The Project Gutenberg EBook of L'infme, by Edmond About

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Title: L'infme

Author: Edmond About

Release Date: December 6, 2020 [EBook #63979]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  L'INFME

  PAR
  EDMOND ABOUT

  DEUXIME DITION

  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1873
  Droit de traduction rserv.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


FORMAT IN-8.

  La vieille roche. Trois parties qui se vendent sparment.
    1re partie: _Le Mari imprvu_. 1 vol.                       3 fr. 50
    2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_. 1 vol.            3     50
    3e partie: _Le marquis de Lanrose_. 1 vol.                  3     50
  Le Roi des montagnes; dition illustre de 158 vignettes
    par G. Dor, 1 vol. grand in-8                             5      
  Le Progrs. 1 vol.                                            3     50
  Les Mariages de province. 1 vol.                              3     50


FORMAT IN-18 JSUS.

  Germaine; 10e dition, 1 vol.                                 2      
  Les Mariages de Paris; 13e dition. 1 vol.                    2      
  Tolla; 8e dition. 1 vol.                                     2      
  Le Roi des montagnes; 10e dition. 1 vol.                     2      
  L'Homme  l'oreille casse; 5e dition. 1 vol.                2      
  Madelon; 4e dition. 1 vol.                                   3     50
  Matre Pierre; 4e dition. 1 vol.                             2      
  Trente et quarante; 5e dition. 1 vol.                        2      
  Le Turco; 2e dition. 1 vol.                                  3     50
  Les Mariages de province. 1 vol.                              3     50
  Thtre impossible; 2e dition. 1 vol.                        3     50
  La Grce contemporaine; 6e dition. 1 vol.                    3     50
  Le Progrs; 4e dition. 1 vol.                                3     50
  L'A, B, C du travailleur. 1 vol.                              3     50
  Causeries. 2 vol.                                             7      
    Chaque volume se vend sparment 3 fr. 50 c.
  Voyage  travers l'exposition universelle des beaux-arts
    en 1855. 1 vol.                                             2      
  Nos artistes au salon de 1857. 1 vol.                         1      
  Salon de 1864. 1 vol.                                         3     50
  Salon de 1866. 1 vol.                                         3     50
  Le Capital pour tous; brochure                                     10
  Le Fellah; 3e dition. 1 vol.                                 3     50
  Alsace (1871-1872). 1 vol.                                    3     50


Coulommiers.--Typogr. A. MOUSSIN.




A MON AMI

ALEXANDRE DUMAS FILS




L'INFAME




I


Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait
et se culbutait au bal de ces gens-l.

L'htel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, tait cit comme
un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-lyses.
Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par
semaine, rien qu' montrer les curies et les mangeoires de marbre
blanc. On lisait dans le _Guide de l'tranger_ que tel jour,  telle
heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment
l'incomparable _Passion_ d'Albert Drer. Mme Gautripon allait aux
courses en voiture de gala, comme une reine; elle achetait les chevaux
que l'impratrice avait trouvs trop chers. Ses meraudes jouissaient
d'une rputation europenne depuis l'exposition de Londres, o Webster
et Samson les avaient tales dans une vitrine  part, entre deux
_policemen_. Le train de cette maison bourgeoise reprsentait au bas
prix cent mille francs par mois. Un seul dtail vous permettra de
mesurer la prodigalit gautriponne: les enfants avaient chacun son
service et ses quipages; or l'an marchait sur sept ans et le plus
jeune tait g de dix-huit mois.

Le monde tait tmoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui
sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hrit d'un
centime. Ses compagnons d'enfance n'taient pas morts; on l'avait vu
boursier  la pension Mathey, puis matre d'tude en chapeau rp,
bottes bantes, puis expditionnaire  dix-huit cents francs. Mme
Gautripon, ne Pigat, tait lve  Saint-Denis, fille d'un vieux
capitaine d'infanterie. Son pre, honnte Breton de Morlaix, avait
laiss le renom d'une droiture et d'une brutalit antiques: dans son
ancien rgiment, le 62e, on dit encore: roide comme Pigat. Mais, comme
il n'avait pris aucun Palais d't, ce vertueux sauvage n'avait pu
donner  sa fille que la dot rglementaire apporte vingt ans plus tt
par sa femme, c'est--dire douze cents francs de rente.

Les splendeurs de cette maison taient donc une nigme propose  la
sagacit de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amrique
et lgu ses dollars  l'ancien matre d'tude ou  la belle milie, sa
femme. Quelques habitus du logis, par acquit de conscience et pour
dcrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant: Gautripon a le
gnie des affaires, il spcule, tout lui russit; mais aucun agent de
change n'avait achet ou vendu trois francs de rente pour le compte de
Gautripon.

En revanche, il tait notoire que la maison possdait un commensal riche
et gnreux comme un roi. On le nommait Lon Brchot; il avait hrit de
tous les millions de son pre, Nicolas Brchot, terrassier, puis
contre-matre, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de
toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque
illettr, mais calculateur de premire force et dou d'un coup d'oeil
infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande,
comme un cordonnier livre une paire de bottes: simple, rond, honnte en
affaires, camarade de ses ouvriers jusqu' les battre, et plus dur au
travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi
inamovible depuis un certain temps, peut seul difier des fortunes
royales. Quand le pre Brchot, gros mangeur comme tous ceux qui
dpensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on
valuait son actif  plus de cinquante millions. Le fait est que
personne, pas mme lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros
conqurant de millions tait, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte,
mieux organis pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses
gains normes s'taient logs au hasard; il y avait de tout dans la
succession: des lingots empils  la Banque, des valeurs de premier
ordre en portefeuille avec normment d'actions vreuses; des placements
hypothcaires, cinq ou six maisons  Paris, une ferme en Sologne, une
mine de mercure en Espagne, une carrire de marbre en Algrie, une fort
de dix lieues carres en Russie, un cru fameux dans le Mdoc, une
fabrique d'allumettes  Bade, des parts de commandite  Saint-tienne et
force reconnaissances souscrites sur papier  chandelle par de petits
emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement
tal sous les yeux d'un hritier de vingt-cinq ans, avait d l'blouir
comme un nouveau trsor de Monte-Cristo, car il sortait d'une ducation
svre. Jusqu' l'ge de dix-huit ans, son pre l'avait tenu coffr dans
une pension clbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours
gnral. lve mdiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la
pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un
employ  dix-huit cents francs. Il est vrai que son pre le logeait,
l'habillait, lui prtait des chevaux et lui servait cent louis par mois
pour ses gants et ses cigares; mais ce pre bourru ne payait en dehors
que les dpenses motives; il dfendait le jeu, il bondissait  l'ide
que Lon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronant ses
gros sourcils: Avise-toi d'escompter ma mort, et je te dshrite au
profit de mes ouvriers! Ces rigueurs invraisemblables dans un temps
aussi relch que le ntre avaient allum chez l'adolescent une soif de
dpense et une impatience de jouir qui n'attendit pas mme la fin du
grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa
fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnrent
d'emble un surnom qui rappelait l'industrie paternelle: on le nommait
l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment:
Impossible! Mon pre tait plus fort dans son genre que moi dans le
mien.

Ce fou n'tait pas sot; il ne manquait pas de repartie. A certain
journaliste apprenti qui se vantait trop tt d'tre le fils de ses
oeuvres, il rpondit: Pardon, mon cher; vos oeuvres sont bien jeunes
pour avoir dj de grands enfants. Son esprit, sa gaminerie tardive et
surtout sa prodigalit trouvrent grce devant le monde des viveurs, o
il se jeta tte baisse. Paris lui pardonna ses millions  la condition
tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait tre que
l'usufruitier de sa fortune; on le rangeait de confiance parmi les
dcavs de l'avenir. Cette rputation se fonda si vite et si bien que
pas une mre ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant  celles qui
ont pour spcialit de s'offrir elles-mmes, elles tournrent quelque
temps autour de lui, et l'abandonnrent  son heureux sort ds qu'il fut
avr que son coeur n'tait pas disponible. On sut ou l'on crut savoir
que Brchot tait accapar par une famille bourgeoise et qu'il vivait en
tiers dans le mnage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que
le train des Gautripon grandissait  vue d'oeil. L'ancien caissier de
Brchot pre, homme riche et considr, raconta que M. Lon avait voulu
pouser une grisette, mais que le patron s'tait mis en travers. Le
bruit courut que le fils an de la belle milie tait venu avant terme;
mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premires couches
en Italie. Une autre lgende voulait que le capitaine Pigat ft mort de
sa propre main, pour survivre le moins possible  l'honneur de la
famille.

A ces imputations mal dmontres, mais qui se soutenaient en l'air par
la force de leur vraisemblance, les amis de la maison rpondaient:
Brchot et Gautripon se sont lis de bonne heure; ils taient
insparables  la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son
pre, eut pour correspondant le pre de son ami. Lon Brchot, un an et
plus aprs sa sortie du collge, venait voir Gautripon chez Mathey et
lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rdigeait sur commande des
vers bien tourns et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur
dans un certain monde. Est-il donc tonnant que le fils de famille, en
prenant possession de sa fortune, ait pens  un camarade si ancien et
si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fentre, et vous
demandez qu'il crie  Gautripon tout seul: Gare dessous! Quand une
maison brle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne
les accuse d'avoir vol cette chaleur. Nous ne prtendons pas que
Gautripon spcule avec l'argent de son patrimoine; il emprunte pour
jouer, mais ce qu'il gagne est bien  lui.

Ce systme de dfense tait le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme
Gautripon  ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un
cachemire de mille cus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naf
pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente.
Or la communaut n'avait pas d'autre revenu dmontr, et l'on ne
connaissait pas  monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa
profession de mari.

Il tait donc montr au doigt; il portait sur les paules une charge de
mpris qui et cras cinquante lphants. Le vulgaire rit volontiers
d'un mari tromp par sa femme, les gens de coeur qui raisonnent un peu
le prennent en piti; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de
bonheur et de dignit il n'y a qu'une opinion: tout le monde s'accorde 
le noter d'infamie. Aprs sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait
plus Jean-Pierre; il tait pour tout Paris l'infme Gautripon.

Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et
son adresse, le caissier du magasin levait la tte, le commis qui
l'avait accompagn jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs
entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire:
Ah! ah! voil comme il est fait! Ses domestiques, mieux pays que des
chefs de bureau, le servaient par grce, et Dieu sait en quels termes on
parlait de lui  l'office! Un jour sa femme achte une paire de chevaux.
Le garon d'curie qui les avait amens s'loigne avec deux louis de
pourboire. Un palefrenier de la maison court aprs lui, l'arrte et lui
dit:

J'espre que tu payes  djeuner?

--Sur quoi? sur quarante malheureux francs?

--On ne t'a donn que a?

--Ma parole!

--Qui?

--Monsieur.

--Ah! tu m'en diras tant! Madame a d donner cinq louis, mais l'infme
en aura mis trois dans sa poche.

Ce dtail en dit plus dans sa brutalit que tout ce qu'on pourrait
crire.

La faade tait en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous
les matins la servante du suisse y lavait  grands coups d'ponge le mot
infme trac au charbon par les vertueux polissons du quartier.

Au point de vue de la morale absolue, la trinit de ce mnage tait
uniformment criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achte et la
femme qui se livre comme une marchandise inerte, mriteraient d'tre
tous envelopps du mme dgot; mais la morale et l'opinion sont deux.

L'opinion souriait  Brchot comme  tous les vainqueurs; elle se serait
attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'milie; elle crasait
Gautripon seul. Brchot tait un heureux gaillard, pas autre chose, un
homme qui avait bien choisi sa matresse et qui se faisait honneur de
son argent. milie, sacrifie par un indigne mari, semblait presque
aussi intressante que Joseph vendu par ses frres. Pour Gautripon, les
honntes gens s'indignaient que le Code pnal n'et pas un seul article
 l'adresse de ce coquin-l.

Si du moins il avait pratiqu ces faons qui dsarment la rigueur du
monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On
passe bien des choses aux sclrats qui savent vivre. Les escrocs
obligeants, les faussaires polis obtiennent  la longue une espce de
rhabilitation charitable: la vertu mme finit par leur donner la main,
de guerre lasse, quitte  se laver aprs; mais Gautripon n'avait jamais
trouv mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant
madame tait prodigue, autant il se montrait tenace  garder son ignoble
salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de dtresse allait sonner chez lui,
monsieur n'y tait pas. Ceux qui lui crivaient pour demander quelque
service d'argent obtenaient un refus piteux, envelopp de longues
phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'tait rien moins
qu'avenante. Il parlait peu, rpondait par monosyllabes, regardait d'un
air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours
suspendu. Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on
croirait qu'il se promne dans une avenue de soufflets.

S'il assistait aux bals de sa femme, c'tait avec une indiffrence si
marque que plusieurs invits, dans les commencements, se crurent mal
reus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaait dans
le coin le moins clair jusqu' ce que le bruit de la fte et la
distraction du public lui permissent de s'vader incognito. Cette
trange faon de recevoir finit par trouver grce; on passa par-dessus
la triste originalit de l'infme. On ne le saluait plus que par acquit
de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans
son htel quelques-uns se vantaient de n'tre pas prsents  lui. Les
joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une
carte; il ne montait pas mme  la galerie du premier tage, o l'on
dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et
du rubicon venaient l comme au cercle. Lon Brchot ne se faisait pas
faute d'inviter sans crmonie ses connaissances du club et du foyer de
l'Opra. Ceux qui taient venus trois fois dans la maison ne craignaient
pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette
prodigalit, tout le monde, except Gautripon, tait chez soi. Quand il
donnait  dner, les convives taient choisis avec un peu plus de
discernement, mais par madame ou par Brchot. On les prsentait tous au
mari, mais il avait si peu de mmoire ou de politesse qu'il ne les
reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus
somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son apptit: 
peine s'il avalait un potage et quelques bouches de viande; mais il
cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui
ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.

Peut-tre aussi les vins de cette cave clbre semblaient-ils insipides
 un ancien buveur de vin bleu. L'ancien matre d'tude de la pension
Mathey ne pouvait gure apprcier les chefs-d'oeuvre du grand Coulard,
ce prodige de science vol au prince de Metternich par la diplomatie de
Brchot. Quelques moralistes insinuaient que les gots bas contracts
ds la jeunesse ne se dsencanaillent jamais: on accusait Gautripon de
se livrer dans l'ombre  des orgies de gras double et de soupe 
l'oignon. Cette hypothse fut confirme par un tmoignage aussi curieux
qu'imprvu. Le valet de pied du gnral pruvien don Pablo Puchinete
jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir djeun dix fois auprs
de lui dans un _bouillon_ de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La
chose tait un peu trop forte pour obtenir crance chez les gens qui
raisonnent; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule
autour de l'accus. La simplicit de ses gots, la vtust de ses habits
toujours rps et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la
modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'pargne et de
retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure
le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On
dcida que cet homme tait ignoble en tout, et le monde ne le vit plus
qu' travers une opinion dtestable.

Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'tait ni
laide ni repoussante. C'tait un grand garon de trente-deux ans, svelte
et bien pris, mais un peu courb en avant sous le poids de son infamie.
Les traits du visage taient fermes, le nez un peu grand, mais de forme
lgante et fire, la bouche petite, les dents belles, le front haut et
les sourcils noblement dessins. Il rasait sa barbe avec soin et portait
les cheveux taills en brosse. Ces cheveux du plus beau noir
s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse
anticipe adoucissait tout son visage. Le misrable,  qui l'on ne
donnait la main que par piti, avait lui-mme une main nerveuse, sche,
chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui
s'empareraient de votre amiti, si l'on n'tait pas averti.

L'ami de la maison, ce Lon Brchot que vous savez, tait un admirable
type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni
brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-mme comme le mieux
quilibr de tous les mortels. La bonne humeur et la sant rayonnaient
sur sa figure ronde et colore; ses yeux gris scintillaient; son nez
court, bien ouvert et lgrement retrouss, humait avec une joyeuse
avidit le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux
racines, rousse au milieu, brune au bout, s'panouissait en ventail
pour achever cette figure panouie. Une coiffure imperceptiblement
olympienne relevait ses cheveux chtains du front  l'occiput en deux
masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste
assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse  ses plastrons
de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans
sa physionomie la franchise, la bienveillance, la gnrosit, le mpris
des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions: ce qui
manquait un peu, c'tait la persvrance, le dvouement, le srieux, le
solide, la force de vouloir et la facult de souffrir; mais  quoi bon?
Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aim, riche,
heureux, a-t-il affaire de cette nergie farouche qui lutte corps 
corps avec le malheur?

La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut
tre compare  aucune autre, ni mme  aucune crature vivante; mais on
se rendrait compte de sa beaut vraiment particulire, si l'on avait la
patience d'tudier avec attention une poupe de grand prix. Les poupes
ne reprsentent ni des femmes ni des enfants, mais un ge intermdiaire:
il en tait ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle ft mre de deux garons
et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque
blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupes Huret.
Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la scheresse de la
gutta-percha durcie: les mains, les bras, les paules, tout ce qu'on
voit au bal tait d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des
poupes de peau. Les yeux noirs, d'un mail tincelant, illuminaient des
traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colors comme la
cire. La bouche tait trop petite, les yeux trop grands, les pieds et
les mains presque invisibles, conformment  l'esthtique
professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes taient des costumes
aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable
fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle
portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal
proportionnes  sa taille. L'amnit de son accueil, le charme de sa
voix, l'inaltrable douceur de son langage, vous foraient de penser 
ces statuettes du nouvel an qui sont des botes de bonbons. Cette petite
femme tait la fracheur mme et la suavit en personne, avec certain je
ne sais quoi qui veillait des ides de chert fabuleuse et de fragilit
dplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un
tel joujou pour ses trennes, et l'on disait aussi: Pourvu qu'il n'aille
pas la casser! car on ne la voyait pas sans la dsirer peu ou prou;
c'tait une nature aimante qui attirait sinon les coeurs, au moins les
convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manires n'avaient rien de
dcourageant; elle n'tait ni courtisane, ni mme coquette, et pourtant
elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce
qu'elle ne tmoignait pas plus d'amour  Lon qu' Jean-Pierre, qu'il
n'tait pas dfendu de lui supposer le coeur libre, et que son laisser
aller, ses grces nonchalamment sensuelles, la dsignaient comme un tre
dsarm. Il et t paradoxal de la croire infaillible, et plus
paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros
Merryman, qui fait courir, disait  ce propos: Je connais pas mal de
chevaux qui ne sont jamais tombs sur les genoux, mais je n'en sais pas
un qui n'y soit tomb qu'une fois. L'esprance attirait donc un peuple
autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros
banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littrature, de l'art et de
l'arme, les uns prts  faire des sacrifices normes, par cela seul que
Lon Brchot en avait dj fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en
aurait plus  faire, et qu'milie tait assez riche pour se donner le
luxe d'un amour dsintress.

Cent mille hommes ne suffisent pas  composer un salon, il faut trouver
moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours
difficile dans une maison aussi diffame que l'htel Gautripon; il n'est
pourtant pas impossible, si les matres du logis savent mener le
recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de rputation
aurait beau se btir un htel magnifique, allumer dix mille bougies,
runir l'orchestre du conservatoire et prparer un souper babylonien;
elle n'attirerait personne  ses bals, si elle commenait par inviter
les honntes femmes de Paris. Plus l'htel serait beau, plus l'orchestre
serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de
renvoyer l'invitation comme malsante et impertinente. Une matresse de
maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain
nombre d'trangres, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont
pas de trop prs. Ceux qui se dpaysent un moment pour s'amuser, font du
plaisir leur principale affaire et prennent leur rcration o ils la
trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mmes en voyage, avec une
singulire expansion de tolrance et de facilit. Cela n'engage  rien,
pas mme  reconnatre au bout d'un an les compagnons ou les
distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est
solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte 
personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les
trangres accourent-elles, sans faire se prier, partout o l'on ouvre
un salon agrable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement
dclasse, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon
conjugal. Les Gautripon ou les Brchot comprirent qu'il fallait avoir
les grandes dames de l'tranger, et que c'tait le commencement de la
sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient
danser des princesses en _i_, des marquises en _o_ et des comtesses en
_a_, les Parisiennes  la mode jugrent qu'il y avait sottise  bouder
si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait
repousses l'anne d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles
svres se tinrent obstinment en dehors, mais cette catgorie n'est pas
compte dans le total htrogne qui s'intitule tout Paris. Les arts,
les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse
cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux
sexes du sport, la fleur de l'inutilit des clubs, composaient un
ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considrable en somme.
L'lment masculin tait en majorit, mais les femmes jeunes et jolies
ne manquaient pas. Les yeux s'carquillaient aux feux des diamants;
l'cho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques
caressait agrablement le snobisme parisien.

Quoi qu'on pt dire de la vertu de madame, quoi qu'on pt insinuer sur
la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185... l'htel Gautripon
tait encore une maison comme les autres et plus agrable que beaucoup
d'autres.

Ce qui donnait un caractre un peu singulier  ces ftes, c'tait,
comment dirai-je? une certaine atmosphre de mpris rpandu. On sait que
dans le monde, et surtout dans le monde un peu ml, le savoir-vivre est
rparti par doses ingales. Les femmes en gnral en ont plus que les
hommes, malgr tous les efforts d'une cole nouvelle pour renverser la
proportion. Les vieillards et les hommes mrs sont plus polis que les
petits jeunes gens. La naissance, l'ducation, la profession, accentuent
plus fortement les ingalits marques par le sexe et par l'ge: mais le
point capital o j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu
devient suprieur ou infrieur  lui-mme selon le milieu qu'il traverse
et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui
constatent la parent de l'homme avec la bte. L'ducation les refoule
plutt qu'elle ne les anantit; ils demeurent emprisonns dans quelque
coin tnbreux de notre tre, guettant l'occasion de s'chapper et de
s'pandre. Pour les tenir en respect, la volont d'un seul homme ne
suffit pas; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression
des ides et des moeurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une
salutaire contrainte sur ceux-l mme qui n'en sont point; la mauvaise
relche invitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le
plus dlicat. Le mme homme boit, mange, danse, parle et rit
diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou
quivoque. La retenue des invits crot en raison de leur estime pour la
maison qui les reoit. Un homme bien lev se gne un peu, mme avec ses
amis, quoi qu'en dise le proverbe; tout le monde en prend  son aise et
lche la bride  ses instincts chez les Gautripons de tous tages.

Ainsi les jeunes gens abusaient trangement de cette hospitalit banale
et dcrie. Quelques-uns arrivaient sans scrupule aprs boire;
quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer milie, et s'y
cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares.
D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des pousses formidables.
Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient
familiers ds minuit, grce aux libations de l'office. On gaspillait
outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait 
manquer par hasard, les invits s'en tonnaient sur un ton qui voulait
dire: Quoi! nous daignons aider  la ruine de ces faquins-l, et ils
n'ont plus d'asperges  quatre heures! Aprs souper, la jeunesse
dansait des pas fantastiques et tenait des discours inous, et les
dames, acclimates peu  peu, commenaient  ne plus s'tonner de rien.
Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu' midi,
voire jusqu' la soire du lendemain, et, comme Lon Brchot tait de la
partie, on n'essayait pas mme de les dloger. Ils commandaient leurs
repas, sans plus de faon qu' l'auberge, et Mme Gautripon disait en
s'veillant sur les deux heures: Comment! ils sont encore l? Eh bien!
donnez-leur tout ce qu'ils voudront! toujours avec son frais sourire de
poupe neuve.

Voici comment l'tourderie d'un jeune homme et la fume de quelques
verres de vin de Champagne changrent ces beaux yeux d'mail en deux
sources de larmes.

Le marquis Lysis de la Ferrade tait un magnifique crole de vingt-cinq
ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Franais de la
mtropole comme un palmier de l'le Bourbon  un pommier du pays de
Caux. Il avait le teint mat, la lvre pourpre, les cheveux presque
bleus, les yeux fendus en amande et noys dans ce fluide tincelant et
doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant,
admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu
toutes les portes s'ouvrir  deux battants devant lui, toutes les mains
courir au-devant de la sienne. Ce jour-l mme, on venait de fter sa
bienvenue dans un club o les millionnaires n'entrent pas comme au
moulin. Par malheur il avait terriblement bien dn: la folie que les
Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs
bouteilles s'tait mle en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus
absurde et le plus gnreux de tous. Il s'tait chapp du club  dix
heures avec un cortge de joyeux compagnons; on avait fait une descente
au foyer de l'Opra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins
farouches du monde; puis la brillante cohorte, souleve par ces ailes
invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, moustille
par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles,
s'tait abattue  grand bruit sous le pristyle de l'infme. L, les
cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant
entre eux sur l'galit dans le vin, s'taient rangs  la file, tandis
que les valets de pied pliaient les paletots et que les matres
envahissaient la maison comme une ville conquise.

Vers minuit, Gautripon se faufila discrtement,  son ordinaire, hors
des salons o l'on dansait. Il dcrocha, dans un couloir obscur, une
vieille pelisse double de chat rp, comme on n'en trouve qu'au Temple,
et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un
grand tapage appela son attention vers l'office; il prta l'oreille, et
entendit les mots monsieur, madame et Brchot, rpts plusieurs fois
au milieu d'une hilarit brutale. Il se consulta un instant pour savoir
s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu' la
lie. La curiosit fut la plus forte: il couta tout le rcit d'un
laquais qui venait de dposer un plateau de verres vides et parlait en
se tenant les ctes.

L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre tait
dj loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos
et le chapeau sur la tte, escaladait le premier tage, traversait la
galerie et se jetait dans la chambre  coucher de sa femme avec
l'emportement d'un sanglier bless.

Ds le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de
l'office lui avaient dnonc. On avait mis  nu le lit de Mme Gautripon
et fait la couverture. Sur deux larges oreillers tals cte  cte, on
avait couch deux ttes de carton, dont l'une reprsentait un coq et
l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drap dans un tapis
de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantes de frais sur
le couple htroclite, comme pour le protger ou le bnir. Les pincettes
du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux
lments de cette scandaleuse mascarade; l'auteur de la plaisanterie
devait avoir prt ses gants.

L'infme poussa un son guttural, ses yeux flamboyrent; il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le
petit groupe de rieurs qui s'baudissait  ce spectacle, aperut un
jeune homme dgant et lui sauta  la gorge en criant:

Misrable lche! c'est donc toi?

M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'treinte. Il carta par
une torsion dsespre les deux mains qui l'touffaient, regarda son
agresseur, le reconnut sans le connatre, lui rit au nez et rpondit
d'une voix vibrante:

Monsieur le Gautripon, vous dites des incohrences: ce n'est ni un
misrable, ni un lche, puisque c'est moi!

Cela dit, il repoussa violemment l'infme, qui chancela un moment, puis
s'lana de nouveau; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de
se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux,
glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le
crole avait profit de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider
tout son carnet sur la tte de l'ennemi. A demain, disait-il, on ne
donne qu'une carte  un homme seul; mais vous qui vous appelez lgion,
vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances!

Gautripon demeura comme atterr sous le coup de ce nouvel outrage; il
lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il
vint  la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, taient
dj au milieu de la galerie. Il prit son lan pour les rejoindre, mais
la voix de son ami Brchot le cloua sur place.

Je tiens mille louis, disait Lon.

Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu: ils taient tout  leur
affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la
porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche.
Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture
sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du
lit, tendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin
rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu
et replaa les cartonnages dans la corbeille du cotillon.

Le dsordre ainsi rpar, il rouvrit la porte  deux battants et regagna
l'escalier de service; mais, au lieu d'y retourner par le mme chemin,
il prit  gauche et pntra sur la pointe du pied dans l'appartement des
enfants. Les deux garons et la fillette dormaient du plus riant sommeil
sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un prcepteur, une
gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprs d'eux. Leur mre
les avait entours de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux
enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer ds le berceau la sotte vanit
des hommes. Le petit monsieur de sept ans tait meubl de bois de rose;
on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux
enfantins et le portrait de son poney favori peint par un matre. Un
trophe de cannes et de cravaches  sa taille dcorait un des panneaux
de la chambre; sur une pelote  son chiffre brillait toute une
collection de riches pingles  son usage. Rien ne manquait  cette
rduction des lgances  la mode, pas mme une bote  cigares en
argent cisel, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon
regarda ce bizarre talage comme s'il ne l'avait jamais vu; il haussa
les paules, secoua la tte et vint baiser avec une tendresse plus que
paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement  Brchot. Sur les
trois qu'il embrassa tour  tour, la petite fille seule s'veilla,
ouvrit les yeux  demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant:
Je t'aime!

Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en
s'loignant avec des larmes plein les yeux.

Il sortit de l'htel sans encombre et gagna une maison de pitre
apparence vers le bas de la rue de Ponthieu; le portier, qui ne
l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant: il s'excusa d'un ton
modeste et donna dix sous... Sa bougie allume et sa cl dtache du
clou, l'infme gravit un escalier sale et nausabond, s'arrta au
cinquime tage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes
o les noms de locataires se lisaient sur des criteaux de carton, et
entra finalement dans une mansarde trs-propre. Les draps du lit et les
rideaux de l'unique fentre taient du plus beau blanc; le papier, 
douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni gratignure, la couchette de
noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles
flambeaux de la chemine tincelaient. Six bonnes chaises de paille bien
nettes, deux petites tables soigneusement frottes  la cire et un
lavabo de quinze francs compltaient l'intrieur honnte et modeste d'un
ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employ.

Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises
de paille, lut attentivement la carte du beau crole et mdita quelques
minutes la tte dans ses mains; puis, souriant  lui-mme en homme qui a
fait son plan, il se dvtit, accrocha sa pelisse  un porte-manteau,
brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette
besogne acheve, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un
profond sommeil.

Cependant M. de la Ferrade, un peu dgris, se faisait conduire au
cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux
plaisirs mathmatiques du whist.

M. d'Entrelacs tait un homme de cinquante ans, trs-jeune de visage,
d'esprit et de courage. Il ressemblait  son neveu, mais en grand et en
gros. Sa figure bronze, d'une consistance un peu molle, offrait la
teinte et le relief arrondi du cuir gaufr. L'oncle avait fait parler de
lui; on citait ses amours et ses duels  Bourbon, voire  Paris. Sur le
chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leons  prendre, et
personne mieux que lui n'tait capable d'en donner. Les amateurs qui
rendent cinq coups de bouton sur dix aux prvts de salle, les habitus
du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le
citaient comme un matre. Il avait assist son neveu dans trois ou
quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en tait pas mal
trouv.

Le rcit du jeune homme n'mut pas l'homme mr. Cela se dessine
nettement, dit-il; il n'y a pas matire  controverse. Tu as insult, tu
as provoqu, tous les torts viennent de nous: donc nous laissons le
choix des armes; c'est  ce monsieur  nous dire s'il aime mieux
hberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb.
Adresse-moi ses tmoins ds que tu les auras vus. J'attends ici le
gnral Puchinete; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A
nous deux, nous mnerons lestement l'affaire, et les petits journaux
n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir; un bon somme vous fait
mieux la main que le tir et le matre d'armes.




II


Vers midi, Lysis de la Ferrade fut veill par son ngre, qui portait
deux cartes sur un plateau. Deux cartes, je devrais dire deux carrs
longs de papier dor sur tranche o l'on avait crit  la main:
RASTOUL, _aux Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques, 254.--MONPAIN, _au
Val-de-Grce_. De la part de M. Jean-Pierre.

Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda un instant s'il
n'achevait pas quelque rve.

Que diable est-ce que ces gens-l?

--Deux messieurs dcors.

--Ah!... prie-les de m'attendre un instant et offre-leur des journaux,
des cigares, des biscuits, du vin de Xrs.

Le ngre sortit, et le matre sauta dans un pantalon en murmurant:

Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il me semble en effet que
Brchot et les autres le dsignent quelquefois sous ce nom-l. Nous
verrons bien; mais ces cartes dores sur tranche? O diable a-t-il pch
ses tmoins et quelle espce de chrtiens m'a-t-il envoys? Comment
l'ami de la maison n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment a
finira, mais a commence drlement.

Tout en faisant ces rflexions, il endossait une jaquette de taffetas
gris-perle, ouate et pique comme la robe de chambre d'une
petite-matresse. Lorsqu'il fut prsentable, il passa dans son boudoir,
o deux robustes gaillards boutonns jusqu'au menton l'attendaient
debout, devant le guridon servi et intact. A leur moustache, au noeud
tout fait de leur cravate,  leurs gants noirs,  la solidit de leur
chaussure,  la largeur du ruban neuf qui dcorait leur redingote, le
marquis devina deux sous-officiers en retraite. C'taient d'ailleurs
deux beaux hommes et deux honntes figures.

Mille pardons! messieurs, dit le marquis.

--Il n'y a pas d'offense, rpondit l'un.

--Parfaitement, ajouta l'autre.

--Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.

--Nous ne sommes pas fatigus, dit le premier ambassadeur.

--Parfaitement, dit le deuxime.

Toutefois le jeune homme insista si poliment que l'orateur de cette
trange dputation finit par prendre place au bord d'un sige et que
l'autre en fit autant, ne voulant pas dsobliger monsieur le marquis.

Mais quand le matre du logis fit le geste de leur offrir des cigares,
ils reculrent avec une sorte d'effroi. Ce fut bien pis lorsqu'il les
pria d'accepter une larme de son vieux vin de Xrs. Le premier tmoin,
M. Rastoul, rougit comme si cette politesse et t une injure
personnelle.

Faites excuse! dit-il; ce n'est pas pour trinquer que nous sommes ici,
c'est pour vous proposer la botte.

L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver; il l'ouvrit bien
plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui
prenait son mot:

Parfaitement, messieurs, dit le crole, avec une grce exquise. Je suis
tout  vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me
faites l'honneur de m'apporter; mais l'usage n'interdit pas les rapports
de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez
accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous
remplissez si dignement.

S'il y avait une pointe d'ironie sous la leon, elle n'effleura pas
l'piderme des deux honntes sous-officiers. M. Rastoul se relcha un
peu de sa raideur, et rpondit en tournant ses pouces:

Si a se fait...?

--Je vous assure que a se fait.

--Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse.

M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber
quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinqurent
ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, aprs
quoi M. Monpain prit un mouchoir  carreaux bleus dans le fond de son
chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul pongeait ses deux
moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.

Ils acceptrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur
offrit de ses mains blanches.

Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous coute.

--Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M.
Jean-Pierre est un digne homme.

--M. Gautripon, voulez-vous dire?

--M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne l'appelle que M.
Jean-Pierre. Il parat que vous lui avez fait... je suis trop poli pour
dire une crasserie, mais enfin... une chose qui ne se fait pas. Il nous
a dit,  moi et  mon camarade, qu'il voulait aller sur le terrain, et
du moment que M. le marquis parat tre consentant de s'aligner,
l'affaire peut marcher rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que
nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, attendu les
permissions, qui ne s'obtiennent pas comme on veut.

--Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux armes, je sais o l'on
pourrait se procurer des lattes, des fleurets, des pistolets de
cavalerie, enfin tout.

--Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. J'ai des armes, et si
vous les rcusiez par hasard, les armuriers sont l. A ce que je
comprends, vous tes militaires?

--J'ai ma pension rgle, dit Rastoul. Maintenant je suis aux
_Villes-de-Saxe_, ouvreur.

--Plat-il?

--C'est moi qui me tiens  l'entre du magasin et qui ouvre la porte aux
dames. Il n'y a pas de sot mtier, et on recherche les lgionnaires pour
a, vu que a pose une maison.

--J'entends, monsieur. Encore une larme de ce vin de Xrs, je vous
prie. Vous m'excuserez d'ailleurs si je cherche  deviner par quel
concours de circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, a
t conduit  mettre ses intrts entre vos mains: non qu'il pt
s'adresser  des personnes plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le
monde, la fortune...

--Pardon, monsieur le marquis, les explications nous sont interdites. Si
je vous ai mis au courant de mes affaires, a n'est pas une raison pour
que je vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncirement. Je
sais qu'il est un digne homme et qu'il nous a donn la commission de
vous mener sur le pr. Si vous n'en voulez pas, dites-le; M. Jean-Pierre
saura ce qui lui reste  faire.

--C'est bien a, dit l'infirmier. Des explications aprs coup, il n'en
faut plus. Bon, si on s'expliquait avant: on aurait peut-tre la main
moins leste.

--Plat-il?

--On ne taperait pas, quoi!

--Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait changes entre nous?

M. Rastoul devina que la seule phrase prononce par son camarade avait
t une sottise, et se hta de tout rparer.

Monpain vous dit, monsieur le marquis, que ceux qui parlent trop vite
tapent souvent en paroles, sur le tiers et le quart.

Le crole sourit dans sa moustache et reprit:

Allons, messieurs, avouez franchement, en loyaux militaires, que vous
ne savez pas le premier mot de la querelle?

--Eh bien! oui, je l'avoue, rpondit Rastoul. Aprs? S'il ne nous a pas
plu de savoir pourquoi M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime,
que vous lui avez manqu, et qu'il est press d'en dcoudre. a me
suffit,  moi, et  mon camarade.

--Parfaitement, dit l'infirmier.

--Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des vnements sans plus
chercher le mot d'une nigme qui commenait  m'intriguer. Mes tmoins
seront chez vous dans une heure. Vous plat-il de les attendre aux
_Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques?

--Ah! mais non! s'cria M. Rastoul, c'est cela qui ferait un grabuge 
tout casser!

--Alors au Val-de-Grce, chez M. Monpain?

--Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez que le Val-de-Grce est
fait pour des esclandres pareils!... Il faudrait prendre rendez-vous
chez quelqu'un... O? chez Fignot par exemple...

--Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces messieurs ne seraient point
 leur place dans un cabinet de marchand de vin. Tenez! monsieur le
marquis, si a vous tait gal, nous irions chez messieurs vos tmoins
nous-mmes, et de cette faon-l tout serait dcid en deux temps.

--A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de vous mettre en relation
avec le vicomte d'Entrelacs, mon parent, et le gnral Puchinete, un
tranger de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent
djeuner ensemble  l'htel d'Entrelacs, rue de la Ville-l'vque, 
deux pas d'ici. Permettez que j'crive l'adresse, et agrez mes excuses
pour vous avoir retenus si longtemps.

Les deux lgionnaires taient dj dans l'escalier quand le ngre
descendit quatre  quatre et les pria de rentrer un moment chez son
matre.

Messieurs, dit le crole, un contre-temps dont je suis pour le moins
aussi dsol que vous-mmes! Veuillez lire le billet qu'on vient de
m'apporter.

La lettre tait de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle disait:

  Mon cher Lysis, le diable s'en mle. J'ai vu le gnral hier soir; il
  m'a refus net pour des raisons assez dlicates, que je comprends sans
  les adopter. Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu sur le
  premier gars un peu solide que j'ai trouv  ma main: c'tait Grand.
  Autre histoire! Il m'oppose une fin de non-recevoir qui, bien que
  curieuse et digne d'tre mdite, ne supporte pas la discussion. Je me
  retourne immdiatement et je tte en moins d'une heure Violin, Patry,
  Sinalis, Randot, Morhange, Lespinois; tous, mon cher, sans en excepter
  un, m'envoient au diable, et jurent que rien au monde ne les dcidera
   figurer dans une affaire Gautripon. Morhange s'est prononc si
  carrment, et j'tais moi-mme mont  un tel diapason, que nous avons
  failli dplacer le problme. Somme toute, je suis rentr bredouille,
  et ce matin encore, aprs avoir couru tout Paris, rveill une
  demi-douzaine d'honntes gens et rompu un fagot de lances, je demeure
  le seul tmoin sur qui je puisse compter, mais je ne me tiens pas pour
  battu: le temps de manger un morceau, et je reprends la campagne.
  Cherche de ton ct, et si tu reois la visite, fais en sorte
  d'ajourner l'entrevue  six heures du soir ou  demain midi. A tout
  vnement, viens dner avec ton vieil oncle et ton solide ami,

  CSAR D'ENTRELACS.

M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant: C'est
drle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles
ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et
pourtant si a se savait, je perdrais peut-tre ma place, et il irait
pour sr au bloc. Enfin! chacun son ide. Nous allons rentrer chacun
chez nous, et nous reviendrons demain  midi avec votre permission. Si
les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le
coup pour dimanche, et de cette faon l'ouvrage ne souffrirait pas.

Sur cette rflexion, il se retira poliment comme il tait entr, et
poussa son camarade devant lui.

Eux partis, le jeune homme resta un peu troubl et mdiocrement
satisfait de lui-mme: non qu'il se reprocht d'avoir prolong
l'entrevue au del des limites normales et fait jaser deux braves gens;
sa curiosit lui semblait lgitime. Est-ce que tout n'est pas permis
pour pntrer de tels mystres d'infamie? En prsence des coquins
triomphants qui claboussent la foule honnte, l'homme de bien se sent
investi d'un pouvoir discrtionnaire, sa conscience l'institue juge
d'instruction; mais il et fallu, pour bien faire, que l'enqute
n'arrtt pas l'action. Le marquis s'tait trouv beau, tandis qu'il
dirigeait le dbat d'un air dominateur, s'intressant aux dtails les
plus singuliers de l'affaire et relguant au second plan le duel, cette
vtille et cette banalit. La lettre de M. d'Entrelacs altrait quelque
peu la physionomie du rle: en ajournant la rencontre, elle prtait  ce
petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation.
M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les
deux lgionnaires emportaient de lui. Un homme de coeur n'est jamais
insensible  l'estime des honntes gens, quelque supriorit qu'il
s'arroge sur eux en lui-mme. Celui-ci aurait mieux aim recevoir cent
coups d'pe  la fois que d'entendre ces simples mots prononcs par un
garon de boutique: Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas press
d'en dcoudre. La seule ide que deux hommes pourraient le mal juger
pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang; il allait et
venait, relisant la lettre et se creusant la tte pour savoir o trouver
M. d'Entrelacs. Il songea un moment  se passer de son oncle et de tous
les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimit. Faire
seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrter deux fous de son
ge, par exemple, deux compagnons de son quipe nocturne, c'tait
l'affaire d'un instant; mais il avait cent raisons de mnager cet oncle,
qui tait presque toute sa famille: d'ailleurs rien ne prouvait que M.
d'Entrelacs n'et pas trouv depuis midi l'homme qu'il cherchait.
Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxime tmoin
tait-il devenu si difficile? Mon oncle a vingt amis qui sont les
miens, et pas un dans le nombre ne consent  marcher avec nous! Est-ce
parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie,
soit; mais ds que je m'offre  la rparer comme un homme, l'amiti les
oblige tous  me prter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce
qu'il leur rpugne d'avoir affaire  Gautripon. Mais les mille ou quinze
cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au
soir, n'ont certes pas la mme excuse. Et que le diable m'emporte si ce
vieux muscadin de Puchinete n'y tait pas! Ah! tant pis! j'en aurai le
coeur net, puisque le _inral_ ne sort jamais avant trois heures!

Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vnrable ami de son
oncle. Le gnral Puchinete, qui vit encore, est un riche migr
pruvien. N'tait son accent, on le prendrait pour un Franais de 1781.
Les crivains du dix-huitime sicle, qu'une importation presque rcente
a populariss dans l'Amrique du Sud, ont t ses matres favoris. Sa
mmoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait
plus; il les roucoule galamment  l'oreille des dames, et cette posie
aux couleurs effaces a pour plus d'une le charme rtrospectif des
ventails plis. Dans les runions d'hommes, il dbite volontiers des
tirades loquentes sur les liberts imprescriptibles de ceux-ci et les
iniquits incorrigibles de ceux-l. Belles faons, le geste harmonieux,
le menton ras, la tabatire en main, la bonbonnire en poche, jabot
souple et manchettes coquettement fripes, il poudrerait sa tte, si le
temps ne s'tait charg de la besogne; au demeurant, le plus galant
homme du monde, et vous allez en juger.

Mon garon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais
consign ds demain  la porte de mon coeur, si tu n'tais pas venu de
prime saut me chercher querelle. Te voil furieux, c'est parfait. Noble
courroux! laves brlantes de la jeunesse! Gote-moi ces violettes
pralines, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallis le printemps
en personne.

--Gnral, tout  l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur
ai offert du vin de Xrs comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont
rpondu: Nous ne sommes pas ici pour goter votre vin, mais pour savoir
si vous avez du sang dans les veines. Je leur ai dit: A vos ordres!
et je leur ai donn l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en
Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'tait rserve?

--Enfant! Ce n'tait pas une honte, c'tait une leon.

--Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'coliers  mon ge.

--Tarare! coute-moi. Je suis d'avis que tu dois une rparation par les
armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fte de
t'accompagner sur le terrain...

--Alors!...

--Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus
d'intresser les tmoins dans la partie; mais, cher ami, l'affaire est
si malencontreusement engage que l'honneur nous commande de l'asseoir
sur une autre base. Je l'ai dit hier soir  ton oncle, et il n'a pas
trouv un mot  rpondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon
est un vilain...

--Trs-vilain; mais qu'importe?

--Il importe que vous restiez chacun dans votre rle. Or si demain l'on
disait  Paris que deux messieurs se sont rencontrs  propos d'une
femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La
Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain,
et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu?

--Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai
insult, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de
me conduire sur le terrain!

--Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'oeil juste, et la
preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'pe en touchant au
lit d'une femme. Tu as commis un crime de lse-faiblesse et mrit un
blme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme
doit passer avant tout, et ds que tu l'as effleure, le mari recule au
second plan.

--Alors, quoi? Qu'ai-je  faire pour rparer mes torts envers cette
poupe?

--Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre
querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit  ton oncle, et s'il avait
voulu m'couter, nous aurions dj fait les trois quarts du chemin.
Gautripon ne manquerait pas de se prter  la chose...

--Il est si complaisant!

--Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prtexte avouable. Il
n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon
d'une danseuse, la politique, une thorie littraire, la couleur d'une
cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matire  querelle pour deux
hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer.

--Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne
frquente aucun thtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas,
ne parle pas, et l'on ne sait par o le prendre, except par sa femme,
que l'on prend comme on veut! Que fait-il? o va-t-il? o se tient-il,
ce personnage tnbreux qui traverse la vie comme l'gout collecteur
traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui
connaissez-vous un ami? Devinez quels tmoins ce monsieur m'a envoys
tout  l'heure? Un garon de magasin et un infirmier du Val-de-Grce, un
matassin d'hpital!

Le gnral ouvrit de grands yeux, et s'apprtait  demander les dtails
de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entre avec le colonel
Chabot.

C'est encore moi, dit-il au gnral Puchinete en lui tendant la main.
Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux
coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une
thse nouvelle, et nous dfend de dganer sous aucun prtexte.
Entendez-vous, gnral, sous aucun prtexte!

--Pour le coup, dit le Pruvien, c'est moi qui vais tre tonn.

--Et moi donc! s'cria M. de La Ferrade. En vrit, messieurs, j'admire
que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille
lev dans le coton? Oubliez-vous que j'ai men  bonne fin une
demi-douzaine d'affaires?

Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorit
irrsistible.

Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des
armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le dbat. Si
vous tiez un jouvenceau tout neuf et sujet  caution, nous ferions
peut-tre la sottise de vous conduire sur... Eh bien, non! pas mme
alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des
gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme,
on doit prvoir deux choses: la premire, c'est qu'on peut tre oblig
de faire prendre de ses nouvelles; la seconde, c'est qu'on peut tre
conduit  lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer
chez un Gautripon!

--Mais, colonel, j'y suis all moi-mme, et M. Puchinete aussi.

--Pour vous amuser, soit; cela n'engage  rien. Est-ce que mes soldats
ne vont pas se distraire o bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se
querellent jamais aprs boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce
qu'on leur permettrait de dganer sur le terrain contre ces dbitants
d'honnte hospitalit?

--Le cas est diffrent: ils payent.

--Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et
vous prtez l'clat de votre nom et le prestige de votre personne aux
soires de ce faquin-l! Confiez-moi le soin de votre honneur: vous ne
craignez pas, je suppose, qu'il priclite entre mes mains?

--Non, colonel; mais encore est-il bon que je sache o vous voulez en
venir.

--Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa
femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosit; le
grelot que vous avez attach hier soir a fait du bruit dans le monde.
Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont
rcuss unanimement? Vingt-quatre heures plus tt, vous auriez eu des
tmoins  choisir par douzaines. C'est que le problme n'tait pas pos.
Il l'est maintenant, grce  vous, et chacun sent qu'il faut attendre et
se tenir en garde jusqu' ce qu'il soit rsolu. Il y a un fond de pudeur
sous la lgret parisienne, mon cher. On tolre longtemps le luxe
inexpliqu d'une maison amusante, on se jette les yeux ferms dans un
courant de plaisirs sans demander si la source en est pure; mais qu'une
seule voix se mette  crier gare, c'est un sauve-qui-peut gnral. Le
signal est donn; Paris veut avoir le coeur net de cette mystrieuse
opulence; il faut que ce monsieur nous dise o sont les capitaux dont il
tale impudemment le revenu. C'est  nous de l'interroger; sa
provocation nous donne un droit illimit d'enqute. Comment! un homme
n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on
veut savoir o sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist
avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'pe avec un
gueux qui a peut-tre toutes ses fermes dans l'alcve de la Gautripon!

M. d'Entrelacs prit la parole.

Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander
des comptes? N'tes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a
renonc au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honntes
gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se
commettre, mme sur le terrain; je doute cependant qu'on puisse
repousser un cartel par la question pralable, lorsqu'on a dit et fait
la veille ce que nous avons fait et dit hier soir.

--Eh! cher ami, le procureur imprial en dit bien d'autres aux vauriens
qu'il trane en justice! Et si messieurs les sclrats prtendaient se
rhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain
tout entier se lverait dans un immense clat de rire.

--Nous ne sommes pas au Palais.

--Non, mais les vilenies que le Code a oubli de punir sont toutes du
ressort de l'opinion publique.

--J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous
en restions l.

--Je veux mettre Gautripon en demeure de se dbarbouiller publiquement,
et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu
de Florence!

MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardrent en ouvrant de
grands yeux. videmment, le jeu de Florence tait pour eux lettre close.
Le colonel comprit leur silence et s'expliqua.

Un Franais, galant homme s'il en fut, est insult publiquement aux
_cascine_ de Florence par un compatriote qui,  tort ou  raison,
passait pour un faussaire et un escroc. L'insult, qui avait fait ses
preuves, et plutt dix fois qu'une, se dtourne froidement vers un grand
seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit:

Monsieur, on ne peut chercher querelle  un homme qui n'est pas net;
mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre
compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi.
Voil la marche  suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous
soumettons le cas aux tmoins de Gautripon: ils prennent fait et cause
pour leur commettant; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner
plus de corps  l'affaire, je me charge de l'autre.

Le jeune homme allgua l'humble condition des tmoins, qui rendait,
selon lui, cet arrangement difficile.

Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus
que deux classes dans la socit: les honntes gens et les coquins. Ceux
dont vous me parlez ne sont assurment pas  la solde de leurs femmes;
il n'y a pas raison pour qu'on ddaigne de s'aligner avec eux. Deux
sous-officiers lgionnaires! Peste! vous tes bien dgot! J'en prends
un de confiance: le garon de magasin, mon grade ne me permettant pas
d'avoir affaire  l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec
des hommes de notre monde...

--Et moi donc! riposta vivement le crole. Comprend-on par exemple que
Brchot reste  la cantonnade lorsque Gautripon est en scne?

--Bien parl! dit le Pruvien, d'autant plus que Brchot est une fine
lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de
Paris; mais tu oublies que Brchot n'a pas pouvoir pour dfendre la
femme d'un autre:

    Un insolent parlait mal de ma belle;
    Je la vengeai. Qui prit? Ce fut elle.

Si tu tiens  rgler ce compte avec Brchot, il ne boudera pas; mais il
faut en revenir  ma premire ide, prendre un prtexte et mettre la
femme en dehors  tout prix.

La discussion se prolongea jusqu'au dner et mme aprs, car ces
messieurs dnrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot
prvalut, moins par son mrite intrinsque que par l'autorit de
l'inventeur.

Le colonel Chabot n'tait autre que cet ancien capitaine qui survcut 
toute sa compagnie et monta positivement seul  l'assaut du fort de
Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait  cinq grandes minutes
d'intervalle, le trouva adoss contre un vieux mur et piquant dans un
tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix.
Par miracle, il n'avait que des blessures lgres, et le pre Bugeaud
l'envoya porter  Paris les clefs de la place. Dcor de la propre main
du roi, il avait fait son chemin par une srie de coups d'clat, et
toute l'arme disait qu'il serait arriv plus haut sans ses duels, la
tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son
caractre.

Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagn en popularit.
C'est pourquoi le lendemain  midi les malheureux tmoins de Gautripon
tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom.

Ils s'taient prsents plus crnement que la veille, soit que la
rflexion leur et mont la tte, soit que Jean-Pierre leur et mis le
feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annona leur arrive
indiquait nettement la rsolution d'en finir.

Messieurs, leur dit le jeune crole, j'ai l'honneur de vous prsenter
le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs
pour dbattre l'affaire avec vous. Prenez place; je me retire.

De ce petit discours, les deux lgionnaires n'entendirent qu'un mot.
Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas mme  le reprendre.
Monpain jeta le sien sur un divan; l'un et l'autre avancrent  l'ordre
machinalement, comme deux statues ambulantes; leurs petits doigts
cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.

L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le
colonel lui-mme oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens
devenaient ses gaux.

Rastoul! dit-il d'une voix brusque.

--Prsent! mon colonel.

--Dans quel rgiment avez-vous servi?

--Au 3e lger, 78e de ligne. Engag volontaire du 10 septembre 1826,
rengag le...

--C'est bon. O avez-vous gagn ce ruban-l?

--A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.

--Tudieu! ce n'est pas de la petite bire! Pourquoi n'avez-vous pas
avanc?

--Faute d'instruction, mon colonel.

--Combien de fois avez-vous t cass?

--Pas une, mon colonel.

--Comment avez-vous pu vous dcider  monter la garde devant une
boutique?

--Il faut vivre, mon colonel.

--La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas?

--J'ai une femme et deux enfants.

--Et vous, Monpain, vous tes encore au service?

--Parfaitement, mon colonel; mon temps finit dans dix-huit mois.

--Ce n'est pas  l'hpital que vous avez attrap la croix?

--Non, mon colonel; c'est  l'Alma.

--Dans les ambulances?

--Oui et non, mon colonel; je suis all au feu chercher le commandant
Trochard, et je l'ai rapport sur mon dos.

--Allons! vous tes encore un brave homme, vous! Il y a de fires gens
dans notre arme. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces
deux gaillards s'claboussaient jusqu' l'chine dans le bourbier d'un
Gautripon!

Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton
de commandement:

Attention! buvez-moi a!

Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.

A votre sant, mon colonel! dit Rastoul.

--Et la compagnie, ajouta Monpain.

M. d'Entrelacs salua de la tte; mais il avait du mal  garder son
srieux; car c'tait bien la premire fois qu'il voyait une affaire
d'honneur mene ainsi tambour battant.

Le colonel se mit  cheval sur une chaise, aspira deux bouffes de
cigare, et lorgnant  travers la fume les deux lgionnaires debout:

Ah ! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici?

Monpain se retrancha timidement derrire le camarade.

Moi, je ne sais rien, dit-il; je ne connais pas mme M. Jean-Pierre.
C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance.
Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce
petit service-l.

--C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul,
connaissez-vous M. Gautripon?

--Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu...

--Pas si vite! on se brle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre
estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous
frquentez ce cadet-l?

--Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.

--Et vous l'avez bien rencontr six fois en quatre annes, hein?

--Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai
l'honneur de vous voir en ce moment ici.

--Ne pas confondre!... Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le
rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu.

--Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant...

--Quoi?

--J'aurais les yeux bands en face de douze canons de fusil, et je
dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme.

--Mais, tte de clou que vous tes! il y a vingt-quatre heures, vous ne
saviez pas seulement son vrai nom!

--Mon colonel, on peut connatre les gens sans savoir les sobriquets
qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et
tous les gens du quartier vous diront comme moi.

--Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans
votre quartier, monsieur Rastoul?

--Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.

--Il est pourtant mari, et rudement, j'ose le dire.

--On dit tant de choses, mon colonel!

--On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous
un mtier,  votre homme?

--Oui, mon colonel.

--Il en a un propre en effet!

--Dame! tout le monde ne peut pas tre snateur. M. Jean-Pierre est
employ.

--Aux menus plaisirs de la France!

--Je n'y suis plus, mon colonel.

--Lui savez-vous un domicile?

--Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien
tranquille.

--Non, Rastoul, aux Champs-lyses, dans un htel de trois millions!

--Mais, mon colonel, j'y suis all, c'est au cinquime!

--Et moi j'ai pass cent fois devant la porte cochre, c'est un palais!
Avez-vous une ide de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?

--Mon colonel, a va dans les trois mille; il me l'a dit.

--Trois mille francs? C'est  peu prs ce qu'il mange tous les jours.

--Tous les ans?

--Tous les jours! Sa dpense annuelle est d'un million selon les uns, de
quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et
n'en parlons plus.

--Mais o prendrait-il a, mon colonel?

--Voil prcisment ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et
c'est pourquoi nous avons tir l'affaire en longueur. Vous ne supposez
pas que nous ayons peur de Jean-Pierre?

--Oh! mon colonel!

--Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant  un chien.

--M. Jean-Pierre! un chien!

--Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je dfendrais
 mon ami de le toucher avec l'pe, mais le bton serait encore une
arme trop noble pour sa peau.

--Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la
tte. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il tait, le malheureux garon?

--On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme,
un mari qui spcule sur sa honte, un volontaire du dshonneur!
Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire,
si je ne vous avais barr le chemin?

--Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de
m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est
pourtant un bien honnte homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur
lui-mme ne m'terait pas a de l'esprit!

--Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires!
Informez-vous, au moins!

--Auprs de qui, mon colonel?

--Eh! posez-lui la question  lui-mme! Demandez-lui pourquoi il tale
aux Champs-lyses une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un
crime? Rptez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et
selon la rponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures?
Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante,
non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je
ferai moi-mme amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par
hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne
vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise 
rpondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre
partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carr, cela?
Dites que nous ne faisons pas galamment les choses?

Trop galamment sans doute au gr du pauvre infirmier-major, car il se
rcria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des
neutres. Rastoul lui-mme parut moins sensible  l'honneur de croiser le
fer avec un colonel qu'au dsagrment d'affronter la plus illustre pe
de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et rpondit en homme qui
croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas:

Mon colonel, merci de votre honntet; mais l'affaire ne peut gure
tourner comme a, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera
qu'il est mal jug, et alors nous aurons tout profit  vous communiquer
la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est 
lui que je m'en prendrai, et pas  vous.

L'entrevue se termina par des poignes de main  dsosser un boeuf, et
l'on convint de se retrouver chez le colonel, ds que Rastoul aurait une
rponse  donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne
parut nulle part, et n'crivit  personne. Le dimanche matin au petit
jour, vers huit heures, tandis que la belle milie dormait du plus
gracieux sommeil, l'infme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la
pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et
s'informa si les enfants taient veills.

Pas encore, monsieur, rpondit-elle; mais M. douard ne tardera gure:
il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain.

Le volontaire du dshonneur (pour emprunter la priphrase du colonel
Chabot) parut charm de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du
petit garon, s'agenouilla devant le lit, carta les rideaux, et guetta
le premier sourire du baby. Presque aussitt le tout petit ouvrit les
yeux et tendit ses gros bras nus en criant:

Ah! papa! ah! papa, papa!

Et les baisers de pleuvoir sur deux joues ingalement colores, dont
l'une tait rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des
enfants comme l'espalier celle des pches. Aux cris joyeux du petit
douard, une autre voix rpondit de la chambre voisine. C'tait Mlle
milie qui  son tour criait _papa_!

Attends! rpondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une!

Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit
de la jeune soeur.

Bonjour donc, mes amours! dit milie en les attirant tous deux par le
cou.

Elle se mit  les embrasser l'un aprs l'autre avec une telle volubilit
que sa petite tte allait de droite  gauche comme un battant de cloche.
Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout  coup le pre et
le frre disparurent comme noys dans un flot de soie blonde. Et de
rire!

Mais Lon, qui tait l'an, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu
d'un tel vacarme. On l'entendit bientt crier:

Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!

--Dans un moment! rpondait le pre.

Mais cet ge est l'impatience mme, quoiqu'il ait du temps devant lui.
Matre Lon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil  un
lvite dans sa longue tunique, et coiff de mille petites boucles
indpendantes qui frisaient en tous sens.

Ah! gamin! cria le pre.

--Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de
suite sur tes genoux, il va te sauter sur les paules.

--Essaie!

--Hop! Voil. Bonjour, les petits anges! milie, range tes cheveux, que
j'aperoive le bout de ton nez!

En mme temps il passa par-dessus la tte de Gautripon et tomba sur le
lit pour complter le groupe.

Prends donc garde! criait milie, tu as manqu d'craser mon baby.

--N'aie pas peur; a me connat. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu
n'tais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais casse. Pas
vrai, pre?

La bonne anglaise, exacte  son devoir, vint prendre le plus jeune pour
le baigner. Il se laissa couler  bas du lit et fit trotter ses petons
roses vers la porte, en retournant la tte d'un air fier. Le frre et la
soeur acceptaient son dfi et commenaient  lui donner la chasse, mais
les gens attachs  leurs petites personnes les rclamrent  leur tour.
Lon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une
gravit comique:

Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est  toi, mon me  Dieu, mon
coeur  papa.

--Et  maman! ajouta M. Gautripon.

--Et  notre ami! poursuivit la petite fille.

L'ami c'tait Brchot. Que pouvait-il faire  cette heure? Il avait
achev la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son
gain chez lui; car il avait un appartement quelque part,  cent mtres
de la maison, pour la forme. Madame tait probablement veille, mais
elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont
l'art de se bercer elles-mmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en
extase devant la baignoire o s'battait le petit garon, et pens que
Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune
milie ou ce diablotin de Lon s'chappaient des mains de leurs gens et
venaient se pendre au cou de papa. Et l'infme s'panouissait
visiblement sous les baisers de ces lvres fraches, sous le regard de
ces yeux purs.

Pour le pre et pour les enfants, le dimanche tait vraiment une fte.
C'tait le seul jour que M. Gautripon drobt  ses mystrieux travaux.
Depuis l'aube jusqu' midi, les enfants lui appartenaient, et
rciproquement. Il leur administrait leur premier djeuner ds qu'on
avait achev la toilette. Il versait le chocolat des deux ans, il
dcoupait lui-mme et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit
douard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf  la
coque n'avait t vid de si bel apptit. Le prcepteur et la
gouvernante avaient cong; toutes les questions qui s'veillaient dans
ces jeunes ttes taient rsolues par la douce et patiente rudition du
papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Brchot
envoyait  la maison le jour o ils taient mis en vente. Le papa
racontait des histoires, toujours les mmes, car les enfants n'coutent
avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il piait ces
premiers traits de caractre qui dclent les instincts bons ou mauvais
de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur
de celui-l, et constatait avec orgueil que son nom serait port dans le
monde par de braves petites cratures.

Au milieu de ces occupations, le premier coup du djeuner de famille
sonnait toujours trop tt. Dj! s'criait-on d'une voix unanime, et
le matre de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe o
l'on faisait son lit tous les matins. Il tait sa jaquette de molleton
et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre
les enfants dans la salle  manger. Les enfants, non plus que lui, n'y
djeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait gnralement 
midi et demi, et Brchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait
quelquefois.

Ce jour-l, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et
Brchot fit son entre au dessert. Le seul incident  noter fut une
querelle entre l'an des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prtendait
le contraindre  manger des crevettes, et le pre affirmait comme
toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir.

Si tu ne m'obis pas, s'cria M. Lon  bout de patience, je dirai ce
que tu es.

--Dis-le donc tout de suite!

--Tu m'en dfies?

--Oui!

--Eh bien! tu es un plican. Voil!

--Et en quoi suis-je un plican, mon bonhomme.

--En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste
pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare  l'oiseau qui s'ouvre
le ventre pour nourrir ses petits enfants.

--Lon! dit Mme Gautripon, vous tes ridicule.

--Moi aussi, maman, dit la petite milie avec une adorable candeur.
Quand Lon a parl du plican, j'ai pens tout de suite: Oh! c'est bien
papa!

Jean-Pierre grignotait son pain comme  l'ordinaire; mais, si quelqu'un
l'avait surveill d'un peu prs, on et probablement remarqu que du
revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil.

Brchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il
serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa
embrasser par les enfants. Le matre d'htel s'empressa de le servir,
mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon
avait la matine souvent mlancolique. Mme Gautripon lui adaptait  ce
propos un vieux dicton bien connu:

Brchot du soir, espoir, disait-elle; Brchot du matin, chagrin.

Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont
moroses  la maison. Toutes leurs grces se dpensent au dehors, et il
n'en reste plus pour l'intrieur.

Mais cette fois ce n'tait pas une perte de quelques milliers de louis
qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Brchot
avait t lard de plaisanteries fines dont le sens lui chappait. En
feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie
prive parce qu'on leur dfend de parler politique, il avait cru
rencontrer des allusions indirectes  sa vie,  ses amours,  certain
htel des Champs-lyses. On parlait  mots couverts d'un scandale
rcent qui devait se dnouer sur le terrain d'aprs les uns, qui allait
tre touff sous le mpris d'aprs les autres. Aucun nom n'avait t
crit ou prononc; rien ne prouvait que la famille Gautripon ft en
cause. Cependant Lon Brchot se sentait envahi par cette inquitude
sourde et cette trpidation intrieure qui annonce aux animaux eux-mmes
l'explosion d'un orage.

Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne
veux pas que leur rcration soit retarde par mon inexactitude.

Le petit Lon rpondit:

Nous ne sommes pas presss; nous attendrons papa.

--Allez toujours, dit la mre, puisque votre ami vous le permet.

--Du reste, ajouta Jean-Pierre en dposant sa serviette, j'ai fini.

M. Brchot l'arrta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif.
Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie lectrique, on vint
prendre les enfants et leur pre demeura. Les gens devinrent qu'on
n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.

Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers
Brchot et lui dit:

Tu avais quelque chose  nous conter?

--Non, rien. Et toi?

--Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre?

--C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier aprs-midi?

--Personne absolument, pour la premire fois de la vie.

--trange! Vous n'avez aucune ide de ce qui a pu retenir tous vos amis
chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous?

--C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour.
Tantt on a la foule et tantt pas un chat, selon le vent.

--Vous n'avez pas entendu dire qu'il ft rien arriv ici?

--Quand?

--Mercredi soir.

--Mais non, rien que je sache.

--Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?

--Absolument. Que crains-tu?

--Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas  la merci du
premier venu, dans les situations comme la ntre? Il n'y aura ni repos
ni scurit possible tant que je n'aurai pas tu un de ces insolents
bavards.

--Lon! s'cria milie. Vous voulez donc me faire mourir?

--Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi
qui vous le promets.

Sur cette assurance, on sortit de table.

Une demi-heure aprs, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa
tasse de th en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde.
On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne tait debout dans
l'antichambre et sollicitait un entretien.

Le crole se recueillit un instant, prit sa rsolution et dit au valet
de chambre:

Faites entrer.

M. Gautripon se prsenta le front haut, l'oeil brillant, les lvres
ples et imperceptiblement crispes; toutefois son attitude n'avait rien
de provoquant. Il s'arrta sur le seuil, le chapeau  la main, en homme
qui demande une deuxime permission avant d'entrer.

M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante:

Monsieur, lui dit-il, si vous tes venu ici pour me contraindre  faire
ce que mes amis dsapprouvent, je vous prviens qu'au premier geste je
vous tue comme un chien. C'est  vous de savoir si vous voulez sortir
vivant d'ici.

--Monsieur, rpondit Gautripon, vous vous mprenez sur le but de ma
visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous
ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prtention soit bizarre en
elle-mme et trs-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens
faire entre vos mains une sorte de confession gnrale; mais lorsque
vous m'aurez rendu l'estime que je mrite, je compte que vous m'offrirez
spontanment l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme.

--Asseyez-vous et parlez, dit Lysis.




III


Monsieur, dit Gautripon, vous m'couteriez mal et d'un esprit prvenu,
si je commenais mon rcit par le commencement. Sachez d'abord quels
sont mes moyens d'existence.

Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de
littrature franaise dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez
jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des
tablissements qui m'emploient, la date de mon entre en fonction, le
chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de
Mmes les suprieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept
annes je travaille rgulirement dix heures par jour en moyenne pour
gagner trois mille francs.

Le marquis tendit nonchalamment la main, prit les papiers, les
feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta
sur la table en disant:

Budget des recettes!

--J'entends, rpondit l'infme. C'est le budget des dpenses qui vous
intresse surtout.

--Naturellement.

--Tout est prvu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un
examen de cette gravit sans s'y tre prpar avec soin. Donc je vous
prouverai que mes dpenses,  moi, n'excdent pas mon humble revenu. Ma
comptabilit prive est en ordre: c'est bien le moins quand on est
comptable par tat! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit
livre de dpenses, je prends la libert d'appeler votre attention sur le
mtier pnible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce.
Un homme qui travaille assidment dix heures par jour pendant sept ans
n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut gure le confondre avec ces
mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un
gagne-pain. Qu'en pensez-vous?

--Nous verrons bien.

--Voyez tout de suite. Voici tout le dtail de mes dpenses annuelles,
depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'
la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes
djeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidle cocher_;
douze cents francs pour mes dners: potage, un plat de viande, pain 
discrtion,  l'htel Gautripon, avenue des Champs-lyses.

--Ma foi! dit le crole, voil qui devient original. Puisque nous sommes
en si bon chemin, monsieur, j'espre que vous allez tirer un troisime
cahier de votre poche et me prouver, pices en main, qu'avec vos douze
cents francs Mme Gautripon fait marcher son mnage et place quelque
chose  la caisse d'pargne.

--Jeune homme, vous m'tonnez. Je croyais en avoir assez dit pour
obtenir au moins une trve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air
d'un lgant, vous savez si j'ai la rputation d'un viveur; on ne vous a
jamais cont que j'eusse touch une carte; vous ne m'avez pas rencontr
le cigare  la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car
l'omnibus lui-mme est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc
supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des
plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont
il s'agit. Serait-ce la vanit de paratre? Encore moins. Je sais ce
qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que
vous m'avez faite j'ai support plus de ddains polis et d'impertinences
dguises qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.

--Vous auriez d nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux
sous-officiers que votre tolrance conjugale tait vierge de
spculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs,
il est plein d'indulgence pour les plus tonnantes faiblesses de
l'amour.

--Vous vous trompez obstinment, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la
personne qui trane mon nom  quatre chevaux. Non-seulement je ne lui
suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais
commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mriterais
l'pithte dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas
mme mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une
pauvre crature mal dirige. Les enfants sont miens de par la loi, qui
n'en peut mais, de par l'glise, qui n'est pas infaillible, de par mon
affection, que je place o bon me semble; mais vous n'avez pas fait une
dcouverte bien subtile en devinant qu'ils sont ns de mon ami Brchot.

--Votre ami?

--Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure.

--Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la
voie des explications catgoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru
limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y
rien comprendre.

--En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour dtendre un peu
la raideur de votre premier accueil. Si vous n'tes pas tout prs de
m'accorder votre estime, vous ne me mprisez plus aussi rsolment que
ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas dracine, je le vois, mais
elle s'branle. Est-ce vrai?

--Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir o vous me conduisez.

--C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant couter l'histoire
de ma vie, et vous m'excuserez  l'avance, si le dtail en est un peu
long.

--Soit.

--Veuillez seulement me promettre deux choses.

--Qui sont?

--La premire, de vous battre avec moi, si mon prsent et mon pass vous
paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce rcit une seule
circonstance o vous vous seriez conduit mieux que moi.

--Ceci, monsieur, est trop lmentaire pour tre mis en question. Aprs?

--Promettez-moi le secret absolu dans le cas o vous me rendriez toute
votre estime. Si messieurs vos tmoins voulaient savoir les faits qui
m'ont rhabilit  vos yeux, vous leur rpondriez seulement que vous me
connaissez  fond, et que vous me tenez pour honnte homme.

--Volontiers.

--Merci, monsieur. Je commence. La condition o je suis n (vous l'avez
peut-tre entendu dire) n'tait pas seulement humble, elle tait
misrable. Je ne dis pas cela dans l'intrt de ma dfense: la misre
n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais
il faut que nous suivions ds les premires tapes la fatalit qui m'a
conduit ici. Ma mre faisait des mnages  Metz; mon pre tait un de
ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au
dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'ide de m'envoyer  l'cole ne
leur vint pas mme en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins
et tous les soirs, le pre une ou deux fois par semaine. Quelques
voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journe, mais je
leur chappais souvent. Sitt la porte ouverte, je courais battre le
pav et patauger dans les ruisseaux de la ville. Rcration prophtique,
pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue!
Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles,
tandis que la fange parisienne, o le destin pensait me noyer, n'a pas
encore clabouss mon me, Dieu merci!

J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mre fit une chute dans un
escalier, fut porte  l'hpital et mourut. Mon pre ne pouvait plus me
laisser  moi-mme: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna
le mtier, petit  petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur
nos genoux et couchant tantt ici, tantt l, dans les granges plus
souvent qu' l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient 
vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux mme
qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le
seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes
pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutt deux
qu'une. Je rvais de gagner quelques sous par moi-mme, ce qui ne tarda
pas longtemps. Mon autre ide, c'tait de m'lever au-dessus de mon tat
en apprenant  lire et  crire. J'avais remarqu, chemin faisant, que
dans presque tous les villages il y avait un matre d'cole, et que cet
homme tait plus honnte et plus obligeant que les autres. Avec cela,
nous avions une heure ou deux  perdre chaque soir, tandis que les
paysans soupaient ou faisaient la veille. Mon pre employait ce temps 
fumer sa pipe ou  compter les gros sous.

Pour avoir de l'argent  moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait
de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais
au moins ma nourriture. Il commena par rpondre que j'tais trop petit,
mais je parvins  le convaincre: il demanda crdit pour moi  un
marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur  huit
ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes
petites paules. En t, je dbitais de l'amadou, des briquets, des
chapeaux de paille. En hiver, c'tait presque toujours un baril de
harengs, qui me cotaient un sou la pice et que je vendais deux. Ma
petite taille appelait l'attention, et ma grande volont de russir
intressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par
l'oreille et disaient: Tu dois tre Juif; il n'y a que les Juifs pour
tre marchands de si bonne heure. Je rpondais en faisant le signe de
la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me
glissaient deux liards dans la main, mais j'tais dj trop fier pour
recevoir l'aumne. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoch
des liards  huit ans, j'eusse accept des millions  vingt-huit, et je
n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.

Le premier jour o je possdai deux francs d'argent mignon, je les
portai gaillardement  un vieux matre d'cole. Je croyais, dans mon
innocence, qu'tant plus g que les autres, il devait en savoir plus
long. Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce
que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante
sous? Ce vieillard tait un digne homme; il rit de la navet, me
rendit mon argent, me donna un abcdaire et me dit: Toutes les fois
que tu passeras par chez nous, je te promets une leon d'une heure, et
nous allons commencer ds ce soir. Je rpondis firement que je ne
voulais rien pour rien. Petit bta! s'cria-t-il, sache que
l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas mme le roi,
ne pourrait la payer ce qu'elle vaut.

Tous les matres  qui je m'adressai ne furent pas si gnreux; il est
vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en
deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installs dans
les villages o mon ngoce me conduisait. Le pre se fcha lorsqu'il sut
que j'avais gaspill plus de cinquante francs dans les coles; mais,
quand il me vit prendre un almanach sur la fentre de l'auberge et lire
couramment la premire page, il se mit  pleurer de joie comme un vrai
pre qu'il tait.

Pardonnez-moi, monsieur, la prolixit de ces dtails. Voil plus de sept
ans que je vis en moi-mme sans pouvoir m'ouvrir  personne. L'homme est
un animal sociable aprs tout. Quand il n'a pas un ami srieux  qui
parler, il montrerait le fond du sac  son plus mortel ennemi.

Trois ans d'tude  btons rompus et de lecture sur le pouce m'levrent
au modeste niveau de mes matres. J'en savais autant qu'eux; ils le
disaient eux-mmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais
l'imprim et le manuscrit, mais j'crivais passablement; je calculais
vite et de tte; j'avais une teinture d'histoire; je possdais la
gographie des quatre-vingt-six dpartements; un jeune desservant de la
Lorraine allemande m'avait mis au latin et commenait  m'embaucher pour
le sminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien
voulu devenir un gros cur de village, salu sur les routes  grands
coups de chapeau! Mais le devoir me dfendait d'abandonner le pre,
maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui
coter un sou.

J'tais bien dcid  lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais
lui-mme m'apprit un jour qu'il avait dispos de moi. J'avais bientt
douze ans; c'tait au milieu de septembre; nous nous trouvions au
village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble,
ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta
que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de prfecture,
avaient entendu parler de moi, que les autorits pensaient  faire
quelque chose pour un petit garon qui s'tait si bravement lev
lui-mme, et que le proviseur du collge royal m'attendait le lundi pour
me tter  fond.

S'il est content de toi, dit mon pre, tu seras duqu, nourri, log,
tout enfin, jusqu' l'ge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en
travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de
grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant
sous-prfet, avec l'aide de Dieu.

L'ide de m'lever si haut me fit rire et rougir  la fois.

Mais, papa, rpondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que
vous seriez donc? Colonel ou gnral?

--Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu' prsent, car je ne
pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me
laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me
passer de mon fils et le prter au gouvernement pour qu'on l'instruise.

Je remerciai mon pre de ses bonts, et le lundi suivant je comparus
devant le proviseur de Metz. Les vieux btiments du collge taient
imposants; de ma vie je n'tais entr dans une maison si haute. Mon pre
s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle crasante, o
cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout
cela m'blouit sans m'intimider; je rpondis aux questions comme un
vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'imptueux comme un
battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'aprs avoir
subi plusieurs affronts immrits. Mon examen fut magnifique: le
proviseur et ceux qui sigeaient avec lui dclarrent que j'irais loin.
On fit chercher mon pre, qui entra ple et tremblant et flchit le
genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un
matre-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait 
bourse entire avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement  payer
mes menus plaisirs.

Quant  a, rpondit-il navement, il saura bien le gagner lui-mme:
permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en rcration.

Pauvre bonhomme de pre! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la
rentre, et il me conduisit lui-mme de village en village chez tous les
matres qui m'avaient ouvert la porte du collge. Je fus ft, Dieu
sait! et rgal  la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma
protection, si jamais je devenais ministre. Le cur qui m'avait appris
la grammaire latine crut devoir me prmunir contre les entranements du
monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous
attendrir.

J'ai pass quatre annes au collge de Metz, toujours premier dans ma
classe, et combl de prix  la distribution. Mes camarades me
considraient et m'aimaient, les professeurs taient pleins de bont
pour moi; le prfet, le gnral et les premiers magistrats de la cour
royale s'intressaient  ce bambin miraculeux et se disputaient le
plaisir de le protger. Le principal libraire de la ville, qui tait le
meilleur et le plus gnreux des hommes, me faisait sortir le dimanche;
il retenait mon pre  dner ce jour-l, quand par hasard il se trouvait
 Metz: autrement le pre et le fils auraient mang au cabaret. Je
m'battais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin
frachement coup; bref, j'tais le plus heureux gamin de la terre, et
je ne dsirais rien au-del de ce que j'avais. Seulement, le jour des
prix, le prfet me dcernait sur sa cassette un bel ouvrage dor sur
tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes,
louait la gnrosit de M. le prfet, la sienne, celle des autorits et
la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misrable
porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais
pas le coeur assez bas pour renier mon pre ou pour rougir du mtier qui
nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces
messieurs ravalaient en public un honnte homme sous prtexte d'honorer
son fils. Le pre Gautripon n'tait pas susceptible; cependant, la
troisime fois qu'il vint assister  ma gloire, il me dit en sortant du
collge:

Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je
suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux tre rentier,
d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour a il me
manque une chose indispensable, les rentes.

Cela lui vint plus tt qu'il ne pensait, et, grce  moi, dont je conus
un orgueil lgitime.

Je venais d'achever ma troisime, et j'tais en vacances chez
l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin,
mon pre arriva, plus anim qu' l'ordinaire, avec une pointe de vin
dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est
gure dans l'habitude des pauvres gens:

Nous irons  Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers
matres du monde. Ceux d'ici ne sont que des nes; je leur ferai cadeau
de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bt. Au diable le
commerce! au diable les Messins!... except vous, monsieur Alcan!

L'exception tait pour mon hte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme
avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprmes que deux
matres de pension taient venus de Paris  Metz en remonte, que M.
Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient
livr un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais
au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait
jet dans la balance: il assurait six cents francs par an  mon pre
jusqu' la fin de mon ducation. C'tait plus que nous n'avions gagn 
nous deux dans notre meilleure anne.

Vous tes riche, monsieur, vous l'tiez avant de natre. Ce chiffre de
six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne reprsente
 votre esprit qu'une poigne d'or, un prsent du 1er janvier, une
bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un
pauvre petit garon comme j'tais, cela reprsentait la fortune et la
gloire. Je voyais mon vieux pre exempt du travail, affranchi du besoin
jusqu'au moment o je pourrais choisir un tat. J'tais fier de devoir
son indpendance  moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma
famille dans un ge o mes camarades cotaient  leurs parents. Mon
travail valait donc bien cher? J'tais donc un enfant d'un mrite hors
ligne, puisqu'on achetait  grand prix l'honneur de me donner des
leons? M. Mathey s'tait engag envers nous par-devant notaire; il
avait pay six mois d'avance et donn cent francs pour notre voyage, qui
n'en cotait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et
d'annoncer  tous les passants une si magnifique aubaine. Le pre me
dfendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos
affaires  ces grigous de Messins.

Lorsqu'il eut liquid son commerce, vendu ses quelques meubles et pay
ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet
homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait
cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de ct dans une vie si rude.
Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes
livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'et
envoy  la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon pre
s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de
vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu' sa mort la
mme petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est l que
j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma
pension.

Je fus bien accueilli des matres et des lves, parmi lesquels tait
dj Lon Brchot. Mes premires relations avec lui datent du jour mme
de la rentre. Je le vois encore debout devant la petite boutique o la
portire vendait des billes et des gteaux. Une poigne d'or et d'argent
qu'il talait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas vol son pre:
il me semblait impossible qu'un garon de notre ge possdt honntement
un tel trsor. Du reste, il tait le plus grand de la moyenne cour; je
ne l'ai dpass que vers la rhtorique;  quinze ans, il avait presque
la tte de plus que moi. Sa figure tait dj fort agrable; il riait 
tout propos et disait ce qui lui passait par la tte. Tout le monde
l'aimait, d'autant plus qu'il rgalait tout le monde. Du plus loin qu'il
m'aperut, il me cria:

Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui
paye!

J'allais rpondre firement que je n'avais besoin de personne, et je
cherchais le papier o mon pre m'avait envelopp quelques sous,
lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon
oeil. Je sautai sur Brchot pour lui apprendre  vivre, mais il tait
plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour
me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me
relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du
vainqueur commenaient  me huer; mais il me tendit la main avec une
bonne grce irrsistible, et me dit:

Tu es un petit brave, et je suis une grande bte. Pardonne-moi, et
touche l. Comment t'appelles-tu?

--Gautripon.

--Ah! Gautripon le fort?

--Oui. Comment sais-tu a?

--Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les
prix.

--Je suis de Metz.

--Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille
qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapze. Tu me feras mes
versions, veux-tu?

--Je veux bien.

--Et je te payerai des gteaux.

--Je ne veux pas.

--Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu
seras mon ami.

--Quand je te connatrai, Alcibiade!

Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il
tait trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins 
distance et qui rpondis froidement  toutes les avances qu'il me fit.
Quelque chose me disait que l'amiti n'est possible qu'entre gaux, que
ce grand garon cousu d'or tait trop au-dessus de moi par la fortune,
que j'tais trop suprieur  lui par le got du travail et le srieux de
l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le frquenter cette
anne-l, car je passais presque toutes les rcrations  l'tude. Mes
premires places au collge n'avaient pas t bonnes; mon professeur
disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les lves de Paris.
J'avais  coeur de soutenir ma rputation et de payer ma dette: je fis
de tels efforts que le patron qui n'tait pas tendre me conseilla de me
mnager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus
belle, si bien qu'aux vacances de Pques j'tais premier en tout sans
conteste, comme Brchot tait dernier sans rival. Tous les prix du
collge m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne
fisse merveille au concours gnral.

Mais M. Mathey commit une imprudence au moment dcisif. La premire fois
qu'il nous conduisit  la Sorbonne, il me prit  part dans la rue, et
m'expliqua, chemin faisant, qu'il tait content de moi, que j'avais fait
des efforts mritoires, mais que tout cela n'tait rien, si je ne
russissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il
s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.

Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collge ne
sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des
prix du collge, et remports souvent par des lves qui payent dix-huit
cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succs au
concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons
chercher jusque dans les bas-fonds de la socit trois ou quatre sujets
que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui dbouche sur la
place  la tte de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il
aurait pu vous enrler l'anne dernire, et il s'est tenu  quelques
pices de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de
son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous
battait, aprs ce qui s'est pass  Metz, il pourrait dire que j'ai jet
mon argent par les fentres.

Cet encouragement froce aurait exaspr un jeune homme moins docile ou
moins consciencieux que je n'tais. Mon respect et ma reconnaissance
pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger:
il me sembla que le devoir en personne m'avait parl par sa bouche; mais
le but fut dpass. Il se trouva que M. Mathey m'avait administr une
trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation veilla chez moi tout un
monde de sentiments et d'ides dont je n'avais que faire pour traduire
en franais une demi-page de grec. Je perdis la moiti du temps 
m'peronner moi-mme,  me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrs,
et que l'honneur de la famille tait au bout de ma plume. A force de
vouloir me surpasser, je tombai tout  fait au-dessous de moi-mme, et
je n'obtins pas seulement le huitime accessit. Ce triste rsultat se
connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accabl que je
faillis tomber malade et renoncer forcment aux autres preuves du
concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase 
jamais mmorable:

N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 aot la sant est votre premier
devoir!

La conscience et la volont vinrent en aide  ma jeunesse: je guris, et
je pris part  toutes les compositions de fin d'anne, mais avec un
succs constamment ngatif. Deux ou trois de mes camarades, classs bien
aprs moi par les professeurs du collge, se virent couronns en
Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononc: pas plus de Gautripon que de
Brchot! Lon trouvait cela trs-comique; il disait:

Je rclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas
de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis
cancre.

Le sort qui m'avait fait ces tristes dbuts ne se lassa gure de me
poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharn, sans rcrations ni
vacances n'aboutit qu' deux ou trois demi-succs sans proportion avec
les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collge
une supriorit crasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout
ce que j'avais acquis s'chappait de ma tte comme d'un vase fl. Le
souvenir des checs prcdents venait encore aggraver ma faiblesse: je
ressemblais  ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce
qu'ils n'ont jamais livr bataille sans tre vaincus.

M. Mathey, c'est une justice  lui rendre, ne me reprochait pas en face
un malheur si obstin. Il assistait  mes efforts et voyait par ses yeux
que je ne me mnageais gure; quelquefois il m'appelait son pauvre
Gautripon; voil tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument
dsespre; je pouvais tout rparer en un jour, apporter  la pension un
de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur
l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait
mes insuccs mmes qui donnaient  sa conduite une couleur de
gnrosit. Lorsqu'un pre se plaignait de payer quatre francs un
carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait:

Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garons
que j'lve gratis, dont la famille mme est nourrie  mes frais.
Qu'est-ce qu'ils me donnent en change? Un accessit par-ci par-l. Voyez
l'lve Gautripon.

Les subalternes de la pension n'imitaient pas la rserve et la
dlicatesse du matre. Quand mon pre venait toucher son semestre, le
caissier lui disait:

Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous
colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos
trois cents francs; mettez votre croix l, sur la marge.

Quand par malheur une table se mutinait au rfectoire  propos d'un
gigot trop mr ou d'une omelette brle, l'inspecteur de service ne
manquait jamais de crier:

Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas
toujours eu du pain noir.

Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Lon Brchot, se
mettaient  guerroyer contre un matre d'tude, le malheureux se
vengeait en nous disant d'un air de menace:

Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forc, pour vivre,
de se faire _pion_ comme moi?

En t, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux
fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient
d'avance sur une liste, mais le prfet des tudes effaait avant l'appel
les noms des lves punis. Cet homme n'tait pas mchant, il n'tait pas
injuste, mais il aimait  faire du zle et  dfendre ostensiblement les
intrts de son patron. Il me raya de toutes les listes  partir de la
seconde anne. C'tait une conomie annuelle de cinq ou six francs pour
le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me
plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma
valeur?

La lingre se mit  rivaliser d'conomie avec le prfet des tudes. Au
lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle
m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de
les dmarquer. Je me battis un jour avec Brchot pour un de ses
pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au
milieu de la cour, histoire de rire! J'tais dans une telle fureur et je
frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous
ne nous parlions pas lorsque mon pre mourut.

Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il ft malade, mais j'avais pu
remarquer qu'il vieillissait  vue d'oeil. J'ai compris par rflexion
qu'il tait mort de langueur: la vie troite et renferme qu'il menait
dans sa mansarde ne pouvait gure convenir  un marcheur comme lui; il
s'tiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-tre
aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire
avancrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a cont depuis que les
fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Aprs
avoir tout pay rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il
avait eu besoin de recourir au crdit et de manger son semestre
d'avance. Une chose  laquelle nous n'avions song ni l'un ni l'autre,
c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de
Lorraine qu'avec le double  Paris. Dans tous les cas, j'tais la cause
innocente de sa mort; s'il tait rest au pays, il et gagn dix ans et
peut-tre davantage.

Ce fut M. Mathey qui m'annona l'vnement un matin que nous revenions
du collge.

Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez
plus d'autre pre que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers
devoirs  ce brave homme. Je vous donne votre libert jusqu' mardi
matin; il suffit que vous soyez rentr pour la composition.

J'touffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant
les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras
du vieillard: n'tait-il pas le seul appui qui me restt sur la terre?
Il m'loigna doucement et me dit:

Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai pass par l;
mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout;
allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!

Et en mme temps il me poussait vers la porte.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'infme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son
front, et dit au marquis de la Ferrade:

Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui
m'arrte  ce point de mon rcit. Je suis venu chez vous pour vous
livrer tous mes actes, sans restriction. Quant  mes larmes, je les
garde pour moi.

Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui tait presque du
respect. Gautripon reprit la parole:

Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre pre
avait pass du sommeil  la mort sans mettre ordre  ses affaires. Il
laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre
en main, en rclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'tait
 nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des
funrailles  payer, quelques mtres de terre  acqurir dans un coin de
cimetire! Cette pauvre machine humaine qui avait travaill, souffert,
aim, n'tait plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier
demandait qu'on l'en dlivrt au plus vite. Les logeurs de tout tage,
grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils
sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps;
il avait profess quelque amiti pour mon pre: eh bien! il se lamentait
devant moi d'avoir  le garder vingt-quatre heures; il l'et jet tout
chaud dans la fosse commune.

Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuit de la fosse commune
me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la
violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire  soi-mme que tous
les corps organiss se fondent dans la nature et retournent par
molcules au grand rservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre
et les caisses de chne doubl de plomb n'ont jamais arrt cette grande
victorieuse qui s'appelle la dcomposition: n'importe! Quelque chose se
dbat en nous contre les vrits les plus videntes et les raisonnements
les plus serrs. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont t
chers; on se cramponne  rien,  moins que rien; on treint avec passion
le nant lui-mme sous les espces les plus navrantes; on marchande  la
terre ce restant de chair et d'os qui bientt, qui demain ne sera plus
mme un cadavre!

Ma mre tait morte  l'hpital, loin de nous; je ne pouvais penser
qu'avec un doute affreux  sa spulture inconnue. J'avais besoin de
conserver au moins une pierre taille, un monticule touff sous
l'herbe, quelque chose de visible qui me reprsentt mon vieux pre
absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni
amis intimes, que mon enfance s'tait parpille le long des grandes
routes, que la pension n'tait pour moi qu'un petit bagne pdagogique,
que ma ville natale tait loin, qu'un arrt prfectoral avait dmoli
depuis longtemps la baraque insalubre o j'avais pouss mon premier cri.
Peut-tre alors excuserez-vous la prtention du petit misrable qui
voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son pre.

Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'tais
fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus
simple et la location de deux mtres carrs pour dix ans me coteraient
trois cent cinquante francs au bas prix.

Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir  rendre  ce pauvre
bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous o
trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!

Ce jour-l, je me serais vendu corps et me pour cinq cents francs, si
je m'tais appartenu.

Je ne songeai pas un moment  puiser dans la bourse de M. Mathey,
quoiqu'il nous dt un plein trimestre et que la mort de mon pre  ma
premire anne de rhtorique lui fit une conomie de quinze cents francs
environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part  mon
estime: j'tais plus proccup des moyens de me librer envers lui que
de contracter une nouvelle dette. Mais alors  qui m'adresser? Hors du
collge et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lanai dans
Paris comme un fou, rvant tout veill et livr sans dfense aux
hallucinations de la fivre. Les projets les plus incohrents me
tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries,
jurant de me frayer un chemin jusqu' la reine, qui tait la providence
de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je
m'enfuis. L'ide me vint d'crire  un riche banquier de la rue Lafitte,
qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par rflexion qu'il
devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothse la plus
favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait dcouvrir sur
l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui st mon nom, qui ne ft pas
expos  me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je
songeai au pre Brchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme;
il m'avait vu couronner au collge; il avait entendu parler de moi par
son fils. Cependant n'tait-il pas plus simple de m'adresser  Lon
lui-mme,  ce garon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui
jouait au bouchon avec des pices de cinq francs? Nous tions brouills,
il est vrai, mais en prsence des grands malheurs les petits
dissentiments s'clipsent tout  coup, comme la lueur d'une cigarette
devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la premire fois que les
hommes sont bien fous de se quereller, de se har et de se combattre en
prsence de l'horrible ncessit qui les menace tous. Je repris le
chemin de la pension, soutenu par une noble esprance: il faut avoir
dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire
ainsi, les yeux ferms,  la gnrosit d'autrui.

Lorsque j'entrai, les lves taient  l'tude et Lon dans sa chambre.
Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lve en
lanant son livre sous le lit, et me crie d'une voix mue et menaante:

Qu'est-ce que c'est?

Je lui rpondis sans me troubler:

Brchot, mon pre est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer:
peux-tu me prter cinq cents francs?

Il se jeta dans mes bras et se mit  pleurer avec moi.

A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde:
j'avais un ami.

Lon ne me prta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses
poches vids, il runit  peine une douzaine de louis. Son pre tait
absent, en Espagne, en Italie, je ne sais o, canalisant je ne sais plus
quelle rivire; impossible de recourir  lui. On pouvait s'adresser au
caissier de la pension, qui aurait avanc n'importe quelle somme; mais
Lon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.

Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chane, ses breloques et la
bague armorie qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne
t'embarrasse de rien: mon pre me rendra dix fois ce que je te donne!

Et comme j'hsitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit:

Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes?

Tu te demandes dj quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse
bte, c'est moi qui suis ton dbiteur depuis quatre minutes. Tu m'as
fait dcouvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilit que je n'y
souponnais pas.

--C'est gal; je voudrais...

--Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la mthode. La premire
fois que tu auras cinq cents francs d'conomies, tu les donneras de ma
part  un brave garon aussi digne et aussi malheureux que toi.

Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde et trouv  rpondre.
Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains gnreuses, et
jurer que mon amiti, ma reconnaissance et mon dvouement ne finiraient
qu'avec ma vie.

A tout ge,  toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obirai;
fais-moi du mal, et je te bnirai; le jour o ma mort pourra te servir
en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes!

Vous souriez, monsieur: cette vhmence de sentiments vous parat tant
soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Lon me
rendait le plus grand service et le plus dsintress que j'eusse reu
de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prtexte de se remettre au travail,
j'prouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je
me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre pre
n'tait plus tout  fait aussi mort.

Quand j'eus rempli mon triste devoir, Lon me reut comme un frre; son
amiti pour moi s'tait dveloppe plus vite, s'il se peut, que mon
amiti pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulirement tourn: il
sait gr des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins,
c'est le mal qu'il a fait lui-mme. Nous fmes bientt insparables.
J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les rcrations;
j'essayais de l'intresser aux tudes classiques, si ingrates et si
rebutantes pour quatre-vingt-dix lves sur cent. J'obtins souvent le
sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empchai plus
d'un punch, j'loignai les petits viveurs prcoces qui venaient boire et
fumer en contrebande avec lui. Il m'chappait  chaque instant et
retournait  ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer
cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa lgret.

M. Brchot revint en France; il voulut savoir  quel mont-de-pit Lon
avait confi ses bijoux. Le fait racont simplement, avec modestie, le
rendit tout fier. L'heureux pre remplaa la montre et la bague et tout
ce que son fils m'avait abandonn; il joignit  ces prsents un cheval
de mille cus, un phaton et un groom. Tout cela ne servait que le
dimanche, mais l'lve en chambre avait le droit d'y penser toute la
semaine. Lon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son pre me
ft sortir de temps  autre, maintenant que je n'avais plus de
correspondant  Paris. La requte fut octroye d'enthousiasme, et je
vois encore le moment o je fis mon premier pas dans le monde sur les
tapis du pre Brchot. C'tait un dimanche,  deux heures; je ne sais
quel travail  terminer m'avait retenu  la pension jusque-l. Aussitt
que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer  M. Lon,
qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le
djeuner finissait  peine, on fermait les portes de la salle  manger.
Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble
et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassembl ces
gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands,
ingnieurs, aventuriers, un prtre, un capitaine en uniforme, un
voyageur anglais en dshabill de route. C'tait tous les jours pareille
fte; M. Brchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint  moi,
rouge comme une pivoine, l'oeil merillonn comme un faune; il m'crasa
la main dans cette poigne tonnante qui faisait depuis tant d'annes les
gros ouvrages de la civilisation. Il me fora de prendre du caf; il me
versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre
d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il tait toujours ainsi, mme 
jeun.

Dans la journe, il me parla trs-posment de son fils, de ses
esprances, de ses craintes, de ses projets. La lgret de Lon lui
faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obir  la mode, mais
il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les
jsuites.

Je n'ai aucune estime pour ces gens-l, mais il faut leur rendre
justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus
rcalcitrant. Enfin! quand mon drle sera bachelier, je le prendrai en
main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il
apprenne par lui-mme combien l'argent est difficile  gagner. Tous ces
godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scnes
seraient plus mnagers de l'pargne d'autrui, s'ils avaient seulement
us douze fonds de culottes dans une boutique comme la ntre. Je ne veux
pas que le garon se prive, j'ai pass par l, c'est mauvais. Il aura de
l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand
il sera rang, mari, pre de famille, libre  lui de faire peau neuve
et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Brchot.

Ce proltaire tait entich de noblesse, comme presque tous les parvenus
de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se
vantait de s'tre fait lui-mme, et il se dsolait de n'tre pas fils de
quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie,
il avait achet un titre: il tait comte  l'tranger, je ne sais o.
L'air natal le dgrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses
parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni
demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui cotait assez cher;
il n'entreprit pas mme une dmarche pour surcharger l'tat civil de
Lon. Tout son effort se rduisit  commander la fameuse bague que
j'avais livre au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se
nourrit de millions. M. Brchot ne dsesprait de rien; seulement il
avait chang sa tactique. A mesure que Lon s'avanait vers l'ge
d'homme, son pre enregistrait avec soin les vicomts, les marquisats,
les duchs qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau
jour l'hritire de quelque grand nom ne vnt se prendre au pige de sa
cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant
gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achte: une longue
exprience des hommes expliquait ce prjug navrant sans l'excuser, 
mon avis. La transformation d'un Brchot en Rohan lui paraissait
vraisemblable ds qu'il tait dcid  y mettre le prix. Quant aux
formes lgales qui rgissaient cette espce d'avatar, il ne faisait
qu'en rire.

Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des
sceaux qui et besoin de cent mille cus.

Je frmis en coutant ces thories, et je compris que les affaires
avaient fauss tout un ct de son esprit.

Au demeurant, notre premire entrevue fut la seule o il s'ouvrit un peu
devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu' la fin de
l'anne, et je ne le vis jamais qu' table, au milieu d'une cohue de
solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivrent, il
m'invita dans un de ses chteaux; mais j'avais t malheureux au
concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement 
fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brsilien
de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'anne suivante, Lon n'tait
plus dans ma classe: il prparait son baccalaurat, et je doublais ma
rhtorique. Notre amiti n'en fut pas refroidie, mais nos heures
n'taient plus les mmes. Il sortait plus souvent, sous prtexte de
suivre un cours particulier, mais en ralit pour s'battre au bois de
Boulogne lorsque son pre tait en voyage. C'est  peine si je trouvai
moyen de dner trois fois  l'htel Brchot, quelques instances que l'on
ft pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment dcisif;
chacune de mes minutes tait due au drapeau de l'institution Mathey.

Le mois d'aot 184... vit Lon bachelier et le prix d'honneur de
rhtorique enlev par la pension Baudelocque. J'avais le second prix,
c'est--dire le dsespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il
ne me restait plus qu'une anne pour payer tous les sacrifices que mon
matre exaspr me jetait dcidment au visage. Donc je pris moins de
vacances que jamais, et la rentre me trouva rompu de fatigue.
J'empaumai la philosophie avec autant de rsolution que si j'tais sorti
d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai
mes tudes par un fiasco qui me laissait insolvable, aprs cinq annes
de pension.

Lon Brchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous
aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'tait pas fch d'arriver en
voiture avec son groom et de jeter son cigare  l'entre de la premire
cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier;
j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient
mis en feu toute me moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce
temps-l gotaient encore un peu la posie; elles vendaient au prix de
quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je
passais pour pote, ayant rim deux ou trois compliments  la
Saint-Charlemagne ou  la fte du proviseur. Lon m'institua son rimeur
ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des
Varits et les dames de la Chausse-d'Antin, selon le vent qui
soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique,
anacrontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon
ami. Il n'tait pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrt
tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant
quelque chose de lui.

Quand je fus bachelier  mon tour et prt  quitter le collge, Lon
revint flanqu de son pre et m'entreprit srieusement sur le choix d'un
tat. On m'offrait un emploi rtribu dans la maison Brchot, un poste
de confiance, honorable ds le dbut, et qui pouvait devenir
trs-lucratif. Le chef n'tait pas seul  s'enrichir dans ses normes
entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier
s'tait fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente.
Une offre si gnreuse ne pouvait manquer de m'mouvoir: je remerciai
chaudement le pre et le fils, mais j'avais dispos de ma personne.
J'allguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait
rendu impropre  tous les travaux, sauf un: j'tais inscrit parmi les
candidats  l'cole normale et rsolu de rendre aux gnrations
suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorb.

Ma dcision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnrent 
mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient
l'entre de l'cole, et quand je fus admis, quand la pension eut
exploit le fait dans ses rclames, je donnai ma dmission tout net, et
je vins dire  M. Mathey: Vous m'avez eu cinq ans  votre charge, et je
n'ai pas trouv moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq
ans de ma vie, prenez-les!

Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble mtier
que j'ai choisi ce jour-l. Vous apprcierez les motifs qui m'ont induit
 refuser coup sur coup deux professions honores, pour m'enrler dans
la bohme enseignante.

M. Mathey n'tait pas homme  refuser mon sacrifice. Il rpondit que je
m'exagrais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits
succs de collge l'avaient pay dans une certaine mesure; qu'il n'avait
pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au
bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un
ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but dfinitif
o l'cole m'aurait conduit.

Je le crus  moiti: c'tait faire bien trop d'honneur  sa parole. Le
vieux coquin n'eut pas mme la pudeur de me mnager pendant un mois. Il
usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir  toute
sauce et m'imposant la besogne de trois rptiteurs. J'tais sur pied
ds cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures;
j'avais du reste un dortoir  surveiller en dormant. Je prenais mes
repas au rfectoire avec les lves; seulement on m'accordait beaucoup
moins de rcrations. A peine si j'avais une demi-journe par quinzaine
pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galres ne
sont qu'une aimable plaisanterie auprs du mtier que je fis. De
travailler pour moi, de prparer un examen, je n'en eus pas mme l'ide.
Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me
plaindre, ce fut  qui se dchargerait sur moi. Je fis la police du
lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des
quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse,
c'est--dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui
demander vingt francs de temps  autre, lorsque mes souliers bayaient 
la neige ou que mon chapeau se dfonait. Le seul confort que j'obtins
fut dans le respect et la sympathie des lves. Cet ge est sans piti,
dit-on; je puis tmoigner qu'il n'est pas sans droiture. Lon venait de
temps  autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au
besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se
privait pas de blmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique
et intellectuel. Je tenais bon, j'tais dcid  faire mon temps, il ne
me restait plus que six mois  souffrir; mais M. Mathey commit la faute
de me traiter publiquement comme un ngre, et je repris ma libert. Vous
avouerez sans doute que je l'avais bien gagne: les annes pouvaient
compter double au service de cet homme-l.

Lon Brchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les
bureaux de son pre; mais j'tais fatigu, ahuri, battu de l'oiseau, mon
cerveau s'tait comme paralys, grce au rgime stupfiant de la
pension. La grande activit de la maison Brchot, le mouvement rapide et
dcid qui nous emportait tous  travers les affaires, le bruit des
millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantt s'parpillaient aux
quatre vents, tantt s'empilaient dans la caisse comme des pices de
cent sous, l'importance des moindres dtails, la confiance aveugle qu'on
avait en moi, la responsabilit qui s'ensuivait, tout cela me fit peur,
et je demandai grce. Lon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux
garon frtillait d'aise dans ce milieu fivreux; deux heures lui
suffisaient pour bcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps
 l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant  moi, je ne
pus ni ne voulus pousser l'preuve au del de six semaines. Je lui dis
franchement:

Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tte qui me
reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, rgulier, monotone et
surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose,
si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas...

--S'il existe?... rpondit-il en riant; mais on ne trouve que a dans
les bureaux des ministres. Ces grandes manufactures de papier noirci ne
servent qu' bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans
fatigue et sans consquence, qui est le frre lgitime du repos.

--Et tu pourrais me placer l?

--Nous le pouvons: choisis ton ministre, et sous huit jours au plus
tard, je t'installe.

--Mais s'il n'y a pas de place  donner?

--Tiens! Nous en ferons crer une! Mon ami, quand on distribue un
million par an sous forme d'actions libres, on a crdit partout pour
une place de dix-huit cents francs.

Il ne calomniait pas son poque. Je fus plac dans les huit jours.
J'avais pour voisin de bureau un surnumraire qui attendait depuis plus
d'un an. Mon travail consistait  copier des lettres inutiles.
J'arrivais tard, je partais tt, et les trois quarts du temps rien 
faire: moyennant quoi j'tais pay comme deux matres d'tude et demi.

Ce rgime calmant par excellence me rtablit peu  peu. J'tais riche,
en ce sens que mon revenu dpassait mes besoins. Pour la premire fois
de ma vie, j'occupais une chambre  moi seul, et si haut qu'elle ft
perche, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles
d'occasion pays l'un aprs l'autre sur mon premier argent. Je m'quipai
de linge et de vtements propres; une table d'hte  bas prix, qui
m'tonnait par l'abondance et la qualit des mets, rtablit mon corps
puis et rehaussa de bonne mine mon visage dj fltri. Je ne cite que
pour mmoire les banquets pantagruliques de la maison Brchot. Je
traversais ce luxe en tranger, comme un aronaute parcourt une rgion
de nuages, sans concevoir l'ide d'y btir. Quand Lon venait me
chercher au ministre, quand il me faisait inspecter du haut de son
phaton la grande alle du bois de Boulogne et l'avenue des
Champs-lyses, je n'prouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni
l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je
me rappelais fermement ce que j'tais, et je me remettais moi-mme  ma
place.

Six mois se passrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour
transformer le paria de l'universit en un beau jeune homme de
vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire  vue d'oeil; il
frappa les cinq ou six dsoeuvrs qui garnissaient notre bureau de
ministre. Personne ne me faisait mauvais visage, pas mme le
surnumraire,  qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la
faveur obtient plus de respect que le mrite dans ce monde spcial o
elle peut tout. Mes compagnons taient de braves gens, gais sans
beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand
plaisir  signaler mes moindres progrs; deux ou trois fois par semaine
j'tais port, par manire de plaisanterie,  l'ordre du jour du bureau.
Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les
cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son
esprit dgle; Gautripon a l'oeil lectrique; la comtesse de B. s'est
mise  la fentre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les
astres que Gautripon doit faire un beau mariage.

Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'tais un homme,
que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je
pouvais aimer, tre aim, possder une femme, lever des enfants, toutes
choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le
pav de Paris en marge de la pension Mathey.

J'tais libre; je pouvais honntement fonder une famille. Tout mon tre
comprim, froiss, meurtri, s'panouissait  cette ide; je sentais
l'espace s'largir autour de moi.

Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet
autre moi-mme, Brchot pour tout dire, semblait rong d'un secret
ennui. Son pre n'en souponnait rien, mais l'amiti devine bien des
choses qui chappent  l'amour paternel. Depuis un mois, la ptulance de
Lon s'teignait par intervalles; je le voyais tantt sombre et abattu,
tantt plus agit que de raison. Sa gaiet, lorsqu'elle clatait,
faisait des explosions inquitantes. Il riait en malade et s'amusait
comme un homme qui a besoin de s'tourdir. Cette ingalit d'humeur
m'tait vaguement explique par un amour heureux, mais contrari, dont
il m'avait touch deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais
qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois  la
traverse et changeait le bonheur en dsespoir. Cependant j'ignorais tous
les dtails de l'aventure; Lon ne me disait plus tout, soit que la
discrtion lui ft venue avec l'ge, soit que le rang de la dame
commandt des mnagements inusits.

Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment  ma
porte en criant:

Ouvre! c'est moi, Lon!

Je rallume, je vais ouvrir, et  ses traits bouleverss,  la
contraction de ses lvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est
arriv ou qu'un danger le menace. Il voit mon motion, et part d'un
grand clat de rire:

As-tu l'air assez bte! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prte-moi
ton feu pour mon cigare.

--Lon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es mont jusqu'ici.

--Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais
rien ne vaut le feu de l'amiti, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au
lit! mes principes me dfendent de fumer devant un homme en chemise.

J'obis. Il se mit  cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffes
 la figure, et dit d'un ton dogmatique:

Dcidment, la vie est un bourbier infect.

--Pourquoi?

--Pour rien. Oh! je ne tiens pas  ma phrase. Nous dirons, si tu veux,
que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crme au chocolat... o
pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles,
d'aprs le dernier recensement.

--Mon ami, j'en tais bien sr! Tu souffres!

--Peuh! On trouverait peut-tre, en cherchant bien, un damn plus 
plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah!
Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux!

Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis  sangloter sans savoir
pourquoi.

Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.

--Oh! si!

--Vous tes dcouverts?

--Non.

--Qu'est-ce alors?

--Je ne peux pas le dire, mme  toi.

--Mais  ton pre?

--Mon pre est un vieux fou.

--Qui t'aime.

--Lui! Il n'aime que ses cus.

--Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait  ce point?

--Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour tre
pauvre.

Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger.

coute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici,
j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service.

--Merci; mais non: les dieux eux-mmes ne pourraient rien pour moi.

--Les dieux sont loin, et je suis l. Tu n'as pas oubli que je
t'appartiens corps et me?

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout a?

--Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agrable d'avoir un homme
 soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait invent l'esclavage? Tu veux
escalader un mur, ton homme te fait la courte chelle, et tu montes. Tu
veux traverser un foss, ton homme se jette en avant, et tu vis.

--C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-l!

--Et mme mieux, car il parle mal, et il aime bien.

--Allons, bonsoir et que le ciel prserve les coeurs faibles de
rencontrer de pareils dvouements!

--Pourquoi?

--Parce qu'on se laisserait tenter  la fin, et qu'on prendrait les gens
au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je
n'oublierai jamais cette soire: tu peux donc te dispenser de m'en
reparler jamais.

Je le conduisis  son corps dfendant jusqu'au bout de mon corridor: il
chancelait comme un homme ivre. En arrivant  l'escalier, il se retourna
brusquement, me saisit par les paules, m'embrassa et me dit d'une voix
trangle:

Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour a, non!

Il me laissa fort mu, vous le croiriez sans peine. Ds le lendemain,
aprs une nuit inquite, je courus prendre de ses nouvelles. Son
serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne
et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il tait  se
battre, et je laissai percer mon apprhension malgr moi; mais le valet,
qui devait en savoir long sur les secrets de son matre, s'empressa de
me rassurer. Il me laissa comprendre que Lon n'tait pas toujours
d'accord avec M. Brchot, que le pre et le fils avaient eu trois
discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils taient partis
chacun de son ct pour se rafrachir le sang.

Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Lon dans
sa chambre. Il paraissait calme et repos.

C'est donc fini? lui dis-je.

--Quoi?

--Tes misres?

--Absolument. J'ai pris un parti.

--Tant mieux; mais  prsent il faut te distraire.

--Mon pre m'a suggr une ide qui m'occupera un mois ou deux. Je
spcule. Devine sur quoi?

--Que sais-je?

--Sur l'impossible, mon cher.

--Qu'entends-tu par l'impossible?

--Mais, par exemple, le dvouement, la reconnaissance, le
dsintressement, l'hrosme, le sublime en action, sur toutes les
belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais.

--Sceptique!

--Naf! Penses-tu srieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un
autre?

--Non-seulement j'en suis sr, mais fournis l'occasion, et je te le
prouverai.

--On se croit meilleur que l'on n'est.

--Grand merci de ta confiance!

Il pirouetta sur ses talons et me dit:

Parlons d'autre chose. Si ma combinaison russit, je passerai pour un
homme trs-fort. Si j'choue, le monde entier me jettera la pierre.

--Except moi.

--Savoir!... Viens djeuner au cabaret...

Je dclinai l'invitation, et je m'en fus au ministre. Les propos
nigmatiques de Lon, sa voix acerbe et sa gaiet nerveuse m'avaient
profondment attrist. Le pauvre garon me semblait bien mal guri.
Tandis que je creusais ce problme en trottinant, les mains ballantes,
un bras se glissa sous le mien: c'tait Lon qui me rejoignait.

Dcidment, dit-il, tu ne veux pas djeuner avec moi?

--Le ministre!

--Soit. Tu dois  l'tat de lire ton journal en ses augustes bureaux;
mais quand dnerons-nous ensemble?

--Aujourd'hui, si tu veux.

--Non, je suis engag; mais dimanche? Le dimanche est le librateur des
employs vertueux. Il dtelle les cinq cent mille chevaux  deux pieds
qui tranent le char emblmatique; et par un phnomne inexpliqu
jusqu' ce jour, le char continue  ne pas marcher lorsqu'il n'est
tran par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures;
garde-moi ta soire entire pour aller au spectacle, si le coeur nous en
dit.

Il fut exact; il arriva mme  cinq heures et demie, lui qui pratiquait
l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception
m'aurait pu mettre en garde, si j'avais t capable de souponner un
ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dner fin,
vritable chre de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour
m'entraner  boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait vou
 l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu.
Je laissai donc l'amphitryon se monter la tte  lui seul, et je gardai
presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un
plum-pudding, la fume du cigare rpandue dans l'air que je respirais,
branla lgrement mon cerveau; cependant je n'tais pas plus ivre
qu'aujourd'hui. Quant  lui, il tait fort mu, tant du vin qu'il avait
pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses ides se rompait par
moments, et ses paroles s'grenaient au hasard. Je l'entendis rpter
plusieurs fois  propos de rien:

Il le faut! il le faut!

En prenant son caf, il me dit sans prambule:

Je ne sais pas o j'avais l'esprit lorsque je t'ai propos d'aller ce
soir au thtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et
des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opra ne joue ce soir par
extraordinaire; mais non.

Je rpondis navement:

Mais si!

J'avais pass un quart d'heure devant les affiches; car je n'tais gure
blas sur les plaisirs du spectacle, et l'honnte public du dimanche ne
m'inspirait aucun dgot. L'Opra donnait _Robert le Diable_, un
chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il ft chant par des
doublures, je me disais depuis le matin:

Voil ce que j'aimerais  entendre aujourd'hui!

Lon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vrifia
le fait et me dit:

Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres.

--Mais la loge de ton pre?

--Je ne crois pas qu'il la garde pour ces reprsentations-l.

--On pourrait s'en assurer: nous sommes  cent pas du thtre.

--Tu as donc bien envie d'aller  _Robert_?

--Dame!

--Eh bien! allons. Il le faut.

A tout hasard, je m'tais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit:

Je comprends! on ne veut pas s'tre fait beau pour des prunes. Sais-tu,
Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_?

--Un _gentleman_  bon march.

--Et par-dessus le march, tu embellis, mon cher, il n'y a pas  s'en
dfendre.

--Laisse-moi donc tranquille!

--Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font flors
au bal ne t'iraient pas  la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le
monde, maintenant que tes soires sont  toi?

--Qu'est-ce que j'y ferais?

--Des conqutes, parbleu!

--Tu m'ennuies.

--Franchement, personne ne s'est encore jet  ta tte?

--Personne. Et, comme de mon ct j'ai toujours t trop discret pour me
jeter  la tte des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui
est un homme absolument neuf.

--Prodigieux! Et dire qu'on a prch ce matin dans plus de trente mille
glises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu rhabilites ton
sicle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet!
Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la
tte.

--Cher ami, rpondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je
n'estimerais pas.

Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le pristyle. Le
contrleur, interrog, lui dit:

La loge est  M. Brchot, mme pour les dimanches.

Trois minutes aprs, nous tions installs, et je dvorais la fin du
premier acte.

Vous tes abonn de l'Opra, monsieur, vous connaissez la loge o mon
ami m'avait men. C'est celle o Mme Gautripon se montre trois fois par
semaine. Elle est sur le ct, plus prs de l'amphithtre que de la
scne.

Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en
tranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux
toilettes dominicales et aux mdiocres beauts de l'assistance, lorsque
Lon me dit:

Voil des gens qui te connaissent.

--O donc?

--L-bas,  droite, second rang de l'amphithtre. Un vieux monsieur
dcor. Y es-tu? Prends ma lorgnette.

--Trs-bien. Le militaire  moustaches grises?

--Juste.

--Il me connat peut-tre; moi je ne le connais pas.

--Mais sa voisine?

--Le chapeau blanc? Pas davantage.

--Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinment? Elle n'a fait que a
depuis notre arrive, et tiens! encore!

--Elle a sans doute une amie dans nos environs.

--Ou un ami.

--Te voil bien! Elle est trs comme il faut, cette jeune personne.
C'est la fille du vieil officier.

--Ou sa matresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. L! vois-tu?
Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: Que
je t'y prenne encore  regarder le joli brun!

L'orchestre interrompit notre dbat; toute mon attention se reporta sur
la scne. Et pourtant, malgr moi, je retournai cinq ou six fois la tte
vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Brchot m'avait
signale. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en
chapeau blanc tait celle que vous avez insulte mercredi soir  l'htel
Gautripon.

Elle me plut par sa beaut, par la simplicit de sa toilette, par
l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre
jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misre et la contrainte avaient
toujours refoul dans mon coeur. Je me mis  penser  elle, j'oubliais
l'opra pour chercher ce qu'elle tait, ce qu'elle voulait, comment elle
avait pu me distinguer dans cette foule. Lon me surprit au moment o je
braquais  mon tour le binocle sur elle.

Ah! ah! dit-il, a mord!

Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'tais pas l'objet
de cette curiosit bienveillante. J'allguai que nous tions deux dans
la loge, et Lon l'imperturbable rougit  son tour; mais il reprit
bientt son aplomb et me dit:

Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te
dirai ce qu'elle aura fait.

Je me prtai docilement  l'preuve; mais, au lieu de rester passif dans
les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis  l'entre de
l'orchestre. Je la vis inquite, agite, promenant ses regards autour de
la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment o elle me reconnut dans la
pnombre o j'tais cach. Alors elle arrta les yeux sur ma chtive
personne, et je me sentis envelopp d'une attention bienveillante et
pudique qui n'avait rien de provoquant. Je dtournais la vue, et
cependant je la voyais. Une douche idale qui me tomba presque aussitt
sur la tte me fit deviner que le pre me regardait aussi. Je m'enfuis
donc vers notre loge, et Brchot se hta de m'apprendre ce que j'avais
observ mieux que lui.

La pice s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes
palpitations faisaient un accompagnement original  la musique de
Meyerbeer. Lon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer
de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amrement sur
ma prtendue conqute.

Ces gens-l, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent  l'Opra
le dimanche avec des billets donns. L'homme est un garde d'artillerie
en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous
les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter
en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valrien ou du fort Saint Denis.
Crois moi, n'y pense plus; allons  Tortoni prendre une thire de punch
et noyer ton caprice.

La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le pre et
la fille, suivi moi-mme de Lon. Ils nous menrent  mi-cte de la rue
Blanche; je les vis s'arrter devant une maison d'honnte et modeste
apparence. Quelques minutes aprs, le quatrime tage s'claira.

Viendras-tu? dit Lon.

J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau
s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en
retournant la tte  chaque pas.

Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des
amoureux timides. Le jeudi, Lon vint me voir; il me dfia tant et si
bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour
cent sous, que le pre de mon infante tait un ancien capitaine, 
cheval sur le point d'honneur. Lon ne se tint pas pour battu; il opposa
ses renseignements aux miens et prtendit que Mlle milie
chantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un
magasin de la rue Castiglione. Je rpliquai que ce travail redoublait
mon estime pour elle, et je me mis  partager mes loisirs entre son
domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule
un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me
rsoudre  l'aborder, quoiqu'elle laisst voir une motion des plus
encourageantes. Rentr chez moi, j'avais la tte en feu; j'crivis une
lettre respectueuse, mais passionne. Le lendemain matin, le capitaine
envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la
droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille.
Informations prises, il m'agrait le dimanche suivant, et ma future
s'vanouissait de joie en me voyant entrer chez elle.

Mon beau-pre tait le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des
hommes. Ds qu'il m'eut accept pour gendre, il se mit  m'aimer comme
un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours
vide qu'un autre homme de bien avait laisse dans mon coeur. Nos
intrts furent bientt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et
d'avance la petite dot d'milie; je rpondis qu'tant pauvre, sans autre
capital que mon travail et ma sant, je rclamais le rgime de la
sparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les
avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires
vont si vite, un mariage ne trane pas longtemps. milie paraissait
aussi heureuse d'tre bientt ma femme que je l'tais de devenir son
mari; elle allait au devant de sa destine sans fausse honte, mais sans
empressement trop vif. Ses faons d'tre avec moi n'exprimaient que
l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier
de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aime, si elle avait laiss voir
quelque chose de plus. Son pre nous estimait trop pour nous surveiller
de bien prs, et nous avions  coeur de justifier sa confiance. Un seul
jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu' serrer ma
fiance dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'pouvante: ce
mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chre.

Ds que la chose avait t rsolue, je m'tais empress d'en faire part
 Lon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus
qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je
lui dis:

C'est  toi que je devrai d'tre heureux.

Il s'en dfendit vivement, et jura que je ne devais rien qu' moi-mme,
rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader.

Mais alors tu me blmes?

--Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si
bon te semble; moi, je tire mon pingle du jeu.

Il promit cependant de m'assister comme tmoin, puis il se ravisa,
prtextant que son pre pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au
moment o j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs
ponts  livrer, il fallait qu'un des chefs assistt aux preuves; mais
je n'avais pas lieu de dsesprer: M. Brchot ferait peut-tre le
voyage, et Lon resterait  Paris. En attendant, j'offris de le
prsenter chez mon beau-pre. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna
tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il
prfrt ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le
ntre; cependant cette marque d'indiffrence m'attrista un jour ou deux.
Grce  Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place  la
mlancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouv un
logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la
rue de Courcelles, mais commode et gay par la vue d'un jardin. Il y
jetait toutes ses conomies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un
rideau qui ne lui et cot quelque privation. Notre lit reprsentait
pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant.

C'est tout profit, disait-il, car la sobrit prolongera ma vie;
j'aurai cinq ans de plus  voir grandir mes petits-fils.

J'avais donn cong au propritaire de ma mansarde, rue de Ponthieu;
mais mon bail tait sign pour un an, et on ne me permit pas de
remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents
francs pour librer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le
laisser en place jusqu' ce qu'un nouveau locataire endosst ma
responsabilit. Vous verrez tout  l'heure en quoi ce contre-temps me
servit.

Huit jours avant les noces, Lon me dit adieu. Dcidment il n'allait
plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait
tourn. En me donnant la dernire embrassade, le pauvre ami pleurait
comme un enfant.

Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne
t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dvouement?

Le doute seul tait ridicule: je ne rpondis qu'en levant les paules.

coute, reprit-il, j'exige qu'avant d'pouser Mlle Pigat tu fasses une
visite  mon pre. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte
tous les matins de neuf heures  midi. Si par hasard on te disait qu'il
n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est
convenu. Tu ne regretteras pas cette dmarche, et tu regretterais toute
ta vie de l'avoir nglige. Embrassons-nous encore, et  bientt.

Je trouvai facilement deux tmoins au ministre. Ils furent avertis que
le mariage civil, la crmonie religieuse et le repas se feraient tout
d'un tenant, en une matine. Ma future avait exprim le dsir de quitter
Paris le jour mme et de passer quarante-huit heures dans la solitude de
Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon
chef de bureau nous accorda spontanment une quinzaine; le bon M. Pigat
me dit en mordant sa moustache:

J'aime mieux a; quand il faut se quitter, c'est comme une opration de
chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal.

La politesse me commandait d'aller voir M. Brchot pre, quand mme je
n'aurais pas promis cette visite  son fils. L'entrepreneur tait  peu
prs le seul homme qui m'et port quelque intrt, sans tre mon
camarade: j'avais t reu chez lui, je m'tais essay dans ses bureaux,
je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au
dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractre m'tait
peu sympathique; sa libralit lourde et presque insolente
m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tte un pav
d'argent.

En effet, il commena par me dire que j'avais un compte ouvert  sa
caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dvouement
comme le mien. Je rpondis modestement que j'aurais recours  ses
bonts, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune,
bien portant et muni d'un honnte emploi, grce  lui, je n'avais plus
besoin de rien.

A mon grand tonnement, une rponse si simple et si naturelle le
troubla. Il se mit  divaguer contre la lsinerie du budget, contre le
luxe des femmes et le relchement des moeurs. Il me dit que le mariage
n'tait plus qu'une affaire de convention, que les bons mnages
n'existaient pas, que l'homme tait presque toujours tromp, mais qu'il
se consolait aisment  Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.

Je le savais sceptique et mme un peu cynique, et je n'tais pas
d'humeur  tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai
dire, et il parla longtemps  tort et  travers. Il me conta des choses
que je savais et d'autres que j'avais vaguement devines, son projet
d'anoblir Lon par le mariage, le peu d'empressement que son fils
mettait  lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se msallier.

Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-l complotait une
sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur;
rien ne me coterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grce 
moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagn
que perdu.

Je protestai que, si Lon s'cartait de la bonne route, je ne
m'pargnerais pas pour l'y ramener, et que ma rcompense en pareil cas
serait dans le succs mme. Il me remercia, louant ma gnrosit,
rptant qu'il tait heureux de l'amiti qui m'unissait  Lon, qu'il y
voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous
troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au
coeur! Je ne pus m'empcher de rire  ces exagrations d'un sentiment
qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me
brouiller avec son fils; je rappelai les services que Lon m'avait
rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier.

Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert  votre fils un crdit illimit; il
peut tirer  vue sur mon dvouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai
pas protester sa signature.

Devant ces assurances, son front s'claircit. Il me serra contre son
coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa
de sa vigueur herculenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lest,
il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les
verrous sur lui.

Mais grce  Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se
dgrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagn. Je portai ces billets  la
caisse, et je dis au premier employ qui se rencontra: Argent de M.
Brchot. Comme j'tais un peu de la maison, la chose parut naturelle.
L'employ compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux
 l'avoir de son chef. Le lendemain, j'pousais Mlle Pigat. A trois
heures et demie, mon beau-pre et nos quatre tmoins nous conduisaient 
la gare de Lyon;  cinq heures nous dbarquions  Fontainebleau, et je
poussais un cri de surprise en reconnaissant Lon Brchot, mon vieil
ami, qui me tendait les bras.

milie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne ft pas cense l'avoir
jamais vu. Elle cria: Lon! et s'vanouit. Je ne songeai pas mme 
m'tonner de cette connaissance et de cette familiarit. D'un ct la
rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique
ma femme ft sujette aux syncopes, quoiqu'on m'et affirm que le
mariage devait l'en gurir, je n'assistais jamais sans pouvante  ces
petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la
situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter  bras la
belle vanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espce
d'htel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit
jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'htelier, sa femme et ses
filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument
dshabiller milie; je renvoyai les deux hommes, comme c'tait mon
droit; mais Lon, ple, haletant, mconnaissable, me saisit violemment
au poignet, et m'entrana dans une autre chambre dont il ferma la porte
 clef. L je le vis tomber  mes pieds; il prit ma main, la baisa,
l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable:

Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus gnreux
des hommes! Pardon! pardon!

Je crus positivement qu'il avait perdu la tte.

A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te
relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu!

--Non, reprit-il avec une nergie dsespre en embrassant mes genoux.
Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne!

--Et que pardonnerai-je  celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu
es parti mal  propos, c'est vrai; tu nous as manqu ce matin,  la
mairie,  l'glise et  table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai
pas gard rancune un moment.

Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit 
demi-voix:

Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon pre?

--Si fait.

--Je respire. Et il t'a parl?

--De mille et une choses.

--Et tu t'es mari? Ah! mon ami, comment reconnatrai-je un tel service?

--Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de
tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris
une honnte petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles,
veux-tu?

Il me barra le chemin en criant:

coute-moi d'abord. Je suis un misrable. Mon pre m'a tromp; nous
sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'tais dcid 
tout dire; voil pourquoi sans doute il m'a loign de Paris. Il m'a
jur de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci
retombe sur sa tte!

--Mais qu'y a-t-il enfin?

--Il y a qu'milie est ma matresse depuis un an. Il y a que depuis
trois mois nous craignons...

Le reste de l'aveu fut arrt par mes dix doigts qui lui serraient la
gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Lon tombait
suffoqu, cras; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de
mon genou, et je demandais  grands cris une arme pour l'achever.

Ce fut lui-mme qui rpondit:

L, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service.

Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit  ma place.
Moi, je frmis alors en pensant que je n'avais qu'un geste  faire pour
devenir assassin.

Relve-toi, dis-je  Brchot, nous trouverons moyen d'galiser les
armes.

--Non, rpondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'pe avec toi;
mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite...

Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vrit.

L'histoire tait cruellement simple. Lon avait rencontr, poursuivi et
sduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour o il fallut
prvoir les consquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon
pre ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la rsolution
d'pouser milie: son caprice pour elle tait devenu de l'amour; il
pleurait de tendresse  l'ide d'tre pre. Il s'ouvrit donc  M.
Brchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres vises.
Lon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans
rvolus. Les et-il eus, recourir aux actes respectueux, c'tait
embrasser la misre. D'ailleurs M. Pigat tait trop fier pour jeter
milie dans une famille qui la repoussait. Y et-il consenti, les dlais
prescrits par la loi reculaient forcment le mariage jusqu'au moment o
la grossesse serait visible aux yeux du pre. Lon ne pouvait donc que
se soumettre aux volonts de M. Brchot. L'entrepreneur lui dit:

Te voil bien embarrass pour peu de chose! Tous les fils de famille
ont pass par l, et toujours leurs parents les ont tirs d'affaire.
Trouve un pauvre garon qui pouse la mre et l'enfant; je placerai
monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est
lmentaire.

Mais le coeur de Lon se soulevait  l'ide de jeter milie au bras d'un
faquin. Il ne refusait pas de marier sa matresse, mais  la condition
de la garder pour lui seul. Il consentait  voir son fils affubl d'un
nom d'emprunt, mais du nom d'un honnte homme. Bref on se mit en qute
d'un tre chaste, intelligent, dvou, dsintress, qui pourtant ft 
vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la prfrence. M. Brchot
dit que le sort m'avait prdestin  cela, que j'avais t ds l'enfance
un objet de commerce, que mon pre m'avait vendu  M. Mathey sans me
demander mon avis, qu'il serait ingnieux, facile et sans danger de
m'acheter  moi-mme sans me le dire, sauf  rgler aprs. Lon me
dfendit d'abord rsolment contre cette trahison, il rsista le plus
longtemps qu'il put; mais la ncessit, l'urgence, mes protestations
d'une amiti  toute preuve levrent ses scrupules un  un. Il accepta
un rle dans la comdie; il y fit entrer sa matresse: une femme n'a
plus de conscience  elle du jour o elle se donne  un amant. Pour moi,
j'avais t crdule et sot au del de toute esprance; je jouais si
naturellement mon personnage d'amoureux que Lon s'en mut  la fin.
Huit jours avant le mariage, il avertit son pre qu'il allait me
dclarer tout. M. Brchot revendiqua l'honneur de cette ngociation
dlicate, persuad qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils
en province, lui promit que je ne me marierais qu' bon escient, et
qu'aussitt mari je me ferais un devoir de lui conduire milie. Ma
fiert le dconcerta; il n'osa plus me mettre un tel march  la main
lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait
avoir fait un coup de matre en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma
poche; j'avais reu des arrhes, pensait-il, ce qui m'tait le droit de
me fcher trop fort. Lon de son ct se disait: De deux choses l'une,
ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un
complot sans commencement d'excution; ou il me rendra le service
capital que j'attends de son amiti, mais il le fera de plein gr, sans
pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libre ou il se dvoue; dans aucun
cas, il ne peut dire que nous l'avons immol comme une victime au
bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec milie  la gare de
Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vrit, que
j'avais pass outre, que je m'tais sacrifi  l'amiti, mais qu'il me
devait des excuses pour m'avoir jet sous ce laminoir qui transformait
un honnte homme, droit et fier, en un plat mari. Voil ce qu'il me dit
en substance, entremlant les aveux d'une confession aux moyens d'une
plaidoirie.

A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma
colre s'apaiser. Mon malheur n'tait plus l'oeuvre de Lon seul, la
plus lourde part de responsabilit retombait sur son pre; mais le fils
n'tait pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hsitations,
ses remords anticips; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle
il m'avait bern lui-mme? Ce n'tait pas M. Brchot qui m'avait conduit
 l'Opra. Nul autre que Lon ne m'avait signal le chapeau blanc de
Mlle milie et sa lorgnette perfidement braque sur moi. Enfin c'tait
pour lui, dans son intrt seul qu'on avait dispos de ma vie! Je
n'tais plus clibataire, et je n'tais pas mari: on m'avait pris ma
libert sans me donner en change un seul jour de bonheur. Entre un
terrassier parvenu, un petit viveur fainant et une fille dchue, il
avait t dcid que Jean-Pierre Gautripon, citoyen franais, vivrait et
mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait
cela tout simple: j'tais si bon!

Lon n'oublia pas ce merveilleux argument:

Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie!

--Eh! morbleu! rpliquai-je, il y a une denre plus prcieuse que la
vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as vole en m'accouplant  ta
matresse.

Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus mme 
se dfendre.

Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me mprise plus
que tu ne peux faire. crase-moi, tue-moi! Le revolver est l, tout
charg. S'il te rpugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et
ma mort arrangera tout.

--Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils
deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de rpouser ta
veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que
tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces cratures et
moi. Enlve ton milie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton
affaire. Quant  moi, je ne reste ici que le temps de me laver les
mains, et je retourne  Paris.

--Seul? Et M. Pigat? et mon pre? et le monde? Que diras-tu?

--Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes
habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vrit, jour de Dieu!

--Mon pre nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la
cache, viendra tuer sa fille entre mes bras.

--Ton pre n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant
 M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'tais pre (il n'y a
plus de danger, grce  toi), je pardonnerais  mon enfant de s'tre
laiss sduire; je serais sans piti pour celle qui amorce le coeur d'un
honnte homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu.

Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants.

Houss! lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour
chasser les chiens. Le paysan se rveillait en moi.

Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrt de mort.

--Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie!

Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se
mprit sur mon intention et me dit:

Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont
dans la fort chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela,
Jean-Pierre! Je te le dfends!

A cette exclamation, je rpondis par un superbe clat de rire.

Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un hros de roman? Ma
mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai dj rendu plus
que tu n'en mritais, des services! A mon petit point de vue personnel,
je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques annes devant moi, on
n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui
peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter
la tte au bnfice d'un polisson et d'une drlesse. Bonsoir!

Au mme instant, une sorte de jocrisse employ dans l'htel vint frapper
 notre porte. J'ouvris.

Messieurs, dit le garon, votre dame est rhabille; elle demande aprs
vous.

--Va, cher ami, dis-je  Brchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la
d'agrer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser
les mains.

Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_.

Je vous ai dit que le rez-de-chausse de notre auberge tait une sorte
de caf-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un
miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'tait plus tout
 fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commande exprs pour
ce petit voyage, et cela me rendait dcidment trop joli. On m'et pris
pour un jeune commis de nouveauts s'en allant en conqute; mais ce qui
me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le
nez pinc, les lvres amincies et quelque chose de satanique dans le
regard. Bref, je ne me plus pas  moi mme et je me dis: Ah !
deviendrais-tu mchant? On s'aigrirait  moins, je l'avoue, mais ce
n'est pas une raison.

La gare tait  quelques pas; les trains se succdaient d'heure en
heure; pour me transporter aussitt  Paris, je n'avais qu' vouloir.
Cependant la soif de respirer  l'aise, le dsir d'arrter un plan de
conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la
fort. Il y avait longtemps que je ne m'tais retremp dans un bain de
grand air. Je me dirigeai  pas lents vers un massif de hauts arbres
jaunis par l'automne, je franchis la lisire, et je me mis  marcher
sous bois,  l'aventure, tantt gravissant les rochers, tantt foulant
les paisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le
soleil se couchait; l'horizon tait comme drap de gros nuages pourpre
et or. De ma vie je n'avais rien rv de si beau. Quand j'arrivais en
haut d'une colline, je voyais onduler la fort infinie comme un ocan de
toutes les couleurs. J'tais saisi par une puissance suprieure  nos
colres, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature
s'assimilait mon coeur violent et troubl; mais si j'tais apte  goter
cette quitude, je n'tais pas capable d'en jouir. A chaque instant je
m'arrachais par un soubresaut  la clmente srnit du monde extrieur.
Je courais comme un fou en criant: Moi! moi! moi! Farouche
protestation de l'tre seul et souffrant contre l'harmonie universelle!

Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pli, les formes de
la fort se fondaient peu  peu dans l'ombre; mes sens offraient moins
de prise aux spectacles du dehors, la fracheur de la soire me
concentrait insensiblement en moi-mme. Je m'assis, je fermai les yeux,
je m'isolai de tout, et je recommenai sur nouveaux frais le plan de ma
modeste existence. Je fus trs-agrablement surpris de me retrouver
juste au mme point que le mois prcdent avant la soire de l'Opra.
J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honntement ma vie. Le
bureau m'attendait aux heures accoutumes, les compagnons de mon petit
travail si facile et si doux me recevaient  bras ouverts. La chambre de
la rue de Ponthieu tait toujours  moi, je pouvais y rentrer ds ce
soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Lon ne
viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux
cigares; mais Lon n'tait pas ncessaire  mon bonheur: j'avais pass
souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait
trs-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu' supposer
qu'il tait mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et 
l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mmoire. Quant  Mlle
Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vrit son clipse
n'tait pas matire  grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle
m'avait t le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait
t l'envie, et tout se compensait. O diable tait le dsastre? Cette
lgre preuve pouvait tourner  mon profit. Je me voyais assur
dsormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas
d'enfants, c'est un malheur que tout clibataire subit avec rsignation.
Libre des soucis du mnage, j'allais trouver enfin le temps de
travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir
classique  des oeuvres utiles  mes semblables, et peut-tre, qui sait?
honorables pour moi!

Quand j'eus bti mon chteau en Espagne, je me levai plein de force et
de confiance. Seulement mes habits taient tremps de rose et j'avais
perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en fort et
retrouver la gare. On fermait. Le dernier train tait pass  neuf
heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du
matin. Force m'tait de chercher un gte; la belle toile est trop
inclmente en automne; je venais de l'apprendre  mes dpens. Je
m'informai de mes bagages; le prpos me dit qu'ils taient  l'htel
d'en face. Eh bien! pensai-je en traversant la place dserte, allons
dormir dans cette auberge o ma malle a d retenir une chambre pour
moi.

En effet, le mme pataud que j'avais dj vu me conduisit sans broncher
au premier tage; il ouvrit une porte, et je reconnus ds le seuil ma
malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille:  dix
heures du soir on n'entendait plus de bruit.

Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'tait plus rien.
videmment Brchot l'avait emmene: bon voyage! Mais le gnie
hospitalier qui portait la bougie me dit  demi-voix avec un fin
sourire: Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance:
l'autre monsieur et sa dame sont l.

Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamne. Leur
procd, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les
excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais
fait  Lon des adieux premptoires, que personne n'tait oblig de
prvoir le petit accident qui m'arrtait. Je ne pus m'empcher de sentir
qu'ils poussaient l'impudence  son comble; je me rappelai malgr moi
que cette poupe blonde m'avait jur fidlit le matin mme, et par deux
fois. Le voisinage veilla dans mon esprit des souvenirs de cour
d'assises; je pensai  tous les maris qui s'taient fait justice en
pareille occurrence et que le jury avait presque compliments. Le
revolver du fils Brchot me chatouillait  travers ma poche, et malgr
le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.




IV


La porte qui nous sparait n'tait qu'une feuille de bois blanc dcore
de quelques moulures. A l'examiner de prs, j'y aurais dcouvert sans
doute un ou deux trous de vrille percs, selon l'usage, par un commis
voyageur en goguette; mais le mtier d'espion me rpugnait, et je
n'tais pas homme  faire la police de mon honneur. J'allais et venais 
grands pas entre le lit et la fentre, faisant craquer mes brodequins,
sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mmoire, et satisfait
en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les
jugements les plus senss et les rsolutions les mieux assises ne
tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que
tout l'chafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un chteau de
cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter
 travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me
prcipiterait Dieu sait o.

Dans les moments de calme, je me disais:

Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'mouvoir.
Le monde ne peut pas me confondre avec les pouseurs de drlesses et les
endosseurs d'enfants qui souillent le pav de Paris; on saura ds demain
que j'tais tomb dans un pige et que j'en suis sorti du premier bond.
Ayant rpudi Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non,
sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorc comme des
Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le
monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit
chez nous; mais on y supple comme on peut dans toutes les occasions o
il serait juste et ncessaire. Les bigots effars de 1816 ont fait un
vide dans nos lois; je le comble  ma faon lorsque j'envoie ma femme 
tous les diables. Elle retourne  son amant; pourquoi pas? Il faut bien
qu'elle retourne  quelqu'un, la malheureuse!

Cependant je ne pouvais oublier que cette trange nuit de noces m'avait
t destine par Brchot. C'tait un pur hasard qui nous rapprochait en
ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident
d'milie, les aveux de Lon et ma vigoureuse colre, notre gte avait
t command quelque part. Mon vieil ami tait arriv  Fontainebleau
avant nous, pour nous attendre; il s'tait install dans quelque grand
htel de la ville, aux environs du chteau; il avait retenu un bel
appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien situe,
assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez prs pour imposer
silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prterais 
cette ignoble comdie! Pour quel homme ces gens-l me prennent-ils?
Insulter si froidement et de propos dlibr un garon de vingt-cinq
ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous!
que les nuits d'octobre sont longues, et qu' se promener depuis le soir
jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!

Je ruminais ainsi depuis tantt deux heures quand je sentis ma tte
s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes ides, parfaitement limpides au
dbut, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je
m'tendis tout habill sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua
d'une angoisse videmment maladive. Je fermai les yeux, et certain
blouissement qui m'obsdait redoubla. Il me fallut un vritable effort
pour gagner la fentre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient; j'entendais
mille bruits tranges, et entre autres des gmissements touffs. Le
grand air me rtablit bientt. Accoud sur l'appui de la fentre, je
sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je
n'avais respir si pleinement et d'un tel apptit. Le voisinage de la
noble fort m'expliqua cette sensation exquise; en moins d'une
demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme rgnr. J'tais si
bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquits du monde et de
me mettre au lit.

Mais  peine avais-je regagn le milieu de la chambre qu'une odeur cre
me prit  la gorge, tandis qu'une force invisible me comprimait les
tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je compris que le malaise
auquel je venais d'chapper tait un commencement d'asphyxie. Je
m'empressai de rappeler le grand air  mon secours, et je me mis 
chercher la cuisine de l'htel pour arrter, s'il se pouvait, le danger
 sa source; mais,  mesure que je descendais vers la cuisine, l'air
devenait plus respirable: assurment le mal ne venait pas de l. En
trois minutes, je fus fix. C'tait mon ex-ami et Mme Gautripon qui
s'occupaient de me rendre la libert. Ils n'avaient pas pargn le
combustible, et tout me faisait croire qu'avant une heure je serais
veuf.

Ce double suicide arrangeait tout; il remettait ma vie en l'tat o
Brchot l'avait prise pour la corrompre et la dsoler. Je n'avais pas
d'excuses  produire, pas d'explications  donner, pas de compte 
rgler avec M. Brchot, avec M. Pigat, avec le monde. C'tait la plus
belle conclusion que je pusse rver et la plus simple. Il ne m'en
cotait rien, tout se faisait spontanment, sans mon aide; je n'avais
pas mme  remuer le bout du doigt, il suffisait de laisser aller les
choses. Deux coupables se faisaient justice: en bonne conscience,
tait-ce  moi de les sauver?

Voil, monsieur, les premires penses qui me vinrent  l'esprit: vous
conviendrez qu'elles taient logiques. Je me flicitai mme un instant
de n'tre pas plus chrtien qu'on ne l'est aprs dix ans de collge;
car, si j'avais appris le pardon des injures, il s'en serait suivi un
tiraillement entre la justice et la charit qui m'et conduit  faire un
monologue assez long dans la manire de Corneille. Comme j'tais de mon
temps, je me bornai  dire:

C'est bien fait: je vais passer une nuit blanche et prendre un rhume de
cerveau; mais cette lgre incommodit m'pargne toute une vie de honte
et de douleur: j'y gagne!

Dans cette agrable pense, j'ouvris ma valise, j'endossai un vtement
chaud, j'changeai mes bottines contre des pantoufles, je nouai un
mouchoir autour de ma tte, et je me trouvai fort  l'aise. Le courant
d'air qui circulait entre la porte et la fentre assainissait ma
chambre; une promenade un peu vive me permettait de supporter la
fracheur de la nuit. J'avais formellement rsolu de partir par le train
de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez moi, rue de Ponthieu, le
dnoment de ce petit drame.

Hlas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes l'ont dit, je
l'ai prouv, monsieur, dans cette nuit  jamais regrettable. Tant que ma
femme et mon ami moururent en silence, j'envisageai la question au point
de vue abstrait, mathmatique: leur fin me paraissait la consquence
naturelle de leur crime, mon attitude expectante et digne semblait tre
le vrai rle d'un honnte homme outrag; mais au premier gmissement qui
vint dchirer mes oreilles, cette lche et misrable humanit qui
jusque-l m'avait laiss tranquille m'empoigna des pieds  la tte, me
tordit les entrailles et secoua mon coeur comme un grelot. Cela ne dura
pas une seconde, mais dans ce court espace de temps je vis des choses
que Dante n'a pas mme aperues dans son interminable rve. J'embrassai
d'un coup d'oeil toute l'espce humaine, les morts et les vivants et
ceux qui sont encore  natre. Tout cela se tenait ensemble et ne
faisait qu'un seul corps; le mme sang circulait partout, et les
douleurs individuelles se rpercutaient dans la masse par une secousse
lectrique. Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je les
sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y compris Lon et sa
matresse! Cette hallucination fut plus rapide et plus fugitive que
l'clair, mais l'clair a le temps de renverser un chne, et moi j'avais
eu le temps d'enfoncer une porte.

Deux minutes aprs, si le monde avait pu sonder les murailles de notre
auberge, le monde et clat de rire. Il aurait vu dans l'attitude la
plus comique un de ces maris dissyllabes que Molire appelle si
lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher l'amant heureux de
ma femme; je l'asseyais, je l'adossais, je le dshabillais, je
l'inondais d'eau frache, et je pressais doucement sa poitrine pour y
rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mmes soins  la blonde et
frle crature qui m'avait si impudemment trahi; je me partageais entre
eux, je courais de l'un  l'autre, je me multipliais, je rpondais par
un cri de joie au premier signe de vie donn par Lon, je m'escrimais
d'autant plus fort  ranimer sa complice, et dans l'ardeur de ce beau
zle j'insufflais l'air  pleine bouche entre les lvres de Mme
Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais jamais embrasse: j'oubliais
ce baiser-l; mais vous me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y
tait pour rien.

Je les ai sauvs tous les deux, lui d'abord, elle ensuite. Les hommes
ont la vie plus dure; mais la femme est bien forte aussi. Celle-l, qui
parat fragile comme un verre mousseline, est revenue de l'autre monde
avec tout son bagage: la mre et l'enfant se portaient bien.

Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous pourriez croire par
exemple que j'eus piti de ce foetus innocent qui mourait par-dessus le
march, ou que le souvenir du tombeau de mon pre me dcida peut-tre 
arrter Lon sur le chemin du cimetire. Non, monsieur, l'instinct seul
fut coupable de cette bonne action. Je la commis sans y songer, comme
les chiens de Terre-Neuve se lancent  l'eau pour sauver un juif ou un
vque indiffremment.

Mes deux ressuscits le comprirent fort bien, car au lieu de se jeter
dans mes bras, ce qui m'et peut-tre embarrass, leur premier mouvement
fut de me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon s'indigna
de se voir dshabille et de se sentir inonde d'eau froide; Lon fit sa
rentre dans la vie comme un matamore de la vieille comdie franaise,
en disant: Qui est-ce qui s'est permis de m'empcher de mourir?

Lorsqu'il fut avr que j'tais l'auteur de tant de maux, on s'humanisa
quelque peu; madame me remercia d'un air dolent, Brchot rendit justice
 mes intentions, mais ils me prouvrent en duo que je m'tais conduit
comme une bte. Mon eau froide et mes insufflations grotesques n'avaient
pas modifi la situation. milie et Lon restaient dans une impasse d'o
ils ne pouvaient sortir que par la mort. M. Pigat tait-il devenu moins
militaire et moins Breton? avait-on lieu d'esprer qu'il pardonnt  sa
fille? Moins que jamais maintenant que le dshonneur d'milie clatait,
par mon fait, aux yeux du public. Je n'avais ranim cette femme sans
mari et cet enfant sans pre que pour les exposer  un danger certain,
et Lon, ne pouvant les sauver, ne pouvait pas leur survivre. C'tait
donc un suicide  recommencer, deux agonies  souffrir au lieu d'une, et
j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train.

Je confessai mes torts. Quant  les rparer, c'tait une autre affaire.
Oter  ces infortuns la vie que je leur avais imprudemment rendue! Mme
Gautripon m'en priait, son amant me l'ordonnait presque; mais vous
pensez que cet office n'tait ni dans mes moyens ni dans mes gots.

Cependant je ne pouvais leur dire:

Excusez-moi de vous avoir drangs; mettons que je n'ai rien fait et
achevez-vous  votre aise, sous les auspices de l'amiti.

Impossible, monsieur; je suis sr qu'en cela mon sentiment s'accorde
avec le vtre. Lorsqu'on fconde un germe humain, on s'oblige par cela
seul  protger son existence; lorsqu'on ressuscite par force un homme
qui avait d'excellentes raisons pour mourir, on s'engage tacitement 
lui rendre la vie supportable; c'est une vrit de sens commun. Notre
imprvoyance est si grande nanmoins qu'on fabrique les enfants sans
savoir si l'on pourra les nourrir, et qu'on repche les suicids de la
Seine sans savoir si l'on a quelque esprance  leur rendre.

Moi, j'avais le moyen de rconcilier deux personnes avec la vie, mais 
quel prix! Si j'acceptais les faits accomplis, si la logique de ma bonne
action m'entranait  garder la femme et l'enfant d'un autre, nul ne
pouvait dire o s'arrteraient mes misres, mes humiliations, les
mensonges obligatoires d'une existence o tout tait faux. Il ne
s'agissait de rien moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et
pendant plusieurs annes, un personnage  peu prs impossible.
J'envisageai froidement le rle: il me parut au-dessus de mes forces, et
pourtant je le pris, comptant sur un miracle ou sur une grce d'tat. Si
les gens n'essayaient que ce qu'ils sont assurs de bien faire,
l'humanit se tranerait jusqu' la fin des sicles dans les premiers
sentiers qu'elle a battus.

Quand mon parti fut arrt, je dis  ma femme et  mon ami:

Calmez-vous, coutez-moi froidement, et suspendez vos lamentations, qui
me rompent la tte. Je me suis mis dans la ncessit de vous sauver:
tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout; mais voici les conditions que
j'impose. Mditez-les avant de me baiser les mains, et arrtez l'lan de
votre reconnaissance qui va rveiller toute l'auberge. Mademoiselle
Pigat, vous devinez ce que je pense de vous; je peux donc m'pargner
l'ennui de vous le dire. Cependant, comme il ne me plat pas d'tre la
cause mme innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer votre mari
devant les hommes que de vous envoyer  la boucherie. Vous porterez mon
nom, puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon; c'est
entendu. Le logement que nous avons lou ensemble sera, aux yeux de
tous, notre domicile conjugal; seulement, comme il est trop troit pour
un mnage aussi _rgence_ que le ntre, j'irai passer les nuits dans ma
chambre de garon. Mes occupations me permettent de djeuner dehors sans
scandale; je dnerai tous les soirs  la maison, selon l'habitude des
employs, et je supporterai la moiti des frais du mnage. Nos intrts
sont spars par contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous
advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter mme indirectement
sans dshonneur, j'exige que vous borniez vos dpenses de table,
d'ameublement, voire de toilette, aux modestes revenus que nous avons
mis en commun. Pas un sou n'entrera chez nous, sauf les intrts de
votre dot et mes appointements du ministre ou d'ailleurs, car je suis
rsolu  quitter bientt le ministre. La moindre infraction  ce
dernier article du trait serait suivie d'une sparation immdiate  vos
risques et prils.

La pauvre fille se mit  protester de son obissance, de son respect et
de son dvouement. J'eus toutes les peines du monde  dfendre mes
genoux contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conserv quelque
restant d'amour pour elle, sa bassesse en prsence du danger m'et
joliment guri. Du reste, elle n'tait rien moins que belle avec sa robe
dchire, son linge plaqu sur la peau et ses cheveux en dsordre. Les
blondes sont journalires, chacun le dit; mais c'est surtout les jours
d'asphyxie qu'elles perdent de leurs avantages.

Maintenant  nous deux! repris-je en me tournant vers Brchot. Tu as
entendu mon ultimatum; tche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour
le moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mnes absorbe au moins
ta pension. Continue, et, quoi qu'il arrive, fais en sorte que ton sale
argent ne pntre jamais chez nous: je le jetterais par la fentre avec
les choses et les personnes qui me tomberaient sous la main.

--Mais... fit-il.

--Oui; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner ton fils  la
misre. Sois tranquille; l'enfant ne manquera de rien tant que je serai
l. Par exemple, je ne me charge pas de lui laisser une fortune. Libre 
toi de placer quelque chose sur sa tte. S'il faut absolument un
prtexte  tes munificences, tu seras le parrain, j'y consens; mais
l'enfant, pas plus que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison.
Je veux rester net, comprends-tu?

Il rpondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. Le rve de sa
vie tait de me suivre en tous lieux pour me servir  quatre pattes.

Halte-l, mon garon! J'entends n'tre servi que par moi-mme et par ma
femme de mnage. As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame
pour la tenir  ta disposition? Tu comptais prendre tes habitudes chez
moi, pauvre ami? Essaie! J'ai pu avaler un pass de digestion difficile,
mais ma tolrance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, puisqu'il le
faut; ton complaisant, jamais!

Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire hbt, et jura tout ce
que je voulus. Mme Gautripon fit chorus avec lui; ces deux tres, avilis
par la peur, me promirent de s'viter, de se fuir, de s'oublier l'un
l'autre, de respecter mon nom comme un ftiche et ma maison comme un
temple.

Le sacrifice leur paraissait ais dans le moment: ils n'avaient pas
l'esprit tourn aux bagatelles; mais la tentation ne pouvait manquer de
les reprendre un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un et
l'autre. Alors ils me regarderaient comme un obstacle odieux et
ridicule, un gardien de harem, un chien du jardinier, et ils se
rejoindraient sans scrupule et sans gne, grce  la rgularit de mes
occupations. Voil ce qu'il importait de prvenir; il ne me plaisait pas
d'tre montr au doigt dans les rues. Je leur dis mes raisons et le
remde que j'avais trouv contre un mal presque invitable.

A votre premire incartade ou mme  mon premier soupon, je me retire
sous ma tente, et je laisse  madame le soin de s'expliquer avec M.
Pigat. Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de lui, et je vivrai
tranquille, ou peu s'en faut. S'il meurt, je n'aurai plus d'alli contre
vous, plus de croquemitaine  appeler si vous n'tes pas sages; mais,
d'un autre ct, vous n'aurez plus besoin de moi. Je reprendrai toute ma
libert en vous rendant toute la vtre.

Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mmorable, entre quatre et cinq
heures du matin. Je vous rponds que personne ne songeait  faire
rsistance. Lon lui-mme, ce gaillard que vous voyez si crne au bois
de Boulogne, tait bien petit garon devant moi. Par mon ordre, il
s'apprta tout de suite  filer sur Paris avant le lever du soleil. Tout
son bagage se trouvait  notre auberge; il l'tait all prendre 
l'htel d'Angleterre. C'est mme  la faveur de ce petit dmnagement
qu'il avait apport deux boisseaux de charbon dans une malle et un
rchaud en fer dans un carton  chapeau. J'veillai le garon, qui
dormait tout vtu sur le billard du rez-de-chausse, je chargeai son
crochet, je l'envoyai en avant et je revins abrger les adieux
larmoyants de mon ami et de ma femme. Lon s'accrochait  moi sur la
place; il retourna dix fois la tte vers l'auberge, o nos fentres
brillaient seules  travers la nuit. A deux pas de la gare, il s'arrta
et me dit du ton le plus lamentable:

Tu me jures de respecter milie?

Ma foi! la question tait trop saugrenue; elle me jeta hors des gonds.
J'y rpondis par un grand coup de pied qui rapprocha Lon de son but et
par une pithte qui serait dplace dans mon rcit, mais qui ne l'tait
pas dans la circonstance. Il empocha le tout et partit. Que l'homme est
peu de chose par moments!

En rentrant  l'auberge, j'allai droit chez ma femme, qui tomba presque
 mes pieds et me dit:

Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira!

--Mais, madame, rpondis-je, il me plat que vous preniez quelques
heures de repos. Vous dormiriez mal ici, la chambre est en dsordre.
Prenez la mienne et couchez-vous. Quant  moi, je trouverai peut-tre un
matelas moins mouill que les autres et une couverture  peu prs sche;
c'est tout ce qu'il me faut. Bonne nuit!

Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader moi-mme, car
la pauvre crature me connaissait assez peu pour craindre encore je ne
sais quoi.

Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui me permit de voir lever
l'aurore: mais un brouillard pais vint gter ce spectacle si cher aux
hommes vertueux. Le vent avait tourn; dans l'espace de quelques heures,
le paysage s'estompa si bien qu'il finit par s'effacer. En rdant 
travers la chambre o j'tais confin par le temps, je dcouvris sur le
coin du secrtaire une lettre  mon adresse. C'tait l'adieu suprme de
Lon, crit la veille au soir, tandis que le charbon s'allumait. J'ai
conserv cette pice pour la montrer  son auteur, s'il devenait ingrat;
je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire  la dcharge de mon
honneur. coutez.

  Mon ami (permets-moi de te donner ce nom  la dernire heure de ma
  vie)! je meurs avec celle qui est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de
  rien: ce n'est point ton refus ni les rudes vrits que tu m'as fait
  entendre qui nous poussent  cet acte de dsespoir. Le seul coupable,
  encore n'ai-je pas la force de le maudire, c'est mon pre. Pourquoi
  m'a-t-il si mal aim? Pourquoi me dfend-il de rparer ma faute et
  d'tre heureux? Dtestable vanit de l'argent! qu'en fera-t-il, de ces
  millions orgueilleux et stupides qui lui cotent la vie de son fils?
  Pardonne-lui, Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations,
  quoiqu'il t'ait donn le droit de l'accabler. Il ne sait pas, vois-tu?
  C'est un homme qui ne doute de rien parce qu'on lui a toujours cd;
  il ne peut croire aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout le
  mal qu'il t'a fait va tre rpar. Quand tu liras ces tristes mots, tu
  seras libre. Sois heureux, mon vieux camarade! Si les voeux des
  mourants ont un peu de crdit n'importe o, tu verras des jours
  meilleurs, tu trouveras une femme digne de toi, tu seras pre! Et dire
  que je l'aurais t dans six mois! Enfin! Tout ce que je demande,
  c'est que tu te souviennes quelquefois sans trop d'amertume de ton
  pauvre ami

  LON BRCHOT.

Voici l'original de cette lettre. En voil plus de vingt autres de la
mme criture et signes du mme nom; le contrle est facile,  moins
pourtant que j'aie fabriqu toute une liasse de faux pour le besoin de
ma cause!

Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me toucha. J'y retrouvais les
bons sentiments et la gnrosit naturelle du malheureux garon qui
m'avait fait tant de mal. Lon est un peu fou, mais il n'est ni mchant
ni perfide. Il a terriblement abus de moi, mais par tourderie, sans
cesser un moment de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dpit de
tout, le titre d'ami.

Quant  Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur de m'crire. Si
l'on jugeait toutes les femmes sur l'unique chantillon que j'ai connu,
on dirait qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que toute
leur morale se rsume en deux mots, l'amour et la haine.

Cette gracieuse personne s'veilla vers midi, me renvoya poliment de sa
chambre et fit deux heures de toilette, pendant que je l'attendais en
bas pour djeuner. Il pleuvait  torrents: le temps s'tait gt,  ma
grande satisfaction. Il fallait en finir avec le tte--tte et
retourner au plus vite  Paris; c'tait un vrai prtexte qui nous
tombait du ciel.

La jeune dame entra docilement dans mes vues; elle couta avec la plus
gracieuse attention la rgle de conduite que je lui traai chemin
faisant. Il s'agissait avant tout de tromper la clairvoyance d'un pre
et de jouer la comdie de l'amour heureux sous les yeux de M. Pigat. Le
capitaine tait un homme d'autrefois; il avait fait bon mnage avec sa
femme; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalis; nous tions
de petits bourgeois et non des gens du monde; il fallait nous rsoudre 
nous tutoyer devant lui.

Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se jeter dans nos bras! Il
avait reconnu le coup de sonnette d'milie. Il ne s'tonna pas un
instant de ce retour prmatur.

Je t'attendais, dit-il  sa fille. Tu devais avoir besoin d'embrasser
ton vieux pre; moi je suis comme un corps sans me depuis vingt-quatre
heures. Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci de m'avoir rapport
ce petit trsor-l. N'est-ce pas que vous tes heureux? Ai-je menti en
vous la donnant pour un ange!

Je rpondis comme vous auriez rpondu vous-mme, monsieur, si la
fatalit vous et mis  ma place. Auriez-vous eu la force de briser ce
pauvre vieux coeur d'honnte homme? Je mentis de mon mieux, et pour plus
de vraisemblance je joignis le geste  la parole en serrant milie dans
mes bras. Elle fuyait, se drobait et m'chappait enfin par un jeu de
pudeur tudie que nous avions rpt ensemble le jour mme. Et le
capitaine riait aux larmes, et sa fille lui disait avec un doux
reproche: Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donn pour mari!

Tous mes efforts pour abrger cette visite ne servirent qu' le
cramponner  nous. Il voulut absolument nous avoir  dner le soir mme,
et il nous conduisit chez le pre Lathuille pour nous montrer ensemble
aux gens de son quartier.

Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. C'est  croire
qu'ils ont t faits l'un pour l'autre, ma parole d'honneur!

Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur l'paule et s'criait
 propos de rien:

Eh! madame ma fille! eh! mon gendre!

Au restaurant:

Garon, mon gendre vous a demand du pain.

Rien n'tait assez bon pour nous; il semblait que la nature et donn
des ailes aux perdrix pour la fille et le gendre du capitaine Pigat, et
des cuisses pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener 
l'Opra-Comique, quand milie feignit de s'endormir sur sa chaise et
nous sauva; mais le pauvre bonhomme nous escorta jusque chez nous  pied
et ne nous laissa qu' la porte. Chemin faisant, il s'appuyait sur mon
bras et me conseillait  l'oreille.

Menez-la doucement, mon gendre: je l'ai dompte, je l'ai assouplie;
cela marche au doigt et  l'oeil. Si vous lui dcouvrez quelque petit
dfaut, ce dont je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du coeur
et de l'honneur: c'est mon sang. Ne soyez pas jaloux, et si vous l'tes
par malheur, vitez qu'elle le sache. Plus vous lui montrerez de
confiance, plus elle s'observera. Une femme n'est bien garde que par
elle-mme. Je ne l'ai ni enferme ni suivie, et vous tes tmoin que la
mthode a russi. Ah! dame! elle n'ignorait pas qu' la premire
incartade je l'aurais tue net, et moi aprs. Main de fer et gant de
velours! Retenez ma devise, elle est bonne.

Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec sa fille. Autre
histoire! Mme Gautripon m'avoua qu'elle tait peureuse et qu'elle se
mourait  l'ide de rester seule dans un appartement. Je rpondis sans
m'mouvoir que je n'tais ni assez riche pour lui donner une suivante,
ni assez dvou pour coucher sur son paillasson, ni assez tolrant pour
lui permettre une autre compagnie. Ce n'tait pas  moi mais  elle de
s'accommoder aux dfauts de la situation qu'elle avait faite. Sur cet
ultimatum, je lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis.

J'tais fermement dcid, vous devinez pourquoi,  sortir du ministre;
mais, avant de quitter l'emploi que les Brchot m'avaient donn, il
fallait en trouver un autre. Je me mis aussitt en campagne, et j'usai
sur le pav de Paris mon cong de lune de miel. Mes dmarches
n'aboutirent qu' des rebuffades sans nombre, et j'allais dsesprer,
quand un mot de mon voisin le surnumraire Fusti m'ouvrit des horizons
nouveaux.

Le diable soit du bureau! disait-il; j'aurais mieux fait d'entrer aux
_Villes-de-Saxe_. Pas de surnumrariat, douze cents francs d'emble et
l'avancement au mrite. Boutique pour boutique, je prfre celle de mon
oncle, o personne ne trime gratis.

Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles tait commanditaire
d'un magasin de blanc, rue Saint-Jacques; que les _Villes-de-Saxe_
avaient la clientle des plus riches couvents du faubourg, qu'elles
payaient honorablement leurs commis, que l'oncle avait voulu placer son
neveu dans l'affaire, mais qu'une ambition trop commune en tout temps
l'avait jet dans nos bureaux. Aprs un an de stage, il mritait un
emploi rtribu que j'obtins.

Ses dolances m'offraient un joint; je le saisis. Je pouvais du mme
coup rparer une injustice et secouer une obligation pesante.

Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez marger dans un mois. Ma
personne est le seul obstacle qui vous barre le chemin; je m'efface. Le
ministre m'ennuie: on y gagne trop peu, et l'on n'y travaille pas
assez. Placez-moi n'importe o, dans la maison de votre oncle, chez un
de ses amis, faites-moi nommer professeur dans quelque bon couvent: je
m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs de plus en faisant triple
besogne. Mes besoins sont augments, et je ne crains pas la fatigue.

Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si largement les
choses que je restai son dbiteur de beaucoup. Ma besogne aux
_Villes-de-Saxe_ ne fut jamais qu'un travail de bureau, la
correspondance d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris ce
mtier, qui est un jeu. Les couvents qui frquentaient la maison
m'acceptrent de confiance, quoique universitaire et bachelier: j'tais
recommand par des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de prime
abord ce qu'il est encore aujourd'hui: je n'ai pas demand d'avancement,
puisque j'avais le ncessaire. En abordant cette vie honorable et
modeste, j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient plus  moi
seul, et pouvait tre compromis par d'autres. Voil pourquoi Rastoul,
aprs quatre ans de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre.

Ma femme a su que je sortais du ministre, et pourquoi. Mes scrupules
lui ont sembl purils, mais elle a fort apprci l'augmentation de
revenu, car nos premiers temps de mnage ont t difficiles. Le pauvre
capitaine n'avait plus d'conomies  dpenser; Mme Gautripon ne faisait
plus de tapisserie, sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre
jour elle tait lasse ou malade. Je n'oserais jurer de rien, mais je
suis moralement sr que Lon n'entra pas chez nous dans ces six mois, et
qu'il n'y fit pas entrer un centime.

Un accident de force majeure avait tari ses prodigalits dans leur
source. Si vous aviez le temps de lire tous les papiers que voil, vous
sauriez les dtails de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour; je
ne lui avais pas permis de correspondre directement avec ma femme. Voici
les faits en abrg. M. Brchot triomphait de ma rsignation et s'en
attribuait toute la gloire. milie marie, l'enfant mis  la charge d'un
diteur responsable, il ne restait plus, pensait-il, qu' trouver un
parti pour Lon. Il avait dnich, vers Toulouse, un fonds de parchemins
en bon tat, provenant de la succession de haut et puissant seigneur
Thobald Lelong, marquis de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels,
prince du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait lgitimement et sans
conteste  Mlle Locadie, fille majeure, qui, n'ayant d'autres biens que
le nom de ses pres et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait gure
pouser que Dieu ou qu'un Brchot; mais elle prfrait une msalliance
terrestre  la plus haute alliance du ciel. La famille tait compose de
trois ou quatre collatraux, trop pauvres pour rclamer en justice
l'hritage de quelques titres tout secs; ils avaient fait leur prix pour
se tenir tranquilles. Tout le problme se rduisait  faire passer un
nom sans matre sur la tte d'un homme sans nom: l'entrepreneur se
faisait fort de lgaliser l'escamotage. Il tenait dans sa main presque
tous ces mtis de la politique et de la finance, mendiants de faveur,
marchands de patronage, entremetteurs de concessions, brocanteurs de
monopoles, qui tripotent les affaires publiques au profit de l'intrt
priv, et qui mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour
ramasser un million dans les cendres. L'affaire tait donc faite et
parfaite sauf le consentement de Lon, qui refusa.

M. Brchot avait dompt plusieurs torrents et nivel quelques montagnes.
Par tat, il surmontait ou renversait tous les obstacles que l'homme
rencontre sur son chemin. Vous vous reprsentez la stupeur d'un tel
homme lorsqu'il se vit pour la premire fois devant une chose
inbranlable qui tait la volont de son fils. Il crut d'abord qu'il se
trompait, qu'il s'tait mal expliqu ou qu'il avait mal entendu la
rponse. Lorsqu'il comprit que la dsobissance tait formelle, il se
plut  esprer qu'elle n'tait pas rflchie; il essaya du raisonnement,
il descendit aux prires. Lon se cantonna dans le devoir et dans la
conscience, et maintint qu'il tait engag pour la vie envers la mre de
son enfant. Alors M. Brchot sortit des gonds, il se rpandit en
injures, clata en mille menaces; peut-tre mme est-il all plus loin:
on me l'a laiss entendre, on ne me l'a pas dit. Lon montra dans ce
moment critique plus de solidit que ni son pre, ni moi, ni personne
n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu' tendre la main pour
prendre cinq cent mille francs de rente, un nom, un titre et une grande
fille plutt belle que laide, il se laissa disgracier et affamer.
Non-seulement son pre lui coupa les vivres, mais il lcha sur lui toute
une meute de cranciers. Un jeune homme qui reoit vingt-cinq mille
francs par an pour ses menus plaisirs s'endette malgr lui. Le crdit,
si farouche aux pauvres diables, se prcipite au-devant du riche. Les
fournisseurs lui jettent leurs marchandises  la tte et s'enfuient  la
vue de son argent, car ils savent par exprience qu'on achte bientt
sans compter ds qu'on n'achte plus au comptant.

Cette facilit se tourna trop vite en exigence et en perscution pour
qu'il n'y et pas un mot d'ordre. Ds que les loups se mettent  chasser
par principe au lieu de chercher leur proie  l'aventure, le paysan
superstitieux dit qu'ils sont mens par un homme. Cette bande de
cranciers dvorants tait appuye par un chasseur invisible qui devait
tre M. Brchot: les marchands de Paris ne sont pas assez fous pour
traquer un hritier de cinquante millions quand il a tout au plus
cinquante mille francs de dettes. Lon n'hsita pas  reconnatre la
main de son pre, mais cette perspicacit ne le sauva point de Clichy.

M. Brchot l'attendait l. Les poursuites avaient pris quatre mois
environ; Mme Gautripon touchait presque  son terme, et l'entrepreneur
le savait bien.

Mon garon, dit-il  son fils, te voici o je te voulais. La loi ne me
permettait pas de t'enfermer comme rebelle, mais je te tiens comme
dbiteur. Te rends-tu?

--Jamais! dit Lon.

--Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement bte! Pourquoi
refuses-tu de te marier comme il me plat? Parce que tu tiens  cette
fille et  ce mioche. Tu te prives de les voir et de les assister; tu
les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que tu les aimes!
Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, tu es riche, tu vas les voir tant
que tu veux, et tu leur donnes tout ce qu'il leur faut.

--Gautripon ne les laissera manquer de rien.

--Savoir!

--milie est assez brave pour supporter les privations; elle n'est pas
assez forte, en ce moment surtout, pour apprendre ma trahison sans
mourir.

--Essaie!

--Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. Songes-tu bien, papa,
que cet enfant qui va natre sera mon fils?

--Il sera bien mon petit-fils,  moi, et je m'en moque!

--Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je suis ici pour le dire.

--Ma famille, c'est ce qui porte mon nom.

--Et tu veux que j'en prenne un autre?

--Je veux qu'on m'obisse.

--Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle Brchot.

--A ton aise! Reste Brchot; mais c'est tout ce que tu auras de moi, mon
garon.

--Bah! tu n'as pas le droit de me dshriter de tout, et la moiti de
tes millions me suffira pour vivre.

--Je dnaturerai ma fortune!

--Je t'en dfie; a serait un travail de bndictin.

--Et je te maudirai, chien d'entt que tu es!

--Alors c'est toi qui seras dnatur, parce je t'aime bien malgr tout,
mon gros pre.

--Je te dfends de m'aimer, si tu ne me respectes pas.

--Mais je te respecte normment, sans que tu t'en doutes. Qui est-ce
qui m'empchait de t'emprunter cinquante mille francs,  ton insu,
pendant que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les clefs,
papa.

--Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur quand on
s'appelle...

--Brchot, l! Je t'y prends. Laisse-moi donc garder toute ma vie un nom
que tu as honor, illustr, et qui est devenu, grce  toi, le synonyme
de travail et de probit!

--Eh bien, soit! dit le bonhomme; mais au moins marie-toi, sacrebleu!
pour que j'aie des petits-enfants  fouetter.

--Papa, je ne peux plus: tu m'as mis dans l'impossibilit d'pouser
milie.

M. Brchot s'enfuit exaspr en jurant plus de jurons que Clichy n'en
avait entendu depuis dix ans, et Lon m'expdia le compte-rendu de la
querelle que je viens de vous rpter  peu prs mot par mot.

Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, nous n'tions pas
sur un lit de roses. Bien que M. Pigat nous et dit ds le premier
moment: Mes enfants, htez-vous de me rendre grand-pre, il n'tait pas
homme  souffrir que ce bonheur lui vnt trop tt. Nous avions  peine
attendu la fin du premier mois pour lui faire part de nos esprances; on
lui disait chaque jour: tout va bien. Il suivait avec un doux orgueil
certains progrs malheureusement trs-visibles; mais nous n'avions pas
le pouvoir de retarder la marche de la nature ou de hter celle du
temps. Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anantt tous
les calendriers. Si du moins notre mariage avait eu lieu vingt-cinq ou
trente jours plus tt! nous aurions bnfici du terme de sept mois, qui
a rendu tant de services  la partie foltre du genre humain; mais un
enfant n viable  six mois, c'est ce qu'on n'a jamais vu, et c'tait ce
qu'on allait voir. Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais
pas me le demander et Mme Gautripon n'y pensait jamais sans s'vanouir
peu ou prou.

Les petites excursions qu'elle faisait  tout propos dans l'autre monde
nous permirent de la donner pour malade et de tromper un pauvre mdecin
du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de laquelle on sut que
nous partions pour l'Italie. Le capitaine nous fit les plus tendres
adieux; notre concierge et les voisins nous virent monter en fiacre et
diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, je me serais donn le
luxe d'un voyage, si nos moyens l'avaient permis. Peut-tre mme, en ce
besoin pressant, euss-je emprunt mille francs  Brchot; mais vous
savez que ses finances taient plus embarrasses que les ntres. La
vrit, puisqu'il faut tout vous dire, est que je conduisis Mme
Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, et que je retournai le mme
jour au travail qui nous faisait vivre.

Nous avions trait  forfait, comme tous les malheureux de notre
catgorie. L'enseigne n'a ni boug, ni chang; on y lit encore en
lettres peintes: 40 francs pour les neuf jours. Mes occupations ne me
permettaient pas d'tre bien assidu auprs de la frle poupe qui allait
m'lever au rang de pre putatif; mais je la visitais tous les soirs
aprs ma besogne, et je revenais chaque matin lui dire: Bon courage!
Jugez-moi comme il vous plaira: j'avoue, monsieur, que durant cette
priode mes ressentiments lgitimes avaient fait place  une sympathie
tout animale,  ce vague instinct de solidarit qui pousse les pauvres
gens  s'aider les uns les autres contre les douleurs et les dangers de
la vie.

Le matin du sixime jour, la servante de l'tablissement me salua d'un
bonjour, papa! qui me mit le coeur en capilotade. Je me sentis rougir
jusqu'aux oreilles, et mes jambes furent de coton pendant une seconde.
Je balbutiai comme un vrai pre:

Est-ce un garon?

--Oui, monsieur, rpondit la crature, un vrai garon qui a tout ce
qu'il lui faut. Venez voir votre portrait.

Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique o Mme Gautripon
sommeillait. Un oreiller pos sur un fauteuil de paille servait de
couchette  l'hritier de mon nom.

Voil l'objet, monsieur, dit la fille; on m'appelle  ct, je vous
laisse.

Je demeurai tout stupide entre une femme anantie et un enfant qui
paraissait vivre  peine. On ne met pas un pied devant l'autre ici-bas
sans ides prconues. Je m'tais toujours figur qu'un nouveau-n doit
tre rouge ou violet par surabondance de vie. Celui-l tait de cire;
ses yeux ouverts semblaient s'teindre; il entrebillait deux petites
lvres molles sans avoir la force de crier. Je le pris tout emmaillott
dans mes bras, et je le trouvai singulirement inerte. En deux temps,
avec une audace qui m'pouvante encore quand j'y pense, je le dpouille
et je le vois baign dans son sang. La sage-femme accourt  mes cris et
me dit sans s'mouvoir:

Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Josphine n'avait
pas bien serr le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller
sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voil qui
est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans,
sauf la casse.

Ce langage fataliste et cynique tait lettre close pour moi; je compris
seulement que le fils de Lon Brchot me devait une seconde fois la vie,
et je me sentis tout prs d'aimer ce petit tre qui ne m'tait rien. Je
repensai  lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux
_Villes-de-Saxe_ et en corrigeant un devoir de style intitul:
_Description du Printemps, lettre d'une jeune chtelaine  son amie
soeur Dosithe_.

Aussitt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. milie
tait veille; elle me demanda si j'avais averti Lon, si je m'tais
enquis d'une nourrice et si je pensais  dclarer la naissance de
l'enfant.

Mon pauvre monsieur Gautripon, voil bien des corves pour un homme
occup comme vous; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne!

Elle craignait sincrement d'abuser de mes jambes, de surmener son
commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au del. Elle ne se
doutait pas qu'un honnte homme prouvt la moindre chose au moment de
mentir  la loi; elle avait dcid que son enfant serait nourri chez
elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquitait peu de savoir
si je pouvais payer un tel luxe; elle trouvait tout naturel de m'envoyer
chez son amant lui dire qu'il tait pre et que ma femme l'embrassait.
Je fis toutes ces commissions; j'embrassai le prisonnier pour elle, et
je pleurai mme avec lui; je dclarai l'enfant  la mairie sous les
auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas; je ramenai du
bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand
elle sut que nous tions du petit monde. Aprs mille tribulations que
j'abrge, je me vis install au domicile conjugal entre une femme 
peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chtif, que
je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'tais descendu
jusqu'au mtier de garde-malade et de pre nourricier: vous jugez si mes
nuits taient laborieuses; cependant mon travail n'en souffrit pas.

Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit
garon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au
plafond.--milie s'cria:

Malheur  nous! c'est mon pre.

En effet, c'tait le capitaine. Le dsoeuvrement et l'ennui l'avaient
conduit dans cette rue; par habitude il leva les yeux vers nos fentres,
aperut une lumire et monta. Sa fille tait plus morte que vive; je
rassemblais les forces de mon coeur pour un drame terrible. M. Pigat
trompa toutes mes craintes; il ne laissa percer ni colre, ni mpris, ni
soupon. D'un seul coup d'oeil il embrassa le groupe que nous formions 
nous trois. milie couche, moi appuy contre son lit, et le poupon
tendu sur mes mains.

Bonsoir, enfants, fit-il; vous tes donc revenus?

Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et couta patiemment, sans
objections, le roman qu'milie improvisait  son usage. Elle lui dit que
nous tions alls en Italie, qu'aux environs de Gnes la voiture avait
vers, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions
tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon mdecin du pays prtendait qu'
force de soins on pouvait le rattacher  la vie. Je me rpandis  mon
tour en explications embrouilles; je contai que les soins intelligents
nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'tais
empress de ramener ma femme  Paris ds qu'elle avait paru
transportable, que si le cher beau-pre n'avait pas t inform plus tt
de notre retour, il ne devait s'en prendre qu' notre attachement
respectueux. On esprait lui cacher tout jusqu' ce que la science et
tout rpar; mais en somme il tait le bienvenu, puisqu'il trouvait sa
fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant n 
sept mois.

Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave homme aurait eu beau jeu,
s'il et daign nous confondre. Il dit _amen_  tout, demanda son
petit-fils, l'examina de prs jusqu'au bout des ongles, et le baisa au
front avant de me le rendre. Il embrassa galement sa fille et lui
recommanda les plus grandes prcautions. Sa visite fut courte et son
adieu peut-tre moins cordial qu' l'ordinaire, mais il n'oublia pas de
se mettre  notre service avec le peu qui lui restait, si nous avions
besoin de quelqu'un ou de quelque chose. Je l'clairai jusqu'au milieu
de l'escalier, il me serra la main et s'loigna d'un pas lourd en
disant: A demain.

Ce dnoment anodin nous soulageait d'un grand poids, et pourtant il
nous en resta un vritable malaise. A mesure que nous revenions de nos
terreurs, la piti nous gagnait; pour un rien, nous aurions pleur sur
ce pauvre homme foudroy dans son honneur. Les plus grandes colres nous
semblaient moins effrayantes que cet accablement hbt. J'eus des
remords toute la nuit; c'est une chose ridicule  dire, car enfin ma
conscience ne me reprochait rien; mais, de mme qu'on achve les mots
pour un bgue, on a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en
ont pas.

M. Pigat nous tint parole; il revint le lendemain et tous les jours
suivants  la mme heure jusqu'au rtablissement d'milie. Lorsqu'il la
vit sur pied et assez forte pour sortir, il nous dit: Mes enfants, le
moment est venu de me rendre mes visites. Votre escalier m'essouffle, je
ne peux plus le monter qu'en trois ou quatre tapes; le coeur me bat
trop fort. Par-dessus le march, j'ai de l'enflure aux jambes. Tout a
ne sera rien, mais il m'est plus commode de vous attendre chez moi que
de grimper chez vous. Choisissez votre heure et tchez quelquefois de
m'apporter le petit.

Il prit le lit au bout de deux jours, et le mdecin ne nous laissa pas
ignorer la gravit de son tat. Le coeur tait malade.

Surtout, dit le docteur, pargnez-lui les motions pnibles. A-t-il eu
de grands chagrins?

--Mais non, rpondit milie: pas que je sache, depuis la mort de maman,
et c'est bien loin.

--Vous m'tonnez. Sa maladie est de celles qui marchent  pas lents, et
je la vois courir.

Personne n'a jamais su ce qui s'tait pass dans l'esprit du capitaine.
Il douta de sa fille et de moi, il s'accusa lui-mme; il dut se demander
si j'tais dupe ou complice. De ses anxits, de ses combats intrieurs,
de ses maldictions donnes et reprises, de tout son dsespoir et de
toute sa honte je ne puis rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut
comme une de ces tourmentes sous-marines qui dvastent le fond
mystrieux des ocans et qui nous sont racontes quelquefois par un
dbris roul vers nos plages.

Un soir que nous tions runis autour de son lit, il rompit brusquement
la conversation et s'entretint avec lui-mme  demi-voix, en langue
galique. Ni sa fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous
regardions d'un air effar. Tout  coup il se retourna vers milie et
lui demanda en franais:

Quelle date avons-nous aujourd'hui?

Elle lui rpondit; il mdita une minute et reprit:

Alors il y a juste neuf mois que j'ai mari mon enfant.

Ce fut sa dernire parole. Vous avez peut-tre ou dire qu'il s'tait
suicid. Il est mort naturellement, d'un anvrisme rompu. Que les
chagrins aient abrg sa vie, c'est ce que je ne conteste pas; mais on
le calomnie en disant qu'il a port la main sur lui.

Sa mort me dliait. C'tait le terme que j'avais fix moi-mme  tous
mes sacrifices. Mes conditions taient faites et acceptes depuis
longtemps, personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, si
j'avais pris mon chapeau ce soir-l et laiss la blonde milie entre un
cadavre et un maillot. Le pouvais-je en conscience cependant?
L'eussiez-vous fait, monsieur, si le destin vous et jet  ma place?
Cette femme, estimable ou non, commandait la piti: j'eus piti d'elle.
Si Lon n'avait pas t  Clichy, si elle m'tait apparue ce jour-l
brillante, panouie, encadre dans ce luxe qui la donne en spectacle aux
Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui tourner le dos;
mais elle pleurait, elle n'tait ni belle ni fringante, elle avait douze
cents francs de rente et un loyer de six cents; le seul homme qui
l'aimait ne pouvait rien faire pour elle: tait-ce agir honntement que
de l'abandonner dans un tel embarras?

Je restai; je conduisis le deuil de mon beau-pre, j'essuyai les larmes
de sa fille, je travaillai comme un forat pour qu'elle ne manqut de
rien, je pris sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le monde
me blme d'avoir t si lche, tant pis pour lui! Moi, j'tais soutenu
par l'ide que je faisais bien, et que parmi les hommes les plus riches,
les plus nobles et les plus distingus, il n'y en avait peut-tre pas un
qui se dvout si pleinement et avec aussi peu de profit.

Je fus pourtant rcompens au bout de quelques mois par la sant, la
croissance et la gentillesse de mon bambin. Il s'arrondit et se colora
pour ainsi dire  vue d'oeil, et  mesure qu'il devenait plus beau, il
semblait m'en remercier par un redoublement de caresses. Entre sa mre
et moi, il n'hsitait jamais; ses yeux me cherchaient dans la chambre,
ses petits bras m'appelaient; le premier mot qu'il dit fut papa; je
crois pourtant que personne ne le lui avait appris. Les vrais pres
doivent tre bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce petit
tre m'a donne. Mme Gautripon croyait devoir me calmer de temps 
autre.

Vous avez peut-tre tort, me disait-elle, de vous tant attacher  un
enfant qui vous sera repris tt ou tard. Quant  lui, le mal n'est pas
grand; on oublie si vite  son ge!

A l'ide que mon cher nourrisson pouvait m'tre enlev par son vrai pre
et devenir un tranger pour moi, je me sentais dfaillir; je me surpris
 souhaiter que cette fausse position, intolrable  tant d'gards,
durt aussi longtemps que ma vie.

Elle finit avec la captivit de mon ami, quand le pre Brchot s'en fut
dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait srieusement de dshriter
son fils; il mourut de colre et d'apoplexie,  la suite d'un gros
djeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de
Lon.

Je n'ai point  vous conter les extravagances trop publiques dont
l'hritier gaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce
carnaval scandaleux a fond la rputation du jeune Brchot. Le monde l'a
not comme le modle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut
mauvais fils qu'aprs la mort de son pre. J'avais prvu cette explosion
d'une jeunesse imprudemment comprime, et je n'tais pas assez enfant
pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrire je l'empcherais de
sauter. Mon parti fut donc bientt pris: je quittai pour toujours Mme
Gautripon, j'embrassai le petit garon, qui poussait des cris dsesprs
 la vue de mes larmes; j'crivis  Lon une lettre d'adieu, et je
retournai, le coeur bris,  ma fidle mansarde.

Ma femme, qui tenait  moi comme  son meuble le plus utile, s'tait
mise en frais d'loquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert
spontanment des sacrifices dont elle tait et se savait incapable,
comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Lon Brchot
au rgime de l'amiti fraternelle. Je rpondis qu'elle se moquait de
moi, et je fis bien, car elle tait en march pour son htel des
Champs-lyses, et elle portait dj sa petite fille, date de je ne
sais quelle visite  Clichy.

Me voil seul, clotr, meurtri, saignant au fond, mais inbranlable,
sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu
 peu dans la monotonie du travail; mais le pass atroce et doux avec
lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite.
L'habitude cre des besoins factices qui deviennent aussi imprieux que
les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les
soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant  me manquer, j'en ressentis
un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donn par
drision un coeur de pre. Je m'veillais cent fois dans ma mansarde aux
cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin,
au moment d'aller  mes affaires, je m'arrtais comme un homme qui a
oubli quelque chose. Ce n'tait ni ma bourse ni mon mouchoir, c'tait
le baiser sonore et franc de ces petites lvres toujours fraches.

Le vrai pre, qui n'tait pas aussi pre que moi, m'imposait quelquefois
sa visite. J'avais eu beau lui dfendre ma porte et lui dire que les
convenances morales levaient une montagne entre nous, j'avais beau le
brutaliser quand il forait mon domicile; il revenait obstinment avec
le front d'un tre qui se sait aim, quoique indigne. Il me conta
lui-mme, en riant, ses efforts inutiles pour mriter les bonnes grces
de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle,
son obstination  rclamer l'autre papa, le seul aim, qu'on disait
toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer  outrance jusqu'
ce qu'il fermt les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les
sanglots secouaient pendant prs d'une heure son petit corps endormi.

Mais, ajoutait Brchot, ce n'est qu'un moment  passer. Viens le voir
dans un mois, il ne te reconnatra plus.

Aller le voir! je n'tais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite?

Mais nos rsolutions les plus nergiques sont moins fortes que le
destin. J'avais quitt ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit
bonhomme achevait sa seconde anne lorsque Brchot me fit tenir une
consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai
conserve, la voici; permettez-moi de vous lire le rsum qui la
termine:

L'enfant prsente tous les symptmes d'une nostalgie dans sa deuxime
priode: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, apptit
presque nul, digestion pnible, transpiration rare, scrtions troubles,
respiration courte, peau sche, pouls faible, cphalalgie frquente,
faiblesse, amaigrissement, sommeil agit, accidents fbriles tous les
soirs. L'tat du petit malade est assez grave pour rclamer des soins
urgents, mais l'art mdical ne peut rien contre une affection toute
morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hter le retour de son
pre, qu'il appelle jour et nuit.

Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds  l'htel Gautripon,
c'tait amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez
moi drap dans ma vertu, c'tait condamner un innocent  la mort. Je
pris mes jambes  mon cou.

Je m'attendais  trouver son pre et sa mre agenouills devant son lit.
Pas du tout: Lon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur
d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces
dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que
j'ai fait changer le lendemain, prenait le th avec le matre d'htel
son compre,  l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en
tte--tte avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne.
Il avait bien grandi, mais qu'il me parut chang! Vous ne croirez jamais
qu'on puisse vieillir  cet ge; je vous jure pourtant qu'il tait
fltri, cass et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu
merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste
qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas t le travail d'une
semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai  la vie, rien de
plus.

Il me reconnut avant mme d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire
qu'il ne fit pas de faons pour m'embrasser  bouche que veux-tu. Quand
sa mre et Brchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses
nouvelles, ils le trouvrent dj mieux. Le mdecin me dit: La raction
commence, votre fils est sauv, grce  vous; mais vous avez bien fait
d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai
seulement la permission d'en rendre compte  l'Acadmie. Le cas est
doublement intressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal
trs-rare  cet ge, ensuite parce que le baby avait madame sa mre
auprs de lui, et que la mre est tout pour un enfant de deux ans.

Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point o
nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour tre mre. A
Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe  mes ressentiments privs! Je
voulais dire en bref que cette gracieuse crature est soumise au besoin
de plaire et de paratre, mais d'autant plus indpendante des devoirs et
des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement ne pour fleurir
toute la vie, et qui ne sait pas elle-mme par quel hasard ou quel
miracle elle a port quelques fruits. J'en ai rencontr d'autres en qui
les grces de la jeunesse n'taient que la prface d'une longue,
srieuse et sainte maternit: celles-l sont plus mres que femmes, et
si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous
aurions fond une famille comme on n'en fait plus gure  Paris.
Enfin!... Lon Brchot est la vraie doublure d'milie. Il aime ses
enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le got des
belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il
graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les
inscrirait volontiers  la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il
les encadrerait richement par vanit de propritaire, il ne perdrait pas
un quart d'heure  leur apprendre  lire, il ne leur sacrifierait pas
une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'pie
leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs
moindres paroles, que je sarcle avec soin les premires ides qui lvent
dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des
mots saugrenus, et leur sait plus de gr d'une btise qui l'amuse que
d'un instinct gnreux ou d'un raisonnement droit. Je m'tudie, je me
travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur
ducation; je m'applique  graver dans leur esprit le modle d'une
srnit constante et d'un homme toujours gal  lui-mme: Lon les
crosse ou les caresse au gr de son humeur quinteuse, selon qu'il a
gagn ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes cratures l'aiment par ordre
et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorit
qu'on lui prte; mais ses tendresses et ses colres les tonnent
galement et les jettent tout effars dans mes bras. Je ne sais quelle
voix secrte les avertit qu'ils ont en moi une petite providence
bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortun de Paris
est peut-tre appel  les rendre heureux et libres.

Il vous parat sans doute impertinent que, dans ce sicle o l'or peut
tout, un gueux de Gautripon s'intresse au malheur de trois petits
millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense,  seize ou dix-sept
millions par tte, s'ils avaient hrit d'un pre comme les autres; mais
Lon Brchot est un homme que l'immensit de son capital a dgot du
revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploit,
rien administr, rien plac; il puise  pleines mains dans un trsor
qu'il croit inpuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en
trouve  Charenton, se serait d'abord assur deux millions de rente.
C'est  peu prs ce qu'on dpense  la maison; il pouvait donc aller
longtemps du mme train. Malheureusement il n'a pas daign mettre ordre
 ses affaires; il ne s'est occup que d'attirer  lui tout l'argent
comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dgot des procs,
lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux hritage; le jeu lui cote
un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris,
qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grce, vit tout entire 
ses dpens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du
monde. Le turf, cet autre tapis vert o l'on triche aussi quelquefois,
lui a pris quatre ou cinq millions  mon su. Les mendiants de tous
tages exploitent  qui mieux mieux sa manie de paratre. Somme toute,
je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sr
qu'avant dix ans il ne possdera que des dettes.

J'ai quelque autorit sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait
pour le convertir  l'pargne? N'tait-il pas en moi de l'amener par la
douceur  quelque honnte placement qui sauvt cent mille francs de
rente  chacun de ses enfants? Peut-tre bien; mais s'il ne me plat pas
de mnager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux
que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Brchot? Si
j'attends sans effroi le jour o toute la famille, Brchot compris,
mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'difier
les puritains de Paris, que j'ai scandaliss malgr moi? J'ai beaucoup
tudi, monsieur, depuis six ans. On connat ma figure,  dfaut de mon
nom, dans les bibliothques de la rive gauche. Les heures de loisir
parses dans ma vie ont t mises  profit; j'ai combl les lacunes
effroyables que l'enseignement du collge avait laisses dans ma tte.
Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu
propre au commerce,  l'industrie,  la culture, aux professions les
plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette
aujourd'hui d'avoir nglig un bel art. Vous devinez lequel? L'art de
dtruire mon semblable par principes; mais j'aime  croire que vous ne
me refuserez pas une premire leon, si mon rcit vridique et les
preuves dont je l'appuie m'ont rhabilit  vos yeux.




V


Il tait deux heures aprs-midi quand M. Gautripon fora la porte du
jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification,
l'horloge de la salle  manger marquait deux heures trois quarts. Il
n'est pas surprenant que le dtail d'une vie si agite tienne  l'aise
dans un rcit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et
vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure  conter ce
qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques
exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman o
l'diteur met peu de texte et force papier blanc.

M. de la Ferrade couta d'abord avec ddain, puis avec condescendance,
puis avec une motion visible la dfense de son ennemi. Si la scne
s'tait joue au Thtre-Franais entre un bel tourdi du grand monde,
comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles hros bourgeois que
Rgnier reprsente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du
jeune homme s'avancer par saccades jusqu' la sellette o parlait le
malheureux Gautripon; mais le monde rel se prte mal aux effets de
thtre: il y avait une table  moiti desservie entre l'orateur et
l'auditeur. Lysis tait presque cach, ds le dbut, par une thire
d'argent et une bote de cigares; il fumait d'un petit air impertinent
et se drobait  plaisir dans un pais nuage. Cependant son premier
cigare s'teignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en
allumer un troisime. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plong
dans son fauteuil; il remarqua que le crole se rveillait peu  peu, se
redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin,
pouss par les ressorts d'une irrsistible sympathie.

Le jeune homme s'arrta tout confus et comme tonn de lui-mme, ne
sachant plus que faire de sa main droite tendue  Gautripon, qui la
regardait froidement sans la prendre.

Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis
un tourdi, un enfant gt du destin, qui ne m'a jet que des bonbons
lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavs sur la tte, mais croyez bien
que je comprends, que j'apprcie... et, pour tout dire en un mot, que je
ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine  un aussi brave homme que
vous.

--Ah!... rpondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez
pour honnte homme?

--Mieux que a, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des
circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des
compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorit ncessaire pour
dcerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris ft
rassembl autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne
suis pas banal: Vous mritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui!
quelque chose de plus.

--Je n'en demande pas tant. Mes tmoins sont  la porte: allons nous
battre!

Le crole recula de deux bons pas, quoiqu'il ft brave.

Parlez-vous srieusement? dit-il.

--Il me semble que l'affaire a pris tout le srieux dsirable depuis que
vous m'honorez d'une nouvelle opinion.

--Il me semblait,  moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination
d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout  l'heure, quand vous
entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance
s'effaaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-tre pas
trs-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'meut pas  fond sans
que ses ides se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de
vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitis pour faire deux
ennemis, il en manque une.

--Et mme deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si
j'tais homme  la laisser entrer chez moi, mon rcit doit vous faire
comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui.
Malheureusement vous avez cr une ncessit dont nous sommes, vous et
moi, les esclaves. Obissons, et, croyez-moi, le plus tt sera le mieux.

--Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise.
Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen
de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un
scandale que je dplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blm.
Quant  moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me dteste au point de
me souffleter moi-mme. Le pass ne nous appartient plus, je le sais:
Dieu lui-mme ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas t, mais
enfin, lorsqu'un homme de coeur est dispos  tout pour rparer une
action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande
l'occasion d'effacer publiquement les dernires traces de sa sottise, y
a-t-il une justice assez implacable pour lui rpondre: Il est trop tard?

--Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le
24 janvier  minuit, devant les cinq ou six tmoins de votre triste
plaisanterie, je n'aurais pas pouss les choses plus loin. Si mme le
lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la premire fois, vous
m'aviez accord la rparation qui m'tait due, je me serais content de
peu, de presque rien, d'une gratignure d'pe, du sifflement anodin de
deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel tait mon
but? De me venger? Fi donc! mais de protger ma famille lgale contre
tous les affronts dont vous aviez donn l'exemple. Je devais  la femme
et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une
maison n'est respectable aux yeux du monde que garde par un homme qui
n'a pas peur. Vous avez dplac la question, monsieur: en m'obligeant 
vous conter ma vie, vous m'avez fait une ncessit de disputer la vtre.
Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous
arrach par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu' moi?
Comment n'avez-vous pas compris qu'aprs cette confidence extorque,
l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien
rgime et ces mystres d'tat, dont le moindre cotait la vie 
l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en
son genre: c'est lui qui vous condamne  mourir ou  me tuer
aujourd'hui.

--Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mlodrame un rle qui
jusqu' prsent est tout  votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le
terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de
Grve, et vous n'tes pas plus mon bourreau que je ne suis votre
condamn. Les armes seront gales entre nous, et je les manierai
probablement avec une habitude et une dextrit qui vous manquent. Je
suis assez sr de moi, grce  Dieu, pour limiter le mal que nous
pourrons nous faire, et je vous garantis, ds  prsent, que nous
n'avons de testament  rdiger ni l'un ni l'autre; mais, si lgre que
soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir vers
une seule goutte d'un sang si gnreux. C'est pourquoi je vous offre la
rparation la plus complte et la plus solennelle qu'on puisse imaginer.
Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient
dans cette dplorable escapade? que j'invite  la runion vos deux
tmoins et tous ceux de mes amis qui ont t, mme indirectement, mls
 l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et
mon regret en termes aussi nets que je le fais  l'instant? Quant au
secret de cette confession que j'ai force, je suis capable de le garder
ternellement, et vous pouvez vous en fier  moi. Je ne suis pas une
femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un
quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme,  votre avis, qu'un
vicaire de paroisse? On lui confie des mystres plus terribles que le
vtre, et il meurt sans en avoir lch le premier mot. Je comprends
qu'il vous fche d'avoir un confident de votre vie hroque; mais vous
en avez dj deux, Mme Gautripon et M. Lon Brchot. Vous en avez eu un
troisime, M. Brchot pre, et peut-tre un quatrime,  votre insu,
dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en
leur vivant, ne se soient ouverts  personne; Mme Gautripon a peut-tre
une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur dbraill
comme Lon Brchot ft le tombeau des secrets.

--Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-pre ni le vieux
Brchot n'ont rien dit. Quant  ma femme et  Lon, leur intrt me
rpond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mmes
comme je me suis fait voir  vous. Je suis entr ici avec le ferme
propos de mettre mon coeur  nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous
la promesse que je vous ai demande et que vous m'avez faite avant le
premier mot de mon rcit.

--Aussi, monsieur, suis-je  vos ordres; mais si vous m'estimez assez
pour croire que je ne dirai rien  mes tmoins avant l'affaire, (car
vous ne comptez point me garder  vue jusque-l, n'est-il pas vrai?)
pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites
jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui mme! N'est-ce pas
un grand luxe de prcautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas
double emploi?

--Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous
tes jeune, bien portant, et peut-tre auriez-vous un demi-sicle 
vivre. Pour garder un secret pendant un demi-sicle, il faut s'observer
cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une
minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sr de vous, car un homme de votre
loyaut n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un
de nous sera mort.

--Vous l'avez dj dit, mon cher monsieur, mais o diable voyez-vous a?

--J'ai tout examin, mes informations sont prises. Vous tes orphelin et
clibataire, n'est-il pas vrai?

--Parfaitement.

--C'est--dire inutile  votre famille. Vous tes ce qu'on appelle un
oisif?

--Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique.

--C'est--dire inutile  tout le genre humain. Votre existence est donc
un mal sans compensation, et...

--Ah! pardon! mon existence est non-seulement trs-utile, mais encore
trs-agrable  moi-mme.

--Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devnt pas
menaante pour la scurit d'autrui.

--Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je
sois si malade?

--Le besoin absolu que j'ai de vous dtruire.

--C'est donc de la superstition? Il faut le dire.

--Mieux que cela, monsieur: c'est de la volont. Permettez-moi de vous
faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver.

--Oh! nous avons le temps. Voil mon coup dans la cour. Je pensais
faire un tour au bois de Boulogne; c'est  Vincennes qu'on ira. Mon
oncle est  deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend  Saint-Mand.
J'ai consign mes troupes, comme vous voyez, en prvision des
vnements. A propos! vous avez des armes?

--Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie
d'emporter les vtres  tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a
offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai
pas de prfrence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des
pes, et des pistolets; vous choisirez.

--C'est  vous de choisir, ou plutt  vos tmoins; mais nous pataugeons
si drlement  travers tous les usages!

--Qu'est-ce que a nous fait, si nous arrivons au but?

Tout en causant, le marquis dcrochait d'une panoplie deux amours
d'pes  coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir,
fit serrer les pistolets dans leur bote et les pes dans son
portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage
exprimait une curiosit calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier
cte  cte comme deux bons amis.

Ainsi, demanda Gautripon, c'est  moi de choisir les armes? Eh bien! je
vais dire  Rastoul de demander les vtres; elles sont d'un travail plus
soign et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous
l'pe ou le pistolet?

--Comme il vous plaira.

--Votre avis?

--Si j'avais l'honneur d'tre votre tmoin, je vous conseillerais
l'pe.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une arme intelligente.

--C'est selon l'ouvrier qui la tient...

Ils arrivrent ainsi jusqu' la porte cochre. Lysis donna l'adresse du
colonel  Gautripon qui la prit en note, tandis que le valet de chambre
en livre cachait les armes dans la voiture et montait sur le sige
auprs du cocher. Gautripon poussa un cri de surprise en voyant son
carrosse de louage abandonn sur la voie publique; mais il ne tarda pas
 retrouver ses tmoins. MM. Rastoul et Monpain s'taient lasss
d'attendre; ils prenaient quelques doses de patience chez le marchand de
vin le plus proche avec le cocher de grande remise, un vieux brave,
aussi fier que les bourgeois, et qui payait noblement sa tourne.

En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les premiers.

Les trois verres taient pleins jusqu'aux bords; en un tour de main, ils
furent vides, et le cocher rpondit:

Prsent! avec un salut militaire.

--Ainsi, a tient? demanda Rastoul.

--Ferme comme fer, mon brave ami. M. de la Ferrade est aussi press que
moi d'en dcoudre.

--Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces farceurs-l?

--Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me connaissaient pas...

--J'en tais sr! Ils vous ont pris pour un autre!

--Et nous allons?... dit le cocher.

--Avenue Saint-Mand, la dernire maison  droite.

--Un joli ruban de queue  dfiler; mais, n'ayez pas peur, nous y serons
avant _eusse_.

--C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garon, et...

--Aprs? Des chevaux de matre? Encore une belle marchandise que ces
carcans-l! Je les brle, moi, les chevaux de matre, et vous allez
voir. Hue! les bichettes!

Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effar crut
sans doute que c'taient les chevaux qui avaient bu.

M. Rastoul, entre deux cahots, prsenta son ami Monpain, que Gautripon
ne connaissait pas encore.

Voil le camarade qui demandait son cong avant-hier; mais il s'est
ravis, Dieu merci!

--Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre: c'tait rapport  mes chefs,
on n'est pas son matre: mais j'ai parl  l'aide-major, et il m'a
rpondu que j'tais un... enfin qu'un infirmier n'est jamais dplac o
l'on se bat, civils ou militaires indiffremment. Il n'y aurait que si
M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carre: l, je n'ai
plus le droit, parce que ma vie appartient au pays... vous comprenez la
dlicatesse?

--Trs-bien, dit Gautripon; mais il n'est plus question de cela. Tout se
passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu' nous regarder
faire.

--Pour lors, c'est tout  fait dans mes possibilits, et vous pouvez
compter sur moi comme sur vous-mme.

--Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aim le
grand jeu.

--Vous auriez du plaisir  vous battre avec le colonel Chabot?

--Avec lui, non, je le respecte et je l'honore; mais ce blanc-bec de
marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares
et boire son satan vin d'Amrique, tandis qu'il complotait de vous
faire passer pour une canaille; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre!
Les honntes gens comme vous sont trop rares; il ne faut pas qu'on
vienne les _mcaniser_ sans raison! Si le remplacement tait admis en
duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec
ce petit pointu-l!

--Merci, mon bon Rastoul; mais il n'y perdra rien, je l'espre. Vous
avez eu beaucoup d'affaires au rgiment?

--Comme a, dans les sept ou huit, entre jeunes soldats c'est moins
grave que chez vous autres. Le duel est une punition qu'on inflige aux
conscrits quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse sur le
terrain au nom de l'honneur et dans l'intrt de la discipline; mais le
matre d'armes est toujours l pour arrter les mauvais coups. Il ne
s'agit pas d'abmer un homme; l'tat n'en a pas trop, et il les paye
assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand risque de vie, j'y
allais comme un chat qu'on fouette dans les premiers temps. Je ne veux
pas vous flatter, mais franchement j'tais moins crne que vous. Quel
dommage que vous n'ayez rien appris! avec le sang-froid que vous avez,
vous seriez fort  tout comme pas un.

--Bah! le trop de science embarrasse.

--Si du moins vous aviez profit de ces trois jours pour prendre
quelques leons de combat! On dit que M. Pons en donne d'tonnantes.

--Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire au magasin. D'ailleurs
je crois qu'un homme rsolu peut toujours prendre la vie d'un autre, et
il n'y a pas de talent qui tienne contre une bonne pe emmanche au
bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime que par ce que j'en ai lu
dans les livres. C'est un art, parat-il, qui consiste surtout 
dfendre sa peau, et subsidiairement  trouer celle d'autrui; mais si je
fais mon deuil des accidents qui peuvent m'atteindre, si je suis dcid
d'avance  ne parer aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute
ma force  frapper devant moi, advienne que pourra, il me semble, mon
bon ami, que je simplifie la question et que j'carte les trois quarts
de la difficult. Qu'en dites-vous?

--Je dis... je dis, morbleu! que vous en parlez  votre aise, et qu'un
coup droit dans l'estomac vous cloue sur place avant toute riposte.

Monpain trouva que les discours du camarade taient d'un style 
dcourager le sujet. Monpain voyait la vie en rose, comme on la voit
presque toujours  travers un litre de rouge. Monpain crut donc bien
faire en disant  Gautripon:

Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez jamais tir la botte, il
y a pas mal  parier que vous ne rentrerez pas sans un atout; mais a
n'est pas une raison pour se tourner le sang, et si j'tais de vous,
j'aimerais mieux en courir la chance que d'y aller du pistolet. Il faut
avoir vu comme moi le ravage des armes  feu pour comprendre  quel
point la balle est tratre et toute la gangrne qui s'ensuit. J'ai
retir des os en poussire et d'autres en bouillie; on n'imagine pas a
dans le civil, tandis que l'arme blanche,  part la botte  fond qui
traverse les organes _majors_ et le coup de cochon qui coupe la
carotide, ne fait que des boutonnires sans consquence, que mon simple
caporal vous recoudrait les yeux ferms. Par ainsi je vous exhorte de
vous effacer foncirement, si c'est possible, de porter la poitrine en
_errire_, de rompre  force en tendant le bras et de crier: touche! 
la premire fracheur que vous sentirez du fer ennemi; moyennant quoi,
vous aurez encore bien des soupes  manger dans ce bas monde. Voil ce
que je dirais  mon propre frre, si je l'accompagnais sur le terrain.

Gautripon rpondit qu'il s'en tiendrait dcidment  l'pe, et que, les
armes du marquis lui paraissant meilleures que les siennes, il priait
ces messieurs de les choisir.

Tout justement la voiture arrivait  la porte du colonel Chabot, et les
chevaux fumants soufflaient au nez du factionnaire.

Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrtrent au mme instant,
perdant la course d'un tour de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu.
Aprs son entrevue avec Gautripon, Lysis s'tait fait conduire  l'htel
d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur un roman  la mode et plong
jusqu' mi-jambe dans une litire de petits journaux.

M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte, et dit:

Eh bien?

--Eh bien! mon cher oncle, bataille!

--Pas possible! Et quand a?

--Tout de suite; on n'attend plus que vous.

--Mais Chabot?

--Nous le prendrons en route.

--Le sait-il? voudra-t-il?

--Je suis sr de lui maintenant, comme de vous-mme.

--Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard l'infme ne serait plus
infme?

--Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre chapeau et votre
pardessus.

Cinq minutes aprs, l'oncle et le neveu faisaient bonne route vers
Saint-Mand, et M. d'Entrelacs, parfaitement rveill, disait au jeune
marquis:

Enfin, quel est donc ce mystre?

--Cher oncle, rpondit Lysis, me croyez-vous capable de mentir?

--Tu ne serais pas le fils de ma soeur!

--Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour un de ces niais qui
prennent des vessies pour des lanternes et se laissent berner par le
premier venu?

--Non-d, mais o veux-tu en venir?

--A vous dire que M. Gautripon est le plus honnte homme du monde, qu'il
a les mains aussi nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la
moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me vaut de reste, que
mon estime est fonde non pas sur ses affirmations, mais sur des preuves
visibles et tangibles qui ont pass sous mes yeux et par mes mains
aujourd'hui mme: mais j'ai pris l'engagement de garder son secret pour
moi seul. Trouvez-vous l'homme assez justifi par mon tmoignage
implicite? Acceptez-vous ma parole quand je vous rponds de lui corps
pour corps? Ou faudra-t-il que je viole une promesse sacre pour vous
entraner sur le terrain?

--Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai aveuglment jusqu'au
bout du monde. Est-ce que je n'ai pas toujours t du mme avis? C'est
Puchinete et Chabot qui ont alambiqu l'affaire en soulevant des
questions de haute morale. J'ai dit ds le commencement: Tu dois rendre
raison  l'homme que tu as insult, quel qu'il soit. S'il ne mrite pas
de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous; il fallait prendre nos
renseignements avant de lui chanter pouilles. Mais par quel gueux de
hasard as-tu trouv le mot d'une nigme qui tient tout Paris le bec dans
l'eau?

Lysis raconta comment son adversaire tait venu s'expliquer avec lui.

Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement neuf en matire de
point d'honneur, mais a ne manque pas d'une certaine carrure; j'aime
assez les gens qui vont droit  leur but. Et les explications qu'il t'a
donnes sont vraiment bonnes?

--Si bonnes, qu'aprs avoir tout cout, mon premier geste a t de lui
tendre la main.

--Peste! mais c'est du magntisme, de la fascination! Le malin t'avait
jet un sort, mon garon!

--Ce n'tait qu'une admiration claire. Que feriez-vous, mon oncle, si
vous vous trouviez en prsence d'un martyr?

--Je lui demanderais sa bndiction, mon cher; mais tu pousses peut-tre
le ftichisme un peu loin.

--En quoi donc?

--En menant ton martyr  Vincennes pour en couper un morceau et faire
provision de reliques.

--C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder de mes
excuses, je n'en aurais pas trouv d'assez humbles pour lui.

--Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs plus chrtiens que lui
dans l'histoire.

--Je ne vous l'ai pas donn pour chrtien, mais pour honnte homme.

--Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se cache-t-il de sa vertu
comme d'un vice? J'ai lu quelques procs o l'on voit les fripons faire
jurer le secret  leurs dupes.

--Oh! mon oncle...

--J'ai blasphm? pardon! mais enfin, s'il a tant fait que de te rvler
ses bonnes oeuvres, d'o vient cette peur effroyable de les laisser
connatre au public? Que risque-t-il  se montrer tel qu'il est? Le prix
Montyon?

--Il risquerait d'anantir le fruit de tous ses sacrifices. Le secret de
M. Gautripon n'appartient pas  lui seul.

--Ah! tu m'en diras tant!

--Je ne vous en dirai pas davantage.

--Et je t'approuve; mais que vas-tu en faire, de ce gars-l? Tu ne le
vnres pas assez, je suppose, pour lui offrir ta vie sur un plat
d'argent? Tu es le dernier des la Ferrade, mon cher!

--N'ayez pas peur que je laisse endommager le neveu d'un si charmant
oncle. Nous nous battrons  l'pe, c'est convenu...

--Entre qui?

--Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas rgulier pour un liard; mais
dans l'intimit o nous tions ce matin il m'a spontanment offert le
choix, et...

--Vous avez mitonn la chose en famille; c'est tourdissant! Va
toujours.

--Le malheureux n'a de sa vie touch une arme. A l'pe, je suis matre
de le mnager tout  mon aise. S'il est bien sage, une gratignure. S'il
s'anime trop fort, une bonne piqre au bras droit. Son pe tombe, et
alors... ma foi tant pis! je l'embrasse et je lui demande pardon!

--Rien que a? Quel dommage qu'il n'ait pas une fille  marier!

--Je regrette sincrement de ne pouvoir mieux rparer mes torts envers
lui. Songez donc que je l'ai couvert d'ignominie sans le connatre, et
que le plus noble coeur du monde est depuis quatre jours, par ma faute,
tran dans la boue de Paris.

--Tu parles comme un chapp de l'vangile, mais tu es un gentil garon,
et je t'aime mieux dans ce rle-l qu' cheval sur la raison du plus
fort... Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier Gautripon et
sa fortune. On ne dira pas que ton homme a peur de la mort, car il va se
battre au galop et dans une voiture de noces. Les dpassons-nous?

--Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces pauvres btes et ces pauvres
gens?

--Il faut pourtant que nous voyions le colonel avant eux... Jean! suivez
ce gros fiacre et arrtez-vous avec lui, mais derrire.

Tout le monde descendit en mme temps  la porte du pavillon. M.
d'Entrelacs salua Gautripon et ses tmoins avec beaucoup de courtoisie;
il prit Rastoul  part et lui dit:

Nous ne vous demandons que cinq minutes; le temps d'aller chercher le
colonel, qui doit tre prt.

--A vos commandements, monsieur le baron et la c... Mais Rastoul
s'arrta court et lana un regard furibond  la _compagnie_ du baron,
c'est--dire au jeune marquis.

Les deux gentilshommes entrrent, tandis que les trois plbiens se
promenaient sur la chausse en soufflant dans leurs doigts. Le vent du
nord tait vif, il balayait les nuages et prparait une belle gele pour
la nuit.

Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit  Lysis:

Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous n'avons pas le temps de
discuter avec Chabot; mais je sais comment le prendre: laisse-moi
faire.

Le planton les introduisit dans un cabinet encombr de paperasses; le
colonel venait de donner quatre signatures  propos d'un tui d'habit et
quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes. Il jeta la plume
avec joie en voyant entrer ces messieurs.

Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons vous remercier de tous
vos bons offices et vous relever de faction. L'affaire est termine en
ce qui vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de vous plus
longtemps.

--Mais qu'est-ce qui s'est pass? Voil deux jours que je n'ai vu
personne.

--Il y a deux heures, mon cher, nous n'tions pas plus avancs que vous.
Voici qu' l'improviste une rvlation confidentielle vient nous
clairer, nous confondre et nous montrer notre adversaire sous le jour
le plus avantageux.

--Gautripon?

--M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites  la dcharge de son
honneur sont d'une telle vidence qu'il y aurait non-seulement de
l'injustice, mais de la cruaut  le marchander plus longtemps. Nous
nous sommes donc mis  ses ordres, il nous attend en bas, et tout sera
rgl avant le coucher du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui
vous tient  l'cart d'une affaire o l'un des deux acteurs vous est
suspect; nous n'avons pas le droit de communiquer nos renseignements 
me qui vive, et je n'ai pas assez d'loquence pour faire passer en vous
la conviction dont je suis plein. Il y a urgence, l'heure nous talonne;
vous ne refuserez pas de nous indiquer un bon endroit et de nous prter
un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous parat pas suffisamment
rhabilit par l'estime de Lysis et la mienne.

--Un moment, cher ami! Comme vous y allez! Je ne suis pas au conseil de
guerre, et je n'ai que faire de vos preuves. Me garantissez-vous
l'honorabilit de M. Gautripon?

--Oui.

--Je serais un grand sot et le dernier des malappris, si j'allais
rclamer un autre tmoignage. Notre adversaire rentre dans mon estime,
tambours battant, enseignes dployes, et je vais lui demander pardon
des jugements tmraires que j'ai formuls sur lui.

--Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui rendre cette justice: je
vous jure que vous ne vous fourvoyez point.

--Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons, je suis votre homme!

Comme il tait en habit bourgeois, il n'eut pas de toilette  faire.
Rastoul et Monpain l'accueillirent avec respect, mais cette fois sans
timidit ridicule: ils se sentaient plus forts.

Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau vers Gautripon,
j'ai des excuses  vous faire. C'est par ma faute qu'une rencontre,
invitable depuis mercredi soir, a t retarde jusqu' ce jour. Les
apparences m'avaient pouss  mconnatre le caractre d'un galant
homme: je le prie de considrer ma prsence ici comme une rparation et
un hommage. Je suis connu; on sait que je choisis avec un gal scrupule
mes adversaires et mes amis.

Gautripon rpondit  ce petit discours par un salut trs-simple et
trs-digne, et les deux partis entrrent dans le bois, sous la conduite
du colonel. Les voitures suivaient au pas avec les armes.

On marchait depuis quelques minutes lorsque M. Chabot aperut deux
paulettes de laine jaune dans un sentier. Il cria de sa voix la plus
commandante:

Voltigeur!

Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage, en fouettant son
mollet droit d'une baguette de coudrier, reconnut la voix de son chef et
accourut.

Mon colonel!

--Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres hommes du rgiment par
ici?

--Des hommes? non, mon colonel; mais j'ai rencontr trois caporaux qui
s'en allaient vers la Porte-Jaune.

--Tchez de les rejoindre et de les amener. Tant mieux, s'ils taient
quatre!

Le voltigeur partit comme un trait et ramena sept uniformes. Nos soldats
sont dsoeuvrs par force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils
rejoignirent leur colonel auprs d'une pelouse neuve, limite sur trois
faces par la futaie et sur l'autre par un chemin carrossable, mais
parfaitement inconnu des cochers.

Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont un petit compte  rgler
ensemble. clairez la position et faites que nous soyons tranquilles.
Vous savez ce que parler veut dire:  vos postes, ventredieu!

En un clin d'oeil, le terrain se trouva gard comme un polygone. Le
valet de chambre de Lysis, sur un signe de son jeune matre, apporta les
pistolets et les pes. Monpain se mit  dballer le bagage de
Gautripon, mais Rastoul le pria de rester tranquille. Les tmoins
s'accordrent sans dbat, on dgana les pes de M. de la Ferrade, qui
taient  la fois des oeuvres d'art et des instruments de prcision.
Jean-Pierre et le marquis jetrent leurs habits bas, et on ne les vit
trembler ni l'un ni l'autre; il faisait pourtant assez froid.

Ce fut le colonel qui dlivra les armes aux combattants. Rastoul et
Monpain changrent des regards lamentables lorsqu'ils virent Gautripon
l'pe  la main. Le malheureux, en trois secondes, tint son outil comme
un cierge, comme un fouet, comme une ligne  pcher, comme une bche et
comme une cumoire. Tandis que le jeune marquis tombait correctement en
garde, l'ancien matre d'tude se carrait devant son adversaire, un bras
lev, l'autre pendant, et dcouvert de la tte aux pieds. Vous n'auriez
jamais dit un combattant, mais une cible offerte  tous les coups. MM.
Chabot et d'Entrelacs, M. de la Ferrade lui-mme fut sur le point de lui
dire:

Effacez-vous, que diable! quelque prcaution qu'on y mette, on vous
tuera malgr soi!

Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois pour qu'on ne pt
reconnatre un fil blanc d'un fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis
face  face, runit leurs pes par la pointe, se rangea, se dcouvrit
et leur dit:

Allez, messieurs!

A ce signal, Gautripon se jeta en arrire, recula de trois pas (car ce
n'tait pas rompre), et fondit en aveugle, la main basse, sur le
marquis. Son lan furieux aurait peut-tre dconcert un tireur moins
habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette attaque enfantine,
il vit accourir le bras droit et le larda d'un coup bien ajust qui
devait l'arrter tout net; mais il avait compt sans l'lan formidable
et le stocisme inou de l'infme. Gautripon passa pour ainsi dire 
travers la lame qui lui perforait le bras droit; il l'absorba tout
entire et vint coller son biceps contre la coquille, tandis qu'il
traversait la poitrine de l'adversaire et incrustait la garde de son
pe sur les ctes du pauvre marquis.

L'action fut soudaine au point que les spectateurs se demandrent un
instant lequel des deux combattants tait mort; mais tout le monde
comprit qu'il y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde
plus longue qu'un sicle, on attendit si ce groupe effroyable allait
tomber pile ou face. M. de la Ferrade tomba clou en terre, et Gautripon
croula sur lui.

Le mme soir, vers sept heures, milie Gautripon s'ennuyait toute
seulette dans sa chambre de satin rose. Un grand feu de poirier flambait
royalement dans la chemine, et la belle accroupie se sentait frissonner
par instants entre les bras moelleux de son petit fauteuil. Deux lampes
voiles de dentelle baignaient son doux visage d'une lumire plus
blanche que le lait, et pourtant un observateur attentif aurait vu
passer quelques ombres sur ce front pur. Elle tuait le temps par tous
les procds en usage; elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les
grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur son clbre piano, le
seul qu'Eugne Lami ait illustr de ses peintures; elle feuilletait avec
indolence le catalogue des diamants mis en vente par Mlle Aurlia, puis
elle revenait se pelotonner au coin du feu.

Tout  coup l'aimable personne bondit vers la porte de la galerie; elle
appliqua ses petites mains sur les paules d'un homme qui entrait sans
frapper, le chapeau sur la tte...

Qu'as-tu? s'cria-t-elle.

--Mais rien absolument.

--Tu es ple!

--C'est qu'il gle dehors.

--Jure-moi qu'il ne t'est rien arriv.

--Je te le jure, l; mais laisse-moi m'asseoir et dgourdir  ton feu
les nouvelles que j'apporte.

--Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas trompe. Il y a donc quelque
chose?

--Oui, mais ne t'meus pas. Ni toi ni moi n'avons la corde au cou. C'est
_lui_ qui s'est pris de querelle ici, mercredi soir, avec un joli garon
que je connais, une fine lame; il vient  la salle. Ils ont pris
rendez-vous; mais ce pataud-l, au lieu de s'ouvrir  moi, est all
chercher, Dieu sait o, une paire de tmoins impossibles, deux calicots
selon les uns, deux caporaux selon les autres; on m'a dit mme un garon
apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu les dtails. Mon entre avait
soulev un brouhaha; tout le monde s'est mis  chuchoter dans les coins;
un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas voulu me laisser dans
ce ridicule; il est venu  moi et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis
furieux contre _lui_, qui s'embarque dans une affaire o il n'entend
rien, et choisit justement un tireur de premire force et un _gentleman_
de premire vole. Il se fera larder, ce qui n'est rien; mais il sera
roul, ce qui est pire. Il parat que ses tmoins ont t trop comiques.
Le fait est que depuis quatre jours on les berne de cent faons. Vois-tu
d'ici notre bent qui a pris son billet pour un drame et qui patauge en
plein vaudeville? Il tait temps que je fusse averti. Je vais prendre
l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura de nos nouvelles.

--Lon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie!

--Ma chre enfant, il est bien clair que, si tu es en cause, je n'ai pas
qualit pour intervenir; mais, comme ami de Gautripon, je peux, je dois
changer le cours de cette absurde affaire. Son honneur est celui de nos
enfants, que diable! nous ne souffrirons pas qu'on en fasse un plastron.

--Mais il y a du danger dans tout cela!

--Fort peu. Cependant, comme il est homme  s'enferrer, nous trouverons
peut-tre une drivation qui changera la donne et les acteurs de la
pice. Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien de fois je suis
all sur le terrain, et tu as vu si j'en ai rapport autre chose que des
gratignures. Entre deux hommes d'gale force, et je suis l'gal des
plus forts, le duel n'est qu'un jeu innocent.

--Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras pas cette vie d'aventure
qui m'a presque rendue folle!

--Mais pour me protger contre un risque imaginaire, tu exposes sa vie,
 lui!

--Eh! c'est bien diffrent!

--Merci! dit une voix grave qui n'tait plus celle de Brchot.

Gautripon n'avait pas cout  la porte; il arrivait d'un pas pnible,
la manche fendue, le bras en charpe, la main gauche appuye sur la
canne de Rastoul. Il ouvrit avec difficult et marcha droit  sa femme
et  son ami; mais la proccupation les empcha de le voir, et le tapis
les empcha de l'entendre.

milie poussa un petit cri de commande en dcouvrant qu'il tait bless,
et Lon dit:

Allons, bon! voil mon maladroit qui a encore fait des siennes!
J'espre que tu n'es pas fortement gratign, beau preux?

--Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tt guri que consol, car
je viens de tuer un loyal et noble jeune homme pour assurer le repos de
deux tres qui ne le valent pas.




VI


La mort du beau marquis de la Ferrade mut vivement les divers mondes o
il tait connu. Elle fut annonce, dmentie et controverse huit jours
durant par les petits journaux qui broutent la vie prive, n'osant
mordre  la politique. Les grands journaux, qui commenaient ds lors 
faire concurrence aux petits, publirent la nouvelle  mots couverts et
sous les rserves d'usage. Les salons, les clubs, les cafs, les foyers
de thtre et les boudoirs de ces demoiselles retentirent du mme bruit:
tout Paris fut unanime  regretter la victime et  maudire le meurtrier.
Gautripon devint plus infme en une semaine qu'il ne l'avait t en
plusieurs annes: l'opinion s'acharna sur lui comme sur un absent; c'est
tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais le vivant qui peut
revenir, qui est arm pour la dfense et qui a fait ses preuves, est
l'objet d'un courage universel ds qu'on le sait moralement hors de
porte. Le mlange de valeur et de prudence qui bouillonne toujours au
fond des mes vulgaires s'panche  flots dans ces occasions: il est
doux de braver,  travers une frontire ou deux, un homme dangereux par
lui-mme, mais qui n'est pas immdiatement  craindre. L'effervescence
se propagea de haut en bas; les gamins du macadam et les vauriens de
tout ge furent bientt de la partie. Ce malheureux htel des
Champs-lyses se couvrit d'inscriptions immondes et devint comme un
supplment lapidaire du catchisme poissard. On brisa les deux becs de
gaz qui surmontaient la porte cochre; on arracha le bouton de sonnette
et la plaque de cuivre argent qui fermait la bote aux journaux. Dieu
sait ce qui tomba le lendemain dans cette bote innocente! La conscience
publique tait non-seulement souleve, mais dilate. Sans doute on se
croyait tout permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou trois
champions anonymes de la vertu profitrent d'une nuit sans lune pour le
punir dans sa toiture, qu'ils taxrent  600 kilogrammes de plomb.

Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commenait  s'teindre, un
magistrat l'entendit. La Justice porte un bandeau sur les yeux dans les
grandes crmonies, mais cette spirituelle divinit sait le rabattre 
propos sur ses oreilles. Un beau juge d'instruction, jeune, lgant,
bien n, sans odeur de basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes
grces de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs 
comparatre en personne dans son cabinet, le mardi 13 fvrier,  deux
heures de releve, pour dposer des faits dont il avait connaissance.

Le pauvre baron d'Entrelacs n'tait plus l'homme le mieux conserv de
Paris; vous n'auriez jamais dit,  le voir, qu'il venait d'hriter de
80,000 francs de rente; je crois mme qu'il et mieux support
l'accident inverse et paru moins dcompos, si Lysis, son cher Lysis
avait hrit de lui. Depuis deux mortelles semaines, il pleurait jour et
nuit; le gnral Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change
honoraire, le veillaient comme un malade et le beraient comme un
enfant. Quelques autres amis moins intimes dfilaient mlancoliquement
dans sa chambre ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient
pas mme de le consoler. Quels raisonnements peut-on faire  un homme
qui ne tient plus  rien? Il tait vieux garon et parfait goste, sauf
quatre ou cinq habitudes cordiales et cette grande affection qui lui
manquait tout  coup; M. de la Ferrade avait t pour lui, pendant prs
de vingt ans, un jeune frre, un fils, un autre lui-mme, que sais-je?
Cet orphelin, n de sa soeur, semblait le faire revivre et lui
recommencer sa jeunesse: il se mirait et s'admirait dans la beaut, dans
le courage et jusque dans les folies du cher enfant. Le plus inutile des
hommes s'acclimate  son nant, lorsqu'il se voit renatre dans un fils;
il dit: Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais d faire.
Lysis tait vraiment le fils adoptif du baron. La famille d'Entrelacs se
continuait avec orgueil dans ce rejeton, plus jeune et plus antique  la
fois. On voit un la Ferrade  Roncevaux, dans la _Chanson de Roland_,

    Bon escuier, Ginain de la Ferrade,

tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu' Bourbon, et ses
premires preuves datent de 1660, dix-huit ans aprs la conqute. Le
baron dit  Puchinete, la premire fois qu'il le vit:

Ah! mon cher gnral, je meurs deux fois d'un seul coup d'pe, comme
homme et comme gentilhomme!

Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement toute la
journe, et suivait d'un oeil morne l'interminable piquet  vingt sous
le point de ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intresser, des
incidents de force majeure, l'embaumement de son neveu, qu'il avait
rapport chez lui, l'emballage de mille riens que le ngre de Lysis
dmnageait petit  petit, et que l'oncle empilait dans des caisses de
camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres distractions achevaient
de l'user; on le voyait maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses
molles et pendantes qui semblaient vouloir se dtacher de la face. Le
gnral Puchinete lui disait:

_Pobrecito_, si vous ne partez pas au plus vite, vous finirez par
pleurer vos yeux. L'air de Paris vous tue  petit feu; vous respirez ici
le poison du souvenir.

Au reu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les paules, froissa le
papier et le jeta dans la chambre en s'criant:

Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des comptes  leur
rendre?

Ses amis lui prouvrent qu'une assignation ne se refuse pas comme un
djeuner en ville; mais, s'il consentit enfin  se faire conduire au
palais, il n'entendit raison qu' demi. Il arriva fort anim dans le
cabinet du juge d'instruction, M. de Vill, qu'il connaissait presque
intimement.

Eh! que diable mon cher! puisque vous savez le malheur qui me frappe,
vous auriez fait preuve de bon got en me laissant pleurer dans mon
coin.

--Asseyez-vous, monsieur, rpondit le jeune magistrat. Cette phrase fut
accompagne d'un coup d'oeil  deux tranchants qui dsignait  la fois
une chaise de paille et la figure du greffier, personnage muet, que le
baron n'avait pas aperu.

M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de Vill. Il n'y avait
peut-tre pas un mois que ces deux hommes s'taient trouvs ensemble,
aprs dner, le cigare  la bouche, la tasse en main, dans le fumoir de
quelque ami commun. Et pourtant ils se reconnaissaient  grand'peine,
tant la douleur avait altr les traits du baron, tant le masque
professionnel cachait bien le visage joyeux, ptulant et narquois du
jeune homme.

Monsieur, reprit M. de Vill d'une voix grave, la justice comprend tout
ce qu'il y a de douloureux dans l'vocation de certains souvenirs; mais
l'intrt social parle plus haut que la nature elle-mme, et vous avez
le sens trop net pour ignorer ce que nous devons l'un et l'autre  la
loi.

--La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a pour son
service?

--Vous pouvez, vous devez renseigner la justice sur le fait dplorable
dont il s'agit.

--Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner, c'est dnoncer; je
suis trop vieux et surtout trop prs de ma fin pour apprendre ce
mtier-l.

--Il y a plus d'honneur que de honte  s'accuser soi-mme.

--Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu?

--Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aid et assist l'auteur de
l'action dans les faits qui l'ont prpare, facilite et consomme, ce
qui entrane la complicit et vous rend passible des mmes peines que
l'auteur principal du meurtre, aux termes des articles 59, 60, 61 et 62
du code pnal.

--Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez, monsieur, votre code pnal
me ferait presque rire, si le rire tait encore dans mes moyens.

--Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministre public, s'il est
forc de vous mettre en cause, fera la part des circonstances. Enfin il
y a un coupable, et vous le connaissez... comme nous.

--Coupable? non. De quoi? d'avoir cherch la rparation d'une injure que
ni vous ni moi n'aurions... L'auriez-vous supporte, monsieur de Vill?

--Je ne suis pas ici pour rpondre; mais en principe on ne doit jamais
se faire justice  soi-mme. Il y a des tribunaux, monsieur.

--Si Gautripon tait venu se plaindre de l'affront qu'il avait reu,
quelle satisfaction vos tribunaux lui auraient-ils accorde?

--Je ne sais trop: il n'y avait ni coups, ni blessures, ni injures
publiques, ni diffamation proprement dite; mais l'apprciation des juges
est toujours libre, et...

--Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-tre obtenu, par faveur
spciale, cinq cents francs de dommages-intrts? Eh bien! monsieur,
voil ce qui force les offenss  se faire justice eux-mmes: la loi est
impuissante  garantir ou  venger l'honneur. Et quand le duel amne une
calamit comme celle qui me brise le coeur, la justice est rduite  se
croiser les bras. Elle dplore le mal sans le punir, parce que la loi
l'a prvu sans le prvenir.

--Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de M. de la Ferrade sera
puni.

--Par qui? Par les jurs? Vous n'en trouverez pas un sur douze qui
n'admette la lgitimit du duel et de ses consquences dans le cas dont
il s'agit.

--Le jury a montr souvent une indulgence rvoltante, mais il devient
plus svre que nous-mmes en prsence d'un homme tar.

--Gautripon vaut mieux que sa rputation. Mon pauvre enfant avait appris
trop tard  le connatre; il professait la plus haute estime pour lui...
le dernier jour.

--En vrit, monsieur? c'est vous qui dfendez votre ennemi contre la
vindicte publique?

--Je ne veux pas tre veng. Je suis le plus malheureux des hommes, mais
il m'est impossible d'accuser l'auteur de mon deuil.

--Tout s'est donc loyalement pass?

--Le plus loyalement du monde. Lysis avait rsolu de mnager son
adversaire, mais l'autre n'en savait rien.

--Par qui les armes ont-elles t fournies?

--Ah! pardon, monsieur; je crois que nous tombons dans l'interrogatoire,
et j'ai eu l'honneur de vous dire en entrant que je refusais de
rpondre. Il n'en sera ni plus ni moins, car le procs criminel que vous
tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous ne trouverez ni accus, ni
tmoins, ni pices de conviction, ni corps de dlit. M. Gautripon a
quitt la France; les deux amis qui l'accompagnaient sont et seront
toujours introuvables dans la cohue de Paris. Le colonel Chabot a pris
un cong de semestre; on assure qu'il court le dsert avec une tribu de
Touaregs. Quant  moi, je retourne bientt  Bourbon, j'y porte les
tristes restes de mon pauvre Lysis, et je vous dfie de m'en empcher,
car avant d'tre magistrat vous tes homme de coeur et galant homme.

Le juge d'instruction couta la tirade sans sourciller et rpondit d'un
ton doctoral:

Monsieur, je vois que vous manquez du calme ncessaire pour rpondre
pertinemment  la justice. Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous
conseille d'en profiter. Rentrez chez vous, rflchissez; _demain_,
aprs midi, vous recevrez de mes nouvelles. Rappelez-vous que _demain_,
si vous ne vous justifiez pas devant moi, je puis changer un simple
mandat de comparution en mandat de dpt ou d'arrt, ne me mettez donc
pas dans la ncessit de recourir  des mesures de rigueur contre un
homme de votre rang et de votre caractre. Vous pouvez vous retirer.

M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment soulign le mot
demain; il partit donc pour Londres le soir mme: c'tait bien ce que la
justice esprait, et l'instruction finit l.

Cependant Gautripon n'avait pas quitt Paris. milie et Brchot levrent
le camp en quelques heures; ils emportrent les enfants tout chauds du
lit, et gagnrent une ville o l'on ne risque rien que d'tre plum vif;
l'infme refusa d'accompagner la famille  Hombourg. Il approuvait ce
dpart, car il prvoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et
il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade pour faire
respecter sa maison, il tait all contre le but; mais ni les
raisonnements de son ami ni les larmes plus loquentes des chers mignons
n'obtinrent qu'il se ft le parasite de Brchot. Ce ne fut pas sans
peine qu'on l'empcha de courir au premier poste de police et de se
confesser  quelque sergent de ville. Le pauvre diable avait horreur de
lui-mme; il tressaillait chaque fois que sa main gauche rencontrait
dans le drap de sa redingote une place roidie par le sang. Cet homme qui
durant quatre jours n'avait vcu que pour en tuer un autre, qui n'avait
pens qu' cela, parl que de cela, qui, trois ou quatre heures plus
tt, sur la route de Vincennes, avait froidement discut les chances de
l'opration, frmissait maintenant au souvenir de la chose accomplie. Il
voyait l'abme pouvantable qui spare l'intention du fait, et
s'effrayait de l'avoir franchi. Le bouleversement de son tre tait si
profond que l'angoisse morale imposait silence au mal physique. Il
sentait moins la douleur atroce de son bras que l'invisible fardeau de
sa conscience. Si l'on tait venu le chercher pour mourir, il aurait
dit: Allons! avec l'ide que cela ne pouvait que lui faire du bien.

Brchot le trouvait faible et lui disait:

Grande poule mouille, de quoi t'accuses-tu? tais-tu l'agresseur? Non;
il faut mme qu'on t'ait rudement secou pour te faire sortir de ton
caractre. As-tu abus de ta force pour gorger un agneau sans dfense?
Non; c'est toi qui tais l'agneau. As-tu trich au jeu des deux lames et
pris la suite des affaires de M. de Jarnac? Non; puisque l'infaillible
Chabot lui-mme a dclar le coup rgulier. Cela tant, tu n'as fait
qu'excuter la loi du point d'honneur, dans toute sa rigueur il est
vrai, et sans accorder  ce monsieur les circonstances attnuantes,
mais, honntement, bravement, au pril de ta vie et au grand dommage de
ta peau. Relve-toi, Jean-Pierre, je t'absous.

--La loi m'absoudrait-elle?

--Oui, aprs t'avoir fait moisir jusqu'aux assises, ce qu'il importe
d'viter.

--Je dsire viter quelques mois de prison inutile, mais je ne peux pas
me dcider  fuir comme un coupable. Tout bien pes, je vais continuer
ma vie aussitt que je serai guri. Si la police me cherche
srieusement, elle me dcouvrira; si elle aime autant me laisser
tranquille, mon obscurit lui fait beau jeu.

Le malheureux eut la force de se tenir sur pied, toute la nuit,
d'assister au branle-bas tumultueux du dpart, d'indiquer  Mme
Gautripon la conduite la plus propre  sauver un restant de dcorum; il
veilla les enfants lui-mme avec un mnagement quasi maternel. Enfin,
n'en pouvant plus, il se trana jusqu' la rue de Ponthieu, gagna sa
mansarde et tomba tout habill sur son lit.

Monpain l'y trouva fort agit, brl de fivre et criant la soif  dix
heures du matin. L'honnte infirmier amenait un aide-major du
Val-de-Grce et un soldat de bonne volont. Le pansement fut fait dans
les rgles, le troupier s'installa au chevet du bless, et Monpain
courut excuser M. Jean-Pierre dans les couvents o il tait attendu ce
jour-l. lves et matresses poussrent de grands hlas en apprenant
qu'il s'tait cass le bras droit dans son escalier; on l'adjura
unanimement de se soigner tout  loisir, et il reut un assortiment de
confitures qui lui rappela Metz et l'illustre boutique de Collignon.
Rastoul avait cont la mme fable au patron des _Villes-de-Saxe_ et
recueilli les mmes tmoignages de sympathie, confitures  part. Il
vint, sa journe faite, apporter et chercher des nouvelles, relever le
factionnaire et prendre position sur deux chaises pour la nuit. Le
lendemain il envoya sa femme, une jeune ouvrire trs-correcte et
trs-digne; puis la portire de la maison se piqua d'honneur et vint
rclamer le droit de soigner son plus ancien locataire: ces pauvres gens
et quelques soldats recruts par Monpain dans les convalescents du
Val-de-Grce se relayrent pendant une quinzaine auprs de Gautripon.

Il gurit assez lentement: la fivre ne le lchait gure, et ses nuits
taient troubles de rves affreux. C'est que le meurtre le plus
lgitime ne fait jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major
le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises avec une ctelette;
on supprima le service de nuit; tous les garde-malades s'clipsrent de
peur d'tre rcompenss ou mme remercis de leurs peines. Rastoul seul
apparaissait de temps  autre pour dire que tout allait bien l-bas:
c'tait  qui ferait la besogne de M. Jean-Pierre.

Un matin que le convalescent essayait de marcher sans se tenir aux
meubles, il reut la visite d'un camarade si ancien qu'il l'avait
presque oubli. C'tait M. Fusti, cet employ du ministre qui avait
permut jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude, son assiduit,
ses relations de famille et quelques circonstances favorables lui
avaient procur un avancement exceptionnel: il tait commis principal de
seconde classe, presque sr de passer chef de bureau dans une douzaine
d'annes et d'obtenir la croix  l'ge de sa retraite.

Aprs les tonnements et les compliments prliminaires, M. Fusti
s'approcha tout prs de Gautripon et lui dit d'un ton confident:

Mon cher, j'ai trouv superflu de me jeter dans vos jambes quand vous
teniez ou sembliez tenir le haut du pav; mais je me suis toujours
considr comme votre dbiteur: c'est vous qui m'avez mis le pied dans
l'trier, il n'y a pas  dire. Maintenant j'apprends par mon oncle que
vous vous tes cass le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous
ouvrir ma bourse ni mme surprendre vos secrets. Vous jugiez un peu
svrement les camarades du bureau, parce que vous n'aviez pas eu
l'occasion de nous connatre. Nous vous semblons lgers, vous nous
trouvez un peu commres: eh! mon Dieu, il faut tuer le temps ou qu'il
nous tue; mais si vous cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous
quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On parle  tort et 
travers sur les affaires sans consquence, et pourtant l'on sait garder
un secret, lors mme qu'il ne nous a pas t confi. On distribue des
poignes de main  la lgre, mais on ne se drange qu' bon escient
pour dnicher un honnte homme dans la peine et lui dire: Me voici,
usez de moi. Tout ce que je vous dis l n'est pas trs-bien cousu, mais
les morceaux en sont bons. J'ai pens qu'aprs votre accident le mdecin
vous conseillerait peut-tre un changement d'air; c'est une mesure de
prudence ou d'hygine qui n'est jamais  ngliger. Vilain climat, ce
Paris! Eh bien! mon cher, si vous tes de mon avis, j'arrangerai la
chose avec mon oncle Dempoque; il fait grand cas de vous, comme tous
ceux qui ont t  mme de vous connatre ou de vous deviner. Il
commence  m'couter depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un chef de
bureau; c'est lui qui me donnera mes premires lunettes d'or.
N'avez-vous jamais eu la curiosit de voir une fabrique o l'on file,
tisse et blanchit la marchandise qui se dbite aux _Villes-de-Saxe_?
C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur. Nous avons, c'est--dire
mon oncle possde  Lille le quart d'un superbe tablissement de ce
genre avec machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit. Je
suis sr qu'un homme comme vous s'y rendrait trs-utile. Quant aux
appointements, ils seraient au prorata des services rendus. L'oncle est
juste et bon; la tante, qui est la propre soeur de mon pre, est un
coeur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous casent dans la boutique, ils
auront soin que vous ne travailliez pas pour le roi de Prusse; papa
Dempoque est plus cout qu'un tonnerre dans les conseils
d'administration. Voil, mon ami, la bagatelle que j'prouvais le besoin
de vous glisser dans l'oreille. Si ma dmarche est indiscrte,
oubliez-la tout de suite, et prenez que je n'ai rien dit.

Ds l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait cach sa tte dans
ses mains comme pour se recueillir. Lorsqu'il dcouvrit son visage et
qu'il essaya de parler, la voix lui manqua; mais la rponse coulait en
grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement et dit enfin:

Ah! que vous tes bon, et que vous me consolez! Il y a des moments o
je doute tant de moi que je voudrais pouvoir me tourner le dos 
moi-mme. Je me demande si je ne suis pas un tre affreux, si les
_voyous_ n'ont pas cent fois raison de m'appeler l'infme? Il vous passe
de singulires ides par la tte, allez! lorsqu'on est seul et
malheureux, et qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je sens
que je vaux encore quelque chose, puisque j'ai l'honneur d'inspirer des
sentiments si gnreux et des actions si dlicates. Et dire que je vous
avais oubli, mon cher Fusti, ou plutt que je ne vous avais jamais
connu!

--Allons! allons! voil la fivre qui vous reprend et que vous dites des
btises. Il n'y a qu'un mot qui serve: le dmnagement est dcid, et le
jour o vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous dirige sur
Lille en Flandre.

--Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque.

--Pour quoi faire?

--Je voudrais causer avec lui et lui soumettre quelques ides sur la
filature.

--Bon! Je l'aurais pari. Vous allez voir que ce gaillard-l payera son
cot plus cher qu'un roi, et que nous resterons ses dbiteurs!

--Peut-tre.

--Eh bien! mon oncle est perch momentanment  l'_htel du Rhin_. On
l'a expropri le mois pass, et il part dans quinze jours pour Naples;
mais moi? qu'est-ce que vous avez  me dire?

--Presque rien; seulement je voudrais aller vous embrasser, mon cher
Fusti.

--Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de suite, et l'on conomise
le fiacre! Pif! paf! voil quarante sous de gagns. Allons, je me sauve,
car le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bte que vous!

M. Fusti revint le lendemain en compagnie de son oncle; il remarqua que
la convalescence avait fait un notable progrs. L'oncle Dempoque tait
un bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou, mais rond comme une
pomme, ouvert, cordial, et foncirement honnte.

Mon cher enfant, dit-il  Gautripon, ne me remerciez pas, c'est pour
moi que je vous fais visite. Charles m'a mis la puce  l'oreille. Ah!
nous ne sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rti. Vous avez donc
des ides qui doivent rvolutionner la filature? Dboutonnez-vous, mon
garon, et si votre invention vaut seulement dix centimes, je connais de
braves gens qui vous la payeront deux sous.

Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et rpondit timidement:

Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des grandes esprances que
Fusti vous a donnes. Il n'y a pas la moindre invention dans ce que je
pensais vous dire, mais un simple renseignement dont la manufacture peut
tirer profit.

--Vous savez la fabrication?

--Il sait tout!

--Non, messieurs, je ne suis qu'un thoricien assez neuf et
trs-incomplet. Que cherchons-nous? un moyen de produire au meilleur
march possible, ou d'abaisser le prix de revient. On arrive  ce but
par trois moyens: le perfectionnement des machines, mais l'outillage
actuel est  peu prs le dernier mot de la mcanique; la rduction des
salaires, mais la main-d'oeuvre est si mal paye que j'aurais honte de
la marchander; l'conomie sur les matires, c'est--dire une conqute
sur la nature: voil la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jet 
corps perdu.

Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque sans chanceler
jusqu'au placard o il serrait ses habits. Au bout d'une demi-minute, il
y trouva un paquet soigneusement ficel.

Tenez, dit-il  M. Dempoque, a ne changera pas la face du monde, mais
a peut donner des chemises  beaucoup de braves gens qui n'en ont
point.

Le capitaliste ouvrit la chose en toute hte et mit  nu une poigne de
belle filasse gristre, trs-fine, trs-douce, et merveilleusement
rsistante:

Mais mon garon, dit-il, c'est du lin que vous me montrez l!

--Non, c'est une herbe qui crot spontanment dans les pampas de
Montevideo, et qui couvre plus de vingt lieues carres dans les
alluvions du Rio de la Plata. Le btail la respecte, et pour cause; je
ne crois pas que la nature ait rien produit de moins mangeable. Les
vachers la dsignent sous le nom d'herbe de rien, _yerba de nada_; mais
moi qui l'ai rouie dans mon pot  eau, sche sur ma fentre et peigne
avec mon dmloir, je crois qu'elle deviendrait une herbe  millions
entre les mains d'un habile homme.

--Si elle rapporte des millions, mon fils, il y aura la grosse moiti
pour vous. Nous ne sommes pas des loups-cerviers, nous autres, et nous
pensons que les meilleures affaires sont celles o l'on ne fait tort 
personne. O diantre avez-vous dcouvert ce trsor-l?

--J'ai frquent pas mal de cours publics, et entre autres ceux du
Jardin des Plantes. Il y a quatre ou cinq ans environ, M. Geoffroy
Saint-Hilaire le fils eut une ide trs-simple et trs-grande en mme
temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et chercheurs d'animaux
rares, de joindre  leurs envois une modeste botte de foin. On court
naturellement  ce qui brille, et l'on pitine sur les gramines les
plus prcieuses pour atteindre une orchide haute en couleur qui ne
servira jamais  rien. J'ai vu le dballage et le premier classement de
ces richesses solides dont quelques-unes commencent  s'acclimater chez
nous. Mon herbe  millions fut cote  bon droit la plus coriace de
toutes, et c'est prcisment ce qui attira mon attention. Je fis mes
premires expriences sur un seul brin que l'aide-naturaliste de M.
Decaisne m'avait donn. Je m'informai de la provenance, je me mis en
rapport avec un jeune chimiste qui allait  Buenos-Ayres, comme tant
d'autres, chercher la solution du problme de la viande. Il m'envoya les
chantillons et les renseignements que je voulus; il m'apprit que mon
herbe infestait toutes les basses terres o l'eau croupit, qu'elle ne
ruinait pas le sol  la faon du lin et du chanvre qui sont puisants
comme olagineux et non comme textiles; il m'assura que la plante
s'levait en moyenne  un mtre et demi, qu'on pouvait la couper deux
fois par an, qu'elle tait absolument sans valeur sur place, et que,
s'il me plaisait d'en charger mille navires de mille tonneaux chacun, je
n'aurais que la fauchaison et le fret  payer. Par mes calculs, les cent
kilos de matire brute, pouvant fournir trente-cinq kilos de filasse, ne
coteront pas plus de cinq  six francs, rendus  Dunkerque: il y a donc
de l'argent  prendre.

M. Dempoque tait bloui. Il caressait amoureusement cette poigne
d'toupes, et il en voyait jaillir des flots d'or.

Mais, sacrebleu! s'cria-t-il, comment avez-vous pu garder a dans un
coin pendant trois ou quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans
l'affaire?

--J'y ai cru ds le premier jour, mon cher monsieur Dempoque; mais les
circonstances de ma vie taient telles que j'avais un intrt moral 
rester pauvre. Je me suis donn plus de mal pour viter l'argent que
beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce n'est pas tout de s'enrichir
honntement; il faut encore que le monde le croie, et il y a tel moment
o le monde, prvenu contre un malheureux, ferme les yeux  l'vidence.
J'ai donc ajourn ma fortune, et je m'en flicite, car j'aurai
vritablement plaisir  la partager avec vous.

--Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. Il s'agit avant tout de
s'assurer la matire premire, soit en prenant  bail, soit en acqurant
cinq ou six lieues carres du prcieux mauvais terrain qui la produit.
Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier vapeur, anglais ou franais,
qui dmarre de la vieille Europe. Nous avions fait nos malles pour
l'Italie, attendu que Mme Dempoque y est archivole par un sclrat
d'intendant. Je ne te le reproche pas, mon petit Charles; mais on m'a
mis sur le dos ce qu'il y avait de pire dans l'hritage du grand-papa
Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propritaire chez Sa
Majest le roi de Naples! Un domaine estim plus de sept cent mille
francs et qui n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se
partagent notre revenu, sans compter les brigands  tromblon qui jouent
l'opra-comique sur nos terres! Enfin! nous verrons a plus tard. Ma
vieille Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Ocan: elle
passerait par le feu plutt que de quitter son gros homme. Vous, pendant
ce temps-l, vous allez  Lille, vous prenez langue, on vous loge 
l'usine, et vous vous arrangez de manire  saisir la pratique du
mtier. Quels appointements vous faut-il jusqu' mon retour? Deux mille?

--Trois. Je n'ai pas d'conomies, et ma dpense moyenne est de deux cent
cinquante francs par mois.

--C'est deux mille francs par mois que je vous offre,  jeune Spartiate!

--J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit; nous ferons d'autres
conditions quand vous serez fix sur la valeur de mon ide.

--Soit; mais  mon retour, si tout marche  souhait, je runis mes
copropritaires, je provoque la dissolution de la socit, qui se
reconstitue immdiatement sur d'autres bases, et la raison sociale
Gautripon et Ce encaisse deux millions par an, dont un pour vous, en
inondant la terre de bon linge  bon march. Ah! ah! ah!

--Nous en reparlerons, monsieur; mais avant d'entrer en affaire je
demande formellement  rester Jean-Pierre tout court, employ, caissier,
contrematre, tout ce que l'on voudra, except directeur ou chef de
maison.

--Eh! mon cher, rpondit le richard, vous n'en ferez qu' votre tte.
Libert, _libertas_! c'est la devise du commerce et de l'industrie.
Dame, on n'est pas dans les honneurs comme le neveu Charles Fusti; mais
on pense, on dit et l'on fait tout ce que l'on veut, ce qui est
bigrement commode!

Gautripon s'panouissait  la chaleur de cette bonhomie un peu vulgaire,
mais honnte et joviale. Il reut trois ou quatre fois la visite de M.
Dempoque avec ou sans M. Fusti; on prit le temps de mrir les ides, de
discuter les moyens d'excution, de rgler les points de dtail. Enfin
le gros bailleur de fonds boucla sa malle et partit allgrement, comme
un jeune homme et la maman Odile Fusti, qui pesait bien deux cent
cinquante, le suivit  Buenos-Ayres sans plus de faon qu' Saint-Cloud.

L'ancien surnumraire et bien voulu que Gautripon ne sortt de sa
chambre que pour monter en chemin de fer; mais l'infme n'entendait pas
de cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force  descendre son escalier,
il se mit en devoir de visiter un  un tous ceux qui lui avaient donn
leurs soins ou prouv leur sympathie. Il employa ses dernires
ressources  leur distribuer quelques petits souvenirs trs-modestes,
mais qui furent bien reus parce qu'ils taient bien offerts. Il prit
cong des trois couvents, et quoiqu'il et l'esprit affranchi de toutes
les superstitions, il fut touch d'apprendre que ses lves, petites et
grandes, avaient fait dire la messe pour lui. Le patron des
_Villes-de-Saxe_ le flicita en public du bel avancement qu'il avait
mrit; il en prit exemple pour dire  tout le personnel de sa maison:

Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite mnent  tout:
imitez M. Jean-Pierre, vous arriverez comme lui.

Le caissier prit  part son ancien camarade et lui dit:

J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements  titre de
gratification; mais je vous ai toujours vu si farouche au son de
l'argent que je n'aborde pas ce sujet avec vous sans un certain malaise.
Il me semble pourtant que vous devriez accepter, d'abord parce que c'est
de l'argent dix fois gagn, ensuite parce qu'on ne peut pas mpriser les
gratifications sans humilier ceux qui en reoivent.

Gautripon prit la somme sans se faire autrement prier.

De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient donn du temps et des
soins, Rastoul et Monpain taient les moins disposs  recevoir le prix
de leurs peines; pourtant l'infme avait  coeur de leur laisser quelque
chose de plus qu'un grand merci. Il s'invita donc  dner chez Rastoul,
la veille de son dpart, et demanda que Monpain ft de la partie.
Rastoul fut bien plus satisfait et dna mieux que si M. Jean-Pierre lui
avait pay un festin au _Caf Anglais_. Les deux sous-officiers se
montrent un peu la tte, et Mme Rastoul, qui courait de la chambre  la
cuisine et de la cuisine  la chambre, sentit en elle-mme un certain
trouble o le charbon avait plus de part que le vin. L'an des petits
Rastoul se grisa d'tonnement, d'admiration et de convoitise en voyant
apparatre une oie aux marrons. Lorsque Gautripon les vit tous au
diapason voulu, il tira de ses poches quatre paquets de formes diverses
qu'il rangea autour de son assiette  dessert.

Ma chre madame Rastoul, dit-il en exhibant une petite montre d'or,
vous m'avez trs-mal soign quand il y avait une potion  prendre
d'heure en heure. Sous prtexte que je n'ai pas de pendule, vous vous
rveilliez toutes les cinq minutes, ce qui fait  la longue un exercice
trs-fatigant. Cela ne serait pas arriv, si vous aviez consult cette
petite mcanique: pour votre punition, gardez-la! Vous, mon cher
Monpain, vous m'avez dit certain soir, en me recousant trs-proprement,
que votre trousse d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui,
je crois, ne laisse rien  dsirer; le fabricant m'a jur que les grands
chirurgiens n'en avaient pas de meilleures. Toi, moutard, je te connais:
tu m'aimes bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici tu auras
oubli ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu sois forc de penser  moi
tous les jours en mangeant ta soupe. Attrape le couvert! On a crit ton
nom dessus.

L'enfant poussa des cris de joie; Mme Rastoul ne disait rien, mais elle
admirait sa montre  travers deux grosses larmes; Monpain se mirait dans
les aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir arm comme un
mdecin principal, il cherchait quelque chose  couper sur les personnes
prsentes. Rastoul seul frona le sourcil et dit  Gautripon:

Je ne veux pas vous dsobliger, monsieur Jean-Pierre; mais l'or et
l'argent entre nous, ce n'est pas de jeu.

--Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apport quelque chose qui ne
vaudrait pas un centime  revendre. C'est mon portrait, fait pour vous
seul et encadr dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous?

--Ah! tenez! vous avez des faons qui dsarmeraient Dieu le pre. A
votre bonne, chre et respectable sant, de tout mon coeur!

Et comme il est malsant de trinquer avec de l'eau pure, Gautripon
tendit son verre  la bouteille et but sans la moindre grimace le vin du
cabaret voisin.

Cette petite fte se prolongea jusqu' neuf heures du soir. Les deux
sous-officiers voulurent absolument ramener Jean-Pierre chez lui 
travers le dgel et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui dit:

J'attends encore un service de vous. Mon petit mobilier ne doit pas me
suivre  Lille: on m'y prpare un appartement tout meubl. Je ne peux
pourtant pas me dcider  vendre ces pauvres vieux compagnons de mes
chagrins et de mes misres. J'ai rsolu de les faire porter le lendemain
de mon dpart chez un brave garon que j'aime et qui m'aime, et je
compte sur vous pour soigner le dmnagement.

--A vos ordres, sacrebleu!

--Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission moi-mme? L'ami en
question est une mauvaise tte, un orgueilleux, un gaillard encore pire
que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de quoi il retourne, il est
capable de fermer sa porte. Enfoncez-la!

--Compris.

--Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser de pauvres meubles sans
valeur et qui tirent tout leur prix du souvenir?

--Des reliques, quoi!

--Voil, mon bon Rastoul, ce que je vous charge de lui dire. Et
maintenant, adieu!

--Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre?

--Non, mais jusqu' l'heure o je pourrai vous tablir convenablement
auprs de moi...

Lorsque Rastoul et sa femme, escorts d'un commissionnaire et d'une
voiture  bras, vinrent dmnager ces touchantes reliques, la concierge
les laissa faire et leur donna mme un coup de main. Et lorsqu'ils
demandrent le nom de ce mauvais coucheur dont il fallait enfoncer la
porte, on leur remit un pli cachet qui renfermait simplement leur
adresse.

L'avant-dernire visite de Gautripon fut pour M. Charles Fusti, la
dernire pour le tombeau de son pre.

Au moment o son portier chargeait sa malle sur le fiacre, un magnifique
landau noir, attel de deux chevaux noirs, sortit avec fracas d'une
maison voisine. Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, talait
un grand deuil en ce noble quipage.

Voil, dit Gautripon, une grande dame bien afflige.

--a? rpondit le portier, c'est une nomme l'Ogre, qui fait mille
embarras pour un petit Amricain tu en duel par l'infme.




VII


La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchs de
l'Europe, tait ds lors une usine modle, construite  neuf par un
homme pratique, et outille dans la perfection. Les btiments, qui
couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au
milieu, la filature proprement dite;  droite, la filterie ou fabrique
de fil  coudre; sur la gauche, les mtiers  tisser. Les dpendances
comprenaient deux vastes magasins, la maison du grant et des employs
principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes loues aux
contre-matres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer,
c'est--dire presque incombustible, et isol par un mur d'enceinte qui
faisait lot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services taient
groups  souhait pour l'unit du commandement; cette grande
fourmilire, anime par le travail de cinq cents individus, pouvait
tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il
tait difficile de comprendre qu'elle obt  deux chefs. Il n'entre pas
dans notre esprit d'ajouter une seconde tte  un corps organis.

Aussi l'motion fut-elle vive  l'arrive d'un homme dont la position
mal dfinie semblait mettre en question l'autorit du directeur. M.
Dempoque ne s'tait pas embarqu pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce
qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont
quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la premire
lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel
employ serait promu  la direction gnrale ou chass honteusement
comme un faquin. Deux ou trois dsoeuvrs, comme on en trouve partout,
mme  Lille, imaginrent que ce Parisien tait un espion introduit dans
l'tablissement pour en tudier le fort et le faible. Le directeur en
exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de
livrer les secrets de sa maison  l'missaire secret d'un concurrent, il
avait peur enfin de perdre sa place.

L'entre de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas prcisment
triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui prsenta des visages
inquiets et contraints. Le grant l'tablit dans un coin de son propre
appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gnait pour le
loger; personne ne daigna lui offrir  dner, bien qu'on le vt sans
cuisinire et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous
les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le prsenta
pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnatre, et par
suite les employs, les contre-matres et les ouvriers eux-mmes
l'entourrent d'une suspicion respectueuse et lui tmoignrent des
gards empreints d'hostilit.

Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont
beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'me, comme celles du corps,
dveloppent une sensibilit souvent exagre. Il se dit que dcidment
son toile le prdestinait aux rputations quivoques, et que l'estime
lui coterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de
s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombt spontanment, ce
qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct
courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme
ces navires qui cheminent vers le ple nord en brisant la glace  chaque
pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une tnacit invincible et
douce, dans les dtails de l'industrie qu'il devait diriger un jour;
cinq cents individus assistrent  l'investigation patiente et sereine
de cet homme qui dmontait et tudiait pice  pice le mcanisme des
_Trois-Croix_. Aucune rsistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs,
ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossiret de quelques
travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas mme en colre. A peine le
vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu
bien d'autres dans le grand monde!

Au bout de quatre mois, il possdait si bien l'ensemble et le dtail de
son affaire qu'il aurait pu remplacer indiffremment le directeur, le
chef mcanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examin, mis la
main  tout, conduit la matire premire dans toutes ses transformations
depuis la porte d'entre jusqu' la sortie. Il connaissait tous les
travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche
commenait  le connatre et  l'estimer. On l'avait toujours vu le
premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en
herbe envoyait chercher ses deux repas  la cantine comme un manoeuvre;
on rendait justice  son galit d'me,  ses faons simples et
cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarit; enfin l'on
admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de
joindre l'exemple au conseil et de dire  l'ouvrier: Vous vous trompez,
mon ami, voici comme il faut vous y prendre.

Les choses en taient l quand on reut les premires nouvelles de M.
Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne
savait rien, pressentit un grand vnement. Tous les associs
accoururent  Lille; ils tinrent une assemble au _Grand-Htel
d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel
il assista, mais qu'il refusa de prsider en dpit de mille instances:
ce dtail important fut divulgu par les garons de l'htel. On sut
qu'il lui tait arriv de Buenos-Ayres certain ballot scell de plus de
vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait port lui-mme
 l'assemble et rapport dans la voiture d'un fort capitaliste, M.
Lecat. On vit un nouveau btiment, plus vaste que tous les autres,
s'lever auprs de l'usine, sur un terrain qui cota presque un million.
Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M.
Jean-Pierre dans un laboratoire improvis et ferm. De ces petits faits
et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que
Jean-Pierre avait dot les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M.
Dempoque et son associ cherchaient  s'assurer le monopole de cette
dcouverte. Dj M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de
l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles
pour le service du btiment neuf.

Ce luxe de prcautions, joint  l'normit des dpenses, mit la puce 
l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'tait
pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous
le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret  M.
Jean-Pierre et arriva flanqu de deux spculateurs anglais.

Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle
ingratitude vous avez rencontre aux _Trois-Croix_. N'esprez pas que
vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connat ces
gens-l; s'ils vous donnent un intrt de cinq ou six pour cent sur les
bnfices qu'ils vont faire grce  vous, ils croiront vous combler, et
vous vgterez ici toute la vie. Vous mritez une fortune, et je viens
avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un
million, argent comptant, c'est--dire en belles _banknotes_?

--Je dirais, rpondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M.
Dempoque. L'ide que vous voulez m'acheter est  lui, je la lui ai
donne sans conditions, et je m'en fie  sa gnrosit pour me
rcompenser. Puisque vous tes assez bons pour vous intresser  moi, je
vous avoue que j'espre obtenir la place de caissier avec six mille
francs, quand le titulaire prendra sa retraite.

Les trois corrupteurs conduits se consolrent en disant: C'est
peut-tre un homme de gnie, mais c'est assurment un fier imbcile.

Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Lon Brchot en perdait deux
contre la banque de Hombourg. Tout l'htel des Champs-lyses y passa,
sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le
commissaire-priseur en tira deux cent mille francs  peine. L'Albert
Drer seul fut pay  sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie,
mais Brchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est
que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres.
Brchot dans sa splendeur aurait gagn cent pour cent sur cette galerie;
Brchot clips, un peu ruin, presque oubli de ce Paris qui a la
mmoire si courte, faisait rejaillir son discrdit sur Rembrandt et
Prud'hon, sur l'Albane et Tniers.

De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumuls,
le plus clair tait crm depuis longtemps. Les lingots, les
obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de
l'Est, les bonnes hypothques, les maisons de rapport, la vigne de
Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu' l'tat de
souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'taient
dpenses toutes seules: phnomne invraisemblable mais frquent, et
dont la loi tend  devenir gnrale. Tant qu'un peuple est en belle
humeur, il se laisse aisment persuader qu'un chiffon de papier rose
vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour o le monde
se met  rflchir un peu, les papiers de fantaisie retombent  leur
prix vritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres
placements qui, aprs avoir t bons, deviennent mauvais tout  coup,
par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de
jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature
enleva deux cent mille cus  la succession Brchot. Au moment o Lon
quitta Paris, tous ses fonds disponibles, raliss par un intendant de
rencontre, suffirent petitement  teindre les dettes: la vente de
l'curie fit pencher la balance de son ct, mais son jeu, le train
d'milie et les habitudes de gaspillage effrn qui leur taient
communes les eurent bientt mis au-dessous de leurs affaires dans un
pays o le crdit, cette ruineuse providence des riches, faisait
absolument dfaut.

On ne pouvait pas dire que Lon ft  sec, car il lui tait d quatre ou
cinq millions  et l, et il gardait en portefeuille les titres de deux
immenses proprits, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put
donc emprunter sans indlicatesse les clbres meraudes que Mme
Gautripon le suppliait de reprendre. Je t'en rendrai de plus belles,
lui dit-il, en les vendant  un joaillier de Francfort. Les diamants
suivirent la mme route; on dcida qu'il tait absurde de conserver dans
des crins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages
profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses.
Les recettes extraordinaires ont le tort de crer une prosprit factice
qui provoque la dpense inutile:  mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air
de devenir plus riche, on agit en consquence, et la ruine engendre la
ruine. Dans ses moments lucides, Lon traait un plan que les sept sages
de la Grce auraient contre-sign. Il voulait vendre en bloc  deux
grandes compagnies la mine et la fort qui lui restaient encore et
placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-proprit
serait dvolue aux enfants, et l'usufruit  la mre. Quant  moi,
disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentres. Ces
rentres, c'tait le produit ingal et prcaire d'une chasse que trois
petits _chicanous_ parisiens, croiss de recors et de clerc d'huissier,
pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions
de crances dsespres, il devait en toucher un, et ses limiers
feraient cure du reste.

Il se mit donc srieusement en qute de gros capitalistes, tout en
vivotant sur l'incertain. Les acqureurs affluaient de tous cts,
surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi
le troisime Almaden des Espagnes. On offrit des sommes normes, mais
par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient
tous lancer l'affaire, c'est--dire chercher le prix d'acquisition dans
les poches du public. Quant  la fort de Russie, elle fut achete un
million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche
qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait runir les
fonds par son intendant, il fut impliqu dans je ne sais quelle intrigue
politique. On lui coupa les cheveux tout prs de la tte, on l'envoya
comme simple soldat  l'arme du Caucase, et tous ses biens furent mis
sous squestre, y compris la pauvre fort. Lon Brchot de ce coup se
trouva crancier de la couronne, c'est--dire engag dans un procs qui
devait tre long et coteux.

Les tracas d'une telle liquidation et les dboires du jeu ragissaient
sur son humeur, et l'on devine aisment qu'ils ne s'y refltaient pas en
rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade
quinteux et difficile  vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre
innocent, mais le vin gnreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce
Brchot, qui se vantait encore par habitude d'tre le mieux quilibr
des hommes, tomba dans un quilibre si instable qu'il ne pouvait tenir
en place. Il courait d'un tripot  l'autre, grommelant contre les
climats, les destins et les croupiers, et tranant une famille effare
qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien  cette
bohme agite: les deux ans rclamaient leurs chambres et leurs
serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une
bonne anglaise et la camriste de madame; les pauvres innocents ne
s'accoutumaient pas  changer de maison et de domestique tous les huit
jours. Ils demandaient si leur pre n'allait pas arriver bientt pour
leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui
scandalisait surtout le petit Lon, c'tait la promiscuit des htels,
et tous ces trangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de
portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permt de les ouvrir.
Je ne suis donc pas chez nous? disait-il.

Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perptuel
qui anime les villes d'eaux. Il ne lui dplaisait pas de faire
vnement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son
succs en changeant de thtre tous les huit jours. Les lgers embarras
d'argent, qui l'effleurrent sans la toucher, la faisaient rire: c'tait
du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit
poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent
mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misre ne vint
troubler la quitude de ses nuits. N'avait-elle pas Brchot? Ce nom
reprsentait  son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire
innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient
quelquefois, mais sans l'inquiter; il avait toujours t le mme; elle
le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui
s'accomplissent par degrs sous nos yeux.

Elle trouva passablement d'accueil  Baden,  Wiesbaden et partout o
elle montra sa petite rduction de nez grec. Le peuple bariol qui
frtille en t le long du Rhin ne lui fut pas plus svre que de droit;
peu de femmes s'oublirent elles-mmes au point de lui jeter la pierre;
presque personne ne lui marchanda cette considration relative qui
autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du
mari, qui aurait dclass toute autre, lui servit de recommandation: le
monde avait toujours tenu pour elle contre l'infme; il tait d'ailleurs
vident que ce n'tait pas elle qui avait tu le pauvre Lysis. Sa
conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait
pas trop avec Lon; il fallait un hasard tout  fait invitable pour
qu'on les rencontrt tous les deux sous le mme toit. Son vrai rle, et
qu'elle jouait  merveille, tait de promener trois enfants bien vtus
autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hyginiques.

Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets
l'ennuyrent  mort, j'en demande pardon aux vraies mres. Toute
l'argile humaine n'est pas tire du mme filon. Les faits divers des
journaux nous montrent deux catgories de mres inconsolables: celles
qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagn
l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les
autres tuent souvent. Mme Gautripon n'tait pas dnature  ce point;
mais on aurait simplifi sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils
pour une demi-douzaine d'annes. Sans prvoir la tempte, ce gracieux
petit tre prouvait le dsir instinctif de jeter un peu de lest.

Une lettre de l'infme arriva juste  propos pour allger la barque. M.
Gautripon fit savoir  sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un
salaire honorable: il tait caissier des _Trois-Croix_, avec six mille
francs, le logement et le chauffage. Les propritaires de l'usine lui
prtaient tout le rez-de-chausse de la direction; l'ancien grant avait
non-seulement gard sa place, mais repris la jouissance du premier tage
en entier. J'ai seize chambres meubles, crivait l'ancien matre
d'tude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours
possd une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et
j'entreprendrais leur ducation moi-mme dans les moments de loisir, qui
ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne
s'vaporent sur les grands chemins; milie ne doit plus savoir lire, et
les six lignes que mon Lon m'a crites en six mois, prouvent qu'il a
progress au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais  coup sr
vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-tre manqu ni de gteaux ni
de toques  plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette
ducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort
irrparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre
fille soit un jour une femme et une mre selon mon coeur. Il ne faut pas
que mon pauvre nom, si cruellement illustr grce  vous, soit continu
par deux petits fainants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel
est l'tat de vos affaires, et je n'en veux rien connatre; mais je
devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-tre  gagner
leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tt que plus
tard,  l'cole du travail.

Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause tait
gagne par avance. Les trois enfants, bien embrasss et ridiculement
bien nipps, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que
Gautripon paya et congdia sur l'heure: il s'tait prmuni de deux
grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et
tablier blanc.

Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fte
ce matin-l. Les petits s'accrochaient  leur pre et l'touffaient de
caresses; on ne voulait point le lcher, on lui faisait jurer qu'il ne
s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le
tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe  son cou. Pour
la premire fois, il avait ses enfants  lui seul, sans partage et sans
rserve; il devenait un vrai chef de famille! C'tait le plus haut grade
que son humble ambition et rv.

Il procda lui-mme  l'installation des mignonnes cratures dans trois
chambres bien modestes, mais brillantes de propret. Cela ne ressemblait
gure  l'htel des Champs-lyses; il en fit la remarque tout haut pour
voir ce qu'on lui rpondrait.

Non, papa, dit Lon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment
meilleur.

--C'est meilleur et plus beau, s'cria la petite milie, car  Paris
nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons
toujours et puis toujours!

--Mes enfants, rpondit le sage et digne homme, il manque bien des
choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner ds 
prsent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le
plaisir de les dsirer et le plaisir plus grand de les obtenir par
vous-mmes. Chaque fois que vous aurez bien travaill, vous pourrez
demander  votre pre ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette
faon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison,
un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille.

--Tu crois a, toi? dit le petit garon. Quand mon ami Brchot a envie
de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voil!

--Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?

--On joue, donc!

Dcidment, pensa l'infme, il tait temps.

Le djeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout,
remarqurent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'
Paris. Il fallut leur dire pourquoi. C'est que je travaille plus fort,
rpondit le pre.

Les jeunes voyageurs dcidrent que de leur vie ils ne s'taient si bien
rgals; le petit douard dvora deux gros oeufs  lui seul. Gautripon
trouva de son ct que l'apptit, la sant et la joie de ces marmots
composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda
trs-srieusement comment il y avait des parents assez ennemis
d'eux-mmes pour prfrer un festin en ville  ce spectacle merveilleux.

Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme  des
princes trangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-tre
_in petto_ d'o venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du
ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre tait non-seulement ador, mais
investi d'une autorit bien plus haute que son emploi, la curiosit
publique ne se trahit que par mille attentions empresses.

Tout est ferie pour les enfants, mais les fes modernes de l'industrie
leur fournissent plus d'tonnements que la fable elle-mme. La postrit
de M. Jean-Pierre rentra tout baubie au logis. A cinq heures du soir il
fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les
imaginations demandaient grce. On s'endormit en causant avec le pre;
le dernier mot que balbutia Lon fut encore: dis donc, papa...

Quand la nuit eut jet son voile ami sur ces ttes charmantes, l'infme
les baisa l'une aprs l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il
tait ivre de ce vin pur et gnreux entre tous qui a inspir les
dvouements les plus hroques et les moins clbres de l'histoire.
Plong dans un fauteuil et repli sur lui-mme, il cuva dlicieusement
sa journe, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le
besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et
il chercha quelle autre cluse il pourrait ouvrir  son coeur. Il
n'tait pas de ceux qui ont des amis  revendre et des confidents 
choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient t
connues que de lui seul; le monde indiffrent n'en savait rien; il
pouvait se comparer  ces engins laborieux et concentrs qui dvorent
leur propre fume.

Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnumraire qui se posait
toujours en dbiteur, quoiqu'il ft crancier depuis longtemps et de
beaucoup. Il se mit  lui crire une longue lettre, pleine de dtails
historiques et statistiques sur les vnements des six derniers mois:
les difficults, les dgots de l'installation, le retour de M.
Dempoque, la courtoisie exquise et la rare gnrosit du bonhomme,
l'acte de socit dont il avait pos les bases. Aprs avoir indiqu
vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait
les apparences de la pauvret, Gautripon s'oublia dans un lan de posie
paternelle; il conta son bonheur, l'arrive des enfants, et termina le
tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le pre_
GAUTRIPON.

  _P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai crit ces huit
  pages? Mon seul ami, c'est peut-tre pour le plaisir de les signer.

Une anne s'coula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et
les esprances disent probablement que ce fut une longue anne; mais
l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce
temps-l: il ne vit qu'une succession de journes tranquilles, gales et
pleines, pleines de bon travail et de douce affection.

Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un
des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc
parl de cet humble Jean-Pierre qui vitait la gloire comme un scandale,
et qui se faufilait obscurment dans le monde manufacturier avec des
millions indits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses
mrites, plus on mit de zle  les publier. Les grands industriels de la
ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetrent  sa
tte; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et
l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient cross lorsqu'il tait un
homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour
l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il
repoussa toutes les avances et se tint obstinment sur la dfensive, ce
n'tait pas que Jean-Pierre ft d'un naturel farouche ni mme que la
continuit de ses malheurs l'et aigri. Non, il ne se sentait pas plus
mal organis qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amiti.
Lorsqu'il se promenait  travers champs le dimanche avec sa joyeuse
marmaille, et qu'il voyait derrire quelque grille un autre pre et
d'autres enfants s'battre sur une pelouse, il prouvait cette
attraction qui est le principe de toutes les socits humaines. S'il
n'avait cout que son instinct, il et pouss la porte, il aurait
march droit au matre de maison dont il apercevait la figure cordiale
et le demi-sourire engageant, et il et dit  ce brave homme: Mettons
nos lments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une
belle journe! Mais la rflexion l'arrtait toujours sur cette pente; il
songeait que si les enfants se rapprochent sans se connatre, les hommes
ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimit ni
mme de relations possibles pour le malheureux qui est rduit  cacher
son nom. Ces trois syllabes taient notes d'infamie non-seulement 
Paris, mais  Lille et partout o pntrent les petits journaux
parisiens.

Gautripon les cacha si bien que ni un associ de l'usine ni le notaire
qui rdigea l'acte de socit ne connut ou ne souponna son vritable
tat civil. M. Dempoque seul tait dans la confidence, et il n'y admit
pas mme sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et
toute la loyaut du bonhomme pour trouver la combinaison qui intressait
toute une famille anonyme aux bnfices des _Trois-Croix_. La part de
Gautripon tait porte au compte de M. Dempoque, qui la plaait chaque
anne en obligations foncires au nom des trois enfants. L'achat se
faisait  Paris, directement, dans les bureaux du Crdit foncier; les
titres y restaient en dpt; M. Dempoque touchait les coupons et
ajoutait les intrts au capital. On pouvait esprer que les enfants par
ce mcanisme deviendraient riches  leur insu, et travailleraient en
attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune
tait subordonn  la prosprit de l'usine, mais personne ne pouvait la
diminuer d'un sou, ni Brchot, ni la mre, ni eux-mmes jusqu'au jour de
leur majorit. Gautripon s'tait li les mains en dfiance de sa
faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher  cet argent gagn par
lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M.
Jean-Pierre; mais grce  la simplicit de ses gots, il avait plus que
le ncessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants:
il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires!

Cet ge a des besoins  part, dont l'ducation ne tient pas toujours
compte. Tous les lments du bien-tre et mme du bonheur tranquille ne
suffisent pas  l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau,
d'imprvu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrgulire
d'lments trangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon pre,
une soeur, un frre, font un entourage  souhait, et qu'il ne reste rien
 dsirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux dou et le mieux
n s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle troit de la
famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur
gnrale de ses ides s'assombrit; il devient raisonnable, c'est--dire
moins enfant qu'il ne faudrait et moins port aux jeux de son ge.
L'infme avait le coeur trop foncirement paternel pour que le moindre
symptme de langueur ne lui sautt point  la vue; il embrassa d'un seul
coup d'oeil le mal et le remde, mais le remde tait hors de porte: o
trouver des compagnes pour milie et des camarades pour Lon? Dans cette
multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou
parmi ces jeunes citadins  l'esprit vif,  la langue dlie, qui
attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant
de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait 
cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge  ses
enfants, les instruire  cacher leur nom et  rpondre que leur mre
tait morte. Il lui cotait dj de les tromper eux-mmes et d'expliquer
par de mauvais prtextes l'absence illimite de Mme Gautripon. Il s'en
tint finalement  la moins sotte raison qu'il et trouve, et rpondit 
toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de sant.

Mais, disait le petit Lon, quand nous tions l-bas, elle n'avait pas
du tout l'air malade.

--Mais, ajoutait la petite milie, comment toi, qui es la bont mme, ne
vas-tu jamais la voir?

En dpit de tous les _mais_, le pre et les enfants vcurent bien
heureux pendant une anne et demie. Un jour que le caissier s'tait
absent pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume.
Les enfants accoururent au-devant de lui en criant  tue-tte:

Maman est gurie! maman est revenue!

Et les trois innocents le tirrent par sa redingote jusqu'au salon, o
Mme Gautripon l'attendait.

Elle se leva fort mue et tremblante et fit le geste de tomber aux
genoux de son mari.

Observez-vous! lui dit Jean Pierre  demi-voix, et ayons l'air de nous
embrasser, cote que cote.

Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu
sur les deux joues. On changea des riens durant quelques minutes, puis
le pre envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les
portes et revint en disant:

Quel est le nouveau caprice qui vous amne ici?

--Un pouvantable malheur. M. Brchot ne m'aime plus!

--Qu'est-ce que a me fait?

--Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonne; il est
parti pour la Russie sans mme me dire adieu, enlevant... je me
trompe... enlev par une horrible danseuse allemande! Oh! cette
Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres!

--J'entends bien; mais quel est le service que vous rclamez de moi?
Esprez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte  M. Brchot
de son manque de got et le ramener au bercail dont vous tes la brebis
blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rles, mais je vous dclare
d'avance que je n'apprendrai jamais celui-l.

--Oh! j'ai de la dignit, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le
dteste!

--Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps  autre qu'il
est le pre de vos enfants.

--Quel pre! Il s'est ruin au jeu! Il nous a dpouills, monsieur! Mes
diamants, mes meraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au
monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur!

--Pourquoi le laissiez-vous jouer?

--Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite.

--Il fallait prendre plus d'empire sur lui.

--Ai-je rien nglig? Vous qui nous avez vus, dites si je n'tais pas le
modle des femmes aimantes?

--Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais t aim.

--Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit
de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants
sur la paille, aprs tous les millions qu'il nous avait promis? Un
avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite?

--Les avocats ne donnent jamais tort  leurs clients; mais si vous
parlez des juges, je vous rponds qu'en cette affaire ils seraient tous
avec Brchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant,
il fallait vous y prendre plus tt. Vous lui donnez un croc-en-jambe 
votre premire rencontre, et vous voulez qu'elle embote le pas derrire
vous pour vous aider et vous servir!

--J'aurais d le laisser tuer  Bade par cet Amricain qui m'crivait!

--Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que,
s'il tait mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous.

--Mais l'honneur serait sauf.

--L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-l, je vous en prie.

--Courage! crasez-moi, comme si je n'tais pas suffisamment  plaindre!

--Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir tre plainte par moi! Je
comprends que vous demandiez des consolations  Dieu, au pape et mme au
sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous
la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bte ou plus
ange que la nature ne l'a fait.

--Pardonnez-moi: vous avez raison; j'tais folle. Avec tout cela, que
voulez-vous que je devienne?

--Ce qu'il vous plaira.

--C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais  Paris.

--Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutt
que Rouen, Tours ou Poitiers?

--Parce que je n'ai plus de ressources...

--Et que la vie y cote moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre
nous, qu'est-ce qui vous reste?

--Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille.

--Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oublie; mais vous-mme,
vous en avez perdu l'habitude  coup sr.

--Je m'y remettrai.

--Qu'est-ce que a vous rapportait par mois dans le temps?

--Vingt francs, quelquefois trente.

--Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la
somme que vous dpensiez jadis en une demi-journe?

--Pourquoi pas?

--Ceci, madame, est trop beau pour tre sincre.

--En autres termes, je vais  Paris pour me vendre?

--Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or
vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'lve et que j'aime.

--Ils ont du bonheur, eux!

--Je leur rends ce qu'ils m'ont donn. Ils sont charmants pour moi, ces
pauvres petits.

--Et moi, j'ai toujours t atroce, n'est-ce pas?

--C'est peut-tre beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien.

--Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?

--C'est ma faute, et je m'en suis confess assez souvent pour qu'elle me
soit pardonne.

--Comme s'il y avait du pardon ici-bas!

--Quelquefois, pour ceux qui se repentent.

--Me pardonneriez-vous,  moi, si je me repentais?

--C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.

--Seriez-vous clment et doux pour la pauvre crature dchue? Lui
tendriez-vous les deux mains comme Jsus  la femme adultre?

--Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?

--Et pour qui donc l'vangile a-t-il t crit, sinon pour les
malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et
vous me croyez plus bas tombe que je ne suis.

--C'est que vous ne vous tes montre  moi que sous les mauvais cts;
mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prt  vous rendre
justice. Voyons: si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous tes
 peu prs dcide, faute de mieux,  rintgrer le domicile conjugal?

--Je sais que vous ne me devez rien, mais...

--Dtrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me
tenir compagnie jusqu' ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma
porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire
de police. Et moi, quand vous vous promeniez  cent lieues d'ici,
j'avais le droit de vous prier  souper par l'entremise des gendarmes.
Je n'en ai pas abus, c'est une justice qu'il faut me rendre; mais rien
ne vous oblige  payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne
sommes pas lgalement spars, vous tes donc lgalement chez vous, tez
votre chapeau; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme
Jean-Pierre, que nous avons deux mille cus d'appointements pour tout
potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de
visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il ft, exposerait sa
vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu?

Elle rpondit par une explosion de joie et de reconnaissance.

Vous tes bon! vous tes grand! vous me rajeunissez de dix annes; vous
me ramenez  notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois,
grce  Dieu, il n'y a plus personne entre nous! En mme temps elle
ouvrit les bras.

Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'vangile ne va pas si loin!

La crature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et
leur dit:

Embrassez votre bonne mre; elle rentre chez nous pour la vie!

Dans la journe, Mme Gautripon s'occupa de ses malles; elle en avait
dix-sept au chemin de fer. Je m'en charge, dit l'infme; donnez-moi
seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, crivez.

Une personne qui revient  la vie honnte prie M. le directeur de
l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes dbris
de son pass.

--Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout,  quoi ressemblerai-je?
Son mari lui montra par la fentre une femme de petit employ,
trs-simple et trs-gentille:

Tchez de ressembler  cette jeune dame que tout le monde aime et
respecte ici: elle fait ses chapeaux et ses robes elle-mme.

Le sacrifice fut consomm, toutefois la belle milie ne se fit qu'un
chapeau et la moiti d'une robe: le got du travail ne revient pas 
ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'tait
pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de
confiance  l'usine; le mari tait garde-chef des magasins avec mille
cus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dvou comme un
chien  l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander o son
ancien teneur de livres avait trouv trois enfants tout venus.

Mme Gautripon supporta pendant prs d'un an la vie modeste et monotone
que son mari lui avait impose. Elle ne rendit aucun service, elle resta
fidle  son dsoeuvrement au milieu d'une population laborieuse qui
comptait maintenant mille individus des deux sexes; mais elle sut se
tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'aprs les
agitations de sa vie elle prouvait un insatiable besoin de repos. Elle
se levait tard, s'habillait rarement, sortait  peine et lisait en robe
de chambre tous les romans que le cabinet littraire put lui fournir. De
temps en temps, ce petit tre aplati et moulu semblait reprendre un
semblant de ressort: il y eut des semaines de coquetterie o elle battit
en brche le coeur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre tait si
tranquille, il poursuivait si stoquement les travaux de son mtier et
l'ducation des enfants, que madame abandonnait bientt la partie et se
replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture
alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient
quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui
manquaient. Son mari l'observait du coin de l'oeil, et sondait avec une
curiosit philosophique le vide de cette me. Le soir venu, l'infme se
disait en regagnant sa chambre: Voil encore une journe o la pauvre
diablesse n'a pas fait de mal; mais je veux tre grill comme un marron
si elle a march d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme
l-bas nos ouvrires font du fil, pour payer son logement et sa
nourriture, sans prendre plus de got  ce mtier-l qu' tout autre.
Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti?

Lorsqu'il avait t en butte  quelques agaceries, il levait les paules
et disait plus tristement encore: O nature!

Cependant, comme il avait le calme, la scurit, la considration et une
forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premires
rides de madame et les premires moustaches de Lon; mais il tait crit
que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au
malheur.

Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur
repas frugal; le pre levait les stores de toile peinte qui fermaient la
salle  manger: il s'arrta, poussa un cri de surprise et de colre et
sauta dans la cour. L'indolente milie accourut lentement pour voir ce
qui arrivait; elle n'aperut que le dos de son mari et quatre bras qui
gesticulaient au seuil de la porte charretire; au mme instant, tout
disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnatre son Brchot.

C'tait bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que
jamais. Sa toilette tait celle d'un _gentleman_ lgant et riche;
l'clat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre
disaient qu'il n'avait pas jen.

Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une
trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un ftu.

Rponds! rponds! lui cria-t-il; que viens-tu chercher ici?

--Mon pardon.

--Je te pardonne  la condition que tu t'en iras tout de suite.

--Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plante
l sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes  djeuner.
Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux djeuner, le sais-tu,
toi?

--Je m'en moque!

--Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc!
Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle
de moi?... Ah ! Jean-Pierre, j'aime  croire que tu as eu soin de mes
enfants! Combien m'en reste-t-il?

--Il t'en reste trois de plus que tu n'en mrites; c'est pourquoi tu vas
dguerpir  l'instant, sans les voir... Tu les laissais traner, tes
enfants, je les ai ramasss...

--J'tais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que
j'aime! Maintenant j'ai de l'argent; les Russes m'ont pay. Tu ne
connais pas l'empereur de Russie? Voil un homme! Ses roubles m'ont
port bonheur; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un
joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami.

--Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tche
d'oublier le chemin de ma maison.

--Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut?

--Je le prends comme il me plat, et si vous n'tes pas content, libre 
vous de retourner  votre auberge.

--Une auberge! l'_Htel d'Europe_, o j'ai dn comme chez les dieux!
Ah! Jean-Pierre! tu t'gares! tu as perdu la notion du bien et du mal.
Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce
qu'alors... oui alors... nous boirions ensemble, mon vieux.

En mme temps, il fit le geste d'embrasser l'infme, qui reut en plein
visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-coeur; mais,
surmontant aussitt son dgot, il saisit le Brchot par les paules, le
regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et rsolu:

Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur
que tu es! Les enfants sont  moi, et si je n'ai pas le pouvoir de
retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins carter de leurs
yeux ton dtestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais
encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus  un seul
homme trop bon et trop misricordieux, mais  un peuple de mille
personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux.

L-dessus, il repoussa Brchot, qui perdit l'quilibre, et il se dirigea
sur Rastoul, qui se tenait en observation tout prs de l.

Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-l? C'est un fou
dangereux, je vous le recommande.

--L'empoignerai-je, monsieur?

--Empchez-le seulement d'entrer chez nous.

--Compris...

Lon, malgr la colre qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas
du front contre le dvouement de Rastoul. Il se laissa promener par son
humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs
cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens,
frappa aux portes, cassa des vitres et rpta cent fois entre ses dents:

Imbcile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi
c'est chez moi!

Vers minuit, il commenait  mettre un air sur ces gracieuses paroles,
et il prouva le besoin de les chanter  Gautripon. Cette lucidit
spciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas
de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux _Trois-Croix_. La porte
tait bien close et le mur d'enceinte assez haut; cependant,  l'aide
d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crte
inhospitalire o les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui
firent un mdiocre accueil. L'ide fixe qui le possdait tint bon contre
les corchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un
colosse tout noir, arm d'un fusil  deux coups. Il eut la vague
perception d'une ligne droite dtermine par trois points dont le
deuxime tait le guidon de l'arme et le troisime sa propre tte.
L'instinct de conservation le poussa  se jeter en arrire, et il le fit
si prcipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice,
il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout prs d'une seconde,
et comme la pense se meut plus vite que les corps graves, il eut le
temps de faire un certain nombre de rflexions. Par exemple, il comprit
comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de
toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins
jusqu' cent. Puis il se demanda si ce voyage arien durerait
ternellement; puis il se prit  regretter qu'on ne pt le prolonger 
l'infini; une bouffe de Beaumarchais lui traversa la mmoire; il se
rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait  son affaire; puis
il cessa de penser, ou plutt ses penses s'envolrent, la cage qui les
enfermait s'tant ouverte au contact du sol.

En cette occasion, Brchot se montra plus discret qu'il ne l'avait t
de toute sa vie: il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si
tranquille qu' premire vue ils le jugrent plus que malade. On le
porta nanmoins  l'hpital, et les journaux du Nord annoncrent le
lendemain qu'un homme de trente  trente-cinq ans, bien couvert et
porteur de divers papiers au nom de Lon Brchot, avait t trouv au
pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. La prsence de
valeurs importantes dans ses poches exclut l'ide d'un crime; l'absence
de toute arme ne permet pas de supposer un suicide; quelques traces de
dgradation visibles au sommet du mur feraient croire  un accident; il
a la tte fendue; on dsespre de le sauver, et la justice informe.

Ces quelques lignes veillrent divers chos, selon l'usage. Tandis que
l'_Htel d'Europe_ faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs
habitants de Lille se rappelaient MM. Brchot pre et fils, qu'ils
avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de
fer. Les petits journaux de Paris voquaient les mille souvenirs que
Lon avait sems par la ville; ils ne se privaient pas de conter la
mystrieuse aventure qui avait motiv son clipse trois ans plus tt;
ils citaient en toutes lettres le nom et les prnoms de l'infme et
introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyes en
province, attirrent les yeux sur l'usine des _Trois-Croix_; les malins
bourgeois de Lille s'avisrent logiquement que le jeune homme n'avait
pas escalad un mur  minuit pour admirer le paysage; on dnombra les
jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait
justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de
Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerait la
profession de courtier d'assurance;  ce titre, il s'tait prsent de
nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait conduit: il croyait
donc avoir un double affront  venger. Il saisit le moment o le pauvre
homme, distrait par ses motions, passait devant le caf Bourgard, et il
lui cria: Gautripon!... L'autre, sans y penser, tourna la tte; plus de
vingt dsoeuvrs enregistrrent ce mouvement comme un aveu.

Tous ceux qui se croyaient menacs par la concurrence triomphale des
_Trois-Croix_ se ligurent contre le mari d'milie; on mit en
fermentation les ateliers voisins; il y eut un commencement de
charivari, interrompu par le bton de Rastoul et de quelques braves qui
faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien,
Jean-Pierre y avait mis bon ordre; mais la premire fois qu'il relcha
sa surveillance, elle reut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage
fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti
accoururent  la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le
premier dcida qu'il fallait s'loigner.

Mes bons amis, dit-il, je me suis sauv de Paris pour n'tre plus
infme, mais Lille n'est pas assez loin... Allons! il faut quitter la
place et chercher un pays, s'il en reste, o le bruit de mon infamie ne
soit pas encore arriv. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette
terre de Naples qui vous rapportait si peu?

--Hlas! oui; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au del
de Salerne, un vrai pays de sauvages!

--Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civiliss. On devient
trop vertueux en France, voyez-vous!

--Mais vous ne savez pas l'italien?

--Que si!

--L'italien du Tasse peut-tre, mais l-bas ils parlent un patois
mlang d'espagnol.

--Qu' cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.

--Je vous l'avais bien dit, mon oncle: il sait tout!

--L'agriculture aussi peut-tre?

--En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu thoriquement,
comme autrefois la filature.

--Peste! cela serait trop beau... Et vous auriez la fantaisie de
remplacer mon intendant?

--J'aimerais mieux vous servir de mtayer, si vous n'aviez pas peur de
me prendre  l'essai.

--Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je
vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en  Castelmonte, c'est
le nom de ma bicoque; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos
conditions par la poste: elles sont acceptes ds aujourd'hui. S'il y a
quelques avances  faire, dites-le: vous avez tellement arrondi ma
fortune que j'aurais mauvaise grce  compter avec vous.

--Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre
commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu' Castelmonte il
vous ruinera de la mme faon qu'aux _Trois-Croix_!

A quinze jours de l, le paquebot des messageries dbarqua sur le quai
de Naples une famille franaise que personne n'attendait, que personne
ne reconnut, que les oisifs du port remarqurent fort peu malgr les
grces vaporeuses de la mre et la beaut vraiment rare des trois
enfants. Le pre tait un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et
droit, d'une physionomie intelligente et rsolue, mais il avait les
cheveux presque tout blancs; ses six dernires annes comptaient double.

La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcite
qu' l'ordinaire: un roi terrible venait de mourir, un jeune homme
inconnu lui succdait; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de
rancunes, d'aspirations et de sditions fermentait autour de ce trne,
qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversrent ce grand
remue-mnage sans s'mouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un
pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages 
l'auberge, et se mit en qute d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans
peine. Le lendemain, il couchait  Salerne, et le quatrime jour il
arrivait par des chemins affreux  ce joli petit village de Castelmonte,
o il comptait vivre et mourir.

Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, mme en rve. La
voiture venait de dpasser la petite garnison d'Acquanera, occupe par
soixante hommes de pied; on avait pris un guide et trois chevaux de
renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de
rocher nu, une route indignement ravine, quand tout  coup l'horizon
s'ouvrit comme un dcor de ferie et laissa voir une vritable oasis.
C'tait une large terrasse carrment assise  mi-cte. Un palais
contemporain de Versailles se dessinait au premier plan; sur la droite
et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues sculaires; on
dcouvrait au fond un parc pais et sombre comme les bois sacrs de
l'antique Italie. La terrasse du chteau descendait en pente douce
jusqu' une sorte de rempart naturel tay d'normes contre-forts, entre
lesquels s'chappaient trois cascades cumantes.

La montagne tait haute et fire; au-dessus du chteau, les vignes et
les champs d'oliviers s'levaient par tages jusqu' la lisire d'un
vieux bois de chnes-liges qui couronnait tout. Sur les pentes
infrieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de toute
sorte o l'eau des trois cascades, savamment distribue, serpentait en
filets d'argent.

A ce spectacle, les enfants s'gosillaient en cris d'admiration, la
rveuse milie secouait sa torpeur; Gautripon se frottait les yeux: il
lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui
rservt ce paradis terrestre.

C'est bien l Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds
le long du voiturin.

--Oui, Excellence.

--Mais le village?

--Vous le verrez quand nous y serons; il est autour du palais.

--Et ce palais,  qui est-il?

--Au seigneur.

--Quel seigneur?

--On ne le connat pas; c'est le comte de Fusti ou un autre.

--Mais qui est-ce qui habite l dedans?

--L'intendant, don Angelone.

--C'est incroyable; nous serions l chez nous? Enfin, fouette cocher!
Nous verrons bien.

Ils cheminrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils
croyaient toucher du doigt. L'air tait d'une transparence et d'une
lasticit merveilleuses; on voyait un troupeau de chvres  deux
lieues, sur une autre montagne aux flancs dcharns, et l'on entendait
sonner leurs clochettes. La route tait toujours mauvaise, comme celles
qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil; mais
elle avait t savamment conduite  mi-cte par les ingnieurs franais
de 1807. Une inscription mal efface laissait encore apercevoir les noms
de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito.

On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruins et sans
toiture, qui avaient d former la grande avenue. Huit rangs de vieux
ormes noueux s'alignaient  droite et  gauche. D'un ct, le regard
s'chappait sur une admirable valle, de l'autre on voyait une ligne de
petites maisons uniformes dont chacune portait l'cusson des Fusti, deux
btons (_fustes_) d'argent sur champ de gueules et la devise _hostibus_!
Quelques femmes, entoures d'une multitude d'enfants, prenaient le frais
sur leurs portes; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui
revenaient des champs, la pioche sur l'paule, un bouquet de roses au
chapeau.

Le voiturin s'arrta sur la terrasse devant un portail magnifique o
trente btes  cornes dfilaient pour le moment sous l'oeil d'un jeune
bouvier  cheval. Gautripon s'aperut alors que les fentres du palais
taient toutes fermes par des volets, ou compltement ouvertes, sans
vitres ni chssis. La cour intrieure n'avait rien de remarquable que
deux normes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande
vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants,
s'parpillrent  la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas.
Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte  fresque,
o il y avait pour tout meuble un tabli de menuisier. Il fut bientt
rejoint par le guide, qui s'tait fait mener par le ptre au domicile de
l'intendant. Tout le monde s'y porta; c'tait une agrable maisonnette
tapisse de jasmins et de passiflores; elle avait d servir  quelque
jardinier avant la dcadence du chteau.

Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du
cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en
rvrences et en tonnements. Gautripon ne lui tait annonc que de la
veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme tait
une faon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant,
souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa
favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la
Fontaine, allongea la table en un tour de main; une vieille cuisinire
barbue apporta coup sur coup six cuelles de ptes et de viandes, dont
une brigade de maons se ft contente. Une norme fiasque de vin noir
sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros
vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effronts.

Il avait pris pour devise: rien d'inutile. Rfugi dans cet aimable
pavillon, il laissa le palais se dlabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs
le btiment tait tel que, pour l'entretenir en bon tat, il et fallu
deux fortunes princires. La dcadence datait d'un sicle et plus; le
dernier seigneur de Castelmonte n'tait qu'un arrire petit btard de
l'illustre famille qui gagna ses perons aux Vpres siciliennes en
assommant sous le bton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaeul
du jeune surnumraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et
s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Matre
Angelone n'tait pas homme  dpenser un sou pour la gloire: il aimait
mieux ruiner son prochain que lui-mme, eh! eh! et le faquin s'en
vantait plaisamment.

Je vous plains d'arriver aprs moi, disait-il  Jean-Pierre; il n'y a
plus que des os  ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans 
courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que
j'ai toujours pays rubis sur l'ongle  M. Dempoque. Quant  la rserve
des bois, vignes et pturages que j'exploite par moi-mme, j'en ai tir
ce que j'ai pu, le sol est puis, vous n'y trouverez rien  frire.
Avouez franchement que j'aurais t fou de faire le gnreux. M'en
aurait-on su gr? L'aurait-on cru? Le matre de cans n'est ni mon ami
ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est
riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de
m'crire. Si j'avais pris ses intrts contre les miens, il aurait le
droit de me faire enfermer!

--Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre
place, s'il n'y avait plus rien  prendre?

--Eh! l'habitude! On s'acoquine  ce chien de pays; mais ma fortune est
faite: j'ai gagn en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je
voulais. Tout bien dlibr, j'irai manger mes revenus  Naples. C'est
le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux
fils honorablement tablis, l'an dans la douane, le cadet dans la
police. Ah! ah!

Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquitude; il se dit
que l'homme le plus effront n'talait pas sa sclratesse pour le
simple plaisir de rcolter le mpris.

Si mon coquin avoue tous les mfaits que la loi n'a pas prvus, c'est
sans doute pour en cacher d'autres.

En effet, quand matre Angelone eut fait le tour du domaine avec le
nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montr les limites extrmes, dont
l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de
Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqu les terres qu'il exploitait
lui-mme et les champs lous aux paysans, Gautripon lia connaissance
avec les plus anciens fermiers  l'insu du fripon, qui faisait lentement
ses malles, et voici ce qu'il dcouvrit.

Sur un bien de deux mille hectares, la rserve du propritaire tait du
quart en 1835,  l'arrive de don Angelone, et les trois quarts donns 
ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait 
l'aise autour du palais dlabr. On respectait les bois, on mnageait la
terre, on bnissait le gnreux seigneur, et on lui apportait tous les
ans,  titre de don gratuit, une dme que l'intendant confisqua ds le
dbut; mais comme le seigneur, mieux renseign, pouvait la rclamer d'un
jour  l'autre, matre Angelone imagina de refuser la dme, par
grandeur, sans lever le prix des fermages: seulement il rduisit par
degrs  l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa rserve s'accrut
d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859,  l'arrive de M.
Gautripon, c'tait don Angelone qui exploitait les trois quarts du
domaine et les fermiers qui vgtaient misrablement sur le reste. Tous
les terrains de premire qualit avaient pass dans son empire; les
pentes irrigables taient  lui, les vignes  lui, les mriers et les
oliviers  lui; il faisait cultiver sa rserve par des mercenaires, et
les colons de Castelmonte, parqus en terre ingrate et taxs comme au
beau temps, migraient  leur choix, ou travaillaient pour Angelone
moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en
comptait soixante-quatre  louer.

Avec une prudence et une discrtion presque italiennes, Gautripon
confessa les fermiers un  un, descendit aux dtails, inscrivit tout, et
dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie
l'empitement norme de l'intendant. Lorsqu'il se vit arm de toutes
pices, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir 
matre Polichinelle qu'il et  s'expliquer contradictoirement avec eux.
L'accus comparut plus mort que vif et tremblant d'tre mis en pices,
mais Jean-Pierre le rassura d'un mot.

J'ai mang le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai
pas qu'on vous maltraite en ma prsence; il me rpugnerait mme de vous
faire condamner en justice, quoique les galriens de Naples soient de
petits anges auprs de vous. Je demande seulement que vous rendiez de
bonne grce une partie de ce que vous avez vol  M. Dempoque et  ces
braves gens-ci. On connat approximativement le chiffre de vos rapines;
vous vous tes vant devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est
donc au moins sept cent mille francs que vous emportez.

--Oh! monsieur, rpondit navement le coquin; presque tout est plac 
Naples.

--Vous dplacerez donc, s'il vous plat, deux cent mille francs,
moyennant quoi nous vous donnerons quittance.

Angelone poussa de grands cris, il invoqua ple-mle les saints du
paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il tait un homme mort; il
demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tte,
et il offrit cent mille francs pour ne pas dsobliger son bienfaiteur M.
Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient;
cependant, pour en finir, il descendit  cent cinquante mille. Angelone
se tut, rentra ses larmes, rpondit au paysan par une de ces grimaces
napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et cda.

Les dpouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partages;
M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la
somme se rpartit entre les fermiers sous forme de btail, de semences,
d'instruments, d'amendements et de rparations diverses. Le reste fut
dpens en travaux d'utilit commune: on mit  neuf la route
d'Acquanera, on rtablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation;
M. Gautripon btit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour
l'huile; il fit venir un matre d'cole.

Son premier acte avait t l'abandon des deux tiers de la rserve; il
dchira tous les baux signs par Angelone, distribua les terres aux
colons moyennant une redevance quitable, et doubla le revenu des
locations sans faire tort  personne. Quant aux cinq cents hectares qui
lui restaient, il rsolut de les cultiver lui-mme et de donner ce
salutaire exemple  ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme
partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et
bienfaisant tait tomb du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut
 qui migrerait vers cette terre de bndiction; le village se repeupla
en six mois. Les habitants de ces montagnes taient alors trangement
nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.

De la fin de mai 1859  l't de 1870, pendant une priode de onze
annes, l'ancien matre d'tude de la pension Mathey, l'ancien teneur de
livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_
continua ses habitudes de travail, d'pargne, de sobrit et de
renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un mtier, le plus
noble de tous, qu'il connaissait  peine en thorie, par les livres; il
appliqua de son mieux les prceptes des matres anciens et modernes; il
reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des valles; il
s'exera  l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de
mnager sa fcondit maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de
traire, sans l'puiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles
sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours rcompenss; il se
trompa souvent, souvent il fut tromp dans ses calculs les plus
irrprochables par l'injustice des lments: la grande mre a parfois
des caprices de matresse; il faut souffrir et persvrer en culture
comme en amour. En fin dernire, il eut le droit de se fliciter et de
dire: J'ai russi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il
cra plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en
cent ans. Il fit du bl, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et
une infinit de bonnes choses que les potes et les philosophes
ddaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent gure s'en passer; mais
surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le
peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'prit pour lui d'un
sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans
l'auraient appel leur pre. On lui savait peut-tre moins gr de ses
services que de l'ineffable bont qui les assaisonnait. Les services ont
besoin de se faire pardonner en ce bas monde.

Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse
marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne
regretta les dorures de l'htel Gautripon: ils avaient bien d'autres
richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc
n'tait rien moins qu'un petit Versailles bouriff, plein de mystres
et d'imprvu, fait pour donner carrire  l'imagination la plus calme et
peupler de souvenirs charmants la plus indolente mmoire. Oh! ces
grottes tapisses de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces
cavernes en rocaille o les arbustes ples avaient pouss, et ces gros
chnes o le temps avait creus des cavernes! Et les statues de marbre
blanc drapes de mousse verte, et les vieux murs paillets d'or au
printemps par un million de girofles! et les grands orangers qui
laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites ttes, si le vent
soufflait un peu fort! et l'norme figuier o grondait tous les matins
le roucoulement srieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par
accident, on prenait la rcration dans un immense salon du palais,
parmi cinquante chevaliers bards de fer qui en ouvraient cinquante
autres  coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau.
La vote tait peuple de belles dames en robes volantes qui portaient 
bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui
nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets
athltiques.

L'cole des trois mignons tait partout. Le pre les emmenait dans les
champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la
mtaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en
poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odysse_ par exemple
ou le pome de Lucrce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine,
_Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George
Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la
petite milie recevait la mme ducation que ses frres.

Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il
faut donc la tailler sur le mme patron que les hommes: sinon, gare 
l'toffe ou gare  la doublure!

Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la thorie
aventureuse de son pre. A dix-huit ans elle tait grande, belle,
vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse,
allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais
la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meubl son esprit de ces
cinq ou six rouleaux d'orgues mcaniques qui jouent  point nomm les
airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre  l'analyse la plus
svre sans trouver dans toute sa personne un atome de banalit.

Lon,  vingt ans, faisait dj un homme assez complet. Les Parisiens du
bois de Boulogne l'auraient trouv correct, lgant et solide  cheval;
les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient got comme
humaniste; les paysans de Castelmonte s'tonnaient qu'un adolescent de
cet ge ft non-seulement plus expriment, mais plus infatigable aux
rudes besognes que le mieux bti d'entre eux; sa famille adorait en lui
je ne sais quelle imptuosit gnreuse qui l'enlevait  tout propos
dans la sphre des sentiments suprieurs. C'tait un coeur ail, qu'on
me passe le mot: j'ai vu des coeurs  quatre pattes et j'en ai touch du
pied qui rampaient. Cet aimable Lon semblait avoir fondu dans sa figure
les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de
l'homme qui n'tait pas son pre. Gautripon se mirait en lui et disait
mlancoliquement en _a parte_: Je saurai dsormais comment les vierges
enfantent. Ce que j'ai mpris longtemps comme une fable grossire est
le plus pur symbole de l'ducation.

Cette clbre chastet dont l'infme n'avait pas dmordu fut un jour
srieusement prouve. Mme Gautripon n'avait plus mme un cabinet de
lecture  porte pour amuser son dsoeuvrement. Elle se faisait bien
envoyer ce qu'on imprimait  Paris; mais la littrature  passions tait
en grve. La blonde exile de Castelmonte comparait son coeur  une
place que l'ennemi prend par famine, et par surcrot de disgrce
l'ennemi mme lui manquait! Pas un chteau dans les environs, pas mme
un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison
d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de
rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait  douze moines
mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de
Franois II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada
qu'elle l'aimait, et dcida que, bon gr, mal gr, il payerait pour tout
le monde. Cette crise, d'un genre absolument indit, se dclara en 1870,
dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait
quarante ans, l'ge o les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint
plus aux soupirs touffs, aux oeillades timides, aux dclarations
vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il tait
beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais
qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effronte se piquait au
jeu, elle inventait des reprsailles hardies et parfois spirituelles:
par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses
lorsque les enfants taient l et qu'on ne pouvait devant eux ni
s'expliquer ni se dfendre.

Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil
brillait d'un clat que les yeux des poupes n'ont jamais eu; la bouche
s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? apptissant. Un
homme ordinaire l'et trouve irrsistible, mais Gautripon avait l'me
plus fortement trempe que le commun des hommes. La comdie se dnoua un
soir par une scne assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur.
Un soir d'orage la poupe se jeta, tremblante et court vtue, dans
l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reut une douche
de mpris qui mit un terme  ses fantaisies en glaant la moelle de ses
os.

Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir t vingt ans
votre mari? Moi, votre amant? Il me manque,  votre avis, ce comble de
honte?... Mais, malheureuse crature, vous ne voyez donc pas que ma vie
ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement
j'amnistierais votre pass, mais je corromprais le peu de bien que j'ai
pu faire ici-bas!

Quatre ou cinq mois aprs cette victoire domestique, Gautripon et son
fils an, monts sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du march de
Salerne quand l'honnte fermier de Castelmonte, pris d'un tourdissement
soudain, perdit les triers et tomba sur la route. L'insolation produit
souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte  son compte un
crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Franais
avaient djeun chez l'ancienne camriste de don Angelone,  l'auberge
de Saint Janvier, et que don Angelone tait capable de tout. Le jeune
homme ne pensa qu' secourir son pre, il le porta entre ses bras
jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec
l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal
fit des progrs si rapides que les mdecins de la ville, mands en toute
hte, arrivrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au
moment de mourir. Il vit son fils  genoux, qui lui baisait les mains en
sanglotant:

Ne pleure pas, dit-il. coute-moi plutt et tche de vieillir de vingt
ans en cinq minutes. Te voil chef de famille, mon mignon. Je te confie
ta soeur, ton jeune frre et... ta mre. Vous resterez  Castelmonte,
vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tche
que les paysans soient heureux. Ne t'inquite pas d'amasser de l'argent,
vous tes riches. Je vous l'ai cach jusqu'ici, n'en dis rien  ton
frre et  ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions
l-bas, dans mon bureau. Ta mre, elle, n'a rien; je la fie  votre
dvouement, il me plat de penser qu'elle vous devra le repos et
l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous
l'exemple que je vous ai donn.

--Mon pre! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre
tous les hommes!

--Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux  entendre. A mes yeux, je suis
un pauvre diable, et ma vie a t quelque chose de trs-humble; mais je
ne me plains pas: j'ai marqu par un peu de bien mon passage sur la
terre; j'ai lev trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tche est
faite. Toi, mon Lon, je te bnis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de
prfrer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher
fils. Pour toi, pour milie, pour douard... pour qui encore? Oui, pour
ta mre. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es,
pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux!




VIII


Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un
couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera
 Castelmonte. Les voyageurs taient deux poux de rencontre, un
horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portire et une
vieille demoiselle pltre qui achevait le petit monsieur.

L'homme (passez-moi le mot) avait trouv quelques millions dans le cabas
d'une cuisinire pouse _in extremis_ par un clbre coquin de la
bourse. Cet argent le condamnait  faire ce qu'on appelle assez
improprement la vie; le sang ladre, vici et vicieux de ses auteurs le
condamnait  mourir jeune, et les mdecins  la mode, pour se
dbarrasser de lui, l'envoyaient tousser son me au fin fond de l'Italie
mridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade
parmi les cratures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle
Aurlia, surnomme l'Ogre parce qu'elle avait dvor cent cinquante
petits jeunes gens, accepta la corve moyennant une reconnaissance d'un
demi-million souscrite par devant notaire.

L'Ogre tait cite  bon droit comme un des tres les plus spirituels de
son espce. Elle savait chanter aprs boire la posie alliace des
Alcazars et des Eldorados, son rpertoire de calembours approximatifs et
de plaisanteries  trois sous la ligne tonnait les garons de nuit dans
les restaurants  la mode. Mais un tte--tte de deux mois puisa
toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet
inpuisable elle se mit  rdiger verbalement les mmoires de son
alcve. L'affreux petit phtisique coutait volontiers cette chronique
des anciens jours, comme un roi prend plaisir  feuilleter l'histoire
fabuleuse de ses anctres.

En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entam le rcit de ses
aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle
amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses
yeux enlumins; les ftes, les bijoux, les terrains au parc des Princes
et les autres splendeurs dont il l'avait paye; elle contait enfin
qu'elle tait sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en
avait promis d'autres, quand le pauvre garon mourut assassin par un
vil spadassin. Comme elle achevait la lgende du sclrat introuvable et
impuni, la chaise s'arrta devant un petit cimetire, le courrier
descendit du sige et dit: Si monsieur et madame ont la curiosit de
voir le tombeau d'un Franais? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec
deux figures sculptes par le clbre Pignatelli; il a cot deux mille
ducats de Naples.

Le voyageur fit la grimace et rpondit en imitant un comique du
Palais-Royal:

Si tu n'as qu'un tombeau  nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon
bonhomme.

--Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgr toi.

Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable
dialogue:

Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-l! Juste au moment o nous
en parlions!... On mettrait a dans une pice, personne ne voudrait
croire que c'est arriv.

--Dis donc, mais ce n'est peut-tre pas le tien?

--Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien a; le nom, les
prnoms, l'ge et tout. Gredin, va!

--Aprs? puisqu'il est mort!

--C'est gal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon?

--Voil!

L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gt_ et le nom du mort elle
crivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large:

  L'INFAME.

A cinq cents pas du cimetire, la chaise de poste rencontra un jeune
homme, une jeune fille et un enfant, tous en deuil, qui descendaient
gravement la route avec des couronnes dans la main.


FIN


COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN





End of the Project Gutenberg EBook of L'infme, by Edmond About

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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