The Project Gutenberg EBook of L'Abbesse de Castro, by Stendhal

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Title: L'Abbesse de Castro

Author: Stendhal

Posting Date: October 5, 2013 [EBook #797]
Release Date: January, 1997

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Stendhal

L'ABBESSE DE CASTRO

Chroniques italiennes (1839)




I


Le mlodrame nous a montr si souvent les brigands italiens du seizime
sicle, et tant de gens en ont parl sans les connatre, que nous en
avons maintenant les ides les plus fausses. On peut dire en gnral que
ces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui,
en Italie, succdrent aux rpubliques du moyen ge. Le nouveau tyran
fut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la dfunte rpublique, et,
pour sduire le bas peuple, il ornait la ville d'glises magnifiques et
de beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi de
Faenza, les Riario d'Imola, les Cane de Vrone, les Bentivoglio de
Bologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et les
plus hypocrites de tous, les Mdicis de Florence. Parmi les historiens
de ces petits tats, aucun n'a os raconter les empoisonnements et
assassinats sans nombre ordonns par la peur qui tourmentait ces petits
tyrans; ces graves historiens taient  leur solde. Considrez que
chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des rpublicains
dont il savait tre excr (le grand duc de Toscane Cme, par exemple,
connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans prirent par
l'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les mfiances
ternelles qui donnrent tant d'esprit et de courage aux Italiens du
seizime sicle, et tant de gnie  leurs artistes. Vous verrez ces
passions profondes empcher la naissance de ce prjug assez ridicule
qu'on appelait l'honneur, du temps de madame de Svign, et qui consiste
surtout  sacrifier sa vie pour servir le matre dont on est n le sujet
et pour plaire aux dames. Au seizime sicle, l'activit d'un homme et
son mrite rel ne pouvaient se montrer en France et conqurir
l'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans les
duels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace,
elles devinrent les juges suprmes du mrite d'un homme. Alors naquit
l'esprit de galanterie, qui prpara l'anantissement successif de toutes
les passions et mme de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nous
obissons tous: la vanit. Les rois protgrent la vanit et avec grande
raison: de l l'empire des rubans.

En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mrite, par
les grands coups d'pe comme par les dcouvertes dans les anciens
manuscrits: voyez Ptrarque, l'idole de son temps; et une femme du
seizime sicle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'elle
n'et aim un homme clbre par la bravoure militaire. Alors on vit des
passions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voil la grande
diffrence entre l'Italie et la France, voil pourquoi l'Italie a vu
natre les Raphal, les Giorgion, les Titien, les Corrge, tandis que la
France produisait tous ces braves capitaines du seizime sicle, si
inconnus aujourd'hui et dont chacun avait tu un si grand nombre
d'ennemis.

Je demande pardon pour ces rudes vrits. Quoi qu'il en soit, les
vengeances atroces et ncessaires des petits tyrans italiens du moyen
ne concilirent aux brigands le coeur des peuples. On hassait les
brigands quand ils volaient des chevaux, du bl, de l'argent, en un mot,
tout ce qui leur tait ncessaire pour vivre; mais au fond le coeur des
peuples tait pour eux; et les filles du village prfraient  tous les
autres le jeune garon qui, une fois dans la vie, avait t forc
d'andar alla macchia, c'est--dire de fuir dans les bois et de prendre
refuge auprs des brigands  la suite de quelque action trop imprudente.

De nos jours encore tout le monde assurment redoute la rencontre des
brigands: mais subissent-ils des chtiments, chacun les plaint. C'est
que ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les crits publis
sous la censure de ses matres, fait sa lecture habituelle de petits
pomes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renomms.
Ce qu'il trouve d'hroque dans ces histoires ravit la fibre artiste qui
vit toujours dans les basses classes, et, d'ailleurs, il est tellement
las des louanges officielles donnes  certaines gens, que tout ce qui
n'est pas officiel en ce genre va droit  son coeur. Il faut savoir que
le bas peuple, en Italie souffre de certaines choses que le voyageur
n'apercevrait jamais, vct-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y a
quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n'et supprim les
brigands[1], il n'tait pas rare de voir certains de leurs exploits punir
les iniquits des gouverneurs de petites villes. Ces gouverneurs,
magistrats absolus dont la paye ne s'lve pas  plus de vingt cus par
mois, sont naturellement aux ordres de la famille la plus considrable
du pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les
brigands ne russissaient pas toujours  punir ces petits gouverneurs
despotes, du moins ils se moquaient d'eux et les bravaient, ce qui n'est
pas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique le
console de tous ses maux, et jamais il n'oublia une offense. Voil une
autre des diffrences capitales entre l'Italien et le Franais.

     [1] Gasparone, le dernier brigand, traita avec le gouvernement en
     1826; il est enferm dans la citadelle de Civita-Vecchia avec
     trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets
     des Apennins, o il s'tait rfugi, qui l'obligea  traiter. C'est
     un homme d'esprit, d'une figure assez avenante.

Au seizime sicle, le gouverneur d'un bourg avait-il condamn  mort un
pauvre habitant en butte  la haine de la famille prpondrante, souvent
on voyait les brigands attaquer la prison et essayer de dlivrer
l'opprim. De son ct, la famille puissante ne se fiant pas trop aux
huit ou dix soldats du gouvernement chargs de garder la prison, levait
 ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelait
des bravi, bivouaquaient dans les alentours de la prison, et se
chargeaient d'escorter jusqu'au lieu du supplice le pauvre diable dont
la mort avait t achete. Si cette famille puissante comptait un jeune
homme dans son sein, il se mettait  la tte de ces soldats improviss.

Cet tat de la civilisation fait gmir la morale, j'en conviens; de nos
jours on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas; mais ces
usages du seizime sicle taient merveilleusement propres  crer des
hommes dignes de ce nom.

Beaucoup d'historiens, lous encore aujourd'hui par la littrature
routinire des acadmies, ont cherch  dissimuler cet tat de choses,
qui, vers 1550, forma de si grands caractres. De leur temps, leurs
prudents mensonges furent rcompenss par tous les honneurs dont
pouvaient disposer les Mdicis de Florence, les d'Este de Ferrare, les
vice-rois de Naples, etc. Un pauvre historien, nomm Giannone, a voulu
soulever un coin du voile; mais, comme il n'a os dire qu'une trs
petite partie de la vrit, et encore en employant des formes
dubitatives et obscures, il est rest fort ennuyeux, ce qui ne l'a pas
empch de mourir en prison  quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758.

La premire chose  faire, lorsque l'on veut connatre l'histoire
d'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs gnralement
approuvs; nulle part, on n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle
part, il ne fut mieux pay[2].

     [2] Paul Jove, vque de Cme, l'Artin et cent autres moins
     amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauv de l'infamie,
     Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges. Guichardin se vendit
      Cme Ier, qui se moqua de lui. De nos jours, Coletta et Pignotti
     ont dit la vrit, ce dernier avec la peur constante d'tre
     destitu, quoique ne voulant tre imprim qu'aprs sa mort.

Les premires histoires qu'on ait crites en Italie, aprs la grande
barbarie du neuvime sicle, font dj mention des brigands, et en
parlent comme s'ils eussent exist de temps immmorial (voyez le recueil
de Muratori). Lorsque, par malheur pour la flicit publique, pour la
justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les
rpubliques du moyen ge furent opprimes, les rpublicains les plus
nergiques, ceux qui aimaient la libert plus que la majorit de leurs
concitoyens, se rfugirent dans les bois. Naturellement le peuple vex
par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les
Mdicis, etc., aimait et respectait leurs ennemis. Les cruauts des
petits tyrans qui succdrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les
cruauts de Cme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner
les rpublicains rfugis jusque dans Venise, jusque dans Paris,
envoyrent des recrues  ces brigands. Pour ne parler que des temps
voisins de ceux o vcut notre hrone, vers l'an 1550, Alphonse
Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigrent avec
succs des bandes armes qui, dans les environs d'Albano, bravaient les
soldats du pape alors fort braves. La ligne d'opration de ces fameux
chefs que le peuple admire encore s'tendait depuis le P et les marais
de Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vsuve. La fort de la
Faggiola, si clbre par leurs exploits, situe  cinq lieues de Rome,
sur la route de Naples, tait le quartier gnral de Sciarra, qui, sous
le pontificat de Grgoire XIII, runit quelquefois plusieurs milliers de
soldats. L'histoire dtaille de cet illustre brigand serait incroyable
aux yeux de la gnration prsente, en ce sens que jamais on ne voudrait
comprendre les motifs de ses actes. Il ne fut vaincu qu'en 1592.
Lorsqu'il vit ses affaires dans un tat dsespr, il traita avec la
rpublique de Venise et passa  son service avec ses soldats les plus
dvous ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les rclamations du
gouvernement romain, Venise, qui avait sign un trait avec Sciarra, le
fit assassiner, et envoya ses braves soldats dfendre l'le de Candie
contre les Turcs. Mais la sagesse vnitienne savait bien qu'une peste
meurtrire rgnait  Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats
que Sciarra avait amens au service de la rpublique furent rduits 
soixante-sept.

Cette fort de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un
ancien volcan, fut le dernier thtre des exploits de Marco Sciarra.
Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique de
cette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour
la tragdie. Elle couronne de sa noire verdure les sommets du mont
Albano.

C'est  une certaine ruption volcanique antrieure de bien des sicles
 la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne.  une
poque qui a prcd toutes les histoires, elle surgit au milieu de la
vaste plaine qui s'tendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte
Cavi, qui s'lve entour par les sombres ombrages de la Faggiola, en
est le point culminant; on l'aperoit de partout, de Terracine et
d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d'Albano,
maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de
Rome si clbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs a
remplac, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Frtrien, o
les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens
d'une sorte de fdration religieuse. Protg par l'ombrage de
chtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux
blocs normes que prsentent les ruines du temple de Jupiter; mais sous
ces ombrages sombres, si dlicieux dans ce climat, mme aujourd'hui, le
voyageur regarde avec inquitude au fond de la fort; il a peur des
brigands. Arriv au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans les
ruines du temple pour prparer les aliments. De ce point, qui domine
toute la campagne de Rome, on aperoit, au couchant, la mer, qui semble
 deux pas, quoique  trois ou quatre lieues; on distingue les moindres
bateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent 
Naples sur le bateau  vapeur. De tous les autres cts, la vue s'tend
sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin,
au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres
grands difices de Rome. Le Monte Cavi n'tant pas trop lev, l'oeil
distingue les moindres dtails de ce pays sublime qui pourrait se passer
d'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque
pan de mur en ruine, aperu dans la plaine ou sur les pentes de la
montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme
et la bravoure que raconte Tite-Live.

Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs normes,
restes du temple de Jupiter Frtrien, et qui servent de mur au jardin
des moines noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiers
rois de Rome. Elle est pave de pierres tailles fort rgulirement; et,
au milieu de la fort de la Faggiola, on en trouve de longs fragments.

Au bord du cratre teint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est
devenu le joli lac d'Albano de cinq  six milles de tour, si
profondment encaiss dans le rocher de lave, tait situe Albe, la mre
de Rome, et que la politique romaine dtruisit ds le temps des premiers
rois. Toutefois ses ruines existent encore. Quelques sicles plus tard,
 un quart de lieue d'Albe, sur le versant de la montagne qui regarde la
mer, s'est leve Albano, la ville moderne; mais elle est spare du lac
par un rideau de rochers qui cachent le lac  la ville et la ville au
lac. Lorsqu'on l'aperoit de la plaine, ses difices blancs se dtachent
sur la verdure noire et profonde de la fort si chre aux brigands et si
souvent nomme, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique.

Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait
pas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de
la noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter
les malheurs.

Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et
l'autre de Florence. A mon grand pril, j'ai os reproduire leur style,
qui est presque celui de nos vieilles lgendes. Le style si fin et si
mesur de l'poque actuelle et t, ce me semble, trop peu d'accord
avec les actions racontes et surtout avec les rflexions des auteurs.
Ils crivaient vers l'an 1598. Je sollicite l'indulgence du lecteur et
pour eux et pour moi.




II


Aprs avoir crit tant d'histoires tragiques, dit l'auteur du manuscrit
florentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine 
raconter. Je vais parler de cette fameuse abbesse du couvent de la
Visitation  Castro, Hlne de Campireali, dont le procs et la mort
donnrent tant  parler  la haute socit de Rome et de l'Italie. Dj,
vers 1555, les brigands rgnaient dans les environs de Rome, les
magistrats taient vendus aux familles puissantes. En l'anne 1572, qui
fut celle du procs, Grgoire XIII, Buoncompagni, monta sur le trne de
saint Pierre. Ce saint pontife runissait toutes les vertus
apostoliques; mais on a pu reprocher quelque faiblesse  son
gouvernement civil; il ne sut ni choisir des juges honntes, ni rprimer
les brigands; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. Il
lui semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait sur lui une
responsabilit terrible. Le rsultat de cette manire de voir fut de
peupler d'un nombre presque infini de brigands les routes qui conduisent
 la ville ternelle. Pour voyager avec quelque sret, il fallait tre
ami des brigands. La fort de la Faggiola,  cheval sur la route de
Naples par Albano, tait depuis longtemps le quartier gnral d'un
gouvernement ennemi de celui de Sa Saintet, et plusieurs fois Rome fut
oblige de traiter, comme de puissance  puissance, avec Marco Sciarra,
l'un des rois de la fort. Ce qui faisait la force de ces brigands,
c'est qu'ils taient aims des paysans leurs voisins.

Cette jolie ville d'Albano, si voisine du quartier gnral des
brigands, vit natre, en 1542, Hlne de Campireali. Son pre passait
pour le patricien le plus riche du pays, et, en cette qualit, il avait
pous Victoire Carafa, qui possdait de grandes terres dans le royaume
de Naples. Je pourrais citer quelques vieillards qui vivent encore, et
ont fort bien connu Victoire Carafa et sa fille. Victoire fut un modle
de prudence et d'esprit; mais, malgr tout son gnie, elle ne put
prvenir la ruine de sa famille. Chose singulire! Les malheurs affreux
qui vont former le triste sujet de mon rcit ne peuvent, ce me semble,
tre attribus, en particulier,  aucun des acteurs que je vais
prsenter au lecteur: je vois des malheureux, mais, en vrit, je ne
puis trouver des coupables. L'extrme beaut et l'me si tendre de la
jeune Hlne taient deux grands prils pour elle, et font l'excuse de
Jules Branciforte, son amant, tout comme le manque absolu d'esprit de
monsignor Cittadini, vque de Castro, peut aussi l'excuser jusqu' un
certain point. Il avait d son avancement rapide dans la carrire des
honneurs ecclsiastiques  l'honntet de sa conduite, et surtout  la
mine la plus noble et  la figure la plus rgulirement belle que l'on
pt rencontrer. Je trouve crit de lui qu'on ne pouvait le voir sans
l'aimer.

Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saint
moine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait t surpris, dans sa
cellule, lev  plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul,
sans que rien autre que la grce divine pt le soutenir dans cette
position extraordinaire[3], avait prdit au seigneur de Campireali que sa
famille s'teindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants, qui
tous deux priraient de mort violente. Ce fut  cause de cette
prdiction qu'il ne put trouver  se marier dans le pays et qu'il alla
chercher fortune  Naples, o il eut le bonheur de trouver de grands
biens et une femme capable, par son gnie, de changer sa mauvaise
destine, si toutefois une telle chose et t possible. Ce seigneur de
Campireali passait pour fort honnte homme et faisait de grandes
charits; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu  peu il se
retira du sjour de Rome, et finit par passer presque toute l'anne dans
son palais d'Albano. Il s'adonnait  la culture de ses terres, situes
dans cette plaine si riche qui s'tend entre la ville et la mer. Par les
conseils de sa femme, il fit donner l'ducation la plus magnifique  son
fils Fabio, jeune homme trs fier de sa naissance, et  sa fille Hlne,
qui fut un miracle de beaut, ainsi qu'on peut le voir encore par son
portrait, qui existe dans la collection Farnse. Depuis que j'ai
commenc  crire son histoire, je suis all au palais Farnse pour
considrer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donne  cette femme,
dont la fatale destine fit tant de bruit de son temps, et occupe mme
encore la mmoire des hommes. La forme de la tte est un ovale allong,
le front est trs grand, les cheveux sont d'un blond fonc. L'air de sa
physionomie est plutt gai; elle avait de grands yeux d'une expression
profonde, et des sourcils chtains formant un arc parfaitement dessin.
Les lvres sont fort minces, et l'on dirait que les contours de la
bouche ont t dessins par le fameux peintre Corrge. Considre au
milieu des portraits qui l'entourent  la galerie Farnse, elle a l'air
d'une reine. Il est bien rare que l'air gai soit joint  la majest.

     [3] Encore aujourd'hui, cette position singulire est regarde, par
     le peuple de la campagne de Rome, comme un signe certain de
     saintet. Vers l'an 1826, un moine d'Albano fut aperu plusieurs
     fois soulev de terre par la grce divine. On lui attribua de
     nombreux miracles; on accourait de vingt lieues  la ronde pour
     recevoir sa bndiction; des femmes, appartenant aux premires
     classes de la socit, l'avaient vu se tenant, dans sa cellule, 
     trois pieds de terre. Tout  coup il disparut.

Aprs avoir pass huit annes entires, comme pensionnaire au couvent
de la Visitation de la ville de Castro, maintenant dtruite, o l'on
envoyait, dans ce temps-l, les filles de la plupart des princes
romains, Hlne revint dans sa patrie, mais ne quitta point le couvent
sans faire offrande d'un calice magnifique au grand autel de l'glise. A
peine de retour dans Albano, son pre fit venir de Rome, moyennant une
pension considrable, le clbre pote Cechino, alors fort g; il orna
la mmoire d'Hlne des plus beaux vers du divin Virgile, de Ptrarque,
de l'Arioste et du Dante, ses fameux lves.

Ici le traducteur est oblig de passer une longue dissertation sur les
diverses parts de gloire que le seizime sicle faisait  ces grands
potes. Il paratrait qu'Hlne savait le latin. Les vers qu'on lui
faisait apprendre parlaient d'amour, et d'un amour qui nous semblerait
bien ridicule, si nous le rencontrions en 1839; je veux dire l'amour
passionn qui se nourrit de grands sacrifices, ne peut subsister
qu'environn de mystre, et se trouve toujours voisin des plus affreux
malheurs.

Tel tait l'amour que sut inspirer  Hlne,  peine ge de dix-sept
ans, Jules Branciforte. C'tait un de ses voisins, fort pauvre; il
habitait une chtive maison btie dans la montagne,  un quart de lieue
de la ville, au milieu des ruines d'Albe et sur les bords du prcipice
de cent cinquante pieds, tapiss de verdure, qui entoure le lac. Cette
maison, qui touchait aux sombres et magnifiques ombrages de la fort de
la Faggiola, a depuis t dmolie, lorsqu'on a bti le couvent de
Palazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour lui que son air vif et
leste, et l'insouciance non joue avec laquelle il supportait sa
mauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa faveur,
c'est que sa figure tait expressive sans tre belle. Mais il passait
pour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonne et parmi
ses bravi, dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgr sa
pauvret, malgr l'absence de beaut, il n'en possdait pas moins, aux
yeux de toutes les jeunes filles d'Albano, le coeur qu'il et t le
plus flatteur de conqurir. Bien accueilli partout, Jules Branciforte
n'avait eu que des amours faciles, jusqu'au moment o Hlne revint du
couvent de Castro. Lorsque, peu aprs, le grand pote Cechino se
transporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner les belles
lettres  cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa une
pice de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de si
beaux yeux s'attacher sur les siens, et une me si pure tre
parfaitement heureuse quand il daignait approuver ses penses. La
jalousie et le dpit des jeunes filles auxquelles Jules faisait
attention avant le retour d'Hlne rendirent bientt inutiles toutes les
prcautions qu'il employait pour cacher une passion naissante, et
j'avouerai que cet amour entre un jeune homme de vingt-deux ans et une
fille de dix-sept fut conduit d'abord d'une faon que la prudence ne
saurait approuver. Trois mois ne s'taient pas couls lorsque le
seigneur de Campireali s'aperut que Jules Branciforte passait trop
souvent sous les fentres de son palais (que l'on voit encore vers le
milieu de la grande rue qui monte vers le lac).

La franchise et la rudesse, suites naturelles de la libert que
souffrent les rpubliques, et l'habitude des passions franches, non
encore rprimes par les moeurs de la monarchie, se montrent  dcouvert
dans la premire dmarche du seigneur de Campireali. Le jour mme o il
fut choqu des frquentes apparitions du jeune Branciforte, il
l'apostropha en ces termes:

Comment oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, et
lancer des regards impertinents sur les fentres de ma fille, toi qui
n'as pas mme d'habits pour te couvrir? Si je ne craignais que ma
dmarche ne ft mal interprte des voisins, je te donnerais trois
sequins d'or, et tu irais  Rome acheter une tunique plus convenable. Au
moins ma vue et celle de ma fille ne seraient plus si souvent offenses
par l'aspect de tes haillons.

Le pre d'Hlne exagrait sans doute: les habits du jeune Branciforte
n'taient point des haillons, ils taient faits avec des matriaux fort
simples; mais, quoique fort propres et souvent brosss, il faut avouer
que leur aspect annonait un long usage. Jules eut l'me si profondment
navre par les reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plus
de jour devant sa maison.

Comme nous l'avons dit, les deux arcades, dbris d'un aqueduc antique,
qui servaient de murs principaux  la maison btie par le pre de
Branciforte, et par lui laisse  son fils, n'taient qu' cinq ou six
cents pas d'Albano. Pour descendre de ce lieu lev  la ville moderne,
Jules tait oblig de passer devant le palais Campireali; Hlne
remarqua bientt l'absence de ce jeune homme singulier, qui, au dire de
ses amies, avait abandonn toute autre relation pour se consacrer en
entier au bonheur qu'il semblait trouver  la regarder.

Un soir d't, vers minuit, la fentre d'Hlne tait ouverte, la jeune
fille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la
colline d'Albano, quoique cette ville soit spare de la mer par une
plaine de trois lieues. La nuit tait sombre, le silence profond; on et
entendu tomber une feuille. Hlne, appuye sur sa fentre, pensait
peut-tre  Jules, lorsqu'elle entrevit quelque chose comme l'aile
silencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre sa
fentre. Elle se retira effraye. L'ide ne lui vint point que cet objet
pt tre prsent par quelque passant: le second tage du palais o se
trouvait sa fentre tait  plus de cinquante pieds de terre. Tout 
coup, elle crut reconnatre un bouquet dans cette chose singulire qui,
au milieu d'un profond silence, passait et repassait devant la fentre
sur laquelle elle tait appuye; son coeur battit avec violence. Ce
bouquet lui sembla fix  l'extrmit de deux ou trois de ces cannes,
espce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dans
la campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt  trente pieds. La
faiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avait
quelque difficult  maintenir son bouquet exactement vis--vis la
fentre o il supposait qu'Hlne pouvait se trouver, et d'ailleurs, la
nuit tait tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rien
apercevoir  une telle hauteur. Immobile devant sa fentre, Hlne tait
profondment agite. Prendre ce bouquet, n'tait-ce pas un aveu? Elle
n'prouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure de ce genre
ferait natre, de nos jours, chez une jeune fille de la haute socit,
prpare  la vie par une belle ducation. Comme son pre et son frre
Fabio taient dans la maison, sa premire pense fut que le moindre
bruit serait suivi d'un coup d'arquebuse dirig sur Jules; elle eut
piti du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pense fut
que, quoiqu'elle le connt encore bien peu, il tait pourtant l'tre au
monde qu'elle aimait le mieux aprs sa famille. Enfin, aprs quelques
minutes d'hsitation, elle prit le bouquet, et, en touchant les fleurs
dans l'obscurit profonde, elle sentit qu'un billet tait attach  la
tige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billet
 la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone.
Imprudente! se dit-elle lorsque les premires lignes l'eurent fait
rougir de bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famille
perscutera  jamais ce pauvre jeune homme. Elle revint dans sa chambre
et alluma sa lampe. Ce moment fut dlicieux pour Jules, qui, honteux de
sa dmarche et comme pour se cacher mme dans la profonde nuit, s'tait
coll au tronc norme d'un de ces chnes verts aux formes bizarres qui
existent encore aujourd'hui vis--vis le palais Campireali.

Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicit la
rprimande hurlante qui lui avait t adresse par le pre d'Hlne. Je
suis pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figurerez
difficilement tout l'excs de ma pauvret. Je n'ai que ma maison que
vous avez peut-tre remarque sous les ruines de l'aqueduc d'Albe;
autour de la maison se trouve un jardin que je cultive moi-mme, et dont
les herbes me nourrissent. Je possde encore une vigne qui est afferme
trente cus par an. Je ne sais, en vrit, pourquoi je vous aime;
certainement je ne puis pas vous proposer de venir partager ma misre.
Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pour
moi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pour
vous. Et cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'tait
point infortune: au contraire, elle tait remplie des rveries les plus
brillantes. Ainsi je puis dire que la vue du bonheur m'a rendu
malheureux. Certes, alors personne au monde n'et os m'adresser les
propos dont votre pre m'a fltri; mon poignard m'et fait prompte
justice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'gal de
tout le monde; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien chang: je
connais la crainte. C'est trop crire; peut-tre me mprisez-vous. Si,
au contraire, vous avez quelque piti de moi, malgr les pauvres habits
qui me couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuit
sonne au couvent des Capucins au sommet de la colline, je suis cach
sous le grand chne, vis--vis la fentre que je regarde sans cesse,
parce que je suppose qu'elle est celle de votre chambre. Si vous ne me
mprisez pas comme le fait votre pre, jetez-moi une des fleurs du
bouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entrane sur une des
corniches ou sur un des balcons de votre palais.

Cette lettre fut lue plusieurs fois; peu  peu les yeux d'Hlne se
remplirent de larmes; elle considrait avec attendrissement ce
magnifique bouquet dont les fleurs taient lies avec un fil de soie
trs fort. Elle essaya d'arracher une fleur mais ne put en venir  bout;
puis elle fut saisie d'un remords. Parmi les jeunes filles de Rome,
arracher une fleur, mutiler d'une faon quelconque un bouquet donn par
l'amour, c'est s'exposer  faire mourir cet amour. Elle craignait que
Jules ne s'impatientt, elle courut  sa fentre; mais, en y arrivant,
elle songea tout  coup qu'elle tait trop bien vue, la lampe
remplissait la chambre de lumire. Hlne ne savait plus quel signe elle
pouvait se permettre; il lui semblait qu'il n'en tait aucun qui ne dt
beaucoup trop.

Honteuse, elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps se
passait; tout  coup, il lui vint une ide qui la jeta dans un trouble
inexprimable: Jules allait croire que, comme son pre, elle mprisait sa
pauvret! Elle vit un petit chantillon de marbre prcieux dpos sur la
table, elle le noua dans son mouchoir, et jeta ce mouchoir au pied du
chne vis--vis sa fentre. Ensuite, elle fit signe qu'on s'loignt;
elle entendit Jules lui obir; car, en s'en allant, il ne cherchait plus
 drober le bruit de ses pas. Quand il eut atteint le sommet de la
ceinture de rochers qui spare le lac des dernires maisons d'Albano,
elle l'entendit chanter des paroles d'amour; elle lui fit des signes
d'adieu, cette fois moins timides, puis se mit  relire sa lettre.

Le lendemain et les jours suivants, il y eut des lettres et des
entrevues semblables; mais, comme tout se remarque dans un village
italien, et qu'Hlne tait de bien loin le parti le plus riche du pays,
le seigneur de Campireali fut averti que tous les soirs, aprs minuit,
on apercevait de la lumire dans la chambre de sa fille; et, chose bien
autrement extraordinaire, la fentre tait ouverte, et mme Hlne s'y
tenait comme si elle n'et prouv aucune crainte des zinzare (sorte de
cousins, extrmement incommodes et qui gtent fort les belles soires de
la campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter l'indulgence du
lecteur. Lorsque l'on est tent de connatre les usages des pays
trangers, il faut s'attendre  des ides bien saugrenues, bien
diffrentes des ntres). Le seigneur de Campireali prpara son arquebuse
et celle de son fils. Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient,
il avertit Fabio, et tous les deux se glissrent, en faisant le moins de
bruit possible, sur un grand balcon de pierre qui se trouvait au premier
tage du palais, prcisment sous la fentre d'Hlne. Les piliers
massifs de la balustrade en pierre les mettaient  couvert jusqu' la
ceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du dehors.
Minuit sonna: le pre et le fils entendirent bien quelque bruit sous les
arbres qui bordaient la rue vis--vis leur palais; mais, ce qui les
remplit d'tonnement, il ne parut pas de lumire  la fentre d'Hlne.
Cette fille, si simple jusqu'ici et qui semblait un enfant  la vivacit
de ses mouvements, avait chang de caractre depuis qu'elle aimait. Elle
savait que la moindre imprudence compromettrait la vie de son amant; si
un seigneur de l'importance de son pre tuait un pauvre homme tel que
Jules Branciforte, il en serait quitte pour disparatre pendant trois
mois, qu'il irait passer  Naples; pendant ce temps, ses amis de Rome
arrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par l'offrande d'une
lampe d'argent de quelques centaines d'cus  l'autel de la Madone alors
 la mode. Le matin, au djeuner, Hlne avait vu  la physionomie de
son pre qu'il avait un grand sujet de colre, et,  l'air dont il la
regardait quand il croyait n'tre pas remarqu, elle pensa qu'elle
entrait pour beaucoup dans cette colre. Aussitt, elle alla jeter un
peu de poussire sur les bois des cinq arquebuses magnifiques que son
pre tenait suspendues auprs de son lit. Elle couvrit galement d'une
lgre couche de poussire ses poignards et ses pes. Toute la journe
elle fut d'une gaiet folle, elle parcourait sans cesse la maison du
haut en bas;  chaque instant, elle s'approchait des fentres, bien
rsolue de faire  Jules un signe ngatif, si elle avait le bonheur de
l'apercevoir. Mais elle n'avait garde: le pauvre garon avait t si
profondment humili par l'apostrophe du riche seigneur de Campireali,
que de jour il ne paraissait jamais dans Albano; le devoir seul l'y
amenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mre d'Hlne, qui
l'adorait et ne savait lui rien refuser, sortit trois fois avec elle ce
jour-l, mais ce fut en vain: Hlne n'aperut point Jules. Elle tait
au dsespoir. Que devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir les
armes de son pre, elle vit que deux arquebuses avaient t charges, et
que presque tous les poignards et pes avaient t manis! Elle ne fut
distraite de sa mortelle inquitude que par l'extrme attention qu'elle
donnait au soin de paratre ne se douter de rien. En se retirant  dix
heures du soir, elle ferma  clef la porte de sa chambre, qui donnait
dans l'antichambre de sa mre, puis elle se tint colle  sa fentre et
couche sur le sol, de faon  ne pouvoir pas tre perue du dehors.
Qu'on juge de l'anxit avec laquelle elle entendit sonner les heures;
il n'tait plus question des reproches qu'elle se faisait souvent sur la
rapidit avec laquelle elle s'tait attache  Jules, ce qui pouvait la
rendre moins digne d'amour  ses yeux. Cette journe-l avana plus les
affaires du jeune homme que six mois de constance et de protestations.
 quoi bon mentir? se disait Hlne. Est-ce que je ne l'aime pas de
toute mon me?

A onze heures et demie, elle vit fort bien son pre et son frre se
placer en embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de sa
fentre. Deux minutes aprs que minuit eut sonn au couvent des
Capucins, elle entendit fort bien aussi les pas de son amant, qui
s'arrta sous le grand chne; elle remarqua avec joie que son pre et
son frre semblaient n'avoir rien entendu: il fallait l'anxit de
l'amour pour distinguer un bruit aussi lger.

Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut  tout prix
qu'ils ne surprennent pas la lettre de ce soir; ils perscuteraient 
jamais ce pauvre Jules. Elle fit un signe de croix et, se retenant
d'une main au balcon de fer de sa fentre, elle se pencha au dehors,
s'avanant autant que possible dans la rue. Un quart de minute ne
s'tait pas coul lorsque le bouquet, attach comme de coutume  la
longue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet; mais,
en l'arrachant vivement  la canne sur l'extrmit de laquelle il tait
fix, elle fit frapper cette canne contre le balcon en pierre. A
l'instant partirent deux coups d'arquebuse suivis d'un silence parfait.
Son frre Fabio, ne sachant pas trop, dans l'obscurit, si ce qui
frappait violemment le balcon n'tait pas une corde  l'aide de laquelle
Jules descendait de chez sa soeur, avait fait feu sur son balcon; le
lendemain, elle trouva la marque de la balle, qui s'tait aplatie sur le
fer. Le seigneur de Campireali avait tir dans la rue, au bas du balcon
de pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant la canne prte
 tomber. Jules, de son ct, entendant du bruit au-dessus de sa tte,
avait devin ce qui allait suivre et s'tait mis  l'abri sous la
saillie du balcon.

Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son pre pt lui
dire, courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite porte
qui donnait sur une rue voisine, et ensuite s'en vint,  pas de loup,
examiner un peu les gens qui se promenaient sous le balcon du palais. A
ce moment, Jules, qui ce soir-l tait bien accompagn, se trouvait 
vingt pas de lui, coll contre un arbre. Hlne, penche sur son balcon
et tremblante pour son amant, entama aussitt une conversation  trs
haute voix avec son frre, qu'elle entendait dans la rue; elle lui
demanda s'il avait tu les voleurs.

--Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse sclrate! lui cria
celui-ci de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais prparez vos
larmes, je vais tuer l'insolent qui ose s'attaquer  votre fentre.

Ces paroles taient  peine prononces qu'Hlne entendit sa mre
frapper  la porte de sa chambre.

Hlne se hta d'ouvrir, en disant qu'elle ne concevait pas comment
cette porte se trouvait ferme.

--Pas de comdie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mre, ton pre est
furieux et te tuera peut-tre: viens te placer avec moi dans mon lit;
et, si tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai.

Hlne lui dit:

--Voil le bouquet, la lettre est cache entre les fleurs.

A peine la mre et la fille taient-elles au lit, que le seigneur
Campireali rentra dans la chambre de sa femme, il revenait de son
oratoire, qu'il tait all visiter, et o il avait tout renvers. Ce qui
frappa Hlne, c'est que son pre, ple comme un spectre, agissait avec
lenteur et comme un homme qui a parfaitement pris son parti. Je suis
morte! se dit Hlne.

--Nous nous rjouissons d'avoir des enfants, dit son pre en passant
prs du lit de sa femme pour aller  la chambre de sa fille, tremblant
de fureur, mais affectant un sang-froid parfait; nous nous rjouissons
d'avoir des enfants, nous devrions rpandre des larmes de sang plutt
quand ces enfants sont des filles. Grand Dieu! Est-il bien possible!
Leur lgret peut enlever l'honneur  tel homme qui, depuis soixante
ans, n'a pas donn la moindre prise sur lui.

En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa fille.

--Je suis perdue, dit Hlne  sa mre, les lettres sont sous le
pidestal du crucifix,  ct de la fentre.

Aussitt, la mre sauta hors du lit, et courut aprs son mari: elle se
mit  lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faire
clater sa colre: elle y russit compltement. Le vieillard devint
furieux, il brisait tout dans la chambre de sa fille; mais la mre put
enlever les lettres sans tre aperue. Une heure aprs, quand le
seigneur de Campireali fut rentr dans sa chambre  ct de celle de sa
femme, et tout tant tranquille dans la maison, la mre dit  sa
fille:--Voil tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'elles
ont failli nous coter! A ta place, je les brlerais. Adieu,
embrasse-moi.

Hlne rentra dans sa chambre, fondant en larmes; il lui semblait que,
depuis ces paroles de sa mre, elle n'aimait plus Jules. Puis elle se
prpara  brler ses lettres; mais, avant de les anantir, elle ne put
s'empcher de les relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleil
tait dj haut dans le ciel quand enfin elle se dtermina  suivre un
conseil salutaire.

Le lendemain, qui tait un dimanche, Hlne s'achemina vers la paroisse
avec sa mre; par bonheur, son pre ne les suivit pas. La premire
personne qu'elle aperut dans l'glise, ce fut Jules Branciforte. D'un
regard elle s'assura qu'il n'tait point bless. Son bonheur fut au
comble; les vnements de la nuit taient  mille lieues de sa mmoire.
Elle avait prpar cinq ou six petits billets tracs sur des chiffons de
vieux papier souills avec de la terre dtrempe d'eau, et tels qu'on
peut en trouver sur les dalles d'une glise; ces billets contenaient
tous le mme avertissement:

Ils avaient tout dcouvert, except son nom. Qu'il ne reparaisse plus
dans la rue; on viendra ici souvent.

Hlne laissa tomber un de ces lambeaux de papier; un regard avertit
Jules, qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure aprs,
elle trouva sur le grand escalier du palais un fragment de papier qui
attira ses regards par sa ressemblance exacte avec ceux dont elle
s'tait servie le matin. Elle s'en empara, sans que sa mre elle-mme
s'apert de rien; elle y lut:

Dans trois jours il reviendra de Rome, o il est forc d'aller. On
chantera en plein jour, les jours de march, au milieu du tapage des
paysans, vers dix heures.

Ce dpart pour Rome parut singulier  Hlne. Est-ce qu'il craint les
coups d'arquebuse de mon frre? se disait-elle tristement. L'amour
pardonne tout, except l'absence volontaire; c'est qu'elle est le pire
des supplices. Au lieu de se passer dans une douce rverie et d'tre
tout occupe  peser les raisons qu'on a d'aimer son amant, la vie est
agite par des doutes cruels. Mais, aprs tout, puis-je croire qu'il ne
m'aime plus? se disait Hlne pendant les trois longues journes que
dura l'absence de Branciforte. Tout  coup ses chagrins furent remplacs
par une joie folle: le troisime jour, elle le vit paratre en plein
midi, se promenant dans la rue devant le palais de son pre. Il avait
des habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sa
dmarche et la navet gaie et courageuse de sa physionomie n'avaient
clat avec plus d'avantage; jamais aussi, avant ce jour-l, on n'avait
parl si souvent dans Albano de la pauvret de Jules. C'taient les
hommes et surtout les jeunes gens qui rptaient ce mot cruel; les
femmes et surtout les jeunes filles ne tarissaient pas en loges de sa
bonne mine.

Jules passa toute la journe  se promener par la ville; il semblait se
ddommager des mois de rclusion auxquels sa pauvret l'avait condamn.
Comme il convient  un homme amoureux, Jules tait bien arm sous sa
tunique neuve. Outre sa dague et son poignard, il avait mis son giacco
(sorte de gilet long en mailles de fil de fer, fort incommode  porter,
mais qui gurissait ces coeurs italiens d'une triste maladie, dont en ce
sicle-l on prouvait sans cesse les atteintes poignantes, je veux
parler de la crainte d'tre tu au dtour de la rue par un des ennemis
qu'on se connaissait). Ce jour-l, Jules esprait entrevoir Hlne, et,
d'ailleurs, il avait quelque rpugnance  se trouver seul avec lui-mme
dans sa maison solitaire: voici pourquoi. Ranuce, un ancien soldat de
son pre, aprs avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes de
divers condottieri, et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra,
avait suivi son capitaine lorsque ses blessures forcrent celui-ci  se
retirer. Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre 
Rome: il tait expos  y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait tus;
mme dans Albano, il ne se souciait pas de se mettre tout  fait  la
merci de l'autorit rgulire. Au lieu d'acheter ou de louer une maison
dans la ville, il aima mieux en btir une situe de faon  voir venir
de loin les visiteurs. Il trouva dans les ruines d'Albe une position
admirable: on pouvait sans tre aperu par les visiteurs indiscrets, se
rfugier dans la fort o rgnait son ancien ami et patron, le prince
Fabrice Colonna. Le capitaine Branciforte se moquait fort de l'avenir de
son fils. Lorsqu'il se retira du service, g de cinquante ans
seulement, mais cribl de blessures, il calcula qu'il pourrait vivre
encore quelque dix ans, et, sa maison btie, dpensa chaque anne le
dixime de ce qu'il avait amass dans les pillages des villes et
villages auxquels il avait eu l'honneur d'assister.

Il acheta la vigne qui rendait trente cus de rente  son fils, pour
rpondre  la mauvaise plaisanterie d'un bourgeois d'Albano, qui lui
avait dit, un jour qu'il disputait avec emportement sur les intrts et
l'honneur de la ville, qu'il appartenait, en effet,  un aussi riche
propritaire que lui de donner des conseils aux anciens d'Albano. Le
capitaine acheta la vigne, et annona qu'il en achterait bien d'autres
puis, rencontrant le mauvais plaisant dans un lieu solitaire, il le tua
d'un coup de pistolet.

Aprs huit annes de ce genre de vie, le capitaine mourut; son aide de
camp Ranuce adorait Jules; toutefois, fatigu de l'oisivet, il reprit
du service dans la troupe du prince Colonna. Souvent il venait voir son
fils Jules, c'tait le nom qu'il lui donnait, et,  la veille d'un
assaut prilleux que le prince devait soutenir dans sa forteresse de la
Petrella, il avait emmen Jules combattre avec lui. Le voyant fort
brave:

--Il faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivre
auprs d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants,
tandis qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton pre tu pourrais
tre parmi nous un brillant soldat d'aventure, et de plus faire ta
fortune.

Jules fut tourment par ces paroles; il savait le latin montr par un
prtre; mais son pre s'tant toujours moqu de tout ce que disait le
prtre au del du latin, il n'avait absolument aucune instruction. En
revanche, mpris pour sa pauvret, isol dans sa maison solitaire, il
s'tait fait un certain bon sens qui, par sa hardiesse, aurait tonn
les savants. Par exemple, avant d'aimer Hlne, et sans savoir pourquoi,
il adorait la guerre, mais il avait de la rpugnance pour le pillage,
qui, aux yeux de son pre le capitaine et de Ranuce, tait comme la
petite pice destine  faire rire, qui suit la noble tragdie. Depuis
qu'il aimait Hlne, ce bon sens acquis par ses rflexions solitaires
faisait le supplice de Jules. Cette me, si insouciante jadis, n'osait
consulter personne sur ses doutes, elle tait remplie de passion et de
misre. Que ne dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savait
soldat d'aventure? Ce serait pour le coup qu'il lui adresserait des
reproches fonds! Jules avait toujours compt sur le mtier de soldat,
comme sur une ressource assure pour le temps o il aurait dpens le
prix des chanes d'or et autres bijoux qu'il avait trouvs dans la
caisse de fer de son pre. Si Jules n'avait aucun scrupule  enlever,
lui si pauvre, la fille du riche seigneur de Campireali, c'est qu'en ce
temps-l les pres disposaient de leurs biens aprs eux comme bon leur
semblait, et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser mille
cus  sa fille pour toute fortune. Un autre problme tenait
l'imagination de Jules profondment occupe: 1 dans quelle ville
tablirait-il la jeune Hlne aprs l'avoir pouse et enleve  son
pre? 2 Avec quel argent la ferait-il vivre?

Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglant
auquel il avait t tellement sensible, Jules fut pendant deux jours en
proie  la rage et  la douleur la plus vive: il ne pouvait se rsoudre
ni  tuer le vieillard insolent, ni  le laisser vivre. Il passait les
nuits entires  pleurer; enfin il rsolut de consulter Ranuce, le seul
ami qu'il et au monde; mais cet ami le comprendrait-il? Ce fut en vain
qu'il chercha Ranuce dans toute la fort de la Faggiola, il fut oblig
d'aller sur la route de Naples, au del de Velletri, o Ranuce
commandait une embuscade: il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruiz
d'Avalos, gnral espagnol, qui se rendait  Rome par terre, sans se
rappeler que nagure, en nombreuse compagnie, il avait parl avec mpris
des soldats d'aventure de la compagnie Colonna. Son aumnier lui rappela
fort  propos cette petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le parti
de faire armer une barque et de venir  Rome par mer.

Ds que le capitaine Ranuce eut entendu le rcit de Jules:

--Dcris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur de
Campireali, afin que son imprudence ne cote pas la vie  quelque bon
habitant d'Albano. Ds que l'affaire qui nous retient ici sera termine
par oui ou par non, tu te rendras  Rome, o tu auras soin de te montrer
dans les htelleries et autres lieux publics,  toutes les heures de la
journe; il ne faut pas que l'on puisse te souponner  cause de ton
amour pour la fille.

Jules eut beaucoup de peine  calmer la colre de l'ancien compagnon de
son pre. Il fut oblig de se fcher.

--Crois-tu que je demande ton pe? Lui dit-il enfin. Apparemment que,
moi aussi, j'ai une pe! Je te demande un conseil sage.

Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles:

--Tu es jeune, tu n'as pas de blessures; l'insulte a t publique: or,
un homme dshonor est mpris mme des femmes.

Jules lui dit qu'il dsirait rflchir encore sur ce que voulait son
coeur, et, malgr les instances de Ranuce, qui prtendait absolument
qu'il prt part  l'attaque de l'escorte du gnral espagnol, o,
disait-il, il y aurait de l'honneur  acqurir, sans compter les
doublons, Jules revint seul  sa petite maison. C'est l que la veille
du jour o le seigneur de Campireali lui tira un coup d'arquebuse, il
avait reu Ranuce et son caporal, de retour des environs de Velletri.
Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer o son patron,
le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chanes d'or et autres
bijoux dont il ne jugeait pas  propos de dpenser la valeur aussitt
aprs une expdition. Ranuce y trouva deux cus.

--Je te conseille de te faire moine, dit-il  Jules, tu en as toutes les
vertus: l'amour de la pauvret, en voici la preuve; l'humilit, tu te
laisses vilipender en pleine rue par un richard d'Albano; il ne te
manque plus que l'hypocrisie et la gourmandise.

Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer.

--Je te donne ma parole, dit-il  Jules, que si d'ici  un mois le
seigneur Campireali n'est pas enterr avec tous les honneurs dus  sa
noblesse et  son opulence, mon caporal ici prsent viendra avec trente
hommes dmolir ta petite maison et brler tes pauvres meubles. Il ne
faut pas que le fils du capitaine Branciforte fasse une mauvaise figure
en ce monde, sous prtexte d'amour.

Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirrent les deux coups
d'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balcon
de pierre, et Jules eut toutes les peines du monde  les empcher de
tuer Fabio, ou du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortie
imprudente en passant par le jardin, comme nous l'avons racont en son
lieu. La raison qui calma Ranuce fut celle-ci: il ne faut pas tuer un
jeune homme qui peut devenir quelque chose et se rendre utile, tandis
qu'il y a un vieux pcheur plus coupable que lui, et qui n'est plus bon
qu' enterrer.

Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfona dans la fort, et Jules
partit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec les
doublons que Ranuce lui avait donns tait cruellement altre par cette
ide bien extraordinaire pour son sicle, et qui annonait les hautes
destines auxquelles il parvint dans la suite; il se disait: Il faut
qu'Hlne connaisse qui je suis. Tout autre homme de son ge et de son
temps n'et song qu' jouir de son amour et  enlever Hlne, sans
penser en aucune faon  ce qu'elle deviendrait six mois aprs, pas plus
qu' l'opinion qu'elle pourrait garder de lui.

De retour dans Albano, et l'aprs-midi mme du jour o Jules talait 
tous les yeux les beaux habits qu'il avait rapports de Rome, il sut par
le vieux Scotti, son ami, que Fabio tait sorti de la ville  cheval,
pour aller  trois lieues de l  une terre que son pre possdait dans
la plaine, sur le bord de la mer. Plus tard, il vit le seigneur
Campireali prendre, en compagnie de deux prtres, le chemin de la
magnifique alle de chnes verts qui couronne le bord du cratre au fond
duquel s'tend le lac d'Albano. Dix minutes aprs, une vieille femme
s'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous prtexte de
vendre de beaux fruits; la premire personne qu'elle rencontra fut la
petite camriste Marietta, confidente intime de sa matresse Hlne,
laquelle rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. La
lettre que cachait le bouquet tait d'une longueur dmesure: Jules
racontait tout ce qu'il avait prouv depuis la nuit des coups
d'arquebuse; mais, par une pudeur bien singulire, il n'osait pas avouer
ce dont tout autre jeune homme de son temps et t si fier, savoir:
qu'il tait fils d'un capitaine clbre par ses aventures, et que
lui-mme avait dj marqu par sa bravoure dans plus d'un combat. Il
croyait toujours entendre les rflexions que ces faits inspireraient au
vieux Campireali. Il faut savoir qu'au seizime sicle les jeunes
filles, plus voisines du bon sens rpublicain, estimaient beaucoup plus
un homme pour ce qu'il avait fait lui-mme que pour les richesses
amasses par ses pres ou pour les actions clbres de ceux-ci. Mais
c'taient surtout les jeunes filles du peuple qui avaient ces penses.
Celles qui appartenaient  la classe riche ou noble avaient peur des
brigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande estime la
noblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mots: Je ne
sais si les habits convenables que j'ai rapports de Rome vous auront
fait oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectez
m'adressa nagure,  l'occasion de ma chtive apparence; j'ai pu me
venger, je l'aurais d, mon honneur le commandait; je ne l'ai point fait
en considration des larmes que ma vengeance aurait cot  des yeux que
j'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour mon malheur, vous en doutiez
encore, qu'on peut tre trs pauvre et avoir des sentiments nobles. Au
reste, j'ai  vous rvler un secret terrible; je n'aurais assurment
aucune peine  le dire  toute autre femme; mais je ne sais pourquoi je
frmis en pensant  vous l'apprendre. Il peut dtruire, en un instant,
l'amour que vous avez pour moi; aucune protestation ne me satisferait de
votre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Un
de ces jours,  la tombe de la nuit, je vous verrai dans le jardin
situ derrire le palais. Ce jour-l, Fabio et votre pre seront
absents: lorsque j'aurai acquis la certitude que, malgr leur mpris
pour un pauvre jeune homme mal vtu, ils ne pourront nous enlever trois
quarts d'heure ou une heure d'entretien, un homme paratra sous les
fentres de votre palais, qui fera voir aux enfants du pays un renard
apprivois. Plus tard, lorsque l'Ave Maria sonnera, vous entendrez tirer
un coup d'arquebuse dans le lointain;  ce moment approchez-vous du mur
de votre jardin, et, si vous n'tes pas seule, chantez. S'il y a du
silence, votre esclave paratra tout tremblant  vos pieds, et vous
racontera des choses qui peut-tre vous feront horreur. En attendant ce
jour dcisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus  vous
prsenter de bouquet  minuit; mais vers les deux heures de nuit je
passerai en chantant, et peut-tre, place au grand balcon de pierre,
vous laisserez tomber une fleur cueillie par vous dans votre jardin. Ce
sont peut-tre les dernires marques d'affection que vous donnerez au
malheureux Jules.

Trois jours aprs, le pre et le frre d'Hlne taient alls  cheval 
la terre qu'ils possdaient sur le bord de la mer; ils devaient en
partir un peu avant le coucher du soleil, de faon  tre de retour chez
eux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route,
non seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui taient dans la
ferme, avaient disparu. Fort tonns de ce vol audacieux, ils
cherchrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans la
fort de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali, pre et
fils, furent obligs de regagner Albano dans une voiture champtre tire
par des boeufs.

Ce soir-l, lorsque Jules fut aux genoux d'Hlne, il tait presque tout
 fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurit;
elle paraissait pour la premire fois devant cet homme qu'elle aimait
tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait
jamais parl.

Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage; Jules tait plus
ple et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait  ses genoux: En vrit,
je suis hors d'tat de parler, lui dit-il. Il y eut quelques instants
apparemment fort heureux; ils se regardaient, mais sans pouvoir
articuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif.
Jules tait  genoux, tenant une main d'Hlne; celle-ci la tte
penche, le considrait avec attention.

Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes
dbauchs de Rome, il aurait d tenter quelque chose; mais il eut
horreur de cette ide. Il fut rveill de cet tat d'extase et peut-tre
du plus vif bonheur que puisse donner l'amour, par cette ide: le temps
s'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. Il
comprit qu'avec une me scrupuleuse comme la sienne il ne pouvait
trouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait  sa matresse cet
aveu terrible qui et sembl une si lourde sottise  ses amis de Rome.

--Je vous ai parl d'un aveu que peut-tre je ne devrais pas vous faire,
dit-il enfin  Hlne.

Jules devint fort ple; il ajouta avec peine et comme si la respiration
lui manquait:

--Peut-tre je vais voir disparatre ces sentiments dont l'esprance
fait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout: je suis brigand
et fils de brigand.

A ces mots, Hlne, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs
de sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal; elle craignit de
tomber. Quel chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules! pensait-elle:
il se croira mpris. Il tait  ses genoux. Pour ne pas tomber, elle
s'appuya sur lui, et, peu aprs, tomba dans ses bras, comme sans
connaissance. Comme on voit, au seizime sicle, on aimait l'exactitude
dans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces
histoires-l, l'imagination les sentait, et la passion du lecteur
s'identifiait avec celle des hros. Les deux manuscrits que nous
suivons, et surtout celui qui prsente quelques tournures de phrases
particulires au dialecte florentin, donnent dans le plus grand dtail
l'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le pril
tait les remords  la jeune fille. Souvent les prils furent extrmes;
mais ils ne firent qu'enflammer ces deux coeurs pour qui toutes les
sensations provenant de leur amour taient du bonheur. Plusieurs fois
Fabio et son pre furent sur le point de les surprendre. Ils taient
furieux, se croyant bravs: le bruit public leur apprenait que Jules
tait l'amant d'Hlne, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio,
jeune homme imptueux et fier de sa naissance, proposait  son pre de
faire tuer Jules.

--Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeur
courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre
honneur ne nous obligera pas  tremper les mains dans le sang de cette
obstine? Elle est arrive  ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son
amour; vous l'avez vue ne rpondre  vos reproches que par un silence
morne; eh bien! Ce silence est l'arrt de mort de Jules Branciforte.

--Songez quel a t son pre, rpondait le seigneur de Campireali.
Assurment il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois  Rome,
et, pendant ce temps, ce Branciforte disparatra. Mais qui nous dit que
son pre qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et gnreux,
gnreux au point d'enrichir plusieurs de ses soldats et de rester
pauvre lui-mme, qui nous dit que son pre n'a pas encore des amis, soit
dans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnie
Colonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola,  une demi-lieue de
chez nous? En ce cas, nous sommes tous massacrs sans rmission, vous,
moi, et peut-tre aussi votre malheureuse mre.

Ces entretiens du pre et du fils, souvent renouvels, n'taient cachs
qu'en partie  Victoire Carafa, mre d'Hlne, et la mettaient au
dsespoir. Le rsultat des discussions entre Fabio et son pre fut qu'il
tait inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement la
continuation des bruits qui rgnaient dans Albano. Puisqu'il n'tait pas
prudent de faire disparatre ce jeune Branciforte qui, tous les jours,
paraissait plus insolent, et, de plus, maintenant revtu d'habits
magnifiques, poussait la suffisance jusqu' adresser la parole dans les
lieux publics, soit  Fabio, soit au seigneur de Campireali lui-mme, il
y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-tre mme
tous les deux: il fallait que la famille entire revnt habiter Rome, il
fallait ramener Hlne au couvent de la Visitation de Castro, o elle
resterait jusqu' ce que on lui et trouv un parti convenable.

Jamais Hlne n'avait avou son amour  sa mre: la fille et la mre
s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant
jamais un seul mot sur ce sujet, qui les intressait presque galement
toutes les deux, n'avait t prononc. Pour la premire fois le sujet
presque unique de leurs penses se trahit par des paroles, lorsque la
mre fit entendre  sa fille qu'il tait question de transporter  Rome
l'tablissement de la famille, et peut-tre mme de la renvoyer passer
quelques annes au couvent de Castro.

Cette conversation tait imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne
peut tre excuse que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa
fille. Hlne, perdue d'amour, voulut prouver  son amant qu'elle
n'avait pas honte de sa pauvret et que sa confiance en son honneur
tait sans bornes. Qui le croirait? s'crie l'auteur florentin, aprs
tant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donns dans
le jardin et mme une fois ou deux dans sa propre chambre, Hlne tait
pure! Forte de sa vertu, elle proposa  son amant de sortir du palais,
vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit dans
sa petite maison construite sur les ruines d'Albe,  plus d'un quart de
lieue de l. Ils se dguisrent en moines de saint Franois. Hlne
tait d'une taille lance, et, ainsi vtue, semblait un jeune frre
novice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien
le doigt de Dieu, c'est que, dans l'troit chemin taill dans le roc, et
qui passe encore contre le mur du couvent des Capucins, Jules et sa
matresse, dguiss en moines, rencontrrent le seigneur de Campireali
et son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien arms, et
prcds d'un page portant une torche allume, revenaient de Castel
Gandolfo, bourg situ sur les bords du lac assez prs de l. Pour
laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se
placrent  droite et  gauche de ce chemin taill dans le roc et qui
peut avoir huit pieds de large. Combien n'et-il pas t plus heureux
pour Hlne d'tre reconnue en ce moment! Elle et t tue d'un coup de
pistolet par son pre ou son frre, et son supplice n'et dur qu'un
instant: mais le ciel en avait ordonn autrement (superis aliter visum).

On ajoute encore une circonstance sur cette singulire rencontre, et
que la signora de Campireali, parvenue  une extrme vieillesse et
presque centenaire, racontait encore quelquefois  Rome devant des
personnages graves qui, bien vieux eux-mmes, me l'ont redite lorsque
mon insatiable curiosit les interrogeait sur ce sujet-l et sur bien
d'autres.

Fabio de Campireali, qui tait un jeune homme fier de son courage et
plein de hauteur, remarquant que le moine le plus g ne saluait ni son
pre, ni lui, en passant si prs d'eux, s'cria:

Voil un fripon de moine bien fier! Dieu sait ce qu'il va faire hors du
couvent, lui et son compagnon,  cette heure indue! Je ne sais ce qui me
tient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.

A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se plaa
entre Fabio et Hlne. En ce moment il n'tait pas  plus d'un pied de
distance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par un
miracle la fureur de ces deux jeunes gens, qui bientt devaient se voir
de si prs.

Dans le procs que par la suite on intenta  Hlne de Campireali, on
voulut prsenter cette promenade nocturne comme une preuve de
corruption. C'tait le dlire d'un jeune coeur enflamm d'un fol amour,
mais ce coeur tait pur.




III


Il faut savoir que les Orsini, ternels rivaux des Colonna, et
tout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient
fait condamner  mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un
riche cultivateur nomm Balthazar Bandini, n  la Petrella. Il serait
trop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait 
Bandini: la plupart seraient des crimes aujourd'hui, mais ne pouvaient
tre considres d'une faon aussi svre en 1559. Bandini tait en
prison dans un chteau appartenant aux Orsini, et situ dans la montagne
du ct de Valmontone,  six lieues d'Albano. Le barigel de Rome, suivi
de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route; il
venait chercher Bandini pour le conduire  Rome dans les prisons de
Tordinona; Bandini avait appel  Rome de la sentence qui le condamnait
 mort. Mais, comme nous l'avons dit, il tait natif de la Petrella,
forteresse appartenant aux Colonna, la femme de Bandini vint dire
publiquement  Fabrice Colonna, qui se trouvait  la Petrella.

--Laisserez-vous mourir un de vos fidles serviteurs?

Colonna rpondit:

--A Dieu ne plaise que je m'carte jamais du respect que je dois aux
dcisions des tribunaux du pape mon seigneur!

Aussitt ses soldats reurent des ordres, et il fit donner avis de se
tenir prts  tous ses partisans. Le rendez-vous tait indiqu dans les
environs de Valmontone, petite ville btie au sommet d'un rocher peu
lev, mais qui a cour rempart un prcipice continu et presque vertical
de soixante  quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville
appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du
gouvernement avaient russi  transporter Bandini. Parmi les partisans
les plus zls du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et
Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps,
aucontraire, Jules Branciforte et son pre avaient t attachs aux
Colonna.

Dans les circonstances o il ne convenait pas aux Colonna d'agir
ouvertement, ils avaient recours  une prcaution fort simple: la
plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaient
partie de quelque compagnie de pnitents. Les pnitents ne paraissent
jamais en public que la tte couverte d'un morceau de toile qui cache
leur figures et se trouve perc de deux trous vis--vis les yeux. Quand
les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs
partisans  prendre leur habit de pnitent pour venir les joindre.

Aprs de longs prparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze
jours faisait la nouvelle du pays, fut indique pour un dimanche. Ce
jour-l,  deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner
le tocsin dans tous les villages de la fort de la Faggiola. On vit des
paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les moeurs des
rpubliques du moyen ge, du temps desquelles on se battait pour obtenir
une certaine chose que l'on dsirait, avaient conserv beaucoup de
bravoure dans le coeur des paysans; de nos jours, personne ne
bougerait.)

Ce jour-l on put remarquer une chose assez singulire:  mesure que la
petite troupe de paysans arms sortie de chaque village s'enfonait dans
la fort, elle diminuait de moiti; les partisans des Colonna se
dirigeaient vers le lieu du rendez-vous dsign par Fabrice. Leurs chefs
paraissaient persuads qu'on ne se battrait pas ce jour-l: ils avaient
eu ordre le matin de rpandre ce bruit. Fabrice parcourait la fort avec
l'lite de ses partisans, qu'il avait monts sur les jeunes chevaux 
demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers
dtachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole
pouvant compromettre. Fabrice tait un grand homme maigre, d'une agilit
et d'une force increvables: quoique  peine g de quarante-cinq ans ses
cheveux et sa moustache taient d'une blancheur clatante, ce qui le
contrariait fort:  ce signe on pouvait le reconnatre en des lieux o
il et mieux aim passer incognito. A mesure que les paysans le
voyaient, ils criaient: Vive Colonna! et mettaient leurs capuchons de
toile. Le prince lui-mme avait son capuchon sur la poitrine, de faon 
pouvoir le passer ds qu'on apercevrait l'ennemi.

Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait  peine lorsqu'un
millier d'hommes  peu prs, appartenant au parti des Orsini, et venant
du ct de Valmontone, pntrrent dans la fort et vinrent passer 
trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci
avait fait mettre ventre  terre. Quelques minutes aprs que les
derniers des Orsini formant cette avant-garde eurent dfil, le prince
mit ses hommes en mouvement: il avait rsolu d'attaquer l'escorte de
Bandini un quart d'heure aprs qu'elle serait entre dans le bois. En
cet endroit, la fort est seme de petites roches hautes de quinze ou
vingt pieds; ce sont des coules de lave plus ou moins antiques sur
lesquelles les chtaigniers viennent admirablement et interceptent
presque entirement le jour. Comme ces coules, plus ou moins attaques
par le temps, rendent le sol fort ingal, pour pargner  la grande
route une foule de petites montes et descentes inutiles, on a creus
dans la lave, et fort souvent la route est  trois ou quatre pieds en
contre-bas de la fort.

Vers le lieu de l'attaque projete par Fabrice, se trouvait une
clairire couverte d'herbes et traverse  l'une de ses extrmits par
la grande route. Ensuite la route rentrait dans la fort, qui, en cet
endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres,
tait tout  fait impntrable. C'est  cent pas dans la fort et sur
les deux bords de la route que Fabrice plaait ses fantassins. A un
signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec
son arquebuse derrire un chtaignier; les soldats du prince se
placrent derrire les arbres les plus voisins de la route. Les paysans
avaient l'ordre prcis de ne tirer qu'aprs les soldats et ceux-ci ne
devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait  vingt pas. Fabrice fit
couper  la hte une vingtaine d'arbres, qui, prcipits avec leurs
branches sur la route, assez troite en ce lieu-l et en contre-bas de
trois pieds, l'interceptaient entirement. Le capitaine Ranuce, avec
cinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de ne
l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui
seraient tirs de l'abatis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice
Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placs chacun derrire son
arbre et pleins de rsolution, il partit au galop avec tous ceux des
siens qui taient monts, et parmi lesquels on remarquait Jules
Branciforte. Le prince prit un sentier  droite de la grande route et
qui le conduisait  l'extrmit de la clairire la plus loigne de la
route.

Le prince s'tait  peine loign depuis quelques minutes, lorsqu'on vit
venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes
 cheval, c'taient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tous
les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini,
entour de quatre bourreaux vtus de rouge; ils avaient l'ordre
d'excuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini  mort,
s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le dlivrer.

La cavalerie de Colonna arrivait  peine  l'extrmit de la clairire
ou prairie la plus loigne de la route, lorsqu'il entendit les premiers
coups d'arquebuse de l'embuscade par lui place sur la grande route en
avant de l'abatis. Aussitt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa
charge sur les quatre bourreaux vtus de rouge qui entouraient Bandini.

Nous ne suivrons point le rcit de cette petite affaire, qui ne dura pas
trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent
dans tous les sens; mais,  l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut
tu, vnement qui eut une influence funeste sur la destine de
Branciforte. A peine celui-ci avait donn quelques coups de sabre,
toujours en se rapprochant des hommes vtus de rouge, qu'il se trouva
vis--vis de Fabio Campireali.

Mont sur un cheval bouillant d'ardeur et revtu d'un giacco dor (cotte
de mailles), Fabio s'criait:

--Quels sont ces misrables masqus? Coupons leur masque d'un coup de
sabre; voyez la faon dont je m'y prends!

Presque au mme instant, Jules Branciforte reut de lui un coup de sabre
horizontal sur le front. Ce coup avait t lanc avec tant d'adresse,
que la toile qui lui couvrait le visage tomba en mme temps qu'il se
sentit les yeux aveugls par le sang qui coulait de cette blessure,
d'ailleurs fort peu grave. Jules loigna son cheval pour avoir le temps
de respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait,  tout prix, ne point
se battre avec le frre d'Hlne; et son cheval tait dj  quatre pas
de Fabio, lorsqu'il reoit sur la poitrine un furieux coup de sabre qui
ne pntra point, grce  son giacco, mais lui ta la respiration pour
un moment. Presque au mme instant, il s'entendit crier aux oreilles:

--Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu
gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons!

Jules, vivement piqu, oublia sa premire rsolution et revint sur
Fabio:

--Ed in mal punto tu venisti![4] s'cria-t-il.

     [4] Malheur  toi, tu arrives dans un moment fatal!

A la suite de quelques coups de sabre prcipits, le vtement qui
couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de
mailles de Fabio tait dore et magnifique, celle de Jules des plus
communes.

--Dans quel gout as-tu ramass ton giacco? lui cria Fabio.

Au mme moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une
demi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez
le cou, et Jules lui porta au cou, un peu dcouvert, un coup de pointe
qui russit. L'pe de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabio
et en fit jaillir un norme jet de sang.

--Insolent! s'cria Jules.

Et il galopa vers les hommes habills de rouge, dont deux taient encore
 cheval  cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisime
tomba; mais, au moment o Jules arrivait tout prs du quatrime
bourreau, celui-ci, se voyant environn de plus de dix cavaliers,
dchargea un pistolet  bout portant sur le malheureux Balthazar
Bandini, qui tomba.

--Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'cria
Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes
parts.

Tout le monde le suivit.

Lorsque, une demi-heure aprs, Jules revint auprs de Fabrice Colonna,
ce seigneur lui adressa la parole pour la premire fois de sa vie. Jules
le trouva ivre de colre; il croyait le voir transport de joie,  cause
de la victoire, qui tait complte et due tout entire  ses bonnes
dispositions; car les Orsini avaient prs de trois mille hommes, et
Fabrice,  cette affaire, n'en avait pas runi plus de quinze cents.

--Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'cria le prince en parlant
 Jules, je viens moi-mme de toucher son corps; il est dj froid. Le
pauvre Balthazar Bandini est mortellement bless. Ainsi, au fond nous
n'avons pas russi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paratra bien
accompagne devant Pluton. J'ai donn l'ordre que l'on pende aux
branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas,
messieurs! s'cria-t-il en haussant la voix.

Et il repartit au galop pour l'endroit o avait eu lieu le combat
d'avant-garde. Jules commandait  peu prs en second la compagnie de
Ranuce, il suivit le prince, qui, arriv prs du cadavre de ce brave
soldat, qui gisait entour de plus de cinquante cadavres ennemis,
descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce.
Jules l'imita, il pleurait.

--Tu es bien jeune, dit le prince  Jules, mais je te vois couvert de
sang, et ton pre fut un brave homme, qui avait reu plus de vingt
blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste
de la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre  notre glise de la
Petrella; songe que tu seras peut-tre attaqu sur la route.

Jules ne fut point attaqu, mais il tua d'un coup d'pe un de ses
soldats, qui lui disait qu'il tait trop jeune pour commander. Cette
imprudence russit, parce que Jules tait encore tout couvert du sang de
Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargs d'hommes
que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint  la mort de Ranuce et
surtout  celle de Fabio, le rendait presque fou Son seul espoir tait
qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio. Nous sautons les
dtails militaires. Trois jours aprs celui du combat, il put revenir
passer quelques heure  Albano; il racontait  ses connaissances qu'une
fivre violente l'avait retenu dans Rome, o il avait t oblig de
garder le lit toute la semaine.

Mais on le traitait partout avec un respect marqu; les gens les plus
considrables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents
allrent mme jusqu' l'appeler seigneur capitaine. Il avait pass
plusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entirement
ferm, et, comme le nouveau capitaine tait fort timide lorsqu'il
s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la
journe qu'il put prendre sur lui de dire  Scotti, vieillard qui
l'avait toujours trait avec bont:

--Mais o sont donc les Campireali? je vois leur palais ferm.

--Mon ami, rpondit Scotti avec une tristesse subite, c'est l un nom
que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que
c'est lui qui vous a cherch, et ils le diront partout; mais enfin, il
tait le principal obstacle  votre mariage; mais enfin sa mort laisse
une soeur immensment riche, et qui vous aime. On peut mme ajouter, et
l'indiscrtion devient vertu en ce moment, on peut mme ajouter qu'elle
vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite
maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre intrt, que vous tiez
mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on
donnait dans le pays au combat que nous avons dcrit.)

Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperut que Jules fondait en
larmes.

--Montons  l'auberge, dit Jules.

Scotti le suivit; on leur donna une chambre o ils s'enfermrent  clef,
et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui
s'tait pass depuis huit jours. Ce long rcit termin:

--Je vois bien  vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a t
prmdit dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins
un vnement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hlne dclare
 sa mre que vous tes son poux depuis longtemps.

Jules ne rpondit pas, ce que le vieillard attribua  une louable
discrtion. Absorb dans une profonde rverie, Jules se demandait si
Hlne, irrite par la mort d'un frre, rendrait justice  sa
dlicatesse; il se repentit de ce qui s'tait pass autrefois. Ensuite,
 sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu
lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant t tu sur les six
heures et demie du matin,  plus de six lieues d'Albano, chose
incroyable! ds neuf heures on avait commenc  parler de cette mort.
Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu
par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu aprs, trois
de ces bons pres, monts sur les meilleurs chevaux de Campireali, et
suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des
Ciampi, prs duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait
absolument les suivre; mais on l'en avait dissuad, par la raison que
Fabrice Colonna tait furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait
bien lui faire un mauvais parti s'il tait fait prisonnier.

Le soir, vers minuit, la fort de la Faggiola avait sembl en feu:
c'taient tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portant
chacun un gros cierge allum, allaient  la rencontre du corps du jeune
Fabio.

--Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix
comme s'il et craint d'tre entendu, que la route qui conduit 
Valmontone et aux Ciampi.

--Eh bien? dit Jules.

--Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit que
lorsque le cadavre de Fabio est arriv  ce point, le sang a jailli
d'une plaie horrible qu'il avait au cou.

--Quelle horreur! s'cria Jules en se levant.

--Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut que
vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre prsence
ici aujourd'hui, a sembl un peu prmature. Si vous me faisiez
l'honneur de me consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pas
convenable que d'ici  un mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pas
besoin de vous avertir qu'il ne serait point prudent de vous montrer 
Rome. On ne sait point encore quel parti le Saint-Pre va prendre envers
les Colonna; on pense qu'il ajoutera foi  la dclaration de Fabrice,
qui prtend n'avoir appris le combat des Ciampi, que par la voix
publique, mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et
serait enchant de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice,
ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure
n'avoir point assist au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne
me le demandiez pas, je prendrai la libert de vous donner un avis
militaire: vous tes aim dans Albano, autrement vous n'y seriez pas en
sret. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs
heures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire brav, ou tout
au moins songer  la facilit de gagner une belle rcompense. Le vieux
Campireali a rpt mille fois qu'il donnera sa plus belle terre  qui
vous aura tu. Vous auriez d faire descendre dans Albano quelques-uns
des soldats que vous avez dans votre maison.

--Je n'ai point de soldats dans ma maison.

--En ce cas, vous tes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous
allons sortir par le jardin, et nous chapper  travers les vignes. Je
vous accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais, si nous
rencontrons des malintentionns, je leur parlerai, et je pourrai du
moins vous faire gagner du temps.

Jules eut l'me navre. Oserons-nous dire quelle tait sa folie? Ds
qu'il avait appris que le palais Campireali tait ferm et tous ses
habitants partis pour Rome, il avait form le projet d'aller revoir ce
jardin o si souvent il avait eu des entrevues avec Hlne. Il esprait
mme revoir sa chambre, o il avait t reu quand sa mre tait
absente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colre, par la vue des
lieux o il l'avait vue si tendre pour lui.

Branciforte et le gnreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre
en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers
le lac.

Jules se fit raconter de nouveau les dtails des obsques du jeune
Fabio. Le corps de ce brave jeune homme, escort par beaucoup de
prtres, avait t conduit  Rome, et enseveli dans la chapelle de sa
famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait
remarqu, comme une circonstance fort singulire, que, la veille de la
crmonie, Hlne avait t reconduite par son pre au couvent de la
Visitation,  Castro; ce qui avait confirm le bruit public qui voulait
qu'elle ft marie secrtement avec le soldat d'aventure qui avait eu le
malheur de tuer son frre.

Quand il fut prs de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie
et quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur ancien
capitaine ne sortait de la fort sans avoir auprs de lui quelques-uns
de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois, que lorsqu'on voulait
se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa dmission,
afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort  venger.

Jules Branciforte comprit la justesse de ces ides, auxquelles jusqu'ici
il avait t parfaitement tranger. Il avait cru, ainsi que les peuples
enfants, que la guerre ne consiste qu' se battre avec courage. Il obit
sur-le-champ aux intentions du prince, il ne se donna que le temps
d'embrasser le sage vieillard qui avait eu la gnrosit de
l'accompagner jusqu' sa maison.

Mais, peu de jours aprs Jules,  demi fou de mlancolie, revint voir le
palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats,
dguiss en marchands napolitains, pntrrent dans Albano. Il se
prsenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hlne tait
toujours relgue au couvent de Castro. Son pre, qui la croyait marie
 celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait jur de ne jamais
la revoir. Il ne l'avait pas vue mme en la ramenant au couvent. La
tendresse de sa mre semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle
quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille.




IV


Si je ne me justifie pas auprs d'Hlne, se dit Jules en regagnant,
pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la fort,
elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui
aura faites sur ce fatal combat!

Il alla prendre les ordres du prince dans son chteau fort de la
Petrella, et lui demanda la permission d'aller  Castro. Fabrice Colonna
frona le sourcil:

--L'affaire du petit combat n'est point encore arrange avec Sa
Saintet. Vous devez savoir que j'ai dclar la vrit, c'est--dire que
j'tais rest parfaitement tranger  cette rencontre, dont je n'avais
mme su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon chteau de la
Petrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Saintet finira par ajouter
foi  ce rcit sincre. Mais les Orsini sont puissants, mais tout le
monde dit que vous vous tes distingu dans cette chauffoure. Les
Orsini vont jusqu' prtendre que plusieurs prisonniers ont t pendus
aux branches des arbres. Vous savez combien ce rcit est faux; mais on
peut prvoir des reprsailles.

Le profond tonnement qui clatait dans les regards nafs du jeune
capitaine amusait le prince, toutefois il jugea,  la vue de tant
d'innocence, qu'il tait utile de parler plus clairement.

--Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complte qui a fait
connatre dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espre que vous
aurez pour ma maison cette fidlit qui me rendait votre pre si cher,
et que j'ai voulu rcompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma
compagnie:

Ne dire jamais la vrit sur rien de ce qui a rapport  moi ou  mes
soldats. Si, dans le moment o vous tes oblig de parler, vous ne voyez
l'utilit d'aucun mensonge, dites faux  tout hasard, et gardez-vous
comme de pch mortel de dire la moindre vrit. Vous comprenez que,
runie  d'autres renseignements, elle peut mettre sur la voie de mes
projets. Je sais, du reste, que vous avez une amourette dans le couvent
de la Visitation,  Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours dans
cette petite ville, o les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis et
mme des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux cents
sequins. L'amiti que j'avais pour votre pre, ajouta le prince en
riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la faon
de mener  bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois
de vos soldats serez dguiss en marchands; vous ne manquerez pas de
vous fcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'tre
toujours ivre, et qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin  tous
les dsoeuvrs de Castro. Du reste, ajouta le prince en changeant de
ton, si vous tes pris par les Orsini et mis  mort, n'avouez jamais
votre nom vritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pas
besoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petites
villes, et d'y entrer toujours par la porte oppose au ct d'o vous
venez.

Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme
ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait
rouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix  lui-mme s'altra.
Il tira une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la
recevant, Jules baisa cette main clbre par tant de hauts faits.

--Jamais mon pre ne m'en et tant dit! s'cria le jeune homme
enthousiasm.

Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs
de la petite ville de Castro, cinq soldats le suivaient, dguiss ainsi
que lui: deux firent bande  part, et semblaient ne connatre ni lui ni
les trois autres. Avant mme d'entrer dans la ville, Jules aperut le
couvent de la Visitation, vaste btiment entour de noires murailles, et
assez semblable  une forteresse. Il courut  l'glise; elle tait
splendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant 
des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles,  qui
enrichirait cette glise, seule partie du couvent qui ft expose aux
regards du public. Il tait pass en usage que celle de ces dames que le
pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms prsente par le
cardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, ft une offrande
considrable, destine  terniser son nom. Celle dont l'offrande tait
infrieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait prcde tait mprise,
ainsi que sa famille.

Jules s'avana en tremblant dans cet difice magnifique, resplendissant
de marbres et de dorures. A la vrit, il ne songeait gure aux marbres
et aux dorures; il lui semblait tre sous les yeux d'Hlne. Le grand
autel, lui dit-on, avait cot plus de huit cent mille francs; mais ses
regards, ddaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une
grille dore, haute de prs de quarante pieds, et divise en trois
parties par deux pilastres en marbre. Cette grille,  laquelle sa masse
norme donnait quelque chose de terrible, s'levait derrire le grand
autel, et sparait le choeur des religieuses de l'glise ouverte  tous
les fidles.

Jules se disait que derrire cette grille dore se trouvaient, durant
les offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette glise
intrieure pouvait se rendre  toute heure du jour une religieuse ou une
pensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance
connue de tout le monde qu'taient fondes les esprances du pauvre
amant.

Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le ct intrieur de la
grille; mais ce voile, pensa Jules, ne doit gure intercepter la vue des
pensionnaires regardant dans l'glise du public, puisque moi, qui ne
puis approcher qu' une certaine distance, j'aperois fort bien, 
travers le voile, les fentres qui clairent le choeur, et que je puis
distinguer jusqu'aux moindres dtails de leur architecture. Chaque
barreau de cette grille magnifiquement dore portait une forte pointe
dirige contre les assistants.

Jules choisit une place trs apparente vis--vis la partie gauche de la
grille, dans le lieu le plus clair; l il passait sa vie  entendre
des messes. Comme il ne se voyait entour que de paysans, il esprait
tre remarqu, mme  travers le voile noir qui garnissait l'intrieur
de la grille. Pour la premire fois de sa vie, ce jeune homme simple
cherchait l'effet; sa mise tait recherche; il faisait de nombreuses
aumnes en entrant dans l'glise et en sortant. Ses gens et lui
entouraient de prvenances tous les ouvriers et petits fournisseurs qui
avaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que le
troisime jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre 
Hlne. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeurs
converses charges d'acheter une partie des approvisionnements du
couvent; l'une d'elles avait des relations avec un petit marchand. Un
des soldats de Jules, qui avait t moine, gagna l'amiti du marchand,
et lui promit un sequin pour chaque lettre qui serait remise  la
pensionnaire Hlne de Campireali.

--Quoi! dit le marchand  la premire ouverture qu'on lui fit sur cette
affaire, une lettre  la femme du brigand!

Ce nom tait dj tabli dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours
qu'Hlne y tait arrive: tant ce qui donne prise  l'imagination court
rapidement chez ce peuple passionn pour tous les dtails exacts!

Le petit marchand ajouta:

--Au moins, celle-ci est marie! Mais combien de nos dames n'ont pas
cette excuse, et reoivent du dehors bien autre chose que des lettres.

Dans cette premire lettre, Jules racontait avec des dtails infinis
tout ce qui s'tait pass dans la journe fatale marque par la mort de
Fabio: Me hassez-vous? disait-il en terminant.

Hlne rpondit par une ligne que, sans har personne, elle allait
employer tout le reste de sa vie  tcher d'oublier celui par qui son
frre avait pri.

Jules se hta de rpondre; aprs quelques invectives contre la destine,
genre d'esprit imit de Platon et alors  la mode:

Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu  nous
transmise dans les saintes critures? Dieu dit: La femme quittera sa
famille et ses parents pour suivre son poux. Oserais-tu prtendre que
tu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme
l'aube paraissait dj derrire le Monte Cavi, tu te jetas  mes genoux;
je voulus bien t'accorder grce; tu tais  moi, si je l'eusse voulu; tu
ne pouvais rsister  l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout  coup il
me sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais fait
depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvais
avoir de plus cher au monde, tu pouvais me rpondre, quoique tu ne le
fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acte
extrieur, pouvaient bien n'tre qu'imaginaires. Une ide, cruelle pour
moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'tait pas pour
rien que le hasard me prsentait l'occasion de sacrifier  ton intrt
la plus grande flicit que j'eusse jamais pu rver. Tu tais dj dans
mes bras et sans dfense, souviens-t'en; ta bouche mme n'osait refuser.
A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, par
un hasard miraculeux, ce son parvint jusqu' nous. Tu me dis: Fais ce
sacrifice  la sainte Madone, cette mre de toute puret. J'avais dj
depuis un instant, l'ide de ce sacrifice suprme, le seul rel que
j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que la
mme ide te ft apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, je
l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entier
pour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de la
Madone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi,
perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu
quelque intervention surnaturelle, comment cet Angelus ft-il parvenu de
si loin jusqu' nous, par-dessus les sommets des arbres d'une moiti de
la fort, agits en ce moment par la brise du matin? Alors, tu t'en
souviens, tu te mis  mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein la
croix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est l devant moi,
et sur ta damnation ternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamais
te trouver, que quelque vnement qui pt jamais arriver, aussitt que
je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais  ma disposition entire,
comme tu y tais  l'instant o l'Ave Maria du Monte Cavi vint de si
loin frapper ton oreille. Ensuite nous dmes dvotement deux Ave et deux
Pater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu l'as
oubli, comme je le crains, par ta damnation ternelle, je t'ordonne de
me recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couvent
de la Visitation.

L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres
crites par Jules Branciforte aprs celle-ci; mais il donne seulement
des extraits des rponses d'Hlne de Campireali. Aprs deux cent
soixante-dix-huit ans couls, nous sommes si loin des sentiments
d'amour et de religion qui remplissent ces lettres, que j'ai craint
qu'elles ne fissent longueur.

Il parat par ces lettres qu'Hlne obit enfin  l'ordre contenu dans
celle que nous venons de traduire en l'abrgeant. Jules trouva le moyen
de s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il se
dguisa en femme. Hlne le reut, mais seulement  la grille d'une
fentre du rez-de-chausse donnant sur le jardin. A son inexprimable
douleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et mme si
passionne autrefois, tait devenue comme une trangre pour lui; elle
le traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elle
avait cd presque uniquement  la religion du serment. L'entrevue fut
courte: aprs quelques instants, la fiert de Jules, peut-tre un peu
excite par les vnements qui avaient eu lieu depuis quinze jours,
parvint  l'emporter sur sa douleur profonde.

--Je ne vois plus devant moi, dit-il  part soi, que le tombeau de cette
Hlne qui, dans Albano, semblait s'tre donne  moi pour la vie.

Aussitt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les
tournures polies qu'Hlne prenait pour lui adresser la parole
inondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un
changement si naturel, disait-elle, aprs la mort d'un frre, Jules lui
dit en parlant fort lentement:

--Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un
jardin, vous n'tes point  genoux devant moi, comme vous l'tiez une
demi-minute aprs que nous emes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi.
Oubliez votre serment si vous pouvez; quant  moi, je n'oublie rien;
Dieu vous assiste!

En disant ces mots, il quitta la fentre grille auprs de laquelle il
et pu rester encore prs d'une heure. Qui lui et dit un instant
auparavant qu'il abrgerait volontairement cette entrevue tant dsire!
Ce sacrifice dchirait son me; mais il pensa qu'il pourrait bien
mriter le mpris mme d'Hlne s'il rpondait  ses petitesses
autrement qu'en la livrant  ses remords.

Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitt il monta  cheval en
donnant l'ordre  ses soldats de l'attendre  Castro une semaine
entire, puis de rentrer  la fort; il tait ivre de dsespoir. D'abord
il marcha vers Rome.

--Quoi! je m'loigne d'elle! se disait-il  chaque pas; quoi nous sommes
devenus trangers l'un  l'autre! O Fabio! combien tu es veng!

La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colre;
il poussa son cheval  travers champs, et dirigea sa course vers la
plage dserte et inculte qui rgne le long de la mer. Quand il ne fut
plus troubl par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait
le sort, il respira: la vue de ce lieu sauvage tait d'accord avec son
dsespoir et diminuait sa colre; alors il put se livrer  la
contemplation de sa triste destine.

--A mon ge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme!

A cette triste pense, il sentit redoubler son dsespoir; il vit trop
bien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait le
supplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une
autre qu'Hlne: cette ide le dchirait.

Il fut pris d'un accs de rire amer.

--Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces hros de l'Arioste qui
voyagent seuls parmi des pays dserts, lorsqu'ils ont  oublier qu'ils
viennent de trouver leur perfide matresse dans les bras d'un autre
chevalier. Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant en
larmes aprs cet accs de rire fou; son infidlit ne va pas jusqu' en
aimer un autre. Cette me vive et pure s'est laisse garer par les
rcits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a reprsent 
ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expdition que
dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frre. On sera
all plus loin: on m'aura prt ce calcul sordide, qu'une fois son frre
mort, elle devenait seule hritire de biens immenses. Et moi, j'ai eu la
sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux
sductions de mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bien
malheureux, le ciel m'a fait aussi bien dpourvu de sens pour diriger ma
vie! Je suis un tre bien misrable, bien mprisable! ma vie n'a servi 
personne, et moins  moi qu' tout autre.

A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce
sicle-l: son cheval marchait sur l'extrme bord du rivage, et
quelquefois avait les pieds mouills par l'onde; il eut l'ide de le
pousser dans la mer et de terminer ainsi le sort affreux auquel il tait
en proie. Que ferait-il dsormais, aprs que le seul tre au monde qui
lui et jamais fait sentir l'existence du bonheur venait de
l'abandonner? Puis tout  coup une ide l'arrta.

--Que sont les peines que j'endure, se dit-il, compares  celles que je
souffrirai dans un moment, une fois cette misrable vie termine? Hlne
ne sera plus pour moi simplement indiffrente comme elle l'est en
ralit; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque
jeune seigneur romain, riche et considr; car, pour dchirer mon me,
les dmons chercheront les images les plus cruelles, comme c'est leur
devoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hlne, mme dans ma mort;
bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sr
moyen que pourra trouver la puissance ternelle pour me punir de
l'affreux pch que j'aurai commis.

Pour achever de chasser la tentation Jules se mit  rciter dvotement
des Ave Maria. C'tait en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prire
consacre  la Madone, qu'il avait t sduit autrefois, et entran 
une action gnreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grande
faute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et
exprimer toute l'ide qui s'tait empare de son esprit.

--Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tomb dans une fatale
erreur, ne doit-elle pas, par effet de sa justice infinie, faire natre
quelque circonstance qui me rende le bonheur?

Cette ide de la justice de la Madone chassa peu  peu le dsespoir. Il
leva la tte et vit en face de lui, derrire Albano et la fort, ce
Monte Cavi couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave
Maria du matin l'avait conduit  ce qu'il appelait maintenant son infme
duperie. L'aspect imprvu de ce saint lieu le consola.

--Non, s'cria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si
Hlne avait t ma femme, comme son amour le permettait et comme le
voulait ma dignit d'homme, le rcit de la mort de son frre aurait
trouv dans son me le souvenir du lien qui l'attachait  moi. Elle se
ft dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, sur
un champ de bataille, m'a plac vis--vis de Fabio. Il avait deux ans de
plus que moi; il tait plus expert dans les armes, plus hardi de toutes
faons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver  ma femme que
ce n'tait point moi qui avais cherch ce combat. Elle se ft rappel
que je n'avais jamais prouv le moindre sentiment de haine contre son
frre, mme lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens
qu' notre premier rendez-vous aprs mon retour de Rome, je lui disais:
Que veux-tu l'honneur le voulait; je ne puis blmer un frre!

Rendu  l'esprance par sa dvotion  la Madone, Jules poussa son
cheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il
la trouva prenant les armes: on se portait sur la route de Naples  Rome
par le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec
ses soldats. On ne se battit point ce jour-l. Jules ne demanda point
pourquoi l'on avait march, peu lui importait. Au moment o il se vit 
la tte de ses soldats, une nouvelle vue de sa destine lui apparut.

--Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter
Castro; Hlne est probablement moins coupable que ma colre ne se l'est
figur. Non, elle ne peut avoir cess de m'appartenir, cette me si
nave et si pure, dont j'ai vu natre les premires sensations d'amour!
Elle tait pntre pour moi d'une passion si sincre! Ne m'a-t-elle pas
offert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nous
faire marier par un moine du Monte Cavi? A Castro, j'aurais d, avant
tout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment la
passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que n'ai-je un ami
pour implorer un conseil! La mme dmarche  faire me parat excrable
et excellente  deux minutes de distance!

Le soir de cette journe, comme l'on quittait la grande route pour
rentrer dans la fort, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'il
pouvait rester encore quelques jours o il savait.

--Va-t'en  tous les diables! lui cria Fabrice, crois-tu que ce soit le
moment de m'occuper d'enfantillages?

Une heure aprs, Jules repartit pour Castro. Il y retrouva ses gens;
mais il ne savait comment crire  Hlne, aprs la faon hautaine dont
il l'avait quitte. Sa premire lettre ne contenait que ces mots:
Voudrait-on me recevoir la nuit prochaine? On peut venir, fut aussi
toute la rponse.

Aprs le dpart de Jules, Hlne s'tait crue  jamais abandonne. Alors
elle avait senti toute la porte du raisonnement de ce pauvre jeune
homme si malheureux: elle tait sa femme avant qu'il n'et eu le malheur
de rencontrer son frre sur un champ de bataille.

Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui
lui avaient sembl si cruelles lors de la premire entrevue. Hlne ne
parut  la vrit que retranche derrire sa fentre grille; mais elle
tait tremblante, et, comme le ton de Jules tait fort rserv et que
ses tournures de phrases[5] taient presque celles qu'il et employes
avec une trangre, ce fut le tour d'Hlne de sentir tout ce qu'il y a
de cruel dans le ton presque officiel lorsqu'il succde  la plus douce
intimit. Jules, qui redoutait surtout d'avoir l'me dchire par
quelque mot froid s'lanant du coeur d'Hlne, ayant pris le ton d'un
avocat pour prouver qu'Hlne tait sa femme bien avant le fatal combat
des Ciampi. Hlne le laissait parler, parce qu'elle craignait d'tre
gagne par les larmes, si elle lui rpondait autrement que par des mots
brefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea son
ami  revenir le lendemain. Cette nuit-l, veille d'une grande fte, les
matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait tre
dcouverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardin
profondment pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point
de savoir s'il avait t bien ou mal reu; et, comme les ides
militaires, inspires par les conversations avec ses camarades,
commenaient  germer dans sa tte:

     [5] En Italie, la faon d'adresser la parole par tu, par vous ou
     par lei marque le degr d'intimit. Le tu, reste du latin, a moins
     de porte que parmi nous.

--Un jour, se dit-il, il faudra peut-tre en venir  enlever Hlne.

Et il se mit  examiner les moyens de pntrer de vive force dans ce
jardin. Comme le couvent tait fort riche et fort bon  ranonner, il
avait  sa solde un grand nombre de domestiques la plupart anciens
soldats; on les avait logs dans une sorte de caserne dont les fentres
grilles donnaient sur le passage troit qui, de la porte extrieure du
couvent, perce au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts pieds
de haut, conduisait  la porte intrieure garde par la soeur tourire.
A gauche de ce passage troit s'levait la caserne,  droite le mur du
jardin haut de trente pieds. La faade du couvent, sur la place, tait
un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la
porte extrieure et une seule petite fentre par laquelle les soldats
voyaient les dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand mur
noir perc uniquement d'une porte renforce par de larges bandes de tle
attaches par d'normes clous, et d'une seule petite fentre de quatre
pieds de hauteur sur dix-huit pouces de large.

Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long rcit des
entrevues successives que Jules obtint d'Hlne. Le ton que les deux
amants avaient ensemble tait redevenu parfaitement intime, comme
autrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hlne n'avait jamais voulu
consentir  descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouva
profondment pensive: sa mre tait arrive de Rome pour la voir, et
venait s'tablir pour quelques jours dans le couvent. Cette mre tait
si tendre, elle avait toujours eu des mnagements si dlicats pour les
affections qu'elle supposait  sa fille, que celle-ci sentait un remords
profond d'tre oblige de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamais
lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait prive de son fils? Hlne
finit par avouer franchement  Jules que, si cette mre si bonne pour
elle l'interrogeait d'une certaine faon, jamais elle n'aurait la force
de lui rpondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa
position; son sort dpendait du hasard qui pouvait dicter un mot  la
signora de Campireali. La nuit suivante il parla ainsi d'un air rsolu:

--Demain je viendrai de meilleure heure, je dtacherai une des barres de
cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une
glise de la ville, o un prtre  moi dvou nous mariera. Avant qu'il
ne soit jour, vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme,
je n'aurai plus de crainte, et, si votre mre l'exige comme une
expiation de l'affreux malheur que nous dplorons tous galement, je
consentirai  tout, ft-ce mme  passer plusieurs mois sans vous voir.

Comme Hlne paraissait consterne de cette proposition, Jules ajouta:

--Le prince me rappelle auprs de lui; l'honneur et toutes sortes de
raisons m'obligent  partir. Ma proposition est la seule qui puisse
assurer notre avenir; si vous n'y consentez pas, sparons-nous pour
toujours, ici, dans ce moment. Je partirai avec le remords de mon
imprudence. J'ai cru  votre parole d'honneur, vous tes infidle au
serment le plus sacr, et j'espre qu' la longue le juste mpris
inspir par votre lgret pourra me gurir de cet amour qui depuis trop
longtemps fait le malheur de ma vie.

Hlne fondit en larmes:

--Grand Dieu! s'criait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mre!

Elle consentit enfin  la proposition qui lui tait faite.

--Mais, ajouta-t-elle, on peut nous dcouvrir  l'aller ou au retour;
songez au scandale qui aurait lieu, pensez  l'affreuse position o se
trouverait ma mre; attendons son dpart, qui aura lieu dans quelques
jours.

--Vous tes parvenue  me faire douter de la chose qui tait pour moi la
plus sainte et la plus sacre: ma confiance dans votre parole. Demain
soir nous serons maris, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la
dernire fois, de ce ct-ci du tombeau.

La pauvre Hlne ne put rpondre que par des larmes; elle tait surtout
dchire par le ton dcid et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc
rellement mrit son mpris? C'tait donc l cet amant autrefois si
docile et si tendre! Enfin elle consentit  ce qui lui tait ordonn.
Jules s'loigna. De ce moment, Hlne attendit la nuit suivante dans les
alternatives de l'anxit la plus dchirante. Si elle se ft prpare 
une mort certaine, sa douleur et t moins poignante; elle et pu
trouver quelque courage dans l'ide de l'amour de Jules et de la tendre
affection de sa mre. Le reste de cette nuit se passa dans les
changements de rsolution les plus cruels. Il y avait des moments o
elle voulait tout dire  sa mre. Le lendemain, elle tait tellement
ple, lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes ses
sages rsolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'criant:

--Que se passe-t-il? grand Dieu! Dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tu
es sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonais
dans le coeur, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel que
je te vois garder avec moi.

L'extrme tendresse de sa mre tait si vidente aux yeux d'Hlne, elle
voyait si clairement qu'au lieu d'exagrer ses sentiments, elle
cherchait  en modrer l'expression, qu'enfin l'attendrissement la
gagna; elle tomba  ses genoux. Comme sa mre, cherchant quel pouvait
tre le secret fatal, venait de s'crier qu'Hlne fuirait sa prsence,
Hlne rpondit que, le lendemain et tous les jours suivants, elle
passerait sa vie auprs d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas lui
en demander davantage.

Ce mot indiscret fut bientt suivi d'un aveu complet. La signora de
Campireali eut horreur de savoir si prs d'elle le meurtrier de son
fils. Mais cette douleur fut suivie d'un lan de joie bien vive et bien
pure. Qui pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que sa
fille n'avait jamais manqu  ses devoirs?

Aussitt tous les desseins de cette mre prudente changrent du tout au
tout; elle se crut permis d'avoir recours  la ruse envers un homme qui
n'tait rien pour elle. Le coeur d'Hlne tait dchir par les
mouvements de passion les plus cruels: la sincrit de ses aveux fut
aussi grande que possible; cette me bourrele avait besoin
d'panchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, se
croyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs 
rapporter ici. Elle prouva sans peine  sa malheureuse fille qu'au lieu
d'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'une
femme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, si
elle voulait diffrer seulement de huit jours l'acte d'obissance
qu'elle devait  un amant si gnreux.

Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposerait
 son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hlne
avait t marie  Jules. La crmonie avait t accomplie la nuit mme
o, dguise sous un habit religieux, elle avait rencontr son pre et
son frre sur les bords du lac, dans le chemin taill dans le roc qui
suit les murs du couvent des Capucins. La mre se garda bien de quitter
sa fille de toute cette journe, et enfin, sur le soir, Hlne crivit 
son amant une lettre nave et, selon nous, bien touchante, dans laquelle
elle lui racontait les combats qui avaient dchir son coeur. Elle
finissait par lui demander  genoux un dlai de huit jours: En
t'crivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma mre
attend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Je
crois te voir irrit, tes yeux me regardent avec haine; mon coeur est
dchir des remords les plus cruels. Tu diras que j'ai un caractre bien
faible, bien pusillanime, bien mprisable; je te l'avoue, mon cher ange.
Mais figure-toi ce spectacle: ma mre, fondant en larmes, tait presque
 mes genoux. Alors il a t impossible pour moi de ne pas lui dire
qu'une certaine raison m'empchait de consentir  sa demande, et, une
fois que je suis tombe dans la faiblesse de prononcer cette parole
imprudente, je ne sais ce qui s'est pass en moi, mais il m'est devenu
comme impossible de ne pas raconter tout ce qui s'tait pass entre
nous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon me,
dnue de toute force, avait besoin d'un conseil. J'esprais le
rencontrer dans les paroles d'une mre. J'ai trop oubli, mon ami, que
cette mre si chrie avait un intrt contraire au tien. J'ai oubli mon
premier devoir, qui est de t'obir, et apparemment que je ne suis pas
capable de sentir l'amour vritable, que l'on dit suprieur  toutes les
preuves. Mprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas de
m'aimer. Enlve-moi si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si ma
mre ne se ft pas trouve prsente au couvent, les dangers les plus
horribles, la honte mme, rien au monde n'aurait pu m'empcher d'obir 
tes ordres. Mais cette mre est si bonne! Elle a tant de gnie! elle est
si gnreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai racont dans le temps; lors de
la visite que mon pre fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres que
je n'avais plus aucun moyen de cacher: puis, le pril pass, elle me les
rendit sans vouloir les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Eh
bien, toute ma vie elle a t pour moi comme elle fut en ce moment
suprme. Tu vois si je devrais l'aimer, et pourtant, en t'crivant
(chose horrible  dire), il me semble que je la hais. Elle a dclar
qu' cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dans
le jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette tente en ce
moment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains mme que le
dortoir des pensionnaires ne soit ferm  clef, ainsi que les deux
portes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Ces
prcautions me mettraient dans l'impossibilit de descendre au jardin,
quand mme je croirais une telle dmarche utile pour conjurer ta colre.
Ah! comme je me livrerais  toi dans ce moment, si j'en avais les
moyens! comme je courrais  cette glise o l'on doit nous marier!

Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquelles
j'ai remarqu des raisonnements passionns qui semblent imits de la
philosophie de Platon. J'ai supprim plusieurs lgances de ce genre
dans la lettre que je viens de traduire.

Jules Branciforte fut bien tonn en la recevant une heure environ avant
l'Ave Maria du soir; il venait justement de terminer les arrangements
avec le prtre. Il fut transport de colre.

--Elle n'a pas besoin de me conseiller de l'enlever, cette crature
faible et pusillanime!

Et il partit aussitt pour la fort de la Faggiola.

Voici quelle tait, de son ct, la position de la signora de
Campireali: son mari tait sur son lit de mort, l'impossibilit de se
venger de Branciforte le conduisait lentement au tombeau. En vain il
avait fait offrir des sommes considrables  des bravi romains; aucun
n'avait voulu s'attaquer  un des caporaux, comme ils disaient, du
prince Colonna; ils taient trop assurs d'tre extermins eux et leurs
familles. Il n'y avait pas un an qu'un village entier avait t brl
pour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux des
habitants, hommes et femmes, qui cherchaient  fuir dans la campagne,
avaient eu les mains et les pieds lis par des cordes, puis on les avait
lancs dans des maisons en flammes.

La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume de
Naples; son mari lui avait ordonn d'en faire venir des assassins, mais
elle n'avait obi qu'en apparence: elle croyait sa fille irrvocablement
lie  Jules Brancifortc. Elle pensait, dans cette supposition, que
Jules devait aller faire une campagne ou deux dans les armes
espagnoles, qui alors faisaient la guerre aux rvolts de Flandre. S'il
n'tait pas tu, ce serait, pensait-elle, une marque que Dieu ne
dsapprouvait pas un mariage ncessaire; dans ce cas, elle donnerait 
sa fille les terres qu'elle possdait dans le royaume de Naples; Jules
Branciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec sa
femme passer quelques annes en Espagne. Aprs toutes ces preuves
peut-tre elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait chang
d'aspect par l'aveu de sa fille: le mariage n'tait plus une ncessit:
bien loin de l; et, pendant qu'Hlne crivait  son amant la lettre
que nous avons traduite, la signora Campireali crivait  Pescara et 
Chieti ordonnant  ses fermiers de lui envoyer  Castro des gens srs et
capables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissait
de venger la mort de son fils Fabio, leur jeune matre. Le courrier
porteur de ces lettres partit avant la fin du jour.




V


Mais, le surlendemain, Jules tait de retour  Castro, il amenait huit
de ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer  la
colre du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du
genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes
 Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelque
braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son
entreprise, car le couvent tait comme un chteau fort.

Il s'agissait de passer par force ou par adresse la premire porte du
couvent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de
longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'levaient les fentres grilles
d'une sorte de caserne o les religieuses avaient plac trente ou
quarante domestiques, anciens soldats. De ces fentres grilles
partirait un feu bien nourri ds que l'alarme serait donne.

L'abbesse rgnante, femme de tte, avait peur des exploits des chefs
Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui
rgnaient en matres dans les environs. Comment rsister  huit cents
hommes dtermins, occupant  l'improviste une petite ville telle que
Castro, et croyant le couvent rempli d'or?

D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravi dans la
caserne  gauche du passage qui conduisait  la seconde porte du
couvent;  droite de ce passage il y avait un grand mur impossible 
percer; au bout du passage on trouvait une porte de fer ouvrant sur un
vestibule  colonnes; aprs ce vestibule tait la grande cour du
couvent,  droite le jardin. Cette porte en fer tait garde par la
tourire.

Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva  trois lieues de
Castro, il s'arrta dans une auberge carte pour laisser passer les
heures de la grande chaleur. L seulement il dclara son projet; ensuite
il dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait
attaquer.

--A neuf heures du soir, dit-il  ses hommes, nous souperons hors la
ville;  minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades qui
nous attendent prs du couvent. L'un d'eux, qui sera  cheval, jouera le
rle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de
Campireali auprs de son mari, qui se meurt. Nous tcherons de passer
sans bruit la premire porte du couvent que voil au milieu de la
caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous
commencions la guerre  la premire porte, les bravi des religieuses
auraient trop de facilit  nous tirer des coups d'arquebuse pendant que
nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant
que nous parcourrions l'troit passage qui conduit de la premire porte
 la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef.

Il est vrai qu'il y a d'normes bras de fer ou valets, attachs au mur
par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis  leur place, empchent les
deux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fer
sont trop pesantes pour que la soeur tourire puisse les manoeuvrer,
jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai pass plus de dix
fois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sans
encombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon
but est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devons
faire usage des armes qu' la dernire extrmit. Si nous commencions la
guerre avant d'arriver  cette seconde porte en barreaux de fer, la
tourire ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers de
soixante-dix ans, qui logent dans l'intrieur du couvent, et les
vieillards mettraient  leur place ces bras de fer dont je vous ai
parl. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au-del de
cette porte, dmolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tous
les cas, je m'avancerai vers cette porte le premier. Un des jardiniers
est pay par moi; mais je me suis bien gard, comme vous le pensez, de
lui parler de mon projet d'enlvement. Cette seconde porte passe, on
tourne  droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la
guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se prsentera.
Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos pes et de vos dagues, le
moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourrait
nous attaquer  la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme
vous, je ne me fisse fort de traverser cette bicoque: personne, certes,
n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des
arquebuses, et ils tireraient des fentres. En ce cas, il faudrait
longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le
jardin du couvent, vous direz  voix basse  tout homme qui se
prsentera: Retirez-vous; vous tuerez  coups de dague tout ce qui
n'obira pas  l'instant. Je monterai dans le couvent par la petite
porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront prs de moi, trois
minutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nous
porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitt nous
sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de
vous prs de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse,
de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir 
distance.

Jules rpta deux fois cette explication.

--Avez-vous bien compris? dit-il  ses gens. Il fera nuit sous ce
vestibule;  droite le jardin,  gauche la cour; il ne faudra pas se
tromper.

--Comptez sur nous! s'crirent les soldats.

Puis ils allrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda la
permission de parler au capitaine.

--Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie.
J'ai dj forc deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisime;
mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige  dtruire
le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer que
les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue
opration; ils vous tueront sept  huit hommes  coups d'arquebuse, et
alors on peut nous enlever la femme au retour. C'est ce qui nous est
arriv dans un couvent prs de Bologne: on nous tua cinq hommes, nous en
tumes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose  Votre
Seigneurie deux choses: je connais quatre paysans des environs de cette
auberge o nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et qui
pour un sequin se battront toute la nuit comme des lions. Peut-tre ils
voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le pch est
pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voil tout. Ma
seconde proposition est ceci: Ugone est un garon instruit et fort
adroit; il tait mdecin quand il tua son beau-frre, et prit la machia
(la fort). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit,  la porte
du couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettra
dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; de
plus, il est bien capable de mouiller la corde  feu de leurs
arquebuses.

Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-ci
s'en allait, il ajouta:

--Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et,
de plus ce couvent est sous la protection immdiate de la Madone.

--Je vous entends! s'cria Jules comme rveill par ce mot. Restez avec
moi.

Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette
prire dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche.

Comme minuit sonnait, Jules, qui tait entr seul dans Castro sur les
onze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec ses
huit soldats, auxquels s'taient joints trois paysans bien arms, il les
runit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi 
la tte de seize hommes dtermins; deux taient dguiss en
domestiques, ils avaient pris une grande blouse noire pour cacher leurs
giacco (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes.

A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rle de courrier,
arriva au galop  la porte du couvent, faisant grand bruit et criant
qu'on ouvrt sans dlai  un courrier envoy par le cardinal. Il vit
avec plaisir que les soldats qui lui rpondaient par la petite fentre,
 ct de la premire porte, taient plus qu' demi-ivres. Suivant
l'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat alla
porter ce nom  la tourire, qui avait la clef de la seconde porte, et
devait rveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La rponse se fit
attendre trois mortels quarts d'heures; pendant ce temps, Jules eut
beaucoup de peine  maintenir sa troupe dans le silence: quelques
bourgeois commenaient mme  ouvrir timidement leurs fentres,
lorsqu'enfin arriva la rponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans
le corps de garde, au moyen d'une chelle de cinq ou six pieds de
longueur, qu'on lui tendit de la petite fentre, les bravi du couvent ne
voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte, il monta, suivi
des deux soldats dguiss en domestiques. En sautant de la fentre dans
le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde
tait ivre, grce  ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques
de la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pour
lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouv de bonne
eau-de-vie  acheter, et demandaient  monter pour ne pas s'ennuyer tout
seuls sur la place; ce qui fut accord  l'unanimit. Pour lui,
accompagn de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps
de garde, conduisait dans le passage.

--Tche d'ouvrir la grande porte, dit-il  Ugone.

Lui-mme arriva fort paisiblement  la porte de fer. L, il trouva la
bonne tourire, qui lui dit que, comme il tait minuit pass, s'il
entrait dans le couvent, l'abbesse serait oblige d'en crire 
l'vque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dpches
 une petite soeur que l'abbesse avait envoye pour les prendre. A quoi
Jules rpondit que, dans le dsordre qui avait accompagn l'agonie
imprvue du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre de
crance crite par le mdecin, et qu'il devait donner tous les dtails
de vive voix  la femme du malade et  sa fille, si ces dames taient
encore dans le couvent, et, dans tous les cas,  madame l'abbesse. La
tourire alla porter ce message. Il ne restait auprs de la porte que la
jeune soeur envoye par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec
elle, passa les mains  travers les gros barreaux de fer de la porte,
et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La soeur, qui tait fort
timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, qui
voyait qu'un temps considrable se passait, eut l'imprudence de lui
offrir une poigne de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il
tait trop fatigu pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait une
sottise, dit l'historien: c'tait avec le fer et non avec l'or qu'il
fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le coeur: rien de plus facile
que de saisir la soeur, elle n'tait pas  un pied de lui de l'autre
ct de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille prit
l'alarme. Elle a dit depuis qu' la faon dont Jules lui parlait, elle
avait bien compris, que ce n'tait pas un simple courrier: c'est
l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoir
un rendez-vous, et elle tait dvote. Saisie d'horreur, elle se mit 
agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui tait dans
la grande cour, et qui fit aussitt un tapage  rveiller les morts.

--La guerre commence, dit Jules  ses gens, garde  vous!

Il prit sa clef, et, passant le bras  travers les barreaux de fer,
ouvrit la porte, au grand dsespoir de la jeune soeur qui tomba  genoux
et se mit  rciter des Ave Maria en criant au sacrilge. Encore  ce
moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le
courage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche.

Au mme instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage,
derrire lui. Ugone avait ouvert la grande porte; le restant des soldats
entrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de gardes moins ivre que les
autres, s'approcha d'une des fentres grilles, et, dans son tonnement
de voir tant de gens dans le passage, leur dfendit d'avancer en jurant.
Il fallait ne pas rpondre et continuer  marcher vers la porte de fer;
c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait le
dernier de tous, et qui tait un des paysans recruts dans l'aprs-midi,
tira un coup de pistolet  ce domestique du couvent qui parlait par la
fentre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les
cris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, rveillrent les
soldats du couvent qui passaient cette nuit-l dans leurs lits, et
n'avaient pas pu goter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couvent
sautrent dans le passage  demi-nus, et se mirent  attaquer vertement
les soldats de Branciforte.

Comme nous l'avons dit, ce bruit commena au moment o Jules venait
d'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se prcipita
dans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier des
pensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet.
Ses deux soldats tombrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces
coups de pistolet avaient t tirs par les gens de la signora de
Campireali, qui, d'aprs ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, 
ce autoriss par une permission qu'elle avait obtenue de l'vque. Jules
courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin,
communiquait  l'escalier des pensionnaires. Il fit tout au monde pour
l'branler, mais elle tait solidement ferme. Il chercha ses gens, qui
n'eurent garde de rpondre, ils mouraient; il rencontra dans l'obscurit
profonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se dfendit
 coups de dague.

Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses
soldats; il trouva cette porte ferme: les deux bras de fer si lourds
avaient t mis en place et cadenasss par les vieux jardiniers qu'avait
rveills la cloche de la petite soeur.

--Je suis coup, se dit Jules.

Il le dit  ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un des
cadenas avec son pe: s'il eut russi, il enlevait un des bras de fer
et ouvrait un des vantaux de la porte. Son pe se cassa dans l'anneau
du cadenas; au mme irritant il fut bless  l'paule par un des
domestiques venus du jardin: il se retourna, et, accul contre la porte
de fer, il se sentit attaqu par plusieurs hommes. Il se dfendait avec
sa dague; par bonheur, comme l'obscurit tait complte, presque tous
les coups d'pe portaient dans sa cotte de mailles. Il fut bless
douloureusement au genou; il s'lana sur un des hommes qui s'tait trop
fendu pour lui porter ce coup d'pe, il le tua d'un coup de dague dans
la figure, et eut le bonheur de s'emparer de son pe. Alors il se crut
sauv; il se plaa au ct gauche de la porte, du ct de la cour. Ses
gens qui taient accourus tirrent cinq ou six coups de pistolet 
travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques.
On n'y voyait sous ce vestibule qu' la clart produite par les coups de
pistolet.

--Ne tirez pas de mon ct! criait Jules  ses gens.

--Vous voil pris comme dans une souricire, lui dit le caporal d'un
grand sang-froid, parlant  travers les barreaux; nous avons trois
hommes tus. Nous allons dmolir le jambage de la porte du ct oppos 
celui o vous tes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur
nous; il parat qu'il y a des ennemis dans le jardin?

--Les coquins de domestiques de Campireali, dit Jules.

Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigs sur
le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin,
furent tirs sur eux. Jules se rfugia dans la loge de la tourire, qui
tait  gauche en entrant;  sa grande joie, il y trouva une lampe
presque imperceptible qui brlait devant l'image de la Madone; il la
prit avec beaucoup de prcautions pour ne pas l'teindre; il s'aperut
avec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui le
faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance.

En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnatre,
dans une femme qui tait vanouie sur un fauteuil de bois, la petite
Marietta, la camriste de confiance d'Hlne; il la secoua vivement.

--Eh quoi! seigneur Jules, s'cria-t-elle en pleurant, est-ce que vous
voulez tuer la Marietta, votre amie?

--Bien loin de l; dis  Hlne que je lui demande pardon d'avoir
troubl son repos et qu'elle se souvienne de l'Ave Maria du Monte Cavi.
Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est
un peu tach de sang; lave-le avant de le lui donner.

A ce moment, il entendit une dcharge de coups d'arquebuse dans le
passage; les bravi des religieuses attaquaient ses gens.

--Dis-moi donc o est la clef de la petite porte? dit-il  la Marietta.

--Je ne la vois pas; mais voici les clefs des cadenas des bras de fer
qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir.

Jules prit les clefs et s'lana hors de la loge.

--Ne travaillez plus  dmolir la muraille, dit-il  ses soldats, j'ai
enfin la clef de la porte.

Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir
un cadenas avec l'une des petites clefs; il s'tait tromp de clef, il
prit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment o il
soulevait le bras de fer, il reut presque  bout portant un coup de
pistolet dans le bras droit. Aussitt il sentit que ce bras lui refusait
le service.

--Soulevez le valet de fer, cria-t-il  ses gens.

Il n'avait pas besoin de le leur dire.

A la clart du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrmit recourbe du
bras de fer  moiti hors de l'anneau attach  la porte. Aussitt trois
ou quatre mains vigoureuses soulevrent le bras de fer; lorsque son
extrmit fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on put
entr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit 
Jules en parlant fort bas:

--Il n'y a plus rien  faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre
sans blessures, cinq sont morts.

--J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'vanouir;
dites-leur de m'emporter.

Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde
tirrent trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort.
Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donn par Jules, il appela par
leurs noms deux soldats qui enlevrent le capitaine. Comme il ne
s'vanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, 
la petite porte. Cet ordre fit jurer les soldats; ils obirent
toutefois.

--Cent sequins  qui ouvre cette porte! s'cria Jules.

Mais elle rsista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieux
jardiniers, tabli  une fentre du second tage, leur tirait force
coups de pistolet, qui servaient  clairer leur marche.

Aprs les efforts inutiles contre la porte, Jules s'vanouit tout 
fait; Ugone dit aux soldats d'emporter le capitaine au plus vite. Pour
lui, il entra dans la loge de la soeur tourire, il jeta  la porte la
petite Marietta en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de
ne jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassa
quelques chaises et mit le feu  la chambre. Quand il vit le feu bien
allum, il se sauva  toutes jambes, au milieu des coups d'arquebuse
tirs par les bravi du couvent.

Ce ne fut qu' plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva
le capitaine, entirement vanoui, qu'on emportait  toute course.
Quelques minutes aprs on tait hors de la ville, Ugone fit faire halte:
il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans la
ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en
cinq minutes.

--Tchez de retrouver vos camarades blesss, leur dit-il, sortez de la
ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Si
vous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas.

Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait  trois lieues de la
ville, et le soleil tait dj fort lev sur l'horizon. Ugone lui fit
son rapport.

--Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois
blesss. Deux paysans qui ont survcu ont reu deux sequins de
gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoy les deux hommes non
blesss au bourg voisin chercher un chirurgien.

Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientt mont sur un ne
magnifique; il avait fallu le menacer de mettre le feu  sa maison pour
le dcider  marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-vie
pour le mettre en tat d'agir, tant sa peur tait grande. Enfin il se
mit  l'oeuvre; il dit  Jules que ses blessures n'taient d'aucune
consquence.

--Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il; mais elle vous fera
boiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendant
quinze jours ou trois semaines.

Le chirurgien pansa les soldats blesss. Ugone fit un signe de l'oeil 
Jules; on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actions
de grces; puis, sous prtexte de le remercier, on lui fit boire une
telle quantit d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondment.
C'tait ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, on
enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sa
poche: c'tait le prix de son ne sur lequel on plaa Jules et l'un des
soldats bless  la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur
dans une ruine antique au bord d'un tang; on marcha toute la nuit en
vitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le
surlendemain, au lever du soleil, Jules, port par ses hommes, se
rveilla au centre de la fort de la Faggiola, dans la cabane de
charbonnier qui tait son quartier gnral.




VI


Le lendemain du combat, les religieuses de la Visitation trouvrent avec
horreur neuf cadavres dans leur jardin et dans le passage qui conduisait
de la porte extrieure  la porte en barreaux de fer; huit de leurs
bravi taient blesss. Jamais on n'avait eu une telle peur au couvent:
parfois on avait bien entendu des coups d'arquebuse tirs sur la place,
mais jamais cette quantit de coups de feu tirs dans le jardin, au
centre des btiments et sous les fentres des religieuses. L'affaire
avait bien dur une heure et demie, et, pendant ce temps, le dsordre
avait t  son comble dans l'intrieur du couvent. Si Jules Branciforte
avait eu la moindre intelligence avec quelqu'une des religieuses ou des
pensionnaires, il et russi: il suffisait qu'on lui ouvrt l'une des
nombreuses portes qui donnent sur le jardin; mais, transport
d'indignation et de colre contre ce qu'il appelait le parjure de la
jeune Hlne, Jules voulait tout emporter de vive force. Il et cru
manquer  ce qu'il se devait s'il et confi ce dessein  quelqu'un qui
pt le redire  Hlne. Un seul mot, cependant,  la petite Marietta et
suffi pour le succs: elle et ouvert l'une des portes donnant sur le
jardin, et un seul homme paraissant dans les dortoirs du couvent, avec
ce terrible accompagnement de coups d'arquebuse entendu au dehors, et
t obi  la lettre. Au premier coup de feu, Hlne avait trembl pour
les jours de son amant, et n'avait plus song qu' s'enfuir avec lui.

Comment peindre son dsespoir lorsque la petite Marietta lui parla de
l'effroyable blessure que Jules avait reue au genou et dont elle avait
vu couler le sang en abondance? Hlne dtestait sa lchet et sa
pusillanimit:

--J'ai eu la faiblesse de dire un mot  ma mre, et le sang de Jules a
coul; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime o son courage a
tout fait.

Les bravi admis au parloir avaient dit aux religieuses, avides de les
couter, que de leur vie ils n'avaient t tmoins d'une bravoure
comparable  celle du jeune homme habill en courrier qui dirigeait les
efforts des brigands. Si toutes coutaient ces rcits avec le plus vif
intrt, on peut juger de l'extrme passion avec laquelle Hlne
demandait  ces bravi des dtails sur le jeune chef des brigands. A la
suite des longs rcits qu'elle se fit faire par eux et par les vieux
jardiniers, tmoins fort impartiaux, il lui sembla qu'elle n'aimait plus
du tout sa mre. Il y eut mme un moment de dialogue fort vif entre ces
personnes qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signora
de Campireali fut choque des taches de sang qu'elle apercevait sur les
fleurs d'un certain bouquet dont Hlne ne se sparait plus un seul
instant.

--Il faut jeter ces fleurs souilles de sang.

--C'est moi qui ai fait verser ce sang gnreux, et il a coul parce que
j'ai eu la faiblesse de vous dire un mot.

--Vous aimez encore l'assassin de votre frre?

--J'aime mon poux, qui, pour mon ternel malheur, a t attaqu par mon
frre.

Aprs ces mots, il n'y eut plus une seule parole change entre la
signora de Campireali et sa fille pendant les trois journes que la
signora passa encore au couvent.

Le lendemain de son dpart, Hlne russit  s'chapper, profitant de la
confusion qui rgnait aux deux portes du couvent par suite de la
prsence d'un grand nombre de maons qu'on avait introduits dans le
jardin et qui travaillaient  y lever de nouvelles fortifications. La
petite Marietta et elle s'taient dguises en ouvriers. Mais les
bourgeois faisaient une garde svre aux portes de la ville. L'embarras
d'Hlne fut assez grand pour sortir. Enfin, ce mme petit marchand qui
lui avait fait parvenir les lettres de Branciforte consentit  la faire
passer pour sa fille et  l'accompagner jusque dans Albano. Hlne y
trouva une cachette chez sa nourrice, que ses bienfaits avaient mise 
mme d'ouvrir une petite boutique. A peine arrive, elle crivit 
Branciforte, et la nourrice trouva, non sans de grandes peines, un homme
qui voulut bien se hasarder  s'enfoncer dans la fort de la Faggiola,
sans avoir le mot d'ordre des soldats de Colonna.

Le messager envoy par Hlne revint au bout de trois jours, tout
effar; d'abord, il lui avait t impossible de trouver Branciforte, et
les questions qu'il ne cessait de faire sur le compte du jeune capitaine
ayant fini par le rendre suspect, il avait t oblig de prendre la
fuite.

--Il n'en faut point douter, le pauvre Jules est mort, se dit Hlne, et
c'est moi qui l'ai tu! Telle devait tre la consquence de ma misrable
faiblesse et de ma pusillanimit; il aurait d aimer une femme forte, la
fille de quelqu'un des capitaines du prince Colonna.

La nourrice crut qu'Hlne allait mourir. Elle monta au couvent des
Capucins, voisin du chemin taill dans le roc, o jadis Fabio et son
pre avaient rencontr les deux amants au milieu de la nuit. La nourrice
parla longtemps  son confesseur, et, sous le secret du sacrement, lui
avoua que la jeune Hlne de Campireali voulait aller rejoindre Jules
Branciforte, son poux, et qu'elle tait dispose  placer dans l'glise
du couvent une lampe d'argent de la valeur de cent piastres espagnoles.

--Cent piastres! rpondit le moine irrit. Et que deviendra notre
couvent, si nous encourons la haine du seigneur de Campireali? Ce n'est
pas cent piastres, mais bien mille, qu'il nous a donnes pour tre alls
relever le corps de son fils sur le champ de bataille des Ciampi, sans
compter la cire.

Il faut dire en l'honneur du couvent que deux moines gs, ayant eu
connaissance de la position exacte de la jeune Hlne, descendirent dans
Albano, et l'allrent voir dans l'intention d'abord de l'amener de gr
ou de force  prendre son logement dans le palais de sa famille: ils
savaient qu'ils seraient richement rcompenss par la signora de
Campireali. Tout Albano tait rempli du bruit de la fuite d'Hlne et du
rcit des magnifiques promesses faites par sa mre  ceux qui pourraient
lui donner des nouvelles de sa fille. Mais les deux moines furent
tellement touchs du dsespoir de la pauvre Hlne, qui croyait Jules
Branciforte mort, que, bien loin de la trahir en indiquant  sa mre le
lieu o elle s'tait retire, ils consentirent  lui servir d'escorte
jusqu' la forteresse de la Petrella. Hlne et Marietta, toujours
dguises en ouvriers, se rendirent  pied et de nuit  une certaine
fontaine situe dans la fort de la Faggiola,  une lieue d'Albano. Les
moines y avaient fait conduire des mulets, et, quand le jour fut venu,
l'on se mit en route pour la Petrella. Les moines que l'on savait
protgs par le prince, taient salus avec respect par les soldats
qu'ils rencontraient dans la fort; mais il n'en fut pas de mme des
deux petits hommes qui les accompagnaient: les soldats les regardaient
d'abord d'un oeil fort svre et s'approchaient d'eux, puis clataient
de rire et faisaient compliment aux moines sur les grces de leurs
muletiers.

--Taisez-vous, impies, et croyez que tout se fait par ordre du prince
Colonna, rpondaient les moines en cheminant.

Mais la pauvre Hlne avait du malheur; le prince tait absent de la
Petrella, et quand, trois jours aprs,  son retour, il lui accorda
enfin une audience, il se montra trs dur.

--Pourquoi venez-vous ici, mademoiselle? Que signifie cette dmarche mal
avise? Vos bavardages de femme ont fait prir sept hommes des plus
braves, qui fussent en Italie, et c'est ce qu'aucun homme sens ne vous
pardonnera jamais. En ce monde, il faut vouloir, ou ne pas vouloir.
C'est sans doute aussi par suite de nouveaux bavardages que Jules
Branciforte vient d'tre dclar sacrilge et condamn  tre tenaill
pendant deux heures avec des tenailles rougies au feu, et ensuite brl
comme un juif, lui, un des meilleurs chrtiens que je connaisse! Comment
et-on pu, sans quelque bavardage infme de votre part, inventer ce
mensonge horrible, savoir que Jules Branciforte tait  Castro le jour
de l'attaque du couvent? Tous mes hommes vous diront que ce jour-l mme
on le voyait ici  la Petrella, et que, sur le soir, je l'envoyai 
Velletri.

--Mais est-il vivant? s'criait pour la dixime fois la jeune Hlne
fondant en larmes.

--Il est mort pour vous, reprit le prince, vous ne le reverrez jamais.
Je vous conseille de retourner  votre couvent de Castro; tchez de ne
plus commettre d'indiscrtions, et je vous ordonne de quitter la
Petrella d'ici  une heure. Surtout ne racontez  personne que vous
m'avez vu, ou je saurai vous punir.

La pauvre Hlne eut l'me navre d'un pareil accueil de la part de ce
fameux prince Colonna pour lequel Jules avait tant de respect, et
qu'elle aimait parce qu'il l'aimait.

Quoi qu'en voult dire le prince Colonna, cette dmarche d'Hlne
n'tait point mal avise. Si elle ft venue trois jours plus tt  la
Petrella, elle y et trouv Jules Branciforte; sa blessure au genou le
mettait hors d'tat de marcher, et le prince le faisait transporter au
gros bourg d'Avezzano, dans le royaume de Naples. A la premire nouvelle
du terrible arrt achet contre Branciforte par le seigneur de
Campireali, et qui le dclarait sacrilge et violateur de couvent, le
prince avait vu que, dans le cas o il s'agirait de protger
Branciforte, il ne pouvait plus compter sur les trois quarts de ses
hommes. Ceci tait un pch contre la Madone,  la protection de
laquelle chacun de ces brigands croyait avoir des droits particuliers.
S'il se ft trouv un barigel  Rome assez os pour venir arrter Jules
Branciforte au milieu de la fort de la Faggiola, il aurait pu russir.

En arrivant  Avezzano, Jules s'appelait Fontana, et les gens qui le
transportaient furent discrets. A leur retour  la Petrella, ils
annoncrent avec douleur que Jules tait mort en route, et de ce moment
chacun des soldats du prince sut qu'il y avait un coup de poignard dans
le coeur pour qui prononcerait ce nom fatal.

Ce fut donc en vain qu'Hlne, de retour dans Albano, crivit lettres
sur lettres, et dpensa, pour les faire porter  Branciforte, tous les
sequins qu'elle avait. Les deux moines gs, qui taient devenus ses
amis, car l'extrme beaut, dit le chroniqueur de Florence, ne laisse
pas d'avoir quelque empire, mme sur les coeurs endurcis par ce que
l'gosme et l'hypocrisie ont de plus bas; les deux moines, disons-nous,
avertirent la pauvre jeune fille que c'tait en vain qu'elle cherchait 
faire parvenir un mot  Branciforte: Colonna avait dclar qu'il tait
mort, et certes Jules ne reparatrait au monde que quand le prince le
voudrait. La nourrice d'Hlne lui annona en pleurant que sa mre
venait enfin de dcouvrir sa retraite, et que les ordres les plus
svres taient donns pour qu'elle ft transporte de vive force au
palais Campireali, dans Albano. Hlne comprit qu'une fois dans ce
palais sa prison pouvait tre d'une svrit sans bornes, et que l'on
parviendrait  lui interdire absolument toutes communications avec le
dehors, tandis qu'au couvent de Castro elle aurait, pour recevoir et
envoyer des lettres, les mmes facilits que toutes les religieuses.
D'ailleurs, et ce fut ce qui la dtermina, c'tait dans le jardin de ce
couvent que Jules avait rpandu son sang pour elle: elle pourrait revoir
ce fauteuil de bois de la tourire, o il s'tait plac un moment pour
regarder sa blessure au genou; c'tait l qu'il avait donn  Marietta
ce bouquet tach de sang, qui ne la quittait plus. Elle revint donc
tristement au couvent de Castro, et l'on pourrait terminer ici son
histoire: ce serait bien pour elle, et peut-tre aussi pour le lecteur.
Nous allons, en effet, assister  la longue dgradation d'une me noble
et gnreuse. Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation,
qui dsormais vont l'obsder de toutes parts, remplaceront les
mouvements sincres des passions nergiques et naturelles. Le
chroniqueur romain fait ici une rflexion pleine de navet: parce
qu'une femme se donne la peine de faire une belle fille, elle croit
avoir le talent qu'il faut pour diriger sa vie, et, parce que
lorsqu'elle avait six ans, elle lui disait avec raison: Mademoiselle,
redressez votre collerette, lorsque cette fille a dix-huit ans et elle
cinquante, lorsque cette fille a autant et plus d'esprit que sa mre,
celle-ci, emporte par la manie de rgner, se croit le droit de diriger
sa vie et mme d'employer le mensonge. Nous verrons que c'est Victoire
Carafa, la mre d'Hlne, qui, par une suite de moyens adroits et fort
savamment combins, amena la mort cruelle de sa fille si chrie, aprs
avoir fait son malheur pendant douze ans, triste rsultat de la manie de
rgner.

Avant de mourir, le seigneur de Campireali avait eu la joie de voir
publier dans Rome la sentence qui condamnait Branciforte  tre tenaill
pendant deux heures avec des fers rouges dans les principaux carrefours
de Rome,  tre ensuite brl  petit feu, et ses cendres jetes dans le
Tibre. Les fresques du clotre de Sainte-Marie-Nouvelle,  Florence,
montrent encore aujourd'hui comment on excutait ces sentences cruelles
envers les sacrilges. En gnral, il fallait un grand nombre de gardes
pour empcher le peuple indign de remplacer les bourreaux dans leur
office. Chacun se croyait ami intime de la Madone. Le seigneur de
Campireali s'tait encore fait lire cette sentence peu de moments avant
sa mort, et avait donn  l'avocat qui l'avait procure sa belle terre
situe entre Albano et la mer. Cet avocat n'tait point sans mrite.
Branciforte tait condamn  ce supplice atroce, et cependant aucun
tmoin n'avait dit l'avoir reconnu sous les habits de ce jeune homme
dguis en courrier qui semblait diriger avec tant d'autorit les
mouvements des assaillants. La magnificence de ce don mit en moi tous
les intrigants de Rome. II y avait alors  la cour un certain fratone
(moine), homme profond et capable de tout, mme de forcer le pape  lui
donner le chapeau; il prenait soin des affaires du prince Colonna, et ce
client terrible lui valait beaucoup de considration. Lorsque la signora
de Campireali vit sa fille de retour  Castro, elle fit appeler ce
fratone.

--Votre rvrence sera magnifiquement rcompense, si elle veut bien
aider  la russite de l'affaire fort simple que je vais lui expliquer.
D'ici  peu de jours, la sentence qui condamne Jules Branciforte  un
supplice terrible va tre publie et rendue excutoire aussi dans le
royaume de Naples. J'engage votre rvrence  lire cette lettre du
vice-roi, un peu mon parent, qui daigne m'annoncer cette nouvelle. Dans
quel pays Branciforte pourra-t-il chercher un asile? Je ferai remettre
cinquante mille piastres au prince avec prire de donner le tout ou
partie  Jules Branciforte, sous la condition qu'il ira servir le roi
d'Espagne, mon seigneur, contre les rebelles de Flandre. Le vice-roi
donnera un brevet de capitaine  Branciforte, et, afin que la sentence
de sacrilge, que j'espre bien aussi rendre excutoire en Espagne, ne
l'arrte point dans sa carrire, il portera le nom de baron Lizzara;
c'est une petite terre que j'ai dans les Abruzzes, et dont,  l'aide de
ventes simules, je trouverai moyen de lui faire passer la proprit. Je
pense que votre rvrence n'a jamais vu une mre traiter ainsi
l'assassin de son fils. Avec cinq cents piastres, nous aurions pu depuis
longtemps nous dbarrasser de cet tre odieux; mais nous n'avons point
voulu nous brouiller avec Colonna. Ainsi daignez lui faire remarquer que
mon respect pour ses droits me cote soixante ou quatre-vingt mille
piastres. Je veux n'entendre jamais parler de ce Branciforte, et sur le
tout prsentez mes respects au prince.

Le fratone dit que sous trois jours il irait faire une promenade du ct
d'Ostie, et la signora de Campireali lui remit une bague valant mille
piastres.

Quelques jours plus tard, le fratone reparut dans Rome, et dit  la
signora de Campireali qu'il n'avait point donn connaissance de sa
proposition au prince; mais qu'avant un mois le jeune Branciforte serait
embarqu pour Barcelone, o elle pourrait lui faire remettre par un des
banquiers de cette ville la somme de cinquante mille piastres.

Le prince trouva bien des difficults auprs de Jules; quelques dangers
que dsormais il dt courir en Italie, le jeune amant ne pouvait se
dterminer  quitter ce pays. En vain le prince laissa-t-il entrevoir
que la signora de Campireali pouvait mourir; en vain promit-il que dans
tous les cas, au bout de trois ans, Jules pourrait revenir voir son
pays, Jules rpandait des larmes, mais ne consentait point. Le prince
fut oblig d'en venir  lui demander ce dpart comme un service
personnel; Jules ne put rien refuser  l'ami de son pre; mais, avant
tout, il voulait prendre les ordres d'Hlne. Le prince daigna se
charger d'une longue lettre; et, bien plus, permit  Jules de lui crire
de Flandre une fois tous les mois. Enfin, l'amant dsespr s'embarqua
pour Barcelone. Toutes ses lettres furent brles pal le prince, qui ne
voulait pas que Jules revnt jamais en Italie. Nous avons oubli de dire
que, quoique fort loign par caractre de toute fatuit, le prince
s'tait cru oblig de dire, pour faire russir la ngociation, que
c'tait lui qui croyait convenable d'assurer une petite fortune de
cinquante mille piastres au fils unique d'un des plus fidles serviteur
de la maison Colonna.

La pauvre Hlne tait traite en princesse au couvent de Castro. La
mort de son pre l'avait mise en possession d'une fortune considrable,
et il lui survint des hritages immenses. A l'occasion de la mort de son
pre, elle fit donner cinq aunes de drap noir  tous ceux des habitants
de Castro ou des environs qui dclarrent vouloir porter le deuil du
seigneur de Campireali. Elle tait encore dans les premiers jours de son
grand deuil, lorsqu'une main parfaitement inconnue lui remit une lettre
de Jules. Il serait difficile de peindre les transports avec lesquels
cette lettre fut ouverte, non plus que la profonde tristesse qui en
suivit la lecture. C'tait pourtant bien l'criture de Jules; elle fut
examine avec la plus svre attention. La lettre parlait d'amour; mais
quel amour, grand Dieu! La signora de Campireali, qui avait tant
d'esprit, l'avait pourtant compose. Son dessein tait de commencer la
correspondance par sept  huit lettres d'amour passionn; elle voulait
prparer ainsi les suivantes, o l'amour semblerait s'teindre peu 
peu.

Nous passerons rapidement sur dix annes d'une vie malheureuse. Hlne
se croyait tout  fait oublie, et cependant avait refus avec hauteur
les hommages des jeunes seigneurs les plus distingus de Rome. Pourtant
elle hsita un instant lorsqu'on lui parla du jeune Octave Colonna, fils
an du fameux Fabrice, qui jadis l'avait si mal reue  la Petrella. Il
lui semblait que, devant absolument prendre un mari pour donner un
protecteur aux terres qu'elle avait dans l'tat romain et dans le
royaume de Naples, il lui serait moins odieux de porter le nom d'un
homme que jadis Jules avait aim. Si elle et consenti  ce mariage,
Hlne arrivait bien rapidement  la vrit sur Jules Branciforte. Le
vieux prince Fabrice parlait souvent et avec transports des traits de
bravoure surhumaine du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qui, tout 
fait semblable aux hros des vieux romans, cherchait  se distraire par
de belles actions de l'amour malheureux qui le rendait insensible  tous
les plaisirs. Il croyait Hlne marie depuis longtemps; la signora de
Campireali l'avait environn, lui aussi, de mensonges.

Hlne s'tait rconcilie  demi avec cette mre si habile. Celle-ci
dsirant passionnment la voir marie, pria son ami, le vieux cardinal
Santi-Quatro, protecteur de la Visitation, et qui allait  Castro,
d'annoncer en confidence aux religieuses les plus ges du couvent que
son voyage avait t retard par un acte de grce. Le bon pape Grgoire
XIII, m de piti pour l'me d'un brigand nomm Jules Branciforte, qui
autrefois avait tent de violer leur monastre, avait voulu, en
apprenant sa mort, rvoquer la sentence qui le dclarait sacrilge, bien
convaincu que, sous le poids d'une telle condamnation, il ne pourrait
jamais sortir du purgatoire, si toutefois Branciforte, surpris au
Mexique et massacr par des sauvages rvolts, avait eu le bonheur de
n'aller qu'en purgatoire. Cette nouvelle mit en agitation tout le
couvent de Castro; elle parvint  Hlne, qui alors se livrait  toutes
les folies de vanit que peut inspirer  une personne profondment
ennuye la possession d'une grande fortune. A partir de ce moment, elle
ne sortit plus de sa chambre. Il faut savoir que, pour arriver  pouvoir
placer sa chambre dans la petite loge de la portire o Jules s'tait
rfugi un instant dans la nuit du combat, elle avait fait reconstruire
une moiti du couvent. Avec des peines infinies et ensuite un scandale
fort difficile  apaiser, elle avait russi  dcouvrir et  prendre 
son service les trois bravi employs par Branciforte et survivant encore
aux cinq qui jadis chapprent au combat de Castro. Parmi eux se
trouvait Ugone, maintenant vieux et cribl de blessures. La vue de ces
trois hommes avait caus bien des murmures; mais enfin la crainte que le
caractre altier d'Hlne inspirait  tout le couvent l'avait emport,
et tous les jours on les voyait, revtus de sa livre, venir prendre ses
ordres  la grille extrieure, et souvent rpondre longuement  ses
questions toujours sur le mme sujet.

Aprs les six mois de rclusion et de dtachement pour toutes les choses
du monde qui suivirent l'annonce de la mort de Jules, la premire
sensation qui rveilla cette me dj brise par un malheur sans remde
et un long ennui fut une sensation de vanit.

Depuis peu, l'abbesse tait morte. Suivant l'usage, le cardinal
Santi-Quatro, qui tait encore protecteur de la Visitation malgr son
grand ge de quatre-vingt douze ans, avait form la liste des trois
dames religieuses entre lesquelles le pape devait choisir une abbesse.
Il fallait des motifs bien graves pour que Sa Saintet lt les deux
derniers noms de la liste, elle se contentait ordinairement de passer un
trait de plume sur ces noms, et la nomination tait faite.

Un jour, Hlne tait  la fentre de l'ancienne loge de la tourire,
qui tait devenue maintenant l'extrmit de l'aile des nouveaux
btiments construits par ses ordres. Cette fentre n'tait pas leve de
plus de deux pieds au-dessus du passage arros jadis du sang de Jules et
qui maintenant faisait partie du jardin. Hlne avait les yeux
profondment fixs sur la terre. Les trois dames que l'on savait depuis
quelques heures tre portes sur la liste du cardinal pour succder  la
dfunte abbesse vinrent  passer devant la fentre d'Hlne. Elle ne les
vit pas, et par consquent ne put les saluer. L'une des trois dames fut
pique et dit assez haut aux deux autres:

--Voil une belle faon pour une pensionnaire d'taler sa chambre aux
yeux du public!

Rveille par ces paroles, Hlne leva les yeux et rencontra trois
regards mchants.

--Eh bien, se dit-elle en fermant la fentre sans saluer, voici assez de
temps que je suis agneau dans ce couvent, il faut tre loup, quand ce ne
serait que pour varier les amusements de messieurs les curieux de la
ville.

Une heure aprs, un de ses gens, expdi en courrier, portait la lettre
suivante  sa mre, qui depuis dix annes habitait Rome et y avait su
acqurir un grand crdit.

     MRE TRS RESPECTABLE,

     Tous les ans tu me donnes trois cent mille francs le jour de ma
     fte; j'emploie cet argent  faire ici des folies, honorables  la
     vrit, mais qui n'en sont pas moins des folies. Quoique tu ne me
     le tmoignes plus depuis longtemps, je sais que j'aurais deux
     faons de te prouver ma reconnaissance pour toutes les bonnes
     intentions que tu as eues  mon gard. Je ne me marierai point,
     mais je deviendrais avec plaisir abbesse de ce couvent; ce qui m'a
     donn cette ide, c'est que les trois dames que notre cardinal
     Santi-Quatro a portes sur la liste par lui prsente au Saint-Pre
     sont mes ennemies; et, quelle que soit l'lue, je m'attends 
     prouver toutes sortes de vexations. Prsente le bouquet de ma fte
     aux personnes auxquelles il faut l'offrir; faisons d'abord retarder
     de six mois la nomination, ce qui rendra folle de bonheur la
     prieure du couvent, mon amie intime, et qui aujourd'hui tient les
     rnes du gouvernement. Ce sera dj pour moi une source de bonheur,
     et c'est bien rarement que je puis employer ce mot en parlant de ta
     fille. Je trouve mon ide folle; mais, si tu vois quelque chance de
     succs, dans trois jours je prendrai le voile blanc, huit annes de
     sjour au couvent, sans dcoucher, me donnant droit  une exemption
     de six mois. La dispense ne se refuse pas, et cote quarante cus.

     Je suis avec respect, ma vnrable mre, etc.

Cette lettre combla de joie la signora de Campireali. Lorsqu'elle la
reut, elle se repentait vivement d'avoir fait annoncer  sa fille la
mort de Branciforte; elle ne savait comment se terminerait cette
profonde mlancolie o elle tait tombe; elle prvoyait quelque coup de
tte, elle allait jusqu' craindre que sa fille ne voulut aller visiter
au Mexique le lieu o l'on avait prtendu que Branciforte avait t
massacr, auquel cas il tait trs possible qu'elle apprt  Madrid le
vrai nom du colonel Lizzara. D'un autre ct, ce que sa fille demandait
par son courrier tait la chose du monde la plus difficile et l'on peut
mme dire la plus absurde. Une jeune fille qui n'tait pas mme
religieuse, et qui d'ailleurs n'tait connue que par la folle passion
d'un brigand, que peut-tre elle avait partage, tre mise  la tte
d'un couvent o tous les princes romains comptaient quelques parentes!
Mais, pensa la signora de Campireali, on dit que tout procs peut tre
plaid et par consquent gagn. Dans sa rponse, Victoire Carafa donna
des esprances  sa fille, qui, en gnral, n'avait que des volonts
absurdes, mais par compensation s'en dgotait trs facilement. Dans la
soire, en prenant des informations sur tout ce qui, de prs ou de loin,
pouvait tenir au couvent de Castro, elle apprit que depuis plusieurs
mois son ami le cardinal Santi-Quatro avait beaucoup d'humeur: il
voulait marier sa nice  don Octave Colonna, fils an du prince
Fabrice, dont il a t parl si souvent dans la prsente histoire. Le
prince lui offrait son second fils don Lorenzo, parce que, pour arranger
sa fortune, trangement compromise par la guerre que le roi de Naples et
le pape, enfin d'accord, faisaient aux brigands de la Faggiola, il
fallait que la femme de son fils an apportt une dot de six cent mille
piastres (3 210 000 francs) dans la maison Colonna. Or le cardinal
Santi-Quatro, mme en dshritant de la faon la plus ridicule tous ses
autres parents, ne pouvait offrir qu'une fortune de trois cent
quatre-vingts ou quatre cent mille cus.

Victoire Carafa passa la soire et une partie de la nuit  se faire
confirmer ces faits par tous les amis du vieux Santi-Quatro. Le
lendemain, ds sept heures, elle se fit annoncer chez le vieux cardinal.

--minence, lui dit-elle, nous sommes bien vieux tous les deux; il est
inutile de chercher  nous tromper, en donnant de beaux noms  des
choses qui ne sont pas belles; je viens vous proposer une folie; tout ce
que je puis dire pour elle, c'est qu'elle n'est pas odieuse; mais
j'avouerai que je la trouve souverainement ridicule. Lorsqu'on traitait
le mariage de don Octave Colonna avec ma fille Hlne, j'ai pris de
l'amiti pour ce jeune homme, et, le jour de son mariage, je vous
remettrai deux cent mille piastres en terres ou en argent, que je vous
prierai de lui faire tenir. Mais, pour qu'une pauvre veuve telle que moi
puisse faire un sacrifice aussi norme, il faut que ma fille Hlne, qui
a prsentement vingt-sept ans, et qui depuis l'ge de dix-neuf ans n'a
pas dcouch du couvent, soit faite abbesse de Castro; il faut pour cela
retarder l'lection de six mois, la chose est canonique.

--Que dites-vous, madame? s'cria le vieux cardinal hors de lui; Sa
Saintet elle-mme ne pourrait pas faire ce que vous venez demander  un
pauvre vieillard impotent.

--Aussi ai-je dit  Votre minence que la chose tait ridicule: les sots
la trouveront folle; mais les gens bien instruits de ce qui se passe 
la cour penseront que notre excellent prince, le bon pape Grgoire XIII,
a voulu rcompenser les loyaux et longs services de Votre minence en
facilitant un mariage que tout Rome sait qu'elle dsire. Du reste, la
chose est fort possible, tout  fait canonique, j'en rponds; ma fille
prendra le voile blanc ds demain.

--Mais la simonie, madame! s'cria le vieillard d'une voix terrible.

La signora de Campireali s'en allait.

--Quel est ce papier que vous laissez?

--C'est la liste des terres que je prsenterais comme valant deux cent
mille piastres si l'on ne voulait pas d'argent comptant; le changement
de proprit de ces terres pourrait tre tenu secret pendant fort
longtemps; par exemple, la maison Colonna me ferait des procs que je
perdrais.

--Mais la simonie, madame! l'effroyable simonie!

--Il faut commencer par diffrer l'lection de six mois, demain je
viendrai prendre les ordres de Votre minence.

Je sens qu'il faut expliquer pour les lecteurs ns au nord des Alpes le
ton presque officiel de plusieurs parties de ce dialogue; je rappellerai
que, dans les pays strictement catholiques, la plupart des dialogues sur
les sujets scabreux finissent par arriver au confessionnal, et alors il
n'est rien moins qu'indiffrent de s'tre servi d'un mot respectueux ou
d'un terme ironique.

Le lendemain dans la journe, Victoire Carafa sut que, par suite d'une
grande erreur de fait, dcouverte dans la liste des trois dames
prsentes pour la place d'abbesse de Castro, cette lection tait
diffre de six mois: la seconde dame porte sur la liste avait un
rengat dans sa famille; un de ses grands oncles s'tait fait protestant
 Udine.

La signora de Campireali crut devoir faire une dmarche auprs du prince
Fabrice Colonna,  la maison duquel elle allait offrir une si notable
augmentation de fortune. Aprs deux jours de soins, elle parvint 
obtenir une entrevue dans un village voisin de Rome, mais elle sortit
tout effraye de cette audience; elle avait trouv le prince,
ordinairement si calme, tellement proccup de la gloire militaire du
colonel Lizzara (Jules Branciforte), qu'elle avait jug absolument
inutile de lui demander le secret sur cet article. Le colonel tait pour
lui comme un fils, et, mieux encore, comme un lve favori. Le prince
passait sa vie  lire et relire certaines lettres arrives de Flandre.
Que devenait le dessein favori auquel la signora de Campireali
sacrifiait tant de choses depuis dix ans, si sa fille apprenait
l'existence et la gloire du colonel Lizzara?

Je crois devoir passer sous silence beaucoup de circonstances qui,  la
vrit, peignent les moeurs de cette poque, mais qui me semblent
tristes  raconter. L'auteur du manuscrit romain s'est donn des peines
infinies pour arriver  la date exacte de ces dtails que je supprime.

Deux ans aprs l'entrevue de la signora de Campireali avec le prince
Colonna, Hlne tait abbesse de Castro; mais le vieux cardinal
Santi-Quatro tait mort de douleur aprs ce grand acte de simonie. En ce
temps-l, Castro avait pour vque le plus bel homme de la cour du pape,
monsignor Francesco Cittadini, noble de la ville de Milan. Ce jeune
homme, remarquable par ses grces modestes et son ton de dignit, eut
des rapports frquents avec l'abbesse de la Visitation  l'occasion
surtout du nouveau clotre dont elle entreprit d'embellir son couvent.
Ce jeune vque Cittadini, alors g de vingt-neuf ans, devint amoureux
fou de cette belle abbesse. Dans le procs qui fut dress un an plus
tard, une foule de religieuses, entendues comme tmoins, rapportent que
l'vque multipliant le plus possible ses visites au couvent, disant
souvent  leur abbesse: Ailleurs je commande, et, je l'avoue  ma
honte, j'y trouve quelque plaisir; auprs de vous j'obis comme un
esclave, mais avec un plaisir qui surpasse de bien loin celui de
commander ailleurs. Je me trouve sous l'influence d'un tre suprieur;
quand je l'essayerais, je ne pourrais avoir d'autre volont que la
sienne, et j'aimerais mieux me voir pour une ternit le dernier de ses
esclaves que d'tre roi loin de ses yeux.

Les tmoins rapportent qu'au milieu de ces phrases lgantes souvent
l'abbesse lui ordonnait de se taire, et en des termes durs et qui
montraient le mpris.

--A vrai dire, continue un autre tmoin, madame le traitait comme un
domestique; dans ces cas-l, le pauvre vque baissait les yeux, se
mettait  pleurer, mais ne s'en allait point. Il trouvait tous les jours
de nouveaux prtextes pour reparatre au couvent, ce que scandalisait
fort les confesseurs des religieuses et les ennemies de l'abbesse. Mais
madame l'abbesse tait vivement dfendue par la prieure, son amie
intime, et qui, sous ses ordres immdiats, exerait le gouvernement
intrieur.

--Vous savez, mes nobles soeurs, disait celle-ci, que, depuis cette
passion contrarie que notre abbesse prouva dans sa premire jeunesse
pour un soldat d'aventures, il lui est rest beaucoup de bizarrerie dans
les ides, mais vous savez toutes que son caractre a ceci de
remarquable, que jamais elle ne revient sur le compte des gens pour
lesquels elle a montr du mpris. Or, dans toute sa vie peut-tre, elle
n'a pas prononc autant de paroles outrageantes qu'elle en a adresses
en notre prsence au pauvre monsignor Cittadini. Tous les jours, nous
voyons celui-ci subir des traitements qui nous font rougir pour sa haute
dignit.

--Oui, rpondaient les religieuses scandalises, mais il revient tous
les jours; donc, au fond, il n'est pas si maltrait, et, dans tous les
cas, cette apparence d'intrigue nuit  la considration du saint ordre
de la Visitation.

Le matre le plus dur n'adresse pas au valet le plus inepte le quart des
injures dont tous les jours l'altire abbesse accablait ce jeune vque
aux faons si onctueuses; mais il tait amoureux, et avait apport de
son pays cette maxime fondamentale, qu'une fois une entreprise de ce
genre commence, il ne faut plus s'inquiter que du but, et ne pas
regarder les moyens.

--Au bout du compte, disait l'vque  son confident Csar del Bene, le
mpris est pour l'amant qui s'est dsist de l'attaque avant d'y tre
contraint par des moyens de force majeure.

Maintenant ma triste tche va se borner  donner un extrait
ncessairement fort sec du procs  la suite duquel Hlne trouva la
mort. Ce procs, que j'ai lu dans une bibliothque dont je dois taire le
nom, ne forme pas moins de huit volumes in-folio. L'interrogatoire et le
raisonnement sont en langue latine, les rponses en italien. J'y vois
qu'au mois de novembre 1572, sur les onze heures du soir, le jeune
vque se rendit seul  la porte de l'glise o toute la journe les
fidles sont admis; l'abbesse elle-mme lui ouvrit cette porte, et lui
permit de la suivre. Elle le reut dans une chambre qu'elle occupait
souvent et qui communiquait par une porte secrte aux tribunes qui
rgnent sur les nefs de l'glise. Une heure s'tait  peine coule
lorsque l'vque fort surpris, fut renvoy chez lui; l'abbesse elle-mme
le reconduisit  la porte de l'glise, et lui dit ces propres paroles:

--Retournez  votre palais et quittez-moi bien vite. Adieu, monseigneur,
vous me faites horreur; il me semble que je me suis donne  un laquais.

Toutefois, trois mois aprs, arriva le temps du carnaval. Les gens de
Castro taient renomms par les ftes qu'ils se donnaient entre eux 
cette poque, la ville entire retentissait du bruit des mascarades.
Aucune ne manquait de passer devant une petite fentre qui donnait un
jour de souffrance  une certaine curie du couvent. L'on sent bien que
trois mois avant le carnaval cette curie tait change en salon, et
qu'elle ne dsemplissait pas les jours de mascarade. Au milieu de toutes
les folies du public, l'vque vint  passer dans son carrosse;
l'abbesse lui fit un signe, et, la nuit suivante,  une heure, il ne
manqua pas de se trouver  la porte de l'glise. Il entra; mais, moins
de trois quarts d'heure aprs, il fut renvoy avec colre. Depuis le
premier rendez-vous au mois de novembre, il continuait  venir au
couvent  peu prs tous les huit jours. On trouvait sur sa figure un
petit air de triomphe et de sottise qui n'chappait  personne, mais qui
avait le privilge de choquer grandement le caractre altier de la jeune
abbesse. Le lundi de Pques, entre autres jours, elle le traita comme le
dernier des hommes, et lui adressa des paroles que le plus pauvre des
hommes de peine du couvent n'et pas supportes. Toutefois, peu de jours
aprs, elle lui fit un signe  la suite duquel le bel vque ne manqua
pas de se trouver,  minuit,  la porte de l'glise; elle l'avait fait
venir pour lui apprendre qu'elle tait enceinte. A cette annonce, dit le
procs, le beau jeune homme plit d'horreur et devint tout  fait
stupide de peur. L'abbesse eut la fivre; elle fit appeler le mdecin,
et ne lui fit point mystre de son tat. Cet homme connaissait le
caractre gnreux de la malade, et lui promit de la tirer d'affaire. Il
commena par la mettre en relation avec une femme du peuple jeune et
jolie, qui, sans porter le titre de sage-femme, en avait les talents.
Son mari tait boulanger. Hlne fut contente de la conversation de
cette femme, qui lui dclara que, pour l'excution des projets  l'aide
desquels elle esprait la sauver, il tait ncessaire qu'elle et deux
confidentes dans le couvent.

--Une femme comme vous,  la bonne heure, mais une de mes gales! non;
sortez de ma prsence.

La sage-femme se retira. Mais, quelques heures plus tard, Hlne, ne
trouvant pas prudent de s'exposer aux bavardages de cette femme, fit
appeler le mdecin, qui la renvoya au couvent, o elle fut traite
gnreusement. Cette femme jura que, mme non rappele, elle n'et
jamais divulgu le secret confi; mais elle dclara de nouveau que, s'il
n'y avait pas dans l'intrieur du couvent deux femmes dvoues aux
intrts de l'abbesse et sachant tout, elle ne pouvait se mler de rien.
(Sans doute elle songeait  l'accusation d'infanticide). Aprs y avoir
beaucoup rflchi, l'abbesse rsolut de confier ce terrible secret 
madame Victoire, prieure du couvent, de la noble famille des ducs de C,
et  Madame Bernarde, fille du marquis P Elle leur fit jurer sur leurs
brviaires de ne jamais dire un mot, mme au tribunal de la pnitence,
de ce qu'elle allait leur confier. Ces dames restrent glaces de
terreur. Elles avouent, dans leurs interrogatoires, que, proccupes du
caractre si altier de leur abbesse, elles s'attendirent  l'aveu de
quelque meurtre. L'abbesse leur dit d'un air simple et froid:

--J'ai manqu  tous mes devoirs, je suis enceinte.

Madame Victoire, la prieure, profondment mue et trouble par l'amiti
qui, depuis tant d'annes, l'unissait  Hlne, et non pousse par une
vaine curiosit, s'cria les larmes aux yeux:

--Quel est donc l'imprudent qui a commis ce crime?

--Je ne l'ai pas dit mme  mon confesseur; jugez si je veux le dire 
vous!

Ces deux dames dlibrrent aussitt sur les moyens de cacher ce fatal
secret au reste du couvent. Elles dcidrent d'abord que le lit de
l'abbesse serait transport dans sa chambre actuelle, lieu tout  fait
central,  la pharmacie que l'on venait d'tablir dans l'endroit le plus
recul du couvent, au troisime tage du grand btiment lev par la
gnrosit d'Hlne. C'est dans ce lieu que l'abbesse donna le jour  un
enfant mle. Depuis trois semaines la femme du boulanger tait cache
dans l'appartement de la prieure. Comme cette femme marchait avec
rapidit le long du clotre, emportant l'enfant, celui-ci jeta des cris,
et, dans sa terreur, cette femme se rfugia dans la cave. Une heure
aprs, madame Bernarde, aide du mdecin, parvint  ouvrir une petite
porte du jardin, la femme du boulanger sortit rapidement du couvent et
bientt aprs de la ville. Arrive en rase campagne et poursuivie par
une terreur panique, elle se rfugia dans une grotte que le hasard lui
fit rencontrer dans certains rochers. L'abbesse crivit  Csar del
Bene, confident et premier valet de chambre de l'vque, qui courut  la
grotte qu'on lui avait indique; il tait  cheval: il prit l'enfant
dans ses bras, et partit au galop pour Montefiascone. L'enfant fut
baptis dans l'glise de Sainte-Marguerite, et reut le nom d'Alexandre.
L'htesse du lieu avait procur une nourrice  laquelle Csar remit huit
cus: beaucoup de femmes, s'tant rassembles autour de l'glise pendant
la crmonie du baptme, demandrent  grands cris au seigneur Csar le
nom du pre de l'enfant.

--C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permis
d'abuser d'une pauvre villageoise comme vous.

Et il disparut.




VII


Tout allait bien jusque-l dans cet immense couvent, habit par plus de
trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait
rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au mdecin quelques poignes de
sequins nouvellement frapps  la monnaie de Rome. Le mdecin donna
plusieurs de ces pices  la femme du boulanger. Cette femme tait jolie
et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pices d'or si
brillantes, et, les croyant le prix de son dshonneur, la fora, le
couteau sur la gorge,  dire d'o elles provenaient. Aprs quelques
tergiversations, la femme avoua la vrit, et la paix fut faite. Les
deux poux en vinrent  dlibrer sur l'emploi d'une telle somme. La
boulangre voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau
d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le
quartier, qui connaissait bien la pauvret des deux poux. Toutes les
commres de la ville, amies et ennemies, venaient successivement
demander  la femme du boulanger quel tait l'amant gnreux qui l'avait
mise  mme d'acheter un mulet. Cette femme, irrite, rpondait
quelquefois en racontant la vrit. Un jour que Csar del Bene tait
all voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite  l'abbesse,
celle-ci, quoique fort indispose, se trana jusqu' la grille, et lui
fit des reproches sur le peu de discrtion des agents employs par lui.
De son ct, l'vque tomba malade de peur; il crivit  ses frres 
Milan pour leur raconter l'injuste accusation  laquelle il tait en
butte: il les engageait  venir  son secours. Quoique gravement
indispos, il prit la rsolution de quitter Castro; mais, avant de
partir, il crivit  l'abbesse:

Vous saurez dj que tout ce qui a t fait est oubli. Ainsi, si vous
prenez intrt  sauver non seulement ma rputation, mais peut-tre ma
vie, et pour viter un plus grand scandale, vous pouvez inculper
Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen,
vous ne rparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun
pril.

L'vque appela don Luigi, confesseur du monastre de Castro.

--Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse.

Celle-ci, aprs avoir lu cet infme billet, s'cria devant tout ce qui
se trouvait dans la chambre:

--Ainsi mritent d'tre traites les vierges folles qui prfrent la
beaut du corps  celle de l'me!

Le bruit de tout ce qui se passait  Castro parvint rapidement aux
oreilles du terrible cardinal Farnse (il se donnait ce caractre depuis
quelques annes, parce qu'il esprait, dans le prochain conclave, avoir
l'appui des cardinaux zelanti). Aussitt il donna l'ordre au podestat de
Castro de faire arrter l'vque Cittadini. Tous les domestiques de
celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul Csar del
Bene resta fidle  son matre, et lui jura qu'il mourrait dans les
tourments plutt que de rien avouer qui pt lui nuire. Cittadini, se
voyant entour de gardes dans son palais, crivit de nouveau  ses
frres, qui arrivrent de Milan en toute hte. Ils le trouvrent dtenu
dans la prison de Ronciglione.

Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant
sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'vque; son
complice avant t Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.

Le 9 septembre 1573, Grgoire XIII ordonna que le procs ft fait en
toute hte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un
commissaire se transportrent  Castro et  Ronciglione. Csar del Bene,
premier valet de chambre de l'vque, avoue seulement avoir port un
enfant chez une nourrice. On l'interroge en prsence de mesdames
Victoire et Bernarde. On le met  la torture deux jours de suite; il
souffre horriblement; mais, fidle  sa parole, il n'avoue que ce qu'il
est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.

Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient t
tmoins des tortures infliges  Csar, elles avouent tout ce qu'elles
ont fait. Toutes les religieuses sont interroges sur le nom de l'auteur
du crime; la plupart rpondent avoir ou dire que c'est monseigneur
l'vque. Une des soeurs portires rapporte les paroles outrageantes que
l'abbesse avait adresses  l'vque en le mettant  la porte de
l'glise. Elle ajoute:

Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on
fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'vque, ordinairement
remarquable par l'excs de sa suffisance, avait, en sortant de l'glise,
l'air tout penaud.

L'une des religieuses, interroge en prsence de l'instrument des
tortures, rpond que l'auteur du crime doit tre le chat, parce que
l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup.
Une autre religieuse prtend que l'auteur du crime devait tre le vent,
parce que, les jours o il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de
bonne humeur, elle s'expose  l'action du vent sur un belvdre qu'elle
a fait construire exprs; et, quand on va lui demander une grce en ce
lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les
commres de Montefiascone, effrayes par les tortures qu'elles avaient
vu infliger  Csar, disent la vrit.

Le jeune vque tait malade ou faisait le malade  Ronciglione, ce qui
donna l'occasion  ses frres, soutenus par le crdit et par les moyens
d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux
pieds du pape, et de lui demander que la procdure ft suspendue jusqu'
ce que l'vque et recouvr sa sant. Sur quoi le terrible cardinal
Farnse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison.
L'vque ne pouvant tre interrog, les commissaires commenaient toutes
leurs sances par faire subir un nouvel interrogatoire  l'abbesse. Un
jour que sa mre lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer
 tout nier, elle avoua tout.

--Pourquoi avez-vous d'abord inculp Jean-Baptiste Doleri?

--Par piti pour la lchet de l'vque, et, d'ailleurs, s'il parvient 
sauver sa chre vie, il pourra donner des soins  mon fils.

Aprs cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de
Castro, dont les murs, ainsi que la vote, avaient huit pieds
d'paisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur,
et il tait connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut
garde  vue par trois femmes.

La sant de l'vque s'tant un peu amliore, trois cents sbires ou
soldats vinrent le prendre  Ronciglione, et il fut transport  Rome en
litire; on le dposa  la prison appele Corte Savella. Peu de jours
aprs, les religieuses aussi furent amenes  Rome; l'abbesse fut place
dans le monastre de Sainte-Marthe. Quatre religieuses taient
inculpes: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur charge du tour et la
portire qui avait entendu les paroles outrageantes adresses  l'vque
par l'abbesse.

L'vque fut interrog par l'auditeur de la chambre. L'un des premiers
personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau  la torture le
pauvre Csar del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des
choses qui faisaient de la peine au ministre public, ce qui lui valut
une nouvelle sance de torture. Ce supplice prliminaire fut galement
inflig  mesdames Victoire et Bernarde. L'vque niait tout avec
sottise, mais avec une belle opinitret; il rendait compte dans le plus
grand dtail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soires
videmment passes auprs de l'abbesse.

Enfin, on confronta l'abbesse avec l'vque, et, quoiqu'elle dit
constamment la vrit, on la soumit  la torture. Comme elle rptait ce
qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'vque, fidle 
son rle, lui adressa des injures.

Aprs plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entaches de
cet esprit de cruaut, qui aprs les rgnes de Charles-Quint et de
Philippe II, prvalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie,
l'vque fut condamn  subir une prison perptuelle au chteau
Saint-Ange; l'abbesse fut condamne  tre dtenue toute sa vie dans le
couvent de Sainte-Marthe, o elle se trouvait. Mais dj la signora de
Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un
passage souterrain. Ce passage partait de l'un des gouts laisss par la
magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond o
l'on plaait les dpouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe.
Ce passage, large de deux pieds  peu prs, avait des parois de planches
pour soutenir les terres  droite et  gauche, et on lui donnait pour
vote,  mesure que l'on avanait, deux planches places comme les
jambages d'un A majuscule.

On pratiquait ce souterrain  trente pieds de profondeur  peu prs. Le
point important tait de le diriger dans le sens convenable:  chaque
instant, des puits et des fondements d'anciens difices obligeaient les
ouvriers  se dtourner. Une autre grande difficult, c'taient les
dblais, dont on ne savait que faire, il parat qu'on les semait pendant
la nuit dans toutes les rues de Rome. On tait tonn de cette quantit
de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel.

Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dpenst pour
essayer de sauver sa fille, son passage souterrain eut sans doute t
dcouvert, mais le pape Grgoire XIII vint  mourir en 1585, et le rgne
du dsordre commena avec le sige vacant.

Hlne tait fort mal  Sainte-Marthe; on peut penser si de simples
religieuses assez pauvres mettaient du zle  vexer une abbesse fort
riche et convaincue d'un tel crime. Hlne attendait avec empressement
le rsultat des travaux entrepris par sa mre. Mais tout  coup son
coeur prouva d'tranges motions. Il y avait dj six mois que Fabrice
Colonna, voyant l'tat chancelant de la sant de Grgoire XIII, et ayant
de grands projets pour l'interrgne, avait envoy un de ses officiers 
Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armes espagnoles sous
le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brlait de
revoir son pays. Il dbarqua sous un nom suppos  Pescara, petit port
de l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il
vint jusqu' la Petrella. La joie du prince tonna tout le monde. Il dit
 Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et
lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte rpondit
que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il
prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait srieusement, en six
mois et  peu de frais, elle dtruirait tous les soldats d'aventure de
l'Italie.

--Mais aprs tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon
prince, je suis prt  marcher. Vous trouverez toujours en moi le
successeur du brave Ranuce tu aux Ciampi.

Avant l'arrive de Jules, le prince avait ordonn, comme il savait
ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avist de parler de Castro
et du procs de l'abbesse; la peine de mort, sans aucune rmission tait
place en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports
d'amiti avec lesquels il reut Branciforte, il lui demanda de ne point
aller  Albano sans lui, et sa faon d'effectuer ce voyage fut de faire
occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de
douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le
pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui
vivait encore, dans la maison o il avait plac son quartier gnral, le
fit monter dans la chambre o il se trouvait avec Branciforte. Ds que
les deux amis se furent jets dans les bras l'un de l'autre:

--Maintenant, pauvre colonel, dit-il  Jules, attends-toi  ce qu'il y a
de pis.

Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant  clef les deux
amis.

Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya
demander au prince la permission de retourner  la Petrella, et de ne
pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince
avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la
mort de Grgoire XIII; il avait oubli son ami Jules et courait la
campagne. Il n'tait rest autour de Jules qu'une trentaine d'hommes
appartenant  l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce
temps-l, pendant le sige vacant, les lois taient muettes, chacun
songeait  satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la
force; c'est pourquoi, avant la fin de la journe, le prince Colonna
avait dj fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant  Jules,
quoiqu'il n'et pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.

Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient t fidles; ils
s'taient logs dans les pauvres maisons voisines du couvent de
Sainte-Marthe. L'agonie de Grgoire XIII avait dur plus d'une semaine;
la signora de Campireali attendait impatiemment les journes de trouble
qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante
pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de
plusieurs maisons habites, elle craignait fort de ne pouvoir drober au
public la fin de son entreprise.

Ds le surlendemain de l'arrive de Branciforte  la Petrella, les trois
anciens bravi de Jules, qu'Hlne avait pris  son service, semblrent
atteints de folie. Quoique tout le monde ne st que trop qu'elle tait
au secret le plus absolu, et garde par des religieuses qui la
hassaient, Ugone l'un des bravi vint  la porte du couvent, et fit les
instances les plus tranges pour qu'on lui permt de voir sa matresse,
et sur-le-champ. Il fut repouss et jet  la porte. Dans son dsespoir,
cet homme y resta, et se mit  donner un bajoc (un sou)  chacune des
personnes attaches au service de la maison qui entraient ou sortaient,
en leur disant ces prcises paroles: Rjouissez-vous avec moi; le signor
Jules Branciforte est arriv, il est vivant: dites cela  vos amis.

Les deux camarades d'Ugone passrent la journe  lui apporter des
bajocs, et ils ne cessrent d'en distribuer jour et nuit en disant
toujours les mmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul.
Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continurent pas
moins  monter la garde  la porte du couvent de Sainte-Marthe,
adressant toujours aux passants les mmes paroles suivies de grandes
salutations: Le seigneur Jules est arriv, etc.

L'ide de ces braves gens eut du succs: moins de trente-six heures
aprs le premier bajoc distribu, la pauvre Hlne, au secret au fond de
son cachot, savait que Jules tait vivant; ce mot la jeta dans une sorte
de frnsie:

--O ma mre! s'criait-elle, m'avez-vous fait assez de mal!

Quelques heures plus tard l'tonnante nouvelle lui fut confirme par la
petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or,
obtint la permission de suivre la soeur tourire qui apportait ses repas
 la prisonnire. Hlne se jeta dans ses bras en pleurant de Joie.

--Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus gure avec
toi.

--Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce
conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit change en un
simple exil.

--Ah! ma chre, revoir Jules! et le revoir, moi coupable!

Au milieu de la troisime nuit qui suivit cet entretien, une partie du
pav de l'glise enfona avec un grand bruit; les religieuses de
Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abmer. Le trouble fut
extrme, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ
aprs la chute du pav de marbre de l'glise, la signora de Campireali,
prcde par les trois bravi au service d'Hlne, pntra dans le cachot
par le souterrain.

--Victoire, victoire, madame! criaient les bravi.

Hlne eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte tait avec
eux. Elle fut bien rassure, et ses traits reprirent leur expression
svre lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de
Campireali, et que Jules n'tait encore que dans Albano, qu'il venait
d'occuper avec plusieurs milliers de soldats.

Aprs quelques instante d'attente, la signora de Campireali parut; elle
marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras  son cuyer, qui tait
en grand costume et l'pe au ct; mais son habit magnifique tait tout
souill de terre.

--O ma chre Hlne! je viens te sauver! s'cria la signora de
Campireali.

--Et qui vous dit que je veuille tre sauve?

La signora de Campireali restait tonne; elle regardait sa fille avec
de grands yeux; elle parut fort agite.

--Eh bien, ma chre Hlne, dit-elle enfin, la destine me force 
t'avouer une action bien naturelle peut-tre, aprs les malheurs
autrefois arrivs dans notre famille, mais dont je me repens, et que je
te prie de me pardonner: Jules Branciforte est vivant.

--Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre.

La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa
fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais
elle n'obtenait pas de rponse: Hlne s'tait tourne vers son crucifix
et priait sans l'couter. Ce fut en vain que, pendant une heure entire,
la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une
parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatiente, lui dit:

--C'est sous le marbre de ce crucifix qu'taient caches ses lettres,
dans ma petite chambre d'Albano; il et mieux valu me laisser poignarder
par mon pre! Sortez, et laissez-moi de l'or.

La signora de Campireali, voulant continuer  parler  sa fille, malgr
les signes d'effroi que lui adressait son cuyer, Hlne s'impatienta.

--Laissez-moi, du moins, une heure de libert; vous avez empoisonn ma
vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.

--Nous serons encore matres du souterrain pendant deux ou trois heures;
j'ose esprer que tu te raviseras! s'cria la signora de Campireali
fondant en larmes.

Et elle reprit la route du souterrain.

--Ugone, reste auprs de moi, dit Hlne  l'un de ses bravi, et sois
bien arm, mon garon, car peut-tre il s'agira de me dfendre. Voyons
ta dague, ton pe, ton poignard!

Le vieux soldat lui montra ces armes en bon tat.

--Eh bien, tiens-toi l en dehors de ma prison; je vais crire  Jules
une longue lettre que tu lui remettras toi-mme; je ne veux pas qu'elle
passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter.
Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches
tout cet or que ma mre vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de
cinquante sequins; place-les sur mon lit.

Aprs ces paroles, Hlne se mit  crire.

Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je
mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel et t mon bonheur si
je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aim
aucun tre au monde aprs toi; bien loin de l, mon coeur tait rempli
du plus vif mpris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma
faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe
que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis 
la Petrella, o le prince que je vnrais parce que tu l'aimais, me
reut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut
assig par douze annes de mensonge. Tout ce qui m'environnait tait
faux et menteur, et je le savais. Je reus d'abord une trentaine de
lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les
premires! mais, en les lisant, mon coeur se glaait. J'examinais cette
criture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce
premier mensonge a drang l'essence de ma vie, au point de me faire
ouvrir sans plaisir une lettre de ton criture! La dtestable annonce de
ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps
heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends
bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique o
l'on disait que les sauvages t'avaient massacr; si j'eusse suivi cette
pense nous serions heureux maintenant, car,  Madrid, quels que fussent
le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante et pu semer
autour de moi, comme de mon ct j'eusse intress toutes les mes dans
lesquelles il reste encore un peu de piti et de bont, il est probable
que je serais arrive  la vrit; car dj, mon Jules, tes belles
actions avaient fix sur toi l'attention du monde, et peut-tre
quelqu'un  Madrid savait que tu tais Branciforte. Veux-tu que je te
dise ce qui empcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et
humiliante rception que le prince m'avait faite  la Petrella; que
d'obstacles puissants  affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon
me avait dj perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pense de
vanit. J'avais fait construire de grands btiments dans le couvent,
afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourire, o tu te
rfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis,
pour moi, tu avais abreuve de ton sang; j'entendis une parole de
mpris, je levai la tte, je vis des visages mchants; pour me venger,
je voulus tre abbesse. Ma mre, qui savait bien que tu tais vivant,
fit des choses hroques pour obtenir cette nomination extravagante.
Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva
d'avilir mon me; je trouvai du plaisir . marquer mon pouvoir souvent
par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais 
trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considre, et cependant
parfaitement malheureuse. Alors se prsenta ce pauvre homme, qui tait
la bont mme, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je
supportai ses premiers propos. Mon me tait si malheureuse par tout ce
qui m'environnait depuis ton dpart, qu'elle n'avait plus la force de
rsister  la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien
indcente? Mais je rflchis que tout est permis  une morte. Quand tu
liras ces lignes, les vers dvoreront ces prtendues beauts qui
n'auraient d tre que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me
fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de
l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pense de
libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner  cet homme sans prouver
un sentiment d'horreur et de dgot qui anantissait tout le plaisir. Je
te voyais toujours  mes cts, dans notre jardin du palais d'Albano,
lorsque la Madone t'inspira cette pense gnreuse en apparence, mais
qui pourtant, aprs ma mre, a fait le malheur de notre vie. Tu n'tais
point menaant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me
regardais; alors j'prouvais des moments de colre pour cet autre homme
et j'allais jusqu' le battre de toutes mes forces. Voil toute la
vrit, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je
pensais aussi que peut-tre cette conversation avec toi m'terait l'ide
de mourir. Je n'en vois que mieux quelle et t ma joie en te revoyant,
si je me fusse conserve digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de
continuer cette carrire militaire qui m'a caus tant de joie quand j'ai
appris tes succs. Qu'et-ce t, grand Dieu! si j'eusse reu tes
lettres, surtout aprs la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi
souvent la mmoire de Ranuce, tu aux Ciampi, et celle d'Hlne, qui,
pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte  Sainte-Marthe.

Aprs avoir crit, Hlne s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva
dormant; elle lui droba sa dague, sans qu'il s'en aperut, puis elle
l'veilla.

--J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du
souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la
toi-mme  Jules, toi-mme, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir
que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai
toujours aim, toujours, entends bien!

Ugone debout ne partait pas.

--Va donc!

--Madame, avez-vous bien rflchi? Le seigneur Jules vous aime tant!

--Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-mme.

--Eh bien, que Dieu vous bnisse comme vous tes bonne!

Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hlne morte: elle avait la
dague dans le coeur.







End of the Project Gutenberg EBook of L'Abbesse de Castro, by Stendhal

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBESSE DE CASTRO ***

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