtier  celui de barbier. Ils pansaient les plaies,
    traitaient les fractures, pratiquaient les circoncisions, les
    saignes printanires, appliquaient les ventouses, arrachaient les
    dents, ouvraient les abcs. Sans instruction aucune, ils n'avaient
    pour les guider dans toutes ces dlicates oprations que
    l'exprience acquise dans la pratique journalire.


_Leurs btards._

On voit un autre tablissement uniquement rserv aux enfants ramasss
de droite et de gauche. On les compte par milliers, tant garons que
fillettes. On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent  l'tat
auquel ils doivent la vie, car sans lui personne ne s'en soucierait: ils
mourraient de privation dans les rues o ils sont abandonns ds leur
naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service dans les armes
de Napolon et ne connaissent plus d'autre mtier que celui de soldat.

Voil pour les garons.

Quant aux fillettes, elles entrent en condition chez les particuliers,
puis on les marie. On les emploie galement  jouer la comdie dans les
_opras_ de Paris.

Lorsque les parents veulent retirer un de ces enfants de
l'tablissement, ils sont tenus d'indemniser l'administration de tous
les frais qu'elle a faits pour l'lever.


_Leurs vieilles femmes._

Un autre tablissement d'un genre diffrent s'lve au bout de la
ville, entour de jardins. Des centaines de vieilles s'y entassent pour
finir leurs jours ensemble, mais elles n'y sont admises qu' partir de
soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point d'tre abandonne
elle s'adresse au directeur de cette maison qui la reoit moyennant un
droit d'entre de 4.000 piastres, pay une fois pour toutes. La cuisine
lui sert deux repas par jour. Comme le directeur hberge de la sorte
plusieurs centaines de femmes, l'on est en droit de croire qu'il doit
faire de bonnes affaires.


_Leur arme._

Voici un fragment du chapitre qu'il consacre  l'arme:

Les lois qui gouvernaient la France ont t respectes par Bonaparte,
mais sous la pression des circonstances il en a cr de nouvelles qu'il
a coordonnes dans un livre qu'on appelle code. La loi militaire exige
que tout Franais arriv  l'ge d'homme soit soldat. Pour rejoindre son
corps, il n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire  ce sujet
serait obscur si je n'expliquais d'abord que chez les nazarens hommes
et femmes sont baptiss par le prtre trois jours aprs leur naissance.
Le nom du baptis est inscrit par ce mme prtre sur un registre o sont
signals non seulement les naissances mais les dcs. Par l'effet de
cette superstition qui permet  l'tat de vrifier le nombre et l'ge de
ses sujets, nul ne peut se soustraire au service militaire.

Pour faire ses guerres la nation a reconnu la ncessit de fournir 
l'Empereur un contingent annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la
leve rgulire de cette masse d'hommes, chaque dpartement envoie 
Paris deux dlgus qui sont logs dans un palais. Leurs dcisions sont
soumises  leur prsident qui les soumet  l'approbation de l'Empereur.
Le chiffre de la leve est notifi aux dlgus qui le communiquent aux
chefs-lieux o, pour viter tout motif de rcrimination, les jeunes gens
sont soumis  un tirage au sort...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Si grande est la diligence apporte aux choses de l'arme que les
Dlgus sont choisis de telle faon que leurs opinions ne soient jamais
en opposition avec celles des ministres dirigeants...

Aprs huit ou dix annes de service, si le soldat n'est pas tu ou
bless, il est libr. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a
personne pour l'assister, on le reoit dans un grand _srail_ o il est
nourri et log jusqu' la fin de ses jours.

Ces lois, les Franais s'efforcent de les introduire dans les pays
qu'ils ont nouvellement conquis.


_La Garde impriale._

En dehors de l'arme 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi
les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et
jour. Ils sont caserns dans les environs de la ville et l'on voit 
chaque instant des dtachements de ce corps traverser les rues pour
monter la garde au palais...

Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette
garde, variant de cent cinquante  deux cents hommes, l'escorte 
cheval. La nuit ils clairent sa marche de torches allumes qui font que
tout le monde s'carte sur son passage. En campagne, de forts
dtachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La
garde ne prend aucune part aux actions  moins que la ncessit ne l'y
oblige. Bien que ces soldats soient vtus  la _franca_, ils n'en
portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet
en peau de loutre  la manire des _delil_ de la Mecque[26]. Sur ce
bonnet retombent des ganses et des cordonnets...

  [26] _Delil_, cicerones qui guidaient les plerins dans leur marche
    vers les Saints-Lieux du Hedjaz.


_Leurs coles._

Comme nul Franais ne peut se soustraire  l'action des lois, les
enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le ngoce sont
soumis  l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mne aux
situations les plus leves de l'arme et de l'administration. Dans ce
but, le gouvernement a ouvert des tablissements dans la capitale et
dans les principales villes du pays sous le nom de _pensions_ o ils
reoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci
s'est assur le concours des lettrs qui se font payer en consquence.
Les lves y jouissent de tout le bien-tre dsirable moyennant un prix
fixe. Un cong limit leur est accord tous les deux mois.

Une autre catgorie d'coles dites impriales, ne reoit que les fils
des marchaux, des gnraux, des hauts dignitaires et dont la pension
est paye sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spcial
pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens,
puis ils sont distribus dans les diffrentes armes o ils occupent un
rang en rapport avec leurs aptitudes.

Dans toutes ces coles, les nazarens enseignent d'tranges choses. Ce
n'est pas assez de dire qu'ils tmoignent d'tonnantes aptitudes pour
les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache  tirer parti de
leurs connaissances. Ainsi, ils appellent _chimie_ une science qui ne
peut tre vraisemblablement que celle que nous dsignons nous-mmes par
_El-Kimika_ (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le
cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'tudier les mtaux,
les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature.
Leurs recherches,  ce que j'ai compris, ont pour but de pntrer la
cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et
s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'tre
polies, les autres colores ou parfumes. Pourquoi les arbres distillent
les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela
est bien pourtant le produit de la mme terre, issu d'une mme argile.
Aussi croient-ils intressant de rechercher les raisons qui les rendent
si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que
dans leur langue ils appellent _cabinet_. Le gouvernement y a install
des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux o ils
renferment des chantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les
les, la mer contiennent de choses rares ou prcieuses: l'or, l'argent,
des pierres prcieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis
des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des clats de bois
pareils  la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de
toutes grosseurs, des poissons et du bois ptrifis, des lphants, des
lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc.,
conservant toutes les apparences de la vie. Les mtaux, comme les
animaux, servent de sujet de leon aux lettrs...

Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de desscher les
animaux. J'en ai vu  Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je
l'ai vu  Paris. Il ressemblait  un petit ne et n'avait que trois
pieds. Le troisime tait fix  la racine de la queue. On y voit
beaucoup de choses semblables, mais je m'arrte, car je ne saurais tout
raconter.

Dans ces mmes coles on enseigne la physique  la mode nazarenne. Les
lettrs du pays prtendent que l'air que nous respirons serait un
compos d'air _vital_, d'air _mortel_ et de _feu_. L'air, d'aprs eux,
renfermerait les lments les plus contradictoires, mais _Dieu seul sait
tout_... A la vrit c'est merveille de voir les instruments par
lesquels ils font les expriences qui servent  dmontrer leur
science...

Mouhib effendi fait ici le rcit d'une exprience  laquelle il assista
sur la dcomposition de l'air. Aprs avoir expliqu les mystres de
l'_Alchimie_ franaise, il ajoute: Voil ce que j'ai vu de mes yeux. Le
lettr me proposa de faire la mme exprience, mais je m'y refusai. Il
me montra d'autres instruments non moins tranges pour expliquer,
disait-il, les clairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant
pas d'en voir davantage, je me retirai[27].

  [27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalis que
    convaincu. J'assistai un jour  un examen  la facult de mdecine
    de Constantinople. Questionn sur un point de physiologie l'tudiant
    rpondit d'une manire assez satisfaisante, puis il ajouta, en
    manire de conclusion: Tout a, ce sont des ides que je ne saurais
    adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.


_O Mouhib effendi dcrit la premire exposition._

Nulle part, crit-il, les arts ne sont aussi activement cultivs que
chez les _nazarens_. Un exemple de cette activit c'est le spectacle
qu'il m'a t donn de voir. On vient d'lever dans le centre de la
ville un btiment divis en nombreux pavillons qui communiquent entre
eux par des couloirs. On y a expos tout ce que le monde contient de
pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des
pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de
guerre dont l'numration n'aurait point de fin. Dans un pavillon
spcial l'on a entass des outils  l'usage des artisans. Tous ces
objets sont disposs avec ordre et les plus prcieux sont enferms dans
les vitrines. Cette foire o rien ne se vend, mais o tout est expos
pour l'agrment des yeux et l'instruction du monde, a t organise par
le gouvernement non seulement pour inspirer  chacun le got des arts,
mais pour faire connatre les oeuvres des inventeurs et en perptuer le
souvenir. A l'exemple de mon prdcesseur, je rapporterai avec
exactitude tout ce que j'y ai vu:

A ct des objets de cration rcente, on a plac intentionnellement,
pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A
ct des objets prcieux placs l pour faire connatre la gloire de
l'tat, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a plac des
chantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes,
des instruments de gomtrie, des scies, des poulies et autres choses
semblables.

Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il
parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggre une
ide nouvelle, il rentre chez lui pour la raliser. Toutefois, s'il
s'aperoit que ce qu'il avait dans l'ide est dj invent, il se borne
alors  y apporter des modifications avantageuses. Son oeuvre acheve,
il la prsente  l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur
son utilit. Si elle est juge bonne, il reoit une mdaille ou une
rcompense en argent, puis un droit de vente exclusif.

C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue suprieure
aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionn
une machine  feu dont le travail galait la puissance de 12 hommes, le
gouvernement l'en rcompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il
s'empressa d'exploiter et qui bientt l'enrichit. Cette pompe  feu, je
l'ai vue comme tout le monde. L o il fallait douze chevaux pour
accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour
entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit 
quel point le travail s'en trouve simplifi. Et pourtant cette machine
ne mesure qu'une dizaine de _zerdals_ de surface, mais sa structure est
si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une
vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et
de paille, ni de palefreniers.

Ce curieux objet me remet en mmoire la tentative d'Arakil _ousta_,
l'inventeur de l'outillage de notre poudrire, pour faire que les
vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il
prsenta  l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un _gabion_ de son
invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres
qui dpassaient les sabords de chaque ct. Quatre ou cinq hommes
auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se
faisait fort de remorquer les vaisseaux  trois ponts jusqu' la rade de
Bouyouk-Dr, malgr les courants les plus violents. Arakil _ousta_ ne
fut point cout, et l'invention en resta l. C'est en cherchant dans
les _galeries_ si je ne trouverais pas un instrument semblable  celui
de l'_ousta_ de la poudrire que je dcouvris la pompe  feu cite plus
haut. La seule diffrence (que j'ai pu tablir entre les deux systmes),
c'est que celui de Stamboul ressemblait  un _cabestan_. Cependant des
hommes instruits m'ont assur que ces diverses machines n'ont encore
donn aucun rsultat apprciable...

L'entre des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et
les femmes y ont accs en mme temps que les hommes. Les ambassadeurs et
les personnes spcialement invites y peuvent pntrer tous les jours.

Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries o toute
publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrle de
l'autorit qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait
nuire aux intrts de l'tat.

J'ai visit celle du _Moniteur_ dont le matriel est arrang dans un
ordre parfait. De nombreux casiers sont l contenant les caractres des
alphabets turc, grec, syrien, hbraque, allemand, russe et d'autres
langues inconnues. J'ai visit la fonderie, les ateliers o chacune de
ces langues occupe une place  part. J'ai observ que les typographes
ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en
taient pas moins habiles  les composer, sans doute par un effet de
l'habitude. J'y ai compt jusqu' cent cinquante presses, pareilles 
celles de Scutari. Le _Moniteur_ consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de
charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600
ouvriers. On doit savoir que dans les pays du _frenghistan_, hommes et
femmes sont obligs de lire les _gazettes_ et leur impatience  savoir
ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire mme sur la voie
publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au
_Moniteur_ et nous tions abonns  six autres gazettes, ce qui nous
revenait  72 francs par trimestre.

Pendant mon sjour  Paris, on construisit une machine de bronze pour
l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle ralisait un
progrs, mais  l'preuve, les rsultats qu'elle donna furent mdiocres.
Comme j'exprimais mon opinion au directeur,  ce sujet, il me rpondit
qu'il s'tait aperu lui-mme de ses imperfections, mais qu'il pensait
l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre.

Comme j'allais me retirer, il me prsente une feuille sortant tout
humide de la presse o je lis qu'elle a t tire en souvenir de la
visite que Mouhib effendi, envoy extraordinaire de la Sublime Porte, a
faite  l'imprimerie nationale.

J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprims
avec des caractres en plomb manquent de nettet. C'est le cas de
l'ouvrage _Amentu Birguivi Cherhi_ dont mon pre est l'auteur. Au cours
du tirage j'essayai d'y remdier en soumettant le papier  un fort
polissage, mais je ne tardai pas  m'apercevoir de l'inutilit de mes
efforts. Pour obtenir un rsultat apprciable il aurait fallu le rouler
un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau
spcial. Or, je ne pus dpasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il
n'existait pas un procd qui me faciliterait la besogne. On me montra
un cylindre que j'expdiai  Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu  se
louer.


_Du commerce et de l'institution appele poste._

Les nazarens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements
s'ingnient  qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le
plus grand dveloppement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expdients
les uns plus surprenants que les autres... Ils utilisent dans ce but le
cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous
les lments. O il y a de l'eau, ils construisent un moulin
hydraulique; o l'eau fait dfaut, ils lvent un moulin  vent...

... Ce systme (commercial) est complt par cette tonnante
administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procds dans
la mesure o j'ai pu les comprendre...

Ce service (des _postes_) mrite galement l'attention par la svrit
qui prside  son fonctionnement. Si quelqu'un se prsentait, par
exemple, au nom du gouvernement pour rquisitionner des chevaux affects
au service, il serait honteusement chass. Je ne parle pas seulement du
simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-mme ne serait pas mieux reu
et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer.

Voici un fait dont j'ai t tmoin: Un jour on signala  la frontire
l'arrive de l'ambassadeur de Perse. Les autorits envoyrent aussitt 
sa rencontre un _Mihmandar_[28], mais elles eurent soin, en mme temps,
de lui donner l'argent ncessaire pour dfrayer l'hte jusqu' Paris, si
bien que celui-ci n'eut pas  dbourser un _para_ tout le long de son
voyage. Cependant chacun sait que les pays infidles sont chiches de
leur argent.

  [28] Fonctionnaire que la S. Porte attache  un tranger de
    distinction voyageant en Turquie.

Les localits traverses par un haut fonctionnaire de l'tat ou par un
gnral qui va prendre un commandement ne sont nullement obliges de
contribuer  leurs frais de dplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou
grand, voyage suivant ses moyens propres. Les moeurs y sont telles que
si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorit pour
rquisitionner le matriel des postes, les particuliers ne manqueraient
pas de se prvaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle
les courriers de l'tat disposent d'un matriel indpendant. Ils ne sont
autoriss qu' louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils
ont besoin.

Il a t cr, en outre, pour la commodit du public, un systme de
voitures conomiques, appeles _diligences_. On peut les comparer  nos
_bazars-caks_ du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des
places o elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant
un prix fix par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent
ple-mle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du dpart et, par
suite de la rgularit du service, celle de l'arrive. Le soir, le gte
et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semes sur
la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en
payent pas moins leur cot. C'est ce qui advint  nos serviteurs qui
avaient refus de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les
postillons nous firent observer, pour nous engager  payer, que
l'aubergiste n'avait pu prvoir que des musulmans se trouveraient parmi
les voyageurs. Bon gr mal gr nous dmes payer un repas que nous
n'avions pas mang.


_Le Dpart._

Aussitt que l'Irad me rappelant  Constantinople me fut communiqu,
je remis les pouvoirs  Ghalib effendi, notre premier secrtaire, qui
tait  ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous dcid,
avant de quitter Paris, que s'il venait  mourir, le drogman serait
appel  le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner
Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma
suite par la voie de mer. Cependant nous voyagemes de conserve jusqu'
Marseille. Trois jours aprs notre dpart, nous arrivions  Lyon, ville
importante, dont la population se livre  l'industrie des toffes de
soie et de laine. Son commerce est trs actif, encore qu'elle n'exporte
plus ses produits en Angleterre  cause de la guerre; mais, comme le
reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se crer de
nouveaux dbouchs. Nous tant remis en route, nous arrivions 
Marseille aprs trois jours de marche. Peu aprs nous y recevions la
nouvelle de la mort de Ghalib effendi en mme temps que la transmission
de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit  rester
dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent
embarquer qu'au dix-huitime jour de notre arrive. Le temps s'tant
remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit
le cap sur l'le de Malte. Quant  nous, nous nous acheminmes vers
Toulon.

Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez
bien abrit. Le chteau qui en dfend l'entre fut dtruit pendant la
rvolution. Il peut contenir jusqu' deux cents navires de commerce,
mais aujourd'hui il est  peu prs abandonn. Avant que la guerre
clatt avec l'Angleterre le mouvement du port tait de trois cents
navires et son commerce tait florissant. On n'y voit plus aujourd'hui
que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].

  [29] Ces vaisseaux taient hydriotes et spetziotes. Avant la
    Rvolution franaise le commerce en Levant appartenait presque
    exclusivement  la France. Il se faisait par _caravanes_,
    c'est--dire que les btiments partis de Marseille allaient faire
    relche dans les diffrentes chelles du Levant pour y dcharger
    leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y tablissait relevaient
    de la Chambre de commerce de Marseille. La Rvolution et les guerres
    qui suivirent ont ruin ce commerce. Les traditions s'y perdirent et
    la concurrence s'y tablit. Le commerce grec fut le premier  mettre
     profit les vnements politiques. La marine des les morotes date
    de cette poque, ce devait tre le facteur principal de
    l'mancipation de la Grce moderne.

Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chane est tendue d'un
mle  l'autre,  travers de massifs anneaux de fer. Ds lors aucun
navire n'est plus admis  y pntrer. L'entre en est mme interdite aux
simples embarcations. Un fanal y est allum aprs le coucher du soleil,
et de chaque ct s'lvent des postes o des soldats montent la garde
nuit et jour. Ces prcautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe
pas de jour o l'on ne voie apparatre au large deux ou trois navires
anglais. La population se plaint vivement de cet tat de choses.

L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et
principalement des transactions du port de Marseille o s'accumulent les
denres de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algrie et du Maroc. J'ai pu
m'assurer par moi-mme de la chert excessive des denres, encore que
l'Eyalet soit rput pour sa fertilit.

M'tant arrt plusieurs jours  Toulon, on me fit savoir que je
pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la
permission. Je pntrai d'abord dans une salle o taient exposs une
multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce
qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modle de
chaque navire en construction et il y avait l toute une flottille de
l'aspect le plus curieux. J'y dcouvris galement plusieurs modles de
pompes  feu. Ensuite, je pntrai dans un vaste btiment haut de
plusieurs tages et contenant tout ce qui est ncessaire pour faire la
guerre: carabines, pistolets, sabres franais et autres engins de
guerre. La voilerie est  ct, puis viennent la plomberie et la
poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des
galriens condamns aux travaux forcs. Un chef d'atelier me dit que
l'arsenal occupait trois catgories d'ouvriers: les journaliers, les
dserteurs et les condamns pour vol et assassinat. A chacun,
indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses
connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun
mtier sont employs  transporter les lourds fardeaux. En vue de les
encourager au travail et pour les dtourner du mal, la direction leur
alloue, au moment de leur mise en libert, une somme d'argent. L'usage
d'abrger la dure de la peine  laquelle un criminel a t condamn
n'existe pas chez les _frenks_.

Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait
cent cinquante en maonnerie construites sur le modle des ntres. Je
parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et
de mcanique, puis de vastes ateliers o l'on fabrique des affts de
canons, et des roues, ainsi que diffrents autres objets qui entrent
dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois
catgories d'individus signals plus haut, y travaillent en grand
nombre. Une grue s'lve  cet endroit, dont les dimensions me parurent
si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu galement un
marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore
et faonne le fer avec une surprenante facilit. A proximit d'un bassin
destin  la rparation des navires, mais qui est moins grand que celui
de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes taient occups  manoeuvrer
quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engags dans une besogne
que je jugeai inutile, je ne pus m'empcher d'en parler au directeur qui
m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manoeuvre n'avait d'autre but
que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des
suites dangereuses  cause de leur grand nombre. En effet, ils taient
plus de dix mille, tant galriens que dserteurs. Dans l'impossibilit
de loger cette quantit d'hommes dans l'arsenal, on s'est avis
d'amnager les entreponts des vieux navires o ils sont conduits le soir
quand leur tche est finie.

L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille
l'enveloppe. A l'extrieur, s'ouvre un autre port o l'on construisait 
ce moment des frgates et des galions. Autour du bassin se dveloppe une
srie de constructions closes. Au loin, un groupe d'les forme comme une
rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y
avait fait une soudaine apparition  la tte de vingt vaisseaux. Cette
flotte mouillait hors de la porte des canons et dbarquait ses malades
sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et o ils
sjournaient une vingtaine de jours sans que personne ost les
inquiter. Je tiens ces dtails des Franais eux-mmes. Cependant ces
derniers disposaient  ce moment de forces respectables. J'ai pu
moi-mme compter, ancrs dans le port, quatre vaisseaux de ligne et
quatorze frgates prts  prendre la mer. Ils avaient en construction
deux vaisseaux  trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en
armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit
transports qui taient en voie de construction  Toulon, dont trois 
Marseille.

L'amiral franais nous ayant invits  aller lui rendre visite  son
bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reut  la coupe, et se mit
en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous
visitions les batteries deux rayas grecs se jetrent  mes pieds, me
suppliant de les prendre en piti. Ils avaient t capturs  bord d'un
navire anglais par des corsaires franais. Je les rassurai de mon mieux
et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprs de l'amiral.
Aprs un instant de repos et au moment de prendre cong je le priai de
rendre la libert aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En
apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappels  la
vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.


_Leurs navires corsaires._

Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires:
celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est  la
fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fonde
exclusivement sur la marine.

Les deux dernires, outre leur flotte rgulire, s'appliquent 
construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps
de guerre les commerants, les banquiers, les gens riches et nobles se
cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient  un marin
expriment et  un bon quipage. Le gouvernement participe  l'armement
en donnant au navire un pavillon, la solde aux quipages et des vivres
pour plusieurs mois. Les prises sont dbarques dans les ports, ou bien
sur les ctes des nations allies. Elles sont mises en vente et le
produit en est partag entre l'quipage et le capitaine. Cette
rpartition s'effectue suivant des rgles tablies, auxquelles chacun se
soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on
est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes.
Cette forme de course revt l'aspect d'une opration commerciale, et les
_frenks_ ne l'envisagent point de mauvais oeil. J'ai vu  mon passage 
Marseille un navire de course dont l'quipage se composait de Tunisiens
musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'levait entre
eux, le cas tait dfr aux tribunaux spciaux tablis dans les ports.

Outre le dommage qu'ils causent  l'ennemi, les bateaux-corsaires
constituent d'excellents claireurs capables de fournir  ceux qui les
utilisent de prcieux renseignements en temps de guerre.

Aprs avoir quitt Toulon, la premire ville qui se prsenta fut Nice,
qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur o
s'lvent les ruines d'un vieux chteau qui a son histoire. On m'a
racont que les Arabes de Tunis, aprs s'tre empars de cette position,
livrrent la ville aux flammes. Le chteau fut dtruit et il se trouve
encore dans l'tat o ils le laissrent. La ville ne s'est jamais
releve compltement de ce dsastre. Son port est nanmoins bien
dfendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en
admirer les environs o les jardins succdent aux bois d'orangers et de
citronniers dont l'aspect rjouit le coeur. Les fleurs y croissent en
telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantits 
Paris.

Aprs, nous gagnmes Villefranche, dont la rade abritait  ce moment
trois navires  l'ancre. On nous assura qu'elle en pourrait contenir de
cinquante  soixante. Plus loin est Savone o se trouve actuellement
intern le pape de Rome. Il lui a t dfendu de s'tablir ailleurs, et
l'on peut croire qu'il ne sortira plus de cette place. De l nous nous
rendons  Gnes o rgnait dans le peuple une grande misre. Les
faubourgs de cette ville et les villages des environs souffrent du plus
grand dnuement et l'on m'a assur que la population y mourait
littralement de faim. Malgr cette situation, le recrutement militaire
s'y poursuit, comme en Provence, avec la plus grande rigueur. La
jeunesse du pays, par groupes de 5  600 hommes, est envoye sur les
champs de manoeuvres pour y tre exerce. Toute la partie du littoral
comprise entre Marseille et Gnes est garnie de canons en prvision
d'une attaque des Anglais. De distance en distance, l'on a plac des
installations tlgraphiques pour signaler les tentatives de
dbarquement que leurs vaisseaux y pourraient faire. Aussitt
qu'apparat  l'horizon une voile suspecte, tous les postes sont
prvenus et l'alerte est gnrale. Nonobstant ces prcautions les
navires anglais n'en renouvellent pas moins, comme il leur plat, leurs
provisions d'eau. Arrivant inopinment sur un point de la cte, ils
effrayent la population qui les laisse agir  leur guise.

De Nice  Gnes, le voyage s'accomplit  dos de mulet,  cause du
mauvais tat des routes. Nous dmes escalader une montagne abrupte dont
le parcours nous prit quatre heures de la journe. La campagne est
fertile et entirement recouverte d'oliviers et de chtaigniers; de tous
cts s'tendent de belles cultures. L'on est en train d'y construire
une route carrossable qui contourne le pied des montagnes et qui doit,
dit-on, mener de Nice  Gnes. Cette dernire ville est grande. De
vastes palais attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont
orns de hautes colonnes et d'escaliers de marbre du plus magnifique
effet. Les portes qui y donnent accs sont aussi leves que celles de
nos _hans_ de Stamboul. La brique dont ils sont construits est de la
couleur de la dcoration qui est le vert antique. Ce sont
incontestablement les constructions les plus solides que j'aie vues en
Europe. Dans le port, des corsaires franais sont mouills non loin des
mles.

Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville de Piacenza o s'lve un
chteau. Sa campagne est arrose par le P qui est le plus grand fleuve
de l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver est trois fois
plus considrable qu'en t. Je traverse plus loin un autre fleuve, la
Trbigne, dont j'ai entendu souvent prononcer le nom  Paris,  cause de
la bataille que Franais et Autrichiens s'y sont livre en ces derniers
temps. Elle aurait t si acharne que les eaux en furent troubles.

Puis nous traversmes successivement Keramote, Pouzzole o s'lve un
chteau construit en briques, Mantoue o nous admirons un autre chteau,
Edebella (?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, Udine o
s'lve une autre fameuse citadelle, puis Coridj sur la frontire, qui
aurait t cde par les Autrichiens aux Franais. Aprs avoir fait une
halte  Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai Trieste, puis Fiume
sur l'Adriatique, Costanitza, sur les bords du Lono. Je m'arrtai
ensuite quelques jours  Dubnitza pour y clbrer les ftes du baram en
compagnie de mes frres musulmans. Ensuite, m'tant remis en chemin, je
parcourus les tapes de Banialvka, Isvonik, Tchlbi-Pazari, Tachlidja,
Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, Coumanova, Kustendil,
Pazardjik, Filipp, Edirn. Le 28 du mois de Zilhidj 1226, j'atteignais
la Der-Saadet[30]. Moins heureux que nous, nos compagnons, qui s'taient
embarqus  Toulon, sont tombs aux mains des Anglais qui les ont gards
prisonniers pendant quarante jours; remis en libert, ils sont arrivs 
bon port en mme temps que nous, ce qui nous a fort tonns. Que Dieu
donne la paix aux musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices de
l'tat sublime. Amen!

  [30] Maison de flicit. C'est ainsi que les Turcs dsignent
    Constantinople  l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom 
    Bagdad.




DITIONS BOSSARD, 43, RUE MADAME

PARIS (VIe)


EXTRAIT DU CATALOGUE


  Auguste Gauvain.--L'Europe au Jour le Jour.--Recueil d'histoire
  contemporaine.
  Tome I.--La Crise Bosniaque (1908-1909). Prix                     7.50
  Tome II.--De la contre-rvolution turque au Coup d'Agadir
    (1909-1911). Prix                                               7.50
  Tome III.--Le Coup d'Agadir (1911). Prix                          7.50
  Tome IV.--La Premire Guerre Balkanique (1912). Prix              7.50
  Tome V.--La Deuxime Guerre Balkanique (1913). Prix               9  
  Tome VI.--Les Prliminaires de la Guerre Europenne (1913-1914).
     Prix                                                           9  
  Tome VII--La Guerre Europenne (juin 1914-fvrier 1915). Prix    12  
  Tome VIII.--La Guerre Europenne (fvrier 1915-novembre 1915).
     Prix                                                          12  
  Tome IX.--La Guerre Europenne (novembre 1915-septembre 1916).
     Prix                                                          15  

  P.-N. Milioukov.--Le Mouvement intellectuel russe (Traduit du
  russe par J.-W. Bienstock). Avec 4 portraits. Prix               12  

  A. Albert-Petit.--La France de la Guerre.
  --Tome I.--(Aot 1914-mars 1916). Prix                            9  
  --Tome II.--(Mars 1916-septembre 1917). Prix                      9  
  --Tome III.--(Septembre 1917-juin 1919). Prix                    12  

  Prsident W. Wilson.--Messages, Discours, Documents diplomatiques
  relatifs  la guerre mondiale.--Traduction conforme aux textes
  officiels, publie avec des notes historiques et un index par
  Dsir Roustan, professeur de philosophie au Lyce Louis-le-Grand.
  Volume I: _18 aot 1914-8 janvier 1918_; Volume II: _11 fvrier
  1918-4 mars 1919_.--Appendice et Index. 2 vol. in-8 (_se vendant
  sparment_). Prix de chacun                                      4.50

  Ernest Lmonon.--L'Allemagne vaincue.--Un vol. in-8. Prix         7.50

  Eugne Gascoin.--Les victoires Serbes de 1916.--20 photographies,
  une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix                          4.80

  Jules Chopin (_alias_ Jules Pichon).--L'Unit de la Politique
  Italienne.--Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix     2.70

  Louis Hautecoeur.--L'Italie sous le Ministre Orlando,
  1917-1919.--Un vol. in-8. Prix                                    7.50

  Auguste Boppe.--A la suite du Gouvernement Serbe. _De Nich 
  Corfou_ (20 octobre 1915-19 janvier 1916). Une carte hors texte.
  Un vol. in-16 Bossard. Prix                                       3  

  Auguste Gauvain.--L'Encerclement de l'Allemagne.--Un vol. in-16
  Bossard. 1919 (7e mille). Prix                                    3  

  Fernand Roches.--Manuel des Origines de la Guerre.--_Causes
  lointaines._--_Cause immdiate._ Prface de M. A. de Lapradelle,
  professeur de Droit des Gens  la Facult de Droit de Paris.
  Avec un tableau synoptique en deux encres et un index des noms
  propres (500 pages). 1919 (3e mille). Prix                        6.60

  A. Lugan.--Les Problmes internationaux et le Congrs de la Paix
  (_Vue d'ensemble_).--Un vol. in-8. 1919 (2e mille). Prix          3.90

  Jacques Ancel.--L'Unit de la politique Bulgare 1870-1919. Avec
  une carte hors texte en dpli.--Un vol. in-16 Bossard. Prix      2.40

  Auguste Gauvain.--L'Affaire Grecque.--Un vol. in-16 Bossard.
  1918 (8e mille). Prix                                             3  

  Charles Frgier.--Les tapes de la Crise Grecque, 1915-1918.
  Prface de M. Gustave Fougres, directeur de l'cole franaise
  d'Athnes.--Un vol. in-16 Bossard. Prix                           3.90

  mile Laloy.--Les Documents secrets des Archives du Ministre
  des Affaires trangres de Russie publis par les Bolchviks.
  --Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix                               3.90


ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F. PAILLART.





End of the Project Gutenberg EBook of Un Turc  Paris, 1806-1811, by 
Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi

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official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

