The Project Gutenberg EBook of Les Noces Chimiques, by Christian Rosencreutz

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Title: Les Noces Chimiques

Author: Christian Rosencreutz

Release Date: April, 2005  [EBook #7854]
[This file was first posted on May 24, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES NOCES CHIMIQUES ***




Carlo Traverso, Charles Franks, and the Online Distributed Proofreading team


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                         LES
                   NOCES CHIMIQUES
                          DE
                CHRISTIAN ROSENCREUTZ

                      ANNE 1459


                        Les secrets perdent leur valeur;
                          la profanation dtruit la grce.

                        Donc: ne jette pas les perles aux porcs,
                         et ne fais pas  un ne un lit de roses.




                       STRASBOURG

         Chez les Hritiers de feu Lazare Zetzner
                    Anne M. DC. XVI





PREMIER JOUR


Un soir, quelque temps avant Pques, j'tais assis devant ma table et
je m'entretenais, selon mon habitude, longuement avec mon Crateur,
dans une humble prire. Je mditais profondment les grands secrets,
que le Pre de la Lumire, dans sa majest, m'a laiss contempler en
grand nombre, plein du dsir de prparer dans mon coeur un pain azyme
sans tache, avec l'aide de mon agneau de Pques bien-aim. Soudain le
vent vint  souffler avec tant de violence qu'il me sembla que la
montagne dans laquelle ma demeure tait creuse, s'croulerait sous la
rafale.

Cependant, comme cette tentative du diable, qui m'a accabl de bien
des peines, resta sans succs, je repris courage et persvrai dans ma
mditation. Tout  coup je me sens touch au dos; j'en fus si effray
que je n'osai me retourner, quoiqu'en mme temps j'en ressentisse une
joie comme la faiblesse humaine n'en peut connatre que dans de
semblables circonstances.

Comme on continuait  me tirer par mes vtements,  plusieurs
reprises, je finis cependant par me retourner et je vis une femme
admirablement belle, vtue d'une robe bleue parseme dlicatement
d'toiles d'or, tel le ciel. Dans sa main droite elle tenait une
trompette en or, sur laquelle je lus aisment un nom, que l'on me
dfendit de rvler par la suite; dans sa main gauche elle serrait un
gros paquet de lettres, crites dans toutes les langues, qu'elle
devait distribuer dans tous les pays comme je l'ai su plus tard. Elle
avait des ailes grandes et belles, couvertes d'yeux sur toute leur
tendue; avec ces ailes elle s'lanait et volait plus vite que
l'aigle.

Peut-tre aurais-je pu faire d'autres remarques encore, mais, comme
elle ne resta que trs peu de temps prs de moi tandis que j'tais
encore plein de terreur et de ravissement, je n'en vis pas davantage.
Car, ds que je me retournai, elle feuilleta son paquet de lettres, en
prit une et la dposa sur la table avec une profonde rvrence; puis
elle me quitta sans m'avoir dit une parole. Mais en prenant son essor,
elle sonna de sa trompette avec une telle force que la montagne
entire en rsonna et que je n'entendis plus ma propre voix pendant
prs d'un quart d'heure.

Ne sachant quel parti prendre dans cette aventure inattendue, je
tombai  genoux et priai mon Crateur qu'il me sauvegardt de tout ce
qui pourrait tre contraire  mon salut ternel. Tout tremblant de
crainte je pris alors la lettre et je la trouvai plus pesante que si
elle avait t toute en or. En l'examinant avec soin, je dcouvris le
sceau minuscule qui la fermait et qui portait une croix dlicate avec
l'inscription: _In hoc signo_ + _vinces_.

Ds que j'eus aperu ce signe je repris confiance car ce sceau
n'aurait pas plu au diable qui certes n'en faisait pas usage. Je
dcachetai donc vivement la lettre et je lus les vers suivants, crits
en lettres d'or sur champ bleu:

    Aujourd'hui, aujourd'hui, aujourd'hui,
          Ce sont les noces du roi;
       Si tu es n pour y prendre part
          Elu par Dieu pour la joie,
            Va vers la montagne
            Qui porte trois temples          [NocesChimiqes-1.png]
             Voir les vnements.
              Prends garde  toi,
            Examine-toi toi-mme.
       Si tu ne t'es pas purifi assidment
         Les noces te feront dommage.
         Malheur  qui s'attarde l-bas.
     Que celui qui est trop lger s'abstienne.

  Au-dessous comme signature:

                                      _Sponsus et Sponsa_.

A la lecture de cette lettre je faillis m'vanouir; mes cheveux se
dressrent et une sueur froide baigna tout mon corps. Je comprenais
bien qu'il tait question du mariage qui m'avait t annonc dans une
vision formelle sept ans auparavant; je l'avais attendu et souhait
ardemment pendant longtemps et j'en avais trouv le terme en calculant
soigneusement les aspects de mes plantes; mais jamais je n'avais
souponn qu'il aurait lieu dans des conditions si graves et si
dangereuses.

En effet, je m'tais imagin que je n'avais qu' me prsenter au
mariage pour tre accueilli en convive bienvenu et voici que tout
dpendait de l'lection divine. Je n'tais nullement certain d'tre
parmi les lus; bien plus, en m'examinant, je ne trouvais en moi
qu'inintelligence et ignorance des mystres, ignorance telle que je
n'tais mme pas capable de comprendre le sol que foulaient mes pieds
et les objets de mes occupations journalires;  plus forte raison je
ne devais pas tre destin  approfondir et  connatre les secrets de
la nature. A mon avis, la nature aurait pu trouver partout un disciple
plus mritant,  qui elle et pu confier son trsor si prcieux,
quoique temporel et prissable. De mme je m'aperus que mon corps,
mes moeurs extrieures et l'amour fraternel pour mon prochain
n'taient pas d'une puret bien clatante; ainsi, l'orgueil de la
chair perait encore par sa tendance vers la considration et la pompe
mondaines et le manque d'gards pour mon prochain. J'tais encore
constamment tourment par la pense d'agir pour mon profit, de me
btir des palais, de me faire un nom immortel dans le monde et autres
choses semblables.

Mais ce furent surtout les paroles obscures, concernant les trois
temples, qui me donnrent une grand inquitude; mes mditations ne
parvinrent pas  les claircir, et, peut-tre, ne les aurais-je jamais
comprises si la clef ne m'en avait t donne d'une manire
merveilleuse. Ballott ainsi entre la crainte et l'esprance, je
pesais le pour et le contre; mais je n'arrivais qu' constater ma
faiblesse et mon impuissance. Me sentant incapable de prendre une
dcision quelconque, rempli d'effroi par cette invitation, je cherchai
enfin une solution par ma voie habituelle, la plus certaine: je
m'abandonnai au sommeil aprs une prire svre et ardente, dans
l'espoir que mon ange voudrait m'apparatre avec la permission divine
pour mettre un terme  mes doutes, ainsi que cela m'avait t dj
accord quelques fois auparavant. Et il en fut encore ainsi,  la
louange de Dieu, pour mon bien et pour l'exhortation et l'amendement
cordial de mon prochain.

Car,  peine m'tais-je endormi, qu'il me sembla que j'tais couch
dans une tour sombre avec une multitude d'autres hommes; et, l,
attachs  de lourdes chanes nous grouillions comme des abeilles sans
lumire, mme sans la plus faible lueur; et cela aggravait encore
notre affliction. Aucun de nous ne pouvait voir quoi que ce fut et
cependant j'entendais mes compagnons s'lever constamment les uns
contre les autres, parce que la chane de l'un tait tant soit peu
plus lgre que celle de l'autre; sans considrer qu'il n'y avait pas
lieu de se mpriser beaucoup mutuellement, car nous tions tous de
pauvres sots.

Aprs avoir subi ces peines pendant assez longtemps, nous traitant
rciproquement d'aveugles et de prisonniers, nous entendmes enfin
sonner de nombreuses trompettes et battre le tambour avec un tel art
que nous en fmes apaiss et rjouis dans notre croix. Pendant que
nous coutions, le toit de la tour fut soulev et un peu de lumire
put pntrer jusqu' nous. C'est alors que l'on put nous voir tomber
les uns sur les autres, car tout ce monde remuait en dsordre, de
sorte que celui qui nous dominait tantt tait maintenant sous nos
pieds. Quant  moi, je ne restai pas inactif non plus mais je me
glissai parmi mes compagnons et, malgr mes liens pesants, je grimpai
sur une pierre dont j'avais russi , m'emparer; mais l aussi je fus
attaqu par les autres et je les repoussai en me dfendant de mon
mieux des mains et des pieds. Nous tions convaincus que nous serions
tous librs mais il en fut autrement.

Lorsque les Seigneurs qui nous regardaient d'en haut par l'orifice de
la tour se furent gays quelque peu de cette agitation et de ces
gmissements, un vieillard tout blanc nous ordonna de nous taire, et,
ds qu'il eut obtenu le silence, il parla, si ma mmoire est fidle,
en ces termes:

                      Si le pauvre genre humain
                     Voulait ne pas se rvolter,
                    Il recevrait beaucoup de biens
                        D'une vritable mre,
                        Mais refusant d'obir,
                      Il reste avec ses soucis,
                        Et demeure prisonnier.
                 Toutefois, ma chre mre ne veut pas
             Leur tenir rigueur pour leur dsobissance;
                     Et laisse ses biens prcieux
                  Arriver  la lumire trop souvent,
               Quoiqu'ils y parviennent trs rarement,
                       Afin qu'on les apprcie;
                 Sinon on les considre comme fables.
               C'est pourquoi, en l'honneur de la fte,
                   Que nous clbrons aujourd'hui,
               Pour qu'on lui rende grce plus souvent
                  Elle veut faire une bonne oeuvre.
                        On descendra la corde;
                       Celui qui s'y suspendra
                            Sera dlivr.

A peine eut-il achev ce discours, que la vieille dame ordonna  ses
serviteurs de lancer la corde dans la tour  sept reprises et de la
ramener avec ceux qui auront pu la saisir.

Oh Dieu! que ne puis-je dcrire avec plus de force l'angoisse qui nous
treignit alors, car nous cherchions tous  nous emparer de la corde
et par cela mme nous nous en empchions mutuellement. Sept minutes
s'coulrent, puis une clochette tinta;  ce signal les serviteurs
ramenrent la corde pour la premire fois avec quatre des ntres. A ce
moment j'tais bien loin de pouvoir saisir la corde, puisque, pour mon
grand malheur, j'tais mont sur une pierre contre la paroi de la
tour, comme je l'ai dit; de cet endroit je ne pouvais saisir la corde
qui descendait au milieu.

La corde nous fut tendue une seconde fois; mais beaucoup parmi nous
avaient des chanes trop lourdes et des mains trop dlicates pour y
rester accrochs, et, en tombant ils en entranaient beaucoup d'autres
qui se seraient peut-tre maintenus. Hlas! j'en vis qui, ne pouvant
se saisir de la corde en arrachaient d'autres, tant nous fmes envieux
dans notre grande misre. Mais je plaignis surtout ceux qui taient
tellement lourds que leurs mains s'arrachrent de leurs corps sans
qu'ils parvinssent  monter.

Il arriva donc qu'en cinq alles et venues, bien peu furent dlivrs;
car  l'instant mme o le signal tait donn, les serviteurs
ramenaient la corde avec une telle rapidit que la plupart de ceux qui
l'avaient saisie tombaient les uns sur les autres. La cinquime fois
notamment la corde fut retire  vide de sorte que beaucoup d'entre
nous, dont moi-mme dsespraient de leur dlivrance; nous implormes
donc Dieu pour qu'il et piti de nous et nous sortit de cette tnbre
puisque les circonstances taient propices; et quelques-uns ont t
exaucs.

Comme la corde balanait pendant qu'on la retirait elle vint  passer
prs de moi, peut-tre par la volont divine; je la suivis au vol et
m'assis par-dessus tous les autres; et c'est ainsi que j'en sortis
contre toute attente. Ma joie fut telle que je ne sentis pas les
blessures qu'une pierre aigu me fit  la tte pendant la monte; je
ne m'en aperus qu'au moment o,  mon tour, je dus aider les autres
dlivrs  retirer la corde pour la septime et dernire fois; alors,
par l'effort dploy, le sang se rpandit sur tous mes vtements, sans
que je le remarquasse, dans ma joie.

Aprs ce dernier retrait de la corde, ramenant un plus grand nombre de
prisonniers, la dame chargea son trs vieux fils (dont l'ge
m'tonnait grandement) d'exhorter les prisonniers restant dans la
tour; celui-ci, aprs une courte rflexion, prit la parole comme suit:

			    Chers enfants
			   Qui tes l-bas,
			    Voici termin
		 Ce qui tait prvu depuis longtemps.
		      Ce que la grce de ma mre
			A accord  vos frres
			Ne leur enviez point.
		 Des temps joyeux viendront bientt,
			O tous seront gaux;
		 Il n'y aura plus ni pauvre ni riche.
		  Celui  qui on a command beaucoup
		       Devra apporter beaucoup,
		   Celui  qui on a confi beaucoup
		  Devra rendre des comptes svres.
		   Cessez donc vos plaintes amres;
		    Qu'est-ce que quelques jours.

Ds qu'il et achev ce discours, la toiture fut replace sur la tour.
Alors l'appel des trompettes et des tambours retentit de nouveau, mais
leur clat ne parvenait pas  dominer les gmissements des prisonniers
de la tour qui s'adressaient  tous ceux qui taient dehors; et cela
me fit venir les larmes aux yeux.

La vieille dame prit place  ct de son fils sur le sige dispos 
son intention et fit compter les dlivrs. Quand elle en eut appris le
nombre et l'eut marqu sur une tablette en or, elle demanda le nom de
chacun qui fut not par un page. Elle nous regarda ensuite, soupira et
dit  son fils (ce que j'entendis fort bien): Ah! que je plains les
pauvres hommes dans la tour; puisse Dieu me permettre de les dlivrer
tous. Le fils rpondit: Mre, Dieu l'a ordonn ainsi et nous ne
devons pas lui dsobir. Si nous tions tous seigneurs et possesseurs
des biens de la terre, qui donc nous servirait quand nous sommes 
table?. A cela, sa mre ne rpliqua rien.

Mais bientt elle reprit: Dlivrez donc ceux-ci de leurs chanes.
Cela fut fait rapidement et l'on me dbarrassa presque le dernier.
Alors, quoiqu'ayant observ d'abord la faon de se comporter de mes
compagnons, je ne pus me retenir de m'incliner devant la vieille dame
et de remercier Dieu, qui, par son intermdiaire, avait bien voulu me
transporter de la tnbre  la lumire, dans sa grce paternelle. Les
autres suivirent mon exemple et la dame s'inclina.

Enfin chacun reut comme viatique une mdaille, commmorative en or;
elle portait sur l'endroit l'effigie du soleil levant, sur l'envers,
si ma mmoire est fidle, les trois lettres D. L. S..

  [_Deus Lux Solis vel Laus Semper:_ Dieu lumire du Soleil ou
    A Dieu louange toujours.]

Puis on nous congdia en nous exhortant  servir notre prochain pour
la louange de Dieu, et  tenir secret ce qui nous avait t confi;
nous en fmes la promesse et nous nous sparmes.

Or, je ne pouvais marcher qu'avec difficult,  cause des blessures
produites par les anneaux qui m'avaient encercl les pieds et je
botais des deux jambes. La vieille dame s'en aperut, en rit, me
rappela et me dit: Mon fils, ne t'attriste pas pour cette infirmit,
mais souviens-toi de tes faiblesses et remercie Dieu qui t'a-laiss
parvenir  cette lumire leve, tandis que tu sjournes encore en ce
monde, dans ton imperfection; supporte ces blessures en souvenir de
moi.

A ce moment, les trompettes sonnrent inopinment; j'en fus tellement
saisi que je m'veillai. C'est alors seulement que je m'aperus que
j'avais rv. Toutefois, j'avais t si fortement impressionn que ce
songe me proccupe encore aujourd'hui et qu'il me semble que je sens
encore les plaies de mes pieds.

En tous cas, je compris que Dieu me permettait d'assister aux noces
occultes; je lui en rendis grce, en sa majest divine, dans ma foi
filiale, et je le priai de me garder toujours dans sa crainte, de
remplir quotidiennement mon coeur de sagesse et d'intelligence et de
me conduire enfin, par sa grce, jusqu'au but dsir, malgr mon peu
de mrite.

Puis je me prparai au voyage; je me vtis de ma robe de lin blanche
et je ceignis un ruban couleur de sang passant sur les paules et
dispos en croix. J'attachai quatre roses rouges  mon chapeau,
esprant que tous ces signes distinctifs me feraient remarquer plus
vite dans la foule. Comme aliment, je pris du pain, du sel et de
l'eau; j'en usai par la suite dans certains cas,  plusieurs reprises,
non sans utilit, en suivant le conseil d'un sage.

Mais avant de quitter ma caverne, prt pour le dpart et par de mon
habit nuptial, je me prosternai  genoux et priai Dieu qu'Il permt
que tout ce qui allait advenir ft pour mon bien; puis je Lui fis la
promesse de me servir des rvlations qui pourraient m'tre faites,
non pour l'honneur et la considration mondaines, mais pour rpandre
Son nom et pour l'utilit de mon prochain. Ayant fait ce voeu, je
sortis de ma cellule, plein d'espoir et de joie.




DEUXIME JOUR


A peine tais-je entr dans la fort qu'il me sembla que le ciel
entier et tous les lments s'taient dj pars pour les noces; je
crus entendre les oiseaux chanter plus agrablement et je vis les
jeunes cerfs sauter si joyeusement qu'ils rjouirent mon coeur et
l'incitrent  chanter. Je chantai donc  haute voix:

                   Sois joyeux, cher petit oiseau;
                       Pour louer ton crateur
                    Elve ta voix claire et fine,
                     Ton Dieu est trs puissant;
                     Il t'a prpar ta nourriture
                 Et te la donne juste en temps voulu,
                        Sois satisfait ainsi.

                   Pourquoi donc serais-tu chagrin,
                    Pourquoi t'irriter contre Dieu
                    De t'avoir fait petit oiseau?
                Pourquoi raisonner dans ta petite tte
                  Parce qu'il ne t'a pas fait homme?
             Oh! tais-toi, il a profondment mdit cela,
                        Sois satisfait ainsi.

                  Que ferais-je, pauvre ver de terre
                  Si je voulais discuter avec Dieu?
               Chercherais-je  forcer l'entre du ciel
                Pour ravir le grand art par violence?
                   Dieu ne se laisse pas bousculer;
                      Que l'indigne s'abstienne.
                        Homme, sois satisfait.

                    S'il ne t'a pas fait empereur
                        N'en soit pas offens;
                 Tu aurais peut-tre mpris son nom
                    Et de cela seul il se soucie.
                 Les yeux de Dieu sont clairvoyants;
                     Il voit au fond de ton coeur
                     Donc tu ne le tromperas pas.

Et mon chant, partant du fond de mon coeur se rpandit  travers la
fort en rsonnant de toutes parts. Les montagnes me rptrent les
dernires paroles au moment o, sortant de la fort, j'entrais dans
une belle prairie. Sur ce pr s'lanaient trois beaux cdres dont les
larges rameaux projetaient une ombre superbe. Je voulus en jouir
aussitt car malgr que je n'eusse pas fait beaucoup de chemin,
j'tais accabl par l'ardeur de mon dsir; je courus donc aux arbres
pour me reposer un peu.

Mais en approchant de plus prs j'aperus un criteau fix  un arbre
et voici les mots crits en lettres lgantes que je lus:


  Etranger, salut: Peut-tre as-tu entendu parler des Noces du Roi,
  dans ce cas, pse exactement ces paroles: Par nous, le Fianc t'offre
  le choix de quatre routes, par toutes lesquelles tu pourras parvenir
  au Palais du Roi,  condition de ne pas t'carter de sa voie. La
  premire est courte, mais dangereuse, elle passe  travers divers
  cueils que tu ne pourras viter qu' grand peine; l'autre, plus
  longue, les contourne, elle est plane et facile si  l'aide de
  l'aimant tu ne te laisse dtourner, ni  droite, ni  gauche. La
  troisime est en vrit la voie royale, divers plaisirs et
  spectacles de notre Roi te rendent cette voie agrable. Mais  peine
  un sur mille peut arriver au but par celle-l. Par la quatrime,
  aucun homme ne peut parvenir au Palais du Roi, elle est rendue
  impossible car elle consume et ne peut convenir qu'aux corps
  incorruptibles. Choisis donc parmi ces trois voies celle que tu
  veux, et suis la avec constance. Sache aussi que quelle que soit
  celle que tu as choisie, en vertu d'un Destin immuable, tu ne peux
  abandonner ta rsolution, et revenir en arrire sans le plus grand
  danger pour ta vie.

  Voil ce que nous avons voulu que tu saches, mais prends garde aussi
  d'ignorer que tu dploreras d'avoir suivi cette voie pleine de
  prils: En effet s'il doit t'arriver de te rendre coupable du
  moindre dlit contre les lois de notre Roi, je te prie pendant qu'il
  en est encore temps de retourner au plus vite chez toi, par le mme
  chemin que tu as suivi pour venir.

   [_Hospes salve: si quid tibi forsitan de nuptiis Regis auditum.
     Verba haec perpende. Quatuor viarum optionem per nos tibi sponsus
     offert, per quas omnes, modo non in devias delabaris, ad Regiam
     ejus aulam pervenire possis. Prima brevis est, sed periculosa, et
     quae te in varios scopulos deducet, ex quibus vix te expedire
     licebit. Altera longior, quae circumducet te, non abducet, plana
     ea est, et facilis, si te Magnetis auxilio, neque ad dextrum,
     neque finistrum abduci patieris. Tertia, vere Regia est, quae per
     varias Regis nostri delicias et spectacula viam tibi reddet
     jucundam. Sed quod vix millesimo hactenus obtigit. Per quartam
     nemini hominum licebit ad Regiam pervenire, ut pote, quae
     consumens, et non nisi corporibus incorruptibilibus conveniens
     est. Elige nunc ex tribus quam velis, et in ea constans permane.
     Scito autem quamcunque ingressus fueris: ab immutabili Fato tibi
     ita destinatum, nec nisi cum maximo vitae periculo regredi fas
     esse.

     Haec sunt quae te suivisse eolvimus: sed heus cave ignores,
     quanto cum periculo te huie viae commiseris: nam si te vel minimi
     delicti contra Regis nostri leges nosti obnoxium: quaeso dum
     adhuc licet pereandem viam, qua accessisti: domum te confer quam
     citissime._]

Ds que j'eus lu cette inscription, ma joie s'vanouit; et aprs avoir
chant si joyeusement je me mis  pleurer amrement; car je voyais
bien les trois routes devant moi. Je savais qu'il m'tait permis d'en
choisir une; mais en entreprenant la route de pierres et de rocs, je
m'exposais  me tuer misrablement dans une chute; en prfrant la
voie longue je pouvais m'garer dans les chemins de traverse ou rester
en route pour toute autre cause dans ce long voyage. Je n'osais pas
esprer non plus, qu'entre mille je serais prcisment celui qui
pouvait choisir la voie royale. La quatrime route s'ouvrait galement
devant moi; mais elle tait tellement remplie de feu et de vapeur que
je ne pouvais en approcher, mme de loin.

Dans cette incertitude je rflchissais s'il ne valait pas mieux
renoncer  mon voyage; d'un part, je considrais mon indignit; mais
d'autre part, le songe me consolait par le souvenir de la dlivrance
de la tour, sans que je pusse cependant m'y fier d'une manire
absolue. J'hsitais encore sur le parti  prendre, lorsque mon corps,
accabl de fatigue, rclama sa nourriture. Je pris donc mon pain et le
coupai. Alors une colombe, blanche comme la neige, perche sur un
arbre et dont la prsence m'avait chappe jusqu' ce moment, me vit
et descendit; peut-tre en tait-elle coutumire. Elle s'approcha tout
doucement de moi et je lui offris de partager mon repas avec elle;
elle accepta, et cela me permit d'admirer sa beaut, tout  mon aise.

Mais un corbeau noir, son ennemi, nous aperut; il s'abattit sur la
colombe pour s'emparer de sa part de nourriture, sans prter la
moindre attention  ma prsence. La colombe n'eut d'autre ressource
que de fuir et ils s'envolrent tous deux vers le midi. J'en fus
tellement irrit et afflig que je poursuivis tourdiment le corbeau
insolent et je parcourus ainsi, sans y prendre garde, presque la
longueur d'un champ dans cette direction; je chassai le corbeau et je
dlivrai la colombe.

A ce moment seulement, je me rendis compte que j'avais agi sans
rflexion; j'tais entr dans une voie qu'il m'tait interdit
d'abandonner dornavant sous peine d'une punition svre. Je m'en
serais consol si je n'avais regrett vivement d'avoir laiss ma
besace et mon pain au pied de l'arbre sans pouvoir les reprendre; car
ds que je voulais me retourner, le vent me fouettait avec tant de
violence qu'il me jetait aussitt  terre; par contre en poursuivant
mon chemin je ne sentais plus la tourmente. Je compris alors que
m'opposer au vent, c'tait perdre la vie.

Je me mis donc en route en portant patiemment ma croix, et, comme le
sort en tait jet, je pris la rsolution de faire tout mon possible
pour arriver au but avant la nuit. Maintes fausses routes se
prsentaient devant moi; mais je les vitai grce  ma boussole, en
refusant de quitter d'un pas le mridien, malgr que le chemin ft
frquemment si rude et si peu praticable que je croyais m'tre gar.
Tout en cheminant, je pensais sans cesse  la colombe et au corbeau,
sans parvenir  en comprendre la signification.

Enfin je vis au loin un portail splendide, sur une haute montagne; je
m'y htais malgr qu'il ft trs, trs loign de ma route, car le
soleil venait de se cacher derrire les montagnes sans que j'eusse pu
apercevoir une ville au loin. J'attribue cette dcouverte  Dieu seul
qui aurait bien pu me laisser continuer mon chemin sans m'ouvrir les
yeux, car j'aurais pu le dpasser facilement sans le voir.

Je m'en approchai, dis-je, avec la plus grande hte et quand j'y
parvins les dernires lueurs du crpuscule me permirent encore d'en
distinguer l'ensemble.

Or c'tait un Portail Royal admirable, fouill de sculptures
reprsentant des mirages et des objets merveilleux dont plusieurs
avaient une signification particulire, comme je l'ai su plus tard.
Tout en haut le fronton portait ces mots:

            LOIN D'ICI, LOIGNEZ-VOUS PROFANES.
           [_Procul hinc, procul ite prophani_]

avec d'autres inscriptions dont on m'a dfendu svrement de parler.

Au moment o j'arrivai au portail, un inconnu, vtu d'un habit bleu du
ciel, vint  ma rencontre. Je le saluai amicalement et il me rpondit
de mme en me demandant aussitt ma lettre d'invitation. Oh! combien
fus-je joyeux alors de l'avoir emporte avec moi car j'aurais pu
l'oublier aisment, ce qui, d'aprs lui, tait arriv  d'autres. Je
la lui prsentai donc aussitt; non seulement il s'en montra
satisfait, mais  ma grande surprise, il me dit en s'inclinant:
Venez, cher frre, vous tes mon hte bienvenu. Il me pria ensuite
de lui dire mon nom, je lui rpondis que j'tais le frre de la
_Rose-Croix Rouge_, il en tmoigna une agrable surprise. Puis il me
demanda: Mon frre, n'auriez-vous pas apport de quoi acheter un
insigne? Je lui rpliquai que je n'tais gure fortun mais que je
lui offrirais volontiers ce qui pourrait lui plaire parmi les objets
en ma possession. Sur sa demande, je lui fis prsent de ma fiole
d'eau, et il me donna en change un insigne en or qui ne portait que
ces deux lettres: S.C. [_Sanctitate constantia, Sponsus Charus, Spes
Charitas_: Constance par la saintet; Fianc par amour; Espoir par la
charit.] Il m'engagea  me souvenir de lui dans le cas o il pourrait
m'tre utile. Sur ma question il m'indiqua le nombre des convives
entrs avant moi; enfin, par amiti, il me remit une lettre cachete
pour le gardien suivant.

Tandis que je m'attardais  causer avec lui, la nuit vint; on alluma
sous la porte un grand falot afin que ceux qui taient encore en route
pussent se diriger. Or le chemin qui conduisait au chteau se
droulait entre deux murs; il tait bord de beaux arbres portant
fruits. On avait suspendu une lanterne  un arbre sur trois de chaque
ct de la route et une belle vierge vtue d'une robe bleue venait
allumer toutes ces lumires avec une torche merveilleuse; et je
m'attardais plus qu'il n'tait sage  admirer ce spectacle d'une
beaut parfaite.

Enfin l'entretien prit fin et aprs avoir reu les instructions utiles
je pris cong du premier gardien. Tout en cheminant je fus pris du
dsir de savoir ce que contenait la lettre; mais comme je ne pouvais
croire  une mauvaise intention du gardien je rsistai  la tentation.

J'arrivai ainsi  la deuxime porte qui tait presque semblable  la
premire; elle n'en diffrait que par les sculptures et les symboles
secrets. Sur le fronton on lisait:

            DONNEZ ET L'ON VOUS DONNERA.
           [_Date et dabitur vobis_.]

Un lion froce, enchan sous cette porte, se dressa ds qu'il
m'aperut et tenta de bondir sur moi en rugissant; il rveilla ainsi
le second gardien qui tait couch sur une dalle en marbre; celui-ci
me pria d'approcher sans crainte. Il chassa le lion, prit la lettre
que lui je tendis en tremblant et me dit en s'inclinant profondment:
Bienvenu en Dieu soit l'homme que je dsirais voir depuis longtemps.
Ensuite il me prsenta un insigne et me demanda si je pouvais
l'changer. Comme je ne possdais plus rien que mon sel, je lui offris
et il accepta en me remerciant. Cet insigne ne portait encore que deux
lettres: S. M. [_Studio merentis; Sal memor; Sponso mittendus; Sal
mineralis; Sal menstrualis:_ Dsir de mriter; Sel du souvenir;
Produit par le fianc; Sel minral; Sel des menstrues.]

Comme je m'apprtais  converser avec lui galement, on sonna dans le
chteau; alors le gardien me pressa de courir de toute la vitesse de
mes jambes, sinon tout mon travail et mes efforts seraient vains car
on commenait dj  teindre toutes les lumires en haut. Je me mis
immdiatement  courir, sans saluer le gardien car je craignais
d'arriver trop tard, non sans raison.

En effet, quelque rapide que ft ma course, la vierge me rejoignait
dj et derrire elle on teignait toutes les lumires. Et je n'aurais
pu rester dans le bon chemin si elle n'avait fait arriver une lueur de
son flambeau jusqu' moi. Enfin, pouss par l'angoisse, je parvins 
entrer juste derrire elle;  cet instant mme les portes furent
refermes si brusquement que le bas de mon vtement fut pris; et je
dus l'y abandonner car ni moi ni ceux qui appelaient  ce moment au
dehors, ne pmes obtenir du gardien de la porte qu'il l'ouvrt de
nouveau; il prtendit avoir remis les clefs  la vierge, qui les
aurait emportes dans la cour.

Je me retournai encore pour examiner la porte; c'tait un chef-d'oeuvre
admirable et le monde entier n'en possdait pas une qui l'galt. A
ct de la porte se dressaient deux colonnes; l'une d'elles portait
une statue souriante, avec l'inscription: CONGRATULATEUR
[_Congratulor._]; sur l'autre la statue cachait sa figure tristement
et au-dessous on lisait: JE COMPATIS [_Condoleo_]. En un mot, on
voyait des sentences et des images tellement obscures et mystrieuses
que les plus sages de la terre n'eussent pu les expliquer; mais,
pourvu que Dieu le permette, je les dcrirai tous sous peu et je les
expliquerai.

En passant sous la porte il m'avait fallu dire mon nom, qui fut
inscrit le dernier sur le parchemin destin au futur poux. Alors
seulement le vritable insigne de convive me fut donn; il tait un
peu plus petit que les autres mais beaucoup plus pesant. Les trois
lettres suivantes y taient graves: S.P.N.[_Salus per naturam; Sponsi
praesentandus nuptiis_: Sant par la nature; offert aux noces du
fianc.]; ensuite on me chaussa d'une paire de souliers neufs, car le
sol entier du chteau tait dall de marbre clair. Comme il m'tait
loisible de donner mes vieux souliers  l'un des pauvres qui
s'asseyaient frquemment mais trs dcemment sous la porte, j'en fis
prsent  un vieillard.

Quelques instants aprs, deux pages tenant des flambeaux, me
conduisirent dans une chambrette et me prirent de me reposer sur un
banc; ce que je fis, tandis qu'ils disposaient les flambeaux dans deux
trous pratiqus dans le sol; puis ils s'en allrent, me laissant seul.

Tout  coup, j'entendis prs de moi un bruit sans cause apparente et
voici que je me sentis saisi par plusieurs hommes  la fois; ne les
voyant pas je fus bien oblig de les laisser agir  leur gr. Je ne
tardai pas  m'apercevoir qu'ils taient perruquiers; je les priai
alors de ne plus me secouer ainsi et je dclarai que je me prterais 
tout ce qu'ils voudraient. Ils me rendirent aussitt la libert de mes
mouvements et l'un d'eux, tout en restant invisible, me coupa
adroitement les cheveux sur le sommet de la tte; il respecta
cependant mes longs cheveux blanchis par l'ge sur mon front et sur
mes tempes.

J'avoue que, de prime abord, je faillis m'vanouir; car je croyais que
Dieu m'avait abandonn  cause de ma tmrit au moment o je me
sentis soulev si irrsistiblement.

Enfin, les perruquiers invisibles ramassrent soigneusement les
cheveux coups et les emportrent; les deux pages revinrent alors et
se mirent  rire de ma frayeur. Mais  peine eurent-ils ouvert la
bouche qu'une petite clochette tinta, pour runir l'assemble ainsi
qu'on me l'apprit.

Les pages me prcdrent donc avec leurs flambeaux et me conduisirent
 la grande salle,  travers une infinit de couloirs, de portes et
d'escaliers. Une foule de convives se pressait dans cette salle; on y
voyait des empereurs, des rois, des princes et des seigneurs, des
nobles et des roturiers, des riches et des pauvres et toutes sortes de
gens; j'en fus extrmement surpris en songeant en moi-mme: Ah!
suis-je assez fou! pourquoi m'tre tant tourment pour ce voyage!
Voici des compagnons que je connais fort bien et que je n'ai jamais
estims; les voici donc tous, et moi, avec toutes mes prires et mes
supplications, j'y suis entr le dernier, et  grand'peine!

Ce fut encore le diable qui m'inspira ces penses et bien d'autres
semblables, malgr tous mes efforts pour le chasser.

De ci et de l, ceux qui me connaissaient m'appelaient: Frre
Rosencreutz, te voil donc arriv aussi?--Oui, mes frres.
rpondis-je, La grce de Dieu m'a fait entrer galement. Ils rirent
de ma rponse et me trouvrent ridicule d'invoquer Dieu pour une chose
aussi simple. Comme je questionnais chacun sur le chemin qu'il avait
suivi--plusieurs avaient d descendre le long des rochers,--des
trompettes invisibles sonnrent l'heure du repas. Alors chacun se
plaa selon le rang auquel il croyait avoir droit; si bien que moi et
d'autres pauvres gens avons trouv  peine une petite place  la
dernire table.

Alors les deux pages entrrent, et l'un d'eux rcita de si admirables
prires que mon coeur en fut rjoui; cependant quelques-uns des grands
seigneurs n'y prtaient aucune attention, mais riaient entre eux, se
faisaient des signes, mordillaient leurs chapeaux et s'amusaient avec
d'autres plaisanteries de ce genre.

Puis on servit. Quoique nous ne pussions voir personne les plats
taient si bien prsents qu'il me semblait que chaque convive avait
son valet.

Lorsque ces gens-l furent rassasis et que le vin leur et t la
honte du coeur, ils se vantrent tous et prnrent leur puissance.
L'un parla d'essayer ceci, l'autre cela, et les plus sots crirent les
plus fort; maintenant encore je ne puis m'empcher de m'irriter, quand
je me rappelle les actes surnaturels et impossibles que j'ai entendu
raconter. Pour finir ils changrent de place; a et l un courtisan se
glissa entre deux seigneurs, et alors ceux-ci projetaient des actions
d'clat telles que la force de Samson ou d'Hercule n'et pas suffi
pour les accomplir. Tel voulait dlivrer Atlas de son fardeau, tel
autre parlait de retirer le _Cerbre_ tricphale des enfers; bref
chacun divaguait  sa manire. La folie des grands seigneurs tait
telle qu'ils finissaient par croire  leurs propres mensonges et
l'audace des mchants ne connut plus de bornes, de sorte qu'ils ne
tinrent aucun compte des coups qu'ils reurent sur les doigts comme
avertissement. Enfin, comme l'un d'eux se vanta de s'tre empar d'une
chane d'or, les autres continurent tous dans ce sens. J'en vis un
qui prtendait entendre bruisser les cieux; un autre pouvait voir les
_Ides Platoniciennes_; un troisime voulait compter les _Atomes de
Dmocrite_ et bien d'autres connaissaient le mouvement perptuel.

A mon avis, plusieurs avaient une bonne intelligence, mais, pour leur
malheur, ils avaient trop bonne opinion d'eux-mmes. Pour finir, il y
en avait un qui voulait tout simplement nous persuader qu'il voyait
les valets qui nous servaient, et il aurait discut longtemps encore,
si l'un de ces serveurs invisibles ne lui avait appliqu un soufflet
sur sa bouche menteuse, de sorte que, non seulement lui, mais encore
bon nombre de ses voisins, devinrent muets comme des souris.

Mais,  ma grande satisfaction, tous ceux que j'estimais, gardaient le
silence dans ce bruit; ils n'levaient point la voix, car ils se
considraient comme gens inintelligents, incapables de saisir le
secret de la nature, dont, au surplus, ils se croyaient tout  fait
indignes. Dans ce tumulte, j'aurais presque maudit le jour de mon
arrive en ce lieu, car je voyais avec amertume que les gens mchants
et lgers taient combls d'honneurs, tandis que moi, je ne pouvais
rester en paix  mon humble place; en effet, un de ces sclrats me
raillait en me traitant de fou achev. Comme j'ignorais qu'il y et
encore une porte par laquelle nous devions passer, je m'imaginais que
je resterais ainsi en butte aux railleries et au mpris pendant toute
la dure des noces; je ne pensais cependant pas avoir tellement
dmrit du fianc ou de la fiance et j'estimais qu'ils auraient pu
trouver quelqu'un d'autre pour tenir l'emploi de bouffon  leurs
noces. Hlas! c'est  ce manque de rsignation que l'ingalit du
monde pousse les coeurs simples; et c'est prcisment cette impatience
que mon rve m'avait montre sous le symbole de la claudication.

Et les vocifrations augmentaient de plus en plus. Dj, certains
voulaient nous donner pour vrai des visions forges de toutes pices
et des songes d'une fausset vidente.

Par contre mon voisin tait un homme calme et de bonnes manires;
aprs avoir caus de choses trs senses il me dit enfin: Vois, mon
frre; si en ce moment quelque nouvel arrivant voulait faire entrer
tous ces endurcis dans le droit chemin, l'couterait-on?--Certes
non, rpondis-je;--C'est ainsi, dit-il que le monde veut  toute
force tre abus et ferme ses oreilles  ceux qui ne cherchent que son
bien. Regarde donc ce flatteur et observe par quelles comparaisons
ridicules et par quelles dductions insenses il capte l'attention de
son entourage; l-bas un autre se moque des gens avec des mots
mystrieux inouis. Mais, crois m'en, il arrivera un temps o l'on
tera les masques et les dguisements pour montrer  tous, les fourbes
qu'ils cachaient; alors on reviendra peut-tre  ceux que l'on avait
ddaigns.

Et le tumulte devaient de plus en plus violent. Soudain une musique
dlicieuse, admirable, telle que je n'en avais entendue de ma vie,
s'leva dans la salle; et, pressentant des vnements inattendus,
toute l'assemble se tut. La mlodie montait d'un ensemble
d'instruments  corde avec une harmonie si parfaite que j'en restai
comme fig, tout absorb en moi-mme, au grand tonnement de mon
voisin; et elle nous tint sous son charme prs d'une demi-heure durant
laquelle nous gardmes le silence; du reste quelques-uns ayant eu
l'intention de parler furent aussitt corrigs par une main invisible;
en ce qui me concernait, renonant  voir les musiciens je cherchais 
voir leurs instruments.

Une demi-heure s'tait coule lorsque la musique cessa subitement
sans que nous eussions pu voir d'o elle provenait.

Mais voici qu'une fanfare de trompettes et un roulement de tambours
clatrent  l'entre de la salle et ils rsonnrent avec une telle
mastria que nous nous attendions  voir entrer l'empereur romain en
personne. Nous vmes la porte s'ouvrir d'elle-mme, et alors l'clat
de la fanfare devint tel que nous pouvions  peine le supporter.
Cependant des lumires entrrent dans la salle, par milliers, me
semblait-il; elles se mouvaient toutes seules, dans leur rang, ce qui
ne laissa de nous effrayer. Puis, vinrent les deux pages portant des
flambeaux; ils prcdaient une vierge de grande beaut qui approchait,
porte sur un admirable sige d'or. En cette vierge, il me sembla
reconnatre celle qui avait prcdemment allum puis teint les
lumires; de mme je crus reconnatre dans ses serviteurs ceux qui
taient de garde sous les arbres bordant la route. Elle ne portait
plus sa robe bleue, mais sa tunique tait tincelante, blanche comme
la neige, ruisselante d'or, et d'un tel clat que nous ne pouvions la
regarder avec persistance. Les vtements des deux pages taient
semblables; toutefois leur clat tait moindre.

Ds que la vierge fut parvenue au centre de la salle, elle descendit
de son sige et toutes les lumires s'abaissrent comme pour la
saluer. Nous nous levmes tous aussitt sans quitter notre place.

Elle s'inclina devant nous et aprs avoir reu nos hommages, elle
commena d'une voix adorable le discours suivant:

                    Le roi, mon gracieux seigneur,
                 Qui n'est plus trs loin maintenant,
                   Ainsi que sa trs chre fiance,
                        Confie  son honneur,
                     Ont vu avec une grande joie
                        Votre arrive tantt.
                     Ils honorent chacun de vous
                   De leur faveur,  tout instant,
                    Et souhaitent du fond du coeur
                 Que vous russissiez;  toute heure.
               Afin qu' la joie de leurs noces futures
                  Ne ft mle l'affliction d'aucun.

Puis elle s'inclina de nouveau avec courtoisie, ses lumires
l'imitrent et elle continua comme suit:

                     Vous savez par l'invitation
                   Que nul homme n'a t appel ici
                Qui n'et reu tous les dons prcieux
                      De Dieu, depuis longtemps,
                   Et qui ne ft par suffisamment
              Comme cela convient en cette circonstance.
                  Mes matres ne veulent pas croire
               Que quelqu'un pt tre assez audacieux,
                    Vu les conditions si svres,
                       De se prsenter,  moins
               Qu'il ne se ft prpar par leurs noces
                      Depuis de longues annes.
                    Ils conservent donc bon espoir
              Et vous destinent tous les biens,  tous;
         Ils se rjouissent de ce qu'en ces temps difficiles
              Ils trouvent runis ici tant de personnes.
                Cependant les hommes sont si audacieux
               Que leur grossiret ne les retient pas.
                  Ils s'introduisent dans des lieux,
                     O ils ne sont pas appels.

Donc, pour que les fourbes ne puissent donner le change, Pour qu'aucun
imposteur ne se glisse parmi les autres, Et afin qu'ils puissent
clbrer bientt, sans rien cacher

                           Des noces pures,
                      On installera pour demain
                       La balance des Artistes;
                 Alors, chacun s'apercevra facilement
              De ce qu'il a nglig d'acqurir chez lui.
               Si quelqu'un dans cette foule,  prsent
                  N'est pas sr de lui entirement,
                      Qu'il s'en aille vivement;
                  Car s'il advient qu'il reste ici,
                  Toute grce sera perdue pour lui.
                      Et demain il sera chti.
           Quant  ceux qui veulent sonder leur conscience,
             Ils resteront aujourd'hui dans cette salle.
                  Ils seront libres jusqu' demain,
                Mais qu'ils ne reviennent jamais ici.
             Mais que celui qui est certain de son pass
                         Suive son serviteur
                  Qui lui montrera son appartement.
                     Qu'il s'y repose aujourd'hui
        Dans l'attente de la balance et de la gloire.
          Aux autres le sommeil apporterait mainte douleur;
               Qu'ils se contentent donc de rester ici
                       Car mieux vaudrait fuir
            Que d'entreprendre ce qui dpasse les forces.
              On espre que chacun agira pour le mieux.

Ds qu'elle eut termin ce discours, elle s'inclina encore et reprit
gaiement son sige; aussitt les trompettes sonnrent de nouveau mais
elles ne purent touffer les soupirs anxieux de beaucoup. Puis les
invisibles la reconduisirent; cependant a et l, quelques petites
lumires demeurrent dans la salle; l'une d'elles vint mme se placer
derrire l'un de nous.

Il n'est pas ais de dpeindre nos penses et nos gestes, expressions
de tant de sentiments contradictoires. Cependant la plupart des
convives se dcida enfin  tenter l'preuve de la balance, puis, en
cas d'chec de s'en aller de l en paix (ce qu'ils croyaient
possible).

Ma dcision fut bientt prise; comme ma conscience me dmontrait mon
inintelligence et mon indignit, je pris le parti de rester dans la
salle avec les autres et de me contenter du repas auquel j'avais pris
part, plutt que de poursuivre et de m'exposer aux tourments et aux
dangers  venir. Donc, aprs que quelques-uns eussent t conduits par
leurs lumires dans leurs appartements (chacun dans le sien comme je
l'ai su plus tard), nous restmes au nombre de _neuf_, dont mon voisin
de table, celui qui m'avait adress la parole.

Une heure passa sans que notre lumire nous quittt; alors l'un des
pages dj nomms arriva, charg de gros paquets de cordes et nous
demanda d'abord si nous tions dcids  rester l. Comme nous
rpondmes affirmativement en soupirant, il conduisit chacun de nous 
un endroit dsign, nous lia puis se retira avec notre petite lumire,
nous laissant, pauvres abandonns, dans la nuit profonde. C'est  ce
moment surtout que l'angoisse treignit plusieurs d'entre nous;
moi-mme je ne pus empcher mes larmes de couler. Accabls de douleur
et d'affliction nous gardmes un profond silence quoique personne ne
nous et dfendu de converser. Par surcrot, les cordes taient
tresses avec un tel art que personne ne put les couper et moins
encore les dnouer et les retirer de ses pieds. Je me consolais
nanmoins en pensant qu'une juste rtribution et une grande honte
attendaient beaucoup de ceux qui gotaient le repos tandis qu'il nous
tait permis d'expier notre tmrit en une seule nuit.

Enfin, malgr mes tourments je m'endormis, bris par la fatigue; par
contre la majeurs partie de mes compagnons ne put trouver de repos.
Dans ce sommeil, j'eus un songe; quoiqu'il n'ait pas une signification
importante je pense qu'il n'est pas inutile de le rapporter.

Il me semblait que j'tais sur une montagne et que je voyais s'tendre
devant moi une large valle. Une foule innombrable tait assemble
dans cette valle, et chaque individu tait suspendu par un fil
attach sur sa tte; ces fils partaient du ciel. Or, les uns taient
suspendus trs haut, d'autres trs bas et plusieurs taient sur la
terre mme. Dans les airs volait un homme tenant des ciseaux  la main
et coupant des fils de-ci et de-l. Alors ceux qui taient prs du sol
tombaient sans bruit; mais la chute des plus levs fit trembler la
terre. Quelques-uns eurent la bonne fortune de voir le fil descendre
de sorte qu'ils touchrent le sol avant qu'il ne fut coup.

Ces chutes me mirent en gaiet; quand je vis des prsomptueux, pleins
d'ardeur pour assister aux noces, s'lancer dans les airs, y planer un
long moment, puis tomber honteusement en entranant du mme coup
quelques voisins, je me rjouis de tout mon cour. Je fus heureux
galement quand l'un des modestes qui s'tait content de la terre fut
dtach sans bruit, de sorte que ses voisins mme ne s'en aperurent
point. Je gotais ce spectacle avec le plus grand contentement, quand
un de mes compagnons me poussa si maladroitement que je m'veillai en
sursaut, fort mcontent. Je rflchis cependant  mon songe et je le
racontai  mon frre qui tait galement couch prs de moi. Il
m'couta avec satisfaction et souhaita que cela ft l'heureux prsage
d'un secours.

C'est en nous entretenant de cet espoir que nous passmes le reste de
la nuit en appelant le jour de tous nos dsirs.




TROISIME JOUR


Le jour pointa. Ds que le soleil parut derrire la montagne pour
accomplir sa tche dans la hauteur du ciel, nos vaillants combattants
commencrent  sortir de leur lit et  se prparer peu  peu pour
l'preuve. Ils arrivrent dans la salle, l'un aprs l'autre, se
souhaitrent mutuellement le bonjour et s'empressrent de nous
demander si nous avions bien dormi; en voyant nos liens beaucoup nous
raillrent; il leur semblait risible que nous nous fussions soumis par
peur, plutt que d'avoir os  tout hasard, comme eux; toutefois,
quelques-uns dont le coeur ne cessait de battre fort, se gardaient de
les approuver. Nous nous excusmes de notre inintelligence, en
exprimant l'espoir qu'on nous laisserait bientt partir libres et que
cette raillerie nous servirait de leon  l'avenir; puis nous leur
fmes remarquer qu'eux, par contre, n'taient pas encore libres  coup
sr et qu'il se pourrait qu'ils eussent de grands dangers  surmonter.

Enfin, quand nous fmes tous runis, nous entendmes comme la veille
l'appel des trompettes et des tambours. Nous nous attendions  voir
paratre le fianc; mais quant  cela beaucoup ne l'ont jamais vu.

C'tait encore la vierge d'hier, vtue entirement de velours rouge et
ceinte d'un ruban blanc; une couronne verte de lauriers parat
admirablement son front. Sa suite tait forme, non plus de lumires,
mais d'environ deux cents hommes arms, tous vtus de rouge et de
blanc, comme elle. Se levant avec grce, elle s'avana vers les
prisonniers et, nous ayant salus, elle dit brivement: Mon matre
svre est satisfait de constater que quelques-uns parmi vous se sont
rendus compte de leur misre; aussi en serez-vous rcompenss. Et
lorsqu'elle me reconnut  mon habit elle rit et dit: Toi aussi tu
t'es soumis au joug? Et moi qui croyais que tu t'tais si bien
prpar! . Avec ces paroles elle me fit venir les larmes aux yeux.

Sur ce, elle fit dlier nos cordes, puis elle ordonna de nous attacher
deux par deux et de nous conduire  l'emplacement qui nous tait
rserv d'o nous pourrions facilement voir la balance; puis elle
ajouta: Il se pourrait que le sort de ceux-ci ft prfrable  celui
de plusieurs des audacieux qui sont encore libres.

Cependant la balance, tout en or, fut suspendue au centre de la salle;
 ct d'elle on disposa une petite table portant sept poids. Le
premier tait assez gros; sur ce poids on en avait pos quatre plus
petits; enfin deux gros poids taient placs  part. Relativement 
leur volume, les poids taient si lourds qu'aucun esprit humain ne
pourrait le croire ou le comprendre.

Puis la vierge se tourna vers les hommes arms, dont chacun portait
une corde  ct de son pe et les divisa en sept sections
conformment au nombre des poids; elle choisit un homme dans chaque
section pour poser les poids sur la balance, puis elle retourna  son
trne surlev.

Aussitt, s'tant incline elle pronona les paroles suivantes:

          Si quelqu'un pntre dans l'atelier d'un peintre,
                Et sans rien comprendre  la peinture
             A la prtention d'en discourir avec emphase,
                       Il est la rise de tous.

           Celui donc qui pntre dans l'Ordre des Artistes
                       Et, sans avoir t lu,
                       Se vante de ses ouvres,
                        Est la rise de tous.

               Aussi, ceux qui monteront sur la balance
                   Sans peser autant que les poids,
                    Et seront soulevs avec fracas
                       Seront la rise de tous.

Ds que la vierge eut achev, l'un des pages invita ceux qui devaient
tenter l'preuve  se placer suivant leur rang et  monter l'un aprs
l'autre sur le plateau de la balance. Aussitt l'un des empereurs vtu
d'un habit luxueux, se dcida; il s'inclina d'abord devant la vierge
et monta. Alors chaque prpos posa son poids dans l'autre plateau et
l'empereur rsista  l'tonnement de tous. Toutefois le dernier poids
fut trop lourd pour lui et le souleva, ce qui l'affligea au point que
la vierge mme parut en avoir piti; aussi fit-elle signe aux siens de
se taire. Puis le bon empereur fut li et remis  la sixime section.

Aprs lui vint un empereur qui se campa firement sur la balance;
comme il cachait un grand et gros livre sous son vtement, il se
croyait bien certain d'avoir le poids requis. Mais il compensa  peine
le troisime poids et le suivant l'enleva sans misricorde. Dans sa
frayeur il laissa chapper son livre et tous les soldats se mirent 
rire. Il fut donc li et confi  la garde de la troisime section.
Plusieurs empereurs lui succdrent et eurent le mme sort; leur chec
provoqua le rire et ils furent lis.

Aprs eux s'avana un empereur de petite taille, portant une barbiche
brune et crpue. Aprs la rvrence d'usage il monta galement et fut
trouv tellement constant que l'on n'aurait sans doute pas pu le
soulever avec plus de poids encore. Alors la vierge se leva vivement,
s'inclina devant lui et lui fit mettre un vtement de velours rouge;
elle lui donna en outre une branche de laurier, dont elle avait une
provision  ct d'elle et le pria de s'asseoir sur les marches de son
trne.

Il serait trop long de raconter comment se comportrent les autres
empereurs, les rois et les seigneurs, mais je ne dois pas omettre de
relater que bien peu d'entre eux sont sortis victorieux de l'preuve.
Toutefois, contre mon attente, bien des vertus devinrent manifestes:
ceux-ci rsistrent  tel ou tel poids ceux-l  deux, d'autres 
trois, quatre ou cinq. Mais bien peu avaient la vritable perfection;
et tous ceux qui chourent furent la rise des soldats rouges.

Quand les nobles, les savants et autres eurent galement subi
l'preuve, et que dans chaque tat on eut trouv tantt un, tantt
deux justes, souvent aucun, ce fut le tour de messeigneurs les fourbes
et des flatteurs, faiseurs de _Lapis Spitalauficus_. On les posa sur
la balance avec de telles railleries que, malgr mon affliction, je
faillis clater de rire et que mme les prisonniers ne purent s'en
empcher. Car  ceux-l, pour la plupart on n'accorda mme pas un
jugement svre; mais ils furent chasss de la balance  coups de
fouet et conduits  leurs sections prs des autres prisonniers.

De toute cette grande foule il subsista un si petit nombre que je
rougirais de le rvler. Parmi les lus il y eut aussi des personnes
haut places mais les unes comme les autres furent honores d'un
vtement de velours, et d'une branche de laurier.

Quand tous eurent pass par cette preuve sauf nous, pauvres chiens
enchans deux par deux, un capitaine s'avana et dit: Madame, s'il
plaisait  votre Honneur, on pourrait peser ces pauvres gens qui
avouent leur inaptitude, sans risque pour eux, mais pour notre plaisir
seulement; peut-tre trouverait-on quelque juste parmi eux.

Tout d'abord cette proposition ne laissa de me chagriner, car, dans ma
peine, j'avais au moins la consolation de ne pas tre expos
honteusement et chass de la balance  coups de fouet. J'tais
convaincu que beaucoup de ceux qui taient prisonniers maintenant
eussent prfr passer dix nuits dans la salle o nous avions couch
que de subir un chec si pitoyable. Mais comme la vierge donna son
assentiment il fallut bien se soumettre. Nous fmes donc dlis et
poss l'un aprs l'autre. Quoique mes compagnons chouassent le plus
souvent, on leur pargna les sarcasmes et les coups de fouet et ils se
rangrent de ct, en paix.

Mon camarade passa le cinquime; il persista admirablement  la
satisfaction de beaucoup d'entre nous et  la grande joie du capitaine
qui avait propos l'preuve; il fut donc honor par la vierge selon la
coutume.

Les deux suivants taient trop lgers.

J'tais le huitime. Lorsque tout tremblant je pris place sur la
balance, mon camarade, dj vtu de son habit de velours m'engagea
d'un regard affectueux, et, mme, la vierge eut un lger sourire. Je
rsistai  tous les poids; la vierge ordonna alors d'employer la force
pour me soulever et trois hommes pesrent encore sur l'autre plateau;
ce fut en vain.

Aussitt l'un des pages se leva et clama d'une voix clatante:

                      _C'est lui_.

L'autre page rpliqua: Qu'il jouisse donc de sa libert. La vierge
acquiesa, et, non seulement je fus reu avec les crmonies
habituelles, mais, de plus, l'on m'autorisa  dlivrer un des
prisonniers  mon choix. Sans me plonger dans de longues rflexions,
je choisis le premier des empereurs, dont l'chec me faisait piti
depuis longtemps. Il fut dli aussitt et on le rangea prs de nous
en lui accordant tous les honneurs.

Au moment o le dernier prenait place sur la balance--dont les poids
furent trop lourds pour lui--, la vierge aperut les roses que j'avais
dtaches de mon chapeau et que je tenais  la main; elle me fit la
grce de me les demander par son page et je les lui donnai avec joie.

C'est ainsi que le premier acte se termina  dix heures du matin; sa
fin fut marque par une sonnerie de trompettes, invisibles pour nous 
ce moment.

En attendant le jugement, les sections emmenrent leurs prisonniers.
Le conseil fut compos des cinq prposs et de nous-mmes, et
l'affaire fut expose par la vierge faisant office de prsidente; puis
on demanda  chacun son avis sur la punition  infliger aux
prisonniers.

La premire opinion mise fut de les punir tous de mort, les uns plus
durement que les autres, attendu qu'ils avaient eu l'audace de se
prsenter malgr qu'ils connussent les conditions requises, clairement
nonces.

D'autres proposrent de les retenir prisonniers. Mais ces propositions
ne furent approuves ni par la prsidente ni par moi. Finalement on
prit une dcision conforme  l'avis mis par l'empereur que j'avais
dlivr, par un prince, par mon camarade et par moi: les premiers,
seigneurs de rang lev, seraient conduits discrtement hors du
chteau; les seconds seraient congdis avec plus de mpris; les
suivants seraient dshabills et mis dehors tout nus; les quatrimes
seraient fouetts par les verges ou chasss par les chiens; mais ceux
qui avaient reconnu leur indignit et renonc  l'preuve hier soir,
repartiraient sans punition. Enfin, les audacieux qui s'taient
conduits si honteusement au repas d'hier, seraient punis de prison ou
de mort selon la gravit de leurs forfaits.

Cet avis eut l'assentiment de la vierge et fut accept dfinitivement;
on accorda en outre un repas aux prisonniers. On leur fit part
aussitt de cette faveur et le jugement fut fix  douze heures de
l'aprs-midi. Cette dcision prise, l'assemble se spara.

La vierge se retira avec les siens dans sa retraite coutumire; on
nous fit servir une collation sur la premire table de la salle avec
la prire de nous contenter de cela jusqu' ce que l'affaire fut
compltement termine; ensuite on nous conduirait devant le saint
fianc et la fiance, ce que nous apprmes avec joie.

Cependant les prisonniers furent amens dans la salle; on les plaa
selon leur rang avec la recommandation de se conduire plus dcemment
qu'auparavant; mais cette exhortation tait superflue car ils avaient
perdu leur arrogance. Et je puis affirmer, non par flatterie, mais par
amour de la vrit, que les personnes de rang lev savaient en
gnral mieux se rsigner de cet chec inattendu, car, quoique assez
dure, leur punition tait juste. Les serviteurs leur restaient
invisibles, tandis qu'ils taient devenus visibles pour nous; cette
constatation nous fut une grande joie.

Mais, quoique la fortune nous et favoriss, nous ne nous estimions
cependant pas suprieurs aux autres et nous les engagions  reprendre
courage en leur disant qu'ils ne seraient pas traits trop durement.
Ils auraient voulu connatre la sentence; mais nous tions tenus au
silence de sorte qu'aucun de nous ne pouvait les renseigner. Cependant
nous les consolions de notre mieux et nous les invitions  boire avec
nous dans l'espoir que le vin les gayerait.

Notre table tait recouverte de velours rouge et les coupes taient en
or et argent; ce qui ne laissait d'tonner et d'humilier les autres.
Avant que nous eussions pris place  table, les deux pages vinrent
prsenter  chacun de nous, de la part du fianc, une Toison d'or
portant l'image d'un Lion volant, en nous priant de nous en parer pour
le repas. Ils nous exhortrent  maintenir dment la rputation et la
gloire de l'Ordre;--Car S. M. nous confrait l'Ordre ds cet instant,
et nous confirmerait bientt cet honneur avec la solennit
convenable.--Nous remes la Toison avec le plus grand respect et nous
nous engagemes  excuter fidlement ce qu'il plairait  Sa Majest
de nous ordonner.

En outre, le page tenait la liste de nos demeures; je ne chercherais
pas  cacher la mienne si je ne craignais qu'on ne me taxt d'orgueil,
pch, qui cependant ne peut surmonter l'preuve du quatrime poids.

Or, comme nous tions traits d'une manire merveilleuse, nous
demandmes  l'un des pages s'il nous tait permis de faire porter
quelques aliments  nos amis prisonniers, et, comme il n'y avait aucun
empchement  cela, nous leur en fmes porter abondamment par les
serviteurs, toujours invisibles pour eux. Ils ignoraient donc, de ce
fait, d'o leur venaient les aliments; c'est pourquoi je voulus en
porter moi-mme  l'un d'eux; mais aussitt l'un des serviteurs qui se
trouvaient derrire moi m'en dissuada amicalement. Il m'assura que si
l'un des pages avait compris mon intention, le roi en serait inform
et me punirait certainement; mais comme personne ne s'en tait aperu,
sinon lui, il ne se trahirait point. Toutefois, il m'invita  mieux
garder le secret de l'Ordre dornavant. Et en me parlant ainsi, le
serviteur me rejeta si violemment sur mon sige, que j'y restai comme
bris pendant longtemps. Nanmoins je le remerciai de son
avertissement bienveillant, dans la mesure o mon trouble et mon
effroi le permirent.

Bientt les trompettes sonnrent; comme nous avions remarqu que cette
sonnerie annonait la vierge, nous nous apprtmes  la recevoir. Elle
apparut sur son trne, avec le crmonial habituel, prcde de deux
pages qui portaient, le premier une coupe en or, l'autre un parchemin.
Elle se leva avec grce, prit la coupe des mains du page et nous la
remit par ordre du Roi afin que nous la fassions circuler en son
honneur. Le couvercle de cette coupe reprsentait une Fortune excute
avec un art parfait; elle tenait dans sa main un petit drapeau rouge
dploy. Je bus; mais la vue de cette image me remplit de tristesse
car j'avais prouv la perfidie de la fortune.

La vierge tait pare, comme nous, de la Toison d'or et du Lion, je
prsumai donc qu'elle devait tre la prsidente de l'Ordre. Quand nous
lui demandmes le nom de cet Ordre, elle nous rpondit, qu'elle ne
nous le rvlerait qu'aprs le jugement des prisonniers et l'excution
de la sentence; car leurs yeux taient encore ferms pour la lumire
de cette rvlation, et les vnements heureux qui nous taient
survenus ne pouvaient tre pour eux que pierres d'achoppement et
objets de scandale, quoique les faveurs que l'on nous avait accordes
ne fussent rien en comparaison des honneurs qui nous taient rservs.

Puis, des mains du second page, elle prit le parchemin; il tait
divis en deux parties. S'adressant alors au premier groupe de
prisonniers la vierge lut  peu prs ce qui suit: Les prisonniers
devaient confesser qu'ils avaient ajout foi trop aisment aux
enseignements mensongers des faux livres; qu'ils s'taient cru
beaucoup trop mritants; de sorte, qu'ils avaient os se prsenter
dans ce palais o ils n'avaient jamais t convis; que, peut-tre, la
plupart comptaient y trouver de quoi vivre ensuite avec plus de pompe
et d'ostentation; en outre, qu'ils s'taient excits mutuellement pour
s'enfoncer dans cette honte et qu'ils mritaient une punition svre
pour tout cela.

Et ils le confessrent avec humilit et soumission.

Puis le discours s'adressa plus durement aux prisonniers de la
deuxime catgorie. Ils taient convaincus en leur intrieur d'avoir
compos de faux livres, tromp leur prochain et abaiss ainsi
l'honneur royal aux yeux du monde. Ils n'ignoraient pas de quelles
figures impies et trompeuses ils avaient fait usage. Ils n'avaient
mme pas pargn la _Trinit Divine_; bien plus, ils avaient tent de
s'en servir pour duper tout le monde. Mais maintenant les procds
qu'ils avaient employs pour tendre des piges aux vrais convives pour
leur substituer des insenss, taient mis  dcouvert. En outre, nul
n'ignorait qu'ils se plaisaient dans la prostitution, l'adultre,
l'ivrognerie et autres vices qui sont tous contraires  l'ordre public
de ce royaume. En somme, ils savaient qu'ils avaient abaiss, auprs
des humbles, la Majest Royale mme; ils devaient donc confesser
qu'ils taient des fourbes, des menteurs et des sclrats notoires,
qu'ils mritaient d'tre spars des honntes gens et d'tre punis
svrement.

Nos gaillards ne convinrent pas volontiers de tout cela; mais, comme
la vierge les menaait de mort, tandis que le premier groupe les
accusait vhmentement et se plaignait d'une seule voix d'avoir t
dup par eux, ils finirent par avouer, pour chapper  de plus grands
maux. Cependant ils prtendaient que l'on ne devait pas les traiter
avec une rigueur excessive car les grands seigneurs, dsireux d'entrer
dans le chteau les avait allchs par de belles promesses pour
obtenir leur aide; cela les avait amens  ruser de mille manires
pour happer l'appt, et, de fil en aiguille, ils avaient t entrans
jusque-l. Ainsi donc,  leur avis, ils n'avaient pas dmrit plus
que les seigneurs, parce qu'ils n'avaient pas russi. Car les
seigneurs auraient d comprendre qu'ils ne se seraient pas exposs 
de grands dangers en escaladant les murs avec eux, contre une faible
rmunration, s'ils avaient pu entrer en toute scurit. D'autre part,
certains livres avaient t dits si fructueusement que ceux qui se
trouvaient dans le besoin se crurent autoriss  exploiter cette
source de bnfices. Ils espraient donc que, si l'on voulait rendre
un jugement quitable et, sur leur demande pressante, examiner leur
cas avec soin, l'on chercherait en vain une action blmable  leur
charge, car ils avaient agi en serviteurs des seigneurs.--C'est avec,
de tels arguments qu'ils cherchaient  s'excuser.

Mais on leur rpondit que Sa Majest Royale tait dcide  les punir
tous, toutefois avec plus ou moins de svrit; car les raisons qu'ils
invoquaient taient, en effet, vridiques en partie, c'est pourquoi
les seigneurs ne resteraient point sans punition. Mais ceux qui, de
leur propre initiative avaient propos leurs services, et ceux qui
avaient circonvenu et entran des ignorants malgr leur volont,
devaient se prparer  mourir. Le mme sort serait rserv  ceux qui
avaient ls Sa Majest Royale par leur mensonges, ce dont ils
pouvaient se convaincre eux-mmes par leurs crits et leurs livres.

Alors ce furent des plaintes lamentables, des pleurs, des
supplications, des prires et des prosternations, qui cependant
demeurrent sans effet. Et je fus tonn de voir que la vierge
supporta cela si vaillamment, tandis que, pleins de commisration,
nous ne pmes retenir nos larmes, quoique beaucoup d'entre eux nous
eussent inflig maints peines et tourments. Loin de s'attendrir elle
fit chercher par son page tous les chevaliers qui s'taient rangs
prs de la balance. On leur ordonna de s'emparer de leurs prisonniers
et de les conduire en file dans le jardin, chaque soldat devait se
placer  ct de son prisonnier. Je remarquai, non sans tonnement,
avec quelle aisance chacun reconnut le sien. Ensuite mes compagnons de
la nuit prcdente furent autoriss  sortir librement dans le jardin
pour assister  l'excution de la sentence.

Ds qu'ils furent sortis, la vierge descendit de son trne et nous
invita  nous asseoir sur les marches afin de paratre au jugement.
Nous obmes sans tarder en abandonnant tout sur la table, hormis la
coupe que la vierge confia  un page. Alors le trne se souleva tout
entier et s'avana avec une telle douceur qu'il nous sembla planer
dans l'air; nous arrivmes ainsi dans le jardin et nous nous levmes.

Le jardin ne prsentait aucune particularit; toutefois des arbres
avaient t distribus avec art et une source dlicieuse y jaillissait
d'une fontaine, dcore d'images merveilleuses, d'inscriptions et de
signes tranges; j'en parlerai plus amplement dans le prochain livre
s'il plat  Dieu.

Un amphithtre en bois orn d'admirables dcors avait t dress dans
ce jardin. Il y avait quatre gradins superposs; le premier, d'un luxe
plus resplendissant tait masqu par un rideau en taffetas blanc; nous
ignorions donc si quelqu'un s'y trouvait  ce moment. Le second tait
vide et  dcouvert; les deux derniers taient de nouveau cachs  nos
regards par des rideaux de taffetas rouge et bleu.

Lorsque nous fmes prs de cet difice la vierge s'inclina trs bas;
nous en fmes trs impressionns, car cela signifiait clairement que
le Roi et la Reine n'taient pas loin. Nous salumes donc galement.
Puis la vierge nous conduisit par l'escalier au second gradin, o elle
prit la premire place, les autres conservant leur ordre.

Je ne puis raconter  cause des mchantes langues, comment l'empereur
que j'avais dlivr se comporta envers moi, tant  cet endroit que
prcdemment  table; car il se rendait facilement compte dans quels
soucis et tourments il attendrait l'heure du jugement, tandis que
maintenant, grce  moi, il tait parvenu  cette dignit.

Sur ces entrefaites, la vierge qui m'avait apport jadis l'invitation
et que je n'avais plus aperu depuis, s'approcha de nous; elle sonna
de sa trompette et, d'une voix forte, elle ouvrit la sance par le
discours suivant:

Sa Majest Royale, Mon Seigneur, aurait dsir de tout son cour que
tous, ici prsents eussent parus seulement sur Son invitation, pourvus
de qualits suffisantes, pour assister en grand nombre, en Son
honneur,  la fte nuptiale. Mais, comme Dieu tout-puissant en avait
dispos autrement, Sa Majest ne devait pas murmurer, mais continuer 
se conformer aux usages antiques et louables de ce royaume, quelque
fussent les dsirs de Sa Majest. Mais, afin que Sa clmence naturelle
soit clbre dans le monde entier, Elle est parvenue, avec l'aide de
Ses conseillers et des reprsentants du royaume,  mitiger
sensiblement la sentence habituelle. Ainsi, Elle voulait,
premirement, que les seigneurs et gouvernants, n'eussent pas
seulement la vie sauve, mais mme que la libert leur fut rendue. Sa
Majest leur transmettait Sa prire amicale de se rsigner sans aucune
colre  ne pouvoir assister  la fte en Son honneur, de rflchir
que Dieu tout-puissant leur avait dj confi sans cela une charge
qu'ils taient incapables de porter avec calme et soumission et que,
d'ailleurs, le Tout-puissant partageait ses biens suivant une loi
incomprhensible. De mme, leur rputation ne serait pas atteinte par
le fait d'avoir t exclus de notre Ordre, car il n'est pas donn 
tous d'accomplir toutes choses. D'ailleurs les courtisans pervers qui
les avaient tromps ne resteraient pas impunis. En outre, Sa Majest
tait dsireuse de leur communiquer sous peu un _Catalogue des
Hrtiques_ et un _Index expurgatorium_, afin qu'ils pussent discerner
dornavant le bien du mal avec plus de facilits. De plus, comme Sa
Majest avait l'intention d'oprer un classement dans leur
bibliothque et de sacrifier  Vulcain les crits trompeurs, Elle les
priait de lui prter leur aide amicale  cet effet. Sa Majest leur
recommandait galement de gouverner leurs sujets; de manire 
rprimer tout mal et toute impuret. Elle les exhortait de mme 
rsister au dsir de revenir inconsidrment, afin que l'excuse
d'avoir t dups ne fut reconnue comme mensongre et qu'ils ne
fussent en butte  la rise et au mpris de tous. Enfin, si les
soldats leur demandaient une ranon, Sa Majest esprait que personne
ne songerait  s'en plaindre et ne refuserait de se racheter soit avec
une chane, soit avec tout autre objet qu'il aurait sous la main; puis
il leur serait loisible de prendre cong de nous, amicalement, et de
s'en retourner vers les leurs, accompagns de nos voeux.

Les seconds qui n'avaient pu rsister aux poids, un, trois et quatre,
n'en seraient pas quittes  si bon compte, mais afin que la clmence
de Sa Majest leur fut sensible galement, leur punition serait d'tre
dvtus entirement et renvoys ensuite.

Ceux qui avaient t plus lgers que les poids deux et cinq, seraient
dvtus et marqus d'un, de deux ou de plusieurs stigmates suivant
qu'ils avaient t plus ou moins lourds.

Ceux qui avaient t soulevs par les poids six et sept et non par les
autres, seraient traits avec moins de rigueur.

Et ainsi de suite; pour chacune des combinaisons une peine
particulire tait dicte. Il serait trop long de les numrer
toutes.

Les modestes, qui hier avaient renonc  l'preuve de leur plein gr
seraient dlivrs sans aucune punition.

Enfin, les fourbes qui n'avaient pu contrebalancer un seul poids
seraient punis de mort par l'pe, la corde, l'eau ou les verges,
suivant leurs crimes; et l'excution de cette sentence aurait lieu
irrvocablement pour l'exemple des autres.

Alors notre vierge rompit le bton; puis la seconde vierge, celle qui
avait lu la sentence, sonna de sa trompette et, s'approchant du rideau
blanc; fit une profonde rvrence.

Je ne puis omettre, ici, de rvler au lecteur, une particularit
relative au nombre des prisonniers: Ceux qui pesaient un poids taient
au nombre de sept; ceux qui en pesaient deux, au nombre de vingt et
un; pour trois poids il y en avait trente-cinq; pour quatre,
trente-cinq; pour cinq, vingt et un; et pour six, sept. Mais pour le
poids sept, il n'y en avait qu'un seul qui avait t soulev avec
peine; c'tait celui que j'avais dlivr; ceux qui avaient t
soulevs aisment taient en grand nombre. Ceux qui avaient laiss
descendre tous les poids  terre taient moins nombreux.

Et c'est ainsi que j'ai pu les compter et les noter soigneusement sur
ma tablette tandis qu'ils se prsentaient un  un. Or, chose trange,
tous ceux qui avaient pes quelque chose taient dans des conditions
diffrentes. Ainsi ceux qui pesaient trois poids taient bien au
nombre de trente-cinq, mais l'un avait pes 1, 2, 3, l'autre 3, 4, 5,
le troisime 5, 6, 7 et ainsi de suite; de sorte, que par le plus
grand miracle il n'y avait pas deux semblables parmi les cent
vingt-six qui avaient pes quelque chose; et je les nommerai bien
tous, chacun avec ses poids si cela ne m'tait dfendu pour l'instant.
Mais j'espre que ce secret sera rvl dans l'avenir avec son
interprtation.

Aprs la lecture de cette sentence les seigneurs de la premire
catgorie exprimrent une grande satisfaction, car, aprs cette
preuve rigoureuse, ils n'avaient os esprer une punition aussi
lgre. Ils donnrent plus encore que ce qu'on leur demanda et se
rachetrent avec des chanes, des bijoux, de l'or, de l'argent, enfin
tout ce qu'ils avaient sur eux.

Quoique l'on et dfendu aux serviteurs royaux de se moquer d'eux
pendant leur dpart, quelques railleurs ne purent rprimer le rire;
et, en vrit, il tait fort amusant de voir avec quelle hte ils
s'loignrent. Toutefois quelques-uns avaient demand qu'on leur ft
parvenir le catalogue promis afin qu'ils pussent faire le classement
des livres selon le dsir de Sa Majest Royale, ce qu'on leur avait
promis  nouveau. Sous le portail on prsenta  chacun la coupe
remplie de _breuvage d'oubli_ afin qu'aucun ne fut tourment par le
souvenir de ces incidents.

Ils furent suivis par ceux qui s'taient rtracts avant l'preuve; on
laissa passer ces derniers sans encombre,  cause de leur franchise et
de leur honntet; mais on leur ordonna de ne jamais revenir dans
d'aussi dplorables conditions. Toutefois si une rvlation plus
profonde les y invitait, ils seraient, comme les autres, des convives
bienvenus.

Pendant ce temps les prisonniers des catgories suivantes furent
dvtus; et l encore on faisait des distinctions, suivant les crimes
de chacun. On renvoya les uns tout nus, sans autres punitions; 
d'autres on attacha des sonnettes et des grelots; quelques autres
encore furent chasss  coup de fouet. En somme leurs punitions furent
trop varies pour que je pusse les relater toutes.

Enfin ce fut le tour des derniers; leur punition demandait plus de
temps, car suivant le cas, ils furent ou pendus ou dcapits, ou noys
ou encore expdis diffremment. Pendant ces excutions je ne pus
retenir mes larmes, non tant par piti pour eux--en toute justice, ils
avaient mrit leur punition pour leurs crimes,--mais j'tais mu par
cet aveuglement humain qui nous amne sans cesse  nous proccuper
avant tout de ce en quoi nous avons t scells depuis la chute
premire.

C'est ainsi que le jardin qui regorgeait de monde un instant
auparavant se vida, au point qu'il ne resta gure que les soldats.

Aprs ces vnements il se fit un silence qui dura cinq minutes. Alors
une belle licorne, blanche comme la neige, portant un collier en or
sign de quelques caractres, s'approcha de la fontaine, et, ployant
ses jambes de devant, s'agenouilla comme si elle voulait honorer le
lion qui se tenait debout sur la fontaine. Ce lion, qui en raison de
son immobilit complte m'avait sembl en pierre ou en airain, saisit
aussitt une pe nue qu'il tenait sous ses griffes et la brisa au
milieu; je crois que les deux fragments tombrent dans la fontaine.
Puis il ne cessa de rugir jusqu' ce qu'une colombe blanche, tenant un
rameau d'olivier dans son bec, volt vers lui  tire d'ailes; elle
donna ce rameau au lion qui l'avala ce qui lui rendit de nouveau le
calme. Alors, en quelques bonds joyeux, la licorne revint  sa place.

Un instant aprs, notre vierge nous fit descendre du gradin par un
escalier tournant et nous nous inclinmes encore une fois devant la
draperie; puis on nous ordonna de nous verser de l'eau de la fontaine
sur les mains et sur la tte et de rentrer dans nos rangs aprs cette
ablution jusqu' ce que le Roi se ft retir dans ses appartements par
un couloir secret. On nous ramena alors du jardin dans nos chambres,
en grande pompe et au son des instruments, tandis que nous nous
entretenions amicalement. Et cela eut lieu vers quatre heures de
l'aprs-midi.

Afin de nous aider  passer le temps agrablement, la vierge ordonna
que chacun de nous ft accompagn par un page. Ces pages, richement
vtus, taient extrmement instruits et discouraient sur toute chose
avec tant d'art que nous avions honte de nous-mmes. On leur avait
donn l'ordre de nous faire visiter le chteau--certaines parties
seulement--et de nous distraire en tenant compte de nos dsirs
autant que possible.

Puis la vierge prit cong de nous en nous promettant d'assister au
repas du soir; on clbrerait, aussitt aprs, les crmonies de la
_Suspension des poids_; ensuite, il nous faudrait prendre patience
jusqu' demain, car demain seulement nous serions prsents au Roi.

Ds qu'elle nous et quitts, chacun de nous chercha  s'occuper selon
ses gots. Les uns contemplrent les belles inscriptions, les
copirent, et mditrent sur la signification des caractres tranges;
d'autres se rconfortrent en buvant et en mangeant. Quant  moi, je
me fis conduire par mon page par-ci, par-l, dans le chteau et je me
rjouirai toute ma vie d'avoir fait cette promenade. Car, sans parler
de maintes antiquits admirables, on me montra les caveaux des rois,
auprs desquels j'ai appris plus que ce qu'enseignent tous les livres.
C'est l que se trouve le merveilleux phnix, sur lequel j'ai fait
paratre un petit trait il y a deux ans. J'ai l'intention de
continuer  publier des traits spciaux conus sur le mme plan et
comportant le mme dveloppement sur le lion, l'aigle, le griffon, le
faucon et autres sujets.

Je plains encore mes compagnons d'avoir nglig un trsor aussi
prcieux; cependant tout me porte  croire que telle a t la volont
de Dieu. J'ai profit plus qu'eux de la compagnie de mon page, car les
pages conduisaient chacun suivant ses tendances intellectuelles, aux
endroits et par les voies qui lui convenaient. Or, c'est  mon page
qu'on avait confi les clefs et c'est pour cette raison que je gotai
ce bonheur avant les autres. Mais maintenant, quoiqu'il les appelt,
ils se figuraient que ces tombeaux ne pouvaient se trouver que dans
des cimetires, et l ils les verraient toujours  temps--si
toutefois cela en valait la peine. Pourtant ces _monuments_, dont nous
avons pris tous deux une copie exacte, ne resteront point secrets 
nos disciples mritants.

Ensuite nous visitmes tous deux l'admirable bibliothque; elle tait
encore telle qu'elle avait exist avant la Rforme. Quoique mon coeur
se rjouisse chaque fois que j'y pense, je n'en parlerai cependant
point; d'ailleurs le catalogue en paratra sous peu. Prs de l'entre
de cette salle, l'on trouve un gros livre, comme je n'en avais jamais
vu; ce livre contient la reproduction de toutes les figures, salles et
portes ainsi que des inscriptions et _nigmes_ runies dans le chteau
entier. Mais quoique j'eusse commenc  divulguer ces secrets, je
m'arrte l, car je ne dois en dire davantage, tant que le monde ne
sera pas meilleur qu'il n'est.

Prs de chaque livre je vis le portrait de son auteur; j'ai cru
comprendre que beaucoup de ces livres-l seront brls, afin que le
souvenir mme en disparaisse parmi les hommes de bien.

Quand nous emes termin cette visite, sur le seuil mme de la porte,
un autre page arriva en courant; il dit quelques mots tout bas 
l'oreille de notre page, prit les clefs qu'il lui tendait et disparut
par l'escalier. Voyant que notre page avait affreusement pli, nous
l'interrogemes et, comme nous insistmes, il nous informa que Sa
Majest dfendait que quiconque visitt ni la _bibliothque _ni les
tombeaux et il nous supplia de garder cette visite absolument secrte,
afin de lui sauver la vie parce qu'il avait dj ni notre passage
dans ces endroits. A ces mots nous fmes saisis de frayeur et aussi de
joie; mais le secret en fut gard strictement; personne d'ailleurs ne
s'en soucia, quoique nous eussions pass trois heures dans les deux
salles.

Sept heures venaient de sonner; cependant on ne nous appela pas encore
 table. Mais les distractions sans cesse renouveles nous faisaient
oublier notre faim et  ce rgime je jenerais volontiers ma vie
durant. En attendant le repas on nous montra les fontaines, les mines
et divers ateliers, dont nous ne pourrions produire l'quivalent avec
toutes nos connaissances runies. Partout les salles taient disposes
en demi-cercle, de sorte que l'on pouvait observer facilement
l'Horloge prcieuse tablie au centre sur une tour leve et se
conformer  la position des plantes qui s'y reproduisait avec une
prcision admirable. Ceci nous montre  l'vidence par o pchent nos
artistes; mais il ne m'appartient pas de les en instruire.

Enfin je parvins  une salle spacieuse qui avait dj t visite par
les autres; elle renfermait un Globe terrestre dont le diamtre
mesurait trente pieds. Presque la moiti de cette sphre tait sous le
sol  l'exception d'une petite bande entoure de marches. Ce Globe
tait mobile et deux hommes le tournaient aisment de telle manire
que l'on ne pouvait jamais apercevoir que ce qui tait au-dessus de
l'Horizon. Quoique j'eusse devin qu'il devait tre affect  un usage
particulier, je n'arrivais cependant pas  comprendre la signification
de certains petits anneaux en or qui y taient fixs a et l. Cela
fit sourire mon page, qui m'invita  les regarder plus attentivement.
A la fin je dcouvris que ma patrie tait marque d'un anneau d'or;
alors mon compagnon y chercha la sienne et trouva une marque
semblable, et, comme cette constatation se vrifia encore pour
d'autres qui avaient russi dans l'preuve, le page nous donna
l'explication suivante qu'il nous certifia tre vridique.

Hier, le vieil _Atlante_--tel est le nom de l'_Astronome_--avait
annonc  Sa Majest que tous les points d'or correspondaient trs
exactement aux pays que certains des convives avaient dclars comme
leur patrie. Il avait vu que je n'avais pas os tenter l'preuve,
_tandis que ma patrie tait cependant marque d'un point_; alors il
avait charg l'un des capitaines de demander que l'on nous pest 
tout hasard, sans risques pour nous, et cela parce que _la patrie de
l'un de nous se distinguait par un signe trs remarquable_. Il ajouta
qu'il tait, parmi les pages, celui qui disposait du plus grand
pouvoir et que ce n'tait pas sans raison qu'il avait t mis  ma
disposition. Je lui exprimai ma gratitude, puis j'examinai ma patrie
de plus prs encore et je constatai qu'_ ct de l'anneau il y avait
encore quelques beaux rayons_. Ce n'est pas pour me vanter ou me
glorifier que je relate ces faits.

Ce _globe_ m'apprit encore bien des choses que toutefois je ne
publierai pas. Que le lecteur tche cependant de trouver pourquoi
toutes les villes ne possdent pas un _Philosophe_.

Ensuite on nous fit visiter l'intrieur du _Globe_; nous entrmes de
la manire suivante: Sur l'espace reprsentant la mer, qui prenait
naturellement beaucoup de place, se trouvait une plaque portant trois
ddicaces et le nom de _l'auteur_. Cette plaque se soulevait
facilement et dgageait l'entre par laquelle on pouvait pntrer
jusqu'au centre en abattant une planche mobile; il y avait de la place
pour quatre personnes. Au centre, il n'y avait, en somme, qu'une
planche ronde; mais quand on y tait parvenu on pouvait contempler les
toiles en plein jour--toutefois  cet instant il faisait dj
sombre.--Je crois que c'taient de pures escarboucles qui
accomplissaient dans l'ordre leur cours naturel et ces toiles
resplendissaient avec une telle beaut que je ne pouvais plus me
dtacher de ce spectacle; plus tard le page raconta cela  la vierge
qui me plaisanta maintes fois  ce sujet.

Mais l'heure du dner tait sonne et je m'tais tellement attard
dans le _globe_ que j'allais arriver le dernier  table. Je me htai
donc de remettre mon habit--je l'avais t auparavant--et je m'avanai
vers la table; mais les serviteurs me reurent avec tant de rvrences
et de marques de respect que, tout confus, je n'osai lever les yeux.
Je passai ainsi, sans prendre garde,  ct de la vierge qui
m'attendait; elle s'aperut aussitt de mon trouble, me saisit par mon
habit et me conduisit ainsi  table.

Je me dispense de parler ici de la musique et des autres splendeurs,
car, non seulement les paroles me manquent pour les dpeindre comme il
conviendrait, mais encore je ne saurais ajouter  la louange que j'en
ai faite plus haut; en un mot il n'y avait l que les productions de
l'art le plus sublime.

Pendant le repas nous nous fmes part de nos occupations de
l'aprs-midi--cependant je tus notre visite  la bibliothque et aux
monuments.--Quand le vin nous et rendus communicatifs, la vierge prit
la parole comme suit:

"Chers seigneurs, en ce moment je suis en dsaccord avec ma soeur.
Nous avons un aigle dans notre appartement et chacune de nous deux
voudrait tre sa prfre; nous avons eu de frquentes discussions 
ce sujet. Pour en finir, nous dcidmes dernirement de nous montrer 
lui toutes les deux ensemble et nous convnmes qu'il appartiendrait 
celle  qui il tmoignerait le plus d'amabilit. Quand nous ralismes
ce projet je tenais  la main un rameau de laurier, suivant mon
habitude, mais ma soeur n'en avait point. Ds que l'aigle nous eut
aperues, il tendit  ma soeur le rameau qu'il tenait dans son bec et
rclama le mien en change; je le lui donnai. Alors chacune de nous
voulut en conclure qu'elle tait la prfre; que faut-il en penser?"

Cette question que la vierge nous posa par modestie, piqua notre
curiosit, et chacun aurait bien voulu en trouver la solution. Mais
tous les regards se dirigrent vers moi, et l'on me pria d'mettre mon
avis le premier; j'en fus tellement troubl que je ne pus rpondre
qu'en posant le mme problme d'une manire diffrente et je dis:

Madame, une seule difficult s'oppose  la solution de la question
qui serait facile  rsoudre sans cela. J'avais deux compagnons qui
m'taient profondment attachs; mais comme ils ignoraient auquel des
deux j'accordais ma prfrence, ils dcidrent de courir aussitt vers
moi, dans la conviction que celui que j'accueillirais le premier avait
ma prdilection. Cependant, comme l'un d'eux ne pouvait suivre
l'autre, il resta en arrire et pleura; je reus l'autre avec
tonnement. Quand ils m'eurent expliqu le but de leur course, _je ne
pus me dterminer  donner une solution  leur question et je dus
remettre ma dcision_, jusqu' ce que je fusse clair sur mes propres
sentiments.

La vierge fut surprise de ma rponse; elle comprit fort bien ce que je
voulais dire et rpliqua: Eh bien! nous sommes quittes.

Puis elle demanda l'avis des autres. Mon rcit les avait dj
clairs; celui qui me succda parla donc ainsi:

Dans ma ville une vierge fut condamne  mort dernirement; mais
comme son juge en eut piti, il fit proclamer que celui qui voudrait
entrer en lice pour elle, afin de prouver son innocence par un combat
serait admis  faire cette preuve. Or elle avait deux galants, dont
l'un s'arma aussitt et se prsenta dans le champ clos pour y attendre
un adversaire. Bientt aprs, l'autre y pntra galement; mais comme
il tait arriv trop tard, il prit le parti de combattre et de se
laisser vaincre, afin que la vierge et la vie sauve. Lorsque le
combat fut termin, ils rclamrent la vierge tous les deux. Et
dites-moi maintenant, messeigneurs,  qui la donnez-vous?

Alors la vierge ne put s'empcher de dire: Je croyais vous apprendre
beaucoup et me voici prise  mon propre pige; je voudrais cependant
savoir si d'autres prendront la parole?

Certes, rpondit un troisime. Jamais on ne m'a racont plus
tonnante aventure que celle qui m'est arrive. Dans ma jeunesse,
j'aimais une jeune fille honnte, et, pour que mon amour pt atteindre
son but, je dus me servir du concours d'une petite vieille, grce 
laquelle je russis finalement. Or, il advint que les frres de la
jeune fille nous surprirent au moment o nous tions runis tous les
trois. Ils entrrent dans une colre si violente qu'ils voulurent me
tuer; mais,  force de les supplier, ils me firent jurer enfin _de les
prendre toutes les deux  tour de rle comme femmes lgitimes, chacune
pendant un an. Dites-moi, messeigneurs par laquelle devais-je
commencer, par la jeune ou par la vieille?_

Cette nigme nous fit rire longtemps; et quoique l'on entendit
chuchoter, personne ne voulut se prononcer.

Ensuite, le quatrime dbuta comme suit:

Dans une ville demeurait une honnte dame de la noblesse, qui tait
aime de tous, mais particulirement d'un jeune gentilhomme; comme
celui-ci devenait par trop pressant, elle crut s'en dbarrasser en lui
promettant d'accder  son dsir, s'il pouvait la conduire en plein
hiver dans un beau jardin verdoyant, rempli de roses panouies, et en
lui enjoignant de ne plus reparatre devant elle jusque-l. Le
gentilhomme parcourut le monde  la recherche d'un homme capable de
produire ce miracle et rencontra finalement un petit vieillard qui lui
en promit la ralisation en change de la moiti de ses biens.
L'accord s'tant fait sur ce point, le vieillard s'excuta; alors, le
galant invita la dame  venir dans son jardin. A l'encontre de son
dsir, celle-ci le trouva tout verdoyant, gai et agrablement tempr
et elle se souvint de sa promesse. Ds lors elle n'exprima que ce seul
souhait, qu'on lui permt de retourner encore une fois prs de son
poux; et lorsqu'elle l'eut rejoint elle lui confia son chagrin en
pleurant et en soupirant. Or, le seigneur, entirement rassur sur les
sentiments de fidlit de son pouse, la renvoya  son amant, estimant
qu' un tel prix il l'avait gagne. Le gentilhomme fut tellement
touch par cette droiture que, dans la crainte de pcher en prenant
une honnte pouse, il la fit retourner prs de son seigneur, en tout
honneur. Mais, quand le petit vieillard connut la probit de tous
deux, il rsolut de rendre tous les biens au gentilhomme, tout pauvre
qu'il tait, et repartit. Et maintenant, chers seigneurs, j'ignore
laquelle de ces personnes s'est montre la plus honnte.

Nous nous taisions, et la vierge, sans rpondre davantage demanda
qu'un autre voult bien continuer.

Le cinquime continua donc comme suit:

Chers seigneurs, je ne ferai point de grands discours. Qui est plus
joyeux, celui qui contemple l'objet qu'il aime ou celui qui y pense
seulement?

--Celui qui le contemple dit la vierge.--Non, rpliquai-je. Et la
discussion allait clater lorsqu'un sixime prit la parole:

Chers Seigneurs, je dois contracter une union. J'ai le choix entre
une jeune fille, une marie et une veuve; aidez-moi  sortir
d'embarras et je vous aiderai  rsoudre la question prcdente.

Le septime rpondit:

Lorsqu'on a le choix c'est encore acceptable; mais il en tait
autrement dans mon cas. Dans ma jeunesse, j'aimais une belle et
honnte jeune fille du fond de mon coeur et elle me rendait mon amour;
cependant nous ne pouvions nous unir  cause d'obstacles levs par
ses amis. Elle fut donc donne en mariage  un autre jeune homme, qui
tait galement droit et honnte. Il l'entoura d'affection jusqu' ce
qu'elle fit ses couches; mais alors elle tomba dans un vanouissement
si profond que tout le monde la crut morte; et on l'enterra au milieu
d'une grande affliction. Je pensai alors, qu'aprs sa mort je pouvais
embrasser cette femme qui n'avait pu tre mienne durant sa vie. Je la
dterrai donc  la tombe de la nuit, avec l'aide de mon serviteur.
Or, quand j'eus ouvert le cercueil et que je l'eusse serre dans mes
bras, je m'aperus que son cour battait encore, d'abord faiblement
puis de plus en plus fort au fur et  mesure que je la rchauffais.
Lorsque j'eus la certitude qu'elle vivait encore, je la portai
subrepticement chez moi; je ranimai son corps par un prcieux bain
d'herbes et je la remis aux soins de ma mre. Elle mit au monde un
beau garon,... que je fis soigner avec autant de conscience que la
mre. Deux jours aprs je lui racontai,  son grand tonnement, ce qui
avait eu lieu et je la priai de rester dornavant chez moi comme mon
pouse. Elle en eut un grand chagrin, disant que son poux, qui
l'avait toujours aime fidlement, en serait trs afflig, mais que
par ces vnements, l'amour la donnait autant  l'un qu' l'autre.
Rentrant d'un voyage de deux jours, j'invitai son poux et je lui
demandai incidemment s'il ferait de nouveau bon accueil  son pouse
dfunte si elle revenait. Quand il m'eut rpondu affirmativement en
pleurant amrement, je lui amenai enfin sa femme et son fils; je lui
contai tout ce qui s'tait pass et je la priai de ratifier par son
consentement mon union avec elle. Aprs une longue dispute, il dut
renoncer  contester mes droits sur la femme; nous nous querellmes
ensuite pour le fils.

Ici la vierge intervint par ces paroles:

--Je suis tonne d'apprendre que vous ayez pu doubler l'affliction
de cet homme.

--Comment, rpondit-il, je n'tais donc pas dans mon droit?

Aussitt une discussion s'leva entre nous; la plupart taient d'avis
qu'il avait bien fait.

Non, dit-il, je les lui ai donns tous deux, et sa femme et son
fils. Dites-moi, maintenant, chers seigneurs, la droiture de mon
action fut-elle plus grande que la joie de l'poux?

Ces paroles plurent tellement  la vierge qu'elle fit circuler la
coupe en l'honneur des deux.

Les nigmes proposes ensuite par les autres furent un peu plus
embrouilles de sorte que je ne pus les retenir toutes; cependant je
me souviens encore de l'histoire suivante raconte par l'un de mes
compagnons: Quelques annes auparavant un mdecin lui avait achet du
bois dont il s'tait chauff pendant tout l'hiver; mais quand le
printemps tait revenu il lui avait revendu ce mme bois de sorte
qu'il en avait us sans faire la moindre dpense.

--Cela s'est fait par acte, sans doute? dit la vierge, mais l'heure
passe et nous voici arrivs  la fin du repas.--En effet rpondit
mon compagnon; Que celui qui ne trouve pas la solution de ces nigmes
la fasse demander  chacun; je ne pense pas qu'on la lui refusera.

Puis on commena  dire le gratias et nous nous levmes tous de table,
plutt rassasis et gais que gavs d'aliments. Et nous souhaiterions
volontiers que tous les banquets et festins se terminassent de cette
manire.

Quand nous nous fmes promens un instant dans la salle, la vierge
nous demanda si nous dsirions assister au commencement des noces.
L'un de nous rpondit: Oh oui, vierge noble et vertueuse.

Alors, tout en conversant avec nous, elle dpcha en secret un page.
Elle tait devenue si affable avec nous que j'osai lui demander son
nom. La vierge ne se fcha point de mon audace et rpondit en
souriant:

Mon nom contient cinquante-cinq et n'a cependant que huit lettres; la
troisime est le tiers de la cinquime; si elle s'ajoute  la sixime,
elle forme un nombre, dont la racine est dj plus grande de la
premire lettre que n'est la troisime elle-mme, et qui est la moiti
de la quatrime. La cinquime et la septime sont gales; la dernire
est, de mme gale,  la premire, et elles font avec la seconde
autant que possde la sixime, qui n'a cependant que quatre de plus
que ne possde la troisime trois fois. Et maintenant, seigneurs, quel
est mon nom?

Ce problme me sembla bien difficile  rsoudre; cependant je ne m'en
rcusai pas et je demandai:

Vierge noble et vertueuse, ne pourrais-je obtenir une seule lettre?

--Mais certainement, dit-elle cela est possible.

--Combien possde donc la septime demandai-je.

--Elle possde autant qu'il y a de seigneurs ici, rpondit-elle.
Cette rponse me satisfit et je trouvai aisment son nom. La vierge
s'en montra trs contente et nous annona que bien d'autres choses
nous seraient rvles.

Mais voici que nous vmes paratre plusieurs vierges magnifiquement
vtues; elles taient prcdes de deux pages qui clairaient leur
marche. Le premier de ces pages nous montrait une figure joyeuse, des
yeux clairs et ses formes taient harmonieuses; le second avait
l'aspect irrit; il fallait que toutes ses volonts se ralisent ainsi
que je m'en aperus par la suite. Ils taient suivis, tout d'abord,
par quatre vierges. La premire baissait chastement les yeux et ses
gestes dnotaient une profonde humilit. La deuxime tait galement
une vierge chaste et pudique. La troisime eut un mouvement d'effroi
en entrant dans la salle; j'appris plus tard qu'elle ne peut rester l
o il y a trop de joie. La quatrime nous apporta quelques fleurs,
symboles de ses sentiments d'amour et d'abandon. Ensuite nous vmes
deux autres vierges pares plus richement; elles nous salurent. La
premire portait une robe toute bleue seme d'toiles d'or; la seconde
tait vtue de vert avec des raies rouges et blanches; toutes deux
avaient dans leurs cheveux des rubans flottants qui leur seyaient
admirablement.

Mais voici, toute seule, la septime vierge; elle portait une petite
couronne et, nanmoins ses regards allaient plus souvent vers le ciel
que vers la terre. Nous crmes qu'elle tait la fiance; en cela nous
tions loin de la vrit; cependant elle tait plus noble que la
fiance par les honneurs, la richesse et le rang. Ce fut elle qui,
maintes fois, rgla le cours entier des noces. Nous imitmes notre
vierge et nous nous prosternmes au pied de cette reine malgr qu'elle
se montrt trs humble et pieuse, Elle tendit la main  chacun de nous
tout en nous disant de ne point trop nous tonner de cette faveur car
ce n'tait-l qu'un de ses moindres dons. Elle nous exhorta  lever
nos yeux vers notre Crateur,  reconnatre sa toute-puissance en tout
ceci,  persvrer dans la voie o nous nous tions engags et 
employer ces dons  la gloire de Dieu et pour le bien des hommes. Ces
paroles, si diffrentes de celles de notre vierge, encore un peu plus
mondaine, m'allaient droit au coeur. Puis s'adressant  moi: Toi,
dit-elle, tu as reu plus que les autres, tche donc de donner plus
galement.

Ce sermon nous surprit beaucoup, car en voyant les vierges et les
musiciens nous avions cru qu'on allait danser.

Cependant les poids dont nous parlions plus haut taient encore  leur
place; la reine--j'ignore qui elle tait--invita chaque vierge 
prendre l'un des poids, puis elle donna le sien qui tait le dernier
et le plus lourd  notre vierge et nous ordonna de nous mettre  leur
suite. C'est ainsi que notre gloire majestueuse se trouva un peu
rabaisse; car je m'aperus facilement que notre vierge n'avait t
que trop bonne pour nous et que nous n'inspirions point une si haute
estime que nous commencions presque  nous l'imaginer.

Nous suivmes donc en ordre et l'on nous conduisit dans une premire
salle. L, notre vierge suspendit le poids de la reine le premier,
tandis qu'on chanta un beau cantique. Dans cette salle, il n'y avait
de prcieux que quelques beaux livres de prires qu'il nous tait
impossible d'atteindre. Au milieu de la salle se trouvait un prie-dieu;
la reine s'y agenouilla et nous nous prosternmes tous autour d'elle
et rptmes la prire que la vierge lisait dans l'un des livres; nous
demandmes avec ferveur que ces noces s'accomplissent  la gloire de
Dieu et pour notre bien.

Ensuite nous parvnmes  la seconde salle, o la premire vierge
suspendit  son tour le poids qu'elle portait; et ainsi de suite,
jusqu' ce que toutes les crmonies fussent accomplies. Alors la
reine tendit de nouveau la main  chacun de nous et se retira
accompagne de ses vierges.

Notre prsidente resta encore un instant parmi nous; mais comme il
tait presque deux heures de la nuit elle ne voulut pas nous retenir
plus longtemps;--j'ai cru remarquer  ce moment qu'elle se plaisait en
notre socit.--Elle nous souhaita donc une bonne nuit, nous engagea 
dormir tranquilles et se spara ainsi de nous amicalement, presqu'
contre-coeur.

Nos pages, qui avaient reu des ordres, nous conduisirent dans nos
chambres respectives, et afin que nous puissions nous faire servir en
cas de besoin, notre page reposait dans un second lit install dans la
mme chambre. Je ne sais comment taient les chambres de mes
compagnons, mais la mienne tait meuble royalement et garnie de tapis
et de tableaux merveilleux. Cependant je prfrais  tout cela la
compagnie de mon page qui tait si loquent et si vers dans les arts
que je pris plaisir  l'couter pendant une heure encore, de sorte que
je ne m'endormis que vers trois heures et demie.

Ce fut ma premire nuit tranquille; cependant un rve importun ne me
laissait pas jouir du repos tout  mon aise, car toute la nuit je
m'acharnais sur une porte que je ne pouvais ouvrir, finalement j'y
russis. Ces fantaisies troublrent mon sommeil jusqu' ce que le jour
m'veillt enfin.




QUATRIME JOUR


Je reposais encore sur ma couche en regardant tranquillement les
tableaux et les statues admirables quand j'entendis soudain les
accords de la musique et le son du triangle; on aurait cru que la
procession tait dj en marche. Alors mon page sauta de son lit comme
un fou, avec un visage si boulevers qu'il ressemblait bien plus  un
mort qu' un vivant. Qu'on s'imagine mon dsarroi lorsqu'il me dit
qu' l'instant mme mes compagnons taient prsents au Roi. Je ne pus
que pleurer  chaudes larmes et maudire ma propre paresse, tout en
m'habillant  la hte. Cependant mon page fut prt bien avant moi et
sortit de l'appartement en courant pour voir o en taient les choses.
Il revint bientt avec l'heureuse nouvelle que rien n'tait perdu, que
j'avais seulement manqu le djeuner parce qu'on n'avait pas voulu me
rveiller  cause de mon grand ge, mais qu'il tait temps de le
suivre  la fontaine o mes compagnons taient dj assembls pour la
plupart. A cette nouvelle je repris mon calme; j'eus donc bientt
achev ma toilette et je suivis mon page  la fontaine.

Aprs les salutations d'usage, la vierge me plaisanta de ma paresse et
me conduisit par la main  la fontaine. Alors je constatai qu'au lieu
de son pe, le lion tenait une grande dalle grave. Je l'examinai
avec soin et je dcouvris qu'elle avait t prise parmi les monuments
antiques et place ici pour cette circonstance. La gravure tait un
peu efface  cause de son anciennet; je la reproduis ici exactement
pour que chacun puisse y rflchir.

                            PRINCE HERMS,
                        APRS TOUT LE DOMMAGE
                        FAIT AU GENRE HUMAIN,
                           RSOLU PAR DIEU:

                       PAR LE SECOURS DE L'ART,
                    JE SUIS DEVENU REMDE SALUBRE;
                            JE COULE ICI.

           Boive qui peut de mes eaux; s'en lave qui veut;
                        les trouble qui l'ose.
                     BUVEZ, FRRES, ET VIVEZ.

  [NocesChimiqes-2.png]

  [ _Hermes Princeps, post tot illata generi humano damna, Dei
   consilio: Artisque adminiculo, medecina salubris factus; heic
   fluo. Bibat ex me qui potest; lavet qui vult; bibite Fratres, et
   vivite._]

Cette inscription tait donc facile  lire et  comprendre; aussi
l'avait-on place ici, parce qu'elle tait plus aise  dchiffrer
qu'aucune autre.

Aprs nous tre lavs d'abord  cette fontaine, nous bmes dans une
coupe tout en or. Puis nous retournmes avec la vierge dans la salle
pour y revtir des habits neufs. Ces habits avaient des parements
dors et brods de fleurs; en outre chacun reut une deuxime Toison
d'or garnie de brillants, et de toutes ces Toisons se dgageaient des
influences selon leur puissance oprante particulire. Une lourde
mdaille en or y tait fixe; sur la face on voyait le soleil et la
lune face  face; le revers portait ces mots: Le rayonnement de la
Lune galera le rayonnement du Soleil; et le rayonnement du Soleil
deviendra sept fois plus clatant. Nos anciens ornements furent
dposs dans des cassettes et confis  la garde de l'un des
serviteurs. Puis notre vierge nous fit sortir dans l'ordre.

Devant la porte les musiciens habills de velours rouge  bordure
blanche nous attendaient dj. On ouvrit alors une porte--que j'avais
toujours vue ferme auparavant,--donnant sur l'escalier du Roi.

La vierge nous fit entrer avec les musiciens et monter trois cent
soixante-cinq marches. Dans cet escalier de prcieux travaux
artistiques taient runis; plus nous montions plus les dcorations
taient admirables; nous atteignmes enfin une salle vote embellie
de fresques.

Les soixante vierges, toutes vtues richement, nous y attendaient;
elles s'inclinrent  notre approche et nous leur rendmes leur salut
du mieux que nous pmes; puis on congdia les musiciens qui durent
redescendre l'escalier.

Alors, au son d'une petite clochette, une belle vierge parut et donna
une couronne de laurier  chacun de nous; mais  notre vierge elle en
remit une branche. Puis un rideau se souleva et j'aperus le Roi et la
Reine.

Quelle n'tait la splendeur de leur majest!

Si je ne m'tais souvenu des sages conseils de la reine d'hier, je
n'aurais pu m'empcher, dbordant d'enthousiasme, de comparer au ciel
cette gloire indicible. Certes, la salle resplendissait d'or et de
pierreries; mais le Roi et la Reine taient tels que mes yeux ne
pouvaient soutenir leur clat. J'avais contempl, jusqu' ce jour,
bien des choses admirables, mais ici les merveilles se surpassaient
les unes les autres, telles les toiles du ciel.

Or, la vierge s'tant approche, chacune de ses compagnes prit l'un de
nous par la main et nous prsenta au Roi avec une profonde rvrence;
puis la vierge parla comme suit:

En l'honneur de Vos Majests Royales, Trs Gracieux Roi et Reine, les
seigneurs ici prsents ont affront la mort pour parvenir jusqu'
Vous. Vos Majests s'en rjouiront  bon droit car, pour la plupart,
ils sont qualifis pour agrandir le royaume et le domaine de Vos
Majests, comme Elles pourront s'en assurer en prouvant chacun. Je
voudrais donc les prsenter trs respectueusement  Vos Majests, avec
l'humble prire de me tenir quitte de ma mission et de bien vouloir
prendre connaissance de la manire dont je l'ai accomplie, en
interrogeant chacun. Puis elle dposa sa branche de laurier.

Maintenant, il aurait t convenable que l'un de nous dise aussi
quelques mots. Mais comme nous tions tous trop mus pour prendre la
parole, le vieil Atlas finit par s'avancer et dit au nom du Roi:

Sa Majest Royale se rjouit de votre arrive et vous accorde sa
grce royale,  vous tous runis ainsi qu' chacun en particulier.
Elle est galement trs satisfaite de l'accomplissement de ta mission,
chre vierge, et, comme rcompense, il te sera rserv un don du Roi.
Sa Majest pense cependant que tu devrais les guider aujourd'hui
encore car ils ne peuvent avoir qu'une grande confiance en toi.

La vierge reprit donc humblement la branche de laurier et nous nous
retirmes pour la premire fois, accompagns par nos vierges.

La salle tait rectangulaire  l'avant, cinq fois aussi large que
longue, mais, au bout elle prenait la forme d'un hmicycle, compltant
ainsi, en plan, l'image d'un porche; dans l'hmicycle, on avait
dispos suivant la circonfrence du cercle trois admirables siges
royaux; celui du milieu tait un peu surlev.

Le premier sige tait occup par un vieux roi  barbe grise, dont
l'pouse tait par contre trs jeune et admirablement belle.

Un roi noir, dans la force de l'ge tait assis sur le troisime
sige;  son ct on voyait une vieille petite mre, non couronne,
mais voile.

Le sige du milieu tait occup par deux adolescents; ils taient
couronns de lauriers et au-dessus d'eux tait suspendu un grand et
prcieux diadme. Ils n'taient pas aussi beaux  ce moment que je me
l'imaginais, mais ce n'tait pas sans raison.

Plusieurs hommes, des vieillards pour la plupart, avaient pris place
derrire eux sur un banc circulaire. Or, chose surprenante, aucun
d'eux ne portait d'pe ni d'autre arme; en outre je ne vis point de
garde du corps, sinon quelques vierges qui avaient t parmi nous hier
et qui s'taient places le long des deux bas-cts aboutissant 
l'hmicycle.

Je ne puis omettre ceci: Le petit Cupidon y voletait. La grande
couronne exerait un attrait particulier sur lui; on l'y voyait
voltiger et tournoyer de prfrence. Parfois il s'installait entre les
deux amants, en leur montrant son arc en souriant; quelquefois mme il
faisait le geste de vous viser avec cet arc; enfin ce petit dieu tait
si malicieux qu'il ne mnageait mme pas les petits oiseaux qui
volaient nombreux dans la salle, mais il les tourmentait chaque fois
qu'il le pouvait. Il faisait la joie et la distraction des vierges;
quand elles pouvaient le saisir il ne s'chappait pas sans peine.
Ainsi toute rjouissance et tout plaisir venaient de cet enfant.

Devant la Reine se trouvait un autel de dimensions restreintes mais
d'une beaut incomparable; sur cet autel un livre couvert de velours
noir rehauss de quelques ornements en or trs simples;  ct une
petite lumire dans un flambeau d'ivoire. Cette lumire quoique toute
petite brlait, sans s'teindre jamais, d'une flamme tellement
immobile que nous ne l'eussions point reconnu pour un feu si
l'espigle Cupidon n'avait souffl dessus de temps en temps. Prs du
flambeau se trouvait une sphre cleste, tournant autour de son axe;
puis une petite horloge  sonnerie prs d'une minuscule fontaine en
cristal, d'o coulait  jet continu une eau limpide couleur rouge
sang. A ct, une tte de mort, refuge d'un serpent blanc, tellement
long que malgr qu'il fit le tour des autres objets, sa queue tait
encore engage dans l'un des yeux, alors que sa tte rentrait dans
l'autre. Il ne sortait donc jamais compltement de la tte de mort,
mais quand Cupidon s'avisait  le pincer, il y rentrait avec une
vitesse stupfiante.

En outre de ce petit autel, on remarquait a et l dans la salle des
images merveilleuses, qui se mouvaient comme si elles taient vivantes
avec une fantaisie tellement tonnante qu'il m'est impossible de la
dpeindre ici. Ainsi, au moment o nous sortions, un chant tellement
suave s'leva dans la salle que je ne saurais dire s'il s'levait du
choeur des vierges qui y taient restes ou des images mmes.

Nous quittmes donc la salle avec nos vierges, heureux et satisfaits
de cette rception; nos musiciens nous attendaient sur le palier et
nous descendmes en leur compagnie; derrire nous la porte fut ferme
et verrouille avec soin.

Quand nous fmes de retour dans notre salle, l'une des vierges
s'exclama:

Ma soeur, je suis tonne que tu aies os te mler  tant de monde.

--Chre soeur, rpondit notre prsidente, celui-ci m'a fait plus de
peur qu'aucun autre.

Et ce disant elle me dsigna. Ces paroles me firent de la peine car je
compris qu'elle se moquait de mon ge; j'tais en effet le plus g.
Mais elle ne tarda pas  me consoler avec la promesse de me
dbarrasser de cette infirmit  condition de rester dans ses bonnes
grces.

Puis le repas fut servi et chacun prit place  ct de l'une des
vierges dont la conversation instructive absorba toute notre
attention; mais je ne puis trahir les sujets de leurs causeries et de
leurs distractions. Les questions de la plupart de mes compagnons
avaient trait aux arts; j'en conclus donc que les occupations
favorites de tous, tant jeunes que vieux, se rattachaient  l'art.
Mais moi, j'tais obsd par la pense de pouvoir redevenir jeune et
j'tais un peu plus triste  cause de cela. La vierge s'en aperut
fort bien et s'cria:

Je sais bien ce qui manque  ce jouvenceau. Que gagez-vous qu'il sera
plus gai demain, si je couche avec lui la nuit prochaine?

 ces mots elles partirent d'un clat de rire et quoique le rouge me
montt au visage, je dus rire moi-mme de ma propre infortune. Mais
l'un de mes compagnons se chargea de venger cette offense et dit:

J'espre que non seulement les convives, mais aussi tes vierges ici
prsentes ne refuseront pas de tmoigner pour notre frre et
certifieront que notre prsidente lui a formellement promis de
partager sa couche cette nuit.

Cette rponse me remplit d'aise; la vierge rpliqua:

Oui, mais il y a mes soeurs; elles ne me permettraient jamais de
garder le plus beau sans leur consentement.

--Chre soeur, s'cria l'une d'elles, nous sommes ravies de
constater que ta haute fonction ne t'a pas rendue fire. Avec ta
permission, nous voudrions bien tirer au sort les seigneurs que voici,
afin de les partager entre nous comme compagnons de lit; mais tu
auras, avec notre consentement, la prrogative de garder le tien.

Cessant de plaisanter sur ce sujet nous reprenions notre conversation;
mais notre vierge ne put nous laisser tranquilles et recommena
aussitt:

Mes seigneurs, si nous laissions  la fortune le soin de dsigner
ceux qui dormiront ensemble aujourd'hui?

--Eh bien! dis-je, s'il le faut absolument nous ne pouvons refuser
cette offre.

Nous convnmes d'en faire l'exprience aussitt aprs le repas; alors
aucun de nous ne voulant s'y attarder plus longtemps, nous nous
levmes de table; de mme nos vierges. Mais notre prsidente nous dit:

Non, le temps n'en est pas encore venu. Voyons cependant comment la
fortune nous assemblera.

Nous quittmes nos compagnes pour _discuter_ sur la manire de
raliser ce projet, mais cela tait bien inutile et les vierges nous
avaient spars d'elles  dessein. En effet, la prsidente nous
proposa bientt de nous placer en cercle dans un ordre quelconque;
elle nous compterait alors en commenant par elle-mme et le septime
devrait se joindre au septime suivant, quel qu'il ft. Nous ne nous
apermes d'aucune supercherie; mais les vierges taient tellement
adroites qu'elles parvinrent  prendre des places dtermines tandis
que nous pensions tre bien mls et placs au hasard. La vierge
commena donc  compter; aprs elle, la septime personne fut une
vierge, en troisime lieu encore une vierge et cela continua ainsi
jusqu' ce que toutes les vierges fussent sorties,  notre grand
bahissement, sans que l'un de nous et quitt le cercle. Nous
restions donc seuls, en butte  la rise des vierges, et nous dmes
confesser que nous avions t tromps fort habilement. Car il est
certain que quiconque nous aurait vu dans notre ordre aurait plutt
suppos que le ciel s'croulerait que de nous voir tous limins. Le
jeu se termina donc ainsi et il fallut laisser rire les vierges  nos
dpens.

Cependant le petit Cupidon vint nous rejoindre de la part de Sa
Majest Royale, sur l'ordre de Qui une coupe circula parmi nous; il
pria notre vierge de se rendre prs du Roi et nous dclara qu'il ne
pouvait rester plus longtemps en notre compagnie pour nous distraire.
Mais la gaiet tant communicative, mes compagnons organisrent
rapidement une danse, avec l'assentiment des vierges. Je prfrais
rester  l'cart et je prenais grand plaisir  les regarder; car, 
voir mes mercurialistes se mouvoir en cadence, on les aurait pris pour
des matres en cet art.

Mais bientt notre prsidente revint et nous annona que les artistes
et les _tudiants_ s'taient mis  la disposition de Sa Majest Royale
pour donner, avant Son dpart, une comdie joyeuse en Son honneur et
pour Son plaisir; il serait agrable  Sa Majest Royale et Elle nous
serait gracieusement reconnaissante si nous voulions bien assister 
la reprsentation et accompagner Sa Majest  la Maison Solaire. En
remerciant trs respectueusement pour l'honneur qu'on nous faisait,
nous _offrmes_ bien humblement nos faibles services, non seulement
dans le cas prsent mais en toutes circonstances. La vierge se chargea
de cette rponse et revint bientt avec l'ordre de nous ranger sur le
passage de Sa Majest Royale. On nous y conduisit bientt et nous
n'attendmes pas la procession royale car elle y tait dj; les
musiciens ne l'accompagnaient pas.

En tte du cortge s'avanait la reine inconnue qui avait t parmi
nous hier, portant une petite couronne prcieuse et revtue de satin
blanc; elle ne tenait rien qu'une croix minuscule faite d'une petite
perle, qui avait t place entre le jeune Roi et sa fiance ce jour
mme. Cette reine tait suivie des six vierges nommes plus haut qui
marchaient en deux rangs et portaient les joyaux du Roi que nous
avions vus exposs sur le petit autel. Puis vinrent les trois rois, le
fianc tant au milieu. Il tait mal vtu, en satin noir,  la mode
italienne, coiff d'un petit chapeau rond noir, garni d'une petite
plume noire et pointue. Il se dcouvrit amicalement devant nous, afin
de nous montrer sa condescendance; nous nous inclinmes comme nous
l'avions fait auparavant. Les rois taient suivis des trois reines
dont deux taient vtues richement; par contre le troisime qui
s'avanait entre les deux autres, tait tout en noir et Cupidon lui
portait la trane. Puis on nous fit signe de suivre. Aprs nous
vinrent les vierges et enfin le vieil Atlas ferma la procession.

C'est ainsi qu'on nous conduisit par maints passages admirables  la
Maison du Soleil; et l nous prmes place sur une estrade
merveilleuse, non loin du Roi et de la Reine, pour assister  la
comdie. Nous nous tenions  la droite des rois:--mais spars
d'eux,--les vierges  notre droite, except celles  qui la Reine
avait donn des insignes. A ces dernires, des places particulires
taient rserves tout en haut; mais les autres serviteurs durent se
contenter des places entre les colonnes, tout en bas.

Cette comdie suggre bien des rflexions particulires; je ne puis
donc omettre d'en rappeler ici brivement le sujet.


           PREMIER ACTE


Un vieux roi apparat entour de ses serviteurs; on apporte devant son
trne un petit coffret que l'on dit avoir trouv sur l'eau. On l'ouvre
et on y dcouvre une belle enfant, puis  ct de quelques joyaux, une
petite missive en parchemin, adresse au roi. Le roi rompt le cachet
aussitt et, ayant lu la lettre, se met  pleurer. Puis il dit  ses
courtisans que le roi des ngres a envahi et dvast le royaume de sa
cousine, et extermin toute la descendance royale sauf cette enfant.

Or, le roi avait fait le projet d'unir son fils  la fille de sa
cousine; il jure donc une inimiti ternelle au ngre et  ses
complices et dcide de se venger. Il ordonne ensuite que l'on lve
l'enfant avec soin et que l'on fasse des prparatifs de guerre contre
le ngre.

Ces prparatifs, ainsi que l'ducation de la fillette--elle fut
confie  un vieux prcepteur ds qu'elle eut grandi un
peu,--emplissent tout le premier acte par leur dveloppement plein de
finesse et d'agrment.


           _Entr'acte_


Combat d'un lion et d'un griffon; nous vmes parfaitement que le lion
fut vainqueur.


            DEUXIME ACTE


Chez le roi ngre; ce perfide vient d'apprendre avec rage que le
meurtre n'est pas rest secret et que, de plus, une fillette lui a
chapp par ruse. Il rflchit donc aux artifices qu'il pourrait
employer contre son puissant ennemi; il coute ses conseillers, gens
presss par la famine qui se sont rfugis prs de lui. Contre toute
attente la fillette tombe donc de nouveau dans ses mains et il la
ferait mettre  mort immdiatement s'il n'tait tromp d'une manire
fort singulire par ses propres courtisans. Cet acte se termine donc
par le triomphe du ngre.


            TROISIME ACTE


Le roi runit une grande arme et la met sous les ordres d'un vieux
chevalier valeureux. Ce dernier fait irruption dans le royaume du
ngre, dlivre la jeune fille de sa prison et l'habille richement. On
lve ensuite rapidement une estrade admirable et on y fait monter la
vierge. Bientt arrivent douze envoys du roi. Alors le vieux
chevalier prend la parole et apprend  la vierge comment son trs
gracieux Seigneur, le Roi, ne l'avait pas seulement dlivre une
seconde fois de la mort, aprs lui avoir donn une ducation
royale,--et ceci quoiqu'elle ne se soit pas toujours conduite comme
elle l'aurait d--mais encore que Sa Majest Royale l'avait choisie
comme pouse pour son jeune seigneur et fils et donnait ordre de
prparer les fianailles; celles-ci devaient avoir lieu dans certaines
conditions. Puis, dpliant un parchemin, il donne lecture de ces
conditions, qui seraient bien dignes d'tre relates ici si cela ne
nous entranait trop loin.

Bref, la vierge prte le serment de les observer fidlement et
remercie en outre avec grce pour l'aide et les faveurs qui lui ont
t accordes.

Cet acte se termine par des chants  la louange de Dieu, du Roi et de
la vierge.


            _Entr'acte_


On nous montra les quatre animaux de Daniel tels qu'ils lui apparurent
dans sa vision et tels qu'il les dcrit minutieusement. Tout cela a
une signification bien dtermine.


            QUATRIME ACTE


La vierge a repris possession de son royaume perdu; on la couronne et
elle parat sur la place dans toute sa magnificence au milieu de cris
de joie. Ensuite les ambassadeurs, en grand nombre font leur entre
pour lui transmettre des voeux de bonheur et pour admirer sa
magnificence. Mais elle ne persvre pas longtemps dans la pit car
elle recommence dj  jeter des regards effronts autour d'elle, 
faire des signes aux ambassadeurs et aux seigneurs, et, vraiment, elle
ne montre aucune retenue.

Le ngre, bientt instruit des moeurs de la princesse en tire parti
adroitement. Cette dernire, trompant la surveillance de ses
conseillers, se laisse aveugler facilement par une promesse
fallacieuse, de sorte que, pleine de dfiance pour son Roi, elle se
livre peu  peu, et en secret, au ngre. Alors celui-ci accourt et
quand elle a consenti  reconnatre sa domination, il parvient par
elle  subjuguer tout le royaume. Dans la troisime scne de cet acte
il la fait emmener, puis dvtir compltement, attacher au pilori sur
un grossier chafaud et fouetter; finalement il la condamne  mort.

Tout cela tait si pnible  voir que les larmes vinrent aux yeux 
beaucoup des ntres.

Ensuite la vierge est jete toute nue dans une prison pour y attendre
la mort par le poison. Or ce poison, ne la tue pas mais la rend
lpreuse.

Ce sont donc des vnements lamentables qui se droulent au cours de
cet acte.


            _Entr'acte_


On exposa un tableau reprsentant Nabuchodonosor portant des armes de
toutes sortes,  la tte,  la poitrine, au ventre, aux jambes, aux
pieds, etc... Nous en reparlerons par la suite.


            CINQUIME ACTE


On apprend au jeune roi ce qui s'est pass entre sa future pouse et
le ngre. Il intervient aussitt auprs de son pre avec la prire de
ne point la laisser dans cette affliction. Le pre ayant accd  ce
dsir, des ambassadeurs sont envoys pour consoler la malade dans sa
prison et aussi pour la rprimander pour sa lgret. Mais elle ne
veut pas les accueillir et consent  devenir la concubine du ngre.
Tout cela est rapport au roi.

Voici maintenant un choeur de fous, tous munis de leur bton; avec ces
btons ils chafaudent une grande sphre terrestre et la dmolissent
aussitt. Et cela fut une fantaisie fine et amusante.


            SIXIME ACTE


Le jeune roi provoque le ngre en combat. Le ngre est tu, mais le
jeune roi est galement laiss pour mort. Cependant il reprend ses
sens, dlivre sa fiance et s'en retourne pour prparer les noces; en
attendant il la confie  son intendant et  son aumnier.

D'abord l'intendant la tourmente affreusement, puis c'est le tour du
moine qui devient si arrogant qu'il veut dominer tout le monde.

Ds que le jeune roi en a connaissance, il dpche en toute hte un
envoy qui brise le pouvoir du prtre et commence  parer la fiance
pour les noces.


            _Entr'acte_


On nous prsenta un lphant artificiel norme, portant une grande
tour, remplie de musiciens; nous le regardmes avec plaisir.


            SEPTIME ET DERNIER ACTE


Le fianc parat avec une magnificence inimaginable;--je me demande
comment on put raliser cela.--La fiance vient  sa rencontre avec la
mme solennit. Autour d'eux le peuple crie: _Vivat Sponsus, vivat
Sponsa_.

C'est ainsi que, par cette comdie, les artistes ftaient d'une
manire superbe le Roi et la Reine, et--je m'en aperus aisment--ils
y taient trs sensibles.

Enfin les artistes firent encore quelquefois le tour de la scne dans
cette apothose et,  la fin, ils chantrent en choeur,


             I

Ce jour nous apporte une bien grande joie avec les noces du Roi;
chantez donc tous pour que rsonne: Bonheur  celui qui nous la donne.


             II

La belle fiance que nous avons attendue si longtemps lui est unie
maintenant. Nous avons lutt mais nous touchons au but. Heureux celui
qui regarde en avant.


            III

Et maintenant qu'ils reoivent nos voeux. Que votre union soit
prospre; elle fut assez longtemps en tutelle. Multipliez-vous dans
cette union loyale pour que mille rejetons naissent de votre sang.


Et la comdie prit fin au milieu des acclamations et de la gaiet
gnrale et  la satisfaction particulire des personnes royales.

Le jour tait dj  son dclin quand nous nous retirmes dans l'ordre
de notre arrive; mais, loin d'abandonner le cortge, nous dmes
suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle o nous
avions t prsents. Les tables taient dj dresses avec art et,
pour la premire fois, nous fmes convis  la table royale. Au milieu
de la salle se trouvait le petit autel avec les six _insignes_ royaux
que nous avions dj vus.

Le jeune roi se montra constamment trs gracieux envers nous.
Cependant il n'tait gure joyeux, car, tout en nous adressant la
parole de temps en temps, il ne put s'empcher de soupirer  plusieurs
reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les
vieilles reines taient trs graves; seule, l'pouse de l'un d'eux
tait assez vive, chose dont j'ignorais la raison.

Les personnes royales prirent place  la premire table; nous nous
assmes  la seconde;  la troisime, nous vmes quelques dames de la
noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles,
assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et
d'une manire si calme et si grave que j'hsite d'en parler de crainte
d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales
s'taient habilles de vtements d'un blanc clatant comme la neige et
qu'elles avaient pris place  table ainsi vtues. La grande couronne
en or tait suspendue au-dessus de la table et l'clat des pierreries
dont elle tait orne, aurait suffi pour clairer la salle sans autre
lumire.

Toutes les lumires furent allumes  la petite flamme place sur
l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqu que le jeune
roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel,  plusieurs
reprises, et cela me fit rflchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait
presque tous les frais de la conversation  ce banquet; il ne laissa
personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous
tonna par quelque nouvelle trouvaille.

Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le
calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta
mon apprhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de
nous contenter de donner une rponse courte et nette si l'on nous
interrogeait. En somme tout prenait un air si trange que la sueur
perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqu 
l'homme le plus audacieux.

Le repas touchait presqu' sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on
lui remit le livre plac sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit
demander encore une fois par un vieillard si nous tions bien
dtermins  rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand,
tout tremblants, nous emes rpondu affirmativement, il nous fit
demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il
nous tait impossible de refuser; d'ailleurs il devait en tre ainsi.
Alors nous nous levmes  tour de rle et chacun apposa sa signature
sur ce livre.

Ds que le dernier eut sign, on apporta une fontaine en cristal et un
petit gobelet galement en cristal. Toutes les personnes royales y
burent, chacune selon son rang; on nous le prsenta ensuite, puis pour
finir  tous ceux qui taient prsents. Et cela fut l'preuve du
silence [Haustus silentii].

Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous
disant que, vu que nous ne tiendrions plus  elles dornavant, nous ne
les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux
yeux. Mais notre prsidente protesta hautement en notre nom, et les
personnes royales en furent satisfaites.

Tout  coup une clochette tinta; aussitt nos htes royaux plirent si
effroyablement que nous avons failli nous vanouir de peur. Elles
changrent leurs vtements blancs contre des robes entirement noires;
puis la salle entire fut tendue de velours noir; le sol fut couvert
de velours noir et on garnit de noir la tribune galement.--Tout cela
avait t prpar  l'avance.

Les tables furent enleves et les personnes prsentes prirent place
sur le banc. Nous nous revtmes de robes noires. Alors notre
prsidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas
noir et banda les yeux aux six personnes royales.

Ds que ces dernires furent prives de l'usage de leurs yeux, les
serviteurs apportrent rapidement six cercueils recouverts et les
disposrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.

Enfin un gant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait
dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le
premier au billot et la tte lui fut tranche subitement et enveloppe
dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en
or que l'on posa prs de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et
on le plaa  part.

Les autres subirent le mme sort et je frmis  la pense que mon tour
arriverait galement. Mais il n'en fut rien; car, ds que les six
personnes furent dcapites, l'homme noir se retira; il fut suivi par
quelqu'un qui le dcapita  son tour juste devant la porte et revint
avec sa tte et la hache que l'on dposa dans une petite caisse.

Ce furent, en vrit, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de
ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et rserver mon
jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous
perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:

La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et
obissez-moi; alors leur mort donnera la vie  beaucoup.

Puis elle nous pria de goter le repos et de laisser tout souci, car
ce qui s'tait pass tait pour leur bien. Elle nous souhaita donc une
bonne nuit et nous annona qu'elle veillerait les morts. Nous
conformant  ses dsirs nous suivmes nos pages dans nos logements
respectifs.

Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me
souviens fort bien. Son intelligence m'tonna au plus haut point; mais
je finis par remarquer qu'il cherchait  provoquer mon sommeil; je fis
donc semblant de dormir profondment, mais mes yeux taient libres de
sommeil car je ne pouvais oublier les dcapits.

Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit,
plac prs de la fentre, je pus facilement en parcourir toute
l'tendue du regard. A minuit,  l'instant prcis o les douze coups
sonnrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur,
j'ouvris rapidement la fentre. Alors je vis au loin sept navires
emplis de lumire qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau
brillait une flamme qui voletait a et l et descendait mme de temps
en temps; je compris aisment que c'taient les esprits des dcapits.

Les vaisseaux s'approchrent doucement du rivage avec leur unique
pilote. Lorsqu'ils abordrent, je vis notre vierge s'en approcher avec
une torche; derrire elle on portait les six cercueils ferms et la
caisse, qui furent dposs dans les sept vaisseaux.

Je rveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait
beaucoup de chemin dans la journe, de sorte que, tout en tant
prvenu, il aurait bien pu dormir pendant que se droulaient ces
vnements.

Ds que les cercueils furent poss dans les navires, toutes les
lumires s'teignirent. Et les six flammes navigurent par del le
lac; dans chaque vaisseau l'on ne voyait plus qu'une petite lumire en
vigie. Alors quelque cent gardiens s'installrent prs du rivage et
renvoyrent la vierge au chteau. Celle-ci mit tous les verrous avec
soin; j'en conclus aisment qu'il n'y aurait plus d'autres vnements
avant le jour. Nous cherchmes donc le repos.

Et, de tous mes compagnons, nul que moi n'avait son appartement sur le
lac; et seul j'avais vu cette scne. Mais j'tais tellement fatigu
que je m'endormis malgr mes multiples proccupations.




CINQUIME JOUR


Je quittai ma couche au point du jour, aiguillonn par le dsir
d'apprendre la suite des vnements, sans avoir got un repos
suffisant. M'tant habill je descendis, mais je ne trouvai encore
personne dans la salle  cette heure matinale. Je priai donc mon page
de me guider encore dans le chteau et de me montrer les parties
intressantes; il se prta volontiers  mon dsir, comme toujours.

Ayant descendu quelques marches sous terre, nous nous heurtmes  une
grande porte en fer sur laquelle se dtachait en grandes lettres de
cuivre l'inscription suivante:

[NocesChimiqes-3.png]

Je reproduis l'inscription telle que je l'ai copie sur ma tablette.

Le page ouvrit donc cette porte et me conduisit par la main dans un
couloir compltement obscur. Nous parvnmes  une petite porte qui
tait entrebille, car, d'aprs mon page, elle avait t ouverte la
veille pour sortir les cercueils et on ne l'avait pas encore referme.

Nous entrmes; alors la chose la plus prcieuse que la nature et
jamais labore apparut  mon regard merveill. Cette salle vote ne
recevait d'autre lumire que l'clat rayonnant de quelques
escarboucles normes; c'tait, me dit-on, le trsor du Roi. Mais au
centre, j'aperus la merveille la plus admirable; c'tait un tombeau
prcieux. Je ne pus rprimer mon tonnement de le voir entretenu avec
si peu de soins. Alors mon page me rpondit que je devais rendre grce
 ma plante, dont l'influence me permettait de contempler plusieurs
choses que nul oeil humain n'avait aperu jusqu' ce jour, hormis
l'entourage du Roi.

Le tombeau tait triangulaire et supportait en son centre un vase en
cuivre poli; tout le reste n'tait qu'or et pierres prcieuses. Un
ange, debout dans le vase, tenait dans ses bras un arbre inconnu, qui,
sans cesse, laissait tomber des gouttes dans le vaisseau; parfois un
fruit se dtachait, se rsolvait en eau ds qu'il touchait le vase et
s'coulait dans trois petits vaisseaux en or. Trois animaux, un aigle,
un boeuf et un lion, se tenant sur un socle trs prcieux supportaient
ce petit autel.

J'en demandai la signification  mon page:

Ci-gt dit-il, Vnus, la belle dame qui a fait perdre le bonheur,
le salut et la fortune  tant de grands. Puis il dsigna sur le sol
une trappe en cuivre. Si tel est votre dsir dit-il nous pouvons
continuer  descendre par ici.

--Je vous suis rpondis-je; et je descendis l'escalier o
l'obscurit tait complte; mais le page ouvrit prestement une petite
bote qui contenait une petite lumire ternelle  laquelle il alluma
une des nombreuses torches places  cet endroit. Plein
d'apprhension, je lui demandai srieusement s'il lui tait permis de
faire cela. Il me rpondit: Comme les personnes royales reposent
maintenant je n'ai rien  craindre.

J'aperus alors un lit d'une richesse inoue, aux tentures admirables.
Le page les entr'ouvrit et je vis dame Vnus couche l toute nue--car
le page avait soulev la couverture--avec tant de grce et de beaut,
que, plein d'admiration, je restai fig sur place, et maintenant
encore, j'ignore si j'ai contempl une statue ou une morte; car elle
tait absolument immobile et il m'tait interdit de la toucher.

Puis le page la couvrit de nouveau et tira le rideau; mais son image
me resta comme grave dans les yeux.

Derrire le lit je vis un panneau avec cette inscription:

[NocesChimiques-4.png]

Je demandai  mon page la signification de ces caractres; il me
promit en riant que je l'apprendrais. Puis il teignit le flambeau et
nous remontmes.

Examinant les animaux de plus prs, je m'aperus,  ce moment
seulement, qu'une torche rsineuse brlait  chaque coin. Je n'avais
pas aperu ces lumires auparavant, car le feu tait si clair qu'il
ressemblait plutt  l'clat d'une pierre qu' une flamme. L'arbre
expos  cette chaleur ne cessait de fondre tout en continuant 
produire de nouveaux fruits.

Ecoutez dit le page, ce que j'ai entendu dire  Atlas parlant au
Roi. Quand l'arbre, a-t-il dit, sera fondu entirement, dame Vnus se
rveillera et sera mre d'un roi.

Il parlait encore et m'en aurait peut-tre dit davantage, quand
Cupidon pntra dans la salle. De prime abord il fut atterr d'y
constater notre prsence; mais quand il se fut aperu que nous tions
tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel
esprit m'avait chass par ici. Tout tremblant je lui rpondis que je
m'tais gar dans le chteau, que le hasard m'avait conduit dans
cette salle et que mon page m'ayant cherch partout m'avait finalement
trouv ici; qu'enfin j'esprais qu'il ne prendrait pas la chose en
mal.

C'est encore excusable ainsi, me dit-il, vieux pre tmraire. Mais
vous auriez pu m'outrager grossirement si vous aviez vu cette porte.
Il est temps que je prenne des prcautions.

Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par o nous
tions descendus. Je rendis grce  Dieu de ne pas avoir t
rencontrs plus tt et mon page me sut gr de l'avoir aid  se tirer
de ce mauvais pas.

Cependant, continua Cupidon, je ne puis vous laisser impuni d'avoir
presque surpris ma mre. Et il chauffa la pointe d'une de ses flches
dans l'une des petites lumires et me piqua  la main. Je ne sentis
presque pas la piqre  ce moment tant j'tais heureux d'avoir si bien
russi et d'en tre quitte  si bon compte.

Entre temps mes compagnons taient sortis de leur lit et s'taient
rassembls dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de
quitter mon lit  l'instant. Cupidon qui avait ferm toutes les portes
derrire lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une
gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prvint les autres
de se mfier de moi car je changerai sous peu. Nous tions stupfaits
de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du
monde des tristes vnements d'hier et ne portait aucun deuil.

Cependant notre prsidente s'tait pare pour sortir; elle tait
entirement habille de velours noir et tenait sa branche de laurier 
la main; toutes ses compagnes portaient de mme leur branche de
laurier. Quand les prparatifs furent termins, la vierge nous dit de
nous dsaltrer d'abord et de nous prparer ensuite pour la
procession. C'est ce que nous fmes sans perdre un instant et nous la
suivmes dans la cour.

Six cercueils taient placs dans cette cour. Mes compagnons taient
convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales;
mais moi je savais  quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce
qu'allaient devenir les autres cercueils.

Huit hommes masqus se tenaient prs de chacun des cercueils. Quand la
musique se mit  jouer--un air si grave et si triste que j'en
frmis,--ils levrent les cercueils et nous suivmes jusqu'au jardin
dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait rig un
mausole en bois dont tout le pourtour tait garni d'admirables
couronnes; le dme tait support par sept colonnes. On avait creus
six tombeaux et prs de chacun se trouvait une pierre; mais le centre
tait occup par une pierre ronde, creuse, plus leve. Dans le plus
grand silence et en grande crmonie on dposa les cercueils dans ces
tombeaux, puis les pierres furent glisses dessus et fortement
scelles. La petite bote trouva sa place au milieu. C'est ainsi que
mes compagnons furent tromps, car ils taient persuads que les corps
reposaient l. Au sommet flottait un grand tendard dcor de l'image
du phnix, sans doute pour nous garer encore plus srement. C'est 
ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les
autres.

Les funrailles tant termines, la vierge monta sur la pierre
centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea  tenir notre
promesse,  ne pas pargner nos peines et  prter aide aux personnes
royales enterres l afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet
effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec
elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remde appropri et
indispensable.

Ce discours eut notre assentiment; nous suivmes donc la vierge par
une autre petite porte jusqu'au rivage, o nous vmes les sept
vaisseaux, que j'ai dj signals plus haut, tous vides. Toutes les
vierges y attachrent leur branche de laurier et, aprs nous avoir
embarqus, elles nous laissrent partir  la grce de Dieu. Tant que
nous fmes en vue, elles ne nous quittrent pas du regard; puis elles
rentrrent dans le chteau accompagnes de tous les gardiens.

Chacun de nos vaisseaux portait un grand pavillon et un signe
distinctif. Sur cinq des vaisseaux on voyait les _cinq Corpora
Regalia_; en outre, chacun, en particulier le mien, o la vierge avait
pris place, portait un _globe_.

Nous navigumes ainsi dans un ordre donn, chaque vaisseau ne
contenant que deux pilotes.

              A
              ||
       B||    C||   D||
           E||   F||
              G||

En tte venait le petit vaisseau _a_, o,  mon avis, gisait le ngre;
il emportait douze musiciens; son pavillon reprsentait une pyramide.
Il tait suivi des trois vaisseaux _b_-_c_-_d_, nageant de conserve.
On nous avait distribus dans ces vaisseaux-l; j'avais pris place
dans _c_. Sur une troisime ligne flottaient les deux vaisseaux _e_ et
_f_, les plus beaux et les plus prcieux, pars d'une quantit de
branches de laurier; ils ne portaient personne et battaient pavillon
de Lune et de Soleil. Le vaisseau _g_ venait en dernire ligne; il
transportait quarante vierges.

Ayant navigu ainsi par del le lac, nous franchmes une passe troite
et nous parvnmes  la mer vritable. L, des Sirnes, des Nymphes, et
des Desses de la mer nous attendaient; nous fmes abords bientt par
une jeune nymphe, charge de nous transmettre leur cadeau de noces
ainsi que leur souvenir. Ce dernier consistait en une grande perle
prcieuse sertie, comme nous n'en avions jamais vue ni dans notre
monde ni dans celui-ci; elle tait ronde et brillante. Quand la vierge
l'eut accepte amicalement, la nymphe demanda que l'on voult bien
donner audience,  ses compagnes et s'arrter un instant; la vierge y
consentit. Elle ordonna d'amener les deux grands vaisseaux au milieu
et de former avec les autres un pentagone.

              C
              =
          B // \\ D
          E||   || F
          G \\ // A

Puis les nymphes se rangrent en cercle autour et chantrent d'une
voix douce:

                                  I

                   Rien de meilleur n'est sur terre
                      Que le bel et noble amour;
                      Par lui nous galons Dieu,
                  Par lui personne n'afflige autrui.
                  Laissez-nous donc chanter le Roi,
                     Et que toute la mer rsonne,
                Nous questionnons, donnez la rplique.

                                  II

                     Qui nous a transmis la vie?
                              L'amour.
                     Qui nous a rendu la grce?
                              L'amour.
                     Par qui sommes-nous ns?
                              Par l'amour.
                     Sans qui serions-nous perdus?
                              Sans l'amour.

                                 III

                     Qui donc nous a engendrs?
                              L'amour.
                     Pourquoi nous a-t-on nourris?
                              Par _amour_.
                     Que devons-nous aux parents?
                              L'amour.
                     Pourquoi sont-ils si patients?
                              Par amour.

                                 IV

                     Qui est vainqueur?
                              L'amour.
                     Peut-on trouver l'amour?
                              Par l'amour.
                     Qui peut encore unir les deux?
                              L'amour.

                                  V

                          Chantez donc tous,
                     Et faites rsonner le chant
                       Pour glorifier l'amour;
                      Qu'il veuille s'accrotre
               Chez nos Seigneurs, le Roi et la Reine;
                 Leurs corps sont ici, l'me est l.

                                  VI

                        Si nous vivons encore,
                              Dieu fera,
              Que de mme que l'amour et la grande grce
              Les ont spars avec une grande puissance;
                   De mme aussi la flamme d'amour
                 Les runira de nouveau avec bonheur.

                                 VII

                             Cette peine,
                           En grande joie,
                    Sera transmue pour toujours,
             Y et-il encore des souffrances sans nombre.

En coutant ce chant mlodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse et
bouch les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'tre
le plus misrable des hommes en me comparant  ses cratures
adorables.

Mais bientt la vierge prit cong et donna l'ordre de continuer la
route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'parpillrent dans la
mer aprs avoir reu comme rtribution un long ruban rouge.--A ce
moment je sentis que Cupidon commenait  oprer en moi aussi, ce qui
n'tait gure  mon honneur; mais, comme de toute manire mon
tourderie ne peut servir  rien au lecteur, je veux me contenter de
la noter en passant. Cela rpondait prcisment  la blessure que
j'avais reue  la tte, en rve, comme je l'ai dcrit dans le premier
livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller
voir le lit de Vnus, car Cupidon ne tolre pas cela.

Quelques heures plus tard, aprs avoir parcouru un long chemin, tout
en nous entretenant amicalement, nous apermes la tour de l'Olympe.
La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre
arrive; ce qui fut fait. Aussitt nous vmes un grand drapeau blanc
se dployer et un petit vaisseau dor vint  notre rencontre. Quand il
fut prs de nous accoster, nous y distingumes un vieillard entour de
quelques satellites habills de blanc; il nous fit un accueil amical
et nous conduisit  la tour.

La tour tait btie sur une le exactement carre et entoure d'un
rempart si solide et si pais que je comptai deux cent soixante pas en
la traversant. Derrire cette enceinte s'tendait une belle prairie
agrmente de quelques petits jardins o fructifiaient des plantes
singulires et inconnues de moi; elle s'arrtait au mur protgeant la
tour. Cette dernire, en elle-mme, semblait forme par la
juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre tait un peu plus
haute. Intrieurement elles se pntraient mutuellement et il y avait
sept tages superposs.

Quand nous emes atteint la porte, on nous rangea le long du mur
ctoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour 
notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons
l'ignoraient.

Aussitt aprs on nous conduisit dans la salle intrieure de la tour
qui tait dcore avec art; mais nous y trouvmes peu de distractions,
car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. L nous dmes broyer et
laver des herbes, des pierres prcieuses et diverses matires, en
extraire la sve et l'essence et en emplir des fioles de verre que
l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile,
ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dmes travailler
assidment et sans relche dans cette le jusqu' ce que nous eussions
termin les prparatifs ncessaires pour la rsurrection des
dcapits.

Pendant ce temps--comme je l'appris ultrieurement--les trois vierges
lavaient avec soin les corps dans la premire salle.

Enfin quand nos travaux furent presque termins on nous apporta, pour
tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement
que nous n'tions point ici pour notre agrment; et quand nous emes
accompli notre tche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une
natte qu'on tendit par terre pour chacun de nous.

Pour ma part, le sommeil ne m'accabla gure; je me promenai donc dans
le jardin et j'avanai jusqu' l'enceinte; comme la nuit tait trs
claire, je passai le temps  observer les toiles. Je dcouvris par
hasard de grandes marches en pierre menant  la crte du rempart;
comme la lune rpandait une si grande clart, je montai
audacieusement. Je contemplai la mer qui tait dans un calme absolu,
et, profitant d'une si bonne occasion de mditer sur l'astronomie, je
dcouvris que cette nuit mme les plantes se prsenteraient sous un
aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.

J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, 
minuit, ds que les douze coups tombrent, je vis les sept flammes
parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour;
j'en fus saisi de peur car, ds que les flammes se reposrent, les
vents se mirent  secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit
de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je
pus  peine dcouvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je
ne puis dire si les flammes sont restes plus longtemps sur la tour ou
si elles sont reparties, car il tait impossible de me risquer dehors
dans cette obscurit.

Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisment au
murmure calme et agrable de la fontaine de notre laboratoire.

Ainsi ce cinquime jour se termina galement par un miracle.




SIXIME JOUR


Le lendemain, le premier rveill tira les autres du sommeil et nous
nous mmes aussitt  discourir sur l'issue probable des vnements.
Les uns soutenaient que les dcapits revivraient tous ensemble;
d'autres les contredisaient parce que la disparition des vieux devait
donner aux jeunes non seulement la vie mais encore la facult de se
reproduire. Quelques-uns pensaient que les personnes royales n'avaient
pas t tues mais que d'autres avaient t dcapites  leur place.

Quand nous emes ainsi convers pendant quelque temps le vieillard
entra, nous salua et examina si nos travaux taient termins et si
l'excution en avait t correcte; mais nous y avions apport tant de
zle et de soins qu'il dut se montrer satisfait. Il rassembla donc les
fioles et les rangea dans un crin.

Bientt nous vmes entrer quelques pages portant des chelles, des
cordes et de grandes ailes, qu'ils dposrent devant nous et s'en
furent. Alors le vieillard dit:

Mes chers fils, chacun de vous doit se charger d'une de ces pices
pendant toute la journe, vous pourrez les choisir ou les tirer au
sort.

Nous rpondmes que nous prfrions choisir.

--Non, dit le vieillard, on les tirera au sort.

Puis il fit trois fiches; sur la premire il crivit chelle; sur la
seconde: corde, et sur la troisime: ailes. Il les mla dans un
chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet
dsign. Ceux qui eurent les cordes se crurent favoriss par le sort;
quant  moi il m'chut une chelle, ce qui m'ennuya fort car elle
avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la
porter tandis que les autres purent enrouler aisment les cordes
autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec
tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir pouss naturellement.
Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dmes
la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit
l'crin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte
derrire lui, si bien que nous nous crmes prisonniers dans cette
tour.

Mais il ne s'coula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se
produisit dans la vote; par l nous apermes notre vierge qui nous
interpella, nous souhaita une bonne journe et nous pria de monter.
Ceux qui avaient des ailes s'envolrent facilement par le trou; de
mme nous qui portions des chelles en comprmes immdiatement
l'usage. Mais ceux qui possdaient des cordes taient dans l'embarras;
car ds que l'un de nous fut mont on lui ordonna de retirer
l'chelle. Enfin chacune des cordes fut attache  un crochet en fer
et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui,
vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fmes tous runis
en haut, le trou fut referm et la vierge nous accueillit amicalement.

Une salle unique occupait tout cet tage de la tour. Elle tait
flanque de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on
y accdait par trois degrs. On nous distribua dans les chapelles et
on nous invita  prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce
temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte
_a_ et fit ainsi jusqu' ce que nous eussions termin.

Ds que nous emes achev notre prire, douze personnes--elles avaient
fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte
et dposrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en
longueur qui paraissait n'tre qu'une fontaine  mes compagnons. Mais
je compris immdiatement que les corps y taient enferms; car la
caisse infrieure tait carre et de dimensions suffisantes pour
contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et
revinrent bientt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge
et ses servantes par une harmonie dlicieuse.

Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des
branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumes.
Aussitt on nous mit les torches en mains et nous dmes nous ranger
autour de la fontaine dans l'ordre suivant:

[NocesChimiques-5.png]

La vierge se tenait en _A_; ses servantes taient postes en cercle
avec leurs lampes et leurs branches en _c_; nous tions avec nos
torches en _b_ et les musiciens rangs en ligne droite en _a_; enfin
les vierges en _d_, galement sur une ligne droite. J'ignore d'o
venaient ces dernires; avaient-elles habit la tour, ou y
avaient-elles t conduites pendans la nuit? Leurs visages taient
couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus
aucune.

Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphrique
dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et,
s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudire
suprieure; elle recouvrit ensuite cette dernire avec un couvercle
perc de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa
quelques-unes des eaux que nous avions prpares la veille, de sorte
que la fontaine se mit bientt  couler. Cette eau tait rentre sans
cesse dans la chaudire par quatre petits tuyaux.

Sous la chaudire infrieure on avait dispos un grand nombre de
pointes; les vierges y fixrent leurs lampes dont la chaleur fit
bientt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres
par une quantit de petits trous percs en _a_; elle tait si chaude
qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.

Mes compagnons ignorent encore ce qu'tait la boule enveloppe; mais
moi, je compris que c'tait la tte du ngre et que c'tait elle qui
communiquait aux eaux cette chaleur intense.

En _b_, sur le pourtour de la grande chaudire, se trouvait encore une
quantit de trous; les vierges y plantrent leurs branches. Je ne sais
si cela tait ncessaire pour l'opration, ou seulement exig par le
crmonial; toutefois les branches furent arroses continuellement par
la fontaine et l'eau qui s'en coula pour retourner dans la chaudire,
tait un peu plus jauntre.

Cette opration dura prs de deux heures; la fontaine coulait
constamment d'elle-mme, mais peu  peu le jet faiblissait.

Pendant ce temps les musiciens sortirent et nous nous promenmes a et
l dans la salle. Les ornements de cette salle suffisaient amplement 
nous distraire car rien n'y tait oubli en fait d'images, tableaux,
horloges, orgues, fontaines et choses semblables.

Enfin l'opration toucha  sa fin et la fontaine cessa de couler. La
vierge fit alors apporter une sphre creuse en or. A la base de la
fontaine il y avait un robinet; elle l'ouvrit et fit couler les
matires qui avaient t dissoutes par la chaleur des gouttes; elle
rcolta plusieurs mesures d'une matire trs rouge. L'eau qui restait
dans la chaudire suprieure fut vide; Puis cette fontaine--qui tait
trs allge--fut porte dehors. Je ne puis dire si elle a t ouverte
ensuite et si elle contenait encore un rsidu utile provenant des
cadavres; mais je sais que l'eau recueillie dans la sphre tait
beaucoup trop lourde pour que nous eussions pu la porter  six ou
plus, quoique,  en juger par son volume, elle n'aurait pas d excder
la charge d'un seul homme. On transporta cette sphre au dehors avec
beaucoup de peine et on nous laissa encore seuls.

Comme j'entendais que l'on marchait au-dessus de nous, je cherchai mon
chelle des yeux. A ce moment on aurait pu entendre de singulires
opinions exprimes par mes compagnons sur cette fontaine; car,
persuads que les corps reposaient dans le jardin du chteau, ils ne
savaient comment interprter ces oprations. Mais moi, je rendais
grce  Dieu d'avoir veill en temps opportun et d'avoir vu des
vnements qui m'aidaient  mieux comprendre toutes les actions de la
vierge.

Un quart d'heure s'coula; puis le centre de la vote fut dgag et on
nous pria de monter. Cela se fit comme auparavant  l'aide d'ailes,
d'chelles et de cordes; et je fus passablement vex de voir que les
vierges montaient par une voie facile, tandis qu'il nous fallait faire
tant d'efforts. Cependant je m'imaginais bien que cela se faisait dans
un but dtermin. Quoi qu'il en soit il fallut nous estimer heureux
des soins prvoyants du vieillard, car les objets qu'il nous avait
donns, les ailes, par exemple, nous servaient uniquement  atteindre
l'ouverture.

Quand nous emes russi  passer  l'tage suprieur, l'ouverture se
referma; je vis alors la sphre suspendue  une forte chane au milieu
de la salle. Il y avait des fentres sur tout le pourtour de cette
salle et autant de portes alternant avec les fentres. Chacune des
portes masquait un grand miroir poli. La disposition _optique_ des
portes et des miroirs tait telle que l'on voyait briller des soleils
sur toute la circonfrence de la salle, ds que l'on avait ouvert les
fentres du ct du soleil et tir les portes pour dcouvrir les
miroirs; et cela malgr que cet astre, qui rayonnait  ce moment au
del de toute mesure ne frappt qu'une porte. Tous ces soleils
resplendissants dardaient leurs rayons par des rflexions
artificielles, sur la sphre suspendue au centre; et comme, par
surcrot, celle-ci tait polie, elle mettait un rayonnement si
intense qu'aucun de nous ne put ouvrir les yeux. Nous regardmes donc
par les fentres jusqu' ce que la sphre ft chauffe  point et que
l'effet dsir ft obtenu. J'ai vu ainsi la chose la plus merveilleuse
que la nature ait jamais produite: Les miroirs refltaient partout des
soleils, mais la sphre au centre rayonnait encore avec bien plus de
force de sorte que notre regard ne put en soutenir l'clat gal 
celui du soleil mme, ne ft-ce qu'un instant.

Enfin la vierge fit recouvrir les miroirs et fermer les fentres afin
de laisser refroidir un peu la sphre; et cela eut lieu  sept heures.

Nous tions satisfaits de constater que l'opration, parvenue  ce
point, nous laissait assez de libert pour nous rconforter par un
djeuner. Mais, cette fois encore, le menu tait vraiment
philosophique et nous n'avions pas  craindre qu'on insistt pour nous
pousser aux excs; toutefois on ne nous laissa pas manquer du
ncessaire. D'ailleurs, la promesse de la joie future--par laquelle la
vierge ranimait sans cesse notre zle--nous rendit si gais que nous ne
prenions en mauvaise part aucun travail et aucune incommodit. Je
certifierai aussi que mes illustres compagnons ne songrent  aucun
moment  leur cuisine ou  leur table; mais ils taient tout  la joie
de pouvoir assister  une physique si extraordinaire et mditer ainsi
sur la sagesse et la toute-puissance du Crateur.

Aprs le repas nous nous prparmes de nouveau au travail, car la
sphre s'tait suffisamment refroidie. Nous dmes la dtacher de sa
chane, ce qui nous cota beaucoup de peine et de travail, et la poser
par terre.

Nous discutmes ensuite sur la manire de la diviser, car on nous
avait ordonn de la couper en deux par le milieu; enfin un diamant
pointu fit le plus gros de cette besogne.

Quand nous emes ouvert ainsi la sphre, nous vmes qu'elle ne
contenait plus rien de rouge, mais seulement un grand et bel oeuf,
blanc comme la neige. Nous tions au comble de la joie en constatant
qu'il tait russi  souhait; car la vierge apprhendait que la coque
ne ft trop molle encore. Nous tions l autour de l'oeuf, aussi
joyeux que si nous l'avions pondu nous-mmes. Mais la vierge le fit
bientt enlever, puis elle nous quitta galement et ferma la porte
comme toujours. Je ne sais ce qu'elle a fait de l'oeuf aprs son
dpart; j'ignore si elle lui a fait subir une opration secrte,
cependant je ne le crois pas.

Nous dmes donc nous reposer de nouveau pendant un quart d'heure,
jusqu' ce qu'une troisime ouverture nous livrt passage et nous
parvnmes ainsi au quatrime tage  l'aide de nos outils.

Dans cette salle nous vmes une grande chaudire en cuivre remplie de
sable jaune, chauffe par un mchant petit feu. L'oeuf y fut enterr
afin d'y achever de _mrir_. Cette chaudire tait carre; sur l'un de
ses cts, les deux vers suivants taient gravs en grandes lettres:

                       O. BLI. TO. BIT. MI. LI.
                    KANT. I. VOLT. BIT. TO. GOLT.

Sur le deuxime ct on lisait ces mots:

                         SANITAS. NIX. HASTA.

Le troisime ct portait ce seul mot:

                             F. I. A. T.

Mais sur la face postrieure il y avait toute l'inscription suivante:

                             CE QUI EST:
                  _Le Feu, l'Air, l'Eau, la Terre_:
                         AUX SAINTES CENDRES
                    DE NOS ROIS ET DE NOS REINES,
                    _Ils ne pourront l'arracher_.
                     LA TOURBE FIDLE OU CHYMIQUE
                           DANS CETTE URNE
                             EST CONTENUE
                               A [1].

[NocesChimiques-6.png]

[Quod: Ignis, Aer, Aqua, Terra: Sanctis Regum et Reginarum nostrum
cineribus, erripere non potuerunt. Fidelis chymicorum Turba in hanc
urnam contulit. A.]

Je laisse aux savants le soin de chercher si ces inscriptions taient
relatives au sable ou  l'oeuf; je me contente d'accomplir ma tche en
n'omettant rien.

L'incubation se termina ainsi et l'oeuf fut dterr. Il ne fut pas
ncessaire d'en percer la coque car l'oiseau se libra bientt
lui-mme et prit joyeusement ses bats; mais il tait tout saignant et
difforme. Nous le posmes d'abord sur le sable chaud, puis la vierge
nous pria de l'attacher avant qu'on ne lui donnt des aliments; sinon
nous aurions bien des tracas. Ainsi fut fait. On lui apporta alors sa
nourriture qui n'tait pas autre chose que le sang des dcapits dilu
avec de l'eau prpare. L'oiseau crt alors si rapidement sous nos
yeux que nous comprmes fort bien pourquoi la vierge nous avait mis en
garde. Il mordait et griffait rageusement autour de lui et s'il avait
pu s'emparer de l'un de nous, il en serait bientt venu  bout. Comme
l'oiseau--noir comme les tnbres--tait plein de fureur, on lui
apporta un autre aliment, peut-tre le sang d'une autre personne
royale. Alors ses plumes noires tombrent et des plumes blanches comme
la neige poussrent  leur place; en mme temps l'oiseau s'apprivoisa
un peu et se laissa approcher plus facilement; toutefois nous le
regardions encore avec mfiance. Par le troisime aliment ses plumes
se couvrirent de couleurs si clatantes que je n'en ai vu de plus
belles ma vie durant, et il se familiarisa tellement et se montra si
doux envers nous que nous le dlivrmes de ses liens, avec
l'assentiment de la vierge.

Maintenant, dit la vierge, comme la vie et la plus grande
perfection ont t donns  l'oiseau, grce  votre application, il
sied qu'avec le consentement de notre vieillard nous ftions
joyeusement cet vnement.

Puis elle ordonna de servir le repas et nous invita  nous rconforter
parce que la partie la plus dlicate et la plus difficile de l'oeuvre
tait termine et que nous pouvions commencer,  juste titre,  goter
la jouissance du travail accompli.

Mais nous portions encore nos vtements de deuil, ce qui, dans cette
joie, paraissait un peu ridicule; aussi nous nous mmes  rire les uns
des autres.

Cependant la vierge ne cessa de nous questionner, peut-tre pour
dcouvrir ceux qui pourraient lui tre utiles pour l'accomplissement
de ses projets. L'opration qui la tourmentait le plus tait la
fusion; et elle fut bien aise quand elle sut que l'un de nous avait
acquis les tours de mains que possdent les artistes.

Le repas ne dura pas plus de trois quarts d'heure; et encore nous en
passmes la majeure partie avec notre oiseau qu'il fallait alimenter
sans arrt. Mais maintenant il atteignait son dveloppement complet.

On ne nous permit pas de faire une longue sieste aprs notre repas; la
vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquime salle nous fut ouverte;
nous y montmes comme prcdemment et nous nous apprtmes au travail.

On avait prpar un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain
fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du
lait. Tout d'abord il tait froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y
trouva  son aise, en but, et prit ses bats. Mais quand la chaleur
des lampes commena  faire tidir le bain, nous emes beaucoup de
peine  y maintenir l'oiseau. Nous posmes donc un couvercle sur la
chaudire et nous laissmes passer sa tte par un trou. L'oiseau
perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi
lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage.
Chose tonnante, les plumes se dissolvrent entirement dans ce bain
et le teignirent en bleu. Enfin nous laissmes. l'oiseau s'chapper de
la chaudire; il tait si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir 
voir; mais comme il tait un peu farouche nous dmes lui passer un
collier avec une chane autour du cou; puis nous le promenmes a et
l dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la
chaudire et le bain fut vapor jusqu' siccit, de sorte qu'il resta
une matire bleue; nous dmes la dtacher de la chaudire, la
concasser, la pulvriser et la prparer sur une pierre; puis cette
peinture fut applique sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier
prit un aspect plus singulier encore; car,  part la tte qui resta
blanche, il tait entirement bleu.

C'est ainsi qu' cet tage notre travail prit fin et nous fmes
appels par une ouverture dans la vote au sixime tage, aprs que la
vierge nous et quitts avec son oiseau bleu; et nous y montmes.

L nous assistmes  un spectacle attristant. On plaa, au centre de
la salle, un petit autel semblable en tous points  celui que nous
avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai dj dcrits
se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-mme formait le septime.
On prsenta d'abord la petite fontaine  l'oiseau qui s'y dsaltra;
ensuite il aperut le serpent blanc et le mordit de manire  le faire
saigner. Nous dmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le
verser dans la gorge de l'oiseau qui se dbattait fortement; puis nous
introduismes la tte du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit
la vie; il rampa aussitt dans sa tte de mort et je ne le revis plus
pendant longtemps. Pendant ces vnements, la sphre continuait 
accomplir ses rvolutions, jusqu' ce que la conjonction dsire et
lieu; aussitt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxime
conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la
troisime conjonction fut observe par nous et signale par la
clochette, l'oiseau posa lui-mme son col sur le livre et se laissa
dcapiter humblement, sans rsistance, par celui de nous qui avait t
dsign  cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule
goutte de sang jusqu' ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang
en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.

Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau
lui-mme ne pouvait tre utile  grand'chose, nous en primes vite
notre parti.

Nous dbarrassmes ensuite le petit autel et nous aidmes la vierge 
incinrer sur l'autel mme le corps ainsi que la tablette qui y tait
suspendue, avec du feu pris  la petite lumire. Cette cendre fut
purifie  plusieurs reprises et conserve avec soin dans une petite
bote en bois de cyprs.

Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'
trois de mes compagnons. Quand nous emes recueilli la cendre trs
soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:

Chers seigneurs, nous sommes dans la sixime salle et nous n'en avons
plus qu'une seule au-dessus de nous. L, nous toucherons au terme de
nos peines et nous pourrons songer  votre retour au chteau pour
ressusciter nos trs gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais dsir que
tous ici prsents se fussent comports de manire  ce que je pusse
proclamer leurs mrites et obtenir pour eux une digne rcompense
auprs de nos Trs Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gr,
j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me dsigna avec trois
autres--sont des oprateurs paresseux et que, dans mon amour pour
tous, je ne demande cependant point  les dsigner pour leur punition
bien mrite, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne
demeurt point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la
septime opration, la plus admirable de toutes; par contre on ne les
exposera  aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face
de Sa Majest Royale.

Que l'on songe dans quel tat me mit ce discours! La vierge parla
avec une telle gravit que les larmes inondaient nos visages et que
nous nous considrions comme les plus infortuns des hommes. Puis la
vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui
l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit  la porte en
musique au milieu d'un tel clat de rire que les musiciens eurent de
la peine  souffler dans leurs instruments tant ils taient secous
par le rire. Et ce qui nous affligea particulirement, ce fut de voir
la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colre et de notre
indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se
rjouissaient certainement de notre malheur.

Mais la suite fut bien inattendue; car  peine emes-nous franchi la
porte, que les musiciens nous invitrent  cesser nos pleurs et  les
suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les
combles, au-dessus du septime tage.

L nous retrouvmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le
matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous
accueillit amicalement et nous flicita de tout coeur d'avoir t lu
par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle
avait t notre dsolation au moment d'atteindre un tel bonheur.

Apprenez donc par cela mes chers fils, dit-il, _que l'homme ne
connat jamais la bont que Dieu lui prodigue_.

Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le
petit coffret; aprs s'tre moque de nous, elle vida ses cendres dans
un autre coffret et remplit le sien avec une matire diffrente en
nous disant qu'elle tait oblige de mystifier maintenant nos
compagnons. Elle nous exhorta  obir au vieillard en tout ce qu'il
nous commanderait et  ne pas faiblir dans notre zle. Puis elle
retourna dans la septime salle, o elle appela nos compagnons.
J'ignore le dbut de l'opration qu'elle fit avec eux; car, non
seulement on leur avait dfendu d'une manire absolue d'en parler,
mais nous ne pouvions les observer des combles  cause de nos
occupations.

Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les
cendres avec l'eau que nous avions prpare auparavant, de manire 
en faire une pte claire; puis nous plames la matire sur le feu
jusqu' ce qu'elle ft trs chaude. Alors nous la vidmes toute chaude
dans deux petits moules qu'ensuite nous laissmes refroidir un peu.
Nous emes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons 
travers quelques fissures pratiques  cet effet; ils taient affairs
autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau.
Les voici donc runis autour du brasier, soufflant  perdre haleine,
bien convaincus qu'ils taient mieux partags que nous; et ils
soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de
sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite.

Nous ouvrmes les petites formes et nous y apermes deux belles
figurines presque transparentes, comme les yeux humains n'en ont
jamais vues. C'taient un garonnet et une fillette. Chacune n'avait
que quatre pouces de long; ce qui m'tonna outre mesure, c'est
qu'elles n'taient pas dures, mais en chair molle comme les autres
hommes. Cependant elles n'avaient point de vie, si bien qu' ce moment
j'tais convaincu que dame Vnus avait t galement faite ainsi.

Nous posmes ces adorables enfants sur deux petits coussins en satin
et nous ne cessmes de les regarder sans pouvoir nous dtacher de ce
gracieux spectacle. Mais le vieillard nous rappela  la ralit; il
nous remit le sang de l'oiseau recueilli dans la petite coupe en or et
nous ordonna de le laisser tomber goutte  goutte et sans interruption
dans la bouche des figurines. Celles-ci grandirent ds lors  vue
d'oeil, et ces petites merveilles embellirent encore en proportion de
leur croissance. Je souhaitai que tous les peintres eussent t l
pour rougir de leurs oeuvres devant cette cration de la nature.

Mais maintenant elles grandirent tellement qu'il fallut les enlever
des coussins et les coucher sur une longue table garnie de velours
blanc; puis le vieillard nous ordonna de les couvrir jusqu'au-dessus
de la poitrine d'un taffetas double et blanc, trs doux; ce que nous
fmes  regret,  cause de leur indicible beaut.

Enfin, abrgeons; avant que nous leur eussions donn tout le sang,
elles avaient atteint la grandeur d'adultes; elles avaient des cheveux
friss blonds comme de l'or et, compare  elles, l'image de Vnus que
j'avais vue auparavant, tait bien peu de chose.

Cependant on ne percevait encore ni chaleur naturelle ni sensibilit;
c'taient des statues inertes, ayant la coloration naturelle des
vivants. Alors le vieillard, craignant de les voir trop grandir, fit
cesser leur alimentation; puis il leur couvrit le visage avec le drap
et fit disposer des torches tout autour de la table.

--Ici je dois mettre le lecteur en garde, afin qu'il ne considre
point ces lumires comme indispensables, car l'intention du vieillard
tait d'y attirer notre attention pour que la descente des mes passt
inaperue. De fait, aucun de nous ne l'aurait remarque, si je n'avais
pas vu les flammes deux fois auparavant; cependant je ne dtrompai pas
mes compagnons et je laissai ignorer au vieillard que j'en savais plus
long.

Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table
et bientt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux
beaux vtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le chteau
et qui dfient toute description; en effet, ils me semblaient tre en
pur cristal et, nanmoins, ils taient souples et non transparents; il
est donc impossible de les dcrire autrement. Elle posa les vtements
sur une table et, aprs avoir rang ses vierges autour du banc, elle
commena la crmonie assiste du vieillard et cela encore n'eut lieu
que pour nous garer.

Le toit sous lequel se passrent tous ces vnements avait une forme
vraiment singulire;  l'intrieur il tait form par sept grandes
demi-sphres votes, dont la plus haute, celle du centre, tait
perce  son sommet d'une petite ouverture ronde, qui tait obture 
ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Aprs de longues
crmonies, six vierges entrrent, portant chacune une grande
trompette, enveloppe d'une substance verte phosphorescente comme
d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumires du
bout de la table et dcouvrit les visages. Puis il plaa la trompette
sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie vase,
tourne vers le haut, vnt juste en face de l'ouverture du toit que je
viens de dsigner.

A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes
proccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point.
Ainsi, lorsqu'on eut enflamm les feuilles ou la couronne entourant la
trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage  un
rayon de feu qui se prcipita dans le pavillon et s'lana dans le
corps; l'ouverture se referma aussitt et la trompette fut enleve.

Mes compagnons furent tromps par la jonglerie car ils se figuraient
que la vie tait communique aux corps par le feu des couronnes et des
feuilles.

Ds que l'me eut pntr dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma
les yeux, mais ne faisait gure d'autres mouvements.

Ensuite une seconde trompette fut applique sur sa bouche; on alluma
la couronne et une seconde me descendit de mme; et cela eut lieu
trois fois pour chacun des corps.

Toutes les lumires furent teintes ensuite et enleves; la couverture
de velours de la table fut replie sur les corps et bientt on tendit
et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout envelopps,
puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un  ct de
l'autre. Alors, les rideaux ferms, ils dormirent un long espace de
temps.

Il tait vraiment temps que la vierge s'occupt des autres artistes;
ceux-ci taient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus
tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de
l'art, mais non la plus noble, la plus ncessaire et la meilleure. En
effet ils possdaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte
qu'ils crurent que l'oiseau n'tait destin qu' produire de l'or et
que c'est par cela que la vie devait tre rendue aux dcapits. Quant
 nous, nous restions l en silence, en attendant le moment o les
poux s'veilleraient; il s'coula environ une demi-heure dans cette
attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entre et aprs nous avoir
salus  la ronde, il vola prs d'eux sous les rideaux et les agaa
jusqu' ce qu'ils s'veillassent. Leur tonnement fut grand  leur
rveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure o ils avaient
t dcapits. Cupidon les fit connatre l'un  l'autre, puis se
retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il
vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique
et montrer de la gaiet.

Bientt aprs la vierge revint galement; elle salua respectueusement
le jeune Roi et la Reine--qu'elle trouva un peu faibles--leur baisa la
main et leur donna les deux beaux vtements; ils s'en vtirent et
s'avancrent. Deux siges merveilleux taient prts  les recevoir;
ils y prirent place et reurent nos hommages respectueux, pour
lesquels le Roi nous remercia lui-mme; puis il daigna nous accorder
de nouveau sa grce.

Comme il tait prs de cinq heures, les personnes royales ne purent
tarder davantage; on runit donc  la hte les objets les plus
prcieux et nous dmes conduire les personnes royales par l'escalier,
par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y
prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et
s'loignrent si vite que nous les perdmes bientt de vue; d'aprs ce
qu'on m'a rapport, on tait venu  leur rencontre avec quelques
vaisseaux de sorte qu'ils traversrent une grande distance sur mer en
quatre heures.

Cinq heures taient sonns quand on ordonna aux musiciens de recharger
les vaisseaux et de se prparer au dpart. Mais comme ils taient un
peu lents, le vieux seigneur fit sortir une partie de ses soldats que
nous n'avions pas aperus jusque-l car ils taient cachs dans
l'enceinte. C'est de cette manire que j'appris que cette tour tait
toujours prte  rsister aux attaques. Ces soldats eurent tt fait
d'embarquer nos bagages, de sorte qu'il ne nous restait qu' songer au
repas.

Quand les tables furent dresses, la vierge nous runit en prsence de
nos compagnons; alors il nous fallut prendre un air malheureux et
touffer le rire. Ils chuchotaient tout le temps entre eux; cependant
quelques-uns nous plaignaient. A ce repas le vieux seigneur tait des
ntres. C'tait un matre svre; il n'y eut de parole, si sage
ft-elle, qu'il ne st rfuter, ou complter, ou du moins dvelopper
pour nous instruire. C'est auprs de ce seigneur que j'appris le plus
de choses et il serait bon que chacun se rendt prs de lui pour
s'instruire; beaucoup y trouveraient leur avantage.

Aprs le repas le seigneur nous conduisit d'abord dans ses muses
difis circulairement sur les bastions; nous y vmes des crations
naturelles fort singulires ainsi que des imitations de la nature
produites par l'intelligence humaine; il aurait fallu y passer une
anne entire pour tout voir.

Nous prolongemes cette visite  la lumire, bien avant dans la nuit.
Enfin le sommeil l'emporta sur la curiosit et nous fmes conduits
dans nos chambres; nous fmes tonns de trouver dans le rempart non
seulement de bons lits mais encore des appartements trs lgants
tandis que nous avions d nous contenter de si peu la veille. J'allai
donc goter un bon repos et comme j'tais presque sans soucis et
fatigu par un travail ininterrompu, le bruissement calme de la mer me
procura un sommeil profond et doux que je continuai par un rve depuis
onze heures jusqu' huit heures du matin.




SEPTIME JOUR


Il tait plus de huit heures quand je m'veillai. Je m'habillai donc
rapidement pour rentrer dans la tour, mais les chemins se croisaient
en si grand nombre dans le rempart que je m'garai pendant assez
longtemps avant d'avoir trouv une issue. Le mme dsagrment arriva 
d'autres; pourtant nous finmes par nous retrouver dans la salle
infrieure. Nous remes alors nos Toisons d'or et nous fmes vtus
d'habits entirement jaunes. Alors la vierge nous apprit que nous
tions Chevaliers de la Pierre d'Or, chose que nous avions ignore
jusque-l.

Ainsi pars nous djeunmes; puis le vieillard remit  chacun une
mdaille en or. Sur l'endroit on voyait ces mots:

                             AR. NAT. MI

[_Ars naturae ministra_: L'art est le ministre de la nature.]

Au revers:

                             TEM. NA. F.

[_Temporis natura filia_: La nature est fille du temps.]

Il nous engagea  ne jamais agir au del et contrairement 
l'instruction de cette mdaille commmorative.

Nous partmes alors par del les mers. Or, nos vaisseaux taient pars
admirablement;  les voir il semblait certain que toutes les belles
choses que nous voyions ici nous avaient t envoyes.

Les vaisseaux taient au nombre de douze, dont six des ntres, les six
autres appartenant au vieillard. Ce dernier remplit ses vaisseaux de
soldats de belle prestance puis il prit place dans le ntre o nous
tions tous runis. Les musiciens, dont le vieux seigneur possdait un
grand nombre, vinrent en tte de notre flottille pour nous distraire.
Les pavillons battaient les douze signes clestes; le ntre portait
l'emblme de la Balance. Entre autres merveilles, notre vaisseau
contenait une horloge d'une beaut admirable qui marquait toutes les
minutes.

La mer tait d'un calme si parfait que notre voyage tait un vritable
agrment; mais l'attrait principal tait la causerie du vieillard. Il
savait nous charmer avec des histoires singulires au point que je
voyagerais avec lui ma vie durant.

Cependant les vaisseaux s'avanaient avec une rapidit inoue; nous
n'avions pas navigu pendant deux heures que le capitaine nous avertit
qu'il apercevait des vaisseaux en tel nombre que le lac entier en
tait presque couvert. Nous en conclmes qu'on venait  notre
rencontre et il en tait ainsi; car ds que nous fmes entrs dans le
lac par le canal dj nomm, nous apermes environ cinq cents
vaisseaux. L'un d'eux tincelait d'or et de pierreries; il portait le
Roi et la Reine ainsi que d'autres seigneurs, dames et demoiselles de
haute naissance.

Ds que nous fmes  proximit, on tira les batteries des deux cts,
et le son des trompettes et des tambours fit un tel vacarme que les
navires en tremblrent. Enfin quand nous les emes rejoints, ils
entourrent nos vaisseaux et stopprent.

Aussitt le vieil Atlas se prsenta au nom du Roi et nous parla
brivement mais avec lgance; il nous souhaita la bienvenue et
demanda si le cadeau royal tait prt.

Certains de mes compagnons taient grandement surpris d'apprendre que
le Roi tait ressuscit, car ils taient persuads que c'taient eux
qui devaient le rveiller. Nous les laissions  leur tonnement, en
faisant semblant de trouver le fait galement trs trange.

Aprs Atlas, notre vieillard prit la parole et rpondit un peu plus
longuement; il fit des voeux pour le bonheur et la prosprit du Roi
et de la Reine et remit ensuite un petit coffret prcieux. J'ignore ce
qu'il contenait, mais je vis qu'on le confia  la garde de Cupidon qui
jouait entre eux deux.

Aprs ce discours on tira une nouvelle salve et nous continumes 
naviguer de conserve assez longtemps et nous parvnmes enfin au
rivage. Nous tions prs du premier portail par lequel j'tais entr
tout d'abord. A cet endroit un grand nombre de serviteurs du Roi nous
attendaient avec quelques centaines de chevaux.

Ds que nous fmes  terre, le Roi et la Reine nous tendirent trs
amicalement la main et nous dmes tous monter  cheval.

--Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas attribuer le rcit
suivant  mon orgueil ou au dsir de me glorifier; mais qu'il soit
persuad que je tairais volontiers les honneurs que je reus s'il
n'tait indispensable de les relater.

On nous distribua donc tous,  tour de rle, entre les divers
seigneurs. Mais notre vieillard et moi, indigne, nous dmes chevaucher
aux cts du Roi en portant une bannire blanche comme la neige avec
une croix rouge. J'avais obtenu cette place  cause de mon grand ge,
car, tous deux, nous avions de longues barbes blanches et les cheveux
gris. Or, j'avais attach mes insignes autour de mon chapeau; le jeune
Roi les remarqua bientt et me demanda si c'tait moi qui avait pu
rsoudre les signes gravs sur le portail. Je rpondis
affirmativement, avec les marques d'un profond respect. Alors il rit
de moi et me dit que dornavant il n'tait nullement besoin de
crmonies: que j'tais son pre. Puis il me demanda de quelle manire
je les avais dgags; je rpondis: Avec de l'eau et du sel. Alors il
fut tonn que je fusse si fin. M'enhardissant je lui racontai mon
aventure avec le pain, la colombe et le corbeau; il m'couta avec
bienveillance et m'assura que c'tait la preuve que Dieu m'avait
destin  un bonheur particulier.

Tout en cheminant nous arrivmes au premier portail; alors le gardien
vtu de bleu se prsenta. Ds qu'il me vit prs du Roi il me tendit
une supplique et me pria respectueusement de me souvenir de l'amiti
qu'il m'avait tmoigne, maintenant que j'tais auprs du Roi. Je
questionnai d'abord le Roi au sujet de ce gardien; il me rpondit
amicalement que c'tait un astrologue clbre et minent qui avait
toujours t en haute considration auprs du Seigneur son pre. Or il
tait advenu que le gardien avait agi contre dame Vnus, l'ayant
surprise et contemple dans son lit de repos; pour sa punition il
avait t dtach comme gardien  la premire porte jusqu' ce que
quelqu'un le dlivrt. Je demandai si cela pouvait se faire et le Roi
rpondit:

Oui; si l'on dcouvre quelqu'un qui ait commis un pch aussi grand
que le sien, il sera plac comme gardien  la porte et l'autre sera
dlivr.

Ces mots me troublrent profondment, car ma conscience me montra bien
que j'tais moi-mme ce malfaiteur; cependant je me tus et je transmis
la supplique. Ds que le Roi en eut pris connaissance il eut un
mouvement d'effroi tellement violent que la Reine qui chevauchait
derrire nous en compagnie de ses vierges et de l'autre reine--que
nous avions vue lors de la suspension des poids,--s'en aperut et le
questionna sur cette lettre. Il ne voulut rien dire mais il serra la
lettre sur lui et parla d'autre chose jusqu' ce que nous fussions
parvenus dans la cour du chteau; ce qui eut lieu  trois heures. L
nous descendmes de cheval et nous accompagnmes le Roi dans la salle
que j'ai dj dpeinte.

Aussitt le Roi se retira avec Atlas dans un cabinet et lui fit lire
la supplique. Alors Atlas monta  cheval sans tarder afin de complter
ses renseignements prs du gardien. Puis le Roi s'assit sur son trne;
son pouse et d'autres seigneurs, dames et demoiselles l'imitrent.
Alors notre vierge fit l'loge de notre application, de nos peines et
de nos oeuvres, et pria le Roi et la Reine de nous rcompenser
royalement, ainsi que de la laisser jouir  l'avenir des fruits de sa
mission. Le vieillard se leva  son tour et certifia l'exactitude des
dires de la vierge; il affirma qu'il serait juste que l'on donnt
satisfaction aux deux demandes. Nous dmes nous retirer pendant un
instant et l'on dcida d'accorder  chacun le droit de faire un
souhait qui serait exauc s'il tait ralisable, car l'on prvoyait
avec certitude que le plus sage ferait le souhait qui lui serait le
plus profitable, et on nous invita  mditer sur ce sujet jusqu'aprs
le repas.

Ensuite le Roi et la Reine dcidrent de se distraire en jouant. Le
jeu tait semblable aux checs, mais se jouait selon d'autres rgles.
Les vertus taient ranges d'un ct, les vices de l'autre, et les
mouvements montraient exactement par quelles pratiques les vices
tendent des piges aux vertus et comment il faut les combattre; il
serait  souhaiter que nous eussions galement un jeu semblable.

Sur ces entrefaites, Atlas revint et rendit compte de sa mission 
voix basse. Le rouge me monta alors au visage car ma conscience ne me
laissait pas en repos. Le Roi me tendit lui-mme la supplique et me la
fit lire; elle contenait  peu prs ce qui suit:

Premirement, le gardien exprimait au Roi ses souhaits de bonheur et
de prosprit avec l'espoir que sa descendance serait nombreuse. Puis
il affirmait que le jour tait maintenant arriv o, conformment  la
promesse royale, il devait tre dlivr. Car, d'aprs ses observations
qui ne pouvaient lui mentir, Vnus aurait t dcouverte et contemple
par un de ses htes. Il suppliait Sa Majest Royale de vouloir bien
faire une enqute minutieuse; Elle constaterait ainsi que sa
dcouverte tait vraie, sinon il s'engageait  rester dfinitivement 
la porte, sa vie durant. Il priait par consquent trs
respectueusement Sa Majest de lui permettre d'assister au banquet au
risque de sa vie, car il esprait ainsi dcouvrir le malfaiteur et
parvenir  la dlivrance tant dsire.

Tout cela tait expos longuement et avec un art parfait. J'tais
vraiment bien plac pour apprcier  sa juste valeur la perspicacit
du gardien, mais elle tait pnible pour moi et j'aurais prfr
l'ignorer  jamais; cependant je me consolai en pensant que je
pourrais peut-tre lui venir en aide par mon souhait. Je demandai donc
au Roi s'il n'y avait pas d'autre voie pour sa dlivrance. Non,
rpondit le Roi, car ces choses ont une gravit toute particulire;
mais nous pouvons accder  son dsir pour cette nuit. Il le fit donc
appeler.

Entre-temps les tables avaient t dresses dans une salle o nous
n'avions jamais pris place auparavant; celle-ci s'appelait le Complet;
elle tait pare d'une manire si merveilleuse qu'il m'est impossible
d'en commencer seulement la description. On nous y conduisit en grande
pompe et avec des crmonies particulires.

Cette fois-ci Cupidon tait absent; car, ainsi qu'on me l'apprit,
l'insulte faite  sa mre l'avait fortement indispos; voil comment 
chaque instant mon forfait, entranant la supplique, fut la cause
d'une grande tristesse. Il rpugnait au Roi de faire une enqute parmi
ses invits; car elle aurait fait connatre l'vnement  ceux qui
l'ignoraient encore. Il laissa donc au gardien dj arriv le soin
d'exercer une surveillance troite et fit de son mieux pour paratre
gai.

On finit cependant par retrouver l'animation et on s'entretint de
toutes sortes de sujets agrables et utiles.

Je m'abstiens de rappeler le menu et les crmonies, car le lecteur
n'en a nul besoin et cela n'est pas utile pour notre but. Tout tait
excellent, au del de toute mesure, au del de tout art et de toute
habilet humaine; ce n'est pas  la boisson que je songe en crivant
cela. Ce repas fut le dernier et le plus admirable de tous ceux
auxquels j'ai pris part.

Aprs le banquet les tables furent enleves rapidement et de beaux
siges furent rangs en cercle. De mme que le Roi et la Reine, nous y
prmes place auprs du vieillard, des dames et des vierges. Puis un
beau page ouvrit l'admirable livre dont j'ai dj parl. Atlas se
plaa au centre de notre cercle et nous parla comme suit:

Sa Majest Royale n'avait point oubli nos mrites et l'application
avec laquelle nous avions rempli nos fonctions; pour nous rcompenser,
Elle nous avait donc lus tous, sans exception, _Chevaliers de la
Pierre d'Or_. Il serait donc indispensable non seulement de prter
serment encore une fois  Sa Majest Royale, mais encore de nous
engager  observer les articles suivants. Ainsi, Sa Majest Royale
pourrait dcider de nouveau comment Elle devra se comporter vis--vis
de ses allis.

Puis Atlas fit lire par le page les articles que voici:


                                  I

Seigneurs Chevaliers, vous devez jurer de n'assujettir votre Ordre 
aucun diable ou esprit, mais de le placer constamment sous la seule
garde de Dieu, votre crateur, et de sa servante, la Nature.


                                  II

Vous rpudierez toute prostitution, dbauche et impuret et ne salirez
point votre Ordre par ces vices.


                                 III

Vous aiderez par vos dons tous ceux qui en seront dignes et en auront
besoin.


                                  IV

Vous n'aurez jamais le dsir de vous servir de l'honneur d'appartenir
 l'Ordre pour obtenir le luxe et la considration mondaine.


                                  V

Vous ne vivrez pas plus longtemps que Dieu ne le dsire.


Ce dernier article nous fit rire longuement et sans doute l'a-t-on
ajout pour cela. Quoiqu'il en soit nous dmes prter serment sur le
sceptre du Roi.

Ensuite nous fmes reus Chevaliers avec la solennit d'usage; on nous
accorda, avec d'autres privilges, le pouvoir d'agir  notre gr sur
l'_ignorance_, la _pauvret_ et la _maladie_. Ces privilges nous
furent confirms ensuite dans une petite chapelle o l'on nous
conduisit en procession. Nous y rendmes grce  Dieu et j'y suspendis
ma Toison d'or et mon chapeau, pour la gloire de Dieu; je les y
laissai en commmoration ternelle. Et comme l'on demanda la signature
de chacun j'crivis:

              _La Haute Science est de ne rien savoir._
                     Frre CHRISTIAN ROSENCREUTZ,
                     Chevalier de la Pierre d'Or:
                            _Anne_ 1459.

  [_Summa Scientia nihil scire. Fr._ CHRISTIANUS ROSENCREUTZ,
   _Eques aurei Lapidis. Anno_ 1459.]

Mes compagnons crivirent diffremment, chacun  sa convenance.

Puis nous fmes reconduits dans la salle o l'on nous invita 
prendre des siges et  dcider vivement les souhaits que nous
voudrions faire. Le Roi et les siens s'taient retirs dans le
cabinet; puis chacun y fut appel pour y formuler son souhait, de
sorte que j'ignore les voeux de mes compagnons.

En ce qui me concerne, je pensais qu'il n'y aurait rien de plus
louable que de faire honneur  mon Ordre en faisant preuve d'une
vertu; il me semblait aussi qu'aucune ne fut jamais plus glorieuse que
la _reconnaissance_. Malgr que j'eusse pu souhaiter quelque chose de
plus agrable, je me surmontai donc et je rsolus de dlivrer mon
bienfaiteur, le gardien, ft-ce  mon pril. Or, quand je fus entr,
on me demanda d'abord si je n'avais pas reconnu ou souponn le
malfaiteur, tant donn que j'avais lu la supplique. Alors, sans nulle
crainte, je fis le rcit dtaill des vnements et comment j'avais
pch par ignorance; je me dclarai prt  subir la peine que j'avais
mrite ainsi.

Le Roi et les autres seigneurs furent trs tonns de cette confession
inattendue; ils me prirent de me retirer un instant. Ds que l'on
m'eut rappel, Atlas m'informa que Sa Majest Royale tait trs peine
de me voir dans cette infortune, moi, qu'Elle aimait par-dessus tous;
mais qu'il Lui tait impossible de transgresser Sa vieille coutume et
Elle ne voyait donc d'autre solution que de dlivrer le gardien et de
me transmettre sa charge, tout en dsirant qu'un autre ft bientt
pris afin que je pusse rentrer. Cependant on ne pouvait esprer aucune
dlivrance avant les ftes nuptiales de son fils  venir.

Accabl par cette sentence, je maudissais ma bouche bavarde de n'avoir
pu taire ces vnements; enfin, je parvins  ressaisir mon courage et,
rsign  l'invitable, je relatai comment ce gardien m'avait donn un
insigne et recommand au gardien suivant; que, grce  leur aide,
j'avais pu subir l'preuve de la balance et participer ainsi  tous
les honneurs et  toutes les joies; qu'il avait donc t juste de me
montrer reconnaissant envers mon bienfaiteur et que je les remerciais
pour la sentence, puisqu'elle ne pouvait tre diffrente. Je ferais
d'ailleurs volontiers une besogne dsagrable en signe de gratitude
envers celui qui m'avait aid  toucher au but. Mais, comme il me
restait un souhait  formuler, je souhaitai de rentrer; de cette
manire, j'aurais dlivr le gardien et mon souhait m'aurait dlivr 
mon tour.

On me rpondit que ce souhait n'tait pas ralisable, sinon, je
n'aurais eu qu' souhaiter la dlivrance du gardien. Toutefois Sa
Majest Royale tait satisfaite de constater que j'avais arrang cela
adroitement; mais Elle craignait que j'ignorasse encore dans quelle
misrable condition mon audace m'avait plac.

Alors le brave homme fut dlivr et je dus me retirer tristement.

Ensuite mes compagnons furent appels galement et revinrent tous
pleins de joie, ce qui m'affligea encore plus; car j'tais persuad
que je terminerais mes jours sous la porte. Je rflchissais aussi sur
les occupations qui m'aideraient  y passer le temps; enfin, je
songeais, que, vu mon grand ge, je n'avais que peu d'annes  vivre
encore, que le chagrin et la mlancolie m'achveraient  bref dlai et
que de cette manire ma garde prendrait fin; que, bientt je pourrais
goter un sommeil bienheureux dans la tombe.

J'agitais beaucoup de penses de cette nature; tantt je m'irritais en
pensant aux belles choses que j'avais vues et dont je serais priv;
tantt je me rjouissais d'avoir pu participer, malgr tout,  toutes
ces joies, avant ma fin et de ne pas avoir t chass honteusement.

Tel fut le dernier coup qui me frappa; ce fut le plus fort et le plus
sensible.

Tandis que j'tais plong dans mes proccupations, le dernier de mes
compagnons revint du cabinet du Roi; ils souhaitrent alors une bonne
nuit au Roi et aux seigneurs et furent conduits dans leurs
appartements.

Mais moi, malheureux, je n'avais personne pour m'accompagner; mme on
se moquait de moi et l'on me mit au doigt la bague que le gardien
avait porte auparavant, afin que je fusse bien convaincu que sa
fonction m'tait chue.

Enfin, puisque je ne devais plus le revoir sous sa forme actuelle, le
Roi m'exhorta  me conformer  ma vocation et  ne pas agir contre mon
Ordre. Puis il m'embrassa et me baisa, de sorte que je crus comprendre
que je devais prendre la garde ds le lendemain.

   Pourtant, quand ils m'eurent adress tous quelques
     paroles  amicales  et  tendu  la main, en me
       recommandant  la protection de Dieu, je
        fus conduit par les deux vieillards, le
          seigneur de la tour et Atlas, dans
            un  logement  merveilleux;  l,
             trois lits nous attendaient et
              nous nous  reposmes. Nous
               passmes encore presque
                 deux * * * * * * *
                   * * * * * * * *
                    * * * * * * *
                     * * * * * *
                      * * * * *
                       * * * *
                        * * *
                         * *
                          *

--Ici il manque environ deux feuillets in 4; croyant tre gardien 
la porte le lendemain, il (l'_Auteur de ceci_) est rentr chez lui.




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