The Project Gutenberg EBook of Les Dsenchantes -- Roman des harems Turcs
contemporains, by Pierre Loti

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Title: Les Dsenchantes -- Roman des harems Turcs contemporains

Author: Pierre Loti

Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7809]
Release Date: April, 2005
First Posted: May 19, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DSENCHANTES -- ROMAN ***




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Les Dsenchantes

par Pierre Loti.


LES DSENCHANTES

Roman des harems Turcs contemporains.


_A la chre et vnre et angoissante mmoire de_

LEYLA-AZIZ-ACH Hanum,

fille de Mehmed Bey J... Z... et de Esma Hanum D..., ne le 16 Rbi-ul-
ahir 1297  T... (Asie-Mineure), morte le 28 Chebl 1323 (17 dcembre
1905)  Ch... Z... (Stamboul).

Pierre Loti.




AVANT PROPOS


C'est une histoire entirement imagine. On perdrait sa peine en voulant
donner  Djnane,  Zeyneb,  Mlek ou  Andr, des noms vritables, car
ils n'ont jamais exist.

Il n'y a de vrai que la haute culture intellectuelle rpandue
aujourd'hui dans les harems de Turquie, et la souffrance qui en rsulte.

Cette souffrance-l, apparue peut-tre d'une manire plus frappante 
mes yeux d'tranger, mes chers amis les Turcs s'en inquitent dj et
voudraient l'adoucir.

Le remde, je n'ai, bien entendu, aucune prtention  l'avoir dcouvert,
quand de profonds penseurs, l-bas, le cherchent encore. Mais, comme
eux, je suis convaincu qu'il existe et se trouvera, car le merveilleux
prophte de l'Islam, qui fut avant tout un tre de lumire et de
charit, ne peut pas vouloir que des rgles dictes par lui jadis,
deviennent, avec l'invitable volution du temps, des motifs de
souffrir.

Pierre Loti.





PREMIRE PARTIE


I


Andr Lhry, romancier connu, dpouillait avec lassitude son courrier,
un ple matin de printemps, au bord de la mer de Biscaye, dans la
maisonnette o sa dernire fantaisie le tenait  peu prs fix depuis le
prcdent hiver.

"Beaucoup de lettres, ce matin-l, soupirait-il, trop de lettres."

Il est vrai, les jours o le facteur lui en donnait moins, il n'tait
pas content non plus, se croyant tout  coup isol dans la vie. Lettres
de femmes, pour la plupart, les unes signes, les autres non, apportant
 l'crivain l'encens des gentilles adorations intellectuelles. Presque
toutes commenaient ainsi: "Vous allez tre bien tonn, monsieur, en
voyant l'criture d'une femme que vous ne connaissez point." Andr
souriait de ce dbut: tonn, ah! non, depuis longtemps il avait cess
de l'tre. Ensuite chaque nouvelle correspondance, qui se croyait
gnralement la seule au monde assez audacieuse pour une telle dmarche,
ne manquait jamais de dire: "Mon me est une petite soeur de la vtre;
_personne, je puis vous le certifier, ne vous a jamais compris comme
moi_." Ici, Andr ne souriait pas, malgr le manque d'imprvu d'une
pareille affirmation; il tait touch, au contraire. Et, du reste, la
conscience qu'il prenait de son empire sur tant de cratures, parses et
 jamais lointaines, la conscience de sa part de responsabilit dans
leur volution, le rendait souvent songeur.

Et puis, il y en avait, parmi ces lettres, de si spontanes, si
confiantes, vritables cris d'appel, lancs comme vers un grand frre
qui ne peut manquer d'entendre et de compatir! Celles-l, Andr Lhry
les mettait de ct, aprs avoir jet au panier les prtentieuses et les
banales; il les gardait avec la ferme intention d'y rpondre. Mais, le
plus souvent, hlas! le temps manquait, et les pauvres lettres
s'entassaient, pour tre noyes bientt sous le flot des suivantes et
finir dans l'oubli.

Le courrier de ce matin en contenait une timbre de Turquie, avec un
cachet de la poste o se lisait, net et clair, ce nom toujours troublant
pour Andr: Stamboul.

Stamboul! Dans ce seul mot, quel sortilge vocateur!... Avant de
dchirer l'enveloppe de celle-ci, qui pouvait fort bien tre tout  fait
quelconque, Andr s'arrta, travers soudain par ce frisson, toujours le
mme et d'ordre essentiellement inexprimable, qu'il avait prouv chaque
fois que Stamboul s'voquait  l'improviste au fond de sa mmoire, aprs
des jours d'oubli. Et, comme dj si souvent en rve, une silhouette de
ville s'esquissa devant ses yeux qui avaient vu toute la terre, qui
avaient contempl l'infinie diversit du monde: la ville des minarets et
des dmes, la majestueuse et l'unique, l'incomparable encore dans sa
dcrpitude sans retour, profile hautement sur le ciel, avec le cercle
bleu de la Marmara fermant l'horizon....

Une quinzaine d'annes auparavant, il avait compt, parmi ses
correspondantes inconnues, quelques belles dsoeuvres des harems turcs;
les unes lui en voulaient, les autres l'aimaient avec remords pour avoir
cont dans un livre de prime jeunesse son aventure avec une de leurs
humbles soeurs, elles lui envoyaient clandestinement des pages intimes
en un franais incorrect, mais souvent adorable; ensuite, aprs
l'change de quelques lettres, elles se taisaient et retombaient dans
l'inviolable mystre, confuses  la rflexion de ce qu'elles venaient
d'oser comme si c'et t pch mortel.

Il dchira enfin l'enveloppe timbre du cher _l-bas_,--et le contenu
d'abord lui fit hausser les paules: ah! non, cette dame-l s'amusait de
lui, par exemple! Son langage tait trop moderne, son franais trop pur
et trop facile. Elle avait beau citer le Coran, se faire appeler Zahid
Hanum, et demander rponse poste restante avec des prcautions de Peau
Rouge en maraude, ce devait tre quelque voyageuse de passage 
Constantinople, ou la femme d'un attach d'ambassade, qui sait? ou,  la
rigueur, une Levantine duque  Paris?

La lettre cependant avait un charme qui fut le plus fort, car Andr,
presque malgr lui, rpondit sur l'heure. Du reste, il fallait bien
tmoigner de sa connaissance du monde musulman et dire, avec courtoisie
toutefois: "Vous, une dame turque! Non, vous savez, je ne m'y prends
pas!..."

Incontestable, malgr l'invraisemblance, tait le charme de cette
lettre... Jusqu'au lendemain, o, bien entendu, il cessa d'y penser,
Andr eut le vague sentiment que quelque chose commenait dans sa vie,
quelque chose qui aurait une suite, une suite de douceur, de danger et
de tristesse.

Et puis aussi, c'tait comme un appel de la Turquie  l'homme qui
l'avait tant aime jadis, mais qui n'y revenait plus. La mer de Biscaye,
ce jour-l, ce jour d'avril indcis, dans la lumire encore hivernale,
se rvla tout  coup d'une mlancolie intolrable  ses yeux, mer
plement verte avec les grandes volutes de sa houle presque ternelle,
ouverture bante sur des immensits trop infinies qui attirent et qui
inquitent. Combien la Marmara, revue en souvenir, tait plus douce,
plus apaisante et endormeuse, avec ce mystre d'Islam tout autour sur
ses rives! Le pays Basque, dont il avait t parfois pris, ne lui
paraissait plus valoir la peine de s'y arrter; l'esprit du vieux temps
qui, jadis, lui avait sembl vivre encore dans les campagnes
pyrnennes, dans les antiques villages d'alentour,--mme jusque
devant ses fentres, l, dans cette vieille cit de Fontarabie, malgr
l'invasion des villas imbciles,--le vieil esprit basque, non,
aujourd'hui il ne le retrouvait plus. Oh! l-bas  Stamboul, combien
davantage il y avait de pass et d'ancien rve humain, persistant 
l'ombre des hautes mosques, des cimetires o les veilleuses  petite
flamme jaune s'allument le soir par milliers pour les mes des morts.
Oh! ces deux rives qui se regardent, l'Europe et l'Asie, se montrant
l'une  l'autre des minarets et des palais tout le long du Bosphore,
avec de continuels changements d'aspect, aux jeux de la lumire
orientale! Auprs de la ferie du Levant, quoi de plus morne et de plus
pre que ce golfe de Gascogne! Comment donc y demeurait-il au lieu
d'tre l-bas? Quelle inconsquence de perdre ici les jours compts de
la vie, quand l-bas tait le pays des enchantements lgers, des
griseries tristes et exquises par quoi la fuite du temps est oublie!...

Mais c'tait ici, au bord de ce golfe incolore, battu par les rafales et
les ondes de l'Ocan, que ses yeux s'taient ouverts au spectacle du
monde, ici que _la conscience lui avait t donne_ pour quelques
saisons furtives; donc, les choses d'_ici_, il les aimait dsesprment
quand mme, et il savait bien qu'elles lui manquaient lorsqu'il tait
ailleurs.

Alors, ce matin d'avril, Andr Lhry sentit une fois de plus
l'irrmdiable souffrance de s'tre parpill chez tous les peuples,
d'avoir t un nomade sur toute la terre, s'attachant  et l par le
coeur. Mon Dieu, pourquoi fallait-il qu'il et maintenant deux patries:
la sienne propre, et puis l'autre, sa patrie d'Orient?...





II


Un soleil d'avril, du mme avril, mais de la semaine suivante, arrivant
tamis de stores et de mousselines, dans la chambre d'une jeune fille
endormie. Un soleil de matin, apportant, mme  travers des rideaux, des
persiennes, des grillages, cette joie phmre et cette tromperie
ternelle des renouveaux terrestres,  quoi se laissent toujours
prendre, depuis le commencement du monde, les mes compliques ou
simples des cratures, mes des hommes, mes des btes, petites mes des
oiseaux chanteurs.

Au-dehors, on entendait le tapage des hirondelles rcemment arrives et
les coups sourds d'un tambourin frapp au rythme oriental. De temps 
autre, des beuglements comme pousss par de monstrueuses btes
s'levaient aussi dans l'air: voix des paquebots empresss, cris des
sirnes  vapeur, tmoignant qu'un port devait tre l, un grand port
affol de mouvement; mais ces appels des navires, on les sentait venir
de trs loin et d'_en bas_, ce qui donnait la notion d'tre dans une
zone de tranquillit, sur quelque colline au-dessus de la mer.

lgante et blanche, la chambre o pntrait ce soleil et o dormait
cette jeune fille; trs moderne, meuble avec la fausse navet et le
semblant d'archasme qui reprsentaient encore cette anne-l (l'anne
1901) l'un des derniers raffinements de nos dcadences, et qui
s'appelait "l'art nouveau". Dans un lit laqu de blanc,--o de vagues
fleurs avaient t esquisses, avec un mlange de gaucherie primitive et
de prciosit japonaise, par quelque dcorateur en vogue de Londres ou
de Paris,--la jeune fille dormait toujours: au milieu d'un dsordre de
cheveux blonds, tout petit visage, d'un ovale exquis, d'un ovale
tellement pur qu'on et dit une statuette en cire, un peu
invraisemblable pour tre trop jolie; tout petit nez aux ailes presque
trop dlicates, imperceptiblement courb en bec de faucon; grands yeux
de madone et trs longs sourcils inclins vers les tempes comme ceux de
la Vierge des Douleurs. Un excs de dentelles peut-tre aux draps et aux
oreillers, un excs de bagues tincelantes aux mains dlicates,
abandonnes sur la couverture de satin, trop de richesse, et-on dit
chez nous, pour une enfant de cet ge;  part cela, tout rpondait bien,
autour d'elle, aux plus rcentes conceptions de notre luxe occidental.
Cependant il y avait aux fentres ces barreaux de fer, et puis ces
quadrillages de bois,--choses scelles, faites pour ne jamais
s'ouvrir,--qui jetaient sur cette lgance claire un malaise, presque
une angoisse de prison.

Avec ce soleil si rayonnant et ce dlire joyeux des hirondelles au-
dehors, la jeune fille dormait bien tard, du sommeil lourd o l'on verse
tout  coup sur la fin des nuits d'insomnie, et ses yeux avaient un
cerne, comme si elle avait beaucoup pleur hier.

Sur un petit bureau laqu de blanc, une bougie oublie brlait encore,
parmi des feuillets manuscrits, des lettres toutes prtes dans des
enveloppes aux monogrammes dors. Il y avait l aussi du papier 
musique sur lequel des notes avaient t griffonnes, comme dans la
fivre de composer. Et quelques livres tranaient parmi de frles
bibelots de Saxe: le dernier de la comtesse de Noailles, voisinant avec
des posies de Baudelaire et de Verlaine, la philosophie de Kant et
celle de Nietzsche... Sans doute, une mre n'tait point dans cette
maison pour veiller aux lectures, modrer le surchauffage de ce jeune
cerveau.

Et, bien trange dans cette chambre o n'importe quelle petite
Parisienne trs gte se ft trouve  l'aise, bien inattendue au-dessus
de ce lit laqu de blanc, une inscription en caractres arabes
s'talait,  la place mme o chez nous on attacherait peut-tre encore
le crucifix: une inscription brode de fils d'or sur du velours vert-
mir, un passage du livre de Mahomet, aux lettres enroules avec un art
ancien et prcieux.

Des chansons plus perdues que commenaient ensemble deux hirondelles,
effrontment poses au rebord mme de la fentre, firent coup  coup
s'entrouvir de grands yeux, dans le si petit visage, si petit et si
jeune de contours; des yeux aux larges prunelles d'un brun vert, qui,
d'abord indcises et effares, semblaient demander grce  la vie,
supplier la _ralit_ de chasser au plus tt quelque intolrable songe.

Mais la ralit sans doute ne restait que trop d'accord avec le mauvais
rve, car le regard se faisait de plus en plus sombre,  mesure que
revenaient la pense et le souvenir; et il s'abaissa mme tout  fait,
comme soumis sans espoir  l'inluctable, lorsqu'il eut rencontr des
objets qui probablement taient des pices  conviction: dans un crin
ouvert, un diadme jetant ses feux, et, pose sur des chaises, une robe
de soie blanche, robe de marie, avec des fleurs d'oranger jusqu'au bas
de sa longue trane...

En coup de vent, sans frapper, survint une personne maigre, aux yeux
ardents et dus. Robe noire, grand chapeau noir, d'une simplicit
distingue, svre avec pourtant un rien d'extravagance, presque une
vieille fille, mais cependant pas encore; quelque institutrice, cela se
devinait, trs diplme, et de bonne famille pauvre.

"Je l'ai!... Nous l'avons, chre petite!..." dit-elle en franais,
montrant avec un geste de puril triomphe une lettre non ouverte,
qu'elle venait de prendre  la poste restante.

Et la petite princesse couche rpondit dans la mme langue, sans le
moindre accent tranger:

"Non, vrai?

--Mais oui, vrai!... De qui voulez-vous que ce soit, enfant, sinon de
_lui_?... Y a-t-il ou n'y a-t-il pas _Zahid Hanum_ sur cette
enveloppe?... Eh bien!... Ah! si vous avez donn le mot de passe 
d'autres, c'est diffrent...

--a, vous savez que non!...

--Eh bien! alors..."

La jeune fille s'tait redresse, les yeux  prsent trs ouverts, une
lueur rose sur les joues,--comme une enfant qui aurait eu un gros
chagrin, mais  qui on viendrait de donner un jouet si extraordinaire
que, pour une minute, tout s'oublie. Le jouet, c'tait la lettre; elle
la retournait dans ses mains, avide de la toucher, mais effraye en mme
temps, comme si rien que cela ft un lger crime. Et puis, prte 
dchirer l'enveloppe, elle s'arrta pour supplier, avec clinerie:

"Bonne mademoiselle, mignonne mademoiselle, ne vous fchez pas de ma
fantaisie: je voudrais tre toute seule pour la lire.

--Dcidment, en fait de drle de petite crature, il n'y a pas plus
drle que vous, ma chrie!... Mais vous me la laisserez voir aprs, tout
de mme? C'est le moins que je mrite, il me semble!... Allons, soit! Je
vais aller ter mon chapeau, ma voilette, et je reviens..."

Trs drle de petite crature en effet, et, de plus, trangement
timore, car il lui parut maintenant que les convenances l'obligeaient 
se lever,  se vtir et  se _couvrir les cheveux_, avant de dcacheter,
pour la premire fois de sa vie, une lettre d'homme. Ayant donc pass
bien vite une "matine" bleu pastel, venue de la rue de la Paix, de chez
le bon faiseur, puis ayant envelopp sa tte blonde d'un voile en gaze,
brod jadis en Circassie, elle brisa ce cachet, toute tremblante.

Trs courte, la lettre; une dizaine de lignes toutes simples,--avec un
passage imprvu qui la fit sourire, malgr sa dconvenue de ne trouver
rien de plus confiant ni de plus profond,--une rponse courtoise et
gentille, un remerciement o se laissait entrevoir un peu de lassitude,
et voil tout. Mais quand mme, la signature tait l, bien lisible,
bien relle: Andr Lhry. Ce nom, crit par cette main, causait  la
jeune fille un trouble comme le vertige. Et, de mme que lui, l-bas, au
reu de l'enveloppe timbre de Stamboul, avait eu l'impression que
_quelque chose commenait_, de mme elle, ici, prsageait on ne sait
quoi de dlicieux et de funeste,  cause de cette rponse arrive
justement un tel jour, la veille du plus grand vnement de toute son
existence. Cet homme, qui rgnait depuis si longtemps sur se rves, cet
homme aussi spar d'elle, aussi inaccessible que si chacun d'eux et
habit une plante diffrente, venait vraiment d'entrer ce matin-l dans
sa vie, du fait seul de ces quelques mots crits et signs par lui, pour
elle.

Et jamais  ce point elle ne s'tait sentie prisonnire et rvolte,
avide d'indpendance, d'espace, de courses par le monde inconnu... Un
pas vers ces fentres, o elle s'accoudait souvent pour regarder au-
dehors:--mais non, l il y avait ces treillages de bois, ces grilles
de fer qui l'exaspraient. Elle rebroussa vers une porte entrouverte,
cartant d'un coup de pied la trane de la robe de marie qui s'talait
sur le somptueux tapis,--la porte de son cabinet de toilette, tout
blanc de marbre, plus vaste que la chambre, avec des ouvertures non
grilles, trs larges, donnant sur le jardin aux platanes de cent ans.
Toujours tenant sa lettre dplie, c'est  l'une de ces fentres qu'elle
s'accouda, pour voir du ciel libre, des arbres, la magnificence des
premires roses, exposer ses joues  la caresse de l'air, du soleil...
Et pourtant, quels grands murs autour de ce jardin! Pourquoi ces grands
murs, comme on en btit autour du prau des prisons cellulaires? De
distance en distance, des contreforts pour les soutenir, tant ils
taient dmesurment grands: leur hauteur, combine pour que, des plus
hautes maisons voisines, on ne pt jamais apercevoir qui se promnerait
dans le jardin enclos...

Malgr la tristesse d'un tel enfermement, on l'aimait, ce jardin, parce
qu'il tait trs vieux, avec de la mousse et du lichen sur ses pierres,
parce qu'il avait des alles envahies par l'herbe entre leurs bordures
de buis, un jet d'eau dans un bassin de marbre  la mode ancienne, et un
petit kiosque tout djet par le temps, pour rver  l'ombre sous les
platanes noueux, tordus, pleins de nids d'oiseaux. Il avait tout cela,
ce jardin d'autrefois, surtout il avait comme une me nostalgique et
douce, une me qui peu  peu lui serait venue avec les ans,  force de
s'tre imprgn de nostalgies de jeunes femmes clotres, de nostalgies
de jeunes beauts doucement captives.

Ce matin, quatre ou cinq hommes,--des ngres aux figures imberbes,--
taient l, en bras de chemise, qui travaillaient  des prparatifs pour
la grande journe de demain, l'un tendant un velum entre des branches,
l'autre dpliant par terre d'admirables tapis d'Asie. Ayant aperu la
jeune fille l-haut, ils lui adressrent, aprs des petits clignements
d'oeil pleins de sous-entendus, un bonjour  la fois familier et
respectueux, qu'elle s'effora de rendre avec un gai sourire, nullement
effarouche de leurs regards.--Mais tout  coup elle se retira avec
pouvante,  cause d'un jeune paysan  moustache blonde, venu pour
apporter des mannes de fleurs, qui avait presque entrevu son visage...

La lettre! Elle avait entre les mains une lettre d'Andr Lhry, une
vraie. Pour le moment cela primait tout. La prcdente semaine, elle
avait commis l'norme coup de tte de lui crire, dsquilibre qu'elle
se sentait par la terreur de ce mariage, fix  demain. Quatre pages
d'innocentes confidences, qui lui avaient sembl,  elle, des choses
terribles, et, pour finir, la prire, la supplication de rpondre tout
de suite, poste restante,  un nom d'emprunt. Sur l'heure, par crainte
d'hsiter en rflchissant, elle avait expdi cela, un peu au hasard,
faute d'adresse prcise, avec la complicit et par l'intermdiaire de
son ancienne institutrice (mademoiselle Esther Bonneau,--Bonneau de
Saint-Miron, s'il vous plat,--agrge de l'Universit, officier de
l'Instruction publique), celle qui lui avait appris le franais,--en y
ajoutant mme, pour rire, sur la fin de ses cours, un peu d'argot
cueilli dans les livres de Gyp.

Et c'tait arriv  destination, ce cri de dtresse d'une petite fille,
et voici que le romancier avait rpondu, avec peut-tre une nuance de
doute et de badinage, mais gentiment en somme; une lettre qui pouvait
tre communique aux plus narquoises de ses amies et qui serait pour les
rendre jalouses... Alors, tout d'un coup, l'impatience lui vint de la
faire lire  ses cousines (pour elle, comme des soeurs), qui avaient
dclar qu'il ne rpondait pas. C'tait tout prs, leur maison, dans le
mme quartier hautain et solitaire; elle irait donc en "matine", sans
perdre du temps  faire toilette, et vite elle appela, avec une langueur
imprieuse d'enfant qui parle  quelque vieille servante-gteau, 
quelque vieille nourrice: "Dadi!" (1)--Puis encore, et plus vivement:
"Dadi!" habitue sans doute  ce qu'on ft toujours l, prt  ses
caprices, et, la dadi ne venant pas, elle toucha du doigt une sonnerie
lectrique.

(1) "Dadi", appellation amicale, usite pour des vieilles servantes ou
esclaves 	devenues avec le temps comme de la famille.

Enfin parut cette dadi, plus imprvue encore dans une telle chambre que
le verset du Coran brod en lettres d'or au-dessus du lit: visage tout
noir, tte enveloppe d'un voile lam d'argent, esclave thiopienne
s'appelant Kondja-Gul (Bouton de rose). Et la jeune fille se mit  lui
parler dans une langue lointaine, une langue d'Asie, dont s'tonnaient
srement les tentures, les meubles et les livres.

"Kondja-Gul, tu n'es jamais l!"

Mais c'tait dit sur un ton dolent et affectueux qui attnuait beaucoup
le reproche. Un reproche inique du reste, car Kondja-Gul tait toujours
l au contraire, beaucoup trop l, comme un chien fidle  l'excs, et
la jeune fille souffrait plutt de cet usage de son pays qui veut qu'on
n'ait jamais de verrou  sa porte; que les servantes de la maison
entrent  toute heure comme chez elles; qu'on ne puisse jamais tre
assure d'un instant de solitude. Kondja-Gul, sur la pointe du pied,
tait bien venue vingt fois ce matin pour guetter le rveil de sa jeune
matresse. Et quelle tentation elle avait eue de souffler cette bougie
qui brlait toujours! Mais voil, c'tait sur ce bureau o il lui tait
interdit de jamais porter la main, qui lui semblait plein de dangereux
mystres, et elle avait craint, en teignant cette petite flamme,
d'interrompre quelque envotement peut-tre...

"Kondja-Gul, vite mon _tcharchaf_ (1)! J'ai besoin d'aller chez mes
cousines.

(1)Voiles dissimulateurs pour la rue.

Et Kondja-Gul entreprit d'envelopper l'enfant dans des voiles noirs.
Noire, l'espce de jupe qu'elle posa sur la matine du bon faiseur;
noire la longue plerine qu'elle jeta sur les paules, et sur la tte
comme un capuchon; noir, le voile pais, retenu au capuchon par des
pingles, qu'elle fit retomber jusqu'au bas du visage afin de le
dissimuler comme sous une cagoule. Pendant ses alles et venues pour
ensevelir ainsi la jeune fille, elle disait des choses en langue
asiatique, avec un air de se parler  soi-mme ou de se chanter une
chanson, des choses enfantines et berceuses, comme ne prenant pas du
tout au srieux la douleur de la petite fiance:

"Il est blond, il est joli, le jeune bey qui va venir demain chercher ma
bonne matresse. Dans le beau palais o il va nous emmener toutes les
deux, oh! comme nous serons contentes!

--Tais-toi, dadi, dix fois j'ai dfendu qu'on m'en parle!"

Et, l'instant d'aprs:

"Dadi, tu tais l, tu as d entendre sa voix le jour qu'il tait venu
causer avec mon pre. Alors, dis, comment est-elle, la voix du bey?
Douce un peu?

--Douce comme la musique de ton piano, comme celle que tu fais avec ta
main gauche, tu sais, en allant vers le bout o a finit... Douce comme
a!... Oh! qu'il est blond et qu'il est joli, le jeune bey.

--Allons, tant mieux!" interrompit la jeune fille en franais, avec
l'accent d'une gouaillerie presque tout  fait parisienne.

Et elle reprit en langue d'Asie:

"Ma grand-mre est-elle leve, sais-tu?

--Non, la dame a dit qu'elle se reposerait tard, pour tre plus jolie
demain.

--Alors,  son rveil, on lui dira que je suis chez mes cousines. Va
prvenir le vieux Ismal pour qu'il m'accompagne; c'est toi et lui, vous
deux que j'emmne."

Cependant mademoiselle Ester Bonneau (de Saint-Miron), l-haut dans sa
chambre,--son ancienne chambre du temps o elle habitait ici et
qu'elle venait de reprendre pour assister  la solennit de demain;--
mademoiselle Ester Bonneau avait des inquitudes de conscience. Ce
n'tait pas elle, bien entendu, qui avait introduit sur le bureau laqu
de blanc le livre de Kant, ni celui de Nietzsche, ni mme celui de
Baudelaire; depuis dix-huit mois que l'ducation de la jeune fille tait
considre comme finie, elle avait d aller s'tablir chez un autre
pacha, pour instruire ses petites filles; alors seulement sa premire
lve s'tait ainsi mancipe dans ses lectures, n'ayant plus personne
pour contrler sa fantaisie. C'est gal, elle, l'institutrice, se
sentait responsable un peu de l'essor drgl pris par ce jeune esprit.
Et puis, cette correspondance avec Andr Lhry, qu'elle avait favorise,
o a mnerait-il? Deux tres, il est vrai, qui ne se verraient jamais:
a au moins on pouvait en tre sr; les usages et les grilles en
rpondaient... Mais cependant...

Quand elle redescendit enfin, elle se trouva en prsence d'une petite
personne accommode en fantme noir pour la rue, l'air agit, press de
sortir:

"Et o allez-vous, ma petite amie?

--Chez mes cousines, leur montrer a. (a, c'tait la lettre.) Vous
venez, vous aussi, naturellement. Nous la lirons l-bas ensemble.
Allons, _trottons-nous!_

--Chez vos cousines? Soit!... Je vais remettre ma voilette et mon
chapeau.

--Votre chapeau! Alors nous en avons pour une heure, zut!

--Voyons, ma petite, voyons!...

--Voyons quoi?... Avec a que vous ne le dites pas, vous aussi, zut,
quand a vous prend... Zut pour le chapeau, zut pour la voilette, zut
pour le jeune bey, zut pour l'avenir, zut pour la vie et la mort, pour
tout zut!"

Mademoiselle Bonneau  ce moment pressentit qu'une crise de larmes tait
proche et, afin d'amener une diversion, joignit les mains, baissa la
tte dans l'attitude consacre au thtre pour le remords tragique:

"Et songer, dit-elle, que votre malheureuse grand-mre m'a paye et
entretenue sept ans pour une ducation pareille!..."

Le petit fantme noir, clatant de rire derrire son voile, en un tour
de main coiffa mademoiselle Bonneau d'une dentelle sur les cheveux et
l'entrana par la taille:

"Moi, que je m'embobeline, il faut bien, c'est la loi... Mais vous, qui
n'tes pas oblige... Et pour aller  deux pas... Et dans ce quartier o
jamais on ne rencontre un chat!..."

Elles descendirent l'escalier quatre  quatre. Kondja-Gul et le vieux
Ismal, eunuque thiopien, les attendaient en bas pour leur faire
cortge:--Kondja-Gul empaquete des pieds  la tte dans une soie
verte lame d'argent: l'eunuque sangl dans une redingote noire 
l'europenne qui, sans le fez, lui et donn l'air d'un huissier de
campagne.

La lourde porte s'ouvrit; elles se trouvrent dehors, sur une colline,
au clair soleil de onze heures, devant un bois funraire, plant de
cyprs et de tombes aux dorures mourantes, qui dvalait en pente douce
jusqu' un golfe profond charg de navires.

Et au-del de ce bras de mer tendu  leurs pieds, au-del, sur l'autre
rive  demi cache par les cyprs du bois triste et doux, se profilait
haut, dans la limpidit du ciel, cette silhouette de ville qui tait
depuis vingt ans la hantise nostalgique d'Andr Lhry; Stamboul trnait
ici, non plus vague et crpusculaire comme dans les songes du romancier,
mais prcis, lumineux et rel.

Rel, et pourtant baign comme d'un chimrique brouillard bleu, dans un
silence et une splendeur de vision, Stamboul, le Stamboul sculaire
tait bien ici, tel encore que l'avaient contempl les vieux Khalifes,
tel encore que Soliman le Magnifique en avait jadis conu et fix les
grandes lignes, en y faisant lever de plus superbes coupoles. Rien ne
semblait en ruine, de cette profusion de minarets et de dmes groups
dans l'air du matin, et cependant il y avait sur tout cela on ne sait
quelle indfinissable empreinte du temps; malgr la distance et l'un peu
blouissante lumire, la vtust s'indiquait extrme. Les yeux ne s'y
trompaient point: c'tait un fantme, un majestueux fantme du pass,
cette ville encore debout, avec ses innombrables fuseaux de pierre, si
sveltes, si lancs qu'on s'tonnait de leur dure. Minarets et mosques
avaient pris, avec les ans, des blancheurs dteintes, tournant aux
grisailles neutres; quant  ces milliers de maisons en bois, tasses 
leur ombre, elles taient couleur d'ocre ou de brun rouge, nuances
attnues sous le bleutre de la bue presque ternelle que la mer
exhale alentour. Et cet ensemble immense se refltait dans le miroir du
golfe.

Les deux femmes, celle voile en fantme et l'autre avec sa dentelle
pose  la diable sur les cheveux, marchaient vite, suivies de leur
escorte ngre, regardant  peine ce dcor prodigieux, qui tait pour
elle le dcor de tous les jours. Elles suivaient sur cette colline un
chemin au pavage en droute, entre d'anciennes et aristocratiques
demeures momifies derrire leurs grilles, et ce cimetire en pente de
Khassim-Pacha, qui laissait apercevoir dans l'intervalle de ses arbres
sombres la grande ferie d'en face. Les hirondelles, qui avaient partout
des nids sous les balcons grills et clos, chantaient en dlire, les
cyprs sentaient bon la rsine, le vieux sol empli d'os de morts sentait
bon le printemps.

En effet, elles ne rencontrrent personne dans leur courte sortie,
personne qu'un porteur d'eau, en costume oriental, venu pour remplir son
outre  une trs vieille fontaine de marbre qui tait sur le chemin,
toute sculpte d'exquises arabesques.

Dans une maison aux fentres grilles svrement, une maison de pacha,
o un grand diable  moustaches, vtu de rouge et d'or, pistolets  la
ceinture, sans souffler mot leur ouvrit le portail, elles prirent en
habitues, sans rien dire non plus, l'escalier du harem.

Au premier tage, une vaste pice blanche, porte ouverte, d'o
s'chappaient des voix et des rires de jeunes femmes. On s'amusait 
parler franais l-dedans, sans doute parce qu'on parlait toilette. Il
s'agissait de savoir si certain piquet de roses  un corsage ferait
mieux pos comme ceci ou pos comme cela:

"C'est bonnet blanc, blanc bonnet, disait l'une.

--C'est kif-kif bourricot", appuyait une autre, une petite rousse au
teint de lait, aux yeux narquois, dont l'institutrice avait frquent
l'Algrie.

C'tait la chambre de ces "cousines", deux soeurs de seize et vingt et
un ans,  qui la marie de demain avait rserv la primeur de sa lettre
d'homme clbre. Pour les deux jeunes filles, deux lits laqus de blanc,
chacun ayant son verset arabe brod en or sur un panneau de velours
appliqu au mur. Par terre, d'autres couchages improviss, matelas et
couvertures de satin bleu ou rose, pour quatre jeunes invites  la fte
nuptiale. Sur les chaises (laqu blanc et soie Pompadour  petits
bouquets) des toilettes pour grand mariage,  peine arrives de Paris,
s'talaient fraches et claires. Dsordre des veilles de fte,
campement, et-on dit, campement de petites bohmiennes, mais qui
seraient lgantes et trs riches. (La rgle musulmane interdisant aux
femmes de sortir aprs le crpuscule, c'est devenu entre elles un gentil
usage de s'installer ainsi les unes chez les autres, pendant des jours
ou mme des semaines,  propos de tout et de rien, quelquefois pour se
faire une simple visite; et alors on organise gaiement des dortoirs.)
Des voiles d'orientale tranaient aussi  et l, des parures de fleurs,
des bijoux de Lalique. Les grilles en fer, les quadrillages en bois aux
fentres donnaient un aspect clandestin  tout ce luxe pars, destin 
blouir ou charmer d'autres femmes, mais que les yeux d'aucun homme
portant moustache n'auraient le droit de voir. Et, dans un coin, deux
ngresses esclaves, en costume asiatique, assises sans faon, se
chantaient des airs de leur pays, scands sur un petit tambourin
qu'elles tapaient en sourdine. (Nos farouches dmocrates d'Occident
pourraient venir prendre des leons de fraternit dans ce pays
dbonnaire, qui ne reconnat en pratique ni castes ni distinctions
sociales, et o les plus humbles serviteurs ou servantes sont toujours
traits comme gens de la famille.)

L'entre de la marie fit sensation et stupeur. On ne l'attendait point
ce matin-l. Qui pouvait l'amener? Toute noire dans son costume de rue,
combien elle paraissait mystrieuse et lugubre au milieu de ces blancs,
de ces roses, de ces bleus ples des soies et de mousselines! Qu'est-ce
qu'elle venait faire, comme a,  l'improviste, chez ses demoiselles
d'honneur?

Elle releva son voile de deuil, dcouvrit son fin visage et, d'un petit
ton dtach, rpondit en franais - qui tait dcidment une langue
familire aux harems de Constantinople:

"Une lettre, que je venais vous communiquer!

--De qui, la lettre?

--Ah! devinez?

--De la tante d'Andrinople, je parie, qui t'annonce une parure de
brillants?

--Non.

--De la tante d'rivan, qui t'envoie une paire de chats angora, pour
ton cadeau de noces?

--Non plus. C'est d'une personne trangre... C'est... d'un monsieur...

--Un monsieur! Quelle horreur!... Un monsieur! Petit monstre que tu
es!...

Et, comme elle tendait sa lettre, contente de son effet, deux ou trois
jolies ttes blondes,--du blond vrai et du blond faux,--se
prcipitrent ensemble pour voir tout de suite la signature.

"Andr Lhry!... Non! Alors il a rpondu?... C'est de lui?...

Pas possible..."

Tout ce petit monde avait t mis dans la confidence de la lettre crite
au romancier. Chez les femmes turques d'aujourd'hui, il y a une telle
solidarit de rvolte contre le rgime svre des harems, qu'elles ne se
trahissent jamais entre elles; le manquement ft-il grave, au lieu
d'tre innocent comme cette fois, ce serait toujours mme discrtion,
mme silence.

On se serra pour lire ensemble, cheveux contre cheveux, y compris
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, en se tiraillant le papier. A la
troisime phrase, on clata de rire:

"Oh! tu as vu!... Il prtend que tu n'es pas Turque!... Impayable, par
exemple!... Il s'y connat mme si bien, parat-il, que le voil tout 
fait sr que non!

--Eh! mais c'est un succs, a, ma chre,--lui dit Zeyneb, l'ane
des cousines,--a prouve que le piquant de ton esprit, l'lgance de
ton style...

--Un succs,--contesta la petite rousse au nez en l'air, au minois
toujours comiquement moqueur,--un succs!... Si c'est qu'il te prend
pour une _Prote_, merci de ce succs-l."

Il fallait entendre comment tait dit ce mot _Prote_ (habitante du
quartier de Pra). Rien que dans la faon de le prononcer, elle avait
mis tout son ddain de pure fille d'Osmanlis pour les Levantins ou
Levantines (Armniens, Grecs ou Juifs) dont le Prote reprsente le
prototype (1)

(1) Tout en me rangeant  l'avis des Osmanlis sur la gnralit des
Protes, je 	reconnais avoir rencontr parmi eux d'aimables exceptions,
des hommes parfaitement 	distingus et respectables, des femmes qui
seraient trouves exquises dans 	n'importe quel pays et quel monde.
(Note de l'auteur.)

"Ce pauvre  Lhry,--ajouta Kerim, l'une des jeunes invites,--il
retarde!... Il en est srement rest  la Turque des romans de 1830:
narguil, confitures et divan tout le jour.

--Ou mme simplement,--reprit Mlek, la petite rousse au bout de nez
narquois,--simplement  la Turque du temps de sa jeunesse. C'est qu'il
doit commencer  tre marqu, tu sais, ton pote!..."

C'tait pourtant vrai, d'une vrit incontestable, qu'il ne pouvait plus
tre jeune, Andr Lhry. Et, pour la premire fois, cette constatation
s'imposait  l'esprit de sa petite amoureuse inconnue, qui n'avait
jamais pens  cela: constatation plutt dcevante, drangeant son rve,
voilant de mlancolie son culte pour lui...

Malgr leurs airs de sourire et de railler, elles l'aimaient toutes, cet
homme lointain et presque impersonnel, toutes celles qui taient l;
elles l'aimaient pour avoir parl avec amour de leur Turquie, et avec
respect de leur Islam. Une lettre de lui crite  l'une d'elles tait un
vnement dans leur vie clotre o, jusqu' la grande catastrophe
foudroyante du mariage, jamais rien ne se passe. On la relut  haute
voix. Chacune dsira toucher ce carr de papier o sa main s'tait
pose. Et puis, tant toutes graphologues, elles entreprirent de sonder
le mystre de l'criture.

Mais une maman survint, la maman des deux soeurs, et vite, avec un
changement de conversation, la lettre disparut, escamote. Non pas
qu'elle ft bien svre, cette maman-l, au si calme visage, mais elle
aurait grond tout de mme, et surtout n'et pas su comprendre; elle
tait d'une autre gnration, parlant peu le franais et n'ayant lu
qu'Alexandre Dumas pre. Entre elle et ses filles, un abme s'tait
creus, de deux sicles au moins, tant les choses marchent vite dans la
Turquie d'aujourd'hui. Physiquement mme, elle ne leur ressemblait pas,
ses beaux yeux refltaient une paix un peu nave qui ne se retrouvait
point dans le regard des admiratrices d'Andr Lhry: c'est qu'elle avait
born son rle terrestre  tre une tendre mre et une pouse
impeccable, sans en chercher plus. D'ailleurs, elle s'habillait mal en
Europenne, et portait gauchement encore des robes trop surcharges,
quand ses enfants au contraire savaient dj tre si lgantes et fines
dans des toffes trs simples.

Maintenant se fut l'institutrice franaise de la maison qui fit son
entre,--genre Esther Bonneau, en plus jeune, en plus romanesque
encore. Et comme la chambre tait vraiment trop encombre, avec tant de
monde, de robes jetes sur les chaises et de matelas par terre, on passa
dans une plus grande pice voisine, "modern style", qui tait le salon
du harem.

Surgit alors sans frapper, par la porte toujours ouverte, une grosse
dame allemande  lunettes, en chapeau lourdement empanach, amenant par
la main Fahr-el-Niss, la plus jeune des invites. Et, dans le cercle
des jeunes filles, aussitt on se mit parler allemand, avec la mme
aisance que tout  l'heure pour le franais. C'tait le professeur de
musique, cette grosse dame-l, et d'ailleurs une femme de talent
incontestable; avec Fahr-el-Niss, qui jouait dj en artiste, elle
venait de rpter  deux pianos un nouvel arrangement des fugues de
Bach, et chacune y avait mis toute son me.

On parlait allemand, mais sans plus de peine on et parl italien ou
anglais, car ces petites Turques lisaient Dante, ou Byron, ou
Shakespeare dans le texte original. Plus cultives que ne le sont chez
nous la moyenne des jeunes filles du mme monde,  cause de la
squestration sans doute et des longues soires solitaires, elles
dvoraient les classiques anciens et les grands dtraqus modernes; en
musique se passionnaient pour Gluck aussi bien que pour Csar Franck ou
Wagner, et dchiffraient les partitions de Vincent d'Indy. Peut-tre
aussi bnficiaient-elles des longues tranquillits et somnolences
mentales de leurs ascendantes; dans leur cerveau, compos de matire
neuve ou longtemps repose, tout germait  miracle, comme, en terrain
vierge, les hautes herbes folles et les jolies fleurs vnneuses.

Le salon du haremlike, ce matin-l, s'emplissait toujours; les deux
ngresses avaient suivi, avec leur petit tambourin. Aprs elles, une
vieille dame entra, devant qui toutes se levrent par respect: la grand-
mre. On se mit alors  parler turc, car elle n'entendait rien aux
langues occidentales,--et ce qu'elle se souciait d'Andr Lhry, cette
aeule! Sa robe brode d'argent tait de mode ancienne et un voile de
Circassie enveloppait sa chevelure blanche. Entre elle et ses petites-
filles, l'abme d'incomprhension demeurait absolument insondable, et,
pendant les repas, plus d'une fois lui arrivait-il de les scandaliser
par l'habitude qu'elle avait conserve de manger le riz avec ses doigts
comme les anctres,--ce que faisant, elle restait grande dame quand
mme, grande dame jusqu'au bout des ongles, et imposante  tous.

Donc, on s'tait mis  parler turc, par dfrence pour l'aeule, et
subitement le murmure des voix tait devenu plus harmonieux, doux comme
de la musique.

Parut maintenant une femme, svelte et ondoyante, qui arrivait du dehors,
et ressemblait, bien entendu,  un fantme tout noir. C'tait Alim
Hanum, professeur agrge de philosophie au lyce de jeunes filles fond
par Sa Majest Impriale le Sultan; d'habitude elle venait trois fois
par semaine enseigner  Mlek la littrature arabe et persane. Il va
sans dire, pas de leon aujourd'hui, veille de mariage, jour o les
cervelles taient  l'envers. Mais quand elle eut relev son voile en
cagoule et montr sa jolie figure grave, la conversation tomba sur les
vieux potes de l'Iran, et Mlek, devenue srieuse, rcita un passage du
"Pays des roses", de Saadi.

Aucune trace d'odalisques, ni de narguil, ni de confitures, dans ce
harem de pacha, compos de la grand-mre, de la mre, des filles, et des
nices avec leurs institutrices.

Du reste,  part deux ou trois exceptions peut-tre, tous les harems de
Constantinople ressemblent  celui-ci: le _harem_ de nos jours, c'est
tout simplement la partie fminine d'une famille constitue comme chez
nous,--et duque comme chez nous, sauf la claustration, sauf les
voiles pais pour la rue, et l'impossibilit d'changer une pense avec
un homme, s'il n'est le pre, le mari, le frre, ou quelquefois par
tolrance le cousin trs proche avec qui l'on a jou tant enfant.

On avait recommenc de parler franais et de discuter toilette quand une
voix humaine, si limpide qu'on et dit une voix cleste, tout  coup
vibra dehors, comme tombant du haut de l'air:

l'Imam de la plus voisine mosque appelait du haut du minaret les
fidles  la prire mridienne.

Alors la petite fiance, se rappelant que sa grand-mre djeunait 
midi, s'chappa comme Cendrillon, avec mademoiselle Bonneau, encore plus
effare qu'elle  l'ide que la vieille dame pourrait attendre.





III


Elle fut silencieux son dernier djeuner dans la maison familiale, entre
ces deux femmes sourdement hostiles l'une  l'autre, l'institutrice et
l'aeule svre.

Aprs, elle se retira chez elle, o elle et souhait s'enfermer 
double tour; mais les chambres des femmes turques n'ont point de
serrure, il fallut se contenter d'une consigne donne  Kondja-Gul pour
toutes les servantes ou esclaves jour et nuit aux aguets, suivant
l'usage, dans les vestibules, dans les longs couloirs de son
appartement, comme autant de chiens de garde familiers et indiscrets.

Pendant cette suprme journe qui lui restait, elle voulait se prparer
comme pour la mort, ranger ses papiers et mille petits souvenirs, brler
surtout, brler par crainte des regards de l'homme inconnu qui serait
dans quelques heures son matre. La dtresse de son me tait sans
recours, et son effroi, sa rbellion allaient croissant.

Elle s'assit devant son bureau, o la bougie fut rallume pour
communiquer son feu  tant de mystrieuses petites lettres qui dormaient
dans les tiroirs de laque blanche; lettres de ses amies maries d'hier
ou bien tremblant de se marier demain; lettres en turc, en franais, en
allemand, en anglais, toutes criant la rvolte, et toutes empoisonnes
de ce grand pessimisme qui, de nos jours,  ravage les harems de la
Turquie. Parfois elle relisait un passage, hsitait tristement, et puis,
quand mme, approchait le feuillet de la petite flamme ple, que l'on
voyait  peine luire,  cause du soleil. Et tout cela, toutes les
penses secrtes des belles jeunes femmes, leurs indignations refrnes,
leurs plaintes vaines, tout cela faisait de la cendre, qui s'amassait et
se confondait dans un brasero de cuivre, seul meuble oriental de la
chambre.

Les tiroirs vids, les confidences ananties, restait devant elle un
grand buvard  fermoir d'or, qui tait bond de cahiers crits en
franais... Brler cela aussi?... Non, elle n'en sentait vraiment plus
le courage. C'tait toute sa vie de jeune fille, c'tait son journal
intime commenc le jour de ses treize ans,--le jour funbre o elle
avait _pris le tcharchaf_ (pour employer une locution de l-bas), c'est-
-dire le jour o il avait fallu pour jamais cacher son visage au monde,
se clotrer, devenir l'un des innombrables fantmes noirs de
Constantinople.

Rien d'antrieur  la prise de voile n'tait not dans ce journal. Rien
de son enfance de petite princesse barbare, l-bas, au fond des plaines
de Circassie, dans le territoire perdu o, depuis deux sicles, rgnait
sa famille. Rien non plus de son existence de petite fille mondaine,
quand, vers sa onzime anne, son pre tait venu s'tablir avec elle 
Constantinople, o il avait reu de Sa Majest le Sultan le titre de
marchal de la Cour; cette priode-l avait t toute d'tonnements et
d'acclimatation lgante, avec en outre des leons  apprendre et des
devoirs  faire; pendant deux ans, on l'avait vue  des ftes,  des
parties de tennis,  des sauteries d'ambassade; avec les plus difficiles
danseurs de la colonie europenne, elle avait vals tout comme une
grande jeune fille, trs invite, son carnet toujours plein, elle
charmait par son dlicieux petit visage, par sa grce, par son luxe, et
aussi par cet air qu'aucune autre n'et imit, cet air  la fois
vindicatif et doux,  la fois trs timide et trs hautain. Et puis, un
beau jour,  un bal donn par l'ambassade anglaise pour les tout jeunes,
on avait demand: "Ou est-elle, la petite Circassienne?" Et des gens du
pays avaient simplement rpondu: "Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de
prendre le tcharchaf." - (Elle a pris le tcharchaf, autant dire: fini,
escamote d'un coup de baguette; on ne la verra jamais plus; si par
hasard on la rencontre, passant dans quelque voiture ferme, elle ne
sera qu'une forme noire, impossible  reconnatre; elle est comme
morte...)

Donc, avec ses treize ans accomplis, elle tait entre, suivant la rgle
inflexible, dans ce monde voil, qui,  Constantinople, vit en marge de
l'autre, que l'on frle dans toutes les rues, mais qu'il ne faut pas
regarder et qui, ds le coucher du soleil, s'enferme derrire des
grilles; dans ce monde que l'on sent partout autour de soi, troublant,
attirant, mais impntrable, et qui observe, conjecture, critique, voit
beaucoup de choses  travers son ternel masque de gaze noire, et devine
ensuite ce qu'il n'a pas vu.

Soudainement captive,  treize ans, entre un pre toujours en service au
palais et une aeule rigide sans tendresse manifeste, seule dans sa
grande demeure de Khassim-Pacha, au milieu d'un quartier de vieux htels
princiers et de cimetires, o, ds la nuit close, tout devenait frayeur
et silence, elle s'tait adonne passionnment  l'tude. Et cela avait
dur jusqu' ses vingt-deux ans aujourd'hui prs de sonner, cette ardeur
 tout connatre,  tout approfondir, littrature, histoire ou
transcendante philosophie. Parmi tant de jeunes femmes, ses amies,
suprieurement cultives aussi dans la squestration propice, elle tait
devenue une sorte de petite toile dont on citait l'rudition, les
jugements, les innocentes audaces, en mme temps que l'on copiait ses
lgances coteuses; surtout elle tait comme le porte-drapeau de
l'insurrection fminine contre les svrits du harem.

Aprs tout, elle ne le brlerait pas, ce journal commenc le premier
jour du tcharchaf! Plutt elle le confierait, bien cachet, a quelque
amie sre et un peu indpendante, dont les tiroirs n'auraient pas chance
d'tre fouills par un mari. Et qui sait, dans l'avenir, s'il ne lui
serait pas possible de le reprendre et de le prolonger encore?... Elle y
tenait surtout parce qu'elle y avait presque fix des choses de sa vie
qui allait finir demain, des instants heureux d'autrefois, des journes
de printemps plus trangement lumineuses que d'autres, des soirs de plus
dlicieuse nostalgie dans le vieux jardin plein de roses, et des
promenades sur le Bosphore ferique, en compagnie de ses cousines
tendrement chries. Tout cela lui aurait sembl plus irrvocablement
perdu dans l'abme du temps, une fois le pauvre journal dtruit.
L'crire avait t d'ailleurs sa grande ressource contre ses mlancolies
de jeune fille emmure,--et voici que le dsir lui venait de le
continuer  prsent mme, pour tromper la dtresse de ce dernier jour...
Elle demeura donc assise  son bureau, et reprit son porte-plume, qui
tait un bton d'or cercl de petits rubis. Si elle avait adopt notre
langue ds le dbut de ce journal, sur les premiers feuillets dj vieux
de neuf ans, c'tait surtout pour tre certaine que sa grand-mre, ni
personne dans la maison, ne s'amuserait  le lire. Mais, depuis environ
deux annes, cette langue franaise, qu'elle soignait et purait le plus
possible, tait  l'intention d'un lecteur imaginaire. (Un journal de
jeune femme est toujours destin  un lecteur, fictif ou rel, fictif
ncessairement s'il s'agit d'une femme turque.) Et le lecteur ici tait
un personnage lointain, lointain, pour elle  peu prs inexistant: le
romancier Andr Lhry!... Tout s'crivait maintenant pour lui seul, en
imitant mme, sans le vouloir, un peu sa manire; cela prenait forme de
lettres  lui adresses, et dans lesquelles, pour se donner mieux
l'illusion de le connatre, on l'appelait par son nom: Andr, tout
court, comme un vrai ami, un grand frre.

Or, ce soir-l, voici ce que commena de tracer la petite main alourdie
par de trop belles bagues:

"18 avril 1901.


Je ne vous avais jamais parl de mon enfance, Andr, n'est-ce pas? Il
faut que vous sachiez pourtant: moi, qui vous parus tellement civilise,
je suis au fond une petite barbare. Quelque chose restera toujours en
moi de la fille des libres espaces, qui jadis galopait  cheval au
cliquetis des armes, ou dansait dans la lumire au tintement des ses
ceintures d'argent.

Et, malgr tout le vernis de la culture europenne, quand mon me
nouvelle, dont j'tais fire, mon me d'tre qui pense, mon me
consciente, quand cette me donc souffre trop, ce sont les souvenirs de
mon enfance qui reviennent me hanter. Ils reparaissent imprieux,
colors et brillants; ils me montrent une terre lumineuse, un paradis
perdu, auquel je ne puis plus ni _ne voudrais_ retourner; un village
circassien, bien loin, au-del de Koniah, qui s'appelle Karadjiamir. L,
ma famille rgne depuis sa venue du Caucase. Mes anctres, dans leur
pays, taient des khans de Kiziltp, et le sultan d'alors leur donna en
fief ce pays de Karadjiamir. L, j'ai vcu jusqu' l'ge de onze ans.
J'tais libre et heureuse. Les jeunes filles circassiennes ne sont pas
voiles. Elles dansent et causent avec les jeunes hommes, et choisissent
leur mari selon leur coeur.

Notre maison tait la plus belle du village, et de longues alles
d'acacias montaient de tous cts vers elle.  Puis les acacias
l'entouraient d'un grand cercle, et, au moindre souffle de vent, ils
balanaient leurs branches comme pour un hommage; alors il neigeait des
ptales parfums. Je revois dans mes rves une rivire qui court... De
la grande salle, on entendait la voix de ses petits flots presss. Oh!
comme ils se htaient dans leur course vers les lointains inconnus!
Quand j'tais enfant, je riais de les voir se briser contre les rochers
avec colre.

Du ct du village, devant la maison, s'tend un vaste espace libre.
C'est l que nous dansions, sur le rythme circassien, au son de nos
vieilles musiques. Deux  deux, ou formant des chanes; toutes, drapes
de soies blanches, des fleurs en guirlandes dans nos cheveux. Je revois
mes compagnes d'alors... O sont-elles aujourd'hui?... Toutes taient
belles et douces, avec de longs yeux et de frais sourires.

A la tombe du jour, en t, les Circassiens de mon pre, tous les
jeunes gens du village, laissaient leurs travaux et partaient  cheval 
travers la plaine. Mon pre, ancien soldat, se mettait  leur tte et
les menait comme pour une charge. C'tait  l'heure dore o le soleil
va s'endormir. Quand j'tais petite, l'un d'eux me prenait sur sa selle;
alors je m'enivrais de cette vitesse, et de cette passion qui tout le
jour tait sourdement monte de la terre en feu pour clater le soir
dans le bruit des armes et dans les chants sauvages. L'heure ensuite
changeait sa nuance; elle semblait devenue l'heure pourpre des soirs de
bataille..., et les cavaliers jetaient au vent des chants de guerre.
Puis elle devenait l'heure rose et opaline..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .

Elle en tait  cette heure "opaline", se demandant si le mot ne serait
pas trop prcieux pour plaire  Andr, quand brusquement Kondja-Gul,
malgr la dfense, fit irruption dans sa chambre.

"Il est l, matresse! Il est l!...

--Il est l, qui?

--Lui, le jeune bey!... Il tait venu causer avec le pacha, votre pre,
et il va sortir. Vite, courez  votre fentre, vous le verrez remonter 
cheval!"

A quoi la petite princesse rpondit sans bouger, avec une tranquillit
glaciale dont la bonne Kondja-Gul demeura comme anantie:

"Et c'est pour a que tu me dranges? Je le verrai toujours trop tt,
celui-l! Sans compter que j'aurai jusqu' ma vieillesse pour le revoir
 discrtion!"

Elle disait cela surtout pour bien marquer, devant la domesticit, son
ddain du jeune matre. Mais, sitt Kondja-Gul partie en grande
confusion, elle s'approcha tremblante de la fentre... il venait de
remonter  cheval, dans son bel uniforme d'officier, et partait au trot,
le long des cyprs et des tombes, suivi de son ordonnance. Elle eut le
temps de voir qu'en effet sa moustache tait blonde, plutt trop blonde
 son gr, mais qu'il fait joli garon, avec une assez fire tournure.
Il n'en restait pas moins l'adversaire, le matre impos qui jamais ne
serait admis dans l'intimit de son me. Et, se refusant  s'occuper de
lui davantage, elle revint s'asseoir  son bureau,--avec tout de mme
une monte de sang aux joues,--pour continuer le journal, la lettre au
confident irrel:


"... l'heure rose (l'heure rose tout court, dcidment; opaline tait
biff), l'heure rose o s'veillent les souvenirs, et les Circassiens se
souvenaient du pays de leurs anctres; l'un d'eux disait un chant
d'exil, et les autres ralentissaient l'allure, pour couter cette voix
solitaire et lente. Puis l'heure tait violette, et tendre, et douce, et
la pleine tout entire entonnait l'hymne d'amour... Alors les cavaliers
tournaient bride et htaient leur galop pour revenir. Sous leur passage,
les fleurs mouraient dans un dernier parfum; ils tincelaient, ils
semblaient emporter avec eux, sur leurs armes, tout l'argent fluide
pars dans le crpuscule d't.

Au loin devant eux, une lueur d'incendie marquait le petit point o les
acacias de Karadjiamir se groupaient, au milieu du steppe silencieux et
lisse. La lueur grandissait, et bientt se changeait en un foyer de
flammes hautes qui lchaient les premires toiles; car ceux qui taient
rests au village avaient allum de grands feux, et, tout autour,
c'taient des danses de jeunes filles, c'taient des chants, rythms par
l'envol des draperies blanches et des voiles lgers. Les jeunes
s'amusaient, tandis que les hommes mrs taient assis  fumer dehors, et
que les mres,  travers la dentelle des fentres, guettaient venir
l'amour vers leurs enfants.

En ces jours-l, j'tais reine. Tewfik-Pacha mon pre et Seniha ma mre
m'aimaient par-dessus tout, car leurs autres enfants taient morts.
J'tais la sultane du village; nulle autre n'avait de si belles robes,
ni des ceintures d'or et d'argent si prcieusement ciseles; et, s'il
passait par l un de ces marchands venus du Caucase avec des pierreries
plein des sacs, et des ballots de fines soies lames d'or, chacun savait
alentour que c'tait dans notre maison qu'il devait d'abord entrer;
personne n'et os acheter une simple charpe tant que la fille du pacha
n'avait pas elle-mme choisi ses parures.

Ma mre tait discrte et douce. Mon pre tait bon et on le savait
juste. Tout tranger de passage pouvait venir frapper  notre porte, la
maison tait  lui. Pauvre, il tait accueilli comme le Sultan mme.
Proscrit, fugitif,--j'en ai vu,--l'ombre de la maison l'et dfendu
jusqu' la mort de ses htes. Mais malheur  qui et cherch  se servir
de Tewfik Pacha pour l'aider dans quelque action vile ou seulement
louche: mon pre, si bon, tait aussi un justicier terrible. Je l'ai vu.

Telle fut mon enfance, Andr. Puis, nous perdmes ma mre, et mon pre
alors ne voulant plus rester sans elle au Karadjiamir, m'emmena avec lui
 Constantinople, chez mon aeule, prs de mes cousines.

A prsent c'est mon oncle Arif-Bey qui gouverne  sa place l-bas. Mais
presque rien n'a chang dans ce coin inconnu du monde, o les jours
continuent  tisser en silence les annes. On a, je crois, construit un
moulin sur la rivire; les petits flots, qui seulement s'amusaient 
paratre terribles, ont d apprendre  devenir utiles, et je crois les
entendre pleurer leur libert ancienne. Mais la belle maison se dresse
toujours parmi les arbres, et, ce printemps, encore, les acacias auront
neig sur les chemins o j'ai jou enfant. Et sans doute quelque autre
petite fille s'en va chevaucher  ma place avec les cavaliers...

Onze annes bientt ont pass sur tout cela.

L'enfant insouciante et gaie est devenue une jeune fille qui a dj
beaucoup pleur. Et-elle t plus heureuse en continuant sa vie
primitive?... Mais _il tait crit_ qu'elle en sortirait, parce qu'_il
fallait_ qu'elle ft change en un tre pensant et que son orbite et la
vtre vinssent un jour  se croiser. Oh! qui nous dira le pourquoi, la
raison suprieure de ces rencontres, o les mes s'effleurent  peine et
que pourtant elles n'oublient plus. Car, vous aussi, Andr, vous ne
m'oublierez plus..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.


Elle tait lasse d'crire. Et d'ailleurs le passage du bey avait mis la
droute dans sa mmoire.

Que faire, pour terminer ce dernier jour? Ah! le jardin! le cher jardin,
si imprgn de ses jeunes rves: c'est l qu'elle irait jusqu'au soir...
Tout au fond, certain banc, sous les platanes centenaires, contre le
vieux mur tapiss de mousse: c'est l qu'elle s'isolerait jusqu' la
tombe de ce jour d'avril, qui lui semblait le dernier de sa vie. Et
elle sonna Kondja-Gul, pour faire donner le signal qu'exigeait sa venue:
aux jardiniers, cochers, domestiques mles quelconques, ordre de
disparatre des alles pour ne point profaner par leurs regards la
petite desse, qui entendait se promener l sans voile...

Mais non, rflexion faite, elle ne descendait pas; car il y aurait
toujours la rencontre possible des eunuques, des servantes, tous avec
leurs sourires de circonstance  la marie, et elle serait dans
l'obligation, devant eux, d'avoir l'air ravi, puisque l'tiquette
l'exige en pareil cas. Et puis, l'exaspration de voir ces prparatifs
de fte, ces tables dresses sous les branches, ces beaux tapis jets
sur la terre...

Alors, elle se rfugia dans un petit salon, voisin de sa chambre, o
elle avait son piano d'Erard. A la musique aussi, il fallait dire adieu,
puisque, de piano, il n'y en aurait point, dans sa nouvelle demeure. La
mre du jeune bey,--_une 1320_ (1), ainsi que les dames vieux jeu sont
dsignes, par les petites fleurs de culture intensive closes dans la
Turquie moderne,--une pure 1320 avait, non sans dfiance, permis la
bibliothque de livres nouveaux en langue occidentale, et les revues 
images; mais le piano l'avait visiblement choque, et on n'osait plus
insister. (Elle tait venue plusieurs fois, cette vieille dame, faire
visite  la fiance, l'accablant de petites chatteries, de petits
compliments dmods qui l'agaaient, et la dvisageant toujours avec une
attention soutenue, pour ensuite la mieux dcrire  son fils.) Donc,
plus de piano, dans sa maison de demain, l-bas en face, de l'autre ct
du golfe, au coeur mme du Vieux-Stamboul... Sur le clavier, ses petites
mains nerveuses, rapides, d'ailleurs merveilleusement exerces et
assouplies, se mirent  improviser d'abord de vagues choses
extravagantes, sans queue ni tte, accompagnes de claquements secs,
chaque fois que les trop grosses bagues heurtaient les bmols ou les
dises. Et puis elle les ta, ces bagues, et, aprs s'tre recueillie,
commena de jouer une trs difficile transcription de Wagner par Liszt,
alors, peu  peu elle cessa d'tre celle qui pousait demain le
capitaine Hamdi-Bey, aide de camp de Sa Majest Impriale; elle fut la
fiance d'un jeune guerrier  longue chevelure, qui habitait un chteau
sur des cimes, dans l'obscurit des nuages au-dessus d'un grand fleuve
tragique; elle entendit la symphonie des vieux temps lgendaires, dans
les profondes forts du Nord...

(1) Autrement dit une personne qui n'admet que les dates de l'hgire, au
lieu d'employer le calendrier europen.

Mais quand elle eut cess de jouer, quand tout cela se fut teint avec
les dernires vibrations des cordes, elle remarqua les rayons du soleil,
dj rouges, qui entraient presque horizontalement  travers les
ternels quadrillages des fentres. C'tait bien le dclin de ce jour,
et l'effroi  la prit tout  coup  l'ide d'tre seule,--comme elle
l'avait souhait cependant,--pour cette dernire soire.  Vite elle
courut chez sa grand-mre, solliciter une permission qu'elle obtint, et
vite elle crivit  ses cousines, leur demandant comme en dtresse de
venir cote que cote lui tenir compagnie;--mais rien qu'elle deux,
pas les autres petites demoiselles d'honneur campes dans leur chambre;
rien qu'elles deux, Zeyneb et Mlek, ses amies d'lection, ses
confidentes, ses soeurs d'me. Elle craignait que leur mre ne permt
pas,  cause des autres invites; elle craignait que l'heure ne ft trop
tardive, le soleil trop bas, les femmes turques ne sortant plus quand il
est couch. Et, de sa fentre grille, elle regardait le vieil Ismal
qui courait porter le message.

Depuis quelques jours, mme vis--vis de ses cousines qui en avaient de
la peine, elle tait muette sur les sujets graves, elle tait mure et
presque hautaine; mme vis--vis de ces deux-l, elle gardait la pudeur
de sa souffrance, mais  prsent elle ne pouvait plus; elle les voulait,
pour pleurer sur leur paule.

Comme il baissait vite, ce soleil du dernier soir! Auraient-elles le
temps d'arriver? Au-dessus de la rue, pour voir de plus loin, elle se
penchait autant que le permettaient les grilles et les chssis de bois
dissimulateurs. C'tait maintenant "l'heure pourpre des soirs de
bataille", comme elle disait dans son journal d'enfant, et des ides de
fuite, de rvolte ouverte bouleversaient sa petite tte indomptable et
charmante...  Pourtant, quelle immobilit sereine, quel calme fataliste
et rsign, dans ses entours! Un parfum d'aromates montait de ce grand
bois funraire, si tranquille devant ses fentres,--parfum de la
vieille terre turque immuable, parfum de l'herbe rase et des trs
petites plantes qui s'taient chauffes depuis le matin au soleil
d'avril. Les verdures noires des arbres, dtaches sur le couchant qui
prenait feu, taient comme perces de part en part, comme cribles par
la lumire et les rayons. Des dorures anciennes brillaient  et l, aux
couronnements de ces bornes tombales, que l'on avait plantes au hasard
dans beaucoup d'espace, que l'on avait clairsemes sous les cyprs. (En
Turquie, on n'a pas l'effroi des morts, on ne s'en isole point; au coeur
mme des villes, partout, on les laisse dormir.) A travers ces choses
mlancoliques des premiers plans, entre ces gerbes de feuillage sombre
qui se tenaient droites comme des tours, dans les intervalles de tout
cela, les lointains apparaissaient, le grand dcor incomparable: tout
Stamboul et son golfe, dans leur plein embrasement des soirs purs. En
bas, tout  fait en bas, l'eau de la Corne-d'Or, vers quoi dvalaient
ces proches cimetires, tait rouge, incandescente comme le ciel; des
centaines de caques la sillonnaient,--va-et-vient sculaire,  la
fermeture des bazars,--mais, de si haut, on n'entendait ni le
bruissement de leur sillage, ni l'effort de leurs rameurs; ils
semblaient de longs insectes, dfilant sur un miroir. Et la rive d'en
face, cette rive de Stamboul, changeait  vue d'oeil; toutes les maisons
avoisinant la mer, tous les tages infrieurs du prodigieux amas,
venaient de s'estomper et comme de fuir, sous cette perptuelle brume
violette du soir, qui est de la bue d'eau et de la fume; Stamboul
changeait comme un mirage; rien ne s'y dtaillait plus, ni le
dlabrement, ni la misre, ni la laideur de quelques modernes btisses;
ce n'tait maintenant qu'une silhouette, d'un violet profond lisr
d'or, une colossale dcoupure de ville toute de flches et de dmes,
pose debout, en cran pour masquer un incendie du ciel. Et les mmes
voix qu' midi, les voix claires, les voix clestes se reprenaient 
chanter dans l'air, appelant les Osmanlis fidles au quatrime office du
jour: _le soleil se couchait_.

Alors la petite prisonnire, malgr elle un peu calme cependant par
tant de paix magnifique, s'inquitait davantage de Mlek et de Zeyneb.
Russiraient-elles  lui arriver, malgr l'heure tardive?... Plus
attentivement elle regardait au bout de ce chemin, que bordaient d'un
ct les vieilles demeures grilles, de l'autre le domaine dlicieux des
morts...

Ah! elles venaient!... C'taient elles, l-bas, ces deux minces fantmes
noirs sans visage, sortis d'une grande porte morose, et qui se htaient,
escorts de deux ngres  long sabre... Bien vite dcides, bien vites
prtes, les pauvres petites!... Et de les avoir reconnues, accourant
ainsi  son appel d'angoisse, elle sentit ses yeux s'embrumer; des
larmes, mais cette fois des larmes douces, coulrent sur sa joue.

Ds qu'elles entrrent, relevant leurs tristes voiles, la marie se jeta
en pleurant dans leurs bras/

Toutes deux la serrrent contre leur jeune coeur avec la plus tendre
piti:

"Nous nous en doutions, va, que tu n'tais pas heureuse... Mais tu ne
voulais rien nous dire... T'en parler, nous n'osions pas... Depuis
quelques jours, nous te trouvions si cache avec nous, si froide.

--Eh! vous savez bien comment je suis... C'est stupide, j'ai honte que
l'on me voie souffrir..."

Et elle pleurait maintenant  sanglots.

"Mais pourquoi n'as-tu pas dit "non", ma chrie?

--Ah! j'ai dj dit "non" tant de fois!... Elle est trop longue,  ce
qu'il parat, la liste de ceux que j'ai refuss!... Et puis, songez
donc: vingt-deux ans, j'tais presque une vieille fille... D'ailleurs,
celui-l ou un autre, qu'importe, puisqu'il faudra toujours finir par en
pouser un!"

Nagure, elle avait entendu des amies  elle parler ainsi, la veille de
leur mariage; leur passivit l'avait coeure, et voici qu'elle
finissait de mme... "Puisque ce ne sera pas celui que j'aurais choisi
et aim, disait l'une, n'importe qu'il s'appelle Mehmed ou Ahmed!
N'aurai-je pas des enfants, pour me consoler de sa prsence?" Une autre,
une toute jeune, qui avait accept le premier prtendant venu, s'en
tait excuse en ces termes: "Pourquoi pas le premier au lieu du
suivant, que je ne connatrais du reste pas davantage?... Que dire pour
le refuser?... Et puis, quelle histoire, pense donc, ma chre!..." Ah!
non, l'apathie de ces petites-l lui avait sembl incomprhensible, par
exemple: se laisser marier comme des esclaves!... Et voici qu'elle-mme
venait de consentir  un march pareil, et c'tait demain, le jour
terrible de l'chance. Par lassitude de toujours refuser, de toujours
lutter, elle avait, comme les autres, fini par dire ce _oui_ qui l'avait
perdue, au lieu du _non_ qui l'aurait sauve, au moins pour quelque
temps encore. Et  prsent, trop tard pour se reprendre, elle arrivait
tout au bord de l'abme: c'tait demain!

Maintenant elles pleuraient ensemble, toutes les trois; elles pleuraient
les larmes qui avaient t contenues pendant bien des jours par la
fiert de l'pouse; elles pleuraient les larmes de la grande
sparation, comme si l'une d'elles allait mourir...

Mlek et Zeyneb, bien entendu, ne rentreraient pas ce soir chez elles,
mais coucheraient ici, chez leur cousine, comme c'est l'usage quand on
se visite  la tombe de la nuit, et comme elles l'avaient dj fait
constamment depuis une dizaine d'annes. Toujours ensemble, les trois
jeunes filles, comme d'insparables soeurs, elles s'taient habitues 
dormir le plus souvent de compagnie, chez l'une ou chez l'autre, et
surtout ici, chez la Circassienne.

Mais cette fois, quand les esclaves, sans mme demander les ordres,
eurent achev d'tendre sur les tapis les matelas de soie des invites,
toutes trois, demeures seules, eurent le sentiment d'tre runies pour
une veille funraire. Elles avaient demand et obtenu la permission de
ne pas descendre se mettre  table, et un ngre imberbe,  figure de
macaque trop gras, venait de leur apporter, sur un plateau de vermeil,
une dnette qu'elles ne songeaient pas  toucher.

En bas, dans la salle  manger, leur commune aeule, le pacha, pre de
la marie, et mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, soupaient sans
causerie, dans un silence de catastrophe. L'aeule, plus que jamais
outre par l'attitude de la fille de sa fille, savait bien  qui s'en
prendre, accusait l'ducation nouvelle et l'institutrice; cette petite,
ne de son sang d'impeccable musulmane, et puis devenue une sorte
d'enfant prodigue dont on n'esprait mme plus le retour aux traditions
hrditaires, elle l'aimait bien quand mme, mais elle avait toujours
cru devoir se montrer svre, et aujourd'hui, devant cette rbellion
sourde, incomprhensible, elle voulait encore exagrer la froideur et la
duret. Quant au pacha, lui, qui avait de tout temps combl et gt son
enfant unique comme une sultane des _Mille et une Nuit_, et qui en avait
reu en change une si douce tendresse, il ne comprenait pas mieux que
sa vieille belle-mre 1320, et il s'indignait aussi; non, c'tait trop,
ce dernier caprice: faire sa petite martyre, parce que, le moment venu
de lui donner un matre, on lui avait choisi un joli garon, riche, de
grande famille, et en faveur auprs de Sa Majest Impriale!... Et enfin
la pauvre institutrice, qui au moins se sentait innocente de ces
fianailles, qui avait toujours t la confidente et l'amie, s'tonnait
douloureusement en silence: puisque son lve si chre l'avait fait
revenir dans la maison pour le mariage, pourquoi ne voulait-elle pas de
sa compagnie, l-haut chez elle, pour le dernier soir?...

Mais non, les trois petites fantasques - ne croyant pas d'ailleurs lui
faire tant de peine - avaient dsir tre seules, la veille d'une telle
sparation.

Finies  jamais, leurs soires rien qu' elles trois, dans cette chambre
qui serait inhabite demain et  laquelle il fallait dire adieu... Pour
que ce ft moins triste, elles avaient allum toutes les bougies des
candlabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant
une mode encore nouvelle cette anne-l, tait plus large qu'un parasol
et fait de ptales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue,
de ranger, ou parfois de dtruire mille petites choses qu'elles avaient
longtemps gardes comme des souvenirs trs prcieux. C'taient de ces
gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans
la chevelure des maries, et que les demoiselles d'honneur conservent
ensuite jusqu' ce que vienne leur tour; il y en avait  et l, qui
brillaient, accroches par des noeuds de ruban aux frontons des glaces,
aux parois blanches de la chambre, et elles voquaient les jolis et
ples visages d'amies qui souffraient, ou qui taient mortes. C'taient,
dans une armoire, des poupes que jadis on aimait tendrement; des jouets
briss, des fleurs dessches, de pauvres petites reliques de leur
enfance, de leur prime jeunesse passe en commun, entre les murs de
cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous
peints ou brods par elles-mmes, des photographies de jeunes femmes des
ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on
et prises pour des Parisiennes lgantes, sans le petit griffonnage en
caractres arabes inscrit au bas: pense ou ddicace. Enfin il y avait
d'humbles bibelots, gagns les prcdents hivers  ces loteries de
charit que les dames turques organisent pendant les veilles du
Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-l, mais ils
rappelaient des instants couls de cette vie, dont la fuite sans retour
constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la
corbeille, dont quelques-uns taient somptueux et que mademoiselle
Esther Bonneau avait rangs en exposition dans un salon voisin, elles
s'en souciaient comme d'une guigne.

La revue mlancolique  peine termine, on entendit encore, au-dessus de
la maison, rsonner les belles voix claires: elles appelaient les
fidles  la cinquime prire de ce jour.

Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir
devant une fentre ouverte, et, l, on respirait la fracheur suave de
la nuit, qui sentait le cyprs, les aromates et l'eau marine. Ouverte,
leur fentre, mais grille, il van sans dire, et, en plus de ses
barreaux en fer, dfendue par les ternels quadrillages de bois sans
lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder  l'extrieur. Les
voix ariennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres
semblaient rpondre, quantit d'autres qui tombaient des hauts minarets
de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portes par les sonorits
de la mer; on et dit mme que c'tait en plein ciel, cette soudaine
exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises trs lgres
venant de tous les cts  la fois.

Mais ce fut de courte dure, et quand tous les muezzins eurent lanc,
aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immmoriale,
un grand silence tout  coup y succda. Stamboul maintenant, dans les
intervalles des cyprs tout noirs et tout proches, se dcoupait en
bleutre sur le ciel imprgn d'une vague lumire de lune, un Stamboul
vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout  fait gantes,
et sa silhouette sculaire, inchangeable, tait ponctue de feux sans
nombre qui se refltaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les
jeunes filles,  travers les mille petits losanges des boiseries
emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes clbres d'Occident
(qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient
jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la
Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille
impression de beaut et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer
leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives
s'amusent toujours  faire, et une folle envie les prenait de voyager,
de connatre le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une
belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou mme
seulement d'aller jusque dans ce cimetire, sous leur fentre... Mais,
le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir...

Le silence, l'absolu silence enveloppait par degrs leur vieux quartier
de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La
rumeur de Pra,--o il y a une vie nocturne comme dans les villes
d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes
de tous ces paquebots, qui fourmillent l-bas devant la Pointe-du-
Srail, on en est toujours dlivr mme avant l'heure de la cinquime
prire, car la navigation du Bosphore s'arrte quand il fait noir. Dans
ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de
temps en temps s'levait, bruit caractristique des nuits de
Constantinople, bruit qui ne ressemble  aucun autre, et que les Turcs
des sicles antrieurs ont d connatre tout pareil: tac, tac, tac, tac!
sur les vieux pavs; un tac, tac amplifi par la sonorit funbre des
rues o ne passait plus personne. C'tait le veilleur du quartier, qui,
au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec
son lourd bton ferr. Et dans le lointain, d'autres veilleurs
rpondaient en faisant de mme; cela se rpercutait de proche  en
proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long
du Bosphore, de la Marmara  la Mer Noire, pour dire aux habitants:
"Dormez, dormez, nous sommes l, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin,
piant les voleurs ou l'incendie."

Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soire tait la
dernire. Comme il arrive  la veille des grands changements de la vie,
elles se laissaient illusionner par la tranquillit des choses depuis
longtemps connues: dans cette chambre, tout restait  sa place et
gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur
causaient chaque fois la petite mort: demain, la sparation, la fin de
leur intimit de soeurs, l'croulement de tout le cher pass!

Oh! ce demain, pour la marie!...  Ce jour entier,  jouer la comdie,
ainsi que l'usage le commande, et  la jouer bien, cote que cote! Ce
jour entier,  sourire comme une idole, sourire  des amies par
douzaines, sourire  ces innombrables curieuses qui,  l'occasion des
grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des
mots aimables, recevoir bien les flicitations; du matin au soir,
montrer  toutes un air trs heureux, se figer cela sur les lvres, dans
le regard, malgr le dpit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait
quand mme! Sa fiert l'exigeait du reste: paratre l comme une
vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'tait
tant vante de ne se laisser marier qu' son gr, qui avait tant prch
aux autres la croisade fministe... Mais sur quelle ironique et dure
journe se lverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le
soir venu, cela devait finir... Mais non, aprs, il y aura les mois, les
ans, toute la vie,  tre possde, pitine, gche par ce matre
inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne
m'appartiendra plus, et cela  cause de cet homme qui a eu la fantaisie
d'pouser la fille d'un marchal de la Cour!..."

Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied
nerveusement, demandrent, comme diversion, que l'on ft de la musique,
une dernire et suprme fois... Alors elles se rendirent ensemble dans
le boudoir o le piano tait rest ouvert. L, c'tait un amas d'objets
poss sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient
l'tat d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans
sa rclusion, de tout possder, de tout connatre. Il y avait jusqu' un
phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette anne-l) dont
elles s'taient amuses quelques jours, s'initiant aux bruits d'un
thtre occidental, aux fadaises d'une oprette, aux inepties d'un caf
concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun
souvenir; o le hasard les avait placs, ils resteraient comme choses de
rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes.

La fiance, assise au piano, hsita d'abord, puis se mit  jouer un
"Concerto" compos par elle-mme.  Ayant d'ailleurs tudi l'harmonie
avec d'excellents matres, elle avait des inspirations qui ne
procdaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours
exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut-
tre, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal;
mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inachev,
qui datait de la veille prcdente; c'tait, au dbut, une sorte de
tourmente sombre, o la paix des cimetires d'alentour avait cependant
fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'extrieur venait de
loin en loin se mler  sa musique, ce bruit trs particulier de
Constantinople: dans les sonorits maintenant spulcrales de la rue, les
coups de bton du veilleur de nuit.

Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagne par sa jeune soeur
Mlek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix
chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout
dans ses belles notes graves. Aprs avoir hsit aussi  choisir, et mis
en dsordre un casier sans s'tre dcide, elle ouvrit une partition de
Gluck et entonna superbement ces imprcations immortelles: "Divinits du
Styx, ministres de la Mort!"

Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetires d'en face, ceux de la
vieille Turquie qui taient couchs parmi les racines des cyprs, durent
s'tonner beaucoup de cette fentre claire si tard et jetant au milieu
de leur domaine obscur sa trane lumineuse: une fentre de harem, sans
nul doute, vu son grillage, mais d'o s'chappaient des mlodies pour
eux bien tranges...

Zeyneb cependant achevait  peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai
point votre piti cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arrta,
saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait
t la premire  apercevoir, venait de se dresser prs du piano; une
forme grande et maigre en vtements sombres, apparue sans bruit comme
apparaissent les revenants!...

Ce n'tait point une divinit du Styx, non, mais cela ne valait gure
mieux:  peu prs "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette
petite Mlek aux cheveux roux. C'tait madame Husnugul, la terreur de la
maison: "Votre grand-mre, dit celle-ci, vous commande d'aller vous
coucher et d'teindre les lumires." Et elle s'en alla, sans bruit comme
elle tait venue, les laissant glaces toutes les trois. Elle avait un
talent pour arriver toujours et partout sans qu'on et pu l'entendre;
c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque
les portes ne s'y ferment jamais.

Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beaut de rose),
qui, trente ans plus tt, tait devenue presque de la famille, pour
avoir eu un enfant d'un beau-frre du pacha. L'enfant tait mort, et on
l'avait marie avec un intendant,  la campagne. L'intendant tait mort,
et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantit de
hardes, dans des sacs en laine  la mode d'autrefois. Or, cette "visite"
durait depuis tantt vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moiti dame de
compagnie, moiti surveillante et espionne de la jeunesse, tait devenue
le bras droit de la vieille matresse de cans; d'ailleurs bien leve,
elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les
dames du voisinage; elle tait admise, tant on est indulgent et
galitaire en Turquie, mme dans le meilleur monde. Quantit de familles
 Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou
Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou
Purkimal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est
toujours un flau. Mais les vieilles dames 1320 apprcient les services
de ces dugnes, qui suivent les jeunes filles  la promenade, et puis
font leur petit rapport en rentrant.

Il n'y avait pas  discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les
trois petites dsoles fermrent en silence le piano et soufflrent les
bougies.

Mais, avant de se mettre au lit, elles se jetrent dans les bras les
unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient
mutuellement, comme si cette journe de demain allait  tout jamais les
sparer. De peur de voir reparatre madame Husnugul, qui devait tre aux
coutes derrire la porte seulement pousse, elles n'osaient point se
parler; quant  dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps  autre, on
entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes
poitrines.

La fiance, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux
lucidits de l'angoisse, s'affolait de plus en plus,  sentir que chaque
heure, chaque minute la rapprochaient de l'irrparable humiliation, du
dsastre final. Elle l'abhorrait  prsent, avec sa violence de
"barbare", cet tranger, dont elle avait  peine aperu le visage, mais
qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours.
Puisque rien n'tait accompli encore, une tentation plus forte lui
venait d'essayer n'importe quel effort suprme pour lui chapper, mme
au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle
attendre, qui donc aurait piti?... Se jeter aux pieds de son pre,
c'tait trop tard, elle ne le flchirait plus... Bientt minuit; la lune
envoyait sa lumire spectrale dans la chambre; ses rayons entraient,
dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable
quadrillage des fentres. Ils clairaient aussi, au-dessus de la tte de
la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit
avoir  son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une
continuelle prire protectrice de sa vie; son verset,  elle, tait, sur
fond de velours vert-mir, une ancienne et admirable broderie d'or,
dessine par un clbre calligraphe du temps pass, et il disait cette
phrase, aussi douce que celles de l'vangile: "Mes pchs sont grands
comme les mers, mais ton pardon plus grand encore,  Allah!"  Longtemps
aprs que la jeune fille avait cess de croire, l'inscription sainte,
gardienne de son sommeil, avait continu d'agir sur son me, et une
vague confiance lui tait reste en une suprme bont, un suprme
pardon. Mais c'tait fini maintenant; ni avant ni aprs la mort, elle
n'esprait plus aucune misricorde, mme imprcise: non, seule 
souffrir, seule  se dfendre, et seule responsable!... En ce moment
donc, elle se sentait prte aux rsolutions extrmes.

(1) L'"ayette".

Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et o?...
A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui
trouver asile, pour n'tre pas reprise?...

Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle
venait de se rappeler qu'on tait  certain jour de la semaine nomm par
les Turcs Bazar-Guni (correspondant  notre dimanche) et o l'on doit, 
la veille, prier pour les morts, ainsi qu' la veille du Tcharchemb
(qui correspond  notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manqu  ce
devoir-l, c'tait mme une des seules coutumes religieuses de l'Islam
qu'elles observaient fidlement encore; pour le reste, elles taient
comme la plupart des musulmanes de leur gnration et de leur monde,
touches et fltries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de
tant d'autres. Et leur grand-mre souvent leur disait: "Ce qui est bien
triste  voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires
que si vous vous tiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu
aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous tes ces vraies
_infidles_ dont le Prophte avait si sagement prdit que les temps
viendraient." Infidles, oui, elles l'taient, sceptiques et dsespres
bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant,
prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point
faillir, et d'ailleurs un devoir trs doux: mme pendant leurs
promenades d't, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetires
exquis,  l'ombre des cyprs et des chnes, il leur arrivait de
s'arrter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue.

Donc, elles rallumrent sans bruit une veilleuse bien discrte; la
petite fiance prit son Coran, qui posait sur une console, prs de son
lit art nouveau (ce Coran toujours envelopp d'un mouchoir en soie de la
Mecque et parfum au santal, que chaque musulmane doit avoir  son
chevet, spcialement pour ces prires-l, qui se disent la nuit), et
toutes trois commencrent  voix basse, dans un apaisement progressif;
la prire peu  peu les reposait, comme l'eau frache calme la fivre.

Mais bientt une grande femme vtue de sombre, arrive comme toujours
sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte,  la manire des
fantmes, se dressa prs d'elles:

"Votre grand-mre commande d'teindre la veilleuse...

--C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plat, teignez-la vous-mme,
puisque nous sommes couches, et ayez la bont d'expliquer  notre
grand-mre que ce n'tait pas pour lui dsobir; mais nous disions les
prires des morts..."

Il tait bientt deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse teinte,
les trois jeunes filles, puises d'motions, de regrets et de rvolte,
s'endormirent en mme temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui
des condamns la veille du matin suprme.





DEUXIME PARTIE


IV


Quatre jours aprs. La nouvelle marie, au fond de la maison trs
ancienne et tout  fait seigneuriale de son jeune matre, est seule,
dans la partie du harem qu'on lui a donne comme salon particulier: un
salon Louis XVI blanc, or et bleu ple, frachement amnag pour elle.
Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus
impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la
fantaisie de la mode ce printemps-l, et ses cheveux sont arrangs  la
faon la dernire invente. Dans un coin, il y a un bureau laqu blanc,
 peu prs comme celui de sa chambre  Khassim-Pacha, et les tiroirs
ferment  clef, ce qui tait son rve.

On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien
entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodes sur de vieilles soies
prcieuses, qui  et l dcorent les panneaux des murailles: le nom
d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un
trne, qui surprendrait  Paris: son trne de mariage, trs pompeux,
surlev par une estrade  deux ou trois marches, et couronn d'un
baldaquin d'o retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement
brods de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien
encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas trs parisien;
assise prs d'une fentre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du
pays noir.

La mre du bey,  la dame 1320 un peu niaise, aux manires de vieille
chatte, s'est montre au fond une crature inoffensive, plutt bonne, et
qui pourrait mme tre excellente, n'tait son idoltrie aveugle pour
son fils. La voici du reste sduite tout  fait par la grce de sa
belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-mme lui offrir le
piano tant dsir; vite alors, en voiture ferme, sous l'escorte d'un
eunuque, on a pass le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un
dans le meilleur magasin de Pra, et deux relves de portefaix, avec des
mts de charge, viennent d'tre commandes pour l'apporter demain matin,
 l'paule, dans ce haut quartier d'un accs plutt difficile.

Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus lgant capitaine de cette
arme turque, o il y a tant d'uniformes bien ports, dcidment trs
joli garon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annonce, et le
sourire un peu flin que lui a lgu sa mre,--quant au jeune bey,
jusqu'ici d'une dlicatesse accomplie, il fait  sa femme, dont la
supriorit lui est dj apparue, une cour discrte, moiti enjoue,
moiti respectueuse, et, comme c'est la rgle en Orient, dans le monde,
il s'efforce de la conqurir avant de la possder. (Car, si le mariage
musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la crmonie,
_aprs_ en revanche il a des mnagements et des pudeurs qui ne sont
gure dans nos habitudes occidentales.)

De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre  cheval le
soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en
visite. Aprs le souper, il s'assied plus intimement sur un canap prs
d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux
alors s'observent et s'pient comme des adversaires en garde; lui,
tendre et clin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle,
blouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout  coup
le dsarmant par une rsignation affecte d'esclave, s'il tente de
l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures
sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'tait elle qui
l'et choisi, elle l'aurait aim probablement; mais la petite princesse
indompte de la plaine de Karadjiamir ne flchirait point devant le
matre impos...  Elle savait du reste que le temps tait tout proche et
invitable o ce matre, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la
suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune rsistance, ni
surtout aucune prire. Elle avait fait de sa personnalit cette sorte de
ddoublement coutumier  beaucoup de jeunes femmes turques de son ge et
de son monde, qui disent: "Mon corps a t livr par contrat  un
inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnte: mais mon me, qui
n'a pas t consulte, m'appartient encore, et je la tiens jalousement
close, en rserve pour quelque amant idal... que je ne rencontrerai
peut-tre point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais
rien."

Donc, elle est seule chez elle, tout l'aprs-midi, la jeune marie.

Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'ide lui
vient de continuer pour Andr son journal interrompu, et de le reprendre
 la date fatale du 28 Zil-hidj 1318 de l'hgire, jour de son mariage.
Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a
redemands  l'amie qui en tait charge, trouvant ce nouveau bureau
assez sr pour les dposer l. Et elle commence d'crire:

"Le 28 Zil-hidj 1318 (19 avril 1901,  la franque).

C'est ma grand-mre en personne qui vient me rveiller. (Cette nuit-l,
je m'tais endormie si tard!...) "Dpche-toi, me dit-elle. Tu oublies
sans doute que tu devras tre prte  neuf heures. On ne dort pas ainsi,
le jour de son mariage."

Que de duret dans l'accent! C'tait la dernire matine que je passais
chez elle, dans ma chre chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle
s'abstenir d'tre svre, ne ft-ce qu'un seul jour? En ouvrant les
yeux, je vois mes cousines, qui se sont dj leves sans bruit et qui
mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur
toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous veillerons l,
ensemble, et nous changeons encore de grands adieux. On entend les
hirondelles chanter  coeur joie; on devine que dehors le printemps
resplendit; une claire journe de soleil se lve sur mon sacrifice. Je
me sens comme une noye,  qui personne ne voudra porter secours.

Bientt, dans la maison, un vacarme d'enfer. Des portes qui s'ouvrent et
qui se ferment, des pas empresss, des bruits de tranes de soie. Des
voix de femmes, et puis les voix de fausset des ngres. Des pleurs et
des rires, des sermons et des plaintes. Dans ma chambre, entres et
sorties continuelles: les parentes, les amies, les esclaves, toute une
foule qui vient donner son avis sur la manire de coiffer la marie. De
temps  autre un grand ngre de service rappelle  l'ordre et supplie
qu'on se dpche.

Voici neuf heures; les voitures sont l; le cortge attend, la belle-
mre, les belles-soeurs, les invites du jeune bey. Mais la marie n'est
pas prte. Les dames qui l'entourent s'empressent alors de lui offrir
leurs services. Mais c'est leur prsence justement qui complique tout. A
la fin, nerveuse, elle les remercie et demande qu'on lui laisse place.
Elle se coiffe elle-mme, passe fivreusement sa robe garnie de fleurs
d'oranger, qui a trois mtres de queue, met ses diamants, son voile et
les longs cheveaux de fils d'or  sa coiffure... Il est une seule chose
qu'elle n'a pas le droit de toucher: son diadme.

Ce lourd diadme de brillants, qui remplace chez nous le piquet de
fleurs des Europennes, l'usage veut que, pour le placer, on choisisse
parmi les amies prsentes une jeune femme _ne s'tant marie qu'une
fois, n'ayant pas divorc, et notoirement heureuse en mnage_. Elle
doit, cette lue, dire d'abord une courte prire du Coran, puis
couronner de ses mains la nouvelle pouse, en lui prsentant ses voeux
de bonheur, et en lui souhaitant surtout que _pareil couronnement ne lui
arrive qu'une fois dans la vie_. (En d'autres termes,--vous comprenez
bien, Andr,--ni divorce, ni remariage.)

Parmi les jeunes femmes prsentes, une semblait tellement indique, que,
 l'unanimit, on la choisit: Djavid, ma bien chre cousine. Que lui
manquait-il,  celle-la? Jeune, belle, immensment riche, et marie
depuis dix-huit mois  un homme rput si charmant!

Mais quand elle s'approche, pour _frapper son bonheur_ sur ma tte, je
vois deux grosses larmes perler  ses paupires: "Ma pauvre chrie, me
dit-elle, pourquoi donc est-ce moi?... J'ai beau n'tre pas
superstitieuse, je ne pourrai jamais me consoler de t'avoir donn _mon_
bonheur. Si dans l'avenir tu es appele  souffrir comme je souffre, il
me semblera que c'est ma faute, mon crime..." Alors, celle-l aussi, en
apparence la plus heureuse de toutes, celle-l aussi, en dtresse!...
Oh! malheur sur moi!... Avant que je quitte cette maison, personne donc
n'entendra mon cri de grce!...

Mais le diadme est plac, et je dis: "Je suis prte."  Un grand ngre
s'avance pour prendre ma trane de robe, et, par des couloirs, je
m'achemine vers l'escalier. (Ces longs couloirs, nuit et jour garnis de
servantes ou d'esclaves, qui prcdent toujours nos chambres, Andr,
afin que nous y soyons comme en souricire.)

On me conduit en bas, dans le plus grand des salons o je trouve runie
toute la famille. Mon pre d'abord,  qui je dois faire mes adieux. Je
lui baise les mains. Il me dit des choses de circonstance que je
n'entends point. On m'a bien recommand de le remercier ici,
publiquement, de toutes ses bonts passes et surtout de celle
d'aujourd'hui, de ce mariage qu'il me fait faire... Mais cela, non,
c'est au-dessus de mes forces, je ne peux pas. Je reste devant lui,
muette et glace, dtournant les yeux, pas un mot ne sort de mes lvres.
Il a conclu le pacte, il m'a livre, perdue, il est responsable de tout.
Le remercier, quand au fond de moi-mme je le maudis!... Oh! c'tait
donc possible, cette chose affreuse: sentir tout  coup que l'on en veut
mortellement  l'tre qu'on a le plus chri!... Oh! la minute atroce,
celle o l'on passe de l'affection la plus tendre  de la haine toute
pure... Et je souriais toujours, Andr, parce que ce jour-l, il faut
sourire...

Pendant que de vieux oncles me donnent leur bndiction, les dames du
cortge, qui prenaient des rafrachissements dans le jardin sous les
platanes, commencent de mettre leur tcharchaf.

La marie seule peut ne pas mettre le sien; mais les ngres tiennent des
draperies en soie de damas, pour lui faire comme un corridor et la
rendre invisible aux gens de la rue, entre la porte de la maison et le
landau ferm dont les glaces sont masques par des panneaux de bois 
petits trous. Il est l'heure de partir, et je franchis ce couloir de
soie tendue. Zeyneb et Mlek, mes demoiselles d'honneur, toutes deux en
domino bleu par-dessus leur toilette de gala, me suivent, montent avec
moi,--et nous voici dans une caisse bien close, impntrable aux
regards.

Aprs la "mise en voiture", qui me fait l'effet d'une mise en bire, un
grand moment se passe. Ma belle-mre, mes belles-soeurs qui taient
venues me chercher, n'ont pas fini leur verre de sirop et retardent tout
le dpart... Tant mieux! C'est autant de gagn; un quart d'heure de
moins que j'aurai donn  _l'autre_.

La longue file de voitures cependant s'branle, la mienne en tte, et
les cahots commencent sur le pav des rues. Pas un mot ne s'change,
entre mes deux compagnes et moi. Dans notre cellule mouvante, nous nous
en allons en silence et sans rien voir. Oh! cette envie de tout casser,
de tout mettre en pices, d'ouvrir les portires et de crier aux
passants: "Sauvez-moi! On me prend mon bonheur, ma jeunesse, ma vie!" Et
les mains se convulsent, le teint s'empourpre, les larmes jaillissent, -
- tandis que les pauvres petites, devant moi, sont comme terrasses par
ma trop visible souffrance.

Maintenant le bruit change: on roule sur du bois; c'est l'interminable
pont flottant de la Corne-d'Or... En effet, je vais devenir une
habitante de l'autre rive... Et puis commencent les pavs du grand
Stamboul, et je me sens aussitt plus affreusement prisonnire, car je
dois approcher beaucoup de mon nouveau clotre, d'avance abhorr... Et
comme il est loin dans la ville! Par quelles rues nous fait-on passer,
par quelles impossibles rampes!... Mon Dieu, comme il est loin, et
combien je vais tre sinistrement exile!

On s'arrte enfin, et ma voiture s'ouvre. Dans un clair, j'aperois une
foule qui attend, devant un portail sombre: des ngres en redingote, des
cavas chamarrs d'or et de dcorations, des intendants  "chalvar",
jusqu'au veilleur de nuit du quartier avec son long bton. Et puis,
crac! les voiles de damas, tendus  bout de bras ainsi qu'au dpart,
m'enveloppent; je redeviens invisible et ne vois plus rien. Je fonce en
affole dans ce nouveau couloir de soie,--et trouve, au bout, un large
vestibule plein de fleurs, o un jeune homme blond, en grand uniforme de
capitaine de cavalerie, vient  ma rencontre. Le sourire aux lvres tous
deux, nous changeons un regard d'interrogation et de dfi suprmes:
c'est fait, j'ai vu mon matre, et mon matre m'a vue...

Il s'incline, m'offre le bras, m'emmne au premier tage, o je monte
comme emporte; me conduit, au fond d'un grand salon, vers un trne 
trois marches sur lequel je m'assieds; puis me resalue et s'en va: son
rle,  lui, est fini jusqu' ce soir... Et je le regarde s'en aller; il
se heurte  un flot de dames, qui envahit les escaliers, les salons; un
flot de gazes lgres, de pierreries, d'paules nues; pas un voile sur
ces visages, ni sur ces chevelures endiamantes; tous les tcharchafs
sont tombs ds la porte; on dirait une foule d'Europennes en toilette
du soir,--et le mari, qui n'a jamais vu et ne reverra jamais pareille
chose, me semble troubl malgr son aisance, seul homme perdu au milieu
de cette mare fminine, et point de mire de tous ces regards qui le
dtaillent.

Il a fini, lui; mais moi, j'en ai pour toute la journe  faire la bte
rare et curieuse, sur mon sige de parade. Prs de moi, il y a d'un ct
mademoiselle Esther; de l'autre, Zeyneb et Mlek, qui, elles aussi, ont
dpouill le tcharchaf, et sont en robe ouverte, fleurs et diamants. Je
les ai pries de ne pas me quitter, pendant le dfil devant mon trne,
qui sera interminable: les parentes, les amies, les simples relations,
chacune me posant la question exasprante: "Eh bien! chre, comment le
trouvez-vous?" Est-ce que je sais, moi, comment je le trouve! Un homme
dont j'ai  peine entendu la voix,  peine entrevu le visage et que je
ne reconnatrais pas dans la rue... Pas un mot ne me vient pour leur
rpondre; un sourire, seulement, puisque c'est de rigueur, ou plutt une
contradiction des lvres qui y ressemble. Les unes, en me demandant
cela, ont une expression ironique et mauvaise: les aigries, les
rvoltes. D'autres croient devoir prendre un certain petit air
d'encouragement: les accommodantes, les rsignes. Mais dans les regards
du plus grand nombre, je lis surtout l'incurable tristesse, avec la
piti pour une de leurs soeurs qui tombe aujourd'hui dans le gouffre
commun, devient leur compagne d'humiliation et de misre... Et je souris
toujours des lvres... C'tait donc bien ce que je pensais, le mariage!
J'en ai la certitude  prsent; dans leurs yeux,  toutes, je viens de
le lire! Alors je commence  songer, sur mon trne de marie, qu'il y a
un moyen, aprs tout, de se librer, de reprendre possession de ses
actes, de ses penses, de sa vie; un moyen qu'Allah et de Prophte ont
permis: oui, c'est cela, je divorcerai!... Comment donc n'y avais-je pas
pens plus tt?... Isole  prsent de la foule et concentre en moi-
mme, bien que souriant toujours, je combine ardemment mon nouveau plan
de campagne, j'escompte dj le bienheureux divorce; aprs tout, les
mariages, dans notre pays, quand on le veut bien, se dfont si vite!...

Mais que c'est joli pourtant, ce dfil! Je m'y intresserais vraiment
beaucoup, si ce n'tait moi-mme la triste idole que toutes ces femmes
viennent voir... Rien que des dentelles, de la gaze, des couleurs
claires et gaies; pas un habit noir, il va sans dire, pour faire tache
d'encre, comme dans vos galas europens. Et puis, Andr, d'aprs le peu
que j'en ai vu aux ambassades, je ne crois pas que vos ftes runissent
tant de charmantes figures que les ntres. Toutes ces Turques,
invisibles aux hommes, sont si fines, lgantes, gracieuses, souples
comme des chattes,--j'entends les Turques de la gnration nouvelle,
naturellement;--les moins bien ont toujours quelques choses pour
elles; toutes sont agrables  regarder. Il y a aussi les vieilles 1320,
voluant parmi cette jeunesse aux yeux dlicieusement mlancoliques ou
tourments, les bonnes vieilles si tonnantes  prsent, avec leur
visage placide et grave, leur magnifique chevelure natte que le travail
intellectuel n'a point claircie, leur turban de gaze brod de
fleurettes au crochet, et leurs lourdes soies, toujours achetes  Damas
pour ne pas faire gagner les marchands de Lyon qui sont des infidles...
De temps  autres, quand passe une invite de distinction, je dois me
lever, pour lui rendre sa rvrence (1) aussi profonde qu'il lui a plu
de me la faire, et si c'est une jeune, la prier de prendre place un
instant  mes cts.

(1) Le Tmnah.

En vrit, je crois que maintenant je commence  m'amuser pour tout de
bon, comme si l'on dfilait pour une autre, et que je ne fusse point en
cause. C'est que le spectacle vient de changer soudain, et, du haut de
mon trne, je suis si bien place pour n'en rien perdre: on a ouvert
toutes grandes les portes de la rue; entre qui veut; invite ou pas, est
admise toute femme qui a envie de voir la marie. Et il en vient de si
extraordinaires, de ces passantes inconnues, toutes en tcharchaf, ou en
yachmak, toutes fantmes, le visage cach suivant la mode d'une province
ou d'une autre. Les antiques maisons grilles et regrilles d'alentour
se vident de leurs habitantes ou de leurs htesses de hasard, et les
toffes anciennes sont sorties de tous les coffres. Il vient des femmes
enveloppes de la tte aux pieds dans des soies asiatiques trangement
lames d'argent ou d'or; il vient des Syriennes clatantes et des
Persanes toutes drapes de noir; il passe jusqu' des vieilles
centenaires courbes sur des btons. "La galerie des costumes", me dit
tout bas Mlek, qui s'amuse aussi.

A quatre heures, arrive des dames europennes: a, c'est l'pisode le
plus pnible de la journe. On les a retenues longtemps au buffet,
mangeant des petits fours, buvant du th ou mme fumant des cigarettes;
mais les voil qui s'avancent en cohorte vers le trne de la bte
curieuse.

Il faut vous dire, Andr, qu'il y a presque toujours avec elles une
trangre imprvue qu'elles s'excusent d'avoir amene, une touriste
anglaise ou amricaine de passage, trs excite par le spectacle d'un
mariage turc. Elle arrive, celle-ci, en costume de voyage, peut-tre
mme en bottes d'alpiniste. Avec ses mmes yeux hagards, qui ont vu la
terre du sommet de l'Himalaya ou contempl du haut du Cap Nord le soleil
de minuit, elle dvisage la marie... Pour comble, ma voyageuse  moi,
celle que le destin me rservait en partage, est une journaliste, qui a
gard aux mains ses gants sales du paquebot: indiscrte, fureteuse,
avide de copie pour une feuille nouvellement lance, elle me pose les
questions les plus stupfiantes, avec un manque de tact absolu. Mon
humiliation n'a plus de bornes.

Bien dplaisantes et bien vilaines, les dames Protes, qui arrivent trs
empanaches. Elles ont dj vu cinquante mariages, celles-ci, et savent
au bout du doigt comment les choses se passent. Cela n'empche point, au
contraire, leurs questions aussi niaises que mchantes:

"Vous ne connaissez pas encore votre mari, n'est-ce pas?... Comme c'est
drle tout de mme!... Quel trange usage!... Mais, ma chre amie, vous
auriez d _tricher_, tout simplement!... Et vous ne l'avez pas fait,
bien vrai, non?... Tout de mme,  votre place, moi j'aurais refus
net!..."

Et ce disant, des regards de moquerie, changs avec une dame grecque,
la voisine, galement Prote, et des petits ricanements de piti... Je
souris quand mme, puisque c'est la consigne; mais il me semble que ces
pimbches me giflent au sang sur les deux joues...

Enfin elles sont parties, toutes, les visiteuses en tcharchaf ou en
chapeau. Restent les seules invites.

Et les lustres, les lampes qu'on vient d'allumer, n'clairent plus que
des toilettes de grand apparat; rien de noir puisqu'il n'y a pas
d'hommes; rien de sombre; une foule dlicieusement colore et diapre.
Je ne crois pas, Andr, que vous ayez en Occident des runions d'un
pareil effet; du moins ce que j'en ai pu voir dans des bals d'ambassade,
quand j'tais petite fille, n'approchait point de ceci comme clat. A
ct des admirables soies asiatiques tales par les grand-mres,
quantit de robes parisiennes qui semblent encore plus diaphanes; on les
dirait faites de brouillard bleu ou de brouillard rose; toutes les
dernires _crations_ de vos grands couturiers (pour parler comme ces
imbciles-l), portes  ravir par ces petites personnes, dont les
institutrices ont fait des Franaises, des Suissesses, des Anglaises,
des Allemandes, mais qui s'appellent encore Kadidj, ou Chref, ou
Fatma, ou Ach, et qu'aucun homme n'a jamais aperues.

Je puis  prsent me permettre de descendre de mon trne, o j'ai parad
cinq ou six heures; je puis mme sortir de ce salon bleu, o sont
groupes surtout les aeules, les fanatiques et ddaigneuses 1320 
l'esprit sain et rigide sous les bandeaux  la vierge et le petit
turban. J'ai envie plutt de me mler  la foule des jeunes,
"dsquilibres" comme moi, qui se pressent depuis un moment dans un
salon voisin o l'orchestre joue.

Un orchestre de cordes, accompagnant six chanteurs qui disent  tour de
rle des strophes de Zia-Pacha, d'Hafiz ou de Sadi. Vous savez, Andr,
ce qu'il y a de mlancolie ou de passion dans notre musique orientale;
d'ailleurs vous avez essay de l'exprimer, bien que ce soit indicible...
Les musiciens--des hommes--sont envelopps hermtiquement d'un
immense velum en soie de Damas: songez donc, quel scandale, si l'un
d'eux allait nous apercevoir!... Et mes amies, quand j'arrive, viennent
d'organiser une sance de "bonne aventure" chante. (Un jeu qui se fait
autour des orchestres, les soirs de mariage; l'une dit: "La premire
chanson sera pour moi"; l'autre dit: "Je prends la seconde ou la
troisime", etc. Et chacune considre comme prophtiques pour soi-mme
les paroles de cette chanson-l.)

"La marie prend la cinquime", dis-je en entrant.

Et, quand cette cinquime va commencer, toutes s'approchent, l'oreille
tendue pour n'en rien perdre, se serrent contre le velum de soie, tirent
dessus au risque de le faire tomber.

Moi qui suis l'amour (_dit alors la voix du chanteur invisible_), mon
geste est trop brlant! Mme si je ne fais que passer dans les mes,
Toute la vie ne suffit pas  fermer la blessure que j'y laisse. Je
passe, mais la trace de mon pas reste ternellement. Moi qui suis
l'amour, mon geste est trop brlant ... (1)

(1) _Benki achkim tchim yaklachma tahim pek hadid. Dourmayoub
tchikmichda olsam birdiguim dilden euger Yanmasi guetchmez o calbin
gunler itmekl guzer Ach zail olsad, andan calour, moullak ecer_.
Benki, etc.

Comme elle est vibrante et belle, la voix de cet homme, que je sens tout
proche, mais qui reste cach, et  qui je puis prter l'aspect, le
visage, les yeux qu'il me plat... J'tais venue l pour essayer de
m'amuser comme les autres: l'horoscope si souvent suggre quelque
interprtation drle, et on l'accueille par des rires, malgr la beaut
de sa forme. Mais cette fois sans doute l'homme a trop bien et trop
passionnment chant. Les jeunes femmes ne rient pas,--non, aucune
d'elles,--et me regardent. Quant  moi, il ne me semble plus, comme
j'en avais le sentiment ce matin, que l'on ensevelit aujourd'hui ma
jeunesse. Non, d'une faon ou d'une autre, je me sparerai de cet homme,
 qui on me livre, et je vivrai ma vie ailleurs, je ne sais o, et je
rencontrerai "l'amour au geste trop brlant..."  Alors tout me parat
transfigur, dans ce salon o je ne vois plus les compagnes qui
m'entourent; toutes ces fleurs, dans les grands vases, rpandent
soudainement des parfums dont je suis grise, et les lustres de cristal
rayonnent comme des astres. Est-ce de fatigue ou d'extase,  je ne sais
plus; mais ma tte tourne. Je ne vois plus personne, ni ce qui se passe
autour de moi; et tout m'est gal, parce que je sens  prsent qu'un
jour, sur la route de ma vie, je trouverai l'amour, et tant pis si j'en
meurs!...

Un moment aprs, un moment ou longtemps, je ne sais pas, ma cousine
Djavid, celle qui a ce matin "frapp" son bonheur sur ma tte, s'avance
vers moi:

"Mais tu es toute seule! Les autres sont descendues pour le souper et
elles attendent. Que peux-tu bien faire de si absorbant?"

C'est pourtant vrai, que je suis seule, et le salon vide... Parties, les
autres?... Et quand donc?... Je ne m'en suis pas aperue.

Djavid est accompagne du ngre qui doit porter ma trane et crier sur
mon passage: "Destour!" pour faire carter la foule. Elle prend mon
bras, et, tandis que nous descendons l'escalier, me demande tout bas:

"Je t'en prie, ma chrie, dis-moi la vrit. A qui pensais-tu, quand je
suis monte?

--A Andr Lhry.

--A Andr Lhry!... Non!... Tu es folle, ou tu t'amuses de moi... A
Andr Lhry! Alors c'tait vrai, ce qu'on m'avait cont de ta
fantaisie... (Elle riait maintenant, tout  fait rassure.)--Enfin,
avec celui-l, au moins, on est sr qu'il n'y a pas de rencontre 
craindre... Mais moi,  ta place, je rverais mieux encore: ainsi,
tiens, je me suis laiss dire que dans la lune on trouvait des hommes
charmants... Il faudra creuser cette ide, ma chrie; un Lunois, tant
qu' faire, il me semble que, pour une petite maboul comme toi, ce
serait plus indiqu."

Nous avons une vingtaine de marches  descendre, trs regardes par
celles qui nous attendent au bas de l'escalier: nos queues de robe,
l'une blanche, et l'autre mauve, runies  prsent entre les mains
gantes de ce singe.  Par bonheur, son Lunois,  ma chre Djavid, son
Lunois si imprvu me fait rire comme elle, et nous voici toutes deux
avec la figure qu'il faut, pour notre entre dans les salles du souper.

Sur ma prire, il y a table  part pour les jeunes; autour de la
marie, une cinquantaine de convives au-dessous de vingt-cinq ans, et
presque toutes jolies. Sur ma prire aussi, la nappe est couverte de
roses blanches, sans tiges ni feuillage, poses  se toucher. Vous
savez, Andr, que de nos jours, on ne dresse plus le couvert  la
turque; donc, argenterie franaise, porcelaine de Svres et verrerie de
Bohme, le tout marqu  mon nouveau chiffre; notre vieux faste
oriental,  ce dner de mariage, ne se retrouve plus gure que dans la
profusion des candlabres d'argent, tous pareils, qui sont rangs en
guirlande autour de la table, se touchant comme les roses. Il se
retrouve aussi, j'oubliais, dans la quantit d'esclaves qui nous
servent, cinquante pour le moins, rien que pour notre salle des jeunes,
toutes Circassiennes, admirablement styles, et si agrables  regarder:
des beauts blondes et tranquilles, voluant avec une sorte de majest
native, comme des princesses!

Parmi les jeunes Turques assises  ma table,--presque toutes d'une
taille moyenne, d'une grce frle, avec des yeux bruns,--les quelques
dames du palais imprial qui sont venues, les "Saraylis", se distinguent
par leur stature de desse, leurs admirables paules et leurs yeux
couleur de mer: des Circassiennes encore, celles-ci, des Circassiennes
de la montagne ou des champs, filles de laboureur ou de berger, achetes
toutes petites pour leur beaut, ayant fait leurs annes d'esclavage
dans quelque srail, et puis d'un coup de baguette devenues grandes
dames avec une grce stupfiante, pour avoir pous tel chambellan ou
tel autre seigneur. Elles ont des regards de piti, les belles Saraylis,
pour les petites citadines au corps fragile, aux yeux cerns, au teint
de cire, qu'elles nomment les "dgnres"; c'est leur rle,  elles et
 leurs milliers de soeurs que l'on vient vendre ici tous les ans, leur
rle d'apporter, dans la vieille cit fatigue, le trsor de leur sang
pur.

Grande gaiet parmi les convives. On parle et on rit de tout. Un souper
de mariage, pour nous autres Turques, est toujours une occasion
d'oublier, de se dtendre et de s'tourdir. D'ailleurs, Andr, nous
sommes foncirement gaies, je vous assure; sitt qu'un rien nous
dtourne de nos contraintes, de nos humiliations quotidiennes, de nos
souffrances, nous nous jetons volontiers dans l'enfantillage et le fou
rire.--On m'a cont qu'il en tait de mme dans les clotres
d'Occident, les religieuses les plus mures s'y amusant parfois entre
elles  des plaisanteries d'cole primaire.--Et une Franaise de
l'ambassade, sur le point de retourner  Paris, me disait un jour:

"C'est fini, jamais plus je ne rirai d'aussi bon coeur, ni aussi
innocemment du reste, que dans vos harems de Constantinople."

Le repas ayant pris fin, sur un toast au champagne en l'honneur de la
marie, les jeunes femmes assises  ma table proposent de laisser
reposer l'orchestre turc et de faire de la musique europenne. Presque
toutes sont d'habiles excutantes, et il s'en trouve de merveilleuses;
leurs doigts, qui ont eu tant de loisirs pour s'exercer, arrivent le
plus souvent  la perfection impeccable. Beethoven, Grieg, Liszt ou
Chopin leur sont familiers. Et, pour le chant, c'est Wagner, Saint-
Sans, Holms ou mme Chaminade.

Hlas! je suis oblige de rpondre, en rougissant, qu'il n'y a point de
piano dans ma demeure. Stupfaction alors parmi mes invites, et on me
regarde avec un air de dire: "Pauvre petite! Faut-il qu'on soit assez
1320, chez son mari!... Eh bien! a promet d'tre rjouissant,
l'existence dans cette maison!"

Onze heures. On entend piaffer, sur les pavs dangereux, les chevaux des
magnifiques quipages, et la vieille rue montante est toute pleine de
ngres en livre qui tiennent des lanternes. Les invites remettent
leurs voiles, s'apprtent  partir. L'heure est mme bien tardive pour
des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand
mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent  prendre
cong, et la marie, debout indfiniment, doit saluer et remercier
chaque dame qui "a daign assister  cette humble runion". Quand ma
grand-mre,  son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait
exprime clairement: "Enfin nous avons mari cette capricieuse! Quelle
bonne affaire!"

On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour
m'tourdir; me voici toute au sentiment que l'irrmdiable s'accomplit.

Zeyneb et Mlek, mes bien-aimes petites soeurs, restes les dernires,
s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas changer un
regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant
retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au
fond d'un abme de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la
volont d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prte  la
lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brlant..."

On vient m'informer alors que le jeune bey, mon poux, en haut, dans le
salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec
moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon pre, o il y avait un
dner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de
l'affronter. Et je vais  lui le sourire aux lvres, tout arme de ruse,
dcide  l'tonner d'abord,  l'blouir, mais l'me emplie de haine et
de projets de vengeance..."

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un frou-frou de soie derrire elle, tout prs, la fit tressaillir: sa
belle-mre, arrive  pas velouts de vieille chatte! Heureusement elle
ne lisait point le franais, celle-ci, tant tout  fait vieux jeu, et,
de plus, elle avait oubli son face--main.

"Eh bien! chre petite, c'est trop crire, a!...  Depuis tantt trois
heures, assise  votre bureau!... C'est que je suis dj venue souvent,
moi, sur la pointe du pied!... Voil notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz,
et vous aurez vos jolis yeux tout fatigus pour le recevoir... Allons,
allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu' demain..."

Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer
 clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparatre 
la porte du salon, une qui lisait le franais et qui avait le regard
perant: la belle Durdan (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey,
rcemment divorce, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des
yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un
mauvais sourire. En elle, la petite marie avait dj pressenti une
perfide. Inutile de lui recommander,  celle-l, de soigner son aspect
pour l'arrive d'Hamdi, car elle tait la coquetterie mme, devant son
beau cousin surtout.

"Tenez, ma chre petite, reprit la vieille dame, en prsentant un crin
fan, je vous ai apport une parure de ma jeunesse; comme elle est
orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est dmode, et elle fera si
bien sur votre robe d'aujourd'hui!"

C'tait un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des meraudes, dont
le vert en effet s'harmonisait dlicieusement avec le rose du costume:

"Oh! a vous va, ma chre enfant, a vous va, c'est  ravir!... Notre
Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irrsistible
ce soir!..."

Elle-mme y tenait, certainement,  ce que Hamdi la trouvt plaisante,
car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de
revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de
la parer du matin au soir: "Ma chre petite, relevez donc un peu cette
gentille mche, l, sur l'oreille;  notre Hamdi vous trouvera encore
plus jolie... Ma chre petite, mettez donc cette rose-th dans vos
cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi prfre..." Tout le temps ainsi,
traite en odalisque, en poupe de luxe, pour le plus grand plaisir du
matre!...

Une rougeur aux joues, elle avait remerci  peine de ce collier
d'meraudes, quand un ngre de service vint dire que le bey tait en
vue, qu'il arrivait  cheval et tournait l'angle de la plus proche
mosque. La vieille dame aussitt se leva:

"Il n'est que temps de battre en retraite, Durdan, nous autres. Ne
gnons pas les nouveaux maris, ma chre..."

Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdan, se retournant
sur le seuil, avant de disparatre, envoya pour adieu son mchant
sourire agressif.

La petite marie alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle
tait entre chez son mari aussi blanche que sa robe  trane, aussi
pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie antrieure, toute
consacre  l'tude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image
sensuelle n'avait seulement travers son imagination. Mais les
clineries de plus en plus enlaantes de ce Hamdi, la senteur saine de
son corps, la fume de ses cigarettes, commenaient, malgr elle, de lui
insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait
souponn...

Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il
tait tout prs!... Et elle savait imminente l'heure o s'accomplirait,
entre leurs deux tres, cette communion intime, qu'elle ne se
reprsentait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait
pour la premire fois un dsir inavou de sa prsence,--et la honte de
dsirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'me une
pousse nouvelle de rvolte et de haine...





V


Trois ans plus tard, en 1904.

Andr Lhry, qui tait--vaguement et d'une faon intermittente--dans
les ambassades, venait de demander, aprs beaucoup d'hsitations, et
d'obtenir un poste d'environ deux annes  Constantinople.

S'il avait hsit, c'est parce que d'abord toute position officielle
reprsente une chane, et qu'il tait jaloux de rester libre; c'est
aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus
long que jadis, au temps o presque toute la vie tait en avant de sa
route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'tre dsenchant
par la Turquie nouvelle.

Il s'tait dcid pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et
hivernal, un paquebot l'avait dpos sur le quai de la ville autrefois
tant aime.

A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire
soufflait ce jour-l furieux et glac, chassant des flocons de neige.
Dans l'abject faubourg cosmopolite o les paquebots accostent et qui est
l comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les
rues taient des cloaques de boue gluante o pataugeaient des Levantins
sordides et des chiens galeux.

Et Andr Lhry, le coeur serr, limagination morte, prit place comme un
condamn dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tes  peine
possibles, vers le plus banal des htels dits Palaces".

Pra, o sa situation lobligeait dhabiter cette fois, est ce
lamentable pastiche de ville europenne, quun bras de mer, et quelques
sicles aussi, sparent du grand Stamboul des mosques et du rve. Cest
l quil dut, malgr son envie de fuir, se rsigner  prendre un logis.
Dans le quartier le moins prtentieux, il se percha trs haut, non
seulement pour sloigner davantage, en altitude au moins, des lgances
Protes qui svissaient en bas, mais aussi pour jouir dune vue immense,
apercevoir de toutes ses fentres la Corne-dOr, avec la silhouette de
Stamboul, rige sur le ciel, et  lhorizon la ligne sombre des cyprs,
les grands cimetires o dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle
brise, lobscure Circassienne qui fut lamie de sa jeunesse.

Le costume des femmes turques ntait plus le mme qu son premier
sjour: cest l une des choses qui lavaient frapp dabord. Au lieu du
voile blanc dautrefois, qui laissait voir les deux yeux et quelles
appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire quelles
appelaient _fradj_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une
sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile galement
noir retombant sur le visage et cachant tout, mme les yeux. Il est
vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux
passants lovale entier de leur figure,--ce qui semblait  Andr Lhry
une subversive innovation. A part cela, elles taient toujours les mmes
fantmes, que lon coudoie partout, mais avec qui la moindre
communication est interdite et que lon ne doit pas mme regarder; les
mmes clotres dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les
inexistantes, pourrait-on dire: dailleurs, le charme et le mystre de
la Turquie. Andr Lhry, jadis, par une suite de hasards favorables,
impossibles  rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la
tmrit dun enfant qui ignore le danger, sapprocher de lune delles,
--si prs quil lui avait laiss un morceau de son me, accroche. Mais
cette fois, renouveler laventure, il ny songeait mme point, pour
mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou
les nuages....

Le vent de la Mer Noire, pendant les premires semaines, continua de
souffler tout le temps et la pluie froide de tomber, ou bien la neige,
et des gens vinrent linviter  des dners,  des soires dans des
cercles. Alors il sentit que ce monde-l, cette vie-l, non seulement
lui rendraient vide et agit son nouveau sjour en Orient, mais
risquaient aussi de gter  jamais ses impressions dautrefois, peut-
tre mme dembrumer limage de la pauvre petite endormie. Depuis quil
tait  Constantinople, ses souvenirs, dheure en heure, seffaaient
davantage, sombraient sous la banalit ambiante; il lui paraissait que
ces gens de son entourage les profanaient chaque jour, pitinaient
dessus. Et il dcida de sen aller. Perdre son poste  lambassade, bien
entendu, lui tait secondaire. Il sen irait.

Depuis larrive, depuis tantt quinze jours, mille choses quelconques
venaient dabsorber  ce point son loisir quil navait mme pas pu
passer les ponts de la Corne-dOr pour aller jusqu Stamboul. Cette
grande ville, quil apercevait du haut de son logis, le plus souvent
noye dans les brouillards persistants de lhiver, restait pour lui
presque aussi lointaine et irrelle quavant son retour en Turquie. Il
sen irait; ctait bien rsolu. Le temps de faire un plerinage, l-
bas, sous les cyprs,  la tombe de Nedjib, et, laissant tout, il
reprendrait le chemin de France; par respect pour le cher pass, par
dfrenoe religieuse pour _elle_ il repartirait avant le plus complet
dsenchantement.

Le jour o il put mettre enfin le pied  Stamboul tait un des plus
dsesprment glacs et obscurs de toute lanne, bien que ce ft un
jour davril.

De lautre ct de leau, aussitt le pont franchi, ds quil se trouva
dans lombre de la grande mosque du seuil, il se sentit redevenir un
autre lui-mme, un Andr Lhry qui serait rest mort pendant des annes
et  qui auraient t rendues tout  coup la conscience et la jeunesse.
Seul, libre, ignor de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres
dtours de cette ville, comme se les rappelant dune existence
prcdente. Des mots turcs oublis lui revenaient  la mmoire; dans sa
tte, des phrases sassemblaient; il tait de nouveau quelquun dici,
vraiment quelquun de Stamboul.

Tout dabord il prouva la gne, presque le ridicule dtre coiff dun
chapeau. Moins par enfantillage que par crainte dveiller lattention
de quelque gardien, dans les cimetires, il acheta un fez, qui fut
suivant la coutume soigneusement repass et conform  sa tte dans une
des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir
 la main comme un bon Oriental. Et, pris de hte maintenant, dextrme
impatience darriver  cette tombe, il sauta dans une voiture en disant
au cocher: _Edirn kapoussouna guetur!_ (Conduis-moi  la Porte
dAndrinople.)

Ctait loin, trs loin, cette porte dAndrinople, perce dans la grande
muraille byzantine, au bout de quartiers que lon abandonne, de rues qui
se meurent dimmobilit et de silence. Il lui fallait traverser presque
tout Stamboul, et on commena par monter des rampes o les chevaux
glissaient. Dabord dfi1rent ces quartiers grouillants de monde,
pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les
touristes frquentent.

Puis vinrent, un peu dserts ce jour-l sous la brise glace, ces sortes
de steppes qui occupent le plateau du centre et do lon aperoit des
minarets de tous cts et des dmes. Et aprs, ce furent les avenues
bordes de tombes, de kiosques funraires, dexquises fontaines, les
avenues de jadis o rien navait chang; lune aprs lautre, les
grandes mosques passrent avec leurs amas de coupoles plement grises
dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts,
et leurs places bordes de petits cafs du vieux temps o les rveurs
sassemblent aprs la prire. Ctait lheure o les muezzins appelaient
au troisime office du jour; on entendait leurs voix tomber de l-haut,
des frles galeries ariennes qui voisinaient avec les nuages froids et
sombres.... Stamboul existait donc encore... A le retrouver tel
quautrefois, Andr Lhry, tout frissonnant dune indicible et
dlicieuse angoisse, se sentait replong peu  peu dans sa propre
jeunesse; de plus en plus il se sentait quelquun qui _revivait_, aprs
des annes doubli et de non-tre.... Et ctait elle, la petite
Circassienne au corps aujourdhui ananti dans la terre, qui avait gard
le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui tait cause de
tout, et qui,  cette heure, triomphait.

A mesure quapprochait cette porte dAndrinople, qui ne donne que sur le
monde infini des cimetires, la rue se faisait encore plus tranquille,
entre des vieilles maisonnettes grilles, des vieux murs croulants. A
cause de ce vent de la Mer Noire, personne ntait assis devant les
humbles petits cafs, presque en ruine.

Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs
gels, portaient encore la longue robe et le turban dautrefois. Une
tristesse duniverselle mort, ce jour-l, manait des choses terrestres,
descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse
insoutenable, une tristesse  pleurer.

Arriv enfin sous lpaisse vote brise de cette porte de ville, Andr,
par prudence, congdia sa voiture et sortit seul dans la campagne,--
autant dire dans limmense royaume des tombes abandonnes et des cyprs
centenaires. A droite et  gauche, tout le long de cette muraille
colossale, dont les donjons  moiti bouls salignaient  perte de
vue, rien que des tombes, des cimetires sans fin, qui senveloppaient
de solitude et se grisaient de silence. Assur que le cocher tait
reparti, quon ne le suivrait pas pour lespionner, Andr prit  droite,
et commena de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprs,
aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque
noirs.

Les pierres tombales en Turquie sont des espces de bornes, coiffes de
turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement laspect humain,
qui ont lair davoir une tte et des paules; aux premiers temps elles
se tiennent debout, bien droites, mais les sicles, les tremblements de
terre, les pluies viennent les draciner; elles sinclinent alors en
tous sens, sappuient les unes contre les autres comme des mourantes,
finissent par tomber sur lherbe o elles restent couches. Et ces trs
anciens cimetires, o Andr passait, avaient le morne dsarroi des
champs de bataille au lendemain de la dfaite.

Presque personne en vue aujourdhui, le long de cette muraille, dans ce
vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chvres,
une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant
quelque cortge funbre pour avoir laumne, rien de plus, aucun regard
 craindre. Mais les tombes, qui taient par milliers, simulaient
presque des foules, des foules de petits tres gristres, penchs,
dfaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur lherbe, commenaient
 jeter des cris, dans le vent dhiver.

Andr se dirigeait au moyen dalignements, pris par lui autrefois, pour
retrouver la demeure de celle quil avait appele Medj, parmi tant
dautres demeures presque pareilles qui dun horizon  lautre
couvraient ce dsert. Ctait bien dans ce petit groupe l-bas; il
reconnaissait lattitude et la forme des cyprs. Et ctait bien celle-
ci, malgr son air davoir cent ans, ctait bien celle-ci dont les
stles dracines gisaient maintenant sur le sol.... Combien la
destruction avait march vite, depuis la dernire fois quil tait venu,
depuis  peine cinq annes! ... Mme ces humbles pierres, le temps
navait pas voulu les laisser  la pauvre petite morte, tellement
enfonce dj dans le nant, que sans doute pas un tre en ce pays nen
gardait le souvenir. Dans sa mmoire  lui seul, mais rien que l,
persistait encore la jeune image, et, quand il serait mort, aucun reflet
ne resterait nulle part de ce que fut sa beaut, aucune trace au monde
de ce que fut son me anxieuse et candide. Sur la stle, tombe dans
lherbe, personne ne viendrait lire son nom, son vrai nom qui dailleurs
nvoquerait plus rien.... Souvent autrefois, il stait senti
profanateur, pour avoir livr, quoique sous un nom dinvention, un peu
delle-mme  des milliers dindiffrents, dans un livre trop intime,
qui jamais naurait d paratre; aujourdhui, au contraire, il tait
heureux davoir fait ainsi,  cause de cette piti veille pour elle et
qui continuerait peut-tre de sveiller  et l pendant quelques
annes encore, au fond dmes inconnues; mme il regrettait de navoir
pas dit comment elle sappelait, car alors ces pitis, lui semblait-il,
seraient venues plus directement au cher petit fantme; et puis, qui
sait, en passant devant la stle couche, quelquune de ses soeurs de
Turquie, lisant ce nom-l, aurait pu s'arrter pensive....

Sur les cimetires immenses, la lumire baissait htivement ce soir,
tant le ciel tait rempli de nuages entasss, sans une chappe nulle
part. Devant cette muraille, les dbris de cette muraille sans fin qui
semblait dune ville morte, la solitude devenait angoissante et  faire
peur: une tendue grise, clairseme de cyprs et toute peuple comme de
petits personnages caducs, encore debout ou bien penchs, ou gisants,
qui taient des stles funraires. Et elle demeurait couche l depuis
des annes, la petite Circassienne jadis un peu confiante en le retour
de son ami, l depuis des ts, des hivers, et l pour jamais, se
dsagrgeant seule dans le silence, seule durant les longues nuits de
dcembre, sous les suaires de neige. A prsent mme, elle devait ntre
plus rien.... Il songeait avec terreur  ce quelle pouvait bien tre
encore, si prs de lui sous cette couche de terre: oui, plus rien sans
doute, quelques os qui achevaient de smietter, parmi les racines
profondes, et cette sorte de boule, plus rsistante que tout, qui
reprsente la tte, le coffret rond o avaient habit son me, ses
chres penses....

Vraiment les brisures de cette tombe augmentaient son attachement dsol
et son remords, ne lui taient plus tolrables; la laisser ainsi, il ne
sy rsignait pas.... tant presque du pays, il savait quelles
difficults, quels dangers offrait l'entreprise: un chrtien toucher 
la tombe dune musulmane, dans un saint cimetire.... A quelles ruses de
malfaiteur il faudrait recourir, malgr lintention pieuse!... Il dcida
cependant que cela se ferait; il resterait donc encore en Turquie, tout
le temps ncessaire pour russir, mme des mois au besoin, et ne
repartirait quaprs, quand on aurait chang les pierres brises, quand
tout serait relev et consolid pour durer....

Rentr  Pra le soir, il trouva chez lui Jean Renaud, un de ses amis de
lambassade, un trs jeune, qui smerveillait ici de toutes choses, et
dont il avait fait son intime,  cause de cette commune adoration pour
lOrient.

Il trouva aussi tout un courrier de France sur sa table, et une
enveloppe timbre de Stamboul, quil ouvrit dabord.

La lettre disait:

"Monsieur,

Vous rappelez-vous quune femme turque vous crivit une fois pour vous
dire les motions veilles en son me par la lecture de _Medj_, et
solliciter quelques mots de rponse tracs de votre main?

Eh bien! cette mme Turque, devenue ambitieuse, veut aujourdhui plus
encore. Elle veut vous voir, elle veut connatre lauteur aim de ce
livre, lu cent fois et avec plus dmotion toujours. Voulez-vous que
nous nous rencontrions jeudi  deux heures et demie au Bosphore, cte
dAsie, entre Chiboukli et Pacha-Bagtch? Vous pourriez mattendre au
petit caf qui est prs de la mer, juste au fond de la baie.

Je viendrai en tcharchaf sombre, dans un talika (1); je quitterai ma
voiture, vous me suivrez, mais vous attendrez que je vous parle la
premire. Vous connaissez mon pays, vous savez donc combien je risque.
Je sais de mon ct que jai affaire en vous  un galant homme. Je me
fie  votre _discrtion_.

(1) Voiture turque de louage, du modle usit  la campagne. (On dit
aussi mohadjir.)

Mais peut-tre avez-vous oubli "Medj"? Et peut-tre ses soeurs ne vous
intressent-elles plus?

Si cependant vous dsirez lire dans lme de la Medj daujourdhui,
rpondez-moi, et  jeudi.

Mme Zahid

Poste restante, Galata."


Il tendit en riant la lettre  son ami et passa aux suivantes.

"Emmenez-moi jeudi avec vous!--supplia Jean Renaud, ds quil eut fini
de lire.--Je serai bien sage,--ajouta-t-il, du ton d'un enfant,--
bien discret; je ne regarderai pas...

--Vous vous figurez que je vais y aller, mon petit ami?

--Oh!... Manquer cela ?... Vous irez, voyons!

--Jamais de la vie!... cest quelque attrape.... Elle doit tre Turque
comme vous et moi, la dame.

Sil faisait le difficile, ctait bien un peu pour se laisser forcer la
main par son jeune confident, car, au fond, tout en continuant de
dcacheter son courrier, il tait plus proccup de la "dame" quil ne
voulait le paratre. Si invraisemblable que ft le rendez-vous, il
subissait la mme attraction irraisonne qui, trois ans plus tt, lors
de la premire lettre de cette inconnue, l'avait pouss  rpondre.
D'ailleurs, quelle chose presque trange, cet appel quon lui adressait
au nom de "Medj", justement ce soir, alors quil rentrait  peine de sa
visite au cimetire, l'me si inquite de son souvenir!





VI


Le jeudi 14 avril, avant lheure fixe, Andr Lhry et Jean Renaud
taient venus prendre place devant le petit caf, quils avaient reconnu
sans peine, au bord de la mer, rive dAsie,  une heure de
Constantinople, entre les deux villages indiqus par la mystrieuse
Zahid. Ctait un des rares coins solitaires et sauvages du Bosphore
qui, presque partout ailleurs, est bord de maisons et de palais: la
dame avait su choisir. L, une prairie dserte, quelques platanes de
trois ou quatre cents ans,--de ces platanes de Turquie aux ramures de
baobab,--et tout prs, dvalant de la colline jusque vers la
tranquille petite plage, une pointe avance de ces forts dAsie
Mineure, qui ont gard leurs brigands et leurs ours.

Un lieu vraiment  souhait, pour rendez-vous clandestins. Ils taient
seuls, devant la vieille petite masure en ruine et compltement isole
qutait ce caf, tenu par un humble bonhomme  barbe blanche. Les
platanes alentour avaient  peine des feuilles dplies; mais la frache
prairie tait dj si couverte de fleurs, et le ciel si beau, quon
stonnait de ce vent glac soufflant sans trve,--le presque ternel
vent de la Mer Noire, qui gte tous les printemps de Constantinople;
ici, ct de lAsie, on en tait un peu abrit comme toujours; mais en
face il faisait rage, sur cette rive dEurope que lon apercevait l-bas
au soleil, avec ses mille maisons les pieds dans leau.

Ils attendaient lheure dans cette solitude, en fumant des narguils de
pauvre que le vieux Turc de cans leur avait servis, presque tonn et
mfiant de ces deux beaux messieurs  chapeau, dans sa maisonnette pour
bateliers ou bergers,  cette saison encore incertaine et par un vent
pareil.

"Cest tellement gentil  vous, disait Jean Renaud, davoir accept ma
compagnie.

--Ne vous emballez pas sur la reconnaissance, mon petit. Je vous ai
emmen, comprenez donc, cest pour avoir  qui men prendre, si elle ne
vient pas, si a tourne mal, si...

--Oh! alors il faut que je mapplique  ce que a tourne bien!--(Il
disait cela en faisant leffar, avec un de ces sourires tout jeunes qui
rvlaient en lui une gentille me denfant.)--Tenez, justement l-
bas, derrire vous, je parie que cest elle qui _samne_."

Andr regarda derrire lui. Un talika, en effet, dbouchait dune vote
darbres,--arrivait cahin-caha, par le sentier mauvais. Entre les
rideaux, que le vent remuait, on apercevait deux ou trois formes
fminines, qui taient toutes noires, visages compris:

"Elles sont au moins une douzaine l-dedans, objecta Andr. Alors vous
pensez, mon petit ami, quon arrive comme a, en bande, pour un rendez-
vous?... Une visite de corps ?..."

Cependant le talika allait passer devant eux.... Quand il fus tout prs,
une petite main gante de blanc sortit des voiles sombres et fit un
signe... C'tait donc bien cela... Et elles taient trois! Trois, quelle
tonnante aventure!...

"Donc je vous laisse, dit Andr. Soyez discret, comme vous l'avez
promis; ne regardez pas. Et puis rglez nos dpenses  ce vieux
bonhomme, a vous revient."

Il se mit donc  suivre de loin le talika qui, dans le sentier toujours
dsert, s'arrta bientt  l'abri d'un groupe de platanes. Trois
fantmes noirs, noirs de la tte aux pieds, sautrent aussitt sur
l'herbe, c'taient des fantmes lgers, trs sveltes, qui avaient des
tranes de soie, ils continurent de marcher, contre le vent froid qui
soufflait avec violence et leur faisait baisser le front; mais ils
allaient de plus en plus lentement, comme pour inviter le suiveur  les
rejoindre.

Il faut avoir vcu en Orient pour comprendre l'motion tonne d'Andr,
et toute la nouveaut de son amusement,  s'avancer ainsi vers des
Turques voiles, alors qu'il s'tait habitu depuis toujours 
considrer cette classe de femmes comme absolument inapprochables...
tait-ce rellement possible! Elles l'avaient appel, elles
l'attendaient, et on allait se parler!...

Quand elles l'entendirent tout prs, elles se retournrent:

"Monsieur Andr Lhry, n'est-ce pas?" demanda l'une, qui avait la voix
infiniment douce, timide, frache, et qui tremblait.

Il salua pour toute rponse; alors, des trois tcharchafs noirs, il vit
sortir trois petites mains gantes  plusieurs boutons, qu'on lui
tendait et sur lesquelles il s'inclina successivement.

Elles avaient au moins double voile sur la figure; c'taient trois
nigmes en deuil, trois Parques impntrables.

"Excusez-nous, reprit la voix qui avait dj parl, si nous ne vous
disons rien ou des btises: nous sommes mortes de peur..." Cela se
devinait du reste.

"Si vous saviez, dit la seconde voix, ce qu'il a fallu de ruses pour
tre ici!... En route, ce qu'il a fallu semer de gens, de ngres, de
ngresses!...

--Et ce cocher, dit la troisime, que nous ne connaissons pas et qui
peut nous perdre!..."

Un silence. Le vent glac s'engouffrait dans les soies noires; il
coupait les respirations. L'eau du Bosphore, qu'on apercevait entre les
platanes, tait blanche d'cume. Aux arbres, les quelques nouvelles
feuilles  peine ouvertes s'arrachaient pour s'envoler.

Sans les fleurettes du chemin, qui se courbaient sous les robes
tranantes, on se serait cru en hiver. Machinalement, ils faisaient les
cent pas tous ensemble, comme des amis qui se promnent; mais ce lieu
cart, ce mauvais temps, tout cela tait un peu lugubre et plutt de
triste prsage pour cette rencontre.

Celle qui la premire avait ouvert la bouche, et qui semblait la meneuse
du prilleux complot, recommena de parler, de dire n'importe quelle
chose, pour rompre le silence embarrassant:

"Vous voyez, nous sommes venues trois...

--En effet, je vois a--rpondit Andr qui ne put s'empcher de
sourire.

--Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous tes notre ami depuis
des annes.

--Nous vivons avec vos livres, ajouta la seconde.

--Vous nous direz si elle est vraie, l'histoire de "Medj", demanda la
troisime.

Maintenant voici qu'elles parlaient toutes  la fois, aprs le mutisme
du dbut, comme des petites personnes presses de faire quantit de
questions, dans une entrevue qui ne pouvait tre que trs courte. Leur
aisance  s'exprimer en franais surprenait Andr Lhry autant que leur
audace peure. Et, le vent ayant presque soulev les voiles d'une
figure, il surprit un dessous de menton et le haut d'un cou, choses qui
vieillissent le plus vite chez la femme, et qui l taient adorablement
jeunes, sans l'apparence d'un pli.

Elles parlaient toutes ensemble et leurs voix faisaient comme de la
musique; il est vrai, ce vent et ces doubles voiles y ajoutaient une
sourdine; mais le timbre par lui-mme en tait exquis. Andr, qui, au
premier abord, s'tait demand s'il n'tait pas mystifi par trois
Levantines, ne doutait plus maintenant d'avoir affaire  des Turques
pour de bon; la douceur de leurs voix tait un certificat d'origine 
peu prs certain, car, au contraire, trois Protes parlant ensemble,
cela et fait songer tout de suite au Jardin d'acclimatation, ct des
cacatos (1).

(1) Il y a d'aimables exceptions, je me plais  le constater. (Note de
l'auteur).

"Tout  l'heure,--dit celle qui dj intressait le plus Andr,--
j'ai bien vu que vous avez ri, quand je vous annonais que nous tions
venues trois. Mais aussi, vous ne m'avez pas laisse conclure. C'tait
pour en arriver  vous dire que, trois aujourd'hui, trois une prochaine
fois, si vous rpondez encore  notre appel, toujours nous serons trois,
insparables comme ces perruches, vous savez,--qui d'ailleurs ne sont
que deux... Et puis vous ne verrez point nos visages, jamais... Nous
sommes trois petites ombres noires, et voil tout.

--Des _mes_, vous entendez bien; nous resterons pour vous des _mes_,
sans plus; trois pauvres mes en peine, qui ont besoin de votre amiti.

--Inutile de nous distinguer les unes des autres; mais enfin, pour
voir... Qui sait si vous devinerez laquelle de nous vous a crit, celle
qui se nomme Zahid, vous vous rappelez... Allons, dites un peu, a nous
amusera.

--Vous-mme, madame!" rpondit Andr sans paratre hsitant. Et c'tait
cela, et, derrire les voiles, on les entendit s'tonner, en
exclamations turques.

"Eh bien! alors, dit "Zahid", puisque nous voil de vieilles
connaissances, vous et moi, c'est mon rle  prsent de vous prsenter
mes soeurs. Quand ce sera fait, nous serons rentres dans les limites de
la correction la plus parfaite. coutez donc bien. Le second domino
noir, l, le plus haut en taille, s'appelle Nchdil,--et il est
mchant. Le troisime, qui marche en ce moment  l'cart, s'appelle
Ikbal,--et il est sournois: dfiez-vous. Et,  partir de cette heure,
veillez  ne pas vous embrouiller entre nous trois."

Tous ces noms, il va sans dire, taient d'emprunt, et Andr s'en doutait
bien. Il n'y avait plus de Nchdil ou d'Ikbal que de Zahid. Le second
tcharchaf cachait le visage rgulier, grave au regard un peu
visionnaire, de Zeyneb, l'ane des "cousines" de la marie. Quant au
troisime,  dit sournois, si Andr avait pu soulever l'pais voile de
deuil, il aurait rencontr l-dessous le petit nez en l'air et les
grands yeux rieurs de Mlek, la jeune Turque aux cheveux roux qui avait
prtendu jadis que "le pote devait tre plutt marqu". Il est vrai,
une Mlek bien change depuis ce temps-l, par de prcoces souffrances
et des nuits passes dans les larmes; mais une Mlek si foncirement
gaie de temprament que, mme ses longues dtresses n'avaient pu
teindre l'clat de son rire.

"Quelle ide pouvez-vous bien avoir de nous?--demanda "Zahid", aprs
le silence qui suivit les prsentations.--Quelles sortes de femmes
imaginez-vous que nous sommes, de quelle classe sociale, de quel
monde?... Allons, dites.

--Mon Dieu,... je vous prciserai mieux a plus tard... Je ne vous le
cacherai pas cependant, je commence bien  me douter un peu que vous
n'tes pas des femmes de chambre.

--Ah!... Et notre ge?... Cela est sans importance, il est vrai,
puisque nous ne voulons tre que des _mes_. Mais enfin, notre devoir
est vraiment de vous faire tout de suite une confidence: nous sommes des
vieilles femmes, monsieur Lhry, des trs vieilles femmes.

--J'avais parfaitement flair a, par exemple.

--N'est-ce pas?

--N'est-ce pas?--intervint "Ikbal" (Mlek) d'un ton noy de
mlancolie, avec un chevrotement russi dans la voix,--n'est-ce pas,
la vieillesse, hlas! est une chose qui se flaire toujours comme vous
dites, malgr les prcautions pour dissimuler... Mais prcisez un peu...
Des chiffres, que nous voyions si vous tes _physionomiste_..."

A cause des impntrables voiles, ce mot _physionomiste_ tait prononc
pourtant avec une nuance de drlerie.

"Des chiffres... Mais a ne va pas vous blesser, les chiffres que je
dirai?...

--Oh! pas du tout... Nous avons tellement abdiqu, si vous saviez...
Allez-y, monsieur Lhry.

--Eh bien! vous m'avez tout de suite reprsent des aeules qui doivent
flotter entre--au moins, au moins, au petit moins,--entre dix-huit
et vingt-quatre ans."

Elles riaient sous leurs voiles, pas trs au regret d'avoir manqu leur
effet de vieilles, mais trop absolument jeunes pour en tre flattes.

Dans la tourmente qui soufflait de plus en plus froide, sous le ciel
balay et clair, parpillant des branchettes ou des feuilles, ils se
promenaient maintenant comme de vieux amis; malgr ce vent qui coupait
des paroles, malgr le tapage de cette mer qui s'agitait tout prs d'eux
au bord du chemin, ils commenaient d'changer leurs penses vraies,
ayant quitt vite ce ton moiti persifleur, dont ils s'taient servis
pour masquer l'embarras du dbut. Ils marchaient lentement et l'oeil au
guet, rduits  se pencher ou  se tourner quand une rafale cinglait
trop fort. Andr s'merveillait de tout ce qu'elles taient capables de
comprendre, et aussi de se sentir dj presque en confiance avec ces
inconnues.

Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se
croyaient  peu prs en sret quand soudain, devant eux, au tournant de
la route l-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux
soldats turcs en promenade, avec des badines  la main comme les soldats
de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'tait la plus
dangereuse des rencontres, car ces braves garons, venus pour la plupart
du fond des campagnes d'Asie, o l'on ne transige pas sur les vieux
principes, taient capables de se porter aux violences extrmes en
prsence d'une chose aussi criminelle  leurs yeux: des musulmanes avec
un homme d'Occident! Ils s'arrtrent, les soldats, clous de stupeur,
et puis, aprs quelques mots brusques changs, ils repartirent  toutes
jambes, videmment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut-
tre ameuter les gens du prochain village... Les trois petites
apparitions noires, terrifies, sautrent dans leur voiture qui repartit
au galop  tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la
scne, accourait pour prter secours, et, ds que le talika, lanc 
fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se
jetrent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse.

"Eh bien! comment sont-elles?--demandait Jean Renaud un instant plus
tard, quand, l'alerte passe, ils s'taient repris  cheminer
tranquillement sous bois.

--Stupfiantes, rpondit Andr.

--Stupfiantes, dans quel sens?... Gentilles?...

--Trs!... Et encore non, c'est un mot plus srieux qui conviendrait,
car ce sont des _mes_,  parat-il, rien que des _mes_... Mon cher ami,
j'ai pour la premire fois de ma vie caus avec des mes.

--Des mes!... Mais enfin, sous quelle enveloppe?... Des femmes
honntes...

--Oh! pour honntes, tout ce qu'il y a de plus... Si vous aviez arrang
en imagination une belle aventure d'amour pour votre an, vous pouvez
remiser a, mon petit ami, jusqu' une autre fois."

Andr, dans son coeur, s'inquitait de leur retour. Bien extravagant, ce
qu'elles avaient os la, ces pauvres petites Turques, contraire  tous
les usages de l'Islam; mais au fond, n'tait-ce pas d'une puret
liliale: conserver  trois, sans la plus lgre quivoque, causer de
choses d'me avec un homme  qui l'on ne laisse mme pas souponner son
visage?... Il et donn beaucoup pour les savoir en scurit, rentres
derrire leurs grilles de harem... Mais que tenter pour elles?... Fuir,
se drober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute
intervention, directe ou dtourne, et assur leur perte.





VII


Cette longue lettre fut mystrieusement apporte chez Andr Lhry le
lendemain soir.

"Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de
nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connatrait,
quand elle-mme s'ignore?

D'ailleurs, quels sont les trangers qui auraient pu pntrer le mystre
de son me? Elle leur livrerait plus aisment celui de son visage. Quant
aux femmes trangres, quelques-unes, il est vrai, sont entres chez
nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui  la mode
d'Europe; le ct extrieur de notre vie.

Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous,  nous dchiffrer, si
le dchiffrage est possible? Nous savons,  prsent que l'preuve est
faite, que nous pouvons tre amis; car c'tait une preuve: nous
voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derrire
vos phrases ciseles... Nous sommes-nous donc trompes en nous imaginant
qu'au moment de vous loigner de ces fantmes noirs en danger, quelque
chose s'est mu en vous? curiosit, dception, piti peut-tre; mais ce
n'tait pas l'indiffrence laisse par une rencontre banale.

Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sres, que ces
paquets sans forme ni grce n'taient point des femmes, ainsi que nous
vous le disions nous-mmes, mais des _mes, une me_: celle de la
musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui
souffre, mais en aimant la souffrance libratrice, et qui est venue vers
nous, son ami d'hier.

Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre 
voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie
figure marquant une tape enchante de votre vie d'artiste. Qu'elle ne
soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous tes
pench, ni l'amante aisment heureuse par l'aumne de votre tendresse.
Vous devrez, si vous tenez  ce qu'elle vous aime, recueillir les
premires vibrations de son me qui s'veille enfin.

Votre "Medj" est au cimetire. Merci en son nom, et au nom de toutes,
pour les fleurs jetes par vous sur la tombe de la petite esclave. En
ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort,
l o il tait  porte de votre main. Mais la petite Circassienne, que
l'entranement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est
venu o, pour la musulmane mme, l'amour d'instinct et l'amour
d'obissance ont cd la place  l'amour _de choix_.

Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de dcrire dans
l'amour autre chose que le ct pittoresque et sensuel. Essayez, par
exemple, d'extrioriser aujourd'hui votre coeur jusqu' lui faire sentir
l'amertume de cette souffrance suprme qui est la ntre: ne pouvoir
aimer qu'un rve.

Car, toutes, nous sommes condamnes  n'aimer que cela.

On nous marie, vous savez de quelle manire?... Et pourtant ce semblant
de mnage  l'europenne, install depuis une gnration dans nos
demeures occidentalises, l ou rgnaient jadis les divans de satin et
les odalisques, reprsente dj un progrs qui nous flatte,--bien que
ce soit encore trs fragile, un tel mnage,  toute heure menac par le
caprice d'un poux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire
une trangre.--Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis
ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous
procure est doux et bon; mais nous ne _l'avons pas choisi_. Nous nous
attachons  lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de
l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont
se poser parfois bien loin,  jamais ignors de tous except de nous-
mmes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre me, une autre me;
notre pense s'attache  une autre pense, notre coeur s'asservit  un
autre coeur. Et cet amour reste  l'tat de rve, parce que nous sommes
honntes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce rve-l, parce
que nous risquions de le perdre en essayant de le raliser. Et cet amour
reste innocent, comme notre promenade d'hier  Pacha-Bagtch, quand il
ventait si fort.

Voil le secret de l'me de la musulmane, en Turquie, l'anne 1322 de
l'hgire. Notre ducation actuelle a amen ce ddoublement de notre
tre.

Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette
dclaration... Nous nous amusions  l'avance de ce qu'allait tre votre
surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous
tes venu, encore indcis, tent de croire  une aventure, l'esprant
peut-tre; vaguement vous vous attendiez  trouver une Zahid escorte
d'esclaves complaisants, curieuse de voir de prs un auteur clbre, et
pas trop rtive  lever son voile.

Et vous avez rencontr des _mes_.

Et ces mes seront vos amies, si vous savez tre le leur. _Sign_:
Zahid, Nchdil et Ikbal."





TROISIME PARTIE


VIII


L'histoire de "Zahid" depuis son mariage jusqu' l'arrive d'Andr
Lhry.

Les caresses du jeune bey, qui lui taient devenues de plus en plus
douces, avaient peu  peu endormi ses projets de rbellion. Tout en
rservant son me, elle avait donn trs compltement son corps  ce
joli matre, bien qu'il ne ft qu'un grand enfant gt, d'un gosme
dissimul sous beaucoup de grce mondaine et de gentille clinerie.

tait-ce toujours pour Andr Lhry que son me tait garde? Elle-mme
ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rve
n'avait pas manqu de lui apparatre. De jour en jour, elle pensait
moins  lui.

Son nouveau clotre, elle s'y tait presque rsigne; la vie lui serait
donc devenue tolrable si ce Hamdi, au bout de sa seconde anne de
mariage, n'avait pous aussi Durdan, ce qui le faisait mari de deux
femmes, situation aujourd'hui dmode en Turquie. Alors, pour viter
toute scne inlgante, elle avait simplement demand, et obtenu, qu'on
lui permt de se retirer deux mois  Khassim-Pacha, chez sa grand-mre,
le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y prparer dans
le calme.

Un soir donc, elle tait silencieusement partie,--d'ailleurs dcide 
tout plutt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rle
d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.

Zeyneb et Mlek venaient aussi toutes deux de retourner  Khassim-Pacha,
Mlek, aprs des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorc avec
un mari atroce, Zeyneb, dlivre du sien par la mort, aprs un an et
demi de cohabitation lamentable avec ce valtudinaire qui rpugnait 
tous ses sens. Irrmdiablement atteintes, presque en mme temps, dans
leur prime jeunesse, dflores, lasses, devenues comme des paves de la
vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini
dcouragement, leur intimit de soeurs.

La nouvelle de l'arrive d'Andr Lhry  Constantinople, reproduite par
les journaux turcs, avait t pour elles tout  fait stupfiante, et, du
mme coup, leur Dieu d'autrefois tait tomb de son pidestal: ainsi,
cet homme tait quelqu'un comme tout le monde; il servirait l, en sous-
ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait
_un ge!_... Et Mlek alors s'amusait  dpeindre  sa cousine le
personnage de ses anciens rves comme un vieux monsieur chauve et
vraisemblablement obse.

"Andr Lhry,--leur rpondait quelques jours aprs une de leurs amies
de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et
qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--Andr Lhry, eh
bien! mais... il est gnralement insupportable.  Chaque fois qu'il
desserre les dents, il a l'air de vous faire une grce. Dans le monde,
il s'ennuie avec ostentation... Pour obse, ou dplum, a non, par
exemple; je suis force de lui accorder que pas du tout...

--Son ge?

--Son ge... Il n'en a pas... a varie de vingt ans d'une heure 
l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive
encore  donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on russit 
l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Mme des yeux
d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-l... Autrement, hautain,
poseur, et moiti dans la lune... Il s'est acquis dj la plus mauvaise
presse qu'il soit possible..."

Malgr de telles indications, elles avaient fini par se dcider  tenter
l'norme aventure d'aller  lui, pour rompre la monotonie dsespre de
leurs jours. Au fond de leur me, persistait bien quand mme un peu de
l'adoration d'autrefois, du temps o il tait pour elles un tre
planant, un tre dans les nuages. Et en outre, afin de se donner 
elles-mmes un motif raisonnable de courir  ce danger, elles se
disaient: "Nous lui demanderons d'crire un livre en faveur de la femme
turque d'aujourd'hui; ainsi peut-tre serons-nous utiles  des centaines
de nos soeurs, que l'on a brises comme nous."





IX


Trs vite, depuis la folle quipe de Tchiboukli le printemps tait
arriv, ce printemps brusque, enchanteur et sans dure qui est celui de
Constantinople. L'interminable vent glac de la Mer Noire venait de
faire trve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de
dcouvrir que ce pays, aussi mridional en somme que le centre de
l'Italie ou de l'Espagne, pouvait tre  ses heures dlicieusement
lumineux et tide. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais
ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau,
c'tait une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans
l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale;
le peuple turc, rveur et contemplatif, recommenait de vivre dehors,
assis devant les milliers de petits cafs silencieux autour des saintes
mosques, prs des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous
les glycines, sous les platanes; des narguils par myriades, le long des
rues, exhalaient leur fume enjleuse, et les hirondelles dliraient de
joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles,
baignaient dans un calme sans nom, que l'on et dit inaltrable, ne
devant jamais finir. Et les lointains de la cte d'Asie ou de l'immobile
Marmara, qu'on apercevait par chappes, resplendissaient.

Andr Lhry se reprenait  l'Orient turc, avec plus de mlancolie encore
peut-tre qu'au temps de sa jeunesse, mais avec une aussi intime
passion. Et, un jour qu'il tait assis  l'ombre, parmi des centaines de
rveurs  turban, trs loin de Pra et des agitations modernes, au
centre mme, au coeur fanatique du Vieux-Stamboul, Jean Renaud,
maintenant son compagnon ordinaire de turquerie, lui demanda  brle-
pourpoint:

"Eh bien! et les trois petits fantmes de Tchiboukli, plus de
nouvelles?"

C'tait devant la mosque de Mehmed-Fatih, sur une grande place des
vieux sicles, o les Europens ne frquentent jamais, et c'tait au
moment o les muezzins chantaient, comme juchs dans le ciel, tout au
bout des gigantesques fuseaux de pierre que sont les minarets: voix
presque lointaines,  force d'tre au-dessus des choses terrestres,
d'tre perdues dans ces limpidits bleues d'en haut.

"Ah! les trois petites Turques, rpondit Andr, non, rien depuis la
lettre que je vous ai montre... Oh! j'imagine que l'aventure est finie
et qu'elles n'y pensent plus."

Pour dire cela, il affectait un air dtach, mais la question lui avait
troubl sa paix contemplative, car les jours qui passaient, sans autre
appel de ces inconnues, lui rendaient presque douloureuse l'ide qu'il
ne rentendrait sans doute jamais la voix de "Zahid", d'un timbre si
trangement doux sous le voile... Le temps n'tait plus, o il se
sentait sr de l'impression qu'il pouvait faire; rien ne l'angoissait
comme la fuite de sa jeunesse, et il se disait tristement: "Elles
m'attendaient jeune, et elles ont d tre par trop dues..."

Leur dernire lettre se terminait par ces mots: "Nous serons vos amies,
si vous voulez." Certes, il ne demandait pas mieux. Mais, o donc les
prendre  prsent? Dans un labyrinthe aussi immense et souponneux que
celui de Constantinople, rechercher trois femmes turques dont on ne
connait ni le nom, ni le visage, autant s'essayer  une de ces tches
infaisables et ironiques, comme les mauvais gnies en proposaient
autrefois aux hros des contes...





X


Or, ce mme jour,  ce mme instant, la pauvre petite mystrieuse qui
avait organis l'escapade  Tchiboukli, s'apprtait  franchir le seuil
redoutable d'Yldiz pour y jouer une partie suprme. De l'autre ct de
la Corne-d'Or,  Khassim-Pacha, derrire ses oppressants grillages, dans
son ancienne chambre de jeune fille qu'elle avait reprise, elle tait
trs occupe en face d'un miroir. Une toilette gris et argent,  tran
de cour, arrive la veille de chez un grand couturier parisien, la
faisait plus mince encore que de coutume, plus fine et flexible. Elle
voulait tre trs jolie ce jour-l, et ses deux cousines, aussi
anxieuses qu'elle-mme de ce qui allait advenir, dans un lourd silence
l'aidaient  se parer. Dcidment la robe allait bien; les rubis
allaient bien aussi, sur les grisailles nuageuses du costume. Du reste,
c'tait l'heure... On releva donc la trane par un ruban  la ceinture,
ce qui est en Turquie une rgle d'tiquette pour se prsenter chez les
souverains; car, si cette trane de cour est obligatoire, aucune femme,
 moins d'tre princesse du sang, n'a le droit de la laisser balayer les
somptueux tapis du palais. Ensuite, on enveloppa la tte blonde sous un
yachmak, le voile de mousseline blanche d'autrefois que les grandes
dames portent encore, en voiture ou en caque, dans certaines occasions
spciales, et qui est exig, comme la robe  queue, pour entrer  Yldiz,
o aucune visiteuse en tcharchaf ne serait reue.

C'tait l'heure; "Zahid", aprs le baiser d'adieu de ses cousines,
descendit prendre place dans son coup noir aux lanternes dores, attel
de chevaux noirs, avec plaques d'or sur les harnais. Et elle partit,
stores baisss, l'invitable eunuque trnant  ct du cocher.

Voici de quel malheur, du reste facile  prvoir, elle se trouvait
aujourd'hui menace: les deux mois de retraite, consentis par sa belle-
mre, avaient pris fin, et maintenant Hamdi rclamait imprieusement sa
femme au domicile conjugal. Question de fortune peut-tre, mais question
d'amour aussi, car il avait bien compris que c'tait _elle_, le charme
de sa demeure, malgr l'empire qu'avait exerc l'autre sur ses sens. Et
il les voulait toutes les deux.

Alors, le divorce  tout prix. Mais  qui avoir recours, pour
l'obtenir?... Son pre,  qui elle avait peu  peu rendu sa tendresse,
l'aurait protge, lui, aprs de Sa Majest Impriale; mais il dormait
depuis un an, dans le saint cimetire d'Eyoub. Restait sa grand-mre,
bien vieille pour de telles dmarches, et surtout beaucoup trop 1320
pour comprendre: de son temps,  celle-l, deux pouses dans une maison,
ou trois, ou mme quatre, pourquoi pas? C'est d'Europe, qu'tait venue,
--comme les institutrices et l'incroyance,--cette mode nouvelle de
n'en vouloir qu'une!...

Dans sa dtresse, elle avait donc imagin d'aller se jeter aux pieds de
la Sultane mre, connue pour sa bont, et l'audience avait t accorde
sans peine  la fille de Tewfik-Pacha, marchal de la cour.

Une fois franchie la grande enceinte des parcs d'Yldiz, le coup noir
arriva devant une grille ferme, qui tait celle des jardins de la
Sultane. Un ngre, avec une grosse clef solide, vint ouvrir, et la
voiture, derrire laquelle une bande d'eunuques  la livre de la
"Valid" couraient maintenant pour aider la visiteuse  descendre,
s'engagea dans les alles fleuries, pour s'arrter en face du perron
d'honneur.

La jolie suppliante connaissait le crmonial d'introduction, tant dj
venue plusieurs fois, aux grandes rceptions du Baram, chez la bonne
princesse. Dans le vestibule, elle trouva, comme elle s'y attendait, une
trentaine de petites fes,--des toutes jeunes esclaves, des merveilles
de beaut et de grce,--vtues pareillement comme des soeurs et
alignes en deux files pour la recevoir; aprs un grand salut
d'ensemble, les petites fes s'abattirent sur elle, comme un vol
d'oiseaux caressants et lgers, et l'entranrent dans le "salon des
yachmaks", o chaque dame doit entrer d'abord pour quitter ses voiles.
L, en un clin d'oeil, avec une adresse consomme, les fes, sans mot
dire, lui eurent enlev ses mousselines enveloppantes, qui taient
retenues par d'innombrables pingles, et elle se trouva prte, pas une
mche de ses cheveux drange, sous le turban de gaze impondrable qui
se pose en diadme trs haut, et qui est de rigueur  la cour, les
princesses du sang ayant seules le droit d'y paratre tte nue. L'aide
de camp vint ensuite la saluer et la conduire dans un salon d'attente;
une femme, bien entendu, cet aide de camp, puisqu'il n'y a point
d'hommes chez une sultane; une jeune esclave circassienne, toujours
choisie pour sa haute taille et son impeccable beaut, qui porte
jaquette de drap militaire  aiguillettes d'or, longue trane, releve
dans la ceinture, et petit bonnet d'officier galonn d'or. Dans le salon
d'attente, ce fut Madame la Trsorire, qui vint suivant les rites lui
tenir un moment compagnie: une Circassienne encore, il va sans dire,
puisqu'on n'accepte aucune Turque au service du palais, mais une
Circassienne de bonne famille, pour occuper une charge aussi hautement
considre; et, avec celle-ci qui tait _du monde_, mme grande dame, il
fallut causer... Mortelles, toutes ces lenteurs, et son espoir, son
audace de plus en plus faiblissaient...

Prs d'entrer enfin dans le salon, si difficilement pntrable, o se
tenait la mre du Khalife, elle tremblait comme d'une grande fivre.

Un salon d'un luxe tout europen, hlas! sauf les merveilleux tapis et
les inscriptions d'Islam; un salon gai et clair, donnant de haut sur le
Bosphore, que l'on apercevait lumineux et resplendissant  travers les
grillages des fentres. Cinq ou six personnes en tenue de cour, et la
bonne princesse, assise au fond, se levant pour recevoir la visiteuse.
Les trois grands saluts, de mme que pour les Majests occidentales;
mais le troisime, un prosternement complet  deux genoux, la tte 
toucher terre, comme pour baiser le bas de la robe de la Dame, qui, tout
de suite, avec un franc sourire, lui tendait les mains pour la relever.
Il y avait l un jeune prince, l'un des fils du Sultan (qui ont, tout
comme le Sultan lui-mme, le droit de voir les femmes  visage
dcouvert). Il y avait deux princesses du sang, frles et gracieuses,
tte nue, la longue trane ploye. Et enfin trois dames  petit turban
sur chevelure trs blonde, la trane retenue captive dans la ceinture;
trois "Saraylis", jadis esclaves de ce palais mme, puis grandes dames
de par leur mariage, et qui taient depuis quelques jours en visite chez
leur ancienne matresse et bienfaitrice, ayant conquis le droit, en tant
que Saraylis, de venir chez n'importe quelle princesse sans invitation,
comme on va dans sa propre famille. (On entend ainsi l'esclavage, en
Turquie, et plus d'une pouse de nos socialistes intransigeants pourrait
venir avec fruit s'duquer dans les harems, pour ensuite traiter sa
femme de chambre, ou son institutrice, comme les dames turques traitent
leurs esclaves.)

C'est un charme qu'ont presque toujours les vraies princesses, d'tre
accueillantes et simples; mais aucune sans doute ne dpasse celles de
Constantinople en simplicit et douce modestie. "Ma chre petite, dit
gaiement la Sultane  chevelure blanche, je bnis le bon vent qui vous
amne. Et, vous savez, nous vous gardons tout le jour; nous vous
mettrons mme  contribution pour nous faire un peu de musique: vous
jouez trop dlicieusement."

Des fraches beauts qui n'avaient point encore paru (les jeunes
esclaves prposes aux rafrachissements) firent leur entre apportant
sur des plateaux d'or, dans des tasses d'or, des botes d'or, le caf,
les sirops, les confitures de roses; et la Sultane mit la conversation
sur quelqu'un de ces sujets du jour qui ne manquent jamais de filtrer
jusqu'au fond des srails, mme les plus hermtiquement clos.

Mais le trouble de la visiteuse se dissimulait mal; elle avait besoin de
parler, d'implorer; cela se voyait trop bien... Avec une gentille
discrtion, le prince se retira; les princesses et les belles Saraylis,
sous prtexte de regarder je ne sais quoi dans les lointains du
Bosphore,  allrent s'accouder aux fentres grilles d'un salon voisin.

"Qu'y a-t-il, ma chre enfant?" demanda alors tout bas la grande
princesse, penche maternellement vers "Zahid", qui se laissa tomber 
ses genoux.

Les premires minutes furent d'anxit croissante et affreuse, quand la
petite rvolte qui cherchait avidement sur le visage de la Sultane
l'effet de ses confidences, s'aperut que celle-ci ne comprenait pas et
s'effarait. Les yeux cependant, toujours bons, ne refusaient point; mais
ils semblaient dire: "Un divorce, et un divorce si peu justifi! Quelle
affaire difficile!... Oui, j'essaierai... Mais, dans des conditions
telles, mon fils jamais n'accordera..."

Et "Zahid", devant ce refus qui pourtant ne se formulait pas, croyait
sentir les tapis, le parquet se drober sous ses genoux, se jugeait
perdue,--quand soudain quelque chose comme un frisson de terreur
religieuse passa dans le palais tout entier; on courait,  pas sourds,
dans les vestibules; toutes les esclaves, le long des couloirs, avec des
froissements de soie, tombaient prosternes... Et un eunuque se
prcipita dans le salon, annonant, d'une voix que la crainte faisait
plus pointue:

"Sa Majest Impriale!..."

Il avait  peine prononc ce nom  faire courber les ttes, quand, sur
le seuil, le Sultan parut. La suppliante, toujours agenouille,
rencontra et soutint une seconde ce regard, qui s'abaissait directement
sur le sien, puis perdit connaissance, et s'affaissa comme une morte
toute blme, dans le nuage argent de sa belle robe...

Celui qui venait d'apparatre  cette porte tait l'homme sur terre le
plus inconnaissable pour la masse des mes occidentales, le Khalife aux
responsabilits surhumaines, l'homme qui tient dans sa main l'immense
Islam et doit le dfendre, aussi bien contre la coalition inavoue des
peuples chrtiens que contre le torrent de feu du Temps; l'homme qui,
jusqu'au fond des dserts d'Asie, s'appelle "l'ombre de Dieu".

Ce jour-l, il voulait simplement visiter sa mre vnre, quand il
rencontra l'angoisse et l'ardente prire dans l'expression de la jeune
femme  genoux. Et ce regard pntra son coeur mystrieux, que durcit
par instants le poids de son lourd sacerdoce, mais qui en revanche
demeure accessible  d'intimes et exquises pitis, si ignores de tous.
D'un signe, il indiqua la suppliante  ses filles, qui, restant
inclines pour un salut profond, ne l'avaient pas vue s'affaisser, et
les deux princesses aux longues tranes ployes relevrent dans leurs
bras, tendrement comme si elle et t leur soeur, la jeune femme  la
trane retenue,--qui, sans le savoir, venait de gagner sa cause avec
ses yeux.

Quand "Zahid" revint  elle, longtemps aprs, le Khalife tait parti.
Se rappelant tout  coup, elle regarda alentour, incertaine d'avoir vu
en ralit ou d'avoir rv seulement la redoutable prsence. Non, le
Khalife n'tait pas l. Mais la Sultane mre, penche sur elle et lui
tenant les mains, affectueusement lui dit:

"Remettez-vous vite, chre enfant, et soyez heureuse: mon fils m'a
promis de signer demain un irad qui vous rendra libre."

En redescendant l'escalier de marbre, elle se sentait toute lgre,
toute grise et toute vibrante, comme un oiseau  qui on vient d'ouvrir
sa cage. Et elle souriait aux petites fes des yachmaks, en troupe
soyeuse derrire elle, qui accouraient pour la recoiffer, et qui, en un
tour de main, eurent rtabli, avec cent pingles, sur ses cheveux et son
visage, le traditionnel difice de gaze blanche.

Cependant, remonte dans son coup noir et or, tandis que ses chevaux
trottaient firement vers Khassim-Pacha, elle sentit qu'un nuage se
levait sur sa joie. Elle tait libre, oui, et son orgueil, veng. Mais,
elle s'en apercevait maintenant, un sombre dsir la tenait encore  ce
Hamdi, dont elle croyait s'tre affranchie l pour toujours.

"Ceci est une chose basse et humiliante, se dit-elle alors, car cet
homme n'a jamais eu ni loyaut ni tendresse, et je ne l'aime pas. Il m'a
donc bien profane et avilie sans rmission pour que je me rappelle
encore son treinte. J'ai eu beau faire, je ne m'appartiens plus
compltement, puisque je demeure entache par ce souvenir. Et si, plus
tard, sur ma route, passe un autre que je vienne  aimer, il ne me reste
plus que mon me, qui soit digne de lui tre donne; et jamais je ne lui
donnerai que cela, jamais..."





XI


Le lendemain, elle avait crit  Andr:


"S'il fait beau jeudi, voulez-vous que nous nous rencontrions  Eyoub?
Vers deux heures, en caque, nous arriverons aux degrs qui descendent
dans l'eau, juste au bout de l'avenue pave de marbre qui mne  la
mosque. Du petit caf qui est l, vous pourrez nous voir dbarquer, et,
n'est-ce pas, vous reconnatrez bien vos nouvelles amies, les trois
pauvres petits fantmes noirs de l'autre jour? Puisque vous portez
volontiers le fez, mettez-le, ce sera toujours moins dangereux. Nous
irons droit  la mosque, o nous entrerons un moment. Vous nous aurez
attendues dans la cour. Alors, _marchez, nous vous suivrons_. Vous
connaissez Eyoub mieux que nous-mmes; trouvez-y un coin (peut-tre sur
les hauteurs du cimetire) o nous pourrons causer en paix."


Et il faisait trs beau, ce jeudi-l, sous un ciel de haute mlancolie
bleue. Il faisait chaud tout  coup, aprs ce long hiver, et les
senteurs d'Orient, qui avaient dormi dans le froid, s'taient partout
rveilles.

Recommander  Andr de mettre un fez pour aller  Eyoub tait bien
inutile, car, en souvenir du pass, jamais il n'aurait voulu paratre
autrement dans ce quartier qui avait t le sien. Depuis son retour 
Constantinople, il revenait l pour la premire fois, et, au sortir du
caque, en posant le pied sur ces marches toujours les mmes, avec
quelle motion il reconnut toutes choses, dans ce recoin d'lection, si
pargn encore! Le vieux petit caf, maisonnette de bois vermoulu,
s'avanant sur pilotis vers l'eau tranquille, n'avait pas chang depuis
l'poque de sa jeunesse. En compagnie de Jean Renaud, aussi coiff d'un
fez, et qui avait la consigne de ne pas parler, quand il entra prendre
place dans l'antique petite salle, tout ouverte  l'air pur et  la
fracheur du golfe, il y avait l, sur les humbles divans recouverts
d'indienne bien lave, des chats clins sommeillant au soleil, et trois
ou quatre personnages en longue robe et turban qui contemplaient le ciel
bleu. Partout alentour rgnaient cette immobilit, cette indiffrence 
la fuite du temps, cette sagesse rsigne et trs douce, qui ne se
trouvent qu'en pays d'Islam, dans le rayonnement isolateur des mosques
saintes et des grands cimetires.

Il s'assit sur les banquettes en indienne, avec son complice d'aventure
dangereuse, et bientt leurs fumes de narguil se mlrent  celles des
autres rveurs; c'taient des Imans, ces voisins de fumerie, qui les
avaient salus  la turque, ne les croyant point des trangers, et Andr
s'amusait de leur mprise, favorable  ses projets.

Ils avaient l, bien sous leurs yeux, le tout petit dbarcadre
tranquille, o sans doute elles allaient arriver; un bonhomme  barbe
blanche, qui en tait le surveillant, y faisait une facile police, du
bout de sa gaffe dirigeant l'accostage des rares caques, et on voyait
miroiter doucement l'eau de ce golfe trs enclos, sans mare, toujours
baignant les marches sculaires.

C'est le bout du monde, ce fond de la Corne-d'Or; on n'y passe point
pour se rendre ailleurs, cela ne mne nulle part. Sur les berges non
plus, il n'y a point de route pour s'avancer plus loin; tout vient
mourir ici, le bras de mer et le mouvement de Constantinople; tout y est
vieux et dlaiss, au pied de collines arides, d'une couleur brune de
dsert, emplies de spultures. Aprs ce petit caf sur pilotis, o ils
attendaient, encore quelques maisonnettes en bois djet, un vieux
couvent de derviches tourneurs, et puis plus rien, que des pierres
tombales, dans une solitude.

Ils surveillaient les caques lgers, qui accostaient de temps  autre,
venant de la rive de Stamboul ou de celle de Khassim-Pacha, et amenaient
des fidles pour la mosque, pour les tombeaux, ou bien des habitants du
paisible faubourg. Ils virent dbarquer deux derviches; ensuite des
dames-fantmes toutes noires, mais qui avaient la dmarche lente et
courbe; et ensuite de pieux vieillards  turban vert. Au-dessus de
leurs ttes, les reflets du soleil sur la surface remue venaient danser
au plafond de bois, et y dessiner comme les rseaux changeants d'une
moire, chaque fois qu'un nouveau caque avait troubl le miroir de
l'eau.

Enfin, l-bas quelque chose se montra qui ressemblait beaucoup aux
visiteuses attendues: dans un caque , sur le bleu lumineux du golfe,
trois petites silhouettes noires, qui, mme dans le lointain, avaient de
la sveltesse et de l'lgance.

C'tait bien cela. Tout prs d'eux, elles descendirent, les reconnurent
sans doute  travers leurs triples voiles, et s'acheminrent lentement
sur les dalles blanches, vers la mosque. Eux, bien entendu, n'avaient
pas bronch, osant  peine les suivre des yeux dans cette avenue presque
toujours dserte, mais si sacre, et environne de tant d'ternels
sommeils.

Un long moment aprs, sans hte, d'un air indiffrent, Andr se leva,
et, lentement comme elles avaient fait, prit la belle avenue des morts,
--qui est borde tantt de kiosques funraires, sortes de rotondes en
marbre blanc, tantt d'arcades, comme des sries de portiques ferms par
des grilles de fer... Devant ces kiosques, si on s'arrte pour regarder
aux fentres, on voit  l'intrieur, dans la pnombre, des compagnies de
hauts catafalques vert-mir, que drapent des broderies anciennes. Et
derrire les grilles des arcades, ce sont des tombeaux  ciel ouvert,
que l'on aperoit partout, en foule tonnamment presse; des tombeaux
encore magnifiques, de grandes stles en marbre qui se dressent les unes
 toucher les autres, mystrieusement exquises de forme, et couvertes
d'arabesques, d'inscriptions dores, au milieu d'un fouillis de verdure,
de rosiers roses, de fleurs sauvages et de longues herbes. Entre les
dalles aussi de l'avenue sonore, les herbes poussent, et, quand on
approche de la mosque, on est dans la pnombre verte, car les branches
des arbres forment une vote.

En arrivant, Andr regarda dans la sainte cour, cherchant si elles
taient l. Mais non, encore personne. Trs ombreuse, cette cour, sous
des arceaux, sous des platanes centenaires; les vieilles faences
brillaient  et l sur les murailles, d'un reflet de soleil filtr
entre des feuilles; par terre se promenaient des pigeons et des cigognes
du voisinage, trs en confiance dans ce lieu calme, o les hommes ne
songent qu' prier. La lourde tenture qui masquait l'entre du
sanctuaire se souleva pourtant, et les trois petits fantmes noirs
sortirent.

"Marchez, nous vous suivrons", avait crit "Zahid". Donc, il prit les
devants, d'un pas un peu indcis, s'engagea,--par des sentiers
funbres et doux, toujours entre des arceaux grills laissant voir la
multitude des pierre tombales,--dans une partie plus humble, plus
ancienne aussi et plus boule du cimetire, o les morts sont un peu
comme en fort vierge. Et, arriv tout de suite au pied de la colline,
il se mit  monter. A une vingtaine de pas, suivaient les trois petits
fantmes, et, beaucoup plus loin, Jean Renaud, charg de faire le guet
et donner l'alarme.

Ils montaient, sans sortir pour cela des cimetires infinis, qui
couvrent toutes les hauteurs d'Eyoub. Et, peu  peu, un horizon de Mille
et une Nuits se dployait alentour; on allait bientt revoir tout
Constantinople qui surgissait dans les lointains, au-dessus de
l'enchevtrement des branches, comme pour monter avec eux. Ce n'tait
plus un bocage, ainsi que dans le bas-fond autour du sanctuaire, une
mle d'arbustes et de plantes; non, sur cette colline, l'herbe
s'tendait rase, et il n'y avait, parmi les innombrables tombes, que des
cyprs gants qui laissaient entre eux beaucoup d'air, beaucoup de vue.

Ils taient maintenant tout en haut de cette tranquille solitude; Andr
s'arrta, et les trois sveltes formes noires sans visage l'entourrent:

"Pensiez-vous nos revoir?" demandrent-elles presque ensemble, de leur
gentilles voix charmeuses, en lui tendant la main.

A quoi Andr rpondit un peu mlancoliquement:

"Est-ce que je savais, moi, si vous reviendriez?

--Eh bien! les revoil, vos trois petites mes en peine, qui ont toutes
les audaces... Et, o nous conduisez-vous?

--Mais, ici mme, si vous voulez bien... Tenez, ce carr de tombes, il
est tout trouv pour nous y asseoir... Je n'aperois personne d'aucun
ct... Et puis, je suis en fez; nous parlerons turc si quelqu'un passe,
et on s'imaginera que vous vous promenez avec votre pre...

--Oh! rectifia vivement "Zahid", notre mari, vous voulez dire..."

Et Andr la remercia, d'un lger salut.

En Turquie, o les morts sont entours de tant de respect, on n'hsite
pas  s'installer au-dessus d'eux, mme sur leurs marbres, et beaucoup
de cimetires sont des lieux de promenade et de station  l'ombre, comme
chez nous les jardins et les squares.

"Cette fois, dit "Nchdil", en prenant place sur une stle qui gisait
dans l'herbe, nous n'avons pas voulu vous donner rendez-vous trs loin,
comme le premier jour: votre courtoisie  la fin se serait lasse.

--Un peu fanatique, cet Eyoub, peut-tre, pour une aventure comme la
ntre, observa "Zahid"; mais vous l'aimez, vous y tes chez vous... Et
nous aussi, nous l'aimons... et nous y serons chez nous, plus tard, car
c'est ici, quand notre heure sera venue, que nous dsirons dormir."

Andr alors les regardait avec une stupeur nouvelle: tait-ce possible,
ces trois petites cratures, dont il avait senti dj le modernisme
extrme, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient  l'occasion
parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de
Gyp, ces petites fleurs du XXe sicle, taient appeles, en tant que
musulmanes et sans doute de grande famille,  dormir un jour dans ce
bois sacr, l, en bas, parmi tous ces morts  turban des vieux sicles
de l'hgire; dans quelqu'un de ces inquitants kiosques de marbre, elles
auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur
quoi la poussire s'amasserait bientt, et on viendrait le soir leur
allumer comme aux autres leur petite veilleuse... Oh! toujours ce
mystre d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppes, mme en
plein jour, quand le ciel tait bleu et quand brillait un soleil de
printemps...

Ils causaient, assis sur des tombes trs anciennes, les pieds dans un
herbe fine, seme de ces fleurettes dlicates qui sont amies des
terrains secs et tranquilles. Ils avaient l, pour leur conversation, un
site merveilleux, un site unique au monde, et consacr par tout un
pass. Quantit de prcdentes gnrations, des empereurs byzantins et
des khalifes magnifiques avaient travaill pendant des sicles 
composer pour eux seuls ce dcor de ferie: c'tait tout Stamboul, un
peu  vol d'oiseau et dcoupant son amas de mosques sur le bleu
lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les dmes,
les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et
superbe, avec, par-derrire, la nappe immobile de la Marmara dessinant
son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout prs d'eux,
il y avait les milliers de stles, les unes droites, avec leurs
arabesques dores, leurs fleurs dores, leurs inscriptions dores; il y
avait les cyprs de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers
d'glise, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui
montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs.

Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites mes sans
figure, gaies parce qu'elle taient jeunes, parce qu'elles avaient
russi  s'chapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et
parce que l'air ici tait suave et lger, avec des odeurs de printemps.

"Rptez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous
embrouillerez pas."

Et Andr, les montrant l'une aprs l'autre du bout de son doigt,
pronona comme un colier qui rcite docilement sa leon: "Zahid,
Nchdil, Ikbal."

"Oh! que c'est bien!... Mais nous ne nous appelons pas comme cela du
tout, vous savez?

--Je m'en doutais, croyez-le... D'autant plus que Nchdil, entre
autres, est un nom d'esclave.

--Nchdil... En effet, oui... Ah! vous tes si fin que a!"

Le radieux soleil tombait en plein sur leurs pais voiles, et Andr, 
la faveur de cet clairage  outrance, essayait de dcouvrir quelque
chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze
noire les rendaient indchiffrables...

Un moment il se laissa drouter par les modestes tcharchafs, en soie
noire un peu lime, et les gants un peu dfrachis, qu'elles avaient
cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Aprs tout, se dit-
il, peut-tre ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les
pauvres petites." Mais ses yeux tombrent ensuite sur leurs souliers
trs lgantes et leurs fins bas de soie... Et puis, cette haute culture
dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?...

"Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait
quelques perquisitions pour nous "identifier"?

--Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!... Et puis,
a m'est gal!... J'ai trois petites amies charmantes; a, je le sais,
et, comme indication, je m'en contente...

--Oh!  prsent, proposa "Nchdil", nous pourrions bien lui dire qui
nous sommes... La confiance en lui, nous l'avons...

--Non, j'aime mieux pas, interrompit Andr.

--Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"... C'est tout notre

*95

charme  ses yeux, a: notre petit mystre... Avouez-le, monsieur Lhry,
si nous n'tions pas des musulmanes voiles, s'il ne fallait pas, 
chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,--et peut-tre, vous aussi,
la vtre,--vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois
petites sottes?" et vous ne viendriez plus.

--Mais non, voyons...

--Mais si... L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien
tout ce qui vous attire, allez!

--Non, je vous dis... plus maintenant...

--Soit, n'approfondissons pas,--conclut "Zahid" qui depuis un moment
ne disait plus rien,--n'claircissons pas le dbat; je prfre...
Mais, sans vous mettre au courant de notre tat civil, monsieur Lhry,
permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant
notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies...

--a, je le veux bien, rpondit-il, et je crois que je vous l'aurais
demand... Des noms d'emprunt, c'est comme une barrire...

--Donc, voici. "Nchdil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et
sage, qui jadis  Bagdad enseignait la thologie; et cela lui va trs
bien... "Ikbal" s'appelle Mlek (1), et comment ose-t-on usurper un nom
pareil, tant la petite peste qu'elle est?... Quant  moi, "Zahid", je
m'appelle Djnane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous
verrez quelle drision, ce nom-l!... Allons, rptez  prsent: Zeyneb,
Mlek, Djnane.

(1)Mlek signifie: ange (2)Djnane (qui s'crit Djenan) signifie: Bien-
aime.

--Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait,
il vous reste  m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle,
est-ce _Madame_ qu'il faut vous dire, ou bien...

--Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Mlek, Djnane, sans plus.

--Oh! cependant...

--Cela vous choque... Que voulez-vous, nous sommes des petites
barbares... Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit _Madame,...
Madame_  toutes les trois, hlas!... Mais nos relations dj sont
tellement contraires  tous les protocoles!... Un peu plus ou un peu
moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amiti risque de
n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres
que nous ne saurons mme pas, en nous quittant tout  l'heure, si nous
nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si
bien tre sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner
l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?"

Si trange que ce ft, c'tait prsent d'une manire parfaitement
honnte, franche et comme il faut, avec une puret inattaquable, comme
d'me  me; Andr alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet,
tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de scurit, et
tant cette journe de printemps tait douce; il se rappela leur courage,
qu'il avait perdu de vue, leur courage d'tre ici, leur audace de
dsespres, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce
qu'elle avait d'anxieux et de touchant.

"Je dirai comme vous voudrez, rpondit-il, et je vous remercie... Mais
vous, en change, vous supprimerez _Monsieur_, n'est-ce pas?

--Ah!... et comment dirons-nous donc?

--Mon Dieu, je ne sais pas trop... Je ne vous vois gure d'autre
ressource que de m'appeler Andr."

Alors Mlek, la plus enfant des trois:

--"Pour Djnane, ce ne sera pas la premire fois que a lui arrivera,
vous savez!

--Ma petite Mlek, de grce!

--Si! laisse-moi lui conter... Vous n'imaginez pas ce que nous avons
dj vcu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de
jeune fille, crit sous forme de lettre  votre intention, elle vous
appelait Andr tout le temps.

--C'est un enfant terrible, monsieur Lhry; elle exagre beaucoup, je
vous assure...

--Ah! et la photo! reprit Mlek, passant brusquement d'un sujet  un
autre.

--Quelle photo? demanda-t-il.

--Vous, avec Djnane. C'est comme chose irralisable, vous comprenez,
qu'elle a dsir l'avoir... Faisons vite, l'instant ne se retrouvera
peut-tre jamais plus... Mets-toi prs de lui, Djnane."

Djnane, avec sa grce languide, sa flexibilit harmonieuse, se leva
pour s'approcher.

"Savez-vous  quoi vous ressemblez? lui dit Andr. A une lgie, dans
tout ce noir qui est lger et qui trane... et avec la tte penche,
comme je vous vois l, parmi ces tombes."

Dans sa voix mme, il y avait de l'lgie, ds qu'elle prononait une
phrase un peu mlancolique; le timbre en tait musical, infiniment doux,
et pourtant bris et comme lointain.

Mais cette petite lgie vivante pouvait tout  coup devenir trs gaie,
moqueuse, et faire des rflexions impayables; on la sentait capable
d'enfantillage et de fou rire.

Prs d'Andr, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses
voiles:

"Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage?

--Bien entendu! En silhouette. Les mes, vous savez, n'ont pas besoin
d'avoir une figure..."

Et Mlek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austre musulmane, un
petit kodak du tout dernier systme, les mit en joue: tac! une premire
preuve; tac! une seconde...

Ils  ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprvue des
jours, elles leur deviendraient chres et douloureuses, ces vagues
petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu,  un instant o
il y avait fte de soleil et de renouveau...

Par prcaution, Mlek allait prendre un clich de plus, quand ils
aperurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui
surgissaient tout prs d'eux, derrire des stles: un passant, stupfait
d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des
photographies dans un saint cimetire.

Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez
un peu, je reviens; on va claircir cette affaire-l... Comme la
premire fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils
fantmes, une fuite perdue. Et il tait temps, car, au bas de la
colline, ce personnage ameutait du monde.

Une heure aprs, quand Andr et son ami se furent assurs, en piant de
trs loin, que les trois petites Turques avaient russi, par des chemins
dtourns,  gagner sans encombre une des chelles de la Corne-d'Or et 
prendre un caque, ils s'embarqurent eux-mmes,  une chelle
diffrente, pour s'loigner d'Eyoub.

C'tait maintenant la scurit et le calme, dans cette barque effile,
o ils venaient de s'asseoir presque couchs,  la manire de
Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclav dans
l'immense ville,  l'heure o la ferie du soir battait son plein. Leur
batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre
colossale que les amas de maisons et de mosques projettent, au dclin
du soleil, depuis des sicles, sur cette eau toujours captive et
tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commenait de s'assombrir et de
s'unifier, talant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles
contre le couchant ivre de lumire; Stamboul redevenait dominateur,
lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes poques de son pass,
et, sous cette belle nappe rflchissante qu'tait la surface de la mer,
on devinait, entasss au fond, les cadavres et le dchet de deux
civilisations somptueuses... Si Stamboul tait sombre, en revanche les
quartiers qui s'tageaient sur la rive oppose, Khassim-Pacha, Tershan,
Galata, avaient l'air de s'incendier, et mme le banal Pra, perch tout
en haut et envelopp de rayons couleur de cuivre, jouait son rle dans
cet merveillement des fins de jour. Il n'y a gure d'autre ville au
monde, qui arrive  se magnifier ainsi, dans les lointains et les
clairages propices, pour produire tout  coup grand spectacle et
apothose.

Pour Andr Lhry, ces trajets en caque le long de la berge, dans
l'ombre de Stamboul, avaient t presque quotidiens jadis, quand il
habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que
c'tait hier, ce temps-l; l'intervalle de vingt-cinq annes n'existait
plus; il se rappelait jusqu' d'insignifiantes choses, des dtails
oublis, il avait peine  croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il
ne retrouverait pas  la place ancienne sa maison clandestine, les
visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un
peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stle tombe, 
cette Djnane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le
sentiment sacrilge que celle-ci tait une continuation de celle-l, et,
 cette heure magique o tout tait bien-tre et beaut, enchantement et
oubli, il n'prouvait aucun remords de les confondre un peu... Que lui
voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment
finirait ce jeu qui le charmait et qui tait plein de prils? Elles
n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et
cependant elles le tenaient dj, au moins par un lien de sollicitude
affectueuse... C'taient leurs voix peut-tre; surtout celle de Djnane,
une voix qui avait l'air de venir _d'ailleurs_, du pass peut-tre, qui
diffrait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres...

Ils avanaient toujours; ils allaient comme tendus sur l'eau mme, tant
on en est prs dans ces minces caques presque sans rebords. Ils avaient
dpass la mosque de Soliman, qui trne au-dessus de toutes les autres,
au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles gantes.
Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or o des voiliers
d'autrefois stationnent toujours en multitude serre: hautes carnes 
peinturlures, inextricable fort de mts grles portant tous le
croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commenait de
s'ouvrir devant eux sur l'chappe plus large du Bosphore et de la
Marmara, o les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigurs
par l'loignement favorable. Et maintenant c'tait la cte d'Asie qui
entrait brusquement en scne avec splendeur; une autre ville encore,
Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le
feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses
fentres turques, les petites vitres par myriades, refltant chacune la
suprme fulguration du soleil  moiti disparu, auraient fait croire, si
l'on n'et t avis de ce trompe-l'oeil coutumier, qu' l'intrieur
toutes les maisons taient en flammes.





XII


Andr Lhry, la semaine suivante, reut cette lettre  trois critures:

"Mercredi, 27 avril 1904.

Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre prsence, et aprs, quand
vous n'tes plus l, c'est  en pleurer. Ne nous refusez pas de venir,
encore une fois qui sera la dernire. Nous avons tout combin pour
_samedi_, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera
une rencontre d'adieu, car nous allons partir.

Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci:

Vous venez  Stamboul, devant Sultan-Selim. Arriv en face de la
mosque, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonn,
entre un couvent de derviches et un petit cimetire. Vous vous y
engagez, et elle vous mne, aprs cent mtres,  la cour de la petite
mosque Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette
cour, il y aura une grande maison, trs ancienne, jadis peinte en brun
rouge; contournez-la. Derrire, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu
obscure, borde de maisons grilles, avec des balcons ferms qui
dbordent; dans la range de gauche, la troisime maison, la seule qui
ait une porte  deux battants et un frappoir en cuivre, est celle o
nous serons  vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est
plus sr.

DJNANE."


"A partir de deux heures et demie, je serai au guet derrire cette porte
entre-bille. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau
couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite
maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tcherons de vous laisser
un bon souvenir de ces ombres qui auront pass dans votre vie, si
rapides et si lgres, que peut-tre douterez-vous, aprs quelques
jours, de leur ralit.

MLEK."


"Et pourtant, si lgres, elles ne furent point "plumes au vent",
emportes vers vous au gr d'un caprice. Mais, le premier, vous avez
senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une me, et c'est de cela
qu'elles voulurent vous dire merci.

Et cette "aventure innocente", si courte et presque irrelle, ne vous
aura pas laiss le temps d'arriver  la lassitude. Ce sera, dans votre
vie, une page sans verso.

Samedi, avant de disparatre pour toujours, nous vous dirons bien des
choses, si l'entretien n'est pas coup, comme celui d'Eyoub, par une
motion et une fuite. Donc,  bientt, notre _ami_.

ZEYNBE."


"Moi qui suis le grand stratgiste de la bande, on m'a charge de
dessiner ce beau plan, que je joins  la lettre, pour que vous vous y
retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge,
que votre ami soit sans inquitude: rien de plus honnte ni de plus
tranquille.

re-MLEK (MLEK _rursus_)."


Et Andr rpondit aussitt, poste restante, au nom de "Zahid":

"29 avril 1904.

Aprs-demain samedi,  deux heures et demie, dans la tenue prescrite,
fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au
frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantmes noirs.

Leur ami,

ANDR LHRY."

*101

XIII


Jean Renaud, qui augurait plutt mal de l'aventure, avait en vain
demand la permission de suivre. Andr se contenta de lui accorder qu'on
irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguil suprme,
sur certaine place qui jadis lui avait t chre, et qui ne se trouvait
qu' un quart d'heure,  pied, du lieu fatal.

C'tait  Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur mme des
quartiers musulmans et devant la grande mosque de Mehmed-Fatih (1), qui
est l'une des plus saintes. Aprs les ponts franchis, une monte et un
long trajet encore pour arriver l, en pleine turquerie des vieux temps;
plus d'Europens, plus de chapeaux, plus de btisses modernes; en
approchant,  travers des petits bazars rests comme  Bagdad, ou dans
des rues bordes d'exquises fontaines, de kiosques funraires, d'enclos
grills enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu  peu
l'chelle des ges, rtrograder vers les sicles rvolus.

(1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conqurant), Mahomet II.

Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses,
ils se retrouvrent en face de la colossale mosque blanche, dont les
minarets  croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel.
Devant la haute ogive d'entre, la place o ils venaient s'asseoir est
comme une sorte de parvis extrieur, que frquentent surtout les pieux
personnages, fidles au costume des anctres, robe et turban. Des petits
cafs centenaires s'ouvrent tout autour, achalands par les rveurs qui
causent  peine. Il y a aussi des arbres,  l'ombre desquels d'humbles
divans sont disposs, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des
cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots,
spcialement chargs de la musique, dans ce lieu naf et dbonnaire.

Ils s'installrent sur une banquette, o des Imams s'taient reculs
avec courtoisie pour les faire asseoir. Prs d'eux, vinrent tour  tour
des petits mendiants, des chats affables en qute de caresses, un vieux
 turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites
bohmiennes trs jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient,
--tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus
s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs.
Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppes dans ces
voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins
d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs,
mme de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un
morceau pour leur chat, et l'emportaient  l'paule, piqu au bout de
leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite  la ville du
Khalife, ou encore des derviches quteurs,  longs cheveux, qui
revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un
demi-sou laissait faire aux bbs turcs deux fois le tour de la place,
dans une caisse  roulettes qu'il avait trs magnifiquement
peinturlure, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en
droute. Auprs de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce
peuple le ct jeune, simple et bon, la mosque d'en face se dressait
plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur,
avec ses deux flches pointes dans ce ciel pur du 1er mai.

Oh! les doux et honntes regards, sous ces turbans, les belles figures
de confiance et de paix, encadres de barbes noires ou blondes! Quelle
diffrence avec ces Levantins en veston qui,  cette mme heure,
s'agitaient sur les trottoirs de Pra,--ou avec les foules de nos
villes occidentales, aux yeux de cupidit et d'ironie, brls d'alcool!
Et comme on se sentait l au milieu d'un monde heureux, rest presque 
l'ge d'or,--pour avoir su toujours modrer ses dsirs, craindre les
changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis l sous les arbres,
satisfaits avec la minuscule tasse de caf qui cote un sou, et le
narguil berceur, la plupart taient des artisans, mais qui
travaillaient pour leur compte, chacun de son petit mtier d'autrefois,
dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les
pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progrs", qui s'puisent
dans l'usine effroyable pour enrichir le matre! Combien leur
paratraient surprenantes et dignes de piti les vocifrations avines
de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques,
entre deux verres d'absinthe, au cabaret!...

L'heure approchait; Andr Lhry quitta son compagnon et s'achemina seul
vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine
turquerie, mais par des rues plus dsertes, o l'on sentait la dsutude
et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermes, maisons
de bois comme partout, peintes jadis en ces mmes ocres foncs ou bruns
rouges qui donnent  l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font
clater davantage la blancheur de ses minarets.

Parmi tant et tant de mosques, celle de Sultan-Selim est une des trs
grandes, dont les dmes et les flches se voient des lointains de la
mer, mais c'est aussi une des plus  l'abandon. Sur la place qui
l'entoure, point de petits cafs, ni de fumeurs; et aujourd'hui,
personne dans ses parages; devant l'ogive d'entre, un triste dsert.
Sur sa droite, Andr vit la ruelle indique par Mlek, "entre un couvent
de derviches et un petit cimetire"; bien sinistre cette ruelle, o
l'herbe verdissait les pavs. En arrivant sur la place de l'humble
mosque Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hante,
qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les
hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait
berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des
branches aussi grosses que des cbles de navire, et ses milliers de
grappes commenaient  se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse,
plus funbre que tout, avec son herbe par terre, et ses pavs trs en
pnombre, sous les vieux balcons masqus d'impntrables grillages.
Personne, pas mme d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu
l'air d'un coupe-gorge", avait crit Mlek en post-scriptum: oh! pour
a, oui!

Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela
gne de s'avancer sous de tels balcons, d'o tant d'yeux invisibles
pourraient observer. Andr marchait avec lenteur, grenait son chapelet,
regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La
cinquime,  deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle-
ci!... Du reste, on venait de l'entrebiller, et, par la fente, passait
une petite main gantes qui tambourinait sur le bois, une petite main
gante  plusieurs boutons, trs peu chez elle,  ce qu'il semblait,
dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paratre indcis,  cause
des regards possibles; avec assurance donc, Andr poussa la battant et
entra.

Le fantme noir embusqu derrire et qui avait bien la tournure de
Mlek, referma vite  clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement:

"Ah! vous avez trouv?... Montez, mes soeurs sont l-haut, qui vous
attendent."

Il monta un escalier sans tapis, obscur et dlabr. L-haut, dans un
pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en
fer et les quadrillages en bois des fentres laissaient dans un triste
demi-jour, il trouva les deux autres fantmes qui lui tendirent la
main... Pour la premire fois de sa vie, il tait _dans un harem_,--
chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru
l'impossibilit mme; il tait _derrire_ ces quadrillages des
appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes,
_except le matre, ne voient jamais que du dehors_. Et en bas, la porte
tait verrouille, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et
dans quelle mystrieuse demeure!... Il se demandait, avec une petite
frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le ct
enfant de sa nature, tout le ct encore avide de sortir de soi-mme,
encore amoureux de se dpayser et changer, tait servi au-del de ses
souhaits.

Et pourtant, elles ressemblaient  trois spectres de tragdie, les dames
de son harem, aussi voiles que l'autre jour  Eyoub, et plus
indchiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui-
mme, au lieu de luxe oriental, il n'talait qu'une dcente misre.

Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanes, et il promena
les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de cans,
elles taient femmes de got, car tout dans sa simplicit extrme
restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille
allemande qui commencent, hlas!  envahir les intrieurs turcs.

"Je suis chez vous? demanda Andr.

--Oh! non, rpondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire
sous le voile.

--Pardonnez-moi; ma question tait idiote, pour un tas de raisons; la
premire, c'est que a me serait gal; je suis avec vous, le reste ne
m'importe gure."

Il les observait. Elles avaient leurs mmes tcharchafs que l'autre jour,
en soie noire lime par endroits. Et avec cela, chausses comme des
petites reines. Et puis, leurs gants ts, on voyait scintiller de
belles pierres  leurs doigts. Qu'est-ce que c'tait que ces femmes-l,
et qu'est-ce que c'tait que cette maison?

Djnane demanda, de sa voix de petite sirne blesse qui va mourir:

"Combien de temps pouvez-vous nous donner?

--Tout le temps que vous me donnerez vous-mmes.

--Nous, nous avons  peu prs deux heures de quasi-scurit; mais vous
trouverez que c'est long, peut-tre?"

Mlek apportait un de ces tout petits guridons en usage 
Constantinople pour les dnettes que l'on offre toujours aux visiteurs:
caf, bonbons et confitures de roses. La nappe tait de satin blanc
brod d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetes dessus, le
service tait de filigrane d'or, et cela compltait l'invraisemblance de
tout.

"Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,--en le servant comme une
mignonne esclave,--mais elles sont manques. Nous recommencerons
aujourd'hui mme, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de
lumire; cependant, avec une pose plus longue..."

Ce disant, elle prsentait deux petites images confuses et grises, o la
silhouette de Djnane se dessinait  peine, et Andr les accepta
ngligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard...

"C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir?

--Trs vrai.

--Mais vous reviendrez... et nous nous reverrons?...

A quoi Djnane rpondit par ce mot imprcis et fataliste, que les
Orientaux appliquent  toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!..."
Partiraient-elles bien rellement, o tait-ce pour mettre fin 
l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-tre, ou du
terrible danger? Et Andr, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les
sentait fuyantes comme des visions, impossibles  retenir ou 
retrouver, le jour o leur fantaisie ne serait plus de le revoir.

"Et ce sera bientt, votre dpart? se risqua-t-il  demander encore.

--Dans une dizaine de jours, sans doute.

--Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!"

Elles tinrent conseil  voix basse, en un turc elliptique, trs ml de
mots arabes, trs difficile  entendre pour Andr:

"Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore... Et merci
de l'avoir dsir. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut dployer
de ruse, acheter de complicits pour vous recevoir?"

Cela pressait, parat-il, les photos,  cause d'un rayon de soleil,
renvoy par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la
petite salle grille, mais qui remontait lentement vers les toits, prt
 fuir. On recommena deux ou trois poses, toujours Djnane auprs
d'Andr, et toujours Djnane sous ses draperies noires d'lgie.

"Vous reprsentez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi,
trange, inquitant presque, de causer avec des tres aussi invisibles?
Vos voix mmes sont comme masques par ces triples voiles. A certains
moments, il me vient de vous une vague frayeur.

--C'tait dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que
des mes.

--Oui, mais les mes se rvlent  une autre me surtout par
l'expression des yeux... Vos yeux,  vous, je ne les imagine mme pas.
Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils mme
effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous
assure, cela me gne, cela m'intimide et m'loigne. Au moins, faites une
chose; confiez-moi vos portraits, dvoiles... Sur l'honneur, je vous
les rends aussitt, ou bien, si quelque drame nous spare, je les
brle."

Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues hrdits
musulmanes, rvler son visage leur paraissait une chose malsante, leur
liaison avec Andr en devenait tout de suite plus coupable... Et enfin,
ce fut Mlek qui s'engagea dlibrment pour ses soeurs, mais sur un ton
un peu narquois, qui donnait  penser:

"Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de
les faire, et la semaine prochaine vous les aurez... Et maintenant,
asseyons-nous tous; la parole est  Djnane, qui a une grande prire 
vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours
moins.

--C'est de notre part, cette prire, dit Djnane, et de la part de
toutes nos soeurs de Turquie... Monsieur Lhry, prenez notre dfense;
crivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe sicle!...
Dites-le au monde, puisque vous le savez, que,  prsent, nous avons une
me; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses... Si
vous faites cela, nous serons des milliers  vous bnir... Voulez-vous?"

Andr demeurait silencieux, comme elles tout  l'heure,  la demande du
portrait; ce livre-l, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'tait
promis de faire l'Oriental  Constantinople, de flner et non
d'crire...

"Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!... Un livre
voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me
connatre, vous trouvez que a me ressemble?... Et puis, la musulmane du
XXe sicle, est-ce que je la connais?

--Nous vous documenterons...

--Vous allez partir...

--Nous vous crirons...

--Oh! vous savez, les lettres, les choses crites... Je ne peux jamais
raconter  peu prs bien que ce j'ai vu et vcu...

--Nous reviendrons!...

--Alors, vous vous compromettrez... On cherchera de qui je les tiens,
ces documents-l. Et on finira bien par trouver...

--Nous sommes prtes  nous sacrifier pour cette cause!... Quel emploi
meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences
lamentables et sans but? Nous voulions nous dvouer toutes les trois 
soulager des misres, fonder des oeuvres, comme les Europennes... Non,
cela mme, on nous l'a refus: il faut rester oisives et caches,
derrire des grilles. Eh bien! nous voulons tre les inspiratrices du
livre: ce sera notre oeuvre de charit,  nous, et tant pis s'il faut y
perdre notre libert ou la vie."

Andr essaya de se dfendre encore:

"Pensez aussi que je ne suis pas indpendant,  Constantinople; j'occupe
un poste dans une ambassade... Et puis, autre chose: je reois de la
part des Turcs une hospitalit si confiante!... Parmi ceux que vous
appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont trs chers.

--Ah! l, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous;  prendre ou 
laisser. Dcidez.

--C'est  ce point?... Alors, je choisis _vous_, naturellement. Et
j'obis.

--Enfin!"

Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect.

Ils causrent presque deux heures dans un semblant de scurit qu'ils
n'avaient encore jamais connu.

"N'tes-vous pas des exceptions? demandait-il, tonn de les voir
montes  ce diapason de dsesprance et de rvolte.

--Nous sommes la rgle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes
du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!...
leves en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupes  musique, objets
de luxe et de vanit pour notre pre ou notre matre, et puis traites
en odalisques et en esclaves, comme nos aeules d'il y a cent ans!...
Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!...

--Prenez garde, si j'allais plaider votre cause  rebours, moi qui suis
un homme du pass... J'en serais bien capable, allez! Guerre aux
institutrices, aux professeurs transcendants,  tous ces livres qui
largissent le champ de l'angoisse humaine. Retour  la paix heureuse
des aeules.

--Eh bien! nous nous en contenterions  la rigueur, de ce plaidoyer-
l,... d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le
cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'meuve et qu'on ait enfin
piti, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les
femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela
qu'il faut arriver  faire entendre, et, aprs, vous serez notre ami, 
toutes!..."

Andr esprait encore en quelque imprvu secourable, pour tre dispens
d'crire _leur_ livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de
leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine
contre la tyrannie des hommes.

Et il s'habituait peu  peu  ce qu'elles n'eussent point de visage.
Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse
microscopique o se boit le caf turc, elles allaient, venaient autour
de lui, lgantes, lgres, exaltes, mais toujours fantmes noirs,--
et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une
longue barbe de capucin que l'on aurait ajoute par drision  ces tres
de grce et de jeunesse.

La scurit pour eux tait surtout apparente, dans cette maison

*109

et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitu une
parfaite souricire. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les
pavs sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquites  travers
les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez
lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins.

Thoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms,
_sans plus_. Mais aucun d'eux n'avait os commencer, et ils ne
s'appelaient pas.

Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre,  la porte
extrieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit
terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se
prcipitrent tous aux fentres grilles: une dame en tcharchaf de soie
noire, appuye sur un bton et l'air trs courb par les ans.

"Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident tait prvu. Seulement
il va falloir qu'elle entre ici.

--Alors, je me cache?...

--Ce n'est mme pas ncessaire. Va, Mlek, va lui ouvrir, et tu lui
diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparatra
plus... Passant devant vous, peut-tre demandera-t-elle en turc _comment
va le petit malade_, et vous n'avez qu' rpondre, en turc aussi bien
entendu, _qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin_."

L'instant d'aprs, la vieille dame passa, voile baiss, ttant les
modestes tapis du bout de sa canne-bquille. A Andr, elle ne manqua
bien de demander:

"Eh bien? il va mieux, ce cher garon?

--Beaucoup mieux, rpondit-il,  depuis ce matin surtout.

--Allons, merci, merci!..."

Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem.

Andr d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il tait ici en pleine
invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fe
Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de
baguette, et a deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de
commentaires.

Aprs le passage de la dame  bton, il leur restait quelques minutes
pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congdirent avec promesse
qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout:

"Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une
allure lente et rveuse, en jouant avec votre chapelet;  travers les
grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignit de votre
sortie."





XIV


Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez Andr
un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au mme lieu,  la mme
heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cachet.

"Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!"

Et, dans l'impatience de connatre enfin leurs yeux, il dchira
l'enveloppe.

C'taient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dment
signs, s'il vous plat, en franais et en turc, l'un Djnane, l'autre
Zeyneb, le troisime Mlek. Ses amies avaient mme fait toilette pour se
prsenter: des belles robes du soir, dcolletes, tout  fait
parisiennes. Mais Zeyneb et Mlek taient vues de dos, trs exactement,
ne laissant paratre que le rebord en l'envers de leurs petites
oreilles; quant  Djnane, la seule qui se montrt de face, elle tenait
sur son visage un ventail en plumes qui cachait tout, mme les cheveux.


Le samedi, dans la maison mystrieuse qui les runit une seconde fois,
il ne se passa rien de tragique, et aucune fe Carabosse ne leur
apparut.

"Nous sommes ici, expliqua Djnane, chez ma bonne nourrice, qui n'a
jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'tait sons fils; la
vieille dame, c'tait sa mre;  qui Mlek vous avait annonc comme un
mdecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de
lui faire jouer un rle si dangereux... Mais, puisque c'est notre
dernier jour..."

Ils causrent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute
craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'tait
engag; c'tait donc un point acquis.

*111

Et ils avaient tant d'autres choses  se dire, tout un arrir de
choses, semblait-il, car c'tait vrai que depuis longtemps elles
vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'tait un des cas rares o
lui (en gnral si agac maintenant de s'tre livr  des milliers de
gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences.
Aprs tout, combien ngligeable le haussement d'paules de ceux qui ne
comprennent pas, auprs de ces affections ardentes que l'on veille 
et l, aux deux bouts du monde, dans des mes de femmes inconnues,--et
qui sont peut-tre la seule raison que l'on ait d'crire!

Aujourd'hui il y avait confiance, entente et amiti sans nuage, entre
Andr Lhry et les trois petits fantmes de son harem. Elles savaient
beaucoup de lui, par leurs lectures; et, comme, lui, ne savait rien
d'elles, il coutait plus qu'il ne parlait. Zeyneb et Mlek racontrent
leur dcevant mariage, et l'enfermement sans esprance de leur avenir.
Djnane au contraire ne livra encore rien de prcis sur elle-mme.

En plus des sympathies confiantes qui les avaient si vite rapprochs, il
y avait une surprise qu'ils se faisaient les uns aux autres, celle
d'tre gais. Andr se laissait charmer par cette gaiet de race et de
jeunesse, qui leur tait reste envers et contre tout, et qu'elles
montraient mieux,  prsent qu'il ne les intimidait plus. Et lui,
qu'elles s'taient imagin sombre, et qu'on leur avait annonc comme si
hautain et glacial, voici qu'il avait t tout de suite pour elles ce
masque-l, et qu'il leur apparaissait trs simple, riant volontiers 
propos de tout, rest au fond beaucoup plus jeune que son ge, avec mme
une pointe d'enfantillage mystificateur. C'tait la premire fois qu'il
causait avec des femmes turques _du monde_. Et elles, jamais de leur vie
n'avaient caus avec un homme, quel qu'il ft. Dans ce petit logis, de
vtust et d'ombre, perdu au coeur du Vieux-Stamboul, environn de
ruines et de spultures, ils ralisaient l'impossible, rien qu'en se
runissant pour changer des penses. Et ils s'tonnaient, tant les uns
pour les autres des lments si nouveaux, ils s'tonnaient de ne pas se
trouver trs dissemblables; mais non, au contraire, en parfaite
communion d'ides et d'impressions, comme des amis s'tant toujours
connus. Elles, tout ce qu'elles savaient de la vie en gnral, des
choses d'Europe, de l'volution des esprits par l-bas, elles l'avaient
appris dans la solitude, avec des livres. Et aujourd'hui, causant par
miracle avec un homme d'Occident, et un homme au nom connu, elles se
trouvaient de niveau; et lui, les traitait comme des gales, comme des
intelligences, comme des _mes_, ce qui leur apportait une sorte de
griserie de l'esprit jusque-l, inprouve.

Zeyneb tait aujourd'hui celle qui faisait le service de la dnette, sur
la petite table couverte cette fois d'une nappe de satin vert et argent,
et seme de roses naturelles, rouges. Quant  Djnane, elle se tenait de
plus en plus immobile, assise  l'cart, ne remuant pas un pli de ses
voiles d'lgie; elle causait peut-tre davantage que les deux autres,
et surtout interrogeait avec plus de profondeur; mais ne bougeait pas,
s'tudiait, semblait-il,  rester la plus intangible des trois,
physiquement parlant la plus inexistante. Une fois pourtant, son bras
soulevant le tcharchaf laissa entrevoir une de ses manches de robe, trs
large, trs bouillonne  la mode de ce printemps-l, et faite en une
gaze de soie jaune citron  ples dessins verts,--deux teintes qui
devaient rester dans les yeux d'Andr comme pices  conviction pour le
lendemain.

Autour d'eux tout tait plus triste que la semaine passe, car le froid
tait revenu en plein mois de mai; on entendait le vent de la Mer Noire
siffler aux portes comme en hiver; tout Stamboul frissonnait sous un
ciel plein de nuages obscurs; et dans l'humble petit harem grill, on
aurait dit le crpuscule.

Soudain,  la porte extrieure, le frappoir de cuivre, toujours
inquitant, les fit tressaillir.

"C'est elles, dit Mlek, tout de suite penche pour regarder  travers
les grillages de la fentre. C'est elles! Elles ont pu s'chapper, que
je suis contente!"

Elle descendit en courant pour ouvrir, et bientt remonta prcde de
deux autres dominos noirs,  voile impntrable, qui semblaient, eux
aussi, lgants et jeunes.

"Monsieur Andr Lhry, prsenta Djnane. Deux de mes amies; leurs noms,
a vous est gal, n'est-ce pas?

--Deux dames-fantmes, tout simplement", ajoutrent les arrivantes,
appuyant  dessein sur ce mot dont Andr avait abus peut-tre dans un
de ses derniers livres.

Et elles lui tendirent des petites mains gantes de blanc. Elles
parlaient du reste franais avec des voix trs douces et une aisance
parfaite, ces deux nouvelles ombres.

*113

"Nos amies nous ont annonc, dit l'une, que vous alliez crire un livre
en faveur de la musulmane du XXe sicle, et nous avons voulu vous en
remercier.

--Comment cela s'appellera-t-il? demanda l'autre, en s'asseyant avec
une grce languissante sur l'humble divan dcolor.

--Mon Dieu, je n'y ai pas song encore. C'est un projet si rcent, et
pour lequel on m'a un peu forc la main, je l'avoue... Nous allons
mettre le titre au concours, si vous voulez bien... Voyons!... Moi, je
proposerais: _Les Dsenchantes_.

--"Les Dsenchantes", rpta Djnane avec lenteur. On est dsenchant
de la vie quand on a vcu; mais nous au contraire qui ne demanderions
qu' vivre!... Ce n'est pas dsenchantes, que nous sommes, c'est
annihiles, squestres, touffes...

--Eh bien! voil, je l'ai trouv, le titre, s'cria la petite Mlek,
qui n'tait pas du tout srieuse aujourd'hui. Que diriez-vous de: "Les
touffes"? Et puis, a peindrait si bien notre" tat d'me sous les
voiles pais que nous mettons pour vous recevoir, monsieur Lhry! Car
vous n'imaginez pas ce que c'est pnible de respirer l-dessous!...

--Justement, j'allais vous demander pourquoi vous les mettiez. En
prsence de votre ami, vous ne pourriez pas vous contenter d'tre comme
toutes celles que l'on croise  Stamboul: voiles, oui, mais avec une
certaine transparence laissant deviner quelque chose, le profil,
l'arcade sourcilire, les prunelles parfois. Tandis que, vous, moins que
rien...

--Et, vous savez, cela n'a pas l'air comme il faut du tout, d'tre si
caches que a... Rgle gnrale, quand vous rencontrez dans la rue une
mystrieuse  triple voile, vous pouvez dire: Celle-ci va o elle ne
devrait pas aller. (Exemple, nous, du reste.) Et c'est tellement connu,
que les autres femmes sur son passage sourient et se poussent le coude.

--Voyons, Mlek, reprocha doucement Djnane, ne fais pas des potins
comme une petite Prote... "Les dsenchantes", oui, la consonance
serait joli mais le sens un peu  ct...

--Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles lgendes du
vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la
princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son chteau au milieu de la
fort. Mais, hlas! on brisa l'enchantement et elles s'veillrent. Eh
bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des sicles d'un si
tranquille sommeil, gardes par les traditions et les dogmes!... Mais
soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a pass sur
vous et rompu le charme, et toutes en mme temps vous vous veillez;
vous vous veillez au mal de vivre,  la souffrance de savoir..."

Djnane cependant ne se rendait qu' moiti. Visiblement, elle avait un
titre  elle, mais ne voulait pas le dire encore.

Les nouvelles venues taient aussi des rvoltes, et  outrance. On
s'occupait beaucoup  Constantinople, ce printemps-l, d'une jeune femme
du monde, qui s'tait vade vers Paris; l'aventure tournait les ttes,
dans les harems, et ces deux petites dames-fantmes en rvaient
dangereusement.

"Vous, leur disait Djnane, peut-tre trouveriez-vous le bonheur l-bas,
parce que vous avez dans le sang des hrdits occidentales. (Leur
aeule, monsieur Lhry, tait une Franaise qui vint  Constantinople,
pousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Mlek,
quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de
dlivrance  carter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un
pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir  Eyoub!...

--Et comme vous avez raison!" conclut Andr.


Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un
temps. tait-ce vrai? Mais Andr, en les quittant cette fois, emportait
la certitude de les revoir: il les tenait  prsent par ce livre, et
peut-tre par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore
indfinissable, mais dj rsistant et doux, qui commenait de se former
surtout entre Djnane et lui.

Mlek, qui s'tait institue l'tonnant petit portier de cette maison 
surprise, fut charge de le reconduire. Et, pendant le court tte--tte
avec elle, dans l'obscur couloir dlabr, il lui reprocha vertement la
mystification des photos sans visage. Elle ne rpondit rien, continue de
le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de
l s'il trouverait bien la manire de faire jouer les verrous et la
serrure de la porte extrieure.

Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la
vit l-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui
lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans mchancet, et de
ses beaux grands yeux gris, et de tout son dlicieux petit visage de
vingt ans. A deux mains, elle tenait relev son voile jusqu'aux boucles
d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien!
oui, l, c'est moi, Mlek, votre petite amie Mlek, que je vous
prsente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'taient les autres.
Djnane par exemple; moi, a n'a aucune importance. Bonjour, Andr
Lhry, bonjour!"

Ce fut le temps d'un clair, et le voile noir retomba. Andr lui cria
doucement merci,--en turc, car il tait dj presque dehors,
s'engageant dans l'impasse funbre.

Dehors on avait froid, sous ces nuages pais et ce vent de Russie. La
tombe du jour se faisait lugubre comme en dcembre. C'tait par ces
temps que Stamboul, d'une faon plus poignante, lui rappelait sa
jeunesse, car le court enivrement de son sjour  Eyoub, autrefois,
avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place dserte, devant
la grande mosque de Sultan-Selim, il se souvint tout  coup, avec une
nettet cruelle, de l'avoir traverse,  cette mme heure et dans cette
mme solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait
vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chre petite morte qui vint
tout  coup balayer entirement celle de Djnane.





XV


Le lendemain, il passait par hasard  pied dans la grand-rue de Pra, en
compagnie d'aimables gens de son ambassade, qui  s'y taient fourvoys
aussi, les Saint-Enogat, avec lesquels il commenait de se lier
beaucoup. Un coup noir vint  les croiser, dans lequel il aperut
distraitement la forme d'une Turque en tcharchaf; madame de Saint-Enogat
fit un salut discret  la dame voile, qui aussitt ferma un peu
nerveusement le store de sa voiture, et, dans ce mouvement brusque,
Andr aperut, sous le tcharchaf, une manche en une soie couleur citron
 dessins verts qu'il tait sr d'avoir vue la veille.

"Quoi, vous saluez une dame turque dans la rue? dit-il.

--Bien incorrect, en effet, ce que je viens de faire, surtout tant
avec vous et mon mari.

--Et qui est-ce?...

--Djnane Tewfik-Pacha, une des fleurs d'lgance de la jeune Turquie.

--Ah!... Jolie?

--Plus que jolie. Ravissante.

--Et riche,  en juger par l'quipage?

--On dit qu'elle possde en Asie la valeur d'une province. Justement,
une de vos admiratrices, cher matre.--(Elle appuyait narquoisement
sur le "cher matre", sachant que ce titre l'horripilait.)--La semaine
dernire,  la Lgation de ***, on avait licenci pour l'aprs-midi tous
les domestiques mles, vous vous rappelez, afin de donner un th sans
hommes, o des Turques pourraient venir... Elle tait venue... Et une
femme vous bchait, mais vous bchait...

--Vous?

--Oh! Dieu, non: a ne m'amuse que quand vous tes l... C'tait la
comtesse d'A... Eh bien! madame Tewfik-Pacha a pris votre dfense, mais
avec un lan... Je trouve d'ailleurs qu'elle a l'air de bien vous
intresser?

--Moi! Oh! comment voulez-vous? Une femme turque, vous savez bien que,
pour nous, a n'existe pas! Non, mais j'ai remarqu ce coup, trs comme
il faut, que je rencontre souvent...

--Souvent? Eh bien! vous avez de la chance: elle ne sort jamais.

--Mais si, mais si! Et gnralement je vois deux autres femmes, de
tournure jeune, avec elle.

--Ah! peut-tre ses cousines, les petites Mehmed-Bey, les filles de
l'ancien ministre.

--Et comment s'appellent-elles, ces petites Mehmed-Bey?

--L'ane, Zeyneb... L'autre... Mlek, je crois."

Madame de Saint-Enogat avait sans doute flair quelque chose; mais,
beaucoup trop gentille et trop sre pour tre dangereuse.





XVI


Elles avaient bien quitt Constantinople, car Andr Lhry, quelques
jours aprs, reut de Djnane cette lettre, qui portait le timbre de
Salonique:


"Le 18 mai.

Notre ami, vous qui tant aimez les roses, que n'tes-vous avec nous!
Vous qui sentez l'Orient et l'aimez comme nul autre Occidental, oh! que
ne pouvez-vous pntrer dans le palais du vieux temps o nous voici
installes pour quelques semaines, derrire de hauts murs sombres et
tapisss de fleurs!

Nous sommes chez une de mes aeules, trs loin de la ville, en pleine
campagne. Autour de nous tout est vieux: tres et choses. Il n'y a ici
que nous de jeunes, avec les fleurs du printemps et nos trois petites
esclaves circassiennes, qui trouvent leur sort heureux et ne comprennent
pas nos plaintes.

Depuis cinq ans que nous n'tions pas venues, nous l'avions oublie,
cette vie d'ici, auprs de laquelle notre vie de Stamboul paratrait
presque facile et libre. Rejetes brusquement dans ce milieu, dont toute
une gnration nous spare, nous nous y sentons comme des trangres. On
nous aime, et en mme temps on hait en nous notre me nouvelle. Par
dfrence, par dsir de paix, nous cherchons bien  nous soumettre  des
formes,  faonner notre apparence sur des modes et des attitudes
d'antan. Mais cela ne suffit pas, on la sent tout de mme, l-dessous,
cette me ne d'hier, qui s'chappe, qui palpite et vibre, et on ne lui
pardonne point de s'tre affranchie, ni mme d'exister.

Pourtant, de combien d'efforts, de sacrifices et de douleurs ne l'avons-
nous pas pay, cet affranchissement-l? Mais vous n'avez pas d
connatre ces luttes, vous, l'Occidental; votre me,  vous, de tout
temps sans doute a pu se dvelopper  l'aise, dans l'atmosphre qui lui
convenait. Vous ne pouvez pas comprendre...

Oh! notre ami, combien ici nous vous paratrions  la fois incohrentes
et harmonieuses! Si vous pouviez vous voir, au fond de ces vieux jardins
d'o je vous cris, sous ce kiosque de bois ajour, mlang de faence,
o de l'eau chante dans un bassin de marbre; tout autour, ce sont des
divans  la mode ancienne, recouverts d'une soie rose, fane, o
scintillent encore quelques fils d'argent. Et dehors, c'est une
profusion, une folie de ces roses ples qui fleurissent par touffes et
qu'on appelle chez vous des bouquets de marie. Vos amies ne portent
plus ni toilettes europennes, ni modernes tcharchafs; elles ont repris
le costume de leur mre-grand. Car, Andr, nous avons fouill dans de
vieux coffres pour en exhumer des parures qui firent les beaux jours du
harem imprial au temps d'Abd-ul-Medjib. (La dame du palais qui les
porta tait notre bisaeule.) Vous connaissez ces robes? Elles ont de
longues tranes, et des pans qui traneraient aussi, mais que l'on
relve et croise pour marcher. Les ntres furent roses, vertes, jaunes:
teintes qui sont devenues mortes comme celles des fleurs que l'on
conserve entre les feuillets d'un livre; teintes qui semblent n'tre
plus que des reflets sur le point de s'en aller.

C'est dans ces robes-l, imprgnes de souvenirs, et c'est sous ce
kiosque au bord de l'eau que nous avons lu votre dernier livre: "Le pays
de Kaboul",--le _ntre_, l'exemplaire que vous-mme nous avez donn.
L'artiste que vous tes n'aurait pu rver pour cette lecture un cadre
plus  souhait. Les roses innombrables, qui retombaient de partout, nous
faisaient aux fentres d'pais rideaux, et le printemps de cette
province mridionale nous grisait de tideurs... Maintenant donc nous
avons _vu_ Kaboul.

Mais c'est gal, ami, j'aime moins ce livre que ses ans: il n'y a pas
assez de _vous_ l-dedans. Je n'ai pas pleur, comme en lisant tant
d'autres choses que vous avez crites, qui ne sont pas tristes toujours,
mais qui m'meuvent et m'angoissent quand mme. Oh! n'crivez plus
seulement avec votre esprit! Vous ne voulez plus, je crois, vous mettre
en scne... Qu'importe ce que des gens peuvent en dire? Oh! crivez
encore avec votre coeur, est-il donc si lass et impassible  prsent,
qu'on ne le sente plus battre dans vos livres comme autrefois?...

Voici le soir qui vient, et l'heure est si belle, dans ces jardins de
grand silence, o maintenant les fleurs mmes ont l'air d'tre pensives
et de se souvenir. On resterait l sans fin,  couter la voix du petit
filet d'eau dans la vasque de marbre, encore que sa chanson ne soit
point varie et ne dise que la monotonie des jours. Ce lieu, hlas!
pourrait si bien tre un paradis! On sent qu'en soi, comme autour de
soi, tout pourrait tre si beau! Que vie et bonheur pourraient n'tre
qu'une seule et mme chose, _avec la libert!_

Nous allons rentrer au palais; il faut, ami, vous dire adieu. Voici
venir un grand ngre qui nous cherche, car il se fait tard... et les
esclaves ont commenc  chanter et  jouer du luth pour amuser les
vieilles dames. On nous obligera tout  l'heure  danser et on nous
dfendra de parler franais, ce qui n'empchera pas chacune de nous de
s'endormir avec un de vos livres sous son oreiller.

Adieu, notre ami; pensez-vous parfois  vos trois petites ombres sans
visage?

DJNANE."





XVII


Dans le cimetire, l-bas, devant les murailles de Stamboul, la
rfection de l'humble tombe tait acheve, grce  des complicits
d'amis turcs. Et Andr Lhry, qui n'avait pas os se montrer dans ces
parages tant que travaillaient les marbriers, allait aujourd'hui, le 30
du beau mois de mai, faire sa premire visite  la petite morte sous ses
dalles neuves.

En arrivant dans le bois funraire, il aperut de loin la tombe
clandestinement rpare, qui avait un clat de chose neuve, au milieu de
toute la vtust grise d'alentour. Les deux petites stles de marbre,
celle que l'on met  la tte et celle que l'on met aux pieds, se
tenaient bien droites et blanches parmi toutes les autres du voisinage,
ronges de lichen, qui se penchaient ou qui taient tout  fait tombes.
On avait aussi renouvel la peinture bleue, entre les lettres en relief
de l'inscription, qui brillaient maintenant d'or vif,--ces lettres qui
disaient, aprs une courte posie sur la mort: "_Priez pour l'me de
Nedjib, fille de Ali-Djianghir, morte le 18 Moharrem 1297_." On ne
voyait dj plus bien que des ouvriers avaient d travailler l
rcemment, car, autour de l'paisse dalle servant de base, les menthes,
les serpolets, toute la petite vgtation odorante des terrains pierreux
s'tait hte de pousser, au soleil de mai. Quant aux grands cyprs, eux
qui ont vu couler des rgnes de kahlifes et des sicles, ils taient
tels absolument qu'Andr les avait toujours connus, et sans doute tels
que cent ans plus tt, avec leurs mmes attitudes, les mmes gestes
ptrifis de leurs branches couleur d'ossements secs, qu'ils tendent
vers le ciel comme de longs bras de morts. Et les antiques murailles de
Stamboul dployaient  perte de vue leur ligne de bastions et de
crneaux briss, dans cette solitude toujours pareille, peut-tre plus
que jamais dlaisse.

Il faisait limpidement beau. La terre et les cyprs sentaient bon; la
rsignation de ces cimetires sans fin tait aujourd'hui attirante,
douce et persuasive, on avait envie de s'attarder l, on souhaitait
partager un peu la paix de tous ces dormeurs, au grand repos sous les
serpolets et les menthes.

Andr s'en alla rassrn et presque heureux, pour avoir enfin pu
remplir ce pieux devoir, tellement difficile, qui avait t depuis
longtemps la proccupation de ses nuits; pendant des annes, au cours de
ses voyages et des agitations de son existence errante, mme au bout du
monde, il avait tant de fois dans ses insomnies song  cela, qui
ressemblait aux besognes infaisables des mauvais rves: au milieu d'un
saint cimetire de Stamboul, relever ces humbles marbres qui se
dsagrgeaient... Aujourd'hui donc, c'tait chose accomplie. Et puis
elle lui semblait tout  fait sienne, la chre petite tombe,  prsent
qu'elle tait remise debout par sa volont, et que c'tait lui qui
l'avait fait consolider pour durer.

Comme il se sentait l'me trs turque, par ce beau soir de limpidit
tide, o bientt la pleine lune allait rayonner toute bleue sur la
Marmara, il revint  Stamboul quand la nuit fut tombe et monta au coeur
mme des quartiers musulmans, pour aller s'asseoir dehors, sur
l'esplanade qui lui tait redevenue familire, devant la mosque de
Sultan-Fatih. Il voulait songer l, dans la fracheur pure du soir et
dans la dlicieuse paix orientale, en fumant des narguils, avec
beaucoup de magnificence mourante autour de soi, beaucoup de
dlabrement, de silence religieux et de prire.

Sur cette place, quand il arriva, tous les petits cafs d'alentour
avaient allum leurs modestes lampes; des lanternes pendues aux arbres,
--des vieilles lanternes  l'huile,--clairaient aussi, discrtement;
et partout, sur les banquettes ou sur les escabeaux, les rveurs 
turban fumaient, en causant peu et  voix basse; on entendait le petit
bruissement spcial de leurs narguils, qui taient l par centaines:
l'eau qui s'agite dans la carafe,  l'aspiration longue et profonde du
fumeur. On lui apporta le sien, avec des petites braises vives sur les
feuilles du tabac persan, et bientt commena pour lui, comme pour tous
ces autres qui l'environnaient, une demi-griserie trs douce,
inoffensive et favorable aux penses. Sous ces arbres, o s'accrochaient
les petites lanternes  peine clairantes, il tait assis juste en face
de la mosque, dont le sparait la largeur de l'esplanade. Vide et trs
en pnombre, cette place, o des dalles djetes alternaient avec de la
terre et des trous; haute, grande, imposante, cette muraille de mosque,
qui en occupait tout le fond, et svre comme un rempart, avec une seule
ouverture: l'ogive d'au moins trente pieds donnant accs dans la sainte
cour. Ensuite, de droite et de gauche, dans les lointains, c'tait de la
nuit confuse, du noir,--des arbres peut-tre, de vagues cyprs
indiquant une rgion pour les morts,--de l'obscurit plus trange
qu'ailleurs, de la paix et du mystre d'Islam. La lune qui, depuis une
heure ou deux, s'tait leve de derrire les montagnes d'Asie,
commenait de poindre au-dessus de cette faade de Sultan-Fatih;
lentement elle se dgageait, montait toute ronde, toute en argent
bleutre, et si libre, si arienne, au-dessus de cette massive chose
terrestre; donnant si bien l'impression de son recul infini et de son
isolement dans l'espace!... La clart bleue gagnait de plus en plus
partout; elle inondait peu  peu les sages et pieux fumeurs, tandis que
la place dserte demeurait dans l'ombre des grands murs sacrs. En mme
temps, cette lueur lunaire imprgnait une frache brume de soir, exhale
par la Marmara, qu'on n'avait pas remarque plus tt, tant elle tait
diaphane, mais qui devenait aussi du bleutre clair enveloppant tout, et
qui donnait l'aspect vaporeux  cette muraille de mosque, si lourde
tout  l'heure. Et les deux minarets plants dans le ciel semblaient
transparents, permables aux rayons de lune, donnaient le vertige 
regarder, dans ce brouillard de lumire bleue, tant ils taient
agrandis, inconsistants et lgers...

A cette mme heure, il existait de l'autre ct de la Corne-d'Or,--en
ralit pas trs loin d'ici, mais  une distance qui pourtant semblait
incommensurable,--il existait une ville dite europenne et appele
Pra, qui commenait sa vie nocturne. L, des Levantins de toute race
(et quelques jeunes Turcs aussi, hlas!) se croyant parvenus  un
enviable degr de civilisation,  cause de leurs habits parisiens (ou 
peu prs), s'empilaient dans des brasseries, des "beuglants" ineptes, ou
autour des tables de poker, dans les cercles de la haute lgance
Prote... Quels pauvres petits tres il y a par le monde!...

Pauvres tres, ceux-l, agits, dsquilibrs, vides et mesquins,
maintenant sans rve et sans esprance! Trs pauvres tres, auprs de
ces simples et de ces sages d'ici, qui attendent que le muezzin chante
l-haut dans l'air, pour aller pleins de confiance s'agenouiller devant
l'inconnaissable Allah, et qui plus tard, l'me rassure, mourront comme
on part pour un beau voyage!...

Les voici qui entonnent le chant d'appel, les voix attendues par eux.
Des personnages qui habitent le sommet de ces flches perdues dans la
vapeur lumineuse du ciel; des htes de l'air, qui doivent en ce moment
voisiner avec la Lune, vocalisent tout  coup comme des oiseaux, dans
une sorte d'extase vibrante qui les possde. Il a fallu choisir des
hommes au gosier rare, pour se faire entendre du haut de si prodigieux
minarets; on ne perd pas un son; rien de ce qu'ils disent en chantant ne
manque de descendre sur nous, prcis, limpide et facile...

L'un aprs l'autre, les rveurs se lvent, entrent dans la zone d'ombre
o l'esplanade est encore plonge, la traversent et se dirigent
lentement vers la sainte porte. Par petits groupes d'abord de trois, de
quatre, de cinq, les turbans blancs et les longues robes s'en vont
prier. Et puis il en vient d'autres, de diffrents cts, sortant des
entours obscurs, du noir des arbres, du noir des rues et des maisons
closes. Ils arrivent en babouches silencieuses, ils marchent calmes,
recueillis et graves. Cette haute ogive, qui les attire tous, perce
dans la si grande muraille austre, c'est un fanal du vieux temps qui
est cens l'clairer; il est pendu  l'arceau, et sa petite flamme
parat toute jaune et morte, au-dessous du bel blouissement lunaire
dont le ciel est rempli. Et, tandis que les voix d'en haut chantent
toujours, cela devient une procession ininterrompue de ttes enroules
de mousseline blanche, qui s'engouffrent l-bas sous l'immense portique.

Quand les bancs de la place se sont vids, Andr Lhry se dirige aussi
vers la mosque, le dernier et se sentant le plus misrable de tous, lui
qui ne priera pas. Il entre et reste debout prs de la porte. Deux ou
trois mille turbans sont l, qui d'eux-mmes viennent de s'aligner sur
plusieurs rangs pareils et font face au mihrab. Une voix plane sur leur
silence, une voix si plaintive, et d'une mlancolie sans nom, qui
vocalise en notes trs hautes comme les muezzins, semble mourir puise,
et puis se ranime, vibre  nouveau en frissonnant sous les vastes
coupoles, trane, trane, s'teint comme d'une lente agonie, et meurt,
pour recommencer encore. C'est elle, cette voix, qui rgle les deux
mille prires de tous ces hommes attentifs;  son appel, d'abord ils
tombent  genoux; ensuite, se prosternent en humilit plus grande, et
enfin se jettent le front contre terre, tous en mme temps d'un rgulier
mouvement d'ensemble, comme fauchs  la fois par ce chant triste et
pourtant si doux, qui passe sur leurs ttes, qui s'affaiblit par
instants jusqu' n'tre qu'un murmure, mais qui remplit quand mme la
nef immense.

Trs peu clair, le vaste sanctuaire; rien que des veilleuses, pendues
 de longs fils qui descendent  et l des votes sonores; sans la pure
blancheur de toutes les parois, on y verrait  peine. Il se fait par
instants des bruits d'ailes: les pigeons familiers, ceux qu'on laisse
nicher l-haut dans les tribunes; rveills par ces petites lumires et
par les frlements lgers de toutes ces robes, ils prennent leur vol et
tournoient, mais sans effroi, au-dessus des milliers de turbans
assembls. Et le recueillement est si absolu, la foi si profonde, quand
les fronts se courbent sous l'incantation de la petite voix haute et
tremblante, qu'on croit la sentir monter comme une fume d'encensoir,
leur silencieuse et innombrable prire...

Oh! puissent Allah et le Khalife protger et isoler longtemps le peuple
turc religieux et songeur, loyal et bon, l'un des plus nobles de ce
monde, et capable d'nergies terribles, d'hrosmes sublimes sur les
champs de bataille, si la terre natale est en cause, ou si c'est l'Islam
et la foi!

La prire finie, Andr retourna avec les autres fidles s'asseoir et
fumer dehors, sous la belle lune qui montait toujours. Il pensait, avec
un contentement trs calme,  la tombe rpare, qui devait  cette heure
se dresser si blanche, droite et jolie, dans la nuit claire, pleine de
rayons. Et maintenant, ce devoir accompli, il aurait pu quitter le pays,
puisqu'il s'tait dit autrefois qu'il n'attendrait que cela. Mais non,
le charme oriental l'avait peu  peu repris tout  fait, et puis, ces
trois petites mystrieuses, qui reviendraient bientt avec l't de
Turquie, il dsirait entendre encore leurs voix. Les premiers temps, il
avait eu des remords de l'aventure,  cause de l'hospitalit confiante
que lui donnaient ses amis les Turcs; ce soir, au contraire, il n'en
prouvait plus: "En somme, se disait-il, je ne porte atteinte 
l'honneur d'aucun d'eux; entre cette Djnane, assez jeune pour tre ma
fille, et moi qui ne l'ai mme pas vue et ne la verrai sans doute
jamais, comment pourrait-il y avoir de part et d'autre rien de plus
qu'une gentille et trange amiti?"

Du reste, il avait reu dans la journe une lettre d'elle, qui semblait
mettre dfinitivement les choses au point:

"Un jour de caprice,--crivait-elle du fond de son palais de belle-au-
bois-dormant, qui ne l'empchait plus d'tre si bien rveille,--un
jour de caprice et de pire solitude morale, irrites contre cette
barrire infranchissable  laquelle nous nous heurtons toujours et qui
nous meurtrit, nous sommes parties bravement  la dcouverte du
personnage que vous pouviez bien tre. De tout cela, dfi, curiosit,
tait fait notre premier dsir d'entrevue.

Nous avons rencontr un Andr Lhry tout autre que nous l'imaginions. Et
maintenant, le _vrai vous_ que vous nous avez permis de connatre,
jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer,
cette phrase, qui, d'une femme  un homme, a l'air presque d'une
galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grce 
vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes
occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous
oublierons jamais parce que vous nous avez tmoign un peu de sympathie
affectueuse, sans mme savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles
masques; vous vous tes intress  cette meilleure partie de nous-
mmes, _notre me_, que nos matres jusqu'ici avaient toujours
considre comme ngligeable; vous nous avez fait entrevoir combien
pouvait tre prcieuse une pure amiti d'homme."


C'tait donc dcidment ce qu'il avait pens: un gentil flirt d'mes, et
rien de plus; un flirt d'mes, avec beaucoup de danger autour, mais du
danger matriel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc
comme neige, blanc comme ces dmes de mosque au clair de lune.

Il l'avait sur lui, cette lettre de Djnane, reue tout  l'heure 
Pra, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement,  la lueur du
fanal pendu aux branches voisines:

"Et maintenant,--disait-elle,--maintenant que nous ne vous avons
plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence 
vous, si colore, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les
ntres, si ples, faites d'ans qui se tranent sans laisser de
souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera,
--rien,--et que tous les demains, jusqu' notre mort, glisseront avec
la mme douceur fade, dans la mme tonalit fondue. Nous vivons des
jours gris perle, ouats d'un ternel duvet qui nous donne la nostalgie
des cailloux et des pines.

Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens
qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien!
au moins ils en avaient, ceux-l; ils ont prouv une fois l'ivresse de
partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, Andr,
jamais on ne nous a laiss la possibilit d'en avoir, et, quand notre
dclin sera venu, il nous manquera mme ce mlancolique passe-temps, de
les pleurer... Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre
passage!

Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de
Sultan-Selim!... Nous ralisions l un rve dont nous n'aurions pas os
autrefois faire une esprance; possder Andr Lhry  nous seules; tre
traites par lui comme des _tres pensants_, et non comme des jouets, et
mme un peu comme des amies, au point qu'il dcouvrait pour nous des
cts secrets de son me! Si peu que nous connaissions la vie europenne
et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la
confiance avec laquelle vous rpondiez  nos indiscrtions. Oh! de
celles-ci, par exemple, nous tions bien conscientes, et, sans nos
voiles, nous n'aurions certes pas t si audacieuses.

Maintenant, en toute simplicit et sincrit de coeur, nous voulons vous
proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui
vous est chre, nous avons eu toutes les trois la mme ide, que le mme
sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons
maintenant, par lettre... Si nous savions o elle est, cette tombe de
votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous
serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-tre
vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, o dort un peu de
votre coeur, n'est pas entour que d'indiffrence. Et nous serions si
heureuses, nous, de ce lien un peu _rel_ avec vous, quand vous serez
loin; le souvenir de votre amie d'autrefois dfendrait peut-tre ainsi
de l'oubli vos amies d' prsent...

Et, dans nos prires pour celle qui vous a appris  aimer notre pays,
nous prierons aussi pour vous, dont la dtresse intime nous est bien
apparue, allez!... Comme c'est trange que je me sente revenir  une
esprance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce
donc  moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente
et son idal  la vie, quand on a crit certaines pages de vos livres...

DJNANE."

Il avait souhait cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la
tombe de Nedjib  quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait
fait ce rve, en apparence bien irralisable, de la confier  des femmes
turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la
proposition de Djnane, non seulement l'attachait beaucoup  elle, mais
comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis--vis
des cimetires.

Et, dans l'admirable nuit, il songeait au pass et au prsent; en
gnral, il lui semblait qu'entre la premire phase, si enfantine, de sa
vie turque, et la priode actuelle, le temps avait creus un abme; ce
soir, au contraire, tait un des moments o il les voyait le plus
rapproches comme en une suite ininterrompue. A se sentir l, encore si
vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'tait plus rien
qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurit d'en dessous,
il prouvait tantt un remords dchirant et une honte, tantt,--dans
son amour perdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment
d'goste triomphe...

Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir,
Nedjib, Djnane: elles taient du mme pays d'ailleurs, toute deux
Circassiennes; la voix de l'une,  plusieurs reprises, lui avait rappel
celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononaient
pareillement...

Il s'aperut tout  coup qu'il devait tre fort tard, en entendant, du
ct des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces
sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul:
l'arrive des marachers, apportant les mannequins de fraises, de
fleurs, de fves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent
acheter de grand matin, autour des mosques, les femmes du peuple au
voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et
dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits
cafs s'taient teintes. La rose se dposait sur ses paules qui se
mouillaient, et un jeune garon, debout derrire lui, adoss  un arbre,
attendait docilement qu'il et fini, pour emporter le narguil et fermer
sa porte.

Prs de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne-
d'Or et passer sur l'autre rive o il demeurait. Plus aucune voiture
bien entendu,  une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul,
endormi sous la lune, un trs long trajet  faire dans le silence, au
milieu d'une ville de rve, aux maisons absolument muettes et closes, o
tout tait comme fig maintenant par les rayons d'une grande lumire
spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers o les
petites rues descendaient, montaient, s'enlaaient comme pour garer le
passant attard, qui n'et trouv personne du reste pour le remettre
dans son chemin; mais Andr en savait par coeur les dtours. Il y avait
aussi des places pareilles  des solitudes, autour de mosques qui
enchevtraient leurs dmes et que la lune drapait d'immenses suaires
blancs. Et partout il y avait des cimetires, ferms par des grilles
antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses  petite flamme jaune,
poses  et l sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient
par leurs fentres une vague lueur de lampe; mais c'taient encore des
clairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder l-dedans:
on n'aurait aperu que des compagnies de hauts catafalques, rongs par
la vtuste et comme poudrs de cendre. Sur les pavs, des chiens, tous
fauves, dormaient par tribus, rouls en boule,--de ces chiens de
Turquie, aussi dbonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et
incapables de se fcher mme si on leur marche dessus, pour peu qu'ils
comprennent qu'on ne l'a pas fait exprs. Aucun bruit, si ce n'est,  de
longs intervalles, le heurt, sur quelque pav sonore, du bton ferr
d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses spultures, dormait
dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans.





QUATRIME PARTIE


XVIII


Aprs les ciels changeants du mois de mai, o le souffle de la Mer Noire
s'obstine  promener encore tant de nuages chargs de pluie froide, le
mois de juin avait dploy tout  coup sur la Turquie le bleu profond de
l'Orient mridional. Et l'exode annuel des habitants de Constantinople
vers le Bosphore s'tait accompli. Le long de cette eau, presque tous
les jours remue par le vent, chaque ambassade avait pris possession de
sa rsidence d't, sur la cte d'Europe; Andr Lhry donc s'tait vu
oblig de suivre le mouvement et de s'installer  Thrapia, sorte de
village cosmopolite, dfigur par des htels monstres o svissent le
soir des orchestres de caf-concert; mais il vivait surtout en face, sur
la cte d'Asie reste dlicieusement orientale, ombreuse et paisible.

Il retournait souvent aussi  son cher Stamboul, dont il tait spar l
par une petite heure de navigation sur ce Bosphore, peupl de la
multitude des navires et des barques qui sans trve montent ou
descendent.

Au milieu du dtroit, entre les deux rives bordes sans fin de maisons
ou de palais, c'est le dfil ininterrompu des paquebots, des normes
vapeurs modernes, ou bien des beaux voiliers d'autrefois cheminant par
troupes ds que s'lve un vent propice; tout ce que produisent et
exportent les pays du Danube, le Sud de la Russie, mme la Perse
lointaine et le Boukhara, s'engouffre dans ce couloir de verdure, avec
le courant d'air perptuel qui va des steppes du Nord  la Mditerrane.
Plus prs des berges, c'est le va-et-vient des embarcations de toute
forme, yoles, caques effils que montent des rameurs brods d'or,
mouches lectriques, grandes barques peinturlures et dores o des
quipes de pcheurs rament debout, tendant leurs longs filets qui
accrochent tout au

*130-131

passage. Et, traversant cette mle de choses en marche, de continuels
et bruyants bateaux  roues, du matin au soir, transportent entre les
chelles d'Asie et les chelles d'Europe, les hommes au fez rouge et les
dames au visage cach.

De droite et de gauche, le long de ce Bosphore, vingt kilomtres de
maisons, dans les jardins et les arbres, regardent par leurs myriades de
fentres, ces empressements qui ne cessent jamais sur l'eau verte ou
bleue. Fentres libres, ou fentres si grillages des impntrables
harems. Maisons de tous les temps et de tous les styles. Du ct
d'Europe, hlas! dj quelques villas baroques de Levantins en dlire,
faades composites ou mme art nouveau, coeurantes  ct des
harmonieuses demeures de la vieille Turquie, mais noyes encore et
ngligeables dans la beaut du grand ensemble. Du ct d'Asie, o
n'habitent gure que des Turcs, ddaigneux des pacotilles nouvelles et
jaloux de silence, on peut sans dception longer de prs la terre, car
il est intact, le charme de pass et d'Orient qui plane encore l
partout. A chaque dtour de la rive,  chaque petite baie qui s'ouvre au
pied des collines boises, on ne voit apparatre que choses d'autrefois,
grands arbres, recoins d'oriental mystre. Point de chemins pour suivre
le bord de l'eau, chaque maison, d'aprs la coutume ancienne, ayant son
petit quai de marbre, spar et ferm, o les femmes du harem ont le
droit de se tenir, en lger voile, pour regarder  leurs pieds les
gentils flots toujours courants et les fins caques qui passent, arqus
en croissant de lune. De temps  autre, des criques ombreuses, et si
calmes, emplies de barques  longue antenne. De trs saints cimetires,
dont les stles dores semblent s'tre mises l bien au bord, pour
regarder elles aussi cheminer tous ces navires, et se mouvoir en cadence
tous ces rameurs. Des mosques, sous de vnrables platanes plusieurs
fois centenaires. Des places de village, o des filets schent, pendus
aux ramures qui font vote, et o des rveurs  turbans sont assis
autour de quelque fontaine de marbre, inaltrablement blanche avec
pieuses inscriptions et arabesques d'or.

Quand on descend vers Constantinople, venant de Thrapia et de
l'embouchure de la Mer Noire, cette ferie lgendaire du Bosphore se
droule peu  peu en crescendo de magnificence, jusqu' l'apothose
finale, qui est au moment o s'ouvre la Marmara: alors sur la gauche
apparat Scutari d'Asie, et, sur la droite, au-dessus des longs quais de
marbre et des palais du Sultan, le haut profil de Stamboul se lve avec
ses amas de flches et de coupoles.

Tel tait le dcor  changements et  surprises dans lequel Andr Lhry
devait vivre jusqu' l'automne, et attendre ses amies, les trois petites
ombres noires, qui lui avaient dit: "Nous serons aussi pendant l't au
Bosphore", mais qui depuis tant de jours ne donnaient plus signe de vie.
Et comment savoir  prsent ce qu'elles taient devenues, n'ayant pas le
mot de passe pour leur vieux palais perdu dans les bois de Macdoine?





XIX

DJNANE A ANDR

"Bounar-Bachi, prs de Salonique, 20 juin 1904 ( la franque).


Votre amie pensait  vous; mais, pendant des semaines, elle tait trop
bien garde pour crire.

Aujourd'hui, elle voudrait vous conter sa ple petite histoire, son
histoire de mariage; subissez-la, vous qui avez cout celles de Zeyneb
et de Mlek avec tant de bienveillance,  Stamboul, si vous vous
rappelez, dans la maisonnette de ma bonne nourrice.

Moi, l'inconnu que mon pre m'avait donn pour mari, Andr, n'tait ni
un brutal ni un malade: au contraire, un joli officier blond, aux
manires lgantes et douces, que j'aurais pu aimer. Si je l'ai excr
d'abord, en tant que matre impos par la force, je ne garde plus 
prsent contre lui aucune haine. Mais je n'ai pas su admettre l'amour
comme il l'entendait, lui, un amour qui n'tait que du dsir et restait
si indiffrent  la possession de mon coeur.

Chez nous, musulmans, vous savez combien, dans une mme maison, hommes
et femmes vivent spars. Cela tend  disparatre, il est vrai, et je
connais des privilgies dont l'existence se passe vraiment avec leur
mari. Mais ce n'est point le cas dans les vieilles familles strictement
pratiquantes comme les ntres, l, le _harem_ o nous devons nous tenir,
et le _selamlike_ o rsident les hommes nos matres, sont des demeures
tout  fait distinctes. J'habitais donc notre grand harem princier, avec
ma belle-mre, deux belles-soeurs et une jeune cousine de Hamdi, nomme
Durdan, celle-ci jolie, d'une blancheur d'albtre, avec des cheveux au
henneh ardent, des yeux glauques, des prunelles comme phosphorescentes
dont on ne rencontrait jamais le regard.

Hamdi tait fils unique, et sa femme fut trs choye. On m'avait donn
tout un tage du vieil htel immense; j'avais pour moi seule quatre
luxueux salons  l'ancienne mode turque, o je m'ennuyais bien; pourtant
ma chambre  coucher tait venue de Paris, ainsi que certain salon Louis
XVI, et mon boudoir o l'on m'avait permis d'apporter mes livres;--oh!
je me rappelle qu'en les rangeant dans des petites armoires de laque
blanche, je me sentais si angoisse  songer que, l o ma vie de femme
venait de commencer, elle devrait aussi finir, et qu'elle m'avait dj
donn tout ce que j'en devais attendre!... C'tait donc cela, le
mariage: des caresses et des baisers qui ne cherchaient jamais mon me,
de longues heures de solitude, d'enfermement, sans intrt et sans but,
et puis ces autres heures o il me fallait jouer un rle de poupe,--
ou de moins encore...

J'avais essay de rendre mon boudoir agrable et de dcider Hamdi  y
passer ses heures de libert. Je lisais les journaux, je causais avec
lui des choses du palais et de l'arme, je tchais de dcouvrir ce qui
l'intressait, pour apprendre  en parler. Mais non, cela drangeait ses
ides hrditaires, je le vis bien. "Tout cela, disait-il, tait bon
pour les conversations entre hommes, au selamlike." Il ne me demandait
que d'tre jolie et amoureuse... Il me le demanda tant, qu'il me le
demanda trop...

Une qui devait savoir l'tre, amoureuse, c'tait Durdan! Dans la
famille, on l'admirait pour sa grce,--une grce de jeune panthre qui
faisait ondoyer tous ses mouvements. Elle dansait le soir, jouait du
luth; elle parlait  peine mais souriait toujours, d'un sourire  la
fois prometteur et cruel, qui dcouvrait ses petites dents pointues.

Souvent elle entrait chez moi, pour me tenir compagnie, soi-disant. Oh!
le ddain qu'elle affichait alors pour mes livres, mon piano, mes
cahiers et mes lettres! Loin de tout cela elle m'entranait toujours,
dans l'un des salons  la turque, pour s'tendre sur un divan et fumer
des cigarettes, en jouant avec un ternel miroir. A elle, qui avait t
marie et qui tait jeune, je pouvais, croyais-je, dire mes peines. Mais
elle ouvrait ses grands yeux d'eau et clatait de rire: "De quoi peux-tu
te plaindre? Tu es jeune, jolie, et tu as un mari que tu finis par
aimer!--Non, rpondais-je, il n'est pas  moi, puisque je n'ai rien de
sa pense.--Que t'importe sa pense? Tu l'as, _lui_, et tu l'as _ toi
seule!_" Elle appuyait sur ces derniers mots, les yeux mauvais.

Un vrai chagrin pour la mre de Hamdi tait que je n'eusse pas d'enfant
au bout d'une anne de mariage; certes, disait-elle, on m'avait jet un
sort. Et je refusais de me laisser conduire aux sources, aux mosques et
vers les derviches rputs pour conjurer de tels malfices: un enfant,
non, je n'en voulais point. Si par malheur il nous tait n une petite
fille, comment l'aurais-je leve? En Orientale, comme Durdan, sans
autre but dans la vie que les chansons et les caresses? Ou bien comme
nous l'avions t, Zeyneb, Mlek et moi-mme, et ainsi la condamner 
cruellement souffrir?

Voyez-vous, Andr, je le sais bien, qu'elle est invitable, notre
souffrance, que nous sommes l'chelon, nous et sans doutes celles qui
vont immdiatement suivre, l'chelon par lequel les musulmanes de
Turquie sont appeles  monter et  s'affranchir. Mais une petite
crature de mon sang, et que j'aurais berce dans mes bras, la vouer 
ce rle sacrifi, je ne m'en sentais pas le courage.

Hamdi,  cette poque-l, avait l'intention bien arrte de demander un
poste  l'tranger, dans quelque ambassade. "Je t'emmnerai, me
promettait-il, et l-bas tu vivras de la vie des Occidentales, comme la
femme de notre ambassadeur  Vienne, ou comme la princesse min en
Sude. "Je pensais donc qu'alors, seuls dans une maison plus petite,
notre existence deviendrait forcment plus intime. Je pensais aussi qu'
l'tranger il serait content, peut-tre fier, d'avoir une femme
cultive, au courant de toutes choses.

Et comme je m'y appliquais,  tre au courant! Toutes les grandes revues
franaises, je les lisais, tous les grands journaux, et les romans et
les pices de thtre. C'est alors, Andr, que j'ai commenc  vous
connatre d'une manire si profonde. Jeune fille, j'avais dj lu
_Medj_ et quelques-uns de vos livres sur nos pays d'Orient. Je les ai
relus, pendant cette priode de ma vie, et j'ai mieux compris encore
pourquoi nous toutes, les musulmanes, nous vous devons de la
reconnaissance, et pourquoi nous vous aimons plus que tant d'autres.
C'est que nous nous sommes trouves en intime parent d'me avec vous
par votre comprhension de l'Islam. Oh! notre Islam fauss, mconnu,
auquel pourtant nous restons si fidlement attaches, car ce n'est pas
lui qui a voulu nos souffrances!... Oh! notre Prophte, ce n'est pas lui
qui nous a condamnes au martyre qu'on nous inflige! Le voile, qu'il
nous donna jadis, tait une protection, non un signe d'esclavage.
Jamais, jamais, il n'a entendu que nous ne fussions que des poupes de
plaisir: le pieux Imam qui nous a instruites dans notre saint livre nous
l'a nettement dit. Vous, dites-le vous-mme, Andr; dites-le pour
l'honneur du Coran et pour la vengeance de celles qui souffrent. Dites-
le, enfin, parce que nous vous aimons...

Aprs vos livres d'Orient, il m'a fallu tous les autres. Sur chacune de
leurs pages est tombe une larme... Les auteurs trs lus, en crivant,
songent-ils  l'infinie diversit des mes o s'en ira plonger leur
pense? Pour les femmes occidentales qui _voient_ le monde, qui y
vivent, les impressions produites par un crivain pntrent sans doute
moins avant. Mais pour nous, les ternellement clotres, vous tenez le
miroir qui le reflte, ce monde  jamais inconnu; c'est par vous que
nous le voyons. Et c'est  travers vous que nous sentons, que nous
vivons; ne comprenez-vous pas alors que l'crivain aim devienne une
partie de nous-mmes? Je vous ai suivi partout autour de la terre, et
j'ai des albums pleins de coupures de journaux qui parlaient de vous;
j'en ai entendu dire beaucoup de mal que je n'ai pas cru. Bien avant de
vous avoir rencontr, j'avais exactement pressenti l'homme que vous
deviez tre. Quand je vous ai connu enfin, mais je vous connaissais
dj! Quand vous m'avez donn vos portraits, mais, Andr, je les avais
tous, dormant au fond d'un coffret secret, dans un sachet de satin!...
Et aprs cet aveu, vous demanderiez  nous revoir? Non, ces choses se
disent seulement  l'ami _qu'on ne reverra jamais..._

Mon Dieu, ma petite histoire de mariage, combien m'en voici loigne!...
J'en tais, je crois,  la fin de l'hiver qui suivit la belle fte de
mes noces. Un long hiver, cette anne-l, et Stamboul, deux mois sous la
neige. J'avais beaucoup pli et je languissais. La mre de Hamdi, mir
Hanum, devinait bien d'ailleurs que je n'tais pas heureuse. Elle
s'inquita, parat-il, de me voir si blanche, car un jour les mdecins
furent mands, et, sur leurs conseils, elle m'envoya passer deux mois
aux les (1), o vos amies Zeyneb et Mlek venaient dj de s'installer.

Vous les connaissez, nos les, et les douceurs de leur printemps? C'est
l'amour de la vie et l'amour de l'amour qu'on y respire. Dans cet air
pur, sous les pins qui embaument, je me sentais renatre. Les mauvais
souvenirs, les notes fausses de ma vie de femme, tout se fondit en une
langueur tendre. Je me jugeai folle d'avoir t auprs de mon mari si
complique et si exigeante. Ce climat et cet avril m'avaient change.
Par les soirs de clair de lune, dans le beau jardin de notre villa, je
me promenais seule, sans autre dsir, sans autre rve que d'avoir prs
de moi mon Hamdi, et, son bras autour de ma taille, de n'tre rien
qu'une amoureuse. Je sentais le regret amer des baisers que je n'avais
pas su rendre, la nostalgie des caresses qui m'avaient ennuye.

Avant le dlai fixe, sans prvenir, je repartis pour Stamboul, suivie
seulement de mes esclaves.

Le bateau qui me ramenait, retard par des avaries, n'arriva qu' nuit
close,--et vous savez que nous n'avons pas le droit, nous autres
musulmanes, d'tre dehors aprs le coucher du soleil. Il tait bien neuf
heures, quand j'entrai sans bruit dans notre htel. Hamdi,  cette
heure-l, devait tre au selamlike, avec son pre et ses amis, comme
d'habitude; ma belle-mre, sans doute enferme  mditer son Coran, et
ma cousine, en train de se faire dire son horoscope par quelque esclave
habile  lire dans le marc de caf.

Je montai donc tout droit chez moi, et, en entrant dans ma chambre, je
ne vis rien autre chose que Durdan entre les bras de mon mari...

Vous direz, Andr, qu'elle est bien banale, mon aventure, et trs
courante en Occident; aussi ne vous l'ai-je conte que pour la suite
qu'elle comporte.

Mais je suis fatigue, ami que je ne dois plus revoir, et cette suite
sera pour demain.

DJNANE."


(1) Les les des Princes, dans la mer de Marmara. A Constantinople, on
dit "les les".


*136



XX


Cependant le mois de juillet tout entier s'coula sans que la suite
annonce parvnt  Andr Lhry, non plus qu'aucune autre nouvelle des
trois petites ombres noires.

Comme tous les riverains du Bosphore  cette saison, il vivait beaucoup
sur l'eau, en va-et-vient de chaque jour entre l'Europe et l'Asie. tant
au moins aussi Oriental qu'un Turc, il avait son caque; et ses rameurs
portaient le traditionnel costume: chemises en gaze de Brousse aux
manches flottantes et vestes en velours brod d'or. Le caque tait
blanc, long, effil, pointu comme une flche, et le velours des livres
tait rouge.

Un matin, dans cet quipage, il longeait la rive asiatique, parcourant
d'un regard distrait les vieilles demeures avances tout au bord, les
fentres closes des harems, la retombe des verdures par-dessus les
grilles des mystrieux jardins,--quand il vit venir devant lui une
barque frle o ramaient trois femmes drapes de soie blanche; un
eunuque, en redingote correctement boutonne, se tenait assis 
l'arrire, et les trois rameuses donnaient toute leur force comme pour
une joute. Elles le croisrent de prs et tournrent la tte vers lui;
il constata qu'elles avaient des mains lgantes, mais les voiles de
mousseline taient baisss sur les visages, ne laissant deviner rien.

Et il ne se douta point d'avoir rencontr l ses trois petits fantmes
noirs, qui taient devenus, avec l't, des fantmes blancs.

Le lendemain, elles lui crivirent:

"Le 3 aot 1904.

Depuis deux jours, vos amies sont revenues s'installer au Bosphore, ct
d'Asie. Et hier matin, elles taient montes en barque, ramant elles-
mmes, comme c'est leur habitude, pour aller vers Pacha-Bagtch, o
c'est plein de mres dans les haies, et plein de bleuets dans l'herbe.

Nous ramions. Au lieu du tcharchaf et du voile noir, nous n'avions qu'un
yeldirm de soie claire et une charpe de mousseline autour de la tte:
au

*137

Bosphore,  la campagne, on nous le permet. Il faisait beau, il faisait
jeune, un vrai temps d'amour et d'aube de vie. L'air tait frais et
lger, et les avirons dans nos mains ne pesaient pas plus que des
plumes. Au lieu de jouir paisiblement de la belle matine, je ne sais
quelle ardeur folle nous avait prises de nous hter, et nous faisions
voler notre barque sur l'eau, comme  la poursuite du bonheur, ou de la
mort...

Ce n'est ni la mort, ni le bonheur que nous avons attrap dans cette
course, mais notre ami, qui faisait son pacha, dans un beau caque aux
rameurs rouges et dors. Et moi, j'ai crois en plein vos yeux, qui
regardaient dans la direction des miens sans les voir.

Depuis notre retour ici, nous sommes au peu grises, comme des captives
qui sortiraient de cellule pour reprendre la prison simple: si vous
saviez, malgr la magnificence des roses, ce que c'tait, l-bas d'o
nous venons!... Quand on est, comme vous, quelqu'un de l'Occident
fivreux et libre, est-on capable de sentir l'horreur de nos existences
mortes, de nos horizons o n'apparat qu'une seule chose: aller l-bas
dormir  l'ombre d'un cyprs, au cimetire d'Eyoub, aprs que l'Imam
aura bien dit les prires qu'il faut!

DJNANE."


"Nous vivons comme ces verreries prcieuses, vous savez, que l'on tient
emballes dans des caisses pleines de son. Tous les chocs, on s'imagine
ainsi nous les viter, mais il nous arrivent quand mme, et alors les
cassures vives, avec les deux morceaux en perptuel contact, nous font
un mal sourd, profond et horrible...

ZEYNBEB."


"Je suis la seule personne de bon sens dans le trio, ami Andr, vous
vous en tes certainement dj aperu. Les deux autres,--ceci tout 
fait entre nous, n'est-ce pas,--sont un peu "maboul". Surtout Djnane,
qui veut bien continuer  vous crire, mais ne plus vous revoir.
Heureusement que je suis l, moi, pour arranger les choses. Rpondez-
nous  l'ancienne adresse (Madame Zahid, vous vous rappelez?). Aprs-
demain nous avons une amie sre qui doit aller en ville et passer  la
poste restante.

MLEK."





XXI


Andr leur crivit sur l'heure. A Djnane, il disait: "Ne plus vous
revoir,--ou mieux ne plus entendre votre voix, car je ne vous ai
jamais vue,--et cela parce que vous m'avez fait une gentille
dclaration d'amiti intellectuelle! Quel enfantillage! J'en reois bien
d'autres, allez, et a ne m'motionne pas du tout." Il tenait de prendre
la chose en badinage et de se confirmer dans un rle de vieil ami, trs
an, un peu paternel. Dans le fond, il tait inquiet des rsolutions
extrmes que cette petite me fire et obstine tait capable de
prendre; il ne s'y fiait pas, et sentait d'ailleurs qu'elle lui tait
dj trs chre, que ne plus la revoir assombrirait tout son t.

Dans sa lettre, il rclamait aussi la suite de l'histoire promise, et,
en finissant, contait, pour l'acquit de sa conscience, comment par
hasard il les avait toutes les trois "identifies".

Le surlendemain elles rpondirent:

"Que vous nous ayez identifies, est un malheur: ces amies dont vous ne
connatrez jamais le visage, vous intressent-elles encore, maintenant
que leur petit mystre est us, perc  jour?...

La suite de mon histoire: cela, rien de plus facile, vous l'aurez.

Nous revoir, Andr, c'est moins simple: laissez-moi rflchir...

DJNANE."


"Eh bien! moi, je vais m'identifier  fond, en vous apprenant o est
notre demeure. Quand vous descendez le Bosphore, ct d'Asie, dans la
seconde crique aprs Tchiboukli, il y a une mosque; aprs la mosque,
un grand yali trs vieux style, trs grillag, pompeux et triste, avec
toujours quelque aimable ngre en redingote qui rde sur le quai troit:
c'est chez nous. Au premier tage, qui s'avance en encorbellement sur la
mer, les six fentres de gauche, dfendues par de farouches
quadrillages, sont celles de nos chambres. Puisque vous aimez cette cte
d'Asie, passez l de prfrence et regardez  ces fentres, sans
regarder trop: vos amies, qui reconnatront de loin votre caque,
montreront le bout de leur doigt par un trou, en signe d'amiti, ou bien
le coin de leur mouchoir.

a s'arrange avec Djnane, et comptez sur une entrevue  Stamboul pour
la semaine prochaine.

MLEK."


Il ne se fit point prier pour "passer l". Le lendemain prcisment se
trouvait tre un vendredi, jour de promenade lgante aux Eaux-Douces
d'Asie o il ne manquait jamais de se rendre, et la vieille demeure de
Djnane, sans doute trs facile  reconnatre, tait sur le chemin.
tendu dans son caque, il passa aussi prs que la discrtion put l'y
autoriser. Le yali, tout en bois suivant la coutume turque, un peu
djet par le temps, et peint  l'ocre

*139

sombre, avait grand air, mais combien triste et secret! Par la base, il
baignait presque dans le Bosphore, et les fentres de ses amies captives
surplombaient l'eau marine, qu'agitait l'ternel courant. Derrire,
c'taient des jardins haut murs, qui montaient se perdre dans les bois
du coteau voisin.

Sous la maison s'ouvrait une de ces espces d'antres vots, qui taient
d'usage gnral dans le vieux temps pour remiser les embarcations des
matres, et Andr, comme il approchait, en vit sortir un beau caque
quip pour la promenade, rameurs en veste de velours bleu brod d'or,
et long tapis de mme velours, brod pareillement, qui tranait dans
l'eau. Iraient-elles aux Eaux-Douces, elles aussi, ses petites amies?
Cela en avait tout l'air.

Il passa, en jetant un coup d'oeil aux grillages indiqus; des doigt
fins, chargs de bagues, en sortirent, et le coin d'un mouchoir de
dentelles. Rien qu' la faon enfantine de remuer ces doigts-l et de
faire danser ce bout de mouchoir, Andr tout de suite reconnut Mlek.

A Constantinople, il y a des Eaux-Douces d'Europe: c'est, dans les
arbres et les prairies, une petite rivire o l'on vient en foule, les
vendredis de printemps. Et il y a les Eaux-Douces d'Asie: une rivire
encore plus en miniature, presque un ruisseau, qui coule des collines
asiatiques pour se jeter dans le Bosphore, et o l'on se runit tous les
vendredis d't.

A l'heure o Andr s'y rendait aujourd'hui, quantit d'autres caques y
venaient aussi des deux rives, les uns amenant des dames voiles, les
autres des hommes en fez rouge. Au pied d'une fantastique citadelle du
moyen ge sarrasin, hrisse de tours et de crneaux, et prs d'un
somptueux kiosque au quai de marbre, appartenant  Sa Majest le Sultan,
s'ouvre ce petit cours d'eau privilgi qui attire chaque semaine tant
de belles  mystrieuses.

Avant de s'engager l, entre les berges de roseaux et de fougres, Andr
s'tait retourn pour voir si vraiment elles venaient aussi, ses amies,
et il avait cru reconnatre, l-bas, loin derrire lui, leurs trois
silhouettes en tcharchaf noir, et la livre bleu et or de leurs
bateliers.

Dj beaucoup de monde, quand il arriva; du monde sur l'eau; des barques
de toute forme et des livres de toute couleur; du monde alentour, sur
ces pelouses presque trop fines et trop jolies qui s'arrangent en
amphithtre, comme exprs pour les gens qui veulent s'asseoir et
regarder ces barques passer.  et l, de grands arbres,  l'ombre
desquels des petits cafs venaient de s'tablir, et o d'indolents
fumeurs de narguils avaient tendu des nattes sur l'herbe pour s'y
reposer  l'orientale. Et des deux cts, les collines boises,
touffues, un peu sauvages, enfermaient tout cela entre leurs pentes
dlicieusement vertes.  C'taient des femmes surtout, qui garnissaient
le haut des gradins naturels, sur les deux charmants petits rivages, et
rien n'est aussi harmonieux qu'une foule de femmes turques  la
campagne, sans tcharchafs sombres comme  la ville, mais en longs
vtements toujours d'une seule couleur,--des roses, des bleus, des
bruns, des rouges,--chacune ayant la tte uniformment enveloppe d'un
voile en mousseline blanche.

L'tranget amusante de la promenade, c'est cet encombrement mme, sur
une eau si tranquille, si enclose et enveloppe de verdure,--avec tant
de paires de jolis yeux qui observent alentour, par la fente des voiles.
Souvent on n'avance plus, les avirons se croisent, se mlent, les
rameurs crient, les caques se frlent, et on est stationnaire les uns
prs des autres, avec tout loisir de se regarder. Il y a des dames sans
visage qui restent une heure ranges contre la berge, leur caque
presque dans les joncs et les fleurs d'eau, et qui dtaillent avec un
face--main ceux qui passent. Il en est d'autres qui ne craignent pas de
se lancer dans la mle, mais toujours impassibles et nigmatiques sous
le voile baiss, tandis que se dmnent leurs bateliers chamarrs d'or.
Et, si l'on fait cinq ou six cents mtres  peine, en remontant la
gentille rivire, on est dans l'paisseur des branchages, entre des
arbres qui se penchent sur vous, on touche les galets blancs du fond, il
faut rebrousser chemin, alors on tourne  grand-peine, tant l'troit
caque a de longueur, et on redescend le fil de l'eau,--mais pour le
remonter ensuite, et puis le redescendre, comme qui ferait les cent pas
dans une alle.

Quand son caque eut tourn, dans la petite nuit verte o le ruisseau
finit d'tre navigable, Andr songea: "Je vais srement croiser mes
amies, qui ont d arriver aux Eaux-Douces quelques minutes aprs moi."
Il ne regarda donc plus les femmes assises par groupes sur l'herbe, plus
les paires d'yeux noirs, gris ou bleus que montraient toutes ces ttes
enveloppes de blanc; il ne s'occupa que de ce qui arrivait  sa
rencontre sur l'eau. Un dfil encore si joli dans son ensemble, bien
que ce ne soit dj plus comme aux vieux temps et qu'il faille parfois
tourner la tte pour ne pas voir les prtentieuses yoles amricaines des
jeunes Turcs dans le train, ni les vulgaires barques de louage o des
Levantines exhibent d'ahurissants chapeaux. Cependant les caques
dominent encore, et il y en avait aujourd'hui de remarquables, avec
leurs beaux rameurs aux vestes de velours trs dores; l-dedans
passaient,  demi tendues, des dames en tcharchaf plus ou moins
transparent, et quelques grandes lgantes, en yachmak comme pour se
rendre  Yldiz, laissant voir leur front et leurs yeux d'ombre.--Au
fait, comment donc n'taient-elles pas aussi en yachmak, ses petites
amies, des fleurs d'lgance pourtant, au lieu d'arriver ici toutes
noires, telles qu'il les avait aperues l-bas? Sans doute  cause de
l'obstination de Djnane  rester pour lui une invisible.

A un dtour de la rivire, elles apparurent enfin. C'tait bien cela:
trois sveltes fantmes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les
algues en tranant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup
pour un caque; deux taient royalement assises  l'arrire sur la
banquette de velours, le mme velours que le tapis et la livre des
rameurs,--les anes sans doute, celles-l,--et la troisime, la
plus enfant, se tenait accroupie  leurs pieds. Elles passrent  le
toucher. Il reconnut d'abord, de si prs, sous la gaze noire qui
aujourd'hui n'tait pas triple, ces yeux rieurs de Mlek entrevus un
jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux
bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui
permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et
d'une rgularit exquises, mais laissant encore les yeux dans
l'imprcision. Il n'hsita pas: ce devrait tre Zeyneb, qui consentait
enfin  tre moins cache, et la troisime, aussi parfaitement
indchiffrable que toujours, c'tait Djnane.

Il va sans dire, ils n'changrent ni un salut, ni un signe. Seule,
Mlek, la moins svrement voile, lui sourit, mais si discrtement
qu'il fallait tre tout prs pour le voir.

Deux autres fois encore ils se croisrent, et puis ce fut le temps de
s'en aller. Le soleil n'clairait bientt plus que la cime des collines
et des bois: on sentait la fracheur dlicieuse qui montait de l'eau
avec le soir. La petite rivire et ses entours se dpeuplaient peu 
peu, pour redevenir solitaires jusqu' la semaine prochaine; les caques
se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles
promeneuses qui, avant le crpuscule, doivent tre de retour et
mlancoliquement enfermes dans tous ces harems dissmins le long du
rivage. Andr laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir
l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, trs
lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune.





XXII

DJNANE A ANDR


"Le 17 aot 1904 ( la franque).

Vraiment, Andr, vous tenez  la suite de ma petite histoire? C'est
pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commenc de vous conter l.

Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout
d'un coup! Mais non, il lutte, il se dbat, et c'est cette agonie qui
est cruelle.

Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon 
parfum qui se brisait par terre, Durdan tourna vers moi la tte. Elle
ne fut pas trouble. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit
son joli sourire de panthre. Sans un mot, elle et moi nous regardions.
Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras pass autour de son cou
et, doucement, elle le fora lui aussi  tourner la tte: "Djnane!"
dit-elle, d'une voix indiffrente.

Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct,
c'est auprs de sa mre que j'allai me rfugier. Elle lisait son Coran,
et d'abord gronda d'tre interrompue dans sa mditation, puis se leva
effare, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je
ne sais combien de minutes aprs: "Rentre dans ton appartement, me dit-
elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont
plus."

Dans mon boudoir, seule,les portes fermes, je me jetai sur une chaise
longue, et j'y pleurai jusqu' m'endormir puise. Oh! ensuite, 
l'aube, ce rveil! Retrouver cela dans sa mmoire, recommencer  penser,
se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les har, et il n'y
avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de
l'amour.

Il tait grand matin, le jour commenait  peine. J'entendis des pas
s'approcher de ma porte, ma belle-mre entra, et je vis d'abord que ses
yeux avaient

*143

pleur. "Durdan est partie, me dit-elle; je l'ai envoye loin d'ici,
chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant prs de moi, elle ajouta que
ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un
homme ont moins de consquences que ceux du vent; que je devais rentrer
dans ma chambre, me faire trs belle, et sourire  Hamdi ce soir, quand
il rentrerait du palais; il tait trs malheureux, parat-il, et ne
voulait pas m'approcher avant que je fusse console.

Dans l'aprs-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des
ventails, des bijoux.

Alors, je priai seulement, qu'on me laisst seule dans ma chambre. Je
voulais essayer de voir clair au fond de moi-mme. Pensez donc que la
veille j'tais rentre au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau;
j'y avais apport tout le printemps des les, ses parfums et ses
chansons, et les baisers cueillis l dans l'air, et tout le frisson d'un
rveil amoureux...

Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu ple. Tranquille moi-
mme, je lui demandai simplement de me dire la vrit: m'aimait-il
encore, ou non? Je serais retourne chez ma grand-mre, pour le laisser
libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit-
il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de
baisers, me grisait de caresses.

Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il
m'aimait toujours... Oh! Andr, alors j'ai appris  juger les hommes,--
ceux de chez nous du moins: celui-l n'avait mme pas le courage de son
amour! Cette Durdan, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie
seulement  cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux
lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prtendait connatre des arts
subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'preuve.
D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentre 
l'improviste, l'aurais-je mme su jamais?

Oh! de l'entendre, quelle piti et quel dgot au fond de moi-mme, pour
elle, pour lui, et pour moi qui _voulais_ pardonner! Je souffrais moins
cependant, depuis que j'tais renseigne: ainsi donc, ce corps souple et
ces yeux d'eau, c'tait l tout ce que Hamdi avait aim chez l'autre! Eh
bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles
vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il
suffisait avec lui d'tre jolie et amoureuse, j'tais les deux 
prsent.

Et la campagne de reconqute commena. Oh! ce ne fut pas long; le
souvenir de Durdan ne pesa plus lourd bientt sur la mmoire de son
amant... Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables.
Je sentais tout ce qui tait en moi de haut et de pur s'en aller,
s'effeuiller comme des roses qui se fanent prs du feu. Je n'avais plus
une pense en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour
de l'autre dans un amour plus grand.

Mais bientt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mpris croissant
de moi-mme, me venait peu  peu la haine de celui pour qui je
m'avilissais! Car j'tais devenue tout  fait et uniquement une poupe
de plaisir. Je ne songeais qu' tre belle,  l'tre chaque jour d'une
manire diffrente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes
du soir, les "dshabills", les parfums, les fards; tous les artifices
de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale
taient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon
boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres dlaisss; l
flottaient des penses si diffrentes, hlas! de celles d' prsent...

La Djnane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djnane
d'autrefois qui avait essay d'avoir une me... Et comment vous exprimer
cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses
taient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'tait
plus!

Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi
une pouvante; quel parti prendre pour chapper  ses bras, que faire
pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort,
et je voulus l'avoir l, toujours prpare, et tout prs de moi, sur
cette table de toilette devant laquelle  prsent j'tais constamment
assise; une mort bien douce et prompte,  porte de ma main, dans un
flacon d'argent pareil  mes flacons de parfum.

C'est l que j'en tais, quand un matin, entrant dans le salon de ma
belle-mre mir Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur
tcharchaf pour partir: Durdan et la tante loigne qui en avait pris
charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdan, mais aujourd'hui
avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames
paraissaient bouleverses. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je
remarquai que sa robe, en drap beige, tait un peu flottante, que sa
taille semblait paissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva
lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit.
"Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fmes
seules. mir Hanum me fit asseoir prs d'elle en me tenant les mains,
hsita avant de rpondre, et je vis des larmes couler sur ses rides:
cette Durdan allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari
l'poust; une femme de leur famille ne pouvait tre mre sans tre
pouse, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans
la maison.

Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais
avec quelle tranquillit je l'coutais! C'tait la dlivrance au
contraire qui venait  moi, quand je me croyais perdue! Et je rpondis
aussitt que je comprenais tout cela trs bien, que Hamdi tait libre,
que j'tais prte  divorcer sur l'heure sans en vouloir  personne.

"Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux
divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu
es la joie de nos yeux!"

Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie
regrette... Pour me retenir, elle commena de me citer l'exemple des
pouses de son temps, qui savaient tre heureuses dans des situations
semblables. Elle-mme, n'avait-elle pas eu  partager l'amour du pacha
avec d'autres? Ds qu'avait pli sa beaut, n'avait-elle pas vu une,
deux, trois jeunes femmes se succder au harem? Elle les appelait _ses
soeurs_; jamais aucune ne lui avait manqu d'gards, et c'tait toujours
 elle-mme que revenait le pacha quand il avait une confidence  faire,
un avis  demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela
avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un
seul chagrin dans sa vie: c'tait quand mourut la petite Sahida, la
dernire de ses rivales, en lui confiant son bb! Oui, le plus jeune
frre d'Hamdi, le petit Frid n'tait pas son propre fils  elle, mais
le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste  cette heure que je
l'apprenais...

Durdan devait faire le lendemain sa rentre dans le harem. Que
m'importait cette femme, au point o nous en tions? D'ailleurs Hamdi ne
l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle tait le prtexte qu'il
fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre  aucun prix. Pour
abrger, par horreur des scnes et plus encore par crainte de Hamdi qui
s'affolerait, je fis sance tenante ma demi-soumission. A genoux devant
cette mre qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller
passer deux mois de retraite  Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune
fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me rsigner; ensuite je
reviendrais.

Et j'tais partie avant que Hamdi ne ft rentr d'Yldiz.

C'est  ce moment-l, Andr, que vous arriviez  Constantinople. Les
deux mois expirs, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui
fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me
quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour o Sa Majest le
Sultan daigna signer l'irad qui me rendit libre.

Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premires semaines.
Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop
aims et trop has, devaient continuer quelque temps de me poursuivre.

Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonn d'avoir fait de moi
presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le dsir ni haine; c'est
fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce
qu'un joli garon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma
dignit, j'ai retrouv mon me et repris mon essor.

Maintenant, rpondez-moi, Andr, que je sache si vous me comprenez, ou
bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite
dsquilibre, en qute de l'impossible.

DJNANE.





XXIII


Andr rpondit  Djnane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler
beaucoup  tous les hommes,  ceux d'Occident aussi bien qu' ceux de
Turquie, et que c'tait elle, la petite crature d'exception et d'lite.
Et puis il la pria de remarquer,--ce qui n'tait pas neuf,--que rien
ne fuyait comme le temps; les deux annes de son sjour  Constantinople
avaient dj commenc leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus;
ils devaient donc en profiter tous deux pour changer leurs penses, qui
seraient si promptes  s'anantir, comme les penses de tous les tres,
dans les abmes de la mort.

Et il reut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant,  Stamboul, 
Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence.

Ce jour-l, il descendit le Bosphore ds le matin, dans une mouche 
vapeur, et trouva un Stamboul de grand t, qui semblait s'tre
rapproch de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les
mosques taient blanches sous l'ardent soleil d'aot. Comment imaginer
aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de
si persistants linceuls de neige?  Les rues taient plus dsertes, 
cause de tout ce monde qui avait migr vers le Bosphore ou les les de
la Marmara, et les senteurs orientales s'y exagraient dans l'atmosphre
surchauffe.

Pour attendre l'heure, il alla  Sultan-Fatih, s'asseoir  sa place
d'autrefois, sous les arbres,  l'ombre, devant la mosque. Des imams
qui taient l, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent
grand accueil; aprs quoi, ils retombrent dans leur rverie. Et le
"cafedji", le traitant comme un habitu, lui apporta, avec le narguil
berceur, la petite Tkir, la chatte de la maison, qui avait t souvent
sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite prs de lui, la
tte sur ses genoux pour tre caresse. En face, les murs de la mosque
blouissaient avec leur rverbration blanche. Des enfants puisaient
l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux pavs, autour des
fumeurs, mais il faisait quand mme si chaud que les pinsons et les
merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et
somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient dj, annonant que
ce bel t ne tarderait pas  courir vers son dclin.

A Sultan-Selim, o il arriva sous l'accablement de deux heures,
l'impasse tait inquitante de sonorit et de solitude.  Derrire la
porte au frappoir de cuivre, il trouva Mlek en faction, qui lui sourit
comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile
tait mis en simple et sa figure se voyait  peu prs comme celle d'une
Europenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrange
pareillement et, pour la premire fois, il vit briller ses prunelles
brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais,
ainsi qu'il s'y attendait, Djnane persistait  n'tre qu'une svelte
apparition noire, absolument sans visage.

La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drle, ds qu'il fut assis
sur le modeste divan dcolor:

"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?...

--Mais parfaitement, je vous remercie, rpondit-il de mme; vous savez
son nom?

--On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous
dniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat,  ct d'une personne
en robe rose; que vous vous tes isols aprs, tous deux, sur un banc du
jardin et qu'elle a accept une de vos cigarettes au clair de lune.
Ainsi de suite... Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous
savons... Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean
Renaud?

--Mais oui, je vous dis...

--Alors, Mlek, tu as perdu ta peine: a n'agit pas."

Il apprit donc que Mlek, depuis quelques jours, avait entrepris des
prires et un envotement pour obtenir sa mort,--un peu comme
enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'tant imagine qu'il
incarnait une influence hostile et maintenait Andr en dfiance contre
elles.

"Voil, dit Djnane en riant, vous avez voulu connatre des Orientales,
eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Ds qu'on gratte un peu le vernis:
des petites barbares!

--En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au
contraire, il rve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et
tenez, sans lui, nous ne nous connatrions pas; notre premier rendez-
vous,  Pacha-Bagtch, le jour de ce grand vent, il m'a entran, je
refusais d'y venir...

--Bon Jean Renaud! s'cria Mlek. coutez, alors emmenez-le demain
vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caque, et j'irai tout exprs,
moi, pour lui faire un sourire en passant..."

Dans le petit harem triste et semi-obscur, o la splendeur de ce jour
d't se devinait  peine, Djnane, plus encore que la dernire fois,
faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidit
nouvelle, une gne lui taient venues, pour s'tre trop livre dans ses
longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait Andr un peu nerveux,
par instants, presque agressif.

Aujourd'hui, elle cherchait  maintenir la conversation sur le livre:

"Ce sera un roman, n'est-ce pas?...

--Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas
du tout ce roman-l.

--Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et
dans lequel vous seriez un peu.

--Ah! cela non, par exemple.

--Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas  la premire personne,
je sais dj que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir l-
dedans un Europen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient
qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre me...

--Et on ne me reconnatrait pas du tout, soyez-en sre!

--Qu'est-ce que a peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez-
vous... Il aurait rencontr clandestinement, avec les mille dangers
invitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aims...

--Ensuite?

--Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voil tout...

--Ce sera tout  fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue-
l...

--Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux
deux resterait pur et toujours inavou...

--Ah!... Et elle aprs son dpart?

--Elle!... Eh bien! mais... que voulez-vous qu'elle fasse? _Elle
meurt!_"

Elle meurt... C'tait prononc avec l'accent d'une conviction si
poignante qu'Andr en reut comme un choc profond qui le surprit et lui
commanda le silence.

Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommena de parler:

"Dis-lui, Djnane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si
joli,  nous: _Le bleu dont on meurt..._ Non? Il n'a pas l'air de vous
plaire?

--Il est gentil, c'est vrai, dit Andr... Je le trouve peut-tre un
peu... Comment dire cela, voyons... Un peu romance...

--Allons, reprit Djnane, dites tout de suite que vous le trouvez
1830... Il est rococo; passons....

--Un titre qui a des papillotes", ajouta Mlek.

Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en
contrecarrant avec demi-moquerie ses petites ides littraires, quelle
stait acquises toute seule, avec tant deffort et parfois avec une
intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si nave et si jeune,
elle quil jugeait  premire vue peut-tre un peu trop frotte de
lectures! il fut dsol davoir pu la froisser, mme trs lgrement, et
tout de suite changea de ton, pour redevenir tout  fait doux, presque
avec tendresse.

"Mais non, chre petite amie invisible, il n'est pas rococo, il nest
pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou
dire.... Seulement, ne mettons pas de mort l-dedans, voulez-vous?
Dabord a changera; jen ai tant fait mourir dans mes livres; vous ny
pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de
mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et
de la vie.... Cette restriction pose, jessaierai de lcrire sous la
forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux
collaborateurs bien daccord, bien camarades, n'est-ce pas?"

Et ils se quittrent beaucoup plus amis quils ne lavaient t jusqu
ce jour.





XXIV


DJNANE A ANDR


"Le 16 septembre 1904.

Jtais parmi les fleurs du jardin, et je my sentais si seule, et si
lasse de ma solitude! Un orage avait pass dans la nuit et saccag les
rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces ptales
encore frais, il me semblait pitiner des rves.

C'est dans ce jardin-l, au Bosphore, que, depuis mon arrive de
Karadjiamir, jai pass tous mes ts denfant et de jeune fille, avec
vos amies Zeyneb et Mlek. En ce temps-l de notre vie, je ne dirai pas
que nous fussions malheureuses. Tout tait souriant. Chacun autour de
nous gotait ce bonheur ngatif o l'on se contente de la paix du moment
qui passe et de la scurit pour celui qui vient. Nous n'avions jamais
vu saigner des coeurs. Et nos journes qui glissaient douces et lentes,
entre nos tudes et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi-
sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos ts toujours chauds: nous
n'avions jamais pens que nous pourrions tre  plaindre. Nos
institutrices trangres avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles
se trouvaient bien parmi nous; ce calme tait pour elle comme celui d'un
port aprs la tempte. Et lorsque nous leur disions parfois nos rves
vagues et nos dsirs imprcis: vivre comme les Europennes, voyager,
voir, elles nous rpondaient en vantant la tranquillit et la douceur
dont nous tions entoures. Tranquillit, douceur de la vie des
musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose.
Aussi rien d'extrieur ne nous avait prpares  souffrir. La douleur
est venue de nous. L'inquitude et l'inassouvissable dsir sont ns de
nous-mmes. Et mon drame  moi a vraiment commenc le jour de mon
mariage, quand les fils d'argent de mon voile de marie m'enveloppaient
encore...

Oh! notre premire rencontre, Andr, dans ce sentier, par ce grand vent,
vous vous souvenez, auriez-vous pens en ce temps-l que vous seriez si
tt pour nous un ami trs cher? Et vous, je sens que vous commencez 
vous attacher  ces petites Turques, bien qu'elles aient dj perdu
l'attrait d'tre mystrieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est
gliss en moi depuis notre dernire entrevue, depuis l'instant o votre
voix et vos yeux ont chang, parce que vous aviez peur de m'avoir
blesse; alors j'ai compris que vous tiez bon et consentiriez  tre
mon confident en mme temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de
vous dire,  vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que
personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destine qui me
droutent; vous qui tes un homme et qui _savez_, vous me les
expliqueriez peut-tre.

J'ai votre portrait, l, tout prs, sur ma table  crire, et il me
regarde avec ses yeux clairs. Vous-mme, je vous sais non loin d'ici,
sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous spare, et cependant,
entre nous deux, quelle distance toujours, quel abme de difficults,
avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgr tout
cela, je voudrais, quand vous aurez quitt notre pays, ne plus tre
seulement un vague fantme dans votre mmoire; je voudrais au moins y
demeurer comme une ralit, une pauvre, triste petite ralit.

Ces roses sur lesquelles je marchais tout  l'heure, savez-vous ce
qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les alles de ce
mme jardin,  il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'tait pas une
bourrasque d't, cette fois, qui en tait cause, c'tait bien
l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous
devions rentrer le lendemain en ville,  Khassim-Pacha. Tout tait
emball, la maison en dsordre. Nous tions alles dire adieu au jardin
et cueillir les dernires fleurs. Un vent aigre gmissait dans les
branches. La vieille Irfan, une de nos esclaves un peu sorcire qui lit
dans le marc de caf, avait prtendu que ce jour tait favorable pour
des prdictions sur notre destine. Elle vint donc nous apporter du caf
qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin
abrit par la colline, et je la vois encore, assise  nos pieds, parmi
les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait dcouvrir. Dans les
tasses de Zeyneb et Mlek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles
taient encore si jeunes. Mais elle hocha la tte, en lisant dans la
mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne
reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la
fleur de ton bonheur sera envole. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton
destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que
cet t, aprs mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la _fleur de
mon bonheur_ qui s'est envole, puisque, le bonheur, je ne l'ai point
connu?... Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prdiction finale ne m'avait
frappe autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et
la mort."

DJNANE"





XXV


Ils se rencontrrent beaucoup, pendant toute cette dlicieuse fin de
l't. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs
caques se frlrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mlek, dont les
traits se voyaient un peu, osant  peine sourire  travers leurs gazes
noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles
taient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver 
Khassim-Pacha, trouvaient mille prtextes pour venir en ville et
semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle
ncessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient
prs de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui
toujours finissaient par russir miraculeusement. Et le succs leur
donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus tmraires
entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, 
Constantinople, s'amusaient-elles  lui dire, personne ne vous
croirait."

Dans la petite maison de Stamboul, quand ils taient ensemble,  causer
comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mlek
relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les
cheveux seuls restant cachs sous la mante noire, et ainsi elles
ressemblaient  des petites nonnains, toutes jeunes et lgantes.
Djnane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses
traits, aussi funbrement envelopps de noir que le premier jour, et,
lui, tremblait d'en faire la remarque, prvoyant quelque rponse absolue
qui enlverait toute esprance de jamais connatre ses yeux.

Il osait aller quelquefois, le soir, aprs entente avec elles, les
couter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du
Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tides, enjleuses, mais
vous imprgnent tout de suite d'une pntrante rose froide.  Presque
chaque jour, l't, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans
ce dtroit et le blanchit d'cume; mais il ne manque jamais de s'apaiser
au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les cluses du vent;
ds le crpuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout
s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir
sans rides, pour les toiles, pour la lune, pour les mille lumires des
maisons ou des palais; une langueur orientale se rpand, avec
l'obscurit, sur ces bords extrmes de l'Europe et de l'Asie qui se
regardent, et l'humidit continuelle de ces parages enveloppe les choses
d'une bue qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme
les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosques, les
villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus
silencieuses que celles de la cte europenne et plus figes chaque soir
dans leur calme absolu.

Entre Thrapia, o Andr habitait, et le yali de ses trois amies, il
fallait,  l'aviron, presque une demi-heure.

La premire fois, il avait pris son caque, et c'tait toujours un
enchantement de circuler, la nuit, en cet quipage, de s'en aller ainsi
presque  toucher l'eau mme, et comme tendu sur ce beau miroir bleu
ple et argent que devenait la surface apaise. La rive d'Europe, 
mesure qu'on s'en loignait, reprenait, elle aussi, du mystre et de la
paix; tous ses feux traaient sur le Bosphore d'innombrables petites
raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs
d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafs en plein air,
les vocalises tranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre,
portes et embellies par les sonorits de la mer; mme les affreux
orchestres de Thrapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie
nocturne, jusqu' tre agrables  entendre. Et, l-bas en face, il y
avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement
couch; ses fouillis d'paisse verdure, ses collines tapisses d'arbres
faisaient des masses noires, qui paraissaient dmesurment grandes au-
dessus de leurs reflets renverss; quant  ses lumires, plus discrtes
et plus rares, elles taient projetes par des fentres garnies de
grillages, derrire lesquels on devinait la prsence des femmes qu'il ne
faut pas voir.

Cette fois-l, en caque, Andr n'osa pas s'arrter sous les fentres
claires de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les
broderies du reste brillaient trop  la lune, et pouvaient veiller le
soupon de quelque ngre aux aguets sur la rive, ses rameurs taient des
Turcs, et, malgr leur dvouement, capables de le trahir, dans leur
indignation, s'ils avaient flair la moindre connivence entre leur
matre europen et les femmes de ce harem.

Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pche
qui se rpandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il
put longuement s'arrter, en faisant mine de tendre des filets; il
couta Zeyneb qui chantait, accompagne au piano par Mlek ou Djnane;
il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement
pose, surtout en ses notes graves,--et o l'on sentait par instants
une imperceptible flure, qui la rendait peut-tre plus prenante encore,
en la marquant pour bientt mourir.

Vers la mi-septembre, ils osrent une chose inoue: gravir ensemble une
colline toute rose de bruyres et se promener dans un bois. Cela se fit
sans encombre au-dessus de Bicos, le point de la cte d'Asie qui est en
face de Thrapia et qu'Andr avait adopt pour y venir chaque soir, au
dclin du soleil. Comment dire le charme de ce Bicos, qui fit plus tard
un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troubls
par la crainte...  De Thrapia, si niaisement agit avec ses prtentions
mondaines, on arrive l, par contraste, dans le silence ombreux des
grands arbres, dans la paix rflchie du temps pass. Un petit
dbarcadre aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une
plaine dnique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus
l'air d'appartenir  nos climats, tant ils ont pris avec les sicles des
formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement
unie, qui est veloute en automne d'une herbe plus fine que celle des
pelouses dans nos jardins les mieux soigns, une plaine qui a l'air
d'avoir t cre exprs pour les promenades de mditation et de sage
mlancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu  peine)
pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close
de tous cts par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les
Turcs, frapps de son charme unique, l'ont nomme "la Valle-du-Grand-
Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est l tout prs, avec
son va-et-vient qui drangeait le recueillement; les collines vous le
cachent. On y est isol de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce
n'est,  la tombe du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent
leurs chvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui
tendent sur la terre leurs racines comme d'normes serpents, forment 
l'entre de cette plaine une sorte de bois sacr; mais, plus loin, ils
s'espacent, puis se rangent en alle, pour laisser libres les grandes
pelouses o se promnent lentement, le soir, les musulmanes au voile
blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Valle-du-Grand-
Seigneur, un ruisseau frais, habit par des tortues; des petits ponts en
planches le traversent; sur ses bords,  l'ombre de quelques vieux
arbres, les marchands de caf turc s'installent pour l't dans des
cabanes, et c'est l que les hommes prennent place pour fumer leur
narguil, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voiles
qui vont et viennent sur cette prairie des longs rves. Elles marchent
par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemes
l, un peu perdues, car ces pelouses dploient pour elles de trs vastes
tapis. Elles ont des vtements tout d'une pice et tout d'une couleur, -
- souvent des soies de Damas roses ou bleues, lames d'or,--qui
tombent en plis  l'antique, et des mousselines blanches enveloppent
toutes les ttes; ces costumes, au milieu de ce site trs particulier,
et cette quitude charme qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand
approche le crpuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se
promenant dans les Champs lysens...

Andr tait un des fidles habitus de la Vall-du-Grand-Seigneur; il y
vivait presque journellement, depuis qu'il tait cens rsider 
Thrapia.

A lheure fixe il avait dbarqu l sous les platanes-baobabs, en
compagnie de Jean Renaud, charg encore de faire le guet et samusant
toujours de ce rle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille
circonstance, il les avait laisss sur la rive dEurope, pour namener
quun fidle serviteur franais qui lui apportait comme dhabitude un
fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimits nouvelles, il tait
coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusquici conjur
le danger, et qui se faisaient  n'importe o, dans un fiacre, dans une
barque, ou simplement au milieu dune rue dserte.

Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied  terre;
et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles
prirent  travers la plaine, qui dj, par places, devenait violette
sous la floraison des colchiques dautomne. Zeyneb et Mlek portaient le
yeldirm lger que l'on tolre  la campagne et le voile de gaze blanche
qui laisse paratre les yeux; Djnane seule avait gard le tcharchaf
noir des citadines, pour continuer dtre strictement invisible.

Quand elles sengagrent dans certain sentier, convenu entre eux, un
sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, prsenta Jean
Renaud,-- qui elles avaient dsir toucher le bout des doigts pour
s'excuser davoir prpar sa mort,--et qui fut envoy en avant comme
claireur. Par lexquise soire quil faisait, ils montrent gaiement au
milieu des chtaigniers et des chnes; lherbe autour deux tait pleine
de scabieuses. Bientt ce fut la rgion des bruyres, et les dessous de
tous ces bois en devinrent entirement roses. Et puis les lointains peu
 peu se dcouvrirent. De ce ct-ci du Bosphore, le ct asiatique,
c'taient des forts et des forts:  perte de vue, sur les collines et
les montagnes, stendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite
encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout 
coup se dploya infinie sous leurs pieds; dun bleu plus dcolor et
plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle
paraissait aujourdhui doucereusement tranquille et pensive, au soleil
de ces derniers beaux jours dt, comme si elle mditait dj ses
continuelles fureurs et son tapage de lhiver, pour quand recommencerait
 se lever le terrible vent de Russie.

Le but de leur promenade tait une vieille mosque des bois, lieu de
plerinage demi-abandonn, sur un plateau dominant cette mer des
temptes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait l,
dans une maison croulante, un petit caf bien pauvre, tenu par un
bonhomme tout blanc. Ils sassirent devant la porte, pour regarder
dormir au-dessous deux cette immensit ple. Les quelques arbres, ici,
se penchaient chevels, tous dans la mme direction, ayant cd  la
longue sous leffort continu des mmes rafales du large. Lair tait vif
et pur.

Ils ne causrent point du livre, ni de rien de prcis. Il ny avait
aujourdhui que Zeyneb qui ft un peu grave; Djnane et Mlek taient
toutes  la griserie de cette promenade en fraude, toutes  la
contemplation de cette pre magnificence des montagnes et des falaises
qui dvalaient sous leurs pieds jusqu la mer. Pour tre seules ici
avec Andr, les petites rvoltes avaient d semer dans les villages de
la route deux ngres et autant de ngresses dont elles payaient le
silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici russissaient toujours, ne
les gnaient plus du tout. Et le bonhomme  barbe blanche leur servit du
caf dans ses vieilles tasses bleues, l, dehors, devant la triste Mer
Noire, ne doutant point davoir affaire  un bey authentique, en
plerinage avec les dames de son harem.

Cependant lair ici devenait trs frais, aprs la chaleur de la valle,
et Zeyneb fut prise dune petite toux quelle cherchait  dissimuler,
mais qui disait la mme chose sinistre que la flure encore si lgre de
sa jolie voix. Au regard chang entre les deux autres, Andr comprit
quil y avait l un sujet danxit dj ancien; elles voulurent
resserrer les plis du costume sur la frle poitrine, mais la malade, ou
la seulement menace, haussa les paules:

"Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indiffrence. Eh!
mon Dieu, quest-ce que cela peut faire?

Cette Zeyneb tait la seule du trio quAndr croyait un peu connatre:
une dsenchante dans les deux sens de ce mot-la, une dcourage de la
vie, ne dsirant plus rien, nattendant plus rien, mais rsigne avec
une douceur inaltrable; une crature toute de lassitude et de
tendresse; exactement lme indique par son dlicieux visage, si
rgulier, et par ses yeux qui souriaient avec dsesprance. Mlek au
contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de
se montrer fantasque  lexcs, violente, et puis enfant, capable de se
moquer, de rire de tout. Quant  Djnane, la plus exquise des trois,
combien elle restait mystrieuse, sous son ternel voile noir, si
complique, si frotte de toutes les littratures: avec cela, ingale, 
la fois soumise et altire, nhsitant pas, par moments,  se livrer
avec une confiance presque dconcertante, et puis rentrant aussitt
aprs dans sa tour divoire pour y redevenir encore plus lointaine.

"Celle-l, songeait Andr, je ne dmle ni ce quelle me veut, ni
pourquoi elle m'est dj chre; on dirait parfois quil y ait entre nous
des ressouvenirs en commun don ne sait quel pass.... Je ne commencerai
 la dchiffrer que le jour o jaurai vu enfin quels yeux elle peut
bien avoir; mais jai peur quelle ne me les montre jamais.

Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Bicos pour leur
laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la
nuit. Ils se replongrent donc bientt dans les sentiers du bois, et
elles voulurent quAndr leur donnt lui-mme  chacune un brin de ces
bruyres qui faisaient la montagne toute rose; ctait pour le mettre 
leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dner en
compagnie des aeules et des vieux ondes rigides.

En arrivant  la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des
yeux, marchant un peu loin derrire elles. Peu de monde aujourdhui,
dans cette Valle-du-Grand-Seigneur o le soleil prenait dj ses
nuances dores du soir; seulement quelques femmes, la tte voile de
blanc, assises par terre, en groupes espacs dans le lointain. Elles
sen allaient, les trois petites audacieuses, dun pas harmonieux et
lent, Zeyneb et Mlek drapes de soies  peine teintes, presque
blanches, marchant de chaque ct de Djnane toujours en lgie noire;
leurs vtements tranaient sur la pelouse exquise, sur lherbe courte et
fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les
feuilles jaune dor tombes dj des platanes. Elles ressemblaient bien
 trois ombres lysennes, traversant la valle du grand repos; celle du
milieu, celle en deuil tant sans doute une ombre encore inconsole de
lamour terrestre...

Il les perdit de vue quand elles arrivrent sous les grands platanes,
dans le bois sacr qui est  lautre bout de cette plaine ferme. Le
soleil descendait derrire les collines, disparaissait lentement de cet
den; le ciel prenait sa limpidit verte des beaux soirs dt et les
tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient
 des flammes oranges. Les autres ombres heureuses qui taient restes
longtemps assises,  et l, sur lherbe fleurie de colchiques, se
levaient toutes pour sen aller aussi, mais bien doucement comme il sied
 des ombres. Les fltes des bergers dans le lointain commenaient leur
musiquette du temps pass pour faire rentrer les chvres. Et tout ce
lieu se prparait  devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands
bois, sous une nuit dtoiles.

Andr Lhry se dirigea  regret vers le Bosphore, qui apparut bientt,
comme une nappe dargent rose, entre les silhouettes dj noires des
platanes gants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se
presser: il regagnait sans aucune avidit la cte dEurope, Thrapia o
les grands htels allumaient leurs feux lectriques et accordaient (ou 
peu prs), pour la soire dite lgante, leurs orchestres de foire.





XXVI


LETTRES QUANDR REUT LE LENDEMAIN


"Le 18 septembre 1904.


Notre ami, savez-vous un thme que vous devriez dvelopper, et qui
donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de
vide quamne dans nos existences lobligation de ne causer quavec des
femmes, de navoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver
toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles
sont aussi faibles et aussi lasses que nous-mmes. Dans nos harems, la
faiblesse, les faiblesses plutt, ainsi runies, amasses, ont mal 
lme, souffrent davantage dtre ce quelles sont et rclament une
force. Oh! quelquun avec qui ces pauvres cratures oublies, humilies,
pourraient parler, changer leurs petites conceptions, le plus souvent
craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin dun ami homme, dune
main ferme, mle, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour
nous relever si nous sommes prs de choir. Pas un pre, pas un mari, pas
un frre; non, un _ami_, vous dis-je; un tre que nous choisirions trs
suprieur  nous, qui serait  la fois svre et bon, tendre et grave,
et nous aimerait dune amiti surtout protectrice.... On trouve des
hommes ainsi, dans votre monde, nest-ce pas?

ZEYNEB."

"Des existences o il ny a _rien_! Sentez-vous toute lhorreur de cela
? De pauvres mes, ailes maintenant, et que lon tient captives; des
coeurs o bouillonne une jeune sve, et auxquels laction est interdite,
qui ne peuvent rien faire, pas mme le bien, qui se dvorent ou susent
en rves irralisables. Vous reprsentez-vous les jours mornes que
couleraient vos trois amies, si vous n'tiez pas venu, leurs jours tous
pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes
dont elles sentent constamment peser la dsapprobation muette.

Du drame de mon mariage que je vous ai cont, il restait, tout au fond
de moi-mme, la rancune contre lamour (du moins lamour tel quon
lentend chez nous), le scepticisme de ses joies, et  mes lvres une
amertume ineffaable.

Cependant je savais  peu prs dj quil tait autre en Occident,
lamour qui mavait tant due, et je me mis  ltudier avec passion
dans les littratures, dans l'histoire, et, comme je lavais pressenti,
je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses;
cest lui que je trouvai au coeur de tout ce quil y a de mauvais dans
ce monde, mais aussi de tout ce quil y a de bon et de sublime.... Et
plus amre devint ma tristesse,  mesure que je percevais mieux le
rayonnement de la femme latine. Ah! quelle tait heureuse, dans vos
pays, cette crature pour qui depuis des sicles on a pens, lutt et
souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se
donner, avait le droit dexiger quon le mritt. Ah! quelle place elle
tenait chez vous dans la vie, et combien tait inconteste sa royaut
sculaire!

Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La
conscience de nous-mmes, de notre valeur sveillait  peine, et autour
de nous on tait volontairement ignorant et suprmement ddaigneux de
lvolution commence!

Nulle voix ne slverait donc, pour crier leur aveuglement  ces
hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos pres, nos maris, nos
frres! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc
lesclave achete  cause de sa seule beaut, ou la Hanum lourde et trop
blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perptuel?....

Mais vous tes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois
 vos ordres, comme de fidles secrtaires, toutes trois et tant
dautres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici
prtant nos yeux  vos yeux, notre coeur  votre coeur, offrant notre
me tout entire  vous servir....

Nous pourrons nous rencontrer peut-tre une fois ou deux, ici au
Bosphore, avant lpoque de redescendre en ville. Nous avons tant
damies trs sres, dissmines le long de cette cte, et toujours
prtes  nous aider pour tablir nos alibis.

Mais jai peur.... Non pas de votre amiti: comme vous lavez dit, elle
est pour nous au-dessus de toute quivoque.... Mais jai peur du
chagrin,... dans la suite, aprs votre dpart.

Adieu, Andr, notre ami, _mon ami_. Que le bonheur vous accompagne!

DJNANE."


"Djnane ne vous la srement pas racont. La dame en rose qui fumait
vos cigarettes lautre soir chez les Saint-nogat,--madame de Durmont,
pour ne pas la nommer,--tait venue passer laprs-midi chez nous
aujourdhui, soi-disant pour chanter des duos de Grieg avec Zeyneb. Mais
elle a tellement parl de vous et avec un tel enthousiasme quune jeune
amie russe, qui se trouvait l, nen revenait pas. La peur nous a prises
quelle se doutt de quelque chose et voult nous tendre un pige; alors
nous vous avons bien bch, en nous mordant les lvres pour ne pas rire,
et elle a donn l-dedans en plein, et vous a dfendu avec violence.
Autant dire que sa visite na t que confrontation et interrogatoire
sur nos sentiments respectifs pour vous. Quel heureux mortel vous
faites!

Nous venons dimaginer et de combiner un tas de dlicieux projets pour
nous revoir. Votre valet de chambre, celui que vous dites si sr, sait-
il conduire? En le coiffant lui aussi dun fez, nous pourrions faire une
promenade avec vous en voiture ferme, lui sur le sige. Mais tout cela,
il faut le combiner de vive voix, la prochaine fois que nous nous
verrons.

Vos trois amies vous envoient beaucoup de choses jolies et tendres.

MLEK."

"Ne manquez pas au moins le jour des Eaux-Douces, demain; nous tcherons
dy tre aussi. Comme les autres fois, passez avec votre caque du ct
dAsie, sous nos fentres. Si on vous fait voir un coin de mouchoir
blanc, par un trou des quadrillages, cest quon ira vous rejoindre; si
le mouchoir est bleu, cela signifiera: Catastrophe, vos amies sont
enfermes.

M...."


Jusqu la fin de la saison, ils eurent donc aux Eaux-Douces dAsie
leurs rendez-vous muets et dissimuls. Chaque fois que le ciel fut beau,
le vendredi,--et le mercredi qui est aussi un jour de runion sur la
gentille rivire ombreuse,--le caque dAndr croisa et recroisa celui
de ses trois amies, mais sans le plus lger signe de tte qui et trahi
leur intimit pour ces centaines dyeux fminins, aux aguets sur la rive
par lentrebillement des mousselines blanches. Si linstant se
prsentait favorable, Zeyneb et Mlek risquaient un sourire  travers la
gaze noire. Quant  Djnane, elle tait fidle  son voile triple, aussi
parfaitement dissimulateur quun masque; on sen tonnait bien un peu,
dans les autres caques o passaient des femmes, mais personne nosait
penser  mal, le lieu tant si impropre  toute entreprise coupable, et
celles qui la reconnaissaient,  la livre des rameurs, se bornaient 
dire sans mchancet : "Cette petite Djnane Tewfik Pacha a toujours t
une originale.





XXVII

DJNANE A ANDR


"28 septembre 1904.


Pour nous, quelle impression nouvelle de savoir que, dans la foule des
Eaux-Douces, on a _un ami!_ Parmi ces trangers, qui nous resteront 
jamais inconnus et nous considrent de leur ct comme dinconnaissables
petites btes curieuses, savoir que peut-tre un regard nous cherche,--
nous en particulier, pas les autres pareillement voiles:--savoir que
peut-tre un homme nous envoie une pense daffectueuse compassion!
Quand nos caques se sont abords, vous ne me voyiez point, cache sous
mon voile pais, mais jtais l pourtant, heureuse dtre invisible, et
souriant  vos yeux qui regardaient dans la direction des miens.

Est-ce parce que vous avez t si bon et si simple, si bien _lami_ tel
que je le dsirais, lautre jour, l-haut, devant la Mer Noire, pendant
notre entrevue qui fut cependant presque sans paroles? Est-ce parce que
jai senti enfin, sous le laconisme de vos lettres, un peu daffection
vraie et mue? Jignore, mais vous ne me semblez plus si lointain. Oh!
Andr, dans des mes longtemps comprimes comme les ntres, si vous
saviez ce quest un sentiment idal, fait dadmiration et de
tendresse!....

DJNANE."


Ils correspondaient souvent,  cette fin de saison, pour leurs prilleux
rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer
leurs lettres, par quelque ngre fidle qui arrivait en barque 
Thrapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Valle-du-Grand-
Seigneur le soir. Et lui qui navait de possible que la poste restante
de Stamboul, rpondait le plus souvent par un signal secret, en passant
dans son caque, sous leurs fentres farouches. Il fallait profiter de
ces derniers jours du Bosphore, avant le retour  Constantinople o la
surveillance serait plus svre. Et on sentait venir  grands pas
lautomne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres
arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commenaient
de tomber, qui mettaient  nant parfois leurs combinaisons les plus
ingnieusement prpares.

Prs de la plaine de Bicos, dans un bas-fond solitaire et ignor, ils
avaient dcouvert une petite fort vierge, autour dun marais plein de
nnuphars. Ctait un lieu de scurit mlancolique, enclos entre des
pentes abruptes et dinextricables verdures; un seul sentier dentre o
veillait Jean Renaud, avec un sifflet dalarme. Ils se rencontrrent l
deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et
les fougres immenses, dans lombre des arbres qui seffeuillaient.
Cette flore ne diffrait en rien de celle de la France, et ces fougres
gantes taient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus
dvelopp peut-tre,  cause de latmosphre plus humide et des ts
plus chauds. Les trois petits fantmes noirs circulaient au milieu de
cette jungle, un peu embarrasss de leurs tranes et de leurs souliers
toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils sasseyaient
autour dAndr, pour un instant de causerie profonde, ou de silence,
inquiets de voir passer au-dessus deux les nuages doctobre, qui
parfois assombrissaient tout et menaaient de quelque lourde onde.
Zeyneb et Mlek, de temps  autre, relevaient leur voile pour sourire 
leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et
de confiance. Mais Djnane, jamais.

Andr, avec tous ses voyages en pays exotiques, navait pas depuis de
longues annes, vcu ainsi dans lintimit des plantes de nos climats.
Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougres
Osmondes, lui rappelaient  sy mprendre certain marais de son pays o,
pendant son enfance, il sisolait de longues heures pour rver aux
forts vierges, encore jamais vues. Et ctait tellement la mme chose,
ce marais asiatique et le sien, quil lui arrivait de se croire ici chez
lui, replong dans la premire priode de son veil  la vie.... Mais
alors, il y avait ces trois petites fes orientales, dont la prsence
constituait un anachronisme trange et charmant....

Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces
dAsie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante 
Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait 
faire de mme. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer
leurs portes et leurs fentres, pour six mois de vent, de pluie ou de
neige.

Andr et ses amies avaient chang leur parole de faire tout au monde
pour se revoir ce jour-l aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini
ensuite, jusqu lt prochain si entour dincertitudes.

Le temps menaait, et lui, partant quand mme dans son caque pour le
rendez-vous, se disait:	On ne les laissera pas schapper, avec ce vent
qui se lve. Mais lorsquil passa sous leurs fentres, il vit sortir
des grillages le coin de mouchoir blanc que Mlek faisait danser, et qui
signifiait, en langage convenu: Allez toujours. On nous a permis. Nous
vous suivons.

Aucun encombrement aujourdhui sur la petite rivire, ni sur les
pelouses environnantes, o les colchiques dautomne fleurissaient parmi
la jonche des feuilles mortes. Peu ou point dEuropens; rien que des
Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que
laissaient  dcouvert les voiles blancs mis comme  la campagne, on
lisait beaucoup de mlancolie, sans doute  cause de cette approche de
lhiver, la saison ou laustrit des harems bat son plein, et o
lenfermement devient presque continuel.

Ils se croisrent deux ou trois fois. Mme le regard de Mlek, a travers
son voile baiss, son voile noir de citadine, nexprimait que de la
tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au
dclin, toutes les choses prs de finir.

Quand il fut lheure de sen aller, le Bosphore,  la sortie des Eaux-
Douces, leur rservait des aspects de beaut tragique. La forteresse
sarrasine de la rive dAsie, au pied de laquelle il fallait passer,
toute rougie par le soleil couchant, avait des crneaux couleur de feu.
Et au contraire, elle semblait trop sombre, lautre forteresse, plus
colossale, qui lui fait vis--vis sur la cte dEurope, avec ses
murailles et ses tours, chelonnes, juches jusquen haut de la
montagne. La surface de leau cumait, toute blanche, fouette par des
rafales dj froides. Et un ciel de cataclysme stendait au-dessus de
tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, trs
tourments et dchirs sur un fond livide.

Heureusement elles n'avaient pas long chemin  faire, les petites
Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de
marbre, toujours si bien gard, o leurs ngres les attendaient. Mais
Andr, qui avait  traverser le dtroit et  le remonter vent debout,
narriva qu la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et deau de
mer, les vestes de velours, les broderies dor trempes et lamentables.
A larrire-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises,
qui sont les premires agressions du vent de Russie, et qui serrent le
coeur, comme laccourcissement des jours.

Chez lui, o il ramenait en hte ses rameurs transis pour les
rchauffer, il entendit en arrivant une musiquette trange, qui
emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers
faisaient  lheure du soleil couchant, en face, dans les bois et les
valles de Bicos dAsie; sur des notes graves, un air monotone, rapide,
beaucoup plus vif quune tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre,
 en pleurer. Ctait un de ses domestiques turcs qui soufflait  pleins
poumons dans une longue flte, se rvlant tout  coup grand virtuose en
turlututu plaintif et sauvage.

"Et o as-tu appris? lui demanda-t-il.

--Dans mon pays, dans la montagne, prs dEski-Chhir, je jouais comme
a, le soir, quand je faisais rentrer les chvres de mon pre.

Eh bien! il ne manquait plus quune musique pareille, pour complter
langoisse, sans cause et sans nom, dune telle soire...

Et longtemps cet air de flte, quAndr se faisait rejouer au
crpuscule, conserva le pouvoir dvoquer pour lui tout lindicible de
ces choses runies: le retour des Eaux-Douces pour la dernire fois; les
trois petits fantmes noirs, sur une mer agite, rentrant  la nuit
tombante sensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et
des bois; le premier coup de vent dautomne; les pelouses dAsie semes
de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au
Bosphore, lagonie de lt....





XXVIII


Andr tait rinstall  Pra depuis une quinzaine de jours et avait pu
revoit une fois  Stamboul, dans la vieille maison de Sultan-Selim, ses
trois amies qui lui avaient amen une gentille inconnue, une petite
personne dissimule sous de si pais voiles noirs que le son de sa voix
tait presque touff. Le lendemain, il reut cette lettre :

"Je suis la petite dame fantme de la veille, monsieur Lhry; je n ai
pas su vous parler; mais, pour le livre que vous nous avez promis 
toutes, je vais vous raconter la journe dune femme turque en hiver. Ce
sera de saison, car voici bientt novembre, les froids, lobscurit,
tout un surcrot dombre et dennui sabattant sur nous... La journe
dune femme turque en hiver. Je commence donc.

Se lever tard, mme trs tard. La toilette lente, avec indolence.
Toujours de trs longs cheveux, de trop pais et lourds cheveux, 
arranger. Puis aprs, se trouver jolie, dans le miroir dargent, se
trouver jeune, charmante, et en tre attriste.

Ensuite, passer la revue silencieuse dans les salons, pour vrifier si
tout est en ordre; la visite aux menus objets aims, souvenirs,
portraits, dont lentretien prend une grande importance. Puis djeuner,
souvent seule, dans une grande salle, entoure de ngresses ou
desclaves circassiennes; avoir froid aux doigts en touchant
largenterie parse sur la table, avoir surtout froid  lme; parler
avec les esclaves, leur poser des questions dont on ncoute pas les
rponses....

Et maintenant, que faire jusqu ce soir? Les harems du temps jadis, 
plusieurs pouses, devaient tre moins tristes: on se tenait compagnie
entre soi.... Que faire donc? De laquarelle? (Nous sommes toutes
aquarellistes distingues, monsieur Lhry: ce que nous avons peint
dcrans, de paravents, dventails!) Ou bien jouer du piano, jouer du
luth? Lire du Paul Bourget, ou de lAndr Lhry? Ou bien broder,
reprendre quelquune de nos longues broderies dor, et sintresser
toute seule  voir courir ses mains, si fines, si blanches, avec les
bagues qui scintillent?... Cest quelque chose de nouveau que lon
souhaiterait, et que lon attend sans espoir, quelque chose dimprvu
qui aurait de l'clat, qui vibrerait, qui ferait du bruit, mais qui ne
viendra jamais.... On voudrait aussi se promener malgr la boue, malgr
la neige, ntant pas sortie depuis quinze jours; mais aller seule est
interdit. Aucune course  imaginer comme excuse; rien. On manque
despace, on manque dair. Mme si on a un jardin, il semble quon ny
respire pas, parce que les murs en sont trop hauts.

On sonne! Oh! quelle joie si cela pouvait tre une catastrophe, ou
seulement une visite!

Une visite! cest une visite, car on entend courir les esclaves dans
lescalier. On se lve; vite une glace, pour sarranger les yeux avec
fivre. Qui a peut-il tre? Ah! une amie jeune et dlicieuse, marie
depuis peu. Elle entre. lans rciproques, mains tendues, baisers des
lvres rouges sur les joues mates.

"Est-ce que je tombe bien? Que faisiez-vous, ma chre?

--Je mennuyais.

--Bon, je viens vous chercher, pour une promenade ensemble, nimporte
o."

Un instant plus tard, une voiture ferme les emmne. Sur le sige, 
ct du cocher un ngre: Dilaver, linvitable Dilaver, sans lequel on
na pas le droit de sortir et qui fera son rapport sur lemploi du
temps.

Elles causent, les deux promeneuses:

"Eh bien! aimez-vous Ali Bey?

--Oui, rpond la nouvelle marie, mais parce quil faut absolument que
jaime quelquun; jai soif daffection. Ceci est en attendant. Si je
trouve mieux plus tard....

--Eh bien! moi, je naime pas le mien, mais l pas du tout; aimer par
force, non, je ne suis pas de celles qui se plient...."

Leur voiture roule, au grand trot de deux chevaux magnifiques. Elles ne
devront pas en descendre, ce ne serait plus comme il faut. Et elles
envient les mendiantes libres qui les regardent passer.

Elles sont arrives  la porte du Bazar, o des gens du peuple achtent
des marrons grills.

"Jai bien faim, dit lune. Avons-nous de largent?

--Non.

--Dilaver en a.

--Dilaver, achte-nous des marrons.

Dans quoi les mettre? Elles tendent leurs mouchoirs de dentelles, tous
les marrons leur reviennent l-dedans, o ils ont pris une odeur
d'hliotrope.--Et cest tout leur grand vnement du jour, cette
dnette quelles samusent  faire l comme des femmes du peuple mais
sous le voile, et en voiture ferme.

Au retour, en se quittant, elles sembrassent encore, et changent ces
ternelles phrases de femmes turques entre elles:

"Allons, pas de chimres, pas de regrets vains. Ragissez!"

Cependant cela les fait sourire elles-mmes, tant le conseil en connu et
us.

La visiteuse est donc partie. Cest le soir. On allume de trs bonne
heure, car la nuit tombe plus tt dans les harems,  cause de ces
quadrillages de bois aux fentres. Votre nouveau fantme noir dhier,
monsieur Lhry, se retrouve seul. Mais voici le bey qui rentre, le
matre annonc par un bruit de sabre dans lescalier. La pauvre petite
dame de cans a encore plus froid  lme. Par habitude, elle se regarde
dans une glace; limage reflte lui parait vraiment bien jolie, et elle
pense: "Toute cette beaut, pour lui, quel dommage!"

Lui, insolemment tendu sur une pile de coussins, commence une histoire:


"Vous savez, ma chre, aujourdhui au palais....

Oui, le palais, les camarades et les fusils, les nouvelles armes, cest
tout ce qui lintresse; rien de plus, jamais.

Elle ncoute pas, elle a envie de pleurer. Alors, on la traite de
"dtraque".

Elle demande la permission de se retirer dans sa chambre, et bientt
elle pleure  sanglots, la tte sur son oreiller de soie, lam dor et
dargent, pendant que les Europennes,  Pra, vont au bal ou au
thtre, sont belles et aimes, sous des flots de lumire...

"***"





XXIX


Pour la seconde fois depuis le retour du Bosphore, Andr et son trio de
fantmes taient ensemble, dans la maison clandestine, au coeur du
Vieux-Stamboul.

Vous ne savez pas, disait Mlek, notre prochain rendez-vous, ce sera
ailleurs, pour changer. Une amie  nous qui habite  Mehmed-Fatih, votre
quartier dlection, nous a offert de nous runir chez elle. Sa maison
tout  fait turque, o il ny a aucun matre, est une vraie trouvaille,
calme et sre. Je vous y prpare du reste une surprise, dans un harem,
plus luxueux que celui-ci et au moins aussi oriental. Vous verrez a!"

Andr ne lcoutait pas, dcid  brler ses vaisseaux aujourdhui pour
essayer de connatre les yeux de Djnane, et trs proccup de
laventure, sentant que sil sy prenait mal, si elle se cabrait dans
son refus, avec son caractre incapable de flchir, ce serait fini 
tout jamais. Or, cet ternel voile noir sur cette figure de jeune femme
devenait pour lui un malaise obsdant, une croissante souffrance, 
mesure quil sattachait  elle davantage. Oh! savoir ce quil y avait
l-dessous! Rien quun instant, saisir laspect de cette sirne  voix
cleste, pour le fixer ensuite dans sa mmoire!... Et puis, pourquoi se
cachait-elle, et pas ses soeurs? Quelle diffrence y avait-il donc? A
quel sentiment autre et inavou pouvait-elle bien obir, la petite me
altire et pure?...

Une explication parfois lui traversait lesprit, mais il la chassait
aussitt comme absurde et entache de fatuit: Non, se disait-il
toujours, elle pourrait tre ma fille; a na pas le sens commun."

Et elle se tenait l tout prs de lui; il naurait eu qu soulever de
la main ce morceau dtoffe, qui pendait  peine plus bas que la barbe
dun loup de bal masqu! Pourquoi fallait-il que ce geste si tentant, si
simple, ft aussi impossible et odieux quun crime!...

Lheure passait, et il serait bientt temps de les quitter. Le rayon du
soleil de novembre sen allait vers les toits,--toujours ce mme rayon
sur le mur den face, dont le reflet jetait dans lhumble harem un peu
de lumire.

"coutez-moi, petite amie, dit-il brusquement, il faut  tout prix que
je connaisse vos yeux; je ne peux plus, je vous assure, je ne peux plus
continuer comme a.... Dabord la partie est ingale, puisque vous voyez
les miens tout le temps, vous,  travers cette gaze double, ou triple,
je ne sais, qui est votre complice. Mais rien que vos yeux, si vous
voulez, vous mentendez bien.... Au lieu de votre dsolant tcharchaf
noir, venez en yachmak la prochaine fois; en yachmak aussi austre quil
vous plaira, ne dcouvrant que vos prunelles,--et les sourcils qui
concourent  lexpression du regard.... Le reste de la figure, jy
consens, cachez-le-moi pour toujours, mais pas vos yeux.... Voyez, je
vous le demande, je vous en supplie.... Pourquoi faites-vous cela,
pourquoi? Vos soeurs ne le font plus.... De votre part, ce nest que de
la mfiance, et cest mal...."

Elle demeura interdite et silencieuse, un moment pendant lequel, lui,
entendait battre ses propres artres.

"Tenez, dit-elle enfin, du ton des rsolutions graves, regardez, Andr,
si je me mfie!"

Et, levant son voile, quelle rejeta en arrire, elle dcouvrit tout son
visage pour planter bien droit, dans les yeux de son ami, ses jeunes
yeux admirables, couleur de mer profonde.

Ctait la premire fois quelle osait lappeler par son nom, autrement
que dans une lettre. Et sa dcision, son mouvement avaient quelque chose
de si solennel, que les deux autres petites ombres, dans leur surprise,
restaient muettes, tandis quAndr reculait imperceptiblement sous le
regard fixe de cette apparition, comme quand on a un peu peur, ou que
lon est bloui sans vouloir le paratre.





CINQUIME PARTIE


XXX


Au coeur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le ddale des vieilles
rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavs sertis dherbe
funbre, sous les nuages bas et obscurs; lenchevtrement des maisons en
bois, jadis peintes docre sombre, toutes djetes, toutes de travers,
avec toujours leurs fentres  doubles grillages impntrables au
regard.--Et ctait tout cela, tout ce dlabrement, toute cette
vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville
ferique, mais qui, vu en dtail, et fortement du les touristes des
agences. Pour Andr toutefois et pour quelques autres comme lui, ces
choses, mme de prs, gardaient leur charme fait dimmuabilit, de
recueillement et de prire. Et puis, de temps  autre, un dtail exquis:
un groupe de tombes anciennes, trs finement ciseles,  un carrefour,
sous un platane de trois cents ans; ou bien une fontaine en marbre, aux
arabesques dor presque teint.

Andr, coiff du fez des Turcs, sengageait dans ces quartiers daprs
les indications dune carte faite par Mlek avec notes  lappui. Une
fois, il sarrta pour contempler lune de ces niches de petits chiens
errants, qui pullulent  Constantinople, et auxquels les bonnes mes du
voisinage avaient, comme dhabitude, fait laumne dune litire en
guenille et dun toit en vieux tapis. Ils gtaient l-dessous, avec des
minois aimables et joyeux. Cependant il ne les caressa point, de peur de
se trahir, car les Orientaux, sils sont pleins de piti pour les
chiens, ddaignent de les toucher,  et rservent pour les chats leurs
clineries. Mais la maman vint quand mme ramper devant lui, en faisant
des grces, pour bien marquer  quel point elle se sentait honore de
son attention.

"La quatrime maison  gauche, aprs un kiosque funraire et un cyprs",
tait le lieu o le convoquait aujourdhui le caprice de ses trois
amies. Un domino noir, au voile baiss et qui semblait ntre pas Mlek,
lattendait derrire la porte entrouverte, le fit monter sans mot dire,
et le laissa seul dans un petit salon trs oriental et trs assombri par
des grillages de harem: divans tout autour et inscriptions dIslam
dcorant les murailles. A ct, on entendait des chuchotements, des pas
lgers, des frous-frous de soie.

Et, quand le mme domino inconnu revint lappeler dun signe et
lintroduisit dans la salle proche, il put se croire Aladin entrant dans
son srail. Ses trois austres petits fantmes noirs dautrefois taient
l, mtamorphoss en trois odalisques, qui tincelaient de broderies
dor et de paillettes avec une magnificence adorablement suranne. Des
voiles anciens de la Mecque, en gaze blanche toute paillete, tombaient
derrire elles, sur leurs paules, enveloppant leurs cheveux arrangs en
longues nattes; debout, le visage tout dcouvert, inclines devant lui
comme devant le matre, elles lui souriaient avec leur frache jeunesse
aux gencives roses.

Ctaient les costumes, les bijoux des aeules, exhums pour lui des
coffres de cdre; encore avaient-elles su, avec leur tact dlgantes
modernes, choisir parmi les satins doucement fans et les archaques
fleurs dor brodes en relief pour composer des assemblages
particulirement exquis. Elles lui donnaient l un spectacle que
personne ne voit plus et auquel ses yeux dEuropen nauraient jamais
os prtendre. Derrire elles, plus dans lombre, et ranges sur les
divans, cinq ou six complices discrtes se tenaient immobiles,
uniformment noires en tcharchaf et le voile baiss, leur silencieuse
prsence augmentant le mystre. Tout cela, quon net fait pour aucun
autre, tait dune audace inoue, dun stupfiant dfi au danger. Et on
sentait, autour de cette runion dfendue, la tristesse attentive dun
Stamboul envelopp dans la brume dhiver, la muette rprobation dun
quartier plein de mosques et de tombeaux.

Elles samusrent  le traiter comme un pacha, et dansrent devant lui,
--une danse des grand-grand-mres dans les plaines de Karadjiamir, une
danse trs chaste et trs lente, avec des gestes de bras nus, une
pastorale dAsie, que leur jouait sur un luth, dans lombre au fond de
la salle, une des femmes voiles. Souples, vives et faussement
languissantes, elles taient redevenues, sous ces costumes, de pures
Orientales, ces trois petites extra-cultives,  lme si inquite, qui
avaient mdit Kant et Schopenhauer.

"Pourquoi ntes-vous pas gai aujourdhui? demanda Djnane tout bas 
Andr. Cela vous ennuie, ce que nous avions imagin pour vous?

--Mais vous me ravissez au contraire; mais je ne verrai jamais rien
daussi rare et daussi dlicieux. Non, ce qui mattriste, je vous le
dirai quand les dames noires seront parties; si cela vous rend songeuse
peut-tre, au moins je suis sr que cela ne vous fera pas de peine."

Les dames noires ne restrent quun moment. Parmi ces invisibles,--qui
taient toutes des rvoltes, il va sans dire,--Andr reconnut  leur
voix, ds que la conversation commena, les deux jeunes filles qui
taient venues un jour  Sultan-Selim, celles qui avaient eu une aeule
franaise et rvaient dune vasion; Mlek les pressait de relever aussi
leur voile, par bravade contre la rgle tyrannique; mais elles
refusrent, disant avec un gentil rire:

"Vous avez bien mis six mois, vous,  relever le vtre!"

Il y avait aussi une femme vraisemblablement jeune, qui parlait le
franais comme une Parisienne et que le livre promis par Andr Lhry
passionnait beaucoup. Elle lui demanda:

"Vous voulez sans doute--et cest ce que _nous_ voudrions aussi nous -
- prendre la femme turque au point actuel de son volution? Eh bien,--
pardonnez  une ignorante petite Orientale de donner son avis  Andr
Lhry,--si vous crivez un roman impersonnel, en le faisant tourner
autour dune hrone, ou dun groupe dhrones, ne risquez-vous pas de
ne plus rester lcrivain dimpulsion que nous aimions tant? Si cela
pouvait tre plutt une sorte de suite  _Medj_, votre retour en
Orient,  des annes de distance....

--Je lui avais exactement dit cela, interrompit Djnane; mais jai t
si mal accueillie que je nose plus gure lui exposer mes petites ides
sur ce livre....

--Mal accueillie, oui, rpondit-il en riant; mais, malgr cela, ne vous
ai-je pas promis que, sauf me mettre en scne, je ferais tout ce que
vous voudriez? Alors, exposez-les-moi bien, au contraire, vos ides,
aujourdhui mme, et les dames-fantmes qui nous coutent consentiront
peut-tre  y joindre aussi les leurs....

--Le roman ou le pome damour dune Orientale ne varie gure, reprit
la dame noire qui avait dj parl. Toujours ce sont des lettres
nombreuses et des entrevues furtives. Lamour plus ou moins complet, et,
au bout, la mort; quelquefois, mais rarement, la fuite. Je parle, bien
entendu, de lamour avec un tranger, le _seul_ dont soit capable
lOrientale cultive, celle daujourdhui, qui a pris conscience delle-
mme.

--Combien la rvolte vous rend injuste pour les hommes de votre pays!
essaya de dire Andr. Rien que parmi ceux que je connais, moi, je
pourrais vous en citer de plus intressants que nous, et de plus....

--La fuite, non, interrompit Djnane, mettons seulement la mort. Jen
reviens  ce que je proposais lautre jour  M. Lhry; pourquoi ne pas
choisir une forme qui lui permette, sans tre absolument en scne, de
traduire ses propres impressions? Celle-ci par exemple: "_Un tranger
qui lui ressemblerait comme un frre_", un homme gt comme lui par la
vie, et un crivain trs lu par les femmes, revient un jour  Stamboul,
quil a aim jadis. Y retrouve-t-il sa jeunesse, ses enthousiasmes?...
(A vous de rpondre, monsieur Lhry!) Il y rencontre une de nos soeurs
qui lui aurait crit prcdemment, comme tant dautres pauvres petites,
blouies par son aurole. Et alors ce qui, il y a vingt ans, ft devenu
de lamour, nest plus chez lui que curiosit artistique. Bien entendu,
je ne ferais pas de lui un de ces hommes fatals qui sont dmods depuis
1830, mais seulement un artiste, quamusent les impressions nouvelles et
rares. Il accepte donc les entrevues successives, parce quelles sont
dangereuses et indites. Et que peut-il en advenir, si ce nest
lamour?... mais en elle, pas en lui, qui nest quun dilettante et ne
voit l-dedans quune aventure....

"Ah! non, dit-elle tout  coup, en se levant avec une impatience
enfantine, vous mcoutez l, tous, vous me faites prorer comme un bas
bleu.... Tenez, je me sens ridicule. Plutt je vais danser encore une
danse de mon village; je suis en odalisque, et a mira mieux.... Toi,
Chahend, je ten prie, joue cette ronde des pastoures, que nous
rptions avant larrive de monsieur Lhry, tu sais.... Et elle voulut
prendre ses deux soeurs par la main pour danser.

Mais les assistantes protestrent, rclamant la fin du scnario.

Et, pour la faire se rasseoir, elles sy mirent toutes, aussi bien les
deux autres petites houris pailletes dor que les fantmes en deuil.

"Oh! vous mintimidez  prsent!... Vous mennuyez bien.... La fin de
lhistoire?... Mais il me semble quelle tait finie... Navions-nous
pas dit tout  lheure que lamour dune musulmane navait dautre issue
que la fuite ou la mort?... Eh bien?... Mon hrone  moi est trop fire
pour suivre ltranger. Elle mourra donc, non pas directement de cet
homme, mais plutt, si vous voulez, de ces exigences inflexibles du
harem qui ne lui laissent pas le moyen _de se consoler de son amour et
de son rve, par laction_."

Andr la regardait parler. Aujourdhui son aspect dodalisque, dans ses
atours qui avaient cent ans, rendait plus inattendu encore son langage;
ses prunelles vert sombre restaient leves obstinment vers le vieux
plafond compliqu darabesques, et elle disait tout cela avec le
dtachement dune personne qui invente un joli conte, mais ne saurait
tre mise en cause.... Elle tait insondable....

Ensuite, quand les dames noires s'en furent alles, elle sapprocha de
lui, toute simple et confiante, comme une bonne petite camarade:

"Et maintenant quelles sont parties, quavez-vous?

--Ce que jai.... Vos deux cousines peuvent lentendre, nest-ce pas?

--Certainement, rpondit-elle,  demi blesse. Quels secrets pourrions-
nous avoir vis--vis delles, vous et moi? Ne vous ai-je pas dit, ds le
dbut, que toutes les trois nous ne serions jamais pour vous quune
seule me?

--Eh bien! jai quen vous regardant je suis charm et presque
pouvant par une ressemblance. Lautre jour dj, quand vous avez lev
votre voile pour la premire fois, ne mavez-vous pas vu reculer devant
vous? Je retrouvais le mme ovale du visage, le mme regard, les mmes
sourcils, quelle avait coutume de rejoindre par une ligne de henneh. Et
encore, cette fois-l, je ne connaissais pas vos cheveux, pareils aux
siens, que vous me montrez aujourdhui, natts comme elle avait coutume
de faire...."

Elle rpondit duse voix grave:

"Ressembler  votre Nedjib, moi!... Ah! jen suis aussi troub1e que
vous, allez!... Si je vous disais, Andr, que depuis cinq ou six ans
ctait mon rve le plus cher...."

Ils se regardaient profondment, muets lun devant lautre; les sourcils
de Djnane staient un peu relevs, comme pour laisser les yeux
souvrir plus larges, et il voyait luire ses prunelles couleur de mer
sombre,--tandis que les deux autres jeunes femmes, dans ce harem o
commenait htivement le crpuscule, se tenaient  lcart, respectant
cette confrontation mlancolique.

"Restez comme vous tes l, ne bougez pas, Andr, dit-elle tout  coup.
Et vous deux, venez le regarder, notre ami; plac et clair comme il
est, on lui donnerait  peine trente ans?"

Lui, alors, qui avait tout  fait oubli son ge, ainsi quil lui
arrivait parfois, et qui se faisait  ce moment lillusion dtre
rellement jeune, reut un coup cruel, se rappela quil avait commenc
de redescendre la vie, et que cest la seule pente inexorable quaucune
nergie na jamais remonte.  Quest-ce que je fais, se demanda-t-il,
auprs de ces tranges petites qui sont la jeunesse mme? Si innocente
quelle puisse tre, laventure o elles mont jet, ce nest plus une
aventure pour moi...."

Il les quitta plus froidement peut-tre que dhabitude, pour sen aller,
si seul, par la ville immense o baissait le jour dautomne. Il avait 
traverser combien de quartiers diffrents, combien de foules
diffrentes, et des rues qui montaient, et des rues qui redescendaient,
et tout un bras de mer, avant de regagner, sur la hauteur de Pra, son
logis de hasard qui lui parut plus dtestable et plus vide que jamais, 
la nuit tombante....

Et puis, pourquoi pas de feu chez lui, pas de lumire? Il demanda ses
domestiques turcs, chargs de ce soin. Son valet de chambre franais,
qui sempressait pour les suppler, arriva levant les bras au ciel:

"Tous partis, faire la fte! Cest le carnaval des Turcs, qui commence
ce soir; pas eu moyen de les retenir...."

Ah! il avait oubli en effet; on tait au 8 novembre, qui correspondait
cette anne avec louverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y
a jene austre tous les jours, mais naves rjouissances et
illuminations toutes les nuits. Il alla donc  une de ses fentres qui
regardaient Stamboul, pour savoir si la grande ferie quil avait connue
dans sa jeunesse, un quart de sicle auparavant, se jouait encore en
lan 1322 de lhgire.--Oui, ctait bien cela, rien navait chang;
lincomparable silhouette de ville, l-bas, dans limprcision nocturne,
commenait de briller sur plusieurs points, silluminait rapidement
partout  la fois. Tous les minarets, qui venaient dallumer leurs
doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient  de gigantesques
fuseaux dombre, portant,  diffrentes hauteurs dans lair, des bagues
de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosques, se traaient
dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que,
dans ce lointain et cette brume, on les et dites composes avec des
toiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la
ville du silence tout le reste de lanne, tait, pendant les nuits du
Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il
est vrai, on napercevrait point les femmes, mme pas sous leur forme
ordinaire de fantme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le
coucher du soleil, devaient tre rentres derrire leurs grilles; mais
il y aurait mille costumes de tous les coins de lAsie, et des
narguils, et des thtres anciens, et des marionnettes, et des ombres
chinoises. Dailleurs, llment Prote, autant par crainte des coups
que par inepte incomprhension, ny serait aucunement reprsent. Donc,
oubliant encore une fois le nombre de ses annes, qui lavait rembruni
tout  lheure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, sen
alla vers cette ville illumine, de lautre ct de leau, faire la fte
orientale.





XXXI


Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble
 la tombe de Nedjib, quils projetaient entre eux depuis des mois,
mais qui tait bien une de leurs plus prilleuses entreprises; ils
lavaient jusquici diffre,  cause de sa difficult mme, et  cause
de tant dheures de libert quelle exigeait, le cimetire tant trs
loin.

La veille, Djnane, en lui donnant ses dernires instructions, lui avait
crit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, jespre de tout coeur que
demain aussi nous sourira." Et, quant  Andr, il stait toujours
imagin ce plerinage saccomplissant par une de ces immobiles et
nostalgiques journes de novembre, o le soleil dici donne par surprise
une tideur de serre, dans ce pays en somme trs mridional, apporte une
illusion dt, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus
mervei1leusement rose encore lAsie qui est en face,  lheure du
Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramne tout de suite
le frisson du Nord.

Mais non, quand souvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel
charg et sombre: ctait le vent de la Mer Noire, sans espoir
daccalmie.--Il savait du reste qu cette heure mme, les jolis yeux
de ses amies clotres devaient aussi interroger le temps avec anxit,
 travers les grillages de leurs fentres.

Il ny avait pas  hsiter cependant, tout cela ayant cot tant de
peine  combiner, avec laide de complicits, payes ou gratuites, que
lon ne retrouverait peut-tre plus. A lheure dite, une heure et demie,
en fez et le chapelet  la main, il tait donc  Stamboul,  Sultan-
Fatih, devant la porte de cette maison de mystre o quatre jours plus
tt elles lavaient reu en odalisques. Il les trouva prtes, toutes
noires, impntrablement voiles; Chahend Hanum, la dame inconnue de
cans, avait voulu aussi se joindre  elles; ctait donc quatre
fantmes qui se disposaient  le suivre, quatre fantmes un peu mus, un
peu tremblants de laudace de ce quon allait faire. Andr,  qui
reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit
avec quelque passant imprvu, sinquitait aussi de son langage, de ses
hsitations peut-tre, ou de son accent tranger, car le jeu tait
grave.

"Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas o nous aurions
besoin de vous parler.

--Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je
mamusais  me faire appeler Arif Effendi; aujourdhui je peux bien tre
mont en grade; je serai Arif Bey."

Linstant daprs, chose sans prcdent  Stamboul, ils cheminaient
ensemble dans la rue, ltranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et
son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs,
charriait de lhumidit glace; on tait transi de froid. Mlek seule
restait gaie et appelait son ami: _Iki gueuzoum beyim effendim_
(Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usite qui signifie:
Monsieur le Bey qui mtes aussi cher que la vue). Et Andr lui en
voulait de sa gaiet, parce que la figure de la petite morte, ce jour-
l, se tenait obstinment prsente  sa mmoire, comme pose devant lui.

Arrivs  une place o stationnaient des fiacres, ils en prirent deux,
un pour le bey, un pour ses quatre fantmes, les convenances ne
permettant gure  un homme de monter dans la mme voiture que les
femmes de son harem.

Un long trajet,  la file,  travers les vieux quartiers fanatiques,
pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funbre, dans
les grands cimetires,  cette saison pleins de corbeaux, sous les
cyprs noirs.

Entre la porte dAndrinople et Eyoub, devant les immenses murailles
byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dalle, ntant
plus possible. A pied, ils longrent un moment ces remparts en ruine;
par les boulements, par les brches, des choses de Stamboul se
montraient de temps  autre, comme pour mieux imposer  lesprit la
pense de lIslam, ici dominateur et exclusif: c'tait, plus ou moins
dans le lointain, quelquune des souveraines mosques, dmes superposs
en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux,
blancs sous le ciel noir.

Et ce lieu dimposante dsolation, o Andr passait avec les quatre
jeunes femmes voiles de deuil, pour accomplir le pieux plerinage,
tait prcisment celui o jadis, un quart de sicle auparavant, Nedjib
et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; ctait l que
tous deux, si jeunes et si enivrs lun de lautre, avaient os venir
comme deux enfants qui bravent le danger; l quils staient arrts
une fois, au ple soleil dhiver, pour couter chanter dans les cyprs
une pauvrette de msange qui se trompait de saison; l que, sous leurs
yeux, on avait enterr certaine petite fille grecque au visage de
cire.... Et plus dun quart de sicle avait pass sur ces infimes
choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaables dans la
mmoire de celui des deux qui continuait de vivre.

Ils quittrent bientt le chemin qui longe ces murailles de Byzance,
pour senfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre
singulirement obscur, au milieu des cyprs, parmi la peuplade sans fin
des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grce, leur cinglait
le visage, les imprgnait dhumidit toujours plus froide. Devant eux,
les corbeaux fuyaient sans hte, en sautillant.

Apparurent les stles de Nedjib, ces stles encore bien blanches,
quAndr dsigna aux jeunes femmes. Les inscriptions, redores au
printemps, brillaient toujours de leur clat neuf.

Et,  quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantmes
visiteurs, stant immobiliss spontanment, se mirent en prire,--
dans la pose consacre de lIslam, qui est les deux mains ouvertes et
comme tendues pour quter une grce,--en prire fervente pour lme de
la petite morte. Ctait si imprvu dAndr et si touchant, ce quelles
faisaient l, quil sentit ses yeux tout  coup brouills de larmes, et,
de peur de le laisser voir, il resta  lcart, lui qui ne priait pas.

Ainsi, il avait ralis ce rve qui semblait si impossible: faire
relever cette tombe, et la confier  dautres femmes turques, capables
de la vnrer et de lentretenir. Les marbres taient l, bien debout et
bien solides, avec leurs dorures fraches; les femmes turques taient l
aussi, comme des fes du souvenir ramenes auprs de cette pauvre petite
spulture longtemps abandonne;--et lui-mme y tait avec elles, en
intime communion de respect et de piti.

Quand elles eurent fini de rciter la "fathia", elles sapprochrent
pour lire linscription brillante. Dabord la posie arabe, qui
commenait sur le haut de la stle, pour descendre, en lignes inclines,
vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une prire pour
lme de Nedjib Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18
Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom
patronymique, ou plutt un nom de tribu. Et Djnane apprit l, avec une
motion intime, le nom de la famille de Nedjib:

"Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont
venus du Caucase avec mes anctres, voici deux cents ans quils vivent
prs de nous!"

Cela expliquait mieux encore leur ressemblance, bien tonnante pour
ntre quun signe de race; sans doute taient-elles du mme sang, de
par la fantaisie de quelque prince dautrefois. Et quel mystrieux
aeul, depuis longtemps en poussire, avait lgu,  travers qui sait
combien de gnrations,  deux jeunes femmes de caste si diffrente, ces
yeux persistants, ces yeux rares et admirables ?...

Il faisait un froid mortel aujourdhui dans ce cimetire, o ils se
tenaient depuis un moment immobiles. Et tout  coup la poitrine de
Zeyneb, sous ses voiles noirs, fut secoue dune toux dchirante.

Allons-nous-en, dit Andr qui spouvanta, de grce allons-nous-en, et
maintenant marchons trs vite...."

Avant de sen aller, chacune avait voulu prendre une de ces brindilles
de cyprs, dont la tombe tait jonche; or, pendant que Mlek, toujours
la moins voile de toutes, se baissait pour ramasser la sienne, il
entrevit ses yeux pleins de larmes,--et il lui pardonna bien sa gaiet
de tout  lheure dans la rue.

Arrivs  leurs voitures, ils se sparrent, pour ne pas prolonger
inutilement le pril dtre ensemble. Aprs leur avoir fait promettre de
donner au plus tt des nouvelles de leur retour au harem, dont il
sinquitait, car la fin de la journe tait proche, il sen alla pour
Eyoub, tandis que leur cocher les ramenait par la porte dAndrinople.


Six heures maintenant. Andr rentr chez lui,  Pra. Oh! le sinistre
soir! A travers les vitres de ses fentres, il regardait seffacer dans
la nuit limmense panorama, qui lui donnait cette fois un des rappels,
les plus douloureux quil et jamais prouvs, du Constantinople
dautrefois, du Constantinople de sa jeunesse. La fin du crpuscule.
Mais pas encore lheure o les minarets allument tous leurs couronnes de
feux, pour la ferie dune nuit de Ramazan; ils ntaient pour le moment
qu' peine indiqus, en gris plus sombre, sur le gris presque pareil du
ciel. Stamboul, ainsi quil arrivait souvent, lui montrait une
silhouette aussi estompe et incertaine que dans ses songes, jadis quand
il voyageait au loin. Mais  lextrme horizon, vers lOuest, il y avait
comme une frange noire assez nettement dcoupe sur un peu de rose qui
tranait l, dernier reflet du soleil couch,--une frange noire: les
cyprs des grands cimetires. Et il pensait, les yeux fixs l-bas: elle
dort, au milieu de cet infini de silence et d'abandon, sous ses humbles
morceaux de marbre, que cependant par piti jai fait relever et
redorer....

Eh bien! oui, la tombe tait rpare et confie  des musulmanes, dont
les soins pieux avaient chance de se prolonger quelques annes encore,
car elles taient jeunes. Et puis aprs? Est-ce que a empcherait cette
priode de sa vie, ce souvenir de jeunesse et damour, de sloigner, de
tomber toujours plus effroyablement vite dans labme des temps rvolus
et des choses qui sont oublies de tous? Dailleurs, ces cimetires eux-
mmes, si anciens cependant et si vnrs,  quelle continuation
pouvaient-ils prtendre? Quand lIslam, menac de toutes parts, se
replierait sur lAsie	voisine, les nouveaux arrivants que feraient-ils
de cet encombrement de vieilles tombes? Les stles de Nedjib sen
iraient alors, avec tant de milliers dautres....

Et voici quil lui semblait maintenant que, du fait seul davoir
accompli ce devoir si longtemps diffr, et dtre quitte pour ainsi
dire envers la petite morte, il venait de briser le dernier lien avec ce
cher pass; tout tait fini plus irrmdiablement....

Il y avait ce soir,  lambassade dAngleterre, dner et bal auxquels il
devait se rendre. Bientt lheure de sa toilette. Son valet de chambre
allumait les lampes et lui prparait son frac.--Aprs la visite dans
les bois de cyprs, avec ces petites Turques en tcharchaf noir, quel
changement absolu dpoque, de milieu, dides!...

Au moment de quitter sa fentre pour aller shabiller, il vit des
flocons de neige qui commenaient de tomber: la premire neige.... Il
neigeait l-bas, sur la solitude des grands cimetires.


Le lendemain matin, lui arriva la lettre quil avait demande  ses
amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem.



"4 Ramazan, neuf heures du soir.

Rentres saines et sauves, ami Andr, mais non sans tribulations. Il
tait trs tard, juste  limite permise, et puis une de nos amies
complices stait tourdiment coupe. a sest arrang, mais quand mme
les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se mfient.

Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez
tmoigne. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, nest-ce pas,
et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitt notre pays.

Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous tes si prs! De
ma fentre je pourrais voir, l-bas sur la hauteur de Pra, les lumires
des salons dambassade o vous tes, et je me demande comment vous
pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je
suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une
_autre_.

Vous tes gai, en ce moment sans doute, entour de femmes et de fleurs,
lesprit et les yeux charms. Et nous, dans un harem  peine clair,
tide et bien sombre, nous pleurons.

Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce
soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si prs et si
loin, qui nous rend plus malheureuses?

DJNANE."



Et moi, Mlek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment
pouvez-vous vous distraire aux lumires, quand nous, devant trois
branchettes tombes dun cyprs, nous pleurons. Elles sont la, poses
dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et
humide, qui pntre, qui attriste. Vous savez, nest-ce pas, _o_ nous
les avons prises?...

Oh! comment pouvez-vous tre  un bal ce soir, et ne pas vous rappeler
les peines que vous crez, les existences que vous avez brises sur
votre route. Je ne peux mimaginer que vous ne pensiez pas  ces choses-
l, quand nous, des soeurs trangres et lointaines, nous en
pleurons....

MLEK."





XXXII


Elles lui avaient annonc que le Ramazan allait les rendre plus
captives,  cause des prires, des saintes lectures, du jene de toute
la journe, et surtout  cause de la vie mondaine du soir, qui prend une
importance exceptionnelle pendant ce mois de carme: grands dners
dapparat, nomms _Iftars_, qui sont pour compenser labstinence du
jour, et auxquels on convie quantit de monde.

Et au contraire, voici que ce Ramazan semblait faciliter leur projet le
plus fantastique, un projet  en frmir: recevoir une fois Andr Lhry 
Khassim-Pacha mme, chez Djnane,  deux pas de madame Husnugul!

Stamboul, en carme dIslam, ne se reconnat plus. Le soir, ftes et
milliers de lanternes, rues pleines de monde, mosques couronnes de
feux, grandes bagues lumineuses partout dans lair, soutenues par ces
minarets qui alors deviennent  peine visibles tant ils ont pris la
couleur du ciel et de la nuit. Mais, en revanche, somnolence gnrale
tant que dure le jour; la vie orientale est arrte, les boutiques sont
closes; dans les innombrables petits cafs, qui dordinaire ne
dsemplissent jamais, plus de narguils, plus de causeries, seulement
quelques dormeurs allongs, sur les banquettes, la mine fatigu par les
veilles et par le jene. Et dans les maisons, jusquau coucher du
soleil, mme accablement que dehors. Chez Djnane en particulier, o les
domestiques taient vieux comme les matres, tout le monde dormait,
ngres imberbes, ou gardiens moustachus avec pistolets  la ceinture.

Le 12 Ramazan 1322, jour fix pour lextravagante entreprise, la grand-
mre et les grands-oncles, gripps  point, gardaient la chambre, et,
circonstance inespre, madame Husnugul, depuis deux jours, tait
retenue au lit par une indigestion, contracte au cours dun _iftar_.

Andr devait se prsenter  deux heures prcises,  la minute,  la
seconde; il avait la consigne de raser les murailles, pour ntre point
vu des fentres surplombantes, et de ne se risquer dans la grande porte
que si on lui montrait,  travers les grilles du premier tage, le coin
dun mouchoir blanc,--le signal habituel.

Vraiment, cette fois, il avait peur; peur pour elles, et peur pour lui-
mme, non du danger immdiat, mais du scandale europen, universel, qui
ne manquerait point de survenir s'il se laissait prendre. Il arrivait
lentement, les yeux au guet. Disposition favorable, la maison de Djnane
tait sans vis--vis et donnait, comme toutes celles du voisinage, sur
le grand cimetire de cette rive; en face, rien que les vieux cyprs et
les tombes; aucun regard ne pouvait venir de ce ct-l, qui tait une
solitude enveloppe aujourdhui par la brume de novembre.

Le signal blanc tait  son poste; il ne sagissait donc plus de
reculer. Il entra, comme qui se jette tte baisse dans un gouffre. Un
vestibule monumental, vieux style, vide aujourdhui de ses gardiens
arms et dors. Mlek seule, en tcharchaf noir derrire la porte, et qui
lui jeta, de sa voix rieuse:

"Vite, vite! Courez!"

Ensemble, ils montrent un escalier quatre  quatre, traversrent comme
le vent de longs couloirs, et firent irruption dans lappartement de
Djnane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux  double
tour.

Un clat de rire, aussitt: leur rire de gaminerie quelles lanaient
comme un dfi  tout et  tous, chaque fois quun danger plus immdiat
venait dtre conjur. Et Djnane montrait d'un amusant petit air de
triomphe la clef quelle tenait  la main: une clef, une serrure, quelle
innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu a depuis hier,
parat-il, et nen revenait pas de ce succs. Elle, Djnane, et aussi
Zeyneb, puis Mlek lestement dbarrasse de son tcharchaf, taient plus
ples que de coutume,  cause du jene svre. Dailleurs elles se
prsentaient  Andr sous un aspect tout  fait nouveau pour lui, qui ne
les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantmes: coiffes et
habilles en Europennes trs lgantes; seul dtail pour les rendre
encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze
blanche et argent, poss sur leurs cheveux, descendaient sur leurs
paules.

"Je croyais qu' la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda
Andr.

--Si, si, toujours. Mais ces petits-l seulement."

Elles le firent entrer dabord dans le salon de musique, o
lattendaient trois autres femmes, convies  la prilleuse aventure:
mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex-
institutrice de Mlek, et enfin une dame-fantme, Ubeyd Hanum, diplme
de lcole normale et professeur de philosophie au lyce de jeunes
filles, dans une ville dAsie Mineure. Pas rassures, les deux
Franaises, qui taient restes longtemps indcises entre la tentation
et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout lair de
quelquun qui se dit  soi-mme: "Cest moi, hlas! la cause premire de
cet innarrable dsastre, Andr Lhry en personne dans lappartement de
mon lve!" Elles causrent cependant, car elles en mouraient denvie,
et il parut  Andr quelles avaient lme  la fois haute et nave, ces
deux demi-vieilles filles; du reste, distingues et suprieurement
instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu suranne en 1904.
Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le
titre et qui les excitait beaucoup:

"Plusieurs pages de vos _Dsenchantes_ sont dj crites, matre,
nest-ce pas?

--Mon Dieu! non, rpondit-il en riant, pas une seule!

--Et moi, je le prfre,--dit Djnane  Andr, de sa voix qui
surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, mme aprs
dautres voix dj trs douces.--Vous le composerez une fois parti, ce
livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant
quelques mois: quand vous aurez besoin dtre document, vous songerez a
nous crire...."

Andr jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole  la
dame-fantme, lui demanda le plus banalement du monde si elle tait
contente des petites Turques dAsie, ses lves. Il prvoyait quelque
rponse de pdagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix
srieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur
franais ce quil nattendait pas:

"Trop contente, hlas!... Elles napprennent que trop vite et sont
beaucoup trop intelligentes. Je regrette dtre lun des instruments qui
aura inocul le microbe de la souffrance  ces femmes de demain. Je
plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tt fanes que
leurs candides aeules...."

Ensuite on parla du Ramazan. Jene toute la journe, bien entendu,
petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce
mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans
passer une ligne; elles navaient garde dy manquer, ces trois petites
qui, malgr le dsquilibrement et lincroyance, vnraient avec
admiration le livre sacr de lIslam; et leurs Corans taient l,
marqus dun ruban vert  la page du jour.

Et puis, le soleil couch, ce sont les _Iftars_. Dans le slamlike,
_iftar_ des hommes, suivi dune prire pour laquelle invits, matres et
serviteurs se runissent en commun dans la grande salle, chacun
agenouill sur son tapis  mihrab; chez Djnane, parat-il, cette prire
tait chante chaque soir par un des jardiniers, le seul qui ft jeune,
et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure.

Dans le harem, _iftar_ des femmes:

"Ces runions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement
frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est rveill au fond de nos
mes, et les questions quon y aborde sont de vie et de mort. Toujours
la mme ardeur, la mme fivre au dbut. Et toujours la mme tristesse 
la fin, le mme dcouragement dont nous sommes prises, quand, aprs deux
heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies,
nous nous retrouvons au mme point, avec la conscience de n'tre que de
faibles, impuissantes et pauvres cratures! Mais lespoir est un
sentiment si tenace que, malgr la faillite de nos tentatives, il nous
reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer
encore d'atteindre linapprochable but....

--Nous, les jeunes Turques, ajouta Mlek, nous sommes une poigne de
graines dune trs mauvaise plante, qui germe, rsiste et se propage,
malgr les privations deau, les froids, et mme les _"coupes"_
rptes.

--Oui, dit Djnane, mais on peut nous diviser en deux espces. Celles
qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de stourdir,
doublier. Et celles, mieux trempes, qui se rfugient dans la charit,
comme par exemple Djavid, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous,
les petites soeurs des pauvres font plus de bien quelle, avec plus de
renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant dautres qui
lgalent. Il est vrai, elles sont obliges doprer en secret, et quant
 former des comits de bienfaisance, interdiction absolue, car nos
matres dsapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par
crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos
dtraquements et nos doutes.

Mlek, dont les interruptions brusques taient la spcialit, proposa de
faire essayer  Andr sa cachette en cas de grande alarme: ctait
derrire un chevalet dangle, qui supportait un tableau et que drapaient
des brocarts:

"Un surcrot de prcaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le
seul valide de la famille en ce moment, cest mon pre, et il ne
quittera Yldiz quaprs le coup de canon de Moghreb...

--Oui, mais enfin, objecta Andr, si quelque chose dimprvu le
ramenait avant lheure?

--Eh bien! dans un harem on nentre pas sans tre annonc. Nous lui
ferions dire quune dame turque est ici en visite, Ubeyd Hanum, et il
se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que a, quand
on sait sy prendre.... Non, il ny a vraiment que votre sortie, tout 
lheure, _qui sera dlicate_.

Sur le piano tranaient les feuillets manuscrits dun nocturne que
Djnane venait de composer, et Andr et aim se le faire jouer l par
elle, quil navait jamais entendue que de loin, en passant la nuit sous
ses fentres au Bosphore. Mais non, en Ramazan, on osait  peine faire
de la musique. Et puis, quelle imprudence de rveiller cette grande
maison dormeuse, dont le sommeil, en ce moment, tait si ncessaire!

Quant  Djnane, elle dsirait que son ami se ft accoud une fois pour
crire  son bureau de jeune fille,--son bureau sur lequel jadis, au
temps o il n'tait  ses yeux qu'un personnage de rve, elle
griffonnait son journal en pensant  lui. Donc, elles l'emmenrent dans
la grande chambre o tout tait blanc, luxueux et trs moderne. Il dut
regarder en leur compagnie, par les fentres aux persiennes quadrilles
toujours closes, ces perspectives familires  leur enfance, et devant
lesquelles sans doute la grise et lente vieillesse finirait par venir
peu  peu les teindre; des cyprs, des stles de tous les ges; en bas,
comme dans un prcipice, l'eau de la Corne-d'Or, aujourd'hui terne et
lourde, semblable  une nappe d'tain, et puis, au-del, Stamboul noy
de brume hivernale. Il du regarder aussi, par les fentres libres qui
donnaient  l'intrieur, ce vieux jardin si haut mur que Djnane lui
avait dcrit dans ses lettres: "Un jardin tellement solitaire, lui
disait-elle, que l'on peut y errer sans voile. D'ailleurs, chaque fois
que nous y descendons, nos ngres sont l, pour loigner les
jardiniers."

En effet, dans le fond l-bas, o les platanes enchevtraient leurs
norme ramures dpouilles, tristement gristres, cela prenait des
allures de fort prisonnire; elles devaient pouvoir se promener l-
dessous sans tre aperues de personne au monde.

Andr bnissait le concours d'audaces qui lui permettait de connatre
cette demeure, si interdite  ses yeux... Pauvres petites amies de
quelques mois, rencontres sur le tard de sa vie errante, et qu'il
allait fatalement quitter pour jamais! Au moins comme cela, quand il
repenserait  elles, le cadre de leur squestration s'indiquerait prcis
dans sa mmoire...

Maintenant, c'tait l'heure de se retirer, l'heure grave. Andr avait
presque oubli, au milieu d'elles, l'invraisemblance de la situation; 
prsent qu'il s'agissait de sortir, le sentiment lui revenait de s'tre
faufil tout vif dans une ratire, dont l'issue aprs son passage se
serait rtrcie et hrisse de pointes.

Elles firent plusieurs rondes d'exploration; tout se prsentait bien; le
seul personnage de trop tait un certain ngre, du nom de Yousouf, qui
gardait avec obstination le grand vestibule. Pour celui-l, il fallait
imaginer sur-le-champ une course longue et urgente:

"J'ai trouv, dit tout  coup Mlek. Rentrez dans votre cachette, Andr.
Nous allons le faire comparatre ici mme, ce sera un comble!"

Et, quand il se prsenta:

"Mon bon Yousouf, une commission vraiment presse. Monte  Pra bien
vite, pour nous acheter un livre nouveau, dont je vais t'inscrire le nom
sur une carte; au besoin, tu feras tous les libraires de la grand-rue,
mais surtout ne reviens pas bredouille!"

Et voici ce qu'elle crivit sans rire: "_Les Dsenchantes_, le dernier
roman d'Andr Lhry."

Une ronde encore dans les couloirs, aprs de nouveaux ordres jets aux
uns et aux autres pour les occuper ailleurs; puis elle vint prendre
Andr par la main, d'une course folle l'entrana jusqu'en bas, et un peu
nerveusement le poussa dehors.

Lui s'en alla, rasant de plus prs que jamais les vieilles murailles, se
demandant si cette porte, ferme peut-tre avec trop de bruit, n'allait
pas se rouvrir pour une bande de ngres avec revolvers et btons, lancs
 sa poursuite.

Elles lui avourent le lendemain leur mensonge, au sujet de ces petits
voiles de Circassie. A la maison, elles n'en mettaient point. Mais, pour
une musulmane, montrer  un homme tous ses cheveux, _montrer sa nuque_
surtout, est plus malsant encore que montrer son visage, et elles
n'avaient pu s'y rsoudre.





XXXIII


DJNANE A ANDR


"14 du Ramazan 1322 (22 novembre 1905).

Notre ami, vous savez que demain est la mi-Ramazan, et que toutes les
dames turques prennent leur vole. Ne viendrez-vous pas de deux heures 
quatre heures  la promenade,  Stamboul, de Bayazid  Chazad-Bach?

Nous sommes trs occupes en ce moment, avec nos _Iftars_, mais nous
allons arranger une belle escapade ensemble  la cte d'Asie, pour
bientt: c'est une invention de Mlek, et vous verrez comme ce sera bien
machin.

DJNANE."


Ce "demain-l", il y avait vent du Sud et beau soleil d'automne,
griserie de tideur et de lumire, temps  souhait pour les belles
voiles, qui n'ont par an que deux ou trois jours d'une telle libert.
En voiture ferme, bien entendu, leur promenade, avec eunuque sur le
sige prs du cocher; mais elles avaient le droit de relever les stores,
de baisser les glaces,--et de _stationner_ longuement pour se regarder
les unes les autres, ce qui est interdit les jours ordinaires.  De
Bayazid  Chazad-Bach, un parcours d'un kilomtre environ, au centre
de Stamboul, en pleine turquerie, par les rues d'autrefois qui longent
les colossales mosques, et les enclos ombreux pour les morts, et les
saintes fontaines. Dans ces quartiers habituellement calmes, si peu
faits pour les lgances modernes, quelle anomalie que ces files de
voitures, assembles le jour de la mi-Ramazan! Par centaines, des coups
des landaus, arrts ou marchant au petit pas; il en tait venu de tous
les quartiers de l'immense ville, mme des palais chelonns le long du
Bosphore. Et l-dedans, rien que des femmes, trs pares; le yachmak qui
voile jusqu'aux yeux, assez transparent pour laisser deviner le reste du
visage; toutes les beauts des harems, presque visibles aujourd'hui par
exception, les Circassiennes roses et blondes, les Turques brunes et
ples. Trs peu d'hommes rdant autour des portires ouvertes, et pas un
Europen: de l'autre ct des ponts,  Pra, on ignore toujours ce qui
se passe dans Stamboul.

Andr chercha ses trois amies qui, parat-il, avaient fait grande
toilette pour lui plaire; il les chercha longtemps, et ne put les
dcouvrir, tant il y avait foule. A l'heure o les promeneuses
reprenaient le chemin des harems jaloux, il s'en alla un peu du; mais,
pour avoir rencontr le regard de tant de beaux yeux qui souriaient
d'aise  cette douce journe, qui exprimaient si navement la joie de
flner dehors une fois par hasard, il comprit mieux que jamais, ce soir-
l, le mortel ennui des squestrations.





XXXIV


Elles connaissaient au bord de la Marmara, du ct asiatique, une petite
plage solitaire, trs abrite, disaient-elles, de ce vent qui dsole le
Bosphore, et tide comme une orangerie. Justement une de leurs amies
habitait aux environs et s'engageait  fournir un alibi trs acceptable,
en affirmant mordicus les avoir retenues toute la journe. Donc, elles
avaient dcid qu'on tenterait de faire par l une dernire promenade
ensemble, avant cette sparation prochaine, qui pouvait si bien tre la
grande et la dfinitive: Andr comptait prendre bientt un cong de deux
mois pour la France; Djnane devait aller avec sa grand-mre passer la
saison des froids dans son domaine de Bounar-Bachi; entre eux, le revoir
ne serait plus qu'au printemps de l'anne suivante, et d'ici l, tant de
drames pouvaient advenir...

Le dimanche 12 dcembre 1904, jour choisi pour cette promenade, aprs
mille combinaisons et roueries, se trouva tre l'un de ces jours de
splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout  coup en plein
hiver, entre deux priodes de neige, ramener l't. Sur le pont de la
Corne-d'Or, d'o partent les petits vapeurs pour les chelles d'Asie,
ils se rencontrrent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en
voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard
le mme bateau, o elles s'installrent correctement dans le roufle-
harem rserv aux musulmanes, aprs avoir congdi ngres et ngresses.

A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait
se promener sur l'autre rive. En mme temps qu'eux, taient parties une
cinquantaine de dames-fantmes et, quand on accosta l'chelle de
Scutari, Andr, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui
dbarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames
qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par
bonheur, elles avaient l'allure moins lgante que le petit trio en
marche l-bas, et il les lcha tout confus au dtour du premier chemin,
pour rejoindre ses trois amies,--les vraies, cette fois.

Ils frtrent une voiture de louage, la mme pour eux quatre, ce qui est
tolr  la campagne. Lui, tant le bey, s'assit  la place d'honneur,
contrairement  nos ides occidentales, Djnane  ct de lui, Zeyneb et
Mlek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lancs au
trot, elles clatrent de rire toutes les trois sous leurs voiles, 
cause du tour bien jou,  cause de la libert conquise jusqu' ce soir,
 cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus.
Elles taient du reste le plus souvent adorables de gaiet enfantine,
entre leurs crises sombres, mme Zeyneb qui savait oublier son mal et
son dsir de mourir. C'est avec une souriante aisance de dfi qu'elles
bravaient tout, la squestration absolue, l'exil, ou peut-tre quelque
autre chtiment plus lourd encore.

A mesure qu'on s'avanait le long de la Marmara, le perptuel courant
d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie
tait loin, mais baigne d'air tide, comme elles l'avaient prvu, et si
paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu
dlaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature
l'entourait comme un abri fait exprs. Sur ce sable fin, on tait chez
soi, prserv des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne
voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec
seulement la ligne des montagnes d'Asie  l'extrme horizon; une Marmara
toute d'immobilit comme aux beaux jours apaiss de septembre, mais
peut-tre trop plement bleue, car cette pleur apportait, malgr le
soleil, une tristesse d'hiver; on et dit une coule d'argent qui se
refroidit. Et ces montagnes, tout l-bas, avaient dj leurs neiges
blouissantes.

En montant sur la petite falaise, on n'apercevait me qui vive, dans la
plaine un peu nue et dsole qui s'tendait alentour. Donc, ayant relev
leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur;
jamais encore Andr n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes
visages, un peu plis; jamais encore ils ne s'taient sentis tous dans
une si complte scurit ensemble,--malgr les risques fous de
l'entreprise, et les prils du retour, ce soir.

D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achets en
passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles
passrent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur
domaine clandestin pour l'aprs-midi. Un tonnant concours de
circonstances, et de volonts, et d'audaces, avait runi l,--par
cette journe de dcembre si trangement ensoleille, presque
inquitante d'tre si belle et d'tre si furtive entre deux crises du
vent de Russie,--ces htes qui lui arrivaient de mondes trs
diffrents et qui semblaient vous par leur destine premire  ne se
rencontrer jamais. Et Andr, en regardant les yeux, le sourire de cette
Djnane, qui allait repartir aprs-demain pour son palais de Macdoine,
apprciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable;
les impossibilits qu'il avait fallu djouer pour se runir l, devant
la pleur hivernale de cette mer, les impossibilits reparatraient
encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-tre mme
jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si lger;
c'tait donc une heure dans la vie  noter,  graver,  dfendre, autant
que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli...

A tour de rle, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler
les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui tait
Zeyneb, annona un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui
aussi de trois dames au voile relev. Elles jugrent que ce n'tait pas
dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles
rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le
Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de
son harem, celles-ci avaient galement baiss leur voile,  cause
d'Andr; mais les deux hommes se regardrent distraitement, sans
mfiance d'un ct ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hsit  prendre
ces gens rencontrs dans cette baie pour les membres d'une mme famille.

Des petits cailloux tout plats, comme taills  souhait, que le flot
tranquille de la Marmara avait soigneusement rangs en ligne sur le
sable, rappelrent tout  coup  Andr un jeu de son enfance; il apprit
donc  ses trois amies la manire de les lancer, pour les faire
sautiller longtemps  la surface polie de la mer, et elles s'y mirent
avec passion, sans succs du reste... Mon Dieu! combien elles taient
enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites
compliques, surtout cette Djnane, qui s'tait donn tant de mal pour
gcher sa vie!

Aprs cette heure unique, ils allrent rejoindre leur voiture qui
attendait l-bas, loin, pour les ramener  Scutari. Sur le bateau, bien
entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traverse,
ils eurent ensemble la rapparition merveilleuse de Stamboul, clairage
des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les
farouches remparts crnels du Vieux Srail, que baignait la nappe tout
en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevtrement des
minarets et des coupoles, profil sur un rose diffrent, un rose de
dcembre aussi, mais moins argent, moins blme que celui de la mer,
tirant plutt sur l'or...





XXXV

DJNANE A ANDR, LE LENDEMAIN


"Encore une fois sauves! Nous avons eu de terribles difficults au
retour; mais maintenant il fait calme dans la maison... Avez-vous
remarqu, en arrivant, comme notre Stamboul tait beau?

Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glac
joue de la flte triste sous nos portes. Combien nous aurions t
malheureuses, si ce temps-l s'tait dchan hier! A prsent que notre
promenade est dans le pass et qu'il nous en reste comme le souvenir
d'un joli rve, elles peuvent souffler, toutes les temptes de la Mer
Noire...

Andr, nous ne nous reverrons pas avant mon dpart, les circonstances ne
permettent plus d'organiser un rendez-vous  Stamboul; c'est donc mon
adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez-
vous faire une chose que je vous demande en grce? Dans un mois, quand
vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les
paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y
arrte quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de
mes ngres viendra vous porter  bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas.

Que le bonheur vous accompagne, Andr, dans votre pays!...

DJNANE."


Aprs le dpart de Djnane, Andr resta cinq semaines encore 
Constantinople, o il revit Zeyneb et Mlek. Quand le moment vint de
prendre son cong de deux mois, il s'en alla par la ligne indique,
emportant son fez; mais  Salonique aucun ngre ne se prsenta au
paquebot. La relche fut donc pour lui toute de mlancolie,  cause de
cette attente due,--et aussi  cause du souvenir de Nedjib qui
planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et
il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie.

Quelques jours aprs tre arriv en France, il reut cette lettre de
Djnane:

"Bounar-Bachi, prs Salonique, 10 janvier 1905.

Quand et par qui pourrai-je faire jeter  la poste ce que je vais vous
crire, garde comme je le suis ici?

Vous tes loin et on n'est pas sr que vous reviendrez. Mes cousines
m'ont racont vos adieux et leur tristesse depuis votre dpart. Quelle
trange chose, Andr, si on y songe, qu'il y ait des tres dont la
destine soit de traner la souffrance avec eux, une souffrance qui
rayonne sur tout ce qui les approche! Vous tes ainsi et ce n'est pas
votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliques, ou peut-
tre infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre me
se rsolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on
vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de
vous. Ces petites de Constantinople, vous avez t cette anne un rayon
dans leur vie; rayon phmre, elles le savaient d'avance. Et  prsent
elles souffrent de la nuit o elles sont retombes.

Pour moi, ce que vous avez t, peut-tre un jour vous le dirai-je. Ma
souffrance  moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir
rencontr.

Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrang une entrevue, 
votre passage par Salonique. La chose en soi tait possible, dans la
campagne qui est dserte comme au temps de votre Nedjib. Nous aurions
eu dix minutes  nous, pour changer quelques mots d'adieu, un serrement
de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas t allg, au
contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue.
Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arrter, oh! loin de
l; si, pour aller  vous, j'avais su la mort embusque sur le chemin de
mon retour, je n'aurais pas eu d'hsitation ni de trouble, et je vous
aurais port alors, Andr, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur
voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous
n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous
pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il t synonyme de vie?

DJNANE."


Et Mlek, charge de faire passer cette lettre en France, avait ajout
sous la mme enveloppe ces rflexions qui lui taient venues:

"En songeant longuement  vous, notre ami, j'ai trouv, j'en suis sre,
plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais
maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout terniser, et vous
ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela
va finir." Et puis la vie vous a tellement combl, vous avez eu tant de
choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au
bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laiss tomber, parce qu'il
y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a
trop aim et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que
vous tiez indispensable aux existences dans lesquelles vous
apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez
eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque
fois, vous avez attendu. A prsent vous sentez que tout est vide, parce
que vous _n'aimez pas vous-mme_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi,
aimez  votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables
amoureuses, et vous verrez comme a vous gurira.

MLEK."


La lettre de Djnane dplut  Andr, qui la jugea pas assez naturelle.
"Si son affection, se disait-il, tait si profonde, elle aurait, avant
tout et malgr tout, dsir me dire adieu, soit  Stamboul, soit 
Salonique; il y a de la _littrature_ l-dedans." Il se sentait du; sa
confiance en elle tait branle, et il en souffrait. Il oubliait que
c'tait une Orientale, plus excessive en tout qu'une Europenne, et
d'ailleurs bien plus indchiffrable.

Il fut sur le point, dans sa rponse, de la traiter en enfant, comme il
faisait quelquefois: "Un tre qui trane la souffrance avec lui! Alors
nous y voil,  votre _homme fatal_ que vous dclariez vous-mme dmod
depuis 1830..." Mais il craignit d'aller trop loin et rpondit sur un
ton srieux, lui disant qu'elle l'avait pniblement atteint en le
laissant partir ainsi.

Aucune communication directe n'tait possible avec elle,  Bounar-Bachi,
dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par
Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mlek, et de bien d'autres
complices encore.

Au bout de trois semaines, il reut ces quelques mots, dans une lettre
de Zeyneb.

"Andr, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou
faire, moi qui suis un rien auprs de vous? Ne savez-vous pas que toute
ma pense, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds
peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand mme encore
jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voil ce que je
suis, et vous pourriez vous fcher contre moi, m'en vouloir?

DJNANE."


Elle tait redevenue Orientale tout entire l-dedans, et Andr, qui en
fut charm et mu, lui rcrivit aussitt, cette fois avec un lan de
douce affection,--d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djnane est
malade l-bas, d'une fivre nerveuse persistante qui inquite notre
grand-mre, et le mdecin ne sait qu'en penser."

Des semaines aprs, Djnane le remercia par cette petite lettre, encore
trs courte, et orientale autant que la prcdente:

"Bounar-Bachi, 21 fvrier 1905.

Je me disais depuis des jours: O est-il, le bon remde qui doit me
gurir? Il est arriv, le bon remde, et mes yeux, qui sont devenus trop
grands, l'ont dvor. Mes pauvres doigts ples le tiennent, merci! Merci
de me faire l'aumne d'un peu de vous-mme, l'aumne de votre pense.
Soyez bni pour la paix que votre seconde lettre m'a apporte!

Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie
que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et
doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfum, comme un
matin clair d't.

DJNANE."


Malade, vaincue par la fivre, la pauvre petite clotre redevenait
quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,--comme on redevient enfant. Et,
sous cet aspect, antrieur  l'tonnante culture dont elle tait si
fire, Andr l'aimait davantage.

Cette fois encore, au petit mot de Djnane, il y avait un post-scriptum
de Mlek. Aprs des reproches sur la raret de ses lettres toujours
courtes, elle disait:

"Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait
nous y prendre pour tre agites nous aussi, occupes, surmenes,
empches d'crire  nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plat.
Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'crire,
pour notre malheur et pour le vtre...

MLEK."





XXXVI


Quand Andr revint en Turquie, son cong termin, aux premiers jours de
mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-l,
c'tait sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le
ramenait, des milliers de golands et de mouettes tourbillonnaient; le
Bosphore tait cribl de ces oiseaux comme d'une sorte de neige  plus
gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nue de plumes
blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux
aspect d'hiver, avec l'clat d'un soleil mridional.

Zeyneb et Mlek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui
envoyrent le soir mme, par leur ngre le plus fidle, leurs _slams_
de bienvenue, en mme temps qu'une longue lettre de Djnane qui,
disaient-elles, tait gurie, mais prolongeait encore son sjour dans
son vieux palais lointain.

Une fois gurie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir tait
redevenue volontaire et complique, plus du tout la "chose humble que
son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle crivait maintenant
avec rbellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derrire la grille
des harems, d'incohrents bavardages sur se livre qu'Andr prparait;
une jeune femme, que cependant il avait  peine entrevue et seulement
sous l'pais voile noir, se serait vante, prtendaient quelques-unes,
d'tre son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projete; et
Djnane, la pauvre squestre l-bas, s'affolait d'une jalousie un peu
sauvage:

"Andr, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous
prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous
et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalit s'exerce sur ce qui
est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez-
vous pas, ou avez-vous oubli que nous avons jou notre vie (sans parler
de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner compltes, ces
impressions de notre pays,--car ce n'tait mme pas pour gagner votre
coeur (nous le savions las et ferm); non, c'tait pour frapper votre
sensibilit d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de
_rve  demi rel_. Afin d'arriver  cela, qui semblait impossible, afin
de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous
avons risqu, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'me un chagrin et
un regret ternels. Croyez-vous que beaucoup d'Europennes en eussent
fait autant?

Oui, il y a des heures o c'est une torture de songer que d'autres
penses viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres
impressions vous seront plus chres que celles de notre Turquie _vue
avec nous et  travers nous_. Et je voudrais, votre livre fini, que vous
n'criviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et
clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est
trop intolrable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et
qu'alors, si je pars la premire et s'il est possible aux mes libres
d'agir sur celles des vivants, mon me  moi s'emparera de la vtre pour
l'attirer, et, o je serai, il faudra qu'elle vienne.

Ce qui me reste  vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix
minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir,
--_et le savoir_, moi qui aurais donn, il y a quelques mois, cette
mme vie pour vous savoir heureux.

Mon Dieu, Andr, tes-vous donc si riche en amitis, que vous en soyez
si gaspilleur? Est-ce gnreux  vous de faire tant de peine  qui vous
aime, et  qui vous aime de si loin, d'une tendresse si dsintresse?
Ne gtez pas follement une affection qui,--pour tre un peu exigeante
et jalouse,--n'en est pas moins la plus vraie peut-tre et la plus
profonde que vous ayez rencontre dans votre vie.

DJNANE."


Andr se sentit nerveux aprs avoir lu. Le reproche tait enfantin et ne
tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres
amies que ces trois-l. Mais c'est le ton gnral, qui n'allait plus.
"Cette fois, il n'y a pas  se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie
fausse note, un grand clat discord, au milieu de ces trois amitis
soeurs, dont je m'obstinais  croire la pure harmonie tellement
inaltrable... Pauvre petite Djnane, est-ce possible pourtant?"

Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans
issue. "_Cela ne peut pas tre_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce
que je ne veux pas que cela soit. Voil pour ce qui me concerne; de mon
ct, la question est tranche._" Et quand on s'est prononc d'une faon
aussi nette envers soi-mme, cela protge bien contre les penses
troubles et les alanguissements perfides.

Son mrite  se parler ainsi n'tait d'ailleurs pas trs grand, car il
avait la conviction absolue que Djnane, mme l'aimt-elle, resterait
toujours intangible. Il connaissait  prsent cette petite crature  la
fois confiante et hautaine, audacieuse et immacule: elle tait capable
de se livrer loin  un ami qu'elle jugeait dcid  ne pas sortir de son
rle de grand an fraternel, mais sans doute elle et laiss retomber 
jamais son voile sur son visage, avec une dception irrmdiable, rien
que pour une pression de main un peu prolonge ou tremblante...

L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des
phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient  peine frapp, lui
revenaient  la mmoire aujourd'hui avec des rsonances graves: "L'amour
d'une musulmane pour un tranger n'a d'autre issue que la fuite ou la
mort."

Mais le lendemain, par un beau temps presque dj printanier, tout lui
sembla beaucoup moins srieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y
avait peut-tre pas mal de "littrature" dans cette lettre, et surtout
de l'exagration orientale. Depuis quelques annes du reste, pour lui
faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'
l'vidence,--tant le chiffre de son ge lui tait constamment prsent
 l'esprit, en obsession cruelle...

Et, le coeur plus lger qu'hier, il se rendit  Stamboul,  Sultan-
Selim, o l'attendaient Zeyneb et Mlek qu'il lui tardait de revoir.
Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, tait ce jour-
l pitoyable  voir de prs, sous l'humidit et la boue des grands
dgels, et l'impasse o s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait
des plaques de neige encore, le long des murs  l'ombre.

Dans l'humble petit harem, o il faisait froid, elles le reurent le
voile relev, confiantes et affectueuses, comme on reoit un grand frre
qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frapp de l'altration
de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et
la perfection mmes, avait pris une pleur de cire, les yeux s'taient
agrandis et les lvres dcolores: l'hiver, trs rude cette anne-l en
Orient, avait d aggraver beaucoup le mal qu'elle ddaignait de soigner.
Quant  Mlek, plie elle aussi, un pli douloureux au front, on la
sentait concentre, presque tragique, mrie soudain pour quelque
rsistance suprme.

"Ils veulent encore me marier! dit-elle, prement et sans plus en
rponse  l'interrogation muette qu'elle avait devine dans les yeux
d'Andr.

--Et vous? demanda-t-il  Zeyneb.

--Oh! moi... j'ai la dlivrance l, sous ma main", rpondit-elle en
touchant sa poitrine, que soulevait de temps  autre une petite toux
sinistre.

Toutes deux se proccupaient de cette lettre de Djnane, qui hier venait
de passer par leurs mains, et qui tait _cachete_, chose sans prcdent
entre elles o il n'y avait jamais eu un mystre.

"Que pouvait-elle bien vous dire?

--Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes
caquets de harem, dont elle s'est mue bien  tort...

--Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre
livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?...

--Justement. Et a ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors
de vous trois et des quelques vagues fantmes  qui vous m'avez vous
mme prsent...

--Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, l-bas,
loin de tout... Dans la rclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se
monte la tte...

--Et elle se l'est monte si bien qu'elle m'en veut trs
srieusement...

--Pas  mort, toujours, interrompit Mlek, ou du moins cela n'en a pas
l'air... Tenez, regardez plutt ce qu'elle m'crit ce matin..."

Elle lui tendit ce passage de lettre, aprs avoir repli la feuille, sur
la suite que sans doute il ne devait pas lire:

"Dites-lui que je pense  lui sans cesse, que ma seule joie au monde est
son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous
envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous
donne de sa prsence; je vous envie de ce que vous tes si prs de lui,
de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa
main. Ne m'oubliez pas quand vous tes ensemble; je veux ma part de vos
runions et de leur danger."

"videmment, conclut-il, en rendant la lettre plie, cela n'a pas l'air
d'une haine bien mortelle..."

Il avait fait son possible pour parler d'un ton lger, mais ces quelques
phrases, communiques par Mlek, le laissaient plus convaincu et plus
troubl que la longue lettre violente  lui adresse. Pas de
"littrature" l-dedans; c'tait tout simple, et si clair!... Et avec
quelle candeur elle crivait  ses cousines ces phrases transparentes,
quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands
reproches amoureux de l'autre jour!

Ainsi avait dcidment tourn, contre son attente, cette trange et
paisible amiti de l'anne dernire, avec trois femmes, qui, au dbut,
ne devaient former qu'une indissoluble petite trinit, _une seule me, 
jamais sans visage_. Ce rsultat l'pouvantait bien, mais le charmait
aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il prfrait que
ce ft ainsi ou que ce ne ft pas...

"Quand revient-elle? demanda-t-il.

--Aux premiers jours de mai,  rpondit Zeyneb. Nous devons nous
rinstaller, comme l'anne dernire, dans notre yali de la cte d'Asie.
Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier t ensemble, si
la volont de nos matres ne vient pas nous sparer par quelque mariage
avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute
m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l't prochain,
seront remaries.

--a, on verra bien!" dit Mlek, avec un sombre dfi.

Pour Andr galement, ce serait le dernier t du Bosphore. Son poste 
l'ambassade prenait fin en novembre, et il tait dcid  suivre
passivement sa destine, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il
y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entter  prolonger, surtout
lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou
coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mlancolie, le
recommencement de cette saison enchante au Bosphore, o l'on circule en
caque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillages,
ou bien dans la Valle-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la
cte d'Asie, tapisses de bruyres roses. Tout cela reviendrait une
suprme fois, mais pour finir sans aucune esprance de retour. Sur les
rendez-vous avec ses trois amies, pserait, comme l'anne dernire, la
continuelle attente des dlations, des espionnages capables en une
minute de le sparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne
pas revoir l't suivant serait l pour donner plus d'angoisse  la
fuite des beaux jours d'aot et de septembre,  la floraison des
colchiques violets,  la jonche de feuilles des platanes,  la premire
pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet lment nouveau si
imprvu, l'amour de Djnane, qui, mme incompltement avou, mme tenu
en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne
manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce
rve oriental.





XXXVII


Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'Andr, en le
rveillant le matin, lui annona d'une voix joyeuse, comme un vnement
pour lui faire plaisir:

"J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles
chantaient!..."

Dj les hirondelles taient  Constantinople! Et quel chaud soleil
entrait ce matin-l par les fentres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc
encore plus vite qu'autrefois! Dj commenc, le printemps; dj une
chose _entame_, au lieu d'tre en rserve pour l'avenir, comme Andr
pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et
avant les hirondelles apparues! Et le prochain t, qui arriverait
demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier,
irrvocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute
de sa simili-jeunesse... Retourner en Turquie, plus tard, dans les
grisailles crpusculaires de son avenir et de son dclin,... peut-tre
oui... Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on
trouve,  de soi-mme et de ce qu'on a aim? Quelle dcevante aventure,
que ces retours, puisque tout est chang ou mort!... Et d'ailleurs, se
disait-il, quand j'aurai crit le livre dont ces pauvres petites m'on
arrach la promesse, ne me serai-je pas ferm  tout jamais ce pays,
n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de
cit dans mon cher Stamboul?...


Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour Andr, il passa en
plerinage et rveries  Stamboul, stations  Eyoub ou  Sultan-Fatih,
et narguils de plein air,--malgr les temps incertains, les reprises
du froid et du vent de neige.

Et puis ce fut le 1er mai, et Djnane ne parla point de quitter son
vieux palais inaccessible. Elle crivait moins que l'an dernier, et des
lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois.
Tchez de le comprendre, il y a tant de choses dedans..."

Zeyneb et Mlek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et
semblaient bien en tre sres.

Ces deux-l aussi, Andr les voyait moins que l'anne dernire. L'une
tait plus retire de la vie, et la seconde plus ingale, sous cette
menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redoubl cette
anne, autour de toutes les femmes en gnral,--et peut-tre en
particulier autour de celles-l, que l'on souponnait (oh! trs
vaguement encore) d'alles et venues illicites. Elles crivaient
beaucoup  leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait
parfois de rpondre _en esprit_, d'intention seulement. Et alors elles
lui faisaient des reproches,--et si discrets:


"Khassim-Pacha, le 8 mai 1905.

Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquites, nous vos pauvres amies
lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres
de vous, un lourd manteau de tristesse nous crase les paules, et tout
devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs.

Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que
pour vous redire encore une fois une chose dj vieille et que vous
savez du reste, c'est que vous tes notre grand et seul ami.

tes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs?

Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se trane.
Pour nous, c'est se traner qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi
nous sommes l, dans ce monde?... Mais peut-tre bien pour l'unique joie
d'tre vos esclaves trs dvoues, trs fidles, jusqu' la mort et au-
del...

ZEYNEB ET MLEK."


Dj le 8 mai!... Il lut cette lettre  sa fentre, par un long
crpuscule tide qui invitait  s'attarder l, devant l'immense
dploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'tait vraiment plus
 Pra; trs loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de
vieux cyprs odorants, qui est enclav dans la ville et s'appelle le
petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dmes, dress en
face de soi sur tout l'horizon.

La nuit descendit peu  peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais
trs toile. Stamboul, dans l'obscurit, se drapa de magnificence,
redevint comme chaque soir une imposante dcoupure d'ombre sur le ciel.
Et la clameur des chiens, le heurt du bton ferr des veilleurs,
commencrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des
muezzins, et, de toute cette ville fantastique, tale l-bas, s'leva
l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et
pures, ailes comme la prire mme.

La premire nuit, cette anne, qui fut une vraie nuit de langueur et
d'enchantement. Andr, de sa fentre, l'accueillit avec moins de joie
que de mlancolie: son _dernier_ t commenait...

Le lendemain,  son ambassade, on lui annona comme trs prochaine
l'installation de tous les ans  Thrapia. Pour lui, cela quivalait
presque au grand dpart de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que
pour quelques tristes journes,  la fin de la saison, avant de quitter
dfinitivement la Turquie.

D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient dj pour l'migration
annuelle vers le Bosphore ou les les. Partout, le long du dtroit, rive
d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de
pierre ou de marbre, se dmenaient les eunuques prparant la
villgiature de leurs matresses, apportant,  pleins caques
peinturlurs et dors, les tentures de soie, les matelas pour les
divans, les coussins  broderies. C'tait bien l't, venu pour Andr
plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore,
puisque toujours les dures semblent de plus en plus diminuer de
longueur,  mesure que l'on avance dans la vie.





XXXVIII


Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune dure; Djnane
n'tait d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours
courtes, n'expliquaient rien.

Le 1er du beau mois de juin! Andr qui avait repris son appartement de
Thrapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire,
s'veilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serr, du seul fait
d'tre en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment
d'un grand pas de plus vers _la fin_.--D'ailleurs, son mal sans
remde, qui tait l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais
de s'exasprer dans l'effarement extra-lucide des rveils.--Ce qu'il
sentait fuir, cette fois, c'tait ce printemps oriental, qui le grisait
comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais
plus... Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'teindra pour
moi ce soleil; les heures me son strictement comptes, avant la
vieillesse et le nant..."

Mais comme toujours, quand le rveil fut complet, reparurent  son
esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie
quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du
temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Valle-du-Grand-Seigneur
qui se reprsenta  son souvenir; elle tait l, en face de lui,
derrire ces collines boises de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque
matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'aprs-midi s'y asseoir
comme l'anne dernire  l'abri des platanes, pour fumer des narguils
en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voiles qui
ressemblent  des ombres lysennes. Ensuite ce fut la proccupation
purile de son nouveau caque; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous
les fentres, arrivant tout frachement dor de Stamboul, et que les
rameurs demandaient  essayer leurs livres neuves. Pour son dernier t
d'Orient, il voulait paratre en bel quipage, les vendredis, aux Eaux-
Douces, et il avait imagin une trs orientale combinaison de couleurs;
les vestes des bateliers et le long tapis tranant allaient tre en
velours capucine brod d'or, et sur ce tapis, le domestique assis  la
turque, tout au bout de la petite proue effile, serait en bleu-de-ciel
brod d'argent. Quand ces figurants eurent endoss leurs parures
nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle
tait un miroir imperceptiblement ondul, cette eau du Bosphore,
d'habitude plutt remuante. Paix infinie dans l'air, fte de juin et de
matin dans les verdures des deux rives. Andr fut content de l'essayage,
s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argent,
trnant sur ce velours jaune sombre,--dont les broderies dores
reproduisaient un vieux pome arabe consacr  la perfidie de l'amour.
Et puis il s'tendit dans le caque, pour aller faire un tour jusqu'en
Asie, avant l'ardeur du soleil mridien.

Le soir, il reut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au
prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caque, bien
entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance
tait redouble; on venait aussi de leur interdire de se promener le
long de la cte, comme l'an pass dans cette barque lgre, o elles
ramaient elles-mmes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune
amertume dans ses plaintes,  Zeyneb; elle tait une trop douce crature
pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement rsigne  tout,
avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa
poitrine... En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut
(eunuque d'thiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt-
troisime anne; et c'tait un vrai malheur, car il les chrissait, les
ayant leves, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles
aussi l'aimaient bien; il tait pour ainsi dire quelqu'un de la famille.
"Nous l'avons soign, crivait-elle, soign comme un grand-pre." Mais
ce dernier mot avait t effac aprs coup, et  la place, on lisait,
au-dessus, de l'criture moqueuse de Mlek: "grand-_oncle!_..."

Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la premire fois
de la saison, et dans son quipage aux couleurs plus tranges que l'an
pass. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient chang aussi
leur livre bleue pour du vert et or, et qui taient en tcharchaf noir,
voile semi-transparent, mais baiss sur le visage. D'autres belles
dames, aussi trs voiles de noir, tournaient la tte pour le regarder,
--des dames qui passaient comme tendues sur cette eau aujourd'hui si
encombre d'nigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougres et de
fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu
ses livres, le connaissaient, pour se l'tre fait montrer par d'autres;
peut-tre mme, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il caus
l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses
visites  ses petites amies. Il cueillait  et l un regard attentif,
un gentil sourire,  peine perceptible sous les paisses gazes noires.
Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait
imagin, et qui glissait avec un clat de capucine et d'hortensia bleu,
sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux
des arbres; elles s'tonnaient avec sympathie de cet Europen qui se
rvlait un pur Oriental.

Et lui, encore si enfant  ses heures, s'amusait d'attirer l'attention
des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois rgn secrtement sur
leurs penses,  cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette anne-
l dans les harems. Le ciel de juin tait adorable de tranquillit et de
profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises
en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebillement
des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des
foins, et celle de tous ces narguils qui se fumaient  l'ombre.

Et on savait que l't durerait bien trois mois encore, on savait que la
saison des Eaux-Douces commenait  peine; on reviendrait donc plusieurs
vendredis et tout cela aurait en somme une petite dure, ne finirait pas
ds demain...

Quand Andr remisa pour un temps son beau caque dans les herbages, afin
d'aller lui aussi fumer un narguil  l'ombre des arbres, et faire  son
tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il tait en pleine
illusion de jeunesse, et griserie d'oubli.





XXXIX

LETTRE QU'IL REUT DE DJNANE, LA SEMAINE SUIVANTE


"Le 22 juin 1905.

Me voici de retour au Bosphore, Andr, comme je vous l'avais promis, et
il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi 
Stamboul et venir vers deux heures  Sultan-Selim, dans la maison de ma
bonne nourrice? J'aime mieux l que chez notre amie,  Sultan-Fatih,
parce que c'tait le lieu de nos premires rencontres...

Mettez votre fez, naturellement, et observez les prcautions
d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un
mouchoir blanc, sort d'entre les grilles,  l'une des fentres du
premier tage. Sinon, l'entrevue sera manque, hlas! et peut-tre pour
longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse,
puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est tromp.

Tout est plus difficile cette anne, et nous vivons dans les transes
continuelles...

Votre amie,

DJNANE."


Ce jeudi-l, il sentit plus que jamais, ds son rveil, l'inquitude de
son aspect. "Depuis l'anne dernire, se disait-il, j'ai d sensiblement
vieillir; il y a des fils argents dans ma moustache, qui n'y taient
pas quand elle est partie." Il et donn beaucoup pour n'avoir jamais
troubl le repos de son amie; mais l'ide de dchoir physiquement  ses
yeux lui tait quand mme insupportable.

Les tres comme lui, qui auraient pu tre de grands mystiques mais n'ont
su trouver nulle part la lumire tant cherche, se replient avec toute
leur ardeur due vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en
dsesprs quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les purils
et lamentables dsespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les
yeux s'teignent; on pie, dans la terreur dsole, le moment o les
femmes dtourneront vers d'autres leur regard...

Le jeudi venu, Andr,  travers les dsolations charmantes du Vieux-
Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim,
effray de la revoir, et peut-tre plus encore d'tre revu par elle...

En arrivant  l'impasse funbre, levant les yeux, il aperut tout de
suite la petite chose blanche indicatrice, qui se dtachait sur les
bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrire la porte, il trouva
Mlek aux aguets:

"Elles sont l? demanda-t-il.

--Oui, _toutes deux_; elles vous attendent."

A l'entre du petit harem, de plus en plus pauvre et fan, Zeyneb se
tenait le visage dcouvert.

Au fond, trs dans l'ombre, Djnane, qui cependant vint  lui avec un
lan tout spontan, tout jeune, lui donner sa main. Elle tait bien l;
il rentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur
d'eau profonde n'y taient plus, ni les sourcils inclins comme ceux des
madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile tait retomb
aussi impntrable qu'aux premiers jours; prise d'pouvante pour s'tre
trop avance, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour
d'ivoire... Et Andr comprit ds l'abord que tout prire serait inutile,
que ce voile ne se relverait plus jamais,  moins peut-tre que ne
survnt quelque circonstance tragique et suprme. Il eut le sentiment
que, dans cette affection si dfendue, la priode lgre et douce avait
pris fin. On marchait  partir d'aujourd'hui vers l'invitable drame.





SIXIME PARTIE


XL


Toutefois des jours de calme apparent leur taient rservs encore.

Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur ft possible de se revoir,
mme de loin, aux Eaux-Douces,--juillet qui est  Constantinople une
saison de grand vent et d'orages, une priode pendant laquelle le
Bosphore, du matin au soir, se couvre d'cume blanche. Ce mois-l, c'est
 peine si Djnane put lui crire, tant elle tait surveille par une
vieille tante revche, venue d'Erivan pour faire une visite
interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caque si l'eau
n'tait lisse comme un miroir.

Mais la dame, qu'Andr et ses trois amies appelaient "Peste Hanum",
dguerpit au commencement d'aot, et le reste de l't, de leur dernier
t, ne cessa plus d'tre si beau! Aot, septembre et octobre, c'est au
Bosphore la saison dlicieuse, o le ciel a des limpidits dniques, o
les jours dclinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la
splendeur.

Ils redevinrent les habitus des Eaux-Douces d'Asie, et arrangrent des
entrevues  Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim.
Extrieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l't de 1904,
mme le voile noir baiss  demeure sur le visage de Djnane; mais il y
avait dans leurs mes des sentiments nouveaux, des sentiments encore
inexprims, dont on n'tait pas tout  fait certain, et qui cependant
amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds.

Et puis, l'anne prcdente ils se disaient: "Nous avons un autre t en
rserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque
Andr quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient 
cette sparation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi dfinitive
qu'une mise au tombeau.

tant de vieux amis, ils avaient dj des souvenirs en commun, et ils
formaient des projets pour _recommencer_ avant l'inexorable fin,  des
choses d'antan, promenades ou plerinages faits nagure  eux quatre:
"Il faudrait tcher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie,
notre petite fort vierge de l'automne pass,  Bicos... La tombe de
Nedjib, il faudrait y retourner une suprme fois, nous tous..."

Pour Andr, qui cette anne-l prouvait la petite mort chaque fois que
changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand
chelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'acclrait comme
une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement
pris sa limpidit et sa fracheur de l'automne, et qu'il tait plus
sonore aussi, comme cela arrive d'habitude  l'arrire-saison; mieux
qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui
sonnaient en face, sur la cte d'Asie o les soldats ont un poste, 
l'ombre des platanes de Bicos. L't s'enfuyait dcidment, et ils
songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer
de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Valle-du-Grand-Seigneur.

Cependant combien tout tait radieux ce matin, et quel calme inaltr
sur le Bosphore! Pas un souffle, et,  mesure que montait le soleil, une
tideur dlicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de
navires voiliers, remorqus par un bateau  vapeur; navires turcs
d'autrefois, avec des chteaux-d'arrire aux peinturlures archaques,
navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serre,
ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entre
s'apercevait l-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui
semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'et point
connue. Directement au-dessous de ses fentres, Andr regarda le petit
quai ensoleill, le long duquel de beaux caques attendaient, entre
autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces...

Les Eaux-Douces!... Encore cinq ou six fois  reparatre l, en
Oriental, sur ce ruisseau bord de verdure, o il exerait comme une
petite royaut phmre et o les dames voiles reconnaissaient de loin
la livre de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore  s'asseoir, au
baisser du soleil, sous les platanes gants du Grand-Seigneur,  fumer
l des narguils au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la
lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains
de la prairie lysenne... Au moins trente ou trente-cinq jours d't,
un rpit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de
mme pas immdiate... Les collines d'Asie, ce matin-l, au-dessus  de
Bicos, taient entirement roses sous le floraison des bruyres, mais
roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui
s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels
depuis trois cents ans les pcheurs suspendent leurs filets, tout cela,
et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore
qui avait sa nettet des inaltrables beaux jours. Et ces choses
ensemble paraissaient tellement confiantes dans la dure de l't, et du
calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'Andr une fois de plus s'y
laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches
lendemains.

L'aprs-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, o tout rayonnait dans une
lumire idale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres
regards de femmes voiles. Il en revint par un incomparable soir, en
longeant la cte d'Asie: vieilles maisons muettes o l'on ne sait jamais
quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombes de
verdure; vieux quais de marbre trs gards, o d'invisibles belles sont
toujours assises les vendredis pour assister au retour des caques.
Entran par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant
et suave; respirer tait une ivresse. Il se sentait repos, il avait
conscience d'tre jeune d'aspect  ce moment, et en lui s'veillait la
mme ardeur  vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la mme soif de
jouir perdument de tout ce qui passe. Son me, qui le plus souvent
n'tait qu'un obscur abme de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le
voluptueux enjlement des choses extrieures, ou devant quelque
fantasmagorie joue pour ses yeux d'artiste,--changer, redevenir comme
neuve, se sentir prte pour toute une suite d'aventures et d'amours.

Il ramenait dans son caque Jean Renaud, qui lui confiat avec des
plaintes brlantes sa peine d'tre amoureux d'une belle dame des
ambassades, trs aimablement indiffrente  son dsir, et d'tre
amoureux en mme temps de Djnane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la
silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et Andr coutait sans
hausser les paules de tels aveux, qui taient bien dans le ton de cette
soire; il se sentait au diapason avec ce jeune, et proccup uniquement
des mmes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour tait
partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui
crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus
aim que vous!..."

Ils continurent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi
gostement plong dans ses penses que dominait l'amour; et la
splendeur d'un soir d't sur le Bosphore magnifiait leur rverie.
Auprs d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de
dfiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans
les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en
eux-mmes de savoir que, pour les spectatrices voiles, leur passage,
leur caque avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de
cette apothose du soleil couchant.





XLI


Septembre vient de finir!... Maintenant la belle teinte rose des
bruyres, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change
en une couleur de rouille. Et, dans la valle de Bicos, les colchiques
violets sont fleuris  profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la
jonche des feuilles de platanes, la jonche d'or est partout rpandue.
Le soir, pour fumer son narguil devant la cabane de quelqu'un de ces
humbles petits cafetiers qui sont encore l, mais qui vont repartir, on
choisit une place au soleil, on recherche la dernire chaleur de l't
dclinant, ensuite, ds que les rayons commencent  raser la terre et
que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'norme ramure des
platanes, on sent une fracheur soudaine qui vous saisit et qui est
triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles
mortes. A prsent, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie
toute dtrempe, alternent avec ces jours encore chauds et trangement
limpides, o les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arrire-
saison, mais o des bues froides s'exhalent du sol et des bois quand le
soir tombe.

Toutes ces feuilles jaunes par terre, Andr a dj connu les pareilles,
dans cette mme valle, l'an pass;--et cela attache  un lieu, d'y
avoir vu deux fois la chute des feuilles. Il sait donc que ce sera une
souffrance de quitter pour jamais ce petit coin pastoral de l'Asie, o
il est venu presque chaque jour pendant deux ts radieux. Il sait aussi
que cette souffrance, comme tant d'autres dj prouves ailleurs,
s'oubliera vite, hlas! dans les grisailles de plus en plus sombres d'un
proche avenir...

Toute l'anne, ils s'taient vus dans l'impossibilit de refaire par ici
aucune promenade ensemble, Andr et ses amies. Mais ils en avaient
combin deux, cote que cote, pour le 3 et 5 octobre, les dernires et
les suprmes.

Le but fix pour celle d'aujourd'hui 3, tait la petite fort vierge
dcouverte par eux en 1904. Et ils se retrouvrent l tous ensemble, au
bord de ce marcage dissimul comme exprs, dans un recreux de montagne.
Ils reprirent leurs places de jadis, sur les mmes pierres moussues,
prs de cette eau dormante d'o sortaient des roseaux si grands et de si
hautes fougres. Osmondes que l'on et dit une sorte tropicale.

Andr vit tout de suite qu'elles n'taient pas comme d'habitude, les
pauvres petites, ce soir, mais nerveuses et outres, chacune  sa
manire, Djnane avec une affectation de froideur, Mlek avec violence:

"Maintenant on veut nous remarier toutes, dirent-elles, pour rompre
notre trio de rvoltes. Et puis nous avons des allures trop
indpendantes,  ce qu'il parat, et il nous faut des maris qui sachent
nous mater.

--Quant  moi, prcisa Mlek, la chose a t arrte en conseil de
famille samedi, on a dsign le bourreau, un certain Omar Bey, capitaine
de cavalerie, un belltre au regard dur, que l'on a cependant daign me
montrer un jour de ma fentre; donc a ne tranera pas..."

Et elle frappait du pied, les yeux dtourns, en froissant dans ses
doigts toutes les feuilles  sa porte.

Il ne trouva rien  lui dire et regarda les deux autres. A Zeyneb, la
plus prs de lui, il allait demander: "Et vous?" Mais il craignait la
rponse, qu'il devinait trop bien, le geste doux et navr qu'elle aurait
pour lui indiquer sa poitrine. Et c'est  Djnane, comme toujours la
seule au voile baiss, qu'il posa la question:

"Et vous?

--Oh! moi, rpondit-elle, avec cette indiffrence un peu hautaine qui
lui tait venue depuis quelques jours, moi, il est question de me
redonner  Hamdi...

--Et alors, qu'est-ce que vous ferez?

--Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse! Il est probable que je me
soumettrai. Puisqu'il en faut un, n'est-ce pas, autant subir celui-l
qui a dj t mon mari; la honte me semblera moindre qu'auprs d'un
inconnu..."

Andr l'entendit avec stupeur. L'pais voile noir l'empchait du reste
de lire dans ses yeux ce qu'il y avait de sincre ou non, sous cette
rsignation soudaine. Ce consentement inespr  un retour vers Hamdi,
c'tait ce qu'il pouvait souhaiter de meilleur, pour trancher une
situation inextricable; mais d'abord il y croyait  peine, et puis il
s'apercevait que ce serait plutt un dnouement pour le faire souffrir.

Ils ne dirent plus rien sur ces sujets qui brlaient, et un silence
plein de penses s'ensuivit. Ce fut la voix douce de Djnane qui aprs
s'leva la premire, dans ce lieu, si calme que l'on entendait l'une
aprs l'autre tomber chaque feuille. Sur un ton bien dtach, bien
tranquille, elle reparla du livre:

"Ah! dit-il en essayant de n'tre plus srieux, c'est vrai, le livre!
Depuis des temps, nous n'y pensions plus... Voyons, qu'est-ce que je
vais raconter? Que vous voulez aller dans le monde le soir, et porter le
jour des beaux chapeaux, avec beaucoup de roses et de plumets dessus,
comme les dames Protes?

--Non, ne soyez pas moqueur, Andr, aujourd'hui, si prs de notre
dernier jour..."

Il les couta donc avec recueillement. Sans s'illusionner le moins du
monde sur la porte de ce qu'il pourrait faire pour elles, il voulait au
moins ne pas les prsenter sous un jour fantaisiste, ne rien crire qui
ne ft conforme  leurs ides. Il lui parut qu'elles tenaient  la
plupart des coutumes de l'Islam, et qu'elles aimaient infiniment leur
voile,  condition de le relever parfois devant des amis choisis et 
l'preuve. Le maximum de leurs revendications tait qu'on les traitt
davantage comme des tres pensants, libres et responsables; qu'il leur
ft permis de recevoir certains hommes, mme voiles si on l'exigeait,
et de causer avec eux,--surtout lorsqu'il s'agirait d'un fianc.

"Avec ces seules concessions, insista Djnane, nous nous estimerions
satisfaites, nous et celles qui vont nous suivre, pendant au moins un
demi-sicle, jusqu' une priode plus avance de nos volutions. Dites-
le bien, notre ami, que nous ne demanderions pas plus, afin qu'on ne
nous juge point folles et subversives. D'ailleurs, ce que nous
souhaitons l, je dfie que l'on trouve dans le livre de notre prophte
un texte un peu formel qui s'y oppose."

Quand il prit cong d'elles, le soir approchant, il sentit la petite
main que lui tendit Mlek brler comme du feu.

"Oh! lui dit-il, effray, mais vous avez une main de grande fivre!

--Depuis hier, oui, une fivre qui augmente... Tant pis, hein, pour le
capitaine Omar Bey!... Et ce soir, cela ne va pas du tout; je sens une
lourdeur dans la tte, une lourdeur... Il fallait bien que ce ft pour
vous revoir, sans quoi je ne me serais pas leve aujourd'hui."

Et elle s'appuya au bras de Djnane. Une fois arrivs dans la plaine,
ils ne devaient plus avoir l'air de se connatre,--dans la plaine
tapisse de fleurs violettes et jonche de feuilles d'or,--puisqu'il y
avait l d'autres promeneurs, et des groupes de femmes, toujours ces
groupes harmonieux et lents qui viennent le soir peupler la Valle de
Bicos. Comme d'habitude, Andr de loin les regarda partir, mais avec le
sentiment cette fois qu'il ne reverrait plus jamais, jamais cela: 
l'heure dore par le soleil d'automne, ces trois petites cratures de
transition et de souffrance, ayant leurs aspects d'ombres paennes et
s'loignant au fond de cette valle du Repos, sur ces fines pelouses qui
n'ont pas l'air rel, l'une dans ses voiles noirs, les deux autres dans
leurs voiles blancs...

Quand elles eurent disparu, il se dirigea vers les cabanes de ces petits
cafetiers turcs, qui sont l sous les arbres, et demanda un narguil,
bien que dj la fracheur du soir d'octobre et commenc de tomber.
Dans un dernier rayon de soleil, contre l'un des platanes gants, il
s'assit  rflchir. Pour lui un effondrement venait de se faire; cette
rsignation de Djnane avait ananti son rve, son dernier rve
d'Orient. Sans bien s'en apercevoir, il avait tellement compt que cela
durerait aprs son dpart de Turquie; une fois spare de lui, et ne le
voyant plus vieillir, elle lui aurait gard longtemps, avait-il espr,
cette sorte d'amour idal, qui ainsi serait rest  l'abri des
dceptions par lesquelles meurt l'amour ordinaire. Mais non, reprise
maintenant par ce Hamdi, qui tait jeune et que sans doute elle n'avait
pas cess de dsirer, elle allait tre tout  fait perdue pour lui:
"Elle ne m'aimait pas tant que a, songeait-il; je suis encore bien naf
et prsomptueux! C'tait trs gentil, mais c'tait de la "littrature",
et c'est fini, ou plutt cela n'a jamais exist... J'ai l'ge que j'ai,
voil d'ailleurs ce que a prouve, et demain, ni pour elle ni pour
aucune autre, je ne compterai plus."

Il restait le seul fumeur de narguil en ce moment sous les platanes.
Dcidment c'tait pass, la saison des beaux soirs tides qui amenaient
dans cette valle tant de rveurs d'alentour; ce soleil oblique et rose
n'avait plus de force; il faisait froid: "Je m'obstine  vouloir
prolonger ici mon dernier t, se disait-il, mais c'est aussi vain et
absurde que de vouloir prolonger ma jeunesse; le temps de ces choses est
rvolu  jamais..."

Maintenant le soleil s'tait couch derrire l'Europe voisine, et dans
le lointain les chalumeaux des bergers rappelaient les chvres; autour
de lui cette plaine, devenue dserte sous ses quelques grands arbres
jaunis, prenait cet air tristement sauvage qu'il lui avait dj connu 
l'arrire-saison d'antan... Tristesse du crpuscule et des jonches de
feuilles sur la terre, tristesse du dpart, tristesse d'avoir perdu
Djnane et de redescendre la vie, tout cela ensemble n'tait plus
tolrable et disait trop l'universelle mort...





XLII


Ils venaient d'imaginer depuis quelques jours un moyen trs ingnieux de
correspondre, pour les cas d'urgence. Une de leurs amies appele
Kiamouran avait autoris Andr  contrefaire son criture, trs connue
de la domesticit souponneuse, et  signer de son nom; de plus, elle
avait fourni plusieurs enveloppes  son chiffre, avec l'adresse de
Djnane mise de sa propre main. Il pouvait donc leur crire ainsi (
mots couverts cependant, par crainte des indiscrtions), et son valet de
chambre, qui avait pris l'habitude du fez et du chapelet, allait porter
cela directement au yali des trois petites coupables; parfois mme Andr
l'envoyait  une heure prcise et convenue d'avance; l'une de ses trois
amies se trouvait alors comme par hasard dans le vestibule, d'o les
ngres venaient d'tre carts, et pouvait donner une rponse verbale au
messager si sr.

Le lendemain donc, il risqua une de ces lettres signes Kiamouran, pour
s'informer de la fivre de Mlek et demander si la promenade  la
mosque de la montagne tiendrait toujours. Et il reut le soir un mot de
Djnane, disant que Mlek tait couche avec beaucoup plus de fivre, et
que les deux autres ne pourraient s'loigner d'elle.

Seul, il voulut la faire quand mme, cette promenade, le 5 octobre, jour
qu'ils avaient fix pour monter l une dernire fois ensemble.

Et c'tait par un temps merveilleux de l'automne mridional; les bois
sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait
moins attach  ses petites amies turques, mme  Djnane, et il avait
conscience qu'il se reprendrait  la vie _ailleurs_, o elles ne
seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au dpart son regret maintenant
serait moins pour elles que pour l'Orient lui-mme, pour cet Orient
immobile qu'il avait ador depuis ses annes de prime jeunesse, et pour
le bel t d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie o il
venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans
l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses... Oh!
le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chnes, ces scabieuses, ces
fougres aux teintes rougies et dores, lui rappelaient les bois de son
pays de France,  tel point qu'il retrouvait tout  coup les mmes
impressions que jadis,  la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il
fallait  cette mme poque de l'anne quitter la campagne o l'on avait
fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre...

A mesure qu'il s'levait cependant, par les petits sentiers de lichens
et de bruyres,  mesure que se dcouvraient les lointains, s'en allait
son illusion de France; ce n'tait plus cela, et la notion du pays turc
s'imposait  la place; les mandres profonds du Bosphore s'ouvraient 
ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les
caravanes de bateaux en marche. Vers l'intrieur des terres, c'taient
aussi des aspects trangers, une succession infinie de collines
couvertes dun mme et pais manteau de verdure, des forts trop grandes
et tranquilles, comme notre France nen connat plus.

Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du
large, qui sert de pristyle  la vieille mosque solitaire, quantit de
femmes turques taient assises l sur lherbe, venues en plerinage dans
de trs primitives charrettes  boeufs. Vite, ds quil fut aperu, vite
les mousselines enveloppantes sabaissrent pour cacher tous les
visages. Et cela devint une muette compagnie de fantmes voils, qui se
dtachaient, avec une grce archaque, sur limmensit de la Mer Noire,
soudainement apparue autour de lhorizon.

Andr se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystre
rsisterait  tout, mme  la dception cause par Djnane, mme aux
dsenchantements du dclin de la vie....





XLIII


Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer daller
aux Eaux-Douces dAsie, car ctait bien la dernire des dernires fois:
son contrat de la saison, pour le caque et les rameurs, expirait ce
soir-l mme, et du reste les ambassades redescendaient toutes 
Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait  sa
fin.

Et jamais jour de plein t ne fut si lumineux ni si calme;  part qu'il
y avait moins de barques peut-tre le long de la rive dj un peu
dlaisse on aurait pu se croire  un vendredi du beau mois daot. Par
habitude, par attachement aussi, toujours et quand mme, il fit passer
son caque sous les fentres closes du yali de ses amies.... Le petit
signal blanc tait l,  son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce
donc quelles allaient venir ?...

L-bas, aux Eaux-Douces, les prairies taient couleur dor autour de la
gentille rivire, tant il y avait de feuilles mortes en jonche, et les
arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caques
lgants, habitus de ce lieu, entraient lun aprs l'autre, amenant les
belles des harems, et Andr reut au passage, encore une fois pour
ladieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les
voiles.

Longtemps il attendit, regardant de tous cts; mais ses amies toujours
narrivaient point, et la Journe savanait, et les promeneuses
commenaient  se retirer.

Il sen allait donc lui aussi, et il tait presque  la sortie de la
rivire, lorsquil vit poindre dans un beau caque a livre bleu et or,
une femme seule, la tte enveloppe du yachmak blanc qui laisse paratre
les yeux; des coussins sans doute llevaient, car elle semblait un peu
grande et haute sur leau, comme stant arrange ainsi pour tre mieux
vue.

Ils se croisrent, et elle le regarda fixement: Djnane!... Ces yeux
couleur de bronze vert et ces longs sourcils roux, que depuis une anne
elle lui avait cachs, ntaient comparables  aucuns et ne pouvaient
tre confondus avec dautres.... Il frissonna devant lapparition si
imprvue qui se dressait  deux pas de lui; mais il ne fallait pas
broncher,  cause des bateliers, et ils passrent immobiles, sans
changer un signe.

Cependant il fit retourner son caque linstant daprs, pour la croiser
encore tout  lheure quand elle redescendrait le cours du ruisseau.
Presque plus personne lorsquils se retrouvrent prs lun de lautre,
dans ce croisement rapide. Et,  cette seconde rencontre, la figure
quenveloppait le yachmak de mousseline blanche se dtacha pour lui sur
les cyprs sombres et les stles dun vieux cimetire, qui est pos l
au bord de leau;--car dans ce pays les cimetires sont partout, sans
doute pour maintenir plus prsente la pense de la mort.

Le soleil, dj bas, et ses rayons, devenus roses, il fallait sen
aller. Leurs deux caques sortirent presque en mme temps de ltroite
rivire, et se mirent  remonter le Bosphore, dans la magnificence du
soir, celui dAndr  une centaine de mtres derrire celui de
Djnane..., Il la vit de loin mettre pied sur son quai de marbre et
rentrer dans son yali sombre.

Ce quelle venait de faire en disait trs long: seule, tre alle aux
Eaux-Douces,--de pus, y tre alle en yachmak, afin de montrer ses
yeux et den graver lexpression dans la mmoire de son ami. Mais Andr,
qui d'abord avait senti tout ce quil y avait l de particulier et de
touchant, se rappela soudain un passage de Medj o il racontait quelque
chose danalogue,  propos dun regard solennel chang dans une barque
au moment de la sparation :  Ctait trs gentil de sa part, se dit-il
donc tristement; mais ctait encore un peu  littraire ; elle voulait
imiter Nedjib.... Cela ne lempchera pas, dans quelques jours, de
rouvrir les bras  son Hamdi.

Et il continua de remonter le Bosphore en longeant de tout prs la rive
dAsie; dj beaucoup de maisons vides, hermtiquement closes; beaucoup
de jardins aux grilles fermes, sous l' enchevtrement des vignes
vierges couleur de pourpre; partout sindiquait lautomne, le dpart, la
fin.  et l, sur ces petits quais o il est si dfendu daborder,
quelques femmes attardes  la campagne taient encore venues s'asseoir
au bord de leau pour ce dernier vendredi de la saison; mais leurs yeux
(tout ce quon voyait de leur visage), exprimaient la tristesse du
retour si prochain au harem de la ville, lapprhension de l'hiver. Et
le soleil couchant clairait toute cette mlancolie, comme un feu de
Bengale rouge.

Lorsque Andr fut rentr dans sa maison de Thrapia, ses rameurs vinrent
lui prsenter leurs slams dadieu; ils avaient repris leurs humbles
costumes et chacun rapportait, soigneusement plies, sa belle chemise en
gaze de Brousse, et sa belle veste de velours capucine. Ils rapportaient
aussi le long tapis en velours de mme couleur, recommandant avec
navet de bien le faire scher parce quil tait imprgn dhumidit
sale. Andr regarda ces pauvres loques, o les broderies dor avaient
commenc de prendre, sous les embruns et le soleil, la patine des
vieilles choses prcieuses. Quen faire? Les dtruire, ne serait-ce pas
moins triste que de les rapporter dans son pays, pour se dire plus tard,
dans l'avenir morne, en retrouvant ces reliques, fanes de p lus en
plus: "Ctait la livre de mon caque jadis, du temps lumineux o
jhabitais au Bosphore...."

Le crpuscule arrivait. Il pria son domestique turc, celui qui tait un
ancien berger dEski-Chehir, de prendre sa flte au son grave et de
rejouer lair de lan dernier, lespce de fugue sauvage qui exprimait
maintenant pour lui tout lindicible dune fin dt, dans ce lieu, et
dans ces circonstances spciales. Puis, stant accoud  sa fentre, il
regarda partir son caque dont les rameurs taient redevenus de pauvres
bateliers, et qui allait redescendre par tapes vers Constantinople pour
sy louer  un nouveau matre. Longtemps il suivit des yeux, sur leau
de plus en plus couleur de nuit, cette longue chose blanche, effile,
dont la disparition dans les grisailles crpusculaires reprsentait pour
lui la fuite pareille de deux ts dOrient.





XLIV


Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reut un mot de Djnane
le prvenant que Mlek avait toujours plus de fivre, que les aeules
taient inquites, et que l'on rentrait en ville aujourdhui mme pour
une consultation de mdecins.

Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. Andr brusqua ses
prparatifs de dpart, pour avoir le temps de passer encore une fois sur
la rive dAsie, en face, avant la tombe de la nuit, et faire ses adieux
 la Valle-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel o
couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de
pluie. La valle tait dserte et, depuis la veille, les petits cafs
sous les arbres avaient dmnag. Il dit adieu  deux ou trois humbles
mes en turban qui habitaient l dans des cabanes;--ensuite  un bon
chien jaune et un bon chat gris, petites mes aussi de cette valle,
quil avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre
son dfinitif dpart. Et puis il refit, au petit pas de funrailles, le
tour de ces tranquilles prairies encloses, dsertes ce soir, mais o les
voiles de ses amies avaient si souvent frl lherbe fine et les fleurs
violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusqu lheure
semi-obscure o les toiles sallument et o commencent de sentendre
les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce plerinage,
quand il se retrouva sous les normes platanes de lentree, qui forment
l une sorte de bocage sacr, il faisait dj vraiment noir, et les
pieds butaient contre les racines, allonges comme des serpents sous les
amas de feuilles mortes. Dans lobscurit, il revint au petit
embarcadre, dont chaque pav de granit lui tait familier, et monta en
caque pour regagner la cte dEurope.

Le vent a hurl toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire
dont la voix lugubre sentendra bientt dune faon presque continue
pendant quatre ou cinq mois dhiver. Et ce matin il y a redoublement de
rafales, qui viennent secouer la maison dAndr pour ajouter  la
tristesse de son dernier rveil  Thrapia.

"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en
ouvrant ses fentres.

En face, sur les collines dAsie, on voit des nuages bas et obscurs, qui
se tranent,  toucher les arbres chevels.

Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses
quil descend aujourdhui le Bosphore pour la dernire fois, passant
devant le yali de ses amies, o dj tout est ferm, calfeutr, des
envoles de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.

Le soir donc il se rinstalle  Constantinople, oh! pour si peu de temps
avant le grand dpart! Juste cinquante jours, car il a dcid de rentrer
en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin
davoir une date fixe davance, inchangeable,  laquelle il faudra bien
se soumettre.

Et une lettre de Djnane,  la nuit tombante, lui apporte le verdict des
mdecins: fivre crbrale, dapparence tout de suite trs grave; la
pauvre petite Mlek sans doute va mourir, vaincue par tant de
surexcitation nerveuse, de rvolte, dpouvante, que lui a caus ce
nouveau mariage.





XLVI


Ces deux semaines de fin octobre, que dura lagonie de Mlek, furent de
beau temps presque inaltrable et de mlancolique soleil. Andr, chaque
soir,  la manire des coliers, effaait maintenant le jour rvolu, sur
un calendrier o la date du 30 novembre tait marque dune croix. Il
vivait le plus possible  Stamboul, de cette vie turque si prs de finir
pour lui. Mais, ici comme au Bosphore, la tristesse de lautomne
sajoutait  celle du dpart si prochain, et il faisait dj presque
froid, pour les rveries, pour les narguils de plein air, devant les
saintes mosques, sous les arbres qui seffeuillaient.

Naturellement, il ne voyait plus jamais ses amies, car Djnane et Zeyneb
ne sloignaient pas de celle qui allait mourir. Sur la fin, elles
mettaient pour lui, aux grillages dune fentre, un imperceptible signal
blanc qui signifiait: elle vit toujours; et il tait convenu quun
signal bleu signifierait: tout est fini. Ds le matin donc, et ensuite
deux fois dans la journe, lui-mme, ou son ami Jean Renaud, ou son
valet de chambre, passaient par le cimetire de Khassim-Pacha, pour
regarder anxieusement  cette fentre.

Pendant ce temps-l, dans la maison de la petite mourante, o rgnait un
attentif silence, des Imams, sur la requte des aeules, taient
constamment en prire; lIslam, le vieil Islam divinement berceur des
agonies, enveloppait de plus en plus lenfant rvolte, qui cdait par
degrs  son influence, et sendormait sans terreur; du reste le doute
chez elle ntait quun mal encore curable, une greffe encore rcente
sur de longues hrdits de calme et de foi. Et voici que peu  peu,
mme les observances naves, qui sont au Coran ce que chez nous les
pratiques de Lourdes sont  l'vangile, mme les superstitions des deux
vnrables aeules, ne choquaient plus cette petite incrdule dhier,
qui acceptait quon lui mt des amulettes, et que ses vtements fussent
exorciss par les derviches; on faisait bnir dans la mosque dEyoub
ses chemises dlgante, qui venaient de chez le bon faiseur parisien,
ou bien on les envoyait plus loin encore,  Scutari, chez les saints
Hurleurs dont le souffle a le don de gurir, tant quils sont dans
lextase, aprs leurs longs cris vers Allah.

Quand finit le mois d'octobre elle tait depuis deux jours sans paroles,
et probablement sans connaissance, plonge dans une sorte de brlant et
lourd sommeil que les mdecins disaient tout proche de la mort.


XLVII


Le 2 novembre, Zeyneb, qui tait de veille  son chevet, se retourna
tout  coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure,
une voix slevait au milieu du si continuel silence, une voix trs
douce, trs frache, qui disait des prires. Elle ne lavait pas entendu
venir, cette jeune fille au voile baiss. Pourquoi tait-elle l, son
Coran  la main?--Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prire des
morts! C'est un usage en Turquie, lorsquil y a dans une maison
quelquun qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier
viennent  tour de rle lire les prires: elles entrent comme de droit,
sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur
prsence est signe de mort, comme chez nous celle du prtre qui apporte
lextrme-onction.

Mlek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps ferms se
rouvrirent; elle tait arrive  ce _mieux_ plein de mystre qui, chez
les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa
voix, que lon aurait pu croire teinte pour jamais:

"Venez plus prs, dit-elle  linconnue, je nentends pas assez bien....
Ne craignez pas que jaie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne
perde pas...."

Ensuite elle voulut confesser elle-mme la foi musulmane et, ouvrant
dans la pose de la prire ses petites mains de cire blanche, elle rpta
les paroles sacramentelles:

"Il ny a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son lu (1)..."

(1) La illah illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illah
illallah v 	ech hedu en le Mohammedul alih hou ve ressoulouhou

Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les
pauvres mains qui staient tendues venaient de retomber. Alors, celle
dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de
lire.... Oh! la douceur rythme, le bercement de ces prires dIslam,
surtout lorsquelles sont dites par des lvres de jeune fille sous un
voile pais!... Jusqu une heure avance de la nuit, les pieuses
inconnues se succdrent, entrant et se retirant sans bruit comme des
ombres, mais il ny eut point de cesse dans lharmonieuse mlope qui
aide  mourir.

Souvent dautres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se
penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. Ctait la
mre, crature passive et bonne, toujours si efface quelle comptait 
peine. Ctaient les deux aeules, mal rsignes, muettes et presque
dures dans la concentration de leur dsespoir. Ou ctait le pre,
Mehmed-Bey, visage boulevers de douleur et peut-tre de remords; au
fond il ladorait, sa fille Mlek, et par son implacable observance des
vieilles coutumes, il lavait conduite  mourir.... Ou bien encore, qui
entrait en tremblant, ctait la pauvre mademoiselle Tardieu, lex-
institutrice, mande les derniers jours parce que Mlek lavait voulu,
mais tolre avec hostilit comme responsable et nfaste.

Les yeux de lenfant agonisante staient referms;  part un
frmissement des mains quelquefois, ou une crispation des lvres, elle
ne donnait plus signe de vie.





XLVIII


Environ quatre heures du matin. Ctait maintenant Djnane qui veillait.
Depuis un instant la visiteuse voile, dont la prire emplissait cette
chambre de harem, forait la voix au milieu du silence plus solennel,
lisait avec exaltation comme si elle avait le sentiment que _quelque
chose se passait_, quelque chose de suprme. Et Djnane, qui tenait
toujours une des petites mains transparentes de Mlek dans les siennes,
sans sapercevoir quelle devenait froide, sursauta de terreur, parce
quon lui frappait sur lpaule: deux petits coups davertissement, avec
une discrtion sinistre... Oh! latroce figure de vieille, jamais vue,
qui venait de surgir l derrire elle, entre sans bruit par cette porte
toujours ouverte, une grande vieille, large de carrure, mais dcharne,
livide, et qui, sans rien dire, lui faisait signe: "Allez-vous-en!" Elle
avait d longuement pier dans le couloir, et puis, sre, avec son tact
professionnel, que son heure tait venue, elle sapprochait pour
commencer son rle.

"Non! Non! dit Djnane, en se jetant sur la petite morte, pas encore! Je
ne veux pas que vous l'emportiez, non!...

--L, l, doucement, dit la vieille femme, en lcartant avec autorit,
je ne lui ferai point de mal."

Du reste, il ny avait aucune mchancet dans sa laideur, mais plutt de
la compassion morne, et surtout une grande lassitude. Tant et tant de
jolies fleurs fauches dans les harems, tant elle avait d en emporter,
cette vieille aux bras robustes, cette "Laveuse de morte", ainsi quon
les appelle.

Elle la prit  son cou, comme une enfant malade, et la belle chevelure
rousse, dnoue, spandit sur son horrible paule. Deux de ses aides, -
- dautres vieilles praticiennes encore plus effrayantes,--attendaient
dans lantichambre avec des lumires. Djnane et celle qui priait se
mirent  suivre, par les corridors et les vestibules plongs dans le
froid silence davant-jour, le groupe macabre qui sen allait, se
dirigeant vers lescalier pour descendre....

Ainsi la petite Mlek-Sadiha-Saadet,  vingt ans et demi, mourut de la
terreur dtre jete une seconde fois dans les bras dun matre
impos....

Lescalier descendu, les vieilles avec leur fardeau arrivrent  la
porte dune salle du rez-de-chausse, dans les communs de cette antique
demeure, une sorte doffice pave de marbre, o il y avait au milieu une
table en bois blanc, une cuve pleine deau chaude encore fumante, et un
drap dpli sur un trpied; dans un coin, un cercueil,--un lger
cercueil aux parois minces comme on les fait en Turquie,--et enfin,
par terre, un chle ancien roul autour dun bton, un de ces chles
"Valid" qui servent de drap mortuaire pour les riches: toutes ces
choses, prpares bien  lavance, car dans les pays dIslam, un
ensevelissement doit marcher trs vite.

Quand les vieilles eurent tendu lenfant sur la table, qui tait
courte, les beaux cheveux roux, toujours dnous, descendirent jusque
par terre. Avant de commencer leur besogne, elles firent  Djnane et 
linconnue voile un geste qui les congdiait. Celles-ci dailleurs se
retiraient delles-mmes, pour attendre dehors. Et Zeyneb, veille par
quelque intuition de ce qui se passait, tait venue se joindre  elles,
--une Zeyneb qui ne pleurait pas, mais qui tait plus blanche que la
morte, avec des yeux plus cerns de bleutre. Toutes les trois restrent
l immobiles et glaces, suivant en esprit les phases de la toilette
suprme, coutant les bruits sinistres de leau qui ruisselait, des
objets qui se dplaaient dans cette salle sonore; et, quand ce fut
fini, la grande vieille les rappela:

"Venez maintenant la voir."

Elle tait blottie dans son troit cercueil, et tout enveloppe de
blanc, sauf le visage, encore dcouvert pour recevoir les baisers
dadieu; on navait pu fermer compltement ses paupires, ni sa bouche;
mais elle tait si jeune, et ses dents si blanches, quelle demeurait
quand mme dlicieusement jolie, avec une expression denfant et une
sorte de demi-sourire douloureux.

Alors on alla veiller tout le monde pour venir lembrasser, le pre, la
mre, les aeules, les vieux oncles rigides, qui depuis quelques jours
ne ltaient plus, les servantes, les esclaves. La grande maison
semplit de lumires qui sallumaient, deffarements, de pas prcipits,
de soupirs et de sanglots.

Quand arriva lune des aeules, la plus violente des deux, celle qui
tait aussi grand-mre de Djnane et qui, ces derniers jours, campait
dans la maison, quand arriva cette vieille cadine 1320, musulmane
intransigeante sil en fut et, ce matin, si exaspre contre lvolution
nouvelle qui lui enlevait ses petites-filles,--justement
linstitutrice craintive, mademoiselle Tardieu, tait l, auprs du
cercueil,  genoux. Et les deux femmes se regardrent une seconde en
silence, lune terrible, lautre humble et pouvante:

"Allez-vous-en! lui dit l'aeule dans sa langue turque, en frmissant de
haine. Quest-ce donc quil vous reste  faire l, vous? Votre oeuvre
est finie.... Vous mentendez, allez-vous-en!"

Mais la pauvre fille, en reculant devant elle, la regardait avec tant de
candeur et de dsespoir dans des yeux pleins de larmes, que la vieille
cadine eut soudainement piti; sans doute comprit-elle, en un clair, ce
que depuis des annes elle se refusait  admettre, que linstitutrice
dans tout cela n'tait qu'un instrument irresponsable au service du
Temps.... Alors elle lui tendit les mains, en lui criant: "Pardon!..."
Et ces deux femmes, jusque-l si ennemies, pleurrent  sanglots dans
les bras lune de lautre. Des incompatibilits dides, de races et
dpoques les avaient spares longuement; mais toutes deux taient
bonnes et maternelles, capables de tendresse et de spontan retour.

Cependant un peu de lueur blme  travers les vitres annonait la fin de
cette nuit de novembre. Djnane donc, se souvenant dAndr, monta
chercher un bout de ruban bleu comme ctait convenu, et, enlevant
lautre signal, attacha celui-l aux quadrillages de la mme fentre.





XLIX


Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et
remonta tout effar vers Pra:

"Mademoiselle Mlek doit tre morte, dit-il  son matre en le
rveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...."

Il avait eu plus dune fois loccasion de parler  cette petite Mlek,
par quelque fente de porte, lorsquil venait faire les dangereuses
commissions dAndr; mme elle lui avait montr gentiment son visage en
lui disant merci. Et pour lui ctait mademoiselle Mlek, tant il lui
avait trouv lair jeune.

Andr, inform une heure plus tard par Djnane quon lemporterait  la
mosque vers midi, descendit  Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait
pris un fez et des vtements dhomme du peuple, pour tre plus sr quon
ne le reconnatrait pas, car il voulait  un moment donn sapprocher
beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir dIslam envers sa petite
amie.

Dabord il attendit  lcart, dans le cimetire voisin de la maison. Et
bientt il vit sortir le lger cercueil, port  lpaule par des gens
quelconques, ainsi que le veut lusage en Turquie; un vieux chle
lenveloppait exactement, un chle "Valid"  raies vertes et rouges, et
aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc tait pos
dessus, du ct de la tte, pour indiquer que ctait une femme, et,
innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses
pingl au chle.

Chez les Turcs, on se hte bien plus que chez nous denterrer les morts,
et on nenvoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les
parents, les amis, chez qui la nouvelle sest rpandue, les voisins, les
domestiques. Jamais de femmes dans ces cortges improviss, et surtout
point de porteurs: ce sont les passants qui en font loffice.

Un beau soleil de novembre, une belle journe lumineuse et calme;
Stamboul, resplendissant l-bas et, prenant son grand air immuable, au-
dessus du lger brouillard d'automne qui enveloppait  ses pieds la
Corne-dOr.

Bien souvent il passait dune paule  une autre, le cercueil de Mlek,
au gr des sens rencontrs en chemin et qui voulaient tous faire une
action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue.
Devant, marchaient deux prtres  turban vert; une centaine dhommes
suivaient, des hommes de toutes classes; et il tait venu aussi des
vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en
route,  voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs
dhiver dans les bois.

On se rendit  une antique mosque, en dehors des maisons, presque  la
campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Mlek fut
dpose sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset trs
douces, chantrent les prires des morts.

Dix minutes  peine, et on se remit en marche pour descendre vers le
golfe, prendre ensuite des barques, et gagner lautre rive, les grands
cimetires dEyoub o serait sa dfinitive demeure.

En approchant de la Corne-dOr, dans les quartiers bas o il y avait
beaucoup de monde, le cortge se fit plus lent,  cause de tous ceux qui
voulurent en tre. La petite Mlek fut porte l,  tour de rle, par
une quantit de bateliers ou de matelots. Andr, qui avait hsit
jusqu cette heure, sapprocha enfin, rassur par cette foule o il
tait comme perdu, il toucha de la main le vieux chle "Valid", avana
lpaule, et sentit le poids de sa petite amie sy appuyer un peu le
temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer.

Aprs, il sloigna pour tout  fait, de peur que son obstination 
suivre ne ft remarque...





L


Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djnane et Zeyneb
lappelrent  Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si
humble, si cache, si sombre, ils se retrouvrent ensemble pour lavant-
dernire fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des
voiles galement pais et galement baisss.

Entre eux, il ne fut gure question que de celle qui tait partie, celle
qui tait "libre", comme elles disaient, et Andr apprit tous les
dtails de sa fin. Il lui sembla que leurs voix navaient point de
larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves
et apaises. De la part de Zeyneb, rien que de trs normal dans ce
dtachement-l, car elle nappartenait pour ainsi dire plus  ce monde.
Mais Djnane ltonnait dtre si tranquille. A un moment donn, croyant
bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On ma
fait connatre Hamdi Bey, ce dernier vendredi  Yldiz; il est distingu,
lgant et de jolie figure." Mais elle coupa court, sanimant pour la
premire fois: "Si vous voulez bien, Andr, nous ne parlerons pas de cet
homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterre par
la mort de Mlek, on ne songeait plus  ce mariage pour le moment.

Ctait vrai quil avait rencontr Hamdi Bey et lavait trouv tel.
Depuis lors, il sefforait mme de se dire: "Je suis trs heureux qu il
soit ainsi, le mari de ma chre petite amie." Mais cela sonnait faux,
car au contraire il souffrait davantage de lavoir vu, davoir constat
son charme extrieur et surtout sa jeunesse.

Aprs les avoir quittes, lorsquil refit, comme tant dautres fois, la
si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que
jamais, lui produisit leffet dune ville qui sen va, qui piteusement
soccidentalise, et plonge dans la banalit, lagitation, la laideur;
aprs ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, ds quil
atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il scoeura au
milieu du grouillement des foules qui, de ce ct, na point de cesse;
dans la boue, dans lobscurit des ruelles troites, dans le brouillard
froid du soir, tous ces empresss qui vendaient ou achetaient mille
pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, ntaient plus des
Turcs, mais un mlange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge
quils portaient encore, la moiti dentre eux navaient pas la dignit
de garder le costume national, et saffublaient de ces loques
europennes, rebuts de nos grandes villes, qui se dversent ici  pleins
paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il navait aperu les
usines, qui fumaient dj de place en place, ni les grandes maisons
btes, copies en pltre de celles de nos faubourgs. "Je mobstine  voir
Stamboul comme il nest plus, se dit-il; il scroule, il est fini.
Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle slection de ce
quon y regarde, des coins que lon y frquente; sur la hauteur, les
mosques tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont dj mins
par le "progrs", qui arrive grand train avec sa misre, son alcool, sa
dsesprance et ses explosifs. Le mauvais souffle dOccident a pass
aussi sur la ville des Khalifes; la voici "dsenchante" dans le mme
sens que le seront bientt toutes les femmes de ses harems....

Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Aprs tout, quest-ce
que a peut me faire? Je ne suis dj plus quelquun dici, moi; il y a
une date absolue, qui va arriver trs vite, celle du 30 novembre, et qui
memmnera sans doute pour jamais. A part les humbles stles blanches de
Nedjib, l-bas, dont lavenir minquitera encore, que mimportera tout
le reste? Et moi-mme dailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si lon
veut, que serai-je autre chose quun dbris? La vie na pas de dure, et
la mienne est dj en arrire de ma route, les choses de ce monde ne me
regarderont bientt plus. Le Temps peut bien continuer sa course 
donner le vertige, emporter tout cet Orient que jaimais, et toutes les
beauts de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter
toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; quest-
ce que a me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini
 prsent, et qui demain aurai perdu la conscience dtre....

A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30
novembre ne pourrait jamais arriver, tant il tait chez lui 
Constantinople, ancr dans cette ville, et mme ancr dans sa demeure o
rien encore navait t drang pour le dpart. Et en continuant de
marcher parmi ces foules, tandis que sallumaient dinnombrables
lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes
les langues du Levant, il se sentait flotter  la drive entre des
impressions contradictoires.





LI


Novembre allait finir, et ils taient ensemble la dernire et suprme
fois. Ce toujours mme rayon de soleil, sur la maison den face, leur
envoyait, pour un moment encore avant le soir, dans le petit harem
pauvre et si cach au coeur de Stamboul, sa lueur rflchie et comme
fadice. La ple Zeyneb au visage dvoil et linvisible Djnane perdue
dans le noir de ses draperies, causaient avec leur ami Andr aussi
tranquillement quau cours de leurs entrevues ordinaires; on et dit que
cette journe aurait des lendemains, que la date du 30 novembre,
dsigne pour trancher tout, ntait pas si proche, ou peut-tre mme
n'arriverait point; vraiment, rien n'indiquait que jamais, jamais plus,
aprs cette fois-l, ils ne rentendraient sur terre sonner leurs
voix....

Zeyneb, sans apparente motion, combinait des moyens de scrire quand
il serait en France : "La poste restante est maintenant trop surveille;
en ces temps de terreur que nous traversons, plus personne na le droit
dentrer dans les bureaux sans se nommer. Notre correspondance au
contraire sera trs sre par le chemin que jai imagin; un peu long
seulement; ne vous tonnez donc pas si nous tardons quelquefois quinze
jours  vous rpondre.

Djnane exposait avec sang-froid ses plans pour au moins apercevoir
encore son ami, le soir mme de ce 30 novembre: "A quatre heures de
lhorloge de Top-han, qui est lheure o les paquebots partent, nous
passerons toutes deux le long du quai. Ce sera dans la plus ordinaire
des voitures de louage, vous mentendez bien. Nous passerons aussi prs
que possible du bord; vous, de la dunette o vous vous tiendrez, veillez
bien tous les fiacres pour ne pas nous manquer; il y a toujours foule
par l, vous savez, et, comme des femmes turques nont jamais le droit
de sarrter, a durera le temps dun clair, notre adieu..."

Ce soir, ctait leur rayon de soleil en face qui devait leur marquer le
moment prcis de la sparation; quand il disparatrait au fate du toit,
Andr se lverait pour partir: ils taient convenus de cela ds le
dbut; ils staient accord cette limite extrme, aprs laquelle tout
serait fini.

Andr, qui davance stait figur les trouver douloureusement
vibrantes,  cette entrevue suprme, restait confondu devant leur calme.
Et puis il avait bien compt revoir les yeux de Djnane, ce dernier
jour; mais non, les minutes passaient, et rien ne bougeait dans
larrangement du tcharchaf svre, ni dans les plis de ce voile, sans
doute aussi dfinitivement baiss que sil tait de bronze sur un visage
de statue.

Vers trois heures et demie enfin, tandis quils parlaient du "livre"
pour dire quelque chose, une presque soudaine pnombre vint envahir le
petit harem, et tous les trois en mme temps firent silence.--"Allons
!..." dit simplement Zeyneb, de sa jolie voix malade, en montrant de la
main les fentres grillages que nclairait plus le reflet de la maison
voisine.... Le rayon venait de se perdre au-dessus des vieux toits;
ctait lheure, et Andr se leva. Pendant la minute de lextrme fin,
o ils furent debout les uns devant les autres, il eut le temps de
penser: "Cette fois tait la seule, bien la seule o j'aurais pu la
regarder encore, avant que ses yeux et les miens retournent  la
poussire...." tre si absolument sr de ne plus jamais la rencontrer,
et cependant partir ainsi, sans lavoir revue, non, il ne sattendait
pas  cela; mais il en subit la dception et langoissante mlancolie
sans rien dire. Sur la petite main qui lui tait tendue, il sinclina
crmonieusement pour la baiser du bout des lvres, et ce fut tout
ladieu....

Maintenant, les vieilles rues dsertes, les vieilles rues mortes, par o
il sen allait seul.

Cela a trs bien fini, se disait-il. Pauvre petite emmure, cela ne
pouvait mieux finir!... Et moi, je mimaginais fatuitement que ce serait
dramatique....

Ctait mme plutt trop bien, cette fin-l, car il sen allait avec un
tel sentiment de vide et de solitude!... Et une tentation le prenait de
revenir sur ses pas, vers la porte au vieux frappoir de cuivre, pendant
quelles pouvaient y tre encore. A Djnane il aurait dit: "Ne nous
quittons pas ainsi, chre petite amie; vous qui tes gentille et bonne,
ne me faites pas cette peine; montrez-moi vos yeux une dernire fois, et
puis serrez ma main plus fort; je men irai moins triste...." Bien
entendu il nen fit rien et continua sa route. Mais,  cette heure, il
aimait avec dtresse tout ce Stamboul, dont les milliers de feux du soir
commenaient  se reflter dans la mer; quelque chose ly attachait
dsesprment, il ne dfinissait pas bien quoi, quelque chose qui
flottait dans lair au-dessus de la ville immense et diverse, sans doute
une manation dmes fminines,--car dans le fond cest presque
toujours cela qui nous attache aux lieux ou aux objets,--des mes
fminines quil avait aimes et qui se confondaient; tait-ce de
Nedjib, ou de Djnane, ou delles deux, il ne savait trop....





LII


Deux lettres du lendemain:


ZEYNEB A ANDR


"Vraiment, je nai pas compris que nous nous voyions hier pour la
dernire fois; sans cela je me serais trane comme une pauvre
malheureuse,  vos pieds, et je vous aurais suppli de ne pas nous
laisser ainsi.... Oh! vous nous laissez perdues dans les tnbres de
lesprit et du coeur. Vous, vous allez  la lumire,  la vie, et nous
nous vgterons nos jours lamentables, toujours pareils dans la torpeur
de nos harems....

Aprs votre dpart, nous avons eu des sanglots. Zrichteh, la bonne
nourrice de Djnane, est descendue, elle nous a grondes beaucoup et
nous a prises dans ses bras; mais elle aussi, la pauvre bonne me,
pleurait de nous voir pleurer.

ZEYNEB."



"Jai fait remettre ce matin chez vous dhumbles souvenirs turcs. La
broderie est de la part de Djnane; cest l"ayette", le verset du
Coran, qui, depuis son enfance, veillait au-dessus de son lit. Acceptez
les voiles de moi: celui brod de roses est un voile circassien qui ma
t donn par mon aeule; celui brod dargent tait dans les coffres de
notre yali: vous les jetterez sur quelque canap, dans votre maison de
France.

Z...."


DJNANE A ANDR

"Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Srail,
quand  chaque tour dhlice senfuiront les cyprs de nos cimetires,
nos minarets, nos coupoles.... Vous les regarderez jusqu la fin, je le
sais. Et puis, plus loin, dj dans la Marmara, vos yeux chercheront
encore, prs de la muraille byzantine, le cimetire abandonn o nous
avons pri un jour.... Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les
cyprs de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et,
dans votre coeur bientt, tous les souvenirs....

Oh! quils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison
dEyoub qui fut celle de votre amour et lautre pauvre logis au coeur de
Stamboul prs dune mosque, et la grande demeure triste o vous tes
une fois entr en fraude.... Et quelles se brouillent aussi, toutes ces
silhouettes: laime dautrefois, qui prs de vous allait dans son
feredj gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de
janvier (jai suivi son Sentier et appel son ombre), et ces trois
autres plus tard, qui voulaient tre vos amies. Confondez-les toutes,
confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre
mmoire, ce nest pas assez). Elles aussi, celles daujourdhui, vous
ont aim, plus que vous ne lavez cru peut-tre.... Je sais que vos yeux
auront des larmes, lorsque disparatra le dernier cyprs... et je veux
pour moi, une larme...

Et l-bas.., quand vous serez arriv, comment penserez-vous  vos amies?
Le charme rompu, sous quel aspect vous apparatront-elles? Cest atroce
de se dire que peut-tre il ne restera rien, que peut-tre vous
hausserez les paules et vous sourirez en y repensant....

Quelle hte et quelle frayeur jai de le lire, ce livre o vous parlerez
des femmes turques,--de nous!.... Y trouverai-je ce que je cherche en
vain  dcouvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre me,
le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne rvlent ni vos lettres
brves, ni vos paroles rares. Jai bien quelquefois senti en vous
lmotion, mais ctait si tt rprim, si furtif! Il y a eu des moments
ou jaurais voulu vous ouvrir la tte et le coeur, pour savoir enfin ce
quil y avait derrire vos yeux froids et clairs!...

Oh! Andr, ne dites pas que je divague!... Je suis malheureuse et
seule,... je souffre et me dbats dans la nuit!... Adieu. Plaignez-moi.
Aimez-moi un peu si vous pouvez.

DJNANE."


Andr rpondit:

"Il ne vous reste plus grand-chose  dcouvrir, allez derrire mes yeux
"froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derrire les
vtres, chre petite nigme....

Vous me la reprochez toujours, ma manire silencieuse et ferme: c'est
que jai trop vcu, voyez-vous; quand il vous en sera arriv autant,
vous comprendrez mieux....

Et si vous croyez que vous navez pas t glaciale, vous, hier, au
moment de nous quitter...!

Donc,  demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce
tohubohu des dparts, je veillerai bien; je naurai dautre
proccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre
chre silhouette noire,... puisque cest tout ce que vous me laissez le
droit de regarder encore..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ANDR.





LIII


Le jeudi 30 novembre est arriv, prompt et sans merci, comme arriveront
empresses toutes les dates dcisives ou fatales, non seulement pour
chacun de nous celle o il faudra mourir, mais celles aprs qui verront
tomber les derniers de notre gnration, finir lIslam et disparatre
nos races au dclin, puis celles encore qui amneront la consommation
des Temps, lanantissement et l'oubli des tourbillons de soleils dans
les souveraines Tnbres....

Vite, vite il est arriv ce jeudi 30 novembre, date quelconque et
inaperue pour la majorit des tres si divers que Constantinople voit
sagiter dans ses foules; mais, pour Djnane, pour Andr, date marquant
un de ces tournants brusques o la vie change.

A l'aube froide et grise, tous deux sveillrent presque en mme temps,
tous deux sous le mme ciel, dans la mme ville pour quelques heures
encore, spars seulement par un ravin empli dhabitations humaines et
par un bois de cyprs empli de morts,--mais en ralit trs loin lun
de lautre  cause dinvisibles barrires. Lui, fut saisi par
limpression du dpart, ds quil rouvrit les yeux, car il nhabitait
plus sa maison, mais campait  lhtel; il sy tait du reste perch le
plus haut possible, pour fuir le tapage den bas, les casquettes des
globe-trotters dAmrique et les lgances des aigrefins de Syrie; et
surtout pour avoir vue encore sur Stamboul, avec Eyoub au lointain.

Et tous deux, Djnane et Andr, interrogrent dabord lhorizon,
lpaisseur des nues, la direction du vent dautomne, lun de sa
fentre largement ouverte, lautre  travers loppressant, lternel
quadrillage de bois o semprisonnent les harems.

Ils avaient souhait pour ce jour un temps lumineux et le rayonnement
nostalgique de ce soleil darrire-saison, qui parfois vient pandre sur
Stamboul une tideur de serre. Lui, ctait pour emporter, dans ses yeux
avides et affols de couleur, une dernire vision magnifique de la ville
aux minarets et aux coupoles.

Elle, ctait pour tre plus sre de russir  lapercevoir encore une
fois, de ce quai de Galata, en passant le long de son navire en
partance,--car autrement, rien ne lui causait plus intime mlancolie
que ces ples illuminations roses des beaux soirs de novembre, et depuis
longtemps elle stait dit que sil fallait, aprs quil serait parti
pour jamais, rentrer sensevelir chez soi par un de ces couchers de
soleil languides et tout en or, ce serait plus intolrable que sous la
morne tombe des crpuscules pluvieux. Mais voila, par temps de pluie
tout deviendrait plus compliqu et plus incertain: quel prtexte
inventer alors pour une promenade, comment chapper  lespionnage
redoubl des eunuques noirs et des servantes?...

Or, la pluie sannonait,  nen pas douter, pour tout le jour. Un ciel
obscur, remu et tourment par le vent de Russie; de gros nuages qui
couraient bas, presque  toucher la terre, entnbrant les lointains et
inondant toutes choses; du froid et de la mouillure.

Et Zeyneb aussi, par sa fentre aux vitres ouvertes, regardait le ciel,
indiffrente  sa propre conservation, aspirant longuement lhumidit
glace des hivers de Constantinople, qui dj lanne prcdente avait
dvelopp dans sa poitrine les germes de la mort. Puis tout  coup il
lui sembla quelle gaspillait les minutes utiles; ce ntait pourtant
que ce soir  quatre heures, le dpart dAndr, mais elle ne se tint pas
daller chez Djnane, comme elle lavait promis hier; toutes deux
avaient  revoir ensemble leurs plans, a combiner de plus infaillibles
ruses, afin de passer bien exactement  lheure voulue sur ce quai des
paquebots. Il demeurait encore l pour presque un jour, lui; donc,
lagitation cause par sa prsence, le trouble et le danger continuaient
de les soutenir; elles se sentaient actives et fbriles; tandis
quaprs, oh! aprs ce serait la replonge soudaine dans ce calme o il
ny aurait plus rien....

Pour Andr au contraire, la journe commenait dans la mlancolie plutt
tranquille. Limmense lassitude davoir tant vcu, tant aim et tant de
fois dit adieu, endormait dcidment son me  lheure de ce dpart, que
davance il stait reprsent plus cruel. Avec surprise, presque avec
remords, il constatait dj en soi-mme une sorte de dtachement avant
dtre en route.... "Dailleurs il fallait couper court, se disait-il;
quand je serai loin, tout ira mieux pour elle; tout sarrangera, hlas!
sous les caresses de Hamd....

Mais quel ciel dcevant, pour le dernier jour! Il avait compt, dans une
flnerie triste et douce au soleil de novembre, aller encore jusqu
Stamboul. Mais non, impossible, avec ce temps dhiver; ce serait finir
sur des images trop dcolores.... Il ne passerait donc pas les ponts, -
- plus jamais,--et resterait dans ce Pra insipide et crott, 
sennuyer en attendant lheure.


Deux heures, temps de quitter lhtel pour se diriger vers la mer. Avant
de descendre, il y eut cependant linfinie tristesse du dernier regard
jet de la fentre, vers cet Eyoub et ces grands champs des morts que
lon napercevrait plus den bas, ni de Galata, ni de nulle part: tout
au loin, dans le brouillard, au-del de Stamboul, quelque chose comme
une crinire noire dresse sur lhorizon, une crinire de mille cyprs
que, malgr la distance, on voyait aujourdhui remuer, tant le vent les
tourmentait....

Aprs quil eut regard, il descendit donc vers ce quartier bas de
Galata, toujours encombr dune vile populace Levantine, qui est la
partie de Constantinople la plus ulcre par le perptuel contact des
paquebots, et par les gens quils amnent, et par la pacotille moderne
quils vomissent sans trve sur la ville des Khalifes.

Ciel sombre, ruelles feutres de boue gluante, cabarets immondes
empestant la fume et lalcool anis des Grecs, cohue de portefaix en
haillons, et troupes de chiens galeux.--De tout cela, le soleil
magicien parvient encore  faire de la beaut, parfois; mais
aujourdhui, quelle drision, sous la mouillure de lhiver!


Quatre heures maintenant; on sent dj baisser le jour de novembre
derrire lpaisseur des nuages. Cest lheure officielle du dpart,--
et lheure aussi o doit passer lentement la voiture de Djnane pour le
grand adieu. Andr, sa cabine choisie, ses bagages placs, se tient 
larrire sur la dunette, entour daimables gens des ambassades qui
sont venus pour le conduire, tantt distrait de ce quon lui dit par
lattente de cette voiture, tantt oubliant un peu celles qui vont
passer, pour rpondre en riant  ceux qui lui parlent.

Le quai, comme toujours, est bond de monde. Il ne pleut plus. Lair est
plein du bruit des machines, des treuils  vapeur, et des appels, des
cris lancs par les portefaix ou les matelots, en toutes les langues du
Levant. Cette foule mouille, qui hurle et se coudoie, cest un mli-
mlo de costumes turcs et de loques europennes, mais les fez bien
rouges sur toutes les ttes font quand mme lensemble encore oriental.
Le long de la rue, derrire tout ce monde, les cafs regorgent de
Levantins, des figures coiffes de bonnets rouges garnissent chaque
fentre de ces maisons en bois, perptuellement remplies de musiquettes
orientales et de fumes de narguils. Et ces gens regardent, comme
toujours, le paquebot en partance. Mais, au-del de ce quartier
interlope, de cette bigarrure de costumes et de ce bruit, au-del,
spar par les eaux dun golfe qui supporte une fort de navires, le
grand Stamboul rige ses mosques dans la brume; sa silhouette toujours
souveraine crase les laideurs proches, domine de son silence le
grossier tumulte....

Ne viendront-elles pas, les pauvres petites ?... Voici quAndr les
oublie presque, dans cette griserie invitable des dparts, occup quil
est  distribuer des poignes de main,  rpondre  des propos
d'insouciante gaiet. Et puis, il nest plus bien certain si c'est lui
en personne qui sen va: tant de fois il est mont sur ces mmes
paquebots, en face de ce mme quai et de ces mmes foules, venant
reconduire ou recevoir des amis, comme cest lusage  Constantinople.
Du reste, cette ville de Stamboul, profile l-bas, est tellement
sienne, presque sa ville  lui depuis plus dun quart de sicle; est-ce
possible quil la quitte bien rellement? Non, il lui semble que demain
il y retournera comme dhabitude, retrouvant les endroits si familiers
et les visages si connus....

Cependant le second coup de la cloche du dpart achve de sonner; les
amis qui le reconduisaient sen vont, la dunette se vide; ceux-l seuls
qui doivent prendre la mer restent en face les uns des autres et
sobservent.--Il ny a pas  dire, il a tint un peu lugubrement, ce
second coup de cloche, le dernier,--et Andr alors se ressaisit....

Ah! cette voiture l-bas, ce doit tre cela. Un coup de louage,--bien
quelconque, mais elle lavait annonc tel,--et qui avance avec plus de
lenteur encore que lencombrement ne l'exigerait. Il va passer tout
prs; la glace est baisse; l-dedans ce sont bien deux femmes voiles
de noir.... Et lune soulve brusquement son voile. Djnane!... Djnane
qui a voulu tre vue; Djnane qui le regarde, la dure dune seconde,
avec une de ces expressions dangoisse qui ne peuvent plus soublier
jamais....

Ses yeux resplendissaient au milieu de ses larmes; mais dj ils ny
sont plus.... Le voile est retomb, et cette fois Andr a senti que
ctait quelque chose de dfinitif et dternel, comme lorsquon vous
cache une figure aime sous le couvercle dun cercueil.... Elle ne sest
point penche  la portire, elle na pas fait un adieu de la main, pas
un signe; rien que ce regard, qui suffisait du reste pour mettre une
femme turque en danger grave. Et maintenant le coup de louage continue
lentement sa marche, il sloigne  travers la foule presse....

Cependant ce regard-l vient de pntrer plus avant dans le coeur
dAndr que toutes les paroles et toutes les lettres. Sur le quai, ces
groupes de gens, qui lui disent adieu de la main ou du chapeau,
nexistent plus pour lui; il ny a au monde  prsent que cette voiture
l-bas, qui sen retourne lentement vers un harem. Et ses yeux, qui
voudraient au moins la suivre, tout  coup sembrument, voient les
choses comme oscillantes et troubles....

Mais quoi? alors, cest quil rve! La voiture, qui cheminait toujours
au pas, on dirait quelle sloigne rapidement quand mme, et dans un
sens diffrent de celui o les chevaux marchent! Elle sen va par le
travers, comme une image que lon emporte, et tout sen va avec elle,
les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville.... Ah! cest
le paquebot qui est parti!... Sans un bruit, sans une secousse, sans
quon ait entendu tourner son hlice.... La pense ailleurs, il ny
avait pas pris garde.... Le grand paquebot, entrane par des
remorqueurs, sloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que
cest le quai qui fuit, qui se drobe trs vite, avec sa laideur, avec
ses foules, tandis que le grand Stamboul, tant plus haut et plus
lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne
distingue plus les mains qui disent adieu,--ni la caisse noire de
cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs.

Toujours sans que rien n'ait sembl remuer  bord, et dans un silence
presque soudain que lon nattendait pas, Stamboul lui-mme commence de
sestomper sous le brouillard et le crpuscule; toute cette Turquie
sefface, avec une sorte de majest funbre, dans le lointain,--
bientt dans le pass.

Et Andr ne cesse de regarder, aussi longtemps quun vague contour de
Stamboul reste dessin au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce
ct-l de lhorizon, persiste un charme dmes et de formes fminines,
--de celles qui sen allaient tout  lheure dans cette voiture, et des
autres dj dissoutes par la mort....


La tombe de la nuit, dans la Marmara....

Andr songe: "A cette heure-ci, elles viennent darriver chez elles." Et
il se reprsente ce qua d tre leur trajet de retour, puis leur
rentre  la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur
enfermement, leur solitude ce mme soir....

On est encore tout prs: ce phare, qui vient de sallumer  petite
distance, et brille sur lobscurit de la mer, cest celui de la Pointe-
du-Srail. Mais Andr a limpression dtre dj infiniment loin; ce
dpart a tranch comme dun coup de hache les fils qui reliaient sa vie
turque  lheure prsente, et alors cette priode, en ralit si proche
mais qui nest plus retenue par rien, se dtache, tombe, tombe tout 
coup au fond de labme o sanantissent les choses absolument
passes....





LIV


A son arrive en France, il reut ces quelques mots de Djnane:

"Quand vous tiez dans notre pays, Andr, quand nous respirions le mme
air, il semblait encore que vous nous apparteniez un peu. Mais  prsent
vous tes perdu pour nous; tout ce qui vous touche, tout ce qui vous
entoure nous est inconnu,... et de pus en plus votre coeur, votre pense
distraite nous chappent. Vous fuyez,--ou plutt cest nous qui
plissons, jusqu disparatre bientt. Cest affreux de tristesse.

Quelque temps encore votre livre vous obligera de vous souvenir. Mais
aprs ?... Jai cette grce  vous demander: vous men enverrez tout de
suite les premiers feuillets manuscrits, nest-ce pas? Htez-vous. Ils
ne me quitteront jamais; _o que jaille, mme dans la terre_, je les
emporterai avec moi.... Oh! la triste chose que le roman de ce roman: il
est aujourdhui le seul terrain o je me sente sre de vous rencontrer;
il sera demain tout ce qui survivra dune priode  jamais finie....

DJNANE."


Andr aussitt envoya les feuillets demands. Mais plus de rponse, plus
rien pendant cinq semaines, jusqu cette lettre de Zeyneb:

"Khassim-Pacha, le 13 Zilkada 1323.

Andr, cest demain matin que lon doit conduire notre chre Djnane 
Stamboul, dans la maison de Hamdi Bey une seconde fois, avec le
crmonial usit pour les maries. Tout a t conclu singulirement
vite, toutes les difficults aplanies; les deux familles ont combin
leurs dmarches auprs de Sa Majest Impriale pour que lirad de
sparation ft rapport; elle na eu personne pour la dfendre.

Hamdi Bey lui a envoy aujourdhui les plus magnifiques gerbes de roses
de Nice; mais ils ne se sont pas mme revus encore, car elle avait
charg mir Hanum de lui demander comme seule grce dattendre aprs la
crmonie de demain. Elle a t comble de fleurs, si vous pouviez voir
sa chambre, o vous tes entr une fois, elle a voulu les y faire porter
toutes, et on dirait un jardin denchantement.

Ce soir, je lai trouve stupfiante de calme, mais je sens bien que ce
nest que lassitude et rsignation. Dans la matine de ce jour, o il
faisait trangement beau, je sais quelle a pu sortir accompagne
seulement de Kondj-Gul, pour aller aux tombes de Mlek et de votre
Nedjib, et, sur la hauteur dEyoub,  ce coin du cimetire o ma pauvre
petite soeur vous avait photographis ensemble, vous en souvenez-vous?
Je voulais passer cette dernire soire auprs delle, nous avions fait
ainsi, Mlek et moi, la veille de son premier mariage; mais jai compris
quelle prfrait tre seule; je me suis donc retire avant la nuit, le
coeur meurtri de dtresse.

Et maintenant me voila rentre au logis, dans un isolement affreux; je
la sens plus perdue que la premire fois, parce que mon influence est
suspecte  Hamdi, on me tiendra  lcart, je ne la verrai plus.... Je
ne croyais pas, Andr, que lon pouvait tant souffrir; si vous tiez
quelquun qui prie, je vous dirais priez pour moi; je me borne  vous
dire ayez piti, une grande piti de vos humbles amies, des deux qui
restent.

ZEYNEB."


"Oh! ne croyez pas quelle vous oublie; le 27 Ramazan, notre jour des
morts, elle a voulu que nous allions ensemble  la tombe de votre
Nedjib, lui porter des fleurs... et nos prires, ce qui nous reste de
notre foi perdue.... Si vous navez pas reu de lettres depuis plusieurs
jours, cest quelle tait souffrante et torture; mais je sais quelle
a lintention de vous crire longuement _ce soir, avant de sendormir_;
en me quittant, elle me la dit.

Z...."





LV


Mais le surlendemain arriva ce faire-part (1) manuscrit, dans lequel
Andr, ds quil dchira lenveloppe, crut reconnatre lcriture de
Djavid Hanum:

"Allah!

Ferid-Azd-Djnane, fille de Tewfik Pacha Darihan Zd et de Seniha
Hanum Kerissen, vient de mourir ce 14 Zilkada 1323.

Elle tait ne le 22 Redjeb 1297,  Karadjiamir.

Suivant sa volont, elle a t inhume dans le Turb des vnrs Sivassi
dEyoub, pour y dormir son dernier sommeil.

Mais ses yeux, qui taient purs et beaux, se sont rouverts dj, et
Dieu, qui la beaucoup aime, a dirig son regard vers les jardins du
paradis, o Mahomet, notre prophte, attend ses fidles.

Nous tous qui mourrons, notre prire monte vers toi,  Djnane-Ferid-
Azd, et te demande de ne pas nous oublier dans ton appel. Et nous, tes
humbles amies, nous suivrons la voie lumineuse que tu nous auras trace.

O Djnane-Ferid-Azd, que le rahmet (2) dAllah descende sur toi!

Khassim-Pacha, 15 Zilkada 1323."


Il avait lu avec hte et avec trouble; dabord la forme orientale de
cette note ne lui tait pas familire, et puis, tous ces noms diffrents
quavait Djnane, il ne les connaissait pas  premire vue ils le
droutaient.... Et il fallut presque des minutes avant quil et bien
irrvocablement entendu quil sagissait delle....


(1). En Turquie, on nenvoie point de lettres de faire-part pour les
morts. On avertit les amis loigns par un 	entrefilet de journal, ou
une note manuscrite, toujours  peu prs dans la forme ci-dessus. (2).
Rahmet. (La suprme misricorde, le grand pardon divin qui efface tout.)
On dit toujours pour un mort dont le 	nom est cit: "Allah rahmet
eylsun!" (Dieu lui donne son rahmet!) comme on disait chez nous jadis:
"Que Dieu ait son 	me!"





LVI


Une longue lettre de Zeyneb lui parvint trois jours aprs, contenant une
enveloppe ferme, sur laquelle son nom, "Andr", avait t crit encore
de la main de Djnane.


LETTRE DE ZEYNEB

"Andr, toutes mes souffrances, toutes mes dtresses ntaient que joie
tant que son sourire les clairait; tous mes jours noirs silluminaient
delle: je le comprends  prsent quelle ny est plus....

Voici une semaine bientt quelle est couche sous de la terre....
Jamais je ne reverrai ses yeux profonds et graves o son me paraissait,
jamais je nentendrai plus sa voix, ni son rire denfant; tout sera
morne autour de moi jusqu la fin: Djnane est couche dans la
terre.... Je ne le crois pas encore, Andr, et pourtant jai touch ses
petites mains froides, jai vu son sourire fig, ses dents nacres entre
ses lvres de marbre.... Cest moi qui suis alle prs delle la
premire, qui ai pris la suprme lettre quelle avait crite, la lettre
pour vous, froisse et tordue entre ses doigts.... Je ne le crois pas
encore, et pourtant je lai vue raidie et blanche; jai tenu dans mes
mains ses mains de morte.... Je ne le crois pas, mais cela est, et je
lai vu, et jai vu son cercueil envelopp du Valid-Chle, avec un
voile vert de la Mecque, et jai entendu lImam dire pour elle la prire
des morts....

Jeudi, ce jour mme o nous devions la reconduire  Hamdi Bey, jai reu
un mot  laube, avec une clef de sa chambre.... (Cette serrure quelle
tait si contente davoir obtenue, vous vous rappelez?) Cest Kondja-Gul
qui mapportait cela, et pourquoi de si bonne heure?... Javais de
leffroi dj en dchirant lenveloppe.... Et j'ai lu: "Viens, tu me
trouveras morte. Tu entreras la premire et seule dans ma chambre; prs
de moi tu chercheras une lettre; tu la cacheras dans ta robe, et ensuite
tu lenverras  mon ami.

Et jy suis alle en courant, je suis entre seule dans cette
chambre.... Oh! Andr, lhorreur dentrer l.... Lhorreur du premier
regard jet l-dedans!... O serait-elle? Dans quelle pose,... tombe,
couche?... Ah! l, dans ce fauteuil, devant son bureau, cette tte
renverse, toute blanche, qui avait lair de regarder le jour levant....
Et je ne devais pas appeler, pas crier.... Non, la lettre, je devais
chercher la lettre.... Des lettres, jen voyais cinq ou six cachetes
sur ce bureau prs delle; sans doute ses adieux, Mais il y avait aussi
des feuillets pars, ce devait tre a, avec cette enveloppe prte qui
portait votre nom.... Et le dernier feuillet, celui que vous verrez
froiss, je lai pris dans sa main gauche qui le tenait, crispe....
Jai cach tout cela, et, quand jai eu fait comme elle voulait, alors
seulement jai cri de toute ma voix, et on est venu....

Djnane, mon unique amie, ma soeur.... Pour moi, il ny a plus rien, en
dehors delle, aprs elle, ni joie, ni tendresse, ni lumire du jour;
elle a tout emport au fond de sa tombe, o se dressera bientt une
pierre verte, l-bas, vous savez, dans cet Eyoub que vous aimiez tous
deux....

Et elle aurait vcu, si elle tait reste la petite barbare, la petite
princesse des plaines dAsie! Elle naurait rien su du nant des
choses.... Cest de trop penser et de trop savoir, qui la empoisonne
chaque jour un peu.... Cest lOccident qui la tue, Andr.... Si on
lavait laisse primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais
l prs de moi, et jentendrais sa voix.... Et mes yeux nauraient pas
pleur, comme ils pleureront des jours et des nuits encore.... Je
naurais pas eu ce dsespoir, Andr, si elle tait reste la petite
princesse des plaines dAsie....

ZEYNEB."

La lettre de Djnane, Andr avait une pieuse frayeur de louvrir.

Ce ntait plus comme le faire-part, dcachet si distraitement. Cette
fois il tait averti; depuis des jours, il avait pris le deuil pour
elle; la tristesse de lavoir perdue tait entre en lui par degrs avec
une pntration lente et profonde; il avait eu le temps aussi de mditer
sur la part de responsabilit qui lui revenait dans ce dsespoir.

Donc, avant de dchirer cette enveloppe, il senferma seul, pour ntre
troubl par rien dans son tte--tte avec elle.

Plusieurs feuillets.... Et le dernier, celui den dessous, en effet, les
doigts le sentaient tout froiss et meurtri.

Dabord il vit que ctait son criture des lettres habituelles,
toujours sa mme criture aussi nette. Elle avait donc t bien
matresse delle-mme devant la mort! Et elle commenait par ces phrases
un peu rythmes qui taient dans sa manire; des phrases dabord si
calmes, quAndr et dout presque, lui qui ne lavait pas vue "raidie
et blanche", lui qui navait pas eu le contact de sa main de morte".

LA LETTRE


"Mon ami, lheure est venue de nous dire adieu. Lirad par lequel je me
croyais protge a t rapport, Zeyneb a d vous lapprendre. Ma grand-
mre et mes oncles ont tout prpar pour mon mariage, et demain doit me
rendre  lhomme que vous savez.

Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point dautre bruit
que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour
moi, le monde sest vanoui; jai dj pris cong de tout ce qui my
tait cher, jai crit mes dernires volonts et mes adieux. Jai
dbarrass mon me de tout ce qui nen est pas lessence, jen ai voulu
chasser toutes les images--pour que rien ne demeure entre vous et moi,
pour ne donner qu vous les dernires heures de ma vie, et que ce soit
vous seul qui sentiez sarrter le dernier battement de mon coeur.

Car, mon ami, je vais mourir.... Oh! dune mort paisible semblable  un
sommeil, et qui me gardera jolie. Le repos, loubli sont l, dans un
flacon  porte de ma main. Cest un toxique arabe trs doux qui, dit-
on, donne  la mort lillusion de lamour.

Andr, avant de men aller de la vie, jai fait un plerinage  la
petite tombe qui vous est chre. Jai voulu prier l et demander  celle
que vous avez aime de me secourir  lheure du dpart,--et aussi de
permettre  mon souvenir de se mler au sien dans votre coeur. Et tantt
je me suis rendue  Eyoub, seule avec ma vieille esclave, demander aux
morts de me faire accueil. Parmi les tombes jai err, choisissant ma
place. Dans ce coin o nous nous tions assis ensemble, je me suis
repose seule. Ce jour dhiver avait la douceur de lavril o mon me,
en ce mme lieu, stait donne.... Dans la Corne-dOr, au retour, du
ciel il pleuvait des roses. Oh! mon pays, si beau dans ta pourpre du
soir! Jai clos mes yeux pour emporter dans lautre vie ta vision!...

Zeyneb mavait conseill la fuite, quand lannulation de lirad nous a
t signifie. Cependant, je nai pu my rsoudre. Peut-tre, si javais
su trouver, sous un autre ciel, lamour pour maccueillir.... Mais je
navais droit de prtendre qu une piti affectueuse. Jaime mieux la
mort, je suis lasse.

Un calme trange rgne en moi.... Jai fait apporter dans ma chambre,--
ma chambre de jeune fille oh vous tes entr un jour,--toutes les
fleurs envoyes par mes amies pour la "fte" de demain. En les disposant
autour de mon lit, de la table sur laquelle jcris, cest  vous, ami,
que je pense. Je vous voque. Cette nuit, vous tes mon compagnon. Si je
ferme les yeux, vous voici, froid, immobile; mais vos yeux  vous,--
ces yeux dont je naurai jamais sond le mystre,--percent mes
paupires closes et me brlent le coeur. Et si je rouvre mes yeux, vous
tes l encore parmi les fleurs, votre portrait me regarde.

Et votre livre,--_notre livre_, -  part ces feuillets que vous mavez
donn et qui me suivront demain, je men vais donc sans lavoir lu!
Ainsi je n'aurai pas mme su votre exacte pense. Aurez-vous bien senti
la tristesse de notre vie. Aurez-vous bien compris le crime dveiller
des mes qui dorment et puis de les briser si elles senvolent,
linfamie de rduire des femmes  la passivit des choses?... Dites-le,
vous, que nos existences sont comme enlises dans du sable, et pareilles
 de lentes agonies.... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins  mes
soeurs musulmanes! Jaurais tant voulu leur faire du bien quand je
vivais!... Javais caress ce rve autrefois, de tenter de les rveiller
toues.... Oh! non, dormez, dormez, pauvres mes. Ne vous avisez jamais
que vous avez des ailes!... Mais celles-l qui dj ont pris leur essor,
qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harme, oh! Andr, je vous
les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur dfenseur
dans le monde o l'on pense. Et que leurs larmes  toutes, que mon
angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveugls, qui nous
aiment pourtant, mais qui nous oppriment!..."


L'criture maintenant changeait tout  coup, devenait moins assure,
presque tremblante:

"Il est trois heures du matin et je reprends ma lettre. J'ai pleur,
tant pleur, que je n'y vois plus bien. Oh! Andr! Andr! est-ce donc
possible d'tre jeune, d'aimer, et cependant d'tre pousse  la mort?
Oh! quelque chose me serre  la gorge et m'touffe... J'avais le droit
de vivre et d'tre heureuse... Un rve de vie et de lumire plane encore
autour de moi... Mais demain, le soleil de demain, c'est le matre qu'on
m'impose, ce sont ses bras qui vont m'enlacer... Et o sont-ils, les
bras que j'aurais aims..."


Un intervalle, tmoignant d'un autre temps d'arrt: l'hsitation suprme
sans doute et puis l'accomplissement de l'acte irrvocable. Et la
lettre, pour quelques secondes encore, reprenait sa tranquillit
harmonieuse. Mais cette tranquillit-l donnait le frisson...

"C'est fini, il ne fallait qu'un peu de courage. Le petit flacon d'oubli
est vide. Je suis dj une chose du pass. En une minute, j'ai franchi
la vie, il ne m'en reste qu'un got amer de fleurs aux lvres. La terre
me parait lointaine, et tout se brouille et de dissout?--tout sauf
l'ami que j'aimais, que j'appelle, que je veux prs de moi jusqu' la
fin."


L'criture commenait  s'en aller de travers comme celle des petits
enfants. Puis, vers la fin de la nouvelle page, les lignes chevauchaient
tout  fait. La pauvre petite main n'y tait plus, ne savait plus, les
lettres se rapetissaient trop, ou bien tout  coup devenaient trs
grandes, effrayantes d'tre si grandes... C'tait le dernier feuillet,
celui qui avait t tordu et ptri pendant la convulsion de la mort, et
les meurtrissures de ce papier ajoutaient  l'horreur de lire.


"...l'ami que j'appelle, que je veux prs de moi jusqu' la fin... Mon
bien-aim, venez vite, car je veux vous le dire... Ne saviez-vous donc
pas que je vous chrissais de tout mon tre? Quand on est mort, on peut
tout avouer. Les rgles du monde, il n'y en a plus. Pourquoi, en m'en
allant, ne vous avouerais-je pas que je vous ai aim?...

Andr, ce jour o vous tes assis l, devant ce bureau o je vous cris
mon adieu, le hasard, comme je me penchais, m'a fait vous frler; alors
j'ai ferm les yeux, et derrire mes yeux clos, quels beaux songes ont
tout  coup pass! Vos bras me pressaient contre votre coeur, et mes
mains emplies d'amour touchaient doucement vos yeux et en chassaient la
tristesse. Ah! la mort aurait pu venir, et elle serait venue en mme
temps que pour vous la lassitude, mais comme elle et t douce, et
quelle me joyeuse et reconnaissante elle et emporte... Ah! tout se
brouille et tout se voile... On m'avait dit que je dormirais, mais je
n'ai pas encore sommeil, seulement tout remue, tout se ddouble, tout
danse, mes bougies sont comme des soleils, mes fleurs ont grandi,
grandi, je suis dans une fort de fleurs gantes...

Viens, Andr, viens prs de moi, que fais-tu l parmi les roses? Viens
prs de moi pendant que j'cris, je veux ton bras autour de moi et tes
chers yeux prs de mes lvres. L, mon amour, c'est ainsi que je veux
dormir, tout prs de toi, et te dire que je t'aime... Approche de moi
tes yeux, car, de l'autre vie o je suis, on peut lire dans les mes 
travers les yeux... Et je suis une morte, Andr... Dans tes yeux clairs
o je n'ai pas su voir, y a-t-il pour moi une larme?... Je ne t'entends
pas rpondre parce que je suis morte... Pour cela je t'cris, tu
n'entendrais pas ma voix lointaine...

_Je t'aime_, entends-tu au moins cela, _je t'aime_..."


Oh! sentir ainsi, comme sous la main, cette agonie! tre celui  qui
elle s'tait obstine  parler quand mme, pendant la minute de grand
mystre o l'me s'en va... Recueillir la dernire trace de sa chre
pense qui venait dj du domaine des morts!...


"Et je m'en vais, je m'envole, serre-moi!... Andr!... Oh! t'aimera-t-on
encore d'un amour si tendre... Ah! le sommeil vient et la plume est
lourde? Dans tes bras... mon bien-aim.... . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Ils se perdaient, tracs  peine, les derniers mots. Du reste, ni cela,
ni rien, celui qui lisait ne pouvait plus lire... Sur le feuillet,
froiss par la pauvre petite main qui ne savait plus, il appuya les
lvres, pieusement et passionnment. Et ce fut leur grand et leur seul
baiser...





LVII


O Djnane-Ferid-Azd, que le rahmet d'Allah descende sur toi! Que la
paix soit  ton me fire et blanche! Et puissent tes soeurs de Turquie,
 mon appel, pendant quelques annes encore avant l'oubli, redire ton
cher nom, le soir dans leurs prires!...


FIN










End of the Project Gutenberg EBook of Les Dsenchantes -- Roman des harems
Turcs contemporains, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DSENCHANTES -- ROMAN ***

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