The Project Gutenberg EBook of Le Ventre de Paris, by Emile Zola

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Title: Le Ventre de Paris

Author: Emile Zola

Release Date: September, 2004  [EBook #6470]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on December 18, 2002]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE VENTRE DE PARIS ***




Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles
Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of
gallica.bnf.fr.







LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS SECOND EMPIRE




LE VENTRE DE PARIS

PAR

EMILE ZOLA





I


Au milieu du grand silence, et dans le desert de l'avenue, les
voitures de maraichers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmes
de leurs roues, dont les echos battaient les facades des maisons,
endormies aux deux bords, derriere les lignes confuses des ormes. Un
tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly,
s'etaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui
descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tete
basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montee
ralentissait encore. En haut, sur la charge des legumes, allonges a
plat ventre, couverts de leur limousine a petites raies noires et
grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec
de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, eclairait les clous d'un
soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette,
entrevus dans cette floraison enorme des bouquets rouges des carottes,
des bouquets blancs des navets, des verdures debordantes des pois et
des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en
arriere, des ronflements lointains de charrois annoncaient des convois
pareils, tout un arrivage traversant les tenebres et le gros sommeil
de deux heures du matin, bercant la ville noire du bruit de cette
nourriture qui passait.

Balthazar, le cheval de madame Francois, une bete trop grasse, tenait
la tete de la file. Il marchait, dormant a demi, dodelinant des
oreilles, lorsque, a la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de
peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres betes vinrent
donner de la tete contre le cul des voitures, et la file s'arreta,
avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des
charretiers reveilles. Madame Francois, adossee a une planchette
contre ses legumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur
jetee a gauche par la petite lanterne carree, qui n'eclairait guere
qu'un des flancs luisants de Balthazar.

-- Eh! la mere, avancons! cria un des hommes, qui s'etait mis a genoux
sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.

Elle s'etait penchee, elle avait apercu, a droite, presque sous les
pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.

-- On n'ecrase pas le monde, dit-elle, en sautant a terre.

C'etait un homme vautre tout de son long, les bras etendus, tombe la
face dans la poussiere. Il paraissait d'une longueur extraordinaire,
maigre comme une branche seche; le miracle etait que Balthazar ne
l'eut pas casse en deux d'un coup de sabot. Madame Francois le crut
mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle
etait chaude.

-- Eh! l'homme! dit-elle doucement.

Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui etait agenouille dans
ses legumes, reprit de sa voix enrouee:

-- Fouettez donc, la mere!... Il en a plein son sac, le sacre porc!
Poussez-moi ca dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les
yeux. Il regardait madame Francois d'un air effare, sans bouger. Elle
pensa qu'il devait etre ivre, en effet.

-- Il ne faut pas rester la, vous allez vous faire ecraser, lui
dit-elle... Ou alliez-vous?

-- Je ne sais pas..., repondit-il d'une voix tres-basse. Puis, avec
effort, et le regard inquiet:

-- J'allais a Paris, je suis tombe, je ne sais pas...

Elle le voyait mieux, et il etait lamentable, avec son pantalon noir,
sa redingote noire, tout effiloques, montrant les secheresses des os.
Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les
sourcils, decouvrait deux grands yeux bruns, d'une singuliere douceur,
dans un visage dur et tourmente. Madame Francois pensa qu'il etait
vraiment trop maigre pour avoir bu.

-- Et ou alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.

Il ne repondit pas tout de suite; cet interrogatoire le genait. Il
parut se consulter; puis, en hesitant:

-- Par la, du cote des Halles.

Il s'etait mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de
vouloir continuer son chemin. La maraichere le vit qui s'appuyait en
chancelant sur le brancard de la voiture.

-- Vous etes las?

-- Oui, bien las, murmura-t-il.

Alors, elle prit une voix brusque et comme mecontente. Elle le poussa,
en disant:

-- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un
temps, la!... Je vais aux Halles, je vous deballerai avec mes legumes.

Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le
jeta sur les carottes et les navets, tout a fait fachee, criant:

-- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embetez, mon
brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous
reveillerai.

Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant
les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant,
dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit
son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues
les facades endormies. Les charretiers recommencerent leur somme sous
leurs limousines. Celui qui avait interpelle la maraichere,
s'allongea, en grondant:

-- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la
constance, vous, la mere!

Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tete
basse. L'homme que madame Francois venait de recueillir, couche sur le
ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui
emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfoncait au beau milieu
des carottes, dont les bottes montaient et s'epanouissaient; et, les
bras elargis, extenue, embrassant la charge enorme des legumes, de
peur d'etre jete a terre par un cahot, il regardait, devant lui, les
deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se
confondaient, tout la-haut, dans un pullulement d'autres lumieres. A
l'horizon, une grande fumee blanche flottait, mettait Paris dormant
dans la buee lumineuse de toutes ces flammes.

-- Je suis de Nanterre, je me nomme madame Francois, dit la
maraichere, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre
homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et
vous?

-- Je me nomme Florent, je viens de loin..., repondit l'inconnu avec
embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigue, que cela m'est
penible de parler.

Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lachant un peu les
guides sur l'echine de Balthazar, qui suivait son chemin en bete
connaissant chaque pave. Florent, les yeux sur l'immense lueur de
Paris, songeait a cette histoire qu'il cachait. Echappe de Cayenne, ou
les journees de decembre l'avaient jete, rodant depuis deux ans dans
la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la
police imperiale, il avait enfin devant lui la chere grande ville,
tant regrettee, tant desiree. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie
paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il
serait mort, la-bas. Et il se rappelait son arrivee au Havre,
lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son
mouchoir. Jusqu'a Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il
lui restait a peine trente sous, il repartit a pied. Mais, a Vernon,
il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il
croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fosse. Il avait du
montrer a un gendarme les papiers dont il s'etait pourvu. Tout cela
dansait dans sa tete. Il etait venu de Vernon sans manger, avec des
rages et des desespoirs brusques qui le poussaient a macher les
feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait a marcher, pris de
crampes et de souleurs, le ventre plie, la vue troublee, les pieds
comme tires, sans qu'il en eut conscience, par cette image de Paris,
au loin, tres-loin, derriere l'horizon, qui l'appelait, qui
l'attendait. Quand il arriva a Courbevoie, la nuit etait tres-sombre.
Paris, pareil a un pan de ciel etoile tombe sur un coin de la terre
noire, lui apparut severe et comme fache de son retour. Alors, il eut
une faiblesse, il descendit la cote, les jambes cassees. En traversant
le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la
Seine roulant des flots d'encre, entre les masses epaissies des rives;
un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant,
il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui
paraissait demesuree. Les centaines de lieues qu'il venait de faire
n'etaient rien; ce bout de route le desesperait, jamais il
n'arriverait a ce sommet, couronne de ces lumieres. L'avenue plate
s'etendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses
larges trottoirs grisatres, taches de l'ombre des branches, les trous
sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses
tenebres; et les becs de gaz, droits, espaces regulierement, mettaient
seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce desert de mort.
Florent n'avancait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait
Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur
oeil unique, couraient a droite et a gauche, en emportant la route; il
trebucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les
paves.

A present, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il
trouvait d'une mollesse de plume. Il avait leve un peu le menton, pour
voir la buee lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs
devines a l'horizon. Il arrivait, il etait porte, il n'avait qu'a
s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche
sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim
s'etait reveillee, intolerable, atroce. Ses membres dormaient; il ne
sentait en lui que son estomac, tordu, tenaille comme par un fer
rouge. L'odeur fraiche des legumes dans lesquels il etait enfonce,
cette senteur penetrante des carottes, le troublait jusqu'a
l'evanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre
ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour
l'empecher de crier. Et, derriere, les neuf autres tombereaux, avec
leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements
d'artichauts, de salades, de celeris, de poireaux, semblaient rouler
lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim,
sous un eboulement de mangeaille. Il y eut un arret, un bruit de
grosses voix; c'etait la barriere, les douaniers sondaient les
voitures. Puis, Florent entra dans Paris, evanoui, les dents serrees,
sur les carottes.

-- Eh! l'homme, la-haut! cria brusquement madame Francois.

Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se
mit sur son seant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il
etait tout hebete. La maraichere le fit descendre, en lui disant:

-- Vous allez m'aider a decharger, hein?

Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui
portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fachait, tapait
du bout de sa canne sur le trottoir.

-- Allons donc, allons donc, plus vite que ca! Faites avancer la
voiture... Combien avez-vous de metres? Quatre, n'est-ce pas?

Il delivra un bulletin a madame Francois, qui sortit des gros sous
d'un petit sac de toile. Et il alla se facher et taper de sa canne un
peu plus loin. La maraichere avait pris Balthazar par la bride, le
poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la
planche de derriere enlevee, apres avoir marque ses quatre metres sur
le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui
passer les legumes, bottes par bottes. Elle les rangea methodiquement
sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de facon a
encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singuliere
promptitude tout un etalage, qui ressemblait, dans l'ombre, a une
tapisserie aux couleurs symetriques. Quand Florent lui eut donne une
enorme brassee de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda
encore un service.

-- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je
vais remiser la voiture.... C'est a deux pas, rue Montorgueil, au
Compas d'or.

Il lui assura qu'elle pouvait etre tranquille. Le mouvement ne lui
valait rien; il sentait sa faim se reveiller, depuis qu'il se remuait.
Il s'assit contre un tas de choux, a cote de la marchandise de madame
Francois, en se disant qu'il etait bien la, qu'il ne bougerait plus,
qu'il attendrait. Sa tete lui paraissait toute vide, et il ne
s'expliquait pas nettement ou il se trouvait. Des les premiers jours
de septembre, les matinees sont toutes noires. Des lanternes, autour
de lui, filaient doucement, s'arretaient dans les tenebres. Il etait
au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfoncait
en pleine nuit, tres-loin. Lui, ne distinguait guere que la
marchandise qu'il gardait. Au dela, confusement, le long du carreau,
des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussee, de
grands profils grisatres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout
a l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de betes
attelees qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une piece de
bois ou d'une chaine de fer tombant sur le pave, l'eboulement sourd
d'une charretee de legumes, le dernier ebranlement d'une voiture
buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore
endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable reveil,
dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre fremissante.
Florent, en tournant la tete, apercut, de l'autre cote de ses choux,
un homme qui ronflait, roule comme un paquet dans une limousine, la
tete sur des paniers de prunes. Plus pres, a gauche, il reconnut un
enfant d'une dizaine d'annees, assoupi avec un sourire d'ange, dans le
creux de deux montagnes de chicorees. Et, au ras du trottoir, il n'y
avait encore de bien eveille que les lanternes dansant au bout de bras
invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui trainait la, gens et
legumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'etait,
aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits
superposes lui semblaient grandir, s'etendre, se perdre, au fond d'un
poudroiement de lueurs. Il revait, l'esprit affaibli, a une suite de
palais, enormes et reguliers, d'une legerete de cristal, allumant sur
leurs facades les mille raies de flamme de personnes continues et sans
fin. Entre les aretes fines des piliers, ces minces barres jaunes
mettaient des echelles de lumiere, qui montaient jusqu'a la ligne
sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits
superieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses a jour de
salles immenses, ou trainaient, sous le jaunissement du gaz, un
pele-mele de formes grises, effacees et dormantes. Il tourna la tete,
fache d'ignorer ou il etait, inquiete par cette vision colossale et
fragile; et, comme il levait les yeux, il apercut le cadran lumineux
de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'eglise. Cela l'etonna
profondement. Il etait a la pointe Saint-Eustache.

Cependant, madame Francois etait revenue. Elle discutait violemment
avec un homme qui portait un sac sur l'epaule, et qui voulait lui
payer ses carottes un sou la botte.

-- Tenez, vous n'etes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez
quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... A deux sous, si
vous voulez.

Et, comme l'homme s'en allait:

-- Les gens croient que ca pousse tout seul, vraiment... Il peut en
chercher, des carottes a un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous
verrez qu'il reviendra.

Elle s'adressait a Florent. Puis, s'asseyant pres de lui:

-- Dites donc, s'il y a longtemps que vous etes absent de Paris, vous
ne connaissez peut-etre pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au
plus que c'est bati... La, tenez, le pavillon qui est a cote de nous,
c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la maree, la
volaille, et, derriere, les gros legumes, le beurre, le fromage... Il
y a six pavillons, de ce cote-la; puis, de l'autre cote, en face, il y
en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallee... C'est
tres-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on
batira encore deux pavillons, en demolissant les maisons, autour de la
Halle au ble. Est-ce que vous connaissiez tout ca?

-- Non, repondit Florent, j'etais a l'etranger... Et cette grande rue,
celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?

-- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine
et qui arrive jusqu'ici, a la rue Montmartre et a la rue
Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite
reconnu.

Elle se leva, en voyant une femme penchee sur ses navets.

-- C'est vous, mere Chantemesse? dit-elle amicalement.

Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'etait la qu'une
bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 decembre.
Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant
doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que
l'Elysee promenait sur le pave pour se faire prendre au serieux,
lorsque les soldats avaient balaye les trottoirs, a bout portant,
pendant un quart d'heure. Lui, pousse, jete a terre, tomba au coin de
la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolee passait sur
son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il
n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune
femme, en chapeau rose, dont le chale glissait, decouvrant une guimpe
plissee a petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux
balles etaient entrees; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune
femme, pour degager ses jambes, deux filets de sang coulerent des
trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou,
sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il roda, la tete
perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes,
avec sa face toute pale, ses grands yeux bleus ouverts, ses levres
souffrantes, son etonnement d'etre morte, la, si vite. Il etait
timide; a trente ans, il n'osait regarder en face les visages de
femme, et il avait celui-la, pour la vie, dans sa memoire et dans son
coeur. C'etait comme une femme a lui qu'il aurait perdue. Le soir,
sans savoir comment, encore dans l'ebranlement des scenes horribles de
l'apres-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin,
ou des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les
accompagna, les aida a arracher quelques paves, s'assit sur la
barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se
battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas meme un
couteau sur lui; il etait toujours nu-tete. Vers onze heures, il
s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche a petits
plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang.
Lorsqu'il se reveilla, il etait tenu par quatre sergents de ville qui
le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient
pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et
faillirent l'etrangler, quand ils s'apercurent qu'il avait du sang aux
mains. C'etait le sang de la jeune femme.

Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran
lumineux de Saint-Eustache, sans meme voir les aiguilles. Il etait
pres de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame Francois
causait avec la mere Chantemesse, debout, discutant le prix de la
botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manque le
fusiller la, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes
venait d'y casser la tete a cinq malheureux, pris a une barricade de
la rue Greneta. Les cinq cadavres trainaient sur le trottoir, a un
endroit ou il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses.
Lui, echappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que
des epees. On le conduisit a un poste voisin, en laissant au chef du
poste cette ligne ecrite au crayon sur un chiffon de papier: " Pris
les mains couvertes de sang. Tres-dangereux. " Jusqu'au matin, il fut
traine de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui
avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste
de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils
avaient deja allume le falot, quand l'ordre vint de conduire les
prisonniers au Depot de la prefecture de police. Le surlendemain, il
etait dans une casemate du fort de Bicetre. C'etait depuis ce jour
qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la
faim ne l'avait plus quitte. Ils se trouvaient une centaine parques au
fond de cette cave, sans air, devorant les quelques bouchees de pain
qu'on leur jetait, ainsi qu'a des betes enfermees. Lorsqu'il parut
devant un juge d'instruction, sans temoins d'aucune sorte, sans
defenseur, il fut accuse de faire partie d'une societe secrete; et,
comme il jurait que ce n'etait pas vrai, le juge tira de son dossier
le chiffon de papier: " Pris les mains couvertes de sang.
Tres-dangereux. " Cela suffit. On le condamna a la deportation. Au
bout de six semaines, en janvier, un geolier le reveilla, une nuit,
l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres
prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les
pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de
gendarmes, fusils charges. Ils traverserent le pont d'Austerlitz,
suivirent la ligne des boulevards, arriverent a la gare du Havre.
C'etait une nuit heureuse de carnaval; les fenetres des restaurants du
boulevard luisaient; a la hauteur de la rue Vivienne, a l'endroit ou
il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image,
Florent apercut, au fond d'une grande caleche, des femmes masquees,
les epaules nues, la voix rieuse, se fachant de ne pouvoir passer,
faisant les degoutees devant " ces forcats qui n'en finissaient
plus. " De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchee de
pain, pas un verre d'eau; on avait oublie de leur distribuer des
rations avant le depart. Ils ne mangerent que trente-six heures plus
tard, quand on les eut entasses dans la cale de la fregate _le
Canada_.

Non, la faim ne l'avait plus quitte. Il fouillait ses souvenirs, ne se
rappelait pas une heure de plenitude. Il etait devenu sec, l'estomac
retreci, la peau collee aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe,
debordant de nourriture, au fond des tenebres; il y rentrait, sur un
lit de legumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il
sentait pulluler autour de lui et qui l'inquietait. La nuit heureuse
de carnaval avait donc continue pendant sept ans. Il revoyait les
fenetres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville
gourmande qu'il avait laissee par cette lointaine nuit de janvier; et
il lui semblait que tout cela avait grandi, s'etait epanoui dans cette
enormite des Halles, dont il commencait a entendre le souffle
colossal, epais encore de l'indigestion de la veille.

La mere Chantemesse s'etait decidee a acheter douze bottes de navets.
Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait
encore sa large taille; et elle restait la, causant toujours, de sa
voix trainante. Quand elle fut partie, madame Francois vint se
rasseoir a cote de Florent, en disant:

-- Cette pauvre mere Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans.
J'etais gamine, qu'elle achetait deja ses navets a mon pere. Et pas un
parent avec ca, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassee je ne sais ou,
et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas,
elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais
pas rester dans ce diable de Paris, toute la journee, sur un trottoir.
Si l'on y avait quelques parents, au moins!

Et, comme Florent ne causait guere:

-- Vous avez de la famille a Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

Il parut ne pas entendre. Sa mefiance revenait. Il avait la tete
pleine d'histoires de police, d'agents guettant a chaque coin de rue,
de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres
diables. Elle etait tout pres de lui, elle lui semblait pourtant bien
honnete, avec sa grande figure calme, serree au front par un foulard
noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle
de sa vie en plein air et de sa virilite adoucie par des yeux noirs
d'une tendresse charitable. Elle etait certainement tres-curieuse,
mais d'une curiosite qui devait etre toute bonne.

Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:

-- Moi, j'ai eu un neveu a Paris. Il a mal tourne, il s'est engage...
Enfin, c'est heureux quand on sait ou descendre. Vos parents,
peut-etre, vont etre bien surpris de vous voir. Et c'est une joie
quand on revient, n'est-ce pas?

Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyee sans doute
par son extreme maigreur, sentant que c'etait un " monsieur, " sous sa
lamentable defroque noire, n'osant lui mettre une piece blanche dans
la main.

Enfin, timidement:

-- Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque
chose...

Mais il refusa avec une fierte inquiete; il dit qu'il avait tout ce
qu'il lui fallait, qu'il savait ou aller. Elle parut heureuse, elle
repeta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-meme sur son sort:

-- Ah! bien, alors, vous n'avez qu'a attendre le jour.

Une grosse cloche, au-dessus de la tete de Florent, au coin du
pavillon des fruits, se mit a sonner. Les coups, lents et reguliers,
semblaient eveiller de proche en proche le sommeil trainant sur le
carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers,
les coups de fouet, les ecrasements du pave sous le fer des roues et
le sabot des betes, grandissaient; et les voitures n'avancaient plus
que par secousses, prenant la file, s'etendant au dela des regards,
dans des profondeurs grises, d'ou montait un brouhaha confus. Tout le
long de la rue du Pont-Neuf, on dechargeait, les tombereaux accules
aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serres, ranges comme dans une
foire. Florent s'interessa a une enorme voiture de boueux, pleine de
choux superbes, qu'on avait eu grand'peine a faire reculer jusqu'au
trottoir; la charge depassait un grand diable de bec de gaz plante a
cote, eclairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se
rabattaient comme des pans de velours gros vert, decoupe et gaufre.
Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile
bleue, montee dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux epaules,
les prenait un a un, les lancait a quelqu'un que l'ombre cachait, en
bas. La petite, par moments, perdue, noyee, glissait, disparaissait
sous un eboulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des
verdures epaisses; elle riait, et les choux se remettaient a voler, a
passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement.
Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya.

Sur le carreau, les tas decharges s'etendaient maintenant jusqu'a la
chaussee. Entre chaque tas, les maraichers menageaient un etroit
sentier pour que le monde put circuler. Tout le large trottoir,
couvert d'un bout a l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des
legumes. On ne voyait encore, dans la clarte brusque et tournante des
lanternes, que l'epanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les
verts delicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat
des navets; et ces eclairs de couleurs intenses filaient le long des
tas, avec les lanternes. Le trottoir s'etait peuple; une foule
s'eveillait, allait entre les marchandises, s'arretant, causant,
appelant. Une voix forte, au loin, criait: " Eh! la chicoree! " On
venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros legumes; les
revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noue sur
leur caraco noir, et les jupes relevees par des epingles pour ne pas
se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs
achats les grandes hottes des porteurs posees a terre. Du pavillon a
la chaussee, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des tetes
cognees, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant a discuter un
quart d'heure pour un sou. Et Florent s'etonnait du calme des
maraicheres, avec leurs madras et leur teint hale, dans ce chipotage
bavard des Halles.

Derriere lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les
fruits. Des rangees de bourriches, de paniers bas, s'alignaient,
couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop mures
trainait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps,
lui fit tourner la tete. Il vit une adorable petite femme brune,
assise par terre, qui marchandait.

-- Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis?

L'homme, enfoui dans une limousine, ne repondait pas, et la jeune
femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait:

-- Dis, Marcel, cent sous ce panier-la, et quatre francs l'autre, ca
fait-il neuf francs qu'il faut le donner?

Un nouveau silence se fit:

-- Alors qu'est-ce qu'il faut te donner?

-- Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules,
qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette?

La jeune femme se mit a rire, en tirant une grosse poignee de monnaie.

-- Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinee... Il pretend
que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler.

Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits
qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur legerete noire, avec
les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues
couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin,
restaient deserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs
trottoirs. A la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands
de vins otaient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de
gaz allumes, trouaient les tenebres, le long des maisons grises.
Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, a gauche, toute
pleine et toute doree de la derniere cuisson, et il croyait sentir la
bonne odeur du pain chaud. Il etait quatre heures et demie.

Cependant, madame Francois s'etait debarrassee de sa marchandise. Il
lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec
son sac.

-- Eh bien, ca va-t-il a un sou? dit-il.

-- J'etais bien sure de vous revoir, vous, repondit tranquillement la
maraichere. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes.

-- Ca fait dix-sept sous.

-- Non, trente-quatre.

Ils tomberent d'accord a vingt-cinq. Madame Francois etait pressee de
s'en aller. Lorsque Lacaille se fut eloigne, avec ses carottes dans
son sac:

-- Voyez-vous, il me guettait, dit-elle a Florent. Ce vieux-la _rale_
sur tout le marche; il attend quelquefois le dernier coup de cloche,
pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! ca se
chamaille pour deux liards, et ca va boire le fond de sa bourse chez
le marchand de vin.

Quand madame Francois parlait de Paris, elle etait pleine d'ironie et
de dedain; elle le traitait en ville tres-eloignee, tout a fait
ridicule et meprisable, dans laquelle elle ne consentait a mettre les
pieds que la nuit.

-- A present, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau
pres de Florent, sur les legumes d'une voisine.

Florent baissait la tete, il venait de commettre un vol. Quand
Lacaille s'en etait alle, il avait apercu une carotte par terre. Il
l'avait ramassee, il la tenait serree dans sa main droite. Derriere
lui, des paquets de celeris, des tas de persil mettaient des odeurs
irritantes qui le prenaient a la gorge.

-- Je vais m'en aller, repeta madame Francois.

Elle s'interessait a cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce
trottoir, dont il n'avait pas remue. Elle lui fit de nouvelles offres
de service; mais il refusa encore, avec une fierte plus apre. Il se
leva meme, se tint debout, pour prouver qu'il etait gaillard. Et,
comme elle tournait la tete, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il
dut la garder un instant, malgre l'envie terrible qu'il avait de
serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle
l'interrogeait, avec sa curiosite de brave femme. Lui, pour ne pas
parler, repondait par des signes de tete. Puis, doucement, lentement,
il mangea la carotte.

La maraichere allait decidement partir, lorsqu'une voix forte dit tout
a cote d'elle:

-- Bonjour, madame Francois.

C'etait un garcon maigre, avec de gros os, une grosse tete, barbu, le
nez tres-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de
feutre noir, roussi, deforme, et se boutonnait au fond d'un immense
paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient deteint en larges
trainees verdatres. Un peu courbe, agite d'un frisson d'inquietude
nerveuse qui devait lui etre habituel, il restait plante dans ses gros
souliers laces; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.

-- Bonjour, monsieur Claude, repondit gaiement la maraichere. Vous
savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'etes pas venu, j'ai
gare votre toile; je l'ai accrochee a un clou, dans ma chambre.

-- Vous etes trop bonne, madame Francois, j'irai terminer mon etude,
un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand
prunier a encore toutes ses feuilles?

-- Certainement.

-- C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il
fera bien, a gauche du poulailler. J'ai reflechi a ca toute la
semaine... Hein! les beaux legumes, ce matin je suis descendu de bonne
heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces
gredins de choux.

Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La maraichere
reprit:

-- Eh bien, je m'en vais. Adieu... A bientot, monsieur Claude!

Et comme elle partait, presentant Florent au jeune peintre:

-- Tenez, voila monsieur qui revient de loin, parait-il. Il ne se
reconnait plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-etre lui
donner un bon renseignement.

Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble.
Claude regardait Florent avec interet; cette longue figure, mince et
flottante, lui semblait originale. La presentation de madame Francois
suffisait; et, avec la familiarite d'un flaneur habitue a toutes les
rencontres de hasard, il lui dit tranquillement:

-- Je vous accompagne. Ou allez-vous?

Florent resta gene. Il se livrait moins vite; mais, depuis son
arrivee, il avait une question sur les levres. Il se risqua, il
demanda, avec la peur d'une reponse facheuse:

-- Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?

-- Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris,
cette rue-la! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des
ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop
mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est
la que vous allez?

Florent, soulage, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette
existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part a aller. Toute
sa mefiance se reveillait devant l'insistance de Claude.

-- Ca ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de meme rue Pirouette.
La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est a deux pas.

Il dut le suivre. Ils marchaient cote a cote, comme deux camarades,
enjambant les paniers et les legumes. Sur le carreau de la rue
Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, ranges en
piles comme des boulets, avec une regularite surprenante. Les chairs
blanches et tendres des choux s'epanouissaient, pareilles a d'enormes
roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient
a des bouquets de mariee, alignes dans des jardinieres colossales.
Claude s'etait arrete, en poussant de petits cris d'admiration.

Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un
seul bec de gaz brulait dans un coin. Les maisons, tassees, renflees,
avancaient leurs auvents comme " des ventres de femme grosse, " selon
l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arriere,
s'appuyaient aux epaules les unes des autres. Trois ou quatre, au
contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient pres de tomber sur le
nez. Le bec de gaz en eclairait une, tres-blanche, badigeonnee a neuf,
avec sa taille de vieille femme cassee et avachie, toute poudree a
blanc, peinturluree comme une jeunesse. Puis la file bossuee des
autres s'en allait, s'enfoncant en plein noir, lezardee, verdie par
les ecoulements des pluies, dans une debandade de couleurs et
d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'etait arrete
au coin de la rue de Mondetour, en face de l'avant-derniere maison, a
gauche. Les trois etages dormaient, avec leurs deux fenetres sans
persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tires derriere les
vitres; en haut, sur les rideaux de l'etroite fenetre du pignon, une
lumiere allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait
lui causer une emotion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'etait un
marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la
table d'etalage, des pates d'epinards et de chicoree, dans des
terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coupes,
derriere, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de
metal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas
reconnaitre la boutique; il lut le nom du marchand, _Godeboeuf_, sur
une enseigne rouge, et resta consterne. Les bras ballants, il
examinait les pates d'epinards, de l'air desespere d'un homme auquel
il arrive quelque malheur supreme.

Cependant, la fenetre du pignon s'etait ouverte, une petite vieille se
penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin.

-- Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait leve
la tete.

Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon:

-- J'ai eu une tante, dans cette maison-la. C'est une boite a
cancans... Ah! voila les Mehudin qui se remuent; il y a de la lumiere
au second.

Florent allait le questionner, mais il le trouva inquietant, dans son
grand paletot deteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre
lui parlait des Mehudin. C'etaient des poissonnieres; l'ainee etait
superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait a
une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses
anguilles. Et il en vint a dire, en se fachant, que Murillo peignait
comme un polisson. Puis, brusquement, s'arretant au milieu de la vue:

-- Voyons, ou allez-vous, a la fin!

-- Je ne vais nulle part, a present, dit Florent accable. Allons ou
vous voudrez.

Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond
de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude
entra, trainant Florent a sa suite. Il n'y avait qu'un cote des volets
enleve. Le gaz brulait dans l'air encore endormi de la salle; un
torchon oublie, les cartes de la veille, trainaient sur les tables, et
le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fraiche
au milieu de l'odeur chaude et renfermee du vin. Le patron, monsieur
Lebigre servait les clients, en gilet a manches, son collier de barbe
tout chiffonne, sa grosse figure reguliere toute blanche de sommeil.
Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir,
toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'eveiller dans le
vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le
sac, a cette heure, debordait de legumes. Il en etait a la troisieme
tournee, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un
panier de pommes de terre. Quand il eut vide son verre, il alla causer
avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitre, au fond, ou le gaz
n'etait pas allume.

-- Que voulez-vous prendre? demanda Claude a Florent.

En entrant, il avait serre la main de l'homme qui l'invitait. C'etait
un fort, un beau garcon de vingt-deux ans au plus, rase, ne portant
que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau
enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles
serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait
sur les bras, lui demandait quand ils iraient a Charentonneau. Et ils
parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot,
sur la Marne. Le soir, ils avaient mange un lapin.

-- Voyons, que prenez-vous? repeta Claude.

Florent regardait le comptoir, tres-embarrasse. Au bout, des theieres
de punch et de vin chaud, cerclees de cuivre, chauffaient sur les
courtes flammes bleues et roses d'un appareil a gaz. Il confessa enfin
qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre
servit trois verres de punch. Il y avait, pres des theieres, dans une
corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui
fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre
de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un
filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya.

-- Un bon garcon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouverent
tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est tres-amusant
a la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le
gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des academies, en
plein air... Maintenant, si cela vous plait, nous allons faire un tour
dans les Halles.

Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue
Rambuteau, annoncait le jour. La grande voix des Halles grondait plus
haut; par instants, des volees de cloche, dans un pavillon eloigne,
coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrerent sous une
des rues couvertes, entre le pavillon de la maree et le pavillon de la
volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute voute, dont les
boiseries interieures luisaient, entre les dentelles noires des
charpentes de fonte. Quand il deboucha dans la grande rue du milieu,
il songea a quelque ville etrange, avec ses quartiers distincts, ses
faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et
ses carrefours, mise tout entiere sous un hangar, un jour de pluie,
par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux
des toitures, multipliait la foret des piliers, elargissait a l'infini
les nervures delicates, les galeries decoupees, les persiennes
transparentes; et c'etait, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des
tenebres, toute une vegetation, toute une floraison, monstrueux
epanouissement de metal, dont les tiges qui montaient en fusee, les
branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les
legeretes de feuillage d'une futaie seculaire. Des quartiers dormaient
encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la
volaille alignaient leurs petites boutiques treillagees, allongeaient
leurs ruelles desertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de
la maree venait d'etre ouvert; des femmes traversaient les rangees de
pierres blanches, tachees de l'ombre des paniers et des linges
oublies. Aux gros legumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait
grandissant. De proche en proche, le reveil gagnait la ville, du
quartier populeux ou les choux s'entassent des quatre heures du matin,
au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des
faisans a ses maisons que vers les huit heures.

Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des
trottoirs, aux deux bords, des maraichers etaient encore la, de petits
cultivateurs, venus des environs de Paris, etalant sur des paniers
leur recolte de la veille au soir, bottes de legumes, poignees de
fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures
entraient sous les voutes, en ralentissant le trot sonnant de leurs
chevaux. Deux de ces voitures, laissees en travers, barraient la rue.
Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisatres,
pareils a des sacs de charbon, et dont l'enorme charge faisait plier
les essieux; les sacs, mouilles, avaient une odeur fraiche d'algues
marines; un d'eux, creve par un bout, laissait couler un tas noir de
grosses moules. A tous les pas, maintenant, ils devaient s'arreter. La
maree arrivait, les camions se succedaient, charriant les hautes cages
de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes
chargees de l'Ocean. Et, pour se garer des camions de la maree de plus
en plus presses et inquietants, ils se jetaient sous les roues des
camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots
jaunes, a quatre chevaux, a lanternes de couleur; des forts enlevaient
les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils
portaient dans le pavillon de la criee, ou des employes en casquette
ecrivaient sur des calepins, a la lueur du gaz. Claude etait ravi de
ce tumulte; il s'oubliait a un effet de lumiere, a un groupe de
blouses, au dechargement d'une voiture. Enfin, ils se degagerent.
Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marcherent dans une
odeur exquise qui trainait autour d'eux et semblait les suivre. Ils
etaient au milieu du marche des fleurs coupees. Sur le carreau, a
droite et a gauche, des femmes assises avaient devant elles des
corbeilles carrees, pleines de bottes de roses, de violettes, de
dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles a des
taches de sang, palissaient doucement avec des gris argentes d'une
grande delicatesse. Pres d'une corbeille, une bougie allumee mettait
la, sur tout le noir d'alentour, une chanson aigue de couleur, les
panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le
bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien
n'etait plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum
rencontrees sur un trottoir, au sortir des souffles apres de la maree
et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages.

Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flanant, s'attardant au
milieu des fleurs. Ils s'arreterent curieusement devant des femmes qui
vendaient des bottes de fougere et des paquets de feuilles de vigne,
bien reguliers, attaches par quarterons. Puis ils tournerent dans un
bout de rue couverte, presque desert, ou leurs pas sonnaient comme
sous la voute d'une eglise. Ils y trouverent, attele a une voiture
grande comme une brouette, un tout petit ane qui s'ennuyait sans
doute, et qui se mit a braire en les voyant, d'un ronflement si fort
et si prolonge, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des
hennissements de chevaux repondirent; il y eut des pietinements, tout
un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en
face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires,
grandes ouvertes, montraient, sous la clarte vive du gaz, des amas de
paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions
au crayon. Et comme ils etaient la, ils apercurent une dame bien mise,
pelotonnee d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre,
perdu au milieu de l'encombrement de la chaussee, et filant
sournoisement.

-- C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un
sourire.

Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les
mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce
debordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque
matin. Il rodait sur le carreau des nuits entieres, revant des natures
mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait meme
commence un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de
Cadine; mais c'etait dur, c'etait trop beau, ces diables de legumes,
et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent ecoutait, le
ventre serre, cet enthousiasme d'artiste. Et il etait evident que
Claude, en ce moment-la, ne songeait meme pas que ces belles choses se
mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut,
serra d'un mouvement qui lui etait habituel la longue ceinture rouge
qu'il portait sous son paletot verdatre, et reprit d'un air fin:

-- Puis, je dejeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore
mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de diner, la
veille, je me donne une indigestion, le lendemain, a regarder arriver
toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-la, j'ai encore plus de
tendresses pour mes legumes... Non, tenez, ce qui est exasperant, ce
qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout
ca!

Il raconta un souper qu'un ami lui avait paye chez Baratte, un jour de
splendeur; ils avaient eu des huitres, du poisson, du gibier. Mais
Baratte etait bien tombe; tout le carnaval de l'ancien marche des
Innocents se trouvait enterre, a cette heure; on en etait aux Halles
centrales, a ce colosse de fonte, a cette ville nouvelle, si
originale. Les imbeciles avaient beau dire, toute l'epoque etait la.
Et Florent ne savait plus s'il condamnait le cote pittoresque ou la
bonne chere de Baratte. Puis, Claude deblatera contre le romantisme;
il preferait ses tas de choux aux guenilles du moyen age. Il finit par
s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse.
On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du
moderne.

-- Tenez, dit-il en s'arretant, regardez, au coin du trottoir.
N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs
sacrees peintures poitrinaires?

Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du cafe,
de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs
s'etait forme autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de
fer-blanc etame, plein de bouillon, fumait sur le petit rechaud bas,
dont les trous jetaient une lueur pale de braise, La femme, armee
d'une cuiller a pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une
corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes.
Il y avait la des marchandes tres-propres, des maraichers en blouse,
des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui
avaient traine sur les epaules, de pauvres diables deguenilles, toutes
les faims matinales des Halles, mangeant, se brulant, ecartant un peu
le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le
peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de
composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de
soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tete,
gene par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot
dire, avec un regard de cote d'animaux mefiants. Alors, comme la femme
servait un nouvel arrive, Claude lui-meme fut attendri par la vapeur
forte d'une cuilleree qu'il recut en plein visage.

Il serra sa ceinture, souriant, fache; puis, se remettant a marcher,
faisant allusion au verre de punch d'Alexandre, il dit a Florent d'une
voix un peu basse:

-- C'est drole, vous avez du remarquer cela, vous?... On trouve
toujours quelqu'un pour vous payer a boire, on ne rencontre jamais
personne qui vous paye a manger.

Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, les maisons du
boulevard Sebastopol etaient toutes noires; et, au-dessus de la ligne
nette des ardoises, le cintre eleve de la grande rue couverte
taillait, dans le bleu pale, une demi-lune de clarte. Claude, qui
s'etait penche au-dessus de certains regards, garnis de grilles,
s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave ou
brulaient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant,
entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du
ciel clair. Il finit par s'arreter encore, les yeux leves sur une des
minces echelles de fer qui relient les deux etages de toitures et
permettent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu'il voyait
la-haut.

-- C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans repondre. Il est,
pour sur, dans quelque gouttiere, a moins qu'il n'ait passe la nuit
avec les betes de la cave aux volailles... J'ai besoin de lui pour une
etude.

Et il raconta que son ami Marjolin fut trouve, un matin, par une
marchande, dans un tas de choux, et qu'il poussa sur le carreau,
librement. Quand on voulut l'envoyer a l'ecole, il tomba malade, il
fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins,
les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilites
d'ecureuil, au milieu de cette foret de fonte. Ils faisaient un joli
couple, lui et cette gueuse de Cadine, que la mere Chantemesse avait
ramassee, un soir, au coin de l'ancien marche des Innocents. Lui,
etait splendide, ce grand beta, dore comme un Rubens, avec un duvet
roussatre qui accrochait le jour; elle, la petite, futee et mince,
avait un drole de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux
crepus.

Claude, tout en causant, hatait le pas. Il ramena son compagnon a la
pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, pres du
bureau des omnibus, les jambes cassees de nouveau. L'air fraichissait.
Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel
laiteux, sabre, plus haut, par de grandes dechirures grises. Cette
aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en
pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de
l'autre cote du banc, le marche aux aromates. Le long du carreau de la
triperie, on eut dit des champs de thym, de lavande, d'ail,
d'echalote; et les marchandes avaient enlace, autour des jeunes
platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des
trophees de verdure. C'etait l'odeur puissante du laurier qui
dominait.

Le cadran lumineux de Saint-Eustache palissait, agonisait, pareil a
une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au
fond des rues voisines, les becs de gaz s'eteignaient un a un, comme
des etoiles tombant dans de la lumiere. Et Florent regardait les
grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du reve, ou il les avait
vues, allongeant a l'infini leurs palais a jour. Elles se
solidifiaient, d'un gris verdatre, plus geantes encore, avec leur
mature prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits.
Elles entassaient leurs masses geometriques; et, quand toutes les
clartes interieures furent eteintes, qu'elles baignerent dans le jour
levant, carrees, uniformes, elles apparurent comme une machine
moderne, hors de toute mesure, quelque machine a vapeur, quelque
chaudiere destinee a la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de
metal, boulonne, rive, fait de bois, de verre et de fonte, d'une
elegance et d'une puissance de moteur mecanique, fonctionnant la, avec
la chaleur du chauffage, l'etourdissement, le branle furieux des
roues.

Mais Claude etait monte debout sur le banc, d'enthousiasme. Il forca
son compagnon a admirer le jour se levant sur les legumes. C'etait une
mer. Elle s'etendait de la pointe Saint-Eustache a la rue des Halles,
entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux
carrefours, le flot grandissait encore, les legumes submergeaient les
paves. Le jour se levait lentement, d'un gris tres-doux, lavant toutes
choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des
flots presses, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans
l'encaissement de la chaussee, pareil a la debacle des pluies
d'automne, prenaient des ombres delicates et perlees, des violets
attendris, des roses teintees de lait, des verts noyes dans des
jaunes, toutes les paleurs qui font du ciel une soie changeante au
lever du soleil; et, a mesure que l'incendie du matin montait en jets
de flammes au fond de la rue Rambuteau, les legumes s'eveillaient
davantage, sortaient du grand bleuissement trainant a terre. Les
salades, les laitues, les scaroles, les chicorees, ouvertes et grasses
encore de terreau, montraient leurs coeurs eclatants; les paquets
d'epinards, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichauts, les
entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines,
liees d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la
laque verte des cosses au gros vert des feuilles; gamme soutenue qui
allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de celeris et des
bottes de poireaux. Mais les notes aigues, ce qui chantait plus haut,
c'etaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des
navets, semees en quantite prodigieuse le long du marche, l'eclairant
du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des
Halles, les choux faisaient des montagnes; les enormes choux blancs,
serres et durs comme des boulets de metal pale; les choux frises, dont
les grandes feuilles ressemblaient a des vasques de bronze; les choux
rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin,
avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. A l'autre bout,
au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue
Rambuteau etait barree par une barricade de potirons oranges, sur deux
rangs, s'etalant, elargissant leurs ventres. Et le vernis mordore d'un
panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement
jaunatre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe
d'aubergines, ca et la, s'allumaient; pendant que de gros radis noirs,
ranges en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de
tenebres au milieu des joies vibrantes du reveil.

Claude battait des mains, a ce spectacle. Il trouvait " ces gredins de
legumes " extravagants, fous, sublimes. Et il soutenait qu'ils
n'etaient pas morts, qu'arraches de la veille, ils attendaient le
soleil du lendemain pour lui dire adieu sur le pave des Halles. Il les
voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les
pieds tranquilles et chauds dans le fumier. Il disait entendre la le
rale de tous les potagers de la banlieue. Cependant, la foule des
bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les
etroits sentiers, entre les tas. C'etait toute une campagne
bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement
au-dessus des tetes. Les revendeuses, les marchands des quatre
saisons, les fruitiers, achetaient, se hataient. Il y avait des
caporaux et des bandes de religieuses autour des montagnes de choux;
tandis que des cuisiniers de college flairaient, cherchant les bonnes
aubaines. On dechargeait toujours; des tombereaux jetaient leur charge
a terre, comme une charge de paves, ajoutant un flot aux autres flots,
qui venaient maintenant battre le trottoir oppose. Et, du fond de la
rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, eternellement.

-- C'est cranement beau tout de meme, murmurait Claude en extase.

Florent souffrait. Il croyait a quelque tentation surhumaine. Il ne
voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, pose de biais, comme
lave a la sepia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges
fenetres cintrees, son clocheton, ses toits d'ardoises. Il s'arretait
a l'enfoncement sombre de la rue Montorgueil, ou eclataient des bouts
d'enseignes violentes, au pan coupe de la rue Montmartre, dont les
balcons luisaient, charges de lettres d'or. Et, quand il revenait au
carrefour, il etait sollicite par d'autres enseignes, des _Droguerie
et pharmacie_, des _Farines et legumes secs_, aux grosses majuscules
rouges ou noires, sur des fonds deteints. Les maisons des angles, a
fenetres etroites, s'eveillaient, mettaient, dans l'air large de la
nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieilles facades
de l'ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des
vitrines vides du grand magasin de nouveautes, des commis bien mis, en
gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes
eblouissantes, faisaient l'etalage. Plus loin, la maison Guillout,
severe comme une caserne, etalait delicatement, derriere ses glaces,
des paquets dores de biscuits et des compotiers pleins de
petits-fours. Toutes les boutiques s'etaient ouvertes. Des ouvriers en
blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas,
traversaient la chaussee.

Claude n'etait pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir
jusqu'au fond des rues. Brusquement, il apercut, dans la foule qu'il
dominait, une tete blonde aux larges cheveux, suivie d'une petite tete
noire, toute crepue et ebouriffee.

-- Eh! Marjolin! eh! Cadine! cria-t-il.

Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta a terre,
il prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent; il revint
d'un saut; il dit rapidement:

-- Vous savez, au fond de l'impasse des Bourdonnais... Mon nom est
ecrit a la craie sur la porte, Claude Lantier... Venez voir
l'eau-forte de la rue Pirouette.

Il disparut. Il ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il
l'avait pris, au bord d'un trottoir, apres lui avoir explique ses
preferences artistiques.

Florent etait seul. Il fut d'abord heureux de cette solitude. Depuis
que madame Francois l'avait recueilli, dans l'avenue de Neuilly, il
marchait au milieu d'une somnolence et d'une souffrance qui lui
otaient l'idee exacte des choses. Il etait libre enfin, il voulut se
secouer, secouer ce reve intolerable de nourritures gigantesques dont
il se sentait poursuivi. Mais sa tete restait vide, il n'arriva qu'a
retrouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, ou
pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa
redingote lamentables. Il boutonna la redingote, epousseta le
pantalon, essaya un bout de toilette, croyant entendre ces loques
noires dire tout haut d'ou il venait. Il etait assis au milieu du
banc, a cote de pauvres diables, de rodeurs echoues la, en attendant
le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux
sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et le kepi,
marchant cote a cote, les mains derriere le dos, allaient et venaient
le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient devant le banc, ils
jetaient un coup d'oeil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent
s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour
l'arreter. Alors l'angoisse le prit. Il eut une envie folle de se
lever, de courir. Mais il n'osait plus, il ne savait de quelle facon
s'en aller. Et les coups d'oeil reguliers des sergents de ville, cet
examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il
quitta le banc, se retenant pour ne pas fuir de toute la longueur de
ses grandes jambes, s'eloignant pas a pas, serrant les epaules, avec
l'horreur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre
au collet, par derriere.

Il n'eut plus qu'une pensee, qu'un besoin, s'eloigner des Halles. Il
attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait
libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue
Montorgueil, la rue Turbigo, l'inquieterent: elles etaient encombrees
de voitures de toutes sortes; des legumes couvraient les trottoirs.
Alors, il alla devant lui, jusqu'a la rue Pierre-Lescot, ou le marche
au cresson et le marche aux pommes de terre lui parurent
infranchissables. Il prefera suivre la rue Rambuteau. Mais, an
boulevard Sebastopol, il se heurta contre un tel embarras de
tapissieres, de charrettes, de chars a bancs, qu'il revint prendre la
rue Saint-Denis. La, il rentra dans les legumes. Aux deux bords, les
marchands forains venaient d'installer leurs etalages, des planches
posees sur de hauts paniers, et le deluge de choux, de carottes, de
navets, recommencaient. Les Halles debordaient. Il essaya de sortir de
ce flot qui l'atteignait dans sa fuite; il tenta la rue de la
Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue de la
Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arreta, decourage, effare, ne
pouvant se degager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient
par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces
verdures. Au loin, jusqu'a la rue de Rivoli, jusqu'a la place de
l'Hotel-de-Ville, les eternelles files de roues et de betes attelees
se perdaient dans le pele-mele des marchandises qu'on chargeaient; de
grandes tapissieres emportaient les lots des fruitiers de tout un
quartier; des chars a bancs dont les flancs craquaient, partaient pour
la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s'egara tout a fait; il vint
trebucher au milieu d'une remise de voitures a bras; des marchands des
quatre saisons y paraient leur etalage roulant. Parmi eux, il reconnut
Lacaille, qui prit la rue Saint-Honore, en poussant devant lui une
brouettee de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, esperant qu'il
l'aiderait a sortir de la cohue. Le pave etait devenu gras, bien que
le temps fut sec: des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des
fanes, rendaient la chaussee perilleuse. Il butait a chaque pas. Il
perdit Lacaille rue Vauvilliers. Du cote de la Halle-aux-Ble, les
bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charrettes et de
tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il etait repris par les
Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva a la
pointe Saint-Eustache.

Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles.
Paris machait les bouchees a ses deux millions d'habitants. C'etait
comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de
la vie dans toutes les veines. Bruit de machoires colossales, vacarme
fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des
gros revendeurs partant pour les marches de quartier, jusqu'aux
savates trainantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte
offrir des salades, dans des paniers.

Il entra sous une rue couverte, a gauche, dans le groupe des quatre
pavillons, dont il avait remarque la grande ombre silencieuse pendant
la nuit. Il esperait s'y refugier, y trouver quelque trou. Mais, a
cette heure, ils s'etaient eveilles comme les autres. Il alla jusqu'au
bout de la rue. Des camions arrivaient au trot, encombrant le marche
de la Vallee de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers
carres ou des volailles mortes etaient rangees par lits profonds. Sur
le trottoir oppose, d'autres camions dechargeaient des veaux entiers,
emmaillottes d'une nappe, couches tout du long, comme des enfants,
dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons,
ecartes et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des
quartiers de boeuf, des cuisseaux, des epaules. Les bouchers, avec de
grands tabliers blancs, marquaient la viande d'un timbre, la
voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la criee;
tandis que, le visage colle aux grilles, il regardait ces files de
corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus pales,
taches de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert. Il
passa au carreau de la triperie, parmi les tetes et les pieds de veau
blafards, les tripes proprement roulees en paquets dans des boites,
les cervelles rangees delicatement sur des paniers plats, les foies
saignants, les rognons violatres. Il s'arreta aux longues charrettes a
deux roues, couvertes d'une bache ronde, qui apportent des moities de
cochon, accrochees des deux cotes aux ridelles, au-dessus d'un lit de
paille; les culs des charrettes ouverts montraient des chapelles
ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes
de ces chairs regulieres et nues; et, sur le lit de paille, il y avait
des boites de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent
fut pris d'une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l'odeur acre
de la triperie, l'exasperaient. Il sortit de la rue couverte, il
prefera revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du
Pont-Neuf.

C'etait l'agonie. Le frisson du matin le prenait; il claquait des
dents, il avait peur de tomber la et de rester par terre. Il chercha,
ne trouva pas un coin sur un banc; il y aurait dormi, quitte a etre
reveille par les sergents de ville. Puis, comme un eblouissement
l'aveuglait, il s'adossa a un arbre, les yeux fermes, les oreilles
bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avalee, sans presque la
macher, lui dechirait l'estomac, et le verre de punch l'avait grise.
Il etait gris de misere, de lassitude, de faim. Un feu ardent le
brulait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux
mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait
sentir tout son etre s'en aller. Le trottoir avait un large
balancement; sa souffrance devenait si intolerable, qu'il voulut
marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans
les legumes. Il s'y perdit. Il prit un etroit sentier, tourna dans un
autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des
verdures. Certains tas etaient si haut, que les gens circulaient entre
deux murailles, baties de paquets et de bottes. Les tetes depassaient
un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la
coiffure; et les grandes hottes, balancees, ressemblaient, au ras des
feuilles, a des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent
se heurtait a mille obstacles, a des porteurs qui se chargeaient, a
des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes; il glissait sur le
lit epais d'epluchures et de trognons qui couvrait la chaussee, il
etouffait dans l'odeur puissante des feuilles ecrasees. Alors,
stupide, il s'arreta, il s'abandonna aux poussees des uns, aux injures
des autres; il ne fut plus qu'une chose battue, roulee, au fond de la
mer montante.

Une grande lachete l'envahissait. Il aurait mendie. Sa sotte fierte de
la nuit l'exasperait. S'il avait accepte l'aumone de madame Francois,
s'il n'avait point eu peur de Claude comme un imbecile, il ne se
trouverait pas la, a raler parmi ces choux. Et il s'irritait surtout
de ne pas avoir questionne le peintre, rue Pirouette. A cette heure,
il etait seul, il pouvait crever, sur le pave, comme un chien perdu.

Il leva une derniere fois les yeux, il regarda les Halles. Elles
flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la
rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de
lumiere; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait.
L'enorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n'etait plus qu'un
profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre
s'allumait, une goutte de clarte roulait jusqu'aux gouttieres, le long
de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cite
tumultueuse dans une poussiere d'or volante. Le reveil avait grandi,
du ronflement des maraichers, couches sous leurs limousines, au
roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entiere
repliait ses grilles; les carreaux bourdonnaient, les pavillons
grondaient; toutes les voix donnaient, et l'on eut dit l'epanouissement
magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin,
entendait se trainer et se grossir dans l'ombre. A droite, a gauche,
de tous cotes, des glapissements de criee mettaient des notes aigues
de petite flute, au milieu des basses sourdes de la foule. C'etait la
maree, c'etaient les beurres, c'etait la volaille, c'etait la viande.
Des volees de cloche passaient, secouant derriere elles le murmure des
marches qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les
legumes. Il ne reconnaissait plus l'aquarelle tendre des paleurs de
l'aube. Les coeurs elargis des salades brulaient, la gamme du vert
eclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets
devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. A sa gauche, des
tombereaux de choux s'eboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit,
au loin, des camions qui debouchaient toujours de la rue Turbigo. La
mer continuait a monter. Il l'avait sentie a ses chevilles, puis a son
ventre; elle menacait, a cette heure, de passer par-dessus sa tete.
Aveugle, noye, les oreilles sonnantes, l'estomac ecrase par tout ce
qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de
nourriture, il demanda grace, et une douleur folle le prit, de mourir
ainsi de faim, dans Paris gorge, dans ce reveil fulgurant des Halles.
De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

Il etait arrive a une allee plus large. Deux femmes, une petite
vieille et une grande seche, passerent devant lui, causant, se
dirigeant vers les pavillons.

-- Et vous etes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget?
demanda la grande seche.

-- Oh! madame Lecoeur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule.
Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si
cher... Et le beurre, a combien, aujourd'hui?

-- Trente-quatre sous... J'en ai du bien bon. Si vous voulez venir me
voir...

-- Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse...

Florent, faisant un effort supreme, suivait les deux femmes. Il se
souvenait d'avoir entendu nommer la petite vieille par Claude, rue
Pirouette; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait
quitte la grande seche.

-- Et votre niece? demanda mademoiselle Saget.

-- La Sarriette fait ce qu'il lui plait, repondit aigrement madame
Lecoeur. Elle a voulu s'etablir. Ca ne me regarde plus. Quand les
hommes l'auront grugee, ce n'est pas moi qui lui donnerai un morceau
de pain.

-- Vous etiez si bonne pour elle... Elle devrait gagner de l'argent;
les fruits sont avantageux, celle annee... Et votre beau-frere?

-- Oh! lui...

Madame Lecoeur pinca les levres et parut ne pas vouloir en dire
davantage.

-- Toujours le meme, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien
brave homme... Je me suis laisse dire qu'il mangeait son argent d'une
facon...

-- Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame
Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme,
voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutot que de me
preter cent sous... Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que
les fromages et les oeufs, n'ont marche cette saison. Lui, vend toute
la volaille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il
ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fiere pour
accepter, vous comprenez, mais ca m'aurait fait plaisir.

-- Eh! le voila, votre beau-frere, reprit mademoiselle Saget, en
  baissant la voix.

Les deux femmes se tournerent, regarderent quelqu'un qui traversait la
chaussee pour entrer sous la grande rue couverte.

-- Je suis pressee, murmura madame Lecoeur, j'ai laisse ma boutique
toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.

Florent s'etait aussi retourne, machinalement. 11 vit un petit homme,
carre, l'air heureux, les cheveux gris et tailles en brosse, qui
tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tete pendait et
lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie;
il courut derriere cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut
rejoint:

-- Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'epaule.

L'autre leva la tete, examina d'un air surpris cette longue figure
noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup:

-- Vous! vous! s'ecria-t-il au comble de la stupefaction. Comment,
c'est vous!

Il manqua laisser tomber ses oies grasses. Il ne se calmait pas. Mais,
ayant apercu sa belle-soeur et mademoiselle Saget, qui assistaient
curieusement de loin a leur rencontre, il se remit a marcher, en
disant:

-- Ne restons pas la, venez... Il y a des yeux et des langues de trop.

Et, sous la rue couverte, ils causerent. Florent raconta qu'il etait
alle rue Pirouette. Gavard trouva cela tres-drole; il rit beaucoup, il
lui apprit que son frere Quenu avait demenage et rouvert sa
charcuterie a deux pas, rue Rambuteau, en face des Halles. Ce qui
l'amusa encore prodigieusement, ce fut d'entendre que Florent s'etait
promene tout le matin avec Claude Lantier, un drole de corps, qui
etait justement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire a la
charcuterie. Puis, quand il sut qu'il etait rentre en France avec de
faux papiers, il prit toutes sortes d'airs mysterieux et graves. Il
voulut marcher devant lui, a cinq pas de distance, pour ne pas
eveiller l'attention. Apres avoir passe par le pavillon de la
volaille, ou il accrocha ses deux oies a son etalage, il traversa la
rue Rambuteau, toujours suivi par Florent. La, au milieu de la
chaussee, du coin de l'oeil, il lui designa une grande et belle
boutique de charcuterie.

Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les facades,
an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou
noir. A l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache etait tout
dore dans la poussiere du soleil, comme une immense chasse. Et, au
milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armee de balayeurs
s'avancait, sur une ligne, a coups reguliers de balai; tandis que des
boueux jetaient les ordures a la fourche dans des tombereaux qui
s'arretaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles
cassees. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande
charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant.

Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle etait une joie
pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs
vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres.
L'enseigne, ou le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres
d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessine sur un
fond tendre, etait faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les
deux panneaux lateraux de la devanture, egalement peints et sous
verre, representaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de
hures, de cotelettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces
natures mortes, ornees d'enroulements et de rosaces, avaient une telle
tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons
roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'etalage montait.
Il etait pose sur un lit de fines rognures de papier bleu; par
endroits, des feuilles de fougere, delicatement rangees, changeaient
certaines assiettes en bouquets entoures de verdure. C'etait un monde
de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord,
tout en bas, contre la glace, il y avait une rangee de pots de
rillettes, entremeles de pots de moutarde. Les jambonneaux desosses
venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure,
leur manche termine par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands
plats: les langues fourrees de Strasbourg, rouges et vernies,
saignantes a cote de la paleur des saucisses et des pieds de cochon;
les boudins, noirs, roules comme des couleuvres bonnes filles; les
andouilles, empilees deux a deux, crevant de sante; les saucissons,
pareils a des echines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les
pates, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs etiquettes;
les gros jambons, les grosses pieces de veau et de porc, glacees, et
dont la gelee avait des limpidites de sucre candi. Il y avait encore
de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des
hachis, dans des lacs de graisse figee. Entre les assiettes, entre les
plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetes des bocaux
d'aschards, de coulis, de truffes conservees, des terrines de foies
gras, des boites moirees de thon et de sardines. Une caisse de
fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourres de
beurre persille, etaient posees aux deux coins, negligemment. Enfin,
tout en haut, tombant d'une barre a dents de loup, des colliers de
saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symetriques,
semblables a des cordons et a des glands de tentures riches; tandis
que, derriere, des lambeaux de crepine mettaient leur dentelle, leur
fond de guipure blanche et charnue. Et la, sur le dernier gradin de
cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crepine, entre
deux bouquets de glaieuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un
aquarium carre, garni de rocailles, ou deux poissons rouges nageaient,
continuellement.

Florent sentit un frisson a fleur de peau; et il apercut une femme,
sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur
de plus, une plenitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces
gaietes grasses. C'etait une belle femme. Elle tenait la largeur de la
porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturite
de la trentaine. Elle venait de se lever, et deja ses cheveux, lisses,
colles et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur
les tempes. Cela la rendait tres-propre. Sa chairpaisible, avait cette
blancheur transparente, celle peau fine et robee des personnes qui
vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle etait
serieuse plutot, tres-calme et tres-lente, s'egayant du regard, les
levres graves. Son col de linge empese bridant sur son cou, ses
manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc
cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de
la robe de cachemire noir, les epaules rondes, le corsage plein, dont
le corset tendait l'etoffe, extremement. Dans tout ce blanc, le soleil
brulait. Mais, trempee de clarte, les cheveux bleus, la chair rose,
les manches et la jupe eclatantes, elle ne clignait pas les paupieres,
elle prenait en toute tranquillite beate son bain de lumiere matinale,
les yeux doux, riant aux Halles debordantes. Elle avait un air de
grande honnetete.

-- C'est la femme de votre frere, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard a
Florent.

Il l'avait saluee d'un leger signe de tete. Puis, il s'enfonca dans
l'allee, continuant a prendre des precautions minutieuses, ne voulant
pas que Florent entrat par la boutique qui etait vide pourtant. Il
etait evidemment tres-heureux de se mettre dans une aventure qu'il
croyait compromettante.

-- Attendez, dit-il, je vais voir si votre frere est seul... Vous
entrerez, quand je taperai dans mes mains.

Il poussa une porte, au fond de l'allee. Mais, lorsque Florent
entendit la voix de son frere, derriere cette porte, il entra d'un
bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta a son cou. Ils s'embrassaient
comme des enfants.

-- Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais,
par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore a Lisa:
" Ce pauvre Florent... "

Il s'arreta, il cria, en penchant la tete dans la boutique:

-- Eh! Lisa!... Lisa!...

Puis, se tournant vers une petite fille qui s'etait refugiee dans un
coin:

-- Pauline, va donc chercher ta mere.

Mais la petite ne bougea pas. C'etait une superbe enfant de cinq ans,
ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle
charcutiere. Elle tenait, entre ses bras, un enorme chat jaune, qui
s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses
petites mains, pliant sous la charge, comme si elle eut craint que ce
monsieur si mal habille ne le lui volat.

Lisa arriva lentement.

-- C'est Florent, c'est mon frere, repetait Quenu.

Elle l'appela " monsieur, " fut tres-bonne. Elle le regardait
paisiblement, de la tete aux pieds, sans montrer aucune surprise
malhonnete. Ses levres seules avaient un leger pli. Et elle resta
debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci
pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misere de
Florent.

-- Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, la bas... Moi,
j'ai engraisse, que veux-tu!

Il etait gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il debordait
dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui
l'emmaillotaient comme un enorme poupon. Sa face rasee s'etait
allongee, avait pris a la longue une lointaine ressemblance avec le
groin de ces cochons, de cette viande, ou ses mains s'enfoncaient et
vivaient, la journee entiere. Florent le reconnaissait a peine. Il
s'etait assis, il passait de son frere a la belle Lisa, a la petite
Pauline. Ils suaient la sante; ils etaient superbes, carres, luisants;
ils le regardaient avec l'etonnement de gens tres-gras pris d'une
vague inquietude en face d'un maigre. Et le chat lui-meme, dont la
peau petait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un
air defiant.

-- Tu attendras le dejeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous
mangeons de bonne heure, a dix heures.

Une odeur forte de cuisine trainait. Florent revit sa nuit terrible,
son arrivee dans les legumes, son agonie au milieu des Halles, cet
eboulement continu de nourriture auquel il venait d'echapper. Alors,
il dit a voix basse, avec un sourire doux:

-- Non, j'ai faim, vois-tu.



II


Florent venait de commencer son droit a Paris, lorsque sa mere mourut.
Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait epouse en secondes
noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-prefet avait amene et
oublie dans le Midi. Il etait reste employe a la sous-prefecture,
trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une
indigestion, trois ans apres le mariage, l'emporta. Il laissait pour
tout heritage a sa femme un gros garcon qui lui ressemblait. La mere
payait deja tres-difficilement les mois de college de son aine,
Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes
satisfactions: il etait tres-doux, travaillait avec ardeur, remportait
les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses,
tous ses espoirs. Peut-etre preferait-elle, dans ce garcon pale et
mince, son premier mari, un de ces Provencaux d'une mollesse
caressante, qui l'avait aimee a en mourir. Peut-etre Quenu, dont la
bonne humeur l'avait d'abord seduite, s'etait-il montre trop gras,
trop satisfait, trop certain de tirer de lui-meme ses meilleures
joies. Elle decida que son dernier ne, le cadet, celui que les
familles meridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien
de bon; elle se contenta de l'envoyer a l'ecole, chez une vieille
fille sa voisine, ou le petit n'apprit guere qu'a galopiner. Les deux
freres grandirent loin l'un de l'autre, en etrangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mere etait enterree. Elle avait
exige qu'on lui cachat sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas
le deranger dans ses etudes. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze
ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une
table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la
malheureuse mere. Elle en etait a ses dernieres ressources, elle
s'etait tuee au travail pour que son fils put faire son droit. A un
petit commerce de rubans d'un mediocre rapport, elle avait du joindre
d'autres metiers qui l'occupaient fort tard. L'idee fixe de voir son
Florent avocat, bien pose dans la ville, finissait par la rendre dure,
avare, impitoyable pour elle-meme et pour les autres. Le petit Quenu
allait avec des culottes percees, des blouses dont les manches
s'effiloquaient; il ne se servait jamais a table, il attendait que sa
mere lui eut coupe sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout
aussi mince. C'etait a ce regime qu'elle avait succombe, avec le
desespoir immense de ne pas achever sa tache.

Cette histoire fit une impression terrible sur le caractere tendre de
Florent. Les larmes l'etouffaient. Il prit son frere dans ses bras, le
tint serre, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait
prive. Et il regardait ses pauvres souliers creves, ses coudes troues,
ses mains sales, toute cette misere d'enfant abandonne. Il lui
repetait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le
lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir
meme reserver la somme necessaire pour retourner a Paris. A aucun
prix, il ne voulait rester au Vigan. Il ceda heureusement la petite
boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mere,
tres-rigide sur les questions d'argent, s'etait pourtant laissee peu a
peu entrainer a contracter. Et comme il ne lui restait rien, le
voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du
mobilier et du linge de la defunte. Il faisait une bonne affaire. Le
jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frere a
neuf, l'emmena, le soir meme.

A Paris, il ne pouvait plus etre question de suivre les cours de
l'Ecole de droit. Florent remit a plus tard toute ambition. Il trouva
quelques lecons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de
la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux
lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Des
lors, il eut un enfant. Sa paternite le charmait. Dans les premiers
temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des lecons au
petit; mais celui-ci n'ecoutait guere; il avait la tete dure, refusait
d'apprendre, sanglotant, regrettant l'epoque ou sa mere le laissait
courir les rues. Florent, desespere, cessait la lecon, le consolait,
lui promettait des vacances indefinies. Et pour s'excuser de sa
faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui
dans le but de le contrarier. Ce fut sa regle de conduite, le regarder
grandir en joie. Il l'adorait, etait ravi de ses rires, goutait des
douceurs infinies a le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de
tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapes, et
son visage commencait a jaunir, au milieu des taquineries cruelles de
l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu
beta, sachant a peine lire et ecrire, mais d'une belle humeur
inalterable qui emplissait de gaiete la grande chambre sombre de la
rue Royer-Collard.

Cependant, les annees passaient. Florent, qui avait herite des
devouements de sa mere, gardait Quenu au logis comme une grande fille
paresseuse. Il lui evitait jusqu'aux menus soins de l'interieur;
c'etait lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le menage
et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensees. Il
etait sombre d'ordinaire, se croyait mechant. Le soir, quand il
rentrait, crotte, la tete basse de la haine des enfants des autres, il
etait tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garcon, qu'il
trouvait en train de jouer a la toupie, sur le carreau de la chambre.
Quenu riait de sa maladresse a faire les omelettes et de la facon
serieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe eteinte, Florent
redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait a reprendre ses
etudes de droit, il s'ingeniait pour disposer son temps de facon a
suivre les cours de la Faculte. Il y parvint, fut parfaitement
heureux. Mais une petite fievre qui le retint huit jours a la maison,
creusa un tel trou dans leur budget et l'inquieta a un tel point,
qu'il abandonna toute idee de terminer ses etudes. Son enfant
grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de
l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'etait une
fortune. Avec de l'economie, il allait mettre de l'argent de cote pour
etablir Quenu. A dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle
qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frere, Quenu, lui aussi, avait fait
des reflexions. Un matin, il declara qu'il voulait travailler, qu'il
etait assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondement touche.
Il v avait, en face d'eux, de l'autre cote de la rue, un horloger en
chambre que l'enfant voyait toute la journee, dans la clarte crue de
la fenetre, penche sur sa petite table, maniant des choses delicates,
les regardant a la loupe, patiemment. Il fut seduit, il pretendit
qu'il avait du gout pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours,
il devint inquiet, il pleura comme un garcon de dix ans, trouvant que
c'etait trop complique, que jamais il ne saurait " toutes les petites
betises qui entrent dans une montre. " Maintenant, il prefererait etre
serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux annees, il tenta plus de
dix metiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se
mettre dans un etat a contre-coeur. Seulement, le beau devouement de
Queuu, qui voulait gagner sa vie, coutait cher au menage des deux
jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'etait sans cesse des
depenses nouvelles, des frais de vetements, de nourriture prise au
dehors, de bienvenue payee aux camarades. Les dix-huit cents francs de
Florent ne suffisaient plus. Il avait du prendre deux lecons qu'il
donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la meme redingote.

Les deux freres s'etaient fait un ami. La maison avait une facade sur
la rue Saint-Jacques, et la s'ouvrait une grande rotisserie, tenue par
un digne homme nomme Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine,
au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop
tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un
morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'etait des jours
de grand regal. Gavard finit par s'interesser a ce garcon maigre, il
connut son histoire, il attira le petit. Et bientot Quenu ne quitta
plus la rotisserie. Des que son frere partait, il descendait, il
s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches
gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes
flammes claires.

Les larges cuivres de la cheminee luisaient, les volailles fumaient,
la graisse chantait dans la lechefrite, les broches finissaient par
causer entre elles, par adresser des mots aimables a Quenu, qui, une
longue cuiller a la main, arrosait devotement les ventres dores des
oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge
des clarte dansantes de la flambee, un peu abeti, riant vaguement aux
grosses betes qui cuisaient; et il ne se reveillait que lorsqu'on
debrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches
sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient,
laissant couler le jus par les trous du derriere et de la gorge,
emplissant la boutique d'une odeur forte de roti. Alors, l'enfant,
debout, suivant des yeux l'operation, battait des mains, parlait aux
volailles, leur disait qu'elles etaient bien bonnes, qu'on les
mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait,
quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter
dans la leche-frite, pendant une demi-heure.

Ce fut la sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard,
apres avoir essaye de tous les metiers, il revint fatalement aux betes
qu'on debroche, aux jus qui forcent a se lecher les doigts. Il
craignait d'abord de contrarier son frere, petit mangeur parlant des
bonnes choses avec un dedain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent
l'ecouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat tres complique, il
lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Des lors, la
vie des deux freres fut reglee. Ils continuerent a habiter la chambre
de la rue Royer-Collard, ou ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la
face rejouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misere
de professeur crotte. Florent gardait sa defroque noire, s'oubliait
sur les devoirs de ses eleves, tandis que Quenu, pour se mettre a
l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de
marmiton, tournant autour du poele, s'amusant a quelque friandise
cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout
blanc, l'autre tout noir. La vaste piece semblait moitie fachee,
moitie joyeuse, de ce deuil et de cette gaiete. Jamais menage plus
disparate ne s'entendit mieux. L'aine avait beau maigrir, brule par
les ardeurs de son pere; le cadet avait beau engraisser, en digne fils
de Normand; ils s'aimaient dans leur mere commune, dans cette femme
qui n'etait que tendresse.

Ils avaient un parent, a Paris, un frere de leur mere, un Gradelle,
etabli charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'etait
un gros avare, un homme brutal, qui les recut comme des meurt-de-faim,
la premiere fois qu'ils se presenterent chez lui. Ils y retournerent
rarement. Le jour de la fete du bonhomme, Quenu lui portait un
bouquet, et en recevait une piece de dix sous. Florent, d'une fierte
maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de
l'oeil inquiet et soupconneux d'un ladre qui flaire la demande d'un
diner ou d'une piece de cent sous. Il eut la naivete, un jour, de
changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins
peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les
amities en resterent la. Ces annees furent pour Florent un long reve
doux et triste. Il gouta toutes les joies ameres du devouement. Au
logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de
ses eleves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir
mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs
mois pour plier les epaules et accepter ses souffrances d'homme laid,
mediocre et pauvre. Voulant echapper aux tentations de mechancete, il
se jeta en pleine bonte ideale, il se crea un refuge de justice et de
verite absolues. Ce fut alors qu'il devint republicain; il entra dans
la republique comme les filles desesperees entrent au couvent. Et ne
trouvant pas une republique assez tiede, assez silencieuse, pour
endormir ses maux, il s'en crea une. Les livres lui deplaisaient; tout
ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe
puante, les boulettes de papier mache des gamins, la torture des
longues heures steriles. Puis, les livres ne lui parlaient que de
revolte, le poussaient a l'orgueil, et c'etait d'oubli et de paix dont
il se sentait l'imperieux besoin. Se bercer, s'endormir, rever qu'il
etait parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, batir la
cite republicaine ou il aurait voulu vivre: telle fut sa recreation,
l'oeuvre eternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait
plus, en dehors des necessites de l'enseignement; il remontait la rue
Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards exterieurs, faisait une grande
course parfois, revenait par la barriere d'Italie; et, tout le long de
la route, les yeux sur le quartier Mouffetard etale a ses pieds, il
arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui
auraient change cette ville souffrante en une ville de beatitude.
Quand les journees de fevrier ensanglanterent Paris, il fut navre, il
courut les clubs, demandant le rachat de ce sang " par le baiser
fraternel des republicains du monde entier. " Il devint un de ces
orateurs illumines qui precherent la revolution comme une religion
nouvelle, toute de douceur et de redemption. Il fallut les journees de
decembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il etait desarme.
Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traite en loup. Quand il
s'eveilla de son sermon sur la fraternite, il crevait la faim sur la
dalle froide d'une casemate de Bicetre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse
mortelle, en ne voyant pas rentrer son frere. Le lendemain, il alla
chercher, au cimetiere Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on
avait alignes sous de la paille; les tetes passaient, affreuses. Le
coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir a deux
reprises, le long de la file. Enfin, a la prefecture de police, au
bout de huit grands jours, il apprit que son frere etait prisonnier.
Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaca de l'arreter
lui-meme. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui etait un
personnage pour lui, esperant le determiner a sauver Florent. Mais
l'oncle Gradelle s'emporta, pretendit que c'etait bien fait, que ce
grand imbecile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de
republicains; il ajouta meme que Florent devait mal tourner, que cela
etait ecrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son
corps. Il restait la, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant
qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garcon, lui offrit de
le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un
aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre
de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le
soir meme, tout en haut, au fond d'un trou noir ou il pouvait a peine
s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleure en face du lit
vide de son frere.

Il reussit enfin a voir Florent. Mais, en revenant de Bicetre, il dut
se coucher; une fievre le tint pendant pres de trois semaines dans une
somnolence hebetee. Ce fut sa premiere et sa seule maladie. Gradelle
envoyait son republicain de neveu a tous les diables. Quand il connut
son depart pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu,
l'eveilla, lui annonca brutalement cette nouvelle, provoqua une telle
crise, que le lendemain le jeune homme etait debout. Sa douleur se
fondit; ses chairs molles semblerent boire ses dernieres larmes. Un
mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la
belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y goutait plus de jouissances encore que
dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas
trop negliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier etait
rare, que c'etait une chance d'avoir passe par un restaurant avant
d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui
faisait faire des diners pour la ville, le chargeait particulierement
des grillades et des cotelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune
homme lui rendait de reels services, il l'aima a sa maniere, lui
pincant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre
mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et
quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetat
pas par les fenetres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six
francs pour ses menus plaisirs.

Quenu, serre d'argent, brutalise parfois, etait parfaitement heureux.
Il aimait qu'on lui machat sa vie. Florent l'avait trop eleve en fille
paresseuse. Puis, il s'etait fait une amie chez l'oncle Gradelle.
Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le
comptoir. Il la choisit bien portante, appetissante, sachant que cela
egaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait,
rue Cuvier, pres du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari
avait eu la direction des postes a Plassans, une sous-prefecture du
Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagere,
tres-modestement, avait amene de cette ville une grosse et belle
enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un
air placide, avec une humeur egale, un peu serieuse, tout a fait belle
quand elle souriait. Son grand charme venait de la facon exquise dont
elle placait son rare sourire. Alors, son regard etait une caresse, sa
gravite ordinaire donnait un prix inestimable a cette science soudaine
de seduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la
conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa a sa
fille d'adoption toutes ses economies, une dizaine de mille francs.
Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut
la que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir
souvent vue avec sa maitresse, quand cette derniere lui rendait
visite, rue Pirouette. Mais, a l'enterrement, elle lui parut si
embellie, si solidement batie, qu'il alla jusqu'au cimetiere. Pendant
qu'on descendait le cercueil, il reflechissait qu'elle serait superbe
dans la charcuterie. Il se tatait, se disait qu'il lui offrirait bien
trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il
lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui
rendre reponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et
ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison
lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons.
Quenu, surtout, se serait hache les doigts pour elle.

Quand elle venait a sourire, il restait la, riant d'aise lui-meme a la
regarder.

Lisa, qui etait la fille ainee des Macquart, de Plassans, avait encore
son pere. Elle le disait a l'etranger, ne lui ecrivait jamais.
Parfois, elle laissait seulement echapper que sa mere etait, de son
vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se
montrait, en effet, tres-patiente au travail. Mais elle ajoutait que
la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire
aller le menage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des
devoirs du mari, tres-sagement, d'une facon honnete, qui ravissait
Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idees. Les idees de
Lisa etaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun
est charge de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la
paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les
faineants. C'etait la une condamnation tres-nette de l'ivrognerie, des
flaneries legendaires du vieux Macquart. Et, a son insu, Macquart
parlait haut en elle; elle n'etait qu'une Macquart rangee,
raisonnable, logique avec ses besoins de bien-etre, ayant compris que
la meilleure facon de s'endormir dans une tiedeur heureuse est encore
de se faire soi-meme un lit de beatitude. Elle donnait a cette couche
moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensees. Des l'age de six ans,
elle consentait a rester bien sage sur sa petite chaise, la journee
entiere, a la condition qu'on la recompenserait d'un gateau le soir.

Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, reguliere,
eclairee par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepte l'offre du
bonhomme a l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle
pressentait peut-etre, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette,
avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle
revait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont
chaque heure amenat la recompense. Elle soigna son comptoir avec les
soins tranquilles qu'elle avait donnes a la veuve du directeur des
postes. Bientot la proprete des tabliers de Lisa fut proverbiale dans
le quartier. L'oncle Gradelle etait si content de cette belle fille,
qu'il disait parfois a Quenu, en ficelant ses saucissons:

-- Si je n'avais pas soixante ans passes, ma parole d'honneur, je
ferais la betise de l'epouser... C'est de l'or en barre, mon garcon,
une femme comme ca dans le commerce.

Quenu rencherissait. Il rit pourtant a belles dents, un jour qu'un
voisin l'accusa d'etre amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guere.
Ils etaient tres-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se
coucher. Lisa occupait, a cote du trou noir ou s'allongeait le jeune
homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en
l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient la, un
instant, sur le palier, leur bougeoir a la main, causant, mettant la
clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant
amicalement:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Quenu se mettait au lit en ecoutant Lisa faire son petit menage. La
cloison etait si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements.
Il pensait: " Tiens, elle tire les rideaux de sa fenetre. Qu'est-ce
qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voila qui s'asseoit et
qui ote ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a souffle sa bougie.
Dormons. " Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant:
" Fichtre! elle n'est pas legere, mademoiselle Lisa. " Cette idee
l'egayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux
bandes de petit sale qu'il devait preparer le lendemain.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu.
Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait a la
cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle
l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts poteles,
pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils
goutaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue,
pour voir si elle etait convenablement epicee. Elle etait de bon
conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il experimenta avec
succes. Souvent, il la sentait derriere son epaule, regardant au fond
des marmites, s'approchant si pres, qu'il avait sa forte gorge dans le
dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait
le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cesse de
tourner les bouillies grasses qui s'epaississaient sur le fourneau;
tandis que, toute grave, elle discutait le degre de cuisson.
L'apres-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient
tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un
peu renversee, tricotant d'une facon douce et reguliere. Il s'asseyait
sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc
de chene. Et ils s'entendaient a merveille; ils parlaient de tout, le
plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore
du quartier. Elle lui racontait des histoires comme a un enfant; elle
en savait de tres-jolies, des legendes miraculeuses, pleines d'agneaux
et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flutee, avec son grand
air serieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se deranger, elle
demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la boite des escargots.
A onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille.
Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroye par une attaque d'apoplexie,
en preparant une galantine. Il tomba le nez sur la table a hacher.
Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas
laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au
fond, dans un cabinet ou l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une
histoire avec les garcons; l'oncle devait etre mort dans son lit, si
l'on ne voulait pas degouter le quartier et perdre la clientele. Quenu
aida a porter le mort, stupide, tres-etonne de ne pas trouver de
larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurerent ensemble. Il etait seul
heritier, avec son frere Florent. Les commeres des rues voisines
donnaient au vieux Gradelle une fortune considerable. La verite fut
qu'on ne decouvrit pas un ecu d'argent sonnant. Lisa resta inquiete.
Quenu la voyait reflechir, regarder autour d'elle du matin au soir,
comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle decida un grand
nettoyage, pretendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux
courait, qu'il fallait montrer une grande proprete. Une apres-midi,
comme elle etait depuis deux heures a la cave, ou elle lavait
elle-meme les cuves a saler, elle reparut, tenant quelque chose dans
son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il
eut fini, causant avec lui d'une voix indifferente. Mais ses yeux
avaient un eclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en
lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier,
peniblement, les cuisses genees par la chose qu'elle portait, et qui
tendait son tablier a le crever. Au troisieme etage, elle soufflait,
elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, etonne, la
suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'etait la premiere fois
qu'elle l'invitait a y entrer. Elle ferma la porte; et, lachant les
coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle
laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pieces d'argent et de
pieces d'or. Elle avait trouve, au fond d'un saloir, le tresor de
l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit delicat et
moelleux de jeune fille.

La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord
du lit, Lisa a la tete, Quenu au pied, aux deux cotes du tas; et ils
compterent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il
y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et,
dans un etui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de
Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les
mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de
besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant
l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouve le
chiffre, enorme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils
causerent. Naturellement, ils parlerent de l'avenir, de leur mariage,
sans qu'il eut jamais ete question d'amour entre eux. Cet argent
semblait leur delier la langue. Ils s'etaient enfonces davantage,
s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline
blanche, les jambes un peu allongees: et comme, en bavardant, leurs
mains fouillaient l'argent, elles s'y etaient rencontrees, s'oubliant
l'une dans l'autre, au milieu des pieces de cent sous. Le crepuscule
les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir a cote de ce
garcon. Ils avaient bouleverse le lit, les draps pendaient, l'or, sur
l'oreiller qui les separait, faisait des creux, comme si des tetes s'y
etaient roulees, chaudes de passion.

Ils se leverent genes, de l'air confus de deux amoureux qui viennent
de commettre une premiere faute. Ce lit defait, avec tout cet argent,
les accusait d'une joie defendue, qu'ils avaient goutee, la porte
close. Ce fut leur chute, a eux. Lisa, qui rattachait ses vetements
comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs.
Queuu voulut qu'elle les mit avec les quatre-vingt-cinq mille francs
de l'oncle; il mela les deux sommes en riant, en disant que l'argent,
lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui
garderait " le magot " dans sa commode. Quand elle l'eut serre et
qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils etaient
mari et femme.

Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel,
tout a fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du tresor,
la probite de Lisa etait un sujet d'eloges sans fin; apres tout, elle
pouvait ne rien dire a Quenu, garder les ecus pour elle; si elle avait
parle, c'etait par honnetete pure, puisque personne ne l'avait vue.
Elle meritait bien que Quenu l'epousat. Ce Quenu avait de la chance,
il n'etait pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui deterrait
une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas
que " Lisa etait vraiment bete d'avoir fait ce qu'elle avait fait. "
Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses a mots couverts.
Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitie,
dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu
des hachis, se penchait au-dessus de son epaule pour visiter d'un coup
d'oeil les marmites. Et ce n'etait toujours que le grand feu de la
cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.

Cependant, Lisa etait une femme intelligente qui comprit vite la
sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans
le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du
saloir, en attendant d'en avoir gagne autant; ils se seraient alors
retires a Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle
avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idees de
proprete, son besoin d'air, de lumiere, de sante robuste. La boutique,
ou l'oncle Gradelle avait amasse son tresor, sou a sou, etait une
sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux
quartiers, dont les dalles usees gardent l'odeur forte des viandes,
malgre les lavages; et la jeune femme revait une de ces claires
boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidite de
leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'etait pas,
d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derriere un comptoir;
elle avait une conscience tres-nette des necessites luxueuses du
nouveau commerce. Quenu fut effraye, la premiere fois, quand elle lui
parla de demenager et de depenser une partie de leur argent a decorer
un magasin. Elle haussait doucement les epaules, en souriant.

Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie etait noire, les
deux epoux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui
disait a une autre:

-- Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais
pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chere... Il y a eu un mort dans
leur cuisine.

Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du
chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les
voyait flairer de trop pres sa marchandise. Ce fut lui qui reparla a
sa femme de son idee de demenagement. Elle s'etait occupee, sans rien
dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouve une, a deux pas,
rue Rambuteau, situee merveilleusement. Les Halles centrales qu'on
ouvrait en face, tripleraient la clientele, feraient connaitre la
maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entrainer a des
depenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en
glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers,
donnait son avis sur les plus minces details. Quand elle put enfin
s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux,
uniquement pour voir la boutique. Le revetement des murs etait tout en
marbre blanc; au plafond, une immense glace carree s'encadrait dans un
large lambris dore et tres-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre
a quatre branches; et, derriere le comptoir, tenant le panneau entier,
a gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques
de marbre, mettaient des lacs de clarte, des portes qui semblaient
s'ouvrir sur d'autres salles, a l'infini, toutes emplies des viandes
etalees. A droite, le comptoir, tres-grand, fut surtout trouve d'un
beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des medaillons
symetriques. A terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs
et roses, alternes, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le
quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus a parler
de la cuisine de la rue Pirouette, ou il y avait eu un mort. Pendant
un mois, les voisines s'arreterent sur le trottoir, pour regarder
Lisa, a travers les cervelas et les crepines de l'etalage. On
s'emerveillait de sa chair blanche et rosee, autant que des marbres.
Elle parut l'ame, la clarte vivante, l'idole saine et solide de la
charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.

A droite de la boutique, se trouvait la salle a manger, une piece
tres-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannees de chene
clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La
toile ciree imitant le chene, la rendaient un peu froide, egayee
seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du
plafond, elargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de
porcelaine transparente. Une porte de la salle a manger donnait dans
la vaste cuisine carree. Et, au bout de celle-ci, il y avait une
petite cour dallee, qui servait de debarras, encombree de terrines, de
tonneaux, d'ustensiles hors d'usage; a gauche de la fontaine, les pots
de fleurs fanees de l'etalage achevaient d'agoniser, le long de la
gargouille ou l'on jetait les eaux grasses.

Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient
epouvante, eprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui,
" etait une forte tete. " Au bout de cinq ans, ils avaient pres de
quatre-vingt mille francs places en bonnes rentes. Lisa expliquait
qu'ils n'etaient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas a entasser trop
vite; sans cela, elle aurait fait gagner a son mari " des mille et des
cents, " en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils
etaient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils
n'aimaient pas le travail salope, ils voulaient travailler a leur
aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien a
vivre.

-- Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin a
Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillees. Il a
pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh
bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. Ca ne vit pas, ca
se brule le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu
de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ca mange
tranquillement son diner, le soir. Nous autres, nous savons au moins
ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime
l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-etre,
c'est naturel. Quant a gagner pour gagner, a se donner plus de mal
qu'on ne goutera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me
croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, a
mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ca. Je l'ai apercu,
l'autre jour, en voiture; il etait tout jaune, il avait l'air joliment
sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette
couleur-la. Enfin, ca le regarde... Nous preferons ne gagner que cent
sous, et profiter des cent sous.

Le menage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, des la
premiere annee de leur mariage. A eux trois, ils rejouissaient les
yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue,
comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement ecarte toutes les
causes possibles de trouble, laissant couler les journees au milieu de
cet air gras, de cette prosperite alourdie. C'etait un coin de bonheur
raisonne, une mangeoire confortable, ou la mere, le pere et la fille
s'etaient mis a l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois,
quand il songeait a son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il recut des
lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cesserent; il
apprit par un journal que trois deportes avaient voulu s'evader du
l'ile du Diable et s'etaient noyes avant d'atteindre la cote. A la
prefecture de police, on ne put lui donner de renseignements precis;
son frere devait etre mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais
les mois se passerent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se
gardait d'ecrire, esperant toujours rentrer en France. Quenu finit par
le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne
connaissait pas Florent. Elle trouvait de tres-bonnes paroles toutes
les fois que son mari se desesperait devant elle; elle le laissait lui
raconter pour la centieme fois des histoires de jeunesse, la grande
chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six metiers qu'il avait
appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poele, tout habille
de blanc, tandis que Florent etait tout habille de noir. Elle
l'ecoutait tranquillement, avec des complaisances infinies.

Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivees et muries que Florent
tomba, un matin de septembre, a l'heure ou Lisa prenait son bain de
soleil matinal, et ou Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait
paresseusement les doigts dans les graisses figees de la veille. La
charcuterie fut toute bouleversee. Gavard voulut qu'on cachat " le
proscrit, " comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa,
plus pale et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au
cinquieme, ou elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu
avait coupe du pain et du jambon. Mais Florent put a peine manger; il
etait pris de vertiges et de nausees; il se coucha, resta cinq jours
au lit, avec un gros delire, un commencement de fievre cerebrale, qui
fut heureusement combattu avec energie. Quand il revint a lui, il
apercut Lisa a son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une
tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se
tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours,
le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en
lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.

Ils occupaient la un petit appartement, trois pieces et un cabinet. Il
fallait traverser une piece nue, ou il n'y avait que des chaises, puis
un petit salon, dont le meuble, cache sous des housses blanches,
dormait discretement dans le demi-jour des persiennes toujours tirees,
pour que la clarte trop vive ne mangeat pas le bleu tendre du reps, et
l'on arrivait a la chambre a coucher, la seule piece habitee, meublee
d'acajou, tres-confortable. Le lit surtout etait surprenant, avec ses
quatre matelas, ses quatre oreillers, ses epaisseurs de couvertures,
son edredon, son assoupissement ventru au fond de l'alcove moite.
C'etait un lit fait pour dormir. L'armoire a glace, la toilette-commode,
 le gueridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protegees
par des carres de guipure, mettaient la un luxe bourgeois net et
solide. Contre le mur de gauche, aux deux cotes de la cheminee, garnie
de vases a paysages montes sur cuivre, et d'une pendule representant
un Gutenberg pensif, tout dore, le doigt appuye sur un livre, etaient
pendus les portraits a l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres
ovales, tres-charges d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air
comme il faut; tous deux en noir, la figure lavee, delayee, d'un rose
fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette ou des rosaces
compliquees se melaient a des etoiles cachait le parquet. Devant le
lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de
laine frises, oeuvre de patience que la belle charcutiere avait
tricotee dans sou comptoir. Mais ce qui etonnait, au milieu de ces
choses neuves, c'etait, adosse au mur de droite, un grand secretaire,
carre, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir reparer les
ebrechures du marbre, ni cacher les eraflures de l'acajou noir de
vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle
Gradelle s'etait servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il
leur porterait bonheur. A la verite, il avait des ferrures terribles,
une serrure de prison, et il etait si lourd qu'on ne pouvait le bouger
de place.

Lorsque Florent et Quenu entrerent, Lisa, assise devant le tablier
baisse du secretaire, ecrivait, alignait des chiffres, d'une grosse
ecriture ronde, tres-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la
derangeat pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait
la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.

-- Voici, dit enfin Lisa, apres avoir verifie posement toute une page
de calculs. Ecoutez-moi... Nous avons des comptes a vous rendre, mon
cher Florent.

C'etait la premiere fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page
de calculs et continua:

-- Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous etiez, vous et
votre frere, les deux seuls heritiers... Aujourd'hui, nous devons vous
donner votre part.

-- Mais je ne demande rien, s'ecria Florent, je ne veux rien!

Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il etait devenu un
peu pale, il la regardait d'un air fache. Vraiment, il aimait bien son
frere; mais il etait inutile de lui jeter ainsi l'heritage de l'oncle
a la tete. On aurait vu plus tard.

-- Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'etes pas
revenu pour nous reclamer ce qui vous appartient. Seulement, les
affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite...
Les economies de votre oncle se montaient a quatre-vingt-cinq mille
francs. J'ai donc porte a votre compte quarante-deux mille cinq cents
francs. Les voici.

Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.

-- Il n'est pas aussi facile malheureusement d'evaluer la boutique,
materiel, marchandises, clientele. Je n'ai pu mettre que des sommes
approximatives; mais je crois avoir compte tout, tres-largement... Je
suis arrivee au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui
fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout
cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous verifierez,
n'est-ce pas?

Elle avait epele les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la
feuille de papier, qu'il dut prendre.

-- Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze
mille francs! Je n'en aurais pas donne dix mille, moi!

Sa femme l'exasperait, a la fin. On ne pousse pas l'honnetete a ce
point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs,
il ne voulait rien, il l'avait dit.

-- La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, repeta
tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est
inutile de mettre un notaire la-dedans. C'est a nous de faire notre
partage, puisque vous ressuscitez... Des votre arrivee, j'ai
necessairement songe a cela, et pendant que vous aviez la fievre,
la-haut, j'ai tache de dresser ce bout d'inventaire tant bien que
mal... Vous voyez, tout y est detaille. J'ai fouille nos anciens
livres, j'ai fait appel a mes souvenirs. Lisez a voix haute, je vous
donnerai les renseignements que vous pourriez desirer.

Florent avait fini par sourire. Il etait emu de cette probite aisee et
comme naturelle. Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune
femme; puis, lui prenant la main:

-- Ma chere Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de
bonnes affaires; mais je ne veux pas de votre argent. L'heritage est a
mon frere et a vous, qui avez soigne l'oncle jusqu'a la fin... Je n'ai
besoin de rien, je n'entends pas vous deranger dans votre commerce.

Elle insista, se facha meme, tandis que, sans parler, se contenant,
Quenu mordait ses pouces.

-- Eh! reprit Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous entendait, il
serait capable de venir vous reprendre l'argent... Il ne m'aimait
guere, l'oncle Gradelle.

-- Ah! pour ca, non, il ne t'aimait guere, murmura Quenu a bout de
forces.

Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir
dans son secretaire de l'argent qui ne fut pas a elle, que cela la
troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pensee.
Alors Florent, continuant a plaisanter, lui offrit de placer son
argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas
leurs services; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de
suite; puis, il n'etait guere presentable, il lui faudrait un
habillement complet.

-- Pardieu! s'ecria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez
nous, et nous allons t'acheter le necessaire. C'est une affaire
entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pave,
que diable!

Il etait tout attendri. Il avait meme quelque honte d'avoir eu peur de
donner une grosse somme, en un coup. Il trouva des plaisanteries; il
dit a son frere qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha
doucement la tete. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la
mit dans un tiroir du secretaire.

-- Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je
devais faire. Maintenant, ce sera comme vous voudrez... Moi,
voyez-vous, je n'aurais pas vecu en paix. Les mauvaises pensees me
derangent trop.

Ils parlerent d'autre chose. Il fallait expliquer la presence de
Florent, en evitant de donner l'eveil a la police. Il leur apprit
qu'il etait rentre en France, grace aux papiers d'un pauvre diable,
mort entre ses bras de la fievre jaune, a Surinam. Par une rencontre
singuliere, ce garcon se nommait egalement Florent, mais de son
prenom. Florent Laquerriere n'avait laisse qu'une cousine a Paris,
dont on lui avait ecrit la mort en Amerique; rien n'etait plus facile
que de jouer son role. Lisa s'offrit d'elle-meme pour etre la cousine.
Il fut entendu qu'on raconterait une histoire de cousin revenu de
l'etranger, a la suite de tentatives malheureuses, et recueilli par
les Quenu-Gradelle, comme on nommait le menage dans le quartier, en
attendant qu'il put trouver une position. Quand tout fut regle, Quenu
voulut que son frere visitat le logement; il ne lui fit pas grace du
moindre tabouret. Dans la piece nue, ou il n'y avait que des chaises,
Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille
de boutique coucherait la, et que lui garderait la chambre du
cinquieme.

Le soir, Florent etait tout habille de neuf. Il s'etait entete a
prendre encore un paletot et un pantalon noirs, malgre les conseils de
Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa conta a
qui voulut l'entendre l'histoire du cousin. Il vivait dans la
charcuterie, s'oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait
s'adosser contre les marbres de la boutique. A table, Quenu le
bourrait de nourriture, se fachait parce qu'il etait petit mangeur et
qu'il laissait la moitie des viandes dont on lui emplissait son
assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et beates; elle le
tolerait, meme le matin, quand il genait le service; elle l'oubliait,
puis, lorsqu'elle le rencontrait, noir devant elle, elle avait un
leger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant,
afin de ne point le blesser. Le desinteressement de cet homme maigre
l'avait frappee; elle eprouvait pour lui une sorte de respect, mele
d'une peur vague. Florent ne sentait qu'une grande affection autour de
lui.

A l'heure du coucher, il montait, un peu las de sa journee vide, avec
les deux garcons de la charcuterie, qui occupaient des mansardes
voisines de la sienne. L'apprenti, Leon n'avait guere plus de quinze
ans; c'etait un enfant, mince, l'air tres-doux, qui volait les entames
de jambon et les bouts de saucissons oublies; il les cachait sous son
oreiller, les mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent
crut comprendre que Leon donnait a souper, vers une heure du matin;
des voix contenues chuchotaient, puis venaient des bruits de
machoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perle, un
rire de gamine qui ressemblait a un trille adouci de flageolet, dans
le grand silence de la maison endormie. L'autre garcon, Auguste
Landois, etait de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tete trop
grosse, et chauve deja, il n'avait que vingt-huit ans. Le premier
soir, en montant, il conta sou histoire a Florent, d'une facon longue
et confuse. Il n'etait d'abord venu a Paris que pour se perfectionner
et retourner ouvrir une charcuterie a Troyes, ou sa cousine germaine,
Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le meme parrain, ils
portaient le meme prenom. Puis l'ambition le prit, il reva de
s'etablir a Paris avec l'heritage de sa mere qu'il avait depose chez
un notaire, avant de quitter la Champagne. La, comme ils etaient
arrives au cinquieme, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup
de bien de madame Quenu. Elle avait consenti a faire venir Augustine
Landois, pour remplacer une fille de boutique qui avait mal tourne.
Lui, savait son metier a present; elle, achevait d'apprendre le
commerce. Dans un an, dix-huit mois, ils s'epouseraient; ils auraient
une charcuterie, sans doute a Plaisance, a quelque bout populeux de
Paris. Ils n'etaient pas presses de se marier, parce que les lards ne
valaient rien, cette annee-la. Il raconta encore qu'ils s'etaient fait
photographier ensemble, a une fete de Saint-Ouen. Alors, il entra dans
la mansarde, desireux de revoir la photographie qu'elle n'avait pas
cru devoir enlever de la cheminee, pour que le cousin de madame Quenu
eut une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la lueur
jaune de son bougeoir, regardant la piece encore toute pleine de la
jeune fille, s'approchant du lit, demandant a Florent s'il etait bien
couche. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant; elle serait
mieux, les mansardes etaient tres-froides, l'hiver. Enfin, il s'en
alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie.
Auguste etait un Quenu bleme; Augustine, une Lisa pas mure.

Florent, ami des garcons, gate par son frere, accepte par Lisa, finit
par s'ennuyer terriblement. Il avait cherche des lecons sans pouvoir
en trouver. Il evitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des
Ecoles, ou il craignait d'etre reconnu. Lisa, doucement, lui disait
qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait
faire la correspondance, tenir les ecritures. Elle revenait toujours a
cette idee, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle
s'irritait peu a peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes,
oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une
haine raisonnee des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans
qu'elle songeat encore a lui reprocher de manger chez elle. Elle lui
disait:

-- Moi, je ne pourrais pas vivre a revasser toute la journee. Vous ne
devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.

Gavard, de son cote, cherchait une place pour Florent. Mais il
cherchait d'une facon extraordinaire et tout a fait souterraine. Il
aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une
ironie amere, qui convint a " un proscrit. " Gavard etait un homme
d'opposition. Il venait de depasser la cinquantaine, et se vantait
d'avoir deja dit leur fait a quatre gouvernements. Charles X, les
pretres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanquee a la
porte, lui faisaient encore hausser les epaules; Louis-Philippe etait
un imbecile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de
laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant a la
republique de 48, c'etait une farce, les ouvriers l'avaient trompe;
mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Decembre, parce
que, maintenant, il regardait Napoleon III comme son ennemi personnel,
une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire
des " gueuletons. " Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait
un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermees
amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait,
avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de
l'orgie. La religion de Gavard etait d'etre le plus desagreable
possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il
riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat
qui devait " embeter les ministres " au Corps legislatif. Puis, s'il
pouvait voler le fisc, mettre la police en deroute, amener quelque
echauffouree, il travaillait a rendre l'aventure tres-insurrectionnelle.
Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si
la " sequelle des Tuileries " l'eut connu et eut tremble devant lui,
disait qu'il fallait guillotiner la moitie de ces gredins et deporter
l'autre moitie " au prochain coup de chien. " Toute sa politique
bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hableries, de contes
a dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de droleries qui
pousse un boutiquier parisien a ouvrir ses volets, un jour de
barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de
Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle facon,
particulierement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de
l'empereur, du ministere, des hommes en place, jusqu'au dernier des
sergents de ville.

L'attitude de Gavard devant Florent etait pleine d'une joie defendue.
Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui
dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignees
de main des confidences maconniques. Enfin, il avait donc rencontre
une aventure; il tenait un camarade reellement compromis; il pouvait,
sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il eprouvait
certainement une peur inavouee, en face de ce garcon qui revenait du
bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette
peur delicieuse le grandissait lui-meme, lui persuadait qu'il faisait
un acte tres-etonnant, eu accueillant en ami un homme des plus
dangereux. Florent devint sacre; il ne jura que par Florent; il
nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait
ecraser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois apres le
coup d'Etat. Il garda la rotisserie jusqu'en 1856. A cette epoque, le
bruit courut qu'il avait gagne des sommes considerables en s'associant
avec un epicier son voisin, charge d'une fourniture de legumes secs
pour l'armee d'Orient. La verite fut qu'apres avoir vendu la
rotisserie, il vecut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas
parler de l'origine de sa fortune; cela le genait, l'empechait de dire
tout net son opinion sur la guerre de Crimee, qu'il traitait
d'expedition aventureuse, " faite uniquement pour consolider le trone
et emplir certaines poches. " Au bout d'un an, il s'ennuya
mortellement dans son logement de garcon. Comme il rendait visite aux
Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint
habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut la que les Halles le
seduisirent, avec leur vacarme, leurs commerages enormes. Il se decida
a louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se
distraire, pour occuper ses journees vides des cancans du marche.
Alors, il vecut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus
minces scandales du quartier, la tete bourdonnante du continuel
glapissement de voix qui l'entourait. Il y goutait mille joies
chatouillantes, beat, ayant trouve son element, s'y enfoncant avec des
voluptes de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer
la main, a sa boutique. Les apres-midi etaient encore tres-chaudes. Le
long des allees etroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de
soleil tombaient entre les tentes relevees, les plumes volaient sous
les doigts, pareilles a une neige dansante, dans l'air ardent, dans la
poussiere d'or des rayons. Des appels, toute une trainee d'offres et
de caresses, suivaient Florent. " Un beau canard, monsieur?... Venez
me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur,
achetez moi cette paire de pigeons... " Il se degageait, gene,
assourdi. Les femmes continuaient a plumer en se le disputant, et des
vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fumee, comme
chauffee et epaissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au
milieu de l'allee, pres des fontaines, il trouvait Gavard, en manches
de chemise, les bras croises sur la bavette de son tablier bleu,
perorant devant sa boutique. La, Gavard regnait, avec des mines de bon
prince, au milieu d'un groupe de dix a douze femmes. Il etait le seul
homme du marche. Il avait la langue tellement longue, qu'apres s'etre
fache avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir
sa boutique, il se decida a vendre sa marchandise lui-meme, disant
naivement que ces pecores passaient leur sainte journee a cancaner, et
qu'il ne pouvait en venir a bout. Comme il fallait pourtant que
quelqu'un gardat sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit
Marjolin qui battait le pave, apres avoir tente tous les menus metiers
des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard,
emerveille de son intarissable commerage, de sa carrure et de son
aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole a l'une, se
querellant avec une autre, a dix boutiques de distance, arrachant un
client a une troisieme, faisant plus de bruit a lui seul que les cent
et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les
plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.

Le marchand de volailles, pour toute famille, n'avait plus qu'une
belle-soeur et une niece. Quand sa femme mourut, la soeur ainee de
celle-ci, madame Lecoeur, qui etait veuve depuis un an, la pleura
d'une facon exageree, en allant presque chaque soir porter ses
consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir, a cette epoque, le
projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte.
Mais Gavard detestait les femmes maigres; il disait que cela lui
faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne caressait
jamais que les chats et les chiens tres-gras, goutant une satisfaction
personnelle aux echines rondes et nourries. Madame Lecoeur, blessee,
furieuse de voir les pieces de cent sous du rotisseur lui echapper,
amassa une rancune mortelle. Son beau-frere fut l'ennemi dont elle
occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'etablir aux Halles, a
deux pas du pavillon ou elle vendait du beurre, des fromages et des
oeufs, elle l'accusa d'avoir " invente ca pour la taquiner et lui
porter mauvaise chance. " Des lors, elle se lamenta, jaunit encore, se
frappa tellement l'esprit, qu'elle finit reellement par perdre sa
clientele et faire de mauvaises affaires. Elle avait garde longtemps
avec elle la fille d'une de ses soeurs, une paysanne qui lui envoya la
petite, sans plus s'en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles.
Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l'appela
bientot que la Sarriette. A seize ans, la Sarriette etait une jeune
coquine si deluree, que des messieurs venaient acheter des fromages
uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle etait
populaciere, avec son visage pale de vierge brune et ses yeux qui
brulaient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un
garcon de Menilmontant qui faisait les commissions de sa tante.
Lorsque, a vingt ans, elle s'etablit marchande de fruits, avec
quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant,
qu'on appelait monsieur Jules, se soigna les mains, ne porta plus que
des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux
Halles l'apres-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue
Vauvilliers, au troisieme etage d'une grande maison, dont un cafe
borgne occupait le rez-de-chaussee. L'ingratitude de la Sarriette
acheva d'aigrir madame Lecoeur, qui la traitait avec une furie de
paroles ordurieres. Elles se facherent, la tante exasperee, la niece
inventant avec monsieur Jules des histoires qu'il allait raconter dans
le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette drole; il se
montrait plein d'indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues,
quand il la rencontrait: elle etait dodue et exquise de chair.

Une apres-midi, comme Florent etait assis dans la charcuterie, fatigue
de courses vaines qu'il avait faites le matin a la recherche d'un
emploi, Marjolin entra. Ce grand garcon, d'une epaisseur et d'une
douceur flamandes, etait le protege de Lisa. Elle le disait pas
mechant, un peu beta, d'une force de cheval, tout a fait interessant,
d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni pere, ni mere. C'etait
elle qui l'avait place chez Gavard.

Lisa etait au comptoir, agacee par les souliers crottes de Florent,
qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois deja elle s'etait
levee pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit a
Marjolin.

-- Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander...

Il s'arreta, regarda autour de lui, et baissant la voix:

-- Il m'a bien recommande d'attendre qu'il n'y eut personne et de vous
repeter ces paroles, qu'il m'a fait apprendre par coeur:
" Demande-leur s'il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer
avec eux de ce qu'ils savent. "

-- Dis a monsieur Gavard que nous l'attendons, repondit Lisa, habituee
aux allures mysterieuses du marchand de volailles.

Mais Marjolin ne s'en alla pas; il restait en extase devant la belle
charcutiere, d'un air de soumission caline. Comme touchee de cette
adoration muette, elle reprit:

-- Te plais-tu chez monsieur Gavard? Ce n'est pas un mechant homme, tu
feras bien de le contenter.

-- Oui, madame Lisa.

-- Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits
des Halles, hier; puis, tu frequentes un tas de gueux et de gueuses.
Te voila homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes a l'avenir.

-- Oui, madame Lisa.

Elle dut repondre a une dame qui venait commander une livre de
cotelettes aux cornichons. Elle quitta le comptoir, alla devant le
billot, au fond de la boutique. La, avec un couteau mince, elle separa
trois cotelettes d'un carre de porc; et, levant un couperet, de son
poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derriere, a chaque
coup, sa robe de merinos noir se levait legerement; tandis que les
baleines de son corset marquaient sur l'etoffe tendue du corsage. Elle
avait un grand serieux, les levres pincees, les yeux clairs, ramassant
les cotelettes et les pesant d'une main lente.

Quand la dame fut partie et qu'elle apercut Marjolin ravi de lui avoir
vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides:

-- Comment! tu es encore la? cria-t-elle.

Et il allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.

-- Ecoute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit torchon de
Cadine... Ne dis pas non. Ce matin, vous etiez encore ensemble a la
triperie, a regarder casser des tetes de mouton... Je ne comprends pas
comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette trainee,
cette sauterelle..... Allons, va, dis a monsieur Gavard qu'il vienne
tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.

Marjolin s'en alla confus, l'air desespere, sans repondre.

La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tete un peu tournee
du cote des Halles; et Florent la contemplait, muet, etonne de la
trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-la, il ne savait pas
regarder les femmes. Elle lui apparaissait, au-dessus des viandes du
comptoir. Devant elle, s'etalaient, dans des plats de porcelaine
blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entames, les langues et les
morceaux de petit sale cuits a l'eau, la tete de cochon noyee de
gelee, un pot de rillettes ouvert et une boite de sardines dont le
metal creve montrait un lac d'huile; puis, a droite et a gauche, sur
des planches, des pains de fromage d'Italie et de fromage de cochon,
un jambon ordinaire d'un rose pale, un jambon d'York a la chair
saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des
plats ronds et ovales, les plats de la langue fourree, de la galantine
truffee, de la hure aux pistaches; tandis que, tout pres d'elle, sous
sa main, etaient le veau pique, le pate de foie, le pate de lievre,
dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le
lard de poitrine sur la petite etagere de marbre, au bout du comptoir;
elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de roti, essuya
les plateaux des deux balances de melchior, tata l'etuve dont le
rechaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tete de nouveau, elle
se remit a regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait,
elle etait comme prise, dans sa paix lourde, par l'odeur des truffes.
Ce jour-la, elle avait une fraicheur superbe; la blancheur de son
tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu'a
son cou gras, a ses joues rosees, ou revivaient les tons tendres des
jambons et les paleurs des graisses transparentes. Intimide a mesure
qu'il la regardait, inquiete par cette carrure correcte, Florent finit
par l'examiner a la derobee, dans les glaces, autour de la boutique.
Elle s'y refletait de dos, de face, de cote; meme au plafond, il la
retrouvait, la tete eu bas, avec son chignon serre, ses minces
bandeaux, colles sur les tempes. C'etait toute une foule de Lisa,
montrant la largeur des epaules, l'emmanchement puissant des bras, la
poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'eveillait aucune
pensee charnelle et qu'elle ressemblait a un ventre. Il s'arreta, il
se plut surtout a un de ses profils, qu'il avait dans une glace, a
cote de lui, entre deux moities de porcs. Tout le long des marbres et
des glaces, accroches aux barres a dents de loup, des porcs et des
bandes de lard a piquer pendaient; et le profil de Lisa, avec sa forte
encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avancait, mettait une
effigie de reine empatee, au milieu de ce lard et de ces chairs crues.
Puis, la belle charcutiere se pencha, sourit d'une facon amicale aux
deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'etalage,
continuellement.

Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air
important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de
marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et
Quenu adosse contre un demi-porc, il annonca enfin qu'il avait trouve
une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement
serait joliment pince!

Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle
Saget, qui avait pousse la porte de la boutique, apres avoir apercu de
la chaussee la nombreuse societe causant chez les Quenu-Gradelle. La
petite vieille, en robe deteinte, accompagnee de l'eternel cabas noir
qu'elle portait au bras, coiffee du chapeau de paille noire, sans
rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut
un leger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'etait
une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette,
ou elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont
elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nomme Cherbourg, en
ajoutant qu'elle y etait nee. On n'en sut jamais davantage. Elle ne
causait que des autres, racontait leur vie jusqu'a dire le nombre de
chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de
penetrer dans l'existence des voisins, au point d'ecouter aux portes
et de decacheter les lettres. Sa langue etait redoutee, de la rue
Saint-Denis a la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honore
a la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son
cabas vide, sous le pretexte de faire des provisions, n'achetant rien,
colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits,
arrivant ainsi a loger dans sa tete l'histoire complete des maisons,
des etages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusee
d'avoir ebruite la mort de l'oncle Gradelle sur la planche a hacher;
depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle etait tres-ferree,
d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les
detaillait, les prenait par tous les bouts, les savait " par coeur. "
Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrivee de Florent la
desorientait, la brulait d'une veritable fievre de curiosite. Elle
tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprevu dans ses
notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait deja vu ce grand
escogriffe quelque part.

Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns apres les
autres, disant de sa voix fluette:

-- On ne sait plus que manger. Quand l'apres-midi arrive, je suis
comme une ame en peine pour mon diner... Puis, je n'ai envie de
rien... Est-ce qu'il vous reste des cotelettes panees, madame Quenu?

Sans attendre la reponse, elle souleva un des couvercles de l'etuve de
melchior. C'etait le cote des andouilles, des saucisses et des
boudins. Le rechaud etait froid, il n'y avait plus qu'une saucisse
plate, oubliee sur la grille.

-- Voyez de l'autre cote, mademoiselle Saget, dit la charcutiere. Je
crois qu'il reste une cotelette.

-- Non, ca ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa
toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais
les cotelettes panees, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux
quelque chose que je ne sois pas meme obligee de faire chauffer.

Elle s'etait tournee du cote de Florent, elle le regardait, elle
regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur
la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire a continuer la
conversation.

-- Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit sale? demanda Lisa.

-- Un morceau de petit sale, oui, tout de meme...

Elle prit la fourchette a manche de metal blanc posee au bord du plat,
chipotant, piquant chaque morceau de petit sale. Elle donnait de
legers coups sur les os pour juger de leur epaisseur, les retournait,
examinait les quelques lambeaux de viande rose, en repetant:

-- Non, non, ca ne me dit pas.

-- Alors, prenez une langue, un morceau de tete de cochon, une tranche
de veau pique, dit la charcutiere patiemment.

Mais mademoiselle Saget branlait la tete. Elle resta la encore un
instant, faisant des mines degoutees au-dessus des plats; puis, voyant
que decidement on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en
alla, en disant:

-- Non, voyez-vous, j'avais envie d'une cotelette panee, mais celle
qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.

Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crepines de
l'etalage. Elle la vit traverser la chaussee et entrer dans le
pavillon aux fruits.

-- La vieille bique! grogna Gavard.

Et, comme ils etaient seuls, il raconta quelle place il avait trouvee
pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur
Verlaque, inspecteur a la maree, etait tellement souffrant, qu'il se
trouvait force de prendre un conge. Le matin meme le pauvre homme lui
disait qu'il serait bien aise de proposer lui-meme son remplacant,
pour se menager la place, s'il venait a guerir.

-- Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois.
Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons
la police dedans! La place depend de la prefecture. Hein! sera-ce
assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!

Il riait d'aise, il trouvait cela profondement comique.

-- Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis
jure de ne rien accepter de l'empire. Je creverais de faim, que je
n'entrerais pas a la prefecture. C'est impossible, entendez-vous,
Gavard!

Gavard entendait et restait un peu gene. Quenu avait baisse la tete.
Mais Lisa s'etait tournee, regardait fixement Florent, le cou gonfle,
la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la
Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.

-- Ah bien! s'ecria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais
oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes,
mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui
a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?

Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait a tout
le monde, d'une fraicheur de lait, decoiffee d'un cote par le veut des
Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son
effronterie:

-- Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entree Qu'est-ce
que vous disiez donc, mon oncle?

Lisa l'appela.

-- Voyez, est-ce assez mince comme cela?

Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes,
delicatement. Puis, en les enveloppant:

-- Il ne vous faut rien autre chose?

-- Ma foi, puisque je me suis derangee, dit la Sarriette, donnez-moi
une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je
fais un dejeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte
de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.

La charcutiere avait mis une feuille de papier fort sur une balance.
Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'etagere, avec une spatule
de buis, augmentant a petits coups, d'une main douce, le tas de
graisse qui s'etalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le
papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.

-- C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ca fait
trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?

La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, montrant ses
dents, regardant les hommes en face, avec sa jupe grise qui avait
tourne, son fichu rouge mal attache, qui laissait voir une ligne
blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer
Gavard en repetant:

-- Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous racontiez quand je
suis entree? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue... Oh! le
sournois. Tenez, je ne vous aime plus.

Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle
Lisa dit sechement:

-- C'est mademoiselle Saget qui nous l'a envoyee.

Puis le silence continua. Gavard etait consterne de l'accueil que
Florent faisait a sa proposition. Ce fut la charcutiere qui reprit la
premiere, d'une voix tres-amicale:

-- Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'inspecteur a la
maree... Vous savez combien les emplois sont penibles a trouver. Vous
etes dans une position a ne pas vous montrer difficile.

-- J'ai dit mes raisons, repondit-il.

Elle haussa les epaules.

-- Voyons, ce n'est pas serieux... Je comprends a la rigueur que vous
n'aimiez pas le gouvernement. Mais ca n'empeche pas de gagner son
pain, ce serait trop bete... Et puis, l'empereur n'est pas un mechant
homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos
souffrances. Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du
pain moisi et de la viande gatee? Il ne peut pas etre a tout, cet
homme... Vous voyez que, nous autres, il ne nous a pas empeches de
faire nos affaires... Vous n'etes pas juste, non, pas juste du tout.

Gavard etait de plus en plus gene. Il ne pouvait tolerer devant lui
ces eloges de l'empereur.

-- Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin.
C'est tout de la canaille...

-- Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s'animant, vous ne serez
content que le jour ou vous vous serez fait voler et massacrer avec
vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que ca me mettrait en
colere... Il ne s'agit que de Florent, n'est-ce pas? Eh bien, je dis
qu'il doit absolument accepter la place d'inspecteur. Ce n'est pas ton
avis, Quenu?

Quenu, qui ne soufflait mot, fut tres-ennuye de la question brusque de
sa femme.

-- C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.

Et, comme un nouveau silence embarrasse se faisait:

-- Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma resolution est
bien arretee. J'attendrai.

-- Vous attendrez! s'ecria Lisa perdant patience.

Deux flammes roses etaient montees a ses joues. Les hanches elargies,
plantee debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas
laisser echapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui
detourna sa colere. C'etait madame Lecoeur.

-- Pourriez-vous me donner une assiette assortie d'une demi-livre, a
cinquante sous la livre? demanda-t-elle.

Elle feignit d'abord de ne pas voir son beau-frere; puis, elle le
salua d'un signe de tete, sans parler. Elle examinait les trois hommes
de la tete aux pieds, esperant sans doute surprendre leur secret, a la
facon dont ils attendaient qu'elle ne fut plus la. Elle sentait
qu'elle les derangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre,
dans ses jupes tombantes, avec ses grands bras d'araignee, ses mains
nouees qu'elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une legere
toux:

-- Est-ce que vous etes enrhumee? dit Gavard gene par le silence.

Elle repondit un non bien sec. Aux endroits ou les os percaient son
visage, la peau, tendue, etait d'un rouge brique, et la flamme sourde
qui brulait ses paupieres, annoncait quelque maladie de foie, couvant
dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit
chaque geste de Lisa qui la servait, de cet oeil mefiant d'une cliente
persuadee qu'on va la voler.

-- Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas ca.

Lisa avait pris un couteau mince et coupait des tranches de saucisson.
Elle passa au jambon fume et au jambon ordinaire, detachant des filets
delicats, un peu courbee, les yeux sur le couteau. Ses mains potelees,
d'un rose vif, qui touchaient aux viandes avec des legeretes molles,
en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux
phalanges. Elle avanca une terrine, en demandant:

-- Vous voulez du veau pique, n'est-ce pas?

Madame Lecoeur parut se consulter longuement; puis elle accepta. La
charcutiere coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le
bout d'un couteau a large lame des tranches de veau pique et de pate
de lievre. Et elle posait chaque tranche au milieu de la feuille de
papier, sur les balances.

-- Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches? fit remarquer
madame Lecoeur, de sa voix mauvaise.

Elle dut donner de la hure aux pistaches. Mais la marchande de beurre
devenait exigeante. Elle voulut deux tranches de galantine; elle
aimait ca. Lisa, irritee deja, jouant d'impatience avec le manche des
couteaux, eut beau lui dire que la galantine etait truffee, qu'elle ne
pouvait en mettre que dans les assiettes assorties a trois francs la
livre. L'autre continuait a fouiller les plats, cherchant ce qu'elle
allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pesee, il fallut
que la charcutiere ajoutat de la gelee et des cornichons. Le bloc de
gelee, qui avait la forme d'un gateau de Savoie, au milieu d'une
plaque de porcelaine, trembla sous sa main brutale de colere; et elle
fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros
cornichons dans le pot, derriere l'etuve.

-- C'est vingt-cinq sous, n'est-ce pas? dit madame Lecoeur, sans se
presser.

Elle voyait parfaitement la sourde irritation de Lisa. Elle en
jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros
sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, goutait le silence
embarrasse que sa presence prolongeait, jurant qu'elle ne s'en irait
pas, puisqu'on faisait " des cachoteries " avec elle. La charcutiere
lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dut se retirer. Elle
s'en alla, sans dire un mot, avec un long regard, tout autour de la
boutique.

Quand elle ne fut plus la, Lisa eclata.

-- C'est encore la Saget qui nous l'a envoyee, celle-la! Est-ce que
cette vieille gueuse va faire defiler toutes les Halles ici, pour
savoir ce que nous disons!... Et comme elles sont malignes! A-t-on
jamais vu acheter des cotelettes panees et des assiettes assorties a
cinq heures du soir! Elles se donneraient des indigestions, plutot que
de ne pas savoir... Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre,
vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma soeur, que je la
flanquerais a la porte.

Devant la colere de Lisa, les trois hommes se taisaient.

Gavard etait venu s'accouder sur la balustrade de l'etalage, a rampe
de cuivre; il s'absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal
taille, detache de sa tringle de laiton. Puis, levant la tete:

-- Moi, dit-il, j'avais regarde ca comme une farce.

-- Quoi donc? demanda Lisa encore toute secouee.

-- La place d'inspecteur a la maree.

Elle leva les mains, regarda Florent une derniere fois, s'assit sur la
banquette rembourree du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard
expliquait tout au long son idee: le plus attrape, en somme, ca serait
le gouvernement qui donnerait ses ecus. Il repetait avec complaisance:

-- Mon cher, ces gueux-la vous ont laisse crever de faim, n'est-ce
pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, maintenant... C'est
tres-fort, ca m'a seduit tout de suite.

Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir a sa
femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne
plus ecouter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du cote
des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s'ecriant:

-- Ah! c'est la Normande qu'on envoie maintenant. Tant pis! la
Normande payera pour les autres.

Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'etait la belle
poissonniere, Louise Mehudin, dite la Normande. Elle avait une beaute
hardie, tres-blanche et delicate de peau, presque aussi forte que
Lisa, mais d'oeil plus effronte et de poitrine plus vivante. Elle
entra, cavaliere, avec sa chaine d'or sonnant sur son tablier, ses
cheveux nus peignes a la mode, son noeud de gorge, un noeud de
dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle
portait une vague odeur de maree; et, sur une de ses mains, pres du
petit doigt, il y avait une ecaille de hareng, qui mettait la une
mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habite la meme maison, rue
Pirouette, etaient des amies intimes, tres-liees par une pointe de
rivalite qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement.
Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la
belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forcait a soutenir
chacune sa renommee de beaute. En se penchant un peu, la charcutiere,
de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la
poissonniere, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se
surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses
corsets. La belle Normande ajoutait des bagues a ses doigts et des
noeuds a ses epaules. Quand elles se rencontraient, elles etaient
tres-douces, tres-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupiere a
demi close, cherchant les defauts. Elles affectaient de se servir
l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

-- Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la
Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colere, tres-rare chez elle, etait tenace et
implacable. Elle repondit oui, sechement, du bout des levres.

-- C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la
marmite... Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda
Florent, qui semblait l'interesser: puis, comme elle ne voulait pas
s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle
eut l'imprudence d'ajouter:

-- Je vous en ai achete avant-hier, du boudin... Il n'etait pas bien
frais.

-- Pas bien frais! repeta la charcutiere, toute blanche, les levres
tremblantes.

Elle se serait peut-etre contenue encore, pour que la Normande ne crut
pas qu'elle prenait du depit, a cause de son noeud de dentelle. Mais
on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela
depassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et,
d'une voix un peu rauque:

-- Dites donc, la semaine derniere, quand vous m'avez vendu cette
paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allee vous dire
qu'elles etaient pourries devant le monde!

-- Pourries!... mes soles pourries!... s'ecria la poissonniere, la
face empourpree.

Elles resterent un instant suffoquees, muettes et terribles, au-dessus
des viandes. Toute leur belle amitie s'en allait; un mot avait suffi
pour montrer les dents aigues sous le sourire.

-- Vous etes une grossiere, dit la belle Normande. Si jamais je remets
les pieds ici, par exemple!

-- Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien a qui on a
affaire.

La poissonniere sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutiere
toute tremblante. La scene s'etait passee si rapidement, que les trois
hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se
remit bientot. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune
allusion a ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de
boutique, rentra de course. Alors, elle dit a Gavard, en le prenant en
particulier, de ne pas rendre reponse a monsieur Verlaque; elle se
chargeait de decider son beau-fiere, elle demandait deux jours, au
plus. Quenu retourna a la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et
qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui
montra trois femmes, sons la rue couverte, entre le pavillon de la
maree et le pavillon de la volaille.

-- Elles en debitent! murmura-t-il, d'un air envieux.

Les Halles se vidaient, et il y avait la, en effet, mademoiselle
Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille
fille perorait.

-- Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frere est
toujours fourre dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

-- Oh! de mes yeux vu! Il etait assis sur une table. Il semblait chez
lui.

-- Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne
sais pas pourquoi vous vous montez la tete.

Mademoiselle Saget haussa les epaules.

-- Ah! bien, reprit-elle, vous etes encore d'une bonne pate, vous, ma
belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur
Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possede a la
petite Pauline.

-- Vous croyez cela! s'ecria madame Lecoeur, bleme de fureur.

Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir
un grand coup:

-- Je suis toute seule, je n'ai pas de defense, il peut bien faire ce
qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa niece est pour lui.
Elle a oublie ce qu'elle m'a coute, elle me livrerait pieds et poings
lies.

-- Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais
eu que de vilaines paroles pour moi.

Elles se reconcilierent sur-le-champ, elles s'embrasserent. La niece
promit de ne plus etre taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de
plus sacre, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille.
Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la facon dont
elles devaient se conduire pour forcer Gavard a ne pas gaspiller son
bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle etaient des pas
grand'chose, et qu'on les surveillerait.

-- Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais
ca ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce
que vous en pensez, vous autres?

Les trois femmes se rapprocherent, baissant la voix.

-- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un
matin, les souliers perces, les habits couverts de poussiere, avec
l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce
garcon-la.

-- Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la
Sarriette.

Mademoiselle Saget reflechissait. Elle pensait tout haut:

-- Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens...
monsieur Gavard le connait certainement... J'ai du le rencontrer
quelque part, je me souviens plus...

Elle fouillait encore sa memoire, quand la Normande arriva comme une
tempete. Elle sortait de la charcuterie.

-- Elle est polie, cette grande bete de Quenu! s'ecria-t-elle,
heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je
ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangee!... En
voila une baraque, avec leurs cochonneries gatees qui empoisonnent le
monde!

-- Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute
fretillante, enchantee d'apprendre que les deux femmes s'etaient
disputees.

-- Moi! mais rien du tout! pas ca, tenez!... J'etais entree
tres-poliment la prevenir que je prendrais du boudin demain soir, et
alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses
airs d'honnetete! Elle payera ca plus cher qu'elle ne pense.

Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la verite;
mais elles n'en epouserent pas moins sa querelle avec un flot de
paroles mauvaises. Elles se tournaient du cote de la rue Rambuteau,
insultantes, inventant des histoires sur la salete de la cuisine des
Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient
vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colere n'aurait pas
ete plus menacante. Il fallut que la poissonniere recommencat trois
fois son recit.

-- Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda mechamment
mademoiselle Saget.

-- Le cousin! repondit la Normande d'une voix aigue, vous croyez au
cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!

Les trois autres commeres se recrierent. L'honnetete de Lisa etait un
des actes de foi du quartier.

-- Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y
touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans
chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire
cocu.

Mademoiselle Saget hochait la tete, comme pour dire qu'elle n'etait
pas eloignee de se ranger a cette opinion. Elle reprit doucement:

-- D'autant plus que le cousin est tombe on ne sait d'ou, et que
l'histoire racontee par les Quenu est bien louche.

-- Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonniere.
Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramasse dans la rue. Ca
se voit bien.

-- Les hommes maigres sont de rudes hommes, declara la Sarriette d'un
air convaincu.

-- Elle l'a habille tout a neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit
lui couter bon.

-- Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille
demoiselle. Il faudra savoir...

Alors, elles s'engagerent a se tenir au courant de ce qui se passerait
dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre pretendait
qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frere sur les maisons
qu'il frequentait. Cependant, la Normande s'etait un peu calmee; elle
s'en alla, bonne fille au fond, lassee d'en avoir trop conte. Quand
elle ne fut plus la, madame Lecoeur dit sournoisement:

-- Je suis sure que la Normande aura ete insolente, c'est son
habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent
du ciel, elle qui a trouve un enfant dans sa boutique a poissons.

Elles se regarderent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut eloignee a son tour:

-- Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ca la maigrit,
reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient.
Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son
traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme
elle retournait rue Pirouette, elle pensa que " ces trois pecores " ne
valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la
voir, il serait tres-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle,
des gens riches et estimes apres tout. Elle fit un detour, alla rue
Turbigo, a la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du
quartier. Madame Taboureau, qui etait une amie intime de Lisa, avait,
sur toutes choses, une autorite incontestee. Quand on disait: " Madame
Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, " il n'y avait plus
qu'a s'incliner. La vieille demoiselle, sous pretexte, ce jour-la, de
savoir a quelle heure le four etait chaud, pour apporter un plat de
poires, dit le plus grand bien de la charcutiere, se repandit en
eloges sur la proprete et sur l'excellence de son boudin. Puis,
contente de cet alibi moral, enchantee d'avoir souffle sur l'ardente
bataille qu'elle flairait, sans s'etre fachee avec personne, elle
rentra decidement, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa
memoire l'image du cousin de madame Quenu.

Ce meme jour, le soir, apres le diner, Florent sortit, se promena
quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin
brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise,
piquee des larmes jaunes du gaz. Pour la premiere fois, Florent se
sentait importun; il avait conscience de la facon malapprise dont il
etait tombe au milieu de ce monde gras, en maigre naif; il s'avouait
nettement qu'il derangeait tout le quartier, qu'il devenait une gene
pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop
compromettante. Ces reflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il
eut remarque chez son frere ou chez Lisa la moindre durete; il
souffrait de leur bonte meme; il s'accusait de manquer de delicatesse
en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir
de la conversation dans la boutique, l'apres-midi, lui causait un
malaise vague. Il etait comme envahi par cette odeur des viandes du
comptoir, il se sentait glisser a une lachete molle et repue.
Peut-etre avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on
lui offrait. Cette pensee mettait en lui une grande lutte; il fallait
qu'il se secouat pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un
vent humide s'etait leve, soufflant sous la rue couverte. Il reprit
quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut oblige de boutonner
sa redingote. Le vent emportait de ses vetements cette senteur grasse
de la charcuterie, dont il etait tout alangui.

Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renferme
au fond de son paletot verdatre, avait la voix sourde, pleine de
colere. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'etait un metier de
chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie a un pinceau. L'apres-midi,
il avait creve d'un coup de pied une tete d'etude qu'il faisait
d'apres cette gueuse de Cadine. Il etait sujet a ces emportements
d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il
revait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues,
voyait noir, attendait le lendemain comme une resurrection.
D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement
malheureux le soir; chacune de ses journees etait un long effort
desespere. Florent eut peine a reconnaitre le flaneur insouciant des
nuits de la Halle. Ils s'etaient deja retrouves a la charcuterie.
Claude, qui connaissait l'histoire du deporte, lui avait serre la
main, en lui disant qu'il etait un brave homme. Il allait, d'ailleurs,
tres-rarement chez les Quenu.

-- Vous etes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas
comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. Ca pue la
dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mange
pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est ca qui m'a
fait manquer mon etude.

Et, au bout de quelques pas faits en silence:

-- Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils
se portent bien. J'avais songe a faire leurs portraits, mais je n'ai
jamais su dessiner ces figures rondes ou il n'y a pas d'os... Allez,
ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses
casseroles. Suis-je assez bete d'avoir creve la tete de Cadine!
Maintenant, quand j'y songe, elle n'etait peut-etre pas mal.

Alors, ils causerent de la tante Lisa. Claude dit que sa mere ne
voyait plus la charcutiere depuis longtemps. Il donna a entendre que
celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariee a un ouvrier;
d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant a lui, il
raconta qu'un brave homme s'etait imagine de l'envoyer au college,
seduit par les anes et les bonnes femmes qu'il dessinait, des l'age de
huit ans; le brave homme etait mort, en lui laissant mille francs de
rente, ce qui l'empechait de mourir de faim.

-- N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aime etre un ouvrier...
Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont tres-heureux, les menuisiers.
Ils ont une table a faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se
couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits...
Moi, je ne dors guere la nuit. Toutes ces sacrees etudes que je ne
peux achever me trottent dans la tete. Je n'ai jamais fini, jamais,
jamais.

Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire.
Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'abimait en pleine boue,
avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et
qui reve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards
donnant sur les caves des Halles, ou le gaz brule eternellement. La,
dans ces profondeurs, il montra a Florent, Marjolin et Cadine qui
soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des
resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens a eux pour se
cacher et habiter les caves, apres la fermeture des grilles.

-- Hein! quelle brute, quelle belle brute! repetait Claude en parlant
de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-la
est heureux!... Quand ils vont avoir acheve leurs pommes, ils se
coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes.
C'est une vie ca, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans
la charcuterie; peut-etre que ca vous engraissera.

Il partit brusquement. Florent remonta a sa mansarde, trouble par ces
inquietudes nerveuses qui reveillaient ses propres incertitudes. Il
evita, le lendemain, de passer la matinee a la charcuterie; il fit une
grande promenade le long des quais. Mais, au dejeuner, il fut repris
par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place
d'inspecteur a la maree, sans trop insister, comme d'une chose qui
meritait reflexion. Il l'ecoutait, l'assiette pleine, gagne malgre lui
par la proprete devote de la salle a manger; la natte mettait une
mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le
jaune tendre du papier peint et du chene clair des meubles, le
penetraient d'un sentiment d'honnetete dans le bien-etre, qui
troublait ses idees du faux et du vrai. Il eut cependant la force de
refuser encore, en repetant ses raisons, tout en ayant conscience du
mauvais gout qu'il y avait a faire un etalage brutal de ses
entetements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se facha
pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait
plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au diner, on ne
causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le
personnel de la charcuterie sur pied.

Les soirees devenaient froides. Des qu'on avait dine, on passait dans
la cuisine. Il y faisait tres-chaud. Elle etait si vaste, d'ailleurs,
que plusieurs personnes y tenaient a l'aise, sans gener le service,
autour d'une table carree, placee au milieu. Les murs de la piece
eclairee au gaz etaient recouverts de plaques de faience blanches et
bleues, a hauteur d'homme. A gauche, se trouvait le grand fourneau de
fonte, perce de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues
enfoncaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout,
une petite cheminee, montee sur un four et garnie d'un fumoir, servait
pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les
ecumoires, les cuillers, les fourchettes a longs manches, dans une
rangee de tiroirs numerotes, s'alignaient les chapelures, la fine et
la grosse, les mies de pain pour paner, les epices, le girofle, la
muscade, les poivres. A droite, la table a hacher, enorme bloc de
chene appuye contre la muraille, s'appesantissait, toute couturee et
toute creusee; tandis que plusieurs appareils, fixes sur le bloc, une
pompe a injecter, une machine a pousser, une hacheuse mecanique,
mettaient la, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'idee
mysterieuse et inquietante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout
autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables,
s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des
ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes,
d'entonnoirs elargis, des rateliers de couteaux et de couperets, des
files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noye dans la graisse.
La graisse debordait, malgre la proprete excessive, suintait entre les
plaques de faience, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un
reflet grisatre a la fonte du fourneau, polissait les bords de la
table a hacher d'un luisant et d'une transparence de chene verni. Et,
au milieu de cette buee amassee goutte a goutte, de cette evaporation
continue des trois marmites, ou fondaient les cochons, il n'etait
certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissat la
graisse.

Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guere
venir du dehors que les terrines des maisons renommees, les rillettes,
les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots.
Aussi, des septembre, s'agissait-il de remplir la cave, videe pendant
l'ete. Les veillees se prolongeaient meme apres la fermeture de la
boutique. Quenu, aide d'Auguste et de Leon, emballait les saucissons,
preparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de
poitrine, les lards maigres, les lards a piquer. C'etait un bruit
formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui
montaient dans la maison entiere. Cela sans prejudice de la
charcuterie courante, de la charcuterie fraiche, les pates de foie et
de lievre, les galantines, les saucisses et les boudins.

Ce soir-la, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux
marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida. A un
coin de la table carree, Lisa et Augustine raccommodaient du linge;
tandis que, devant elles, de l'autre cote de la table, Florent etait
assis, la face tournee vers le fourneau, souriant a la petite Pauline
qui, montee sur ses pieds, voulait qu'il la fit " sauter en l'air. "
Derriere eux, Leon hachait de la chair a saucisse, sur le bloc de
chene, a coups lents et reguliers.

Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang
de cochon. C'etait lui qui saignait a l'abattoir. Il prenait le sang
et l'interieur des betes, laissant aux garcons d'echaudoir le soin
d'apporter, l'apres-midi, les porcs tout prepares dans leur voiture.
Quenu pretendait qu'Auguste saignait comme pas un garcon charcutier de
Paris.

La verite etait qu'Auguste se connaissait a merveille a la qualite du
sang; le boudin etait bon, toutes les fois qu'il disait: " Le boudin
sera bon. "

-- Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il deposa ses
deux brocs, et, lentement:

-- Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord ca a
la facon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang
part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, ca prouve qu'il est
pauvre...

-- Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a ete
enfonce.

La face bleme d'Auguste eut un sourire.

-- Non, non, repondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau;
c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore
lorsque le sang coule et que je le recois en le battant avec la main,
dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, cremeux, sans
etre trop epais.

Augustine avait laisse son aiguille. Les yeux leves, elle regardait
Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux chatains, prenait un
air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline
elle-meme, ecoutaient egalement avec un grand interet.

-- Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le garcon, en
faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une creme. Eh
bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle
soit comme graissee par le sang, de facon a ce que le gant rouge soit
bien du meme rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper:
" Le boudin sera bon, "

Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude
molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang etait toute rose,
avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait
approuve de la tete. Il y eut un silence. Leon hachait toujours.
Pauline, qui etait restee songeuse, remonta sur les pieds de son
cousin, en criant de sa voix claire:

-- Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a ete mange par
les betes.

Sans doute, dans cette tete de gamine, l'idee du sang des cochons
avait eveille celle " du monsieur mange par les betes. " Florent ne
comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit a rire.

-- Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette
histoire que vous avez dite un soir a Gavard. Elle l'aura entendue.

Florent etait devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras
le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que
Mouton, lui aussi, voulait ecouter l'histoire. Mais Mouton sauta sur
la table. Il resta la, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand
garcon maigre qui, depuis quinze jours, semblait etre pour lui un
continuel sujet de profondes reflexions. Cependant, Pauline se
fachait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle
etait vraiment insupportable:

-- Eh! racontez-lui donc ce qu'elle demande, dit Lisa a Florent, elle
nous laissera tranquille.

Florent garda le silence un instant encore. Il avait les yeux a terre.
Puis, levant la tete lentement, il s'arreta aux deux femmes qui
tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Auguste qui preparaient la
marmite pour le boudin. Le gaz brulait tranquille, la chaleur du
fourneau etait tres-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans
un bien-etre de digestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur
l'un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant a
l'enfant:

-- Il etait une fois un pauvre homme. On l'envoya tres-loin,
tres-loin, de l'autre cote de la mer... Sur le bateau qui l'emportait,
il y avait quatre cents forcats avec lesquels on le jeta. Il dut vivre
cinq semaines au milieu de ces bandits, vetu comme eux de toile a
voile, mangeant a leur gamelle. De gros poux le devoraient, des sueurs
terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la
machine du bateau, chauffaient tellement les faux-ponts, que dix des
forcats moururent de chaleur. Dans la journee, on les faisait monter
cinquante a la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer;
et, comme on avait peur d'eux, deux canons etaient braques sur
l'etroit plancher ou ils se promenaient. Le pauvre homme etait bien
content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il
ne mangeait plus, il etait tres-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait
remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux
voisins, il se sentait lache, il pleurait, heureux de pleurer sans
etre vu...

Pauline ecoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisees
devotement.

-- Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a
ete mange par les betes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?

-- Attends, tu verras, repondit doucement Florent. J'y arriverai, a
l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entiere.

-- Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.

Pourtant elle resta pensive, visiblement preoccupee par quelque grosse
difficulte qu'elle ne pouvait resoudre. Enfin, elle se decida.

-- Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle,
pour qu'on le renvoyat et qu'on le mit dans le bateau?

Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les
ravissait. Et Lisa, sans repondre directement, profita du la
circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui
disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'etaient
pas sages.

-- Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'etait bien fait, si
le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.

Lisa reprit sa couture, en baissant les epaules. Quenu n'avait pas
entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon
qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aigues de
cigales pamees de chaleur. Ca sentait tres-bon. La marmite, lorsque
Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort,
emplissant la cuisine de l'odeur penetrante de l'oignon cuit. Auguste
preparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Leon
allait a coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la
chair a saucisse qui commencait a se mettre en pate.

-- Quand on fut arrive, continua Florent, on conduisit l'homme dans
une ile nommee l'ile du Diable. Il etait la avec d'autres camarades
qu'on avait aussi chasses de leur pays. Tous furent tres-malheureux.
On les obligea d'abord a travailler comme des forcats. Le gendarme qui
les gardait les comptait trois fois par jour, pour etre bien sur qu'il
ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce
qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande
cabane de bois, ou ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux
barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vetements
etaient si dechires, qu'ils montraient leur peau. Ils s'etaient
construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le
soleil, dont la flamme brule tout dans ce pays-la; mais les huttes ne
pouvaient les preserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de
boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent
tout jaunes, si secs, si abandonnes, avec leurs grandes barbes, qu'ils
faisaient pitie...

-- Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.

Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite
les gras de lard, en les delayant du bout de la cuiller. Les gras
fondaient. Une vapeur plus epaisse monta du fourneau.

-- Qu'est ce qu'on leur donnait a manger? demanda la petite Pauline
profondement interessee.

-- On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait
mauvais, repondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait
enlever les vers pour manger le riz. La viande, rotie et tres-cuite,
s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait
souvent des coliques.

-- Moi, j'aime mieux etre au pain sec, dit l'enfant apres s'etre
consultee.

Leon, ayant fini de hacher, apporta la chair a saucisse dans un plat,
sur la table carree. Mouton, qui etait reste assis, les yeux sur
Florent, comme extremement surpris par l'histoire, dut se reculer un
peu, ce qu'il fit de tres-mauvaise grace. Il se pelotonna, ronronnant,
le nez sur la chair a saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir
cacher son etonnement ni son degout; le riz plein de vers et la viande
qui sentait mauvais lui semblaient surement des saletes a peine
croyables, tout a fait deshonorantes pour celui qui les avait mangees.
Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y
avait une vague epouvante, eu face de cet homme nourri de choses
immondes.

-- Non, ce n'etait pas un lieu de delices, reprit-il, oubliant la
petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour
des vexations nouvelles, un ecrasement continu, une violation de toute
justice, un mepris de la charite humaine, qui exasperaient les
prisonniers et les brulaient lentement d'une fievre de rancune
maladive. On vivait en bete, avec le fouet eternellement leve sur les
epaules. Ces miserables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas
oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance
un jour.

Il avait baisse la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement
dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante.
Mais Lisa l'entendait, effrayee de l'expression implacable que son
visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air
doux qu'il savait feindre.

Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline.
Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchantee de l'histoire.

-- Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.

Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son
sourire triste.

-- L'homme, dit-il, n'etait pas content d'etre dans l'ile. Il n'avait
qu'une idee, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la cote, dont
on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche a l'horizon. Mais ce
n'etait pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des
prisonniers s'etaient sauves deja, on avait abattu tous les arbres de
l'ile, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'ile etait
toute pelee, si nue, si aride sous les grands soleils, que le sejour
en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut
l'idee, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres
de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres
qu'ils avaient liees avec des branches seches. Le vent les portait
vers la cote. Le jour allait paraitre, quand leur radeau echoua sur un
banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres
detaches furent emportes par les vagues. Les trois malheureux
faillirent rester dans le sable; ils enfoncaient jusqu'a la ceinture;
meme il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux
autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, ou ils
avaient a peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se
leva, ils apercurent en face d'eux la cote, une barre de falaises
grises tenant tout un cote de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se
deciderent a gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se
noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur ecueil.
Ils promirent a leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils
auraient touche terre et qu'ils se seraient procure une barque.

----Ah! voila, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de
joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a ete mange par
les betes.

-- Ils purent atteindre la cote, poursuivit Florent; mais elle etait
deserte, ils ne trouverent une barque qu'au bout de quatre jours...
Quand ils revinrent a recueil, ils virent leur compagnon etendu sur le
dos, les pieds et les mains devores, la face rongee, le ventre plein
d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si
un rale furieux eut traverse ce cadavre a moitie mange et frais
encore.

Un murmure de repugnance echappa a Lisa et a Augustine. Leon, qui
preparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu
s'arreta dans son travail, regarda Auguste pris de nausees. Et il n'y
avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de
crabes, s'etalait etrangement au milieu de la cuisine, melait des
odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.

-- Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas
l'histoire.

Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans
la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en
tournant furieusement la bouillie qui s'epaississait. Lorsque les
brocs furent vides, ce dernier, atteignant un a un les tiroirs,
au-dessus du fourneau, prit des pincees d'epices. Il poivra surtout
fortement.

-- Ils le laisserent la, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent
sans danger?

-- Comme ils revenaient, repondit Florent, le vent tourna, ils furent
pousses en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l'eau
entrait a chaque souffle, si furieusement, qu'ils n'etaient occupes
qu'a vider la barque avec leurs mains. Ils roulerent, ainsi en face
des cotes, emportes par une rafale, ramenes par la maree, ayant acheve
leurs quelques provisions, sans une bouchee de pain. Cela dura trois
jours.

-- Trois jours! s'ecria la charcutiere stupefaite, trois jours sans
manger!

-- Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin
a terre, l'un d'eux etait si affaibli, qu'il resta sur le sable toute
une matinee. Il mourut le soir. Son compagnon avait vainement essaye
de lui faire macher des feuilles d'arbre.

A cet endroit, Augustine eut un leger rire; puis, confuse d'avoir ri,
ne voulant pas qu'on put croire qu'elle manquait de coeur:

-- Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de ca que je ris. C'est de
Mouton... Regardez donc Mouton, madame.

Lisa, a son tour, s'egaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le
plat de chair a saucisse, se trouvait probablement incommode et
degoute par toute cette viande. Il s'etait leve, grattant la table de
la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hate des chats qui
veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il
s'allongea sur le flanc, en s'etirant, les yeux demi-clos, la tete
roulee dans une caresse beate. Alors tout le monde complimenta Mouton;
on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande a
sa portee. Pauline racontait tres-confusement qu'il lui lechait les
doigts et qu'il la debarbouillait, apres le diner, sans la mordre.

Mais Lisa revint a la question de savoir si l'on peut rester trois
jours sans manger. Ce n'etait pas possible.

-Non! dit-elle, je ne crois pas ca... D'ailleurs, il n'y a personne
qui soit reste trois jours sans manger. Quand on dit: " Un tel creve
de faim, " c'est une facon de parler. On mange toujours, plus ou
moins... Il faudrait des miserables tout a fait abandonnes, des gens
perdus.

Elle allait dire sans doute " des canailles sans aveu; " mais elle se
retint, en regardant Florent. Et la moue meprisante de ses levres, son
regard clair avouaient carrement que les gredins seuls jeunaient de
cette facon desordonnee. Un homme capable d'etre reste trois jours
sans manger etait pour elle un etre absolument dangereux. Car, enfin,
jamais les honnetes gens ne se mettent dans des positions pareilles.

Florent etouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel
Leon venait de jeter plusieurs pelletees de charbon, ronflait comme un
chantre dormant au soleil. La chaleur devenait tres-forte. Auguste,
qui s'etait charge des marmites de saindoux, les surveillait, tout en
sueur; tandis que, s'epongeant le front avec sa manche, Quenu
attendait que le sang se fut bien delaye. Un assoupissement de
nourriture, un air charge d'indigestion flottait.

-- Quand l'homme eut enterre son camarade dans le sable, reprit
Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane
hollandaise, ou il se trouvait, est un pays de forets, coupe de
fleuves et de marecages. L'homme marcha pendant plus de huit jours,
sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort
qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaille par la faim, il n'osait
mordre aux fruits eclatants qui pendaient des arbres; il avait peur de
ces baies aux reflets metalliques, dont les bosses noueuses suaient le
poison. Pendant des journees entieres, il marchait sous des voutes de
branches epaisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une
ombre verdatre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux
s'envolaient sur sa tete, avec un bruit d'ailes terrible et des cris
subits qui ressemblaient a des rales de mort; des sauts de singes, des
galops de betes traversaient les fourres, devant lui, pliant les
tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de
vent; et c'etait surtout les serpents qui le glacaient, quand il
posait le pied sur le sol mouvant de feuilles seches, et qu'il voyait
des tetes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines.
Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un
pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violaces, zebres, tigres,
pareils a des herbes mortes, brusquement reveillees et fuyantes.
Alors, il s'arretait, il cherchait une pierre pour sortir de cette
terre molle ou il enfoncait; il restait la des heures, avec
l'epouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairiere, la queue
roulee, la tete droite, se balancant comme un tronc enorme, tache de
plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquiete par le
moindre frolement, croyant entendre des ecailles sans fin glisser dans
les tenebres. Il etouffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y
prenait une chaleur renfermee de fournaise, une moiteur d'humidite,
une sueur pestilentielle, chargee des aromes rudes des bois odorants
et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se degageait enfin, lorsque, au
bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se
trouvait en face de larges rivieres qui lui barraient la route; il les
descendait, surveillant les echines grises des caimans, fouillant du
regard les herbes charriees, passant a la nage, quand il avait trouve
des eaux plus rassurantes. Au dela, les forets recommencaient.
D'autres fois, c'etait de vastes plaines grasses, des lieues couvertes
d'une vegetation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un
petit lac. Alors, l'homme faisait un grand detour, il n'avancait plus
qu'en tatant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces
plaines riantes qu'il entendait craquer a chaque pas. L'herbe geante,
nourrie par l'humus amasse, recouvre des marecages empestes, des
profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure,
s'allongeant sur l'immensite glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que
d'etroites jetees de terre ferme, qu'il faut connaitre si l'on ne veut
pas disparaitre a jamais. L'homme, un soir, s'etait enfonce jusqu'au
ventre. A chaque secousse qu'il tentait pour se degager, la boue
semblait monter a sa bouche. Il resta tranquille pendant pres de deux
heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une
branche d'arbre, au-dessus de sa tete. Le jour ou il arriva a une
habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonfles par
des piqures mauvaises. Il etait si pitoyable, si affame, qu'on eut
peur de lui. On lui jeta a manger a cinquante pas de la maison,
pendant que le maitre gardait sa porte avec un fusil.

Florent se tut, la voix coupee, les regards au loin. Il semblait ne
plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait,
s'abandonnait, la tete renversee, faisant des efforts pour tenir
ouverts ses yeux emerveilles. Et Quenu se fachait.

-- Mais, animal! criait-t-il a Leon, tu ne sais donc pas tenir un
boyau... Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder,
c'est le boyau... La, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.

Leon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans
l'extremite duquel un entonnoir tres-evase etait adapte; et, de la
main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond
de metal, a mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir a grandes
cuillerees. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante,
gonflant peu a peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes
molles. Comme Quenu avait retire la marmite du feu, ils apparaissaient
tous deux, lui et Leon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face
large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages
pales et leurs vetements blancs d'un ton rose.

Lisa et Augustine s'interessaient a l'operation, Lisa surtout, qui
gronda a son tour Leon, parce qu'il pincait trop le boyau avec les
doigts, ce qui produisait des noeuds, disait-elle. Quand le boudin fut
emballe, Quenu le glissa doucement dans une marmite d'eau bouillante.
Il parut tout soulage, il n'avait plus qu'a le laisser cuire.

-- Et l'homme, et l'homme? murmura de nouveau Pauline, rouvrant les
yeux, surprise de ne plus entendre le cousin parler.

Florent la bercait sur son genou, ralentissant encore son recit, le
murmurant comme un chant de nourrice.

-- L'homme, dit-il, parvint a une grande ville. On le prit d'abord
pour un forcat evade; il fut retenu plusieurs mois en prison... Puis
on le relacha, il fit toutes sortes de metiers, tint des comptes,
apprit a lire aux enfants; un jour meme, il entra, comme homme de
peine, dans des travaux de terrassement... L'homme revait toujours de
revenir dans son pays. Il avait economise l'argent necessaire,
lorsqu'il eut la fievre jaune. On le crut mort, on s'etait partage ses
habits; et quand il en rechappa, il ne retrouva pas meme une
chemise... Il fallut recommencer. L'homme etait tres-malade. Il avait
peur de rester la-bas... Enfin, l'homme put partir, l'homme revint.

La voix avait baisse de plus en plus. Elle mourut, dans un dernier
frisson des levres. La petite Pauline dormait, ensommeillee par la fin
de l'histoire, la tete abandonnee sur l'epaule du cousin. Il la
soutenait du bras, il la bercait encore du genou, insensiblement,
d'une facon douce. Et, comme on ne faisait plus attention a lui, il
resta la, sans bouger, avec cette enfant endormie.

C'etait le grand coup de feu, comme disait Quenu. Il retirait le
boudin de la marmite. Pour ne point crever ni nouer les bouts
ensemble, il les prenait avec un baton, les enroulait, les portait
dans la cour, ou ils devaient secher rapidement sur des claies. Leon
l'aidait, soutenait les bouts trop longs. Ces guirlandes de boudin,
qui traversaient la cuisine, toutes suantes, laissaient des trainees
d'une fumee forte qui achevaient d'epaissir l'air. Auguste, donnant un
dernier coup d'oeil a la fonte du saindoux, avait, de son cote,
decouvert les deux marmites, ou les graisses bouillaient lourdement,
en laissant echapper, de chacun de leurs bouillons creves, une legere
explosion d'acre vapeur. Le flot gras avait monte depuis le
commencement de la veillee; maintenant il noyait le gaz, emplissait la
piece, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs
roussies de Quenu et de ses deux garcons. Lisa et Augustine s'etaient
levees. Tous soufflaient comme s'ils venaient de trop manger.

Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait a
fermer lui-meme la cuisine, congedia Auguste et Leon, en disant qu'il
rentrerait le boudin. L'apprenti se retira tres-rouge; il avait glisse
dans sa chemise pres d'un metre de boudin, qui devait le griller.
Puis, les Quenu et Florent, restes seuls, garderent le silence. Lisa,
debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu'elle mordait a
petits coups de dents, ecartant ses belles levres pour ne pas les
bruler; et le bout noir s'en allait peu a peu dans tout ce rose.

-- Ah bien! dit-elle, la Normande a eu tort d'etre mal polie... Il est
bon, aujourd'hui, le boudin.

On frappa a la porte de l'allee, Gavard entra. Il restait tous les
soirs chez monsieur Lebigre jusqu'a minuit. Il venait pour avoir une
reponse definitive, au sujet de la place d'inspecteur a la maree.

-- Vous comprenez, expliqua-t-il, monsieur Verlaque ne peut attendre
davantage, il est vraiment trop malade... Il faut que Florent se
decide. J'ai promis de donner une reponse demain, a la premiere heure.

-- Mais Florent accepte, repondit tranquillement Lisa, en donnant un
non veau coup de dents dans son boudin.

Florent, qui n'avait pas quitte sa chaise, pris d'un etrange
accablement, essaya vainement de se lever et de protester.

-- Non, non, reprit la charcutiere, c'est chose entendue... Voyons,
mon cher Florent, vous avez assez souffert. Ca fait fremir, ce que
vous racontiez tout a l'heure. Il est temps que vous vous rangiez.
Vous appartenez a une famille honorable, vous avez recu de
l'education, et c'est peu convenable vraiment, de courir les chemins,
en veritable gueux... A votre age, les enfantillages ne sont plus
permis... Vous avez fait des folies, eh bien, on les oubliera, on vous
les pardonnera. Vous rentrerez dans votre classe, dans la classe des
honnetes gens, vous vivrez comme tout le monde, enfin.

Florent l'ecoutait, etonne, ne trouvant pas une parole. Elle avait
raison, sans doute. Elle etait si saine, si tranquille, qu'elle ne
pouvait vouloir le mal. C'etait lui, le maigre, le profil noir et
louche, qui devait etre mauvais et rever des choses inavouables. Il ne
savait plus pourquoi il avait resiste jusque-la.

Mais elle continua, abondamment, le gourmandant comme un petit garcon
qui a fait des fautes et qu'on menace des gendarmes. Elle etait
tres-maternelle, elle trouvait des raisons tres-convaincantes. Puis,
comme dernier argument:

-- Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine
position dans le quartier, qui nous force a beaucoup de
menagements...J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place
arrangera tout, vous serez quelqu'un, meme vous nous ferez honneur.

Elle devenait caressante. Une plenitude emplissait Florent; il etait
comme penetre par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de
toute la nourriture dont l'air etait charge; il glissait a la lachete
heureuse de cette digestion continue du milieu gras ou il vivait
depuis quinze jours. C'etait, a fleur de peau, mille chatouillements
de graisse naissante, un lent envahissement de l'etre entier, une
douceur molle et boutiquiere. A cette heure avancee de la nuit, dans
la chaleur de cette piece, ses apretes, ses volontes se fondaient en
lui; il se sentait si alangui par celle soiree calme, par les parfums
du boudin et du saindoux, par celte grosse Pauline endormie sur ses
genoux, qu'il se surprit a vouloir passer d'autres soirees semblables,
des soirees sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout
Mouton qui le determina. Mouton dormait profondement, le ventre en
l'air, une patte sur son nez, la queue ramenee contre ses flancs comme
pour lui servir d'edredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat,
que Florent murmura, en le regardant:

-- Non! c'est trop bete, a la fin... J'accepte. Dites que j'accepte,
Gavard.

Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au
bord de son tablier. Elle voulut preparer le bougeoir de son
beau-frere, pendant que Gavard et Quenu le felicitaient de sa
determination. Il fallait faire une fin apres tout; les casse-cou de
la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allume,
regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de
vache sacree.



III


Trois jours plus tard, les formalites etaient faites, la prefecture
acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux
fermes, a simple titre de remplacant, d'ailleurs. Gavard avait voulu
les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le
trottoir, il lui donna des coups de coude dans les cotes, riant sans
rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards. Les sergents de
ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute
tres-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un leger renflement
de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas eclater au nez des
gens.

Des le lendemain, monsieur Verlaque commenca a mettre le nouvel
inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques
matinees, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir a
surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, etait un
petit homme pale, toussant beaucoup, emmaillotte de flanelle, de
foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidite fraiche et dans
les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres
d'enfant maladif.

Le premier matin, lorsque Florent arriva a sept heures, il se trouva
perdu, les yeux effares, la tete cassee. Autour des neuf bancs de
criee, rodaient deja des revendeuses, tandis que les employes
arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expediteurs,
portant en sautoir des gibecieres de cuir, attendaient la recette,
assis sur des chaises renversees, contre les bureaux de vente. On
dechargeait, on deballait la maree, dans l'enceinte fermee des bancs,
et jusque sur les trottoirs. C'etait, le long du carreau, des
amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses
et de paniers, des sacs de moules empiles laissant couler des rigoles
d'eau. Les compteurs-verseurs, tres-affaires, enjambant les tas,
arrachaient d'une poignee la paille des bourriches, les vidaient, les
jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de
coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure
avantageuse. Quand les mannes s'etalerent, Florent put croire qu'un
banc de poissons venait d'echouer la, sur ce trottoir, ralant encore,
avec les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses,
toutes les moires et toutes les paleurs glauques de l'Ocean.

Pele-mele, au hasard du coup de filet, les algues profondes, ou dort
la vie mysterieuse des grandes eaux, avaient tout livre: les
cabillauds, les aigrefins, les carrelets, les plies, les limandes,
betes communes, d'un gris sale, aux taches blanchatres; les congres,
ces grosses couleuvres d'un bleu de vase, aux minces yeux noirs, si
gluantes qu'elles semblent ramper, vivantes encore; les raies
elargies, a ventre pale borde de rouge tendre, dont les dos superbes,
allongeant les noeuds saillants de l'echine, se marbrent, jusqu'aux
baleines tendues des nageoires, de plaques de cinabre coupees par des
zebrures de bronze florentin, d'une bigarrure assombrie de crapaud et
de fleur malsaine; les chiens de mer, horribles, avec leurs tetes
rondes, leurs bouches largement fendues d'idoles chinoises, leurs
courtes ailes de chauves-souris charnues, monstres qui doivent garder
de leurs abois les tresors des grottes marines. Puis, venaient les
beaux poissons, isoles, un sur chaque plateau d'osier: les saumons,
d'argent guilloche, dont chaque ecaille semble un coup de burin dans
le poli du metal; les mulets, d'ecailles plus fortes, de ciselures
plus grossieres; les grands turbots, les grandes barbues, d'un grain
serre et blanc comme du lait caille; les thons, lisses et vernis,
pareils a des sacs de cuir noiratre; les bars arrondis, ouvrant une
bouche enorme, faisant songer a quelque ame trop grosse, rendue a
pleine gorge, dans la stupefaction de l'agonie. Et, de toutes parts,
les soles, par paires, grises ou blondes, pullulaient; les equilles
minces, raidies, ressemblaient a des rognures d'etain; les harengs,
legerement tordus, montraient tous, sur leurs robes lamees, la
meurtrissure de leurs ouies saignantes; les dorades grasses se
teintaient d'une pointe de carmin, tandis que les maquereaux, dores,
le dos strie de brunissures verdatres, faisaient luire la nacre
changeante de leurs flancs, et que les grondins roses, a ventres
blancs, les tetes rangees au centre des mannes, les queues
rayonnantes, epanouissaient d'etranges floraisons, panachees de blanc
de perle et de vermillon vif. Il y avait encore des rougets de roche,
a la chair exquise, du rouge enlumine des cyprins, des caisses de
merlans aux reflets d'opale, des paniers d'eperlans, de petits paniers
propres, jolis comme des paniers de fraises, qui laissaient echapper
une odeur puissante de violette. Cependant, les crevettes roses, les
crevettes grises, dans des bourriches, mettaient, au milieu de la
douceur effacee de leurs tas, les imperceptibles boutons de jais de
leurs milliers d'yeux; les langoustes epineuses, les homards tigres de
noir, vivants encore, se trainant sur leurs pattes cassees,
craquaient.

Florent ecoutait mal les explications de monsieur Verlaque, Une barre
de soleil, tombant du haut vitrage de la rue couverte, vint allumer
ces couleurs precieuses, lavees et attendries par la vague, irisees et
fondues dans les tons de chair des coquillages, l'opale des merlans,
la nacre des maquereaux, l'or des rougets, la robe lamee des harengs,
les grandes pieces l'argenterie des saumons. C'etait comme les ecrins,
vides a terre, de quelque fille des eaux, des parures inouies et
bizarres, un ruissellement, un entassement de colliers, de bracelets
monstrueux, de broches gigantesques, de bijoux barbares, dont l'usage
echappait. Sur le dos des raies et des chiens de mer, de grosses
pierres sombres, violatres, verdatres, s'enchassaient dans un metal
noirci; et les minces barres des equilles, les queues et les nageoires
des eperlans, avaient des delicatesses de bijouterie fine.

Mais ce qui montait a la face de Florent, c'etait un souffle frais, un
vent de mer qu'il reconnaissait, amer et sale. Il se souvenait des
cotes de la Guyane, des beaux temps de la traversee. Il lui semblait
qu'une baie etait la, quand l'eau se retire et que les algues fument
au soleil; les roches mises a nu s'essuient, le gravier exhale une
haleine forte de maree. Autour de lui, le poisson, d'une grande
fraicheur, avait un bon parfum, ce parfum un peu apre et irritant qui
deprave l'appetit.

Monsieur Verlaque toussa. L'humidite le penetrait, il se serrait plus
etroitement dans son cache-nez.

-- Maintenant, dit-il, nous allons passer au poisson d'eau douce.

La, du cote du pavillon aux fruits, et le dernier vers la rue
Rambuteau, le banc de la criee est entoure de deux viviers
circulaires, separes en cases distinctes par des grilles de fonte. Des
robinets de cuivre, a col de cygne, jettent de minces filets d'eau.
Dans chaque case, il y a des grouillements confus d'ecrevisses, des
nappes mouvantes de dos noiratres de carpes, des noeuds vagues
d'anguilles, sans cesse denoues et renoues. Monsieur Verlaque fut
repris d'une toux opiniatre. L'humidite etait plus fade, une odeur
molle de riviere, d'eau tiede endormie sur le sable.

L'arrivage des ecrevisses d'Allemagne, en boites et en paniers, etait
tres-fort ce matin-la. Les poissons blancs de Hollande et d'Angleterre
encombraient aussi le marche. On deballait les carpes du Rhin,
mordorees, si belles avec leurs roussissures metalliques, et dont les
plaques d'ecailles ressemblent a des emaux cloisonnes et bronzes; les
grands brochets, allongeant leurs becs feroces, brigands des eaux,
rudes, d'un gris de fer; les tanches, sombres et magnifiques,
pareilles a du cuivre rouge tache de vert-de-gris. Au milieu de ces
dorures severes, les mannes de goujons et de perches, les lots de
truites, les tas d'ablettes communes, de poissons plats peches a
l'epervier, prenaient des blancheurs vives, des echines bleuatres
d'acier peu a peu amollies dans la douceur transparente des ventres;
et de gros barbillons, d'un blanc de neige, etaient la note aigue de
lumiere de cette colossale nature morte. Doucement, dans les viviers,
on versait des sacs de jeunes carpes; les carpes tournaient sur
elles-memes, restaient un instant a plat, puis filaient, se perdaient.
Des paniers de petites anguilles se vidaient d'un bloc, tombaient au
fond des cases comme un seul noeud de serpents; tandis que les
grosses, celles qui avaient l'epaisseur d'un bras d'enfant, levant la
tete, se glissaient d'elles-memes sous l'eau, du jet souple des
couleuvres qui se cachent dans un buisson. Et couches sur l'osier sali
des mannes, des poissons dont le rale durait depuis le matin,
achevaient longuement de mourir, au milieu du tapage des criees; ils
ouvraient la bouche, les flancs serres, comme pour boire l'humidite de
l'air, et ces hoquets silencieux, toutes les trois secondes,
baillaient demesurement.

Cependant monsieur Verlaque avait ramene Florent aux bancs de la
maree. Il le promenait, lui donnait des details tres-compliques. Aux
trois cotes interieurs du pavillon, autour des neuf bureaux, des flots
de foule s'etaient masses, qui faisaient sur chaque bord des tas de
tetes moutonnantes, dominees par des employes, assis et haut perches,
ecrivant sur des registres.

-- Mais, demanda Florent, est-ce que ces employes appartiennent tous
aux facteurs?

Alors, monsieur Verlaque, faisant le tour par le trottoir, l'amena
dans l'enceinte d'un des bancs de criee. Il lui expliqua les cases et
le personnel du grand bureau de bois jaune, puant le poisson, macule
parles eclaboussures des mannes. Tout en haut, dans la cabine vitree,
l'agent des perceptions municipales prenait les chiffres des encheres.
Plus bas, sur des chaises elevees, les poignets appuyes a d'etroits
pupitres, etaient assises les deux femmes qui tenaient les tablettes
de vente pour le compte du facteur. Le banc est double; de chaque
cote, a un bout de la table de pierre qui s'allonge devant le bureau,
un crieur posait les mannes, mettait a prix les lots et les grosses
pieces; tandis que la tablettiere, au-dessus de lui, la plume aux
doigts, attendait l'adjudication. Et il lui montra, en dehors de
l'enceinte, en face, dans une autre cabine de bois jaune, la
caissiere, une vieille et enorme femme, qui rangeait des piles de sous
et de pieces de cinq francs.

-- Il y a deux controles, disait-il, celui de la prefecture de la
Seine et celui de la prefecture de police. Cette derniere, qui nomme
les facteurs, pretend avoir la charge de les surveiller.
L'administration de la Ville, de son cote, entend assister a des
transactions qu'elle frappe d'une taxe.

Il continua de sa petite voix froide, racontant tout au long la
querelle des deux prefectures. Florent ne l'ecoutait guere. Il
regardait la tablettiere qu'il avait en face de lui, sur une des
hautes chaises. C'etait une grande fille brune, de trente ans, avec de
gros yeux noirs, l'air tres-pose; elle ecrivait, les doigts allonges,
en demoiselle qui a recu de l'instruction.

Mais son attention fut detournee par le glapissement du crieur, qui
mettait un magnifique turbot aux encheres.

-- Il y a marchand a trente francs!... a trente francs! a trente
francs!

Il repetait ce chiffre sur tous les tons, montant une gamme etrange,
pleine de soubresauts. Il etait bossu, la face de travers, les cheveux
ebouriffes, avec un grand tablier bleu a bavette. Et le bras tendu,
violemment, les yeux jetant des flammes:

-- Trente-un! trente-deux! trente-trois! trente-trois cinquante!...
  trente-trois cinquante!...

Il reprit haleine, tournant la manne, l'avancant sur la table de
pierre, tandis que des poissonnieres se penchaient, touchaient le
turbot, legerement, du bout du doigt. Puis, il repartit, avec une
furie nouvelle, jetant un chiffre de la main a chaque encherisseur,
surprenant les moindres signes, les doigts leves, les haussements de
sourcils, les avancements de levres, les clignements d'yeux; et cela
avec une telle rapidite, un tel bredouillement, que Florent, qui ne
pouvait le suivre, resta deconcerte quand le bossu, d'une voix plus
chantante, psalmodia d'un ton de chantre qui acheve un verset:

-- Quarante-deux! quarante-deux!... a quarante-deux francs le turbot!

C'etait la belle Normande qui avait mis la derniere enchere. Florent
la reconnut, sur la ligne des poissonnieres, rangees contre les
tringles de fer qui fermaient l'enceinte de la criee. La matinee etait
fraiche. Il y avait la une file de palatines, un etalage de grands
tabliers blancs, arrondissant des ventres, des gorges, des epaules
enormes. Le chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et
delicate, la belle Normande montrait son noeud de dentelle, au milieu
des tignasses crepues, coiffees d'un foulard, des nez d'ivrognesses,
des bouches insolemment fendues, des faces egueulees comme des pots
casses. Elle aussi reconnut le cousin de madame Quenu, surprise de le
voir la, au point d'en chuchoter avec ses voisines.

Le vacarme des voix devenait tel, que monsieur Verlaque renonca a ses
explications. Sur le carreau, des hommes annoncaient les grands
poissons, avec des cris prolonges qui semblaient sortir de porte-voix
gigantesques; un surtout qui hurlait: " La moule! la moule! " d'une
clameur rauque et brisee, dont les toitures des Halles tremblaient.
Les sacs de moules, renverses, coulaient dans des paniers; on en
vidait d'autres a la pelle. Les mannes defilaient, les raies, les
soles, les maquereaux, les congres, les saumons, apportes et remportes
par les compteurs-verseurs, au milieu des bredouillements qui
redoublaient, et de l'ecrasement des poissonnieres qui faisaient
craquer les barres de fer. Le crieur, le bossu, allume, battant l'air
de ses bras maigres, tendait les machoires en avant. A la fin, il
monta sur un escabeau, fouette par les chapelets de chiffres qu'il
lancait a toute volee, la bouche tordue, les cheveux en coup de vent,
n'arrachant plus a son gosier seche qu'un sifflement inintelligible.
En haut, l'employe des perceptions municipales, un petit vieux tout
emmitoufle dans un collet de faux astrakan, ne montrait que son nez,
sous sa calotte de velours noir; et la grande tablettiere brune, sur
sa haute chaise de bois, ecrivait paisiblement, les yeux calmes dans
sa face un peu rougie par le froid, sans seulement battre des
paupieres, aux bruits de crecelle du bossu, qui montaient le long de
ses jupes.

-- Ce Logre est superbe, murmura monsieur Verlaque en souriant. C'est
le meilleur crieur du marche... Il vendrait des semelles de bottes
pour des paires de soles.

Il revint avec Florent dans le pavillon. En passant de nouveau devant
la criee du poisson d'eau douce, ou les encheres etaient plus froides,
il lui dit que cette vente baissait, que la peche fluviale en France
se trouvait fort compromise. Un crieur, de mine blonde et chafouine,
sans un geste, adjugeait d'une voix monotone des lots d'anguilles et
d'ecrevisses; tandis que, le long des viviers, les compteurs-verseurs
allaient, pechant avec des filets a manches courts.

Cependant, la cohue augmentait autour des bureaux de vente. Monsieur
Verlaque remplissait en toute conscience son role d'instructeur,
s'ouvrant un passage a coups de coude, continuant a promener son
successeur au plus epais des encheres. Les grandes revendeuses etaient
la, paisibles, attendant les belles pieces, chargeant sur les epaules
des porteurs les thons, les turbots, les saumons. A terre, les
marchandes des rues se partageaient des mannes de harengs et de
petites limandes, achetees en commun. Il y avait encore des bourgeois,
quelques rentiers des quartiers lointains, venus a quatre heures du
matin pour faire l'emplette d'un poisson frais, et qui finissaient par
se laisser adjuger tout un lot enorme, quarante a cinquante francs de
maree, qu'ils mettaient ensuite la journee entiere a ceder aux
personnes de leurs connaissances. Des poussees enfoncaient brusquement
des coins de foule. Une poissonniere trop serree, se degagea, les
poings leves, le cou gonfle d'ordures. Puis, des murs compactes se
formaient. Alors, Florent qui etouffait, declara qu'il avait assez vu,
qu'il avait compris.

Comme monsieur Verlaque l'aidait a se degager, ils se trouverent face
a face avec la belle Normande. Elle resta plantee devant eux; et, de
son air de reine:

-- Est-ce que c'est bien decide, monsieur Verlaque, vous nous quittez?

-- Oui, oui, repondit le petit homme. Je vais me reposer a la
campagne, a Clamart. Il parait que l'odeur du poisson me fait mal...
Tenez, voici monsieur qui me remplace.

Il s'etait tourne, en montrant Florent. La belle Normande fut
suffoquee. Et comme Florent s'eloignait, il crut l'entendre murmurer a
l'oreille de ses voisines, avec des rires etouffes: " Ah bien! nous
allons nous amuser, alors! "

Les poissonnieres faisaient leur etalage. Sur tous les bancs de
marbre, les robinets des angles coulaient a la fois, a grande eau.
C'etait un bruit d'averse, un ruissellement de jets roides qui
sonnaient et rejaillissaient; et du bord des bancs inclines, de
grosses gouttes filaient, tombant avec un murmure adouci de source,
s'eclaboussant dans les allees, ou de petits ruisseaux couraient,
emplissaient d'un lac certains trous, puis repartaient en mille
branches, descendaient la pente, vers la rue Rambuteau. Une buee
d'humidite montait, une poussiere de pluie, qui soufflait au visage de
Florent cette haleine fraiche, ce vent de mer qu'il reconnaissait,
amer et sale; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons
etales, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses,
toutes les moires et toutes les paleurs glauques de l'Ocean.

Cette premiere matinee le laissa tres-hesitant. Il regrettait d'avoir
cede a Lisa. Des le lendemain, echappe a la somnolence grasse de la
cuisine, il s'etait accuse de lachete avec une violence qui avait
presque mis des larmes dans ses yeux. Mais il n'osa revenir sur sa
parole, Lisa l'effrayait un peu; il voyait le pli de ses levres, le
reproche muet de son beau visage. Il la traitait en femme trop
serieuse et trop satisfaite pour etre contrariee. Gavard,
heureusement, lui inspira une idee qui le consola. Il le prit a part,
le soir meme du jour ou monsieur Verlaque l'avait promene au milieu
des criees, lui expliquant, avec beaucoup de reticences, que " ce
pauvre diable " n'etait pas heureux. Puis, apres d'autres
considerations sur ce gredin de gouvernement qui tuait ses employes a
la peine, sans leur assurer seulement de quoi mourir, il se decida a
faire entendre qu'il serait charitable d'abandonner une partie des
appointements a l'ancien inspecteur. Florent accueillit cette idee
avec joie.

C'etait trop juste, il se considerait comme le remplacant interimaire
de monsieur Verlaque; d'ailleurs, lui, n'avait besoin de rien,
puisqu'il couchait et qu'il mangeait chez son frere. Gavard ajouta
que, sur les cent cinquante francs mensuels, un abandon de cinquante
francs lui paraissait tres-joli; et, en baissant la voix, il fit
remarquer que ca ne durerait pas longtemps, car le malheureux etait
vraiment poitrinaire jusqu'aux os. Il fut convenu que Florent verrait
la femme, s'entendrait avec elle, pour ne pas blesser le mari. Cette
bonne action le soulageait, il acceptait maintenant l'emploi avec une
pensee de devouement, il restait dans le role de toute sa vie.
Seulement, il fit jurer au marchand de volailles de ne parler a
personne de cet arrangement. Comme celui-ci avait aussi une vague
terreur de Lisa, il garda le secret, chose tres-meritoire.

Alors, toute la charcuterie fut heureuse. La belle Lisa se montrait
tres-amicale pour son beau-frere; elle l'envoyait se coucher de bonne
heure, afin qu'il put se lever matin; elle lui tenait son dejeuner
bien chaud; elle n'avait plus honte de causer avec lui sur le
trottoir, maintenant qu'il portait une casquette galonnee. Quenu, ravi
de ces bonnes dispositions, ne s'etait jamais si carrement attable, le
soir, entre son frere et sa femme. Le diner se prolongeait souvent
jusqu'a neuf heures, pendant qu'Augustine restait au comptoir. C'etait
une longue digestion, coupee des histoires du quartier, des jugements
positifs portes par la charcutiere sur la politique. Florent devait
dire comment avait marche la vente de la maree. Il s'abandonnait peu a
peu, arrivait a gouter la beatitude de cette vie reglee. La salle a
manger jaune clair avait une nettete et une tiedeur bourgeoises qui
l'amollissaient des le seuil. Les bons soins de la belle Lisa
mettaient autour de lui un duvet chaud, ou tous ses membres
enfoncaient. Ce fut une heure d'estime et de bonne entente absolues.

Mais Gavard jugeait l'interieur des Quenu-Gradelle trop endormi. Il
pardonnait a Lisa ses tendresses pour l'empereur, parce que,
disait-il, il ne faut jamais causer politique avec les femmes, et que
la belle charcutiere etait, apres tout, une femme tres-honnete qui
faisait aller joliment son commerce. Seulement, par gout, il preferait
passer ses soirees chez monsieur Lebigre, ou il retrouvait tout un
petit groupe d'amis qui avaient ses opinions. Quand Florent fut nomme
inspecteur de la maree, il le debaucha, il l'emmena pendant des
heures, le poussant a vivre en garcon, maintenant qu'il avait une
place.

Monsieur Lebigre tenait un fort bel etablissement, d'un luxe tout
moderne. Place a l'encoignure droite de la rue Pirouette, sur la rue
Rambuteau, flanque de quatre petits pins de Norwege dans des caisses
peintes en vert, il faisait un digne pendant a la grande charcuterie
des Quenu-Gradelle. Les glaces claires laissaient voir la salle, ornee
de guirlandes de feuillages, de pampres et de grappes, sur un fond
vert tendre. Le dallage etait blanc et noir, a grands carreaux. Au
fond, le trou beant de la cave s'ouvrait sous l'escalier tournant, a
draperie rouge, qui menait au billard du premier etage. Mais le
comptoir surtout, a droite, etait tres riche, avec son large reflet
d'argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc
et rouge, en une haute bordure gondolee, l'entourait d'une moire,
d'une nappe de metal, comme un maitre-autel charge de ses broderies. A
l'un des bouts, les theieres de porcelaine pour le vin chaud et le
punch, cerclees de cuivre, dormaient sur le fourneau a gaz; a l'autre
bout, une fontaine de marbre, tres-elevee, tres-sculptee, laissait
tomber perpetuellement dans une cuvette un fil d'eau si continu, qu'il
semblait immobile; et, au milieu, au centre des trois pentes du zinc,
se creusait un bassin a rafraichir et a rincer, ou des litres entames
alignaient leurs cols verdatres. Puis, l'armee des verres, rangee par
bandes, occupait les deux cotes: les petits verres pour l'eau-de-vie,
les gobelets epais pour les canons, les coupes pour les fruits, les
verres a absinthe, les choppes, les grands verres a pied, tous
renverses, le cul en l'air, refletant dans leur paleur les luisants du
comptoir. Il y avait encore, a gauche, une urne de melchior montee sur
un pied qui servait de tronc; tandis que, a droite, une urne semblable
se herissait d'un eventail de petites cuillers.

D'ordinaire, monsieur Lebigre tronait derriere le comptoir, assis sur
une banquette de cuir rouge capitonne. Il avait sous la main les
liqueurs, des flacons de cristal taille, a moitie enfonces dans les
trous d'une console; et il appuyait son dos rond a une immense glace
tenant tout le panneau, traversee par deux etageres, deux lames de
verre qui supportaient des bocaux et des bouteilles. Sur l'une, les
bocaux de fruits, les cerises, les prunes, les peches, mettaient leurs
taches assombries; sur l'autre, entre des paquets de biscuits
symetriques, des fioles claires, vert tendre, rouge tendre, jaune
tendre, faisaient rever a des liqueurs inconnues, a des extraits de
fleurs d'une limpidite exquise. Il semblait que ces fioles fussent
suspendues en l'air, eclatantes et comme allumees, dans la grande
lueur blanche de la glace.

Pour donner a son etablissement un air de cafe, monsieur Lebigre avait
place, en face du comptoir, contre le mur, deux petites table de fonte
vernie, avec quatre chaises. Un lustre a cinq becs et a globes depolis
pendait du plafond. L'oeil-de-boeuf, une horloge toute doree, etait a
gauche, au-dessus d'un tourniquet scelle dans la muraille. Puis, au
fond, il y avait le cabinet particulier, un coin de la boutique que
separait une cloison, aux vitres blanchies par un dessin a petits
carreaux; pendant le jour, une fenetre qui s'ouvrait sur la rue
Pirouette, l'eclairait d'une clarte louche; le soir, un bec de gaz y
brulait, au-dessus de deux tables peintes en faux marbre. C'etait la
que Gavard et ses amis politiques se reunissaient apres leur diner,
chaque soir. Ils s'y regardaient comme chez eux, ils avaient habitue
le patron a leur reserver la place. Quand le dernier venu avait tire
la porte de la cloison vitree, ils se savaient si bien gardes, qu'ils
parlaient tres-carrement " du grand coup de balai. " Pas un
consommateur n'aurait ose entrer.

Le premier jour, Gavard donna a Florent quelques details sur monsieur
Lebigre. C'etait un brave homme qui venait parfois prendre son cafe
avec eux. On ne se genait pas devant lui, parce qu'il avait dit un
jour qu'il s'etait battu en 48. Il causait peu, paraissait beta. En
passant, avant d'entrer dans le cabinet, chacun de ces messieurs lui
donnait une poignee de main silencieuse, par-dessus les verres et les
bouteilles. Le plus souvent, il avait a cote de lui, sur la banquette
de cuir rouge, une petite femme blonde, une fille qu'il avait prise
pour le service du comptoir, outre le garcon a tablier blanc qui
s'occupait des tables et du billard. Elle se nommait Rose, etait
tres-douce, tres-soumise. Gavard, clignant de l'oeil, raconta a
Florent qu'elle poussait la soumission fort loin avec le patron.
D'ailleurs, ces messieurs se faisaient servir par Rose, qui entrait et
qui sortait, de son air humble et heureux, au milieu des plus
orageuses discussions politiques.

Le jour ou le marchand de volailles presenta Florent a ses amis, ils
ne trouverent, en entrant dans le cabinet vitre, qu'un monsieur d'une
cinquantaine d'annees, a l'air pensif et doux, avec un chapeau douteux
et un grand pardessus marron. Le menton appuye sur la pomme d'ivoire
d'un gros jonc, en face d'une chope pleine, il avait la bouche
tellement perdue au fond d'une forte barbe, que sa face semblait
muette et sans levres.

-- Comment va, Robine? demanda Gavard.

Robine allongea silencieusement une poignee de main, sans repondre,
les yeux adoucis encore par un vague sourire de salut; puis, il remit
le menton sur la pomme de sa canne, et regarda Florent par-dessus sa
chope. Celui-ci avait fait jurer a Gavard de ne pas conter son
histoire, pour eviter les indiscretions dangereuses; il ne lui deplut
pas de voir quelque mefiance dans l'attitude prudente de ce monsieur a
forte barbe. Mais il se trompait. Jamais Robine ne parlait davantage.
Il arrivait toujours le premier, au coup de huit heures, s'asseyait
dans le meme coin, sans lacher sa canne, sans oter ni son chapeau, ni
son pardessus; personne n'avait vu Robine sans chapeau sur la tete. Il
restait la, a ecouter les autres, jusqu'a minuit, mettant quatre
heures a vider sa chope, regardant successivement ceux qui parlaient,
comme s'il eut entendu avec les yeux. Quand Florent, plus tard,
questionna Gavard sur Robine, celui-ci parut en faire un grand cas;
c'etait un homme tres-fort; sans pouvoir dire nettement ou il avait
fait ses preuves; il le donna comme un des hommes d'opposition les
plus redoutes du gouvernement. Il habitait, rue Saint-Denis, un
logement ou personne ne penetrait. Le marchand de volailles racontait
pourtant y etre alle une fois. Les parquets cires etaient garantis par
des chemins de toile verte; il y avait des housses et une pendule
d'albatre a colonnes. Madame Robine, qu'il croyait avoir vue de dos,
entre deux portes, devait etre une vieille dame tres comme il faut,
coiffee avec des anglaises, sans qu'il put pourtant l'affirmer. On
ignorait pourquoi le menage etait venu se loger dans le tapage d'un
quartier commercant; le mari ne faisait absolument rien, passait ses
journees on ne savait ou, vivait d'on ne savait quoi, et apparaissait
chaque soir, comme las et ravi d'un voyage sur les sommets de la haute
politique.

-- Eh bien, et ce discours du trone, vous l'avez lu? demanda Gavard,
en prenant un journal sur la table.

Robine haussa les epaules. Mais la porte de la cloison vitree claqua
violemment, un bossu parut. Florent reconnut le bossu de la criee, les
mains lavees, proprement mis, avec un grand cache-nez rouge, dont un
bout pendait sur sa bosse, comme le pan d'un manteau venitien.

-- Ah! voici Logre, reprit le marchand de volailles. Il va nous dire
ce qu'il pense du discours du trone, lui.

Mais Logre etait furieux. Il faillit arracher la patere en accrochant
son chapeau et son cache-nez. Il s'assit violemment, donna un coup de
poing sur la table, rejeta le journal, en disant:

-- Est-ce que je lis ca, moi, leurs sacres mensonges!

Puis il eclata.

-- A-t-on jamais vu des patrons se ficher du monde comme ca! Il y a
deux heures que j'attends mes appointements. Nous etions une dizaine
dans le bureau. Ah bien, oui! faites le pied de grue, mes agneaux...
Monsieur Manoury est enfin arrive, en voiture, de chez quelque gueuse,
bien sur. Ces facteurs, ca vole, ca se goberge... Et encore, il m'a
tout donne en grosse monnaie, ce cochon-la.

Robine epousait la querelle de Logre, d'un leger mouvement de
paupieres. Le bossu, brusquement, trouva une victime.

-- Rose! Rose! appela-t il, en se penchant hors du cabinet.

Et, quand la jeune femme fut en face de lui, toute tremblante:

-- Eh bien, quoi! quand vous me regarderez!... Vous me voyez entrer et
vous ne m'apportez pas mon mazagran!

Gavard commanda deux autres mazagrans. Rose se hata de servir les
trois consommations, sous les yeux severes de Logre, qui semblait
etudier les verres et les petits plateaux de sucre. Il but une gorgee,
il se calma un peu.

-- C'est Charvet, dit-il au bout d'un instant, qui doit en avoir
assez... Il attend Clemence sur le trottoir.

Mais Charvet entra, suivi de Clemence. C'etait un grand garcon osseux,
soigneusement rase, avec un nez maigre et des levres minces, qui
demeurait rue Vavin, derriere le Luxembourg. Il se disait professeur
libre. En politique, il etait hebertiste. Les cheveux longs et
arrondis, les revers de sa redingote rapee extremement rabattus, il
jouait d'ordinaire au conventionnel, avec un flot de paroles aigres,
une erudition si etrangement hautaine, qu'il battait d'ordinaire ses
adversaires. Gavard en avait peur, sans l'avouer; il declarait, quand
Charvet n'etait pas la, qu'il allait veritablement trop loin. Robine
approuvait tout, des paupieres. Logre seul tenait quelquefois tete a
Charvet, sur la question des salaires. Mais Charvet restait le
desposte du groupe, etant le plus autoritaire et le plus instruit.
Depuis plus de dix ans, Clemence et lui vivaient maritalement, sur des
bases debattues, selon un contrat strictement observe de part et
d'autre. Florent, qui regardait la jeune femme avec quelque
etonnement, se rappela enfin ou il l'avait vue; elle n'etait autre que
la grande tablettiere brune qui ecrivait, les doigts tres-allonges, en
demoiselle ayant recu de l'instruction.

Rose parut sur les talons des deux nouveaux venus; elle posa, sans
rien dire, une chope devant Charvet, et un plateau devant Clemence,
qui se mit a preparer posement son grog, versant l'eau chaude sur le
citron, qu'elle ecrasait a coups de cuiller, sucrant, mettant le rhum
en consultant le carafon, pour ne pas depasser le petit verre
reglementaire. Alors, Gavard presenta Florent a ces messieurs,
particulierement a Charvet. Il les donna l'un a l'autre comme des
professeurs, des hommes tres-capables, qui s'entendraient. Mais il
etait a croire qu'il avait deja commis quelque indiscretion, car tous
echangerent des poignees de main, en se serrant les doigts fortement,
d'une facon maconnique, Charvet lui-meme fut presque aimable. On
evita, d'ailleurs, de faire aucune allusion.

-- Est-ce que Manoury vous a payee en monnaie? demanda Logre a
Clemence.

Elle repondit oui, elle sortit des rouleaux de pieces d'un franc et de
deux francs, qu'elle deplia. Charvet la regardait; il suivait les
rouleaux qu'elle remettait un a un dans sa poche, apres en avoir
verifie le contenu.

-- Il faudra faire nos comptes, dit-il a demi-voix.

-- Certainement, ce soir, murmura-t-elle. D'ailleurs, ca doit se
balancer. J'ai dejeune avec toi quatre fois, n'est-ce pas? mais je
t'ai prete cent sous, la semaine derniere.

Florent, surpris, tourna la tete pour ne pas etre indiscret. Et, comme
Clemence avait fait disparaitre le dernier rouleau, elle but une
gorgee de grog, s'adossa a la cloison vitree, et ecouta tranquillement
les hommes qui parlaient politique. Gavard avait repris le journal,
lisant, d'une voix qu'il cherchait a rendre comique, des lambeaux du
discours du trone prononce le matin, a l'ouverture des Chambres. Alors
Charvet eut beau jeu, avec cette phraseologie officielle; il n'en
laissa pas une ligne debout. Une phrase surtout les amusa enormement:
" Nous avons la confiance, messieurs, qu'appuye sur vos lumieres et
sur les sentiments conservateurs du pays, nous arriverons a augmenter
de jour en jour la prosperite publique. " Logre, debout, declama cette
phrase; il imitait tres bien avec le nez la voix pateuse de
l'empereur.

-- Elle est belle, sa prosperite, dit Charvet. Tout le monde creve la
faim.

-- Le commerce va tres-mal, affirma Gavard.

-- Et puis qu'est-ce que c'est que ca, un monsieur " appuye sur des
lumieres? " reprit Clemence, qui se piquait de litterature.

Robine lui-meme laissa echapper un petit rire, du fond de sa barbe. La
conversation s'echauffait. On en vint an corps legislatif, qu'on
traita tres-mal. Logre ne decolerait pas, Florent retrouvait en lui le
beau crieur du pavillon de la maree, la machoire en avant, les mains
jetant les mots dans le vide, l'attitude ramassee et aboyante; il
causait ordinairement politique de l'air furibond dont il mettait une
manne de soles aux encheres. Charvet, lui, devenait plus froid, dans
la buee des pipes et du gaz, dont s'emplissait l'etroit cabinet; sa
voix prenait des secheresses de couperet, pendant que Robine
dodelinait doucement de la tete, sans que son menton quittat l'ivoire
de sa canne. Puis, sur un mot de Gavard, on arriva a parler des
femmes.

-- La femme, declara nettement Charvet, est l'egale de l'homme; et, a
ce titre, elle ne doit pas le gener dans la vie. Le mariage est une
association... Tout par moitie, n'est ce pas, Clemence?

-- Evidemment, repondit la jeune femme, la tete contre la cloison, les
yeux en l'air.

Mais Florent vit entrer le marchand des quatre saisons, Lacaille, et
Alexandre, le fort, l'ami de Claude Lantier. Ces deux hommes etaient
longtemps restes a l'autre table du cabinet; ils n'appartenaient pas
au meme monde que ces messieurs. Puis, la politique aidant, leurs
chaises se rapprocherent, ils firent partie de la societe. Charvet,
aux yeux duquel ils representaient le peuple, les endoctrina
fortement, tandis que Gavard faisait le boutiquier sans prejuges en
trinquant avec eux. Alexandre avait une belle gaiete ronde de colosse,
un air de grand enfant heureux. Lacaille, aigri, grisonnant deja,
courbature chaque soir par son eternel voyage dans les rues de Paris,
regardait parfois d'un oeil louche la placidite bourgeoise, les bons
souliers et le gros paletot de Robine. Ils se firent servir chacun un
petit verre, et la conversation continua, plus tumultueuse et plus
chaude, maintenant que la societe etait au complet.

Ce soir-la, Florent par la porte entre-baillee de la cloison, apercut
encore mademoiselle Saget, debout devant le comptoir. Elle avait tire
une bouteille de dessous son tablier, elle regardait Rose, qui
remplissait d'une grande mesure de cassis et d'une mesure
d'eau-de-vie, plus petite. Puis, la bouteille disparut de nouveau sous
le tablier; et, les mains cachees, mademoiselle Saget causa, dans le
large reflet blanc du comptoir, en face de la glace, ou les bocaux et
les bouteilles de liqueur semblaient accrocher des files de lanternes
venitiennes. Le soir, l'etablissement surchauffe s'allumait de tout
son metal et de tous ses cristaux. La vieille fille, avec ses jupes
noires, faisait une etrange tache d'insecte, au milieu de ces clartes
crues, Florent, en voyant qu'elle tentait de faire parler Rose, se
douta qu'elle l'avait apercu par l'entre-baillement de la porte.
Depuis qu'il etait entre aux Halles, il la rencontrait a chaque pas,
arretee sous les rues couvertes, le plus souvent en compagnie de
madame Lecoeur et de la Sarriette, l'examinant toutes trois a la
derobee, paraissant profondement surprises de sa nouvelle position
d'inspecteur. Rose sans doute resta lente de paroles, car mademoiselle
Saget tourna un instant, parut vouloir s'approcher de monsieur
Lebigre, qui faisait un piquet avec un consommateur, sur une des
tables de fonte vernie. Doucement, elle avait fini par se placer
contre la cloison, lorsque Gavard la reconnut. Il la detestait.

-- Fermez donc la porte, Florent, dit-il brutalement. On ne peut pas
etre chez soi.

A minuit, en sortant, Lacaille echangea quelques mots a voix basse
avec monsieur Lebigre. Celui-ci, dans une poignee de mains, lui glissa
quatre pieces de cinq francs, que personne ne vit, en murmurant a son
oreille:

-- Vous savez, c'est vingt-deux francs pour demain. La personne qui
prete ne veut plus a moins... N'oubliez pas aussi que vous devez trois
jours de voiture. Il faudra tout payer.

Monsieur Lebigre souhaita le bonsoir a ces messieurs. Il allait bien
dormir, disait-il; et il baillait legerement, en montrant de fortes
dents, taudis que Rose le contemplait, de son air de servante soumise.
Il la bouscula, il lui commanda d'aller eteindre le gaz, dans le
cabinet.

Sur le trottoir, Gavard trebucha, faillit tomber. Comme il etait en
veine d'esprit:

-- Fichtre! dit-il, je ne suis pas appuye sur des lumieres, moi!

Cela parut tres-drole, et l'on se separa. Florent revint, s'acoquina a
ce cabinet vitre, dans les silences de Robine, les emportements de
Logre, les haines froides de Charvet. Le soir, en rentrant, il ne se
couchait pas tout de suite. Il aimait son grenier, cette chambre de
jeune fille, ou Augustine avait laisse des bouts de chiffon, des
choses tendres et niaises de femme, qui trainaient. Sur la cheminee,
il y avait encore des epingles a cheveux, des boites de carton dore
pleines de boutons et de pastilles, des images decoupees, des pots de
pommade vides sentant toujours le jasmin; dans le tiroir de la table,
une mechante table de bois blanc, etaient restes du fil, des
aiguilles, un paroissien, a cote d'un exemplaire macule de la _Clef
des songes_; et une robe d'ete, blanche, a pois jaunes, pendait,
oubliee a un clou, tandis que, sur la planche qui servait de toilette,
derriere le pot a eau, un flacon de bandoline renverse avait laisse
une grande tache. Florent eut souffert dans une alcove de femme; mais,
de toute la piece, de l'etroit lit de fer, des deux chaises de paille,
jusque du papier peint, d'un gris efface, ne montait qu'une odeur de
betise naive, une odeur de grosse fille puerile. Et il etait heureux
de cette purete des rideaux, de cet enfantillage des boites dorees et
de la _Clef des songes_, de cette coquetterie maladroite qui tachait
les murs. Cela le rafraichissait, le ramenait a des reves de jeunesse.
Il aurait voulu ne pas connaitre Augustine, aux durs cheveux chatains,
croire qu'il etait chez une soeur, chez une brave fille, mettant
autour de lui, dans les moindres choses, sa grace de femme naissante.

Mais, le soir, un grand soulagement pour lui etait encore de
s'accouder a la fenetre de sa mansarde. Cette fenetre taillait dans le
toit un etroit balcon, a haute rampe de fer, ou Augustine soignait un
grenadier en caisse. Florent, depuis que les nuits devenaient froides,
faisait coucher le grenadier dans la chambre, au pied de son lit. Il
restait la quelques minutes, aspirant fortement l'air frais qui lui
venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En
bas, confusement, les toitures des Halles etalaient leurs nappes
grises. C'etait comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet
furtif de quelque vitre allumait la lueur argentee d'un flot. Au loin,
les toits des pavillons de la boucherie et de la Vallee
s'assombrissaient encore, n'etaient plus que des entassements de
tenebres reculant l'horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel
qu'il avait en face de lui, de cet immense developpement des Halles,
qui lui donnait, au milieu des rues etranglees de Paris, la vision
vague d'un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoisees d'une baie,
a peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il
s'oubliait, il revait chaque soir une cote nouvelle. Cela le rendait
tres-triste et tres-heureux a la fois, de retourner dans ces huit
annees de desespoir qu'il avait passees hors de France. Puis, tout
frissonnant, il refermait la fenetre. Souvent, lorsqu'il etait son
faux-col devant la cheminee, la photographie d'Auguste et d'Augustine
l'inquietait; ils le regardaient se deshabiller, de leur sourire
bleme, la main dans la main.

Les premieres semaines que Florent passa au pavillon de la maree
furent tres-penibles. Il avait trouve dans les Mehudin une hostilite
ouverte qui le mit en lutte avec le marche entier. La belle Normande
entendait se venger de la belle Lisa, et le cousin etait une victime
toute trouvee.

Les Mehudin venaient de Rouen. La mere de Louise racontait encore
comment elle etait arrivee a Paris, avec des anguilles dans un panier.
Elle ne quitta plus la poissonnerie. Elle y epousa un employe de
l'octroi, qui mourut en lui laissant deux petites filles. Ce fut elle,
jadis, qui merita, par ses larges hanches et sa fraicheur superbe, ce
surnom de la belle Normande, dont sa fille ainee avait herite.
Aujourd'hui, tassee, avachie, elle portait ses soixante-cinq ans en
matrone dont la maree humide avait enroue la voix et bleui la peau,
Elle etait enorme de vie sedentaire, la taille debordante, la tete
rejetee en arriere par la force de la gorge et le flot montant de la
graisse. Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son
temps; elle conserva la robe a ramages, le fichu jaune, la marmotte
des poissonnieres classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les
poings aux cotes, l'engueulade du catechisme poissard coulant des
levres. Elle regrettait le marche des Innocents, parlait des anciens
droits des dames de la Halle, melait a des histoires de coups de
poings echanges avec des inspecteurs de police, des recits de visite a
la cour, du temps de Charles X et de Louis-Philippe, en toilette de
soie, et de gros bouquets a la main. La mere Mehudin, comme on la
nommait, etait longtemps restee porte-banniere de la confrerie de la
Vierge, a Saint-Leu. Aux processions, dans l'eglise, elle avait une
robe et un bonnet de tulle, a rubans de satin, tenant tres-haut, de
ses doigts enfles, le baton dore de l'etendard de soie a frange riche,
ou etait brodee une Mere de Dieu.

La mere Mehudin, selon les commerages du quartier, devait avoir fait
une grosse fortune. Il n'y paraissait guere qu'aux bijoux d'or massif
dont elle se chargeait le cou, les bras et la taille, dans les grands
jours. Plus tard, ses deux filles ne s'entendirent pas. La cadette,
Claire, une blonde paresseuse, se plaignait des brutalites de Louise,
disait de sa voix lente qu'elle ne serait jamais la bonne de sa soeur.
Comme elles auraient certainement fini par se battre, la mere les
separa. Elle ceda a Louise son banc de maree. Claire, que l'odeur des
raies et des harengs faisait tousser, s'installa a un banc de poissons
d'eau douce. Et, tout en ayant jure de se retirer, la mere allait d'un
banc a l'autre, se melant encore de la vente, causant de continuels
ennuis a ses filles par ses insolences trop grasses.

Claire etait une creature fantasque, tres-douce, et en continuelle
querelle. Elle n'en faisait jamais qu'a sa tete, disait-on. Elle
avait, avec sa figure reveuse de vierge, un entetement muet, un esprit
d'independance qui la poussait a vivre a part, n'acceptant rien comme
les autres, d'une droiture absolue un jour, d'une injustice revoltante
le lendemain. A son banc, elle revolutionnait parfois le marche,
haussant ou baissant les prix, sans qu'on s'expliquat pourquoi. Vers
la trentaine, sa finesse de nature, sa peau mince que l'eau des
viviers rafraichissait eternellement, sa petite face d'un dessin noye,
ses membres souples, devaient s'epaissir, tomber a l'avachissement
d'une sainte de vitrail, encanaillee dans les Halles. Mais, a
vingt-deux ans, elle restait un Murillo, au milieu de ses carpes et de
ses anguilles, selon le mot de Claude Lantier, un Murillo decoiffe
souvent, avec de gros souliers, des robes taillees a coups de hache
qui l'habillaient comme une planche. Elle n'etait pas coquette; elle
se montrait tres-meprisante, quand Louise, etalant ses noeuds de
ruban, la plaisantait sur ses fichus noues de travers. On racontait
que le fils d'un riche boutiquier du quartier voyageait de rage,
n'ayant pu obtenir d'elle une bonne parole.

Louise, la belle Normande, s'etait montree plus tendre. Son mariage se
trouvait arrete avec un employe de la Halle au ble, lorsque le
malheureux garcon eut les reins casses par la chute d'un sac de
farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros
enfant. Dans l'entourage des Mehudin, on considerait la belle Normande
comme veuve. La vieille poissonniere disait parfois: " Quand mon
gendre vivait... "

Les Mehudin etaient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de
mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui
recommanda de menager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre
la vie impossible; il poussa meme la sympathie jusqu'a lui apprendre
les petits secrets du metier, les tolerances necessaires, les
severites de comedie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est a la
fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant a la bonne
tenue du marche, conciliant les differends entre l'acheteur et le
vendeur. Florent, de caractere faible, se roidissait, depassait le
but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorite; et il avait
de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face
sombre de paria.

La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque
querelle. Elle avait jure qu'il ne garderait pas sa place quinze
jours.

-- Ah! bien, dit-elle a madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si
la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!.... Nous avons
plus de gout qu'elle. Il est affreux, son homme!

Apres les criees, lorsque Florent commencait son tour d'inspection, a
petits pas, le long des allees ruisselantes d'eau, il voyait
parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effronte. Son
banc, a la deuxieme rangee, a gauche, pres des bancs de poissons d'eau
douce, faisait face a la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant
pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il
passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait
une gaiete immoderee, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout
grand, inondait l'allee. Florent restait impassible.

Mais, un matin, fatalement, la guerre eclata. Ce jour-la, Florent, en
arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur
insupportable. Il y avait la, sur le marbre, un saumon superbe,
entame, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une
blancheur de creme; des congres, piques de l'epingle noire qui sert a
marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout
un etalage frais. Et, au milieu de ces poissons a l'oeil vif, dont les
ouies saignaient encore, s'etalait une grande raie, rougeatre, marbree
de taches sombres, magnifique de tons etranges; la grande raie etait
pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires percaient la
peau rude.

-- Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.

La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'apercut
debout, appuyee au poteau de bronze des deux becs de gaz qui eclairent
les quatre places de chaque banc. Elle lui parut tres-grande, montee
sur quelque caisse, pour proteger ses pieds de l'humidite. Elle
pincait les levres, plus belle encore que de coutume, coiffee avec des
frisons, la tete sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la
blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux:
elle portait de longues boucles d'oreilles, une chaine de cou, une
broche, des enfilades de bagues a deux doigts de la main gauche et a
un doigt de la main droite.

Comme elle continuait a le regarder en dessous, sans repondre, il
reprit:

-- Vous entendez, faites disparaitre cette raie.

Mais il n'avait pas remarque la mere Mehudin, assise sur une chaise,
tassee dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et,
s'appuyant des poings a la table de marbre:

-- Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa
raie!... Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-etre!

Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait,
autour de lui, une revolte sourde qui attendait un mot pour eclater.
Il se contint, tira lui-meme, de dessous le banc, le seau aux vidures,
y fit tomber la raie. La mere Mehudin mettait deja les poings sur les
hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserre les levres,
eut de nouveau un petit rire de mechancete, et Florent s'en alla au
milieu des huees, l'air severe, feignant de ne pas entendre.

Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait
plus les allees que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il
attrapait les eclaboussures des eponges, manquait de tomber sur des
vidures etalees sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans
la nuque. Meme, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et
qu'il etait accouru, afin d'empecher la bataille, il dut se baisser
pour eviter d'etre soufflete sur les deux joues par une pluie de
petites limandes, qui volerent au-dessus de sa tete; on rit beaucoup,
il crut toujours que les deux marchandes etaient de la conspiration
des Mehudin. Son ancien metier de professeur crotte l'armait d'une
patience angelique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque
la colere montait en lui, et que tout son etre saignait d'humiliation.
Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette
ferocite des dames de la Halle, cet acharnement de femmes enormes,
dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie geante, quand il
se laissait prendre a quelque piege. Les faces rouges le
devisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les
hanches hautes, les cous gonfles, les dandinements des cuisses, les
abandons des mains, il devinait a son adresse tout un flot d'ordures.
Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait
pame d'aise, quitte a fesser a droite et a gauche, si elles l'avaient
serre de trop pres. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se
sentait peu a peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas
prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquietante, avec leur
enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.

Parmi ces femelles lachees, il avait pourtant une amie. Claire
declarait nettement que le nouvel inspecteur etait un brave homme.
Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui
souriait. Elle etait la, avec des meches de cheveux blonds dans le cou
et sur les tempes, la robe agrafee de travers, nonchalante derriere
son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses
viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant a tourner les
petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce
ruissellement lui donnait une grace frissonnante de baigneuse, au bord
d'une source, les vetements mal rattaches encore.

Un matin, surtout, elle fut tres-aimable. Elle appela l'inspecteur
pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'etonnement du
marche, a la criee. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment
refermee sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.

-- Attendez, dit-elle, vous allez voir.

Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre,
dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand
l'anguille se sentit touchee, elle se roula sur elle-meme, en noeuds
rapides, emplissant l'auge etroite de la moire verdatre de ses
anneaux. Et, des qu'elle se rendormait, Claire s'amusait a l'irriter
de nouveau, du bout des ongles.

-- Elle est enorme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu
d'aussi belle.

Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur
des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main,
pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et, a cote, elle en prit une,
plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing ferme, se
tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre,
fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.

Puis, elle resta la un instant a causer de la vente qui n'allait pas.
Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur
faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuye,
ruisselait, frais de la fraicheur de l'eau. De chaque doigt, de
grosses gouttes tombaient.

-- Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes
carpes.

Elle ouvrit une troisieme grille; et, a deux mains, elle ramena une
carpe qui tapait de la queue en ralant. Mais elle en chercha un moins
grosse; celle-la, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle
des flancs ouvrait un peu, a chaque rale. Elle imagina d'introduire
son pouce dans un des baillements de la bouche.

-- Ca ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, ca n'est pas
mechant... C'est comme les ecrevisses, moi je ne les crains pas.

Elle avait deja replonge son bras, elle ramenait, d'une case, pleine
d'un grouillement confus, une ecrevisse, qui lui avait pris le petit
doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'ecrevisse la
serra sans doute trop rudement, car elle devint tres-rouge et lui
cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.

-- Par exemple, dit-elle pour cacher son emotion, je ne me fierais pas
a un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.

Et elle montrait, sur des planches lessivees, d'une proprete
excessive, de grand brochets etales par rang de taille, a cote de
tanches bronzees et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle
avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les
ecartait, debout dans l'humidite des viviers, au-dessus des poissons
mouilles de l'etalage. On l'eut dite enveloppee d'une odeur de frai,
d'une de ces odeurs epaisses qui montent des joncs et des nenuphars
vaseux, quand les oeufs font eclater les ventres des poissons, pames
d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains a son tablier, souriant
toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glace, dans ce
frisson des voluptes froides et affadies des rivieres.

Cette sympathie de Claire etait une mince consolation pour Florent.
Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arretait a
causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les epaules, disait que
sa mere etait une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand
chose. L'injustice du marche envers l'inspecteur l'outrait de colere.
La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent
songeait a quitter la place; il n'y serait pas reste vingt-quatre
heures, s'il n'avait craint de paraitre lache devant Lisa. Il
s'inquietait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle etait
forcement au courant du grand combat des poissonnieres et de leur
inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le
quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.

-- Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, apres le diner, c'est moi
qui me chargerais de les ramener a la raison! Toutes, des femmes que
je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la
saloperie! Cette Normande est la derniere des dernieres... Tenez, je
la mettrais a pied, moi! Il n'y a encore que l'autorite,
entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos idees. Faites un coup
de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.

La derniere crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame
Taboureau, la boulangere, cherchait une barbue, a la poissonnerie. La
belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques
minutes, lui fit des avances, des cajoleries.

-- Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de
soles, un beau turbot?

Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue,
avec la moue rechignee que prennent les clientes pour payer moins
cher:

-- Pesez-moi ca, continua la belle Normande, en lui posant sur la main
ouverte la barbue enveloppee d'une feuille de gros papier jaune.

La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue,
lui ouvrait les ouies, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis,
comme a regret:

-- Et combien?

-- Quinze francs, repondit la poissonniere.

Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se
sauver. Mais la belle Normande la retint.

-- Voyons, dites votre prix.

-- Non, non, c'est trop cher.

-- Dites toujours.

-- Si vous voulez huit francs?

La mere Mehudin, qui sembla s'eveiller, eut un rire inquietant. On
croyait donc qu'elles volaient la marchandise.

-- Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma
petite, pour te tenir la peau fraiche, la nuit. La belle Normande,
d'un air offense, tournait la tete. Mais la bonne revint deux fois,
offrit neuf francs, alla jusqu'a dix francs. Puis, comme elle partait
pour tout de bon:

-- Allons, venez, lui cria la poissonniere, donnez-moi de l'argent.

La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mere
Mehudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du
monde a diner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame.
La famille de madame Taboureau etait tres comme il faut; elle-meme,
bien que boulangere, avait recu une belle education.

-- Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.

La belle Normande, d'un coup de doigt avait vide la barbue et jete la
vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les
ouies, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-meme
le poisson dans le panier de l'Auvergnate:

-- La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.

Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle
avait pleure, sa petite personne tremblait de colere. Elle jeta la
barbue sur le marbre, montrant, du cote du ventre, une large dechirure
qui entamait la chair jusqu'a l'arete. Un flot de paroles entrecoupees
sortit de sa gorge serree encore par les larmes.

-- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la
servir. Et elle m'a dit encore que j'etais une imbecile, que je me
laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est
abimee. Moi, je ne l'ai pas retournee, j'ai eu confiance... Rendez-moi
mes dix francs.

-- On regarde la marchandise, repondit tranquillement la belle
Normande.

Et, comme l'autre haussait la voix, la mere Mehudin se leva.

-- Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un
poisson qui a traine chez les gens. Est-ce qu'on sait ou vous l'avez
laisse tomber, pour le mettre dans cet etat?

-- Moi! moi!

Elle suffoquait. Puis, eclatant en sanglots:

-- Vous etes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me
l'a bien dit.

Alors, ce fut formidable. La mere et la fille, furibondes, les poings
en avant, se soulagerent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette
voix rauque et cette voix flutee, qui se la renvoyaient comme une
balle, sanglotait plus fort.

-- Va donc! ta madame Taboureau est moins fraiche que ca; faudrait la
raccommoder pour la servir.

-- Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens
pas!

-- Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles coutent?... On voit que
tu gagnes ca sur le dos.

-- Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondetour.

Florent, que le gardien du marche etait alle chercher, arriva au plus
fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait decidement. Les
marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit
de vendre un hareng de deux sous, s'entendent a merveille contre les
clients. Elle chantaient! " La boulangere a des ecus qui ne lui
coutent guere; " elles tapaient des pieds, excitaient les Mehudin,
comme des betes qu'on pousse a mordre; et il y en avait, a l'autre
bout de l'allee, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour
sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noyee, roulee, dans
celte enormite des injures.

-- Rendez les dix francs a mademoiselle, dit severement Florent, mis
au courant de l'affaire.

Mais la mere Mehudin etait lancee.

-- Toi, mon petit, je t'en.... et, tiens! voila comme je rends les dix
francs!

Et, a toute volee, elle lanca la barbue a la tete de l'Auvergnate, qui
la recut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se decolla,
tomba a terre, ou elle s'ecrasa avec un bruit de torchon mouille.
Cette brutalite jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur,
recula, pendant qu'il s'ecriait:

-- Je vous mets a pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre
permission, entendez-vous!

Et, comme on huait derriere lui, il se retourna d'un air si menacant,
que les poissonnieres domptees firent les innocentes. Quand les
Mehudin eurent rendu les dix francs, il les obligea a cesser la vente
immediatement. La vieille etouffait de rage. La fille restait muette,
toute blanche. Elle, la belle Normande, chassee de son banc! Glaire
dit de sa voix tranquille que c'etait bien fait, ce qui faillit, le
soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue
Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Mehudin revinrent, elle,
resterent sages, tres-pincees, tres-breves, avec une colere froide.
D'ailleurs, elles retrouverent le pavillon calme, rentre dans l'ordre.
La belle Normande, a partir de ce jour, dut nourrir une pensee de
vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa;
elle l'avait rencontree, le lendemain de la bataille, la tete si
haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe,
il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules
avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand
elles etaient lasses d'histoires a dormir debout, sur les
devergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait
dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne
la soulageait guere. Elle cherchait quelque chose de tres-mechant, qui
frappat sa rivale au coeur.

Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Des
l'age de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein
dans la maree. Il dormait fraternellement a cote des grands thons, il
s'eveillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait
la caque a faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros
poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mere avait le dos
tourne, de batir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait
aussi a la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en
face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tete, imitait
avec les levres la trompette et le tambour, et finalement les
remettait en tas, en disant qu'ils etaient morts. Plus tard, il alla
roder autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et
des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait
peter; cela l'enthousiasmait. A sept ans, il courait les allees, se
fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc,
etait le galopin gate des poissonnieres. Quand elles lui montraient
quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains,
balbutiant d'extase: " Oh! c'est rien muche! " Et le nom de Muche lui
etait reste. Muche par-ci, Muche par-la. Toutes l'appelaient. On le
retrouvait partout, au fond des bureaux des criees, dans les tas de
bourriches, entre les seaux des vidures. Il etait la comme un jeune
barbillon, d'une blancheur rose, fretillant, se coulant, lache en
pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de
petit poisson. Il se trainait dans les mares des allees, recevait
l'egouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un
robinet, heureux de l'eclaboussement du jet. Mais c'etait surtout aux
fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mere, le soir,
allait le prendre; elle l'en ramenait trempe, les mains bleues, avec
de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.

Muche, a sept ans, etait un petit bonhomme joli comme un ange et
grossier comme un roulier. Il avait des cheveux chatains crepus, de
beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots
gros a ecorcher un gosier de gendarme. Eleve dans les ordures des
Halles, il epelait le catechisme poissard, se mettait un poing sur la
hanche, faisait la maman Mehudin, quand elle etait en colere. Alors
les " salopes, " les " catins, " les " va donc moucher ton homme, "
les " combien qu'on te la paye, ta peau? " passaient dans le filet de
cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il
encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux
d'une Vierge. Les poissonnieres riaient aux larmes. Lui, encourage, ne
placait plus deux mots sans mettre un " nom de Dieu! " au bout. Mais
il restait adorable, ignorant de ces saletes, tenu en sante par les
souffles frais et les odeurs fortes de la maree, recitant son chapelet
d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prieres.

L'hiver venait; Muche fut frileux, cette annee-la. Des les premiers
froids, il se prit d'une vive curiosite pour le bureau de
l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait a l'encoignure de
gauche du pavillon, du cote de la rue Rambuteau. Il etait meuble d'une
table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un poele.
C'etait de ce poele dont Muche revait. Florent adorait les enfants.
Quand il vit ce petit, les jambes trempees, qui regardait a travers
les vitres, il le fit entrer. La premiere conversation de Muche
l'etonna profondement. Il s'etait assis devant le poele, il disait de
sa voix tranquille:

-- Je vais me rotir un brin les quilles, tu comprends?... Il fait un
froid du tonnerre de Dieu.

Puis, il avait des rires perles, en ajoutant:

-- C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin... Dis,
monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la
nuit?

Florent, consterne, se prit d'un etrange interet pour ce gamin. La
belle Normande restait pincee, laissait son enfant aller chez lui,
sans dire un mot. Alors, il se crut autorise a le recevoir; il
l'attira, l'apres-midi, peu a peu conduit a l'idee d'en faire un petit
bon homme bien sage. Il lui semblait que son frere Quenu rapetissait,
qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la
rue Royer-Collard. Sa joie, son reve secret de devouement, etait de
vivre toujours en compagnie d'un etre jeune, qui ne grandirait pas,
qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les
hommes. Des le troisieme jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit
par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne
d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient
extraordinairement. Puis, dans l'etroit bureau, il prenait des
recreations formidables, le poele demeurait son grand ami, un sujet de
plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des
chataignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors a la tante Claire
des goujons qu'il mit rotir un a un, au bout d'un fil, devant la
bouche ardente; il les mangeait avec delices, sans pain. Un jour meme,
il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le
bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fenetre. Florent, quand
l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les
poissons a la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux
mois, commencait a lire couramment, et ses cahiers d'ecriture etaient
tres-propres.

Cependant, le soir, le gamin cassait la tete de sa mere avec des
histoires sur son bon ami Florent. Le bon ami Florent avait dessine
des arbres et des hommes dans des cabanes. Le bon ami Florent avait un
geste, comme ca, en disant que les hommes seraient meilleurs, s'ils
savaient tous lire. Si bien que la Normande vivait dans l'intimite de
l'homme qu'elle revait d'etrangler. Elle enferma un jour Muche a la
maison, pour qu'il n'allat pas chez l'inspecteur; mais il pleura
tellement, qu'elle lui rendit la liberte le lendemain. Elle etait
tres-faible, avec sa carrure et son air hardi. Lorsque l'enfant lui
racontait qu'il avait eu bien chaud, lorsqu'il lui revenait les
vetements secs, elle eprouvait une reconnaissance vague, un
contentement de le savoir a l'abri, les pieds devant le feu. Plus
tard, elle fut tres attendrie, quand il lut devant elle un bout de
journal macule qui enveloppait une tranche de congre. Peu a peu, elle
en arriva ainsi a penser, sans le dire, que Florent n'etait peut-etre
pas un mechant homme; elle eut le respect de son instruction, mele a
une curiosite croissante de le voir de plus pres, de penetrer dans sa
vie. Puis, brusquement, elle se donna un pretexte, elle se persuada
qu'elle tenait sa vengeance: il fallait etre aimable pour le cousin,
le brouiller avec la grosse Lisa; ce serait plus drole.

-- Est-ce que ton bon ami Florent te parle de moi? demanda-t-elle un
matin a Muche, en l'habillant.

-- Ah! non, repondit l'enfant. Nous nous amusons.

-- Eh bien, dis-lui que je ne lui en veux plus et que je le remercie
de t'apprendre a lire.

Des lors, l'enfant, chaque jour, eut une commission. Il allait de sa
mere a l'inspecteur, et de l'inspecteur a sa mere, charge de mots
aimables, de demandes et de reponses, qu'il repetait sans savoir; on
lui aurait fait dire les choses les plus enormes. Mais la belle
Normande eut peur de paraitre timide; elle vint un jour elle-meme,
s'assit sur la seconde chaise, pendant que Muche prenait sa lecon
d'ecriture. Elle fut tres-douce, tres-complimenteuse. Florent resta
plus embarrasse qu'elle. Ils ne parlerent que de l'enfant. Comme il
temoignait la crainte de ne pouvoir continuer les lecons dans le
bureau, elle lui offrit de venir chez eux, le soir. Puis, elle parla
d'argent. Lui, rougit, declara qu'il n'irait pas, s'il etait question
de cela. Alors, elle se promit de le payer en cadeaux, avec de beaux
poissons.

Ce fut la paix. La belle Normande prit meme Florent sous sa
protection. L'inspecteur finissait, d'ailleurs, par etre accepte; les
poissonnieres le trouvaient meilleur homme que monsieur Verlaque,
malgre ses mauvais yeux. La mere Mehudin seule haussait les epaules;
elle gardait rancune au " grand maigre, " comme elle le nommait d'une
facon meprisante. Et, un matin que Florent s'arreta avec un sourire
devant les viviers de Claire, la jeune fille, lachant une anguille
qu'elle tenait, lui tourna le dos, furieuse, toute gonflee et toute
empourpree. Il en fut tellement surpris, qu'il en parla a la Normande.

-- Laissez donc! dit celle-ci, c'est une toquee... Elle n'est jamais
de l'avis des antres. C'est pour me faire enrager, ce qu'elle a fait
la.

Elle triomphait, elle se carrait a son banc, plus coquette, avec des
coiffures extremement compliquees. Ayant rencontre la belle Lisa, elle
lui rendit son regard de dedain; elle lui eclata meme de rire en plein
visage. La certitude qu'elle allait desesperer la charcutiere, en
attirant le cousin, lui donnait un beau rire sonore, un rire de gorge,
dont son cou gras et blanc montrait le frisson. A ce moment, elle eut
l'idee d'habiller Muche tres-joliment, avec une petite veste ecossaise
et une toque de velours. Muche n'etait jamais alle qu'en blouse
debraillee. Or, il arriva que precisement a cette epoque, Muche fut
repris d'une grande tendresse pour les fontaines. La glace avait
tondu, le temps etait tiede. Il fit prendre un bain a la veste
ecossaise, laissant couler l'eau a plein robinet, depuis son coude
jusqu'a sa main, ce qu'il appelait jouer a la gouttiere. Sa mere le
surprit en compagnie de deux autres galopins, regardant nager, dans la
toque de velours remplie d'eau, deux petits poissons blancs qu'il
avait voles a la tante Claire.

Florent vecut pres de huit mois dans les Halles, comme pris d'un
continuel besoin de sommeil. Au sortir de ses sept annees de
souffrances, il tombait dans un tel calme, dans une vie si bien
reglee, qu'il se sentait a peine exister. Il s'abandonnait, la tete un
peu vide, continuellement surpris de se retrouver chaque matin sur le
meme fauteuil, dans l'etroit bureau. Cette piece lui plaisait, avec sa
nudite, sa petitesse de cabine. Il s'y refugiait, loin du monde, au
milieu du grondement continu des Halles, qui le faisait rever a
quelque grande mer, dont la nappe l'aurait entoure et isole de toute
part. Mais, peu a peu, une inquietude sourde le desespera; il etait
mecontent, s'accusait de fautes qu'il ne precisait pas, se revoltait
contre ces vides qui lui semblaient se creuser de plus en plus dans sa
tete et dans sa poitrine. Puis, des souffles puants, des haleines de
maree gatee, passerent sur lui avec de grandes nausees. Ce fut un
detraquement lent, un ennui vague qui tourna a une vive surexcitation
nerveuse.

Toutes ses journees se ressemblaient. Il marchait dans les memes
bruits, dans les memes odeurs. Le matin, les bourdonnements des criees
l'assourdissaient d'une lointaine sonnerie de cloches; et, souvent,
selon la lenteur des arrivages, les criees ne finissaient que
tres-tard. Alors, il restait dans le pavillon jusqu'a midi, derange a
toute minute par des contestations, des querelles, au milieu
desquelles il s'efforcait de se montrer tres-juste. Il lui fallait des
heures pour sortir de quelque miserable histoire qui revolutionnait le
marche. Il se promenait au milieu de la cohue et du tapage de la
vente, suivait les allees a petits pas, s'arretait parfois devant les
poissonnieres dont les bancs bordent la rue Rambuteau. Elles ont de
grands tas roses de crevettes, des paniers rouges de langoustes
cuites, liees, la queue arrondie; tandis que des langoustes vivantes
se meurent, aplaties sur le marbre. La, il regardait marchander des
messieurs, en chapeau et en gants noirs, qui finissaient par emporter
une langouste cuite, enveloppee d'un journal, dans une poche de leur
redingote. Plus loin, devant les tables volantes ou se vend le poisson
commun, il reconnaissait les femmes du quartier, venant a la meme
heure, les cheveux nus. Parfois, il s'interessait a quelque dame bien
mise, trainant ses dentelles le long des pierres mouillees, suivie
d'une bonne en tablier blanc; celle-la, il l'accompagnait a quelque
distance, en voyant les epaules se hausser derriere ses mines
degoutees. Ce tohu-bohu de paniers, de sacs de cuir, de corbeilles,
toutes ces jupes filant dans le ruissellement des allees,
l'occupaient, le menaient jusqu'au dejeuner, heureux de l'eau qui
coulait, de la fraicheur qui soufflait, passant de l'aprete marine des
coquillages au fumet amer de la saline. C'etait toujours par la saline
qu'il terminait son inspection; les caisses de harengs saurs, les
sardines de Nantes sur des lits de feuilles, la morue roulee,
s'etalant devant de grosses, marchandes fades, le faisaient songer a
un depart, a un voyage, au milieu de barils de salaisons. Puis,
l'apres-midi, les Halles se calmaient, s'endormaient. Il s'enfermait
dans son bureau, mettait au net ses ecritures, goutait ses meilleures
heures. S'il sortait, s'il traversait la poissonnerie, il la trouvait
presque deserte. Ce n'etait plus l'ecrasement, les poussees, le
brouhaha de dix heures. Les poissonnieres, assises derriere leurs
tables vides, tricotaient, le dos renverse; et de rares menageres
attardees, tournaient, regardant de cote, avec ce regard lent, ces
levres pincees des femmes qui calculent a un sou pres le prix du
diner. Le crepuscule tombait, il y avait un bruit de caisses remuees,
le poisson etait couche pour la nuit sur des lits de glace. Alors,
Florent, apres avoir assiste a la fermeture des grilles, emportait
avec lui la poissonnerie dans ses vetements, dans sa barbe, dans ses
cheveux.

Les premiers mois, il ne souffrit pas trop de cette odeur penetrante.
L'hiver etait rude; le verglas changeait les allees en miroirs, les
glacons mettaient des guipures blanches aux tables de marbre et aux
fontaines. Le matin, il fallait allumer de petits rechauds sous les
robinets pour obtenir un filet d'eau. Les poissons, geles, la queue
tordue, ternes et rudes comme des metaux depolis, sonnaient avec un
bruit cassant de fonte pale. Jusqu'en fevrier, le pavillon resta
lamentable, herisse, desole, dans son linceul de glace. Mais vinrent
les degels, les temps mous, les brouillards et les pluies de mars.
Alors, les poissons s'amollirent, se noyerent; des senteurs de chairs
tournees se melerent aux souffles fades de boue qui venaient des rues
voisines. Puanteur vague encore, douceur ecoeurante d'humidite,
trainant au ras du sol. Puis, dans les apres-midi ardentes de juin, la
puanteur monta, alourdit l'air d'une buee pestilentielle. On ouvrait
les fenetres superieures, de grands stores de toile grise pendaient
sous le ciel brulant, une pluie de feu tombait sur les Halles, les
chauffait comme un four de tole; et pas un vent ne balayait cette
vapeur de maree pourrie. Les lianes de vent fumaient.

Florent souffrit alors de cet entassement de nourriture, au milieu
duquel il vivait. Les degouts de la charcuterie lui revinrent, plus
intolerables. Il avait supporte des puanteurs aussi terribles; mais
elles ne venaient pas du ventre. Son estomac etroit d'homme maigre se
revoltait, en passant devant ces etalages de poissons mouilles a
grande eau, qu'un coup de chaleur gatait. Ils le nourrissaient de
leurs senteurs fortes, le suffoquaient, comme s'il avait eu une
indigestion d'odeurs. Lorsqu'il s'enfermait dans son bureau,
l'ecoeurement le suivait, penetrant par les boiseries mal jointes de
la porte et de la fenetre. Les jours de ciel gris, la petite piece
restait toute noire; c'etait comme un long crepuscule, au fond d'un
marais nauseabond. Souvent, pris d'anxietes nerveuses, il avait un
besoin de marcher, il descendait aux caves, par le large escalier qui
se creuse au milieu du pavillon. La, dans l'air renferme, dans le
demi-jour des quelques becs de gaz, il retrouvait la fraicheur de
l'eau pure. Il s'arretait devant le grand vivier, ou les poissons
vivants sont tenus en reserve; il ecoutait la chanson continue des
quatre filets d'eau tombant des quatre angles de l'urne centrale,
coulant en nappe sous les grilles des bassins fermes a clef, avec le
bruit doux d'un courant perpetuel. Cette source souterraine, ce
ruisseau causant dans l'ombre, le calmait. Il se plaisait aussi, le
soir, aux beaux couchers de soleil qui decoupaient en noir les fines
dentelles des Halles, sur les lueurs rouges du ciel; la lumiere de
cinq heures, la poussiere volante des derniers rayons, entrait par
toutes les baies, par toutes les raies des persiennes; c'etait comme
un transparent lumineux et depoli, ou se dessinaient les aretes minces
des piliers, les courbes elegantes des pentes, les figures
geometriques des toitures. Il s'emplissait les yeux du cette immense
epure lavee a l'encre de Chine sur un velin phosphorescent, reprenant
son reve de quelque machine colossale, avec ses roues, ses leviers,
ses balanciers, entrevue dans la pourpre sombre du charbon flambant
sous la chaudiere. A chaque heure, les jeux de lumiere changeaient
ainsi les profils des Halles, depuis les bleuissements du matin et les
ombres noires de midi, jusqu'a l'incendie du soleil couchant,
s'eteignant dans la cendre grise du crepuscule. Mais, par les soirees
de flamme, quand les puanteurs montaient, traversant d'un frisson les
grands rayons jaunes, comme des fumees chaudes, les nausees le
secouaient de nouveau, son reve s'egarait, a s'imaginer des etuves
geantes, des cuves infectes d'equarisseur ou fondait la mauvaise
graisse d'un peuple.

Il souffrait encore de ce milieu grossier, dont les paroles et les
gestes semblaient avoir pris de l'odeur. Il etait bon enfant pourtant,
ne s'effarouchait guere. Les femmes seules le genaient. Il ne se
sentait a l'aise qu'avec madame Francois, qu'il avait revue. Elle
temoigna une si belle joie de le savoir place, heureux, tire de peine,
comme elle disait, qu'il en fut tout attendri. Lisa, la Normande, les
autres, l'inquietaient avec leurs rires. A elle, il aurait tout conte.
Elle ne riait pas pour se moquer; elle avait un rire de femme heureuse
de la joie d'autrui. Puis, c'etait une vaillante; elle faisait un dur
metier, l'hiver, les jours de gelee; les temps de pluie etaient plus
penibles encore. Florent la vit certains matins, par de terribles
averses, par des pluies qui tombaient depuis la veille, lentes et
froides. Les roues de la voiture, de Nanterre a Paris, etaient entrees
dans la boue jusqu'aux moyeux. Balthazar avait de la crotte jusqu'au
ventre. Et elle le plaignait, elle s'apitoyait, en l'essuyant avec de
vieux tabliers.

-- Ces betes, disait-elle c'est tres-douillet; ca prend des coliques
pour un rien... Ah! mon pauvre vieux Balthazar! Quand nous avons passe
sur le pont de Neuilly, j'ai cru que nous etions descendus dans la
Seine, tant il pleuvait.

Balthazar allait a l'auberge. Elle, restait sous l'averse, pour vendre
ses legumes. Le carreau se changeait en une mare de boue liquide. Les
choux, les carottes, les navets, battus par l'eau grise, se noyaient
dans cette coulee de torrent fangeux, roulant a pleine chaussee. Ce
n'etait plus les verdures superbes des claires matinees. Les
maraichers, au fond de leur limousine, gonflaient le dos, sacrant
contre l'administration qui, apres enquete, a declare que la pluie ne
fait pas de mal aux legumes, et qu'il n'y a pas lieu d'etablir des
abris.

Alors, les matinees pluvieuses desespererent Florent. Il songeait a
madame Francois. Il s'echappait, allait causer un instant avec elle.
Mais il ne la trouvait jamais triste. Elle se secouait comme un
caniche, disait qu'elle en avait bien vu d'autres, qu'elle n'etait pas
en sucre, pour fondre comme ca, aux premieres gouttes d'eau. Il la
forcait a entrer quelques minutes sous une rue couverte; plusieurs
fois meme il la mena jusque chez monsieur Lebigre, ou ils burent du
vin chaud. Pendant qu'elle le regardait amicalement, de sa face
tranquille, il etait tout heureux de cette odeur saine des champs
qu'elle lui apportait, dans les mauvaises haleines des Halles. Elle
sentait la terre, le foin, le grand air, le grand ciel.

-- Il faudra venir a Nanterre, mon garcon, disait-elle. Vous verrez
mon potager; j'ai mis des bordures de thym partout... Ca pue, dans
votre gueux de Paris!

Et elle s'en allait, ruisselante. Florent etait tout rafraichi, quand
il la quittait. Il tenta aussi le travail, pour combattre les
angoisses nerveuses dont il souffrait. C'etait un esprit methodique
qui poussait parfois le strict emploi de ses heures jusqu'a la manie.
Il s'enferma deux soirs par semaine, afin d'ecrire un grand ouvrage
sur Cayenne. Sa chambre de pensionnaire etait excellente, pensait-il,
pour le calmer et le disposer au travail. Il allumait son feu, voyait
si le grenadier, au pied de son lit, se portait bien; puis, il
approchait la petite table, il restait a travailler jusqu'a minuit. Il
avait repousse le paroissien et _la Clef des songes_ au fond du
tiroir, qui peu a peu s'emplit de notes, de feuilles volantes, de
manuscrits de toutes sortes. L'ouvrage sur Cayenne n'avancait guere,
coupe par d'autres projets, des plans de travaux gigantesques, dont il
jetait l'esquisse en quelques lignes. Successivement, il ebaucha une
reforme absolue du systeme administratif des Halles, une
transformation des octrois en taxes sur les transactions, une
repartition nouvelle de l'approvisionnement dans les quartiers
pauvres, enfin une loi humanitaire, encore tres confuse, qui
emmagasinait en commun les arrivages et assurait chaque jour un
minimum de provisions a tous les menages de Paris. L'echine pliee,
perdu dans des choses graves, il mettait sa grande ombre noire au
milieu de la douceur effacee de la mansarde. Et, parfois, un pinson
qu'il avait ramasse dans les Halles, par un temps de neige, se
trompait en voyant la lumiere, jetait son cri dans le silence que
troublait seul le bruit de la plume courant sur le papier.

Fatalement, Florent revint a la politique. Il avait trop souffert par
elle, pour ne pas en faire l'occupation chere de sa vie. Il fut
devenu, sans le milieu et les circonstances, un bon professeur de
province, heureux de la paix de sa petite ville. Mais on l'avait
traite en loup, il se trouvait maintenant comme marque par l'exil pour
quelque besogne de combat. Son malaise nerveux n'etait que le reveil
des longues songeries de Cayenne, de ses amertumes en face de
souffrances immeritees, de ses serments de venger un jour l'humanite
traitee a coups de fouet et la justice foulee aux pieds. Les Halles
geantes, les nourritures debordantes et fortes, avaient hate la crise.
Elles lui semblaient la bete satisfaite et digerant, Paris
entripaille, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l'empire. Elles
mettaient autour de lui des gorges enormes, des reins monstrueux, des
faces rondes, comme de continuels arguments contre sa maigreur de
martyr, son visage jaune de mecontent. C'etait le ventre boutiquier,
le ventre de l'honnetete moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au
soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de
moeurs paisibles n'avaient engraisse si bellement. Alors, il se sentit
les poings serres, pret a une lutte, plus irrite par la pensee de son
exil, qu'il ne l'etait en rentrant en France. La haine le reprit tout
entier. Souvent, il laissait tomber sa plume, il revait. Le feu
mourant tachait sa face d'une grande flamme; la lampe charbonneuse
filait, pendant que le pinson, la tete sous l'aile, se rendormait sur
une patte.

Quelquefois, a onze heures, Auguste, voyant de la lumiere sous la
porte, frappait, avant d'aller se coucher. Florent lui ouvrait avec
quelque impatience. Le garcon charcutier s'asseyait, restait devant le
feu, parlant peu, n'expliquant jamais pourquoi il venait. Tout le
temps, il regardait la photographie qui les representait, Augustine et
lui, la main dans la main, endimanches. Florent crut finir par
comprendre qu'il se plaisait d'une facon particuliere dans cette
chambre ou la jeune fille avait loge. Un soir, en souriant, il lui
demanda s'il avait devine juste.

-- Peut-etre bien, repondit Auguste tres-surpris de la decouverte
qu'il faisait lui-meme. Je n'avais jamais songe a cela. Je venais vous
voir sans savoir... Ah bien! si je disais ca a Augustine, c'est elle
qui rirait... Quand on doit se marier, on ne songe guere aux betises.

Lorsqu'il se montrait bavard, c'etait pour revenir eternellement a la
charcuterie qu'il ouvrirait a Plaisance, avec Augustine. Il semblait
si parfaitement sur d'arranger sa vie a sa guise, que Florent finit
par eprouver pour lui une sorte de respect mele d'irritation. En
somme, ce garcon etait tres fort, tout bete qu'il paraissait; il
allait droit a un but, il l'atteindrait sans secousses, dans une
beatitude parfaite. Ces soirs-la, Florent ne pouvait se remettre au
travail; il se couchait mecontent, ne retrouvant son equilibre que
lorsqu'il venait a penser: " Mais cet Auguste est une brute! "

Chaque mois, il allait a Clamart voir monsieur Verlaque. C'etait
presque une joie pour lui. Le pauvre homme trainait, au grand
etonnement de Gavard, qui ne lui avait pas donne plus de six mois. A
chaque visite de Florent, le malade lui disait qu'il se sentait mieux,
qu'il avait un bien grand desir de reprendre son travail. Mais les
jours se passaient, des rechutes se produisaient. Florent s'asseyait a
cote du lit, causant de la poissonnerie, tachant d'apporter un peu de
gaiete. Il mettait sur la table de nuit les cinquante francs qu'il
abandonnait a l'inspecteur en titre; et celui-ci, bien que ce fut une
affaire convenue, se fachait chaque fois, ne voulant pas de l'argent.
Puis, on parlait d'autre chose, l'argent restait sur la table. Quand
Florent partait, madame Verlaque l'accompagnait jusqu'a la porte de la
rue. Elle etait petite, molle, tres-larmoyante. Elle ne parlait que de
la depense occasionnee par la maladie de son mari, du bouillon de
poulet, des viandes saignantes, du bordeaux, et du pharmacien, et du
medecin. Cette conversation dolente genait beaucoup Florent. Les
premieres fois, il ne comprit pas, Enfin, comme la pauvre dame
pleurait toujours, en disant que, jadis, ils etaient heureux avec les
dix-huit cents francs de la place d'inspecteur, il lui offrit
timidement de lui remettre quelque chose, en cachette de son mari.
Elle se defendit, et sans transition, d'elle-meme, elle assura que
cinquante francs lui suffiraient. Mais, dans le courant du mois, elle
ecrivait souvent a celui qu'elle nommait leur sauveur; elle avait une
petite anglaise fine, des phrases faciles et humbles, dont elle
emplissait juste trois pages, pour demander dix francs; si bien que
les cent cinquante francs de l'employe passaient entierement au menage
Verlaque. Le mari l'ignorait sans doute, la femme lui baisait les
mains. Cette bonne action etait sa grande jouissance; il la cachait
comme un plaisir defendu qu'il prenait en egoiste.

-- Ce diable de Verlaque se moque de vous, disait parfois Gavard. Il
se dorlote, maintenant que vous lui faites des rentes.

Il finit par repondre, un jour:

-- C'est arrange, je ne lui abandonne plus que vingt-cinq francs.

D'ailleurs, Florent n'avait aucun besoin. Les Quenu lui donnaient
toujours la table et le coucher. Les quelques francs qui lui restaient
suffisaient a payer sa consommation, le soir, chez monsieur Lebigre.
Peu a peu, sa vie s'etait reglee comme une horloge: il travaillait
dans sa chambre; continuait ses lecons au petit Muche, deux fois par
semaine, de huit a neuf heures; accordait une soiree a la belle Lisa,
pour ne pas la lacher; et passait le reste de son temps dans le
cabinet vitre, en compagnie de Gavard et de ses amis.

Chez les Mehudin, il arrivait avec sa douceur un peu roide de
professeur. Le vieux logis lui plaisait. En bas, il passait dans les
odeurs fades du marchand d'herbes cuites; des bassines d'epinards, des
terrines d'oseille, refroidissaient, au fond d'une petite cour. Puis,
il montait l'escalier tournant, gras d'humidite, dont les marches,
tassees et creusees, penchaient d'une facon inquietante. Les Mehudin
occupaient tout le second etage. Jamais la mere n'avait voulu
demenager, lorsque l'aisance etait venue, malgre les supplications des
deux filles, qui revaient d'habiter une maison neuve, dans une rue
large. La vieille s'entetait, disait qu'elle avait vecu la, qu'elle
mourrait la. D'ailleurs, elle se contentait d'un cabinet noir,
laissant les chambres a Claire et a la Normande. Celle-ci, avec son
autorite d'ainee, s'etait emparee de la piece qui donnait sur la rue;
c'etait la grande chambre, la belle chambre. Claire en fut si vexee,
qu'elle refusa la piece voisine, dont la fenetre ouvrait sur la cour;
elle voulut aller coucher, de l'autre cote du palier, dans une sorte
de galetas qu'elle ne fit pas meme blanchir a la chaux. Elle avait sa
clef, elle etait libre; a la moindre contrariete, elle s'enfermait
chez elle.

Quand Florent se presentait, les Mehudin achevaient de diner. Muche
lui sautait au cou. Il restait un instant assis, avec l'enfant
bavardant entre les jambes. Puis, lorsque la toile ciree etait
essuyee, la lecon commencait, sur un coin de la table. La belle
Normande lui faisait un bon accueil. Elle tricotait ou raccommodait du
linge, approchant sa chaise, travaillant a la meme lampe; souvent,
elle laissait l'aiguille pour ecouter la lecon, qui la surprenait.
Elle eut bientot une grande estime pour ce garcon si savant, qui
paraissait doux comme une femme en parlant au petit, et qui avait une
patience angelique a repeter toujours les memes conseils. Elle ne le
trouvait plus laid du tout. Si bien qu'elle devint comme jalouse de la
belle Lisa. Elle avancait sa chaise davantage, regardait Florent d'un
sourire embarrassant.

-- Mais, maman, tu me pousses le coude, tu m'empeches d'ecrire! disait
Muche en colere. Tiens! voila un pate, maintenant! Recule-toi donc!

Peu a peu, elle en vint a dire beaucoup de mal de la belle Lisa. Elle
pretendait qu'elle cachait son age, qu'elle se serrait a etouffer dans
ses corsets; si, des la matin, la charcutiere descendait, sanglee,
vernie, sans qu'un cheveu depassat l'autre, c'etait qu'elle devait
etre affreuse en deshabille. Alors, elle levait un peu les bras, en
montrant qu'elle, dans son interieur, ne portait pas de corset; et
elle gardait son sourire, developpant son torse superbe, qu'on sentait
rouler et vivre, sous sa mince camisole mal attachee. La lecon etait
interrompue. Muche, interesse, regardait sa mere lever les bras.

Florent ecoutait, riait meme, avec l'idee que les femmes etaient bien
droles. La rivalite de la belle Normande et de la belle Lisa
l'amusait.

Muche, cependant, achevait sa page d'ecriture. Florent, qui avait une
belle main, preparait des modeles, des bandes de papier, sur
lesquelles il ecrivait, en gros et en demi-gros, les mots tres-longs,
tenant toute la ligne. Il affectionnait les mots " tyranniquement,
liberticide, anticonstitutionnel, revolutionnaire; " ou bien, il
faisait copier a l'enfant des phrases comme celles-ci: " Le jour de la
justice viendra... La souffrance du juste est la condamnation du
pervers... Quand l'heure sonnera, le coupable tombera. " Il obeissait
tres-naivement, en ecrivant les modeles d'ecriture, aux idees qui lui
hantaient le cerveau; il oubliait Muche, la belle Normande, tout ce
qui l'entourait. Muche aurait copie _le Contrat social_. Il alignait,
pendant des pages entieres, des " tyranniquement " et des
" anticonstitutionnel, " en dessinant chaque lettre.

Jusqu'au depart du professeur, la mere Mehudin tournait autour de la
table, en grondant. Elle continuait a nourrir contre Florent une
rancune terrible. Selon elle, il n'y avait pas de bon sens a faire
travailler ainsi le petit, le soir, a l'heure ou les enfants doivent
dormir. Elle aurait certainement jete " le grand maigre " a la porte,
si la belle Normande, apres une explication tres-orageuse, ne lui
avait nettement declare qu'elle s'en irait loger ailleurs, si elle
n'etait pas maitresse de recevoir chez elle qui bon lui semblait.
D'ailleurs, chaque soir, la querelle recommencait.

-- Tu as beau dire, repetait la vieille, il a l'oeil faux... Puis, les
maigres, je m'en defie. Un homme maigre, c'est capable de tout. Jamais
je n'en ai rencontre un de bon... Le ventre lui est tombe dans les
fesses a celui-la, pour sur; car il est plat comme une planche... Et
pas beau avec ca! Moi qui ai soixante-cinq ans passes, je n'en
voudrais pas dans ma table de nuit.

Elle disait cela, parce qu'elle voyait bien comment tournaient les
choses. Et elle parlait avec admiration de monsieur Lebigre, qui se
montrait tres-galant, en effet, pour la belle Normande; outre qu'il
flairait la une grosse dot, il pensait que la jeune femme serait
superbe au comptoir. La vieille ne tarissait pas: au moins celui-la
n'etait pas efflanque; il devait etre fort comme un Turc; elle allait
jusqu'a s'enthousiasmer sur ses mollets, qu'il avait tres-gros. Mais
la Normande haussait les epaules, en repondant aigrement:

-- Je m'en moque pas mal, de ses mollets; je n'ai besoin des mollets
de personne... Je fais ce qu'il me plait.

Et, si la mere voulait continuer et devenait trop nette:

-- Eh bien, quoi! criait la fille, ca ne vous regarde pas... Ce n'est
pas vrai, d'ailleurs. Puis, si c'etait vrai, je ne vous en demanderais
pas la permission, n'est-ce pas? Fichez-moi la paix.

Elle rentrait dans sa chambre en faisant claquer la porte. Elle avait
pris dans la maison un pouvoir dont elle abusait. La vieille, la nuit,
quand elle croyait surprendre quelque bruit, se levait, nu-pieds, pour
ecouter a la porte de sa fille si Florent n'etait pas venu la
retrouver. Mais celui-ci avait encore chez les Mehudin une ennemie
plus rude. Des qu'il arrivait, Claire se levait sans dire un mot,
prenait un bougeoir, rentrait chez elle, de l'autre cote du palier. On
l'entendait donner les deux tours a la serrure, avec une rage froide.
Un soir que sa soeur invita le professeur a diner, elle fit sa cuisine
sur le carre et mangea dans sa chambre. Souvent, elle s'enfermait si
etroitement, qu'on ne la voyait pas d'une semaine. Elle restait molle
toujours, avec des caprices de fer, des regards de bete mefiante, sous
sa toison fauve pale. La mere Mehudin, qui crut pouvoir se soulager
avec elle, la rendit furieuse en lui parlant de Florent. Alors, La
vieille, exasperee, cria partout qu'elle s'en irait, si elle n'avait
pas peur de laisser ses deux filles se manger entre elles.

Comme Florent se retirait, un soir, il passa devant la porte de
Claire, restee grande ouverte. Il la vit tres-rouge, qui le regardait.
L'attitude hostile de la jeune fille le chagrinait; sa timidite avec
les femmes l'empechait seule de provoquer une explication. Ce soir-la,
il serait certainement entre dans sa chambre, s'il n'avait apercu, a
l'etage superieur, la petite face blanche de mademoiselle Saget,
penchee sur la rampe. Il passa, et il n'avait pas descendu dix
marches, que la porte de Claire, violemment refermee derriere son dos,
ebranla toute la cage de l'escalier. Ce fut en cette occasion que
mademoiselle Saget se convainquit que le cousin de madame Quenu
couchait avec les deux Mehudin. Florent ne songeait guere a ces belles
filles. Il traitait d'ordinaire les femmes en homme qui n'a point de
succes aupres d'elles. Puis, il depensait en reve trop de sa virilite.
Il en vint a eprouver une veritable amitie pour la Normande; elle
avait un bon coeur, quand elle ne se montait pas la tete. Mais jamais
il n'alla plus loin. Le soir, sous la lampe, tandis qu'elle approchait
sa chaise, comme pour se pencher sur la page d'ecriture de Muche, il
sentait meme son corps puissant et tiede a cote de lui avec un certain
malaise. Elle lui semblait colossale, tres-lourde, presque
inquietante, avec sa gorge de geante; il reculait ses coudes aigus,
ses epaules seches, pris de la peur vague d'enfoncer dans cette chair.
Ses os de maigre avaient une angoisse, au contact des poitrines
grasses. Il baissait la tete, s'amincissait encore, incommode par le
souffle fort qui montait d'elle. Quand sa camisole s'entre-baillait,
il croyait voir sortir, entre deux blancheurs, une fumee de vie, une
haleine de sante qui lui passait sur la face, chaude encore, comme
relevee d'une pointe de la puanteur des Halles, par les ardentes
soirees de juillet. C'etait un parfum persistant, attache a la peau
d'une finesse de soie, un suint de maree coulant des seins superbes,
des bras royaux, de la taille souple, mettant un arome rude dans son
odeur de femme. Elle avait tente toutes les huiles aromatiques; elle
se lavait a grande eau; mais des que la fraicheur du bain s'en allait,
le sang ramenait jusqu'au bout des membres la fadeur des saumons, la
violette musquee des eperlans, les acretes des harengs et des raies.
Alors, le balancement de ses jupes degageait une buee; elle marchai au
milieu d'une evaporation d'algues vaseuses; elle etait, avec son grand
corps de deesse, sa purete et sa paleur admirables, comme un beau
marbre ancien roule par la mer et ramene a la cote dans le coup de
filet d'un pecheur de sardines. Florent souffrait; il ne la desirait
point, les sens revoltes par les apres-midi de la poissonnerie; il la
trouvait irritante, trop salee, trop amere, d'une beaute trop large et
d'un relent trop fort.

Mademoiselle Saget, quant a elle, jurait ses grands dieux qu'il etait
son amant. Elle s'etait fachee avec la belle Normande, pour une
limande de dix sous. Depuis cette brouille, elle temoignait une grande
amitie a la belle Lisa. Elle esperait arriver plus vite a connaitre
ainsi ce qu'elle appelait " le micmac des Quenu. " Florent continuant
a lui echapper, elle etait un corps sans ame, comme elle le disait
elle-meme, sans avouer la cause de ses doleances. Une jeune fille
courant apres les culottes d'un garcon n'aurait pas ete plus desolee
que cette terrible vieille, en sentant le secret du cousin lui glisser
entre les doigts. Elle guettait le cousin, le suivait, le
deshabillait, le regardait partout, avec une rage furieuse de ce que
sa curiosite en rut ne parvenait pas a le posseder. Depuis qu'il
venait chez les Mehudin, elle ne quittait plus la rampe de l'escalier.
Puis, elle comprit que la belle Lisa etait tres-irritee de voir
Florent frequenter " ces femmes. " Tous les matins, elle lui donna
alors des nouvelles de la rue Pirouette. Elle entrait a la
charcuterie, les jours de froid, ratatinee, rapetissee par la gelee;
elle posait ses mains bleuies sur l'etuve de melchior, se chauffant
les doigts. debout devant le comptoir, n'achetant rien, repetant de sa
voix fluette:

-- Il etait encore hier chez elles, il n'en sort plus... La Normande
l'a appele " mon cheri " dans l'escalier.

Elle mentait un peu pour rester et se chauffer les mains plus
longtemps. Le lendemain du jour ou elle crut voir sortir Florent de la
chambre de Claire, elle accourut et fit durer l'histoire une bonne
demi-heure. C'etait une honte; maintenant, le cousin allait d'un lit a
l'autre.

-- Je l'ai vu, dit-elle. Quand il en a assez avec la Normande, il va
trouver la petite blonde sur la pointe des pieds. Hier, il quittait la
blonde, et il retournait sans doute aupres de la grande brune, quand
il m'a apercue, ce qui lui a fait rebrousser chemin. Toute la nuit,
j'entends les deux portes, ca ne finit pas... Et cette vieille Mehudin
qui couche dans un cabinet entre les chambres de ses filles!

Lisa faisait une moue de mepris. Elle parlait peu, n'encourageant les
bavardages de mademoiselle Saget que par son silence. Elle ecoutait
profondement. Quand les details devenaient par trop scabreux:

-- Non, non, murmurait-elle, ce n'est pas permis... Se peut-il qu'il y
ait des femmes comme ca!

Alors, mademoiselle Saget lui repondait que, dame! toutes les femmes
n'etaient pas honnetes comme elle. Ensuite, elle se faisait
tres-tolerante pour le cousin. Un homme, ca court apres chaque jupon
qui passe, puis, il n'etait pas marie, peut-etre. Et elle posait des
questions sans en avoir l'air. Mais Lisa ne jugeait jamais le cousin,
haussait les epaules, pincait les levres. Quand mademoiselle Saget
etait partie, elle regardait, l'air ecoeure, le couvercle de l'etuve,
ou la vieille avait laisse, sur le luisant du metal, la salissure
terne de ses deux petites mains.

-- Augustine, criait-elle, apportez donc un torchon pour essuyer
l'etuve. C'est degoutant.

La rivalite de la belle Lisa et de la belle Normande devint alors
formidable. La belle Normande etait persuadee qu'elle avait enleve un
amant a son ennemie, et la belle Lisa se sentait furieuse contre cette
pas grand'chose qui finirait par les compromettre, en attirant ce
sournois de Florent chez elle. Chacune apportait son temperament dans
leur hostilite; l'une, tranquille, meprisante, avec des mines de femme
qui releve ses jupes pour ne pas se crotter; l'autre, plus effrontee,
eclatant d'une gaiete insolente, prenant toute la largeur du trottoir,
avec la cranerie d'un duelliste cherchant une affaire. Une de leurs
rencontres occupait la poissonnerie pendant une journee. La belle
Normande, quand elle voyait la belle Lisa sur le seuil de la
charcuterie, faisait un detour pour passer devant elle, pour la froler
de son tablier; alors, leurs regards noirs se croisaient comme des
epees, avec l'eclair et la pointe rapides de l'acier. De son cote,
lorsque la belle Lisa venait a la poissonnerie, elle affectait une
grimace de degout, en approchant du banc de la belle Normande; elle
prenait quelque grosse piece, un turbot; un saumon, a une poissonniere
voisine, etalant son argent sur le marbre, ayant remarque que cela
touchait au coeur " la pas grand'chose, " qui cessait de rire.
D'ailleurs, les deux rivales, a les entendre, ne vendaient que du
poisson pourri et de la charcuterie gatee. Mais leur poste de combat
etait surtout, la belle Normande a son banc, la belle Lisa a son
comptoir, se foudroyant a travers la rue Rambuteau. Elles tronaient
alors, dans leurs grands tabliers blancs, avec leurs toilettes et
leurs bijoux. Des le matin, la bataille commencait.

-- Tiens! la grosse vache est levee! criait la belle Normande. Elle se
ficelle comme ses saucissons, cette femme-la... Ah bien! elle a remis
son col de samedi, et elle porte encore sa robe de popeline!

Au meme instant, de l'autre cote de la rue, la belle Lisa disait a sa
fille de boutique:

-- Voyez donc, Augustine, cette creature qui nous devisage, la-bas.
Elle est toute deformee, avec la vie qu'elle mene.... Est-ce que vous
apercevez ses boucles d'oreilles? Je crois qu'elle a ses grandes
poires, n'est-ce pas? Ca fait pitie, des brillants, a des filles comme
ca.

-- Pour ce que ca lui coute! repondait complaisamment Augustine.

Quand l'une d'elles avait un bijou nouveau, c'etait une victoire;
l'autre crevait de depit. Toute la matinee, elles se jalousaient leurs
clients, se montraient tres-maussades, si elles s'imaginaient que la
vente allait mieux chez " la grande bringue d'en face. " Puis, venait
l'espionnage du dejeuner; elles savaient ce qu'elles mangeaient,
epiaient jusqu'a leur digestion. L'apres-midi, assises l'une dans ses
viandes cuites, l'autre dans ses poissons, elles posaient, faisaient
les belles, se donnaient un mal infini. C'etait l'heure qui decidait
du succes de la journee. La belle Normande brodait, choisissait des
travaux d'aiguille tres-delicats, ce qui exasperait la belle Lisa.

-- Elle ferait mieux, disait-elle, de raccommoder les bas de son
garcon, qui va nu-pieds... Voyez-vous cette demoiselle, avec ses mains
rouges puant le poisson!

Elle, tricotait, d'ordinaire.

-- Elle en est toujours a la meme chaussette, remarquait l'autre; elle
dort sur l'ouvrage, elle mange trop... Si son cocu attend ca pour
avoir chaud aux pieds!

Jusqu'au soir, elles restaient implacables, commentant chaque visite,
l'oeil si prompt, qu'elles saisissaient les plus minces details de
leur personne, lorsque d'autres femmes, a cette distance, declaraient
ne rien apercevoir du tout. Mademoiselle Saget fut dans l'admiration
des bons yeux de madame Quenu, un jour que celle-ci distingua une
egratignure sur la joue gauche de la poissonniere.--Avec des yeux
comme ca, disait-elle, on verrait a travers les portes. La nuit
tombait, et souvent la victoire etait indecise; parfois, l'une
demeurait sur le carreau; mais, le lendemain, elle prenait sa
revanche. Dans le quartier, on ouvrait des paris pour la belle Lisa ou
pour la belle Normande.

Elles en vinrent a defendre a leurs enfants de se parler. Pauline et
Muche etaient bons amis, auparavant; Pauline, avec ses jupes raides de
demoiselle comme il faut; Muche, debraille, jurant, tapant, jouant a
merveille au charretier. Quand ils s'amusaient ensemble sur le large
trottoir, devant le pavillon de la maree, Pauline faisait la
charrette. Mais un jour que Muche alla la chercher, tout naivement, la
belle Lisa le mit a la porte, en le traitant de galopin.

-- Est-ce qu'on sait, dit-elle, avec ces enfants mal eleves!...
Celui-ci a de si mauvais exemples sous les yeux, que je ne suis pas
tranquille, quand il est avec ma fille.

L'enfant avait sept ans. Mademoiselle Saget, qui se trouvait la,
ajouta:

-- Vous avez bien raison. Il est toujours fourre avec les petites du
quartier, ce garnement... On l'a trouve dans une cave, avec la fille
du charbonnier.

La belle Normande, quand Muche vint en pleurant lui raconter
l'aventure, entra dans une colere terrible. Elle voulait aller tout
casser chez les Quenu-Gradelle. Puis, elle se contenta de donner le
fouet a Muche.

-- Si tu y retournes jamais, cria-t-elle, furieuse, tu auras affaire a
moi!

Mais la veritable victime des deux femmes etait Florent. Au fond, lui
seul les avait mises sur ce pied de guerre, elles ne se battaient que
pour lui. Depuis son arrivee, tout allait de mal en pis; il
compromettait, fachait, troublait ce monde qui avait vecu jusque-la
dans une paix si grasse. La belle Normande l'aurait volontiers griffe,
quand elle le voyait s'oublier trop longtemps chez les Quenu; c'etait
pour beaucoup l'ardeur de la lutte qui la poussait au desir de cet
homme. La belle Lisa gardait une attitude de juge, devant la mauvaise
conduite de son beau-frere, dont les rapports avec les deux Mehudin
faisaient le scandale du quartier. Elle etait horriblement vexee; elle
s'efforcait de ne pas montrer sa jalousie, une jalousie particuliere,
qui, malgre son dedain de Florent et sa froideur de femme honnete,
l'exasperait, chaque fois qu'il quittait la charcuterie pour aller rue
Pirouette, et qu'elle s'imaginait les plaisirs defendus qu'il devait y
gouter.

Le diner, le soir, chez les Quenu, devenait moins cordial. La nettete
de la salle a manger prenait un caractere aigu et cassant. Florent
sentait un reproche, une sorte de condamnation dans le chene clair, la
lampe trop propre, la natte trop neuve. Il n'osait presque plus
manger, de peur de laisser tomber des miettes de pain et de salir son
assiette. Cependant, il avait une belle simplicite qui l'empechait de
voir. Partout il vantait la douceur de Lisa. Elle restait tres douce,
en effet. Elle lui disait, avec un sourire, comme en plaisantant:

-- C'est singulier, vous ne mangez pas mal, maintenant, et pourtant
vous ne devenez pas gras... Ca ne vous profite pas.

Quenu riait plus haut, tapait sur le ventre de son frere, en
pretendant que toute la charcuterie y passerait, sans seulement
laisser epais de graisse comme une piece de deux sous. Mais, dans
l'insistance de Lisa, il y avait cette haine, cette mefiance des
maigres que la mere Mehudin temoignait plus brutalement; il y avait
aussi une allusion detournee a la vie de debordements que Florent
menait. Jamais, d'ailleurs, elle ne parlait devant lui de la belle
Normande. Quenu ayant fait une plaisanterie, un soir, elle etait
devenue si glaciale, que le digne homme ne recommenca pas. Apres le
dessert, ils demeuraient la un instant. Florent, qui avait remarque
l'humeur de sa belle-soeur, quand il partait trop vite, cherchait un
bout de conversation. Elle etait tout pres de lui. Il ne la trouvait
pas tiede et vivante, comme la poissonniere; elle n'avait pas, non
plus, la meme odeur de maree, pimentee et de haut gout; elle sentait
la graisse, la fadeur des belles viandes. Pas un frisson ne faisait
faire un pli a son corsage tendu. Le contact trop ferme de la belle
Lisa inquietait plus encore ses os de maigre que l'approche tendre de
la belle Normande. Gavard lui dit une fois, en grande confidence, que
madame Quenu etait certainement une belle femme, mais qu'il les aimait
" moins blindees que cela. "

Lisa evitait de parler de Florent a Quenu. Elle faisait, d'habitude,
grand etalage de patience. Puis, elle croyait honnete de ne pas se
mettre entre les deux freres, sans avoir de bien serieux motifs. Comme
elle le disait, elle etait tres-bonne, mais il ne fallait pas la
pousser a bout. Elle en etait a la periode de tolerance, le visage
muet, la politesse stricte, l'indifference affectee, evitant encore
avec soin tout ce qui aurait pu faire comprendre a l'employe qu'il
couchait et qu'il mangeait chez eux, sans que jamais on vit son
argent; non pas qu'elle eut accepte un payement quelconque, elle etait
au-dessus de cela; seulement, il aurait pu, vraiment, dejeuner au
moins dehors. Elle fit remarquer un jour a Quenu:

-- On n'est plus seuls. Quand nous voulons nous parler, maintenant, il
faut attendre que nous soyons couches, le soir.

Et, un soir, elle lui dit, sur l'oreiller:

-- Il gagne cent cinquante francs, n'est-ce pas? ton frere... C'est
singulier qu'il ne puisse pas mettre quelque chose de cote pour
s'acheter du linge. J'ai encore ete obligee de lui donner trois
vieilles chemises a toi.

----Bah! ca ne fait rien, repondit Quenu, il n'est pas difficile, mon
frere... Il faut lui laisser son argent.

-- Oh! bien sur, murmura Lisa, sans insister davantage, je ne dis pas
ca pour ca... Qu'il le depense bien ou mal, ce n'est pas notre
affaire.

Elle etait persuadee qu'il mangeait ses appointements chez les
Mehudin. Elle ne sortit qu'une fois de son attitude calme, de cette
reserve de temperament et de calcul. La belle Normande avait fait
cadeau a Florent d'un saumon superbe. Celui-ci, tres embarrasse de son
saumon, n'ayant pas ose le refuser, l'apporta a la belle Lisa.

-- Vous en ferez un pate, dit-il ingenument.

Elle le regardait fixement, les levres blanches; puis, d'une voix
qu'elle tachait de contenir:

-- Est-ce que vous croyez que nous avons besoin de nourriture, par
exemple! Dieu merci! il y a assez a manger ici!... Remportez-le!

-- Mais faites-le-moi cuire, au moins, reprit Florent, etonne de sa
colere; je le mangerai.

Alors elle eclata.

-- La maison n'est pas une auberge, peut-etre! Dites aux personnes qui
vous l'ont donne de le faire cuire, si elles veulent. Moi, je n'ai pas
envie d'empester mes casseroles... Remportez-le, entendez-vous!

Elle l'aurait pris et jete a la rue. Il le porta chez monsieur
Lebigre, ou Rose recut l'ordre d'en faire un pate. Et, un soir, dans
le cabinet vitre, on mangea le pate. Gavard paya des huitres. Florent,
peu a peu, venait davantage, ne quittait plus le cabinet. Il y
trouvait un milieu surchauffe, ou ses fievres politiques battaient a
l'aise. Parfois, maintenant, quand il s'enfermait dans sa mansarde
pour travailler, la douceur de la piece l'impatientait, la recherche
theorique de la liberte ne lui suffisait plus, il fallait qu'il
descendit, qu'il allat se contenter dans les axiomes tranchants de
Charvet et dans les emportements de Logre. Les premiers soirs, ce
tapage, ce flot de paroles l'avait gene; il en sentait encore le vide,
mais il eprouvait un besoin de s'etourdir, de se fouetter, d'etre
pousse a quelque resolution extreme qui calmat ses inquietudes
d'esprit. L'odeur du cabinet, cette odeur liquoreuse, chaude de la
fumee du tabac, le grisait, lui donnait une beatitude particuliere, un
abandon de lui-meme, dont le bercement lui faisait accepter sans
difficulte des choses tres-grosses. Il en vint a aimer les figures qui
etaient la, a les retrouver, a s'attarder a elles avec le plaisir de
l'habitude. La face douce et barbue du Robine, le profil serieux de
Clemence, la maigreur bleme de Charvet, la bosse de Logre, et Gavard,
et Alexandre, et Lacaille, entraient dans sa vie, y prenaient une
place de plus en plus grande. C'etait pour lui comme une jouissance
toute sensuelle. Lorsqu'il posait la main sur le bouton de cuivre du
cabinet, il lui semblait sentir ce bouton vivre, lui chauffer les
doigts, tourner de lui-meme; il n'eut pas eprouve une sensation plus
vive, en prenant le poignet souple d'une femme.

A la verite, il se passait des choses tres-graves dans le cabinet. Un
soir, Logre, apres avoir tempete avec plus de violence que de coutume,
donna des coups de poing sur la table, en declarant que si l'on etait
des hommes, on flanquerait le gouvernement par terre. Et il ajouta
qu'il fallait s'entendre tout de suite, si l'on voulait etre pret,
quand la debacle arriverait. Puis, les tetes rapprochees, a voix plus
basse, on convint de former un petit groupe pret a toutes les
eventualites. Gavard, a partir de ce jour, fut persuade qu'il faisait
partie d'une societe secrete et qu'il conspirait. Le cercle ne
s'etendit pas, mais Logre promit de l'aboucher avec d'autres reunions
qu'il connaissait. A un moment, quand on tiendrait tout Paris dans la
main, on ferait danser les Tuileries. Alors, ce furent des discussions
sans fin qui durerent plusieurs mois: questions d'organisation,
questions de but et de moyens, questions de strategie et de
gouvernement futur. Des que Rose avait apporte le grog de Clemence,
les chopes de Charvet et de Robine, les mazagrans de Logre, de Gavard
et de Florent, et les petits verres de Lacaille et d'Alexandre, le
cabinet etait soigneusement barricade, la seance etait ouverte.

Charvet et Florent restaient naturellement les voix les plus ecoutees.
Gavard n'avait pu tenir sa langue, contant peu a peu toute l'histoire
de Cayenne, ce qui mettait Florent dans une gloire de martyr. Ses
paroles devenaient des actes de foi. Un soir, le marchand de
volailles, vexe d'entendre attaquer son ami qui etait absent, s'ecria:

-- Ne touchez pas a Florent, il est alle a Cayenne!

Mais Charvet se trouvait tres-pique de cet avantage.

-- Cayenne, Cayenne, murmurait-il entre ses dents, on n'y etait pas si
mal que ca, apres tout!

Et il tentait de prouver que l'exil n'est rien, que la grande
souffrance consiste a rester dans son pays opprime, la bouche
baillonnee, en face du despotisme triomphant. Si, d'ailleurs, on ne
l'avait pas arrete, au 2 decembre, ce n'etait pas sa faute. Il
laissait meme entendre que ceux qui se font prendre sont des
imbeciles. Cette jalousie sourde en fit l'adversaire systematique de
Florent. Les discussions finissaient toujours par se circonscrire
entre eux deux. Et ils parlaient encore pendant des heures, au milieu
du silence des autres, sans que jamais l'un deux se confessat battu.

Une des questions les plus caressees etait celle de la reorganisation
du pays, au lendemain de la victoire.

-- Nous sommes vainqueurs, n'est-ce pas?... commencait Gavard.

Et, le triomphe une fois bien entendu, chacun donnait son avis. Il y
avait deux camps. Charvet, qui professait l'hebertisme, avait avec lui
Logre et Robine. Florent, toujours perdu dans son reve humanitaire, se
pretendait socialiste et s'appuyait sur Alexandre et sur Lacaille.
Quant a Gavard, il ne repugnait pas aux idees violentes; mais, comme
on lui reprochait quelquefois sa fortune, avec d'aigres plaisanteries
qui l'emotionnaient, il etait communiste.

-- Il faudra faire table rase, disait Charvet de son ton bref, comme
s'il eut donne un coup de hache. Le tronc est pourri, on doit
l'abattre.

-- Oui! oui! reprenait Logre, se mettant debout pour etre plus grand,
ebranlant la cloison sous les bonds de sa bosse. Tout sera fichu par
terre, c'est moi qui vous le dis... Apres, on verra.

Robine approuvait de la barbe. Son silence jouissait, quand les
propositions devenaient tout a fait revolutionnaires. Ses jeux
prenaient une grande douceur au mot de guillotine; il les fermait a
demi, comme s'il voyait la chose, et qu'elle l'eut attendri; et,
alors, il grattait legerement son menton sur la pomme de sa canne,
avec un sourd ronronnement de satisfaction.

-- Cependant, disait a son tour Florent, dont la voix gardait un son
lointain de tristesse, cependant si vous abattez l'arbre, il sera
necessaire de garder des semences... Je crois, au contraire, qu'il
faut conserver l'arbre pour greffer sur lui la vie nouvelle... La
revolution politique est faite, voyez-vous; il faut aujourd'hui songer
au travailleur, a l'ouvrier; notre mouvement devra etre tout social.
Et je vous defie bien d'arreter cette revendication du peuple. Le
peuple est las, il veut sa part.

Ces paroles enthousiasmaient Alexandre. Il affirmait, avec sa bonne
figure rejouie, que c'etait vrai, que le peuple etait las.

-- Et nous voulons notre part, ajoutait Lacaille, d'un air plus
menacant. Toutes les revolutions, c'est pour les bourgeois. Il y en a
assez, a la fin. A la premiere, ce sera pour nous.

Alors, on ne s'entendait plus. Gavard offrait de partager. Logre
refusait, en jurant qu'il ne tenait pas a l'argent. Puis, peu a peu,
Charvet, dominant le tumulte, continuait tout seul:

-- L'egoisme des classes est un des soutiens les plus fermes de la
tyrannie. Il est mauvais que le peuple soit egoiste. S'il nous aide,
il aura sa part... Pourquoi voulez-vous que je me batte pour
l'ouvrier, si l'ouvrier refuse de se battre pour moi?... Puis, la
question n'est pas la. Il faut dix ans de dictature revolutionnaire,
si l'on veut habituer un pays comme la France a l'exercice de la
liberte.

-- D'autant plus, disait nettement Clemence, que l'ouvrier n'est pas
mur et qu'il doit etre dirige.

Elle parlait rarement. Cette grande fille grave, perdue au milieu de
tous ces hommes, avait une facon professorale d'ecouter parler
politique. Elle se renversait contre la cloison, buvait son grog a
petits coups, en regardant les interlocuteurs, avec des froncements de
sourcils, des gonflements de narines, toute une approbation ou une
desapprobation muettes, qui prouvaient qu'elle comprenait, qu'elle
avait des idees tres-arretees sur les matieres les plus compliquees.
Parfois, elle roulait une cigarette, soufflait du coin des levres des
jets de fumee minces, devenait plus attentive. Il semblait que le
debat eut lieu devant elle, et qu'elle dut distribuer des prix a la
fin. Elle croyait certainement garder sa place de femme, en reservant
son avis, en ne s'emportant pas comme les hommes. Seulement, au fort
des discussions, elle lancait une phrase, elle concluait d'un mot,
elle " rivait le clou " a Charvet lui-meme, selon l'expression de
Gavard. Au fond, elle se croyait beaucoup plus forte que ces
messieurs. Elle n'avait de respect que pour Robine, dont elle couvait
le silence de ses grands yeux noirs.

Florent, pas plus que les autres, ne faisait attention a Clemence.
C'etait un homme pour eux. On lui donnait des poignees de mains a lui
demancher le bras. Un soir, Florent assista aux fameux comptes. Comme
la jeune femme venait de toucher son argent, Charvet voulut lui
emprunter dix francs. Mais elle dit que non, qu'il fallait savoir ou
ils en etaient auparavant. Ils vivaient sur la base du mariage libre
et de la fortune libre; chacun d'eux payait ses depenses, strictement;
comme ca, disaient-ils, ils ne se devaient rien, ils n'etaient pas
esclaves. Le loyer, la nourriture, le blanchissage, les menus
plaisirs, tout se trouvait ecrit, note, additionne. Ce soir-la,
Clemence, verification faite, prouva a Charvet qu'il lui devait deja
cinq francs. Elle lui remit ensuite les dix francs, en lui disant:

-- Marques que tu m'en dois quinze, maintenant... Tu me les rendras le
5, sur les lecons du petit Lehudier.

Quand on appelait Rose pour payer, ils tiraient chacun de leur poche
les quelques sous de leur consommation. Charvet traitait meme en riant
Clemence d'aristocrate, parce qu'elle prenait un grog; il disait
qu'elle voulait l'humilier, lui faire sentir qu'il gagnait moins
qu'elle, ce qui etait vrai; et il y avait, au fond de son rire, une
protestation contre ce gain plus eleve, qui le rabaissait, malgre sa
theorie de l'egalite des sexes.

Si les discussions n'aboutissaient guere, elles tenaient ces messieurs
en haleine. Il sortait un bruit formidable du cabinet; les vitres
depolies vibraient comme des peaux de tambour. Parfois, le bruit
devenait si fort que Rose, avec sa langueur, versant au comptoir un
canon a quelque blouse, tournait la tete d'inquietude.

-- Ah bien! merci, ils se cognent la dedans, disait la blouse, en
reposant le verre sur le zinc, et en se torchant la bouche d'un revers
de main.

-- Pas de danger, repondait tranquillement monsieur Lebigre; ce sont
des messieurs qui causent.

Monsieur Lebigre, tres-rude pour les autres consommateurs, les
laissait crier a leur aise, sans jamais leur faire la moindre
observation. Il restait des heures sur la banquette du comptoir, en
gilet a manches, sa grosse tete ensommeillee appuyee contre la glace,
suivant du regard Rose qui debouchait des bouteilles ou qui donnait
des coups de torchon. Les jours de belle humeur, quand elle etait
devant lui, plongeant des verres dans le bassin aux rincures, les
poignets nus, il la pincait fortement, au gras des jambes, sans qu'on
put le voir, ce qu'elle acceptait avec un sourire d'aise. Elle ne
trahissait meme pas cette familiarite par un sursaut; lorsqu'il
l'avait pincee au sang, elle disait qu'elle n'etait pas chatouilleuse.
Cependant, monsieur Lebigre, dans l'odeur devin et le ruissellement de
clartes chaudes qui l'assoupissaient, tendait l'oreille aux bruits du
cabinet. Il se levait quand les voix montaient, allait s'adosser a la
cloison; ou meme il poussait la porte, il entrait, s'asseyait un
instant, en donnant une tape sur la cuisse de Gavard. La, il
approuvait tout de la tete. Le marchand de volailles disait que, si ce
diable de Lebigre n'avait guere l'etoffe d'un orateur, on pouvait
compter sur lui " le jour du grabuge. "

Mais Florent, un matin, aux Halles, dans une querelle affreuse qui
eclata entre Rose et une poissonniere, a propos d'une bourriche de
harengs que celle-ci avait fait tomber d'un coup de coude, sans le
vouloir, l'entendit traiter de " panier a mouchard " et de " torchon
de la prefecture. " Quand il eut retabli la paix, ou lui en degoisa
long sur monsieur Lebigre: il etait de la police; tout le quartier le
savait bien; mademoiselle Saget, avant de se servir chez lui, disait
l'avoir rencontre une fois allant au rapport; puis, c'etait un homme
d'argent, un usurier qui pretait a la journee aux marchands des quatre
saisons, et qui leur louait des voitures, en exigeant un interet
scandaleux. Florent fut tres-emu. Le soir meme, en etouffant la voix,
il crut devoir repeter ces choses a ces messieurs. Ils hausserent les
epaules, rirent beaucoup de ses inquietudes.

-- Ce pauvre Florent! dit mechamment Charvet, parce qu'il est alle a
Cayenne, il s'imagine que toute la police est a ses trousses.

Gavard donna sa parole d'honneur que Lebigre etait " un bon, un pur. "
Mais ce fut surtout Logre qui se facha. Sa chaise craquait; il
deblaterait, il declarait que ce n'etait pas possible de continuer
comme cela, que si l'on accusait tout le monde d'etre de la police, il
aimait mieux rester chez lui et ne plus s'occuper de politique. Est-ce
qu'on n'avait pas ose dire qu'il en etait, lui, Logre! lui qui s'etait
battu en 48 et en 51, qui avait failli etre transporte deux fois! Et,
en criant cela, il regardait les autres, la machoire en avant, comme
s'il eut voulu leur clouer violemment et quand meme la conviction
qu'il " n'en etait pas. " Sous ses regards furibonds, les autres
protesterent du geste. Cependant, Lacaille, en entendant traiter
monsieur Lebigre d'usurier, avait baisse la tete.

Les discussions noyerent cet incident. Monsieur Lebigre, depuis que
Logre avait lance l'idee d'un complot, donnait des poignees de mains
plus rudes aux habitues du cabinet. A la verite, leur clientele devait
etre d'un maigre profit; ils ne renouvelaient jamais leurs
consommations. A l'heure du depart, ils buvaient la derniere goutte de
leur verre, sagement menage pendant les ardeurs des theories
politiques et sociales. Le depart, dans le froid humide de la nuit,
etait tout frissonnant, ils restaient un instant sur le trottoir, les
yeux brules, les oreilles assourdies, comme surpris par le silence
noir de la rue. Derriere eux, Rose mettait les boulons des volets.
Puis, quand ils s'etaient serre les mains, epuises, ne trouvant plus
un mot, ils se separaient, machant encore des arguments, avec le
regret de ne pouvoir s'enfoncer mutuellement leur conviction dans la
gorge. Le dos rond de Robine moutonnait, disparaissait du cote de la
rue Rambuteau; tandis que Charvet et Clemence s'en allaient par les
Halles, jusqu'au Luxembourg, cote a cote, faisant sonner militairement
leurs talons, en discutant encore quelque point de politique ou de
philosophie, sans jamais se donner le bras.

Le complot murissait lentement. Au commencement de l'ete, il n'etait
toujours question que de la necessite de " tenter le coup. " Florent,
qui, dans les premiers temps, eprouvait une sorte de mefiance, finit
par croire a la possibilite d'un mouvement revolutionnaire. Il s'en
occupait tres-serieusement, prenant des notes, faisant des plans
ecrits. Les autres parlaient toujours. Lui, peu a peu, concentra sa
vie dans l'idee fixe dont il se battait le crane chaque soir, au point
qu'il mena son frere Quenu chez monsieur Lebigre, naturellement, sans
songer a mal. Il le traitait toujours un peu comme son eleve, il dut
meme penser qu'il avait le devoir de le lancer dans la bonne voie.
Quenu etait absolument neuf en politique. Mais au bout de cinq ou six
soirees, il se trouva a l'unisson. Il montrait une grande docilite,
une sorte de respect pour les conseils de son frere, quand la belle
Lisa n'etait pas la. D'ailleurs, ce qui le seduisit, avant tout, ce
fut la debauche bourgeoise de quitter sa charcuterie, de venir
s'enfermer dans ce cabinet ou l'on criait si fort, et ou la presence
de Clemence mettait pour lui une pointe d'odeur suspecte et
delicieuse. Aussi baclait-il ses andouilles maintenant, afin
d'accourir plus vite, ne voulant pas perdre un mot de ces discussions
qui lui semblaient tres-fortes, sans qu'il put souvent les suivre
jusqu'au bout. La belle Lisa s'apercevait tres bien de sa hate a s'en
aller. Elle ne disait encore rien. Quand Florent l'emmenait, elle
venait sur le seuil de la porte les voir entrer chez monsieur Lebigre,
un peu pale, les yeux severes.

Mademoiselle Saget, un soir, reconnut de sa lucarne l'ombre de Quenu
sur les vitres depolies de la grande fenetre du cabinet donnant rue
Pirouette. Elle avait trouve la un poste d'observation excellent, en
face de cette sorte de transparent laiteux, ou se dessinaient les
silhouettes de ces messieurs, avec des nez subits, des machoires
tendues qui jaillissaient, des bras enormes qui s'allongeaient
brusquement, sans qu'on apercut les corps. Ce demanchement surprenant
de membres, ces profils muets et furibonds trahissant au dehors les
discussions ardentes du cabinet, la tenaient derriere ses rideaux de
mousseline jusqu'a ce que le transparent devint noir. Elle flairait la
" un coup de mistoufle. " Elle avait fini par connaitre les ombres,
aux mains, aux cheveux, aux vetements. Dans ce pele-mele de poings
fermes, de tetes colereuses, d'epaules gonflees, qui semblaient se
decoller et rouler les unes sur les autres, elle disait nettement:
" Ca, c'est le grand dadais de cousin; ca, c'est ce vieux grigou de
Gavard, et voila le bossu, et voila cette perche de Clemence. " Puis,
lorsque les silhouettes s'echauffaient, devenaient absolument
desordonnees, elle etait prise d'un besoin irresistible de descendre,
d'aller voir. Elle achetait son cassis le soir, sous le pretexte
qu'elle se sentait " toute chose, " le matin; il le lui fallait,
disait-elle, au saut du lit. Le jour ou elle vit la tete lourde de
Quenu, barree a coups nerveux par le mince poignet de Charvet, elle
arriva chez monsieur Lebigre tres-essoufflee, elle fit rincer sa
petite bouteille par Rose, afin de gagner du temps. Cependant, elle
allait remonter chez elle, lorsqu'elle entendit la voix du charcutier
dire avec une nettete enfantine:

-- Non, il n'en faut plus... On leur donnera un coup de torchon
solide, a ce tas de farceurs de deputes et de ministres, a tout le
tremblement, enfin!

Le lendemain, des huit heures, mademoiselle Saget etait a la
charcuterie. Elle y trouva madame Lecoeur et la Sarriette, qui
plongeaient le nez dans l'etuve, achetant des saucisses chaudes pour
leur dejeuner. Comme la vieille fille les avait entrainees dans sa
querelle contre la belle Normande, a propos de la limande de dix sous,
elles s'etaient du coup remises toutes deux avec la belle Lisa.
Maintenant la poissonniere ne valait pas gros comme ca de beurre. Et
elles tapaient sur les Mehudin, des filles de rien qui n'en voulaient
qu'a l'argent des hommes. La verite etait que mademoiselle Saget avait
laisse entendre a madame Lecoeur que Florent repassait parfois une des
deux soeurs a Gavard, et qu'a eux quatre, ils faisaient des parties a
crever chez Baratte, bien entendu avec les pieces de cent sous du
marchand de volailles. Madame Lecoeur en resta dolente, les yeux
jaunes de bile.

Ce matin-la, c'etait a madame Quenu que la vieille fille voulait
porter un coup. Elle tourna devant le comptoir; puis, de sa voix la
plus douce:

-- J'ai vu monsieur Quenu hier soir, dit-elle. Ah bien! allez, ils
s'amusent, dans ce cabinet, ou ils font tant de bruit.

Lisa s'etait tournee du cote de la rue, l'oreille tres-attentive, mais
ne voulant sans doute pas ecouter de face. Mademoiselle Saget fit une
pause, esperant qu'on la questionnerait. Elle ajouta plus bas:

-- Ils ont une femme avec eux... Oh! pas monsieur Quenu, je ne dis pas
ca, je ne sais pas...

-- C'est Clemence, interrompit la Sarriette, une grande seche, qui
fait la dinde, parce qu'elle est allee en pension. Elle est avec un
professeur rape... Je les ai vus ensemble; ils ont toujours l'air de
se conduire au poste.

-- Je sais, je sais, reprit la vieille, qui connaissait son Charvet et
sa Clemence a merveille, et qui parlait uniquement pour inquieter la
charcutiere.

Celle-ci ne bronchait pas. Elle avait l'air de regarder quelque chose
de tres-interessant, dans les Halles. Alors, l'autre employa les
grands moyens. Elle s'adressa a madame Lecoeur:

-- Je voulais vous dire, vous feriez bien de conseiller a votre
beau-frere d'etre prudent. Ils crient des choses a faire trembler,
dans ce cabinet. Les hommes, vraiment, ca n'est pas raisonnable, avec
leur politique. Si on les entendait, n'est-ce pas? ca pourrait
tres-mal tourner pour eux.

-- Gavard fait ce qui lui plait, soupira madame Lecoeur. Il ne manque
plus que ca. L'inquietude m'achevera, s'il se fait jamais jeter en
prison.

Et une lueur parut dans ses yeux brouilles. Mais la Sarriette riait,
secouant sa petite figure toute fraiche de l'air du matin.

-- C'est Jules, dit-elle, qui les arrange, ceux qui disent du mal de
l'empire... Il faudrait les flanquer tous a la Seine, parce que, comme
il me l'a explique, il n'y a pas avec eux un seul homme comme il faut.

-- Oh! continua mademoiselle Saget, ce n'est pas un grand mal, tant
que les imprudences tombent dans les oreilles d'une personne comme
moi. Vous savez, je me laisserais plutot couper la main... Ainsi, hier
soir, monsieur Quenu disait...

Elle s'arreta encore. Lisa avait eu un leger mouvement.

-- Monsieur Quenu disait qu'il fallait fusiller les ministres, les
deputes, et tout le tremblement.

Cette fois, la charcutiere se tourna brusquement, toute blanche, les
mains serrees sur son tablier.

-- Quenu a dit ca? demanda-t-elle d'une voix breve.

-- Et d'autres choses encore dont je ne me souviens pas. Vous
comprenez, c'est moi qui l'ai entendu.... Ne vous tourmentez donc pas
comme ca, madame Quenu. Vous savez qu'avec moi, rien ne sort; je suis
assez grande fille pour peser ce qui conduirait un homme trop loin...
C'est entre nous.

Lisa s'etait remise. Elle avait l'orgueil de la paix honnete de son
menage, elle n'avouait pas le moindre nuage entre elle et son mari.
Aussi finit-elle par hausser les epaules, en murmurant, avec un
sourire:

-- C'est des betises a faire rire les enfants.

Quand les trois femmes furent sur le trottoir, elles convinrent que la
belle Lisa avait fait une drole de mine. Tout ca, le cousin, les
Mehudin, Gavard, le Quenu, avec leurs histoires auxquelles personne ne
comprenait rien, ca finirait mal. Madame Lecoeur demanda ce qu'on
faisait des gens arretes " pour la politique. " Mademoiselle Saget
savait seulement qu'ils ne paraissaient plus, plus jamais; ce qui
poussa la Sarriette a dire qu'on les jetait peut-etre a la Seine,
comme Jules le demandait.

La charcutiere, au dejeuner et au diner, evita toute allusion. Le
soir, quand Florent et Quenu s'en allerent chez monsieur Lebigre, elle
ne parut pas avoir plus de severite dans les yeux. Mais justement, ce
soir-la, la question de la prochaine constitution fut debattue, et il
etait une heure du matin, lorsque ces messieurs se deciderent a
quitter le cabinet; les volets etaient mis, ils durent passer par la
petite porte, un a un, en arrondissant l'echine. Quenu rentra, la
conscience inquiete. Il ouvrit les trois ou quatre portes du logement,
le plus doucement possible, marchant sur la pointe des pieds,
traversant le salon, les bras tendus, pour ne pas heurter les meubles.
Tout dormait. Dans la chambre, il fut tres-contrarie de voir que Lisa
avait laisse la bougie allumee; cette bougie brulait au milieu du
grand silence, avec une flamme haute et triste. Comme il otait ses
souliers et les posait sur un coin du tapis, la pendule sonna une
heure et demie, d'un timbre si clair, qu'il se retourna consterne,
redoutant de faire un mouvement, regardant d'un air de furieux
reproche le Gutenberg dore qui luisait, le doigt sur un livre. Il ne
voyait que le dos de Lisa, avec sa tete enfouie dans l'oreiller; mais
il sentait bien qu'elle ne dormait pas, qu'elle devait avoir les yeux
tout grands ouverts, sur le mur. Ce dos enorme, tres-gras aux epaules,
etait bleme, d'une colere contenue; il se renflait, gardait
l'immobilite et le poids d'une accusation sans replique. Quenu, tout a
fait decontenance par l'extreme severite de ce dos qui semblait
l'examiner avec la face epaisse d'un juge, se coula sous les
couvertures, souffla la bougie, se tint sage. Il etait reste sur le
bord, pour ne point toucher sa femme. Elle ne dormait toujours pas, il
l'aurait jure. Puis, il ceda au sommeil, desespere de ce qu'elle ne
parlait point, n'osant lui dire bonsoir, se trouvant sans force contre
cette masse implacable qui barrait le lit a ses soumissions.

Le lendemain, il dormit tard. Quand il s'eveilla, l'edredon au menton,
vautre au milieu du lit, il vit Lisa, assise devant le secretaire, qui
mettait des papiers en ordre; elle s'etait levee, sans qu'il s'en
apercut, dans le gros sommeil de son devergondage de la veille. Il
prit courage, il lui dit, du fond de l'alcove:

-- Tiens! pourquoi ne m'as-tu pas reveille?... Qu'est-ce que tu fais
la?

-- Je range ces tiroirs, repondit-elle, tres-calme, de sa voix
ordinaire.

Il se sentit soulage. Mais elle ajouta:

-- On ne sait pas ce qui peut arriver; si la police venait...

-- Comment, la police?

-- Certainement, puisque tu t'occupes de politique, maintenant.

Il s'assit sur son seant, hors de lui, frappe en pleine poitrine par
cette attaque rude et imprevue.

-- Je m'occupe de politique, je m'occupe de politique, repetait-il; la
police n'a rien a voir la dedans, je ne me compromets pas.

-- Non, reprit Lisa avec un haussement d'epaules, tu parles simplement
de faire fusiller tout le monde.

-- Moi! moi!

-- Et tu cries cela chez un marchand de vin... Mademoiselle Saget t'a
entendu. Tout le quartier, a cette heure sait que tu es un rouge.

Du coup, il se recoucha. Il n'etait pas encore bien eveille. Les
paroles de Lisa retentissaient, comme s'il eut deja entendu les fortes
bottes des gendarmes, a la porte de la chambre. Il la regardait,
coiffee, serree dans son corset, sur son pied de toilette habituel, et
il s'ahurissait davantage, a la trouver si correcte dans cette
circonstance dramatique.

-- Tu le sais, je te laisse absolument libre, reprit-elle apres un
silence, tout en continuant a classer les papiers; je ne veux pas
porter les culottes, comme on dit... Tu es le maitre, tu peux risquer
ta situation, compromettre notre credit, ruiner la maison... Moi, je
n'aurai plus tard qu'a sauvegarder les interets de Pauline.

Il protesta, mais elle le fit taire du geste, en ajoutant:

-- Non, ne dis rien, ce n'est pas une querelle, pas meme une
explication, que je provoque... Ah! si tu m'avais demande conseil, si
nous avions cause de ca ensemble, je ne dis pas! On a tort de croire
que les femmes n'entendent rien a la politique... Veux-tu que je te la
dise, ma politique, a moi?

Elle s'etait levee, elle allait du lit a la fenetre, enlevant du doigt
les grains de poussiere qu'elle apercevait sur l'acajou luisant de
l'armoire a glace et de la toilette-commode.

-- C'est la politique des honnetes gens... Je suis reconnaissante au
gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe
tranquille, et que je dors sans etre reveillee par des coups de
fusil... C'etait du propre, n'est-ce pas, en 48? L'oncle Gradelle, un
digne homme, nous a montre ses livres de ce temps-la. Il a perdu plus
de six mille francs... Maintenant que nous avons l'empire, tout
marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire... Alors,
qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous aurez de plus, quand
vous aurez fusille tout le monde?

Elle se planta devant la table de nuit, les mains croisees, en face de
Quenu, qui disparaissait sous l'edredon. Il essaya d'expliquer ce que
ces messieurs voulaient; mais il s'embarrassait dans les systemes
politiques et sociaux de Charvet et de Florent; il parlait des
principes meconnus, de l'avenement de la democratie, de la
regeneration des societes, melant le tout d'une si etrange facon, que
Lisa haussa les epaules, sans comprendre. Enfin, il se sauva en tapant
sur l'empire: c'etait le regne de la debauche, des affaires vereuses,
du vol a main armee.

-- Vois-tu, dit-il en se souvenant d'une phrase de Logre, nous sommes
la proie d'une bande d'aventuriers qui pillent, qui violent, qui
assassinent la France... Il n'en faut plus!

Lisa haussait toujours les epaules.

-- C'est tout ce que tu as a dire? demanda-t-elle avec son beau
sang-froid. Qu'est-ce que ca me fait, ce que tu racontes la? Quand ce
serait vrai, apres?... Est-ce que je te conseille d'etre un malhonnete
homme, moi? Est-ce que je te pousse a ne pas payer tes billets, a
tromper les clients, a entasser trop vite des pieces de cent sous mal
acquises?... Tu me ferais mettre en colere, a la fin! Nous sommes de
braves gens, nous autres, qui ne pillons et qui n'assassinons
personne. Cela suffit. Les autres, ca ne me regarde pas; qu'ils soient
des canailles, s'ils veulent!

Elle etait superbe et triomphante. Elle se remit a marcher, le buste
haut, continuant:

-- Pour faire plaisir a ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas
gagner sa vie... Certainement que je profite du bon moment et que je
soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de
vilaines choses, je ne veux pas le savoir. Moi, je sais que je n'en
commets pas, je ne crains point qu'on me montre au doigt dans le
quartier. Ce serait trop bete de se battre contre des moulins a
vent... Tu te souviens, aux elections, Gavard disait que le candidat
de l'empereur etait un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait
compromis dans de sales histoires. Ca pouvait etre vrai, je ne dis pas
non. Tu n'en as pas moins tres-sagement agi en votant pour lui, parce
que la question n'etait pas la, qu'on ne te demandait pas de preter de
l'argent, ni de faire des affaires avec ce monsieur, mais de montrer
au gouvernement que tu etais satisfait de voir prosperer la
charcuterie.

Cependant Quenu se rappelait une phrase de Charvet, cette fois, qui
declarait que " ces bourgeois empates, ces boutiquiers engraisses,
pretant leur soutien a un gouvernement d'indigestion generale,
devaient etre jetes les premiers au cloaque. " C'etait grace a eux,
grace a leur egoisme du ventre, que le despotisme s'imposait et
rongeait une nation. Il lachait d'aller jusqu'au bout de la phrase,
quand Lisa lui coupa la parole, emportee par l'indignation.

-- Laisse donc! ma conscience ne me reproche rien. Je ne dois pas un
sou, je ne suis dans aucun tripotage, j'achete et je vends de bonne
marchandise, je ne fais pas payer plus cher que le voisin... C'est bon
pour nos cousins, les Saccard, ce que tu dis la. Ils font semblant de
ne pas meme savoir que je suis a Paris; mais je suis plus fiere
qu'eux, je me moque pas mal de leurs millions. On dit que Saccard
trafique dans les demolitions, qu'il vole tout le monde. Ca ne
m'etonne pas, il partait pour ca. Il aime l'argent a se rouler dessus,
pour le jeter ensuite par les fenetres, comme un imbecile... Qu'on
mette en cause les hommes de sa trempe, qui realisent des fortunes
trop grosses, je le comprends. Moi, si tu veux le savoir, je n'estime
pas Saccard... Mais nous, nous qui vivons si tranquilles, qui mettrons
quinze ans a amasser une aisance, nous qui ne nous occupons pas de
politique, dont tout le souci est d'elever notre fille et de mener a
bien notre barque! allons donc, tu veux rire, nous sommes d'honnetes
gens!

Elle vint s'asseoir au bord du lit. Quenu etait ebranle.

-- Ecoute-moi bien, reprit-elle d'une voix plus profonde. Tu ne veux
pas, je pense, qu'on vienne piller ta boutique, vider ta cave, voler
ton argent? Si ces hommes de chez monsieur Lebigre triomphaient,
crois-tu que le lendemain, tu serais chaudement couche comme tu es la?
et quand tu descendrais a la cuisine, crois-tu que tu te mettrais
paisiblement a tes galantines, comme tu le feras tout a l'heure? Non,
n'est-ce pas?... Alors, pourquoi parles-tu de renverser le
gouvernement, qui te protege et te permet de faire des economies? Tu
as une femme, tu as une fille, tu te dois a elles avant tout. Tu
serais coupable, si tu risquais leur bonheur. Il n'y a que les gens
sans feu ni lieu, n'ayant rien a perdre, qui veulent des coups de
fusil. Tu n'entends pas etre le dindon de la farce, peut-etre! Reste
donc chez toi, grande bete, dors bien, mange bien, gagne de l'argent,
aie la conscience tranquille, dis-toi que la France se debarbouillera
toute seule, si l'empire la tracasse. Elle n'a pas besoin de toi, la
France!

Elle riait de son beau rire, Quenu etait tout a fait convaincu. Elle
avait raison, apres tout; et c'etait une belle femme, sur le bord du
lit, peignee de si bonne heure, si propre et si fraiche, avec son
linge eblouissant. En ecoutant Lisa, il regardait leurs portraits, aux
deux cotes de la cheminee; certainement, ils etaient des gens
honnetes, ils avaient l'air tres comme il faut, habilles de noir, dans
les cadres dores. La chambre, elle aussi, lui parut une chambre de
personnes distinguees; les carres de guipure mettaient une sorte de
probite sur les chaises; le tapis, les rideaux, les vases de
porcelaine a paysages, disaient leur travail et leur gout du
confortable. Alors, il s'enfonca davantage sous l'edredon, ou il
cuisait doucement, dans une chaleur de baignoire. Il lui sembla qu'il
avait failli perdre tout cela chez monsieur Lebigre, son lit enorme,
sa chambre si bien close, sa charcuterie, a laquelle il songeait
maintenant avec des remords attendris. Et, de Lisa, des meubles, de
ces choses douces qui l'entouraient, montait un bien-etre qui
l'etouffait un peu, d'une facon delicieuse.

-- Beta, lui dit sa femme en le voyant vaincu, tu avais pris un beau
chemin. Mais, vois-tu, il aurait fallu nous passer sur le corps a
Pauline et a moi... Et ne te mele plus de juger le gouvernement,
n'est-ce pas? Tous les gouvernements sont les memes, d'abord. On
soutient celui-la, on en soutiendrait un autre, c'est necessaire. Le
tout, quand on est vieux, est de manger ses rentes en paix, avec la
certitude de les avoir bien gagnees.

Quenu approuvait de la tete. Il voulut commencer une justification.

-- C'est Gavard..., murmura-t-il.

Mais elle devint serieuse, elle l'interrompit avec brusquerie.

-- Non, ce n'est pas Gavard... Je sais qui c'est. Celui-la ferait bien
de songer a sa propre surete, avant de compromettre les autres.

-- C'est de Florent que tu veux parler? demanda timidement Quenu,
apres un silence.

Elle ne repondit pas tout de suite. Elle se leva, retourna au
secretaire, comme faisant effort pour se contenir. Puis, d'une voix
nette:

-- Oui, de Florent... Tu sais combien je suis patiente. Pour rien au
monde, je ne voudrais me mettre entre ton frere et toi. Les liens de
famille, c'est sacre. Mais la mesure est comble, a la fin. Depuis que
ton frere est ici, tout va de mal en pis... D'ailleurs, non, je ne
veux rien dire, ca vaudra mieux.

Il y eut un nouveau silence. Et, comme son mari regardait le plafond
de l'alcove, l'air embarrasse, elle reprit avec plus de violence:

-- Enfin, on ne peut pas dire, il ne semble pas meme comprendre ce que
nous faisons pour lui. Nous nous sommes genes, nous lui avons donne la
chambre d'Augustine, et la pauvre fille couche sans se plaindre dans
un cabinet ou elle manque d'air. Nous le nourrissons matin et soir,
nous sommes aux petits soins... Rien. Il accepte cela naturellement.
Il gagne de l'argent, et on ne sait seulement pas ou ca passe, ou
plutot on ne le sait que trop.

-- Il y a l'heritage, hasarda Quenu, qui souffrait d'entendre accuser
son frere.

Lisa resta toute droite, comme etourdie. Sa colere tomba.

-- Tu as raison, il y a l'heritage... Voila le compte, dans ce tiroir.
Il n'en a pas voulu, tu etais la, tu te souviens? Cela prouve que
c'est un garcon sans cervelle et sans conduite. S'il avait la moindre
idee, il aurait deja fait quelque chose avec cet argent... Moi, je
voudrais bien ne plus l'avoir, ca nous debarrasserait... Je lui en ai
deja parle deux fois; mais il refuse de m'ecouter. Tu devrais le
decider a le prendre, toi... Tache d'en causer avec lui, n'est-ce pas?

Quenu repondit par un grognement, Lisa evita d'insister, ayant mis,
croyait-elle, toute l'honnetete de son cote.

-- Non, ce n'est pas un garcon comme un autre, recommenca-t-elle. Il
n'est pas rassurant, que veux-tu! Je le dis ca, parce que nous en
causons... Je ne m'occupe pas de sa conduite, qui fait deja beaucoup
jaser sur nous dans le quartier. Qu'il mange, qu'il couche, qu'il nous
gene, on peut le tolerer. Seulement, ce que je ne lui permettrai pas,
c'est de nous fourrer dans sa politique. S'il le monte encore la tete,
s'il nous compromet le moins du monde, je t'avertis que je me
debarrasserai de lui carrement... Je t'avertis, tu comprends!

Florent etait condamne. Elle faisait un veritable effort pour ne pas
se soulager, laisser couler le flot de rancune amassee qu'elle avait
sur le coeur. Il heurtait tous ses instincts, la blessait,
l'epouvantait, la rendait veritablement malheureuse. Elle murmura
encore:

-- Un homme qui a eu les plus vilaines aventures, qui n'a pas su se
creer seulement un chez lui... je comprends qu'il veuille des coups de
fusil. Qu'il aille en recevoir, s'il les aime; mais qu'il laisse les
braves gens a leur famille... Puis il ne me plait pas, voila! Il sent
le poisson, le soir, a table. Ca m'empeche de manger. Lui, n'en perd
pas une bouchee; et pour ce que ca lui profite! Il ne peut pas
seulement engraisser, le malheureux, tant il est ronge de mechancete.

Elle s'etait approchee de la fenetre. Elle vit Florent qui traversait
la rue Rambuteau, pour se rendre a la poissonnerie. L'arrivage de la
maree debordait, ce matin-la; les mannes avaient de grandes moires
d'argent, les criees grondaient. Lisa suivit les epaules pointues de
son beau-frere entrant dans les odeurs fortes des Halles, l'echine
pliee, avec cette nausee de l'estomac qui lui montait aux tempes; et
le regard dont elle l'accompagnait etait celui d'une combattante,
d'une femme resolue au triomphe.

Quand elle se retourna, Quenu se levait. En chemise, les pieds dans la
douceur du tapis de mousse, encore tout chaud de la bonne chaleur de
l'edredon, il etait bleme, afflige de la mesintelligence de son frere
et de sa femme. Mais Lisa eut un de ses beaux sourires. Elle le toucha
beaucoup en lui donnant ses chaussettes.



IV


Marjolin fut trouve au marche des Innocents, dans un tas de choux,
sous un chou blanc, enorme, et dont une des grandes feuilles rabattues
cachait son visage rose d'enfant endormi. On ignora toujours quelle
main miserable l'avait pose la. C'etait deja un petit bonhomme de deux
a trois ans, tres-gras, tres-heureux de vivre, mais si peu precoce, si
empate, qu'il bredouillait a peine quelque mots, ne sachant que
sourire. Quand une marchande de legumes le decouvrit sous le grand
chou blanc, elle poussa un tel cri de surprise, que les voisines
accoururent, emerveillees; et lui, il tendait les mains, encore en
robe, roule dans un morceau de couverture. Il ne put dire qui etait sa
mere. Il avait dos yeux etonnes, en se serrant contre l'epaule d'une
grosse tripiere qui l'avait pris entre les bras. Jusqu'au soir, il
occupa le marche. Il s'etait rassure, il mangeait des tartines, il
riait a toutes les femmes. La grosse tripiere le garda; puis, il passa
a une voisine; un mois plus tard, il couchait chez une troisieme.
Lorsqu'on lui demandait: " Ou est ta mere? " il avait un geste
adorable: sa main faisait le tour, montrant les marchandes toutes a la
fois. Il fut l'enfant des Halles, suivant les jupes de l'une ou de
l'autre, trouvant toujours un coin dans un lit, mangeant la soupe un
peu partout, habille a la grace de Dieu, et ayant quand meme des sous
au fond de ses poches percees. Une belle fille rousse, qui vendait des
plantes officinales, l'avait appele Marjolin, sans qu'on sut pourquoi.

Marjolin allait avoir quatre ans, lorsque la mere Chantemesse fit a
son tour la trouvaille d'une petite fille, sur le trottoir de la rue
Saint-Denis, au coin du marche. La petite pouvait avoir deux ans, mais
elle bavardait deja comme une pie, ecorchant les mots dans son babil
d'enfant; si bien que la mere Chantemesse crut comprendre qu'elle
s'appelait Cadine, et que sa mere, la veille au soir, l'avait assise
sous une porte, en lui disant de l'attendre. L'enfant avait dormi la;
elle ne pleurait pas, elle racontait qu'on la battait. Puis, elle
suivit la mere Chantemesse, bien contente, enchantee de cette grande
place, ou il y avait tant de monde et tant de legumes. La mere
Chantemesse, qui vendait au petit tas, etait une digne femme,
tres-bourrue, touchant deja a la soixantaine; elle adorait les
enfants, ayant perdu trois garcons au berceau. Elle pensa que " cette
roulure-la semblait une trop mauvaise gale pour crever, " et elle
adopta Cadine.

Mais, un soir, comme la mere Chantemesse s'en allait, tenant Cadine
dela main droite, Marjolin lui prit sans facon la main gauche.

-- Eh! mon garcon, dit la vieille en s'arretant, la place est
donnee... Tu n'es donc plus avec la grande Therese! Tu es un fameux
coureur, sais-tu?

Il la regardait, avec son rire, sans la lacher. Elle ne put rester
grondeuse, tant il etait joli et boucle. Elle murmura:

-- Allons, venez, marmaille... Je vous coucherai ensemble.

Et elle arriva rue au Lard, ou elle demeurait, avec un enfant de
chaque main. Marjolin s'oublia chez la mere Chantemesse. Quand ils
faisaient par trop de tapage, elle leur allongeait quelques taloches,
heureuse de pouvoir crier, de se facher, de les debarbouiller, de les
fourrer sous la meme couverture. Elle leur avait installe un petit
lit, dans une vieille voiture de marchand des quatre saisons, dont les
roues et les brancards manquaient. C'etait comme un large berceau, un
peu dur, encore tout odorant des legumes qu'elle y avait longtemps
tenus frais sous des linges mouilles. Cadine et Marjolin dormirent la,
a quatre ans, aux bras l'un de l'autre.

Alors, ils grandirent ensemble, on les vit toujours les mains a la
taille. La nuit, la mere Chantemesse les entendait qui bavardaient
doucement. La voix flutee de Cadine, pendant des heures, racontait des
choses sans fin, que Marjolin ecoutait avec des etonnements plus
sourds. Elle etait tres-mechante, elle inventait des histoires pour
lui faire peur, lui disait que, l'antre nuit, elle avait vu un homme
tout blanc, au pied de leur lit, qui les regardait, en tirant une
grande langue rouge. Marjolin suait d'angoisse, lui demandait des
details; et elle se moquait de lui, elle finissait par l'appeler
" grosse bete. " D'autres fois, ils n'etaient pas sages, ils se
donnaient des coups de pieds, sous les couvertures; Cadine repliait
les jambes, etouffait ses rires, quand Marjolin, de toutes ses forces,
la manquait et allait taper dans le mur. Il fallait, ces fois-la, que
la mere Chantemesse se levat pour border les couvertures; elle les
endormait tous les deux d'une calotte, sur l'oreiller. Le lit fut
longtemps ainsi pour eux un lieu de recreation; ils y emportaient
leurs joujoux, ils y mangeaient des carottes et des navets voles;
chaque matin, leur mere adoptive etait toute surprise d'y trouver des
objets etranges, des cailloux, des feuilles, des trognons de pommes,
des poupees faites avec des bouts de chiffon. Et, les jours de grands
froids, elle les laissait la, endormis, la tignasse noire de Cadine
melee aux boucles blondes de Marjolin, les bouches si pres l'une de
l'autre, qu'ils semblaient se rechauffer de leur haleine.

Cette chambre de la rue au Lard etait un grand galetas, delabre,
qu'une seule fenetre, aux vitres depolies par les pluies, eclairait.
Les enfants y jouaient a cache-cache, dans la haute armoire de noyer
et sous le lit colossal de la mere Chantemesse. Il y avait encore deux
ou trois tables, sous lesquelles ils marchaient a quatre pattes.
C'etait charmant, parce qu'il n'y faisait pas clair, et que des
legumes trainaient dans les coins noirs. La rue au Lard, elle aussi,
etait bien amusante, etroite, peu frequentee, avec sa large arcade qui
s'ouvre sur la rue de la Lingerie. La porte de la maison se trouvait a
cote meme de l'arcade, une porte basse, dont le battant ne s'ouvrait
qu'a demi sur les marches grasses d'un escalier tournant. Cette
maison, a auvent, qui se renflait, toute sombre d'humidite, avec la
caisse verdie des plombs, a chaque etage, devenait, elle aussi, un
grand joujou. Cadine et Marjolin passaient leurs matinees a jeter d'en
bas des pierres, de facon a les lancer dans les plombs; les pierres
descendaient alors le long des tuyaux de descente, en faisant un
tapage tres-rejouissant. Mais ils casserent deux vitres, et ils
emplirent les tuyaux de cailloux, a tel point que la mere Chantemesse,
qui habitait la maison depuis quarante-trois ans, faillit recevoir
conge.

Cadine et Marjolin s'attaquerent alors aux tapissieres, aux baquets,
aux camions, qui stationnaient dans la rue deserte. Ils montaient sur
les roues, se balancaient aux bouts de chaine, escaladaient les
caisses, les paniers entasses. Les arriere-magasins des
commissionnaires de la rue de la Poterie ouvraient la de vastes salles
sombres, qui s'emplissaient et se vidaient en un jour, menageant a
chaque heure de nouveaux trous charmants, des cachettes, ou les gamins
s'oubliaient dans l'odeur des fruits secs, des oranges, des pommes
fraiches. Puis, ils se lassaient, ils allaient retrouver la mere
Chantemesse, sur le carreau des Innocents. Ils y arrivaient, bras
dessus, bras dessous, traversant les rues avec des rires, au milieu
des voitures, sans avoir peur d'etre ecrases. Ils connaissaient le
pave, enfoncant leurs petites jambes jusqu'aux genoux dans les fanes
de legumes; ils ne glissaient pas, ils se moquaient, quand quelque
roulier, aux souliers lourds, s'etalait les quatre fers en l'air, pour
avoir marche sur une queue d'artichaut. Ils etaient les diables roses
et familiers de ces rues grasses. On ne voyait qu'eux. Par les temps
de pluie, ils se promenaient gravement, sous un immense parasol tout
en loques, dont la marchande au petit tas avait abrite son eventaire
pendant vingt ans; ils le plantaient gravement dans un coin du marche,
ils appelaient ca " leur maison. " Les jours de soleil, ils
galopinaient, a ne plus pouvoir remuer le soir; ils prenaient des
bains de pieds dans la fontaine, faisaient des ecluses en barrant les
ruisseaux, se cachaient sous des tas de legumes, restaient la, au
frais, a bavarder, comme la nuit, dans leur lit. On entendait souvent
sortir, en passant a cote d'une montagne de laitues ou de romaines, un
caquetage etouffe. Lorsqu'on ecartait les salades, on les apercevait,
allonges cote a cote, sur leur couche de feuilles, l'oeil vif,
inquiets comme des oiseaux decouverts au fond d'un buisson.
Maintenant, Cadine ne pouvait se passer de Marjolin, et Marjolin
pleurait, quand il perdait Cadine. S'ils venaient a etre separes, ils
se cherchaient derriere toutes les jupes des Halles, dans les caisses,
sous les choux. Ce fut surtout sous les choux qu'ils grandirent et
qu'ils s'aimerent.

Marjolin allait avoir huit ans, et Cadine six, quand la mere
Chantemesse leur fit honte de leur paresse. Elle leur dit qu'elle les
associait a sa vente au petit tas; elle leur promit un sou par jour,
s'ils voulaient l'aider a eplucher ses legumes. Les premiers jours,
les enfants eurent un beau zele. Ils s'etablissaient aux deux cotes de
l'eventaire, avec des couteaux etroits, tres attentifs a la besogne.
La mere Chantemesse avait la specialite des legumes epluches; elle
tenait, sur sa table tendue d'un bout de lainage noir mouille, des
alignements de pommes de terre, de navets, de carottes, d'oignons
blancs, ranges quatre par quatre, en pyramide, trois pour la base, un
pour la pointe, tout prets a etre mis dans les casseroles des
menageres attardees. Elle avait aussi des paquets ficeles pour le
pot-au-feu, quatre poireaux, trois carottes, un panais, deux navets,
deux brins de celeri; sans parler de la julienne fraiche coupee tres
fine sur des feuilles de papier, des choux tailles en quatre, des tas
de tomates et des tranches de potiron qui mettaient des etoiles rouges
et des croissants d'or dans la blancheur des autres legumes laves a
grande eau. Cadine se montra beaucoup plus habile que Marjolin, bien
qu'elle fut plus jeune; elle enlevait aux pommes de terre une pelure
si mince, qu'on voyait le jour a travers; elle ficelait les paquets
pour le pot-au-feu d'une si gentille facon, qu'ils ressemblaient a des
bouquets; enfin, elle savait faire des petits tas qui paraissaient
tres-gros, rien qu'avec trois carottes ou trois navets. Les passants
s'arretaient en riant, quand elle criait de sa voix pointue de gamine:

-- Madame, madame, venez me voir... A deux sous, mon petit tas!

Elle avait des pratiques, ses petits tas etaient tres-connus. La mere
Chantemesse, assise entre les deux enfants, riait d'un rire interieur,
qui lui faisait monter la gorge au menton, a les voir si serieux a la
besogne. Elle leur donnait religieusement leur sou par jour. Mais les
petits tas finirent par les ennuyer. Ils prenaient de l'age, ils
revaient des commerces plus lucratifs. Marjolin restait enfant
tres-tard, ce qui impatientait Cadine. Il n'avait pas plus d'idee
qu'un chou, disait-elle. Et, a la verite, elle avait beau inventer
pour lui des moyens de gagner de l'argent, il n'en gagnait point, il
ne savait pas meme faire une commission. Elle, etait tres-rouee. A
huit ans, elle se fit enroler par une de ces marchandes qui s'assoient
sur un banc, autour des Halles avec un panier de citrons, que toute
une bande de gamines vendent sous leurs ordres; elle offrait les
citrons dans sa main, deux pour trois sous, courant apres les
passants, poussant sa marchandise sous le nez des femmes, retournant
s'approvisionner, quand elle avait la main vide; elle touchait deux
sous par douzaine de citrons, ce qui mettait ses journees jusqu'a cinq
et six sous, dans les bons temps. L'annee suivante, elle placa des
bonnets a neuf sous; le gain etait plus fort; seulement, il fallait
avoir l'oeil vif, car ces commerces en plein vent sont defendus; elle
flairait les sergents de ville a cent pas, les bonnets disparaissaient
sous ses jupes, tandis qu'elle croquait une pomme, d'un air innocent.
Puis, elle tint des gateaux, des galettes, des tartes aux cerises, des
croquets, des biscuits de mais, epais et jaunes, sur des claies
d'osier; mais Marjolin lui mangea son fonds. Enfin, a onze ans, elle
realisa une grande idee qui la tourmentait depuis longtemps. Elle
economisa quatre francs en deux mois, fit l'emplette d'une petite
hotte, et se mit marchande de mouron.

C'etait toute une grosse affaire. Elle se levait de bon matin,
achetait aux vendeurs en gros sa provision de mouron, de millet en
branche, d'echaudes; puis elle partait, passait l'eau, courait le
quartier Latin, de la rue Saint-Jacques a la rue Dauphine, et jusqu'au
Luxembourg. Marjolin l'accompagnait. Elle ne voulait pas meme qu'il
portat la hotte; elle disait qu'il n'etait bon qu'a crier; et il
criait sur un ton gras et trainant:

-- Mouron pour les p'tits oiseaux!

Et elle reprenait, avec des notes de flute, sur une etrange phrase,
musicale qui finissait par un son pur et file, tres haut:

-- Mouron pour les p'tits oiseaux!

Ils allaient chacun sur un trottoir, regardant en l'air. A cette
epoque, Marjolin avait un grand gilet rouge qui lui descendait
jusqu'aux genoux, le gilet du defunt pere Chantemesse, ancien cocher
de fiacre; Cadine portait une robe a carreaux bleus et blancs, taillee
dans un tartan use de la mere Chantemesse. Les serins de toutes les
mansardes du quartier Latin les connaissaient. Quand ils passaient,
repetant leur phrase, se jetant l'echo de leur cri, les cages
chantaient.

Cadine vendit aussi du cresson. " A deux sous la botte! a deux sous la
botte! " Et c'etait Marjolin qui entrait dans les boutiques pour
offrir " le beau cresson de fontaine, la sante du corps! " Mais les
Halles centrales venaient d'etre construites; la petite restait en
extase devant l'allee aux fleurs qui traverse le pavillon des fruits.
La, tout le long, les bancs de vente, comme des plates-bandes aux deux
bords d'un sentier, fleurissent, epanouissent de gros bouquets; c'est
une moisson odorante, deux haies epaisses de roses, entre lesquelles
les filles du quartier aiment a passer, souriantes, un peu etouffees
par la senteur trop forte; et, en haut des etalages, il y a des fleurs
artificielles, des feuillages de papier ou des gouttes de gomme font
des gouttes de rosee, des couronnes de cimetiere en perles noires et
blanches qui se moirent de reflets bleus. Cadine ouvrait son nez rose
avec des sensualites de chatte; elle s'arretait dans cette fraicheur
douce, emportait tout ce qu'elle pouvait de parfum. Quand elle mettait
son chignon sous le nez de Marjolin, il disait que ca sentait
l'oeillet. Elle jurait qu'elle ne se servait plus de pommade, qu'il
suffisait de passer dans l'allee. Puis, elle intrigua tellement,
qu'elle entra au service d'une des marchandes. Alors, Marjolin trouva
qu'elle sentait bon des pieds a la tete. Elle vivait dans les roses,
dans les lilas, dans les giroflees, dans les muguets. Lui, flairant sa
jupe, longuement, en maniere de jeu, semblait chercher, finissait par
dire: " Ca sent le muguet. " Il montait a la taille, au corsage,
reniflait plus fort: " Ca sent la giroflee. " Et aux manches, a la
jointure des poignets: " Ca sent le lilas. " Et a la nuque, tout
autour du cou, sur les joues, sur les levres: " Ca sent la rose. "
Cadine riait, l'appelait " beta, " lui criait de finir, parce qu'il
lui faisait des chatouilles avec le bout de son nez. Elle avait une
haleine de jasmin. Elle etait un bouquet tiede et vivant.

Maintenant, la petite se levait a quatre heures, pour aider sa
patronne dans ses achats. C'etait, chaque matin, des brassees de
fleurs achetees aux horticulteurs de la banlieue, des paquets de
mousse, des paquets de feuilles de fougere et de pervenche, pour
entourer les bouquets. Cadine restait emerveillee devant les brillants
et les valenciennes que portaient les filles des grands jardiniers de
Montreuil, venues au milieu de leurs roses. Les jours de Sainte Marie,
de Saint Pierre, de Saint Joseph, des saints patronymiques tres-fetes,
la vente commencait a deux heures; il se vendait, sur le carreau, pour
plus de cent mille francs de fleurs coupees; des revendeuses gagnaient
jusqu'a deux cents francs en quelques heures. Ces jours-la, Cadine ne
montrait plus que les meches frisees de ses cheveux au-dessus des
bottes de pensees, de reseda, de marguerites; elle etait noyee, perdue
sous les fleurs; elle montait toute la journee des bouquets sur des
brins de jonc. En quelques semaines, elle avait acquis de l'habilete
et une grace originale. Ses bouquets ne plaisait pas a tout le monde;
ils faisaient sourire, et ils inquietaient, par un cote de naivete
cruelle. Les rouges y dominaient, coupes de tons violents, de bleus,
de jaunes, de violets, d'un charme barbare. Les matins ou elle pincait
Marjolin, ou elle le taquinait a le faire pleurer, elle avait des
bouquets feroces, des bouquets de fille en colere, aux parfums rudes,
aux couleurs irritees. D'autres matins, quand elle etait attendrie par
quelque peine ou par quelque joie, elle trouvait des bouquets d'un
gris d'argent, tres-doux, voiles, d'une odeur discrete. Puis,
c'etaient des roses, saignantes comme des coeurs ouverts, dans des
lacs d'oeillets blancs; des glaieuls fauves, montant en panaches de
flammes parmi des verdures effarees; des tapisseries de Smyrne, aux
dessins compliques, faites fleur a fleur, ainsi que sur un canevas;
des eventails moires, s'elargissant avec des douceurs de dentelle; des
puretes adorables, des tailles epaissies, des reves a mettre dans les
mains des harengeres ou des marquises, des maladresses de vierge et
des ardeurs sensuelles de fille, toute la fantaisie exquise d'une
gamine de douze ans, dans laquelle la femme s'eveillait.

Cadine n'avait plus que deux respects: le respect du lilas blanc, dont
la botte de huit a dix branches coute, l'hiver, de quinze a vingt
francs; et le respect des camelias, plus chers encore, qui arrivent
par douzaine, dans des boites, couches sur un lit de mousse,
recouverts d'une feuille d'ouate. Elle les prenait, comme elle aurait
pris des bijoux, delicatement, sans respirer, de peur de les gater
d'un souffle; puis, c'etait avec de precautions infinies qu'elle
attachait sur des brins de jonc leurs queues courtes. Elle parlait
d'eux serieusement. Elle disait a Marjolin qu'un beau camelia blanc,
sans piqure de rouille, etait une chose rare, tout a fait belle. Comme
elle lui en faisait admirer un, il s'ecria, un jour:

-- Oui, c'est gentil, mais j'aime mieux le dessous de ton menton, la,
a cette place; c'est joliment plus doux et plus transparent que ton
camelia... Il y a des petites veines bleues et roses qui ressemblent a
des veines de fleur.

Il la caressait du bout des doigts; puis il approcha le nez,
murmurant:

-- Tiens, tu sens l'oranger, aujourd'hui.

Cadine avait un tres-mauvais caractere. Elle ne s'accommodait pas du
role de servante. Aussi finit-elle par s'etablir pour son compte.
Comme elle etait alors agee de treize ans, et qu'elle ne pouvait rever
le grand commerce, un banc de vente de l'allee aux fleurs, elle vendit
des bouquets de violettes d'un sou, piques dans un lit de mousse, sur
un eventaire d'osier pendu a son cou. Elle rodait toute la journee
dans les Halles, autour des Halles, promenant son bout de pelouse.
C'etait la sa joie, cette flanerie continuelle, qui lui degourdissait
les jambes, qui la tirait des longues heures passees a faire des
bouquets, les genous plies, sur une chaise basse. Maintenant, elle
tournait ses violettes en marchant, elle les tournait comme des
fuseaux, avec une merveilleuse legerete de doigts; elle comptait six a
huit fleurs, selon la saison, pliait en deux un brin de jonc, ajoutait
une feuille, roulait un fil mouille; et, entre ses dents de jeune
loup, elle cassait le fil. Les petits bouquets semblaient pousser tout
seuls dans la mousse de l'eventaire, tant elle les y plantait vite. Le
long des trottoirs, au milieu des coudoiements de la rue, ses doigts
rapides fleurissaient, sans qu'elle les regardat, la mine effrontement
levee, occupee des boutiques et des passants. Puis, elle se reposait
un instant dans le creux d'une porte; elle mettait au bord des
ruisseaux, gras des eaux de vaisselle, un coin de printemps, une
lisiere de bois aux herbes bleuies. Ses bouquets gardaient ses
mechantes humeurs et ses attendrissements; il y en avait de herisses,
de terribles, qui ne decoleraient pas dans leur cornet chiffonne; il y
en avait d'autres, paisibles, amoureux, souriant au fond de leur
collerette propre. Quand elle passait, elle laissait une odeur douce.
Marjolin la suivait beatement. Des pieds a la tete, elle ne sentait
plus qu'un parfum. Lorsqu'il la prenait, qu'il allait de ses jupes a
son corsage, de ses mains a sa face, il disait qu'elle n'etait que
violette, qu'une grande violette. Il enfoncait sa tete, il repetait:

-- Tu te rappelles, le jour ou nous sommes alles a Romainville? C'est
tout a fait ca, la surtout, dans ta manche... Ne change plus. Tu sens
trop bon.

Elle ne changea plus. Ce fut son dernier metier. Mais les deux enfants
grandissaient, souvent elle oubliait son eventaire pour courir le
quartier. La construction des Halles centrales fut pour eux un
continuel sujet d'escapades. Ils penetraient au beau milieu des
chantiers, par quelque fente des clotures de planches; ils
descendaient dans les fondations, grimpaient aux premieres colonnes de
fonte. Ce fut alors qu'ils mirent un peu d'eux, de leurs jeux, de
leurs batteries, dans chaque trou, dans chaque charpente. Les
pavillons s'eleverent sous leurs petites mains. De la vinrent les
tendresses qu'ils eurent pour les grandes Halles, et les tendresses
que les grandes Halles leur rendirent. Ils etaient familiers avec ce
vaisseau gigantesque, en vieux amis qui en avaient vu poser les
moindres boulons. Ils n'avaient pas peur du monstre, tapaient de leur
poing maigre sur son enormite, le traitaient en bon enfant, eu
camarade avec lequel on ne se gene pas. Et les Halles semblaient
sourire de ces deux gamins qui etaient la chanson libre, l'idylle
effrontee de leur ventre geant.

Cadine et Marjolin ne couchaient plus ensemble, chez la mere
Chantemesse, dans la voilure de marchand des quatre saisons. La
vieille, qui les entendait toujours bavarder la nuit, fit un lit a
part pour le petit, par terre, devant l'armoire; mais, le lendemain
malin, elle le retrouva au cou de la petite sous la meme couverture.
Alors elle le coucha chez une voisine. Cela rendit les enfants
tres-malheureux. Dans le jour, quand la mere Chantemesse n'etait pas
la, ils s'eprenaient tout habilles entre les bras l'un de l'autre, ils
s'allongeaient sur le carreau, comme sur un lit; et cela les amusait
beaucoup. Plus tard, ils polissonnerent, ils chercherent les coins
noirs de la chambre, ils se cacherent plus souvent au fond des
magasins de la rue au Lard, derriere les tas de pommes et les caisses
d'oranges. Ils etaient libres et sans honte, comme les moineaux qui
s'accouplent au bord d'un toit.

Ce fut dans la cave du pavillon aux volailles qu'ils trouverent moyen
de coucher encore ensemble. C'etait une habitude douce, une sensation
de bonne chaleur, une facon de s'endormir l'un contre l'autre, qu'ils
ne pouvaient perdre. Il y avait la, pres des tables d'abatage, de
grands paniers de plume dans lesquels ils tenaient a l'aise. Des la
nuit tombee, ils descendaient, ils restaient toute la soiree, a se
tenir chaud, heureux des mollesses de cette couche, avec du duvet
pardessus les yeux. Ils trainaient d'ordinaire leur panier loin du
gaz; ils etaient seuls, dans les odeurs fortes des volailles, tenus
eveilles par de brusques chants de coq qui sortaient de l'ombre. Et
ils riaient, ils s'embrassaient, pleins d'une amitie vive qu'ils ne
savaient comment se temoigner. Marjolin etait tres bete. Cadine le
battait, prise de colere contre lui, sans savoir pourquoi. Elle le
degourdissait par sa cranerie de fille des rues. Lentement, dans les
paniers de plumes, ils en surent long. C'etait un jeu. Les poules et
les coqs qui couchaient a cote d'eux, n'avaient pas une plus belle
innocence.

Plus tard, ils emplirent les grandes Halles de leurs amours de
moineaux insouciants. Ils vivaient en jeunes betes heureuses,
abandonnees a l'instinct, satisfaisant leurs appetits au milieu de ces
entassements de nourriture, dans lesquels ils avaient pousse comme des
plantes tout en chair. Cadine a seize ans, etait une fille echappee,
une bohemienne noire du pave, tres gourmande, tres sensuelle.
Marjolin, a dix-huit ans, avait l'adolescence deja ventrue d'un gros
homme, l'intelligence nulle, vivant par les sens. Elle decouchait
souvent pour passer la nuit avec lui dans la cave aux volailles; elle
riait hardiment au nez de la mere Chantemesse, le lendemain, se
sauvant sous le balai dont la vieille tapait a tort et a travers dans
la chambre, sans jamais atteindre la vaurienne, qui se moquait avec
une effronterie rare, disant qu'elle avait veille " pour voir s'il
poussait des cornes a la lune. " Lui, vagabondait; les nuits ou Cadine
le laissait seul, il restait avec le planton des forts de garde dans
les pavillons; il dormait sur des sacs, sur des caisses, au fond du
premier coin venu. Ils en vinrent tous deux a ne plus quitter les
Halles. Ce fut leur voliere, leur etable, la mangeoire colossale ou
ils dormaient, s'aimaient, vivaient, sur un lit immense de viandes, de
beurres et de legumes.

Mais ils eurent toujours une amitie particuliere pour les grands
paniers de plumes. Ils revenaient la, les nuits de tendresse. Les
plumes n'etaient pas triees. Il y avait de longues plumes noires de
dinde et des plumes d'oie, blanches et lisses, qui les chatouillaient
aux oreilles, quand ils se retournaient; puis, c'etait du duvet de
canard, ou ils s'enfoncaient comme dans de l'ouate, des plumes legeres
de poules, dorees, bigarrees, dont ils faisaient monter un vol a
chaque souffle, pareil a un vol de mouches ronflant au soleil. En
hiver, ils couchaient aussi dans la pourpre des faisans, dans la
cendre grise des alouettes, dans la soie mouchetee des perdrix, des
cailles et des grives. Les plumes etaient vivantes encore, tiedes
d'odeur. Elles mettaient des frissons d'ailes, des chaleurs de nid,
entre leurs levres. Elles leur semblaient un large dos d'oiseau, sur
lequel ils s'allongeaient, et qui les emportait, pames aux bras l'un
de l'autre. Le matin, Marjolin cherchait Cadine, perdue au fond du
panier, comme s'il avait neige sur elle. Elle se levait ebouriffee, se
secouait, sortait d'un nuage, avec son chignon ou restait toujours
plante quelque panache de coq.

Ils trouverent un autre lieu de delices, dans le pavillon de la vente
en gros des beurres, des oeufs et des fromages. Il s'entasse la,
chaque matin, des murs enormes de paniers vides. Tous deux se
glissaient, trouaient ce mur, se creusaient une cachette. Puis, quand
ils avaient pratique une chambre dans le tas, ils ramenaient un
panier, ils s'enfermaient. Alors, ils etaient chez eux, ils avaient
une maison. Ils s'embrassaient impunement. Ce qui les faisait se
moquer du monde, c'etait que de minces cloisons d'osier les separaient
seules de la foule des Halles, dont ils entendaient autour d'eux la
voix haute. Souvent, ils pouffaient de rire, lorsque des gens
s'arretaient a deux pas, sans les soupconner la; ils ouvraient des
meurtrieres, hasardaient un oeil; Cadine, a l'epoque des cerises,
lancait des noyaux dans le nez de toutes les vieilles femmes qui
passaient, ce qui les amusait d'autant plus, que les vieilles,
effarees, ne devinaient jamais d'ou partait cette grele de noyaux. Ils
rodaient aussi au fond des caves, en connaissaient les trous d'ombre,
savaient traverser les grilles les mieux fermees. Une de leurs grandes
parties etait de penetrer sur la voie du chemin de fer souterrain,
etabli dans le sous-sol, et que des lignes projetees devaient relier
aux differentes gares; des troncons de cette voie passent sous les
rues couvertes, separant les caves de chaque pavillon; meme, a tous
les carrefours, des plaques tournantes sont posees, pretes a
fonctionner. Cadine et Marjolin avaient fini par decouvrir, dans la
barriere de madriers qui defend la voie, une piece de bois moins
solide qu'ils avaient rendue mobile; si bien qu'ils entraient la, tout
a l'aise. Ils y etaient separes du monde, avec le continu pietinement
de Paris, en haut, sur le carreau. La voie etendait ses avenues, ses
galeries desertes, tachees de jour, sous les regards a grilles de
fonte; dans les bouts noirs, des gaz brulaient. Ils se promenaient
comme au fond d'un chateau a eux, certains que personne ne les
derangerait, heureux de ce silence bourdonnant, de ces lueurs louches,
de cette discretion de souterrain, ou leurs amours d'enfants
gouailleurs avaient des frissons de melodrame. Des caves voisines, a
travers les madriers, toutes sortes d'odeurs leur arrivaient: la
fadeur des legumes, l'aprete de la maree, la rudesse pestilentielle
des fromages, la chaleur vivante des volailles. C'etaient de
continuels souffles nourrissants qu'ils aspiraient entre leurs
baisers, dans l'alcove d'ombre ou ils s'oubliaient, couches en travers
sur les rails. Puis, d'autres fois, par les belles nuits, par les
aubes claires, ils grimpaient sur les toits, ils montaient l'escalier
roide des tourelles, placees aux angles des pavillons. En haut,
s'elargissaient des champs de zinc, des promenades, des places, toute
une campagne accidentee dont ils etaient les maitres. Ils faisaient le
tour des toitures carrees des pavillons, suivaient les toitures
allongees des rues couvertes, gravissaient et descendaient les pentes,
se perdaient dans des voyages sans fin. Lorsqu'ils se trouvaient las
des terres basses, ils allaient encore plus haut, ils se risquaient le
long des echelles de fer, ou les jupes de Cadine flottaient comme des
drapeaux. Alors, ils couraient le second etage de toits, en plein
ciel. Au dessus d'eux, il n'y avait plus que les etoiles. Des rameurs
s'elevaient du fond des Halles sonores, des bruits roulants, une
tempete au loin, entendue la nuit. A cette hauteur, le vent matinal
balayait les odeurs gatees, les mauvaises haleines du reveil des
marches. Dans le jour levant, au bord des gouttieres, ils se
becquetaient, ainsi que font des oiseaux, polissonnant sous les
tuiles. Ils etaient tout roses, aux premieres rougeurs du soleil.
Cadine riait d'etre en l'air, la gorge moiree, pareille a celle d'une
colombe; Marjolin se penchait pour voir les rues encore pleines de
tenebres, les mains serrees au zinc, comme des pattes de ramier. Quand
ils redescendaient, avec la joie du grand air, souriant en amoureux
qui sortent chiffonnes d'une piece de ble, ils disaient qu'ils
revenaient de la campagne.

Ce fut a la triperie qu'ils firent connaissance de Claude Lantier. Ils
y allaient chaque jour, avec le gout du sang, avec la cruaute de
galopins s'amusant a voir des tetes coupees. Autour du pavillon, les
ruisseaux coulent rouges; ils y trempaient le bout du pied, y
poussaient des tas de feuilles qui les barraient, etalant des mares
sanglantes. L'arrivage des abats dans des carrioles qui puent et qu'on
lave a grande eau les interessait. Ils regardaient deballer les
paquets de pieds de moutons qu'on empile a terre comme des paves
sales, les grandes langues roidies montrant les dechirements saignants
de la gorge, les coeurs de boeuf solides et decroches comme des
cloches muettes. Mais ce qui leur donnait surtout un frisson a fleur
de peau, c'etaient les grands paniers qui suent le sang, pleins de
tetes de moutons, les cornes grasses, le museau noir, laissant pendre
encore aux chairs vives des lambeaux de peau laineuse; ils revaient a
quelque guillotine jetant dans ces paniers les tetes de troupeaux
interminables. Ils les suivaient jusqu'au fond de la cave, le long des
rails poses sur les marches de l'escalier, ecoutant le cri des
roulettes de ces wagons d'osier, qui avaient un sifflement de scie. En
bas, c'etait une horreur exquise. Ils entraient dans une odeur de
charnier, ils marchaient au milieu de flaques sombres, ou semblaient
s'allumer par instants des yeux de pourpre; leurs semelles se
collaient, ils clapotaient, inquiets, ravis de cette boue horrible.
Les becs de gaz avaient une flamme courte, une paupiere sanguinolente
qui battait. Autour des fontaines, sous le jour pale des soupiraux,
ils s'approchaient des etaux. La, ils jouissaient, a voir les
tripiers, le tablier roidi par les eclaboussures, casser une a une les
tetes de mouton, d'un coup de maillet. Et ils restaient pendant des
heures a attendre que les paniers fussent vides, retenus par le
craquement des os, voulant voir jusqu'a la fin arracher les langues et
degager les cervelles des eclats des cranes. Parfois, un cantonnier
passait derriere eux, lavant la cave a la lance; des nappes
ruisselaient avec un bruit d'ecluse, le jet rude de la lance ecorchait
les dalles, sans pouvoir emporter la rouille ni la puanteur du sang.

Vers le soir, entre quatre et cinq heures, Cadine et Marjolin etaient
surs de rencontrer Claude a la vente en gros des mous de boeuf. Il
etait la, au milieu des voitures des tripiers acculees aux trottoirs,
dans la foule des hommes en bourgerons bleus et en tabliers blancs,
bouscule, les oreilles cassees par les offres faites a voix haute;
mais il ne sentait pas meme les coups de coude, il demeurait eu
extase, en face des grands mous pendus aux crocs de la criee. Il
expliqua souvent a Cadine et a Marjolin que rien n'etait plus beau.
Les mous etaient d'un rose tendre, s'accentuant peu a peu, borde, en
bas, de carmin vif; et il les disait en satin moire, ne trouvant pas
de mot pour peindre cette douceur soyeuse, ces longues allees
fraiches, ces chairs legeres qui retombaient a larges plis, comme des
jupes accrochees de danseuses. Il parlait de gaze, de dentelle
laissant voir la hanche d'une jolie femme. Quand un coup de soleil,
tombant sur les grands mous, leur mettait une ceinture d'or, Claude,
l'oeil pame, etait plus heureux que s'il eut vu defiler les nudites
des deesses grecques et les robes de brocart des chatelaines
romantiques.

Le peintre devint le grand ami des deux gamins. Il avait l'amour des
belles brutes. Il reva longtemps un tableau colossal, Cadine et
Marjolin s'aimant au milieu des Halles centrales, dans les legumes,
dans la maree, dans la viande. Il les aurait assis sur leur lit de
nourriture, les bras a la taille, echangeant le baiser idyllique. Et
il voyait la un manifeste artistique, le positivisme de l'art, l'art
moderne tout experimental et tout materialiste; il y voyait encore une
satire de la peinture a idees, un soufflet donne aux vieilles ecoles.
Mais pendant pres de deux ans, il recommenca les esquisses, sans
pouvoir trouver la note juste. Il creva une quinzaine de toiles. Il
s'en garda une grande rancune, continuant a vivre avec ses deux
modeles, par une sorte d'amour sans espoir pour son tableau manque.
Souvent l'apres-midi, quand il les rencontrait rodant, il battait le
quartier des Halles, flanant, les mains an fond des poches, interesse
profondement par la vie des rues.

Tous trois s'en allaient, trainant les talons sur les trottoirs,
tenant la largeur, forcant les gens a descendre. Ils humaient les
odeurs de Paris, le nez en l'air. Ils auraient reconnu chaque coin,
les yeux fermes, rien qu'aux haleines liquoreuses sortant des
marchands de vin, aux souffles chauds des boulangeries et des
patisseries, aux etalages fades des fruitieres. C'etaient de grandes
tournees. Ils se plaisaient a traverser la rotonde de la Halle au ble,
l'enorme et lourde cage de pierre, au milieu des empilements de sacs
blancs de farine, ecoutant le bruit de leurs pas dans le silence de la
voute sonore. Ils aimaient les bouts de rue voisins, devenus deserts,
noirs et tristes comme un coin de ville abandonne, la rue Babille, la
rue Sauval, la rue des Deux-Ecus, la rue de Viarmes, bleme du
voisinage des meuniers, et ou grouille a quatre heures la bourse aux
grains. D'ordinaire, ils partaient de la. Lentement, ils suivaient la
rue Vauvilliers, s'arretant aux carreaux des gargotes louches, se
montrant du coin de l'oeil, avec des rires, le gros numero jaune d'une
maison aux persiennes fermees. Dans l'etranglement de la rue des
Prouvaires, Claude clignait les yeux, regardait, en face, au bout de
la rue couverte, encadre sous ce vaisseau immense de gare moderne, un
portail lateral de Saint-Eustache, avec sa rosace et ses deux etages
de fenetres a plein cintre; il disait, par maniere de defi, que tout
le moyen age et toute la renaissance tiendraient sous les Halles
centrales. Puis, en longeant les larges rues neuves, la rue du
Pont-Neuf et la rue des Halles, il expliquait aux deux gamins la vie
nouvelle, les trottoirs superbes, les hautes maisons, le luxe des
magasins; il annoncait un art original qu'il sentait venir, disait-il,
et qu'il se rongeait les poings de ne pouvoir reveler. Mais Cadine et
Marjolin preferaient la paix provinciale de la rue des Bourdonnais, ou
l'on peut jouer aux billes, sans craindre d'etre ecrase; la petite
faisait la belle, en passant devant les bonneteries et les ganteries
en gros, tandis que, sur chaque porte, des commis en cheveux, la plume
a l'oreille, la suivaient du regard, d'un air ennuye. Ils preferaient
encore les troncons du vieux Paris restes debout, les rues de la
Poterie et de la Lingerie, avec leurs maisons ventrues, leurs
boutiques de beurre, d'oeufs et de fromages; les rues de la
Ferronnerie et de l'Aiguillerie, les belles rues d'autrefois, aux
etroits magasins obscurs; surtout la rue Courtalon, une ruelle noire,
sordide, qui va de la place Sainte-Opportune a la rue Saint-Denis,
trouee d'allees puantes, au fond desquelles ils avaient polissonne,
etant plus jeunes. Rue Saint-Denis, ils entraient dans la gourmandise;
ils souriaient aux pommes tapees, au bois de reglisse, aux pruneaux,
au sucre candi des epiciers et des droguistes. Leurs flaneries
aboutissaient chaque fois a des idees de bonnes choses, a des envies
de manger les etalages des yeux. Le quartier etait pour eux une grande
table toujours servie, un dessert eternel, dans lequel ils auraient
bien voulu allonger les doigts. Ils visitaient a peine un instant
l'autre pate de masures branlantes, les rues Pirouette, de Mondetour,
de la Petite-Truanderie, de la Grande-Truanderie, interesses
mediocrement par les depots d'escargots, les marchands d'herbes
cuites, les bouges des tripiers et des liquoristes; il y avait
cependant, rue de la Grande-Truanderie, une fabrique de savon,
tres-douce au milieu des puanteurs voisines, qui arretait Marjolin,
attendant que quelqu'un entrat ou sortit, pour recevoir au visage
l'haleine de la porte. Et ils revenaient vite rue Pierre-Lescot et rue
Rambuteau. Cadine adorait les salaisons, elle restait en admiration
devant les paquets de harengs saurs, les barils d'anchois et de
capres, les tonneaux de cornichons et d'olives, ou des cuillers de
bois trempaient; l'odeur du vinaigre la grattait delicieusement a la
gorge; l'aprete des morues roulees, des saumons fumes, des lards et
des jambons, la pointe aigrelette des corbeilles de citrons, lui
mettaient au bord des levres un petit bout de langue, humide
d'appetit; et elle aimait aussi a voir les tas de boites de sardines,
qui font, au milieu des sacs et des caisses, des colonnes ouvragees de
metal. Rue Montorgueil, rue Montmartre, il y avait encore de bien
belles epiceries, des restaurants dont les soupiraux sentaient bon,
des etalages de volailles et de gibier tres-rejouissants, des
marchands de conserves, a la porte desquels des barriques defoncees
debordaient d'une choucroute jaune, dechiquetee comme de la vieille
guipure. Mais, rue Coquilliere, ils s'oubliaient dans l'odeur des
truffes. La, se trouve un grand magasin de comestibles qui souffle
jusque sur le trottoir un tel parfum, que Cadine et Marjolin fermaient
les yeux, s'imaginant avaler des choses exquises. Claude etait
trouble; il disait que cela le creusait; il allait revoir la Halle au
ble, par la rue Oblin, etudiant les marchandes de salades, sous les
portes, et les faiences communes, etalees sur les trottoirs, laissant
" les deux brutes " achever leur flanerie dans ce fumet de truffes, le
fumet le plus aigu du quartier.

C'etaient la les grandes tournees. Cadine, lorsqu'elle promenait toute
seule ses bouquets de violettes, poussait des pointes, rendait
particulierement visite a certains magasins qu'elle aimait. Elle avait
surtout une vive tendresse pour la boulangerie Taboureau, ou toute une
vitrine etait reservee a la patisserie; elle suivait la rue Turbigo,
revenait dix fois, pour passer devant les gateaux aux amandes, les
saint-honore, les savarins, les flans, les tartes aux fruits, les
assiettes de babas, d'eclairs, de choux a la creme; et elle etait
encore attendrie par les bocaux pleins de gateaux secs, de macarons et
de madeleines. La boulangerie, tres-claire, avec ses larges glaces,
ses marbres, ses dorures, ses casiers a pains de fer ouvrage, son
autre vitrine, ou des pains longs et vernis s'inclinaient, la pointe
sur une tablette de cristal. retenus plus haut par une tringle de
laiton, avait une bonne tiedeur de pate cuite, qui l'epanouissait,
lorsque cedant a la tentation, elle entrait acheter une brioche de
deux sous. Une autre boutique, en face du square des Innocents, lui
donnait des curiosites gourmandes, toute une ardeur de desirs
inassouvis. C'etait une specialite de godiveaux. Elle s'arretait dans
la contemplation des godiveaux ordinaires, des godiveaux de brochet,
des godiveaux de foies gras truffes; et elle restait la, revant, se
disant qu'il faudrait bien qu'elle finit par en manger un jour. Cadine
avait aussi ses heures de coquetterie. Elle s'achetait alors des
toilettes superbes a l'etalage des Fabriques de France, qui
pavoisaient la pointe Saint-Eustache d'immenses pieces d'etoffe,
pendues et flottant de l'entresol jusqu'au trottoir. Un peu genee par
son eventaire, au milieu des femmes des Halles, en tabliers sales
devant ces toilettes des dimanches futurs, elle touchait les lainages,
les flanelles, les cotonnades, pour s'assurer du grain et de la
souplesse de l'etoffe. Elle se promettait quelque robe de flanelle
voyante, de cotonnade a ramages ou de popeline ecarlate. Parfois meme,
elle choisissait dans les vitrines, parmi les coupons plisses et
avantages par la main des commis, une soie tendre, bleu ciel ou vert
pomme, qu'elle revait de porter avec des rubans roses. Le soir, elle
allait recevoir a la face l'eblouissement des grands bijoutiers de la
rue Montmartre. Cette terrible rue l'assourdissait de ses files
interminables de voitures, la coudoyait de son flot continu de foule,
sans qu'elle quittat la place, les yeux emplis de cette splendeur
flambante, sous la ligne des reverberes accroches en dehors a la
devanture du magasin. D'abord, c'etaient les blancheurs mates, les
luisants aigus de l'argent, les montres alignees, les chaines pendues,
les couverts en croix, et les timbales, les tabatieres, les ronds de
serviette, les peignes, poses sur les etageres; mais elle avait une
affection pour les des d'argent, bossuant les gradins de porcelaine,
que recouvrait un globe. Puis, de l'autre cote, la lueur fauve de l'or
jaunissait les glaces. Une nappe de chaines longues glissait de haut,
moiree d'eclairs rouges; les petites montres de femme, retournees du
cote du boitier, avaient des rondeurs scintillantes d'etoiles tombees;
les alliances s'enfilaient dans des tringles minces; les bracelets,
les broches, les bijoux chers luisaient sur le velours noir des
ecrins; les bagues allumaient de courtes flammes bleues, vertes,
jaunes, violettes, dans les grands baguiers carres; tandis que, a
toutes les etageres, sur deux et trois rangs, des rangees de boucles
d'oreilles, de croix, de medaillons, mettaient au bord du cristal des
tablettes, des franges riches de tabernacle. Le reflet de tout cet or
eclairait la rue d'un coup de soleil, jusqu'au milieu de la chaussee.
Et Cadine croyait entrer dans quelque chose de saint, dans les tresors
de l'empereur. Elle examinait longuement cette forte bijouterie de
poissonnieres, lisant avec soin les etiquettes a gros chiffres qui
accompagnaient chaque bijou. Elle se decidait pour des boucles
d'oreilles, pour des poires de faux corail, accrochees a des roses
d'or.

Un matin, Claude la surprit en extase devant un coiffeur de la rue
Saint-Honore. Elle regardait les cheveux d'un air de profonde envie.
En haut, c'etait un ruissellement de crinieres, des queues molles, des
nattes denouees, des frisons en pluie, des cache-peignes a trois
etages, tout un flot de crins et de soies, avec des meches rouges qui
flambaient, des epaisseurs noires, des paleurs blondes, jusqu'a des
chevelures blanches pour les amoureuses de soixante ans. En bas, les
tours discrets, les anglaises toutes frisees, les chignons pommades et
peignes, dormaient dans des boites de carton. Et, au milieu de ce
cadre, au fond d'une sorte de chapelle, sous les pointes effiloquees
des cheveux accroches, un buste de femme tournait. La femme portait
une echarpe de satin cerise, qu'une broche de cuivre fixait dans le
creux des seins; elle avait une coiffure de mariee tres haute, relevee
de brins d'oranger, souriant de sa bouche de poupee, les yeux clairs,
les cils plantes roides et trop longs, les joues de cire, les epaules
de cire comme cuites et enfumees par le gaz. Cadine attendait qu'elle
revint, avec son sourire; alors, elle etait heureuse, a mesure que le
profil s'accentuait et que la belle femme, lentement, passait de
gauche a droite. Claude fut indigne. Il secoua Cadine, en lui
demandant ce qu'elle faisait la, devant cette ordure, " cette fille
crevee ramassee a la Morgue. " Il s'emportait contre cette nudite de
cadavre, cette laideur du joli, en disant qu'on ne peignait plus que
des femmes comme ca. La petite ne fut pas convaincue; elle trouvait la
femme bien belle. Puis, resistant au peintre qui la tirait par un
bras, grattant d'ennui sa tignasse noire, elle lui montra une queue
rousse, enorme, arrachee a la forte carrure de quelque jument, en lui
avouant qu'elle voudrait avoir ces cheveux-la.

Et, dans les grandes tournees, lorsque tous trois, Claude, Cadine et
Marjolin, rodaient autour des Halles, ils apercevaient, par chaque
bout de rue, un coin du geant de fonte. C'etaient des echappees
brusques, des architectures imprevues, le meme horizon s'offrant sans
cesse sous des aspects divers. Claude se retournait, surtout rue
Montmartre, apres avoir passe l'eglise. Au loin, les Halles, vues de
biais, l'enthousiasmaient: une grande arcade, une porte haute, beante,
s'ouvrait; puis les pavillons s'entassaient, avec leurs deux etages de
toits, leurs persiennes continues, leurs stores immenses; on eut dit
des profils de maisons et de palais superposes, une babylone de metal,
d'une legerete hindoue, traversee par des terrasses suspendues, des
couloirs aeriens, des ponts volants jetes sur le vide. Ils revenaient
toujours la, a cette ville autour de laquelle ils flanaient, sans
pouvoir la quitter de plus de cent pas. Ils rentraient dans les
apres-midi tiedes des Halles. En haut, les persiennes sont fermees,
les stores baisses. Sous les rues couvertes, l'air s'endort, d'un gris
de cendre coupe de barres jaunes par les taches de soleil qui tombent
des longs vitrails. Des murmures adoucis sortent des marches; les pas
des rares passants affaires sonnent sur les trottoirs; tandis que des
porteurs, avec leur medaille, sont assis a la file sur les rebords de
pierre, aux coins des pavillons, otant leurs gros souliers, soignant
leurs pieds endoloris. C'est une paix de colosse au repos, dans
laquelle monte parfois un chant de coq, du fond de la cave aux
volailles. Souvent ils allaient alors voir charger les paniers vides
sur les camions, qui, chaque apres-midi, viennent les reprendre, pour
les retourner aux expediteurs. Les paniers etiquetes de lettres et de
chiffres noirs, faisaient des montagnes, devant les magasins de
commission de la rue Berger. Pile par pile, symetriquement, des hommes
les rangeaient. Mais quand le tas, sur le camion, atteignait la
hauteur d'un premier etage, il fallait que l'homme, reste en bas,
balancant la pile de paniers, prit un elan pour la jeter a son
camarade, perche en haut, les bras en avant. Claude, qui aimait la
force et l'adresse, restait des heures a suivre le vol de ces masses
d'osier, riant lorsqu'un elan trop vigoureux les enlevait, les
lancaient par-dessus le tas, au milieu de la chaussee. Il adorait
aussi le trottoir de la rue Rambuteau et celui de la rue du Pont-Neuf,
au coin du pavillon des fruits, a l'endroit ou se tiennent les
marchandes au petit tas. Les legumes en plein air le ravissaient, sur
les tables recouvertes de chiffons noirs mouilles. A quatre heures, le
soleil allumait tout ce coin de verdure. Il suivait les allees,
curieux des tetes colorees des marchandes; les jeunes, les cheveux
retenus dans un filet, deja brulees par leur vie rude; les vieilles,
cassees, ratatinees, la face rouge, sous le foulard jaune de leur
marmotte. Cadine et Marjolin refusaient de le suivre, en reconnaissant
de loin la mere Chantemesse qui leur montrait le poing, furieuse de
les voir polissonner ensemble. Il les rejoignait sur l'autre trottoir.
La, a travers la rue, il trouvait un superbe sujet de tableau: les
marchandes au petit tas sous leurs grands parasols deteints, les
rouges, les bleus, les violets, attaches a des batons, bossuant le
marche, mettant leurs rondeurs vigoureuses dans l'incendie du
couchant, qui se mourait sur les carottes et les navets. Une
marchande, une vieille guenipe de cent ans, abritait trois salades
maigres sous une ombrelle de soie rose, crevee et lamentable.

Cependant, Cadine et Marjolin avaient fait connaissance de Leon,
l'apprenti charcutier des Quenu-Gradelle, un jour qu'il portait une
tourte dans le voisinage. Ils le virent qui soulevait le couvercle de
la casserole, au fond d'un angle obscur de la rue de Mondetour, et qui
prenait un godiveau avec les doigts, delicatement. Ils se sourirent,
cela leur donna une grande idee du gamin. Cadine concut le projet de
contenter enfin une de ses envies les plus chaudes; lorsqu'elle
rencontra de nouveau le petit, avec sa casserole, elle fut
tres-aimable, elle se fit offrir un godiveau, riant, se lechant les
doigts. Mais elle eut quelque desillusion, elle croyait que c'etait
meilleur que ca. Le petit, pourtant, lui parut drole, tout en blanc
comme une fille qui va communier, le museau ruse et gourmand. Elle
l'invita a un dejeuner monstre, qu'elle donna dans les paniers de la
criee aux beurres. Ils s'enfermerent tous trois, elle, Marjolin et
Leon, entre les quatre murs d'osier, loin du monde. La table fut mise
sur un large panier plat. Il y avait des poires, des noix, du fromage
blanc, des crevettes, des pommes de terre frites et des radis. Le
fromage blanc venait d'une fruitiere de la rue de la Cossonnerie;
c'etait un cadeau. Un friteur de la rue de la Grande-Truanderie avait
vendu a credit les deux sous de pommes de terre frites. Le reste, les
poires, les noix, les crevettes, les radis, etait vole aux quatre
coins des Halles. Ce fut un regal exquis. Leon ne voulut pas rester a
court d'amabilite, il rendit le dejeuner par un souper, a une heure du
matin, dans sa chambre. Il servit du boudin froid, des ronds de
saucisson, un morceau de petit sale, des cornichons et de la graisse
d'oie. La charcuterie des Quenu-Gradelle avait tout fourni. Et cela ne
finit plus, les soupers fins succederent aux dejeuners delicats, les
invitations suivirent les invitations. Trois fois par semaine, il y
eut des fetes intimes dans le trou aux paniers et dans cette mansarde,
ou Florent, les nuits d'insomnie, entendait des bruits etouffes de
machoires et des rires de flageolet jusqu'au petit jour.

Alors, les amours de Cadine et de Marjolin s'etalerent encore. Ils
furent parfaitement heureux. Il faisait le galant, la menait en cabinet
particulier, pour croquer des pommes crues ou des coeurs de celeri,
dans quelque coin noir des caves. Il vola un jour un hareng saur qu'ils
mangerent delicieusement, sur le toit du pavillon de la maree, au bord
des gouttieres. Les Halles n'avaient pas un trou d'ombre ou ils
n'allaient cacher leurs regals tendres d'amoureux. Le quartier, ces
files de boutiques ouvertes, pleines de fruits, de gateaux, de
conserves, ne fut plus un paradis ferme, devant lequel rodait leur faim
de gourmands, avec des envies sourdes. Ils allongeaient la main en
passant le long des etalages, chipant un pruneau, une poignee de
cerises, un bout de morue. Ils s'approvisionnaient egalement aux
Halles, surveillant les allees des marches, ramassant tout ce qui
tombait, aidant meme souvent a tomber, d'un coup d'epaule, les paniers
de marchandises. Malgre cette maraude, des notes terribles montaient
chez le friteur de la rue de la Grande-Truanderie. Ce friteur, dont
l'echoppe etait appuyee contre une maison branlante, soutenue par de
gros madriers verts de mousse, tenait des moules cuites nageant dans
une eau claire, au fond de grands saladiers de faience, des plats de
petites limandes jaunes et roidies, sous leur couche trop epaisse de
pate, des carres de gras-double mijotant au cul de la poele, des
harengs grilles, noirs, charbonnes, si durs, qu'ils sonnaient comme du
bois. Cadine, certaines semaines, devait jusqu'a vingt sous; cette
dette l'ecrasait, il lui fallait vendre un nombre incalculable de
bouquets de violettes, car elle n'avait pas a compter du tout sur
Marjolin. D'ailleurs, elle etait bien forcee de rendre a Leon ses
politesses; elle se sentait meme un peu honteuse de ne jamais avoir le
moindre plat de viande. Lui, finissait par prendre des jambons entiers.
D'habitude, il cachait tout dans sa chemise. Quand il montait de la
charcuterie, le soir, il tirait de sa poitrine des bouts de saucisse,
des tranches de pate de foie, des paquets de couennes. Le pain
manquait, et l'on ne buvait pas. Marjolin apercut Leon embrassant
Cadine, une nuit, entre deux bouchees. Cela le fit rire. Il aurait
assomme le petit d'un coup de poing; mais il n'etait point jaloux de
Cadine, il la traitait en bonne amie qu'on a depuis longtemps.

Claude n'assistait pas a ces festins. Ayant surpris la bouquetiere
volant une betterave, dans un petit panier garni de foin, il lui avait
tire les oreilles, en la traitant de vaurienne. Cela la completait,
disait-il. Et il eprouvait, malgre lui, comme une admiration pour ces
betes sensuelles, chipeuses et gloutonnes, lachees dans la jouissance
de tout ce qui trainait, ramassant les miettes tombees de la desserte
d'un geant.

Marjolin etait entre chez Gavard, heureux de n'avoir rien a faire qu'a
ecouter les histoires sans fin de son patron. Cadine vendait ses
bouquets, habituee aux gronderies de la mere Chantemesse. Ils
continuaient leur enfance, sans honte, allant a leurs appetits, avec
des vices tout naifs. Ils etaient les vegetations de ce pave gras du
quartier des Halles, ou meme par les beaux temps, la boue reste notre
et poissante. La fille a seize ans, le garcon a dix-huit, gardaient la
belle impudence des bambins qui se retroussent au coin des bornes.
Cependant, il poussait dans Cadine des reveries inquietes, lorsqu'elle
marchait sur les trottoirs, tournant les queues des violettes comme
des fuseaux. Et Marjolin, lui aussi, avait un malaise qu'il ne
s'expliquait pas. Il quittait parfois la petite, s'echappait d'une
flanerie, manquait un regal, pour aller voir madame Quenu, a travers
les glaces de la charcuterie. Elle etait si belle, si grosse, si
ronde, qu'elle lui faisait du bien. Il eprouvait, devant elle, une
plenitude, comme s'il eut mange ou bu quelque chose de bon. Quand il
s'en allait, il emportait une faim et une soif de la revoir. Cela
durait depuis des mois. Il avait eu d'abord pour elle les regards
respectueux qu'il donnait aux etalages des epiciers et des marchands
de salaisons. Puis, lorsque vinrent les jours de grande maraude, il
reva, en la voyant, d'allonger les mains sur sa forte taille, sur ses
gros bras, ainsi qu'il les enfoncait dans les barils d'olives et dans
les caisses de pommes tapees.

Depuis quelque temps, Marjolin voyait la belle Lisa chaque jour, le
matin. Elle passait devant la boutique de Gavard, s'arretait un
instant, causait avec le marchand de volailles. Elle faisait son
marche elle-meme, disait-elle, pour qu'on la volat moins. La verite
etait qu'elle tachait de provoquer les confidences de Gavard; a la
charcuterie, il se mefiait; dans sa boutique, il perorait, racontait
tout ce qu'on voulait. Elle s'etait dit qu'elle saurait par lui ce qui
ce passait au juste chez monsieur Lebigre; car elle tenait
mademoiselle Saget, sa police secrete, en mediocre confiance. Elle
apprit ainsi du terrible bavard des choses confuses qui l'effrayerent
beaucoup. Deux jours apres l'explication qu'elle avait eue avec Quenu,
elle rentra du marche, tres pale. Elle fit signe a son mari de la
suivre dans la salle a manger. La, apres avoir ferme les portes:

-- Ton frere veut donc nous envoyer a l'echafaud!... Pourquoi m'as-tu
cache ce que tu sais?

Quenu jura qu'il ne savait rien. Il fit un grand serment, affirmant
qu'il n'etait plus retourne chez monsieur Lebigre et qu'il n'y
retournerait jamais. Elle haussa les epaules, en reprenant:

-- Tu feras bien, a moins que tu ne desires y laisser ta peau...
Florent est de quelque mauvais coup, je le sens. Je viens d'en
apprendre assez pour deviner ou il va... Il retourne au bagne,
entends-tu?

Puis, au bout d'un silence, elle continua d'une voix plus calme:

-- Ah! le malheureux!... Il etait ici comme un coq en pate, il pouvait
redevenir honnete, il n'avait que de bons exemples. Non, c'est dans le
sang; il se cassera le cou, avec sa politique... Je veux que ca
finisse, tu entends, Quenu? Je t'avais averti.

Elle appuya nettement sur ces derniers mots. Quenu baissait la tete,
attendant son arret.

-- D'abord, dit-elle, il ne mangera plus ici. C'est assez qu'il y
couche. Il gagne de l'argent, qu'il se nourrisse.

Il fit mine de protester, mais elle lui ferma la bouche, en ajoutant
avec force:

-- Alors, choisis entre lui et nous. Je te jure que je m'en vais avec
ma fille, s'il reste davantage. Veux-tu que je te le dise, a la fin:
c'est un homme capable de tout, qui est venu troubler notre menage.
Mais j'y mettrai bon ordre; je t'assure... Tu as bien entendu: ou lui
ou moi.

Elle laissa son mari muet, elle rentra dans la charcuterie, ou elle
servit une demi-livre de pate de foie, avec son sourire affable de
belle charcutiere. Gavard, dans une discussion politique qu'elle avait
amenee habilement, s'etait echauffe jusqu'a lui dire qu'elle verrait
bien, qu'on allait tout flanquer par terre, et qu'il suffirait de deux
hommes determines comme son beau-frere et lui, pour mettre le feu a la
boutique. C'etait le mauvais coup dont elle parlait, quelque
conspiration a laquelle le marchand de volailles faisait des allusions
continuelles, d'un air discret, avec des ricanements qui voulaient en
laisser deviner long. Elle voyait une bande de sergents de ville
envahir la charcuterie, les baillonner, elle, Quenu et Pauline, et les
jeter tous trois dans une basse-fosse.

Le soir, au diner, elle fut glaciale; elle ne servit pas Florent, elle
dit a plusieurs reprises:

-- C'est drole comme nous mangeons du pain, depuis quelque temps.

Florent comprit enfin. Il se sentit traiter en parent qu'on jette a la
porte. Lisa, dans les deux derniers mois, l'habillait avec les vieux
pantalons et les vieilles redingotes de Quenu; et comme il etait aussi
sec que son frere etait rond, ces vetements en loques lui allaient le
plus etrangement du monde. Elle lui passait aussi son vieux linge, des
mouchoirs vingt fois reprises, des serviettes effiloquees, des draps
bon a faire des torchons, des chemises usees, elargies par le ventre
de son frere, et si courtes, qu'elles auraient pu lui servir de
vestes. D'ailleurs, il ne retrouvait plus autour de lui les
bienveillances molles des premiers temps. Toute la maison haussait les
epaules, comme on voyait faire a la belle Lisa; Auguste et Augustine
affectaient de lui tourner le dos, tandis que la petite Pauline avait
des mots cruels d'enfant terrible, sur les taches de ses habits et les
trous de son linge. Les derniers jours, il souffrit surtout a table.
Il n'osait plus manger, en voyant l'enfant et la mere le regarder,
lorsqu'il se coupait du pain. Quenu restait le nez dans son assiette,
evitant de lever les yeux, afin de ne pas se meler de ce qui se
passait. Alors, ce qui le tortura, ce fut de ne pas savoir comment
quitter la place. Il retourna dans sa tete, pendant pres d'une
semaine, sans oser la prononcer, une phrase pour dire qu'il prendrait
desormais ses repas dehors.

Cet esprit tendre vivait dans de telles illusions, qu'il craignait de
blesser son frere et sa belle-soeur en ne mangeant plus chez eux. Il
avait mis plus de deux mois a s'apercevoir de l'hostilite sourde de
Lisa; parfois encore, il craignait de se tromper, il la trouvait
tres-bonne a son egard. Le desinteressement, chez lui, etait pousse
jusqu'a l'oubli de ses besoins; ce n'etait plus une vertu, mais une
indifference supreme, un manque absolu de personnalite. Jamais il ne
songea, meme lorsqu'il se vit chasse peu a peu, a l'heritage du vieux
Gradelle, aux comptes que sa belle-soeur voulait lui rendre. Il avait,
d'ailleurs, arrete a l'avance tout un projet de budget: avec l'argent
que madame Verlaque lui laissait sur ses appointements, et les trente
francs d'une lecon que la belle Normande lui avait procuree, il
calculait qu'il aurait a depenser dix-huit sous a son dejeuner et
vingt-six sous a son diner. C'etait tres-suffisant. Enfin, un matin,
il se risqua, il profita de la nouvelle lecon qu'il donnait, pour
pretendre qu'il lui etait impossible de se trouver a la charcuterie
aux heures des repas. Ce mensonge laborieux le fit rougir. Et il
s'excusait:

-- Il ne faut pas m'en vouloir, l'enfant n'est libre qu'a ces
heures-la... Ca ne fait rien, je mangerai un morceau dehors, je
viendrai vous dire bonsoir dans la soiree.

La belle Lisa restait toute froide, ce qui le troublait davantage.
Elle n'avait pas voulu le congedier, pour ne mettre aucun tort de son
cote, preferant attendre qu'il se lassat. Il partait, c'etait un bon
debarras, elle evitait toute demonstration d'amitie qui aurait pu le
retenir. Mais Quenu s'ecria, un peu emu:

-- Ne te gene pas, mange dehors, si cela te convient mieux... Tu sais
que nous ne te renvoyons pas, que diable! Tu viendras manger la soupe
avec nous, quelquefois, le dimanche.

Florent se hata de sortir. Il avait le coeur gros. Quand il ne fut
plus la, la belle Lisa n'osa pas reprocher a son mari sa faiblesse,
cette invitation pour le dimanche. Elle demeurait victorieuse, elle
respirait a l'aise dans la salle a manger de chene clair, avec des
envies de bruler du sucre, pour eu chasser l'odeur de maigreur
perverse qu'elle y sentait. D'ailleurs, elle garda la defensive. Meme,
au bout d'une semaine, elle eut des inquietudes plus vives. Elle ne
voyait Florent que rarement, le soir, elle s'imaginait des choses
terribles, une machine infernale fabriquee en haut, dans la chambre
d'Augustine, ou bien des signaux transmis de la terrasse, pour couvrir
le quartier de barricades. Gavard prenait des allures assombries; il
ne repondait que par des branlements de tete, laissait sa boutique a
la garde de Marjolin pendant des journees entieres. La belle Lisa
resolut d'en avoir le coeur net. Elle sut que Florent avait un conge,
et qu'il allait le passer avec Claude Lantier chez madame Francois, a
Nanterre. Comme il devait partir des le jour, pour ne revenir que dans
la soiree, elle songea a inviter Gavard a diner; il parlerait a coup
sur, le ventre a table. Mais, de toute la matinee, elle ne put
rencontrer le marchand de volailles. L'apres-midi, elle retourna aux
Halles.

Marjolin etait seul a la boutique. Il y sommeillait pendant des
heures, se reposant de ses longues flaneries. D'habitude, il
s'asseyait, allongeait les jambes sur l'autre chaise, la tete appuyee
contre le petit buffet, au fond. L'hiver, les etalages de gibier le
ravissaient: les chevreuils pendus la tete en bas, les pattes de
devant cassees et nouees par-dessus le cou; les colliers d'alouettes
en guirlande autour de la boutique, comme des parures de sauvages; les
grands lievres roux, les perdrix mouchetees, les *etes d'eau d'un gris
de bronze, les gelinottes de Russie qui arrivent dans un melange de
paille d'avoine et de charbon, et les faisans, les faisans
magnifiques, avec leur chaperon ecarlate, leur gorgerin de satin vert,
leur manteau d'or nielle, leur queue de flamme trainant comme une robe
de cour. Toutes ces plumes lui rappelaient Cadine, les nuits passees
en bas, dans la mollesse des paniers.

Ce jour-la, la belle Lisa trouva Marjolin au milieu de la volaille.
L'apres-midi etait tiede, des souffles passaient dans les rues
etroites du pavillon. Elle dut se baisser pour l'apercevoir, vautre au
fond de la boutique, sous les chairs crues de l'etalage. En haut,
accrochees a la barre a dents de loup, des oies grasses pendaient, le
croc enfonce dans la plaie saignante du cou, le cou long et roidi,
avec la masse enorme du ventre, rougeatre sous le fin duvet, se
ballonnant ainsi qu'une nudite, au milieu des blancheurs de linge de
la queue et des ailes. Il y avait aussi, tombant de la barre, les
pattes ecartees comme pour quelque saut formidable, les oreilles
rabattues, des lapins a l'echine grise, tachee par le bouquet de poils
blancs de la queue retroussee, et dont la tete, aux dents aigues, aux
yeux troubles, riait d'un rire de bete morte. Sur la table d'etalage,
des poulets plumes montraient leur poitrine charnue, tendue par
l'arete du brochet; des pigeons, serres sur des claies d'osier,
avaient des peaux nues et tendres d'innocents; des canards, de peaux
plus rudes, etalaient les palmes de leurs pattes; trois dindes
superbes, piquees de bleu comme un menton fraichement rase, dormaient
sur le dos, la gorge recousue, dans l'eventail noir de leur queue
elargie. A cote, sur des assiettes, etaient poses des abatis, le foie,
le gesier, le cou, les pattes, les ailerons; tandis que, dans un plat
ovale, un lapin ecorche et vide etait couche, les quatre membres
ecartes, la tete sanguinolente, la peau du ventre fendue, montrant les
deux rognons; un filet de sang avait coule tout le long du rable
jusqu'a la queue, d'ou il avait tache, goutte a goutte, la paleur de
la porcelaine. Marjolin n'avait pas meme essuye la planche a decouper,
pres de laquelle les pattes du lapin trainaient encore. Il fermait les
yeux a demi, ayant autour de lui, sur les trois etageres qui
garnissaient interieurement la boutique, d'autres entassements de
volailles mortes, des volailles dans des cornets de papier comme des
bouquets, des cordons continus de cuisses repliees et de poitrines
bombees, entrevues confusement. Au fond de toute cette nourriture, son
grand corps blond, ses joues, ses mains, son cou puissant, au poil
roussatre, avaient la chair fine des dindes superbes et la rondeur de
ventre des oies grasses.

Quand il apercut la belle Lisa, il se leva brusquement, rougissant
d'avoir ete surpris, vautre de la sorte. Il etait toujours
tres-timide, tres-gene devant elle. Et lorsqu'elle lui demanda si
monsieur Gavard etait la:

-- Non, je ne sais pas, balbutia-t-il; il etait la tout a l'heure,
mais il est reparti.

Elle souriait en le regardant, elle avait une grande amitie pour lui.
Comme elle laissait pendre une main, elle sentit un frolement tiede,
elle poussa un petit cri. Sous la table d'etalage, dans une caisse,
des lapins vivants allongeaient le cou, flairaient ses jupes.

-- Ah! dit-elle en riant, ce sont tes lapins qui me chatouillent.

Elle se baissa, voulut caresser un lapin blanc qui se refugia dans un
coin de la caisse. Puis, se relevant:

-- Et rentrera-t-il bientot, monsieur Gavard?

Marjolin repondit de nouveau qu'il ne savait pas. Ses mains
tremblaient un peu. Il reprit d'une voix hesitante:

-- Peut-etre qu'il est a la resserre... Il m'a dit, je crois, qu'il
descendait.

-- J'ai envie de l'attendre, alors, reprit Lisa. On pourrait lui faire
savoir que je suis la... A moins que je ne descende. Tiens! c'est une
idee. Il y cinq ans que je me promets de voir les resserres... Tu vas
me conduire, n'est-ce pas? tu m'expliqueras.

Il etait devenu tres-rouge. Il sortit precipitamment de la boutique,
marchant devant elle, abandonnant l'etalage, repetant:

-- Certainemeut... Tout ce que vous voudrez, madame Lisa.

Mais, en bas, l'air noir de la cave suffoqua la belle charcutiere.
Elle restait sur la derniere marche, levant les yeux, regardant la
voute, a bandes de briques blanches et rouges, faite d'arceaux
ecrases, pris dans des nervures de fonte et soutenus par des
colonnettes. Ce qui l'arretait la, plus encore que l'obscurite,
c'etait une odeur chaude, penetrante, une exhalaison de betes
vivantes, dont les alcalis la piquaient au nez et a la gorge.

-- Ca seul tres-mauvais, murmura-t-elle. Ce ne serait pas sain, de
vivre ici.

-- Moi, je me porte bien, repondit Marjolin etonne. L'odeur n'est pas
mauvaise, quand on y est habitue. Puis, on a chaud l'hiver; on est
tres a son aise.

Elle le suivit, disant que ce fumet violent de volaille la repugnait,
qu'elle ne mangerait certainement pas de poulet de deux mois.
Cependant, les resserres, les etroites cabines, ou les marchands
gardent les betes vivantes, allongeaient leurs ruelles regulieres,
coupees a angles droits. Les becs de gaz etaient rares, les ruelles
dormaient, silencieuses, pareilles a un coin de village, quand la
province est au lit. Marjolin fit toucher a Lisa le grillage a mailles
serrees, tendu sur des cadres de fonte. Et, tout en longeant une rue,
elle lisait les noms des locataires, ecrits sur des plaques bleues.

-- Monsieur Gavard est tout an fond, dit le jeune homme, qui marchait
toujours.

Ils tournerent a gauche, ils arriverent dans une impasse, dans un trou
d'ombre, ou pas un filet de lumiere ne glissait, Gavard n'y etait pas.

-- Ca ne fait rien, reprit Marjolin. Je vais tout de meme vous montrer
nos betes. J'ai une clef de la resserre.

La belle Lisa entra derriere lui dans cette nuit epaisse. La, elle le
trouva tout a coup au milieu de ses jupes; elle crut qu'elle s'etait
trop avancee contre lui, elle se recula; et elle riait, elle disait:

-- Si tu t'imagines que je vais les voir, tes betes, dans ce four-la.

Il ne repondit pas tout de suite; puis, il balbutia qu'il y avait
toujours une bougie dans la resserre. Mais il n'en finissait plus, il
ne pouvait trouver le trou de la serrure. Comme elle l'aidait, elle
sentit une haleine chaude sur son cou. Quand il eut ouvert enfin la
porte et allume la bougie, elle le vit si frissonnant, qu'elle
s'ecria:

-- Grand beta! peut-on se mettre dans un etat pareil, parce qu'une
porte ne veut pas s'ouvrir! Tu es une demoiselle, avec tes gros
poings.

Elle entra dans la resserre. Gavard avait loue deux compartiments,
dont i1 avait fait un seul poulailler, en enlevant la cloison. Par
terre, dans le fumier, les grosses betes, les oies, les dindons, les
canards, pataugeaient; en haut, sur les trois rangs des etageres, des
boites plates a claire-voie contenaient des poules et des lapins. Le
grillage de la resserre etait tout poussiereux, tendu de toiles
d'araignee, a ce point qu'il semblait garni de stores gris; l'urine
des lapins rongeait les panneaux du bas; la fiente de la volaille
tachait les planches d'eclaboussures blanchatres. Mais Lisa ne voulut
pas desobliger Marjolin, en montrant davantage son degout. Elle fourra
les doigts entre les barreaux des boites, pleurant sur le sort de ces
malheureuses poules entassees qui ne pouvaient pas meme se tenir
debout. Elle caressa un canard accroupi dans un coin, la patte cassee,
tandis que le jeune homme lui disait qu'on le tuerait le soir meme, de
peur qu'il ne mourut pendant la nuit.

-- Mais, demanda-t-elle, comment font-ils pour manger?

Alors il lui expliqua que la volaille ne veut pas manger sans lumiere.
Les marchands sont obliges d'allumer une bougie et d'attendre la,
jusqu'a ce que les betes aient fini.

-- Ca m'amuse, continua-t-il; je les eclaire pendant des heures. Il
faut voir les coups de bec qu'ils donnent. Puis, lorsque je cache la
bougie avec la main, ils restent tous le cou en l'air, comme si le
soleil s'etait couche... C'est qu'il est bien defendu de leur laisser
la bougie et de s'en aller. Une marchande, la mere Palette, que vous
connaissez, a failli tout bruler, l'autre jour; une poule avait du
faire tomber la lumiere dans la paille.

-- Eh bien, dit Lisa, elle n'est pas genee, la volaille, s'il faut lui
allumer les lustres a chaque repas!

Cela le fit rire. Elle etait sortie de la resserre, s'essuyant les
pieds, remontant un peu sa robe, pour la garer des ordures. Lui,
souffla la bougie, referma la porte. Elle eut peur de rentrer ainsi
dans la nuit, a cote de ce grand garcon; elle s'en alla en avant, pour
ne pas le sentir de nouveau dans ses jupes. Quand il l'eut rejointe:

-- Je suis contente tout de meme d'avoir vu ca. Il y a, sous ces
Halles, des choses qu'on ne soupconnerait jamais. Je te remercie... Je
vais remonter bien vite; on ne doit plus savoir ou je suis passee, a
la boutique. Si monsieur Gavard revient, dis-lui que j'ai a lui parler
tout de suite.

-- Mais, dit Marjolin, il est sans doute aux pierres d'abatage... Nous
pouvons voir, si vous voulez.

Elle ne repondit pas, oppressee par cet air tiede qui lui chauffait le
visage. Elle etait toute rose, et son corsage tendu, si mort
d'ordinaire, prenait un frisson. Cela l'inquieta, lui donna un
malaise, d'entendre derriere elle le pas presse de Marjolin; qui lui
semblait comme haletant. Elle s'effaca, le laissa passer le premier.
Le village, les ruelles noires dormaient toujours. Lisa s'apercut que
son compagnon prenait au plus long. Quand ils deboucherent en face de
la voie ferree, il lui dit qu'il avait voulu lui montrer le chemin de
fer; et ils resterent la un instant, regardant a travers les gros
madriers de la palissade. Il offrit de lui faire visiter la voie. Elle
refusa, en disant que ce n'etait pas la peine, qu'elle voyait bien ce
que c'etait. Comme ils revenaient, ils trouverent la mere Palette
devant sa resserre, otant les cordes d'un large panier carre, dans
lequel on entendait un bruit furieux d'ailes et de pattes. Lorsqu'elle
eut defait le dernier noeud, brusquement, de grands cous d'oie
parurent, faisant ressort, soulevant le couvercle. Les oies
s'echapperent, effarouchees, la tete lancee en avant, avec des
sifflements, des claquements de bec qui emplirent l'ombre de la cave
d'une effroyable musique. Lisa ne put s'empecher de rire, malgre les
lamentations de la marchande de volailles, desesperee, jurant comme un
charretier, ramenant par le cou deux oies qu'elle avait reussi a
rattraper. Marjolin s'etait mis a la poursuite d'une troisieme oie. On
l'entendit courir le long des rues, depiste, s'amusant a cette chasse;
puis il y eut un bruit de bataille, tout au fond, et il revint,
portant la bete. La mere Palette, une vieille femme jaune, la prit
entre ses bras, la garda un moment sur son ventre, dans la pose de la
Leda antique.

-- Ah! bien, dit-elle, si tu n'avais pas ete la!... L'autre jour, je
me suis battue avec une; j'avais mon couteau, je lui ai coupe le cou.

Marjolin etait tout essouffle. Lorsqu'ils arriverent aux pierres
d'abatage, dans la clarte plus vive du gaz, Lisa le vit en sueur, les
yeux luisant d'une flamme qu'elle ne leur connaissait pas.
D'ordinaire, il baissait les paupieres devant elle, ainsi qu'une
fille. Elle le trouva tres-bel homme comme ca, avec ses larges
epaules, sa grande figure rose, dans les boucles de ses cheveux
blonds. Elle le regardait si complaisamment, de cet air d'admiration
sans danger qu'on peut temoigner aux garcons trop jeunes, qu'une fois
encore il redevint timide.

-- Tu vois bien que monsieur Gavard n'est pas la, dit-elle. Tu me fais
perdre mon temps.

Alors, d'une voix rapide, il lui expliqua l'abatage, les cinq enormes
bancs de pierre, s'allongeant du cote de la rue Rambuteau, sous la
clarte jaune des soupiraux et des becs de gaz. Une femme saignait des
poulets, a un bout; ce qui l'amena a lui faire remarquer que la femme
plumait la volaille presque vivante, parce que c'est plus facile.
Puis, il voulut qu'elle prit des poignees de plumes sur les bancs de
pierre, dans les tas enormes qui trainaient; il lui disait qu'on les
triait et qu'on les vendait, jusqu'a neuf sous la livre, selon la
finesse. Elle dut aussi enfoncer la main au fond des grands paniers
pleins de duvet. Il tourna ensuite les robinets des fontaines, placees
a chaque pilier. Il ne tarissait pas en details: le sang coulait le
long des bancs, faisait des mares sur les dalles; des cantonniers,
toutes les deux heures, lavaient a grande eau, enlevaient avec des
brosses rudes les taches rouges. Quand Lisa se pencha au-dessus de la
bouche d'egout qui sert a l'ecoulement, ce fut encore toute une
histoire; il raconta que, les jours d'orage, l'eau envahissait la cave
par cette bouche; une fois meme, elle s'etait elevee a trente
centimetres, il avait fallu faire refugier la volaille a l'autre
extremite de la cave, qui va en pente. Il riait encore du vacarme de
ces betes effarouchees. Cependant, il avait fini, il ne trouvait plus
rien, lorsqu'il se rappela le ventilateur. Il la mena tout au fond,
lui fit lever les yeux, et elle apercut l'interieur d'une des
tourelles d'angle, une sorte de large tuyau de degagement, ou l'air
nauseabond des resserres montait.

Marjolin se tut, dans ce coin empeste par l'afflux des odeurs. C'etait
une rudesse alcaline de guano. Mais lui, semblait eveille et fouette.
Ses narines battirent, il respira fortement, comme retrouvant des
hardiesses d'appetit. Depuis un quart d'heure qu'il etait dans le
sous-sol avec la belle Lisa, ce fumet, cette chaleur de betes vivantes
le grisait. Maintenant il n'avait plus de timidite, il etait plein du
rut qui chauffait le fumier des poulaillers, sous la voute ecrasee,
noire d'ombre.

-- Allons, dit la belle Lisa, tu es un brave enfant, de m'avoir montre
tout ca... Quand tu viendras a la charcuterie, je te donnerai quelque
chose.

Elle lui avait pris le menton, comme elle faisait souvent, sans voir
qu'il avait grandi. Elle etait un peu emue, a la verite; emue par
cette promenade sous terre, d'une emotion tres-douce, qu'elle aimait a
gouter, en chose permise et ne tirant pas a consequence. Elle oublia
peut-etre sa main un peu plus longtemps que de coutume, sous ce menton
d'adolescent, si delicat a toucher. Alors, a cette caresse, lui,
cedant a une poussee de l'instinct, s'assurant d'un regard oblique que
personne n'etait la, se ramassa, se jeta sur la belle Lisa, avec une
force de taureau. Il l'avait prise par les epaules. Il la culbuta dans
un grand panier de plumes, ou elle tomba comme une masse, les jupes
aux genoux. Et il allait la prendre a la taille, ainsi qu'il prenait
Cadine, d'une brutalite d'animal qui vole et qui s'emplit, lorsque,
sans crier, toute pale de cette attaque brusque, elle sortit du panier
d'un bond. Elle leva le bras, comme elle avait vu faire aux abattoirs,
serra son poing de belle femme, assomma Marjolin d'un seul coup, entre
les deux yeux. Il s'affaissa, sa tete se fendit contre l'angle d'une
pierre d'abatage. A ce moment, un chant de coq, rauque et prolonge,
monta des tenebres.

La belle Lisa resta toute froide. Ses levres s'etaient pincees, sa
gorge avait repris ces rondeurs muettes qui la faisaient rassembler a
un ventre. Sur sa tete, elle entendait le sourd roulement des Halles.
Par les soupiraux de la rue Rambuteau, dans le grand silence etouffe
de la cave, tombaient les bruits du trottoir. Et elle pensait que ces
gros bras seuls l'avaient sauvee. Elle secoua les quelques plumes
collees a ses jupes. Puis, craignant d'etre surprise, sans regarder
Marjolin, elle s'en alla. Dans l'escalier, quand elle eut passe la
grille, la clarte du plein jour lui fut un grand soulagement.

Elle rentra a la charcuterie, tres-calme, un peu pale.

-- Tu as ete bien longtemps, dit Quenu.

-- Je n'ai pas trouve Gavard, je l'ai cherche partout, repondit-elle
tranquillement. Nous mangerons notre gigot sans lui.

Elle fit emplir le pot de saindoux qu'elle trouva vide, coupa des
cotelettes pour son amie madame Taboureau, qui lui avait envoye sa
petite bonne. Les coups de couperet qu'elle donna sur l'etau lui
rappelerent Marjolin, en bas, dans la cave. Mais elle ne se reprochait
rien. Elle avait agi en femme honnete. Ce n'etait pas pour ce gamin
qu'elle irait compromettre sa paix; elle etait trop a l'aise, entre
son mari et sa fille. Cependant, elle regarda Quenu; il avait a la
nuque une peau rude, une couenne rougeatre, et son menton rase etait
d'une rugosite de bois noueux; tandis que la nique et le menton de
l'autre semblaient du velours rose. Il n'y fallait plus penser, elle
ne le toucherait plus la, puisqu'il songeait a des choses impossibles.
C'etait un petit plaisir permis qu'elle regrettait, en se disant que
les enfants grandissent vraiment trop vite.

Comme de legeres flammes remontaient a ses joues, Quenu la trouva
" diablement portante. " Il s'etait assis un instant aupres d'elle
dans le comptoir, il repetait:

-- Tu devrais sortir plus souvent. Ca te fait du bien... Si tu veux,
nous irons au theatre, un de ces soirs, a la Gaiete, ou madame
Taboureau a vu cette piece qui est si bien...

Lisa sourit, dit qu'on verrait ca. Puis, elle disparut de nouveau.
Quenu pensa qu'elle etait trop bonne de courir ainsi apres cet animal
de Gavard. Il ne l'avait pas vue prendre l'escalier. Elle venait de
monter, a la chambre de Florent, dont la clef restait accrochee a un
clou de la cuisine.

Elle esperait savoir quelque chose dans cette chambre, puisqu'elle ne
comptait plus sur le marchand de volailles. Elle fit lentement le
tour, examina le lit, la cheminee, les quatre coins. La fenetre de la
petite terrasse etait ouverte, le grenadier en boutons baignait dans
la poussiere d'or du soleil couchant. Alors, il lui sembla que sa
fille de boutique n'avait pas quitte cette piece, qu'elle y avait
encore couche la nuit precedente; elle n'y sentait pas l'homme. Ce fut
un etonnement, car elle s'attendait a trouver des caisses suspectes,
des meubles a grosses serrures. Elle alla tater la robe d'ete
d'Augustine, toujours pendue a la muraille. Puis, elle s'assit enfin
devant la table, lisant une page commencee ou le mot " revolution "
revenait deux fois. Elle fut effrayee, ouvrit le tiroir, qu'elle vit
plein de papiers. Mais son honnetete se reveilla, en face de ce
secret, si mal garde par cette mechante table de bois blanc. Elle
restait penchee au-dessus des papiers, essayant de comprendre sans
toucher, tres-emue, lorsque le chant aigu du pinson, dont un rayon
oblique frappait la cage, la fit tressaillir. Elle repoussa le tiroir.
C'etait tres-mal ce qu'elle allait faire la.

Comme elle s'oubliait, pres de la fenetre, a se dire qu'elle devait
prendre conseil de l'abbe Roustan, un homme sage, elle apercut, en
bas, sur le carreau des Halles, un rassemblement autour, d'une
civiere. La nuit tombait; mais elle reconnut parfaitement Cadine qui
pleurait, au milieu du groupe; tandis que Florent et Claude, les pieds
blancs de poussiere, causaient vivement, au bord du trottoir. Elle se
hata de descendre, surprise de leur retour. Elle etait a peine au
comptoir, que mademoiselle Saget entra, en disant:

-- C'est ce garnement de Marjolin qu'on vient de trouver dans la cave,
avec la tete fendue... Vous ne venez pas voir, madame Quenu?

Elle traversa la chaussee pour voir Marjolin. Le jeune homme etait
etendu, tres-pale, les jeux fermes, avec une meche de ses cheveux
blonds roidie et souillee de sang. Dans le groupe, on disait que ce ne
serait rien, que c'etait sa faute aussi, a ce gamin, qu'il faisait les
cent coups dans les caves; on supposait qu'il avait voulu sauter
par-dessus une des tables d'abatage, un de ses jeux favoris, et qu'il
etait tombe le front contre la pierre. Mademoiselle Saget murmurait en
montrant Cadine qui pleurait:

-- Ca doit etre cette gueuse qui l'a pousse. Ils sont toujours
  ensemble dans les coins.

Marjolin, ranime par la fraicheur de la rue, ouvrit de grands yeux
etonnes. Il examina tout le monde; puis, ayant rencontre le visage de
Lisa penche sur lui, il lui sourit doucement, d'un air humble, avec
une caresse de soumission. Il semblait ne plus se souvenir. Lisa,
tranquillisee, dit qu'il fallait le transporter tout de suite a
l'hospice; elle irait le voir, elle lui porterait des oranges et des
biscuits. La tete de Marjolin etait retombee. Quand on emporta la
civiere, Cadine la suivit, ayant au cou son eventaire, ses bouquets de
violettes piques dans une pelouse de mousse, et sur lesquels roulaient
ses larmes chaudes, sans qu'elle songeat le moins du monde aux fleurs
qu'elle brulait ainsi de son gros chagrin.

Comme Lisa rentrait a la charcuterie, elle entendit Claude qui serrait
la main a Florent et le quittait, en murmurant:

-- Ah! le sacre gamin! il me gate ma journee... Nous nous etions
cranement amuses, tout de meme!

Claude et Florent, en effet, revenaient harasses et heureux. Ils
rapportaient une bonne senteur de plein air. Ce matin-la, avant le
jour, madame Francois avait deja vendu ses legumes. Ils allerent tous
trois chercher la voiture, rue Montorgueil, au _Compas d'or_. Ce fut
comme un avant gout de la campagne, en plein Paris. Derriere le
restaurant Philippe, dont les boiseries dorees montent jusqu'au
premier etage, se trouve une cour de ferme, noire et vivante, grasse
de l'odeur de la paille fraiche et du crottin chaud; des bandes de
poules fouillent du bec la terre molle; des constructions en bois
verdi, des escaliers, des galeries, des toitures crevees, s'adossent
aux vieilles maisons voisines; et, au fond, sous un hangar a grosse
charpente, Balthazar attendait, tout attele, mangeant son avoine dans
un sac attache au licou. Il descendit la rue Montorgueil au petit
trot, l'air satisfait de retourner si vite a Nanterre. Mais il ne
repartait pas a vide. La maraichere avait un marche passe avec la
compagnie chargee du nettoyage des Halles; elle emportait, deux fois
par semaine, une charretee de feuilles, prises a la fourche dans les
tas d'ordures qui encombrent le carreau. C'etait un excellent fumier.
En quelques minutes, la voiture deborda. Claude et Florent
s'allongerent sur ce lit epais de verdure; madame Francois prit les
guides, et Balthazar s'en alla de son allure lente, la tete un peu
basse d'avoir tant de monde a trainer.

La partie etait projetee depuis longtemps. La maraichere riait d'aise;
elle aimait les deux hommes, elle leur promettait une omelette au lard
comme on n'en mange pas dans " ce gredin de Paris. " Eux, goutaient la
jouissance de cette journee de paresse et de flanerie dont le soleil
se levait a peine. Au loin, Nanterre etait une joie pure dans laquelle
ils allaient entrer.

-- Vous etes bien, au moins? demanda madame Francois en prenant la rue
du Pont-Neuf.

Claude jura que " c'etait doux comme un matelas de mariee. " Couches
tous les deux sur le dos, les mains croisees sous la tete, ils
regardaient le ciel pale, ou les etoiles s'eteignaient. Tout le long
de la rue de Rivoli, ils garderent le silence, attendant de ne plus
voir de maisons, ecoutant la digne femme qui causait avec Balthazar,
en lui disant doucement:

-- Prends-le a ton aise, va, mon vieux... Nous ne sommes pas presses,
nous arriverons toujours...

Aux Champs-Elysees, comme le peintre n'apercevait plus des deux cotes
que des tetes d'arbres, avec la grande masse verte du jardin des
Tuileries, au fond, il eut un reveil, il se mit a parler, tout seul.
En passant devant la rue du Roule, il avait regarde ce portail lateral
de Saint-Eustache, qu'on voit de loin, par-dessous le hangar geant
d'une rue couverte des Halles. Il y revenait sans cesse, voulait y
trouver un symbole.

-- C'est une curieuse rencontre, disait-il, ce bout d'eglise encadre
sous cette avenue de fonte... Ceci tuera cela, le fer tuera la pierre,
et les temps sont proches... Est-ce que vous croyez au hasard, vous,
Florent? Je m'imagine que le besoin de l'alignement n'a pas seul mis
de cette facon une rosace de Saint-Eustache au beau milieu des Halles
centrales. Voyez-vous, il y a la tout un manifeste: c'est l'art
moderne, le realisme, le naturalisme, comme vous voudrez l'appeler,
qui a grandi en face de l'art ancien... Vous n'etes pas de cet avis?

Florent gardant le silence, il continua:

-- Cette eglise est d'une architecture batarde, d'ailleurs; le
moyen-age y agonise, et la renaissance y balbutie... Avez-vous
remarque quelles eglises on nous batit aujourd'hui? Ca ressemble a
tout ce qu'on veut, a des Bibliotheques, a des Observatoires, a des
Pigeonniers, a des Casernes; mais, surement, personne n'est convaincu
que le bon Dieu demeure la-dedans. Les macons du bon Dieu sont morts,
la grande sagesse serait de ne plus construire ces laides carcasses de
pierre, ou nous n'avons personne a loger... Depuis le commencement du
siecle, on n'a bati qu'un seul monument original, un monument qui ne
soit copie nulle part, qui ait pousse naturellement dans le sol de
l'epoque; et ce sont les Halles centrales, entendez-vous, Florent, une
oeuvre crane, allez, et qui n'est encore qu'une revelation timide du
vingtieme siecle... C'est pourquoi Saint-Eustache est enfonce,
parbleu! Saint-Eustache est la-bas avec sa rosace, vide de son peuple
devot, tandis que les Halles s'elargissent a cote, toutes
bourdonnantes de vie... Voila ce que je vois, mon brave!

-- Ah bien! dit en riant madame Francois, savez-vous, monsieur Claude,
que la femme qui vous a coupe le filet n'a pas vole ses cinq sous?
Balthazar tend les oreilles pour vous ecouter... Hue donc, Balthazar!

La voiture montait lentement. A cette heure matinale, l'avenue etait
deserte, avec ses chaises de fonte alignees sur les deux trottoirs, et
ses pelouses, coupees de massifs, qui s'enfoncaient sous le
bleuissement des arbres. Au rond-point, un cavalier et une amazone
passerent au petit trot. Florent, qui s'etait fait un oreiller d'un
paquet de feuilles de choux, regardait toujours le ciel, ou s'allumait
une grande lueur rose. Par moments, il fermait les yeux pour mieux
sentir la fraicheur du matin lui couler sur la face, si heureux de
s'eloigner des Halles, d'aller dans l'air pur, qu'il restait sans
voix, n'ecoutant meme pas ce qu'on disait autour de lui.

-- Ils sont encore bons ceux qui mettent l'art dans une boite a
joujoux! reprit Claude au bout d'un silence. C'est leur grand mot: on
ne fait pas de l'art avec de la science, l'industrie tue la poesie; et
tous les imbeciles se mettent a pleurer sur les fleurs, comme si
quelqu'un songeait a se mal conduire a l'egard des fleurs... Je suis
agace, a la fin, positivement. J'ai des envies de repondre a ces
pleurnicheries par des oeuvres de defi. Ca m'amuserait de revolter un
peu ces braves gens... Voulez-vous que je vous dise quelle a ete ma
plus belle oeuvre, depuis que je travaille, celle dont le souvenir me
satisfait le plus? C'est toute une histoire... L'annee derniere, la
veille de la Noel, comme je me trouvais chez ma tante Lisa, le garcon
de la charcuterie, Auguste, cet idiot, vous savez, etait en train de
faire l'etalage. Ah! le miserable! il me poussa a bout par la facon
molle dont il composait son ensemble. Je le priai de s'oter de la, en
lui disant que j'allais lui peindre ca, un peu proprement. Vous
comprenez, j'avais tous les tons vigoureux, le rouge des langues
fourrees, le jaune des jambonneaux, le bleu des rognures de papier, le
rose des pieces entamees, le vert des feuilles de bruyere, surtout le
noir des boudins, un noir superbe que je n'ai jamais pu retrouver sur
ma palette. Naturellement, la crepine, les saucisses, les andouilles,
les pieds de cochon panes, me donnait des gris d'une grande finesse.
Alors je fis une veritable oeuvre d'art. Je pris les plats, les
assiettes, les terrines, les bocaux; je posai les tons, je dressai une
nature morte etonnante, ou eclataient des petards de couleur, soutenus
par des gammes savantes. Les langues rouges s'allongeaient avec des
gourmandises de flamme, et les boudins noirs, dans le chant clair des
saucisses, mettaient les tenebres d'une indigestion formidable.
J'avais peint, n'est-ce pas? la gloutonnerie du reveillon, l'heure de
minuit donnee a la mangeaille, la goinfrerie des estomacs vides par
les cantiques. En haut, une grande dinde montrait sa poitrine blanche,
marbree, sous la peau, des taches noires des truffes. C'etait barbare
et superbe, quelque chose comme un ventre apercu dans une gloire, mais
avec une cruaute de touche, un emportement de raillerie tels, que la
foule s'attroupa devant la vitrine, inquietee par cet etalage qui
flambait si rudement... Quand ma tante Lisa revint de la cuisine, elle
eut peur, s'imaginant que j'avais mis le feu aux graisses de la
boutique. La dinde, surtout, lui parut si indecente, qu'elle me
flanqua a la porte, pendant qu'Auguste retablissait les choses,
etalant sa betise. Jamais ces brutes ne comprendront le langage d'une
tache rouge mise a cote d'une tache grise... N'importe, c'est mon chef
d'oeuvre. Je n'ai jamais rien fait de mieux.

I se tut, souriant, recueilli dans ce souvenir. La voiture etait
arrivee a l'arc de triomphe. De grands souffles, sur ce sommet,
venaient des avenues ouvertes autour de l'immense place. Florent se
mit sur son seant, aspira fortement ces premieres odeurs d'herbe qui
montaient des fortifications. Il se tourna, ne regarda plus Paris,
voulut voir la campagne, au loin. A la hauteur de la rue de Longchamp,
madame Francois lui montra l'endroit ou elle l'avait ramasse. Cela le
rendit tout songeur. Et il la contemplait, si saine et si calme, les
bras un peu tendus, tenant les guides. Elle etait plus belle que Lisa,
avec son mouchoir au front, son teint rude, son air de bonte brusque.
Quand elle jetait un leger claquement de langue, Balthazar, dressant
les oreilles, allongeait le pas sur le pave.

En arrivant a Nanterre, la voiture prit a gauche, entra dans une
ruelle etroite, longea des murailles et vint s'arreter tout au fond
d'une impasse. C'etait au bout du monde, comme disait la maraichere.
Il fallut decharger les feuilles de choux. Claude et Florent ne
voulurent pas que le garcon jardinier, occupe a planter des salades,
se derangeat. Ils s'armerent chacun d'une fourche pour jeter le tas
dans le trou au fumier. Cela les amusa. Claude avait une amitie pour
le fumier. Les epluchures des legumes, les boues des Halles, les
ordures tombees de cette table gigantesque, restaient vivantes,
revenaient ou les legumes avaient pousse, pour tenir chaud a d'autres
generations de choux, de navets, de carottes. Elles repoussaient en
fruits superbes, elles retournaient s'etaler sur le carreau. Paris
pourrissait tout, rendait tout a la terre qui, sans jamais se lasser,
reparait la mort.

-- Tenez, dit Claude en donnant son dernier coup de fourche, voila un
trognon de choux que je reconnais. C'est au moins la dixieme fois qu'il
pousse dans ce coin, la-bas, pres de l'abricotier.

Ce mot fit rire Florent. Mais il devint grave, il se promena lentement
dans le potager, pendant que Claude faisait une esquisse de l'ecurie,
et que madame Francois preparait le dejeuner. Le potager formait une
longue bande de terrain, separee au milieu par une allee etroite. Il
montait un peu; et, tout en haut, en levant la tete, on apercevait les
casernes basses du Mont-Valerien. Des haies vives le separaient
d'autres pieces de terre; ces murs d'aubepines, tres-eleves, bornaient
l'horizon d'un rideau vert; si bien que, de tout le pays environnant,
on aurait dit que le Mont-Valerien seul se dressat curieusement pour
regarder dans le clos de madame Francois. Une grande paix venait de
cette campagne qu'on ne voyait pas. Entre les quatre haies, le long du
potager, le soleil de mai avait comme une pamoison de tiedeur, un
silence plein d'un bourdonnement d'insectes, une somnolence
d'enfantement heureux. A certains craquements, a certains soupirs
legers, il semblait qu'on entendit naitre et pousser les legumes. Les
carres d'epinards et d'oseille, les bandes de radis, de navets, de
carottes, les grands plants de pommes de terre et de choux, etalaient
leurs nappes regulieres, leur terreau noir, verdi par les panaches des
feuilles. Plus loin, les rigoles de salades, les oignons, les
poireaux, les celeris, alignes, plantes au cordeau, semblaient des
soldats de plomb a la parade; tandis que les petits pois et les
haricots commencaient a enrouler leur mince tige dans la foret
d'echalas, qu'ils devaient, en juin, changer en bois touffu. Pas une
mauvaise herbe ne trainait. On aurait pris le potager pour deux tapis
paralleles aux dessins reguliers, vert sur fond rougeatre, qu'on
brossait soigneusement chaque matin. Des bordures de thym mettaient
des franges grises aux deux cotes de l'allee.

Florent allait et venait, dans l'odeur du thym que le soleil
chauffait. Il etait profondement heureux de la paix et de la proprete
de la terre. Depuis pres d'un an, il ne connaissait les legumes que
meurtris par les cahots des tombereaux, arraches de la veille,
saignants encore. Il se rejouissait, a les trouver la chez eux,
tranquilles dans le terreau, bien portants de tous leurs membres. Les
choux avaient une large figure de prosperite, les carottes etaient
gaies, les salades s'en allaient a la file avec des nonchalances de
faineantes. Alors, les Halles qu'il avait laissees le matin, lui
parurent un vaste ossuaire, un lieu de mort ou ne trainait que le
cadavre des etres, un charnier de puanteur et de decomposition. Et il
ralentissait le pas, et il se reposait dans le potager de madame
Francois, comme d'une longue marche au milieu de bruits assourdissant
et de senteurs infectes. Le tapage, l'humidite nauseabonde du pavillon
de la maree s'en allaient de lui; il renaissait a l'air pur. Claude
avait raison, tout agonisait aux Halles. La terre etait la vie,
l'eternel berceau, la sante du monde.

-- L'omelette est prete! cria la maraichere.

Lorsqu'ils furent attables tous trois dans la cuisine, la porte
ouverte au soleil, ils mangerent si gaiement, que madame Francois
emerveillee regardait Florent, en repetant a chaque bouchee:

-- Vous n'etes plus le meme, vous avez dix ans de moins. C'est ce
gueux de Paris qui vous noircit la mine comme ca. Il me semble que
vous avez un coup de soleil dans les yeux, maintenant... Voyez-vous,
ca ne vaut rien les grandes villes; vous devriez venir demeurer ici.

Claude riait, disait que Paris etait superbe. Il en defendait
jusqu'aux ruisseaux, tout en gardant une bonne tendresse pour la
campagne. L'apres-midi, madame Francois et Florent se trouverent seuls
au bout du potager, dans un coin du terrain plante de quelques arbres
fruitiers. Ils s'etaient assis par terre, ils causaient
raisonnablement. Elle le conseillait avec une grande amitie, a la fois
maternelle et tendre. Elle lui fit mille questions sur sa vie, sur ce
qu'il comptait devenir plus tard, s'offrant a lui simplement, s'il
avait un jour besoin d'elle pour son bonheur. Lui, se sentait
tres-touche. Jamais une femme ne lui avait parle de la sorte. Elle lui
faisait l'effet d'une plante saine et robuste, grandie ainsi que les
legumes dans le terreau du potager; tandis qu'il se souvenait des
Lisa, des Normandes, des belles filles des Halles, comme de chairs
suspectes, parees a l'etalage. Il respira la quelques heures de
bien-etre absolu, delivre des odeurs de nourriture au milieu
desquelles il s'affolait, renaissant dans la seve de la campagne,
pareil a ce chou que Claude pretendait avoir vu pousser plus de dix
fois.

Vers cinq heures, ils prirent conge de madame Francois. Ils voulaient
revenir a pied. La maraichere les accompagna jusqu'au bout de la
ruelle, et gardant un instant la main de Florent dans la sienne:

-- Venez, si vous avez jamais quelque chagrin, dit-elle doucement.

Pendant un quart d'heure, Florent marcha sans parler, assombri deja,
se disant qu'il laissait sa sante derriere lui. La route de Courbevoie
etait blanche de poussiere. Ils aimaient tous deux les grandes
courses, les gros souliers sonnant sur la terre dure. De petites
fumees montaient derriere leurs talons, a chaque pas. Le soleil
oblique prenait l'avenue en echarpe, allongeait leurs deux ombres en
travers de la chaussee, si demesurement, que leurs tetes allaient
jusqu'a l'autre bord, filant sur le trottoir oppose.

Claude, les bras ballants, faisant de grandes enjambees regulieres,
regardait complaisamment les deux ombres, heureux et perdu dans le
cadencement de la marche, qu'il exagerait encore en le marquant des
epaules. Puis, comme sortant d'une songerie:

-- Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres?
demanda-t-il.

Florent, surpris, dit que non. Alors Claude s'enthousiasma, parla de
cette serie d'estampes avec beaucoup d'eloges. Il cita certains
episodes: les Gras, enormes a crever, preparant la goinfrerie du soir,
tandis que les Maigres, plies par le jeune, regardent de la rue avec
la mine d'echalas envieux; et encore les Gras, a table, les joues
debordantes, chassant un Maigre qui a eu l'audace de s'introduire
humblement, et qui ressemble a une quille au milieu d'un peuple de
boules. Il voyait la tout le drame humain; il finit par classer le
hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dent l'un
devore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit.

-- Pour sur, dit-il, Cain etait un Gras et Abel un Maigre. Depuis le
premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont suce le
sang des petits mangeurs... C'est une continuelle ripaille, du plus
faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avale a
son tour... Voyez-vous, mon brave, defiez-vous des Gras.

Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs deux ombres que
le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura:

-- Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez... Dites-moi
si, avec des ventres plats comme les notres, on tient beaucoup de
place au soleil.

Florent regarda les deux ombres en souriant. Mais Claude se fachait.
Il criait:

-- Vous avez tort de trouver ca drole. Moi, je souffre d'etre un
Maigre. Si j'etais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un
bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or. Au lieu de ca,
je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le temperament a
vouloir trouver des machines qui font hausser les epaules des Gras.
J'en mourrai, c'est sur, la peau collee aux os, si plat qu'on pourra
me mettre entre deux feuillets d'un livre pour m'enterrer... Et vous
donc! vous etes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole
d'honneur. Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnieres;
c'etait superbe, ces gorges geantes lachees contre votre poitrine
etroite; et elles agissaient d instinct, elles chassaient au Maigre,
comme les chattes chassent aux souris... En principe, vous entendez,
un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il eprouve le besoin de
l'oter de sa vue, a coups de dents, ou a coups de pieds. C'est
pourquoi, a votre place, je prendrais mes precautions. Les Quenu sont
des Gras, les Mehudins sont des Gras, enfin vous n'avez que des Gras
autour de vous. Moi, ca m'inquieterait.

-- Et Gavard, et mademoiselle Saget, et votre ami Marjolin? demanda
Florent, qui continuait a sourire.

-- Oh! si vous voulez, repondit Claude, je vais vous classer toutes
nos connaissances. Il y a longtemps que j'ai leurs tetes dans un
carton, a mon atelier, avec l'indication de l'ordre auquel elles
appartiennent. C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard
est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La variete est
assez commune... Mademoiselle Saget et madame Lecoeur sont des
Maigres: d'ailleurs, varietes tres a craindre, Maigres desesperes,
capables de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite
Cadine, la Sarriette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les
faims aimables de la jeunesse. Il est a remarquer que le Gras, tant
qu'il n'a pas vieilli, est un etre charmant... Monsieur Lebigre, un
Gras, n'est-ce pas? Quant a vos amis politiques, ce sont generalement
des Maigres, Charvet, Clemence, Logre, Lacaille. Je ne fais une
exception que pour cette grosse bete d'Alexandre et pour le prodigieux
Robine. Celui-ci m'a donne bien du mal.

Le peintre continua sur ce ton, du pont de Neuilly a l'arc de
triomphe. Il revenait, achevait certains portraits d'un trait
caracteristique: Logre etait un Maigre qui avait son ventre entre les
deux epaules; la belle Lisa etait tout en ventre, et la belle
Normande, tout en poitrine; mademoiselle Saget avait certainement
laisse echapper dans sa vie une occasion d'engraisser, car elle
detestait les Gras, tout en gardant un dedain pour les Maigres; Gavard
compromettait sa graisse, il finirait plat comme une punaise.

-- Eh madame Francois? dit Florent.

Claude fut tres-embarrasse par cette question. Il chercha, balbutia:

-- Madame Francois, madame Francois... Non, je ne sais pas, je n'ai
jamais songe a la classer... C'est une brave femme, madame Francois,
voila tout. Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu!

Ils rirent tous les deux. Ils se trouvaient en face de l'arc de
triomphe. Le soleil, au ras des coteaux de Suresnes, etait si bas sur
l'horizon, que leurs ombres colossales tachaient la blancheur du
monument, tres-haut, plus haut que les statues enormes des groupes, de
deux barres noires, pareilles a deux traits faits au fusain. Claude
s'egaya davantage, fit aller les bras, se plia; puis, en s'en allant:

-- Avez-vous vu? quand le soleil s'est couche, nos deux tetes sont
allees toucher le ciel.

Mais Florent ne riait plus. Paris le reprenait, Paris qui l'effrayait
maintenant, apres lui avoir coute tant de larmes, a Cayenne. Lorsqu'il
arriva aux Halles, la nuit tombait, les odeurs etaient suffocantes. Il
baissa la tete, en rentrant dans son cauchemar de nourritures
gigantesques, avec le souvenir doux et triste de cette journee de
sante claire, toute parfumee de thym.



V


Le lendemain, vers quatre heures, Lisa se rendit a Saint-Eustache.
Elle avait fait, pour traverser la place, une toilette serieuse, toute
en soie noire, avec son chale tapis. La belle Normande, qui, de la
poissonnerie, la suivit des yeux jusque sous la porte de l'eglise, en
resta suffoquee.

-- Ah bien! merci! dit-elle mechamment, la grosse donna dans les
cures, maintenait... Ca la calmera, cette femme, de se tremper le
derriere dans l'eau benite.

Elle se trompait, Lisa n'etait point devote. Elle ne pratiquait pas,
disait d'ordinaire qu'elle tachait de rester honnete en toutes choses,
et que cela suffisait. Mais elle n'aimait pas qu'on parlat mal de la
religion devant elle; souvent elle faisait taire Gavard, qui adorait
les histoires de pretres et de religieuses, les polissonneries de
sacristie. Cela lui semblait tout a fait inconvenant. Il fallait
laisser a chacun sa croyance, respecter les scrupules de tout le
monde. Puis d'ailleurs, les pretres etaient generalement de braves
gens. Elle connaissait l'abbe Roustan, de Saint-Eustache, un homme
distingue, de bon conseil, dont l'amitie lui paraissait tres-sure. Et
elle finissait, en expliquant la necessite absolue de la religion,
pour le plus grand nombre; elle la regardait comme une police qui
aidait a maintenir l'ordre, et sans laquelle il n'y avait pas de
gouvernement possible. Quand Gavard poussait les choses un peu trop
loin sur ce chapitre, disant qu'on devrait flanquer les cures dehors
et fermer leurs boutiques, elle haussait les epaules, elle repondait:

-- Vous seriez bien avance!... on se massacrerait dans les rues, au
bout d'un mois, et l'on se trouverait force d'inventer un autre bon
Dieu. En 93, ca c'est passe comme cela... Vous savez, n'est-ce pas?
que moi je ne vis pas avec les cures; mais je dis qu'il en faut, parce
qu'il en faut.

Aussi, lorsque Lisa allait dans une eglise, elle se montrait
recueillie. Elle avait achete un beau paroissien, qu'elle n'ouvrait
jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se
levait, s'agenouillait, aux bons endroits, s'appliquant a garder
l'attitude decente qu'il convenait d'avoir. C'etait, pour elle, une
sorte de tenue officielle que les gens honnetes, les commercants et
les proprietaires, devaient garder devant la religion.

Ce jour-la, la belle charcutiere, en entrant a Saint-Eustache, laissa
doucement retomber la double porte en drap vert deteint, use par la
main des devotes. Elle trempa les doigts dans le benitier, se signa
correctement. Puis, a pas etouffes, elle alla jusqu'a la chapelle de
Sainte-Agnes, ou deux femmes agenouillees, la face dans les mains,
attendaient, pendant que la robe bleue d'une troisieme debordait du
confessionnal. Elle parut contrariee; et, s'adressant a un bedeau qui
passait, avec sa calotte noire, en trainant les pieds:

-- C'est donc le jour de confession de monsieur l'abbe Roustan?
demanda-t-elle.

Il repondit que monsieur l'abbe n'avait plus que des penitentes, que
ce ne serait pas long, et que, si elle voulait prendre une chaise, son
tour arriverait tout de suite. Elle remercia, sans dire qu'elle ne
venait pas pour se confesser. Elle resolut d'attendre, marchant a
petits pas sur les dalles, allant jusqu'a la grande porte, d'ou elle
regarda la nef toute nue, haute et severe, entre les bas-cotes peints
de couleurs vives; elle levait un peu le menton, trouvant le
maitre-autel trop simple, ne goutant pas cette grandeur froide de la
pierre, preferant les dorures et les bariolages des chapelles
laterales. Du cote de la rue du Jour, ces chapelles restaient grises,
eclairees par des fenetres poussiereuses; tandis que, du cote des
Halles, le coucher du soleil allumait les vitraux des verrieres,
egayees de teintes tres-tendres, des verts et des jaunes surtout, si
limpides, qu'ils lui rappelaient les bouteilles de liqueur, devant la
glace de monsieur Lebigre. Elle revint de ce cote, qui semblait comme
attiedi par cette lumiere de braise, s'interessa un instant aux
chasses, aux garnitures des autels, aux peintures vues dans des
reflets de prisme. L'eglise etait vide, toute frissonnante du silence
de ses voutes. Quelques jupes de femmes faisaient des taches sombres
dans l'effacement jaunatre des chaises; et, des confessionnaux fermes,
un chuchotement sortait. Eu repassant devant la chapelle de sainte
Agnes, elle vit que la robe bleue etait toujours aux pieds de l'abbe
Roustan.

-- Moi, j'aurais fini en dix secondes, si je voulais, pensa-t-elle
avec l'orgueil de son honnetete.

Elle alla au fond. Derriere le maitre-autel, dans l'ombre de la double
rangee des piliers, la chapelle de la Vierge est toute moite de
silence et d'obscurite. Les vitraux, tres-sombres, ne detachent que
des robes de saints, a larges pans rouges et violets, brulant comme
des flammes d'amour mystique dans le recueillement, l'adoration muette
des tenebres. C'est un coin de mystere, un enfoncement crepusculaire
du paradis, ou brillent les etoiles de deux cierges, ou quatre lustres
a lampes de metal, tombant de la voute, a peine entrevus, font songer
aux grands encensoirs d'or que les anges balancent au coucher de
Marie. Entre les piliers, des femmes sont toujours la, pamees sur des
chaises retournees, abimees dans cette volupte noire.

Lisa, debout, regardait, tres-tranquillement. Elle n'etait point
nerveuse. Elle trouvait qu'on avait tort de ne pas allumer les
lustres, que cela serait plus gai avec des lumieres. Meme il y avait
une indecence dans cette ombre, un jour et un souffle d'alcove, qui
lui semblaient peu convenables. A cote d'elle, des cierges brulant sur
une herse lui chauffaient la figure, tandis qu'une vieille femme
grattait avec un gros couteau la cire tombee, figee en larmes pales.
Et, dans le frisson religieux de la chapelle, dans cette pamoison
muette d'amour, elle entendait tres-bien le roulement des fiacres qui
debouchaient de la rue Montmartre, derriere les saints rouges et
violets des vitraux. Au loin, les Halles grondaient, d'une voix
continue.

Comme elle allait quitter la chapelle, elle vit entrer la cadette des
Mehudin, Claire, la marchande de poissons d'eau douce. Elle fit
allumer un cierge a la herse. Puis, elle vint s'agenouiller derriere
un pilier, les genoux casses sur la pierre, si pale dans ses cheveux
blonds mal attaches, qu'elle semblait une morte. La, se croyant
cachee, elle agonisa, elle pleura a chaudes larmes, avec des ardeurs
de prieres qui la pliaient comme sous un grand vent, avec tout un
emportement de femme qui se livre. La belle charcutiere resta fort
surprise, car les Mehudin n'etaient guere devotes; Claire surtout
parlait de la religion et des pretres, d'ordinaire, d'une facon a
faire dresser les cheveux sur la tete.

-- Qu'est-ce qu'il lui prend donc? se dit-elle en revenant de nouveau
a la chapelle de Sainte-Agnes. Elle aura empoisonne quelque homme,
cette gueuse.

L'abbe Roustan sortait enfin de son confessionnal. C'etait un bel
homme, d'une quarantaine d'annees, l'air souriant et bon. Quand il
reconnut madame Quenu, il lui serra les mains, l'appela " chere
dame, " l'emmena a la sacristie, ou il ota son surplis, en lui disant
qu'il allait etre tout a elle. Ils revinrent, lui en soutane, tete
nue, elle se carrant dans son chale tapis, et ils se promenerent le
long des chapelles laterales, du cote de la rue du Jour. Ils parlaient
a voix basse. Le soleil se mourait dans les vitraux, l'eglise devenait
noire, les pas des dernieres devotes avaient un frolement doux sur les
dalles.

Cependant, Lisa expliqua ses scrupules a l'abbe Roustan. Jamais il
n'etait question entre eux de religion. Elle ne se confessait pas,
elle le consultait simplement dans les cas difficiles, a titre d'homme
discret et sage, qu'elle preferait, disait-elle parfois, a ces hommes
d'affaires louches qui sentent le bagne. Lui, se montrait d'une
complaisance inepuisable; il feuilletait le code pour elle, lui
indiquait les bons placements d'argent, resolvait avec tact les
difficultes morales, lui recommandait des fournisseurs, avait une
reponse prete a toutes les demandes, si diverses et si compliquees
qu'elles fussent, le tout naturellement, sans mettre Dieu de
l'affaire, sans chercher a en tirer un benefice quelconque a son
profit ou au profit de la religion. Un remerciement et un sourire lui
suffisaient. Il semblait bien aise d'obliger cette belle madame Quenu,
dont sa femme de menage lui parlait souvent avec respect, comme d'une
personne tres-estimee dans le quartier. Ce jour-la, la consultation
fut particulierement delicate. Il s'agissait de savoir quelle conduite
l'honnetete l'autorisait a tenir vis-a-vis de son beau-frere; si elle
avait le droit de le surveiller, de l'empecher de les compromettre,
son mari, sa fille et elle; et encore jusqu'ou elle pourrait aller
dans un danger pressant. Elle ne demanda pas brutalement ces choses,
elle posa les questions avec des menagements si bien choisis, que
l'abbe put disserter sur la matiere sans entrer dans les
personnalites. Il fut plein d'arguments contradictoires. En somme, il
jugea qu'une ame juste avait le droit, le devoir meme d'empecher le
mal, quitte a employer les moyens necessaires au triomphe du bien.

-- Voila mon opinion, chere dame, dit-il en finissant. La discussion
des moyens est toujours grave. Les moyens sont le grand piege ou se
prennent les vertus ordinaires... Mais je connais votre belle
conscience. Pesez chacun de vos actes, et si rien ne proteste en vous,
allez hardiment... Les natures honnetes ont cette grace merveilleuse
de mettre de leur honnetete dans tout ce qu'elles touchent.

Et changeant de voix, il continua:

-- Dites bien a monsieur Quenu que je lui souhaite le bonjour. Quand
je passerai, j'entrerai pour embrasser ma bonne petite Pauline... Au
revoir, chere dame, et tout a votre disposition.

Il rentra dans la sacristie. Lisa, en s'en allant, eut la curiosite de
voir si Claire priait toujours; mais Claire etait retournee a ses
carpes et a ses anguilles; il n'y avait plus, devant la chapelle de la
Vierge, ou la nuit s'etait faite, qu'une debandade de chaises
renversees, culbutees, sous la chaleur devote des femmes qui s'etaient
agenouillees la.

Quand la belle charcutiere traversa de nouveau la place, la Normande,
qui guettait sa sortie, la reconnut dans le crepuscule a la rondeur de
ses jupes.

-- Merci! s'ecria-t-elle, elle est restee plus d'une heure. Quand les
cures la vident de ses peches, celle-la, les enfants de choeur font la
chaine pour jeter les seaux d'ordures a la rue.

Le lendemain matin, Lisa monta droit a la chambre de Florent. Elle s'y
installa en toute tranquillite, certaine de n'etre pas derangee,
decidee d'ailleurs a mentir, a dire qu'elle venait s'assurer de la
proprete du linge, si Florent remontait. Elle l'avait vu, en bas,
tres-occupe, au milieu de la maree. S'asseyant devant la petite table,
elle enleva le tiroir, le mit sur ses genoux, le vida avec de grandes
precautions, en ayant grand soin de replacer les paquets de papiers
dans le meme ordre. Elle trouva d'abord les premiers chapitres de
l'ouvrage sur Cayenne, puis les projets, les plans de toutes sortes,
la transformation des octrois en taxes sur les transactions, la
reforme du systeme administratif des Halles, et les autres. Ces pages
de fine ecriture qu'elle s'appliquait a lire, l'ennuyerent beaucoup;
elle allait remettre le tiroir, convaincue que Florent cachait
ailleurs la preuve de ses mauvais desseins, revant deja de fouiller la
laine des matelas, lorsqu'elle decouvrit, dans une enveloppe a lettre,
le portrait de la Normande. La photographie etait un peu noire. La
Normande posait debout, le bras droit appuyee sur une colonne
tronquee; et elle avait tous ses bijoux, une robe de soie neuve qui
bouffait, un rire insolent. Lisa oublia son beau-frere, ses terreurs,
ce qu'elle etait venue faire la. Elle s'absorba dans une de ces
contemplations de femme devisageant une autre femme, tout a l'aise,
sans crainte d'etre vue. Jamais elle n'avait eu le loisir d'etudier sa
rivale de si pres. Elle examina les cheveux, le nez, la bouche,
eloigna la photographie, la rapprocha. Puis, les levres pincees, elle
lut sur le revers, ecrit en grosses vilaines lettres: " Louise a son
ami Florent. " Cela la scandalisa, c'etait un aveu. L'envie lui vint
de prendre cette carte, de la garder comme une arme contre son
ennemie. Elle la remit lentement dans l'enveloppe, en songeant que ce
serait mal, et qu'elle la retrouverait toujours, d'ailleurs.

Alors, feuilletant de nouveau les pages volantes, les rangeant une a
une, elle eut l'idee de regarder au fond, a l'endroit ou Florent avait
repousse le fil et les aiguilles d'Augustine; et la, entre le
paroissien et _la Clef des songes_, elle decouvrit ce qu'elle
cherchait, des notes tres-compromettantes, simplement defendues par
une chemise de papier gris. L'idee d'une insurrection, du renversement
de l'empire, a l'aide d'un coup de force, avancee un soir par Logre
chez monsieur Lebigre, avait lentement muri dans l'esprit ardent de
Florent. Il y vit bientot un devoir, une mission. Ce fut le but enfin
trouve de son evasion de Cayenne et de son retour a Paris. Croyant
avoir a venger sa maigreur contre cette ville engraissee, pendant que
les defenseurs du droit crevaient la faim en exil, il se fit
justicier, il reva de se dresser, des Halles memes, pour ecraser ce
regne de mangeailles et de souleries. Dans ce temperament tendre,
l'idee fixe plantait aisement son clou. Tout prenait des
grossissements formidables, les histoires les plus etranges se
batissaient, il s'imaginait que les Halles s'etaient emparees de lui,
a son arrivee, pour l'amollir, l'empoisonner de leurs odeurs. Puis,
c'etait Lisa qui voulait l'abetir; il l'evitait pendant des deux et
trois jours, comme un dissolvant qui aurait fondu ses volontes, s'il
l'avait approchee. Ces crises de terreurs pueriles, ces emportements
d'homme revolte, aboutissaient toujours a de grandes douceurs, a des
besoins d'aimer, qu'il cachait avec une honte d'enfant. Le soir
surtout, le cerveau de Florent s'embarrassait de fumees mauvaises.
Malheureux de sa journee, les nerfs tendus, refusant le sommeil par
une peur sourde de ce neant, il s'attardait davantage chez monsieur
Lebigre ou chez les Mehudin; et, quand il rentrait, il ne se couchait
encore pas, il ecrivait, il preparait la fameuse insurrection.
Lentement, il trouva tout un plan d'organisation. Il partagea Paris en
vingt sections, une par arrondissement ayant chacune un chef, une
sorte de general, qui avait sous ses ordres vingt lieutenants
commandant a vingt compagnie, d'affilies. Toutes les semaines, il y
aurait un conseil tenu par les chefs, chaque fois dans un local
different; pour plus de discretion, d'ailleurs, les affilies ne
connaitraient que le lieutenant, qui lui-meme s'aboucherait uniquement
avec le chef de sa section; il serait utile aussi que ces compagnies
se crussent toutes chargees de missions imaginaires, ce qui acheverait
de depister la police. Quant a la mise en oeuvre de ces forces, elle
etait des plus simples. On attendrait la formation complete des
cadres; puis on profiterait de la premiere emotion politique. Comme on
n'aurait sans doute que quelques fusils de chasse, on s'emparerait
d'abord des postes, on desarmerait les pompiers, les gardes de Paris,
les soldats de la ligne, sans livrer bataille autant que possible, en
les invitant a faire cause commune avec le peuple. Ensuite, on
marcherait droit au Corps legislatif, pour aller de la a l'Hotel de
Ville. Ce plan, auquel Florent revenait chaque soir, comme a un
scenario de drame qui soulageait sa surexcitation nerveuse, n'etait
encore qu'ecrit sur des bouts de papier, ratures, montrant les
tatonnements de l'auteur, permettant de suivre les phases de cette
conception a la fois enfantine et scientifique. Lorsque Lisa eut
parcouru les notes, sans toutes les comprendre, elle resta tremblante,
n'osant plus toucher a ces papiers, avec la peur de les voir eclater
entre ses mains comme des armes chargees.

Une derniere note l'epouvanta plus encore que les autres. C'etait une
demi-feuille, sur laquelle Florent avait dessine la forme des insignes
qui distingueraient les chefs et les lieutenants; a cote, se
trouvaient egalement les guidons des compagnies. Meme des legendes au
crayon disaient la couleur des guidons pour les vingt arrondissements.
Les insignes des chefs etaient des echarpes rouges; ceux des
lieutenants, des brassards, egalement rouges. Ce fut, pour Lisa, la
realisation immediate de l'emeute; elle vit ces hommes, avec toutes
ces etoffes rouges, passer devant sa charcuterie, envoyer des balles
dans les glaces et dans les marbres, voler les saucisses et les
andouilles de l'etalage. Les infames projets de sou beau-frere etaient
un attentat contre elle-meme, contre son bonheur. Elle referma le
tiroir, regardant la chambre, se disant que c'etait elle pourtant qui
logeait cet homme, qu'il couchait dans ses draps, qu'il usait ses
meubles. Et elle etait particulierement exasperee par la pensee qu'il
cachait l'abominable machine infernale dans cette petite table de bois
blanc, qui lui avait servi autrefois chez l'oncle Gradelle, avant son
mariage, une table innocente, toute declouee.

Elle resta debout, songeant a ce qu'elle allait faire. D'abord, il
etait inutile d'instruire Quenu. Elle eut l'idee d'avoir une
explication avec Florent, mais elle craignit qu'il ne s'en allat
commettre son crime plus loin, tout en les compromettant, par
mechancete. Elle se calmait un peu, elle prefera le surveiller. Au
premier danger, elle verrait. En somme, elle avait a present de quoi
le faire retourner aux galeres.

Comme elle rentrait a la boutique, elle vit Augustine tout emotionnee.
La petite Pauline avait disparu depuis une grande demi-heure. Aux
questions inquietes de Lisa, elle ne put que repondre:

-- Je ne sais pas, madame... Elle etait la tout a l'heure, sur le
trottoir, avec un petit garcon... Je les regardais; puis, j'ai entame
un jambon pour un monsieur, et je ne les ai plus vus.

-- Je parie que c'est Muche, s'ecria la charcutiere; ah! le gredin
d'enfant!

C'etait Muche, en effet. Pauline, qui etrennait justement ce jour-la
une robe neuve, a raies bleues, avait voulu la montrer. Elle se tenait
toute droite, devant la boutique, bien sage, les levres pincees par
cette moue grave d'une petite femme de six ans qui craint de se salir.
Ses jupes, tres-courtes, tres-empesees, bouffaient comme des jupes de
danseuse, montrant ses bas blancs bien tires, ses bottines vernies,
d'un bleu d'azur; tandis que son grand tablier, qui la decolletait,
avait, aux epaules, un etroit volant brode, d'ou ses bras, adorables
d'enfance, sortaient nus et roses. Elle portait des boutons de
turquoise aux oreilles, une jeannette au cou, un ruban de velours bleu
dans les cheveux, tres-bien peignee, avec l'air gras et tendre de sa
mere, la grace parisienne d'une poupee neuve.

Muche, des Halles, l'avait apercue. Il mettait dans le ruisseau des
petits poissons morts que l'eau emportait, et qu'il suivait le long du
trottoir, en disant qu'ils nageaient. Mais la vue de Pauline, si
belle, si propre, lui fit traverser la chaussee, sans casquette, la
blouse dechiree, le pantalon tombant et montrant la chemise, dans le
debraille d'un galopin de sept ans. Sa mere lui avait bien defendu de
jouer jamais avec " cette grosse bete d'enfant que ses parents
bourraient a la faire crever. " Il roda un instant, s'approcha, voulut
toucher la jolie robe a raies bleues. Pauline, d'abord flattee, eut
une moue de prude, recula, en murmurant d'un ton fache:

-- Laisse-moi... Maman ne veut pas.

Cela fit rire le petit Muche, qui etait tres-degourdi et
tres-entreprenant.

-- Ah bien! dit-il, tu es joliment godiche!... Ca ne fait rien que ta
maman ne veuille pas... Nous allons jouer a nous pousser, veux-tu?

Il devait nourrir l'idee mauvaise de salir Pauline. Celle-ci, en le
voyant s'appreter a lui donner une poussee dans le dos, recula
davantage, fit mine de rentrer. Alors, il fut tres doux; il remonta
ses culottes, en homme du monde.

-- Es-tu bete! c'est pour rire... Tu es bien gentille comme ca. Est-ce
que c'est a ta maman, ta petite croix?

Elle se rengorgea; dit que c'etait a elle. Lui, doucement, l'amenait
jusqu'au coin de la rue Pirouette; il lui touchait les jupes, en
s'etonnant, en trouvant ca drolement raide; ce qui causait un plaisir
infini a la petite. Depuis qu'elle faisait la belle sur le trottoir,
elle etait tres-vexee de voir que personne ne la regardait. Mais,
malgre les compliments de Muche, elle ne voulut pas descendre du
trottoir.

-- Quelle grue! s'ecria-t-il, en redevenant grossier. Je vas t'asseoir
sur ton panier aux crottes, tu sais, madame Belles-fesses!

Elle s'effaroucha. Il l'avait prise par la main; et comprenant sa
faute, se montrant de nouveau calin, fouillant vivement dans sa poche:

-- J'ai un sou, dit-il.

La vue du sou calma Pauline. Il tenait le sou du bout des doigts,
devant elle, si bien qu'elle descendit sur la chaussee, sans y prendre
garde, pour suivre le sou. Decidement, le petit Muche etait en bonne
fortune.

-- Qu'est-ce que tu aimes? demanda-t-il.

Elle ne repondit pas tout de suite; elle ne savait pas, elle aimait
trop de choses. Lui, nomma une foule de friandises: de la reglisse, de
la melasse, des boules de gomme, du sucre en poudre. Le sucre en
poudre fit beaucoup reflechir la petite; ou trempe un doigt, et on le
suce; c'est tres bon. Elle restait toute serieuse. Puis, se decidant:

-- Non, j'aime bien les cornets.

Alors, il lui prit le bras, il l'emmena, sans qu'elle resistat. Ils
traverserent la rue Rambuteau, suivirent le large trottoir des Halles,
allerent jusque chez un epicier de la rue de la Cossonnerie, qui avait
la renommee des cornets. Les cornets sont de minces cornets de papier,
ou les epiciers mettent les debris de leur etalage, les dragees
cassees, les marrons glaces tombes en morceaux, les fonds suspects des
bocaux de bonbons. Muche fit les choses galamment; il laissa choisir
le cornet par Pauline, un cornet de papier bleu, ne le lui reprit pas,
donna son sou. Sur le trottoir, elle vida les miettes de toutes sortes
dans les deux poches de son tablier; et ces poches etaient si
etroites, qu'elles furent pleines. Elle croquait doucement, miette par
miette, ravie, mouillant son doigt, pour avoir la poussiere trop fine;
si bien que cela fondait les bonbons, et que deux taches brunes
marquaient deja les deux poches du tablier. Muche avait un rire
sournois. Il la tenait par la taille, la chiffonnant a son aise, lui
faisant tourner le coin de la rue Pierre-Lescot, du cote de la place
des Innocents, en lui disant:

-- Hein? tu veux bien jouer, maintenant?... C'est bon, ce que tu as
dans tes poches. Tu vois que je ne voulais pas te faire de mal, grande
bete.

Et lui-meme, il fourrait les doigts au fond des poches. Ils entrerent
dans le square. C'etait la sans doute que le petit Muche revait de
conduire sa conquete. Il lui fit les honneurs du square, comme d'un
domaine a lui, tres-agreable, ou il galopinait pendant des apres-midi
entieres. Jamais Pauline n'etait allee si loin; elle aurait sanglotte
comme une demoiselle enlevee, si elle n'avait pas eu du sucre dans les
poches. La fontaine, au milieu de la pelouse coupee de corbeilles,
coulait, avec la dechirure de ses nappes; et les nymphes de Jean
Goujon, toutes blanches dans le gris de la pierre, penchant leurs
urnes, mettaient leur grace nue, au milieu de l'air noir du quartier
Saint-Denis. Les enfants firent le tour, regardant l'eau tomber des
six bassins, interesses par l'herbe, revant certainement de traverser
la pelouse centrale, ou de se glisser sous les massifs de houx et de
rhododendrons, dans la plate-bande longeant la grille du square.
Cependant le petit Muche, qui etait parvenu a froisser la belle robe,
par derriere, dit, avec son rire en dessous:

-- Nous allons jouer a nous jeter du sable, veux-tu?

Pauline etait seduite. Ils se jeterent du sable, en fermant les yeux.
Le sable entrait par le corsage decollete de la petite, coulait tout
le long, jusque dans ses bas et ses bottines. Muche s'amusait
beaucoup, a voir le tablier blanc devenir tout jaune. Mais il trouva
sans doute que c'etait encore trop propre.

-- Hein? si nous plantions des arbres, demanda-t-il tout a coup. C'est
moi qui sais faire de jolis jardins!

-- Vrai, des jardins! murmura Pauline pleine d'admiration.

Alors, comme le gardien du square n'etait pas la, il lui fit creuser
des trous dans une plate bande. Elle etait a genoux, au beau milieu de
la terre molle, s'allongeant sur le ventre, enfoncant jusqu'aux coudes
ses adorables bras nus. Lui, cherchait des bouts de bois, cassait des
branches. C'etait les arbres du jardin, qu'il plantait dans les trous
de Pauline. Seulement, il ne trouvait jamais les trous assez profonds,
il la traitait en mauvais ouvrier, avec des rudesses de patron. Quand
elle se releva, elle etait noire des pieds a la tete; elle avait de la
terre dans les cheveux, toute barbouillee, si drole avec ses bras de
charbonnier, que Muche tapa dans ses mains, en s'ecriant:

-- Maintenant, nous allons les arroser... Tu comprends, ca ne
pousserait pas.

Ce fut le comble. Ils sortaient du square, ramassaient de l'eau au
ruisseau, dans le creux de leurs mains, revenaient en courant arroser
les bouts de bois. En route, Pauline, qui etait trop grosse et qui ne
savait pas courir, laissait echapper toute l'eau entre ses doigts, le
long de ses jupes; si bien qu'au sixieme voyage, elle semblait s'etre
roulee dans le ruisseau. Muche la trouva tres-bien, quand elle fut
tres-sale. Il la fit asseoir avec lui sous un rhododendron, a cote du
jardin qu'ils avaient plante. Il lui racontait que ca poussait deja.
Il lui avait pris la main, en l'appelant sa petite femme.

-- Tu ne regrettes pas d'etre venue, n'est-ce pas? Au lieu de rester
sur le trottoir, ou tu as l'air de l'ennuyer fameusement... Tu verras,
je sais tout plein de jeux, dans les rues. Il faudra revenir,
entends-tu. Seulement, on ne parle pas de ca a sa maman. On ne fait
pas la bete... Si tu dis quelque chose, tu sais, je te tirerai les
cheveux, quand je passerai devant chez toi.

Pauline repondait toujours oui. Lui, par derniere galanterie, lui
remplissait de terre les deux poches de son tablier. Il la serrait de
pres, cherchant maintenant a lui faire du mal, par une cruaute de
gamin. Mais elle n'avait plus de sucre, elle ne jouait plus, et elle
devenait inquiete. Comme il s'etait mis a la pincer, elle pleura en
disant qu'elle voulait s'en aller. Cela egaya beaucoup Muche, qui se
montra cavalier; il la menaca de ne pas la reconduire chez ses
parents. La petite, tout a fait terrifiee, poussait des soupirs
etouffes, comme une belle a la merci d'un seducteur, au fond d'une
auberge inconnue. Il aurait certainement fini par la battre, pour la
faire taire, lorsqu'une voix aigre, la voix de mademoiselle Saget,
s'ecria a cote d'eux:

-- Mais, Dieu me pardonne! c'est Pauline... Veux-tu bien la laisser
tranquille, mechant vaurien!

La vieille fille prit Pauline par la main, en poussant des
exclamations sur l'etat pitoyable de sa toilette. Muche ne s'effraya
guere; il les suivit, riant sournoisement de son oeuvre, repetant que
c'etait elle qui avait voulu venir, et qu'elle s'etait laissee tomber
par terre. Mademoiselle Saget etait une habituee du square des
Innocents. Chaque apres-midi, elle y passait une bonne heure, pour se
tenir au courant des bavardages du menu peuple. La, aux deux cotes, il
y a une longue file demi-circulaire de bancs mis bout a bout. Les
pauvres gens qui etouffent dans les taudis des etroites rues voisines
s'y entassent: les vieilles, dessechees, l'air frileux, en bonnet
fripe; les jeunes en camisole, les jupes mal attachees, les cheveux
nus, ereintees, fanees deja de misere; quelques hommes aussi, des
vieillards proprets, des porteurs aux vestes grasses, des messieurs
suspects a chapeau noir; tandis que, dans l'allee, la marmaille se
roule, traine des voitures sans roues, emplit des seaux de sable,
pleure et se mord, une marmaille terrible, deguenillee, mal mouchee,
qui pullule au soleil comme une vermine. Mademoiselle Saget etait si
mince, qu'elle trouvait toujours a se glisser sur un banc. Elle
ecoutait, elle entamait la conversation avec une voisine, quelque
femme d'ouvrier toute jaune, raccommodant du linge, tirant d'un petit
panier, repare avec des ficelles, des mouchoirs et des bas troues
comme des cribles. D'ailleurs, elle avait des connaissances. Au milieu
des piaillements intolerables de la marmaille et du roulement continu
des voitures, derriere, dans la rue Saint-Denis, c'etaient des cancans
sans fin, des histoires sur les fournisseurs, les epiciers, les
boulangers, les bouchers, toute une gazette du quartier, enfielee par
les refus de credit et l'envie sourde du pauvre. Elle apprenait,
surtout, parmi ces malheureuses, les choses inavouables, ce qui
descendait des garnis louches, ce qui sortait des loges noires des
concierges, les saletes de la medisance, dont elle relevait, comme
d'une pointe de piment, ses appetits de curiosite. Puis, devant elle,
la face tournee du cote des Halles, elle avait la place, les trois
pans de maisons, percees de leurs fenetres, dans lesquelles elle
cherchait a entrer du regard; elle semblait se hausser, aller le long
des etages, ainsi qu'a des trous de verre, jusqu'aux oeils-de-boeuf
des mansardes; elle devisageait les rideaux, reconstruisait un drame
sur la simple apparition d'une tete entre deux persiennes, avait fini
par savoir l'histoire des locataires de toutes ces maisons, rien qu'a
en regarder les facades. Le restaurant Baratte l'interessait d'une
facon particuliere, avec sa boutique de marchand de vin, sa marquise
decoupee et doree, formant terrasse, laissant deborder la verdure de
quelques pots de fleurs, ses quatre etages etroits, ornes et
peinturlures; elle se plaisait au fond bleu tendre, aux colonnes
jaunes, a la stele surmontee d'une coquille, a cette devanture de
temple de carton, badigeonnee sur la face d'une maison decrepite,
terminee en haut, au bord du toit, par une galerie de zinc passee a la
couleur. Derriere les persiennes flexibles, a bandes rouges, elle
lisait les bons petits dejeuners, les soupers fins, les noces a tout
casser. Et elle mentait meme; c'etait la que Florent et Gavard
venaient faire des bombances avec ces deux salopes de Mehudin; au
dessert, il se passait des choses abominables.

Cependant, Pauline pleurait plus fort, depuis que la vieille fille la
tenait par la main. Celle-ci se dirigeait vers la porte du square,
lorsqu'elle parut se raviser. Elle s'assit sur le bout d'un banc,
cherchant a faire taire la petite.

-- Voyons, ne pleure plus, les sergents de ville te prendraient... Je
vais te reconduire chez toi. Tu me connais bien, n'est-ce pas? Je suis
" bonne amie, " tu sais... Allons, fais une risette.

Mais les larmes la suffoquaient, elle voulait s'en aller. Alors,
mademoiselle Saget, tranquillement, la laissa sangloter, attendant
qu'elle eut fini. La pauvre enfant etait toute grelottante, les jupes
et les bas mouilles; les larmes qu'elle essuyait avec ses poings sales
lui mettaient de la terre jusqu'aux oreilles. Quand elle se fut un peu
calmee, la vieille reprit d'un ton doucereux:

-- Ta maman n'est pas mechante, n'est-ce pas? Elle t'aime bien.

-- Oui, oui, repondit Pauline, le coeur encore tres-gros.

-- Et ton papa, il n'est pas mechant non plus, il ne te bat pas, il ne
se dispute pas avec ta maman?... Qu'est-ce qu'ils disent le soir,
quand ils vont se coucher?

-- Ah! je ne sais pas; moi, j'ai chaud dans mon lit.

-- Ils parlent de ton cousin Florent?

-- Je ne sais pas.

Mademoiselle Saget prit un air severe, en feignant de se lever et de
s'en aller.

-- Tiens! tu n'es qu'une menteuse... Tu sais qu'il ne faut pas
mentir... Je vais te laisser la, si tu mens, et Muche te pincera.

Muche, qui rodait devant le banc, intervint, disant de son ton decide
de petit homme:

-- Allez, elle est trop dinde pour savoir... Moi, je sais que mon bon
ami Florent a eu l'air joliment cornichon, hier, quand maman lui a dit
comme ca, en riant, qu'il pouvait l'embrasser, si cela lui faisait
plaisir.

Mais Pauline, menacee d'etre abandonnee, s'etait remise a pleurer.

-- Tais-toi donc, tais-toi donc, mauvaise gale! murmura la vieille en
la bousculant. La, je ne m'en vais pas, je t'acheterai un sucre
d'orge, hein! un sucre d'orge!... Alors, tu ne l'aimes pas, ton cousin
Florent?

-- Non, maman dit qu'il n'est pas honnete.

-- Ah! tu vois bien que ta maman disait quelque chose.

-- Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton, je dormais avec Mouton...
Elle disait a papa: " Ton frere, il ne s'est sauve du bagne que pour
nous y ramener tous avec lui. "

Mademoiselle Saget poussa un leger cri. Elle s'etait mise debout,
toute fremissante. Un trait de lumiere venait de la frapper en pleine
face. Elle reprit la main de Pauline, la fit trotter jusqu'a la
charcuterie, sans parler, les levres pincees par un sourire interieur,
les regards pointus d'une joie aigue. Au coin de la rue Pirouette,
Muche, qui les accompagnait en gambadant, jouissant de voir la petite
courir avec ses bas crottes, disparut prudemment. Lisa etait dans une
inquietude mortelle. Quand elle apercut sa fille faite comme un
torchon, elle eut un tel saisissement, qu'elle la tourna de tous les
cotes, sans meme songer a la battre. La vieille disait de sa voix
mauvaise:

-- C'est le petit Muche... Je vous la ramene, vous comprenez... je les
ai decouverts ensemble, sous un arbre du square. Je ne sais pas ce
qu'ils faisaient... A votre place, je regarderais. Il est capable de
tout, cet enfant de gueuse.

Lisa ne trouvait pas une parole. Elle ne savait par quel bout prendre
sa fille, tant les bottines boueuses, les bas taches, les jupes
dechirees, les mains et la figure noircies, la degoutaient. Le velours
bleu, les boutons d'oreille, la jeannette, disparaissaient sous une
couche de crasse. Mais ce qui acheva de l'exasperer, ce furent les
poches pleines de terre. Elle se pencha, les vida, sans respect pour
le dallage blanc et rose de la boutique. Puis, elle ne put prononcer
qu'un mot, elle entraina Pauline, en disant:

-- Venez, ordure.

Mademoiselle Saget, qui etait toute egayee par cette scene, au fond de
son chapeau noir, traversa vivement la rue Rambuteau. Ses pieds menus
touchaient a peine le pave; une jouissance la portait, comme un
souffle plein de caresses chatouillantes. Elle savait donc enfin!
Depuis pres d'une annee qu'elle brulait, voila qu'elle possedait
Florent, tout entier, tout d'un coup. C'etait un contentement
inespere, qui la guerissait de quelque maladie; car elle sentait bien
que cet homme-la l'aurait fait mourir a petit feu, en se refusant plus
longtemps a ses ardeurs de curiosite. Maintenant, le quartier des
Halles lui appartenait; il n'y avait plus de lacune dans sa fete; elle
aurait raconte chaque rue, boutique par boutique. Et elle poussait de
petits soupirs pames, tout en entrant dans le pavillon aux fruits.

-- Eh! mademoiselle Saget, cria la Sarriette de son banc, qu'est-ce
que vous avez donc a rire toute seule?... Est-ce que vous avez gagne
le gros lot a la loterie?

-- Non, non.... Ah! ma petite, si vous saviez!...

La Sarriette etait adorable, au milieu de ses fruits, avec son
debraille de belle fille. Ses cheveux frisottants lui tombaient sur le
front, comme des pampres. Ses bras nus, son cou nu, tout ce qu'elle
montrait de nu et de rose, avait une fraicheur de peche et de cerise.
Elle s'etait pendu par gaminerie des guignes aux oreilles, des guignes
noires qui sautaient sur ses joues, quand elle se penchait, toute
sonore de rires. Ce qui s'amusait si fort, c'etait qu'elle mangeait
des groseilles, et qu'elle les mangeait a s'en barbouiller la bouche,
jusqu'au menton et jusqu'au nez; elle avait la bouche rouge, une
bouche maquillee, fraiche du jus des groseilles, comme peinte et
parfumee de quelque fard du serail. Une odeur de prune montait de ses
jupes. Sou fichu mal noue sentait la fraise.

Et, dans l'etroite boutique, autour d'elle, les fruits s'entassaient.
Derriere, le long des etageres, il y avait des files de melons, des
cantaloups coutures de verrues, des maraichers aux guipures grises,
des culs de singe avec leurs bosses nues. A l'etalage, les beaux
fruits, delicatement pares dans des paniers, avaient des rondeurs de
joues qui se cachent, des faces de belles enfants entrevues a demi
sous un rideau de feuilles; les peches surtout, les Montreuil
rougissantes, de peau fine et claire comme des filles du Nord, et les
peches du Midi, jaunes et brulees, ayant le hale des filles de
Provence. Les abricots prenaient sur la mousse des tons d'ambre, ces
chaleurs de coucher de soleil qui chauffent la nuque des brunes, a
l'endroit ou frisent de petits cheveux. Les cerises, rangees une a
une, ressemblaient a des levres trop etroites de Chinoise qui
souriaient: les Montmorency, levres trapues de femme grasse; les
Anglaises, plus allongees et plus graves; les guignes, chair commune,
noire, meurtrie de baisers; les bigarreaux, taches de blanc et de
rose, au rire a la fois joyeux et fache. Les pommes, les poires
s'empilaient, avec des regularites d'architecture, faisant des
pyramides, montrant des rougeurs de seins naissants, des epaules et
des hanches dorees, toute une nudite discrete, au milieu des brins de
fougere; elles etaient de peaux differentes, les pommes d'api au
berceau, les rambourg avachies, les calville en robe blanche, les
canada sanguines, les chataignier couperosees, les reinettes blondes,
piquees de rousseur; puis, les varietes des poires, la blanquette,
l'angleterre, les beurres, les messire-jean, les duchesses, trapues,
allongees, avec des cous de cygne ou des epaules apoplectiques, les
ventres jaunes et verts, releves d'une pointe de carmin. A cote, les
prunes transparentes montraient des douceurs chlorotiques de vierge;
les reine-Claude, les prunes de monsieur, etaient palies d'une fleur
d'innocence; les mirabelles s'egrenaient comme les perles d'or d'un
rosaire, oublie dans une boite avec des batons de vanille. Et les
fraises, elles aussi, exhalaient un parfum frais, un parfum de
jeunesse, les petites surtout, celle qu'on cueille dans les bois, plus
encore que les grosses fraises de jardin, qui sentent la fadeur des
arrosoirs. Les framboises ajoutaient un bouquet a cette odeur pure.
Les groseilles, les cassis, les noisettes, riaient avec des mines
delurees; pendant que des corbeilles de raisins, des grippes lourdes,
chargees d'ivresse, se pamaient au bord de l'osier, en laissant
retomber leurs grains roussis par les voluptes trop chaudes du soleil.

La Sarriette vivait la, comme dans un verger, avec des griseries
d'odeurs. Les fruits a bas prix, les cerises, les prunes, les fraises,
entasses devant elle sur des paniers plats, garnis de papier, se
meurtrissaient, tachaient l'etalage de jus, d'un jus fort qui fumait
dans la chaleur. Elle sentait aussi la tete lui tourner, en juillet,
par les apres-midi brulantes, lorsque les melons l'entouraient d'une
puissante vapeur de musc. Alors, ivre, montrant plus de chair sous son
fichu, a peine mure et toute fraiche de printemps, elle tentait la
bouche, elle inspirait des envies de maraude. C'etait elle, c'etaient
ses bras, c'etait son cou, qui donnaient a ses fruits cette vie
amoureuse, cette tiedeur satinee de femme. Sur le banc de vente, a
cote, une vieille marchande, une ivrognesse affreuse, n'etalait que
des pommes ridees, des poires pendantes comme des seins vides, des
abricots cadavereux, d'un jaune infame de sorciere. Mais, elle,
faisait de son etalage une grande volupte nue. Ses levres avaient pose
la une a une les cerises, des baisers rouges; elle laissait tomber de
son corsage les peches soyeuses; elle fournissait aux prunes sa peau
la plus tendre, la peau de ses tempes, celle de son menton, celle des
coins de sa bouche; elle laissait couler un peu de son sang rouge dans
les veines des groseilles Ses ardeurs de belle fille mettaient en rut
ces fruits de la terre, toutes ces semences, dont les amours
s'achevaient sur un lit de feuilles, au fond des alcoves tendues de
mousse des petits paniers. Derriere sa boutique, l'allee aux fleurs
avait une senteur fade, aupres de l'arome de vie qui sortait de ses
corbeilles entamees et de ses vetements defaits.

Cependant, la Sarriette, ce jour-la, etait toute grise d'un arrivage
de mirabelles, qui encombrait le marche. Elle vit bien que
mademoiselle Saget avait quelque grosse nouvelle, et elle voulut la
faire causer; mais la vieille, en pietinant d'impatience:

-- Non, non, je n'ai pas le temps... Je cours voir madame Lecoeur. Ah!
j'en sais de belles!... Venez, si vous voulez.

A la verite, elle ne traversait le pavillon aux fruits que pour
racoler la Sarriette. Celle-ci ne put resister a la tentation.
Monsieur Jules etait la, se dandinant sur une chaise retournee, rase
et frais comme un cherubin.

-- Garde un instant la boutique, n'est-ce pas? lui dit-elle. Je
reviens tout de suite.

Mais lui, se leva, lui cria de sa voix grasse, comme elle tournait
l'allee:

-- Eh! pas de ca, Lisette! Tu sais, je file, moi... Je ne veux pas
attendre une heure comme l'autre jour... Avec ca que tes prunes me
donnent mal a la tete.

Il s'en alla tranquillement, les mains dans les poches. La boutique
resta seule. Mademoiselle Saget faisait courir la Sarriette. Au
pavillon du beurre, une voisine leur dit que madame Lecoeur etait a la
cave. La Sarriette descendit la chercher, pendant que la vieille
s'installait au milieu des fromages.

En bas, la cave est tres-sombre; le long des ruelles, les resserres
sont tendues d'une toile metallique a mailles fines, par crainte des
incendies; les becs de gaz, fort rares, font des taches jaunes sans
rayons, dans la buee nauseabonde, qui s'alourdit sous l'ecrasement de
la voute. Mais, madame Lecoeur travaillait le beurre, sur une des
tables placees le long de la rue Berger. Les soupiraux laissent tomber
un jour pale. Les tables, continuellement lavees a grande eau par des
robinets, ont des blancheurs de tables neuves. Tournant le dos a la
pompe du fond, la marchande petrissait " la maniotte, " au milieu
d'une boite de chene. Elle prenait, a cote d'elle, les echantillons
des differents beurres, les melait, les corrigeait l'un par l'autre,
ainsi qu'on procede pour le coupage des vins. Pliee en deux, les
epaules pointues, les bras maigres et noueux, comme des echalas, nus
jusqu'aux epaules, elle enfoncait furieusement les poings dans cette
pate grasse qui prenait un aspect blanchatre et crayeux. Elle suait,
elle poussait un soupir a chaque effort.

-- C'est mademoiselle Saget qui voudrait vous parler, ma tante, dit la
Sarriette.

Madame Lecoeur s'arreta, ramena son bonnet sur ses cheveux, de ses
doigts pleins de beurre, sans paraitre avoir peur des taches.

-- J'ai fini; qu'elle attende un instant, repondit-elle.

-- Elle a quelque chose de tres-interessant a vous dire.

-- Rien qu'une minute, ma petite.

Elle avait replonge les bras. Le beurre lui montait jusqu'aux coudes.
Amolli prealablement dans l'eau tiede, il huilait sa chair de
parchemin, faisant ressortir les grosses veines violettes qui lui
couturaient la peau, pareilles a des chapelets de varices eclatees. La
Sarriette etait toute degoutee par ces vilains bras, s'acharnant au
milieu de cette masse fondante. Mais elle se rappelait le metier;
autrefois, elle mettait, elle aussi, ses petites mains adorables dans
le beurre, pendant des apres-midi entieres; meme c'etait la sa pate
d'amande, un onguent qui lui conservait la peau blanche, les ongles
roses, et dont ses doigts delies semblaient avoir garder la souplesse.
Aussi, au bout d'un silence, reprit-elle:

-- Elle ne sera pas fameuse, votre maniotte, ma tante... Vous avez la
des beurres trop forts.

-- Je le sais bien, dit madame Lecoeur entre deux gemissements, mais
que veux-tu? il faut tout faire passer... Il y a des gens qui veulent
payer bon marche; on leur fait du bon marche... Va, c'est toujours
trop bon pour les clients.

La Sarriette pensait qu'elle n'en mangerait pas volontiers, du beurre
travaille par les bras de sa tante. Elle regarda dans un petit pot
plein d'une sorte de teinture rouge.

-- Il est trop clair, votre raucourt, murmura-t-elle.

Le raucourt sert a rendre a la maniotte une belle couleur jaune. Les
marchandes croient garder religieusement le secret de cette teinture,
qui provient simplement de la graine du rocouyer; il est vrai qu'elles
en fabriquent avec des carottes et des fleurs de soucis.

-- A la fin, venez-vous! dit la jeune femme qui s'impatientait et qui
n'etait plus habituee a l'odeur infecte de la cave. Mademoiselle Saget
est peut-etre deja partie... Elle doit savoir des choses tres-graves
sur mon oncle Gavard.

Madame Lecoeur, du coup, ne continua pas. Elle laissa la maniotte et
le raucourt. Elle ne s'essuya pas meme les bras. D'une legere tape,
elle ramena de nouveau son bonnet, marchant sur les talons de sa
niece, remontant l'escalier, en repetant avec inquietude:

-- Tu crois qu'elle ne nous aura pas attendues?

Mais elle se rassura, en apercevant mademoiselle Saget, au milieu des
fromages. Elle n'avait eu garde de s'en aller. Les trois femmes
s'assirent au fond de l'etroite boutique. Elles y etaient les unes sur
les autres, se parlant le nez dans la face. Mademoiselle Saget garda
le silence pendant deux bonnes minutes; puis, quand elle vit les deux
antres toutes brulantes de curiosite, d'une voix pointue:

-- Vous savez, ce Florent?... Eh bien, je peux vous dire d'ou il
vient, maintenant.

Et elle les laissa un instant encore suspendues a ses levres.

-- Il vient du bagne, dit-elle enfin, en assourdissant terriblement sa
voix.

Autour d'elles, les fromages puaient. Sur les deux etageres de la
boutique, au fond, s'alignaient des mottes de beurre enormes; les
beurres de Bretagne, dans des paniers, debordaient; les beurres de
Normandie, enveloppes de toile, ressemblaient a des ebauches de
ventres, sur lesquelles un sculpteur aurait jete des linges mouilles;
d'autres mottes, entamees, taillees par les larges couteaux en rochers
a pic, pleines de vallons et de cassures, etaient comme des cimes
eboulees, dorees par la paleur d'un soir d'automne. Sous la table
d'etalage, de marbre rouge veine de gris, des paniers d'oeufs
mettaient une blancheur de craie; et, dans des caisses, sur des
clayons de paille, des bondons poses bout a bout, des gournay ranges a
plat comme des medailles, faisaient des nappes plus sombres, tachees
de tons verdatres. Mais c'etait surtout sur la table que les fromages
s'empilaient. La, a cote des pains de beurre a la livre, dans des
feuilles de poiree, s'elargissait un cantal geant, comme fendu a coups
de hache; puis venaient un chester, couleur d'or, un gruyere, pareil a
une roue tombee de quelque char barbare, des hollande, ronds comme des
tetes coupees, barbouillees de sang seche, avec cette durete de crane
vide qui les fait nommer tetes-de-mort. Un parmesan, au milieu de
cette lourdeur de pate cuite, ajoutait sa pointe d'odeur aromatique.
Trois brie, sur des planches rondes, avaient des melancolies de lunes
eteintes; deux, tres-secs, etaient dans leur plein; le troisieme, dans
son deuxieme quartier, coulait, se vidait d'une creme blanche, etalee
en lac, ravageant les minces planchettes, a l'aide desquelles on avait
vainement essaye de le contenir. Des port-salut, semblables a des
disques antiques, montraient en exergue le nom imprime des fabricants.
Un romantour, vetu de son papier d'argent, donnait le reve d'une barre
de nougat, d'un fromage sucre, egare parmi ces fermentations acres.
Les roquefort, eux aussi, sous des cloches de cristal, prenaient des
mines princieres, des faces marbrees et grasses, veinees de bleu et de
jaune, comme attaques d'une maladie honteuse de gens riches qui ont
trop mange de truffes; tandis que, dans un plat, a cote, des fromages
de chevre, gros comme un poing d'enfant, durs et grisatres,
rappelaient les cailloux que les boucs, menant leur troupeau, font
rouler aux coudes des sentiers pierreux. Alors, commencaient les
puanteurs: les mont-d'or, jaune clair, puant une odeur douceatre; les
troyes, tres-epais, meurtris sur les bords, d'aprete deja plus forte,
ajoutant une fetidite de cave humide; les camembert, d'un fumet de
gibier trop faisande; les neufchatel, les limbourg, les marolles, les
pont-l'eveque, carres, mettant chacun leur note aigue et particuliere
dans cette phrase rude jusqu'a la nausee; les livarot, teintes de
rouge, terribles a la gorge comme une vapeur de soufre; puis enfin,
par-dessus tous les autres, les olivet, enveloppes de feuilles de
noyer, ainsi que ces charognes que les paysans couvrent de branches,
au bord d'un champ, fumantes au soleil. La chaude apres-midi avait
amolli les fromages; les moisissures des croutes fondaient, se
vernissaient avec des tons riches de cuivre rouge et de vert-de-gris,
semblables a des blessures mal fermees; sous les feuilles de chene, un
souffle soulevait la peau des olivet, qui battait comme une poitrine,
d'une haleine lente et grosse d'homme endormi; un flot de vie avait
troue un livarot, accouchant par cette entaille d'un peuple de vers.
Et, derriere les balances, dans sa boite mince, un gerome anise
repandait une infection telle, que des mouches etaient tombees autour
de la boite, sur le marbre rouge veine de gris.

Mademoiselle Saget avait ce gerome presque sous le nez. Elle se
recula, appuya la tete contre les grandes feuilles de papier jaunes et
blanches, accrochees par un coin, au fond de la boutique.

-- Oui, repeta-t-elle avec une grimace de degout, il vient du bagne...
Hein! ils n'ont pas besoin de faire les fiers, les Quenu-Gradelle!

Mais madame Lecoeur et la Sarriette poussaient des exclamations
d'etonnement. Ce n'etait pas possible. Qu'avait-il donc commis pour
aller au bagne? aurait-on jamais soupconne cette madame Quenu, cette
vertu qui faisait la gloire du quartier, de choisir un amant au bagne?

-- Eh! non, vous n'y etes pas, s'ecria la vieille impatientee.
Ecoutez-moi donc... Je savais bien que j'avais deja vu ce grand
escogriffe quelque part.

Elle leur conta l'histoire de Florent. Maintenant, elle se souvenait
d'un bruit vague qui avait couru dans le temps, d'un neveu du vieux
Gradelle envoye a Cayenne, pour avoir tue six gendarmes sur une
barricade; elle l'avait meme apercu une fois, rue Pirouette. C'etait
bien lui, c'etait le faux cousin. Et elle se lamentait, en ajoutant
qu'elle perdait la memoire, qu'elle etait finie, que bientot elle ne
saurait plus rien. Elle pleurait cette mort de sa memoire, comme un
erudit qui verrait s'envoler au vent les notes amassees par le travail
de toute une existence.

-- Six gendarmes! murmura la Sarriette avec admiration; il doit avoir
une poigne solide, cet homme-la.

-- Et il eu a bien fait d'autres, ajouta mademoiselle Saget. Je ne
vous conseille pas de le rencontrer a minuit.

-- Quel gredin! balbutia madame Lecoeur, tout a fait epouvantee.

Le soleil oblique entrait sous le pavillon, les fromages puaient plus
fort. A ce moment, c'etait surtout le marolles qui dominait; il jetait
des bouffees puissantes, une senteur de vieille litiere, dans la
fadeur des mottes de beurre. Puis, le veut parut tourner; brusquement,
des rales de limbourg arriverent entre les trois femmes, aigres et
amers, comme souffles par des gorges de mourants.

-- Mais, reprit madame Lecoeur, il est le beau-frere de la grosse
Lisa, alors... Il n'a pas couche avec...

Elles se regarderent, surprises par ce cote du nouveau cas de Florent.
Cela les ennuyait de lacher leur premiere version. La vieille
demoiselle hasarda, en haussant les epaules:

-- Ca n'empecherait pas... quoique, a vrai dire, ca me paraitrait
vraiment raide... Enfin, je n'en mettrais pas ma main au feu.

-- D'ailleurs, fit remarquer la Sarriette, ce serait ancien, il n'y
coucherait toujours plus, puisque vous l'avez vu avec les deux
Mehudin.

-- Certainement, comme je vous vois, ma belle, s'ecria mademoiselle
Saget, piquee, croyant qu'on doutait. Il y est tous les soirs, dans
les jupes des Mehudin... Puis, ca nous est egal. Qu'il ait couche avec
qui il voudra, n'est-ce pas? Nous sommes d'honnetes femmes, nous...
C'est un fier coquin!

-- Bien sur, conclurent les deux autres. C'est un scelerat fini.

En somme, l'histoire tournait au tragique; elles se consolaient
d'epargner la belle Lisa, en comptant sur quelque epouvantable
catastrophe amenee par Florent. Evidemment, il avait de mauvais
desseins; ces gens-la ne s'echappent que pour mettre le feu partout;
puis, un homme pareil ne pouvait etre entre aux Halles sans
" manigancer quelque coup. " Alors, ce furent des suppositions
prodigieuses. Les deux marchandes declarerent qu'elles allaient
ajouter un cadenas a leur resserre; meme la Sarriette se rappela que,
l'autre semaine, on lui avait vole un panier de peches. Mais
mademoiselle Saget les terrifia, en leur apprenant que les " rouges "
ne procedaient pas comme cela; ils se moquaient bien d'un panier de
peches; ils se mettaient a deux ou trois cents pour tuer tout le
monde, piller a leur aise. Ca, c'etait de la politique, disait-elle
avec la superiorite d'une personne instruite. Madame Lecoeur en fut
malade; elle voyait les Halles flamber, une nuit que Florent et ses
complices se seraient caches au fond des caves, pour s'elancer de la
sur Paris.

-- Eh! j'y songe, dit tout a coup la vieille, il y a l'heritage du
vieux Gradelle... Tiens! tiens! ce sont les Quenu qui ne doivent pas
rire.

Elle etait toute rejouie. Les commerages tournerent. On tomba sur les
Quenu, quand elle eut raconte l'histoire du tresor dans le saloir,
qu'elle savait jusqu'aux plus minces details. Elle disait meme le
chiffre de quatre-vingt-cinq mille francs, sans que Lisa ni son mari
se rappelassent l'avoir confie a ame qui vive. N'importe, les Quenu
n'avaient pas donne sa part " au grand maigre. " Il etait trop mal
habille pour ca. Peut-etre qu'il ne connaissait seulement pas
l'histoire du saloir. Tous voleurs, ces gens-la. Puis, elles
rapprocherent leur tete, baissant la voix, decidant qu'il serait
peut-etre dangereux de s'attaquer a la belle Lisa, mais qu'il fallait
" faire son affaire au rouge, " pour qu'il ne mangeat plus l'argent de
ce pauvre monsieur Gavard.

Au nom de Gavard, il se fit un silence. Elles se regarderent toutes
trois, d'un air prudent. Et, comme elles soufflaient un peu, ce fut le
camembert qu'elles sentirent surtout. Le camembert, de son fumet de
venaison, avait vaincu les odeurs plus sourdes du marolles et du
limbourg; il elargissait ses exhalaisons, etouffait les autres
senteurs sous une abondance surprenante d'haleines gatees. Cependant,
au milieu de cette phrase vigoureuse, le parmesan jetait par moments
un filet mince de flute champetre; tandis que les brie y mettaient des
douceurs fades de tambourins humides. Il y eut une reprise suffoquante
du livarot. Et cette symphonie se tint un moment sur une note aigue du
gerome anise, prolongee en point d'orgue.

-- J'ai vu madame Leonce, reprit mademoiselle Saget, avec un coup
d'oeil significatif.

Alors, les deux autres furent tres-attentives. Madame Leonce etait la
concierge de Gavard, rue de la Cossonnerie. Il habitait la une vieille
maison, un peu en retrait, occupee au rez-de-chaussee par un
entrepositaire de citrons et d'oranges, qui avait fait badigeonner la
facade en bleu, jusqu'au deuxieme etage. Madame Leonce faisait son
menage, gardait les cles des armoires, lui montait de la tisane
lorsqu'il etait enrhume. C'etait une femme severe, de cinquante et
quelques annees, parlant lentement, d'une facon interminable; elle
s'etait fachee un jour, parce que Gavard lui avait pince la taille; ce
qui ne l'empecha pas de lui poser des sangsues, a un endroit delicat,
a la suite d'une chute qu'il avait faite. Mademoiselle Saget qui, tous
les mercredis soirs, allait prendre le cafe dans sa loge, lia avec
elle une amitie encore plus etroite, quand le marchand de volailles
vint habiter la maison. Elles causaient ensemble du digne homme
pendant des heures entieres; elles l'aimaient beaucoup; elles
voulaient son bonheur.

-- Oui, j'ai vu madame Leonce, repeta la vieille; nous avons pris le
cafe, hier... Je l'ai trouvee tres-peinee. Il parait que monsieur
Gavard ne rentre plus avant une heure. Dimanche, elle lui a monte du
bouillon, parce qu'elle lui avait vu le visage tout a l'envers.

-- Elle sait bien ce qu'elle fait, allez, dit madame Lecoeur, que ces
soins de la concierge inquietaient.

Mademoiselle Saget crut devoir defendre son amie.

-- Pas du tout, vous vous trompez... Madame Leonce est au-dessus de sa
position. C'est une femme tres comme il faut... Ah bien! si elle
voulait s'emplir les mains, chez monsieur Gavard, il y a longtemps
qu'elle n'aurait eu qu'a se baisser. Il parait qu'il laisse tout
trainer... C'est justement a propos de cela que je veux vous parler.
Mais, silence, n'est-ce pas? Je vous dis ca sous le sceau du secret.

Elles jurerent leurs grands dieux qu'elles seraient muettes. Elles
avancaient le cou. Alors l'autre, solennellement:

-- Vous saurez donc que monsieur Gavard est tout chose depuis quelque
temps... Il a achete des armes, un grand pistolet qui tourne, vous
savez. Madame Leonce dit que c'est une horreur, que ce pistolet est
toujours sur la cheminee ou sur la table, et qu'elle n'ose plus
essuyer... Et ce n'est rien encore. Son argent...

-- Son argent, repeta madame Lecoeur, dont les joues brulaient.

-- Eh bien, il n'a plus d'actions, il a tout vendu, il a maintenant
dans une armoire un tas d'or...

-- Un tas d'or, dit la Sarriette ravie.

-- Oui, un gros tas d'or. Il y en a plein sur une planche. Ca eblouit.
Madame Leonce m'a raconte qu'il avait ouvert l'armoire un matin devant
elle, et que ca lui a fait mal aux yeux, tant ca brillait.

Il y eut un nouveau silence. Les paupieres des trois femmes battaient,
comme si elles avaient vu le tas d'or. La Sarriette se mit a rire la
premiere, en murmurant:

-- Moi, si mon oncle me donnait ca, je m'amuserais joliment avec
Jules... Nous ne nous leverions plus, nous ferions monter de bonnes
choses du restaurant.

Madame Lecoeur restait comme ecrasee sous cette revelation, sous cet
or qu'elle ne pouvait maintenant chasser de sa vue. L'envie
l'etreignait aux flancs. Enfin elle leva ses bras maigres, ses mains
seches, dont les ongles debordaient de beurre fige; et elle ne put que
balbutier, d'un ton plein d'angoisse:

-- Il n'y faut pas penser, ca fait trop de mal.

-- Eh! ce serait votre bien, si un accident arrivait, dit mademoiselle
Saget. Moi, a votre place, je veillerais a mes interets... Vous
comprenez, ce pistolet ne dit rien de bon. Monsieur Gavard est mal
conseille. Tout ca finira mal.

Elles en revinrent a Florent. Elles le dechirerent avec plus de fureur
encore. Puis, posement, elles calculerent ou ces mauvaises histoires
pouvaient les mener, lui et Gavard. Tres-loin, a coup sur, si l'on
avait la langue trop longue. Alors, elles jurerent, quant a elles, de
ne pas ouvrir la bouche, non que cette canaille de Florent meritat le
moindre menagement, mais parce qu'il fallait eviter a tout prix que le
digne monsieur Gavard fut compromis. Elles s'etaient levees, et comme
mademoiselle Saget s'en allait:

-- Pourtant, dans le cas d'un accident, demanda la marchande de
beurre, croyez-vous qu'on pourrait se fier a madame Leonce?... C'est
elle peut-etre qui a la clef de l'armoire?

-- Vous m'en demandez trop long, repondit la vieille. Je la crois
tres-honnete femme; mais, apres tout, je ne sais pas; il y a des
circonstances... Enfin, je vous ai prevenues toutes les deux; c'est
votre affaire.

Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des
fromages. Tous, a cette heure, donnaient a la fois. C'etait une
cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pates
cuites, du gruyere et du hollande, jusqu'aux pointes alcalines de
l'olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des
fromages de chevre, pareils a un chant large de basse, sur lesquels se
detachaient, en notes piquees, les petites fumees brusques des
neufchatel, des troyes et des mont-d'or. Puis les odeurs s'effaraient,
roulaient les unes sur les autres, s'epaississaient des bouffees du
port-salut, du limbourg, du gerome, du marolles, du livarot, du
pont-l'eveque, peu a peu confondues, epanouies en une seule explosion
de puanteurs. Cela s'epandait, se soutenait, au milieu du vibrement
general, n'ayant plus de parfums distincts, d'un vertige continu de
nausee et d'une force terrible d'asphyxie. Cependant, il semblait que
c'etaient les paroles mauvaises de madame Lecoeur et de mademoiselle
Saget qui puaient si fort.

-- Je vous remercie bien, dit la marchande de beurre. Allez! si je
suis jamais riche, je vous recompenserai.

Mais la vieille ne s'en allait pas. Elle prit un bondon, le retourna,
le remit sur la table de marbre. Puis, elle demanda combien ca
coutait.

-- Pour moi? ajouta-t-elle avec un sourire.

-- Pour vous, rien, repondit madame Lecoeur. Je vous le donne.

Et elle repeta:

-- Ah! si j'etais riche!

Alors, mademoiselle Saget lui dit que ca viendrait un jour. Le bondon
avait deja disparu dans le cabas. La marchande de beurre redescendit a
la cave, tandis que la vieille demoiselle reconduisait la Sarriette
jusqu'a sa boutique. La, elles causerent un instant de monsieur Jules.
Les fruits, autour d'elles, avaient leur odeur fraiche de printemps.

-- Ca sent meilleur chez vous que chez votre tante, dit la vieille.
J'en avais mal au coeur, tout a l'heure. Comment fait-elle pour vivre
la dedans?... Au moins, ici, c'est doux, c'est bon. Cela vous rend
toute rose, ma belle.

La Sarriette se mit a rire. Elle aimait les compliments. Puis, elle
vendit une livre de mirabelles a une dame, en disant que c'etait un
sucre.

-- J'en acheterais bien, des mirabelles, murmura mademoiselle Saget,
quand la dame fut partie; seulement il m'en faut si peu... Une femme
seule, vous comprenez...?

-- Prenez-en donc une poignee, s'ecria la jolie brune. Ce n'est pas ca
qui me ruinera... Envoyez-moi Jules, n'est-ce pas? si vous le voyez.
Il doit fumer son cigare, sur le premier banc, en sortant de la grande
rue, a droite.

Mademoiselle Saget avait elargi les doigts pour prendre la poignee de
mirabelles, qui alla rejoindre le bondon dans le cabas. Elle feignit
de vouloir sortir de Halles; mais elle fit un detour par une des rues
couvertes, marchant lentement, songeant que des mirabelles et un
bonbon composaient un diner pas trop maigre. D'ordinaire, apres sa
tournee de l'apres-midi, lorsqu'elle n'avait pas reussi a faire emplir
son cabas par les marchandes, qu'elle comblait de cajoleries et
d'histoires, elle en etait reduite aux rogatons. Elle retourna
sournoisement au pavillon du beurre. La, du cote de la rue Berger,
derriere les bureaux des facteurs aux huitres, se trouvent les bancs
de viandes cuites. Chaque matin, de petites voitures fermees, en forme
de caisses, doublees de zinc et garnies de soupiraux, s'arretent aux
portes des grandes cuisines, rapportent pele-mele la desserte des
restaurants, des ambassades, des ministeres. Le triage a lieu dans la
cave. Des neuf heures, les assiettes s'etalent, parees, a trois sous
et a cinq sous, morceaux de viande, filets de gibier, tetes ou queues
de poissons, legumes, charcuterie, jusqu'a du dessert, des gateaux a
peine entames et des bonbons presque entiers. Les, meurt-de-faim, les
petits employes, les femmes grelottant la fievre, font queue; et
parfois les gamins huent des ladres blemes, qui achetent avec des
regards sournois, guettant si personne ne les voit. Mademoiselle Saget
se glissa devant une boutique, dont la marchande affichait la
pretention de ne vendre que des reliefs sortis des Tuileries. Un jour,
elle lui avait meme fait prendre une tranche de gigot, en lui
affirmant qu'elle venait de l'assiette de l'empereur. Cette tranche de
gigot, mangee avec quelque fierte, restait comme une consolation pour
la vanite de la vieille demoiselle. Si elle se cachait, c'etait
d'ailleurs pour se menager l'entree des magasins du quartier, ou elle
rodait sans jamais rien acheter. Sa tactique etait de se facher avec
les fournisseurs, des qu'elle savait leur histoire; elle allait chez
d'autres, les quittait, se raccommodait, faisait le tour des Halles;
de facon qu'elle finissait par s'installer dans toutes les boutiques.
On aurait cru a des provisions formidables, lorsqu'en realite elle
vivait de cadeaux et de rogatons payes de son argent, en desespoir de
cause.

Ce soir-la, il n'y avait qu'un grand vieillard devant la boutique. Il
flairait une assiette, poisson et viande meles. Mademoiselle Saget
flaira de son cote un lot de friture froide. C'etait a trois sous.
Elle marchanda, l'obtint a deux sous. La friture froide s'engouffra
dans le cabas. Mais d'autres acheteurs arrivaient, les nez
s'approchaient des assiettes, d'un mouvement uniforme. L'odeur de
l'etalage etait nauseabonde, une odeur de vaisselle grasse et d'evier
mal lave.

-- Venez me voir demain, dit la marchande a la vieille. Je vous
mettrai de cote quelque chose de bon... Il y a un grand diner aux
Tuileries, ce soir.

Mademoiselle Saget promettait de venir, lorsque, en se retournant,
elle apercut Gavard qui avait entendu et qui la la regardait. Elle
devint tres-rouge, serra ses epaules maigres, s'en alla sans paraitre
le reconnaitre, Mais il la suivit un instant, haussant les epaules,
marmottant que la mechancete de cette pie-grieche ne l'etonnait plus,
" du moment qu'elle s'empoisonnait des saletes sur lesquelles on avait
rote aux Tuileries. "

Des le lendemain, une rumeur sourde courut dans les Halles. Madame
Lecoeur et la Sarriette tenaient leurs grands serments de discretion.
En cette circonstance, mademoiselle Saget se montra particulierement
habile: elle se tut, laissant aux deux autres le soin de repandre
l'histoire de Florent. Ce fut d'abord un recit ecourte, de simples
mots qui se colportaient tout bas; puis, les versions diverses se
fondirent, les episodes s'allongerent, une legende se forma, dans
laquelle Florent jouait un role de Croquemitaine. Il avait tue dix
gendarmes, a la barricade de la rue Greneta; il etait revenu sur un
bateau de pirates qui massacraient tout en mer; depuis son arrivee, on
le voyait roder la nuit avec des hommes suspects, dont il devait etre
le chef. La, l'imagination des marchandes se lancait librement, revait
les choses les plus dramatiques, une bande de contrebandiers en plein
Paris, ou bien une vaste association qui centralisait les vols commis
dans les Halles. On plaignit beaucoup les Quenu-Gradelle, tout en
parlant mechamment de l'heritage. Cet heritage passionna. L'opinion
generale fut que Florent etait revenu pour prendre sa part du tresor.
Seulement, comme il etait peu explicable que le partage ne fut pas
encore fait, on inventa qu'il attendait une bonne occasion pour tout
empocher. Un jour, on trouverait certainement les Quenu-Gradelle
massacres. On racontait que deja, chaque soir, il y avait des
querelles epouvantables entre les deux freres et la belle Lisa.

Lorsque ces contes arriverent aux oreilles de la belle Normande, elle
haussa les epaules en riant.

-- Allez donc, dit-elle, vous ne le connaissez pas... Il est doux
comme un mouton, le cher homme.

Elle venait de refuser nettement la main de monsieur Lebigre, qui
avait tente une demarche officielle. Depuis deux mois, tous les
dimanches, il donnait aux Mehudin une bouteille de liqueur. C'etait
Rose qui apportait la bouteille, de son air soumis. Elle se trouvait
toujours chargee d'un compliment pour la Normande, d'une phrase
aimable qu'elle repetait fidelement, sans paraitre le moins du monde
ennuyee de cette etrange commission. Quand monsieur Lebigre se vit
congedie, pour montrer qu'il n'etait pas fache, et qu'il gardait de
l'espoir, il enroba Rose, le dimanche suivant, avec deux bouteilles de
Champagne et un gros bouquet. Ce fut justement a la belle poissonniere
qu'elle remit le tout, en recitant d'une haleine ce madrigal de
marchand de vin:

-Monsieur Lebigre vous prie de boire ceci a sa sante qui a ete
beaucoup ebranlee par ce que vous savez. Il espere que vous voudrez
bien un jour le guerir, en etant pour lui aussi belle et aussi bonne
que ces fleurs.

La Normande s'amusa de la mine ravie de la servante. Elle l'embarrassa
en lui parlant de son maitre, qui etait tres exigeant, disait-on. Elle
lui demanda si elle l'aimait beaucoup, s'il portait des bretelles,
s'il ronflait la nuit. Puis, elle lui fit remporter le Champagne et le
bouquet.

-Dites a monsieur Lebigre qu'il ne vous renvoie plus... Vous etes trop
bonne, ma petite. Ca m'irrite de vous voir si douce, avec vos
bouteilles sous vos bras. Vous ne pouvez donc pas le griffer, votre
monsieur?

-- Dame! il veut que je vienne, repondit Rose en s'en allant. Vous
avez tort de lui faire de la peine, vous... Il est bien bel homme.

La Normande etait conquise par le caractere tendre de Florent. Elle
continuait a suivre les lecons de Muche, le soir, sous la lampe,
revant qu'elle epousait ce garcon si bon pour les enfants; elle
gardait son banc de poissonniere, il arrivait a un poste eleve dans
l'administration des Halles. Mais ce reve se heurtait au respect que
le professeur lui temoignait; il la saluait, se tenait a distance,
lorsqu'elle aurait voulu rire avec lui, se laisser chatouiller, aimer
enfin comme elle savait aimer. Celte resistance sourde fut justement
ce qui lui fit caresser l'idee de mariage, a toute heure. Elle
s'imaginait de grandes jouissances d'amour-propre. Florent vivait
ailleurs, plus haut et plus loin. Il aurait peut-etre cede, s'il ne
s'etait pas attache au petit Muche; puis, cette pensee d'avoir une
maitresse, dans cette maison, a cote de la mere et de la soeur, le
repugnait.

La Normande apprit l'histoire de son amoureux avec une grande
surprise. Jamais il n'avait ouvert la bouche de ces choses. Elle le
querella. Ces aventures extraordinaires mirent dans ses tendresses
pour lui un piment de plus. Alors, pendant des soirees, il fallut
qu'il racontat tout ce qui lui etait arrive. Elle tremblait que la
police ne finit par le decouvrir; mais lui, la rassurait, disait que
c'etait trop vieux, que la police, maintenant, ne se derangerait plus.
Un soir, il lui parla de la femme du boulevard Montmartre, de cette
dame en capote rose, dont la poitrine trouee avait saigne sur ses
mains. Il pensait a elle souvent encore; il avait promene son souvenir
navre dans les nuits claires de la Guyane; il etait rentre en France,
avec la songerie folle de la retrouver sur un trottoir, par un beau
soleil, bien qu'il sentit toujours sa lourdeur de morte en travers de
ses jambes. Peut-etre qu'elle s'etait relevee, pourtant. Parfois dans
les rues, il avait recu un coup dans la poitrine, en croyant la
reconnaitre. Il suivait les capotes roses, les chales tombant sur les
epaules, avec des frissons au coeur. Quand il fermait les yeux, il la
voyait marcher, venir a lui; mais elle laissait glisser son chale,
elle montrait les deux taches rouges de sa guimpe, elle lui
apparaissait d'une blancheur de cire, avec des yeux vides, des levres
douloureuses. Sa grande souffrance fut longtemps de ne pas savoir son
nom, de n'avoir d'elle qu'une ombre, qu'il nommait d'un regret.
Lorsque l'idee de femme se levait en lui, c'etait elle qui se
dressait, qui s'offrait comme la seule bonne, la seule pure. Il se
surprit bien des fois a rever qu'elle le cherchait sur ce boulevard ou
elle etait restee, qu'elle lui aurait donne toute une vie de joie, si
elle l'avait rencontre quelques secondes plus tot. Et il ne voulait
plus d'autre femme, il n'en existait plus pour lui. Sa voix tremblait
tellement en parlant d'elle, que la Normande comprit, avec son
instinct de fille amoureuse, et qu'elle fut jalouse.

-- Pardi, murmura-t-elle mechamment, il vaut mieux que vous ne la
revoyiez pas. Elle ne doit pas etre belle, a cette heure.

Florent resta tout pale, avec l'horreur de l'image evoquee par la
poissonniere. Son souvenir d'amour tombait au charnier. Il ne lui
pardonna pas cette brutalite atroce, qui mit, des lors, dans
l'adorable capote de soie, la machoire saillante, les yeux beants d'un
squelette. Quand la Normande le plaisantait sur cette dame " qui avait
couche avec lui, au coin de la rue Vivienne, " il devenait brutal, il
la faisait taire d'un mot presque grossier.

Mais ce qui frappa surtout la belle Normande dans ces revelations, ce
fut qu'elle s'etait trompee en croyant enlever un amoureux a la belle
Lisa. Cela diminuait son triomphe, si bien qu'elle en aima moins
Florent pendant huit jours. Elle se consola avec l'histoire de
l'heritage. La belle Lisa ne fut plus une begueule, elle fut une
voleuse qui gardait le bien de son beau-frere, avec des mines
hypocrites pour tromper le monde. Chaque soir, maintenant, pendant que
Muche copiait les modeles d'ecriture, la conversation tombait sur le
tresor du vieux Gradelle.

-- A-t-on jamais vu l'idee du vieux! disait la poissonniere en riant.
Il voulait donc le saler son argent, qu'il l'avait mis dans un
saloir!... Quatre-vingt-cinq mille francs, c'est une jolie somme,
d'autant plus que les Quenu ont sans doute menti; il y avait peut-etre
le double, le triple... Ah bien, c'est moi qui exigerais ma part, et
vite!

-- Je n'ai besoin de rien, repetait toujours Florent. Je le saurais
seulement pas ou le mettre, cet argent.

Alors elle s'emportait:

-- Tenez, vous n'etes pas un homme. Ca fait pitie... Vous ne comprenez
donc pas que les Quenu se moquent de vous. La grosse vous passe le
vieux linge et les vieux habits de son mari. Je ne dis pas cela pour
vous blesser, mais enfin tout le monde s'en apercoit... Vous avez la
un pantalon, raide de graisse, que le quartier a vu au derriere de
votre frere pendant trois ans... Moi, a votre place, je leur jetterais
leurs guenilles a la figure, et je ferais mon compte. C'est
quarante-deux mille cinq cents francs, n'est-ce pas? Je ne sortirais
pas sans mes quarante-deux mille cinq cents francs.

Florent avait beau lui expliquer que sa belle-soeur lui offrait sa
part, qu'elle la tenait a sa disposition, que c'etait lui qui n'en
voulait pas. Il entrait dans les plus petits details, tachait de la
convaincre de l'honnetete des Quenu.

-- Va-t-en voir s'ils viennent, Jean! chantait-elle d'une voix
ironique. Je la connais, leur honnetete. La grosse la plie tous les
matins dans son armoire a glace, pour ne pas la salir.... Vrai, mon
pauvre ami, vous me faites de la peine. C'est plaisir que de vous
dindonner, au moins. Vous n'y voyez pas plus clair qu'un enfant de
cinq ans... Elle vous le mettra, un jour, dans la poche, votre argent,
et elle vous le reprendra. Le tour n'est pas plus malin a jouer.
Voulez-vous que j'aille reclamer votre du, pour voir? Ca serait drole,
je vous en reponds. J'aurais le magot ou je casserais tout chez eux,
ma parole d'honneur.

-- Non, non, vous ne seriez pas a votre place, se hatait de dire
Florent effraye. Je verrai, j'aurai peut-etre besoin d'argent bientot.

Elle doutait, elle haussait les epaules, en murmurant qu'il etait bien
trop mou. Sa continuelle preoccupation fut ainsi de le jeter sur les
Quenu-Gradelle, employant toutes les armes, la colere, la raillerie,
la tendresse. Puis, elle nourrit un autre projet. Quand elle aurait
epouse Florent, ce serait elle qui irait gifler la belle Lisa, si elle
ne rendait pas l'heritage. Le soir, dans son lit, elle en revait tout
eveillee: elle entrait chez la charcutiere, s'asseyait au beau milieu
de la boutique, a l'heure de la vente, faisait une scene epouvantable.
Elle caressa tellement ce projet, il finit par la seduire a un tel
point, qu'elle se serait mariee uniquement pour aller reclamer les
quarante-deux mille cinq cents francs du vieux Gradelle.

La mere Mehudin, exasperee par le conge donne a monsieur Lebigre,
criait partout que sa fille etait folle, que " le grand maigre " avait
du lui faire manger quelque sale drogue. Quand elle connut l'histoire
de Cayenne, elle fut terrible, le traita de galerien, d'assassin, dit
que ce n'etait pas etonnant, s'il restait si plat de coquinerie. Dans
le quartier, c'etait elle qui racontait les versions les plus atroces
de l'histoire. Mais, au logis, elle se contentait de gronder,
affectant de fermer le tiroir a l'argenterie, des que Florent
arrivait. Un jour, a la suite d'une querelle avec sa fille ainee, elle
s'ecria:

-- Ca ne peut pas durer, c'est cette canaille d'homme, n'est-ce pas,
qui te detourne de moi? Ne me pousse pas a bout, car j'irais le
denoncer a la prefecture, aussi vrai qu'il fait jour!

-- Vous iriez le denoncer, repeta la Normande toute tremblante, les
poings serres. Ne faites pas ce malheur... Ah! si vous n'etiez pas ma
mere...

Claire, temoin de la querelle, se mit a rire, d'un, rire nerveux qui
lui dechirait la gorge. Depuis quelque temps, elle etait plus sombre,
plus fantasque, les yeux rougis, la figure toute blanche,

-- Eh bien, quoi? demanda-t-elle, tu la battrais ... Est-ce que tu me
battrais aussi, moi, qui suis ta soeur? Tu sais, ca finira par la. Je
debarrasserai la maison, j'irai a la prefecture pour eviter la course
a maman.

Et comme la Normande etouffait, balbutiant des menaces, elle ajouta:

-- Tu n'auras pas la peine de me battre, moi... Je me jetterai a
l'eau, en repassant sur le pont.

De grosses larmes roulaient de ses yeux. Elle s'enfuit dans sa
chambre, fermant les portes avec violence. La mere Mehudin ne reparla
plus de denoncer Florent. Seulement, Muche rapporta a sa mere qu'il la
rencontrait causant avec monsieur Lebigre, dans tous les coins du
quartier.

La rivalite de la belle Normande et de la belle Lisa prit alors un
caractere plus muet et plus inquietant. L'apres-midi, quand la tente
de la charcuterie, de coutil gris a bandes roses, se trouvait baissee,
la poissonniere criait que la grosse avait peur, qu'elle se cachait.
Il y avait aussi le store de la vitrine, qui l'exasperait, lorsqu'il
etait tire; il representait, au milieu d'une clairiere, un dejeuner de
chasse, avec des messieurs en habit noir et des dames decolletees, qui
mangeaient, sur l'herbe jaune, un pate rouge aussi grand qu'eux.
Certes, la belle Lisa n'avait pas peur. Des que le soleil s'en allait,
elle remontait le store; elle regardait tranquillement, de son
comptoir, en tricotant, le carreau des Halles plante de platanes,
plein d'un grouillement de vauriens qui fouillaient la terre, sous les
grilles des arbres; le long des bancs, des porteurs fumaient leur
pipe; aux deux bouts du trottoir, deux colonnes d'affichage etaient
comme vetues d'un habit d'arlequin par les carres verts, jaunes,
rouges, bleus, des affiches de theatre. Elle surveillait parfaitement
la belle Normande, tout en ayant l'air de s'interesser aux voitures
qui passaient. Parfois, elle feignait de se pencher, de suivre,
jusqu'a la station de la pointe Sainte-Eustache, l'omnibus allant de
la Bastille a la place Wagram; c'etait pour mieux voir la
poissonniere, qui se vengeait du store en mettant a son tour de larges
feuilles de papier gris sur sa tete et sur sa marchandise, sous le
pretexte de se proteger contre le soleil couchant. Mais l'avantage
restait maintenant a la belle Lisa. Elle se montrait tres-calme a
l'approche du coup decisif, tandis que l'autre, malgre ses efforts
pour avoir ce grand air distingue, se laissait toujours aller a
quelque insolence trop grosse qu'elle regrettait ensuite. L'ambition
de la Normande etait de paraitre " comme il faut. " Rien ne la
touchait davantage que d'entendre vanter les bonnes manieres de sa
rivale. La mere Mehudin avait remarque ce point faible. Aussi
n'attaquait-elle plus sa fille que par la.

-- J'ai vu madame Quenu sur sa porte, disait-elle parfois, le soir.
C'est etonnant comme cette femme-la se conserve. Et propre avec ca, et
l'air d'une vraie dame!... C'est le comptoir, vois-tu. Le comptoir, ca
vous maintient une femme, ca la rend distinguee.

Il y avait la une allusion detournee aux propositions de monsieur
Lebigre. La belle Normande ne repondait pas, restait un instant
soucieuse. Elle se voyait a l'autre coin de la rue Pirouette, dans le
comptoir du marchand de vin, faisant pendant a la belle Lisa. Ce fut
un premier ebranlement dans ses tendresses pour Florent.

Florent, a la verite, devenait terriblement difficile a defendre. Le
quartier entier se ruait sur lui. Il semblait que chacun eut un
interet immediat a l'exterminer. Aux Halles, maintenant, les uns
juraient qu'il s'etait vendu a la police; les autres affirmaient qu'on
l'avait vu dans la cave aux beurres, cherchant a trouer les toiles
metalliques des resserres, pour jeter des allumettes enflammees.
C'etait un grossissement de calomnies, un torrent d'injures, dont la
source avait grandi, sans qu'on sut au juste d'ou elle sortait. Le
pavillon de la maree fut le dernier a se mettre en insurrection. Les
poissonnieres aimaient Florent pour sa douceur. Elles le defendirent
quelque temps; puis, travaillees par des marchandes qui venaient du
pavillon aux beurres et du pavillon aux fruits, elles cederent. Alors,
recommenca, contre ce maigre, la lutte des ventres enormes, des gorges
prodigieuses. Il fut perdu de nouveau dans les jupes, dans les
corsages pleins a crever, qui roulaient furieusement autour de ses
epaules pointues. Lui, ne voyait rien, marchait droit a son idee fixe.

Maintenant, a toute heure, dans tous les coins, le chapeau noir de
mademoiselle Saget apparaissait, au milieu de ce dechainement. Sa
petite face pale semblait se multiplier. Elle avait jure une rancune
terrible a la societe qui se reunissait dans le cabinet vitre de
monsieur Lebigre. Elle accusait ces messieurs d'avoir repandu
l'histoire des rogatons. La verite etait que Gavard, un soir, raconta
que " cette vieille bique, " qui venait les espionner, se nourrissait
des saletes dont la clique bonapartiste ne voulait plus. Clemence eut
une nausee. Robine avala vite un doigt de biere, comme pour se laver
le gosier. Cependant le marchand de volailles repetait son mot:

-- Les Tuileries ont rote dessus.

Il disait cela avec une grimace abominable. Ces tranches de viande
ramassees sur l'assiette de l'empereur, etaient pour lui des ordures
sans nom, une dejection politique, un reste gate de toutes les
cochonneries du regne. Alors, chez monsieur Lebigre, on ne prit plus
mademoiselle Saget qu'avec des pincettes; elle devint un fumier
vivant, une bete immonde nourrie de pourritures dont les chiens
eux-memes n'auraient pas voulu. Clemence et Gavard colporterent
l'histoire dans les Halles, si bien que la vieille demoiselle en
souffrit beaucoup dans ses bons rapports avec les marchandes. Quand
elle chipotait, bavardant sans rien acheter, on la renvoyait aux
rogatons. Cela coupa la source de ses renseignements. Certains jours,
elle ne savait meme pas ce qui se passait. Elle en pleurait de rage.
Ce fut a cette occasion qu'elle dit crument a la Sarriette et a madame
Lecoeur:

-- Vous n'avez plus besoin de me pousser, allez, mes petites... Je lui
ferai son affaire, a votre Gavard.

Les deux autres resterent un peu interdites; mais elles ne
protesterent pas. Le lendemain, d'ailleurs, mademoiselle Saget, plus
calme, s'attendrit de nouveau sur ce pauvre monsieur Gavard, qui etait
si mal conseille, et qui decidement courait a sa perte.

Gavard, en effet, se compromettait beaucoup. Depuis que la
conspiration murissait, il trainait partout dans sa poche le revolver
qui effrayait tant sa concierge, madame Leonce. C'etait un grand
diable de revolver, qu'il avait achete chez le meilleur armurier de
Paris, avec des allures tres-mysterieuses. Le lendemain, il le
montrait a toutes les femmes du pavillon aux volailles, comme un
collegien qui cache un roman defendu dans son pupitre. Lui, laissait
passer le canon au bord de sa poche; il le faisait voir, d'un
clignement d'yeux; puis, il avait des reticences, des demi-aveux,
toute la comedie d'un homme qui feint delicieusement d'avoir peur. Ce
pistolet lui donnait une importance enorme; il le rangeait
definitivement parmi les gens dangereux. Parfois, au fond de sa
boutique, il consentait a le sortir tout a fait de sa poche, pour le
montrer a deux ou trois femmes. Il voulait que les femmes se missent
devant lui, afin, disait-il, de le cacher avec leurs jupes. Alors, il
l'armait, le manoeuvrait, ajustait une oie ou une dinde pendues a
l'etalage. L'effroi des femmes le ravissait; il finissait par les
rassurer, en leur disant qu'il n'etait pas charge. Mais il avait aussi
des cartouches sur lui, dans une boite qu'il ouvrait avec des
precautions infinies. Quand on avait pese les cartouches, il se
decidait enfin a rentrer son arsenal. Et, les bras croises, jubilant,
perorant pendant des heures:

-- Un homme est un homme avec ca, disait-il d'un air de vantardise.
Maintenant, je me moque des argousins... Dimanche, je suis alle
l'essayer avec un ami, dans la plaine Saint-Denis. Vous comprenez, on
ne dit pas a tout le monde qu'on a de ces joujoux-la... Ah! mes
pauvres petites, nous tirions dans un arbre et, chaque fois, paf!
l'arbre etait touche... Vous verrez, vous verrez; dans quelque temps,
vous entendrez parler d'Anatole.

C'etait son revolver qu'il avait appele Anatole. 11 fit si bien que le
pavillon, au bout de huit jours, connut le pistolet et les cartouches.
Sa camaraderie avec Florent, d'ailleurs, paraissait louche. Il etait
trop riche, trop gras, pour qu'on le confondit dans la meme haine.
Mais il perdit l'estime des gens habiles, il reussit meme a effrayer
les peureux. Des lors, il fut enchante.

-- C'est imprudent de porter des armes sur soi, disait mademoiselle
Saget. Ca lui jouera un mauvais tour.

Chez monsieur Lebigre, Gavard triomphait. Depuis qu'il ne mangeait
plus chez les Quenu, Florent vivait-la, dans le cabinet vitre. Il y
dejeunait, y dinait, venait a chaque heure s'y enfermer. Il en avait
fait une sorte de chambre a lui, un bureau ou il laissait trainer de
vieilles redingotes, des livres, des papiers. Monsieur Lebigre
tolerait cette prise de possession; il avait meme enleve l'une des
deux tables, pour meubler l'etroite piece d'une banquette rembourree,
sur laquelle, a l'occasion, Florent aurait pu dormir. Quand celui-ci
eprouvait quelques scrupules, le patron le priait de ne point se gener
et mettait la maison entiere a sa disposition. Logre egalement lui
temoignait une grande amitie. Il s'etait fait son lieutenant. A toute
heure, il l'entretenait de " l'affaire, " pour lui rendre compte de
ses demarches et lui donner les noms des nouveaux affilies. Dans la
besogne, il avait pris le role d'organisateur; c'etait lui qui devait
aboucher les gens, creer les sections, preparer chaque maille du vaste
filet ou Paris tomberait a un signal donne. Florent restait le chef,
l'ame du complot. D'ailleurs, le bossu paraissait suer sang et eau,
sans arriver a des resultats appreciables; bien qu'il eut jure
connaitre dans chaque quartier deux ou trois groupes d'hommes solides,
pareils au groupe qui se reunissait chez monsieur Lebigre, il n'avait
jusque-la fourni aucuns renseignements precis, jetant des noms en
l'air, racontant des courses sans fin, au milieu de l'enthousiasme du
peuple. Ce qu'il rapportait de plus clair, c'etait des poignees de
main; un tel, qu'il tutoyait, lui avait serre la main en lui disant
" qu'il en serait; " au Gros-Caillou, un grand diable, qui ferait un
chef de section superbe, lui avait demanche le bras; rue Popincourt,
tout un groupe d'ouvriers l'avait embrasse. A l'entendre, du jour au
lendemain, on reunirait cent mille hommes. Quand il arrivait, l'air
extenue, se laissant tomber sur la banquette du cabinet, variant ses
histoires, Florent prenait des notes, s'en remettait a lui pour la
realisation de ses promesses. Bientot dans la poche de ce dernier, le
complot vecut; les notes devinrent des realites, des donnees
indiscutables, sur lesquelles le plan s'echafauda tout entier; il n'y
avait plus qu'une bonne occasion a attendre. Logre disait, avec ses
gestes passionnes, que tout irait sur des roulettes.

A cette epoque, Florent fut parfaitement heureux. Il ne marchait plus
a terre, comme souleve par cette idee intense de se faire le justicier
des maux qu'il avait vu souffrir. Il etait d'une credulite d'enfant et
d'une confiance de heros. Logre lui aurait conte que le genie de la
colonne de Juillet allait descendre pour se mettre a leur tete, sans
le surprendre. Chez monsieur Lebigre, le soir, il avait des effusions,
il parlait de la prochaine bataille comme d'une fete a laquelle tous
les braves gens seraient convies. Mais si Gavard ravi jouait alors
avec son revolver, Charvet devenait plus aigre, ricanait en haussant
les epaules. L'attitude de chef de complot prise par son rival, le
mettait hors de lui, le degoutait de la politique. Un soir que, venu
de bonne heure, il se trouvait seul avec Logre et monsieur Lebigre, il
se soulagea.

-- Un garcon, dit-il, qui n'a pas deux idees en politique, qui aurait
mieux fait d'entrer comme professeur d'ecriture dans un pensionnat de
demoiselles... Ce serait un malheur, s'il reussissait, car il nous
mettrait ses sacres ouvriers sur les bras, avec ses revasseries
sociales. Voyez-vous, c'est ca qui perd le parti. Il n'en faut plus,
des pleurnicheurs, des poetes humanitaires, des gens qui s'embrassent
a la moindre egratignure... Mais il ne reussira pas. Il se fera
coffrer, voila tout.

Logre et le marchand de vin ne broncherent pas. Ils laissaient aller
Charvet.

-- Et il y a longtemps, continua-t-il, qu'il le serait, coffre, s'il
etait aussi dangereux qu'il veut le faire croire. Vous savez, avec ses
airs retour de Cayenne... Ca fait pitie. Je vous dis que la police,
des le premier jour, a su qu'il etait a Paris. Si elle l'a laisse
tranquille, c'est qu'elle se moque de lui.

Logre eut un leger tressaillement.

-- Moi, on me file depuis quinze ans, reprit l'hebertiste avec une
pointe d'orgueil. Je ne vais pourtant pas crier cela sur les toits...
Seulement, je n'en serai pas de sa bagarre. Je ne veux point me
laisser pincer comme un imbecile... Peut-etre a-t-il une demi-douzaine
de mouchards a ses trousses, qui vous le prendront au collet, le jour
ou la prefecture aura besoin de lui...

-- Oh! non, quelle idee! dit monsieur Lebigre qui ne parlait jamais.

Il etait un peu pale, il regardait Logre dont la bosse roulait
doucement contre la cloison vitree.

-- Ce sont des suppositions, murmura le bossu.

-- Des suppositions, si vous voulez, repondit le professeur libre. Je
sais comment ca se pratique... En tous cas, ce n'est pas encore cette
fois que les argousins me prendront. Vous ferez ce que vous voudrez,
vous autres; mais si vous m'ecoutiez, vous surtout, monsieur Lebigre,
vous ne compromettriez pas votre etablissement, qu'on vous fera
fermer.

Logre ne put retenir un sourire. Charvet leur parla plusieurs fois
dans ce sens; il devait nourrir le projet de detacher les deux hommes
de Florent en les effrayant. Il les trouva toujours d'un calme et
d'une confiance qui le surprirent fort. Cependant, il venait encore
assez regulierement le soir, avec Clemence. La grande brune n'etait
plus tablettiere a la poissonnerie. Monsieur Manoury l'avait
congediee.

-- Ces facteurs, tous des gueux, grognait Logre.

Clemence, renversee contre la cloison, roulant une cigarette entre ses
longs doigts minces, repondait de sa voix nette:

-- Eh! c'est de bonne guerre... Nous n'avions point les memes opinions
politiques, n'est-ce pas? Ce Manoury, qui gagne de l'argent gros comme
lui, lecherait les bottes de l'empereur. Moi, si j'avais un bureau, je
ne le garderais pas vingt-quatre heures pour employe.

La verite etait qu'elle avait la plaisanterie tres-lourde, et qu'elle
s'etait amusee, un jour, a mettre, sur les tablettes de vente, en face
des limandes, des raies, des maquereaux adjuges, les noms des dames et
des messieurs les plus connus de la cour. Ces surnoms de poissons
donnes a de hauts dignitaires, ces adjudications de comtesses et de
baronnes, vendues a trente sous piece, avaient profondement effraye
monsieur Manoury. Gavard en riait encore.

-- N'importe, disait-il en tapant sur les bras de Clemence, vous etes
un homme, vous!

Clemence avait trouve une nouvelle facon de faire le grog. Elle
emplissait d'abord le verre d'eau chaude; puis, apres avoir sucre,
elle versait, sur la tranche de citron qui nageait, le rhum goutte a
goutte, de facon a ne pas le melanger avec l'eau; et elle l'allumait,
le regardait bruler, tres-serieuse, fumant lentement, le visage verdi
par la haute flamme de l'alcool. Mais c'etait la une consommation
chere qu'elle ne put continuer a prendre, quand elle eut perdu sa
place. Charvet lui faisait remarquer avec un rire pince qu'elle
n'etait plus riche, maintenant. Elle vivait d'une lecon de francais
qu'elle donnait, en haut de la rue Miromesnil, de tres-bonne heure, a
une jeune personne qui perfectionnait son instruction, en cachette
meme de sa femme de chambre. Alors, elle ne demanda plus qu'une chope,
le soir. Elle la buvait, d'ailleurs, en toute philosophie.

Les soirees du cabinet vitre n'etaient plus si bruyantes. Charvet se
taisait brusquement, bleme d'une rage froide, lorsqu'on le delaissait
pour ecouter son rival. La pensee qu'il avait regne la, qu'avant
l'arrivee de l'autre, il gouvernait le groupe en despote, lui mettait
au coeur le cancer d'un roi depossede. S'il venait encore, c'etait
qu'il avait la nostalgie de ce coin etroit, ou il se rappelait de si
douces heures de tyrannie sur Gavard et sur Robine; la bosse de Logre
lui-meme, alors, lui appartenait, ainsi que les gros bras d'Alexandre
et la figure sombre de Lacaille; d'un mot, il les pliait, leur entrait
son opinion dans la gorge, leur cassait son sceptre sur les epaules.
Mais, aujourd'hui, il souffrait trop, il finissait par ne plus parler,
gonflant le dos, sifflant d'un air de dedain, ne daignant pas
combattre les sottises debitees devant lui. Ce qui le desesperait
surtout, c'etait d'avoir ete evince peu a peu, sans qu'il s'en
apercut. Il ne s'expliquait pas la superiorite de Florent. Il disait
souvent, apres l'avoir entendu parler de sa voix douce, un peu triste,
pendant des heures:

-- Mais c'est un cure, ce garcon-la. Il ne lui manque qu'une calotte.

Les autres semblaient boire ses paroles. Charvet qui rencontrait des
vetements de Florent a toutes les pateres, feignait de ne plus savoir
ou accrocher son chapeau, de peur de le salir. Il repoussait les
papiers qui trainaient, disait qu'on n'etait plus chez soi, depuis que
"ce monsieur" faisait tout dans le cabinet. Il se plaignit meme au
marchand de vin, en lui demandant si le cabinet appartenait a un seul
consommateur ou a la societe. Cette invasion de ses Etats fut le coup
de grace. Les hommes etaient des brutes. Il prenait l'humanite en
grand mepris, lorsqu'il voyait Logre et monsieur Lebigre couver
Florent des yeux. Gavard l'exasperait avec son revolver. Robine, qui
restait silencieux derriere sa chope, lui parut decidement l'homme le
plus fort de la bande; celui-la devait juger les gens a leur valeur,
il ne se payait pas de mots. Quant a Lacaille et a Alexandre, ils le
confirmaient dans son idee que le peuple est trop bete, qu'il a besoin
d'une dictature revolutionnaire de dix ans pour apprendre a se
conduire.

Cependant, Logre affirmait que les sections seraient bientot
completement organisees. Florent commencait a distribuer les roles.
Alors, un soir, apres une derniere discussion ou il eut le dessous,
Charvet se leva, prit son chapeau, en disant:

-- Bien le bonsoir, et faites-vous casser la tete, si cela vous
amuse... Moi, je n'en suis pas, vous entendez. Je n'ai jamais
travaille pour l'ambition de personne.

Clemence qui mettait son chale, ajouta froidement:

-- Le plan est inepte.

Et comme Robine les regardait sortir d'un oeil tres-doux, Charvet lui
demanda s'il ne s'en allait pas avec eux. Robine, ayant encore trois
doigts de biere dans sa chope, se contenta d'allonger une poignee de
main. Le couple ne revint plus. Lacaille apprit un jour a la societe
que Charvet et Clemence frequentaient maintenant une brasserie de la
rue Serpente; il les avait vus, par un carreau, gesticulant beaucoup,
au milieu d'un groupe attentif de tres-jeunes gens.

Jamais Florent ne put enregimenter Claude. Il reva un instant de lui
donner ses idees en politique, d'en faire un disciple qui l'eut aide
dans sa tache revolutionnaire. Pour l'initier, il l'amena un soir chez
monsieur Lebigre. Mais Claude passa la soiree a faire un croquis de
Robine, avec le chapeau et le paletot marron, la barbe appuyee sur la
pomme de la canne. Puis, en sortant avec Florent:

-- Non, voyez-vous, dit-il, ca ne m'interesse pas, tout ce que vous
racontez la-dedans. Ca peut etre tres-fort, mais ca m'echappe... Ah!
par exemple, vous avez un monsieur superbe, ce sacre Robine. Il est
profond comme un puits, cet homme... J'y retournerai, seulement pas
pour la politique. J'irai prendre un croquis de Logre et un croquis de
Gavard, afin de les mettre avec Robine dans un tableau splendide,
auquel je songeais, pendant que vous discutiez la question... comment
dites vous ca? la question des deux Chambres, n'est-ce pas?... Hein!
vous imaginez-vous Gavard, Logre et Robine causant politique,
embusques derriere leurs chopes? Ce serait le succes du Salon, mon
cher, un succes a tout casser, un vrai tableau moderne celui-la.

Florent fut chagrin de son scepticisme politique. Il le fit monter
chez lui, le retint jusqu'a deux heures du matin sur l'etroite
terrasse, en face du grand bleuissement des Halles. Il le catechisait,
lui disait qu'il n'etait pas un homme, s'il se montrait si insouciant
du bonheur de son pays. Le peintre secouait la tete, en repondant:

-- Vous avez peut-etre raison. Je suis un egoiste. Je ne peux pas meme
dire que je fais de la peinture pour mon pays, parce que d'abord mes
ebauches epouvantent tout le monde, et qu'ensuite, lorsque je peins,
je songe uniquement a mon plaisir personnel. C'est comme si je me
chatouillais moi-meme, quand je peins: ca me fait rire par tout le
corps... Que voulez-vous, on est bati de cette facon, on ne peut
pourtant pas aller se jeter a l'eau... Puis, la France n'a pas besoin
de moi, ainsi que dit ma tante Lisa... Et me permettez-vous d'etre
franc? Eh bien! si je vous aime, vous, c'est que vous m'avez l'air de
faire de la politique absolument comme je fais de la peinture. Vous
vous chatouillez, mon cher.

Et comme l'autre protestait:

-- Laissez donc! vous etes un artiste dans votre genre, vous revez
politique; je parie que vous passez des soirees ici, a regarder les
etoiles, en les prenant pour les bulletins de vote de l'infini...
Enfin, vous vous chatouillez avec vos idees de justice et de verite.
Cela est si vrai que vos idees, de meme que mes ebauches, font une
peur atroce aux bourgeois... Puis la, entre nous, si vous etiez
Robine, croyez-vous que je m'amuserais a etre votre ami... Ah! grand
poete que vous etes!

Ensuite, il plaisanta, disant que la politique ne le genait pas, qu'il
avait fini par s'y accoutumer, dans les brasseries et dans les
ateliers. A ce propos, il parla d'un cafe de la rue Vauvilliers, le
cafe qui se trouvait au rez-de-chaussee de la maison habitee par la
Sarriette. Cette salle fumeuse, aux banquettes de velours eraille, aux
tables de marbre jaunies par les bavures des glorias, etait le lieu de
reunion habituel de la belle jeunesse des Halles. La, monsieur Jules
regnait sur une bande de porteurs, de garcons de boutique, de
messieurs a blouses blanches, a casquettes de velours. Lui, portait, a
la naissance des favoris, deux meches de poils collees contre les
joues en accroche-coeur. Chaque samedi, il se faisait arrondir les
cheveux au rasoir, pour avoir le cou blanc, chez un coiffeur de la rue
des Deux-Ecus, ou il etait abonne au mois. Aussi, donnait-il le ton a
ces messieurs, lorsqu'il jouait au billard, avec des graces etudiees,
developpant ses hanches, arrondissant les bras et les jambes, se
couchant a demi sur le tapis, dans une pose cambree qui donnait a ses
reins toute leur valeur. La partie finie, on causait. La bande etait
tres-reactionnaire, tres-mondaine. Monsieur Jules lisait les journaux
aimables. Il connaissait le personnel des petits theatres, tutoyait
les celebrites du jour, savait la chute ou le succes de la piece jouee
la veille. Mais il avait un faible pour la politique. Son ideal etait
Morny, comme il le nommait tout court. Il lisait les seances du Corps
legislatif, en riant d'aise aux moindres mots de Morny. C'etait Morny
qui se moquait de ces gueux de republicains! Et il partait de la pour
dire que la crapule seule detestait l'empereur, parce que l'empereur
voulait le plaisir de tous les gens comme il faut.

-- Je suis alle quelquefois dans leur cafe, dit Claude a Florent. Ils
sont bien droles aussi, ceux-la, avec leurs pipes, lorsqu'ils parlent
des bals de la cour, comme s'ils y etaient invites... Le petit qui est
avec la Sarriette, vous savez, s'est joliment moque de Gavard, l'autre
soir. Il l'appelle mon oncle... Quand la Sarriette est descendue pour
le venir chercher, il a fallu qu'elle payat; et elle en a eu pour six
francs, parce qu'il avait perdu les consommations au billard... Une
jolie fille, hein! cette Sarriette,

-- Vous menez une belle vie, murmura Florent en souriant. Cadine, la
Sarriette, et les autres, n'est-ce pas?

Le peintre haussa les epaules.

-- Ah bien! vous vous trompez, repondit-il. Il ne me faut pas de
femmes a moi, ca me derangerait trop. Je ne sais seulement pas a quoi
ca sert, une femme; j'ai toujours eu peur d'essayer.. Bonsoir, dormez
bien. Si vous etes ministre, un jour, je vous donnerai des idees pour
les embellissements de Paris.

Florent dut renoncer a en faire un disciple docile. Cela le chagrina;
car, malgre son bel aveuglement de fanatique, il finissait par sentir
autour de lui l'hostilite qui grandissait a chaque heure. Meme chez
les Mehudin, il trouvait un accueil plus froid; la vieille avait des
rires en dessous, Muche n'obeissait plus, la belle Normande le
regardait avec de brusques impatiences, quand elle approchait sa
chaise pres de la sienne, sans pouvoir le tirer de sa froideur. Elle
lui dit une fois qu'il avait l'air d'etre degoute d'elle, et il ne
trouva qu'un sourire embarrasse, tandis qu'elle allait s'asseoir
rudement, de l'autre cote de la table. Il avait egalement perdu
l'amitie d'Auguste. Le garcon charcutier n'entrait plus dans sa
chambre, quand il montait se coucher. Il etait tres-effraye par les
bruits qui couraient sur cet homme, avec lequel il osait auparavant
s'enfermer jusqu'a minuit. Augustine lui disait jurer de ne plus
commettre une pareille imprudence. Mais Lisa acheva de les facher, en
les priant de retarder leur mariage, tant que le cousin n'aurait pas
rendu la chambre du haut; elle ne voulait pas donner a sa nouvelle
fille de boutique le cabinet du premier etage. Des lors, Auguste
souhaita qu'on " emballat le galerien. " Il avait trouve la
charcuterie revee, pas a Plaisance, un peu plus loin, a Montrouge; les
lards devenaient avantageux, Augustine disait qu'elle etait prete, en
riant de son rire de grosse fille puerile. Aussi chaque nuit, au
moindre bruit qui le reveillait, eprouvait-il une fausse joie, en
croyant que la police empoignait Florent.

Chez les Quenu-Gradelle, on ne parlait point de ces choses. Une
entente tacite du personnel de la charcuterie avait fait le silence
autour de Quenu. Celui-ci, un peu triste de la brouille de son frere
et de sa femme, se consolait eu ficelant ses saucissons et en salant
ses bandes de lard. Il venait parfois sur le seuil de la boutique
etaler sa couenne rouge, qui riait dans la blancheur du tablier tendu
par son ventre, sans se douter du redoublement de commerages que son
apparition faisait naitre au fond des Halles. On le plaignait, on le
trouvait moins gras, bien qu'il fut enorme; d'autres, au contraire,
l'accusaient de ne pas assez maigrir de la honte d'avoir un frere
comme le sien. Lui, pareil aux maris trompes, qui sont les derniers a
connaitre leur accident, avait une belle ignorance, une gaiete
attendrie, quand il arretait quelque voisine sur le trottoir, pour lui
demander des nouvelles de son fromage d'Italie ou de sa tete de porc a
la gelee. La voisine prenait une figure apitoyee, semblait lui
presenter ses condoleances, comme si tous les cochons de la
charcuterie avaient eu la jaunisse.

-- Qu'ont-elles donc toutes, a me regarder d'un air d'enterrement?
demanda-t-il un jour a Lisa. Est-ce que tu me trouves mauvaise mine,
toi?

Elle le rassura, lui dit qu'il etait frais comme une rose; car il
avait une peur atroce des maladies, geignant, mettant tout en l'air
chez lui, lorsqu'il souffrait de la moindre indisposition. Mais la
verite etait que la grande charcuterie des Quenu-Gradelle devenait
sombre: les glaces palissaient, les marbres avaient des blancheurs
glacees, les viandes cuites du comptoir dormaient dans des graisses
jaunies, dans des lacs de gelee trouble. Claude entra meme un jour
pour dire a sa tante que son etalage avait l'air "tout embete."
C'etait vrai. Sur le lit de fines rognures bleues, les langues
fourrees de Strasbourg prenaient des melancolies blanchatres de
langues malades, tandis que les bonnes figures jaunes des jambonneaux,
toutes malingres, etaient surmontees de pompons verts desoles.
D'ailleurs, dans la boutique, les pratiques ne demandaient plus un
bout de boudin, dix sous de lard, une demi-livre de saindoux, sans
baisser leur voix navree, comme dans la chambre d'un moribond. Il y
avait toujours deux ou trois jupes pleurardes plantees devant l'etuve
refroidie. La belle Lisa menait le deuil de la charcuterie avec une
dignite muette. Elle laissait retomber ses tabliers blancs d'une facon
plus correcte sur sa robe noire. Ses mains propres, serrees aux
poignets par les grandes manches, sa figure, qu'une tristesse de
convenance embellissait encore, disaient nettement a tout le quartier,
a toutes les curieuses defilant du matin au soir, qu'ils subissaient
un malheur immerite, mais qu'elle en connaissait les causes et qu'elle
saurait en triompher. Et parfois elle se baissait, elle promettait du
regard des jours meilleurs aux deux poissons rouges, inquiets eux
aussi, nageant dans l'aquarium de l'etalage, languissamment.

La belle Lisa ne se permettait plus qu'un regal. Elle donnait sans
peur des tapes sous le menton satine de Marjolin. Il venait de sortir
de l'hospice, le crane raccommode, aussi gras, aussi rejoui
qu'auparavant, mais bete, plus bete encore, tout a fait idiot. La
fente avait du aller jusqu'a la cervelle. C'etait une brute. Il avait
une puerilite d'enfant de cinq ans dans un corps de colosse. Il riait,
zezayait, ne pouvait plus prononcer les mots, obeissait avec une
douceur de mouton. Cadine le reprit tout entier, etonnee d'abord, puis
tres-heureuse de cet animal superbe dont elle faisait ce qu'elle
voulait; elle le couchait dans les paniers de plumes, l'emmenait
galopiner, s'en servait a sa guise, le traitait en chien, en poupee,
en amoureux. Il etait a elle, comme une friandise, un coin engraisse
des Halles, une chair blonde dont elle usait avec des raffinements de
rouee. Mais, bien que la petite obtint tout de lui et le trainat a ses
talons en geant soumis, elle ne pouvait l'empecher de retourner chez
madame Quenu. Elle l'avait battu de ses poings nerveux, sans qu'il
parut meme le sentir. Des qu'elle avait mis a son cou son eventaire,
promenant ses violettes rue du Pont-Neuf ou rue de Turbigo, il allait
roder devant la charcuterie.

-- Entre donc! lui criait Lisa.

Elle lui donnait des cornichons, le plus souvent. Il les adorait, les
mangeait avec son rire d'innocent, devant le comptoir. La vue de la
belle charcutiere le ravissait, le faisait taper de joie dans ses
mains. Puis, il sautait, poussait de petits cris, comme un gamin mis
en face d'une bonne chose. Elle, les premiers jours, avait eu peur
qu'il ne se souvint.

-- Est-ce que la tete te fait toujours mal? lui demanda-t-elle.

Il repondit non, par un balancement de tout le corps, eclatant d'une
gaiete plus vive. Elle reprit doucement:

-- Alors, tu etais tombe?

-- Oui, tombe, tombe, tombe, se mit-il a chanter sur un ton de
satisfaction parfaite, en se donnant des claques sur le crane.

Puis, serieusement, en extase, il repetait, en la regardant, les mots
" belle, belle, belle, " sur un air plus ralenti. Cela touchait
beaucoup Lisa. Elle avait exige de Gavard qu'il le gardat. C'etait
lorsqu'il lui avait chante son air de tendresse humble, qu'elle le
caressait sous le menton, en lui disant qu'il etait un brave enfant.
Sa main s'oubliait la, tiede d'une joie discrete; cette caresse etait
redevenue un plaisir permis, une marque d'amitie que le colosse
recevait en tout enfantillage. Il gonflait un peu le cou, fermait les
yeux de jouissance, comme une bete que l'on flatte. La belle
charcutiere, pour s'excuser a ses propres yeux du plaisir honnete
qu'elle prenait avec lui, se disait qu'elle compensait ainsi le coup
de poing dont elle l'avait assomme, dans la cave aux volailles.

Cependant, la charcuterie restait chagrine. Florent s'y hasardait
quelquefois encore, serrant la main de son frere, dans le silence
glacial de Lisa. Il y venait meme diner de loin en loin, le dimanche.
Quenu faisait alors de grands efforts de gaiete, sans pouvoir
echauffer le repas. Il mangeait mal, finissait par se facher. Un soir,
en sortant d'une de ces froides reunions de famille, il dit a sa
femme, presque en pleurant:

-- Mais qu'est-ce que j'ai donc! Bien vrai, je ne suis pas malade, tu
ne me trouves pas change?... C'est comme si j'avais un poids quelque
part. Et triste avec ca, sans savoir pourquoi, ma parole d'honneur...
Tu ne sais pas, toi?

-- Une mauvaise disposition, sans doute, repondit Lisa.

-- Non, non, ca dure depuis trop longtemps, ca m'etouffe... Pourtant,
nos affaires ne vont pas mal, je n'ai pas de gros chagrin, je vais mon
train-train habituel... Et toi aussi, ma bonne, tu n'es pas bien, tu
sembles prise de tristesse... Si ca continue, je ferai venir le
medecin.

La belle charcutiere le regardait gravement.

-- Il n'y a pas besoin de medecin, dit-elle. Ca passera... Vois-tu,
c'est un mauvais air qui souffle en ce moment. Tout le monde est
malade dans le quartier...

Puis, comme cedant a une tendresse maternelle:

-- Ne t'inquiete pas, mon gros... Je ne veux pas que tu tombes malade.
Ce serait le comble.

Elle le renvoyait d'ordinaire a la cuisine, sachant que le bruit des
hachoirs, la chanson des graisses, le tapage des marmites,
l'egayaient. D'ailleurs, elle evitait ainsi les indiscretions de
mademoiselle Saget, qui, maintenant, passait les matinees entieres a
la charcuterie. La vieille avait pris a tache d'epouvanter Lisa, de la
pousser a quelque resolution extreme. D'abord, elle obtint ses
confidences.

-- Ah! qu'il y a de mechantes gens! dit-elle, des gens qui feraient
bien mieux de s'occuper de leurs propres affaires... Si vous saviez,
ma chere madame Quenu... Non, jamais je n'oserai vous repeter cela.

Comme la charcutiere lui affirmait que ca ne pouvait pas la toucher,
qu'elle etait au-dessus des mauvaises langues, elle lui murmura a
l'oreille, par-dessus les viandes du comptoir:

-- Eh bien! on dit que monsieur Florent n'est pas votre cousin...

Et, petit a petit, elle montra qu'elle savait tout. Ce n'etait qu'une
facon de tenir Lisa a sa merci. Lorsque celle-ci confessa la verite,
par tactique egalement, pour avoir sous la main une personne qui la
tint au courant des bavardages du quartier, la vieille demoiselle jura
qu'elle serait muette comme un poisson, qu'elle nierait la chose le
cou sur le billot. Alors, elle jouit profondement de ce drame. Elle
grossissait chaque jour les nouvelles inquietantes.

-- Vous devriez prendre vos precautions, murmurait-elle. J'ai encore
entendu a la triperie deux femmes qui causaient de ce que vous savez.
Je ne puis pas dire aux gens qu'ils en ont menti, vous comprenez. Je
semblerais drole... Ca court, ca court. On ne l'arretera plus. Il
faudra que ca creve.

Quelques jours plus tard, elle donna enfin le veritable assaut. Elle
arriva tout effaree, attendit avec des gestes d'impatience qu'il n'y
eut personne dans la boutique, et la voix sifflante:

-- Vous savez ce qu'on raconte... Ces hommes qui se reunissent chez
monsieur Lebigre, eh bien! ils ont tous des fusils, et ils attendent
pour recommencer comme en 48. Si ce n'est pas malheureux de voir
monsieur Gavard, un digne homme, celui-la, riche, bien pose, se mettre
avec des gueux!... J'ai voulu vous avertir, a cause de votre
beau-frere.

-- C'est des betises, ce n'est pas serieux, dit, Lisa pour
l'aiguillonner.

----Pas serieux, merci! Le soir, quand on passe rue Pirouette, on les
entend qui poussent des cris affreux. Ils ne se genent pas, allez.
Vous vous rappelez bien qu'ils ont essaye de debaucher votre mari...
Et les cartouches que je les vois fabriquer de ma fenetre, est-ce des
betises?... Apres tout, je vous dis ca dans votre interet.

-- Bien sur, je vous remercie. Seulement, on invente tant de choses.

-- Ah! non, ce n'est pas invente, malheureusement... Tout le quartier
en parle, d'ailleurs. On dit que, si la police les decouvre, il y aura
beaucoup de personnes compromises. Ainsi, monsieur Gavard...

Mais la charcutiere haussa les epaules, comme pour dire que monsieur
Gavard etait un vieux fou, et que ce serait bien fait.

-- Je parle de monsieur Gavard comme je parlerais des autres, de votre
beau-frere, par exemple, reprit sournoisement la vieille. Il est le
chef, votre beau-frere, a ce qu'il parait... C'est tres-facheux pour
vous. Je vous plains beaucoup; car enfin, si la police descendait ici,
elle pourrait tres-bien prendre aussi monsieur Quenu. Deux freres,
c'est comme les deux doigts de la main.

La belle Lisa se recria. Mais elle etait toute blanche. Mademoiselle
Saget venait de la toucher au vif de ses inquietudes. A partir de ce
jour, elle n'apporta plus que des histoires de gens innocents jetes en
prison pour avoir heberge des scelerats. Le soir, en allant prendre
son cassis chez le marchand de vin, elle se composait un petit dossier
pour le lendemain matin. Rose n'etait pourtant guere bavarde. La
vieille comptait sur ses oreilles et sur ses yeux. Elle avait
parfaitement remarque la tendresse de monsieur Lebigre pour Florent,
son soin a le retenir chez lui, ses complaisances si peu payees par la
depense que ce garcon faisait dans la maison. Cela la surprenait
d'autant plus, qu'elle n'ignorait pas la situation des deux hommes, en
face de la belle Normande.

-- On dirait, pensait-elle, qu'il l'eleve a la becquee... A qui
peut-il vouloir le vendre?

Un soir, comme elle etait dans la boutique, elle vit Logre se jeter
sur la banquette du cabinet, on parlant de ses courses a travers les
faubourgs, en se disant mort de fatigue. Elle lui regarda vivement les
pieds. Les souliers de Logre n'avaient pas un grain de poussiere.
Alors, elle eut un sourire discret, elle emporta son cassis, les
levres pincees.

C'etait ensuite a sa fenetre qu'elle completait son dossier Cette
fenetre, tres-elevee, dominant les maisons voisines, lui procurait des
jouissances sans fin. Elle s'y installait, a chaque heure de la
journee, comme a un observatoire, d'ou elle guettait le quartier
entier. D'abord, toutes les chambres, en face, a droite, a gauche, lui
etaient familieres, jusqu'aux meubles les plus minces; elle aurait
raconte, sans passer un detail, les habitudes des locataires, s'ils
etaient bien ou mal en menage, comment ils se debarbouillaient, ce
qu'ils mangeaient a leur diner; elle connaissait meme les personnes
qui venaient les voir. Puis, elle avait une echappee sur les Halles,
de facon que pas une femme du quartier ne pouvait traverser la rue
Rambuteau, sans qu'elle l'apercut; elle disait, sans se tromper, d'ou
la femme venait, ou elle allait, ce qu'elle portait dans son panier,
et son histoire, et son mari, et ses toilettes, ses enfants, sa
fortune. Ca, c'est madame Loret, elle fait donner une belle education
a son fils; ca, c'est madame Hulin, une pauvre petite femme que son
mari neglige; ca, c'est mademoiselle Cecile, la fille au boucher, une
enfant impossible a marier parce qu'elle a des humeurs froides. Et
elle aurait continue pendant des journees, enfilant les phrases vides,
s'amusant extraordinairement a des faits coupes menus, sans aucun
interet. Mais, des huit heures, elle n'avait plus d'yeux que pour la
fenetre, aux vitres depolies, ou se dessinaient les ombres noires des
consommateurs du cabinet. Elle y constata la scission de Charvet et de
Clemence, en ne retrouvant plus sur le transparent laiteux leurs
silhouettes seches. Pas un evenement ne se passait la, sans qu'elle
finit par le deviner, a certaines revelations brusques de ces bras et
de ces tetes qui surgissaient silencieusement. Elle devint tres-forte,
interpreta les nez allonges, les doigts ecartes, les bouches fendues,
les epaules dedaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas a
pas, a ce point qu'elle aurait pu dire chaque jour ou en etaient les
choses. Un soir, le denoument brutal lui apparut. Elle apercut l'ombre
du pistolet de Gavard, un profil enorme de revolver, tout noir dans la
paleur des vitres, la gueule tendue. Le pistolet allait, venait, se
multipliait. C'etait les armes dont elle avait parle a madame Quenu.
Puis, un autre soir, elle ne comprit plus, elle s'imagina qu'on
fabriquait des cartouches, en voyant s'allonger des bandes d'etoffe
interminables. Le lendemain, elle descendit a onze heures, sous le
pretexte de demander a Rose si elle n'avait pas une bougie a lui
ceder; et, du coin de l'oeil, elle entrevit, sur la table du cabinet,
un tas de linges rouges qui lui sembla tres-effrayant. Son dossier du
lendemain eut une gravite decisive.

-- Je ne voudrais pas vous effrayer, madame Quenu, dit-elle; mais ca
devient trop terrible... J'ai peur, ma parole! Pour rien au monde, ne
repetez ce que je vais vous confier. Ils me couperaient le cou, s'ils
savaient.

Alors, quand la charcutiere lui eut jure de ne pas la compromettre,
elle lui parla des linges rouges.

-- Je ne sais pas ce que ca peut etre. Il y en avait un gros tas. On
aurait dit des chiffons trempes dans du sang... Logre, vous savez, le
bossu, s'en etait mis un sur les epaules. Il avait l'air du
bourreau... Pour sur, c'est encore quelque manigance.

Lisa ne repondait pas, semblait reflechir, les yeux baisses, jouant
avec le manche d'une fourchette, arrangeant les morceaux de petit-sale
dans leur plat. Mademoiselle Saget reprit doucement:

-- Moi, si j'etais, vous, je ne resterais pas tranquille, je voudrais
savoir... Pourquoi ne montez-vous pas regarder dans la chambre de
votre beau-frere?

Alors, Lisa eut un leger tressaillement. Elle lacha la fourchette,
examina la vieille d'un oeil inquiet, croyant qu'elle penetrait ses
intentions. Mais celle-ci continua:

-- C'est permis, apres tout... Votre beau-frere vous menerait trop
loin, si vous le laissiez faire... Hier, on causait de vous, chez
madame Taboureau. Vous avez la une amie bien devouee. Madame Taboureau
disait que vous etiez trop bonne, qu'a votre place elle aurait mis
ordre a tout ca depuis longtemps.

-- Madame Taboureau a dit cela, murmura la charcutiere, songeuse.

-- Certainement, et madame Taboureau est une femme que l'on peut
ecouter... Tachez donc de savoir ce que c'est que les linges rouges.
Vous me le direz ensuite, n'est-ce pas?

Mais Lisa ne l'ecoulait plus. Elle regardait vaguement les petits
Gervais et les escargots, a travers les guirlandes de saucisses de
l'etalage. Elle semblait perdue dans une lutte interieure, qui
creusait de deux minces rides son visage muet. Cependant, la vieille
demoiselle avait mis son nez au-dessus des plats du comptoir. Elle
murmurait, comme se parlant a elle-meme:

-- Tiens! il y a du saucisson coupe... Ca doit secher, du saucisson
coupe a l'avance... Et ce boudin qui est creve. Il a recu un coup de
fourchette, bien sur. Il faudrait l'enlever, il salit le plat.

Lisa, toute distraite encore, lui donna le boudin et les ronds de
saucisson, en disant:

-- C'est pour vous, si ca vous fait plaisir.

Le tout disparut dans le cabas. Mademoiselle Saget etait si bien
habituee aux cadeaux, qu'elle ne remerciait meme plus. Chaque matin,
elle emportait toutes les rognures de la charcuterie. Elle s'en alla,
avec l'intention de trouver son dessert chez la Sarriette et chez
madame Lecoeur, en leur parlant de Gavard.

Quand elle fut seule, la charcutiere s'assit sur la banquette du
comptoir, comme pour prendre une meilleure decision, en se mettant a
l'aise. Depuis huit jours, elle etait tres-inquiete. Un soir, Florent
avait demande cinq cents francs a Quenu, naturellement, en homme qui a
un compte ouvert. Quenu le renvoya a sa femme. Cela l'ennuya, et il
tremblait un peu en s'adressant a la belle Lisa. Mais, celle-ci, sans
prononcer une parole, sans chercher a connaitre la destination de la
somme, monta a sa chambre, lui remit les cinq cents francs. Elle lui
dit seulement qu'elle les avait inscrits sur le compte de l'heritage.
Trois jours plus tard, il prit mille francs.

-- Ce n'etait pas la peine de faire l'homme desinteresse, dit Lisa a
Quenu, le soir, en se couchant. Tu vois que j'ai bien fait de garder
ce compte... Attends, je n'ai pas pris note des mille francs
d'aujourd'hui.

Elle s'assit devant le secretaire, relut la page de calculs. Puis,
elle ajouta:

-- J'ai eu raison de laisser du blanc. Je marquerai les a-compte en
marge... Maintenant, il va tout gaspiller ainsi par petits morceaux...
Il y a longtemps que j'attends ca.

Quenu ne dit rien, se coucha de tres-mauvaise humeur. Toutes les fois
que sa femme ouvrait le secretaire, le tablier jetait un cri de
tristesse qui lui dechirait l'ame. Il se promit meme de faire des
remontrances a son frere, de l'empecher de se ruiner avec la Mehudin;
mais il n'osa pas. Florent, en deux jours, demanda encore quinze cents
francs. Logre avait dit un soir que, si l'on trouvait de l'argent, les
choses iraient bien plus vite. Le lendemain, il fut ravi de voir cette
parole jetee en l'air retomber dans ses mains en un petit rouleau
d'or, qu'il empocha, ricanant, la bosse sautant de joie. Alors, ce
furent de continuels besoins: telle section demandait a louer un
local; telle autre devait soutenir des patriotes malheureux; et il y
avait encore les achats d'armes et de munitions, les embauchements,
les frais de police. Florent aurait tout donne. Il s'etait rappele
l'heritage, les conseils de la Normande. Il puisait dans le secretaire
de Lisa, retenu seulement par la peur sourde qu'il avait de son visage
grave. Jamais, selon lui, il ne depenserait son argent pour une cause
plus sainte. Logre, enthousiasme, portait des cravates roses
etonnantes et des bottines vernies, dont la vue assombrissait
Lacaille.

-- Ca fait trois mille francs en sept jours, raconta Lisa a Quenu.
Qu'en dis-tu? C'est joli, n'est-ce pas?... S'il y va de ce train-la,
ses cinquante mille francs lui feront au plus quatre mois... Et le
vieux Gradelle, qui avait mis quarante ans a amasser son magot!

-- Tant pis pour toi! s'ecria Quenu. Tu n'avais pas besoin de lui
  parler de l'heritage.

Mais elle le regarda severement, en disant:

-- C'est son bien, il peut tout prendre... Ce n'est pas de lui donner
cet argent qui me contrarie; c'est de savoir le mauvais emploi qu'il
doit en faire... Je te le dis depuis assez longtemps: il faudra que ca
finisse.

-- Agis comme tu voudras, ce n'est pas moi qui t'en empeche, finit par
declarer le charcutier, que l'avarice torturait.

Il aimait bien son frere pourtant; mais l'idee des cinquante mille
francs manges en quatre mois lui etait insupportable. Lisa, d'apres
les bavardages de mademoiselle Saget, devinait ou allait l'argent. La
vieille s'etant permis une allusion a l'heritage, elle profita meme de
l'occasion pour faire savoir au quartier que Florent prenait sa part
et la mangeait comme bon lui semblait. Ce fut le lendemain que
l'histoire des linges rouges la decida. Elle resta quelques instants,
luttant encore, regardant autour d'elle la mine chagrine de la
charcuterie; les cochons pendaient d'un air maussade; Mouton, assis
pres d'un pot de graisse, avait le poil ebouriffe, l'oeil morne d'un
chat qui ne digere plus en paix. Alors, elle appela Augustine pour
tenir le comptoir, elle monta a la chambre de Florent.

En haut, elle eut un saisissement, en entrant dans la chambre. La
douceur enfantine du lit etait toute tachee d'un paquet d'echarpes
rouges qui pendaient jusqu'a terre. Sur la cheminee, entre les boites
dorees et les vieux pots de pommade, des brassards rouges trainaient,
avec des paquets de cocardes qui faisaient d'enormes gouttes de sang
elargies. Puis, a tous les clous, sur le gris efface du papier peint,
des pans d'etoffe pavoisaient les murs, des drapeaux carres, jaunes,
bleus, verts, noirs, dans lesquels la charcutiere reconnut les guidons
des vingt sections. La puerilite de la piece semblait tout effaree de
cette decoration revolutionnaire. La grosse betise naive que la fille
de boutique avait laissee la, cet air blanc des rideaux et des
meubles, prenait un reflet d'incendie; tandis que la photographie
d'Auguste et d'Augustine semblait toute bleme d'epouvante. Lisa fit le
tour, examina les guidons, les brassards, les echarpes, sans toucher a
rien, comme si elle eut craint que ces affreuses loques ne l'eussent
brulee. Elle songeait qu'elle ne s'etait pas trompee, que l'argent
passait a ces choses. C'etait la, pour elle, une abomination, un fait
a peine croyable qui soulevait tout son etre. Son argent, cet argent
gagne si honnetement, servant a organiser et a payer l'emeute! Elle
restait debout, voyant les fleurs ouvertes du grenadier de la
terrasse, pareilles a d'autres cocardes saignantes, ecoutant le chant
du pinson, ainsi qu'un echo lointain de la fusillade. Alors, l'idee
lui vint que l'insurrection devait eclater le lendemain, le soir
peut-etre. Les guidons flottaient, les echarpes defilaient, un brusque
roulement de tambour eclatait a ses oreilles. Et elle descendit
vivement, sans meme s'attarder a lire les papiers etales sur la table.
Elle s'arreta au premier etage, elle s'habilla.

A cette heure grave, la belle Lisa se coiffa soigneusement, d'une main
calme. Elle etait tres-resolue, sans un frisson, avec une severite
plus grande dans les yeux. Tandis qu'elle agrafait sa robe de soie
noire, en tendant l'etoffe de toute la force de ses gros poignets,
elle se rappelait les paroles de l'abbe Roustan. Elle s'interrogeait,
et sa conscience lui repondait qu'elle allait accomplir un devoir.
Quand elle mit sur ses larges epaules son chale tapis, elle sentit
qu'elle faisait un acte de haute honnetete. Elle se ganta de violet
sombre, attacha a son chapeau une epaisse voilette. Avant de sortir,
elle ferma le secretaire a double tour, d'un air d'espoir, comme pour
lui dire qu'il allait enfin pouvoir dormir tranquille.

Quenu etalait son ventre blanc sur le seuil de la charcuterie. Il fut
surpris de la voir sortir en grande toilette, a dix heures du matin.

-- Tiens, ou vas-tu donc? lui demanda-t-il.

Elle inventa une course avec madame Taboureau. Elle ajouta qu'elle
passerait au theatre de la Gaite, pour louer des places. Quenu courut,
la rappela, lui recommanda de prendre des places de face, pour mieux
voir. Puis, comme il rentrait, elle se rendit a la station de
voitures, le long de Saint-Eustache, monta dans un fiacre, dont elle
baissa les stores, en disant au cocher de la conduire au theatre de la
Gaite. Elle craignait d'etre suivie. Quand elle eut son coupon, elle
se fit mener au Palais-de-Justice. La, devant la grille, elle paya et
congedia la voiture. Et, doucement, a travers les salles et les
couloirs, elle arriva a la prefecture de police.

Comme elle s'etait perdue au milieu d'un tohu-bohu de sergents de
ville et de messieurs en grandes redingotes, elle donna dix sous a un
homme, qui la guida jusqu'au cabinet du prefet. Mais une lettre
d'audience etait necessaire pour penetrer aupres du prefet. On
l'introduisit dans une piece etroite, d'un luxe d'hotel garni, ou un
personnage gros et chauve, tout en noir, la recut avec une froideur
maussade. Elle pouvait parler. Alors, relevant sa voilette, elle dit
son nom, raconta tout, carrement, d'un seul trait. Le personnage
chauve l'ecoutait, sans l'interrompre, de son air las. Quand elle eut
fini, il demanda simplement:

-- Vous etes la belle-soeur de cet homme, n'est-ce pas?

-- Oui, repondit nettement Lisa. Nous sommes d'honnetes gens... Je ne
  veux pas que mon mari se trouve compromis.

Il haussa les epaules, comme pour dire que tout cela etait bien
ennuyeux. Puis d'un air d'impatience:

-- Voyez-vous, c'est qu'on m'assomme depuis plus d'un an avec cette
affaire-la. On me fait denonciation sur denonciation, on me pousse, on
me presse. Vous comprenez que si je n'agis pas, c'est que je prefere
attendre. Nous avons nos raisons... Tenez, voici le dossier. Je puis
vous le montrer.

Il mit devant elle un enorme paquet de papiers, dans une chemise
bleue. Elle feuilleta les pieces. C'etait comme les chapitres detaches
de l'histoire qu'elle venait de conter. Les commissaires de police du
Havre, de Rouen, de Vernon, annoncaient l'arrivee de Florent. Ensuite,
venait un rapport qui constatait son installation chez les
Quenu-Gradelle. Puis, son entree aux Halles, sa vie, ses soirees chez
monsieur Lebigre, pas un detail n'etait passe. Lisa, abasourdie,
remarqua que les rapports etaient doubles, qu'ils avaient du avoir
deux sources differentes. Enfin, elle trouva un tas de lettres, des
lettres anonymes de tous les formats et de toutes les ecritures. Ce
fut le comble. Elle reconnut une ecriture de chat, l'ecriture de
mademoiselle Saget, denoncant la societe du cabinet vitre. Elle
reconnut une grande feuille de papier graisseuse, toute tachee des
gros batons de madame Lecoeur, et une page glacee, ornee d'une pensee
jaune, couverte du griffonnage de la Sarriette et de monsieur Jules;
les deux lettres avertissaient le gouvernement de prendre garde a
Gavard. Elle reconnut encore le style ordurier de la mere Mehudin, qui
repetait, en quatre pages presque indechiffrables, les histoires a
dormir debout qui couraient dans les Halles sur le compte de Florent.
Mais elle fut surtout emue par une facture de sa maison, portant en
tete les mots: _Charcuterie Quenu-Gradelle_, et sur le dos de laquelle
Auguste avait vendu l'homme qu'il regardait comme un obstacle a son
mariage.

L'agent avait obei a une pensee secrete en lui placant le dossier sous
les yeux.

-- Vous ne reconnaissez aucune de ces ecritures? lui demanda-t-il.

Elle balbutia que non. Elle s'etait levee. Elle restait toute
suffoquee par ce qu'elle venait d'apprendre, la voilette baissee de
nouveau, cachant la vague confusion qu'elle sentait monter a ses
joues. Sa robe de soie craquait; ses gants sombres disparaissaient
sous le grand chale. L'homme chauve eut un faible sourire, en disant:

-- Vous voyez, madame, que vos renseignements viennent un peu tard...
Mais on tiendra compte de votre demarche, je vous le promets. Surtout,
recommandez a votre mari de ne point bouger... Certaines circonstances
peuvent se produire...

Il n'acheva pas, salua legerement, en se levant a demi de son
fauteuil. C'etait un conge. Elle s'en alla. Dans l'antichambre, elle
apercut Logre et monsieur Lebigre qui se tournerent vivement. Mais
elle etait plus troublee qu'eux. Elle traversait des salles, enfilait
des corridors, etait comme prise par ce monde de la police, ou elle se
persuadait, a cette heure, qu'on voyait, qu'on savait tout. Enfin,
elle sortit par la place Dauphine. Sur le quai de l'Horloge, elle
marcha lentement, rafraichie par les souffles de la Seine.

Ce qu'elle sentait de plus net, c'etait l'inutilite de sa demarche.
Son mari ne courait aucun danger. Cela la soulageait, tout en lui
laissant un remords. Elle etait irritee contre cet Auguste et ces
femmes qui venaient de la mettre dans une position ridicule. Elle
ralentit encore le pas, regardant la Seine couler; des chalands, noirs
d'une poussiere de charbon, descendaient sur l'eau verte, tandis que,
le long de la berge, des pecheurs jetaient leurs lignes. En somme, ce
n'etait pas elle qui avait livre Florent. Cette pensee qui lui vint
brusquement, l'etonna. Aurait-elle donc commis une mechante action, si
elle l'avait livre? Elle resta perplexe, surprise d'avoir pu etre
trompee par sa conscience. Les lettres anonymes lui semblaient a coup
sur une vilaine chose. Elle, au contraire, allait carrement, se
nommait, sauvait tout le monde. Comme elle songeait brusquement a
l'heritage du vieux Gradelle, elle s'interrogea, se trouva prete a
jeter cet argent a la riviere, s'il le fallait, pour guerir la
charcuterie de son malaise. Non, elle n'etait pas avare, l'argent ne
l'avait pas poussee. En traversant le pont au Change, elle se
tranquillisa tout a fait, reprit son bel equilibre. Ca valait mieux
que les autres l'eussent devancee a la prefecture: elle n'aurait pas a
tromper Quenu, elle en dormirait mieux.

-- Est-ce que tu as les places? lui demanda Quenu, lorsqu'elle rentra.

Il voulut les voir, se fit expliquer a quel endroit du balcon elles se
trouvaient an juste. Lisa avait cru que la police accourrait, des
qu'elle l'aurait prevenue, et son projet d'aller au theatre n'etait
qu'une facon habile d'eloigner son mari, pendant qu'on arreterait
Florent. Elle comptait, l'apres-midi, le pousser a une promenade, a un
de ces conges qu'ils prenaient parfois; ils allaient au Bois de
Boulogne, en fiacre, mangeaient au restaurant, s'oubliaient dans
quelque cafe concert. Mais elle jugea inutile de sortir. Elle passa la
journee comme d'habitude dans son comptoir, la mine rose, plus gaie et
plus amicale, comme au sortir d'une convalescence.

-- Quand je te dis que l'air te fait du bien! lui repeta Quenu. Tu
vois, ta course de la matinee t'a toute ragaillardie.

-- Eh non! finit-elle par repondre, en reprenant son air severe. Les
rues de Paris ne sont pas si bonnes pour la sante.

Le soir, a la Gaite, ils virent jouer la _Grace de Dieu_. Quenu, en
redingote, gante de gris, peigne avec soin, n'etait occupe qu'a
chercher dans le programme les noms des acteurs. Lisa restait superbe,
le corsage nu, appuyant sur le velours rouge du balcon ses poignets
que bridaient des gants blancs trop etroits. Ils furent tous les deux
tres-touches par les infortunes de Marie; le commandeur etait vraiment
un vilain homme, et Pierrot les faisait rire, des qu'il entrait en
scene. La charcutiere pleura. Le depart de l'enfant, la priera dans la
chambre virginale, le retour de la pauvre folle, mouillerent ses beaux
yeux de larmes discretes, qu'elle essuyait d'une petite tape avec son
mouchoir. Mais cette soiree devint un veritable triomphe pour elle,
lorsque, en levant la tete, elle apercut la Normande et sa mere a la
deuxieme galerie. Alors, elle se gonfla encore, envoya Quenu lui
chercher une boite de caramels au buffet, joua de l'eventail, un
eventail de nacre, tres-dore. La poissonniere etait vaincue; elle
baissait la tete, en ecoutant sa mere qui lui parlait bas. Quand elles
sortirent, la belle Lisa et la belle Normande se rencontrerent dans le
vestibule, avec un vague sourire.

Ce jour-la, Florent avait dine de bonne heure chez monsieur Lebigre.
Il attendait Logre qui devait lui presenter un ancien sergent, homme
capable, avec lequel on causerait du plan d'attaque contre le
Palais-Bourbon et l'Hotel-de-Ville. La nuit venait, une pluie fine,
qui s'etait mise a tomber dans l'apres-midi, noyait de gris les
grandes Halles. Elles se detachaient en noir sur les fumees rousses du
ciel, tandis que des torchons de nuages sales couraient, presque au
ras des toitures, comme accroches et dechires a la pointe des
paratonnerres. Florent etait attriste par le gachis du pave, par ce
ruissellement d'eau jaune qui semblait charrier et eteindre le
crepuscule dans la boue. Il regardait le monde refugie sur les
trottoirs des rues couvertes, les parapluies filant sous l'averse, les
fiacres qui passaient plus rapides et plus sonores, au milieu de la
chaussee vide. Une eclaircie se fit. Une lueur rouge monta au
couchant. Alors, toute une armee de balayeurs parut a l'entree de la
rue Montmartre, poussant a coups de brosse un lac de fange liquide.

Logre n'amena pas le sergent. Gavard etait alle diner chez des amis,
aux Batignolles. Florent en fut reduit a passer la soiree en tete a
tete avec Robine. Il parla tout le temps, finit par se rendre
tres-triste; l'autre hochait doucement la barbe, n'allongeait le bras,
a chaque quart d'heure, que pour avaler une gorgee de biere. Florent,
ennuye, monta se coucher. Mais Robine, reste seul, ne s'en alla pas,
le front pensif sous le chapeau, regardant sa chope. Rose et le
garcon, qui comptaient fermer de meilleure heure, puisque la societe
du cabinet n'etait pas la, attendirent pendant pres d'une grande
demi-heure qu'il voulut bien se retirer.

Florent, dans sa chambre, eut peur de se mettre au lit. Il etait pris
d'un de ces malaises nerveux qui le trainaient parfois, durant des
nuits entieres, au milieu de cauchemars sans fin. La veille, a
Clamart, il avait enterre monsieur Verlaque, qui etait mort apres une
agonie affreuse. Il se sentait encore tout attriste par cette biere
etroite, descendue dans la terre. Il ne pouvait surtout chasser
l'image de madame Verlaque, la voix larmoyante, sans une larme aux
yeux; elle le suivait, parlait du cercueil qui n'etait pas paye, du
convoi qu'elle ne savait de quelle facon commander, n'ayant plus un
sou chez elle, parce que, la veille, le pharmacien avait exige le
montant de sa note, en apprenant la mort du malade. Florent dut
avancer l'argent du cercueil et du convoi; il donna meme le pourboire
aux croque-mort. Comme il allait partir, madame Verlaque le regarda
d'un air si navre, qu'il lui laissa vingt francs.

A cette heure, cette mort le contrariait. Elle remettait en question
sa situation d'inspecteur. On le derangerait, on songerait a le nommer
titulaire. C'etaient la des complications facheuses qui pouvaient
donner l'eveil a la police. Il aurait voulu que le mouvement
insurrectionnel eclatat le lendemain, pour jeter a la rue sa casquette
galonnee. La tete pleine de ces inquietudes, il monta sur la terrasse,
le front brulant, demandant un souffle d'air a la nuit chaude.
L'averse avait fait tomber le vent. Une chaleur d'orage emplissait
encore le ciel, d'un bleu sombre, sans un nuage. Les Halles essuyees
etendaient sous lui leur masse enorme, de la couleur du ciel, piquee
comme lui d'etoiles jaunes, par les flammes vives du gaz.

Accoude a la rampe de fer, Florent songeait qu'il serait puni tot ou
tard d'avoir consenti a prendre cette place d'inspecteur. C'etait
comme une tache dans sa vie. Il avait emarge au budget de la
prefecture, se parjurant, servant l'empire, malgre les serments faits
tant de fois en exil. Le desir de contenter Lisa, l'emploi charitable
des appointements touches, la facon honnete dont il s'etait efforce de
remplir ses fonctions, ne lui semblaient plus des arguments assez
forts pour l'excuser de sa lachete. S'il souffrait de ce milieu gras
et trop nourri, il meritait cette souffrance. Et il revit l'annee
mauvaise qu'il venait de passer, la persecution des poissonnieres, les
nausees des journees humides, l'indigestion continue de son estomac de
maigre, la sourde hostilite qu'il sentait grandir autour de lui.
Toutes ces choses, il les acceptait en chatiment. Ce sourd grondement
de rancune dont la cause lui echappait, annoncait quelque catastrophe
vague, sous laquelle il pliait d'avance les epaules, avec la honte
d'une faute a expier. Puis, il s'emporta contre lui-meme, a la pensee
du mouvement populaire qu'il preparait; il se dit qu'il n'etait plus
assez pur pour le succes.

Que de reves il avait fait, a cette hauteur, les yeux perdus sur les
toitures elargies des pavillons! Le plus souvent, il les voyait comme
des mers grises, qui lui parlaient de contrees lointaines. Par les
nuits sans lune, elles s'assombrissaient, devenaient des lacs morts,
des eaux noires, empestees et croupies. Les nuits limpides les
changeaient en fontaines de lumiere; les rayons coulaient sur les deux
etages de toits, mouillant les grandes plaques de zinc, debordant et
retombant du bord de ces immenses vasques superposees. Les temps
froids les roidissaient, les gelaient, ainsi que des baies de Norwege,
ou glissent des patineurs; tandis que les chaleurs de juin les
endormaient d'un sommeil lourd. Un soir de decembre, en ouvrant sa
fenetre, il les avait trouvees toutes blanches de neige, d'une
blancheur vierge qui eclairait le ciel couleur de rouille; elles
s'etendaient sans la souillure d'un pas, pareilles a des plaines du
Nord, a des solitudes respectees des traineaux; elles avaient un beau
silence, une douceur de colosse innocent. Et lui, a chaque aspect de
cet horizon changeant, s'abandonnait a des songeries tendres ou
cruelles; la neige le calmait, l'immense drap blanc lui semblait un
voile de purete jete sur les ordures des Halles; les nuits limpides,
les ruissellements de lune, l'emportaient dans le pays feerique des
contes. Il ne souffrait que par les nuits noires, les nuits brulantes
de juin, qui etalaient le marais nauseabond, l'eau dormante d'une mer
maudite. Et toujours le meme cauchemar revenait.

Elles etaient sans cesse la. Il ne pouvait ouvrir la fenetre,
s'accouder a la rampe, sans les avoir devant lui, emplissant
l'horizon. Il quittait les pavillons, le soir, pour retrouver a son
coucher les toitures sans fin. Elles lui barraient Paris, lui
imposaient leur enormite, entraient dans sa vie de chaque heure. Cette
nuit-la, son cauchemar s'effara encore, grossi par les inquietudes
sourdes qui l'agitaient. La pluie de l'apres-midi avait empli les
Halles d'une humidite infecte. Elles lui soufflaient a la face toutes
leurs mauvaises baleines, roulees au milieu de la ville comme un
ivrogne sous la table, a la derniere bouteille. Il lui semblait que,
de chaque pavillon, montait une vapeur epaisse. Au loin, c'etaient la
boucherie et la triperie qui fumaient, d'une fumee fade de sang. Puis,
les marches aux legumes et aux fruits exhalaient des odeurs de choux
aigres, de pommes pourries, de verdures jetees au fumier. Les beurres
empestaient, la poissonnerie avait une fraicheur poivree. Et il voyait
surtout, a ses pieds, le pavillon aux volailles degager, par la
tourelle de son ventilateur, un air chaud, une puanteur qui roulait
comme une suie d'usine. Le nuage de toutes ces baleines s'amassait
au-dessus des toitures, gagnait les maisons voisines, s'elargissait en
nuee lourde sur Paris entier. C'etaient les Halles crevant dans leur
ceinture de fonte trop etroite, et chauffant du trop-plein de leur
indigestion du soir le sommeil de la ville gorgee.

En bas, sur le trottoir, il entendit un bruit de voix, un rire de gens
heureux. La porte de l'allee fut refermee bruyamment. Quenu et Lisa
rentraient du theatre. Alors, Florent, etourdi, comme ivre de l'air
qu'il respirait, quitta la terrasse, avec l'angoisse nerveuse de cet
orage qu'il sentait sur sa tete. Son malheur etait la, dans ces Halles
chaudes de la journee, il poussa violemment la fenetre, les laissa
vautrees au fond de l'ombre, toutes nues, en sueur encore,
depoitraillees, montrant leur ventre ballonne et se soulageant sous
les etoiles.



VI


Huit jours plus tard, Florent crut qu'il allait enfin pouvoir passer a
l'action. Une occasion suffisante de mecontentement se presentait pour
lancer dans Paris les bandes insurrectionnelles. Le Corps legislatif,
qu'une loi de dotation avait divise, discutait maintenant un projet
d'impot tres-impopulaire, qui faisait gronder les faubourgs. Le
ministere, redoutant un echec, luttait de toute sa puissance. De
longtemps peut-etre un meilleur pretexte ne s'offrirait.

Un matin, au petit jour, Florent alla roder autour du Palais-Bourbon,
il y oublia sa besogne d'inspecteur, resta a examiner les lieux
jusqu'a huit heures, sans songer seulement que son absence devait
revolutionner le pavillon de la maree. Il visita chaque rue, la rue de
Lille, la rue de l'Universite, la rue de Bourgogne, la rue
Saint-Dominique; il poussa jusqu'a l'esplanade des Invalides,
s'arretant a certains carrefours, mesurant les distances en marchant a
grandes enjambees. Puis, de retour sur le quai d'Orsay, assis sur le
parapet, il decida que l'attaque serait donnee de tous les cotes a la
fois: les bandes du Gros-Caillou arriveraient par le Champ-de-Mars;
les sections du nord de Paris descendraient par la Madeleine; celles
de l'ouest et du sud suivraient les quais ou s'engageraient par petits
groupes dans les rues du faubourg Saint-Germain. Mais, sur l'autre
rive, les Champs-Elysees l'inquietaient, avec leurs avenues
decouvertes; il prevoyait qu'on mettrait la du canon pour balayer les
quais. Alors, il modifia plusieurs details du plan, marquant la place
de combat des sections, sur un carnet qu'il tenait a la main. La
veritable attaque aurait decidement lieu par la rue de Bourgogne et la
rue de l'Universite, tandis qu'une diversion serait faite du cote de
la Seine. Le soleil de huit heures qui lui chauffait la nuque, avait
des gaietes blondes sur les larges trottoirs et dorait les colonnes du
grand monument, en face de lui. Et il voyait deja la bataille, des
grappes d'hommes pendues a ces colonnes, les grilles crevees, le
peristyle envahi, puis tout en haut, brusquement, des bras maigres qui
plantaient un drapeau.

Il revint lentement, la tete basse. Un roucoulement la lui fit
relever. 11 s'apercut qu'il traversait le jardin des Tuileries. Sur
une pelouse, une bande de ramiers marchait, avec des dandinements de
gorge. Il s'adossa un instant a la caisse d'un oranger, regardant
l'herbe et les ramiers baignes de soleil. En face, l'ombre des
marronniers etait toute noire. Un silence chaud tombait, coupe par des
roulements continus, au loin, derriere la grille de la rue de Rivoli.
L'odeur des verdures l'attendrit beaucoup, en le faisant songer a
madame Francois. Une petite fille qui passa, courant derriere un
cerceau, effraya les ramiers. Ils s'envolerent, allerent se poser a la
file sur le bras de marbre d'un lutteur antique, au milieu de la
pelouse, roucoulant et se rengorgeant d'une facon plus douce.

Comme Florent rentrait aux Halles par la rue Vauvilliers, il entendit
la voix de Claude Lantier qui l'appelait. Le peintre descendait dans
le sous-sol du pavillon de la Vallee.

-- Eh! venez-vous avec moi, cria-t-il. Je cherche cette brute de
Marjolin.

Florent le suivit, pour s'oublier un instant encore, pour retarder de
quelques minutes son retour a la poissonnerie. Claude disait que,
maintenant, son ami Marjolin n'avait plus rien a desirer; il etait une
bete. Il nourrissait le projet de le faire poser a quatre pattes, avec
son rire d'innocent. Quand il avait creve de rage une ebauche, il
passait des heures en compagnie de l'idiot, sans parler, tachant
d'avoir son rire.

-- Il doit gaver ses pigeons, murmura-t-il. Seulement, je ne sais pas
ou est la resserre de monsieur Gavard.

Ils fouillerent toute la cave. Au centre, dans l'ombre pale, deux
fontaines coulent. Les resserres sont exclusivement reservees aux
pigeons. Le long des treillages, c'est un eternel gazouillement
plaintif, un chant discret d'oiseaux sous les feuilles, quand tombe le
jour. Claude se mit a rire, en entendant cette musique. Il dit a son
compagnon:

-- Si l'on ne jurerait pas que tous les amoureux de Paris s'embrassent
la-dedans!

Cependant, pas une resserre n'etait ouverte, il commencait a croire
que Marjolin ne se trouvait pas dans la cave, lorsqu'un bruit de
baisers, mais de baisers sonores, l'arreta net devant une porte
entrebaillee. Il l'ouvrit, il apercut cet animal de Marjolin que
Cadine avait fait agenouiller par terre, sur la paille, de facon a ce
que le visage du garcon arrivat juste a la hauteur de ses levres. Elle
l'embrassait doucement, partout. Elle ecartait ses longs cheveux
blonds allait derriere les oreilles, sous le menton, le long de la
nuque, revenait sur les yeux et sur la bouche, sans se presser,
mangeant ce visage a petites caresses, ainsi qu'une bonne chose a
elle, dont elle disposait a son gre. Lui, complaisamment, restait
comme elle le posait. Il ne savait plus. Il tendait la chair, sans
meme craindre les chatouilles.

-- Eh bien! c'est ca, dit Claude, ne vous genez pas!... Tu n'as pas
honte, grande vaurienne, de le tourmenter dans cette salete. Il a des
ordures plein les genoux.

-- Tiens! dit Cadine effrontement, ca ne le tourmente pas. Il aime
bien qu'on l'embrasse, parce qu'il a peur, maintenant, dans les
endroits ou il ne fait pas clair...N'est-ce pas, que tu as peur?

Elle l'avait releve; il passait les mains sur son visage, ayant l'air
de chercher les baisers que la petite venait d'y mettre. Il balbutia
qu'il avait peur, tandis qu'elle reprenait:

-- D'ailleurs, j'etais venue l'aider; je gavais ses pigeons.

Florent regardait les pauvres betes. Sur des planches, autour de la
resserre, etaient ranges des coffres sans couvercle, dans lesquels les
pigeons, serres les uns contre les autres, les pattes roidies,
mettaient la bigarrure blanche et noire de leur plumage. Par moments,
un frisson courait sur cette nappe mouvante; puis, les corps se
tassaient, on n'entendait plus qu'un caquetage confus. Cadine avait
pres d'elle une casserole, pleine d'eau et de grains; elle
s'emplissait la bouche, prenait les pigeons un a un, leur soufflait
une gorgee dans le bec. Et eux, se debattaient, etouffant, retombant
au fond des coffres, l'oeil blanc, ivres de cette nourriture avalee de
force.

-- Ces innocents! murmura Claude.

-- Tant pis pour eux! dit Cadine, qui avait fini. Ils sont meilleurs,
quand on les a bien gaves... Voyez-vous, dans deux heures, on leur
fera avaler de l'eau salee, a ceux-la. Ca leur donne la chair blanche
et delicate. Deux heures apres, on les saigne... Mais, si vous voulez
voir saigner, il y en a la de tout prets, auxquels Marjolin va faire
leur affaire.

Marjolin emportait un demi-cent de pigeons dans un des coffres. Claude
et Florent le suivirent. Il s'etablit pres d'une fontaine, par terre,
posant le coffre a cote de lui, placant sur une sorte de caisse en
zinc un cadre de bois grille de traverses minces. Puis, il saigna.
Rapidement, le couteau jouant entre les doigts, il saisissait les
pigeons par les ailes, leur donnait sur la tete un coup de manche qui
les etourdissait, leur entrait la pointe dans la gorge. Les pigeons
avaient un court frisson, les plumes chiffonnees, tandis qu'il les
rangeait a la file, la tete entre les barreaux du cadre de bois,
au-dessus de la caisse de zinc, ou le sang tombait goutte a goutte. Et
cela d'un mouvement regulier, avec le tic-tac du manche sur les cranes
qui se brisaient, le geste balance de la main prenant, d'un cote, les
betes vivantes et les couchant mortes, de l'autre cote. Peu a peu,
cependant, Marjolin allait plus vite, s'egayait a ce massacre, les
yeux luisants, accroupi comme un enorme dogue mis en joie. Il finit
par eclater de rire, par chanter: " Tic-tac, tic-tac, tic-tac, "
accompagnant la cadence du couteau d'un claquement de langue, faisant
un bruit de moulin ecrasant des tetes. Les pigeons pendaient comme des
linges de soie.

-- Hein! ca t'amuse, grande bete, dit Cadine qui riait aussi. Ils sont
droles, les pigeons, quand ils rentrent la tete, comme ca, entre les
epaules, pour qu'on ne leur trouve pas le cou... Allez, ce n'est pas
bon, ces animaux-la; ca vous pincerait, si ca pouvait.

Et, riant plus haut de la hate de plus en plus fievreuse de Marjolin,
elle ajouta:

-- J'ai essaye, mais je ne vais pas si vite que lui... Un jour, il en
a saigne cent en dix minutes.

Le cadre de bois s'emplissait; on entendait les gouttes de sang tomber
dans la caisse. Alors Claude, en se tournant, vit Florent tellement
pale, qu'il se hata de l'emmener. En haut, il le fit asseoir sur une
marche de l'escalier.

-- Eh bien, quoi donc! dit-il en lui tapant dans les mains. Voila que
vous vous evanouissez comme une femme.

-- C'est l'odeur de la cave, murmura Florent un peu honteux.

Ces pigeons, auxquels on fait avaler du grain et de l'eau salee, qu'on
assomme et qu'on egorge, lui avaient rappele les ramiers des
Tuilleries, marchant avec leurs robes de satin changeant dans l'herbe
jaune de soleil. Il les voyait roucoulant sur le bras de marbre du
lutteur antique, au milieu du grand silence du jardin, tandis que,
sous l'ombre noire des marronniers, des petites filles jouent au
cerceau. Et c'etait alors que cette grosse brute blonde faisant son
massacre, tapant du manche et trouant de la pointe, au fond de cette
cave nauseabonde, lui avait donne froid dans les os; il s'etait senti
tomber, les jambes molles, les paupieres battantes.

-- Diable! reprit Claude quand il fut remis, vous ne feriez pas un bon
soldat... Ah bien! ceux qui vous ont envoye a Cayenne, sont encore de
jolis messieurs, d'avoir eu peur de vous. Mais, mon brave, si vous
vous mettez jamais d'une emeute, vous n'oserez pas tirer un coup de
pistolet; vous aurez trop peur de tuer quelqu'un.

Florent se leva, sans repondre. Il etait devenu tres-sombre, avec des
rides desesperees qui lui coupaient la face. Il s'en alla, laissant
Claude redescendre dans la cave; et, en se rendant a la poissonnerie,
il songeait de nouveau au plan d'attaque, aux bandes armees qui
envahiraient le Palais-Bourbon. Dans les Champs-Elysees, le canon
gronderait; les grilles seraient brisees; il y aurait du sang sur les
marches, des eclaboussures de cervelle contre les colonnes. Ce fut une
vision rapide de bataille. Lui, au milieu, tres-pale, ne pouvait
regarder, se cachait la figure entre les mains.

Comme il traversait la rue du Pont-Neuf, il crut apercevoir, au coin
du pavillon aux fruits, la face bleme d'Auguste qui tendait le cou. Il
devait guetter quelqu'un, les yeux arrondis par une emotion
extraordinaire d'imbecile. Il disparut brusquement, il rentra en
courant a la charcuterie.

-- Qu'a-t-il donc? pensa Florent. Est-ce que je lui fais peur?

Dans cette matinee, il s'etait passe de tres-graves evenements chez
les Quenu-Gradelle. Au point du jour, Auguste accourut tout effare
reveiller la patronne, en lui disant que la police venait prendre
monsieur Florent. Puis, balbutiant davantage, il lui conta confusement
que celui-ci etait sorti, qu'il avait du se sauver. La belle Lisa, en
camisole, sans corset, se moquant du monde, monta vivement a la
chambre de son beau-frere, ou elle prit la photographie de la
Normande, apres avoir regarde si rien ne les compromettait. Elle
redescendait, lorsqu'elle rencontra les agents de police au second
etage. Le commissaire la pria de les accompagner. Il l'entretint un
instant a voix basse, s'installant avec ses hommes dans la chambre,
lui recommandant d'ouvrir la boutique comme d'habitude, de facon a ne
donner l'eveil a personne. Une souriciere etait tendue.

Le seul souci de la belle Lisa, en cette aventure, etait le coup que
le pauvre Quenu allait recevoir. Elle craignait, en outre, qu'il fit
tout manquer par ses larmes, s'il apprenait que la police se trouvait
la. Aussi exigea-t-elle d'Auguste le serment le plus absolu de
silence. Elle revint mettre son corset, conta a Quenu endormi une
histoire. Une demi-heure plus tard, elle etait sur le seuil de la
charcuterie, peignee, sanglee, vernie, la face rose. Auguste faisait
tranquillement l'etalage. Quenu parut un instant sur le trottoir,
baillant legerement, achevant de s'eveiller dans l'air frais du matin.
Rien n'indiquait le drame qui se nouait en, haut.

Mais le commissaire donna lui-meme l'eveil au quartier, en allant
faire une visite domiciliaire chez les Mehudin, rue Pirouette. Il
avait les notes les plus precises. Dans les lettres anonymes recues a
la prefecture, on affirmait que Florent couchait le plus souvent avec
la belle Normande.

Peut-etre s'etait-il refugie la. Le commissaire, accompagne de deux
hommes vint secouer la porte, au nom de la loi. Les Mehudin se
levaient a peine. La vieille ouvrit, furieuse, puis subitement calmee
et ricanant, lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait. Elle s'etait
assise, rattachant ses vetements, disant a ces messieurs:

-- Nous sommes d'honnetes gens, nous n'avons rien a craindre, vous
pouvez chercher.

Comme la Normande n'ouvrait pas assez vite la porte de sa chambre, le
commissaire la fit enfoncer. Elle s'habillait, la gorge libre,
montrant ses epaules superbes, un jupon entre les dents. Cette entree
brutale, qu'elle ne s'expliquait pas, l'exaspera; elle lacha le jupon,
voulut se jeter sur les hommes, en chemise, plus rouge de colere que
de honte. Le commissaire, en face de cette grande femme nue,
s'avancait, protegeant ses hommes, repetant de sa voix froide:

-- Au nom de la loi! au nom de la loi!

Alors, elle tomba dans un fauteuil, sanglottante, secouee par une
crise, a se sentir trop faible, a ne pas comprendre ce qu'on voulait
d'elle. Ses cheveux s'etaient denoues, sa chemise ne lui venait pas
aux genoux, les agents avaient des regards de cote pour la voir. Le
commissaire de police lui jeta un chale qu'il trouva pendu au mur.
Elle ne s'en enveloppa meme pas; elle pleurait plus fort, en regardant
les hommes fouiller brutalement dans son lit, tater de la main les
oreillers, visiter les draps.

-- Mais qu'est-ce que j'ai fait? finit-elle par begayer. Qu'est-ce que
vous cherchez donc dans mon lit?

Le commissaire prononca le nom de Florent, et comme la vieille Mehudin
etait restee sur le seuil de la chambre;

-- Ah! la coquine, c'est elle! s'ecria la jeune femme, en voulant
s'elancer sur sa mere.

Elle l'aurait battue. On la retint, on l'enveloppa de force dans le
chale. Elle se debattait, elle disait d'une voix suffoquee:

-- Pour qui donc me prend-on!..... Ce Florent n'est jamais entre ici,
entendez-vous. Il n'y a rien eu entre nous. On cherche a me faire du
tort dans le quartier, mais qu'on vienne me dire quelque chose en
face, vous verrez. On me mettra en prison, apres; ca m'est egal... Ah
bien! Florent, j'ai mieux que lui! Je peux epouser qui je veux, je les
ferai crever de rage, celles qui vous envoient.

Ce flot de paroles la calmait. Sa fureur se tournait contre Florent,
qui etait la cause de tout. Elle s'adressa au commissaire, se
justifiant:

-- Je ne savais pas, monsieur. Il avait l'air tres-doux, il nous a
trompees. Je n'ai pas voulu ecouter ce qu'on disait, parce qu'on est
si mechant... Il venait donner des lecons au petit, puis il s'en
allait. Je le nourrissais, je lui faisais souvent cadeau d'un beau
poisson. C'est tout... Ah! non, par exemple, on ne me reprendra plus a
etre bonne comme ca!

-- Mais, demanda le commissaire, il a du vous donner des papiers a
garder?

-- Non, je vous jure que non... Moi, ca me serait egal, je vous les
remettrais, ces papiers. J'en ai assez, n'est-ce pas? Ca ne m'amuse
guere de vous voir tout fouiller... Allez, c'est bien inutile.

Les agents, qui avaient visite chaque meuble, voulurent alors penetrer
dans le cabinet ou Muche couchait. Depuis un instant, on entendait
l'enfant, reveille par le bruit, qui pleurait a chaudes larmes, en
croyant sans doute qu'on allait venir l'egorger.

-- C'est la chambre du petit, dit la Normande en ouvrant la porte.

Muche, tout nu, courut se pendre a son cou. Elle le consola, le coucha
dans son propre lit. Les agents ressortirent presque aussitot du
cabinet, et le commissaire se decidait a se retirer, lorsque l'enfant,
encore tout eplore, murmura a l'oreille de sa mere:

-- Ils vont prendre mes cahiers... Ne leur donne pas mes cahiers...

-- Ah! c'est vrai, s'ecria la Normande, il y a les cahiers...
Attendez, messieurs, je vais vous remettre ca. Je veux vous montrer
que je m'en moque... Tenez, vous trouverez de son ecriture, la-dedans.
On peut bien le pendre, ce n'est pas moi qui irai le decrocher.

Elle donna les cahiers de Muche et les modeles d'ecriture, Mais le
petit, furieux, se leva de nouveau, mordant et egratignant sa mere,
qui le recoucha d'une calotte. Alors, il se mit a hurler. Sur le seuil
de la chambre, dans le vacarme, mademoiselle Saget allongeait le cou;
elle etait entree, trouvant toutes les portes ouvertes, offrant ses
services a la mere Mehudin. Elle regardait, elle ecoutait, en
plaignant beaucoup ces pauvres dames, qui n'avaient personne pour les
defendre. Cependant, le commissaire lisait les modeles d'ecriture,
d'un air serieux. Les " tyranniquement, " les " liberticide, " les
" anticonstitutionnel, " Ses " revolutionnaire, " lui faisaient
froncer les sourcils. Lorsqu'il lut la phrase: " Quand l'heure
sonnera, le coupable tombera, " il donna de petites tapes sur les
papiers, en disant:

-- C'est tres-grave, tres-grave,

Il remit le paquet a un de ses agents, il s'en alla. Claire, qui
n'avait pas encore paru, ouvrit sa porte, regardant ces hommes
descendre. Puis, elle vint dans la chambre de sa soeur, ou elle
n'etait pas entree depuis un an. Mademoiselle Saget paraissait au
mieux avec la Normande; elle s'attendrissait sur elle, ramenait les
bouts du chale pour la mieux couvrir, recevait avec des mines
apitoyees les premiers aveux de sa colere.

-- Tu es bien lache, dit Claire en se plantant devant sa

Celle-ci se leva, terrible, laissant glisser le chale.

-- Tu mouchardes donc! cria-t-elle. Repete donc un peu ce que tu viens
de dire.

-- Tu es bien lache, repeta la jeune fille d'une voix plus insultante.

Alors, la Normande, a toute volee, donna un soufflet a Claire, qui
palit affreusement et qui sauta sur elle, en lui enfoncant les ongles
dans le cou. Elles lutterent un instant, s'arrachant les cheveux,
cherchant a s'etrangler. La cadette, avec une force surhumaine, toute
frele qu'elle etait, poussa l'ainee si violemment, qu'elles allerent
l'une et l'autre tomber dans l'armoire, dont la glace se fendit. Muche
sanglotait, la vieille Mehudin criait a mademoiselle Saget de l'aider
a les separer. Mais Claire se degagea, en disant:

-- Lache, lache... Je vais aller le prevenir, ce malheureux que tu as
vendu.

Sa mere lui barra la porte. La Normande se jeta sur elle par derriere.
Et, mademoiselle Saget aidant, a elles trois, elles la pousserent dans
sa chambre, ou elles l'enfermerent a double tour, malgre sa resistance
affolee. Elle donnait des coups de pied dans la porte, cassait tout
chez elle. Puis, on n'entendit plus qu'un grattement furieux, un bruit
de fer egratignant le platre. Elle descellait les gonds avec la pointe
de ses ciseaux.

-- Elle m'aurait tuee, si elle avait eu un couteau, dit la Normande,
en cherchant ses vetements pour s'habiller. Vous verrez qu'elle finira
par faire un mauvais coup, avec sa jalousie... Surtout, qu'on ne lui
ouvre pas la porte. Elle ameuterait le quartier contre nous.

Mademoiselle Saget s'etait empressee de descendre. Elle arriva au coin
de la rue Pirouette juste au moment ou le commissaire rentrait dans
l'allee des Quenu-Gradelle. Elle comprit, elle entra a la charcuterie,
les yeux si brillants, que Lisa lui recommanda le silence d'un geste,
en lui montrant Quenu qui accrochait des bandes de petit-sale. Quand
il fut retourne a la cuisine, la vieille conta a demi-voix le drame
qui venait de se passer chez les Mehudin. La charcutiere, penchee
au-dessus du comptoir, la main sur la terrine du veau pique, ecoulait,
avec la mine heureuse d'une femme qui triomphe. Puis, comme une
cliente demandait deux pieds de cochon, elle les enveloppa d'un air
songeur.

-- Moi, je n'en veux pas a la Normande, dit-elle enfin a mademoiselle
Saget, lorsqu'elles furent seules de nouveau, Je l'aimais beaucoup,
j'ai regrette qu'on nous eut fachees ensemble... Tenez, la preuve que
je ne suis pas mechante, c'est que j'ai sauve ca des mains de la
police, et que je suis toute prete a le lui rendre, si elle vient me
le demander elle-meme.

Elle sortit de sa poche le portrait-carte. Mademoiselle Saget le
flaira, ricana en lisant: " Louise a son bon ami Florent; " puis, de
sa voix pointue:

-- Vous avez peut-etre tort. Vous devriez garder ca.

-- Non, non, interrompit Lisa, je veux que tous les cancans finissent.
Aujourd'hui, c'est le jour de la reconciliation. Il y en a assez, le
quartier doit redevenir tranquille.

-- Eh bien! voulez-vous que j'aille dire a la Normande que vous
l'attendez? demanda la vieille.

-- Oui, vous me ferez plaisir.

Mademoiselle Saget retourna rue Pirouette, effraya beaucoup la
poissonniere, eu lui disant qu'elle venait de voir son portrait dans
la poche de Lisa. Mais elle ne put la decider tout de suite a la
demarche que sa rivale exigeait. La Normande fit ses conditions; elle
irait, seulement la charcutiere s'avancerait pour la recevoir jusqu'au
seuil de la boutique. La vieille dut faire encore deux voyages, de
l'une a l'autre, pour bien regler les points de l'entrevue. Enfin,
elle eut la joie de negocier ce raccommodement qui allait faire tant
de bruit. Comme elle repassait une derniere fois devant la porte de
Claire, elle entendit toujours le bruit des ciseaux, dans le platre.

Puis, apres avoir rendu une reponse definitive a la charcutiere, elle
se hata d'aller chercher madame Lecoeur et la Sarriette. Elles
s'etablirent toutes trois au coin du pavillon de la maree, sur le
trottoir, en face de la charcuterie. La, elles ne pouvaient rien
perdre de l'entrevue. Elles s'impatientaient, feignant de causer entre
elles, guettant la rue Pirouette, d'ou la Normande devait sortir. Dans
les Halles, le bruit de la reconciliation courait deja; les
marchandes, droites a leur banc, se haussant, cherchaient a voir;
d'autres, plus curieuses, quittant leur place, vinrent meme se planter
sous la rue couverte. Tous les yeux des Halles se tournaient vers la
charcuterie. Le quartier etait dans l'attente.

Ce fut solennel. Quand la Normande deboucha de la rue Pirouette, les
respirations resterent coupees.

-- Elle a ses brillants, murmura la Sarriette.

-- Voyez donc comme elle marche, ajouta madame Lecoeur; elle est trop
effrontee.

La belle Normande, a la verite, marchait en reine qui daignait
accepter la paix. Elle avait fait une toilette soignee, coiffee avec
ses cheveux frises, relevant un coin de son tablier pour montrer sa
jupe de cachemire; elle etrennait meme un noeud de dentelle d'une
grande richesse. Comme elle sentait les Halles la devisager, elle se
rengorgea encore en approchant de la charcuterie. Elle s'arreta devant
la porte.

-- Maintenant, c'est au tour de la belle Lisa, dit mademoiselle Saget.
Regardez bien.

La belle Lisa quitta son comptoir en souriant. Elle traversa la
boutique sans se presser, vint tendre la main a la belle Normande.
Elle etait egalement tres comme il faut, avec son linge eblouissant,
son grand air de proprete. Un murmure courut la poissonnerie; toutes
les tetes, sur le trottoir, se rapprocherent, causant vivement. Les
deux femmes etaient dans la boutique, et les crepines de l'etalage
empechaient de les bien voir. Elles semblaient causer affectueusement,
s'adressaient de petits saluts, se complimentaient sans doute.

-- Tiens! reprit mademoiselle Saget, la belle Normande achete quelque
chose... Qu'est-ce donc qu'elle achete? C'est une andouille, je
crois... Ah! voila! Vous n'avez pas vu, vous autres? La belle Lisa
vient de lui rendre la photographie, en lui mettant l'andouille dans
la main.

Puis, il y eut encore des salutations. La belle Lisa, depassant meme
les amabilites reglees a l'avance, voulut accompagner la belle
Normande jusque sur le trottoir. La, elles rirent toutes les deux, se
montrerent au quartier en bonnes amies. Ce fut une veritable joie pour
les Halles; les marchandes revinrent a leur banc, en declarant que
tout s'etait tres-bien passe.

Mais mademoiselle Saget retint madame Lecoeur et la Sarriette. Le
drame se nouait a peine. Elles couvaient toutes trois des yeux la
maison d'en face, avec une aprete de curiosite qui cherchait a voir a
travers les pierres. Pour patienter, elles causerent encore de la
belle Normande.

-- La voila sans homme, dit madame Lecoeur.

-- Elle a monsieur Lebigre, fit remarquer la Sarriette, qui se mit a
rire.

-- Oh! monsieur Lebigre, il ne voudra plus.

Mademoiselle Saget haussa les epaules, en murmurant:

-- Vous ne le connaissez guere. Il se moque pas mal de tout ca. C'est
un homme qui sait faire ses affaires, et la Normande est riche. Dans
deux mois, ils seront ensemble, vous verrez. Il y a longtemps que la
mere Mehudin travaille a ce mariage.

-- N'importe, reprit la marchande de beurre, le commissaire ne l'en a
  pas moins trouvee couchee avec ce Florent

-- Mais non, je ne vous ai pas dit ca... Le grand maigre venait de
partir. J'etais la, quand on a regarde dans le lit. Le commissaire a
tate avec la main. Il y avait deux places toutes chaudes...

La vieille reprit haleine, et d'une voix indignee:

-- Ah! voyez-vous, ce qui m'a fait le plus de mal, c'est d'entendre
toutes les horreurs que ce gueux apprenait au petit Muche. Non, vous
ne pouvez pas croire... Il y en avait un gros paquet.

-- Quelles horreurs? demanda la Sarriette allechee.

-- Est-ce qu'on sait! Des saletes, des cochonneries. Le commissaire a
dit que ca suffisait pour le faire pendre ... C'est un monstre, cet
homme-la. Aller s'attaquer a un enfant, s'il est permis! Le petit
Muche ne vaut pas grand'chose mais ce n'est pas une raison pour le
fourrer avec les rouges, ce marmot, n'est-ce pas?

-- Bien sur, repondirent les deux autres.

-- Enfin, on est en train de mettre bon ordre a tout ce micmac. Je
vous le disais, vous vous rappelez: " Il y a un micmac chez les Quenu
qui ne sent pas bon. " Vous voyez si j'avais le nez fin ... Dieu
merci, le quartier va pouvoir respirer un peu. Ca demandait un fier
coup de balai; car, ma parole d'honneur, on finissait par avoir peur
d'etre assassine en plein jour. On ne vivait plus. C'etaient des
cancans, des facheries, des tueries. Et ca pour un seul homme, pour ce
Florent... Voila la belle Lisa et la belle Normande remises; c'est
tres-bien de leur part, elles devaient ca a la tranquillite de tous.
Maintenant, le reste marchera bon train, vous allez voir ... Tiens, ce
pauvre monsieur Quenu qui rit la-bas.

Quenu, en effet, etait de nouveau sur le trottoir, debordant dans son
tablier blanc, plaisantant avec la petite bonne de madame Taboureau.
Il etait tres-gaillard, ce matin-la. Il pressait les mains de la
petite bonne, lui cassait les poignets a la faire crier, dans sa belle
humeur de charcutier. Lisa avait toutes les peines du monde a le
renvoyer a la cuisine. Elle marchait d'impatience dans la boutique,
craignant que Florent n'arrivat, appelant son mari pour eviter une
rencontre.

-- Elle se fait du mauvais sang, dit mademoiselle Saget. Ce pauvre
monsieur Quenu ne sait rien. Rit-il comme un innocent!... Vous savez
que madame Taboureau disait qu'elle se facherait avec les Quenu, s'ils
se deconsideraient davantage en gardant leur Florent chez eux.

-- En attendant, ils gardent l'heritage, fit remarquer madame Lecoeur.

-- Eh! non, ma bonne... L'autre a eu sa part.

-- Vrai... Comment le savez-vous?

-- Pardieu! ca se voit, reprit la vieille, apres une courte
hesitation, et sans donner d'autre preuve. Il a meme pris plus que sa
part. Les Quenu en seront pour plusieurs milliers de francs... Il faut
dire qu'avec des vices, ca va vite... Ah! vous ignorez, peut-etre: il
avait une autre femme...

-- Ca ne m'etonne pas, interrompit la Sarriette; ces hommes maigres
sont de fiers hommes.

-- Oui, et pas jeune encore, cette femme. Vous savez, quand un homme
en veut, il en veut; il en ramasserait par terre... Madame Verlaque,
la femme de l'ancien inspecteur, vous la connaissez bien, cette dame
toute jaune...

Mais les deux autres se recrierent. Ce n'etait pas possible. Madame
Verlaque etait abominable. Alors mademoiselle Saget s'emporta.

-- Quand je vous le dis! Accusez-moi de mentir, n'est-ce pas?... On a
des preuves, on a trouve des lettres de cette femme, tout un paquet de
lettres, dans lesquelles elle lui demandait de l'argent, des dix et
vingt francs a la fois. C'est clair, enfin... A eux deux, ils auront
fait mourir le mari.

La Sarriette et madame Lecoeur furent convaincues. Mais elles
perdaient patience. Il y avait plus d'une heure qu'elles attendaient
sur le trottoir. Elles disaient que, pendant ce temps, on les volait
peut-etre, a leurs bancs. Alors, ma demoiselle Saget les retenait avec
une nouvelle histoire Florent ne pouvait pas s'etre sauve; il allait
revenir; ce serait tres-interessant, de le voir arreter. Et elle
donnait des details minutieux sur la souriciere, tandis que la
marchande de beurre et la marchande de fruits continuaient a examiner
la maison de haut en bas, epiant chaque ouverture, s'attendant a voir
des chapeaux de sergents de ville a toutes les fentes. La maison,
calme et muette, baignait beatement dans le soleil du matin.

-- Si l'on dirait que c'est plein de police! murmura madame Lecoeur.

-- Ils sont dans la mansarde, la-haut, dit la vieille. Voyez-vous, ils
ont laisse la fenetre comme ils l'ont trouvee... Ah! regardez, il y en
a un, je crois, cache derriere le grenadier, sur la terrasse.

Elles tendirent le cou, elles ne virent rien.

-- Non, c'est l'ombre, expliqua la Sarriette. Les petits rideaux
eux-memes ne remuent pas. Ils ont du s'asseoir tous dans la chambre et
ne plus bouger.

A ce moment, elles apercurent Gavard qui sortait du pavillon de la
maree, l'air preoccupe. Elles se regarderent avec des yeux luisants,
sans parler. Elles s'etaient rapprochees, droites dans leurs jupes
tombantes. Le marchand de volailles vint a elles.

-- Est-ce que vous avez vu passer Florent? demanda-t-il. Elles ne
repondirent pas.

-- J'ai besoin de lui parler tout de suite, continua Gavard. Il n'est
pas a la poissonnerie. Il doit etre remonte chez lui... Vous l'auriez
vu, pourtant.

Les trois femmes etaient un peu pales. Elles se regardaient toujours,
d'un air profond, avec de legers tressaillements aux coins des levres.
Comme son beau-frere hesitait:

-- Il n'y a pas cinq minutes que nous sommes la, dit nettement madame
Lecoeur. Il aura passe auparavant.

-- Alors, je monte, je risque les cinq etages, reprit Gavard en riant.

La Sarriette fit un mouvement, comme pour l'arreter; mais sa tante lui
prit le bras, la ramena, en lui soufflant a l'oreille:

-- Laisse donc, grande bete! C'est bien fait pour lui. Ca lui
apprendra a nous marcher dessus.

-- Il n'ira plus dire que je mange de la viande gatee, murmura plus
bas encore mademoiselle Saget.

Puis, elles n'ajouterent rien. La Sarriette etait tres-rouge; les deux
autres restaient toutes jaunes. Elles tournaient la tete maintenant,
genees par leurs regards, embarrassees de leurs mains, qu'elles
cacherent sous leurs tabliers. Leurs yeux finirent par se lever
instinctivement sur la maison, suivant Gavard a travers les pierres,
le voyant monter les cinq etages. Quand elles le crurent dans la
chambre, elles s'examinerent de nouveau, avec des coups d'oeil de
cote. La Sarriette eut un rire nerveux. Il leur sembla un instant que
les rideaux de la fenetre remuaient, ce qui les fit croire a quelque
lutte. Mais la facade de la maison gardait sa tranquillite tiede; un
quart d'heure s'ecoula, d'une paix absolue, pendant lequel une emotion
croissante les prit a la gorge. Elles defaillaient, lorsqu'un homme,
sortant de l'allee, courut enfin chercher un fiacre. Cinq minutes plus
tard, Gavard descendait, suivi de deux agents. Lisa, qui etait venue
sur le trottoir, en apercevant le fiacre, se hata de rentrer dans la
charcuterie.

Gavard etait bleme. En haut, on l'avait fouille, on avait trouve sur
lui son pistolet et sa boite de cartouches. A la rudesse du
commissaire, au mouvement qu'il venait de faire en entendant son nom,
il se jugeait perdu. C'etait un denoument terrible, auquel il n'avait
jamais nettement songe. Les Tuileries ne lui pardonneraient pas. Ses
jambes flechissaient, comme si le peloton d'execution l'eut attendu.
Lorsqu'il vit la rue, pourtant, il trouva assez de force dans sa
vantardise pour marcher droit. Il eut meme un dernier sourire, en
pensant que les Halles le voyaient et qu'il mourrait bravement.

Cependant, la Sarriette et madame Lecoeur etaient accourues. Quand
elles eurent demande une explication, la marchande de beurre se mit a
sangloter, tandis que la niece, tres-emue, embrassait son oncle. Il la
tint serree entre ses bras, en lui remettant une clef et en lui
murmurant a l'oreille:

-- Prends tout, et brule les papiers.

Il monta en fiacre, de l'air dont il serait monte sur l'echafaud.
Quand la voiture eut disparu au coin de la rue Pierre-Lescot, madame
Lecoeur apercut la Sarriette qui cherchait a cacher la clef dans sa
poche.

-- C'est inutile, ma petite, lui dit-elle les dents serrees, j'ai vu
qu'il te la mettait dans la main... Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu,
j'irai tout lui dire a la prison, si tu n'es pas gentille avec moi.

-- Mais ma tante, je suis gentille, repondit la Sarriette avec un
sourire embarrasse.

-- Allons tout de suite chez lui, alors. Ce n'est pas la peine de
laisser aux argousins le temps de mettre leurs pattes dans ses
armoires.

Mademoiselle Saget qui avait ecoute, avec des regards flamboyants, les
suivit, courut derriere elles, de toute la longueur de ses petites
jambes. Elle se moquait bien d'attendre Florent, maintenant. De la rue
Rambuteau a la rue de la Cossonnerie, elle se fit tres-humble; elle
etait pleine d'obligeance, elle offrait de parler la premiere a la
portiere, madame Leonce.

-- Nous verrons, nous verrons, repetait brievement la marchande de
beurre.

Il fallut en effet parlementer. Madame Leonce ne voulait pas laisser
monter ces dames a l'appartement de son locataire. Elle avait la mine
tres-austere, choquee par le fichu mal noue de la Sarriette.. Mais
quand la vieille demoiselle lui eut dit quelques mots tout bas, et
qu'on lui eut montre la clef, elle se decida. En haut, elle ne livra
les pieces qu'une a une, exasperee, le coeur saignant comme si elle
avait du indiquer elle-meme a des voleurs l'endroit ou son argent se
trouvait cache.

-- Allez, prenez tout, s'ecria-t-elle, en se jetant dans un fauteuil.

La Sarriette essayait deja la clef a toutes les armoires. Madame
Lecoeur, d'un air soupconneux, la suivait de si pres, etait tellement
sur elle, qu'elle lui dit:

-- Mais, ma tante, vous me genez. Laissez-moi les bras libres, au
moins.

Enfin, une armoire s'ouvrit, en face de la fenetre, entre la cheminee
et le lit. Les quatre femmes pousserent un soupir. Sur la planche du
milieu, il y avait une dizaine de mille francs en pieces d'or,
methodiquement rangees par petites piles. Gavard, dont la fortune
etait prudemment deposee chez un notaire, gardait cette somme en
reserve pour " le coup de chien. " Comme il le disait avec solennite,
il tenait pret son apport dans la revolution. Il avait vendu quelques
titres, goutant une jouissance particuliere a regarder les dix mille
francs chaque soir, les couvant des yeux, en leur trouvant la mine
gaillarde et insurrectionnelle. La nuit, il revait qu'on se battait
dans son armoire; il y entendait des coups de fusil, des paves
arraches et roulant, des voix de vacarme et de triomphe: c'etait son
argent qui faisait de l'opposition.

La Sarriette avait tendu les mains, avec un cri de joie.

-- Bas les griffes! ma petite, dit madame Lecoeur d'une vois rauque.

Elle etait plus jaune encore, dans le reflet de l'or, la face marbree
par la bile, les yeux brules par la maladie de foie qui la minait
sourdement. Derriere elle, mademoiselle Saget se haussait sur la
pointe des pieds, en extase, regardant jusqu'au fond de l'armoire.
Madame Leonce, elle aussi, s'etait levee, machant des paroles sourdes.

-- Mon oncle m'a dit de tout prendre, reprit nettement la jeune femme.

-- Et moi qui l'ai soigne, cet homme, je n'aurai rien, alors, s'ecria
la portiere.

Madame Lecoeur etouffait; elle les repoussa, se cramponna a l'armoire,
en begayant:

-- C'est mon bien, je suis sa plus proche parente, vous etes des
voleuses, entendez-vous... J'aimerais mieux tout jeter par la fenetre.

Il y eut un silence, pendant lequel elles se regarderent toutes les
quatre avec des regards louches. Le foulard de la Sarriette s'etait
tout a fait denoue; elle montrait la gorge, adorable de vie, la bouche
humide, les narines roses. Madame Lecoeur s'assombrit encore en la
voyant si belle de desir.

-- Ecoute, lui dit-elle d'une voix plus sourde, ne nous battons pas...
Tu es sa niece, je veux bien partager... Nous allons prendre une pile,
chacune a notre tour.

Alors, elles ecarterent les deux autres. Ce fut la marchande de beurre
qui commenca. La pile disparut dans ses jupes. Puis, la Sarriette prit
une pile egalement. Elles se surveillaient, pretes a se donner des
tapes sur les mains. Leurs doigts s'allongeaient regulierement, des
doigts horribles et noueux, des doigts blancs et d'une souplesse de
soie. Elles s'emplirent les poches. Lorsqu'il ne resta plus qu'une
pile, la jeune femme ne voulut pas que sa tante l'eut, puisque c'etait
elle qui avait commence. Elle la partagea brusquement entre
mademoiselle Saget et madame Leonce, qui les avaient regardees
empocher l'or avec des pietinements de fievre.

-- Merci, gronda la portiere, cinquante francs, pour l'avoir dorlote
avec de la tisane et du bouillon! Il disait qu'il n'avait pas de
famille, ce vieil enjoleur.

Madame Lecoeur, avant de fermer l'armoire, voulut la visiter de haut
en bas. Elle contenait tous les livres politiques defendus a la
frontiere, les pamphlets de Bruxelles, les histoires scandaleuses des
Bonaparte, les caricatures etrangeres ridiculisant l'empereur. Un des
grands regals de Gavard etait de s'enfermer parfois avec un ami pour
lui montrer ces choses compromettantes.

-- Il m'a bien recommande de bruler les papiers, fit remarquer la
Sarriette.

-- Bah! nous n'avons pas de feu, ca serait trop long... Je flaire la
police. Il faut deguerpir.

Et elles s'en allerent toutes quatre. Elles n'etaient pas au bas de
l'escalier, que la police se presenta. Madame Leonce dut remonter,
pour accompagner ces messieurs. Les trois autres, serrant les epaules,
se haterent de gagner la rue. Elles marchaient vite, a la file, la
tante et la niece genees par le poids de leurs poches pleines. La
Sarriette qui allait la premiere, se retourna, en remontant sur le
trottoir de la rue Rambuteau, et dit avec son rire tendre:

-- Ca me bat contre les cuisses.

Et madame Lecoeur lacha une obscenite, qui les amusa.

Elles goutaient une jouissance a sentir ce poids qui leur tirait les
jupes, qui se pendait a elles comme des mains chaudes de caresses.
Mademoiselle Saget avait garde les cinquante francs dans son poing
ferme. Elle restait serieuse, batissait un plan pour tirer encore
quelque chose de ces grosses poches qu'elle suivait. Comme elles se
retrouvaient au coin de la poissonnerie:

-- Tiens! dit la vieille, nous revenons au bon moment, voila le
Florent qui va se faire pincer.

Florent, en effet, rentrait de sa longue course. Il alla changer de
paletot dans son bureau, se mit a sa besogne quotidienne, surveillant
le lavage des pierres, se promenant lentement le long des allees. Il
lui sembla qu'on le regardait singulierement; les poissonnieres
chuchotaient sur son passage, baissaient le nez, avec des yeux
sournois. Il crut a quelque nouvelle vexation. Depuis quelque temps,
ces grosses et terribles femmes ne lui laissaient pas une matinee de
repos. Mais comme il passait devant le banc des Mehudin, il fut
tres-surpris d'entendre la mere lui dire d'une voix doucereuse:

-- Monsieur Florent, il y a quelqu'un qui est venu vous demander tout
a l'heure. C'est un monsieur d'un certain age. Il est monte vous
attendre dans votre chambre.

La vieille poissonniere, tassee sur une chaise, goutait, a dire ces
choses, un raffinement de vengeance qui agitait d'un tremblement sa
masse enorme. Florent, doutant encore, regarda la belle Normande.
Celle-ci, remise completement avec sa mere, ouvrait son robinet,
tapait ses poissons, paraissait ne pas entendre.

-- Vous etes bien sure? demanda-t-il.

-- Oh! tout a fait sure, n'est-ce pas, Louise? reprit la vieille d'une
voix plus aigue.

Il pensa que c'etait sans doute pour la grande affaire, et il se
decida a monter. Il allait sortir du pavillon, lorsque, en se
retournant machinalement, il apercut la belle Normande qui le suivait
des yeux, la face toute grave. Il passa a cote des trois commeres.

-- Vous avez remarque, murmura mademoiselle Saget, la charcuterie est
vide. La belle Lisa n'est pas une femme a se compromettre.

C'etait vrai, la charcuterie etait vide. La maison gardait sa facade
ensoleillee, son air beat de bonne maison se chauffant honnetement le
ventre aux premiers rayons. En haut, sur la terrasse, le grenadier
etait tout fleuri. Comme Florent traversait la chaussee, il fit un
signe de tete amical a Logre et a monsieur Lebigre, qui paraissaient
prendre l'air sur le seuil de l'etablissement de ce dernier. Ces
messieurs lui sourirent. Il allait s'enfoncer dans l'allee, lorsqu'il
crut apercevoir, au bout de ce couloir etroit et sombre, la face pale
d'Auguste qui s'evanouit brusquement. Alors, il revint, jeta un coup
d'oeil dans la charcuterie, pour s'assurer que le monsieur d'un
certain age ne s'etait pas arrete la. Mais il ne vit que Mouton, assis
sur un billot, le contemplant de ses deux gros yeux jaunes, avec son
double menton et ses grandes moustaches herissees de chat defiant.
Quand il se fut decide a entrer dans l'allee, le visage de la belle
Lisa se montra au fond, derriere le petit rideau d'une porte vitree.

Il y eut comme un silence dans la poissonnerie. Les ventres et les
gorges enormes retenaient leur haleine, attendait qu'il eut disparu.
Puis tout deborda, les gorges s'etalerent, les ventres creverent d'une
joie mauvaise. La farce avait reussi. Rien n'etait plus drole. La
vieille Mehudin riait avec des secousses sourdes, comme une outre
pleine que l'on vide. Son histoire du monsieur d'un certain age
faisait le tour du marche, paraissait a ces dames extremement drole.
Enfin, le grand maigre etait emballe, on n'aurait plus toujours la sa
fichue mine, ses yeux de forcat. Et toutes lui souhaitaient bon
voyage, en comptant sur un inspecteur qui fut bel homme. Elles
couraient d'un banc a l'autre, elles auraient danse autour de leurs
pierres comme des filles echappees. La belle Normande regardait cette
joie, toute droite, n'osant bouger de peur de pleurer, les mains sur
une grande raie pour calmer sa fievre.

-- Voyez-vous ces Mehudin qui le lachent, quand il n'a plus le sou,
dit madame Lecoeur.

-- Tiens! elles ont raison, repondit mademoiselle Saget. Puis, ma
chere, c'est la fin, n'est-ce pas? Il ne faut plus se manger... Vous
etes contente, vous. Laissez les autres arranger leurs affaires.

-- Il n'y a que les vieilles qui rient, fit remarquer la Sarriette. La
Normande n'a pas l'air gai.

Cependant, dans la chambre, Florent se laissait prendre comme un
mouton. Les agents se jeterent sur lui avec rudesse, croyant sans
doute a une resistance desesperee. Il les pria doucement de le lacher.
Puis, il s'assit, pendant que les hommes emballaient les papiers, les
echarpes rouges, les brassards et les guidons. Ce denoument ne
semblait pas le surprendre; il etait un soulagement pour lui, sans
qu'il voulut se le confesser nettement. Mais il souffrait, a la pensee
de la haine qui venait de le pousser dans cette chambre. Il revoyait
la face bleme d'Auguste, les nez baisses des poissonnieres; il se
rappelait les paroles de la mere Mehudin, le silence de la Normande,
la charcuterie vide; et il se disait que les Halles etaient complices,
que c'etait le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait
la boue de ces rues grasses.

Lorsque, au milieu de ces faces rondes qui passaient dans un eclair,
il evoqua tout d'un coup l'image de Quenu, il fut pris au coeur d'une
angoisse mortelle.

-- Allons, descendez, dit brutalement un agent.

Il se leva, il descendit. Au troisieme etage, il demanda a remonter;
il pretendait avoir oublie quelque chose. Les hommes ne voulurent pas,
le pousserent. Lui, se fit suppliant. Il leur offrit meme quelque
argent qu'il avait sur lui. Deux consentirent enfin a le reconduire a
la chambre, en le menacant de lui casser la tete, s'il essayait de
leur jouer un mauvais tour. Ils sortirent leurs revolvers de leur
poche. Dans la chambre, il alla droit a la cage du pinson, prit
l'oiseau, le baisa entre les deux ailes, lui donna la volee. Et il le
regarda, dans le soleil, se poser sur le toit de la poissonnerie,
comme etourdi, puis, d'un autre vol, disparaitre par-dessus les
Halles, du cote du square des Innocents. Il resta encore un instant en
face du ciel, du ciel libre; il songeait aux ramiers roucoulants des
Tuileries, aux pigeons des resserres, la gorge crevee par Marjolin.
Alors, tout se brisa en lui, il suivit les agents qui remettaient
leurs revolvers dans la poche, en haussant les epaules.

Au bas de l'escalier, Florent s'arreta devant la porte qui ouvrait sur
la cuisine de la charcuterie. Le commissaire, qui l'attendait la,
presque touche par sa douceur obeissante, lui demanda:

-- Voulez-vous dire adieu a votre frere?

Il hesita un instant. Il regardait la porte. Un bruit terrible de
hachoirs et de marmites venait de la cuisine. Lisa, pour occuper son
mari, avait imagine de lui faire emballer dans la matinee le boudin
qu'il ne fabriquait d'ordinaire que le soir. L'oignon chantait sur le
feu. Florent entendit la voix joyeuse de Quenu qui dominait le
vacarme, disant:

-- Ah! sapristi, le boudin sera bon... Auguste, passez-moi les gras!

Et Florent remercia le commissaire, avec la peur de rentrer dans cette
cuisine chaude, pleine de l'odeur forte de l'oignon cuit. Il passa
devant la porte, heureux de croire que son frere ne savait rien,
hatant le pas pour eviter un dernier chagrin a la charcuterie. Mais,
en recevant au visage le grand soleil de la rue, il eut honte, il
monta dans le fiacre, l'echine pliee, la figure terreuse. Il sentait
en face de lui la poissonnerie triomphante, il lui semblait que tout
le quartier etait la qui jouissait.

-- Hein! la fichue mine, dit Mademoiselle Saget.

-- Une vraie mine de forcat pince la main dans le sac, ajouta madame
Lecoeur.

-- Moi, reprit la Sarriette en montrant ses dents blanches, j'ai vu
guillotiner un homme qui avait tout a fait cette figure-la.

Elles s'etaient approchees, elles allongeaient le cou, pour voir
encore, dans le fiacre. Au moment ou la voiture s'ebranlait, la
vieille demoiselle tira vivement les jupes des deux autres, en leur
montrant Claire qui debouchait de la rue Pirouette, affolee, les
cheveux denoues, les ongles saignants. Elle avait descelle sa porte.
Quand elle comprit qu'elle arrivait trop tard, qu'on emmenait Florent,
elle s'elanca derriere le fiacre, s'arreta presque aussitot avec un
geste de rage impuissante, montra le poing aux roues qui fuyaient.
Puis, toute rouge sous la fine poussiere de platre qui la couvrait,
elle rentra en courant rue Pirouette.

-- Est-ce qu'il lui avait promis le mariage! s'ecria la Sarriette en
riant. Elle est toquee, cette grande bete!

Le quartier se calma. Des groupes, jusqu'a la fermeture des pavillons,
causerent des evenements de la matinee. On regardait curieusement dans
la charcuterie. Lisa evita de paraitre, laissant Augustine au
comptoir. L'apres-midi, elle crut devoir enfin tout dire a Quenu, de
peur que quelque bavarde ne lui portat le coup trop rudement. Elle
attendit d'etre seule avec lui dans la cuisine, sachant qu'il s'y
plaisait, qu'il y pleurerait moins. Elle proceda, d'ailleurs, avec des
menagements maternels. Mais quand il connut la verite, il tomba sur la
planche a hacher, il fondit en larmes comme un veau.

-- Voyons, mon pauvre gros, ne te desespere pas comme cela, tu vas te
faire du mal, lui dit Lisa en le prenant dans ses bras.

Ses yeux coulaient sur son tablier blanc, sa masse inerte avait des
remous de douleur. Il se tassait, se fondait. Quand il put parler:

-- Non, balbutia-t-il, tu ne sais pas combien il etait bon pour moi,
lorsque nous habitions rue Royer-Collard. C'etait lui qui balayait,
qui faisait la cuisine... Il m'aimait comme son enfant, vois-tu; il
revenait crotte, las a ne plus remuer; et moi, je mangeais bien,
j'avais chaud, a la maison... Maintenant, voila qu'on va le fusiller.

Lisa se recria, dit qu'on ne le fusillerait pas. Mais il secouait la
tete. Il continua:

-- Ca ne fait rien, je ne l'ai pas assez aime. Je puis bien dire ca, a
cette heure. J'ai eu mauvais coeur, j'ai hesite a lui rendre sa part
de l'heritage...

-- Eh! je la lui ai offerte plus de dix fois, s'ecria-t-elle. Nous
n'avons rien a nous reprocher.

-- Oh! toi, je sais bien, tu es bonne, tu lui aurais tout donne...
Moi, ca me faisait quelque chose, que veux-tu! Ce sera le chagrin de
toute ma vie. Je penserai toujours que si j'avais partage avec lui, il
n'aurait pas mal tourne une seconde fois... C'est ma faute, c'est moi
qui l'ai livre.

Elle se fit plus douce, lui dit qu'il ne fallait pas se frapper
l'esprit. Elle plaignait meme Florent. D'ailleurs, il etait
tres-coupable. S'il avait eu plus d'argent, peut-etre qu'il aurait
fait davantage de betises. Peu a peu, elle arrivait a laisser entendre
que ca ne pouvait pas finir autrement, que tout le monde allait se
mieux porter. Quenu pleurait toujours, s'essuyait les joues avec son
tablier, etouffant ses sanglots pour l'ecouter, puis eclatant bientot
en larmes plus abondantes, il avait machinalement mis les doigts dans
un tas de chair a saucisse qui se trouvait sur la planche a hacher; il
y faisait des trous, la petrissait rudement.

-- Tu te rappelles, tu ne te sentais pas bien, continua Lisa. C'est
que nous n'avions plus nos habitudes. J'etais tres-inquiete, sans le
le dire; je voyais bien que tu baissais.

-- N'est-ce pas? murmura-t-il, en cessant un instant de sangloter.

-- Et la maison, non plus, n'a pas marche cette annee. C'etait comme
un sort... Va, ne pleure pas, tu verras comme tout reprendra. Il faut
pourtant que tu te conserves pour moi et pour ta fille. Tu as aussi
des devoirs a remplir envers nous.

Il petrissait plus doucement la chair a saucisse. L'emotion le
reprenait, mais une emotion attendrie qui mettait deja un sourire
vague sur sa face navree. Lisa le sentit convaincu. Elle appela vite
Pauline qui jouait dans la boutique, la lui mit sur les genoux, en
disant:

-- Pauline, n'est-ce pas que ton pere doit etre raisonnable?
Demande-lui gentiment de ne plus nous faire de la peine.

L'enfant le demanda gentiment. Ils se regarderent, serres dans la meme
embrassade, enormes, debordants, deja convalescents de ce malaise
d'une annee dont ils sortaient a peine; et ils se sourirent, de leurs
larges figures rondes, tandis que la charcutiere repetait:

-- Apres tout, il n'y a que nous trois, mon gros, il n'y a a que nous
trois.

Deux mois plus tard, Florent etait de nouveau condamne a la
deportation. L'affaire fit un bruit enorme. Les journaux s'emparerent
des moindres details, donnerent les portraits des accuses, les dessins
des guidons et des echarpes, les plans des lieux ou la bande se
reunissait. Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du
complot des Halles. La police lancait des notes de plus en plus
inquietantes; on finissait par dire que tout le quartier Montmartre
etait mine. Au Corps legislatif, l'emotion fut si grande, que le
centre et la droite oublierent cette malencontreuse loi de dotation
qui les avait un instant divises, et se reconcilierent, en votant a
une majorite ecrasante le projet d'impot impopulaire, dont les
faubourgs eux-memes n'osaient plus se plaindre, dans la panique qui
soufflait sur la ville. Le proces dura toute une semaine. Florent se
trouva profondement surpris du nombre considerable de complices qu'on
lui donna. Il en connaissait au plus six ou sept sur les vingt et
quelques, assis au banc des prevenus. Apres la lecture de l'arret, il
crut apercevoir le chapeau et le dos innocent de Robine s'en allant
doucement au milieu de la foule. Logre etait acquitte, ainsi que
Lacaille. Alexandre avait deux ans de prison pour s'etre compromis en
grand enfant. Quant a Gavard, il etait, comme Florent, condamne a la
deportation. Ce fut un coup de massue qui l'ecrasa dans ses dernieres
jouissances, au bout de ces longs debats qu'il avait reussi a emplir
de sa personne. Il payait cher sa verve opposante de boutiquier
parisien. Deux grosses larmes coulerent sur sa face effaree de gamin
en cheveux blancs.

Et, un matin d'aout, au milieu du reveil des Halles, Claude Lantier,
qui promenait sa flanerie dans l'arrivage des legumes, le ventre serre
par sa ceinture rouge, vint toucher la main de madame Francois, a la
pointe Saint-Eustache. Elle etait la, avec sa grande figure triste,
assise sur ses navets et ses carottes. Le peintre restait sombre,
malgre le clair soleil qui attendrissait deja le velours gros vert des
montagnes de choux.

-- Eh bien! c'est fini, dit-il. Ils le renvoient la bas... Je crois
qu'ils l'ont deja expedie a Brest.

La maraichere eut un geste de douleur muette. Elle promena la main
lentement autour d'elle, elle murmura d'une voix sourde:

-- C'est Paris, c'est ce gueux de Paris.

-- Non, je sais qui c'est, ce sont des miserables, reprit Claude dont
les poings se serraient. Imaginez-vous, madame Francois, qu'il n'y a
pas de betises qu'ils n'aient dites, au tribunal... Est-ce qu'ils ne
sont pas alles jusqu'a fouiller les cahiers de devoirs d'un enfant! Ce
grand imbecile de procureur a fait la-dessus une tartine, le respect
de l'enfance par-ci, l'education demagogique par-la... J'en suis
malade.

Il fut pris d'un frisson nerveux; il continua, en renfoncant les
epaules dans son paletot verdatre:

-- Un garcon doux comme une fille, que j'ai vu se trouver mal en
regardant saigner des pigeons... Ca m'a fait rire de pitie, quand je
l'ai apercu entre deux gendarmes. Allez, nous ne le verrons plus, il
restera la-bas, cette fois.

-- Il aurait du m'ecouter, dit la maraichere au bout d'un silence,
venir a Nanterre, vivre la, avec mes poules et mes lapins... Je
l'aimais bien, voyez-vous, parce que j'avais compris qu'il etait bon.
Ou aurait pu etre heureux... C'est un grand chagrin... Consolez-vous,
n'est-ce pas? monsieur Claude. Je vous attends, pour manger une
omelette, un de ces matins.

Elle avait des larmes dans les yeux. Elle se leva, en femme vaillante
qui porte rudement la peine.

-- Tiens! reprit-elle, voila la mere Chantemesse qui vient m'acheter
des navets. Toujours gaillarde, cette grosse mere Chantemesse...

Claude s'en alla, rodant sur le carreau. Le jour, en gerbe blanche,
avait monte du fond de la rue Rambuteau. Le soleil, au ras des toits,
mettait des rayons roses, des nappes tombantes qui touchaient deja les
paves. Et Claude sentait un reveil de gaiete dans les grandes Halles
sonores, dans le quartier empli de nourritures entassees. C'etait
comme une joie de guerison, un tapage plus haut de gens soulages enfin
d'un poids qui leur genait l'estomac. Il vit la Sarriette, avec une
montre d'or, chantant au milieu de ses prunes et de ses fraises,
tirant les petites moustaches de monsieur Jules, vetu d'un veston de
velours. Il apercut madame Lecoeur et mademoiselle Saget qui passaient
sous une rue couverte, moins jaunes, les joues presques roses, en
bonnes amies amusees par quelque histoire. Dans la poissonnerie, la
mere Mehudin, qui avait repris son banc, tapait ses poissons,
engueulait le monde, clouait le bec du nouvel inspecteur, un jeune
homme auquel elle avait jure de donner le fouet; tandis que Claire,
plus molle, plus paresseuse, ramenait, de ses mains bleuies par l'eau
des viviers, un tas enorme d'escargots que la have moirait de fils
d'argent. A la triperie, Auguste et Augustine venaient acheter des
pieds de cochon, avec leur mine tendre de nouveaux maries, et
repartaient en carriole pour leur charcuterie de Montrouge. Puis,
comme il etait huit heures, qu'il faisait deja chaud, il trouva, en
revenant rue Rambuteau, Muche et Pauline jouant au cheval: Muche
marchait a quatre pattes, pendant que Pauline, assise sur son dos, se
tenait a ses cheveux pour ne pas tomber. Et, sur les toits des Halles,
au bord des gouttieres, une ombre qui passa lui fit lever la tete:
c'etaient Cadine et Marjolin riant et s'embrassant, brulant dans le
soleil, dominant le quartier de leurs amours de betes heureuses.

Alors, Claude leur montra le poing. Il etait exaspere par cette fete
du pave et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait que les Gras
avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras,
s'arrondissant, crevant de sante, saluant un nouveau jour de belle
digestion. Comme il s'arretait en face de la rue Pirouette, le
spectacle qu'il eut a sa droite et a sa gauche, lui porta le dernier
coup.

A sa droits, la belle Normande, la belle madame Lebigre, comme on la
nommait maintenant, etait debout sur le seuil de sa boutique. Son mari
avait enfin obtenu de joindre a son commerce de vin un bureau de
tabac, reve depuis longtemps caresse, et qui s'etait enfin realise,
grace a de grands services rendus. La belle madame Lebigre lui parut
superbe, en robe de soie, les cheveux frises, prete a s'asseoir dans
son comptoir, ou tous les messieurs du quartier venaient lui acheter
leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle etait devenue
distinguee, tout a fait dame. Derriere elle, la salle, repeinte, avait
des pampres fraiches, sur un fond tendre; le zinc du comptoir luisait;
tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux
plus vifs. Elle riait a la claire matinee.

A sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute
la largeur de la porte. Jamais son linge n'avait eu une telle
blancheur; jamais sa chair reposee, sa face rose, ne s'etait encadree
dans des bandeaux mieux lisses. Elle montrait un grand calme repu, une
tranquillite enorme, que rien ne troublait, pas meme un sourire.
C'etait l'apaisement absolu, une felicite complete, sans secousse,
sans vie, baignant dans l'air chaud. Son corsage tendu digerait encore
le bonheur de la veille; ses mains potelees, perdues dans le tablier,
ne se tendaient meme pas pour prendre le bonheur de la journee,
certaines qu'il viendrait a elles. Et, a cote, l'etalage avait une
felicite pareille; il etait gueri, les langues fourrees s'allongeaient
plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes
figures jaunes, les guirlandes de saucisses n'avaient plus cet air
desespere qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la
cuisine, accompagne d'un tintamarre rejouissant de casseroles. La
charcuterie suait de nouveau la sante, une sante grasse. Les bandes de
lard entrevues, les moities de cochon pendues contre les marbres,
mettaient la des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre,
tandis que Lisa, immobile, avec sa carrure digne, donnait aux Halles
le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse.

Puis, toutes deux se pencherent. La belle madame Lebigre et la belle
madame Quenu echangerent un salut d'amitie.

Et Claude, qui avait certainement oublie de diner la veille, pris de
colere a les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs
grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant d'une voix fachee:

-- Quels gredins que les honnetes gens!






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