The Project Gutenberg EBook of Contes a Ninon, by Emile Zola

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Title: Contes a Ninon

Author: Emile Zola

Release Date: February, 2005  [EBook #7462]
[This file was first posted on May 4, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, CONTES A NINON ***




Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks 
and the Online Distributed Proofreading Team.

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MILE ZOLA

CONTES  NINON





TABLE DES MATIRES


A NINON

SIMPLICE

LE CARNET DE DANSE

CELLE QUI M'AIME

LA FE AMOUREUSE

LE SANG

LES VOLEURS ET L'NE

SOEUR-DES-PAUVRES

AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MDRIC
I. Mes hros
II. Ils se mettent en campagne
III. Lger aperu sur les momies
IV. Les poings de Sidoine
V. Le discours de Mdric
VI. Mdric mange des mres
VII. O Sidoine devient bavard.
VIII. L'aimable Primevre, reine du royaume des
Heureux.
IX. O Mdric vulgarise la Gographie,
l'Astronomie, l'Histoire, la Thologie, la
Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences
naturelles et autres menues Sciences.
X. De diverses rencontres, tranges et imprvues,
que firent Sidoine et Mdric.
XI. Une cole modle.
XII. Morale.





A NINON


Les voici donc, mon amie, ces libres rcits de notre jeune ge, que je
t'ai conts dans les campagnes de ma chre Provence, et que tu
coutais d'une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les
grandes lignes bleues des collines lointaines.

Les soirs de mai,  l'heure o la terre et le ciel s'anantissaient
avec lenteur dans une paix suprme, je quittais la ville et gagnais
les champs: les coteaux arides, couverts de ronces et de genvriers;
ou bien les bords de la petite rivire, ce torrent de dcembre, si
discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tide
des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plants
d'amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de
vignes laissant traner sur le sol leurs ceps entrelacs.

Pauvre terre dessche, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre
les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral.
Je l'aime pour sa beaut pre, ses roches dsoles, ses thyms et ses
lavandes. Il y a dans celle valle strile je ne sais quel air brlant
de dsolation: un trange ouragan de passion semble avoir souffl sur
la contre; puis, un grand accablement s'est fait, et les campagnes,
ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier dsir.
Aujourd'hui, au milieu de mes forts du Nord, lorsque je revois en
pense ces poussires et ces cailloux, je me sens un amour profond
pour cette patrie svre qui n'est pas la mienne. Sans doute, l'enfant
rieur et les vieilles roches chagrines s'taient autrefois pris de
tendresse; et, maintenant, l'enfant devenu homme ddaigne les prs
humides, les verdures noyes, amoureux des grandes routes blanches et
des montagnes brles, o son me, frache de ses quinze ans, a rv
ses premiers songes.

Je gagnais les champs. L, au milieu des terres laboures ou sur les
dalles des coteaux, lorsque je m'tais couch  demi, perdu dans cette
paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant
la tte, mollement couche  ma droite, pensive, le menton dans la
main, me regardant de tes grands yeux. Tu tais l'ange de mes
solitudes, mon bon ange gardien que j'apercevais prs de moi, quelle
que ft ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets dsirs, tu
t'asseyais partout  mon ct, ne pouvant tre o je n'tais pas.
Aujourd'hui, j'explique ainsi ta prsence de chaque soir. Autrefois,
sans jamais le voir venir, je n'avais point d'tonnement  rencontrer
sans cesse tes clairs regards: je te savais fidle, toujours en moi.

Ma chre me, tu me rendais plus douces les tristesses des soires
mlancoliques. Tu avais la beaut dsole de ces collines, leur pleur
de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais
quelle pense ternelle levait ton front et grandissait tes yeux.
Puis, lorsqu'un sourire passait sur tes lvres paresseuses, on et
dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon
de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre
frmissante, fleurs et verdures d'un jour que brlent les soleils de
juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrtes harmonies
qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivire
avait ta voix; les toiles,  leur lever, regardaient de ton regard;
toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi,
donnant ta grce  cette nature, tu en prenais les svrits
passionnes. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais
conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la
valle, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les
ondulations des terrains. C'est  vous comparer ainsi que je me mis 
vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais
davantage, de ma chre Provence ou de ma chre Ninon.

Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te
remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de
m'aimer un peu et de vivre en moi; dans cet ge o le coeur souffre
d'tre seul, tu m'apportas ton coeur pour pargner au mien toute
souffrance. Si tu savais combien de pauvres mes meurent aujourd'hui
de solitude! Les temps sont durs  ces mes faites d'amour. Moi, je
n'ai pas connu ces misres. Tu m'as prsent  toute heure un visage
de femme  adorer; tu as peupl mon dsert, te mlant  mon sang,
vivante dans ma pense. Et moi, perdu en ces amours profondes,
j'oubliais, te sentant en mon tre. La joie suprme de notre hymen me
faisait traverser en paix cette rude contre des seize ans, o tant de
mes compagnons ont laiss des lambeaux de leurs coeurs.

Crature trange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis
voir clair en mon me, je trouve un pre plaisir  tudier pice 
pice nos amours. Tu tais femme, belle et ardente, et je t'aimais en
poux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans
cesser d'tre une amante; alors, je t'aimais en amant et en frre  la
fois, avec toute la chastet de l'affection, tout l'emportement du
dsir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste
intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une
bien-aime, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en
serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je
donnais ton beau corps que j'aimais tant,  chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque crature, corps et
me, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu
contentais  la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de
mon intelligence. Ainsi tu ralisais le rve de l'ancienne Grce,
l'amante faite homme, aux exquises lgances de forme,  l'esprit
viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes
amours, toi qui suffisais  mon tre, toi dont la beaut innomme
m'emplissait de mon rve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple,
ton doux visage d'enfant, ta pense faite de ma pense, je gotais
dans son plein cette volupt inoue, vainement cherche aux anciens
ges, de possder une crature par tous les nerfs de ma chair, toutes
les affections de mon coeur, toutes les facults de mon intelligence.

Je gagnais les champs. Couch sur la terre, appuyant ta tte sur ma
poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu
dans l'immensit bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes
paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi,
comme pour te bercer, je m'adressais  une petite fille nave, qui ne
veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires, leons
de charit et de sagesse; d'autres fois, mes lvres sur tes lvres, je
contais  une bien-aime les amours des fes ou les tendresses
charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore, les jours o je
souffrais de la sotte mchancet de mes compagnons, et ces jours-l
runis ont fait les annes de ma jeunesse, je te prenais la main,
l'ironie aux lvres, le doute et la ngation au coeur, me plaignant 
un frre des misres de ce monde, dans quelque conte dsolant, satire
pleine de larmes. Et toi, te pliant  mes caprices, tout en restant
femme et pouse, tu tais tour  tour petite fille nave, bien-aime,
frre consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais
rpondre, tu m'coutais, me laissant lire dans tes yeux les motions,
les gaiets et les tristesses de mes rcits. Je t'ouvrais mon me
toute large, dsireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme
ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs penses: je
me donnais entier, sans jamais veiller  mes discours. Aussi, quels
longs bavardages, quelles histoires tranges, filles du rve! quels
rcits dcousus, o l'invention s'en allait au hasard, et dont les
seuls pisodes supportables taient les baisers que nous changions!
Si quoique passant nous et pis le soir, au pied de nos rochers, je
ne sais quelle singulire figure il et faite  entendre mes paroles
libres, et  te voir les comprendre, ma petite fille nave, ma
bien-aime, mon frre consolateur.

Hlas! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu o j'ai d vous
quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rve,
nous nous sommes dit adieu, par une soire d'automne, au bord de la
petite rivire. Les arbres dpouills rendaient les horizons plus
vastes et plus mornes; la campagne,  cette heure avance, couverte de
feuilles sches, humide des premires pluies, s'tendait noire, avec
de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les
derniers rayons s'effaaient, et, du levant, montait la nuit,
menaante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube
inconnue. Il en tait de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de
ma jeunesse venait de disparatre, la nuit de l'ge montait, me
gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants
de ralit; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi,
ma chre me, qui chappais  mes treintes et ne pouvais, devant mes
larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines taient bien
finies; elles avaient, comme toutes choses, vcu leur saison. C'est
alors, voyant que tu te mourais en moi, que j'allai au bord de la
petite rivire, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du
dpart. Oh! l'amoureuse et triste soire! Je te baisai, ma blanche
mourante, j'essayai une dernire fois de te rendre la vie puissante de
les beaux jours; je ne pus, car j'tais moi-mme ton bourreau. Tu
montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne
fus plus qu'un souvenir.

Voici bientt sept ans que je t'ai quitte. Depuis le jour des adieux,
dans mes joies et dans mes chagrins, j'ai souvent cout ta voix, la
voix caressante d'un souvenir, qui me demandait les contes de nos
soires de Provence.

Je ne sais quel cho de nos roches sonores rpond dans mon coeur. Toi
que j'ai laisse loin de moi, tu m'adresses de ton exil des prires si
touchantes, qu'il me semble les entendre tout au fond de mon tre. Ce
doux frmissement que laissent en nous les volupts passes, m'invite
 cder  tes dsirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler
par mes vieilles histoires, dans les solitudes o vivent les chers
fantmes de nos songes vanouis, je sens combien moi-mme je trouverai
d'apaisement  m'couter te parler, comme aux jours de notre jeune
ge.

J'accueille tes prires, je vais reprendre, un  un, les contes de nos
amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient tre dits une
seconde fois, le soleil ayant fan, ds leur naissance, ces fleurs
dlicates, trop divinement simples pour le grand jour; mais ceux de
vie plus robuste, et dont la mmoire humaine, cette grossire machine,
peut garder le souvenir.

Hlas! je crains de me prparer ici de grands chagrins. C'est violer
le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui
passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par
l'indiffrente froideur de leurs confidents. Une esprance me reste:
c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait
la tentation de lire nos histoires. Noire sicle est vraiment bien
trop occup, pour s'arrter aux causeries de deux amants inconnus. Mes
feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te
parviendront vierges encore. Ainsi, je puis tre fou tout  mon aise;
je puis, comme autrefois, aller  l'aventure, insoucieux des sentiers.
Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence.

Et maintenant, Ninon, j'ai satisfait tes voeux. Voici mes contes.
N'lve plus la voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter
des larmes  mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos,
ne viens plus, dans mes jours de lutte, m'attrister en me rappelant
nos paresseuses nuits. S'il te faut une promesse, je m'engage 
t'aimer encore, plus tard, lorsque j'aurai vainement cherch d'autres
matresses en ce monde, et que j'en reviendrai  mes premires amours.
Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la
petite rivire. L'hiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un
ciel clair et une terre pleine des esprances de la moisson future.
Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle; nous reprendrons
nos soires paisibles, dans les campagnes aimes; nous achverons
notre rve.

Attends-moi, ma chre me, vision fidle, amante de l'enfant et du
vieillard.

MILE ZOLA.

1er octobre 1864.




CONTES A NINON




SIMPLICE



I


Il y avait autrefois,--coute bien, Ninon, je tiens ce rcit d'un
vieux ptre,--il y avait autrefois, dans une le que la mer a depuis
longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi
tait un grand roi: son verre tait le plus profond de son empire; son
pe, la plus lourde; il tuait et buvait royalement. La reine tait
une belle reine: elle usait tant de fard qu'elle n'avait gure plus de
quarante ans. Le fils tait un niais.

Mais un niais de la plus grosse espce, disaient les gens d'esprit du
royaume. A seize ans, il fut emmen en guerre par le roi: il
s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand
tort de possder un territoire. Simplice se comporta comme un sot: il
sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie
d'enfants; il faillit pleurer  chaque coup d'pe qu'il donna; enfin
la vue du champ de bataille, souill de sang et encombr de cadavres,
lui mit une telle piti au coeur, qu'il n'en mangea pas de trois
jours. C'tait un grand sot, Ninon, comme tu vois.

A dix-sept ans, il dut assister  un festin donn par son pre  tous
les grands gosiers du royaume. L encore il commit sottise sur
sottise. Il se contenta de quelques bouches, parlant peu, ne jurant
point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi,
pour sauvegarder la dignit de la famille, se vit forc de le vider de
temps  autre en cachette.


A dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqu
par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont
terribles, Ninon. La ntre ne voulait rien moins que se faire
embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n'y songeait gure; il
tremblait fort, lorsqu'elle lui adressait la parole, et se sauvait,
ds qu'il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son pre,
qui tait un bon pre, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme
la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas, il rougit
d'avoir un tel fils, et donna lui-mme le baiser demand, toujours
pour sauvegarder la dignit de sa race.

--Ah! le petit imbcile! disait ce grand roi qui avait de l'esprit.



II


Ce fut  vingt ans que Simplice devint compltement idiot. Il
rencontra une fort et tomba amoureux.

Dans ces temps anciens, on n'embellissait point encore les arbres 
coups de ciseaux, et la mode n'tait pas de semer le gazon ni de
sabler les alles. Les branches poussaient comme elles l'entendaient;
Dieu seul se chargeait de modrer les ronces et de mnager les
sentiers. La fort que Simplice rencontra tait un immense nid de
verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles
impntrables coupes par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de
rose, s'y livrait  une dbauche de croissance; les glantiers,
allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairires
pour excuter des danses folles autour des grands arbres; les grands
arbres eux-mmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur
pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d't.
L'herbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol;
la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hte de
s'panouir, pquerettes et myosotis, se trompant parfois,
fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches,
toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient; toutes se mlaient,
se pressaient, pour babiller plus  l'aise, pour se dire tout bas les
mystrieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond
des taillis tnbreux, donnant une voix  chaque brin de mousse dans
les ineffables concerts de l'aurore et du crpuscule. C'tait la fte
immense du feuillage.

Les btes  bon Dieu, les scarabes, les libellules, les papillons,
tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous
aux quatre coins du bois. Ils y avaient tabli leur petite rpublique;
les sentiers taient leurs sentiers; les ruisseaux, leurs ruisseaux;
la fort, leur fort. Ils se logeaient commodment au pied des arbres,
sur les branches basses, dans les feuilles sches, vivaient l comme
chez eux, tranquillement et par droit de conqute. Ils avaient,
d'ailleurs, en bonnes gens, abandonn les hautes branches aux
fauvettes et aux rossignols.

La fort, qui chantait dj par ses branches, par ses feuilles, par
ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux.



III


Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la fort. Ils
bavardrent si follement ensemble, qu'elle lui enleva le peu de raison
qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre
quatre murs, s'asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il
demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses
appartements et alla s'installer sous les feuillages aims.

L, il se choisit un immense palais.

Son salon fut une vaste clairire ronde, d'environ mille toises de
surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour;
cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile
de dentelle couleur d'meraude; le plafond lui-mme tait un large
dme de satin bleu changeant, sem de clous d'or.

Pour chambre  coucher, il eut un dlicieux boudoir, plein de mystre
et de fracheur. Le plancher ainsi que les murs en taient cachs sous
de moelleux lapis d'un travail inimitable. L'alcve, creuse dans le
roc par quelque gant, avec des parois de marbre rose et un sol de
poussire de rubis.

Il eut aussi sa chambre de bains, une source d'eau vive, une baignoire
de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas,
Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des
salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C'tait une de ces
royales demeures comme Dieu sait en btir.

Le prince put dsormais tre un sot tout  son aise. Son pre le crut
chang en loup et chercha un hritier plus digne du trne.



IV


Simplice fut trs-occup les jours qui suivirent son installation. Il
lia connaissance avec ses voisins, le scarabe de l'herbe et le
papillon de l'air. Tous taient de bonnes btes, ayant presque autant
d'esprit que les hommes.

Dans les commencements, il eut quelque peine  comprendre leur
langage; mais il s'aperut bientt qu'il devait s'en prendre  son
ducation premire. Il se conforma vite  la concision de la langue
des insectes. Un son finit par lui suffire, comme  eux, pour dsigner
cent objets diffrents, suivant l'inflexion de la voix et la tenue de
la note. De sorte qu'il alla se dshabituant de parler la langue des
hommes, si pauvre dans sa richesse.

Les faons d'tre de ses nouveaux amis le charmrent. Il s'merveilla
surtout de leur manire de juger les rois, qui est celle de ne point
en avoir. Enfin il se sentit ignorant auprs d'eux, et prit la
rsolution d'aller tudier  leurs coles.

Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les
aubpines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin
d'herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid
dans leurs relations.

Somme toute, la fort ne le vit pas d'un mauvais oeil. Elle comprit
que c'tait l un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne
intelligence avec les btes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il
lui arrivait de surprendre au fond d'une alle un papillon chiffonnant
la collerette d'une marguerite.

Bientt l'aubpine vainquit sa timidit jusqu' donner des leons au
jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et
des couleurs. Ds lors, chaque matin, les corolles empourpres
saluaient Simplice  son lever; la feuille verte lui contait les
cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu'il tait
amoureux fou de la violette.

Simplice s'tait choisi pour bonne amie une libellule dore, au fin
corsage, aux ailes frmissantes. La chre belle se montrait d'une
dsesprante coquetterie: elle se jouait, semblait l'appeler, puis
fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce
mange, la tanaient vertement, et, graves, disaient entre eux qu'elle
ferait une mauvaise fin.



V


Simplice devint subitement inquiet.

La bte  bon Dieu, qui s'aperut la premire de la tristesse de leur
ami, essaya de le confesser. Il rpondit en pleurant qu'il tait gai
comme aux premiers jours.


Maintenant, il se levait avec l'aurore pour courir les taillis
jusqu'au soir. Il cartait doucement les branches, visitant chaque
buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre.

--Que cherche donc notre lve? demandait l'aubpine  la mousse.

La libellule, tonne de l'abandon de son amant, le crut devenu fou
d'amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus.
Les grands arbres l'avaient bien juge: elle se consola vite avec le
premier papillon du carrefour.

Les feuillages taient tristes. Ils regardaient le jeune prince
interroger chaque touffe d'herbe, sonder du regard les longues
avenues; ils l'coutaient se plaindre de la profondeur des
broussailles, et ils disaient:

--Simplice a vu Fleur-des-eaux, l'ondine de la source.



VI


Fleur-des-eaux tait fille d'un rayon et d'une goutte de rose. Elle
tait si limpidement belle, que le baiser d'un amant devait la faire
mourir; elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lvres
devait faire mourir un amant.

La fort le savait, et la fort jalouse cachait son enfant adore.
Elle lui avait donn pour asile une fontaine ombrage de ses rameaux
les plus touffus. L, dans le silence et dans l'ombre, Fleur-des-eaux
rayonnait au milieu de ses soeurs. Paresseuse, elle s'abandonnait au
courant, ses petits pieds demi-voils par les flots, sa tte blonde
couronne de perles limpides. Son sourire faisait les dlices des
nnuphars et des glaeuls. Elle tait l'me de la fort.

Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mre, la
rose, et du ciel que le rayon, son pre. Elle se sentait aime du
flot qui la berait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle
avait mille amoureux et pas un amant.

Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait mourir d'amour; elle se
plaisait dans celle pense, et vivait en esprant la mort. Souriante,
elle attendait le bien-aim.

Une nuit,  la clart des toiles, Simplice l'avait vue au dtour
d'une alle. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer
derrire chaque tronc d'arbre. Il croyait toujours la voir glisser
dans les taillis; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes
ombres des peupliers agits par les souffles du ciel.



VII


La fort se taisait maintenant; elle se dfiait de Simplice. Elle
paississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du
jeune prince. Le pril qui menaait Fleur-des-eaux la rendait
chagrine; elle n'avait plus de caresses, plus d'amoureux babil.

L'ondine revint dans les clairires, et Simplice la vit de nouveau.
Fou de dsir, il s'lana  sa poursuite. L'enfant, monte sur un
rayon de lune, n'entendit point le bruit de ses pas. Elle volait
ainsi, lgre comme la plume qu'emporte le vent.

Simplice courait, courait  sa suite sans pouvoir l'atteindre. Des
larmes coulaient de ses yeux, le dsespoir tait dans son me.

Il courait, et la fort suivait avec anxit cette course insense.
Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l'entouraient de
leurs bras pineux, l'arrtant brusquement au passage. Le bois entier
dfendait son enfant.

Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les
branches des taillis s'enlaaient plus troitement, se prsentaient 
lui, rigides comme des tiges d'airain. Les feuilles sches
s'amassaient dans les vallons; les troncs d'arbres abattus se
mettaient en travers des sentiers; les rochers roulaient d'eux-mmes
au-devant du prince. L'insecte le piquait au talon; le papillon
l'aveuglait en battant des ailes  ses paupires.

Fleur-des-eaux, sans le voir, sans l'entendre, fuyait toujours sur le
rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l'instant o elle
allait disparatre.

Et, dsespr, haletant, il courait, il courait.



VIII


Il entendit les vieux chnes qui lui criaient avec colre:

--Que ne disais-tu que tu tais un homme? Nous nous serions cachs de
toi, nous t'aurions refus nos leons, pour que ton oeil de tnbres
ne pt voir Fleur-des-eaux, l'ondine de la source. Tu t'es prsent 
nous avec l'innocence des btes, et voici qu'aujourd'hui tu montres
l'esprit des hommes. Regarde, tu crases les scarabes, tu arraches
nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d'gosme t'emporte, tu
veux nous voler notre me.

Et l'aubpine ajouta:

--Simplice, arrte, par piti! Lorsque l'enfant capricieux dsire
respirer le parfum de mes bouquets toils, que ne les laisse-t-il
s'panouir librement sur la branche! Il les cueille et n'en jouit
qu'une heure.

Et la mousse dit  son tour:

--Arrte, Simplice, viens rver sur le velours de mon frais tapis. Au
loin, entre les arbres, tu verras se jouer Fleur-des-eaux. Tu la
verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de
perles humides. Nous te mettrons de moiti dans la joie de son regard:
comme  nous, il te sera permis de vivre pour la voir.

Et toute la fort reprit:

--Arrte, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne
le sais-tu pas? la brise du soir, notre messagre, ne te l'a-t-elle
pas dit? Fleur-des-eaux est la fleur cleste dont le parfum donne la
mort. Hlas! la pauvrette, sa destine est trange. Piti pour elle,
Simplice, ne bois pas son me sur ses lvres.



IX


Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit
signe d'approcher, en disant  la fort:

--Voici venir le bien-aim.

Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince
poursuivait l'ondine. Les paroles des chnes grondaient encore
derrire lui; il fut tent de s'enfuir.

Fleur-des-eaux lui pressait dj les mains. Elle se dressait sur ses
petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.

--Tu as bien tard, dit-elle. Mon coeur te savait dans la fort. J'ai
mont sur un rayon de lune et je t'ai cherch trois jours, trois
heures, trois minutes.

Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord
de la fontaine; elle le caressait du regard; et lui, il la contemplait
longuement.

--Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rve.
J'allais  toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et
frmissants. Ne m'as-tu pas vu? ne te rappelles-tu pas tes rves?

Et comme il ouvrait enfin la bouche:

--Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-eaux, et tu es le
bien-aim. Nous allons mourir.



X


Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils
tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que
leur me allait prendre son vol.

Toutes les voix firent silence. Le brin d'herbe et le chne se
sentaient pris d'une immense piti. Il n'y avait plus dans les
feuillages un seul cri de colre, Simplice, le bien-aim de
Fleur-des-eaux, tait le fils de la vieille fort.

Elle avait appuy la tte  son paule. Se penchant au-dessus du
ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils
suivaient du regard la poussire d'or qui tremblait dans les derniers
rayons du soleil. Ils s'enlaaient lentement, lentement. Ils
attendaient la premire toile pour se confondre et s'envoler 
jamais.

Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs mes, qui montaient 
leurs lvres, s'changeaient dans leurs haleines.

Le jour plissait, les lvres des deux amants se rapprochaient de plus
en plus. Une angoisse terrible tenait la fort immobile et muette. De
grands rochers d'o jaillissait la source jetaient de larges ombres
sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.

Et l'toile parut, et les lvres s'unirent dans le suprme baiser, et
les chnes eurent un long sanglot. Les lvres s'unirent, les mes
s'envolrent.



XI


Un homme d'esprit s'gara dans la fort. Il tait en compagnie d'un
homme savant.

L'homme d'esprit faisait de profondes remarques sur l'humidit
malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne qu'on
obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres.

L'homme savant rvait de se faire un nom dans les sciences en
dcouvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les
coins, et dcouvrait des orties et du chiendent.

Arrivs au bord de la source, ils trouvrent le cadavre de Simplice.
Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds
s'abandonnaient au flot, sa tte reposait sur le gazon de la rive. Il
pressait sur ses lvres,  jamais fermes, une petite fleur blanche et
rose, d'une exquise dlicatesse et d'un parfum pntrant.

--Le pauvre fou! dit l'homme d'esprit, il aura voulu cueillir un
bouquet, et se sera noy.

L'homme savant se souciait peu du cadavre. Il s'tait empar de la
fleur, et sous prtexte de l'tudier. il en dchirait la corolle.
Puis, lorsqu'il l'eut mise en pices:

--Prcieuse trouvaille! s'cria-t-il. Je veux, en souvenir de ce
niais, nommer cette fleur _Anthapheleia limnaia_.

Ah! Ninette, Ninette, mon idale Fleur-des-eaux, le barbare la nommait
_Anthapheleia limnaia_!




LE CARNET DE DANSE



I


Te souviens-tu, Ninon, de notre longue course dans les bois? L'automne
semait dj les arbres de feuilles d'un jaune pourpre que doraient
encore les rayons du soleil couchant. L'herbe tait plus claire sous
nos pas qu'aux premiers jours de mai, et les mousses roussies
donnaient  peine asile  quelques rares insectes. Perdus dans la
fort pleine de bruits mlancoliques, nous pensions entendre les
plaintes sourdes de la femme qui croit voir  son front la premire
ride. Les feuillages, que ne pouvait tromper cette ple et douce
soire, sentaient venir l'hiver dans la brise plus frache, et se
laissaient tristement bercer, pleurant leur verdure rougie.

Longtemps nous errmes dans les faillis, peu soucieux de la direction
des sentiers, mais choisissant les plus ombreux et les plus discrets.
Nos francs clats de rire effrayaient les grives et les merles qui
sifflaient dans les haies; et parfois, nous entendions glisser
bruyamment sous les ronces un lzard vert troubl dans son extase par
le bruit de nos pas. Notre course tait sans but; nous avions vu,
aprs une journe de nuages, le ciel sourire vers le soir; nous tions
lestement sortis pour profiter de ce rayon de soleil. Nous allions
ainsi, soulevant sous nos pieds un odeur de sauge et de thym, tantt
nous poursuivant, tantt marchant lentement, les mains enlaces. Puis
je cueillais pour toi les dernires fleurs, ou je cherchais 
atteindre les baies rouges des aubpines que tu dsirais comme un
enfant. Et toi, Ninon, pendant ce temps, couronne de fleurs, tu
courais  la source voisine, sous prtexte de boire, mais plutt pour
admirer ta coiffure,  coquette et paresseuse fille!

Il se mla soudain aux murmures vagues de la fort de lointains clats
de rire; un fifre et un tambourin se firent entendre, et la brise nous
apporta des bruits affaiblis de danse. Nous nous tions arrts,
l'oreille tendue, tout disposs  voir dans cette musique le bal
mystrieux des sylphes. Nous nous glissmes d'arbre en arbre, dirigs
par le son des instruments; puis, lorsque nous emes cart avec
prcaution les branches du dernier massif, voici le spectacle qui
s'offrit  nos yeux.

Au centre d'une clairire, sur une bande de gazon entoure de
genvriers et de pistachiers sauvages, allaient et venaient en cadence
une dizaine de paysans et de paysannes. Les femmes nu-tte, la gorge
cache sous un fichu, sautaient franchement, en laissant chapper ces
clats de rire que nous avions entendus; les hommes, pour danser plus
 l'aise, avaient jet leurs vtements parmi leurs outils de travail
qui brillaient dans l'herbe.

Ces braves gens faisaient peu de cas de la mesure. Adoss contre un
chne, un homme, sec et anguleux, jouait du fifre, en frappant de la
main gauche sur un tambourin au son grle, selon la mode de Provence.
Il semblait suivre avec amour la mesure presse et criarde. Parfois
son regard s'garait sur les danseurs; il haussait alors les paules
de piti. Musicien jur de quelque gros village, il avait t arrt
comme il passait par l, et ne pouvait voir sans colre ces habitants
de l'intrieur des campagnes violer ainsi les lois de la belle danse.
Bless durant le quadrille par les sauts, par les trpignements des
paysans, il rougit d'indignation, lorsque, l'air achev, ils
continurent leurs enjambes, cinq grandes minutes, sans paratre se
douter seulement de l'absence du fifre et du tambourin.

Il et t charmant sans doute de surprendre les lutins de la fort
dans leurs bats mystrieux. Mais, au moindre souffle, ils se fussent
vanouis; et courant  la salle de bal,  peine eussions-nous trouv,
pour trace de leur passage, quelques brins d'herbe lgrement courbs.
C'et t moquerie: nous faire entendre leurs rires, nous inviter 
partager leur joie, puis s'enfuir  noire approche, sans nous
permettre le moindre quadrille.

On ne pouvait danser avec des sylphes, Ninette; avec des paysans, rien
n'tait d'une ralit plus engageante.

Nous sortmes brusquement du massif. Nos bruyants danseurs n'eurent
garde de s'envoler. Ils ne s'aperurent mme que longtemps aprs de
notre prsence. Ils s'taient remis  gambader. Le joueur de fifre,
qui avait fait mine de s'loigner, ayant vu briller quelques pices de
monnaie, venait de reprendre ses instruments, battant et soufflant de
nouveau, tout en soupirant de prostituer ainsi la mlodie. Je crus
reconnatre la mesure lente et insaisissable d'une valse. J'enlaais
dj ta taille, j'piais l'instant de t'emporter dans mes bras,
lorsque tu te dgageas vivement pour te mettre  rire et  sauter,
tout comme une brune et hardie paysanne. L'homme au tambourin, que mes
prparatifs de beau danseur consolaient, n'eut plus qu' se voiler la
face et  gmir sur la dcadence de l'art.

Je ne sais pourquoi, Ninon, je me souvins hier soir de ces folies, de
notre longue course, de nos danses libres et rieuses. Puis, ce vague
souvenir fut suivi de cent autres vagues rveries. Me pardonneras-tu
de te les conter? Cheminant au hasard, m'arrtant et courant sans
raison, je m'inquite peu de la foule; mes rcits ne sont que de bien
ples bauches: mais tu m'as dit les aimer.

La danse, cette nymphe pudiquement lascive, me charme plutt qu'elle
ne m'attire. J'aime, simple spectateur,  la voir secouer ses grelots
sur le monde; voluptueuse sous les cieux d'Espagne et d'Italie, se
tordre en treintes, en baisers de feu; long voile dans la blonde
Allemagne, glisser amoureusement comme un rve; et mme discrte et
spirituelle, marcher dans les salons de France. J'aime  la retrouver
partout: sur la mousse des bois comme sur de riches tapis;  la noce
de village ainsi que dans les soires tincelantes.

Mollement renverse, l'oeil humide, les lvres entr'ouvertes, elle a
travers les temps, en nouant et dnouant ses bras sur sa tte blonde.
Toutes les portes se sont ouvertes, au bruit cadenc de ses pas,
celles des temples, celles des joyeuses retraites; l parfume
d'encens, ici la robe rougie de vin, elle a frapp harmonieusement le
sol; et aprs tant de sicles, elle nous arrive, souriante, sans que
ses membres souples pressent ou retardent la mlodieuse cadence.

Vienne donc la desse. Les groupes se forment, les danseuses se
cambrent sous l'treinte des danseurs. Voici l'immortelle. Ses bras
levs tiennent un tambour de basque; elle sourit, puis donne le
signal; les couples s'branlent, suivent ses pas, imitent ses
altitudes. Et moi, j'aime  suivre des yeux le tourbillon lger; je
cherche  surprendre tous les regards, toutes les paroles d'amour;
j'ai l'ivresse du rhythme, dans le coin perdu o je rve, remerciant
l'immortelle, si elle m'a laiss ignorant et gauche, de m'avoir donn
tout au moins le sentiment de son art harmonieux.

A vrai dire, Ninette, je la prfrerais, la blonde desse, dans son
amoureuse nudit, cartant et agitant sans lois sa blanche ceinture.
Je la prfrerais loin des salons, se croyant cache  tout regard
profane, traant sur le gazon ses pas les plus capricieux. L,  peine
voile, foulant mollement l'herbe de ses pieds roses, elle agirait
dans son innocente libert, elle trouverait le secret de la mlodie du
mouvement. L, j'irais, cach dans le feuillage, admirer son beau
corps, mince et flexible, et suivre du regard les jeux de l'ombre sur
ses paules, selon que son caprice l'emporterait ou la ramnerait.

Mais, parfois, je me suis pris  la dtester, lorsqu'elle s'est
prsente  moi sous l'aspect d'une jeune coquette, bien empese,
niaisement dcente; lorsque je l'ai vue obir aveuglment  un
orchestre, faire la moue, paratre s'ennuyer, touffer un billement
en s'acquittant de ses pas comme d'un devoir. Je dirai le tout: jamais
je n'ai admir sans chagrin l'immortelle dans un salon. Ses fines
jambes s'embarrassent dans les grandes jupes de nos lgantes; elle se
trouve par trop gne, elle qui ne veut tre que libert et que
caprice; et, trouble, elle se conforme lourdement  nos sottes
rvrences, perdant toujours sa grce pour rencontrer souvent le
ridicule.

Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souffre
quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, c'est grce 
ses tablettes d'amour,  son carnet de danse.

Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre? Regarde: le fermoir et
le porte-crayon sont en or; jamais on ne vit papier plus doux ni plus
parfum; jamais reliure n'eut plus d'lgance. Voil notre offrande 
la desse. D'autres lui ont donn la couronne et l'charpe; nous, par
bont d'me, lui avons fait cadeau du carnet de danse.

Elle avait tant d'adorateurs, la pauvre enfant, on la pressait de tant
d'invitations, qu'elle ne savait plus o donner de la tte. Chacun
venait l'admirer en implorant un quadrille, et la coquette accordait
toujours; elle dansait, dansait, perdait la mmoire, tait accable de
rclamations, se trompait encore; de l une confusion terrible,
d'immenses jalousies. Elle se retirait, les pieds briss, la mmoire
perdue. On eut piti d'elle, on lui donna le petit livre dor. Depuis
ce temps, plus d'oubli, plus de confusion, plus de passe-droit.
Lorsque les amants l'assigent, elle leur prsente le carnet; chacun y
inscrit son nom, c'est aux plus amoureux  arriver les premiers.
Fussent-ils cent, les pages blanches sont en grand nombre. Si, lorsque
les lustres plissent, tous n'ont pas press sa fine taille, qu'ils
s'en prennent  leur paresse, et non  l'indiffrence de l'enfant.

Sans doute, Ninon, le moyen tait simple. Tu dois t'tonner de mes
exclamations  propos de quelques feuilles de papier. Mais quelques
charmantes feuilles, exhalant un parfum de coquetterie, pleines de
doux secrets! Quelle longue liste de beaux amoureux, dont chaque nom
est un hommage, chaque page une soire entire de triomphe et
d'adoration! Quel livre magique, contenant une vie de tendresse, o le
profane ne peut peler que de vains noms, o la jeune fille lit
couramment sa beaut et l'admiration qu'elle excite!

Chacun vient  son tour faire acte de soumission, chacun vient signer
sa lettre d'amour. Ne sont-ce pas l, en effet, les mille signatures
d'une dclaration sous-entendue? Ne devrait-on pas, si l'on tait de
bonne foi, les crire sur le premier feuillet, ces ternelles phrases,
toujours jeunes? Mais le petit livre est discret, il ne veut pas
forcer sa matresse  rougir. Elle et lui savent seuls ce qu'il faut
rver.

Franchement, je le souponne d'tre fort rus. Vois comme il se
dissimule, comme il se fait naf et ncessaire. Qu'est-il? sinon un
aide pour la mmoire, un moyen tout primitif de rendre la justice en
accordant  chacun son tour. Lui, parler d'amour, troubler les jeunes
filles! on se trompe grandement. Tourne les pages, tu ne trouveras pas
le plus petit "Je t'aime." Il le dit en vrit, rien n'est plus
innocent, plus naf, plus primitif que lui. Aussi les grands-parents
le voient-ils sans effroi dans les mains de leurs filles. Tandis que
le billet sign d'un seul nom se cache sous le corsage, lui, la lettre
aux mille signatures, se montre hardiment. On le rencontre partout au
grand jour, dans les salons et dans la chambre de l'enfant. N'est-il
pas le petit livre le moins dangereux qu'on connaisse?

Il trompe jusqu' sa matresse elle-mme. Quel pril peut offrir un
objet d'un usage si commun, approuv d'ailleurs par les
grands-parents? Elle le feuillette sans crainte. C'est ici qu'on peut
accuser le carnet de danse de manifeste hypocrisie. Dans le silence,
que penses-tu qu'il murmure  l'oreille de l'enfant? De simples noms?
Oh! que non pas! mais bel et bien de longues conversations amoureuses.
Il n'a plus son air de ncessit ni de dsintressement. Il babille,
il caresse; il brle et balbutie de tendres paroles. La jeune fille se
sent oppresse; tremblante, elle continue. Et soudain la fte renat
pour elle, les lustres brillent, l'orchestre chante amoureusement;
soudain chaque nom se personnifie, et le bal, dont elle tait la
reine, recommence avec ses ovations, ses paroles caressantes et
flatteuses.

Ah! livre malin, quel dfil de jeunes cavaliers! Celui-l, tout en
pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus; celui-ci, mu et
tremblant, ne pouvait que lui sourire; cet autre parlait, parlait sans
cesse, dbitant ces mille galanteries qui, malgr leur vide de sens,
en disent plus que de longs discours.

Et, lorsque la vierge s'est oublie une fois avec lui, le rus sait
bien qu'elle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les
consulte avec anxit pour connatre de combien s'est augment le
nombre de ses admirateurs. Elle s'arrte avec un triste sourire 
certains noms qu'elle ne retrouve plus sur les dernires pages, noms
volages qui sans doute sont alls enrichir d'autres carnets. La
plupart de ses sujets lui restent fidles; elle passe avec
indiffrence. Le petit livre rit de tout cela. Il connat sa
puissance; il doit recevoir les caresses d'une vie entire.

La vieillesse vient, le carnet n'est pas oubli. Les dorures en sont
fanes, les feuillets tiennent  peine. Sa matresse, qui a vieilli
avec lui, parat l'en aimer davantage. Elle en tourne encore souvent
les pages et s'enivre de son lointain parfum de jeunesse.

N'est-ce pas un rle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse?
N'est-il pas, comme toute posie, incompris de la foule, lu couramment
des seuls initis? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne
dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant  pleine main les
esprances et les souvenirs.



II


Georgette sortait  peine du couvent. Elle avait encore cet ge
heureux o le songe et la ralit se confondent; douce et passagre
poque, l'esprit voit ce qu'il rve et rve ce qu'il voit. Comme tous
les enfants, elle s'tait laiss blouir par les lustres flambants de
ses premiers bals; elle se croyait de bonne foi dans une sphre
suprieure, parmi des tres demi-dieux, gracis des mauvais cts de
la vie.

Lgrement brunes, ses joues avaient les reflets dors des seins d'une
fille de Sicile; ses grands cils noirs voilaient  demi le feu de son
regard. Oubliant qu'elle n'tait plus sous la frule d'une
sous-matresse, elle contenait la vie ardente qui brlait en elle.
Dans un salon, elle n'tait jamais qu'une petite fille, timide,
presque sotte, rougissant pour un mot et baissant les yeux.

Viens, nous nous cacherons derrire les grands rideaux, nous verrons
l'indolente tendre les bras et s'veiller en dcouvrant ses pieds
roses. Ne sois pas jalouse, Ninon: tous mes baisers sont pour toi.

Te souviens-tu? onze heures sonnaient. La chambre tait encore sombre.
Le soleil se perdait dans les paisses draperies des fentres, tandis
qu'une veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec
l'ombre. Sur le lit, lorsque la flamme de la veilleuse se ravivait,
apparaissaient une forme blanche, un front pur, une gorge perdue sous
des flots de dentelles; plus loin, l'extrmit dlicate d'un petit
pied; hors du lit, un bras de neige pendant, la main ouverte.

A deux reprises, la paresseuse se retourna sur la couche pour
s'endormir de nouveau, mais d'un sommeil si lger, que le subit
craquement d'un meuble la fit enfin dresser  demi. Elle carta ses
cheveux tombant en dsordre sur son front, elle essuya ses yeux gros
de sommeil, ramenant sur ses paules tous les coins des couvertures,
croisant les bras pour se mieux voiler.

Quand elle fut bien veille, elle avana la main vers un cordon de
sonnette qui pendait auprs d'elle; mais elle la retira vivement; elle
sauta  terre, courut carter elle-mme les draperies des fentres. Un
gai rayon de soleil emplit la chambre de lumire. L'enfant, surprise
de ce grand jour et venant  se voir dans une glace demi-nue et en
dsordre, fut fort effraye. Elle revint se blottir au fond de son
lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrire tait une
fille sotte et curieuse; Georgette prfrait sa rverie aux bavardages
de cette femme. Mais, bon Dieu! quel grand jour il faisait, et combien
les glaces sont indiscrtes!

Maintenant, sur les siges pars, on voyait ngligemment jete une
toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laiss ici sa
jupe de gaze, l son charpe, plus loin ses souliers de satin. Auprs
d'elle, dans une coupe d'agate, brillaient des bijoux; un bouquet fan
se mourait  ct d'un carnet de danse.

Le front sur l'un de ses bras nus, elle prit un collier et se mit 
jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le
feuilleta. Le petit livre avait un air ennuy et indiffrent.
Georgette le parcourait sans grande attention, paraissant songer 
tout autre chose.

Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tte
de chacune d'elles, finit par l'impatienter.

--Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle criture;
voil des lettres longues et penches qui ont un aspect grave. La main
lui tremble rarement, mme lorsqu'elle presse la mienne. Mon cousin
est un jeune homme trs-srieux. Il doit tre un jour mon mari. A
chaque bal, sans m'en faire la demande, il prend mon carnet et
s'inscrit pour la premire danse. C'est l sans doute un droit de
mari. Ce droit me dplat.

Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu
dans le vide, semblait rsoudre quelque grave problme.

--Un mari, reprit-elle, voil qui me fait peur. Charles me traite
toujours en petite fille; parce qu'il a remport huit  dix prix au
collge, il se croit forc d'tre pdant. Aprs tout, je ne sais trop
pourquoi il sera mon mari; ce n'est pas moi qui l'ai pri de
m'pouser; lui-mme ne m'en a jamais demand la permission. Nous avons
jou ensemble, autrefois; je me souviens qu'il tait trs-mchant.
Maintenant il est trs-poli; je l'aimerais mieux mchant. Ainsi je
vais tre sa femme; je n'avais jamais bien song  cela; sa femme, je
n'en vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles! on dirait
que je lui appartiens dj. Je vais le prier de ne pas crire si gros
sur mon carnet: son nom tient trop de place.

Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles,
faillit se fermer d'ennui. Les carnets de danse, je le souponne,
dtestent franchement les maris. Le ntre tourna ses feuillets et
prsenta sournoisement d'autres noms  Georgette.

--Louis, murmura l'enfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il
est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un
quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il m'a
entrane  l'autre bout du salon, j'ignore pourquoi, en face d'une
grande dame blonde qui le suivait des yeux. Il lui souriait par
moments, et m'oubliait si bien que je me suis vue force,  deux
reprises, de ramasser moi-mme mon bouquet. Quand la danse le ramenait
auprs d'elle, il lui parlait bas; moi, j'coutais, mais je ne
comprenais point. C'tait peut-tre sa soeur. Sa soeur, oh! non: il
lui prenait la main en tremblant; puis, lorsqu'il tenait cette main
dans la sienne, l'orchestre le rappelait vainement auprs de moi. Je
demeurais l, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort
mauvais effet; les figures en restaient toutes brouilles. C'tait
peut-tre sa femme. Que je suis niaise! sa femme, vraiment, oui!
Charles ne me parle jamais en dansant. C'tait peut-tre...

Georgette resta les lvres demi-closes, absorbe, pareille  un enfant
mis en face d'un jouet inconnu, n'osant approcher et agrandissant les
yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les
glands de la couverture, la main droite allonge et grande ouverte sur
le carnet. Celui-ci commenait  donner signe de vie; il s'agitait, il
paraissait savoir parfaitement ce qu'tait la dame blonde. J'ignore si
le libertin en confia le secret  la jeune fille. Elle ramena sur ses
paules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement
les glands de la couverture, et dit enfin  demi-voix:

--C'est singulier, cette belle dame n'tait srement ni la femme, ni
la soeur de M. Louis.

Elle se remit  feuilleter les pages. Un nom l'arrta bientt.

--Ce Robert est un vilain homme, reprit-elle. Je n'aurais jamais cru
qu'avec un gilet d'une telle lgance, on pt avoir l'me aussi noire.
Durant un grand quart d'heure, il m'a compare  mille belles choses,
aux toiles, aux fleurs, que sais-je, moi? J'tais flatte,
j'prouvais tant de plaisir, que je ne savais quoi rpondre. Il
parlait bien et longtemps sans s'arrter. Puis, il m'a reconduite  ma
place, et l, il a manqu de pleurer en me quittant. Ensuite je me
suis mise  une fentre; les rideaux m'ont cache, en retombant
derrire moi. Je songeais un peu, je crois,  mon bavard de danseur,
lorsque je l'ai entendu rire et causer. Il parlait  un ami d'une
petite sotte, rougissant au moindre mot, d'une chappe de couvent,
baissant les yeux, s'enlaidissant par un maintien trop modeste. Sans
doute il parlait de Thrse, ma bonne amie. Thrse a de petits yeux
et une grande bouche. C'est une excellente fille. Peut-tre
parlaient-ils de moi. Les jeunes gens mentent donc! Alors, je serais
laide. Laide! Thrse l'est cependant davantage. Srement ils
parlaient de Thrse.

Georgette sourit et eut comme une tentation d'aller consulter son
miroir.

--Puis, ajouta-t-elle, ils se sont moqus des dames qui taient au
bal. J'coutais toujours, je finissais par ne plus comprendre. J'ai
pens qu'ils disaient de gros mots. Comme je ne pouvais m'loigner, je
me suis bravement bouch les oreilles.

Le carnet de danse tait en pleine hilarit. Il se mit  dbiter une
foule de noms pour prouver  Georgette que Thrse tait bien la
petite sotte enlaidie par un maintien trop modeste.

--Paul a des yeux bleus, dit-il. Certes, Paul n'est pas menteur, et je
l'ai entendu te dire des paroles bien douces.

--Oui, oui, rpta Georgette, M. Paul a des yeux bleus, et M. Paul
n'est pas menteur. Il a des moustaches blondes que je prfre beaucoup
 celles de Charles.

--Ne me parle pas de Charles, reprit le carnet; ses moustaches ne
mritent pas le moindre sourire. Que penses-tu d'douard? il est
timide et n'ose parler que du regard. Je ne sais si tu comprends ce
langage, Et Jules? il n'y a que toi, assure-t-il, qui saches valser.
Et Lucien, et Georges, et Albert? tous te trouvent charmante et
qutent pendant de longues heures l'aumne de ton sourire.

Georgette se remit  compter les glands de la couverture. Le bavardage
du carnet commenait  l'effrayer. Elle le sentait qui brlait ses
mains; elle et voulu le fermer et n'en avait pas le courage.

--Car tu tais reine, continua le dmon. Tes dentelles se refusaient 
cacher tes bras nus, ton front de seize ans faisait plir la couronne.
Ah! ma Georgette, tu ne pouvais tout voir, sans cela tu aurais eu
piti. Les pauvres garons sont bien malades  l'heure qu'il est!

Et il eut un silence plein de commisration. L'enfant qui l'coutait,
souriante, effarouche, le voyant rester muet:

--Un noeud de ma robe tait tomb, dit-elle. Srement cela me rendait
laide. Les jeunes gens devaient se moquer en passant. Ces couturires
ont si peu de soin!

--N'a-t-il pas dans avec toi? interrompit le carnet.

--Qui donc? demanda Georgette, en rougissant si fort que ses paules
devinrent toutes roses.

Et, prononant enfin un nom qu'elle avait depuis un quart d'heure sous
les yeux, et que son coeur pelait, tandis que ses lvres parlaient de
robe dchire:

--M. Edmond, dit-elle, m'a paru triste, hier soir. Je le voyais de
loin me regarder. Comme il n'osait approcher, je me suis leve, je
suis alle  lui. Il a bien t forc de m'inviter.

--J'aime beaucoup M. Edmond, soupira le petit livre.

Georgette fit mine de ne pas entendre. Elle continua:

--En dansant, j'ai senti sa main trembler sur ma taill. Il a bgay
quelques mois, se plaignant de la chaleur. Moi, voyant que les ross
de mon bouquet lui faisaient envie, je lui en ai donn une. Il n'y a
pas de mal  cela.

--Oh! non! Puis, en prenant la fleur, ses lvres, par un singulier
hasard, se sont trouves prs de tes doigts. Il les a baiss un petit
peu.

--Il n'y a pas de mal  cela, rpta Georgette qui depuis un instant
se tourmentait fort sur le lit.

--Oh! non! J'ai  te gronder vraiment de lui avoir tant fait attendre
ce pauvre baiser. Edmond ferait un charmant petit mari.

L'enfant, de plus en plus trouble, ne s'aperut pas que son fichu
tait tomb et que l'un de ses pieds avait rejet la couverture.

--Un charmant petit mari, rpta-t-elle de nouveau.

--Moi, je l'aime bien, reprit le tentateur. Si j'tais  ta place,
vois-tu, je lui rendrais volontiers son baiser.

Georgette fut scandalise. Le bon aptre continua:

--Rien qu'un baiser, l, doucement sur son nom. Je ne le lui dirai
pas.

La jeune fille jura ses grands dieux qu'elle n'en ferait rien. Et, je
ne sais comment, la page se trouva sous ses lvres. Elle n'en sut rien
elle-mme. Tout en protestant, elle baisa le nom  deux reprises.

Alors, elle aperut son pied, qui riait dans un rayon de soleil.
Confuse, elle ramenait la couverture, quand elle acheva de perdre la
tte en entendant crier la clef dans la serrure.

Le carnet de danse se glissa parmi les dentelles et disparut en toute
hte sous l'oreiller.

C'tait la chambrire.




CELLE QUI M'AIME



I


Celle qui m'aime est-elle grande dame, toute de soie, de dentelles et
de bijoux, rvant  nos amours, sur le sofa d'un boudoir? marquise ou
duchesse, mignonne et lgre comme un rve, tranant languissamment
sur les tapis les flots de ses jupes blanches et faisant une petite
moue plus douce qu'un sourire?

Celle qui m'aime est-elle grisette pimpante, trottant menu, se
troussant pour sauter les ruisseaux, qutant d'un regard l'loge de sa
jambe fine? Est-elle la bonne fille qui boit dans tous les verres,
vtue de satin aujourd'hui, d'indienne grossire demain, trouvant dans
les trsors de son coeur un brin d'amour pour chacun?

Celle qui m'aime est-elle l'enfant blonde s'agenouillant pour prier au
ct de sa mre? la vierge folle m'appelant le soir dans l'ombre des
ruelles? Est-elle la brune paysanne qui me regarde au passage et qui
emporte mon souvenir au milieu des bls et des vignes mres? la
pauvresse qui me remercie de mon aumne? la femme d'un autre, amant ou
mari, que j'ai suivie un jour et que je n'ai plus revue?

Celle qui m'aime est-elle fille d'Europe, blanche comme l'aube? fille
d'Asie, au teint jaune et dor comme un coucher de soleil? ou fille du
dsert, noire comme une nuit d'orage?

Celle qui m'aime est-elle spare de moi par une mince cloison?
est-elle au del des mers? est-elle au del des toiles?

Celle qui m'aime est-elle encore  natre? est-elle morte il y a cent
ans?



II


Hier, je l'ai cherche sur un champ de foire. Il y avait fte au
faubourg, et le peuple endimanch montait bruyamment par les rues.

On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance,
tait orne de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de
couleur, o brlaient des mches fumeuses que le vent effarait. Dans
les arbres, vacillaient des lanternes vnitiennes. Des baraques en
toile bordaient les trottoirs, laissant traner dans le ruisseau les
franges de leurs rideaux rouges. Les faences dores, les bonbons
frachement peints, le clinquant des talages, miroitaient  la
lumire crue des quinquets.

Il y avait dans l'air une odeur de poussire, de pain d'pices et de
gaufres  la graisse. Les orgues chantaient; les paillasses enfarins
riaient et pleuraient sous une grle de soufflets et de coups de pied.
Une nue chaude pesait sur cette joie.

Au-dessus de cette nue, au-dessus de ces bruits, s'largissait un
ciel d't, aux profondeurs pures et mlancoliques. Un ange venait
d'illuminer l'azur pour quelque fte divine, fte souverainement calme
de l'infini.

Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. J'allais,
suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me
disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pense de tant de
lvres amoureuses, entrevues un instant et perdues  jamais, tait une
angoisse pour mon me.

J'arrivai ainsi  un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche,
appuye contre un orme, se dressait une baraque isole. Sur le devant,
quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes
clairaient la porte, qui n'tait autre chose qu'un pan de toile
relev en faon de rideau. Comme je m'arrtais, un homme portant un
costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe sem
d'toiles, haranguait la foule du haut des planches.

--Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles
demoiselles! J'arrive en toute hte du fond de l'Inde pour rjouir les
jeunes coeurs. C'est l que j'ai conquis, au pril de ma vie, le
Miroir d'amour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs,
mes belles demoiselles, je vous apporte la ralisation de vos rves.
Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous
aime!

Une vieille femme, vtue en bayadre, souleva le pan de toile. Elle
promena sur la foule un regard hbt; puis, d'une voix paisse:

--Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime!
Entrez voir Celle qui vous aime!



III


Le magicien battit une fantaisie entranante sur la grosse caisse. La
bayadre se pendit  une cloche et accompagna.

Le peuple hsitait. Un ne savant jouant aux cartes offre un vif
intrt; un hercule soulevant des poids de cent livres est un
spectacle dont on ne saurait se lasser; on ne peut nier non plus
qu'une gante demi-nue ne soit faite pour distraire agrablement tous
les ges. Mais voir Celle qui vous aime, voil bien la chose dont on
se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus lgre motion.

Moi, j'avais cout avec ferveur l'appel de l'homme  la grande robe.
Ses promesses rpondaient au dsir de mon coeur; je voyais une
Providence dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misrable
grandit singulirement  mes yeux, de tout l'tonnement que
j'prouvais  l'entendre lire mes secrtes penses. Il me sembla le
voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse
avec une furie diabolique, me criant d'entrer d'une voix plus haute
que celle de la cloche.

Je posais le pied sur la premire planche, lorsque je me sentis
arrt. M'tant tourn, je vis au pied de l'estrade un homme me
retenant par mon vtement. Cet homme tait grand et maigre; il avait
de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et
portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et
de dplorables culottes de Casimir, jaunes de graisse et de boue. Il
se plia en deux, dans une longue et exquise rvrence, puis, d'une
voix flte, me tint ce discours:

--Je suis fch, monsieur, qu'un jeune homme bien lev donne un
mauvais exemple  la foule. C'est une grande lgret que d'encourager
dans son impudence ce coquin spculant sur nos mauvais instincts; car
je trouve profondment immorales ces paroles cries en plein vent, qui
appellent filles et garons  une dbauche du regard et de l'esprit.
Ah! monsieur, le peuple est faible. Nous avons, nous les hommes rendus
forts par l'instruction, nous avons, songez-y, de graves et imprieux
devoirs. Ne cdons pas  de coupables curiosits, soyons dignes en
toutes choses. La moralit de la socit dpend de nous, monsieur.

Je l'coutai parler. Il n'avait pas lch mon vtement et ne pouvait
se dcider  achever sa rvrence. Son chapeau  la main, il
discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas  me
fcher. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans
lui rpondre. Il vit une question dans ce silence.

--Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis l'Ami
du peuple, et j'ai pour mission le bonheur de l'humanit.

Il pronona ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant
brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai
sur l'estrade. Avant d'entrer, comme je soulevais le pan de toile, je
le regardai une dernire fois. Il avait dlicatement pris de sa main
droite les doigts de sa main gauche, cherchant  effacer les plis de
ses gants qui menaaient de le quitter.

Puis, croisant les bras, l'Ami du peuple contempla la bayadre avec
tendresse.



IV


Je laissai retomber le rideau et me trouvai dans le temple. C'tait
une sorte de chambre longue et troite, sans aucun sige, aux murs de
toile, claire par un seul quinquet. Quelques personnes, des filles
curieuses, des garons faisant tapage, s'y trouvaient dj runies.
Tout se passait d'ailleurs avec la plus grande dcence: une corde,
tendue au milieu de la pice, sparait les hommes des femmes. Le
Miroir d'amour,  vrai dire, n'tait autre chose que deux glaces sans
tain, une dans chaque compartiment, petites vitres rondes donnant sur
l'intrieur de la baraque. Le miracle promis s'accomplissait avec une
admirable simplicit: il suffisait d'appliquer l'oeil droit contre la
vitre, et au del, sans qu'il soit question de tonnerre ni de soufre,
apparaissait la bien-aime. Comment ne pas croire  une vision aussi
naturelle!

Je ne me sentis pas la force de tenter l'preuve ds l'entre. La
bayadre m'avait regard au passage, d'un regard qui me donnait froid
au coeur. Savais-je, moi, ce qui m'attendait derrire cette vitre:
peut-tre un horrible visage, aux yeux teints, aux lvres violettes;
une centenaire avide de jeune sang, une de ces cratures difformes que
je vois, la nuit, passer dans mes mauvais rves. Je ne croyais plus
aux blondes crations dont je peuple charitablement mon dsert. Je me
rappelais toutes les laides qui me tmoignent quelque affection, et je
me demandais avec terreur si ce n'tait pas une de ces laides que
j'allais voir apparatre.

Je me retirai dans un coin. Pour reprendre courage, je regardai ceux
qui, plus hardis que moi, consultaient le destin, sans tant de faons.
Je ne tardai pas  goter un singulier plaisir au spectacle de ces
diverses figures, l'oeil droit grand ouvert, le gauche ferm avec deux
doigts, ayant chacune leur sourire, selon que la vision plaisait plus
ou moins. La vitre se trouvant un peu basse, il fallait se courber
lgrement. Rien ne me parut plus grotesque que ces hommes venant  la
file voir l'me soeur de leur me par un trou de quelques centimtres
de tour.

Deux soldats s'avancrent d'abord: un sergent bruni au soleil
d'Afrique, et un jeune conscrit, garon sentant encore le labour, les
bras gns dans une capote trois fois trop grande. Le sergent eut un
rire sceptique. Le conscrit demeura longtemps courb, singulirement
flatt d'avoir une bonne amie.

Puis vint un gros homme en veste blanche,  la face rouge et bouffie,
qui regarda tranquillement, sans grimace de joie ni de dplaisir,
comme s'il et t tout naturel qu'il pt tre aim de quelqu'un.

Il fut suivi par trois coliers, bonshommes de quinze ou seize ans, 
la mine effronte, se poussant pour faire accroire qu'ils avaient
l'honneur d'tre ivres. Tous trois jurrent qu'ils reconnaissaient
leurs tantes.

Ainsi les curieux se succdaient devant la vitre, et je ne saurais me
rappeler aujourd'hui les diffrentes expressions de physionomie qui me
frapprent alors. O vision de la bien-aime! quelles rudes vrits tu
faisais dire  ces yeux grands ouverts! Ils taient les vrais Miroirs
d'amour, Miroirs o la grce de la femme se refltait en une lueur
louche o la luxure s'talait dans de la btise.



V


Les filles,  l'autre carreau, s'gayaient d'une plus honnte faon.
Je ne lisais que beaucoup de curiosit sur leurs visages; pas le
moindre vilain dsir, pas la plus petite mchante pense. Elles
venaient tour  tour jeter un regard tonn par l'troite ouverture,
et se retiraient, les unes un peu songeuses, les autres riant comme
des folles.

A vrai dire, je ne sais trop ce qu'elles faisaient l. Je serais
femme, si peu que je fusse jolie, que je n'aurais jamais la sotte ide
de me dranger pour aller voir l'homme qui m'aime. Les jours o mon
coeur pleurerait d'tre seul, ces jours-l sont jours de printemps et
de beau soleil, je m'en irais dans un sentier en fleurs me faire
adorer de chaque passant. Le soir, je reviendrais riche d'amour.

Certes, mes curieuses n'taient pas toutes galement jolies. Les
belles se moquaient bien de la science du magicien, depuis longtemps
elles n'avaient plus besoin de lui. Les laides, au contraire, ne
s'taient jamais trouves  pareille fte. Il en vint une, aux cheveux
rares,  la bouche grande, qui ne pouvait s'loigner du miroir
magique; elle gardait aux lvres le sourire joyeux et navrant du
pauvre apaisant sa faim aprs un long jene.

Je me demandai quelles belles ides s'veillaient dans ces ttes
folles. Ce n'tait pas un mince problme. Toutes avaient,  coup sr,
vu en songe un prince se mettre  leurs genoux; toutes dsiraient
mieux connatre l'amant dont elles se souvenaient confusment au
rveil. Il y eut sans doute beaucoup de dceptions; les princes
deviennent rares, et les yeux de notre me, qui s'ouvrent la nuit sur
un monde meilleur, sont des yeux bien autrement complaisants que ceux
dont nous nous servons le jour. Il y eut aussi de grandes joies; le
songe se ralisait, l'amant avait la fine moustache et la noire
chevelure rves.

Ainsi chacune, dans quelques secondes, vivait une vie d'amour. Romans
nafs, rapides comme l'esprance, qui se devinaient dans la rougeur
des joues et dans les frissons plus amoureux du corsage.

Aprs tout, ces filles taient peut-tre des sottes, et je suis un sot
moi-mme d'avoir vu tant de choses, lorsqu'il n'y avait sans doute
rien  voir. Toutefois, je me rassurai compltement  les tudier.

Je remarquai qu'hommes et femmes paraissaient en gnral fort
satisfaits de l'apparition. Le magicien n'aurait certes jamais eu le
mauvais coeur de causer le moindre dplaisir  de braves gens qui lui
donnaient deux sous.

Je m'approchai, j'appliquai, sans trop d'motion, mon oeil droit
contre la vitre. J'aperus, entre deux grands rideaux rouges, une
femme accoude au dossier d'un fauteuil. Elle tait vivement claire
par des quinquets que je ne pouvais voir, et se dtachait sur une
toile peinte, tendue au fond; cette toile, coupe par endroits, avait
d reprsenter jadis un galant bocage d'arbres bleus. Celle qui m'aime
portait, en vision bien ne, une longue robe blanche,  peine serre 
la taille, tranant sur le plancher en faon de nuage. Elle avait au
front un large voile galement blanc, retenu par une couronne de
fleurs d'aubpine. Le cher ange tait, ainsi vtu, toute blancheur,
toute innocence.

Elle s'appuyait coquettement, tournant les yeux vers moi, de grands
yeux bleus caressants. Elle me parut ravissante sous le voile: tresses
blondes perdues dans la mousseline, front candide de vierge, lvres
dlicates, fossettes qui sont nids  baisers. Au premier regard, je la
pris pour une sainte; au second, je lui trouvai un air bonne fille,
point bgueule du tout et fort accommodant.

Elle porta trois doigts  ses lvres, et m'envoya un baiser, avec une
rvrence qui ne se sentait aucunement du royaume des ombres. Voyant
qu'elle ne se dcidait pas  s'envoler, je fixai ses traits dans ma
mmoire, et je me retirai.


Comme je sortais, je vis entrer l'Ami du peuple. Ce grave moraliste,
qui parut m'viter, courut donner le mauvais exemple d'une coupable
curiosit. Sa longue chine, courbe en demi-cercle, frmit de dsir;
puis, ne pouvant aller plus loin, il baisa le verre magique.



VI


Je descendis les trois planches, je me trouvai de nouveau dans la
foule, dcid  chercher Celle qui m'aime, maintenant que je
connaissais son sourire.

Les lampions fumaient, le tumulte croissait, le peuple se pressait 
renverser les baraques. La fte en tait  cette heure de joie idale,
o l'on risque d'avoir le bonheur d'tre touff.

J'avais, en me dressant, un horizon de bonnets de linge et de chapeaux
de soie. J'avanais, poussant les hommes, tournant avec prcaution les
grandes jupes des dames. Peut-tre tait-ce cette capote rose;
peut-tre cette coiffe de tulle orne de rubans mauves; peut-tre
cette dlicieuse toque de paille  plume d'autruche. Hlas! la capote
avait soixante ans; la coiffe, abominablement laide, s'appuyait
amoureusement  l'paule d'un sapeur; la toque riait aux clats,
agrandissant les plus beaux yeux du monde, et je ne reconnaissais
point ces beaux yeux.

Il y a, au-dessus des foules, je ne sais quelle angoisse, quelle
immense tristesse, comme s'il se dgageait de la multitude un souffle
de terreur et de piti. Jamais je ne me suis trouv dans un grand
rassemblement de peuple sans prouver un vague malaise. Il me semble
qu'un pouvantable malheur menace ces hommes runis, qu'un seul clair
va suffire, dans l'exaltation de leurs gestes et de leurs voix, pour
les frapper d'immobilit, d'ternel silence.

Peu  peu, je ralentis le pas, regardant cette joie qui me navrait. Au
pied d'un arbre, en plein dans la lumire jaune des lampions, se
tenait debout un vieux mendiant, le corps roidi, horriblement tordu
par une paralysie. Il levait vers les passants sa face blme, clignant
les yeux d'une faon lamentable, pour mieux exciter la piti. Il
donnait  ses membres de brusques frissons de fivre, qui le
secouaient comme une branche sche. Les jeunes filles, fraches et
rougissantes, passaient en riant devant ce hideux spectacle.

Plus loin,  la porte d'un cabaret, deux ouvriers se battaient. Dans
la lutte, les verres avaient t renverss, et  voir couler le vin
sur le trottoir, on et dit le sang de larges blessures.

Les rires me parurent se changer en sanglots, les lumires devinrent
un vaste incendie, la foule tourna, frappe d'pouvante. J'allais, me
sentant triste  mourir, interrogeant les jeunes visages, et ne
pouvant trouver Celle qui m'aime.



VII


Je vis un homme debout devant un des poteaux qui portaient les
lampions, et le considrant d'un air profondment absorb. A ses
regards inquiets, je crus comprendre qu'il cherchait la solution de
quelque grave problme. Cet homme tait l'Ami du peuple.

Ayant tourn la tte, il m'aperut;

--Monsieur, me dit-il, l'huile employe dans les ftes cote vingt
sous le litre. Dans un litre, il y a vingt godets comme ceux que vous
voyez l: soit un sou d'huile par godet. Or, ce poteau a seize rangs
de huit godets chacun: cent vingt-huit godets en tout. De
plus,--suivez bien mes calculs,--j'ai compt soixante poteaux
semblables dans l'avenue, ce qui fait sept mille six cent
quatre-vingts godets, ce qui fait par consquent sept mille six cent
quatre-vingts sous, ou mieux trois cent quatre-vingt-quatre francs.

En parlant ainsi, l'Ami du peuple gesticulait, appuyant de la voix sur
les chiffres, courbant sa longue taille, comme pour se mettre  la
porte de mon faible entendement. Quand il se tut, il se renversa
triomphalement en arrire; puis, il croisa les bras, me regardant en
face d'un air pntr.

--Trois cent quatre-vingt-quatre francs d'huile! s'cria-t-il, en
scandant chaque syllabe, et le pauvre peuple manque de pain, monsieur!
Je vous le demande, et je vous le demande les larmes aux yeux, ne
serait-il pas plus honorable pour l'humanit, de distribuer ces trois
cent quatre-vingt-quatre francs aux trois mille indigents que l'on
compte dans ce faubourg? Une mesure aussi charitable donnerait 
chacun d'eux environ deux sous et demi de pain. Cette pense est faite
pour faire rflchir les mes tendres, monsieur.

Voyant que je le regardais curieusement, il continua d'une voix
mourante, en assurant ses gants entre ses doigts:

--Le pauvre ne doit pas rire, monsieur. Il est tout  fait dshonnte
qu'il oublie sa pauvret pendant une heure. Qui donc pleurerait sur
les malheurs du peuple, si le gouvernement lui donnait souvent de
pareilles saturnales?

Il essuya une larme et me quitta. Je le vis entrer chez un marchand de
vin, o il noya son motion dans cinq ou six petits verres pris coup
sur coup sur le comptoir.



VIII


Le dernier lampion venait de s'teindre. La foule s'en tait alle.
Aux clarts vacillantes des rverbres, je ne voyais plus errer sous
les arbres que quelques formes noires, couples d'amoureux attards,
ivrognes et sergents de ville promenant leur mlancolie. Les baraques
s'allongeaient grises et muettes, aux deux bords de l'avenue, comme
les tentes d'un camp dsert.

Le vent du matin, un vent humide de rose, donnait un frisson aux
feuilles des ormes. Les manations cres de la soire avaient fait
place  une fracheur dlicieuse. Le silence attendri, l'ombre
transparente de l'infini tombaient lentement des profondeurs du ciel,
et la fte des toiles succdait  la foie des lampions. Les honntes
gens allaient enfin pouvoir se divertir un peu.

Je me sentais tout ragaillardi, l'heure de mes joies tant venue. Je
marchais d'un bon pas, montant et descendant les alles, lorsque je
vis une ombre grise glisser le long des maisons. Cette ombre venait 
moi, rapidement, sans paratre me voir;  la lgret de la dmarche,
au rythme cadenc des vtements, je reconnus une femme.

Elle allait me heurter, quand elle leva instinctivement les yeux. Son
visage m'apparut  la lueur d'une lanterne voisine, et voil que je
reconnus Celle qui m'aime: non pas l'immortelle au blanc nuage de
mousseline; mais une pauvre fille de la terre, vtue d'indienne
dteinte. Dans sa misre, elle me parut charmante encore, bien que
ple et fatigue. Je ne pouvais douter: c'taient l les grands yeux,
les lvres caressantes de la vision; et c'tait, de plus,  la voir
ainsi de prs, la suavit de traits que donne la souffrance.

Comme elle s'arrtait une seconde, je saisis sa main, que je baisai.
Elle leva la tte et me sourit vaguement, sans chercher  retirer ses
doigts. Me voyant rester muet, l'motion me serrant  la gorge, elle
haussa les paules, en reprenant sa marche rapide.

Je courus  elle, je l'accompagnai, mon bras serr  sa taille. Elle
eut un rire silencieux; puis frissonna et dit  voix basse:

--J'ai froid: marchons vite.

Pauvre ange, elle avait froid! Sous le mince chle noir, ses paules
tremblaient au vent frais de la nuit. Je l'embrassai sur le front, je
lui demandai doucement:

--Me connais-tu?

Une troisime fois, elle leva les yeux, et sans hsiter:

--Non, me rpondit-elle.

Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. A mon tour
je frissonnai.

--O allons-nous? lui demandai-je de nouveau.

Elle haussa les paules, avec une petite moue d'insouciance; elle me
dit de sa voix d'enfant:

--Mais o tu voudras, chez moi, chez toi, peu importe.



IX


Nous marchions toujours, descendant l'avenue. J'aperus sur un banc
deux soldats, dont l'un discourait gravement, tandis que l'autre
coutait avec respect. C'taient le sergent et le conscrit. Le
sergent, qui me parut trs-mu, m'adressa un salut moqueur, en
murmurant:

--Les riches prtent parfois, monsieur.

Le conscrit, me tendre et nave, me dit d'un ton dolent:

--Je n'avais qu'elle, monsieur: vous me volez Celle qui m'aime.

Je traversai la route et pris l'autre alle.

Trois gamins venaient  nous, se tenant par les bras et chantant 
tue-tte. Je reconnus les coliers. Les petits malheureux n'avaient
plus besoin de feindre l'ivresse. Ils s'arrtrent, pouffant de rire,
puis me suivirent quelques pas, me criant chacun d'une voix mal
assure:

--H! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui m'aime!

Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je prcipitais mes
pas, ayant hte de fuir, ne pensant plus  cette femme que j'emportais
dans mes bras. Au bout de l'avenue, comme j'allais enfin quitter ce
lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme
commodment assis dans le ruisseau. Il appuyait la tte sur la dalle,
la face tourne vers le ciel, se livrant sur ses doigts  un calcul
fort compliqu.

Il tourna les yeux, et, sans quitter l'oreiller:

--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez bien
m'aider  compter les toiles. J'en ai dj trouv plusieurs millions,
mais je crains d'en oublier quelqu'une. C'est de la statistique seule,
monsieur, que dpend le bonheur de l'humanit.

Un hoquet l'interrompit. Il reprit en larmoyant:

--Savez-vous combien cote une toile? Srement le bon Dieu a fait
l-haut une grosse dpense, et le peuple manque de pain, monsieur! A
quoi bon ces lampions? est-ce que cela se mange? quelle en est
l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette
fte ternelle. Allez, Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'conomie
sociale.

Il avait russi  se mettre sur son sant; il promenait autour de lui
des regards troubles, hochant la tte d'un air indign. C'est alors
qu'il vint  apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage
pourpre, tendit avidement les bras.

--Eh! eh! reprit-il, c'est Celle qui m'aime.



X


..........................

..........................

--"Voici, me dit-elle, je suis pauvre, je fais ce que je peux pour
manger. L'hiver dernier, je passais quinze heures courb sur un
mtier, et je n'avais pas du pain tous les jours. Au printemps, j'ai
jet mon aiguille par la fentre. Je venais de trouver une occupation
moins fatigante et plus lucrative.

"Je m'habille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte
de rduit, appuye au dossier d'un fauteuil, j'ai pour tout travail 
sourire depuis six heures jusqu' minuit. De temps  autre, je fais
une rvrence, j'envoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois
francs par sance.

"En face de moi, derrire une petite vitre enchsse dans la cloison,
je vois sans cesse un oeil qui me regarde. Il est tantt noir, tantt
bleu. Sans cet oeil, je serais parfaitement heureuse; il gte le
mtier. Par moments,  le rencontrer toujours seul et fixe, il me
prend de folles terreurs; je suis tente de crier et de fuir.

"Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue,
j'envoie un baiser. A minuit, j'efface mon rouge et je remets ma robe
d'indienne. Bah! que de femmes, sans y tre forces, font ainsi les
gracieuses devant un mur."




LA FE AMOUREUSE


Entends-tu, Ninon, la pluie de dcembre battre nos vitres? Le vent se
plaint dans le long corridor. C'est une vilaine soire, une de ces
soires o le pauvre grelotte  la porte du riche que le bal entrane
dans ses danses, sous les lustres dors. Laisse l tes souliers de
satin, viens t'asseoir sur mes genoux, prs de l'tre brlant. Laisse
l la riche parure: je veux ce soir te dire un conte, un beau conte de
fe.

Tu sauras, Ninon, qu'il y avait autrefois, sur le haut d'une montagne,
un vieux chteau sombre et lugubre. Ce n'taient que tourelles, que
remparts, que ponts-levis chargs de chanes; des hommes couverts de
fer veillaient nuit et jour sur les crneaux, et seuls les soldats
trouvaient bon accueil auprs du comte Enguerrand, le seigneur du
manoir.

Si tu l'avais aperu, le vieux guerrier, se promenant dans les longues
galeries, si tu avais entendu les clats de sa voix brve et
menaante, tu aurais trembl d'effroi, tout comme tremblait sa nice
Odette, la pieuse et jolie damoiselle. N'as-tu jamais remarqu, le
matin, une pquerette s'panouir aux premiers baisers du soleil parmi
des orties et des ronces! Telle s'panouissait la jeune fille parmi de
rudes chevaliers. Enfant, lorsque au milieu de ses jeux elle
apercevait son oncle, elle s'arrtait, et ses yeux se gonflaient de
larmes. Maintenant, elle tait grande et belle; son sein s'emplissait
de vagues soupirs; et un effroi plus pre encore la saisissait, chaque
fois que venait  paratre le seigneur Enguerrand.

Elle demeurait dans une tourelle loigne, s'occupant  broder de
belles bannires, se reposant de ce travail en priant Dieu, en
contemplant de sa fentre la campagne d'meraude et le ciel d'azur.
Que de fois, la nuit, se levant de sa couche, elle tait venue
regarder les toiles, et, l, que de fois son coeur de seize ans
s'tait lanc vers les espaces clestes, demandant  ces soeurs
radieuses ce qui pouvait l'agiter ainsi. Aprs ces nuits sans sommeil,
aprs ces lans d'amour, elle avait des envies de se suspendre au cou
du vieux chevalier; mais une rude parole, un froid regard
l'arrtaient, et, tremblante, elle reprenait son aiguille. Tu plains
la pauvre fille, Ninon; elle tait comme la fleur frache et embaume
dont on ddaigne l'clat et le parfum.

Un jour, Odette la dsole suivait de l'oeil en rvant deux
tourterelles qui fuyaient, lorsqu'elle entendit une voix douce au pied
du chteau. Elle se pencha, elle vit un beau jeune homme qui, la
chanson sur les lvres, rclamait l'hospitalit. Elle couta et ne
comprit pas les paroles; mais la voix douce oppressait son coeur, des
larmes coulaient lentement le long de ses joues, mouillant une tige de
marjolaine qu'elle tenait  la main.

Le chteau resta ferm, un homme d'armes cria des murs:

--Retirez-vous: il n'y a cans que des guerriers.

Odette regardait toujours. Elle laissa chapper la tige de marjolaine
humide de larmes, qui s'en alla tomber aux pieds du chanteur. Ce
dernier, levant les yeux, voyant cette tte blonde, baisa la branche
et s'loigna, se retournant  chaque pas.

Quand il eut disparu, Odette se mit  son prie-Dieu, o elle fit une
longue prire. Elle remerciait le ciel sans savoir pourquoi; elle se
sentait heureuse, tout en ignorant le sujet de sa joie.

La nuit, elle eut un beau rve. Il lui sembla voir la tige de
marjolaine qu'elle avait jete. Lentement, du sein des feuilles
frissonnantes, se dressa une fe, mais une fe si mignonne, avec des
ailes de flamme, une couronne de myosotis et une longue robe verte,
couleur de l'esprance.

--Odette, dit-elle harmonieusement, je suis la fe Amoureuse. C'est
moi qui t'ai envoy ce matin Los, le jeune homme  la voix douce;
c'est moi qui, voyant tes pleurs, ai voulu les scher. Je vais par la
terre glanant des coeurs et rapprochant ceux qui soupirent. Je visite
la chaumire aussi bien que le manoir, je me suis plue souvent  unir
la houlette au sceptre des rois. Je sme des fleurs sous les pas de
mes protgs, je les enchane avec des fils si brillants et si
prcieux, que leurs coeurs en tressaillent de joie. J'habite les
herbes des sentiers, les tisons tincelants du foyer d'hiver, les
draperies du lit des poux; et partout o mon pied se pose, naissent
les baisers et les tendres causeries. Ne pleure plus, Odette: je suis
Amoureuse, la bonne fe, et je viens scher tes larmes.

Et elle rentra dans sa fleur, qui redevint bouton en repliant ses
feuilles.

Tu le sais bien, toi, Ninon, que la fe Amoureuse existe. Vois-la
danser dans notre foyer, et plains les pauvres gens qui ne croiront
pas  ma belle fe.

Lorsque Odette s'veilla, un rayon de soleil clairait sa chambre, un
chant d'oiseau montait du dehors, et le vent du matin caressait ses
tresses blondes, parfum du premier baiser qu'il venait de donner aux
fleurs. Elle se leva, joyeuse, elle passa la journe  chanter,
esprant en ce que lui avait dit la bonne fe. Elle regardait par
instants la campagne, souriant  chaque oiseau qui passait, sentant en
elle des lans qui la faisaient bondir et frapper ses petites mains
l'une contre l'autre.

Le soir venu, elle descendit dans la grande salle du chteau. Prs du
comte Enguerrand se trouvait un chevalier qui coutait les rcits du
vieillard. Elle prit sa quenouille, s'assit devant l'tre o chantait
le grillon, et le fuseau d'ivoire tourna rapidement entre ses doigts.

Au fort de son travail, ayant jet les yeux sur le chevalier, elle lui
vit la tige de marjolaine entre les mains, et voil qu'elle reconnut
Los  la voix douce. Un cri de joie faillit lui chapper. Pour cacher
sa rougeur, elle se pencha vers les cendres, remuant les tisons avec
une longue tige de fer. Le brasier crpita, les flammes s'effarrent,
des gerbes bruyantes jaillirent, et soudain, du milieu des tincelles,
surgit Amoureuse, souriante et empresse. Elle secoua de sa robe verte
les parcelles embrases qui couraient sur la soie, pareilles  des
paillettes d'or; elle s'lana dans la salle, elle vint, invisible
pour le comte, se placer derrire les jeunes gens. L, tandis que le
vieux chevalier contait un combat effroyable contre les Infidles,
elle leur dit doucement:

--Aimez-vous, mes enfants. Laissez les souvenirs  l'austre
vieillesse, laissez-lui les longs rcits auprs des tisons ardents.
Qu'au ptillement de la flamme ne se mle que le bruit de vos baisers.
Plus tard il sera temps d'adoucir vos chagrins en vous rappelant ces
douces heures. Quand on aime  seize ans, la voix est inutile; un seul
regard en dit plus qu'un grand discours. Aimez-vous, mes enfants;
laissez parler la vieillesse.

Puis elle les recouvrit de ses ailes, si bien que le comte, qui
expliquait comme quoi le gant Buch Tte-de fer fut occis par un
terrible coup de Giralda la lourde pe, ne vit pas Los dposant son
premier baiser sur le front d'Odette frissonnante.

Il faut, Ninon, que te je parle de ces belles ailes de ma fe
Amoureuse. Elles taient transparentes comme verre et menues comme
ailes de moucheron. Mais, lorsque deux amants se trouvaient en pril
d'tre vus, elles grandissaient, grandissaient, et devenaient si
obscures, si paisses, qu'elles arrtaient les regards et touffaient
le bruit des baisers. Aussi le vieillard continua-t-il longtemps son
prodigieux rcit, et longtemps Los caressa Odette la blonde,  la
barbe du mchant suzerain.

Mon Dieu! mon Dieu! les belles ailes que c'tait! Les jeunes filles,
m'a-t-on dit, les retrouvent parfois: plus d'une sait ainsi se cacher
aux yeux des grands-parents. Est-ce vrai, Ninon?

Lorsque le comte eut fini sa longue histoire, la fe Amoureuse
disparut dans la flamme, et Los s'en alla, remerciant son hte,
envoyant un dernier baiser  Odette. La jeune fille dormit si
heureuse, cette nuit-l, qu'elle rva des montagnes de fleurs
claires par des milliers d'astres, chacun mille fois plus brillant
que le soleil.

Le lendemain, elle descendit au jardin, cherchant les tonnelles
obscures. Elle rencontra un guerrier, le salua, et allait s'loigner,
lorsqu'elle lui vit dans la main la tige de marjolaine baigne de
larmes. Et voil qu'elle reconnut encore Los  la voix douce, qui
venait de rentrer au chteau sous un nouveau dguisement. Il la fit
asseoir sur un banc de gazon, auprs d'une fontaine. Ils se
regardaient tous deux, ravis de se voir en plein jour. Les fauvettes
chantaient, on sentait dans l'air que la bonne fe devait rder par
l. Je ne te dirai pas toutes les paroles qu'entendirent les vieux
chnes discrets; c'tait plaisir de voir les amoureux bavarder si
longtemps, si longtemps, qu'une fauvette qui se trouvait dans un
buisson voisin, eut le temps de se btir un nid.

Tout  coup les pas lourds du comte Enguerrand se firent entendre dans
l'alle. Les deux pauvres amoureux tremblrent. Mais l'eau de la
fontaine chanta plus doucement, et Amoureuse sortit, riante et
empresse, du flot clair de la source. Elle entoura les amants de ses
ailes, puis glissa lgrement avec eux, passant  ct du comte, qui
fut fort tonn d'avoir ou des voix et de ne trouver personne.

Elle berce ses protgs, elle va, leur rptant tout bas:

--Je suis celle qui protge les amours, celle qui ferme les yeux et
les oreilles des gens qui n'aiment plus. Ne craignez rien, beaux
amoureux: aimez-vous sous le jour clatant, dans les alles, prs de
l'eau des fontaines, partout o vous serez. Je suis l; je veille sur
vous. Dieu m'a mise ici-bas pour que les hommes, ces railleurs de
toute saintet, ne viennent jamais troubler vos pures motions. Il m'a
donn mes belles ailes et m'a dit: "Va, et que les jeunes coeurs se
rjouissent." Aimez-vous, je suis l et je veille sur vous.

Et elle allait, butinant la rose qui tait sa seule nourriture,
entranant, dans une ronde joyeuse, Odette et Los, dont les mains se
trouvaient enlaces.

Tu me demanderas ce qu'elle ft des deux amants. Vraiment, mon amie,
je n'ose te le dire. J'ai peur que tu ne te refuses  me croire, ou
bien que, jalouse de leur fortune, tu ne me rendes plus mes baisers.
Mais te voil toute curieuse, mchante fille, et je vois bien qu'il me
faut te contenter.

Or, apprends que la fe rda ainsi jusqu' la nuit. Lorsqu'elle voulut
sparer les amants, elle les vit si chagrins, mais si chagrins de se
quitter, qu'elle se mit  leur parler tout bas. Il parat qu'elle leur
disait quelque chose de bien beau, car leurs visages rayonnaient et
leurs yeux grandissaient de joie. Et, lorsqu'elle eut parl et qu'ils
eurent consenti, elle toucha leurs fronts de sa baguette.

Soudain... Oh! Ninon, quels yeux grands d'tonnement! Comme tu
frapperais du pied, si je n'achevais pas!

Soudain Los et Odette furent changs en tiges de marjolaine, mais de
marjolaine si belle, qu'il n'y a qu'une fe pour en faire de pareille.
Elles se trouvaient places cte  cte, si prs l'une de l'autre que
leurs feuilles se mlaient. C'taient l des fleurs merveilleuses qui
devaient rester panouies, en changeant ternellement leurs parfums
et leur rose.

Quant au comte Enguerrand, il se consola, dit-on, en contant chaque
soir comme quoi le gant Buch Tte-de-Fer fut occis par un terrible
coup de Giralda la lourde pe.

Et maintenant, Ninon, lorsque nous gagnerons la campagne, nous
chercherons les marjolaines enchantes pour leur demander dans quelle
fleur se trouve la fe Amoureuse. Peut-tre, mon amie, une morale se
cache-t-elle sous ce conte. Mais je ne te l'ai dit, nos pieds devant
l'tre, que pour te faire oublier la pluie de dcembre qui bat nos
vitres, et t'inspirer, ce soir, un peu plus d'amour pour le jeune
conteur.




LE SANG


Voici dj bien des rayons, bien des fleurs, bien des parfums. N'es-tu
pas lasse, Ninon, de ce printemps ternel? Toujours aimer, toujours
chanter le rve des seize ans. Tu t'endors le soir, mchante fille,
lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des
infidlits de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes d'ennui,
et moi, qui ne peux plus y puiser l'inspiration, je bgaye sans
parvenir  trouver un dnouement.

J'aurai raison de tes paupires paresseuses, Ninon. Je veux te dire
aujourd'hui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit
jours. coute. La terreur est douce aprs un trop long sourire.

Quatre soldats, le soir de la victoire, avaient camp dans un coin
dsert du champ de bataille. L'ombre tait venue, et ils soupaient
joyeusement au milieu des morts.

Assis dans l'herbe, autour d'un brasier, ils grillaient sur les
charbons des tranches d'agneau, qu'ils mangeaient saignantes encore.
La lueur rouge du foyer les clairait vaguement, projetant au loin
leurs ombres gigantesques. Par instants, de ples clairs couraient
sur les armes gisant auprs d'eux, et alors on apercevait dans la nuit
des hommes qui dormaient les yeux ouverts.

Les soldats riaient avec de longs clats, sans voir ces regards qui se
fixaient sur eux. La journe avait t rude. Ne sachant ce que leur
gardait le lendemain, ils ftaient les vivres et le repos du moment.

La Nuit et la Mort volaient sur le champ de bataille, o leurs grandes
ailes secouaient le silence et l'effroi.

Le repas achev, Gneuss chanta. Sa voix sonore se brisait dans l'air
morne et dsol: la chanson, joyeuse sur ses lvres, sanglotait avec
l'cho. tonn de ces accents qui sortaient de sa bouche et qu'il ne
connaissait point, le soldat chantait plus haut, quand un cri
terrible, sorti de l'ombre, traversa l'espace.

Gneuss se tut, comme pris de malaise. Il dit  Elberg:

--Va donc voir quel cadavre s'veille.

Elberg prit un tison enflamm et s'loigna. Ses compagnons purent le
suivre quelques instants  la lueur de la torche. Ils le virent se
courber, interrogeant les morts, fouillant les buissons de son pe.
Puis il disparut.

--Clrian, dit Gneuss aprs un silence, les loups rdent ce soir: va
chercher notre ami.

Et Clrian se perdit  son tour dans les tnbres.

Gneuss et Flem, las d'attendre, s'envelopprent dans leurs manteaux,
couchs tous deux auprs du brasier demi-teint. Leurs yeux se
fermaient, lorsque le mme cri terrible passa sur leurs ttes. Flem se
leva, silencieux, et marcha vers l'ombre o s'taient effacs ses deux
compagnons.

Alors Gneuss se trouva seul. Il eut peur, peur de ce gouffre noir, o
courait un rle d'agonie. Il jeta dans le brasier des herbes sches,
esprant que la clart du feu dissiperait son effroi. La flamme monta,
sanglante, le sol fut clair d'un large cercle lumineux; dans ce
cercle, les buissons dansaient fantastiquement, et les morts, qui
dormaient  leur ombre, semblaient secous par des mains invisibles.

Gneuss eut peur de la lumire. Il dispersa les branches enflammes, il
les teignit sous ses talons. Comme l'ombre retombait, plus pesante et
plus paisse, il frissonna, redoutant d'entendre passer le cri de
mort. Il s'assit, puis se releva pour appeler ses compagnons. Les
clats de sa voix l'effrayrent; il craignit d'avoir attir sur lui
l'attention des cadavres.

La lune parut, et Gneuss vit avec pouvante un ple rayon glisser sur
le champ de bataille. Maintenant la nuit n'en cachait plus l'horreur.
La plaine dvaste, seme de dbris et de morts, s'tendait devant le
regard, couverte d'un linceul de lumire; et cette lumire, qui
n'tait pas le jour, clairait les tnbres, sans en dissiper les
horreurs muettes.

Gneuss, debout, la sueur au front, eut la pense de monter sur la
colline teindre le ple flambeau des nuits. Il se demanda ce
qu'attendaient les morts pour se dresser et venir l'entourer,
maintenant qu'ils le voyaient. Leur immobilit devint une angoisse
pour lui; dans l'attente de quelque vnement terrible, il ferma les
yeux.

Et, comme il tait l, il sentit une chaleur tide au talon gauche. Il
se baissa vers le sol, il vit un mince ruisseau de sang qui fuyait
sous ses pieds. Ce ruisseau, bondissant de cailloux en cailloux,
coulait avec un gai murmure; il sortait de l'ombre, se tordait dans un
rayon de lune, pour s'enfuir et retourner dans l'ombre; on et dit un
serpent aux noires cailles dont les anneaux glissaient et se
suivaient sans fin. Gneuss recula sans pouvoir refermer les yeux; une
effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixs sur le flot
sanglant.

Il le vit se gonfler lentement, s'largir dans son lit. Le ruisseau
devint rivire, rivire lente et paisible qu'un enfant aurait franchie
d'un lan. La rivire devint torrent et passa sur le sol avec un bruit
sourd, rejetant sur les bords une cume rougetre. Le torrent devint
fleuve, fleuve immense.

Ce fleuve emportait les cadavres; et c'tait un horrible prodige que
ce sang sorti des blessures en telle abondance qu'il charriait les
morts.

Gneuss reculait toujours devant le flot qui montait. Ses regards
n'apercevaient plus l'autre rive; il lui semblait que la valle se
changeait en lac.

Soudain, il se trouva adoss contre une rampe de roches; il dut
s'arrter dans sa fuite. Alors il sentit la vague battre ses genoux.
Les morts qu'emportait le courant, l'insultaient au passage; chacune
de leurs blessures devenait une bouche qui le raillait de son effroi.
La mer paisse montait, montait toujours; maintenant elle sanglotait
autour de ses hanches. Il se dressa dans un suprme effort, se
cramponna aux fentes des roches; les roches se brisrent, il retomba,
et le flot couvrit ses paules.

La lune ple et morne regardait cette mer o ses rayons s'teignaient
sans reflet. La lumire flottait dans le ciel. La nappe immense, toute
d'ombre et de clameurs, paraissait l'ouverture bante d'un abme.

La vague montait, montait; elle rougit de son cume les lvres de
Gneuss.



II


A l'aube, Elberg en arrivant veilla Gneuss qui dormait, la tte sur
une pierre.

--Ami, dit-il, je me suis gar dans les buissons. Comme je m'tais
assis au pied d'un arbre, le sommeil m'a surpris et les yeux de mon
me ont vu se drouler des scnes tranges, dont le rveil n'a pu
dissiper le souvenir.

Le monde tait  son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La
terre, vierge encore, s'panouissait aux rayons de mai, dans sa chaste
nudit. Le brin d'herbe verdissait, plus grand que le plus grand de
nos chnes: les arbres largissaient dans l'air des feuillages qui
nous sont inconnus. La sve coulait largement dans les veines du
monde, et le flot s'en trouvait si abondant, que, ne pouvant se
contenter des plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et
leur donnait la vie.

Les horizons s'tendaient calmes et rayonnants. La sainte nature
s'veillait. Comme l'enfant qui s'agenouille au matin et remercie Dieu
de la lumire, elle panchait vers le ciel tous ses parfums, toutes
ses chansons, parfums pntrants, chansons ineffables, que mes sens
pouvaient  peine supporter, tant l'impression en tait divine.

La terre, douce et fconde, enfantait sans douleur. Les arbres  fruit
croissaient  l'aventure, les champs de bl bordaient les chemins,
comme font aujourd'hui les champs d'orties. On sentait dans l'air que
la sueur humaine ne se mlait point encore aux souffles du ciel. Dieu
seul travaillait pour ses enfants.

L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il
allait, bnissant Dieu, cueillant les fruits de l'arbre, buvant l'eau
de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses
lvres avaient horreur de la chair; il ignorait le got du sang, il ne
trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rose et le soleil
prparaient pour ses repas.

C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le
sacrait roi des autres tres de la cration. Tout tait concorde. Je
ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprme le
berait dans l'infini. L'aile des oiseaux ne battait pas pour la
fuite; les forts ne cachaient pas d'asiles dans leurs taillis. Toutes
les cratures de Dieu vivaient au soleil, ne formant qu'un peuple,
n'ayant qu'une loi, la bont.

Moi, je marchais parmi ces tres, au milieu de cette nature. Je me
sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement
l'air du ciel. J'prouvais, quittant soudain nos vents empests pour
ces brises d'un monde plus pur, la sensation dlicieuse du mineur
remontant au grand air.

Comme l'ange des rves berait toujours mon sommeil, voici ce que vit
mon esprit dans une fort o il s'tait gar.

Deux hommes suivaient un troit sentier perdu sous le feuillage. Le
plus jeune marchait en avant; l'insouciance chantait sur sa lvre; son
regard avait une caresse pour chaque brin d'herbe. Parfois, il se
tournait pour sourire  son compagnon. Je ne sais  quelle douceur je
reconnus que c'tait l un sourire de frre.

Les lvres et les yeux de l'autre homme restaient sombres et muets. Il
couvait la nuque de l'adolescent d'un regard de haine, htant sa
marche, trbuchant derrire lui. Il semblait poursuivre une victime
qui ne fuyait pas.

Je le vis couper le tronc d'un arbre, qu'il faonna grossirement en
massue. Puis, craignant de perdre son compagnon, il courut, cachant
son arme derrire lui. Le jeune homme, qui s'tait assis pour
l'attendre, se leva  son approche, et le baisa au front, comme aprs
une longue absence.

Ils se remirent  marcher. Le jour baissait. L'enfant pressa le pas,
en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la fort, les
lignes tendres d'un coteau, jaune de l'adieu du soleil. L'homme sombre
crut qu'il fuyait. Alors il leva le tronc d'arbre.

Son jeune frre se tournait. Une joyeuse parole d'encouragement tait
sur ses lvres. Le tronc d'arbre lui crasa la face, et le sang
jaillit.

Le brin d'herbe qui en reut la premire goutte, la secoua avec
horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frmissante,
pouvante; un long cri de rpugnance s'chappa de son sein, et le
sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.

Au cri de la victime, je vis les cratures se disperser sous le vent
de l'effroi. Elles s'enfuirent par le monde, vitant les chemins
frays; elles se postrent dans les carrefours, et les plus forts
attaqurent les plus faibles. Je les vis dans l'isolement polir leurs
crocs et acrer leurs griffes. Le grand brigandage de la cration
commena.

Alors passa devant moi l'ternelle fuite. L'pervier fondit sur
l'hirondelle, l'hirondelle dans son vol saisit le moucheron, le
moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusqu'au lion, tous
les tres se sentirent menacs. Le monde se mordit la queue et se
dvora ternellement.

La nature elle-mme, frappe d'horreur, eut une longue convulsion. Les
lignes pures des horizons se brisrent. Les aurores et les soleils
couchants eurent de sanglants nuages; les eaux se prcipitrent avec
d'ternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetrent
chaque anne des feuilles fltries  la terre.



III


Comme Elberg se taisait, Clrian parut. Il s'assit entre ses deux
compagnons et leur dit:

--Je ne sais si j'ai vu ou si j'ai rv ce que je vais conter, tant le
rve avait de ralit, tant la ralit paraissait un rve.

Je me suis trouv sur un chemin qui traversait le monde. Il tait
bord de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages.

J'ai vu que les dalles en taient noires. Mes pieds glissaient, et
j'ai reconnu qu'elles taient noires de sang. Dans sa largeur, le
chemin s'inclinait en deux pentes; un ruisseau, coulant au centre,
roulait une eau rouge et paisse.

J'ai suivi ce chemin o la foule s'agitait. J'allais de groupe en
groupe, regardant la vie passer devant moi.

Ici, des pres immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang
 quelque dieu monstrueux. Les blondes ttes se penchaient sous le
couteau, plissantes au baiser de la mort.

L, des vierges frmissantes et fires se frappaient pour se drober 
de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe  leur
virginit.

Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant
son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixs sur les flots qui
avaient emport son coeur; celle-l, assassine entre les bras de
l'amant, s'envolait  son cou, emports tous deux dans une ternelle
treinte.

Plus loin, des hommes, las d'ombre et de misre, envoyaient leurs mes
trouver dans un monde meilleur une libert vainement cherche sur
cette terre.

Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes
empreintes. Celui-ci a march dans le sang de son frre; celui-l,
dans le sang de son peuple; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs
pas rouges sur la poussire faisaient dire  la foule: Un roi a pass
l.

Les prtres gorgeaient les victimes; puis, penchs stupidement sur
leurs entrailles palpitantes, prtendaient y lire les secrets du ciel.
Ils portaient des pes sous leurs robes et prchaient la guerre au
nom de leur Dieu. Les peuples,  leur voix, se ruant les uns sur les
autres, se dvoraient pour la glorification du Pre commun.

L'humanit entire tait ivre; elle battait les murs, elle se
vautrait, sur les dalles souilles d'une boue hideuse. Les yeux
ferms, tenant  deux mains un glaive  double tranchant, elle
frappait dans la nuit et massacrait.

Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au
loin dans un brouillard rougetre. Elle courait, emporte dans un lan
d'pouvante, elle se roulait dans l'orgie avec des clats de plus en
plus furieux. Elle foulait aux pieds ceux qui tombaient, et faisait
rendre aux blessures la dernire goutte de sang. Elle haletait de
rage, maudissant le cadavre, ds qu'elle ne pouvait plus en arracher
une plainte.

La terre buvait, buvait avidement; ses entrailles n'avaient plus de
rpugnance pour la liqueur cre. Comme l'tre avili par l'ivresse,
elle se gorgeait de lie.

Je pressais le pas, ayant hte de ne plus voir mes frres. Le noir
chemin s'tendait toujours aussi vaste  chaque nouvel horizon; le
ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant  quelque mer
inconnue.

Et comme j'avanais, je vis la nature devenir sombre et svre. Le
sein des plaines se dchirait profondment. Des blocs de rocher
partageaient le sol en striles collines et en vallons tnbreux. Les
collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus; la
pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abme.

Pas un feuillage, pas une mousse; des roches dsoles, la tte
blanchie par le soleil, les pieds tnbreux et mangs par l'ombre. Le
chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de mort.

Enfin il fit un brusque dtour, et je me trouvai dans un site funbre.

Quatre montagnes, s'appuyant lourdement les unes sur les autres,
formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui
s'levaient, pareils aux murs d'une ville cyclopenne, faisaient de
l'enceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait l'horizon.

Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, tait plein de sang. La
mer paisse et tranquille montait lentement de l'abme. Elle semblait
dormir dans son lit de rochers. Le ciel la refltait en nues de
pourpre.

Alors je compris que l se rendait tout le sang vers par la violence.
Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleur ses larmes dans ce
gouffre, et les larmes y ont coul si abondantes, que le gouffre s'est
empli.

--J'ai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui allait se jeter dans
ce lac maudit.

--Frapp d'horreur, reprit Clrian, je m'approchai du bord, sondant du
regard la profondeur des flots. Je reconnus  leur bruit sourd qu'ils
s'enfonaient jusqu'au centre de la terre. Puis, mon regard s'tant
port sur les rochers de l'enceinte, je vis que le flot en gagnait les
cimes. La voix de l'abme me cria: "Le flot qui monte, montera
toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un
fleuve chapp du terrible bassin se prcipitera dans les plaines. Les
montagnes, lasses de lutter avec la vague, s'affaisseront. Le lac
entier s'croulera sur le monde, et l'inondera. C'est ainsi que des
hommes qui natront, mourront noys dans le sang vers par leurs
pres."

--Le jour est proche, dit Gneuss: les vagues taient hautes, la nuit
dernire.



IV


Le soleil se levait, lorsque Clrian acheva le rcit de son rve. Un
son de trompette qu'apportait le vent du matin, se faisait entendre
vers le nord. C'tait le signal qui rassemblait auteur du drapeau les
soldats pars dans la plaine.

Les trois compagnons se levrent et prirent leurs armes. Ils
s'loignaient, jetant un dernier regard sur le foyer teint,
lorsqu'ils virent Flem venir  eux en courant dans les hautes herbes.
Ses pieds taient blancs de poussire.

--Amis, dit-il, je ne sais d'o je viens, tant ma course a t rapide.
Pendant de longues heures, j'ai vu la ronde chevele des arbres fuir
derrire moi. Le bruit de mes pas qui me berait m'a fait clore les
paupires, et, toujours courant, sans que mon lan se ralentit, j'ai
dormi d'un sommeil trange.

Je me suis trouv sur une colline dsole. Un soleil ardent frappait
les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en
ft brle. J'avais hte d'atteindre la cime.

Et, comme je me prcipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui
marchait lentement. Il tait couronn d'pines; un lourd fardeau
pesait sur ses paules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait
pniblement, chancelant  chaque pas.

Le sol brlait, je ne pus subir son supplice; je montai l'attendre
sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus qu'il
portait une croix. A sa couronne,  sa robe pourpre tache de boue, je
crus comprendre que c'tait l un roi, et j'eus grande joie de sa
souffrance.

Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance.
Arrivs sur la roche la plus leve, ils le dpouillrent de ses
vtements, ils le couchrent sur l'arbre sinistre.

L'homme souriait tristement. Il tendit les mains grandes ouvertes aux
bourreaux; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant
ses pieds l'un de l'autre, il les croisa, et un seul clou suffit.

Couch sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes
coulaient lentement sur ses joues, larmes qu'il ne sentait pas, et qui
se perdaient dans le sourire rsign de ses lvres.

La croix fut dresse, le poids du corps agrandit horriblement les
blessures, et j'entendis les os se briser. Le crucifi eut un long
frisson. Puis, il se remit  regarder le ciel.

Moi, je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais:
"Cet homme n'est pas un roi." Alors j'eus piti, je criai aux soldats
de le frapper au coeur.

Une fauvette chantait sur la croix. Son chant tait triste et parlait
 mes oreilles comme la voix d'une vierge en pleurs.

"--Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur,
le sang rougit la nue. Je me suis pose sur le sable, mes pattes
taient sanglantes; j'ai effleur les branches du chne, mes ailes
taient rouges.

"J'ai rencontr un juste, je l'ai suivi. Je venais de me baigner dans
la source, et ma robe tait pure. Mon chant disait: Rjouissez-vous,
mes plumes: sur l'paule de cet homme, vous ne serez plus souilles de
la pluie du meurtre.

"Mon chant dit aujourd'hui: Pleure, fauvette du Golgotha, pleure ta
robe tache par le sang de celui qui te gardait l'asile de son sein.
Il est venu pour rendra la blancheur aux fauvettes, hlas! et les
hommes le forcent  me mouiller de la rose de ses plaies.

"Je doute, et je pleure ma robe tache. O trouverai-je ton frre, 
Jsus! pour qu'il m'ouvre son vtement de lin? Ah! pauvre matre, quel
fils n de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang?"

Le crucifi coutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre
ses paupires; l'agonie tordait ses lvres. Son regard se leva vers
l'oiseau, plein d'un doux reproche; son sourire brilla, serein comme
l'esprance.

Alors, il poussa un grand cri. Sa tte se pencha sur sa poitrine, et
la fauvette s'enfuit, emporte dans un sanglot. Le ciel devint noir,
la terre frmit dans l'ombre.

Je courais toujours et je dormais. L'aurore tait venue, les valles
s'veillaient, rieuses dans les brouillards du matin. L'orage de la
nuit avait donn plus de srnit au ciel, plus de vigueur aux
feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bord des mmes pines
qui me dchiraient la veille; les mmes cailloux durs et tranchants
roulaient sous mes pieds; les mmes serpents rampaient dans les
buissons et me menaaient au passage. Le sang du juste avait coul
dans les veines du vieux monde, sans lui rendre l'innocence de sa
jeunesse.

La fauvette passa sur ma tte, et me cria:

--Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez
pure o me baigner. Regarde, la terre est mchante comme hier. Jsus
est mort, et l'herbe n'a pas fleuri. Va, va, ce n'est qu'un meurtre de
plus.



V


La trompette sonnait toujours le dpart.

--Fils, dit Gneuss, c'est un laid mtier que le ntre. Notre sommeil
est troubl par les fantmes de ceux que nous frappons. J'ai, comme
vous, senti, pendant de longues heures, le dmon du cauchemar peser
sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
Laissons l nos frres. Je connais un vallon o les charrues manquent
de bras. Voulez-vous que nous gotions au pain du travail?

--Nous le voulons, rpondirent ses compagnons.

Alors les soldats creusrent un grand trou au pied d'une roche, et
enterrrent leurs armes. Ils descendirent se baigner  la rivire;
puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du
sentier.




LES VOLEURS ET L'NE



I


Je connais un jeune homme, Ninon, que tu gronderais fort. Lon adore
Balzac et ne peut souffrir George Sand; le livre de Michelet a failli
le rendre malade. Il dit navement que la femme nat esclave, il ne
prononce jamais sans rire les mots d'amour et de pudeur. Ah! comme il
vous maltraite! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux
dchirer le jour. Il a vingt ans.

La laideur lui parat un crime. Des yeux petits, une bouche trop
grande, le mettent hors de lui. Il prtend que, puisqu'il n'y a pas de
fleurs laides dans les prs, toutes les jeunes filles doivent natre
galement belles. Quand le hasard le met dans la rue face  face avec
un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds
larges, les mains paisses. Lorsqu'au contraire la femme est jolie, il
sourit mchamment, et le silence qu'il garde alors est formidable de
mauvaises penses.

Je ne sais laquelle de vous trouverait grce devant lui. Brunes et
blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous
enveloppe toutes dans le mme anathme. Le vilain garon! Et comme son
regard rit tendrement! comme sa parole est douce et caressante!

Lon vit en plein quartier Latin.

Ici, Ninon, je me trouve fort embarrass. Pour un rien, je me tairais,
maudissant l'heure o j'ai eu l'trange fantaisie de te commencer ce
rcit. Tes oreilles curieuses sont grandes ouvertes au scandale, et je
ne sais trop comment t'introduire dans un monde o tu n'as jamais mis
le bout de tes petits pieds.

Ce monde, ma bien-aime, serait le paradis, s'il n'tait l'enfer.

Ouvrons le livre du pote, lisons le chant de la vingtime anne.
Vois, la fentre se tourne au midi; la mansarde, pleine de fleurs et
de lumire, est si haute, si haute dans le ciel, que parfois on entend
les anges causer sur le toit. Comme font les oiseaux qui choisissent
la branche la plus leve pour drober leurs nids aux mains des
hommes, les amoureux ont bti le leur au dernier tage. L, ils ont la
premire caresse du matin et le dernier adieu du soleil.

De quoi vivent-ils? qui le sait? Peut-tre de baisers et de sourires.
Ils s'aiment tant, qu'ils n'ont pas le loisir de songer au repas qui
leur manque. Ils n'ont pas de pain, et ils en jettent aux moineaux.
Quand ils ouvrent l'armoire vide, ils se rassasient en riant de leur
pauvret.

Leurs amours datent des premiers bluets. Ils se sont rencontrs dans
un champ de bl. Se connaissant depuis longtemps, sans s'tre jamais
vus, ils ont pris le mme sentier pour rentrer  la ville. Elle
portait, comme une fiance, un gros bouquet sur le sein. Elle a mont
les sept tages, et, trop lasse, elle n'a pu redescendre.

Est-ce demain qu'elle en aura la force? Elle l'ignore. En attendant,
elle se repose en trottant menu par la mansarde, arrosant les fleurs,
soignant un mnage qui n'existe pas. Puis, elle coud, pendant que le
jeune homme travaille. Leurs chaises se touchent; peu  peu, pour plus
de commodit, ils finissent par n'en prendre qu'une pour eux deux. La
nuit vient. Ils se grondent de leur paresse. Ah! comme il ment ce
pote, Ninon, et comme son mensonge est sduisant! Qu'il ne soit
jamais homme, l'ternel enfant! qu'il nous trompe encore, lorsqu'il ne
pourra plus se tromper lui-mme! Il vient du paradis pour nous en
conter les amours. Il a rencontr l-haut Musette et Mimi, deux
saintes, qu'il s'est plu  faire descendre parmi nous. Elles n'ont
fait qu'effleurer la terre de leurs ailes, elles s'en sont alles dans
le rayon qui les apportait. Aujourd'hui, les coeurs de vingt ans les
cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver.

Me faut-il te mentir  mon tour, ma bien-aime, en les demandant au
ciel, ou dois-je plutt avouer que je les ai rencontres en enfer? Si
l, prs du foyer, dans ce fauteuil o tu te berces, un ami
m'coutait, comme je lverais hardiment le voile d'or dont le pote a
par des paules indignes! Mais toi, tu me fermerais la bouche de tes
petites mains, tu te fcherais, tu crierais au mensonge, pour trop de
vrit. Comment pourrais-tu croire aux amoureux de notre ge qui
boivent au ruisseau, quand la soif les prend dans la rue? Quelle
serait ta colre, si j'osais te dire que tes soeurs, les amantes, ont
dnou leurs fichus et qu'elles se sont cheveles! Tu vis, riante et
sereine, dans le nid que j'ai bti pour toi; tu ignores comment va le
monde. Je n'aurai pas le courage de t'avouer que les fleurs en sont
bien malades, et que demain peut-tre les coeurs y seront morts.

Ne bouchez pas vos oreilles, mignonne: vous n'aurez point  rougir.



II


Lon vit donc en plein quartier Latin. Sa main est la plus serre dans
ce pays o toutes les mains se connaissent. La franchise de son regard
lui fait un ami de chaque passant.

Les femmes n'osent lui pardonner la haine qu'il leur tmoigne, et sont
furieuses de ne pouvoir avouer qu'elles l'aiment. Elles le dtestent
tout en l'adorant.

Avant les faits que je vais te conter, je ne lui ai jamais connu de
matresse. Il se dit blas et parle des plaisirs de ce monde comme en
parlerait un trappiste, s'il rompait son long silence. Il est sensible
 la bonne chre et ne peut souffrir un mauvais vin. Son linge est
d'une grande finesse, ses vtements sont toujours d'une exquise
lgance.

Je le vois souvent s'arrter devant les vierges de l'cole italienne,
les yeux humides. Un beau marbre lui donne une heure d'extase.

D'ailleurs, Lon mne la vie d'tudiant, travaillant le moins
possible, flnant au soleil, s'oubliant sur tous les divans qu'il
rencontre. C'est surtout durant ces heures de demi-sommeil qu'il
dclame ses plus grosses injures contre les femmes. Les yeux ferms,
il parat caresser une vision, en maudissant le rel.

Un matin de mai, je le rencontrai, l'air ennuy. Il ne savait que
faire, il marchait dans la rue en qute d'aventures. Les pavs taient
fangeux, et l'imprvu ne se prsentait de loin en loin aux pieds du
promeneur que sous la forme d'une flaque d'eau. J'eus piti de lui, je
lui proposai d'aller voir aux champs si l'aubpine fleurissait.

Pendant une heure, il me fallut subir de longs discours philosophiques
concluant tous au nant de nos joies. Peu  peu, cependant, les
maisons devenaient plus rares. Dj, sur le seuil des portes, nous
voyions des marmots barbouills se rouler fraternellement avec de gros
chiens. Comme nous entrions en pleine campagne, Lon s'arrta soudain
devant un groupe d'enfants qui jouaient au soleil. Il caressa le plus
jeune, puis il m'avoua qu'il adorait les ttes blondes.

J'ai toujours aim, pour ma part, ces sentiers troits, resserrs
entre deux haies, que les grands chariots ne creusent pas de leurs
roues. Le sol en est couvert d'une mousse fine, douce aux pieds comme
le velours d'un tapis. On y marche dans le mystre et le silence; et,
lorsque deux amoureux s'y garent, les pines des murs verdoyants
forcent l'amante  se presser sur le coeur de l'amant. Nous nous
tions engags, Lon et moi, dans un de ces chemins perdus o les
baisers ne sont couts que des fauvettes. Le premier sourire du
printemps avait eu raison de la misanthropie de mon philosophe. Il
prouvait de longs attendrissements pour chaque goutte de rose, il
chantait comme un colier en rupture de ban.

Le sentier s'allongeait toujours. Les haies, hautes et touffues,
taient tout notre horizon. Cette sorte d'emprisonnement et
l'ignorance o nous tions de la route, redoublaient notre gaiet.

Peu  peu le passage devint plus troit: il nous fallut marcher l'un
derrire l'autre. Les haies faisaient de brusques dtours, le chemin
se changeait en labyrinthe.

Alors,  l'endroit le plus resserr, nous entendmes un bruit de voix;
puis, trois personnes surgirent  un des coudes du feuillage. Deux
jeunes gens marchaient en avant, cartant les branches trop longues.
Une jeune femme les suivait.

Je m'arrtai et je saluai. Le jeune homme qui me faisait face,
m'imita. Ensuite, nous nous regardmes. La situation tait dlicate:
les haies nous pressaient, plus paisses que jamais, et aucun de nous
ne semblait dispos  tourner le dos. C'est alors que Lon, qui venait
derrire moi, se dressant sur la pointe des pieds, aperut la jeune
femme. Sans mot dire, il s'enfona bravement dans les aubpines; ses
vtements se dchirrent aux ronces, quelques gouttes de sang parurent
sur ses mains. Je dus l'imiter.

Les jeunes gens passrent en nous remerciant. La jeune femme, comme
pour rcompenser Lon de son dvouement, s'arrta devant lui,
indcise, le regardant de ses grands yeux noirs. Il chercha vite son
mauvais sourire, mais ne le trouva pas.

Lorsqu'elle eut disparu, je sortis du buisson, donnant la galanterie 
tous les diables. Une pine m'avait bless au cou, et mon chapeau
s'tait si bien nich entre deux branches, que j'eus toutes les peines
du monde  l'en retirer. Lon se secoua. Comme j'avais fait un signe
d'amiti  la belle passante, il me demanda si je la connaissais.

--Certainement, lui rpondis-je. Elle se nomme Antoinette. Je l'ai eue
trois mois pour voisine.

Nous nous tions remis  marcher. Il se taisait. Alors, je lui parlai
de mademoiselle Antoinette.

C'tait une petite personne toute frache, toute mignonne; le regard
demi-moqueur, demi-attendri; le geste dcid, l'allure leste et
pimpante; en un mot, une bonne fille. Elle se distinguait de ses
pareilles par une franchise et une loyaut rares dans le monde o elle
vivait. Elle se jugeait elle-mme, sans vanit comme sans modestie,
disant volontiers qu'elle tait ne pour aimer, pour jeter au vent du
caprice son bonnet par-dessus les moulins.

Pendant trois longs mois d'hiver, je l'avais vue, pauvre et isole,
vivre de son travail. Elle faisait cela sans talage, sans prononcer
le grand mot de vertu, mais parce que telle tait son ide du moment.
Tant que son aiguille marcha, je ne lui connus pas un amoureux. Elle
tait un bon camarade pour les hommes qui la venaient voir; elle leur
serrait la main, riait avec eux, mais tirait son verrou  la premire
menace d'un baiser. J'avouai que j'avais essay de lui faire quelque
peu la cour. Un jour, comme je lui apportais une bague et des pendants
d'oreille:

--Mon ami, m'avait-elle dit, reprenez vos bijoux. Lorsque je me donne,
je ne me donne encore que pour une fleur.

Quand elle aimait, elle tait paresseuse et indolente. La dentelle et
la soie remplaaient alors l'indienne. Elle effaait soigneusement les
blessures de l'aiguille, et d'ouvrire devenait grande dame.

D'ailleurs, dans ses amours, elle gardait sa libert de grisette.
L'homme qu'elle aimait le savait bientt; il le savait tout aussi
vite, lorsqu'elle ne l'aimait plus. Ce n'tait pas, cependant, une de
ces belles capricieuses changeant d'amant  chaque chaussure use.
Elle avait une grande raison et un grand coeur. Mais la pauvre fille
se trompait souvent; elle plaait ses mains dans des mains indignes,
et les retirait vite de dgot. Aussi tait-elle las de ce quartier
Latin, o les jeunes gens lui semblaient bien vieux.

A chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste.
Elle disait de rudes vrits aux hommes; elle se querellait de ne
pouvoir vivre sans aimer. Puis elle se clotrait, jusqu' ce que son
coeur brist les grilles.

Je l'avais rencontre la veille. Elle prouvait un grand chagrin: un
amant venait de la quitter, alors qu'elle l'aimait encore un peu.

--Je sais bien, m'avait-elle dit, que, huit jours plus tard, je
l'aurais laiss l moi-mme: c'tait un mchant garon. Mais je
l'embrassais encore tendrement sur les deux joues. C'est au moins
trente baisers perdus.

Elle avait ajout que, depuis ce temps, elle tranait  sa suite deux
amoureux qui l'accablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur
tenant parfois ce discours: "Mes amis, je ne vous aime ni l'un ni
l'autre: vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires.
Soyez frres plutt. Vous tes, je le vois, de bons enfants; nous
allons nous gayer en vieux camarades. Mais  la premire querelle, je
vous quitte."

Les pauvres garons se serraient donc la main avec chaleur, tout en
s'envoyant au diable. C'taient eux sans doute que nous venions de
rencontrer.

Telle tait mademoiselle Antoinette: pauvre coeur aimant gar en pays
de dbauche; douce et charmante fille qui semait les miettes de ses
tendresses  tous les moineaux voleurs du chemin.

Je donnai  Lon ces dtails. Il m'couta sans tmoigner un grand
intrt, sans provoquer mes confidences par la moindre question.
Lorsque je me tus:

--Cette fille est trop franche, me dit-il; je n'aime pas sa faon de
comprendre l'amour.

Il avait tant cherch qu'il retrouvait son mchant sourire.



III


Nous tions enfin sortis des haies. La Seine coulait  nos pieds; sur
l'autre rive, un village mirait ses pieds dans la rivire. Nous nous
trouvions en pays de connaissance; maintes fois nous avions rd dans
les les qui descendaient au fil de l'eau.

Aprs un long repos sous un chne voisin, Lon me dclara qu'il
mourait de faim et de soif. J'allais lui dclarer que je mourais de
soif et de faim. Alors nous tnmes conseil. La dcision fut touchante
d'unanimit: nous devions nous rendre au village; l, nous procurer un
grand panier; ce panier serait convenablement empli de plats et de
bouteilles; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions l'le
la plus verte.

Vingt minutes aprs, nous n'avions plus qu' trouver un canot. Je
m'tais obligeamment charg de la corbeille; je dis corbeille, et le
terme est encore modeste. Lon marchait en avant, demandant une barque
 chaque pcheur. Les barques taient toutes en campagne. J'allais
proposer  mon compagnon de dresser notre table sur le continent,
lorsqu'on nous indiqua un loueur qui peut-tre nous contenterait.

Le loueur habitait, au bout du village, une cabane btie  l'angle de
deux rues. Or, il arriva qu'en tournant cet angle, nous nous trouvmes
de nouveau en face de mademoiselle Antoinette, suivie de ses deux
amoureux. L'un, comme moi, pliait sous le poids d'un norme panier;
l'autre, comme Lon, avait l'air effar d'un homme en qute de quelque
objet introuvable. J'eus un regard de piti pour le pauvre diable qui
suait, tandis que Lon parut me remercier d'avoir accept un fardeau
qui fit rire un peu mchamment la jeune femme.

Le loueur fumait, debout sur le seuil de sa porte.

Depuis cinquante ans, il avait vu des milliers de couples lui venir
emprunter ses rames pour gagner le dsert. Il aimait ces blondes
amoureuses qui, parties les fichus empess, revenaient, un peu
chiffonnes, les rubans en grand dsordre. Il leur souriait au retour,
lorsqu'elles le remerciaient de ses barques qui connaissaient si bien
et gagnaient d'elles-mmes les les aux herbes les plus hautes.

Le brave homme vint  nous, en apercevant nos paniers.

--Mes enfants, nous dit-il, je n'ai plus qu'un canot. Que ceux qui ont
trop faim aillent s'attabler l-bas, sous les arbres.

Cette phrase tait, certes, trs-maladroite: on n'avoue jamais devant
une femme qu'on a trop faim. Nous nous faisions, indcis, n'osant plus
refuser la barque. Antoinette, toujours railleuse, eut cependant piti
de nous.

--Ces messieurs, dit-elle en s'adressant  Lon, nous ont dj cd le
pas ce matin; nous le leur cdons  notre tour.

Je regardai mon philosophe. Il hsitait, il balbutiait, comme
quelqu'un qui n'ose dire sa pense. Quand il vit mes yeux se fixer sur
lui:

--Mais, dit-il vivement, le dvouement n'a que faire ici: un seul
canot peut nous suffire. Ces messieurs nous dposeront dans la
premire le venue, et nous reprendront au retour. Acceptez-vous cet
arrangement, messieurs?

Antoinette rpondit qu'elle acceptait. Les paniers furent
soigneusement dposs au fond de la barque. Je me plaai tout contre
le mien, le plus loin possible des rames. Antoinette et Lon, ne
pouvant sans doute faire autrement, s'assirent cte  cte, sur le
banc rest libre. Quant aux deux amoureux, luttant toujours de bonne
humeur et de galanterie, ils saisirent les rames dans un fraternel
accord.

Ils gagnrent le courant. L, comme ils maintenaient la barque, la
laissant descendre au fil de l'eau, mademoiselle Antoinette prtendit
qu'en amont de la rivire les les taient plus dsertes et plus
ombreuses. Les rameurs se regardrent, dsappoints; ils firent
tourner le canot, ils remontrent pniblement, luttant contre le flot
rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce:
c'est le dsir d'un tyran aux lvres roses, qui peut, dans un de ses
caprices, demander le monde et le payer d'un baiser.

La jeune femme s'tait penche, plongeant sa main dans l'eau. Elle
l'en retirait toute pleine; puis, rveuse, semblait compter les perles
qui s'chappaient de ses doigts. Lon la regardait faire, se taisant,
mal  l'aise de se sentir aussi prs d'une ennemie. Il ouvrit deux
fois les lvres, sans doute pour dire quelque sottise; mais il les
referma vite, voyant que je souriais. D'ailleurs, ni lui ni elle ne
paraissaient faire grand cas de leur voisinage. Ils se tournaient mme
un peu le dos.

Antoinette, las de mouiller ses dentelles, me parla de son chagrin de
la veille. Elle me dit s'tre console. Mais elle tait encore bien
triste. Aux jours d't, elle ne pouvait vivre sans amour. Elle ne
savait que faire en attendant l'automne.

--Je cherche un nid, ajouta-t-elle. Je le veux tout de soie bleue. On
doit aimer plus longtemps, lorsque meubles, tapis et rideaux ont la
couleur du ciel. Le soleil se tromperait, s'y oublierait le soir,
croyant se coucher dans une nue. Mais je cherche en vain. Les hommes
sont des mchants.

Nous tions arrivs en face d'une le. Je dis aux rameurs de nous y
descendre. J'avais dj un pied  terre, lorsque Antoinette se rcria,
trouvant l'le laide et sans feuillages, dclarant qu'elle ne
consentirait jamais  nous abandonner sur un pareil rocher. Lon
n'avait pas boug de son banc. Je repris ma place, nous continumes 
monter.

La jeune femme, avec une joie d'enfant, se mit  dcrire le nid
qu'elle rvait. La chambre devait tre carre; le plafond, haut et
vot. La tapisserie des murs serait blanche, seme de bluets lis en
gerbe par un bout de ruban. Aux quatre angles, il y aurait des
consoles charges de fleurs; au milieu, une table, galement couverte
de fleurs. Puis, un sopha, petit, pour que deux personnes assises y
tiennent  peine, en se pressant beaucoup; pas de glace qui gare le
regard dans une coquetterie goste; des tapis et des rideaux
trs-pais, pour touffer le bruit des baisers. Fleurs, sopha, tapis,
rideaux, seraient bleus. Elle mettrait une robe bleue, et n'ouvrirait
pas la fentre, les jours o le ciel aurait des nuages.

Je voulus  mon tour orner un peu la chambre. Je parlai de chemine,
de pendule, d'armoire.

--Mais, me dit-elle tonne, on ne se chaufferait pas, on n'aurait que
faire de l'heure. Je trouve votre armoire ridicule. Me croyez-vous
assez sotte pour traner nos misres dans mon nid. J'y voudrais vivre
libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures,
chaque soir d't. Les hommes, s'ils devenaient anges, se
fatigueraient de Dieu lui-mme. Je sais ce qu'il en est. C'est moi qui
aurais la clef du paradis dans la poche.

Une seconde le verdoyait devant nous, Antoinette battit des mains.
C'tait bien le plus charmant petit dsert qu'un Robinson pt rver 
vingt ans. La rive, un peu haute, tait borde de grands arbres, entre
lesquels les glantiers et les herbes luttaient de croissance. Un mur
impntrable se btissait l chaque printemps, mur de feuilles, de
branches, de mousses, qui se grandissait encore en se mirant dans
l'eau. Au dehors, un rempart de rameaux enlacs; au dedans, on ne
savait. Cette ignorance des clairires, ce large rideau de verdure qui
tremblait au vent, sans jamais s'carter, faisaient de l'le une
retraite mystrieuse, que le passant des rives voisines peuplait
volontiers des blanches filles de la rivire.

Nous tournmes longtemps autour de cet norme bouquet de feuillage,
avant de trouver un port. Il semblait ne vouloir pour habitants que
les oiseaux libres. Enfin, sous une grande broussaille s'avanant
au-dessus de l'eau, nous pmes prendre pied. Antoinette nous regarda
descendre. Elle allongeait la tte, essayant de voir au del des
arbres.

L'un des rameurs qui maintenait la barque en se tenant  une branche,
lcha prise. Alors la jeune femme, se sentant emporte, tendit le
bras, et saisissant  son tour une racine. Elle s'y cramponna, appela
 son secours, et cria qu'elle ne voulait pas aller plus loin. Puis,
lorsque les rameurs eurent amarr le canot, elle sauta sur le gazon et
vint  nous, toute vermeille de son exploit.

--Soyez sans crainte, messieurs, nous dit-elle, je ne veux pas vous
gner; s'il vous plat d'aller au nord, nous irons au midi.



IV


Je repris mon panier, je me mis gravement  chercher l'herbe la moins
humide. Lon me suivait, suivi lui-mme d'Antoinette et de ses
amoureux. Nous fmes ainsi le tour de l'le. Revenu  notre point de
dpart, je m'assis, dcid  ne pas chercher davantage. Antoinette fit
encore quelques pas, parut hsiter, puis revint se placer en face de
moi. Nous tions au nord, elle ne songeait point  aller au midi.
Alors Lon trouva le site charmant et jura que je ne pouvais mieux
choisir.

Je ne sais comment cela se fit, les paniers se trouvrent cte  cte,
les provisions se mlrent si parfaitement, lorsqu'on les tala sur
l'herbe, que nous ne pmes jamais reconnatre chacun notre bien. Il
nous fallut avoir une seule nappe. Par esprit de justice, nous
partagemes tous les mets.

Les deux amoureux s'taient empresss de prendre place aux cts de la
jeune femme. Ils prvenaient ses dsirs. Pour un morceau qu'elle
demandait, elle en recevait rgulirement deux. Elle mangeait
d'ailleurs de grand apptit.

Lon, au contraire, mangeait peu, nous regardant dvorer. Forc de
s'asseoir prs de moi, il se taisait, il m'adressait un regard
moqueur, chaque fois qu'Antoinette souriait  ses voisins. Comme elle
prenait des deux cts, elle tendait les mains,  droite et  gauche,
avec une gale complaisance, remerciant chaque fois de sa voix douce.
Ce que voyant, il me faisait de grands signes que je ne comprenais
point.

Dcidment, la jeune femme tait, ce jour-l, d'une coquetterie
dsesprante. Les pieds replis sous ses jupes, elle disparaissait
presque dans l'herbe; un pote l'et volontiers compare  une grande
fleur qui aurait eu le don du regard et du sourire. Elle, si naturelle
d'ordinaire, avait des mouvements mutins, des minauderies dans la voix
que je ne lui connaissais pas. Les amoureux, confus de ses bonnes
paroles, se regardaient d'un air triomphant. Moi, tonn de cette
coquetterie soudaine; voyant par instant la maligne rire sous cape, je
me demandais lequel de nous transformait cette fille simple en ruse
commre.

Le gazon commenait  se dgarnir. On riait plus qu'on ne parlait.
Lon changeait de place  chaque instant, ne se trouvant bien 
aucune. Comme il avait repris son air mchant, je craignis un discours
et je suppliai du regard notre compagne de me pardonner un ami aussi
maussade. Mais elle tait fille vaillante: un philosophe de vingt ans,
tout srieux qu'il ft, ne la dconcertait pas.

--Monsieur, dit-elle  Lon, vous tes triste, notre gaiet parat
vous tre importune. Je n'ose plus rire.

--Riez, riez, madame, rpondit-il. Si je me tais, c'est que je ne sais
point, comme ces messieurs, trouver de ces belles choses qui vous
mettent en joie.

--Est-ce dire que vous n'tes pas flatteur? Mais parlez vite, alors.
Je vous coute, je veux de grosses vrits.

--Les femmes ne les aiment pas, madame. D'ailleurs, lorsqu'elles sont
jeunes et belles, quel mensonge peut-on leur faire qui ne soit vrai?

--Allons, vous le voyez, vous tes un courtisan comme les autres.
Voil que vous me forcez  rougir. Lorsque nous sommes absentes, vous
nous dchirez  belles dents, messieurs les hommes; mais que la
moindre de nous paraisse, vous n'avez pas de saluts assez profonds,
pas de phrases assez tendres. C'est de l'hypocrisie, cela! Moi, je
suis franche, je dis: Les hommes sont mchants, ils ne savent pas
aimer. Voyons, monsieur, soyez franc  votre tour. Que dites-vous des
femmes?

--Ai-je toute libert?

--Certainement.

--Vous ne vous fcherez pas?

--Eh! non, je rirai plutt.

Lon se posa en orateur. Comme je connaissais le discours, l'ayant
entendu plus de cent fois, je me rcrai, pour le supporter,  jeter
de petits cailloux dans la Seine.

--Lorsque Dieu, dit-il, s'aperut qu'il manquait un tre  sa
cration, ayant employ toute la fange, il ne sut o prendre la
matire ncessaire pour rparer son oubli. Il lui fallut s'adresser
aux cratures; il reprit  chaque animal un peu de sa chair, et de ces
emprunts faits au serpent,  la louve, au vautour, il cra la femme.
Aussi, les sages qui ont connaissance de ce fait, omis dans la Bible,
ne s'tonnent-ils pas en voyant la femme fantasque, sans cesse en
proie  des humeurs contraires, fidle image des lments divers qui
la composent. Chaque tre lui a donn un vice; le mal pars dans la
cration s'est runi en elle; de l ses caresses hypocrites, ses
trahisons, ses dbauches...

On et dit que Lon rcitait une leon. Il se tut, cherchant la suite.
Antoinette applaudit.

--Les femmes, reprit l'orateur, naissent lgres et coquettes, comme
elles naissent brunes ou blondes. Elles se livrent par gosme, peu
soucieuses de choisir selon le mrite. Un homme est fat, il a la
beaut rgulire des sots: elles vont se le disputer. Qu'il soit
simple et affectueux, qu'il se contente d'tre homme d'esprit, sans le
crier sur les toits, elles ne sauront mme pas s'il existe. En toutes
choses, il leur faut des joujoux qui brillent: jupes de soie, colliers
d'or, pierreries, amants peigns et fards. Quant aux ressorts de
l'amusante machine, peu leur importe qu'ils fonctionnent bien ou mal.
Elles n'ont pas charge d'mes. Elles se connaissent en cheveux noirs,
en lvres amoureuses, mais elles sont ignorantes des choses du coeur.
C'est ainsi qu'elles se jettent dans les bras du premier niais venu,
confiantes en sa grande mine. Elles l'aiment, parce qu'il leur plat;
il leur plat, parce qu'il leur plat. Un jour, le niais les bat.
Alors elles crient au martyre, elles se dsolent, disant qu'un homme
ne peut toucher  un coeur sans le briser. Les folles, que ne
cherchent-elles la fleur d'amour o elle fleurit!

Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le
connaissais, s'arrtait l. Lon l'avait prononc tout d'un trait,
comme ayant hte de le finir. La dernire phrase dite, il regarda la
jeune femme et parut rver. Puis, ne dclamant plus, il ajouta:

--Je n'ai eu qu'une bonne amie. Elle avait dix ans, et moi douze. Un
jour elle me trompa pour un gros dogue qui se laissait tourmenter sans
jamais montrer les dents. Je pleurai beaucoup, je jurai de ne plus
aimer. J'ai tenu ce serment. Je n'entends rien aux femmes. Si
j'aimais, je serais jaloux et maussade; j'aimerais trop, je me ferais
har; on me tromperait, et j'en mourrais.

Il se tut, les yeux humides, tchant vainement de rire. Antoinette ne
raillait plus; elle l'avait cout, toute srieuse; puis, s'cartant
de ses voisins, regardant Lon en face, elle vint poser la main sur
son paule,

--Vous tes un enfant, lui dit-elle simplement.



V


Un dernier rayon qui glissait sur la rivire, la changeait en un ruban
d'or et de moire. Nous attendions la premire toile pour descendre le
courant  la fracheur du soir. Les paniers avaient t reports dans
la barque. Nous nous tions couchs dans l'herbe,  l'aventure, chacun
selon son gr.

Antoinette et Lon s'taient placs sous un grand glantier, qui
allongeait ses bras au-dessus de leurs ttes. Les branches vertes les
cachaient  demi; comme ils me tournaient le dos, je ne pouvais voir
s'ils riaient ou s'ils pleuraient. Ils parlaient bas, paraissait se
quereller. Moi, j'avais choisi un petit tertre, sem d'une herbe fine;
paresseusement tendu, je voyais  la fois le ciel et la pelouse o se
posaient mes pieds. Les deux galants, apprciant sans doute le charme
de mon attitude, taient venus se coucher, l'un  ma gauche, l'autre 
ma droite.

Ils abusaient de leur position pour me parler tous deux  la fois.

Celui qui se trouvait  ma gauche, me touchait lgrement au bras,
lorsqu'il voyait que je ne l'coutais plus.

--Monsieur, me disait-il, j'ai rarement rencontr une femme plus
capricieuse que mademoiselle Antoinette. Vous ne sauriez croire comme
sa tte tourne au moindre souffle. Pour citer un exemple, lorsque nous
vous avons rencontrs, ce matin, nous allions dner  deux lieues
d'ici. A peine aviez-vous disparu, qu'elle nous a fait revenir sur nos
pas; la contre lui plaisait, disait-elle. C'est  perdre l'esprit.
Moi, j'aime les choses qui s'expliquent.

Celui qui tait  ma gauche disait en mme temps, me forant aussi 
l'couter:

--Monsieur, je dsire depuis ce matin vous parler en particulier. Nous
croyons, mon compagnon et moi, vous devoir des explications. Nous
avons remarqu votre grande amiti pour mademoiselle Antoinette, et
nous regrettons vivement de vous gner dans vos projets, Si nous
avions connu votre amour une semaine plus tt, nous nous serions
retirs, pour ne pas causer le moindre chagrin  un galant homme;
mais, aujourd'hui, il est un peu tard: nous ne nous sentons plus la
force du sacrifice. D'ailleurs, je veux tre franc: Antoinette m'aime.
Je vous plains, et je me mets  votre disposition.

Je me htai de le rassurer. Mais j'eus beau lui jurer que je n'avais
jamais t et que je ne serais jamais l'amant d'Antoinette, il n'en
continua pas moins  me prodiguer les plus tendres consolations. Il
lui tait trop doux de penser qu'il m'avait vol ma matresse.

L'autre, fch de l'attention accorde  son camarade, se pencha vers
moi. Pour m'obliger  prter l'oreille, il me fit une grosse
confidence.

--Je veux tre franc avec vous, me dit-il: Antoinette m'aime. Je
plains sincrement ses autres adorateurs.

A ce moment, j'entendis un bruit singulier; il partait du buisson sous
lequel Lon et Antoinette s'abritaient. Je ne sus si c'tait un baiser
ou le petit cri d'une fauvette effarouche.

Cependant, mon voisin de droite avait surpris mon voisin de gauche me
disant qu'Antoinette l'aimait. Il se souleva, le regarda d'un air
menaant. Je me laissai glisser entre eux, je gagnai sournoisement une
haie derrire laquelle je me blottis. Alors, ils se trouvrent face 
face.

Ma broussaille tait admirablement choisie. Je voyais Antoinette et
Lon, sans entendre toutefois leurs paroles. Ils se querellaient
toujours; seulement, ils paraissaient plus prs l'un de l'autre. Quant
aux amoureux, ils se trouvaient au-dessus de moi, et je pus suivre
leur dispute. La jeune femme leur tournant le dos, ils taient furieux
tout  leur aise.

--Vous avez mal agi, disait l'un; voici deux jours que vous auriez d
vous retirer. N'avez-vous pas l'esprit de le voir? c'est moi
qu'Antoinette prfre.

--En effet, rpondit l'autre, je n'ai point cet esprit-l. Mais vous
avez la sottise, vous, de prendre comme vous appartenant les sourires
et les regards qu'on m'adresse.

--Soyez certain, mon pauvre monsieur, qu'Antoinette m'aime.

--Soyez certain, mon heureux monsieur, qu'Antoinette m'adore.

Je regardai Antoinette. Dcidment, il n'y avait pas de fauvette dans
le buisson.

--Je suis las de tout ceci, reprit l'un des soupirants. N'tes-vous
pas de mon avis, il est temps que l'un de nous disparaisse?

--J'allais vous proposer de nous couper la gorge, rpondit l'autre.

Ils avaient lev la voix; ils gesticulaient, se levant, s'asseyant
dans leur colre. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de
la querelle, tourna la tte. Je la vis s'tonner, puis sourire. Elle
attira sur les deux jeunes gens l'attention de Lon, auquel elle dit
quelques mots qui le mirent en gaiet.

Il se leva, s'approchant de la rive, entranant sa compagne. Ils
touffaient leurs clats de rire et marchaient en vitant de faire
rouler les pierres. Je pensai qu'ils allaient se cacher, pour se faire
chercher ensuite.

Les deux galants criaient plus fort; faute d'pes, ils prparaient
leurs poings. Cependant, Lon avait gagn la barque; il y fit entrer
Antoinette, et se mit  en dnouer tranquillement l'amarre; puis, il y
sauta lui-mme.

Comme l'un des amoureux allait lever le bras sur l'autre, il vit le
canot au milieu de la rivire. Stupfait, oubliant de frapper, il le
montra  son compagnon.

--Eh bien! eh bien! cria-t-il en courant  la rive, que veut dire
cette plaisanterie?

On m'avait parfaitement oubli derrire ma broussaille. Le bonheur et
le malheur rendent goste. Je me levai.

--Messieurs, dis-je aux pauvres garons bants et effars, vous
souvient-il de certaine fable? Cette plaisanterie veut dire ceci: On
vous vole Antoinette, que vous pensiez m'avoir vole.

--La comparaison est galante! me cria Lon. Ces messieurs sont des
larrons et madame est un....

Madame l'embrassait. Le baiser touffa le vilain mot.

--Frres, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage,
nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos ttes. Btissons
une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant qu'il plaise  un
navire de nous venir tirer de notre le dserte.



VI


Et puis?

Et puis, que sais-je, moi! Tu m'en demandes trop long, Ninette. Voici
deux mois qu'Antoinette et Lon vivent dans le nid couleur du ciel.
Antoinette est reste une bonne et franche fille, Lon mdit des
femmes avec plus de verve que jamais. Ils s'adorent.




SOEUR-DES-PAUVRES



I


A dix ans, elle paraissait si chtive, la pauvre enfant, que c'tait
piti de la voir travailler autant qu'une servante de ferme. Elle
avait les grands yeux tonns, le sourire triste des gens qui
souffrent sans se plaindre. Les riches fermiers qui, le soir, la
rencontraient au sortir du bois, mal vtue, charge d'un lourd
fardeau, lui offraient parfois, lorsque le grain s'tait bien vendu,
de lui acheter un bon jupon de grosse futaine. Et alors elle
rpondait: "Je sais, sous le porche de l'glise, un pauvre vieux qui
n'a qu'une blouse, par ce grand froid de dcembre; achetez-lui une
veste de drap, et j'aurai chaud demain,  le voir si bien couvert." Ce
qui lui avait fait donner le surnom de Soeur-des-Pauvres; et les uns
la nommaient ainsi, en drision de ses mauvaises jupes; les autres, en
rcompense de son bon coeur. Soeur avait eu jadis un fin berceau de
dentelle et des jouets  remplir une chambre. Puis, un matin, sa mre
ne vint pas l'embrasser au lever. Comme elle pleurait de ne point la
voir, on lui dit qu'une sainte du bon Dieu l'avait emmene au paradis,
ce qui scha ses larmes. Un mois auparavant, son pre tait ainsi
parti. La chre petite pensa qu'il venait d'appeler sa mre dans le
ciel, et que, runis tous deux, ne pouvant vivre sans leur fille, ils
lui enverraient bientt un ange pour l'emporter  son tour.

Elle ne se rappelait plus comment elle avait perdu ses jouets et son
berceau. De riche demoiselle elle devint pauvre fille, cela sans que
personne en part tonn: sans doute des mchants taient venus qui
l'avaient dpouille en honntes gens. Elle se souvenait seulement
d'avoir vu, un matin, auprs de sa couche, son oncle Guillaume et sa
tante Guillaumette. Elle eut grand peur, parce qu'ils ne
l'embrassrent point. Guillaumette la vtit  la hte d'une toffe
grossire; Guillaume, la tenant par la main, l'emmena dans la
misrable cabane o elle vivait maintenant. Puis, c'tait tout. Elle
se sentait bien lasse chaque soir.

Guillaume et Guillaumette, eux aussi, avaient possd de grandes
richesses, autrefois. Mais Guillaume aimait les joyeux convives, les
nuits passes  boire, sans songer aux tonneaux qui s'puisent;
Guillaumette aimait les rubans, les robes de soie, les longues heures
perdues  tcher vainement de se faire jeune et belle; si bien qu'un
jour le vin manqua  la cave, et que le miroir fut vendu pour acheter
du pain. Jusqu'alors, ils avaient eu cette bont de certains riches,
qui souvent n'est qu'un effet du bien-tre et du contentement de soi;
ils sentaient plus profondment le bonheur en le partageant avec
autrui et mlant ainsi beaucoup d'gosme  leur charit. Aussi ne
surent-ils pas souffrir et rester bons; regrettant les biens qu'ils
avaient perdus, n'ayant plus de larmes que pour leur misre, ils
devinrent durs envers le pauvre monde.

Ils oubliaient que leur pauvret tait leur oeuvre, ils accusaient
chacun de leur ruine, et se sentaient au coeur un grand besoin de
vengeance, exasprs de leur pain noir, cherchant  se consoler en
voyant une plus grande souffrance que la leur.

Aussi se plaisaient-ils aux haillons de Soeur-des-Pauvres,  ses
petites joues amincies, toutes blanches de larmes. Ils ne s'avouaient
pas la joie mauvaise qu'ils prenaient  la faiblesse de cet enfant,
lorsque, au retour de la fontaine, elle chancelait, tenant  deux
mains la lourde cruche. Ils la battaient pour une goutte d'eau verse,
disant qu'il fallait corriger les mauvais caractres; et ils
frappaient avec tant de hte et de rancune qu'on voyait aisment que
ce n'tait pas l une juste correction.

Soeur-des-Pauvres souffrait toute leur misre. Ils la chargeaient des
travaux les plus fatigants, l'envoyaient glaner au soleil de midi, et
ramasser du bois mort par les temps de neige. Puis, aussitt rentre,
elle avait  balayer,  laver,  mettre chaque chose en ordre dans la
cabane. La chre petite ne se plaignait plus. Les jours de bonheur
taient si loin d'elle, qu'elle ne savait pas qu'on peut vivre sans
pleurer. Elle ne songeait jamais qu'il y avait des demoiselles rieuses
et caresses; dans son ignorance des jouets et des baisers, elle
acceptait les coups et le pain sec de chaque soir, comme faisant
galement partie de la vie. Et cela surprenait les hommes sages, de
voir une enfant de dix ans montrer une grande piti pour toutes les
souffrances, sans paratre songer  sa propre infortune.

Or, un soir, je ne sais quel saint ftaient Guillaume et Guillaumette,
ils lui donnrent un beau sou neuf en lui permettant d'aller jouer le
restant du jour. Soeur-des-Pauvres descendit lentement  la ville,
bien embarrasse de son sou, ne sachant que faire pour jouer. Elle
arriva ainsi dans la grande rue. Il y avait l,  gauche, prs de
l'glise, une boutique pleine de bonbons et de poupes, si belle la
nuit aux lumires, que les enfants de la contre en rvaient comme
d'un paradis. Ce soir-l, un groupe de marmots, bouche bante, muets
d'admiration, se tenait sur le trottoir, les mains appuyes aux
vitres, le plus prs possible des merveilles de l'talage.
Soeur-des-Pauvres envia leur audace. Elle s'arrta au milieu de la
rue, laissant pendre ses petits bras, ramenant ses haillons que le
vent cartait. Un peu fire d'tre riche, elle serrait bien fort son
beau sou neuf et choisissait du regard le jouet qu'elle allait
acheter. Enfin elle se dcida pour une poupe qui avait des cheveux
comme une grande personne; cette poupe, qui tait bien haute comme
elle, portait une robe de soie blanche, pareille  celle de la sainte
Vierge.

La fillette avana de quelques pas. Honteuse, comme elle regardait
autour d'elle, avant d'entrer, elle aperut sur un banc de pierre, en
face de la belle boutique, une femme mal vtue, berant dans ses bras
un enfant qui pleurait. Elle s'arrta de nouveau, tournant le dos  la
poupe. Aux cris de l'enfant, ses mains se croisrent de piti; et,
sans honte cette fois, elle s'approcha rapidement pour donner son beau
sou neuf  la pauvre femme.

Cette dernire, depuis quelques instants, regardait Soeur-des-Pauvres.
Elle l'avait vue s'arrter, puis s'avancer vers les jouets; de sorte
que, lorsque l'enfant vint  elle, elle comprit son bon coeur. Elle
prit le sou, les yeux humides; puis, elle retint dans la sienne la
petite main qui le lui donnait.

--Ma fille, dit-elle, j'accepte ton aumne, parce que je vois bien
qu'un refus te chagrinerait. Mais, toi-mme, ne dsires-tu rien? Toute
mal vtue que je suis, je puis contenter un de les voeux.

Pendant qu'elle parlait ainsi, les yeux de la pauvresse brillaient,
pareils  des toiles, tandis que, autour de sa tte, courait une
flamme, comme une couronne faite d'un rayon de soleil. L'enfant,
maintenant endormi sur ses genoux, souriait divinement dans son repos.

Soeur-des-Pauvres secoua sa tte blonde.

--Non, madame, rpondit-elle, je n'ai aucun dsir. Je voulais acheter
cette poupe que vous voyez en face, mais ma tante Guillaumette me
l'aurait brise. Puisque vous ne voulez pas de mon sou pour rien,
j'aime mieux que vous me donniez un bon baiser en change.

La mendiante se pencha et la baisa au front. A cette caresse,
Soeur-des-Pauvres se sentit souleve de terre; il lui sembla que son
ternelle fatigue s'en tait alle; en mme temps, il lui vint au
coeur une plus grande bont.

--Ma fille, ajouta l'inconnue, je ne veux pas que ton aumne reste
sans rcompense. J'ai, comme toi, un sou dont je ne savais que faire,
avant de te rencontrer. Des princes, des grandes dames, m'ont jet des
bourses d'or, et je ne les ai pas jugs dignes de le possder.
Prends-le. Quoi qu'il arrive, agis selon ton coeur.

Et elle le lui donna. C'tait un vieux sou de cuivre jaune, rong sur
les bords, perc au milieu d'un trou large comme une grosse lentille.
Il tait si us, qu'on ne pouvait savoir de quel pays il venait, si ce
n'est qu'on voyait encore, sur une des faces, une couronne de rayons 
demi efface. C'tait peut-tre l quelque monnaie des cieux.

Soeur-des-Pauvres, le voyant si mince, tendit la main, comprenant
qu'un tel cadeau ne portait point prjudice  la mendiante, et le
considrant comme un souvenir d'amiti qu'elle lui laissait.

--Hlas! pensait-elle, la pauvre femme ne sait ce qu'elle dit. Les
princes, les belles dames n'ont que faire de son sou. Il est si laid
qu'il ne payerait pas seulement une once de pain. Je ne vais pas mme
pouvoir le donner  un pauvre.

La femme, dont les yeux brillaient de plus en plus, sourit, comme si
l'enfant et parl tout haut. Elle lui dit doucement:

--Prends-le toujours, et tu verras.

Alors Soeur-des-Pauvres l'accepta, pour ne pas la dsobliger. Elle
baissa la tte, afin de le mettre dans la poche de sa jupe;
lorsqu'elle la releva, le banc tait vide. Elle fut grandement tonne
et s'en revint, toute songeuse de la rencontre qu'elle venait de
faire.



II


Soeur-des-Pauvres couchait au grenier, dans une sorte de soupente, o
gisaient ple-mle des dbris de vieux meubles. Les jours de lune,
grce  une troite lucarne, elle voyait clair  se mettre au lit. Les
autres jours, elle gagnait sa couche  ttons, pauvre couche faite de
quatre planches mal jointes et d'une paillasse dont les toiles se
touchaient par endroits.

Or, ce soir-l, la lune tait dans son plein. Une raie lumineuse
s'allongeait sur les poutres, emplissant le grenier de clart.

Lorsque Guillaume et Guillaumette furent couchs, Soeur-des-Pauvres
monta. Par les nuits sombres, elle avait parfois grand'peur des subits
gmissements, des bruits de pas qu'elle croyait entendre, et qui
n'taient autre chose que les craquements des charpentes et que les
courses rapides des souris. Aussi aimait-elle d'un amour fervent le
bel astre dont les rayons amis dissipaient ses frayeurs. Les soirs o
il brillait, elle ouvrait la lucarne, elle le remerciait dans ses
prires d'tre revenu la voir.

Elle fut toute satisfaite de trouver de la lumire chez elle. Elle
tait fatigue, elle allait dormir bien tranquille, se sentant garde
par sa bonne amie la lune. Souvent elle l'avait sentie, dans son
sommeil, se promener ainsi par la chambre, silencieuse et douce,
mettant en fuite les vilains songes des nuits d'hiver.

Elle alla vite s'agenouiller sur un vieux coffre, en plein dans la
blonde clart. L, elle pria le bon Dieu. Puis, s'approchant du lit,
elle dgrafa sa jupe.

La jupe glissa  terre, mais voil qu'elle laissa chapper par la
poche entr'ouverte une pluie de gros sous. Soeur-des-Pauvres les
regarda rouler, immobile, effraye.

Elle se baissa, les ramassa un  un, les prenant du bout des doigts.
Elle les empilait sur le vieux coffre, sans chercher  connatre leur
nombre, car elle ne savait compter que jusqu' cinquante, et elle
voyait bien qu'il y en avait l plusieurs centaines. Quand elle n'en
trouva plus sur le sol, ayant soulev la jupe, elle comprit  son
poids que la poche tait encore pleine. Pendant un grand quart
d'heure, elle en tira des poignes de sous, dsesprant de jamais
trouver le fond. Enfin elle n'en sentit plus qu'un. L'ayant pris, elle
le reconnut: c'tait le sou que la mendiante lui avait donn le soir
mme.

Elle se dit alors que le bon Dieu venait de faire un miracle, et que
ce vilain sou qu'elle avait ddaign, tait un sou comme les riches
n'en ont pas. Elle le sentait frmir entre ses doigts, prt  se
multiplier encore. Aussi tremblait-elle qu'il ne lui prit fantaisie
d'emplir le grenier de richesses. Elle ne savait dj que faire de ces
piles de monnaie neuve qui brillaient au clair de lune. Trouble, elle
regardait autour d'elle.

En bonne travailleuse, elle avait toujours du fil et une aiguille dans
la poche de son tablier. Elle chercha un morceau de vieille toile pour
faire un sac. Elle le fit si troit, que sa petite main pouvait 
peine entrer dedans; l'toffe manquait; d'ailleurs, Soeur-des-Pauvres
tait presse. Puis, ayant mis tout au fond le sou de la pauvresse,
elle commena, pile par pile,  glisser dans la bourse les pices qui
couvraient le coffre. Chaque pile en tombant emplissait le sac, et
aussitt le sac redevenait vide. Les centaines de gros sous y tinrent
fort  l'aise. Il tait facile de voir qu'il en aurait contenu quatre
fois davantage.

Aprs quoi, Soeur-des-Pauvres fatigue le cacha sous la paillasse, et
s'endormit. Elle riait dans ses rves, songeant aux grandes aumnes
qu'elle allait pouvoir distribuer le lendemain.



III


Le matin, en s'veillant, Soeur-des-Pauvres pensa avoir rv. Il lui
fallut toucher son trsor pour croire  sa ralit. Il tait un peu
plus lourd que la veille, ce qui fit comprendre  l'enfant que le sou
merveilleux avait encore travaill pendant la nuit.

Elle se vtit  la hte, elle descendit, ses sabots  la main, pour ne
point faire de bruit. Elle avait cach le sac sous son fichu, le
serrant contre sa poitrine. Guillaume et Guillaumette, profondment
endormis, ne l'entendirent pas. Elle dut passer devant leur lit, elle
faillit tomber de peur de les savoir aussi prs d'elle; puis elle se
prit  courir, ouvrit la porte toute grande, et s'enfuit, oubliant de
la refermer.

On tait en hiver, aux matines les plus froides de dcembre. Le jour
naissait  peine. Le ciel, aux ples clarts de cette aurore, semblait
de mme couleur que la terre, couverte de neige. Cette blancheur
universelle qui emplissait l'horizon, avait un grand calme.
Soeur-des-Pauvres marchait vite, suivant le sentier qui conduisait 
la ville. Elle n'entendait que le craquement de ses sabots dans la
neige. Bien que grandement proccupe, elle choisissait par amusement
les ornires les plus profondes.

Comme elle approchait, elle se souvint que, dans sa hte, elle avait
oubli de prier Dieu. Elle s'agenouilla sur le bord du sentier. L,
seule, perdue dans cette immense et triste srnit de la nature
endormie, elle dit son oraison avec cette voix d'enfant, si douce, que
Dieu ne sait la distinguer de celle des anges. Elle se dressa bientt.
Le froid l'ayant saisie, elle pressa le pas.

Il y avait grande misre dans le pays, surtout cette anne-l, o
l'hiver tait rude et le pain si cher, que les riches seuls en
pouvaient acheter. Les pauvres gens, ceux qui vivent de soleil et de
piti, sortaient ds le matin pour voir si le printemps ne venait pas,
ramenant avec lui des aumnes plus larges. Ils allaient par les routes
ou s'asseyaient sur les bornes, aux portes des villes, implorant les
passants; car il faisait si froid, dans leurs greniers, qu'autant
valait loger au grand chemin. Et ils taient en si grand nombre, qu'on
aurait pu en peupler un gros village.

Soeur-des-Pauvres avait ouvert le petit sac. En entrant dans la ville,
elle vit venir  elle un aveugle conduit par une petite fille qui la
regardait tristement, la prenant pour une soeur,  la voir si mal
vtue.

--Mon pre, dit-elle au pauvre vieux, tendez vos mains. Jsus m'envoie
vers vous.

Elle s'adressait au bonhomme, parce que les doigts de la fillette
taient trop mignons et qu'ils n'auraient gure contenu qu'une dizaine
de gros sous. Aussi, pour emplir les mains que l'aveugle lui tendit,
il lui fallut puiser sept fois dans le sac tant elles taient longues
et larges. Puis, avant de s'loigner, elle dit  la petite de prendre
une dernire poigne de monnaie.

Elle avait hte d'arriver devant l'glise, prs des bancs de pierre,
o les pauvres se runissaient le matin; la maison de Dieu les
abritait des vents du nord; le soleil,  son lever, donnait en plein
sous le porche. Elle dut encore s'arrter. Au coin d'une ruelle, elle
trouva une jeune femme qui avait sans doute pass la nuit l, tant
elle tait transie et grelottante; les yeux ferms, les bras serrs
sur la poitrine, elle paraissait dormir, n'esprant plus que dans la
mort. Soeur-des-Pauvres se tenait devant elle, la main pleine de sous,
ne sachant comment lui donner son aumne. Elle pleurait, pensant tre
venue trop tard.

--Bonne femme, disait-elle, et elle la touchait doucement 
l'paule,--tenez, prenez cet argent. Il vous faut aller djeuner 
l'auberge et dormir devant un grand feu.

A cette voix douce, la bonne femme ouvrit les yeux, les mains tendues.
Elle croyait peut-tre dormir encore et songer qu'un ange tait
descendu vers elle.

Soeur-des-Pauvres gagna vite la grand'place. Il y avait foule, sous le
porche, pour le premier rayon. Les mendiants, assis aux pieds des
saints, tremblaient de froid, les uns auprs des autres, sans se
parler. Ils roulaient doucement la tte, comme font les mourants. Ils
se pressaient dans les coins, afin de ne rien perdre du soleil,
lorsqu'il allait paratre.

Soeur-des-Pauvres commena par la droite, jetant des poignes de sous
dans les chapeaux de feutre et dans les tabliers, cela de si bon
coeur, que bien des pices roulaient sur les dalles. Elle ne comptait
pas, la chre enfant. Le petit sac faisait merveilles; il ne
dsemplissait pas, il se gonflait tellement  chaque nouvelle poigne
prise par la fillette, qu'il versait comme un vase trop plein. Les
pauvres gens restaient bahis de cette pluie joyeuse: ils ramassaient
les sous tombs, oubliant le soleil qui se levait, disant des: "Dieu
vous le rende!"  la hte. L'aumne tait si large, que de bons vieux
croyaient que les saints de pierre leur jetaient cette fortune; ils le
croient mme encore.

L'enfant riait de leur joie. Elle fit trois fois le tour, afin de
donner  chacun la mme somme; puis elle s'arrta, non pas que le
petit sac se trouvt vide, mais parce qu'elle avait beaucoup  faire
avant le soir. Comme elle allait s'loigner, elle aperut dans un coin
un vieillard infirme qui, ne pouvant s'approcher, tendait les mains
vers elle. Triste de ne point l'avoir vu, elle s'avana, pencha le
sac, pour lui donner davantage. Les sous se mirent  couler de cette
mchante bourse comme l'eau d'une fontaine, sans s'arrter, si
abondamment, que Soeur-des-Pauvres ferma bientt l'ouverture avec le
poing, car le tas aurait mont en peu d'instants aussi haut que
l'glise. Le pauvre vieux n'avait que faire de tant d'argent, et
peut-tre les riches seraient-ils venus le voler.



IV


Alors, ceux de la grand'place ayant les poches pleines, elle marcha
vers la campagne. Les mendiants, oubliant de soulager leurs
souffrances, se mirent  la suivre; ils la regardaient avec tonnement
et respect, entrans dans un lan de fraternit. Elle, seule,
regardant autour d'elle, s'avanait la premire. La foule venait
ensuite.

L'enfant vtue d'une indienne en lambeaux, tait bien soeur des
pauvres gens de sa suite, soeur par les haillons, soeur par la tendre
piti. Elle se trouvait l en famille, donnant  ses frres,
s'oubliant elle-mme; elle marchait gravement de toute la force de ses
petits pieds, heureuse de faire l grande fille; et cette blondine de
dix ans rayonnait d'une nave majest, suivie de son escorte de
vieillards.

L'troite bourse  la main, elle allait de village en village,
distribuant des aumnes  toute la contre. Elle allait devant elle,
sans choisir les chemins, prenant les routes des plaines et les
sentiers des coteaux; puis elle s'cartait, traversant les champs,
pour voir si quelque vagabond ne s'abritait pas au pied des haies ou
dans le creux des fosss. Elle se haussait, regardant  l'horizon,
regrettant de ne pouvoir jeter un appel  toutes les misres du pays.
Elle soupirait en songeant qu'elle laissait peut-tre derrire quelque
souffrance; cette crainte faisait qu'elle revenait parfois sur ses pas
pour visiter un buisson. Et, soit qu'elle ralentt sa marche aux
coudes des chemins, soit qu'elle court  la rencontre d'un indigent,
son cortge la suivait dans chacun de ses dtours.

Or, il arriva, comme elle traversait un pr, qu'une bande de pierrots
vint s'abattre devant elle. Les pauvres petits, perdus dans la neige,
chantaient d'une faon lamentable, demandant une nourriture qu'ils
avaient cherche en vain. Soeur-des-Pauvres s'arrta, interdite de
rencontrer des misrables auxquels ses gros sous n'taient d'aucun
secours; elle regardait son sac avec colre, maudissant cet argent qui
se refusait  la charit. Cependant les pierrots l'entouraient; ils se
disaient de la famille, ils lui rclamaient leur part dans ses
bienfaits. Prs d'clater en sanglots, ne sachant que faire, elle prit
dans le sac une poigne de sous, car elle ne pouvait se dcider  les
renvoyer sans aumne. La chre enfant avait srement perdu la tte,
s'imaginant que les gros sous sont monnaie de pierrots, et que ces
enfants du bon Dieu ont meuniers pour moudre et boulangers pour ptrir
le pain de chaque jour. Je ne sais ce qu'elle pensait faire, mais ce
que personne n'ignore, c'est que l'aumne, jete poigne de sous,
tomba poigne de bl sur la terre.

Soeur-des-Pauvres ne parut pas tonne. Elle servit un vrai festin aux
pierrots, leur offrant toutes sortes de graines, en telle quantit
que, le printemps venu, le pr se couvrit d'une herbe paisse et haute
comme une fort. Depuis ce temps, ce coin de terre appartient aux
oiseaux du ciel; ils y trouvent, en toute saison, une nourriture
abondante, bien qu'ils y viennent par milliers, de plus de vingt
lieues  la ronde.

Soeur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir.
Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous; elle donnait,
selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons
de laine, ou encore des souliers si lgers et si forts, qu'ils
pesaient  peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait
d'une fabrique inconnue; les toffes taient merveilleuses de solidit
et de souplesse; les coutures se trouvaient si finement piques, que,
dans le trou qu'aurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles
magiques avaient aisment trouv place pour trois de leurs points; et,
ce qui n'tait pas le moindre prodige, chaque vtement prenait la
taille du pauvre qui s'en couvrait. Sans doute un atelier de bonnes
fes venait de s'tablir au fond du sac, apportant les fins ciseaux
d'or qui coupent dix robes de chrubin dans la feuille d'une rose.
C'tait, pour sr, besogne du ciel, tant l'ouvrage tait parfait et
promptement cousu. Le petit sac ne se montrait pas plus fier pour
cela. Les bords en taient lgrement uss, et la main de
Soeur-des-Pauvres les avait peut-tre un peu largis; maintenant, il
pouvait bien tre gros comme deux nids de fauvette. Pour que tu ne
m'accuses pas de mensonge, il me faut te dire comment en sortaient les
grands vtements, tels que les jupes, les manteaux, amples de quatre
ou cinq mtres. La vrit est qu'ils s'y trouvaient plis sur
eux-mmes, comme les feuilles du coquelicot quand il ne s'est pas
chapp du calice; plis avec tant d'art, qu'ils n'taient gure plus
gros que le bouton de cette fleur. Alors Soeur-des-Pauvres prenait le
paquet entre deux doigts, le secouant  petits coups; l'toffe se
dpliait, s'allongeait et devenait vtement, non plus bon pour des
anges, mais propre  couvrir de larges paules. Quant aux souliers, je
n'ai pu savoir jusqu' ce jour sous quelle forme ils sortaient du sac;
j'ai ou dire cependant, mais je n'affirme rien, que chaque paire
tait contenue dans une fve qui clatait en touchant la terre. Tout
cela, bien entendu, sans prjudice des poignes de gros sous qui
tombaient dru comme grle de mars.

Soeur-des-Pauvres marchait toujours. Elle ne sentait point la fatigue,
bien qu'elle et fait prs de vingt lieues depuis le matin, cela sans
boire ni manger. A la voir passer sur le bord des routes, laissant 
peine trace, on et dit qu'elle tait emporte par des ailes
invisibles. On l'avait aperue, dans ce jour, aux quatre points du
pays. Tu n'aurais pas trouv dans la contre un coin de terre, plaine
ou montagne, dont la neige ne portt la lgre empreinte de ses petits
pieds. Vraiment, Guillaume et Guillaumette, s'ils la poursuivaient,
risquaient de courir une bonne semaine avant que de l'atteindre; non
pas qu'il y et  hsiter sur le chemin qu'elle prenait, car elle
laissait foule derrire elle, comme font les rois  leur passage; mais
parce qu'elle marchait si gaillardement qu'elle-mme, en d'autres
temps, n'aurait pu faire un pareil voyage en moins de six grandes
semaines.

Et son cortge allait s'augmentant  chaque village. Tous ceux qu'elle
secourait, marchaient  sa suite, si bien que, vers le soir, la foule
s'tendait derrire elle, sur une longueur de plusieurs centaines de
mtres. C'taient ses bonnes oeuvres qui la suivaient ainsi. Jamais
saint ne s'est prsent devant Dieu avec une aussi royale escorte.

Cependant, la nuit tombait. Soeur-des-Pauvres marchait toujours;
toujours le petit sac travaillait. Enfin, on vit l'enfant s'arrter
sur le sommet d'un coteau; elle se tint immobile, regardant les
plaines qu'elle venait d'enrichir, et ses haillons se dtachaient en
noir dans la blancheur du crpuscule. Les mendiants firent cercle
autour d'elle; ils s'agitaient par grandes masses sombres, avec le
sourd frmissement des foules. Puis, le silence rgna.
Soeur-des-Pauvres, haute dans le ciel, souriait, ayant un peuple  ses
pieds. Alors, ayant beaucoup grandi depuis le matin, debout sur le
coteau, elle leva la main au ciel, disant  son peuple:

--Remerciez Jsus, remerciez Marie.

Et tout son peuple entendit sa voix douce.



V.


Il tait fort tard, lorsque Soeur-des-Pauvres revint au logis.
Guillaume et Guillaumette s'taient endormis, las de colre et de
menaces. Elle entra par la porte de l'table, qui ne fermait qu'au
loquet. Elle gagna vite son grenier, o elle trouva sa bonne amie la
lune, si claire, si joyeuse, qu'elle paraissait connatre le bel
emploi de la journe. Souvent le ciel nous remercie ainsi par de plus
clairs rayons.

L'enfant se sentait grand besoin de repos. Mais, avant de se mettre au
lit, elle voulut revoir le sou miraculeux, celui qui se trouvait au
fond du sac. Il avait tant et si bien travaill, qu'il mritait
vraiment d'tre bais. Elle s'assit sur le coffre, elle se mit  vider
la bourse, posant les poignes de monnaie  ses pieds. Un quart
d'heure durant, elle tcha d'atteindre le fond; le las lui montait aux
genoux, et alors elle dsespra. Elle voyait bien qu'elle emplirait le
grenier, sans avancer en rien la besogne. Fort embarrasse, elle ne
trouva rien de mieux que de tourner lestement le petit sac  l'envers.
Il y eut un boulement de gros sous prodigieux; la mansarde en fut, du
coup, pleine au trois quarts. Le sac tait vide.

Cependant,  ce bruit, Guillaume s'veilla. Le cher homme, bien qu'il
n'et pas ou dans son sommeil l'croulement du plancher, aurait
ouvert les yeux pour un liard tomb sur les dalles. Il secoua
Guillaumette.

--H! femme, dit-il, entends-tu?

Et comme la vieille balbutiait, de mchante humeur:

--La petite est rentre, reprit-il. Je crois qu'elle a vol quelque
passant, car j'entends l-haut le tintement d'une grosse bourse.

Guillaumette se souleva, sans plus gronder et fort veille. Elle
alluma vite la lampe en disant:


--Je savais bien que cette fille tait vicieuse.

Puis, elle ajouta:

--Je m'achterai une coiffe  rubans et des souliers de coutil.
Dimanche, je serai fire.

Alors tous deux,  peine vtus, Guillaume allant le premier,
Guillaumette levant la lampe, montrent  la mansarde. Leurs ombres,
maigres et bizarres, s'allongeaient le long des murs.

Au haut de l'chelle, ils s'arrtrent d'tonnement. Il y avait sur le
sol une couche de pices paisse de trois pieds, cela dans tous les
coins, sans qu'il ft possible d'apercevoir large comme la main de
plancher. Par endroits, s'levaient des tas de monnaie; on et dit les
vagues de cette mer de gros sous. Au milieu, entre deux de ces tas,
dormait Soeur-des-Pauvres, dans un rayon de lune. L'enfant, cdant au
sommeil, n'avait pu gagner son lit; elle s'tait laisse glisser
doucement; elle rvait du ciel, sur cette couche faite d'aumnes. Les
bras ramens contre la poitrine, elle tenait dans sa main droite le
magique cadeau de la mendiante. Son souffle faible et rgulier
s'entendait au milieu du silence; tandis que l'astre bien-aim, se
mirant autour d'elle dans la monnaie neuve, l'entourait comme d'un
cercle d'or.

Guillaume et Guillaumette n'taient pas bonnes gens  longtemps
s'tonner. Le miracle tant  leur profit, ils ne songrent gure 
l'expliquer, se souciant peu qu'il ft oeuvre du bon Dieu ou du
diable. Lorsqu'ils eurent un instant compt le trsor des yeux, ils
voulurent s'assurer qu'il n'tait pas seulement jeu de l'ombre et
reflet de lune. Ils se baissrent avidement, les mains grandes
ouvertes.

Or, ce qu'il advint alors est si peu croyable, que j'hsite  le dire.
A peine Guillaume eut-il pris une poigne de pices, que ces pices se
changrent en normes chauves-souris. Il ouvrit les doigts avec
terreur, et les vilaines btes s'chapprent, poussant des cris aigus,
le frappant  la face de leurs longues ailes noires. Guillaumette, de
son ct, saisit une niche de jeunes rats, aux dents blanches et
fines, qui la mordirent cruellement en s'enfuyant le long de ses
jambes. La vieille femme, que la vue d'une souris faisait vanouir, se
mourait de les sentir courir dans ses jupes.

Ils s'taient dresss, n'osant plus caresser cet argent si neuf
d'apparence, mais si dplaisant au toucher. Ils se regardaient mal 
l'aise, s'encourageaient avec ces regards, moiti riants, moiti
fchs, d'un enfant que vient de brler une friandise trop chaude.
Guillaumette cda la premire  la tentation; elle allongea ses bras
maigres et prit deux nouvelles poignes de sous. Comme elle serrait
les poings, pour ne rien laisser chapper, elle poussa un grand cri de
douleur; car,  la vrit, elle avait saisi deux poignes d'aiguilles
si longues, si pointues, que ses doigts se trouvaient comme cousus aux
paumes de ses mains. Guillaume,  la voir se baisser, voulut sa part
du trsor. Il se hta, mais ne ramassa pour tout butin que deux belles
pelletes de charbons ardents qui brlrent comme poudre sur sa peau,
tant ils taient enflamms.

Alors, rendus furieux par la souffrance, ils se prcipitrent sur les
gros sous, fouillant en plein tas, cherchant  gagner le miracle de
vitesse. Mais les gros sous n'taient pas sous  se laisser
surprendre. A peine touchs, ils s'envolaient on sauterelles,
rampaient en serpents, fuyaient en eau bouillante, se dissipaient en
fume; toute forme leur semblait bonne, et ils ne s'en allaient pas
sans avoir quelque peu brl ou mordu les voleurs.

Il y avait l une effrayante fcondit, si rapide, donnant naissance 
tant de cratures diffrentes, qu'une inexprimable terreur rgnait.
Crapauds-volants, hiboux, vampires, phalnes, se pressaient  la
lucarne, battant de l'aile, s'chappant par grandes voles. Les
scorpions, les araignes, tous les hideux habitants des lieux humides,
gagnaient les coins par longues files effarouches; le grenier, bien
que fort lzard, n'avait pas assez de trous pour eux, et ils taient
l, se poussant, s'crasant dans les fentes.

Guillaume et Guillaumette, fous d'pouvante, couraient, emports dans
le vertige de cette trange cration. A droite,  gauche, de toutes
parts, ils htaient l'closion de nouveaux tres. De leurs doigts
ruisselait la vie. Le flot vivant montait. Ce trsor, o tantt se
mirait la lune, n'tait plus qu'une masse noirtre qui se mouvait
lourdement, se soulevant, s'affaissant sur elle-mme, comme fait le
vin dans la cuve.

Bientt pas un gros sou ne resta. Le tas en entier s'tait anim.
Alors Guillaume et Guillaumette, ne prenant plus que reptiles,
s'enfuirent en se jetant  la face deux poignes de couleuvres.

Et, comme s'ils avaient emport tous les monstres dans ces deux
dernires poignes, le grenier se trouva vide. Soeur-des-Pauvres,
n'ayant rien entendu, dormait, calme et souriante.



VI


A son rveil, Soeur-des-Pauvres eut un remords. Elle se dit qu'elle
tait alle bien loin chercher la misre du pays entier, sans songer 
soulager celle de son oncle et de sa tante.

La chre enfant avait compassion de toutes les souffrances. Un pauvre
tait pauvre pour elle, avant d'tre bon ou mchant. Elle ne
distinguait point entre les larmes, elle pensait volontiers qu'elle
n'avait pas charge de distribuer des peines et des rcompenses, mais
mission d'essuyer des pleurs. Dans sa petite raison de dix ans, il n'y
avait pas grande ide de justice; elle tait toute charit, toute
aumne. Lorsqu'elle songeait aux damns d'enfer, il lui venait au
coeur des pitis, qu'elle n'prouvait jamais aussi fortes pour les
mes du purgatoire.

Quelqu'un lui ayant dit un jour que tel pauvre ne mritait pas le pain
qu'elle lui donnait, elle n'avait pas compris. Elle se refusait 
croire que ce n'est pas assez d'avoir faim pour manger.

Or, pour rparer son oubli, Soeur-des-Pauvres reprenant le petit sac,
alla vite acheter, en bel argent neuf, une terre qui touchait  la
cabane de ses parents. Elle acheta en outre une paire de boeufs,
blancs et roux, aux poils luisants comme de la soie. Elle n'eut garde
d'oublier la charrue. Puis, elle loua un garon de ferme qui conduisit
l'attelage au bord du champ,  la porte de la chaumire. Pendant ce
temps, elle amassait  la ville des provisions de toutes sortes,
souches de vigne qui brlent avec un feu clair, fine fleur de farine,
salaisons, lgumes secs. Elle se faisait suivre de trois grosses
charrettes, allant de boutique en boutique, les chargeant de ce
qu'elle pensait ncessaire  un mnage. Et c'tait merveille comme
elle dpensait en grande fille l'argent du bon Dieu, n'achetant pas
choses inutiles, ainsi qu'on aurait pu l'attendre d'une bambine de son
ge, mais bien meubles solides, pices de toile, chaudrons de cuivre,
tout ce que souhaite dans ses rves une mnagre de trente ans.

Lorsque les trois charrettes furent pleines, elle vint les faire
ranger auprs des boeufs et de la charrue. Alors elle comprit que la
chaumire tait bien misrable, bien petite, pour contenir ces
richesses, et elle eut du chagrin de ne pouvoir acheter une ferme, non
pas qu'elle manqut d'argent, mais parce qu'il n'y avait point de
ferme dans cette partie du pays. Elle rsolut d'appeler les maons et
de leur faire btir une grande habitation, sur l'emplacement mme de
la pauvre demeure. Mais en attendant, comme elle tait presse, elle
se contenta de verser sur le sol, devant les charrettes, quelques tas
de gros sous, pour payer les frais de btisse.

Elle fit si bien, qu'elle ne mit pas une heure  tout disposer de la
sorte. Guillaume et Guillaumette dormaient encore, n'ayant entendu ni
le bruit des roues ni le fouet du garon de ferme.

Alors, Soeur-des-Pauvres s'approcha de la porte, ayant aux lvres un
fin sourire, car elle avait parfois l'espiglerie du bien. Elle
s'tait hte un peu par malice; elle s'applaudissait d'avoir russi 
devancer le rveil de ses parents.

Elle donna un dernier regard  ses achats, puis se mit  crier, en
frappant dans ses mains de toutes ses forces:

--Oncle Guillaume, tante Guillaumette!

Et, comme les deux vieux ne bougeaient, elle heurta du poing les
planches mal jointes du volet, en rptant plus haut,  plusieurs
reprises:

--Oncle Guillaume, tante Guillaumette, ouvrez vite, la fortune demande
 entrer!

Or, Guillaume et Guillaumette entendirent cela en dormant, ce qui les
fit sauter du lit, avant d'avoir pris la peine de s'veiller.
Soeur-des-Pauvres criait encore, lorsqu'ils parurent sur le seuil, se
poussant, se frottant les yeux, pour mieux voir; et ils s'taient tant
presss, que Guillaume avait les jupes et Guillaumette les culottes.
Ils n'eurent garde de s'en douter, ayant bien d'autres sujets
d'tonnement. Les tas de gros sous s'levaient, hauts comme des meules
de foin, devant les trois charrettes qui avaient fort grand air, les
chaudrons et les meubles de chne se dtachant sur la neige. Les
boeufs, au vent froid du matin, soufflaient avec bruit. Le soc de la
charrue semblait d'argent, blanc des premiers rayons.

Le garon de ferme s'avana et dit  Guillaume:

--Matre, o dois-je conduire l'attelage? Ce n'est pas saison de
labour. Soyez sans crainte: vos champs sont ensemencs, vous aurez
ample rcolte.

Et, pendant ce temps, les charretiers s'taient approchs de
Guillaumette.

--Brave dame, lui disaient-ils, voici votre mnage, avec vos
provisions d'hiver. Htez-vous de nous dire o nous devons dcharger
nos charrettes.

C'est peu d'un jour pour rentrer au logis toutes ces richesses.

Les deux vieux, bouche bante, ne savaient que rpondre. Ils
regardaient timidement ces biens qu'ils ne se connaissaient pas, ils
songeaient aux vilains sous qui s'taient si cruellement moqus d'eux,
la nuit dernire. Soeur-des-Pauvres, cache dans un coin, riait de
leur trange figure; elle ne dsirait tirer autre vengeance de leur
peu d'amiti pour elle, dans les jours d'infortune. La pauvre petite
n'avait jamais tant ri de sa vie. Je t'assure, tu aurais ri comme
elle, de voir Guillaume en jupes et Guillaumette en culottes, ne
sachant s'ils devaient se rjouir ou pleurer, faisant la grimace la
plus plaisante du monde.

Enfin, comme elle les voyait prs de rentrer et de fermer porte et
fentre, elle se montra.

--Mes amis, dit-elle au garon de ferme et aux charretiers, entrez
tout ceci dans la chaumire; n'ayez point souci d'emplir les chambres
jusqu'au plafond. Je n'avais pas song  la petitesse du logis, j'ai
tant achet qu'il nous faut maintenant un chteau. Mais voici l'argent
pour les maons.

Elle disait cela afin d'tre entendue de ses parents, car elle pensait
avec raison les rassurer en leur donnant  comprendre qu'elle tait la
bonne fe qui leur faisait ces cadeaux. Or, Guillaume et Guillaumette
se promettaient depuis la veille de la battre, en punition de ce
qu'elle les avait quitts tout un jour; mais, lorsqu'ils l'entendirent
parler ainsi, lorsqu'ils virent les hommes dposer les meubles et les
provisions  leur porte, ils la regardrent, ils clatrent en
sanglots, sans savoir pourquoi. Il leur sembla qu'une main les serrait
 la gorge. Ils restaient l, debout, prs d'touffer, ne sachant que
faire, dans cette motion qu'ils ne connaissaient pas. Et, tout d'un
coup, ils comprirent qu'ils aimaient Soeur-des-Pauvres. Alors, riant
dans les larmes, ils coururent l'embrasser, ce qui les soulagea.



VII


Un an plus tard, Guillaume et Guillaumette se trouvaient les plus
riches fermiers du pays. Ils possdaient une grande ferme neuve; leurs
champs s'tendaient  tant de lieues  la ronde, qu'un mme horizon ne
pouvait les contenir.

Qu'un pauvre devienne riche, cela n'est point rare; personne, dans nos
temps, ne songe  s'en tonner. Mais, lorsque Guillaume et
Guillaumette de mchants devinrent bons, il y en eut qui se refusrent
 le croire. C'tait la vrit cependant. Les parents de
Soeur-des-Pauvres, ne souffrant plus le froid ni la faim, retrouvrent
leur bon coeur d'autrefois. Comme ils avaient beaucoup pleur, ils se
sentirent frres des misrables et les soulagrent sans gosme.

Les larmes, je le sais, sont bonnes conseillres. Pourtant, si
Guillaumette n'aima plus trop la dentelle, si Guillaume cessa de boire
et prfra le travail, m'est avis que les gros sous avaient en eux
quelque vertu secrte qui aida au miracle; car ils n'taient pas comme
les premiers sous venus, qui consentent  payer les mauvaises
dpenses; eux se refusaient aux mchants coeurs et rendaient
charitable, en dirigeant la main des honntes gens qui les
possdaient. Ah! les braves gros sous n'ayant point la morne stupidit
de nos laides pices d'or et d'argent!

Guillaume et Guillaumette baisaient Soeur-des-Pauvres du matin au
soir. Les premiers jours, ils lui vitaient toute fatigue, ils se
fchaient ds qu'elle parlait de travail. Il tait ais de voir qu'ils
souhaitaient en faire une belle demoiselle, avec de petites mains
blanches, bonnes  nouer des rubans. "Fais-toi fire, lui disaient-ils
chaque matin; ne te chagrine du reste." Mais la fillette ne
l'entendait point ainsi; elle serait morte de tristesse,  rester
assise tout le long du jour, sans autre besogne que de regarder filer
les nuages; ses richesses lui taient une moindre distraction que de
frotter ses meubles de chne et de tirer soigneusement ses draps de
fine toile. Elle prenait donc du plaisir  sa guise, rpondant  ses
parents: "Laissez, je suis chaudement vtue et n'ai que faire de
dentelle; j'aime mieux souci de mnage que souci de toilette."

Et elle disait cela si sagement, que Guillaume et Guillaumette
comprirent qu'elle avait une grande raison. Ils ne la contrarirent
plus dans ses gots. Ce fut fte pour elle. Elle se leva, ainsi
qu'autrefois,  cinq heures, et se chargea des soins domestiques; non
pas qu'elle balaya et lava, comme aux jours du malheur, car ce n'tait
une besogne de sa force que d'entretenir en propret un aussi vaste
logis; mais elle surveilla les servantes, elle n'eut aucune fausse
honte  les aider dans leurs travaux de laiterie et de basse-cour.
Elle tait bien la jeune fille la plus riche et la plus active de la
contre. Chacun s'merveillait de ce qu'elle n'eut point chang en
devenant grosse fermire, sinon qu'elle avait les joues plus roses et
le coeur plus gai au travail. "Bonne misre, disait-elle souvent, tu
m'as appris  tre riche."

Elle songeait beaucoup pour son ge, ce qui l'attristait parfois. Je
ne sais comment elle s'aperut que ses gros sous lui devenaient de peu
d'utilit. Les champs lui donnaient le pain, le vin, l'huile, les
lgumes, les fruits; les troupeaux lui fournissaient la laine pour les
vtements, la chair pour les repas; tout s'offrait  ses entours, et
les produits de la ferme suffisaient amplement  ses besoins, ainsi
qu' ceux de ses gens. Mme la part des pauvres tait large, car elle
ne donnait plus aumnes d'argent, mais viande, farine, bois  brler,
pices de toile et de drap, se montrant sage en cela, offrant ce
qu'elle savait ncessaire aux indigents, leur vitant la tentation de
mal employer les sous de la charit.

Or, dans cette abondance de biens, plusieurs tas de gros sous
dormaient au grenier, o Soeur-des-Pauvres se chagrinait de les voir
occuper la place de vingt  trente bottes de paille. Elle prfrait de
beaucoup cette paille, rcompense du travail,  cette monnaie qu'elle
entassait sans grand mrite. Aussi, peu  peu, en vint-elle  se
sentir un profond ddain pour cette sorte de richesse, bonne  dormir
dans les coffres des avares, ou encore  s'user aux mains des
trafiquants des villes.

Elle tait si lasse de cette fortune incommode, qu'un matin elle se
dcida  la faire disparatre. Elle avait conserv le petit sac qui
dvorait les gros sous d'une faon si aise; il fit son devoir en
conscience et nettoya proprement le grenier. Soeur-des-Pauvres agit de
ruse, car elle se garda de mettre au fond le sou de la mendiante; de
sorte que l'argent s'en alla bel et bien, sans avoir la tentation de
revenir.

Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riche, sentant qu'il y
avait l danger pour le coeur. Elle donna peu  peu une partie de ses
terres, qui taient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle
mesura son revenu  ses besoins. Puis, comme les bons bras ne
manquaient pas  la ferme, lorsque, malgr elle, les sous s'amassaient
au grenier, elle y montait en cachette, elle s'appauvrissait 
plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda toute sa vie la
bourse enchante, qui donnait si largement aux heures de dtresse, et
qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre.

Soeur-des-Pauvres avait un autre souci. Le cadeau de la pauvresse
l'embarrassait. Elle s'effrayait du pouvoir qu'il lui donnait, car,
lors mme qu'on ne doute pas de soi, il y a plus de gaiet de coeur 
se sentir humble que puissant. Elle l'et volontiers jet  la
rivire; mais un mchant pouvait le trouver dans le sable et en user
au dommage de chacun; et, certes, s'il employait  faire le mal la
moiti de l'argent qu'elle avait dpens en bonnes oeuvres, il n'est
point douteux qu'il ne ruint le pays. Aussi comprit-elle alors que la
mendiante ait longtemps cherch avant de donner son aumne: c'tait l
un cadeau faisant la joie ou le dsespoir d'un peuple, selon la main
qui le recevait.

Elle garda le sou. Comme il tait perc, elle se le pendit au cou, 
l'aide d'un ruban; ainsi elle ne pouvait le perdre. Mais cela la
chagrinait de le sentir sur sa poitrine; elle et tout fait au monde
pour retrouver la pauvresse. Elle l'aurait prie de reprendre ce
dpt, trop lourd pour tre longtemps gard, et de la laisser vivre en
bonne fille, ne faisant d'autres miracles que des miracles de travail
et de joyeuse humeur.

Or, l'ayant vainement cherche, elle dsesprait de jamais la
rencontrer.

Un soir, passant devant l'glise, elle entra faire un bout de prire.
Elle alla tout au fond, dans une petite chapelle qu'elle aimait pour
son ombre et son silence; les vitraux, d'un bleu sombre, clairaient
les dalles comme d'un reflet de lune; la vote, un peu basse, n'avait
pas d'cho. Mais, ce soir-l, la petite chapelle tait en fte. Un
rayon gar, aprs avoir travers la nef, donnait en plein sur
l'humble autel, allumant dans les tnbres le cadre dor d'un vieux
tableau.

Soeur-des-Pauvres, qui s'tait agenouille sur la pierre nue, eut une
courte distraction,  voir ce bel adieu du soleil  son coucher, sur
ce cadre qu'elle ne savait point l. Puis, penchant la tte, elle
commena son oraison; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un
ange qui se charget du gros sou.

Au fort de sa prire, elle leva le front. Le baiser du soleil montait
lentement; il avait laiss le cadre pour la toile peinte; on et pu
croire qu'une lumire blonde sortait de l'image sainte. Elle rayonnait
sur le mur noir; et c'tait comme si quelque chrubin et cart un
coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un blouissement de
gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jsus sur ses
genoux.

Soeur-des-Pauvres regardait, cherchant  se souvenir. Elle avait vu,
en songe peut-tre, cette belle sainte et cette enfant divin. Eux
aussi la reconnaissaient sans doute: ils lui souriaient, et mme elle
les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle.

Elle entendit une voix douce qui disait:

--"Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me
font l'offrande de leurs larmes, et je tends la main  chaque
misrable, afin qu'il se soulage. J'emporte au ciel ces aumnes de
souffrance. Ce sont elles qui, amasses une  une dans les sicles,
formeront au dernier jour les trsors de flicit des lus.

"C'est ainsi que je vais par le monde, pauvrement vtue, comme il
convient  une fille du peuple. Je console les indigents mes frres,
je sauve les riches par la charit.

"Je t'ai vue, un soir, et j'ai reconnu en toi celle que je cherchais.
C'est un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la
terre, je lui confie une partie de ma mission. J'ai pour cela des sous
du ciel qui ont l'intelligence du bien, qui rendent fes les mains
pures.

"Vois, mon Jsus te sourit: il est content de toi. Tu as t mendiante
des cieux, car chacun t'a fait l'aumne de son me, et tu amneras ton
cortge de pauvres jusque dans le paradis. Maintenant, donne ce sou
qui te pse; les chrubins ont seuls cette force de porter
ternellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse."

Soeur-des-Pauvres coutait la parole divine; elle tait l,
demi-penche, muette, en extase; et, dans ses yeux grands ouverts, se
refltait l'blouissement de la vision. Elle demeura longtemps
immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la
porte du ciel se refermait; la Vierge, ayant pris le ruban  son cou,
disparut lentement. L'enfant regardait encore, mais elle voyait
seulement le haut du cadre dor, brillant faiblement aux dernires
lueurs.

Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en
ce qu'elle venait de voir. Elle se signa, elle s'en alla, remerciant
Dieu.

C'est ainsi qu'elle n'eut plus de souci et qu'elle vcut longtemps,
jusqu'au jour o l'ange qu'elle attendait depuis sa jeunesse, l'emmena
auprs de sa mre et de son pre, dont les regrets l'appelaient depuis
si longtemps au paradis. Elle trouva prs d'eux Guillaume et
Guillaumette, qui l'avaient quitte, eux aussi, un jour qu'ils taient
las.

Et plus de cent ans aprs sa mort, on n'aurait pu trouver un seul
mendiant dans la contre; non pas qu'il y et dans les armoires des
familles de nos vilaines pices d'or ou d'argent; mais il s'y
rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la
Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des
travailleurs et des simples d'esprit.




AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MDRIC



I

LES HROS.


A cent pas, le grand Sidoine avait quelque peu l'aspect d'un peuplier,
si ce n'est qu'il tait plus haut de taille et de tournure plus
paisse. A cinquante, on distinguait parfaitement son sourire
satisfait, ses gros yeux bleus  fleur de tte, ses normes poings
qu'il balanait d'une faon timide et embarrasse. A vingt-cinq, on le
dclarait sans hsiter garon de coeur, fort comme une arme, mais
bte comme tout.

Le petit Mdric, pour sa part, avait, quant  la taille, de fortes
ressemblances avec une laitue, je dis une laitue en bas ge. Mais, 
remarquer ses lvres fines et mobiles, son front pur et lev,  voir
la grce de son salut, l'aisance de son allure, on lui accordait
aisment plus d'esprit qu'aux doctes cervelles de quarante grands
hommes. Ses yeux ronds, pareils  ceux d'une msange, dardaient des
regards pntrants comme des vrilles d'acier; ce qui, certes, l'aurait
fait juger mchant enfant, si de longs cils blonds n'avaient voil
d'une ombre douce la malice et la hardiesse de ces yeux-l. Il portait
des cheveux boucls, il riait d'un bon rire engageant, de sorte qu'on
ne pouvait s'empcher de l'aimer.

Bien qu'ils eussent grand'peine  converser librement, le grand
Sidoine et le petit Mdric n'en taient pas moins les meilleurs amis
du monde. Ils avaient seize ans tous deux, tant ns le mme jour, 
la mme minute, et se connaissaient depuis lors; car leurs mres, qui
se trouvaient voisines, se plaisaient  les coucher ensemble dans un
berceau d'osier, aux jours o le grand Sidoine se contentait encore
d'une couche de trois pieds de long. Sans doute, c'est chose rare que
deux enfants, nourris d'une mme bouillie, aient des croissances si
singulirement diffrentes. Ce fait embarrassait d'autant plus les
savants du voisinage, que Mdric, contrairement aux usages reus,
avait  coup sr rapetiss de plusieurs pouces. Les cinq ou six cents
doctes brochures crites sur ce phnomne par des hommes spciaux,
prouvaient de reste que le bon Dieu seul savait le secret de ces
croissances bizarres, comme il sait, d'ailleurs, ceux des Bottes de
sept lieues, de la Belle au bois dormant et de ces mille autres
vrits, si belles et si simples, qu'il faut toute la puret de
l'enfance pour les comprendre.

Les mmes savants, qui faisaient mtier d'expliquer ce qui ne saurait
l'tre, se posaient encore un grave problme. Comment peut-il se
faire, se demandaient-ils entre eux, sans jamais se rpondre, que
cette grande bte de Sidoine aime d'un amour aussi tendre ce petit
polisson de Mdric? et comment ce petit polisson trouve-t-il tant de
caresses pour cette grande bte? Question obscure, bien faite pour
inquiter des esprits chercheurs: la fraternit du brin d'herbe et du
chne.

Je ne me soucierais pas autant de ces savants, si un d'eux, le moins
accrdit dans la paroisse, n'avait dit, certain jour, en hochant la
tte: "H, h! bonnes gens, ne voyez-vous pas ce dont il s'agit? Rien
n'est plus simple. Il s'est fait un change entre les marmots. Quand
ils taient au berceau, alors qu'ils avaient la peau tendre et le
crne de peu d'paisseur, Sidoine a pris le corps de Mdric, et
Mdric, l'esprit de Sidoine; de sorte que l'un a cr en jambes et en
bras, tandis que l'autre croissait en intelligence. De l leur amiti.
Ils sont un mme tre en deux tres diffrents; l c'est, si je ne me
trompe, la dfinition des amis parfaits."

Lorsque le bonhomme eut ainsi parl, ses collgues rirent aux clats
et le traitrent de fou. Un philosophe daigna lui dmontrer comme quoi
les mes ne se transvasent point de la sorte, ainsi qu'on fait d'un
liquide; un naturaliste lui criait en mme temps, dans l'autre
oreille, qu'on n'avait pas d'exemple, en zoologie, d'un frre cdant
ses paules  son frre, comme il lui cderait sa part de gteau. Le
bonhomme hochait toujours la tte, rptant: "J'ai donn mon
explication, donnez la vtre; nous verrons ensuite laquelle des deux
sera la plus raisonnable."

J'ai longtemps mdit ces paroles et je les ai trouves pleines de
sagesse. Jusqu' meilleure explication,--si tant est que j'aie besoin
d'une explication pour continuer ce conte,--je m'en tiendrai  celle
donne par le vieux savant. Je sais qu'elle blessera les ides nettes
et gomtriques de bien des personnes; mais, comme je suis dcid 
accueillir avec reconnaissance les nouvelles solutions que mes
lecteurs trouveront sans aucun doute, je crois agir justement, en une
matire aussi dlicate.

Ce qui, Dieu merci, n'tait pas sujet  controverse,--car tous les
esprits droits conviennent assez souvent d'un fait,--c'est que Sidoine
et Mdric se trouvaient au mieux de leur amiti. Ils dcouvraient
chaque jour tant d'avantages  tre ce qu'ils taient, que, pour rien
au monde, ils n'auraient voulu changer de corps ni d'esprit.

Sidoine, lorsque Mdric lui indiquait un nid de pie, tout au haut
d'un chne, se dclarait l'enfant le plus fin de la contre; Mdric,
lorsque Sidoine se baissait pour s'emparer du nid, croyait de bonne
foi avoir la taille d'un gant. Mal t'en et pris, si tu avais trait
Sidoine de sot, esprant qu'il ne saurait te rpondre: Mdric
t'aurait prouv, en trois phrases, que tu tournais  l'idiotisme. Et
Mdric donc, si tu l'avais raill sur ses petits poings, tout juste
assez forts pour craser une mouche, c'et t une bien autre chanson:
je ne sais trop comment tu aurais chapp aux longs bras de Sidoine.
Ils taient forts et intelligents tous deux, puisqu'ils ne se
quittaient point, et ils n'avaient jamais song qu'il leur manqut
quelque chose, si ce n'est les jours o le hasard les sparait.

Pour ne rien cacher, je dois dire qu'ils vivaient un peu en vagabonds,
ayant perdu leurs parents de bonne heure, se sentant d'ailleurs de
force  manger en tous lieux et en tous temps. D'autre part, ils
n'taient pas garons  se loger tranquillement dans une cabane. Je te
laisse  penser quel hangar il et fallu pour Sidoine; quant 
Mdric, il se serait content d'une armoire. Si bien que, pour la
commodit de tous deux, ils logeaient aux champs, dormant en t sur
le gazon, se moquant du froid l'hiver, sous une chaude couverture de
feuilles et de mousses sches.

Ils formaient ainsi un mnage assez singulier. Mdric avait charge de
penser; il s'en acquittait  merveille, connaissait au premier coup
d'oeil les terrains o se trouvaient les pommes de terre les plus
savoureuses, et savait,  une minute prs, le temps qu'elles devaient
rester sous la cendre, pour tre cuites  point. Sidoine agissait; il
dterrait les pommes de terre, ce qui n'tait pas, je t'assure, une
petite besogne, car, si son compagnon s'en mangeait qu'une ou deux, il
lui en fallait bien, quant  lui, trois ou quatre charretes; puis, il
allumait le feu, les couvrait de braise, se brlait les doigts  les
retirer.

Ces menus soins domestiques n'exigeaient pas grandes ruses ni grande
force de poignets. Mais il faisait bon voir les deux compagnons, dans
les exigences plus graves de la vie, comme lorsqu'il fallait se
dfendre contre les loups, pendant les nuits d'hiver, ou encore se
vtir dcemment, sans bourse dlier, ce qui prsentait des difficults
normes.

Sidoine avait fort  faire pour tenir les loups  distance; il lanait
 droite et  gauche des coups de pied  renverser une montagne. Le
plus souvent, il ne renversait rien du tout, par la raison qu'il tait
trs-maladroit de sa personne. Il sortait ordinairement de ces luttes
les vtements en lambeaux. Alors le rle de Mdric commenait. De
faire des reprises, il n'y fallait pas songer. Le malin garon
prfrait se procurer de beaux habits neufs, puisque, d'une faon
comme d'une autre, il devait se mettre en frais d'imagination. A
chaque blouse dchire, ayant l'esprit fertile en expdients, il
inventait une toffe nouvelle. Ce n'tait pas tant la qualit que la
quantit qui l'inquitait: figure-toi un tailleur qui aurait 
habiller les tours Notre-Dame.

Une fois, dans un besoin pressant, il adressa une requte aux
meuniers, sollicitant de leur bienveillance les vieilles voiles de
tous les moulins  vent de la contre. Comme il demandait avec une
grce sans pareille, il obtint bientt assez de toile pour
confectionner un superbe sac qui fit le plus grand honneur  Sidoine.

Une autre fois, il eut une ide plus ingnieuse encore. Comme une
rvolution venait d'clater dans le pays, et que le peuple, pour se
prouver sa puissance, brisait les cussons, dchirait les bannires du
dernier rgne, il se fit donner sans peine tous les vieux drapeaux qui
avaient servi dans les ftes publiques. Je te laisse  penser si la
blouse, faite de ces lambeaux de soie, fut splendide  voir.

Mais c'taient l des habits de cour, et Mdric cherchait une toffe
qui rsistt plus longtemps aux griffes et aux dents des btes fauves.
Un soir de bataille, les loups ayant achev de dvorer les drapeaux,
il lui vint une subite inspiration, en considrant les morts rests
sur le sol. Il dit  Sidoine de les corcher proprement, fit ensuite
scher les peaux au soleil. Huit jours aprs, son grand frre se
promenait, la tte haute, vtu galamment des dpouilles de leurs
ennemis. Sidoine, un peu coquet, ainsi que tous les gros hommes, se
montrait trs-sensible aux beaux ajustements neufs; aussi se mit-il 
faire chaque semaine un furieux carnage de loups, les assommant d'une
faon plus douce, par crainte de gter les fourrures.

Mdric n'eut plus, ds lors,  s'inquiter de la garde-robe. Je ne
t'ai point dit comment il arrivait  se vtir lui-mme, mais tu as
sans doute compris qu'il y arrivait sans tant de ruses. Le moindre
bout de ruban lui suffisait. Il tait fort mignon, de taille bien
prise, quoique petite; les dames se le disputaient pour l'attirer de
velours et de dentelle. Aussi le rencontrait-on toujours mis  la
dernire mode.

Je ne saurais dire que les fermiers fussent trs-enchants du
voisinage des deux amis. Mais ils avaient tant de respect pour les
poings de Sidoine, tant d'amiti pour les jolis sourires de Mdric,
qu'ils les laissaient vivre dans leurs champs, comme chez eux. Les
enfants, d'ailleurs, ne msusaient pas de l'hospitalit; ils ne
prlevaient quelques lgumes que lorsqu'ils taient las de gibier et
de poisson. Avec de plus mchants caractres, ils auraient ruin le
pays en trois jours; une simple promenade dans les bls et suffi.
Aussi leur tenait-on compte du mal qu'ils ne faisaient pas. On leur
avait mme de la reconnaissance pour les loups qu'ils dtruisaient par
centaines, et pour le grand nombre d'trangers curieux qu'ils
attiraient dans les villes d'alentour.

J'hsite  entrer en matire, avant de t'avoir cont plus au long les
affaires de mes hros. Les vois-tu bien, l, devant toi? Sidoine, haut
comme une tour, vtu de fourrures grises, Mdric, par de rubans et
de paillettes, brillant dans l'herbe  ses pieds, comme un scarabe
d'or. Te les figures-tu se promenant dans la campagne, le long des
ruisseaux, soupant et dormant dans les clairires, vivant en libert
sous le ciel de Dieu? Te dis-tu combien Sidoine tait bte, avec ses
gros poings, et que d'ingnieux expdients, que de fines reparties se
logeaient dans la petite tte de Mdric? Te pntres-tu de cette
ide, que leur union faisait leur force, que, ns l'un loin de
l'autre, ils auraient t de pauvres diables fort incomplets, obligs
de vivre selon les us et coutumes de tout le monde? As-tu suffisamment
compris que si j'avais de mauvaises intentions, je pourrais cacher
l-dessous quelque sens philosophique? Es-tu enfin dcide  me
remercier de mon gant et de mon nain, que j'ai levs avec un soin
particulier, de faon  en faire le couple le plus merveilleux du
monde?

Oui?

Alors je commence, sans plus tarder, l'tonnant rcit de leurs
aventures.



II

ILS SE METTENT EN CAMPAGNE.


On matin d'avril,--l'air tait encore vif, de lgers brouillards
s'levaient de la terre humide,--Sidoine et Mdric se chauffaient 
un grand feu de broussailles. Ils venaient de djeuner et attendaient
que le brasier se ft teint, pour faire un bout de promenade.
Sidoine, assis sur une grosse pierre, regardait les charbons d'un air
pensif; mais il fallait se dfier de cet air-l, car il tait connu de
tous que le brave enfant ne pensait jamais  rien. Il souriait
batement, en appuyant les poings sur ses genoux. Mdric, couch en
face de lui, contemplait avec amour les poings de son compagnon; bien
qu'il les et vus grandir, il trouvait,  les regarder, un ternel
sujet de joie et d'tonnement.

--Oh! la belle paire de poings! songeait-il; les matres poings que
voil! Comme les doigts en sont pais et bien plants! Je ne voudrais
pas, pour tout l'or du monde, en recevoir la moindre chiquenaude: il y
aurait de quoi assommer un boeuf. Ce cher Sidoine ne semble pas se
douter qu'il porte notre fortune au bout des bras.

Sidoine, que le feu rjouissait, allongeait en effet les mains d'une
faon indolente. Il dodelinait de la tte, abm dans un oubli complet
des choses de ce monde. Mdric se rapprocha du feu qui s'teignait.

--N'est-ce pas dommage, reprit-il  voix basse, d'user de si belles
armes contre les mchantes carcasses de quelques loups galeux? Elles
mritent vraiment un plus noble usage, comme d'craser des bataillons
entiers et de renverser des murs de citadelle. Nous qui sommes ns
srement pour de grands destins, nous voil dans notre seizime anne,
sans avoir encore fait le moindre exploit. Je suis las de la vie que
nous menons au fond de cette valle perdue, je crois qu'il est
grandement temps d'aller conqurir le royaume que Dieu nous garde
quelque part; car plus je regarde les poings de Sidoine, et plus j'en
suis convaincu: ce sont l des poings de roi.

Sidoine tait loin de songer aux grandes destines rves par Mdric.
Il venait de s'assoupir, ayant peu dormi la nuit prcdente. On
sentait,  la rgularit de son souffle, qu'il ne prenait pas mme la
peine d'avoir des songes.

--H! mon mignon! lui cria Mdric.

Il leva la tte, il regarda son compagnon d'un air inquiet,
agrandissant les yeux, dressant les oreilles.

--coute, reprit celui-ci, et tche de comprendre, s'il est possible.
Je songe  noire avenir, je trouve que nous le ngligeons beaucoup. La
vie, mon mignon, ne consiste pas  manger de belles pommes de terre
dores et  se vtir de splendides fourrures. Il faut, en outre, se
faire un nom dans le monde, se crer une position. Nous ne sommes pas
gens du commun, pouvant nous contenter de l'tat et du titre de
vagabonds. Certes, je ne mprise pas ce mtier, qui est celui des
lzards, btes  coup sr plus heureuses que bien des hommes; mais
nous serons toujours  temps de le reprendre. Il s'agit donc de sortir
au plus tt de ce pays, trop petit pour nous, et de chercher une
contre plus vaste, o nous puissions nous montrer  notre avantage.
Srement, nous ferons vite fortune, si tu me secondes selon tes
moyens, j'entends en distribuant des taloches d'aprs mes avis et
conseils. Me comprends-tu?

--Je crois que oui, rpondit Sidoine d'un ton modeste; nous allons
voyager et nous battre tout le long de la route. Ce sera charmant.

--Seulement, continua Mdric, il nous faut un but pour nous ter le
loisir de baguenauder en chemin. Vois-tu, mon mignon, nous aimons trop
le soleil. Nous serions bien capables de passer notre jeunesse  nous
chauffer au pied des haies, si nous ne connaissions, au moins par
ou-dire, le pays o nous dsirons nous rendre. J'ai donc cherch une
contre qui ft digne de nous possder. Je t'avoue que, d'abord, je
n'en trouvais aucune. Heureusement, je me suis rappel une
conversation que j'ai eue, il y a quelques jours, avec un bouvreuil de
ma connaissance. Il m'a dit venir en droite ligne d'un grand royaume,
nomm le Royaume des Heureux, clbre par la fertilit du sol et
l'excellent caractre des habitants; il est gouvern en ce moment par
une jeune reine, l'aimable Primevre, qui, dans la bont de son coeur,
ne se contente pas de laisser vivre en paix ses sujets, mais veut
encore faire participer les animaux de son empire aux rares flicits
de son rgne. Je te dirai, une de ces nuits, les tranges histoires
que m'a contes  ce sujet mon ami le bouvreuil. Peut-tre,--car tu me
parais singulirement curieux aujourd'hui,--dsires-tu connatre
comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Ds  prsent, 
ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me
faire aimer de l'aimable Primevre, et de l'pouser, pour vivre
grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous
verrons  te crer une position qui convienne  tes gots, en te
permettant de t'entretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler
tt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans,
parlera encore de tes poings.

Sidoine, qui avait compris, aurait saut au cou de son frre, si cela
et t possible. Lui dont l'imagination tait fort paresseuse
d'ordinaire, il voyait, avec les yeux de l'me, des champs de bataille
vastes comme des ocans, riante perspective qui faisait courir des
frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de
sa blouse et se campa devant Mdric.

Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes.

--Les habitants de ce pays ont toujours t bons pour nous, dit-il
enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous
n'aurions pas si fire mine. Nous devons, avant de les quitter, leur
laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien
faire qui leur ft agrable?

Sidoine crut navement que cette question s'adressait  lui. Il eut
une ide.

--Frre, rpondit-il, que penses-tu d'un grand feu de joie? Nous
pourrions brler la ville prochaine,  l'extrme satisfaction des
habitants; car, pour peu qu'ils aient mon got, rien ne les distraira
autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire.

Mdric haussa les paules.

--Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mler de ce qui
me regarde. Laisse-moi rflchir une seconde. Si j'ai besoin de tes
bras, alors tu travailleras  ton tour.

--Voici, reprit-il aprs un silence. Il y a l, au sud, une montagne
qui, m'a-t-on dit, gne beaucoup nos bienfaiteurs. La valle manque
d'eau; leurs terres sont d'une telle scheresse, qu'elles produisent
le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs
du pays. Las de piquette, ils ont convoqu dernirement toutes leurs
acadmies; une aussi docte assemble allait certainement inventer la
pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu s'en ft ml. Les
savants se sont donc mis en campagne; ils ont fait des tudes fort
remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que
rien ne serait plus facile que de driver et d'amener dans la plaine
les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se
trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les
hommes nos frres sont de pauvres sires. Ils taient l une centaine 
mesurer,  niveler,  dresser de superbes plans; ils disaient, sans se
tromper, ce qu'tait la montagne, marbre, craie ou pierre  pltre;
ils l'auraient pese, s'ils l'avaient voulu,  quelques kilogrammes
prs; et pas un, mme le plus gros, n'a song  la porter quelque
part, o elle ne gnt plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon.
Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans
malencontre.

Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura dlicatement les rochers. Puis,
il fit un lger effort, se renversant en arrire, et se releva,
serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou,
attendant que Mdric se dcidt. Ce dernier hsitait.

--Je la ferais bien jeter  la mer, murmurait-il, mais un tel caillou
occasionnerait pour sr un nouveau dluge. Je ne puis non plus la
faire mettre brutalement  terre, au risque d'corner une ville ou
deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si j'encombrais un
champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon,
l'embarras o je suis. Les hommes se sont partag le sol d'une faon
ridicule. On ne peut dranger une pauvre montagne sans craser les
choux d'un voisin.

--Tu dis vrai, mon frre, rpondit Sidoine. Seulement, je te prie
d'avoir une ide au plus vite. Ce n'est pas que ce caillou soit lourd;
mais il est si gros, qu'il m'embarrasse un peu.

--Viens donc, reprit Mdric. Nous allons le poser entre ces deux
coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a l une gorge qui
souffle un froid du diable en ce pays. Notre caillou, qui la bouchera
parfaitement, abritera la valle des vents de mars et de septembre.

Lorsqu'ils furent arrivs, et comme Sidoine s'apprtait  jeter la
montagne du haut de ses bras, ainsi que le bcheron jette son fagot,
au retour de la fort:

--Bon Dieu! mon mignon, cria Mdric, laisse-la glisser doucement, si
tu ne veux branler la terre,  plus de cinquante lieues  la ronde.
Bien: ne te hte ni ne te soucie des corchures. Je crois qu'elle
branle. Il serait bon de la caler avec quelque roche, pour qu'elle ne
s'avise de rouler lorsque nous ne serons plus ici. Voil qui est fait.
Maintenant, les braves gens boiront de bon vin. Ils auront de l'eau
pour arroser leurs vignes et du soleil pour en dorer les grappes.
coute, Sidoine, je suis bien aise de te le faire observer, nous
sommes plus habiles qu'une douzaine d'acadmies. Nous pourrons, dans
nos voyages, changer  notre gr la temprature et la fertilit des
pays. Il ne s'agit que d'arranger un peu les terrains, d'tablir au
nord un paravent de montagnes, aprs avoir mnag une pente pour les
eaux. La terre, je l'ai souvent remarqu, est mal btie; je doute que
les hommes aient jamais assez d'esprit pour en faire une demeure digne
de nations civilises. Nous verrons  y travailler un peu, dans nos
moments perdus. Aujourd'hui, voil notre dette de reconnaissance
paye. Mon mignon, secoue ta blouse qui est toute blanche de
poussire, et partons.

Sidoine, il faut le dire, n'entendit que le dernier mot de ce
discours. Il n'tait pas philanthrope, ayant l'esprit trop simple pour
cela; il se souciait peu d'un vin dont il ne devait jamais boire.
L'ide de voyager le ravissait;  peine son frre eut-il parl de
dpart, que la joie lui fit faire deux ou trois enjambes, ce qui
l'loigna de plusieurs douzaines de kilomtres. Heureusement, Mdric
avait saisi un pan de la blouse.

--Oh! mon mignon, cria-t-il, ne pourrais-tu avoir des mouvements
moins brusques? Arrte, pour l'amour de Dieu! Crois-tu que mes petites
jambes soient capables de semblables sauts? Si tu comptes marcher d'un
tel pas, je te laisse aller en avant et te rejoindrai peut-tre dans
quelques centaines d'annes. Arrte, assieds-toi.

Sidoine s'assit. Mdric saisit  deux mains le bas de la culotte de
fourrure. Comme il tait d'une merveilleuse agilit, il grimpa
lgrement sur le genou de son compagnon, en s'aidant des touffes de
poils et des accrocs qu'il rencontra en chemin. Puis, il s'avana le
long de la cuisse, qui lui sembla une belle grande route, large,
droite, sans monte aucune. Arriv au bout, il posa le pied dans la
premire boutonnire de la blouse, s'accrocha plus haut  la seconde,
monta ainsi jusqu' l'paule. L, il fit ses prparatifs de voyage,
prit ses aises, se coucha commodment dans l'oreille gauche de
Sidoine. Il avait choisi ce logis pour deux raisons: d'abord il se
trouvait  l'abri de la pluie et du vent, l'oreille en question tant
une matresse oreille; ensuite il pouvait, en toute sret d'tre
entendu, communiquer  son compagnon une foule de remarques
intressantes.

Il se pencha sur le bord d'un trou noir qu'il dcouvrit dans le fond
de sa nouvelle demeure, et, d'une voix perante, cria dans cet abme:

--Maintenant, mon mignon, tu peux courir, si bon te semble. Ne t'amuse
pas dans les sentiers, fais en sorte que nous arrivions au plus vite.
M'entends-tu?

--Oui, frre, rpondit Sidoine. Je te prie mme de ne pas parler si
haut, car ton souffle me chatouille d'une faon dsagrable.

Et ils partirent.



III

LGER APERU SUR LES MOMIES


Ce n'est pas Sidoine qui aurait jamais sollicit un ministre des
travaux publics pour l'tablissement de ponts et de routes. Il
marchait d'ordinaire  travers champs, s'inquitant peu des fosss,
encore moins des coteaux; il professait un ddain profond pour les
coudes des sentiers frays. Le brave enfant faisait de la gomtrie
sans le savoir, car il avait trouv,  lui tout seul, que la ligne
droite est le plus court chemin d'un point  un autre.

Il traversa ainsi une douzaine de royaumes, ayant soin de ne pas poser
le pied au beau milieu de quelque ville, ce qu'il sentait devoir
dplaire aux habitants. Il enjamba deux ou trois mers, sans trop se
mouiller. Quant aux fleuves, il ne daigna mme pas se fcher contre
eux, les prenant pour ces minces filets d'eau dont la terre est
sillonne aprs une pluie d'orage. Ce qui l'amusa prodigieusement, ce
furent les voyageurs qu'il rencontra; il les voyait suer le long des
montes, aller au nord pour revenir au midi, lire les poteaux au bord
des routes, se soucier du vent, de la pluie, des ornires, des
inondations, de l'allure de leurs chevaux. Il avait vaguement
conscience du ridicule de ces pauvres gens, qui s'en vont de gaiet de
coeur risquer une culbute dans quelque prcipice, lorsqu'ils
pourraient demeurer si tranquillement assis  leur foyer.

--Que diable! aurait dit Mdric, quand on est ainsi bti, on reste
chez soi.

Mais pour l'instant, Mdric ne regardait pas sur la terre. Au bout
d'un quart d'heure de marche, il dsira cependant reconnatre les
lieux o ils se trouvaient. Il mit le nez dehors, se pencha sur la
plaine; il se tourna aux quatre points du monde, et ne vit que du
sable, qu'un immense dsert emplissant l'horizon. Le site lui dplut.

--Seigneur Jsus! se dit-il, que les gens de ce pays doivent avoir
soif! J'aperois les ruines d'un grand nombre de villes, et je
jurerais que les habitants en sont morts, faute d'un verre de vin.
Srement ce n'est pas l le Royaume des Heureux; mon ami le bouvreuil
me l'a donn comme fertile en vignobles et en fruits de toutes
espces; il s'y trouve mme, a-t-il ajout, des sources d'une eau
limpide, excellente pour rincer les bouteilles. Cet cervel de
Sidoine nous a certainement gars.

Et se tournant vers le fond de l'oreille:

--H! mon mignon! cria-t-il, o vas-tu?

--Pardieu! rpondit Sidoine sans s'arrter, je vais devant moi.

--Vous tes un sot, mon mignon, reprit Mdric. Vous avez l'air de ne
pas vous douter que la terre est ronde, et qu'en allant toujours
devant vous, vous n'arriveriez nulle part. Nous voil bel et bien
perdus.

--Oh! dit Sidoine en courant de plus belle, peu m'importe: je suis
partout chez moi.

--Mais arrte donc, malheureux! cria de nouveau Mdric. Je sue,  te
regarder marcher ainsi. J'aurais d veiller au chemin. Sans doute, tu
as enjamb la demeure de l'aimable Primevre, sans plus de faons
qu'une hutte de charbonnier: palais et chaumires sont de mme niveau
pour tes longues jambes. Maintenant, il nous faut courir le monde au
hasard. Je regarderai passer les empires, du haut de ton paule,
jusqu'au jour o nous dcouvrirons le Royaume des Heureux. En
attendant, rien ne presse; nous ne sommes pas attendus. Je crois utile
de nous asseoir un instant, pour mditer plus  l'aise sur le
singulier pays que nous traversons en ce moment. Mon mignon,
assieds-toi sur cette montagne qui est l,  tes pieds.

--a, une montagne! rpondit Sidoine en s'asseyant, c'est un pav, ou
le diable m'emporte!

A vrai dire, ce pav tait une des grandes pyramides. Nos compagnons,
qui venaient de traverser le dsert d'Afrique, se trouvaient pour lors
en gypte. Sidoine, n'ayant pas en histoire des connaissances bien
prcises, regarda le Nil comme un ruisseau boueux; quant aux sphinx et
aux oblisques, ils lui parurent des graviers d'une forme singulire
et fort laide. Mdric, qui savait tout sans avoir rien appris, fut
fch du peu d'attention que son frre accordait  cette boue et  ces
pierres, visites et admires de plus de cinq cents lieues  la ronde.

--H! Sidoine, dit-il, tche de prendre, s'il t'est possible, un air
d'admiration et de respectueux tonnement. Il est du dernier mauvais
got de rester calme en face d'un pareil spectacle. Je tremble que
quelqu'un ne l'aperoive, dodelinant ainsi de la tte devant les
ruines de la vieille Egypte. Nous serions perdu dans l'estime des gens
de bien. Remarque qu'il ne s'agit pas ici de comprendre, ce que
personne n'a envie de faire, mais de paratre profondment pntr du
haut intrt que prsentent ces cailloux. Tu as tout juste assez
d'esprit pour t'en tirer avec honneur. L, tu vois le Nil, cette eau
jauntre qui croupit dans la vase. C'est, m'a-t-on dit, un fleuve
trs-vieux; il est  croire cependant qu'il n'est pas plus g que la
Seine et la Loire. Les peuples de l'antiquit se sont contents d'en
connatre les embouchures: nous, gens curieux, aimant  nous mler de
ce qui ne nous regarde pas, nous en cherchons les sources depuis
quelques centaines d'annes, sans avoir pu dcouvrir encore le plus
mince rservoir. Les savants se partagent: d'aprs les uns, il
existerait certainement une fontaine quelque part, qu'il s'agirait
seulement de bien chercher; les autres, qui me paraissent avoir des
chances de l'emporter, jurent qu'ils ont fouill tous les coins, et
qu' coup sr le fleuve n'a point de sources. Moi, je n'ai pas
d'opinion dcide en cette matire, car il m'arrive rarement d'y
songer; d'ailleurs, une solution quelconque ne m'engraisserait pas
d'un centimtre. Regarde maintenant ces vilaines btes qui nous
entourent, brles par des millions de soleils; c'est pure malice,
assure-t-on, si elles ne parlent pas; elles connaissent le secret des
premiers jours du monde, et l'ternel sourire qu'elles gardent sur les
lvres est simplement par manire de se moquer de notre ignorance.
Pour moi, je ne les juge pas si mchantes; ce sont de bonnes pierres,
d'une grande simplesse d'esprit, qui en savent moins long qu'on veut
le dire. coute toujours, mon mignon, ne crains pas de trop apprendre.
Je ne te dirai rien sur Memphis, dont nous apercevons les ruines 
l'horizon; je ne te dirai rien par l'excellente raison que je ne
vivais pas au temps de sa puissance. Je me dfie beaucoup des
historiens qui en ont parl. Je pourrais lire, comme un autre, les
hiroglyphes des oblisques et des vieux murs crouls; mais, outre
que cela ne m'amuserait pas, tant trs-scrupuleux en matire
d'histoire, j'aurais la plus grande crainte de prendre un A pour un B,
et de t'induire ainsi en des erreurs qui seraient pour toi d'une
dplorable consquence. Je prfre joindre  ces considrations
gnrales un lger aperu sur les momies. Rien n'est plus agrable 
voir qu'une momie bien conserve. Les gyptiens s'enterraient sans
doute avec tant de coquetterie, dans la prvision du rare plaisir que
nous aurions un jour  les dterrer. Quant aux pyramides, selon
l'opinion commune, elles servaient de tombeaux, si pourtant elles
n'taient pas destines  un autre usage qui nous chappe. Ainsi,  en
juger par celle sur laquelle nous sommes assis,--car notre sige, je
te prie de le remarquer, est une pyramide de la plus belle venue,--je
les croirais bties par un peuple hospitalier, pour servir de siges,
aux voyageurs fatigus, n'tait le peu de commodit qu'elles offrent 
un tel emploi. Je finirai par une morale. Sache, mon mignon, que
trente dynasties dorment sous nos pieds; les rois sont couchs par
milliers dans le sable, emmaillots de bandelettes, les joues
fraches, ayant encore leurs dents et leurs cheveux. On pourrait, si
l'on cherchait bien, en composer une jolie collection qui offrirait un
grand intrt pour les courtisans. Le malheur est qu'on a oubli leurs
noms et qu'on ne saurait les tiqueter d'une faon convenable. Ils
sont tous plus morts que leurs cadavres. Si jamais tu deviens roi,
songe  ces pauvres momies royales endormies au dsert; elles ont
vaincu les vers cinq mille ans, et n'ont pu vivre dix sicles dans la
mmoire des hommes. J'ai dit. Rien ne dveloppe l'intelligence comme
les voyages. Je compte parfaire ainsi ton ducation, en te faisant un
cours pratique sur les divers sujets qui se prsenteront en chemin.

Durant ce long discours, Sidoine, pour complaire  son compagnon,
avait pris l'air le plus bte du monde. Note que c'tait prcisment
l l'air qu'il fallait. Mais,  la vrit, il s'ennuyait de toute la
largeur de ses mchoires, regardant d'un oeil dsespr le Nil, les
sphinx, Memphis, les pyramides, s'efforant mme de penser aux momies,
sans grands rsultats. Il cherchait furtivement  l'horizon s'il ne
trouverait pas un sujet qui lui permit d'interrompre l'orateur d'une
faon polie. Comme celui-ci se taisait, il aperut un peu tard, deux
troupes d'hommes, se montrant aux deux bouts opposs de la plaine.

--Frre, dit-il, les morts m'ennuient. Apprends-moi quels sont ces
gens qui viennent  nous.



IV

LES POINGS DE SIDOINE.


J'ai oubli de te dire qu'il pouvait tre midi, lorsque nos voyageurs
discouraient de la sorte, assis sur une des grandes pyramides. Le Nil
roulait lourdement ses eaux dans la plaine, pareil  la coule d'un
mtal en fusion; le ciel tait blanc comme la vote d'un four norme
chauff pour quelque cuisson gigantesque; la terre n'avait pas une
ombre, et dormait sans haleine, crase sous un sommeil de plomb. Dans
cette immense immobilit du dsert, les deux troupes formes en
colonnes, s'avanaient, semblables  des serpents glissant avec
lenteur sur le sable.

Elles s'allongeaient, s'allongeaient toujours. Bientt ce ne furent
plus de simples caravanes, mais deux armes formidables, deux peuples
rangs par files dmesures qui allaient d'un bout de l'horizon 
l'autre, coupant d'une ligne sombre la blancheur clatante du sol. Les
uns, ceux qui descendaient du nord, portaient des casaques bleues; les
autres, ceux qui montaient du midi, taient vtues de blouses vertes.
Tous avaient  l'paule de longues piques  pointe d'acier; de sorte
qu' chaque pas que faisaient les colonnes, un large clair les
sillonnait silencieusement. Ils marchaient les uns contre les autres.

--Mon mignon, cria Mdric, plaons-nous bien, car, si je ne me
trompe, nous allons avoir un beau spectacle. Ces braves gens ne
manquent pas d'esprit. Le lieu est on ne peut mieux choisi pour couper
commodment la gorge  quelques cent mille hommes. Ils vont se
massacrer  l'aise, et les vaincus auront un beau champ de course,
lorsqu'il s'agira de dcamper au plus vite. Parlez-moi d'une pareille
plaine pour se battre  l'extrme satisfaction des spectateurs.

Cependant, les deux armes s'taient arrtes en face l'une de
l'autre, laissant entre elles une large bande de terrain. Elles
poussrent des clameurs effroyables, elles brandirent leurs armes, se
montrrent le poing, mais n'avancrent pas d'une toise. Chacune
semblait avoir un grand respect pour les piques ennemies.

--Oh! les lches coquins! rptait Mdric qui s'impatientait; est-ce
qu'ils comptent coucher ici? Je jurerais qu'ils ont fait plus de cent
lieues pour le seul plaisir de se gourmer. Et, maintenant, les voil
qui hsitent  changer la moindre chiquenaude. Je te demande un peu,
mon mignon, s'il est raisonnable  deux ou trois millions d'hommes de
se donner rendez-vous en Egypte, sur le coup de midi, pour se regarder
face  face, en se criant des injures. Vous battrez-vous, coquins!
Mais vois-les donc: ils billent au soleil, comme des lzards; ils
semblent ne pas se douter que nous attendons. Oh! doubles lches,
vous battrez-vous ou ne vous battrez-vous pas!

Les Bleus, comme s'ils avaient entendu les exhortations de Mdric,
firent deux pas en avant. Les Verts, voyant cette manoeuvre, en firent
par prudence deux en arrire. Sidoine fut scandalis.

--Frre, dit-il, j'prouve une furieuse envie de m'en mler. La danse
ne commencera jamais, si je ne la mets en branle. N'es-tu pas d'avis
qu'il serait bon d'essayer mes poings, en cette occasion?

--Pardieu! rpondit Mdric, tu auras eu une ide dcente dans ta vie.
Retrousse tes manches, fais-moi de la propre besogne.

Sidoine retroussa ses manches et se leva.

--Par lesquels dois-je commencer? demanda-t-il; les Bleus ou les
Verts?

Mdric songea une seconde.

--Mon mignon, dit-il, les Verts sont  coup sr les plus poltrons.
Daube-les-moi d'importance, pour leur apprendre que la peur ne
garantit pas des coups. Mais attends: je ne veux rien perdre du
spectacle; je vais, avant tout, me poster commodment.

Ce disant, il monta sur l'oreille de son frre et s'y coucha  plat
ventre, en ayant soin de ne passer que la tte; puis il saisit une
mche de cheveux qu'il rencontra sous sa main, afin de ne pas tre
jet  bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il
dclara tre prt pour le combat.

Aussitt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts  bras
raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des flaux, et
battait l'arme  coups presss, comme bl sur aire. En mme temps, il
lanait ses pieds  droite et  gauche, au beau milieu des bataillons,
lorsque quelques rangs plus pais lui barraient le passage. Ce fut un
beau combat, je te l'assure, digne d'une pope en vingt-quatre
chants. Notre hros se promenait sur les piques, sans plus s'en
soucier que de brins d'herbes; il allait, de, del, ouvrait de
toutes parts de larges troues, crasant les uns contre terre, lanant
les autres  vingt ou trente mtres de hauteur. Les pauvres gens
mouraient, n'ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude
main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se
reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait
nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu'il s'tait dress, il
n'avait pas laiss  l'ennemi le temps de l'envisager. Observe qu'il
fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand
corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n'avaient donc pas
une ide trs-nette de la cause des formidables bourrades qui les
renversaient par centaines. La plupart pensrent sans doute, en
expirant, que la pyramide s'croulait sur eux, ne pouvant s'imaginer
que des poings d'homme eussent autant de ressemblance avec des pierres
de taille.

Mdric, merveill de ce fait d'armes, se trmoussait d'aise; il
battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait
l'quilibre, se raccrochait vite  la mche de cheveux. Enfin, ne
pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur l'paule
du hros, o il se maintint, en se tenant au lobe de l'oreille; de l,
tantt il regardait dans la plaine, tantt il se tournait pour crier
quelques mots d'encouragement.

--Oh la la! criait-il, quelles tapes, mon doux Jsus! quel beau bruit
de marteaux sur l'enclume! Oh, mon mignon! frappe  ta gauche,
nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de dtaler. Eh! vite
donc! frappe  ta droite, l, sur ce groupe de guerriers chamarrs
d'or et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois
qu'il s'agit ici de princes, de ducs et autres crnes d'paisseur.
Pardieu! voil de rudes taloches: la place est nette, comme si la faux
y avait pass. En cadence, mon mignon, en cadence! Procde avec
mthode; la besogne en ira plus vite. Bien, cela! Ils tombent par
centaines, dans un ordre parfait.

J'aime la rgularit en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle!
dirait-on pas un champ de bl, un jour de moisson, lorsque les gerbes
sont couches au bord des sillons, en longues ranges symtriques.
Tape, tape, mon mignon. Ne t'amuse pas  craser les fuyards un  un;
ramne-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lve la
main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la! quelles
calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied!

Et Mdric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas
d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la
vrit, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris
au dbut un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme,
sans acclrer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de
l'arme. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le
ramener  son poste d'une chiquenaude, pour qu'il et sa part au
rgal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une
pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchs proprement
dans la plaine, sans qu'un seul restt debout pour aller porter au
reste de la nation la nouvelle de leur dfaite; circonstance rare et
affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du
monde.

Mdric n'aimait pas  voir le sang vers. Quand tout fut termin:

--Mon mignon, dit-il  Sidoine, puisque tu as ananti cette arme, il
me semble juste que tu l'enterres.

Sidoine, ayant regard autour de lui, aperut cinq ou six buttes de
sable qui se trouvaient l, il les poussa sur le champ de bataille, 
l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de
manire  en faire un seul coteau, qui servt de tombe  prs de onze
cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conqurant prenne
lui-mme ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon hros,
tout hros qu'il tait, se montrait bon enfant  l'occasion.

Durant l'affaire, les Bleus, stupfaits de ce renfort qui leur tombait
du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de
reconnatre que ce n'tait pas l un boulement de pavs, mais un
homme en chair et en os. Ils songrent d'abord  l'aider un peu; puis,
voyant la faon aise dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient
plutt un embarras, ils se retirrent discrtement  quelque distance,
par crainte des claboussures. Ils se haussaient sur la pointe des
pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un
tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrs,
ils poussrent de grands cris, ils se flicitrent de la victoire, se
mlant tumultueusement, parlant tous  la fois.

Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un
coup d'eau frache. Il le tarit d'une gorge; heureusement pour
L'gypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, qu'il se hta de
rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois  quoi
tient la fertilit d'un pays.

De fort mchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus
en se frottant les mains.

--Frre, dit-il d'un ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci,
maintenant? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de
quelques coups de poing pour les forcer  un silence respectueux?

--Garde-t'en bien! rpondit Mdric, je les observe depuis un instant,
et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sr, ils
s'occupent de toi. Tche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse;
car, si je ne me trompe, les grandes destines vont s'accomplir.
Regarde, voici venir une dputation. Au tapage d'un million d'hommes
mettant chacun leur avis, sans couter celui du voisin, avait succd
le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de s'entendre;
ce qui ne laisse pas que d'tre singulier, car, dans les assembles de
notre beau pays, o les membres ne sont gure qu'au nombre de quelques
centaines, ils n'ont pu jusqu'ici s'accorder sur la moindre vtille.

L'arme dfilait en deux colonnes. Bientt elle forma un cercle
immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrass
de sa personne; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le
regarder. Quant  Mdric, il comprit que sa prsence serait un sujet
d'tonnement, inutile et mme dangereux en ce moment dcisif. Il se
retira par prudence dans l'oreille qui lui servait de demeure depuis
le matin.

La dputation s'arrta  vingt pas de Sidoine. Elle n'tait pas
compose de guerriers, mais de vieillards aux crnes nus et svres,
aux barbes magistrales, tombant en flots argents sur les tuniques
bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sches des
parchemins qu'elles feuilletaient sans cesse; leurs yeux, habitus aux
seules clarts des lampes fumeuses, soutenaient l'clat du soleil avec
les clignements de paupires d'un hibou gar en plein jour; leurs
chines se courbaient comme devant un pupitre ternel; tandis que, sur
leurs robes, des taches d'huile et des tranes d'encre dessinaient
les broderies les plus bizarres, signes mystrieux qui n'taient pas
pour peu de chose dans leur haute renomme de science et de sagesse.

Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariol de la
docte compagnie, avana de trois pas, en faisant un profond salut.
Aprs quoi, s'tant dress, il largit les bras pour joindre aux
paroles les gestes convenables.

--Seigneur Gant, dit-il d'une voix solennelle, moi, prince des
orateurs, membre et doyen de toutes les acadmies, grand dignitaire de
tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre
sire, est mort, il y a deux heures, d'un drangement du ventre, pour
avoir vu les Verts  l'autre bout de la plaine. Nous voil donc sans
matre qui nous charge d'impts, qui nous fasse tuer au nom du bien
public. C'est l, tu le sais, un tat de libert dplaisant
communment aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite; et, dans
notre hte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de
songer  toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en t'offrant
la couronne, reconnatre ton dvouement  notre cause. Je le sens, une
telle circonstance demanderait un discours en une langue savante,
sanscrite, hbraque, grecque, ou tout au moins latine; mais que la
ncessit o je me trouve d'improviser, que la certitude de pouvoir
rparer plus tard ce manque de convenances, me servent d'excuses
auprs de foi.

Le vieillard fit une pause.

--Je savais bien, songeait Mdric, que mon mignon avait des poings de
roi.



V

LE DISCOURS DE MDRIC.


--Seigneur Gant, continua le prince des orateurs, il me reste 
t'apprendre ce que la nation a rsolu et quelles preuves d'aptitude 
la royaut elle te demande, avant de te porter au trne. Elle est
lasse d'avoir pour matres des gens qui ressemblent en tous points 
leurs sujets, ne pouvant donner le moindre coup de poing sans
s'corcher, ni prononcer tous les trois jours un discours de longue
haleine sans mourir de phtisie au bout de quatre ou cinq ans. Elle
veut, en un mot, un roi qui l'amuse, et elle est persuade que, parmi
les agrments d'un got dlicat, il en est deux surtout dont on ne
saurait se lasser: les taloches vertement appliques et les priodes
vides et sonores d'une proclamation royale. J'avoue tre fier
d'appartenir  une nation qui comprend  un si haut point les courtes
jouissances de cette vie. Quant  son dsir d'avoir sur le trne un
roi amusant, ce dsir me parat en lui-mme encore plus digne
d'loges. Ce que nous voulons se rduit donc  ceci. Les princes sont
des hochets dors que se donne le peuple, pour se rjouir et se
divertir  les voir briller au soleil; mais, presque toujours, ces
hochets coupent et mordent, ainsi qu'il en est des couteaux d'acier,
lames brillantes dont les mres effrayent vainement leurs marmots. Or
nous souhaitons que notre hochet soit inoffensif, qu'il nous
rjouisse, qu'il nous divertisse, selon nos gots, sans que nous
courions le risque de nous blesser,  le tourner et le retourner entre
nos doigts. Nous voulons de grands coups de poing, car ce jeu fait
rire nos guerriers, les amuse honntement, en leur mettant du coeur au
ventre; nous dsirons de longs discours, pour occuper les braves gens
du royaume  les applaudir et les commenter, de belles phrases qui
tiennent en joie les parleurs de l'poque. Tu as dj, seigneur Gant,
rempli une partie du programme,  l'entire satisfaction des plus
difficiles; je le dis en vrit, jamais poings ne nous ont fait rire
de meilleur coeur. Maintenant, pour combler nos voeux, il te faut
subir la seconde preuve. Choisis le sujet qu'il te plaira: parle-nous
de l'affection que tu nous portes, de tes devoirs envers nous, des
grands faits qui doivent signaler ton rgne. Instruis-nous,
gaye-nous. Nous t'coutons.

Le prince des orateurs, ayant ainsi parl, fit une nouvelle rvrence.
Sidoine, qui avait cout l'exorde d'un air inquiet, et suivi les
diffrents points avec anxit, fut frapp d'pouvante  la
proraison. Prononcer un long discours en public, lui paraissait une
ide absurde, sortant par trop de ses habitudes journalires. Il
regardait sournoisement le docte vieillard, craignant quelque mchante
raillerie, se demandant si un bon coup de poing, appliqu  propos sur
ce crne jauni, ne le tirerait pas d'embarras. Mais le brave enfant
n'avait pas de mchancet. Ce vieux monsieur venait de lui parler si
poliment, qu'il lui semblait dur de rpondre d'une faon aussi
brusque. S'tant jur de ne point desserrer les lvres, sentant
d'ailleurs toute la dlicatesse de sa position, il dansait sur l'un et
l'autre pied, roulait ses pouces, riait de son rire le plus niais.
Comme il devenait de plus en plus idiot, il crut avoir trouv une ide
de gnie. Il salua profondment le vieux monsieur.

Cependant, au bout de cinq minutes, l'arme s'impatienta. Je crois te
l'avoir dit, ces vnements se passaient en gypte, sur le coup de
midi. Or, tu le sais, rien ne rend de plus mchante humeur, que
d'attendre au grand soleil. Les Bleus tmoignrent bientt par un
murmure croissant que le seigneur Gant et  se dpcher; autrement,
ils allaient le planter l, pour se pourvoir ailleurs d'une majest
plus bavarde.

Sidoine, tonn qu'une rvrence n'et pas content ces braves gens,
en fit coup sur coup trois ou quatre, se tournant en tous sens, afin
que chacun et sa part.

Alors ce fut une tempte de rires et de jurons, une de ces belles
temptes populaires o chaque homme lance un quolibet, ceux-ci
sifflant comme des merles, ceux-l battant des mains en manire de
drision. Le vacarme grandissait par larges ondes, dcroissait pour
grandir encore, pareil  la clameur des vagues de l'Ocan. C'tait, 
la verve du peuple, un excellent apprentissage de la royaut.

Tout  coup, pendant un court moment de silence, une voix douce et
flte se fit entendre dans les hauteurs de Sidoine; une douce, une
tendre voix de petite fille, au timbre d'argent, aux inflexions
caressantes.

"Mes bien-aims sujets," disait-elle...

Des applaudissements formidables l'interrompirent, ds ces premiers
mois. Le gracieux souverain! des poings  ptrir des montagnes, et une
voix  rendre jalouse la brise de mai!

Le prince des orateurs, stupfait de ce phnomne, se tourna vers ses
savants collgues:

--Messieurs, leur dit-il, voici un gant qui a, dons son espce, un
organe singulier. Je ne pourrais croire, si je ne l'entendais, qu'un
gosier capable d'avaler un boeuf avec ses cornes, puisse filer des
sons d'une si remarquable finesse. Il y a l certainement une
curiosit anatomique qu'il nous faudra tudier et expliquer  tout
prix. Nous traiterons ce grave sujet  notre prochaine runion, nous
en ferons une belle et bonne vrit scientifique qui aura cours dans
nos tablissements universitaires.

--H! mon mignon, souffla doucement Mdric dans l'oreille de Sidoine,
ouvre larges tes mchoires, fais-les jouer en mesure, comme si tu
broyais des noix. Il est bon que tu les remues avec vigueur, car ceux
qui ne t'entendront pas, verront au moins que tu parles. N'oublie pas
les gestes non plus: arrondis les bras avec grce durant les priodes
cadences; plisse le front et lance les mains en avant, dans les
clats d'loquence: lche mme de pleurer, aux endroits pathtiques.
Surtout pas de btises. Suis bien le mouvement. Ne vas pas t'arrter
court, au beau milieu d'une phrase, ni poursuivre, lorsque je me
tairai. Mets les points et les virgules, mon mignon. Cela n'est pas
difficile, la plupart de nos hommes d'tat ne font autre mtier.
Attention! je commence.

Sidoine ouvrit effroyablement la bouche et se mit  gesticuler, avec
des mines de damn. Mdric s'exprima en ces termes:

"Mes bien-aims sujets,

"Comme il est d'usage, laissez-moi m'tonner et me juger indigne de
l'honneur que vous me faites. Je ne pense pas un tratre mot de ce que
je vous dis l; je crois mriter, comme tout le monde, d'tre un peu
roi  mon tour, et je ne sais vraiment pourquoi je ne suis pas n fils
de prince, ce qui m'aurait vit l'embarras de fonder une dynastie.

"Avant tout, je dois, pour assurer ma tranquillit future, vous faire
remarquer les circonstances prsentes. Vous me croyez une bonne
machine de guerre; c'est mme  ce seul titre que vous m'offrez la
couronne. Moi, je me laisse faire. Si je ne me trompe, on appelle cela
le suffrage universel. L'invention me parat excellente, les peuples
s'en trouveront au mieux lorsqu'on l'aura perfectionne. Veuillez
donc,  l'occasion, vous en prendre  vous seuls, si je ne tiens pas
toutes les belles choses que je vais promettre; car je puis en oublier
quelqu'une, sans mchancet, et il ne serait pas juste de me punir
d'un manque de mmoire, lorsque vous auriez vous-mmes manqu de
jugement.

"J'ai hte d'arriver au programme que je me traais depuis longtemps,
pour le jour o j'aurais le loisir d'tre roi. Il est d'une simplicit
charmante, je le recommande  mes collgues les souverains, qui se
trouveraient embarrasss de leurs peuples. Le voici dans son innocence
et sa navet: la guerre au dehors, la paix au dedans.

"La guerre au dehors est une excellente politique. Elle dbarrasse le
pays des gens querelleurs, en leur permettant d'aller se faire
estropier hors des frontires. Je parle de ceux qui naissent les
poings ferms, qui, par temprament, sentiraient de temps  autre le
besoin d'une petite rvolution, s'ils n'avaient  rosser quelque
peuple voisin. Dans chaque nation, il y a une certaine somme de coups
 dpenser; la prudence veut que ces coups se distribuent  cinq ou
six cents lieues des capitales. Laissez-moi vous dire toute ma pense.
La formation d'une arme est simplement une mesure prvoyante prise
pour sparer les hommes tapageurs des hommes raisonnables; une
campagne a pour but de faire disparatre le plus possible de ces
hommes tapageurs, et de permettre au souverain de vivre en paix,
n'ayant pour sujets que des hommes raisonnables. On parle, je le sais,
de gloire, de conqutes et autres balivernes. Ce sont l de grands
mots dont se payent les imbciles.

"Si les rois se jettent leurs troupes  la tte au moindre mot, c'est
qu'ils s'entendent et se trouvent bien du sang vers. Je compte donc
les imiter en appauvrissant le sang de mon peuple, qui pourrait, un
beau jour, avoir la fivre chaude. Seulement, un point m'embarrassait.
Plus on va, plus les sujets de guerre deviennent difficiles 
inventer; bientt on en sera rduit  vivre en frres, faute d'une
raison pour se gourmer honntement. J'ai d faire appel  toute mon
imagination. De nous battre pour rparer une offense, il n'y fallait
pas songer: nous n'avons rien  rparer, personne ne nous provoque,
nos voisins sont gens polis et de bon ton. De nous emparer des
territoires limitrophes, sous prtexte d'arrondir nos terres, c'tait
l une vieille ide qui n'a jamais russi en pratique, et dont les
conqurants se sont toujours mal trouvs. De nous fcher  propos de
quelques balles de coton ou de quelques kilogrammes de sucre, on nous
aurait pris pour de grossiers marchands, pour des voleurs qui ne
veulent pas tre vols; tandis que nous tenons, avant tout,  tre une
nation bien apprise, ayant en horreur les soucis du commerce, vivant
d'idal et de bons mots. Aucun moyen d'un usage commun en matire de
bataille ne pouvait donc nous convenir. Enfin, aprs de longues
rflexions, il m'est venu une inspiration sublime. Nous nous btirons
toujours pour les autres, jamais pour nous, ce qui nous vitera toute
explication sur la cause de nos coups de poing. Remarquez combien
cette mthode sera commode, et quel honneur nous tirerons de pareilles
expditions. Nous prendrons le titre de bienfaiteurs des peuples, nous
crierons bien haut notre dsintressement, nous nous poserons
modestement en soutiens des bonnes causes, en dvous serviteurs des
grandes ides. Ce n'est pas tout. Comme ceux que nous ne servirons pas
pourront s'tonner de cette singulire politique, nous rpondrons
hardiment que notre rage de prter nos armes  qui les demande est un
gnreux dsir de pacifier le monde, de le pacifier bel et bien 
coups de piques. Nos soldats, dirons-nous, se promnent en
civilisateurs, coupant le cou  ceux qui ne se civilisent pas assez
vite, semant les ides les plus fcondes dans les fosses creuses sur
les champs de bataille. Ils baptiseront la terre d'un baptme de sang
pour hter l're prochaine de libert. Mais nous n'ajouterons pas
qu'ils auront ainsi une besogne ternelle, attendant vainement une
moisson qui ne saurait lever sur des tombes.

"Voil, mes chers sujets, ce que j'ai imagin. L'ide a toute
l'ampleur et l'absurdit ncessaires pour russir. Donc, ceux d'entre
vous qui se sentiraient le besoin de proclamer une ou deux rpubliques
sont pris de n'en rien faire chez moi. Je leur ouvre charitablement
les empires des autres monarques. Qu'ils disposent librement des
provinces, changent les formes des gouvernements, consultent le bon
plaisir des peuples; qu'ils se fassent tuer chez mes voisins, au nom
de la libert, et me laissent gouverner chez moi aussi despotiquement
que je l'entendrai.

"Mon rgne sera un rgne guerrier.

"Obtenir la paix au dedans est un problme plus difficile  rsoudre.
On a beau se dbarrasser des mchants garons, il reste toujours dans
les masses un esprit de rvolte contre le matre de leur choix.
Souvent j'ai rflchi  cette haine sourde que les nations ont porte
de tous temps  leurs princes; mais j'avoue n'avoir jamais pu en
trouver la cause raisonnable et logique. Nous mettrons cette question
au concours dans nos acadmies, pour que nos savants se htent de nous
indiquer d'o vient le mal et quel doit tre le remde. Mais, en
attendant l'aide de la science, nous emploierons, pour gurir notre
peuple de son inquitude maladive, les faibles moyens dont nos
prdcesseurs nous ont lgu la recette. Certes, ils ne sont pas
infaillibles; si nous en faisons usage, c'est qu'on n'a pas encore
invent de bonnes cordes assez longues et assez fortes pour garrotter
une nation. Le progrs marche si lentement! Ainsi nous choisirons nos
ministres avec soin. Nous ne leur demanderons pas de grandes qualits
morales ni intellectuelles; il les suffira mdiocres en toutes choses.
Mais ce que nous exigerons absolument, c'est qu'ils aient la voix
forte, et se soient longtemps exercs  crier: Vive le roi! sur le ton
le plus haut, le plus noble possible. Un beau: Vive le roi! pouss
dans les rgles, enfl avec art, s'teignant dans un murmure d'amour
et l'admiration, est un mrite rare qu'on ne saurait trop rcompenser.
A vrai dire, cependant, nous comptons peu sur nos ministres; souvent,
ils gnent plus qu'ils ne servent. Si notre avis prvalait, nous
jetterions ces messieurs  la porte, nous vous servirions de roi et de
ministres, le tout ensemble. Nous fondons de plus grandes esprances
sur certaines lois que nous nous proposons de mettre en vigueur; elles
vous empoigneront un homme au collet, elles vous le lanceront  la
rivire, sans plus amples explications, selon l'excellente mthode des
muets du srail. Vous voyez d'ici combien sera commode une justice
aussi expditive; il est tant de fcheux tenant aux formes, croyant
candidement qu'un crime est ncessaire pour tre coupable! Nous aurons
galement  notre service de bons petits journaux pays grassement,
chantant nos louanges, cachant nos fautes, nous prtant plus de vertus
qu' tous les saints du paradis. Nous en aurons d'autres, et ceux-l
nous les payerons plus cher, qui attaqueront nos actes, discuteront
notre politique, mais d'une faon si plate, si maladroite, qu'ils
ramneront  nous les gens d'esprit et de bon sens. Quant aux journaux
que nous ne payerons pas, ils ne pourront ni blmer ni approuver; de
toutes manires, nous les supprimerons au plus tt. Nous devrons aussi
protger les arts, car il n'est pas de grand rgne sans grands
artistes. Pour en faire natre le plus possible, nous abolirons la
libert de pense. Il serait peut-tre bon aussi de servir une petite
rente aux crivains en retraite, j'entends  tous ceux qui ont su
faire fortune, qui sont patents pour tenir boutique de prose ou de
vers. Quant aux jeunes gens,  ceux qui n'auront que du talent, ils
auront des lits rservs dans nos hpitaux. A cinquante ou soixante
ans, s'ils ne sont pas tout  fait morts, ils participeront aux
bienfaits dont nous comblerons le monde des lettres. Mais les vrais
soutiens de notre trne, les gloires de notre rgne, ce seront les
tailleurs de pierres et les maons. Nous dpeuplerons les campagnes,
nous appellerons  nous tous les hommes de bonne volont, et leur
ferons prendre la truelle. Ce sera un touchant, un sublime spectacle!
Des rues larges, des rues droites trouant une ville d'un bout  un
autre! de beaux murs blancs, de beaux murs jaunes, s'levant comme par
enchantement! de splendides difices, dcorant d'immenses places
plantes d'arbres et de rverbres! Btir n'est rien encore, mais que
dmolir a de charmes! Nous dmolirons plus que nous ne btirons. La
cit sera rase, nivele, dbarbouille, badigeonne. Nous changerons
une ville de vieux pltre en une ville de pltre neuf. De pareils
miracles, je le sais, coteront beaucoup d'argent; comme ce n'est pas
moi qui payerai, la dpense m'inquite peu. Tenant, avant tout, 
laisser des traces glorieuses de mon rgne, je trouve que rien n'est
plus propre  tonner les gnrations futures, qu'une effroyable
consommation de chaux et de briques. D'ailleurs, j'ai remarqu ceci:
plus un roi fait btir, plus son peuple se montre satisfait; il semble
ne pas savoir quels sots payent ces constructions, il croit navement
que son aimable souverain se ruine pour lui donner la joie de
contempler une fort d'chafaudages. Tout ira pour le mieux. Nous
vendrons trs-cher les embellissements aux contribuables, et nous
distribuerons les gros sous aux ouvriers, afin qu'ils se tiennent
tranquilles sur leurs chelles. Ainsi, du pain au menu peuple et
l'admiration de la postrit. N'est-ce pas trs-ingnieux? Si quelque
mcontent s'avisait de crier, ce serait  coup sr mauvais coeur et
pure jalousie.

"Mon rgne sera un rgne de maons.

"Vous le voyez, mes bien-aims sujets, je me dispose  tre un roi
trs-amusant. Je vous chargerai de belles guerres aux quatre coins du
monde, qui vous rapporteront des coups et de l'honneur. Je vous
gayerai, au dedans, par de grands tas de dcombres et une ternelle
poussire de pltre. Je ne vous mnagerai pas non plus les discours,
je les prononcerai les plus vides possible, aiguisant ainsi les
esprits curieux qui auront la bonne volont d'y chercher ce qui n'y
sera pas. Aujourd'hui, c'en est assez; je meurs de soif. Mais, en
finissant, je vous fais la promesse de traiter prochainement la grave
difficult du budget; c'est une matire qui a besoin d'tre prpare
longtemps  l'avance, pour tre embrouille  point et obscure suivant
la convenance. Peut-tre auriez-vous aussi le dsir de m'entendre
causer religion. Ne voulant pas vous tromper dans votre attente, je
dois vous dclarer, ds  prsent, que je compte ne jamais m'expliquer
sur ce sujet. pargnez-moi donc des demandes indiscrtes, ne me
pressez jamais d'avoir un avis en cette matire, qui m'est
particulirement dsagrable. Sur ce, mes bien-aims sujets, que Dieu
vous tienne en joie."

Tel fut le discours de Mdric. Tu entends de reste que je t'en donne
ici un rsum succinct, car il dura six heures d'horloge, et les
limites de ce conte ne me permettent point de le transcrire en entier.
L'orateur ne devait-il pas allonger ses phrases, cadencer ses
priodes, noyer si bien ses penses dans un dluge de mots, que le
sens en puisse chapper au peuple qui l'coutait? En tous cas, mon
rsum est conforme au vritable esprit du discours. Si l'arme
entendit ce qu'il lui plut d'entendre, ce fut grce aux prcautions
oratoires et  la longueur des tirades. N'en est-il pas toujours de
mme en pareille circonstance?

Tant que son frre parla, Sidoine travailla rudement des bras et des
mchoires. Il eut des gestes fort applaudis, tantt familiers sans
trivialit, tantt d'une ampleur noble et d'un lyrisme entranant.
S'il faut tout dire, il se permit par instants d'tranges contorsions,
des hauts-le-corps qui n'taient prcisment pas de bon got; mais
cette mimique risque fut mise sur le compte de l'inspiration. Ce qui
enleva les suffrages, ce fut la manire remarquable dont il ouvrait la
bouche. Il baissait le menton, puis le relevait, par petites saccades
rgulires; il faisait prendre  ses lvres toutes les figures
gomtriques, depuis la ligne droite jusqu' la circonfrence, en
passant par le triangle et le carr; mme, au trait final de chaque
tirade, il montrait la langue, hardiesse potique qui eut un succs
prodigieux.

Lorsque Mdric se tut, Sidoine comprit qu'il lui restait  finir par
un coup de matre. Il saisit l'instant favorable; puis, se cachant de
la main, sans plus bouger, il cria d'une voix terrible:

--Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Le seigneur gant savait placer son mot  l'occasion. Aux clats de
cette voix, chaque bataillon pensa avoir entendu le bataillon voisin
pousser ce cri d'enthousiasme. Comme rien n'est plus contagieux qu'une
btise, l'arme entire se mit  chanter en choeur:

--Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Ce fut, dix minutes durant, un vacarme effroyable. Pendant ce temps,
Sidoine, de plus en plus civilis, prodiguait les rvrences.

Les soldats parlrent de le porter en triomphe. Mais le prince des
orateurs, ayant rapidement calcul son poids  vue d'oeil, leur
dmontra les difficults de l'entreprise. Il se chargea de terminer
avec lui. Il lui rendit hommage comme  son roi, au nom du peuple,
tout en lui confrant les titres et les privilges de sa nouvelle
position. Il l'invita ensuite  marcher en tte de l'arme, pour faire
son entre dans son royaume, distant d'une dizaine de lieues.

Cependant Mdric se tenait les ctes et pensait mourir de rire. Son
propre discours l'avait singulirement gay. Ce fut bien autre chose
lorsque Sidoine s'acclama lui-mme!

--Bravo, Majest mignonne! lui dit-il  voix basse. Je suis content de
toi, je ne dsespre plus de ton ducation. Laisse faire ces braves
gens. Essayons du mtier de roi, quittes  l'abandonner dans huit
jours, s'il nous ennuie. Pour ma part, je ne suis pas fch d'en
tter, avant d'pouser l'aimable Primevre. Or a, continue  ne pas
faire de sottises, marche royalement, contente-toi des gestes et
laisse-moi le soin de la parole. Il est inutile d'apprendre  ce bon
peuple que nous sommes deux, ce qui pourrait l'autoriser  se croire
en tat de rpublique. Maintenant, mon mignon, entrons vite dans notre
capitale.

Les annales des Bleus relatent ainsi l'avnement au trne du grand roi
Sidoine 1er. On peut y lire tout au long les vnements mentionns
ci-dessus, et y remarquer comme quoi l'historien officiel fait
remarquer, en diffrents passages, que ces faits se passaient en
gypte, sur le coup de midi, par une temprature de quarante-cinq
degrs.



VI

MDRIC MANGE DES MURES.


Je t'pargnerai la description de l'entre triomphale de nos hros et
des rjouissances publiques qui eurent lieu en cette occasion.

Sidoine joua noblement son rle de majest. Il accueillit avec
bienveillance une cinquantaine de dputations qui vinrent  la file
lui prter serment; il couta mme, sans trop biller, les harangues
des diffrents corps de l'tat. A vrai dire, il avait grand besoin de
sommeil; il aurait volontiers envoy ces bonnes gens se coucher, pour
aller lui-mme en faire autant, si Mdric ne lui et dit tout bas
qu'un roi, appartenant  son peuple, ne dormait que lorsque les
portefaix de son royaume le voulaient bien.

Enfin les grands dignitaires le conduisirent  son palais, sorte de
grange monumentale, haute d'une quinzaine de mtres, devant laquelle
les coliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les
cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait d'une pyramide en guise
d'escabeau, tmoigna par un geste expressif combien il trouvait le
logis insuffisant. Mdric dclara de sa voix la plus douce avoir
remarqu, aux portes de la ville, un vaste champ de bl, demeure plus
digne d'un grand prince. Les pis lui feraient une belle couche dore,
d'une merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges
rideaux clestes que les clous d'or du bon Dieu retiennent aux murs du
paradis. Comme le peuple tait trs-friand de spectacles et de
mascarades, il dclara, dsirant se rendre populaire, abandonner
l'ancien palais aux montreur d'ours, danseurs de corde et diseurs de
bonne aventure. De plus, il y serait tabli un thtre de
marionnettes, toutes d'une excution parfaite, au point de les prendre
pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance.

Lorsque la question du logement fut vide, Sidoine se retira, ayant
hte de se mettre au lit. Il ne tarda pas  remarquer, derrire lui,
une troupe de gens arms qui le suivaient avec respect. En bon roi, il
les prit pour des soldats enthousiastes et ne s'en soucia pas
davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement tendu sur sa
couche de paille frache, il vit les soldats se poster aux quatre
coins du champ, se promenant de long en large, l'pe au poing. Cette
manoeuvre piqua sa curiosit. Il se dressa  demi, tandis que Mdric,
comprenant son dsir, appelait un des hommes, qui s'tait avanc tout
proche de l'oreiller royal.

--H! l'ami, cria-t-il, pourrais-tu me dire ce qui vous force, tes
compagnons et toi,  quitter vos lits  cette heure, pour venir rder
autour du mien? Si vous avez de mchants projets sur les passants, il
est peu convenable d'exposer votre roi  servir de tmoin pour vous
faire pendre. Si ce sont vos belles que vous attendez, certes je
m'intresse  l'accroissement du nombre de mes sujets, mais je ne veux
en aucune faon me mler de ces dtails de famille. a, franchement,
que faites-vous ici?

--Sire, nous vous gardons, rpondit le soldat.

--Vous me gardez? contre qui, je vous prie? Les ennemis ne sont pas
aux frontires, que je sache, et ce n'est point avec vos pes que
vous me protgerez des moucherons. Voyons, parle. Contre qui me
gardez-vous?

--Je ne sais pas, Sire. Je vais appeler mon capitaine.

Lorsque le capitaine fut arriv et qu'il eut entendu la demande du
roi:

--Bon Dieu! Sire, s'cria-t-il, comment Votre Majest peut-elle me
faire une question aussi simple? Ignore-t-elle ces menus dtails? Tous
les rois se font garder contre leurs peuples. Il y a ici cent braves
qui n'ont d'autre charge que d'embrocher les curieux. Nous sommes vos
gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens trs-gourmands de
monarques, en auraient dj fait une effroyable consommation.

Cependant, Sidoine riait aux larmes. L'ide que ces pauvres diables le
gardaient lui avait d'abord paru d'une joyeuset rare; mais quand il
apprit qu'ils le gardaient contre son peuple, il eut un nouvel accs
de gaiet dont il faillit touffer. De son ct, Mdric pouffait 
pleines joues, dchanant une vritable tempte dans l'oreille de son
mignon.

--Hol! manants, cria-t-il, pliez bagages, dcampez au plus vite. Me
croyez-vous assez sot pour imiter vos rois trembleurs, qui ferment dix
 douze portes sur eux, en plantant une sentinelle  chacune? Je me
garde moi-mme, mes bons amis, et je n'aime pas  tre regard quand
je dors; car ma nourrice m'a toujours dit que je n'tais pas beau en
ronflant. S'il vous faut absolument garder quelqu'un, au lieu de
garder le roi contre le peuple, gardez, je vous prie, le peuple contre
le roi; ce sera mieux employer vos veilles et gagner plus honntement
votre argent. Les soirs d't, pour peu que vous dsiriez m'tre
agrables, envoyez-moi vos femmes avec des ventails, ou, s'il pleut,
votez-moi une arme de parapluies. Mais vos pes,  quoi diable
voulez-vous qu'elles me servent? Et, maintenant, bonne nuit, messieurs
les gardes du corps. Sans plus de zle, capitaine et soldats se
retirrent, enchants d'un prince si facile  servir. Alors nos amis,
satisfaits d'tre seuls, purent causer  l'aise des surprenantes
aventures qui leur taient arrives depuis le matin. Je veux dire, tu
m'entends, que Mdric bavarda une petite demi-heure, philosophant sur
toute chose, priant son mignon de suivre avec soin le fil de son
raisonnement. Le mignon, ds les premiers mots, ronflait, les poings
ferms. Notre bavard, ne s'entendant plus lui-mme, remit la suite de
ses observations au lendemain. C'est ainsi que le roi Sidoine 1er
dormit sa premire nuit  la belle toile, dans un champ dsert situ
aux portes de sa capitale.

Les vnements qui se passrent les jours suivants ne mritent pas
d'tre rapports tout au long, bien qu'ils aient t prodigieux et
bizarres, comme tous ceux auxquels se trouvrent mls les hros que
j'ai choisis. Notre roi en deux personnes,--vois  quoi tient un
mystre!--ayant accept la couronne par simple complaisance, se garda
de tenter la moindre rforme. Il laissa le peuple agir selon ses
volonts; ce qui se rencontra tre la meilleure faon de rgner, la
plus commode pour le souverain, la plus profitable pour les sujets.

Au bout de huit jours, Sidoine avait dj gagn cinq batailles
ranges. Il crut devoir mener son arme aux deux premires. Mais il
s'aperut bientt qu'au lieu de lui donner aide et secours, elle
l'embarrassait, se mettant en travers de ses jambes, risquant
d'attraper quelque taloche. Il se dcida donc  licencier les troupes,
dclarant entendre  l'avenir se mettre seul en campagne. Ce fut l le
sujet d'une belle proclamation. Elle dbutait par cet exorde
remarquable: "Il n'est rien de tel pour se gourmer d'importance, comme
de savoir pourquoi on se gourme. Or, puisque le roi, lorsqu'il dclare
la guerre, connat seul les causes de son bon plaisir, la logique veut
que le roi se batte seul." Les soldats gotrent beaucoup ces penses;
 la vrit, faute d'une bonne raison pour taper plus longtemps, ils
avaient tourn le dos dans maintes batailles. Souvent aussi ils
s'taient tonns, causant le soir dans les ambulances avec des
blesss ennemis, de l'originale mthode des princes, ayant des poings,
comme tout le monde, et faisant tuer plusieurs milliers d'hommes, pour
vider leurs querelles particulires.

Seulement, les Bleus, s'il te souvient de la charte, avaient pris un
matre dans l'unique but de s'gayer  le voir et  l'entendre jouer
des poings et de la langue. L'arme obtint donc de suivre son chef 
deux kilomtres de distance. De cette faon, elle eut l'agrable
spectacle des combats, sans en courir les dangers.

Mdric harangua plus encore que Sidoine ne se battit. Au bout d'une
semaine, il avait dj enrichi la littrature du pays de treize gros
volumes. Le troisime jour, en s'veillant, il se trouva savoir le
grec et le latin, sans avoir appris ces langues dans aucun collge; il
put de la sorte rpondre par dix pages de Dmosthne au prince des
orateurs, qui pensait l'embarrasser en lui rcitant cinq pages de
Cicron. Depuis ce moment, qui fut celui o le peuple cessa de
comprendre, le roi orateur eut encore plus de popularit que le roi
guerrier.

Somme toute, la nation Bleue tait dans le ravissement. Elle possdait
enfin le prince rv, un prince idal, mettant tous ses soins aux
menus plaisirs, ne se mlant jamais des dtails srieux. Cependant,
comme un peuple, mme un peuple satisfait, murmure toujours un peu, on
accusait l'excellent homme de certains gots bizarres, par exemple de
sa singulire obstination  vouloir dormir  la belle toile. De plus,
je crois te l'avoir dit, Sidoine pchait par une grande coquetterie;
ds qu'il eut un budget sous la main, il changea vite ses peaux de
loup contre de splendides vtements de soie et de velours, trouvant 
se regarder quelques ddommagements aux ennuis de sa nouvelle
profession. On le blmait de cet innocent plaisir; bien qu'il ne ft
autre dpense, on lui reprochait d'user trop de satin, de dchirer
trop de dentelle. La rose, il est vrai, tache les toffes fines, et
rien ne les coupe comme la paille. Or Sidoine couchait tout habill.

Pour en finir, on comptait  peine cinq  six milliers de mcontents
dans cet empire de trente millions d'hommes: des courtisans sans
emploi dont l'chine se roidissait, des gens de nerfs irritables
auxquels les longs discours donnaient la fivre, surtout des pervers
que fchait la paix publique. Aprs une semaine de rgne, Sidoine
aurait pu sans crainte tenter de nouveau le suffrage universel.

Le neuvime jour, Mdric fut pris au rveil d'une irrsistible envie
de courir les champs. Il tait las de vivre enferm au logis,
j'entends l'oreille de Sidoine; il s'ennuyait de son rle de pur
esprit. Il descendit doucement. Son mignon dormant encore, il ne
l'avertit pas de sa promenade, se promettant de ne prendre l'air que
pendant un petit quart d'heure.

C'est une charmante chose qu'une frache matine d'avril. Le ciel se
creusait, ple et profond. Sur les montagnes, se levait un soleil
clair, sans chaleur, d'une lumire blanche. Les feuillages, ns de la
veille, luisaient par touffes vertes dans la campagne; les roches, les
terrains se dtachaient en grandes masses jaunes et rouges. On et
dit,  voir comme tout semblait propre, que la nature tait neuve.

Mdric, avant d'aller plus loin, s'arrta sur un coteau. Aprs quoi,
ayant suffisamment applaudi en grand la vaste plaine, il songea 
profiter de la gaiet des sentiers, sans plus s'inquiter des
horizons. Il prit le premier chemin venu; puis, quand il fut au bout,
il en prit un autre. Il se perdit au milieu des glantiers, courut
dans l'herbe, s'tendit sur la mousse, fatigua les chos de sa voix,
cherchant  faire beaucoup de bruit, parce qu'il se trouvait dans
beaucoup de silence. Il admira les champs en dtail et  sa faon, qui
est la bonne, regardant le ciel par petits coins  travers les
feuilles, se faisant un univers d'un buisson creux, dcouvrant de
nouveaux mondes  chaque dtour des haies. Il se grisa pour trop boire
de cet air pur et un peu froid qu'il trouvait sous les alles, et
finit par s'arrter, haletant, charm des blancs rayons du soleil et
des bonnes couleurs de la campagne.

Or il s'arrta au pied d'une grosse haie faite de ronces, de ces
ronces aux feuilles rudes, aux longs bras pineux, qui produisent 
coup sr les meilleurs fruits que puisse manger un homme d'un got
recherch. Je veux parler de ces belles grappes de mres sauvages,
toutes parfumes du voisinage des lavandes et des romarins. Te
souvient-il comme elles sont apptissantes, noires sous les feuilles
vertes, et quelle frache saveur, moiti sucre, moiti vinaigre, elles
ont pour les palais dignes de les apprcier?

Mdric, ainsi que tous les gens d'humeur libre et de vie vagabonde,
tait un grand mangeur de mres. Il en tirait quelque vanit, ayant
pour toutes rencontres, dans ses repas le long des haies, trouv des
simples d'esprit, des rveurs et des amants; ce qui l'avait amen 
conclure que les sots ne savaient faire cas de ces grappes
savoureuses, que c'tait l un festin donn par les anges du paradis
aux bonnes mes de ce monde. Les sots sont bien trop maladroits pour
un tel rgal; ils se trouvent seulement  l'aise devant une table, 
couper de grosses btes de poires se fondant en eau claire. Belle
besogne vraiment, qui ne demande qu'un couteau. Tandis que, pour
manger des mres, il faut une douzaine de rares qualits: la justesse
du coup d'oeil qui dcouvre les baies les plus exquises, celles que
les rayons et la rose ont mries  point; la science des pines,
cette science merveilleuse de fouiller les broussailles sans se
piquer; l'esprit de savoir perdre son temps, de mettre une matine
entire  djeuner, tout en faisant deux ou trois lieues dans un
sentier long de cinquante pas. J'en passe et des plus mritantes.
Jamais certaines gens ne s'aviseront de vivre cette vie des potes: se
nourrir d'air pur, philosopher ou dormir entre deux bouches. Seuls,
les paresseux, fils bien-aims du ciel, savent les finesses de ce joli
mtier.

Voil pourquoi Mdric se vantait d'aimer les mres.

Les ronces devant lesquelles il venait de s'arrter, taient charges
de grappes longues et nombreuses. Il fut merveill.

--Tudieu! dit-il, les beaux fruits, le beau prodige! Des mres en
avril, et des mres d'une telle grosseur: voil qui me parat tout
aussi tonnant qu'un baquet d'eau change en vin. On a raison de le
dire, rien ne fortifie la foi comme la vue des faits surnaturels:
dsormais je veux croire les contes de nourrice dont on m'a berc.
Moi, c'est ainsi que j'entends les miracles, lorsqu'ils emplissent mon
verre ou mon assiette. a, djeunons, puisqu'il plat  Dieu de
changer le cours des saisons pour me servir selon mon got.

Ce disant, Mdric allongea dlicatement les doigts et saisit une
grosse mre qui et suffi au repas de deux moineaux. Il la savoura
avec lenteur, puis fit claquer la langue, hochant la tte d'un air
satisfait, comme un buveur mrite qui dguste un vieux vin. Alors, le
cru tant connu, le djeuner commena. Le gourmand alla de buisson en
buisson, humant le soleil dans les intervalles, tablissant des
diffrences de got, ne pouvant se fixer. Tout en marchant, il
discourait,  haute voix, car il avait pris l'habitude du monologue en
compagnie du silencieux Sidoine; quand il se trouvait seul, il ne s'en
adressait pas moins  son mignon, estimant que sa prsence importait
peu  la conversation.

--Mon mignon, disait-il, je ne connais pas de besogne plus
philosophique que celle de manger des mres, le long des sentiers.
C'est l tout un apprentissage de la vie. Vois quelle adresse il faut
dployer pour atteindre les hautes branches, qui, remarque-le, portent
toujours les plus beaux fruits. Je les incline en attirant  petits
coups les tiges basses; un sot les briserait, moi je les laisse se
redresser, en prvision de la saison prochaine. Il y a encore les
pines, o les maladroits se blessent; moi j'utilise les pines, qui
me servent de crochets dans cette dlicate opration. Veux-tu jamais
juger un homme, le connatre aussi bien que Dieu qui l'a fait:
mets-le, le ventre vide, devant une ronce charge de baies, par une
claire matine. Ah! le pauvre homme! Pour ameuter les sept pchs
capitaux dans une conscience, il suffit d'une mre au bout d'une haute
branche.

Et Mdric, tout aise de vivre, mangeait, prorait, clignait les yeux
pour mieux embrasser son petit horizon. D'ailleurs, il oubliait
parfaitement S. M. Sidoine 1er, la nation Bleue, toute la royale
comdie. Le roi en deux personnes avait laiss son corps chez son
peuple; son esprit battait la campagne, perdu dans les haies, se
donnant du bon temps. Ainsi, la nuit, l'me, s'envolant sur l'aile
d'un songe, s'en va prendre ses bats, dans quelque coin inconnu,
insoucieuse de la prison dont elle s'est chappe. Cette comparaison
n'est-elle pas trs-ingnieuse? bien que je me sois dfendu d'avoir
cach quelque sens philosophique sous le voile lger de cette fiction,
ne te dit-elle pas clairement ce qu'il te faut penser de mon gant et
de mon nain?

Cependant, comme Mdric faisait les yeux doux  une mre, il fut, de
la faon la plus imprvue, rappel aux tristes ralits de cette vie.
Un dogue, non des plus minces, se prcipita brusquement dans le
sentier, aboyant avec force, les dents blanches, les paupires
sanglantes. As-tu remarqu, Ninette, quel bon caractre hospitalier
ont les chiens dans la campagne? Ces fidles animaux, lorsqu'ils ont
reu de l'homme les bienfaits de l'ducation, possdent au plus haut
point le sentiment de la proprit. Il y a vol pour eux  fouler la
terre d'autrui. Le ntre, qui et dvor Mdric pour le peu de boue
qu'un passant emporte  ses semelles, devint furieux,  le voir manger
les mres pousses librement au gr de la pluie et du soleil. Il se
prcipita, la gueule ouverte.

Mdric ne l'attendit certes pas. Il avait une haine raisonne pour
ces grosses btes, aux allures brutales, qui sont chez les animaux ce
que sont les gendarmes chez les hommes. Il se mit  fuir,  toutes
jambes, fort effray, trs-inquiet des suites de cette mauvaise
rencontre. Ce n'est pas qu'il raisonnt beaucoup en cette
circonstance; mais comme il avait, par usage, une grande habitude de
la logique, tout en ayant la tte perdue, il posa en principe: Ce
chien a quatre pattes, moi j'en ai deux plus faibles et moins
exerces;--en tira comme consquence: Il doit courir plus longtemps et
plus vite que moi;--fut naturellement conduit  penser: Je vais tre
dvor;--enfin arriva victorieusement  conclure: Ce n'est plus qu'une
simple question de temps. La conclusion lui donna froid dans les
jambes. Il se tourna et vit le dogue  une dizaine de pas; il courut
plus fort, le dogue courut plus fort; il sauta un foss, le dogue
sauta le foss. touffant, les bras ouverts, il allait sans volont;
il sentait des crocs aigus s'enfoncer dans ses chairs, et, les yeux
ferms, voyait luire dans l'ombre deux paupires sanglantes. Les abois
du chien l'entouraient, le serraient  la gorge, comme font les vagues
pour l'homme qui se noie.

Encore deux sauts, c'en tait fait de Mdric. Et ici, permets-moi,
Ninon, de me plaindre du peu de secours prt par notre esprit  notre
corps, quand ce dernier se trouve dans quelque embarras. Je le
demande, o baguenaudait l'esprit de Mdric, tandis que son corps
n'avait que deux misrables jambes  son service? La belle avance, de
fuir pour se sauver! tout le monde en fait autant. Si son esprit n'et
pas couru la pretentaine, l'ingnieux enfant, sans tant s'essouffler
ni risquer une pleursie, aurait, ds les premiers pas, mont
tranquillement sur un arbre, comme il le fit, au bout d'un quart
d'heure de course folle. C'est l ce que j'appelle un trait de gnie;
l'inspiration lui vint d'en haut. Quand il fut  califourchon sur une
matresse branche, il s'tonna d'avoir song  une chose aussi simple.

Le dogue, dans son lan furieux, vint se heurter violemment contre
l'arbre, puis se mit  tourner autour du tronc, en poussant des abois
froces. Mdric prit ses aises et retrouva la parole.

--Hlas! hlas! cria-t-il, mon pauvre mignon, je me trouve vertement
puni d'avoir voulu prendre l'air sans emmener tes poings avec moi.
Voil qui me prouve une fois de plus combien nous nous sommes
indispensables l'un  l'autre; notre amiti est oeuvre de la
Providence. Que fais-tu loin de moi, ayant tes seuls bras pour te
tirer d'affaire? que fais-je ici moi-mme, log sur une branche,
n'ayant pas la moindre taloche  appliquer sur le museau de ce vilain
animal. Hlas! hlas! c'en est fait de nous!

Le dogue, las d'aboyer, s'tait gravement assis sur son derrire, le
cou allong, la lvre retrousse. Il regardait Mdric, sans bouger
d'une ligne. Celui-ci, voyant la bte prter une attention soutenue,
crut comprendre qu'elle l'invitait  parler. Il rsolut de profiter
d'un pareil auditeur, dsireux de se faire couter une fois dans sa
vie. D'ailleurs, il n'avait que des phrases  sa disposition pour
sortir d'embarras.

--Mon ami, dit-il d'une voix mielleuse, je ne veux pas vous retenir
plus longtemps. Allez  vos affaires. Je retrouverai parfaitement mon
chemin. Je vous l'avouerai mme, il y a,  quelques lieues d'ici, un
bon peuple que mon absence doit plonger dans la plus vive inquitude.
Je suis roi, s'il faut tout dire. Vous ne l'ignorez pas, les rois sont
des bijoux prcieux, que les nations n'aiment point  perdre.
Retirez-vous donc. Il serait peu convenable de forcer l'histoire 
crire un jour comme quoi le sot enttement d'un chien a suffi pour
bouleverser un grand empire. Voulez-vous une place  ma cour? tre le
gardien des viandes du palais? Dites, quelle charge puis-je vous
offrir pour que Votre Excellence daigne s'loigner?

Le dogue ne bougeait pas. Mdric pensa l'avoir gagn par l'appt d'un
titre officiel; il fit mine de descendre. Sans doute le dogue n'tait
point ambitieux, car il se mit  hurler de nouveau, se dressant contre
l'arbre.

--Le diable t'emporte! murmura Mdric.

A bout d'loquence, il fouilla ses poches. C'est l un moyen qui, chez
les hommes, russit gnralement. Mais allez donc jeter une bourse 
un chien, si ce n'est pour lui faire une bosse  la tte. Mdric
n'tait pas d'ailleurs un garon  avoir une bourse dans ses chausses;
il considrait l'argent comme parfaitement inutile, ayant toujours
vcu de libres changes. Il trouva mieux qu'une poigne de sous, je
veux dire qu'il trouva un morceau de sucre. Mon hros tant fort
gourmand de sa nature, cette trouvaille n'a rien qui doive t'tonner.
Je tiens  te faire remarquer comme les dtails de ce rcit arrivent
naturellement et portent un haut caractre de vracit.

Mdric, tenant le morceau de sucre entre deux doigts, le montra au
chien, qui ouvrit la gueule sans faons. Alors l'assig descendit
doucement. Quand il fut prs de terre, il laissa tomber la proie; le
chien la happa au passage, donna un coup de gosier, ne se lcha mme
pas et se prcipita sur Mdric.

--Ah! brigand! s'cria celui-ci en remontant vivement sur sa branche,
tu manges mon sucre et tu veux me mordre! Allons, ton ducation a t
soigne, je le vois; tu es bien le fidle lve de l'gosme de tes
matres: rampant devant eux, toujours affam de la chair des passants.



VII

OU SIDOINE DEVIENT BAVARD.


Il allait continuer sur ce ton, lorsqu'il entendit derrire lui
s'lever un bruit sourd, semblable au roulement lointain d'une
cataracte. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles; la rivire
voisine coulait avec un murmure trop discret, pour se permettre de
pareilles plaintes. tonn, Mdric carta les branches, interrogeant
l'horizon. Au premier abord, il ne vit rien; la campagne, de ce ct,
s'tendait, grise et nue, sorte de plaine s'levant de coteaux en
coteaux, jusqu'aux montagnes qui la bornaient. Mais le bruit
augmentant toujours, il regarda mieux. Alors il remarqua, surgissant
d'un pli de terrain, une roche d'une structure singulire. Cette
roche,--car il tait difficile de la prendre pour autre chose qu'une
roche,--avait la forme exacte et la couleur d'un nez, mais d'un nez
colossal, dans lequel on et aisment taill plusieurs centaines de
nez ordinaires. Tourn d'une faon dsespre vers le ciel, ce nez
avait toutes les allures d'un nez troubl dans sa quitude par quelque
grande douleur. A coup sr, le bruit partait de ce nez.

Mdric, quand il eut examin la roche avec attention, hsita un
instant, n'osant en croire ses yeux. Enfin, se retrouvant en pays de
connaissance, ne pouvant douter:

--H! mon mignon! cria-t-il merveill, pourquoi diable ton nez se
promne-t-il tout seul dans les champs? Que je meure, si ce n'est lui
qui est l,  se pmer comme un veau qu'on gorge!

A ces mots, le nez,--contre toute croyance, la roche n'tait en effet
autre chose qu'un nez,--le nez s'agita d'une manire dplorable. Il y
eut comme un boulement de terrain. Un long bloc gristre, qui
ressemblait assez  un norme oblisque couch sur le sol, s'agita, se
replia sur lui-mme, se relevant d'un bout, se ddoublant de l'autre.
Une tte surgit, une poitrine se dessina, le tout emmanch de deux
jambes, qui, pour tre dmesures, n'en auraient pas moins t des
jambes dans toutes les langues, tant anciennes que modernes.

Sidoine, quand il eut ramen ses membres, s'assit sur son sant, les
poings dans les yeux, les genoux hauts et carts. Il sanglotait 
fendre l'me.

--Oh! oh! dit Mdric, je le savais bien, il n'y a que mon mignon dans
le monde pour avoir un nez d'une telle encolure. C'est l un nez que
je connais comme le clocher de mon village. H! mon pauvre frre, nous
avons donc aussi de gros chagrins. Je te le jure, je voulais
m'absenter dix minutes au plus; si tu me retrouves au bout de dix
heures, la faute en est assurment au soleil et aux buissons chargs
de mres. Nous leur pardonnerons. a! jette-moi ce dogue  la porte:
nous causerons plus  l'aise.

Sidoine, toujours pleurant, allongea le bras, prit le dogue par la
peau du cou. Il le balana une seconde, et l'envoya, hurlant et se
tordant, droit dans le ciel, avec une vitesse de plusieurs milliers de
lieues  la seconde. Mdric prit le plus grand plaisir  cette
ascension. Il suivit la bte de l'oeil. Quand il la vit entrer dans la
sphre d'attraction de la lune, il battit des mains, flicitant son
compagnon d'avoir enfin peupl ce satellite, pour le plus grand
bonheur des astronomes futurs.

--Or a, mon mignon, dit-il en sautant  terre, et notre peuple?

Sidoine,  cette question, clata de plus belle en gmissements,
dodelinant de la tte, se barbouillant le visage de ses larmes.

--Bah! reprit Mdric, notre peuple serait-il mort? L'aurais-tu
massacr dans un moment d'ennui, rflchissant que les peuples rois
sont sujets aux abdications tout comme les autres monarques?

--Frre, frre, sanglota Sidoine, notre peuple s'est mal conduit.

--Vraiment?

--Il s'est mis en colre  propos de rien...

--Le vilain!

--...et m'a jet  la porte...

--Le grossier!

--...comme jamais grand seigneur n'a jet un aquais.

--Voyez-vous l'aristocrate!

A chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsqu'il
rencontra un point dans sa phrase, son motion tant au comble, il
fondit de nouveau en larmes.

--Mon mignon, reprit Mdric, il est triste sans doute pour un matre
d'tre congdi par ses valets, mais je ne vois pas l matire  tant
se dsoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus l'excellence
de ton me et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de
t'affliger ainsi d'une aventure trs-frquente. Nous lirons l'histoire
un de ces jours; tu le verras, c'est une vieille habitude des nations
de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgr le dire de
certaines gens, Dieu n'a jamais eu la singulire fantaisie de crer
une race particulire, dans le but d'imposer  ses enfants des matres
lus par lui de pre en fils. Ne t'tonne donc pas si les gouverns
veulent devenir gouvernants  leur tour, puisque tout homme a le droit
d'avoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement
son malheur. Allons, sche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un
effmin, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oubli son mtier
d'homme en exerant trop longtemps celui de roi; mais nous, monarques
d'hier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre,
et vivre au soleil, n'ayant pour royaume que le peu de poussire o se
posent nos pieds.

--Eh! rpondit Sidoine d'un ton dolent, tu en parles  ton aise. La
profession me plaisait. Je me battais  poing que veux-tu, je mettais
tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille
frache. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer.

Et il pleura; puis, s'arrtant brusquement au milieu d'un sanglot:

--Voici, dit-il, comment les choses se sont passes...

--Mon mignon, interrompit Mdric, tu deviens bavard: le dsespoir ne
te vaut rien.

--Ce matin, vers six heures, comme je rvais innocemment, un grand
bruit m'a veill. J'ai ouvert un oeil. Le peuple entourait mon lit,
paraissant fort mu, attendant mon rveil, en qute de quelque
jugement. Bon! me suis-je dit, voil qui regarde Mdric: dormons
encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de
minutes, j'ai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin
de ma blouse royale. Force m'a t d'ouvrir les deux yeux. Le peuple
s'impatientait. Qu'a donc mon frre Mdric? ai-je pens, de mchante
humeur. Et, en pensant cela, je me suis mis sur mon sant. Ce que
voyant, les braves gens qui m'entouraient ont pouss un murmure de
satisfaction. Me comprends-tu, frre, et ne sais-je pas conter 
l'occasion?

--Parfaitement, mais si tu contes de ce train-l, tu conteras jusqu'
demain. Que voulait notre peuple?

--Ah! voil. Je crois n'avoir pas trop bien compris. Un vieux s'est
approch de moi, tranant sur ses talons une vache au bout d'un
cordeau. Il l'a plante  mes pieds, la tte dirige de mon ct. A
droite et  gauche de la bte, en face de chaque flanc, se sont forms
deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait: "Elle est
blanche!" Celui de gauche: "Elle est noire!" Alors le vieux, avec
force saluts, m'a dit d'un ton humble: "Sire, est-elle noire, est-elle
blanche?"

--Mais, interrompit Mdric, c'tait de la haute philosophie, cela. La
vache tait-elle noire, mon mignon?

--Pas prcisment.

--Alors elle tait blanche?

--Oh! pour cela non. D'ailleurs, je m'inquitais peu d'abord de la
couleur de la bte. C'tait  toi de rpondre, je n'avais que faire de
regarder. Tu ne rpondais toujours pas. Moi, te pensant en train de
prparer ton discours, je m'apprtais  me rendormir sournoisement. Le
vieux, qui s'tait courb en deux pour recevoir ma rponse, se sentant
des dmangeaisons dans l'chine, me rptait: "Sire, est-elle blanche,
est-elle noire?"

--Mon mignon, tu dramatises ton rcit selon toutes les rgles de
l'art. Pour peu que j'aie le temps, je ferai de toi un auteur
tragique. Mais continue.

--Ah! le paresseux! me dis-je enfin, il dort comme un roi. Cependant
le peuple commenait  s'impatienter de nouveau. Il s'agissait de
t'veiller, le plus doucement possible, sans qu'il s'apert du fait.
Je glissai un doigt dans mon oreille gauche; elle tait vide. Je le
glissai dans mon oreille droite; vide galement. C'est  partir de ces
gestes que le peuple s'est fch.

--Pardieu! mon mignon, ignores-tu la mimique  ce point? Se gratter
une oreille est signe d'embarras, et toi, lorsque tu as un jugement 
rendre, tu vas te gratter les deux!

--Frre, j'tais fort troubl. Je me levai, sans plus faire attention
au peuple, je fouillai nergiquement mes poches, celles de la blouse,
celles de la culotte, toutes enfin. Rien dans les poches de gauche,
rien dans les poches de droite. Mon frre Mdric n'tait plus sur
moi. J'avais espr un instant le rencontrer se promenant dans quelque
gousset cart. Je visitai les coulures, j'inspectai chaque pli.
Personne. Pas plus de Mdric dans mes vtements que dans mes
oreilles. Le peuple, stupfait de ce singulier exercice, me souponna
sans doute de chercher des raisons dans mes poches; il attendit
quelques minutes, puis se mit  me huer, sans plus de respect, comme
si j'eusse t le dernier des manants. Avoue-le, frre, il et fallu
une forte tte pour se sauver saine et sauve d'une pareille situation.

--Je l'avoue volontiers, mon mignon. Et la vache?

--La vache! c'est en effet la vache qui m'embarrassait. Lorsque j'eus
acquis la triste certitude qu'il allait me falloir parler en public,
j'appelai  moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et
la voir sans prvention aucune. Le vieux venait de se relever, me
criant d'une voix colre cette ternelle phrase, reprise en choeur par
le peuple: "Est-elle blanche? est-elle noire?" En mon me et
conscience, mon frre Mdric, elle tait noire et elle tait blanche,
le tout ensemble. Je m'apercevais bien que les uns la voulaient noire,
les autres blanche; c'tait justement l ce qui me troublait.

--Tu es un simple d'esprit, mon mignon. La couleur des objets dpend
de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant 
la fois qu'un des flancs de la vache, avaient galement raison, tout
en se trompant de mme. Toi, la regardant en face, tu la jugeais d'une
faon autre. tait-ce la bonne? Je n'oserais le dire; car,
remarque-le, quelqu'un plac  la queue aurait pu mettre un quatrime
jugement tout aussi logique que les trois premiers.

--Eh! mon frre Mdric, pourquoi tant philosopher? Je ne prtends pas
tre le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache tait
blanche et noire, le tout ensemble; et, certes, je puis bien le dire,
puisque c'est l ce que j'ai vu. Ma premire pense a t de
communiquer  la foule cette vrit que mes yeux me rvlaient, et je
l'ai fait avec complaisance, ayant la navet de croire cette dcision
la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne
donnant tort  personne.

--Eh quoi! mon pauvre mignon, tu as parl? Pouvais-je me taire? Le
--peuple tait l, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases
--comme la terre d'eau de pluie aprs deux mois de scheresse. Les
--plaisants,  me voir l'air niais et embarrass, criaient que ma voix
--de fauvette s'en tait alle, juste  la saison des nids. Je tournai
--sept fois ma phrase dans la bouche; puis fermant les paupires 
--demi, arrondissant les bras, je prononai ces mots du ton le plus
--flt possible: "Mes bien-aims sujets, la vache est noire et
--blanche, le tout ensemble."

--Oh la la! mon mignon,  quelle cole as-tu appris  faire des
discours d'une phrase? T'ai-je jamais donn de mauvais exemples? Il y
avait l matire  emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit
de tes observations en treize mots! Je jurerais qu'on t'a compris: ton
discours tait pitoyable!

--Je te crois, mon frre. J'avais parl trs doucement. Tous, hommes,
femmes, enfants, vieillards, se bouchrent les oreilles, se regardant
pouvants, comme s'ils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur
tte; puis ils poussrent de grands cris: "Eh quoi! disaient-ils, quel
est le malotru qui se permet de pareils beuglements? On nous a chang
notre roi. Cet homme n'est pas notre doux seigneur, dont la voix suave
faisait les dlices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain gant, bon
tout au plus  effrayer nos filles, quand elles pleurent.
Entendez-vous l'imbcile dclarer cette vache blanche et noire. Elle
est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous, en
affirmant qu'elle est noire et blanche? Allons, vite, dcampe! Oh!
quelle sotte paire de poings! La laide parure, quand il les balance
niaisement, comme s'il ne savait qu'en faire. Jette-les dans un coin
pour courir plus vite. Tu nous gurirais des rois, si nous pouvions
gurir de cette maladie. H! plus vite encore. Vide le royaume. O
avions-nous l'ide d'aimer les hommes hauts de plusieurs toises? Rien
n'est plus artistement organis que les moucherons. Nous voulons un
moucheron!"

Sidoine, au souvenir de cette scne de tumulte, ne put matriser son
motion; ses larmes coulrent de nouveau. Mdric ne souffla mot, car
son mignon attendait srement ses consolations pour se dsoler
davantage.

--Le peuple, reprit-il aprs un silence, me poussait lentement hors du
territoire. Je reculais pas  pas, sans songer  me dfendre, n'osant
plus desserrer les lvres, cherchant  cacher mes poings qui
excitaient de telles hues. Je suis fort timide de ma nature, tu le
sais, et rien ne me fche comme de voir une foule s'occuper de moi.
Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientt
pris: je tournai le dos  mes rvolutionnaires, je me mis  courir de
toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fcher de ma
fuite, plus fort qu'ils ne l'avaient fait, deux minutes auparavant, de
ma lenteur  reculer. Ils m'appelrent lche, me montrrent le poing,
oubliant qu'ils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent
par me jeter des pierres lorsque je fus trop loin pour en tre
atteint. Hlas! mon frre Mdric, voil de bien tristes aventures.

--a! courage! rpondit sagement Mdric. Tenons conseil. Que
penses-tu d'une lgre correction administre  notre peuple, non pour
le faire rentrer dans le devoir,--car, aprs tout, il n'avait pas le
devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus,--mais pour
lui montrer qu'on ne jette pas impunment  la porte des gens comme
nous. Je vote une courte averse de soufflets.

--Oh! dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans
l'histoire?


--Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville; d'autrefois, les
villes coupent le cou aux rois. C'est une douce rciprocit. Si cela
peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels
nous assommions hier.

--Non, mon frre, ce serait une triste besogne.

Je suis de ceux qui n'aiment pas  manger les poulets de leur
basse-cour.

--Bien dit, mon mignon. Lguons alors le soin de nous faire regretter
au roi notre successeur. D'ailleurs, ce royaume tait trop petit; tu
ne pouvais te remuer sans passer les frontires. C'est assez nous
amuser aux bagatelles de la porte. Il nous faut chercher au plus vite
le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume o nous rgnerons 
l'aise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques
matines  parfaire notre ducation,  prendre une ide prcise de ce
monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon
mignon?

Sidoine ne pleurait plus, ne rflchissait plus, ne parlait plus. Les
larmes, un instant, lui avaient mis des penses au cerveau et des
paroles aux lvres. Le tout s'en tait all ensemble.

--coute et ne rponds pas, ajouta Mdric; nous allons enjamber notre
royaume d'hier et nous diriger vers l'Orient, en qute de notre
royaume de demain.



VIII

L'AIMABLE PRIMEVRE, REINE DU ROYAUME DES HEUREUX


Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des
Heureux. Voici les dtails que Mdric tenait de son ami le bouvreuil.

Le Royaume des Heureux est situ dans un monde que les gographes
n'ont encore pu dcouvrir, mais qu'ont bien connu les braves coeurs de
tous les temps, pour l'avoir maintes fois visit en songe. Je ne
saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauteur de ses
montagnes, la longueur de ses fleuves; les frontires n'en sont point
parfaitement arrtes, et, jusqu' ce jour, la science du gomtre
consiste, dans ce fortun pays,  mesurer la terre par petits coins,
selon les besoins de chaque famille. Le printemps n'y rgne pas
ternellement, comme tu pourrais le croire, la fleur a ses pines; la
plaine est seme de grands rocs; les crpuscules sont suivis de nuits
sombres, suivies  leur tour de blanches aurores. La fcondit, le
climat salubre, la beaut suprme de ce royaume, proviennent de
l'admirable harmonie, du savant quilibre des lments. Le soleil
mrit les fruits que la pluie a fait crotre; la nuit repose le sillon
du travail fcondant du jour. Jamais le ciel ne brle les moissons,
jamais les froids n'arrtent les rivires dans leur course. Rien n'est
vainqueur; tout se contre-balance, se met pour sa part dans l'ordre
universel; de sorte que ce monde, o entrent en gale quantit toutes
les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de
devoir.

Le Royaume des Heureux est trs-peupl; depuis quand? on l'ignore;
mais,  coup sr, on ne donnerait pas dix ans  cette nation. Elle ne
parat pas encore se douter de la perfectibilit du genre humain, elle
vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour
maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont  leur tour
vingt autres pour tre galement maintenues. L'difice d'iniquit et
d'oppression n'en est qu'aux fondements. Quelques grands sentiments,
simples comme des vrits, y tiennent lieu de rgles: la fraternit
devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du nant de la
crature, le vague espoir d'une tranquillit ternelle. Il y a une
entente tacite entre ces passants d'une heure, qui se demandent  quoi
bon se coudoyer lorsque la route est large et mne petits et grands 
la mme porte. Une nature harmonieuse, toujours semblable  elle-mme,
a influ sur le caractre des habitants: ils ont, comme elle, une me
riche d'motions, accessible  tous les sentiments. Cette me, o la
moindre passion en plus amnerait des temptes, jouit d'un calme
inaltrable, par la juste rpartition des facults bonnes et
mauvaises.

Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas l des anges, et leur monde n'est
pas un paradis. Un rveur de nos pays fivreux s'accommoderait mal de
cette rgion tempre o le coeur doit battre d'un mouvement rgulier,
aux caresses d'un air pur et tide. Il ddaignerait ces horizons
tranquilles, baigns d'une lumire blanche, sans orages, sans midis
blouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de
la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil qu'ils ont dormi
dans l'ternit passe, et qui attendent d'heure en heure le repos de
l'ternit future. Ceux-l se refusent  souffrir la vie; ils aspirent
 cet quilibre,  cette sainte tranquillit, qui leur rappelle leur
vritable essence, celle de n'tre pas. Se sentant  la fois bons et
mchants, ils ont pris pour loi d'effacer autant que possible la
crature sous le ciel, de lui rendre sa place dans la cration, en
rglant les harmonies de leur me sur les harmonies de l'univers.

Chez un tel peuple, il ne peut exister grande hirarchie. Il se
contente de vivre, sans se sparer en castes ennemies, ce qui le
dispense d'avoir une histoire. Il refuse ces choix du hasard qui
appellent certains hommes  la domination de leurs frres, en leur
donnant une part d'intelligence plus grande que la commune part dont
le ciel peut disposer envers chacun de ses enfants. Courageux et
poltrons, idiots et hommes de gnie, bons et mchants, se rsignent en
ce pays  n'tre rien par eux-mmes,  se reconnatre pour tout mrite
celui de faire partie de la famille humaine. De cette pense de
justice est ne une socit modeste, un peu monotone au premier
regard, n'ayant pas de fortes personnalits, mais d'un ensemble
admirable, ne nourrissant aucune haine, constituant un vritable
peuple, dans le sens le plus exact de ce mot.

Donc, ni petits ni grands, ni riches ni pauvres, pas de dignits, pas
d'chelle sociale, les uns en haut, les autres en bas, et ceux-ci
poussant ceux-l; une nation insouciante, vivant de tranquillit,
aimante et philosophe; des hommes qui ne sont plus des hommes.
Cependant, aux premiers jours du royaume, pour ne pas trop se faire
montrer au doigt par leurs voisins, ils avaient sacrifi aux ides
reues en nommant un roi. Ils n'en sentaient pas le besoin; ils ne
virent dans cette mesure qu'une simple formalit, mme un moyen
ingnieux d'abriter leur libert  l'ombre d'une monarchie. Ils
choisirent le plus humble des citoyens, non point assez bte pour
qu'il pt devenir mchant  la longue, mais d'une intelligence
suffisante pour qu'il se sentt le frre de ses sujets. Ce choix fut
une des causes de la paisible prosprit du royaume. La mesure prise,
le roi oublia peu  peu qu'il avait un peuple, le peuple, qu'il avait
un roi. Le gouvernant et les gouverns s'en allrent ainsi cte  cte
dans les sicles, se protgeant mutuellement, sans en avoir
conscience; les lois rgnaient par cela mme qu'elles ne se faisaient
pas sentir; le pays jouissait d'un ordre parfait, rsultant de sa
position unique dans l'histoire: une monarchie libre dans un peuple
libre.

Ce seraient de curieuses annales, celles qui conteraient l'histoire
des rois du Royaume des Heureux. Certes, les grands exploits et les
Rformes humanitaires y tiendraient peu de place, y offriraient un
mince intrt; mais les braves gens prendraient plaisir  voir avec
quelle nave simplicit se succdait sur le trne cette race
d'excellents hommes qui naissaient rois tout naturellement, qui
portaient la couronne, comme on porte au berceau des cheveux blonds ou
noirs. La nation, ayant au commencement pris la peine de se donner un
matre, entendait bien ne plus s'occuper de ce soin, et comptait avoir
vot une fois pour toutes. Elle n'agissait pas prcisment ainsi par
respect pour l'hrdit, mot dont elle ignorait le sens; mais cette
faon de procder lui paraissait de beaucoup la plus commode.

Aussi, lors du rgne de l'aimable Primevre, aucun gnalogiste
n'aurait-il pu, en remontant le cours des temps, suivre, dans ses
diffrents membres, cette longue descendance de rois, tous issus du
mme pre. L'hritage royal les suivait dans les ges, sans qu'ils
aient jamais  s'inquiter si quelque mendiant ne le leur volait pas
en route. Maints d'entre eux parurent mme ignorer toute leur vie la
haute sincure qu'ils tenaient de leurs aeux. Pres, mres, fils,
filles, frres, soeurs, oncles, tantes, neveux, nices, s'taient
pass le sceptre de main en main, comme un joyau de famille.

Le peuple aurait fini par ne plus reconnatre son roi du moment, dans
une parent devenue nombreuse  la longue et fort embrouille, sans la
bonhomie mise par les princes eux-mmes  se faire reconnatre.
Parfois il se prsentait telle circonstance o un roi tait d'une
ncessit absolue. Comme,  tout prendre, le cours ordinaire des
choses est prfrable, les sujets sommaient leur matre lgitime de se
nommer. Alors celui qui possdait le bton de bois dor dans un coin
de sa maison, le prenait modestement, jouait son personnage, quitte 
se retirer, la farce termine. Ces courtes apparitions d'une majest
mettaient un peu d'ordre dans les souvenirs de la nation.

Il faut le faire remarquer, au grand honneur de la famille rgnante,
jamais,  l'appel du peuple, deux rois ne s'taient prsents; entre
hritiers, le fait mrite d'tre constat: pas d'arrire-neveu envieux
du gros lot chu  la branche ane. Je ne puis affirmer cependant que
l'aimable Primevre ft issue directement du roi fondateur de la
dynastie. Tu le sais de reste, on n'est pas toujours la fille de son
pre. En toute certitude, la dignit de reine s'tait transmise
jusqu' elle, d'aprs les lois civiles de parent. Elle avait dans les
veines un sang rose o peut-tre pas une goutte de sang royal ne se
trouvait mle, mais qui certainement gardait encore quelques atomes
du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les
princes de nos contres, que cette dynastie se dveloppant sans
secousse, descendant les ges, au gr des naissances et des morts.

Le pre de l'aimable Primevre, comme il vieillissait, oubliant le
grand art de ses anctres, eut la singulire ide de vouloir apporter
quelques rformes dans le gouvernement. Une rpublique faillit bel et
bien tre dclare. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui
vita  ses sujets la peine de se fcher. Ils n'eurent garde, ds
lors, de changer un systme politique dont ils se trouvaient au mieux
depuis tant de sicles, ils laissrent tranquillement monter sur le
trne la fille unique du dfunt, l'aimable Primevre, ge de douze
ans.

L'enfant, qui avait un grand sens pour son ge, se garda de suivre
l'exemple de son pre. Ayant appris ce qu'il en cotait de vouloir le
bonheur d'une nation qui dclarait jouir d'une parfaite flicit, elle
chercha ailleurs des tres  consoler, des existences  rendre plus
douces. Selon l'histoire, elle tenait du ciel une de ces mes de
femmes, faites de piti et d'amour, souffles d'un Dieu meilleur, et
d'une essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bont
pntrante, ont t forcs d'inventer tout un peuple d'anges et de
chrubins. Eh! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de
nos soeurs  la voix tendre, de nos mres, ces saintes mes, les anges
gardiens de nos prires. Dieu ne perd rien  cette croyance, qui est
la mienne. S'il lui faut une milice cleste, il a l-haut, autour de
son trne, les penses misricordieuses de tous les braves coeurs de
femmes aimant en ce monde.

Primevre donna, ds sa naissance, plusieurs preuves de sa mission;
elle naissait pour protger les faibles et faire des oeuvres de paix
et de justice. Je ne te dirai point, quand sa mre l'enfanta, qu'on
remarqua plus de soleil aux cieux, plus d'allgresse dans les coeurs.
Cependant, ce jour-l les hirondelles du toit causrent de l'vnement
plus tard que de coutume. Si les loups ne s'attendrirent pas, les
larmes de joie n'tant gure dans leur nature, les brebis, passant
devant la porte, blrent doucement, se regardant avec des yeux
humides. Il y eut, parmi les btes du pays, j'entends les bonnes
btes, une motion qui adoucit pour une heure leur triste condition de
brute. Un Messie tait n, attendu de ces pauvres intelligences; je te
le demande, et cela sans raillerie sacrilge, dans leurs souffrances
et leurs tnbres, ne doivent-elles pas, comme nous, esprer un
Sauveur?

Couche dans son berceau, Primevre, en ouvrant les yeux, accorda son
premier sourire au chien et au chat de la maison, assis sur leur
derrire, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied  de
hauts dignitaires. Elle versa sa premire larme, tendant les mains
vers une cage o chantait tristement un rossignol; lorsque, pour
l'apaiser, on lui eut remis la frle prison, elle l'ouvrit et reprit
son sourire,  voir l'oiseau tendre larges ses ailes.

Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passe  placer prs
des fourmilires des poignes de bl, non tout  fait au bord, pour ne
pas ter aux ouvrires le plaisir du travail, mais  une courte
distance, afin de mnager les pauvres membres de ces infiniment
petits; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fte, soulageant
son besoin de bont, donnant  son coeur la continuelle joie de faire
le bien, d'aider les misrables: pierrots et hannetons sauvs des
mains de mchants garons, chvres consoles par une caresse de la
perte de leurs chevreaux, btes domestiques nourries grassement d'os
et de soupes cuites, pain miett sur les toits, ftu de paille tendu
aux insectes naufrags, bienfaits, douces paroles de toutes sortes. Je
l'ai dit, elle eut de bonne heure l'ge de raison. Ce qui d'abord
avait t chez elle instinct du coeur, devint bientt jugement et
rgle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bont naturelle qui lui
fit aimer les btes; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer,
eut en elle ce rare rsultat, de lui donner plus d'amour, en l'aidant
 comprendre combien les cratures ont besoin d'tre aimes. Quand
elle allait par les sentiers, avec les fillettes de son ge, elle
prchait parfois sa mission, et c'tait un charmant spectacle que ce
docteur aux lvres roses, d'une navet grave, expliquant  ses
disciples la nouvelle religion, celle qui apprend  tendre la main,
dans la cration, aux tres les plus dshrits. Elle disait souvent
qu'elle avait eu jadis de grandes pitis, en songeant aux btes
prives de la parole, ne pouvant ainsi nous tmoigner leurs besoins;
elle craignait, dans ses premires annes, de passer  leur ct,
quand elles avaient faim ou soif, et de s'loigner sans les soulager,
leur laissant ainsi la haineuse pense du mauvais coeur d'une petite
fille se refusant  la charit. De l, disait-elle, vient toute la
msintelligence entre les fils de Dieu, depuis l'homme jusqu'au ver;
ils n'entendent point leurs langages, ils se ddaignent, faute de se
comprendre assez pour se secourir en frres.

Bien des fois, en face d'un grand boeuf qui arrtait, des heures
entires, ses yeux mornes sur elle, elle avait cherch avec angoisse
ce que pouvait dsirer la pauvre crature qui la regardait si
tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus
d'tre juge mchante. La langue de chaque bte lui tait connue; elle
devait cette science  l'amiti de ses chers malheureux qui la lui
avaient enseigne dans une longue frquentation. Et quand on lui
demandait la faon d'apprendre ces milliers de langages, pour mettre
fin  un malentendu qui rend la cration mauvaise, elle rpondait avec
un doux sourire: "Aimez les btes, vous les comprendrez."

Ce n'taient pas d'ailleurs des raisonnements bien profonds que les
siens; elle jugeait avec le coeur, ne s'embarrassant pas d'ides
philosophiques qu'elle ignorait. Sa faon de voir avait ceci
d'trange, en notre sicle d'orgueil, qu'elle ne considrait pas
l'homme seul dans l'oeuvre de Dieu.

Elle aimait la vie sous toutes les formes; elle voyait les tres, du
plus humble jusqu'au plus grand, gmir sous une mme loi de
souffrance; dans cette fraternit des larmes, elle ne pouvait
distinguer ceux qui ont une me de ceux auxquels nous n'en accordons
pas. La pierre seule la laissait insensible; et encore, par les rudes
geles de janvier, elle songeait  ces pauvres cailloux qui devaient
avoir si froid sur les grands chemins. Elle s'tait attache aux
btes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce
qu'ils ne voient ni n'entendent. Elle allait chercher les plus
misrables des cratures, par besoin d'aimer beaucoup.

Certes, elle n'avait pas la sotte ide de croire un homme cach sous
la peau d'un ne ou d'un loup; ce sont l d'absurdes inventions
pouvant venir  un philosophe, mais peu faites pour la tte blonde
d'une petite fille. Voil encore un parfait goste, le sage qui a
dclar aimer les btes parce que les btes sont des hommes dguiss!
Pour elle, Dieu merci! elle croyait les btes des btes compltes.
Elle les aimait navement, songeant qu'elles vivent, qu'elles sentent
la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en soeurs, tout en
comprenant la diffrence qui existe entre leur tre et le ntre, mais
en se disant aussi que Dieu, leur ayant donn la vie, les a faites
pour tre consoles.

Lorsque l'aimable Primevre monta sur le trne, voyant qu'elle ne
pouvait faire oeuvre de charit en travaillant au bonheur de son
peuple, elle prit la rsolution de travailler  celui des btes de son
royaume. Puisque les hommes se dclaraient parfaitement heureux, elle
se consacrait  la flicit des insectes et des lions. Ainsi elle
apaisait son besoin d'aimer.

Il faut le dire, si la concorde rgnait dans les villes, il n'en tait
pas de mme dans les bois. De tous temps, Primevre avait prouv de
douloureux tonnements  voir la guerre ternelle que se livrent entre
elles les cratures. Elle ne pouvait s'expliquer l'araigne buvant le
sang de la mouche, l'oiseau se nourrissant de l'araigne. Un de ses
plus pesants cauchemars consistait  voir, par les mauvaises nuits
d'hiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant
les cieux; ce cercle tait form de tous les tres placs  la file,
se dvorant les uns les autres; il tournait sans cesse, emport dans
la furie du terrible festin. L'pouvante mettait au front de l'enfant
une sueur froide, lorsqu'elle comprenait que ce festin ne pouvait
finir, que les tres tourneraient ainsi ternellement, au milieu de
cris d'agonie.

Mais c'tait l un rve pour elle; la chre fillette n'avait pas
conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut tre sans la mort.
Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes.

Voici le beau projet qu'elle forma, dans son innocence et sa bont,
pour le plus grand bonheur des btes de son royaume.

A peine matresse du pouvoir, elle fit publier  son de trompe, aux
carrefours de chaque fort, dans les basses-cours et sur les places
des grandes villes, que toute bte se sentant lasse du mtier de
vagabond trouverait un asile sr  la cour de l'aimable Primevre. En
outre, disait la proclamation, les pensionnaires, instruits dans l'art
difficile d'tre heureux, selon les lois du coeur et de la raison,
jouiraient d'une nourriture abondante, exempte de larmes. Comme
l'hiver apprciait, les repas devenant rares, des loups maigres, des
insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contre, les
chats et les chiens errants, enfin cinq  six douzaines de btes
fauves curieuses se rendirent  l'appel de la jeune reine.

Elle les logea commodment dans un grand hangar, leur donnant mille
douceurs les plus nouvelles pour eux. Son systme d'ducation tait
simple comme son me; il consistait  beaucoup aimer ses lves, leur
prchant d'exemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun
d'eux une cellule semblable, sans se soucier de leurs diffrences de
nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyre, d'auges
propres et  hauteur convenable, de couvertures en hiver, de branches
de feuillage en t. Le plus possible, elle voulait les amener 
oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes; aussi avait-elle,
bien  regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider 
la conversion, en mettant une barrire entre l'esprit de rvolte des
btes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples.
Matin et soir, elle les visitait, les runissait dans une salle
commune, o elle les caressait, chacune selon le mrite. Elle ne leur
tenait pas elle-mme de longs discours, mais les excitait  des
discussions amicales, sur des cas dlicats de fraternit et
d'abngation, encourageant les orateurs bien pensants, rprimandant
avec bont ceux qui levaient un peu trop la voix. Son but tait de
les confondre peu  peu en un mme peuple; elle esprait faire perdre
 chaque espce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes
insensiblement  une unit universelle, en brouillant pour elles, par
un continuel contact, leurs diverses faons de voir et d'entendre.
Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait
 converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant
 pleins naseaux; elle logeait  ct des lvriers les livres, et les
renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure qu'elle pensa la
plus habile fut de servir dans les cuelles de tous une mme
nourriture. Cette nourriture ne pouvant tre ni chair ni poisson,
l'ordinaire se composa pour chacun d'une cuelle de lait par jour,
plus ou moins profonde, selon l'apptit du pensionnaire.

Tout se trouvant rgl de la sorte, l'aimable Primevre attendit les
rsultats. Ils ne pouvaient manquer d'tre bons, pensait-elle, puisque
les moyens employs taient excellents en eux-mmes. Les hommes de son
royaume se dclaraient de plus en plus heureux, se fchant ds qu'un
philanthrope cherchait  leur dmontrer leur misre. Les btes, au
contraire, avouaient leur malheur et travaillaient  se donner une
flicit parfaite. L'aimable Primevre,  cette poque, se trouvait
tre sans aucun doute la meilleure, la plus satisfaite des reines.

Mdric n'en savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami
le bouvreuil lui avait fait entendre qu'il s'tait envol, un beau
matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de cette
fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait tre un mchant
garnement, n'aimant pas le lait, prfrant le soleil et les ronces.



IX

OU MDRIC VULGARISE LA GOGRAPHIE, L'ASTRONOMIE, L'HISTOIRE, LA
THOLOGIE, LA PHILOSOPHIE, LES SCIENCES EXACTES, LES SCIENCES
NATURELLES ET AUTRES MENUES SCIENCES.


Cependant, le gant et le nain s'en allaient par les champs,
baguenaudant au soleil, dsireux d'arriver et s'oubliant  chaque
coude des sentiers. Mdric s'tait de nouveau log dans l'oreille de
Sidoine; le logis lui convenait de tous points; il y dcouvrait sans
cesse de nouvelles commodits.

Les deux frres marchaient au hasard. Mdric se laissait conduire au
gr des jambes de Sidoine, insoucieux de la route; et, comme ces
jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrs d'un
mridien terrestre, il s'ensuivit qu'au bout de la premire matine
les voyageurs avaient dj fait le tour du monde un nombre
incalculable de fois. Vers midi, Mdric, las de se taire, ne put
laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une
leon de gographie  son compagnon.

--H! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de
pauvres enfants, enferms dans des salles froides, qui se tuent les
yeux et l'esprit  peler le monde sur de sales bouts de papier,
peints de bleu, de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms
bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L'homme est  plaindre
de ne voir les grands spectacles que rapetisss  sa mesure. Jadis,
j'ai par hasard regard un de ces livres renfermant les contres
connues en vingt ou trente feuilles; c'est une collection peu
rcrative, bonne tout au plus  meubler la mmoire des enfants. Que
ne peut-on leur ouvrir le livre sublime qui s'tend devant nous, le
leur faire lire d'un regard, dans son immensit! Mais les marmots,
fils de nos mres, n'ont pas la taille pour embrasser la page entire.
Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux
saint d'esprit morose donne l-haut des leons de gographie. Or,
puisqu'il plat  Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte
naturelle, je dsire profiter de cette rare faveur pour attirer ton
attention sur les diverses faons d'tre de la terre.

--Mon frre Mdric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je
crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il
est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence.

--Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. J'ai en ce moment un
intrt considrable  t'entretenir sur les connaissances humaines;
car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces
connaissances. Avant tout, sais-tu ce que c'est que vulgariser?

--Non. Quitte  dire une nouvelle sottise, l'expression me parait
barbare.

--Vulgariser une science, mon mignon, c'est la dlayer, l'affadir
autant que possible, pour la rendre d'une digestion facile aux
cerveaux des enfants et des pauvres d'esprit. Voil ce qui arrive: les
savants ddaignent ces vrits caches sous de lourdes draperies, et
leur prfrent les vrits nues; les enfants, jugeant avec raison les
tudes srieuses venir en leur temps, toujours assez tt, continuent 
jouer jusqu' l'ge o ils peuvent monter le rude chemin du savoir
sans se bander les yeux; les pauvres d'esprit, je parle de ceux qui
n'ont pas la sagesse de se boucher les oreilles, coutent tant bien
que mal les plus belles vulgarisations, s'en bourrent immodrment le
cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite
de cette ide minemment philanthropique qui consiste  mettre la
science  la porte de tout le monde, personne, si ce n'est le
vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux dcemment
m'empcher de faire un tour de force, mon mignon, si j'ai la moindre
vanit d'en vouloir faire un.

--Parle, mon frre Mdric, tes discours ne m'empchent pas de
marcher.

--Voil de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu
attentivement aux quatre points de l'horizon. De cette hauteur, nous
ne distinguons pas les hommes nos frres, nous pouvons prendre
aisment leurs villes pour des tas de pavs gristres, jets au fond
des plaines ou sur la pente des coteaux. La terre, ainsi considre,
offre un spectacle d'une grandeur singulire: ici des rochers par
longues artes, l des flaques d'eau dans les trous; puis, de loin en
loin, quelques forts faisant des taches sombres sur la blancheur du
sol. Cette vue a la beaut des horizons immenses; mais l'homme
trouvera toujours plus de charme  contempler une chaumire adosse 
une rampe de roches, ayant deux glantiers et un filet d'eau  sa
porte.

Sidoine fit une grimace en entendant ce dtail potique. Mdric
continua:

--A de longs intervalles, assure-t-on, d'effrayantes secousses brisent
les continents, soulvent les mers, changent les horizons. Un nouvel
acte commence dans la grande tragdie de l'ternit. En ce moment, je
me figure regarder un de ces mondes antrieurs, alors que les
gographes n'taient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves fortuns,
calmes ocans, vous vivez en paix vos milliers de sicles, sans noms
devant Dieu, formes passagres d'une terre qui changera peut-tre
demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit
vous voir votre Crateur, et nous n'avons point souci de la profondeur
des flots, de la hauteur des monts ni des diverses tempratures des
contres. Ouvre l'oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais; je
suis en plein dans la gographie physique du globe. Pour l'ternel, il
devra exister autant de diffrents mondes qu'il y aura eu de
bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l'homme, crature d'une
poque, ne peut envisager la terre que sous une seule faon d'tre.
Depuis la naissance d'Adam, les paysages n'ont pas chang; ils sont
tels que les eaux du dernier dluge les ont laisss  nos pres. Voil
ma besogne singulirement simplifie. Nous avons seulement  tudier
des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrte. La
mmoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est
belle, je pense, et tu as assez d'intelligence pour ouvrir les yeux.

--Je les ouvre, mon frre, je vois des ocans, des montagnes, des
rivires, des les, et mille autres choses. Mme, lorsque je ferme les
paupires, je revois encore ces choses dans la nuit; c'est l sans
doute ce que tu as appel la mmoire du regard. Mais il serait bon, je
crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des
habitants, aprs m'avoir dcrit la maison.

--Eh! mon pauvre mignon, j'ai pu te faire en quatre mots un cours de
gographie  l'usage des anges; s'il me fallait t'enseigner maintenant
les sornettes dbites aux coliers dont je te parlais tantt, je
n'aurais pas fini ton ducation dans dix ans d'ici. L'homme s'est plu
 tout brouiller sur la terre; il a donn vingt noms diffrents  la
mme pointe de rocher; il a invent des continents et en a ni plus
encore; il a tant fond de royaumes, en a tant ananti, que chaque
caillou, dans les champs, a srement servi de frontire  quelque
nation morte. Cette rigueur des lignes, cette ternit des mmes
divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant l'humanit sur ce
vaste thtre, il se produit un effrayant ple-mle. Il est si ais,
chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une
nouvelle terre, celle du moment! Si la terre du Crateur avait subi
tous les changements de la terre de l'homme, nous aurions devant nous,
au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus trange
mlange de couleurs et de lignes. Je ne puis m'amuser aux caprices de
nos frres. Je te rpte de regarder attentivement. Tu en sauras plus
dans un regard que tous les gographes du monde; car tu auras vu de
tes yeux les grandes artes de la crote terrestre, que ces messieurs
cherchent encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voil, si je ne
me trompe, une leon de gographie physique et politique un peu bien
vulgarise.

Comme le matre cessa de parler, l'lve, qui voyageait pour l'instant
au milieu des glaces, enjamba le ple, sans plus de faons, et posa le
pied dans l'autre hmisphre. Il tait midi d'un ct, minuit de
l'autre. Nos compagnons, qui quittaient un blanc soleil d'avril,
continurent leur voyage par le plus beau clair de lune qu'on puisse
voir. Sidoine, naf de son naturel, pensa tomber  la renverse du
manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le
soleil. Il leva le nez, considrant les toiles.

--Mon mignon, lui cria Mdric dans l'oreille, voici l'instant ou
jamais de te vulgariser l'astronomie. L'astronomie est la gographie
des astres. Elle enseigne que la terre est un grain de poussire jet
dans l'immensit. C'est une science saine entre toutes, quand elle est
prise  dose raisonnable. D'ailleurs, je ne m'appesantirai pas sur
cette branche des connaissances humaines; je te sais modeste, peu
curieux de formules mathmatiques. Mais, si tu avais le moindre
orgueil, il me faudrait bien, pour le gurir de cette vilaine maladie,
te faire entrevoir, chiffres en mains, les effrayantes vrits de
l'espace. Un homme, si fou qu'il puisse tre, quand il considre les
toiles par une nuit claire, ne saurait conserver une seconde la sotte
pense d'un Dieu crant l'univers, pour le plus grand agrment de
l'humanit. Il y a l, au front du ciel, un dmenti ternel  ces
thories mensongres qui, considrant l'homme seul dans la cration,
disposent des volonts de Dieu  son gard, comme si Dieu avait 
s'occuper uniquement de la terre. Les autres mondes, qu'en fait-on? Si
l'oeuvre a un but, toute l'oeuvre ne sera-t-elle pas employe 
atteindre ce but? Nous, les infiniment petits, apprenons l'astronomie
pour savoir quelle place nous tenons dans l'infini. Regarde le ciel,
mon mignon, regarde-le bien. Tout gant que tu es, tu as au-dessus de
ta tte l'immensit avec ses mystres. Si jamais il te prenait la
malencontreuse ide de philosopher sur ton principe et sur ta fin,
celle immensit t'empcherait de conclure.

--Mon frre Mdric, vulgariser est un joli jeu. J'aimerais 
apprendre la raison du jour et de la nuit. Voil d'tranges phnomnes
auxquels je n'avais jamais song.

--Mon mignon, il en est de mme de toutes choses. Nous les voyons sans
cesse sans en savoir le premier mot. Tu me demandes ce que c'est que
le jour; je n'ose te vulgariser cette grave question de physique.
Sache seulement que les savants ignorent, comme toi, la cause de la
lumire; chacun d'eux s'est fait une petite thorie  l'appui de son
raisonnement, et le monde n'en est ni plus ni moins clair. Mais je
puis tenter, pour mon plus grand honneur, une vulgarisation du
phnomne de la nuit. Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.

--La nuit n'existe pas, mon frre Mdric? cependant je la vois.

--Eh! mon mignon, ferme les yeux et coute-moi. Ne le sais-tu pas?
seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un
cadeau de l'esprit du mal, induisant la crature en erreur. La nuit
n'existe pas, cela est certain, si le jour existe. Tu vas me
comprendre. L't, au temps des moissons, lorsque le ciel brle et que
les voyageurs ne peuvent supporter l'clat des routes blanches, ils
cherchent un mur,  l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit
relative. Nous, en ce moment, nous nous promenons  l'ombre de la
terre, dans ce que le vulgaire appelle une nuit absolue. Mais, parce
que les voyageurs marchent  l'ombre, les champs voisins n'ont-ils
plus les chaudes caresses du soleil? parce que nous ne voyons goutte
et ne savons o poser nos pieds, l'infini a-t-il perdu un seul rayon
de lumire? Donc, la nuit n'existe pas, si le jour existe.

--Pourquoi cette dernire restriction, mon frre? Le jour peut-il ne
pas exister?

--Certes, mon mignon, le jour n'existe pas, si la nuit existe. Oh! la
belle vulgarisation, et que je voudrais avoir quelques douzaines
d'enfants pour leur faire oublier leurs jouets! coute: la lumire
n'est pas une des conditions essentielles de l'espace; elle est sans
doute un phnomne tout artificiel. Notre soleil plit, assure-t-on;
les astres s'teindront forcment. Alors l'immense nuit rgnera de
nouveau dans son empire, cet empire du nant dont nous sommes sortis.
Tout bien considr, la nuit existe, si le jour n'existe pas.

--Moi, frre, je suis tent de croire qu'ils n'existent ni l'un ni
l'autre.

--Peut-tre bien, mon mignon. Si nous avions le temps ncessaire pour
prendre une ide sommaire de toutes les connaissances, je veux dire
plusieurs existences d'homme, je te prouverais, par un troisime
raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais
c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences
naturelles.

Mdric et Sidoine ne s'arrtaient pas pour causer. Comme, aprs tout,
le seul but de leur promenade tait de dcouvrir le Royaume des
Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de
l'est  l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette faon de
chercher un empire avait certainement de grands avantages, mais on ne
saurait dire qu'elle ft exempte de dsagrments. Sidoine risquait
depuis la veille des rhumes et des engelures,  passer sans transition
des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacs des ples. Ce
qui le contrariait le plus tait la brusque disparition du soleil,
quand il entrait d'un hmisphre dans l'autre. Toutes les
vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phnomne, qui
produisait  ses yeux le va-et-vient de lumire irritant que fait,
dans une chambre, un volet ouvert et ferm avec rapidit. Tu peux
juger par l le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant 
Mdric, voitur  l'aise dans l'oreille de son mignon, plus mollement
que sur les coussins de la calche la mieux suspendue, il s'inquitait
peu des incidents de la route, se garait du froid et du chaud.
D'ailleurs, il se souciait mdiocrement du miroitement du jour et de
la nuit.

Les voyageurs venaient de rentrer dans l'hmisphre clair. Mdric
mit le nez dehors.

--Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'tude la plus
intressante est celle des diverses races d'une mme espce animale.
D'autre part, l'tude de l'espce humaine offre un attrait tout
particulier aux savants, car elle affirme avoir cot au Crateur
toute une journe de travail et n'tre pas de la mme cration que les
autres cratures. Nous allons donc examiner les diffrentes races de
la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frres
et de lire sur leurs faces la vrit de mes paroles. Ds le premier
regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur
dsintress, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contre, je le
sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beaut de
lignes; mais c'est l une pure imagination, puisque les peuples ne
s'accordent pas sur l'ide de beaut absolue, chacun adorant ce que
ddaigne le voisin; une vrit est vraie,  la condition d'tre vraie
toujours et pour tous. Je n'appuierai pas davantage sur la laideur
universelle. Les races humaines,--tu les vois  tes pieds-sont au
nombre de quatre: la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a
certainement des teintes intermdiaires; en cherchant, on arriverait 
tablir la gamme entire, du noir au blanc, en passant par toutes les
couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir
aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec
honneur. Voici cette question: Adam tait-il blanc, jaune, rouge ou
noir? Si j'affirme qu'il tait blanc, tant blanc moi-mme, je ne sais
comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez
mes frres. Eux-mmes faisant sans doute le premier pre  leur image,
les voil tout aussi embarrasss que moi, lorsqu'ils me considrent.
Avouons-le, la question est pineuse. Ceux qui font mtier de la haute
science t'expliqueraient peut-tre le fait par les influences diverses
des climats et des aliments, par cent belles raisons difficiles 
prvoir et  comprendre. Moi, je vulgarise, tu m'entendras sans peine.
Mon mignon, si l'on trouve aujourd'hui des hommes de quatre couleurs,
des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au
premier jour, a cr quatre Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un
noir.

--Mon frre Mdric, ton explication me satisfait pleinement. Mais,
dis-moi, n'est-elle pas un peu impie? O serait la fraternit
universelle des hommes? En outre, n'existe-t-il pas un saint livre,
dict par Dieu lui-mme, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple
d'esprit, il serait mal  toi de me mettre en tentation de mal penser.

--Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas
donner tort aux autres. Sans doute, ma faon de voir en cette matire,
qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance,
trs-respectable pour son grand ge. Mais quel mal cela peut-il faire
 Dieu, d'tudier son oeuvre en toute libert, puisqu'il nous a laiss
cette libert? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage.
Quand mme je nierais le Crateur sous une certaine forme, ce serait
pour te le prsenter sous une autre. Eh! mon mignon, je vulgarise la
thologie  cette heure! La thologie est la science de Dieu.

--Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-l. Il suffit pour y
tre pass matre d'avoir l'esprit droit. Enfin je trouve une science
simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement.

--Que dis-tu l, mon mignon! La thologie, une science simple! Pas
deux mots de raisonnement! Certes, il est simple, pour les coeurs
nafs, de reconnatre un Dieu et de borner l leur science, ce qui
leur permet d'tre savants  peu de frais. Mais les esprits inquiets,
une fois Dieu trouv, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a
abaiss  son niveau, afin de le comprendre; chacun dfend son idole,
attaque l'idole d'autrui. De l un effroyable entassement de volumes,
une ternelle matire  querelle: les faons d'tre de Celui qui est,
la meilleure mthode de l'adorer, ses manifestations sur la terre, le
but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle
science; je tiens trop  mon bon sens!

Mdric se tut, ayant l'me attriste de ces mille vrits qu'il
remuait  la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambe
et arriva droit en Chine. Les habitants, leurs villes, leur
civilisation, l'tonnrent profondment. Il se dcida  poser une
question.

--Mon frre Mdric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait dsirer
de t'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit
tenir une large place dans les annales des hommes?

--Mon mignon, rpondit Mdric, puisque tu ne peux te lasser de
t'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire
universelle. Ma mthode est fort simple; je compte l'appliquer tout au
long, un de ces jours. Elle repose sur le nant de l'homme. Lorsque
l'historien interroge les sicles, il voit les socits, parties de la
navet premire, s'lever jusqu' la plus haute civilisation, puis
retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se
succdent, en s'croulant tour  tour; chaque fois qu'un peuple se
croit parvenu  la suprme science, cette science elle-mme cause sa
ruine, et le monde est ramen  son ignorance native. Au commencement
des temps, l'gypte btit ses pyramides, borde le Nil de ses cits;
dans l'ombre de ses temples, elle rsout les grands problmes dont
l'humanit cherche encore aujourd'hui les solutions; la premire, elle
a l'ide de l'unit de Dieu et de l'immortalit de l'me; puis, elle
meurt, au soir des ftes de Cloptre, en emportant avec elle les
secrets de dix-huit sicles. La Grce sourit alors, parfume et
mlodieuse; son nom nous parvient ml  des cris de libert et  des
chants sublimes; elle peuple le ciel de ses rves, elle divinise le
marbre de son ciseau; bientt lasse de gloire, lasse d'amour, elle
s'efface, ne laissant que des ruines pour tmoigner de sa grandeur
passe. Enfin Rome s'lve, grandie des dpouilles du monde; la
guerrire soumet les peuples, rgne par le droit crit, et perd la
libert en acqurant la puissance; elle hrite des richesses de
L'gypte, du courage et de la posie de la Grce; elle est toute
volupt, toute splendeur; mais, lorsque la guerrire s'est change en
courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville ternelle, en
dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.

Si jamais discours fit biller Sidoine, ce fut celui que Mdric
dclamait de la sorte.

--Et la Chine? demanda-t-il d'un ton modeste.

--La Chine! s'cria Mdric, le diable t'emporte! Voil mon histoire
universelle inacheve, j'ai perdu l'lan ncessaire pour une pareille
tche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences
te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier trait d'histoire
venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prtendu si grand
par ces mauvais plaisants de gographes. Une moiti du monde a
toujours parfaitement ignor l'histoire de l'autre moiti.

--Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.

--D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime
singulirement la Chine, je la crains mme un peu, comme tout ce qui
est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir.
Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tomb toutes
les civilisations passes, l'extrme Orient hritera sans doute des
sciences de l'Occident, et deviendra  son tour la contre polie,
savante par excellence. C'est l une dduction mathmatique de ma
mthode historique.

--Mathmatique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine  regret.
C'est cela. Je veux apprendre les mathmatiques.

--Les mathmatiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens
cependant  te faire goter  ces sources de toutes vrits. La saveur
en est pre; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue  la
divine volupt d'une ternelle certitude. Car sache-le, les sciences
exactes donnent seules cette certitude vainement cherche par la
philosophie.

--La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frre Mdric. La
philosophie me parat devoir tre une tude trs-agrable.

--Srement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple
aiment  visiter les maisons d'alins, attirs par leur got du
bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des misres
humaines. Je m'tonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire
de la philosophie; car les fous, pour tre philosophes, n'en sont pas
moins des fous trs-rcratifs. La mdecine...

--La mdecine! que ne le disais-tu plus tt? Je veux tre mdecin pour
me gurir, lorsque j'aurai la fivre.

--Soit. La mdecine est une belle science; quand elle gurira, elle
deviendra une science utile. Jusque-l, il est permis de l'tudier en
artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque
parent avec le droit, qu'on tudie par simple curiosit d'amateur,
pour ne plus s'en proccuper ensuite.

--Alors, mon frre Mdric, je ne vois aucun inconvnient  commencer
par l'tude du droit.

--Quelques mots d'abord sur la rhtorique, mon mignon.

--Oui, la rhtorique me convient assez.

--En grec...

--Le grec, je ne demande pas mieux.

--En latin...

--Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras, mon frre
Mdric. Mais ne serait-il pas bon de connatre auparavant l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?

--Oh! la la! mon mignon! cria Mdric essouffl, vulgarisons avec
mesure, je te prie. J'ai la langue sche. Je reconnais humblement ne
pouvoir dire qu'un nombre limit de mots par minute. Chaque science,
s'il plat  Dieu, viendra  son heure. Par grce, un peu de mthode.
Ma premire leon n'est pas prcisment remarquable par la clart de
l'exposition ni l'enchanement logique des sujets. Causons toujours,
si cela te plat, mais causons  l'avenir avec l'ordre et le calme qui
distinguent la conversation des honntes gens.

--Mon frre Mdric, tes sages paroles me donnent  rflchir. J'aime
peu  parler, encore moins  couter, parce que, dans le second cas,
il me faut penser pour comprendre, besogne inutile dans le premier.
Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances
humaines; mais, vraiment, je prfre les ignorer ma vie entire, si tu
ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.

--Eh! mon mignon, que ne me confiais-tu ton horreur des dtails? Je
t'aurais, ds le dbut et sans ouvrir la bouche, donn la pure essence
des mille et une vrit de ce monde, cela dans un simple geste.
N'coute plus, regarde. Voici la suprme science.

Ce disant, Mdric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si
heureusement compar au clocher de son village. Il s'assit 
califourchon sur l'extrmit, les jambes dans l'abme; puis, il se
renversa un peu en arrire, regardant son mignon d'une faon sournoise
et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya
dlicatement le pouce au bout de son propre nez; et, se tournant aux
quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de
l'air le plus galant qu'on puisse voir.

--Oh! alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense.
Grand merci de la vulgarisation.



X

DE DIVERSES RENCONTRES, TRANGES ET IMPRVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET
MDRIC


Le soir venu, Sidoine s'arrta court. Je dis le soir, et je m'exprime
mal. Les moments que nous nommons soir et matin n'existaient pas pour
des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit
 leur volont. En toute vrit, nos voyageurs couraient le monde
depuis environ douze heures.

--Les poings me dmangent, dit Sidoine.

--Gratte-les, mon mignon, rpondit Mdric. Je ne puis t'offrir
d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'ducation n'a-t-elle pas un peu
adouci ton naturel batailleur?

--Non, frre. A vrai dire, mon mtier de roi m'a dgot des taloches.
Les hommes sont vraiment trop faciles  tuer.

--Voil, mon mignon, de l'humanit bien entendue. H! marche donc! Tu
le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux.

--Si je le sais! Cherchons-nous rellement le Royaume des Heureux?

--Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est all
aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit tre singulirement
situ, je l'avoue, pour toujours chapper  nos regards. Il serait
peut-tre bon de demander notre chemin.

--Oui, frre, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous
conduisent quelque part.

En ce moment, Sidoine et Mdric se trouvaient sur une grande route,
non loin d'une ville. Des deux cts s'tendaient de vastes parcs,
enclos de murs peu levs, au-dessus desquels passaient des branches
d'arbres fruitiers, charges de pommes, de poires, de pches,
apptissantes  voir, et qui auraient suffi au dessert d'une arme.

Comme ils avanaient, ils avisrent, assis contre un de ces murs, un
bonhomme d'aspect misrable. A leur approche, la pauvre crature se
leva, tranant les pieds, grelottant de faim.

--La charit, mes bons messieurs! demanda-t-il.

--La charit! lui cria Mdric; mon ami, je ne sais o elle est.
Seriez-vous gar comme nous?

Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des
Heureux.

--La charit, mes bons messieurs! rpta le mendiant. Je n'ai pas
mang depuis trois jours.

--Pas mang depuis trois jours! dit Sidoine merveill. Je ne pourrais
en faire autant.

--Pas mang depuis trois jours! reprit Mdric. Eh! mon ami, pourquoi
tenter une pareille exprience? il est universellement reconnu qu'il
faut manger pour vivre.

Le bonhomme s'tait de nouveau assis au pied du mur. Il se frottait
les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.

--J'ai bien faim, dit-il  voix basse.

--Vous n'aimez donc ni les pches, ni les poires, ni les pommes?
demanda Mdric.

--J'aime tout, mais je n'ai rien.

--Eh! mon ami, tes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a l, sur
votre nez, une pche magnifique qui vous donnera  boire et  manger,
le tout ensemble.

--Cette pche n'est pas  moi, rpondit le pauvre.

Les deux compagnons se regardrent, stupfaits de dette rponse, ne
sachant s'ils devaient rire ou se fcher.

--coutez, bonhomme, reprit Mdric, nous n'aimons pas qu'on se moque
de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim,
gagnez tout  votre aise votre pari. Si, au contraire, vous dsirez
vivre le plus longtemps possible; mangez et digrez au soleil.

--Monsieur, rpondit le mendiant, je le vois, vous n'tes pas de ce
pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire
la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mangent pas. On se
trouve dans l'une ou l'autre classe, selon le hasard de la naissance.
D'ailleurs, c'est l un tat de choses accept; il faut que vous
veniez de loin pour vous en tonner.

--Voil de singulires histoires. Et combien tes-vous qui ne mangez
  pas?

--Mais plusieurs centaines de mille.

--Ah! mon frre Mdric, interrompit Sidoine, la rencontre me parat
des plus tranges et des plus imprvues. Je n'aurais jamais cru qu'on
pt trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de
vivre sans manger. Tu ne m'as donc pas tout vulgaris?

--Mon mignon, j'ignorais cette particularit. Je la recommande aux
naturalistes, comme un nouveau caractre bien tranch sparant
l'espce humaine des autres espces animales. Je comprends maintenant
que, dans ce pays, les pches ne soient pas  tout le monde. Les
petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment o tous n'ont pas
une commune richesse, il nat de cette injustice une belle et suprme
justice, celle de conserver  chacun son bien.

Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait
sur lui-mme, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon
plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix tranante:

--La charit, mes bons messieurs!

--La charit, bonhomme, dit Mdric, je sais o elle est. Cette pche
n'est pas  toi, et tu n'oses la prendre, obissant en cela aux lois
de ton pays, te conformant  cette ide du respect de la proprit que
tu as suce avec le lait de ta mre. Ce sont l de bonnes croyances
qui doivent tre fortement enseignes chez les hommes, s'ils veulent
que le tremblant chafaudage de leur socit ne croule pas aux
premires attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de cette
socit, qui refuse toute fraternit avec mes frres, je puis
enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort  leur lgislation
ni  leurs croyances morales. Prends donc ce fruit, mange-le, pauvre
misrable. Si je me damne, je le fais de gaiet de coeur.

Mdric, en parlant ainsi, cueillait la pche et l'offrait au
mendiant. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considra avidement. Puis,
au lieu de le porter  la bouche, il le rejeta dans le parc,
par-dessus le mur. Mdric le regarda faire sans s'tonner.

--Mon mignon, dit-il  Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il
est le type le plus pur de l'humanit. Il souffre, il obit; il est
fier de souffrir et d'obir. Je le crois un grand sage.

Sidoine fit quelques enjambes, le coeur triste d'abandonner ainsi un
pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas 
s'expliquer la conduite du misrable; il fallait tre un peu plus
homme qu'il ne l'tait pour rsoudre un pareil problme. Au dpart, il
avait ramass la pche; il regardait maintenant devant lui, cherchant
du regard quelque pauvre moins scrupuleux  qui la donner.

Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un
cortge de riches seigneurs, accompagnant une litire o se trouvait
couch un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait
gure plus de quarante ans; l'ge ne pouvait avoir fltri ses traits
ni blanchi ses cheveux. Assurment, le malheureux mourait de faim, 
voir sa face ple et la faiblesse qui alanguissait ses membres.

--Mon frre Mdric, dit Sidoine, offre donc ma pche  cet indigent.
Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couch dans le
velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut tre
qu'un pauvre.

Mdric pensait comme son mignon.

--Monsieur, dit-il poliment  l'homme de la litire, vous n'avez sans
doute pas mang ce matin. La vie a ses hasards.

L'homme ouvrit les yeux  demi.

--Depuis dix ans je ne mange plus, rpondit-il.

--Que disais-je! s'cria Sidoine. L'infortun!

--Hlas! reprit Mdric, ce doit tre une double souffrance, de
manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami,
prenez cette pche, apaisez votre faim.

L'homme n'ouvrit pas mme les yeux. Il haussa les paules.

--Une pche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes
servantes, de belles filles aux bras nus, se sont agenouilles devant
moi, m'offrant leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient
de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a
fait mal.

--Vous n'tes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine dsappoint.

--Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais
jamais.

--Et le nom de cette laide maladie?

Mdric, ayant compris quelle tait la misre de cet indigent par de
bijoux et de dentelle, se chargea de rpondre  Sidoine.

--Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a
pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle;
elle se gurit par une forte dose d'indigence. Mon mignon, si ce
seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop  manger.

--Bon! s'cria Sidoine, voici un monde bien trange! Que l'on ne mange
pas, quand on manque de pches, je le comprends jusqu' un certain
point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possde des
forts d'arbres  fruits, je me refuse  accepter cela comme logique.
Dans quel absurde pays sommes-nous donc?

L'homme  la litire se souleva  demi, soulag dans son ennui par la
navet de Sidoine.

--Monsieur, rpondit-il, vous tes en plein pays de civilisation. Les
faisans cotent fort cher; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous
garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma
connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir.
Votre gaillarde mine m'a mis en apptit.

L'homme se recoucha, et le cortge se remit lentement en marche.
Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les paules, hocha la tte,
fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de ddain
et d'tonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours  la main
la pche dont il avait tant de peine  faire l'aumne. Mdric
songeait.

Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une lgre rsistance 
la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque
ronce. Mais s'tant baiss, il demeura fort surpris: c'tait un homme,
d'air avide et cruel, qui gnait ainsi sa marche. Cet homme demandait
tout simplement la bourse aux voyageurs.

Sidoine ne voyait plus que mendiants affams sur les routes; sa
charit de frache date avait hte de s'exercer. Il n'entendit pas
bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou, l'levant 
la hauteur de son visage, pour converser plus librement.

--H! pauvre hre, lui dit-il, n'as-tu pas faim? Je le donne
volontiers cette pche, si elle peut te soulager dans tes souffrances.

--Je n'ai pas faim, rpondit le brigand mal  l'aise. Je sors d'une
excellente taverne o j'ai bu et mang pour trois jours.

--Alors que me veux-tu?

--Je ferais un joli mtier, si je ne dtroussais les passants que pour
leur prendre des pches. Je veux ta bourse.

--Ma bourse! et pourquoi faire, puisque tu n'auras pas faim de trois
jours?

--Pour tre riche.

Sidoine, stupfait, prit Mdric dans son autre main. Il le regarda
gravement.

--Mon frre, dit-il, les gens de ce pays s'entendent pour se moquer de
nous. Dieu ne peut avoir cr des cratures aussi peu senses. Voici
maintenant un imbcile n'ayant pas faim et arrtant les passants pour
leur demander leur bourse, un fou qui a un bon apptit et qui cherche
 le perdre en devenant riche.

--Tu as raison, rpondit Mdric, tout ceci est parfaitement ridicule.
Seulement tu ne me parais pas avoir bien compris quelle sorte de
mendiant tu tiens l entre tes doigts. Les voleurs font mtier
d'accepter uniquement les aumnes qu'ils prennent.

--coute, dit alors Sidoine au brigand: d'abord tu n'auras pas ma
bourse, et cela pour une excellente raison. Ensuite je crois juste de
t'infliger une lgre correction. Tout bien examin, ce qui est doit
tre; je ne puis te laisser manger en paix, lorsque je viens de
quitter un pauvre diable mourant de faim. Mon frre Mdric me lira un
jour le code, pour que je revienne te pendre dans les formes.
Aujourd'hui, je me contenterai de laver ta laide mine dans la mare qui
est l,  mes pieds. Bois pour trois jours, mon ami.

Sidoine ouvrit les doigts, et le voleur tomba dans la mare. Un honnte
homme se serait noy; le coquin se sauva  la nage.

Les voyageurs, sans regarder derrire eux, continurent  marcher,
Sidoine tenant toujours sa pche, Mdric songeant aux trois dernires
rencontres.

--Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les
phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parl.

--Oh! rpondit Sidoine, c'est une simple habitude  prendre. Je ne me
bats plus, je parle.

--Tais-toi, je te prie, j'ai  te faire part de graves rflexions. Je
reconstruis en pense la triste socit qui a pu nous offrir au
regard, en moins d'une heure, un honnte homme mourant de faim, un
gueux le ventre plein pour trois jours, un puissant frapp
d'impuissance. Il y a l un grand enseignement.

--Plus d'enseignement, par piti, mon frre! Je veux croire simplement
que nous avons rencontr aujourd'hui des hommes de race particulire,
qui n'ont encore t dcrits par aucun voyageur.

--Je t'entends, mon mignon. J'ai lu de bien curieux dtails dans de
vieux livres. Il est des pays dont les habitants n'ont qu'un oeil au
milieu du front, d'autres o leurs corps sont mi-partis homme et
cheval, d'autres encore o leurs ttes et leurs poitrines, ne font
qu'un. Sans doute nous traversons, en ce moment, une contre dont les
habitants ont l'me dans les talons, ce qui les empche de juger
sainement les choses et leur donne une remarquable absurdit d'actes
et de paroles. Ce sont des monstres. L'homme, fait  l'image de son
Dieu, est une crature bien autrement suprieure.--

--C'est cela, mon frre Mdric, nous sommes dans un pays de monstres.
H! regarde. Vois-tu venir  nous ce quatrime mendiant que
j'attendais? Est-il assez dguenill, assez maigre, assez affam,
assez effarouch? Certes, celui-l marche sur son me, comme tu le
disais tantt.

L'homme qui s'avanait suivait le bord du foss, faisant avec amour
des miracles d'quilibre. Il venait, les mains derrire le dos, le nez
au vent; son pauvre corps flottait dans ses minces vtements, sa face
exprimait je ne sais quel singulier mlange de batitude et de
souffrance. Il paraissait rver, le ventre vide, d'un large et
plantureux festin.

--Je ne comprends plus rien  la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond
n'accepte pas ma pche. Il meurt de faim, et ne me parat ni un coquin
ni un honnte homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frre
Mdric, charge-toi de cette dlicate expdition.

Mdric descendit  terre. Comme il tait sur le bout du soulier de
Sidoine, l'homme vint  l'apercevoir.

--Oh! dit-il, le joli petit insecte! Mon bel ami, buvez-vous la rose,
vous nourrissez-vous de fleurs?

--Monsieur, rpondit Mdric, l'eau pure m'indispose, et je ne puis,
sans maux de tte, endurer les parfums.

--Eh! l'insecte parle! L'excellente rencontre! Vous me sauvez d'une
grande disette, mon aimable scarabe.

--Ainsi, vous avouez que vous avez faim?

--Faim! ai-je dit cela? Certes, j'ai toujours faim.

--Et vous mangerez volontiers une pche?

--La pche est un fruit que j'estime pour le velout de sa peau.
Merci, je ne puis manger. J'ai bien autre chose en tte. Enfin je
viens de trouver ce que je cherchais depuis une heure.

--a, dit Sidoine impatient, que cherchiez-vous donc, monsieur
l'affam, si ce n'est un morceau de pain?

--Bon! s'cria le pauvre diable, seconde trouvaille! Un gant en chair
et en os. Monsieur le gant, je cherchais une ide.

 cette rponse, Sidoine s'assit sur le bord de la route, prvoyant de
longues explications.

--Une ide! reprit-il, quel est ce mets?

--Monsieur le gant, continua l'homme sans rpondre, je suis pote de
naissance. Vous ne l'ignorez pas, la misre est mre du gnie. J'ai
donc jet ma bourse  la rivire. Depuis cet heureux jour, je laisse
aux sots le triste soin de chercher leur repas. Moi, qui n'ai plus 
m'occuper de ce dtail, je cherche des ides le long des routes. Je
mange le moins possible pour avoir le plus possible de gnie. Ne
perdez pas votre piti  me plaindre; je n'ai vraiment faim que
lorsque je ne trouve pas mes chres ides. Les beaux festins parfois!
Tantt, en voyant votre petit ami d'une tournure si galante, il m'est
venu  la pense deux ou trois strophes exquises: un mtre harmonieux,
des rimes riches, un trait final du meilleur esprit. Jugez si je me
suis rassasi. Puis, quand je vous ai aperu, franchement, j'ai craint
les suites d'un pareil rgal. Je tenais une antithse, une belle et
bonne antithse, le plus fin morceau qui puisse tre servi  un pote.
Vous le voyez, je ne saurais accepter votre pche.

--Bon Dieu! s'cria Sidoine aprs un moment de silence, le pays est
dcidment plus absurde que je ne croyais. Voil un fou d'une trange
sorte.

--Mon mignon, rpondit Mdric, celui-ci est un fou, mais un fou
innocent, un mendiant d'me gnreuse, donnant aux hommes plus qu'il
ne reoit. Je me sens aimer comme lui les grandes routes et la jolie
chasse aux ides. Pleurons ou rions, si tu veux,  le voir grand et
ridicule; mais, je t'en prie, ne le rangeons pas parmi les trois
monstres de tantt.

--Range-le comme tu voudras, mon frre, reprit Sidoine de mchante
humeur. La pche me reste, et ces quatre imbciles ont tellement
troubl mes ides sur les biens de la terre, que je n'ose y porter la
dent.

Cependant, le pote s'tait assis au bord de la route, crivant du
doigt sur la poussire. Un bon sourire clairait sa figure maigre,
donnant  ses pauvres traits fatigus une expression enfantine. Dans
son rve, il entendit les dernires paroles de Sidoine. Et, comme
s'veillant:

--Monsieur, dit-il, tes-vous vritablement embarrass de cette pche?
Donnez-la-moi. Je sais, prs d'ici, un buisson aim des moineaux
d'alentour. J'irai y dposer votre offrande, et je vous assure qu'elle
ne sera pas refuse. Demain, je reprendrai le noyau, je le planterai
dans quelque coin, pour les moineaux des printemps  venir. Il prit la
pche, il se remit  crire.

--Mon mignon, dit Mdric, voil notre aumne donne. Pour te
tranquilliser l'esprit, je veux bien te faire remarquer que nous
rendons aux moineaux ce qui appartenait aux moineaux. Quant  nous,
puisque l'homme ne jouit pas d'une nourriture providentielle, nous
tcherons de ne plus manger ce que le ciel nous enverra. Notre passage
en ce pays a fait natre dans nos esprits de nouvelles et tristes
questions. Nous les tudierons prochainement. Pour l'instant,
contentons-nous de chercher le Royaume des Heureux.

Le pote crivait toujours, couch dans la poussire, la tte nue au
soleil.

--H! monsieur, lui cria Mdric, pourriez-vous nous indiquer le
Royaume des Heureux?

--Le Royaume des Heureux? rpondit le fou en levant la tte, vous ne
sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans cette contre.

--Eh quoi! serait-elle prs d'ici? Nous venons de battre le monde,
sans pouvoir la trouver.

--Le Royaume des Heureux, monsieur, est partout et nulle part. Ceux
qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, ceux qui le
cherchent, comme un royaume de la terre, talant au soleil ses villes
et ses campagnes, passeront  son ct toute leur vie, sans jamais le
dcouvrir. Si vaste qu'il soit, il tient bien peu de place en ce
monde.

--Et le chemin, je vous prie?

--Oh! le chemin est simple et direct. Quel que soit le pays o vous
vous trouviez, au nord ou au midi, la distance reste la mme, et vous
pouvez d'une enjambe passer la frontire.

--Bon! interrompit Sidoine, voici qui me regarde. Dans quel sens
dois-je faire cette enjambe?

--Dans n'importe quel sens, vous dis-je. Voyons, laissez-moi vous
introduire. Avant tout, fermez les yeux. Bien. Maintenant, levez la
jambe.

Sidoine, les yeux ferms, la jambe en l'air, attendit une seconde.

--Posez le pied, commanda de nouveau le pote. La, vous y tes,
messieurs.

Il n'avait pas boug de son lit de poussire, il acheva tranquillement
une strophe.

Sidoine et Mdric se trouvaient dj au beau milieu du Royaume des
Heureux.



XI

UNE COLE MODLE.


--Sommes-nous au port, mon frre? demanda Sidoine. Je suis las, j'ai
grand besoin d'un trne pour m'asseoir.

--Marchons toujours, mon mignon, rpondit Mdric. Il nous faut
connatre notre royaume. Le pays me parat paisible. Nous y dormirons,
je crois, nos grasses matines. Ce soir, nous nous reposerons.

Les deux voyageurs traversaient les villes et les campagnes, regardant
autour d'eux. La terre les ayant attrists, ils trouvaient un
dlassement dans les purs horizons, dans les foules silencieuses de ce
coin perdu de l'univers. Je l'ai dit, le Royaume des Heureux n'tait
pas un paradis aux ruisseaux de lait et de miel, mais une contre de
clart douce, de sainte tranquillit.

Mdric comprit l'admirable quilibre de ce royaume. Un rayon de
moins, et la nuit et t faite; un rayon de plus, et la lumire
aurait bless les yeux. Il se dit que l devait tre la sagesse, o
l'homme consentait  se mesurer le bien comme le mal,  accepter sa
condition sous le ciel, sans se rvolter par ses dvouements ou par
ses crimes.

Comme ils avanaient, lui et son compagnon, ils trouvrent, au milieu
d'un champ, un hangar ferm de grilles. Mdric reconnut l'cole
modle fonde par l'aimable Primevre, pour ses chers animaux. Depuis
longtemps il dsirait connatre les suites de cet essai de
perfectibilit. Il fit coucher Sidoine au pied du mur; puis, tous
deux, appuyant leurs fronts aux barreaux, ils purent contempler et
suivre dans ses dtails une scne trange qui acheva leur ducation.

Au premier regard, ils ne surent quelles cratures bizarres ils
avaient devant eux. Trois mois de caresses, d'enseignement mutuel, de
rgime frugal, avaient mis les pauvres btes sur les dents. Les lions,
pels et galeux, semblaient d'normes chats de gouttire; les loups
portaient la tte basse, plus maigres, plus honteux que des chiens
errants; quant aux autres btes de complexion plus dlicate, elles
gisaient ple-mle sur le sol, n'offrant  la vue que des ctes
saillantes, des museaux allongs. Les oiseaux et les insectes taient
encore moins reconnaissables, ayant perdu les belles couleurs de leurs
ajustements. Tous ces tres misrables tremblaient de faim et de
froid, n'tant plus ce que Dieu les avait crs, mais se trouvant
d'ailleurs parfaitement civiliss.

Mdric et Sidoine, peu  peu, finirent par reconnatre les diffrents
animaux. Malgr leur respect du progrs et des bienfaits de
l'instruction, ils ne purent s'empcher de plaindre ces victimes du
bien. Il y a tristesse  voir la cration s'amoindrir.

Cependant, les btes de l'cole modle se tranrent en gmissant au
centre du hangar; l, elles se rangrent en cercle. Elles allaient
tenir conseil.

Un lion, comme ayant gard le plus de souffle, porta le premier la
parole.

--Mes amis, dit-il, notre plus cher dsir,  nous tous qui avons le
bonheur d'tre enferms ici, est de persvrer dans l'excellente voie
de fraternit et de perfection que nous suivons avec des rsultats si
remarquables.

Un grognement d'approbation l'interrompit.

--Je n'ai que faire, reprit-il, de vous prsenter le dlicieux tableau
des rcompenses qui attendent nos efforts. Nous formerons un seul
peuple dans l'avenir, nous aurons une seule langue, tandis qu'une
suprme joie natra pour chacun de n'tre plus soi et d'ignorer qui on
est. Vous dites-vous bien le charme de cette heure o il n'existera
plus de races, o toutes les btes auront une pense unique, un mme
got, un mme intrt? O mes amis, le beau jour, et combien il sera
gai!

Un nouveau grognement tmoigna de l'unanime satisfaction de
l'assemble.

--Puisque nous htons de nos voeux la venue de ce jour, continua le
lion, il serait urgent de prendre des mesures pour que nous puissions
le voir se lever. Le rgime suivi jusqu'ici est certainement
excellent, mais je le crois peu substantiel. Avant tout, il nous faut
vivre, et nous maigrissons avec constance; la mort ne saurait tre
loin si, dans le but louable de nourrir nos mes, nous continuons 
ngliger de nourrir nos corps. Il serait absurde, songez-y, de tenter
un paradis dont nous ne saurions jouir, par la nature mme des moyens
employs. Une rforme radicale est ncessaire. Le lait est une
nourriture trs-moralisante, d'une digestion facile, ce qui adoucit
singulirement les moeurs; mais je pense rsumer toutes les opinions
en disant que nous ne pouvons supporter le lait plus longtemps, que
rien n'est plus fade, qu'en fin de compte il nous faut un ordinaire
plus vari et moins coeurant.

Une vritable ovation de hurlements et de bruits de mchoires
accueillit ces dernires paroles de l'orateur. La haine du lait tait
populaire parmi ces honntes animaux vivant depuis trois mois de cette
boisson sucre. L'cuelle quotidienne leur donnait des nauses. Ah!
qu'un peu de fiel leur et sembl doux!

Lorsque le silence se fut rtabli:

--Mes amis, reprit le lion, le sujet de notre dlibration se trouve
donc fix. Nous tenons conseil pour proscrire le lait, pour le
remplacer par un aliment nous engraissant, nous aidant tout  la fois
aux bonnes penses. Ainsi, nous allons proposer chacun notre mets;
puis, nous nous dciderons en faveur de celui qui runira le plus de
suffrages. Ce mets constituera ds lors notre commun ordinaire. Je
crois inutile de vous faire observer quel esprit doit vous guider dans
votre choix: cet esprit est l'entire abngation de vos gots
personnels, la recherche d'une nourriture convenant galement 
chacun, offrant surtout des garanties de morale et de sant.

A ce point de l'allocution, l'enthousiasme fut au comble. Rien n'est
plus doux que de faire cas de la morale, quand le ventre est
pralablement rempli. Une mme pense, une touchante unanimit de
sentiments animait l'assemble.

Le lion, pour sa part, discourait d'un ton humble et affable. Le
regard baiss, il et converti ses frres du dsert, tant il offrait
un spectacle difiant. Du geste il rclama l'attention. Il termina en
ces termes:

--Je me crois autoris par ma longue exprience  vous donner le
premier mon avis en cette matire dlicate. Je le ferai avec toute la
modestie qui convient  un simple membre de cette assemble, mais
aussi avec toute l'autorit d'une bte convaincue. C'est dire que je
dsespre de notre unit future, si mon plat n'est pas accept 
l'unanimit. En mon me et conscience, ayant longtemps rflchi au
mets nous convenant le mieux, prenant en considration l'intrt
commun, je dclare, j'affirme hautement que rien ne contentera
l'estomac et le coeur de chacun, comme une large tranche de chair
saignante mange le matin, une seconde tranche  midi, et une
troisime le soir.

Le lion s'arrta sur cette parole pour recueillir les justes
applaudissements que lui semblait mriter sa proposition. Il tait de
bonne foi, il demeura tout tonn du manque d'ensemble des
grognements. Adieu l'unanimit! L'assemble n'approuvait plus avec un
complet abandon. Les loups et autres btes fauves, les oiseaux et les
insectes d'apptits sanguinaires, s'extasirent sur l'excellence du
choix. Mais les animaux de nature diffrente, ceux qui vivent dans les
prairies ou sur le bord des tangs, tmoignrent, par leur silence,
par leurs mines contristes, du peu de vertu civilisatrice qu'ils
accordaient  la chair.

Quelques minutes s'coulrent, pleines de froideur et de malaise. On
risque gros  combattre l'avis des puissants, surtout lorsqu'ils
parlent au nom de la fraternit. Enfin une brebis, plus ose que ses
soeurs, se dcida  prendre la parole.

--Puisque nous sommes ici, dit-elle, pour mettre franchement nos
opinions, laissez-moi vous donner la mienne avec la navet qui sied 
ma nature. J'avoue n'avoir aucune exprience. du mets propos par mon
frre le lion; il peut tre excellent pour l'estomac et d'une rare
dlicatesse de got; je me rcuse sur ce point de la discussion. Mais
je crois ce mets d'une influence nuisible, quant  la morale. Une des
plus fermes bases de notre progrs doit tre le respect de la vie; ce
n'est point la respecter que de nous nourrir de corps morts. Mon frre
le lion ne craint-il pas de s'garer en son zle, de crer une guerre
sans fin, en choisissant un tel ordinaire, au lieu d'arriver  cette
belle unit dont il a parl en termes si chaleureux? Je le sais, nous
sommes d'honntes btes; n'est pas question de nous dvorer entre
nous. Loin de moi cette vilaine pense! Puisque les hommes dclarent
pouvoir nous manger, sans cesser d'tre de bonnes mes, des cratures
selon l'esprit de Dieu, nous pouvons assurment manger les hommes et
rester de sages, de fraternels animaux, tendant  une perfection
absolue. Toutefois, je crains les mauvaises tentations, les forces de
l'habitude, si un jour les hommes venaient  manquer. Aussi ne puis-je
voter une nourriture aussi imprudente. Croyez-moi, un seul mets nous
convient, un mets que la terre produit en abondance, sain,
rafrachissant, d'une qute amusante et facile, vari  l'infini. O
les plantureux festins, mes bons frres! Luzerne, lgumes, toutes les
herbes des plaines, toutes les herbes des montagnes! J'en parle
savamment, sans arrire-pense, n'ayant que l'innocent dsir de vivre
sans tuer. Je vous le dis en vrit: hors de l'herbe, pas d'unit.

La brebis se tut, constatant  la drobe l'effet produit par son
discours. Quelques maigres adhsions s'levrent du ct de
l'assemble occup par les chevaux, les boeufs et autres mangeurs de
grains et de verdure. Quant aux btes qui avaient approuv le choix du
lion, elles parurent accueillir la nouvelle proposition avec un
singulier mpris, une grimace de mauvais prsage pour l'orateur.

Un ver  soie, de vue basse et priv de tact, prit alors la parole.
C'tait un philosophe austre, s'inquitant peu du jugement d'autrui,
prchant le bien pour le bien.

--Vivre sans tuer, dit-il, est une belle maxime. Je ne puis
qu'applaudir aux conclusions de ma soeur la brebis. Seulement, ma
soeur me parat trs-gourmande. Pour un mets que nous cherchons, elle
nous en offre cinquante; elle parat mme se complaire dans la pense
d'un menu de prince, aux plats nombreux et de gots divers.
Oublie-t-elle que la sobrit, le ddain des fins morceaux, sont des
vertus ncessaires  des btes se piquant de progrs? L'avenir d'une
socit dpend de la table: manger peu et d'un seul plat, l est
l'unique moyen de hter la venue d'une haute civilisation, forte et
durable. Je propose donc, pour ma part, de veiller sur notre apptit,
surtout de nous contenter d'une seule sorte de feuilles. Le choix
n'tant plus qu'une affaire de got, je pense satisfaire celui de
chacun en choisissant la feuille du mrier.

--a, vieux radoteur, cria un plican, ne sommes-nous pas assez
maigres, sans risquer des coliques,  nous nourrir d'herbe humide?
Fraternise avec la brebis. Moi, je pense comme mon frre le lion, si
ce n'est qu'il me parat faire un choix regrettable en proposant de la
chair saignante. La chair seule donne au corps la force de faire le
bien, mais j'entends la chair de poisson, blanche, dlicate; c'est l
une nourriture d'un manger savoureux, aime de tout le monde. Enfin,
et ce dernier argument doit vous convaincre, les mers occupant sur le
globe deux fois plus de place que les continents, nous ne saurions
avoir un plus vaste garde-manger. Mes frres comprendront ces raisons.

Les frres se gardrent de comprendre. Ils jugrent  propos, pour
clore les dbats, de crier tous  la fois. Autant d'animaux, autant
d'opinions; pas deux pauvres esprits pensant de compagnie, pas deux
natures semblables. Chaque bte se mit  gesticuler,  prorer,
offrant son mets, le dfendant au nom de la morale et de la
gourmandise. A les en croire, si tous les plats proposs avaient t
accepts, le monde entier aurait pass en ragot; il n'est matire qui
ne fut dclare excellente nourriture, depuis la feuille jusqu'au
bois, depuis la chair jusqu'au caillou. Profond enseignement, comme
disait Mdric, montrant ce qu'est la terre, un foetus ne vivant
encore qu' demi, o la vie et la mort luttent dans nos temps  forces
gales.

Au milieu du vacarme, un jeune chat s'vertuait pour faire comprendre
 l'assemble qu'il dsirait lui communiquer une vrit dcisive. Il
joua ferme des pattes et du gosier, si bien qu'il finit par obtenir un
peu de silence.

--H! dit-il, mes bons frres, par piti, cessez cette discussion qui
afflige ici les mes tendres. Mon coeur saigne  voir cette scne
pnible. Hlas! nous sommes loin de ces moeurs douces, de cette
sagesse de paroles que, pour ma part, je cherche depuis mes jeunes
ans. Voil bien un grand sujet de querelle, une mchante nourriture,
soutien d'un corps prissable! Rappelez vos esprits; vous rirez de
votre colre, vous laisserez l cette misrable question. Le choix
plus ou moins heureux d'un vil aliment n'est pas digne de nous occuper
une seconde. Vivons comme nous avons vcu, n'ayant souci que de
rformes morales. Philosophons, mes bons frres, et buvons notre
cuelle de lait. Aprs tout, le lait est d'un got fort agrable; je
l'estime suprieur aux plats par lesquels vous voulez le remplacer.

Des hurlements pouvantables accueillirent ces derniers mots. La
malencontreuse ide du jeune chat acheva de rendre les btes
furieuses, en leur rappelant le fade breuvage dont elles s'taient
lav les entrailles pendant trois longs mois. Il leur vint une faim
terrible, aiguise de toute leur colre. La nature l'emporta. Elles
oublirent, en une seconde, les bons procds que se doivent entre eux
des animaux civiliss, elles se sautrent simplement  la gorge les
uns des autres. Celles qui avaient choisi la chair,  bout
d'arguments, trouvrent plus commode de prcher d'exemple. Les autres,
n'ayant ni grain, ni herbe, ni poisson, ni aucun plat pour se venger,
se contentrent de servir  la vengeance de leurs frres.

Ce fut, pendant quelques minutes, une mle effrayante. Le nombre des
affams diminuait rapidement, sans qu'il restt un seul bless 
terre. Singulire lutte, dans laquelle les morts tortillaient on ne
savait o. A peine rassasi, le mangeur tait mang. Tous
s'engraissaient mutuellement; la fte commenait au plus faible pour
finir au plus fort. Au bout d'un quart d'heure, le plancher se trouva
net. Seules, dix ou douze btes fauves, assises sur leurs derrires,
se lchaient complaisamment, les yeux demi-clos, les membres alanguis,
ivres de nourriture.

L'cole modle avait donc eu pour rsultat la plus grande unit
possible, celle qui consiste  s'assimiler autrui corps et me.
Peut-tre est-ce l l'unit dont l'homme a vaguement conscience, le
but final, le travail mystrieux des mondes tendant  confondre tous
les tres en un seul. Mais quelle rude raillerie aux ides de notre
ge qui promettent perfection et fraternit  des cratures
diffrentes d'instincts et d'habitudes, parcelles de boue o un mme
souffle de vie produit des effets contraires! Sans philosopher
davantage, les lions sont les lions.

--Mon frre Mdric, dit Sidoine, voici devant nous dix ou douze
sclrats qui ont sur la conscience un poids norme de pchs. Ils ont
parl le mieux du monde, mais ils ont agi comme des sacripants. Voyons
si mes poings ne sont pas rouills.

Ce disant, il assena sur le hangar un renfoncement formidable qui
pulvrisa les poutres et fit voler les pierres de taille en clats.
Les animaux restante, seul espoir de la rgnration des btes, ne
poussrent pas un cri. Mdric parut chagrin de cette excution.

--H! mon mignon, cria-t-il, que ne m'as-tu consult! Voil un coup de
poing dont tu auras tristesse et remords. coute-moi.

--Quoi! mon frre, n'ai-je pas frapp justement?

--Oui, selon l'ide que nous nous faisons du bien. Mais, entre nous,
et ceci je le dis tout bas pour ne pas troubler une croyance
ncessaire, le bien et le mal ne sont-ils pas de cration humaine? Un
loup commet-il vraiment une mauvaise action lorsqu'il mange un agneau?
L'homme, ami des agneaux, qui lui porterait un plat de lgumes, ne
serait-il pas plus ridicule que le loup ne serait coupable?

--Voudrais-tu, frre, induire logiquement de l que le bien et le mal
n'existent pas?

--Peut-tre, mon mignon. Vois-tu, nous voulons trop souvent devancer
l'heure fixe par Dieu. Il est certaines lois, sans doute d'une
essence divine, qui chappent  notre intelligence et auxquelles nous
avons donn le vilain nom de fatalits. Nous dsirons sottement ragir
contre la nature. Nous admettons, par un rare blasphme, que le mal a
pu tre cr, et nous voil nous rigeant en juges, rcompensant et
punissant, parce que nos sens sont trop faibles pour pntrer chaque
chose, pour nous montrer que tout est bien devant Dieu. Remarque
l'absurde justice de ton coup de poing. Tu as puni ces btes d'agir
selon les lois d'aprs lesquelles elles doivent vivre. Tu les as
juges en goste, au point de vue purement humain, surtout pouss par
cet effroi de la mort qui a donn  l'homme le respect de la vie.
Enfin, tu t'es scandalis de voir une race en dvorer une autre,
lorsque toi-mme tu ne te fais aucun scrupule de te nourrir de la
chair des deux.

--Mon frre Mdric, parle plus clairement, ou je n'aurai aucun
remords de mon coup de poing.

--Je t'entends, mon mignon. Somme toute, je le veux bien: le mal
existe; ce qui me dispense de te prouver que le bien absolu est
impossible. D'ailleurs, les dcombres sur lesquels nous sommes assis
en sont la preuve. Mais, dis-moi, voulais-tu manger ces btes fauves?

--Certes non. Je n'aime pas le gros gibier.

--Alors, mon mignon, pourquoi les tuer? A cette question, Sidoine
demeura fort sot. Il chercha une rponse, qu'il ne trouva pas. Le plus
vif tonnement se peignit dans ses gros yeux bleus. Puis, comme un
homme qui dcouvre enfin une vrit:

--Eh! mais, cria-t-il, tu l'as dit, mon coup de poing est absurde. On
ne doit tuer que pour manger. Voil un prcepte minemment pratique,
ayant au plus haut point cette justice relative et humaine dont tu
m'as parl. Les hommes devraient le faire crire en lettres d'or sur
les murs de leurs tribunaux et sur les drapeaux de leurs armes.
Hlas! mes pauvres poings! On ne doit tuer que pour manger.



XII

MORALE.


Le soleil venait de disparatre derrire les collines du couchant. La
terre, voile d'une ombre douce, sommeillait dj  demi, rveuse et
mlancolique. Au-dessus des horizons s'tendait un ciel blanc, sans
transparence. Il est une heure, chaque soir, d'une profonde tristesse:
la nuit n'est pas encore, la lumire s'teint lentement, comme 
regret; et l'homme, dans cet adieu, se sent au coeur une vague
inquitude, un besoin immense d'esprance et de foi. Les premiers
rayons du matin mettent des chansons sur les lvres; les derniers
rayons du soir mettent des larmes dans les yeux. Est-ce la pense
dsolante du labeur sans cesse repris, sans cesse abandonn, l'pre
dsir ml d'effroi d'un repos ternel? Est-ce la ressemblance de
toutes choses humaines avec cette lente agonie de la lumire et du
bruit?

Sidoine et Mdric s'taient assis sur les dcombres du hangar. Dans
l'effacement de la terre et du ciel, une toile brillait au-dessus des
branches noires d'un chne. Et tous deux regardaient cette lueur
consolatrice trouant d'un rayon d'espoir le voile morne du crpuscule.

Une voix qui sanglotait l'amena leurs regards sur le sentier. Entre
les haies, ils virent venir  eux Primevre, blanche dans les
tnbres. Elle s'avanait  petits pas, les cheveux dnous.

Elle s'assit au ct de Mdric. Puis, appuyant la tte  son paule:

--O mon ami, dit-elle, que les btes sont mchantes!

Et elle pleurait toutes ses larmes, les laissant couler sur ses joues,
les mains jointes, sans les essuyer.

--Les pauvres ddaignes, reprit-elle, je les aimais comme des soeurs.
Je croyais par mes caresses leur avoir fait oublier leurs dents et
leurs griffes. Est-ce donc si difficile de n'tre pas cruel?

Mdric se garda de rpondre. La science du bien et du mal n'tait pas
faite pour cette enfant.

--Dites-moi, demanda-t-il, n'tes-vous pas l'aimable Primevre, reine
du Royaume des Heureux?

--Oui, rpondit-elle, je suis Primevre.

--Alors, ma mie, essuyez vos larmes. Je viens pour vous pouser.

Primevre essuya ses larmes. Et mettant les mains dans les mains de
Mdric, elle le regarda en face.

--Je ne suis qu'une ignorante, dit-elle doucement. Voil des yeux
mauvais, qui pourtant ne me font pas peur. Il y a de la bont, sous je
ne sais quelle triste raillerie, dans ces yeux-l. Avez-vous besoin de
mes caresses pour devenir meilleur?

--J'en ai besoin, rpondit Mdric. J'ai couru le monde et je suis
las.

--Le ciel est bon, reprit l'enfant. Il ne laisse pas chmer ma
tendresse. Je vous pouserai, cher seigneur.

Ce disant, elle s'assit de nouveau. Elle songeait  cette piti
inconnue qui naissait en elle; jamais elle n'avait senti pareil dsir
de consoler. Dans sa navet, elle se demandait si elle ne venait pas
de trouver enfin la mission confie par Dieu en ce monde aux jeunes
reines d'me tendre et charitable. Les hommes jouissent d'une flicit
si parfaite, qu'ils se fchent au moindre bienfait; les btes ont de
mchants caractres, malaiss  comprendre. Srement, puisque le ciel
lui donnait des pleurs et des caresses, elle ne pouvait les donner 
son tour  aucune crature, si ce n'tait  son cher seigneur, qui lui
disait en avoir grand besoin. Pour ne rien cacher, elle se sentait
tout autre; elle ne pensait plus  son peuple, elle oubliait mme
compltement ses pauvres lves sur le tombeau desquels elle se
trouvait. Son amour, offert  la cration entire et que la cration
refusait, venait de grandir encore, en se fixant sur un seul tre.
Elle s'abmait dans cet infini, insoucieuse de la terre, ignorante du
mal, comprenant qu'elle obissait  Dieu, et qu'une heure de pareille
extase est prfrable  mille ans de progrs et de civilisation.

Tous trois, Primevre, Sidoine et Mdric, se taisaient. Autour d'eux,
un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en
un lac de tnbres, aux flots lourds et immobiles; au-dessus de leurs
ttes, un ciel sans lune, sem d'toiles, vote noire crible de trous
d'or. L, suivant chacun leurs penses, ayant le monde  leurs pieds,
ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'cole modle.
Primevre, mince et souple, avait pass les bras au cou de Mdric;
elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts,
regardant les tnbres. Sidoine, renvers  demi, honteux et
dsespr, cachait ses poings, pensait en dpit de lui-mme.

Soudain il parla, et sa voix rude eut un accent d'indicible tristesse.
--Hlas! dit-il, mon frre Mdric, que ma pauvre tte est vide,
depuis le jour o tu l'as emplie de penses! O sont mes loups galeux
que j'assommais de si bon coeur, mes beaux champs de pommes de terre
qu'ensemenaient les voisins, ma brave stupidit qui me garait des
vilains songes?

--Mon mignon, demanda doucement Mdric, regrettes-tu nos courses et
  la science acquise?

--Oui, frre. J'ai vu le monde et ne l'ai pas compris. Tu as cherch 
me le faire peler, mais les leons ont eu je ne sais quoi d'amer qui
a troubl ma sainte quitude de pauvre d'esprit. Au dpart, j'avais
des croyances d'instinct, une foi entire en mes volonts naturelles;
 l'arrive, je ne vois plus nettement ma vie, je ne sais o aller ni
que faire.

--J'avoue, mon mignon, t'avoir instruit un peu  l'aventure. Mais,
dis-moi, dans ce tas de sciences imprudemment remues, ne te
rappelles-tu pas quelques vrits vraies et pratiques?

--Eh! mon frre Mdric, ce sont justement ces belles vrits qui me
chagrinent. Je sais  prsent que la terre, ses fruits, ses moissons,
ne m'appartiennent pas; je vais jusqu' mettre en doute mon droit de
me distraire en crasant des mouches le long des murs. Ne pouvais-tu
m'pargner le terrible supplice de la pense? Va, je le dispense
maintenant de tenir tes promesses.

--Que t'avais-je donc promis, mon mignon?

--De me donner un trne  occuper et des hommes  tuer. Mes pauvres
poings, qu'en faire  cette heure? Sont-ils assez inutiles, assez
embarrassants! Je n'aurais pas le courage de les lever sur un
moucheron. Nous nous trouvons dans un royaume sagement indiffrent aux
grandeurs et aux misres humaines; point de guerre, point de cour,
presque point de roi. Hlas! et nous voici cette ombre de monarque.
C'est l sans doute le chtiment de notre ambition ridicule. Je t'en
prie, mon frre Mdric, calme le trouble de mon esprit.

--Ne t'inquite ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il
tait crit que nous serions rois, mais c'est l une fatalit dont
nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent rsultat
de changer nos ides premires de domination et de conqutes. En ce
sens, notre rgne chez les Bleus a t un apprentissage aussi rude que
salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune
de ce que, ne pouvant pargner la royaut, elle nous a donn un beau
royaume, vaste et fertile  souhait, o nous vivrons en honntes gens.
Nous gagnerons tout au moins la libert,  ce mtier de roi honoraire,
n'ayant pas les soucis de la charge; nous vieillirons dans notre
dignit, jouissant de notre couronne en avares, je veux dire ne la
montrant  personne; ainsi, notre existence aura un noble but, celui
de laisser nos sujets tranquilles, et notre rcompense sera la
tranquillit qu'ils nous donneront eux-mmes. Va, mon mignon, ne te
dsespre. Nous allons reprendre notre vie d'insouciance, oubliant
tous les vilains spectacles, toutes les vilaines penses du monde que
nous venons de traverser; nous allons tre parfaitement ignorants et
n'avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en
hiver, en t sous les chnes, moi j'aurai la mission de caresser
Primevre, tandis que Primevre aura celle de me rendre deux caresses
pour une; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d'ennui, garder tes
poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les
smeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes; de
la sorte, nous mangerons du pain, boirons du vin, qui nous
appartiendront. Nous ne tuerons jamais plus, mme pour manger. En ces
questions seules je consens  rester savant. Je te le disais bien au
dpart: "Je te taillerai une si belle besogne que dans mille ans le
monde parlera encore de tes poings." Car les laboureurs des temps 
venir s'merveilleront, en passant au milieu de ces campagnes. A voir
leur ternelle fcondit, ils se diront entre eux: "L travaillait
jadis le roi Sidoine." Je l'avais prdit, mon mignon, tes poings
devaient tre des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi
travailleur, les plus beaux, les plus rares qui existent.

A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie
commune, lui parut de beaucoup la plus agrable, comme tant celle qui
demandait le plus de force.

--Parbleu! frre, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on
conclut sagement. Me voici tout consol. Je suis roi et je rgne sur
mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes lgumes
superbes, mon bl haut comme des roseaux, mes vendanges  saouler une
province. Va, je suis n pour me battre avec la terre. Ds demain, je
travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.

Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller  un
demi-sommeil. Primevre regardait toujours les tnbres, souriante,
les bras au cou de Mdric, n'entendant que les battements du coeur de
son ami.

Aprs un silence:

--Mon mignon, reprit celui-ci, il me reste  faire un discours. Ce
sera le dernier, je le jure. Toute histoire, assure-t-on, demande une
morale. Si jamais quelque pauvre hre, malade de silence, se met un
jour en tte de conter l'tonnant rcit de nos aventures, il fera bien
auprs de ses lecteurs la plus sotte mine du monde, en ce sens qu'il
leur paratra parfaitement absurde, s'il reste vridique. Je crains
mme qu'on ne le lapide, pour la libert de paroles et d'allures de
ses hros. Comme ce pauvre hre natra sans doute sur le tard, au
milieu d'une socit parfaite en tous points, son indiffrence et ses
ngations blesseront  juste titre le lgitime orgueil de ses
concitoyens. Il serait donc charitable de chercher, avant de quitter
la scne, la moralit de nos aventures, afin d'viter  notre
historiographe le chagrin de passer pour un malhonnte homme.
Toutefois, s'il a quelque probit, voici ce qu'il crira sur le
dernier feuillet: "Bonnes gens qui m'avez lu, nous sommes, vous et
moi, de parfaits ignorants. Pour nous, rien n'est plus prs de la
raison que la folie. Je me suis, il est vrai, moqu de vous; mais,
auparavant, je me suis moqu de moi-mme. Je crois que l'homme n'est
rien. Je doute de tout le reste. La plaisanterie de notre apothose a
trop dur. Nous menions effrontment, en nous dclarant le dernier mot
de Dieu, la crature par excellence, celle pour laquelle il a cr le
ciel et la terre. Sans doute, on ne saurait imaginer une fable plus
consolante; car si demain mes frres venaient  s'avouer ce qu'ils
sont, ils iraient probablement se suicider chacun dans leur coin. Je
ne crains pas d'amener leur raison  ce point extrme de logique; ils
ont une inpuisable charit, une copieuse provision de respect et
d'admiration pour leur tre. Donc, je n'ai pas mme l'espoir de les
faire convenir de leur nant, ce qui et t une moralit comme une
autre. D'ailleurs, pour une croyance que je leur terais, je ne
pourrais leur en donner une meilleure; peut-tre essayerai-je plus
tard. Aujourd'hui, j'ai grande tristesse; j'ai cont mes mauvais
songes de la nuit dernire. J'en ddie le rcit  l'humanit. Mon
cadeau est digne d'elle; et, de toutes manires, peu importe une
gaminerie de plus parmi les gamineries de ce monde. On m'accusera de
n'tre pas de mon temps, de nier le progrs, aux jours les plus
fconds en conqutes. Eh! bonnes gens, vos nouvelles clarts ne sont
encore que des tnbres. Comme hier, le grand mystre nous chappe. Je
me dsole  chaque prtendue vrit que l'on dcouvre, car ce n'est
pas l celle que je cherche, la Vrit une et entire, qui seule
gurirait mon esprit malade. En six mille ans, nous n'avons pu faire
un pas. Que si,  cette heure, pour vous viter le souci de me juger
fou  lier, il vous faut, absolument une morale aux aventures de mon
gant et de mon nain, peut-tre vous contenterai-je en vous donnant
celle-ci: Six mille ans et six mille ans encore s'couleront, sans que
nous achevions jamais notre premire enjambe." Voil, mon mignon, ce
qu'un historien consciencieux conclurait de notre histoire. Mais, tu
penses, les beaux cris qui accueilleraient une pareille conclusion! Je
me refuse nettement  tre une cause de scandale pour nos frres. Ds
ce moment, dsireux de voir notre lgende courir le monde dment
autorise et approuve, j'en rdige la morale comme suit: "Bonnes gens
qui m'avez lu, crira le pauvre hre, je ne puis vous dtailler ici
les quinze ou vingt morales de ce rcit. Il y en a pour tous les ges,
pour toutes les conditions. Il suffit de vous recueillir et de bien
interprter mes paroles. Mais la vraie morale, la plus moralisante,
celle dont je compte moi-mme faire profit  ma prochaine histoire,
est celle-ci: Lorsqu'on se met en route pour le Royaume des Heureux,
il faut en connatre le chemin. tes-vous difis? J'en suis fort
aise." H! mon mignon Sidoine, tu n'applaudis pas?

Sidoine dormait. Au ciel, la lune venait de se lever; une clart douce
emplissait l'horizon, bleuissant l'espace, tombant en nappes d'argent
des hauteurs dans la campagne. Les tnbres s'taient dissipes; le
silence rgnait, plus profond. A l'effroi de l'heure prcdente avait
succd une sereine tristesse. Dans le premier rayon, Mdric et
Primevre apparurent au sommet des dcombres, enlacs, immobiles;
tandis que,  leurs pieds, gisait Sidoine, clair par de larges pans
de lumire.

Il ouvrit un oeil, et, moiti endormi:

--J'entends, dit-il. Mon frre Mdric, o est la sagesse?

--Mon mignon, rpondit Mdric, prends une pche.

--J'entends, dit Sidoine. O est le bonheur?

Alors Primevre, lente, repliant les bras, se souleva. Elle allongea
les lvres et baisa les lvres de Mdric.

Sidoine, satisfait, se rendormit, dodelinant de la tte, tournant les
pouces, plus bte que jamais.





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